~ 399 à ~ 246. Platon. Aristote. Alexandre. Pythéas. Açoka. Qin Shi Huangdi. Province – pro vinci – : pour les vaincus. 28420
Publié par (l.peltier) le 23 décembre 2008 En savoir plus

~ 399                          Faxian, un moine chinois de 60 ans quitte la Chine pour les Indes pour y trouver des textes bouddhiques. Il sera de retour au pays douze ans plus tard. Partagé en deux courants principaux, petit et grand véhicules, le bouddhisme va se propager dans deux directions principales. Le petit véhicule, qui suit l’enseignement originel, se développe vers le sud de l’Inde et emprunte les voies maritimes vers l’Asie du sud-est : Sri-Lanka, Thaïlande, Birmanie, Laos et Cambodge. Le grand véhicule emprunte la voie terrestre vers le nord : Chine, Tibet, Vietnam et Mongolie : c’est la route de la soie ; il atteindra la Corée et le Japon au VI° siècle.

~ 381                           Des Celtes établis dans la plaine du Pô infligent une lourde défaite aux légions romaines sur les bord de l’Allia, un affluent du Tibre : ils incendient Rome, à l’exception du Capitole sauvé par les cris de ses oies sacrées. Les archives les plus anciennes partent en fumée. Le Vae VictisMalheur aux vaincus – de Brennus n’empêchera pas les Romains de fonder le plus grand et durable empire qui ait jamais existé, constitué de Provinces – pro vinci : pour les vaincus -.
~371                                À Leuctres, au nord-ouest de Thèbes, les Thébains et leurs alliés béotiens, avec à leur tête Épaminondas et Pélopidas infligent une lourde défaite à Sparte ; les Spartiates étaient pourtant supérieurs en nombre, mais sur les 10 000/ 11 000 hommes, ils n’étaient que 700 à être vraiment spartiates : les autres étaient des Hilotes [les colonisés]. Sparte ne retrouvera plus jamais sa grandeur.
~ 354                     Platon – de son vrai nom Aristocle – a fait plusieurs tentatives comme conseiller du prince auprès des tyrans de Sicile pour l’instauration d’un gouvernement juste, mais fureurs et passions l’ont emporté :
Le genre humain ne mettra pas fin à ses maux avant que la race de ceux qui, dans la rectitude et la vérité, s’adonnent à la philosophie n’ait accédé à l’autorité politique, ou que ceux qui sont au pouvoir dans les cités ne s’adonnent véritablement à la philosophie, en vertu de quelque dispensation divine.
Platon
De retour à Athènes vers ~388, il fera l’acquisition d’un terrain sur le rivage de Céphissos, à l’ouest d’Athènes, lieu qui, à l’origine, avait appartenu à Akadêmos, le héros légendaire qui avait aidé Castor et Pollux à ramener Hélène de Sparte dans sa prairie, plus connu sous le nom d’Académie.

Platon reprendra ce nom pour son école, dans l’entrée de laquelle se dressait un autel à Éros, puis une pièce pour lire et écrire dont les murs latéraux étaient peints de deux scènes socratiques tirées du Protagoras et du Phédon. Dans cette pièce se trouvait le siège du maître, de petites chaises pour les disciples, un tableau blanc, une sphère céleste, un modèle mécanique de toutes les planètes, une horloge construite par Platon, un globe terrestre et des cartes avec des représentations des principaux géographes. À un moment donné a été aménagée une chambre privée pour le repos. Il y avait sans doute une bibliothèque contenant les écrites de pythagoriciens, des écrits égyptiens et mésopotamiens, les mimes de Sophron, les œuvres d’Homère, les pièces d’Épicharme de Cos et divers papyrus contenant les textes de nombreux auteurs consacrée ou inconnus.

[…]     En ce qui concerne les livres, il ne les considérait pas comme le plus grand des biens. L’un de ses étudiants, dévot au point d’imiter de façon absolue les enseignements du maître, perdit toutes ses notes lors d’une promenade en mer ; au retour, sur un ton joyeux d’excuses, il dit avoir enfin compris la raison pour laquelle Platon les incitait à inscrire ce qu’il disait dans leur âme et non dans des notes. […]                    Dans de nombreux passages, Platon a dénié de l’importance à l’écriture et dans le Phèdre [274c-275b] il a exposé un mythe égyptien pour expliquer que l’écriture entraînerait une mise en jachère de la mémoire pour l’humanité

Dans sa Deuxième lettre, il s’oppose à la divulgation de sa doctrine et confie un terrible secret à Dionysos : Je n’ai jamais rien écrit avant cela ; il n’y a et il n’y aura pas d’écrits de Platon. Ce qu’on appelle ainsi aujourd’hui est de Socrate – de sa période de beauté et de jeunesse. Obéis ; une fois que tu auras lu cette lettre, brûle la.

Fernando Báez          Histoire universelle de la destruction des livres Fayard 2008.

Olympiodore affirme que les élèves venaient de toutes parts pour savoir ce qui se trouvait dans leurs âmes, et Kathimerini dit que le maître  enseignait la philosophie à ses élèves à l’ombre d’un olivier. À coté de la Chouette, l’olivier est l’un des attributs de la déesse Athéna, et donc symbole politique d’Athènes :

L’olivier va devenir un symbole citoyen. Il est l’arbre de la cité, emblème et métaphore de la déesse comme d’Athènes. Seul arbre à grandir sur la colline rocheuse, l’olivier concentre en effet des qualités presque politiques pour les Athéniens. Comme l’expose Sophocle dans Œdipe à Colone (668-711) : Il est un plant dont je ne sache pas qu’un pareil ait surgi […] un plant qui est l’effroi des armes ennemies […] l’olivier au feuillage glauque [bleu-vert], le nourricier de nos enfants. Indomptable, nourricier et guerrier, il est aussi éternel, ne perd jamais ses feuilles [en fait, si, mais cela ne se voit pas, car c’est tout au long de l’année. ndlr] et a la faculté de renaître de lui-même. Après l’invasion perse durant la deuxième guerre médique, en 480 av. J.C., il aurait repoussé en une nuit après l’incendie de l’Acropole. Il incarne parfaitement la force d’Athéna, sa résistance face aux envahisseurs.

Cet arbre citoyen se retrouve d’ailleurs à tous les moments symboliques qui jalonnent la vie des Athéniens. À la naissance d’un fils, on suspend un rameau d’olivier à la porte des maisons ; durant l’éphébie, – la formation militaire masculine qui valide l’accession à la citoyenneté des jeunes hommes d’Athènes-, les éphèbes jurent par l’olivier avant d’accéder concrètement aux institutions ; l’arbre consacre aussi la victoire aux jeux d’Athènes, les Panathénées, qui honorent la déesse Poliade. On remet aux vainqueurs une couronne d’oliviers et des vases, fabriqués pour l’occasion : les amphores panathénaïques.

Sonia Darthou                      L’Histoire n° 389 juillet-août 2013

En 1975, un bus le heurtera et l’arbre sera alors été coupé et transféré à la faculté de géologie [1] d’Athènes. Mais les racines avaient donné des gourmands et il avait bravement repris sa croissance quand, crise aidant en 2013, les Athéniens se mirent à couper les arbres d’Athènes pour se chauffer, sans égard particulier pour l’olivier de Platon. La crise les aurait-elle rendus aussi barbares que les talibans qui ont cassé les Bouddhas de Bâmian, que les islamistes qui ont brûlé les manuscrits de Tombouctou ?

~ 353                                  Artémise II, sœur et épouse de Mausole fait édifier à Halicarnasse (près de Bodrum, en Turquie) pour son défunt frère et mari, satrape perse de Carie, un somptueux tombeau, l’une des 7 merveilles du monde, dont les principaux restes se trouvent aujourd’hui au British Muséum.

Artémise et Mausole

De base rectangulaire, le mausolée était constitué de 36 colonnes surmontées d’une pyramide de 24 degrés. Le sommet de la pyramide était orné d’un quadrige (char antique) en marbre. L’ensemble mesurait 42 mètres de haut et 135 mètres de tour (périmètre).

vers ~ 340                          Praxitèle a sculpté deux Vénus, l’une est vêtue, l’autre non, et pour cette dernière, c’est une première :
Cet artiste n’était pas que bronzier : il était de plus sculpteur de marbre, et dans ses ouvrages en ce genre, il ne s’est pas contenté de surpasser ses rivaux ; il s’est surpassé lui-même. […]
Les simulacres de sa façon se voient à Athènes dans le Céramique ; mais, avant tout, la Vénus, dirons-nous de Praxitèle, ou plutôt la Vénus du monde entier ; car est-il pays d’où on ne soit parti à la voile pour venir à Cnide admirer cette Vénus ? L’artiste en avait sculpté deux et il les mettait en vente l’une avec l’autre ; mais ce fut celle qui était vêtue que choisirent ceux de Cos, quoiqu’ils pussent avoir l’autre au même prix. Peu connaisseur en cet art, ils se figurèrent que celle qu’ils voyaient était sévère et pudique auprès de l’autre. La Vénus négligée par ceux de Cos ne le fût pas par ceux de Cnide qui l’achetèrent. […]
Cette Vénus cnidienne est d’un prix bien supérieur à l’autre. C’est ce que comprit le roi Nicomède qui, depuis, voulut acheter aux Cnidiens ce chef d’œuvre, en proposant de payer toute leur dette nationale qui était immense. Les Cnidiens aimèrent mieux endurer les dernières extrémités que d’en passer par ce traité, et ce ne fut pas sans raison car toute la célébrité de leur ville est due à ce seul ouvrage de Praxitèle, placé dans un temple qui est une simple colonnade circulaire. Sans muraille, ouvert de toutes parts, il laisse voir l’effigie de la déesse de quelque coté qu’on la regarde, et cette magie de l’art passe pour un prodige surnaturel, comme si Vénus elle-même se prêtait à réaliser cette illusion. […]
Mais le vrai prodige est que de quelque coté et sous quelque biais qu’on la contemple, cette statue est un réel chef d’œuvre, admirable en tous sens.
Pline le Jeune. [62-114]
L’original n’a pas été retrouvé. De nombreuses répliques romaines existent, au Louvre, à Munich, Florence, au Vatican et aux Thermes de Rome.

~ 350                          La responsabilité collective entre dans le droit chinois.

Après que Shang Yang eut ordonné que la loi fût changée, les Chinois furent rassemblés par groupe de cinq à dix familles, chargées de se surveiller mutuellement et responsables de la conduite de chacun devant la loi.

Sima Qian               Mémoires historiques. Vers ~ 100.

Si un membre de l’une de ces familles venait à commettre un crime, les autres familles de son groupe étaient alors jugées coupables par association. Sous la dynastie des Qin [~ 211 à ~ 206], ce principe s’applique non seulement au sein des communautés, mais aussi dans l’armée et le gouvernement. Dans le cas de délits mineurs, la famille du criminel est exterminée jusqu’au trois ou cinquième degré ; pour les délits plus graves, la culpabilité par association va jusqu’au neuvième, voire dixième degré. Même si les vertus d’un tel principe pénal ont été remises en question à maintes reprises par le passé dans la Chine impériale, il est resté l’un des piliers du code judiciaire chinois jusqu’aux dynasties Ming et Qing (1368-1911].

Mais la Chine n’a pas été la seule à prôner l’idée de la responsabilité collective en droit pénal. En 1670, par exemple, Louis XIV a instauré le même principe dans le Code Pénal français : des familles entières – y compris les enfants et les handicapés mentaux – ont ainsi été décimées pour le seul crime d’un individu. Parfois, des villages voyaient leur population entière condamnée, et même leurs morts disgraciés.

En Chine, les profondes racines historiques du principe de la responsabilité par  association ont donné naissance à de puissantes traditions de loyauté clanique, insufflant aux Chinois une forte inhibition à parler ouvertement, de peur d’impliquer autrui.

Aucun des changements cataclysmiques induits par l’avènement du XX° siècle en Chine – la chute de la dynastie Qing, le chaos de la période des seigneurs de la guerre, la guerre sino-japonaise, la guerre civile, la révolution communiste – n’a réussi à éradiquer ce profond sentiment d’appartenance au clan. Les Chinois semblent toujours réticents à l’idée d’exprimer franchement le fond de leur pensée. Et ce alors même que les réformes post-maoïstes ont lentement ouvert les portes séparant la Chine du monde extérieur, séparant son passé de son avenir et l’individu du gouvernement.

Xinran                     Mémoire de Chine     Philippe Picquier 2010

08 ~ 338                      Philippe II de Macédoine sort vainqueur de la bataille acharnée de Chéronée, contre les Grecs, mais, selon Plutarque, frissonnant d’horreur à la pensée que cet orateur (Démosthène) l’avait forcé à risquer en un seul jour son royaume et sa vie. Son fils Alexandre, 18 ans, y était, le premier à charger le bataillon sacré des Thébains.

Le bataillon sacré avait été, dit-on, créé par Gorgidas en 387 av. J.C. Il eut pour chef Pélopidas, qui conduisit Thèbes au zénith de sa puissance. Gorgidas l’avait composé de trois cents hommes d’élite dont la cité prenait en charge l’entrainement et l’entretien, et qui campaient dans la Cadmée : c’est pourquoi on l’appelait le bataillon de la cité.

Plutarque note également que selon certains, il est composé de 150 couples d’amants pédérastiques.

Gorgidas a commencé par répartir le Bataillon sacré tout au long de la ligne de bataille thébaine, utilisant ces soldats d’élite pour renforcer la résolution des autres. Mais après que le Bataillon s’est distingué à Tégyres, Pélopidas l’utilise comme une sorte de garde personnelle. Pendant trois décennies, ce corps d’élite continue de jouer un rôle important.

Il est détruit à la bataille de Chéronée en 338 av. J.-C. par la cavalerie menée par le jeune Alexandre le Grand : 254 des 300 soldats sont alors tués et tous les autres blessés. Selon la tradition, Philippe II de Macédoine, s’arrêtant devant l’endroit où le Bataillon avait péri, s’écrie : Maudits soient ceux qui soupçonnent ces hommes d’avoir pu faire ou subir quoi que ce soit de honteux.

Les soldats tués sont enterrés plusieurs jours après la bataille dans une sépulture collective (polyandreion) marquée par un lion de pierre (découvert en 1818), réplique du polyandreion de Thespini.

Histoire du monde.net

Voyant que c’était une nation courageuse et violente de sa nature, les législateurs la voulurent un peu modérer et amollir dès l’âge de l’enfance, et à cette intention, parmi les ébattements de la jeunesse aux exercices de la personne, introduisirent l’usance de faire l’amour, pour tempérer et adoucir les mœurs et le naturel de leurs jeunes hommes.

[…] Cela donne à entendre que là où la force et la hardiesse militaire est unie et conjointe avec la grâce d’attraire et de persuader, toutes choses sont réduites par cette harmonie à un très beau, très bon et très parfait gouvernement

[…]    Une troupe formée de gens qui s’aiment d’amour possède une cohésion impossible à rompre et à briser. Là, la tendresse pour l’aimé et la crainte de se montrer indignes de l’amant les font rester fermes dans les dangers pour se défendre les uns les autres. Et il n’y a pas lieu de s’en étonner, s’il est vrai que l’on respecte plus l’ami, même absent, que les autres présents.

Plutarque né à Chéronée en 46, mort à Thèbes en 125          Vies parallèles

~ 336                            Philippe II de Macédoine est assassiné par un noble macédonien, Pausanias, laissant un royaume déjà important… mais tout de même à peine plus grand qu’un département français d’aujourd’hui. L’assassinat était alors un mode de succession assez courant… Le père de Philippe II, Amynthas III de Macédoine, avait eu pour médecin le grand’père d’Aristote. Natif de Stagire, en Chalcidique, proche de la Macédoine, il était alors venu alors s’installer dans la capitale, Pella. Le fils de Philippe II, Alexandre, 20 ans, a eu pour précepteur Aristote de 13 à 16 ans, qui l’a pourvu en sagesse, habileté et pour mère Olympias qui l’a pourvu en ambition et démesure. Aristote avait été longtemps lui-même élève de Platon puis l’avait quitté, suscitant l’amertume du maître : Aristote me repousse comme un poulain qui lance des ruades à la mère qui l’a porté. En ~335, Aristote revient à Athènes où il fonde sa propre école dans un verger, autrefois dédié à Apollon Lycéen. Pour la nommer, il gardera le nom de Lycée. Ce n’est pas mettre à mal les éloges qui lui sont adressés que de dire le monde dans lequel il vivait, où l’existence de l’esclavage était une réalité que personne ne contestait :

Les espèces d’esclaves sont aussi nombreuses que le sont leurs métiers divers ; on pourrait bien ranger encore parmi eux les manœuvres qui, comme leur nom l’indique, vivent du travail de leurs mains. La Constitution parfaite n’admettra jamais l’artisan parmi les citoyens. […] La vertu du citoyen doit s’entendre, non pas de tous les hommes de la cité, non pas même de tous ceux qui sont libres, elle doit s’entendre de ceux-là seulement qui n’ont point à travailler nécessairement pour vivre […] car l’apprentissage de la vertu est incompatible avec une vie d’artisan et de manœuvre.

Aristote                 Politique.

À Athènes, on ne prend pas au sérieux Alexandre : Démosthène raille le petit jeune homme, le traitant de bouffon. Occupé dans le nord, on répand le bruit de sa mort : il repart au sud, pille et rase Thèbes, où il prend soin d’épargner la maison du poète Pindare, et se fait livrer par Athènes ses principaux adversaires : on ne s’y moquera plus de lui et il va devenir hêgemôn à vie. En 335, une campagne éclair sur le Danube lui assure la tranquillité à l’ouest. Elle lui donne l’occasion de faire connaissance avec les Celtes : Les Celtes sont de grande taille et ils ont une haute opinion d’eux-mêmes. Tous venaient, à ce qu’ils dirent, avec le désir d’obtenir l’amitié d’Alexandre. À tous, Alexandre accorda sa confiance et reçut d’eux la leur. Puis il demanda aux Celtes ce qu’ils redoutaient le plus, espérant bien que son grand nom avait pénétré dans le pays des Celtes, et plus loin encore, et qu’ils allaient lui dire que c’était lui qu’ils redoutaient le plus au monde. Mais la réponse des Celtes fut tout autre qu’il ne l’espérait. Établis loin d’Alexandre, habitant des régions difficiles d’accès, et voyant Alexandre s’élancer dans des contrées opposées, ils lui dirent qu’ils ne redoutaient rien que de voir tomber le ciel sur eux. Ce dernier les déclara ses amis, en fit ses alliés, puis les congédia, en ajoutant seulement que les Celtes étaient des vantards.

Arrien        L’Annabase.

voir le ciel tomber sur eux … ce n’est pas une blague de fin de banquet arrosé car cela correspond bien aux connaissances astronomiques de l’époque : quelle que fut la connaissance quant à l’emplacement des étoiles, les figures qu’elle formaient entre elles, les noms que leur avaient donné les humains, on en ignorait pas moins la nature de l’espace dans lequel elles se trouvaient, on n’avait pas notion de l’infini… tout cela, ciel compris ne pouvait qu’avoir une fin, une limite et donc, le ciel était assimilé à un toit ; pour tenir un toit, il faut quatre murs, ou, à défaut, au moins un grand pilier au sommet duquel va s’agripper le toit. Viendrait une catastrophe naturelle qui briserait ce pilier [que d’aucuns situaient aux sources du Rhône] et le ciel nous tomberait sur la tête….

Dès 334, à la tête de quelque 5 000 cavaliers et de 35 000 fantassins, regroupés en phalange, bloc compact derrière lances et boucliers, monté sur son inséparable alezan Bucéphale, il se lance dans la plus grande aventure militaire de tous les temps, commençant par s’en prendre au plus vieil ennemi de la Grèce : la Perse et son souverain Darius III. Il s’inscrit dès le départ dans la continuation de l’Iliade et l’Odyssée d’Homère, moitié dieu, moitié homme, débarquant à Ilion (l’un des noms de Troie), remporte sa première victoire sur le Granique, donnant sur le détroit des Dardanelles, libère les cités grecques de l’actuel littoral turque : Éphèse, Magnésie, Milet, Sardes, Priène, Halicarnasse. Il passe le premier hiver à Gordion, au cœur de l’Anatolie, où l’oracle du temple de Zeus affirme que celui qui dénouera le nœud très complexe qui attache le char du roi Gordias sera maître de l’Asie : d’un coup d’épée, il tranche le nœud gordien.
Avec une armée impériale encore incomplètement mobilisée, il défait le Grand Roi Darius à Issos, dans la pointe où s’enfonce la Méditerranée, entre Turquie et Syrie en octobre 333 : ce dernier s’enfuie vers la Mésopotamie. Alexandre ne le poursuit pas et va au sud, s’empare non sans peine de Tyr (actuellement au Sud Liban), de Gaza, qui résiste 2 mois, puis de Memphis, alors capitale de l’Égypte ; il est même allé jusqu’à Siwah, aujourd’hui en Libye, se faire reconnaître par l’oracle d’Ammon comme pharaon, grand roi (ce qui implique une origine divine) ; il peut alors exiger de tous la proskynèse, cette prosternation par laquelle le sujet s’allonge entièrement sur le sol, en signe de dévotion mais aussi de soumission. Callisthène, le propre neveu d’Aristote, ne s’y pliera pas : il disparaîtra. Un autre philosophe, Anaxarchus n’eut pas plus de chance : il fit naufrage à Chypre au retour, puis, sur ordre du roi Nicocréon qui voulut le punir de son impertinence, fût broyé entre les pierres d’un mortier. Seul Pyrrho, neveu d’Anaxarchus, lui aussi philosophe, en sortit vivant, et fonda l’école des sceptiques fortement inspirée du Jaïnisme.
Il fonde Alexandrie, ordonnant le tracé de l’enceinte à la craie… qui manquait ; on la remplaça par de la farine, que des nuées d’oiseaux s’empressèrent d’engloutir, allant jusqu’à obscurcir le ciel : Alexandre prit peur, mais les devins lui dirent que c’était là le signe qu’il bâtirait une ville plantureuse : l’avenir leur donnera raison, et cela durera bien 6 siècles.
Repoussant les offres de paix de Darius, il lui inflige une troisième défaite à Gaugamèles, proche de l’actuel Mossoul, en Irak 1° octobre 331. C’est une des plus grandes batailles de l’antiquité : on y a vu pour la première fois, coté perse, des éléphants et des chars à faux – les faux étaient solidaires des roues -.
La même année, la peste sévissait à Athènes.

Il marche alors sur les capitales perses : Babylone, Suse, où il trouve les Tyrannoctones d’Anténor, ravis par Xerxès en ~ 480 : il les restitue aux Athéniens ; Persépolis… où il passe l’hiver, puis qu’il pille, chargeant le trésor sur 20 000 mules et 5000 chameaux, et brûle en la quittant. [pour venger l’incendie d’Athènes par Xerxès ou bien simple suite d’une nuit d’ivresse ?]

Le maudit Ahriman, le condamné, [l’esprit du mal, opposé à Ahura Mazda, dans le zoroastrisme] pour faire perdre aux hommes la foi et le respect de la loi, poussa le maudit Iskander le Grec [Alexandre] à venir au pays d’Iran pour y semer l’oppression, la guerre et les ravages. Il pilla et détruisit la Porte des Rois, la capitale. La Loi, écrite en lettres d’or sur des peaux de bœuf, était gardée dans la forteresse des écrits de la capitale. Mais le cruel Ahriman incita le malfaisant Iskander : celui-ci brûla les livres de la Loi et fit tuer les hommes prudents, les législateurs et les sages.

Introduction de l’Arta Viraf Namb – Livre véritable de la Loi -.

En foulant ce vieux sol de mystère, mon pied heurte un morceau de bois à demi enfoui, que je fais dégager pour le voir ; c’est un fragment de quelque poutre qui a dû être énorme, en cèdre indestructible du Liban, et – il n’y a pas à en douter – cela vient de la charpente de Darius… Je le soulève et le retourne. Un des côtés est noirci, s’émiette carbonisé : le feu mis par la torche d’Alexandre !… La trace en subsiste, de ce feu légendaire, elle est là entre mes mains, encore visible après plus de vingt-deux siècles !… Pendant un instant, les durées antérieures s’évanouissent pour moi ; il me semble que c’était hier, cet incendie ; on dirait qu’un sortilège d’évocation dormait dans ce bloc de cèdre ; beaucoup mieux que la veille, presque en une sorte de vision, je perçois la splendeur de ces palais, l’éclat des émaux, des ors et des tapis de pourpre, le faste de ces inimaginables salles, qui étaient plus hautes que la nef de la Madeleine et dont les enfilades de colonnes, comme des allées d’arbres géants, s’enfuyaient dans une pénombre de forêt. Un passage de Plutarque me revient aussi en mémoire ; un passage traduit jadis, au temps de mes études, avec un maussade ennui, sous la férule d’un professeur, mais qui tout à coup s’anime et s’éclaire ; la description d’une nuit d’orgie, dans la ville qui s’étendait ici, autour de ces esplanades, à la place où sont à présent ces champs de fleurs sauvages : le Macédonien déséquilibré par un trop long séjour au milieu de ce luxe à lui si inconnu, le Macédonien ivre et couronné de roses, ayant à ses côtés la belle Thaïs, conseillère d’extravagances, et, sur la fin d’un repas, empressé à satisfaire un caprice de la courtisane, se levant avec une torche à la main pour aller commettre l’irrémédiable sacrilège, allumer l’incendie, faire un feu de joie de la demeure des Achéménides. Et alors, les immenses cris d’ivresse et d’horreur, la flambée soudaine des charpentes de cèdre, le crépitement des émaux sur la muraille, et la déroute enfin des gigantesques colonnes, se renversant les unes sur les autres, rebondissant contre le sol avec un bruit d’orage… Sur le morceau de poutre qui existe encore et que mes mains touchent, cette partie noirâtre, c’est pendant cette nuit-là qu’elle fut carbonisée…

Pierre Loti      Vers Ispahan. Voyages 1872-1913    Bouquins Robert Laffont 1191

Pour Babylone, la force n’était pas nécessaire, car la reddition avait été négociée par contrat avant son arrivée. Il savait aussi semer la désolation en salant sans mesure les terres agricoles, qui devenaient ainsi stériles. Il s’empare dans ces villes du fabuleux trésor des Perses, plus important, dit-on, que l’or rapporté par les Espagnols après la conquête des Amériques Centrale et du Sud, au XVI° siècle. Dans le Kermânchâh, chaîne de montagnes à l’ouest de l’actuel Iran, Satibarzane et Barsaentès, satrapes et amis de Bessos, un satrape perse, poignardent Darius qu’Alexandre retrouve enchaîné, mortellement blessé dans un chariot : Prends ma fille Statira pour épouse, que nos deux mondes ne fassent plus qu’un. Un soldat lui donne à boire… et l’empereur de Perse meurt ; Alexandre donna les marques d’une vive douleur et, détachant son manteau, le jeta sur le corps pour l’en recouvrir, rapportera Plutarque. Il n’aura de cesse de rattraper Bessos, qui a pris le titre de Grand Roi et le nom d’Ataxerxès pour le châtier : il aura le nez et les oreilles coupés, sera torturé et exécuté à Bactres
Il peut alors poursuivre ses conquêtes vers l’Est et va épouser Roxane à Bactres, 500 km au nord de Kaboul, 15 km de Mazar e Charif, marquant ainsi sa volonté d’universalisme. Bactres, fondée par les Achéménides, était alors à l’Asie Centrale ce qu’Athènes, puis Rome, furent au monde classique (Paul Bernard).
Choisissant des nobles parmi ses prisonniers, il les forme à l’administration des territoires conquis. A Babylone, il installe Mazeus, déjà satrape sous Darius III ; en Carie, il maintient Ada, de la dynastie indigène des Hécatommides dont un des membres illustres était Mausole. Il met en œuvre une politique de fusion entre Perses et Grecs, incitant ses soldats à épouser des Perses, considérant les uns et les autres comme des égaux : il dépassait alors le conseil d’Aristote : Gouverner les Grecs en hêgemôn et les Perses en despote.
L’affaire n’allait pas sans provoquer de très sérieuses tensions : ainsi, Philotas, le fils du fidèle des fidèles Parménion, fut-il exécuté pour avoir tout simplement raillé ces nouveaux comportements ; Parménion lui même va être liquidé, et Clitos, son esclave noir qui l’avait sauvé au Granique, de même.
La poursuite d’autres ennemis l’entraîne au nord est de la Perse, actuellement Afghanistan et Pakistan, et même jusqu’à Samarcande, dans l’actuel Ouzbékistan.

C’est dans le bazar, à l’ombre des mosaïques bleues de Bibi Khanim, que bat le cœur millénaire de Samarcande. Un cœur que même soixante-dix ans de communisme n’ont pas réussi à étouffer. C’est dire. Je parcours la ville en tous sens, sans jamais me lasser du spectacle prodigieux. Durant ces trois jours, je n’aurai pas assez d’yeux, de nez ni d’oreilles pour saisir les couleurs, les effluves et les brouhahas.

Comme tous les bazars orientaux, celui-là regroupe les marchands par spécialités. Marché des épices, des graines, des légumes, des fruits frais, des sucres, des fruits secs, du matériel agricole, de l’équipement des maisons, des tapis, des objets religieux, des vêtements… Il n’y a pas un, mais dix, cent bazars. S’y ajoutent des vendeurs ambulants qui offrent vêtements traditionnels ou rouleaux de ficelle, ou encore des samsas tout juste sortis du four. Comme une étrave fend l’onde qui s’écarte et se referme sitôt le bateau passé, les commis se fraient dans la foule un chemin pour leur chariot débordant de nippes, de ferrailles ou de victuailles…

Partout, les couleurs éclatent, violentes comme les mosaïques de la mosquée, avivées par ce soleil qui projette des ombres noires sous les arcades. Poivrons, tomates, aubergines semblent avoir prêté leurs tons aux robes élégantes, aux foulards bariolés des paysannes qui les vendent. Derrière leurs énormes sacs de jute remplis de légumes secs, s’alignent les visages rubiconds des épiciers sanglés dans leurs yaktaï à rayures que retient à la taille un ruban arc-en-ciel. Sur les comptoirs, impeccablement empilées en minuscules pyramides, les épices compensent par de puissantes fragrances leurs petits volumes, dans ce marché où l’excès, la démesure semblent la règle. De rouges langues de feu surgissent des fours dans lesquels on cuit sans discontinuer des plateaux de samsas. Penché sur la bouche rouge de ces enfers, les jeunes marmitons ont pris le teint cuivré de ces vieux consommateurs aux visages brûlés de soleil, éclairés par d’immaculées barbes de hadjis sous les turbans multicolores. Dans les stands tenus par des femmes, les rires s’émaillent de dentitions en or. Le blanc lui-même, sous ce soleil brûlant, prend des couleurs : grands voiles tendus pour protéger les étals et leurs précieuses marchandises des rayons du soleil, foulards de femmes religieuses simplement posés sur les têtes et retombant sur les épaules et les robes polychromes. Je navigue, entre les jaillissements colorés des fleurs et des légumes en tas sur le sol, dans cette foule mouvante, me laissant porter par les courants qui l’agitent, m’usant les yeux à saisir les mille bigarrures, les nuances infinies de cette palette vivante.

Enivré, je cherche vainement à analyser les sons qui sourdent de cet océan de couleurs. On parle trente langues en Asie centrale, toutes sur cette esplanade. Tadjiks, Ouzbeks, Russes, Iraniens, Turcs, Afghans, Kirghizes clament et s’interpellent pour se saluer, se disputer ou attirer le chaland. C’est une rumeur souterraine et assourdie comme un tremblement de terre, qui monte, ponctuée par les cris aigus des coursiers dont les chariots cherchent à percer cette multitude. Des camelots, leur produit à bout de bras, psalmodient les prix qu’ils proposent. Un âne, longuement, quelque part, braie d’épouvante. Plus discret, le froissement des billets qu’on compte et fait passer en un tour de passe-passe d’une main dans l’autre. Une femme vocifère contre le flic qui la pousse vers le poste pour la verbaliser à propos d’on ne sait quelle peccadille. Dans une galerie à l’entrée de laquelle un mendiant implore, la main tendue, des hommes discutent affaires devant des tables où s’amoncellent victuailles et verres qui s’entrechoquent, tout cela dans l’odeur doucereuse du thé qui coule par litres. Partout ça marchande, ça rit, ça crie, ça crache. Une paysanne pousse un cri strident pour chasser un pigeon audacieux venu lui chiper quelques graines, et son invective perce la clameur comme une flèche dans une chair.

Mais tout cela ne serait rien sans les odeurs, les effluves, les parfums et les pestilences qui flottent sur les hectares de cette mer humaine et vous saoulent. Les plus entêtants sont bien sûr au marché aux épices, les plus acres dans les allées où, sur un charbon gras, on grille des milliers de chachliks qui répandent leur fumet de graisses brûlées. Plus subtiles, les senteurs du marché aux fruits, plus lourdes celles du marché aux fleurs, plus suaves les fragrances autour des comptoirs où l’on brise les pains de sucre candi à coup de marteau sur les tables de marbre. Au marché aux fromages, les petites boules de chèvres, blanches, dures et rondes comme des billes, exhalent un arôme discret dominé par l’aigreur des fromages blancs, des tchakkas ou des bruisas qui baignent dans le petit-lait et que défendent des matrones armées de tue-mouches.

Je suis saoulé par ce monde bruissant, coloré et odorant, gavé par ces produits inconnus ou magiques. Le voyage de Samarcande, qu’on se le dise, pourrait se justifier par le seul goût des fruits qu’on y trouve à l’automne. Le suc des figues, des melons et des raisins n’est comparable à nul autre. […] Les poches pleines de petits raisins secs d’un bleu pruiné et de donaks – ces noyaux d’abricots ouverts et saupoudrés de sel -, j’arpente les allées des bazars tout en grignotant. Lorsque, épuisé par ma quête d’émotions, une faim plus consistante me tenaille, je m’approche des fours à samsas ou vais affronter la fumée des kanouns où grillent ces chachliks qu’on vous sert accompagnés de tomates et d’oignons frais.

Bernard Ollivier       Longue Marche. II Vers Samarcande           Phébus 2001
Ses soldats macédoniens ont la nostalgie de leur Grèce souriante et lumineuse, (s’il se fait déjà servir des glaces [2] aux fruits et au miel… il n’y en a pas pour tout le monde), et son cher Bucéphale est mort. Il recrute des hommes parmi ceux qu’il vient de soumettre. L’écrivain Epiphus, contemporain d’Alexandre, rapporte qu’en son honneur, on faisait brûler de la myrrhe et d’autres types d’encens ; un calme religieux et un silence apeuré saisissaient tous ceux qui étaient en sa présence. Car il était insupportable, cruel et réputé souffrir en réalité d’une mélancolie pathologique.
Son empire couvre alors 5 millions de km², plus que l’Inde d’aujourd’hui.
(Canada : 9.9 millions km², Chine : 9.6, États-Unis : 9.3, Brésil : 8.5, Australie : 7.7, Inde : 3.3).
En ~327, il fait à nouveau traverser l’Hindou Kouch à son armée, forte d’environ 75 000 hommes, dont seulement 15 000 sont Macédoniens. Il y découvre un roseau qui donne du miel sans le secours des abeilles – on le nommera plus tard canne à sucre -. Il défait le géant Poros, ses 50 000 fantassins, ses éléphants, à Hydapse, sur les rives de l’actuel Jhelum, affluent de l’Indus. En ~326, il traverse l’Indus, près d’Attock et atteint Taxila, où il fut fasciné par l’endurance des yogis et par l’étrange vie des ascètes jaïnas. Il chercha à persuader l’un d’eux, Dandamos, de le suivre en Grèce, lequel, selon Arrien lui répondit :
Je suis fils de Zeus autant que toi. Je n’attends rien de toi, puisque ce que j’ai me suffit. Je ne vois pas pourquoi tes soldats te suivent aussi loin, quand leurs tribulations semblent sans fin. Je ne désire rien de ce que tu peux me donner et ne veux pas que tu cherches à me contraindre. Aussi longtemps que je vivrai, l’Inde m’offrira tout ce dont j’ai besoin et les fruits à leur saison. Lorsque je mourrai, je serai délivré d’un compagnon peu intéressant, mon propre corps.
La mousson sape le moral des troupes, et son armée se rebelle. Il se retire 3 jours dans sa tente, consulte les oracles, et s’incline devant eux ; il fait dresser au bord de l’Hyphase 12 autels consacrés aux Olympiens, autour d’une colonne portant l’inscription : Ici s’est arrêté Alexandre. Il va séparer en 2 son armée, construit 800 navires qu’il confie à Néarque, et reprend avec le reste de l’armée le chemin de la Perse,- traversée du désert au nord ouest de l’actuel Karachi,- tout au long duquel 60 000 hommes mourront pour bon nombre de faim et surtout de soif, tombant dans le sable comme s’ils étaient tombés en mer, selon Arrien, mais aussi de catastrophes naturelles : crues soudaines et éboulements qui s’ensuivent : 25 000 sortiront vivants de ces 60 jours en enfer. Survivants de l’armée de terre et marins se retrouveront en décembre ~325 à Hormouz.
Pour autant, il ne faut pas croire que l’Inde était pour Alexandre terra incognata : nombreux étaient ses compatriotes qui y avaient fait leur vie ; il ne pouvait l’ignorer et mit certainement à profit cette situation :
Durant près d’un millénaire, du VI° siècle av. J.C. jusqu’au V° siècle de l’ère chrétienne, il y eut des Grecs dans l’Inde. Ils y voyagèrent comme explorateurs payés par les Perses, comme soldats de l’armée d’Alexandre ; ils vinrent en philosophes itinérants, en navigateurs commerçants, en artistes, en ambassadeurs, en administrateurs, en princes. Ils fondèrent des royaumes et des villes, et la liste des rois et des reines grecs dans l’Inde est aussi longue que la liste des rois et des reines qui régnèrent sur l’Angleterre depuis la conquête des Normands. Il y a peu de régions de l’Inde où les Grecs n’aient pas pénétré. Ils visitèrent les vallées de l’Indus et du Gange, le plateau du Deccan et les rivages du Gujerat. Comme marchands, ils firent du commerce sur les côtes de Malabar et de Coromandel ; comme mercenaires, ils servirent dans les palais des rois tamouls. Jusqu’à l’arrivée des Anglais, aucune race européenne n’avait si complètement traversé et exploré le grand continent indien .
George Woodcock         The Greeks in India.
Il est à Suse en ~ 324, tombe malade en mai ~ 323, près de Babylone, d’où il voulait préparer une expédition arabe, meurt le 13 juin ~ 323 sans doute de malaria ou de fièvre typhoïde : il allait avoir 33 ans.
*****

Alexandre, déjà célèbre par sa valeur, succéda à Philippe ; son histoire va devenir, en quelque sorte, celle du monde entier. Les annales des peuples n’ont point de nom, point de modèle plus grand à proposer aux plus vaillans capitaines. Il étoit né sur la fin de l’année 356 : le jour même de sa naissance, Hérostrate brûla le temple d’Éphèse. Il eut pour précepteur le philosophe le plus instruit de ce siècle, Aristote, lequel reçut de Philippe la lettre la plus flatteuse que jamais souverain ait écrite à des hommes chargés du soin pénible, mais honorable de l’éducation. L’enfance d’Alexandre fut celle d’un héros ; il n’eut rien que de noble et d’élevé dans ses goûts et dans ses occupations : ses réponse étonnoient les hommes d’un âge mûr ; son ambition, sa hardiesse, ainsi que ses talens, s’annoncèrent de bonne heure. A la mort de son père, de puissans ennemis menaçoient de toutes part ce jeune prince âgé de vingt et un ans ; ne prenant conseil que de son audace, il conjura, par la force des armes, l’orage formé contre lui. Vainqueur des Illyriens et des Triballiens, il s’élança des bords du Danube, au pied des remparts de Thèbes qui venoit d’égorger une garnison macédonienne, battit les Thébains, détruisit leur ville, et, pour répondre à l’insulte de ses ennemis, se disposa à prouver, au pied des murs d’Athènes, qu’il étoit, malgré sa jeunesse, un homme fait, lorsque les Athéniens, effrayés du malheur de Thèbes, fléchirent et désarmèrent leur ennemi qui fut reconnu en qualité de généralissime des Grecs contre les Perses.

Avant de passer en Asie, Alexandre prend toutes les mesures d’une sage politique, pourvoit à l’avenir durant son absence, distribue des grâces aux principaux seigneurs de sa cour, ne se réserve que l’espérance : l’empire du monde devoit être le prix d’une confiance si héroïque ; il débarque en Asie, à la tête de trente-cinq mille hommes seulement. Darius-Codomanus, chez les Perses, méprisoit un ennemi si foible ; mais bientôt des actions d’éclat tirent le monarque asiatique de sa profonde léthargie : au passage du Granique, rivière de Phrygie, Alexandre culbute l’armée des Perses, qui l’attendoit sur la rive opposée, la disperse, et subjugue des provinces entières. Memnon le Rhodien, le seul homme du côté des Perses qui eût pu arrêter le conquérant dans ses vastes projets, fut enlevé par la mort. Darius enfin s’ébranle, et mène une armée innombrable contre le roi de Macédoine qu’une maladie imprévue, causée par une imprudence, semble enchaîner. La nature et l’art le tirent de ce danger qui lui donne lieu de témoigner tout l’héroïsme de l’amitié à son médecin Philippe, accusé de vouloir empoisonner son maître. Alexandre détruit, dans les plaines d’Issus, en Cilicie (333), une armée dix fois supérieure à la sienne, s’empare des trésors du monarque vaincu et de toute sa famille. La Syrie et la Phénicie sont les brillans résultats de cette glorieuse victoire ; mais Tyr refuse d’ouvrir ses portes ; et, durant sept mois de siège, exerce l’industrie ainsi que la valeur du roi de Macédoine qui, devant cette place, déploie toutes les ressources de son génie. La ville est enfin prise et ruinée ; l’Egypte entière se soumit avec joie au conquérant.

Au milieu des fureurs de la guerre, dans l’ivresse de l’ambition, Alexandre s’immortalisa par la fondation d’Alexandrie, ville dont lui-même choisit l’emplacement, et qu’il destinoit à devenir l’entrepôt des richesses du monde. Les Égyptiens secondèrent les vues de leur bienfaiteur ; l’Égypte étoit restée sous la domination des Perses, l’espace de cent soixante-quatre ans.

Darius leva une armée plus formidable que la première, et dans laquelle se trouvoient un grand nombre de Grecs auxiliaires ; elle fut écrasée par celle d’Alexandre dans les plaines d’Arbelles, [Gaugameles] sur la fin de l’année 351, et Darius mis en fuite. L’infortuné monarque expira, l’année suivante, percé de flèches par le traître Bessus. Alexandre vengeur de l’infortune et des rois, fit mourir cet exécrable parricide. Dans la personne de Darius, surnommé Codomanus, finit l’empire des Perses, qui avoit subsisté, sous treize monarques, l’espace de deux cent quatre ans. Avec ce dernier roi s’éteignit la dynastie des Achéménides que la frugalité, la tempérance, la valeur de Cyrus avoit élevée au plus haut période de gloire, et que la mollesse, la débauche, la lâcheté de la plupart de ses successeurs couvrirent de honte. Alexandre, entraîné par l’ardeur de la gloire, s’avança dans des contrées inconnues, vers le nord de l’Asie, battit les Scythes, malgré leurs belles harangues, et réduisit sous sa domination toute la monarchie du grand Cyrus. Des conspirations se formèrent contre lui ; elles furent découvertes, et les auteurs punis. Pour dissiper cet esprit de sédition qui gagnoit son armée, et remplir les vues qu’un génie profond lui faisoit concevoir, il se rendit dans les Indes ; les rois s’empressèrent de prévenir son attaque par une prompte soumission. Porus seul ne voulut point imiter cette lâcheté ; il fut vaincu, mais traité en roi à cause de sa bravoure et de son généreux orgueil. L’armée macédonienne, près du Gange, crut avoir atteint les dernières bornes du monde, elle se rebuta : le jeune roi, plein d’une ardeur martiale, auroit voulu les franchir, et se précipiter dans un autre Univers ; mais des hommes, et non des Alexandres, composoient cette armée. Les vieux soldats, couverts de cicatrices, harassés de fatigue, étonnés de se voir à une si prodigieuse distance de leur patrie, refusèrent obstinément de suivre leur roi qui, en vain, dans son désespoir ambitieux, traita de lâches ces braves gens ; il fallut céder aux compagnons de sa gloire, et ordonner la retraite.

On se figure d’ordinaire qu’Alexandre, après la journée d’Arbelles, s’est laissé amollir par le luxe des Perses, et que sa vertu toute entière fit un triste naufrage. Des historiens nous le représentent comme un vagabond, un insensé qui court le monde pour satisfaire une puérile vanité, ou nous le représentent comme un homme en délire, uniquement plongé dans la débauche. Son retour de l’Inde est surtout peint sous les couleurs les plus odieuses comme les plus fausses ; et pourtant, c’est l’époque la plus brillante de sa vie, celle qui place Alexandre au rang des génies les plus extraordinaires. Jamais, au rapport d’Arrien, Alexandre ne s’occupa de travaux plus propres à immortaliser un souverain. En quittant le centre de l’Inde, pour revenir sur ses pas, il redoubla d’activité, d’énergie, de patience, poussa lui-même des reconnoissances difficiles dans une contrée inconnue, gravit péniblement des rochers escarpés, s’enfonça dans des déserts arides, endura la soif, la faim, combattit, dispersa sur son passage des nations barbares, et fît sur la nature des conquêtes importantes dont le fruit subsiste encore de nos jours. Il s’embarqua sur l’Indus pour entrer dans l’Océan indien qu’il découvrit le premier. Il sembla s’élever au-dessus de sa renommée militaire dans cette périlleuse entreprise ; tantôt sur sa flotte, tantôt à la tête de son armée de terre, il ne ménageoit ni ses peines ni sa personne ; sa témérité manqua de le faire périr au siège d’une ville des Oxydraques, et il n’échappa à la mort que par une espèce de prodige.

Ce conquérant., à peine guéri de ses blessures, remonta sur ses vaisseaux, afin de rassurer les matelots par sa présence. Ce fut donc Alexandre qui eut la gloire, dans cette célèbre expédition, de lier, par le commerce, la Méditerranée à l’Océan, et qui, pour me servir des magnifiques expressions de Quinte-Curce, livra le monde à la connoissance du genre humain. Après s’être assuré de la possibilité de se rendre par l’Océan indien au golfe persique, et de cette dernière mer à l’embouchure de l’Euphrate, il confia l’exécution d’un si hardi projet à Néarque , amiral de sa flotte, lequel s’acquitta de cette périlleuse commission avec un succès qui améliora le sort des nations, et valut de nouvelles sources de richesses à l’ancien continent.

Alexandre ayant regagné l’armée, célébra des fêtes dans un pays où il n’avoit plus d’ennemis à redouter ; alors il perdit Ephestion, le plus cher confident de ses pensées, le pleura amèrement, célébra ses obsèques avec une magnificence que l’excès de la douleur peut seul justifier, et voulut même se laisser mourir de désespoir. Ce n’étoit plus le fils de Jupiter-Hammon que tant de déclamateurs nous peignent arrogant, dédaigneux, exigeant des hommages dus seulement à la divinité ; c’étoit un ami sensible, bon, généreux, c’étoit, en un mot, Alexandre.

Enfin s’arrachant à ce triste état, traînant avec lui ses regrets, il continua sa marche, entra triomphant dans Babylone, malgré les remontrances des prêtres chaldéens qui essayèrent de l’effrayer avec les armes de la superstition. De cette capitale il rouloit dans sa tête les plus hautes entreprises, méditoit de nouveaux moyens de prospérité pour son empire ; mais en même temps l’ambition le tourmentoit, et il jetoit d’avides regards sur l’Afrique, la Sicile, l’Italie, lorsqu’une mort prématurée termina sa carrière à l’âge de 33 années. Ce fut un spectacle bien attendrissant que celui de ce jeune conquérant recevant les derniers adieux de son armée. Les Macédoniens l’adoroient ; sa main défaillante fut trempée de leurs larmes ; tous voulurent le voir, et toucher cette main victorieuse et, si chère avant qu’elle ne fût glacée par la mort. Le plus redoutable des héros s’éteignit au milieu de ses soldats, comme un père au milieu de ses enfans. Grecs et Barbares, dit l’histoire, le pleurèrent avec une égale douleur : il est vrai que le monde n’avoit pas encore vu, dans un prince si jeune, tant d’héroïsme et de génie.

J’admire les grandes qualités, mais je ne suis point un idolâtre aveugle de ce conquérant. Il tue, dans l’ivresse, son ami Clitus ; je détourne les yeux avec effroi. Il fait mourir Callisthène ; sans répéter les puériles déclamations du philosophe Sénèque, apologiste d’un parricide commis de sang froid, je gémis sur la foiblesse de l’homme.

Ce n’est pas un Attila celui qui connut le prix de l’amitié, au point de dire à Sisigambis, sa prisonnière, en lui montrant Ephestion, et pour la rassurer de sa méprise : Non, ma mère, non, vous ne vous êtes point trompée, car celui-ci est un autre Alexandre. Ce ne fut point un l’Angéli, celui qui, à la fleur de l’âge, dans l’ivresse du triomphe, donna à toute une armée l’exemple le plus touchant de continence, et dont les regards furent aussi chastes que le cœur. Dans le cours rapide de ses conquêtes, quoiqu’emporté par la fougue de ses passions, il ne perdit jamais de vue les soins d’une juste politique, et toujours il fut enflammé d’une noble ardeur pour les sciences. Sur les bords de l’Hydaspe et de l’lndus même, quoiqu’à une distance immense de la Macédoine, et distrait par le bruit des armes, cette âme forte et vigoureuse les cultiva sous la tente : sa générosité pourvut abondamment aux dépenses nécessaires pour achever l’histoire des animaux d’Aristote, et pour que cet important travail se perfectionnât sous les mains habiles du maître qui l’avoit instruit dans sa première jeunesse.

Toutes ses vues furent grandes, tous ses projets eurent un but solide. S’il changea de manières après la bataille d’Arbelles, c’est que les rapports politiques du prince changèrent, et que le roi de Macédoine avoit fait place au vainqueur de l’Asie. Il voulut établir entre le peuple conquérant et le peuple conquis, cette heureuse harmonie qui assure la tranquillité d’un empire naissant, et rapprocher les Grecs des barbares par une certaine conformité de mœurs et d’usages. Dans ses projets, vastes comme son génie, il méditoit de lier ensemble, par de nouvelles conquêtes, les diverses parties de l’ancien continent.

Jusqu’à la bataille d’Arbelles, Alexandre est le héros le plus parfait : modestie, amitié, générosité, grandeur d’âme, il posséda les qualités les plus louables. Depuis cette journée, l’orgueil, la débauche, l’ingratitude, altérèrent ses mœurs ; et ses meilleurs amis, ses meilleurs capitaines, se ressentirent, il est vrai, bien cruellement, de cette altération de caractère ; il voulut se faire passer pour un dieu, et il se ravala au-dessous de l’humanité.

Le héros éclipsé n’en reparoît pas moins, quelquefois, dans tout son éclat.

M.E. Jondot         Tableau historique des nations. 1808

Il a réuni en un corps unique les éléments les plus divers […] Il crut qu’il était envoyé de Dieu, avec la mission d’organiser tout, de modifier tout dans l’univers […] Il voulait assujettir à une seule forme de gouvernement l’univers tout entier.
Plutarque
La grandeur d’Alexandre, la lumière qu’elle répand sur toute couronne d’Occident, est d’avoir tenu tête au grand espace, plus encore qu’au Grand Roi. Plus que d’avoir abattu Babylone, son miracle est d’être revenu des Indes. On aurait peine à dire laquelle des deux tentatives est la plus hasardeuse : l’avance de l’Ouest dans l’infini de l’Orient ou celle de l’Est dans les structures de l’Occident. Toutes deux quittent le domaine de leur force propre pour s’engager dans celui d’une autre loi.
Ernst Jünger

Cet homme a conquis le monde sans jamais parvenir à s’apprivoiser lui-même.

Steve McQueen

Ptolémée, l’un de ses généraux, soucieux de légitimité, le fera enterrer à Alexandrie : c’est lui qui avait hérité de l’Égypte, car qui possède le corps possède la légitimité. Mais nul ne retrouvera jamais ce tombeau.
Son empire sera partagé en 5 royaumes, qui survécurent tout de même jusqu’à l’intervention romaine qui les priva de leur autonomie, entre ~ 190 et ~ 160 sans que l’on puisse utiliser à proprement parler le terme de colonies : les Romains avaient simplement commencé par être consultés comme arbitre des querelles de l’Orient compliqué. Sa femme Roxane, son fils Alexandre, sa mère Olympias sont assassinés, cette dernière par les bons soins de Cassandre, en dépit de sa promesse de lui laisser la vie sauve.
La Grèce va être aux mains d’Antipatros puis de son fils Cassandre, la Macédoine de Lysimaque, l’Asie Mineure d’Antigone, la Perse de Selucos et l’Égypte de Ptolémée, à qui l’on doit le premier sanctuaire des Muses : le musée, où écrivains et savants pouvaient étudier sans avoir à se soucier de gagner leur vie. Sparte, Athènes et Thèbes vont décliner et les grandes villes de l’époque hellénistique seront Pergame, Antioche, Alexandrie, Pella, Délos, Rhodes.
L’histoire grecque n’a pas pour intérêt unique de replacer dans leur milieu telle ou telle pièce de musée. Qu’on le veuille ou non, elle demeure. On peut la supprimer et la mépriser, on peut l’ignorer : il existe et il subsiste, envers et contre tous, une permanence de la Grèce.
[…] On a pu dire que l’autonomie physiologique était une conquête du XIX° siècle et cette remarque est vraie. Mais l’autonomie de la pensée, son indépendance, nous la devons à la Grèce, et c’est Platon qui, grâce à des réflexions antérieures plus ou moins mal connues de nous, a pu proclamer d’une manière définitive la liberté de l’intelligence, pour laquelle tant d’hommes sont morts, il n’y a pas longtemps, et souffrent chaque jour. Les Grecs ont exploré tout le domaine de l’humain ; ils ont posé les problèmes ; peu importe si leurs solutions ne sont plus les nôtres. Qu’on ne dise pas, en leur reprochant l’esclavage, que certains sentiments leur sont étrangers : cette négation de la personne humaine n’a-t-elle pas reparu en un siècle qui se vantait volontiers d’être le plus civilisé ? La pitié, forme primordiale de l’amour du prochain, n’est pas inconnue des Grecs : ils ont fait mieux que consacrer des autels à ce sentiment divinisé.
Qu’on relise la page où Thucydide, cet historien qui passe pour impassible, raconte (VII, 29) le massacre par !es Thraces des enfants de Mycalessos, dans leur salle d’école : il n’a pas dissimulé son émotion ni son indignation, et il a condamné sans appel. Rappelons-nous encore que si l’hellénisme ne s’était ni répandu ni maintenu, la secte juive qui donna naissance au christianisme serait restée emprisonnée dans sa province, ligotée par une langue trop peu connue, et sa tentative aurait avorté.
Enfin les Grecs, réputés bavards, ont bien gardé le secret de leurs mystères. Qui sait si l’espérance qu’ils révélaient n’a pas surpassé tout ce que la pauvre humanité a proposé plus tard, et après les Grecs ?
Yves Béquignon Le monde hellénistique 1956.

Alexandre à la bataille d’Issos, contre le Grand Roi Darius. Mosaïque Romaine découverte à la Maison du Faune à Pompéi. Musée National Archéologique de Naples. Au-dessus: détail d’en-dessous.

Dans la haute Vallée du Nil, entre 4° et 5° cataracte, dans l’espace délimité par le Nil et son affluent, l’Atbara, le royaume de Méroé se détache de l’Égypte : gouverné par des reines sous le titre de Candace, elles s’opposent à la domination romaine. On y vénère le dieu Apedemak, incarné par un lion dévorant ses ennemis. Il durera à peu près 6 siècles, exerçant sa domination jusqu’en Basse Nubie, en amont d’Assouan, sur les peuples Nobas de Qostol et Ballana.

~ 323                           Pythéas le Massaliote, astronome capable d’avoir su calculer avec quelques minutes d’erreur seulement la latitude de Marseille, s’aventure au-delà des colonnes d’Hercule (Gibraltar), alors tenues par les Carthaginois, dans l’Atlantique, cap au nord. Il a très probablement pour mission de détrôner Carthage de son monopole commercial dans le nord, principalement constitué par le commerce de l’étain de Cornouaille et l’ambre jaune du Jütland – les larmes des oiseaux de mer -, une résine fossile de conifères de l’oligocène, 40 à 25 m.a.
C’est notre luxe qui a fait la réputation de l’ambre. Les gens du pays [les Estiens, proches de la Baltique] n’en font aucun usage. Ils la recueillent brute, nous la remettent informe et s’étonnent du prix qu’on leur en donne.
Tacite La Germanie XLV, 4-5
Il pourrait aussi s’être rendu par voie de terre de Marseille à Nantes, alors comptoir grec, où l’on sait qu’il s’est arrêté, et s’être embarqué de là, pour éviter les discussions avec les Carthaginois. On suppose que ce fût à bord d’un (ou plusieurs) trirèmes, bâtiments de guerre à rames, alors beaucoup plus rapides que les bâtiments de commerce, à voile, et donc très lents parce qu’incapables de remonter au vent. Il double le cap Calbium, Kalbion (pointe du Finistère) vers l’Ile d’Ouessant (Uxisama), poursuit au-delà de la grande île britannique, qu’il a contourné par l’est, donnant une estimation de sa taille et de sa forme.
Sur ce promontoire britannique, les gens sont extraordinairement bien disposés pour les étrangers et, par suite de leurs relations avec les marchands étrangers, leurs mœurs se sont tout à fait adoucies. Ces gens exploitent l’étain en traitant avec habileté le minerai qui le contient. Ce minerai consiste en quartiers rocheux contenant des veines terreuses ; par un travail attentif de triage et de fusion, ils tirent de ces veines le métal pur. Ayant modelé leur étain en forme d’osselets, ils le transportent dans une île toute proche du rivage britannique et qui s’appelle Ictis (Wight ou le Mont Saint Michel près de Penzance, pointe de la Cornouaille ?) : à marée basse, en effet, le passage étant à sec, ils transportent dans cette île, sur des chariots, de grandes quantités d’étain.
[…] On dit que c’est une race autochtone qui habite la grande île britannique et que ses mœurs sont celles d’autrefois. En effet, dans leurs guerres, ils se servent de chars comme le faisaient, à en croire la tradition, les héros grecs dans la guerre de Troie ; ils ont des habitations fort pauvres, faites le plus souvent de roseaux et de bois. Ils font leur provision de blé en coupant les épis et en les conservant dans des abris couverts. De ces réserves, ils tirent chaque jour les vieux épis, qu’ils égrènent et travaillent de façon à y trouver nourriture. Quant à leur caractère, ce sont des gens très simples, bien éloignés de la ruse et de la méchanceté des gens d’aujourd’hui. Ils mènent une vie frugale, qui contraste avec le luxe qu’engendre la richesse.
Il découvre les trois sommets de cette figure triangulaire allongée : Belerium (Cap Land’s End), Kantium (le Kent) et Orca (les Orcades) ; et encore une île qu’il nomme Thulé, (peut-être la côte ouest de la Norvège, les Iles Ferroé, l’Islande ?) où, selon Géminus de Rhodes[3], la nuit était tout à fait petite, pour les uns de deux heures, pour les autres de trois, de sorte que le soleil s’étant couché, après un petit intervalle, il se relevait aussitôt. Il observe les phénomènes de marée et remarque la corrélation qui existe entre celle-ci et les phases de la lune. À l’est il aborda les rivages de la mer Baltique, là où l’on trouve l’ambre jaune, – les larmes des oiseaux de mer – une résine fossile de conifères de l’oligocène, 40 à 25 m.a. [Mais l’ambre n’a pas d’âge géologique, puiqu’on en trouvera dans le sud-Liban, remontant au Crétacé-Jurassique supérieur, entre 130 et 150 m.a.].  Voulant lui rendre hommage le Danois Knud Rasmussen, en 1910, donnera le nom de Thulé à la base qu’il implanta dans la baie de North Star, sur la côte ouest du Groenland. Mais l’hypothèse la plus vraisemblable est celle de l’Islande. Paul Emile Victor tient pour certain qu’il est allé au-delà du cercle polaire.
Ils ont couru le monde, affronté mille périls, supporté, souvent, des souffrances inouïes. Pour l’or, disent certains, les épices et les soieries précieuses. Pour le savoir parfois, ou le pouvoir, rarement. Plus sûrement peut-être pour ce vertige au bord de l’inconnu, quand on veut croire encore que cet ailleurs, derrière l’horizon, ne se réduira pas demain en un nouvel ici – qu’il y a quelque chose d’autre au-delà.
Michel Le Bris
Pourtant encore nombreux sont ceux qui le prennent pour un affabulateur… qu’il est difficile d’être marseillais. De toutes façons, se non e vero, e ben trovato[4]
A peu près à la même époque, franchissant lui aussi les colonnes d’Hercule, Euthymènes fera cap au sud et parviendra jusqu’à la latitude de l’actuel Sénégal. Les Ptolémées se fournissent en éléphants de guerre, ivoire et esclaves à Adulais, sur la Mer Rouge.

~ 322                          Mort d’Aristote.

Le destin de la célèbre bibliothèque d’Aristote, qui est celui de ses propres textes, a subitement changé en raison d’un fait décisif dans l’histoire de la Grèce : en 323 av. J.-C, la mort subite et inexplicable d’Alexandre le Grand. Aristote, qui avait été le tuteur du conquérant, conseiller du régime macédonien et probablement espion, fut presque aussitôt accusé d’impiété par le responsable des sacrifices à Athènes. On brandit contre lui un poème composé en l’honneur du tyran Hermias, son grand ami de la région d’Assos, assassiné par les Perses. Comme Socrate, Aristote aurait pu rester et boire la ciguë, mais il s’enfuit ; il s’installa dans le village proche de Calcis, sur l’île d’Eubée, où la famille de sa mère possédait des terres et une maison. Il rédigea bientôt son testament, certain de bientôt mourir (il mourut en effet en 322), et légua sa bibliothèque et la direction du Lycée à Théophraste d’Erésos.

Après la nomination de Théophraste, un autre disciple important du Lycée, Eudémos de Rhodes, génie de l’arithmétique, se retira dans sa ville natale avec un grand nombre de copies de traités, de notes et de dialogues du maître, établissant ainsi une nouvelle branche péripatéticienne qui exerça ensuite une grande influence sur la culture romaine. Andronicos, qui sera l’éditeur des travaux d’Aristote au Ier siècle av. J.-C, était par exemple natif de Rhodes.

Théophraste impulsa l’essor du Lycée qui compta plus de deux mille élèves (pas simultanément, bien sûr) en provenance de toutes les régions de Grèce. Il fut le directeur du Lycée pendant trente-quatre ou trente-cinq ans. À la différence de son maître admiré, il eut la propriété de la terre où se trouvait l’école, grâce aux démarches de son disciple et ami Démétrios de Phalère, et contribua d’une façon qui n’est pas totalement inconnue à enrichir considérablement la bibliothèque de l’édifice. Il ordonna l’achat de nouveaux exemplaires et écrivit lui-même énormément. Diogène Laërce lui attribue des centaines de textes sur une très grande variété de sujets. En tout cas, Théophraste, à quatre-vingt-cinq ans, disposa du destin de cette bibliothèque, qu’il remit à un ami, Néléos : […] tous les livres, à Néléos  [c’est-à-dire, pour ce qui est d’Aristote,  157 titres répartis sur 542 rouleaux de papyrus]

Fernando Báez          Histoire universelle de la destruction des livres Fayard 2008.

 À la mort de Théophraste, le devenir des œuvres d’Aristote quitte le territoire des choses avérées. Il est probable que Néléos les ait vendues au plus offrant : la bibliothèque d’Alexandrie peut-être ?

L’Ecole d’Athènes. Au  centre, Platon et Aristote. Raphael 1510 Chambre de la signature, Musée du Vatican

Platon, Aristote, & Socrate

De gauche à droite, Platon, Aristote, Socrate. Musée du Louvre

~ 318                          En Chine, le prince Xuan, à la tête de l’État de Qi, crée une académie de lettrés qui fournit le logement et l’entretien des étudiants venus de tout le pays.

vers ~313                   Après l’expédition d’Alexandre, les Grecs avaient conservé en Inde deux satrapies, l’une sur le cours moyen de l’Indus, l’autre sur son cours inférieur, et aussi deux protectorats : Tchandragoupta libère le pays en renvoyant les Grecs à la maison. Ils reviendront un peu plus tard avec Seleucos, sans reprendre véritablement le pouvoir. C’est le Grec Mégasthène, ambassadeur de Seleucos à Pâtalipoutra qui décrira minutieusement ce règne de Tchandragoupta.

~ 312                                  Les Romains construisent leur premier aqueduc – l’Aqua Appia – pour alimenter Rome en eau potable. Leur grande maîtrise de la fabrication du mortier leur permettra de construire de nombreux ouvrages exigeant une bonne étanchéité.

Vaincus par les Samnites dans le défilé des Fourches Caudines, en Italie centrale, à l’est de Capoue, les Romains doivent passer sous le joug.

Ce premier aqueduc n’était que l’une des expressions d’un régime politique déjà mur qui s’était doté de solides institutions, une République qui enfantera un peu partout dans le monde au cours des siècles à venir :

En étendant sa domination sur l’Italie péninsulaire, l’État romain n’a pas radicalement modifié ses structures traditionnelles. […]. Nous nous contenterons d’en rappeler les principaux traits, ne serait-ce que parce qu’elles ont durablement imprégné la culture politique du monde occidental, à commencer par celle des Italiens. Pour ne citer que cet exemple, le faisceau du licteur, invention des Etrusques adoptée par les Romains, n’a-t-il pas nourri toute une symbolique que l’on retrouve aussi bien dans l’imagerie de la Révolution française que dans celle de l’Italie mussolinienne ?

Trois pouvoirs se font équilibre à Rome au début du III° siècle, au sein d’un système politique qui se veut l’émanation du Sénat et du peuple romain : Senatus populusque romanus (SPQR), comme l’affirme la devise de la République, présente sur les enseignes des légions comme aux frontons des monuments publics de l’Urbs.

Le peuple – c’est-à-dire l’ensemble des citoyens, soit entre 200 000 et 250 000 personnes aux alentours de 300 avant notre ère – exprime sa volonté dans deux assemblées, les comices, qui votent les lois et élisent les magistrats. Dans les comices centuriates, les citoyens sont répartis en 5 classes et 195 centuries (l’unité de combat originelle est devenue l’unité de vote), d’après la fortune. Les riches, groupés dans les 98 premières centuries, peuvent donc imposer leur opinion dès lors que l’on arrête le vote lorsque la majorité est atteinte. Or c’est à ce niveau que sont élus les magistrats les plus importants : consuls, préteurs et censeurs. Il en est de même aux comices tributes, qui se tiennent au Forum, sur une place circulaire située devant la curie, le comitium, et où n’est pris en compte que le domicile des citoyens. Ceux-ci sont répartis en 35 tribus (31 rustiques et 4 urbaines), d’abord selon une procédure relativement démocratique, puisque riches et pauvres sont mélangés dans la même tribu, puis de manière plus sélective. En 304 en effet, le censeur Q. Fabius Rullianus décidera d’inscrire les moins fortunés dans les quatre tribus urbaines. Les comices tributes, dont le rôle législatif ne cesse de s’accroître, n’élisent que les magistrats d’un rang inférieur.

Les magistrats sont constitués en une hiérarchie qui s’est peu à peu établie dans les faits. À l’exception de la dictature, toutes les magistratures sont électives, annuelles et collégiales. Au premier niveau du cursus honorum, celui des magistrats sine imperio (L’imperium est le droit de commandement), on trouve les questeurs (deux au VI° siècle, huit au III°), gardiens du Trésor et payeurs aux armées. On accède ensuite aux fonctions d’édiles (deux plébéiens, deux curules), à qui incombent les charges municipales : voirie, ravitaillement de la ville et organisation des jeux. Au niveau supérieur, celui des magistrats cum imperio, viennent les deux préteurs, qui rendent la justice et peuvent remplacer les consuls absents, puis les deux consuls : magistrats suprêmes, élus comme les autres pour un an. Héritiers des anciens rois, les consuls donnent leur nom à l’année et ont la haute main sur toutes les affaires publiques. Ils convoquent le Sénat et les comices, président aux cultes de la cité et assument le commandement en chef de l’armée.

En dehors de la carrière normale des honneurs, trois autres magistratures occupent une place importante dans le système de gouvernement de la République. Les deux censeurs, élus tous les cinq ans. procèdent au recensement des citoyens et de leur fortune. Ils établissent la liste des sénateurs {album), mettent en adjudication les grands travaux publics et surveillent la moralité de la société romaine. Les dix tribuns de la plèbe, toujours sacro-saints, ont conservé la possibilité de s’opposer au vote d’une loi. Mais leur pouvoir s’exerce désormais sur l’ensemble des citoyens. Siégeant au Sénat, ils peuvent par la suite accéder aux différentes étapes du cursus honorum. Enfin, dans les situations de crise grave – intérieure ou extérieure -, le Sénat peut, en accord avec les consuls, désigner pour six mois un dictateur. Assisté par un maître de cavalerie qu’il a lui-même choisi, et disposant de l’imperium des deux consuls, ce dernier exerce un pouvoir souverain.

À côté de ces magistrats dont la fonction est temporaire, le Sénat représente la continuité de la Res publica. Au temps des rois, il était composé des chefs des familles patriciennes. À l’époque républicaine, ce conseil des pères conscrits comprend 300 membres recrutés par les censeurs parmi les anciens magistrats. En théorie, ses pouvoirs sont très limités. Il est le gardien des traditions romaines et ne peut désigner les magistrats. C’est lui toutefois qui leur confère l’auctoritas, c’est-à-dire le pouvoir de commandement, d’essence quasi religieuse, dont il est le dépositaire en tant que responsable suprême de la religion romaine. Il ne dispose ni du pouvoir judiciaire ni du pouvoir exécutif et les  avis qu’il est appelé à donner (sénatus-consultes) n’ont aucun caractère impératif. Dans la réalité, les choses apparaissent cependant de manière différente et font du Sénat la véritable autorité permanente de l’État romain. Il surveille les finances et l’administration des provinces. Il fixe les effectifs des armées et contrôle l’action des généraux à qui il peut ou non accorder les honneurs du triomphe. Surtout, il dirige la politique extérieure de Rome, nomme et reçoit les ambassadeurs, décide de la guerre et de la paix. Les magistrats supérieurs sortent de son sein et y retournent une fois accomplie leur année de charge. Les nouveaux magistrats sont la plupart du temps choisis dans les familles dont un membre au moins siège déjà au Sénat. Ainsi se constitue une véritable aristocratie gouvernementale, celle des familles sénatoriales, qui coïncide d’ailleurs, dans une très large mesure, avec les grandes gentes, autrement dit avec la noblesse romaine. Ajoutons que, durant les guerres très dures que Rome devra livrer au III° siècle avant notre ère, les sénateurs feront preuve de vertus civiques qui confirmeront, sans contestation possible, leur rôle dans la cité.

Au lendemain de la guerre contre Pyrrhus, Rome était donc devenue une grande puissance méditerranéenne. Reliés par un magnifique réseau de voies de communication, destinées à favoriser les échanges commerciaux et surtout à permettre le déplacement rapide des légions, les territoires conquis ont été soit annexés à l’Urbs, soit constitués en cités alliées de Rome selon des formules d’une grande diversité.

Le territoire romain proprement dit (l’ager romanus) formait un ensemble de 27 000 kilomètres carrés comprenant, outre Rome et le Latium (avec quelques enclaves non intégrées au territoire romain, comme Tibur et Préneste), la Campanie, le sud de l’Étrurie, la plus grande partie de la Sabine et de l’Ombrie, le Picenum et l’ager gallicus, au nord de l’Apennin. Il s’étendait donc en écharpe entre la mer Tyrrhénienne et l’Adriatique et était peuplé de près d’un million d’habitants. L’ager romanus constituait en quelque sorte l’État romain, mais il ne constituait en aucune façon un ensemble homogène, moins encore une nation, au sens moderne du terme. Les peuples vaincus par les Romains au cours des périodes précédentes, ou qui s’étaient volontairement soumis à la puissance romaine pour assurer leur protection (c’était le cas de Capoue), avaient vu leur territoire annexé et leur population livrée à la discrétion du vainqueur. En vertu de l’acte d’abandon qui concrétisait leur défaite – la deditio in fidem -, celui-ci pouvait disposer de la vie, de la liberté et des biens de chacun, voire procéder à la destruction complète de la cité vaincue. Le choix du châtiment réservé à l’ancien ennemi, comme celui du statut que Rome voulait bien lui accorder, était généralement l’affaire du Sénat. Il pouvait dépendre de l’acharnement auquel les légions avaient dû faire face, du danger que pouvait encore représenter la cité vaincue, voire    simplement de sa richesse et de l’intérêt qu’il pouvait y avoir à confisquer ses terres. Tout cela était réglé par un traité (foedus) qui, entre autres, fixait le degré d’autonomie du municipe (terme employé pour désigner ce type de cité.  [municipes : qui prend part aux dépenses collectives : munus.)

[…]                 À la fin de la République, Rome possédera quatorze provinces, dont huit en Europe. Lorsqu’un pays vaincu et soumis à son autorité était transformé en province, le Sénat précisait par une loi spécifique (lex provinciale) quelles seraient son organisation et ses charges. Aucune province n’avait une organisation identique, Rome se faisant une règle de tenir compte des traditions locales, des contraintes naturelles et de l’attitude des indigènes pendant la conquête. À la tête de chacune était placé un gouverneur qui pouvait être soit un préteur, soit un magistrat désigné par le Sénat à sa sortie de charge : propréteur ou proconsul. Représentant tout-puissant de la République, celui-ci était à la fois général en chef et juge suprême, avec droit de vie et de mort sur les autochtones. Il était assisté d’un ou de plusieurs lieutenants (legati) et d’un questeur trésorier, ainsi que d’une véritable camarilla d’amis et de conseillers venus avec lui de Rome.

À la différence de l’Italie péninsulaire, le territoire des provinces était donc soumis à un mode de gouvernement et d’exploitation de type colonial, au sens moderne du terme. Rome y a confisqué de vastes domaines – appartenant notamment aux anciens rois et à la noblesse – qui sont devenus la propriété du peuple romain (l’ager publicus). Géré par le Sénat, ce domaine public devait fournir à l’État de gros revenus. D’autre part, chaque province devait, en signe de sujétion, acquitter un tribut qui était soit une contribution en argent, soit un prélèvement sur les récoltes (par exemple le dixième pour les Siciliens). Ces impôts n’étaient pas perçus par les magistrats romains, mais par des hommes d’affaires, groupés en sociétés, les publicains, qui versaient au Trésor les sommes exigées par lui et prélevaient ensuite sur les habitants des impôts beaucoup plus élevés, réalisant ainsi d’énormes bénéfices. Les magistrats eux-mêmes, qui exerçaient en principe gratuitement leurs fonctions, profitaient souvent de la possibilité qui leur était offerte de s’enrichir rapidement, même si tous les proconsuls et propréteurs ne ressemblaient pas à Verres, ce gouverneur de la Sicile dont Cicéron, alors questeur, dénonça les brigandages dans son célèbre discours de 70 av. J.-C. : citoyens riches dépouillés de leur fortune, impôts levés plusieurs fois, magistratures vendues, coupables déclarés innocents en échange d’argent, etc. Les victimes avaient toujours la possibilité théorique d’aller se plaindre à Rome. Ceux qui en avalent les moyens s’adressaient à des tribunaux (les quaestiones) composés de sénateurs qui, s’ils se montraient parfois sévères pour les publicains, étaient en général beaucoup plus indulgents à l’égard des gouverneurs, issus de leurs rangs.

Toutes les cités provinciales ne relevaient pas du même statut. On distinguait les cités fédérées, dont le sort avait été fixé par un traité et qui gardaient leur souveraineté, jouissant notamment de l’immunité fiscale, des autres cités, les plus nombreuses, qui étaient au contraire entièrement soumises à la métropole. Rome tolérait d’autre part le maintien de petits États indépendants dans les régions d’accès difficile ou dans les zones frontalières. Les petits royaumes alpins et quelques micro-États orientaux conservaient ainsi leur souveraineté, aussi longtemps du moins qu’ils se comportaient en alliés fidèles de la République.

On conçoit que, dans ces conditions, les Italiens – Romains de l’Urbs et de l’ager romanus ou habitants des cités alliées ayant acquis la citoyenneté romaine – aient été peu enclins à émigrer dans de lointaines provinces. Le long conflit avec Carthage, puis les guerres de conquête menées hors de la Péninsule eurent en effet pour conséquence un enrichissement général qui, certes, ne profita pas de la même façon à toutes les catégories sociales.

Tout d’abord, si les ravages causés par les armées carthaginoises et par les populations en révolte contre l’hégémonie romaine ont profondément affecté l’agriculture italienne, Rome a connu depuis le début du III° siècle un immense afflux de richesses : métaux précieux et objets d’art razziés par les vainqueurs, blé des provinces vendu à bas prix ou distribué gratuitement à la plèbe, prisonniers de guerre réduits en esclavage et fournissant une main-d’œuvre gratuite aux grands propriétaires, énormes indemnités de guerre exigées des peuples soumis, extorsions de fonds en tout genre opérées par les gouverneurs de province et les publicains, etc. Des fortunes fabuleuses se constituèrent en peu de temps, favorisant le goût du luxe et l’appât du gain.

Il en résulta une transformation profonde de la société et des mœurs. Les classes aisées furent les grandes bénéficiaires de la conquête. La noblesse sénatoriale, de plus en plus fermée et jalouse de ses prérogatives, monopolisa les magistratures, les commandements militaires, les gouvernements de provinces, sources d’énormes profits. Elle constitua d’autre part d’immenses domaines (latifundia) en louant à bas prix les terres du domaine public, en rachetant celles des petits propriétaires ruinés et en faisant travailler sur ces vastes unités de production des troupeaux d’esclaves fournis par les pays vaincus. Les prélèvements opérés sur la production céréalière des provinces firent chuter les cours du blé, mais à une époque où l’huile et les vins d’Italie se vendaient bien et étaient aisément exportés, un grand domaine bien géré pouvait être la source de gros revenus. En même temps s’était développée une classe d’hommes nouveaux, les chevaliers, issus pour la plupart du monde des affaires et de la finance. Les plus riches étaient les publicains, bénéficiaires de la mise en adjudication par les censeurs des grands travaux publics et de la perception des impôts dans les provinces.

En revanche, la classe des petits et moyens propriétaires, qui avait constitué l’ossature de la société romaine et qui, face aux armées de mercenaires des généraux carthaginois et des monarques hellénistiques, avait fait la force des légions, a été fortement ébranlée par la guerre. Nombre de ses représentants y ont trouvé la mort, ou ont subi de graves mutilations. Ceux qui sont revenus indemnes ont souvent retrouvé leur domaine en friches et ont dû s’endetter pour le remettre en état. Beaucoup se sont trouvés ruinés par l’afflux du blé provincial et par la concurrence des grands propriétaires. Ces derniers disposaient avec le travail des esclaves d’une main-d’œuvre à bon marché et possédaient assez de capitaux pour transformer leurs domaines en terres d’élevage ou en plantations de vignes, d’oliviers ou d’arbres fruitiers. En principe, il ne restait plus aux soldats-laboureurs, que la concurrence des esclaves empêchait de devenir de simples ouvriers agricoles, qu’à vendre leurs terres, à quitter la campagne et à se placer sous la protection d’un patron. Ce tableau classique de la crise agraire doit cependant être nuancé. De récents travaux ont montré en effet qu’en dépit de toutes ces difficultés, la petite et moyenne propriété était encore bien vivante au I° siècle et que si problème il y avait, il consistait pour l’État romain à établir sur des terres relevant de l’ager publicus les dizaines de milliers de vétérans qui, après vingt ans de service ou plus, aspiraient à recevoir un lot leur assurant un statut honorable, selon le modèle traditionnel du petit propriétaire disposant d’un revenu suffisant pour élever une famille et payer le cens qui séparait la dernière classe des citoyens du monde des prolétaires (lequel avait dû être ramené de 11 000 à 4 000 as lors de la deuxième guerre punique) ‘.

La plèbe urbaine, dont l’effectif s’est fortement accru du fait de la prolétarisation d’une partie de la classe moyenne et de l’exode rural qui en est résulté, comprenait, à côté des représentants des anciennes couches populaires, des paysans minés et dépossédés de leurs biens, d’anciens artisans eux aussi concurrencés par le travail servile et d’anciens esclaves affranchis. Ceux qui ne possédaient ni emploi ni ressources vivaient des distributions de blé ou se plaçaient sous la protection d’un riche personnage dont ils formaient la clientèle et qui leur fournissait chaque jour la sportule : un paquet de provisions ou un peu d’argent. Ils s’entassaient dans des immeubles insalubres à plusieurs étages (insulae) et ne tardèrent pas à se passionner pour les jeux du cirque, les courses de chars et les représentations théâtrales. À Rome, cette foule oisive et volontiers turbulente a eu tôt fait de perdre les vertus civiques qui avaient caractérisé les premiers siècles de la République. Prête à se vendre au plus offrant, elle allait fournir une clientèle aux ambitieux et aux démagogues en quête d’un parti leur permettant de se saisir du pouvoir.

A la plèbe se mêlait la foule des esclaves. Les guerres de conquête avaient en effet réduit à l’état servile des millions de vaincus, la plupart déportés en Italie, les autres vendus sur place ou sur les marchés internationaux (notamment à Délos). Dans les campagnes, ils étaient employés aux travaux des champs sur les grands domaines, ou dans les carrières et les mines. En ville, ils pratiquaient comme en Grèce à peu près tous les métiers et pouvaient accéder à des postes de confiance (secrétaires, intendants, pédagogues, etc.). Leurs maîtres pouvaient les affranchir, ce qui faisait de leurs descendants des citoyens appartenant à la clientèle de leur ancien propriétaire. Ils étaient en général plus durement traités qu’à Athènes, fréquemment soumis à des châtiments corporels et mis en croix en cas de faute grave. Aussi Rome connut-elle de nombreuses révoltes serviles au 1° siècle, surtout en Italie du Sud (celle par exemple du gladiateur Spartacus en 73-71) et en Sicile.

Les crises qui devaient ponctuer le dernier siècle de la République eurent pour origine d’une part les déséquilibres et les conflits sociaux découlant de la formidable expansion romaine, d’autre part les contraintes politiques qui voulaient qu’un empire aussi étendu que celui de Rome eût à sa tête un exécutif fort. Or au sein de l’aristocratie fortunée se heurtaient la noblesse sénatoriale, qui tenait à conserver ses privilèges, et la nouvelle aristocratie d’argent qui réclamait des réformes lui permettant de jouer un rôle politique à sa mesure. Surtout, la classe dirigeante se partageait entre la fraction de la noblesse sénatoriale qui entendait préserver le statu quo – les optimates – et ceux qui, se réclamant de l’idéal grec de justice et d’humanité et prenant appui sur la plèbe, constituaient le  parti populaire : les populares. A partir du milieu du II° siècle, cette tension sociale entraîna une instabilité politique qui se traduisit par la remise en cause des institutions traditionnelles et par une montée de la violence dont l’Italie fut encore une fois le théâtre principal.

Au danger que cette situation faisait courir à la République s’ajoutait celui qui résultait de la crise de l’institution militaire. La pratique de la guerre de conquête et le contact avec l’Orient développèrent chez les légionnaires le goût du luxe, des plaisirs et du pillage. L’indiscipline grandit, et avec elle le refus de l’effort, les soldats faisant faire les corvées par les esclaves et rechignant devant les exigences de leurs chefs. Ainsi, lorsque Scipion Emilien prit le commandement de l’armée contre Numance, il dut d’abord rétablir l’ordre dans ses troupes. De surcroît, le recrutement devenait difficile du fait de la diminution du nombre des petits propriétaires ruraux. Les riches répugnaient aux obligations militaires et les pauvres n’avaient pas les moyens de s’équiper à leurs frais. Enfin, entraînés par la logique de l’impérialisme conquérant, le Sénat confiait de plus en plus souvent le commandement des légions à des généraux que leurs victoires rendaient populaires, que le butin enrichissait et dont les ambitions politiques grandissaient avec la fortune. Assurés du dévouement de leurs troupes, ils n’allaient pas tarder à vouloir s’emparer du pouvoir en s’alliant à l’une ou l’autre des factions engendrée par les luttes sociales.

Pierre Milza       Histoire de l’Italie     Pluriel 2005

~ 307, ~306                    La Chine ne va pas tarder à sortir de près de 3 siècles d’incessants combats entre les Royaumes combattants : l’un d’eux va sortir du lot, après s’être forgé un État centralisé, au pouvoir fort, bien administré et respecté : le royaume de T’sin et son roi Tchao-siang. Le pays se prêtait à finalement dominer les autres, à cheval sur la rivière Wei, un affluent de la rive droite du Fleuve Jaune :
Le pays de T’sin, situé à l’intérieur des Passes, est un pays prédestiné à la victoire par sa configuration même. Rendu difficile d’accès par la ceinture que forment autour de lui le Fleuve et les montagnes, il est comme suspendu à mille li au-dessus du reste de l’Empire. Avec vingt mille hommes, il peut tenir tête à un million d’hommes armés de la lance. La disposition de son territoire est si avantageuse que lorsqu’il déverse ses soldats sur les seigneurs, il est comme un homme qui lancerait de l’eau d’une cruche du haut d’une maison élevée.
Seu-ma Ts’ien
Il allait être mis ainsi fin à des siècles de la pire des barbaries :
Les massacres des guerres assyriennes sont peu de chose par rapport à ceux des États Combattants chinois des années ~ 481 à ~ 221, principalement du fait du T’sin. Avec leur habituelle précision, les annales du temps nous ont laissé ce lugubre bilan de têtes coupées. Citons quelques chiffres. En ~351, T’sin, ayant fait prisonnière l’armée de Wei, décapita quatre-vingt mille hommes. En ~ 318, Ts’in, ayant dispersé la coalition de Wei, de Han et de Tchao qui avaient aidé les Huns, coupe quatre-vingt deux mille têtes. En ~ 312, Ts’in, ayant battu Tch’ou, coupe quatre-vingt mille têtes. En ~307, il se contente d’un tableau de soixante mille têtes. Mais après l’avènement du roi Tchao-siang, les fêtes sont plus somptueuses. Ayant, en ~ 293, battu. Han et Wei, il s’offre un butin de deux cent quarante mille têtes. En ~275, campagne contre Wei, quarante mille têtes seulement. En ~274, nouvelle expédition contre le même adversaire, cette fois cent cinquante mille têtes. En ~260, grand succès sur le Tchao :
Bien qu’on eût promis la vie sauve aux ennemis, on en décapita plus de quatre cent mille.
Le roi Tchao-siang mourut en ~251 avant d’avoir pu achever l’unification de la Chine. Il était réservé à son petit-fils, le roi Tcheng – le futur empereur Ts’in Che Houang-ti – d’y parvenir.
René Grousset, Sylvie Regnault-Gatier         L’Extrême Orient 1956
En Grèce, Épicure [~342 – ~270] fait école et livre un message que la philosophie chrétienne se chargera de déformer ; la disparition de la plupart des originaux – incendies et inondations en sont souvent responsables, mais les premiers sont les vers gourmands de papyrus –  est telle que bien des doctrines ne nous parviendront qu’altérées, déformées même,  par les copies des disciples ; ici il s’agit, via le philosophe Philomène, du De natura rerum de Lucrèce, trouvé en 1417 à l’abbaye de Fulda par Le Pogge, puis, carbonisé, dans la villa des Papyrus d’Herculanum :

Si l’identité du propriétaire de la villa, [des Papyrus, à Herculanum] du vivant de Lucrèce, demeure inconnue, le candidat le plus vraisemblable est Lucius Calpurnius Pison. Ce puissant politicien, un temps gouverneur de la province de Macédoine, et beau-père de Jules César, s’intéressait à la philosophie grecque. Cicéron, son adversaire en politique, le décrivait à un festin, couché dans la puanteur et l’odeur de vin de ses chers Grecs, tandis que résonnaient autour de lui des chansons paillardes. À en juger par le contenu de la bibliothèque, cependant, les hôtes participant aux après-midi d’Herculanum se consacraient très certainement à des passe-temps plus raffinés.

On sait que Pison connaissait personnellement Philodème. Dans une épigramme tirée d’un des livres du philosophe retrouvé dans la bibliothèque calcinée, ce dernier invite Pison à venir le voir dans sa modeste demeure pour célébrer un vingtième – un festin organisé en l’honneur d’Epicure, né le 20 du mois grec de Gamélion :

Demain, cher Pison, un disciple d’Epicure, chéri des Muses, vous entraînera, dès la neuvième heure, vers une chaumière modeste, où il doit célébrer, dans un banquet, l’Eicade annuelle. Vous n’y savourerez, il est vrai, ni les mamelles succulentes de la truie ni le vin de Chio, doux présent de Bacchus ; mais vous y verrez des amis parfaitement sincères ; mais vous y entendrez des sons plus doux que tout ce qu’on vous vante de la terre des Phéaciens. Daignez, Pison, jeter sur nous un regard favorable, et votre présence seule donnera de l’éclat à la fête, et nous tiendra lieu des mets les plus exquis.

Les derniers vers se transforment en un appel à la générosité du dédicataire, à moins qu’ils n’expriment l’espoir de Philodème d’être lui-même invité à un après-midi de conversation philosophique, arrosé de grands vins, dans la somptueuse villa de Pison. Étendus sur des divans, à l’ombre d’une treille ou d’un dais de soie, les hommes et les femmes de l’époque qui avaient le privilège d’être ses invités – il est fort possible que des femmes aient pris part à ces causeries – avaient ample matière à réflexion : depuis des années, Rome était la proie de troubles politiques et sociaux qui avaient déjà dégénéré en guerres civiles. La violence était maîtrisée, mais toutes les menaces contre la paix et la stabilité n’étaient pas écartées. D’ambitieux généraux se disputaient sans merci le pouvoir ; les troupes, mécontentes, devaient être payées en monnaie sonnante et trébuchante ou en terres ; les provinces s’agitaient et des rumeurs de désordres en Egypte avaient fait grimper le prix des céréales.

Cependant, choyés par des esclaves et jouissant du confort et de la sécurité de son élégante villa, le propriétaire et ses hôtes pouvaient considérer ces menaces comme si elles étaient relativement lointaines, du moins assez pour leur permettre de s’adonner au plaisir de la conversation. Levant langoureusement les yeux vers le Vésuve proche, peut-être ressentaient-ils un certain malaise en songeant à l’avenir. Ils formaient pourtant l’élite, vivaient au cœur de la première puissance mondiale, et cultiver la vie de l’esprit faisait partie de leurs privilèges les plus prisés.

Les Romains de la République finissante étaient profondément attachés à ce privilège, et ils s’y accrochèrent là où d’autres l’auraient abandonné. Pour eux, il était le signe que leur monde était toujours intact, ou qu’eux-mêmes étaient personnellement à l’abri. Tel un homme qui, en entendant le son d’une sirène au loin dans la rue, s’assoit derrière son Bernstein pour jouer une sonate de Beethoven, les hôtes de la villa affirmaient leur sentiment de sécurité en se plongeant dans le dialogue intellectuel et la spéculation.

Dans ces années précédant l’assassinat de Jules César, philosopher n’était pas la seule réponse à la tension sociale, loin de là. Les cultes religieux originaires de la Perse, de la Syrie ou de la Palestine commençaient à s’imposer dans la capitale, suscitant des peurs et des espoirs fous, en particulier parmi la plèbe. Une poignée de l’élite – les plus anxieux ou les plus curieux – prêtait sans doute l’oreille à ces prophéties annonçant la venue d’un sauveur de modeste ascendance, destiné à être humilié et à souffrir, mais qui finirait par triompher. La plupart devaient cependant considérer ces histoires comme les fantasmes fiévreux d’une secte de juifs arrogants.

Les dévots allaient plus probablement implorer les dieux dans les temples et les chapelles qui parsemaient les terres fertiles. Car la nature du monde antique était une nature saturée par la présence du divin, qui se manifestait au sommet des montagnes, dans les sources, dans les cheminées hydrothermales qui crachaient de la fumée montant d’un mystérieux royaume souterrain et dans les vieux bosquets d’arbres sur lesquels les fidèles accrochaient des tissus colorés. Néanmoins, il est peu probable que ceux dont la bibliothèque reflétait les goûts intellectuels sophistiqués se fussent joints aux processions des suppliants. À en juger d’après les rouleaux de papyrus calcinés, les habitants de la villa, pour donner un sens à leur vie, semblaient moins attirés par le rituel que par la conversation.

Les Grecs et les Romains de l’Antiquité n’avaient pas comme nous le culte des génies solitaires, s’escrimant dans leur coin à résoudre des problèmes ardus. Les scènes de ce genre – Descartes remettant tout en question dans sa retraite secrète ou Spinoza réfléchissant en silence tout entaillant des verres de lunettes, après avoir été exclu de la communauté juive – allaient plus tard devenir les principaux emblèmes de la vie de l’esprit. Mais une profonde transformation de la notion de prestige culturel était entretemps passée par là, initiée par les premiers ermites chrétiens qui s’étaient détournés de ce que les païens valorisaient : saint Antoine (250-356) dans le désert ou saint Siméon le Stylite (390-459) perché sur sa colonne. Ces grandes figures disposaient en réalité de larges groupes de disciples et jouaient un rôle important dans la vie de vastes communautés, tout en vivant à l’écart. L’image dominante que ces hommes s’étaient façonnée – ou qui en vint à être façonnée autour d’eux – était néanmoins celle d’un isolement radical.

Rien à voir avec les Grecs et les Romains. L’exercice de la pensée et l’écriture nécessitant du calme et des distractions réduites au minimum, leurs poètes et philosophes devaient forcément s’abstraire du bruit et des affaires du monde pour accomplir leurs œuvres. Ils n’en renvoyaient pas moins une image sociable. Les poètes se décrivaient comme des pâtres chantant pour d’autres pâtres ; les philosophes se représentaient plongés dans de longues discussions qui pouvaient se prolonger plusieurs jours. On échappait aux distractions du quotidien non pas en se retirant dans une cellule solitaire, mais en menant de paisibles échanges avec des amis dans un jardin.

L’homme, selon Aristote, est un animal social : s’accomplir en tant qu’être humain, c’est donc participer à une activité de groupe. Et l’activité de prédilection des Romains cultivés, comme des Grecs avant eux, était la conversation. Aussi existait-il, fait remarquer Cicéron au début d’une de ses œuvres philosophiques, une grande variété d’opinions à propos des questions religieuses les plus importantes.

Cette observation, écrit-il, je l’ai faite bien souvent, mais jamais elle ne s’est tant imposée à moi qu’au cours d’un débat serré, approfondi, chez mon ami Cotta sur les immortels. M’étant à son invitation expresse rendu chez lui au moment des féries latines, je le trouvai assis sous son portique et en train de discuter avec C. Velleius en qui les Épicuriens alors voyaient leur grand maître. Était présent aussi Q. Lucilius Balbus, si versé dans le stoïcisme qu’on le comparait aux plus qualifiés à cet égard d’entre les Grecs.

Cicéron expose sa pensée non pas comme un traité rédigé au terme d’une réflexion solitaire, mais comme un échange de vues entre personnes d’un même niveau social et intellectuel, une conversation où lui-même ne joue qu’un petit rôle et à l’issue de laquelle aucun ne s’impose comme vainqueur.

À la fin de ce débat – une longue œuvre qui aurait rempli plusieurs rouleaux de papyrus de bonne taille -, l’auteur ne tranche pas : Ayant ainsi parlé, nous nous séparâmes. Velleius jugeait que la vérité se trouvait plutôt dans les idées développées par Cotta, à moi celles de Balbus paraissaient avoir plus de vraisemblance. Cette conclusion ouverte ne relève pas d’une quelconque modestie intellectuelle – Cicéron n’était pas un homme modeste -, mais d’une stratégie d’ouverture affable à l’égard de ses amis. C’est l’échange lui-même, non pas ses conclusions, qui est avant tout porteur de sens. C’est le dialogue qui importe, le fait que l’on réfléchisse ensemble, avec un mélange d’esprit et de sérieux, sans jamais tomber dans le commérage ni la calomnie, en ménageant toujours une place pour les opinions contraires. Que la discussion n’exclue pas les autres, comme si elle arrivait dans sa propriété, mais qu’elle estime tout à fait juste que chacun ait son tour dans la conversation commune, comme dans tous les autres domaines.

Les dialogues écrits par Cicéron et d’autres n’étaient pas la transcription d’échanges réels, même si leurs personnages l’étaient, mais des versions idéalisées de conversations ayant sans doute eu lieu dans des endroits comme la villa d’Herculanum. À en juger d’après les livres retrouvés dans la villa des Papyrus, ces discussions touchaient à la musique, la peinture, la poésie, l’art oratoire et tous les sujets qui intéressaient les Grecs et les Romains cultivés. Sans doute abordaient-ils des questions scientifiques, éthiques et philosophiques plus ardues : quelle est la cause du tonnerre, des séismes ou des éclipses – sont-ils des signes envoyés par les dieux, comme l’affirment certains, ou ont-ils une origine naturelle ? Comment comprendre le monde que nous habitons ? Quels buts devrions-nous poursuivre dans notre vie ? Est-il sensé de se vouer à la quête du pouvoir ? Comment définir le bien et le mal ? Qu’advient-il de nous quand nous mourons ?

Si le puissant propriétaire de la villa d’Herculanum et ses amis prenaient plaisir à débattre de ces questions et consacraient une part importante de leur vie très remplie à y apporter des réponses, c’est qu’ils avaient une certaine conception de l’existence seyant à des gens de leur classe, de leur éducation et de leur rang. C’est aussi qu’ils avaient un univers mental et spirituel particulier, que Gustave Flaubert exprima ainsi dans une de ses lettres : Les dieux n’étant plus et le Christ n’étant pas encore, il y a eu, de Cicéron à Marc Aurèle, un moment unique où l’homme seul a été. On pourrait évidemment nuancer. Car pour nombre de Romains, les dieux existaient toujours ; même les épicuriens,  parfois taxés d’athéisme,  croyaient en l’existence des dieux, mais des dieux très éloignés des affaires des mortels. Enfin, le moment unique auquel Flaubert fait référence, allant de Cicéron (106-43 avant Jésus-Christ) à Marc Aurèle (121-180 de notre ère), a sans doute été plus long ou plus court que cet intervalle. L’idée est toutefois confirmée par les dialogues de Cicéron et par les œuvres retrouvées dans la bibliothèque d’Herculanum. Parmi les premiers lecteurs de ces textes, beaucoup ne devaient pas avoir de croyances et de pratiques fixes, liées à ce qu’on appelait la volonté divine. C’étaient des hommes et des femmes dont la vie était exceptionnellement affranchie des préceptes des dieux (ou de leurs prêtres). Seuls, comme l’écrit Flaubert, ils devaient choisir entre des conceptions de la nature des choses radicalement différentes et des stratégies de vie très divergentes.

Les fragments calcinés retrouvés à Herculanum nous éclairent sur la façon dont les habitants de la villa opéraient ces choix, sur ce qu’ils aimaient lire, ce dont ils discutaient, les gens qu’ils invitaient à participer à la conversation. C’est justement là que les minuscules fragments du papyrologue norvégien prennent tout leur sens. Lucrèce était un contemporain de Philodème et, plus important encore, du protecteur de Philodème, qui a pu, en conviant des amis à venir passer l’après-midi sur les pentes verdoyantes du volcan, partager avec eux des passages du De la nature. Peut-être ce riche protecteur, féru de philosophie, émit-il le souhait de rencontrer l’auteur. Il était facile d’envoyer quelques esclaves et une litière pour acheminer Lucrèce à Herculanum. De sorte qu’il n’est pas impossible que Lucrèce en personne, allongé sur une couche, ait lu à voix haute le manuscrit dont les fragments ont subsisté.

Imaginons que Lucrèce ait pris part aux conversations dans la villa. Ses conclusions, contrairement à celles de Cicéron, n’auraient pas été ouvertes ni teintées de scepticisme. Il aurait affirmé avec passion que toutes les réponses à leurs questions se trouvaient dans l’œuvre d’un homme dont le buste et les écrits figuraient dans la bibliothèque de la villa, le philosophe Épicure.

Car seul Epicure, écrit Lucrèce, était en mesure de consoler l’homme qui, s’ennuyant à mourir chez lui, se précipitait à la campagne pour s’apercevoir que son esprit y est tout aussi accablé. Épicure, mort plus de deux siècles auparavant, n’était rien de moins que le sauveur.

La vie humaine, spectacle répugnant, gisait
sur la terre écrasée sous le poids de la religion,
[…] quand pour la première fois un homme, un Grec,
osa la regarder en face, l’affronter enfin.

Cet homme, si peu en accord avec une culture romaine privilégiant la dureté, le pragmatisme et la vertu militaire, était un Grec qui avait triomphé non pas par la force des armes, mais par la puissance de l’intelligence.

De la nature est l’œuvre d’un disciple qui transmet des idées développées plusieurs siècles avant lui. Épicure, le messie philosophique dont parle Lucrèce, était né vers la fin de l’année 342 avant Jésus-Christ sur l’île de Samos, en mer Egée, où son père, un maître d’école pauvre originaire d’Athènes, s’était installé en colon. De nombreux philosophes grecs, dont Platon et Aristote, venaient de familles fortunées et tiraient fierté de leur noble ascendance. Épicure, lui, n’avait pas de telles prétentions, et ses adversaires en philosophie, drapés dans leur supériorité de classe, se gaussaient de ses origines modestes. Épicure assistait son père dans son école pour un salaire de misère, prétendaient-ils, et faisait la tournée des maisons avec sa mère pour dire des incantations. L’un de ses frères, ajoutaient-ils, était un débauché vivant avec une prostituée. Pour toute personne respectable, c’était donc un philosophe infréquentable.

Si Lucrèce et tant d’autres ont célébré la sagesse et le courage d’Epicure, ce n’est évidemment pas pour ses origines sociales, mais pour le pouvoir salvateur de sa pensée, dont l’essence peut se résumer à une idée lumineuse : tout ce qui a jamais existé et tout ce qui existera jamais est un assemblage d’éléments de taille infinitésimale et en nombre infini. Les Grecs avaient un mot pour désigner ces éléments invisibles, qui, tels qu’ils les concevaient, ne pouvaient être divisés davantage : les atomes.

L’idée des atomes, qui trouve son origine au Ve siècle avant Jésus-Christ chez Leucippe et son élève Démocrite, n’était qu’une brillante hypothèse : il n’y avait pas moyen d’en donner une preuve empirique, et il n’y en aurait pas avant plus de deux mille ans. Certains philosophes de l’époque d’Epicure proposaient d’ailleurs des théories rivales : pour les uns, la matière fondamentale de l’Univers était le feu, l’eau, l’air ou la terre, ou encore une combinaison des quatre. D’autres soutenaient que si l’on avait pu voir la plus petite particule d’un homme, on aurait trouvé un homme microscopique ; de même pour un cheval, une goutte d’eau ou un brin d’herbe. D’autres enfin suggéraient que la complexité de l’ordre de l’Univers était la preuve de l’existence d’une intelligence ou d’un esprit invisible qui en avait assemblé avec soin les différentes pièces selon un plan préconçu. L’idée de Démocrite d’un nombre infini d’atomes ne possédant d’autres propriétés que leur taille, leur forme et leur poids – des particules qui ne sont pas des versions en miniature de ce que l’on voit, mais qui façonnent ce que l’on voit en se combinant en une variété inépuisable de formes – était donc une solution extraordinairement audacieuse pour un problème auquel réfléchissaient les plus grands esprits de son monde.

À tel point qu’il faudra de nombreuses générations pour en mesurer toutes les implications. (Et nous ne sommes pas encore au bout.) Épicure s’y était attelé dès l’âge de douze ans, quand il avait compris, révolté, que ses professeurs étaient incapables d’expliquer la signification du chaos. La vieille idée des atomes, énoncée par Démocrite, lui semblait l’intuition la plus prometteuse et il décida de la suivre pour voir où elle le mènerait. Plus tard, à l’âge de trente-deux ans, il fonda une école et là, dans un jardin d’Athènes, bâtit une conception de l’Univers et une philosophie de la vie entièrement nouvelles.

Épicure expliquait que les atomes, en mouvement perpétuel, entrent en collision les uns avec les autres et, en certaines circonstances, forment des corps de plus en plus volumineux. Les plus gros corps observables – le Soleil et la Lune – sont donc faits d’atomes, comme les êtres humains, les mouches d’eau et les grains de sable. Il n’y a pas de catégorie de matière supérieure aux autres, pas de hiérarchie des éléments. Les corps célestes ne sont pas des êtres divins qui façonnent notre destinée en bien ou en mal, pas plus qu’ils ne traversent le vide guidés par les dieux : ils font simplement partie de l’ordre naturel ; ce sont d’énormes structures d’atomes, soumises aux mêmes principes de création et de destruction que toute chose existante. Si l’ordre naturel est d’une taille et d’une complexité inimaginables, il est néanmoins possible de comprendre ce que sont ses éléments constitutifs et ses lois universelles. Mieux encore, cette compréhension est un des plus grands plaisirs de la vie humaine.

Ce plaisir est la clé permettant d’expliquer l’influence de la pensée d’Epicure, comme si le philosophe avait libéré une source de satisfaction inextinguible, cachée à l’intérieur des atomes de Démocrite. Cette influence est assez difficile à saisir aujourd’hui. D’une part, ce plaisir peut nous sembler trop intellectuel pour concerner davantage qu’un petit nombre de spécialistes ; d’autre part, les notions d’atome et d’atomique sont aujourd’hui synonymes de peur. Certes, la philosophie antique était loin d’être un mouvement de masse, mais Épicure ne s’adressait pas qu’à une poignée de physiciens des particules. Évitant le recours à un jargon compréhensible par un nombre restreint de disciples, il tenait à utiliser une langue accessible, viser le public le plus large possible et faire du prosélytisme. Pour suivre son enseignement, nul n’était besoin de posséder une culture scientifique approfondie. Il ne s’agissait pas de saisir les lois de l’Univers physique dans toute leur complexité, mais de comprendre qu’il existe une explication naturelle cachée pour tout ce qui nous inquiète ou nous échappe : les atomes. Si l’homme parvient à garder en tête cette simple vérité – les atomes, le vide et rien d’autre, les atomes, le vide et rien d’autre -, sa vie peut changer. Il n’aura plus peur de la colère de Zeus au moindre grondement de tonnerre, ni de celle d’Apollon à la moindre épidémie de grippe. Il sera libéré de cette affliction terrible que Hamlet, des siècles plus tard, nommera

la terreur de quelque chose après la mort, / Contrée inexplorée dont, la borne franchie, / Nul voyageur ne revient.

La peur d’un châtiment qui nous attendrait outre-tombe ne pèse plus guère aujourd’hui, mais il est évident qu’elle était très présente dans l’Athènes d’Epicure et la Rome de Lucrèce, autant que dans le monde chrétien où vivait Poggio Bracciolini. Celui-ci avait forcément vu les images de ces atrocités sculptées sur le tympan des églises ou peintes sur leurs murs intérieurs. Or ces scènes de cauchemar étaient modelées sur les représentations de l’au-delà construites par l’imagination païenne. Certes, tout le monde n’y croyait pas. N’es-tu pas terrifié, fait dire Cicéron à l’un de ses personnages dans un dialogue, par le monde des Enfers, son terrible chien à trois têtes, sa rivière noire et ses affreux châtiments ? – Penses-tu que j’extravague au point de croire ce que tu racontes là ? réplique son interlocuteur. La peur de la mort n’a rien à voir avec le sort de Sisyphe ou de Tantale : Peut-on trouver idiot celui sur qui ces fables font de l’effet ? Car cette peur est liée à la peur de souffrir, à celle de disparaître, et l’on a du mal à comprendre pourquoi les épicuriens pensent offrir un quelconque palliatif, écrivait Cicéron. S’entendre dire que l’on périt corps et âme (littéralement), et pour toujours, n’est guère consolateur à ses yeux.

Les disciples d’Epicure répondaient en rappelant les derniers jours de leur maître qui, mourant et en proie à une très douloureuse obstruction de la vessie, réussit à garder l’esprit serein en se remémorant les plaisirs qu’il avait connus dans la vie. On doute que ce modèle ait été facile à suivre – comme le dit un personnage de Richard II de Shakespeare : Qui pourra tenir le feu dans sa main en pensant aux glaces du Caucase ? – cela dit, dans un monde sans morphine ni antalgique, il est difficile d’imaginer des solutions pour apaiser les souffrances de l’agonie. Ce que proposait le philosophe grec n’était pas une aide à mourir, mais une aide à vivre. Une fois libéré des superstitions, enseignait Épicure, l’homme était libre de poursuivre le plaisir.

Les ennemis d’Epicure exploitèrent son éloge du plaisir et inventèrent toutes sortes d’histoires malveillantes sur sa débauche, histoires alimentées par le fait inhabituel qu’il comptait des femmes parmi ses disciples. Il vomissait deux fois par jour tant il mangeait, prétendait une de ces histoires, et dépensait des fortunes dans ses festins. En réalité, le philosophe semble avoir vécu une vie frugale. Envoyez-moi un pot de fromage, écrivit-il un jour à un ami, afin que, au moment choisi, je puisse me nourrir somptueusement. Et il recommandait à ses élèves la même simplicité. La devise gravée au-dessus de la porte de son jardin invitait le passant à s’attarder, car ici le souverain bien est le plaisir. Mais d’après le philosophe Sénèque, qui la citait dans une lettre célèbre que Poggio Bracciolini et ses amis connaissaient et admiraient, le passant qui entrait se voyait servir un simple repas composé de polenta et d’eau. Lorsque nous disons que le plaisir est le souverain bien, écrivait Épicure dans une de ses rares lettres ayant survécu, nous ne parlons pas des plaisirs des débauchés ni des jouissances sensuelles. La tentative frénétique de satisfaire certains appétits – les beuveries et les banquets continuels, […] la jouissance que l’on tire de la fréquentation des mignons et des femmes, […] la joie que donnent les poissons et les viandes dont on charge les tables somptueuses – ne peut mener à la paix de l’esprit qui est indispensable au plaisir durable.

C’est en effet parce que les hommes tiennent pour ce qu’il y a de plus nécessaire les [biens] qui leur sont les plus extérieurs […] qu’ils se chargent des maux les plus pénibles, ajoutait son disciple Philodème, dans l’un des ouvrages retrouvés dans la bibliothèque d’Herculanum, et que, à rebours, [ils restent sourds à leurs appétits] les plus nécessaires, parce qu’ils les tiennent pour ce qui leur est le plus extérieur. Quels sont ces appétits nécessaires qui mènent au plaisir ? Il est impossible de mener une vie plaisante, poursuivait Philodème, qui ne soit pas prudente, belle et juste, et encore courageuse, maîtresse de soi, magnanime, ouverte à l’amitié, pleine d’humanité et s’accompagnant généralement des autres vertus fondamentales.

C’est là la voix d’un authentique disciple d’Epicure, retrouvée à notre époque dans un rouleau de papyrus noirci par une éruption volcanique. C’est pourtant une voix inattendue pour la majorité des gens familiers du terme épicurisme. Dans une de ses pièces satiriques, Ben Jonson, contemporain de Shakespeare, décrivait ainsi l’esprit dans lequel la philosophie d’Epicure fut comprise pendant des siècles. Je ferai gonfler d’air les coussins de mes lits, au lieu de les rembourrer, déclare un personnage. Le duvet est trop dur. Je me ferai servir tous mes plats dans des coquilles de l’Inde serties de pierres précieuses. Mon valet mangera des faisans, des saumons farcis, des bécasses, des lamproies. Pour moi, je commanderai des langues de carpes, des talons de chameau bouillis dans de l’esprit de soleil et de la perle dissoute, des barbillons de rougets au lieu de salades, des champignons à la grecque, et les mamelles gonflées et onctueuses d’une truie pleine et grasse, fraîchement coupées et accommodées à la sauce piquante. Pour cela, je dirai à mon cuisinier : Voici de l’or, va, je t’arme chevalier ! Quel est le nom donné par Jonson à cet homme embarqué dans une poursuite frénétique de la jouissance ? Sir Epicure Mammon.

L’affirmation philosophique selon laquelle le but suprême de la vie est le plaisir (même défini en termes mesurés et responsables) semblait scandaleuse aussi bien aux païens qu’à leurs adversaires, les juifs et plus tard les chrétiens. Le plaisir, érigé au rang de souverain bien ? Qu’en était-il, alors, du culte des dieux et des ancêtres ? du respect de la famille, de la cité et de l’État ? de celui des lois et des commandements ? de la quête de la vertu ou du divin ? Autant d’exigences qui demandaient des formes de sacrifice, d’abnégation et d’autodénigrement incompatibles avec la poursuite du plaisir. Deux mille ans après Épicure, l’idée du plaisir souverain était encore assez scandaleuse pour susciter des parodies aussi outrées que celle de Jonson.

Derrière ce genre de pastiche se cachait la peur de voir la volonté de privilégier le plaisir et d’éviter la douleur devenir un objectif trop séduisant et une règle de vie. Car c’est un ensemble de vieux principes – le sacrifice, l’ambition, la discipline, la piété -, qui étaient remis en question, de même que les institutions qu’ils servaient. Représenter la poursuite épicurienne du plaisir comme un sybaritisme grotesque et jouisseur – recherche obsessionnelle du sexe, du pouvoir, de l’argent, ou même (comme chez Jonson) d’une nourriture extravagante et ridiculement onéreuse – permettait de repousser la menace.

Dans son jardin isolé à Athènes, le véritable Épicure, dînant de fromage, de pain et d’eau, menait une vie tranquille. Trop tranquille, selon certains, formulant là un reproche plus légitime. Le philosophe recommandait en effet à ses disciples de se garder d’un engagement total dans les affaires de la cité. Certains ont voulu devenir réputés et célèbres, se figurant qu’ainsi ils acquerraient la sécurité que procurent les hommes. Si la sécurité accompagnait véritablement la célébrité et le renom, celui qui les recherchait devait atteindre le bien naturel. Mais dans la plupart des cas, la célébrité aggravait l’insécurité, elle n’en valait donc pas la peine. Dans cette perspective, faisaient remarquer les détracteurs d’Epicure, comment justifier la lutte sans merci et la prise de risque nécessaires à une cité pour atteindre la grandeur ? Cette critique de la tranquillité épicurienne aurait pu être formulée dans le jardin baigné de soleil d’Herculanum : parmi les invités de la villa des Papyrus, certains aspiraient sûrement à la gloire et à la célébrité au cœur de ce qui était alors la plus grande cité du monde occidental. À l’inverse, le beau-père de Jules César – si Pison était bien le propriétaire de cette demeure – et certains amis de son cercle étaient peut-être attirés par cette école philosophique précisément parce qu’elle offrait une échappatoire à leurs ambitions. Les ennemis de Rome avaient beau tomber devant la puissance de ses légions, point n’était besoin d’avoir des pouvoirs prophétiques pour percevoir les signes menaçant l’avenir de la République. Même ceux qui jouissaient de sécurité auraient eu du mal à démentir l’un des célèbres aphorismes d’Epicure : Face à tout le reste, il est possible de se procurer la sécurité, mais à cause de la mort, nous les hommes habitons une ville sans rempart.

L’essentiel, comme l’écrira son disciple, Lucrèce, dans une poésie d’une beauté sans égale, était de renoncer à vouloir bâtir des murs de plus en plus hauts – une tentative vouée à l’échec – et de se tourner vers le plaisir.

Stephen Greenblatt              Quattrocento              Flammarion 2011

~301                                   Les généraux d’Alexandre – Seleucos et Lysimaque contre Antigone le Borgne et son fils Demetrios Poliorcète – règlent leurs comptes à Ipsos, en Phrygie : c’est la plus grande bataille d’éléphants de l’antiquité. Avec ses 400 éléphants, Seleucos l’emporte. Il n’y en avait que 70 en face.
Début III° av J.C.             Le Musée d’Alexandrie s’enorgueillissait d’une éminente école de médecine, fondée au début du IIIe siècle avant J.-C. par le médecin Hérophile. […] À Alexandrie la dissection du corps humain ne soulevait aucune désapprobation, contrairement à ce qui se passait dans les autres villes grecques ; c’était un gland avantage pour la recherche médicale et Hérophile en profita pleinement. Sa théorie et sa pratique médicales se fondaient sur les quatre humeurs, mais c’est en anatomie qu’il accomplit ses plus grands travaux médicaux ; il étudia le cerveau, le système nerveux, le système des veines et des artères qu’il distingua les unes des autres), les organes génitaux et il identifia correctement le cerveau – et non le cœur -comme étant le centre du système nerveux, et il suivit le trajet des nerfs depuis le cerveau et le long du cordon médullaire ; toutefois, il écrivit aussi à propos du rete mirabile, le «réseau Merveilleux», un ensemble de vaisseaux sanguins et de nerfs présent chez les animaux mais non chez l’homme. Certaines parties de l’anatomie humaine portent toujours le nom dont il les désigna : ainsi, une cavité du cœur s’appelle calamus Herophili et le point de rencontre des sinus et de l’enveloppe dure et fibreuse du cerveau (la dure-mère) torcular Herophili. Il souligna aussi l’importance du pouls, suivant sur ce point la voie tracée par son professeur Praxagoras, et fut peut-être le premier à utiliser une clepsydre pour prendre le pouls. Il repéra le trajet du nerf optique de l’œil au cerveau et s’intéressa beaucoup au foie et aux intestins. C’est lui qui forgea le mot «duodénum» (ou plutôt son équivalent grec) pour une partie de l’intestin grêle, et il fut le premier à isoler à cet endroit les vaisseaux chylifères. Il fit également progresser la gynécologie et découvrit les trompes de Fallope ; plus tard, cette découverte tomba dans l’oubli et, au XVII° siècle, ces organes firent l’objet d’une redécouverte par l’anatomiste italien Gabriele Fallopio. Enfin, pour faire bonne mesure, Hérophile écrivit sur la diététique et recommanda la gymnastique comme une forme salutaire d’exercice.
Erasistrate, un disciple d’Hérophile, né vers ~304, est l’auteur de nombreux ouvrages qui traitent non seulement d’anatomie mais aussi de l’abdomen, des fièvres, de la goutte, de l’hydropisie, des vomissements de sang et de l’hygiène. […] Parmi ses innovations à Alexandrie, mentionnons l’autopsie qu’il pratiqua afin d’étudier les causes du décès. Il fut également le premier à mener des expériences qui aboutirent à la découverte de la déperdition énergétique du corps, posant ainsi les bases de l’étude du métabolisme, un travail qui ne sera pas repris avant que le médecin italien Santorio ne s’y attelle au XVII° siècle. Les recherches d’Erasistrate sur le métabolisme l’amenèrent à supposer que toutes les parties du corps des créatures vivantes sont un tissu composé de veines, d’artères et de nerfs, un résultat stupéfiant à une époque antérieure à l’invention du microscope. Il fit également un sort à la croyance erronée selon laquelle la digestion serait une sorte de cuisson, ou de fermentation, et décrivit l’action des muscles de l’estomac ; de surcroît, il montra comment le larynx se ferme lorsque l’on avale, prouvant ainsi qu’il est impossible que les boissons pénètrent dans les poumons, comme certains médecins le croyaient.
Les études d’Erasistrate sur la respiration marquèrent une amélioration considérable sur celles qui avaient été menées avant lui ; il alla plus loin qu’Hérophile et établit la distinction entre les nerfs sensitifs et les nerfs moteurs. Il comprit également que le cœur fonctionne comme une pompe, mais n’identifia pas la circulation ; tel qu’il voyait le système, un côté du cœur aspirait de l’air et l’autre côté aspirait du sang dont il pensait qu’il était fabriqué par le foie. Il rejeta la théorie des quatre humeurs et émit l’hypothèse que les maladies sont dues à un excès de sang. Curieusement cependant, il ne pratiquait presque jamais de saignées, à la différence de ses contemporains, mais prescrivait des rations alimentaires très réduites.
[…] Ces deux hommes furent importants car tous deux posèrent les bases de l’anatomie et de la physiologie dans le monde occidental. Il est sûr qu’une partie de leurs travaux fut oubliée, mais, si l’on songe aux désastres qui fondirent sur le Musée aux III° et V° siècles après J.-C, et à sa destruction totale au cours du VII° siècle, l’étonnant est que tant d’éléments y aient survécu. Nous le devons à un chirurgien grec, Galien, qui vécut à Pergame au II° siècle après J.-C. et séjourna à Alexandrie où il consigna une bonne partie des travaux réalisés par l’école médicale.
Colin Ronan                   Histoire mondiale des sciences Seuil 1988
vers ~ 295                             Euclide [325 – 265] fait une synthèse du savoir mathématique.
Nous admirons la Grèce antique parce qu’elle a donné naissance à la science occidentale. Là, pour la première fois, a été inventé ce chef d’œuvre de la pensée humaine, un système logique, c’est-à-dire, tel que les propositions se déduisent les unes des autres avec une telle exactitude qu’aucune démonstration ne provoque le doute. C’est le système de la géométrie d’Euclide. Cette composition admirable de la raison humaine autorise l’esprit à prendre confiance en lui-même pour toute activité nouvelle. Et si quelqu’un, en l’éveil de son intelligence, n’a pas été capable de s’enthousiasmer pour une telle architecture, alors jamais il ne pourra réellement s’initier à la recherche théorique.
Albert Einstein                                       Comment je vois le monde 1934
~ 285                                  Sostratos de Cnide, architecte, construit sur l’île de Pharos le Phare d’Alexandrie, 7° merveille du monde. Il mesure 87 m de haut ; on le voit de nuit à plus de 50 km. 66 ans après la construction, la statue sommitale s’écroulera ; deux séismes, sans doute venus de Crète ou de Chypre, auront raison du reste : le premier, en 365, mettra à bas le dernier étage, le second, en 1 302, l’achèvera. C’est grâce aux reproductions miniaturisées – nos millions de petites Tour Eiffel ne sont pas les premières miniatures – qu’on en aura la représentation.

Dans la même période, Démétrios de Phalère, ancien tyran d’Athènes de ~ 317 à ~ 307, et encore philosophe, construit à Alexandrie le Mouseïon, à la demande de Ptolémée I° Sôtêr philadelphe : ce qui n’est au départ qu’une annexe du musée [la maison des Muses], va s’agrandir avec le Serapeum – temple de Sérapis – et devenir rapidement la plus grande bibliothèque du monde : la Bibliothèque d’Alexandrie.

Démétrios de Phalère, ayant la charge de la bibliothèque du roi, reçut de grosses sommes d’argent pour acquérir, si possible, tous les livres du monde.

Aristée           Lettre à Philocrate

Les moyens mis en œuvre pour collecter les écrits allaient de la prière pressante aux souverains aux confiscations – provisoires, le temps de faire une copie, – des écrits transportés par les bateaux relâchant dans le port. Ainsi vinrent de Jérusalem 72 juifs qui furent installés sur l’île de Pharos où ils travaillèrent pendant plusieurs mois à la traduction et à la copie sur papyrus de la Bible, de la Genèse au Livre de Malachie : le travail terminé, ils s’en retournèrent à Jérusalem couverts de cadeaux.  C’est la Septante, (car traduite par 72 savants) que le Judaïsme n’adoptera pas, préférant en rester à l’original en hébreu, ou, à la rigueur, à d’autres traduction en grec ou en araméen – le Targoum – plus proches selon eux de l’original.

Le même Ptolémée philadelphe prolonge le tronçon sud du canal des Pharaons jusqu’au port d’Arsinoë, l’actuel Suez.

vers ~ 281 ~ 280               Charès de Lindos réalise une statue en bronze d’Hélios (le dieu Soleil), haute de 32 m : c’est le Colosse de Rhodes, une des 7 Merveilles du Monde, que l’on installe dans le fond du port de Rhodes : elle n’y fera pas de vieux os, puisqu’en ~ 227, un tremblement de terre aura raison d’elle… la durée de vie d’un simple mortel.

Colosse de Rhodes 1

Gravure en bois

Thrace et Macédoine sont envahies. Pyrrhus, roi de l’Épire, répondant à l’appel de Tarente débarque en Italie avec 25 000 hommes et 20 éléphants de guerre, originaires d’Asie : les Romains, qui n’en avaient jamais vu, sont battus à Héraclée. Il arrache la victoire d’Ausculum dans un bain de sang.
~279 et ~ 278                     Les Celtes mettent Delphes à sac.
~ 274                                   En Inde, arrivée au pouvoir du roi Açoka, de la dynastie des Maurya : il commence par conquérir le Kalinga, l’est de l’Inde, donnant sur le golfe du Bengale, et cette guerre coûte tant de vies humaines qu’il en conçoit un profond remords, cultivés pendant 2 ans jusqu’à sa conversion au bouddhisme.
Il va rester au pouvoir 36 ans, marquant indéfectiblement son époque, déployant une infatigable activité tant en matière politique que religieuse : œuvres de toutes sortes, aumônes, pèlerinages, nombreuses constructions, activité missionnaire vers Ceylan, la Birmanie, la Chine et le Japon, échanges de missions diplomatiques avec les souverains étrangers : Antiochus II, Ptolémée III d’Égypte, Antigonos Gonatas de Macédoine, Mégas de Cyrène et Alexandre d’Épire. Tous ces échanges vont de pair avec un développement du commerce constitué surtout par celui des épices, parfums, pierres précieuses et soieries pour l’Occident. Allergique à la violence depuis sa conversion au bouddhisme, il lui fallait bien cependant pour gouverner, au moins contrôler : il le fît non par un corps important de fonctionnaires officiels, mais par de nombreux espions déguisés en mendiants, prostituées, ascètes, marchands, qui faisaient leur rapport.
Moitié roi, moitié saint ?
Ashoka, que toutes les inscriptions appellent comme son prédécesseur Devanampriya (Bien-aimé des Dieux) ou Piyadasi (Aimable à voir), monta sur le trône en 274 avant Jésus-Christ. D’après les sources bouddhiques, les cérémonies de son couronnement eurent lieu quatre ans plus tard. Les principales dates du règne d’Ashoka sont aisément établies d’après ses célèbres édits gravés sur pierre. […] Les chroniques cinghalaises présentent Ashoka comme un tyran cruel et féroce. A la mort de Bindusara, il aurait fait massacrer ses frères et ses sœurs, et en particulier son frère aîné Susima, pour se saisir du pouvoir. Il devait alors avoir une vingtaine d’années. Son couronnement fut probablement retardé par les conflits sanglants qui suivirent la mort de Bindusara.
Dès son adolescence, Ashoka avait été nommé vice-roi d’Ujjain, puis de Taxila. Il possédait déjà l’expérience du gouvernement et reprit sans tarder la politique de conquêtes de son grand-père. Le grand événement de son règne fut l’annexion du Kalinga, le puissant royaume situé sur la côte est de l’Inde, au sud du Bengale. Envahi au temps des Nanda, le Kalinga avait rapidement repris son indépendance. La guerre fut sans merci et la population presque entièrement anéantie. Les pertes des armées du Kalinga se chiffrèrent à cent mille morts, cent cinquante mille prisonniers et un nombre énorme de blessés. Ashoka établit un vice-roi à Tosali, l’une des capitales. Après sa complète victoire, Ashoka fit enregistrer l’édit XIII : En vérité, le Bien-aimé des Dieux ne désire faire de mal à aucun être. Il pratique la modération et l’impartialité même envers ceux qui se conduisent mal. Pour lui la meilleure des conquêtes est la conquête par la vertu… La conquête réalisée par ces moyens nous cause une profonde joie.
Toutefois les horreurs de cette guerre impressionnèrent profondément le jeune empereur. D’après les chroniques bouddhiques, c’est peu de temps après qu’il fut converti au bouddhisme par un vénérable moine nommé Upagupta. Le bouddhisme, religion plus jeune et donc moins rigide que le jaïnisme, avait probablement été la religion préférée de son père. Ashoka vécut un an dans une communauté monastique, puis commença une pieuse vie de pèlerinages. Il créa des centres de discussions religieuses, promulgua des édits sur la morale et fit des dons considérables aux communautés bouddhiques, mais aussi, en souverain prudent, aux Brahmanes et aux Jaïnas. Il fit creuser des puits dans les villages, établit des hôpitaux pour les hommes et les animaux, des centres pour la culture des plantes médicinales. Il condamna les cérémonies rituelles comme inutiles et voulut mettre l’accent sur la charité humaine, sur le respect de la famille, des maîtres, des prêtres et des moines. Dans la treizième année de son règne, il établit des superministres de la morale et de la religion (dharma-màhamatras), qui avaient droit d’inspection dans toutes les administrations, y compris celle de son propre palais. Il fit creuser les temples souterrains de Barabar et les donna aux ascètes de la secte shivaïte des Ajivika. Dans ses édits du Kalinga. il fait appel aux peuples des frontières, en stipulant qu’il considérait tous ses sujets comme des enfants et que même les populations insoumises et les criminels seraient traités avec justice, modération et charité. Tous les hommes sont mes enfants. Je désire le bien et le bonheur de mes enfants dans ce monde et dans l’autre et j’ai le même sentiment envers tous les hommes.
Les Bouddhistes faisaient construire des tumuli hémisphériques, appelés stupas, pour servir de tombe aux saints hommes et protéger les reliques. Dans la quinzième année de son règne, Ashoka fit agrandir le stupa du Bouddha, près de Kapilavastu. Il fit ensuite construire de nombreux autres stupas, entre lesquels il distribua les reliques du Bouddha. Le pèlerin chinois Hiuen Tsang (7° siècle) rapporte qu’Ashoka avait fait ériger quatre-vingt-quatre mille stupas, ce qui est probablement exagéré. Ashoka publia des édits exhortant les membres de la communauté bouddhique à éviter les divisions et les querelles intérieures et proposant des passages choisis dans les écritures bouddhiques, passages qui lui semblaient plus particulièrement indiqués pour la méditation des moines.
Vers la vingt et unième année de son règne, Ashoka convoqua à Pataliputra un grand concile pour définir l’orthodoxie bouddhique et réfuter les hérésies. Ce concile est mentionné dans le Mahavamsha, célèbre histoire du bouddhisme, en langue pali du Ve siècle. D’après les traditions cinghalaises, dix-huit sectes considérées comme hérétiques étaient représentées. Le concile dura neuf mois et proclama que la tradition appelée Sthavi-ravada représentait la seule forme orthodoxe du bouddhisme. C’est alors qu’Upagupta composa le Kathavastu, qui réfute les dix-huit formes de philosophie considérées comme hérétiques et définit finalement le canon bouddhique, connu sous le nom de Petit Véhicule (Hinayana). Après le concile, Ashoka envoya des missionnaires dans tous les pays du monde, de la Grèce (Yavana-dvipa) à Java.
L’empereur Ashoka s’était fixé la tâche d’inculquer aux peuples qu’il gouvernait les vertus bouddhiques. Comme beaucoup de constructeurs d’empires, il se servit habilement de la vertu et de la religion pour imposer son pouvoir et sa police sous le couvert de la morale. Le bouddhisme lui offrait un instrument idéal pour l’émasculation des peuples guerriers.
Les vertus enseignées par les édits étaient « de pratiquer la charité envers tous les êtres vivants, de faire des dons aux Brahmanes, aux moines, aux gens qui dépendent de vous, à vos parents et connaissances ; de dire la vérité, d’observer la pureté de la pensée, l’honnêteté, la douceur, la gratitude, le contrôle de soi, la patience, le respect de la vie des animaux, la crainte du péché, la modération dans la dépense et dans le gain, le respect envers ses parents, les gens âgés, les maîtres, de bien traiter les Brahmanes, les moines, les familiers et parents, les serviteurs et les esclaves ; d’éviter la cruauté, la méchanceté, la colère, l’orgueil et l’envie ; de s’efforcer de réaliser de bonnes œuvres, d’alléger les souffrances des gens âgés, des pauvres et des malades, de pratiquer la tolérance et le respect envers les autres religions ; d’éviter le sectarisme, etc.
Un tel programme permettait une inquisition à peu près totale, et le pouvoir établi pouvait, à son grand regret et par devoir, punir qui il voulait. L’établissement du pouvoir absolu par le puritanisme reste probablement la plus grande invention politique du règne d’Ashoka. Elle explique comment le bouddhisme devint une telle arme d’expansion culturelle et politique, en utilisant des méthodes semblables à celles par lesquelles plus tard l’Inquisition, dans le monde chrétien, établit la puissance temporelle de l’Eglise. C’est l’utilisation de ces méthodes de pression morale qui explique pourquoi le bouddhisme fut si totalement balayé de l’Inde après la chute des grands empires. L’ascension de la dynastie maurya était liée à une tentative de restauration du pouvoir brahmanique et à un contrôle de l’influence grandissante des communautés hétérodoxes… Cette politique fut certainement abandonnée par Ashoka, dont le zèle en faveur du bouddhisme a probablement été l’une des causes principales de la chute de son grand empire, immédiatement après sa mort. Ashoka, à aucun moment, ne renonça à unir toute l’humanité sous son sceptre, mais il poursuivit ce dessein par des méthodes missionnaires plutôt que guerrières. Il inventa la cinquième colonne du puritanisme. Il intervint au-delà des frontières politiques de son empire, en diffusant les croyances et les pratiques du bouddhisme. Il ne reconnaissait aucune frontière naturelle à ses activités missionnaires, si ce n’est la limite des parties habitées à la surface de la terre .(Amulyachandra Sen : Ashoka’s Edicts Calcutta 1956) Dans le domaine administratif, Ashoka appliqua la doctrine hindoue de la dette de naissance aux relations entre le roi et ses sujets, entre le roi et ses officiers. Chaque homme contracte une dette morale envers l’Etat, envers ses parents, envers ses maîtres. Il faut payer cette dette par des services, avant de pouvoir acquérir des mérites personnels. Partout, aujourd’hui, nous retrouvons implicitement cette notion dans le service militaire ou civil obligatoire.
Les inquisiteurs d’Ashoka étaient ses ministres spéciaux pour la religion et pour la vertu, placés au-dessus de tous les fonctionnaires administratifs, et envoyés dans chaque province de l’empire pour des périodes de cinq ans. Ashoka avait interdit de tuer ou de faire souffrir les animaux. Il fut donc obligé de donner l’exemple. En 259 avant Jésus-Christ, il limita à un paon et trois chevreuils le nombre des animaux tués dans les cuisines royales. Deux ans plus tard, il proclama son végétarianisme. Il interdit les sacrifices d’animaux. Il remplaça les safaris par des pèlerinages royaux (vijaya yatra). Il n’autorisa la castration et le marquage au fer des animaux que certains jours spécifiés. Il créa des hôpitaux pour les hommes et pour les animaux dans toute l’Inde et dans plusieurs pays occidentaux ; il continua l’ancienne pratique de libérer les prisonniers une fois par an, et accorda trois jours de sursis aux condamnés à mort. Ashoka établit donc son pouvoir comme un « ange de paix », comme le premier souverain qui tenta de bâtir son empire sur les bases d’une morale et d’une religion universelles, soutenues, il va sans dire, par l’inquisition et par la police.
[…] L’empire gouverné directement ou indirectement par Ashoka était donc immense, allant de l’Hindoukoush au Bengale et de l’Himalaya à la rivière Pennar, dans le sud. Il comprenait le Kalinga à l’est et le Saurashtra (Kathiawar) à l’ouest. Ashoka mourut à Taxila en 232 avant Jésus-Christ.
[…] On a voulu attribuer la division de l’empire d’Ashoka à sa politique de paix. C’est un écho de la légende d’un empereur pieux et bienveillant, légende qu’il avait su créer. En réalité, tout en enseignant à ses sujets les vertus de la non-violence et de la soumission, Ashoka avait toujours maintenu son pouvoir par la force, en y ajoutant les armes subtiles de la délation, de l’inquisition et du puritanisme. Le moralisme a toujours causé la ruine des empires, car les citoyens loyaux ne peuvent aider à combattre la trahison politique, de crainte d’être dénoncés eux-mêmes sur le plan de la morale, où personne n’est tout à fait innocent. La trahison et le crime fleurissent partout où les transgressions morales et la dissension politique sont également poursuivies. Les gangsters ont toujours et partout financé les mouvements prohibitionnistes. Ashoka ne réduisit jamais sa puissante armée. Il n’hésitait pas à menacer de sévères punitions les peuples de la forêt s’ils ne changeaient pas leurs façons de vivre. Sa campagne du Kalinga reste l’une des guerres d’extermination les plus féroces qui aient jamais eu lieu dans l’histoire de l’Inde.
D’après Haraprasad Shastri, une autre cause importante du déclin de l’empire fut la politique antibrahmanique d’Ashoka. Bien qu’apparemment il ait prétendu traiter toutes les religions avec respect, il interdit en fait les grands sacrifices, centres du culte hindou. Ses « super-ministres de la vertu » (dharma-mahamatras) étaient haïs, et désorganisaient toute la structure sociale de l’hindouisme dans lequel la liberté de l’individu en matières de culte et de morale personnelle est un principe fondamental. La fragmentation de l’empire maurya marqua le début du déclin du bouddhisme, qui disparut de l’Inde quelques siècles plus tard sans laisser de traces. Le jaïnisme, lui aussi une religion puritaine, mais qui n’avait jamais été une religion d’Etat, survécut et compte encore jusqu’à nos jours de nombreux adeptes. Le despotisme puritain, fondé sur la délation et sur la vertu obligatoire, produisit les mêmes résultats néfastes, le meurtre et la discorde, tant dans la propre famille de l’empereur que dans les peuples de l’empire. Les envahisseurs étrangers furent souvent accueillis comme des libérateurs.
Alain Daniélou          Histoire de l’Inde      Fayard 1985
C’est encore à peu près à cette époque que Patanjali, brahmane du Penjab, rédige en sanskrit des formules lapidaires qu’il appelle Yogasutra. Commentées dans les ashrams, écoles des communautés religieuses, elles vont devenir le fondement de l’enseignement actuel du yoga.
~ 260                                  Sur l’actuelle commune de Ribemont sur Ancre, dans la Somme, Armoricains et Ambiens – des Gaulois belges – se livrent à une bien rude bataille qui va laisser des milliers d’ossements humains, des centaines d’armes, des monnaies. Les Armoricains furent défaits. Certains guerriers mesuraient 1.90 m, des tibias, des fémurs avaient été tranché net, d’un seul coup d’épée. Les vestiges nous disent que les Ambiens transportèrent les morts des 2 camps dans des enclos séparés, et revinrent chaque année outrager le corps des vaincus, prenant leurs ossements pour les broyer, les brûler, et placent les esquilles dans des ossuaires disposés dans les coins de l’enclos. Mais de crâne, point : il s’est probablement passé ce que rapporte Poseidonios d’Apamée : au sortir du combat, les Gaulois suspendent à l’encolure de leurs chevaux les têtes des ennemis qu’ils ont tués et les rapportent avec eux. Y aurait-il là une signification religieuse ?

essai de reconstitution graphique du trophée de Ribemont-sur-Ancre, par Jean-Louis Blondaux

En 1977 commenceront à Gournay sur Aronde, où habitaient alors les Bellovaques, – aujourd’hui en région Picardie -, des fouilles qui mettront à jour un temple, daté du III° siècle, au milieu d’un sanctuaire bâti sur un oppidum beaucoup plus ancien : V° siècle ; il existait donc un polythéisme celte.
Carthage est une république de marchands. Plusieurs traités de commerce avaient déjà été signés avec Rome, et à priori, les relations auraient dû rester pacifiques entre terriens de Rome et marins de Carthage.
Mais, 4 ans plus tôt, des affrontements avaient débuté dans la région du détroit de Messine, où Grecs et Puniques[5], bien installés en Sicile, se sont retrouvés alliés contre Rome : le consul Valérius Massala est parvenu à prendre Syracuse et Agrigente : c’est le début de la première guerre Punique.
Qu’à cela ne tienne, tant que Carthage restait maîtresse de la mer, elle n’avait pas grand chose à craindre. Mais Rome bouscula l’ordre des choses et, en 60 jours, parvint à construire toute une flotte de guerre : 150 quinquérèmes et 20 trirèmes, qui leur permit de battre les Puniques devant Myles : la proue des bâtiments capturés ornèrent une colonne du Forum. Rome était devenu une puissance navale. La flotte romaine fût grandement aidée par une nouveauté technique qui désarçonna les Carthaginois, due à l’ingéniosité de C. Duilius, commandant des forces de terre en Sicile :
Les vaisseaux des Romains étant mal construits et difficiles à faire manœuvrer, quelqu’un leur suggéra d’utiliser, pour combattre dans de meilleures conditions, un certain engin, qui devait par la suite être désigné sous le nom de « corbeau ». Voici comment cet appareil était conçu : un poteau rond, dont la hauteur était de quatre orgyes [1 orgye : 1.85m] , et le diamètre de trois palmes [1 palme : 77 mm] était dressé à l’avant du navire. A son sommet se trouvait fixée une poulie et autour du mât lui-même il y avait une passerelle faite de planches clouées transversalement, large de quatre pieds et longue de six orgyes. Le trou par où passait le poteau était de forme ovale et situé à deux orgyes de l’extrémité inférieure de la passerelle, le long de laquelle couraient deux garde-fous s’élevant de part et d’autre à la hauteur du genou. A l’extrémité supérieure de la passerelle était fixée une masse de fer en forme de pilon, terminée en pointe et portant dans sa partie supérieure un anneau. L’ensemble présentait ainsi l’apparence d’une machine à broyer le blé. A l’anneau se trouvait attaché un câble qui, passant dans la poulie, permettait, quand il y avait abordage, de relever la passerelle le long du poteau pour la laisser ensuite retomber sur le pont du bâtiment adverse, soit en la dirigeant vers l’avant, de façon qu’elle dépassât la proue, soit en la faisant pivoter vers le coté, lorsque le heurt se produisait de flanc. Le corbeau une fois planté dans le pont du navire ennemi, les deux bateaux restaient attachés l’un à l’autre. Quand ils se trouvaient flanc contre flanc, les Romains s’élançaient à l’abordage sur toute la longueur du pont, ou bien, quand ils étaient proue contre proue, s’engageaient par deux sur la passerelle elle-même pour assaillir l’adversaire. Ceux qui s’avançaient les premiers se protégeaient de front en tendant devant eux leurs boucliers, tandis que les hommes qui venaient ensuite couvraient leurs flancs en appuyant le bord de leurs boucliers sur le garde-fou.
[…] Quand ils virent l’ennemi approcher, les Carthaginois, ravis, et débordant d’ardeur, prirent la mer avec cent trente vaisseaux. Ils n’avaient que mépris pour l’inexpérience des Romains. Ils se mirent à avancer tous ensemble droit sur l’ennemi, sans même se donner la peine de prendre la formation de combat, comme s’ils se jetaient sur une proie toute offerte. Hannibal, celui-là même qui avait réussi à évacuer Acragas de nuit avec ses troupes, commandait la flotte et se trouvait à bord d’une heptère [sept hommes par rame] qui avait appartenu au roi Pyrrhus. En approchant, les Carthaginois aperçurent les « corbeaux » dressé vers le ciel sur la proue de chacun des navires ennemis et furent passablement déconcertés devant ces machines qui leur étaient inconnues. Pourtant, comme ils avaient décidé une fois pour toutes que leurs adversaires n’étaient pas à craindre, ils lancèrent hardiment contre eux leur avant-garde. Mais, à chaque abordage, les deux navires opposés restaient accrochés l’un à l’autre par ces engins et les Romains s’avançaient aussitôt sur la passerelle pour aller engager le corps à corps sur le pont du vaisseau assaillant. Ainsi les Carthaginois se faisaient tuer, ou bien, épouvantés par ce qui leur arrivait, se rendaient, car ils voyaient que finalement, l’affaire prenait tout l’air d’un combat sur terre. C’est ainsi que les trente navires qui étaient passés à l’attaque les premiers, et parmi eux le vaisseau amiral, furent pris avec leurs équipages. Quant à Hannibal lui-même, il réussit par miracle à en réchapper grâce au canot de son heptère. Le reste de la flotte carthaginoise commençait à prendre de la vitesse pour à son tour se lancer à son tour à l’attaque, mais, lorsqu’elle fut assez près pour se rendre compte de ce qui était arrivé à l’avant-garde, elle vira de bord et se déroba aux coups des « corbeaux ». Se fiant à la rapidité de leurs navires, les Carthaginois se mirent alors à envelopper la flotte ennemie, espérant ainsi pouvoir, sans prendre de risques, l’attaquer par derrière et de flanc. Mais, voyant les « corbeaux » pivoter et s’abattre sur eux de toutes parts, si bien que tous les navires qui s’en approchaient se trouvaient inévitablement immobilisés, ils abandonnèrent finalement la partie et prirent la fuite, épouvantés par cette extraordinaire mésaventure, qui leur avait coûté une cinquantaine de bâtiments.
Polybe      Histoire, I
On ne sait pas exactement pourquoi une astuce aussi redoutable ne passa pas à la postérité : pourquoi des Francis Blake, et autres frères de la côte n’en firent pas usage et lui préférèrent le lancer de grappin : peut-être tout simplement parce que cette affaire était bien trop voyante alors qu’un pirate cherche avant tout à être démasqué le plus tard possible. La guerre se reporta sur terre, sans nette victoire d’un camp sur l’autre pendant de nombreuses années.

http://www.maquetland.com/article-1426-rome-militaria-marine-de-guerre

 vers ~ 250                           Eratosthène, mathématicien et géographe né en 276 à Cyrène, enregistre ce qu’on lui dit de la lumière du soleil à Syène (Assouan) le 21 juin à midi, à savoir qu’elle plonge verticalement dans un puits. Or il sait que chez lui, à Alexandrie, la lumière du soleil fait toujours une ombre : il calcula donc que le 21 juin, le soleil faisait un angle de 7°12′ avec la verticale, soit un 1/50° des 360° de la circonférence terrestre : il en déduisit la longueur du méridien terrestre, parvenant à un équivalent en stades [6] de 45 000 km soit 12.5 % de plus que la réalité. Il cercla la Terre de lignes parallèles est-ouest et nord-sud. Il fût à Alexandrie le second responsable de la plus grande bibliothèque du monde. Il avait donc une tête, mais aussi des jambes, puisqu’il reçut le prix du pentathle, remis au vainqueur des 5 luttes des Jeux Olympiques.
Aristarque de Samos a l’intuition de la rotation de la terre sur elle-même en un jour, et autour du soleil en un an. Il met au point encore une méthode pour calculer la distance relative de la Terre au Soleil et à la Lune. Pour l’en récompenser, on se contentera de l’accuser d’impiété et l’idée tombera dans l’oubli pendant presque 18 siècles… [exception faite d’Hypathie, presque 700 ans plus tard à Alexandrie].
Construction de l’oppidum d’Ensérune, au sud-ouest de Béziers.
10 03 ~ 241                        Les consuls romains sont parvenus à faire construire une nouvelle flotte qui, par la victoire au large des îles Egates, met fin à la première guerre Punique. La Sicile, à l’exception de Syracuse, devient romaine.
vers ~ 240                          Le goût du classement, et donc de la compétition, s’affirme avec celui des Sept Merveilles du Monde :
  • Temple d’Artémis à Ephèse, offert par le roi de Lydie, Crésus [~561-~547] dont la fortune avait été tirée des sables aurifères de la rivière Pactole, à l’est de l’actuel Izmir.
  • Jardins suspendus de Babylone
  • Mausolée d’Halicarnasse, aujourd’hui Bodrum, au S-SE d’Izmir, en Turquie
  • Colosse de Rhodes
  • Statue chryséléphantine [7] du Zeus d’Olympie, dans le Péloponnèse, par Phidias
  • Phare d’Alexandrie, sur l’île de Pharos
  • Pyramide de Gizeh

Aujourd’hui, seule cette dernière est encore debout, la durée de vie la plus courte étant celle du Colosse de Rhodes, qui sera mis à bas en ~ 227 par un tremblement de terre. La statue de Zeus à Olympie sera brûlée sur ordre de Théodose II en 394, le phare d’Alexandrie ne résistera pas aux nombreux tremblements de terre ; les jardins de Babylone, en brique de terre non cuite redeviendront poussière, avant d’être reconstitués selon une fidélité discutable à l’identique. Le temple d’Artémis à Ephèse avait été tout d’abord incendié par Erostrate, un maniaque, en ~ 356, la nuit même de la naissance d’Alexandre. Victime de cet incendie, le manuscrit original de l’œuvre complète du philosophe Héraclite d’Éphèse, qui avait cru pouvoir ainsi le protéger ! Erostrate avait été condamné à l’oubli, toute personne osant prononcer son nom étant condamnée à mort. Le temple sera reconstruit à l’identique, en étant un peu surélevé, puis finalement détruit par les Scythes. La frise du Mausolée d’Halicarnasse est aujourd’hui au British Museum.

http://www.wdl.org/fr/

~ 246 à ~ 209                    Qin Shi Huangdi, prince Zheng du royaume des Qin, devient l’unificateur de la Chine toute entière en ~ 221. Dans les livres qui datent un peu, on trouve de nombreuses translittérations pour ce seul empereur : Tche Hoang-Teh, Shi Huangdi, Ts’in Che Houang-ti, … [8]Toute la Chine de ce temps était unifiée sous le sceptre du roi Tcheng de Ts’in. Celui-ci prit le titre nouveau de Souverain Empereur (Huangdi) et c’est sous ce nom de Premier Souverain Empereur de la maison de Qin – Qin Shi Huangdi -, qu’il est connu dans l’histoire. C’était un homme au nez proéminent, aux yeux larges, à la poitrine d’oiseau de proie, à la voix de chacal ; il est peu bienfaisant et a le coeur d’un tigre ou d’un loup. Tant qu’il se trouve embarrassé, il lui est facile de se soumettre aux hommes ; quand il aura atteint son but, il lui sera également aisé de dévorer les hommes rapporte l’historien Sima Qian.

L’empire chinois était fondé, en même temps qu’était enfin réalisée l’unité chinoise. Notons que c’est du nom de Ts’in que doit dériver celui de la Chine, puisque c’est ainsi que la désignèrent les Indiens (Tchina en sanscrit), les Grecs (Sinai) et les Romains (Sinae) .
L’unité impériale chinoise résulte sans doute de la destruction par Tsin Che Houang-ti, de tous les États Combattants autres que le Ts’in. Elle provient surtout de ce que le César chinois rendit cette destruction irrévocable en étendant à la Chine entière les principes de centralisation et d’absolutisme qui avaient amené depuis plus d’un siècle tous les triomphes de la Marche du Nord-Ouest. L’empire Ts’in, c’est-à-dire l’Empire chinois, tel qu’à travers toutes les vicissitudes il devait se perpétuer pendant vingt et un siècles, ce fut l’étatisme du royaume provincial de Ts’in élargi aux dimensions de la continuité chinoise et du continent chinois. Il y a lieu, à cet égard, de signaler l’action déterminante exercée auprès de Ts’in Che Houang-ti par son principal ministre Li Sseu (env. ~280 à ~208), disciple direct du philosophe réaliste Siun-tseu. Du point de vue philosophique en effet, le triomphe du Ts’in était celui de l’École des Légistes. Sans doute ces durs théoriciens de la politique pure, ces Machiavels chinois qui n’avaient que mépris pour le confucianisme, avaient-ils proposé leurs maximes à bien des seigneurs provinciaux, mais seuls, les rois de Ts’in avaient su mettre ces théories en pratique, parce que la théorie ne faisait qu’exprimer leur comportement héréditaire. L’État unitaire, centralisé, absolutiste, déjà moderne, qu’ils avaient constitué dans leur patrimoine du Chen-si, s’était trouvé en singulière avance chronologique sur les autres principautés chinoises. Voilà pourquoi il avait triomphé. Il est vrai que, pour parachever cette grande œuvre, la longue lignée des princes de Ts’in avait abouti, avec Ts’in Che Houang-ti, à une des figures les plus exceptionnelles de l’histoire.
L’unification territoriale de la Chine par Ts’in Che Houang-ti fut suivie d’un travail d’unification politique, sociale et intellectuelle, qui n’est pas la partie la moins remarquable de son œuvre. Personnalité hors pair, le César chinois ne fut pas seulement un conquérant, mais aussi un administrateur de génie. La centralisation militaire et civile créée par ses prédécesseurs dans leur royaume du Chen-si, il l’étendit à la Chine entière. Par des échanges massifs de populations, il sut briser les régionalismes les plus obstinés. Son césarisme brutal en finit avec une féodalité qui semblait inhérente à la société chinoise. Loin de créer, comme l’espéraient ses généraux et en leur faveur, une féodalité nouvelle, il divisa l’Empire en trente-six commanderies directement administrées chacune par un gouverneur civil, un gouverneur militaire et un surintendant. Son ministre, Li Sseu, unifia les caractères d’écriture, réforme d’une importance capitale pour l’avenir en raison des différences dialectales à travers lesquelles l’identité d’écriture est souvent, de Pékin à Canton, le seul truchement commun. [chaque caractère est dotée d’une seule graphie, dont le tracé est par ailleurs simplifié pour donner l’écriture dite « petit sceau », due à Xiao Zhuan. ndlr]. De même, il unifia les lois et les règles, les mesures de poids et les mesures de longueur ; les chars eurent des essieux de dimensions identiques. Cette dernière décision se réfère à la création d’un système de routes impériales de largeur uniforme, plantées d’arbres et surélevées contre les inondations. Œuvre analogue à celle de la création des voies royales dans l’ancien empire achéménide, des voies romaines dans notre Occident.
Un maître aussi impérieux ne pouvait manquer de vouloir repétrir la pensée chinoise comme il repétrissait toute chose. La plus grande partie de la tradition littéraire était représentée par l’école confucianiste. Ts’in Che Houang-ti ne pouvait que la détester. Ce qu’enseignaient Confucius, Mencius et l’ensemble des écrits mis sous leur nom, c’était le gouvernement par la bienveillance, la description d’une Salente idéale donnée comme ayant existé à l’époque des patriarches et autres souverains légendaires ; enfin, c’était l’évocation de toutes ces cours princières des États féodaux que le Ts’in était venu abolir. En bref, le contre-pied de l’École des Légistes, dont le représentant, Li Sseu, se trouvait précisément être le principal ministre de Ts’in Che Houang-ti. Pour faire table rase de tout ce passé, Ts’in Che Houang-ti, à l’instigation de Li Sseu, décida, en ~213, la destruction de tous les livres, à l’exception des ouvrages techniques [9]. Sans doute la mesure ne put-elle être partout exécutée, mais elle n’en favorisa pas moins par la suite, quand on voulut reconstituer les textes de l’ancien canon confucéen, nombre d’interpolations et de faux dont souffrent toujours les classiques chinois.
Les inscriptions que le César chinois fit graver sur le roc aux quatre coins de son empire prouvent qu’il était conscient de la grandeur de son œuvre. Ces inscriptions n’ont pas été retrouvées, mais l’annaliste Sseu-ma Ts’ien a pris soin d’en prendre copie et nous les a transmises.
  • Il a réuni pour la première fois le monde, disait magnifiquement l’inscription du T’ai-chan.
  • Il a renversé et détruit les remparts intérieurs, disait l’inscription de Kie-che.
  • Il a réglé et égalisé les lois, les mesures et les étalons qui servent à tous les êtres, disait la Stèle de Lang-ya.
  • Il a mis l’ordre dans la Terre orientale, il a supprimé les batailles, formule d’une Pax Sinica analogue pour l’Extrême Asie à ce que sera pour le monde méditerranéen la Pax Romana. Et plus loin, dans le même sens :
  • Les Têtes Noires (c’est-à-dire les Chinois) jouissent du calme et du repos.
Les armes ne sont plus nécessaires.
Chacun est tranquille dans sa demeure.
Le souverain Empereur a pacifié à la ronde les quatre extrémités du monde, formule qui, elle aussi, évoque un orbis sinicus se suffisant à lui-même et analogue à l’orbis romanus.
Les inscriptions rupestres de Ts’in Che Houang-ti commémoraient ses voyages. La Chine une fois unifiée, il avait en effet tenu à en parcourir les principales régions. Il fit ainsi, au Chan-tong, l’ascension du T’ai-chan, la montagne la plus élevée de la Chine orientale, et qui, dans les croyances populaires, jouait un rôle religieux considérable, puisqu’elle assurait la stabilité du sol, la régularité des pluies de mousson, la fécondité du sol et des générations, sans parler des fonctions du T’ai-chan dans la vie de l’au-delà. C’était de là que les âmes s’élançaient pour aller animer le nouveau-né, là aussi qu’à l’heure de la mort elles revenaient après avoir abandonné le cadavre. En faisant le pèlerinage de T’ai-chan, le César chinois accomplissait un acte solennel pour s’entretenir directement avec la divinité du Haut Lieu, lui annoncer que l’empire jouissait enfin du calme et la dynastie du mandat céleste. Toujours au Chan-tong, Ts’in Che Houang-ti fit aussi, nous l’avons vu, l’ascension de la terrasse de Lang-ya pour essayer de se mettre en communication avec les génies de l’Océan, habitants des îles mystérieuses où se lève le soleil. Ce fut ainsi qu’Alexandre le Grand, parvenu aux bouches de l’Indus, avait voulu naviguer en plein océan Indien pour savoir ce qui s’étendait par-delà la limite des terres connues. Du Chan-tong, Ts’in Che Houang-ti alla visiter la Chine centrale, remonta le Yang-tseu et poussa jusque dans la région de Tch’ang-cha, au Hou-nan.
René Grousset, Sylvie Regnault-Gatier. L’Extrême Orient 1956

L’écrit se brûle, mais nul n’est capable d’effacer la mémoire de l’homme, de rompre un seul des cercles infinis qui s’inscrivent sur l’arbre de vie de notre cerveau. L’empereur Ts’in Che Houang-ti, celui dont les Anciens rapportent qu’il se fit enterrer avec les trois mille soldats de sa garde personnelle, Ts’in Che Houang-ti, l’orgueilleux qui désirait que l’histoire de l’empire commença et s’acheva avec lui, Ts’in lui-même n’y arriva point. Il brûla tous les livres de la tradition ancestrale, mais les vieillards lettrés les avaient appris par cœur ; il brûla les vieillards mais le peuple cacha ceux-ci dans les greniers ; il brûla les greniers, mais déjà les petits-fils des lettrés se récitaient à eux-mêmes les livres invisibles en regardant les flammes…

Maître Shang             Journal de David d’Ashby     1320

Li Sseu réduisit le nombre de caractères de 5 000 à 2 000. Sima Qian, le grand chroniqueur de la Chine [v.145-v.86 av JC] a conservé son rapport présenté au souverain :

À des époques antérieures, l’empire s’est désintégré et est tombé dans le désordre, personne n’était capable de l’unifier. C’est pourquoi les seigneurs féodaux se sont dressés avec énergie. Dans leurs discours, ils ont fait l’éloge du passé pour discréditer le présent, et orné leurs paroles vides pour confondre la vérité. Chacun a adopté son école particulière de connaissance, contestant ce que les autorités avaient institué.

Votre Majesté possède à présent un empire unifié, elle a réglementé les différences entre le noir et le blanc, et a fermement établi une suprématie unitaire. Mais ceux qui professent les connaissances de ces écoles particulières se mettent d’accord sur leurs faux enseignements pour critiquer les codes de lois. Lorsqu’ils entendent dire qu’un décret a été promulgué, ils le critiquent, chacun du point de vue de sa propre école. À la Cour, les esprits le désapprouvent ; et à l’extérieur, il est critiqué dans les rues. Ils cherchent à gagner la célébrité en discréditant le souverain, considérant comme supérieur d’exprimer des opinions contraires ; et ils poussent leurs partisans à dire des infamies. Si de telles licences ne sont pas interdites, le pouvoir souverain déclinera en haut, et les factions se formeront en bas. Il faudrait interdire cela.

Votre serviteur demande que l’historiographe impérial brûle tous les livres, mais pas ceux du royaume de T’sin. Hormis les personnes qui ont la charge de lettrés dans le vaste savoir, ceux qui dans l’empire osent cacher le Shi King et le Shu King ou les discours des Cent Écoles devront aller trouver les autorités locales, civiles et militaires, afin que celles-ci les brûlent. Ceux qui osent dialoguer entre eux sur le Shi King et le Shu King seront annihilés, et leurs cadavres exposés sur la place publique. Ceux qui se servent de l’Antiquité pour dénigrer les temps présents seront exécutés avec leurs parents […]. Trente jours après la promulgation de l’édit, ceux qui n’auront pas brûlé leurs livres seront marqués et condamnés aux travaux forcés […].

C’est le coup de pioche d’un paysan creusant un puits qui permettra de retrouver en 1974 son ensemble funéraire à Xi’an, [nul ne le cherchait puisque personne ne disposait de textes le mentionnant] véritable palais souterrain, peuplé de 8 000 soldats de terre cuite, recouverte de laque et peinte avec des pigments minéraux ; lors des opérations de dégagement, ces couches de laque de détachèrent de leur support et restèrent collées à la terre ; aux cotés de ces statues, 2 chars en bronze doré, et des squelettes d’une partie des 700 000 travailleurs forcés qui auraient réalisé sa construction, des opposants ou érudits, tués sur ordre, et aussi des acrobates, des musiciens, des concubines, et des épées, arbalètes, lames de lance et flèches affutées par milliers. En 2014, le chantier s’étend sur 56 kilomètres².

Il fit construire à Xi’an des répliques des palais des féodaux qu’il avait vaincu : la salle d’audience du principal, Ebang, pouvait contenir 10 000 personnes.

Il fit travailler sous les ordres du général Meng Tian 3 millions de soldats pour édifier la grande muraille de Chine, longue de 3 500 km, destinée à protéger la Chine des invasions tartares : plus précisément, il s’agissait de réunir des tronçons de muraille, en discontinuité, construits antérieurement à l’unification par les royaumes conquérants. C’est la plus grande part de cet ouvrage qui fût construit pendant ces 37 ans, les agrandissements seront réalisés pour l’essentiel jusqu’au III° siècle ap J.C ; mais la grande muraille aujourd’hui visitée par des millions de touristes, est relativement récente : XV° siècle.
Elle passe des montagnes à 1 300 m d’altitude. Tous les 140 mètres (la portée de la voix humaine) se dresse une tour de 12 mètres de haut. La longueur de l’ouvrage empêchait de maintenir partout une garnison, mais l’alerte devenait plus facile et surtout, en saison des pluies, la largeur de 4 mètres au sommet, permettait d’en faire une route stratégique, la seule possible.

Cent mille soldats gardaient les murs. Les petites garnisons étaient moins là pour résister que pour donner l’alerte en cas d’arrivée d’une troupe de nomades mongols à bride abattue sur leurs petits chevaux nerveux dits prjevalski. Dès qu’un ennemi était en vue, le message courait d’une tour à l’autre jusqu’à Xi’an. Une communication à la vitesse du son et de la lumière. La lumière, c’était les feux qui, lorsque le temps le permettait, la transmettaient. Le son, c’était celui du canon qui transmettait la dépêche par tous les temps. Le code allait de un à cinq. Un feu et un coup de canon : arrivée d’une troupe de cavaliers de moins de cent hommes. Deux coups de canon et deux feux : une troupe de cinq cents hommes. Trois fois deux signaux : mille hommes. Cinq coups de canon et cinq signaux lumineux signifiaient qu’une armée supérieure à cinq mille hommes faisait mouvement vers l’empire du Milieu.

Compte tenu des distances, les garnisons devaient se suffire à elles-mêmes. C’est pourquoi les soldats se faisaient paysans et éleveurs. L’Empire faisait coup double : il envoyait aux confins du pays des condamnés, gens de sac et de corde sortis des géôles, contre la promesse de protéger la frontière. Ainsi on se débarrassait des voyous tout en les utilisant aux postes les plus exposés.

Bernard Ollivier       Longue Marche III Le Vent des steppes       Phébus 2003

Il n’est pas inutile de rappeler que l’affirmation selon laquelle elle est la seule réalisation humaine visible de la lune n’est qu’un bobard. Si on voyait la muraille de Chine de la lune, on verrait encore mieux les autoroutes, qui ont plus d’emprise au sol que la muraille. C’est probablement le plus gros bobard, mais il en circule d’autres, plus drôles, par exemple les feux étaient alimentés avec des crottes de loup !

En fait, les choses n’étaient pas aussi simples, et ce descriptif est un peu trop théorique pour coller à la réalité chinoise : les responsables de la construction ont cherché à satisfaire à 2 critères : protéger Pékin, la capitale, et construire une fortification répondant au projet… là où l’empereur était censé pouvoir inspecter :
[…] la construction en est réellement belle et imposante ; mais il ne faudrait pas croire que cette barrière élevée contre les irruptions des Tartares, est dans toute son étendue également large, haute et solide. Nous avons eu occasion de la traverser sur plus de quinze points différents, et plusieurs fois nous avons voyagé, pendant des journées entières, en suivant sa direction et sans jamais la perdre de vue ; souvent au lieu de ces doubles murailles crénelées qui existent aux environs de Péking, nous n’avons rencontré qu’une simple maçonnerie, et quelquefois qu’un modeste mur de terre ; il nous est même arrivé de voir cette fameuse muraille réduite à sa plus simple expression, et uniquement composée de quelques cailloux amoncelés. Pour ce qui est des fondements dont parle M. Barrow, et qui consisteraient en grandes pierres de taille cimentées avec du mortier, nous devons avouer que nulle part nous n’en avons trouvé de vestige. Au reste, on doit concevoir que Tche Hoang-Téh, dans cette grande entreprise, a dû naturellement s’appliquer à fortifier d’une manière spéciale les environs de la capitale de l’empire, point sur lequel devaient tout d’abord se porter les hordes tartares. On pourrait encore supposer que les Mandarins chargés de faire exécuter le plan de Tche Hoang Teh ont dû diriger consciencieusement les travaux qui se faisaient en quelque sorte sous les yeux de l’Empereur, et se contenter d’élever un simulacre de muraille sur les points les plus éloignés, et qui du reste, avaient peu à craindre des Tartares, comme par exemple les frontières de l’Ortous et des monts Alechan.
M Huc, prêtre missionnaire de la congrégation de Saint Lazare. Souvenirs d’un voyage dans la Tartarie, le Thibet et la Chine pendant les années 1844, 1845 et 1846 Librairie d’Adrien le Clere 1853

Le Premier Empereur, Qi Shihuangdi, entreprit la construction d’une muraille unique le long de la frontière septentrionale, continuellement exposée au danger des incursions et invasions répétées des Xiongnu.  Cette barrière reliait divers fortins et bastions existants, appartenant à des royaumes et des villes de l’époque des Royaumes combattants. Grâce au travail des troupes et de centaines de milliers de paysans contraints à la corvée, en dix ans furent achevés plus de cinq mille kilomètres de ce mur, constitué de terre tassée et compressée entre des châssis de bois que l’on retirait après coup. Les Han allongèrent cette ligne de défense vers l’Ouest, à travers le désert de Gobi : à intervalles réguliers furent édifiées des tours de guet et de signalisation en terre, reliées le plus souvent par un fossé plutôt que par une barrière surélevée en raison de la rareté de la matière première. Des travaux de maintenance, de réparation et d’extension furent effectués aussi sous les dynasties suivantes ; au contraire, les Mongols eux-mêmes venus des steppes, négligèrent l’entretien de la muraille. Parallèlement à ce vieux rempart, les empereurs de la dynastie Ming firent construire une nouvelle muraille, plus efficace parce qu’édifiée sur les lignes de crête et les reliefs des chaînes de montagnes, plus solide parce que bâtie avec des briques cuites et des pierres.

[…]                      La construction et la gestion des systèmes d’irrigation, des digues et des canaux de navigation étaient au nombre des tâches capitales de l’empereur, dont l’inaccomplissement pouvait causer la perte du mandat céleste. Un expert hydraulique de Qin Shihuangdi réalisa en 246 avant J.-C. un canal long de 150 km entre deux rivières, qui fertilisa de ses eaux limoneuses la terre aride de la plaine du Shaan central. Sous Wudi fut construit un canal d’irrigation dans le Shan dont le trajet était partiellement souterrain. Le grand défi du fleuve Jaune, dont les eaux chargées d’alluvions causèrent de terribles inondations et changèrent plusieurs fois de lit dans la province d’Henan, fut relevé par Qin Shihuangdi, qui fit systématiquement araser collines et tertres pour élever les premières digues massives, par la suite étendues et perfectionnées à plusieurs reprises. Lorsque les autorités ne pourvoyaient pas à l’entretien des digues, par négligence ou par manque de fonds, il se produisait immanquablement de grande inondations, aux conséquences désastreuses pour les populations. Qin Shihuangdi fit aussi construire les premiers canaux de navigation, avant tout pour faciliter le déplacement des troupes. Le Grand Canal (ou Canal impérial), commencé au VIIe siècle, est l’ouvrage hydraulique le plus important de la Chine ancienne, et il suppléait à l’absence de cours d’eau navigable sur l’axe nord-sud.

Alexandra Wetzel       La Chine ancienne          Hazan 2007

Le mouvement des légistes débuta au IV° siècle avant J.-C. et exerça sa plus vive influence une centaine d’années plus tard ; c’était l’école des conseillers qui contribuèrent à aider le dernier prince Qin à devenir le premier empereur de la Chine unifiée. L’attitude des légistes était assez simple. Ils estimaient que l’ensemble des coutumes que les confucéens administraient de façon très paternaliste était trop faible ; un système plus fort et plus dur, fondé sur des lois élaborées et non sur l’usage coutumier, était nécessaire et devait être appliqué avec rigueur. La loi, enseignaient-ils, est ce qui modèle les peuples. Si la loi était forte, le pays serait fort. Les sanctions devaient être sévères pour détourner les gens de transgresser les lois ; s’il ne se produisait pas de petits délits, les grands crimes ne suivraient pas. En fait, il fallait qu’il fût pire pour le peuple de tomber entre les mains de sa propre police qu’entre celles d’un ennemi en guerre. Les légistes prônaient un système de délation et de dénonciation, y compris entre les membres d’une même famille. L’État réclamait l’obéissance et non la vertu.

Les rudes méthodes des légistes n’étaient pas seulement impopulaires ; elles provoquèrent un écœurement naturel et, quelque vingt ans après que Qin Shi Huang Di eut pris le pouvoir, avec l’autorité solidement établie des Han, une autorité plus douce s’instaura, avec le retour à l’éthique confucéenne. Mais, si sévères et intransigeants qu’aient été les légistes, leurs efforts furent importants dans l’histoire de la science chinoise car ce furent eux qui lancèrent l’habitude de détailler chaque chose avec précision et de quantifier en chiffres toutes les matières concevables, depuis la largeur des roues des chars jusqu’à la conduite des hommes. Il n’était rien, pensaient-ils, qui ne puisse être spécifié et institué sous forme d’un règlement et, des poids et mesures jusqu’aux émotions, rien n’échappait à leur compétence. En fait, ils innovaient en promouvant cette idée, et il semble bien qu’ils furent incités à l’adopter, en partie au moins, en raison des nouveaux progrès technologiques de l’époque. Si elle avait été suivie, leur idée aurait pu introduire la quantification dans la science, cette attitude d’esprit qui consiste à exprimer les choses en nombres et non en mots. Comme nous le verrons, cette attitude sera l’une des pierres angulaires de la révolution scientifique en Europe aux xvie et xvne siècles. Peut-être la révolution scientifique aurait-elle pu débuter en Chine dix-sept siècles avant qu’elle ne se produise en Occident. Cela n’a pas été et l’une des raisons, mais ce n’est sûrement pas la seule, en est l’échec politique des légistes ; l’essentiel de leur enseignement et de leur mentalité disparut avec eux.

En mettant l’accent sur l’autorité d’une loi préordonnée, les légistes avaient approché le concept, si puissant en Europe, de Lois de la Nature. C’était un concept naturel dans le monde occidental parce qu’on y avait toujours cru à des divinités tutélaires et le plus souvent toutes-puissantes. Elles gouvernaient les hommes et le monde qui les entoure, si bien que l’on pouvait s’attendre à l’idée que les créatures, vivantes et inanimées, se comportaient en fonction d’une loi divinement établie. Mais il n’en était pas de même en Chine où la croyance en une divinité personnelle, directive et législatrice, n’existait pas. L’univers était un organisme : il fonctionnait parce que chaque chose était adaptée à sa place naturelle et agissait selon sa nature. Quand les légistes furent renversés et qu’avec eux leur projet s’effondra, l’incitation à exprimer les processus en nombres ne pouvait être remplacée. La loi chinoise était inopérante sur ce point, car elle était très différente d’une loi prédéterminée, au sens où les légistes l’entendaient, où tous les délits et toutes les sanctions étaient quantifiées : la loi chinoise ne connaissait que la «loi naturelle» de la coutume et de l’usage, modérée par les notions du bien et de l’humainement désirable. Cela ne signifie pas que la Chine était dépourvue de codes de lois, mais ses codes étaient empreints d’humanisme. Ils reflétaient l’attitude chinoise à l’égard de l’univers où tout arrive en raison d’une justesse universelle inhérente, de l’harmonie et de coutumes bien établies. Les délits et les conflits juridiques étaient essentiellement considérés comme des perturbateurs des relations entre l’homme et la Nature. En effet, dans le recueil des lois Tang, il était spécifiquement établi qu’il était dangereux de s’écarter de ce type de loi naturelle pour se rapprocher d’une loi où les sanctions auraient été légalement fixées.

Dans une telle perspective, il n’y avait pas de place pour une loi au sens où la prônaient les légistes ou au sens qui fut concrétisé en Occident par la loi romaine. En Chine, les droits des individus n’étaient pas garantis par la loi ; il n’y avait que des devoirs et des obligations. L’idéal suprême était de démontrer la justesse ; pas tellement pour décider de la responsabilité, sur la base du qui a fait quoi, mais pour évaluer la nature de ce qui s’était passé. En Occident surgirent l’idée d’une Loi naturelle, qui fonctionnait pour tous les hommes, et celle d’un ensemble de Lois de la Nature, auquel le monde matériel obéissait. En Chine, ces concepts ne sont pas apparus. Les taoïstes ne développèrent jamais une véritable idée des Lois de la Nature : les forces naturelles, comme le yin et le yang, leur suffisaient.

Colin Ronan      Histoire mondiale des sciences         Seuil   1988

Jusqu’au XVI° siècle, la Chine a connu une énorme avance sur les Occidentaux. Son savoir-faire technologique était incomparable. […]

Plus de cinq cents ans avant l’Europe, les Chinois se servaient du système décimal ; et il y avait mille ans déjà qu’ils concevaient la notion arithmétique du zéro et les nombres négatifs. Ils ont mis en pratique le harnais de poitrail à collier mille ans avant qu’il ne se généralise dans l’Europe de Philippe Auguste et de Frédéric Barberousse. Quinze siècles avant nos pères, ils ont identifié les taches du soleil, fabriqué de la porcelaine, inventé des lanternes magiques, utilisé le pied à coulisse. Ils ont tiré leurs semis au cordeau, sarclé les planches de leurs potagers, labouré avec un soc métallique réglable plus de deux mille ans avant le reste du monde. Le tarare rotatif, que découvre l’Occident au XVIII° siècle, le semoir, dont l’ingéniosité fait l’admiration des compagnons de MacCartney, existent en Chine depuis vingt siècles. De même le soufflet à piston, la métallurgie de l’acier à partir de la fonte, le forage pour capter le gaz naturel, ou la technique des ponts suspendus.
Cette énumération prend quinze volumes de l’œuvre gigantesque de Joseph Needham. Ce savant anglais a établi que les inventions appelées à bouleverser l’Occident à la Renaissance sont dues aux Chinois.
Alain Peyrefitte       L’empire immobile. Fayard 1989

Les capitales de la Chine ont été nombreuses tout au long de son histoire : il pouvait tout d’abord y avoir plusieurs capitales en même temps, puisqu’il y eut souvent plusieurs royaumes en même temps, et de plus, les avantages que procurait la situation des unes et des autres ne permettaient à aucune d’entre elles de prendre définitivement rang sur les autres ; d’autre part, une même ville – ou presque –  porte souvent des noms différents selon la dynastie sous laquelle elle fut capitale ; les nouveaux ne rasaient pas l’emplacement des précédents, mais reconstruisaient juste à coté.

  • Anyang, à partir de ~ 1 300.
  • Chang’an, à partir de ~1 100, qui portera aussi le nom de Xi’an, dans le Shaanxi, sud-ouest de Pékin, sur la rivière Wei, affluent de la rive droite du fleuve jaune.
  • Luoyang, à partir de ~ 475, dans le Shanxi, sud-ouest de Pékin
  • Chengdu, à partir de 221 (époque des trois royaumes), centre sud, dans le Sichuan, nord-ouest de Chong king.
  • Jianye, à partir de 222, ou Jiankang, Jingling, Yingtian, ou encore Nankin, dans le Jiangsu, au nord de Shangaï.
  • Pincheng, à partir de 386, ou encore Datong
  • Bian, à partir de 907, ou Bianlang ou encore Kaïfeng, sur la rive droite du fleuve jaune.
  • Yangzou, à partir de 902
  • Hangzhou
  • Guangzhou
  • Changsha, dans le Hunan, sud de la Chine.
  • Changde, ou encore Fuzhou
  • Jingzhou
  • Taïyuan
  • Lin’an ou encore Hangzhou
  • Yanjing, ou encore Zhongdu, ou Dadu, ou Khanbalik, ou Beijing, et finalement Pékin
_________________________________________________
[1] Géologie… dont Novalis [1772-1801] dira qu’elle est l’autobiographie de la Terre.
[2] Des glaces servies à Alexandre aux glacières remises à l’honneur sous le Roi Soleil, il y a une continuité : Saladin offre de l’eau de neige à Richard Cœur de Lion ; à Constantinople mais aussi à Tripoli en Syrie, on fait mention des marchands d’eau de neige, de morceaux de glace, de sorbets ; le Pacha gère des mines de glace qui sont d’un bon rapport ; des chevaux rapides apportent au Caire de la glace de Syrie ; à Oran, on fait venir la neige d’Espagne. A Rome, sa vente fait l’objet d’un monopole et c’est d’Italie que nous viendra la fabrication de nos glaces et sorbets ; à la fin du XV° siècle, sur les côtes de Syrie, des pèlerins voient le maître de leur navire recevoir en cadeau un sac rempli de neige …
[3] De retour au pays, Pythéas se consacra à la rédaction de son expédition : Sur l’océan, livre aujourd’hui perdu. Geminus de Rhodes cite Pythéas. Son récit bouleversait tellement les connaissances du moment que ses contemporains, et les générations suivantes, Polybe et Strabon en tête, en firent le grand menteur. Il ne fût guère reconnu que par Eratosthène et Hipparque.
[4] Alexandre Dumas père a traduit à sa façon ce dicton italien, en répondant à ceux qui l’accusaient de violer l’histoire : Je la viole, certes. Mais je lui fais de beaux enfants.
[5] Les romains nommaient les Carthaginois Poeni.
[6] 250 000 stades : un stade valait 600 pas : les meilleures estimations pour le stade sont de 180 m.
[7] qui utilise simultanément l’or et l’ivoire, sur une âme de bois.
[8] La translittération en alphabet romain des mots chinois est faite, jusqu’au milieu du XXe siècle, selon des systèmes inventés par les Européens. Ainsi les Anglais utilisaient le système Wade-Giles – du nom de ses inventeurs -, les Français celui l’École française d’Extrême-Orient (EFEO). Depuis 1958, le gouvernement chinois a promu son propre système, le pinyin, que nombre de pays ont adopté. C’est pourquoi tant de mots chinois s’écrivent différemment, à l’exception des noms les plus courants comme Pékin, Canton. Ainsi le Yang Tseu Kiang de l’EFEO, que les vieux manuels français écrivaient aussi Yang-tsé Kiang, s’écrit-il désormais en pinyin : Yangzi Jiang (mais se prononce à peu près yang tze tziang).
[9] Il fit brûler tous les livres confucéens, à l’exception des Annales des Qin, et aussi les Poèmes, les Documents, le Livre de la musique et les livres des philosophes, les livres de médecine traditionnelle… tous les discours des cent écoles, comme disait son décret : mille ans d’histoire partent en fumée ! Les médecins survivants mirent alors en œuvre une médecine empirique, se gardant bien de toute référence à la tradition. Les rescapés de l’autodafé sortiront de leurs cachettes 50 ans plus tard.

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