7 avril 1823 au 15 juin 1826. Dumont d’Urville. Hymne à la Joie. La France débarque à Alger. 16542

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Publié par (l.peltier) le 19 octobre 2008 En savoir plus

7 04 1823      

L’armée des Pyrénées entre en Espagne ; on la nommera les Cent Mille Fils de Saint Louis. Mais de quoi s’agit-il donc ? Louis XVIII serait-il tenté par une aventure là où Napoléon s’était cassé les dents ? En fait, ce n’est que l’application à la lettre d’un engagement du traité de la Quadruple Alliance du 20 novembre 1815, [Russie, Autriche, Prusse, Angleterre] puis d’Aix la Chapelle en 1818 [les mêmes plus la France] qui veut qu’un souverain européen menacé dans l’exercice de son pouvoir puisse faire appel aux autres souverains pour le rétablir dans ses prérogatives.

Conformément aux paroles des Saintes Écritures qui ordonne à tous les hommes de se regarder comme frères, les trois monarques contractant demeureront unis par les liens d’une fraternité véritable et indissoluble, et, se considérant comme compatriotes, ils se prêteront, en toutes occasion et en tout lieu, assistance, aide et secours ; se regardant envers leurs sujets et leurs armées comme père de famille, ils les dirigeront dans le même esprit de fraternité dont ils sont animés pour protéger la religion, la paix et la justice.

Alexandre, tzar de Russie, après le Congrès de Vienne, quand les signataires avaient commencé par n’être que trois : Russie, Autriche, Prusse, d’où l’intitulé : La très Sainte et Indivisible Trinité.

On raconte qu’à la lecture de ce texte, Metternich laissa poindre une grosse larme de joie.

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En 1820, le roi d’Espagne Ferdinand VII avait dû faire face à un soulèvement populaire conduit par les libéraux, qui lui reprochaient son absolutisme et les répressions à leur encontre. Le roi  avait dû se soumettre, et remettre en vigueur la Constitution de 1812, confiant ainsi le pouvoir à des ministres libéraux. L’année précédente, des élections avaient donné la victoire à Rafael del Riego. Ferdinand VII s’était retiré à Aranjuez, où il se considérait comme prisonnier des Cortès. À Urgell, ses partisans avaient pris les armes et remis en place une régence absolutiste, puis ils avaient essuyé un échec. Aussi, en 1822, Ferdinand VII, s’appuyant sur les thèses du Congrès de Vienne, avait-il sollicité l’aide des monarques européens, rejoignant la Sainte Alliance formée par la Russie, la Prusse, l’Autriche et la France pour restaurer l’absolutisme.

En France, les ultras pressent le roi Louis XVIII d’intervenir. Pour tempérer leur ardeur contre révolutionnaire, le duc de Richelieu avait fait déployer, le long des Pyrénées, des troupes chargées de protéger la France contre la prolifération du libéralisme venant d’Espagne et la contagion de la fièvre jaune. En septembre 1822, ce cordon sanitaire était devenu un corps d’observation, qui se transformera vite en expédition militaire.

Après des débats passionnés à Paris, début 1823 un discours du roi Louis XVIII avait annoncé le soutien français au Roi d’Espagne.

Le 22 janvier 1823, un traité secret était signé lors du congrès de Vérone, qui permet à la France d’envahir l’Espagne pour rétablir Ferdinand VII en monarque absolu. Avec cet accord de la part de la Sainte-Alliance, Louis XVIII annonce le 28 janvier 1823, que cent mille Français sont prêts à marcher en invoquant le nom de Saint Louis pour conserver le trône d’Espagne à un petit-fils d’Henri IV. Les Espagnols appelleront l’armée française : los Cien Mil Hijos de San Luis (les Cent Mille Fils de Saint Louis); le corps expéditionnaire français comporte en réalité 95 000 hommes. Fin février, les Chambres votent un crédit extraordinaire pour l’expédition. Chateaubriand et les ultras exultent : l’armée royale va prouver sa valeur et son dévouement face aux libéraux espagnols pour la gloire de la monarchie des Bourbons.

Le nouveau Premier ministre, Joseph de Villèle, va s’y opposer. Le coût de l’opération lui paraît excessif, l’organisation de l’armée défectueuse et l’obéissance des troupes incertaine. L’intendance militaire est incapable d’assurer le soutien logistique des 95 000 hommes concentrés, fin mars, dans les Basses-Pyrénées et les Landes, avec 20 000 chevaux et 96 pièces d’artillerie. Pour pallier ses carences, il faut recourir aux services du munitionnaire Ouvrard, prompt à conclure en Espagne, au détriment du Trésor public, des marchés aussi favorables à ses propres intérêts qu’à ceux de l’armée.

Louis XVIII confie le commandement de l’expédition à son neveu le duc d’Angoulême, fils aîné du futur Charles X.

Il faut bien donner aux fidèles des Bourbons l’occasion de montrer leurs grades fraîchement acquis qu’ils doivent au roi, sans compromettre ni la sûreté, ni l’efficacité de l’armée. La solution retenue est habile : aux anciens émigrés et Vendéens les commandements secondaires, aux anciens généraux de la Révolution et de l’Empire les responsabilités principales. Le duc d’Angoulême, fils de Charles X, est nommé commandant en chef de l’armée des Pyrénées, malgré son manque d’expérience militaire, mais il accepte de n’assurer que les honneurs de son titre et la direction politique de l’expédition, laissant à son major général, Guilleminot, général d’Empire aux compétences reconnues, le soin de prendre les décisions militaires. Sur cinq corps d’armée, quatre sont placés sous les ordres d’anciens serviteurs de Napoléon : le maréchal Oudinot, duc de Reggio, le général Molitor, le maréchal Bon Adrien Jeannot de Moncey, duc de Conegliano et le général Étienne Tardif de Pommeroux de Bordesoulle. Le prince de Hohenlohe commande le 3° corps, le plus faible avec deux divisions au lieu de trois ou quatre et 16 000 hommes au lieu de 20 000 à 27 000 pour les autres.

Il faut maintenant savoir si les régiments, où il y a nombre d’officiers, de sous-officiers et de soldats marqués par les souvenirs des campagnes impériales, sont disposés à marcher gentiment pour les Bourbons de France et d’Espagne. Les libéraux espèrent les dissuader d’aller combattre pour des moines, contre la liberté. Villèle s’inquiète de leur propagande dans les cabarets et les chambrées, où se diffuse, en mars et avril, une chanson de Béranger incitant les militaires à la désobéissance :

Brav’ soldats, v’la l’ord’ du jour :
Point de victoire
Où n’y a point de gloire.
Brav’ soldat, v’la l’ord’ du jour :
Gard’ à vous! Demi-tour !

Le 6 avril, les doutes des uns et les illusions des autres se dissipent. Sur les rives de la Bidassoa, cent cinquante libéraux français et piémontais se présentent face aux avant-postes du 9° léger. Parmi eux se trouvent le colonel Fabvier et une trentaine d’officiers en uniforme. Ils brandissent le drapeau tricolore, chantent La Marseillaise et incitent les soldats à ne pas franchir la frontière. Les fantassins du roi hésitent. Le général Vallin accourt et ordonne d’ouvrir le feu. Plusieurs manifestants sont tués. Les autres se dispersent. Beaucoup forment quelques semaines plus tard, avec les Anglais du colonel Robert Wilson, les Belges de Janssens et d’autres volontaires venus de France ou d’Italie, une légion libérale et un escadron de lanciers de la liberté, qui combattent aux côtés des forces constitutionnelles.

Le 7 avril, l’armée des Pyrénées pénètre sans bruit en Espagne. Le clergé, les paysans, les absolutistes de l’armée de la Foi lui font bon accueil. Les armées constitutionnelles, soutenues surtout par la bourgeoisie et une partie de la population urbaine, se replient. Le gouvernement libéral et les Cortès transfèrent leur siège à Séville, puis, le 14 juin, à Cadix, emmenant avec eux le roi Ferdinand VII. Le 23 mai, les troupes françaises entrent dans Madrid, où le duc d’Angoulême installe une régence sous son protectorat. Jusqu’en novembre, elles livrent à travers toute la péninsule une série de combats aux libéraux.

Au nord, les divisions de Hohenlohe, renforcées en juillet par le 5° corps de Lauriston, obligent le général Pablo Morillo à battre en retraite, puis à se rallier. Elles contrôlent la Navarre, les Asturies, la Galice. Mais faute de matériel de siège, elles ne peuvent que bloquer les villes où les constitutionnels prolongent la résistance durant plusieurs mois. La Corogne ne capitule que le 21 août, Pampelune le 16 septembre, Saint-Sébastien le 27.

À l’est et au sud-est, Molitor repousse Ballesteros en Aragon, le poursuit jusqu’à Murcie et Grenade, le combat victorieusement à Campillo de Arenas le 28 juillet et obtient sa reddition le 4 août. Aux abords de Jaén, il défait les dernières colonnes de Riego, lequel est capturé par les absolutistes le 15 septembre et pendu le 7 novembre à Madrid, deux jours avant la chute d’Alicante.

En Catalogne, Moncey parvint difficilement à réduire les unités régulières et les guérilléros du général Mina. Barcelone ne se rend que le 2 novembre.

En Andalousie se déroulent les opérations les plus décisives, parce qu’elles visent le principal objectif stratégique de la campagne : Cadix, transformée provisoirement en capitale politique. Une garnison de 14 000 hommes y défend le gouvernement et les Cortès, dont le roi est le prisonnier. Riego, au début, les généraux L’Abisbal, Quiroga et Alava jusqu’à la fin, dirigent son action. Les accès de la place sont protégés par les batteries des forts Sainte Catherine et Saint-Sébastien à l’ouest, du fort Santi-Pietri à l’est et surtout de la presqu’île fortifiée du Trocadéro, où le colonel Garcès dispose de 1 700 hommes et de 50 bouches à feu.

Sous le commandement du général Bordesoulle, bientôt rejoint par le duc d’Angoulême et Guilleminot, l’infanterie des généraux Bourmont, Obert et Goujeon, la cavalerie de Foissac Latour, l’artillerie de Tirlet, le génie de Dode de La Brunerie prennent position devant Cadix à partir de mi-juillet. La marine, contrainte d’employer plusieurs divisions navales à la surveillance des côtes et des ports de l’Atlantique et de la Méditerranée où s’accrochent les constitutionnels, n’envoie pour bloquer le port qu’une petite escadre d’à peine dix bâtiments, avec lesquels le contre amiral Hamelin ne peut assurer sa mission. Le 27 août, il est remplacé par le contre-amiral des Rotours, puis par Duperré, qui n’arrive que le 17 septembre, avec des moyens renforcés. Le 31 août, l’infanterie française donne l’assaut du Fort du Trocadéro. Au prix de 35 tués et 110 blessés, elle s’empare de la presqu’île et de ses puissants canons retournés contre la ville de Cadix. Elle inflige à l’ennemi la perte de 150 morts, 300 blessés et 1 100 prisonniers.

Le 20 septembre, le fort Santi Pietri tombe à son tour devant une action combinée de l’armée et de la marine. Le 23, ses canons, ceux du fort du Trocadero et de la flotte de Duperré bombardent la ville. Le 28, les constitutionnels jugent la partie perdue : les Cortès décident de se dissoudre et de rendre à Ferdinand VII le pouvoir absolu. Le 30, Cadix capitule. Le 3 octobre, plus de 4 600 Français débarquent sur les quais du port.

L’armée du roi de France tire ses derniers coups de fusil au début du mois de novembre. Le 5 novembre, le duc d’Angoulême quitte Madrid. Il rentre en France le 23, laissant derrière lui un corps d’occupation de 45 000 hommes, sous le commandement de Bourmont. L’évacuation progressive de l’Espagne ne s’achèvera qu’en 1828.

Chef de l’état-major général du duc d’Angoulême, le général Armand Charles Guilleminot rédige l’ordonnance d’Andujar qui provoque la colère des royalistes espagnols, car elle est jugée trop clémente pour les libéraux vaincus.

Les libéraux négocient alors leur reddition en échange du serment du roi de respecter les droits des Espagnols. Ferdinand VII accepte. Mais le 1° octobre 1823, se sentant appuyé par les troupes françaises, Ferdinand VII abroge de nouveau la Constitution de Cadix, manquant ainsi à son serment. Il déclare nuls et sans valeur les actes et mesures du gouvernement libéral. C’est le début de la décennie abominable pour l’Espagne.

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Enjamber d’un pas les Espagnes, réussir là où Bonaparte avait échoué, triompher sur ce même sol où les armes de l’homme fantastique avaient eu des revers, faire en six mois ce qu’il n’avait pu faire en sept ans, c’était un véritable prodige !

Chateaubriand, ministre des affaires étrangères du gouvernement Villèle (du 28 décembre 1822 au 6 juin 1824), Mémoires d’outre-tombe

Wikipedia

9 05 1823

Manifeste de la Chambre Royale des Comptes portant notification du Règlement approuvé par Sa Majesté Charles Félix de Savoie pour la visite et les courses des glaciers et autres endroits remarquables de la vallée de Chamonix. Plus simplement, c’est la création de la Compagnie des Guides de Chamonix. Le catholicisme, religion d’État, vit ses dernières belles années et le règlement précise qu’ Il est défendu à tout guide d’entreprendre une course dans les jours de fête sans avoir préalablement rempli les devoirs de la religion et avoir entendu la sainte messe. Lequel catholicisme fréquentait encore avec assiduité l’obscurantisme : c’est dans ces années-là que le pape Léon XII fit interdire la vaccination dans les États pontificaux, car d’invention diabolique.

L’organisation de la profession n’a pas traîné : l’accident de l’été 1820 y est sans aucun doute pour beaucoup : les guides ont vite senti que les rapports habituels entre client et prestataire de service ne pouvaient pas continuer à prévaloir dans leur domaine et que leurs prérogatives devaient être clairement définies. Le goût de l’organisation, datant de l’époque où les communes n’existaient pas, a donné une structure propre à maîtriser le développement de cette profession naissante, car la mise au point des prérogatives de guides n’était pas le seul motif pour réglementer la profession.

Qui pouvait alors prétendre devenir guide ? Les chasseurs de chamois, les cristalliers, et les rentourneurs et marronniers, les deux dernières étant professions très semblables : les rentourneurs accompagnaient les animaux loués par les voyageurs et prenaient en charge leur retour une fois ces voyageurs arrivés à destination. Les marronniers accompagnaient les voyageurs de part et d’autre des grands cols, assuraient le portage des bagages, et avaient aussi le devoir de porter secours. Dès 1273, de chaque coté du Grand Saint Bernard, ils s’étaient réunis en corporation et obtinrent deux privilèges : celui du marronnage, en vertu duquel l’usager d’une forêt peut exiger le bois de construction nécessaire à ses besoins, en tenant compte des possibilités de la forêt et sans pouvoir se servir lui-même, et celui de viérie, qui accorde un monopole du transport. En 1627, Charles Emmanuel, duc de Savoie, les exempta de service militaire : Vue la requeste a nous présentée de la part des hommes et habitans de Saint Rémy et Bosses en notre Duché d’Aouste, (…) nous avons déclairé et déclairons voullons et nous plait que les dits suppliants soyent et demeurent, ores et pour l’advenir a perpetuité, francz immunis, exempts de tout le service militaire auquel comme les autres lieux du dit Duché (…) accordons autant plus volontiers la dite exemption aux suppliants qu’ils sont obligéz à un plus dangereux service que ceux de la Tullie, pas du Petit Saint Bernard, à cause de l’âpreté de la montagne du dit Grand Saint Bernard, et parce qu’ils sont frontière du Peys de Valley et par conséquent sujetz à une plus étroite garde, particulièrement à l’occasion du mal de contagion…

Ces deux métiers après une longue disparition ont refait surface à la fin du XX° siècle, – sous d’autres noms bien sur, mais les fonctions sont restées les mêmes -, via les agences de voyage spécialisées en randonnée à pied. La bonne santé moyenne des seniors – fin d’activité ou début de retraite – les amène à pratiquer volontiers la randonnée, en cherchant toutefois à porter un sac le plus léger possible : les agences ont su répondre à ce besoin relativement nouveau en proposant des formules randonnée-liberté qui comprend essentiellement le transport des bagages par voiture d’étape à étape, la réservation du gîte et du couvert, et, éventuellement le retour au départ en fin de randonnée. De plus, on vous fournit la reproduction sur une carte au 25 000° ou au 50 000° de l’itinéraire. Excellente formule.

Napoléon, reconnaissant des bonnes conditions de passage du col du Grand Saint Bernard en 1800 et de leur accueil à Saint Rhémy et Saint Oyen, confirma le statut de ces soldats de la neige : l’institution ne sera abolie qu’en 1927.

Il existe aujourd’hui un village nommé Maronne à coté de Huez, sur la route du Mont Cenis, le plus important passage des Alpes. Les marronniers et rentourneurs étaient organisés depuis longtemps et ce n’était évidemment pas le cas des cristalliers et des chasseurs, activités essentiellement individualistes et sans doute plus récentes. Mais ces derniers connaissaient certainement mieux la haute montagne que les premiers, qui ne montaient pas plus haut que les cols. Sentant le danger que représentaient la tradition et le sens de l’organisation des premiers, les cristalliers et chasseurs créèrent donc rapidement la Compagnie des Guides dont les statuts assuraient à chacun une quantité de travail identique, venant ainsi compenser les écarts qu’auraient pu créer les préférences des clients pour tel ou tel. L’enjeu était important, car la plupart de ces étrangers coureurs de cimes étaient fortunés et il y avait là une source de revenus nettement plus importante que les revenus antérieurs de la chasse, des cristaux ou des accompagnements de voyageurs. Il était préférable de prendre des précautions en mettant un numerus clausus, avant de voir si le gâteau était assez gros pour pouvoir être partagé par tous ou seulement par quelques uns.

Autres infatigables marcheurs en montagne, les colporteurs, présents dans toutes les Alpes : Dès la fin d’octobre, on les voyait se masser au Bourg d’Oisans et s’engager sur l’étroite route de la vallée de la Romanche. […] À la fin d’avril et en mai, tout ce monde remontait pour faire le travail des champs et mettre les bêtes à la montagne. Réguliers comme le soleil, les gens de l’Oisans à leurs deux voyages annonçaient sur leur chemin la bonne et la mauvaise saison. Pour ceux de Vizille qui en voyaient chaque année le départ et le retour, ils étaient les hirondelles. Migrants saisonniers, les colporteurs de l’Oisans passaient l’hiver loin de leur village, sur les routes. Pourquoi partaient-ils ? Dans ces sociétés montagnardes qui vivaient quasiment en autarcie et où la morte-saison durait six longs mois, cela faisait des bouches de moins à nourrir, explique Marie-Christine Bailly-Maître, conservatrice du musée d’Huez et de l’Oisans. En se faisant commerçants ambulants, les hommes rapportaient un peu d’argent dans les familles, de quoi payer les impôts et s’acheter ce qui ne pouvait être produit sur place – chaussures, sel, sucre, tabac, outils… Attestée depuis le Moyen Âge, cette émigration saisonnière prend de l’ampleur au XIX° siècle, où elle atteint son apogée. Vers 1880, on compte quasiment un millier de colporteurs en Oisans. Une famille sur trois ou presque est concernée. Ensuite, la pratique décline progressivement puis disparaît peu après la Première Guerre mondiale.

Les colporteurs portent littéralement leur charge sur le col, dans leur balle faite d’osier ou de bois, d’où leur surnom de porte balle. Le plus souvent, ils se déplacent à pied et logent chez l’habitant ou dans des auberges. Mais quand ils gagnent plus d’argent, ils mettent leur chargement sur un mulet ou, pour les plus riches, sur une charrette tirée par un cheval. Car, si au départ les colporteurs ne font que vendre le surplus de leur propre production, peu à peu ils se spécialisent et s’organisent selon des tournées fixes. Transmises de père en fils, ces tournées sont en général situées à proximité de leur centre d’approvisionnement, où ils récupèrent les produits qu’ils ont commandés à l’avance. Ils circulent ensuite de village en village, porteurs de produits comme de nouvelles dans les campagnes les plus reculées. La circulation n’étant pas libre à l’époque, ils doivent posséder un document administratif un passeport intérieur, qui précise notamment leur métier et leur lieu de destination, principalement le Massif central, l’Aquitaine, le Jura et la Lorraine. Les plus représentés, les merciers et les épiciers, vendent un bric-à-brac d’objets : aiguilles, bobines de fil, rasoirs, tissus, nœuds papillons, boules pour le linge, cacao, sucre, thé… Viennent ensuite les colporteurs spécialisés dans des produits particuliers, souvent répartis par village : bijoux et horloges à Auris, lunettes à Huez, rouenniers (marchands de draps et de tissus) à La Garde. Horloges et lunettes sont achetées dans le Jura, notamment à Morez, où les colporteurs lunetiers remplissent leur marmotte, la mallette spéciale qu’ils transportent. Quant aux fleuristes, les gros seigneurs du colportage Uissan, ils habitent Mont-de-Lans, Le Freney et Vénosc : Ces trois communes tirent quelque orgueil d’avoir été les seules en France à pratiquer le commerce lointain de la fleur […]. Ce colportage a fait l’occupation et parfois la fortune de quatre générations. Au début, ils transportaient dans les bas pays les fleurs de la montagne : le rhododendron, la gentiane, le lis martagon, l’edelweiss. Pour les fleurs qui s’y prêtaient, ils vendaient le plus souvent le bulbe ou la racine, en montrant à l’acheteur une image de la plante. Petit à petit, ils diversifient leurs ventes avec des fleurs ornementales, qu’ils achètent à crédit à Lyon, Tours, Nantes, Angers ou en région parisienne. Ils les revendent ensuite à une clientèle aisée, urbaine, d’abord en Europe, puis de plus en plus loin. Ils poussent ainsi en Russie, dans les pays méditerranéens, et finissent à l’autre bout du monde : au Japon, en Nouvelle-Zélande, au Vietnam, en Chine, et dans de nombreux pays d’Amérique du Nord et du Sud. Une fois sur place, ils louent une boutique où ils exposent leurs planches de fleurs, afin de montrer à leurs clients ce que deviendront bulbes et semences. S’ils restent parfois deux saisons de suite pour amortir le voyage, la plupart d’entre eux rentrent au pays chaque printemps. Comme toutes les hirondelles de l’Oisans.

Floriane Dupuis. Sur les chemins des marchands marcheurs. Passion Rando N°28  Juillet Août 2013

11 1823

À Rugby, localité de 70 000 âmes nichée dans le comté du Warwickshire dans les Midlands, le jeune anglais William Webb Ellis, 16 ans marque un but balle à la main  au jeu du ballon rond : l’anecdote va être l’élément fondateur d’un jeu aux règles très compliquées : le rugby. Il mettra cinquante ans pour traverser la Manche.

Une plaque y commémore l’exploit de William Webb Ellis qui, avec un beau mépris pour les règles du football pratiquées à son époque, fut le premier à prendre le ballon dans ses bras et à courir avec, en étant ainsi à l’origine des caractéristiques distinctes du jeu de rugby.

L’ancienne échoppe du cordonnier de Mathews Street, William Gilbert, pervers inventeur, autour de 1835, du ballon ovale, abrite aujourd’hui le Webb Ellis Rugby Football Museum. Dans un premier temps, l’artisan se contentait d’approvisionner les élèves du collège d’en face, de plus en plus nombreux à pratiquer ce sport d’automne hiver qui allait se répandre dans l’Empire britannique. À sa mort en  1877, l’entreprise produisait 2 800 sphères par an, gonflées par le fils, James, aux impressionnantes capacités pulmonaires. Gilbert est aujourd’hui leader du marché et fournisseur officiel de la Coupe du monde 2015.

Le responsable du grand schisme d’avec le navrant football lorsqu’il s’empara du ballon avec les mains – ce qui était licite – mais pour s’échapper avec – ce qui était strictement prohibé -. C’est une histoire à la Robin des bois !, s’amuse le curateur Paul Jackson. Je pense qu’il s’est enfui tout simplement parce qu’il pétait de trouille ! Webb Ellis était un joueur de cricket, déjà soupçonné de coups tordus, et il n’était pas à l’aise avec le football. Mais c’est une jolie légende. Comme avec le monstre du loch Ness, tout le monde a envie que ce soit vrai.

Seule Rugby semble toujours accorder du crédit à ce qui n’est que faribole pour les rationalistes du musée de Twickenham. Dès 1895, une enquête avait établi qu’il n’existait aucune preuve de la véracité de l’incident. La seule source provient d’un antiquaire local qui affirmait tenir l’histoire d’une tierce personne, évidemment anonyme. L’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours. L’affaire fut rapportée en  1876 dans The Meteor, le journal de l’école, soit plus d’un demi-siècle après les faits supposés et quatre ans après la mort d’Ellis, qui n’a, de son côté, jamais rien revendiqué. Mais c’est la légende qui a été imprimée.

L’histoire des débuts du rugby dans notre école, c’est un peu comme l’Ancien Testament : cela contient une parcelle de vérité, sourit Peter Green, le directeur de la Rugby School. De fait, tout le monde, y compris les révisionnistes, s’accorde sur un point : le rugby est bien né dans cet établissement. Ce sont des Rugbeians qui ont pour la première fois rédigé les règles en  1845, sans se préoccuper de la limitation des joueurs. En  1839, raconte Rusty Maclean, le bibliothécaire et archiviste de l’école, la reine Adelaïde – épouse de Guillaume IV – est venue visiter l’école et a assisté à un match. La partie, qui a duré de cinq à sept jours, a opposé une équipe de 75 joueurs à une autre de 225 !

Ce sont encore d’anciens élèves qui ont fondé la RFU en  1871 et décidé que la sélection d’Angleterre porterait une tenue blanche sur le modèle de celle de Rugby. L’école a surtout rapidement fourni des missionnaires. Le rugby football a commencé à se répandre dans le reste de l’Angleterre dès les années 1830, puis dans le reste du monde dans les années 1840, grâce aux élèves et professeurs de Rugby School, explique Peter Green. Beaucoup d’entre eux sont allés dans d’autres établissements et ils ont apporté avec eux les règles. L’évêque George Cotton en est un bon exemple. Il est passé par la Rugby School, puis a apporté le rugby au Marlborough College – entre Londres et Bristol -, dont il était le directeur. Ensuite, il est devenu évêque de Calcutta, et a été le premier à faire venir le rugby en Inde.  Avec le succès que l’on sait.

Bruno Lesprit. Le Monde du 19 09 2015

2 12 1823 

Les États Unis croient voir des menaces russes et même européennes planer sur le continent américain. Le président Monroe présente alors dans un message au Congrès l’orientation à venir de son gouvernement en matière de politique étrangère : les craintes s’avéreront infondées, mais la doctrine restera et sera appliquée en d’autres occasions, prenant le nom de doctrine Monroe : Dans les discussions auxquelles cet intérêt a donné lieu (l’Alaska) et dans les arrangements qui peuvent les terminer, l’occasion a été jugée convenable pour affirmer, comme un principe, où sont impliqués les droits et intérêts des États Unis, que les continents par la condition libre et indépendante qu’ils ont conquise et qu’ils maintiennent, ne doivent plus être considérés comme susceptibles de colonisation à l’avenir par aucune puissance européenne…

Dans les guerres entre puissances européennes nées des difficultés qui ne regardent qu’elles-mêmes, nous n’avons pris aucune part, et notre politique est de pratiquer l’abstention. C’est seulement quand nos droits sont attaqués ou sérieusement menacés, que nous ressentons nos injures et faisons des préparatifs pour notre défense. Nous sommes bien plus intéressés par les mouvements qui se produisent dans cet hémisphère, et cela pour des raisons qui doivent être évidentes à l’observateur éclairé et impartial. Le système politique des puissances alliées est essentiellement différent à cet égard de celui de l’Amérique et cette différence procède de celle qui existe dans leurs gouvernements respectifs…

Nous devons en conséquence, à la bonne foi et aux relations amicales qui existent entre les États Unis et ces puissances, de déclarer que nous devons considérer toute tentative de leur part pour étendre leur système à une portion quelconque de cet hémisphère comme dangereuse pour notre tranquillité et notre sécurité. En ce qui concerne les dépendances actuelles de telle ou telle puissance européenne en Amérique, nous ne sommes pas intervenus et n’interviendrons pas. Mais pour ce qui regarde les gouvernements qui ont proclamé leurs affranchissements, qui l’ont maintenu, et dont, après mûres considérations et conformément à la justice, nous avons reconnu l’indépendance, nous ne pourrions regarder toute intervention d’une puissance européenne, ayant pour objet soit d’obtenir leur soumission, soit d’exercer une action sur leurs destinées que comme la manifestation d’une disposition hostile à l’égard des États Unis.

… Il est impossible que les puissances alliées puissent étendre leur système politique à aucune portion de l’un ou l’autre continent sans mettre en danger notre sécurité et notre bonheur… La vraie politique des États Unis est de laisser les anciennes colonies de l’Espagne à elles-mêmes, dans l’espérance que les autres puissances adopteront la même attitude.

1823    

La France compte 30 millions d’habitants, dont 100 000 électeurs. Augustin Fresnel, neveu de Prosper Mérimée, après avoir élaboré la théorie ondulatoire de la lumière, invente la lentille à échelon qui va faire des phares en mer des outils très sûrs quand ils étaient jusqu’alors d’un fonctionnement incertain, tant dans le temps que dans la distance à laquelle ils portaient. [autrefois] Il fallait quatre bûches de sapin pour l’allumage et quatre-vingt kilos de charbon par nuit, qu’on devait monter avec le treuil à main. Une fois par mois, un voilier de Brest apportait cinquante barriques de charbon de terre, deux tonnes de bois et  trois cents fagots. Impossible de le débarquer par forte mer. Les feux s’éteignaient souvent en hiver, d’où les naufrages. Quand le bois a manqué, on a brûlé de l’huile végétale, colza ou olive. Au XVII° siècle, sur les fanaux à réverbère, on comptait jusqu’à cinquante mèches à huile. Les feux tournants à réflecteur parabolique permettant d’identifier le phare sont apparus en 1783. Mais c’est la lentille à échelon de Fresnel qui a créé le phare moderne en 1823. Elle concentre la lumière et la distribue équitablement sur tout l’horizon, jusqu’à trente milles par temps clair.

Jean Jacques Antier. Tempête sur Armen VDB 2007

L’appareil dioptrique est une lentille convergente à échelon, basée sur les lois de la réfraction de la lumière. Tout autour on dispose d’anneaux encadrés dans un châssis métallique. Au lieu de se disperser, la lumière est dirigée grâce à un jeu de miroirs en un seul faisceau, vers l’horizon. On récupère ainsi la lumière qui s’échappe de haut en bas.

École des gardiens de phare de Brest. Début XX° siècle

Ces lentilles des Fresnel ont été aussi utilisées très longtemps pour les phares des camions et voitures automobiles, dans les projecteurs de cinéma, et aujourd’hui encore, pour ces loupes qui permettent de voir le contenu des caddies aux caisses des supermarchés, comme sur le pare-brise arrière des cars, pour que le chauffeur puisse voir ce qu’il y a immédiatement derrière son véhicule.

Lancement du premier bateau à vapeur sur le lac Léman : le Guillaume Tell. L’anglais Clapperton traverse le Sahara de Tripoli au Tchad. Le chimiste écossais Charles Macintosh invente la toile imperméable par dissolution de caoutchouc dans de la benzine portée à ébullition. Son nom restera synonyme du vêtement imperméable en Angleterre.

Un petit groupe de Jésuites, venus d’Amsterdam, débarque à Baltimore ; il leur faut rejoindre la ferme de Florissant, à quelques 25 kilomètres au nord de Saint Louis : en 50 jours, ils vont faire 2 000 km à pied, à travers les Alleghany, sur l’Ohio à bord d’un radeau, puis à travers les marécages de l’Illinois. Parmi eux, Pierre Jean De Smet, qui n’a pas fini de faire parler de lui, et en premier lieu chez les Indiens. Plus de solidité que d’éclat ; plus de bon sens que de génie ; plus de finesse que de culture ; plus de savoir que de science, plus de vivacité que d’esprit ; le fils de l’armateur de Termonde était fait pour les grands espaces de l’Ouest mieux que pour le Borgo Santo Spirito de Rome. Généreux, hardi, tolérant, jovial, il déploya pendant un demi-siècle toutes les ressources d’une imagination rutilante à la Rubens, et d’une charité que n’altérait ni sa susceptibilité à fleur de peau, ni une certaine manie de la persécution, ni un tempérament explosif.

Jean Lacouture. Jésuites. Les Conquérants. Seuil 1991

Il va commencer par plusieurs années passées auprès des Potowatomies : mission bien ingrate vu la concurrence parfaitement déloyale que représente l’alcool : il a beau défoncer à coup de hache les tonneaux de whisky, rien n’y fait. De plus il ne dispose même pas d’un refuge un tant soit peu douillet : Je n’ai ici qu’une pauvre petite cabane de quatorze pieds carrés, construite avec des troncs d’arbre fendus, et couverte de grossiers bardeaux, qui ne garantissent ni de la neige, ni de la pluie. L’autre nuit, comme il pleuvait à verse, j’ai du placer mon parapluie ouvert au-dessus de mon oreiller, pour empêcher l’eau de tomber sur ma figure et de m’éveiller. Une croix, une petite table, un banc, une pile de livres, voilà tout mon mobilier. Un morceau de viande, ou quelques herbes ou racines sauvages, avec un bon verre d’eau de fontaine, c’est à peu près ma seule nourriture. Mon jardin, c’est l’immense forêt de Chateaubriand  aussi antique que la terre qui la porte, le long du plus grand fleuve de l’univers ; c’est une immense prairie, semblable à une vaste mer, où la gazelle, le chevreuil, la biche, le buffle, le bison, paissent en liberté…

Ma carabine m’accompagne toujours dans mes courses, car il faut se tenir en garde contre les attaques de l’ours à ongle rouge et des loups affamés qu’on rencontre pour ainsi dire à chaque pas. D’ailleurs, les guerres que se livrent entre eux les sauvages rendent notre vie très précaire. Des bandes d’Otoes, de Pawnees, de Sioux, rôdent dans tous les sens pour enlever des chevelures. Nos nouvelles de chaque jour consistent à entendre le récit de leurs cruautés.

Pierre Jean De Smet Société de Jésus., alias Jésuite

À la cure de Megève, dans une Savoie qui fait encore partie du Royaume de Piémont, arrive le révérend Ambroise Martin, natif d’Évian.  À 29 ans, doté d’un dynamisme inoxydable, il va réaliser une œuvre considérable de 1823 à 1863, dont la plus remarquable est le calvaire, sur l’ancien chemin du Mont d’Arbois, dont la configuration peut rappeler celle du Golgotha et d’où la vue sur Megève est splendide. L’inspiration lui en est venue du calvaire du Mont Sacré de Varallo, en Piémont. Quatorze stations dont la réalisation est confiée à Joseph Prosper Socquet Juglard pour l’exécution et au sculpteur Carlo Pedrini, originaire du Val Sezia, en Piémont pour la réalisation des sculptures de taille réelle, réalisées en tilleul et bouleau, enduite d’huile de lin chauffée et de blanc de Troyes avant que d’être peintes. Édifice religieux d’importance qui va faire de Megève un centre de pèlerinage très fréquenté pendant tout le XIX° siècle.

74 MEGEVE. Le Calvaire 1938Afficher l’image source

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Le Calvaire de Megève - lieu du patrimoine de la station village

 

Megève - MEGEVE -le calvaire - Carte postale ancienne et vue d'Hier et Aujourd'hui - Geneanet

Une restauration sera entreprise de 2008 à 2011 qui laïcisera l’ensemble, ne s’attachant qu’aux façades des chapelles et à l’ensemble du site, désormais richement doté en bancs publics chics où se reposer de la dure fatigue de la montée en contemplant le bâti de plus en plus dense de Megève. Aucune disposition ne sera prise pour que soit permise à la vue du public l’intérieur des chapelles : les sculptures de Carlo Pedrini et de Prosper Socquet Juglard. Portes bien évidemment fermées en permanence, double voire triple grillage qui fait que l’on ne voit quasiment rien quand, à quelques kilomètres de là, sur les chapelles de Saint Nicolas de Véroce et de Saint Gervais, sur les pentes du Bettex, les restaurations antérieures avaient été dotées d’un dispositif satisfaisant à même de concilier la vue par le public et la sécurité : les portes d’entrée ont été supprimées et remplacées par des grilles à trois vantaux qui entrent dans la chapelle sur une distance d’à peu près un mètre, suffisante pour découvrir de façon correcte l’ensemble de l’intérieur. Mais, à Megève, on ne va pas s’inspirer de ce que fait le voisin ! Comment expliquer ce parti pris de gommer l’essentiel de ce calvaire en lui ôtant tout caractère religieux, de vider cette réalisation du curé Martin du cœur de son contenu… jusqu’à rendre illisible l’intitulé de chaque station, sinon par l’appartenance à la Franc Maçonnerie du curé de Megève, Pascal Vesin, en cette décennie des années 2000 ; l’évêque d’Annecy attendra fin juillet 2013 pour l’envoyer ailleurs, sur ordre de Rome. On ne sait pas très bien ce que la religion catholique a gagné à cette restauration, mais la Franc Maçonnerie a marqué un point, ça c’est sûr : Chapeau, curé pour ce remarquable travail de sape ; tu as bien repeint la coquille tout en la vidant de son contenu et tes braves paroissiens n’y ont vu que du feu : et pour cause, il n’y avait aucun risque que l’un ou l’autre fut choqué de ce gommage très réussi du religieux… finalement ton évêque a eu bien tort de te déplacer : ton athéisme s’entendait fort bien avec le conformisme superficiel de tes paroissiens.

Le Père Pascal Vesin est parti à pied à Rome plaider sa cause ; il donne ainsi du temps au temps… et au train où vont les choses peut-être que lorsqu’il arrivera, on aura déjà perdu son dossier… En attendant, il écrit, probablement pour montrer qu’à l’heure d’Internet, tout est compatible. Il mourra en novembre 2019 à Thollon les Mémises, ayant travaillé les dernières années de sa vie comme employé de banque.

Quoi qu’il en soit, la doctrine du Vatican semble pour le moins fluctuante quant à sa position sur la Franc Maçonnerie : condamnée à plusieurs reprises, la première fois le 28 avril 1738 par le pape Clément XII avec la bulle In eminenti apostolatus specula, et encore le 20 avril 1884, avec l’encyclique Humanum genus, par le pape Léon XIII comme étant la religion de Satan, on verra en août 1978, quelques jours après l’élection de Jean-Paul I°, dans l’Osservatore politico la liste d’une centaine de personnalités ecclésiastiques membres de la franc-maçonnerie, parmi lesquelles Monseigneur Jean-Marie Villot, secrétaire d’État du pape, tous responsables de premier plan dans l’organigramme du Vatican. Cette liste ne sera jamais dénoncée comme fausse… qui ne dit mot consent.

George Canning, à la tête du Foreign Office, veut exprimer clairement au chargé d’affaires français sa condition de vaincu : il le fait au cours d’un toast, meilleur moment possible pour serrer la main des autres avec une main de fer dans un gant de velours : À vous, la gloire du triomphe, suivi du désastre et de la ruine ; à nous, le trafic sans gloire de l’industrie et de la prospérité toujours croissante… Le temps de la chevalerie appartient au passé ; celui des économistes et des calculateurs lui a succédé. Et, un an plus tard : L’affaire est dans le sac ; l’Amérique hispanique est libre ; et si nous ne menons pas trop tristement nos affaires, elle est anglaise.

*****

Napoléon avait été définitivement vaincu quelques années plus tôt et l’ère de la Pax Britannica s’ouvrait sur le monde. En Amérique latine, l’indépendance avait ancré à perpétuité le pouvoir des seigneurs terriens et, dans les ports, celui des commerçants enrichis aux dépens de la ruine anticipée des pays naissants. Les anciennes colonies espagnoles, et aussi le Brésil, étaient des marchés prospères pour les tissus anglais et les livres sterling à tant pour cent. La machine à vapeur, le métier à tisser mécanique et le perfectionnement des filatures et tissages avaient fait murir la révolution industrielle en Angleterre de façon vertigineuse. Les fabriques et les banques se multipliaient ; les moteurs à combustion interne avaient modernisé la navigation et les grands bateaux naviguaient aux quatre points cardinaux, en universalisant l’expansion industrielle anglaise. L’économie britannique payait en cotonnades les cuirs du Rio de la Plata, le guano et le nitrate du Pérou, le cuivre du Chili, le sucre de Cuba, le café du Brésil. Les exportations industrielles, le frêt, les assurances, les intérêts des prêts et les bénéfices des investissements allaient alimenter, pendant tout le XIX° siècle, la prospérité vigoureuse de l’Angleterre. En réalité, avant les guerres d’indépendance, les Anglais contrôlaient déjà une bonne partie du commerce légal entre l’Espagne et ses colonies et avaient déversé sur les côtes de l’Amérique latine un flot abondant et suivi de marchandises de contrebande. Le trafic d’esclaves offrait un paravent efficace pour le commerce clandestin, même si, au bout du compte, la précaution s’avérait inutile étant donné que les douanes constataient dans toute l’Amérique latine que la majorité des produits ne provenaient pas d’Espagne. Dans les faits, le monopole espagnol n’avait jamais existé. : la colonie était déjà perdue pour la métropole, bien avant 1810 et la révolution ne représenta qu’une reconnaissance politique d’une réalité. [Manfred Kossok.]

Eduardo Galeano. Les veines de l’Amérique Latine. Terre humaine. Plon

01 1824    

Charles Cyrille Bissette, neveu de Joséphine de Beauharnais, est condamné aux galères à perpétuité : on avait trouvé chez lui une brochure, plutôt modérée : De la situation des gens de couleur libres aux Antilles françaises, ainsi que diverses pétitions. Il est marqué au fer : GAL – galérien-. Poursuivant la procédure, il parvient à faire casser le jugement et obtient un nouveau procès en Guadeloupe, qui le condamne à 10 ans de bannissement des colonies françaises. 200 Martiniquais libres, de couleur, sont déportés en métropole. L’affaire Bisette creusera durablement le fossé entre colons blancs et libres de couleur.

7 05 1824

Création au National Hoftheater de Vienne de la 9° symphonie de Beethoven, et encore du Kyrie, Gloria et Credo de la Missa Solemnis. C’est un triomphe pour le vieux maître sourd. Les premières ébauches remontaient à 1812, mais il fallut attendre la commande de la Société Philharmonique de Londres pour un montant de 50 Livres pour que les notes viennent meubler les portées. C’est à Friedrich Schiller qu’il emprunta l’hymne à la joie du final. Le 19 janvier 1972, l’Europe fera sienne la seule mélodie de cet hymne, sans référence au poème de Schiller. La version officielle est celle enregistrée par Herbert von Karajan et le Berliner Philharmoniker en février mars 1972. Sa durée est de 2 minutes et 15 secondes et correspond aux mesures 140 – 187 du quatrième mouvement de la symphonie.

Joie ! Joie ! Belle étincelle divine,
Fille de l’Élysée,
Nous entrons l’âme enivrée
Dans ton temple glorieux.
Ton magique attrait resserre
Ce que la mode en vain détruit ;
Tous les hommes deviennent frères
Où ton aile nous conduit.

Si le sort comblant ton âme,
D’un ami t’a fait l’ami,
Si tu as conquis l’amour d’une noble femme,
Mêle ton exultation à la nôtre !
Viens, même si tu n’aimas qu’une heure
Qu’un seul être sous les cieux !
Mais vous que nul amour n’effleure,
En pleurant, quittez ce chœur !

Tous les êtres boivent la joie,
En pressant le sein de la nature
Tous, bons et méchants,
Suivent les roses sur ses traces,
Elle nous donne baisers et vendanges,
Et nous offre l’ami à l’épreuve de la mort,
L’ivresse s’empare du vermisseau,
Et le chérubin apparaît devant Dieu.

Heureux, tels les soleils qui volent
Dans le plan resplendissant des cieux,
Parcourez, frères, votre course,
Joyeux comme un héros volant à la victoire !

Qu’ils s’enlacent tous les êtres !
Ce baiser au monde entier !
Frères, au-dessus de la tente céleste
Doit régner un tendre père.
Vous prosternez-vous millions d’êtres ?
Pressens-tu ce créateur, Monde ?
Cherche-le au-dessus de la tente céleste,
Au-delà des étoiles il demeure nécessairement.

Traduction de Jean Berger  1917-2014.

Que la joie qui nous appelle
Nous accueille en sa clarté !
Que s’éveille sous son aile
L’allégresse et la beauté !
Plus de haine sur la terre 
Que renaisse le bonheur 
Tous les hommes sont des frères 
Quand la joie unit les cœurs.

Peuples des cités lointaines
Qui rayonnent chaque soir,
Sentez-vous vos âmes pleines
D’un ardent et noble espoir ?
Luttez-vous pour la justice ? 
Etes-vous déjà vainqueurs 
Ah! Qu’un hymne retentisse 
A vos cœurs mêlant nos cœurs

Si l’esprit vous illumine
Parlez-nous à votre tour ;
Dites-nous que tout chemine
Vers la paix et vers l’amour.
Dites-nous que la nature
Ne sera que joie et fleurs,
Et que la cité future
Oubliera le temps des pleurs.

Traduction de Jean Rouault pour le 1° couplet, de Maurice Buchor, 1855 – 1929 pour les 2° et 3°couplets

Oh ! quel magnifique rêve
Vient illuminer mes yeux
Quel brillant soleil se lève
Dans les purs et larges cieux
Temps prédits par nos ancêtres
Temps sacrés, c’ est vous enfin
Car la joie emplit les êtres
Tout est beau, riant, divin
On ne voit que fleurs écloses
Près des murmurantes eaux
Plus suaves sont les roses
Plus exquis les chants d’oiseaux
Pour mener gaiement nos rondes
Nous cherchons les bois ombreux
Mers, vallons, forêts profondes
Comme nous tout semble heureux
Plus de fratricides luttes
Plus de larmes, plus de sang
Il s’élève un chant de flûte
Calme et doux le soir descend
Oh ! merveille la tendresse
En un seul fond tous les cœurs
Et l’amour qui nous oppresse
Va jaillir en cri vainqueur.

Hymne des temps futurs, chantée dans les écoles d’Alsace dans les années 1920

Joie discrète, humble et fidèle
Qui murmure dans les eaux
Dans le froissement des ailes
Et les hymnes des oiseaux.
Joie qui vibre dans les feuilles
Dans les prés et les moissons
Nos âmes blanches t’accueillent
Par de naïves chansons.

Tous les hommes de la terre
Veulent se donner la main
Vivre et s’entraider en frères
Pour un plus beau lendemain,
Plus de haine, plus de frontière,
Plus de charniers sur nos chemins
Nous voulons d’une âme fière
Nous forger un grand destin

Que les peuples se rassemblent
Dans une éternelle foi
Que les hommes se rassemblent
Dans l’égalité des droits.
Nous pourrons tous vivre ensemble
La charité nous unira
Que pas un de nous ne tremble
La fraternité viendra.

Joie immense, joie profonde,
Ombre vivante de Dieu
Abats-toi sur notre monde
Comme un aigle vient des cieux.
Enserre dans ton étreinte
La tremblante humanité
Que s’évapore la crainte
Que naisse la liberté

Joie énorme, joie terrible
Du sacrifice total
Toi qui domptes l’impossible,
Et maîtrises le fatal ;
Joie sauvage, âpre et farouche,
Cavalière de la mort,
Nous soufflons à pleine bouche
Dans l’ivoire de ton cor.

Joie qui monte et déborde,
Tu veux nos cœurs ? les voilà.
Et nos âmes sont les cordes,
Où ton archet passera
Que ton rythme nous emporte
Aux splendeurs de l’Éternel
Comme un vol de feuilles mortes,
Que l’orage entraîne au ciel.

Traduction de Joseph Folliet 1903-1972, adoptée par les Scouts

Il n’est de pinceau, il n’est de plume, il n’est de burin qui ait dit avec plus de plénitude et de puissance que cet hymne à la joie, gloire de la vie, renaissance éternelle de l’homme triomphant de la souffrance, de l’humiliation, de la solitude… et des tremblements de terre. C’est l’herbe verte qui repousse sur un tapis de cendres. Cette musique transfigure musiciens et chanteurs  [en 2011, le chef japonais Yutaka Sado fera chanter la Daïku – c’est le nom japonais de l’hymne à la joie – par 10 000 choristes/musiciens en mémoire aux victimes du tremblement de terre].

Folsom Symphony and Sacramento Master Singers Glorious Beethoven March 25, 2012. Beethoven Symphony No.9 Choral Movement IV. Michael Neumann, Folsom Symphony Music Director & Conductor. Soloists : Robin Fisher, Soprano ; Buffy Baggott, Mezzo soprano.

Parfois la fantaisie peut s’emparer d’un chef d’œuvre quand lui prend l’envie de se réapproprier l’espace public : c’est le spectacle de rue au XXI° siècle. L’interprétation qui suit, sponsorisée par Banco Sabadell, se passe à Sabadell, près de Barcelone. L’interprétation est certes excellente : mais ce qui en fait un petit chef d’œuvre, c’est cette communion d’usagers d’une petite ville espagnole qui découvrent un chef d’œuvre chez eux : de l’archange qui dirige, assurément entouré au berceau d’une théorie de fées bienveillantes, à la petite vieille, bien obligée de jeter un œil au sol, – sait-on jamais où l’on met les pieds ! – , mais qui les relève vite, gourmande de tout ce bonheur, à l’homme de 40 ans, soufflé de cette puissance musicale. Même les enfants sont enchantés ! Mais il y a encore l’immense talent de toutes celles et ceux qu’on maintient trop souvent dans l’ombre : les preneurs de son, les cameramen, les monteurs, qui ont fait de cette vidéo un (trop) petit chef d’œuvre de sensibilité, de goût, de talent à saisir l’instantané. Cela tient d’une parabole d’Évangile, cette histoire dans laquelle tout se passe au-delà des codes habituels : des gens lambda dans leur quotidien, sur une place publique, qui, surpris, mettent ce quotidien en arrêt pour tomber, enchantés, sous la magie de la beauté, de la vie.

Un seul regret : que cet hymne à la joie de 23′ ait été réduit à 5′. Personne, oh non personne, n’aurait trouvé à redire qu’il ait été donné en intégral. Les festivals de cinéma devraient intégrer ce genre de vidéo.

Une petite fille, 10, 12 ans, en rouge et bleu, s’avance face à un violoncelliste sur la place de la cathédrale de Nüremberg, toute ensoleillée. Elle joue les premières notes de l’Hymne à la Joie. Le violoncelliste, deux fois grand comme elle, enchaîne… elle lui répond…. les musiciens se regroupent et donnent la suite. Et c’est un enchantement, servi par d’excellentes prise de son, comme de vue. Les spectateurs, qui ne demandaient qu’à faire cet arrêt dans leur quotidien s’engagent avec un bonheur non dissimulé dans ce chef d’œuvre. Il n’est aucun orchestre dans aucune salle de concert qui soit à même de procurer un tel plaisir.

Beethoven à la cravate by Antoine Bourdelle on artnet

Beethoven à la cravate par Antoine Bourdelle. Bronze 1890

Si Beethoven fut amené à utiliser la voix humaine, il le fut par des considérations purement musicales, parce que les trois premiers mouvements avaient en quelque sorte préparé le terrain. La voix humaine n’est que le timbre qui vient fournir son instrumentation à cette mélodie parfaite. Dans toute l’histoire de la Musique, je ne vois guère d’exemple montrant plus clairement jusqu’où peut aller l’autonomie formelle de la musique pure. Ce qui informe ce finale, ce n’est pas l’idée de célébrer la joie, mais la puissante imagination musicale de Beethoven capable de métamorphoser cette idée en musique.

[…] Autant que je sache, la Neuvième ne fut exécutée qu’une seule fois du vivant de Beethoven et ce n’est qu’avec un certain recul du temps qu’on a pu saisir quels problèmes cette œuvre nouvelle posait aux exécutants. Son exécution par Richard Wagner fut un évènement décisif et il ne faut pas oublier que la tradition n’a de sens que si elle reste vivante et se renouvelle. On ne peut conserver en vase clos des œuvres telles que les symphonies de Beethoven car, comme toute œuvre d’art, celles-ci deviennent lettre morte là où la confraternité humaine à laquelle elles s’adressent, aurait cessé d’exister. Une musique représentative du génie européen n’existera qu’autant que l’Europe elle-même sera réalité

Wilhelm Furtwängler

Vienne est alors la capitale culturelle de l’Europe, au moins de la Mitteleuropa. Paris n’est pas encore parvenue à faire oublier ses fureurs révolutionnaires. C’est cette Vienne musicienne, littéraire, cosmopolite, tolérante, que connaîtra Stefan Zweig, quelques décennies plus tard : Il n’y avait plus guère de ville en Europe où l’aspiration à la culture fût plus passionnée qu’à Vienne. C’est justement parce que, depuis des siècles, la monarchie, l’Autriche, n’avait plus fait valoir d’ambitions politiques ni connu de succès particuliers dans ses entreprises militaires, que l’orgueil patriotique s’y était le plus fortement reporté sur le désir de conquérir la suprématie artistique. L’Empire des Habsbourg, qui avait dominé l’Europe, avait vu depuis longtemps se détacher de lui ses provinces les plus importantes et les plus prospères, allemandes et italiennes, flamandes et wallonnes ; la capitale était restée intacte dans son ancienne splendeur, asile de la cour, conservatrice d’une tradition millénaire. Les Romains avaient posé les premières pierres de cette cité en érigeant un castrum, poste avancé destiné à protéger la civilisation latine contre les barbares et, plus de mille ans après, l’assaut des Ottomans contre l‘Occident s’était brisé sur ces murailles. Ici étaient venus les Nibelungen, ici avait resplendi sur le monde l’Immortelle pléiade de la musique : Gluck, Haydn et Mozart, Beethoven, Schubert, Brahms et Johann Strauss ; ici ont conflué tous les courants de la culture européenne ; à la cour, dans l’aristocratie, dans le peuple, les sangs allemand, slave, hongrois, espagnol, italien, français, flamand s’étaient mêlés, et ce fut le génie propre de  cette ville de la musique que de fondre harmonieusement tous ces contrastes en une réalité nouvelle et singulière, l’esprit autrichien, l’esprit viennois. Accueillante et douée d’un sens particulier de la réceptivité, cette cité attira à elle les forces les plus disparates, elle les détendit, les assouplit, les apaisa ; la vie était douce dans cette atmosphère de conciliation spirituelle et, à son insu, chaque citoyen de cette ville recevait d’elle une éducation qui transcendait les limites nationales, une éducation cosmopolite, une éducation de citoyen du monde.

Cet art de l’assimilation, des transitions insensibles et musicales, se manifestait déjà dans la structure extérieure de la ville. S’étant agrandie lentement au cours des siècles et développée organiquement à partir de sa première enceinte centrale, elle était assez populeuse, avec ses deux millions d’habitants, pour offrir tout le luxe et toute la diversité d’une métropole, sans cependant qu’une extension démesurée la séparât de la nature, comme Londres ou New York. Les dernières maisons de la ville se miraient dans le cours puissant du Danube, ou prenaient vue sur la grande plaine, ou se perdaient dans des jardins et des champs, ou s’étageaient sur les flancs de douces collines, derniers contreforts des Alpes, couverts de vertes forêts ; on percevait à peine où commençait la nature, où commençait la ville, l’une se fondait dans l’autre sans résistance ni contradiction. À l’intérieur, on sentait que la ville avait poussé comme un arbre ; un anneau après l’autre ; et à la place des anciennes fortifications, c’était le Ring, avec ses édifices solennels, qui entourait le précieux cœur de la cité ; au centre, les vieux palais de la cour et de l’aristocratie racontaient toute une histoire consignée dans les pierres : ici, chez les Lichnowsky, Beethoven avait joué ; là, les Esterhâzy avaient reçu Haydn ; plus loin, dans la vieille université, avait retenti pour la première fois La Création de Haydn ; la Hofburg avait vu des générations d’empereurs, et Schönbrunn Napo­léon ; dans la cathédrale Saint Étienne, les princes alliés de la chrétienté s’étaient agenouillés pour rendre grâces à Dieu d’avoir sauvé celle-ci des Turcs ; l’Université avait vu dans ses murs d’innombrables flambeaux de la science. Et parmi tous ces monuments se dressait la nouvelle architecture, fière et fastueuse, avec ses avenues resplendissantes et ses magasins étincelants. Mais ici, l’ancien se querellait aussi peu avec le nouveau que la pierre taillée avec la nature vierge. Il était merveilleux de vivre dans cette ville hospitalière, qui accueillait tout ce qui venait de étranger et se donnait généreusement ; il était plus naturel de jouir de la vie dans son air léger, ailé de sérénité, comme à Paris. Vienne était, on le sait, une jouisseuse, mais quel est le sens de la culture sinon d’extraire de la matière brute de l’existence, par les séductions flatteuses de l’art et de l’amour, ce qu’elle recèle de plus fin, de plus tendre et de plus subtil ? Si l’on était fort gourmet dans cette ville, très soucieux de bon vin, de bière fraîche et agréablement amère, d’entremets et de tourtes plantureuses, on se montrait également exigeant dans les jouissances plus raffinées. Pratiquer la musique, danser, jouer du théâtre, converser, se comporter avec goût et agrément, ici, on cultivait tout cela comme un art particulier. Ce n’étaient pas les affaires militaires, politiques ou commerciales qui occupaient la place prépondérante dans la vie de chacun, non plus que de la société dans son ensemble ; le premier regard que le Viennois moyen jetait chaque matin à son journal ne se portait pas sur les discussions du Parlement ou les événements mondiaux, mais sur le répertoire du théâtre, lequel prenait une importance dans la vie publique qu’on n’eût guère comprise dans d’autres villes. Car le théâtre impérial, le Burgtheater était pour le Viennois, pour l’Autrichien, plus qu’une simple scène où les acteurs jouaient des pièces ; c’était le microcosme reflétant le macrocosme, le miroir où la société contemplait son image bigarrée, le seul véritable Cortegiano du bon goût. En regardant l’acteur du Hoftheater, le spectateur apprenait de lui par l’exemple comment on s’habillait, comment on entrait dans une chambre, comment on conversait, de quels mots pouvait user un homme bien élevé, lesquels on devait éviter ; la scène n’était pas un simple lieu de divertissement, mais un guide en paroles et en actes des bonnes manières, de la prononciation correcte, et un nimbe de respect auréolait tout ce qui avait quelque rapport, même le plus lointain, avec le théâtre du château impérial. Le président du Conseil, le plus riche magnat pouvaient passer par les rues de Vienne sans que personne se retournât ; mais chaque vendeuse, chaque cocher de fiacre reconnaissaient un acteur du Théâtre ou une chanteuse de l’Opéra ; quand nous autres, garçons, avions croisé l’un d’entre eux (dont chacun de nous collectionnait les photographies, les autographes), nous nous le racontions avec fierté, et ce culte presque religieux voué à leur personne allait si loin qu’il s’étendait même à tout leur entourage ; le coiffeur de Sonnenthal le cocher de Joseph Kainz étaient des gens respectés, que l’on enviait secrètement ; de jeunes élégants s’enorgueillissaient d’être habillés par le même tailleur. Chaque jubilé, chaque enterrement d’un grand acteur, était un événement d’importance, qui reléguait dans l’ombre tous ceux de la politique. Être joué au Burgtheater était le rêve suprême de tout écrivain viennois, car cela conférait une sorte de noblesse viagère et comportait toute une série de distinctions honorifiques, telles que des entrées gratuites sa vie durant et des invitations à toutes les manifestations officielles ; on était devenu l’hôte d’une maison impériale, et je me souviens encore de la solennité qui entoura ma propre admission. Le matin, le directeur du Théâtre m’avait prié de passer à son bureau pour m’informer – après m’avoir présenté ses félicitations – que mon drame était accepté. Le soir, quand je rentrai chez moi, j’y trouvai sa carte : il m’avait rendu visite dans les formes, à moi qui n’avais que vingt-six ans ; en qualité d’auteur de la scène impériale, j’avais, par ma seule admission, accédé au rang de gentleman, et un directeur de cette institution impériale se devait de me traiter de pair à compagnon. Et ce qui se passait au Théâtre impérial touchait indirectement tout un chacun, même s’il n’avait aucun rapport direct avec l’événement. Je me souviens, par exemple, qu’un jour de ma prime jeunesse, notre cuisinière fit irruption dans le salon, les larmes aux yeux : on venait de lui rapporter que Charlotte Wolter, la plus célèbre actrice du Burgtheater, était morte ; le grotesque de ce deuil tumultueux, était évidemment que cette vieille cuisinière, à moitié analphabète, n’avait jamais vu Charlotte Wolter, ni sur scène ni dans la vie, et n’avait jamais mis les pieds dans ce théâtre distingué. Mais à Vienne, une grande actrice nationale était tellement la propriété collective de toute la cité que même celui qui n’y avait aucune part personnellement éprouvait sa mort comme une catastrophe. Chaque perte, le départ d’un chanteur ou d’un artiste aimé, se transformait irrésistiblement en deuil national. Juste avant la démolition du vieux Burgtheater où l’on avait entendu pour la première fois Les Noces de Figaro de Mozart, toute la société viennoise, solennelle et affligée comme pour des funérailles, se rassembla une dernière fois dans la salle. À peine le rideau tombé, chacun se précipita sur la scène pour emporter au moins comme relique un éclat de ces planches où s’étaient produits ses chers artistes ; et dans des douzaines de maisons bourgeoises on pouvait voir encore après des décennies ces morceaux de bois de peu d’apparence conservés dans de précieuses cassettes, comme dans les églises les fragments de la sainte Croix. Nous-mêmes n’eûmes pas une conduite beaucoup plus raisonnable quand on démolit la salle dite de Bosendorf.

En elle-même, cette salle de concert exclusivement réservée à la musique de chambre était une construction sans aucun intérêt, sans caractère artistique ; ancien manège du prince Lichtenstein, elle n’avait été adaptée à des fins musicales que par un lambrissage de bois dépourvu de tout apparat. Mais elle avait la résonance d’un violon ancien, elle était pour les amateurs de musique un lieu sanctifié parce que Chopin et Brahms, Liszt et Rubinstein y avaient donné des concerts et que nombre des plus célèbres quatuors y avaient été joués pour la première fois ; et maintenant, il lui fallait laisser la place à un nouvel édifice purement utilitaire ; pour nous, qui y avions vécu des heures inoubliables, c’était inconcevable. Quand expirèrent les dernières mesures de Beethoven, joué plus divinement que jamais par le quatuor Rosé, personne ne quitta sa place. Nous applaudissions à grand bruit, quelques femmes sanglotaient d’émotion, personne ne voulait admettre que ce fût un adieu à jamais. On éteignit les lumières de la salle pour nous chasser. Pas un des quatre ou cinq cents fanatiques ne se leva. Nous demeurâmes une demi-heure, une heure, comme si nous pouvions par la force de notre seule présence obtenir que ce vieil espace fût sauvé. Et comme nous nous sommes battus, nous autres, étudiants, multipliant pétitions, manifestations, articles dans les journaux, pour que la maison mortuaire de Beethoven ne fût pas détruite ! Chacune de ces demeures historiques, à Vienne, était pour nous un peu d’âme qu’on nous arrachait du corps.

Ce fanatisme pour les beaux arts, et pour l’art théâtral en particulier, se rencontrait à Vienne dans toutes les couches de la population. En elle-même, Vienne, par sa tradition centenaire, était une ville très-nettement stratifiée, mais en même temps merveilleusement orchestrée. Le pupitre était toujours tenu par la maison impériale. Non seulement au sens spatial, mais aussi au sens culturel, le Château était au centre de ce qui, dans la monarchie, transcendait les limites des nationalités. Autour de ce château, les palais de la haute aristocratie autrichienne, polonaise, tchèque, hongroise formaient en quelque sorte la seconde enceinte. Venait ensuite la bonne société que constituaient la petite noblesse, les hauts fonctionnaires, les représentants de l’industrie et les vieilles familles ; enfin, au-dessous, la petite bourgeoisie et le prolétariat. Chacune de ces couches vivait dans son cercle propre, et même dans son arrondissement propre ; la haute noblesse vivait dans ses palais au cœur de la ville, la diplomatie dans le troisième arrondissement, l’industrie et le commerce dans le voisinage du Ring, la petite bourgeoisie dans les arrondissements du centre, du deuxième au neuvième, le prolétariat dans les quartiers extérieurs. Mais tout le monde communiait au théâtre ou lors des grandes festivités, comme le corso fleuri sur le Prater, où trois cent mille personnes acclamaient avec enthousiasme les dix mille de la haute société dans leurs voitures magnifiquement décorées. À Vienne, tout ce qui comportait couleurs ou musique devenait occasion de festivités, les processions religieuses comme la Fête Dieu, les parades militaires, la Musique du château impérial ; même les funérailles attiraient un grand concours de peuple enthousiaste et c’était l’ambition de tout bon Viennois d’avoir un beau convoi avec un cortège fastueux et une suite nombreuse ; un vrai Viennois métamorphosait sa mort même en spectacle attrayant pour les autres. Toute la ville s’accordait dans ce goût des couleurs, des sonorités, des fêtes, dans le plaisir qu’elle prenait au spectacle considéré comme un jeu et comme un miroir de la vie, que ce fût sur la scène ou dans l’espace de la réalité.

Il n’était certes pas difficile de railler cette théâtromanie des Viennois, qui parfois tournait véritablement au grotesque, quand elle les poussait à s’enquérir des circonstances les plus futiles de la vie de leurs favoris ; et l’on peut en effet attribuer pour une part notre indolence politique, notre infériorité économique en face de notre voisin si résolu, l’Empire allemand, à cette surestimation des plaisirs. Mais du point de vue de la culture, cette attention excessive accordée aux événements du monde des arts a fait mûrir chez nous quelque chose d’unique – tout d’abord une extraordinaire vénération pour toute production artistique -, puis, grâce à des siècles de pratique, une connaissance sans pareille en ce domaine, et enfin un niveau culturel très élevé. C’est toujours dans les lieux où on l’estime, où même on le surestime, que l’artiste se sent le plus à l’aise et le plus stimulé. C’est toujours dans les lieux où il devient essentiel à la vie de tout un peuple que l’art atteint son apogée. Et de même que Florence et Rome, à l’époque de la Renaissance, attiraient à elles les peintres et leur enseignaient la grandeur – parce que chacun sentait qu’il lui fallait sans cesse surpasser les autres et lui-même dans cette perpétuelle compétition livrée sous les yeux de tous les citoyens -, de même, à Vienne, les musiciens, les acteurs connaissaient leur importance dans la ville. À l’Opéra de Vienne, au Burgtheater, on ne laissait échapper aucune imperfection : toute fausse note était aussitôt remarquée, toute rentrée incorrecte ou toute coupure censurée, et ce n’étaient pas seulement les critiques professionnels qui exerçaient ce contrôle lors des premières mais, soir après soir, l’oreille attentive du public tout entier, affinée par de perpétuelles comparaisons. Tandis qu’en matière de politique, d’administration, de mœurs, tout allait assez tranquillement son train et que l’on manifestait une indifférence débonnaire à toutes les veuleries et de l’indulgence pour tous les manquements, dans les choses de l’art il n’y avait pas de pardon ; là, l’honneur de la cité était enjeu. Tout chanteur, tout acteur, tout musicien était constamment obligé de donner toute sa mesure, sinon il était perdu. Il était délicieux d’être le favori de Vienne, mais il était difficile de le demeurer ; jamais un relâchement n’était pardonné. Et cette conscience d’être sans cesse surveillé avec une attention impitoyable contraignant tous les artistes viennois à donner leur maximum expliquait aussi leur merveilleux niveau collectif. De ces années de notre jeunesse, chacun d’entre nous a conservé toute sa vie une règle sévère, inflexible, pour juger des productions artistiques. Qui a connu à l’Opéra, sous la direction de Gustav Mahler, cette discipline de fer poussée jusque dans les moindres détails, à l’Orchestre symphonique cet élan lié comme tout naturellement à l’exactitude la plus rigoureuse, celui-là est aujourd’hui bien rarement satisfait d’un spectacle ou de l’exécution d’une œuvre musicale. Nous avons toutefois appris aussi à être sévères envers nous-mêmes pour toutes nos productions artistiques ; un certain niveau de perfection était et demeurait pour nous exemplaire. Ce sens du rythme et du mouvement justes descendait jusque dans les profondeurs du peuple ; car même le plus humble citoyen assis devant son verre exigeait de l’orchestre qu’il lui jouât de la bonne musique, comme du cabaretier qu’il lui servît du bon vin nouveau ; au Prater, le peuple savait exactement laquelle des fanfares militaires avait le plus d’allant, les Maîtres allemands ou les Hongrois ; qui vivait à Vienne respirait avec l’air le sentiment du rythme. Et de même que ce sens de la musique s’exprimait chez nous, écrivains, par une prose particulièrement châtiée, le sens de la mesure se manifestait chez les autres par leur tenue en société et leur vie de tous les jours. Un Viennois dépourvu de sens artistique et qui ne trouvât pas de plaisir à la beauté formelle était inconcevable dans ce qu’on appelle la bonne société ; mais même dans les couches inférieures, la vie du plus pauvre comportait un certain instinct de la beauté que suffisait à lui communiquer le paysage, cette atmosphère de sérénité humaine ; on n’était pas un vrai Viennois sans cet amour de la culture, sans ce don de joindre le sens du plaisir à celui de l’examen critique devant ce plus sain des superflus que nous offre la vie.

Stefan Zweig. Le Monde d’hier. 1944 Traduction française Belfond 1982.

1 09 1824 

Alexandre Mathieu de Dombasle crée l’école d’agriculture de Roville, près de Nancy ; suivront celles de Grignon en 1826, Grandjouan et La Saulsaie. Les premières fermes écoles apparaîtront en 1830.

16 09 1824

Mort de Louis XVIII. Charles X, son frère et donc frère aussi de Louis XVI, lui succède.

10 1824

Pierre Parissot ouvre le premier grand magasin de confection de série : La Belle Jardinière. Le pantalon prend de l’ampleur et n’est plus moulant : les mondaines s’en plaignent : avec ces nouveaux pantalons, on ne sait plus ce que pensent les hommes.

1824

1° École de formation moderne et scientifique des ingénieurs aux États Unis. Le marquis de La Fayette se rend aux États Unis, sans penser que sa tournée sera un triomphe : il est accueilli comme le libérateur : il a une faim canine pour la popularité, dira tout de même de lui Jefferson. Au Pérou, la dernière armée espagnole est battue à Ayacucho.

1° École forestière à Nancy, dont les élèves, 20 ans plus tard, planteront méthodiquement les millions de pins maritimes qui forment aujourd’hui la forêt des Landes, le but de départ étant de fixer les dunes de la côte. L’ingénieur Chambrelent entreprend s’assainir la plaine intérieure des Landes, rebelle à toute tentative de colonisation agricole en commençant par défoncer la couche d’alios [grès des landes de Gascogne, formé par concrétion des sables] puis en réalisant d’importants travaux de drainage, de défrichement et d’ensemencement forestier : pin maritime, chêne liège et chêne vert. Essentiellement grâce au pin, le département des Landes va ainsi devenir le plus riche de France. Entre 15 et 20 ans après les semis ont lieu les premières coupes pour les poteaux de mines et le bois de papèterie. La guerre de Sécession va créer une pénurie de résine en Europe, et on se mit alors à collecter la gemme de ces pins. Entre 30 et 40 ans, le gemmeur incise périodiquement le pin à l’aide d’un hapchot. Par cette plaie, la gemme coule dans des petits pots de terre cramponnés au fut ou des sachets en plastique. Toutes les 3 semaines environ, la gemme est récoltée et amassée dans des barriques expédiées vers les usines de distillation qui, pour le principal, consiste à chauffer le produit à 185°. L’oléorésine est composée pour 70% de colophane, 20 % de térébenthine et 10 % d’eau. La térébenthine est utilisée pour les produits d’entretien, les peintures et vernis, les produits de synthèse et l’industrie pharmaceutique. Le procédé d’activation par l’acide sulfurique, pratiqué tous les 12 jours, remplacera le système de gemmage traditionnel, car il réduit considérablement la blessure faite à l’arbre et force la résine à couler aussitôt. Le gemmage sera abandonné dans les années 1990, par la seule concurrence des produits d’importation, moins chers. Les pins maritimes couvrent environ 950 000 ha. Si la récolte de la résine est aujourd’hui quasiment abandonnée (il existe quelques tentatives de réactiver ce secteur économique) les Landes restent aujourd’hui une région opulente où le bois lui-même est très largement exploité, source d’une très voyante opulence  : le nombre d’entreprises de transformation du bois de l’état de grumes à celui d’avivés [dès qu’une pièce de bois a une forme géométrique : tasseau, solive, poutre, planche, c’est un avivé], panneaux de particules  etc – est impressionnant.

Car, pour lui dérober ses larmes de résine
L’homme, coriace bourreau de la création,
Qui ne vit qu’aux dépens de ceux qu’il assassine,
Dans son tronc douloureux ouvre un large sillon.

Théophile Gautier. Le Pin des Landes 5 juin 1845

Moissonneuse faucheuse de Mac Cormick. L’usage du ciment se généralise en construction, mettant un terme à celui de la chaux.

Nicolas Clément invente la calorie, unité qui permet de mesurer la valeur nutritionnelle d’un aliment, d’un plat, d’un repas. Elle aura plus d’un siècle de gloire, largement utilisé par la médecine allopathique. Puis, elle tombera quelque peu de son piédestal :

En finir avec le mythe des calories

Il était une fois, un chimiste et physicien du nom de Nicolas Clément. En 1824, il définit une unité énergétique, la calorie. Cette dernière représente une mesure de la quantité de chaleur en raison de son origine latine calor qui signifie chaleur. La calorie définit la quantité de chaleur nécessaire pour augmenter d’un degré centigrade la température d’un gramme d’eau, et plus précisément de faire passer sa température de 14,5 à 15,5°C sous pression atmosphérique normale. La définition de la calorie est donc fondée sur la capacité calorifique de l’eau.

La théorie de calorie a été très utilisée en diététique et elle est encore très présente dans l’esprit d’une majorité de personnes  ainsi que chez de nombreux professionnels. La valeur alimentaire des produits que nous consommons est principalement établie en calories. Pour s’en rendre compte, il n’y a qu’à regarder les emballages des produits alimentaires, mais aussi le nombre de livres et de sites internet consacrés aux calories alimentaires. Les calories ont été définies pour mesurer la chaleur, et elles n’ont pas de véritable rapport avec la nourriture.

La théorie des calories semble pourtant évidente. On grossit lorsqu’on ingère plus de calories qu’on n’en dépense. À l’inverse, on mincit en dépensant plus de calories par de l’activité physique et en en ingérant moins par la restriction alimentaire, par la consommation de produits allégés ou par des repas sautés. Toutefois, le corps humain n’est pas une chaudière. Le dogme des calories est très séduisant, mais au fond en y réfléchissant un peu nous savons que le problème est plus complexe que ça. Nous avons tous connu dans notre entourage des personnes qui mangent beaucoup et qui ne prennent pas de poids, d’autres qui font très attention à ce qu’elles consomment sans pour autant arriver à mincir. De même, beaucoup de personnes ont déjà fait l’expérience de faire un bon repas, plus copieux que d’habitude, dans la bonne humeur et la convivialité sans pour autant prendre du poids et un autre jour de faire un repas léger dans le stress, après une mauvaise nouvelle et de prendre du poids.

La mesure calorique d’un aliment est une donnée diététique privilégiée par les industriels de l’agro alimentaire. Elle représente un argument marketing. L’industrie en profite ainsi pour faire de gros profits par la vente de produits, qui sont chers à l’achat, de médiocre qualité et d’un coût de fabrication faible. Malheureusement, des professionnels continuent à entretenir le dogme de la calorie. Si l’histoire des calories est vraie, toute personne qui diminue ses apports alimentaires et qui augmente son activité physique devrait perdre du poids facilement. Ce n’est pourtant pas le cas.

L’OMS nous dit que les besoins énergétiques d’une personne sont définis comme étant la quantité d’énergie nécessaire pour compenser les dépenses, et assurer une taille et une composition corporelle compatible avec le maintien à long terme d’une bonne santé, et d’une activité physique adaptée au contexte économique et social. Cette simplification nutritionnelle masque une réalité, notre corps est un organisme complexe qui ne fonctionne pas que par un apport calorique. Ce manque de regard global sur le corps humain est responsable de l’incompréhension de millions de personnes face aux modifications de leur poids.

Il existe des mécanismes hormonaux de la régulation du poids, influencés entre autres par les hormones du stress et par certains polluants, connus sous le nom de perturbateurs endocriniens, que nous ingérons tous les jours. C’est une des raisons pour laquelle nous ne prenons pas du poids uniformément sur tout le corps. La prise de poids peut également suivre un évènement très fort sur le plan émotionnel et très mal vécu, qu’on appelle choc émotionnel.

Il est scientifiquement identifiée aujourd’hui que pour une alimentation similaire, une personne mincit plus difficilement ou prend du poids plus facilement lorsqu’elle est stressée ou qu’elle ne dort pas assez. Il existe d’autres paramètres qui influencent notre poids mais ces deux là montrent de manière significative que la calorie ne fait pas tout. De plus, notre corps ne gère pas de la même manière un apport calorique identique s’il provient d’aliments nommés calories vides (plats préparés, biscuits, barres chocolatées, céréales raffinées, sodas…) ou d’aliments bruts (fruits, légumes, céréales complètes, huile de première pression à froid consommée crue…). Les vitamines, les minéraux et les fibres alimentaires sont extrêmement important pour notre corps et pourtant ils ne fournissent pas beaucoup de calories. Pour cette raison les fruits et les légumes doivent représenter des aliments de premier plan dans notre alimentaire.

La théorie des calories est moralisatrice, culpabilisante et trop simpliste. Si elle était vraie dès que nous consommons plus de calories que nous en dépensons, nous devrions grossir. Or, il est exceptionnel de voir une personne grossir régulièrement même en mangeant trop. La prise de poids s’effectue le plus souvent par palier. On prend 1, 2 ou 3 kilos puis on se stabilise pour quelques mois sans pour autant changer ses habitudes alimentaires et son hygiène de vie. La théorie des calories ne tient plus. Une nutrition saine et une bonne hygiène de vie vont bien au-delà des calories et sont beaucoup importante que celle-ci pour l’équilibre pondéral. Il serait temps de le comprendre pour le bien de tous.

La théorie des calories a contribué à ce que des millions de personnes suivent des régimes hypocaloriques et des régimes hyperprotéinés, qui brutalisent l’organisme, avec pour conséquences de le fatiguer et de l’encrasser, d’aboutir à des troubles du comportement alimentaire et de perdre complètement tout repère nutritionnel. Ces régimes ainsi que les produits allégés font toujours recettes en vendant le mirage, le rêve d’une perte de poids facile et rapide.

Faire la chasse aux calories rend un mode alimentaire difficile à gérer. Par lui-même, le contrôle des calories repose sur la privation et la frustration. Il n’est pas possible de suivre un tel mode alimentaire sur le long terme. Ce n’est pas sain. Les personnes qui entrent dans le cercle vicieux des calories deviennent obnubilées par la moindre trace de gras, elles sont en panique si elles ne contrôlent pas les produits qui arrive dans leur assiette. Elles ne peuvent plus profiter de l’aspect agréable d’un repas. Monter sur la balance peut être ensuite une véritable torture. Ces personnes se sont privées, restreintes et ne voient pas de résultats positifs. Pire encore, elles voient parfois leur poids augmenter.

On ne peut pas mesurer l’alimentation qu’en calories. C’est une absurdité. La valeur nutritive d’un aliment n’a rien à voir avec sa valeur calorique. Par exemple, vous consommez une barre chocolatée ou 30 g de fruits oléagineux (noix, noisettes, amande…), vous avez le même apport calorique, mais sur le plan nutritionnel les fruits oléagineux sont largement supérieurs. De plus, la barre chocolatée est bien plus encrassante pour l’organisme avec son sucre, sa farine raffinée, ses graisses hydrogénées ou de palme et ses additifs alimentaire. La prise de poids s’observe beaucoup plus souvent avec des aliments très caloriques et très peu nutritifs en vitamines et minéraux en partie en raison de la dénutrition biologique de l’organisme.

Concernant l’absurdité des régimes basés sur le nombre de calories, le docteur Georges Guierre dit très justement que La théorie des calories assimile l’aliment à une sorte de charbon, et fait négliger  certaines qualités fondamentales comme la vitalisation ; à calories égales la toxicité varie avec l’aliment… on peut très bien vivre avec un chiffre de calories au dessous de la moyenne, si les aliments sont sains et vivants, et être malade en absorbant le chiffre normal, mais en graisses, féculents et charcuteries.

Notre alimentation doit comporter des aliments pour lesquels notre corps est adapté, c’est-à-dire des aliments bruts, riches en vitamines, en minéraux et en fibres. Il s’agit d’une alimentation qui encrasse peu l’organisme et qui est vitalisante. À l’opposé nous trouvons l’alimentation moderne pauvre en vitamines, minéraux et fibres, composée d’une quantité importante d’aliments morts (les fameuses calories vides), très encrassants et fatigants pour l’organisme. À calories égales, l’alimentation moderne industrielle favorise la prise de poids, quand une alimentation plus respectueuse de notre corps permet de conserver son poids de forme. La relation entre la nourriture et le corps est bien trop complexe pour être réduite à la seule notion de calorie. Par exemple, les aliments bruts favorisent le maintien d’une flore intestinale saine, un des piliers d’une bonne santé.

Pour mincir ou conserver un poids stable, il est indispensable de manger intelligemment. Cela signifie mieux choisir ses aliments et manger à sa faim. Il s’agit d’adopter une alimentation mieux adaptée à notre corps, riche en fibre, en vitamines et en minéraux, et qui limite les hyperglycémies importantes.  Les graisses et les glucides ne font pas forcément grossir. Ils ne doivent pas tous être considérés comme des ennemis. Lorsqu’on cherche à maigrir, notre plus grand ennemi n’est pas la calorie, ni le gras, mais nous même par la perception que nous avons des aliments et des produits alimentaires que nous consommons.

De plus, cette alimentation doit être consommée si possible dans le calme et surtout elle doit être basée sur le plaisir de manger et non de se restriction en permanence. Peu de gens mastiquent correctement ce qu’ils mangent. Une mauvaise mastication ne permet pas une digestion correcte des aliments. Par conséquent, les aliments mal digérés contribuent au déséquilibre de la flore intestinale, ils encrassent et fatiguent l’organisme. Manger dans le calme et bien mastiquer sont deux éléments trop souvent négligés pour contrôler son poids.

Enfin, il est important de retrouver le plaisir de manger et de préparer des produits bruts, d’éviter la consommation de produits alimentaires trop raffinés. Il est indispensable de supprimer les régimes amaigrissants et réintroduire les bases d’une hygiène de vie saine. Les régimes amaigrissants miracles n’existent pas et vous le savez depuis longtemps.

Docteur Raphaël Perez (Ph.D), naturopathe expert en santé naturelle.12 avril 2012

16 02 1825

John Franklin quitte Liverpool, toujours pour explorer les côtes arctiques de l’Amérique du Nord, de part et d’autre de l’embouchure du Mackenzie, à l’est de la frontière actuelle Canada Alaska. Il va explorer des milliers de km de côtes allant vers l’est jusqu’à la Terre de Wollaston, sur l’île Victoria et à l’ouest vers Icy Cape. Il rentrera en juillet 1827.

28 02 1825   

Un comité philhellène est crée à Paris, dont le succès débordera largement les frontières hexagonales : de Lisbonne à Londres et de New York à Saint Pétersbourg, les comités de soutien vont fleurir comme fleurs au printemps. La finalité philanthropique dominait, mais certains comités avaient du mal à dissimuler leur vocation militaire et politique. On verra des aristocrates, de grandes bourgeoises aller quêter jusque dans les quartiers pauvres de Paris : il fallait tout de même oser le faire, et y remporter, qui plus est,  un franc succès !

7 04 1825  

L’indépendance d’Haïti, acquise depuis 21 ans, est reconnue par la France… qui ne peut que renoncer à reprendre l’île : les Américains auraient perçu cela comme une atteinte à leurs intérêts, tout comme l’Angleterre, devenue seule grande puissance coloniale. Mais l’affaire ne se fit pas sans compensations… lesquelles étaient réclamées avec ténacité par les quelques 10 000 familles françaises qui avaient alors dû quitter l’île, abandonnant ce considérable capital que représentait 450 000 esclaves [1]. Donc la France exigeait d’Haïti l’équivalent du budget national français, soit 150 millions de franc or, avec un intérêt annuel cumulé de 12 % : la double dette, les Haïtiens rachetaient leur propre liberté, pourtant conquise par une victoire militaire. Le rapport de forces était tel qu’un refus d’Haïti n’était pas envisageable ; la jeune et pauvre république n’étant pas en mesure d’assumer pareille saignée, on trouva un arrangement et c’est le planteur de café haïtien qui fit les frais de l’escroquerie en exportant gratis son café en France pendant des années, jusqu’à concurrence d’une somme ramenée à 90 millions. L’affaire dura jusqu’en 1888.

En osant une comparaison plutôt gentille, on peut dire que cela équivaut au fait de couper une jambe à un nouveau-né. Comment pourrait-il dès lors marcher droit ?

Bicentenaire de la dette d'indépendance d'Haïti, "une injustice historique"

Le baron de Mackau remet au président haïtien Jean-Pierre Boyer l’ordonnance du 17 avril 1825 de Charles X exigeant le paiement de 150 millions de francs or contre la reconnaissance de l’indépendance de Haïti. Estampe de Jean-Charles Develly

Photo Mary Evans / Sipa

27 04 1825  

La loi dite du milliard des émigrés vient partiellement dédommager ceux-ci de la perte de leurs biens pendant la Révolution.

29 05 1825

Charles X est sacré à Reims : Victor Hugo est du nombre, invité personnellement et officiellement, à 23 ans ! Par fidélité à sa mère Sophie, ultraroyaliste, décédée 6 ans plus tôt, il a commencé par être ardent royaliste.

25 07 1825

Deux mois plus tôt, l’Aventure, une goélette de 55 tonneaux commandée par Guillaume Lesquin, 22 ans, de Roscoff, a appareillé de l’île Maurice pour une campagne de chasse aux îles Crozet [Latitude du centre 46° 24′ 32″ sud. Longitude du centre 51° 2′ 0″ est. À peu près à mi-chemin entre le sud de Madagascar et l’est de l’Antarctique] ; 16 hommes à bord, dont 7 d’équipage et 9 chasseurs d’éléphants de mer, de plusieurs nationalités ; le commandement de l’expédition est anglais : Fotheringham ; dans des conditions normales, le voyage dure 30 jours et le bateau a été approvisionné en eau douce en conséquence. Le 8 juillet, lorsque la goélette mouille au large de l’île aux Cochons, l’état de la mer interdit toute opération de débarquement. La tempête va durer un mois, et l’eau commence à manquer. Lesquin se résigne alors à envoyer un canot avec 9 hommes à terre. Malheureusement la chaîne de l’ancre rompt, contraignant le bateau à appareiller avant leur retour et scindant le groupe en deux.

L’Aventure se réfugie dans les îles orientales de l’archipel et mouille dans une baie au nord de l’île de l’Est. Le 29 juillet, la mer déchaînée fait riper la goélette qui s’écrase sur les récifs. Les 7 hommes gagnent la rive à la nage, où ils peuvent enfin se désaltérer. Ils ne peuvent récupérer de l’épave que les débris et les objets qui s’échouent sur la grève : bois, outillage, nourriture…

L’hiver austral bat son plein, les conditions sont rudes et les naufragés, se mettant d’abord à l’abri dans une petite grotte, construisent une cabane constituée de pierres et de planches. Leur alimentation : des albatros, des éléphants de mer (cœur, foie et langue) et des œufs de manchots.  Mais ils épuisent rapidement les ressources de ce qu’ils ont nommé la Vallée du Naufrage.

Lesquin et Fotheringham partent alors à la recherche de nourriture par delà les montagnes. Le 24 août, ils découvrent une vallée où vivent de nombreux éléphants de mer, manchots et poussins albatros, mais la nuit et la tempête les empêchent de revenir avec des provisions. Faute de nourriture, les naufragés s’affaiblissent. 4 hommes partent à nouveau, réussissent à se nourrir et à transporter de la chair d’éléphant de mer. Mais l’un d’eux, épuisé et incapable de franchir les montagnes est abandonné sur le chemin du retour. À l’arrivée, ils nourrissent les 3 autres pratiquement à la becquée. Le septième parviendra finalement à rejoindre seul le camp.

L’arrivée de l’été améliore leurs conditions de survie. Les aller-retour vers la vallée providentielle qu’ils nomment Vallée de l’Abondance se multiplient et deviennent moins risqués. Un jour de novembre 1825, de retour d’une expédition, la découverte de leur équipier hollandais, Metzelaar, assommé à la suite d’une dispute, provoque la scission du groupe : Lesquin et Fotheringham et Metzelaar construisent une seconde cabane, laissant la première aux 4 autres.

Les 2 groupes ne communiquent plus jusqu’à ce que Lesquin découvre un moyen de fabriquer des pots de terre avec de l’argile et de la tourbe. Voulant faire profiter les autres de sa découverte, il apprend alors que ceux-ci ont construit une embarcation de fortune et qu’ils vont tenter de partir pour l’île aux Cochons, pour rejoindre les 9 autres.

Le 17 décembre 1825, l’embarquement des 4 hommes est suivi d’une grosse tempête. Persuadés de la perte de leurs compagnons, Lesquin, Fotheringham et Metzelaar vont se servir. Mais les 4 échappent cette fois-ci au naufrage et reviennent : rendez-nous nos affaires !

En mars 1826, Adolphe Fortier, un des hommes du groupe de 4 meurt d’épuisement. Cette tragédie prélude à la réconciliation des clans. Metzelaar retourne dans la première cabane, Lesquin et Fotheringham restent seuls jusqu’à la destruction de leur habitation au cours d’une forte tempête hivernale. Les 6 survivants feront alors cause commune.

Au retour du deuxième printemps, en octobre 1826, Lesquin décide de participer activement à leur sauvetage. Il confectionne 100 petits sacs de peau contenant un message de détresse que les hommes attachent au cou de jeunes albatros qui vont prendre leur envol. La tentative restera sans suite.

En décembre 1826, alors qu’ils s’apprêtent à mettre à l’eau un nouveau bateau de fortune constitué de peaux tendues sur une structure en bois, les rescapés aperçoivent un baleinier anglais. Ce n’est qu’après plus de 2 semaines qu’ils réussiront à se faire remarquer en allumant un feu. Le 7 janvier 1827, après 17 mois de survie, les 6 hommes embarquent sur le Cape Packet. Le 3 février, à la demande des rescapés, un passage est effectué devant l’île aux Cochons : les 9 chasseurs ont eux aussi réussi à survivre et sont récupérés. Tous les rescapés seront déposés au Cap le 5 mars 1827. Lesquin sera assassiné à Valparaiso en 1830, à l’âge de 27 ans.

Les compagnons d’infortune, pénétrés de la vérité de mon adage continuel, que de notre bonne intelligence dépendait la prolongation de notre existence sur cette île, nous témoignèrent plus d’égards qu’ils n’en avaient jamais eus. Notre situation, quoique affreuse, semblait être quelquefois oubliée par nous. Une nuit du mois de septembre, je rêvais auprès de notre feu, sur les chances que nous pouvions avoir d’échapper à la destinée qui nous menaçait, lorsque deux idées se présentèrent à mon esprit.

Je savais que les jeunes albatros, en quittant leur nid et en prenant leur essor pour la première fois, se dirigent toujours vers le nord et se rendent souvent dans les parages que fréquentent les navires, à bord desquels ils sont quelquefois pris à l’hameçon.

Je formais donc le projet de leur attacher au col des petits sacs de peau, dans lesquels je déposerais un billet qui indiquerait la position des îles et par lequel je prierai le navigateur entre les mains duquel ce billet pourrait tomber, de dévier un peu de sa route pour nous retirer de notre misérable situation. J’engagerais en outre un baleinier à venir, par l’appât de la grande quantité d’huile que l’on pourrait faire en peu de temps. Toutes les fois en effet qu’un baleinier dépèce une baleine dans ces mers, il est entouré d’une grande quantité d’albatros et j’avais lieu d’espérer que la curiosité de savoir ce que contenait le petit sac suspendu au col de l’albatros, engagerait quelque personne à s’efforcer de le prendre.

Le lendemain je mis la main à l’œuvre et je fis cent sacs de peau. J’écrivis ensuite cent billets de la même teneur que je plaçai dans chaque sac bien cousu. Au premier beau temps, nous nous acheminâmes tous vers la vallée de l’Abondance et nous attachâmes nos sacs aux jeunes albatros. Notre illusion fut si grande, que nous crûmes être certains de sortir de l’île par ce moyen.

Guillaume Lesquin. Relation du naufrage de la goélette l’Aventure de l’Ile-de-France.

25 09 1825 

Les Anglais inaugurent le premier chemin de fer : Un exploit sans précédent a été réalisé, en Angleterre, par l’ingénieur George Stephenson, que la plupart des gens sérieux ont traité de fou quand il a exposé son projet. La machine à vapeur qu’il a construite et à laquelle il a donné le nom de Locomotion a remorqué un train de wagons de Stockton, sur une distance de 39 km, jusqu’à Darlington. Le train, composé de trente wagons chargés de charbon et d’une voiture couverte où avaient pris place les directeurs, a roulé sur des rails qui sont normalement utilisés à la circulation des convois miniers traînés par des chevaux. Une foule importante a assisté à cet essai. Le train était précédé par un cavalier porte-drapeau.

Le Journal du Monde, sous la direction de Gérard Caillet. Denoël  1975

17 11 1825 

Pierre Suchard fonde à Neufchâtel une confiserie où il propose des desserts frais et nouveaux au chocolat fin de sa fabrique. Son chocolat ne contient pas de lait. Ce n’est qu’en 1875 que Daniel Peter créera le chocolat au lait, que Suchard commercialisera à partir de 1890. La marque Milka – Milch und Kakao -, de Suchard sera déposée en 1901. Après de multiples changements de propriétaires, Milka Suchard sera racheté par l’américain Mondelēz International, qui en 2017 revendra Suchard au français Eurazeo, mais gardera Milka, d’où la séparation commerciale de Suchard et de Milka.

1 12 1825  

Le tsar Alexandre 1° meurt d’un refroidissement à Taganrog, dans le sud de la Russie où il était allé rendre visite à son épouse en cure. Les funérailles ne se dérouleront à Saint Pétersbourg que le 13 mars 1826, son cercueil restant fermé, contrairement à la tradition. Tolstoï dans l’un de ses romans accréditera la thèse selon laquelle il ne serait pas mort mais se serait retiré à Tomsk, en Sibérie où il aurait continué à vivre sous l’identité de Fiodor Kouzmitch, starets. Son petit neveu Alexandre III fera ouvrir son cercueil : il était vide. En 1995, celui de Fiodor Kouzmich sera exhumé à Tomsk, mais il faudra attendre le résultat de test ADN pour savoir si l’évolution d’Alexandre I°  dans ses dernières années au pouvoir vers le mysticisme s’était ainsi confirmée.

14 12 1825 [2]

Emmenés par Troubetskoï, des officiers russes qui, lors de leur découverte de l’Occident de 1805 à 1815, en se battant contre Napoléon, avaient découvert les mouvements de libération nationale, les régimes parlementaires et l’abolition du servage, tentent de soulever la garnison de Saint Pétersbourg pour obtenir des réformes du nouveau tzar Nicolas I°. Les décembristes sont écrasés ; les survivants seront déportés en Sibérie. De là naîtra l’intelligentsia, rejetant l’absolutisme et le servage, et les pionniers du mouvement révolutionnaire russe se réclameront des décembristes.

Au fond des mines sibériennes
Gardez une patience fière :
Votre labeur plein de souffrance n’aura pas été vain
Ni la hauteur de vos aspirations

En votre sombre souterrain,
Compagne fidèle du malheur,
L’espérance éveillera vie et joie
Et le temps si désiré viendra :

L’amour et l’amitié franchiront
Les verrous funestes de vos bagnes.
De même que ma voix libre
Vous parvient dans vos terriers ;

Les fers pesants tomberont,
Les prisons s’effondreront, la liberté
Vous accueillera, joyeuse,
Et vos frères vous remettront vos épées.

Alexandre Pouchkine. Lettre pour la Sibérie, 1827 Traduit par W. Berelowitch.

1825

L’Anglais Thomas Telford réalise le plus grand pont suspendu : 176 m. Les Anglais Cyrus et James Clarks commencent par fabriquer des chaussons avec des chutes de peau de mouton ; ils passeront ensuite à la chaussure : 200 ans plus tard, elles seront toujours là, fabriquées au Vietnam, puis en Inde. Il faut faire très attention à deux choses dans la vie : le lit et les chaussures car, quand on n’est pas dans l’un, on est dans l’autre. Elie de Beaumont et Pierre Dufrenoy entreprennent l’établissement de la carte géologique de la France. Simon Bolivar est président des trois républiques du Pérou, de la Bolivie et de la Grande Colombie [Panama, Colombie, Venezuela et Équateur]. L’Oklahoma devient réserve pour l’ensemble des cinq nations indiennes, afin de garantir, selon les termes de James Barbour, secrétaire à la Guerre que la tranquillité du futur lieu de résidence de ces peuples ne soit jamais perturbée.

Jean Anthelme Brillat Savarin, natif de Belley, dans l’Ain (1755 – 1826), magistrat, député, féru de sciences, publie La Physiologie du goût. On y trouve un oreiller de la belle Aurore, nom accordé par le chef à cette pièce de gourmandise charcutière réalisée par son cuisinier qui en pinçait pour sa mère, Claudine Aurore Récamier. Ce pâté en croûte carré, fourré d’une multitude de viandes, dont la recette sera rapportée dans La Table au pays de Brillat Savarin, 1892, par son gendre, Lucien Tendret, appartient au patrimoine gastronomique gaulois : rares sont ceux qui, de nos jours, osent se lancer dans sa réalisation. Jugez-en et si vous ressentez une énergie positive, lancez-vous, en prenant soin de ne pas courir deux lièvres à la fois :

Ayez une noix de veau, deux perdreaux rouges, le râble d’un lièvre, un poulet, un canard, une demi-livre de filet de porc et deux ris de veau blanchis. Divisez ces viandes en filets de trois ou quatre centimètres de largeur, enlevez la peau dont elles sont recouvertes et faites-les mariner pendant au moins douze heures dans de l’huile d’olive et trois verres de vinaigre de vin blanc ; ajoutez deux ou trois oignons coupés en rouelles, un bouquet de thym, du sel et du poivre. Préparez deux farces, la première faite de viande maigre de veau, de porc, de lard gras, de jambon, la seconde composée de foies blonds de poulets et de poulardes de Bresse, de ceux des perdreaux, de mœlle de bœuf, de champignons et de truffes noires. De l’assemblage de ces chairs dans une pâte croustillante et dorée naît l’oreiller de la belle Aurore, dont le parfum des truffes noires mêlé au fumet des viandes embaume la salle à manger.

Pour la fin du repas, il pouvait faire plus léger, en réinventant la composition du sirop de trempage du baba au rhum, dont il fit bénéficier les frères Julien, pâtissiers qui remplaceront le rhum par du kirsch, supprimeront les raisins secs, le formeront en couronne et le nommeront Savarin.

Première station de sauvetage en mer à Boulogne sur mer : il s’agissait au début surtout de secours apporté aux baigneurs : les bains de mer étaient alors en plein essor.

vers 1825

Michael Faraday, né à Newington, alors dans la banlieue de Londres, a dû subvenir aux besoins de sa famille dès ses 13 ans, en commençant comme garçon de courses chez un libraire ; un an plus tard il passait à la reliure qu’il pratiqua pendant 7 ans, s’attardant sur les ouvrages scientifiques, ce qui le fit remarquer par un client qui lui offrit un billet pour une série de cours dispensés par Humphry Davy. Ce dernier, à la suite d’un accident de laboratoire, souffrit ultérieurement d’une cécité temporaire et prit alors Faraday comme assistant. En 1825, il devenait directeur du laboratoire, et, en 1833, professeur de chimie.

Il formule l’hypothèse que, si l’électricité qui passe dans un fil produit des effets magnétiques, comme Ampère l’avait démontré, la réciproque devait également se vérifier : un effet magnétique devait produire un courant électrique. D’où l’expérience suivante : enrouler autour d’un anneau de fer deux rouleaux de fils séparés. L’un des rouleaux conduit à une batterie, l’autre à un galvanomètre [détecteur sensible au courant électrique], et Faraday découvrit que, lorsqu’il branchait et débranchait la batterie, un courant électrique passait temporairement dans l’autre fil. Manifestement, ce second courant était produit par les effets magnétiques du premier courant. Il s’agissait donc d’une conversion directe du magnétisme en électricité.

[…] Ces expériences menèrent à toutes espèces de résultats pratiques : développement du moteur électrique et du générateur électrique, et donc des trains et tramways électriques, fourniture d’électricité au public, télégraphe électrique et, dans les mains d’un inventeur tel qu’Alexander Bell, téléphone

Colin Ronan. Histoire mondiale des sciences. Seuil 1988

Le sac des tombeaux des rois de France à l’abbaye de Saint Denis en 1793, par ses seuls excès a marqué les esprits, ne pouvant que produire des réactions favorables à la protection légale des bâtiments présentant un intérêt artistique. Dans un premier temps, c’est à l’abbé Grégoire que l’on doit ces mesures. Mais des saccages se sont néanmoins poursuivis. Victor Hugo est à l’aube de son génie : il a vingt trois ans, et il plante ses premières banderilles dans le lard de la bêtise et de la cupidité.

Il faut arrêter le marteau qui mutile la face du pays. Une loi suffirait : qu’on la fasse. Quels que soient les droits de propriété, la destruction d’un édifice historique et monumental ne doit pas être permise à ces ignobles spéculateurs que leur intérêt aveugle sur leur honneur, misérables hommes et si imbéciles qu’ils ne comprennent même pas qu’ils sont des barbares. Il y a deux choses dans un édifice : son usage et sa beauté ; son usage appartient au propriétaire, sa beauté à tout le monde ; à vous, à moi, à nous. Donc, le détruire, c’est dépasser son droit.

Victor Hugo était alors à la littérature ce qu’Alexandre et Bonaparte avaient été à la guerre et à la politique : Le Hugo embourgeoisé et pair de France, le vaticinateur de Guernesey, et le barde national panthéonisé de la III° République ont éclipsé pour nous le jeune dieu des années 20, décoré par Charles X à vingt-trois ans, et invité au sacre de Reims, comme s’il y était venu au coté du roi relever la bannière de la poésie, cependant que les Jeune France pâlissaient à la seule idée de lui être présentés. Aucun autre poète français n’a connu en littérature ces commencements d’Alexandre ou de Bonaparte, cette étoile au front, ce cortège électrisé et un peu fou de jeunesse et de succès. Il dût y avoir là, dans la France tenue en lisière par la Sainte Alliance, et sous l’éteignoir morose de la Restauration, comme un début d’embellie nationale, une ébauche de revanche de Waterloo. Le Napoléon de l’alexandrin arrivait en retard sur l’Histoire, mais il arrivait.

Julien Gracq

Lequel éteignoir morose n’aura tout de même pas empêché que la Restauration ait été le laboratoire de nombreuses pratiques politiques : parlementarisme, amendement, initiative des lois, responsabilité, enquête législative.

Emmanuel de Waresquiel

15 01 1826

Le chansonnier Maurice Alhoy et le romancier Étienne Arago sortent le premier Figaro. Il prend pour devise : Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur. Beaumarchais dans le Mariage de Figaro 1784

Annonce de la parution du Figaro en 1826

11 05 1826

François Fauconnet fonde la Société des Eaux d’Évian.

15 06 1826 

Le sultan Mahmoud massacre les janissaires révoltés. Crées au XIV° siècle, ils étaient recrutés parmi les chrétiens de naissance : leur valeur militaire et leur bravoure n’eurent longtemps d’égal que leur turbulence. Les janissaires manifestaient leur mécontentement en renversant leurs marmites, en répandant leur soupe et leurs portions de riz, et faisaient un bruit diabolique en frappant de leurs cuillères les fonds de leurs plats.

Cette milice qui dispose quelquefois du trône et trouble l’État presque toujours autant qu’elle le soutient.

Voltaire

Longtemps les janissaires, ce corps institué dans un esprit de conquête pour la foi, ont été les guerriers favorisés du ciel, que l’histoire nous fait voir triomphants en toute rencontre. Mais, depuis près d’un siècle, des intrigants ont limé sourdement le collier de leur discipline et rompu enfin la chaîne de leur subordination envers les chefs

Ordonnance de Mahmoud de 1826

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[1] Dans le voisinage, les autres îles en avaient beaucoup moins : Jamaïque : 220 000, Cuba, moins de 50 000, Martinique et Guadeloupe, à peine 10 000 chacune

[2] Date du calendrier Julien, en retard de 13 jours sur le nôtre, le grégorien.