10 mai 1806 à 1811. Dos et Tres de mayo. Mary Anning, mère de l’archéologie. 15271

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Publié par (l.peltier) le 24 octobre 2008 En savoir plus

10 05 1806 

Rétablissement de la Cour des Comptes.

20 06 1806  

Jean Gaudichaud est hussard de la Grande Armée, pour l’heure cantonné près de Vienne. Il envoie à sa cousine Anne Masquet une demande en mariage, lequel se fera, mais un peu plus tard que prévu, le temps d’aller encore guerroyer en Prusse en 1806, en Pologne en 1807 et au Portugal en 1809.

[sic] Pour Mademoiselle Masquet, chez Madame Bources, Rue Coquillère, N° 10. À Paris, Dietz, le 20 juin 1806.

Vous vous rappelez qu’en partant de Versailles, ma chère Cousine, que notre destination devait être Strasbourg, mais au lieu d’y établir notre garnison, nous reçûmes ordre à notre arrivée de passer le Rhin, ce que nous effectuâmes le 2 Vendémiaire et marchâmes sur le territoire de nos alliés jusqu’au 18 Courant ou nous découvrîmes l’Armée Autrichienne qui à notre approche c’est retranchée dans Ulm : quoiqu’elle fut six fois plus nombreuse que la division commandée par le général Dupont, et à laquelle le régiment est attaché, ce général fit attaquer le 19 à midi et au bout d’une demi-heure les balles et boulets sifflaient sérieusement. L’ennemi ayant reconnu la petite quantité de nos forces nous serra de si près que deux escadrons du régiment formant tout au plus 130 hommes furent obligés de charger sur plus de cinq cents cuirassiers ennemis qui nous barraient le passage, et malgré les prodiges de valeur que fit la division qui en moins de deux heures de temps fit plus de six mille prisonniers, il fallut céder au nombre et battre en retraite. J’eus dans cette malheureuse charge mon cheval tué, et reçus trois coups de sabre dont un sur le front, le second sur les deux premiers doits de la main gauche et le troisième sur le poignet droit, je me suis tiré de ce mauvais pas en restant à peu près cinq à six minutes sur le Champ de Bataille, faisant le mort. Ces blessures n’ont nullement altéré ma santé et au bout d’un mois j’ai été en partie rétabli et en état de rejoindre le régiment que j’ai trouvé dans la capitale d’Autriche. Peu de jours après mon arrivée dans cette superbe ville, le colonel m’a fait courrier de la 9° compagnie.

Voici ma chère cousine, les faits tragiques et historique de ma campagne, qui comme vous voyez n’a pas été très heureuse. J’aurai eu l’avantage de vous donner plus tôt de mes nouvelles si l’espoir que l’on nous avait donné à Vienne d’être à Paris dans les premiers jours de juin, n’eut ralenti mon désir dans l’intention de vous exprimer verbalement la plaisir que j’aurai de vous revoir.

Permettez qu’après vous avoir entretenu sur ce qui m’est relatif que je traite un chapitre plus important. Je crois nécessaire de vous faire aujourd’hui l’aveu des sentiments que vous m’avez inspiré depuis plusieurs années. Si je me suis réduit au silence si longtemps c’est l’impossibilité ou je me trouvais de pouvoir accomplir mes volontés. Comme je n’ai nullement envie de rester dans la profession militaire et que sous peu une paix stable permettra au gouvernement de donner aux braves qui l’ont servi des moyens de rentrer dans leur famille, le plus vif de mes désirs serait d’unir ma destinée à la vôtre. Je souhaite ardemment que vos intentions ne soient pas éloignées des miennes et que vous me le fassiez connaître dans votre prochaine réponse. En m’attendant je vous prie d’agréer le sentiment d’attachement qu’aura toute sa vie votre cousin.

23 06 1806

Jacques de Liniers, fatigué de moisir (quand le pays est en paix, les soldats s’ennuient, les crédits se resserrent…) depuis plusieurs années dans une caserne française a donné sa démission en 1774 – il avait 21 ans – pour aller servir le roi d’Espagne, auquel il restera fidèle toute sa vie, jusqu’à la mort. Il s’est déjà illustré dans la lutte contre les barbaresques, puis, dans la guerre d’indépendance des États-Unis, aux côtés des Français ; en 1782, il a capturé deux bateaux anglais à la bataille de Port Mahon. Une bataille contre les barbaresques tourne au désavantage des Espagnols et c’est lui qui est chargé de négocier la reddition :  il s ‘en sort tellement bien que le dey d’Alger le prend en affection et fait libérer les prisonniers … Ce succès diplomatique lui vaut d’obtenir en 1788 le commandement du Rio de la Plata  ; il est nommé chef d’escadre en 1806, quand un corps expéditionnaire de 1 700 soldats anglais débarque sur la rive droite du Rio de la Plata pour prendre Buenos Aires, en l’absence du vice-roi. Jacques de Liniers s’est caché dans la ville et gagne secrètement Montevideo, sur la rive gauche, où il parvient à lever une troupe de 1 200 hommes, lesquels débarquent à Buenos Aires le 4 août : après de furieux combats de rue, ils finissent par s’emparer de la cathédrale, fortifiée par les Anglais.

Battus, les Anglais n’en resteront pas là et reviendront  à la charge moins de 6 mois plus tard avec 5 000 soldats, avant garde d’un corps de 10 000 ; ils prennent Montevideo et Liniers parvient à lever une petite troupe de  1 200 hommes, très disparate. Les Anglais investissent un Buenos Aires désert, fin juin 1807 quand arrivés sur la Plazza Major, les troupes de Liniers qui ont investi toutes les maisons alentour sortent et font reculer les Anglais qui plient bagage le 7 juillet. Pour la population, Liniers est devenue El Reconquistador, pour le roi il devient capitaine général et vice-roi de toutes les régions du Rio de la Plata. Un calibre pareil, Napoléon rageait de le voir servir l’Espagne : il lui enverra Sassenay pour le retourner … en vain.

26 08 1806

Johann Philipp Palm, libraire à Nüremberg est fusillé sur ordre de Napoléon, qui lui reprochait de diffuser des écrits contraires aux intérêts de l’empire. Un proche de Goethe rapportera les propos de ce dernier : il trouvait tout à fait légitime que Napoléon ait fait mettre une balle dans la tête à un criailleur comme Palm, à un prétendant comme Enghien, afin d’effrayer une bonne fois le public trop impatient, qui ne cesse de vouloir interférer avec les créations du génie.

26 09 1806 

Ouverture de l’exposition industrielle de Paris : 1 400 exposants.

14 10 1806

Tandis que Napoléon remporte à Iéna une victoire sur l’arrière garde de l’armée prussienne, le maréchal Davout se trouve face à l’avant garde suivie du gros des troupes prussiennes, celles-ci pensant affronter le gros de l’armée française : c’est à Auerstaedt, 20 km d’Iéna, que ses 26 000 soldats remportent une victoire éclatante sur les 66 000 prussiens.

Aucune des journées des guerres de la révolution n’offrit une lutte aussi disproportionnée avec un succès aussi éclatant. 

Antoine de Jomini.

27 10 1806

Entré à Berlin, Napoléon fait emporter à Paris les chevaux de la Porte de Brandebourg.

Je vis l’empereur, cette âme du monde, traverser à cheval les rues de la ville […] C’est un sentiment prodigieux de voir un tel individu qui, concMais en fait, c’est l’arrière-garde que Napoléon affronte à Iéna, alors que Davout se trouve face à l’avant-garde suivie du gros des troupes ennemies, celles-ci pensant affronter le gros de l’armée française.entré sur un point, assis sur un cheval, s’étend sur le monde et le domine… Âme et non pas esprit car il n’avait pas conscience du vrai sens de son œuvre.

Hégel, au lendemain de la bataille d’Iéna, le 14 octobre.

2 12 1806

Naissance de Charles Léon Denuelle, de père très connu, puisqu’il s’agit de Napoléon. La mère, Eléonore Denuelle de la Plaigne, était lectrice chez Caroline la sœur de l’empereur. Napoléon ne la reverra jamais, mais la pensionnera. Physiquement Léon, qui deviendra le comte Léon, ressemble beaucoup à son père, mais la comparaison s’arrête là, car, pour ce qui est de la personnalité, il avait paraît-il, un sacré poil dans la main. Ce fils était pour Napoléon la preuve que, contrairement à ce que lui disait Corvisart, son médecin, il n’était pas stérile.

1806  

Napoléon a crée la Confédération du Rhin. François II, dernier empereur du Saint Empire romain germanique, de peur de voir Napoléon s’emparer de cette couronne, abdique ; il garde sa casquette d’empereur d’Autriche, lui conférant la succession par hérédité. C’est la fin au Saint Empire germanique. Guillaume I° de Hesse Cassel, contraint alors de quitter l’Allemagne, confie sa fortune en pièces d’or à Meyer Amschel. C’est un Juif qui a déjà une solide réputation d’agent de change : or, les Juifs n’ont pas droit à un nom de famille : ils utilisent l’enseigne de leur maison pour s’identifier : cette enseigne, c’est Roten Schild – l’écu rouge – dans Judengasse à Francfort sur le Main. Il va lui rendre son or avec une énorme plus-value : la banque Rothschild était née.

Instauration de régimes de retraite à la Banque de France et à la Comédie Française.

Le baron Mörner, diplomate suédois, s’est lié à Lübeck avec Jean Baptiste Bernadotte, chef de guerre respecté, qui a traité avec égard les prisonniers suédois de la campagne de 1806, restitué leurs bagages et chevaux à tous les officiers. Mörner dira à Stockholm le plus grand bien de ce maréchal de France : le roi Charles XIII s’en souviendra le temps venu, quand, en 1810, une mauvaise chute de cheval aura raison de la vie de Christian Auguste d’Augustenborg, jeune prince danois pressenti pour prendre sa succession.

En Suisse, à l’est de Lüzern, le Rossberg s’effondre dans le petit lac de Lauerz, provoquant une vague qui tue 457 villageois de Goldau : Il est 5 h, la nature s’éveille et crée le plus tragique éboulement de l’histoire de la Suisse. Sur les 471 personnes ensevelies, seules 14 seront retirées vivantes de la masse de pierre.

Les années 1804 et 1805 ont été très humides. Juillet et août 1806 n’avaient pas été en reste, de fortes pluies s’abattaient régulièrement sur la région. Près de 40 millions de m³ de pierre et de molasse se détachent du Rossberg. Les villages de Goldau, de Röthen et de Büsingen sont rayés de la carte et le lac de Lauerz est en partie comblé. Un raz de marée cause aussi d’importants dégâts.

Dans la fureur de la nature, un petit miracle a tout de même lieu. La jeune Marianne Wiget est ensevelie avec sa servante. Elle ne sont pas blessées, mais l’obscurité convainc la servante qu’il n’y a pas d’espoir de sortir. Elle prie avec sa jeune protégée durant toute la journée et toute la nuit en attendant la mort certaine. Soudain, elles entendent les cloches de Steinen, l’espoir renaît.

On les dégagera le lendemain. Elles seront les seules survivantes avec 12 autres personnes. Durant de longues journées, du bétail survivant errera sur les décombres à la recherche de leurs maîtres.

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Pour connaître l’état des patois en France, Napoléon demande autant de versions de la parabole de l’Enfant Prodigue (Luc Ch.15). À la même époque, il dicte à son ministre des Cultes Jean Portalis un catéchisme impérial où l’on peut lire : Dieu, qui a crée les empires et les distribue selon sa volonté, en comblant notre empereur de dons, l’a établi notre souverain, l’a rendu ministre de sa puissance, et son image sur la terre. Honorer et servir notre empereur est donc honorer et servir Dieu lui-même.

Laissé à lui-même, le ministre se révélait plein de bon sens : Il faut être sobre de nouveauté en matière de législation.

Plus d’une centaine de milliers de volumes précieux de la bibliothèque fatimide du Caire partent en fumée par la volonté des Turcs.

Début de l’exploitation des eaux thermales de Saint Gervais. L’Eau vive du Mont Blanc jaillit de la montagne après un passage souterrain à plus de 3000 mètres de profondeur. Bactériologiquement pure, isolée et protégée de toute infiltration, l’eau jaillit, été comme hiver, à une température constante de 32° C. Pour garder ses vertus thérapeutiques en dermatologie (traitement de l’eczéma, du prurit, du psoriasis, des cicatrices) et ses propriétés apaisantes, décongestionnantes, cicatrisantes, c’est dans cet état naturel qu’elle est utilisée.

Delesset propose de fabriquer du sucre de betterave pour atténuer les effets du blocus continental.

Le blocus continental, instauré pour asphyxier économiquement les îles britanniques, est une chance décisive pour l’industrialisation du continent, car il permet une évolution en douceur, à l’abri des mena­ces du compétiteur anglais. La paix revenue, s’il apparaît nécessaire d’adopter les procédés anglais, l’industrie doit être protégée pour éviter la concurrence des produits britanniques. Pour la France, cela dure jusqu’au traité de 1860.

Si les Anglais désignent le XVIII° siècle comme le siècle de l’invention, c’est qu’il se produit en Angleterre, à la fin de ce siècle, une mécanisation encore très limitée, qui a pour effet de permettre, par la spécialisation et la division du travail, une hausse de la productivité. […] Avec Malthus, la théorie classique montre que le point d’aboutissement est un état stationnaire lorsque le volume des subsistances constituera une limite infranchissable pour la croissance. Ce qu’il est impossible d’imaginer sur le moment, c’est le potentiel de croissance que va permettre le remplacement de matières premières d’origine agricole (bois, laine…) par des matières premières importées ou d’origine minérale et le remplacement des sources d’énergie traditionnelles (humaine, animale, hydraulique) par l’énergie de la vapeur fournie par le charbon grâce aux progrès de la métallurgie au coke. Ce n’est pas une Révolution industrielle mais une lente et progressive mutation agro-indus­trielle. Elle provient d’une substitution d’une mineral-based energy economy à une économie dite organique, substitution qui abolit la concurrence entre consommation humaine et besoins de l’industrie, vis-à-vis d’une production agricole limitée en superficie.

Le coton, la houille et le fer procurent aux économies occidentales des opportunités de croissance parce que les productions correspondantes peuvent croître sans d’autres limites que celles des débouchés, car les matières premières sont importées ou extraites des sous-sol et non produites par l’agriculture en concurrence avec les besoins de la consommation humaine. Avec les débouchés le grand mot est lâché. Si, en deux siècles, le génie humain va être en mesure de mettre au point les innovations technologiques qui rendent possible la croissance, on se heurtera en permanence aux contraintes de l’inertie des structures institutionnelles et sociales : impérialisme ou partage social ?

Yves Carsalade. Les grandes étapes de l’histoire économique. Les éditions de l’École polytechnique. 2009

L’amiral de Beaufort établit une échelle mesurant la force des vents, allant de 1 à 12, ce dernier chiffre correspondant à des vents de 100 km/h. Ces unités prendront le nom de leur auteur. Percier et Fontaine édifient l’Arc de triomphe du Caroussel. Chalgrin commence l’Arc de Triomphe de l’Étoile, suffisamment imposant pour être bien visible depuis le Palais des Tuileries, résidence de l’empereur. Il reviendra à Louis-Philippe d’en déterminer en 1830 le programme iconographique, tout à la gloire des armées de la Révolution et de l’Empire. Il sera terminé en 1836. L’exposition de cette année couvre tout l’espace des Invalides à la Seine : Napoléon s’exclame : Le moment de la prospérité est venu : qui oserait en fixer les limites ? Paris compte 23 kilomètres d’égouts. Deux cents ans plus tard, ils auront été multipliés par plus de 100 : 2 450 kilomètres.

Au XIX° siècle, avec l’accroissement annuel des villes, le rejet des eaux usées devint un problème urgent. Le système du seau de commo­dité exigeait des vidanges incessantes. Et puis, épandre son contenu ? La première solution trouvée à Londres fut la fosse d’aisance : en 1850, cette ville en comptait environ 250 000. Mais ces installations polluaient l’eau des puits, les capitales puisaient alors la plus grande partie de leur eau.

Les villes riches connurent au XIX° siècle deux innovations qui furent copiées partout ailleurs. Toutes deux étaient fondées sur l’hypothèse selon laquelle la saleté est cause de maladie. Une fois encore, un concept erroné – ce n’est pas la saleté, mais les microbes – conduisit à une révolution des mœurs. Le pionnier de la plupart de ces inventions était un Allemand, Joseph Franach. Celui-ci, dans les six volumes de son Système complet de politique médicale, soutenait que l’État lui-même devait avoir à charge de préserver l’hygiène.

Ce furent les États-Unis, comme d’habitude, qui prirent l’initiative. Les citoyens de New York furent les premiers à bénéficier d’un approvisionnement suffisant d’eau pure grâce à un système de réservoirs et d’aqueducs ouvert en 1842. Au XX° siècle, pour répondre à une demande croissante, New York alla jusqu’à capter son eau à plus de 150 kilomètres, dans les monts Catskill. On construisit bientôt d’immenses barrages, des aqueducs comparables à ceux des Romains, des conduites d’eau potable longues de 90 kilomètres, et de longs tunnels. On immergea des vallées sauvages pour répondre aux besoins de quelques lointaines villes industrielles.

Le problème du traitement des eaux usées fut résolu de façon similaire. La carrière d’Edward Chadwik, réformateur anglais aux talents multiples, fut exemplaire. En 1837, il réclamait la création d’une commission sanitaire. Nommé à sa tête en 1839, celle-ci était transformée en 1842 en office général de la santé. Chadwick requit ensuite la suppression des fosses d’aisance, exigeant que les égouts cessent d’être de simples conduites d’eau recouvertes de briques. Il projetait de les transformer en grandes artères autonomes nettoyées par un approvisionnement d’eau régulier. Ces artères transporteraient tous les déchets le long de longues voies souterraines, et les déverseraient loin des villes. Hambourg (à cause d’un grand incendie) fut la première ville à construire ce type d’égout ; Paris devança Londres, entravée par un réseau enchevêtré d’intérêts politiques et de conflits locaux. Mais quand on eut compris que l’épidémie de choléra de 1850 y était liée à la pollution par les excréments, Londres se mit à envisager sérieusement les mesures à prendre. Sir John Bazalgette, ingénieur civil d’origine française, conçut un système reposant sur cinq égouts parallèles à la Tamise, et pouvant prendre en charge toutes les eaux de rejet normales, ainsi que l’eau de pluie. L’utilisation des anciens égouts reliés aux rivières n’était plus nécessaire qu’en cas d’orage. Les égouts déversaient leurs déchets à 20 kilomètres du Pont de Londres, dans des stations où ils pouvaient être épurés chimiquement. Ce système efficace de travaux publics était clairement supérieur au laisser-aller du passé.

Ces progrès se répandirent vite à travers le monde. Ainsi en 1880, les Anglais avaient-ils quatre compagnies d’assainissement en Amérique latine.

Hugh Thomas. Histoire inachevée du monde   Robert Laffont. 1986

Isolation de la morphine par l’allemand Friedrich Sertürner.

Les Anglais ont rencontré nombre de difficultés en Inde, et nombre aussi d’échecs militaires : 3 000 hommes sont morts en vain en 1805 sous les remparts de la place forte de Bharatpour : Wellesley est rappelé à Londres, blâmé d’avoir eu le dessein systématique d’étendre le territoire, cela au mépris des décisions du Parlement. Les directeurs de la Compagnie estimaient cet empire too large for a profitable management – trop vaste pour une gestion rentable -.

En Haïti, Dessalines est assassiné. Le pays se scinde en deux : au sud, la République modérée de Pétion, au nord, le royaume du roi Christophe, ivre de mégalomanie et qui ne trouve rien de mieux à faire que de bâtir un palais de Sans-souci, à même de rivaliser avec Versailles : un tremblement de terre le détruira en 1842.

Charles Romme a publié un Tableau des vents, marées et courants du globe. Il trace les premiers contours de la météorologie marine : L’histoire et la théorie des grands mouvements de l’atmosphère et des mers, si elles étaient portées au degré de perfection qu’elles auront peut-être un jour, serviraient à diriger les routes des navigateurs et à leur indiquer les époques auxquelles, avec plus de sûreté, ils pourraient parcourir les divers pays du globe.

1 01 1807 

Marie Walewska, très belle jeune femme de 19 ans, a épousé un vieux qui pourrait être son grand père. Elle a décidé de s’adresser directement à Napoléon et se rend pour cela au relais de poste de Blonie, dans le centre-est de la Pologne où, moyennant l’entremise de Duroc, elle parvient à sa voiture et s’adresse à lui avec l’audace des timides qui se font violence : Soyez le bienvenu, mille fois le bienvenu sur notre terre. Rien de ce que nous ferons ne rendra de façon assez énergique les sentiments que nous portons à votre personne et le plaisir que nous avons de vous voir fouler le sol de cette patrie qui vous attend pour se relever.

Napoléon est ébloui et aussitôt se met à entreprendre le siège de la belle. Mais la place est encore très forte et ne se rend pas… dans un premier temps. Seulement, lorsque toutes les familles dominantes se groupent derrière Józef Poniatowski, le chef du gouvernement provisoire dans ce qui prend les allures d’un drame antique, pour se mettre du coté de Napoléon, adjurant la belle de suivre l’exemple d’Esther avec Assuerus qui s’est sacrifiée pour sauver sa nation et a eu la gloire de la sauver et que même son vieux mari l’y pousse, la belle finit par se retrouver dans le lit de Napoléon, après tout de même moult fleurs mêlées aux bijoux et colliers de perles, suivis de diners en tête à tête au palais. Toutes cette coalition n’a qu’une idée en tête : que Napoléon restaure la monarchie, ce dont il n’a aucune envie mais il se garde bien de le dire.

L’aventure durera plus que les roses, suffisamment pour qu’un enfant naisse de cette union le 4 mai 1810, Alexandre Colonna Walewski et devienne, beaucoup plus tard, ministre des Affaires Étrangères de Napoléon III de mai 1855 à janvier 1860. Sa mère l’emmènera voir son père à l’Île d’Elbe, pour présentation et reconnaissance.

4 02 au 9 03 1807 

Napoléon réunit le Sanhédrin qui rassemble rabbins comme laïcs, leur demandant de répondre à 12 questions concernant le mariage, la citoyenneté, le pouvoir rabbinique, les relations économiques avec les non-juifs… il veut ainsi soumettre la loi juive au Code Civil, et faire des membres de la nation juive des citoyens français, quitte pour cela à modifier certains articles de la Halakha [la loi juive]. Le Sanhédrin répondit avec enthousiasme à toutes ces demandes, allant jusqu’à autoriser les soldats juifs à ne pas respecter les règles sur la nourriture casher en cas de nécessité ! Le sanhédrin substituait l’Empire napoléonien au royaume de David et le peuple français au peuple d’Israël, ce qui se traduit par l’exclusion du droit hébraïque du champ public.

Schlomo Trigano. Politique du peuple juif.

Les lois nationales et politiques du peuple juif étaient abolies ; les lois religieuses se transformaient en lois confessionnelles d’individus libres de les respecter ou pas ; les Juifs n’étaient plus en exil, mais s’agrégeaient au corps du peuple français. Les Juifs devenaient israélites. Napoléon ne fut pas ingrat : partout où la grande armée passa, les ghettos s’ouvrirent ; et les Juifs furent invités à devenir citoyens de l’Empire.

Eric Zemmour. Le suicide français. Albin Michel. 2014

1 03 1807

Osterode [100 km au S-SE de Hanovre]. Au Roi de Naples : Officiers d’état-major, colonels, officiers ne se sont pas déshabillés depuis deux mois, et quelques uns depuis quatre ( j’ai moi-même été quinze jours sans ôter mes bottes) ; au milieu de la neige et de la boue, sans vin, sans eau de vie, sans pain, mangeant des pommes de terre et de la viande, faisant de longues marches et contre marches sans aucune espèce de douceurs, et se battant à la baïonnette et sous la mitraille ; très souvent les blessés obligés de s’évacuer en traîneaux, en plein air pendant cinquante lieues. C’est donc une mauvaise plaisanterie que de nous comparer à l’armée de Naples, faisant la guerre dans le beau pays de Naples, où l’on a du vin, de l’huile, du pain, du drap, des draps de lit, de la société et même des femmes. Après avoir détruit la monarchie prussienne, nous nous battons contre le reste des Prussiens, contre les Russes, les Kalmouks, les Cosaques, ces peuplades du nord qui envahirent jadis l’empire romain. Nous faisons la guerre dans toute sa force et sa rigueur. Au milieu de ces grandes fatigues, tout le monde a été plus ou moins malade. Pour moi, je ne me suis jamais trouvé plus fort, et j’ai engraissé.

Napoléon. Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux Gallimard 1930

21 04 1807

Les troupes anglaises du général Fraser sont battues par les Égyptiens de Mehemet Ali, pacha d’Égypte. Les Anglais quitteront Alexandrie le 19 septembre.

14 06 1807

Napoléon bat les Russes de von Bennigsen à Friedland. Moins d’un mois plus tard sera signée le traité de Tilsit, scellant l’alliance de la Russie et de la France. Le triomphe de Napoléon lui vaut les vivats de la France entière… tout le monde y va de ses vivats… tout le monde…  sauf Talleyrand, le seul à voir clair et qui ose écrire à l’empereur : J’aime à considérer cette victoire comme la dernière que votre Majesté sera forcée de remporter ; c’est par là qu’elle m’est chère.

Napoléon avait voulu l’alliance avec la Russie, quand Talleyrand voulait l’alliance avec l’Autriche : J’étais indigné de tout ce que je voyais, de tout ce que j’entendais, mais j’étais obligé de cacher mon indignation.

Talleyrand franchira un pas de plus dans la trahison en s’ouvrant à Alexandre I° aux lendemains de Tilsit : Sire, que venez-vous faire ici ? C’est à vous de sauver l’Europe et vous n’y parviendrez qu’en tenant tête à Napoléon. Le peuple français est civilisé, son souverain ne l’est pas. Le souverain de Russie est civilisé, son peuple ne l’est pas. C’est donc au souverain de Russie d’être l’allié du peuple français. Le Rhin, les Alpes, les Pyrénées sont les conquêtes de la France. Le reste est la conquête de l’Empereur. La France n’y tient pas !

17 08 1807  

Le North River Steamboat quitte New York pour remonter la North River [aujourd’hui l’Hudson] jusqu’à Albany : 241 km effectués en 32 heures à la vitesse de 7.5 km/h. Robert Fulton voit enfin les ricanements et les sarcasmes laisser place à l’enthousiasme et aux félicitations. Il a été financé par Robert Livingstone.  Le bateau fait 43 m. de long, 4.3 de large, 19 de hauteur, Maximum width : 18 feet (4.3 m) Maximum height : 62 feet (19 m) 9.8 m de tirant d’eau, déplacement de 1 210 tonnes. Il est muni de deux mâts, grées l’un en voile carrée, l’autre en voile latine. Les deux roues à aube font 1.2 m de large et 4.6 m Ø qui donnent une vitesse moyenne de 7.5 km/h soit un gain de temps de 150 miles en 32 heures.

15 09 1807  

Établissement du cadastre : 7 ans plus tard, 10 000 communes auront été cadastrées. L’opération sera achevée vers 1850.

29 11 1807 

Le général Junot arrive à marche forcée sur Lisbonne. Dom Joao I° s’est résolu à fuir, vers l’ouest, par la mer, le Brésil, la grande colonie portugaise. Le départ est certes précipité, mais ce n’est pas une raison pour partir sans biscuit : le contenu de 700 charrettes est réparti dans les cales de 36 navires, entre 1 500 et 5 000 personnes les accompagnent, dont la famille Bragance au grand complet, les grands du royaume, le gouvernement… le tout sous escorte britannique, qui n’oublieront pas d’envoyer la facture. La reine-mère Marie I° qui a perdu la tête depuis des lustres, la retrouve l’espace d’un instant pour crier au cocher qui fouette les chevaux : Moins vite ! On va croire que nous fuyons ! Mais le cocher avait bien raison de se dépêcher : l’avant-garde de Junot arrive sur les quais une heure après que le dernier navire ait appareillé. La traversée sera dure : 52 jours, des tempêtes, le scorbut, le manque d’eau et des poux partout, obligeant les femmes à se raser le crâne. Nul ne se doute alors que Dom Joao pose ainsi les premiers jalons de l’indépendance du Brésil. Rio devient la nouvelle capitale de la monarchie.

1807

La conduite à droite est imposée aux véhicules hippomobiles.

Ignaz Pleyel fonde une manufacture de pianos : 60 ans plus tard, à son apogée, 3 000 pianos sortiront chaque année de ses ateliers, rythme qui se maintiendra pendant encore 60 ans, jusqu’à la crise de 1929. Nommé alors pianoforte, il avait été inventé cent ans plus tôt, en 1709, par l’Italien Bartolomeo Cristofori. Les perfectionnements seront nombreux : en 1821, les frères Erard mettront au point la mécanique du double échappement, qui autorise une répétition aisée des notes. Jean-Henri Pape, 1787  -1875, déposera pas moins de 137 brevets ! En 1826, il collera sur le marteau qui frappe les cordes plusieurs couches de feutre : le procédé est encore utilisé. Il sera le premier à utiliser des cordes en acier trempé. La recherche de la perfection générera le dépôt de plus de 2 000 brevets. Les progrès techniques, notamment dans le domaine de la métallurgie, vont permettre d’améliorer leur mécanique. Le cadre devient métallique, Steinway incorpore un cadre d’un seul tenant, capable de supporter la tension de plusieurs tonnes des cordes.

Jean François Champollion, 17 ans, présente un mémoire à l’académie de Grenoble dans lequel il défend l’existence d’une parenté entre les grandes langues sémitiques, affirmant que le copte n’est qu’une forme tardive de l’ancien égyptien.

Jean Charles Ladoucette est préfet des Hautes Alpes. Il rapporte que chacun paie, à raison de ses biens fonds, le maître d’école chez qui, lors de la mauvaise saison, le pauvre va, comme celui qui vit dans quelque aisance… ainsi, un résultat de l’amour de l’étude a été de trouver facilement des juges de paix et des maires parmi des gens rustiques en apparence…

Sur 4 319 migrants d’hiver du Briançonnais et du Gapençais, il y avait 705 instituteurs, 128 colporteurs, 501 peigneurs de chanvre, 254 bergers, 469 charretiers de ferme ou terrassiers, 56 marchands de fromage, 28 mégissiers, 83 charcutiers, 404 aiguiseurs, 25 voituriers, 6 porteurs de marmottes, 469 personnes exerçant diverses professions.

Le sous préfet Jacquet de l’arrondissement de Suse rappelle au général Jourdan que le collège d’Oulx, dans la haute vallée de la Dora constitue la pépinière des instituteurs du midi de la France. Le préfet Bonnaire écrit que, dans le Briançonnais, chacun sent le besoin d’être instruit.

L’Angleterre abolit l’esclavage : l’affaire avait commencé 35 ans plus tôt, lorsqu’un esclave de Virginie, James Somerset avait été ramené en Angleterre par son maître. Il s’était enfui, avait été rattrapé et son maître l’avait traduit en justice ; mais le juge, constatant qu’aucune loi n’autorisait l’esclavage sur le sol anglais, l’avait remis en liberté.

Le général Hermann Wilhelm Daendel, d’origine hollandaise, enthousiaste des idées de la révolution, est nommé par Louis Bonaparte, roi de Hollande, gouverneur général des Indes néerlandaises… où il laissera un très mauvais souvenir : en 1809, il fit construire, sous un régime de travail forcé – on parla de 12 000 morts – une route traversant l’île de part en part, la Grote Postweg, ou encore, route Daendel, pour mieux se défendre des Anglais.

17 03 1808

Organisation de l’Université, qui reconnait, à l’article 109 du décret impérial les Frères des Écoles chrétiennes ; c’est aussi la naissance du baccalauréat, sous sa forme moderne, car en fait il est dans le droit fil des baccalauréats [1], délivrés depuis le XIII° siècle par les facultés qui composent l’Université de Paris : arts, médecine, droit et théologie.

L’empereur impose brutalement un ensemble de mesures dérogatoires et coercitives. Elles constituent durablement, jusque sous la monarchie de Juillet, le décret infâme, dont la logique menant à l’exclusion réapparaîtra différemment sous Vichy : suspension des prêts, des lettres de change, obtention des patentes autorisant l’ouverture d’un commerce laissée à l’appréciation des conseils municipaux, service obligatoire pour tous les juifs qui ne peuvent se faire remplacer, contrôle des allées et venues sur le territoire, etc. Le réveil est rude. D’un seul coup, la loi du pays n’est plus, pour eux seuls, la loi. 

[…] En un instant, la citoyenneté française des juifs acquise en septembre 1791 leur est brutalement retirée : pour eux, le droit du sol se trouve aboli, et, comme on dit parfois de nos jours de la citoyenneté, elle se mérite.

Pierre Birnbaum Le Monde du 28 juin 2024

2 05 1808  

Dos de Mayo : soulèvement de Madrid contre Napoléon, via son frère Joseph, installé roi d’Espagne : il a fait abdiquer les deux monarques légitimes : Charles IV et son fils Ferdinand VII. La répression menée par Murat sera féroce et marquera les Espagnols pour longtemps. Et pourtant, il y avait mis du sien, Joseph, pour se gagner le cœur des Espagnols, au moins celui des ivrognes, en faisant couler du vin des fontaines en lieu et place de l’eau pour son avènement, ce qui lui avait valu un temps le surnom de Pepe Botella. Dans les salons, on persiflait :

Tenemos un segundo San Jose. Hace como Jesus. Come dice su madre : pourvou qué ça doure On a un autre Saint Joseph. Il fait comme Jésus. Comme dit sa mère : pourvou qué ça doure -.

Napoléon lui voulait une attitude plus guerrière : Vous confondez trop la bonté du roi avec la bonté du particulier. Faites fusiller trois personnes par village.

*****

Tu règneras en Espagne, mais sur les Espagnols, jamais.

Hegel parlera de l’impuissance de la victoire.

Fichier: Il 2 maggio 1808 (Francisco Goya) .jpg

Carga de los mamelucos. El dos de mayo 1808. Francisco de Goya  1814 Musée du Prado Madrid.

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Los fusilamientos. Tres de mayo. Francisco de Goya 1814 Musée du Prado Madrid.

22 07 1808   

Le corps d’armée du général Dupont capitule face aux Espagnols à Baylen, en Andalousie. Quelques semaines plus tard, c’est au corps d’armée de Junot de capituler à Cintra, près de Lisbonne devant les Anglais : les premières lézardes apparaissaient dans le bel édifice de l’empire français. Les Anglais menèrent la vie dure aux Français au Portugal et en Espagne occidentale : ils débarquaient de leurs navires, livraient bataille et rembarquaient pour s’y reposer pendant que les bateaux les emmenaient sur d’autres terrains… que les Français s’épuisaient à rejoindre à pied ! Le siège de Saragosse va durer plus de 4 mois, et causera 40 000 morts ! Espagnols et Anglais ne seront pas tendres avec les prisonniers de guerre français, envoyés par milliers – on parle de 12 000 – sur le caillou de Cabréra, un petit îlot, 3 km du nord au sud et 5 d’est en ouest, au sud de Majorque, dans les Baléares, qui sera pour eux un véritable bagne, assimilable aux horreurs des pontons de Cadix..

Sur près de neuf mille prisonniers qui ont posé pied sur le sol aride de Cabrera, environ six à sept cents dont près de cinq cents officiers, sont partis sur la fin de 1810 pour l’Angleterre, quinze cents de différentes nations ont pris du service dans les troupes suisses et espagnoles. Nous restions à peu près deux mille à Cabrera, lorsque la Providence a marqué de sa miséricorde le terme de nos maux. Mon calcul n’aura rien d’exagéré, en disant que plus de la moitié des prisonniers débarqués à Cabrera y sont morts de misère, de faim, de douleur et de désespoir ; et nos ennemis mêmes, mais déjà ils ne le sont plus, ne pourront récuser cette vérité terrible ; et la vallée des morts, ce vaste charnier de Cabrera, attestera un jour, à la postérité étonnée, la rigueur des Espagnols, que le trop vif ressentiment d’une agression injuste et tyrannique, la longanimité, les souffrances et l’héroïque résignation des Français, ne peuvent même pas motiver.

Anonyme

Les survivants seront libérés par un navire de la marine royale de Louis XVIII le 16 mai 1814.

Les patriotes espagnols n’ont pas perdu de temps et pallient la vacance du pouvoir en désignant dans chaque province des gouvernements autonomes qui se fédèrent le 25 septembre 1808 en une Junte d’Espagne et des Indes qui gouverne au nom du roi prisonnier. Les menaces napoléoniennes pesant sur cette Junte provoque une convocation des Cortès, cette fois élues par le seul peuple : les institutions féodales et l’absolutisme sont renversés, la nation est souveraine comme association de citoyens libres et égaux : l’Espagne a effectué sa révolution libérale : la Charte libérale sera promulguée en mars 1812, et l’Amérique espagnole applaudit à tout rompre, encourage et finance l’opposition à Napoléon. Tout ceci ne va pas sans frictions, mais le goût de l’indépendance est pris outre atlantique, et les frictions ne tarderont plus.

15 08 1808

Inauguration de la colonne Vendôme, édifiée depuis 1806 à la gloire de la grande armée, plus précisément de la bataille d’Austerlitz. Sur le constat de l’illettrisme de la plus grande part de la population, il convenait d’écrire cette histoire sur le bronze comme l’Église catholique avait écrit la Bible sur les vitraux. Le bronze, ce sont les canons pris à Austerlitz, et si cela se révèle insuffisant on prendra celui des canons réformés (après 600 coups, ils sont bons pour la réforme). Cette bande dessinée dit le quotidien de l’armée, les enfants chargés de la transmission de informations selon les codes jouées sur leur tambour, les lavandières, les cantinières, les feux de bivouacs à même le sol etc… Cette colonne va devenir le monument le plus mal connu de Paris.

La colonne Vendôme culmine à 44,3 mètres et mesure environ 3,60 mètres de diamètre moyen ; réalisée de pierres parées de bronze, elle est posée sur un piédestal et surmontée par une statue de Napoléon I°. […] La colonne de juillet sur la place de la Bastille est d’une inspiration similaire.

Son fût est constitué de 98 tambours de pierre, un escalier de 180 marches, large de 93 cm, en occupe le centre. Il est recouvert d’un parement coulé avec le bronze de, dit-on, 1 200 canons pris aux armées russe et autrichienne (nombre manifestement exagéré par la propagande, les historiens dénombrant environ 130 canons pris à Austerlitz et le bronze utilisé correspondant à 400 canons environ) et décoré, à la manière antique, de bas-reliefs représentant des trophées et des scènes de batailles. S’enroulant en une spirale continue (22 révolutions) jusqu’au sommet, ce décor long de 280 m. est composé de 425 plaques de bronze constituant 76 bas-reliefs.

Les dessins des frises en bas-relief sont commandés en 1806 à Pierre-Nolasque Bergeret (1782 – 1863), François Mazois (1783 – 1826) et Benjamin Zix (1772 – 1811). Dominique Vivant Denon a distribué la réalisation des bas-reliefs à des sculpteurs confirmés et à des jeunes talents : Lorenzo Bartolini, Simon-Louis Boquet (1743 – 1833), François-Joseph Bosio, Jacques-Antoine Bouillet, Pierre-Charles Bridan, Charles Antoine Calamar (1769 – 1815), Pierre Cardelli, Julie Charpentier, Claude Michel, dit Clodion, Charles-Louis Corbet, François-Nicolas Delaistre, Louis-Pierre Deseine, Jacques-Edme Dumont, Antoine-Léonard Dupasquier (vers 1748 – 1831), Augustin Félix Fortin, Jean-Joseph Foucou (six des bas-reliefs), Guillaume Francin, fils de Claude-Calir Francin, Edme Gaulle, Antoine-François Gérard, Edlme-Etienne-François Gois fils, Jean-François Lorta (1752 – 1837), Jean-Robert-Nicolas Lucas, Antonio Moutoni, Pierre Petito, Joseph-Gaspard Picard (1748 – 1818), Jean-Martin Renaud (1746 – 1821), Henri-Joseph Rutxhiel, Jean-Baptiste Stouf, Charles-Auguste Taunay, Louis-Simon Boizot, Guillaume Boichot, Pierre-Nicolas Beauvallet.

L’escalier intérieur permet d’accéder à une plate-forme située sous la statue sommitale. La statue actuelle date du Second Empire. Elle est due au sculpteur Auguste Dumont et représente Napoléon I°, en Caesar imperator, drapé dans un manteau court et portant pour attributs de sa gloire : le glaive, la victoire ailée et la couronne impériale de lauriers.

La base de la colonne Vendôme est en granite porphyroïde provenant de la carrière d’Algajola en Corse. L’inscription dédicatoire, rédigée à la manière antique, est la suivante :

NEAPOLIO IMP AVG
MONVMENTVM BELLI GERMANICI
ANNO MDCCCV
TRIMESTRI SPATIO DVCTV SVO PROFLIGATI
EX AERE CAPTO
GLORIAE EXERCITVS MAXIMI DICAVIT
Napoléon Empereur Auguste a consacré à la gloire de la Grande Armée cette colonne formée de l’airain conquis sur l’ennemi pendant la guerre d’Allemagne, remportée sous son commandement en 1805 en l’espace de trois mois.

Wikipedia

Fichier:P1040411 Paris Ier Colonne Vendôme détail frise rwk.JPG — Wikipédia

1808   

Henry Havershaw Godwin Austen est officier du Survey of India, chargé de l’établissement d’une carte détaillée de l’Inde. Ce travail de titan amènera Georges Everest, son collègue, à identifier le toit du monde en lui donnant son nom, en 1848, et lui-même laissera au deuxième sommet le nom de K2, – ses coordonnées sur la carte -.

1/ L'Everest, 8.849 m, entre la Chine et le Népal

Par décret, Napoléon restreint les libertés commerciales des Juifs dans une quarantaine de départements : ces derniers le nommeront le décret infâme. D’une validité de dix ans, Louis XVIII ne le renouvellera pas.

18 02 1809

Par décret impérial, la reconstitution de congrégations hospitalières de femmes est autorisée, sur simple approbation de leurs statuts. L’hôpital allait à vau l’eau depuis leur interdiction et il y avait urgence.

17 05 1809  

Napoléon annexe les États Pontificaux ; Pie VII l’excommunie le 10 juin.

18 05 1809

Depuis 1804, les Serbes ont commencé à se révolter contre les Ottomans qui occupent leur pays. Parfois l’horreur des batailles se perpétue dans les monuments : Lors d’une rébellion près de Nich en 1809, les Serbes sont encerclés par les Ottomans. Sur le mont Čegar, leur chef, Stefan Sindjelic laisse approcher l’ennemi avant de faire exploser son dépôt de munitions. Quatre mille des siens et dix mille assiégeants périssent ainsi. Furieux de cet acte, Hursid Ahmed Pasa, le sultan turc, décide de terrifier la population locale pour prévenir toute nouvelle insurrection. Il ordonne de sceller neuf cent cinquante-deux crânes serbes dans un bloc construit à l’entrée de Nich, sur la route de Constantinople. Les cheveux encore attachés à la peau de certains crânes flottent au vent et rendent absolument apocalyptique la vision de ce monument. Soixante crânes restent aujourd’hui prisonniers de la masse, autour de laquelle une chapelle a été construite. Quand on a vu Tchele Kula, on comprend mieux la crainte ancrée dans la mémoire serbe face à l’islam conquérant.

Philippe Valery. Par les sentiers de la soie. Transboréal 2016

Que les Serbes laissent subsister ce monument ! Il apprendra à leurs enfants ce que vaut l’indépendance d’un peuple, en leur montrant à quel prix leurs pères l’ont payée.

Lamartine en 1833

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21 et 22 05 1809

Bataille d’Essling. Pour disposer ses troupes là où il le voulait, Napoléon a fait construire sur le Danube deux ponts de part et d’autre de l’île de Lobau. Fin mai, le Danube connaît encore le régime des fleuves des pays de neige : la fonte prend fin et le courant est au plus fort ; les Autrichiens vont envoyer les plus grosses barques possibles, lourdes de roches et cailloux : elles vont remplir leur rôle et rompre ces ponts à plusieurs reprises. Ils iront même jusqu’à enduire de poix la roue d’un moulin, la ficeler sur deux barques, y mettre le feu… et vogue la galère. Les premières unités à avoir traversé vont devoir tenir jusqu’à ce que les ponts soient remis en service, pendant quelques précieux instants…  avant que d’être à nouveau brisés…

Il avait éprouvé la plupart des sensations de la guerre ; il savait comment, d’une secousse du poignet, on enfonçait sa lame dans une poitrine, le craquement des côtes brisée, la giclée de sang quand on ôtait l’épée d’un mouvement brusque, comment éviter le regard d’un ennemi qu’on éventre, comment, à terre, taillader les jarrets d’un cheval, comment supporter la vue d’un compagnon mis en bouillie par un projectile incandescent, comment se protéger et parer des coups, comment se méfier, comment oublier sa fatigue pour charger cent fois dans une cohue de cavaliers.

[…] Fayolle planta son épée dans un cœur, piétina un bougre qui portait un boulet, en cloua un autre sur sa pièce, puis il continua à frapper du tranchant, à l’aveuglette, faisant virer son cheval quand il tomba sur des fantassins blancs formés en carré et qui tiraient. Une balle sonna contre son casque et il allait se jeter contre ce hérisson de baïonnettes lorsqu’un trompette signala le repli, pour laisser place nette à d’autres vagues d’assaut conduites par le général Espagne en personne, défiguré par une rage, seul en tête, les yeux fous, exposé comme s’il voulait donner raison aux fantômes qui le menaçaient en rêve depuis sa mésaventure de Bayreuth.

Trop avancé derrière la ligne des canons, Fayolle vit arriver son général comme une furie, et, tournant bride, voulut se ranger, mais son cheval leva les pattes de devant, touché entre les yeux. Fayolle désarçonné tomba sur le dos et la jugulaire de son casque lui scia le menton. À moitié étourdi il tendit la main vers son épée, dans les blés piétinés, se dressa sur un coude quand il sentit un coup de sabre, amorti par la crinière du casque, qui grinça sur sa dossière métallique ; l’officier autrichien en veste rousse, le cuirassier à quatre pattes, tout fut emporté par la charge du général Espagne, puis Fayolle sentit une main forte qui lui cramponnait le bras, il se retrouva en croupe derrière son compère Verzieux ; ils refluèrent avec l’escadron d’Espagne qui cédait le terrain à une nouvelle charge. Hors de portée des fusils et des canons, Fayolle se laissa glisser dans l’herbe et voulut remercier Verzieux, mais celui-ci avait fléchi et se crispait sur le pommeau de sa selle, incapable d’un autre geste. Fayolle l’appela. Verzieux avait reçu un biscaïen dans la cuirasse, à la hauteur du ventre, sur le côté gauche ; du sang fusait à petits bouillons par ce trou que la mitraille avait déchiqueté, et coulait sur la jambe. Avec Brunel, Fayolle le descendit ; ils le couchèrent, défirent les lanières de cuir de son plastron qui collait à la veste imbibée de sang chaud. Verzieux râlait, puis il hurla quand Fayolle lui bourra la plaie d’une poignée d’herbe pour contenir l’hémorragie. Les mains rouges et poisseuses, debout, Fayolle regarda partir le blessé vers les ambulances du petit pont. Y arriverait-il seulement ? Des cuirassiers le portaient sur un brancard improvisé avec des branches et des manteaux. Alors Fayolle détacha son casque et le jeta par terre.

Lui au moins, dit Brunel, y va pas y r’tourner.

[…] Les survivants de ce poste trop avancé ramassèrent les fusils, qu’ils portaient seuls sous les bras comme des fagots ; Rondelet enleva au passage un tourne-broche laissé dans la cheminée, et ils filèrent vers le jardinet clos de haies basses, qu’ils franchirent en se griffant pour contourner la rue dangereuse. Ils se guidaient à la carcasse du clocher d’Aspern, s’égaraient, s’éloignaient, revenaient, se heurtaient à une murette éboulée, s’enfonçaient dans des buissons, escaladaient des pierrailles, se tordaient les chevilles, boitaient, tombaient, se cognaient, se déchiraient à des ronces, mais ils puisaient une folle énergie dans leur peur de mourir ensevelis ou calcinés. Ils entendirent le canon qui balayait la rue principale ; un obus tomba sur la maison qu’ils venaient de quitter et les poutres du toit s’enflammèrent. Ils croisèrent d’autres fuyards aux uniformes roussis, et leur bande avait grossi quand ils atteignirent les murs du cimetière ; ils eurent encore la force d’y grimper, sautèrent de l’autre côté sur les tombes et, de croix en croix, parvinrent à l’église. Masséna et ses officiers étaient debout ; les branches des grands ormes foudroyés leur tombaient dessus.

Fayolle avait récupéré le cheval de son ami Verzieux, plus nerveux que le sien et qu’il devait tenir serré, mais la journée avançait et après une dizaine de charges brutales le cavalier et sa monture étaient aussi fourbus. On revenait, on repartait, on sabrait, les rangs se clairsemaient et les Autrichiens ne reculaient pas. Fayolle avait mal au dos, mal au bras, mal partout et la sueur lui coulait dans les yeux, qu’il essuyait de sa manche où le sang de Verzieux avait séché en croûte brunâtre. Il enfonça ses éperons à faire saigner le cheval, qui renâclait. Son sabre d’une main, un boutefeu autrichien allumé dans l’autre main, il tenait la bride entre ses dents et s’apprêtait à refluer avec son peloton pour un instant de repos entre deux assauts, lorsque des chasseurs de Lasalle le frôlèrent en braillant :

Par ici ! par ici !

Dans le tumulte et la confusion de la bataille, qui commandait ? Fayolle et son congénère Brunel découvrirent à ce moment le capitaine Saint Didier qui sortait de la fumée, il avait perdu son casque et levait le bras dans leur direction pour les engager à suivre les chasseurs, ainsi que d’autres cuirassiers de la troupe éparpillée. Ensemble, ils forcèrent leurs chevaux autant que possible pour fondre à revers sur des uhlans qui accablaient les cavaliers de Bessières. Surpris, les Autrichiens tournèrent leurs lances à fanions vers les assaillants mais ils n’eurent pas le temps de manœuvrer leurs chevaux et reçurent la poussée de côté sans pouvoir charger. Fayolle enfonça la mèche enflammée de son boute-feu dans la bouche ouverte d’un uhlan, il en poussa la hampe de tout son poids dans le gosier, et l’autre bascula par terre en se tortillant, pris de spasmes vifs, les yeux tournés, la gorge brûlée. À quelques pas, le maréchal Bessières lui-même, à pied, sans chapeau, une manche déchirée, parait les coups avec deux épées qu’il croisait au-dessus de sa tête. Au corps à corps, les uhlans s’empêtraient dans leurs lances trop longues et ils n’avaient pas eu le temps de tirer leurs épées ou leurs fusils d’arçon, aussi dégagèrent-ils rapidement la place en abandonnant leurs morts et quelques chevaux. Bessières enfourcha l’un de ces chevaux à crinière rase et selle rouge galonnée d’or, puis il repartit vers l’arrière accompagné par ses sauveurs et les débris de son escadron.

[…] Masséna trouvait sa mesure dans le chaos.

Quand il réalise que des artilleurs d’Hiller roulent une pièce dans une ruelle, pour enfoncer la façade de l’église, il fait bourrer de paille et de feuilles une carriole à bras, puis il ramasse une branche cassée, entre dans la sacristie ouverte par un obus, qui ronronne de braises, y allume son rameau, ressort, le lance dans la carriole qui brûle d’un coup, puis il avise Lejeune désemparé parmi tant de désordre : Avec moi ! Les deux hommes prennent chacun un bras de la carriole qui flambe, puis ils foncent en la poussant vers la ruelle ; dès que leur brûlot a pris sa vitesse, ils se couchent, sentent des balles les frôler, mais la carriole va cogner de plein fouet la gueule du canon et se disloque ; les tonnelets de poudre, ouverts, explosent et tout vole en éclats, fût déchiqueté, membres arrachés. Des grenadiers chargent à la baïonnette pour dégager Masséna et Lejeune qui se redressent à demi, mais impossible de pénétrer dans la ruelle où les maisons s’embrasent, c’est une fournaise, alors on retourne en courant vers les ormes hachés de l’église. Des Autrichiens tentent de leur barrer le chemin, mais d’autres grenadiers armés de poutres qu’ils manient comme des massues cassent quelques têtes ; Masséna ramasse seul un soc de charrue, et d’une poussée il tranche deux gaillards contre les marches d’un perron. Lejeune a paré le sabre d’un officier en veste blanche, qui lui envoie son genou dans le ventre, il se plie, fort heureusement car la balle qui lui visait la nuque s’enfonce dans le front de l’Autrichien dont le sang gicle. Assis sur un banc de pierre collé à une maison qui n’avait plus qu’un mur debout, Masséna regardait sa montre. Elle était arrêtée. Il la secoua, tourna le remontoir, rien à faire, elle était cassée et il jura :

Peste ! Un souvenir d’Italie ! Elle a appartenu à un monsignore du Vatican ! Tout en or et vermeil ! Il fallait bien qu’un jour ou l’autre elle me lâche… Ne restez pas à quatre pattes, Lejeune, venez vous asseoir un moment pour vous remettre d’aplomb. Vous devriez être mort mais ce n’est pas le cas, alors respirez un bon coup…

Le colonel s’épousseta et le maréchal continuait :

Si nous nous en tirons, je vous commanderai mon portrait, mais en action, hein ? Avec le soc de charrue comme tout à l’heure, par exemple, en train d’écrabouiller une meute d’Autrichiens ! On écrirait en dessous Masséna à la bataille. Vous voyez l’effet que ça produirait ? Personne n’oserait l’accrocher, ce tableau ! La réalité déplaît, Lejeune.

[…] Râles, plaintes, gémissements, sanglots, cris et hurlements, le chant des blessés de l’île Lobau n’avait rien de nostalgique. Les infirmiers qui n’avaient plus de sentiments, habillées d’uniforme aux éléments dépareillés, chassaient avec des palmes les essaims de mouches qui se fixaient sur les plaies. Son long tablier et ses avant-bras dégoulinant de sang, le docteur Percy avait perdu sa bonhomie. Sans relâche, dans la hutte de branchages et de roseaux baptisée ambulance, ses assistants posaient sur la table qu’ils avaient récupérée des soldats nus et presque morts. Les aides que le docteur avait obtenus grâce à ses coups de gueule, pour la plupart, n’avaient jamais étudié la chirurgie, alors, parce qu’il ne pouvait suffire seul aux soins de tant d’estropiés et de tant de blessures diverses, il indiquait, sur les corps que tordait la douleur, à la craie, l’endroit où il fallait scier ; et les assistants de fortune sciaient, ils débordaient parfois à côté des jointures, le sang jaillissait, ils entamaient l’os à vif ; leur patient défaillait et arrêtait de remuer. Beaucoup succombaient ainsi d’un arrêt du cœur ou se vidaient de leur sang, une artère sectionnée par malheur. Le docteur criait :

Crétins ! Vous n’avez jamais découpé un poulet ?

Chaque opération ne devait pas excéder vingt secondes. Il y en avait trop à assumer. Ensuite, on jetait le bras ou la jambe sur un tas de jambes et de bras. Les infirmiers d’occasion en plaisantaient pour ne pas vomir ou tourner de l’œil : Encore un gigot ! clamaient-ils à voix haute en lançant les membres qu’ils avaient amputés. Percy se réservait les cas difficiles, il tentait de recoller, de cautériser, d’éviter l’amputation, de soulager, mais comment, avec ces moyens indécents ? Dès qu’il en avait la possibilité, il en profitait pour instruire les plus éveillés de ses infirmiers :

Vous voyez, Morillon, ici les fragments du tibia se chevauchent et sont à nu…
On peut les r’mettre en place, docteur ?
On pourrait, si on avait le temps.
Y en a plein qui attendent derrière.
Je sais !
Alors qu’est-ce qu’on fait ?
On coupe, imbécile, on coupe ! Et j’ai horreur de ça, Morillon !

Il essuyait d’un chiffon son visage en sueur, il avait mal aux yeux. Le blessé, le condamné plutôt, avait droit à une ligne de craie que Percy traçait au-dessus du genou, on le posait sur la table où des paysans autrichiens, il y a peu, devaient manger la soupe, et un aide sciait, langue tirée, appliqué à suivre le trait. Percy était déjà penché sur un hussard qu’on reconnaissait à ses bacchantes, ses favoris et sa natte.

La gangrène s’installe, marmonnait le docteur. La pince !

Un grand garçon godiche tendait une pince dégoûtante en se tenant un mouchoir contre le nez. Percy en usait pour arracher les chairs brûlées, il tempêtait :

Si seulement on avait de la quinquina en poudre, je la ferais macérer dans du jus de citron, j’en imbiberais un tampon d’étoupe, on laverait tout ça, on soulagerait, on sauverait !
Pas celui-là, docteur, il a passé, disait Morillon, une scie de menuisier ensanglantée à la main.
Tant mieux pour lui ! Au suivant !

D’un coin de son tablier, Percy ôta les vers qui s’étaient infiltrés dans la plaie du suivant, lequel délirait, les yeux retournés.

Fichu ! Le suivant !

30 05 1809 

Napoléon redressa la tête pour observer la plaine : Masséna, et vous, Sainte Croix, je vous le dis, là où l’archiduc a planté ses baraques, ce sera sa tombe ! Comment s’appelle ce plateau où il s’adosse ?

Wagram, Sire. [il engagera la bataille de Wagram, à moins de 10 km au nord d’Essling, le 5 juillet]

[… en note] Plus de quarante mille tués en une trentaine d’heures, vingt-sept mille Autrichiens et seize mille français, […] et près de onze mille mutilés dans la Grande Armée. Et puis, pour la première fois, Napoléon connaît un échec militaire personnel, qui nuit à son prestige et encourage ses ennemis. Après Essling, les nationalismes se développent partout en Europe.

Patrick Rambaud.  La Bataille. Grasset 1997

Cette bataille ouvrait l’ère des grandes hécatombes qui allaient dès lors, marquer les campagnes de l’Empereur.

Louis Madelin

15 06 1809 

On enterre Josef Haydn à Vienne : l’immense amitié qui l’avait lié à Mozart, mort 18 ans plus tôt, impose que l’on joue son Requiem. La France est plutôt bien représentée, – et pour cause, l’armée française occupe alors Vienne –  le comte Daru, Vivant Denon, et Henri Beyle que l’on connaîtra plus tard sous le nom de Stendhal : ce sont d’ailleurs les autorités françaises qui ont organisé ces funérailles solennelles, car il en a eu d’autres réservées aux seuls intimes, lors desquelles c’est le Requiem de son frère Michael qui avait été joué.

6 07 1809

Napoléon fait kidnapper le pape Pie VIII.

Rome, à 2 h du matin, une escouade menée par le général Étienne Radet, commandant de la gendarmerie dans la Ville éternelle, dresse échelles et cordes le long des façades du palais Quirinal. C’est ici, sur la plus haute colline de Rome, que loge le pape Pie VIII, depuis que les troupes françaises occupent la ville. La petite troupe pénètre par les fenêtres. Avec l’aide d’un serrurier, le commando progresse rapidement jusqu’aux appartements du pape. Radet tend au souverain pontife un document dans lequel il accepte de renoncer à la souveraineté sur Rome et aux possessions territoriales de la papauté, et lui demande de signer.

Après l’avoir écouté, le pape lui répond calmement par ces mots : Monsieur, un souverain qui n’a besoin pour vivre que d’un écu par jour n’est pas un homme qu’on intimide aisément. Face à cet homme impassible de 65 ans, le général français, intimidé, embarque le souverain pontife et son conseiller, le cardinal Pacca. Les prisonniers sont exfiltrés en toute discrétion dans une diligence, direction Grenoble, puis Avignon et enfin Savone, près de Gênes, où Pie VIII est placé en résidence surveillée, sous bonne garde, au sein de la citadelle de la ville.

Pourquoi Napoléon a-t-il fait kidnapper le pape ? Parce que ce dernier vient de l’excommunier ! Pourtant, quelques années auparavant, les relations entre le Saint-Siège et la France s’étaient apaisées après les soubresauts de la Révolution française.

[…] Mais les relations se dégradent lorsque l’empereur français demande à Pie VII de respecter un blocus continental contre l’Angleterre, ce que le pape refuse, par souci de neutralité. En représailles, les troupes françaises occupent Ancône, un port stratégique situé à l’est de la péninsule italienne, dès 1805. Pour se justifier, Napoléon explique, dans une lettre envoyée le 13 février 1806 : Votre Sainteté est souveraine de Rome, mais j’en suis l’Empereur ; tous mes ennemis doivent être les siens.

Au fil des mois, la France grignote peu à peu l’ensemble des territoires détenus par le Saint-Siège. En réaction, Pie VII refuse d’abord de nommer de nouveaux évêques dans l’Hexagone. Lorsque l’empereur lui demande d’annuler le mariage entre son frère Jérôme et Elizabeth Patterson, le souverain pontife refuse catégoriquement – il en fera de même, en 1809, au sujet du mariage entre Napoléon et Joséphine de Beauharnais…

La rupture fut consommée lorsque Pie VII excommunie l’empereur, en juin 1809, à la suite de l’invasion des États pontificaux : une décision qui rend Napoléon fou de rage !

Après trois ans de résidence surveillée à Savone et face à la montée d’un sentiment anti-français en Italie, Pie VII est exfiltré, secrètement, en juin 1812. Direction Fontainebleau – résidence de l’empereur – au terme d’un voyage long et éprouvant. Afin de sauver les apparences, il est traité en hôte et non en captif. Jouissant d’un spacieux appartement et d’un jardin, le pape refuse d’en profiter, et restera cloîtré dans sa chambre pendant près de dix-neuf mois. Entre chaque campagne militaire, Napoléon rend visite à son prisonnier et tente de lui arracher une signature en vue d’un nouveau Concordat, ainsi que l’annulation de son excommunication. Tantôt emphatique, tantôt brutal, l’empereur n’hésite pas à bousculer le vieil homme d’Église. Mais ce dernier ne craque pas…

Le pape Pie VII refusant de signer le nouveau Concordat pendant sa captivité. (Photo : RMN – Grand Palais / Domaine public)

Si bien que le 23 janvier 1814, alors que les troupes coalisées se pressent tout au long des frontières françaises, Napoléon décide de libérer le pape, afin de ne pas donner un prétexte aux troupes alliées pour s’enfoncer dans l’Hexagone. Pie VII rentre à Rome, où il est triomphalement accueilli.

Pas rancunier, il demandera aux Anglais d’améliorer le sort de l’empereur déchu à Sainte-Hélène, et acceptera même de donner l’asile à la mère de Napoléon et à son frère Joseph…

Gautier Demouveaux. Ouest France 6 janvier 2026

14 07 1809 

La Chamoniarde Maria Paradis, servante d’hôtel, est la première femme à atteindre le sommet du Mont Blanc. Elle en fit un récit qui ne manque pas de saveur et qui, de plus, est un modèle de concision, faisant preuve d’une absence totale de goût de l’exploit et d’enflure littéraire : Je suis montée, j’ai soufflé comme les poules qui ont trop chaud, j’ai failli mourir, on m’a traîné, porté, j’ai vu du blanc et du noir, et je suis redescendue.

8 10 1809

Schönbrunn. À Wrède, commandant en chef des troupes bavaroises.

Lorsque des troupes sont démoralisées, c’est aux chefs et aux officiers à rétablir leur moral ou à périr… Qu’on ne m’oppose ni si, ni mais, ni car ; je suis un vieux soldat ; vous devez vaincre l’ennemi ou mourir. J’aurais voulu qu’au premier signal de l’attaque, le prince [royal de Bavière] se fût porté aux avant-postes et eût redonné du moral à sa division.

                   10 10 1809                   

Les militaires les plus exercés ont peine, un jour de bataille, à évaluer le nombre d’hommes dont est composée l’armée ennemie, et, en général, l’instinct naturel porte à juger l’ennemi que l’on voit plus nombreux qu’il ne l’est réellement. Mais, lorsque l’on a l’imprudence d’autoriser soi-même des calculs exagérés sur la force de l’ennemi, cela a l’inconvénient que chaque colonel de cavalerie qui va en reconnaissance voit une armée, et chaque capitaine de voltigeurs, des bataillons.

Encore une fois, à la guerre, le moral et l’opinion sont plus de la moitié de la réalité. L’art des grands capitaines a toujours été de publier et faire apparaître à l’ennemi leurs troupes comme très nombreuses, et à leur propre armée l’ennemi comme très inférieur.

Encore aujourd’hui, malgré le bon temps qui s’est écoulé depuis que nous sommes en Allemagne, l’ennemi ne connaît pas notre véritable force. Nous nous étudions à nous faire plus nombreux tous les jours. Loin d’avouer que je n’avais à Wagram que 100 000 hommes, je m’attache à persuader que j’avais 220 000 hommes. Constamment, dans mes campagnes, en Italie, où j’avais une poignée de monde, j’ai exagéré ma force. Cela a servi mes projets et n’a pas diminué ma gloire. Mes généraux et les militaires instruits savaient bien, après les événements, reconnaître tout le mérite des opérations, même celui d’avoir exagéré le nombre de mes troupes.

Schönbrunn. À Clarke. L’art de la guerre est d’exagérer ses forces et de déprimer celles de l’ennemi.

             12 10 1809                  

Un jeune homme de dix-sept ans, fils d’un ministre luthérien d’Erfurt, a cherché, à la parade d’aujourd’hui, à s’approcher de moi. Il a été arrêté par les officiers ; et comme on a remarqué du trouble dans ce petit homme, cela a excité des soupçons ; on l’a fouillé et on lui a trouvé un poignard. Je l’ai fait venir.

Que me vouliez-vous ?
Staps : Vous tuer.
Que vous ai-je fait ? Qui vous a établi mon juge ici-bas ?
Je voulais terminer la guerre.
Et que ne vous adressiez-vous à l’empereur François ?
Lui ! Et à quoi bon ! Il est si nul ! Et puis, lui mort, un autre lui succéderait ; au lieu qu’après vous les Français disparaîtraient aussitôt de toute l’Allemagne.
Vous repentez-vous ?
Non !
Le feriez-vous encore ?
Oui !
Mais si je faisais grâce ?

À Fouché. Ce petit misérable, qui m’a paru assez instruit, m’a dit qu’il voulait m’assassiner pour délivrer l’Autriche de la présence des Français. Je n’ai démêlé en lui ni fanatisme religieux, ni fanatisme politique. Il ne m’a pas paru bien savoir ce que c’était que Brutus. La fièvre d’exaltation où il était a empêché d’en savoir davantage. On l’interrogera lorsqu’il sera refroidi et à jeun. Il serait possible que ce ne fût rien.

J’ai voulu vous informer de cet événement, afin qu’on ne le fasse pas plus considérable qu’il ne paraît l’être. J’espère qu’il ne pénétrera pas ; s’il en était question, il faudrait faire passer cet individu pour fou. Gardez cela pour vous secrètement, si l’on n’en parle pas. Cela n’a fait à la parade aucun esclandre ; moi-même je ne m’en suis pas aperçu.

15 10 1809

Le nommé Staps, natif d’Erfurt, saisi dans la cour de Schönbrunn, armé d’un poignard, sera traduit devant une commission militaire.

15 12 1809

La politique de ma monarchie, l’intérêt, le besoin de mes peuples, qui ont constamment guidé toutes mes actions, veulent qu’après moi, je laisse à des enfants héritiers de mon amour pour mes peuples ce trône où la Providence m’a placé. Cependant, depuis plusieurs années, j’ai perdu l’espérance d’avoir des enfants de mon mariage avec ma bien-aimée épouse, l’Impératrice Joséphine : c’est ce qui me porte à sacrifier les plus douces affections de mon cœur, à n’écouter que le bien de l’État et à vouloir la dissolution de notre mariage. Parvenu à l’âge de quarante ans, je puis concevoir l’espérance de vivre assez pour élever dans mon esprit et dans ma pensée les enfants qu’il plaira à la Providence de me donner. Dieu sait combien une pareille résolution a coûté à mon cœur, mais il n’est aucun sacrifice qui soit au-dessus de mon courage, lorsqu’il m’est démontré qu’il est utile au bien de la France.

Napoléon. Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux. Gallimard 1930

17 12 1809

Entrée en vigueur du code pénal.

25 12 1809 

Organisation des provinces illyriennes : Serbie et Croatie.

1809   

La construction napoléonienne et à son apogée : l’Empire français comprend 130 départements de Brest à Hambourg, d’Amsterdam à Rome et à Trieste : 750 000 km², plus de 70 M. d’habitants, dont 30 sont français. Sur le pourtour se trouvent souvent des états satellites : Confédération du Rhin, Joseph à Madrid, une Suisse bienveillante et Murat à Naples, qui prêtera une oreille complaisante à la société secrète des Carbonari, importée là probablement par des soldats italiens, enrôlés dans l’armée française : ils auraient été en contact en Franche-Comté avec la société secrète des Bons Cousins charbonniers, dont l’origine remonterait au Moyen Âge quand cette société réunissait des chasseurs, des contrebandiers, des braconniers et des charbonniers. Par ailleurs le Franc-Comtois Joseph Briot, nommé intendant de la Calabre à Cosenza en 1807 a pu avoir un certain poids dans l’affaire, qui se voulait sérieuse :

Je fais serment sur ce poignard qui punit les parjures de garder jalousement tous les secrets de la vénérable Charbonnerie, de ne pas écrire, graver ou dessiner sans en avoir obtenu par écrit la permission de la Haute Vente [2]. Je jure de secourir dans la mesure de mes moyens mes Bons Cousins et de ne pas attenter à l’honneur de leur famille. Si je deviens parjure, je me réjouis que mon corps soit mis en morceaux, puis brûlé et que mes cendres soient dispersées au vent afin que mon nom soit exécré par tous les Bons Cousins réparties sur la Terre. Que Dieu me vienne en aide !

Une forme de franc-maçonnerie, plus élitiste que démocratique, mais qui va être partie prenante des nombreux mouvements d’appel à l’unité et à la démocratie dans toute la péninsule après de congrès de Vienne de 1816.

6 01 1810

Traité de paix entre la France et la Suède.

30 01 1810 

Création du Domaine extraordinaire, monopole de l’État sur le tabac et les allumettes.

20  02 1810

Andreas Hofer est fusillé à Mantoue. Il était devenu le héros charismatique du Tyrol et avait donné bien du fil à retordre tant aux troupes de Bavière qu’à celles de Napoléon. Il avait occupé Innsbruck à plusieurs reprises, défait les Bavarois à Sterzing le 11 avril 1809, puis encore au Bergisel les 25 et 29 mai, le maréchal Lefebvre au Bergisel les 13 et 14 août. Le peloton d’exécution sans doute tremblant de mauvaise conscience, ne fit que le blesser à la première salve, et il eut le temps de leur crier : Ach, wie schießt ihr schlecht ! Ah, comme vous tirez mal ! Napoléon assurera Metternich que son exécution avait été faite contre sa décision. Voire …

23 02 1810 

Rambouillet. La convention portant contrat de mariage entre moi et l’archiduchesse Marie Louise, fille de l’empereur d’Autriche [3], a été ratifiée le 16 à Vienne.

À l’archiduchesse Marie Louise d’Autriche. Ma cousine, les brillantes qualités qui distinguent votre personne nous ont inspiré le désir de la servir et honorer. En vous adressant à l’Empereur votre père pour le prier de nous confier le bonheur de Votre Altesse Impériale, pouvons-nous espérer qu’elle agréera les sentiments qui nous portent à cette démarche ? Pouvons-nous nous flatter qu’elle ne sera pas déterminée uniquement par le devoir de l’obéissance à ses parents ? Pour peu que les sentiments de Votre Altesse Impériale aient de la partialité pour nous, nous voulons les cultiver avec tant de soins, et prendre à tâche si constamment de lui complaire en tout, que nous nous flattons de réussir à lui être agréable un jour ; c’est le but où nous voulons arriver et pour lequel nous prions Votre Altesse de nous être favorable.

Napoléon. Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux. Gallimard 1930

26 02 1810   

La loi considère le vagabondage comme un délit. En cette première moitié du XIX° siècle on a du mal à faire la distinction entre le monde ouvrier et le monde criminel. Juristes, écrivains et philanthropes cofondent les coquins et les pauvres. Geoffroy Lacotte

30 03 1810

Statut de l’École normale Supérieure.

03 1810 

Cinq cents ouvriers construisent sur la place de l’Étoile en 20 jours une maquette grandeur réelle de l’Arc de Triomphe, qui restera en place jusqu’à l’été et emportera l’adhésion.

21 05 1810

Geneviève d’Éon, 81 ans, meurt à Londres. On la croyait chevalière, eh bien, finalement, pour solde de tout compte, elle était chevalier : et c’est un examen médical complet qui révéla qu’elle était lui, porteur de tous les attributs d’un homme. Une histoire d’alcôve de moins à se mettre sous la dent… tant pis pour les amateurs… la théorie du genre n’en était pas moins lancée…

25 05 1810 

Une junte révolutionnaire se constitue à Buenos Aires. Elle est saluée par une salve de coups de canons des navires de guerre britanniques à l’ancre dans le Rio de la Plata : cette reconnaissance immédiate va entraîner très vite une baisse de 50% des droits prélevés sur les exportations de cuirs et de suif, puis l’autorisation d’exporter des pièces d’or et d’argent : autant de mesures que les commerçants anglais ne pouvaient qu’applaudir  en se frottant les mains.

2 06 1810

Napoléon est de retour d’Espagne. Il apprend que Fouché à mis à profit son absence pour engager en son nom des pourparlers avec l’Angleterre ! Grande colère : Fouché est relevé de ses fonctions, pour être remplacé par Savary : avec force de courbettes, il lui demande quelques jours, le temps de mettre de l’ordre dans ses affaires… qui seront en fait consacrés exactement à l’opposé : mettre du désordre dans ses affaires… changer les codes, les numérotations, et surtout, surtout, brûler toutes les pièces qui constituent l’ossature de ses réseaux. Savary finira par s’en apercevoir…. À nouveau colère de Napoléon qui tient surtout à tenir Fouché éloigné… et ce sera le gouvernement de l’Illyrie, état fait de bric et de broc où Fouché arrivera… pour faire les valises, en 1814. Après un passage à Naples, il rentrera en France un peu avant que Napoléon ne revienne de l’île d’Elbe. Louis XVIII ordonnera son arrestation, puisqu’il refuse de devenir son ministre… ses policiers attendront poliment dans son salon qu’il s’apprête, jusqu’à s’apercevoir qu’il est parti par la fenêtre. Napoléon se pincera lèvres mais ne parviendra pas à retenir l’éclat de rire : décidément, seul, il est plus malin qu’eux,  tous ensemble… et il redeviendra ministre de l’Intérieur pendant les Cent Jours.

Vertical

20 06 1810 

Le comte Hans Axel de Fersen – pour qui la mort de sa reine bien aimée Marie Antoinette sera restée une plaie ouverte toute sa vie – est devenu un puissant personnage en Suède ; il est maréchal. La fuite de Varennes l’a figé dans une répulsion certaine pour le peuple et celui-ci le lui rend bien, tant son attitude hautaine l’insupporte. L’héritier du trône est mort subitement quelques jours plus tôt et s’est propagée la rumeur que c’est le maréchal de Fersen qui l’aurait empoisonné pour s’emparer de la couronne. Il quitte son château pour assister aux funérailles du prince ; la foule l’arrache à sa voiture, l’assomme à coups de cannes et de pierres jusqu’à ce que mort s’en suive. Il leur fallait une sacrée dose de ressentiment à ces paisibles suédois pour que remonte ainsi du fond des âges à la surface la fureur viking.

3 08 1810

Le nombre de journaux est ramené à un par département. À Paris, on en comptait plus de 70 en 1799 : il n’en reste plus que 4.

21 08 1810 

Charles Jean Baptiste Bernadotte, né en 1763 à Pau, fils de sénéchal, a fait un peu de droit, et sera donc légaliste ; simple soldat en 1780, sergent en 1789, capitaine en 1793, général en 1794, maréchal d’Empire sans commandement en 1810, duc de Ponte Corvo, beau frère de Joseph Bonaparte, – il avait épousé Désiré Clary, il est élu prince héréditaire de Suède, avec l’agrément de l’Empereur ; finalement mieux valait un Français, ancien ennemi, mais estimable qu’un compatriote comme Fersen haï de son peuple. Il embrassera la foi luthérienne et s’alliera par le traité d’Örebro le 9 04 1812 à la Russie et l’Autriche, allant jusqu’à combattre la France à Leipzig, en octobre 1813. Madame de Staël, épouse d’un ancien ambassadeur suédois à Paris, à Stockholm de septembre 1812 à juin 1813, l’encouragea vivement à renoncer à l’alliance avec Napoléon. Stratégiquement, la Suède ne pouvait s’aligner sur la France pour participer au blocus contre l’Angleterre : affaiblie par une défaite en 1809 face à la Russie, qui lui avait fait perdre la Finlande, elle n’avait qu’une hâte : se refaire une santé pour reconquérir la Finlande. Il ouvrira la Diète à la bourgeoisie des villes et des campagnes. Il obtient l’union des couronnes de Suède et de Norvège, se contentant du minimum dans l’usage de la force ; cette union durera jusqu’en 1905. Il deviendra Charles XIV en 1818 et attendra 1844 pour mourir. Il gardera tout au long de son long règne le sentiment que pour ce qui est de la guerre, j’ai déjà donné, et donc fera preuve de sagesse et habileté, rétablissant les finances du royaume par une gestion beaucoup plus ric-rac que bling bling. Il pose les fondements de la prospérité économique du pays et aussi son modèle social en mettant en place nombre d’institutions d’aide aux plus pauvres. Il fera creuser dans les granits de Troll-Hötta le Göta Kanal qui permet de passer de la mer Baltique à la mer du nord, en contournant le détroit du Sund contrôlé par les Danois.

Les Suédois se montraient satisfaits de leur roi parachuté – qui ne parla jamais leur langue -, bien qu’intrigués pendant tout son règne par un détail que les seules différences culturelles ne pouvaient expliquer : il se serait baigné toujours habillé… Il aurait fallu attendre sa mort pour avoir l’explication : il aurait eu sur l’épaule un tatouage : Mort aux tyrans. Il est prudent d’utiliser le conditionnel, car peut-être bien que cette histoire est fausse – se non e vero, e ben trovato – : elle n’a en effet aucun fondement historique : elle apparaît dans une pièce de théâtre dont l’auteur connaissait les recettes qui mènent au succès ; à sa mort le médecin légiste dit n’avoir rien remarqué… A-t-il menti, a-t-il dit vrai ? Quien sabe ? Bien évidemment, Napoléon, quoiqu’il en dise à Charles XIII, le considérera comme le plus illustre des traîtres à l’Empire.

Jean Bernadotte (1763 - 1844) - « Sergent Belle-Jambe », roi de Suède - Herodote.net

Bernadotte, en prince héritier de Suède par François Gérard, 1811

6 09 1810  

Saint Cloud. À Charles XIII, roi de Suède. Monsieur, mon Frère, le comte de Rosen m’a remis votre lettre datée du 21 août. Votre Majesté me fait connaître que la diète a nommé le prince de Ponte Corvo prince royal de Suède, et elle me demande que je lui permette d’accepter. J’étais peu préparé à cette nouvelle. J’ai cependant apprécié les sentiments qui ont porté la nation suédoise à donner cette preuve d’estime à mon peuple et à mon armée. J’autorise le prince de Ponte Corvo à accepter le trône où l’appelle le vœu réuni de Votre Majesté et des Suédois.

Napoléon. Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux. Gallimard 1930

16 09 1810  

Dolores, village du Mexique au nord de Querétaro a un vieux curé métis, Miguel Hidalgo : il fixe au bout d’un mât une étoile portant l’image de la Vierge de Guadalupe, la Indita, vénérée depuis 1555, en lançant el Grito de Dolores : le cri de Dolores : Vive la Vierge de Guadalupe, vive Fernando VII [4], à bas le mauvais gouvernement. Le Mexique avait désormais un cri et un étendard pour la révolution. Partis 600, ils devinrent très vite 80 000 qui déferlèrent sur la contrée de Guanajuato, capitale de cette région minière, prise le 28 septembre 1810. Les paysans qui marchèrent sur Mexico avec le vieux curé à leur tête se révélèrent surtout pillards. Mexico fut finalement évitée en octobre et ils allèrent camper près de Guadalajara, où Hidalgo ne put éviter le massacre de 600 Espagnols le 18 janvier 1811. Excommunié après les premiers meurtres, Hidalgo transforma sa cause en guerre sociale : il abolit le tribut, impôt qui pesait sur les Indiens, restitua les terres qui avaient été confisquées aux communautés par la colonisation espagnole et abolit l’esclavage. Arrêté en février, jugé par un tribunal à majorité créole, sa tête sera clouée sur un poteau le 30 juillet 1811.

10 10 1810

Décret impérial relatif aux Manufactures et Ateliers qui répandent une odeur insalubre ou incommode

L’article 1° dispose que les manufactures et ateliers qui répandent une odeur insalubre ou incommode, ne pourront être formés sans une permission de l’autorité administrative, celle-ci étant soit la préfecture, soit le Conseil d’État pour les fabriques les plus insalubres (1°classe) une fois l’administration saisie, celle-ci déclenche des enquêtes préventives alliant la consultation  de commodo et incommodo  et les avis des scientifiques. […] Les universitaires François Jarrige et Thomas Le Roux relèvent que la nouvelle loi entérine donc la prééminence de l’administration sur la justice pénale : les tribunaux de police ou les cours correctionnelles ne sont pas reconnus compétents pour juger de la légitimité des installations déjà acceptées par des actes d’administration publiqueL’historienne G. Massard-Guilbaud souligne les limites du décret : sans effet rétroactif, il donnait pratiquement tout pouvoir au préfet et limitait clairement le champ des contrôles aux retombées polluantes hors de l’usine, il ne prenait pas en compte la pollution de l’eau ni celle des sols, et encore moins la santé des ouvriers. Le patronat et les membres du gouvernement chargés de l’Industrie considéraient alors que ces ouvriers travaillant volontairement dans les entreprises industrielles, en connaissance de cause, et en sachant qu’ils prenaient des risques. Ces risques étaient réputés compensés par un salaire plus élevé. Le seul motif possible de recours permis par ce décret était de graves inconvénients pour la salubrité publique, la culture, ou l’intérêt général. Ce décret a protégé l’industrie contre les plaintes de ses ouvriers et des riverains, tout particulièrement ceux qui se seraient installés près de l’usine après sa création, durant plus d’un siècle.

Wikipedia

10 1810

Un fermier afrikaner emmène à Londres Saartje Baartman (Saartje est un diminutif hollandais de Sarah), femme khoisan, faisant partie des hottentots : ses fesses très proéminentes font d’elle une attraction foraine qui sera exhibée dans un théâtre de Piccadilly où on l’affublera du surnom de Vénus Hottentote. Procès il y eut… mais gagné par ses employeurs, car la sus-nommée se dit consentante… elle finit par arriver à Paris en 1814 où elle continua à s’exhiber 15, rue Neuve des Petits Champs. Les plus éminents naturalistes du Museum – Georges Cuvier, Geoffroy de Saint Hilaire, Henri de Balinville – se penchèrent sur son cas, délivrant des certificats qui servaient de caution aux imprésarios. Elle mourut brutalement le 29 décembre 1815. La France rendit ses restes à l’Afrique du Sud début juin 2002 : elle sera inhumée près du Cap en présence de nombreuses personnalités sud-africaines le 9 août 2002.

Tout le monde a pu la voir pendant dix-huit mois de séjour dans notre capitale, et vérifier l’énorme protubérance de ses fesses, et l’apparence brutale de sa figure. Ses mouvements avaient quelque chose de brusque et capricieux qui rappelaient ceux du singe. Elle savait surtout une manière de faire saillir ses lèvres tout à fait pareille à ce que nous avons observé dans l’orang-outang. Son caractère était gai, sa mémoire bonne, et elle reconnaissait après plusieurs semaines une personne qu’elle n’avait vu qu’une fois… Les colliers, les ceintures de verroteries et autres atours sauvages lui plaisaient beaucoup ; mais ce qui flattait son goût plus que tout le reste, c’était l’eau de vie.

Georges Cuvier, 1817

1810

Rome, la Hollande, le Valais sont réunis à l’Empire français. À Hérimoncourt, près de Montbéliard, dans la vallée du Doubs, les Frères Peugeot transforment le moulin familial en laminoir à acier, pour produire des lames de scie. Rétablissement du monopole sur le tabac. Laurent Bourguet invente le personnage de Guignol. Louis Vicat retrouve la composition du ciment romain, jusque là de qualité inégalée : mélange d’argile et de calcaire. L’Anglais Peter Durand invente la boite de conserve en fer blanc, et l’écossais Andrew Meikle la batteuse mécanique (le battage consiste a séparer le grain de sa tige et de l’épi). Les troupes d’occupation en Espagne rapportent le goût pour le tabac roulé et fumé : les cigarets espagnols. L’ambassadeur russe, Aleksandr Borissovitch Kourakine introduit le service à la russe : les plats sont apportés les uns après les autres et ainsi sont servis chauds : le service à la française – tous les plats servis en même temps – est condamné malgré les efforts de Louis XVIII pour le rétablir. Madame de Staël a voulu publier son grand livre De l’Allemagne : Napoléon a fait saisir et pilonner les épreuves et mis l’auteure en résidence surveillée au château de Coppet, acheté par son père sur les bords du lac Léman : elle s’en échappera en 1812, s’offrira un tour d’Europe et fera paraître son livre en 1813 en Angleterre.

1 03 1811 

Mehmet Ali, gouverneur de l’Égypte pour l’Empire ottoman – il était en fait albanais – veut se débarrasser des Mameluks, la seule force en Égypte à même de le démettre : il invite 500 notables de cette aristocratie militaire pour un grand festin, ferme les portes de son palais et les fait massacrer par sa troupe, enfermée là depuis plusieurs jours.

Massacre des Mameluks rébelles dans le Chateau du Caire top image

3 07 1811  

Simon Bolivar a 28 ans : créole fortuné, aristocrate franc-maçon de Caracas, il a déjà beaucoup voyagé en Europe et aux États-Unis : il prononce devant la Société patriotique de Caracas son premier discours en faveur de la Déclaration d’indépendance du Venezuela.

5 07 1811

Les colonies espagnoles du nord de l’Amérique du Sud proclament leur indépendance sous le nom de Provinces Unies du Venezuela, sur le modèle des Treize colonies d’Amérique du Nord. À leur tête, Francisco de Miranda, un créole qui a été général dans l’armée de Dumouriez en 1792 et 1793, et donc a combattu à Valmy comme maréchal de camp, adepte des Lumières. Plus tard, il encombrera la route de Bolivar qui le livrera aux Espagnols. Les Espagnols en dépit de leur évolution toute récente, ne peuvent admettre la situation et la reconquête sera faite fin 1812, entraînant la fin de la Première République d’Amérique du Sud.

3 08 1811 

Les Suisses Johann Rudolf, Hieronimus Meyer et leurs guides/chasseurs valaisans Joseph Bortis et Alois Volken, arrivent au sommet de la Jungfrau, – 4 166 m – par la face Est.

Jungfrau Peak in the Swiss Alps : europe

18 09 1811    

Le lieutenant général anglais, sir Thomas Stamford Raffles prend l’île de Java aux Néerlandais ; 8 ans plus tard, il crée la ville de Singapour pour concurrencer Batavia..

Napoléon crée le bataillon des Sapeurs Pompiers : 576 militaires, chargés du maniement des pompes à incendie de Paris. Un an plus tôt, le bal donné par l’ambassadeur d’Autriche, en son hôtel de la Chaussée d’Antin pour le mariage de l’empereur avec Marie Louise d’Autriche, avait tourné au drame car la salle de bal, construction provisoire tout en bois, avait brûlé. Les secours s’étaient révélés inefficaces : il s’agissait du corps des gardes pompes civils crée en 1716, sous la Régence, mis à mal par la Révolution.

2 12 1811   

Paris. Au maréchal Davout. Je réponds à l’une de vos dernières lettres. Les Allemands se plaignent que vous avez dit à Rostock que vous sauriez bien empêcher l’Allemagne de devenir une Espagne ; que tant que vous y commanderiez, on n’oserait rien entreprendre. Ces propos font un mal réel. Il n’y a rien de commun entre l’Espagne et les provinces d’Allemagne. L’Espagne serait réduite depuis longtemps sans ces 60 000 Anglais, sans ses 1 000 lieues de côtes qui font que nos armées sont partout sur les frontières, et enfin sans les 100 millions que lui a fournis l’Amérique. Mais, comme en Allemagne, il n’y a pas d’Amérique, ni la mer, ni une immense quantité de places fortes et 60 000 Anglais, il n’y a rien à craindre.

Napoléon. Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux. Gallimard 1930

1811 

À 12 ans, Mary Anning a déjà eu une vie bien remplie : à l’âge de 15 mois, elle est la seule rescapée de la foudre qui a tué quatre personnes de Lyme Regis, son village dans le Dorset, dont la nurse qui la tenait dans ses bras. Son père ébéniste meurt de la tuberculose en 1810 : il arrondissait ses fins de mois en vendant des fossiles, ce que vont continuer à faire Mary et son frère. Un an plus tôt celui-ci avait trouvé le crâne de ce qui semblait être un grand crocodile. Après une tempête, accompagnée de son frère, elle découvre les restes du squelette : il s’agit d’un ichtyosaure. Et voilà ses exploits relatés dans la revue scientifique de la Royal Society à Londres. La petite dénicheuse de pierres va susciter l’intérêt des plus grands collectionneurs, dont le riche Thomas Birch, qui organise une vente de ses propres fossiles, pour mettre la famille Anning, mais surtout Mary à l’abri du besoin. C’est avec cet argent que la jeune fille va réaliser sa principale découverte en 1821 : le squelette de plésiosaure – Plesiosaurus dolichodeirus -, encore aujourd’hui considéré comme le spécimen type de cette espèce aux airs de lézard. Quelques années plus tard, en 1928, elle découvre un troisième fossile déterminant : – le ptérodactyle – Pterodactylus macronyx – , plus connu aujourd’hui sous le nom de dimorphon.

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Plesiosaurus dolichodeirus

PLESIOSAURUS DOLICHODEIRUS Photos ❘ Science Photo Library

le même, vivant.

Elle mourra à 47 ans, peu après avoir été élue membre honoraire de la Geological Society of London en dépit de statuts qui interdisaient l’élection d’une femme. Les trouvailles de Mary Anning ont passionné les plus grands naturalistes de son temps. Le Français Georges Cuvier, qui sera l’un des premiers à défendre l’idée de l’extinction des espèces, l’Anglais Charles Lyell, qui classera les couches géologiques en fonctions des fossiles que l’on peut y trouver, ou encore William Buckland, qui donnera leur nom aux premiers dinosaures… En 2010, la romancière Tracy Chevalier lui rendra  un très bel hommage dans Prodigieuses créatures. Quai Voltaire / La Table Ronde 2010.

By Camera Craft Studios, Minneapolis - Creator/Photographer: Camera Craft Studios, Minneapolis Medium: Black and white photographic print. Persistent Repository: Smithsonian Institution Archives Collection: Science Service Records, 1902-1965 (Record Unit 7091)

By Camera Craft Studios, Minneapolis – Creator/Photographer: Camera Craft Studios, Minneapolis. Persistent Repository: Smithsonian Institution Archives Collection: Science Service Records, 1902 – 1965 (Record Unit 7091)

Mary Anning n’était pas seule à chercher et à trouver : dans ces congélateurs naturels que sont les glaces ou le permafrost, on avait réalisé qu’il y avait aussi des choses intéressantes… et en particulier des mammouths : La Sibérie  septentrionale fut jadis le lieu de vie d’éléphants tropicaux. Il y a seulement cent ans, on a découvert l’existence de leurs carcasses préservées dans l’épaisse glace sibérienne. On trouva la première aux confins de la rivière Aleseia, qui se jette dans l’océan arctique. Le corps était toujours debout et en parfait état. La peau était restée en place, les poils et la fourrure étaient toujours attachés à la peau.

La découverte la plus fameuse fut faite en 1799. Un pêcheur toungouze du nom de Schumachov explorait la côte de l’océan pris par les glaces à la recherche d’ivoire. Il remarque, dans un énorme bloc de glace claire, une étrange forme sombre enfouie très profondément. Sa curiosité de sauvage ne fut pas assez forte pour le pousser à entreprendre un vrai travail d’exploration. En 1801 cependant, la fonte des glaces dégagea une partie de la carcasse. Il s’agissait d’une bête semblable à celle dont l’ivoire gisait le long de ces côtes gelées. En 1804, le Toungouze put revenir et prendre les défenses.

En 1806, Monsieur Adams, qui travaillait pour le Musée impérial de Saint Pétersbourg, trouva le reste de la carcasse, qui reposait toujours sur la côte, mais qui était maintenant extrêmement mutilée. Il s’avéra que les Iakoutes avaient laissé leurs chiens se repaître de la chair de la bête ; et que des ours, des loups, des gloutons et des renards s’étaient également régalés. C’est ainsi qu’on avait laissé quasiment disparaître cette inestimable relique d’un monde préhistorique. Mais tout n’était pas complètement perdu pour la science, il restait encore le squelette. Les défenses furent rachetées et le tout fut transporté à Saint Pétersbourg, où le spécimen, reconstitué, est toujours exposé au Musée Impérial.

En 1843, Middendorf a trouvé un mammouth dans un état si parfait que le globe oculaire est toujours préservé au musée à Moscou.

Le même mammouth vivait chez nous, en Alaska. Ses défenses sont extrêmement recherchées pour le commerce de l’ivoire. Cette utilisation de l’ivoire – produit d’un âge où la civilisation ne semblait pas en avoir encore appris la valeur – rappelle notre réflexion sur la fossilisation de la lumière solaire en vue d’une période plus soupçonneuse. Toutes ces choses furent donc gâchées, avant notre grandiose arrivée.

Le grand squelette originel qui se trouve au musée, à Saint Pétersbourg, fut copié à Stuttgart sous la direction du docteur Fraas, à partir d’un certain nombre d’ossements récupérés dans différentes parties d’Europe. Le docteur Fraas, à partir d’échantillons de peau et de poils existant toujours, s’aventura dans une restauration complète du mammouth. Le professeur Ward, ce grand bâtisseur de musées américain, acheta le monstre quand il le vit au musée de Stuttgart.

Il le transporta à Rochester et fabriqua une autre copie qui resta pendant des mois au musée Ward, où j’eus l’occasion, à vingt-deux ans, de la soumettre à un examen minutieux. Retournons là-bas et refaisons la visite.

Lorsqu’on franchit la porte du bâtiment qui a été construit pour abriter la bête, une sombre montagne de chair se dresse devant nous. Nous nous étions basés, dans notre imagination, sur notre connaissance de la taille de l’éléphant, mais dans ce cas, l’œil doit s’adapter à des dimensions bien plus grandes. Toute notre pensée doit s’élever pour intégrer l’idée de cette gigantesque forme qui nous surplombe et nous regarde de haut en sourcillant sombrement. Le front du monstre ressemble à un grand dôme de granite érodé et assombri par le temps.

Deux sinueux fleuves d’ivoire descendent comme des glaciers de la base du dôme, pendant qu’une trompe ondulée et tordue s’avance entre les deux.

[…] Il fait presque cinq mètres de haut ; il est long de huit mètres et la distance entre ses deux défenses est de trois mètres. Son pied fait presque un mètre de diamètre. Ses défenses font trois mètres de long et trente centimètres de diamètre. Entre ses pattes avant, courtes et rondes comme des poteaux, un homme avec un chapeau peut se tenir debout, sans toucher le corps de l’animal. Toutes la surface extérieure est recouverte de poils sombres épars, assez différents de ceux des éléphants modernes, des poils qui, sous la gorge, atteignent trente à quarante centimètres de long. Les testicules pèsent vingt-cinq kilos chacun.

C’est ainsi que le vieux mammouth de Sibérie a pu renaître, au moins corporellement. Le docteur Fraas fut l’ange de cette résurrection et il l’a reconstitué aussi semblable que possible à son homologue ancien. Le docteur Fraas est un anatomiste et un géologue éminent : nous faisons confiance à son jugement et à l’authenticité de son travail.

Alexander Winchell 1824-1891. Walks and Talks in the geological field. 1886

Napoléon classe les routes en cinq catégories, les routes impériales de première et seconde catégorie étant à la charge de l’État. La route de Paris à Menton via Lyon portait le N° 8, et c’est par le déclassement de la route N° 3 (Paris Hambourg) que la 8 devint 7. Il fait planter des arbres le long de ces routes… pour que ses pioupious arrivent bien frais au champ de bataille… moins de 200 ans plus tard, nombre de communes et de conseils généraux feront abattre ces platanes, aveuglés qu’ils sont par l’obsession du risque zéro, comme si les chauffards, faute de platanes, n’allaient pas se planter immanquablement sur un autre obstacle… un peu plus loin.

Mise en service du premier bateau à vapeur sur le Mississippi. Dans la foulée, l’Engineer Corps of the Army entreprendra un énorme travail du principal obstacle à la navigation : le bois mort flotté  qui encombre notamment la confluence de la Red River, et l’embouchure du grand fleuve. Bien plus tard la Mississippi River Commission prendra la suite pour l’équiper de barrages et, proches de l’embouchure,  de levées de terre pour protéger les domaines agricoles, lesquelles levées seront mises à mal par la guerre de Sécession.

En Amérique du Sud, sur les territoires de l’actuel Uruguay et du sud de l’Argentine, José Artigas incarne la révolution agraire de 1811 à 1820 : La lance à la main, les patriotes suivaient Artigas. C’étaient en grande partie des paysans pauvres, des gauchos farouches, des Indiens qui retrouvaient dans la lutte le sens de la dignité, des esclaves qui devenaient libres en s’incorporant à l’armée de l’indépendance. La révolution des cavaliers gardiens de troupeaux incendiait la prairie. La trahison de Buenos Aires, qui, en 1811, laissa aux mains du pouvoir espagnol et des troupes portugaises le territoire de l’actuel Uruguay, provoqua l’exode massif de la population vers le nord. Le peuple en armes devint le peuple en marche ; hommes et femmes, vieillards et enfants abandonnaient tout pour suivre les traces du chef, formant une caravane interminable. Artigas, avec chevaux et charrettes, établit son camp au nord, sur une rive de l’Uruguay et toujours au nord, installa peu après son gouvernement. De toutes parts, des soldats, des aides de camp et des hommes de reconnaissance arrivaient au galop. Les mains derrière le dos, Artigas dictait en marchant les décrets révolutionnaires de son gouvernement populaire. Deux secrétaires, – le papier carbone n’existait pas – écrivaient. Ainsi naquit la première réforme agraire d’Amérique latine, qui allait être appliquée pendant un an dans la province orientale – l’Uruguay -.

Eduardo Galeano. Les veines ouvertes de l’Amérique du sud. Terre Humaine  Plon 1981

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[1] du latin bacca laurea, baie de laurier, le laurier étant symboliquement le signe qui distingue les vainqueurs, que ce soit de la guerre, des épreuves intellectuelles ou plus précisément des concours de poésie.

[2] Une vente est un groupe d’une vingtaine de militants. Le cloisonnement est très marqué. Seul le chef de chaque vente en connaît tous les affiliés.

[3] On a beau savoir ce qu’est la realpolitik, se voir obligée d’aller partager la couche d’un fils de la Révolution Française, qui a guillotiné votre tante, cela a du être dur à avaler.

[4] Fils de Charles IV, chassé d’Espagne comme son père par Napoléon, mais resté très populaire.