19 janvier 1977 à 1978 Naufrage Amoco Cadiz. Route du Rhum. Alain Colas disparaît. Renzo Piano. Deng Xiaoping. 18668
Publié par (l.peltier) le 24 août 2008 En savoir plus

19 01 1977                 À Troyes s’ouvre le procès de Patrick Henry, un garçon de 22 ans qui a enlevé le 30 janvier 1976 puis tué Philippe  Bertrand, un enfant de 7 ans. L’avocat général demande la peine de mort. Robert Badinter, l’avocat de Patrick Henry, obtient perpette. Patrick Henry fera 24 ans de prison, employés pour une bonne part à des études ; libéré en 2001, il replongera rapidement pour de très ordinaires histoires de vol à l’étalage et de trafic de cannabis.

À son procès, Patrick Henry reste muré dans un silence glacial, enfermé comme dans une citadelle, incapable de lire la déclaration qu’il avait préparé pour la première audience et dans laquelle il exprimait son remord. Cette attitude désole ses avocats et consterne ceux qui espèrent envers et contre tout que la vie gagnera. Elle le condamne aussi surement que l’horreur de son crime. Tout à la fin, racontera son avocat, Me Badinter, aux reporters de Paris-Match, alors que nous avions déjà plaidé, le président lui a dit : Vous n’avez rien à ajouter ? Et là il a craqué : il a tout dit, mais en des termes tout différents de ce qu’il avait préparé, plus directs, plus précis. Il a dit qu’il savait que ce qu’il avait fait était horrible, il demandait pardon aux parents ; toute sa vie si on le laissait vivre, il regretterait son crime, il expierait. Il avait un accent d’une profondeur, d’une sincérité totales. Un peu plus tard, je lui ai demandé : Qu’est-ce qui vous a fait parler ? Il m’a dit : La lettre que madame Ranucci (la mère de Christian Ranucci, exécuté à Marseille le 28 juillet 1976) a envoyé à ma mère -. S’il n’y avait pas eu cette lettre, conclura Maître Badinter, il est probable qu’il se serait tu. Il est possible qu’il aurait été condamné à mort.

Gilles Perrault            Le pull-over rouge    Fayard 1994

2 02 1977                    Inauguration du Centre Pompidou – Beaubourg – dû à Renzo Piano et Richard Rogers. Les deux  jeunes lascars étaient alors totalement inconnus, et avaient rendu ce meccano propre à faire jaser, et pour longtemps, sans  vraiment y  croire : ils se mirent joyeusement au travail quand ils l’emportèrent.

Nous avons d’abord été méfiants vis-à-vis de ce projet. Nous étions jeunes, légèrement mal élevés et porteurs de désirs exagérés. C’était pour nous un projet d’Etat avec une certaine rhétorique. Nous avions peur que ce soit l’expression d’un pouvoir. Nous nous disions en même temps que si l’on veut faire un projet rhétorique, on ne fait pas appel à Jean Prouvé pour présider le jury. Après avoir regardé de plus près le programme, on s’est dit que c’était très intéressant. Nous avons appris que c’était une vieille idée de Malraux, celle des maisons de la culture, qu’il voulait appliquer à toutes les villes de France. Une maison où les gens se retrouvent, partagent le plaisir du savoir autour de la lecture, de l’art, de la musique, du cinéma. J’appellerais cela les jardins de beauté ; la beauté intellectuelle, la beauté de l’esprit. C’est une très belle idée. Le programme de Beaubourg était le reflet de cela. Le concours a été lancé en  1971, trois ans seulement après Mai 68. Nous avons compris que, derrière un tel programme, il y avait le début d’une idée assez révolutionnaire. Nous l’avons interprété de manière assez exagérée, voire extrême. Notre projet était un peu fou, mais le programme l’était déjà.

Nous n’avons modifié que peu de choses de notre projet initial. Nous avons été choisis avec une certaine clarté. Il faut dire qu’un président qui accepte de constituer un jury d’une telle force devait en même temps en accepter le verdict. Georges Pompidou a eu beaucoup de courage. Oui, il y avait quelques folies, abandonnées depuis, comme le fait que les étages pouvaient se déplacer comme d’immenses monte-charges. Notre machine urbaine, car Beaubourg est une petite ville avec ses ponts, son lac, ses terrasses, sa coursive, qui fait office de rue, était un outil que l’on pouvait tout le temps changer. La culture échappe à une seule définition. Il nous fallait faire une machine urbaine capable de se transformer dans le temps. Nous avions le courage de la jeunesse. On comprend plus difficilement le courage de ceux qui ont porté le projet. On nous a totalement laissés faire. Le jury et tous les responsables du projet ont compris qu’on avait voulu délivrer les plateaux et leur permettre de se transformer. En 2000, on a arrêté la machine et on a changé des choses – entretien des parties extérieures, réagencement des plateaux – . On fera probablement de nouvelles choses dans dix ans, c’est normal.

Il faudrait être cynique pour dire que les critiques ne nous ont pas affectés. On est touché, mais, en même temps, on est têtu. L’entêtement a quelque chose de sublime. Ça n’est pas un entêtement artistique, mais qui a à voir avec la société, avec le monde. Nous avions conscience de faire quelque chose de bon. Richard et moi, on a grandi avec ce plaisir de mesurer la ville, de regarder les gens, de parler aux hommes. Nous faisions des lieux dans lesquels on célèbre une liturgie de la tolérance, du partage. Lorsque vous êtes convaincu de cela, les critiques deviennent très gênantes. On ne fait pas des choses différentes pour le plaisir d’être différent.

Notre métier, c’est de construire les changements du monde. On n’a pas changé le monde avec Beaubourg, mais le monde des musées était en train de changer. Quand vous construisez ce monument charnière, vous ne pouvez pas vous attendre à ce que tout le monde applaudisse.

Renzo Piano      Le Monde du 22 01 2017

beaubourg

Après le loupé intégral du Trou des Halles, rattrapé dans les années 2010 par une canopée toute consacrée à la consommation, lourde – 7 000 tonnes, presque la Tour Eiffel, sur 2.5 ha, 23 000 m² de verre -, c’est un changement total de la sociologie d’un quartier parisien qui s’opère : jusque là, la marginalité pouvait être incrustée au cœur de Paris, elle va désormais planter ses quartiers en banlieue : c’en est fini d’un Paris où cohabitent artistes et voyous, clochards et ivrognes. Va désormais s’y épanouir la nouvelle ethnie des bobos, le cadre supérieur, moyen et moyen/supérieur, tendance sociocu, au consumérisme soixante-huitard.

À l’ombre des pavillons de Baltard et dans toute la périphérie du carreau des Halles grouillait alors toute une population d’êtres à la dérive : chiffonniers accrochés à leurs poussettes, gitans occupés à d’obscures magies, assassins en rupture de tôle reconvertis dans de louches besognes, ivrognes de tout poil et de tout bord. Chacun avait son histoire, mirobolante parfois, à vous conter, et la somme de toutes ces destinées brisées ou perverties n’était pas loin de faire une légende. À l’emplacement de l’actuel Centre Pompidou, les ouvriers de l’Entre-Deux-Guerres avaient commencé à dégager, au pic et à la pioche, un vaste espace cerné de façades borgnes, qui servait la nuit de garage en plein air pour les camions de primeurs et pendant la journée de terrain de jeux aux enfants du quartier : le fameux plateau Beaubourg, grandiose écorchure dans la chair de l’antique capitale, noblement flanqué par la haute nef de Saint-Merri… et véritable pôle obsessionnel autour duquel gravitent la plupart des récits réunis dans le présent volume. Cette lèpre des quartiers promis à la démolition (que les urbanistes bien souvent ont laissé s’installer pour avoir ensuite un excellent prétexte à tout raser), Seignolle la sonde avec autant d’inquiétude que de fascination. Il n’est pas de ceux qui, confrontés à la destruction prochaine des architectures du passé, font vibrer la corde sensible : la beauté des vieilles pierres, le charme plaisant des étroites venelles, bref, tout ce pittoresque que l’on attend de celui qui évoque les fastes et les spectres du vieux Paris, ne sont pas dans sa manière. Il n’hésite même pas, s’il le faut, à plonger dans la fange la moins ragoûtante. Non, son dessein n’a rien d’aimable. Ces vieilles pierres, il n’est pas de ceux qui signeront des pétitions pour les sauver. Il imagine qu’elles savent fort bien se défendre toutes seules… et au besoin attaquer ceux qui leur veulent du mal – fussent-ils dotés des meilleures intentions.

JPS, directeur des Editions Phebus.        Introduction à La nuit des Halles de Claude Seignolle.1988

Quarante ans plus tard, Renzo Piano, laissant allègrement ses 80 ans derrière lui, donnera à Télérama, deux pages de jeunesse, d’élégance et de bonheur de vivre, peu communs à cet âge : il y a chez ce Génois le génie italien des plus grands : Giotto, Fra Angelico, Léonard de Vinci, Michel Ange, Rafael, Brunelleschi, Enzo Ferrari – il commendator – Giorgio Armani, Gucci, Fellini, les frères Taviani, Mastroianni etc  : deux pages d’une interview très généraliste dans Télérama, et rien qui puisse ressembler à une pique contre l’administration française ! Il fallait connaître les arcanes de l’administration italienne pour parvenir à avoir une telle hauteur de vue sur l’administration française. Chapeau l’artiste !

Cent soixante mètres de haut ! Avec le tribunal de grande instance de Paris qu’il livre cet hiver [2018] aux Batignolles, Renzo Piano, l’architecte à qui l’on doit l’usine à tuyaux du Centre Pompidou (1977, avec Richard Rogers) revient, quarante ans plus tard, avec une autre entorse au classicisme sage des règles d’urbanisme de la capitale : un gratte-ciel ! Du jamais-vu depuis la tour Montparnasse, en 1972. De loin, l’objet, trois à cinq fois plus haut que ses voisins, marque l’horizon. De près, pourtant, élancée au bord du boulevard périphérique, cette élégante superposition de quatre parallélépipèdes de verre de tailles décroissantes séparés par des jardins-terrasses s’impose en toute légèreté, comme suspendue aux nuages. Du grand Piano récompensé fin 2017 par l’Equerre d’argent du Moniteur, le Goncourt de l’architecture. Encore une récompense pour un starchitecte qui les a toutes eues. Le Praemium Impériale de l’empereur du Japon en 1995, le Pritzker Prize, Nobel américain de l’architecture, en 1998, et le titre de sénateur à vie en Italie, pour une œuvre effectivement remarquable : parmi tant d’autres, la Fondation Beyeler ou le Centre Paul-Klee en Suisse, la tour du New York Times ou l’Académie des sciences de San Francisco, aux Etats-Unis. Sans oublier le tout petit et si lu­mineux couvent des Clarisses, au pied de l’église de Ronchamp, construite par Le Corbusier non loin de Besançon… Toujours disert et courtois, avec l’accent chantant de sa Gênes natale, le maestro, 80 ans, plus sel que poivre, reçoit sous la verrière de son agence parisienne, rue des Archives, dans le Marais, à deux pas de Beaubourg, son premier-né…

Il y a quarante ans, vous déchaîniez les passions avec des tuyaux de couleur. Aujourd’hui, vous crevez le plafond, et personne ne dit rien. Les Parisiens se seraient-ils ramollis?

Je ne sais pas. Aux critiques d’architecture de faire leur travail… A Beaubourg, on révolutionnait l’idée du musée. Il y a un peu de cela, ici, avec la justice. Mais, on saura vraiment si le public accepte le bâtiment quand celui-ci deviendra un vrai tribunal, lors de sa première audience, le 16 avril prochain.

En quoi cet immeuble vertigineux entend-il modifier notre vision de la justice ?

Le bâtiment est transparent. Mais je ne suis pas assez naïf pour prétendre faire la lumière sur la justice en construisant un palais de verre… Cependant, c’est toujours mieux qu’un jeu d’ombres. Prenez la salle des pas perdus de l’actuel tribunal, sur l’île de la Cité : elle est digne, austère, mais oppressante aussi. La nôtre est vaste, baignée de lumière naturelle, ce qui, je l’espère, la rend moins intimidante pour les justiciables lambda que nous sommes.

Comment appréhende-t-on la construction d’un tel objet ?

Ces bâtiments sont des machines extrêmement compliquées. Déjà, ils sont fréquentés par trois types de personnes qui ne doivent jamais se croiser : les magistrats, le public et les prévenus. Du coup, les salles d’audience – il y en a quand même quatre-vingt-dix ! – sont toutes au plus près du public, donc de la rue, dans le socle du bâtiment, un bloc de huit étages perpendiculaire au périphérique. Au-dessus, de la terrasse arborée du neuvième étage – sur laquelle donne le restaurant du tribunal – jusqu’au trente-huitième et dernier étage, en passant par les deux autres jardins, situés aux dix-neuvième et vingt-neuvième étages, l’immeuble reste le domaine réservé des magistrats et du personnel. Quant aux cellules des prévenus, elles sont au sous-sol d’un bâtiment adjacent, avec leur propre circulation sécurisée jusqu’aux salles d’audience. Mais au-delà de cette pure fonctionnalité, nous nous sommes posé bien d’autres questions.

Lesquelles ?

D’abord, il fallait pouvoir donner de la lumière du jour aux quelque neuf mille personnes appelées à fréquenter quotidiennement le site. La seule possibilité pour ne pas voler trop d’espace à la ville consistait à construire en hauteur. Le même programme (104 000 mètres carrés de plancher) réalisé à l’horizontale, avec des bâtiments classiques sur huit à dix niveaux, aurait occupé tout le quartier. Ensuite, il s’agissait d’offrir aux magistrats et aux personnels des espaces extérieurs de qualité, mais en toute sécurité. Solution : les percher en altitude, sur les trois terrasses qui rythment la structure, et en faire de vrais jardins, avec de vrais arbres (des chênes, symboles de la justice, mais aussi des érables, des bouleaux et des hêtres, déjà d’une belle taille). Enfin, nous voulions, en installant le tribunal sur ce site-là, aux confins de Paris, féconder la banlieue. C’est-à-dire y apporter de l’urbanité, de la grandeur, de la dignité.

Le chantier a-t-il été ralenti par des recours de riverains ou des groupes de pression ?

Forcément ! On a perdu presque un an. Les avocats n’avaient pas envie de se déplacer dans ce quartier excentré.

Il est vrai que les bistrots de l’île de la Cité sont plus vivants…

Mais ceux des Batignolles vont le devenir ! Les villes ont un métabolisme lent, pas toujours prévisible, mais je ne fais pas de soucis. Grâce au TGI. Grâce à la Cité du théâtre qui prévoit de construire une deuxième salle pour la Comédie-Française, ainsi qu’un nouveau bâtiment pour le conservatoire d’art dramatique, à proximité du Théâtre de l’Odéon-Berthier, déjà au coin de la rue. Sans oublier le parc Nelson-Mandela juste derrière, la police judiciaire qui s’est installée à deux pas, ou la Maison des avocats actuellement en chantier. Le quartier va bouger. Voilà ce que j’appelle féconder. En amenant des fonctions publiques – un tribunal, un musée, une bibliothèque, une salle philharmonique, une école, un parc -, on fertilise la ville.

Au XIXe siècle, on reconnaissait le tribunal à sa colonnade soutenant un fronton néoclassique A quoi doit-il ressembler aujourd’hui ?

La symbolique de la justice, pour moi, est en corrélation avec la question de la dignité. Après, comment faire un bâtiment de cette taille sans qu’il ressemble à un immeuble de bureau ? Le hall, j’espère, montre, par son volume et sa majesté, la solennité d’une institution publique où l’on rend la justice. Les salles d’audience, en bois clair, aussi. Pour l’instant, les magistrats avec qui nous avons travaillé tout au long du chantier semblent séduits. On verra au printemps la réaction du public.

Ce chantier a été mené en partenariat public-privé qui donne beaucoup de pouvoir au promoteur sur l’architecte. Et coûte, à terme, plus cher à la collectivité [1]

Je ne me prononcerai pas sur la question du coût final, qui dépasse mes prérogatives. Mais je reconnais que la forme juridique du PPP complique au départ le travail. Car il y a, à la fois, un client d’établissement public du ministère de la Justice), des utilisateurs (les magistrats), et un constructeur (Bouygues, qui avance le coût des travaux et s’engage aussi à assurer la maintenance du bâtiment pendant vingt-sept ans en échange d’un loyer important payé par l’Etat). Face à eux, il y a nous : les architectes de Renzo Piano Building Workshop, têtus comme des fous. Bernard Plattner, celui de mes associés qui a suivi ce chantier, ne lâche rien. D’autant moins qu’une de nos équipes composée d’une trentaine de personnes, avec des tas de dessins hauts comme ça [geste], a passé son temps à vérifier, un par un, mot par mot, la bonne exécution de toutes les phases de la construction. L’architecte ne doit jamais renoncer à son rôle : être le gardien, féroce si nécessaire, de la qualité.

L’entreprise a-t-elle compris votre exigence?

On touche là une matière sensible: l’orgueil du bâtisseur. Parler ainsi peut paraître désuet en ces temps où seul l’argent semble compter, mais moi, je viens de là, je sais. Mon père, petit constructeur, n’avait qu’une douzaine d’ouvriers, mais, dans le métier, il disait toujours : Pour faire un bon travail, il faut le nombre d’heures nécessaire. Dans le bâtiment, cet esprit perdure.

Même chez les géants du BTP ?

Quand le chantier se passe bien, ce qui était le cas, vous sentez la fierté des ouvriers. Ils ont été jusqu’à deux mille au TGI de Paris, venus de partout, parlant toutes les langues, sachant tous ce qu’ils faisaient là. Construire est un geste de paix. D’autant plus s’il s’agit de lieux publics faits pour vivre ensemble d’une façon civile. Il en va ici comme de la musique : il faut être bien coordonnés, respectueux du travail de l’autre. Rien de plus fort qu’un orchestre pour mettre d’accord même des Palestiniens et des Israéliens, on le voit avec l’entreprise du chef Daniel Barenboïm…

L’architecte serait donc celui qui donne le la, et après les petites mains exécutent?

Non, pas vraiment. Je suis venu à l’architecture par le chantier. J’ai terminé mes études en 1964. Jusqu’en 1969, je n’ai pas vraiment construit pour des clients : mon activité tournait essentiellement autour d’expérimentations de terrain, d’installations précaires, de tentatives. On se rend alors vite compte qu’on n’est pas l’artiste seul sur son tas de sable. On ne peut construire qu’avec les autres. Mon agence a donc toujours été un espace de débats et d’échanges. Ce n’est pas un hasard si, aujourd’hui, j’ai dix partenaires et vingt-cinq associés. On discute, on travaille. J’ai un rôle important, je ne suis pas le seul. Nos réalisations sont toujours le résultat d’un ping-pong d’abord à l’agence, puis avec les ingénieurs, les techniciens, avec la Ville, avec le client…

On retrouve néanmoins dans tous vos projets une écriture Piano.

Merci pour ce terme d’écriture que je préfère de beaucoup à la notion de style et son côté pompier. L’écriture induit l’existence d’un fil rouge, d’une syntaxe. La lumière en est le premier élément. Je suis né à Gênes, face à la mer : depuis toujours, le ciel est pour moi le matériau primordial… Mais mon écriture met aussi en rapport la pesanteur avec la légèreté, l’opacité avec la transparence, la vitesse avec l’immobilité. Le terme me plaît car il rappelle aussi que l’architecture est à la fois un travail de la main et de la tête. Que l’on soit écrivain, architecte, musicien, cinéaste, peintre, tout se passe dans ce rapport entre la poursuite d’une idée et la façon dont on peut la mettre en œuvre, avec des allers et retours entre ces deux mondes. Parfois la main est plus rapide que la tête.

Avec le temps on écrit de mieux en mieux ?

L’écriture est aussi, bien sûr, une question de métier, d’expérience. Mais pas seulement. Tout mon travail est construit sur l’idée qu’il y a deux choses qui se croisent et se télescopent : le rationnel et l’instinctif. La rime et la raison. Le poète Octavio Paz, mon ami, disait : La poésie est fille du hasard mais fruit du calcul. L’architecture aussi. Ce que l’on prévoit, dessine, travaille, précisément, précieusement, donne à la fin quelque chose qui, souvent, nous échappe.

Qui nous échappe mais reste du Piano malgré l’intervention d’une foule de professionnels…. Par quel prodige?

Les cent soixante-dix personnes de mon agence ne travaillent pas toutes dans la même direction parce qu’elles m’obéissent, mais parce qu’elles sont moi-même. Comment dire ? Je vis une saison assez heureuse de ma vie : le matin, j’arrive à l’agence, je ne m’occupe de rien, et ça part comme un ballet. Chacun, qu’il ait 25 ou 75 ans, trouve non pas sa place, mais sa partition, ses questionnements, ses idées, pour un échange constructif avec les autres et avec moi, dans un mouvement, une tension, une anxiété commune.

Vous en êtes le catalyseur ?

Je donne. Mais je prends aussi.

Vous avez fêté vos 80 ans. Un âge où l’on s’interroge sur la suite de l’aventure…

La vie, pour moi, est la quête permanente d’un moment, toujours entravé, qui n’arrive jamais. Heureusement, il y a un petit miracle qui s’appelle la transmission aux plus jeunes. Mais l’idée n’est pas de leur passer ma science en leur assénant fais ceci, ne fais pas ça. Pour leur inoculer la passion, il faut les inviter à la table. Depuis dix ans, nous recevons tous les ans une vingtaine de stagiaires qui restent six mois. Et nous en embauchons aussi. Je les vois, avec les yeux écarquillés, toute la journée, et je sens l’appétit s’installer. Notre faim est civique, elle s’attache à l’idée que l’on se fait de la ville et de la démocratie. Construire est un geste politique dont on ne se lasse pas quand on y a goûté.

Vous pourriez cependant aller à la pêche Vous dire : J’ai déjà fait un aéroport, quatorze musées…

Pas quatorze ! J’ai compté récemment : j’en suis à trente-trois musées. Après j’ai bien essayé d’aller à la pêche, mais je n’attrape rien… Non, soyons sérieux : je ne peux pas faire l’architecte avec une telle énergie depuis plus de cinquante ans et dire un jour, ciao, j’abandonne ! En plus, je suis heureux. Construire est la seule chose que je sais faire. Honnêtement, je n’ai jamais eu, même une seconde, l’idée de me mettre à la retraite. Après, je sais qu’un jour la vie, ou je ne sais qui, en décidera autrement. En attendant, je me nourris du plaisir de voir autour de moi, dans mon agence à Paris comme à celle de Gênes, des grands yeux qui boivent, prennent, absorbent, alimentent quelque chose de noble. Parmi tous les arts, celui de construire la ville est de plus en plus important dans un monde où tout marche de travers.

Voilà six décennies que vous regardez l’architecture se faire ? Va-t-on vers un mieux?

Ce nouveau siècle s’ouvre sur un constat: la fragilité de la Terre. On construit aujourd’hui des bâtiments beaucoup plus sages. La consommation en énergie du tribunal de Paris est trois fois moins importante que celle du Palais de l’île de la Cité. Mais cela ne relève pas seulement d’une question pratique, il s’agit aussi d’une position éthique. Je suis fier que trois de nos bâtiments – un centre scientifique à San Francisco, une tour à Turin et la bibliothèque d’Athènes – aient reçu le label Platinum LEED, la meilleure note du système américain, qui mesure selon trente-huit paramètres la sagesse énergétique et environnementale d’un bâtiment.

Votre tribunal a remporté fin novembre l’Équerre d’argent du Moniteur que vous aviez déjà reçue en 1991. Ce prix ne devrait-il pas plutôt distinguer les jeunes qui démarrent?

II ne faut pas penser que, passé un certain âge, on n’a pas besoin d’encouragements. Pour continuer à croire. Ce qui vous garde en vie n’est pas ce que vous avez fait, mais ce que vous allez faire. Et justement,  je mijote, en Ouganda, un petit hôpital en pisé pour l’ONG Emergency, et à Istanbul, un centre culturel ; l’Opéra de Hanoï, aussi, et le siège de l’Institut Lumière à Lyon; et puis l’Academy Muséum à Los Angeles, et, surtout, à New York, l’ultime phase du campus de la Columbia University. Sans oublier un palais de justice à Toronto, une tour à San Francisco, une grande école en Chine. Et, ça m’échappait, l’Ecole normale supérieure de Paris-Saclay… Quel bonheur !

Propos recueillis par Luc Le Chatelier. Télérama 3553 du 17 au 23 février 2018

Le nouveau Palais de justice de Paris, dans le quartier des Batignolles, en septembre 2017.

Parigi, Renzo Piano firma il nuovo Palais de Justice

25 03 1977                   Jacques Chirac est élu maire de Paris.

27 03  1977               Deux Boeing 747, un PanAm, l’autre KLM sont à Teneriffe, déroutés de l’aéroport de Las Palmas, fermé pour cause d’attentat terroriste vers celui de Los Rodeos. Le brouillard est épais et le trafic exceptionnellement dense. Le KLM s’est lancé sur l’unique piste d’envol, la croyant libre. Mais un malentendu radio va faire que le PanAm va traverser la piste : ils se télescopent et c’est l’enfer : le plus lourd bilan de l’histoire de l’aviation : 575 morts, les 250 du KLM, et 325 du PanAm, d’où pourront s’échapper 66 survivants, dont le pilote et le copilote.

13 05 1977                       Dolores Ibarruri, la Passionnaria rentre en Espagne après 38 ans d’exil à Moscou.

06 1977                            Paul Watson,  marin canadien à vocation de pirate, las de voir Greenpeace se contenter d’un militantisme mou fonde Earthforce Environmental Society à Vancouver, qui va rapidement devenir Sea Shepherd Conservation Society. Les signataires des grands traités de protection des ressources marines, n’étant pas capables de financer une gendarmerie pour les faire respecter, se contentent d’incantations et ça ne marche pas du tout : je vais faire le gendarme !

l’interview de Thinkerview est du 29 septembre 2016

5 07 1977                     Le général Zia ul-Haq, chef d’état major de Zulfikar Ali Bhutto, premier ministre du Pakistan, le dépose pour prendre sa place.

11 07 1977                      Le cardinal Albino Luciani est à Fatima. Il rencontre longuement à Coïmbra sœur Lucie dos Santos, seule encore vivante des trois enfants qui ont eu les visions de la Vierge à Fatima en 1917. Il sera élu pape le 6 août 1978.

13 07 1977                   24 h. de panne d’électricité à New York : les pillages se montent à 40 M. $. 12 ans plus tôt, le 9 11 1965, ce sont 30 M. de personnes, sur 8 États qui avaient été dans le noir pendant 14 h. -0,8 M. dans le métro de New York – les vols n’avaient pas été très importants mais les dégâts, surtout des accidents de voiture, se montaient à 100 M. $.

28 07 1977                   Oléoduc Transalaska : plus de 1 300 km. entre la Baie Prudhoe sur l’Océan Arctique et la Baie du Prince Williams, sur l’Océan Pacifique : 2 M. de barils par jour ; coût : 8 milliards $.

31 07 1977          90 000 opposants au projet Superphénix de surgénérateur [2] à Creys Malville se rassemblent sur le lieu d’implantation de l’usine près de Morestel, sur la commune de Creys-Mépieu, dans l’Isère au lieu-dit Malville. Le site se trouve en bordure du Rhône à 30 km en amont de la centrale nucléaire du Bugey,  50 km à l’est de Lyon et 70 km au sud-ouest de Genève. C’est l’affrontement avec les forces de l’ordre –  5 000 CRS plus un régiment de parachutistes -. Un garde mobile s’explose la main avec une grenade et c’est l’étincelle qui met le feu aux poudres ; Vital Michalon, garçon plutôt calme, officier de réserve, meurt des lésions pulmonaires causées par l’éclat d’une grenade. Le mouvement antinucléaire mettra longtemps à s’en remettre.

Le projet était né en 1974, avec un coût prévisionnel de 4 milliards de Francs ; les travaux avaient débuté en 1976 et la mise en service avait été prévue pour 1984. Les pannes et arrêts des travaux se multiplieront, les coûts aussi et au final, la mise en service se fera en 1986 et l’affaire aura coûté 65 milliards de Francs… [10 milliards d’€] pour que, finalement le réacteur soit définitivement arrêté en décembre 1998. Il aurait dû produire 120 TWh, il n’en aura produit que 7.5 !

13 08 1977                  80 000 manifestants se rassemblent au Larzac sous la bannière Vivre et travailler au pays

16 08 1977                        À Memphis, Elvis Presley meurt sur la cuvette de ses WC à 42 ans.

Par où commencer ? par quel bout prendre l’histoire de ce pelvis légendaire qui incarna l’énergie binaire avant de fondre dans le beurre de cacahuète ? Que dire de Graisseland, dernière demeure de l’obèse, transformé en machine à liposucer des $? Que penser des poisseuses célébrations du vingtième anniversaire de sa mort qui, pendant plus d’une semaine, vont drainer ici plus de 100 000 pèlerins défilant, sequins en poche et candélabres à la main, à la nuit tombée devant la tombe du pape de la banane pansue et du popcorn ? Sortons des toilettes et entrons dans l’histoire. […]

Chaque année, depuis vingt ans, entre 700 000 et 800 000 personnes versent 18.50 $ pour un Platinum Tour, qui leur donne le droit de visiter Graceland, la maison, les tombes du jardin, la collection privée de voitures et d’avions du maître de maison ainsi que celui de visionner un film intitulé Walk a mile In My Shoe. […]

Jean-Paul Dubois             Jusque là tout allait bien en Amérique     Éditions de l’Olivier 2002

Le dernier concert d'Elvis Presley, 40 ans après sa mort - Vidéo Dailymotion

son dernier concert…

Photos - "Elvis Presley vivant" : le cliché qui affole les fans : Femme Actuelle Le MAG

20 08 1977                  Lancement de la sonde Voyager II à bord d’une fusée Titan Centaur pour explorer le système solaire. Sa sœur Voyager I prendra le même chemin quelques jours plus tard : elles passeront d’abord en 1979 près des nuées turbulentes de Jupiter  et de ses quatre satellites galiléens, puis, en août 1981, incurveront leur trajectoire pour s’approcher de Saturne. Les scientifiques américains réalisèrent alors qu’Uranus et Neptune se présentaient dans l’alignement de la trajectoire de Voyager II, et décidèrent de prolonger sa mission : il fallait pour ce faire reparamétrer les logiciels de bord, Neptune et Uranus, très éloignés du soleil, étant de ce fait moins éclairés et donc moins lumineuses : et ces opérations, à plus d’un milliard de km de distance, furent effectuées ! Les abords d’Uranus, de ses 20 anneaux et 16 satellites – dont Miranda – furent atteints en janvier 1986, à 2,8 milliards de km du soleil. Encore 3 ans de voyage et le voilà dans les parages de Neptune en août 1989. 28 ans après avoir quitté la Terre, les deux sondes sont à 12 milliards de km de la Terre et fonctionnent toujours ! en septembre 2013, on apprendra que Voyager I a quitté le système solaire, à 18.5 milliards de km de chez nous, 125 fois la distance de la Terre au Soleil, presque un million cinq cent mille km par jour…… Have a nice trip ! You’re really the biggest hero of the XX° century.

26 08 1977                  Rosemarie Ackermann, Allemande de l’Est, franchit pour la première fois dans l’histoire, 2 mètres au saut en hauteur et s’empare ainsi du record du monde. Il y a déjà plusieurs années que le saut en hauteur a adopté la technique du fosbury flop, mais pour le monde communiste, c’est un saut capitaliste, et donc les athlètes du monde communiste continuent à sauter avec la technique du saut ventral. Son record tiendra à peu près un an quand Sarah Simeoni, Italienne, le lui prendra en fosbury flop en août 1978 avec 2.02 m. Les communistes finiront par sauter comme tout le monde.

19 10 1977                   Premier vol du Concorde vers New-York.

21 10 1977         Plongée profonde Janus, à la Comex, au large de Cavalaire, en pleine eau : – 501 mètres

La phase marine de l’expérience de plongée profonde Janus IV s’est achevée à 0 h. 15 le 21 octobre à 5,55 kilomètres au large de Cavalaire (Var). À cette heure-là, la sixième plongée a été terminée : une équipe de trois hommes est remontée de la profondeur de 460 mètres et a regagné les caissons-vie du navire de forage Pétrel, pressurisés depuis le 16 octobre à 44 atmosphères (équivalant à la pression régnant sous 430 mètres d’eau).

Lors de la cinquième plongée effectuée dans l’après-midi du 20 octobre, l’autre équipe est descendue à 501 mètres, profondeur jusque-là jamais atteinte par l’homme dans le milieu marin.

La descente-record à 501 mètres a été prudente : compression de 44 à 51 atmosphères en quatre-vingt-dix minutes, séjour sous 51 atmosphères de quatre-vingt-dix minutes, dont deux sorties successives dans l’eau d’abord de M. Jacques Verpeaux puis de M. Gérard Vial ; M. Patrick Raude restant, par sécurité, dans la cloche-ascenseur.

Après la fin de la sixième plongée, les six hommes vont rester pendant plus de vingt-quatre heures sous 44 atmosphères. Ensuite commencera la phase de décompression, qui devrait durer sept jours dix heures et huit minutes.

Deux équipes descendant à tour de rôle et comptant chacune trois hommes ont participé à Janus IV : MM. Patrick Raude, Jacques Verpeaux (plongeurs de la COMEX) et Gérard Vial (plongeur de la marine nationale) ; MM. Philippe Jeantot [futur créateur du Vendée Globe. ndlr], Louis Schneider (plongeurs de la COMEX) et Emile Sevellec (plongeur de la marine nationale).

Les cinq plongées à 460 mètres représentent, en tout, dix heures de travail dans l’eau, la plus longue séance ayant duré à elle seule deux heures vingt. Elles ont fait largement progresser le travail sous-marin : les précédents records de plongées profondes en mer, tous établis en juin 1975, avaient permis d’atteindre 349 mètres (marine américaine dans le golfe du Mexique), 326 mètres (COMEX, récupération d’une tête de puits dans la mer du Labrador à 2° C), 305 mètres (marine nationale en Méditerranée).

Les six plongées de Janus IV n’étaient pas destinées à battre ces records mais à prouver que des hommes pouvaient réellement travailler sous 460 mètres d’eau. Pour cela une table de travail avait été accrochée au train de tiges du Pétrel de façon à être à la profondeur voulue. Sur elle, avaient été disposés des morceaux de pipe-line que deux plongeurs devaient assembler mécaniquement tandis que le troisième homme, prêt à secourir éventuellement ses deux compagnons, restait dans la cloche-ascenseur pressurisée qui assure les transferts entre les caissons-vie et le fond. Divers travaux de soudure et de découpage ont aussi été faits. En l’état actuel des techniques, la connexion des pipe-lines sous-marins ne peut, en effet, se faire sans intervention humaine directe. L’exploitation des champs pétroliers offshore ne dépasse guère, pour le moment, la profondeur de 160 mètres d’eau. Mais il est nécessaire de préparer dès maintenant l’exploitation des champs situés au-delà du plateau continental.

Janus IV a innové dans le domaine de la coopération : pour la première fois en France, civils et militaires ont travaillé ensemble… et se sont partagés les frais de l’opération : 950 000 F pour le GISMER (Groupe d’intervention sous la mer de la marine nationale), 1 625 000 F pour le CNEXO (Centre national pour l’exploitation des océans), 1 623 000 F pour la COMEX (Compagnie maritime d’expertises), le prêt gratuit du Pétrel (325 000 F par jour) par le groupe pétrolier Elf-Aquitaine pendant toute la durée de l’expérience, compression et décompression comprises. La marine aura la copropriété des tables de plongée établies au cours de Janus IV et le CNEXO percevra des royalties sur les plongées que la COMEX effectuera selon ces nouvelles normes.

À ces quatre partenaires il convient d’ajouter la société belge Offshore-Europe.

L’expérience Janus IV devrait permettre d’améliorer les phases de compression de la plongée profonde. Grâce à de subtils dosages – secrets – d’hélium, d’oxygène et de toutes petites quantités d’azote, grâce à la vitesse très étudiée de la compression (vingt-quatre heures pour passer de 1 à 41 atmosphères, six heures de palier, trente minutes pour aller de 41 à 44 atmosphères), grâce à l’amélioration du matériel et du confort, les six hommes n’ont que très faiblement manifesté les signes du syndrome nerveux des hautes pressions (tremblements, anomalies des traces électroencéphalographiques, fatigabilité). Pendant la descente à 501 mètres cependant, les tremblements ont été plus marqués, mais les trois hommes ont gardé toute leur vigilance. Des progrès analogues devraient être aussi réalisés au cours des délicates opérations de la décompression.

Pour le moment aucune autre expérience de plongée profonde n’est prévue en France. Mais il est possible que Janus IV ne soit qu’une étape dans la descente de la plongée profonde. Certes, il doit exister une limite à la plongée humaine. Peut-être cette limite se situe-t-elle vers 600 mètres, 800 mètres pour les plus optimistes. Il ne faut pas oublier, en tout cas, que, au cours de l’expérience Sagittaire IV, réalisée en juin et juillet 1974 dans les caissons de la COMEX, deux hommes ont vécu pendant cinquante heures à la profondeur fictive de 610 mètres (62 atmosphères).

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Janus IV – 460 mètres

Antérieurement à Janus IV, la Comex s’était donc livrée à toute une gamme d’autres plongées – le terme étant utilisé aussi bien en conditions réelles, en pleine eau, qu’en conditions artificielles, en caisson hyperbar –

– Physalie (1968–1972) : programme axé sur l’étude des réactions physiologiques et médicales de l’homme. C’est au cours de cette expérience, qu’a été mis en  évidence le Syndrome Nerveux des Hautes Pressions (SNHP).

– Sagittaire (1971-1974) qui a permis de déterminer les performances physiques et intellectuelles de plongeurs au cours de plongées profondes (entre 300 et 610 mètres) de longue durée.

– Janus (1968-1977) qui a permis de tester les possibilités opérationnelles des plongeurs à grande profondeur (entre 150 et 501 mètres) avec réalisation d’un travail.

2 11 1977                      Découverte en mer Noire, dans les eaux turques, du plus grand gisement mondial d’uranium.

20 11 1977                Anouar  el Sadate, président de l’Égypte est à la Knesset, le parlement israélien. [Le texte se trouve dans la rubrique discours]

22 11 1977                    Première liaison Paris New-York de Concorde, après vingt deux mois de bataille juridique avec les autorités américaines.

26 11 1977                    1° tronçon du métro de Marseille.

4 12 1977                Jean Bédel [Bedel étant la reproduction du raccourci employé par les calendriers pour nommer Saint Jean Baptiste de la Salle] Bokassa se couronne empereur de la Centrafrique. Ses homologues ivoirien Houphouët Boigny et Zaïrois Mobutu ont jugé prudent de ne pas s’associer à cette mascarade, tout comme le pape : il ne s’agit donc que d’un couronnement et non d’un sacre. La France, elle, a  envoyé René Journiac, le Monsieur Afrique de l’Élysée et Robert Galley, ministre de la Coopération. Le contribuable français a généreusement été mis à contribution pour ce pitoyable spectacle  qui rassemble tout de même près de 4 000 invités.

Comparé à ses homologues africains francophones, le général Bokassa pourrait donc passer pour un interlocuteur peu compétent, mais acceptable. Il est malheureusement affligé d’une méfiance maladive et d’une évidente mauvaise foi. Mégalomane, cyclothymique, trop facilement irritable et emporté, violent tyrannique, autocrate, terrorisant son entourage, ses excès le rendent difficilement supportable.

Colonel Charpentier Conseiller militaire à l’ambassade de France.Octobre 1969

Il sera renversé par le SDECE et les parachutistes français le 20 septembre 1979 et remplacé par l’ancien président David Dacko. Pour le moins imprudent, Giscard ne soupçonnait pas combien les diamants offerts allaient lui pourrir la vie.

1977                                L’écologie entre en politique. Sergey Zimov, 22 ans,  a des envies de vie autarcique et fonde la station scientifique du nord-est, à Tcherski, en république de Yakoutie. C’est bien loin de toute ville d’un tant soit peu d’importance. Onze ans plus tard, en 1988, il monte un projet de parc à proximité : son projet intéresse les autorités et ce d’autant qu’il y a inséré un plan de lutte contre la fonte du permafrost, probablement le plus grand danger écologique de l’humanité : le permafrost qui concerne essentiellement la Sibérie, existe aussi au Canada, Alaska, Groenland. En zone sèche sa fonte dégage du CO2, en zone humide du NH4 – le méthane -. Dans les années 1990 l’effondrement de l’URSS prive toute la Sibérie des subsides d’Etat : il vend son seul bien : un appartement pour racheter le parc à l’Etat.

Il balise un espace de 20 km² qu’il entoure d’une enceinte, en république de Sakka, en Yakoutie, à 5 km de Tcherski, par 68°44’N et 161°23’E. Une enceinte… pour y introduire des animaux autochtones avec le constat suivant : la fonte du permafrost nous mène à une catastrophe mondiale. Donc, il faut mettre en œuvre les meilleures solutions pour la stopper. Ces régions sont recouvertes de neige environ six mois par an. La neige est un isolant : s’il fait par exemple – 30° à la surface en contact avec l’air, au sol, à l’interface entre neige et sol, il fera seulement – 15°. Les animaux le savent qui grattent la neige pour chercher l’herbe qui se trouve au sol. Mais cette herbe ne pousse pas dans la forêt… donc … il faut couper la forêt… ce qu’il fait sur ces 20 km². La forêt est très pauvre et aujourd’hui les animaux n’y sont pas nombreux car ils ne parviendraient pas à se nourrir s’ils étaient en nombre : il n’y a guère que des rennes et des orignals. L’affaire ne se fait pas en un jour, mais il a appris la patience. Il nomme le tout Pléistocène Park. Il lui faudra ensuite faire venir des animaux, parfois de très loin. Les animaux, leurs sabots, dérangent la mousse et laissent pousser les herbes à la place. Le sol se dessèche, les animaux déposent leur engrais, l’herbe pousse davantage et plus d’animaux peuvent paître…. les prairies auraient persisté dans l’Holocène si les humains n’avaient pas chassé excessivement les troupeaux d’herbivores du Pléistocène qui stabilisaient l’écosystème en le parcourant et en l’entretenant.

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Selon son site internet en 2016, le parc du Pléistocène se compose d’une zone close de 20 km² qui abrite 8 espèces herbivores majeures: le bison européen, le bœuf musqué, l’orignal, des chevaux yakoutes et des rennes, ainsi que des moutons, yacks et vaches kalmouks.

Nombre d’espèces dans le parc :

  • Chevaux yakoutes : 40 (), premiers animaux du projet, cette race de chevaux résistants au froid sont la clé du parc.
  • Renne : 40/50 (), l’animal y était déjà mais a été ramené au parc.
  • Orignal/ Elan: 20 (), capturés par des locaux ramenés au parc.
  • Bœuf musqué: 3 (6 mâles de base) (), 3 mâles uniquement venus de l’île de Wrangel, Nikita [fils de Sergey] en cherche de femelles. La réintroduction d’autres individus est planifiée pour 2020.
  • Bison d’Europe : 1 () uniquement un mâle, avant il y a avait 3 femelles mais n’ont pas résisté au froid. Nikita cherche des bisons pour pouvoir créer une forte activité des herbivores dans le parc.
  • Yack : 15 (), 10 yacks ont été réintroduits dans la réserve en 2017, puis se sont reproduits avec succès. Maintenant il y en a 5 nouveaux.
  • mouton de Edilbaïevskaïa : 40 (), cette variante de mouton résistant au froid peut conserver de la graisse dans sa queue, ce qui permet de survivre aux hivers.
  • Vache Kazlmouk : 25 (), une population a été introduite en , sans doute pour faire avancer le pâturage dans le parc.

Wikipedia

Mais le grand rêve caressé est la réintroduction des mammouths : or si ceux-ci ont existé, ils n’existent plus… mais rassurons-nous, Sergey est en contact étroit avec un laboratoire de Harvard qui se penche très sérieusement sur la question, et pourrait bien nous en présenter un un jour prochain, directement issu de ses burettes. Les mammouths… non pour le folklore mais parce que leur puissance leur permet d’abattre eux-mêmes la forêt… et c’est autant de travail à faire en moins pour l’homme.

6 01 1978                 Les statistiques ethniques sont interdites en France par la Loi relative à l’informatique, aux fichiers et aux libertés, (Chapitre II, article 8, paragraphe I) :

Il est interdit de collecter ou de traiter des données à caractère personnel qui font apparaître, directement ou indirectement, les origines raciales ou ethniques, les opinions politiques, philosophiques ou religieuses ou l’appartenance syndicale des personnes, ou qui sont relatives à la santé ou à la vie sexuelle de celles-ci.

Sans beaucoup exagérer, on peut titrer : Il est désormais interdit d’appeler un chat un chat.

Comment a-t-on pu mettre dans le même ensemble des catégories aussi différentes, car autant les dernières semblent faire partie des droits essentiels de l’individu en démocratie, autant l’interdiction de faire mention de l’origine raciale ou ethnique se ramène à un déni de la réalité ? On reçoit des étrangers en permanence mais on n’a pas le droit de dire lesquels, ni combien, ni s’ils sont asiatiques, africains, arabes. Mais qu’est-ce que cela signifie ? Il est interdit de connaître la réalité sous prétexte que cela pourrait être mal utilisé… mais cela n’est rien d’autre que ce que l’on nomme l’ordre moral. On se croit en Afrique noire dans le RER qui dessert le sud-est parisien, au sud d’Orly, mais on n’a pas le droit de savoir combien il y a d’Africains en France ! On voit, mais il ne faut pas dire ce que l’on voit. C’est l’incantation qui s’installe en lieu et place de la réalité !

Et demain, il sera interdit de fumer (on s’en approche d’ailleurs à toute vitesse), de boire de l’alcool etc… parce que cela peut être nuisible à haute dose ! A force de nous interdire tout ce qui est susceptible de nous faire du mal, on va finir par faire de notre société un véritable monastère, à ceci près que les membres d’une communauté monastique y sont de leur libre choix, tandis que ceux d’une société démocratique n’ont pas de choix, mais seulement l’obligation de se soumettre à la loi. L’ordre républicain, s’il veut rester républicain, ne doit en aucun cas devenir un ordre moral. Et c’est prendre les gens pour des cons que de leur dire : on vous interdit de dire ce qu’est la réalité parce que vous risquez d’en faire un mauvais usage. C’est le revers de la médaille Liberté que de pouvoir en faire un mauvais usage et si l’on n’est plus en mesure de faire un mauvais usage de la réalité, cela signifie tout simplement qu’il n’y a plus de liberté !

Ce que l’on dit de la réalité devient donc illégal : ne serait-ce pas là le point de départ du déraillement intellectuel, maladie franco-française déjà diagnostiquée par Molière : Cachez ce sein que je ne saurais voir : ces aveugles qui deviennent mal-voyants, ces sourds mal-entendants, ces vieux des personnes âgées, nos aînés ou troisième voire quatrième âge selon la sous-catégorie, les gitans des gens du voyage et, dernier né de cette famille de faux culs, les prostitués (des deux sexes) qui deviennent des travailleurs du sexe… tout cela non pas certes dans la langue parlée, mais dans la langue administrative : signalétique, etc… que sont bien obligés d’adopter, tôt ou tard, les journalistes, et qui donc, inévitablement gagne un peu de terrain tous les jours… Le politiquement correct n’est pas tout à fait l’instauration de l’ordre moral, mais il donne déjà la bonne direction si on veut y parvenir.

Cette perception faussée de la réalité ne date pas d’aujourd’hui : Boileau s’en défiait déjà : Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire arrivent aisément… Victor Hugo enfoncera le clou : Si on n’est pas intelligible, c’est qu’on n’est pas intelligent. Et Alan Greenspan, ancien directeur de la Banque Mondiale mettra au pinacle l’art d’être incompréhensible : Si vous m’avez compris du premier coup, c’est que je me suis mal exprimé !

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Il faut tout publier de ce que les écrivains voulaient publier, à titre posthume ou non. Le temps de l’esprit ne répond pas aux oukases de l’esprit du temps. La sensibilité d’une époque donnée ne saurait justifier la censure pour toutes les époques. La démocratie, c’est faire confiance à la vertu du débat. Le soupçon se nourrit du secret qu’on lui oppose. Il faut tout montrer, et tout restituer dans son contexte, à la suite de Montesquieu : Là où il n’y a pas de conflit visible, il n’y a pas de liberté.

Olivier Nora, PDG de Grasset

19 01 1978                   La 16 200 000° Coccinelle est la dernière produite en Allemagne.

23 01 1978                       Le baron Edouard Jean Empain, 41 ans, à la tête d’un bel empire industriel – constructions centrales atomiques -, est enlevé par des voyous qui veulent faire croire à un enlèvement politique, quand il n’y a en fait qu’une demande de rançon… laquelle ne sera pas versée, car le jour fixé pour la remise, le 24 mars, ce sont des coups de feu qui seront échangés, faisant un mort et un blessé parmi les voyous ; le blessé demandera qu’on le libère mais le petit doigt qu’on lui avait déjà coupé ne repoussera pas. Il sera lentement mais fermement écarté de la direction de ses affaires.

2 02 1978                    Une avalanche emporte trois chalets du Tour, dans la vallée de Chamonix, causant la mort de 5 personnes : des arbres de 200 ans sont couchés, ce qui prouve que les grosses avalanches ne se déclenchent pas chaque hiver.

16 03 1978           À Rome, 9 heures du matin, cinq hommes des Brigades Rouges enlèvent Aldo Moro, le président de la Démocratie Chrétienne. En fait, il y a un sixième homme : les Brigades Rouges s’étaient laissé infiltrer par les hommes du Gladio – le bras armé des Services secrets italiens -, couverts par la loge P 2, et un de leurs tireurs d’élite avait été mis à leur disposition ; et seul un tireur d’élite était à même de faire pareil carton : tuer les cinq policiers de son escorte, sans qu’Aldo Moro soit seulement blessé. Il s’apprêtait à demander au parlement la confiance pour un nouveau gouvernement qui aurait inclus les communistes, ce qui aurait été un compromis historique. La Démocratie Chrétienne lâchera Aldo Moro qui sera abattu le 9 mai au matin.

Ils [les représentants de l’État] n’ont pas voulu céder et nous nous sommes retrouvés dans une impasse. […]  J’étais contre son exécution, car Moro était un prisonnier et le tuer n’était en rien un acte révolutionnaire mais un acte criminel. En exécutant Moro, nous nous sommes noyés dans le sang. Nous avons utilisé les méthodes d’une autre époque, celles de la Résistance, et notre défaite est historique. Il faut le reconnaître : nous sommes des vaincus.

Valerio Morucci, un des cinq hommes des Brigades Rouges, condamné le 29 mai 1979 à la prison à perpétuité, libéré en 1994. Le Monde du 28 septembre 2011.

Trop de points de l’affaire Moro restent encore obscurs.

Ce n’est pas vrai que les membres des Brigades rouges étaient les seuls sur les lieux de l’enlèvement : on a prouvé la présence d’une moto Honda avec deux hommes armés, qui ont d’ailleurs tiré à deux reprises sur des passants.

Outre les motards, il est acquis que le colonel du SISMI – Service informations sécurité militaire -, Camillo Guglielmi, collaborateur de Giuseppe Santovito, instructeur de technique de guérilla dans la base Gladio de Capo Marrargiu et affilié à la loge P2, était également présent. Interrogé, il a répondu qu’un ami l’avait invité à déjeuner. À 9 heures du matin ?

 À l’intérieur du commando, c’est un tireur d’élite armé d’une mitraillette qui est responsable de la majorité des coups. Ce sont des munitions spéciales sans date de fabrication recouvertes d’un vernis particulier, du même type que celles qu’on retrouvera dans le repaire des Brigades rouges de via Gradoli, où habitaient les brigadistes Mario Moretti et Barbara Balzerani pendant que Moro était détenu dans l’appartement de via Montalcini. Selon l’expert en balistique Antonio Ugolini, ces munitions sont utilisées par des forces militaires non conventionnelles.

Huit photos prises pendant l’enlèvement d’Aldo Moro ont été remises le matin même au juge Infelisi. Des photos qui vont disparaître à jamais.

Et encore : Pourquoi tous les hommes choisis par Francesco Cossiga, ministre de l’Intérieur, pour suivre les différentes phases de l’enlèvement sont inscrits à la loge P2 ? Pourquoi, malgré les nombreux signalements arrivés immédiatement après les faits, le repaire de via Gradoli n’a pas été trouvé ? Qui a décidé par la suite de laisser découvrir cette cache à un moment-clé, et de ce fait d’accélérer la décision des Brigades rouges de tuer Moro ? Pourquoi pendant les cinquante-quatre jours qu’a duré cette mise à mort les Brigades rouges ont utilisé une imprimante qui vient des bureaux RUS (Raggruppamento Unità Speciali, Groupe des forces spéciales) du SISMI pour imprimer leurs communiqués ? Pourquoi l’un des communiqués des Brigades rouges, qui annonce prématurément la mort d’Aldo Moro, a été émis par l’un des faussaires de la Banda délia Magliana, une organisation criminelle liée à la mafia et aux services secrets ? Pourquoi dans la célèbre lettre de Paul VI il y a cette phrase Libérez-le sans conditions, alors qu’il était notoire que cela équivalait à condamner Aldo Moro à mort ? Pourquoi ces rumeurs insistantes et circonstanciées sur le fait que cette phrase aurait été ajoutée par le pape sous contrainte, et quel type de coercition aurait-on utilisé ? Qui a fait disparaître la plupart des écoutes téléphoniques ? Pourquoi les Brigades rouges ont décidé de ne pas rendre immédiatement publiques les révélations du mémorial de Moro sur la Stratégie de la Tension et sur le réseau stay-behind Gladio, ainsi que ses notes sur Andreotti et Cossiga ? Qui est entré en possession, douze ans après les faits, de ce mémorial, découvert en 1990 dans le repaire des Brigades rouges via Montenevoso à Milan ? Qui reste en possession de sa totalité, puisqu’il est clair que certaines pages en ont été ôtées ?

Et enfin : Quel est le fil qui relie l’affaire Moro à deux autres mystères italiens, les meurtres de Carminé Pecorelli, directeur de l’agence OP – Observatoire politique -, et du général Carlo Alberto Dalla Chiesa ? Pecorelli est un journaliste très proche des services secrets, lié par ailleurs à la P2 dont il est membre. Le directeur d’OP s’est occupé, toujours en termes ambigus et critiques, des affaires de Sindona jusqu’à celles d’Andreotti, ainsi que de l’affaire Moro. Que savait-il exactement lorsqu’il a annoncé dans son journal, juste avant l’enlèvement du président de la démocratie chrétienne, Le 15 mars 1978, il arrivera quelque chose de gravissime en Italie ?

Le 20 mars 1979, il sort de la rédaction du périodique qu’il a créé et qu’il dirige. Quatre coups de feu de calibre 7.65, un en pleine face et trois autres dans le dos, le clouent sur place.

Quant au général Dalla Chiesa, après l’opération de via Montenevoso qu’il vient de diriger et au cours de laquelle le mémorial de Moro est retrouvé, il prendra l’avion à Milan pour aller voir la nuit même – à 2 heures du matin – Giulio Andreotti à Rome.

Avec le mémorial dans sa mallette.

Intact ou non, nous ne le savons pas, nous ne le saurons peut-être jamais. Dalla Chiesa a emporté dans la tombe les derniers mots d’Aldo Moro, sa peine, son amertume, sa révolte et ses prophéties. Ses anathèmes aussi, ses bénédictions, et probablement, malgré la douceur de son caractère, ses malédictions.

[…]        Mon Italie. Ma maison, mon pays. Par vocation ou par nécessité, Giorgio Ambrosoli, Pier Paolo Pasolini, Aldo Moro, Carlo Alberto Dalla Chiesa et tous les autres ont été des bombes prêtes à exploser. Voilà les héros. Et tous, tous croyaient que la vérité est une bonne chose, une chose juste, alors que la vérité c’est la porte ouverte. On peut tout changer, une autre réalité peut se créer, une meilleure justice, s’établir. On ne l’a pas permis.

 Et cette cécité ! Nommer les choses était le délit, et non que ces choses existent. Révélant au monde l’abus et l’injustice, les personnes qui les ont dénoncés sont devenues les responsables.

Quarante ans après, les faits parlent, le fil rouge est là. Un fil de sang. Délits d’État, procès inachevés, collusions entre poseurs de bombe et généraux de l’armée, complicités milliardaires entre banquiers, loge P2, mafia – et ce cher Vatican. Les enfants des victimes révèlent aujourd’hui ce que leurs mères, par pudeur, par souci d’éducation, ont toujours tu. Les soupçons sont devenus évidences. Le tabou qui pesait sur ceux qu’on avait bannis parce qu’ils avaient subi l’outrage extrême, et rien que par leur statut de martyrs ils rappelaient l’arbitraire, le chaos et la folie, est enfin tombé. Mais ça ne semble intéresser personne. Nous sommes au-delà de tout.

Il faut dire que les despotes jouissent d’une enviable bonne santé dans le monde entier. Leur nuisance semble être à la hauteur de leur longévité, Franco mort dans son lit, et Pinochet et Salazar, et Amin Dada, et Bokassa. Staline, aussi.

Chez nous, même à quatre-vingt-dix ans, les hommes politiques sont aussi frais que le jour de leur première communion. Le matin ils n’ont pas besoin de se laver le visage, il leur suffit de remettre le masque. Derrière leurs rides figées gît ce secret que tout le monde connaît, secret de Polichinelle, en effet, qui continue à les protéger. Quand ils trébuchent et tombent, c’est le trottoir qui se brise, et s’ils ont un accident à deux cents kilomètres à l’heure, c’est leur voiture qui part à la casse, pas eux.

On dirait un hasard quand ces gens disparaissent, une erreur sur la personne, une distraction du Très-Haut. Ils nous inondent de blagues qui ne font pas rire, de plaisanteries aussi douteuses que celles des tortionnaires de Salô, le dernier film de Pasolini.

Je vois l’Italie comme don Alessandro devait la rêver. Enrico Mattei aurait fait de l’ENI une entreprise de puissance internationale, Aldo Moro serait président de la République, Giorgio Ambrosoli, président du Conseil. Puis j’ouvre les yeux et ils s’évanouissent, procession d’ombres qui s’en retournent, tête baissée, gouverner une Italie qui n’existera jamais.

Les fantômes nous poursuivent. Sans sépulture, sans paix. Les nœuds ne sont toujours pas défaits, Brigades rouges et fascistes meurtriers sont en liberté. Sans avoir parlé. Manipulés sans le savoir ou en connaissance de cause, aucun d’entre eux n ‘a rien dit. De toute façon, il n’y avait pas grand monde pour écouter.

Ce qui n’a pas été, ce qu’on a empêché d’être, continuera de nous hanter.

Simonetta Greggio                 Dolce Vita 1959-1979 Roman.         Stock 2010

L’enquête sur la mort d’Aldo Moro a été rouverte en juin 2013…

J’ai gardé le silence jusqu’à présent. J’ai attendu trente ans pour révéler cette histoire. J’espère qu’en parler aujourd’hui servira à quelque chose. Je suis désolé de la mort de Moro ; je demande pardon à sa famille et je regrette pour lui, je crois que je l’aurais bien aimé si je l’avais connu, mais j’ai dû manipuler les Brigades rouges pour qu’on le tue.

Celui qui s’exprime ainsi est Steve Pieczenick, un homme mystérieux envoyé par l’administration américaine [Carter] pour aider les Italiens pendant la période dramatique de la captivité d’Aldo Moro. Pieczenick affirme qu’il avait juré le silence. Ni la magistrature, ni les Commissions parlementaires successives n’ont pu mettre la main sur lui auparavant. Et voici qu’un jour, il écrit un livre avec un journaliste français, Emmanuel Amara. Pieczenik insiste : L’Italie était au bord du gouffre. Il a fallu sacrifier Moro pour détruire les Brigades Rouges et sauver le pays.

Simonetta Greggio   Les nouveaux monstres  1978-2014 Roman.           Stock 2014

Aldo Moro avait été en visite aux Etats-Unis, en septembre 1974, sous la présidence Nixon, qui avait Henry Kissinger pour secrétaire d’État : il avait écourté son séjour après avoir reçu des menaces : toute discussion, ouverture avec le Parti Communiste Italien d’Enrico Berliguer aurait immanquablement de graves conséquences. Dans La guerre secrète en Italie, l’historien suisse Daniele Ganser parle longuement de Gladio, le bras armé des Services secrets italiens et de la CIA. Historiquement, à la sortie de la seconde guerre mondiale, les  occidentaux nourrissaient la peur de voir l’Union Soviétique prise d’une volonté d’expansion de sa zone d’influence directe en étendant sa domination sur l’ensemble de l’Europe occidentale, et, dans cette ligne, ils avaient créé un ensemble de réseaux de résistance à cette possible invasion russe, réseau nommé Gladio, dont la branche italienne se développera plus que partout ailleurs.

http://www.voltairenet.org/article163905.html

Mise en service du métro de Lyon.

Échouage de l’Amoco Cadiz, près des côtes  de Portsall, sur la commune de Ploudalmézeau : 227 000 tonnes de brut  se répandent sur la côte de granit rose. Les bretons et l’armée nettoieront  360 km de côtes du Finistère et d’Armor, de Brest à  Saint Brieuc, pendant  des semaines. Alphonse Arzel, maire de Ploudalmézeau et Charles Josselin, président du Conseil Général des Côtes d’Armor, créent le syndicat mixte qui portera plainte auprès de la justice de Chicago, contre Amoco International Oil Company, propriétaire de la cargaison et Amoco Transport, propriétaire du navire, regroupées toutes deux au sein de la Standard Oil of Indiana ; ce procès fleuve sera plaidé au Canada, qui aboutira à une indemnisation des communes sinistrées… environ 15 ans plus tard, pour un montant de 1.250 milliard F. Corinne Lepage sera du nombre des avocats ; en 2002, quand elle sera candidate à l’élection présidentielle, elle sera la deuxième candidate la plus fortunée, après Jean-Marie Le Pen.

Brezhnev vs. Baccara, feat. Amoco Cadiz - YouTube

Souvenirs d'une plongée sur l'épave de l'Amoco Cadiz

Amoco Cadiz - YouTube

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11 ans plus tard, Exxon déboursera 7,5 milliards, sans procès, pour les 38 000 tonnes déversées par l’Exxon Valdès sur le littoral de l’Alaska. C’est la plus grande marée noire qui ait touché les côtes françaises. Mais les marées noires, pour spectaculaires qu’elles soient, sont loin de représenter la plus grande pollution pétrolière : les déballastages en pleine mer, et les opérations de transfert sont à l’origine d’une pollution beaucoup plus importante, estimée à 2 millions de tonnes par an, dont  600 000 dans la seule Méditerranée. Il est vrai que tous les ports ne sont pas équipés pour traiter les déchets liquides…

La France tirera les conséquences de la catastrophe et parviendra à mettre en œuvre les indispensables réformes pour que cela ne se renouvelle pas et, dans le secteur, cela ne se renouvellera pas :

Dépassant les individus et leur machine, il y a la mission. Les hommes de l’Abeille Flandre ne sont pas des militaires. Ils ne sont pas payés pour engager leur peau, ni tenus d’exécuter un ordre sans objection. Ils ont le droit de récuser un capitaine Bligh et ne seront pas pendus pour la peine. Ce n’est point ainsi que les choses se passent. Je me souviens qu’un dimanche de janvier, tandis que l’anémomètre du bord était bloqué au maximum et que l’aérien d’un des deux radars ne tournait plus, prisonnier des bourrasques, nous nous sommes portés au-devant d’un pétrolier désaxé, capelé par les lames, et qui fonçait sur la côte. Les chances d’intervention efficace étaient quasi nulles, le remorqueur lui-même pouvait y rester. Mais l’équipage tout entier se tenait prêt, sans que la moindre consigne eût été donnée. L’argent, ici, n’avait plus d’importance. Ni la discipline, du moins celle qui est libellée dans les règlements.

A la longue, je me suis lié d’amitié avec plusieurs de mes compagnons. Ils avaient des soucis ordinaires – fins de mois, chagrins d’amour, divergences syndicales, tiraillements gastriques, scolarité des gosses, régime amaigrissant… Mais, selon une loi non écrite et soigneusement tue, ils envisageaient de mettre leur existence en danger afin que d’autres ne meurent pas. Et rigolaient fort si l’on attribuait cette disposition à quelque penchant sacrificiel. En cette saison où prévaut, dans la vie sociale, universitaire, partisane, artistique, financière, la règle du moi d’abord, j’ai flairé là une sorte d’anomalie rafraîchissante.

[…]  Pour le  20°anniversaire de l’échouage de l’Amoco Cadiz, en mars 1998, les actualités télévisées nous ont offert le spectacle ancien de cormorans mazoutés, larmes à l’appui. Mais peu de commentateurs ont donné l’information capitale : après l’Amoco Cadiz, sur la zone d’Ouessant, c’est-à-dire le secteur le plus périlleux de l’autoroute la plus fréquentée du monde, il ne s’est rien produit qui ait mobilisé les agences de presse (ou, plus exactement, la prévention a fonctionné). Bizarrement, au printemps 1998, les gouvernants ont oublié, peut-être parce que la décision publique, cette fois, a traversé les alternances, de notifier à leurs concitoyens qu’un système a été bâti, que son fonctionnement a été vérifié et amendé, et que les résultats sont là. Mais les politiques se soucient-ils du résultat de leur action, quand il excède le court terme ou quand il est imputable à des concurrents ?

Une révolution culturelle s’est accomplie. Imposer aux navires le respect de voies montantes et descendantes, devant Ouessant où l’Atlantique vient s’étrangler, n’est pas seulement une mesure technique : la plus septentrionale de ces routes, à 27 milles des rochers (soit 50 kilomètres) , dévolue aux cargos dangereux, se situe hors des eaux territoriales et a requis maints pourparlers entre nations maritimes. Le commandant maître à bord après Dieu doit maintenant s’incliner devant l’Organisation maritime internationale, et pas toujours de bonne grâce. Des aiguilleurs de la mer, les veilleurs du CROSS – Centre Régional et Opérationnel de Surveillance et de Sauvetage – installés sur le continent à la pointe de Corsen, observent au radar le déplacement de chaque unité, rappellent à l’ordre le distrait qui a omis de s’annoncer, le fraudeur qui triche sur la marchandise, l’imprudent égaré, la ruine flottante dont l’équipage incompétent attend passivement la suite des opérations.

Cela s’appelle le rail. C’est une bataille de chaque marée.

La révolution la plus profonde, toutefois, concerne le remorquage. A l’époque où le commandant Gabin, dirigé par Jean Grémillon, lançait son bâtiment à l’assaut des houles de l’Iroise, la coutume était que le navire portant assistance entamât une négociation directe avec le navire assisté. Le fauve tournait autour de sa victime jusqu’à ce que cette dernière, sentant le naufrage imminent, acceptât l’aide coûteuse de son voisin. On palabrait ainsi, en morse ou en phonie, dans la tourmente, dérivant à toute allure. Et l’on passait fréquemment la remorque, le câble salutaire, au plus mauvais moment, à qui perd gagne, sans s’accorder le droit de casser et le temps d’effectuer une nouvelle présentation.

Tout sauveteur – professionnel – déclenche, chez celui qu’il secourt, une réaction ambivalente. La gratitude, si vive soit-elle, est fréquemment souillée d’une ombre. Nombre des médecins que j’ai rencontrés s’étonnaient que leurs patients, une fois guéris, s’éloignaient sans un adieu, sans dire merci. Et mes interlocuteurs ajoutaient, au comble de la perplexité, que les cadeaux et les signes de reconnaissance leur étaient plus volontiers octroyés, par les proches, après la mort inévitable d’un malade. J’hésitais à leur répondre que cela me semblait compréhensible, sinon admissible. L’homme guéri n’a qu’une hâte : effacer la maladie, la souffrance et tout ce qui s’y rapporte, thérapeute inclus. Mais l’homme en deuil est solidaire de ceux, fussent-ils revêtus d’une blouse blanche, qui ont avec lui approché, affronté la mort, et subi son empire.

Le sauveteur professionnel – en montagne ou en mer, peu importe – risque toujours une déconvenue analogue à celle du médecin sachant soigner. Surtout s’il est chasseur de primes. On imagine de quel œil les Brestois regardaient l’Abeille 22 en 1927, l’Abeille 25 en 1947, l’Abeille 26 de 1952 à 1958 (la compagnie cessa, ensuite, pendant vingt ans, d’assurer la station). De belles bêtes, assurément. Des marins courageux, sans aucun doute. Des professionnels indispensables, tout le monde en convenait. Mais on les admirait aussi, ces bêtes et ces hommes, à la manière dont on admire les grands prédateurs, charognards ou carnassiers. Vivre du malheur des autres, fût-ce pour le soulager, fût-ce au péril de son propre malheur, est fatalement inconfortable. Le sauveteur idéal, d’une certaine manière, est celui qui se noie en repêchant autrui.

Sur ce registre-là, précisément, le paysage a profondément changé. Non que l’argent ait disparu. La compagnie des Abeilles est une compagnie privée à but lucratif, fort ancienne (elle naquit en 1864), aujourd’hui propriété du groupe Bourbon. Sa vocation première fut et demeure l’activité portuaire – les petites abeilles butinant autour des mastodontes en partance, ou arrivant du large. Mais le développement de la recherche et de l’exploitation pétrolières en haute mer ainsi que la recrudescence des menaces de pollution et de naufrage (liées à la multiplication des navires géants chargés d’hydrocarbures, de substances chimiques ou radioactives) l’ont incitée à diversifier son armement. Une filiale, Abeilles International, s’est équipée, en ce sens, de bateaux exceptionnels, notamment l’Abeille Flandre et sa jumelle l’Abeille Languedoc, issus de chantiers norvégiens, prêts à briser la glace autant qu’à déhaler le Titanic.

Le traumatisme de l’Amoco Cadiz fut si aigu qu’on ne traîna point à réagir. Ce n’était pas facile, et c’était très français : il fallait mobiliser vers un objectif unique des militaires, des civils (relevant de l’Équipement pour le CROSS, du Budget pour la douane, etc.), des fonctionnaires, des salariés du secteur privé. On y parvint. Le monde du rail réussit à prendre consistance. Restait à le doter d’une autorité suprême. Il fut décidé que le préfet maritime endosserait la fonction.

A Brest, personne ne parle de la préfecture maritime, mais du Château. L’homme qui habite ce dernier, tout au sud de la ville, au bas de la rue de Siam, face à la rade, sur le site de Beg rest (le bout du bois) dont les Romains, dès le III° siècle, apprécièrent l’intérêt stratégique, cet homme-là doit jouir d’un excellent sommeil. Alternant les casquettes (ne dites jamais à un marin qu’il porte un képi…), il est à la fois le patron des opérations navales en zone militaire atlantique – les sous-marins nucléaires de l’Ile longue ont ici leur tanière – et le responsable, pour la zone civile correspondante, de tout ce qui concerne la navigation et la pêche. Un secrétaire d’État a moins de charges, moins de pouvoir et moins de compétences – d’ailleurs, le Prémar est nommé en Conseil des ministres, et directement responsable auprès de Matignon. Sous le Château, à 30 mètres de profondeur, les équipes du COM, le Centre d’Opérations Maritimes, se relaient devant écrans et cartes. Et quand l’Amiral reçoit à la Résidence, entouré d’un essaim d’autres amiraux, le protocole est aussi affûté qu’une messe pontificale.

La Royale ne disposant d’aucun remorqueur capable de tirer un pétrolier de 500 000 tonnes, l’État, en 1978, s’est tourné vers la compagnie des Abeilles. Il ne servait à rien d’édicter des lois, de tracer des routes, de multiplier les guetteurs, si un outil approprié n’était pas disponible pour prévenir et guérir. Ainsi furent affrétées l’Abeille Flandre à Brest (où elle prit la relève de l’Abeille Normandie), et l’Abeille Languedoc à Cherbourg. Conservant leur statut privé – les équipages sont exclusivement issus de la marine marchande -, les navires remplissent une mission de service public. Ils sont vingt-quatre heures sur vingt-quatre, trois cent soixante-cinq jours par an, prêts à intervenir.

Un obstacle demeurait, et non le moindre : le syndrome Gabin, la relation commerciale entre l’assistant et l’assisté. Grâce, si l’on ose dire, à l’Amoco Cadiz, une notion juridique nouvelle fut définie, et entérinée au niveau international. Quand un bateau, du fait d’une panne, d’une erreur de navigation, d’un problème de cargaison, ou d’une tempête, part à la côte, le préfet maritime lui adresse une mise en demeure, une injonction absolue de faire cesser le danger qu’il représente pour lui-même et pour l’environnement. Autrement dit : l’obligation d’accepter la remorque, immédiatement et sans marchandage. C’est la fin des prédateurs embusqués, la fin des chicanes retardant ou empêchant le sauvetage. Désormais, le commandant du remorqueur ne parle plus dollars avec le commandant du navire en détresse : il offre sa technique, et sa pratique des dangers locaux.

Hervé Hamon      L’Abeille d’Ouessant             Seuil       1999

Un bateau mais demain

Un bateau s’est cassé, Baptiste,
Nous n’irons plus sur les rochers
Les gens de la côte sont tristes
Ils ont le cœur tout arraché
Un bateau s’est cassé, il sombre
Bien sûr, ce n’est pas le premier
Mais avec lui s’approche l’ombre
Nous n’irons plus jamais pêcher

Un bateau s’est cassé, Gaëlle,
II vomit du noir assassin
II tue la mer et avec elle
Tout ce qui vivait dans son sein
II endeuille à jamais les plages
II désespère les marins
Empoisonne les coquillages
Et les oiseaux mourront demain

On me dira Reste à ta place
Occupe-toi donc des enfants 
Avec quoi veut-on qu’on les fasse
Ces chansons de vagues et de vent ?
Avec quoi veut-on qu’on les berce
Tous ces enfants désenchantés ?
Quand je pense à ce qu’on leur laisse
Je n’ose plus les regarder

Un bateau s’est cassé, Carole,
Un bateau empoisonne tout
Et les beaux poèmes s’envolent
On vit dans un monde de fous
Demain, ça en sera un autre
Et pourquoi ça s’arrêterait ?
On se repassera la faute
La belle jambe que ça nous fait

Un bateau s’est cassé, Grégoire,
On veut déjà nous rassurer
Et pourtant, c’est la mer à boire
À boire et puis à en crever
Un bateau mais demain, Carine,
Puisqu’un bateau a pu faillir
Demain, ce sera une usine
Qui sera la mort à venir

On me dira Vas-tu te taire ?
Mais demain tout sera foutu
Qu’auront-ils fait de notre terre ?
Nous n’irons plus, nous n’irons plus,
Nous n’irons plus au bois, les mômes,
Tous les arbres sont défeuillés
Restera-t-il quelques fantômes
Pour dire
nous avons été ?

Un bateau s’est cassé, Armelle,
Et nous irons sur les rochers
Avec nos seaux, avec nos pelles
Comme si rien n’avait changé
Mais ça ne sera pas du sable
Nous n’y ferons pas de châteaux
Dans tout ce noir irréparable
L’espoir s’enlisera bientôt
Tout comme crèvent les oiseaux

Anne Sylvestre 1978

Quarante ans plus tard, il s’avérera que l’espoir ne s’est en fait pas fait pas enlisé, et que les faits concernant les marées noires ont donné tort, Dieu merci, à Anne Sylvestre, cette grande dame de la chanson : l‘amiral Emmanuel de Oliveira, préfet maritime de l’Atlantique dressera un état des lieux de la sécurité maritime sur la zone, bien réconfortant : les leçons auront été tirées.

Vous assurez que la catastrophe de l’Amoco-Cadiz ne pourrait se reproduire en 2018, pourquoi ?

Je peux dire que cet événement ne pourrait pas se reproduire, car depuis 1978, nous avons mis en place toutes les sécurités nécessaires. Mais on ne peut pas, bien sûr, écarter tout autre drame, qui serait d’une nature différente.

Nous en avons tiré trois grandes leçons. D’abord, la nécessité d’avoir une prise de décision unique. Elle a manqué à mes prédécesseurs. Ils n’étaient pas bien informés et ils n’avaient pas les bons leviers de décision. Depuis lors, le préfet maritime est le chef d’orchestre. C’est depuis l’Amoco-Cadiz qu’il détient le pouvoir de coordination opérationnelle sur tous les moyens de l’Etat et l’étendue de ses pouvoirs a évolué au fil des catastrophes. Deuxième leçon : le préfet maritime a la capacité de mutualiser les moyens civils et militaires nécessaires.

Enfin, pour avoir la bonne réactivité, on a choisi de pouvoir traiter la crise en local. Il est important pour moi d’être au bord de l’eau, à proximité des centres régionaux opérationnels de surveillance et de sauvetage – Cross -, qui n’existaient pas en 1978, pour dialoguer avec tous les acteurs.

Comment serait-ce géré aujourd’hui ?

Le temps est primordial dans la gestion d’événements comme ceux-là, tout va extrêmement vite. Une marée noire a toujours commencé par un navire en difficulté, et donc si on prête assistance, on prévient la catastrophe. Puis, si on arrive à traiter la pollution en mer, on réalise des économies importantes, car un mètre cube d’hydrocarbure se transformera en 10 m³ à terre, quand il sera mélangé au sable et aux algues.

Depuis l’Amoco-Cadiz, on a éloigné le rail d’Ouessant de dix miles nautiques – 20 kilomètres -, ce qui nous donne trois à quatre heures de plus pour réagir. Aujourd’hui, je suis informé dans les premières minutes d’une avarie, par le Cross et par le radar de surveillance d’Ouessant, qui n’existait pas non plus en 1978. Surtout, j’ai le pouvoir de mettre en demeure le capitaine du navire. Il s’agit d’un acte administratif, qui lui dit : Ou bien vous avez fait cesser le danger d’ici à quelques heures, ou j’agis d’office, à vos frais. C’est très efficace. En 1978, pour des questions d’argent, le capitaine et l’armateur hésitaient à contractualiser avec un organisateur d’assistance.

Je dispose de remorqueurs d’assistance de haute mer fournis par la compagnie de remorquage Les Abeilles sur toute la façade atlantique. Pour le sauvetage des équipages, nous avons aussi fait des progrès : nos hélicoptères peuvent faire du vol stationnaire automatique par mer formée et vent fort.

Les remorqueurs Abeilles -sont-ils adaptés face aux nouveaux mastodontes des mers ?

Ils peuvent tirer 200 tonnes aux crocs de remorquage. C’est suffisant pour prendre en charge les porte-conteneurs de 20 000 boîtes. Le problème est que les navires ne sont pas dimensionnés pour subir une telle traction. On risque d’arracher l’étrave. Une action est menée auprès de l’organisation maritime internationale pour obtenir plus de facilités de prise de remorque sur les navires et plus de solidité. Mais dans ce domaine, la rentabilité prime sur la sécurité.

Les moyens de surveillance sont-ils devenus dissuasifs pour les pollutions volontaires ?

Les navires n’ont plus de raison objective de balancer leurs hydrocarbures à la mer depuis que les ports d’Europe du Nord ont installé des stations de dégazage, mais il faut des moyens de surveillance. Les images satellites de Cleanseanet – le service européen de surveillance et de détection des versements d’hydrocarbures -, permettent de visualiser les variations de hauteur d’une vague provoquée par une mer d’huile. C’est très efficace. En outre, les avions Falcon 50 de la marine nationale et les Beechcraft des douanes effectuent au moins un vol par jour sur le rail. Les pollueurs le savent.

Ces moyens sont dissuasifs, car nous avons maintenant une chaîne opérationnelle pour les procédures judiciaires, en lien avec les procureurs. Il y a cinq ans, une photo n’était pas une preuve ; désormais, une photo géolocalisée, avec le nom du navire et la trace de son sillage, peut suffire. Le dernier dégazeur, un navire chinois, en 2013, a été condamné à 1 million d’euros d’amende, et il a perdu en appel. Depuis, nous n’avons eu qu’un seul cas de pollution volontaire, en février 2016, par le Thisseas, libéré contre le paiement d’une caution de 500 000 euros. Le capitaine a disparu depuis, on craint qu’il se soit suicidé, cela témoigne de l’énorme pression qui s’exerce sur ces marins.

 Quel est l’état du risque de nos jours ?

Chaque année, dix Amoco-Cadiz sont évités. Cinquante mille navires entrent en Manche, deux fois plus qu’en 1978. Chaque jour, 1 million de tonnes de marchandises passent par le rail d’Ouessant. Les navires sont quatre à cinq fois plus gros, à l’exception des pétroliers, qui font 300 000 tonnes.

Nous avons 200 avaries par an pour ces 50 000 navires, soit un problème plus d’un jour sur deux. Les risques n’ont pas diminué, mais ils sont beaucoup mieux maîtrisés. Les pétroliers ont une double coque, ils sont en bien meilleur état qu’en 1978 et très peu de navires poubelles entrent dans les eaux européennes depuis les mesures d’inspection obligatoire au port décidées après la catastrophe de l’Erika.

Comment améliorer les moyens ?

D’abord en utilisant des drones navals et aériens, qui pourront servir de relais radio pour parler aux navires, interroger leur identité, effectuer des surveillances de nuit avec des moyens radar et infrarouge. On peut envisager une capacité opérationnelle dans les cinq ans. Il faudrait également développer la coopération européenne. Nous n’avons pas réussi à mettre en place un réseau unique de surveillance du trafic maritime en Europe. Au-delà, il faudra aussi couvrir de nouvelles zones, avec des moyens pour surveiller les champs éoliens offshore et les aires marines protégées.

Propos recueillis par Nathalie Guibert   Le Monde du 15 mars 2018

19 03 1978                 Georges Marchais est à la télévision : énervé par Jean-Pierre Elkabbach, il lui dit qu’il peut aller ailleurs s’il le souhaite et il ajoute Ecoutez Elkabbach, c’est extrêmement désagréable de discuter avec vous. Thierry le Luron mettra cela à sa sauce et en fera : Elkabbach, taisez-vous, qui passera à la postérité, mais qui est de Thierry le Luron  et non de Georges Marchais, ce qui ne passera pas à la postérité.

1 04 1978                   Le Fonds Monétaire International -FMI – prend acte des volontés américaines en votant l’avènement des changes flottants, et donc, l’abandon total du système de Bretton Woods.

04 1978                      Le sénateur Caillavet dépose un projet de loi pour protéger de l’acharnement thérapeutique ceux qui le souhaiteraient.

2 et 3 05 1978        Près de quatre ans plus tôt, Anne Tonglet et Araceli Castellano, jeunes touristes belges ont été violées par trois hommes dans la calanque de Morgiou à Marseille. Contrairement à la très grande majorité des femmes dans cette situation, elles décident de parler. À Aix en Provence, Gisèle Halimi les défend et transforme le procès des trois violeurs en procès du viol. Les politiques finiront par changer la loi et en faire un crime.

7 05 1978                    Reinhold Messner et Peter Habeler sont les premiers à vaincre l’Everest sans apport d’oxygène.

8 05 1978            Cesare Battisti, 23 ans et Roberto Silvi, fondateur de la revue du groupuscule,  jambisent – on tire dans les jambes – Diego Fava, médecin de l’INAM, la Sécurité Sociale italienne à Milan. Le Beretta de Battisti s’enraye et c’est Silvi qui tire, Battisti tirant la dernière balle après que son Beretta se soit remis à fonctionner : l’attentat sera revendiqué par les PAC, – Prolétaires Armés pour le Communisme – mais la découverte le lendemain du corps d’Aldo Moro, fera passer aux oubliettes  ce coup d’éclat : pas même une manchette dans quelque journal que ce soit !

Battisti n’en restera pas là : le 6 juin 1978, il abattra le maréchal Antonio Santoro, surveillant chef de la prison d’Udine ; le 19 avril il abattra Andrea Campagna, un jeune policier de Milan. Plus quelques participations à des jambisations ou même assassinats. Il sera arrêté le 26 juin 1979 via Castelfidardo à Milan ; ses amis le feront évader spectaculairement de la prison de Frosinone, au sud de Rome le 4 octobre 1981 ; il se réfugiera en France où en 1983, malgré de nombreux soutiens ayant pignon sur rue, Robert Badinter refusera de régulariser sa situation ; il se réfugiera alors au Mexique pendant 7 ans puis reviendra en France jusqu’en 2004 où la justice ne pourra plus jouer à cache-cache avec la justice italienne : il partira au Brésil, où en décembre 2018, Bolsonaro, président d’extrême droite voudra l’extrader, mais Battisti quittera le Brésil pour, finalement se faire attraper en Bolivie le 13 janvier 2019 … ce qui mettra fin à quarante ans de cavale. Il sera mis dans un avion pour l’Italie où l’attendra… la prison. En quatorze mois, de 1978 et 1979 les PAC auront tué 4 hommes. En mars 2019, Cesare Battisti reconnaîtra les quatre meurtres dont il est accusé.

9 05 1978                        A Rome, Aldo Moro est abattu et laissé dans le coffre d’une 4 L, sur la voie publique.

19 05 1978                 400 parachutistes français de la légion sautent sur Kolwezi, au Shaba, province dissidente du Congo, – ex-Katanga – pour sortir à peu près 3 000 expatriés devenus otages… c’est tout de même trop tard pour une soixantaine d’Européens, déjà massacrés.

5 06 1978                         La société allemande OTRAG – Orbital Transport und Racketen-Aktiengesllschaft – procède à son troisième lancement depuis sa base du Shaba, au Congo, d’une fusée à quatre modules de 12 m qui aurait dû atteindre 100 km d’altitude : mais dès la mise à feu, elle quitte sa trajectoire pour aller s’écraser dans la plus proche vallée. Elle avait déjà procédé à deux autres lancements réussis dans les années précédentes. OTRAG souhaitait développer une gamme de fusées low cost pour rester indépendante et de la NASA et du programme spatial européen. Le meilleur choix possible pour un lancement est l’équateur, là où la force de Coriolis est maximum ; après  plusieurs recherches en Indonésie, à Singapour, au Brésil et à Nauru, l’Otrag choisit le Shaba, au Congo où il se virent attribuer un terrain de 100 000 km² – une fois et demi l’Irlande – quand la Nasa occupe 310 km² ! En contrepartie l’Otrag s’engageait à verser 50 millions $ par an à l’État du Congo, donc en fait à Mobutu.

Le programme s’arrêta là non tant à cause de cet échec – il y avait dans l’équipe Kurt Debus qui avait contribué à la mise au point des V2, puis avait dirigé le Kennedy Space Center où il était responsable du programme Apollo – qu’à cause des pressions qu’exerça Moscou pour mettre fin à ce programme dont il craignait qu’il s’oriente un jour ou l’autre vers des applications militaires, crainte partagée par nombre de pays africains. On raconte même que lors de la bataille de Kolwezi, les cadres cubains et est-allemands avaient subitement disparu et que c’était pour s’occuper de la base de l’Otrag.

Il faudra attendre près de trente ans pour que quelqu’un cherche à nouveau à tailler des croupières et y parvienne à la NASA et à Arianespace, et ce sera Elon Musk avec Space X.

25 07 1978                 Louise Brown est le 1° bébé éprouvette ; fabriqué à Manchester par fécondation in vitro par le Dr Robert Edwards.

26 06 1978                  La fraction armée du FLB – Front de Libération de la Bretagne -, faute d’avoir pu s’en prendre à la Galerie des Glaces du château de Versailles, fait exploser une bombe dans la Galerie des Batailles, dans l’aile gauche du Palais. Les dommages matériels sont considérables : de nombreuses statues et tableaux sont très abîmés. La Première distribution des croix de la Légion d’honneur du peintre Jean-Baptiste Debret est en lambeaux, le plafond d’une des salles s’est effondré, tandis que de nombreux meubles, portes, murs ou fenêtres ont été soufflés. Les deux auteurs, seront condamnés à quinze ans de réclusion criminelle le 30 novembre.

4 07 1978                    Les américains dépensent 50 millions $ pour ensemencer de microsels des masses d’air afin de provoquer un ouragan.

6 08 1978                         Mort de Paul VI. Le conclave des cardinaux élit Mgr Albino Luciani qui prend le nom de Jean Paul I° ; quelques jours après, l’Osservatore politico, de Mino Peccorelli, proche de Lucio Gelli, chef de la loge maçonnique P2, publie la liste d’une centaine d’ecclésiastiques inscrits à la franc-maçonnerie, parmi lesquels Mgr Jean-Marie Villot, secrétaire d’Etat du Vatican, Mgr Paul Marcinkus, directeur de la banque vaticane etc… que du beau linge, de première qualité. Sans doute était-ce une façon de dire au pape : soyez prudent, soyez prudent

Mais, Jean-Paul I° n’aura même pas le temps de devenir prudent :  il meurt le 28 09 1978 : la radio-trottoir de Rome raconte au conditionnel qu’il pourrait bien avoir été liquidé par Mgr Marcinkus, patron de l’IOR, la banque du Vatican ; mais aussi, les graves dissensions entre le pape et Jean-Marie Villot, auraient dégénéré en conflit ouvert. Il n’y aura pas d’autopsie :

Luciani, en 1972 déjà, alors qu’il était patriarche de Venise, avait eu un différend avec Marcinkus, lorsque ce dernier avait cédé 37 % d’actions de la Banca Cattolica de la Vénétie en possession de l’IOR au Banco Ambrosiano de Roberto Calvi, sans en aviser les évêques vénitiens. Albino Luciani, une fois élu, tout feu tout flamme, avait décidé de changer radicalement plusieurs réalités qui lui déplaisaient au sein de l’Église. Il trouvait que la richesse, la futilité, la gabegie, avaient envahi le cœur d’une institution qui aurait du, au contraire, donner l’exemple de la pureté, de la pauvreté et de la transparence. Depuis longtemps, il caressait l’idée d’une banque éthique, et pour la créer, il fallait évidemment réformer l’IOR – et renvoyer Marcinkus. Son idée était révolutionnaire, en effet : le pape Luciani avait l’intention de distribuer 90 % des richesses du Vatican pour faire construire des hôpitaux, des écoles, des maisons pour les plus misérables.

Simonetta Greggio         Dolce Vita 1959-1979 Roman. Stock 2010

Le jeudi 28 septembre, il reçoit plusieurs visiteurs. Il se couche tôt, comme il en a l’habitude. A 5 heures 30, il n’est pas levé. Son deuxième secrétaire privé, le père John Magee, frappe puis entre : Jean-Paul I° est mort, dans son lit. Sa lumière est restée allumée. Le médecin, appelé tout de suite, déclare qu’il s’agit d’un infarctus du myocarde soudain. Dans les vingt-quatre heures, le corps du pape est embaumé, comme le prévoit le cérémonial traditionnel. Donc pas d’autopsie, parce qu’à ce moment-là personne ne songe à déclencher une enquête.

Dans la journée, un communiqué annonce la mort du souverain pontife, communiqué médical signé par le docteur Renato Buzzonetti, directeur des services sanitaires du Vatican. L’effet produit, à Rome et dans le monde, est immense. Comment cet homme, désigné par les cardinaux un peu plus d’un mois auparavant, a-t-il pu s’éteindre aussi brusquement ? Les médecins qui l’ont suivi n’ont pas détecté le moindre signe visible de cette faiblesse cardiaque. Les rumeurs courent la ville, transpirent dans les communiqués des agences de presse. C’est un journaliste intégriste connu, Franco Antico, qui sonne le tocsin : à 8 heures du matin, il téléphone à l’agence Ansa, puis à une série de journalistes qu’il connaît, pour leur révéler ce qu’un correspondant anonyme vient de lui confier : le corps de Jean-Paul Ier n’a pas été découvert par John Magee, mais par sœur Vincenza, gouvernante du pape. Le Saint-Père n’était pas en train de lire L’Imitation de Jésus-Christ, comme on l’a dit, mais un dossier explosif, bien entendu introuvable. Antico refuse de livrer le nom de sa source. Le scandale éclate. Le cardinal Villot comprend l’importance de cette dénonciation sans auteur. Seule une autopsie aurait permis de réfuter la thèse de l’empoisonnement. Mais il est trop tard : l’embaumement exclut les recherches chimiques sur le corps – c’est du moins l’opinion de presque tous les spécialistes. Par prudence, et pour éviter la multiplication des ragots, le cardinal Villot expédie le père Magee et les religieuses dans des retraites qu’il est seul à connaître.

Placé devant l’autel de la Confession, la dépouille de Jean-Paul I° demeure là plusieurs jours. Entre six cent mille et un million de visiteurs viennent prier devant son corps. Pour ce pape qui n’avait régné qu’un mois, c’était une preuve spectaculaire de la confiance qu’il avait suscitée.

Georges Suffert                  Tu es Pierre    Éditions de Fallois 2000

17 08 1978                Partis le 12, les Américains Ben Abruzzo, Maxie Anderson et Larry Newmann, à bord du ballon Double EagleII, arrivent en France après avoir traversé l’Atlantique.

8 09 1978                   Vendredi noir à Téhéran. Mostafa Khomeiny est mort l’hiver précédent. Son père, l’imam accuse la Savak, qui tente de le faire passer pour un homosexuel agent de la Grande Bretagne. Les étudiants en théologie s’indignent. La veille, le 7, une foule immense s’est réunie à Téhéran demandant le départ du Shah. La loi martiale est proclamée. La même foule se réunit à nouveau, tablant sur la fraternisation des soldats. Mais ces derniers tirent.

17 09 1978                  Début des entretiens de Camp David, qui déboucheront sur un accord de paix entre Israël et l’Égypte le 26 03 1979.

5 10 1978                    L’Espagne se dote d’une nouvelle constitution : la peine de mort est abolie, les libertés politique et syndicale sont rétablies. Le divorce est légalisé, l’age électoral abaissé à 18 ans ; la séparation de l’Église et de l’État est officielle.

6 10 1978                  Khomeiny, installé dans la ville sainte de Nadjaf, en Irak, devient trop remuant au goût de ce pays : il faut croire que c’est supportable pour la France, qui l’accueille à Neaufle le Château.

9 10 1978                     Jacques Brel s’en va. Il a passé ses dernières années aux Marquises.

J’veux qu’on rie, j’veux qu’on danse
J’veux qu’on s’amuse comme des fous
Quand c’est qu’on mettra dans le trou

Adieu l’Émile, je t’aimais bien

C’est l’vent du nord qui fait qu’nos filles
Ont le regard tranquille des vieilles villes
C’est l’vent du nord qui fait qu’nos belles
Ont le cheveu fragile de nos dentelles

Le vent du Nord

L’artiste, grand pourfendeur de bourgeois à la scène, redresseur de torts, beaucoup plus à l’aise dans l’outrance que dans la pudeur, facilement grandiloquent, faisait siens dans le quotidien bien des comportements de son milieu d’origine, la bonne bourgeoisie. Il était cependant difficilement classable : il lui était arrivé de croiser Paul Touvier, milicien de Vichy  recherché par les associations juives. Brel lui prêta une maison à St Pierre de Chartreuse, où se reposer un temps en lui disant à peu près : Ce que vous avez fait sous l’occupation n’est pas mon affaire et ne m’intéresse guère mais passer sa vie comme une bête traquée, allant de cache en cache, ce n’est pas une vie… Poète, auteur compositeur, son véritable talent tient dans ces petits chefs d’œuvre que sont Le Plat Pays, Les Vieux, La Chanson des Vieux Amants, Jef…

16 10 1978                         Karol Wotjyla est élu pape : il est polonais et il a 58 ans : il faut remonter à 1522 pour voir à la tête du Vatican un pape qui ne soit pas italien – Adrien VI, qui était hollandais.

Il va se lancer à corps perdu dans des voyages à travers le monde, porte parole d’une éthique planétaire ; il déplace les foules, et particulièrement les jeunes, alternant textes graves avec les improvisations, chansons et plaisanteries…mais il faudra bien reconnaître que les foules préfèrent le chanteur à la chanson.

2 11 1978             Kovalenko et Ivantchenkov passent 140 jours dans l’espace.

16 11 1978                    À bord de son trimaran Manureva– oiseau de voyage en tahitien – qui n’est autre que l’ancien Pen Duick IV – tout ça, c’est des noms d’oiseau –  d’Eric Tabarly, Alain Colas fait la 1° édition de la Route du Rhum en tête. Si le temps se maintient, il devrait arriver gagnant à Pointe à Pitre. Mais c’est la tempête qui fait de son beau navire le jouet des éléments en furie : il envoie son dernier message à 4 heures du matin : Je suis dans l’œil du cyclone. Il n’y a plus de ciel. Tous est amalgame. Il n’y a que des montagnes d’eau tout autour de moi. Puis il disparaît. Avarie majeure, collision avec un gros navire ? On ne retrouvera absolument rien dans la zone du naufrage, en dépit de longues recherches de la Marine Nationale : 4 Bréguet Atlantique effectueront 400 heures de vol pendant 20 jours pour couvrir une zone de 2 millions de km². Le navire n’était pas en bon état au départ : la peinture masquait de nombreuses criques de l’aluminium [défaut au coulage s’apparentant à une déchirure de la peau], il y avait beaucoup de soudures à reprendre etc… Eric Tabarly, qui l’avait conçu, puis vendu à Alain Colas, émettra l’hypothèse suivante : A son départ, le bateau n’était pas en bon état. Il a pu se casser, perdre un flotteur. Mais ce n’est peut-être pas ce qui s’est passé. Il a également pu être abordé. Le bateau a dû couler car, si Alain était tombé à l’eau, on aurait sans doute retrouvé le bateau.

*****

Un avion Breguet de la marine nationale stationné aux Açores a décollé lundi matin 4 décembre pour se rendre à la recherche de Manuréva,  le trimaran d’Alain Colas, qui se trouverait à 320 milles nautiques au sud-ouest des Açores. Sa position serait de 36 50 nord, 36 50 ouest. Celle-ci correspondrait à un degré près à la position donnée par Colas le 16 novembre.
Alain Colas aurait demandé assistance dimanche, à 18 h. 30 G.M.T., par un message capté par un radio amateur aux Açores. Ce même message aurait par la suite à 0 h. 35 dimanche été intercepté également par un radio amateur aux États-Unis. Ces deux informations ont été vérifiées, recoupées et authentifiées par la marine nationale, qui a avisé la seconde région maritime à Brest des dispositions à prendre. L’indicatif des deux radios amateurs a été également vérifié.
Ici Manuréva, suis en difficulté. Demande assistance, telles auraient été les paroles d’Alain Colas au cours d’émissions très faibles transmises sur deux fréquences différentes, Alain Colas ne serait pas en mesure de recevoir par radio.

Le Monde 5 12 1978

Donc, il y a une énigme Alain Colas.

PenDuik IV , rebaptisé : Manureva , Alain Colas . - Photo ...

Serge Gainsbourg écrira Manureva que chantera Alain Chamfort

18 11 1978                Suicide collectif au Guyana : 900 morts, 80 réchappés ; un officiel américain aurait été tué auparavant, et ce suicide serait intervenu avant l’arrivée d’une mission officielle américaine.

23 11 1978                   C’est la première Route du Rhum. Partis 23 jours plus tôt de St Malo, le Canadien Mike Birch sur son petit trimaran jaune Olympus – 11 mètres de long – sort de nulle part juste avant l’arrivée à Pointe à Pitre et coiffe au poteau Michel Malinovski sur son grand – 21 mètres – monocoque bleu Kriter V de 97 secondes.

Au moment de l’arrivée, je le suivais à l’arrière de son bateauOn a attendu longtemps avant de comprendre qu’il allait se faire avoir. Birch arrivait comme une bête à son vent. Un multicoque remontant moins bien, il pouvait le sortir en lofant. Il n’en a rien fait. Je lui ai dit après : Mais pourquoi n’as-tu pas lofé ? Pour deux raisons : parce qu’il était très occupé à trouver la ligne d’arrivée et parce que pour lui, après une course pareille, lofer un concurrent aurait été indécent ! Ce n’était pas fair-play.

Daniel Gilles

kriter1route-du-rhum

11 12 1978                   La réunification du Viet-Nam se passe mal et les Vietnamiens du sud fuient le pouvoir des communistes, et donc, leur pays, sur les boat people : 2 500 personnes sur le Haiphong. La commémoration de la mort de l’imam Hosseyn – l’Achoura – donne lieu à Téhéran à une immense manifestation. Les chars sont en place, qui n’attendent qu’un ordre… que le Shah refuse de donner.

12 1978           Le temps des idéologies génocidaires est terminé en Chine. Arrivent les gestionnaires qui vont l’emmener en quarante ans au sommet du libéralisme sans foi ni loi.

Pour appréhender et aimer la Chine réelle, il n’est pas inutile d’avoir un peu sué sur ces chemins de lœss qui crissent sous les godasses, et d’avoir discuté avec ces fermiers rugueux, jaunes de poussière comme la terre qu’ils cultivent toujours à la bêche, sans tracteur ni charrue. Il faut avoir arpenté ces plaines du nord surpeuplées aux paysages sales et monotones, croisé ces paysannes qui lavent leur linge au baquet et portent l’eau du puits à l’aide d’une planche comme depuis des millénaires. Il faut avoir vu de ses propres yeux ces petits ruisseaux entre deux haies, où l’eau coule noire des toxines déversées par les usines environnantes, et avoir croisé le regard de cette gamine de dix ans qui se lève en pleine nuit pour aller étudier dans une petite école située au fond de la vallée, à plus d’une heure de marche. Enfin, il faut avoir passé quelques fêtes de printemps dans ces familles paysannes pauvres qui vous reçoivent comme un fils revenu au bercail. Comprendre la Chine rurale, c’est aussi remonter le temps, vingt-sept ans en arrière plus précisément.

En décembre 1978, en effet, Deng Xiaoping, fraîchement arrivé au pouvoir, impose sa politique de modernisation. Sa première mesure est de décollectiviser le secteur agricole hérité du maoïsme pour y substituer un système de responsabilité. Les paysans sont les premiers à bénéficier de ces décisions pragmatiques. La fin de communes populaires leur offre l’opportunité des cultiver des lopins qui leur ont été distribués, et de vendre leurs produits sur des marchés libres. Dès le début des années 1980, le revenu paysan fait un bond en avant, et le succès des réformes est célébré par tous.

Philippe Cohen, Luc Richard         La Chine sera-t-elle notre cauchemar ? Mille et une nuits. 2005

1978                  Le cours du Haut Nil est constitué du Nil Bleu, venu du lac Tana en Ethiopie et du Nil Blanc venu des grands lacs africains. Avant leur confluence à Khartoum, le Nil Blanc fait des tours et des détours dans des régions marécageuses, au Soudan, – les marais du Sudd – où il perd énormément d’eau par simple évaporation. Aussi avait-on pensé dès 1946 raccourcir son cours par la création d’un canal qui permettrait d’obtenir un débit supérieur de par la seule forte diminution de l’évaporation : nommé canal de Jongleï – 360 km  – les plans avaient été finalisés en 1959. Mais  ce n’est qu’en 1978 que commencent les travaux : c’est alors le plus grand chantier d’infrastructure africain. Pour ce faire, on loue la plus grosse excavatrice à roue-pelle du monde, appelée Sarah, qui pouvait déplacer entre 2500 et 3500 m³ de terre, ce qui correspond au creusement d’environ 2 km de canal en cinq jours. Le projet se poursuivra pendant six ans, mais en 1984 la région sera totalement déstabilisée par des conflits et le projet sera  abandonné. Un peu plus de 180 km avait été creusé.

Quand la Chine s’éveillera, titrait Alain Peyrefitte pour un livre qui se vendit à plus de 800 000 exemplaires : ce n’est pas Mao Zedong, monstre et crétin criminel, qui l’éveillera, mais bien ce centriste libéral et autoritaire que sera Deng Xiaoping, pour qui le bon sens restera primordial.

Architecte de la modernisation et du dynamisme économique de la Chine, Deng Xiaoping (1904-1997) est désormais aussi considéré comme l’une des grandes figures politiques du XX° siècle. Entre 1978 et 1992, il a dirigé les affaires de son pays avec pour ambition de le placer sur les rails du développement et de l’ouverture au monde extérieur. À cet égard, il a réussi là où Mao et ses prédécesseurs avaient échoué. Beaucoup d’encre a coulé à cause de sa personnalité, de sa clairvoyance, de son intransigeance dans les négociations internationales ou de son autoritarisme face aux contestataires du mouvement démocratique chinois. Mais quelles ont été les véritables motivations de cet homme qui se plaisait à dire : Je suis un fils du peuple chinois. J’aime profondément ma patrie et mon peuple.

En 1975, le Premier ministre de la République populaire de Chine Zhou Enlai annonce le projet des Quatre Modernisations – agriculture, industrie, défense nationale, science et technologie – esquissé sous Mao et inscrit dans la réflexion des dirigeants chinois sur un nouvel ordre mondial. Ces derniers cherchent alors à améliorer les relations avec le monde occidental, à la fois pour former un front antisoviétique commun et pour développer une coopération économique et technique. On se fait battre en restant arriéré, affirment-ils couramment. Entre l’été 1973 et la fin de 1975, Deng est associé à la mise en œuvre de cette nouvelle stratégie diplomatique : il représente la Chine à l’ONU en 1974 et se rend en France l’année suivante. Il constate alors le retard accumulé par la Chine sur les pays capitalistes dans les domaines économique et technologique : il dira plus tard que son pays a perdu vingt ans, entre 1958 et 1978. À son retour au pouvoir en 1977, Deng relance le projet interrompu par les Quatre Modernisations, prévoyant un doublement du PNB en dix ans, puis son quadruplement en vingt ans, pour qu’il se rapproche du niveau des pays développés. Cette évolution nécessite évidemment un environnement de paix, que Deng s’emploiera à construire.

Poursuivant la politique étrangère élaborée par l’équipe Mao Zedong – Zhou Enlai, la Chine établit en 1979 des relations officielles avec les États-Unis, améliore ses rapports avec divers pays occidentaux et signe avec le Japon un traité de paix et d’amitié, qui met fin à la confrontation des années 1930-1940. Plus globalement, Deng rompt progressivement avec le soutien à la stratégie maoïste de révolution mondiale et arrête son aide aux guérillas communistes d’Asie du Sud-Est. Il rejette la conception maoïste d’une Chine placée comme leader des non-aligné et des pays en développement et adopte dans ses rapports diplomatique un principe d’égalité et d’autonomie entre nations.

De janvier 1978 à février 1979, il effectue, en l’espace de quatorze mois, cinq voyages à l’étranger en rendant visite successivement à la Birmanie, au Népal, à la Corée du Nord, au Japon, à la Thaïlande, à la Malaisie, à Singapour et aux États-Unis.  Il rassure ainsi les pays proches, améliore ses rapports avec des voisins suspicieux, rallie le Japon et les États-Unis à la cause de la modernisation chinoise et s’efforce de confiner l’influence de l’Union soviétique. À part une visite secrète à la Corée du Nord en avril 1982, il ne mettra pratiquement plus les pieds à l’étranger pendant les dix-huit ans qui lui restent à vivre.

Après s’être assuré de la bienveillance américaine, Deng lance en février 1979 contre le Vietnam une attaque éclair (17 février-16 mars), destiné à lui donner une leçon. En effet, le contrôle du Vietnam sur le Laos et le Cambodge fait craindre à la Chine que ce nouvel allié de l’URSS ne devienne un maillon de la stratégie d’encerclement soviétique dans l’Asie du Sud-Est. Pis, l’invasion soviétique de l’Afghanistan en décembre 1979 fait peser une lourde menace sur les frontières chinoises. Deng fait alors stationner une imposante armée chinoise sur les frontières sino-vietnamienne et y multiplie de menus incidents jusqu’au retrait des forces armées vietnamiennes du Cambodge en 1988-1989. En outre, Pékin et Washington s’allient contre Moscou par le biais d’importants accords de coopération scientifique, technique et militaire.

À partir du début des années 1980 cependant, l’hypothèse d’une guerre imminente avec l’URSS diminue et les relations entre les deux pays s’améliore progressivement avec l’arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev en 1985. Le retrait vietnamien du Cambodge, le départ des troupes soviétiques d’Afghanistan et la réduction de la présence militaire soviétique à la frontière sino-russe contribue au rapprochement entre les deux pays, pour aboutir à une véritable réconciliation conclue à Pékin en mai 1989, lors d’une rencontre spectaculaire entre Gorbatchev et Deng Xiaoping.

La Chine soigne aussi ses relations avec les pays de l’Association des nations du Sud-Est asiatique (Ansea) et améliore celles qu’elle entretient avec le Vietnam. Elle fait profil bas, aussi bien en Asie que sur la scène internationale, avec pour objectif de s’assurer un environnement de sécurité et de paix pour faciliter la transformation du pays et sa réinsertion dans la communauté internationale. Cette stratégie pacifiste rend possible la réduction drastique des effectifs de son armée, qui passent de 6.1 millions à 3.2 millions en 1988.

La réforme amorcée à l’intérieur permet à Deng d’améliorer les rapports de la Chine avec les pays développés. Prenant le contrepied des propos agressifs ou fanfarons de Mao à l’égard de l’hégémonisme impérialiste, Deng évoque volontiers, devant les interlocuteurs étrangers, l’état de pauvreté de son pays et exprime son vif désir de l’initier aux expériences d’autrui. Le gouvernement chinois accepte désormais de financer ses importations par des emprunts à moyen et à long terme. Le Japon est, dans les années 1980, le pays qui lui accorde le plus d’aides. Dans ces mêmes années, la Chine adhère à la Banque mondiale et au Fonds monétaire international (FMI), qui lui allouent des sommes importantes. Les échanges et les coopérations se multiplient : de nombreux conseillers et expert internationaux viennent en Chine participer à l’élaboration des programmes de réforme gouvernementaux et à la formation de bureaucrates modernes et de jeunes talents ; en sens inverse, des dizaines de milliers d’étudiants ou de stagiaires partent se former dans les universités américaines, européennes ou japonaises.

Au lendemain des événements de Tienanmen, Deng est très affecté par les critiques internationales dont son pays fait l’objet et par l’embargo décrété par les puissances occidentales. Il maintient désormais sa stratégie d’évitement des conflits, en ménageant ses relations avec les États-Unis, en dépit de l’interruption de certains projets de coopération. Après la disparition de l’Union soviétique, le gouvernement chinois reconnaît rapidement la Russie et la Confédération des États indépendants. Deng souhaite ainsi que la Chine prenne une part active à la construction d’un nouvel ordre mondial. Mais pour lui, elle doit tenir ses positions, traiter les changements avec patience et confiance, cacher ses talents en attendant son heure (taoguang yanghui), savoir garder un profil bas, ne jamais tenter de prendre la tête, s’efforcer d’obtenir des résultats. Tels sont les enseignements qu’il laisse à ses successeurs à la fin de sa vie.

Si Deng partage avec Mao le rêve de transforme une Chine pauvre et arriérée en un pays riche et puissant, il considère que ce dernier a en quelque sorte manqué à sa mission historique, à cause du caractère utopique de ses projets, de son ambition d’être le leader d’une révolution mondiale et de ses méthodes fondées sur la lutte des classes et l’idéologisation des masses. Une position qui l’amène à renverser presque systématiquement toutes les orientations édictées par le Grand Timonier.

Il réconcilie le <Parti avec les intellectuels, les scientifiques et les élites sociales et professionnelles, méprisées par Mao comme auxiliaires de la bourgeoisie. Il réhabilite des millions de victimes de la Révolution culturelle (1966). En décembre 1978, le 3° plenum du Pari communiste chinois (PCC) décide de suspendre la lutte des classes et de donner la priorité au développement du pays.

La transformation du système économique planifiée s’avère cependant difficile et se heurte à une multitude d’oppositions d’ordre idéologique, bureaucratique et corporatiste à tous les niveaux. La stratégie de Deng est alors de s’en prendre à la périphérie du système, en réformant d’abord le système agricole, les paysans représentant a l’époque 80 % de la population chinoise. De 1978 à 1983, l’équipe de Deng Xiaoping conduit méthodiquement un processus de décollectivisation rurale qui sera généralisé en l’espace de cinq ans : la terre demeure une propriété collective, mais les paysans sont libres de disposer de leurs produits après livraison d’un quota fixé par contrat avec l’État. Le gouvernement relève massivement les prix agricoles, s’engage à respecter l’autonomie d’entreprise des paysans, leurs contrats et leurs droits de propriété.

Rapidement, de nombreux agriculteurs s’engagent dans des productions plus diversifiées et plus lucratives comme l’élevage, le bois, la pisciculture, la sériciculture, le thé, les fruits et légumes, l’artisanat et les transports. En moins d’une décennie, la Chine oublie définitivement le fléau de la disette et le niveau de vie des ruraux se rapproche de celui des urbains. Â la grande surprise de Deng, l’un des résultats les plus inattendus de la réforme agricole est la floraison, en 1984-1988, des entreprises rurales (xiangzhen qiye), vouées à des activités industrielles come l’industrie légère, l’industrie agroalimentaire, ou la sous-traitance pour des usines d’État. Elles créent 18 millions d’emplois destinés à absorber le surplus de la main d’œuvre agricole. Leurs productions atteignent en 1995 le tiers des valeurs ajoutées de l’industrie nationale. Un défi majeur est ainsi lancé aux entreprises d’État, désormais obligées de se transformer.

Rompant avec l’égalitarisme régional, on établit dans la Chine du Sud-Est quatre zones économiques spéciales (ZES) – Shenzen, Zhuhai, Shantou et Xiamen – pour attirer la technologie et les capitaux étrangers, développer les échanges commerciaux et assimiler les techniques modernes. La diaspora chinoise, forte de 60 millions de personnes aux quatre coins du monde (y compris Hong-Kong et Taïwan), est la première à saisir l’occasion de créer, dans les ZES et les régions côtières, des PME mixtes de sous-traitance dans le textile, les jouets, chaussures, vêtements et articles électroniques. La multiplication des contacts est inédite. De nouveaux modes de vie, de nouvelles idées et de nouvelles valeurs modèlent l’esprit des hommes et l’évolution de la société chinoise. Mais le revers de cette ouverture tous azimuts est souvent aussi l’augmentation de la criminalité et la prolifération des actes de contrebande et de corruption, prêtant ainsi le flanc à l’attaque des idéologues et aux représailles des conservateurs du sommet.

Deng évite de provoquer des conflits au sein de la direction centrale, mais encourage ses collaborateurs provinciaux et les soutient avec fermeté lorsqu’ils se trouvent dans la ligne de mire des conservateurs. En 1984-1985, quatorze autres villes côtières (dont Shangaï), puis toute la façade maritime du pays, sont ouvertes à l’investissement étranger.

S’appuyant sur ce dynamisme, le Premier ministre Zhao Ziyang œuvre en faveur d’un modèle de développement tourné vers l’extérieur et inséré dans une division internationale du travail. Cette orientation vers la transformation ou l’assemblage de produits importés (appareils électriques, électroniques, électroménagers ou mécaniques) conduit à l’émergence des entreprises à forte intensité de main d’œuvre. Malgré sa disgrâce à la suite des événements de Tienanmen de juin 1989, la stratégie élaborée par Zhao Ziyang est poursuivie dans les années 1990.

La dynamique de la réforme agricole, la floraison des entreprises rurales et la création des ZES contribuent à bousculer le système d’économie planifiée et à changer progressivement la donne. Deng pousse, en mai 1988, le Bureau politique du Parti à adopter la libéralisation générale des prix et des salaires. Mais il n’a pas assez bien préparé la mesure et a mal évalué la capacité de la population à accepter cette disposition dans une conjoncture d’inflation. C’est un échec cuisant et il doit attendre trois ans avant de pouvoir remettre en selle la réforme suspendue. Pendant l’hiver 1991-1991, il effectue, malgré ses 88 ans, une tournée dans le sud de la Chine. La formule de l’ »économie socialiste de marché » est inscrite dans le programme du Parti pour la décennie à venir. Une nouvelle génération de dirigeants, dont Jian Zemin et Zhu Rongji, vont la mettre en œuvre et faire entrer la Chine, en 2001, à l’Organisation mondiale du commerce (OMC). En dépit des obstacles, Deng a réussi son pari d’intégrer la Chine dans l’ordre économique mondial.

Pièce maîtresse de la construction de la Chine populaire, le Parti Communiste Chinois (PCC) a été considérablement affaibli par la Révolution culturelle. Deng veut remettre cette pièce maîtresse de la cohésion du milliard de citoyens chinois au cœur du projet de modernisation du pays. Il réaffirme en 1979 les « quatre principes fondamentaux » : maintien de la voie socialiste, dictature démocratique du peuple, direction du PCC, référence au marxisme-léninisme et à la pensée de Mao-Zedong. Il s’emploie en même temps à remettre le parti sur les rails, à restaurer son unité, à rajeunir ses effectifs et ses structures. L’interdiction du culte de la personnalité est inscrite dans la charte du Parti. Pour renouveler la classe politico-administrative dominée par des vétérans âgés, peu instruits, pourvus de compétences datant de l’époque de la guérilla, on abolit l’inamovibilité des hautes fonctions du Parti-État, on introduit des limites d’âge et on crée un système de retraites doté d’avantages matériels. Sous l’autorité énergique du secrétaire général du Parti Hu Yaobang, un système de sélection est mis en œuvre pour favoriser l’ascension de jeunes cadres prometteurs aux postes de responsabilité. Un formidable vivier de talents est ainsi constitué avant les événements de Tienanmen de 1989. Il alimentera le cercle brillant des principaux dirigeants postérieurs à la génération Deng Xiaoping, dont l’actuel président Xi Jinping.

Deng n’est ni républicain ni démocrate. Pour lui, le système de la démocratie occidentale, fondé sure la division des pouvoirs, est trop lent en termes de prises de décisions. La Chine ne saurait se permettre un tel luxe. Son programme de réforme politique, qu’il fait adopter malgré les oppositions au sommet au sommet en 1987, propose une nette séparation de l’organisation et des missions du Pari et de l’État. Il prévoit une plus grande autonomie des syndicats, mais limite l’exercice des libertés publiques (presse et édition, association, rassemblement et manifestation). Il est soutenu par les cadres réformateurs et les intellectuels libéraux, qui espèrent que la mise en place de ce projet, créera une dynamique de type gorbatchévien et permettra à terme une certaine démocratisation du régime. Mais ils sont dépassés, puis emportés par les événements de 1988-1989.

Caractérisée par une croissance quantitative de l’économie de marché et par une démarche graduelle, cette stratégie de réformateurs aboutit, en fait à un système économique à double rail (Wu Cheng’en). Tout en créant un espace favorable aux initiatives collectives et privées, le modèle entraîne l’apparition d’un environnement propice à la corruption structurelle et divise la population en deux parties : ceux qui profitent largement de la réforme et ceux qui en sont écartés. Le mécontentement des étudiants et des populations est particulièrement vif envers les profiteurs de failles du double système en gestation. La colère des populations explose lors des événements de Tiananmen de 1989, provoqués par la corruption et la spéculation pratiqués à tous les niveaux par des cadres ou par les membres de leur famille. L’orientation de la réforme vers l’économie de marché est alors compromise et, avec elle, le projet de réforme politique.

Ordonné par Deng, l’écrasement dans un bain de sang du mouvement démocratique de 1989 choque l’opinion mondiale. Mais il traduit probablement, chez lui, la conviction profonde d’une nécessité absolue du maintien de l’unité et de l’intégrité nationales. Le Parti demeure par excellence à ses yeux le gage de la cohésion nationale : l’exercice des libertés politique indépendantes de son contrôle conduirait directement à l’éclatement du pays. La stabilité sociale est la condition sine qua non du développement. La réforme du système socialiste est une entreprise à haut risque et ne saurait se réaliser sans la direction centrale vigoureuse d’un Parti discipliné et déterminé.

Mais n’est-ce pas un paradoxe insoluble de favoriser la liberté civile d’entreprendre tout en limitant les libertés d’expression et de rassemblement ? Deng n’a pas relevé ce défi épineux. Son héritage n’en reste pas moins une référence. La Chine est désormais une puissance avec laquelle il faut compter.

De son temps, la géopolitique ne semble pas un enjeu prioritaire pour Deng Xiaoping. Réussir à mettre la Chine sur les rails de la modernisation et préserver son intégrité nationale semble avoir été plus important à ses yeux. Mais, à la fin de la guerre froide, Deng pense que la Chine devra prendre une part plus importante à la construction d’un nouvel ordre mondial multipolaire. À la tête du Parti communiste, ses successeurs Jiang Zemin (1989-2002), puis Hu Jintao (2002-2012) vont globalement poursuivre sa politique d’édification de la puissance chinoise, tout en s’attachant à contenir le monopole américain et à jouer sur l’équilibre des puissances dans un monde multipolaire.

Xiaohong Xiao-Planes, professeure à l’Inalco   L’Histoire n° 459 Mai 2019

Le révisionnisme de Deng Xiaoping : le caractère de classe de la science,  de la technologie et de la gestion

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[1] Le coût de la construction du bâtiment s’élève à 670 millions d’euros, que l’Etat remboursera à Bouygues avec un loyer (qui comprend aussi la maintenance du site) de 90 millions d’euros par an jusqu’en 2043 – Coût total pour le contribuable : 2,4 milliards d’euros.

[2] Un surgénérateur n’utilise pas d’uranium, mais du plutonium, issu du retraitement des déchets nucléaires… c’était une manière séduisante d’échapper à une possible et future pénurie d’uranium… l’inconvénient étant qu’en fait ça ne marchera jamais vraiment et ce ne sera guère qu’un gouffre à fric, très longtemps maintenu en vie par acharnement thérapeutique voulu par le lobby nucléaire.

[3] Dans Hôtel du Nord, sa célèbre réplique : Atmosphère, atmosphère, est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère n’est que le passage à la postérité de frictions pendant le tournage entre Marcel Carné le réalisateur qui ne cessait de dire à Henri Jeanson, scénariste : cette scène manque d’atmosphère, ou bien Réécris tout ça : pas assez d’atmosphère. Et Jeanson était parvenu à placer sa flèche, sans rapport aucun avec le scénario.

 


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