10 janvier 1665 à 1668. Versailles. Londres brûle. 19043
Publié par (l.peltier) le 8 novembre 2008 En savoir plus

16 01 1665                     Ce matin-là, une éclipse était prévue en Chine : d’après les savants impériaux, elle devait se produire à 10 h 30 et durer 2 heures. Le jésuite Adam Schall, annonce qu’elle ne surviendrait pas avant 11 h 30 et ne durerait que 2 minutes. A 10 h 30, rien ne se passe, et le soleil brille… jusqu’à 11 h 30, heure précise à laquelle débute l’éclipse qui va durer 2 petites minutes : la confiance de l’empereur lui sera désormais acquise, et les portes de l’Orient que Ricci avait entrebâillées seront maintenant grandes ouvertes à la science occidentale. L’empereur décidera que le tribunal des mathématiques – le Qintianjian – serait toujours dirigé par un jésuite. Mais ce sont les horloges amenées par les Jésuites, que les Chinois avaient su réaliser mais avaient aussi pris le temps d’oublier, qui ouvrirent une nouvelle voie commerciale avec l’occident.

03  1665                         La peste bubonique ravage Londres. Paul Morand, s’inspire beaucoup des Mémoires de Pepys, truculent écrivain de la seconde moitié du XVII° siècle.

Le journal de Pepys fait revivre avec un réalisme simple et terrible, les deux fléaux qui ravagèrent Londres, à cette époque : la Grande Peste, le Grand Incendie.

En 1663, une épidémie de peste avait sévi à Hambourg et à Amsterdam. L’année d’après, les bateaux hollandais répandirent dans le port de Londres des rats contaminés qui se logèrent dans les vieilles maisons de bois avec autant de plaisir qu’au fond de leurs cales natales. Au printemps de 1665, le fléau éclatait dans Londres. Dès le dégel, au mois de mars, le quartier de Saint-Gilles-des-Prés fut atteint par la mort tachetée (spotted death). La Cour, qui ne paraît, pas plus que le clergé, avoir joué un rôle brillant, s’enfuit aussitôt à Hampton Court. Mais Pepys ne quitta pas sa ville. Il regarde défiler des corps, de longues files de cadavres emmenés sur des chariots à la fosse commune, où ils rejoignent d’autres cadavres, roulés sur des brouettes ou portés à dos d’homme ; la procession des cercueils descend tout le Strand, jusqu‘à Saint-Martin et à Westminster ; bientôt le temps manquera pour en fabriquer. Les maisons infectées, dont la porte est marquée d’une croix rouge, avec l’inscription : Seigneur, ayez pitié de nous ! sont abandonnées. En septembre, Londres est désert. Il n’y a plus de médecins, plus de sœurs de charité. Pepys descend stoïquement dans la rue pour se rendre à la Bourse : elle est vide. Vide est le Palais royal ; vides les rues où sonne le morne appel du crieur public : Faites sortir vos morts», déserte une Tamise où ne passent plus de bateaux… Les boutiques sont closes, les vivants s’enferment terrifiés, les ordures s’entassent dans les cours ; à Whitehall, l’herbe pousse entre les pavés ; les corps, superficiellement enterrés, répandent une odeur infecte. Les rares passants, s’ils parlent, c’est en se bouchant le nez ; ils vont, le visage enfoncé dans des cornets d’herbes odoriférantes, de sorte que Londres ne voit plus que d’étranges figures, pareilles à de grands oiseaux à bec blanc. Le cauchemar a parfois un trait comique : Daniel de Foe raconte qu’un joueur de cornemuse endormi sur le pavé, après boire, est ramassé pour mort, chargé sur un chariot de cadavres ; il se réveille, s’assied sur le tas immonde et se remet à jouer. Dans les quartiers pauvres, la peste perfectionne ses ravages ; les femmes du peuple tuent leurs enfants, se cassent la tête contre les murs ; à l’automne, il y a six mille décès par semaine. Enfin les autorités se décident à allumer de grands feux, à massacrer les rats ; les gelées surviennent, et c’est la fin de la Peste de Londres, qui a fait plus de cent mille victimes.

Paul Morand Londres 1933

Issac Newton a 22 ans et vient d’obtenir une licence de mathématiques à Cambridge. L’épidémie lui fait abandonner son inscription pour la maîtrise pour retourner dans sa famille à Woolsthorpe Manor, dans le Lincolnshire. Il écrira plus tard de cette période : j’étais dans la plénitude de mes facultés d’invention et occupé par les mathématiques et la philosophie (c’est-à-dire par la science) plus qu’à aucune autre époque de ma vie.

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Dans le jardin de Woolsthorpe, il y avait un pommier, et il est fort possible que soit authentique l’histoire de la chute d’une pomme qui fournit à Newton un indice décisif pour la solution du problème planétaire. […] La chute de la pomme avait soulevé dans l’esprit de Newton la question que voici : la force exercée par la Terre, qui avait provoqué la chute de la pomme, était-elle la même que celle qui faisait que la lune tombait vers la Terre et l’attirait ainsi sur une orbite elliptique autour de la Terre ? Des calculs lui montrèrent qu’il en était ainsi, mais il restait encore beaucoup de travail à accomplir. Ce ne fut peut-être pas avant 1684 qu’après un échange de correspondance avec Robert Hooke, Newton se trouva en pleine possession de tous les principes dynamiques impliqués et qu’il fut en état d’élucider la question. […] En 1687, il publiera Philosophiae naturalis principia mathematica, habituellement raccourci en Principia, peut-être l’ouvrage scientifique le plus important jamais publié ; en un volume unique, Newton avait reformulé  toutes les connaissances sur les corps en mouvement, avec une précision mathématique jusqu’alors inégalée. Il avait complété ce que les physiciens du Moyen Age avaient commencé et ce que Galilée avait essayé de réaliser : ses trois lois du mouvement formèrent la base de tous les travaux ultérieurs. Newton avait également résolu un problème d’astronomie vieux de 2000 ans : celui du mouvement des planètes dans l’espace. Grâce à une analyse mathématique d’une perfection stupéfiante, il démontra comment la loi de l’inverse des carrés ne pouvait qu’aboutir à un mouvement en ellipse et contraignait les planètes à obéir aux lois que Kepler avait tant peiné à déduire des observations de Tycho Brahé.

En plus de ces deux résultats remarquables, les Principia enseignaient que la force d’attraction du soleil n’était pas le magnétisme mais la gravitation et Newton avait franchi l’étape suivante en identifiant cette attraction, qui opérait dans l’espace, avec l’attraction que la terre exerçait sur la Lune et sur tous les objets situés à sa surface. En d’autres termes, il proposa le puissant concept de la gravitation universelle, selon lequel tout corps dans l’univers exerce une attraction sur tous les autres corps, plaçant ainsi l’univers sous une loi fondamentale unique. Dès lors, il n’y avait plus un ensemble de lois du comportement des corps célestes et un autre ensemble pour les corps terrestres : la physique était universelle.

Colin Ronan Histoire mondiale des sciences         Seuil   1988

1665                               Création de la manufacture des glaces de Saint Gobain : Louis XIV voulait doter le château de Versailles d’une galerie de miroirs à la façon des verreries de Murano, près de Venise. Ainsi, disait-il, pendant que la noblesse du pays se regardera dans la galerie des glaces, elle oubliera de faire de la politique [1]. La coulée sur table, se substituant au verre soufflé, permettra un abaissement des coûts de fabrication et une augmentation des dimensions des vitres.

2 9 1666                         Londres brûle pendant 4 jours, détruisant les trois quart de la City.

Le 2 septembre 1666, vers deux heures du matin, Pepys, qui habite près de la Tour, entend du bruit ; il passe sa robe de chambre, constate qu’il s’agit d’un très ordinaire incendie et se rendort. Le feu a éclaté accidentellement, non loin du Pont, parmi les fagots de la boulangerie Thomas Farynor de Pudding Lane, une des rues les plus étroites de la Cité ; le boulanger et ses proches se sont échappés par une fenêtre du premier étage ; seule une servante n’a pas osé les suivre ; les flammes traversent la boulangerie et font flamber, en face, une auberge bourrée de combustibles. Quand Pepys se réveille pour de bon, vers huit heures du matin, le Pont de Londres, avec sa charge de vieilles maisons, se tord sous ses yeux comme une torche, et sa servante lui apprend que trois cents maisons sont en train de brûler. Ne faudrait-il pas isoler l’incendie, démolir des immeubles ?… Sir Thomas Blooworth, lord-maire, s’y oppose prétextant ne pas pouvoir joindre les propriétaires ; un vent d’orage souffle et le feu redouble ; Pepys le contemple de sa barque : toute la rive nord de la Tamise est en feu. Quand la nuit tombe, Londres est un brasier, sur lequel les embarcations pleines de fuyards se détachent en sombre. Les entrepôts d’huile, de vin, de poix, de lin, de chanvre, d’eau-de-vie, servent de combustible. L’immense flamme se divise en deux, pour se rejoindre au Pont de Londres. Tout le monde fuit ; aux portes de la ville, trop étroites, s’embarrassent les voitures, les infirmes portés à dos, les piétons à moitié nus cherchant refuge dans les champs, ou sous les tentes de l’armée. Chacun essaie de récupérer ses meubles, et les jette dans le fleuve ou les emporte sur des barges ; les pauvres restent dans leurs demeures jusqu’à ce que l’incendie soit tout proche, et se ruent alors sur des bateaux, ou grimpent d’un escalier à un autre sur le bord du fleuve. Le jour suivant, Pepys se lève à l’aube. L’incendie a gagné maintenant tout le nord ; s’il continue, le roi Charles peut faire son deuil de sa bonne ville. La flamme dévore la cité, la Bourse royale, l’intérieur du Guildhall, avec les géants tutélaires Gog et Magog, Fleet Street, d’où les orfèvres s’échappent avec leurs argenteries ; les vieux hôtels des corporations, les palais des seigneurs, les riches quartiers des changeurs, tout Threadneedle Street ; dans les tuyaux, l’eau manque. L’air brûlant est irrespirable ; poser le pied par terre, c’est comme de marcher sur des charbons, constate Pepys. Maintenant les maisons prennent feu spontanément, de l’intérieur, mais cela ne fait pas peur à Pepys qui note avec application la couleur orangée des flammes, terribles à voir sous le ciel noir… Autour de lui, tout craque ; les clochers des églises, avec leurs cloches, s’abattent sur les maisons qui plient à leur tour, s’affaissant sur leurs voisines. Les pierres de Saint-Paul volent comme des grenades, le plomb fondu coure dans les rues en déluge, et les pavés même luisent d’un rougeoiement féroce, tel que ni cheval ni homme ne pouvait les fouler. Plus de la moitié de la ville a brûlé, le ciel est de suie, et le papier noirci retombe, pluie sinistre, à plusieurs heures de là, jusqu’à Windsor. Enfin le lord-maire se décide à jeter bas les quartiers menacés ; le roi et le duc d’York, à cheval, parcourent les rues, stimulant le zèle des soldats, des civils, des marins et des dockers réquisitionnés qui, de leurs longs crochets, achèvent d’abattre les décombres. Le toit du vieux Saint-Paul s’effondre, parmi les statues brisées ; l’incendie descend de Ludgate Hill comme un torrent, écrit Pepys. Le feu menace la Tour de Londres avec ses réserves de poudre. Pour la protéger, les troupes font exploser les maisons du voisinage par dizaines.

Le feu diminue et s’éteint lentement ; on voit à l’infini des poutres brûlées, des murs en ruines… Les gravures du temps nous conservent le souvenir d’une des plus grandes villes de la terre, sans un toit.

Le peuple ne douta pas que la faute fût imputable aux étrangers et réclama des victimes ; quelques voleurs et un chien de Français furent pendus le 28 septembre à Tyburn. C’était un horloger de 26 ans, catholique évidemment, Robert Hubert, suffisamment simplet pour s’être accusé du crime alors qu’il était arrivé à Londres deux jours après le début de l’incendie ! Longtemps les Londoniens restèrent persuadés que l’incendie était un coup des catholiques et l’allusion à un complot papiste tracée sur la colonne commémorative ne fut effacée qu’en 1831. Sauf quelques églises de pierre, tout le Londres moyenâgeux a disparu en trois jours, emportant mille ans d’histoire. Il avait déjà brûlé une fois sous les Romains, deux fois sous les Danois, deux fois sous Guillaume de Normandie, mais le Grand Incendie dépassait de loin tous ces sinistres. Il est difficile de ne pas penser à cette catastrophe inouïe lorsqu’on monte sur le toit de Saint-Paul, ou qu’on visite les beaux hôtels des corporations et les quelques maisons anciennes de la Cité. On dirait que l’incendie a laissé dans l’air son odeur redoutable. Après trois siècles, Londres sent encore le brasier froid, et la pierre de ses plus beaux immeubles garde quelque chose de calciné. Quand un feu de cheminée éclate, quand passent les pompiers et leurs automobiles rouges, les habitants se regardent avec inquiétude, et font silence… Impression de malaise, que je n’ai jamais éprouvée dans aucune autre ville, on dirait que du fond de leur subconscient, les Londoniens sentent remonter le souvenir du Grand Incendie.

Quatre-vingt-neuf églises, quatre portes principales de la ville, quatre cent soixante rues sont détruites ; treize mille deux cents maisons n’existent plus ; sur les 80 000 Londoniens intra-muros, 70 000 ont perdu leur logement ; les cinq sixièmes de Londres, depuis la Tour jusqu’au Temple, et depuis la Tamise jusqu’au nord, sont anéantis.

Il faut rebâtir.

Sans l’incendie, il est vraisemblable, étant donné l’esprit conservateur des Anglais, que Londres serait encore aujourd’hui une ville gothique ; d’ailleurs le conservatisme sentimental des citadins est un phénomène commun à tous les peuples. En 1919, nos régions dévastées ne voulaient pas de maisons neuves : elles redemandaient leur hôtel de ville second Empire ou leurs maisons 1880. Ainsi les citoyens de Londres protestèrent quand le roi voulut leur imposer le plan de reconstruction conçu par Christophe Wren ; Wren, le plus grand architecte anglais, plus grand que son prédécesseur Inigo Jones, et que ses successeurs les frères Adams. Wren avait la logique d’un mathématicien, la précision d’un astronome, le goût d’un vrai artiste et le sens moderne de l’urbaniste. Il était parti d’une idée centrale : Londres, place de commerce, autour de laquelle il avait ordonné son plan si audacieux et si intelligent. Il doterait la ville de quais de quarante pieds de large. Sur ces quais, s’ouvriraient, tout le long de la Tamise, les entrepôts et les halls des nouvelles compagnies de négoce et de navigation. Derrière, les rues transformées en avenues convergeraient vers ce qui était la raison d’être et l’âme de la capitale, vers la Bourse royale, forum moderne. L’industrie serait rejetée hors des murs, les maisons réduites à l’alignement. Wren prévoyait même des rues doubles, avec sens unique. Son plan fut jugé trop coûteux et abandonné (pourtant quelles économies n’aurait-il pas permises ?). Nommé cependant surintendant des travaux, à trente-trois ans, Wren put saisir la plus belle occasion qui jamais s’offrit à un architecte : la nécessité de rebâtir promptement une ville entière. Il rentrait d’un voyage à Paris, les yeux pleins du Louvre et de la place Royale ; il avait visité Vaux, Coutances, Fontainebleau, Saint-Germain ; il avait conversé avec Colbert… C’est à son historien, M. Whitaker Wilson, que nous devons ces précisions. L’influence française sur Wren, fut considérable ; à travers Paris il a vu l’Italie ; mais, on ne peut lui reprocher d’avoir fait du style français ; il a fait du Wren, classique nordique parfois gris, [la couleur de la pierre de Portland, très largement utilisée lors de la reconstruction] parfois monotone, – mais comment mettre beaucoup de variété quand il faut rebâtir d’un coup cinquante églises ? D’ailleurs, elles sont charmantes, ces églises ; elles élèvent au-dessus des toits leurs clochers à minces colonnettes, comme autant d’observatoires – art d’astronome. Londres doit aussi à Wren la plupart des halls des grandes corporations, l’hôpital de Chelsea, celui de Greenwich, le monument commémoratif de l’Incendie, la restauration des tours de Westminster et de la cathédrale de Saint-Paul qu’il avait projeté de rebâtir en entier suivant un modèle de bois vraiment magnifique exposé cet hiver à la Wren Exhibition, et bien d’autres monuments.

Paul Morand Londres 1933

Suivront neuf mois de sécheresse ; l’enchaînement de ces calamités donnera naissance aux premières assurances obligatoires, et, par superstition, les commerces seront fermés le lundi, de même qu’en France. (le 3 septembre était un lundi)

Détail d’un tableau de 1666, par un artiste inconnu, représentant l’incendie tel qu’il devait apparaître dans la soirée du mardi 4 septembre à un observateur situé dans un bateau près des actuels docks de St Katharine. À droite la tour de Londres, à gauche le pont de Londres, et la cathédrale Saint-Paul à l’arrière-plan, au cœur des plus hautes flammes.

La cathédrale Saint Paul. Auteur anonyme

Trois cent quarante ans plus tard, le pragmatisme anglais sera toujours à l’œuvre, autorisant la réalisation de projets qui, à Paris, resteraient bloqués sitôt conçus, par le conservatisme de la première administration venue :

Pour monter au sommet du Shard, il faut prendre un ascenseur à l’accélération impressionnante. Le temps de dépasser la vitesse de pointe d’Usain Bolt, et voilà l’arrivée, tout en douceur. Là, au sommet du Shard, la nouvelle tour la plus haute d’Europe, culminant à 310 mètres, se trouve une plateforme exposée aux éléments, protégée simplement par des murs de verre. Derrière se dévoile une vue sur tout Londres, à 360 degrés. Aussi loin que porte le regard, la capitale britannique se perd dans la brume.

Ce qui frappe avant tout, c’est l’étendue de la ville. Londres est une cité horizontale, dont les immeubles et maisons ne dépassent guère trois ou quatre étages. La ville est tentaculaire, mais pas dominante. A une exception près, mais de taille : la City. Depuis une dizaine d’années, le quartier des banques est dominé par un groupe de gratte-ciel plus hauts les uns que les autres. Là, au cœur d’une ville aux racines moyenâgeuses, se hérissent des bâtiments qui ne dépareraient pas dans une cité futuriste ou une des nouvelles mégapoles d’Asie.

Il faut monter au sommet du Shard, dont l’étage supérieur s’ouvre aux visiteurs, pour prendre conscience de ce changement radical que vit Londres. Car tout là-haut, on fait face à cette petite dizaine de tours dépassant les cent mètres, toutes regroupées au centre de la City, dans à peine un kilomètre carré. Cinq d’entre elles ont été érigées durant la dernière décennie. Trois autres sont en cours de construction. Et cinq projets supplémentaires de tours ont obtenu leur permis de construire.

Ces gratte-ciel ont été baptisés par le public, qui leur a donné des surnoms. Comme pour mieux les personnaliser. Pour les saluer ou les moquer. Il y a le Gherkin (le cornichon), la tour ovoïde signée Norman Foster, l’architecte qui a tant marqué Londres ces dernières années ; la Râpe à fromage, de Richard Rogers, en cours de construction ; le Talkie-Walkie, lui aussi en construction; le Pinacle (apogée), dont le sommet se terminera en vrille…

Il faut ajouter des bâtiments qui ne s’élèvent pas dans le ciel, mais dont les formes sont osées. Le plus spectaculaire a été réalisée par Jean Nouvel, l’architecte français : le One New Change (celui du changement) est un large complexe de magasins et de bureaux situé juste à l’arrière d’une icône historique de Londres, la cathédrale Saint-Paul. Les lignes angulaires du bâtiment de Jean Nouvel, sa façade aux couleurs très sombres, tendant sur le noir sous certains éclairages, contrastent avec la rondeur du dôme du XVIII° siècle qui lui fait face. Un peu plus loin, au bord de la Tamise, la mairie en forme de casque de moto qui semble basculer en arrière, construite par Norman Foster, est un exemple de plus d’architecture futuriste.

Complétant le tout – consécration pour les uns, désastre pour les autres -, le Shard (l’éclat de verre ou l’esquille) est le bâtiment le plus osé et le plus controversé. Sans doute parce qu’il est le plus haut – et de loin. Cette gigantesque pyramide est due à l’architecte italien Renzo Piano, l’un des plus respectés au monde dans la profession – il est connu en France pour avoir dessiné le Centre Pompidou avec Richard Rogers. Quand on l’interroge, Renzo Piano avoue que sa tour se termine par une folie – les pointes ne se touchent pas, elles s’achèvent sur des angles brisés -. Comme une cassure dans le ciel.

De partout, où que l’on se trouve, ce nouveau symbole de Londres s’impose : il se perd dans les nuages par mauvais temps, reflète le ciel sans cesse changeant, brille de mille feux quand le soleil daigne pointer son nez. Dedans se trouveront d’ici à la fin de l’année des bureaux, un hôtel, un restaurant, quelques appartements très luxueux. Cela ne m’intéresse pas que ce soit la plus haute tour d’Europe, même si c’est sympa de le savoir, relativise Renzo Piano. Si elle était grande, dure, agressive, noire, ce serait un échec. En revanche, ce cristal qui reflète la lumière et devient de plus en plus mince dans le ciel, j’espère que les Londoniens vont se l’approprier.

La vue d’ensemble de tous ces gratte-ciel n’est pas forcément harmonieuse. Souvent, les bâtiments tranchent les uns avec les autres. Comme si chaque architecte avait voulu imposer ses formes, signifier sa prouesse. Mais ils jurent avec les traditions de l’urbanisme londonien, et la vitalité qui s’en dégage est indéniable. Cette façon de bousculer la ville historique, de donner une nouvelle skyline [horizon], apporte une énorme énergie, explique Jean Nouvel. Londres est en train de réussir son pari urbain à la City. La logique [des dirigeants] consiste à dire que l’histoire est vivante et que l’architecture doit évoluer. C’est le contraire d’une politique de conservation, qui place des quartiers entiers dans le formol.

Face à Paris, capitale parfois critiquée pour être devenue une ville musée, magnifique mais immuable, Londres a fait le pari d’une évolution résolument moderne. Quitte à bouleverser son image. Son dessin. Son caractère. Cet art de la construction est une forme d’énergie, ajoute en écho Renzo Piano. Il faut être à la hauteur de l’héritage des villes merveilleuses d’Europe et ne pas construire n’importe quoi, mais il ne s’agit pas de ne rien faire.

Villes modernes et mouvantes contre villes classiques et pétrifiées, le débat est lancé. Faire évoluer, quitte à choquer, ou conserver, quitte à étouffer ? Laisser un chaos urbain créatif s’installer, ou planifier dans un souci d’harmonie ? Londres a désormais clairement opté pour la première voie.

Car le grand changement – c’est même une petite révolution en Europe -, c’est que toutes ces tours sont installées au centre de la ville. Le Shard est planté au bord de la Tamise, côté sud, dans un quartier délaissé et populaire, mais juste en face de la City. Au pied de la tour, London Bridge est un pont sur le fleuve, mais surtout une station de métro et une gare qui constituent, chaque jour, l’entrée dans la ville pour 300 000 habitants de la banlieue sud. Le Shard n’est pas seulement une tour de bureaux, c’est un bâtiment presque public, avec notamment un centre pour visiteurs. Et il permet de relier des quartiers délaissés au centre de Londres, dit Renzo Piano.

Pour prendre la mesure de ce qui se joue à Londres, disons que c’est comme si on avait transplanté la Défense dans le quartier des Halles, à Paris.

Ce choix de la verticalité est relativement nouveau. Jusqu’en 2004, quand le Gherkin a ouvert ses portes, Londres était plutôt traditionnelle. Le quartier d’affaires de Canary Wharf, rempli de grandes tours de bureaux rectangulaires, était rejeté loin à l‘extérieur de la ville. Pour le reste, à quelques notables exceptions près dans les années 1970 la Tower 42 à la City, le Centre Point à l’entrée d’Oxford Street, le relais de télévision BT Tower -, la taille maximale des Immeubles se limitait à quelques étages. Et c‘est cette modeste hauteur qui faisait la marque de la ville, son attrait touristique aussi.

Un homme est à l’origine de cette révolution verticale. Voilà bientôt trente ans que Peter Rees, un Gallois désormais plus londonien que les Londoniens, supervise les permis de construire de la City, avec son accent légèrement huppé et ses cravates toujours impeccables, il a fini par ressembler aux hommes d’affaires britanniques qu’il côtoie tous les jours : poli, légèrement ironique et extrêmement pragmatique.

Peu après être arrivé à son poste, en 1985, il a fait face à un problème existentiel pour la City. Le nouveau quartier d’affaires de Canary Wharf venait de naître et attirait en masse les banques américaines, qui déferlaient à la suite de la déréglementation financière introduite par Margaret Thatcher. Le centre financier traditionnel se devait de réagir. Nous avions besoin de bâtiments avec des étages faisant au moins 5 000 m², pour recevoir les salles de marché modernes, raconte Peter Rees.

Dans un premier temps, la demande a été comblée par la rénovation de vieilles structures. Les grands journaux, qui ont progressivement quitté le quartier de Street à la recherche d’emplacements moins chers, ont également libéré de l’espace. À l’époque, c’était la seule solution. Les gens étaient de toute façon fondamentalement opposés à la construction de tours. Mais, dans les années 1990, nous étions arrivés au bout de cette logique explique M. Rees.

En 1992, une puissante bombe de l’IRA, le groupe paramilitaire nord-irlandais, change la donne. La détonation, qui fait un mort et quarante blessés, détruit le Baltic Exchange, dégageant un large espace au cœur de la City. Un an plus tard, Norman Forster propose d’y construire un bâtiment de près de 400 mètres de haut au nom prétentieux : la Millenium Tower. Mais le tollé est énorme. La presse surnomme ironiquement, ce projet de gratte-ciel cornichon érotique, critiquant cette verge érigée haut dans le ciel de Londres. Finalement, après de longues tractations, Norman Foster revoit ses plans et suggère une forme beaucoup plus basse, tout en rondeur. Le Gherkin, tel qu’il existe aujourd’hui, était né. Beaucoup poussent un soupir de soulagement : le résultat final ne culmine qu’à 180 mètres de hauteur, deux fois moins que l’idée initiale. C’est pourtant une révolution quand la tour ouvre ses portes en 2004. Ce bâtiment a été le symbole que Londres devenait une ville cool, estime Peter Murray, qui préside le Centre for London’s Built Environment, un organisme dédié à l’architecture de Londres.

Soudain, les gratte-ciel paraissent acceptables. Ken Livingstone, alors maire, s’engouffre dans la brèche. Persuadé qu’il faut densifier la ville, il pousse à construire en hauteur. Sans lui, le Shard n’aurait jamais vu le jour. C’est lui qui a poussé ce projet, reconnaît Renzo Piano. Il voulait que ce soit au bord du fleuve, mais dans un quartier délaissé. C’est lui encore qui veut que le Shard n’abrite pas que des bureaux. C’est très important qu’il soit ouvert au public, que ce ne soit pas une tour fermée, précise l’architecte.

Depuis, les projets de tours se multiplient, sous le regard bienveillant des autorités de Londres. Mais c’est bien pour satisfaire les banques que la City s’est transformée. L’objectif était pragmatique : soutenir le centre financier. En revanche, il n’était pas question de se lancer dans un plan d’urbanisme grandiose. Le développement s’est fait au coup par coup, en fonction des besoins. Nous n’avons jamais planifié les tours, s’enorgueillit M.Rees. Il n’y a pas eu de plan rédigé longtemps à l’avance.

Si ce dernier a effectivement poussé à construire en hauteur, il n’a jamais dit : voilà les emplacements et la forme que cela devra prendre. Il a préféré réagir à chaque projet. Son mot d’ordre : la ville doit grandir de façon organique, naturelle. Nous avons été volontairement réactifs, pas proactifs. Le monde est rempli de planifications à moitié réalisées qui étouffent la créativité. Nous avons construit haut à la City parce que nous en avions besoin, pas pour flatter notre ego. Bien sûr, pas question d’accepter n’importe quoi : Il faut des tours distinctives, originales, parce que je veux attirer ici les meilleurs jeunes talents du monde entier. Je veux qu’ils aient envie de venir ici.

Voilà une clé essentielle de Londres.

Jamais personne n’a planifié cette ville. Jamais un baron Haussmann n’a tracé de grands boulevards. La capitale britannique, comme une cité moyenâgeuse, se développe au fil de l’eau, au gré des besoins du moment. C’est aussi le secteur privé qui pousse les projets, pas les autorités publiques. Chaque fois, un promoteur vient avec son projet sous le bras, à charge pour lui de convaincre la ville de son bien-fondé. Aucune des tours construites récemment à la City n’a fait l’objet d’un concours d’architectes. C’est le promoteur qui choisit. Il peut mettre en concurrence plusieurs architectes, mais il n’en a pas l’obligation.

C’était déjà le cas en 1666. Au lendemain du grand incendie de Londres qui a ravagé la City, l’architecte Christopher Wren, qui revenait d’un voyage à Paris, a proposé un vaste changement, pour enfin donner un peu d’ordre à ce dédale de ruelles entrelacées. Il voulait faire une ville de style Renaissance, explique M. Murray. Mais les marchands ont rejeté sa demande, désireux de se remettre au travail dès que possible, sans attendre de longs travaux d’aménagement. C’est le commerce qui a prévalu sur la culture. Christopher Wren a dû se contenter de reconstruire les églises, réalisant au passage sa grande œuvre : la cathédrale Saint-Paul.

C’est cette absence de planification qui rend toutes les folies architecturales possibles. Londres est une ville beaucoup moins tracée que Paris, explique Jean Nouvel. A Paris, c’est difficile de planter des tours. Il existe des ensembles historiques qu’il faut respecter. Il faut beaucoup de culot et trouver le bon emplacement. À l’inverse, la capitale britannique offre un fouillis qu’il n’est plus aisé de stabiliser. Tant qu’un architecte réussit à convaincre du bien-fondé d’une idée et trouver des financements, il peut construire ce qu’il souhaite.

Il n’existe d’ailleurs pratiquement aucune règle d’urbanisme. Rien n’est interdit à l’exception de certains couloirs de vue sur Saint-Paul qui doivent être maintenus. C’est pour cette raison que Jean Nouvel s’est inspiré de l’esthétique des avions furtifs pour construire son bâtiment derrière la cathédrale : J’ai joué au plus près de ces couloirs de vue.

Cela ne veut pas dire que tout est autorisé, loin de là. Il appartient aux promoteurs immobiliers de prouver l’intérêt public de leur projet et de répondre aux plaintes. Cela peut parfois prendre plusieurs années, et le processus de consultation est parfois houleux.

Jean Nouvel en sait quelque chose. Le prince Charles, féroce opposant de l’architecture contemporaine, a voulu le faire mettre à la porte. En 2005, l’héritier de la couronne d’Angleterre a écrit à Land Securities, le promoteur, pour lui demander de choisir un concepteur moins moderne. Il a fallu beaucoup de courage au maître d’ouvrage pour dire non, salue M. Nouvel. Il ajoute que, de toute façon, son bâtiment ne se veut pas une provocation, mais au contraire un hommage à Saint-Paul. La terrasse à l’étage, où se trouvent bars et restaurants, offre une vue imprenable sur la cathédrale.

Cette relative liberté offerte aux architectes n’est pas sans accidents. L’ignoble hôtel en béton placé au pied de Tower Bridge, pourtant l’un des monuments les plus connus et les plus visités de Londres, est là pour le rappeler. Et les opposants au Shard, s’ils n’ont guère réussi à se faire entendre, demeurent très nombreux. Jonathan Jones, critique d’art au quotidien The Guardian, est de ceux-là. Pour lui, une tour de 310 mètres de haut au bord de la Tamise est une erreur dont Londres mettra très longtemps à se remettre. Elle écrase tout et est complètement disproportionnée par rapport au reste de la ville. Il se défend d’être un conservateur qui rêve de constructions traditionnelles de l’époque géorgienne. Je ne suis pas du tout dans le camp du prince Charles, mais le Shard ressemble à une construction sortie de Blade Runner. Pourquoi donc Londres s’inflige-t-elle cela ? C’est presque de l’automutilation. Selon Jonathna Jones, ce n’est pas tant que la tour soit horrible, mais elle est au mauvais endroit. Elle ne dépareillerait pas dans une mégapole chinoise ou arabe, mais n’a rien à rien à faire au bord de la Tamise. Pour lui, le soudain enthousiasme londonien pour les gratte-ciel relève avant tout de l’effet de mode. Nous n’avons jamais été très bons en architecture, et nous sommes dans l’ensemble très conservateurs. Mais dans les années 1990, il y a eu une révolte contre ce conservatisme. Du coup, plus personne n’ose s’opposer à ce qui est moderne, de peur de passer pour vieux jeu.

Renzo Piano se défend bien sûr d’avoir fait n’importe quoi avec le Shard, mais il donne raison à Jonathan Jones sur un point : il existe un risque de dérapage à Londres. Il faut faire attention. Après Beaubourg, il y a eu beaucoup de petits Beaubourg construits un peu partout qui n’étaient pas à la hauteur. Il faut faire attention à ce qu’il n’y ait pas beaucoup de petits Shard qui voient le jour.

C’est bien ce qui inquiète les partisans d’une modération architecturale. Les projets de nouveaux gratte-ciel se multiplient, et tous ne frappent pas par leur originalité. A la City, le futur Talkie-Walkie, déjà à moitié construit, promet d’être une énorme masse proche de la rivière qui masquera la vue sur le reste du centre financier. Les premiers grands projets en mettaient plein la vue, reconnaît M. Murray. Les suivants sont moins impressionnants.

Sans compter que la crise économique est passée par là et complique la situation. Les travaux de la tour Pinnacle, au centre de la City, sont suspendus depuis plus d’un an à cause de difficultés financières. Le Shard tarde à trouver des locataires pour ses bureaux. Ces bâtiments trouveront preneurs, rassure M. Murray, mais nous arrivons effectivement à la fin d’un cycle. Ce passionné d’urbanisme estime cependant que le jeu en valait la chandelle. Londres n’est pas aussi élégante que Paris ou Rome. Mais elle est tellement plus intéressante.

Éric Albert                  Le Monde du samedi 26 janvier 2013

10 1666                             Le canal du Midi – aussi nommé canal du Languedoc – n’est encore qu’un projet, mais déjà fort avancé puisqu’il reçoit l’accord de Louis XIV :

Bien que la proposition qui nous a été faite pour joindre la mer Océans à la Méditerranée par un canal de transnavigation, et d’ouvrir un nouveau port en la Méditerranée sur les côtes de notre province de Languedoc, ait paru si extraordinaire aux siècles passés, que les princes les plus courageux, et les nations qui ont laissé les plus belles marques à la postérité d’un infatigable travail, aient été étonnées de la grandeur de l’entreprise, et n’en aient pu concevoir la possibilité ; néanmoins, comme les desseins élevés sont les plus dignes des courages magnanimes, et qu’étant considérés avec prudence, ils sont ordinairement exécutés avec succès, aussi la réputation de l’en­treprise, et les avantages infinis que l’on nous a représentés pouvoir réussir au commerce de la fonction des deux mers, nous a persuadé que c’était un grand ouvrage de paix, bien digne de notre application et de nos soins, capable de perpétuer aux siècles à venir la mémoire de son auteur, et d’y bien marquer la grandeur, l’abondance et la félicité de notre règne.

1666                                Colbert fonde l’Académie Royale des Sciences : ce faisant, il mettait en place un toit et un cadre juridique, mais l’essentiel de la réalité existait déjà : un corps non négligeable de scientifiques, qui échangeaient beaucoup et le principal artisan de ces échanges était le Père Marin Mersenne qui, de son couvent des Minimes, place Royale, entretenait une correspondances régulière avec Descartes, Huygens, Torricelli et d’autres, les informant de la parution des derniers ouvrages scientifiques, des recherches en cours etc…

À Rome, il crée l’Académie de France, avec pour mission de favoriser la création chez les artistes qui y ont le privilège d’être provisoirement ses invités. Elle est d’abord située sur les pentes du Janicule près du monastère de Sant’Onofrio. Elle déménagera  en 1673 au palais Cafarelli, puis en 1684 dans le palais Capranica, aujourd’hui Théâtre Valle. En 1725, elle s’établit au palais Mancini, sur le Corso, qui brûle en 1793. En 1803, Napoléon choisira  un palais Renaissance, la Villa Médicis, viale Trinita dei Monti, sur la colline du Pincio. Trois cents ans plus tard, André Malraux ajoutera à la misson première définie par Colbert celle de s’ouvrir au monde. On y verra quelques artistes devenus par après célèbres : Boucher, Ingres, Fragonard, Debussy, Carpeaux, Baltard, Garnier, Berlioz, Gounod, Charpentier, Debussy. Ce mécénat d’État se justifiera tant que Rome restera le phare de la création. Il y a bien longtemps que ce n’est plus le cas, celle-ci ayant pris ses quartiers à New-York, Berlin, Londres et bientôt sans doute Shanghai, Singapour etc… On est bien en droit de douter aujourd’hui du bien fondé des 8.5 millions d’Euros qui représentent son budget annuel, parfait symbole d’une France trop bloquée, trop lourde pour être réactive et renouveler intégralement la mis en œuvre de cette mission.

Le marquis Arnaud de Pontac, premier président du parlement de Bordeaux et propriétaire du domaine de Haut Brion, au vu du succès rencontré par quelques échantillons de son vin envoyés à un négociant londonien, y ouvre une luxueuse taverne, tenue par son fils : Pontac’s Head  où l’on déguste le Ho Bryan, ce new french claret trois fois plus cher que les autres.

André Charles Boule est reçu maître ébéniste : il s’installera au Louvre et aura 26 employés 50 ans plus tard.

Au Maroc, la dynastie des Alaouites se met en place avec Mulay al-Rachid.

6 04 1667                     La ville de Dubrovnik, ancienne Raguse, aujourd’hui à la pointe sud de la Croatie, connaît un tremblement de terre meurtrier, rapidement suivi d’incendies : à peu près 5 000 morts. Seuls résistent les remparts, le palais Sponza et la façade du palais du recteur, élu par un collège d’aristocrates. L’ensemble de la ville à l’exception de quelques rares bâtiments reconstruits à l’identique, sera rebâti dans le style baroque de la contre réforme.

République depuis le XIV° siècle, rivale de Venise, elle sera de fait rarement tout à fait indépendante : suzeraine tantôt de Venise, tantôt de la Hongrie, puis versant tribut à l’empire ottoman dans les derniers siècles de son existence. République de grands commerçants et d’armateurs qui déboisèrent à blanc le pays pour la construction navale. Ils exploitaient aussi les mines d’argent et de plomb de la Serbie et de Bosnie. C’est Napoléon qui mettra un terme à ce régime en l’incluant dans les provinces illyriennes. Le congrès de Vienne jugera qu’il était bon que la République ne soit pas restaurée et Dubrovnik intégrera alors l’empire austro-hongrois, avant de faire partie de la Yougoslavie.

31 07 1667                 Le traité de Breda signé par l’Angleterre, les Pays-Bas, le Danemark et la France donne aux Hollandais le libre accès des ports anglais, et donc le droit d’y commercer.

2 08 1667                    Francesco Borromini, architecte suisse ayant exercé ses talents en Italie, rendu malade de la gloire de son aîné Le Bernin, se jette sur son épée.

1667                                 Monsieur de La Reynie, lieutenant de police du roi, fait éclairer les rues de Paris à la lanterne. Il faudra 30 ans pour que les villes de province en bénéficient. Sur décision de Colbert, le nombre des ateliers d’imprimerie à Paris est réduit de moitié, passant à 36 : les éditions françaises dans les Provinces Unies protestantes vont fleurir. Création des Salons, destinés à exposer au  public les œuvres des peintres académiciens. Au départ irréguliers, ils se tinrent à partir de 1725 tous les deux ans. François Pierre de la Varenne crée le marron [en fait une châtaigne] glacé. En France les principaux producteurs de châtaigne seront l’Ardèche et les environs de Collobrières, au nord de Bormes les Mimosas.

1 05 1668                      Le même La Reynie reçoit une lettre anonyme l’informant que, sous un banal trafique de perruques se cachait un complot visant à répandre la peste dans Paris : les mesures qu’il prit alors tinrent le fléau en respect et Paris ne connut plus jamais la peste.

1668                             Louis le Vau agrandit le château de Versailles, qui sera achevé en 1682 par Jules Hardouin Mansart, en partant de l’existant : le château aux trois couleurs – brique, pierre, et ardoise –, voulu par Louis XIII en 1634 pour la chasse. Il en coûtera au total 80 millions de livres, somme finalement  pas si faramineuse que cela quand on sait par exemple qu’à la même époque, la constitution de la flotte de guerre française représentait 350 millions de livres.

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O miracle de l’histoire ! grandeur des souvenirs ! on aurait grand’peine à vous retrouver, aujourd’hui qu’il est consacré à toutes les gloires nationales, ce palais qui avait peine à contenir la gloire d’un seul homme. Eh bien, quels que soient l’intérêt et la majesté du palais changé en musée, il y a des esprits rebelles, et nous sommes du nombre, qui regrettent les tristesses, les douleurs, la pitié, le charme enfin de l’ancien château de Versailles dans ses beaux jours. Un abîme et, que dis-je ? une suite imposante de révolutions séparent le Versailles d’aujourd’hui du Versailles de 1681. Que ces vastes demeures seraient étonnées si elles pouvaient se reporter par la pensée et par le souvenir à leurs premiers jours de grandeur, quand il n’y avait à cette place chargée de pierres et de marbres que des chênes séculaires ! Henri IV venait relancer le cerf, Louis XIII quittait les chênes de Saint-Germain pour les bois de Versailles, et quand la nuit le surprenait, le roi couchait dans un cabaret, sur la route.

Enfin, en 1660, le véritable enchanteur du palais de Versailles, celui qui devait élever ces murailles et les peupler d’hôtes de génie, Louis XIV paraît. A sa voix cet immense chaos est remplacé par une magnificence pleine d’art et de goût. En vain la nature, et la disposition des lieux, et l’aridité du terrain semblent mettre autant d’obstacles invincibles aux volontés du jeune monarque ; présidé par Louis XIV, un conseil d’hommes de génie se réunit pour édifier ces superbes demeures. Mansart élève les plafonds que Lebrun charge de chefs-d’œuvre ; Le Nôtre dispose les jardins et répand dans ces terrains stériles des fleuves entiers, détournés de leur cours naturel par une armée de travailleurs ; Girardon et le Puget peuplent ces rivages, ces bosquets, ces grottes humides, d’une armée de nymphes, de tritons, de satyres, de tous les dieux de la gracieuse mythologie ; et quand enfin le palais fut bâti et digne du roi Louis XIV, Colbert, le grand Condé, tous les maîtres du dix-septième siècle en prirent possession comme de leur demeure naturelle, et avec eux tous les esprits de cette belle époque, les rois de la pensée et de la poésie. Et n’oublions pas d’autres puissances qui voyaient à leurs pieds les rois ainsi que les poètes : Henriette d’Angleterre et Mlle de La Vallière, Mme de Montespan et Mme de Maintenon.

Louis XIV, le roi de toutes les grâces et de toutes les élégances, le tout-puissant qui avait en lui-même le sentiment de toutes les grandeurs, avait fait de ce palais le seul asile qui fût digne de sa gloire, le seul abri de ses travaux et des sévères préoccupations de sa vieillesse empreinte de majesté, de tristesse et de résignation. Sa vie entière, sa florissante jeunesse, son âge mûr respecté, son déclin, derniers rayons du soleil, elle s’est écoulée dans ces murs. Eaux jaillissantes, marbres, bronzes, vieux orangers chargés de fleurs, vaste pelouse foulée par tant de rois, de reines, tant d’ambassadeurs, tant de saints évêques, tant de béantes profanes, royauté d’autrefois qui se peut suivre à la trace dans ces magnifiques jardins, il est impossible de tous saluer de sang-froid. Chaque pas que l’on fait dans ces sombres allées est un souvenir, chaque pas que l’on fait dans ce château funèbre est une élégie. En vain ces murs sont recouverts de toiles nouvelles ; en vain sont-ils chargés de bas-reliefs et d’emblèmes ; en vain toutes sortes de statues se tiennent debout dans ces galeries splendides… ; on respire en ces lieux magnifiques je ne sais quelle senteur de mort qui épouvante.

Voici la chambre auguste où devait mourir le grand roi ; le lit est orné de la draperie brodée à Saint-Cyr par Mme de Maintenon ; le portrait de Madame, une des têtes de morts les plus touchantes de Bossuet, sourit, comme autrefois, de ce sourire attristé par tant de malheurs. La balustrade où si peu de gens avaient le droit de pénétrer, la voilà fermée à jamais ; sur le prie-Dieu, une main pieuse a posé le livre de prières ; le précieux couvre-pieds, en deux morceaux, a été retrouvé, une moitié en Allemagne, et l’autre part en Italie. Les deux tableaux, de chaque côté du lit, représentent une Sainte Famille de Raphaël, une Sainte Cécile du Dominiquin ; le plafond peut compter parmi les miracles du grand Vénitien, Paul Véronèse ; l’empereur Napoléon lui-même, au plus beau moment de ses conquêtes, a rapporté cette toile superbe de la galerie du conseil des Dix. Les portraits, inestimable ornement de ces portes du palais du Soleil, sont dignes de Van Dyck, qui les a signés.

Si plus loin, encore ébloui de ces splendeurs, vous entr’ouvrez d’une main pieuse cette porte à demi cachée, aussitôt quelle retraite austère ! Là s’agenouillait Louis XIV aux pieds de son confesseur ! Quelle vie bien remplie ! quelle vieillesse abreuvée de chagrins ! quelle mort ferme et chrétienne !

Dans cet autre appartement, qui a conservé je ne sais quel aspect funèbre malgré les peintures riantes, expira, non pas sans peines et surtout sans remords, le roi Louis XV.

C’est ainsi que, dans ce long voyage à travers les magnificences du vieux palais de Versailles, vous passez du triomphe à la défaite, de la royauté au néant. Ce roi si jeune et si brillant, adoré plus qu’un dieu, le même tout-puissant qui se promenait dans ces jardins magnifiques, au bruit de tant de jets d’eau qui se taisaient toutes les nuits, vous le verrez tout à l’heure étendu sur son lit de mort.

Vanité des vanités ! vanité de la ruine et de la résurrection ! Regardez ! on dit que cette dévastation est l’œil-de-Bœuf, l’œil-de-Bœuf, cette antichambre à l’usage des plus humbles courtisans… Quelle solitude après tant de foule, et quel silence après tant de bruits ! Où donc êtes-vous, rois du génie et de l’esprit français, Bossuet, Corneille, La Fontaine, Molière, Fénelon, Despréaux, Racine ? Autant de rêves !

Nous voilà maintenant dans la chapelle, à l’heure où Bourdaloue et Massillon remplissaient ces voûtes dorées de leur voix éloquente. En vain vous chercheriez les orateurs et leur auditoire… Autant de fantômes. Le P. Bourdaloue ne viendra pas ; Massillon ne viendra pas ; le roi n’est plus même dans son cercueil de plomb des caveaux de Saint-Denis ; Mme de Maintenon dort depuis plus d’un siècle du sommeil éternel. Chapelle inutile ! et pourtant la revoilà tout entière. En ces murs silencieux brillent encore vingt-huit statues de pierre ; le maître-autel est de marbre et de bronze, les murs sont chargés de bas-reliefs. La tribune a conservé ses vitraux ; la voûte, à son sommet lumineux, porte encore la composition de Coypel. Ah ! comme un seul homme du grand siècle remplirait ce silence, animerait ces solitudes ! comme on croirait alors à cette résurrection !

Qui voyait Versailles, autrefois, assistait à la vie entière de Louis XIV. De même qu’il disait : L’État, c’est moi, le maître souverain de tant de millions d’hommes aurait pu dire : Versailles, c’est tout mon règne. Or, c’est justement ce grand règne et ce grand roi que nous allons rechercher avec le zèle et le respect de sujet fidèle et d’honnête historien.

Le palais de Versailles, dans son ensemble et dans ses moindres détails, obéissait à des règles tracées à l’avance, qu’il était impossible de franchir. Chaque homme ici présent, – et chaque dame, – avait son droit et son devoir. Tous les pas étaient comptés ; chaque place était indiquée ; il y avait les grandes et les petites entrées, les privances, les capitaineries, la domesticité, les services et les honneurs.

Il ne fallait pas confondre le domestique et l’officier, les grandes charges de la couronne avec les emplois militaires, la chambre avec le cabinet, les grands appartements et les petits appartements, la grande écurie et la petite écurie, les chiens du grand veneur avec les chiens du cabinet. L’aumônerie avait ses lois et la chapelle avait les siennes. Il y avait le conseil royal des finances et le conseil des dépêches.

Le tabouret, le carreau, le tapis, le fauteuil, le pliant, la chaise longue, représentaient un chapitre à part. C’était une grande question de savoir si Monsieur, en reconduisant Mademoiselle sa fille, après le mariage, irait à droite ou prendrait à gauche. Les dames d’honneur et les demoiselles d’honneur n’avaient pas les mêmes privilèges. La question du carrosse ! il fallait avoir fait certaines preuves de noblesse pour monter dans les carrosses du roi. Il y avait le grand coucher, le petit coucher, où le roi faisait donner le bougeoir à qui lui plaisait ; le grand lever et le petit lever, et si le roi se levait de mauvaise humeur, tant pis pour le capitaine des gardes qui avait l’honneur d’ouvrir les rideaux.

La maison militaire du roi était une grosse affaire. Brevet pour toute chose : il y avait même des justaucorps à brevet.

Mme la Dauphine, au commencement de chaque bal, nommait les cavaliers qui devaient conduire les princesses. Le carrousel même avait ses juges du camp, ses chefs de quadrille et ses livrées désignées : or et vert, noir et or, orange et ponceau, tant de trompettes et de timbaliers, et tant d’aubades.

Quand le doge arriva à Versailles, où ce qui l’étonna le plus, c’était de s’y voir, le cérémonial était réglé à l’avance : il devait entrer par telle porte ; il devait avoir un maréchal de France à sa gauche, et tant de sénateurs génois à sa suite. Il devait être aussi reconduit par les princes et les princesses, mais les princesses du sang restèrent sur leur lit, pour ne pas avoir à le reconduire. Partout des cérémonies : cérémonie à Versailles, à Trianon, à la Ménagerie, au dîner du roi, à la collation ; cérémonie pour les fontaines du jardin. Un grand honneur, c’était de donner au roi sa chemise, et le roi lui-même donnait la chemise aux princes du sang, le soir de leur mariage.

Chaque cour avait son nom : la cour de la chapelle, la cour du balcon. Cérémonies à Marly. Le roi voulait qu’on lui demandât une invitation pour Marly ; on saluait jusqu’à terre en disant : Marly, Sire. Heureux les invités ! mais le refus même était accompagné d’un sourire.

Celui-là eût été perdu de réputation qui, parmi les divers officiers du roi, n’eût pas distingué le premier gentilhomme de la chambre du grand chambellan, le premier écuyer du chevalier d’honneur, les menins des gardes de la manche. Même aux sceaux, il y avait la cire verte pour les arrêts, la jaune pour les expéditions courantes, et la rouge pour la Provence et le Dauphiné. La cire blanche était réservée à l’ordre du Saint-Esprit, qui avait son chancelier à part. Le grand deuil était en noir. Une princesse, en dînant avec Mme la Dauphine, témoigna un jour quelque chagrin de ce que Mme de Biron n’eût pas baisé le bas de sa robe… ; il fut décidé que la princesse avait tort. Premier carrosse et second carrosse, où chaque dame avait sa place désignée.

Il y avait un cérémonial pour les premières audiences des nonces du pape et des ambassadeurs des têtes couronnées. Quand le roi admettait un cardinal à sa table, il le faisait asseoir sur un pliant et servir par le contrôleur général de sa maison. Ce n’était pas le même honneur d’être introduit par le grand maître des cérémonies et par l’introducteur des ambassadeurs. Le roi, buvant à la santé du pape, ôtait son chapeau et se levait de son siège. Le pape n’écrit jamais le premier à personne, et les princes qui n’ont pas encore écrit à Sa Sainteté, le nonce ne leur doit pas de visite.

On ferait un gros tome avec la seule charge de capitaine des gardes du corps du roi. C’était une question considérable, en ce temps-là, de savoir si le roi allant dîner à la maison de ville, la femme du prévôt des marchands aurait l’honneur de dîner avec Sa Majesté. Le roi décida qu’elle dînerait à sa table, et la pauvre femme en mourut de joie. Il y avait un capitaine des becs-de-corbin, qui tenait à son emploi tout autant que le premier gentilhomme de la chambre. Il y avait le confesseur du roi, qui tenait une place immense en ce château de Versailles. La préséance et l’ancienneté, pour être reconnues, exigeaient des lettres patentes. Quand la question était en doute et qu’il fallait la décider tout de suite, on écrivait dans les registres : A la prière du roi. Si nous voulions réunir dans un seul exemple les difficultés de cette préséance qui tenaient la cour attentive, il nous suffirait de relater la réception de M. le duc du Maine au Parlement de Paris. Quand il fut en âge d’être établi, et même un peu plus tôt, les ducs et les pairs s’inquiétèrent fort du rang qu’il allait prendre, et voici ce qui fut décidé après maintes délibérations :

M. le duc du Maine, au Parlement, aura beaucoup des traitements qu’on fait aux princes du sang ; mais, en beaucoup de choses aussi, il ne sera traité que comme pair, car il prêtera le serment ordinaire ; il ne passera point dans le parquet, et le premier président, en lui demandant son avis, le traitera de comte d’Eu ; on ne nomme les princes du sang par aucune qualité ; les traitements de prince du sang qu’on lui fera seront que le premier président le haranguera au nom du Parlement, qu’il lui ôtera son chapeau en lui demandant son avis. M. du Maine, avant d’être reçu, ira voir le premier président, tous les présidents à mortier, les avocats généraux, le procureur général, le doyen du Parlement et le rapporteur ; mais il les fera avertir avant que d’y aller ; il n’ira voir aucun des ducs.

La mort de Mme la Dauphine, au milieu de cette grande et sincère douleur, est entourée à tel point de cérémonies funèbres, qu’on la peut citer comme un exemple de l’étiquette consacrée à la cour. Mme la Dauphine, après avoir essayé des remèdes de tous les charlatans, expire après une agonie de sept heures et demie, et le roi lui ferme les yeux. Puis on la transporte de son petit lit dans le grand lit d’honneur, et, la dame d’atour ayant réclamé le droit de donner la chemise à la défunte, le roi décide qu’il en doit être ainsi :

Le roi a réglé qu’on rende les mêmes honneurs à Mme la Dauphine qu’à la feue reine ; il n’en prendra point le deuil, parce que c’étoit sa belle-fille, et qu’un père ne porte point le deuil de ses enfants ; elle étoit sa parente par beaucoup d’endroits ; mais la qualité de fille efface toutes les autres parentés. Comme le roi ne prend pas le deuil, les princes étrangers et les officiers de la couronne ne feront point draper, il n’y aura que les princes du sang et les domestiques. Les dames ont commencé à garder le corps de Mme la Dauphine aujourd’hui à neuf heures du matin, et elles se relèvent d’heure en heure ; il y en a quatre auprès d’elle ; il y a toujours auprès du corps les aumôniers, les pères de la Mission, les récollets de Versailles et les feuillants de Paris, qui ont le droit d’assister ; le clergé est à la droite du lit ; on a mis deux autels dans sa chambre, où on a commencé à dire la messe dès le point du jour. Sur les sept heures du soir, vingt-quatre heures après la mort, on fit l’ouverture du corps, la dame d’honneur et la dame d’atour étant présentes. Quand le chevalier d’honneur, la dame d’honneur, la dame d’atour, les duchesses, les maréchales de France viennent pour donner de l’eau bénite, les hérauts d’armes leur donnent des carreaux, la femme du chevalier d’honneur en a aussi. Mme la Dauphine a eu le visage découvert jusqu’à ce qu’on l’ait ouverte, et on a fait une faute ; c’est que pendant ce temps-là les dames qui n’ont pas droit d’être assises devant elle pendant sa vie, ont été devant son corps à visage découvert, ce qui ne devoit pas être.

Jusqu’ici les dames ont été garder le corps de Mme la Dauphine sans être nommées par le grand maître des cérémonies, ce qui est contre l’étiquette.

Tout est réglé, tout est compté. On ne tendra pas la porte de l’avant-cour, parce que l’on ne tend que pour le maître ou la maîtresse de la maison. Tant de chandeliers, tant de fauteuils, tant d’évêques ; tant d’intervalle entre le duc d’Anjou et le duc de Berri, entre la grande-duchesse et Mme de Guise. A M. de Meaux, à Bossuet, appartient l’honneur de donner le goupillon à toute la famille royale ; mais c’est l’aumônier de quartier qui le donne aux princes et princesses. Ceci fait, l’aumônier de quartier remet le goupillon au héraut d’armes, et le héraut d’armes le donne à son tour aux ducs et pairs.

Tout ceci est de la pure étiquette ; mais faites éloigner un instant le maître des cérémonies, le second maître, les dames d’atour, les dames d’honneur, faites entrer Bossuet, le maître de l’éloquence et l’un des Pères du l’Église française, et confiez à ses mains tremblantes d’une indicible émotion le cœur de l’illustre princesse : aussitôt nous ne voyons plus que le grand spectacle d’une immense douleur. Peu nous importe en ce moment que l’évêque de Meaux soit accompagné de la vieille princesse et de la jeune princesse de Conti, que la dame d’honneur et la dame d’atour occupent les deux portières, et que ce carrosse plein de deuil ait un cortège de trente-six gardes à cheval portant des flambeaux, sans compter les pages, les valets de pied et les laquais de la princesse expirée : il nous semble, à cette heure de minuit, que nous voyons entrer sous les voûtes du Val-de-Grâce, où l’attendent l’abbesse et les religieuses, ce noble cœur qui ne bat plus. Quelles ont été, en ce moment, les paroles de l’illustre orateur ? quelles ont été ses prières sur cet autel improvisé où il déposa le cœur de Mme la Dauphine ? Ici, la plus simple expression est la meilleure, et l’étiquette même a son éloquence :

Les princesses étaient dans les bancs hauts, les dames d’honneur et d’atour étaient dans les bancs bas, le chevalier d’honneur à la droite, et le premier écuyer à la gauche, auprès de la représentation. Après les prières et les encensements, M. de Meaux reprit le cœur et on marcha processionnellement jusqu’à la chapelle Sainte-Anne, dans le même ordre où l’on étoit venu. On y trouva une autre représentation, sous laquelle sont des tiroirs dans lesquels on a mis les cœurs des reines et des enfants de France, chacun avec des couronnes en haut, selon son rang, et non selon le temps de sa mort. Là, on recommença les prières, les encensements, et à donner de l’eau bénite, et puis on ressortit en passant par les mêmes lieux.

Voilà pour les deuils de la cour. Tous ceux qui viendront plus tard subiront les mêmes règlements. On n’y peut rien changer. La grande et l’éternelle différence est celle-ci : l’oraison funèbre prononcée par Bossuet ! C’est celui-là qui donne l’immortalité. Toutes les grandeurs qu’il n’aura pas signalées ne seront que des grandeurs passagères. Versailles peut tomber et tombera, la parole de Bossuet, éternellement vivante, ira d’âge en âge et grandissant toujours.

Mais quoi ! nous ne faisons pas ici l’histoire du roi Louis XIV ; c’est l’histoire même du palais de Versailles. Nous n’en voulons pas sortir ; nous y resterons jusqu’à la fin, avec la chronique et les chroniqueurs. Nous ramassons çà et là les causeries de Marly et de Trianon, du grand lever et du petit lever.

Si le roi se porte bien, tout le palais est en fête ; grande chasse au matin, grand jeu le soir, des masques, des loteries, des musiques tant qu’on en veut. Le roi distribue au hasard des lots d’or et d’argent ; les joueurs, vêtus en comédiens italiens, tiennent le jeu du roi et de Mme de Montespan, qui perd souvent mille louis sur une carte.

Marly est tout semblable à un bal masqué ; les princesses, mêlées aux comédiens, dansent les intermèdes du Bourgeois gentilhomme. Dans les boutiques, tenues par les duchesses, sont exposés les plus belles étoffes, le plus beau linge et les plus agréables pierreries qui se puissent voir. On joue à tout gagner, à ne rien perdre.

Après le jeu, la comédie ; après la comédie, le souper. A la fête des rois, l’empressement redouble avec la dépense :

Le soir, à huit heures, le roi entra dans son grand appartement avec beaucoup de dames. Monseigneur et Mme la Dauphine étoient à la comédie, qu’ils avoient fait commencer de bonne heure, et vinrent ensuite trouver le roi. Avant souper, on joua à toutes sortes de jeux ; puis on servit cinq tables pour les dames, qui furent tenues par le roi, par Monseigneur et par Mme la Dauphine, par Monsieur et par Madame ; et, outre cela, il y eut dans le billard une grande table pour les seigneurs. Le repas se passa fort gaiement ; on fit des rois à toutes les tables ; il y avoit musique dans les deux tribunes de la salle où l’on mangea ; il y avoit soixante-dix dames, outre les cinq personnes qui tiennent les tables ; et cependant il y en eut encore à Versailles qui ne furent point priées. Un peu après que Mme la Dauphine fut arrivée, le roi lui dit, en lui montrant un grand coffre de la Chine qui étoit demeuré là avec plusieurs habillements de la dernière loterie qu’il avoit faite, qu’il la prioit de se donner la peine de l’ouvrir. Elle y trouva d’abord des étoffes magnifiques, puis un coffre nouveau dans lequel il y avoit force rubans, et puis un autre où il y avoit de fort belles cornettes ; et enfin, après avoir trouvé sept ou huit coffres ou paniers différents, tous plus jolis les uns que les autres, elle ouvrit le dernier, qui étoit un coffre de pierreries fort jolies, et dedans il y avoit un bracelet de perles, et dans un secret au milieu du coffre un coulant de diamants et une croix de diamants-brillants magnifiques. Mme la Dauphine distribua les rubans, les manchons et les tabliers aux demoiselles qui l’avoient suivie.

Une autre fois, à peine arrivé à Marly, le roi, qui était de très bonne humeur, mena les dames dans son appartement, où il avait un cabinet magnifique, avec trente tiroirs pleins chacun d’un bijou d’or et de diamant. Il fit jouer toutes les dames à la rafle, et chacune eut son lot. Le cabinet vide fut pour la trente et unième dame. Dans chaque lot il y avoit un secret, et dans chaque secret des pierreries qui augmentaient fort la valeur du lot. Il n’y a pas eu une dame qui n’ait été très contente de ces chiffonneries. Il y en avait pour quatre mille pistoles.

Au mois de juin 1688, le soleil étant très chaud et les bains très courus, Mme de Maintenon donnait à Mme de Chevreuse un équipage de bain, tout entier de point d’Alencon et des plus magnifiques. Le même soir, on entendit un petit concert de très jolis airs, composés par Mme la Dauphine sur des paroles de Fontenelle. Il se glisse habilement dans tous ces lieux de plaisirs, M. de Fontenelle. Il se fait humble et caché avec autant de soin que les autres poètes en prennent pour se faire voir. On louerait vraiment sa modestie, si l’on y pouvait croire. Il mènera pendant cent ans cette heureuse vie, et M. le régent d’Orléans lui commandera, plus tard, une déclaration de guerre contre les Anglais.

Notez bien que la musique était partout, dans Versailles, à Marly. Les petits violons du roi, comme on disait alors, représentaient tout un orchestre. Il y avait parmi ces petits violons des trompettes, des clairons et des tambours ; ils faisaient danser les danseuses du grand appartement ; ils accompagnaient les princesses dans les caveaux de Saint-Denis. Quand on buvait à la santé du roi, les petits violons chantaient en musique : Vive le roi ! au bruit des orgues, des trompettes et des timbales. Que de Te Deum ils ont célébrés, et combien de De profundis !

Manger avec le roi était le plus grand honneur que Sa Majesté pût faire à l’un de ses sujets. Quand M. de Vauban eut élevé cette formidable ligne de défenses sur nos frontières du Nord, quand il eut renversé tant de villes ennemies, le roi lui donna cent mille francs, et le pria à dîner. Jamais M. de Vauban n’avait eu l’honneur de manger avec le roi ; c’est pourquoi vous ne croirez pas un mot de cette étrange histoire de Louis XIV invitant Molière à déjeuner.

Quant aux sujets des causeries de Versailles, ils sont innombrables. Tous les bruits de la ville arrivent aux oreilles de la cour. Chacun de ces salons habités par les dames, jusque sous les combles du palais, répète en véritable écho les actions les plus fabuleuses, les anecdotes les moins croyables. Surtout les morts de chaque jour tiennent une grande place en ces menus propos :

Le comte de Bussy-Rabutin est mort dans ses terres, en Bourgogne. Il était en pleine disgrâce, et pas un des courtisans ne songe à reconnaître en cet homme, insolent avec les petits, prosterné devant les grands, un véritable écrivain.

Mme de Brégi, femme de chambre de la reine mère, a fait une restitution de deux cent cinquante mille livres à Monsieur, qui n’a pas été fâché de cette heureuse aubaine.

Mme de la Sablière, à qui nous devons de charmantes poésies, est morte aux Incurables, en vrai poète.

Écoutez cependant la fameuse dispute entre le grand maître de la garde-robe et le maître de la garde-robe qui va entrer en année : M. de La Rochefoucault prétend que M. de Souvray lui doit porter chez lui les robes de chambre qu’on a faites pour le roi, et M. de Souvray prétend que le maître de la garde-robe n’est point obligé de rendre ce devoir-là au grand maître de la garde-robe.

Le chevalier de Forbin est arrivé ce matin au lever du roi, avec le fameux Jean-Bart. Prisonniers de guerre en Angleterre, ils se sont échappés de leur prison. Le roi les a faits capitaines et leur a donné de l’argent. L’argent du roi, en ce temps-là, était un grand honneur, et les plus grands seigneurs tendaient la main volontiers et publiquement.

M. le Dauphin ayant commandé vingt-cinq justaucorps magnifiques pour la chasse du loup, les courtisans qu’il oublia dans sa distribution furent au désespoir. Qu’on ne s’étonne plus, après cela, de Mme Geoffrin donnant des culottes de velours aux beaux esprits de son salon.

Pendant que l’on causait à perte de vue pour savoir si le capitaine des gardes avait, oui ou non, le droit de prêter serment l’épée au côté, à peine si l’on accordait une ou deux minutes d’attention à la mort de la reine de Suède, la fameuse Christine, morte à Rome, à l’âge de soixante-cinq ans, dans la plus grande solitude, et dans un silence voisin du mépris.

Ce grand musicien, le bouffon de Versailles, qui faisait rire aux éclats le grand roi dans ses plus mauvais jours, Baptiste Lully, est mort ; on a trouvé chez lui trente-sept mille louis d’or, vingt mille écus en espèces, et beaucoup d’autres biens. Le privilège de l’Opéra a été laissé à sa femme et à ses enfants.

M. Dacier, que sa savante femme a rendu célèbre, obtient à peine une mention honorable dans les discours de Versailles.

Quinault lui-même, un des grands amuseurs de ces beaux lieux, celui qui présidait, avec Corneille et Molière, aux fêtes de l’Ile enchantée, à l’inauguration de Versailles, il est mort, repentant de toutes ses belles comédies.

A son tour, Lebrun, le peintre fameux à qui la grande galerie de Versailles devait son plus riche ornement, il disparaît de la scène du monde, et le roi n’a pas un mot pour son peintre ordinaire.

Mais l’étonnement redouble à la mort de Mme la duchesse de Schomberg. Peu de gens se souviennent, dans ces domaines de l’oubli, que cette aimable duchesse de Schomberg avait été le chaste amour de Louis XIII ; qu’elle pouvait jouer un grand rôle à la cour d’un roi si timide, et qu’elle s’en était effacée, heureuse de sauver sa bonne renommée, et de ne pas laisser un remords à ce jeune roi qui l’aimait. Pourtant, la cour entière était partagée, au moment de la mort de Mme de Schomberg, entre Mme de Montespan déclinante et Mme de Maintenon qui grandit chaque jour.

Au dernier Marly, Mme de Montespan, se voyant seule, avec un triste sourire, disait au roi : Me voilà pourtant réduite à divertir l’antichambre !  et des larmes soudaines envahirent ses grands yeux pleins d’éclairs.

Chaque jour, comme on voit, amenait sa curiosité, grande ou frivole.

Aujourd’hui, Despréaux prononce un discours à l’Académie, et le roi lui sait bon gré de ses belles paroles.

Huit jours après, le roi est à Chambord avec Molière, chargé du divertissement. On vient dire au roi que le bonhomme Corneille est mort la veille, et le roi qui le laissait mourir de faim, ne s’inquiète guère du poète, impérissable honneur du grand siècle.

Le même jour, disparaît le bonhomme Mignard, presque centenaire. Il était premier peintre du roi. Toutes les gloires et toutes les beautés du siècle de Louis le Grand avaient posé devant l’infatigable artiste. On perdit, le même soir, M. Nicole, un des grands écrivains de Port-Royal, le digne ami de M. Arnauld. Vous trouverez dans toutes les lettres de Mme de Sévigné le nom austère et charmant de M. Nicole. A toutes les grâces d’un écrivain très élevé, il unissait l’accent même et la foi d’un chrétien. Très bonhomme, il disait un jour à M. Arnauld, qui lui proposait un grand travail :

– Mais enfin, Monsieur, je voudrais bien me reposer avant de mourir !…

– Y pensez-vous, Monsieur, s’écriait M. Arnauld, vous avez toute l’éternité pour vous reposer !

Courageuse et fière parole ! Ces noms-là ne plaisaient guère aux oreilles du roi ; les meilleurs esprits de sa cour s’entretenaient tout bas des vertus de Port-Royal.

Mais voici bien une autre mort, et celle-là irréparable. On apprenait, le jeudi 26 avril 1696, que Mme la marquise de Sévigné venait de mourir dans le château de Grignan, sans que pas un, autour d’elle, et sa fille elle-même, eût prévu cette fin subite d’une si belle vie. On peut dire avec assurance que Mme la marquise de Sévigné, non moins que Mme de Montespan et Mme de Maintenon, tient sa place au premier rang des intelligences à qui la langue française est redevable de la plus grande part de son charme et de sa clarté. Pas un écrivain plus que Mme de Sévigné n’a parlé dignement du château de Versailles. Elle en savait toutes les grandeurs, elle en disait toutes les gloires, et le roi, qui la connaissait bien, ne manquait pas d’aller au-devant d’elle et de lui offrir son bras pour la conduire au milieu de ces enchantements. Élégante et charmante en sa vie, elle fut résignée et simple dans sa mort : Ma fille, écrivait-elle peu de temps avant l’heure fatale, j’ai bien vécu ; Dieu me prendra dans sa grâce, je l’espère, et, quant à ma fortune, je mourrai sans dettes et sans argent comptant : c’est toute l’ambition d’une chrétienne.

En ce moment apparaît à cette cour, dont elle fut la joie et le deuil, la princesse de Bourgogne, le dernier printemps de la cour de France.

Un grand esprit en latin (le latin tenait encore à la langue universelle), appelé Santeuil, remplissait la ville et la cour de ses vives saillies. Il n’était pas fou, il était bizarre. Un brin de génie et l’amitié de Despréaux, sans oublier la protection de Bossuet, voilà Santeuil. Ses belles hymnes, toutes remplies de l’inspiration de l’ode antique, adoptées par toute l’Église de France, étaient chantées dans les grands jours, et lui-même il s’enivrait de sa propre inspiration. Mais ce bonhomme (et voilà cette fois le mot juste) se plaisait un peu trop à la suite des grands seigneurs. Comme il dînait à la table de M. le prince de Condé et que chacun se plaisait à l’entendre, le prince eut l’idée abominable de jeter dans le verre de Santeuil une poignée de tabac d’Espagne, et le malheureux expira dans les convulsions les plus atroces. C’est au souvenir de cette catastrophe impunie que le grand justicier de ce siècle, La Bruyère, écrivit plus tard : Ce que j’envie aux plus grands seigneurs, c’est qu’ils sont servis par des hommes qui valent mieux qu’eux. C’est bien le même homme qui s’indignait en voyant les comédiens en carrosse éclabousser Corneille à pied.

Cependant nos armes sont malheureuses. Nos meilleurs généraux se laissent battre. En vain nous nous prosternons devant la reine et le roi d’Angleterre, hôtes passagers du château de Saint-Germain, la nécessité nous force enfin de saluer la majesté du roi Guillaume et d’implorer la paix du même prince que le roi ne voulait pas reconnaître. Il est vrai que, la paix conclue, ordre fut donné aux musiciens de la chapelle de ne rien chanter qui pût chagriner les hôtes de Saint-Germain. M. Dangeau, l’historien des jours heureux et des jours sombres, quand à peine il inscrit dans ses pages le nom de Guillaume d’Orange et de la reine Marie, aussitôt qu’un rayon se lève et resplendit du côté de l’Espagne, a grand soin de raconter par quel miracle et soudain il n’y a plus de Pyrénées. L’historien entre alors dans les moindres détails du duc d’Anjou devenu roi d’Espagne ; les fêtes, les plaisirs, les comédies, le grand appartement, la duchesse et le duc de Bourgogne représentant devant les deux rois (les trois rois, en comptant celui d’Angleterre) les Plaideurs de Racine. Un instant maltraités au Théâtre-Français, les Plaideurs s’étaient relevés à Versailles, la cour ayant cassé l’arrêt de la ville, et maintenant les acteurs de cette heureuse pièce, outre le duc et la duchesse de Bourgogne, n’étaient rien moins que la duchesse de Guiche, Mme d’Heudicourt, la comtesse d’Ayen, Mme d’O et de Mongon, et Mme de Normanville.

Racine, hélas ! n’eut pas l’honneur de cette représentation royale. Il se mourait, à l’heure même où les Plaideurs remplissaient l’appartement de leurs gaietés. Racine était pis que malade, il était en disgrâce pour avoir écrit en faveur des pauvres gens un mémoire que Mme de Maintenon lui avait commandé. Quand il fut mort, le premier vœu de son testament fut d’être enterré à Port-Royal, ce qu’il n’eût pas osé faire de son vivant, disaient MM. les courtisans, qui riaient de tout. Le roi, cependant, le regretta, et donna une pension de deux mille livres pour sa veuve et ses enfants. Il avait pleuré Molière un peu moins que Racine, et s’était à peine inquiété de ses funérailles.

Sur la même page on lit (car tous les mortels sont égaux à Versailles) : M. Soupir, capitaine aux gardes, est mort pour s’être fait couper un cor au pied. – La reine de Portugal est morte pour s’être fait percer les oreilles. – Le général des carmes a salué le roi, conduit par M. de Saintet, introducteur des ambassadeurs. – Le roi de Maroc a demandé en mariage Mme la princesse de Conti. Notons ici une fête, un masque à Marly, dans les jours gras de 1700 :

Mme la duchesse de Bourgogne soupa chez Mme de Maintenon avec les dames qui devoient se masquer avec elles ; ces dames étoient les duchesses de Sully et de Villeroy, la comtesse d’Ayen, Mlles de Melun et de Bournonville ; elles étoient habillées en Flore, et la mascarade étoit fort magnifique. Mlle de Saint-Génie, qui entend fort bien cela, avoit eu soin de toute la parure de Mme la duchesse de Bourgogne, et la coiffa elle-même. Dès que le roi fut hors de son souper, il entra dans le salon ; Mme la duchesse de Bourgogne y entra avec toute sa troupe ; Mme la duchesse de Chartres et Mme la Duchesse s’étoient masquées de leur côté avec plusieurs dames, et Mme la princesse de Conti s’étoit masquée avec Mmes de Villequier et de Châtillon ; les dames masquées avec Mme la duchesse de Chartres et Mme la Duchesse étoient les duchesses de Saint-Simon et de Lauzun, Mlle d’Armagnac, Mme de Souvray et Mlle de Tourbes. Quand toutes les troupes de masques furent placées, le roi dit au petit Bontems de faire entrer une mascarade qu’il avoit préparée : c’étoit la reine des Amazones, avec des instruments de guerre ; cela fut mêlé d’entrées de voltigeurs, de faiseurs d’armes, d’entrées de ballet que dansoient Balan et Dumoulin, et tout cela entremêlé de chansons par les filles de la musique et les meilleurs musiciens du roi. On fit ensuite sortir cette dernière mascarade, et l’on commença le bal, qui dura jusqu’à deux heures, et où le roi fut toujours. »

Nous avons vu comment on s’amusait à la cour. A Paris. les jeunes gens, impatients d’un nouveau règne, couraient la rue avec des brandons de paille, et mettaient le feu aux enseignes. Chez Mme de Maintenon, le roi chantait avec les dames ; il enseignait au jeune duc d’Anjou tout le détail d’une couronne à porter. L’éducation du roi d’Espagne a duré plus d’une année, et quand il fallut que le nouveau roi s’en fût prendre enfin possession de son royaume, il y eut bien des larmes versées de part et d’autre. Huit jours après, reparaissaient les danses aux chansons, mais c’est en vain que les fêtes anciennes remplissaient de leurs mille bruits ces échos attristés par tant de funérailles. La mort est proche ; elle abat sans pitié les têtes les plus hautes. Elle menace, elle frappe, elle est sans respect. Elle s’attaque au Dauphin, au duc d’Orléans, le vieux frère de ce roi qui vieillit. Elle trouve, oublié dans son coin, le roi Jacques, et va l’enfouir chez les Bénédictins anglais, réfugiés dans un faubourg de Paris. Qui l’eût jamais cru ? M. Fagon, premier médecin du roi, est considérablement malade ; il meurt… le roi va courre le cerf à Marly. Ce docteur Fagon est toute une figure ; il a joué dans la santé du roi le plus grand rôle. Il tenait un registre exact du moindre incident de la chambre et de la garde-robe du roi. Ne riez pas ! tout ce qui touche à Sa Majesté Louis XIV est très sérieux.

Pour peu que l’on ait assisté aux comédies écrites par les contemporains de Molière et par Molière en personne, on comprendra que ces détails d’alcôve ne déplaisaient pas à Louis XIV bien portant. Au contraire, il riait volontiers de son médecin inutile, et prenait sa part des rires de don Juan, quand le damné disait : Un médecin est un homme que l’on paye pour conter des fariboles dans la chambre d’un malade, jusqu’à l’heure où le malade est emporté par le remède, s’il n’est pas tué par le médecin. Ce siècle, heureux entre tous, n’a pas manqué de médecins célèbres : Valot, Brayer, Desfougerais, Guénaut, le médecin du cardinal Mazarin, dont il est parlé dans la Satire de Despréaux : Guénaut, sur son cheval, en passant m’éclabousse…

Un jour qu’il traversait les halles, une dame de l’endroit s’écriait : Faisons place, mes commères, à celui qui nous a délivrés du Mazarin. En dépit de ces moqueries populaires, la charge de médecin du roi était une charge importante. Il marchait au premier rang des grands officiers de la maison royale ; il prêtait serment entre les mains du roi ; il n’obéissait qu’au roi ; il avait droit à tous les privilèges et honneurs du grand chambellan. On l’appelait : Monsieur le comte ; il portait une couronne de comte dans ses armes, et la transmettait à ses enfants. Conseiller d’État, il en avait le costume ; il intervenait dans toutes les causes de la profession. Le médecin du roi eut l’honneur de défendre au Parlement l’émétique et la circulation du sang.

Et de même que le jeune roi fut un des premiers à se purger avec l’émétique, un des premiers il essaya le quinquina, et, s’en étant bien trouvé, il en acheta le secret d’un empirique anglais, nommé Talbot, moyennant quarante-huit mille livres, deux mille francs de pension viagère et le titre de chevalier. C’était payer royalement, et, le remède acheté, le prince en fit présent à son peuple, avec l’approbation de la Faculté de Paris et de la Faculté de Montpellier.

Donc, il y avait à Versailles, dans la chambre du roi, un grand-livre aux armes royales, écrit en partie double et jour par jour, et de la main du premier médecin, lequel livre était intitulé : Journal de la santé du roi. De tous les livres qui s’écrivaient au dix-septième siècle (et Dieu sait que les chefs-d’œuvre ne manquaient pas !), ce Journal de la santé du roi est, sans contredit, le plus considérable et d’un intérêt tout-puissant. C’est surtout dans ces pages inattendues en pareille histoire que vous trouverez, en dépit de Molière, un témoignage authentique en l’honneur de ces médecins, tant moqués quand le roi était jeune. A chaque instant, à chaque ligne de ce grand-livre, on frémit en songeant à l’état où serait le roi de France s’il était exposé aux malédictions de M. Purgon : Je vous abandonne à votre mauvaise constitution, à l’intempérie de vos entrailles, à la corruption de votre sang, à l’âcreté de votre bile, à la féculence de vos humeurs !

Ah ! que ce roi Louis XIV, illustre entre tous les rois de France, une si grande image, un si beau type, un prince avec toutes les apparences des héros, le regard de l’aigle et la démarche auguste de Jupiter tonnant, si vous quittez la grande histoire et la représentation quotidienne de cette illustre majesté, pour pénétrer dans les secrets de sa garde-robe, était bien le digne fils de ce roi Louis XIII, à qui son médecin, le docteur Houvard, infligea en une seule année deux cent quinze médecines, deux cent douze lavements et quarante-sept saignées. Il est rempli, ce grand-livre pharmaceutique, de toutes sortes de fameux chapitres : Potions pour le roi ; emplâtres pour le roi ; lavements pour le roi. A ce mot : lavement, on s’étonne ; il nous semblait que l’Académie, interrogée à ce sujet par le docteur Fagon, avait répondu qu’il fallait dire : un remède ! « Sire, le remède de Votre Majesté !  Or, c’était l’usage de la cour : la chaise du roi, les jours ordinaires, était portée par les pages de sa chambre ; aux jours de médecine, elle était portée par MM. les gentilshommes. Il n’y avait donc pas à s’en dédire et rien à cacher, et la cour entière savait, le même soir, le résultat de toutes ces formules :

Recipe : Olei amygdalium dulcium 3 j.
Mellis violacei.
Electuarii lenitivi.
Dissolve in decocto hordei.
Fac clister. injiciend. hodie mane.

Singulière façon de vivre, et bien triste ! A chaque instant, ce roi gourmand, glouton, morose, et sujet, de bonne heure, à de légères congestions cérébrales, est purgé ou saigné de main de maître. A vingt ans déjà commençait cette inquisition de tous les jours : Le roi a trop dansé ! le roi a trop mangé ! le roi a bu trop d’eau glacée ! Et le sirop de chicorée, et le séné, et la rhubarbe, et le tamarin, et les juleps d’entrer en danse. Longtemps sa bonne constitution résiste et se défend contre la pharmacie et la médecine. Mais enfin, vous dira le docteur Fagon, après avoir bien attendu, je fus obligé d’en venir aux remèdes, commençant par la saignée et la purgation, et, en suite de ces deux remèdes, j’ai ordonné les spécifiques, comme les opiats de conserve de fleurs de pivoine, roses rouges, magister de perles, corail et le diaphonique ; ensuite, je me suis servi des préparations les plus exquises de mars, tantôt en opiats, d’autres fois en conserves, tablettes, liqueurs et autres préparations, entre autres mon esprit spécifique de vitriol, de cyprès et celui qui se prépare avec la pivoine et la mélisse après sa purification, qui ont toujours bien réussi à apaiser les accès de ces mouvements turbulents.  O Molière ! auriez-vous ri, lisant ces ordonnances… si le nom du roi ne s’y fût pas rencontré ! Il faut dire aussi qu’il y avait tant de fêtes, de baptêmes, de collations, de soupers, de grandes chasses, de petits déjeuners à Versailles, à Saint-Germain, à Marly, à Chambord, et que le roi se faisait tant de bile avec les gloutons de la cour, et puis un ventre si mal réglé, une tête si remplie de vapeurs, et tant de mélancolies ! La victoire et la défaite avaient leur action inévitable sur les entrailles du roi ; les jours du carnaval et l’abstinence du carême lui étaient également funestes. Ajoutez la goutte à tous ces malaises. Il eut son premier accès de goutte, et, Dieu soit loué, c’était bien fait, le jour funeste où il signa la révocation de l’édit de Nantes ! On l’opéra de la fistule un mois plus tard ; il eut la fièvre à la mort de M. de Louvois, une fièvre suivie d’un grand mal de tête. En revanche, il fut très bien portant dans sa campagne de Flandre. En ces mêmes instants où tant de médecins contemplaient le bassin du roi pour en tirer tant de pronostics, il y avait dans le Nord un prince, appelé Charles XII, qui s’endormait, tout botté, sur la glace, et qui faisait dix lieues à cheval, après être resté cinq jours sans boire ni manger !

Cet homme était de for ; Louis XIV, en un seul jour, absorbait plus de médecines que Charles XII n’en prit en toute sa vie, et comme il eût souri de pitié, le Suédois, si on lui eût raconta que le roi, son frère, avait été purgé onze fois en un seul jour ! Et comme on s’étonne aussi de cette chambre à coucher du palais de Versailles où le froid pénètre, et de ce lit royal dont les punaises empêchent le roi de dormir un soir que Sa Majesté avait mangé beaucoup d’esturgeon et de sardines salées avec du ragoût de bœuf aux concombres, quantité de gibier et beaucoup de fromage et raisin muscat.

Les courtisans d’autrefois auraient écouté tout ce récit avec l’intérêt qu’ils portaient aux contes de Perrault. Les lecteurs d’aujourd’hui (il n’y a plus de courtisans, Dieu merci !) trouveront peut-être que nous pouvions ne pas aller si loin ; mais le moyen d’effacer tout un gros tome, écrit par des mains si savantes ? Permettez-nous cependant un dernier détail dans lequel la lâcheté des hommes apparaît dans tout son jour. Tant que le roi est resté le tout-puissant, le journal de sa santé est écrit d’une main pieuse ; aussitôt que disparaît sa fortune, on voit disparaître en même temps le souci de sa garde-robe. Enfin, quatre ans avant sa mort, dans ces derniers jours où la santé des vieillards est soumise à tant de variations, le premier médecin a cessé de rien écrire. Il ne s’inquiète plus de la santé du roi !…

C’est même une chose incroyable de voir que soudain tout diminue et s’assombrit dans le palais de Versailles. La vieillesse habitait avec la majesté ce logis des fêtes et des splendeurs. Il y avait déjà quatre ou cinq ans que le marquis de Dangeau écrivait sur son registre : Le roi est entré aujourd’hui dans la soixante-cinquième année de son règne, chose dont il n’y a aucun exemple en Europe depuis la naissance de Notre-Seigneur.

La mort accomplissait autour du roi ses œuvres les plus cruelles, frappant sans pitié les premiers compagnons de son règne, et ses héritiers encore au berceau. Tel un vieux chêne de la forêt de Fontainebleau : tout périt à son ombre, et lui seul il résiste à l’assaut des orages et des années. Les poètes meurent en même temps que les capitaines : Vauban et Despréaux disparaissent le même jour, lassés de vivre, et plus inquiets de leur salut que de la faveur du roi. Le peuple, appauvri par le faste de son maître et par la famine, a déjà fait entendre au loin les premiers murmures :

Mme de Maintenon alla à Meudon, et vit Monseigneur dans sa petite galerie du château neuf ; messeigneurs les ducs de Bourgogne et de Berri y étaient. Monseigneur lui fit beaucoup d’honnêtetés, malgré l’incognito. Elle était partie de Vincennes à midi ; et le peuple, dans le faubourg Saint-Antoine, voyant passer deux carrosses à six chevaux, commençait à dire des insolences, et elle fut fort aise de trouver les mousquetaires qui la firent passer.

Ces plaintes des faubourgs iront grandissant toujours. Mais aussi, que d’aventures étranges dans cette noblesse impatiente de l’autorité du maître ! Un duc de Mortemart perd aux dés son régiment, contre le prince d’Isenghein. On introduit à Versailles même un charlatan qui fait de l’or. La guerre est partout avec sa défaite, et Dangeau lui-même écrit ceci, parlant de son dieu sur la terre : Le roi est accablé de lassitude et de chagrins. Déjà se manifeste, au milieu des vices inconnus à cette cour, le jeune duc de Fronsac, qui sera plus tard le maréchal duc de Richelieu. Ainsi, le passé s’efface ; ainsi, chaque instant emporte un débris du règne. En moins d’un an, trois dauphins, le grand-père, le père et le fils avec la dauphine. Il y avait encore, oubliées et vivantes, reines des belles années et des beaux jours, Mlle de La Vallière et Mme de Montespan… les voilà mortes. Mais il est réservé à ce grand écrivain nommé Saint-Simon de nous montrer ces deux images :

Mme de La Vallière mourut en ce temps-ci (1710) aux carmélites de la rue Saint-Jacques, où elle avait fait profession, le 3 juin 1675, sous le nom de sœur Marie de la Miséricorde, à trente et un ans. La fortune et la honte, la modestie, la bonté dont elle usa, la bonne foi de son cœur sans aucun autre mélange, tout ce qu’elle employa pour empêcher le roi d’éterniser la mémoire de sa faiblesse et de son péché, ce qu’elle souffrit du roi et de Mme de Montespan, ses deux fuites de la cour, la première aux bénédictines de Saint-Cloud, où le roi alla en personne se la faire rendre, prêt à commander de brûler le couvent ; l’autre aux filles de Sainte-Marie de Chaillot, où le roi envoya M. de Lauzun, son capitaine des gardes, avec main-forte pour enfoncer le couvent, qui la ramena ; cet adieu public si touchant à la reine qu’elle avait toujours respectée et ménagée, et ce pardon si humble qu’elle lui demanda, prosternée à ses pieds devant toute la cour, en partant pour les carmélites ; la pénitence si soutenue tous les jours de sa vie, fort au-dessus des austérités de sa règle ; cette suite exacte des emplois de la maison ; ce souvenir si continuel de son péché ; cet éloignement constant de tout commerce et de se mêler de quoi que ce fût, ce sont des choses qui, pour la plupart, ne sont pas de mon temps ou qui sont peu de mon sujet, non plus que la foi, la force et l’humilité qu’elle fit paraître à la mort du comte de Vermandois, son fils. Mme la princesse de Conti (sa fille) lui rendit toujours de grands devoirs et de grands soins, qu’elle éloignait et qu’elle abrégeait autant que possible. Sa délicatesse naturelle avait infiniment souffert de la sincère âpreté de sa pénitence de corps et d’esprit, et d’un cœur fort sensible dont elle cachait ce qu’elle éprouvait. Mais on découvrit qu’elle l’avait portée jusqu’à s’être entièrement abstenue de boire pendant toute une année, dont elle tomba malade à la dernière extrémité. Ses infirmités s’augmentèrent ; elle mourut enfin dans des douleurs affreuses, avec toutes les marques d’une grande sainteté, au milieu des religieuses dont sa douceur et ses vertus l’avaient rendue les délices, et dont elle se croyait et se disait sans cesse être la dernière, indigne de vivre parmi des vierges.

L’héritière de cette innocente beauté, celle à qui Mme de Maintenon devait succéder dans les déférences et dans les respects du roi son époux, appartient encore à M. le duc de Saint-Simon, et ce n’est pas nous qui voudrions la lui disputer :

Mme de Montespan mourut brusquement, aux eaux de Bourbon, à soixante-six ans, le vendredi 27 mai (1707), à trois heures du matin… À la fin, Dieu la toucha. Son péché n’avait jamais été accompagné de l’oubli ; rien ne lui aurait fait rompre aucun jeûne ni un jour maigre.

Des aumônes, estime des gens de bien, jamais rien qui approchât du doute ni de l’impiété ; mais impérieuse, altière, dominante, moqueuse, et tout ce que la beauté et la toute-puissance qu’elle en tirait entraînent après soi. Résolue enfin de mettre à profit un temps qui ne lui avait été donné que malgré elle, elle chercha quoiqu’un de sage et d’éclairé, et se mit entre les mains du P. de la Tour, ce général de l’Oratoire si connu par ses sermons, par ses directions, par ses amis, et par la prudence et les talents de gouvernement. Depuis ce moment jusqu’à sa mort, sa conversion ne se démentit point, et sa pénitence augmenta toujours.

Peu à peu, elle en vint à donner presque tout ce qu’elle avait aux pauvres. Elle travaillait pour eux plusieurs heures par jour à des ouvrages bas et grossiers. Sa table, qu’elle avait aimée avec excès, devint la plus frugale ; ses jeûnes fort multipliés, et à toutes les heures elle quittait tout pour aller prier dans son cabinet. Ses macérations étaient continuelles ; ses chemises et ses draps étaient de toile jaune la plus dure et la plus grossière. Elle portait sans cesse des bracelets, des jarretières et une ceinture à pointes de fer, et sa langue, autrefois si à craindre, avait aussi sa pénitence. Elle était, de plus, tellement tourmentée des affres de la mort, qu’elle payait plusieurs femmes dont l’emploi unique était de la veiller. Elle couchait tous ses rideaux ouverts, avec beaucoup de bougies dans sa chambre ; ses veilleuses autour d’elle, qu’à toutes les fois qu’elle se réveillait, elle voulait trouver causant, jouant ou mangeant, pour se rassurer contre leur assoupissement.

Parmi tout cela, elle ne put jamais se défaire de l’extérieur de reine qu’elle avait usurpé dans sa faveur et qui la suivit dans sa retraite. Il n’y avait personne qui n’y fût si accoutumé de ce temps-là, qu’on n’en conservât l’habitude sans murmure. Son fauteuil avait le dos joignant le pied de son lit ; il n’en fallait point chercher d’autre dans la chambre… Belle comme le jour jusqu’au dernier moment de sa vie ; sans être malade, elle croyait toujours l’être et aller mourir. Cette inquiétude l’entretenait dans le goût de voyager, et dans ses voyages elle menait toujours sept ou huit personnes de compagnie. Elle en fut toujours de la meilleure, avec des grâces qui faisaient passer ses hauteurs et qui leur étaient adaptées. Il n’était pas possible d’avoir plus d’esprit, de fière politesse, d’expressions singulières, d’éloquence, de justesse naturelle qui lui formaient comme un langage particulier, mais qui était délicieux et qu’elle communiquait si bien par l’habitude, que ses nièces et les personnes assidues auprès d’elle, ses femmes et celles qui, sans l’avoir été, avaient été élevées chez elle, les prenaient toutes, et qu’on le sent et qu’on le reconnaît encore aujourd’hui dans le peu de personnes qui en restent. C’était le langage naturel de la famille, de son père et de ses sœurs.

Nous ne porterons pas ces doubles funérailles au compte de Louis le Grand, mais au compte du dix-septième siècle agonisant dans l’indifférence publique.

Dans les revers de ces dernières années, et quand ce roi superbe eut supporté l’extrême humiliation d’implorer, disons le mot, le pardon de ces Hollandais qu’il regardait comme des marchands, il sut trouver encore de grandes et nobles paroles dignes de son ancienne majesté. Ces Hollandais victorieux eurent le grand tort de manquer de déférence et de respect pour ce digne porteur d’une si belle couronne. À peine s’ils daignèrent écouter les ambassadeurs du roi, M. l’abbé de Polignac et M. le maréchal d’Uxelles, l’héroïque défenseur de Mayence. Pas un peuple ayant conservé la sagesse, qui n’eût accepté avec reconnaissance les propositions de ces deux négociateurs. Ils proposaient l’abandon de l’Alsace, une de nos meilleures provinces, dont la conquête nous avait donné tant de gloire, et, bien plus, ils s’engageaient, au nom de la France, à donner aux États de Hollande un million par mois, qui devait servir aux alliés pour précipiter Philippe V, un prince Bourbon, du trône d’Espagne. Ah ! quelle misère et quelle honte ! et combien les Hollandais furent mal inspirés quand ils rejetèrent cette paix si chèrement payée de notre argent et de notre honneur !

Messieurs, leur disait l’abbé de Polignac, nous rendons grâces au ciel de votre aveuglement. Mais prenez garde aux décrets de la Providence ; elle se lassera de votre orgueil, et s’il plaît à Dieu, puisque, en effet, vous abusez de la victoire, avant qu’il soit peu de temps, nous traiterons de vous, chez vous et sans vous.

C’était noblement parler, c’était dignement servir la France. Elle était indispensable, en effet, à l’équilibre européen, et maintenant que les deux couronnes de France et d’Espagne étaient heureusement séparées, il importait à la sécurité de l’Europe de ne pas écraser cette antique monarchie et cette France, honneur des nations. Définitivement, par un de ces retours de fortune qui n’appartiennent qu’aux grands peuples, le maréchal de Villars sauva la France à Denain, et le grand roi, résolu à s’ensevelir sous les ruines de sa propre monarchie, eut du moins le suprême honneur de laisser une France agrandie et prépondérante dans les destinées de ce bas monde.

Donc, à soixante et quatorze ans, le vieux roi se retrouva jeune et victorieux. La paix qu’il avait mais en vain implorée, il eut l’honneur de la dicter à ses ennemis implacables, et lui-même, il entonna ce dernier Te Deum dans la chapelle de Versailles, où s’étaient rendus, par députations, le Parlement, la Chambre des comptes, la Cour des monnaies, la Cour des aides, l’Hôtel de ville, le grand Conseil, l’Université, l’Académie française. Le roi eut un dernier sourire pour les lettres et donna huit cents livres de pension au traducteur d’Homère. On n’est pas fâché de rencontrer enfin ce grand nom d’Homère sous la plume de Louis XIV ; on n’est pas fâché que, le lendemain de ce dernier Te Deum, les comédiens ordinaires aient joué le Mariage forcé.

Tels étaient la règle et l’ordre en toute cette existence royale, où chaque heure avait son emploi, qu’à lire en ces pages écrites par un courtisan de Versailles, on finit par trouver que toutes ces journées se ressemblent. A huit heures du matin, le premier valet de chambre en quartier (il avait couché dans la chambre du roi) éveillait Sa Majesté. La premier médecin et le premier chirurgien entraient dans la chambre ; le roi changeait de chemise.

Au même instant, arrivaient le grand chambellan et le premier gentilhomme, avec les grandes entrées. Le capitaine des gardes ouvrait les rideaux du lit et présentait l’eau bénite, et, si quelqu’un de ces seigneurs avait quelque chose à dire au roi, c’était le moment, chacun s’éloignant et le laissant libre. On présentait ensuite à Sa Majesté le livre qui contenait l’office du Saint-Esprit (tous les chevaliers de l’ordre y étaient obligés), et l’office étant dit, l’un des seigneurs donnait au roi sa robe de chambre, pendant que les secondes entrées assistaient à sa toilette. En ce moment, le roi se livrait à son barbier, et prenait, sur un plat d’or, une serviette, mouillée d’un côté, sèche de l’autre, avec quoi il se lavait. Puis, il s’agenouillait à son prie-Dieu, ses aumôniers agenouillés avec lui, tous les autres restant debout.

Le roi passait de là dans son cabinet. Sa journée étant arrangée, il restait seul avec ses architectes, ses jardiniers et ses principaux domestiques. Toute la cour, moins le capitaine des gardes qui ne perdait jamais le roi de vue, attendait dans la galerie, et si quelques audiences étaient accordées, il recevait les ministres étrangers ou les ambassadeurs. Ceci fait, le roi allait à la messe, où la musique chantait chaque jour un motet. Après la messe, le roi allait au conseil. Tel était l’emploi de sa matinée.

Au conseil, assistaient tous les ministres. Le vendredi, après la messe, appartenait au confesseur. Le roi dînait à midi, seul, dans sa chambre, sur une table carrée, à la fenêtre du milieu. Il mangeait de beaucoup de plats et de trois services, sans compter le dessert. Aussitôt que la table était apportée entraient les principaux courtisans ; le premier gentilhomme avertissait le roi et le servait, se tenant derrière le fauteuil. Si M. le Dauphin était présent, il donnait la serviette au roi et restait debout. Bientôt le roi lui donnait le permission de s’asseoir ; le prince faisait la révérence et s’asseyait jusqu’à la fin du dîner.

Le roi parlait peu à son dîner. Au sortir de table, il rentrait dans son cabinet, mais il s’arrêtait un instant sur le seuil, et c’était encore un moment favorable pour lui parler. L’instant d’après, il s’amusait à donner à manger à ses chiens couchants, puis on l’habillait, en présence de peu de gens, les plus considérés, que laissait entrer le premier gentilhomme de la chambre.

A peine habillé, il sortait par un escalier dérobé dans la cour de marbre pour monter en carrosse, et, dans le trajet, aller et retour, lui parlait qui voulait. Il aimait le grand air ; il ne redoutait ni le froid ni la chaleur. Il sortait même par la pluie, et sa grande joie était de chasser dans les forêts de Versailles, de Marly ou de Fontainebleau. Il était très adroit et de bonne grâce, et pas un chasseur qui tirât mieux que lui. C’était encore un de ses plaisirs de voir travailler ses ouvriers, de se promener dans ses jardins, de donner la collation aux dames, et de faire avec elles le tour du canal, les dames et les courtisans dans leurs plus riches habits. Le chapeau, Messieurs, disait le roi, quand il permettait aux courtisans de se couvrir.

La chasse au cerf était de plus grande cérémonie, et ceux qui la suivaient étaient vêtus d’un justaucorps orné de galons d’or et d’argent. Cela s’appelait un justaucorps à brevet. Qu’on le suivit à la chasse, à la promenade, le roi était content. Que l’on jouât gros jeu dans le salon de Marly, le roi applaudissait. Lui-même, il était bon spectateur des joueurs de paume. A quatre heures, il y avait un conseil de ministres, et, le reste du temps, le roi le passait avec les dames, à la promenade en été, et, le soir venu, quelque loterie où les dames gagnaient, à coup sûr, de riches étoffes, de l’argenterie, des bijoux. A dix heures, le roi ayant changé d’habit, le souper était servi dans l’antichambre de Mme de Maintenon, toujours au grand couvert, avec la maison royale, c’est-à-dire uniquement avec les fils et filles de France et grand nombre de dames, tant assises que debout. C’était le moment où les courtisans disaient au roi : Sire, Marly ? Il ne déplaisait pas au roi d’être importuné.

Après souper, le roi se tenait quelques moments debout au balustre du pied de son lit, environné de toute la cour. Puis, avec des révérences aux dames, il passait dans son cabinet, où se trouvaient les princes et les princesses de sa famille. A onze heures, Sa Majesté donnait le bonsoir à tout le monde d’une inclination de tête.

Chacun sortait ; seules, les grandes entrées attendaient, pour sortir, que le roi se mit au lit. Le colonel des gardes prenait l’ordre, et, la prière étant faite, les aumôniers se retiraient. Le roi, disait Saint-Simon, n’a manqué la messe qu’une fois dans sa vie, à l’armée, un jour de grande marche. Il a toujours fait maigre, à moins qu’il ne fût très malade. Il exigeait l’abstinence du carême ; il se tenait très respectueusement à l’église, et trouvait fort mauvais s’il entendait parler à l’office divin.

Il communiait en grand habit, en rabat, en manteau, et la collier de l’ordre à son cou. Il disait son chapelet à la messe, et toujours à genoux. Les jours ordinaires, il portait un habit de couleur brune, orné d’une légère broderie, et des pierreries à ses souliers seulement. Rien n’était pareil au soin, aux égards, à la politesse du roi pour ses hôtes de Marly ou de Fontainebleau.

Mais, dans les dernières années, chacun portait impatiemment la fin d’un si long règne. Le palais de Versailles était las de ces longues cérémonies, toujours les mêmes. Paris finissait par ne plus supporter ce joug, que chaque jour rendait plus lourd. Les provinces étaient à bout de leurs sacrifices. L’oubli était général des merveilles dont s’honoraient les quarante premières années de ce grand règne. Il était temps enfin que le roi disparût et fit place au nouveau règne. Ainsi, dans les ardeurs de l’été brûlant, le laboureur invoque les rayons du soleil couchant. Juste à l’heure qu’elle avait désignée aux horloges de Versailles, la mort frappait à la porte même de la chambre royale, après avoir visité toutes les autres. A son tour, le roi est touché. Il comprend que son heure est venue. Il souffre ; il est en proie à la fièvre ardente, et pourtant il travaille encore. Rien n’est changé : les tambours et les hautbois donnent sous les fenêtres l’aubade accoutumée ; il dîne à son grand couvert, pendant que les vingt-quatre violons jouent leurs sarabandes dans l’antichambre.

En ce moment, le roi revoit d’un coup d’œil toute sa vie ; il serait volontiers son propre juge. A deux serviteurs qui pleurent au pied de son lit : Pourquoi pleurez-vous ? dit-il. Est-ce que vous pensiez que j’étais immortel ? C’est qu’en effet, dans ce palais de Versailles, chacun pensait que le grand roi ne pouvait pas mourir.

Le samedi 31 août 1715 (c’est encore Saint-Simon qui parle, et nos lecteurs ne s’en plaindront pas), la nuit et la journée furent détestables. Il n’y eut que de courts et rares instants de connaissance. La gangrène avait gagné le genou et toute la cuisse. On lui donna du remède de feu abbé Aignau, que la duchesse du Maine avait envoyé proposer. Les médecins consentaient à tout, parce qu’il n’y avait plus d’espérance. A onze heures du soir, on le trouva si mal qu’on lui dit les prières des agonisants. L’appareil le rappela à lui. Il récita les prières d’une voix si forte, qu’elle se faisait entendre à travers celle du grand nombre d’ecclésiastiques et de tout ce qui était entré. A la fin des prières, il reconnut le cardinal de Rohan, et lui dit : Ce sont là les dernières grâces de l’Église. Ce fut le dernier homme à qui il parla. Il répéta plusieurs fois : Nunc et in hora mortis ; puis dit : O mon Dieu, venez à mon aide, hâtez-vous de me secourir ! Ce furent ses dernières paroles. Toute la nuit fut sans connaissance, et une longue agonie, qui finit le dimanche 1° septembre 1715, à huit heures un quart du matin, trois jours avant qu’il eût soixante-dix-sept ans accomplis, dans la soixante-douzième année de son règne.

Il s’était marié à vingt-deux ans, en signant la fameuse paix des Pyrénées, en 1660. Il en avait vingt-trois quand la mort délivra la France du cardinal de Mazarin, et vingt-sept ans lorsqu’il perdit sa mère, en 1666. Il devint veuf à quarante-quatre ans en 1683, perdit Monsieur à soixante-trois ans, en 1701, et survécut à tous ses fils et petits-fils, excepté à son successeur, au roi d’Espagne et aux enfants de ce prince. L’Europe ne vit jamais un si long règne et un roi si âgé.

Pour l’ouverture de son corps, qui fut faite par Maréchal, son premier chirurgien, avec l’assistance et les cérémonies accoutumées, on trouva toutes les parties de son corps si entières, si saines, et tout si parfaitement conformé, qu’on jugea qu’il aurait vécu plus d’un siècle sans les fautes des médecins, qui lui mirent la gangrène dans le sang. On lui trouva aussi la capacité de l’estomac et des intestins double au moins des hommes de sa taille, ce qui est fort extraordinaire, et ce qui était cause qu’il était si grand mangeur et si égal.

Ce fut un prince à qui on ne peut refuser beaucoup de bon, même de grand, en qui on ne peut méconnaître plus de petit et de mauvais, duquel il n’est pas possible de discerner ce qui est de lui ou emprunté ; et, dans l’un et dans l’autre, rien de plus rare que des écrivains qui en aient été bien informés, rien de plus difficile à rencontrer que des gens qui l’aient connu par eux-mêmes et par expérience, et qui soient capables d’en écrire, en même temps assez maîtres d’eux-mêmes pour en parler sans haine ou sans flatterie, et de n’en rien dire que par la vérité nue en bien et en mal.

M. le duc de Saint-Simon, parlant de Louis XIV, après s’être si longtemps incliné sous sa loi souveraine, a manqué, sinon de respect, tout au moins d’indulgence. Il commence par refuser ce qu’il appelle un grand esprit à ce jeune roi de vingt-trois ans, qui grandit si vite et si bien, au milieu de tant de beaux génies, espoir de la guerre, honneur de la paix. Tant de grands poètes, de ministres habiles, de généraux aimés de la victoire. En même temps, les femmes les plus considérables par leurs grâces et par leur beauté, qui enseignèrent au jeune prince l’élégance et la politesse. Il était né avec la majesté, et pas un de ses sujets n’a jamais pensé qu’il pût être autre chose qu’un grand roi. Il le sentait lui-même ; il comprenait les devoirs du règne. Il avait près de lui, pour lui enseigner le gouvernement, le grand ministre Colbert. A peine roi, il fut appelé hors de ses frontières par des guerres nationales ; il agrandit la France ; il fit sentir l’autorité française en Italie, en Allemagne, en Espagne, et de très bonne heure il habitua l’Europe à dire tout simplement : le roi ! sans ajouter : le roi de France. Le roi est mort ! retentit dans le monde entier.

En même temps, que de chefs-d’œuvre éclos à l’ombre éclatante de ce grand trône ! Il avait Molière à ses ordres ; Racine, initié dans les passions de sa jeunesse, les transportait sur le théâtre. Il y eut dans le jardin de Versailles de telles fêtes, que la poésie en devait garder le souvenir. Des paroles furent prononcées, dans cette chapelle de Versailles, d’une solennité si grande, que l’écho doit s’en prolonger jusqu’à la fin des siècles : le sermon sur le petit nombre des élus, par exemple. Adoré des uns, redouté de tous, admiré du grand nombre, il était le maître, il était l’arbitre, et pas un sujet qui refusât de donner pour le roi sa vie et sa fortune. Il ne voyait qu’obéissance autour de son trône : obéissance de son frère, obéissance de son fils unique, obéissance des princes de la maison de Condé, obéissance de la ville et de la cour, des Parlements, des provinces, avec tant de dignité qui ne l’a pas quitté un seul jour, non pas même à son agonie. Et quand il fut au cercueil, ses serviteurs les plus proches s’étonnèrent qu’il n’eût que la taille ordinaire des hommes, pas un n’ayant osé le regarder face à face.

Il faisait toute chose ; il était le commencement et la fin de toutes les fortunes de son siècle. Il tenait les maréchaux de France sous sa dépendance immédiate, et de son cabinet il leur envoyait le plan de leurs campagnes tracé de sa main. En même temps, plus de seigneurie et plus de seigneurs ; Richelieu avait abattu les têtes les plus hautes, et, désormais, qui voulait vivre accourait à Versailles, trop heureux quand le roi lui accordait un coup d’œil, et lui faisait donner le bougeoir, lorsqu’au sortir de sa prière il désignait le courtisan favorisé qui le devait accompagner jusqu’au seuil de sa chambre.

Il voulait être accompagné et suivi partout : à Meudon, à Versailles, à Marly, à Fontainebleau, demandant pour quel motif celui-ci s’était absenté la veille, et bien persuadé qu’un homme était mort, qui ne l’avait pas salué depuis huit jours. Pas de secrets pour le roi ; il voulait tout savoir, il savait tout. Des gens à lui violaient le secret des lettres, et lui rapportaient les mystères les plus cachés de chaque famille. Il savait la valeur de son sourire, et le prix de son moindre regard. Telle était sa politesse, qu’il levait son chapeau pour toutes les femmes, les connues, les inconnues. Chacun s’extasiait devant ses révérences. Il avait inventé cette définition : que l’exactitude était la politesse des rois. Exact jusqu’à la minutie, il disait une fois : J’ai pensé attendre !

Enfin, si profonds étaient les respects dont on l’entourait, qu’ayant envoyé une lettre au duc de Montbazon, gouverneur de Paris, par l’un de ses valets de pied, M. le duc de Montbazon fit dîner ce valet à sa table, et le reconduisit jusqu’au milieu de sa cour. Quoi de plus juste ? Il était venu de la part du roi ! En revanche, il était toujours à sa tâche, et sans un instant de répit, dans la décence et dans la grandeur. Superbe à pied, à cheval, en carrosse, à la promenade, au repos. Très habile à conduire, en ses jardins, quatre petits chevaux vifs comme la poudre. Ami du luxe, amoureux de magnificence, il ne savait pas le nombre de ses maisons, de ses pavillons, de ses forêts bien percées pour la chasse à courre. Il ne connaissait pas d’obstacles, et s’il fallait tyranniser la nature, il y mettait une constance impitoyable, abaissant la montagne, aplanissant le vallon, cherchant les eaux absentes à main armée, et ce fut ainsi qu’il éleva Versailles, ce favori sans mérite, dont il fit le rendez-vous universel de toutes les grandeurs du grand siècle. Versailles finit par l’emporter sur toutes les maisons d’alentour.

Avec Mme de Maintenon reparut l’ordre, oublié si longtemps dans les transports de la jeunesse. Il redevint tout à fait le roi. Accablé au dehors par des ennemis irrités qui le croyaient perdu sans ressources, le roi résista par sa propre force. Accablé chez lui par des malheurs incomparables, avec tant de soupçons de crime et de poison, il se montra si fièrement au-dessus de son malheur, qu’il finit par arracher la pitié de l’Europe, épouvantée à l’aspect de tant d’humiliations, et de cette fin misérable d’un règne éclatant entre tous les règnes. Il disait en ses derniers moments : Quand j’étais roi ! Mais à son accent on comprenait qu’il était resté le roi !

Ce grand courage, on l’a vu, l’a soutenu jusqu’à la fin ; ajoutez la confiance en Dieu. Plus il s’humiliait sous la main puissante, et plus il se relevait plein de confiance dans le Dieu qui pardonne. Il se confessa publiquement d’avoir trop aimé la guerre. Il parla comme un père et comme un roi au pauvre enfant qui devait porter sa lourde couronne, et voilà par quelles vertus ce grand roi, le plus grand du monde, après tant de justes et violentes attaques, et tant d’accusations sans rémission, a fini par sauver sa gloire.

La Révolution même, qui le devait arracher de ces caveaux du monastère de Saint-Denis, où reposaient tant de monarques ses aïeux, ne devait pas enlever à Louis XIV la place à part qu’il tient justement dans l’histoire des grands rois.

Jules Janin 1804-1874      Versailles.                   Contes, Nouvelles et récits. 1884

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[1] Ainsi, Jean Cocteau n’était donc pas le premier à réaliser qu’un miroir devrait toujours bien réfléchir avant de renvoyer une image.


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