mai 1789 à 1792. La révolution française. Mackenzie. Homéopathie. La Marseillaise. Mozart. 37255
Publié par (l.peltier) le 31 octobre 2008 En savoir plus
5 05 1789                   Les députés se réunissent en États Généraux dans la salle des Menus Plaisirs à Versailles : à l’ordre du jour, la modification de l’organisation politique de la France : la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen les conduit à reconnaître l’égalité civile de tous les Français : ils abolissent les ordres, le servage – il y avait encore un million et demi de serfs en France – et accordent les droits civils aux étrangers, aux comédiens.
Avant la Révolution, la valeur fondamentale, c’est le Roi, dont le sacre de Reims a fait le représentant de Dieu. C’est lui qui détient la souveraineté et auquel ses sujets sont rattachés. A partir de 1789, tout est bouleversé : la souveraineté est partagée entre tous les citoyens. Le sentiment d’appartenance à la collectivité nationale remplace la fidélité au monarque. Cette idée est violemment rejetée dans tous les États qui viennent à bout de Napoléon en 1815. Pour un Metternich, le chancelier autrichien, grand artisan de la Sainte Alliance, l’idée de nation est doublement dangereuse : elle remet en cause la prééminence des monarques, envoyés de Dieu sur terre, et provoque le réveil des minorités dans les grands empires multinationaux comme l’Autriche, la Russie et l’Empire ottoman.
Pierre Milza        Le Nouvel Observateur                Décembre 2007
Louis XVI dispose encore d’une large capacité de manœuvre, mais il a contre lui une partie de la cour et du Conseil du Roi, opposés aux réformes, Necker, qui se refuse à proposer aux États Généraux un programme de réforme, et… la maladie du petit dauphin qui va mourir de tuberculose le 4 juin, accablant roi et reine. Il répondra au député Bailly, président des députés du Tiers, qui ne cesse de lui demander des entrevues : N’y a-t-il pas un père parmi ces gens-là ?
Les historiens resteront bien divisés sur sa personne :
Pendant tout le cours de cette longue histoire, où l’on voit successivement paraître tant de princes remarquables, plusieurs par l’esprit, quelques-uns par le génie, presque tous par le courage, on n’en rencontre pas un seul qui fasse effort pour rapprocher les classes et les unir autrement qu’en les soumettant toutes à une égale dépendance. Je me trompe : un seul l’a voulu et s’y est même appliqué de tout son cœur ; et celui-là, qui pourrait sonder les jugements de Dieu ! ce fut Louis XVI.
Alexis de Tocqueville L’Ancien Régime et la Révolution, t. l, Gallimard, 1952.
Pour conjurer l’obésité menaçante, il chassait tous les jours, recherchait les rudes besognes, travaillait avec les ouvriers du château, maniant des poutres ou des blocs de pierre ; il se fit serrurier et forgeron. […]
Il était gauche, timide, sauvage, honnête et bon, sans orgueil ni vanité, avec des instincts de justice, chrétien fervent, d’intelligence médiocre. La comtesse de La Mark le dépeint à Gustave III de Suède comme un homme sans esprit, sans connaissances, sans lectures. Du moins, il a du bon sens.
Ernest Lavisse Histoire de France, 1910.
05 1789                      Le prix du pain atteint des sommets ; il devient inabordable à la plupart des bourses. La Reine Marie-Antoinette aurait commenté : Ils n’ont plus de pain… qu’ils mangent de la brioche. [comme bien des formules, amplement reprises par des générations et des générations d’historiens, il est préférable de la mettre au conditionnel ; Antonia Fraser soutient que c’est une vieille blague de beauf qu’on se repassait de génération en génération au sein de la famille royale.]
La misère mène le peuple à la révolution et la révolution l’y ramène.
Victor Hugo
17 06 1789                  Les députés du Tiers État se constituent en assemblée autonome et se proclament Assemblée Nationale. S’étaient joints à eux près de la moitié des membres du clergé. [Situation du clergé en 1789 : 150 000 personnes, dont 135 évêques, 60 000 prêtres séculiers, 30 000 religieux et 40 000 religieuses]. Trois jours plus tard, réunis dans la Salle du Jeu de Paume, – le roi a fait fermer leur salle de réunion – ils prêtent solennellement le serment de ne pas se séparer avant d’avoir donné une constitution au royaume ; à un envoyé du roi qui, le 23 juin, lui donne l’ordre d’évacuer le lieu, Bailly, qui préside, répond : Il me semble que la nation assemblée n’a d’ordre à recevoir de personne. C’est un coup d’État, au regard du droit et des institutions monarchiques.
26 06 1789                  Le roi fait venir 20 000 soldats étrangers aux portes de Paris.
06 1789            Morris, avocat américain qui a participé à la rédaction de la Constitution, est venu en France pour y mettre en place l’importation de tabac en gros : c’est un observateur attentif de la vie politique française ; il écrit à son gouvernement :
Il n’y a pas grand-chose à attendre du roi, dans quelque domaine que ce soit. Quant à Marie Antoinette, elle est haïe, humiliée, mortifiée, et bien qu’elle se soit efforcée de sauvegarder quelques restes délabrés de l’autorité royale, il suffit de la savoir favorable à une mesure pour que ce soit la meilleure façon d’en empêcher d’une manière certaine la réussite.

4 07 1789             Emprisonné depuis 1784 à la Bastille, le marquis de Sade est transféré à l’hospice de Charenton. Auparavant, il était emprisonné depuis 1777 au château de Vincennes à la demande de sa belle-mère, Madame de Montreuil, fatiguée de le voir dilapider la dot de sa fille. A force de ne plus pouvoir satisfaire ses appétits sexuels, il était devenu gras comme un cochon. Il laisse dans sa cellule un godemiché empli de manuscrits, – découverts plus tard –  témoins surtout de son immense gourmandise satisfaite par les bons soins de sa femme.

9 07 1789                     A partir de la mi-juillet, nombreuses émeutes anti-féodales en Suisse, Hongrie, Italie. L’assemblée nationale se déclare constituante.
Les citoyens qui se nomment des représentants, renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi ; ils n’ont pas de volonté particulière à imposer ; le peuple ne peut parler et agir que par ses représentants.
Siéyès
11 07 1789                   Le roi renvoie Necker. Il le rappellera.
12 07 1789                   Une émeute entraîne la fermeture des théâtres et de l’opéra.
13 07 1789            Les hommes du régiment Royal-Allemand commandés par le prince de Lambesc se font caillasser. Ils répliquent en maniant le sabre.
14 07 1789                    La Révolution, c’est l’avènement de la Loi, la résurrection du Droit, la réaction de la Justice.
Jules Michelet 1798 – 1874
Alors que, avec l’état progressif, on voit se développer dans les ateliers et les manufactures, les manifestations de la lutte des classes, la Révolution française se caractérise par une unité fondamentale sous l’égide d’un front antinobiliaire qui ne peut être que temporaire. C’est une révolution bourgeoise et libérale à soutien populaire et paysan. Ce n’est pas un dérapage, un accident. C’est un phénomène essentiel lié à l’impossibilité d’ébaucher les réformes institutionnelles, à l’impossibilité d’une conciliation à l’anglaise, du fait de l’antagonisme entre la résistance obstinée de la noblesse pour conserver les revenus tirés des droits féodaux et la farouche et têtue volonté des paysans d’en finir avec ces survivances féodales. Mais de révolution paysanne axée sur l’abolition sans compromis du régime seigneurial féodal elle devient, sous l’effet de circonstances parisiennes, une révolution bourgeoise point de départ d’une société capitaliste libérale. C’est une unicité à facettes multiples.
Réunis institutionnellement dans le tiers état, bourgeois et masses populaires constituent un front antinobiliaire temporaire et fragile.
Yves Carsalade.                  Les grandes étapes de l’histoire économique.                  Les éditions de l’École polytechnique 2009
Des milices bourgeoises se sont constituées, qui ont besoin d’armes pour faire face aux soldats étrangers appelés par le roi et éviter tout débordement : quelques simplets s’égarent à l’opéra pour s’emparer des haches et massues qu’utilisaient les acteurs, jusqu’à découvrir qu’elle sont en carton ! mais le gros des milices s’empare des 32 000 fusils et des 24 canons entreposés dans l’hospice militaire des Invalides ; hélas, les munitions sont ailleurs… à la Bastille. Les Invalides n’ont opposé aucune résistance, et les militaires détachés pour parlementer avec le gouverneur de la Bastille, le marquis de Launay sont reçus fort civilement : l’un des sous-officiers qualifiera le déjeuner de très cordial.
La Bastille est défendue par 33 gardes suisses, détachés là depuis une semaine sous les ordres du lieutenant Louis Deflue et 95 invalides, ces soldats blessés au combat mais qui continuent de servir. Mais l’essentiel des gardes suisses commandés par le baron de Besenval se trouve à St Cloud. L’armement est imposant : 15 canons aux créneaux des tours, 3 autres chargés à mitraille dans la cour, face à la porte d’entrée, 12 fusils de rempart chargés à une livre et demie de balles. 500 boulets, autant de biscaïens de balles (petites balles composant la mitraille), 20 000 cartouches, 250 barils de poudre en train d’être transférés de l’Arsenal voisin. Il y a de quoi se défendre … mais encore faut-il en avoir l’envie :
dès le premier jour, j’ai appris à connaître cet homme par tous les préparatifs qu’il faisait pour la défense de son poste, et qui ne rimaient à rien. Et par son inquiétude continuelle et son irrésolution, je vis clairement que nous serions bien mal commandés si nous étions attaqués.
Lieutenant Louis Deflue
Le baron de Besenval, venu inspecter les défenses quelques jours plus tôt, aurait en vain prié le maréchal de Broglie, commandant les troupes dépêchées sur Versailles et Paris de le remplacer.
A l’extérieur des remparts un brasseur du faubourg Saint Antoine, déjà connu des services de police, harangue la foule pour mettre le feu à tout ça : les ci-devant Tournay et Bonnemère grimpent sur le toit d’une boutique accolée aux remparts et, accédant à l’intérieur, brisent les chaînes du pont levis : un groupe s’engouffre et de Launay donne l’ordre d’ouvrir le feu : une quinzaine de miliciens sont transportés à l’hôtel de ville.
Dans l’après-midi, une soixantaine de gardes français arrivent sur les lieux sous la conduite d’Élie, officier et de Hulin, sous-officier, qui prennent fait et cause pour les émeutiers et installent une batterie de cinq canons, arguments suffisamment parlants pour inciter le gouverneur à se rendre : nos officiers ont assuré que les gardes suisses et les vétérans seraient épargnés, ainsi que Monsieur de Launay, bien entendu.
Mais la foule envahit la Bastille et la violence ensanglante la cour. Traîné vers l’Hôtel de Ville, De Launay est pris une fois par la foule, repris par ses gardes, repris une seconde fois par la foule, repris par ses gardes. La troisième fois, les gardes ne pourront plus le reprendre : un certain Desnot, cuisinier au chômage mais qui sait travailler les viandes, lui coupe la tête, ainsi qu’à cinq de ses hommes. Jacques de Flesselles, prévôt des marchands, accusé d’avoir voulu sauver la Bastille, est tué d’un coup de feu, puis décapité : sa tête sera promenée dans Paris, empalée sur l’une des piques qu’il avait fait faire la veille, pour armer les milices bourgeoises ! Une fois la forteresse mise à sac, on se souvint des prisonniers : ils étaient sept : un fou, trois faussaires, un escroc, un aristocrate incestueux, le comte de Lorges qui demandera qu’on le tue car il ne savait pas où aller, étant là depuis trop longtemps, et un certain Charpentier, complice de Damien qui, trente ans plus tôt avait tenté de renverser Louis XV. La Bastille était une prison exclusivement réservée aux gens arrêtés sur ordre direct du roi ; à ce titre, ils avaient droit à un traitement de faveur, qui coûtait aux caisses de l’État dix fois plus cher par tête que pour les autres prisonniers ordinaires.
Le peuple parisien entreprit spontanément sa destruction. Le sieur Palloy se tailla une réputation, ainsi qu’une petite fortune, en sculptant dans les pierres ainsi mises à terre de petites bastilles et autres souvenirs, qui furent envoyées dans tous les départements. Il proposait aussi aux communes des projets de monuments commémoratifs, exécutés en pierres du cachot de la Bastille. Il ne les prendra pas toutes, et nombre d’entre elles serviront pour la construction du pont de la Concorde par Jean Rodolphe Perronet, primitivement nommé Pont Louis XVI, puis Pont de la Révolution, puis Pont de la Concorde, et encore Pont Louis XVI à la Restauration et finalement à nouveau Pont de la Concorde.
Le soir même, le duc de Liancourt [voir à 1780 et 1804 pour faire plus ample connaissance avec cet excellent homme] épuise son cheval pour donner la nouvelle à Versailles ; mais le Roi dort déjà et on ne saurait le réveiller. Il insiste et on le laisse entrer dans la chambre royale, et raconter la journée :
– C’est donc une révolte, dit le Roi
– Non, Sire, c’est une révolution, s’entend-il répondre.
Le Roi restait encore populaire : on voyait communément circuler son portrait encadré des vers suivants :
Cette affreuse Bastille
N’existe déjà plus.
D’ardeur, chacun pétille
Ses murs sont abattus.
Français, reprends courage
Sous Louis et Necker
ou encore
Du peuple à ton avènement
Louis, tu te montras le père
Et de son premier mouvement
Il te nomma Le Populaire
A son entrée à Paris le 17 juillet, La Fayette lui remet la cocarde tricolore ; une banderole l’accueille ainsi : Père des Français, et roi d’un peuple libre
Cet événement prendre place dans l’histoire de la France contemporaine au rang de Fête Nationale [1], supplantant le 15 août, depuis que Louis XIII avait fait don de la France à la Vierge Marie. Napoléon III redonnera du galon au 15 Août, pour fêter l’anniversaire de la naissance de son illustre tonton.
L’Écossais Alexander Mackenzie atteint sur les côtes arctiques de l’Amérique du Nord l’embouchure du fleuve qui prendra son nom. Parti avec un groupe d’indiens en canoë de Fort Chippewyan, sur le lac Athabasca, en juin de la même année, il était de retour le 12 septembre.
Montagnes et fleuves vont jouer, dès lors, jusqu’à l’océan, à se côtoyer, se contourner, se traverser, à la condition que l’ampleur du fleuve soit toujours respectée. Une seule fois cependant les masses granitiques se resserrent subitement, comme pour arrêter le fleuve ; mais celui-ci, se précipitant avec une force redoublée, maintient l’obstacle en deux remparts parallèles, amas fantastique de tours et donjons aux créneaux béants (…) Plus loin dans la zone polaire, le fleuve se place résolument vis à vis du nord ; et, entre deux baies hautaines de montagnes et de glaciers aux cimes resplendissantes, il descend une avenue très large et très droite de 70 lieues.
Père Duchaussois.

15 07 1789                 Necker revient : Breteuil sera resté en poste 100 heures. À la cour, les plus proches de la famille royale partent à l’étranger : la duchesse de Polignac, le comte et la comtesse d’Artois et les princes de sang, Condé et Conti, et encore l’abbé Vermond, lecteur et conseiller de la reine depuis 20 ans. La princesse de Conti a probablement suivi son mari très laid, qu’elle trompait donc vergogne. Un jour,  il lui avait dit :

–          Madame, je vous recommande de ne pas me tromper pendant mon absence.
–          Monsieur, vous pouvez partir tranquille : je n’ai envie de vous tromper que lorsque je vous
vois.

15 07 1789                   Necker revient : Breteuil sera resté en poste 100 heures. À la cour, les plus proches de la famille royale partent à l’étranger : la duchesse de Polignac, le comte et la comtesse d’Artois et les princes de sang, Condé et Conti, et encore l’abbé Vermond, lecteur et conseiller de la reine depuis 20 ans.

30 07 1789                 Les corvettes Descubierta et Atrevida appareillent de Cadix pour un tour du monde axé sur la recherche ethnographique, naturaliste et géographique, sous la responsabilité scientifique d’Alessandro Malaspina, né en Toscane, qui s’était mis au service de l’Espagne en commençant par y devenir un brillant officier de marine : elles ne feront pas réellement le tour du monde, mais exploreront de façon approfondie les rivages Pacifique  des Amériques, de la Terre de Feu à l’Alaska, puis effectueront la traversée aller-retour du Pacifique, en allant jusqu’à Macao, via les Philippines et la Nouvelle Zélande. Elles seront de retour le 21 septembre 1794.

Malaspina présentera un an plus tard un rapport, Viaje político-científico alrededor del mundo, qui comprend des observations critiques de caractère politique sur les institutions coloniales espagnoles ; il suggèrera d’accorder une large autonomie aux colonies espagnoles d’Amérique et du Pacifique au sein d’une confédération d’États liés grâce au commerce, ce qui lui vaudra de se voir accusé par Manuel Godoy d’être un révolutionnaire et un conspirateur, et d’être arrêté. Après un simulacre de jugement, il sera condamné à dix ans de prison au château San Antón de La Corogne. Mais fin 1802 il sera libéré grâce aux pressions de Napoléon, sur les instances de Francesco Melzi d’Eril et expulsé en Italie où il terminera sa vie.

4 08 1789               Du 20 juillet au 6 août la Jacquerie des paysans a donné naissance à la Grande Peur : elle se répand sur la moitié du territoire : les paysans brûlent les terriers où se trouvaient fixés les droits seigneuriaux. Leurs attaques ne cesseront qu’avec l’abolition des privilèges par les députés : l’égalité des citoyens est timidement proclamée : désormais tout soldat a son bâton de maréchal dans sa giberne.

À l’Assemblée Nationale, le débat aura été plus que vif et plus partagé qu’on ne pourrait le croire : les Lumières avaient pénétré de nombreux nobles au premier rang desquels le vicomte de Noailles qui appelle vigoureusement la fin de tous les privilèges. Son envolée galvanise l’assemblée. On lira le lendemain dans le Courrier de Versailles à Paris : Les paroles de Noailles excitèrent un tel enthousiasme dans les galeries qu’une des personnes qui étaient présentes lui adressa sur-le-champ un quatrain qu’il répéta assez haut pour que tous ceux qui l’environnaient l’entendissent. Je ne me rappelle que les deux derniers vers :

Un monstre nous restait : la féodalité
Abattu par Noailles, il hurle, tombe, expire.

Au fil de la soirée, on décide l’abolition de la qualité de serf, des juridictions seigneuriales, de tous privilèges et immunités pécuniaires, du droit exclusif de la chasse, des colombiers, des garennes. On décide également l’égalité des impôts, l’abandon de la dîme, l’accès libre aux emplois civils et militaires, la justice gratuite, la suppression de la vénalité des offices, la destruction des pensions obtenues sans titre… Tout ce grand chambardement va libérer à peu près 4 millions d’hectares, soit pas loin de 10 % du territoire !  Le clergé ne fut pas oublié :

L’Église remet tous les droits qui lui appartiennent à la nation française, juste et généreuse, comme le proclame l’archevêque de Paris. Plus tard, le clergé décidera de livrer à l’État tous les vases et ornements en or et en argent qui ne sont pas indispensables au culte. Il s’agit de venir en aide à ceux qu’on désignerait aujourd’hui sous le terme d’exclus.

Georges Suffert      Tu es Pierre    Éditions de Fallois 2000

Ci-après la retranscription de la La Gazette nationale des échanges enflammés qui ont animé la séance de l’Assemblée nationale dans la nuit du 4 au 5 août 1789, pendant laquelle les privilèges sont abolis :

Suite de la séance de la nuit du 4 août.

Suite du discours de M. le duc d’Aiguillon [l’homme le plus riche de France après le Roi],

En établissant les droits de l’homme, il faut convenir de la liberté. Plusieurs membres de cette Assemblée trouvent inutile de traiter des droits de l’homme, disant qu’ils existent dans le cœur, que le Peuple les sent ; mais qu’il ne faut les lui faire connaître que d’une manière simple et à la portée de tous. Les droits de l’homme ont été jugés être les préliminaires de la constitution ; ils tendent à rendre les hommes libres ; pour qu’ils le soient, il faut convenir qu’il n’y a qu’un Peuple, une Nation libre, et un souverain ; il faut convenir des sacrifices de la féodalité nécessaires à la liberté et à une bonne constitution ; autrement il existe des droits de champarts [part du produit du champ due par le paysan au seigneur], des chefs rentes, des fiscalités, des greffiers, des droits de monte ; nous verrons toujours exercer la tyrannie de l’aristocratie et le despotisme ; la société sera malheureuse ; nous ne ferons enfin de bonnes lois qu’en nous organisant sur un code qui exile l’esclavage. Il ne faut pas, Messieurs, remonter à l’origine des causes qui ont successivement produit l’asservissement de la Nation française, ni démontrer que la force seule et la violence des grands nous ont soumis à un régime féodal. Suivons l’exemple de l’Amérique anglaise, uniquement composée de propriétaires, qui ne connaissent aucune trace de la féodalité. (…) C’est l’unique moyen d’arrêter le cours de l’oppression des sujets, et de conserver les droits légitimes des seigneurs. C’est un de ceux que je présente à cette auguste Assemblée, pour le bonheur de la Nation. Je finis par rendre hommage aux vertus patriotiques des deux respectables préopinans (sic) qui, quoique seigneurs distingués, ont eu les premiers le courage de publier des vérités jusqu’ici ensevelies dans les ténèbres de la féodalité, et qui sont si puissantes pour opérer la félicité de la France.

[…]               Messieurs, je comptais faire ce qu’a fait Monsieur le Vicomte de Noailles ; il a prévenu ma démarche, j’ose croire qu’il n’a pas prévenu mes sentiments ni mon cœur. Je suis bien loin d’en être jaloux : je le remercie au contraire d’avoir été mon fidèle interprète.[…] Le désordre n’est pas le fait de brigands mais du peuple, insurgé contre l’inégalité, l’arbitraire, l’iniquité des droits. Coupable mais explicable est l’attaque des châteaux. Pour l’arrêter, des sacrifices sont nécessaires et les droits féodaux, propriétés qui blessent l’humanité, doivent être rachetables, mais être jusque-là perçus.

Une multitude de voix s’élèvent Ce discours est vivement applaudi. L’enthousiasme saisit toutes les âmes. Des motions sans nombre, plus importantes les unes que les autres, sont successivement proposées. M. le marquis de Foucault fait une motion vigoureuse contre l’abus des pensions militaires ; il demande que le premier des sacrifices soit celui que feront les grands, et cette portion de la noblesse, très opulente par elle-même, qui vit sous les yeux du prince, et sur laquelle il verse sans mesure et accumule des dons, des largesses, des traitemens (sic) excessifs, fournis et pris sur la pure substance des campagnes. (…)

  1. le vicomte de Beauharnais propose l’égalité des peines sur toutes les classes des citoyens, et leur admissibilité dans tous les emplois ecclésiastiques, civils et militaires.
  2. M. Cottin représente les Peuples gémissant sous la tyrannie des agens (sic) inférieurs des justices seigneuriales, dont il demande l’extinction, ainsi que celle de tous les débris du régime féodal qui écrase l’agriculture. (…)
  3. M. l’évêque de Chartres, représentant le droit exclusif de la chasse comme un fléau pour les campagnes, ruinées depuis plus d’un an par les élémens (sic), demande l’abolition de ce droit, et il en fait l’abandon pour lui. Heureux, dit-il, de pouvoir donner aux autres propriétaires du royaume cette leçon d’humanité et de justice.

A ce mot, une multitude de voix s’élèvent ; elles partent de MM. de la noblesse, et se réunissent pour consommer cette renonciation à l’heure même, sous l’unique réserve de ne permettre l’usage de la chasse qu’aux seuls propriétaires, avec des mesures de prudence, pour ne pas compromettre la sûreté publique. Tout le clergé se lève pour adhérer à la proposition ; il se forme un tel ensemble d’applaudissement et l’expression de bienveillance, que la délibération reste suspendue pendant quelque tems (sic). Excusable effervescence

Bientôt le zèle du bien public calmant cette excusable effervescence, M. de Saint Fargeau développe des considérations de bienfaisance et de justice, d’après lesquelles, pour le soulagement des laboureurs et propriétaires accablés de tant d’infortunes, il croyait devoir stipuler que la renonciation aux privilèges et immunités pécuniaires, s’appliquât à la présente année, et que les communes des campagnes ressentissent sur le champ ce soulagement, par la cotisation des nobles et des autres exempts, faite à leur décharge, dans la forme qui serait jugée la plus convenable par les assemblées provinciales. (…) Plusieurs curés demandent qu’il leur soit permis de sacrifier leur casuel [rétribution aléatoire accordée au clergé pour l’exercice de certains ministères : baptêmes, bénédictions, funérailles, mariages].

A ces mots, un membre de la noblesse réclame pour cette classe précieuse des ministres du culte, l’accroissement des portions congrues. Les applaudissemens (sic) redoublent de la part des citoyens de tous les ordres. (…)

Les signes de transports et l’Effusion de sentimens (sic) généreux dont l’Assemblée présentait le tableau, plus vif et plus animé d’heure en heure, n’ont pu qu’à peine laisser le tems (sic) de stipuler les mesures de prudence avec lesquelles il convenait de réaliser ces projets salutaires, votés par tant de mémoires, d’opinions touchantes, et de vives réclamations dans les assemblées provinciales, dans les assemblées des bailliages, et dans les autres lieux où les citoyens avaient pu se réunir depuis dix-huit mois. Quelques-uns des membres de la noblesse offrent de sacrifier jusqu’à leur droit exclusif de colombier. (…)

  1. l’archevêque d’Aix, dépeignant avec énergie les maux de la féodalité, prouve la nécessité de les prévenir par la prohibition de toutes les conventions de ce genre, que la misère des colons pourrait dicter par la suite, et d’annuler d’avance toute clause capable de les faire revivre : il rappelle les maux non moins effrayans (sic) que l’extension arbitraire des impôts, et surtout des droits prétendus domaniaux, de la gabelle et des aides, a produits dans tout le royaume, où l’esprit de fiscalité corrompt la loyauté et la droiture des sentimens (sic) du Peuple, comme il altère la sincérité des contrats et des actes, absorbe l’aisance, et arrête la circulation des fonds. Après cette observation, qui semblait épuiser le sujet si étendu des réformes, l’attention et la sensibilité de l’Assemblée ont été encore réveillées et attachées par des offres d’un ordre tout nouveau. (…) Messieurs, il faut terminer cette séance comme vous l’avez commencée et comme vous l’avez remplie. Il faut y mettre un dernier sceau digne d’elle et de vous. Je ne sais si mon cœur m’entraîne trop loin ; mais s’il se trompait, j’en accuserais cette ivresse dont votre patriotisme le remplit : je ne crois cependant pas qu’il s’égare. Messieurs, au milieu de ces élans, au milieu de ces transports qui confondent tous nos sentimens (sic), tous nos vœux, toutes nos âmes, ne devons nous pas nous souvenir du roi ; du roi qui nous a convoqués, lorsque les Assemblées nationales étaient interrompues depuis près de deux siècles ; du roi qui nous a abandonné de lui-même tous les droits que sa justice a reconnu ne pas devoir conserver ; du roi enfin qui est venu se jeter dans nos bras, et qui, ce matin encore, nous offrait et nous demandait une constante et amicale confiance ! Dans ce beau jour, que chacun recueille sa récompense, que chacun ait son bonheur ; que le bonheur public en soit le dernier résultat ; que l’union du roi et du peuple couronne l’union de tous les ordres, de toutes les provinces et de tous les citoyens. Félicitations mutuelles. C’est au milieu des Etats Généraux que Louis XII a été proclamé Père du Peuple, je propose qu’au milieu de cette Assemblée nationale, la plus auguste la plus utile qui fut jamais, Louis XVI soit proclamé le restaurateur de la liberté française. La proclamation a été faite à l’instant par les députés, par le Peuple, par tous ceux qui étaient présens (sic), et l’Assemblée nationale a retenti pendant un quart d’heure des cris de vive le roi ! vive Louis XVI, restaurateur de la liberté française !

La séance s’était étendue bien avant dans la nuit, quand M. le président, après avoir pris le vœu de l’Assemblée, suspend le cours de ces déclarations patriotiques, pour en relire les chefs principaux, et les faire décréter par l’Assemblée, sauf la rédaction ; ce qui est exécuté sur l’heure à l’unanimité, sous la réserve exigée par les sermens (sic) et les mandats des divers comettans (sic). Suivent les articles arrêtés.

Abolition de la qualité de serf et de la mainmorte, sous quelque domination qu’elle existe. Faculté de rembourser les droits seigneuriaux.
Abolition des juridictions seigneuriales.
Suppression du droit exclusif de la chasse, des colombiers, des garennes.
Taxe en argent, représentative de la dîme.
Rachat possible de toutes les dîmes, de quelque espèce que ce soit.
Abolition de tous privilèges et immunités pécuniaires.
Egalité des impôts, de quelqu’espèce que ce soit, à compter du commencement de l’année 1789, suivant ce qui sera régié (sic) par les assemblées provinciales.
Admission de tous les citoyens aux emplois civils et militaires.
Déclaration de l’établissement prochain d’une justice gratuite, et de la suppression de la vénalité des offices.
Abandon du privilège particulier des provinces et des villes.
Déclaration des députés qui ont des mandats impératifs, qu’ils vont écrire à leurs commetans (sic) pour solliciter leur adhésion.
Abandon des privilèges de plusieurs villes, Paris, Lyon, Bordeaux, etc.
Suppression du droit de déport et vacat, des annates, de la pluralité des bénéfices. Destruction des pensions obtenues sans titres.
Réformation de Jurandes.
Une médaille frappée pour éterniser la mémoire de ce jour.

Un Te Deum solennel, et l’Assemblée nationale en députation auprès du roi, pour lui porter l’hommage de l’Assemblée, et le titre de Restaurateur de la liberté française, avec prière d’assister personnellement au Te Deum. Les cris de vive le roi ! Les témoignages de l’allégresse publique variés sous toutes les formes, les félicitations mutuelles des députés et du peuple présent, terminent la séance. (…)

La séance est suspendue à 2 heures après minuit, et continuée à demain midi.

La Gazette nationale ou le Moniteur universel. BNF

Ensemble réalisé en partenariat avec Retronews, le site de presse Le Monde du 6 08 2019

Au fil de la soirée, on décide l’abolition de la qualité de serf, des juridictions seigneuriales, de tous privilèges et immunités pécuniaires, du droit exclusif de la chasse, des colombiers, des garennes. On décide également l’égalité des impôts, l’abandon de la dîme, l’accès libre aux emplois civils et militaires, la justice gratuite, la suppression de la vénalité des offices, la destruction des pensions obtenues sans titre… Tout ce grand chambardement va libérer à peu près 4 millions d’hectares, soit pas loin de 10 % du territoire !  Le clergé ne fut pas oublié :

L’Église remet tous les droits qui lui appartiennent à la nation française, juste et généreuse, comme le proclame l’archevêque de Paris.Plus tard, le clergé décidera de livrer à l’État tous les vases et ornements en or et en argent qui ne sont pas indispensables au culte. Il s’agit de venir en aide à ceux qu’on désignerait aujourd’hui sous le terme d’exclus.

Georges Suffert Tu es Pierre    Éditions de Fallois 2000

Cependant, les modalités d’application – nos fameux décrets d’application d’aujourd’hui – ne seront publiés que le 15 mars 1790, réduisant considérablement la portée de la déclaration d’origine : seuls étaient abolis gratuitement la dîme et les droits féodaux honorifiques et personnels. La dîme était certes très lourde, et sa suppression fût évidemment bien accueillie, néanmoins les multiples redevances ou droits réels devaient être rachetés à un taux onéreux ! On n’en aura pas terminé avec les troubles paysans !
La Révolution de 1789 et la suppression des privilèges débarrassa le réseau routier des dernières entraves à la circulation. La disparition des péages s’avéra un des facteurs essentiels du miracle économique du XIX° siècle.
Pierre A Clément       Les chemins à travers les âges.     Les presses du Languedoc.1983.
C’est sans doute au début de la Révolution française que se firent le plus nettement sentir les effets psychologiques perturbants d’un vide politique. Reprenons brièvement le film des événements. En mai 1789, les états généraux se réunissent sur convocation de Louis XVI. Mais, le 19 juin, le roi suspend leurs séances et, le 23, leur enjoint de ne plus délibérer que séparément. Le 27, il revient sur cette décision et accepte de les considérer désormais comme Assemblée nationale. En réalité, ce n’est qu’une feinte puisqu’il rassemble des troupes et, le 11 juillet, renvoie Necker. Six jours après, il le rappelle, ayant été instruit par les événements de Paris. Les troupes retournent alors dans leurs casernes, pour la plus grande inquiétude de la classe aisée. Le 4 août, l’Assemblée vote la suppression (théorique) des droits féodaux. Mais le roi refuse de contresigner la décision des députés. Conduit à Paris le 6 octobre par la foule enfiévrée, il accepte alors les fameux décrets. En outre, pendant ces dix mois chauds, les Français partagés entre d’immenses espoirs et de vives appréhensions, ont assisté à la désagrégation de l’armée, à la fuite des nobles les plus en vue, au remplacement des autorités locales paralysées par de nouvelles municipalités hâtivement mises sur pied. L’armature étatique de l’Ancien Régime s’est dissoute ; à quoi s’est ajoutée la menace de la banqueroute. D’où un sentiment profond d’insécurité dans un pays qui se crut ouvert aux brigands, aux complots, aux armées étrangères. Il fallait d’urgence inventer les moyens d’une autodéfense et éliminer les multiples ennemis dont on redoutait l’action. Tel fut le climat qui permit la multiplication et la diffusion des frayeurs locales connues sous le nom de Grande Peur.
Jean Delumeau      La peur en Occident.     Arthème Fayard 1978
23 08 1789                 Partisans et adversaires du Roi se réunissent autour de lui : les premiers sont à sa droite, les seconds à sa gauche : c’est la naissance de la droite et de la gauche en politique, que la création des chambres parlementaires viendra conforter. On s’apprête à publier les fondements de l’ère nouvelle : le marquis de La Fayette, qui a pris dans ses bagages ceux des États-Unis, y apporte une très large contribution.

La Fayette voulait garder la monarchie à la française en la teintant de fortes doses de républicanisme à l’américaine.

Laurent Zecchini

La Révolution française, c’est, se substituant à une société de sujets, à l’intérieur d’un code hiérarchique (les ordres du royaume), une société d’individus libres et égaux. De cette donnée philosophique de base découle la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, la suppression des corporations, jurandes et maîtrises (loi Le Chapelier, 1791) qui quadrillaient la vie économique, l’interdiction des coalitions (grèves) et des associations entre gens de même métier (syndicats). Il faudra attendre 1864 à propos des premières et 1884 à propos de secondes pour voir atténuer la rigueur de cet individualisme économique, dont Marx dénonce à la même époque le caractère mystificateur.
Jacques Julliard      Le Nouvel Observateur       Décembre 2007
DECLARATION DES DROITS DE L’HOMME ET DU CITOYEN (SIC[2])

[2] La mention SIC [ainsi, en  latin] signifie que lorsqu’un rédacteur veut reproduire un texte dans son écriture d’origine, quand il sait pertinemment que l’actualité de l’orthographe et de la syntaxe font que ce texte contient de nombreuses fautes, en regard de l’écriture actuelle, ou même opinions auxquels le rédacteur ne peut souscrire, la mention  SIC dégage le rédacteur de toute responsabilité sur le contenu de ce texte, tant pour la forme que pour le fond.

Décrétés par l’Assemblée Nationale, dans les séances des 20, 21, 23, 24 et 26 août 1789, acceptés par le roi
AUX REPRESENTANS DU PEUPLE FRANCOIS.
PRÉAMBULE
LES représentans du peuple François constitués en assembles nationale, considérant que l’ignorance, l’oubli et le mépris des droits de l’homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernemens ont résolu d’exposer dans une déclaration solemnelle les droits naturels inaliénables et sacrés de l’homme afin que cette déclaration constamment présente à tous les membres du corps social, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs, afin que les actes du pouvoir législatif et ceux du pouvoir exécutif, pouvant être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique, en soient plus respectés, afin que les réclamations des citoyens, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la constitution et du bonheur de tous.
En conséquence, l’assemblée nationale reconnoit et déclare, en présence et sous les auspices de l’Être suprême les droits suivants de l’homme et du citoyen.
ARTICLE PREMIER.
I LES hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits, les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune
II LE but de toute association politique est la conservation des droits naturels et inprescriptibles de l’homme : ces droits sont la liberté, la propriété, la sureté, et la résistance
III LE principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation, nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément.
IV LA liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. Ainsi l’exercice des droits naturels de chaque homme, n’a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits ; ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi.
V LA loi n’a le droit de défendre que les actions nuisibles à la société. Tout ce qui n’est pas défendu par la loi ne peut-être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu’elle n’ordonne pas.
VI LA loi est l’expression de la volonté générale ; tous les citoyens ont droit de concourir personnellement, ou par leurs représentans, à sa formation ; elle doit être la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse. Tous les citoyens étant égaux a ses yeux, sont également admissibles a toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celles de leurs vertus et de leurs talens.
VII NUL homme ne peut être accusé, arrêté ni détenu que dans les cas déterminés par la loi, et selon les formes qu’elle a prescrites, ceux qui sollicitent, expédient, exécutent ou font exécuter des ordres arbitraires, doivent être punis ; mais tout citoyen appelé ou saisi en vertu de la loi, doit obéir à l’instant, il se rend coupable par la résistance.
VIII LA loi ne doit établir que des peines strictement et évidemment nécessaire, et nul ne peut être puni qu’en vertu d’une loi établie et promulguée antérieurement au délit, et légalement appliquée.
IX TOUT homme étant présumé innocent jusqu’à ce qu’il ait été déclaré coupable, s’il est jugé indispensable de l’arrêter, toute rigueur qui ne serait pas nécessaire pour s’assurer de sa personne doit être sévèrement réprimée par la loi.
X NUL ne doit être inquiété pour ses opinions, mêmes religieuses pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi.
XI LA libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi.
XII LA garantie des droits de l’homme et du citoyen nécessite une force publique : cette force est donc instituée pour l’avantage de tous, et non pour l’utilité particulière de ceux à qui elle est confiée.
XIII POUR l’entretien de la force publique, et pour les dépenses d’administration, une contribution commune est indispensable ; elle doit être également répartie entre les citoyens en raison de leurs facultées.
XIV LES citoyens ont le droit de consacrer par eux-même ou par leurs représentans, la nécessité de la contribution publique, de la consentir librement, d’en suivre l’emploi, et d’en déterminer la quotité, l’assiette, le recouvrement et la durée.
XV LA société a le droit de demander compte a tout agent public de son administration.
XVI TOUTE société, dans laquelle la garantie des droits n’est pas assurée, ni les séparation des pouvoirs déterminée, n’a point de constitution.
XVII LES propriétés étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, si ce n’est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l’exige évidemment, et sous la condition d’une juste et préalable indemnité.
Parmi les signatures, celle de … Louis XVI.
Les détracteurs ne manqueront pas de s’exprimer :
S’ils avaient dit les droits du Citoyen ou de l’homme-citoyen, je les comprendrais encore ; mais j’avoue que l’homme, distingué du citoyen, est un être que je ne connais pas du tout. J’ai vu dans le cours de ma vie des Français, des Anglais, des Italiens, des Allemands, des Russes, etc… : j’ai même appris, dans un livre célèbre, qu’on peut-être Persan. Mais je n’ai jamais vu l’homme, s’il a des droits, je m’en moque.
Joseph de Maistre Lettres d’un royaliste savoisien
4 10 1789                     Sur le drapeau de la France, La Fayette intercale le blanc entre le bleu et le rouge, couleurs de la cocarde de la Garde Nationale : le blanc, c’est le blanc royal inspiré de la chemise de la Sainte Vierge conservée à Chartres. Le bleu, c’est celui de la capâ de Saint Martin et le rouge, celui de l’oriflamme de Saint Denis.
5 10 1789                   Une parisienne s’empare d’un tambour dans un corps de garde et très vite elles se trouvent nombreuses à crier autour d’elle : du pain ! La foule grossit, pour bientôt se diriger sur Versailles, pour y demander du pain, en fait pour ramener la famille royale à Paris. Le coup a été bien orchestré depuis le QG de l’opposition au Roi et à la Reine qui n’est autre que le Palais Royal du duc d’Orléans, où s’affaire entre autres Choderlos de Laclos. La Fayette a tenté de s’opposer au mouvement, mais avec un temps de retard et finalement il se contente de la suivre. Louis XVI reçoit une délégation et on temporise, non sans que la foule ait tout de même tué deux gardes de la Reine.
6 10 1789                      Le peuple emporte finalement la décision de revenir à Paris accompagné de la famille royale, nous ramènerons le boulanger, la boulangère et le petit mitron [3]. Ils s’installent au Palais des Tuileries, abandonné depuis plus de cents ans : bien des vitres sont cassées, la poussière est partout, il n’y a ni meuble, ni lit, ni chandelle ! Mi-convoi funèbre, mi-cavalcade, enterrement de la monarchie et carnaval du peuple , écrira Stefan Zweig.
Pourquoi donc, d’un coup de balai,
Un tel roi se laisse-t-il chasser ?
S’ils avaient été de vrais souverains
Tous seraient encore en vie.
Goethe
Les œuvres d’art du château de Versailles vont être déménagées au Musée central des Arts, qui va devenir le Louvre. Le mobilier sera vendu en 1793 et 1794.

2 11 1789                   L’Assemblée se prononce pour le dépouillement de l’Église  et même la liquidation des ordres religieux:

Le 10 octobre 1789, un pas de plus est accompli. Sur proposition de Talleyrand (1754-1838), l’assemblée envisage la sécularisation de l’ensemble des biens de l’Église. Cette fois, les membres du clergé qui sont encore là (la plupart sont retournés dans leur province et dans leur cure) s’élèvent contre ce coup de force. L’assemblée hésite. Mais les clubs – les voilà -, celui des Jacobins tout particulièrement, pèsent de tout leur poids sur les députés. Le 2 novembre, le projet de Talleyrand est adopté par cinq cent soixante-huit voix contre trois cent quatre-vingt-six. Désormais, tout appartient à l’État, à charge pour lui de veiller au culte et d’assurer le salaire des curés. C’est à ce moment qu’apparaît la notion de salaire moyen, en l’espèce deux mille quatre cents francs garantis. Un chiffre relativement raisonnable pour l’époque.

On ne peut que s’étonner de la rapidité de cet ensemble de décisions. En quelques mois, la très riche Église de France se retrouve dépossédée de tous ses biens. C’est une gigantesque spoliation. La Révolution bénéficie du vieux gallicanisme : personne ne se demande ce que Rome va penser de ces coups de force successifs. Pour le moment, le pape se tait.

Cette nationalisation des biens du clergé représente, d’après la Constituante, environ trois milliards de francs. Le Trésor décide de mettre en vente sans tarder ces biens, meubles et immeubles. Pour gagner du temps, on émet un papier-monnaie qui sera remboursé lorsque l’État aura récupéré le produit de cette opération financière. Ce sont les assignats – ce mot indique que leur valeur est assignée sur la valeur estimée des biens du clergé. Bien entendu, ils ne seront jamais remboursés, et seront emportés par l’inflation. Néanmoins, la Révolution, jusqu’en 1801, vivra du produit des biens du clergé. C’est l’Église de France qui a financé, certes sans le vouloir, l’aventure révolutionnaire. Et c’est la bourgeoisie marchande qui récupère à bon prix les biens proposés : une nouvelle classe vient de voir le jour ; elle défendra avec fermeté l’ordre nouveau, parce qu’elle ne veut pas perdre demain ce qu’elle a conquis par un coup de poker.

On pourrait croire que cette série de décisions est purement économique et financière. C’est inexact. La sécularisation des ordres religieux dépasse de loin la transmission des monastères à l’État. D’ailleurs, les textes sont clairs : il est désormais interdit de prononcer des vœux engageant la vie entière ; tous les religieux qui le souhaitent peuvent retrouver la vie civile. C’était l’expression d’une volonté de liquidation des ordres monastiques.

Le rythme de la mise sous tutelle de l’Église s’accélère. L’attitude de bon nombre de moines (environ un tiers), qui acceptent sans débat leur retour à l’état laïque, donne aux constituants le sentiment que rien ne s’oppose à la révolution religieuse dont ils sont les auteurs. À Cluny, par exemple, sur quarante moines, trente-huit quittent leur ordre. Les députés, au demeurant, prennent soin d’affirmer haut et fort que l’Église catholique est la religion du public (Mirabeau). N’empêche que les premières tensions visibles entre les ecclésiastiques siégeant à l’assemblée et le reste des députés se font sentir à cette époque.

Georges Suffert     Tu es Pierre    Éditions de Fallois 2000

19 12 1789                 Création des assignats : des billets, portant intérêt à 5 %, d’achat prélevé sur les biens du clergé. On en émettra près de 50 milliards pour faire face aux dépenses, avilissant ainsi la monnaie-papier, dont la valeur ne cessera de se dégrader.

24 12 1789                  L’Assemblée donne aux protestants la citoyenneté à part entière.
Clermont Tonnerre, député de la noblesse, dans une formule lapidaire, définit l’attitude envers les Juifs : la Révolution comme la République l’adopteront : Il faut tout refuser aux Juifs comme nation, et accorder tout aux Juifs comme individus. Un mois plus tard, les juifs du Midi – Avignon, Bordeaux, Bayonne – obtiendront la citoyenneté française, mais pas ceux de Lorraine et d’Alsace.
1789                             Le marquis de Lessert, auvergnat, souffre affreusement du dos et du foie : en promenade à Évian, il boit l’eau d’une fontaine dans le jardin de M. Cachat : le soulagement ressenti est net et important, et il se met à en vanter les mérites ; les compliments ne tombent pas dans l’oreille d’un sourd : M. Cachat enclot sa source et commercialise l’eau ; les premiers bains seront ouverts dès 1824. Elle passe, dit-on là-bas, environ 15 ans dans les entrailles de la région à se charger en minéraux, avant de se mettre à l’air.
Madame Galvani, de Bologne, a un gros rhume. Là-bas, on soigne cela avec du bouillon de grenouille, ce que lui fait préparer son mari, Louis Galvani, (1737-1795) professeur d’anatomie et de physiologie à l’université. Ainsi, sur la grande table qui doit servir à préparer les repas, mais où se trouvent aussi quelques instruments dudit professeur, des grenouilles sans tête se retrouvent voisines de bouteilles de Leyde, d’un éclateur et d’une machine électrique. A la stupéfaction générale, le faux mouvement d’un assistant fait sauter une grenouille. On renouvelle l’expérience des centaines de fois pour constater que les membres d’une grenouille décapitée éprouvent de fortes contractions quand on interpose deux lames de métaux différents entre un muscle et un nerf. La nouvelle se propage dans toute l’Europe ; les physiologistes s’en emparent et, se méprisant gravement, parlent de la découverte du principe vital, d’où une floraison de romans de science-fiction du type Frankenstein.
Le physicien Alessandro Volta (1745-1828), de l’université de Côme, puis Pavie, puis Paris, où il sera appelé par Bonaparte en 1801, commence par adhérer aux conclusions de son collègue de Bologne, puis reprendra ses expériences en réalisant que le fluide électrique n’apparaît que si l’arc est composé de deux métaux différents, en liaison par l’humidité saline du muscle. Il n’existe donc pas d’électricité animale. Il renouvelle l’expérience avec deux électrodes de cuivre et de zinc trempées dans une solution saline, puis, pour en augmenter les effets, met en série une cinquantaine de couples élémentaires composés de deux électrodes circulaires de cuivre et de zinc séparées par un drap humide d’une solution saline, et les empile, – d’où le nom de pile – . On dispose ainsi d’un fluide électrique que André-Marie Ampère (1775-1836) nommera courant électrique : la fée électricité était née ; s’ensuivront les grandes lois de l’électrostatique, de l’électrocinétique et de l’électromagnétisme.
Au sein de la médecine allopathique, mais après s’en être mis en marge, le docteur Samuel Hahnemann met en forme l’homéopathie, angle d’approche totalement nouveau de la maladie, qui a le grand tort d’être incroyablement plus économique que les médicaments allopathiques. Combattu dans son pays, il sera largement reconnu en France. Le docteur Bernard Long, médecin homéopathique uniciste,  en tracera les grands traits dans son introduction à Vivre avec l’homéopathie :

L’homéopathie ne peut être assimilée à la médecine allopathique, issue directement de la médecine expérimentale de Claude Bernard, qui considère l’organisme comme un objet extérieur à l’observateur et ramené à un modèle mécanique simple. Par contre, l’homéopathie reste une médecine empirique, basée sur l’expérience existentielle, qui inclut l’imaginaire du patient et la globalité de son individu.

[…]      Tous les stades de la vie peuvent être accompagnés par l’homéopathie. On peut utiliser l’homéopathie pour les petits bobos. Les mamans savent très bien que l’arnica dilué est un médicament efficace pour les coups. Le petit enfant qui se cogne la tête aura tout de suite de l’arnica pour prévenir les bosses. On peut utiliser l’homéopathie pour les maladies ordinaires de la vie : maladies infantiles, rhumes, douleurs. On peut utiliser l’homéopathie pour accompagner la vie depuis la naissance jusqu’à la mort. L’enfant encore en symbiose avec sa mère manque de défenses. Il a souvent besoin du médicament Calcarea carbonica, issu de la coquille d’huître, protectrice de son mollusque par l’épaisseur de sa cuirasse calcaire. Puis l’enfant découvre son territoire, et on lui donne parfois le médicament Lycopodium (étymologiquement le pied de loup) qui va l’aider dans la conquête difficile de son environnement, conquête proche de celle de l’animal qui défend son domaine et apprend à connaître et à respecter la hiérarchie, la différenciation des sexes et des générations. À ce moment-là, des médicaments comme Ignatia, Natrum muriaticum peuvent l’accompagner. Il va connaître le deuil, la mort et parfois Arsenicum album. Il va grandir en connaissance et en sagesse : Sulfur ou un médicament équivalent l’aideront. Il pourra aussi régresser vers un infantilisme et revenir à un stade proche de celui de la symbiose de départ lors de chocs importants ou de l’usure des ans. C’est alors vivre toute sa vie avec l’homéopathie.

L’homéopathie (ou homœopathie car les deux graphies sont possibles) est née en 1790, un an après la Révolution française. Un médecin allemand, Samuel Hahnemann l’a découverte. Hahnemann est né le 10 avril 1755 à Meissen et mort en 1843 à Paris. En 1779, il soutient sa thèse de médecine intitulée Aperçu des causes et du traitement des états spasmodiques. Il arrête de pratiquer la médecine, car il la trouve peu fiable. Il a peur de trop saigner et de purger les malades déjà affaiblis par la maladie. Il décide alors de vivre de traductions. Hahnemann étudie la chimie, la métallurgie et traduit de nombreux ouvrages médicaux. Dans une annotation à sa traduction de la Materia Medica de Cullen, [Médecin écossais -1710-1790-] il écrit : Les saignées, les remèdes de fièvre, les bains tièdes, les boissons débilitantes, le régime affaiblissant, les dépuratifs sanguins, les laxatifs et clystères perpétuels constituent le cercle dans lequel les médecins allemands ordinaires tournent en rond en permanence.

En traduisant ce livre de Cullen, Hahnemann ne comprend pas pourquoi l’écorce de quinquina est efficace contre la fièvre intermittente (le paludisme) grâce à une prétendue action tonique sur l’estomac. Il décide de prendre des gouttes de quinquina deux fois par jour pendant plusieurs jours et de noter avec soin ce qu’il ressent. Il écrit : Au début, mes pieds et les extrémités de mes doigts sont devenus froids ; je suis devenu languissant et somnolent ; ensuite j’eus des palpitations ; mon pouls devint dur et rapide ; anxiété insupportable et tremblements ; prostration dans les membres, pulsations dans la tête, rougeur des joues, soif, en bref, tous les symptômes qui pour moi sont typiques de la fièvre intermittente apparurent successivement. […] Les paroxysmes duraient deux à trois heures chaque fois et recommençaient lorsque je répétais la dose et pas autrement. Je cessai la médication et recouvrai à nouveau la santé. Il met en évidence un lien de cause à effet entre la prise du quinquina et le déclenchement de crise qui ressemble à un accès de paludisme. Ce faisant, il a employé un procédé actuellement utilisé par les spécialistes des effets secondaires des médicaments : on interrompt la prise d’un médicament ; si l’effet secondaire cesse et reprend à chaque réintroduction du médicament, il y a de fortes présomptions pour qu’il soit en cause. Le plus troublant pour Hahnemann était que le quinquina fut aussi un médicament utilisé contre le paludisme et capable de déclencher une crise semblable à un accès de paludisme. Hahnemann se rappelle alors Hippocrate, considéré comme le père de la médecine occidentale, et son principe du Similia similibus curentur (on peut traiter les semblables par les semblables, ou loi des semblables). Aussi écrit-il : L’écorce péruvienne, qui est utilisée comme remède dans le cas de fièvre intermittente, agit parce qu’elle peut produire des symptômes similaires à ceux de la fièvre intermittente chez les sujets sains.

À partir de là, Hahnemann essaie de nouvelles substances animales, végétales ou minérales sur lui-même et sur son entourage. Il vérifie surtout le principe des semblables en administrant aux malades la substance qui a déclenché chez des sujets sains un ensemble de symptômes semblables. Il élabore définitivement un système thérapeutique basé sur la loi des semblables, fruit de la constatation empirique d’une expérience clinique dont le but premier est de guérir les malades et non d’expliquer à tout prix la manière dont on croit pouvoir les guérir. L’expérience du quinquina constitue la première exploration systématique de l’effet d’un médicament sur un sujet non malade : on appelle cette expérience pathogénésie (les Anglo-Saxons disent proving).

La loi des semblables est le principe absolument indispensable à l’homéopathie. Elle est la base de l’homéopathie. On peut se poser la question : pourquoi et comment les dilutions ? Au début de son aventure, nous l’avons vu, Hahnemann fit l’expérience sur des sujets sains et sur des malades de produits qui pouvaient être parfois toxiques. Il utilisait comme les autres médecins de l’époque des doses substantielles de produits comme la belladone, la ciguë, l’antimoine… Ces quantités de médicament, utilisées selon la loi des semblables, avaient un inconvénient majeur : ils induisaient une aggravation au début du traitement (avant l‘amélioration) qui était due à la toxicité du produit administré en quan­tité non négligeable. En fait, le traitement ajoutait à l‘organisme malade une maladie inutile induite par la toxicité de la substance trop concentrée. Hahnemann eut assez rapidement l‘idée de diluer ses préparations pour limiter la toxicité du traitement. Il obtenait ainsi une action plus douce et plus fiable. La dilution des substances était évidemment une trouvaille qui, parfois, assurait une meilleure action du médicament, plus sûre en tout cas. Mais cette dilution pouvait aussi parfois diminuer la puissance du médicament. Cette dilution se faisait, et se fait toujours, dans un mélange liquide d’eau et d’alcool.

Dans un deuxième temps, Hahnemann eut une autre idée. Il eut l’idée de dynamiser ses préparations pour leur donner de la puissance, de la force. Il avait en tête la notion que le médicament était une force subtile, dont l’énergie venait se substituer à celle de la maladie. Le médicament en était l’image miroir, c’est-à-dire que la qualité de l’énergie du médicament doit être semblable à celle de la maladie comme une image dans un miroir. On raconte à propos de la dynamisation une belle histoire, sans doute un peu romancée. Hahnemann aurait utilisé, lors de ses visites à cheval au chevet des malades, des médicaments qu’il transportait sur sa selle. Il aurait remarqué que ses fioles vivement secouées par un mouvement puissant de haut en bas, avec un rebond sur une surface élastique mais ferme, avaient une force inhabituelle dans le traitement de la maladie. La dynamisation ne se résume pas à une simple agitation de la préparation. Elle implique un mouvement répété, vif et puissant du flacon avec percussion sur une surface ferme et élastique. L’excipient hydro-alcoolique est ainsi profondément ébranlé. L’action est radicalement différente de l’agitation simple. Si on fait l’expérience de cette dynamisation, on voit le mouvement intense qui se produit dans le liquide et on peut ainsi réaliser l’impact du principe actif médicamenteux sur l’excipient.

Mais avant d’aller plus loin, précisons que l’homéopathie n’est pas assimilable aux autres médecines naturelles. L’homéopathie est différente de la phytothérapie ou médecine par les plantes. Elle puise ses ingrédients dans les trois règnes :

  • minéral (le soufre, le sel, le zinc) ;
  • végétal (quinquina, anémone pulsatile, belladone) ;
  • animal (sèche, abeille, lait).

L’homéopathie est basée sur l’expérience qui consiste à rechercher les symptômes que peut déclencher une substance sur des individus sains. La phytothérapie est basée sur une tradition ou sur une étude pharmacologique de ses composants. Rappelons-le : la notion d’homéopathie implique obligatoirement une pathogénésie, c’est-à-dire l’expérience d’une intoxication sur des sujets sains avec une substance issue de l’un des trois règnes. Certes, l’homéopathie a un lien avec la naturopathie, mais elle implique la loi de similitude.

La naturopathie considère l’homme solidaire de son milieu (comme l’homéopathie), mais elle ignore la loi des semblables. Par ailleurs, l’homéopathie n’est pas forcément synonyme de médicament dilué. Bien des médicaments dilués et préparés selon la méthode de la pharmacie homéopathique ne méritent pas d’être appelés médicaments homéopathiques, car ils n’ont pas été testés sur des sujets sains, comme Hahnemann le fit avec l’écorce de quinquina. L’homéopathie n’est pas non plus une médecine orientale, elle est un héritage direct de la médecine occidentale. Elle est utilisée actuellement avec profit sur la plupart des continents du monde, notamment en Inde – où elle est une médecine officielle, Gandhi l’ayant trouvée efficace, peu coûteuse et respectueuse de l’individu [4] – et en Amérique du Sud où ont été fondées de grandes écoles d’homéopathie.

Enfin, l’homéopathie n’est en aucun cas liée à une notion religieuse. L’homéopathie fait partie de la médecine, à part entière, et n’exclut nullement le recours à d’autres thérapeutiques lorsque c’est nécessaire, y compris bien sûr l’allopathie.

Quels sont alors les grands principes de l’homéopathie ? Ils sont au nombre de trois. Le principe incontournable, le principe de base de l’homéopathie, est le principe de similitude. C’est le fondement de l’homéopathie. Que signifie similitude ? La similitude n’est pas l’identité. On parle toujours de l’homéopathie comme de la thérapeutique du mal par le mal. C‘est une erreur, en tout cas c’est inexact. Soigner le mal par le mal consisterait à donner au malade l’agent responsable de son affection pour le guérir. Par exemple, on pourrait donner des crachats de tuberculeux pour soigner la tuberculose ou bien donner en dilution des sérosités de vésicules de varicelle pour soigner la varicelle, donner de l’intestin dilué pour soigner la colite. Il s’agirait non pas de similitude, mais d’identité. En prenant l’agent responsable de la maladie comme médicament, on se limite à une identité de l’agent causal de la maladie. La similitude n’est pas non plus une ressemblance vague. La recherche de ressemblances en thérapeutique peut aboutir à des démarches variées, comme faire porter à un enfant rougeoleux une étoffe rouge, faire transpirer un malade fébrile avec des boissons chaudes ou par exemple donner de la chélidoine, qui a un suc jaune, contre les maladies du foie.

La similitude est une ressemblance profonde, une sorte de caricature. La similitude homéopathique n’est pas une simple relation de ressemblance entre un malade et un médicament, elle est une véritable équivalence. On peut rapprocher la similitude de la caricature. La caricature d’un homme connu n’est pas un tableau réaliste, ni une vague imitation, elle est l’équivalent de l’aspect du sujet, saisi par quelques traits particuliers qui donnent toute la puissance et le caractère durable dans le temps (car basé sur des traits stables) de l’évocation graphique. Ainsi, le médicament homéopathique est-il une image-miroir de la maladie du malade, donc du malade. Cette idée d’imitation des symptômes du malade par ceux qui ont été déclenchés sur des sujets sains par une substance implique obligatoirement la réalisation de pathogénésies qui sont les répliques de l’expérience que fit Hahnemann sur lui-même avec le quinquina, expériences qui ont été systématisées sur de nombreuses personnes.

Ainsi, la similitude n’est-elle ni une vague ressemblance qui n’aurait pas de résonance profonde dans l’individu, ni une identité de l’agent causal de la maladie. Il ne s’agit pas non plus de l’identité du malade (ce qui équivaudrait à sélectionner tous les symptômes du malade qui est le lieu où surgit la maladie). Il s’agit de choisir une image caractéristique du mode réactionnel du malade à la maladie.

Le second principe de l’homéopathie est le principe de globalité. L’homéopathie considère l’organisme vivant comme une totalité, évoluant en relation avec son environnement. C’est-à-dire que tous les organes sont considérés dans leur fonctionnement interactif entre eux et avec le psychisme. La vie organique n’est pas considérée de façon mécaniste, comme si on pouvait isoler certains éléments dans un modèle séparé de l’organisme entier. On ne peut pas en effet considérer une main, une tête, un foie, comme fonctionnant de façon isolée. L’une des particularités fondamentales de l’homéopathie, comme de la plupart des médecines empiriques, est que le système vivant n’est pas considéré comme une entité séparée du reste de l’univers vivant, comme si on pouvait la cultiver in vitro, mais bien au contraire qu’elle n’existe pas en dehors d’un échange permanent de tous les éléments de son économie avec le reste du monde. En soi, un système vivant existe apparemment indépendamment (nous reconnaissons son identité dans le temps et dans l’espace), mais il n’existe pas sans une évolution constante de chacun de ses éléments en fonction de l’environnement et en fonction de son propre système. Pour ces médecines, un système vivant n’est pas un objet au sens ordinaire du terme, mais c’est un individu traversé et transfusé par une multitude de relations de communication entre son monde microcosmique et le monde macroscosmique. On peut affirmer que le principe de globalité ou de totalité est un principe fondamental dans la plupart des médecines empiriques. Le corps n’est pas objet mais bien interface relationnelle entre le sujet et le réel du monde. Les systèmes vivants sont fondamentalement des systèmes qui communiquent. La consultation médicale elle-même relève de ce principe : c’est un espace intersubjectif entre deux systèmes complexes, celui du malade et celui du médecin. Le principe de globalité et d’interdépendance rend très difficile la mise en équation et l’étude systématique des effets de l’homéopathie. Le malade ne peut jamais, en effet, être étudié comme un objet isolé, car l’espace thérapeutique est une interrelation étroite entre le médecin et le patient. Le principe d’individualisation est le troisième principe. Il faut bien insister sur le fait qu’il n’existe pratiquement pas de traitement homéopathique spécifique d’une maladie. Une angine n’est pas systématiquement traitée par Belladona ou Mercurius.

Chaque malade exprime sa maladie de façon personnelle, elle est sa manière d’exprimer son mal-être. Si je suis angoissé pendant une maladie, si tout à coup j’ai peur de l’orage, si je ressens une brûlure du pied à dix-sept heures, si je fais un cauchemar à cette occasion, c’est que j’exprime ma maladie, non pas par un diagnostic, mais par mon être entier. C’est cette expression qui est ma maladie. C’est une information, c’est du sens. Le médicament doit être l’image-miroir de cette information. Ce principe d’individualisation est lié au fait que l’homéopathie n’est pas une thérapeutique chimique, mais une thérapeutique de la communication. Le médicament est porteur d’un message.

Les principes de globalité et d’individualisation sont vraiment (en dehors du principe fondateur de la similitude) à la racine de l’homéopathie. Bien sûr, les premières dilutions (en tout cas jusqu’à la 11° dilution centésimale – 11 CH) peuvent encore contenir des molécules, mais au-delà de cette dilution, il n’y a pratiquement pas de probabilité de présence moléculaire. Ce constat hérisse la plupart des pharmacologues, qui n’imaginent pas que le corps puisse obéir à un autre ordre que l’ordre chimique. Toutefois, personne ne doute de l’action de sa carte de crédit lorsqu’il va retirer de l’argent à la banque, pourtant son action n’est pas chimique mais électromagnétique. Nous n’injectons pas des molécules dans le corps pour pallier à un défaut de fonctionnement du système. Nous introduisons un message porteur de sens qui est reconnu et déclenche par sa vibration spécifique une foule de réactions en chaînes. À notre sens, la notion de communication doit passer par un substrat matériel dont le concept actuel le plus approprié pourrait bien être cette notion de vibration électromagnétique. S’il est vrai que l’univers s’est organisé chimiquement à partir d’une nébuleuse d’énergie, comment n’aurions-nous pas la réminiscence de cet état initial et ne serions-nous composés uniquement que de molécules ? Si nous sommes issus d’un big-bang vibratoire d’où proviennent nos molécules, comment peut-on imaginer n’être plus que des molécules capables de réagir avec des récepteurs chimiques ? Nous sommes cela, mais nous sommes sans doute plus que cela. On peut donc conceptualiser le fonctionnement homéopathique non pas sur le versant chimique, mais plutôt sur le versant plus subtil de la communication et du sens, porté par un substrat proche de la vibration électromagnétique.

Le monde infiniment respectable, établi et indispensable de la chimie est un monde tangible dont les effets sont assez facilement démontrables par les lois statistiques. Le monde de la communication est au contraire extrêmement individualisé. Ses données sont complexes, car le système vital est complexe. Il est plus difficile de formaliser ses résultats, car le paradigme n’est pas le même que celui de la chimie. Cette différence n’infirme pas le bien-fondé de l’homéopathie. On peut regarder un paysage avec des jumelles, mais on peut aussi utiliser les jumelles à l’envers. Le fait que le paysage soit petit au lieu d’être grand veut simplement dire qu’il y a plusieurs façons de l’appréhender et que personne n’a le monopole de la vision juste des choses. Il faut considérer de façon tolérante et ouverte que ces visions différentes peuvent être complémentaires et non pas un sujet de bataille.

Pourquoi le principe fondamental de la similitude est-il thérapeutique ? Fondamentalement, au départ, l’organisme vivant est à la recherche d’un équilibre. Il s’agit de trouver une position stable dans sa structure interne et vis-à-vis de son environnement. On appelle cet équilibre structural l’homéostasie. L’organisme déstabilisé cherche à retrouver son équilibre, comme le promeneur qui fait un faux pas avance quelques mètres en vacillant, en étendant les bras, en émettant des signes qui sont les témoins de sa tendance spontanée, réflexe pour éviter la chute. Effectivement, en général, la chute est évitée après la courte maladie qui fut caractérisée par des gestes apparemment désordonnés. Parfois, malheureusement, la tentative échoue et c’est l’entorse, voire la fracture. La maladie s’aggrave, ou même devient chronique. On peut considérer que, de même que les pulsions sont compensatoires, les symptômes sont compensatoires, c’est-à-dire qu’ils sont (en tout cas au début) une tentative d’autoguérison. La fièvre augmente les défenses contre les germes, l’inflammation augmente les défenses contre la maladie, la soif rafraîchit, le vomissement élimine, etc. On peut également considérer que les symptômes préviennent l’individu d’un danger, comme peuvent le faire les voyants qui s’allument dans une automobile. Si le conducteur ne prête pas attention à ces messages, on peut considérer que :

  • le conducteur est distrait ou insouciant : le sujet ne s’en fait pas et n’a cure de tout ce qui pourrait déranger sa conduite ;
  • le conducteur est fou : c’est le cas d’une conduite ordalique. Le sujet veut aller de plus en plus vite, sans considérer les dangers qu’il court et fait peut-être courir aux autres ;
  • le conducteur est aveugle : il lui manque une fonction ;
  • les voyants sont inaccessibles : ils sont recouverts de journaux ou de poussière, si bien qu’on ne peut pas les lire. Le sujet est trop occupé, il a dans sa vie des parasites qui l’empêchent de se projeter dans l’environnement ; il n’est absolument pas centré sur lui (ce qui est différent du nombrilisme) ;
  • les voyants ne sont pas lus : pour une raison ou pour une autre, leur signification est ignorée par le conducteur. Avant l’arrêt complet du véhicule, il va y avoir tentative de déplacement du sens, avec formation d’indices de dysfonctionnement : par exemple, il peut s’élever une odeur de brûlé ou une fumée. Il va y avoir, face à l’impossibilité de symbolisation du malade, un déplacement de sens vers des somatisations de plus en plus importantes avant l’arrêt complet du fonctionnement vital ;
  • le véhicule est ancien ou en mauvais état, ou bien les voyants sont incompréhensibles ou écrits dans une langue étrangère : c’est tout le problème de la maladie héritée, de l’hérédité. C’est tout le problème de l’accès au sens de la maladie. La maladie a certainement un sens, mais la plupart du temps nous n’y avons pas accès. Nous n’avons pas accès au sens ultime de la maladie ; il faut considérer l’usure normale du véhicule : les sages meurent aussi, bien que leur vision du monde soit profonde. Le corps vieillit. La problématique de la médecine n’est pas l’éternité, mais de vivre et mourir dans un certain équilibre entre les forces de la vie et de la mort. On peut donc considérer que le symptôme est Les symptômes constituent la composante phénoménologique de la maladie puisqu’ils sont, en s’organisant en une unité morbide, la face déchiffrable de la maladie. La maladie, comme les symptômes, peuvent avoir un rôle. Au départ, elle est une tentative compensatoire de l’organisme d’accéder à l‘homéostasie. Une force de cohésion interne, la natura hippocratique, tente de rééquilibrer l’homéostasie au moyen de symptômes dont le rôle est double : alerte et autoguérison. Si la maladie compensatoire échoue et perd le contrôle, elle devient un danger pour l’organisme. Si la force de cohésion vitale est affaiblie, la maladie est incurable par la seule force de l’individu : il faut utiliser des remèdes palliatifs. Malheureusement, la tentative de retrouver l‘équilibre homéostasique manque souvent d’énergie ou se bloque, car la maladie compensatoire n’a pas la force de combattre le désordre primitif. Comment sortir de cette situation ? Une des voies que la nature a choisie est l’imitation, l’analogie. Une des activités fondamentales de l’individu au cours de la structuration de sa personnalité est l’imitation. L’enfant imite, joue à faire semblant : c’est ainsi qu’il se développe au contact de l’environnement maternel puis général, et qu’il mûrit les couches supérieures de son encéphale. Il communique et symbolise, il se forme un langage pour aboutir au langage, à la communication. Évidemment, cette imitation ne sera possible et efficace que sur un terrain propice. L’être vivant est la condition sine qua non sans laquelle ce processus ne pourrait aboutir. Egalement, une graine ne pourrait jamais donner de fleur sans la terre qui l’accueille, malgré les potentialités dont elle dispose. On peut dire que ce processus d’imitation existe dans toute la nature. Mais ce n’est pas son seul mouvement évolutif. On connaît dans la nature des processus dont le mouvement semble contraire à celui envers lequel se fait la réaction : la pluie succède à la sécheresse. Toutefois, les actes fondateurs du développement de l’individu vivant semblent bien basés sur l‘imitation. L’imitation est une voie privilégiée autant pour le développement de l’individu que pour la thérapeutique. Pendant des siècles, les thérapeutes ont cherché des correspondances, des analogies pour soigner. Actuellement, la plupart des psychothérapies passent par une tentative de revivre de façon analogique le chemin qui a conduit au conflit pour en sortir. L’histoire de l’homme qui avait coincé sa tête dans l’anfractuosité d’un mur est édifiante. Tout le monde était désespéré de voir souffrir ainsi cet homme, la tête prise au piège. On lui apportait un peu de nourriture, qu’il arrivait à grignoter, mais au bout de quelques jours, on se mit à craindre pour sa vie. On essaya de tirer son corps, mais on risquait de lui arracher la tête, on tenta de mettre dans le trou des substances capables de faciliter son retrait, en vain. On pensait bien devoir abandonner quand quelqu’un lui demanda comment il s’y était pris pour se coincer la tête. Aussitôt, notre homme se mit à imiter le mouvement qu’il avait fait pour entrer le crâne, mais à l’envers, et, sans la moindre difficulté, il se dégagea ! Ainsi donc, l’imitation de son geste lui sauva la vie. Tirer son corps pour lui sortir la tête (médecine des contraires), lubrifier la paroi (ce qui n’est ni contraire ni semblable, ce qui est allopathique ou autre) échouèrent. Seule l’imitation, qui permit de revivre le processus de l’accident, en le ramenant à la surface du vécu par un procédé mimétique, le tira d’affaire. Ainsi, de façon analogue, une information médicinale (ou parfois d’une autre nature) semblable à la maladie compensatoire, mais de force (énergie) supérieure à la première et donnée avec le but d’aller dans le sens compensatoire, peut aider le sujet à sortir de son conflit. Que ce soit, comme dans la répétition de mythes créateurs, dans l’analogie symbolique, dans le drame psychanalytique ou dans la relation homéopathique, nous sommes en présence du même processus, celui de la thérapeutique imitative. La totalité des symptômes homéopathiques correspond à la similitude de la maladie et non pas à une vague analogie, ni à l’identité de la maladie. La similitude représente le maximum du sens de la maladie. Elle est la forme essentielle de la maladie sous son aspect le plus concentré. Si le médicament homéopathique est bien choisi d’après la totalité des symptômes particuliers du malade, il va permettre, par la similitude de la tentative de rééquilibrage de l’organisme, par une mimesis active, d’accéder à un niveau énergétique supérieur capable de ramener cet organisme à l’homéostasie.

L’énergie perturbée du malade sous forme d’affection individualisée rencontre une énergie médicamenteuse sous forme d’image-miroir. Il existe au moment de cette rencontre une synchronicité (phénomène non causal) qui témoigne d’un lien sémantique existant entre deux mondes distincts, celui du malade et celui du médicament. Le médicament homéopathique est un objet sémantique, élément concret ni symbolique ni linguistique, traité en tant qu’élément d’information. Cette information n’existe pas en soi : elle n’a de réalité que reçue et traitée par le malade. Elle joue un rôle de médiation, c’est-à-dire un lien qui unit deux éléments tout en maintenant leur différence et en ayant une fonction d’opérateur. Une médiation est une différence créatrice qui lie deux états avec changement de niveau : les médicaments dilués et dynamisés provoquent le changement (il y a causalité) de l’état pathologique à l’état de guérison. Il y a mimesis active. Seule compte l’image de la réaction individuelle du malade à l’agent causal de la maladie. La typologie du malade ne doit pas toujours être considérée. Le malade peut ressembler à la typologie de Phosphorus (sujet élancé, sensible) et présenter une maladie semblable à Calcarea carbonica, il peut ressembler à un lion et avoir besoin de Pulsatilla, car la maladie n’est pas le malade. Le médicament homéopathique est l’image-miroir de la réaction compensatoire à la maladie. Nous sommes toujours ici dans le domaine homéopathique de la similitude. Si nous quittions le domaine de la similitude pour entrer dans celui de l’identité, nous serions dans le domaine de l‘isothérapie ou isopathie.

Il s’agit là d’utiliser pour soigner, la substance qui est la cause de la maladie, sous forme diluée et dynamisée : Apis mellifica, l’abeille entière peut être utilisée en cas de piqûre d’abeille ; le produit chimique identique dilué utilisé en cas de chimiothérapie, etc. Ce n’est évidemment pas une réponse médicamenteuse compensatoire générale à la maladie du malade comme dans l’homéopathie. C’est seulement une réponse compensatoire locale à la réaction physiopathologique de l’organisme. L’utilisation de l’isothérapie augmente la réaction de défense à l’agent agresseur de façon mécanique et locale. Par contre, l’utilisation de substances issues de germes infectieux (comme l’agent de la rougeole, du streptocoque, de maladies infectieuses diverses) peut être dangereuse pendant la maladie identique (rougeole, angine à streptocoque, etc.). En effet, dans ce cas, la compensation n’est pas semblable à celle du malade dans sa globalité, mais elle est identique à la réaction mécanique physiopathologique de l’organisme. On peut en perdre le contrôle et la réaction peut être imprévisible. Dans ce cas, il convient de ne pas donner le médicament isopathique pendant la maladie, mais on peut le donner avant (prophylaxie) ou après (pour compléter le rétablissement).

Tous les symptômes particuliers du malade doivent être pris en considération. On peut même utiliser les rêves, puisqu’ils sont des symptômes et qu’ils sont compensatoires (comme le prétend le psychiatre zurichois Jung). J’ai eu à traiter une femme de 45 ans, atteinte de polyarthrite rhumatoïde. Elle venait pour son genou gauche très gonflé, avec un énorme kyste synovial du creux poplité qui résistait à tous les traitements anti-inflammatoires depuis de nombreuses semaines. Elle était dans une passe difficile, après une opération orthopédique des poignets. Elle souffrait beaucoup. Bien sûr elle était raide, bien sûr elle ne supportait pas le temps humide, bien sûr elle était désespérée, car encore jeune et handicapée par cette maladie. Mais quelle était sa maladie ? L’inflammation, la déformation des articulations, son vécu de la maladie ? C’était tout cela, et particulièrement ce qui caractérisait sa maladie, la manière dont son corps et son esprit essayaient de la prévenir, de lui donner des solutions. Lors de la consultation, elle me raconta un rêve de la nuit précédente : J’étais dans un train et j’ai voulu sortir de la couchette ; l’ouverture était très étroite ; ma tête était coincée, alors je suis passée par la fenêtre et j’ai atterri dans un champ avec des vaches. Ce rêve n’a strictement rien à voir avec la polyarthrite. Son évocation pourrait faire hausser les épaules à un médecin qui ne prendrait pas en considération le vécu de la malade. Après le récit de ce rêve, je lui demandai ce qu’il lui évoquait. Elle évoqua spontanément les circonstances de sa naissance avec les forceps. Quel est le médicament homéopathique qui peut présenter des rhumatismes, qui est terriblement sensible à l’humidité et qui survient souvent après un traumatisme crânien, en l’occurrence celui qu’elle évoquait spontanément et qui lui était revenu à l’esprit juste avant la consultation, comme s’il voulait dire quelque chose ? C’est Natrum sulfuricum. La prise de Natrum sulfuricum a soulagé de façon spectaculaire cette crise. Cette cure montre que l’homéopathie (qui n’est pas une panacée, pas plus qu’aucune autre médecine) peut parfois aller chercher dans son processus compensatoire les moyens capables de remettre en route des conflits de l’organisme qu’on ne pourrait pas atteindre autrement (je dis cela sans minimiser le moins du monde les moyens actuels qu’offre la médecine expérimentale). Toutes les médecines ont leur mot à dire et ne devraient jamais s’exclure pour de simples raisons de conceptualisations différentes d’une même inconnue : la maladie.

Bernard Long                     Introduction à Vivre avec l’homéopathie.         Indigène éditions. Montpellier

La Compagnie d’Anzin emploie 4 000 ouvriers pour exploiter un charbon gras, de bonne qualité : on extrait alors 280 000 tonnes par an. On compte 1 426 relais de poste répartis sur 40 000 km de routes et de chemins.

Le roi de Naples Ferdinand I° promulgue un règlement pour la Real Colonia di San Leucio – manufacture royale de San Leucio -, sur la commune de Caserte, où se trouve le palais royal aux 1 200 pièces, au nord de Naples : Origine della popolazione di S. Leucio e suoi progressi fino al giorno d’oggi colle leggi corrispondenti al buon governo di essa di Ferdinando IV Re delle Sicilie. On va y faire de la soie. Les employés vivent dans des bâtiments construits à leur usage, en aval du bâtiment principal, ancien pavillon de chasse construit autour de la chapelle originelle et transformé pour la mise en service de métiers à tisser ; hommes et femmes y portent l’uniforme ; la dot requise pour le mariage des femmes est supprimée ; le but premier était de fournir une formation, un travail aux enfants. L’influence des Lumières y était certaine, mais aussi plus directement et plus simplement l’enfance de Ferdinand I°, qui avait été celle de tous les enfants de Naples, à tel point qu’on l’avait surnommé lazzaronne, – une variante de notre gavroche preuve de l’affection que lui portaient les Napolitains.

15 01 1790                                    La loi relative à la constitution des assemblées primaires et des assemblées administratives prévoit, dans son article  1, qu’il sera fait une nouvelle division du royaume en départements, tant pour la représentation que pour l’administration. Au cours de l’année suivante, la commission des limites redessinera le territoire national en circonscriptions de tailles à peu près égales, nommées d’après la géographie et non l’histoire, faisant descendre la Révolution jusqu’à la moindre parcelle du territoire du royaume : 83 départements, – quatre vingt petits roquets plutôt que quinze gros chiens loups – mais on décide en même temps que les anciennes limites de province devaient être respectées toutes les fois qu’il n’y aurait pas utilité réelle ou nécessité absolue de la détruire. L’idée essentielle était de créer des circonscriptions telles qu’on put atteindre le chef-lieu de chaque département depuis le point le plus éloigné en une journée de cheval. Les départements furent divisés en districts – 9 au maximum – . Les habitants devaient pouvoir, dans le jour, aller à pied jusqu’au chef-lieu du district et s’en retourner. Les districts eux-mêmes comprirent un certain nombre de cantons. L’unité administrative élémentaire resta la paroisse, qui reçut le nom de commune.

31 01 1790                 Les Belges du Brabant ont vaincu les autres provinces sous la coupe de l’Autriche et créent les États Belgique unis qui auront une durée de vie à peine plus longue que celle d’un bébé dans le ventre de sa mère : dix mois.

10 05 1790                   Le comte de Mirabeau, redoutable orateur, incarnation de l’esprit de liberté, anarchisant avant la lettre, tient à défendre la monarchie, et s’engage – secrètement s’entend – à servir le roi avec loyauté, zèle, activité, énergie et courage.
J’ai professé les principes monarchiques lorsque je ne voyais de la cour que sa faiblesse et que, ne connaissant ni l’âme ni la pensée de la fille de Marie Thérèse, je ne pouvais compter sur cette auguste auxiliaire… J’ai servi le monarque lorsque je savais bien que je ne devais attendre d’un roi juste, mais trompé, ni bienfaits ni récompenses. Que ferai-je maintenant que la confiance a relevé mon courage et que la reconnaissance a fait de mes principes mes devoirs ? Je serai ce que j’ai toujours été, le défenseur du pouvoir monarchique, réglé par les lois, et l’apôtre de la liberté garantie par le pouvoir monarchique. Mon cœur suivra la route que la raison seule m’avait tracée.
*****
Le Roi, n’a qu’un homme , c’est sa femme. Il n’y a de sûreté pour elle que dans le rétablissement de l’autorité royale. J’aime à croire qu’elle ne voudrait pas de la vie sans la couronne ; mais de dont je suis bien sûr, c’est qu’elle ne conservera pas sa vie si elle ne conserve sa couronne. Le moment viendra bientôt où il lui faudra essayer ce que peuvent une femme et un enfant à cheval ; c’est pour elle une méthode de famille ; mais en attendant, il faut se mettre en mesure et ne pas croire pouvoir, soit à l’aide du hasard, soit à l’aide de combinaisons, sortir d’une crise extraordinaire par des hommes et des moyens ordinaires.

Mais il en est pour dire que, vu l’endettement permanent du personnage, les convictions comptaient pour peu, et ses services étaient ceux d’un mercenaire :

On sait aux Tuileries, depuis les jours de septembre, que le chef redouté et admiré de l’Assemblée nationale, le comte de Mirabeau, le lion de la Révolution, est prêt à manger au râtelier de la monarchie. Faites donc, avait-il dit alors à un intermédiaire, qu’au château on me sache plus disposé pour eux que contre eux. Mais, aussi longtemps qu’elle avait vécu à Versailles, la cour s’était sentie trop sûre pour faire appel à lui. D’ailleurs la reine n’avait pas encore reconnu l’importance de cet homme, capable comme pas un de diriger la Révolution, parce qu’il était lui-même le génie de la révolte, l’incarnation de l’esprit de liberté, la force révolutionnaire faite homme, l’anarchie vivante. Les autres membres de l’Assemblée, braves savants bien intentionnés, hommes de loi sagaces, honnêtes démocrates, sont des idéalistes qui tous rêvent d’ordre et de réorganisation, mais lui ne voit dans le chaos de l’État que le moyen d’échapper à son chaos intérieur. Sa force volcanique, qu’il appelle avec orgueil une force de dix hommes, a besoin d’une tempête mondiale pour se déployer librement; ébranlé lui-même dans sa situation morale, matérielle et familiale, il a besoin d’un État chancelant pour s’élever au-dessus des ruines. Toutes les explosions de sa nature élémentaire, pamphlets, enlèvements de femmes, duels et scandales, n’ont été jusqu’à présent que des soupapes insuffisantes à un tempérament excessif, que toutes les prisons de France n’ont pu dompter. Cette âme impétueuse a besoin d’espace, il faut des tâches plus vastes à cet homme extraordinaire; comme un taureau furieux, enfermé trop longtemps dans une étable étroite, il se précipite dans l’arène de la Révolution et, du premier coup, brise les barrières vermoulues des États généraux. L’Assemblée nationale s’effraie quand, pour la première fois, elle entend tonner cette voix, mais elle plie sous son joug autoritaire ; esprit prodigieux autant que grand écrivain, Mirabeau, ce puissant ouvrier, forge et inscrit en quelques instants sur des tables d’airain les lois les plus difficiles, les formules les plus osées. Avec son éloquence fulgurante, il soumet toute l’Assemblée à sa volonté, et n’étaient la méfiance que suscite son passé trouble et l’inconsciente défense de l’esprit d’ordre contre ce messager du chaos, l’Assemblée nationale française n’aurait eu, à ses débuts, qu’une seule tête au lieu de douze cents, un seul chef au pouvoir illimité.

Mais ce stentor de la liberté n’est pas lui-même un homme libre : des dettes pèsent sur lui, il est pris dans un réseau de procès malpropres qui lui lient les mains. Un Mirabeau ne peut vivre, ne peut agir que s’il se gaspille. Il lui faut l’insouciance, le faste, les poches pleines d’or et tenir table ouverte; il a besoin de secrétaires, de femmes, d’aides et de domestiques : il ne peut déployer sa plénitude que dans l’abondance Pour être ainsi libre, cet homme pourchassé par les créanciers s’offre à tous : à Necker, au duc d’Orléans, au frère du roi et, pour finir, à la cour elle-même. Mais Marie-Antoinette, qui ne déteste rien tant que les transfuges de la noblesse, se croit encore assez forte à Versailles pour pouvoir renoncer à la protection intéressée de ce monstre.

Stefan Zweig    Marie Antoinette         Insel  Verlag   Leipzig 1932

3 07 1790                   Marie Antoinette et Mirabeau se voient à 8 heures du matin, dans le parc de Saint Cloud. Bien sur, rien ne filtrera de l’entrevue qui restera sans suite. Mirabeau aurait dit à son neveu, à la sortie du parc : Elle est bien grande, bien noble et bien malheureuse, mais je la sauverai.

14 07 1790               Tout Paris est sur le Champ de Mars pour la Fête de la Fédération, l’apogée de l’union entre le peuple et son roi. L’évêque d’Autun, Talleyrand célèbre la messe sur l’autel de la Patrie : il a quand même besoin d’un souffleur car il ne connaît pas vraiment bien son texte.

07 1790                         Une représentation corse est élue aux États Généraux en 1789 : Pascal Paoli quitte Londres pour revenir en Corse, en juillet 1790, après avoir fait un passage triomphal à Paris. Mais il éprouve déjà beaucoup de mal à faire rentrer les impôts nouveaux et la Corse vit des subsides de Paris. Attaché à la monarchie, il supporte mal l’exécution de Louis XVI, puis plus tard, ne soutient que mollement Bonaparte, qui quitte la Corse en juin 1793, poursuivi par les Paolistes. Il se tourne alors vers les Anglais, mais ceux-ci le marginalisent au profit de Pozzo di Borgo. Il repart en Angleterre et meurt à Londres en 1807.

22 08 1790                  Création de la caisse de retraite des fonctionnaires de l’État, qui inclut civils, ecclésiastiques et militaires.

31 08 1790                  Mutinerie des soldats Suisses de la garnison de Nancy : ils ne demandaient que le versement de leur salaire… ils seront écrasés par les troupes du marquis de Bouillé : 33 seront fusillés, 41 envoyés au bagne… et pourtant :… lorsqu’ils n’ont pas été payés depuis trop longtemps, ils roulent leurs drapeaux et laissent aller les choses ; d’où l’expression française Pas d’argent, pas de Suisses. Et quand ils le sont, leur solde est si maigre qu’ils ne peuvent pas offrir la tournée à leurs compagnons d’infortune. Ils boivent un ou deux verres à l’écart, seuls à une table ou dans leurs cantonnements, d’où la formule Boire en Suisse.
Nicolas Bouvier.                      L’échappée belle. 1993

28 10 1790                  L’idée de la royauté fait son chemin :

Aujourd’hui que les rois sont généralement reconnus pour n’être que les délégués et les mandataires des nations, dont ils avaient jusqu’à présent passé pour les propriétaires et les maîtres, qu’importe au peuple d’Alsace, qu’importe au peuple français les conventions qui, dans les temps du despotisme, ont eu pour objet d’unir le premier au second ? Le peuple alsacien s’est uni au peuple français parce qu’il l’a voulu.

Merlin de Douai à l’Assemblée nationale

11 1790                Proclamation de la Constitution civile du clergé, lequel va se scinder en prêtres jureurs – ceux qui acceptent de prêter serment – et prêtres réfractaires. Au XXI° siècle, on a quelque mal à comprendre la violence de l’opposition que suscita ce serment demandé aux prêtres car son contenu est aujourd’hui ce qui est tacitement accepté par tous les clergés de nos démocraties en Europe occidentale :
Je jure de veiller avec soin sur les fidèles de la paroisse qui m’est confiée, d’être fidèle à la nation, à la loi et au roi, de maintenir de tout mon pouvoir la Constitution décrétée par L’Assemblée Nationale et acceptée par le Roi.
1790                            Sur proposition de Barnave, l’esclavage est maintenu aux colonies. Les assemblées coloniales sont interdites aux gens de couleur. Instauration de l’impôt foncier. Marie Fontaine, épouse Harel habitant à Camembert, donne naissance au camembert : ah le bel enfant que voilà ; il vivra très très longtemps et sera goûté de tous.L’ancêtre du vélo est présentée aux Parisiens : c’est le célérifère de Civrac, qui deviendra vélocifère, puis bien plus tard vélocipède. Expérimentation du télégraphe de Chappe. Alexandre Raditchev est déporté en Sibérie pour avoir dénoncé le servage et l’autocratie dans Le voyage de Saint Petersbourg à Moscou.
Mer glorieuse, sainte Baïkal,
Un remarquable bateau vogue sur tes eaux, plein d’omuls.
Hé toi, vent véloce, rend les vagues plus puissantes,
Je suis encore jeune mais mon but est atteint.
J’ai trop longtemps porté des chaînes,
Je me suis trop longtemps promené dans les montagnes Akatui,
Mon vieux camarade m’a aidé à m’échapper
Et je me sens vivifié par l’esprit de liberté.
J’ai marché des jours et des nuits,
J’ai été prudent à proximité des grandes villes,
Les paysans me donnaient du pain à manger
Et les gars du tabac à fumer.
Mer glorieuse, sainte Baïkal

vers 1790                    En Espagne, la révolution se limite au domaine du chant, avec le succès du flamenco :

Nous sommes à la fin du XVIII° siècle. Un jour d’été brûlant comme la région en connaît souvent, tirée par deux élégants chevaux, une calèche s’arrête devant une auberge, à l’entrée de Jerez de la Frontera. [au sud de l’Espagne, à l’embouchure du Guadalquivir, sur la côte atlantique] Trois hommes en descendent. L’un d’eux est le régisseur de la grande propriété rurale voisine. C’est lui qui recrute tout au long de l’année les travailleurs misérables qui vivent dans des conditions précaires selon le bon vouloir des maîtres. L’autre homme, vêtu avec une élégance recherchée, est le fils du propriétaire du domaine. Il se prétend étudiant à l’université de la capitale et vient passer quelques jours dans la maison de son père. L’autre compagnon est probablement un camarade d’étude.

Les trois hommes entrent dans l’auberge avec l’arrogance que procure l’aisance matérielle. Chapeau à large bord typique de l’Andalousie sur la tête, le port hautain et l’attitude suffisante, ils tiennent à se faire remarquer par l’assemblée d’ouvriers journaliers qui jouent paisiblement aux dominos. À l’entrée des notables, tout le monde s’arrête de parler et se fige. Les trois hommes s’accoudent au bar et demandent à boire avec l’impatience qui sied à leur rang.

Au même instant arrive un âne chargé de quatre jarres de terre cuite héritées des Maures, et s’arrête le long de la façade blanche que la lumière du soleil rend aveuglante. L’individu qui conduit l’animal arrive de la fontaine des Albarizones. Il soulève une des jarres et entre dans l’auberge. C’est l’aguador du quartier, celui qui vient approvisionner d’eau fraîche l’auberge et ses environs. Homme de peine, il dépose prudemment la jarre pleine derrière le bar et reprend celle qui est vide. Il s’apprête à repartir lorsqu’un des notables l’interpelle avec mépris :

Toi là-bas, viens ici ! On dit que tu sais chanter. Montre-nous ce que tu sais faire !

Le ton sans bienveillance, condescendant, autoritaire, est teinté de la marque du défi et se veut humiliant. L’aguador pose lentement sa jarre par terre, hésite, se racle la gorge et lance un chant profond et rauque qui ravit ses interlocuteurs.

Yo soy como el buen Viejo
Que esta puesto en el camino
Yo no me meto con naide
Y naide se meta conmigo.

Je suis comme ce bon vieux
Qui se promène sur un chemin
Je ne me dispute avec personne
Et personne ne se dispute avec moi.

Le poème qu’il a improvisé avec diplomatie apaise le climat tendu où il avait décelé une évidente hostilité. Il a chanté une Tonâ. Il s’appelle Tîo Luis el de la Juliana et c’est la première figure connue de l’histoire du flamenco. L’anecdote est sans doute légendaire, reconstituée par les chroniqueurs pour illustrer leurs propos mais le personnage et le chant sont réels. Ils appartiennent à l’aurore du répertoire public.

De cet homme mythique, on sait peu de choses. On croit qu’il est né aux environs de 1750 à Jerez, qu’il était gitan, qu’il possédait des talents vocaux étendus, qu’il se nommait Luis Montoya Garcés, qu’il aimait chanter, qu’il eut certains disciples parmi lesquels El Fillo. Autant d’affirmations invérifiables qui favorisent les interprétations les plus fantaisistes.

Cependant l’anecdote fait sens et permet de comprendre la complexité du flamenco dans sa portée sociale et politique. La fameuse Tonâ de Tîo Luis el de la Juliana qu’il a chantée devant son auditoire méprisant ne comporte pas sur le plan littéraire une signification contestataire. Neutre, d’une déférence qui n’est pas servile, elle cherche l’apaisement. Son habileté intuitive parvient à désarmer l’agressivité de l’homme qui a lancé l’ordre. L’obéissance qu’apparemment on lui a montrée le conforte dans son autorité de classe. C’est que le pauvre porteur d’eau n’est pas en position de force. À la merci des puissants, il sait qu’un mot peut le priver de son métier. Cependant, ne pouvant exprimer ouvertement sa révolte, il va faire passer sa colère dans sa voix, dans son interprétation. Son désaccord viscéral, son ressentiment envers une catégorie sociale qui le dédaigne se bloquent dans sa gorge pour révéler l’angoisse qui l’étreint et que comprennent sans peine les auditeurs de son milieu. Ainsi naît le cante jondo. Il devient l’expression évidente de ce que l’homme n’est pas libre d’exprimer. Il dit les choses sans les dire vraiment. Il suggère sans avouer. Il condamne sans prononcer de verdict. L’aficionado saisit instinctivement cette subtilité, le profane effleure son mystère. Et pourtant cette dualité musicale et poétique est la clé du cante, elle lui confère son universalité. La musique exprime ce que ne dit pas le mot. La lettre est neutre voire banale mais l’esprit dévoile la profonde vérité de la détresse. Message interne et secret qui sera instantanément capté par ses frères de misère. Souvent la transe et la furia qui traversent l’interprétation inspirée de certains artistes sont l’expression implicite d’une révolte ou d’une peine majuscule que les mots taisent par obligation et qui trouve son sens dans le paroxysme de la voix. Ainsi aimer et connaître le flamenco c’est d’abord saisir les valeurs secrètes d’un art avant d’en apprécier l’habillage externe.

Pour en comprendre l’esthétique, il est indispensable de se replonger une fois de plus dans le climat social qui entoure les classes défavorisées du pays. L’histoire retient que le XVIII° siècle est un siècle de renouveau. Le recensement de 1768 signale une forte poussée démographique. La population de l’Espagne est proche des dix millions d’habitants. Les grandes épidémies disparaissent. Le roi Charles III qui débute son règne en 1759 entreprend des réformes sociales qui touchent essentiellement les classes moyennes. Les ministres sont soutenus par les élites mais le peuple reste méfiant. L’Inquisition, qui utilise des méthodes plus douces, veille toujours sur les consciences. Elle s’efforce d’empêcher à tout prix l’introduction de livres subversifs et manifeste sa puissance lors du procès de Pablo de Olivade. Ce réformateur fervent qui déclenche la colère des milieux réactionnaires par sa liberté de ton finira par indisposer les puissants et connaîtra les geôles du régime à la suite de fausses accusations. En 1767, les jésuites sont expulsés. Le niveau de l’enseignement reste faible : il est préférable de maintenir les masses dans l’ignorance pour mieux les gouverner. Le débat démocratique est loin d’être ouvert.

Repliés sur eux-mêmes par soucis sécuritaires, par obligation économique, les exclus protègent leur singularité dans un cercle confidentiel qui restera par essence l’espace privilégié des aficionados. Même lorsque le flamenco émigrera dans les cafés cantantes, il conservera ces habitudes nées dans le contexte familial et restreint où il a vu le jour : une sobriété de moyens, une absence d’artifice, une puissance interprétative, une chaleur conviviale que la modernité malgré sa quête éperdue de superficialité ne parviendra pas à lui ôter.

[…]     Il faudra attendre Charles III, esprit réformiste, pour voir apparaître enfin une pragmatique royale en 1783 qui va donner une légère ouverture sociale à ce peuple opprimé. On leur permet d’exercer un métier, d’éduquer leurs enfants dans les écoles primaires avant de les placer comme apprentis à l’âge de sept ans pour favoriser leur intégration. Progrès qui nous paraissent dérisoires mais qui pour le gitan pourchassé est une fragile promesse.

Ce n’est pas, comme on l’a écrit hâtivement dans une équation confortable et artificielle, cette pragmatique qui permet l’éclosion du flamenco. Le gitan peut s’exprimer alors le flamenco voit le jour ! Conclusion simpliste qui ne correspond pas à la réalité sociale du pays. Avec cette loi dépourvue de gratitude, la vie du gitan ne passe pas subitement de l’enfer au paradis. Il restera pourchassé durant des siècles mais dans son quotidien, il cohabite pacifiquement auprès des autres couches défavorisées. L’Inquisition prospère et pérore. Les structures sociales qu’elle impose obligent les pourchassés à s’aider, à s’unir pour échapper à la punition. Les moriscos méprisés, les Juifs convertis de force, les Andalous exploités, les gitans traqués forment une classe délaissée qui tisse patiemment, obscurément, silencieusement une culture qui n’est pas prise en compte par l’idéologie dominante occupée à sauvegarder ses privilèges. Mais dans cette nuit du sentiment, un chant qui ressemble à un cri pathétique voit peu à peu le jour. Le flamenco est la plainte d’un peuple dominé écrit justement Ricardo Molina.

La loi de Charles III ne propulse pas le gitan sur la scène des privilèges. Il connaîtra encore beaucoup de misère et de mépris et pour son expérience intime cette date n’est pas l’aube d’une nouvelle ère de félicité. Son chemin, jusqu’à nos jours, est parsemé de pièges et de cahots.

[…]     Avec ce peuple gitan nous sommes au cœur de la problématique du flamenco. Au cœur de la polémique aussi. Sa présence imposante en fait un acteur incontournable. La mythologie, la légende, les fantasmes de certains chroniqueurs l’ont hissé au sommet du panthéon comme un dieu intouchable. Les sentiments qu’il inspire ne sont jamais tièdes et souvent paradoxaux. Il est curieux par exemple de constater qu’au moment où il était la victime du racisme le plus sordide, naissait au XVIII° siècle une sorte de gitanophilie culturelle qui se traduisit par la passion soudaine d’une jeune génération urbaine envers les différents aspects de la vie gitane. Attitudes, coutumes, danses, musiques furent imitées et influencèrent le phénomène du majismo. L’image topicjue du beau gitan, noble, doté d’immenses capacités artistiques a d’ailleurs enraciné dans l’inconscient collectif une série de clichés pesants qui perdurent encore. De là, un jugement parfois faussé par des imageries fossilisées que nos auteurs romantiques ont contribué à développer avec paresse. De là, l’identification systématique du flamenco avec le gitan. Or s’il a hissé cet art au point culminant de la culture andalouse, le gitan ne l’a pas inventé. Le flamenco est andalou, il n’est pas gitan. C’est parce que se sont trouvées réunies à un moment donné de l’Histoire dans ce berceau accueillant un certain nombre de conditions sociales précises que cette expression a pu voir le jour. Sans Andalousie pas de flamenco. Creuset et carrefour des cultures, elle a su par son génie propre effectuer la fusion des énergies et des plaintes pour enfanter un joyau qui n’existe nulle part ailleurs. Le gitan y a sa part mais il n’est pas son créateur. Ce confort intellectuel qui lui confère des qualités qu’il ne possède pas entraîne hélas les néophytes à applaudir naïvement tout ce que font les gitans. Or, si le flamenco a bénéficié de l’apport exceptionnel d’artistes appartenant à ce peuple, il faut aussi avouer que certains tâcherons moins scrupuleux l’ont desservi par leur paresse et leur vulgarité. Une observation et une analyse sereine amènent à reconnaître que les gitans andalous ont conféré à cet art populaire une personnalité spécifique, par leurs qualités vocales, par leur sens rythmique extraordinaire. À talent égal, ils possèdent un feu, une profondeur qui surpassent les autres cantaores. Sans leur intervention, l’Andalousie aurait sans doute perdu une richesse culturelle admirable. Ils ont été et restent des passeurs indiscutables, ils n’en sont pas pour autant les représentants exclusifs.

Dans ce labyrinthe obscur de la plainte et de la mémoire, il est une communauté qui contribua également à forger l’art vocal andalou. Les moriscos vivent dans la péninsule depuis des siècles. Ces anciens Arabes convertis au christianisme se retrouvent peu à peu plongés dans l’atmosphère intolérante et obsessionnelle de l’unité religieuse. Si pendant longtemps, ils n’ont pas fait partie de la priorité répressive des autorités, les voilà désignés par Philippe II comme des éléments de trouble potentiel dont il faut régler le sort. À la mort de ce souverain, aucune loi n’est encore promulguée mais les mesures coercitives sont ébauchées. C’est son fils Philippe III, souverain déprimé sans réelle envergure, qui se chargera avec un zèle convaincu, de promouvoir les décrets d’expulsions. Cette population va donc être pourchassée à partir de 1609 dans des conditions effroyables. Les galères concentrées au Levant commencent à voyager vers le nord de l’Afrique. On interdit aux vieux chrétiens, viefos cristianos, communauté affamée sans aisance matérielle, de les cacher ou de les aider à fuir. Ce n’est d’ailleurs pas nécessaire. De nombreux moriscos partent volontiers tant ils sont écœurés par le climat d’intolérance qui sévit. On permet de rester seulement à ceux qui présentent un certificat de leur paroisse prouvant leur appartenance à la religion chrétienne depuis au moins deux ans. Pour les mariages mixtes avec enfants la solution adoptée est brutale : la mère morisque peut rester, le père jamais. On évalue à environ 300 000 le nombre des expulsés.

Les moriscos qui se fixent en Afrique du Nord vont apporter leur culture au pays qui les accueille. Des documents retrouvés au Caire en 1948 rapportent l’existence de certains chants originaires de Grenade, de Cordoue, de Séville et de Valence importés par cette population horticole qui possédait incontestablement un riche répertoire populaire.

Ceux qui restent en Espagne, par obligation, par conviction, par nécessité, sont devenus des parias qui fuient les forces d’Inquisition. La délation, devenue l’activité favorite de certains citoyens honorables, les contraint à adopter une attitude méfiante. Naturellement, sociologiquement, un groupe social les accueille et leur offre une hospitalité spontanée : la communauté gitane. À leur arrivée ces mêmes gitans avaient bénéficié d’une aide bienveillante des opprimés de tous horizons à commencer par les Juifs traqués, les Arabes persécutés et les paysans démunis. Cette cohabitation naturelle va faciliter les échanges culturels. Le gitan n’est ni guerrier, ni travailleur, ni avide de culture. Il aime observer, tendre une oreille attentive à un art qui lui parle et qui correspond à sa tragédie. Dans ce XVII° siècle ouvertement raciste, un transfert incontestable s’opère.

Les deux communautés possèdent un teint sombre, une similitude physique qui les fait se confondre par les forces policières. Certains grands propriétaires terriens engagent même pour un salaire de misère des moriscos dont l’habileté horticole est reconnue en les faisant passer pour des gitans. Ces Arabes humiliés dont les familles sont en Espagne depuis près de dix siècles possèdent un répertoire mûri pendant plusieurs générations. Certains sont détenteurs d’un savoir musical élaboré qu’ils vont développer devant des gitans au génie captateur incontestable : les villancicos, les seguidillas, les sarabandes et surtout les romances, tout ce folklore populaire dont parle Cervantes dans La Gitanilla.

Les romances – le mot n’a ici rien à voir avec le vocable français féminin -, hérités sur le plan littéraire de l’abondante poésie arabe, sont souvent des chroniques qui rapportent les exploits de chevaliers dont les actes courageux ont engendré l’admiration du peuple. Ils relatent parfois le sort d’un enfant qui n’a pas la liberté de son choix religieux ou sentimental. Interprétés sans accompagnement musical, ils entraînent une coutume novatrice : il faut chanter à voix ouvertement audible.

Lorsque le cante adoptera une thématique plus personnelle, il suivra cette même dynamique, cette même voie théâtrale. Le murmure, la complainte s’effaceront devant la force vocale conquérante.

Nous touchons là un des nœuds de l’énigme, le cœur de l’étincelle qui provoque l’éclair. Car c’est probablement dans cette cohabitation clandestine que s’accomplit l’alchimie, la transmission mystérieuse d’une culture vers l’aurore du flamenco. Un petit nombre de moriscos et de paysans andalous livrent à un groupe de gitans restreint un répertoire lyrique, répertoire ésotérique réservé à quelques initiés, qu’ils parviennent à enrichir et à habiller de leur talent. Rares sans doute sont ceux qui vont pouvoir le capter en tant qu’interprètes mais ceux-là vont le faire avec une profondeur admirable dans un périmètre limité de l’Andalousie, comme si cette terre possédait un secret millénaire issu de la superposition des cultures qui l’ont nourrie.

Il faut ici citer longuement l’écrivain Caballero Bonald pour mieux comprendre cette éclosion :

Il y a quelque chose de particulièrement révélateur dans le fait que l’art flamenco surgit dans ce berceau géographique mentionné et que son monde expressif n’eut pas la moindre relation avec aucune des réélaborations folkloriques effectuées par les gitans d’aucun autre lieu d’Espagne ou du monde. Les gitans qui s’établissent dans les campagnes de Séville et Cadix à partir du XVI° siècle s’associent intimement et partagent leurs désirs et leurs misères avec les moriscos qui se sont réfugiés là après avoir été expulsés d’Espagne. Les échanges mutuels de sédiments culturels et de coutumes propres et étrangères furent le résultat logique d’une cohabitation qui dut être plus intime et persistante dans cette région que dans aucun autre lieu andalou. Au fur et à mesure que ces groupes de transfuges s’installaient dans les localités mentionnées -établissant de fréquents contacts entre les uns et les autres – le flamenco se structure secrètement et lentement jusqu’à se convertir dans l’habituel et le plus intime moyen d’intercommunication de ses propres expériences inconsolées. Rappelons en passant que les gitans qui n’ont pas voulu – ou pas pu – s’adapter à cette nouvelle vie plus ou moins stable errent encore aujourd’hui par le pays emportés par cet étrange nomadisme qui les a conduits en Espagne il y a cinq siècles. Entre eux et ceux qui préfèrent se faire sédentaires, subsistent actuellement de très claires différences. La majorité des gitans d’Andalousie se sentent aujourd’hui d’une certaine façon plus proches de leur compatriote du Sud que des gens errants de leur race. Et alors de telles distinctions se montrent plus évidentes si on se réfère à la gestation du flamenco : uniquement au sein d’un petit clan gitan, résidant dans le quadrilatère cité, se produisit la source définitive du chant et de la danse. Le reste des gitans espagnols les cultiva par ricochets ou de façon déformée en vertu d’un certain mimétisme racial. Comment alors ne pas penser au rôle décisif qu’eurent à jouer les moriscos des campagnes de Séville et de Cadix dans l’élaboration initiale du flamenco ?

Le chant arabe qui ignore la mesure du temps et que certains qualifient d’interminable va ainsi se transformer sous l’influence des gitans qui lui donnent un style plus concentré et percutant. Leur personnalité, leur sensibilité imposent une première transformation esthétique à un répertoire encore flou. Le chant de la campagne andaIouse se gitanise. Leur sens du pathétique et de la théâtralisation trouve là l’occasion idéale de s’exprimer. Les éléments tragiques déjà contenus dans le cante qu’ils reçoivent sont transfigurés par un jeu scénique d’une profonde intensité. Les formes régulées de la langue se condensent dans des approximations naïves, la poésie primaire de l’image touche parfois à la caricature.

Dans la nuit de cette mystérieuse alchimie, le romance abandonne sa prosodie ample pour une version de copla plus courte et dynamique de quelques vers. Il est évident que le gitan n’effectue pas ces modifications linguistiques pour répondre à une conception littéraire précise. Il choisit cette concision poétique parce que sa connaissance de l’idiome castillan est limitée malgré l’obligation théorique de la pratiquer dès son entrée sur le territoire. Intuitif, il comprend par instinct le sens du poème, l’habille de tournures personnelles empruntées à sa langue, le calô, et propose cette adaptation imprécise avec une conviction qui cache la faiblesse de son inspiration. De nombreux vers entrés dans le panorama flamenco ont été ainsi simplifiés par nécessité intellectuelle. Le gitan, qui se comporte davantage comme un imitateur que comme un créateur, est hermétique aux figures syntaxiques complexes. Il a besoin pour exprimer sa plainte d’une formule directe qui corresponde à l’urgence de sa condition. Ainsi certains vers de romance vont-ils se trouver modifiés pour mieux répondre à son égocentrisme exacerbé.

De grandes guerres s’annoncent Entre l’Espagne et le Portugal : Sera puni de mort Celui qui ne veut pas s’embarquer, dit une romance sur le thème de la persécution. On le retrouvera plus tard vidé totalement de son contexte politique dans une copla gitane ainsi formulée : Dans le quartier de Triana On annonce à haute voix Que sera puni de mort Celui qui est gitan.

Transfert linguistique, thématique et rythmique qui colore un riche patrimoine d’une teinte gitane incontestable. Détenteurs et interprètes presque exclusifs de ce répertoire confidentiel qu’ils ont contribué indiscutablement à revitaliser, ils vont en déduire hâtivement qu’ils en sont les créateurs. Désormais rien ne les dissuadera de cette conviction.

Cette fameuse pragmatique charnière de 1783 promulguée par Charles III tente d’améliorer leur situation fragile tout en reprenant une idée ancienne déjà évoquée : les gitans ne sont plus des gitans ! Volonté royale qui s’apparente à un tour de prestidigitation et que le légiste formule ainsi : Que ceux qui s’appellent ou se disent gitans ne le sont ni par origine ni par nature, ni ne procèdent d’une racine infecte quelconque… J’interdis à tous mes vassaux qu’ils les appellent ou les nomment avec le terme gitan…

Charabia législatif confus et ridicule. Le souverain devait penser naïvement que les perturbations sociales attribuées à ce peuple disparaîtraient comme par enchantement puisque ce peuple n’existait plus légalement. La date cependant est charnière car elle marque le départ public du flamenco. Un art fragile qui demeurait confidentiel dans les campagnes isolées va devenir au fil du temps une expression tolérée dans certains lieux. Le gitan ne s’en trouve pas pour autant intégré à la vie économique de son pays mais il s’engouffre dans une brèche providentielle. À l’occasion d’un événement familial majeur – naissance, baptême, fiançailles, mariage, décès – il propose son intervention rémunérée qui lui permet de délaisser peu à peu un travail qui le révulse viscéralement même si la tâche est marginale comme celle de maquignon, de rétameur, de forgeron ou de vannier. Au cours de cet apprentissage public, l’interprète s’essaie à des mimiques spectaculaires, des expressions vocales paroxystiques et se construit peu à peu une personnalité scénique qui fascine les auditeurs. Il teste des versions nouvelles, sa mémoire faillible l’oblige à pallier ses lacunes par une improvisation qui peut parfois toucher au sublime. Dès lors, dans cette métamorphose progressive, dans ce glissement imperceptible vers la lumière, s’opère une rencontre décisive entre un art et un cercle d’auditeurs. Le silence devient cri, la parole prend son envol relayée par une assistance qui se reconnaît dans la plainte venue de peines et de misères ancestrales. L’aventure du flamenco commence.

Guy Bretéché      Histoire du Flamenco      Atlantica. Biarritz 2008

01 1791                        En Vendée, sur la commune de Saint Christophe du Ligneron, au sud de Nantes, les oppositions à la Constitution civile du clergé se heurtent aux gardes nationaux en charge du maintien de l’ordre : la Vendée compte ses premiers morts : il y en aura des milliers d’autres.
Un conflit de légitimité court depuis le début de la Révolution. En 1789, la chute de l’Ancien Régime crée un vide institutionnel et une crise de légitimité. La légitimité du pouvoir dépend du souverain, mais il y a deux souverains, le roi et la nation, comme le dit la Constitution de 1791. Cela joue à tous les niveaux. Chacun, à sa façon, se réclame d’une légitimité. Au nom de la Déclaration des droits de l’homme et de l’article 10 sur la liberté religieuse un certain nombre de communautés paysannes, instituées en communes, disent qu’elles ont le droit de défendre leur prêtres, et de ne pas appliquer la Constitution civile du clergé.
Tout cela sape l’autorité de l’État, qui finit par être récusée tant par les partisans de la Révolution que par ses opposants. La voie est ouverte pour la guerre civile.
Jean Clément Martin.     L’Histoire        Juillet-Août 2006

À ce trouble social devait s’ajouter une colère plus profonde, celle qu’allait déclencher l’inopportune Constitution civile du clergé. Il était dans la logique révolutionnaire que l’on promulguât, un jour ou l’autre, cette loi. Les esprits acquis aux idées nouvelles étaient convaincus que les conformismes, les pesanteurs, hérités de l’Ancien Régime, avaient pour origine l’obscurantisme (on aimait fort ce mot !) entretenu par l’Église. Le symbole de l’Église ultra conservatrice était la Papauté. En fonctionnarisant les prêtres, en les gallicanisant (vieille tentation française !), les théoriciens de la Révolution s’imaginaient couper le cordon ombilical qui nourrissait, depuis Rome, le fanatisme de l’Église de France. Le penser était une chose, le traduire dans une Constitution était autre chose, et autre chose encore d’inclure dans les décrets d’application des dispositions pénales d’une excessive et maladroite sévérité à l’égard des religieux, réguliers et séculiers, qui manqueraient à l’obligation la plus spectaculaire : le serment prêté à ladite Constitution. En vérité, celle-ci, votée le 12 juillet 1790, ratifiée par le roi le 24 août, ne proposa la prestation du serment que le 27 novembre et ne l’exigea que le 4 juillet 1791. Mais les évêques qui, presque tous, refusèrent de se plier à cette allégeance civile, avaient eu le temps d’instruire leurs prêtres des conséquences morales et spirituelles qu’entraînerait l’acte de soumission, dénoncé par le Pape lui-même en mars 1791. Un prêtre sur deux, dans le royaume, choisit ou se laissa convaincre d’être réfractaire. En moyenne : car si, dans certains diocèses, le pourcentage des prêtres assermentés s’éleva jusqu’à 70 pour cent, dans d’autres, dont celui de Luçon, il ne dépassa pas 20 pour cent.

[…]         Pour l’heure, constatons une fois de plus, au plan religieux, l’étrange ignorance dans laquelle se tient la Révolution à l’égard du monde rural. C’est vrai, des prêtres issus du peuple avaient animé les délégations du tiers état en 1789 ; des prélats, bien plus ambitieux, ont troqué la pourpre contre le noir ou le gris des politiques. Leurs propos ou leur seule présence ont laissé croire aux législateurs de la Constituante que les temps étaient mûrs pour une libération du clergé, prélude à une offensive généralisée contre le fanatisme romain. Les révolutionnaires ont ainsi fait la preuve qu’ils n’avaient rien compris.

Le conservatisme, cette référence à la tradition, chez les paysans des bocages – maugeois, poitevin et vendéen -, n’était pas un comportement politique, mais un état, une façon d’être. Leur attachement au roi, tout relatif, n’était pas un engagement politique. Et moins encore leur enracinement dans la foi chrétienne. Ces paysans étaient à l’aise dans ce que nous nommerions aujourd’hui une culture. Cette culture rurale, elle allait leur paraître d’autant plus précieuse qu’elle se trouverait, à partir de 1790, menacée dans sa dimension essentielle, la dimension religieuse. La Révolution, volontiers triomphaliste, donc sincère, a eu le tort de croire que les paysans comme les burgadins, les rustauds comme les patauds n’existaient désormais que par elle. Avant elle, selon ses principes, ils n’avaient et n’étaient rien ; avec elle, ils n’auraient pas davantage, mais ils seraient. La Révolution oubliait que ces ruraux appartenaient non pas à une classe, mais à un milieu, à une culture où chacun, à sa place, participait à la vie du groupe. L’un, le noble ou le prêtre, était-il plus haut que l’autre ? La belle affaire ! Dieu n’était-il pas au-dessus de tous ?

Cet aspect théocratique de la société rurale, en Vendée et ailleurs, pouvait sans doute être considérée avec commisération par les esprits éclairés du temps. Il n’en était pas moins le garant d’une communauté – chaude et cohérente – multiple, diverse selon les lieux, homogène en ses croyances.

Ce n’est pas par hasard que les prêtres jureurs, nommés dans les paroisses à la place des prêtres réfractaires, seront dits intrus : ils n’étaient pas de la communauté ; ils avaient pactisé avec les autres, gens des villes, hostiles aux traditions qui, depuis toujours, réglaient la vie des campagnes ; ils venaient troubler un ordre, une hiérarchie sur lesquels reposait l’équilibre, sinon voulu, du moins accepté, du monde rural. Ce désordre avait commencé avec 1′intrusion des acheteurs des biens nationaux ; cela continuait avec 1′intrusion plus mortifiante encore d’individus d’autant plus suspects qu’ils prétendaient intervenir au nom de l’Etat – c’était la signification du serment prononcé – dans l’intimité des consciences.

Quand les paroisses étaient devenues des communes, un pouvoir municipal avait été institué, qui avait également dérangé les habitudes. Ce nouveau pouvoir, qui écornait quelque peu l’ancien, celui des nobles, ne semble pas avoir inspiré les inquiétudes et les rancœurs que va susciter la nationalisation du clergé.

Il y a chez le paysan – ce que la Révolution n’a pu ni su voir, même sentir – un curieux sens de la propriété. Cet exploité, ce corvéable, dira du noble, propriétaire des terres qu’il cultive, not’ maître ; et des hommes consacrés, curé et vicaire, qui lui apportent les secours de la religion, nos prêtres ou not’ recteur. Ce possessif exprime l’étrange connivence qui règne entre les trois composantes de la communauté rurale. Les théoriciens de 1790 auront beau la juger contre nature, accuser – avant la lettre – le maître de paternalisme dégradant, et le prêtre d’endormir la conscience paysanne, le fait n’en demeure pas moins. Il aurait dû les inciter à plus de prudence.

Devant la résistance des prêtres, le pouvoir décide d’appliquer la loi dans toute sa rigueur, et il en confie le soin aux commissaires régionaux et locaux. Les maires, déjà suspects, ne vont pas améliorer, dans les communes rurales, leur position. Les plus proches de leurs administrés ou les plus habiles s’efforceront de maintenir le statu quo; mais ils sont peu nombreux ; la plupart acceptent que le prêtre réfractaire soit éloigné et qu’un jureur le remplace. C’est alors qu’une erreur grossière va être commise, une de plus. Que va-t-on faire des récalcitrants ? Un peu plus tard, au printemps de 1792, le parti sera pris de les rassembler dans certaines villes, à Fontenay, par exemple, ou aux Sables, pour la Vendée. C’est d’ailleurs du port sablais, à partir de juillet 1792, que partiront à pleins bateaux, pour l’Espagne et le Portugal, les prêtres arrêtés en vertu du décret du 24 mai 1792 pour ne s’être pas soumis à un serment qui n’était pas encore républicain…

Mais entre-temps on avait trouvé commode de renvoyer les réfractaires dans leurs familles. Les sots ! Imaginez le retour de ces prêtres, souvent issus de milieux villageois, de ces hommes qui étaient la gloire de leur clan, le signe d’une inconcevable réussite sociale – la seule à laquelle leur condition pouvait prétendre ; imaginez avec quelle facilité l’amertume et le sentiment de révolte qui les habitaient se sont propagés au sein de ces mondes clos, préparés du reste à les partager; et imaginez, enfin, le combat inégal qui va s’engager entre l’assermenté et l’insermenté, la solitude qui entoure le premier, les légitimes complaisances dont bénéficie le second, l’église vidée de ses fidèles accourus dans les granges où officie l’enfant du pays.

Jean Huguet       Un cœur d’étoffe rouge.      Robert Laffont 1985

4 02 1791                   Début du long calvaire de l’abbaye de Cluny, par le dépouillement de ses trésors les plus précieux. Elle sera saccagée en novembre 1793, puis vendue en 1798 comme propriété nationale. C’est Napoléon qui lui portera le coup de grâce, en perçant une rue à travers la nef. La démolition de l’abside interviendra en 1823. Mais où étaient les voix qui auraient pu protester ? il restait alors 2 moines à Cluny !
25 02 1791                  Ogé, un riche mulâtre arrivé l’année précédente à Saint Domingue avec la volonté d’imposer l’égalité civique entre Blancs et mulâtres, est soumis au supplice de la roue.
A la veille de la Révolution, Saint Domingue représente les trois-quarts de la production sucrière mondiale. En parallèle avec la canne à sucre, de moindre importance, la culture du café. Vue de la métropole la colonie a tout du pays de cocagne : des fortunes inimaginables s’y bâtissent. Mais sur place, c’est un enfer à ciel ouvert. Trente mille colons blancs y règnent sur cinq cent mille esclaves. Une classe de mulâtres, de trente mille personnes environ, s’est formée. Elle jouit de tous les droits économiques, mais reste exclue de la sphère politique, au nom de la supériorité absolue des Blancs. Chaque année, cinquante mille esclaves sont acheminées sur les côtes du pays, pour pallier le manque de bras et l’effroyable mortalité régnant chez les esclaves.
Jérôme Gautheret. Le Monde 15 janvier 2010

10 03 1791                 Le pape Pie VI condamne la Constitution civile du clergé français.

mars 1791                    L’Assemblée constituante instaure le régime de la liberté de production et des transactions en votant le décret d’Allarde : À compter du 1° avril, il sera libre de faire tel négoce ou d’exercer telle profession ou tel métier que l’on trouvera bon.
2 04 1791                     Mort d’Honoré Gabriel Riqueti, comte de Mirabeau. [5]
Quelques mois plus tôt, il adressait au couple royal une dernière prophétie désespérée [à quoi bon ! … pour Marie-Antoinette il n’était rien moins que le Diable] :
Roi bon, mais faible ; reine infortunée ! Voilà l’abîme affreux où le flottement entre une confiance trop aveugle et une méfiance exagérée vous ont conduits ! Un effort reste encore aux uns aux autres : mais c’est le dernier. Soit qu’on y renonce, soit qu’on échoue, un voile funèbre va couvrir cet empire. Quelle sera la suite de sa destinée ? Où sera porté ce vaisseau, frappé de la foudre et battu par l’orage ? Je l’ignore. Mais si j’échappe moi-même au naufrage public, je dirai toujours avec fierté dans ma retraite : Je m’exposai à me perdre pour les sauver tous ; ils ne le voulurent pas
Il aimait la liberté par sentiment, la monarchie par raison, et la noblesse par vanité.
Duc de Lévis
24 04 1791                  Faire ses Pâques : l’obligation vaut pour tout chrétien, et en particulier pour le premier d’entre eux : le Roi. Louis XVI se refusait à envisager de la recevoir d’un prêtre jureur, même s’il avait signé, à contre cœur, la Constitution civile du clergé. Il envisage donc d’aller la recevoir au château de St Cloud, où il sera facile de trouver un prêtre réfractaire. Mais l’expédition aventureuse et chaotique de ses deux tantes Adélaïde et Victoire – femmes laides et par conséquent vertueuses, pour Stefan Zweig vers Rome pour les mêmes raisons a laissé des traces dans les imaginations, et sitôt installée dans le carrosse, la famille royale est empêchée de partir, soupçonné de vouloir fuir. Immobilisé plusieurs heures, le roi doit descendre de voiture et aller à pied, la mort dans l’âme, recevoir la communion d’un prêtre jureur à Saint Germain l’Auxerrois.
16 06 1791                La loi Le Chapelier interdit les coalitions de métiers (corporations, syndicats). Interdiction de la concertation sur les salaires et les prix.
Article premier. — L’anéantissement de toute espèce de corporation de citoyens du même état étant une des bases fondamentales de la Constitution française, il est défendu de les rétablir de fait sous quelque prétexte et quelque forme que ce soit.
[…] Article 2.Les citoyens d’un même état ou profession ne pourront, lorsqu’ils se trouvent ensemble, se nommer ni président, ni syndic, ni tenir des registres, ni prendre des arrêtés ou délibérations, ni former des règlements sur leurs prétendus intérêts communs.
[…] Article 4.Si les citoyens d’une même profession font des conventions tendant à n’accorder qu’à un prix déterminé le secours de leurs industries ou de leurs travaux, ces conventions seront considérées comme inconstitutionnelles, attentatoires à la liberté et à la Déclaration des droits de l’homme et de nul effet.
[…] Article 6.Si les dites délibérations ou conventions, affichées ou distribuées, en lettres circulaires, contiennent quelques menaces contre les artisans ou journaliers étrangers qui viendraient travailler dans le lieu, ou contre ceux qui se contentent d’un salaire inférieur, tous auteurs, instigateurs et signataires des actes ou écrits seront punis d’une amende de 1 000 livres chacun et de trois mois de prison.
[…] Article 8.— Tous attroupements composés d’artisans, d’ouvriers, compagnons journaliers ou excités par eux contre le libre exercice de l’industrie et du travail… seront tenus pour séditieux.
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Les corporations fonctionnaient comme des sociétés de secours mutuel : elles prenaient souvent en charge les frais d’inhumation de leurs membres, ou compensaient leurs pertes en cas d’incendie. Dans les situations difficiles, elles établissaient des règles de jeu, exigeaient une conduite honorable, recherchaient des conditions équitables, et réglementaient l’apprentissage en interdisant à quiconque d’entrer dans un métier sans plusieurs années de formation, cet apprentissage étant suivi d’une période de compagnonnage consacrée à la recherche d’un travail. Au XVIII° siècle, toutefois, la plupart des corporations, et ce pratiquement dans le monde entier, ressemblaient à celles d’Espagne : elles constituaient des monopoles fermés de maîtres artisans, qui s’opposaient à l’introduction de nouvelles méthodes et à la venue de travailleurs fils de leurs œuvres, et réglementaient minutieusement les procédés de fabrication et les pro­duits. Comme nous l’avons vu précédemment, la corporation de la laine, en Angleterre, était à la fois puissante et hostile à l’innovation.

Les transformations politiques survenues entre 1780 et 1850 portèrent des coups fatals aux corporations. Les populations migrèrent vers des villes dénuées de traditions civiques, comme Manchester. La tradition de l’apprentissage s’effondra. Quelques métiers spécialisés cherchèrent à conserver des règles d’admission, mais, à quelques exceptions près (le génie maritime ou l’ébénisterie, par exemple), ils échouèrent devant la mécanisation. Les nouvelles machines simplifiaient des procédés de fabrication requérant des compétences particulières : il n’était plus question d’exiger un apprentissage de sept ans alors que l’on pouvait apprendre le maniement d’un nouveau métier à tisser en un mois ou deux. Surtout, les villes grandissaient : avant 1750, il n’existait aucun pays au monde ayant une population en majorité citadine et industrielle mais, à partir de 1800, on assista à une croissance régulière de la taille des villes et de la population citadine.

En 1900, en Europe, seuls les entrepreneurs, les tailleurs de pierre et les imprimeurs conservaient un semblant d’apprentissage. A peu près à la même époque, le servage fut finalement aboli sur tout le continent européen. Il prévalut ainsi une situation sans précédent. Pour la première fois dans l’histoire, le continent le plus riche du monde alliait une croissance démographique rapide à un très petit nombre de restrictions en matière d’emploi, qu’il s’agisse de survivances féodales ou d’autres types de limitations. Sir John Clapham faisait remarquer qu‘en France, comme partout ailleurs en Europe continentale, les législateurs révolutionnaires souhaitaient tous ardemment débarrasser les dirigeants de l’industrie de toute survivance des restrictions médiévales et des excès des contrôles institutionnels. Ils abolirent les corporations déjà sur le déclin et réduisirent l’intervention de l’État. Mais, ajoutait-il, les problèmes de contrats salariaux les intéressaient à peine. De plus, les efforts entrepris depuis la peste noire par les gouvernements pour réglementer les salaires n’avaient pas eu de suite. Et c’était pour tenter de rétablir un ordre des choses auquel ils étaient attachés que les artisans britanniques adressaient des pétitions à leurs dirigeants. Dans ce nouveau contexte, ils souhaitaient un arbitrage impartial de l’État entre employeurs et employés.

Il existait déjà à travers l’Europe diverses organisations ou clubs de compagnons qui avaient été fondés en partie pour des raisons sociales et en partie en vue d’une assurance mutuelle. Ces sociétés de secours mutuel fleurirent au XVIII° siècle, souvent sous le patronage du gouvernement. On commençait déjà à utiliser l’expression faire la grève au XVIII° siècle en Angleterre, tandis que l’historien du mouvement syndical anglais, Henry Pelling, décèle l’existence d’associations destinées à augmenter les salaires dans les années 1690 chez les compagnons feutriers, vers 1700 chez les peigneurs de laine de Tiverton, en 1710 chez les tricoteuses de Londres, vers 1720 chez les compagnons tailleurs, et pratiquement à la même époque chez les tisseurs du Somerset. Ces associations étaient considérées comme illégales, ce qui, comme presque toutes les lois passées jusqu‘à ce jour à ce sujet, n’eut guère d’effet. Il y eut des grèves chez les tisseurs de soie en 1763, et les charbonniers et les mineurs de Newcastle se mirent eux aussi en grève à plusieurs reprises, pratiquement à la même époque. D’innombrables petits clubs furent fondés en Angleterre et en Hollande au XVIII° siècle. Ainsi, au milieu du XVIII°, l’association des compagnons brossiers avait un réseau de clubs établis d’un bout à l’autre de l’Angleterre, qui permettaient d’offrir l’hospitalité pendant une journée à n‘importe quel membre parcourant le pays à pied à la recherche d’un travail. Tous ces clubs étaient en principe réservés à ceux qui avaient effectué leur apprentissage, mais il y avait des exceptions pour les fils des membres. Presque tous ces clubs correspondaient à un métier spécialisé. Il y eut des tentatives semblables aux États-Unis, même pendant la période coloniale, en particulier chez les imprimeurs et les cordonniers de New York et de Philadelphie. Mais cette activité restait modeste en raison du grand nombre d‘esclaves et de serviteurs liés par contrat d’apprentissage.

L’histoire de ces associations prit un tour nouveau d’abord avec l’apparition des usines, puis avec la Révolution française. Les usines exigeaient une discipline de travail. Travail et repas commençaient au son de la cloche. Contremaîtres et directeurs dirigeaient avec sévérité leur nouveau personnel, initialement composé de jeunes. Bien des ouvriers haïssaient ces nouvelles conditions de travail, et regrettaient l’époque où ils travaillaient chez eux ou chez un fabricant en chambre. Dès le début de la vie industrielle, le nombre accru des ouvriers favorisa l‘apparition de heurts violents en période de contestation, comme ce fut le  cas dans les fabriques de sucre antillaises. Aussi, dès 1787, les fabricants de mousseline de Glasgow tentèrent-ils de tirer profit d’un excédent temporaire de main-d’œuvre pour réduire les salaires. Les ouvriers se regroupèrent et refusèrent de travailler au-dessous d’un salaire minimum. Les employeurs qui refusaient de satisfaire leurs revendications furent boycottés. De nombreuses organisations visant à défendre les salaires furent fondées dans toute l’Europe, tandis que les petits fabricants – ferronniers, rémouleurs, papetiers, chapeliers – s’associaient eux aussi par crainte de la mécanisation. Des mouvements similaires virent le jour aux États-Unis, mais ils restaient généralement en dehors du système industriel, la plupart des premiers ouvriers des usines cotonnières étant des esclaves, des femmes ou des enfants. Les premiers syndicats américains luttaient plus contre les négociants que contre les employeurs. En effet, les négociants semblaient réduire au même niveau employeurs et compagnons.

La coïncidence de ces événements avec la Révolution française fut accidentelle, mais son explosion galvanisa la main-d’œuvre de toute l’Europe continentale, et surtout de l’Angleterre, qui était alors en proie à des conflits sociaux et à la naissance de ressentiments politiques de toutes sortes. De peur de voir ces troubles tourner à la révolution, le gouvernement britannique passa en 1799 une loi interdisant aux travailleurs de s’associer en vue d’obtenir une augmentation salariale ou une réduction de leur journée de travail. Ce fut William Wilberforce, le défenseur des esclaves des Antilles, qui déposa ce projet de loi destiné à renforcer une proclamation royale du début du siècle. Malgré cette législation, des milliers d’associations survécurent. On élabora des projets de syndicats généraux, en particulier dans le comté industriel et révolutionnaire du Lancashire. Des clubs furent formés dans le commerce et l’industrie. Au dire de leurs organisateurs, ceux-ci ne s’attachaient pas spécifiquement à l’augmentation des salaires. Aucun gouvernement britannique ne pouvait déclarer illégales ces sociétés d’entraide, qui virent s’accroître le nombre de leurs membres. Les condamnations prononcées au nom de la loi sur les coalitions (Combination Acts) étaient généralement peu sévères : trois mois de prison ou deux mois de travaux forcés. Il n’existait pas alors de police en Angleterre. Le gouvernement s’opposa à la demande des employeurs qui réclamaient que celui-ci prenne l’initiative contre les associations illégales.

En 1812, on demanda aux légistes anglais de se prononcer sur un projet de congrès du syndicat illégal des peigneurs de laine. Ces associa­tions sont pernicieuses et dangereuses, déclarèrent-ils, mais il est très difficile de savoir quelle attitude adopter avec elles. Aussi ne fit-on rien. En 1813 et 1814, on passa des décrets qui abrogeaient les articles de l’ancien code élisabéthain conférant aux juges le pouvoir de fixer les salaires et de réglementer l’apprentissage. Ces mesures, contestées par les ouvriers, entraînèrent la formation de coalitions de plus en plus radicales. En 1824, le gouvernement conservateur (tory) abrogeait toute la législation antérieure et autorisait finalement les associations au nom de la liberté du marché. L’année suivante, les magistrats furent autorisés à convoquer une commission composée d’employeurs et de travailleurs, parmi lesquels les deux groupes nommeraient des arbitres chargés d’arrêter un salaire équitable. Si aucun accord n’était atteint, les magistrats eux-mêmes rendaient un arbitrage.

Le véritable système des syndicats, ou des unions, comme on les nomma vers 1818 en Angleterre, provient au moins en partie du grand succès rencontré par le mouvement méthodiste et des enseignements que semblent en avoir tiré les premiers dirigeants syndicaux, qui passèrent certainement beaucoup de temps à étudier et à s’instruire par eux-mêmes. Ces détails relatifs aux problèmes ouvriers au début de l’ère industrielle nous rappellent que ceux du XXe siècle n’innovent en rien. Nos arrière-grands-parents furent confrontés à bien des difficultés semblables à celles que nous connaissons aujourd’hui, à cette différence près que le nombre de personnes impliquées était moins important, que le contraste entre riches et pauvres était plus marqué, et que la majorité de la population était pauvre.

Ailleurs qu’en Angleterre, les mêmes structures se développèrent, mais plus tardivement et de façon différente. Les premières revendications des travailleurs américains étaient plus politiques que celles des Européens. Ils exigeaient en effet la gratuité de l’enseignement, l’abolition de la prison pour dettes et la réduction des frais de justice. Aux États-Unis, la plupart des produits, pendant la période coloniale, étant fabriqués à domicile, la distinction entre employeurs et employés n’apparut que progressivement. Dans un tel contexte, il ne pouvait guère y avoir de discussions sur les prix. Aux États-Unis, comme partout ailleurs, les imprimeurs jouèrent rapidement un rôle important et formèrent le premier syndicat national. En 1848, en France, le simple travailleur n’était pas encore devenu ouvrier d’usine. Il avait encore de bonnes chances de devenir maître artisan. Jusqu’en 1868 fut maintenu l’article du Code Napoléon donnant le dernier mot aux employeurs en cas de litige sur les salaires. Le code pénal interdisait également les associations et les piquets de grève. Une loi passée en 1803 instituait même un livret où l’ouvrier devait faire inscrire le nom de son employeur. On ne pouvait être engagé si les renseignements consignés dans ce document n’étaient pas satisfaisants. Napoléon souhaitait rétablir l’apprentissage, lequel facilitait manifestement le contrôle politique, mais bien qu’il n’ait pas légiféré en ce sens, les anciens compagnonnages se perpétuèrent jusqu’au milieu du siècle, où la généralisation du chemin de fer porta un coup fatal à ces associations itinérantes. Mais les imprimeurs parisiens organisèrent des sociétés de secours mutuel et, au second Empire, jetèrent les bases d’un mouvement syndical en dépit de la puissance du patronat. En 1848, en Allemagne, les compagnons commençaient à se désigner sous le nom d‘Arbeiter (travailleurs), et à réclamer une journée de travail de douze heures, un salaire minimum et la liberté de déplacement sur tout le territoire. La réticence des employeurs à abandonner la vieille relation directe entre maître et ouvrier retarda l’adoption des négociations collectives.

La formation des syndicats espagnols fut tardive elle aussi, en dépit de l’agitation politique qui régnait depuis 1808. Les protestations des années 1830 contre l’augmentation de la taille des pièces de tissu, par exemple, alors que les ouvriers étaient payés à la pièce, rappelaient plus les revendications des drapiers du Moyen Age qu’elles ne préfiguraient les conflits industriels modernes. Quelques coopératives virent le jour, comme la société de protection mutuelle des cotonniers, fondée en 1840. C’est en 1855 que l’Espagne connut sa première grève, qui revendiquait la législation de l’association, tandis qu’en 1861 des travailleurs andalous réclamaient la division des grandes propriétés. Un vétérinaire de Loja, Rafaël Pérez del Alamo, passa directement à l’action. Son initiative fut comparable aux tentatives ultérieures de la classe ouvrière espagnole: il occupa la vallée d’Iznajar, où il établit pour quelques semaines une république des pauvres. En 1864, le droit à l’association des travailleurs était reconnu de façon tacite, au moins dans la seule région industrielle importante de l’époque, la Catalogne, et nombre de sociétés de secours mutuel furent bientôt créés.

Parce qu’ils étaient illégaux, ces premiers mouvements syndicaux avaient souvent une coloration politique, surtout en Europe continentale. Mais ils n’avaient pas uniquement un caractère politique. Dans une certaine mesure, il s’agissait d’une tentative des ouvriers, en l’absence d’un système féodal ou d’un État moderne, de contrebalancer le pouvoir du capitalisme. Dans les années 1860, ces mouvements illustraient aussi le désir de voir les organisations professionnelles remplacer les corporations, maintenant que, pour la première fois dans l’histoire, chacun pouvait, en Grande-Bretagne, aux États-Unis et dans la majeure partie de l’Europe, embrasser la profession de son choix.

L’histoire des syndicats depuis les années 1860 est facile à résumer. Premièrement, ceux-ci se sont multipliés dans les pays libres au point de représenter, dans les années 1970, entre 20 et 50 pour cent environ de l’ensemble de la main-d’œuvre (20 pour cent aux U.S.A., en France et en Espagne, et 50 pour cent en Grande-Bretagne. Leur bonne organisation, dans des industries clef, leur donne un avantage sur une multitude d’individus non syndiqués. Ainsi, la France compte seulement 25 pour cent de main-d’œuvre syndiquée, mais ses syndicats sont exceptionnellement puissants. Remarquons que les deux guerres mondiales du XXe siècle ont partout stimulé les adhésions syndicales : L’American Fédération of Labor doubla son effectif pendant la Première Guerre mondiale et vit le nombre de ses adhérents passer de neuf à quinze millions pendant la Seconde. Pendant ce temps, les syndicats perdaient peu à peu leur rôle de société de secours mutuel, l’État prenant à sa charge les enterrements, les indemnités de maladie, les dédommagements en cas d’accident et les pensions de retraite.

Les tactiques et la fonction des syndicats ont changé elles aussi. Alors que l’expression être syndiqué avait revêtu pendant un temps une signification quasi sacrée pour les travailleurs concernés, le principal moyen de revendication des syndicats, depuis 1880 environ, est devenu la grève. Tous les pays industrialisés connurent une vague d’âpres arrêts de travail dans les années 1880 et 1890 – série de conflits qui devait prendre une importance presque légendaire par la suite. La Grande-Bretagne connut la grande grève des dockers de 1880, la première grande grève des mineurs de 1892 et celle des employés des postes de 1891. Les Etats-Unis furent confrontés à une grève des chemins de fer en 1877, des ouvriers sidérurgistes en 1892, des employés des wagons-lits en 1894, et des charbonnages en 1902; ces troubles furent suivis en France par des grèves chez les vignerons. De grandes grèves de dockers éclatèrent en Australie. La Russie, quant à elle, connut une grève générale en 1903 dans le port d’Odessa et divers arrêts de travail à Bakou et Rostov sur le Don. D’importantes grèves des chemins de fer se produisirent au Brésil en 1891, 1895 et 1901 et une grève des débardeurs à Recife en 1895, tandis qu’éclatait en 1903 à Sao Paulo la plus grande grève jamais survenue en Amérique latine. Aux U.S.A., bien des grèves furent de véritables batailles rangées. Partout en Europe et aux Etats-Unis comme le dit sir John Clapham, dans les années qui précédèrent 1914, la perte de travail du fait de conflits industriels devint chose courante : mineurs, employés des transports, cheminots, forestiers, vignerons (en Champagne) et ramasseurs de champignons se trouvèrent engagés dans une série de batailles longues et souvent brutales, dans lesquelles l’État, cherchant à assurer le fonctionnement de services fondamentaux, prenait le parti des employeurs (à l’époque, la plupart de ces services étaient entre les mains de compagnies privées). La révolte syndicaliste de 1911 fut l’un des pires défis au gouvernement représentatif que la Grande-Bretagne ait jamais connus : Dans les deux plus grands ports d’Angleterre, la population était menacée de famine ou, tout au moins, se trouvait à la discrétion de deux dictateurs ouvriers.

La Première Guerre mondiale mit fin à cette période. Les syndicalistes luttèrent avec plus de férocité contre l’ennemi national qu’ils ne l’avaient fait contre les employeurs, tandis que leurs chefs entraient dans les ministères. A partir de 1918, toutefois, les grèves reprirent. Celles de 1919 et 1920, en Italie, contribuèrent à la venue des fascistes au pouvoir: un journal socialiste reprocha à la dévalorisation de cette arme puissante qu’est la grève et aux rodomontades stupides et ruineuses d’irresponsables d’avoir créé les conditions favorables à la marche sur Rome. En Espagne, des grèves violentes et des conflits intersyndicaux, en particulier dans les chemins de fer, contribuèrent certainement au coup d’État de Primo de Rivera en 1923. La grève des mineurs de 1926, en Angleterre (qui entraîna une grève générale), celle des métallurgistes américains en 1919 et celle de l’US General Motors, en 1937, furent de terribles défis. En Amérique du Sud, comme dans d’autres pays neutres, cependant, la guerre n’apporta aucune accalmie aux vagues de grèves.

Ces luttes étaient particulièrement violentes lorsque – et c’était généralement le cas avant 1914 – les syndicats ne disposaient que de réserves limitées et que l’État n’apportait aucune assistance aux grévistes ou à leurs familles. Il en résultait que, pour être réussie, une grève devait être courte, violente, intimidatrice et préjudiciable. Cette situation changea après la Seconde Guerre mondiale. Dans la plupart des pays libres, les syndicats renoncèrent à être l’instrument de la révolution pour se consacrer de façon permanente à l’amélioration des avantages sociaux. Prôner délibérément la grève générale en vue de paralyser la société et d’assurer le transfert des moyens de production aux ouvriers, comme le faisaient Eugène Debs aux États-Unis ou les anarcho-syndicalistes en Espagne, ne resta plus que la tactique d’une minorité. Troisièmement, les syndicats se centralisèrent. Tout comme la Première Guerre mondiale accrut la concentration des banques, des chemins de fer et des grandes sociétés, elle accrut l’unification des syndicats. L’American Fédération of Labor (A.F.L.) fut l’un des véritables vainqueurs de la Première Guerre mondiale. Bien qu’il ait connu par la suite une baisse temporaire de ses effectifs, ce syndicat demeura l’organisation la plus puissante de la main-d’œuvre américaine. Malgré ces changements, les vieilles rivalités apparues au XIXe siècle entre ceux qui étaient, ou se considéraient, comme supérieurs au sein d’une industrie donnée, persistèrent au XX° siècle dans de nombreux pays.

Si toutes les nations connurent ces tendances, chaque pays, excepté l’Allemagne – dont le mouvement syndical fut entièrement réorganisé après 1945 -, rencontra d’innombrables anomalies dans l’organisation de ses syndicats. Certains pays, comme la Grande-Bretagne, ont essentiellement des syndicats professionnels. Certains syndicats, comme les Knights of Labor (les chevaliers du travail), aux États-Unis, regroupent toutes les professions. D’autres visent à rassembler tous les travailleurs d’une industrie donnée, ou ceux motivés politiquement.

Quatrièmement, on a assisté à un développement régulier de la législation syndicale. Lord Churchill voyait bien comment les choses allaient évoluer lorsqu’il affirmait : Nos lois foncières furent forgées par les propriétaires fonciers au profit des propriétaires fonciers […] Nous voilà arrivés […] à une époque où la législation du travail sera élaborée par les travailleurs dans l’intérêt des travailleurs. C’est ainsi qu’après quelques années de discussion un projet de loi fut déposé par un gouvernement libéral anglais. Celui-ci établissait qu’aucun tribunal ne pouvait recevoir une action dirigée contre un syndicat, qu’il soit patronal ou ouvrier, au sujet d’un délit commis au nom de ce dernier. Ce projet de loi conférait aux syndicats une position légale privilégiée. Objet de scandale pour les juristes, comme le dit Elie Halévy, il fut adopté sans véritable opposition. Ce n’est que lorsque la puissance des syndicats s’accrut que ses conséquences commencèrent à paraître anormales ou même néfastes. Le même Trade Dispute Act (loi sur les conflits industriels) de 1906 confirma également le droit de persuader pacifiquement quiconque de quitter son travail – clause qui devait causer bien des amertumes par la suite.

Aux États-Unis, les cours de justice ont annulé de nombreuses lois du travail considérées comme infractions à la constitution. Jusqu’en 1900 environ, les tribunaux américains tinrent même pour inconstitutionnelles les lois fixant des horaires de travail spécifiques. La cour suprême des États-Unis déclara qu’aucun ouvrier ne pouvait être contraint à adhérer à un syndicat ou à observer ses règles. Il existe cependant des cas – c’est le principe de l’union shop – où tous les employés sont inscrits d’office à un syndicat dont ils doivent payer les cotisations, même s’ils n’en acceptent pas les consignes.

La situation légale des syndicats constitue l’un des problèmes les plus aigus des démocraties de la fin du XX° siècle. Le problème posé par ces organisations est grave car, d’une part, leurs organisateurs s’arrogent le rôle de protecteur personnel du plus grand nombre de travailleurs possible, remplaçant l’Église ou le seigneur de l’âge de l’agriculture, et, d’autre part, cherchent de plus en plus à influer sur les décisions de l’industrie et sur la législation de l’État. Il est possible, mais il n’est en rien certain, que de telles actions soient profitables aux travailleurs. Mais il est extrêmement difficile de voir en quoi la démocratie parlementaire peut s’accommoder d’un tel syndicalisme.

Les syndicats ont une longue histoire d’opposition aux innovations technologiques, en particulier dans l’imprimerie, mais aussi dans tous les autres changements dans les méthodes de travail. Bien moins révolutionnaires que ne le proclament leurs discours, les syndicats ont plutôt soudant été l’ennemi numéro un du changement. […]

Par ailleurs, les syndicats ont évolué parallèlement à la structure de l’emploi pour s’ouvrir non seulement aux travailleurs de l’industrie, mais aussi aux commerçants, aux employés de bureau, aux professions libérales et aux employés des services publics. En 1900 ,aux États-Unis, les employés de bureau représentaient 15 pour cent des travailleurs. En 1980, ce pourcentage atteignait 40 pour cent. Cette hausse est une tendance qui commence à se manifester partout ailleurs.

Finalement, dans presque tous les États démocratiques, la main d’œuvre syndiquée est devenue le troisième élément d’une triade, – l’Etat lui-même et les employeurs en constituant les deux autres – rivalisant de plus en plus avec des institutions parlementaires autrefois souveraines. Dans un récent ouvrage sur la Grande-Bretagne, Keith Middlemas présentait des arguments en faveur de l’État corporatif – car la tendance est au corporatisme : les syndicats, affirmait-il, ont joué un rôle dans la modification de la nature de l’Etat. Quel que soit notre désir d’y mettre un terme, ce serait une erreur de croire que les syndicats ont cessé de jouer un tel rôle.

Les réalisations des syndicats sont difficiles à retracer. Certes, depuis leur début, les salaires ont augmenté, les heures de conditions de travail se sont améliorées et, dans certains pays comme les États-Unis, les syndicats ont réussi à obtenir la gratuité de l’enseignement en faisant pression sur le gouvernement. Cependant, les travailleurs n’ayant jamais adhéré à aucun syndicat (comme les gens de maison), ont vu leur salaire augmenter et leur journée de travail diminuer et les employeurs prospères ont toujours su que de bonne conditions de travail encourageaient les bons travailleurs à rester, que ce soit au XX° siècle ou au temps de l’esclavage dans les plantations. Les salaires ont aussi enregistré une hausse au XIX° siècle, avant la formation des syndicats et ils ont augmenté de 1945 à 1975 dans des pays comme l‘Espagne et l.’Union soviétique malgré l’absence de syndicats. Aux États-Unis, les salaires ont augmenté aussi vite qu’ailleurs malgré une faible proportion de main d’œuvre syndiquée.

La plupart des gens qui ont adhéré à un syndicat, au XX° siècle, l’ont fait parce qu’ils pensaient pouvoir bénéficier s’un système fondé sur la libre entreprise et les salaires, et non pas pour détruire ce dernier. Les syndicats qui se sont opposés au système des salaires ont échoué, en particulier aux Etats-Unis, où l’A.F.L. (American Fédération of Labor), fondé en 1886 par Sam Gompers, conserve depuis une centaine d’années une position dominante, mais politiquement stérile. Les principaux acquis des syndicats résident probablement plus dans l’obtention de lois garantissant des indemnités en cas d’accident, des règlements de sécurité dans les mines, etc., que dans le domaine du relèvement des salaires.

En dehors de l’Europe et de l’Amérique du Nord, l’histoire des syndicats a été tout autant celle d’une collaboration que celle d’un défi aux régimes peu représentatifs au pouvoir. Le cas de Cuba est instructif. Dans les années 1880, lors de la colonisation espagnole, on assista à la création de nombreuses sociétés de secours mutuel. En 1900, la plupart s’étaient transformées en clubs anarchistes (se rattachant ainsi à l’Espagne). Ce lien avec l’anarchie se maintint jusque dans les années 1920, rendant les syndicats inefficaces, en dépit de quelques grèves sérieuses. A la fin des années 1920, les communistes s’emparèrent des syndicats les plus puissants, les conduisirent à la révolution en 1933 et leur procurèrent une existence légale à la fin des années 1930. Pendant dix ans, de 1938 à 1948, avec presque vingt-cinq pour cent de la population laborieuse affiliée dans un syndicat ou dans un autre, les communistes obtinrent un grand nombre d’avantages sociaux, comme la diminution des heures de travail, l’arbitrage du gouvernement en faveur des travailleurs en cas de conflit salarial, les congés payés, etc. Mais en 1948, à la suite de la guerre froide, les syndicats cubains se scindèrent en deux. Le groupe le plus important – le mouvement syndical non communiste – domina le monde du travail pendant dix ans encore au prix d’une association avec un régime corrompu, puis tyrannique. A l’avènement de Castro, en 1959, les syndicats furent absorbés par le gouvernement pour devenir par la suite, comme dans tous les régimes communistes, un ministère du Travail plus soucieux d’appliquer la politique gouvernementale que de représenter l’ensemble des travailleurs. De nombreux pays moins avancés sur le plan politique ont aujourd’hui des syndicats comparables à ceux de Cuba après 1948 – puissants, sectaires et corrompus.

L’histoire des syndicats en tant que partis politiques a été abordée ailleurs. Pendant les deux guerres mondiales, les pays avancés des deux camps se sont habitués à l’idée que les activités normales des syndicats pouvaient être suspendues, au même titre que d’autres droits et privilèges fondamentaux. Depuis lors, les réformateurs n’ont jamais cessé d’être attirés par la tentation d’une société réglementée, en particulier lorsqu’ils se trouvent confrontés au problème de l’ajustement des salaires et des traitements dans des industries et des services nationalisés. Mais, excepté en temps de guerre, ce type de société n’a jamais été mis en place dans un pays libre. Cette idée comporte d’ailleurs une contradiction dans les termes: une société totalement réglementée est la négation de la liberté.

Il existe aujourd’hui trois types de syndicats : les premiers dominent aux États-Unis et en Allemagne et s’attachent principalement à obtenir des améliorations matérielles, les seconds, qui sont au premier rang du mouvement syndical français, espagnol et italien, cherchent essentiellement, à long terme du moins, à établir une société communiste, objectif préfiguré par leur actuelle domination des chemins de fer et des conseils municipaux; et troisièmement, ceux qui existent en Suède, en Israël et en Grande-Bretagne, et semblent voir dans l’organisation syndicale elle-même un précurseur d’une société syndicale. Ce dernier état d’esprit a désormais une longue histoire derrière lui. Dans les années 1830, en Angleterre, certains soutenaient que les syndicats pouvaient résoudre les problèmes de pouvoir politique et les ateliers et les usines pouvaient déléguer directement le pouvoir à un parlement représentant les classes laborieuses. Mais bien que cette dernière idée ait fait couler beaucoup d’encre, elle ne semble pas devoir apporter d’innovation. En règle générale, les projets de participation des ouvriers à l’industrie préconisent des mesures qui institutionnalisent les entreprises privées plutôt qu’elles ne les rénovent. Vers 1860, certains espéraient que la responsabilité limitée pourrait amener un nouveau type de société, permettant à l’ouvrier et au capitalisme de partager les profits et les risques. Quelques usines coopératives furent créées. Mais une fois devenus actionnaires, les salariés cessaient très vite de se considérer comme tels. Ceux qui restèrent à leur place investirent dans les banques, le bâtiment et d’autres industries pour répartir les risques.

Cependant, des coopératives ouvrières comme celles qui furent fondées dans les années 1950 à Mondragôn, dans le Pays basque, pourraient bien déboucher sur un nouveau type de vie industrielle, à condition toutefois qu’elles volent de leurs propres ailes, n’attendent aucune aide ni aucune faveur de l’État, et qu’elles donnent aux ouvriers la possibilité de devenir capitalistes. Malheureusement, ces objectifs louables paraissent souvent hérétiques.

On aurait tort de croire que les organisations décrites jusqu’ici sont typiques des associations de travailleurs de tous les pays. Ainsi, dans beaucoup de pays à gouvernement fort, fascistes et communistes, ont été créés des systèmes syndicaux dont le nom et l’aspect sont analogues à ceux des pays démocratiques libres, mais qui ne sont en fait que des départements du ministère du Travail. Leurs noms engageants et leurs tentatives pour se faire accepter, tels qu’ils prétendent être, par les syndicats des pays libres sont de bons exemples de l’hommage rendu par l’hypocrisie à un type d’association qu’elle sait être plus juste, sinon aussi organisé. L’Angleterre a vu se développer une structure syndicale que G. D. H. Cole a pu qualifier de pur chaos, mais qui est toutefois techniquement susceptible de réformes. Par ailleurs, ces gouvernements forts, qui ne semblent pas courir dans l’immédiat le risque de s’effondrer, ont contraint un nombre considérable de citoyens à participer en tant que heures de travail et les salaires sont totalement déplacées au regard de tels systèmes. On les qualifie de camps de-travaux forcés, mais les conditions de travail qui régnaient dans les fabriques de sucre des Antilles au XVIII°, ou dans les plantations de coton des États-Unis au XIX°, auraient paru paradisiaques à ceux qui durent creuser le canal de la mer Blanche. Si, dans l’avenir, il reste des historiens libéraux pour écrire sur les conditions de travail du XX° siècle, ils se concentreront sur ces travaux hydrauliques de l’Union soviétique, tout comme Gibbon avait stigmatisé le règne sinistre de l’empereur byzantin Constantin V ou de l’empereur romain Domitien. Les noms des individus héroïques qui ont tenté de fonder des syndicats libres en Union soviétique, en Chine ou en Europe de l’Est seront alors aussi connus des étudiants d’histoire sociale comparée qu’ils sont inconnus de nous.

Hugh Thomas Histoire inachevée du monde            Robert Laffont 1986

20 06 1791              Toute la famille royale se sent prisonnière au Tuileries ; jusqu’à sa mort, Mirabeau plaida en faveur d’un départ des Tuileries, seul à même de restaurer l’autorité du Roi. Marie Antoinette écrit à Mercy, gouverneur des Pays Bas, ancien ambassadeur d’Autriche à Paris :
Il n’y a plus de milieu, ou rester sous le glaive des factieux (et n’être par conséquent plus rien) s’ils ont l’avantage ; ou se trouver enchaîné sous le despotisme de gens qui se disent bien intentionnés, et qui cependant nous ont fait et nous feront toujours du mal. Voilà l’avenir, et peut-être le moment est plus proche qu’on ne pense, qui nous attend, si nous ne pouvons pas prendre nous-mêmes un parti, ni diriger par notre force et notre marche les opinions. Croyez que ce que je vous dis là ne tient pas à une tête exaltée, ni au dégoût de notre position et à l’envie d’agir. Je sens parfaitement tous les dangers et les différentes chances que nous courons dans ce moment. Mais je vois de tout côté des choses si affreuses autour de nous qu’il vaut encore mieux périr en cherchant un moyen de se sauver qu’en se laissant écraser entièrement dans une inaction totale.
[…] Notre position est affreuse, et telle que ceux qui ne sont pas à portée de la voir ne peuvent pas s’en faire une idée. Il n’y a plus qu’une alternative ici pour nous, ou faire aveuglément tout ce que les factieux exigent, ou périr par le glaive qui est sans cesse suspendu sur nos têtes. Croyez que je n’exagère point les dangers. Vous savez que mon opinion a été, autant que je l’ai pu, la douceur, le temps et l’opinion publique ; mais aujourd’hui tout est changé : ou il faut périr ou il faut prendre un parti qui seul nous reste. Nous sommes bien loin de nous aveugler au point de croire que ce parti même n’a pas ses dangers ; mais s’il faut périr, ce sera au moins avec gloire et en ayant tout fait pour nos devoirs, notre honneur et la religion… Je crois les provinces moins corrompues que la capitale ; mais c’est toujours Paris qui donne le ton à tout le royaume… Les clubs, les affiliations mènent la France d’un bout à l’autre ; les honnêtes gens et les mécontents (quoique en grand nombre), ou fuient leur pays, ou se cachent, parce qu’ils ne sont pas les plus forts et qu’ils n’ont pas de point de ralliement. Ce n’est que quand le Roi pourra se montrer librement dans une ville forte, qu’alors on sera étonné du nombre de mécontents qui paraîtront et qui jusqu’ici gémissent en silence. Mais, plus on tardera, moins on aura de soutien. L’esprit républicain gagne chaque jour dans toutes les classes ; les troupes sont plus tourmentées que jamais, et il n’y aurait plus aucun moyen de compter sur elles, si on tardait encore.

Le projet de fuite n’avait probablement pas été découvert chez les révolutionnaires de façon précise mais on avait reniflé tout de même quelque chose : ainsi Marat écrivait-il dans les jours précédents : On veut à toute force l’entraîner dans les Pays Bas, sous prétexte que sa cause est celle de tous les rois d’Europe. Vous êtes assez imbéciles pour ne pas prévenir la fuite de la famille royale. Parisiens, insensés Parisiens, je suis las de vous le répéter : gardez avec soin le roi et dauphin dans vos murs ; renfermez l’Autrichienne, son beau-frère, les restes de la famille. [Les Tuileries dépendaient de la commune de Paris, dont le maire était Pétion] La perte d’un seul jour peut-être fatale à la nation, et creuser le tombeau à trois millions de Français.

Le projet de départ fût finalement accepté, longuement et soigneusement organisé par Fersen : la famille royale devait se trouver rapidement sous la protection de troupes fidèles qui les emmèneraient aux Pays Bas autrichiens. Mais une indécrottable incapacité à s’adapter aux circonstances, en se réfugiant en permanence sous la dictature de l’étiquette alourdirent et retardèrent le projet : on était parti d’une fuite à quatre personnes et finalement on ne put faire moins qu’en emmener quatorze ! Il fallut commander un carrosse comme on en voyait rarement, tiré par huit chevaux pour emmener les quatre membres de la famille royale accompagnés de deux proches, et lestés de malles de nourriture et vêtements ! bonjour la discrétion ! Les troupes prévues furent à l’heure au rendez-vous, mais comme tout avait été retardé, elle n’attendirent pas et finalement tous ces cafouillages ne purent permettre d’aller au-delà de Varennes en Argonne où des révolutionnaires moins naïfs que les précédents reconnurent la famille royale. Et là encore, ultime chance de réussite, le duc de Choiseul, surgit, au milieu d’une troupe de hussards allemands ; il arrive jusqu’au Roi : Sire, j’ai sept chevaux à votre disposition avec lesquels nous pouvons rejoindre au galop les troupes qui vous sont acquises. C’est affaire de secondes, il faut répondre, et vite et ensuite, y aller, vite ! Mais le Roi, une fois encore, une fois de trop, se met à tergiverser : et pouvez-vous me garantir ceci, et pouvez-vous me garantir cela ? C’est fichu, il a laissé aux révolutionnaires qui convergent vers Varennes le temps d’arriver…Et c’est évidemment le retour à la case départ avec des pénalités : le roi est suspendu – provisoirement – de ses fonctions. Ce voyage de retour sera probablement le seul épisode de toute cette période où rugit la haine, où révolutionnaires et famille royale connaîtront une promiscuité propice à la découverte d’une estime réciproque l’espace de trois jours ; il était en effet inenvisageable de laisser les équipages dans la même composition qu’à l’aller : aussi trois délégués furent-ils nommés pour accompagner le cortège : dans la voiture de la famille royale, Barnave, un avocat bourgeois, et Pétion, un jacobin maire de Paris. Pétion avouera : J’aperçus un air de simplicité et de famille qui me plut ; il n’y avait plus de représentation royale, il existait une aisance et une bonhomie domestiques : la reine appelait Madame Elisabeth madame petite sœur, madame Elisabeth lui répondait de même. Madame Elisabeth appelait le roi mon frère, la reine faisait danser le prince sur ses genoux. Madame, quoique plus réservée, jouait avec son frère ; le roi regardait tout cela avec un air assez satisfait, quoique peu ému et peu sensible.  Et la reine est tout aussi étonnée : Ces scélérats, ces monstres de l’Assemblée nationale sont, à vrai dire, des gens assez aimable et polis. Ils ne sont pas du tout altérés de sang, ni mal élevés et surtout ils ne sont pas bêtes ; au contraire, leur conversation est même beaucoup plus intelligente que celle du comte d’Artois et de ses compagnons.

A Bruxelles, le frère puîné de Louis XVI, le comte de Provence, – futur Louis XVIII – a du mal à cacher son contentement : il se déclare régent tant que le Roi restera prisonnier à Paris.
Les dissensions entre l’Assemblée et les plus exaltés des révolutionnaires provoquèrent la fusillade du Champ de Mars, le 17 juillet, au cours de laquelle les gardes nationaux de La Fayette tireront sur les manifestants.
C’est le début de la désacralisation de la personne du roi : son arrestation elle-même, passée plutôt inaperçue sur le moment, et bien cadrée par La Fayette : Qui applaudira le Roi sera battu, qui l’insultera sera pendu – va être reprise par les caricaturistes, bras armé des opposants les plus farouches et l’on verra paraître des libelles qui desservent aujourd’hui beaucoup plus leur auteur que le roi lui-même, tant le trait est faux et vulgaire :
Son cri ressemble assez au grognement du porc. Il n’a point de queue. Il est vorace par nature. Il mange ou plutôt il dévore avec malpropreté tout ce qu’on lui jette. Il est ivrogne et ne cesse de boire depuis son lever jusqu’à son coucher… etc… etc
Juin 1791                    Louis XVI fait appel à son beau-frère Léopold II, empereur d’Autriche.
À présent que l’Assemblée nationale touche à sa fin, que toute espèce de gouvernement est détruit, que les clubs se sont emparés de toute autorité, même au-dessus de l’Assemblée, qu’il n’est plus à espérer qu’elle puisse corriger les fautes qu’elle a faites, ni même la nouvelle législature si l’esprit des clubs y dominent de même, et que le reste de simulacre d’autorité qui reste au Roy est inutile pour tout le bien et pour empêcher le mal, d’après ces considérations le Roy avait résolu de faire un dernier effort pour recouvrer sa liberté et pour se rallier aux François qui désirent véritablement le bien de leur patrie, mais les ennemis des factieux ont réussi à faire manquer son projet ; il se trouve encore arrêté et retenu prisonnier dans Paris. Le Roi a résolu de faire connaître à l’Europe l’état où il se trouve, et en confiant ses peines à l’Empereur, son beau-frère, il ne doute pas qu’il prendra toutes les mesures que son cœur généreux lui dicteront pour venir au secours du Roy et du Royaume de France.

Marie-Antoinette, de son coté, cache sous des dehors déterminés, une indécision profonde :

Je ne sais quelle contenance faire ni quel ton prendre ; tout le monde m’accuse de dissimulation, de fausseté, et personne ne peut croire, – avec raison – que mon frère s’intéresse assez peu de l’affreuse position de sa sœur pour l’exposer sans cesse sans lui rien dire. Oui, il m’expose, et mille fois plus que s’il agissait ; la haine, la méfiance, l’insolence sont les trois mobiles qui font agir dans ce moment ce pays-ci. Ils sont insolents par excès de peur, et parce que, en même temps, ils croient qu’on ne fera rien au-dehors…. Il n’y a rien de pis que de rester comme nous sommes ; il n’y a plus aucun secours à attendre du temps et de l’intérieur.

17 07 1791                    La veille, le très radical club des Cordeliers a invité la population à venir au Champ de Mars signer une pétition hostile au roi, aux accents républicains. Deux quidams cachés sous les estrades juste pour voir sous les jupes des filles (… chanson de Souchon), sont pris pour des espions : mis à mort, décapités, leurs tête promenées au bout d’une pique. La Garde nationale arrive, et dans l’après-midi, pour une raison inconnue, tire sur la foule. On ne connaîtra pas le nombre de tués.
14 08 1791                   Le leader noir marron – esclave échappé – Boukman préside une réunion de culte vaudou à Bois Caïman à Saint Domingue, lors de laquelle il galvanise les participants. Le vaudou, venu d’Afrique de l’ouest avec les esclaves, croit en un dieu unique, mais les esprits sont nombreux, et on fait ce qu’il faut pour y entrer en transes, à grand renfort d’alcool.
22 au 23 08 1791          Insurrection de 50 000 esclaves à Bois Caïman, avec à leur tête Boukman, qui sera tué lors de la répression, remplacé par son adjoint Georges Biassou, lequel prendra pour aide de camp  Toussaint Breda, guérisseur, ancien esclave affranchi, propriétaire de … 13 esclaves ! Ses aptitudes à rassembler des factions rivales d’esclaves lui vaudront plus tard le surnom de L’Ouverture. De 2 000 lors des premiers jours, le nombre des révoltés passa à 15 000 au bout de dix jours. Encore quelques semaines, et c’est un millier de plantations qui étaient brûlées. Faute d’artillerie, les esclaves prenaient difficilement les villes, mais ils excellaient en guérilla. L’année suivante, 12 000 gardes nationaux furent envoyés dans l’île et mirent les insurgés en difficulté.
Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois
Aimé Césaire    Cahier d’un retour au pays natal.       Présence africaine 1983
Mais à l’époque, les abolitionnistes concevaient l’émancipation comme un mouvement pacifique et progressif : les massacres de colons blancs modifièrent la perception de l’esclave insurgé :
On m’assure que dans ce moment-ci Santa Fe, Caracas, Mexico et même Chile sont prêts à une insurrection […] A Dieu ne plaise que ces beaux pays deviennent comme Saint Domingue un théâtre de sang et de crimes, sous prétexte d’établir la liberté ; resteraient-ils plutôt, s’il le faut un siècle de plus sous l’imbécile et barbare oppression espagnole.
Francisco de Miranda, leader indépendantiste vénézuélien, créole, en 1798.
Il allait à Plaisance et à  Dondon, au Trou et à la petite Anse, là où se tenaient les conciles d’esclaves. Je n’ignorais pas, pour l’avoir entendu dire à voix basse dans ma propre maison, par des hommes qui ne manquaient pas de courage mais s’inquiétaient de voir s’étendre jusque chez eux ces subversives messes noires, je n’ignorais pas que les Noirs s’assemblaient là-haut par centaines, certains soirs propices aux calendas. A l’écart des habitations, souvent en bordure de bois, ils choisissaient des terres de friche enclavées au milieu des champs, abritée des regards, et y accouraient de tous les villages de la province. C’était toujours par des nuits de pleine lune. La rumeur, disait-on, devançait les tambours qui appelaient les infidèles et ne cessaient plus de jouer jusqu’au lever du jour. Les esclaves savaient où se retrouver et à quel moment favorable. Là où nous serions perdus, sans lumière, leurs yeux voyaient. Ils trouvaient des chemins, ils suivaient des traces, aussi sûrs à la lueur pâle de la lune qu’en plein midi. Comme si un guide leur indiquait la route, ils marchaient vers un point connu d’eux seuls où les premiers arrivés allumaient des feux. Non point des feux de ralliement pour éclairer l’assemblée et indiquer son site aux plus lointains d’entre eux, mais des feux secrets, qu’ils camouflaient avec de la terre et des broussailles. De loin, ils ne paraissaient pas plus inquiétants que les feux de cardasse qui brûlaient sur toutes les habitations autour des cases. Ils délimitaient pourtant un territoire, ils formaient un foyer sacré autour duquel esclaves se mettaient bientôt à danser, à chanter, sur le rythmes des tam-tams. Leurs prêtres sacrifiaient un animal, une chèvre de préférence ou une poule, dont ils mangeaient la chair, dont ils buvaient le sang. On disait qu’au cours de ces cérémonies interdites, les dieux étaient invoqués pour la malheur des maîtres. Le Mal en personne présidait leur culte. Aussi portaient-ils toujours ces soirs-là, en signe de leur colère, des mouchoirs ou des jupons de couleur rouge. La victime qui’ils immolaient, de plume ou de poil, se devait d’être blanche. Certains affirmaient qu’ils goûtaient particulièrement le cabrit sans cornes. Entendez par là la chair d’un enfant.
[…]    La révolte de Bois-Caïman changea brutalement les cartes de main. Julien ne s’y trompa point: il me fit souvenir de la légende de Macandal [6] pour me dire qu’elle n’était point morte, que ses vengeurs l’avaient ressuscitée. Ce fût dans la nuit du 22 août 1791 que Saint Domingue s’enflamma. Cette nuit-là, les esclaves du Nord, rassemblèrent plusieurs ateliers, prêtèrent serment au lieu dit Bois-Caïman, isolé aux confins d’une des grandes habitations de la plaine nordique, celle de Lenormand de Mézy. Puis ils se déchaînèrent. L’esclave Boukman mena l’insurrection. Le feu prit partout, sans exception. Des centaines de sucreries, de caféières, des hectares et des hectares de culture, les granges, les greniers, les cases, partirent en fumée. En quatre jours, la plaine ne fut plus qu’un monceau de cendres. Ou un fleuve de sang: plus de mille citoyens furent égorgés, éventrés, décapités, au coupe-gorge ou à la hache, plongés dans du sucre bouillant ou jetés vifs sur des bûchers. Hommes, femmes, enfants, la vengeance ne connut pas de quartier.
[…]       De 1791 à 1804, la Révolution de Saint Domingue tua quelque quarante-six mille soldats – des deux couleurs – , chiffre faramineux auquel il convient d’ajouter environ treize mille civils français, c’est à dire blancs, et à peu près treize mille civils noirs et mulâtres confondus.
Dominique Bona      Le manuscrit de Port-Ébène     Grasset  1998
7 09 1791                   Première Constitution écrite : le Roi de France devient Roi des Français. Sieyès affirmait que l’on pouvait concilier la souveraineté de la nation avec le système représentatif. La représentation, plus moderne que la démocratie directe, qui ne peut s’appliquer que dans des petits pays, a été perçue comme la grande invention de la Révolution. Le peuple est certes souverain, mais il est considéré d’une certaine manière comme un mineur :
Le peuple est souverain dans un gouvernement représentatif, mais ses représentants sont ses tuteurs.
Barnave
14 09 1791                   L’Assemblée constituante entérine l’annexion d’Avignon et du Comtat Venaissin à la France, à la demande des populations consultées par référendum.
Marie Gouze, alias Olympe de Gouges, née à Montauban, demande à l’Assemblée Nationale de décréter les droits de la femme et de la citoyenne. Elle est la première femme à dire tout cela haut et fort mais néanmoins elle arrive en terrain déjà débroussaillé par des Diderot, Condorcet, Helvetius et encore
…traitées en mineures pour nos biens, punies en majeures pour nos fautes ! Ah, sous tous les aspects, votre conduite avec nous fait horreur ou pitié.
Beaumarchais Le Mariage de Figaro 1778, 1° représentation en 1784
À l’égard des ouvrages de génie et de sagacité, mille exemples nous prouvent que la faiblesse du corps n’y est pas un obstacle dans les hommes. Pourquoi donc une éducation plus solide et plus mâle ne mettrait-elle pas les femmes à portée d’y réussir ?
d’Alembert Des Femmes 1774
Si nous leur reconnaissons les mêmes droits qu’aux hommes, il faut leur donner les mêmes moyens d’en faire usage. Si nous pensons que leur part doit être uniquement le bonheur domestique et les devoirs de la vie intérieure, il faut les former de bonne heure pour remplir cette destination.
Talleyrand 1791
Talleyrand excepté, ce n’étaient certes qu’opinions de gens de lettres : Olympe de Gouges se pose elle, résolument en politique en demandant que tout cela prenne force de loi. Mais cela ne restera encore longtemps qu’un vœu.
Homme, es-tu capable d’être juste ? C’est une femme qui t’en fait la question ; tu ne lui ôteras pas du moins ce droit. Dis-moi ? Qui t’a donné le souverain empire d’opprimer mon sexe ? Ta force ? Tes talents ? Observe le créateur dans sa sagesse ; parcours la nature dans toute sa grandeur, dont tu sembles vouloir te rapprocher, et donne-moi, si tu l’oses, l’exemple de cet empire tyrannique.
Remonte aux animaux, consulte les éléments, étudie les végétaux, jette enfin un coup d’œil sur toutes les modifications de la matière organisée ; et rends-toi à l’évidence quand je t’en offre les moyens ; cherche, fouille et distingue, si tu peux, les sexes dans l’administration de la nature. Partout tu les trouveras confondus, partout ils coopèrent avec un ensemble harmonieux à ce chef-d’œuvre immortel.
L’homme seul s’est fagoté un principe de cette exception. Bizarre, aveugle, boursouflé de sciences et dégénéré, dans ce siècle de lumières et de sagacité, dans l’ignorance la plus crasse, il veut commander en despote sur un sexe qui a reçu toutes les facultés intellectuelles ; il prétend jouir de la Révolution, et réclamer ses droits à l’égalité, pour ne rien dire de plus.
Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne
À décréter par l’assemblée nationale dans ses dernières séances ou dans celle de la prochaine législature.
Préambule
Les mères, les filles, les sœurs, représentantes de la nation, demandent d’être constituées en assemblée nationale. Considérant que l’ignorance, l’oubli ou le mépris des droits de la femme, sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements, ont résolu d’exposer dans une déclaration solennelle, les droits naturels inaliénables et sacrés de la femme, afin que cette déclaration, constamment présente à tous les membres du corps social, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs, afin que les actes du pouvoir des femmes, et ceux du pouvoir des hommes pouvant être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique, en soient plus respectés, afin que les réclamations des citoyennes, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la constitution, des bonnes mœurs, et au bonheur de tous.
En conséquence, le sexe supérieur en beauté comme en courage, dans les souffrances maternelles, reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l’Être suprême, les Droits suivants de la Femme et de la Citoyenne.
1. La Femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune.
2. Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de la Femme et de l’Homme : ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et surtout la résistance à l’oppression.
3. Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation, qui n’est que la réunion de la Femme et de l’Homme : nul corps, nul individu, ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément.
4. La liberté et la justice consistent à rendre tout ce qui appartient à autrui ; ainsi l’exercice des droits naturels de la femme n’a de bornes que la tyrannie perpétuelle que l’homme lui oppose ; ces bornes doivent être réformées par les lois de la nature et de la raison.
5. Les lois de la nature et de la raison défendent toutes actions nuisibles à la société : tout ce qui n’est pas défendu par ces lois, sages et divines, ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu’elles n’ordonnent pas.
6. La Loi doit être l’expression de la volonté générale ; toutes les Citoyennes et Citoyens doivent concourir personnellement ou par leurs représentants, à sa formation ; elle doit être la même pour tous : toutes les Citoyennes et tous les Citoyens, étant égaux à ses yeux, doivent être également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leurs capacités, et sans autres distinctions que celles de leurs vertus et de leurs talents.
7. Nulle femme n’est exceptée ; elle est accusée, arrêtée, et détenue dans les cas déterminés par la Loi. Les femmes obéissent comme les hommes à cette Loi rigoureuse.
8. La Loi ne doit établir que des peines strictement et évidemment nécessaires, et nul ne peut être puni qu’en vertu d’une Loi établie et promulguée antérieurement au délit et légalement appliquée aux femmes.
9. Toute femme étant déclarée coupable ; toute rigueur est exercée par la Loi.
10. Nul ne doit être inquiété pour ses opinions mêmes fondamentales, la femme a le droit de monter sur l’échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la Tribune ; pourvu que ses manifestations ne troublent pas l’ordre public établi par la Loi.
11. La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de la femme, puisque cette liberté assure la légitimité des pères envers les enfants. Toute Citoyenne peut donc dire librement, je suis mère d’un enfant qui vous appartient, sans qu’un préjugé barbare la force à dissimuler la vérité ; sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi.
12. La garantie des droits de la femme et de la Citoyenne nécessite une utilité majeure ; cette garantie doit être instituée pour l’avantage de tous, et non pour l’utilité particulière de celles à qui elle est confiée.
13. Pour l’entretien de la force publique, et pour les dépenses d’administration, les contributions de la femme et de l’homme sont égales ; elle a part à toutes les corvées, à toutes les tâches pénibles ; elle doit donc avoir de même part à la distribution des places, des emplois, des charges, des dignités et de l’industrie.
14. Les Citoyennes et Citoyens ont le droit de constater par eux-mêmes ou par leurs représentants, la nécessité de la contribution publique. Les Citoyennes ne peuvent y adhérer que par l’admission d’un partage égal, non seulement dans la fortune, mais encore dans l’administration publique, et de déterminer la quotité, l’assiette, le recouvrement et la durée de l’impôt.
15. La masse des femmes, coalisée pour la contribution à celle des hommes, a le droit de demander compte, à tout agent public, de son administration.
16. Toute société, dans laquelle la garantie des droits n’est pas assurée, ni la séparation des pouvoirs déterminée, n’a point de constitution ; la constitution est nulle, si la majorité des individus qui composent la Nation, n’a pas coopéré à sa rédaction.
17. Les propriétés sont à tous les sexes réunis ou séparés ; elles ont pour chacun un droit lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l’exige évidemment, et sous la condition d’une juste et préalable indemnité.
 
Postambule.
Femme, réveille-toi ; le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l’univers ; reconnais tes droits. Le puissant empire de la nature n’est plus environné de préjugés, de fanatisme, de superstition et de mensonges. Le flambeau de la vérité a dissipé tous les nuages de la sottise et de l’usurpation. L’homme esclave a multiplié ses forces, a eu besoin de recourir aux tiennes pour briser ses fers. Devenu libre, il est devenu injuste envers sa compagne. Ô femmes ! Femmes, quand cesserez-vous d’être aveugles ? Quels sont les avantages que vous avez recueillis dans la révolution ? Un mépris plus marqué, un dédain plus signalé. Dans les siècles de corruption vous n’avez régné que sur la faiblesse des hommes. Votre empire est détruit ; que vous reste t-il donc ? La conviction des injustices de l’homme. La réclamation de votre patrimoine, fondée sur les sages décrets de la nature ; qu’auriez-vous à redouter pour une si belle entreprise ? Le bon mot du Législateur des noces de Cana ? Craignez-vous que nos Législateurs français, correcteurs de cette morale, longtemps accrochée aux branches de la politique, mais qui n’est plus de saison, ne vous répètent : femmes, qu’y a-t-il de commun entre vous et nous ? Tout, auriez vous à répondre. S’ils s’obstinent, dans leur faiblesse, à mettre cette inconséquence en contradiction avec leurs principes ; opposez courageusement la force de la raison aux vaines prétentions de supériorité ; réunissez-vous sous les étendards de la philosophie ; déployez toute l’énergie de votre caractère, et vous verrez bientôt ces orgueilleux, non serviles adorateurs rampants à vos pieds, mais fiers de partager avec vous les trésors de l’Être Suprême. Quelles que soient les barrières que l’on vous oppose, il est en votre pouvoir de les affranchir ; vous n’avez qu’à le vouloir. Passons maintenant à l’effroyable tableau de ce que vous avez été dans la société ; et puisqu’il est question, en ce moment, d’une éducation nationale, voyons si nos sages Législateurs penseront sainement sur l’éducation des femmes.
Les femmes ont fait plus de mal que de bien. La contrainte et la dissimulation ont été leur partage. Ce que la force leur avait ravi, la ruse leur a rendu ; elles ont eu recours à toutes les ressources de leurs charmes, et le plus irréprochable ne leur résistait pas. Le poison, le fer, tout leur était soumis ; elles commandaient au crime comme à la vertu. Le gouvernement français, surtout, a dépendu, pendant des siècles, de l’administration nocturne des femmes ; le cabinet n’avait point de secret pour leur indiscrétion ; ambassade, commandement, ministère, présidence, pontificat, cardinalat ; enfin tout ce qui caractérise la sottise des hommes, profane et sacré, tout a été soumis à la cupidité et à l’ambition de ce sexe autrefois méprisable et respecté, et depuis la révolution, respectable et méprisé.
 
27 09 1791                 L’Assemblée constituante vote le décret d’émancipation des Juifs, et, en déclarant que tout homme vivant en France est libre, maintient par défaut l’esclavage aux colonies.
28 09 1791                 La Société d’Histoire Naturelle a proposé à l’Assemblée constituante la mise sur pied d’une expédition pour rechercher les disparus de l’expédition de Lapérouse. La Constituante prend un décret qui promet une récompense de quatre mille Francs-or à qui retrouvera trace de cette expédition. La Recherche et l’Espérance appareillent sous le commandement de Bruni d’Entrecasteaux, entouré d’une kyrielle de savants, les uns restés monarchistes, les autres républicains : sur la terre ferme, c’est déjà l’affrontement, alors en mer, quand s’ajoutent le scorbut, les fièvres, en quelques mois, cela peut devenir l’enfer.
En escale au Cap le 18 janvier 1792, il y trouve une lettre de son remplaçant à l’île de France, rapportant que le commodore Hunter, de la frégate le Sirius, aurait entendu dire que des indigènes revêtus d’uniformes français auraient été vus aux îles de l’Amirauté. Hunter avait vu Lapérouse à Botany Bay. Ils parviennent à explorer le Nord et l’Est de la Nouvelle Calédonie. Mais les indigènes ne confirmèrent pas les bruits mis au compte du commodore Hunter, et il met le cap sur Tonga-Tabou où, de nouveau, les interrogatoires des indigènes l’induisent en erreur. Il relâche sur la côte sud de l’île de Van Diemen [aujourd’hui la Tasmanie] en décembre où Jacques Houtou de La Billardière, le botaniste découvre le 6 mai 1792 l’Eucalyptus, dont les branches basses étaient à plus de 50 mètres du sol : il nous fallut abattre un de ces arbres pour en avoir les fleurs. Il rapportera nombre d’observations sur des plantes nouvelles que l’on pourra découvrir dans sa Relation du voyage à la recherche de Lapérouse, écrit une fois rentré en France en 1795.
Les frégates repartent en janvier vers Tonga Tabou, où cette fois-ci les indigènes reconstituent le passage de Lapérouse. Il louvoie alors dans l’archipel Santa Cruz, et, le 19 mai 1793, en vue de Vanikoro [7], il la baptise, sans s’y arrêter, île de la Recherche. On sait aujourd’hui qu’à ce moment là s’y trouvaient, presque sûrement encore en vie, les rescapés du naufrage de l’Astrolabe et de la Boussole, installés là depuis avril 1788, date probable du naufrage. Bruni d’Entrecasteaux décide de faire escale à Batavia, pour réparer et avoir des nouvelles de France, mais il meurt du scorbut le 21 juillet 1793.
Les nouvelles de France : chute de la monarchie, dictature de la Convention, guerre sur le continent, ne seront apprises qu’à l’escale de Sorabaya le 18 octobre 1793 : la cohérence de l’expédition n’y résista pas : ses restes vont être dépecés par les Hollandais, qui emprisonneront tout ce beau monde.
09 1791                       Loi autorisant les propriétaires particuliers à disposer librement de leurs bois : on se mettra à couper beaucoup, au point qu’en 1825, la forêt ne couvrira plus que 15 % du pays, alors qu’elle en occupait 25 % sous Louis XV ; au XX° siècle, on atteindra 27 %.
16 10 1791                   Avignon est française depuis un mois. Lescuyer, secrétaire administratif provisoire du gouvernement, a été lynché par la foule dans l’EÉglise des Cordeliers. Les Avignonnais enfermés par le nouveau pouvoir dans le Palais des Papes sont massacrés à proximité d’une hutte de branchages qui lui donne son nom : le massacre de la Glacière, presque un an avant les massacres de septembre 1792 à Paris.
6 12 1791                       A 35 ans le divin Mozart tire sa révérence. Ses difficultés matérielles seront grossies à l’extrême au point de créer une légende voulant qu’il n’ait été suivi pour son dernier voyage que de son chien, ce qui est faux.
Je vous déclare devant Dieu, en honnête homme, que je tiens votre fils pour le plus grand compositeur que je connaisse.
Joseph Haydn à Léopold Mozart, son père, en février 1785
Je ne peux pas bien t’expliquer mon impression, c’est une espèce de vide qui me fait très mal, une certaine aspiration qui, n’étant jamais satisfaite, ne cesse jamais, dure toujours et croît de jour en jour. Même mon travail ne me charme plus.
Mozart, 7 07 1791 Lettre à sa femme
Nul musicien n’a accusé, avec autant de sincérité et d’intégrité, le fiasco final de toute idéologie, devant la seule question qui importe et qui, à l’heure de la mort, est inéluctable : qu’en est-il de nous-mêmes ?
Jean-Victor Hocquard
Ce qu’il y a encore d’humain et de sensible dans le monde, ce n’est pas la politique qui l’a préservé, ce ne sont pas seulement les rapports sociaux, c’est aussi le rêve réalisé de grands esprits qui ont donné un aperçu de la beauté de l’homme. Tout le mal du monde nous appartient mais le bien aussi, Léonard m’appartient, Mozart, Dostoïevski, Masaccio, m’appartiennent et me donnent la certitude que je ne suis pas seulement coupable de meurtre (…) Je me demande si l’art n’a pas cette petite force de nous faire sentir que nous sommes humains. Et d’empêcher d’autres dégâts majeurs.
Giorgio Strehler, Le Monde du 10 juillet 1995
En route pour le paradis, son ange gardien avait reçu consigne de ne pas s’arrêter au Purgatoire, et là-haut, portes grandes ouvertes, tous les anges lui offraient un somptueux concert de joyeuses trompettes. Sitôt entré, on lui offrit le poste crée pour lui de Kapellemeister, avec un CDI – i comme illimitée – . Les enquêtes de satisfaction réalisées dans les mois qui suivront seront retournées, non remplies : aucune des questions posées ne convient à pareil génie
1791                             Interdiction de la concertation sur les salaires et les prix. Pétion est élu maire de Paris. Rétablissement de la liberté de cultiver, fabriquer et débiter le tabac. (Le tabac est une des plus belles inventions fiscales, avait dit Necker). École d’architecture fondée par Percier et Fontaine. Perronnet achève le pont de la Concorde : ses 5 travées de 34 m. s’élèvent à 4,30 m. de hauteur. Suppression du contrôle pour accès des peintres au Salon. Berthollet invente le blanchiment par l’hypochlorite de sodium : la première usine s’installe quai de Javel.
Chateaubriand est en Amérique : certaines découvertes dans les auberges le laissent pantois : Je restais stupéfait à l’aspect d’un lit immense, bâti en rond autour d’un poteau : chaque voyageur prenait place… les pieds au centre, la tête à la circonférence… de manière que les dormeurs étaient rangés symétriquement comme les rayons d’une roue ou les bâtons d’un éventail.
Chateaubriand Voyage en Amérique 1825
Pour se faire du pied, ça va…pour le reste, mieux vaut le format normal
1 02 1792                    La possession d’un passeport est obligatoire pour toute personne se déplaçant dans le pays.
15 03 1792                  Le roi Gustav III de Suède s’apprête à prendre la tête d’une armée de coalisés pour soutenir Louis XVI ; il se rend à un bal masqué où Ankastrom lui tire dessus : il mourra de sa blessure le 29 mars. L’assassin sera mis à mort. L’affaire inspirera Verdi qui nommera un opéra Un ballo in maschera en 1859. Son fils, Gustav IV lui succédera à sa majorité, puis Charles XIII, qui choisit Bernadotte pour le remplacer après sa mort en 1818.

20 04 1792                 Début de 23 ans de guerre contre tous les pays d’Europe. Après une longue résistance et les larmes aux yeux, dit-on, Louis XVI signe la déclaration de la guerre à l’Autriche, à la Hongrie et à la Bohème, votée par l’Assemblée. L’ultimatum demandait l’évacuation des territoires occupés le long du Rhin par les forces émigrées. Ça ne commencera pas par des succès : les défections et le passage à l’ennemi seront nombreux. Les futurs maréchaux de l’empire font leurs classes : deux sur trois sont franc-maçons.

La guerre que firent ces premières années de la Révolution fut une guerre sainte s’il en fut jamais, une guerre de foi et d’amour.

Michelet
21 04 1792                 Sous-lieutenant de dragons au Brésil, un peu dentiste, Joaquim José de Silva – dit Tiradentes : l’arracheur de dents – est écartelé. Il avait pris la tête d’un soulèvement à Ouro Preto dans le Minas Gerais, état du Centre-sud du Brésil, à la suite d’une extension du régime fiscal, situation ressemblant trop à celle de la naissance des États-Unis pour ne pas être saisie par des classes moyennes pénétrées de l’Esprit des Lumières. Un siècle plus tard, avec la naissance de la République, il deviendra le premier héros de l’indépendance du Brésil.
24 04 1792                Rouget de Lisle, lieutenant en même temps que chansonnier dans un bataillon qui s’appelait Les Enfants de la Patrie écrit La Marseillaise, à la demande du citoyen Dietrich, maire de Strasbourg ; la musique pourrait être de son ami Ignace Pleyel, ou de lui-même, ou encore du choral de Luther Eine feste Burg ist unser Gott : on y relèverait de toutes façons des emprunts à l’exposition du 25° concerto de Mozart [8] ; quant au texte, la Société des Amis de la Constitution venait d’en faire afficher un qui lui ressemblait fort : Aux armes citoyens ! L’étendard de la guerre est déployé ; le signal est donné. Aux armes ! Il faut combattre, vaincre ou mourir. Aux armes, citoyens ! Si nous persistons à être libres, toutes les puissances de l’Europe verront échouer leurs sinistres complots. Qu’ils tremblent donc ces despotes couronnés ! L’éclat de la liberté luira pour tous les hommes. Vous vous montrez dignes enfants de la liberté, courez à la victoire, dissipez les armées des despotes ! … Marchons ! Soyons libres jusqu’au dernier soupir et que nos vœux soient constamment pour la félicité de la patrie et le bonheur de tout le genre humain.

Une courte explication de texte n’est pas inutile pour le qu’un sang impur abreuve nos sillons de la version finale : le sens du mot impur est à replacer dans le contexte historique : le sang pur était alors celui de l’aristocratie, le sang impur celui du peuple. Comme le sang pur avait le plus souvent passé les frontières ce ne pouvait être que du sang impur  – le nôtre, celui du peuple, qui nourrisse nos sillons.

Il existe encore un chant de guerre composé en 1560 par le calviniste La Renaudie :
Marchons. Votre courage nous garantit la victoire.
Peuple français, l’heure a sonné.
Voici à notre porte les étrangers.
Ils enlèvent d’entre nos bras, nos femmes et nos enfants
La liberté d’utilisation des textes et des musiques était alors complète ; la propriété littéraire et musicale ne sera reconnue que plus d’un demi-siècle plus tard ; il serait donc anachronique de parler de plagiat… car c’était la règle. Appelé tout d’abord Hymne de guerre au Maréchal De Luckner, puis chant de guerre pour l’armée du Rhin, il devint l’hymne des Marseillais et enfin la Marseillaise : c’est un Varois d’Escragnolles, François Mireur, qui, s’étant entiché de cet hymne au moment où il terminait sa médecine à Montpellier, le chanta devant des enrôlés provençaux à Marseille, et ces derniers allèrent jusqu’à Paris sur cette musique. Prohibée en 1815, elle devint le chant de ralliement de tous les révolutionnaires, jusqu’à la prise du palais d’Hiver de Saint Petersbourg, en 1917 : elle sera alors détrônée par l’Internationale.
De très nombreuses adaptations circulèrent : la marseillaise des cotillons 1848, la marseillaise du peuple 1848, la marseillaise de la commune 1871, la marseillaise anticléricale 1881, la marseillaise fourmisienne 1891, la marseillaise de la paix 1892, la marseillaise des requins 1911.
La version actuelle est une harmonisation d’Ambroise Thomas datant de 1887, venue prendre la place de celle de Berlioz.

Allons enfants de la Patrie 
Le jour de gloire est arrivé ! 

Contre nous de la tyrannie
L’étendard sanglant est levé
Entendez-vous dans nos campagnes
Mugir ces féroces soldats ?
Ils viennent jusque dans vos bras.
Égorger vos fils, vos compagnes !

Aux armes citoyens
Formez vos bataillons
Marchons, marchons
Qu’un sang impur
Abreuve nos sillons

Que veut cette horde d’esclaves
De traîtres, de rois conjurés ?
Pour qui ces ignobles entraves
Ces fers dès longtemps préparés ?
Français, pour nous, ah ! quel outrage
Quels transports il doit exciter ?
C’est nous qu’on ose méditer
De rendre à l’antique esclavage !

Quoi ces cohortes étrangères !
Feraient la loi dans nos foyers !
Quoi ! ces phalanges mercenaires
Terrasseraient nos fils guerriers !
Grand Dieu ! par des mains enchaînées
Nos fronts sous le joug se ploieraient
De vils despotes deviendraient
Les maîtres des destinées.

Tremblez, tyrans et vous perfides
L’opprobre de tous les partis
Tremblez ! vos projets parricides
Vont enfin recevoir leurs prix !
Tout est soldat pour vous combattre
S’ils tombent, nos jeunes héros
La France en produit de nouveaux,
Contre vous tout prêts à se battre.

Français, en guerriers magnanimes
Portez ou retenez vos coups !
Épargnez ces tristes victimes
À regret s’armant contre nous
Mais ces despotes sanguinaires
Mais ces complices de Bouillé
Tous ces tigres qui, sans pitié
Déchirent le sein de leur mère !

Amour sacré de la Patrie
Conduis, soutiens nos bras vengeurs
Liberté, Liberté chérie
Combats avec tes défenseurs !
Sous nos drapeaux, que la victoire
Accoure à tes mâles accents
Que tes ennemis expirants
Voient ton triomphe et notre gloire !

Nous entrerons dans la carrière
Quand nos aînés n’y seront plus
Nous y trouverons leur poussière
Et la trace de leurs vertus
Bien moins jaloux de leur survivre
Que de partager leur cercueil
Nous aurons le sublime orgueil
De les venger ou de les suivre !

[Couplet 8 : Couplet supprimé par Servan, Ministre de la Guerre en 1792] :
Dieu de clémence et de justice
Vois nos tyrans, juge nos cœurs
Que ta bonté nous soit propice
Défends-nous de ces oppresseurs
Tu règnes au ciel et sur terre
Et devant Toi, tout doit fléchir
De ton bras, viens nous soutenir
Toi, grand Dieu, maître du tonnerre.

Peuple français, connais ta gloire ;
Couronné par l’Égalité,
Quel triomphe, quelle victoire,
D’avoir conquis la Liberté !

Le Dieu qui lance le tonnerre
Et qui commande aux éléments,
Pour exterminer les tyrans,
Se sert de ton bras sur la terre.

Nous avons de la tyrannie
Repoussé les derniers efforts ;
De nos climats, elle est bannie ;
Chez les Français les rois sont morts.

Vive à jamais la République !
Anathème à la royauté !
Que ce refrain, partout porté,
Brave des rois la politique.

La France que l’Europe admire
À reconquis la Liberté
Et chaque citoyen respire
Sous les lois de l’Égalité ;
Un jour son image chérie
S’étendra sur tout l’univers.
Peuples, vous briserez vos fers
Et vous aurez une Patrie !

Foulant aux pieds les droits de l’Homme,
Les soldatesques légions
Des premiers habitants de Rome
Asservirent les nations.
Un projet plus grand et plus sage
Nous engage dans les combats
Et le Français n’arme son bras
Que pour détruire l’esclavage.

Oui ! déjà d’insolents despotes
Et la bande des émigrés
Faisant la guerre aux Sans-Culottes
Par nos armes sont altérés ;
Vainement leur espoir se fonde
Sur le fanatisme irrité,
Le signe de la Liberté
Fera bientôt le tour du monde.

O vous ! que la gloire environne,
Citoyens, illustres guerriers,
Craignez, dans les champs de Bellone,
Craignez de flétrir vos lauriers !
Aux noirs soupçons inaccessibles
Envers vos chefs, vos généraux,
Ne quittez jamais vos drapeaux,
Et vous resterez invincibles.

Enfants, que l’Honneur, la Patrie
Fassent l’objet de tous nos vœux !
Ayons toujours l’âme nourrie
Des feux qu’ils inspirent tous deux.
Soyons unis ! Tout est possible ;
Nos vils ennemis tomberont,
Alors les Français cesseront
De chanter ce refrain terrible.

25 04 1792                Nicolas Pelletier, voleur de grand chemin, inaugure la guillotine, place de Grève. Le docteur Joseph Ignace Guillotin, professeur d’anatomie, laissa malgré lui son nom au rasoir national ; il ne fit en fait que le recommander aux exécuteurs, par souci d’épargner aux condamnés, les ratés de la hache : l’engin avait déjà été en service à Halifax en Nouvelle-Écosse, en Allemagne et en Italie au XVI° siècle : en France c’est le chirurgien Antoine Louis supervisa l’exécution des travaux, effectués par un Allemand, le facteur de pianos Tobias Schmidt. Elle prendra plusieurs sobriquets : le Louison, la veuve, l’abbaye de Monte-à-regret…

Sa lame affreuse brille dans le jour qui se lève / Ses tréteaux noirs se dressent vers la voûte céleste, / Elle se penche glacée vers une vie qu’on enlève / Nous refusions de voir cette image funeste.

Fred Vargas   Temps glaciaires         Flammarion 2015

16 05 1792                  Inauguration du théâtre La Fenice à Venise.
Teatro La Fenice

La vie de la Fenice ne sera pas celle d’un long fleuve tranquille : après un incendie en 1836, elle sera restaurée et rouvrira le 26 décembre 1837. Nouvel incendie, cette fois criminel le 24 janvier 1996, elle sera à nouveau inaugurée le 12 novembre 2003.

17 05 1792                  24 agents de change de New York signent l’Accord de Buttonwood – Button, c’est le platane d’Amérique -, arbre sous lequel ils avaient l’habitude de se réunir, situé à l’emplacement de l’actuel 68, Wall Street. Cet accord fonde le New-York Stock Exchange, alias Bourse de New-York, alias Wall Street.

20 06 1792                 Les Tuileries sont envahies. L’entourage de la reine parvient à la cacher avec ses enfants. Le roi fait face aux émeutiers et son apathie joue en sa faveur.

3 08 1792                    Arrivée à Paris du manifeste de Brunswick, proclamation attribuée au chef de l’armée prussienne, Charles Guillaume Ferdinand, duc de Brunswick en date du 25 juillet 1792, et adressée au peuple de Paris. Ce texte émane en réalité d’émigrés, rédigé par Jacques Mallet du Plan, Geoffroy de Limon, et Pellenc, l’ancien secrétaire de Mirabeau, et inspiré par Axel de Fersen, amant de Marie-Antoinette. Il est probable que son extrémisme produisit l’effet inverse de celui recherché, et conforta donc la révolution dans ses choix les plus radicaux. On ne sait même pas si le duc, qui passait pour un prince éclairé, a réellement signé le manifeste.

Déclaration de SAS le duc régnant de Brunswick-Lunebourg, commandant les armées combinées de LL.MM. l’Empereur et le roi de Prusse, adressée aux habitants de la France.

Leurs majestés l’empereur et le roi de Prusse m’ayant confié le commandement des armées combinées qu’ils ont fait rassembler sur les frontières de France, j’ai voulu annoncer aux habitants de ce royaume les motifs qui ont déterminé les mesures des deux souverains, et les intentions qui les guident.

Après avoir supprimé arbitrairement les droits et possessions des princes allemands en Alsace et en Lorraine, troublé et renversé dans l’intérieur le bon ordre et le gouvernement légitime, exercé contre la personne sacré du roi et contre son auguste famille des attentats et des violences qui se sont encore perpétués et renouvelés de jour en jour, ceux qui ont usurpé les rênes de l’administration ont enfin comblé la mesure en faisant déclarer une guerre injuste à sa majesté l’empereur, et en attaquant ses provinces situées aux Pays-Bas : quelques-unes des possessions de l’empire germanique ont été enveloppés dans cette oppression, et plusieurs autres n’ont échappé au même danger qu’en cédant aux menaces impérieuses du parti dominant et de ses émissaires.

Sa Majesté le roi de Prusse, unie avec Sa Majesté Impériale par les liens d’une alliance étroite et défensive, et membre prépondérant elle-même du corps germanique, n’a donc pu se dispenser de marcher au secours de son allié et de ses co-états ; et c’est sous ce double rapport qu’elle prend la défense de ce monarque et de l’Allemagne.

À ces grands intérêts se joint encore un but également important, et qui tient à cœur aux deux souverains, c’est de faire cesser l’anarchie dans l’intérieur de la France, d’arrêter les attaques portées au trône et à l’autel, de rétablir le pouvoir légal, de rendre au roi la sûreté et la liberté dont il est privé, et de le mettre en état d’exercer l’autorité légitime qui lui est due.

Convaincus que la partie saine de la nation française abhorre les excès d’une faction qui la subjugue, et que le plus grand nombre des habitants attend avec impatience le moment du secours pour se déclarer ouvertement contre les entreprises odieuses de leurs oppresseurs, Sa Majesté l’Empereur et Sa Majesté le Roi de Prusse les appellent et les invitent à retourner sans délai aux voies de la raison et de la justice, de l’ordre et de la paix. C’est dans ces vues que moi, soussigné, général commandant en chef des deux armées, déclare :

1° Qu’entraînés dans la guerre présente par des circonstances irrésistibles, les deux cours alliées ne se proposent d’autre but que le bonheur de la France, sans prétendre s’enrichir par des conquêtes.

2° Qu’elles n’entendent point s’immiscer dans le gouvernement intérieur de la France, mais qu’elles veulent uniquement délivrer le roi, la reine et la famille royale, de leur captivité, et procurer à sa majesté très chrétienne la sûreté nécessaire pour qu’elle puisse faire sans danger, sans obstacle, les convocations qu’elle jugera à propos, et travailler à assurer le bonheur de ses sujets, suivant ses promesses et autant qu’il dépendra d’elle.

3° Que les armées combinées protégeront les villes, bourgs et villages, et les personnes et les biens de tous ceux qui se soumettront au roi, et qu’elles concourront au rétablissement instantané de l’ordre et de la police dans toute la France.

4° que les gardes nationales sont sommées de veiller provisoirement à la tranquillité des villes et des campagnes, à la sûreté des personnes et des biens de tous les Français, jusqu’à l’arrivée des troupes de leurs majestés impériale et royale ou jusqu’à ce qu’il en soit autrement ordonné, sous peine d’en être personnellement responsables ; qu’au contraire, ceux des gardes nationaux qui auront combattu contre les troupes des deux cours alliées et qui seront pris les armes à la main, seront traités en ennemis, et punis comme rebelles à leur roi et comme perturbateurs du repos public.

5° que les généraux, officiers, bas-officiers et soldats des troupes de ligne française sont également sommés de revenir à leur ancienne fidélité, et de se soumettre sur-le-champ au roi leur légitime souverain.

6° que les membres des départements, des districts et des municipalités seront également responsables, sur leur tête et sur leurs biens, de tous les délits, incendies, assassinats, pillages et voies de fait qu’ils laisseront commettre ou qu’ils ne se seront pas notoirement efforcés d’empêcher dans leur territoire ; qu’ils seront également tenus de continuer provisoirement leurs fonctions jusqu’à ce que sa majesté très chrétienne, remis en pleine liberté, y ait pourvu ultérieurement, ou qu’il en ait été autrement ordonné en son nom dans l’intervalle.

7° que les habitants des villes, bourgs et villages qui oseraient se défendre contre les troupes de leurs majestés impériale et royale, et tirer sur elles soit en rase campagne, soit par les fenêtres, portes et ouvertures de leurs maisons, seront punis sur-le-champ suivant la rigueur du droit de la guerre, et leurs maisons démolies ou brûlées. Tous les habitants au contraire, desdites villes, bourgs et villages qui s’empresseront de se soumettre à leur roi, en ouvrant leurs portes aux troupes de leurs majestés, seront à l’instant sous leur sauvegarde immédiate…

8° La ville de Paris et tous ses habitants sans distinction seront tenus de se soumettre sur-le-champ et sans délai au roi, de mettre ce prince en pleine et entière liberté, et de lui assurer, ainsi qu’à toutes les personnes royales, l’inviolabilité et le respect auxquels le droit de la nature et des gens oblige les sujets envers les souverains ; leurs Majestés impériale et royale rendant personnellement responsables de tous les événements, sur leur tête, pour être jugés militairement, sans espoir de pardon, tous les membres de l’Assemblée nationale, du département, du district, de la municipalité et de la garde nationale de Paris, les juges de paix et tous autres qu’il appartiendra, déclarant en outre, leursdites majestés, sur leur foi et parole d’empereur et de roi, que si le château des Tuileries est forcé ou insulté, que s’il est fait la moindre violence, le moindre outrage à leurs Majestés, le roi, la reine et la famille royale, s’il n’est pas pourvu immédiatement à leur sûreté, à leur conservation et à leur liberté, elles en tireront une vengeance exemplaire et à jamais mémorable, en livrant la ville de Paris à une exécution militaire et à une subversion totale, et les révoltés coupables d’attentats aux supplices qu’ils auront mérités. Leurs Majestés impériale et royale promettent au contraire aux habitants de la ville de Paris d’employer leurs bons offices auprès de sa majesté très chrétienne pour obtenir le pardon de leurs torts et de leurs erreurs, et de prendre les mesures les plus rigoureuses pour assurer leurs personnes et leurs biens s’ils obéissent promptement et exactement à l’injonction ci-dessus.

Enfin, Leurs Majestés, ne pouvant reconnaître pour lois en France, que celles qui émaneront du roi jouissant d’une liberté parfaite, protestent d’avance contre l’authenticité de toutes les déclarations qui pourraient être faites au nom de Sa Majesté Très Chrétienne tant que sa personne sacrée, celle de la reine et de toute la famille royale ne seront pas réellement sûreté, à l’effet de quoi leurs majestés… invitent et sollicitent Sa Majesté Très Chrétienne de désigner la ville de son royaume la plus voisine de ses frontières dans laquelle elle jugera à propos de se retirer sous une bonne et sûre escorte, afin que Sa Majesté puisse en toute sûreté appeler auprès d’elle les ministres et les conseillers qu’il lui plaira de désigner, faire telles convocations qui lui paraîtront convenables, pourvoir au rétablissement de bon ordre…

Par ces raisons, je requiers et exhorte tous les habitants du royaume, de la manière la plus forte et la plus instante, de ne pas s’opposer à la marche et aux opérations des troupes que je commande, mais de leur accorder plutôt partout une libre entrée et toute bonne volonté, aide et assistance que les circonstances pourront exiger.

Donné au quartier-général de Coblentz, le 25 juillet 1792.

Signé, Charles-Guillaume-Ferdinand, duc de Brunswick-Lunebourg.

9 08 1792                   La colère du peuple est la conséquence du silence des lois.
Un élu du Var
                                     Le peuple au plus ardent de sa colère est pareil à un feu trop vif pour être éteint.
Euripide, qui prête ces mots à Ménélas, roi de Sparte, dans Oreste
10 08 1792                  Face à l’émeute, la famille royale se rend à l’Assemblée Nationale qui attend 18 heures pour décider de son sort en la logeant d’abord au couvent des Feuillants puis en l’emprisonnant au Temple, ce qui se fera le 13. Les sans-culottes mettent à sac les Tuileries que les gardes suisses et la Garde Nationale [au sein de laquelle, se battent des Charrette, Henri de la Rochejacquelein que l’on va retrouver en Vendée] défendront : on relèvera 1 000 morts. Les manipulateurs de la journée avaient bien commencé en faisant appeler Mandat, le commandant des Suisses,  à l’Hôtel de Ville à 4 heures du matin… pour le tuer deux heures plus tard.
Les Suisses rassemblaient leurs dernières forces autour de leur chant l’Adieu suisse :
Nous étions trop heureux mon amie
Nous avions trop d’espoir et d’amour
Nous croyons nous aimer pour la vie
Mais hélas, les beaux jours sont si courts
Le bonheur dure un peu sur cette terre
Entends-tu tout là-bas, le tambour
Mon doux cœur je m’en vais à la guerre
Ne crains rien jusqu’au jour du retour.
L’ennemi a franchi nos frontières
Il a pris nos maisons et nos champs
Pour reprendre le pays de nos pères
Il faut vaincre ou mourir bravement.
Tes baisers étaient doux à mes lèvres
Ton sourire était doux à mes yeux
Aujourd’hui tes larmes sont amères
Donne-moi le baiser de l’adieu
Compagnons, si le sort veut que je meure
Retirez cet anneau de mon doigt
Mon amie est là-bas qui me pleure
Dites-lui cette bague est à toi.
*****
Un chemin immense a été parcouru en ces trois jours. Pour aller de la royauté absolue à l’Assemblée nationale il a fallu des siècles, de l’Assemblée nationale à la Constitution deux ans, de la Constitution à l’assaut des Tuileries quelques mois et de l’assaut des Tuileries à la captivité trois jours seulement. Il ne faudra plus maintenant que quelques mois pour aller jusqu’à l‘échafaud et une simple secousse suffira pour la descente au tombeau.
Stefan Zweig       Marie Antoinette                    Grasset 1933
Le Temple – car construit par l’ordre du Temple – était une ancienne forteresse parisienne, située dans l’actuel 3° arrondissement, à l’emplacement de la rue Spuller et du square du Temple. Napoléon le fera raser en 1808 pour mettre fin au développement d’un pèlerinage des royalistes qui prenait une ampleur inquiétante. L’ensemble était constitué de 2 tours contiguës, mais sans communication. La famille royale commença par être logée dans la petite tour. Louis XVI sera transféré dans la grande tour le 26 septembre, où sa famille le suivra un mois plus tard. Le personnel en charge de leur surveillance et de leur service ne se fera jamais l’écho des cris de tous les furieux ; bien au contraire, ils feront souvent pour le mieux, n’hésitant pas à faire des courses lointaines pour fournir ce qui plaisait le plus, allant parfois jusqu’à prendre sur leurs deniers.
19 08 1792                  Le maréchal de La Fayette commande l’armée du nord ; il n’a jamais caché son soutien au roi et se voit accusé par l’Assemblée : il passe alors chez les émigrés, mais c’est en prison que le mettent les Autrichiens, et pour 5 ans, à Olmütz. Il en sortira grâce aux victoires de Bonaparte et se tiendra désormais éloigné du tumulte de la vie politique. Les libellistes avaient rédigé un épigramme à l’adresse de ces émigrés :
Au piquet, dame nation
Joue avec la noblesse ;
Celle-ci joue avec guignon,
L’autre triche sans cesse.
Cependant, malgré ce malheur,
Pour elle je parie :
Il ne lui faut qu’un roi de cœur
Pour gagner la partie.
Du 19 au 24 août, première grande révolte en Vendée, entre Châtillon sur Sèvre et Bressuire : on va compter plus de 500 morts.
23 08 1792                  Longwy tombe aux mains des Prussiens.
2 au 6 09 1792          Massacres de Septembre : de 1 100 à 1 400 prisonniers détenus dans les prisons parisiennes sont exécutés après un jugement sommaire, soit la moitié de la population incarcérée à Paris. Rue de Vaugirard, le couvent des Carmes est envahi par les gardes nationaux, emmenés par le citoyen Maillard : pendant trois jours, 115 prêtres vont être exterminés après une parodie de jugement. La princesse de Lamballe, amie de la Reine qui avait eu le cran de la suivre au Temple, sera décapitée, sa tête enrubannée de viscères, son cadavre mutilé, traîné à la vue de la famille royale : Marie-Antoinette s’évanouira. Mais on ne lui connaîtra pas d’autre faiblesse. Pour sauver son père, gouverneur des Invalides, mademoiselle de Sombreuil, sera contrainte à boire un verre de sang.
Il est curieux de savoir quels étaient les massacreurs. Les premiers avaient été des fédérés, Marseillais, Avignonnais et autres du Midi, auxquels se joignirent, si l’on en croit la tradition, quelques garçons bouchers, quelques gens de rudes métiers, de jeunes garçons surtout, des gamins déjà robustes et en état de mal faire, des apprentis qu’on élève cruellement à force de coups, et qui, en des pareils jours, les rendent au premier venu […] Toutefois, l’enquête qu’on fit plus tard contre les septembriseurs, ne mentionne ni l’une ni l’autre de ces deux classes, ni les soldats du Midi, ni la tourbe populaire qui, sans doute, s’étant écoulée, ne pouvait plus se trouver. Elle désigne uniquement des gens établis, sur lesquels on pouvait remettre la main, en tout cinquante trois personnes du voisinage, presque tous marchands de la rue Sainte-Marguerite et des rues voisines. Ils sont de toutes les professions, horloger, limonadier, charcutier, fruitier, savetier, layetier, boulanger, etc. Il n’y a qu’un seul boucher établi. Il y a plusieurs tailleurs, dont deux Allemands, ou peut-être Alsaciens.
Jules Michelet Histoire de la Révolution française, Livre VII, chapitre V

Pour la première fois, on publie des listes de proscription, on engage des tueurs (six francs par jour et le vin à discrétion).

Georges Suffert Tu es Pierre    Éditions de Fallois 2000

3 09 1792                     Hier fut un jour sur lequel il faut peut-être jeter un voile
Roland, ministre de l’Intérieur
Comment peut-on voir ainsi frappés indistinctement petits scélérats et grands coupables ? […] Mais ces actes sont cependant indispensables pour retenir par la terreur les légions de traîtres cachés dans nos murs
Marat
Comment se fait-il qu’un peuple chez lequel on a délibéré solennellement si on n’abolirait pas la peine de mort, même à l’égard des grands criminels, l’année d’après baigne dans le sang et attente à la vie des hommes avec la légèreté la plus révoltante ?
Carra Annales patriotiques
Les partis sont revenus rôder autour du sang répandu. Nés de la peur et du désespoir, les massacres de Septembre ont fait à la Révolution, dans le monde, dans l’histoire, infiniment plus de mal que n’en auraient pu faire, même lâchés dans Paris, les prisonniers qu’on égorgea.
Jean Jaurès
La Commune n’a pas provoqué les massacres de Septembre, mais elle n’a pas cherché à les maîtriser. Verdun tombe aux mains de l’ennemi
16 09 1792                  Les joyaux de la couronne, estimés à 23 millions de livres, sont volés au Garde Meuble, place Louis XV, pendant 6 nuits, pour un montant estimé à 7 millions de livres. Le Garde meuble n’est autre que l’ancêtre du Mobilier National.
20 09 1792                 Dumouriez et Kellermann mettent en fuite les Prussiens à Valmy : cela va être perçu comme la première victoire de la Révolution sur l’étranger… quitte à tordre passablement le cou à la réalité. L’armée va reprendre confiance en elle et répétera l’exploit.
Les forces françaises étaient en fait très majoritairement composées de soldats de métier, seuls s’y ajoutaient quelques bataillons de volontaires. Dumouriez étrennait généreusement – 20 000 coups de canon – une artillerie nouvelle conçue par Gribeauval. Elle découragea très rapidement les Prussiens, déjà éprouvés par des pluies diluviennes et un très mauvais ravitaillement : la dysenterie provoquée par les raisins verts affaiblissait toute l’armée : de plus il y avait du nouveau à l’est où les Russes avaient franchi la frontière de Pologne ; il était urgent d’y aller : Brunswick donna promptement l’ordre de la retraite. Il laissait 184 morts sur le champs de bataille, les Français, 300. Les généraux prussiens et francs-maçons répugnaient à livrer bataille aux enfants du Siècle des Lumières. Il se murmure même que le duc de Brunswick aurait été acheté par Georges Danton : on retrouvera dans son héritage en 1806 les diamants de la couronne du roi de France !
Goethe, présent sur les lieux, prophétisa :
De ce lieu et de ce jour, date une ère nouvelle dans l’histoire du monde.
Et plus tard, Michelet : Sur cette toute jeune armée planait quelque chose, comme une lueur héroïque.
Instauration de l’état civil laïque. Le divorce est autorisé.
21 09 1792                 Le général Montesquiou entre à Chambéry : sa proclamation révolutionnaire est lue à Megève le 26 septembre. Deux divisions, l’une suisse, l’autre sarde, soit 1 200 hommes tentent de fuir par le col du Bonhomme : n’y étant pas parvenue, ils reviennent loger à Megève, puis repartent pour Hauteluce par le col de Véry, aidés et accompagnés de Mégevans. Megève vit passer beaucoup de nobles et de clercs dans les semaines suivantes, en route pour la Suisse.
22 09 1792                 La Convention adopte le calendrier républicain, qui restera en service jusqu’au 1 01 1806, partant de l’équinoxe d’automne. L’année est composée de douze mois de trente jours divisés en trois décades, auxquels on ajoute cinq ou six jours complémentaires pour que l’année ait une durée moyenne de 365,25 jours. Gilbert Romme en est le principal artisan et c’est à Fabre d’Eglantine – nom que s’était donné Philippe François Nazaire Fabre, après avoir obtenu l’églantine aux jeux Floraux de Toulouse – que l’on doit les nouveaux noms :
Ce 22 septembre 1793 correspond donc au 1° Vendémiaire de l’an I .
Janvier Pluviôse                  Février Ventôse                  Mars Germinal
Avril Floréal                         Mai Prairial                         Juin Messidor
Juillet Thermidor                Août Fructidor                   Septembre Vendémiaire
Octobre Brumaire               Novembre Frimaire          Décembre Nivôse
En 1780, lors d’un séjour à Maastricht, il avait écrit les parole de L’Hyménée, sur une musique du violoniste Victor Simon : il pleut, il pleut bergère, rentre tes blancs moutons…
La création de ces noms bucoliques ne sera pas un sésame suffisant pour lui laisser la vie sauve, et la Convention, assoiffée de sang, l’enverra à la guillotine le 16 germinal, an II, soit le 5 février 1794. Il avait 44 ans.
Il est vrai que le calendrier romain (ou julien, ou grégorien) présentait son lot d’anachronismes, mi-païen (Janvier vient de Janus, Mars est romain aussi, Juin se réfère à Junius Brutus, premier consul de Rome, Juillet à Jules César, Août à Auguste, 31 jours chacun pour ne pas faire de jaloux), mi-chrétien pour les mois suivants, qui portent seulement un numéro d’ordre, mais cet ordre n’est plus respecté, puisque Septembre n’est plus le septième mois mais le neuvième… etc, depuis qu’en 1582, par la réforme grégorienne, le début de l’année avait été avancé du 1° mars au 1° janvier.
22 10 1792                          La Savoie est débaptisée pour devenir les Allobroges.
20 11 1792                       François Gamain , serrurier de son état, fait part à Roland, ministre girondin de l’Intérieur, de l’existence d’une armoire de fer qu’il a lui-même fabriqué à la demande du roi dans un mur, faisant office de coffre fort dissimulé par un lambris pivotant situé dans les appartements du palais des Tuileries. Cette armoire cachait la correspondance de Louis XVI avec tous ceux qui comptaient parmi les soutiens de roi… C’est cette découverte qui entraîna le retrait du Panthéon de la dépouille de Mirabeau. Le ministre Roland prit le temps de faire un tri, entre autres pour détruire les pièces à charge contre Danton. Nombre de ces courriers se retrouveront dans le dossier à charge au procès de Louis XVI.
27 11 1792                 Annexion de la Savoie par les troupes de la Convention, occupation qui durera jusqu’en 1813. Vaincus pendant la campagne d’Italie, les Piémontais cèdent en 1795 leurs droits sur la Savoie et Nice qui, unis à Genève, forment le canton, puis le département du Léman.
26 12 1792                    Romain de Sèze défend Louis XVI.
[…] Citoyens représentants de la Nation, il est donc enfin arrivé ce moment où Louis accusé au nom du peuple français, peut se faire entendre au milieu de ce peuple lui-même ! Il est arrivé ce moment où entouré des conseils que l’humanité et la loi lui ont donnés, il peut présenter à la Nation une défense et développer devant elle les intentions qui l’ont toujours animé ! Citoyens je vous parlerai avec la franchise d’un homme libre : je cherche parmi vous des juges, et je n’y vois que des accusateurs ! Vous voulez prononcer sur le sort de Louis, et c’est vous mêmes qui l’accusez ! Vous voulez et vous avez déjà émis votre vœu ! Vous voulez prononcer sur le sort de Louis et vos opinions parcourent l’Europe ! Louis sera donc le seul Français pour lequel il n’existe aucune loi, ni aucune forme ! Il ne jouira ni de son ancienne condition ni de la nouvelle ! Quelle étrange et inconcevable destinée ! Français, la révolution qui vous régénère a développé en vous de grandes vertus ; mais craignez, qu’elle n’ait affaibli dans vos âmes le sentiment de l’humanité, sans lequel il ne peut y en avoir que de fausses ! Entendez d’avance l’Histoire, qui redira à la renommée : Louis était monté sur le trône à vingt ans, et à vingt ans il donna l’exemple des mœurs : il n’y porta aucune faiblesse coupable ni aucune passion corruptrice ; il fut économe, juste et sévère ; il s’y montra toujours l’ami constant du peuple. Le peuple désirait la destruction d’un impôt désastreux qui pesait sur lui, il le détruisit ; le peuple demandait l’abolition de la servitude, il commença par l’abolir lui-même dans ses domaines ; le peuple sollicitait des réformes dans la législation criminelle pour l’adoucissement du sort des accusés, il fit ces réformes ; le peuple voulait que des milliers de Français que la rigueur de nos usages avait privés jusqu’alors des droits qui appartient aux citoyens, acquissent ces droits ou les recouvrassent, il les en fit jouir par ses lois. Le peuple voulut la liberté, il la lui donna ! Il vint même au-devant de lui par ses sacrifices, et cependant c’est au nom de ce même peuple qu’on demande aujourd’hui… Citoyens, je n’achève pas… Je m’arrête devant l’histoire : songez qu’elle jugera votre jugement et que le sien sera celui des siècles.
27 12 1792                   La Savoie devient le 84° département, celui du Mont Blanc, divisé en 7 districts, 83 cantons, 652 communes.
1792                            Rapport de Condorcet sur l’éducation. Un an plus tard, les Universités, jugées incompatibles avec les principes de la Révolution, seront fermées, soit 32 établissements. On va vivre un peu plus d’un siècle comme cela, c’est à dire avec les seules – et toute nouvelles – grandes écoles pour enseignement supérieure ; les universités ouvriront à nouveau en 1896, sous la III° République.
Il n’est pas dans l’Histoire, exception faite de la Russie de Lénine, de nation qui ait fait table rase de ses institutions aussi radicalement que la France de la Révolution : tout a disparu, sauf le Collège de France fondé en 1530. On est tout de même en droit de supposer que dans ce tout figurent bien des institutions pour lesquelles le changement se limita à un changement de nom, le maintien aux commandes des équipes en place ayant l’avantage de maintenir tout cela opérationnel, grâce à la compétence professionnelle : comme le disaient les hauts fonctionnaires de la IV° République : les gouvernements passent, l’administration reste.
Utilisation de l’oxygène dans le traitement de l’asthme.
George Vancouver, matelot anglais sorti du rang à force de cours du soir, d’application, a déjà trois tours du monde à son actif, dont deux sous les ordres de Cook. Il a sous les pieds deux bons bâtiments armés en guerre, le Discovery de Cook et le Chatham. Il parvient à négocier avec le gouverneur espagnol de la Haute Californie, l’abandon des droits espagnols sur toute la région au nord du 48°N, aujourd’hui un peu au sud de la frontière Canada-États-Unis. Son nom et celui de ses officiers resteront attachés à la région : Puget, Broughton, Mudge, Baker, Menzies…
Pierre Charles L’Enfant, architecte, venu aux États-Unis avec La Fayette a été pressenti pour établir le plan de la ville de Washington, lequel a été accepté pour l’essentiel. Mais les Américains demandent des changements que ne veut pas accepter L’Enfant : quand on a à faire à des protestants, il est embêtant de refuser de mettre de l’eau dans son vin : il est remercié. Les Américains se débrouilleront sans lui pour la suite, par exemple avec John Huban, qui entreprend la construction de la Maison Blanche en reprenant les plans de l’Enfant, c’est-à-dire la reproduction de la Maison de la Légion d’Honneur, à Paris, à coté du musée d’Orsay. Il fait venir la pierre de l’île de Korçula, proche de Dubrovnik, et le marbre rose à griotte du Salon Ovale, de Cabrières, dans l’Hérault – France. C’est John Adams, le deuxième président, qui s’y installera le premier, en 1800. Les partisans de son vice-président, Thomas Jefferson, qui le battra en 1801, ne reculaient pas devant ce que de Gaulle appellera la pratique des boules puantes, en lui attribuant le projet secret de restaurer la monarchie britannique.

Les fans de symbolique voudront voir dans la ville de Washington un concentré de symboles franc-maçons : pour de plus amples informations voir http://secretebase.free.fr/complots/edifices/washington/washington.htm

Henriette Henriod, rebouteuse suisse du Val de Travers, dans le canton de Neuchâtel, invente l’absinthe, – le remède de la mère Henriod -, à usage alors essentiellement thérapeutique, à base de grande absinthe, petite absinthe, anis vert, fenouil, mélisse, hysope. En 1797, le major Daniel Henri Dubied acquerra la recette et ouvrira avec son gendre Henri Louis Pernod, fils d’un bouilleur de cru, la première distillerie d’absinthe à Couvet, en Suisse. En 1805, Henri Louis Pernod prendra ses distances avec son beau père et ouvrira sa propre distillerie à Pontarlier : Pernod § fils.
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[1] Disons que l’erreur a été avalisée par l’histoire, car la Fête Nationale n’a été instituée qu’un an plus tard, le 14 juillet 1790, qui est la fête de la Fédération

[2] La mention SIC [ainsi, en  latin] signifie que lorsqu’un rédacteur veut reproduire un texte dans son écriture d’origine, quand il sait pertinemment que l’actualité de l’orthographe et de la syntaxe font que ce texte contient de nombreuses fautes, en regard de l’écriture actuelle, ou même opinions auxquels le rédacteur ne peut souscrire, la mention  SIC dégage le rédacteur de toute responsabilité sur le contenu de ce texte, tant pour la forme que pour le fond.

[3] Le petit mitron est donc le cadet du petit dauphin, né en 1785 et qui mourra au Temple le 8 juin 1795.
[4] Le mahatma Gandhi fut un ardent défenseur de l’homéopathie. Il disait : L’homéopathie vient en aide à plus de personnes que toute autre science ; elle est sans doute le moyen de soigner le plus sûr et le moins onéreux.
[5] dont Rivarol disait : Ce grand homme a senti de bonne heure que la moindre vertu pouvait l’arrêter sur le chemin de la gloire, et jusqu’à présent il ne s’en est permis aucune […] il est capable de tout, même d’une bonne action. Très populaire, il va être inhumé au Panthéon, où il ne fera pas de vieux os : il en sera retiré en 1793, quand on découvrira sa correspondance avec la cour. Et encore Rivarol devant une vieille coquette qui lui demandait : Monsieur de Rivarol, combien d’années me donnez-vous ? Pourquoi vous en donnerais-je Madame ? N’en avez-vous donc pas assez ?
[6]   esclave qui avait pris la tête d’une révolte plus de trente ans plus tôt en ordonnant à ses semblables d’empoisonner les gens des Grands-Cases, de décimer leurs atelier, d’exterminer leur bétail. Les colons étaient morts par dizaines, empoisonnées par leurs puits, par un fruit ou par une soupe arséniés. Il avait été supplicié en 1757
[7] Alors nommée Mannicolo, ou Malicolo, ou encore Vanikolo, 12° S, 167° E.
[8] Il est bien évident qu’il y a similitude, mais, au regard de la loi d’aujourd’hui, le nombre de notes identiques est inférieur à celui requis pour être autorisé à parler de plagiat.

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