1206 à mars 1244. Les Cathares. 17114
Publié par (l.peltier) le 6 décembre 2008 En savoir plus

1206                           Diegue Acébès, évêque d’Osma, en Espagne, traverse le Languedoc en revenant de Scandinavie, via Rome et Cîteaux. Il est accompagné de Dominique de Guzman, sous prieur de son chapitre : à la demande du pape qui constate les faibles résultats de la prédication des Cisterciens, ils décident de se consacrer à la lutte contre l’hérésie de ceux qui se disaient bons hommes ; Dominique commence par admonester fermement les trois cisterciens, nommés légats pontificaux par le pape : Arnaud Amalric, abbé de Cîteaux et les deux moines de Fontfroide, Pierre de Castelnau et Raoul : ils se voient reprocher publiquement de se déplacer en rutilant équipage avec des chevaux fringants et une nuée de serviteurs… tout cela ressemblait beaucoup aux remontrances du cistercien Bernard aux moines de Cluny. Chassez le naturel et il revient au galop.

L’hérésie cathare s’est enracinée en pays occitan plus qu’ailleurs, probablement en grande partie de par la tradition de tolérance qui y était bien implantée ; mais au départ, elle sévissait aussi bien en pays de langue d’oïl, où elle fût éradiquée beaucoup plus vite : les premiers bûchers cathares furent allumés dans la France du nord – surtout Nivernais, Artois et Champagne. Ceci pour son implantation en France, car pour l’ensemble de l’Europe occidentale, il faut encore et surtout mentionner toute la plaine du Pô en Italie du nord, avec une extension jusqu’aux portes de Rome, et quelques poches moins significatives autour de Strasbourg, Cologne, Goslar

Dominique fonde à Prouilhe, dans l’Aude, une communauté de moniales, et, six ans plus tard, l’ordre des Frères Prêcheurs, autrement dit les Dominicains [1] : Domini canes : les chiens du Seigneur, qui s’établissent en l’Eglise Saint Romain de Toulouse : pauvreté, pénitence et prédication prédominent.

Personne n’eut plus que lui le don des larmes qui s’allie si souvent au fanatisme.      Michelet.

Ceux que Simon de Montfort nommera les Albigeois se disaient donc Bons Hommes, c’est à dire bons chrétiens. Ils se situaient comme un rameau dérivé de la réforme grégorienne, la prolongeant en opposant l’Évangile à l’Église. Ils refusaient l’appareil d’Église, les sacrements à l’exception du dernier – le consolamentum… pour prendre le chemin des étoiles -, et prônaient la pauvreté. Les hérésies ne manquaient pas d’adeptes, car il s’agissait avant tout de ne plus donner son argent aux clercs . Les Bons Hommes donnent aux femmes des droits égaux à ceux des hommes. La hiérarchie vassalique et même toute subordination forcée d’un homme à un autre représente pour eux l’essence même du caractère satanique. Il en va de même pour la valeur attribuée aux droits du sang, et à la transmission de père en fils des vertus et de l’autorité sur autrui.

Le qualificatif cathare [2], n’apparaît pas dans le Languedoc médiéval. Il a été « sorti » de textes de Saint Augustin par le bénédictin Eckbert von Schönau pour qualifier des contestataires de l’église de Cologne. Les origines de la pensée cathare semblent reliées à l’orient et ils font leur la proposition du philosophe Shankaracharya (vers 800 ap JC) : Dieu est vérité, le monde est mensonge. Pour les cathares, ce monde est  l’adversaire (satan, en hébreu). Pour eux, le vrai Dieu est au-delà de toute forme, de toute conception. Satan, lui, piège l’homme dans la réalité des formes.

Ce n’est que tout récemment, peu après 1960, que le terme cathare [3] a supplanté celui d’Albigeois : pour les Office de Tourisme du XXI° siècle, il est quand même plus porteur de parler de châteaux cathares, sésame de la boîte à fantasmes, que de châteaux des Albigeois, voire des Bons Hommes.

Les hérésies réapparaissent au début du XIe siècle, en France (Champagne, Orléanais et Aquitaine) et en Italie du Nord. Trois sources probables à l’origine de ces mouvements incertains : d’abord un sentiment d’injustice face à la richesse d’une partie de l’Église ; ensuite, une extension de la révolte : on commence par rejeter l’Incarnation, l’Eucharistie. Puis on se débarrasse du baptême et de l’ordination. Enfin, on élabore une pensée simpliste : il y a, face à face, le bien et le mal. Rien de plus. C’est le retour à une forme de manichéisme résiduel après six siècles d’interruption (ce qui prouve peut-être que, sous diverses formes, la diffusion de cette pensée préchrétienne n’a jamais tout à fait cessé). C’est au Languedoc que le mouvement est le plus durable, puisqu’il va s’étendre sur deux siècles.

La deuxième vague prend son élan au XII° siècle. Cette fois, elle part de l’Italie et du sud de la France. Au départ, elle n’est pas vraiment hérétique. Elle plaide pour une réforme, et surtout pour un retour à la pauvreté évangélique. Mais très vite plusieurs prédicateurs exigent davantage. Par exemple, Pierre de Bruys. Pour lui, la pauvreté n’est qu’un premier pas. Au-delà, se dessine une religion puritaine, délivrée de sacrements et de clercs. On l’écoute. Il faudra l’intervention écrite et orale de saint Bernard pour que l’influence de Pierre de Bruys diminue. Il semble bien qu’il ait été arrêté, puis brûlé sans procès par une foule qui le haïssait.

Il y eut sans doute une troisième vague. Elle semble avoir été plus durable que les précédentes. Pourtant, elle leur ressemblait. De nouveau, on prêche un dualisme venu de Bulgarie (les Bogomile, les amis de Dieu). Ces prédicateurs revendiquent publiquement les héritages intellectuels des gnostiques et des manichéens. Le cheminement de cette hérésie est plus singulier. Apparemment née en Bulgarie et en Bosnie, elle atteint, par les marchands, les commerçants et les voyageurs, l’Europe orientale. Puis elle se répand en Rhénanie et descend jusqu’au Périgord où elle s’installe dans le triangle Albi-Toulouse-Carcassonne, d’où l’appellation d’Albigeois. Très organisée pendant les premières années du XIIe siècle, elle devient petit à petit clandestine. L’un de ses chefs, Pierre de Lombardie, réunit autour de lui des foules nombreuses. Très vite, le mouvement hérite d’un nom : ses adeptes sont baptisés les Cathares (les Purs). En réalité, ce terme ne désignait qu’un petit groupe concentré dans le Languedoc et qui avait une religion plus construite.

En effet, la nouveauté du catharisme, c’est qu’il recrute des fidèles non seulement parmi les marchands et les artisans, mais aussi parmi les nobles. Il y eut beaucoup de convertis dans les grandes familles féodales du Sud. Raymond, sixième comte de Toulouse, soutint le mouvement.

C’était une foi étrange. D’un côté, la communauté des Parfaits qui vivait dans l’isolement et la pauvreté. De l’autre, des nobles, parfois même des évêques, qui se réunissaient pour prier, mais aussi pour danser, écouter de la musique. On prêchait une vie austère et une morale stricte. Ce qui était souvent vrai pour les Parfaits et ceux qui les entouraient. Ce qui n’avait pas grand sens pour les adhérents lointains. Si les vrais croyants pratiquaient la pauvreté et la chasteté, s’ils s’engageaient à ne pas manger de viande, à ne pas faire la guerre, à ne jamais prêter serment, le plus grand nombre des convertis vivaient comme la plupart des chrétiens ; le mariage, par exemple, avait été accepté.

Mentionnons enfin, pour boucler ce tour d’horizon, les vaudois. Ils se multiplièrent dans le Dauphiné et le Piémont. Leur créateur s’appelait Pierre Valdes (1140-1206) ; c’était un marchand lyonnais qui avait créé une secte : Les pauvres de Lyon. Ce seront plus tard : les vaudois. Certains restèrent catholiques ; d’autres refusèrent l’Eucharistie et, plus tard, les sacrements. D’une certaine manière, le culte de la pauvreté des vaudois aura une influence sur les ordres mendiants.

Georges Suffert                 Tu es Pierre         Éditions de Fallois. 2000

Le paysage politique du sud de la France est alors le suivant :

  • Une domination territoriale très nette du royaume d’Aragon, incluant alors la Catalogne, avec des extensions jusqu’au Gévaudan, Marseille et une partie de la Provence maritime.
  • Le comté de Toulouse et le marquisat de Provence.
  • Le vicomté de Trencavel, avec pour ville principale Carcassonne, vassal du royaume d’Aragon.

Les seigneurs du Lauragais, du Razès, du pays de Sault et du comté de Foix sont gagnés à la cause des Cathares et il est urgent d’allumer des contre feux. En sont témoins aujourd’hui encore les pins, en alignement ou par groupe de deux ou quatre à l’entrée des demeures, signifiant que l’hérétique peut y trouver asile. Les rencontres directes des Dominicains avec les Cathares, comme au château de Servian, ne sont pas toujours couronnées de succès.

La Seine est sortie de son lit et inonde Paris : on sort les reliques de St Geneviève qui, selon un témoin, marche à la tête de son peuple, comme une colonne de feu dans la nuit de l’adversité.

Ibn al-Razzaz al-Jazari, né entre Tigre et Euphrate, termine son Traité de la théorie et de la pratique des arts mécaniques, dont son biographe, Donald R. Hill, dira que c’est le plus grand monument négligé des techniques arabes : traité technique à l’usage des ingénieurs et des artisans, il décrit par le menu des machines qui peuvent être réellement construites à partir des textes et des dessins fournis : automates, fontaines, horloges à eau, norias, systèmes de transmission de puissance, avec par exemple, l’apparition du système bielle manivelle, qui transforme un mouvement continu en mouvement alternatif : il ne sera appliqué en Europe que 3 siècles plus tard.

L’épinard nous arrive d’Afghanistan.

Guiot de Provins décrit précisément la boussole [4] (nommée communément marinière) dans la Bible.

Un art font (les mariniers) qui mentir ne peut
Par la vertu de la Manette
Une pierre laide et brunière
Où li fers volontiers se joint
Quand la mer est obscure et brune,
Quand ne voist estoile ne lune
Contre l’estoile (polaire) va la pointe
[…] Par ce sont les mariniers sûrs
De la droite voie tenir.

Le cardinal de Vitry, évidemment, dit cela en latin : Acus ferrae ad stellam septentrionalem convertitur.

Des Turcs et des Afghans descendus d’Afghānistān, conduits par le sultan Muhammad de Ghôr, avaient écrasé la résistance indienne à Tarain en 1192. Ils fondent en 1206 le sultanat musulman de Delhi qui va occuper la plus grande partie de l’Inde du nord, jusqu’en 1526.

15 01 1208               Le comte de Toulouse, Raimond VI, a refusé d’adhérer à une ligue contre les hérétiques. Au sortir d’une entrevue infructueuse à Saint Gilles avec le légat du pape, Pierre de Castelnau, ce dernier est assassiné par un écuyer qui aurait été au service de Raimond VI, mais personne ne pourra prouver que le comte de Toulouse ait été l’instigateur. Il va cependant être excommunié, fera amende honorable et finalement se joindra aux croisés de Simon de Montfort. L’événement va marquer le début du déclin du pèlerinage de Saint Gilles, désormais en terre hérétique. Les guerres de religion se chargeront au XVI° siècle de ruiner l’abbatiale, ne nous laissant qu’un magnifique portail roman et un exceptionnel escalier à double révolution, chef d’œuvre composé d’une voûte rampante en spirale.

Giovanni Bernardone, nommé par son père Francesco [5] est né à Assise en 1181, d’une riche famille de drapiers ; il a voulu être chevalier, s’est battu et a été fait prisonnier. Libéré, il a perdu de sa superbe et tombe malade. Une vocation religieuse naît alors, centrée sur la pauvreté. Pèlerinage à Rome en se faisant mendiant, … le père commence à froncer les sourcils, … l’affaire arrive devant l’évêque et Francesco se dépouille très officiellement de ses vêtements dans la cathédrale. Il commence par constituer à la Portioncule une fraternité de pénitents, simple confrérie de laïcs qui choisissent de vivre dans la pénitence et la pauvreté, selon trois versets évangéliques :

Si tu veux être parfait, va, vends tes biens, donne-les aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel, puis viens et suis-moi. Mathieu, XIX, 2

Ne prenez rien pour le chemin, ni bâton, ni sac, ni pain, ni or, ni deux tuniques. Luc, IX, 3

Que celui qui veut me suivre se renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix chaque jour et qu’il me suive. Mathieu, XVI, 24.

Le cantique des créatures.

Très haut,  tout-puissant et bon Seigneur,
A toi, les louanges, la gloire, l’honneur et toute bénédiction !
A toi seul Dieu suprême, ils conviennent.
Et nul homme n’est digne de prononcer ton Nom.
 
Loué sois-tu, mon Seigneur, avec toutes tes créatures.
Et spécialement notre frère Messire le Soleil,
Lequel nous donne le jour et par qui tu nous éclaires !
Qu’il est beau et rayonnant, et que sa splendeur
Nous révèle sa puissance infinie !
 
Loué sois-tu, mon Seigneur, pour nos sœurs la Lune et les Étoiles !
Dans le ciel tu les créas lumineuses, précieuses et splendides.
 
Loué sois-tu, mon Seigneur, pour notre frère le Vent.
Pour l’Air, les Nuages, le ciel pur et tous les temps !
Par eux tu soutiens les créatures.
 
Loué sois-tu mon Seigneur, pour notre Sœur l’Eau,
Laquelle est si utile, si humble, si précieuse, si pure !
 
Loué sois-tu, mon Seigneur, pour notre frère le Feu
Par qui tu illumines la nuit !
Il est si beau, si joyeux, si vigoureux et si fort !
 
Loué sois-tu, mon Seigneur, pour notre sœur maternelle la Terre,
Laquelle nous porte et nous nourrit,
Riche de tant de fruits, de fleurs colorées et de plantes !
 
Loué sois-tu, mon Seigneur, pour tous ceux qui pardonnent
A cause de ton amour,
Et qui subissent injustice et tribulation !
Bienheureux ceux-là qui persévèrent dans la paix,
Car toi Très-Haut, tu les couronneras !
 
Loué sois-tu, mon Seigneur, pour notre sœur la Mort corporelle,
A qui nul homme ne peut échapper !
Malheureux seulement ceux qui meurent en péché mortel.
Mais heureux ceux qui ont accompli ta sainte volonté,
Car éternellement ils vivront avec toi !
 
Louez et remerciez mon Seigneur,
Et servez-le en grande humilité.

François d’Assise

Il est devenu le povorello. Et, avec ses compagnons, il prêche, et cela crée une grosse difficulté, car la prédication ne peut s’exercer qu’avec l’autorisation de l’évêque, et s’il n’y a pas de règle élaborée, s’il n’y a pas d’ordre, il n’existe pas de dépendance hiérarchique vis à vis de l’évêque ; mais cela va s’arranger, car l’évêque d’Assise, et l’ensemble des autorités ecclésiastiques aiment bien Francesco… ils l’emmènent à Rome où Innocent III approuve le règlement présenté et l’autorise à prêcher la pauvreté… sans aborder les questions dogmatiques. Il transforme la confrérie en faisant tonsurer ses membres qui deviennent ainsi une congrégation d’ordre Mineurs [6].

Mais François rechigne à élaborer une règle plus précise et il faudra attendre le Concile de Latran avec pour principal acteur le cardinal Ugolino Conti, le futur pape Grégoire IX, pour que lui soit imposée la tenue d’un chapitre annuel : le premier se tiendra en 1217 : l’ordre des Franciscains était né. Il sera canonisé en 1228. Le succès des prêches des ordres mendiants – c’est vrai aussi des Dominicains – tient peut-être au fait qu’ils furent les premiers à prêcher en langue vulgaire, et donc, à être compris de tous. En 1223, il avait réalisé une représentation vivante de la crèche à Reggio : une tradition naissait, qui deviendra indéboulonnable.

La naissance de ces ordres mendiants détourna des anciens monastères les élites qui, jusque là, avaient revivifié en permanence les organes de gestion des abbayes bénédictines. Celles-ci se trouvèrent simultanément handicapées par cette perte d’un recrutement de valeur, concurrencées dans leur autorité intellectuelle par la naissance des universités, dessaisies de leurs prérogatives commerciales par les corporations de marchands et la création de foires urbaines… Elles se recroquevillèrent progressivement pour se transformer en de simples administrateurs de biens… En fait, la seule véritable différence, au Moyen Age, entre une communauté religieuse et un seigneur féodal ne fut plus que celle que nous faisons aujourd’hui entre une personne morale et une personne physique.

Pierre A Clément               Les Chemins à travers les âges.1983.

Jamais comme alors on a autant prêché aux laïcs ; jamais comme alors les images n’ont été aussi impliquées dans l’effort visant à susciter la conformité des comportements chrétiens ; jamais comme alors l’intimité des consciences n’a été autant soumise à l’examen de conscience et à la confession.

Jérôme Baschet                   L’Histoire Janvier 2006

Pour honorer un saint, un écrivain prendra la plume, un peintre prendra le pinceau : et c’est le cas de Giotto pour saint François d’Assise ; Yves Farge prend la plume pour dire combien Giotto  a compris, aimé, admiré François :

Giotto vivait avec son temps et avec ses contemporains, il emportait dans la mémoire de son cœur les images de  la rue, celles de la campagne, celle des hommes tels qu’ils sont faits pour tous les jours : ces images vivent en lui, se transforment, mais conservent toujours en elles ce qu’il y a de plus exact, c’est-à-dire, ce qui touche le plus : cela est vrai pour les personnages mais aussi pour les objets.

À Assise, sur la place communale se dresse le temple de Minerve : Giotto l’a transporté, c’est incontestable, sur la quinzième fresque de la basilique supérieure, mais nous retrouvons ce monument antique débarrassé de ses colonnes doriques, de son fronton sévère ; nous le retrouvons orné, embelli, transformé, arrangé dans tout ce qui est le style spirituel d’Assise, la cité dont chaque fenêtre est un jardin. Ghiberti disait du maître qu’il tenait son art de la nature ; je le crois, mais il possédait la souveraine faculté d’amplifier tout ce qui lui venait de la terre, et de composer avec les éléments de la rue de véritables épopées.

Si je suis amené à écrire volontiers le mot rue, c’est qu’il est aisé de remarquer à quel point Giotto se plaît à interpréter les scènes qu’il compose sur les places publiques, dans les artères de la ville, en utilisant ces maisons toutes en loggias et en balcons qui font penser aux miniatures byzantines.

Il nous faut avoir un grand respect pour celui d’entre nous qui trouve ses joies dans la rue, car ce privilège met toujours à la portée de son âme, les milles raisons de s’éveiller à la vie, de la sentir, de comprendre et de jouir ; si vous aimez la rue et si elle vous fait tressaillir, vous garderez intact l’amour que l’on porte en soi.

Eh oui, Giotto aimait les hommes de la rue et il les connaissait bien ; il les avait observés, il avait retenu toujours, l’expression qui découvre le sentiment profond. Lorsque Sainte Anne apprend sa maternité, ce n’est pas le messager de Dieu qui capte notre attention et ce besoin qui est en nous d’aller toujours vers la vie comme les fleurs qui tournent au gré du soleil, c’est l’humble servante assise devant son rouet et qui, derrière la porte close, vient d’arrêter son travail pour tendre brusquement l’oreille ; la joie qui va exploser est là, dans l’antichambre. Quand Saint François prêche devant les oiseaux, tout est indiqué qui puisse traduire l’insistance affectueuse, un peu craintive, et même ce geste coutumier des habitués des basse-cours, s’avançant à petit pas, la tête basse, au-devant de la volaille qui ne s’effarouche pas.

Tous les grands et les plus rares sentiments ont pour interprète Giotto : l’amour maternel dans La messe de Greccio ; la charité, lorsque Saint François remet son manteau au pauvre : la fraternité, lorsqu’à Padoue sainte Anne embrasse Joachim.

Je suis porté à croire que Giotto a dû passer pour un révolutionnaire lorsqu’on vit qu’il renonçait aux crucifix tortillés à l’école ombrienne, à ses icônes fabriquées avec le souci d’être vendues le plus vite possible, un peu comme ces innombrables terres cuites pour lunettes de cathédrales.

Le Christ de Giotto est lourd, accablé, il est torturé par la douleur physique plus que par l’autre ; le poids de son corps accroit son supplice plus que la haine des bourreaux.

Les Christ de Giotto sont les emblèmes de la douleur physique, et l’image de l’homme vaincu. À l’Arena de Padoue, la crucifixion est plus déchirante encore ; Giotto ne s’est pas trompé, il fait mourir Jésus par les épaules.

[Yves Farge prête les propos suivants à Giotto au cours d’une conversation avec Taddeo Gaddi et le vieux Quintavale, connu lors de son premier voyage à Assise en 1300.]

[…] Nous travaillons pour le bonheur des hommes, ainsi que l’a voulu François, et puis aussi parce  que c’est notre joie ou bien notre destinée, ou encore notre passion, en tout cas parce que c’est comme ça. Lorsque Dante Alighieri m’emmena sur la montagne d’Alvernia, dans mon pays de Toscane, entre le Tibre et l’Arno, j’ai découvert deux horizons de mer ; à droite la Méditerranée, à gauche l’Adriatique. De mes yeux à l’eau, la terre infinie, visible dans tous ses détails comme elle l’est seulement en Toscane, était là pour son bonheur et le nôtre. Le poète me prit par la main et me conduisit au pied de ce rocher où François s’est retiré. C’est là, me dit-il, que le patriarche reçut du Christ ces marques célestes dont il porta l’empreinte pendant deux ans. Je me suis incliné sur la pierre ; sur elle je me suis couché. Je l’ai sentie immobile en présence de ce monde immense de terre et de mers qui à mes pieds s’étendait sur plus de trente lieues. Sous la voûte céleste que nous offrit la nuit, les étoiles étaient grosses comme je n’en avais jamais vu.

Depuis ce jour, il n’est pas une œuvre de Giotto sans les rochers immuables du mont d’Alvernia. Il en a fait les compagnons de la solitude de Joachim à Padoue ; c’est eux que l’on retrouve près du chœur de la voûte de Santa Croce ; ils encadrent le portail de la basilique supérieure d’Assise.

Quintavale voulait comprendre :

–                  Les rochers d’Alvernia te poursuivent parce qu’ils reçurent les pas de notre Seigneur et les genoux de François en état de sainteté.

–                  Peut-être as-tu raison. Mais je sais bien aussi qu’ils dominent l’immensité radieuse ; partout où François passa, la terre est devenue plus grande et les hommes meilleurs… Je te le dis, on ne sait pas, la foi, l’amitié, l’amour…

[…] L’admirable pénétration psychologique de Saint François fut transmise à Giotto qui connaissait les êtres aussi bien que le Povorello. Saint François, tel que l’a représenté Giotto, est à l’image exacte de ce qu’eut désiré le fils du drapier d’Assise : un homme sensible et pittoresque vers lequel se tournaient les regards plus curieux qu’admiratifs de ses contemporains. Sur la peinture à fresque représentant l’apothéose de Saint François, Giotto a peint la figure d’un centaure. Lorsque le pape approuve la règle franciscaine, cet événement n’a pas bouleversé Giotto et l’image qui représente cette cérémonie est banale au possible. La vingtième fresque de la vie de saint François accepte le crucifix de saint Damien représenté à l’envers, ne dissimulant rien des artifices de menuiseries et des petits trucs qui servent à rassemble les planches, car une croix, c’est bien un assemblage de bouts de bois.

Giotto ne s’embarrasse pas des marques extérieures de respect religieux ; par ce coté-là encore, il est près de François. Lui aussi, Angeliotto, a horreur de la force brutale, incapable qu’il est de donner une version dramatique du massacre des Innocents.

François, comme Antoine de Padoue et Jean de Vicence, parlait au peuple sa languie, dénonçant avec passion les tyrans et les corrompus. Giotto aussi s’adresse au peuple en lui parlant la langue la plus compréhensive à tous, grâce à la clarté et a pureté des images.

On s’est fait, je crois, une idée fausse de la poésie franciscaine, et ceci parce qu’on a isolé, pour les usagers des pratiques religieuses le lyrisme de François d’Assise de tout ce qui en lui contribuait à cette révolte permanente de l’être contre l’oppression. Que serait devenu le fils de Bernadone et de dame Pica si la maladie ne l’eut empêché de poursuivre le métier des armes et de prêter aide à Gauthier de Brienne partant à la conquête de la Sicile ? Lorsqu’il franchit la porte d’Assise pur cette chevauchée militaire, François entendait Dieu qui lui disait : Tu seras un grand prince. La gloire l’accompagnait et toute sa ville avait les yeux fixés sur ce jeune homme dont on parlait beaucoup pour se exploits de toutes sortes. Je sais que François expliquera plus tard qu’il s’était mépris sur le sens des paroles entendues : Dieu rectifia ses ambitions durant cette maladie qui devait changer tout le cours de sa vie. Mais on est bien obligé de se souvenir qu’une première et cruelle humiliation lui fut imposée par le sort ; l’impétueux jeune homme désarçonné est mortifié malgré lui, mais poussé par son goût de l’exagération et de la recherche du pire, il utilisera ces heures sombres pour en faire la lumière de toute son existence.

François Bernardone aurait pu devenir une grand militaire et un grand politique ; il aurait pu réaliser dans le temporel une bruyante et ardente vie de héros, versant le sang mais cherchant toujours à mette son épée au service des causes qu’il aurait voulu justes. Son destin fut autre ; il est devenu le troubadour de la vraie démocratie, celle que nous ne connaissons pas encore ; il a été le héros pacifique qui bouleversa les mœurs de son temps mais qui aussi imprima sur la conscience des siècles une influence incontestable.

Giotto, fidèle à Saint François, lui, ne s’est pas trompé ; les moments de douceur du saint tiennent une petite place dans l’œuvre du peintre, si l’on ne veut considérer que l’apparence de l’image ; les gestes de révolte ou les actes de conquête occupent les murs de la basilique d’Assise. Ce coté anecdotique de la peinture de Giotto s’est inspiré des faits d’éclats qui illustrèrent la vie du saint ; ce n’est que par le moyen  de la ligne ou de la couleur que Giotto reconstitue sur le sujet traité, la grandeur évangélique de cette existence pleine de contradictions.

La peinture de Giotto l’intelligent et le sensible, livre François Bernardone tel qu’il est : un grand prince selon la prédiction légendaire, un doux poète ami de la nature et des pauvres, un bâtisseur d’églises, mais aussi un dispensateur unique d’idéal et d’espérance. Le sort de tous ceux qui donnent des chefs-d’œuvre est sensiblement le même : ils font la part de la réalité qui souvent se confond avec la légende, mais ils rejoignent leur héros parce qu’ils sont à sa taille ; et cette rencontre d’êtres d’exception, faisant don de leur génie aux hommes, a toujours lieu sur le plan apaisant de la paix infinie. Lorsque le poète Guillaume Divini entendit sur le marché d’Ancône le Povorello prêcher l’amour, il devint compagnon de saint François. Cent ans plus tard, Dante accablé par la haine, lassé de la politique, blanchi dans l’exil, frappait à la porte d’un couvent solitaire des Apennins, et comme le frère portier lui demandait ce qu’il désirait trouver chez les enfants de saint François, le Florentin prononça un seul mot, le seul qui puisse contenter l’univers, Paix.

Dans la montagne d’Assise, François le tumultueux cherchait la paix, et en lui se livrait le combat incessant de l’homme d’action et du poète. Le peintre Giotto au jugement sur et à la science invincible, sut toujours, par le miracle de la peinture, recouvrir tous les actes d’une existence, même les plus agressifs, de cette paix qui devra bien un jour unir le genre humain.

Sans heurt, sans déchirement, sans contradictions, Angeliotto di Buondone, dit Giotto, a réalisé pleinement saint François.

Yves Farge

Ce texte date de 1943, quand Yves Farge, écrivain, journaliste, organisait le maquis du Vercors, à la demande de Jean Moulin. Il sera ministre du ravitaillement en 1946 et fondera en 1948 le mouvement des Combattants de la paix et de la liberté, qui deviendra Mouvement de  la paix.

Juin 1209                 À l’appel du pape Innocent III, la croisade lancée contre les Albigeois se rassemble dans la Vallée du Rhône.

22 07 1209               Raymond Roger Trencavel, vicomte de Béziers, Carcassonne et Albi a voulu se soumettre au légat du pape, qui a refusé. Il s’en est allé rejoindre Béziers pour organiser sa défense, puis repart à Carcassonne. Les chefs de la croisade demandent aux consuls de leur livrer les Cathares présents dans leur ville : ils refusent : Plutôt boire toute l’eau salée de la mer que de livrer un seul de nos frères et d’abdiquer nos libertés. Les Croisés sont à peine en place pour le siège que des piches [en quelque sorte le Gavroche du sud] sortent de la ville pour les narguer depuis le pont : les ribauds nargués ne leur laissent même pas le temps de regagner la ville et de fermer les portes : ils s’engouffrent derrière eux et c’est le massacre et incendie de Béziers.

Certains écrits parlent d’un million de morts ! [7]

Par un temps que l’on imagine radieux, l’entière population de la ville de Béziers fut massacrée à l’épée, à la hache, à la masse d’arme, éventrée à l’épieu et au fer de lance, dans un des bains de sang les plus suffocants de l’histoire des hommes – et Dieu sait s’il y en a eu ! on n’épargna ni vieux, ni jeunes, pas même les enfants qui tétaient… dit le chroniqueur de la croisade, ce fût la plus grande pitié que jamais on eut vu ni ouïe. La ville pillée, ils y mirent le feu partout et tout fût dévasté et brûlé ainsi qu’on le voit encore maintenant, en sorte qu’il n’y demeura chose vivante. L’abbé de Cîteaux, Arnaud Amalric [8], est réputé pour avoir répondu aux capitaines qui l’interrogeaient au moment où la ville fût prise par la troupe, pour savoir comment il distingueraient les fidèles et les hérétiques : Tuez les tous, Dieu reconnaîtra les siens.

Les habitants des châteaux voisins, des villages et des petites villes de la province, fuyant devant l’armée des croisés, s’étaient réfugiés en masse dans Béziers, ce qui gonflait démesurément la population de la ville… Arnaud Amalric n’avoua pas moins de vingt mille tués au cours de ce cauchemardesque abattage.

Claude Duneton              Histoire de la Chanson française. Seuil 1998.

La croisade contre les Albigeois s’était mise en route, sous la direction de Simon de Montfort, un petit seigneur d’Ile de France, aux cotés duquel avaient pris place de nombreux chevaliers languedociens, mais on y voyait aussi des Italiens, des Allemands, des Anglais, des Brabançons, des Frisons, et des Esclavons (les Slaves du Sud).

Philippe Auguste, suivi de son fils Louis, avait fort poliment décliné l’invitation de se joindre à la troupe. On lui prêta le propos suivants : Condamnez le comte Raymond VI de Toulouse comme hérétique. Alors seulement, vous aurez le droit de publier la sentence et de m’inviter, moi, son suzerain, à confisquer légalement les domaines de mon feudataire.

Leur chemin a croisé celui de Dominique de Guzman, qui ne cesse de prêcher, et encore, et encore.

Les envahisseurs ont rencontré sur place la formidable complicité de la plus grosse partie de la population…. La croisade victorieuse n’a pas été un génocide ; économiquement et socialement, elle n’a pas mis le pays à genoux.

Emmanuel Le Roy Ladurie                Montaillou, village occitan Gallimard 1975

fin juillet 1209        Narbonne ouvre ses portes aux Croisés, qui sont devant Carcassonne le 1° août ; Narbonne la traîtresse, qui prendra fait et cause pour les Croisés, n’hésitant pas à les financer pour abattre Minerve, sa rivale commerciale, dont la situation géographique laisse croire à de nombreux réfugiés et aussi à des seigneurs entrés en résistance, – les faydits – qu’elle peut-être un refuge.

15 08 1209                 Carcassonne n’a plus d’eau, les vivres pourrissent : le vicomte Raymond-Roger Trencavel se livre en otage, le temps de négocier la capitulation ; Simon de Monfort le met en prison. Les habitants se rendront 15 jours plus tard, sortant en chemise, démunis de tout. Le vicomte mourra en prison le 10 novembre.

22 07 1210                 Guillaume de Minerve s’est rendu aux Croisés deux jours plus tôt : le siège durait depuis le 15 juin. 140 parfaits de Minerve refusent d’abjurer et montent volontairement sur le bûcher. Le massacre couvrit 35 ans, jusqu’au bûcher de Montségur en 1244, qu’il ne faut sans doute pas attribuer à la seule Inquisition.

1210                           En Grande Bretagne, Jean sans terre condamne les Juifs qui se refusent à payer l’impôt à avoir une dent arrachée chaque jour ; on ne sait pas ce qui se passait au bout de 32 jours…

1211                             400 cents hérétiques sont brûlés à Lavaur.

Juin 1212                  Soutenus par le pape Innocent III, les cisterciens et les envoyés d’Alphone VIII ont fait appel à la chevalerie française, et ce ne sont pas moins de 40 000 Aquitains, Bretons, Champenois et Rhodaniens qui arrivent à Tolède. La plupart d’entre eux seront repartis avant la bataille de Las Navas de Tolosa.

12 07 1212                 Les armées espagnoles infligent une défaite aux Arabes Almohades à Las Navas de Tolosa, au nord de Grenade : la capitale d’Al Andalus va devenir la dernière enclave musulmane de la péninsule Ibérique, où l’Islam agonira lentement. Cette victoire marque un tournant dans l’équilibre entre Musulmans et Chrétiens en Espagne. La communauté juive se met à rédiger une interprétation mystique de la Bible, fondée sur les combinaisons complexes des chiffres et des nombres : la kabbale.

Les étapes de la reconquête chrétienne sont jalonnées par la prise des Baléares en 1235, Cordoue en 1236, Valence en 1238, Jaen en 1246, Séville en 1248 et Murcie en 1266.

La victoire chrétienne de Las Navas de Tolosa avait donné un nouvel élan, d’importance décisive, à la reconquête. L’accentuation de la poussée almohade avait provoqué un regroupement des forces chrétiennes de Castille, Navarre et Aragon contre l’Islam, tandis qu’à l’appel du pape Innocent III s’organisait une véritable croisade. Mais la plupart des contingents français qui avaient franchi les Pyrénées abandonnèrent l’entreprise avant la rencontre finale, et Las Navas de Tolosa fut une victoire exclusivement espagnole. Elle ouvrit aux forces chrétiennes les portes de l’Andalousie, et préluda aux grandes conquêtes du temps de saint Ferdinand et de Jaime le Conquérant, les deux grands souverains du XIII° siècle.

Marcelin Defourneaux                   La Péninsule ibérique. 1986

1 12 1212                 Simon de Montfort dirige la session du parlement de Pamiers : les seigneurs du midi vont être dépossédés au profit des barons croisés du nord ; le droit de Paris va remplacer le droit méridional. Tant de pouvoir, une si grande emprise sur ces pays nouvellement conquis – il se prépare à occuper Toulouse – amènent le roi d’Aragon à monter en première ligne : il le met en garde en l’assurant que, s’il poursuit ainsi il le trouvera en travers de son chemin, à la tête de son armée autrement plus puissante que celle des Croisés. Le pape Innocent III réalise qu’il faudrait s’arrêter avant que d’aller trop loin, mais le jusqu’auboutisme des Cisterciens, qui en fait sont les véritables maîtres de l’Église l’emportera.

12 09 1213                Simon de Montfort remporte à Muret la victoire sur Pierre II d’Aragon, venant ainsi conforter par la force ce qui avait été décidé au parlement de Pamiers.

27 07 1214                 Après la victoire du futur Louis VII sur l’armée de Jean Sans Terre à la Roche aux Moines en Poitou, le 2 juillet, le sentiment national s’épanouit avec la victoire à Bouvines (douze kilomètres au Sud est de Lille) de Philippe Auguste [9], de Ferrand, comte de Flandre par mariage, mais d’origine portugaise, dont le domaine a été sérieusement grignoté par Louis, fils de Philippe Auguste, de Renaud de Dammartin, comte de Boulogne, baron du royaume de France passé à l’ennemi pour d’obscures querelles ; réfugié à La Rochelle après sa défaite à la Roche aux Moines, Jean sans Terre n’est pas là. Philippe Auguste consolide ainsi l’annexion de la Normandie, de l’Anjou, du Maine et d’une partie du Poitou. Ferrand de Portugal et Renaud de Dammartin paieront très cher leur trahison : faits prisonniers par les soldats de Philippe Auguste, ils iront en prison, jusqu’à la mort pour Renaud, trois ans plus tard, et jusqu’en 1227 pour Ferrand de Portugal. Il n’était dans ce cas pas question de rançon, demandée pour la libération d’ennemis faits prisonniers, mais de sentence pour trahison de vassaux.

Philippe Auguste consolide ainsi l’annexion de la Normandie, de l’Anjou, du Maine et d’une partie du Poitou.

Les bourgeois parisiens, et par-dessus tout, la multitude des étudiants, le clergé et le peuple allaient au-devant du roi, chantant des hymnes et des cantiques, rapporte un témoin.

*****

L’année 1214, le 27 juillet tombait un dimanche. Le dimanche est le jour du Seigneur. On le lui doit tout entier. J’ai connu des paysans qui tremblaient encore un peu lorsque le mauvais temps les forçait à moissonner un dimanche : ils sentaient sur eux la colère du ciel. Les paroissiens du XIII° siècle la sentaient beaucoup plus menaçante. Et le prêtre de leur église ne prohibait pas seulement, ce jour-là, le travail manuel. Il essayait de les convaincre de purifier tout à fait le temps dominical, de le garder des trois souillures, celles de l’argent, du sexe et du sang répandu.

Georges Duby           Le Dimanche de Bouvines    Gallimard 1985

Philippe – Auguste, pénétré de la dignité de roi, dompte l’orgueil des vassaux, les force de lui obéir, et s’annonce par d’éminentes qualités ainsi que par une politique adroite, mais que réprouve la nature, puisqu’il protégea les enfans armés contre Henri II, le plus tendre des pères. Le besoin des finances se faisoit sentir dans le royaume ; Philippe chasse les Juifs, puis les rappelle, afin de se procurer de l’argent. L’Occident se réveille au bruit des exploits du soudan de l’Égypte ; le pape Léon III meurt de chagrin de la perte de Jérusalem. Quelques hostilités entre les Anglais et les Français précèdent la troisième croisade ; enfin Philippe et Richard-Cœur-de-Lion, attendris par le récit des malheurs de Jérusalem, s’embarquent (1190) pour reconquérir ce royaume.

La mésintelligence se met dans le camp des Croisés, et tous leurs efforts se réduisent à la prise de Saint Jean d’Acre qui opposa la plus opiniâtre résistance. La jalousie divise Richard et Philippe ; le roi de France attaqué par une cruelle maladie, retourne dans ses États, et peu généreux, peu fidèle à sa parole, se jette sur les provinces du roi d’Angleterre, qui se sacrifioit en Asie pour la gloire de la chrétienté.

Né avec des passions fougueuses, Philippe-Auguste répudie Ingelburge, fille d’un roi de Danemarck, pour épouser Méranie, jeune et belle, divorce qui justement scandalise la cour de Rome. Le roi frappé des foudres du Vatican, reprend Ingelburge. Richard sorti de captivité, excité par un juste ressentiment, prend les armes contre son rival, et fait une guerre opiniâtre à la France. Après la mort de ce prince, Philippe cite devant la cour des pairs, Jean, fils du roi d’Angleterre, et au défaut de comparution, s’empare de la Normandie, de l’Anjou, de la Touraine, et de toutes les provinces qui appartenoient au prince anglais.

Philippe laisse prêcher la cinquième croisade par Foulques, curé de Neuilly (12o8) ; les Français s’engagent dans cette expédition, mais heureusement leur souverain demeure dons le royaume, où s’allume (1206), contre les Albigeois, une guerre civile et religieuse dont l’humanité déplorera toujours les cruels résultats. Simple spectateur de cette guerre, il se contente d’envoyer quelques troupes au fameux Simon de Montfort, chef de la croisade contre ces hérétiques qui avoient pour souverain Raymond VI, comte de Toulouse, et pour protecteur Pierre II, roi d’Arragon, que les Croisés défirent à la sanglante journée de Muret où trente mille Arragonais, ainsi que leur roi, restèrent sur le champ de bataille.

Philippe-Auguste voit une ligue puissante se former contre lui ; l’empereur Olhon IV, embrassant la défense de Jean sans terre, envahit la France à la tête d’une armée formidable ; des vassaux rebelles se joignent à cet ennemi. Le monarque français étonne l’Europe dans les plaines de Bouvines (1214) en terrassant l’armée de l’empereur, deux fois supérieure en nombre à l’armée française. Avant de livrer bataille, Philippe-Auguste abdiquant généreusement la couronne, pour l’offrir au plus digne, fournit dans l’histoire de l‘Europe, un des plus beaux exemples que l’on puisse citer. De nouvelles victoires, contre les Anglais et contre les Albigeois, signalent la valeur du monarque ; l’Angleterre, fatiguée de la tyrannie de Jean, reçoit pour roi, Louis, fils de Philippe-Auguste (1216). Une révolution avoit appelé le jeune prince dans cette île, une autre révolution l’oblige d’en sortir la même année. Les Albigeois, malgré leurs défaites, rappellent leur duc Raimond VI, se défendent avec courage dans Toulouse ; et Simon de Montfort, ce sanguinaire héros de la croisade, est tué en voulant forcer cette ville (1218) qui oppose, avec le même succès, une vive résistance aux troupes françaises.

En Angleterre, Henri II, le plus infortuné des pères comme le plus grand des monarques, eut le cœur déchiré par la méchanceté de son épouse Eléonore, ainsi que par la révolte de ses enfans qui s’armèrent contre lui, et que protégea Philippe-Auguste. Le sensible Henri expira de douleur, eu 1183. La postérité qui n’est pas toujours équitable, ni éclairée, admire Richard, successeur et fils de Henri : ce sentiment d’admiration seroit bien affoibli, si elle songeoit davantage à la conduite que ce monarque tint à l’égard de son père ; ni la valeur, ni les exploits de Richard dans la Palestine, ne peuvent faire oublier le crime qu’il commit en déclarant la guerre à l’auteur de ses jours, coupable seulement d’un excès de tendresse pour ses enfans. Richard quitta la terre sainte, après s’y être distingué par des actions d’éclat ; et lorsqu’il traversoit l’Allemagne, pour revenir dans son royaume, l’archiduc d’Autriche arrêta le héros de la croisade, le remit à l’empereur d’Allemagne, qui le retint prisonnier, et ne le relâcha qu’au prix d’une énorme rançon : après s’être vengé de Philippe, dont il défit une armée sous les murs de Gisors, Richard périt misérablement au siège d’une bicoque, en 1199.

Son frère, Jean sans terre, foible, parjure, assassina Arthus de Bretagne, et n’eut d’énergie que pour commettre des forfaits. La cour de Rome l’excommunia, et jeta sur l’Angleterre un interdit, levé aussitôt que le prince anglais eut donné quelques marques de repentir. Philippe-Auguste, auquel le pape avoit conféré les États de Jean, n’en persista pas moins dans le projet de les conquérir. Les Français, favorisés, par un puissant parti, firent couronner, dans Londres, le fils de leur illustre souverain ; les factieux et anarchiques barons anglais, aussi lâches, aussi scélérats que Jean sans terre, abandonnèrent leur prince légitimé, ou le servirent suivant leurs intérêts. A la mort de Jean (1216), le peuple se rangea du côté de son fils Henri III, innocent des crimes de son père, et dont le caractère ne causoit aucun ombrage. Pembrock, tuteur du jeune prince, gagna une grande bataille sur les Français, les obligea de capituler, et de quitter l’Angleterre : le général vainqueur mourut trop tôt pour son pays et pour son roi. Les seigneurs reprirent leur insolence ; des séditieux troublèrent le royaume, sous prétexte de veiller au maintien de la grande charte ; la religion, pour un moment, désarmant les rebelles, procura quelques années de paix à l’Angleterre,

En Allemagne , Frédéric-Barberousse parvenu à l’âge de soixante-dix ans, comblé de gloire, mais troublé par le souvenir des maux qu’il avoit faits à l’Église, voulant terminer religieusement sa carrière, et se dégager des liens de l’excommunication, partit pour l’expédition de la terre sainte : il s’ouvrit un passage, l’épée à la main, à travers les provinces de l’empire grec, débarqua en Asie , assiégea Icône, s’empara de cette ville, après avoir taillé en pièces une armée musulmane, et renversant en chemin tous les obstacles, se disposa à marcher sur Jérusalem qu‘il auroit probablement recouvrée, s’il ne se fût noyé dans le Calycadnus ( et non le Cyduus), près de l’ancienne Séleucie : à peine huit mille hommes de cette armée victorieuse revirent leur patrie. L’ordre religieux et militaire teutonique venoit d’être fondé en Allemagne. Henri VI , fils de Barberousse, élu empereur (1190), retraça l’image des plus affreux monstres, principalement dans le royaume des Deux-Siciles qu’il subjugua : il mourut en 1197, exécré de tous les peuples soumis à sa vaste domination.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

Mais en fait les batailles ne sont pas l’essentiel chez ces Capétiens :

C’est probablement ce qui caractérise le mieux la politique territoriale des Capétiens, celle qui les a amenés à constituer un royaume sans comparaison dans l’Europe du temps. Ils n’ont, pratiquement, rien conquis. Ils ont, parfois acheté, ils ont souvent hérité, ou acquis par mariage, mais quand il leur a fallu recourir aux armes, ce qui a été rare, et presque exclusivement dans le cas des domaines angevins, ils ont toujours tenu la main à ce que l’emploi de ces armes apparût comme le seul moyen pour laisser faire le droit.

Robert Fawtier                       Les Capétiens directs. 1986.

1214                           A l’autre bout du monde, Gengis Khan et ses hordes déferlent de la Mongolie jusqu’à Pékin. Tchinggis Qaghan – le guerrier précieux, ou encore chef suprême ou khan océanique -, de son vrai nom Temüjin, n’est pas celui qu’en a fait la légende, ivre de conquêtes sanglantes [10] : bien au contraire il va favoriser l’essor culturel et scientifique des peuples conquis. Une enfance pour le moins mouvementée lui avait forgé le caractère : fiancé à neuf ans, son père fût empoisonné peu après : réfugié alors avec sa famille en montagne, il y apprit le dénuement. Capturé par une autre tribu, il s’évada pour épouser sa fiancée, faite prisonnière elle-même peu après le mariage, puis reconquise.

Les épitaphes seront marquées par la sincérité :

Il mourût, ce qui fut grand dommage, car il était prud’homme et sage.

Marco Polo

Sous le règne de Gengis khan, tout le pays entre l’Iran et le Touran jouissait d’une telle tranquillité qu’une jeune vierge aurait pu aller du Levant au Couchant, des rives du Pacifique à celle de la Méditerranée avec un plateau en or sur la tête sans avoir à subir la moindre vexation.

Aboul Ghazi Bahadur, 1603-1663, historien et khan du Khorezm

… des rives du Pacifique à celles de la Méditerranée : il n’y a là aucune outrance : à la fin du XIII° siècle, l’empire des successeurs de Gengis Khan s’étendra sur 33 millions de km², le plus grand empire du monde, organisé en fédération de principautés – les 4 Ulus – l’Ulu du grand Khan – la Chine – ayant autorité sur les autres, l’Ulus de Djaghataï, à l’est de la Caspienne, l’Ulus de la Horde d’or, avec les principautés russes de Moscou et de Kiev, l’actuelle Russie, et l’Ulus des Ilkhans, l’actuel Iran flanqué à l’extrême ouest des Seljoukides de Roum, l’actuelle Turquie.

Une stèle taoïste de 1219 prête ces mots à Gengis khan :

Le ciel s’est lassé du luxe excessif de la Chine. Moi, je demeure dans la région sauvage du Nord ; je reviens à la simplicité et je retourne à la modération. Qu’il s’agisse des vêtements que je porte ou des repas que je prends, j’ai les mêmes guenilles et la même nourriture que les gardiens de bœufs et les palefreniers, je traite les soldats comme des frères. Présent à cent batailles, j’ai toujours mis ma propre personne en avant.

Dans le royaume de France, les institutions sont encore embryonnaires, à l’exception de l’Église… la foi est vive et les cœurs sont prêts pour l’aventure :

Un certain jeune gars, errant par les villes et les châteaux du royaume de France, comme s’il eût été envoyé par Dieu, chantait en langue française : Seigneur Jésus-Christ, rends-nous ta sainte croix ! avec beaucoup d’autres choses ; et, quand les enfants de son âge le voyaient et l’entendaient, ils le suivaient en foule, abandonnant leurs pères et leurs mères, leurs nourrices et tous leurs amis, sans que rien les pût retenir. Ils le suivirent devers la Méditerranée, marchant en une procession innombrable, et chantant comme leur maître, qui était porté sur un char moult bien orné, et entouré d’une garde d’enfants en armes.

Matthew Paris, moine de Saint Albans.                Historia Major.

Une partie des 90 000 (chiffre donné ailleurs par cet autre chroniqueur) sur l’ordre du roi, et d’après l’avis des docteurs de l’Université de Paris, furent obligés de rebrousser chemin et de retourner chez leurs parents. Le reste, plus opiniâtre, ou plus avancé dans sa route, persista ; beaucoup périrent de misère et de fatigue sur les chemins ; quelques milliers arrivèrent jusqu’à Marseille, et s’entassèrent sur sept grands navires. Plusieurs des vaisseaux firent naufrage, on assure que les autres furent menés dans des ports musulmans par les armateurs provençaux qui s’étaient chargés de conduire les enfants, et qui vendirent les malheureuses créatures aux Infidèles.

Chroniqueur anonyme, rapporté par Henri Marin.          Histoire de France.

15-19 06 1215         La noblesse du royaume d’Angleterre, conseillée par l’archevêque de Canterbury, Etienne Langdon, impose au roi la reconnaissance écrite des libertés : c’est la Grande Charte des libertés anglaises, signée à Runnymede.

Il n’y a qu’un rapport très lointain entre les libertés dont parlent les gens du Moyen Age et la liberté telle que la conçoivent les modernes. Le propre de notre liberté moderne, c’est presque son coté intrinsèque d’universalité ; le propre des libertés médiévales, c’est presque leur singularité, qui les fait équivalentes à notre notion des privilèges. Il ne faut donc pas voir dans la Charte des libertés anglaises un document démocratique. Le peuple n’y est représenté que par les bourgeois de Londres, encore ceux-ci se paraient-ils du titre de barons. La Charte des libertés est la liste des engagements pris par le roi de respecter les diverses coutumes féodales que lui et ses prédécesseurs avaient été amenés à violer. Il n’est point question là de mesures révolutionnaires. Ce sont les historiens modernes, et surtout les historiens de l’époque victorienne, qui ont interprété dans un sens trop moderne et donné ainsi une allure révolutionnaire à ce document qui, dans la pensée de ses auteurs, n’était guère qu’un retour à l’âge d’or du roi Edouard le Confesseur, sans aucun changement profond dans les obligations du roi envers ses vassaux pas plus que dans celles des vassaux envers le roi. Mais l’importance de la Grande Charte est ailleurs : elle est dans le fait qu’elle représentait un document écrit, où les droits de la royauté étaient soigneusement définis et où se traçaient ainsi des limites à l’autorité royale. Et cette charte était scellée du roi et comportait même l’établissement de tout un mécanisme, pour contraindre, si besoin était, le roi qui ne s’y conformerait pas. C’était un acte législatif, mais dont l’initiative n’appartenait pas au roi et à son conseil. C’était la noblesse d’Angleterre qui l’avait imposé au roi.

Alfred Fichelle                      Le monde slave 1986

Lorsqu’en 1215, les barons auront obtenu la Magna Carta, un paragraphe spécial renouvellera le privilège des bourgeois. Ainsi apparaissent déjà ces rapports étroits entre marchands et nobles, si caractéristiques de toute l’histoire de Londres, et qui font de l’aristocratie anglaise une classe non pas uniquement guerrière ou décorative, mais pratiquement mêlée à la vie du pays et alliée à la bourgeoisie, mais qui n’aura plus jamais la pureté de sang de la noblesse germanique. Londres sera le point de rencontre des deux ordres. Les fonctionnaires de la Cour résident auprès du roi, à Westminster, mais les nobles, quand ils quittent leurs terres, logent dans la Cité, parmi les bourgeois ; leurs maisons de ville s’appellent des inns. Du XVI° siècle au XIX°, qu’elle sorte des métiers et des maisons de négoce de la Cité, ou des forges du Lancashire, l’aristocratie naît de la bourgeoisie et ne croit pas déchoir en y retournant par ses cadets. Et cette bourgeoisie est forte ; le premier achat conclu par les marchands de Londres, c’est l’achat de leur liberté ; ils se sont affranchis de la justice royale et de ses sheriffs ; par l’octroi du droit de police (ward) ils se sont débarrassés des soldats et de leurs exactions. Ils ont, dès le XVI° siècle, parfaitement organisé en vingt quartiers la police de leur ville et ses défenses, dirigées surtout contre le roi ; déjà, ce dernier ne peut pénétrer dans la Cité qu’en présence des échevins.

Mais ces marchands, si habiles et si jaloux, ne sont pas doués d’imagination ; ils ont encore si peu le sens de la mer et du négoce, qu’il leur faut, pour le commerce extérieur, faire appel aux étrangers ; autrefois c’étaient les Romains, les Danois (qui, semble-t-il, poussèrent leurs navigations jusqu’à Terre-Neuve et en Extrême-Orient), puis les Normands, les Génois ; maintenant c’est à la Flandre et à la Guyenne que Londres s’adresse. Il est devenu une place aussi cosmopolite que l’héritage des Plantagenêts ; la Hanse y possède le monopole du commerce baltique; les Juifs et les Lombards, le monopole de la banque. Les Flamands y installent ces grandes familles corporatives que l’on nomme les guildes et qui groupent – comme à Bruges, comme dans le Paris du xne siècle, et aujourd’hui encore dans la Cité, ou aux souks orientaux – les métiers par rue. Harley Street est encore aujourd’hui la rue des médecins ; Victoria Street, celle des ingénieurs. Ces guildes, véritables sociétés de secours mutuels, possédant chacune sa vie propre, son monopole, son saint patron, ses jours fériés, se groupent dans une salle commune de l’Hôtel de Ville, le Guildhall ; c’est elles qui ont fait Londres. Dès le XIV° siècle elles ont des biens considérables et à chaque crise financière de la royauté (les rois ont toujours besoin d’argent), à chacun de ses appels, s’enrichissent de nouveaux privilèges; les plus importants, c’est aux Croisades que Londres les devra. La ville conquiert un à un ses monopoles, jalousement, comme on épargne. Par contre, elle alimentera les guerres, paiera pour se libérer du service militaire, percevra pendant la guerre de Cent Ans les rançons des chevaliers français. Ainsi la Cité ne cessera de financer le travail sanglant des armées et de la marine jusqu’aux guerres napoléoniennes, jusqu’à la guerre des Boers, jusqu’à la guerre mondiale.

Le rôle des guildes est capital ; elles donnent, aujourd’hui encore, à la Cité de Londres sa physionomie ; la Révolution française les a tuées en France, dans les Flandres, dans toute la vieille Europe féodale, mais à Londres, elles demeurent. Elles engendrèrent ces assemblées municipales de citoyens libres d’où sortit le parlement anglais, père de tous les parlements de la terre.

Paul Morand                      Londres 1933

11 10 1215                  Innocent III remet à Simon de Montfort la souveraineté du comté de Toulouse.

25 08 1218                La cinquième croisade dirigée contre l’Égypte est parvenue à contourner l’énorme chaîne qui d’une rive à l’autre d’un bras du Nil empêchait la prise de Damiette. Un pigeon voyageur avertit le vieux sultan al-Adel à Damas de l’imminence de la chute de Damiette : il meurt d’une crise cardiaque.

1218                             Simon de Montfort est tué en assiégeant Toulouse :

Tandis que Guy [de Montfort, frère de Simon, blessé d’un trait d’arbalète] parle et gémit, il y a dans la ville une pierrière que fit un charpentier. La pierre est lancée du haut de Saint Sernin et c’étaient des dames, femmes mariées ou jeunes filles, qui servaient l’engin. Et la pierre vint tout droit, là où il fallait et frappa si juste le comte [Simon de Montfort] sur le heaume d’acier qu’elle lui écrabouillât les yeux, les mâchoires, les dents, le front et la cervelle ; et le comte tomba à terre, mort, sanglant et noir [….] Or, à Toulouse vint un messager qui conta la nouvelle ; telle est l’allégresse que par toute la ville on court au moûtier (à l’église) nouvelle, on allume les cierges sur les chandeliers, on pousse des cris de joie … Cors et trompes, et la joie générale, les carillons, les volées, les sonneries de cloches, les tambours, les timbres, les menus clairons, font retentir la ville et le sol pavé.

Un témoin

Un mouvement de révolte se déchaîna contre son fils et héritier Amaury de Montfort, que le fils de Philippe Auguste vint secourir. Le catharisme va se développer vigoureusement de 1218 à 1224, et avec lui, la résistance aux Croisés.

vers 1218                   La douloureuse obéissance de saint François aux directives de l’Église empêche de le rapprocher des hérétiques, bien qu’il n’ait jamais voulu les combattre d’autre manière que par la persuasion (et c’est contrairement à ses souhaits qu’un saint Bonaventure acquit une instruction destinée à en amener la défaite). Mais, du point de vue que l’on nomme aujourd’hui sociologique, l’hérésie qui pullule pendant tout le XIII° siècle dans la péninsule y est, elle aussi, la traduction religieuse de l’état politique et social alors régnant. Son pluralisme et son congrégationalisme ecclésiastique (système qui insiste sur la communauté locale et en défend l’autonomie) répondent au morcellement du système communal. Comme celui-ci, elle pratique une sorte de démocratie limitée et est contraire au gouvernement monarchique. Reposant le plus souvent sur l’étude directe de la Bible, elle exige la culture que les communes donnent à leurs membres pour leur permettre les fonctions publiques et celles du commerce. Nécessitant et développant le sens des responsabilités, des décisions et du risque, elle cadre avec la mentalité de l’homme d’affaires. Aussi y a-t-il comme une liaison entre l’Italie communale et le très net développement de l’hérésie. On a pu dire qu’elle était (depuis les patarins de Milan, aux XI° et XII° siècles, et Arnaud de Brescia, à Rome) la réponse classique des villes aux autorités ecclésiastiques qui voulaient en limiter l’indépendance.

Les grands bastions du communalisme lombard sont appelés, l’un, Milan, par le Français Jacques de Vitry, fossé plein d’hérétiques, l’autre Brescia, par Honorius III, domicile de l’hérésie. C’est dans une autre de ces communes du Nord, Bergame, que se tint, en 1218, le concile qui essaya d’unifier les Pauvres lombards, analogues aux Vaudois, et des mouvements semblables.

Émile G Léonard. L’Italie médiévale. 1986

4 09 1219                   La Romanche connaît une crue qui entraîne la rupture du barrage du lac d’Oisans, renforcé 28 ans plus tôt par un glissement de terre. Plus anciennement, des moraines glaciaires avaient déjà crée un lac à cet endroit. La masse d’eau ravage tout jusqu’à Grenoble, y faisant refluer l’Isère, engloutissant maisons, noyant des milliers de personnes et d’animaux.

09 1219                      La cinquième croisade, menée contre l’Égypte par Jean de Brienne, roi de Jérusalem, et Pélage, un cardinal fanatique nommé par le pape, piétine. Damiette a été prise par les Francs, mais ceux-ci veulent attendre Frédéric de Hohenstaufen, roi d’Allemagne et de Sicile, qui doit arriver avec une importante expédition [il n’arrivera en fait que 8 ans plus tard !]. Le sultan était prêt à négocier le départ des Croisés d’Égypte contre la cession de Jérusalem. François d’Assise parvint à se rendre auprès de lui, sans que l’on connaisse aujourd’hui encore ses raisons précises : recherche du martyr, volonté de conversion du sultan ? Ce dernier était un sage et le laissa repartir sans avoir touché un cheveu de sa tête.

François avait compris que les croisades n’étaient pas la voie juste pour défendre les droits des Chrétiens en Terre sainte, mais qu’il fallait plutôt prendre à la lettre le message de l’imitation du Crucifié. […] Si nous, en tant que chrétiens, empruntons le chemin vers la paix selon l’exemple de saint François, nous ne devons pas craindre de perdre notre identité : c’est précisément alors que nous la trouverons.

Cardinal Joseph Ratzinger, futur Benoît XVI, janvier 2002

De retour d’orient, les croisés rapportent des plants de blé noir, artichaut, pêches.

1219                           La croisade contre les Albigeois massacre 5 000 personnes à Marmande.

Eté 1220                   Les Arabes infligent une lourde défaite aux navires des Croisés, au large de Chypre

1220                         Gengis Khan détruit Samarkand après l’avoir pillé. L’année suivante, il ravage Konya-Ourgentch, l’actuelle Meshed à l’est de l’Iran, en la noyant sous les eaux du fleuve Amou Daria, détourné pour la circonstance de son cours vers la mer d’Aral, pour couler vers la Caspienne.

On y voit encore une couche de cendres noires de dix à vingt centimètres d’épaisseur, truffée de crânes et d’ossements.

René Cagnat. La rumeur des steppes 1999

Cette histoire a quelque chose de bien curieux, car, selon Z. Bouniatov, à peu près à la même époque, les troupes du shah de Khorezm auraient foulé le fond de la mer d’Aral, alors à sec , et où se trouvaient même des cités florissantes. Si la mer d’Aral était à sec, il semble étonnant que l’Amou Daria ait pu avoir un cours suffisant pour noyer une ville distante à peu près de 500 km. La géologie des lieux semble complexe : il y aurait un lien entre une hausse des eaux de la Caspienne et une baisse de celles de la mer d’Aral, dont les sous-sols seraient constitués de roches poreuses et faillées. Ainsi une  digue fragile aurait longtemps maintenu les eaux de l’Aral à près de 70 mètres au-dessus de celles de la Caspienne. Un petit mouvement tectonique suffit à rompre cette digue. Ces sédiments pourraient aussi se comporter comme une éponge, absorbant ou rejetant l’eau.

vers 1220                 Le roi d’Ethiopie, Lilibela fait construire un immense complexe religieux qui comporte douze églises, entièrement creusées dans la roche ; son peuple le fera saint.

26 08 1221              De Damiette, les Croisés sont repartis pour le Caire en juillet 1221. Le sultan Al-Kamel a du mal à réprimer sa joie en voyant monter les eaux du Nil. À la mi-août, les terres sont devenues si boueuses et glissantes que les chevaliers sont obligés de s’arrêter et de retirer leur armée : ce faisant, des soldats égyptiens entreprennent de démolir les digues : en quelques heures, toute l’armée franque se trouve enlisée dans la boue ! Pélage implore la paix et obtient une trêve de 8 ans ! Mais il n’est plus question du retour de Jérusalem dans le giron des Croisés.

1221                                    Gengis Khan fait raser une des plus grandes, une des plus belles villes du monde : Merv, aujourd’hui au Turkménistan.

Merv fut la rivale de Bagdad et, pour un temps, la capitale des Seldjoukides. On l’appelait Marvishajahan (Merv-la-Reine-du-monde). Des historiens prétendent que c’est dans ses murs que furent rêvés et contés pour la première fois les Mille et Une Nuits de Schéhérazade. D’autres assurent que ses murs abritent le berceau des familles aryennes. Ce qui est certain, c’est que c’était la plus grande étape sur les routes de la Soie et qu’Alexandre le Grand s’émerveilla de sa richesse. La bibliothèque comportait cent vingt mille volumes et Omar Khayyam, dont j’ai visité la tombe à Nichapour, y a vécu et travaillé. Alors qu’entre le VIII° et le X° siècle Paris comptait aux alentours de vingt mille habitants, Merv en abritait entre cinq cent mille et un million. Ses hautes et innombrables murailles, d’une longueur d’une vingtaine de kilomètres, affirmaient sa puissance et l’immense oasis qui l’entoure assurait son opulence, notamment grâce aux nombreux barrages qui retenaient les pluies de l’hiver.

Et puis vint Gengis Khan.

En 1218, il envoie une ambassade réclamer une lourde fourniture de grain pour ses chevaux et quelques douzaines de vierges pour ses nuits et celles de ses généraux. La municipalité, expéditive, répond en coupant la tête des plénipotentiaires. Gengis Khan est rancunier. Trois ans plus tard il envoie l’un de ses fils, Tolui, à la tête d’une armée. Pendant une semaine celui-ci prépare le siège puis s’apprête à donner l’assaut. Les responsables de la ville, sachant qu’il va leur en cuire, proposent alors de se rendre en abandonnant leurs richesses à la condition d’avoir la vie sauve. Tolui promet, fait sortir la population et la fait parquer sous les murs. Puis il charge chacun de ses soldats de couper de trois à quatre cents têtes. On rase les maisons et on sème du seigle. L’armée s’éloigne, laissant des pyramides de têtes coupées derrière elle. Quelques survivants miraculés reviennent alors pour voir ce qui peut être sauvé des ruines. C’est ce qu’attendait Tolui, de retour en catimini, qui les encercle et achève le travail commencé. Geoffrey Moorhouse estime qu’à Merv les seuls épées et couteaux ont tué plus que les deux bombes atomiques de Nagasaki et Hiroshima. Cette tuerie est sans doute la pire de l’histoire des guerres. La ville ne s’en relèvera pas. Gengis Khan a tué la Reine du monde. Au XIX° siècle, lorsque les Russes – sous le prétexte de délivrer les chrétiens capturés et réduits à l’esclavage – envahissent le Turkménistan, ils abandonnent la ville qui n’est plus habitée que par quelques centaines de Turkmènes et ils construisent Mary à quelques kilomètres de là. La visite des ruines montre des constructions qui se sont succédé au cours des deux mille cinq cents ans de l’histoire de Merv, au fur et à mesure que la ville se développait ou se reconstruisait. Au beau milieu des remparts écroulés se dresse encore le tombeau du sultan Sanjar mort à la fin du XII° siècle. Une construction gigantesque, considérée comme la plus belle du XII° siècle en Asie centrale, dont ni Tolui ni les tremblements de terre n’ont pu venir à bout. Autrefois couverte de tuiles turquoise, elle est en cours de rénovation.

Bernard Ollivier                 Longue marche. II    Vers Samarcande          Libretto Phébus 2001

1223                          France et Allemagne suivent des chemins divergents :

Louis VIII, le père de Saint Louis, est le premier capétien qui ait eu véritablement accès au trône en vertu du principe héréditaire avant de l’être par le sacre et par l’acclamation populaire. En 987, l’archevêque de Reims n’avait-il pas d’abord refusé à Hugues Capet de sacrer son fils Robert le pieux. Une centaine d’années plus tard, la loi salique fixera cette conquête. La maxime Le Roi est mort, vive le Roi, prendra cours. Singulière rencontre de l’histoire : cette acquisition de l’hérédité par la royauté française correspond presque exactement, pour l’Allemagne, au grand Interrègne, à l’échec définitif de la puissante maison des Hohenstaufen.

D’où vient cette différence ? D’où vient que ces modestes capétiens aient réussi où avaient échoué ces brillantes familles qui disposaient de tant de ressources ? Était-ce donc une tâche plus lourde de faire l’unité de l’Allemagne que de faire l’unité de la France ? Est-il plus malaisé de gouverner et de commander les Allemands que les Français ? … A tout compter, les difficultés ont été les mêmes pour former une nation française et une nation allemande, un État français et un État germanique. Les peuples allemands ont sans doute leur particularisme. Mais nous avons nos partis. Si la querelle allemande symbolise leurs guerres civiles, nous avons nos factions à la gauloise qui perpétue l’antique et funeste travers des divisions. Qu’on évoque, dans l’histoire de notre pays, les minorités et les régences, l’unique faiblesse des monarchies héréditaires. Ces éclipses de l’autorité royale ont toujours été périlleuses, toujours marquées par un retour offensif de l’anarchie. Depuis la minorité de saint Louis jusqu’à celle de Louis XIV, on a vu, dans notre pays, les séditions se renouveler chaque fois que les rênes étaient moins fermement tenues. C’est une plaisante idée que de s’imaginer que les mouvements insurrectionnels et les révolutions datent chez nous de 1789… et la conjuration d’Étienne Marcel, et la Fronde, les cabochiens, la Ligue dite du Bien public, le siècle si affreusement troublé des guerres de religion : autant de souvenirs encore où l’on reconnaît que le naturel français n’a pas rendu la tâche de nos rois plus facile que ne l’a été celle des Empereurs allemands.

Il est aussi enfantin de se représenter l’histoire de notre monarchie comme une idylle qui a brusquement pris fin sur l’échafaud le 21 janvier 1793, que de s’imaginer, comme les historiens révolutionnaires, un peuple français courbé, des siècles durant, dans l’obéissance, qui aurait enfin, voilà cent vingt-cinq ans, relevé la tête et, comme dit M. Clemenceau, attendu ce moment pour régler un terrible compte avec le principe d’autorité.

Les causes pour lesquelles la monarchie héréditaire n’avait pu, jusqu’à nos jours, s’établir en Allemagne, sont évidentes et simples. Le grand Interrègne allemand a duré, selon une juste remarque, de 1250 à 1870. C’est qu’une grande monarchie germanique faisait peur, et avec raison, à beaucoup de monde. C’est que des forces nombreuses étaient toujours prêtes à se coaliser avec succès pour empêcher qu’il y eut une Allemagne unie et puissante sous un seul sceptre. Pas de Roi d’Allemagne disaient les princes allemands. Et c’était aussi la pensée des rois de France : Pas de Roi d’Allemagne. L’intérêt de la France ne voulait pas qu’il y eût un chef héréditaire pour rassembler les masses germaniques. Cette idée était tout à fait claire chez nos écrivains politiques de l’ancien temps. Pierre Dubois [11] (un des légistes qui tenaient, en somme, l’emploi des grands journalistes et des grands orateurs d’aujourd’hui, qui étaient des conseillers du pouvoir et des guides de l’opinion), Pierre Dubois était extrêmement précis à cet égard. Cet élève de saint Thomas d’Aquin, ce contemporain de Dante, tenait (cela peut se dire sans rien forcer), le même langage que Thiers en 1867. Mais il l’a tenu utilement. Il craignait pour la France l’unité de l’Allemagne et cette unité lui apparaissait comme étant en rapport direct avec l’établissement dans les pays germaniques d’une puissante royauté construite sur le modèle capétien. Ne laissons pas faire cela ou nous sommes perdus, était sa conclusion. Pierre Dubois est à juste titre admiré de Renan qui a vu en lui vraiment une politique, le premier qui ait exprimé nettement les maximes, qui, sous tous les grands règnes, ont guidé la couronne de France.

Cette conspiration des ennemis d’un pouvoir stable et fort en Allemagne, ennemis de l’intérieur, ennemis de l’extérieur, eût pour effet de cristalliser l’Empire, pour de longues séries d’années, dans une anarchie de pompeuse apparence. Le Saint Empire romain de nation germanique a été défini comme une République fédérative sous la présidence impériale. Ces empereurs, qui se réclamaient des Césars et de Charlemagne, n’étaient que les présidents élus de cette République et leur fonction eut une tendance croissante à ne plus être que décorative.

Malgré tous leurs efforts, malgré leurs violences ou leurs subterfuges, les Empereurs ne parvinrent jamais à s’affranchir de l’élection. Ils réussirent quelquefois à en faire une simple formalité. Jamais ils ne purent l’abolir. Le point culminant du droit de l’Empire, disaient les autorités de la science juridique allemande, est réputé consister en ceci que les rois ne sont pas crées par la parenté du sang, mais par le vote des princes. L’élection des Empereurs avait beau n’appartenir qu’à un très petit nombre de votants, le principe électif n’en portait pas moins ses fruits. Il n’y avait que sept électeurs, le Collège électoral le plus étroit qu’on ait jamais vu. Pourtant, les effets de ce suffrage si sévèrement restreint furent les mêmes que ceux dont on accuse le suffrage universel dans les démocraties.

Jacques Bainville                Histoire de deux peuples, continuée jusqu’à Hitler. 1933

Un empire qui aura une vie de plus de huit siècles connaît nécessairement une évolution dans ses institutions ; celle qui suivent sont celles qui seront en place au XVI ° siècle, au début des guerres de religion ; mais certaines d’entre elle ont commencé à exister beaucoup plus tôt :

Le Saint Empire Romain Germanique a été créé en 962 lorsque Otton I° a été couronné empereur d’un espace qui va de l’Italie à la Baltique. La couronne impériale n’est pas héréditaire, l’empereur est élu par des princes électeurs. Ceux-ci sont sept depuis la Bulle d’or de 1356 : les archevêques de Trèves, de Cologne et de Mayence, le comte palatin, le duc de Saxe, le margrave de Brandebourg et le roi de Bohême.

Il est composé de territoires aux statuts variés : territoires immédiats (dépendant directement de l’empereur et non d’un prince territorial intermédiaire) ou médiats ; siégeant à la Diète impériale ou non. Parmi eux, les états impériaux (Stände) sont les princes, prélats et villes d’Empire immédiats ayant siège et voix à la Diète, – entre 300 et 350 -.

Il est régi par des institutions spécifiques : la Diète, le Conseil impérial aulique, le Tribunal de la Chambre impériale et les Cercles. 

  • La Diète est composée de trois collèges (électeurs, princes, villes) et convoquée par l’empereur, elle est l’instrument de la rencontre de l’empereur et des états. Son concours est indispensable pour décider de la guerre et de la paix, légiférer et battre monnaie, lever l’impôt d’empire.
  • Le conseil impérial aulique est constitué d’une trentaine de juges nommés par l’empereur. Il est notamment compétent sur les fiefs d’empire et ce qui a trait aux privilèges impériaux.
  • Le tribunal de la Chambre impériale est formé de juges pour l’essentiel par les états d’empire, paritairement catholiques et protestants, il a compétence sur les affaires d’atteinte à la paix impériale, les conflits entre états immédiats et les questions religieuses.
  • Les cercles d’empire, au nombre de dix sont des associations régionales qui exécutent, le cas échéant par les armes, les décisions du Tribunal de la Chambre impériale.

Claire Gantet      L’Histoire n° 454 Décembre 2018

15 01 1224               Amaury de Montfort, fils de Simon, pourchassé par les barons, abandonne le Languedoc et cède ses droits au roi de France, nommé par le pape chef de la croisade des Albigeois. La croisade devient ainsi royale.

mai 1225                  Une armée de Gengis Khan, dirigée par Samouqa, s’empare de Pékin. Les Mongols, tentés par un retour des terres agricoles chinoises en terres à pâturage, surent écouter les conseils des anciens princes chinois : L’empire a bien été conquis à cheval, mais il ne peut-être gouverné à cheval.

1225                          Construction de premier pont sur le Rhin à Bâle, un autre le sera à Brisach en 1283, un troisième à Strasbourg en 1388.

8 11 1226                   Le roi Louis VIII, 39 ans, meurt de dysenterie à Montpensier, en Auvergne. Certains médecins pensaient que l’abstinence sexuelle en était responsable – le roi ne voulait connaître que son épouse bien-aimée, Blanche de Castille, – aussi avaient-ils fait le nécessaire quelques jours plus tôt ainsi que le rapporte Guillaume de Puilaurent, chapelain de Raymond VII de Toulouse : Au retour de la croisade en Albigeois, le roi tomba malade en Auvergne, on disait qu’il pourrait guérir s’il voyait une femme ; son fidèle compagnon Archambaud de Bourbon choisit une accorte jeune fille et la fit entrer dans le lit du roi pendant son sommeil ; à son réveil, le roi lui demanda ce qu’elle faisait là ; elle répondit qu’elle venait l’aider à le guérir. Le roi la remercia et refusa le remède, pour ne point commettre de péché mortel. Mais a-t-on idée de refuser pareil remède ? Dommage que les Jésuites n’aient pas encore été inventés… il s’en serait bien trouvé un pour dire que, sur prescrition médicale, ce médicament n’était pas péché. Mais il faut tout de même dire qu’auparavant, il avait pris Avignon et ordonné la destruction du Pont Saint Benezet : les Avignonnais lui auraient-ils jeté un sort ? Quoi qu’il en soit ils reconstruiront le pont, mais moins solidement, et la moitié ouest sera emportée par les différentes crues du XVII° siècle.

1226                            Dernière bataille de Gengis Khan, avant que de mourir. Cela se passe sur le fleuve Jaune gelé, pas bien loin de sa source, sur le versant nord de la chaîne des Kounloun, au sud-ouest du très grand monastère tibétain de Koumboum [aujourd’hui Taer-si] et du lac Koko-Nor.

Les Tangoutes s’étaient illustrés pour avoir fait l’objet de la toute dernière campagne de Gengis Khan, en 1226 et 1227. L’empereur des Mongols avait juré qu’avant sa mort il prendrait sa revanche sur le souverain tangoute du Shi-Shia, qui avait refusé d’accomplir ses devoirs de vassal. Ce fut sur les glaces du fleuve Jaune que se décida le sort des Tangoutes. Les Mongols avaient occupé les collines qui entouraient un des lacs formés par le fleuve. Ils envoyèrent leurs meilleurs archers passer à pied sur le fleuve gelé et attaquer l’ennemi. Comme une rafale de vent, la cavalerie tangoute se jeta sur eux. Mais les chevaux se mirent à glisser sur la glace et à tomber. Les Mongols se précipitèrent alors de tous côtés et hachèrent les Tangoutes au sabre, tuant trois cent mille ennemis, selon leurs annales. Ayant vu s’accomplir son dernier vœu de guerrier, Temujin, alias Gengis Khan, le tout puissant seigneur, simple chef du clan des Borjigin devenu maître de l’empire des steppes, regagna le pays céleste de ses ancêtres mythiques, le Loup bleu et la Biche blanche. Il s’éteignit à l’issue de cette campagne, dans le lointain Kansou, le quinzième jour du second mois de l’automne de l’année du cochon, le 18 août 1227.

Jean Buathier           Aux confins de la Chine        Arthaud           2004

Selon ses ordres, il sera enterré là où il était né : le Mont Burkhan Khaldun – 48°45’14″ N, 108°39’50″ E -, au nord-est d’Oulan Bator : sa sépulture sera découverte par Pierre-Henri Giscard dans la décennie 2010

Mais, dans la région, on n’avait pas attendu Gengis Khan pour batailler, et encore et toujours : le gêne de la guerre se transmettait de génération en génération. Le poète s’en souvenait :

En regardant flotter la lune
Par-dessus la mer
De nuages, de steppes et de désert,
Sur lesquels le vent souffle, incessant,

Avec amertume
Je songe à cette route, À ces tribus aussi, qui hantent
Les rivages du lac Koko-Nor
Et continuellement nous harcèlent.

Que de ces champs de bataille aucun ne revient,
Depuis toujours on le sait.
Et, levant les yeux sur ces confins,
Nos guerriers éprouvent le mal du pays,
Qu’ils portent comme incrusté, dans les rides du visage.

Alors, la vision de nos lointains foyers m’obsède,
Je pense aux êtres aimés
Qui nous attendent et qui nous guettent.
Mais l’écho de notre existence ne leur parvient même pas,
À travers l’écran du silence.

Li Bai, poète T’ang du VII° siècle

1227                            Nombreux et meurtriers séismes dans les Alpes du Sud : plus de 5 000 morts à Aix en Provence.

18 02 1229                Avec la sixième croisade, l’empereur germanique et roi de Sicile Frédéric II ajoute à sa couronne le titre de roi de Jérusalem, obtenant ainsi du sultan d’Égypte la restitution des Lieux Saints aux Chrétiens : c’est le traité de Jaffa. Le Haram al-Sharif reste aux mains des musulmans. Étrange démarche : il est entouré de 3 000 soldats, mais c’est en ami du sultan qu’il vient au Caire : un ambassadeur d’Al-Kamel a établi les premiers ponts qui n’ont fait que se renforcer : correspondance importante, cadeaux etc … Il y a aussi une bonne dose d’escroquerie dans la générosité du sultan : il donne ce qui n’est pas à lui, mais à son frère Al-Moazzam, avec lequel il vient de se fâcher !

Quand l’empereur, roi des Franj, vint à Jérusalem, je restai avec lui comme me l’avait demandé al-Kamel. J’entrai avec lui dans le Haram ach-Charif, où il fit le tour des petites mosquées. Puis nous nous rendîmes à la mosquée al-Aqsa, dont il admira l’architecture, ainsi que celle du Dôme du Rocher. Il fut fasciné par la beauté de la chaire, en gravit les marches jusqu’en haut. Quand il descendit, il me prit part la main et m’entraîna à nouveau vers al-Aqsa. Là, il trouva un prêtre qui, l’évangile à la main, voulait entrer dans la mosquée. Furieux, l’empereur se mit à le rudoyer.

Qu’est-ce qui t’a amené en ce lieu ? Par Dieu, si l’un de vous osait encore mettre les pieds ici sans permission, je lui crèverai les yeux !

Le prêtre s’éloigna en tremblant. Cette nuit-là, je demandai au muezzin de ne pas appeler à la prière pour ne pas indisposer l’empereur. Mais celui-ci, lorsque je vins le voir le lendemain, m’interrogea :

O cadi, pourquoi les muezzins n’ont-ils pas appelé à la prière comme d’habitude ?

Je répondis : C’est moi qui les ai empêché de le faire par égard pour ta majesté.

Tu n’aurais pas du agir ainsi, dit l’empereur, car si j’ai passé cette nuit à Jérusalem c’est surtout pour entendre l’appel du muezzin dans la nuit.

Chamseddin, cadi de Naplouse

Autant d’œcuménisme ne pouvait recueillir tous les suffrages : à Baghdad, Mossoul, Alep, la trahison d’al-Kamel souleva des tempêtes… verbales :

La nouvelle désastreuse que nous avons reçue a brisé nos cœurs. Nos pèlerins ne pourront plus se rendre à Jérusalem, les versets du Coran ne seront plus récités dans ses écoles. Qu’elle est grande aujourd’hui la honte des dirigeants musulmans. Entre An-Nasser, roi de Damas et neveu d’al-Kamel, une guerre ouverte est déclarée.

Étrange destin sans lendemain que celui de ce Hohenstaufen, noble allemand, qui se sentit beaucoup plus roi de Sicile (et donc aussi de l’Italie du sud) qu’empereur d’Allemagne, qui commence par naître le 26 décembre 1194 sous une tente, en plein centre de l’actuel Jesi, entre Ancône et Rimini, sa mère Constance étant alors en voyage, qui crée une université à Naples, organise les cours de l’Ecole de Médecine de Salerne, exige, par un décret de 1240, que les étudiants se voient présenter une dissection au moins une fois par an et que les chirurgiens ne puissent être diplomés sans avoir étudié l’anatomie. Un prince qui entretient dans sa capitale de Palerme une brillante cour de savants chrétiens, musulmans, juifs, qui permet à 60 000 musulmans de conserver leur culte et les lieux qui s’y rattachent à Nucera, au nord de l’Apulie. qui construit, toujours en 1240, l’étonnant château de Castel del Monte, dans les Pouilles italiennes, 70 km à l’ouest de Bari, 540 m d’altitude, château jamais habité, non par quelque malédiction que ce soit mais parce qu’il l’avait voulu ainsi : c’était un laboratoire d’observation. Ni avers, ni envers, ni avant, ni arrière ! Avec ses huit angles à chaque tour octogonale de 25 mètres de hauteur, il est à nul autre pareil. Sa forme parfaitement géométrique et la régularité, sur deux étages, de ses seize pièces identiques, en font un édifice unique, savant mélange de rigueur d’architecture et d’éventails symboliques, voire cabalistiques. Isolé sur une colline dominant l’ensemble de la plaine des Murge, sa pierre dorée lui confère une légèreté de dentelle se découpant sur fond de ciel bleu. Il se trouve à équidistance de la cathédrale de Chartres et de la pyramide de Kheops, en Egypte. Construit sur le modèle du Dôme du Rocher de Jérusalem, coupole en moins, il frappe par son dépouillement à la limite de l’austérité. Pas d’errance possible à l’intérieur : on passe d’une salle à l’autre par la seule porte possible. Pas de décoration, pas de salles des gardes, pas de cuisines, pas de caves, pas de cellules : ce ne pouvait être un lieu de résidence. Castel Monte se multiplie dans l’alchimie rhétorique du chiffre 8 : 8 fleurs à 4 feuilles sur le tympan du portail, sur les chapiteaux des colonnes du rez-de-chaussée et à l’étage, sur les clés de la 5°salle et encore 8 fleurs de tournesol sur les clés de voûte de la 5° salle, 8 feuilles d’acanthe sur celles de la 8° salle.

Le soleil est le véritable architecte de Castel Del Monte qui est comme un livre de pierre. Ainsi en certains points, quand le soleil se lève et se couche à la date des solstices d’hiver et d’été, – les 21 mars et 23 septembre –  l’ombre détermine alors un rectangle de proportions divines qui correspondent au nombre d’or obtenu par de savants calculs qui avaient fait l’objet d’études de la part du mathématicien Léonardo di Pisa, – Fibonaci -, lors de l’édification des cathédrales gothiques.

Deux fois par an – le 8 avril et le 8 octobre -, qui était à l’époque compté comme le huitième mois de l’année, un rayon de soleil pénètre par la fenêtre dans le mur sud-est et, en traversant la fenêtre de la cour intérieure, éclaire une partie du mur avant, où est sculpté un bas-relief qui représentait une femme vêtue à la grecque, et qui recevait l’hommage d’un chevalier servant. On est tenté d’y voir Dame Terre, que son époux, le soleil, embrasse et féconde.

Stefania Mola

http://www.google.fr/search?q=castel+del+monte&hl=fr&prmd=imvns&tbm=isch&tbo

On est tenté de lui offrir les mots que Hegel et Freud attribueront le premier à Giordano Bruno, le second à Léonard de Vinci :

Une comète à travers l’Europe

Il était comme un homme réveillé trop tôt dans l’obscurité alors que tous les autres étaient encore endormis.

*******

Il parle et écrit parfaitement l’arabe, ne cache pas son admiration pour la civilisation musulmane, se montre méprisant à l’égard de l’Occident barbare et surtout du pape de Rome la Grande. Ses proches collaborateurs sont arabes, ainsi que les soldats de sa garde, qui, aux heures de prière, se prosternent en tournant leur regard vers la Mecque. Ayant passé toute sa jeunesse en Sicile, alors foyer privilégié des sciences arabes, cet esprit curieux ne se sent pas grand’chose de commun avec les Franj obtus et fanatiques. Dans son royaume, la voix du muezzin retentit sans entraves.

[…] Dans l’esprit d’Al-Kamel, l’occupation de la Palestine par son allié Frédéric créera un État tampon qui le protégera contre les entreprises d’al-Moazzam. À plus long terme, le royaume de Jérusalem, revigoré, pourra s’interposer efficacement entre l’Égypte et les peuples guerriers d’Asie dont la menace se précise. Un musulman fervent n’aurait jamais envisagé aussi froidement d’abandonner la Ville Sainte, mais al-Kamel est bien différent de son oncle Saladin. Pour lui, la question de Jérusalem est avant tout politique et militaire ; l’aspect religieux n’entre en ligne de compte que dans la mesure où il influe sur l’opinion publique. Ne se sentant pas plus proche du christianisme que de l’islam, Frédéric a un comportement identique. S’il désire prendre possession de la Ville Sainte, ce n’est nullement pour se recueillir sur le tombeau du Christ, mais parce qu’un tel succès renforcerait sa position dans la lutte contre le pape, qui vient de l’excommunier pour le punir d’avoir retardé son expédition en Orient.

Amin Maalouf Les Croisades vues par les Arabes J.C.Lattès 1983

Ce concert de louanges ne fait pas l’unanimité : Pierre Milza, historien français spécialiste de l’Italie, en dresse un portrait autrement moins flatteur : en lutte permanente contre le pape pour le contrôle de toute l’Italie, facilement cruel, impitoyable pour ses ennemis, il mourra le 13 décembre 1250, sans destinée ainsi que l’avait prophétisé le franciscain Salimbene :

Quoi qu’il arrive, l’Empire mourra avec Frédéric. Car même s’il a des héritiers, ceux-ci seront dépouillés de leur couronne impériale, dont la possession dépend de celle de roi des Romains. Or celle-là, aucun membre de sa lignée ne la possédera plus.

L’avenir confirmera la prédiction.

Le comte de Toulouse Raymond VII abdique : il se rend à Paris faire amende honorable. Il cède au Saint Siège le Comtat Vénaissin [dont ne fait pas partie Avignon]. Jeanne, sa fille unique épouse Alphonse de Poitiers, frère de Louis IX, qui, à sa mort en 1249, deviendra comte de Toulouse. Si Jeanne ne lui donne pas d’héritier, le comté de Toulouse reviendra à la France à sa mort, ce qui sera fait en 1271. Dans le Languedoc aujourd’hui, on dit que le nécessaire fût fait pour que Jeanne n’ait pas d’enfant : la stérilisation était une technique déjà maîtrisée sous l’empire romain. On enverra alors des magistrats parisiens pour fonder une université à Toulouse afin de mettre dans le droit chemin toutes ces têtes farcies d’hérésie.

vers 1230                   La Commune (en Italie) est un animal dont la queue se termine en pointe pour nuire à son voisin, et, en même temps, à l’étranger. Mais ses têtes innombrables se dressent l’une contre l’autre ; car, dans la même commune, les gens ne font que se haïr, se calomnier, se tromper, se tourmenter, s’opprimer réciproquement. Au-dedans la guerre, au-dehors la terreur !

Cardinal Jacques de Vitry, † Rome 1240

1231                            Grégoire IX publie l’encyclique Excommunicamus, acte fondateur de l’Inquisition – de inquisitio : enquête – qui sera active trois siècles durant, confiée aux Dominicains, dont le fondateur est mort depuis dix ans, et aux Franciscains. Il y eut en fait trois Inquisitions : l’Inquisition médiévale, l’Inquisition espagnole et l’Inquisition romaine. La première est une institution d’Église, dont les agents ne dépendent que du pape ; l’accusé a droit à un défenseur, il a le droit de produire des témoins à décharge… on voit pour la première fois réuni un jury… on n’a pas du tout affaire à une justice expéditive. Les simples erreurs de traduction vont fleurir : l’emmurement donna naissance au mythe des prisonniers placés vivants à l’intérieur d’un mur que l’on construisait, quand en fait il s’agit simplement de mettre entre quatre murs, c’est à dire en prison.

L’Inquisition espagnole ne verra le jour que deux siècles et demi plus tard, et l’Inquisition romaine en 1542, pour veiller à l’orthodoxie.

Il ne faut pas oublier le point de départ de l’affaire : la réprobation suscitée par les hérétiques, l’indignation inspirée par leurs pratiques et leur révolte contre l’Église. Si surprenant que cela soit, les hommes du XIII° siècle ont vécu l’Inquisition comme une délivrance. La foi médiévale n’est pas une croyance individuelle : la société forme une communauté organique où tout se pense en termes collectifs. Renier la foi, la trahir ou l’altérer constituent donc des fautes ou des crimes dont le coupable doit répondre devant la société. Conforme à l’interdépendance du temporel et du spirituel qui caractérise l’époque, l’Inquisition représente, explique Régine Pernoud, la réaction de défense d’une société à qui la foi paraît aussi importante que de nos jours la santé physique.

Jean Sévillia. Historiquement correct Perrin 2003

L’Inquisition languedocienne brûlera infiniment moins de gens en un siècle que Simon de Montfort et ses croisés entre juillet 1210 et mai 1211

Michel Roquebert

1232                            Thomas I°, duc de Savoie, acquiert le pays de Vaud, le Valais, le Piémont, et fait de Chambéry sa capitale. Il a épousé en 2° noces Marguerite de Faucigny.

A l’autre bout du monde, la capitale du royaume chinois du Honan : Kaï-Fung-Fu, est assiégée par les Mongols : on y voit pour la première fois des traits de feu volants, l’ancêtre de la fusée.

07 1234                      La rouelle – insigne jaune frappé d’une pastille noire – fait son apparition en Arles : c’est le concile de Latran qui en a rendu le port obligatoire aux juifs en 1215.

1235                            L’empereur Frédéric II entre dans Colmar accompagné d’un éléphant, de chameaux et de panthères.

1236                            Treize ans plus tôt, Gengis Khan a écrasé l’armée du prince de Kiev, et depuis lors n’a cessé de ravager la région, s’arrêtant aux frontières de la République de Novgorod en 1238. Sous la menace, Novgorod fait appel au prince de Perejaslav, Alexandre, qui va se révéler fin politique, habile diplomate et remarquable chef de guerre :

Les Mongols peuvent attendre. Il y a un ennemi plus dangereux que les Tatars, plus près, plus méchant, qu’aucun tribut ne satisfera, c’est l’Allemand. Quand il sera battu, on pourra s’occuper des Tatars […], mais sans Novgorod nous ne pourrons battre l’Allemand, il faut commencer par Novgorod, là est la dernière Russie libre.

1237                         La Seine déborde :

L’année de l’incarnation du Seigneur 1236, avant Noël, le fleuve Seine (…) se mit à enfler, du fait de pluies quotidiennes. Après l’Epiphanie, elle déborda largement. En plusieurs endroits il fallait user de bateaux. La partie au-delà du Grand Pont (la rive droite) était devenue une île, à l’exception d’un bout de terre plus élevé, du coté de l’église St Laurent, qui surmontait les eaux.

[…] Que faire ? Devant le danger, l’aide humaine était vaine, et celle de Dieu manquait.(Les Parisiens) jugèrent qu’ils étaient sans doute indignes de traiter directement avec Dieu. Pour se concilier l’Omnipotent, il leur fallait un intermédiaire. Et tous de désigner sainte Geneviève, pour être priée, honorée, suppliée, pour être portée en procession à Notre Dame, pour renforcer la demande du peuple par la présence de son corps, pour intercéder auprès de la Vierge. (…)

Avec bonheur, la procession eut lieu. (Après quelques jours) la Seine se mit à décroître et à regagner son lit.

Recueil des historiens des Gaules.                   Adapté du latin par Jacques Berlioz 1876

On a trouvé de l’argent à Kutná Hora, une petite ville de Bohème, et les années à suivre vont révéler qu’il y en a beaucoup. Le roi Pemysl Otakar II sait que son peuple est un peuple de terriens, non de citadins. Tous les commerçants qu’il voit dans sa ville de Prague sont allemands. Et c’est donc aux Allemands qu’il fait appel pour exploiter ces mines qui vont faire de la Bohème l’une des régions les plus riches d’Europe. C’est la naissance de la minorité allemande en Bohème : les Sudètes.

1238                           Alexandre, devenu prince de Novgorod, négocie avec la Horde d’or : moyennant tribut, il obtient la paix. Elle sera durable, trop au goût des habitants de Novgorod, qui se révolteront à plusieurs reprises pour ne plus payer ce tribut.

1240                          Alexandre bat les Suédois sur la Néva : cela lui vaut le surnom de Nevski.

Batou, successeur de Gengis Khan à la tête des Tatars, réduit Kiev en cendres : la grande ville des princes de Kiev ne s’en relèvera pas et perdra son rôle séculaire d’unification et de civilisation du monde slave.

En un demi-siècle, semblant surgir de nulle part, ils auront ravagé tout l’Ancien Monde et étendu partout leur empire. On comprend que tous les peuples confrontés à cette calamité n’y aient vu d’abord qu’une manifestation surnaturelle, sans doute issue de l’enfer. Comment ont-ils fait ? Comment une telle équipée a-t-elle été possible ?

Aujourd’hui encore, les historiens continuent à multiplier les réponses à ces questions, faute d’en trouver une seule qui suffise ! Les Mongols ont pour eux la rapidité des petits chevaux avec lesquels, véritables centaures, ils font corps. Ils sont même capable en l’absence de points d’eau, de faire une incision à l’encolure de l’animal, pour s’abreuver de son sang. Ils possèdent des arcs à grande portée, qui leur permettent d’atteindre les adversaires sans être menacés par eux. Ils sont les rois de la ruse, aussi, capables de faire semblant de fuir pour contre-attaquer par surprise, ou d’abandonner un butin pour tromper l’adversaire sur leurs intentions. Contrairement à l’image de barbares hirsutes que l’histoire a souvent gardée d’eux, ils forment également une armée à la discipline d’airain, dans laquelle chaque soldat, sur sa vie, est responsable de la conduite de tous les autres. Leurs campagnes sont soigneusement préparées. Leur tactique ne cesse de s’améliorer. Ainsi, après leur conquête de la Chine du Nord, emmènent-ils avec eux les ingénieurs chinois capables de fabriquer les machines de siège les plus perfectionnées. Partout, ils usent de leur arme suprême, la plus impitoyable cruauté. Quand ils prennent une ville, ils peuvent en tuer tous les habitants méthodiquement, sauf les hommes de religion, qu’ils gracient par principe, ou les artisans, qu’ils épargnent par utilité. Il leur arrive aussi de décréter le massacre de tous les hommes au-dessus d’une certaine taille, ce qui aura pour effet de tétaniser d’effroi le reste de la population. Ou encore de garder en vie une partie de la population pour l’utiliser comme bouclier humain lors d’une de leur prochaine bataille. Cette sauvagerie deviendra légendaire. Elle est délibérée. Il s’agit d’inspirer assez de terreur dans le pays pour décourager toute velléité de résistance de la part de la ville suivante, qui sera appelée à se rendre sans combattre, sous peine de connaître le même sort. La méthode aboutit aussi à la dévastation totale de toutes les terres conquises. Citons le seul exemple de la Hongrie. Le pays, avant le passage des hordes des successeurs de Gengis Khan, est un des plus prospères d’Europe. Après les Mongols, qui n’y sont restés que quelques mois, il a perdu la moitié de sa population.

François Reynaert    La Grande Histoire du Monde           Fayard 2016

1241                          Introduction de la croix à double traverse ou croix de Lorraine, reprenant la forme d’un reliquaire de la vraie croix, rapporté de la croisade par Jean d’Alluye. Conservé à l’abbaye cistercienne de La Boissière (Maine et Loire), elle fût d’abord dite croix d’Anjou avant de devenir Croix de Lorraine sous le règne de René d’Anjou, qui fût aussi duc de Lorraine de 1431 à 1453.

Les cavaliers tatars dévastent la Pologne et la Hongrie, où ils s’enorgueillissent d’avoir cueilli 270 000 oreilles : seule l’annonce du décès de leur souverain Ogodaï les fera renoncer à pousser leur avantage.

5 04 1242                  Sur le lac Peïpous encore gelé, Alexandre Nevski met en déroute les Chevaliers Porte-Glaive [ou encore Chevaliers Teutoniques] : devenu héros national, il devient prince Vladimir-Souzdal, et règne sur la Souzdalie, nouvelle source d’unification de la Russie. A sa mort en 1263, il laisse à son fils cadet Daniel la petite principauté dont Moscou était alors le centre : moins bien dotée par la nature que Kiev ou Novgorod, ou Souzdal, mais plus facile à défendre, ce fût elle qui l’emportera finalement dans le rôle d’unificateur de la Russie…, sous la protection tatare. Moscou n’était au départ qu’une clairière au sein d’une grande forêt, qui avait servi de refuge pour se mettre à l’abri des assauts Tatars.

Moscou ! Il ne pouvait exister de ville plus belle que Moscou, constituée non pas selon les plans froids d’un architecte, mais par le ruissellement vivant de myriades de vies pendant plusieurs siècles. Ses deux anneaux de boulevards, ses rues bigarrées et bruyantes ou, au contraire, ses ruelles tordues et recourbées, avec la vie à part de ses cours herbeuses pareilles à autant de mondes clos, tandis que le ciel retentit de la voix multiple des cloches de tous timbres et de toutes densités. Ajoutez le Kremlin, la Bibliothèque Roumiantsev, la magnifique Université, le Conservatoire.

Alexandre Soljenitsyne        La confiture d’abricots et autres récits en deux parties.   Fayard 2012

Rien de tel qu’une retentissante victoire pour donner corps à une identité, – l’âme russe -, qui s’exprime abondamment dans la chanson : Kalinka

Obier, mon obier,
Dans mon jardin, il y a des framboises, mes framboises.
Sous le pin vert,
Laisse-moi me reposer.
Ô toi, pin vert,
Ne bruisse pas si fort au-dessus de ma tête.
Belle jeune fille, je t’en prie, aime-moi !

À travers champs

À travers champs, au-dessus des champs lisses, la lune passe comme un oiseau
Et éclaire les champs lisses de son éclat argenté.
Venez tous ensemble, carillons et voix sonores !
Diantre, quel audacieux courage !
Diantre, quel beau brin de fille !

*****

La séparation de l’Allemagne et de la France ne résulta pas de décisions souveraines mais d’un lent processus qui s’apparente à la dérive des continents. Les racines communes restèrent longtemps vivantes. Quand, en 1241, Saint Louis écrit à l’empereur pour demander la libération de religieux, il lui rappelle qu’ils sont tous deux des rois francs.

Au fil des siècles, les deux États s’affirmèrent sans s’affronter gravement. Peut-être parce qu’ils empruntèrent des chemins opposés. La France du Moyen Age était aussi fragmentée que sa voisine et le pouvoir du roi étaient moins grand que celui de l’empereur. Mais la royauté française poursuivit obstinément le but unique de l’élargissement de son pouvoir. Nulle grande vision ordonnée, juste une constante ambition de puissance, un big is beautiful avant l’heure. Souvent défaite, la royauté n’accepta jamais une organisation du royaume qui eût été un consentement à la limite de son pouvoir. A l’inverse des rois français qui ne renoncèrent jamais à soumettre les pouvoirs locaux, les empereurs allemands consentirent à une irrémédiable division en accordant un poids égal à l’empire et aux seigneuries, à l’empereur et aux féodaux. L’histoire de France est celle de la prééminence sanglante du roi sur les seigneurs. L’histoire de l’Allemagne est celle, longtemps plus paisible, de l’organisation de leur équilibre.

Philippe Delmas      De la prochaine guerre avec l’Allemagne.       Odile Jacob 1999.

16 03 1244                 Après dix mois de siège, la forteresse de Monségur tombe : 225 parfaits meurent sur le bûcher : selon le chroniqueur, ayant refusé de se convertir, comme on les y avait invités, ils furent brûlés dans un enclos de pieux auquel on mit le feu. Ils passèrent directement au feu de l’enfer. C’est la fin de la résistance organisée des Cathares, le tout sur ordre de Saint Louis. Le dernier bastion, Quéribus, tenu par Chabert de Barbeira tombera en mars 1255. Trois ans plus tard, en 1258, le traité de Corbeil fera de ce château la frontière entre la France et l’Aragon.

J’écris l’histoire des Albigeois qui, pour leur Christ et leur patrie, soutinrent, au Moyen Âge, une lutte tragique contre Rome, les rois de France et les Croisades de l’Europe. Toulouse était leur métropole, les Pyrénées leurs forteresses sauvages, les plaines du Midi leurs vastes champs de bataille. Dans ce cirque immense des Cévennes et de la Méditerranée, des Alpes et de l’Océan, sous les bannières de l’Agneau et du Lion, combattirent, dans une mêlée horrible de vingt ans, deux millions d’hommes. Là succombèrent des rois, des princes, des capitaines, les chefs féroces de la Croix et les héros du céleste Amour. Là périrent dans le sang, avec la justice et la liberté, l‘antique nationalité cantabre, la jeune civilisation romane, la double renaissance évangélique de l’Occident. Ce fut comme la ruine d’un monde. Qui souleva toutes ces tempêtes ? La théocratie romaine. Mais voyez ce fantôme qui vient s’asseoir sur votre seuil en gémissant. L’Église johannite d’Aquitaine implore aujourd’hui l’hospitalité de l’Église réformée de France. Elle sort des sépulcres pour vous raconter ses origines, ses guerres, ses douleurs, son martyre. Votre Société forme un synode permanent, un aréopage religieux de l’histoire. Accueillez pieusement cette noble et sainte veuve. Elle n’est pas notre mère, mais sa sœur d’Orient. Elle vient de Pathos et des sept Églises d’Asie. Elle est la fille de l’Apôtre bien aimé et l’épouse mystique du Paraclet. Consolatrice, elle ne veut pas être consolée, non plus que la Rachel d’Hérode. Ses enfants ont été égorgés ; elle n’a plus de descendants sur la Terre. A-t-elle seulement un tombeau ? Écoutez son gémissement héroïque. Nulle voix plus pathétique n’a été entendue depuis les lamentations qui retentirent en Rama. Les pleurs et la flamme ont éteint ses yeux : le bûcher a dévoré sa chair ; on lui a arraché la langue ; elle a perdu la mémoire ; elle n’est plus qu’une ombre. Je suis la voix de cette ombre, et le rapsode de ce fantôme.

Napoléon Peyrat      Histoire des Albigeois, I – La civilisation romane,     C Lacour éditeur. Nîmes, 1997

_____________________________

[1] On trouvera souvent en France des couvents de Jacobins… qui ne sont autres que des Dominicains : jacobin venant de la Rue St Jacques où s’installa le premier couvent de Dominicains. Quant au qualificatif de frère, il est bon de ne pas lui attacher trop de rigueur, car, selon le contexte, il exprime des réalités différentes : dans la plupart des ordres religieux, il différencie les frères, non ordonnés prêtres, des pères,  qui sont prêtres. Chez les Dominicains, c’est la volonté expresse du fondateur que de s’appeler entre eux frère, quand, de fait, tous sont prêtres. Ainsi court la définition : Je suis le frère de tous et le père de personne. Il en est aussi un autre : Les Dominicains, c’est le plus grand désordre(s), ce dernier mot pouvant s’écrire, selon les préférences de chacun, en un seul ou en deux mots séparés…

[2] En grec, catharos signifie : pur.

[3] Mais il en sera de ce terme comme de pas mal d’autres : l’habitude prise, même si elle n’est pas bonne, a une force qu’il n’est pas toujours possible de renverser : ainsi du terme Amérique que son auteur aurait bien voulu corriger, mais trop tard, et encore du terme Indien qui avalise les erreurs de Christophe Colomb et qui nous oblige chaque fois à demander : Indien des Indes ou d’Amérique ? et encore de la Guerre de cent ans qui ne fut jamais une , mais plusieurs, séparées de périodes de paix

[4]L’invention de la boussole est le type même de notre besoin de voir les inventions attribués à un seul homme. En fait, elle a commencé par avoir une fonction dans les rituels sacrés en Chine, avant que les propriétés du magnétisme soient exploitées dans le cadre pratique de la navigation : sa présence est attestée sur des bateaux cantonnais vers les années 1050…. dans notre Méditerranée, vers la fin du XV° siècle, on la nommera pierre de l’Aimant, ou pierre d’aimant. Il y a là une évolution progressive, qui s’est faite en plusieurs lieux. Il n’y a pas d’inventeur de la boussole. M.E. Jondot prête à Flavio Gioïa, d’Amalfi, un rôle dans son perfectionnement tout en affirmant qu’il est néanmoins démontré que cet instrument fût inventé en France [sic].

[5]           Les affaires de Pietro Bernardone l’avait amené à voyager souvent en France, particulièrement aux Foires de Champagne.

[6] La prêtrise est un chemin constitué d’une série d’ordres, qui commencent par être mineurs, le premier d’entre eux étant la Tonsure, pour devenir ensuite majeurs, du sous-diaconat à la prêtrise.

[7] Mais on ne voit pas bien comment on aurait pu dénombrer un million de personnes à Béziers, banlieue et grande banlieue comprises, au début du XIII° siècle ! : c’est dire avec quelle circonspection il faut prendre ces chiffres ! Plus raisonnablement, dans sa lettre au pape, Arnaud Amaury parle de 20 000 morts.

[8] D’autres historiens, dont Régis Debray, prêtent le mot à Foulq, évêque de Marseille réquisitionné par Simon de Montfort. De toutes façons, il est à prendre avec prudence, car les premières traces sont dans un écrit de Césaire de Heisterbach : Le livre des miracles, rédigé quelques 30 ans après les faits. Régine Pernoud va un peu plus loin que cela en disant que le bonhomme n’a pas repris le mot mais l’a tout bonnement inventé.

[9] Auguste…celui qui augmente le royaume.

[10] Il faut bien admettre que les appréciations restent très contrastées : on peut lire sous la plume de Michel Mollat : Un monde de contrastes : les maîtres de la terre sont de perpétuels quémandeurs, l’Empire des steppes un champ d’horreurs et de misères : des têtes et des ossements humains, vestiges des massacres, accumulés comme des tas de fumiers ; villages en ruine. Plan Carpin s’indigne aussi de l’abjection des survivants réduits en esclavage, à peine nourris, exposés presque nus à l’ardeur du soleil ou à la rigueur des grands froids, pendant des jours et des nuits.

[11] Auteur en 1305 de La Reconquête de la Terre sainte.


Poster un commentaire

Nom: 
Email: 
URL: 
Commentaires: