1867 à janvier 1870. Le Capital de Karl Marx. Les clippers. Tableau de Mendeleïev. Canal de Suez. 13842

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Publié par (l.peltier) le 8 octobre 2008 En savoir plus

1867   

Publication du Capital de Karl MarxIl est au point de rencontre de tout ce qui constitue l’homme moderne occidental. Il hérite du judaïsme l’idée que la pauvreté est intolérable et que la vie ne vaut que si elle permet d’améliorer le sort de l’humanité. Il hérite du christianisme le rêve d’un avenir libérateur où les hommes s’aimeront les uns les autres. Il hérite de la Renaissance l’ambition de penser le monde rationnellement. Il hérite de la Prusse la certitude que la philosophie est la première des sciences et que l’État est le cœur, menaçant, de tout pouvoir. Il hérite de la France la conviction que la Révolution est la condition de l’émancipation des peuples. Il hérite de l’Angleterre la passion de la démocratie, de l’empirisme et de l’économie politique. Enfin, il hérite de l’Europe la passion de l’universel et de la liberté.

Par ces héritages qu’il assume et récuse tour à tour, il devient le penseur politique de l’universel et le défendeur des faibles. Même si maints philosophes avant lui ont pensé l’être humain dans sa totalité, il est le premier à appréhender le monde comme un ensemble à la fois politique, économique, scientifique et philosophique. À l’instar de Hegel, son premier maître à penser, il entend donner une lecture globale du réel : mais, à sa différence, il ne voit le réel que dans l’histoire des hommes, et non plus dans le règne de Dieu. Manifestant une incroyable boulimie de connaissances dans toutes les disciplines, dans toutes les langues, il s’évertue jusqu’à son dernier souffle à embrasser la totalité du monde et des ressorts de la liberté humaine. Il est l’esprit du monde.

[…] Aujourd’hui, alors que les régimes se recommandant du marxisme ont presque tous disparu de la surface du globe, se profilent de nouvelles usurpations du même type. Aussi plus que jamais importe-t-il de comprendre comment Karl Marx, homme seul, pourchassé par toutes les polices du Vieux Continent, détesté jusque dans son propre camp, dont l’essentiel de l’œuvre traînait à sa mort à l’état de brouillons en désordre, est devenu, cinquante ans après ses obsèques, l’idole absolue et incontournable de la moitié de l’humanité, contrainte de vénérer ses travaux et de s’incliner devant son portrait exposé dans tous les lieux publics.

L’étude de cette glorification posthume permettra de constater que, pour qu’un livre, une doctrine, une religion, un homme en vienne à constituer le socle justificateur d’un système totalitaire, il faut que six conditions soient réunies ; comme elles le furent pour le Docteur Martine et pour Marx : une œuvre offrant une vision globale de l’Histoire assortie d’une claire distinction entre un présent désastreux et un avenir radieux ; assez de complexité et de lacunes pour permettre plusieurs interprétations ; une pratique suffisamment ambiguë pour en rendre possible la récupération politique ; un ami (ou plusieurs) suffisamment légitime pour réduire l’œuvre à des principes simples ; un leader charismatique pour porter ce message, au-delà des premiers disciples, en s’appuyant sur une organisation à sa dévotion ; enfin, une conjoncture politique permettant de prendre le pouvoir.

La vision globale du monde est celle du Manifeste et du Capital ; les lacunes ouvrant à plusieurs interprétations sont celles qui jalonnent toute l’œuvre de Marx. La pratique, à la fois libertaire et dictatoriale, est aussi la sienne. Les amis qui l’ensevelirent sous plusieurs couches successives de simplifications, puis de mensonges, furent Engels et Kautsky. Les leaders charismatiques furent Lénine et Staline s’appuyant sur le parti communiste soviétique et le Komintern. La conjoncture politique qui déclencha la prise de pouvoir par le marxisme fut celle de la Première Guerre mondiale, en Russie et en Prusse, l’un et l’autre pays héritiers dévoyés de Hegel et de Marx, d’un dirigisme nationaliste et d’un socialisme internationaliste. C’est là que naîtront les deux effroyables perversions du XX° siècle : le nazisme et le stalinisme.

Jacques Attali. Karl Marx, ou l’esprit du monde. Fayard 2005

Étrange vie que celle de cet homme à l’intelligence d’exception, qui mit tout au seul service de celle-ci, dépourvu de tout amour-propre, de tout scrupule d’honnêteté, se comportant en de multiples occasions comme un fin de race désargenté, un vrai personnage de Labiche : ma femme est partie à Trèves à la mi-août 1850, dans sa famille, et toc… je fais un enfant à la bonne, – Hélène Demuth -. Mais que va donc devenir cet enfant ? Le qu’en dira-t-on ? pèse trop pour que je puisse le dire à ma femme Jenny, reconnaître l’enfant et ainsi former un ménage à trois. Voilà certes qui serait révolutionnaire et puis ce ne sont pas des convictions religieuses qui viendraient y mettre obstacle : Jenny tout comme moi sommes athées. Mais non, vraiment, à oublier…. Tiens ! il me vient une idée : voyons donc si mon très cher ami Friedrich Engels qui ne m’a jamais rien refusé accepterait de le reconnaître. Et c’est bien ainsi que se firent les choses : Frédéric Lewis, né le 23 juin 1851, sera reconnu par Engels et placé en nourrice. Je n’ai pas d’argent pour faire face aux besoins de ma nombreuse famille ? ce n’est pas pour autant que je vais chercher un travail qui me procure des revenus réguliers. Il obtiendra juste un contrat avec un journal américain, insuffisant pour lui procurer une réelle autonomie financière et, les revenus ne le sortiront du besoin pour quelques années, qu’après la Commune, lorsque les gouvernements d’Europe, voulant lui en attribuer la paternité, lui feront une publicité qui fera affluer les journalistes, et rééditer ses œuvres. Il fera bon accueil au Droit à la Paresse de son gendre Paul Lafargue : Karl, au fond, a toujours haï le travail dont il a fait, depuis le début de son œuvre la cause principale de l’aliénation, bien au-delà des cadres du capitalisme. Il n’a jamais fait sien le droit au travail, le plein emploi, qui lui paraissent des moyens pour les travailleurs de réclamer leur aliénation. L’idée que l’on puisse réfléchir à la meilleure façon de se débarrasser du travail ne lui est donc pas indifférente.

Jacques Attali. Karl Marx ou l’esprit du monde. Fayard 2005

Trois de mes enfants meurent de pauvretéHenry le 19 novembre 1850, il a moins d’un an, Franziska, le 19 avril 1852 : elle a treize mois et, faute de cercueil, aura droit à la fosse commune, Edgar en avril 1855, de tuberculose à l’âge de huit ans ; c’est affreux, mais je continuerais à survivre avec l’argent que me verse régulièrement mon ami Friedrich Engels, qui, pour moi, a accepté de retourner travailler à l’usine de ses parents à Manchester, quittant Londres où il se trouvait bien. Ma mère finit-elle par mourir, mes beaux-parents de même et encore mon cher ami Keller, je cours pour recevoir ma part d’héritage qui va me permettre enfin une vie décente.

Une vraie vie  de mufle, de parasite, de pique-assiette au sein de laquelle on serait bien en peine de trouver la moindre trace de panache et d’élégance. Aucun de nos leaders de Mai 1968, fils de bourgeois dotés d’une rare capacité à cracher dans la soupe, n’arrive à la cheville de ce géant pour cet art plutôt répandu : il aura passé sa vie à élaborer une analyse du monde économique visant à la destruction de celui-ci en vivant constamment des revenus que procurait à sa famille à ses amis le dit système capitaliste…; si ce n’est pas cracher dans la soupe, qu’est-ce donc ? De phénoménales capacités intellectuelles, servies par une mémoire hors-pair, le tout exclusivement consacré à la rédaction de cet indigeste pavé qu’est le Capital et au développement de l’Internationale des ouvriers. La malédiction n’aura jamais cessé de marquer sa famille : deux enfants morts en bas âge, un autre à huit ans, une fille morte à 35 ans, et les deux dernières qui se suicideront !

Et que dire de la force de l’amour que devait lui porter son épouse Jenny, pour taire à jamais le secret de cet enfant d’Hélène Demuth, dont elle ne pouvait ignorer que son mari en était le père (on est au milieu du XIX° siècle, ce n’est pas la même chose que le XXI° siècle où un ménage à trois peut se rencontrer de temps à autres), pour faire bouillir la marmite quand l’argent manquait chaque jour, pour vivre dans ce quasi taudis de Soho, sur Dean Street, où ils échoueront après avoir été expulsés du précédent logement. Son demi-frère, avec lequel ses relations auront toujours été bonnes,  était un des personnages les plus puissants de Prusse – ministre de l’Intérieur – jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Bismarck. Elle avait donc la possibilité de s’affranchir de cette misère dans laquelle la maintenait Karl Marx. Elle ne l’a pas fait. Elle mourra le 2 décembre 1881. Une volonté farouche, un courage phénoménal… une maîtresse femme. Françoise Giroud lui consacrera une biographie.

Personne n’avait plus qu’elle le sentiment de l’égalité, bien qu’elle fût née et eut été élevée dans une famille d’aristocrates allemands. Pour elle, les différences et les classifications sociales n’existaient pas. Dans sa maison et à sa table, elle recevait les ouvriers en costume de travail avec la même politesse, la même prévenance que s’il se fût agi de princes […] Elle avait tout quitté pour suivre son Karl, et jamais, même aux jours de dénuement extrême, elle ne regretta ce qu’elle avait fait.

Paul Lafargue, son gendre, lors de ses obsèques au cimetière de Highgate.

L’approvisionnement de l’Angleterre en thé de Chine donne ses grandes heures aux courses océaniques : la valeur de la cargaison arrivée la première était bien supérieure aux suivantes, d’où ces grandes régates sur un demi-tour du monde, sur ces fameux clippers, capables de couvrir 300 milles en 24 heures, avec des vitesses de l’ordre de 17 nœuds. En cette année 1867, on vit 2 clippers anglais, l’Ariel et le Taeping, partis en même temps de Chine, arriver dans l’estuaire de la Tamise avec seulement un mille d’écart. Le plus rapide d’entre tous, le Cutty Sark, parcourut en 1893 2 180 milles en 6 jours : 670 km par jour !

Image illustrative de l’article Cutty Sark

Construit en 1869, Le Cutty Sark est depuis 1954 à quai de la Tamise, à Maritime Greenwich, classé au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1997 !

Sur le plan commercial, le thé restera très longtemps une chasse-gardée anglaise. L’Europe en  consomme trois variétés : le thé vert, le thé noir et le thé oolong. L’Inde, tout comme les autres pays producteurs de thé, est dépendante de marchés – et surtout de prix – imposés de l’extérieur par les gros importateurs et distributeurs britanniques. La principale Bourse du thé se trouve à Londres. C’est ainsi que l’on trouve à la fin du XX° siècle un darjeeling de cru très moyen – le mim – près de dix fois moins cher sur place que dans un magasin de luxe du quartier de la Madeleine ? On peut voir un titre prestigieux comme Flowery Orange Pekoe donné à un mélange effectué à Calcutta ou à Londres et contenant une pincée seulement du produit d’origine ?

C’est un sérieux échec du business indien que son incapacité à commercialiser son propre thé et à se laisser dominer par les brokers de Londres Il faut fermer la Bourse de Londres et traiter directement avec les acheteurs. [ce sera chose faite en 1998, année de la fermeture des enchères de Londres, après trois siècles d’existence]

Un ancien responsable du Tea Board

Jean-Baptiste André Godin, créateur des poêles éponymes en 1846, institue pour les ouvriers de son usine une fête du travail qui a lieu le premier dimanche de mai. Fils d’un artisan serrurier d’Esquéhéries, un village de la Thiérache picarde, il a commencé à travailler à 11 ans : Ouvrier moi-même, je n’oublierai jamais mon origine, jamais je ne voudrai que l’ouvrier courbe la tête devant moi, jamais je ne manquerai de respect à sa dignité que j’estime égale à la mienne

En 1852, il avait investi le tiers de sa fortune dans l’implantation d’une colonie phalanstérienne au Texas, menée par Victor Considérant, qui s’était soldée par un fiasco : Amis, je vous le dis, la Terre promise est une réalité… L’idée rédemptrice sommeille dans la captivité d’Égypte. Qu’elle se révolte ! Croyez, et la terre des réalisations, la terre sacrée est à vous. Une résolution forte, un acte de foi collectif : cette terre est conquise. Je vous le dis d’une voix simple, qui ne diminue pas la solennité de la parole : je vous apporte la vie et le salut.

De 1859 à 1864, il construit aux abords de la ville de Guise un Familistère, utopie réalisée du théoricien socialiste Charles Fourier, inventeur du phalanstère : vaste habitat unitaire, où les logements vont de 2 à 6 pièces, les chambres pouvant faire jusqu’à 20 m². Le problème de l’architecture nouvelle consiste à trouver le moyen de donner aux familles ouvrières, non la fortune, non la richesse, ce qui est impossible, mais les agréments d’une habitation qui réunisse, au profit de la collectivité, ce que la richesse a donné aux particuliers.

Il met en œuvre un véritable système de transformation sociale, en s’inspirant à la fois des principes hygiénistes et des idées d’émancipation sociale des premiers socialistes : les familistériens, qu’ils soient auxiliaires, participants, sociétaires ou associés, les quatre niveaux de la hiérarchie sociale réinventée par Godin en fonction du mérite et de l’ancienneté, disposaient de ce qu’il avait appelé les équivalents de la richesse. Grâce à la redistribution des bénéfices générés par le Capital et le travail, les 1 700 habitants s’approvisionnaient à bas prix aux économats, bénéficiaient d’une école gratuite, mixte et obligatoire jusqu’à 14 ans, d’une protection sociale incluant la maladie (la Caisse d’assurance maladie, créée en 1846, devient obligatoire en 1861) l’invalidité, le décès. Création aussi d’une caisse de Secours aux Invalides du travail, veuves et orphelins… La gratuité des médicaments est instaurée en 1870, les visites médicales en 1872. Ils bénéficiaient d’un niveau de vie bien supérieur à la moyenne des ouvriers de la seconde moitié du XIX° siècle. L’Association Coopérative Ouvrière de Production qu’il créa en 1880, inclue une Association Capital Travail : les salariés deviennent alors propriétaires de l’usine. Tout cela survivra pendant presque 90 ans aux guerres et aux crises économiques : en 1929, 2 500 personnes y vivaient. Classé monument historique en 1991, le Familistère sera réhabilité à partir de 2000 et un musée sera ouvert en 2010.

Ce n’était ni un philanthrope ni un patron paternaliste, il ne cherchait pas à soulager le malheur mais à organiser une société pour que le malheur ne survienne pas

Frédéric Panni, conservateur du patrimoine au Familistère Godin.

Patron, il ne cesse de tenir un discours ouvriériste ; déiste, il est viscéralement laïque ; résolument socialiste, il refuse de spolier le capitaliste ; épris de liberté, il prône la philosophie du devoir.

Guy Delabre

Emmanuel Isaac Lipmann, 23 ans, installe un comptoir d’horlogerie à Besançon, où il commence par travailler pour le compte d’autrui. Ses trois enfants décideront de fabriquer sous leur propre marque : LIP était né, qui va devenir rapidement le premier horloger de France. L’arrivée des montres à quartz sera la cause principale de sa chute fracassante en 1973.

Les frères américains J.W. et I. Hyatt, en cherchant un substitut à l’ivoire pour les boules de billard, inventent le celluloïd, le premier plastique.

Nobel invente la dynamite, mélange de nitroglycérine et de silice. Jusqu’en 1846, on ne connaissait que la poudre noire ; l’Italien Ascanio Sobrero inventa alors la nitroglycérine, particulièrement instable. Nobel chercha à perfectionner le produit en le rendant liquide ; mais ce ne fut pas sans mal, et les épaisses bonbonnes de verre, habillées de bois et de fer, contenant l’huile explosive de Nobel détruisirent intégralement le 3 septembre 1864 l’usine de Heleneborg en Suède, tuant Emil Nobel, son frère, et en 1876 l’usine de Hambourg. En visitant l’une de ses usines d’Allemagne, il fait tomber accidentellement de la nitroglycérine qui, à son grand étonnement, n’explose pas : elle est tombée sur du kieselguhr, une terre poreuse constituée de fossiles de diatomées, des algues microscopiques dont le squelette est formée de silice : il va mélanger le produit à 25 % de cette terre siliceuse à diatomées et ainsi parviendra à obtenir une stabilité. L’explosion ne pourra se déclencher qu’avec l’adjonction d’un détonateur. Il dépose les brevets nécessaires et les usines produisant de la dynamite se multiplient à l’étranger : de 11 tonnes par an en 1867, la production va atteindre  3 000 tonnes en 1874, et Alfred Nobel va se retrouver rapidement à la tête d’une fortune colossale. En 1875, il ajoute 7 % de collodion – le pansement de l’époque – à la nitroglycérine : c’est le plastic, qui permettra le percement du tunnel du Saint Gothard, la construction du canal de Corinthe, le dégagement du Danube aux Portes de Fer etc …

N’ayant qu’une confiance très limitée dans ses héritiers, il en consacrera l’usage exclusif à la Fondation éponyme, désormais vieille reine douairière des multiples fondations de par le monde. Si vis pacem, para bellum, disait Vegèce , romain fin IV°, début V° siècle [1] .

L’affaire était donc à risque, mais il fallait bien en prendre si on voulait donner des moyens à une armée : c’est ainsi que le gouvernement français, plus précisément Gambetta, qui avait mis fin au monopole d’État sur les explosifs missionna Paul Barbe, officier d’artillerie et ingénieur en 1870 pour créer une dynamiterie, – elle sera opérationnelle en 1875 – : il choisit pour ce faire l’anse des Paulilles, au sud de Port Vendres, qui présentait plusieurs avantages : éloignée du front – un conflit avec l’Espagne n’était pas envisageable – et des zones habitées, un ruisseau, le Cospron, qui amène assez d’eau pour nettoyer les acides, nitrique et sulfurique, issus de la chauffe du nitrate, une voie ferrée à proximité pour amener les matières premières – nitrate et charbon – et la mer pour charger les navires.

Sa production devient exclusivement axée vers les usages de la société civile, l’agriculture et la pêche (nivellement des terrains, remodelage du paysage viticole), pour les travaux publics (Panama où Ferdinand de Lesseps tentera de faire passer un canal ; plus tard, le percement du tunnel du Mont Blanc) et l’industrie extractive (mines de fer), le développement du réseau ferroviaire, le désenclavement portuaire.

Caroline Chaussin. Guide du Conservatoire du Littoral du Languedoc Roussillon. Actes Sud / Dexia 2009

Elle connaîtra aussi son lot d’accidents : 3 morts le 25 juillet 1877 avec l’explosion d’une salle de conditionnement, 1 mort en novembre 1958 avec l’explosion d’un wagon transportant 3 tonnes de dynamite… en tout une trentaine d’accidents mortels et les maladies professionnelles dues au contact du produit, qui ne seront reconnues comme telles qu’en 1981 ! La demande va régulièrement baisser et l’usine fermera en 1984. En 1998, après être passé très près d’une réalisation de grand luxe, le site sera acquis par le Conservatoire du Littoral, géré et financé par le Conseil Général des P.O qui livreront au public en 2009 un site dépollué et magnifiquement remis en valeur.

Jean Louis Lambot et Joseph Monnier, chacun de leur coté, inventent le béton armé. Près de Creil, Paul Decauville se livre aux premiers essais de labourage avec une machine à vapeur. Aristide Boucicaut, propriétaire du Bon Marché depuis 1852 avec Paul Videau, puis seul à partir de 1863 inaugure la vente par correspondance avec un catalogue décrivant 1 500 articles. En 1869, il commencera la construction du premier grand magasin où l’on trouvera tout en libre service : le constructeur n’est autre que Gustave Eiffel : ce sera terminé 18 ans plus tard, en 1887, 10 ans après sa mort. Sa veuve, née Marguerite Guérin léguera sa fortune pour fonder un hôpital.

En Angleterre, Joseph Lister introduit l’antisepsie à l’hôpital : il avait découvert en 1865 la théorie des germes formulée par Pasteur sur la putréfaction. Il en avait conclu que l’apparition de pus dans une plaie n’était pas un facteur de cicatrisation, comme on le croyait alors, mais une preuve de la mortification des tissus – gangrène -. Dans son Mémoire sur le principe de l’antisepsie, il avait rendu hommage à Pasteur : Quand les recherches de Pasteur eurent montré que l’atmosphère était septique, non à cause de l’oxygène mais du fait d’organismes minuscules qui s’y trouvent en suspension, j’eus l’idée qu’on pouvait éviter la décomposition de régions blessées sans supprimer l’air, en leur appliquant comme pansement une substance capable de détruire la vie des particules flottantes. Croyant que les infections étaient dues à des particules présentes dans l’air ambiant, Lister vaporisa du phénol (l’usage chirurgical du phénol, ou acide phénique, avait déjà été prôné en 1863 et en 1865 par Jules Lemaire et par Gilbert). En traitant ses instruments, les blessures et les blouses au phénol, Lister parviendra en 1869 à réduire le taux de mortalité opératoire de quarante à quinze pour cent. Sa méthode, qu’il qualifie d’antiseptique, est d’abord accueillie avec scepticisme mais, dans les années 1880, elle sera acceptée par tous.

La Grandière s’empare de la Cochinchine occidentale et réunit ainsi en un tout le Sud Indochinois.

Deux ans plus tôt, Charles Dickens a eu un grave accident de chemin de fer qui n’est pas parvenu à le dégoûter des voyages ; depuis plusieurs années, il s’est piqué au jeu de donner lecture publique de ses romans et, malgré des relations qu’il s’était chargé de maintenir au froid avec les États Unis à la suite d’un précédent voyage, il y retourne uniquement pour une tournée de lectures publiques ; les Américains n’étant pas rancuniers, il reçoit un accueil des plus chaleureux à Boston, New York, Philadelphie, Washington : Par le froid le plus glacial de l’hiver, les gens dormaient devant les guichets, sur des matelas ; les restaurants voisins leur faisaient apporter leurs repas. Toutes les salles étaient trop petites ; à Brooklyn, on donna à l’écrivain une église comme salle de conférence. C’est du haut de la chaire qu’il lut les aventures d’Oliver Twist et la mort de la petite Nell.

Stefan Zweig

Le jeune Erasmus Jacobs vit en Afrique du Sud ; parti chercher au bord de la rivière Orange un bout de bois bien rond pour déboucher un tuyau, il trouve une pierre qui lui plait et la ramène à la maison. Après avoir joué un temps aux osselets, il la donne à un voisin collectionneur de minéraux qui, intrigué, la confie à un voyageur de commerce qui la remet à G. Atherstone, géologue, qui la détermine comme un diamant Brownish Yellow de 21.25 carats, baptisé Eureka : c’est le premier diamant découvert par l’homme, qui va contracter une fièvre qui n’est pas prête de s’éteindre. Il sera acheté pour £ 500 par Sir Philip Wodehouse, gouverneur de la colonie du Cap et envoyé à Londres pour être exposé à l’exposition universelle de Paris de 1867, retaillée en diamant de 10,73 carats.

Eureka Diamond

14 01 1868   

Niel réforme le service militaire : la première partie des conscrits fera 5 ans de service actif et 4 ans dans la réserve, la deuxième partie fera 5 ans dans la Garde Nationale.

04 1868 

Au Japon, le jeune empereur Meiji, fait part à ses sujets des nouveaux principes politiques : ce sont les cinq articles du gouvernement impérial :

  • On doit délibérer publiquement de toutes les affaires importantes dans les assemblées ouvertes.
  • Les citoyens de toutes les classes doivent participer aux affaires publiques.
  • On doit tâcher de satisfaire le désir légitime de chacun des citoyens sans distinction de rang pour ne pas le laisser mécontent
  • On doit suivre les principes rationnels universellement reçus, en abandonnant les anciennes coutumes déraisonnables
  • On doit chercher à posséder les connaissances répandues dans le monde en vue de renforcer le fondement de l’empire.

Pour le salut de l’empire, le Savoir sera recherché partout où il se trouve.

Le tout encadré par trois slogans :

  • Pays riche, armée forte
  • Esprit japonais, technique occidentale
  • Révérons l’empereur, chassons les Barbares. [sous le Shôgunat, les Barbares étaient les Occidentaux ; ce sont désormais les Chinois et leurs voisins, surtout Coréens]

Les dits sujets ne vont pas traîner pour mettre en œuvre tout cela :

  • 1869 : premier télégraphe entre Tôkyô et Yokohama. Réforme agraire. La capitale est déplacée de Kyôto à Tôkyô.
  • 1870 : premiers phares installés sur les côtes par l’anglais Brunton.
  • 1871 : premier tribunal de type occidental ; une armée de conscrits est instruite à la française.
  • 1872 : arsenal naval, chemin de fer Tokyo Yokohama, service postal et instruction obligatoire.

Les principes sont une chose, leur application autre chose : le christianisme – Kirishitan –, en dépit de l’article 4, continua à être prohibé, et on publia partout le rappel suivant : En ce qui concerne le Kirishitan, religion déraisonnable, elle continue à être strictement prohibée. Mais, là encore, la capacité d’adaptation l’emportera : se rendant compte que cette proscription était un obstacle à la révision des traités humiliants, le gouvernement reconnaîtra officiellement le christianisme et les missionnaires en 1873.

Dans le même temps, de 1871 à 1873, 50 membres du gouvernement sous la houlette de l’ambassadeur Iwakura Tomomi, vont découvrir l’Occident, qui les marque surtout par son industrie et ses institutions parlementaires : ils reviendront plus nombreux qu’ils n’étaient partis, nombre d’experts occidentaux ayant accepté leurs propositions. Un des plus remarquables : le Hollandais Johannis de Rijke qui les fera bénéficier de son expérience d’ingénieur spécialisé dans les ouvrages de protection contre les eaux ; il passera trente ans au Japon ; il mettra à l’abri les plaines de Nagoya, au-dessous du niveau de la mer, concevra les nouveaux quais de Yokohama et d’Osaka. Les Japonais lui érigeront une statue dans un parc d’Asi, au centre du Japon. En 1891 l’empereur l’élèvera au rang de chokuninkan, en quelque sorte secrétaire d’État, du jamais vu au pays du Soleil Levant.

30 05 1868

Henri Rochefort, dans le premier numéro de son journal La Lanterne, tiré à 120 000 exemplaires, – chiffre énorme pour l’époque – s’amuse : La France, dit l’Almanach Impérial, contient 36 millions de sujets … sans compter les sujets de mécontentement.

13 08 1868

Tsunami consécutif à un tremblement de terre d’une magnitude estimée entre 8.5 et 9.3 à Arica alors au Pérou, aujourd’hui au Chili, sévissant sur 3 000 km de côte. Le tremblement de terre a été enregistré à Hawaï, en Nouvelle Zélande, au Japon et en Australie. On dénombrera 25 000 morts.

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La cannoniera statunitense USS Wateree dopo il terremoto, scagliata 400 m all’interno dallo tsunami.

6 11 1868   

Traité de Fort Laramie, Wyoming entre les États Unis et les peuples Indien Lakota et Sioux, que seul parmi les Sioux, Tatanka Lyotake – alias Sitting Bull – a refusé de signer. Il garantit la possession par les Indiens de la région des Black Hills à cheval sur le Dakota du sud, le Wyoming et le Montana. Le traité prévoit la protection dans la réserve de la population amérindienne et de sa culture mais prévoit également différentes formations permettant aux Amérindiens de développer leur agriculture. Des violations permanentes du traité par des Blancs seront occasionnées par la découverte d’or dans la région, conduisant à la guerre des Black Hills. Les États Unis saisiront les terres en 1877 en violation du traité. Environ 90 millions d’acres seront pris et vendus à des blancs.

Cent ans plus tard, la nation Sioux, dont font partie les Lakotas, remporta une victoire devant la Cour suprême américaine. Le , celle-ci refusera quand même de rendre les terres aux Natives, mais condamnera le gouvernement à payer un dédommagement d’un montant de 105 millions $, intérêts compris. Les indiens refuseront et exigeront la restitution de leurs terres à la place, sans succès. À ce jour le montant du dédommagement est de 600 millions $ qui restent en suspens.

Les Indiens étaient passés maîtres dans l’art oratoire. Dans les conseils, ils parlaient longuement, chacun pouvant exprimer son désaccord. Les discussions se poursuivaient pendant des heures, voire des jours – jusqu’à ce qu’un consensus soit atteint, c’est à dire, une fois résolues toutes les objections. Lors des conseils avec les Blancs, ils donnaient leur opinion sur les propositions avancées, en ayant souvent recours à de riches comparaisons tout droit inspirées de la nature. Les hommes blancs écoutaient ces avis retransmis par un traducteur, et en règle générale ne répondaient pas, silence interprété par les Indiens comme une reconnaissance de leurs récriminations. Mais ces remarques n’étaient pas incorporées dans les traités. Pire encore, la signature de ces derniers n’avait aucune validité puisque le Sénat américain avait le pouvoir d’en modifier ultérieurement les dispositions. Les hommes blancs qui n’ont jamais compris la manière de procéder des Indiens, leur attachement au consensus, insistaient toujours pour négocier avec le chef de la tribu, autre concept totalement étranger aux Indiens qui apprirent à ne plus faire confiance aux hommes blancs, menteurs et retors et à leur traité sans valeur. D’un autre côté, la plupart des Blancs considéraient l’art oratoire des Indiens comme un exercice ennuyeux et obstructionniste, même si certains l’admiraient et le comparaient à l’éloquence des Romains à l’époque classique.

Aux dix-huit et dix-neuvième siècles aux États Unis, nombreux furent ceux qui pensaient que les Indiens vaincus, déplacés, tués et parqués, étaient un peuple condamné en voie d’extinction. Et c’est précisément leur art oratoire qui serait à l’origine de tette conviction. Ainsi l’Indien, quand il prenait la parole, décrivait dans un langage poétique et mélancolique les injustices perpétrées par les Blancs et dressait de la sorte un tableau terriblement poignant de l’oppression et de l’extermination de son peuple. Ces discours étaient ensuite relayés par la presse en des termes donnant l’impression que les Indiens se résignaient à un destin inéluctable dans une grande tristesse lyrique.

Annie Proulx Bird Cloud Grasset 2012

11 1868  

À Leipzig, Friedrich Nietzsche, 25 ans, rencontre Richard Wagner. C’est le coup de foudre : il est la plus vivante incarnation de ce que Schopenhauer appelle un génie… sa musique c’est cette mer shopenhauerienne de sons dont les plus secrètes vagues provoquent un choc que je sens résonner en moi, si bien que mon écoute de la musique wagnérienne est une jubilante intuition, que dis-je ? une bouleversante découverte de moi-même.

Lettre à Erwin Rhode, 9 décembre 1868

Onze ans plus tard, il dénoncera dans Humain, trop humain son caractère décadent, ce qui provoquera une rupture définitive. Plus tard encore, la syphilis fera des ravages dans son cerveau, laissant s’exprimer sa paranoïa : Parlons peu mais parlons bien, et même très bien : maintenant que le Dieu ancien est aboli, je suis prêt à gouverner l’Univers.

Lettre à Malvida von Meysenbug 20 octobre 1888. [il mourra le 25 août 1900]

Humain, trop humain : ce n’est pas là mouvement d’humeur passagère : on le retrouve dans ce qu’il disait du bonheur : L’Homme n’aspire pas au bonheur ; il n’y a que l’Anglais qui y aspire.

Lou Andreas-Salomé, jeune [21 ans], belle et brillante émigrée russe, rencontrée en 1882 à Rome, son premier et profond amour, avait brossé un beau portrait de cet homme qui avait alors moins de 40 ans : Sans doute une première rencontre avec Nietzsche n’offrait-elle rien de révélateur à l’observateur superficiel. Cet homme de taille moyenne, aux traits calmes et aux cheveux bruns rejetés en arrière, vêtu d’une façon modeste bien qu’extrêmement soignée, pouvait aisément passer inaperçu. Les traits fins et merveilleusement expressifs de sa bouche étaient presqu’entièrement recouverts par les broussailles d’une épaisse moustache tombante. Il avait un rire doux, une manière de parler sans bruit, une démarche prudente et réfléchie qui lui faisait courber légèrement les épaules. On se représentait difficilement cette silhouette au milieu d’une foule : elle était marquée du signe qui distingue ceux qui vivent seuls et en marche. Le regard en revanche était irrésistiblement attiré par les mains de Nietzsche, incomparablement belles et fines, dont il croyait lui-même qu’elles trahissaient son génie. […] Ses yeux aussi le révélaient. Bien qu’à moitié aveugles, ils n’avaient nullement le regard vacillant et involontairement scrutateur qui caractérise beaucoup de myopes. Ils semblaient plutôt des gardiens protégeant leurs propres trésors, défendant des secrets muets sur lesquels aucun regard indésirable ne devait se porter. Sa vue défectueuse donnait à ses traits un charme magique et sans pareil ; car au lieu de refléter les sensations fugitives provoquées par le tourbillon des événements extérieurs, ils ne restituaient que ce qui venait de l’intérieur de lui-même. Son regard était tourné vers le dedans, mais en même temps – dépassant les objets familiers – il semblait explorer le lointain ou, plus exactement, explorer ce qui était en lui comme si cela se trouvait loin.

Lou Andreas-Salomé — Wikipédia

Les gens intelligents ont un problème : ils ne parviennent pas à le cacher.

Frédéric Joignot pour le Monde interroge Philippe Sollers, sur l’actualité inactuelle de Friedrich Nietzsche : Ouvrez les yeux, dit Nietzsche, regardez bien, la Terre a une maladie qui s’appelle l’Homme, cet être souffrant, malheureux, mais surtout, cette créature qui aime tant souffrir… Ça, c’est blasphématoire. Car Nietzsche dit aimer Stendhal, un autre Français. Or, quelle est la clef de Stendhal ? C’est, à la fin de La Chartreuse de Parme, cette formule magnifique : Nous les heureux, les peu nombreux, autrement dit nous les happy few perdus au milieu d’une foule de très nombreux malheureux. Et Nietzsche va plus loin. Pour lui, les hommes ne sont pas malheureux par la faute des autres, ou d’un gouvernement despotique, non, derrière la plainte, il voit le nihilisme, le masochisme. Il pense que les hommes sont malheureux par leur faute ! Ça, ce n’est pas du tout chrétien. Si vous dites ça aujourd’hui, dans un monde où l’on vous vend interminablement de la plainte, où prospèrent, comme disait Guy Debord, ceux qui sont toujours prêts à prolonger la plainte des opprimés, vous êtes très mal vus. Vous allez contre les prédicateurs de la mort, comme les appelle carrément Zarathoustra. Autrefois, le clergé se chargeait d’entretenir la plainte, il a fait ses preuves dans le déni de la vie et de la libre pensée, avec constance, très longtemps. Mais vous en avez un autre aujourd’hui. Vous pouvez l’appeler comme vous voulez, les intellectuels, par exemple. C’est un clergé en France. Des employés qui prolongent le malheur, l’entretiennent, des fonctionnaires de l’information triste, ou, comme dit Debord encore, les salariés surmenés du vide. Aujourd’hui, nous assistons à une véritable industrialisation de la plainte et du vide. Je l’entends sans cesse dans les médias. Attendez-vous à ce que la presse aille de plus en plus dans ce sens… Plainte, perte de pensée, éloge du vide, mariages princiers, people, publicité… C’est la logique même du nihilisme annoncé par Nietzsche. Nous aimons le vide, nous aimons le malheur. Un autre esprit français, La Boétie, l’ami de Montaigne, parlait très justement de la servitude volontaire. Nietzsche aiguise cette pensée, il insiste sur la volonté de cette servitude. Plutôt vouloir le rien que ne rien vouloir, dit-il. Voilà la définition même du nihilisme d’aujourd’hui. Plutôt un lent suicide, ne rien vouloir de grand, de noble, d’exaltant, rester dans le ressentiment et la jérémiade, sans affirmation de valeurs fortes, sans vivre des choses fortes, c’est-à-dire la vie vécue comme une mort lente. Ou alors, le suicide immédiat, à répétition, comme à France Télécom, ou alors le kamikaze qui se fait exploser quelque part au Pakistan ou ailleurs. Choc des civilisations, choc des religions, dit-on aujourd’hui. Choc des incultures, faudrait-il dire… Il ne s’agit pas de faire de l’apocalypse bon marché, ou du déclinisme, le diagnostic comporte toujours, dans sa radicalité négative, une contre proposition. D’où l’actualité de Nietzsche encore. Je vous fais mon diagnostic, je vous montre l’esprit de vengeance, le ressentiment, la volonté de vide, et puis je vous parle du surhomme et de l’éternel retour…

De supposer un éternel retour de nos actes, c’est aussi se demander : Que faites-vous de votre vie ?

C’est la grande question. Que faites-vous de votre vie, de votre corps ? Et c’est là où les dernières années de Nietzsche apparaissent vraiment extraordinaires. Tout se passe en cinq ans, 1883 – 1888, comme j’ai essayé de le montrer dans Une vie divine. Qu’est-ce qui se passe ? Il marche quatre, cinq heures par jour, se nourrit frugalement, habite dans une petite pension de famille, il est obligé d’écouter tous les jours les conneries de ses voisins, donc il se retire dans sa chambre. Il écrit tout le temps. Et puis il envoie les manuscrits à son éditeur, va à la poste, reçoit les épreuves, les corrige, les renvoie. Tout ça, dans une indifférence quasiment totale. Il publie. Personne ne répond. Il annonce des choses extraordinaires. Tout le monde s’en fout. Cela rappelle la fin de vie de Mozart. Une fécondité impressionnante, dans un dénuement terrible. C’est l’époque où il compose Le Mariage de Figaro, Cosi fan tutte, Don Juan, La Flûte enchantée, Titus… Cosi est un opéra flamboyant et joyeux, j’allais dire nietzschéen. Pourtant, au même moment, Mozart est criblé de dettes, il emprunte à son épicier, il est très malade. Comme Nietzsche. Et pourtant, ils écrivent des chefs-d’œuvre admirables. Nietzsche loue la lumière du Sud, Venise. À la fin, il a des formules tout à fait étonnantes, il se demande s’il n’aimerait pas les petites femmes de Paris (où il n’est jamais allé), il conserve un esprit de fête, il loue la Vie et Dionysos, le dieu dansant, sans parler de son ironie mordante, sa défense du goût et cette gaieté. Il écrit : Reste avec nous, ne nous abandonne pas, frivolité.

Une vision très noire de Nietzsche a longtemps circulé, comme s’il n’avait pas été le philosophe du dionysiaque…

L’actualité de Nietzsche, ce sont aussi toutes les récupérations falsificatrices de son œuvre. Sa sœur, les nazis, Hitler, les fascistes italiens, ou encore les fatwas communistes dénonçant un idéologue de la force. C’est à se demander : Mais l’ont-ils lu? Où est passé le texte ? C’est la grande question. Qui sait encore lire ? N’importe quel psychanalyste vous dira qu’aujourd’hui la plainte la plus entendue sur le divan, c’est : Je n’arrive pas à lire plus de vingt ou trente lignes… Et même celles-là, je les oublie.  C’est pareil pour les récupérations de gauche, le fameux nietzschéisme de gauche, alors que ces deux mots se dissolvent dès qu’ils sont prononcés.

Nietzsche fait une critique acérée de certaines idées de gauche, comme l’égalitarisme et le socialisme d’État…

À son époque, celle de la Première Internationale, du Manifeste du parti communiste, de Marx et de Bakounine, le socialisme se développe, devient autoritaire, et, pour Nietzsche, il s’agit de la continuation du rousseauisme. Lui aime Voltaire, pas Rousseau. Il faut regarder de près… Voltaire est détesté par la droite puisqu’il n’est pas dévot, il n’est pas aimé par la gauche parce qu’il est mort riche. Bref, Voltaire est haï partout, comme Nietzsche. Ce n’est pas un hasard si Nietzsche écrit : Voltaire, l’homme le plus intelligent avant moi ! C’est dit avec humour, bien sûr, mais il le pense. Il voit en lui la noblesse d’esprit dont nous parlions, une noblesse ouverte à tous, pour qui veut, qui n’a rien à voir avec l’égalitarisme de Rousseau et du contrat social… D’ailleurs, Nietzsche ne propose pas un programme politique et social, il ne bâtit pas un système de pensée, une idéologie, il n’offre pas une vision pour des croyants divers. Il vous donne tout ce qu’il faut pour aller à contre-courant de ce qui est seriné à chaque instant. Est-ce qu’il est élitiste ? (gros soupir) Stendhal, qui parle des rares gens heureux, est-il élitiste ? Songe, lecteur bénévole, à ne pas haïr et à ne pas avoir peur… écrit-il dans sa préface à Lucien Leuwen. Lecteur bénévole … Personne ne vous oblige à découvrir le bonheur de lire. Nietzsche est-il élitiste ? Pour commencer, il déteste ceux qui lui font la morale…

La moraline, dit-il…

Il critique sans arrêt la moraline. Je sais de quoi je parle. On me verse au moins trois verres de moraline par jour. Sans que les gens en soient forcément conscients. C’est instinctif, une seconde nature. Tout est jaugé, jugé, apprécié, en fonction de la morale, la faiblesse de la cervelle comme dit Rimbaud magnifiquement. C’est-à-dire, aussi, l’hypocrisie même. Car nous possédons un corps, il y a de la jouissance, c’est cela que rappelle Nietzsche constamment, la morale restreint le corps, la morale parle du corps, la morale se déguise… Son livre Par-delà bien et mal a toujours été mal interprété. Cela ne veut pas dire que le bien est négligeable, ou qu’il veut faire du mal un bien. Cela signifie qu’il existe une position philosophique évitant d’être sans cesse dans un type d’évaluation morale, moralisante, ou calculatrice … Vous connaissez l’expression qui revient sans cesse aujourd’hui : On va vous évaluer. La rentabilité a envahi la morale, elle devient la nouvelle morale. L’évaluation technique du profit, du résultat, se fait toujours au nom de la morale, maintenant. Je vais vous dire le chiffre juste, le bon résultat chiffré, c’est-à-dire le bien. Or, comme le montre Nietzsche, il existe d’autres critères pour réfléchir au bien et au mal, au-delà de cette morale étouffante.

Après le diagnostic, Nietzsche propose quelques remèdes malgré tout…

Dans L’Antéchrist, un texte extraordinaire, quand il proclame la fin du christianisme et notre entrée dans l’ère du Salut, il nous annonce la guérison. Nous avons enfin trouvé l’issue, dit-il, exalté, après deux milliers d’années. Nous sortons enfin de ce labyrinthe de l’ère chrétienne, du protestantisme et de sa haine de la vie. C’est, pour Nietzsche, une espèce d’illumination, il n’y a pas d’autre mot. Voici l’ère du Salut. Maintenant, là, tout de suite, dans le corps, dans ce très bizarre corps habité par le langage comme Mozart par la musique, d’une façon très difficile à imaginer. Ce corps pris de cette frénésie de marche et d’écriture. Ce corps saisi d’une créativité absolument invraisemblable, dans le vide, solitaire. Essayez de marcher cinq heures par jour et d’écrire en trois semaines Ainsi parlait Zarathoustra… Alors, il vous parle du surhomme, il n’entend pas une quelconque race supérieure bien sûr, il veut dire l’homme échappé du nihilisme, l’homme redevenu créateur, joyeux, qui a fait sien le vers de Hölderlin, peut-être son poète préféré : Là où croît le péril, croit aussi ce qui sauve. Et aussi : Qui pense le plus profond, aime le plus vivant. […] C’est l’éternelle vitalité qui importe, et non pas la vie éternelle.

Philippe Sollers. Le Monde Hors série Friedrich Nietzsche 2011

Avec Nietzsche apparaît pour la première fois sur les mers de la philosophie allemande le pavillon noir du corsaire et du pirate : un homme d’une autre espèce, d’une autre race, une nouvelle sorte d’héroïsme, une philosophie qui ne se présente plus sous la robe des professeurs et des savants, mais cuirassée et armée pour la lutte. Les autres avant lui, également hardis et héroïques navigateurs de l’esprit, avaient découvert des continents et des empires ; mais c’était en quelque sorte dans une intention civilisatrice et utilitaire, afin de les conquérir pour l’humanité, afin de compléter la carte philosophique en pénétrant plus avant dans la terra incognita de la pensée. Ils plantent le drapeau de Dieu ou de l’esprit sur les terres nouvelles qu’ils ont conquises, ils construisent des villes, des temples et de nouvelles rues dans la nouveauté de l’inconnu et derrière eux viennent les gouverneurs et administrateurs, pour labourer le terrain acquis et pour en tirer une moisson, les commentateurs et les professeurs, les hommes de la culture. Mais le sens dernier de leurs fatigues est toujours le repos, la paix et la stabilité : ils veulent augmenter les possessions du monde, propager des normes et des lois, c’est-à-dire un ordre supérieur. Nietzsche, au contraire, fait irruption dans la philosophie allemande comme les flibustiers à la fin du XVI° siècle faisaient leur apparition dans l’empire espagnol – un essaim de Desperados sauvages, téméraires, sans frein, sans nation, sans souverain, sans roi, sans drapeau, sans domicile ni foyer. Comme eux, il ne conquiert rien pour lui ni pour personne après lui, ni pour un Dieu, ni pour un roi, ni pour une foi ; il lutte pour la joie de la lutte, car il ne veut rien posséder, rien gagner, rien acquérir. Il ne conclut pas de traité et ne bâtit pas de maison ; il dédaigne les lois de la guerre établies par les philosophes et il ne cherche pas de disciples ; lui, le passionné trouble-fête de tout repos brun, de tout établissement confortable, désire uniquement piller, détruire l’ordre de la propriété, la paix assurée et jouisseuse des hommes ; il ne veut que propager par le fer et le feu cette vivacité de l’esprit toujours en éveil qui lui est aussi précieuse que le sommeil morne et terne l’est aux amis de la paix. Il surgit audacieusement, renverse les forteresses de la morale, les barrières de la loi ; nulle part il ne fait quartier à personne ; aucune excommunication venue de l’Église ou de la Couronne ne l’arrête. Derrière lui, comme après l’incursion des flibustiers, on trouve des églises violées, des sanctuaires millénaires profanés, des autels écroulés, des sentiments insultés, des convictions assassinées, des bercails moraux mis à sac, un horizon d’incendie, un monstrueux fanal de hardiesse et de force. Mais il ne se retourne jamais pour jouir de ses triomphes : l’inconnu, ce qui n’a jamais été encore ni conquis, ni exploré, est sa zone infinie ; son unique plaisir, c’est d’exercer sa force, de troubler les endormis. N’appartenant à aucune croyance, n’ayant prêté serment à aucun pays, ayant à son mât renversé le drapeau noir de l’amoraliste et devant lui l’inconnu sacré, l’éternelle incertitude dont il se sent démoniaquement le frère, il appareille continuellement pour de nouvelles et périlleuses traversées. Le glaive au poing, le tonneau de poudre à ses pieds, il éloigne son navire du rivage et, solitaire dans tous les dangers, il se chante à lui-même, pour se glorifier, son magnifique chant de pirate, son chant de la flamme, son chant du destin : Oui, je sais d’où je viens ; Irrassasié comme la flamme. Je brûle et je me consume ; Tout ce que je touche devient lumière ;  Et tout ce que je laisse devient charbon. À coup sûr, je suis flamme…

Stefan Zweig. Le combat avec le démon. Belfond 1983

Nietzsche, la seconde période - Marc Alpozzo (Ouvroir de réflexions potentielles)

Le christianisme a donné du poison à boire à Eros. Il n’en est pas mort mais a dégénéré en vice.

10 12 1868 

Un feu de signalisation apparaît à Londres, à l’angle de Bridge Street et de Palace Yard : c’est une lanterne à gaz pivotante aux couleurs rouge et verte qui nécessite la présence d’un agent de police pour le manœuvrer. Mais ce dernier sera grièvement blessé le 2 janvier 1869 et il aura donc eu à peu près la durée d’un feu de paille.

1868 

Première course cycliste sur 1 200 mètres, dans le parc de Saint Cloud. Leclanché crée une pile zinc/carbone. La mer recouvre entièrement l’île de Sein, et les côtes péruviennes sont frappées par un séisme de magnitude 9, faisant des milliers de morts. On en ressentira les effets jusque sur les côtes d’Hawaï. Inondations ravageuses en Italie : on compte 40 000 morts. Carlos Manuel de Cespedes, chef de l’armée mambie, – ou indépendantiste -, libère les esclaves de Cuba et proclame son indépendance : c’est le début d’une guerre de 10 ans [2]. Dissolution de la section française de l’Internationale Ouvrière. Création d’une Caisse pour les accidents du travail. Création de l’École Pratique des Hautes Études.

Découverte de l’homme de Cro-Magnon – c’est le nom d’un écart de la commune des Eyzies, en Dordogne – : il a 35 000 ans, et non pas de 200 000 à 300 000 comme le dit la chanson qui lui est consacrée.

Cinq ans auparavant, en 1863, a été ouverte la ligne de chemin de fer Périgueux Agen. Comme la gare de Tayac est un peu excentrée, on aménage une route pour y accéder. Les ouvriers vont taper dans un talus pour y emprunter de la terre et y trouvent beaucoup de chosesDes bouts d’os, des silex taillés et des crânes humains. Grâce au télégraphe, la nouvelle arrive vite à Paris et, en avril, le géologue Louis Lartet (1840 – 1899) est mandaté par le ministre de l’instruction publique, Victor Duruy, pour enquêter et finir d’explorer cet abri de 17 mètres de large sur 6 de profondeur, jusque-là caché sous des éboulis, au lieu-dit Cro Magnon.

Roland Nespoulet, Muséum national d’histoire naturelle

En Europe de l’Ouest, on imagine encore que Dieu a posé son doigt et créé l’homme à son image. La question est plus de savoir de quand date l’humanité : sa naissance est-elle conforme au calendrier biblique ou y a-t-il eu des humains bien avant ? Avec les fossiles des espèces animales disparues, certains estiment que le temps est probablement plus long que ce que l’on pensait. Il y a eu une première alerte en 1856 avec la découverte d’os et du haut d’un curieux crâne sur le site allemand de Neandertal mais, il n’a pas du tout été accepté comme une pièce fossile. À l’époque, on n’a aucune des méthodes précises de datation d’aujourd’hui. Ce sont les prémices de la paléontologie, de la remontée dans le temps.

[…] Les humains de cette époque ont peu ou pas contribué au patrimoine génétique des humains actuelsOn a pu penser qu’Homo sapiens était sorti d’Afrique une seule fois pour se dispatcher partout, mais toutes les données montrent que c’est faux. Il y a probablement eu d’autres expansions hors d’Afrique, il y a 20 000 à 25 000 ans. Les ancêtres les plus proches des populations européennes actuelles venaient d’Asie continentale.

Antoine Balzeau, Muséum national d’histoire naturelle

Les humains de Cro Magnon ressemblaient à des individus costauds. Ils avaient une stature plus élevée que les humains actuels, avec une taille d’au moins 1,80 mètre pour les hommes, et ils étaient beaucoup plus robustes. Les crânes étaient à l’avenant et les cerveaux aussi, d’un volume de 1 500 centimètres cubesActuellement, nous vivons un phénomène de gracilisation générale du squelette, ce qui entraîne des cerveaux plus petits.

Dominique Grimaud Hervé, Muséum national d’histoire naturelle

Il y a 19 000 ans, la Terre a passé le pic du froid. Au cours des millénaires qui ont suivi, le climat, qui a une influence sur la taille, s’est rapidement réchauffé. De plus, nous sommes passés à des économies de production et à l’agriculture, ce qui a modifié notre régime alimentaire. Quant à la baisse de la taille du cerveau, elle n’est pas uniquement liée à la diminution corporelle. Il y a probablement aussi une histoire de structure interne et de câblage. Avoir un cerveau tout aussi efficace mais moins gros, c’est intéressant parce que c’est un organe qui coûte cher, notamment en énergie.

[…]  dans la tête des gens du XIX° et du début du XX° siècle, l’Europe était le centre du monde. Qu’Homo sapiens soit extra-européen et africain, comme nous le savons aujourd’hui, n’était pas du tout dans le logiciel. On va donc reconnaître dans Cro Magnon l’origine des Européens actuels, tout comme on reconnaîtra dans l’homme de Chancelade l’ancêtre des Esquimaux et dans l’homme de Grimaldi celui des Africains… L’origine du monde tenait dans le sud de la France !

Jean-Jacques Hublin, Collège de France

Ces ossements montrent d’incontestables caractères de supériorité, qu’on est habitué à ne rencontrer que chez les races civilisées. D’un autre côté, la grande largeur de la face, le prognathisme alvéolaire, l’étendue et la rudesse des surfaces d’insertion des muscles (…) feraient naître immédiatement l’idée d’une race violente et brutale, quand même nous ne saurions pas que la femme a été tuée d’un coup de hache, et que le fémur du vieillard porte les traces d’une ancienne et grave blessure.

Paul Broca, 21 mai 1868. (En ces tout débuts de la paléontologie, on ne pensait qu’à classifier en fonction des races. )

Averse de météorites sur Pultusk, en Pologne : il devait y en avoir environ 100 000 morceaux ; on en récoltera 218 kg de pierres. Les pluies de météorites sont dues à l’explosion d’une météorite sous l’effet de l’onde de choc qui se forme à l’avant. Une météorite est appelée simplement étoile filante à cause de la traînée lumineuse provoquée par l’échauffement de la météorite et l’ionisation en conséquence de l’atmosphère environnante.

Doudart de Lagrée et Francis Garnier, parvenus au Yunnan, constatent que c’est par le fleuve Rouge que peut être drainé vers la Cochinchine le commerce de la Chine du sud. Doudart de Lagrée va mourir de maladie avant la fin de l’année et Francis Garnier prendra le commandement de l’expédition. On ne résiste pas à citer un compliment s’il vient d’un anglais : Une aire considérable où jamais un Blanc n’avait mis le pied avait été soigneusement examinée, la Chine atteinte en venant du sud, une bonne partie du Yunnan explorée et relevée pour la première fois, et finalement, Ta li fou visitée dans les circonstances les plus difficiles. Outre cela, il avait été rassemblé sur les pays traversés une masse d’informations d’ordre non seulement géographique, mais encore social, commercial et politique. Des faits relatifs à l’histoire et aux difficiles problèmes ethnologiques de cette partie de l’Asie avaient été notés. Finalement le tout s’est trouvé incorporé par Francis Garnier dans sa très complète publication officielle.

Sir Hugh Clifford

Napoléon III aurait voulu prendre rendez-vous avec l’Histoire : il jette sur le papier le plan d’un livre qu’il n’aura pas le temps d’écrire : C’est l’histoire d’un Français, Monsieur Benoît, parti en 1847 pour l’Amérique. Monsieur Benoît a parcouru le nouveau continent depuis l’Hudson jusqu’au Mississippi. De temps en temps, il a reçu quelques informations, plutôt malintentionnées, sur la situation de la France. Voulant se rendre compte par lui-même de la réalité des choses, il décide un beau jour de revenir au pays et débarque à Brest. Que voit-il ? Que ressent-il devant toutes ces transformations dont il n’avait pas entendu parler outre-Atlantique ?

Louis Napoléon ébauche ainsi lui-même la description de l’œuvre accomplie sous son règne. Il en écrit seulement les têtes de chapitre, les événements et la mort ne lui ayant pas laissé le temps de rédiger le reste. Tel quel, ce simple plan a l’allure d’un testament politique.

Découvrons l’énumération à laquelle il procède ; on comprend bien ce dont il fut le plus fier. Suivons donc Monsieur Benoît : 

  • Il voit, vers la Mairie, la foule se porter aux élections. Étonnement du suffrage universel.
  • Étonnement des chemins de fer qui sillonnent la France ; du télégraphe électrique.
  • Arrivée à Paris ; embellissement. L’octroi, porté aux fortifications.
  • Il veut acheter des objets, qui sont meilleur marché, grâce au traité de commerce. Le fer moitié moins cher, etc.
  • Il croit qu’il y a beaucoup d’écrivains en prison. Erreur.
  • Point d’émeutes ; point de détenus politiques, point d’exilés.
  • Point de détentions préventives.
  • Accélération des procès. La marque supprimée.
  • La mort civile supprimée
  • La Caisse pour la vieillesse.
  • Les aziles [sic] de Vincennes.
  • Les coalitions.
  • Police de roulage détruite.
  • Réglementations abolies
  • Service militaire allégé, solde augmentée, médaille instituée, retraite augmentée.
  • Réserve augmentant la force de l’armée
  • Fonds pour les prêtres infirmes.
  • Contrainte par corps.
  • Courtiers : un marchand qui envoyait un commis vendre ou acheter des marchandises était arrêté.
  • Les Conseils Généraux.

Pour tout autre que Louis Napoléon la présentation d’un tel bilan suffirait à assurer la renommée et la gloire. Mais s’agissant de lui, il n’en est malheureusement rien.

On ne s’en étonnera plus. Tout le monde connaît, car on en parle sans cesse, les libertés qu’il limita ; tout le monde oublie, car on omet souvent de le rapporter, qu’elles furent, le moment venu, rendues au peuple et notablement amplifiées. En 1870, au chapitre des droits fondamentaux, individuels et collectifs, il n’y a pas lieu d’écrire que la France a été délivrée d’un tortionnaire. On le vérifiera encore.

En tout cas, les progrès accomplis dans le domaine des droits sociaux sont indiscutables : droit de grève, droit de réunion, liberté syndicale de fait, abolition de dispositions anti-ouvrières dont nul ne s’était vraiment soucié jusque là. L’esquisse d’une protection sociale a été dessinée, ou du moins sa nécessité reconnue. L’enseignement public a été amélioré et étendu. Surtout, la France s’est profondément et durablement modernisée.

Une décision impulsion a été donnée par Louis Napoléon à la France. Il l’a faite changer de siècle. Aujourd’hui encore, nous vivons dans un cadre qu’il a conçu, voulu et crée et qu’il nous a légué.

Peu de chefs d’État dans l’Histoire ont laissé un tel héritage. Rarement, jamais sans doute, la France n’aura fait autant de progrès en aussi peu de temps.

Quand on mesure la puissance de notre pays en 1870, on enrage vraiment à la pensée de la défaite. Sedan est un scandale. Car la France n’est pas battue sur ce qu’elle est, c’est-à-dire un pays autrement plus avancé, autrement plus riche que la Prusse. Mais comme on va le voir, la nation s’est refusé à utiliser les moyens de le prouver sur le champ de bataille.

Tout à l’enthousiasme – et aux délices – du progrès, elle ne va pas  se donner l’armée dont elle a besoin. Lancée dans les réalités nouvelles, elle en a oublié d’autres, hélas incontournables Et paradoxalement, la France aura été victime de la liberté que lui a rendu Louis Napoléon.

Philippe Seguin. Louis Napoléon le Grand. Grasset 1990

1868. Le visage est déjà marqué du mal qui le ronge , la maladie de la pierre, qui l’emportera cinq ans plus tard. Son autopsie permettra d’extraire de la vessie un calcul de la taille d’un œuf de pigeon.

De la glace du Jura jusqu’en Algérie !

Les glacières de Sylans forment aujourd’hui un site à l’atmosphère presque romantique : au bord d’un charmant petit lac du Haut Bugey, dans l’Ain, plusieurs grands bâtiments en ruines, en partie recouverts par la végétation, sont nichés sans tapage au pied d’un relief abrupt. Elles sont situées entre Nantua et Bellegarde sur Valserine, près de la sortie d’autoroute Sylans de l’A 40. […] Clou de ce spectacle discret : une véritable cathédrale industrielle de près de 150 mètres de longueur, un peu inattendue dans une région connue pour ses montagnes calmes et ses forêts épaisses, éloignée des grandes agglomérations.

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Pour comprendre la présence de cet ensemble, il faut s’intéresser à l’ambition étonnante d’un entrepreneur du XIX° siècle, Joachim Moinat. Alors qu’il mène, sous le Second Empire, une carrière de tenancier de café, une idée se précise dans son esprit : et s’il produisait localement la glace utilisée pour rafraîchir ses boissons – et celles de bien d’autres établissements ? Le lac de Sylans, à seulement quelques kilomètres de son enseigne de Nantua, offre d’excellentes conditions pour concrétiser ce rêve : des eaux pures, assez peu profondes et fréquemment soumises à des hivers rigoureux, l’existence d’une gare pas trop éloignée pour transporter la future production et une main d’œuvre rurale en quête de rémunérations complémentaires une fois les travaux des champs terminés.

C’est décidé : à la fin des années 1860, Joachim se lance ! Un premier bâtiment en bois est construit et l’activité – d’abord à une échelle artisanale – se développe en quelques années. Des extensions supplémentaires du réseau de chemin de fer, alors en pleine explosion, favorisent encore l’expansion du site : la production est bientôt exportée à longue distance, y compris jusqu’en Algérie, où l’on peut déguster ses breuvages agrémentés d’un peu de fraîcheur jurassienne. Au XIX° siècle, grâce à des conditions bien plus rapides de transport, permettant de limiter la fonte, il était devenu possible d’acheminer de la glace très loin, explique Nicole Collet, auteur d’un ouvrage sur le site de Sylans. Par exemple, sur dix tonnes envoyées vers Paris, environ huit arrivaient à destination – la perte étant à la charge de l’acheteur.

Sauf lorsque les hivers sont trop chauds, quelque 300 personnes sont recrutées chaque année aux glacières de Sylans. Le travail y est pour le moins ardu : Sous des températures oscillant souvent entre -20 et 0°C, il fallait d’abord enlever la neige sur la surface glacée du lac. L’épaisseur de cette banquise devait être d’au moins 15 cm pour supporter le poids d’un cheval, nécessaire afin de tracter une charrue spéciale, détaille Nicole Collet. Un damier était ainsi tracé et l’on retirait des bandes de glace, ensuite transportées pour être stockées dans les bâtiments des glacières, à l’aide de grandes rampes et, plus tard, de dragues. C’était très physique et les services des employés s’étendaient sur douze heures – avec seulement une vraie pause d’une heure pour un repas. Ils étaient parfois surnommés les Sibériens.

En 1884, Joachim Moinat vend son entreprise à la Société des glacières de Paris – dès lors, il ne travaille plus longtemps à Sylans et meurt, à 60 ans, à l’aube des années 1890. Le site, maintenant plus industriel qu’artisanal, connaît encore des améliorations et des extensions. Une main d’œuvre un peu moins importante, en revanche, est nécessaire.

La fin de la Belle Époque marque un bouleversement : l’exploitation de la glace naturelle devient moins pertinente. Grâce à de nouvelles techniques et à la diffusion progressive de l’alimentation électrique, la production de glace artificielle, nettement moins chère, prend le dessus. Les glacières de Sylans vivent leurs dernières récoltes au tournant de la Première Guerre mondiale – des hivers trop chauds puis le départ des hommes au combat assènent les derniers coups à une activité de toute façon condamnée.

L’une des dragues des glacières. Image issue de la correspondance de Charles Roget, avec l’aimable autorisation de Nicole Collet.

Dès lors, la Société des glacières de Paris délaisse le site, dont la propriété passe aux communes locales, puis à un investisseur privé. La création d’un hôtel de bord de lac est un temps envisagée, mais jamais concrétisée. Pendant plusieurs décennies, les fiers bâtiments industriels, soumis aux aléas du climat et à des pillages de matériaux, se transforment en ruines. Ce n’est qu’assez récemment que les glacières de Sylans ont de nouveau intéressé, raconte encore Nicole Collet, qui a beaucoup contribué à attirer l’attention sur ce lieu à l’abandon, en partie gagné par la forêt. Des acteurs publics ont décidé d’agir : ils s’en sont portés acquéreurs et ont travaillé à le remettre en valeur. C’était important, je crois, car c’est, semble-t-il, un vestige unique en Europe. Il témoigne d’une activité qui n’aura existé qu’environ un demi-siècle, mais qui correspond à la vision d’un homme, Joachim Moinat, et nous dit beaucoup du développement de l’industrie au XIX° siècle. Je serais très heureuse que des chercheurs s’intéressent à leur tour aux glacières de Sylans ! 

Pierre-Louis Lensel, Historia, 14 août 2024 

1 01 1869  

Premier numéro du Journal Officiel.

6 03 1869

Mendeleïev présente devant la Société chimique russe la classification périodique des éléments : tableau de tous les corps simples en fonction de l’ordre croissant des poids atomiques.

Tableau périodique – tableau de Mendeleïev – Méthode Physique

03 1869 

Mort de Lamartine, né en 1790, et de Sainte Beuve, né en 1804.

On l’a échappé belle, car le lascar – Lamartine, pas Sainte Beuve – ne fût pas très loin de se croire immortel et, quelques 20 ans plus tôt, n’avait pas eu besoin de paillettes, de télévision, de César ni de Goncourt pour gonfler son Ego : Il est évident que Dieu a son idée sur moi, car je suis un vrai miracle à mes yeux. Je ne puis pas comprendre, autrement que par un souffle de Dieu, l’inconcevable popularité dont je jouis ici.

*****

Je ne sais si j’ai rencontré, dans ce monde d’ambitions égoïstes au milieu duquel j’ai vécu, un esprit plus vide de la pensée du bien public que celui de Lamartine. J’y ai vu une foule d’hommes troubler le pays pour se grandir : c’est la perversité courante ; mais il est le seul, je crois, qui m’ait semblé toujours prêt à bouleverser le monde pour se distraire.

[…] Je n’ai jamais connu non plus d’esprit moins sincère, ni qui eût un mépris plus complet pour la vérité. Quand je dis qu’il la méprisait, je me trompe ; il ne l’honorait point assez pour s’occuper d’elle d’aucune manière. En parlant ou en écrivant, il sort du vrai et y rentre sans y prendre garde ; uniquement préoccupé d’un certain effet qu’il veut produire à ce moment-là…

Tocqueville. Souvenirs.

Mais on trouve d’autres opinions sur Lamartine qui aura su sans complaisance aucune pour qui que ce soit, toute sa vie durant où il voulait aller, un vrai parti social à même d’empêcher la richesse d’être oppressive et la misère d’être envieuse et révolutionnaire. Un siècle avant Viansson Ponté, rédacteur en chef du Monde en 1968 : il lancera : la France s’ennuie.

10 05 1869  

Jonction des deux tronçons de la ligne de chemin de fer est-ouest des États-Unis, à Promontory Point, sur la rive nord du lac Salé dans l’Utah. Le chantier avait commencé lentement en 1864, mais en 1867, une grosse prime avait été promise par le gouvernement à l’entreprise la plus efficace et à la lenteur avait succédé une course de vitesse que remporta, sur le fil, l’Union Pacific. La Central Pacific était partie de l’ouest, à Sacramento et l’Union Pacific de l’est, à Omaha, sur le Missouri dans le Nebraska, toutes deux avec des millions $ d’aides gouvernementales, des millions d’hectares de terres attribuées à grands renforts de pots de vin habilement distribués à Washington, et pour ouvriers des vétérans de la guerre de Sécession, des immigrés irlandais, des coolies chinois, posant jusqu’à huit kilomètres de voies par jour, succombant souvent aux rigueurs climatiques quand ce n’était dans les combats contre les Indiens où, dit-on, le crime et la vertu marchaient la tête haute.

Ce n’est pas seulement l’ajout d’un épisode pittoresque à l’histoire américaine ou un chapitre curieux à l’histoire des transports au XIX° siècle : c’est une date de la croissance politique des États Unis. Désormais l’obstacle des Rocheuses est surmonté, le désert traversé, la distance annulée, les deux océans reliés. L’achèvement du premier transcontinental, bientôt suivi de plusieurs autres [Northern Pacific, Great Northern Pacific, pour le nord, Texas and Pacific, Atchinson, Topeka and Santa Fe pour le sud], symbolise et garantit l’unité politique et matérielle du continent.

René Rémond. Histoire Universelle. La Pléiade. 1986

En 1862, le gouvernement concéda à l’Union Pacific Railroad, outre un droit de passage de plus de mille miles de long sur le domaine public, la moitié des terres sur une bande de dix miles de large de chaque côté de la voie ferrée qu’ils promettaient d’installer. La compagnie de chemin de fer pouvait disposer à sa guise de ces parcelle de prairie, de forêt et de montagne. La ligne allait de Omaha jusqu’à Promontory Point dans l’Utah où elle finissait par rejoindre les voies ferrée de la Central Pacific gérée par Huntington. De nombreuses sociétés de chemin de fer obtinrent les mêmes avantages. En ce qui concerne l’Union Pacific, cela revenait à bénéficier de 258 hectares de terrain à vendre pour chaque mile de voie ferrée. Le pays était divisé en sections de 640 acres chacune. Le gouvernement conservait les sections à chiffre pair et celles à chiffre impair revenaient aux compagnies ferroviaires. Il en est résulté ce tristement célèbre quadrillage du pays qui, de nous jours encore défigure les cartes de l’Ouest. L’Union Pacific traversait les centre du Wyoming, coupant en deux la grande horde des bisons. Les éleveurs qui achetèrent des sections aux compagnies ferroviaires contrôlaient de facto les terres fédérales ou des États coincés entre leurs lots de terre ou les jouxtant. Par ailleurs les acheteurs clôturaient souvent de manière illégale les domaines publics. Cela est encore vrai de nos jours. Les chasseurs, les randonneurs, les photographes, les ornithologues et les historiens désireux d’accéder à des lieux publics risquent de se heurter à des barrières, des clôtures de fil barbelé et des panneaux interdisant le passage. Les gouvernements fédéraux et des États ne semblent pas à même de permettre l’accès à la totalité du territoire public.

En 1862, le gouvernement possédait encore les droits d’exploitation minière sur les sections appartenant aux compagnies de chemin de fer. Pourtant, deux ans plus tard, il décida d’accorder à ces dernières 20 miles de terrain de part et d’autre de la voie ferrée et de leur concéder ces droits dans la foulée. L’Union Pacific ne pouvait que s’en réjouir, qui avait découvert de grands gisements de charbon dans l’arrière pays du Wyoming. L’Union Pacific fit venir des mineurs et autour des mines surgirent les villes de Carbon, Hanna, Superior et Rock Springs. Le gouvernement céda certaines des sections qu’il avait conservées aux Territoires et aux États pour les aider à financer leurs universités.

À cette époque, la terre n’avait pas grande valeur. Les sections du territoires des Wyoming avaient du mal à trouver acheteur à cause des vents violents et des Indiens hostiles. Les compagnies ferroviaires, toujours en quête de profits, hypothéquèrent les terrains et c’est ainsi que de nos jours  les bons émis à cet effet sont très prisés des collectionneurs.

Annie Proulx. Bird Cloud. Grasset 2012

Célébration de l'achèvement du premier chemin de fer transcontinental sans reconnaissance des contributions asiatiques

24 05 1869 

John Wesley Powell, partiellement aidé par quelques institutions scientifiques, s’embarque pour la découverte du Grand Canyon du Colorado, depuis la Green River. Ils découvrent des peintures rupestres, des poteries, preuves d’une présence indienne antérieure à l’arrivée des conquistadors, et des champs de melons et de maïs, preuves de la présence des indiens Paiutes et des Havasupai… ils rencontrent même des Mormons…

07 1869

Premier câble sous-marin transatlantique entre Brest et Saint Pierre et Miquelon. Il continuera sur les États Unis.

7 08 1869 

Le lyonnais Thévenon gagne une course de vélo à Carpentras, mais on le déclasse car il a des roues entourées de caoutchouc : c’est Pierre Michaux qui en a eu l’idée, ce qui ne l’empêchera pas de mourir dans la misère. Au salon de vélocipède de Paris est proposé un prototype de transmission par dérailleur, mais il va rester prototype de très longues années : le goût du progrès technique de ces débuts de l’industrialisation ne semble pas avoir pénétré alors le monde du vélocipède.

28 09 1869

Le papetier Aristide Bergès [3] réalise la première conduite forcée, sur le flanc est du Grésivaudan, dans la combe de Lancey, pour produire de l’électricité, à l’aide d’une turbine. 13 ans plus tard, la technique s’améliorera grandement en reliant une chute de 500 m. non pas à une machine, mais à une dynamo : la houille blanche était née. Avec elle, l’énergie peut-être transmise à de grandes distances, et utilisée avec une souplesse jamais atteinte. Certes, cela ne se fera pas en un jour : il faudra régler le délicat problème des pertes en ligne, ce qui ne se fera qu’avec l’invention des transformateurs statiques dans les années 1880.

7 10 1869  

La troupe tire sur les grévistes à Aubin, près de Decazeville : 14 morts.

16 10 1869

Bennet, patron du New York Herald, envoie un télégramme à Stanley : Draw a thousand pounds now, and when you have gone through that, draw another thousand, and when that is spent, draw another thousand . . . and so on ; but find Livingstone ! Livingstone, à la recherche des sources du Nil, était porté disparu depuis 1866. Stanley prit le temps de rédiger des papiers sur l’ouverture du canal de Suez, sur des fouilles à Jérusalem, Istanbul et ce n’est qu’en janvier 1871 qu’il quittera Zanzibar pour partir à la recherche de Livingstone, suivi de 190 porteurs africains et de deux Anglais.

17 11 1869 

L’impératrice Eugénie, épouse de Napoléon III, apparentée à la famille de Ferdinand de Lesseps, inaugure le canal de Suez, à bord du navire voile vapeur impérial L’Aigle. À ses côtés, pour l’Égypte, c’est le khédive Ismaïl – cousin et successeur de Saïd Pacha, mort en  1863. Il a même fait construire au Caire à sa seule attention le palais de Geriza, dans le plus pur style européen. Il a commandé à Giuseppe Verdi Aïda, une histoire pharaonique, mais qui ne sera pas prêt à temps ; au lieu de quoi on donnera Rigoletto. C’est la gloire de l’Industrie et des Affaires éclairant le monde.

17 novembre 1869 - Inauguration du canal de Suez - Herodote.net

Edouard Riou

photographie Lebas

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Le palais Geriza

C’est Henry Morton Stanley, journaliste au New York Herald Tribune, qui en fait le reportage. 150 ans plus tard, Florence Evin, dans le Monde du 26 avril 2018, donnera un compte-rendu de l’exposition que lui consacrera l’IMA – Institut du Monde Arabe – : Les pavillons enguirlandés sont représentés face à la saignée bleue du canal dans le désert, où un dîner et un bal pour 5 000 personnes complètent les festivités. Le cortège naval en grand apparat des têtes couronnées qui défilent sur le canal est monté en diaporama des marines à l’aquarelle d’Edouard Riou. Les portraits de l’impératrice Eugénie de Montijo, cousine de Ferdinand de Lesseps, et de Napoléon III, son époux, ou encore de François Joseph, l’empereur d’Autriche, nourrissent la scénographie de Clémence Farrell. La voix de Frédéric Mitterrand commente la cérémonie, sur un texte de Claude Mollard, co-commissaire de l’exposition avec Gilles Gauthier, ancien consul de France à Alexandrie.

Sur la dunette, Eugénie agite son mouchoir, les chapeaux volent, on s’embrasse. Des ingénieurs, des ministres pleurent comme des enfants. La moitié du canal a été franchie en huit heures et demie.  

Claude Solé

Mélange fantastique du superflu et des somptuosités avec le dénuement.

Eugène Fromentin, peintre

Cette débauche de luxe tranche avec l’enfer du quotidien des ouvriers sur le chantier du canal. D’Ali Badrakhan, l’extrait du film Chafika et Metwalli (1978) raconte, en boucle, la corvée des paysans enrôlés de force. L’Égypte s’est engagée à fournir la main d’œuvre pour creuser le canal, au moyen de pioches, pelles et paniers en paille. Le chantier sera arrêté en  1862. Il reprendra avec l’arrivée des dragueuses à vapeur, dont un modèle à déversoir est exposé. Un remarquable plan-relief de 1878, en bois, plâtre, poudre de soie, métal, textile et pierre, de huit mètres de long, donne une idée de l’ampleur des travaux réalisés.

Sur quatre mille  ans se succèdent les heurs et malheurs d’un ouvrage destiné à unir les deux mers : depuis le premier canal du pharaon Sésostris III (XIX°  siècle av. J.C.) relié au Nil jusqu’au doublement de l’ouvrage de Lesseps, en  2015, avec un premier tronçon de trente-cinq kilomètres qui permet aux porte conteneurs de circuler dans les deux sens. La période moderne est enrichie de photos, cartes, plans, peintures, films d’époque colorés, modèles réduits et manuscrits.

En  1956, à Alexandrie, Gamal Abdel Nasser, le chef de l’État, annonce en riant la nationalisation du canal et toute l’Égypte a ri avec lui ! résume Gilles Gauthier. Un discours devant une foule en liesse à suivre dans l’exposition. Les années de guerre de 1967 et 1973 sont brièvement évoquées. Le canal est un lien stratégique qui électrise les convoitises.

Aujourd’hui, à l’est du Nil, l’Egypte s’urbanise pour désengorger Le  Caire, où vivent 20  millions d’habitants. Des villes ont poussé dans le désert. La Nouvelle Capitale administrative – c’est son nom – se construit. Elle sera dominée par vingt tours de 400 mètres financées par la Chine. Faire décoller le pays avec la planification de grands travaux, telle est la politique de l’Égypte, constate Monsieur Gauthier. Le canal de Suez est une des principales ressources du pays. Restera-t-il la seule voie directe vers l’Asie, si le pôle Nord s’ouvre à la navigation ? Un défi à venir.

Invité par Ferdinand de Lesseps, Thomas Cook obtiendra en 1870 le monopole du transport des voyageurs sur le Nil ; ses croisières connaissant un retentissant succès vont devenir régulières, à bord de bateaux à vapeur luxueux, construits en Angleterre, assemblés en Égypte. Tous ces clients aisés se feront les successeurs des pilleurs de tombes du bas Empire : le fléau va sévir sur jusque dans les années 1930. Il construira un hôtel à Louxor en 1877. Il était devenu la référence mondiale en matière de voyage.

Lucy Duff Gordon a précédé de peu cet emballement pour l’Égypte, puisqu’elle est installée à Louxor depuis 1862 où elle trouve un climat propice à soigner sa tuberculose ; elle a eu le temps de faire le tour des monuments et s’intéresse maintenant aux belles égyptiennes : Si je peux trouver une belle fellahah ici, je la ferai photographier pour vous montrer, en Europe, ce que peut-être une poitrine de femme, car je l’ignorais avant de venir ici – c’est la plus belle chose du monde. La danseuse que j’ai vue faisait bouger ses seins par un effort musculaire extraordinaire, d’abord l’un puis l’autre ; on aurait dit des pamplemousses, et glorieusement indépendants de tout corset ou soutien.

Lettre à son mari

1869

Invention du celluloïd à Oyonnax. À Nantes, création de la chambre syndicale des ferblantiers de Chantenay, dont l’activité va de pair avec celle des conserveries. Elle regroupera jusqu’à 560 personnes. La fabrication de boites de conserve de toutes les formes était alors la base de l’industrie naissante de Nantes. À Paris, ouverture du Café de Flore. Charles Cros invente la photographie en couleur par trichromie. Création des chorégies d’Orange : c’est le premier des festivals en France. Charles Soulier prend les premières photos depuis le sommet du Mont Blanc : quatre vues plongeantes sur les massifs en contrebas, en petit format. Auguste Rosalie Bisson, célèbre photographe parisien, avait voulu faire croire que cette première était à son actif,[7] mais les photos qu’il avait pris le 23 juillet 1861, l’avaient été d’un peu plus bas que le sommet, même si lui-même y était parvenu. Il avait déjà fait d’autres tentatives, en 1859 et 1860, sans succès : il s’agissait de véritables expéditions : 25 porteurs se chargeaient de 250 kg d’appareils de photo, plaques, produits chimiques… etc. Zenobe Gramme, belge, invente le courant continu et crée la première dynamo industrielle. Le chimiste suisse Friedrich Miescher découvre l’existence de l’ADN : acide désoxyribo nucléique, en isolant du noyau de cellules une molécule faite d’acide phosphorique, d’un sucre unique (le désoxyribose) et de quatre éléments organiques appelés bases.

En Inde, la famille Tata crée à Bombay une filature de coton. Ils ne s’arrêteront pas là, et construiront au fil des ans un empire économique qui regroupera services informatiques, sidérurgie. Au début du XXI° siècle, ils rachèteront aux Britanniques le géant du thé Tetley en 2000, le sidérurgiste Corus en 2006, Jaguar et Land Rover en 2008. Ils seront alors présents dans 80 pays, réalisant un C.A. de 116 milliards $ en 2016.

Importants travaux d’endiguement du Rhône et création de réseaux de drainage et d’irrigation : pour rentabiliser ces derniers on plantera du riz : 20 ans plus tard, en 1890, on comptait 1 000 ha de riz, utilisé en nourriture animale.

Depuis 1860, Armand David, missionnaire lazariste et basque, arpente l’Extrême Orient avec l’aval de Napoléon III : il découvre au Tibet le grand panda et le plus bel arbre d’ornement qui soit : le Davidia involucrata, ou encore arbre aux colonnes.

L’ordinaire de la marine s’améliore grâce à la margarine, inventée par Hyppolite Mège Mouriès, dans le cadre d’un concours lancé par Napoléon III visant à inventer un produit qui permette de remplacer le beurre, dont le prix avait doublé sur les vingt ans passés. Au départ, la margarine est à base de graisse de bœuf, aujourd’hui remplacée par des graisses végétales.

Achèvement de la ligne de chemin de fer New York San Francisco : une semaine suffit pour traverser le pays quand il fallait 4 mois auparavant ! Et toujours aux États Unis, un immigré allemand, Marcus Goldman fonde la banque qui deviendra Goldman Sachs. À Pittsburg, Henri John Heinz fonde la société éponyme qui commence par commercialiser du raifort, mais  dont le produit phare va être le ketchup, à l’origine une sauce piquante à base de saumure rapportée par des marins britanniques de Singapour au XVII°, à laquelle Heinz rajoute de la tomate et du vinaigre. En 1919, à la mort du fondateur, l’entreprise comptera plus de vingt usines. Le ketchup arrivera en France en 1944. De nos jours, 650 millions de bouteilles sont vendues chaque année, dont 26 millions en France, véritable produit phare de l’American Way of life, générateur principal de la très répandue obésité américaine [le ketchup contient une bonne dose de sucre]. Heinz est le premier acheteur de tomate chinoise, produite dans l’ouest dans le Xingjiang autour d’Urumxi, mélangée avec du soja, moins cher. Au Canada, le métis Louis David Riel forme le gouvernement provisoire du Manitoba.

Avec une production de houille de 100 millions de tonnes par an, l’Angleterre produit les deux tiers du charbon mondial. Qui n’a pas suivi avec un sentiment jaloux pour sa patrie ces immenses bancs de houille, ces Indes noires de la Grande Bretagne, véritable source de sa puissance manufacturière et commerciale ! s’extasiait déjà un haut fonctionnaire français en  1837.

Un comité annécien organise une campagne visant à l’extension de la zone à tout le département de la Haute Savoie ; la guerre de 1870 fera passer ce projet aux oubliettes.

De 1861 à 1869, l’académicien Michel Chasles achète pour 2.5 millions de francs 1990 pas moins de 30 000 fausses lettres autographes à Vrain Lucas, de 25 ans son cadet, qui, n’étant ni latiniste, ni bachelier, n’avait pu être admis à la Bibliothèque Nationale : c’est là néanmoins qu’il prit son inspiration pour fabriquer des lettres de Cléopâtre à César, de Socrate, Platon, Cicéron, de Ponce Pilate à Tibère, de Castor, médecin gaulois à Jésus Christ, de Marie Madeleine à Lazare, de Dagobert à Saint Eloi, de Jeanne d’Arc à ses parents, le tout écrit dans un style bien négligé, façon français du XVI° siècle. Vrain Lucas passa 24 mois en prison, mais, le ridicule ne tuant pas, Michel Chasle vécut encore dix ans.

11 1869

Cazalis de Fondouce et Jules Ollier de Marichard, tous deux savants en sciences naturelles, voyagent en calèche dans les environs de Durfort, dans le Gard, quand ils aperçoivent, sur un tas de déblais ce qui ressemble à des dents ; ils entreprennent des fouilles et, au bout de quelques semaines, dégagent la tête et les deux vertèbres cervicales d’un mammouth, qu’ils envoient à la Faculté de Médecine de Montpellier. La guerre interrompra les travaux qui ne reprendront que quatre ans plus tard. C’est l’un des deux exemplaires les plus complets de Mammuthus méridionalis. Son âge sera estimé entre 0.8 et 1.2 m.a. Hauteur : 3.8 mètres au garrot, 6.8 mètres de long. Il partira au Museum d’histoire naturelle de Paris qui lui refera une beauté en 2023

Le mammouth, dans la galerie de paléontologie et d’anatomie comparée, avant démontage et restauration. JC Domenech / MNHN

2 01 1870 

Émile Ollivier, chef de cabinet de l’empereur, chef du gouvernement  et ministre de la Justice et des Cultes présente son gouvernement qui associe bonapartistes libéraux et orléanistes ralliés à l’Empire libéral.

Le 2 janvier 1870, il inaugurait l’Empire libéral. Sept mois plus tard devait venir la catastrophe. Mais pendant ces sept mois, la France s’achemina de jour en jour, presque d’heure en heure, vers ce parfait équilibre entre la liberté et l’autorité auquel elle aspirait depuis si longtemps. La grand honnête homme qui était au pouvoir pratiquait les maximes et appliquait les principes qu’il avait professées dans l’opposition.

Henri Bergson

12 01 1870   

Obsèques du journaliste Victor Noir, tué par Pierre Bonaparte, un cousin irascible de l’empereur. Interdites à Paris, elle se déroulent à Neuilly, suivies par un million de manifestants, dont beaucoup sont armés.

01 1870  

John David Rockefeller (le nom vient du français Roquefeuille, puissante famille du pays d’Oc, au Moyen Âge) fonde la Standard Oil of New Jersey, qui va prendre par tous les moyens une situation de monopole de l’extraction et du raffinage du pétrole aux États Unis… tant et si bien qu’il sera condamné en 1911 au nom de la loi anti-trust… il sera alors obligé de scinder sa société en 34 autres qui s’appelleront, entre autres, Exxon, Chevron, Mobil.

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[1] La dernière relève d’Ar-Men a eu lieu le 10 avril 1990. Daniel Tréanton et Michel Le Ru, les deux gardiens en service ce jour-là, ont été hélitreuillés. Depuis l’automatisation, les visites d’entretien du phare s’effectuent par hélicoptère. Une fois par an, des plongeurs inspectent la base du phare. Le phare d’Ar Men a été classé monument historique le 20 avril 2017, ce qui est la meilleure façon de garantir son entretien.

[2] Le cartahu est un filin utilisé sur les navires pour manœuvrer des charges lourdes. Il fait partie du gréement des mâts de charge et supporte directement la charge, une de ses extrémités est fixée au tambour d’un treuil hydraulique ou électrique et s’enroule sur ce dernier. L’autre extrémité est reliée à un croc ou à un trèfle si deux cartahus travaillent ensemble. Les phares en mer d’Iroise (sauf celui des Pierres Noires) étaient équipés aussi d’un cartahu qui permettait d’effectuer les relèves et le ravitaillement. Ce cartahu était en câble d’acier, enroulé au tambour d’un treuil manuel à la base du phare, sur le plateau (la plateforme) de ravitaillement. Ce câble passait dans une poulie frappée sur une potence au sommet de la tour et était grée à son autre extrémité d’un croc sur lequel, lors les relèves, on crochait les charges devant être montées, ou descendues, du phare (matériel ou gardiens). Lors des relèves, le cartahu se reliait au bateau par l’intermédiaire d’un hale-à-bord, solide cordage, trop lourd pour être lancé directement. Les gardiens lançaient donc d’abord une touline (cordage léger, lesté à son extrémité) à laquelle le hale à bord était relié par une épissure. C’est à l’aide de ce hale à bord, frappé sur le câble de cartahu, juste au-dessus du croc, que les marins halaient jusqu’au pont de la vedette les charges suspendues au cartahu (gardiens ou matériel)

Wikipedia

D’autres sources disent qu’en 1923 le gardien d’Ar Men resta bloqué par le tempête pendant 101 jours, seul et sans ravitaillement. […] En 1800, on compte 24 phares sur le littoral français. En 1831, il y en aura 361. [Le petit bâti du sud de la France. Hubert Delobette. Le Papillon rouge éditeur.2007 ]

[3] Timeo Danaos et dona ferentes de Virgile, dit par Lacoon dans l’Énéide (II, 49) – Je crains les Grecs, même lorsqu’ils font des cadeaux, faisant référence au cheval de Troie. Miramare : son château à Trieste.

[1] Percutante, la formule n’est cependant pas authentique, simplification des écrits de Végèce : 

  • c’est en période de paix qu’on se prépare à la guerre,
  • qui aspire à la victoire s’applique à former ses soldats,
  • qui recherche le succès combat selon les règles et non au hasard.

 [2] L’existence d’esclaves était alors le signe d’une économie en retard mais il faut noter que Cuba avait eu un chemin de fer quand la plupart des pays d’Europe n’en avaient pas encore, une machine à vapeur avant même les États Unis.

[3] Cf le Musée de la Houille Blanche. Maison Bergès. Lancey. 38190 Villard-Bonnot Tel / Fax : 34 76 45 66 81