C’est l’extinction pour l’homme de Florès, un très petit bonhomme – à peu près 1 m, Hobbit – dont on a trouvé des restes en 2003 sur l’île indonésienne de Florès, l’une des Petites îles de la Sonde. Il s’était installé là à peu près 640 000 ans plus tôt, quand l’Homo Sapiens n’existait pas encore. Lors des pics glaciaires, les bras de mer séparant les îles indonésiennes se réduisaient à quelques dizaines de kilomètres. La morphologie des dents suggère que cette lignée humaine représente une descendance naine d’Homo erectus qui, d’une façon ou d’une autre, s’est trouvée isolée sur l’île de Flores. Son cerveau est particulièrement petit : 400 cm³.
Le volume du cerveau de l’homme varie de 1 200 à 1 500 cm³, celui de l’Orang Outang ou du chimpanzé de 275 à 500 cm³, celui des gorilles de 340 à 750 cm³. La taille du cerveau a triplé en 3 m.a. Un cerveau humain contient 100 milliards de neurones, chacune d’elle étant munie de 1 000 à 10 000 connexions.
Les Homo erectus, présents en Asie à cette période faisaient un peu plus de 1,50 m de haut. La diminution de taille serait intervenue dans les premiers 300 000 ans de l’occupation de l’île. Ce nanisme insulaire est un cas unique au sein des primates. Homo floresiensis semble avoir ensuite relativement peu évolué du point de vue de la taille comme de celui de ses productions lithiques – objets en pierre.
L’homme de Flores est le premier exemple de nanisme insulaire affectant une espèce humaine, un phénomène de sélection naturelle bien connu pour de nombreux autres animaux. Ce mécanisme de variation de taille va dans les deux sens, explique le paléoanthropologue Antoine Balzeau (Muséum national d’histoire naturelle). Dans les îles, où il y a moins de nourriture disponible, les gros carnivores ont tendance à disparaître. Les proies des petits carnivores grandissent pour leur échapper, et les gros animaux rapetissent pour faire face à la restriction alimentaire. À Flores, qui abrite des rats géants, Homo floresiensis et ses ancêtres devaient chasser des stégodons nains, des cousins de l’éléphant.
Si le Hobbit a engendré tant de scepticisme de la part d’une frange de la communauté scientifique, qui a voulu à toute force voir en lui une anomalie médicale plutôt qu’une nouvelle espèce, c’est aussi pour des raisons culturelles, analyse Antoine Balzeau : imaginer qu’un homme récent ait pu à ce point être influencé par son environnement était contraire à notre vision d’Homo sapiens comme maître du monde. L’idée que la taille du cerveau conditionne l’intelligence a aussi joué, certains jugeant impossible que l’homme de Flores ait pu fabriquer des outils.
L’origine de ces petits hommes garde pourtant encore une part de mystère. Reste à savoir par quels moyens Homo erectus est arrivé jusqu’à Flores en compagnie d’un petit nombre d’autres espèces de vertébrés,s’interroge Jean-Jacques Hublin. La fin de l’histoire semble moins énigmatique : on perd la trace du Hobbit au moment où Homo sapiens arrive dans la région, il y a environ 50 000 ans.
Hervé Morin. Le Monde du 10 06 2016
Dans le même temps, sur l’île de Luçon, la plus grande île des Philippines, vit Homo Luzonensis, tenant à la fois de l’australopithèque et de l’Homo sapiens. Petites, ses dents permettent de penser qu’il en allait de même de sa taille.
Dans une couche sédimentaire couvrant de 52 000 à 41 000 ans, sur le site ardéchois de l’abri du Maras, Marie Hélène Moncel met dans un sachet un silex sur lequel une brèche (roche qui se créé à partir de la destruction d’autres roches) était attachée, laquelle brèche porte l’empreinte d’une cordelette d’environ 6 millimètres, faite de trois torons torsadés, preuve que Néandertal savait la fabriquer : plus on le connait, et plus le bonhomme se révèle futé…
Une météorite d’environ deux millions de tonnes s’écrase en Amérique du Nord, donnant naissance au Cañon Diablo. Et au cœur de cette météorite, du diamant : c’est une découverte d’une valeur inestimable qu’on fait des scientifiques en étudiant la météorite Diablo Canyon, qui a frappé la surface de la terre il y a 50 000 ans. À l’intérieur de cette dernière, se trouvent des diamants découverts pour la première fois en 1891. Mais c’est au cœur de ces structures cristallines en diamants que les chercheurs ont mis à jour une structure microscopique étrange et entrelacée qui n’a jamais été vue auparavant explique un article de la revue Science.
Il faut savoir que la plupart des diamants connus par les humains se sont formés à environ 150 kilomètres sous la surface de la terre, à un endroit où les températures extrêmes peuvent atteindre plus de 1093 °C. Les atomes de carbone de ces diamants sont disposés en forme cubique, alors que ceux de la météorite, appelés lonsdaleite – du nom de la cristallographe britannique Dame Kathleen Lonsdale -, ont une structure cristalline hexagonale. Même si des scientifiques ont réussi à en créer en laboratoire, une telle structure se forme uniquement lorsque des astéroïdes frappent la terre à une vitesse extrêmement élevée, provoquant des chaleurs tout aussi extrêmes et propice à la formation de ces diamants.
Mais ce qui a particulièrement intrigué les chercheurs, c’est la découverte d’excroissances d’un autre matériau à base de carbone, le graphène, imbriquées au sein de ces structures hexagonales du diamant. Ces excroissances, connues sous le nom de diaphite, suggèrent que ce matériau peut être trouvé dans d’autres matériaux carbonés et donc utilisé comme ressource.
En effet, le graphène peut faire l’objet de nombreuses applications potentielles, de par sa légèreté, sa solidité, sa transparence, sa conductivité et sa finesse, un million de fois plus fin qu’un cheveu humain. Il pourrait un jour être utilisé dans le domaine médicamenteux, pour fabriquer des appareils électroniques plus petits avec des vitesses de charge ultra rapides ou même pour inventer des technologies plus rapides et plus flexibles, ont déclaré les chercheurs.
La découverte de ce graphène au sein de la météorite va ainsi permettre aux scientifiques d’en apprendre davantage sur son processus de formation et ainsi espérer pouvoir en fabriquer en laboratoire.
Ça m’intéresse 2023
47 000
Une météorite qui devait peser 300 000 tonnes, composées essentiellement de fer, s’écrase en Arizona à une vitesse de 43 000 km/h, créant le cratère Barringer, – ou encore Meteor Cratère – d’une profondeur de 170 m. avec un diamètre de 1 200 m : plusieurs centaines de millions de mètres cubes de roches ont été pulvérisées en quelques secondes. En fait, la météorite se serait fragmenté 5 km avant le sol et l’actuel cratère ne serait que celui crée par le plus gros élément restant, d’environ 10 000 tonnes.
45 000
Sur les rives de la rivière Irtysh, dans la région d’Omsk, en Sibérie occidentale, l’homme d’Ust’-Ishim, un Homo Sapiens laisse un fragment de fémur qu’un chasseur d’ivoire trouvera en 2008. Il s’est croisé avec l’homme de Neandertal dans cette période, autour de 45 000 ans. La lignée d’Homo Sapiens à laquelle il appartient résulterait d’une première colonisation d’Homo sapiens depuis l’Afrique, la péninsule Arabique et l’actuelle Israël qui n’a pas complètement réussi, avant qu’une deuxième vague n’aboutisse à une percée définitive jusqu’en Europe occidentale, vers 43 500 ans, mais aussi vers l’Asie et l’Océanie. Il est probable que ces aurignaciens se soient croisés, eux aussi, avec Neandertal avant de l’évincer.
46 000 et 36 000
Des dents trouvées en des lieux très éloignés – la grotte de Shanidar en Irak, 46 000 ans, et la grotte de Spy en Belgique, province de Namur, 36 000 ans – recouvertes de tartre, excellent piège à particules alimentaires microscopiques, prouvent que l’homme de Neandertal avait déjà une alimentation équilibrée, dans laquelle entraient fruits et légumes, aussi bien que la viande.
La mégafaune du pléistocène s’éteint en Australie, laissant la place aux aborigènes qui vont conserver une économie de chasseurs-cueilleurs jusqu’à l’arrivée des Européens en 1788. Un jour, peut-être des milliers d’années plus tard, ils se mettront à peindre… leurs dieux, leurs créateurs, eux-mêmes, des animaux, les derniers occupants n’hésitant pas à peindre sur les peintures antérieures : on voir parfois trois figures se chevaucher, aisément distinctes car de couleurs différentes, de l’orange vif au brun presque noir. Deux expéditions de quelques semaines en dénombreront plus de 10 000 dans la seule région de Kimberley, au nord-nord-ouest de l’Australie, la plupart d’entre eux se trouvant dans des abris sous roche, parfois sur des simples escarpements, parfois dans de véritables grottes. La datation de ces peintures n’a pas encore été établie.
Contrairement à une opinion répandue, ce n’est ni à l’Europe ni aux temps glaciaires qu’appartiennent la plupart des sites d’art rupestre. Il est impossible d’avoir une évaluation précise de leur nombre dans le monde. En tout, on peut penser qu’il en existe autour de 400 000, très inégalement répartis.
En Europe, on n’en compte que quelques milliers. L’art des cavernes est faiblement représenté, avec environ 350 sites. Des traditions diverses d’art rupestre lui succéderont : art du Levant en Espagne orientale, puis art schématique plus généralement réparti dans la péninsule Ibérique ; art rupestre scandinave ; art alpin en France (mont Bego) et en Italie (Valcamonica), du Néolithique à l’âge du fer inclus ; sites gravés – plus d’un millier – de la forêt de Fontainebleau.
L’Afrique est le continent par excellence de l’art rupestre, avec plus de deux cent mille sites, dont beaucoup de très grande importance, la majeure partie dans les pays sahariens et dans le sud du continent. L’Asie est moins connue et son art rupestre est le plus souvent indaté. Ce continent si vaste doit comporter plusieurs dizaines de milliers de sites, avec plus de dix mille en Chine. Gravures et peintures sur roches sont présentes dans toute l’Océanie, y compris à Hawaï. Il doit bien y avoir en tout plus de cent mille sites ornés, pour la plupart en Australie, pays du monde le plus riche en art rupestre. L’Australie est en outre le lieu où l’on connaît la plus longue tradition artistique ininterrompue, puisqu’elle a duré jusqu’à nous. Enfin, l’art des Amériques, du Canada à la Patagonie est extrêmement important et varié.
L’art rupestre est un phénomène commun à tous les peuples de l’humanité, sur les cinq continents, depuis les dizaines de milliers d’années que l’homme moderne, notre ancêtre direct, existe. Ses chefs-d’œuvre témoignent partout de systèmes de pensée sophistiqués et, malgré sa diversité, de l’unité fondamentale de l’esprit humain.
Jean Clottes. Clio.2004
La mégafaune du pléistocène s’éteint en Australie, laissant la place aux aborigènes : il est préférable de reprendre cette phrase en italique comme la citation d’un consensus général sur le peuplement de l’Australie, jusqu’à la publication de Sapiens de Yuval Noah Harari, qui met en pièce cette gentille saynette : au revoir chers amis, nous vous cédons la place en vous souhaitant une bonne installation. Pour ce qui nous concerne, nos cycles sont terminés, car pour Harari, c’est bien Homo Sapiens qui est responsable de l’extinction de cette mégafaune, même s’il admet une part de responsabilité aux changements climatiques :
À la suite de la Révolution cognitive, Sapiens acquit la technologie, les compétences organisationnelles et peut-être même la vision nécessaire pour sortir de l’espace afro-asiatique et coloniser le Monde extérieur. Sa première réalisation fut la colonisation de l’Australie voici 45 000 ans. Les spécialistes ont du mal à expliquer cetexploit. Pour atteindre l’Australie, les hommes durent traverser un certain nombre de bras de mer, pour certains de plus de cent kilomètres de large, et, sitôt arrivés, s’adapter presque du jour au lendemain à un écosystème entièrement nouveau.
La théorie la plus raisonnable suggère que, voici environ 45 000 ans, les Sapiens de l’archipel indonésien (groupe d’îles qui ne sont séparées de l’Asie ou les unes des autres que par de modestes détroits) créèrent les premières sociétés de marins. Ils apprirent à construire et à manœuvrer des bateaux de haute mer et devinrent pêcheurs, commerçants et explorateurs. Cela aurait produit une transformation sans précédent des capacités (capabilities) humaines et des styles de vie. Tous les autres mammifères marins – phoques, vaches marines et dauphins – mirent une éternité à acquérir des organes spécialisés et un corps hydrodynamique. Les Sapiens indonésiens, descendants des singes de la savane africaine, se transformèrent en marins du Pacifique sans que leur poussent des nageoires et sans devoir attendre que leur nez migre au sommet de leur tête comme chez les baleines. Ils construisirent des embarcations et apprirent à les manœuvrer. Et ces compétences leur permirent d’atteindre l’Australie et de s’y installer.
Certes, les archéologues n’ont pas encore retrouvé de radeaux, de rames ou de villages de pêcheurs qui remontent à 45 000 ans (ce serait difficile, parce que la montée du niveau de la mer a recouvert l’ancienne côte indonésienne sous cent mètres d’océan). Il est néanmoins de nombreuses preuves indirectes pour étayer cette théorie, notamment le fait que, dans les milliers d’années qui suivirent le peuplement de l’Australie, Sapiens colonisa bon nombre d’îlots isolés au nord. Certains, comme Buka et Manus, étaient à quelque deux cents kilomètres de la terre la plus proche. On a peine à croire que quiconque ait pu atteindre et coloniser Manus sans bateaux élaborés et sans compétences de marin. On a aussi des preuves solides d’un commerce maritime régulier entre certaines de ces îles, comme la Nouvelle-Irlande et la Nouvelle-Bretagne.
Le voyage des premiers humains vers l’Australie est un des événements les plus importants de l’histoire, au moins aussi important que le voyage de Christophe Colomb vers l’Amérique ou l’expédition d’Apollo 11 vers la Lune. Pour la première fois, un humain était parvenu à quitter le système écologique afro-asiatique ; pour la première fois, en fait, un gros mammifère terrestre réussissait la traversée de l’Afro-Asie vers l’Australie. De plus d’importance encore est ce que les pionniers humains firent dans ce nouveau monde. L’instant où le premier chasseur-cueilleur posa le pied sur une plage australienne fut le moment où l’Homo sapiens se hissa à l’échelon supérieur de la chaîne alimentaire et sur un bloc continental particulier, puis devint l’espèce la plus redoutable dans les annales de la planète Terre.
Jusque-là, les hommes avaient manifesté des adaptations et des comportements novateurs, mais leur effet sur l’environnement était demeuré négligeable. Ils avaient remarquablement réussi à s’aventurer dans de nouveaux habitats et à s’y installer, mais ils ne les avaient pas radicalement changés. Les colons de l’Australie ou, plus exactement, ses conquérants ne se contentèrent pas de s’adapter : ils transformèrent l’écosystème australien au point de le rendre méconnaissable.
Les vagues effacèrent aussitôt la première empreinte de pied humain sur le sable d’une plage australienne. En revanche, avançant à l’intérieur des terres, les envahisseurs laissèrent une empreinte de pas différente, qui ne devait jamais être effacée. À mesure qu’ils progressèrent, ils découvrirent un étrange univers de créatures inconnues, dont un kangourou de deux mètres pour deux cents kilos et un lion marsupial aussi massif qu’un tigre moderne, qui était le plus gros prédateur du continent. Dans les arbres évoluaient des koalas beaucoup trop grands pour être vraiment doux et mignons, tandis que dans la plaine sprintaient des oiseaux coureurs qui avaient deux fois la taille d’une autruche. Des lézards dragons et des serpents de cinq mètres de long ondulaient dans la broussaille. Le diprotodon géant, wombat dedeux tonnes et demie, écumait la forêt. Hormis les oiseaux et lesreptiles, tous ces animaux étaient des marsupiaux : comme les kangourous, ils donnaient naissance à des petits minuscules et démunis, comparables à des fœtus, qu’ils nourrissaient ensuite au lait dans des poches abdominales. Quasiment inconnus en Afrique et en Asie, les mammifères marsupiaux étaient souverains en Australie.
Presque tous ces géants disparurent en quelques milliers d’années : vingt-trois des vingt-quatre espèces animales australiennes de cinquante kilos ou plus s’éteignirent. Bon nombre d’espèces plus petites disparurent également. Dans l’ensemble de l’écosystème australien, les chaînes alimentaires furent coupées et réorganisées. Cet Écosystème n’avait pas connu de transformation plus importante depuis des millions d’années. Était-ce la faute d’Homo sapiens ?
Certains chercheurs essaient d’exonérer notre espèce pour rejeter la faute sur les caprices du climat (le bouc émissaire habituel en pareil cas). On a peine à croire, pourtant, qu’Homo sapiens soit entièrement innocent. Trois types de preuve affaiblissent l’alibi du climat et impliquent nos ancêtres dans l’extinction de la mégafaune australienne.
Premièrement, même si le climat de l’Australie a changé voici 45 000 ans, ce bouleversement n’avait rien de remarquable. On voit mal comment le nouveau climat aurait pu provoquer à lui seul une extinction aussi massive. Il est courant de nos jours d’expliquer tout et n’importe quoi par le changement climatique, mais la vérité c’est que le climat de la Terre n’est jamais au repos. Il est perpétuellement en mouvement. L’histoire s’est toujours déroulée sur fond de changement climatique.
En particulier, notre planète a connu de nombreux cycles de refroidissement et de réchauffement. Au fil du dernier million d’années, on a enregistré en moyenne un âge glaciaire tous les 100 000 ans. Le dernier en date se situe entre 75 000 et 15 000 ans. Pas exceptionnellement rigoureux pour un âge glaciaire, il a connu deux pics : le premier il y a environ 70 000 ans, le second il y a environ 20 000 ans. Apparu en Australie il y a plus de 1,5 m.a., le diprotodon géant avait résisté à au moins dix ères glaciaires antérieures. Il survécut aussi au premier pic du dernier âge glaciaire il y a environ 70 000 ans. Pourquoi a-t-il disparu il y a 45 000 ans ? Si les diprotodons avaient été les seuls gros animaux à disparaître à cette époque, on aurait naturellement pu croire à un hasard. Or, plus de 90 % de la mégafaune australienne a disparu en même temps que le diprotodon. Les preuves sont indirectes, mais on imagine mal que, par une pure coïncidence, Sapiens soit arrivé en Australie au moment précis où tous ces animaux mouraient de froid.
Deuxièmement, quand le changement climatique provoque des extinctions massives, les créatures marines sont en général aussi durement touchées que les habitants de la terre. Or il n’existe aucune preuve de quelque disparition de la faune océanique il y a 45 000 ans. Le rôle de l’homme explique sans mal que la vague d’extinction ait oblitéré la mégafaune australienne tout en épargnant celle des océans voisins. Malgré ses moyens de navigation en plein essor, Homo sapiens restait avant tout une menace terrestre.
Troisièmement, les millénaires suivants ont connu des extinctions de masse proches de l’archétype de la décimation australienne chaque fois qu’une population a colonisé une autre partie du Monde extérieur. Dans tous ces cas, la culpabilité de Sapiens est irrécusable. Par exemple, la mégafaune néo-zélandaise qui avait essuyé sans une égratignure le prétendu changement climatique d’il y a environ 45 000 ans a subi des ravages juste après le débarquement des premiers hommes sur ces îles. Les Maoris, premiers colons Sapiens de la Nouvelle-Zélande, y arrivèrent voici 800 ans. En l’espace de deux siècles disparurent la majorité de la mégafaune locale en même temps que 60 % des espèces d’oiseaux locales.
La population de mammouths de l’île Wrangel, dans l’Arctique (à 200 kilomètres au nord des côtes sibériennes), connut le même sort. Les mammouths avaient prospéré pendant des millions d’années dans la majeure partie de l’hémisphère Nord. Avec l’essor d’Homo sapiens, cependant, d’abord en Eurasie, puis en Amérique du Nord, (où il se trouve à partir de – 23 000 ans. ndlr) les mammouths ont reculé. Voici environ 10 000 ans, il n’y avait plus un seul mammouth au monde, hormis dans quelque île lointaine de l’Arctique, à commencer par Wrangel. Les mammouths de cette île continuèrent de prospérer encore pendant quelques millénaires, avant de disparaître subitement voici 4 000 ans, au moment précis où les humains y débarquèrent.
Si l’extinction australienne était un événement isolé, nous pourrions accorder aux hommes le bénéfice du doute. Or, l’histoire donne de l’Homo sapiens l’image d’un sériai killer écologique.
Les colons d’Australie n’avaient à leur disposition que la technologie de l’Âge de pierre. Comment pouvaient-ils causer une catastrophe écologique ? Il y a trois grandes explications qui s’agencent assez bien.
Les gros animaux – principales victimes de l’extinction australienne – se reproduisent lentement. Le temps de gestation est long, le nombre de petits par grossesse est réduit, et il y a de grandes pauses entre les grossesses. De ce fait, même si les hommes n’abattaient qu’un diprotodon tous les deux ou trois mois, c’était suffisant pour que les morts l’emportent sur les naissances. Quelques milliers d’années, et le dernier diprotodon solitaire disparaissait, et avec lui toute l’espèce.
En réalité, malgré leur taille, les diprotodons et autres géants d’Australie n’étaient probablement pas très difficiles à chasser, parce qu’ils durent se laisser surprendre par ces assaillants à deux pattes. Diverses espèces humaines rôdaient et évoluaient en Afro-Asie depuis deux millions d’années. Ils mûrirent lentement leurs talents de chasseurs, et se mirent à traquer les gros animaux voici environ 400 000 ans. Les grandes bêtes d’Afrique et d’Asie apprirent à éviter les humains si bien que, quand le nouveau mégaprédateur – Homo sapiens – parut sur la scène afro-asiatique, les grands animaux savaient déjà se tenir à distance des créatures qui leur ressemblaient. En revanche, les géants australiens n’eurent pas le temps d’apprendre à détaler. Les humains ne semblaient pas particulièrement dangereux. Ils n’ont ni dents longues et pointues, ni corps souples et musculeux. Quand un diprotodon, le plus gros marsupial qui ait jamais foulé la terre, posa pour la première fois les yeux sur ce singe d’apparence fragile, il lui lança donc probablement un coup d’œil puis retourna mâchonner ses feuilles. Le temps que ces animaux acquièrent la peur de l’espèce humaine, ils auraient disparu.
La deuxième explication est que, lorsqu’il atteignit l’Australie, le Sapiens maîtrisait déjà l’agriculture du bâton à feu. Face à un milieu étranger et menaçant, il brûlait délibérément de vastes zones de fourrés impénétrables et de forêts épaisses afin de créer des prairies, qui attiraient davantage le gibier facile à chasser, convenaient mieux à ses besoins. En l’espace de quelques petits millénaires, il devait ainsi changer du tout au tout l’écologie de grandes parties de l’Australie.
Les plantes fossiles sont parmi les éléments qui corroborent ce point de vue. Les eucalyptus étaient rares en Australie il y a 45 000 ans. L’arrivée de l’Homo sapiens inaugura cependant un âge d‘or pour l’espèce. Les eucalyptus étant particulièrement résistants au feu, ils se répandirent très vite quand d’autres arbres et arbustes disparaissaient.
Ces changements de végétation eurent des effets sur les animaux qui mangeaient les plantes et les carnivores qui mangeaient les végétariens. Les koalas, qui se nourrissent exclusivement de feuilles d‘eucalyptus, investirent allègrement de nouveaux territoires. La plupart des autres animaux souffrirent terriblement. Beaucoup de chaînes alimentaires australiennes s’effondrèrent, menant les maillons les plus faibles à l’extinction.
Une troisième explication admet que la chasse et l’agriculture sur brûlis jouèrent un rôle significatif dans l’extinction, mais souligne que nous ne saurions passer totalement sous silence le rôle du climat. Les changements climatiques qui assaillirent l’Australie voici 45 000 ans déstabilisèrent l’écosystème et le rendirent particulièrement vulnérable. Dans des circonstances normales, le système aurait probablement récupéré, comme cela s’était déjà produit maintes fois. Mais c’est à ce tournant critique que l’homme entra en scène et précipita dans l’abîme un écosystème fragile. Cette combinaison du changement climatique et de la chasse humaine est particulièrement dévastatrice pour les gros animaux, alors attaqués depuis des angles différents. Il est difficile de trouver une bonne stratégie de survie, efficace contre de multiples menaces.
À défaut de preuves supplémentaires, il n’y a pas moyen de trancher entre les trois scénarios. Mais on a de bonnes raisons de penser que si Homo sapiens n’était jamais venu dans cette région, elle abriterait encore des lions marsupiaux, des diprotodons et des kangourous géants.
L’extinction de la mégafaune australienne est probablement la première marque significative qu’Homo Sapiens ait laissée sur notre planète.
Yuval Noah Harari. Sapiens Une brève histoire de l’humanité. Albin Michel 2015
25°20’42 » S, 131°02’11 » E, sud des territoires du nord, en plein centre : Uluru/Ayers Rock
Structure synclinale hypothétique reliant Uluru/Ayers Rock et les Kata-Tjuta / Monts Olga et de la strate des arkoses de Mutitjulu qui compose Uluru/Ayers Rock.
Peintures aborigènes à Uluru/Ayers Rock
Poisson sur écorce
Milminydjarrk : trous d’eau sacrés et huîtres
Ruche et tortues d’eau douce
Mundukul, serpent marin bigarré
Trous d’eau sacrés…
Tortue au long cou
44 000
Ces fresques sont les plus anciennes représentations thérianthropes : elles se trouvent dans la grotte Leang Bulu Sipong, dans l’île de Sulawesi, en Indonésie. Dans une salle difficilement accessible, leur vue était probablement réservée à des initiés. Découverte en 2017.
Hunting scenes and people with animal heads on the island of Sulawesi and dated them to over 43,000 years.
Plafond peint de Gua Tewet, Kalimantan Est, Indonésie, découvert en 1999 par Pindi Setiawan, Luc-Henri Fage et Jean-Michel Chazine
43 000
Dans le Jura souabe, au sud de l’Allemagne, le plus ancien instrument de musique identifié à ce jour : une flûte taillée dans un os de vautour : 28 cm de long et moins d’un centimètre Ø, 5 trous sur l’une des faces et une embouchure ; sa facture indique qu’elle n’est probablement pas la première : Ça parle, ce méchant bout de roseau ; ça dit ce qu’on pense ; ça montre comme avec les yeux ; ça raconte comme avec les mots ; ça aime comme avec le cœur ; ça vit ! ça existe !
George Sand. Les Maîtres sonneurs. Gallimard 1979
Les relations profondes entre les hommes et les femmes ne peuvent se tisser qu’en commençant par se saisir des fils verbaux et émotifs les plus spontanés qui précèdent la langue acquise, par remonter un à un les métiers à tisser des rituels plus anciens qui constituèrent les sociétés animales : alors on peut commencer peut-être à passer à l’humain, à penser avec le langage, à faire de la musique, à peindre, à nouer des liens d’amitié, à vivre plus profondément, à aimer. Qui veut sauter toutes les étapes d’un coup tombe, ne dit rien, vocifère, est plus bête qu’une bête, tend la main devant son visage en hurlant dans la direction du tyran.
Les bons musiciens font sonner la plus vieille maison qui soit dans le corps (la maison précédente, le résonateur, le ventre, la grotte utérine).
La musique est sans doute l’art le plus ancien. L’art qui précède tous les arts. L’art qui joue des rythmes décalés du cœur qui bat et ensanglante la chair et des poumons qui inspirent et expirent l’air sur lequel la bouche peut prélever une petite part pour parler. Puis qui les associe à ceux des jambes qui martèlent, des mains qui frappent.
Comme les tortues nidifient dans le même sable où elles furent pondues par leur mère, et leur mère par leur mère, comme les saumons fraient dans la même source où leurs pères sont venus mourir pour leur donner naissance, ceux qui aiment vraiment n’ont pas honte de rechercher l’ancien amour qui a précédé leur existence singulière, ou du moins autonome. Cette honte qui s’absente chez ceux qui s’aiment prend le nom d’impudeur. L’impudeur silencieuse est l’extrême décence de l’amour.
Pascal Quignard. Vie secrète. Gallimard 1998
Zlatý kůň, découverte en 1950 dans les grotte de Koněprusy en République tchèque. Hybridation d’Homo Sapiens et de Neandertal
41 000
Un homme de Néandertal laisse son empreinte digitale sur un galet trouvé en 2025 dans un abri-sous-roche à San Lazaro, près de Ségovie en Espagne, dans une couche comprenant des pierres taillées laissées vers 43 000 ans avant le présent, ce galet oblong a été intentionnellement transporté et peint à des fins non utilitaires, selon les auteurs.
Image de l’empreinte obtenue par l’analyse multispectrale du point ocre. D. Álvarez Alonso / Archeological and anthropological Science. Homme de Néandertal laisse son empreinte digitale sur un galet trouvé en 2025 dans abri-sous-roche à San Lazaro, près de Ségovie en Espagne, dans une couche comprenant des pierres taillées laissées par l’homme de Néandertal vers 43 000 ans avant le présent, ce galet oblong a été intentionnellement transporté et peint à des fins non utilitaires, selon les auteurs.
40 800
Dans la grotte d’El Castillo dans le nord de l’Espagne, une peinture rupestre représente un disque rouge. Une main au pochoir trouvée sur ce même site a au moins 37 300 ans.
40 000
L’arrivée en Europe de l’Homo Sapiens Sapiens il y a quarante mille ans marque un tournant dans l’histoire de l’humanité : c’est après Cro-Magnon qu’il y a eu de grands changements alimentaires, que sont apparues les premières caries, que la population a augmenté, que les maladies se sont développées, qu’on a commencé à accumuler les richesses.
Michel Raymond. Institut des Sciences de l’évolution. Montpellier. Midi Libre 19 octobre 2008
Disparition plutôt rapide de l’homme de Neandertal : des spécialistes du champ magnétique terrestre émettent l’hypothèse que cela pourrait être lié à sa très forte diminution, concomitante : l’amoindrissement du bouclier protecteur qu’il met en place aurait alors permis aux particules solaires de pénétrer plus facilement l’atmosphère, par destruction partielle de la couche d’ozone, produisant ainsi du monoxyde d’azote, très toxique. Actuellement, le site le plus perturbé par le trou dans la couche d’ozone est la ville la plus au sud du monde, Punta Arenas, au Chili, pendant le printemps austral – octobre, novembre – quand la couche d’ozone est la plus faible : les cancers de la peau y sont particulièrement développés, on y prend un coup de soleil en quatre minutes, on y attrape des conjonctivites le temps d’aller chercher du pain si on a oublié ses lunettes, etc …
On ne sait si Giono avait eu connaissance de cela, mais il prend soin de rapporter des bruits qui courent sur la ville, plutôt amusants :
Donc, me voilà avec ces fameuses Instructions Nautiques. […] Je vais au Pérou, à la Terre de Feu, à la ville la plus au sud du monde : à Punta Arenas dont le nom ne devrait même pas être écrit dans ces pages, repoussé avec mépris de notre propos puisque c’est la seule ville du monde dont les maisons ne sont pas construites en pierre, dit-on, mais en bouteilles de whisky. C’est également, paraît-il, la ville où il y a le plus de pompiers et les plus beaux. Tous les mois, on fait une fête des pompiers [1]. Cela vient de ce que Punta Arenas a brûlé dix fois en entier (je parle par ouï-dire).
Jean Giono. Le Déserteur. La Pierre. Gallimard 1973
Le trou dans la couche d’ozone donnerait-il soif ?
39 900
Dans les grottes calcaires de Maros, sur l’île indonésienne de Sulawesi, peintures rupestres d’une main humaine en négatif avec un pochoir. Une autre œuvre, la représentation très réaliste d’un cochon babirusa, avec ses petites pattes et sa queue, peinte avec des pigments rouges dans la même caverne, est âgée d’au moins 35 400 ans. Peintures encore dans la grotte de Lubang Jeriji Saleh, sur la partie indonésienne de Bornéo, encore un peu plus anciennes : au minimum ~40 000 ans. La datation a été effectuée à l’uranium-thorium sur des échantillons de calcite. Ces coulées minérales recouvrent parfois les dessins, ou les dessins les recouvrent, ce qui permet de déduire un âge respectivement minimal et maximal. Alors qu’en Europe, l’art rupestre le plus renversant se situe le plus souvent au fond de cavités impénétrables, et semble s’être épanoui à la lueur des torches et des lampes, à Bornéo, les dessins se trouvent dans les plus hauts étages des falaises karstiques, toujours à portée de la lumière du jour, au-dessus des abris rocheux occupés par l’homme, plongés, eux, dans la pénombre de la jungle.
37 464
Peintures rupestres : lions, mammouths, bouquetins, cerfs, dans la baume Latrone [baume est un mot occitan, qui signifie grotte], à 240 mètres sous terre, sur la commune de Russan Sainte Anastasie, près de Nîmes. C’est la découverte d’un petit bout de charbon protégé par de la calcite qui a permis une datation exacte au carbone 14.
35 000 à 37 000
On s’efforce de laisser des traces des comptages : ainsi en témoigne cet os – le péroné d’un babouin – de Lebombo, trouvé en 1970 à la frontière entre les actuels Afrique du Sud et le Swaziland, sur lequel on dénombre 20 encoches :
36 000
On estime la population globale de la terre à un million.
Premières peintures de la grotte Chauvet, dans l’Ardèche, jusqu’en 24 500, en deux fréquentations principales : 24 500 à 27 000 pour les mouchages de torche et un petit foyer, et 30 000 à 32 500 pour les peintures. Cette datation, longtemps sujette à discussions, est aujourd’hui acquise depuis que l’on a daté l’effondrement d’une partie de la falaise qui se trouve au-dessus de l’entrée et qui donc l’obstruait jusqu’à sa découverte le 18 décembre 1994 par Jean-Marie Chauvet, Eliette Brunel et Christian Hillaire : 21 000 ans ; donc les peintures ne peuvent qu’être antérieures. La datation au carbone 14 ayant tendance à rajeunir les échantillons, et les dates obtenues les plus anciennes remontant à 32 500 ans, il convient de prendre ce chiffre de 36 000 ans pour la datation effective, après correction. Sans entrer dans le jeu réducteur du classement : la plus ceci, le plus cela, il est certain que ces peintures sont parmi les plus anciennes connues ; on sait que le rhinocéros aurait entre 35 300 et 38 800 ans. on en a trouvé d’à peu près contemporaines à Coliboaia, en Roumanie. A Castanet, en Périgord, des motifs gravés semblent légèrement antérieurs, et, en Espagne, la grotte du Castillo, datée à l’uranium-thorium, recèle une peinture – un disque rouge – d’environ 41 000 ans et une main au pochoir de plus de 37 000 ans.
Le panneau des Chevaux dans la salle Hillaire de la grotte Chauvet.
Le panneau des Chevaux dans la salle Hillaire de la grotte Chauvet. PHILIPPE PSAILA / SYNOPS. En dessous, détail.
On sait déjà que le feu peut servir à autre chose que la cuisson des aliments, puisqu’on l’utilise pour cuire les ocres ferrugineuses qui permettent d’obtenir les teintures pour ces arts rupestres. Dans la Grotte Chauvet, l’homme a utilisé surtout du noir, probablement des extrémités brulées de torche. Noir minéral à base d’oxyde de manganèse ; noir organique à base de charbon de bois, de suie, d’os ; rouge à base d’hématite (oxyde de fer de formule Fe²O³), pure ou mélangée ; jaune à partir d’un mélange d’argiles et d’oxyde de fer. Tous ces pigments étaient amalgamés par un liant organique, huile végétale, graisse animale ou lubrifiant minéral comme de la poudre de micas.
La grotte Chauvet a été rouverte en 1994 pour la première fois depuis la dernière période glaciaire. J’y verrai les peintures rupestres les plus anciennes que l’on connaisse au monde : de quinze mille ans plus anciennes que celles de Lascaux ou d’Altamira.
Pendant une phase relativement douce de la période glaciaire, il faisait ici entre trois et cinq degrés de moins que maintenant. Les seuls arbres étaient le bouleau, le pin et le genévrier. La faune comprenait beaucoup d’espèces aujourd’hui disparues : mammouths, mégacéros, lions sans crinière, aurochs, ours de trois mètres, mais aussi rennes, bouquetins, bisons, rhinocéros et chevaux sauvages. La population humaine se composait de chasseurs et de cueilleurs nomades. Elle était peu nombreuse et vivait en groupes de vingt à vingt-cinq individus. Les paléontologues appellent cette population Cro-Magnon, un terme qui met une distance entre elle et nous laquelle distance, à la réflexion, pourrait s’avérer superflue. Ni l’agriculture ni la métallurgie n’existaient alors. La musique et la joaillerie, oui. L’espérance de vie moyenne était de vingt cinq ans.
Les êtres vivants éprouvaient alors le même besoin de compagnie. Mais à la question primordiale et persistante que se posent les humains – à savoir : où sommes-nous? -, les Cro-Magnon ne répondaient pas à notre manière. Les nomades étaient profondément conscients de former une minorité par rapport aux animaux. Ils étaient nés non pas sur une planète, mais parmi la vie animale. Ils n’étaient pas gardiens de troupeaux : les animaux étaient les gardiens du monde, c’est-à-dire d’un univers qui s’étendait à l’infini. Au-delà de chaque horizon, il y avait d’autres animaux.
En même temps, les Cro-Magnon se distinguaient des animaux. Ils savaient faire du feu et pouvaient ainsi s’éclairer dans le noir. Ils savaient tuer à distance. Ils fabriquaient de nombreux objets de leurs mains. Ils se confectionnaient des tentes, retenues par des os de mammouth. Ils savaient parler. Ils savaient compter. Ils savaient transporter l’eau. Ils avaient une autre façon de mourir. Leur affranchissement du statut animal était possible parce qu’ils formaient une minorité et, du fait de leur minorité, les animaux pouvaient tolérer cet affranchissement.
Dans les gorges de l’Ardèche se dresse le pont d’Arc, soutenu par une arche quasi symétrique de trente-quatre mètres de haut, façonnée par la rivière elle-même. Sur la rive gauche s’élève une grande saillie de calcaire, dont la silhouette érodée évoque celle d’un géant, vêtu d’une cape, qui s’avance vers le pont pour le traverser. Derrière lui, sur la roche, la pluie a peint des taches jaunes et rouges – de l’oxyde d’ocre et de fer -. Si le géant se hasardait vraiment à traverser le pont, vu sa taille, il se trouverait tout de suite de l’autre côté de la rivière, contre la falaise opposée, au sommet de laquelle il ne pourrait manquer l’entrée de la grotte Chauvet.
Le pont et le géant étaient déjà là au temps des Cro-Magnon. La seule différence, c’est qu’il y a trente mille ans, quand furent réalisées les peintures rupestres, l’Ardèche serpentait encore au pied des falaises, et les animaux, toutes espèces confondues, descendaient régulièrement le sentier naturel que je grimpe en ce moment pour s’abreuver à la rivière. La situation de la grotte était stratégique et providentielle.
Les Cro-Magnon vivaient dans la peur et l’émerveillement, confrontés à de nombreux mystères. Leur culture – une culture de l’Arrivée – a duré quelque vingt mille ans. Nous vivons dans une culture de Départs et de Progrès incessants, qui dure depuis deux ou trois siècles. La culture actuelle, au lieu de se confronter aux mystères, essaie continuellement de les percer.
Silence. J’éteins la lampe frontale de mon casque. Il fait noir. Dans l’obscurité, le silence se fait encyclopédique, il condense tout ce qui s’est produit entre alors et maintenant.
Sur un rocher devant moi, j’aperçois un amas de petites taches rouges, de forme carrée. La fraîcheur du rouge est saisissante, aussi présente et immédiate qu’une odeur, ou que la couleur de certaines fleurs par un coucher de soleil en juin. Ces taches ont été réalisées en appliquant un pigment d’oxyde rouge sur une main puis en appuyant la paume de celle-ci contre le rocher. L’une des mains ayant imprimé les taches rouges a été identifiée, grâce à un auriculaire disjoint. D’autres empreintes de la même main ont été trouvées ailleurs dans la grotte.
Plus loin, sur un autre rocher, des points similaires dessinent une forme générale qui ressemble à un bison de profil. Les taches de la main remplissent le corps de l’animal.
Avant l’arrivée des hommes, des femmes et des enfants (on a repéré la marque d’un pied d’enfant d’environ onze ans dans la grotte) et après leur départ définitif, la cachette était occupée par des ours. Par des loups et d’autres animaux aussi, certainement, mais les ours étaient les maîtres des lieux, et les nomades devaient partager la grotte avec eux. Pas un mur qui ne porte une trace de griffes d’ours. Des empreintes de pattes indiquent le chemin suivi à tâtons, dans l’obscurité, par une ourse et son ourson. Dans la chambre centrale de la grotte, qui, avec ses quinze mètres de haut, est également la plus importante, le sol glaiseux comporte de nombreuses alvéoles et cavités où les ours se calfeutraient pendant leur hibernation. Cent cinquante crânes d’ours y ont été dénombrés. L’un d’entre eux avait été solennellement placé par un Cro-Magnon sur un socle naturel tout au fond de la grotte.
Dans le silence, les dimensions de la grotte prennent de l’ampleur. Elle mesure cinq cents mètres de long et, par endroits, cinquante mètres de large. Mais les évaluations métriques n’ont pas cours ici, car on a l’impression d’évoluer à l’intérieur d’un corps.
Les rochers qui s’élèvent en surplomb, les murs et leurs concrétions, les galeries et passages, les espaces creux qui se sont formés au gré du processus géologique appelé diagenèse évoquent clairement les organes et les recoins internes d’un corps humain ou animal. Corps et cavernes ont ceci en commun qu’on les croirait modelés par l’eau courante.
Les couleurs de la grotte aussi sont organiques. La roche calcaire a une teinte d’os ou de tripes ; les stalagmites sont écarlates ou d’un blanc vif, les draperies de calcite et les concrétions sont orange et pareilles à de la morve. Les surfaces brillent, comme lubrifiées par un mucus.
Une stalagmite énorme (elles grandissent d’un centimètre par siècle) s’est formée de sorte à reproduire un intestin ; une partie des tuyaux évoque les quatre pattes, la queue et la trompe d’un mammouth miniature. [ l’allusion pourrait passer inaperçue : un peintre a donc mis en relief le minuscule mammouth en lui apposant quatre traits rouges.]
Plusieurs murs qui auraient pu être peints ne l’ont pas été. Les quelque quatre cents animaux représentés ici se dispersent aussi discrètement que dans la nature. On ne traverse pas des salles d’exposition, comme à Lascaux ou Altamira. On sent davantage de vide, davantage d’intimité, peut-être davantage de complicité avec l’obscurité. Pourtant, quoique ces peintures soient de quinze mille ans plus anciennes que les autres, elles se révèlent pour la plupart aussi habiles, aussi précises et aussi gracieuses que toutes celles qui leur ont succédé. L’art, semble-t-il, est né comme un faon – tout de suite prêt à marcher. Ou, en des termes moins éclatants (tout paraît éclatant dans le noir), le savoir faire artistique accompagne l’urgence artistique : talent et besoin vont ensemble.
Je pénètre en rampant dans une annexe en forme de tasse quatre mètres de diamètre– et j’aperçois trois ours tracés en rouge sur les aspérités des parois courbes – un mâle, une femelle et un petit, comme dans le conte imaginé des millénaires plus tard. Je reste accroupi à regarder. Trois ours, et derrière eux, deux bouquetins. L’artiste a dialogué avec le rocher à la lueur de sa torche de charbon. Une protubérance a permis à la patte avant de l’ours de saillir et de balancer en relief, de tout son poids imposant. Une fissure suit exactement la ligne dorsale d’un bouquetin. L’artiste connaissait ces animaux absolument et intimement : ses mains les visualisaient dans le noir. Ce que le rocher a, pour sa part, chuchoté à l’artiste, c’est que les animaux – et tout le reste d’ailleurs– étaient contenus dans la pierre, et qu’il pouvait, lui, avec du pigment rouge sur le doigt, les persuader de monter à la surface, jusqu’à sa membrane extérieure, puis de se frotter contre cette surface, et d’y imprégner leur odeur.
Aujourd’hui, à cause de l’humidité, beaucoup des surfaces peintes sont devenues aussi sensibles qu’une membrane, précisément : un coup de chiffon et elles seraient effacées. D’où ma déférence.
Je sors de la grotte et me fais happer par la tornade du temps qui passe. Je suis à nouveau parmi les noms. À l’intérieur de la grotte, tout est présent et innommé. À l’intérieur de la grotte, la peur existe, mais elle est parfaitement équilibrée par un sentiment de protection.
Les Cro-Magnon n’habitaient pas dans la grotte. Ils y allaient pour prendre part à certains rites – dont on sait peu de chose. L’hypothèse selon laquelle ces rites auraient quelque lien avec le chamanisme paraît convaincante. Le nombre de personnes massées à l’intérieur de la grotte n’a probablement jamais excédé la trentaine.
À quel rythme venaient-ils ? Plusieurs générations d’artistes ont-elles travaillé ici ? Pas de réponse. Peut-être n’y en aura-t-il jamais. Peut-être faut-il se satisfaire de l’intuition qu’on venait ici pour expérimenter, et garder en mémoire des moments de parfait équilibre entre le danger et la survie, entre la peur et le sentiment de protection ? Est-il possible d’en espérer davantage ?
La plupart des animaux peints à Chauvet étaient féroces dans la vraie vie. Or rien, dans leur représentation, ne laisse transparaître une ombre de frayeur. Du respect, oui ; un respect fraternel, familier. C’est pourquoi chaque image animale englobe une présence humaine. Une présence révélée par le plaisir. Chaque créature, ici, se sent chez elle en l’homme, formulation étrange, je l’admets, et néanmoins incontestable.
Dans la chambre la plus profonde, je vois deux lions dessinés en noir, au charbon. Grandeur nature ou presque. Ils se tiennent côte à côte, de profil, le mâle derrière la femelle qui est collée à son flanc, parallèle à lui, mais plus proche de moi.
Ils forment une seule figure, totale quoique incomplète (leurs pattes manquent et je soupçonne qu’elles n’ont jamais été dessinées). La paroi rocheuse, déjà couleur de lion au départ, s’est carrément faite lion.
J’essaie de les dessiner à mon tour. La lionne se tient en même temps debout à côté du lion, contre lequel elle s’appuie, et à l’intérieur de lui. Cette ambivalence résulte d’une brillante élision, par laquelle les deux animaux possèdent le même contour. La ligne qui parcourt l’aine, le ventre et la poitrine leur appartient à tous deux – et ils la partagent avec une grâce tout animale.
Pour le reste, leurs profils sont distincts. Les lignes des queues, dos, cous, fronts et museaux sont indépendantes ; elles se rapprochent puis se séparent, convergent puis s’arrêtent à des endroits différents, car le lion est beaucoup plus long que la lionne.
Deux animaux debout, un mâle et une femelle, joints par la ligne unique de leurs ventres, là où ils sont naturellement le plus vulnérables et où ils possèdent le moins de fourrure.
Devant la grotte, au petit matin, quand le ciel est sans nuages, le soleil rosit la falaise et la réchauffe peu à peu. Contrairement aux animaux. les hommes étaient conscients que, pour eux, le soleil ne se lèverait peut-être pas toujours.
Je dessine sur un papier japonais très absorbant. Je l’ai choisi en me disant que la difficulté d’y utiliser de l’encre noire me rapprocherait de la difficulté d’utiliser du charbon (brûlé et préparé ici dans la grotte) sur la surface brute d’un rocher. Dans les deux cas, la ligne n’obéit pas tout à fait. Il faut jouer du coude. Il faut négocier.
Deux rennes avancent dans des directions opposées – vers l’est et l’ouest. Ils ne partagent pas le même contour, mais sont dessinés en superposition, de sorte que les pattes avant du renne supérieur traversent comme deux grosses côtes le flanc du renne inférieur. Ils sont inséparables, leurs deux corps sont délimités par le même hexagone ; la queue du plus haut rime avec les bois du plus bas ; la longue tête de l’un, tel un burin de silex, siffle une mélodie au métatarse de la patte arrière de l’autre. Ils forment un seul signe et, pour former ce signe, ils font une ronde.
Quand le dessin a été presque achevé, l’artiste a abandonné son morceau de charbon et a tracé de ses doigts une ligne noire épaisse (couleur de cheveux après la baignade) le long du ventre et du fanon du renne inférieur. Puis il a répété son geste avec l’animal supérieur, mélangeant la peinture au sédiment blanchâtre de la roche, pour que la ligne soit moins violente.
Tandis que je dessine, je me demande si ma main, qui épouse le rythme visible de la danse des rennes, ne serait pas en train de danser avec la main qui les a initialement dessinés.
Il n’est pas rare, ici, de fouler une miette de charbon tombée naguère tandis qu’une main traçait une ligne.
Ce qui rend Chauvet unique est le fait que la grotte ait été hermétiquement close. Le toit de la chambre qui servait à l’origine d’entrée – vaste. et baignée de lumière -, s’est effondré il y a environ vingt mille ans. Depuis lors, et jusqu’en 1994, l’obscurité avec laquelle les artistes avaient dû négocier à distance s’est engouffrée par-derrière pour ensevelir et protéger tout ce qu’ils avaient fait. Les stalagmites et les stalactites ont continué de grandir. Par endroits, une pellicule de calcite a recouvert certains détails comme une cataracte. L’essentiel, cependant, conserve son extraordinaire fraîcheur. Et cette immédiateté sabote toute perception linéaire du temps.
John Berger. D’ici là. Éditions de l’Olivier 2006
Inimaginable, stupéfiant, bouleversant. Lorsque, le 28 décembre 1994, trois camarades spéléologues s’enfoncent par une petite fissure d’une falaise ardéchoise. Ils n’en reviennent pas. Ils avancent précautionneusement, de boyaux en galeries parfois immenses, quarante mètres sous la terre. Ils découvrent, médusés, des partis recouvertes de savants dessins un bestiaire hallucinant. Ils savent que chaque petit pas dans la grotte est un grand pas pour l’histoire de l’humanité. Au lieu de crier à tout vent leur découverte, ils distillent leurs informations uniquement à des autorités compétentes qui vont protéger le lieu en ne l’ouvrant jamais au public, avec des exceptions bien cadrées pour les archéologues. La grotte porte le nom d’un des ses trois découvreurs – ou plutôt inventeur pour être plus juste. Chauvet est un sanctuaire unique au monde, une perle rare, la plus importante grotte ornée de l’Histoire. Des Homo Sapiens Sapiens, nos ancêtres directs sont venus y dessiner il y a 36 000 ans. Quelques petits millénaires plus tôt, d’autres espèces d’humains vivent sur terre, dont Néandertal. Nous avons fricoté avec ces derniers. Comme d’autres espèces, ils disparaîtront. La grotte Chauvet est intacte pour une autre raison. Un éboulement bloqua son entrée il y a 21 500 ans et l’épargna pendant des millénaires. Des centaines de dessins épousent parfaitement les parois. Un festin de représentations animales, cerfs mégacéros, bisons des steppes, chevaux, jeunes mammouths, rhinocéros laineux, rennes et bouquetins, lions et ours, et ici ou là, des mains. Les dessins sont tellement précis vivants que l’on jurerait entendre les cavalcades de chevaux, les hurlements d’animaux en bataille, le rugissement des lions prêts à bondir, le fracas des bisons qui changent de direction pour leur échapper. On peut même imaginer les voix de ces humains reproduisant leurs mains sur les parois dans le silence des entrailles de la terre. Les aurignaciens (nom des Homos Sapiens de – 43 000 à – 30 000 ans environ) sont les premiers artistes de l’histoire de l’humanité.
Chauvet est un des plus somptueux royaumes espace d’exposition de la préhistoire. Il y a 36 000 ans, l’Ardèche n’est que steppe et toundra à perte de vue. Une arche dans une falaise fait office de repère pour nos ancêtres nomades avec quelques petites habitudes. Pour ne pas croiser les ours qui hibernent dans la grotte, ils ne se rendent dans leur atelier qu’au printemps et en été. La garde partagée de cet habitat avec les animaux fonctionne bien. Nos arrière-arrière grands parents ont besoin d’eux. Ils vénèrent ceux avec qui ils partagent la terre. Ces galeries souterraines premières galeries d’art de notre histoire sont-elles de simples lieux de déco, des lieux de culte – et dans ce cas, de culte de qui ? – sont-elles un sanctuaire destiné à laisser une trace pour les hommes d’après, pour nous ?
Carole Fritz est chercheuse au CNRS, directrice des fouilles de la grotte et commissaire de l’expo Grotte Chauvet, l’aventure scientifique à la Cité des sciences à Paris. Lorsque celle-ci pénétra pour la première fois dans la grotte il y a vingt-cinq ans, ce fut la sidération. Aujourd’hui encore, lorsqu’elle se retrouve seule au fond de la grotte dans le silence des profondeurs : je me quitte, je ne suis plus là. Je pars ailleurs sans pouvoir le décrire, le définir. Je ne sais jamais combien de temps mon absence a duré. Dans la grotte, Carole Fritz se sent en paix, tout simplement bien. Alors qu’elle travaille sur Chauvet depuis des années, sa fascination demeure intacte, son humilité aussi. Bien qu’avec ses équipes, elle s’acharne à vouloir en savoir toujours plus et qu’elle utilise toutes les disciplines scientifiques possibles pour comprendre qui a fait quoi, comment et surtout pourquoi, elle sait qu’elle ne saura jamais.
Elle est la femme des hypothèses et ça lui convient. Au lieu de s’en désoler et même si elle reconnaît que cela créé des frustrations, ne pas tout savoir n’empêche pas l’exaltation. Pour moi les artistes de Chauvet peuvent être comparés aux plus grands artistes de la Renaissance, de la période flamande ou des génies d’aujourd’hui comme les artistes de street art, lequel a notamment en commun avec l’art pariétal de composer avec les supports existants. Les humains de Chauvet maîtrisaient parfaitement leur art. Les œuvres sont nées de gestes précis, maîtrisés, pensés. Ils ornaient le grotte en une organisation collective précise. Certains s’occupaient du bois pour l’éclairage et le charbon pour dessiner, d’autres allaient chercher les pigments et les préparaient ou bien travaillaient les parois pour que d’autres encore dessinent dessus. Nous lui posons alors la question qui nous brûle les lèvres : pour quelle raison les aurignaciens ont-ils orné la grotte ? Honnêtement on ne sait pas. Ils communiquaient entre eux, c’est certain. Leur constitution le permettait. Que se disaient-ils ? Nous ne le saurons jamais. Et pas de mode d’emploi, car l’écriture est née en Mésopotamie il y a 6 000 ans seulement soit 30 000 ans après Chauvet. En tout cas, ils sont d’incroyables créateurs, des metteurs en scène. Ils dessinent tel animal en bas à gauche sachant qu’il n’est qu’un élément d’un puzzle qu’ils incluront dans une fresque. Ils ne font pas de la déco. Ils racontent des histoires. Leurs œuvres picturales constituent les premiers récits en image réalisés avec autant de précision par des hommes. Je pense qu’ils dessinaient leurs pensées. Tout cela fait d’eux des artistes à part entière. Comment savoir à quoi pensaient les artistes de Chauvet ? cet inconnu ne fait que renforcer la curiosité et accroître la magie que créé Chauvet. Que racontent les mains de Chauvet ? Nul ne le sait. Et encore moins s’il s’agit de mains masculines, féminines ou des deux. Certains imaginent que ces mains étaient destinées à pousser les parois, les faires tomber afin d’atteindre des mondes cachés derrière elles, mais quels mondes ? Chauvet est le théâtre de tant d’interprétations.
L’exposition (à la Cité des Sciences de mars à mai 2025. ndlr) imaginée par Carole Fritz est consacrée à la diversité, la spécificité incroyable des sciences utilisées pour tenter de décoder la grotte. Nous en savons chaque jours un peu plus, mais nous ne saurons jamais tout. C’est ce jamais tout qui rend l’aventure Chauvet si poétique et touchante à une époque ou nous voulons tout savoir et vite, sans avoir le temps de faire quelques chose de ce que nous savons. Chauvet nous fait voyager dans le temps et cela fait du bien.
Daniel Shick. La tribune Dimanche 16 mars 2025
35 000
Maximum de la glaciation würmienne – la dernière – dans les Alpes. Le site de Grenoble est sous une épaisseur de 1 300 m. de glace : le sommet du glacier atteint Saint Nizier du Moucherotte, à 1 100 m. De façon générale, dans les Alpes, tout ce qui était en dessous de 1 200/1 300 m était sous la glace. Le glacier du Rhône atteignait les portes de Lyon, l’Aubrac est recouvert par 200 m. de glace. Il n’y a pas de glace à Marseille, mais tout de même des pingouins.
Ces glaces stockent d’énormes volumes d’eau : autant de moins pour les mers, dont les niveaux sont donc bas, ce qui permet à des populations du sud-est asiatique de passer en Australie, Nouvelle-Guinée et Tasmanie. On a des traces d’aborigènes [du latin ab origine] en Australie vers ~ 40 000.
À Hohle Fels, une grotte du Jura souabe, au sud de l’Allemagne, près d’Ulm, une figurine de 6 cm, sculptée dans l’ivoire d’une défense de mammouth, est exhumée en 2008 : la tête est réduite à une boucle laissant passer le lien qui permettait de la porter, les membres sont atrophiés et les formes plus que généreuses : pour l’instant, rien qui soit vraiment à même d’éveiller la libido de l’homme… Il attendra. L’historien Jean Courtin a estimé pouvoir faire naître l’amour autour de 100 000 ans av J.C. fort du constat que l’homo sapiens enterre ses morts, leur donne des soins, les décore, qu’il a le sens du beau. L’auteur de ces lignes, que ces premières représentations féminines laissent de marbre, s’est montré beaucoup plus prudent en préférant remettre cela à plus tard, vers 16 000 ans.
A peu près à la même époque, statuettes de femme, à Galgenberg.
A Hohlenstein Stadl, moins massive.
Ce sont les plus anciennes représentations humaines connues à ce jour (2010).
34 000
À moins de 10 km à l’ouest de l’actuel Naples, dans les Campi Flegrei – les Champs Fhlégréens – une éruption volcanique, Campagnan Ignimbrite, projette 300 km³ de cendres, qui vont se répandre sur plus de 3 millions de km², recouvrant ainsi une bonne partie de l’Europe centrale et de l’Est et provoquant un hiver volcanique qui va refroidir de 2° Celsius le climat de l’hémisphère nord pendant 3 ans.
33 000
Au nord de Montpellier, dans la plaine de St Martin de Londres, vivaient des mammouths et des rhinocéros laineux, des ours, des aurochs et des hyènes : le climat était alors à peu près celui de l’actuelle Laponie : – 20° en hiver, + 10° en été. En novembre 2012, on trouvera un squelette entier de mammouth laineux à Changy sur Marne : c’est le second trouvé en France, le premier l’avait été en 1859. En Russie, de 1902 à 2012, on en a découvert huit.
32 000
Toujours à Hohlenstein Stadl, dans le Bade Wurtemberg, cette statuette d’homme-lion en ivoire de mammouth de 29.6 cm sera découverte, pas tout à fait en mille morceaux mais presque – plus de 300 – par Robert Wetzel et Otto Völzing en 1939, mais reconstituée seulement en 1997 et 1998 et terminée en 2013. Elle a cinq traits sur le bras gauche et relèverait de la culture aurignacienne du paléolithique supérieur. Elle est au musée d’Ulm.
30 000
Dans l’actuelle Russie, à 200 km de l’actuelle Moscou, proche de Vladimir, le site de Sungir livre des tombes d’une exceptionnelle richesse : dans l’une, le squelette d’un homme d’environ 50 ans est couvert d’environ 3 000 perles en ivoire de mammouth ; sa tête est coiffée d’un chapeau orné de dents de renard, aux poignets, 25 bracelets d’ivoire. Dans une autre tombe, deux squelettes, tête à tête : un garçon de 12-13 ans, et une fillette de 9-10 ans : le squelette du garçon est recouvert de 5 000 perles d’ivoire, porte un chapeau à dents de renard et une ceinture de 250 dents [ce qui nécessite au moins 60 renards]. Le squelette de la fillette est parée de 5 250 perles d’ivoire. Les deux squelettes sont entourés de statuettes et de divers objets d’ivoire. Le façonnage des seules 10 000 perles a du représenter au bas mot 7 500 heures de travail, plus de trois ans !
Reconstitution du visage d’une des deux adolescents enterrés à Sungir (Musée de Moscou)
Les tombes de Sungir
28 000
Les habitants de la grotte de Dzudzuana, en Géorgie, utilisent la fibre de lin sauvage probablement pour tisser des cordes et des paniers.
27 700
Il y a quelques hommes de Cro Magnon dans un abri sous roche des Eyzies de Tayac Sireuil, en Dordogne. Ce que la nature a bien voulu conserver d’eux sera découvert en 1868 à l’occasion de la construction d’une route. Cro Magnon est une francisation de l’occitan, Cròs signifiant creux, grotte, Magnon étant le nom du propriétaire du terrain sur lequel il a été trouvé.
L’aiguille à chas – et donc la couture – ont été inventées quelques 2 000 ans plus tôt, aussi Cromignonne eut-elle les moyens d’inventer la pudeur pour son Cro-Magnon en commençant par lui coudre un slip, puis un manteau : Vêtu d’un slip en peau de bison, / il allait conquérir la terre, / C’était l’homme de Cro-Magnon.
27 000 à 19 000
Peintures de la Grotte Cosquer, alors à 70 m. au-dessus du niveau de la mer, sur le versant sud de la pointe de Morgiou, dans les calanques de Marseille, à la pointe nord-ouest de la calanque de la Triperie. La mer était à 6 km. On peut y voir des chevaux, des bisons, et aussi des phoques, des pingouins, et beaucoup de mains négatives – représentées avec la technique du pochoir -. Il est peu probable qu’elle ait été habitée de façon permanente. L’entrée de l’accès à la grotte est aujourd’hui à – 37 m. ; on emprunte un tunnel de 175 m. qui remonte, jusqu’à retrouver la mer à son niveau actuel, qui occupe la partie basse de la grotte.
25 000
Sur l’actuelle commune du Buisson-de-Cadouin, en Dordogne, des hommes gravent dans la grotte de Cussac environ 150 représentations d’animaux – mammouths, chevaux, rhinocéros etc… -. Ils y trouvent aussi les ossements de six à huit individus. C’est Marc Delluc et ses amis spéléologues qui la découvriront en septembre 2000.
Les habitants de Brassempouy, en Chalosse, dans le sud du département des Landes, sculptent dans l’ivoire une belle tête de femme, que l’on peut voir aujourd’hui au musée de Saint Germain en Laye. Elle a à peu près le même âge que la déesse de Capdenac, impressionnante statue trouvée dans un campement chasséen, dans le Lot. Au premier trimestre 2013, le British Museum exposera les plupart des sculptures connues de ce paléolithique supérieur sous le titre Ice age art : près de 250 pièces… la Vénus de Willendorf [~20 000 ans], celle de Laussel ou la tête de jeune femme à la coiffure quadrillée de Brassempouy. La géométrique Vénus de Lespugue, la matrone de terre cuite de Dolni Vestonice, la sidérante statue en calcaire d’une femme enceinte trouvée à Kostienki sont aussi venues. Et, pour le bestiaire, le mammouth aux pattes jointes de Montastruc, et, du même abri, les deux fabuleux rênes couchés, le cheval sautant de la grotte des Espélugues, le bison d’ivoire en ronde-bosse de Zaraysk, la tête de lion de Vogelherd, d’autres encore.
Philippe Dagen. Le Monde du 8 mars 2013
Dame de Brassempouy, découverte en 1894 par Edouard Piette dans la grotte du Pape, en Chalosse. Musée d’archéologie nationale de Saint Germain en Laye. L’artiste a-t-il voulu représenter la réalité ou un idéal ? 3.5 cm de haut.
Sur l’actuelle commune de Lespugue, en Haute Garonne, 20 km au nord de Saint Gaudens, un premier hommage sculpté est rendu à la femme : c’est la Vénus de Lespugue, peut-être la plus ancienne œuvre d’art au monde : en ivoire de mammouth, elle mesure 14,7 cm et se trouve aujourd’hui au musée de l’Homme, datée de 23 000 ans. À peu près à la même époque, celles de Willendorf, en Autriche, et de Laussel, sur la commune de Marquay, dans la vallée de la Beune, en Dordogne :
Vénus de Willendorf, découverte en 1908 sur les rives du Danube. Sculptée dans des calcaires oolithiques de Loppio, dans l’Italie du nord.
Vénus de Lespugue
Dějiny světa – Pravěk – Pravěk obecně (periodizace, člověk
Vénus de Kostienki
Vénus de Kostienki
Femme de Balzi Rossi à Grimaldi Stéatite verte. 29 à 22 000 ans.
23 000
En juillet 2019, des fouilles de l’INRAP mettront à jour, 4 mètres en-dessous du sol actuel, dans le quartier Renancourt à Amiens une petite – 4 cm – Venus en trois morceaux, dite stéatopyge (formes féminines hypertrophiées) sculptée dans la craie : elle appartient à la culture dite gravettienne.
21 000
Traces de pas dans un lac asséché du Nouveau-Mexique, dans le désert de White Sands. Donc il y a des hommes dans le Nouveau Monde plus tôt que ce que l’on croyait, c’est à dire 13 000 ans. On trouvera aussi des outils datés de – 33 000 ans, dans la grotte de Chiquihuite, à 2 740 m d’altitude dans les hauts plateaux du centre du Mexique, et encore dans le Schwalbenhôhle – le Gouffre des Hirondelles -, toujours au Mexique. Dans le Yukon, à l’extrême nord de l’Amérique du nord, on trouvera aussi des outils humains datés de – 24 000 ans dans le grotte Blue Fish
À 20 km au nord du cap Corse, par quelque 5 à 6 mètre sous la surface de la mer, se mettent en place des anneaux tous identiques – l’équipe de Laurent Ballesta qui cherchera à percer leur secret dans les années 2020, en dénombrera 1 417 sur une surface de 15 km² – : un monticule central, noyau rocheux, entouré d’une couronne de sable sans végétation, puis une autre couronne, de couleur rouge foncé, le tout sur un diamètre d’environ 20 mètres pour chaque anneau.
Le fond de la mer à cette époque reposait sur un socle très faillé constitué entre 15 et 30 m.a. avec la présence importante de serpentinite à même de provoquer des rejets d’hydrogène et de méthane : ces gaz auraient permis la formation de récifs corraligènes, et en particulier de la choralie qui constitue la couronne extérieure : en se développant, cette algue une fois adulte, se détache du noyau central et roule par simple gravité dans la pente jusqu’à s’arrêter quand le fond devient horizontal et former ainsi la couronne extérieure. La rhotolithe n’apparaîtra que plus tard , entre ~9 000 et ~8 000. Quant au gorgones, elles n’ont que 50 ans. Pour mieux connaître la composition de ces noyaux, Laurent Ballesta avait besoin de savoir quelle était la hauteur d’eau au-dessus de ces formations, car un récif corralligène ne se développe pas de la même façon selon qu’il est à quatre, cinq mètres de la surface ou à 20 mètres : il a cherché jusqu’à trouver la preuve de la différence entre le niveau de la mer à cette époque et celui d’aujourd’hui : 112 mètres.
20 380
Un mammouth de 47 ans se risque sur un pont de glace, qui casse : le mammouth est précipité dans la faille, debout, puis est recouvert rapidement de boue, qui gèle : ça se passe en Sibérie, dans la presqu’île de Taymir, à 250 km au nord-ouest de Khatanga, la petite ville de la région. 22 000 ans plus tard, au printemps 1997, un chasseur nomade dolgan, découvrira ses défenses dépassant du sol gelé… il ne cède pas à son réflexe premier : s’emparer des défenses et les vendre, et informe le responsable du parc naturel du Taymir, lequel en parle à Bernard Buigues, directeur de l’association française Cercle Polaire Expéditions, qui parvient à mettre en œuvre un sauvetage original de Jarkov, du nom du chasseur qui l’a découvert : découper le permafrost – terre gelée – qui entoure le corps et transporter le tout en atmosphère froide où les analyses seront possibles : un bloc de 3 m. x 2, pesant 23 tonnes va être dégagé et transporté par hélicoptère à Khatanga, où les premières analyses de mousses, graines, fleurs, pollens et champignons pris dans les poils et la terre vont montrer que, contrairement à ce que l’on croyait jusqu’alors, ce Mammuthus Primigenius vivait dans une steppe et non dans une toundra.
Jarkov est le premier mammouth de Bernard Buigues. Douze ans plus tard, le troupeau sera au nombre de 300, se nommant Fishhook, Yukagir Lyouba … tout ce joli monde réinstallé dans de grandes caves creusées dans la glace. Y défile aussi le gotha de la paléontologie et paléogénétique mondiale, avides de pouvoir prélever de l’ADN aussi lisible :
Un fossile, en général, c’est de la pierre : avec le temps, les cellules vivantes disparaissent et toute la matière organique qui composait l’os original est remplacée par le matériau qui l’entoure. Les os agissent comme des sortes d’éponge, c’est pour ça qu’on les retrouve, sinon ils seraient putréfiés par des bactéries, par des champignons. Les restes de dinosaures que vous connaissez sont ainsi en pierre. Ici ce n’est pas le cas. Quand je vais à Khatanga et que je perce l’os pour prélever de l’ADN, j’ai de la graisse plein les mains. C’est tellement bien conservé qu’on pourrait en faire de l’os à moelle !
[…] Les techniques de décryptage du génome sont encore balbutiantes, mais tout peut aller très vite. On sait déjà bidouiller le génome d’une bactérie pathogène, on saura forcément demain manipuler le génome d’un éléphant… Personnellement, je ne me prêterais pas au jeu : ce serait une hérésie biologique. Mais il y aura toujours des gens assez riches pour le financer et d’autres assez fous pour le faire.
Régis Debruyne, paléogénéticien français, de la McMaster University, Canada. Le Monde 2 n° 268. 4 avril 2009
Faire revivre le mammouth, quelle absurdité ! Il y perdrait tout son mystère… S’il faut rêver, rêvons jusqu’au bout, clonons plutôt des animaux dont on ne connaît même pas l’apparence. Comme la hyène des cavernes, aux mâchoires tellement puissantes qu’elles pouvaient casser le tibia d’un gros ours ou d’un bœuf musqué ! Ou le lion des cavernes, dont on a tant discuté pour savoir s’il s’agissait d’un tigre ou d’un lion : sur toutes les représentations rupestres, il ne porte en effet pas de crinière et il est peu probable que Sapiens n’ait dessiné que des hommes.Pieds dasn le désert de White Sands
[…] Tant qu’il s’agit de clonages d’animaux, cela ne me pose pas réellement de problème. Ma limite personnelle, c’est Neandertal [On attend en effet pour courant 2009 la publication du génome complet de l’homme des cavernes. Or le reconstituer à partir d’embryons humains serait sans doute plus simple encore que de fabriquer un mammouth à partir d’un éléphant] Là, je serais une farouche adversaire ! J’adore Neandertal, c’est très gentil Neandertal. Vouloir le faire revivre serait ouvrir la boite de Pandore. Le hiatus avec de nombreux chercheurs anglo-saxons, c’est qu’ils considèrent qu’avant sapiens, il ne s’agit pas d’êtres humains. Moi, je pense que Neandertal est de nos parents. Décrypter son ADN permettra sans doute de montrer que nous avons des gênes communs. Pas de le cloner.
Marylène Patou-Mathis, Institut de paléontologie humaine. Le Monde 2 n° 268. 4 avril 2009
20 000
Les glaciers du pôle nord s’étendent jusqu’à la moitié nord de l’Angleterre : on est dernier maximum glaciaire – DMG – : la glace recouvre 25 % des terres émergées et 8 % de la surface totale de la terre.
Les Pygmées implantés près du lac Victoria, à l’est de l’Afrique, se séparent de leurs frères implantés dans le bassin du Congo, à l’ouest : le maximum glaciaire aurait pu contribuer à la rétractation de la bande de forêt équatoriale, allant jusqu’à créer des poches distinctes, et de ce fait isolant leurs habitants les uns des autres. Dans le Mercantour, ce qui va devenir la vallée des Merveilles est recouvert d’une épaisseur de 1 000 m. de glace. Peintures de la grotte de Lascaux, en Dordogne : on peut y voir un chaman pratiquer une séance d’hypnose. Il ne faisait pas chaud à l’époque : la température moyenne atteignait facilement -20°, la végétation était celle d’une toundra : petit arbustes, les seuls à même de s’adapter à un environnement aussi rude où les sols étaient gelées la plupart du temps. Et il fallait du courage et une grande familiarité avec les animaux pour aller peindre dans ces grottes où hibernaient souvent des ours ! En 1955, Georges Bataille parlera de ce décor pariétal comme de la naissance de l’art.
Pourquoi ces grands artistes ont-ils choisi des grottes peu accessibles, des boyaux étroits, pourquoi se sont-ils enfouis dans l’ombre, à plus de deux cents mètres de l’orifice pour cacher leurs œuvres si variées ?
Élie Massénat.1902
La Bête innommable ferme la marche du gracieux troupeau, comme un cyclope bouffe.
Huit quolibets font sa parure, divisent sa folie.
La Bête rote dévotement dans l’air rustique.
Ses flancs bourrés et tombants sont douloureux, vont se vider de leur grossesse.
De son sabot à ses vaines défenses, elle est enveloppée de fétidité.
Ainsi m’apparaît dans la frise de Lascaux, mère fantastiquement déguisée,
La Sagesse aux yeux pleins de larmes.
René Char
Un ou plusieurs artistes, des Michel Ange, auraient travaillé il y a 17 000 ans, voire 20 000 ans, dans cette grotte spectaculaire. […] C’est plein de vie, les animaux, aurochs, chevaux, cerfs sautent, bondissent, tombent à la renverse, se croisent, traversent une rivière, la tête haute.
Jean Clottes
Jusqu’alors, le Golfe du Lion a été approvisionné en sédiments essentiellement par le Rhône. C’est maintenant les cascades d’eau en provenance de la partie continentale de l’ouest du golfe du Lion qui apportent le plus de sédiments.
vers 17 000
Dans l’abri sous roche Duruthy, des hommes du Magdalénien s’adonnent à la sculpture d’un petit cheval dans du grès ocre- rouge, long de 26 cm, et de deux tout petits chevaux, l’une de 7.4 cm en marne calcaire, l’autre de 5.6 cm en ivoire de mammouth, toutes trois exposées à l’abbaye d’Arthous, à Hastingues, dans les Landes.
Photo de Claire Artenyz
Mais ils passent aussi pas mal de temps à tailler des pointes et autres outils dans des os de baleine !
La Californie actuelle connaît un épisode de sécheresse.
La température à la surface de l’eau a enregistré des hausses de 7 °C à 8 °C entre 17 000 à 12 900 avant notre ère, tandis que l’air ambiant a vu sa température grimper de 5,6 °C entre 14 000 et 13 000 avant notre ère. Les chênes et genévriers qui peuplaient la région font place à un paysage plus herbacé et sec. En somme, la faune s’adapte à cette nouvelle écologie du lieu : les chercheurs relèvent une légère augmentation de la présence de pins et de buissons, plus résistants aux températures arides. Ces changements climatiques aboutissent à un point de bascule : jusqu’alors progressives, ces fluctuations augmentent brusquement entre 13 200 ans et 12 900 ans avant notre ère. Les feux s’intensifient alors, à tel point qu’une accumulation de charbons de bois, prélevés dans des sédiments, est constatée. Sa présence est multipliée par trente en quelques centaines d’années. Cette prolifération des feux n’est pas extérieure à la présence humaine dans la zone. Prise en exemple, la chasse d’herbivores conduit à une accumulation de nombreux combustibles végétaux inflammables puisque moins d’animaux se nourrissent de ces plantes. Le changement du climat pourrait donc avoir […] poussé l’écosystème vers un état écologique où les activités humaines peuvent déclencher des incendies de grande ampleur.
Ces modifications de l’environnement provoquent la disparition de sept des espèces étudiées par les chercheurs. La Californie du Sud entre dans un nouveau régime écologique caractérisé par une végétation de chaparral [un écosystème aride doté de broussailles que l’on retrouve encore aujourd’hui en Californie], une intensification des incendies et l’absence totale de la mégafaune du pléistocène, note l’étude. Seul le coyote se montre capable de survivre dans cet environnement instable. C’est une espèce généraliste, capable de manger beaucoup de choses, elle s’adapte donc mieux, explique Robin O’Keefe, professeur à l’université Marshall de Huntington, en Virginie-Occidentale, et principal auteur de l’étude.
En 2017 et 2018, de vastes feux de forêts se sont déclarés dans la région, favorisés par l’apport de combustibles naturels liés à l’aridité des lieux. On constate aujourd’hui une corrélation entre l’étendue des incendies et le degré d’aridité des végétaux en Californie, constate Marco Turco, chercheur à l’université de Murcie en Espagne et auteur d’une étude sur les feux californiens, publiée dans la revue américaine PNAS. L’augmentation de la température dans la région favorise directement la formation de combustibles car elle limite l’humidité des végétaux, ajoute ce dernier. Favorisés par ce climat sec, les feux sont majoritairement causés par les humains : près de 85 % des incendies de forêts sont, au pays de l’Oncle Sam, d’origine anthropique.
Premières constructions de la civilisation Tiahuanaco, sur les rives du lac Titicaca, aujourd’hui à cheval sur la Bolivie et le Pérou.
Il y a dans les Andes, sur les hauts plateaux de Tiahuanaco, une porte du soleil qui ne sert évidemment à rien. Brusquement, toutefois, dans ce désert, sa vanité devient succulente. Ce sont d’énormes blocs de pierre soigneusement polis. D’où leur vient ce poli admirable ? D’un long amour de ces hommes des plateaux avec ces pierres. Autour, aucune végétation : une aire dénudée sur laquelle le soleil se foule lui-même. Sur deux blocs dressés, on a posé une lourde architrave sculptée. On se demande quels ont été les moyens employés. Encore de l’amour, mille bras lentement dressés, de la fatigue ajoutée pendant longtemps à de la fatigue. Sur ces plateaux déserts restent des traces d’une longue fidélité d’hommes simples à la pierre. Sans doute cette porte donnait-elle accès à un temple. Le temple a disparu en totalité (sauf la porte) comme escamoté ou dissous par quelques acide. Volatilisé en poussière ; peut-être est-il, pour les astronomes de Sirius, un peu de ces nuages opaques qui doivent obscurcir notre galaxie.
Jean Giono. Le Déserteur – La Pierre -. Gallimard 1973
Cooper’s Ferry, comme Gault et Friedkin au Texas, mais aussi Meadowcroft Rockshelter (Pennsylvanie) ou Page-Ladson (Floride), datés entre 17 000 et 15 000 ans, dessinent un faisceau solide en faveur d’une occupation humaine de l’Amérique du Nord plusieurs millénaires avant l’avènement de la culture Clovis. […] Les pointes taillées, dont les plus grandes mesurent environ 7 centimètres et la plus petite moins de 2 centimètres, sont faites de roches de silicate ou volcaniques, des matériaux disponibles dans un rayon de 10 kilomètres. Ces bifaces élancés n’étaient pas des pointes de flèche, car l’arc n’avait pas encore été inventé, mais probablement des pointes de sagaies lancées avec des propulseurs ou des pointes de lance. On pense généralement que les premières pointes de projectile devaient être grosses pour tuer du gros gibier ; or, les pointes de projectile plus petites montées sur des sagaies pénètrent profondément et causent d’énormes dégâts internes, indique Loren Davis. Vous pouvez chasser n’importe quel animal que nous connaissons avec des armes comme celles-ci. La forme de la plus petite de ces pointes rappelle celle d’un projectile trouvé sur le site de Gault, au Texas, daté lui aussi d’environ 16 000 ans, tandis que les plus grandes évoquent des artefacts vieux de 15 000 ans, là encore mis au jour au Texas, sur le site Friedkin – deux autres fouilles pré-Clovis.
Pointes de projectiles en pierre découvertes sur le site de Cooper’s Ferry (Idaho, Etats-Unis).
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