décembre 1805 à mars 1806. Austerlitz. 13186
Publié par (l.peltier) le 25 octobre 2008 En savoir plus

1 12 1805                   Napoléon s’adresse à ses soldats, au bivouac dans la plaine d’Austerlitz, aujourd’hui Slavkov, en Tchékie :

Soldats, l’armée russe se présente devant vous pour venger l’armée autrichienne d’Ulm. Ce sont ces mêmes bataillons que vous avez battus à Hollabrünn, et que depuis vous avez constamment poursuivis jusqu’ici. Les positions que nous occupons sont formidables ; et, pendant qu’ils marcheront pour tourner ma droite, ils me présenteront le flanc. Soldats, je dirigerai moi-même tous vos bataillons ; je me tiendrai loin du feu, si, avec votre bravoure accoutumée, vous portez le désordre et la confusion dans les rangs ennemis ; mais, si la victoire était un moment incertaine, vous verriez votre Empereur s’exposer aux premiers coups, car la victoire ne saurait hésiter, dans cette journée surtout où il y va de l’honneur de l’infanterie française, qui importe tant à l’honneur de toute la nation. Que, sous prétexte d’emmener les blessés, on ne dégarnisse pas les rangs, et que chacun soit bien pénétré de cette pensée, qu’il faut vaincre ces stipendiés de l’Angleterre qui sont animés d’une si grande haine contre notre nation. Cette victoire finira notre campagne, et nous pourrons reprendre nos quartiers d’hiver, où nous serons joints par les nouvelles armées qui se forment en France ; et alors la paix que je ferai sera digne de mon peuple, de vous et de moi.

2 12 1805                   Le soleil d’Austerlitz brille comme jamais pour Napoléon, au sommet de sa gloire.

Il dit, en galopant sur le front de bandière :
 « Soldats, il faut finir par un coup de tonnerre ! »
 Il va, tachant de gris l’état-major vermeil ;
 L’armée est une mer ; il attend le soleil ;
 Il le voit se lever du haut d’un promontoire ;
 Et, d’un sourire, il met ce soleil dans l’Histoire !

Edmond Rostand. L’Aiglon

À cinq heures du matin il faisait encore complètement nuit. Les troupes du centre, des réserves et du flanc droit de Bagrattion demeuraient encore immobiles ; mais les colonnes d’infanterie, de cavalerie et d’artillerie du flanc gauche, qui devaient descendre les premières des hauteurs pour attaquer le flanc droit français et le rejeter conformément au dispositif dans les monts de Bohême, s’agitaient déjà et faisaient leurs préparatifs de départ. La fumée des feux de camp dans lesquels on brûlait tout ce dont on n’avait plus besoin piquait les yeux. Il faisait froid et sombre. Les officiers buvaient en hâte leur thé et déjeunaient ; les soldats mâchaient des biscuits et battaient de la semelle pour se réchauffer, et rassemblés autour des feux, y jetaient parmi les bûches les planches des baraques, des chaises, des tables, des roues, des cuveaux, toutes choses qu’on ne pouvait emporter. Les guides de colonnes autrichiens, annonciateurs du départ, allaient et venaient parmi les troupes. Aussitôt que l’un d’eux apparaissait au poste de commandement du régiment, c’était le branle-bas. Les hommes abandonnaient en courant les feux de camp, glissaient leur pipe dans la tige de leur botte, jetaient leurs sacs dans les chariots, prenaient leur fusil et s’alignaient. Les officiers boutonnaient leur uniforme, accrochaient leur sabre, passaient leur sacoche et parcouraient les rangs en criant des ordres. Les convoyeurs et les ordonnances attelaient et chargeaient les chariots. Les officiers d’ordonnance, les commandants de régiment et de bataillon montaient en selle, se signaient, donnaient leurs instructions et faisaient leurs dernières recommandations aux convoyeurs, qui eux, restaient sur place ; et l’on entendait le martèlement monotone de milliers de pieds. Les colonnes s’ébranlaient sans savoir où elles allaient, sans voir, tant à cause de leur masse compacte que de la fumée et du brouillard de plus en plus dense, ni l’endroit qu’elles quittaient ni celui vers lequel elles se dirigeaient.
 
Le soldat en marche est entouré, limité et entraîné par son régiment, tout aussi étroitement que l’est un marin par le navire qui l’emporte, Si loin qu’il aille, si étranges, inconnus et dangereux que soient les pays où il pénètre, comme le marin qui ne voit toujours et partout que les ponts, les mâts et les câbles de son navire, autour de lui ce sont toujours et partout les mêmes camarades, les mêmes rangs, le même sergent-major Ivan Mitritch, le même chien Joutchka, mascotte de la compagnie, les mêmes chefs. Le soldat tient rarement à connaître ces latitudes que traverse son navire ; mais le jour de la bataille, Dieu sait pourquoi et comment, dans l’âme de chacun de ces hommes retentit le même son grave, annonciateur de quelque chose de décisif, de solennel et qui éveille en tous une curiosité inusitée. Le jour de la bataille, les soldats, sous le coup de l’excitation, essayent de s’évader hors du cadre de leur régiment ; ils prêtent l’oreille, ils observent avidement tout ce qui se passe autour d’eux et interrogent.

Bien que le jour se fût levé, le brouillard était si dense qu’on ne voyait rien à dix pas devant soi. Les buissons devenaient des arbres énormes, les plateaux tout unis, des ravins et des escarpements. On risquait partout de se trouver face à face avec un ennemi, invisible à dix pas. Mais les colonnes marchèrent longtemps à travers ce pays incompréhensible, longeant des jardins, des clôtures, sans se heurter nulle part à l’ennemi. Les soldats se rendaient compte au contraire que devant, derrière, de tous cotés, d’autres colonnes russes suivaient la même direction. Et chacun de ces hommes étaient heureux de savoir que là où il allait, c’est-à-dire vers l’inconnu, tant des nôtres allaient avec lui.

–                  Tiens, voilà ceux de Koursk, disait-on dans les rangs.

–                   Ce que nous sommes nombreux, frères ! s’exclamait un autre. C’est terrible !… Hier soir, je regardais quand on allumait les feux, je n’en voyais pas la fin. On aurait dit Moscou, ma parole !

Bien qu’aucun chef de colonne ne se fût approché des rangs et n’eût parlé aux soldats ( les chefs des diverses colonnes, on l’a vu au conseil de guerre, étaient de mauvaise humeur et mécontents de l’action entreprise ; aussi se contentaient-ils d’exécuter les ordres sans se préoccuper du moral des soldats), malgré cela les hommes avançaient joyeusement, comme toujours lorsqu’ils vont au combat et surtout à l’attaque. Mais après une heure de marche dans le brouillard, la plus grande partie de l’armée dut s’arrêter et l’impression pénible d’un désordre naissant et d’une confusion gagna les rangs. Comment se communique une telle impression, il est très difficile de le savoir, mais il est certain qu’elle ne trompe pas et sans qu’on s’en rende compte elle se répand rapidement et irrésistiblement, comme l’eau dans un bas-fond. Si l’armée russe avait été seule, sans alliés, il se peut qu’un long temps se fût écoulé avant que cette impression de désordre devint une certitude ; mais comme à présent on se plaisait naturellement à rejeter toute la responsabilité sur la stupidité des Allemands, tous furent aussitôt persuadés qu’il y avait un fâcheux gâchis dont les auteurs ne pouvaient être que les mangeurs de saucisse.

–          Pourquoi s’est-on arrêté ? … La route serait-elle barrée ? … Est-on déjà tombé sur les Français ou quoi ?….

–          Non, on n’entend rien. Ils auraient tiré.

–          Tout à l’heure on nous pressait, on part, et voilà qu’on s’arrête sans savoir pourquoi au milieu d’un champ… Encore ces maudits Allemands qui embrouillent tout ! … Au diable  ces  imbéciles !

–          Moi, je les enverrais en avant… Pour sûr qu’ils se tiennent au chaud à l’arrière – et nous, on reste là le ventre vide…

–          Alors, c’est pour bientôt là-bas ? Il parait que c’est la cavalerie qui obstrue la route, dit un officier.

–          Ah, maudits Allemands ! Ils ne connaissent même pas leur propre pays.

–          Quelle division ? demanda, s’approchant, un aide de camp.

–          La dix-huitième.

–          Alors pourquoi êtes-vous encore ici ? Vous devriez être depuis longtemps en tête. Maintenant vous ne passerez pas avant ce soir.

–          Quels ordres stupides ! Ils ne savent pas eux-mêmes ce qu’ils font, dit l’officier et il s’éloigna.

Puis un général passa en criant quelques mots dans une langue étrangère, d’une voix furibonde.

–         Tafa-lafa, qu’est-ce qu’il bredouille ? On ne comprend rien, disait un soldat en singeant le général qui s’éloignait. Je les fusillerais, ces canailles !

–       D’après les instructions, nous devions occuper nos positions à neuf heures, et nous n’avons même pas fait la moitié du chemin. Ils sont jolis leurs ordres ! répétait-on ici et là.

L’entrain avec lequel les troupes s’étaient mises en marche faisait place à l’agacement, à la colère, contre les ordres absurdes et les Allemands.

La confusion tenait à une décision subite du haut commandement : jugeant notre centre trop éloigné de l’aile droite, il avait donné l’ordre à la cavalerie autrichienne qui avançait déjà à l’aile gauche, de se porter à l’aile droite. Plusieurs milliers de cavaliers passaient donc devant l’infanterie qui devait attendre.

Un incident s’était produit à l’avant entre le guide autrichien d’une colonne et un général russe ; celui-ci exigeait à grands cris que l’on arrêtât la cavalerie et l’Autrichien assurait qu’il n’y était pour rien, que le responsable était le haut commandement. Cependant les troupes immobilisées s’ennuyaient et leur moral baissait. Après une heure d’attente, les régiments se remirent. en marche pour descendre des hauteurs. Le brouillard qui se dissipait sur la montagne s’épaississait encore dans les bas-fonds où s’engageaient nos troupes. Un coup de feu claqua à l’avant, dans la brume, puis un autre. D’abord dispersée, irrégulière, trata… ta, la fusillade se fit plus nourrie et une action s’engagea sur les. bords du Goldbach.

S’étant heurtés à l’ennemi dans le brouillard, près de la rivière, alors qu’ils ne s’attendaient pas à l’y rencontrer, n’ayant obtenu de leur chef aucune parole d’encouragement, ne distinguant rien dans la brume environnante, conscients des heures perdues, les soldats répondaient mollement à la fusillade des Français, avançaient, s’arrêtaient, abandonnés à eux-mêmes, cependant que les commandants et les aides de camp erraient dans cette région inconnue à la recherche de leurs unités. Ainsi s’engagea la bataille pour la première, la seconde et la troisième colonnes qui étaient descendues des hauteurs. Quant à la quatrième colonne que commandait Koutouzov lui-même, elle n’avait pas encore quitté le plateau de Pratzen.

Tandis que l’épais brouillard s’étendait encore dans les fonds où s’était engagée l’action, il se dissipait plus haut, mais on ne distinguait toujours pas ce qui se passait à l’avant : le gros des forces ennemies se trouvait-il à dix verstes de nous, comme on le supposait, ou était-il là, dans cette bande de brume,  cela, personne ne le sut jusqu’à neuf heures.

Il était neuf heures du matin. Une mer de brouillard noyait les vallées, mais il n’en restait plus trace sur la hauteur, près village de Schlapanitz où se tenait Napoléon entouré de ses maréchaux. Un ciel bleu et pur s’étendait au-dessus de lui et l’énorme globe du soleil, pareil à une grosse bouée rouge et creuse, flottait sur cette mer laiteuse. Non seulement toute l’armée française mais Napoléon lui-même et son état-major se trouvaient non pas derrière les ruisseaux et les bas-fonds des villages de Sokolnitz et de Schlapanitz au-delà desquels nous comptions prendre position pour passer à l’attaque, mais en deçà des vallées et si près de nos troupes que Napoléon pouvait distinguer à l’œil nu un cavalier d’un fantassin. Vêtu de la capote bleue qu’il portait au cours de la campagne d’Italie, il se tenait un peu en avant de ses maréchaux sur un petit cheval arabe gris et examinait en silence les collines qui semblaient émerger de la mer de brouillard et où se déplaçaient au loin les régiments russes, et il prêtait l’oreille à la fusillade dans le ravin. Pas un muscle de son visage encore maigre. ne bougeait, ses yeux brillants fixaient un seul point. Ses suppositions se trouvaient justifiées : une partie des troupes russes était déjà descendu dans le ravin se dirigeant vers les étangs et les lacs ; une autre partie abandonnait ces hauteurs de Pratzen qu’il avait l’intention d’attaquer, les considérant comme la clef de la position. Il voyait briller à travers la brume les baïonnettes des colonnes russes qui s’engageaient dans le creux entre les deux hauteurs près du village de Pratzen, et avançaient toutes dans la même direction, pour disparaître l’une après l’autre dans la mer de brouillard. Les renseignements qu’il avait reçus la veille au soir, les bruits de roues et de pas entendus la nuit aux avant-postes, les mouvements désordonnés des colonnes russes, tout lui montrait clairement que les alliés le supposaient bien loin devant eux, que les colonnes en marche près de Pratzen constituaient le centre de l’armée russe et que ce centre était déjà suffisamment affaibli pour qu’on pût l’attaquer avec succès. Cependant, il n’engageait pas encore le combat.

Ce jour était pour lui un jour solennel, l’anniversaire de son couronnement. Vers le matin il avait dormi quelques heures d’un sommeil léger, et reposé, joyeux, il était monté en selle dans cette heureuse disposition d’esprit où tout paraît possible et où tout réussit. Immobile, il tenait les yeux fixés sur les hauteurs qui dominaient le brouillard et son visage froid reflétait cette assurance, cette confiance en un bonheur bien mérité qu’on voit à des adolescents amoureux et comblés. Les maréchaux derrière lui n’osaient distraire son attention. Il regardait tantôt le plateau de Pratzen et tantôt le soleil qui sortait de la brume.

Quand le soleil, complètement dégagé, éclaboussa d’une lumière aveuglante les champs et le brouillard, Napoléon (comme s’il n’attendait que cet instant) retira son gant de sa belle main blanche, l’agita dans la direction des maréchaux et donna l’ordre d’engager le combat. Les maréchaux accompagnés de leurs aides de camp partirent au galop dans toutes les directions, et quelques minutes plus tard, le gros des forces françaises avançait rapidement vers ces hauteurs de Pratzen que les Russes dégarnissaient toujours plus pour descendre vers la gauche dans le ravin.

A huit heures, Koutouzov partit à cheval pour Pratzen au-devant de la quatrième colonne commandée par Miloradovitch, qui devait remplacer les colonnes de Przebyszevski et de Langeron déjà descendues. Il salua le régiment de tête et donna l’ordre de se mettre. en marche indiquant par là qu’il entendait mener lui-même cette colonne à l’ennemi. Parvenu au village de Pratzen, il s’arrêta. Le prince André, qui faisait partie de la nombreuse suite du commandant en chef, se tenait derrière lui. Il se sentait ému, énervé et pourtant maître de lui comme on l’est généralement à l’approche d’un événement longuement désiré. Il était fermement persuadé que ce jour allait être celui de son Toulon ou de son pont d’Arcole. Comment cela arriverait-il, il n’en savait rien mais il était persuadé que cela arriverait.

Il connaissait aussi bien que quiconque dans l’armée russe le terrain et !a disposition des troupes ; négligeant son propre plan stratégique qu’on ne pouvait évidemment plus songer à appliquer et entrant à présent dans les vues de Weirother, il envisageait les divers hasards qui pourraient se produire et essayait de prévoir les conjonctures qui exigeraient de lui un jugement rapide de la situation et des décisions immédiates.

En bas, à gauche, dans le brouillard, on entendait toujours la fusillade entre des régiments. invisibles : il semblait au prince André que c’était là que se concentrerait l’action, que c’était précisément là que surgirait l’obstacle. Et c’est là que je serai envoyé, pensait-il, avec une brigade ou une division et me précipiterai, le drapeau à la main, brisant tout devant moi !

Il ne pouvait regarder avec indifférence les drapeaux des régiments qui défilaient devant lui. Il se disait chaque fois : Peut-être est-ce avec ce drapeau que j’aurai à marcher à la tête des troupes.

Le brouillard nocturne n’avait laissé au matin sur les hauteurs que du givre qui se diluait en rosée ; mais dans les bas-fonds , il s’étalait encore en une mer laiteuse. On ne voyait absolument rien dans le ravin à gauche où nos troupes étaient descendues et d’où parvenait le bruit de la fusillade. Au-dessus des hauteurs vers la droite, le disque énorme du soleil montait dans le ciel pur, d’un bleu sombre.

Loin en avant, sur l’autre rive de la mer de brouillard émergeaient des collines boisées où devait se trouver l’armée ennemie, et où l’on distinguait en effet vaguement quelque chose. A droite la garde pénétrait dans la zone de brouillard dans un bruit de sabots et de roues et l’éclair des baïonnettes. Sur la gauche au-delà du village, la cavalerie avançait en masses non moins compactes pour disparaître à son tour dans le brouillard, précédée et suivie par l’infanterie. Les régiments défilaient devant le commandant en chef qui se tenait à la. sortie du village. Koutouzov, ce matin-là, paraissait exténué et de méchante humeur. L’infanterie qui passait s’arrêta sans en avoir reçu l’ordre, sans doute parce que quelque obstacle l’empêchait d’avancer.

Dites-leur donc enfin de se former en colonnes de bataillons et de contourner le village, dit Koutouzov d’un ton irrité au général qui s’était approché. Comment ne comprenez-vous pas, Excellence, qu’on ne peut s’étirer ainsi à travers les rues d’un village alors qu’on marche à l’ennemi !

–          Je comptais me former en colonnes passé le village, Votre Haute Excellence, répondit le général.

Koutouzov eut un rire sarcastique:

–          Déployer le front en vue de l’ennemi ! C’est du joli.

–          L’ennemi est encore loin, Votre Haute Excellence. Selon le dispositif…

–          Le dispositif ! s’écria Koutouzov furieux. Et qu’en savez-vous ? Veuillez faire ce qu’on vous dit.

–         À vos ordres.

–          Mon cher, chuchota Nesvitsky au prince André, le vieux est d’une humeur de chien.

Un officier autrichien vêtu d’un uniforme blanc, un plumet vert au chapeau, arriva au galop et demanda à Koutouzov de la part de l’empereur si la quatrième colonne était entrée en action. Koutouzov se détourna sans répondre et son regard tomba par hasard sur le prince André qui se tenait près de lui. A la vue de Bolkonsky, l’expression amère et méchante de son regard s’adoucit comme s’il reconnaissait que son aide de camp n’était pas responsable de ce qui se passait. Et toujours sans répondre à l’officier autrichien, il dit à Bolkonsky :

–          Allez voir, mon cher, si la troisième division a dépassé le village. Dites-lui de s’arrêter et d’attendre mes ordres.

Le prince André s’était à peine éloigné qu’il l’arrêta.

–          Et demandez-lui si les tirailleurs sont postés, ajouta-t-il. Ce qu’ils font, ce qu’ils font ! murmura-t- il à part soi en laissant toujours l’Autrichien sans réponse.

Le prince André partit au galop.

Ayant dépassé l’un après l’autre tous les bataillons, il arrêta la troisième division et constata qu’aucune ligne de tirailleurs ne précédait effectivement nos colonnes. Le commandant du régiment qui ouvrait la marche fut très surpris qu’on lui donnât l’ordre de déployer des tirailleurs ; il était persuadé qu’il y avait d’autres troupes devant lui et que l’ennemi se trouvait encore à une dizaine de verstes au moins. On ne voyait devant soi qu’une étendue déserte qui s’abaissant disparaissait dans la brume. Ayant transmis l’ordre du commandant le prince André retourna au galop auprès de Koutouzov. Celui-ci se tenait au même endroit ; tassé sur sa selle comme un vieillard sous le poids de son corps massif, il bâillait largement, lest, les yeux clos. Les troupes demeuraient immobiles, l’arme au pied.

–          Bien, très bien, dit-il au prince André et il se tourna vers le général qui, sa montre à la main, disait qu’il était temps de se mettre en marche, car toutes les colonnes de l’aile gauche étaient déjà descendues.

–          Nous arriverons encore à temps, Excellence, proféra-t-il à travers ses bâillements. Nous arriverons encore à temps, répéta-t- il.

A ce moment, derrière Koutouzov retentirent au loin les acclamations des régiments qui se propagèrent rapidement tout au long des colonnes russes marchant à l’attaque. Celui que l’on saluait ainsi avançait évidemment à toute allure. Quand les acclamations eurent gagné le régiment devant lequel se tenait Koutouzov, celui-ci s’écarta un peu, en faisant la grimace et se retourna. Un escadron, eût-on dit, arrivait de Pratzen en uniformes de toutes les couleurs. En tête venaient au grand galop, côte à côte, deux cavaliers : l’un, en uniforme noir et panache blanc au chapeau, montait un alezan anglo-arabe ; l’autre, en uniforme blanc, un cheval noir. C’étaient les deux empereurs avec leur suite. Prenant aussitôt l’attitude d’un vieux briscard sous les armes, Koutouzov commanda : « Fixe ! » aux troupes, et s’avança, saluant de l’épée. Son aspect, ses façons avaient instantanément changé : ce n’était plus qu’un sous-ordre qui se contente d’obéir. Il s’approcha des souverains avec un respect dont l’affectation fut visiblement désagréable à l’empereur Alexandre.

Mais l’impression pénible qu’il ressentit ne fit que passer sur son jeune et heureux visage pour se dissiper, comme les derniers vestiges de brouillard dans un ciel pur. A la suite de son indisposition, il était ce jour-là un peu plus maigre que lors de la revue d’Olmütz où Bolkonsky l’avait vu pour la première fois à l’étranger ; mais le regard à la fois noble et doux de ses beaux yeux était toujours séduisant et à travers la diversité d’expression de ses fines lèvres transparaissait toujours le même air de jeunesse, bienveillant et candide.

A la revue d’Olmütz il paraissait plus imposant ; ici, plus joyeux et plus animé. Les joues légèrement rosies par trois verstes de galop, il arrêta son cheval, poussa un soupir de satisfaction et se tourna vers les officiers de sa suite, tout aussi jeunes et animés que lui. Czartoryski, Novossiltsev, et le prince Volkonsky et Stroganov, et d’autres, tous gais, richement vêtus, montant des chevaux de prix bien soignés, à peine humectés de sueur, s’étaient arrêtés derrière l’empereur et causaient entre eux en souriant. L’empereur François, un jeune homme au long visage coloré, se tenait très droit sur son bel étalon noir et promenait lentement autour de lui des regards préoccupés. Il appela un de ses aides de camp en uniforme blanc et lui posa une question. « Sans doute lui demanda-t-il à quelle heure ils sont partis », se dit le prince André en observant son ancienne connaissance avec un sourire qu’il ne pouvait contenir. La suite des empereurs comprenait également leurs ordonnances, de beaux et solides gaillards russes et autrichiens, choisis avec soin dans les régiments de la garde et de l’armée. Des écuyers conduisaient les splendides chevaux de rechange des souverains, couverts de housses brodées.

Comme l’air frais de la campagne pénètre par la fenêtre dans une chambre étouffante, ainsi l’arrivée de cette brillante jeunesse fit passer sur l’état-major morose de Koutouzov un vent d’énergie et de confiance dans le succès.

–          Alors, pourquoi ne commencez-vous pas, Mikhaïl Ilarionovitch ? demanda l’empereur Alexandre à Koutouzov tout en adressant un sourire aimable à l’empereur François.

–          J’attends encore, Sire, répondit Koutouzov avec un salut respectueux.

–          Alexandre pencha la tête et fronça légèrement les sourcils comme s’il n’avait pas bien entendu.

–          J’attends, Sire, répéta Koutouzov (le prince André remarqua que ses lèvres tressaillirent étrangement en prononçant «  J’attends »). La concentration de toutes les colonnes n’est pas encore achevée.

L’empereur entendit cette fois, mais la réponse visiblement lui déplut ; il haussa ses épaules voûtées et regarda Novossiltsev qui se tenait près de lui, comme pour se plaindre de l’attitude de Koutouzov.

–          Nous ne sommes pourtant pas sur le champ de manœuvres de Tsaritsyno, Mikhaïl Ilarionovitch, où la revue ne commence que quand tous les régiments sont présents, dit Alexandre, et il regarda de nouveau l’empereur François, semblant l’inviter, sinon à prendre part à l’entretien, tout au moins à y prêter attention : mais l’empereur d’Autriche n’écoutait pas et continuait de regarder autour de lui.

–          C’est précisément pour cela que je ne commence pas, Sire, dit Koutouzov d’une voix sonore, comme s’il ne voulait pas risquer d’être mal entendu, et quelque chose tressaillit de nouveau dans son visage. C’est pour cela que je ne commence pas, Sire parce que nous ne sommes pas à une revue ni au champ manœuvres de Tsaritsyno, articula-t-il lentement et distinctement.

Une expression de reproche, de mécontentement parut sur les visages des officiers de la suite qui échangèrent de brefs coups d’œil. « Il a beau être vieux, il ne devrait pas, il ne devrait absolument pas parler ainsi « , disaient tous les visages.

L’empereur regarda attentivement Koutouzov, droit dans yeux, attendant ce qui allait suivre ; mais Koutouzov, la tête respectueusement baissée, semblait attendre lui aussi. Le silence dura bien une minute.

–          D’ailleurs, si Votre Majesté l’ordonne, dit Koutouzov relevant la tête et reprenant son ton du début, celui d’un militaire obtus, incapable de raisonner mais obéissant.

Il piqua son cheval, fit appeler le commandant de la colonne, Miloradovitch, et transmit l’ordre d’attaque.

Les troupes s’ébranlèrent de nouveau et deux bataillons du régiment de Novgorod ainsi qu’un bataillon du régiment d’Apchéron se mirent en marche et défilèrent devant l’empereur.

Tandis qu’ils passaient, Miloradovitch, le teint fleuri, sans manteau, l’uniforme constellé de décorations, le bicorne à l’énorme panache incliné sur l’oreille arriva à fond de train et arrêta net son cheval devant l’empereur qu’il salua de l’épée.

–          Que Dieu vous garde, général, lui dit Alexandre.

–          Ma foi, Sire, nous ferons tout ce qui sera dans notre possibilité, Sire, répondit gaiement Miloradovitch dont le mauvais français ne manqua pas de provoquer des sourires ironiques parmi ces messieurs de la suite.

Miloradovitch fit brusquement faire volte-face à son cheval et se posta légèrement en retrait de l’empereur. Stimulés par la présence des souverains, les hommes du régiment d’Apchéron défilaient crânement, marquant bien le pas.

–          Mes enfants ! cria d’une voix forte, pleine d’assurance d’entrain Miloradovitch à tel point évidemment surexcité par la fusillade, l’attente du combat et l’allure martiale de ses vieux camarades des campagnes de Souvorov qu’il en oubliait la présence de l’empereur, mes enfants ! ce n’est pas le premier village que vous allez enlever !

–          On fera de son mieux ! crièrent les soldats.

Effrayé par les cris, le cheval de l’empereur fit un brusque écart. Ce cheval que l’empereur montait déjà aux revues en Russie, subissait ici, dans la plaine d’Austerlitz, les coups d’éperons distraits de son cavalier, et dressait les oreilles au bruit de la fusillade comme il le faisait sur le Champ de Mars, ne comprenant ce que signifiaient ni ces coups de feu, ni le voisinage de l’étalon noir de l’empereur François, ni rien de ce que disait, pensait et sentait ce jour-là celui qui le montait.

L’empereur se tourna en souriant vers l’un de ses familiers et lui fit une remarque en lui désignant les beaux gaillards du régiment d’Apchéron.

Koutouzov accompagné de ses aides de camp suivait au pas les carabiniers.

Ayant parcouru une demi-verste en queue de la colonne, il s’arrêta devant une maison isolée et abandonnée (sans doute une ancienne auberge) à la croisée de deux routes ; elles descendaient toutes deux et des régiments les suivaient l’une et l’autre.

Le brouillard commençait à se dissiper et à deux verstes environ on distinguait vaguement les troupes ennemies sur les hauteurs d’en face. À gauche, en bas, la fusillade se faisait plus distincte. Koutouzov s’entretenait avec un général autrichien. Le prince André qui se tenait un peu en arrière et les observait, demanda à un aide de camp de lui passer sa longue-vue.

–          Voyez ! Voyez ! disait cet aide de camp en examinant non pas les troupes au loin sur les hauteurs, mais le pied de la montagne devant lui. – Les Français !

Deux .généraux et les aides de camp se précipitèrent sur la longue-vue, se l’arrachant des mains. Tous les visages avaient instantanément changé, tous exprimaient la terreur. On supposait les Français à deux verstes et les voilà qui surgissaient soudain devant nous !

–          C’est l’ennemi !… Non ! … Si, voyez !… C’est lui !… Que signifie cela ? s’exclamait-on de toutes parts.

Le prince André aperçut à l’œil nu, en bas, à droite, une forte colonne française qui montait à la rencontre du bataillon d’Apchéron ; elle n’était pas à plus de cinq cents pas de l’endroit où se tenait Koutouzov.

« La voilà la minute décisive. C’est à moi d’agir maintenant ! » se dit rapidement le prince André. Il poussa son cheval et s’approcha de Koutouzov.

–          Il faut arrêter le bataillon d’Apchéron, Votre Haute Excellence ! cria-t-il.

Mais au même instant tout fut recouvert d’une épaisse fumée, une fusillade toute proche éclata et une voix naïve, épouvantée, cria à deux pas du prince André: « Fichu, les gars ! » Et comme si ce cri était un ordre, au son de cette voix tous prirent la fuite.

Des foules affolées, de plus en plus compactes, refluaient en désordre vers l’endroit où cinq minutes auparavant les troupes défilaient devant les empereurs. Il était impossible non seulement d’arrêter cette foule mais de ne pas se laisser emporter par elle. Bolkonsky s’efforçant seulement de ne pas rester trop en arrière de Koutouzov, jetait autour de lui des regards stupéfaits, incapable de comprendre ce qui se passait. Rouge de fureur méconnaissable, Nesvitsky criait à Koutouzov que s’il ne partait pas immédiatement il allait être fait prisonnier. Koutouzov, immobile, sortit sans répondre son mouchoir de sa poche : du sang coulait de sa joue. Le prince André réussit à se frayer passage jusqu’à lui.

–          Vous êtes blessé ? demanda-t-il, retenant à grand-peine le tremblement de sa mâchoire inférieure.

–          La blessure n’est pas ici, mais là ! dit Koutouzov en appliquant son mouchoir à sa joue blessée et en montrant les fuyards.

–          Arrêtez-les ! cria-t-il ; mais convaincu sans doute qu’il était impossible de les arrêter, il cingla son cheval et se porta vers la droite.

–          Une nouvelle vague de fuyards le submergea et l’emporta.

Les troupes fuyaient en une masse si dense que lorsqu’on y était plongé il était difficile de s’en dégager. « Avance ! Qu’as-tu à traîner ? » criait l’un. Un autre se retournait et tirait en l’air. Un troisième fouettait le cheval de Koutouzov. Ayant réussi tout de même à se dégager à grand-peine du torrent des fuyards, Koutouzov et sa suite, réduite de plus de la moitié, se dirigèrent vers un endroit, à gauche, d’où venait une canonnade toute proche. Le prince André qui s’efforçait de suivre Koutouzov aperçut dans la fumée, à mi-côte, une batterie russe qui continuait de tirer et sur laquelle se précipitaient les Français.

Un peu plus haut l’infanterie russe restait sur place, sans avancer pour porter secours à la batterie, et sans se joindre aux fuyards. Le général qui la commandait vint à cheval au-devant de Koutouzov dont la suite se réduisait maintenant à quatre personnes : tous étaient pâles et se regardaient en silence.

–          Arrêtez ces canailles ! cria Koutouzov haletant au commandant du régiment, et il désignait les fuyards. Mais au même instant, comme en punition de ces paroles, des balles, tel un vol d’oiseaux, passèrent en sifflant au-dessus du régiment et de la suite de Koutouzov.

Les Français qui attaquaient la batterie avaient aperçu Koutouzov et tiraient sur lui. Le commandant du régiment porta la main à sa jambe ; plusieurs soldats tombèrent et le porte-enseigne qui tenait le drapeau le laissa échapper de ses mains ; le drapeau vacilla, tomba, mais s’accrocha aux fusils des soldats qui l’entouraient. Les soldats se mirent à tirer sans attendre les ordres.

–          O-ooh ! gémit Koutouzov au désespoir. Il se retourna. Bolkonsky, chuchota-t-il d’une voix que la conscience de son impuissance sénile faisait trembler, Bolkonsky, chuchota-t-il en désignant le bataillon en désordre et l’ennemi. Qu’est-ce donc ?

Il n’avait pas encore achevé sa phrase que le prince André qui sentait des sanglots de rage et de honte lui monter à la gorge, sautait de cheval et se précipitait vers le drapeau.

–          En avant ! mes enfants ! cria-t-il d’une voix perçante, enfantine.

« Voici le moment ! » se dit-il en saisissant la hampe du drapeau, et il entendit avec délice le sifflement des balles, évidemment dirigées contre lui. Quelques soldats tombèrent.

–          Hourra ! s’écria le prince André, maintenant avec peine dans ses mains le lourd drapeau, et il fonça, absolument certain que tout le bataillon le suivrait.

En effet, il ne fit seul que quelques pas. Un soldat, puis un autre le suivirent, puis tout le bataillon, au cri de « Hourra ! »se précipita sur ses traces et le dépassa. Un sous-officier saisit le drapeau qui, trop lourd, vacillait entre les mains du prince André, mais tomba aussitôt, frappé à mort. Le prince André reprit le drapeau et le traînant par la hampe, courut avec le bataillon. Il voyait devant lui nos artilleurs dont les uns se battaient tandis que d’autres abandonnaient les pièces et fuyaient, refluant vers lui ; il voyait aussi les fantassins français s’emparer des chevaux des artilleurs et tourner les canons contre les Russes. Le prince André et le bataillon n’étaient plus qu’à vingt pas des canons. Il entendait au-dessus de lui le sifflement ininterrompu des balles, et à sa droite et à sa gauche, des hommes tombaient en gémissant. Mais il ne les regardait pas, uniquement attentif à ce qui se passait devant lui, sur la batterie. Il voyait distinctement un artilleur roux, le shako de travers, tirer à lui un refouloir qu’un soldat français essayait de lui arracher. Le prince André distinguait maintenant l’expression hagarde et rageuse des deux hommes qui, manifestement, ne comprenaient pas ce qu’ils étaient en train de faire.

« Que font-ils donc ? se demandait le prince André, en les regardant. Pourquoi le roux ne s’enfuit-il pas, alors qu’il est sans armes ? Pourquoi le Français ne le frappe-t-il pas ? Il va se rappeler qu’il a un fusil et le percer de sa baïonnette. »

Et en effet, un autre Français, baïonnette en avant, accouru vers les deux lutteurs, et le sort de l’artilleur roux qui ne se rendait toujours pas compte de ce qui l’attendait et qui avait réussi à arracher triomphalement le refouloir, allait être réglé, mais le prince André ne vit pas comment cela finit. Il lui sembla qu’un soldat qui se trouvait près de lui, le frappait à la tête de toute la force de son bras avec un gros bâton. Ce n’était pas très douloureux, plutôt désagréable, parce que la douleur détournait son attention de ce qu’il regardait.

 « Qu’est-ce qui se passe ? Je tombe ? Mes jambes se dérobent » se demanda-t-il et il tomba sur le dos. Il ouvrit les yeux, voulant savoir comment s’était terminée la lutte des Français et des artilleurs, si le rouquin avait été tué ou non, si les canons avaient été pris ou sauvés. Mais il ne vit rien. Au-dessus de lui il n’y avait que le ciel, un ciel haut, légèrement voilé et cependant infiniment haut, sur lequel glissaient lentement des nuages gris. « Quel silence, quelle paix et quelle majesté songeait le prince André. Ce n’est plus du tout comme lorsque je courais, plus du tout comme lorsque nous courions, criions et nous battions, plus du tout comme lorsque le Français et l’artilleur, le visage convulsé de terreur et de rage, s’arrachaient le refouloir. Ce n’est pas du tout ainsi que glissent les nuages dans ce ciel infiniment haut ! Comment se fait-il que je ne voyais pas auparavant ce ciel infini Et quelle joie de le connaître enfin ! Oui, tout est vanité, tout est mensonge à part ce ciel. Rien, rien n’existe que lui… Mais cela aussi n’existe pas. Il n’y a rien, il n’y a que le silence, le repos… Et Dieu en soit loué ! »

Au flanc droit que commandait Bagration, l’action n’était pas encore engagée à neuf heures. Refusant de céder aux instances de Dolgoroukov qui voulait agir sans plus tarder, et désireux de dégager sa responsabilité, Bagration proposa de demander les instructions du commandant en chef. Il savait que plus de dix verstes séparaient l’un de l’autre les deux flancs et, à supposer que celui qu’on enverrait ne fût pas tué (ce qui était peu probable) et parvînt à trouver le commandant en chef, ce qui était très difficile, il ne pourrait être de retour avant le soir.

Bagration parcourut sa suite de ses grands yeux ensommeillés et inexpressifs et Rostov, dont le visage enfantin frémissait malgré lui d’émotion et d’espoir, fut le premier qui tomba sous son regard. Il l’envoya.

–          Et si je rencontre Sa Majesté avant le commandant en chef, Excellence ? demanda Rostov, la main à la visière.

–          Vous pouvez prendre les ordres de Sa Majesté, se hâta de répondre Dolgoroukov coupant la parole à Bagration.

Après avoir été relevé aux avant-postes, Rostov avait pu dormir quelques heures et se sentait joyeux, décidé, plein d’audace, avec cette souplesse dans les mouvements, cette confiance en sa chance, dans cette disposition d’esprit où tout parait facile, gai et possible.

Tous ses désirs se réalisaient ce matin-là : une bataille générale s’engageait et il y participait ; mieux encore, il était officier d’ordonnance du plus brave des généraux ; et par-dessus tout il était chargé d’une mission et devait joindre Koutouzov, et peut-être même l’empereur. Il montait un bon cheval, la matinée était claire ; il se sentait l’âme légère. Les ordres reçus, il éperonna son cheval et partit au galop le long des lignes. Il longea tout d’abord les régiments de Bagration qui n’avaient pas encore pris part à la bataille et restaient immobiles ; puis il parvint à l’endroit où était massée la cavalerie d’Ouvarov, et là déjà il comprit aux mouvements des troupes et à d’autres signes qu’on se préparait au combat. Lorsqu’il eut dépassé la cavalerie d’Ouvarov, la canonnade devant lui se fit plus intense.

Dans la fraîcheur matinale, sur les pentes devant Pratzen retentissaient non plus comme auparavant deux ou trois coups de canon, mais une fusillade persistante rythmée par de si fréquentes déflagrations d’artillerie qu’elles se fondaient parfois en un grondement continu !

Le long des pentes on voyait courir à la poursuite l’une de l’autre les petites fumées de la fusillade, tandis que la fumée des pièces s’enflait, se répandait et s’agglomérait en gros nuages ; on distinguait à l’éclair des baïonnettes les masses mouvantes de l’infanterie et à leurs caissons verts les minces colonnes de l’artillerie.

Rostov arrêta un moment son cheval sur une éminence pour se rendre compte de ce qu’il voyait ; mais il avait beau concentrer son attention, il ne parvenait pas à comprendre ce qui se passait, à s’en faire une idée claire ; là-bas, dans la fumée, des hommes se mouvaient et devant et derrière eux se déployaient des rideaux de troupes. Mais qui étaient-elles et où allaient-elles ? Et quel était leur but ? Cela, il était impossible de le savoir. Ce spectacle et ce vacarme n’éveillaient cependant pas en lui l’abattement ou la peur, mais, au contraire, renforçaient encore son ardeur et son assurance.

 « Allons ! Encore ! Encore ! Vas-y ! » disait-il mentalement au fracas des canons ; et il se lançait de nouveau au galop le long des lignes, pénétrant toujours plus avant dans la zone où les troupes étaient entrées en action.

 « Quoi qu’il puisse se passer là-bas, se disait-il, tout ira bien. »

 Ayant dépassé quelques régiments autrichiens, il atteignit la position qu’avait occupée la garde, maintenant engagée dans la bataille.

« Tant mieux, pensa Rostov. Je verrai cela de plus près. »

 Il suivait maintenant presque la première ligne. Des cavaliers arrivaient au galop à sa rencontre. C’étaient nos uhlans de la garde qui revenaient de l’attaque, les rangs rompus. En les croisant Rostov remarqua involontairement que l’un d’eux était couvert de sang, et il poursuivit son chemin.

 «  Ce n’est pas mon affaire », se dit-il.

 A peine eut-il fait quelques centaines de pas que sur sa gauche surgit une masse énorme de cavaliers dans de brillants uniformes blancs, montés sur des chevaux noirs ; barrant tout l’espace libre, ils arrivaient au trot droit sur lui. Rostov lança son cheval à plein galop pour leur livrer passage et il les aurait évités s’ils avaient maintenu leur allure, mais ils l’accéléraient, si bien que plusieurs chevaux avaient déjà pris le galop. Le bruit des sabots et le cliquetis des sabres se rapprochaient rapidement et Rostov distinguait déjà nettement les chevaux et les silhouettes des cavaliers et même leurs visages. C’était nos chevaliers-gardes qui partaient à l’attaque de la cavalerie française, laquelle de son côté se portait à leur rencontre.

Tout en accélérant leur course, les chevaliers-gardes retenaient encore leurs montures. Rostov entendit le commandement : « Au galop ! » d’un officier qui lança son pur-sang ventre à terre. Craignant d’être écrasé ou entraîné dans l’attaque, Rostov galopait le long du front aussi vite que le pouvait son cheval ; il ne put cependant éviter complètement le choc.

Le dernier des chevaliers-gardes, un homme gigantesque à la face grêlée, fronça rageusement les sourcils en apercevant devant lui le hussard qu’il devait inévitablement heurter. Il aurait sûrement fauché Rostov et son Bédouin (Rostov lui même se sentait si petit et si faible à côté de ces hommes et de leurs chevaux énormes) s’il n’avait levé sa cravache devant les yeux de la monture du chevalier-garde : la grande et lourde bête noire fit un écart et coucha les oreilles, mais le cavalier grêlé lui enfonça brutalement dans les flancs ses immenses éperons, et le cheval, la queue au vent, le cou tendu, repartit de plus belle. A peine les chevaliers-gardes eurent-ils dépassé Rostov qu’il entendit leurs « Hourra ! » et s’étant retourné il vit leurs premiers rangs se mêler à d’autres cavaliers, des Français sans doute, qui portaient des épaulettes rouges. Puis il ne vit plus rien, car des canons se mirent aussitôt à tirer on ne sait d’où et tout se couvrit de fumée.

À la minute même où les chevaliers-gardes disparaissaient dans la fumée, Rostov eut un moment d’hésitation: allait-il se joindre à eux ou poursuivre son chemin ?… C’était cette splendide attaque de cavalerie qui fit l’admiration des Français eux-mêmes. Plus tard, Rostov apprit, horrifié, que de tous ces soldats, de tous ces brillants et riches jeunes gens montant des chevaux de prix, de tous ces officiers et aspirants qui avaient passé en trombe devant lui, dix-huit seulement avaient survécu.

 « Je n’ai pas à les envier, mon tour viendra. Et peut-être verrai-je l’empereur dans un instant », se dit Rostov, et il repartit.

Lorsqu’il atteignit l’infanterie de la garde, au bruit des boulets et surtout aux visages inquiets des soldats, à l’attitude martiale et solennelle qu’affectaient les officiers, Rostov se rendit compte que ces troupes étaient sous le feu de l’ennemi.

Il passait derrière l’un des régiments lorsqu’il s’entendit appeler par son nom.

–          Rostov !

–          Comment ? répondit-il, ne reconnaissant pas Boris.

–          Eh bien, nous voici en première ligne. Notre régiment attaqué, dit Boris avec le sourire ravi des jeunes gens qui pour la première fois ont été au feu.

Rostov s’arrêta.

–          Vraiment ? Et alors ?

–          Nous les avons repoussés, figure-toi, dit avec animation Boris devenu bavard.

Et il raconta comment la garde, ayant occupé ses positions avait pris les troupes qui se trouvaient devant celle pour Autrichiens, mais, canonnée par ces troupes, elle s’était aperçue qu’elle se trouvait en première ligne et avait été obligée à l’improviste d’entrer en action. Sans attendre la fin du récit, Rostov toucha son cheval.

–          Et où vas-tu ? demanda Boris.

–          Auprès de Sa Majesté, je suis chargé d’une mission.

–          Il est là, dit Boris qui avait cru entendre « Son Altesse [Constantin Pavlovitch, frère puîné de l’empereur]j

Et il lui désignait le grand-duc qui à une centaine de pas, casque et veste des chevaliers-gardes, les épaules relevées et les sourcils froncés criait quelque chose à un officier autrichien vêtu de blanc et tout pâle.

–          Mais c’est le grand-duc, et moi je dois voir le commandant en chef ou l’empereur, dit Rostov et il voulut se remettre en route.

–          Comte, comte, cria Berg tout aussi animé que Boris en accourant de l’autre côté. Comte, je suis blessé à la main droite (et il montrait son poignet ensanglanté, entouré d’un mouchoir), mais je suis resté dans le rang. Comte, je tiens mon épée de la main gauche. Dans notre famille, les von Berg, tous étaient de vrais chevaliers.

Berg ajouta encore quelque chose, mais Rostov l’avait déjà quitté.

Ayant dépassé la garde puis traversé un espace vide, pour ne plus se retrouver en première ligne comme au moment de charge de la cavalerie, Rostov longea les réserves en contournant largement l’endroit où la fusillade et la canonnade faisaient rage. Soudain, devant lui et à l’arrière de nos troupes, là où on ne pouvait absolument pas s’attendre à la présence de l’ennemi, éclata une fusillade toute proche.

«  Qu’est-ce que cela peut être ? se demanda Rostov. Serions-nous tournés ? Impossible ! ». Et brusquement la terreur s’empara de lui ; il eut peur et pour lui-même et pour l’issue de la bataille.

« Mais quoi que ce soit, pensa-t-il, inutile maintenant de faire un détour. C’est ici que je dois chercher le commandant en chef, et si tout est perdu, mon devoir est de mourir ici avec les autres. »

Les funestes pressentiments qui avaient soudain assailli Rostov se confirmaient d’instant en instant à mesure qu’il pénétrait plus avant dans la zone au-delà de Pratzen, envahie par des troupes en désordre de toutes armes.

–          Que se passe-t-il ? Sur qui tire-t-on ? Qui tire ? demandait Rostov aux soldats russes et autrichiens qui couraient en travers de sa route.

–          Le diable sait !… II nous est tombé dessus ! Tout est perdu ! répondaient en russe, en allemand, en tchèque les fuyards qui ne comprenaient pas plus que lui ce qui se passait.

–          Mort aux Allemands ! criait-on.

–          Que le diable emporte les traîtres !

–          Zum Henker diese Russen –  au diable ces Russes – grognait un Allemand.

Des blessés suivaient la route. Les jurons, les cris, les gémissements se confondaient en un vacarme général. La fusillade s’était cependant calmée. Comme l’apprit plus tard Rostov, il y avait eu un échange de coups de feu entre soldats russes et autrichiens.

« Mon Dieu ! Que signifie cela ? pensait Rostov. Ici, où à chaque instant l’empereur peut les voir ! … Mais non, ce ne sont que quelques vauriens… Cela va s’arranger, ce n’est pas vrai, ce n’est pas possible ! 1 Il faut seulement que je les dépasse au plus vite… »

L’idée de la défaite, de la fuite générale, ne pouvait entrer dans l’esprit de Rostov. Bien qu’il vît les canons et les régiments français sur les hauteurs de Pratzen, sur ces mêmes hauteurs où selon les ordres il devait retrouver le commandant en chef, il ne pouvait et ne voulait pas en croire ses yeux.

Non seulement Koutouzov et l’empereur que Rostov devait joindre n’étaient pas aux alentours du village de Pratzen, mais il n’aperçut aucun chef dans la foule des régiments débandés. Il fouettait son cheval fourbu pour dépasser plus vite cette foule mais plus il avançait plus le désordre augmentait. Sur la grand’ route qu’il rejoignit se pressaient des calèches, des voitures de toutes sortes, des soldats autrichiens et russes de toutes armes, blessés et valides. Cette masse bourdonnait et s’agitait confusément au bruit sinistre des boulets des batteries françaises installées sur les hauteurs de Pratzen.

–          Où est l’empereur ? Où est Koutouzov ? demandait Rostov à ceux qu’il parvenait à arrêter, et il n’obtenait pas de réponse ;

 Enfin, ayant empoigné un soldat au collet, il l’obligea à répondre.

–          Eh, frère! Il y a longtemps qu’ils sont tous là-bas, ils ont détalé les premiers ! dit le soldat à Rostov en riant stupidement et en essayant de se dégager.

Rostov lâcha le soldat évidemment ivre et arrêta l’ordonnance ou l’écuyer de quelque personnage important et se mit à le questionner. L’ordonnance répondit qu’une heure auparavant l’empereur avait été emmené en calèche à toute allure sur cette même route et qu’il était gravement blessé.

–          Ce n’est pas possible ! dit Rostov. C’était sans doute quelqu’un d’autre.

–          Je l’ai vu moi-même, insista l’ordonnance avec un sourire suffisant. Je connais tout de même bien l’empereur ! Que de foi je l’ai vu à Pétersbourg ! Il était assis dans la voiture, tout pâle. Et les quatre chevaux noirs, quel train ils allaient. Ils sont passés devant nous comme le tonnerre. Il y a longtemps que je connais les chevaux de l’empereur et son cocher Ilia Ivanovitch : le cocher Ilia ne conduit personne d’autre que le tsar.

Rostov laissa aller l’ordonnance et voulut repartir mais un officier blessé l’interpella :

–          Qui cherchez-vous ? demanda l’officier. Le commandant en chef ? Eh bien, il a été tué d’un boulet en pleine poitrine, tué devant notre régiment.

–          Pas tué, blessé, corrigea un autre officier.

–          Mais qui, Koutouzov ? demanda Rostov.

–         Pas Koutouzov, mais… comment s’appelle-t-il donc?.. et puis, quelle importance ? De vivants, il n’en reste pas beaucoup. Allez par là, vers ce village, tout le commandement y est rassemblé, dit l’officier en désignant le village de Hostiéradek, et il passa.

Rostov avançait au pas, ne sachant auprès de qui il allait se rendre maintenant et dans quel but. L’empereur était blessé, la bataille, perdue. Impossible de ne plus l’admettre à présent. Rostov alla dans la direction qu’on lui avait indiquée et où il apercevait au loin une tour et une église. Pourquoi se serait-il pressé ? Que pouvait-il dire à l’empereur ou à Koutouzov, s’ils étaient en vie, s’ils n’étaient même pas blessés ?

–          Passez par là, Votre Noblesse, ici, on vous tuera sûrement, lui cria un soldat. Ici vous serez tué !

–          Que dis-tu ? intervint un autre. Où ira-t-il par là ? C’est plus court par ici.

Rostov réfléchit un instant, et il prit résolument le chemin où, à en croire le soldat, l’attendait la mort.

« Peu importe à présent, se disait-il. Si l’empereur est blessé, vais-je me soucier de mon propre sort ? » Il arriva à l’endroit où les fuyards de Pratzen avaient subi les plus lourdes pertes. Les Français ne l’occupaient pas encore et les Russes qui avaient survécu, y compris les blessés légers, l’avaient depuis longtemps abandonné. Telles des gerbes après une abondante moisson, morts et grands blessés gisaient en tas à dix, à quinze par arpent ; d’autres blessés rampaient et s’aggloméraient en petits groupes. Leurs gémissements, leurs cris, impressionnaient péniblement Rostov, bien qu’ils lui parussent parfois simulés. Il mit son cheval au trot pour échapper au spectacle de ces souffrances ; il avait peur, il craignait non pas pour sa vie mais pour son courage, qui lui était indispensable et qui, il s’en rendait compte, ne résisterait pas au spectacle de tous ces malheureux.

Les Français avaient cessé de tirer sur ce champ semé de cadavres, mais dès qu’ils eurent aperçu un officier à cheval, ils pointèrent sur lui une pièce et lui envoyèrent quelques boulets. Leurs affreux sifflements et ce champ couvert de morts soulevèrent en lui un sentiment où la terreur se mêlait à la pitié pour soi-même. Il se rappela la dernière lettre de sa mère. « Que ressentirait-elle, songea-t-il, si elle me voyait ici maintenant, sur cette plaine, avec ces canons dirigés contre moi ? »

Les troupes que Rostov rencontra dans le village de Hostiéradek, refluaient elles aussi du front, mais elles gardaient quelque cohésion. Les boulets français n’atteignaient pas le village et le fracas de la fusillade s’était assourdi. Tout le monde ici se rendait compte que la bataille était perdue et le reconnaissait franchement. Mais aucun de ceux auxquels s’adressa Rostov ne put lui dire où se trouvait l’empereur, où se trouvait Koutouzov. Les uns prétendaient que l’empereur était effectivement blessé ; d’autres assuraient que la rumeur qui s’en était répandue partout était fausse et provenait de ce qu’on avait vu passer à fond de train la voiture du tsar avec le grand maréchal de la cour, le comte Tolstoï, pâle et défaillant, qui en compagnie d’autres personnages avait suivi l’empereur sur le champ de bataille. Un officier dit à Rostov qu’il avait aperçu quelqu’un du commandement au-delà du village, vers la gauche. Rostov partit dans cette direction, sans grand espoir, uniquement par acquit de conscience. Lorsqu’il eut parcouru près de trois verstes et dépassé les dernières troupes russes, il vit deux cavaliers devant un potager entouré d’un fossé. Rostov eut l’impression, sans savoir pourquoi, qu’il connaissait l’un d’eux dont le chapeau était surmonté d’un panache blanc. L’autre, qui lui était inconnu, et montait un bel alezan (Rostov crut avoir déjà vu ce cheval), s’approcha du fossé, éperonna sa monture et lui rendant les rênes, franchit avec aisance le fossé : un peu de terre seulement rejaillit du talus sous les sabots de l’alezan.

Ayant fait faire volte-face au cheval le cavalier franchit le fossé dans l’autre sens et s’adressa respectueusement à son compagnon, l’invitant évidemment à l’imiter. Mais le cavalier dont la silhouette avait paru familière à Rostov et attiré, il ne savait pourquoi, son attention, fit un geste de dénégation de la tête et de la main, et à ce geste, Rostov reconnut immédiatement son empereur adoré dont il pleurait le sort.

« Mais ce ne peut être lui, au milieu de cette plaine déserte » songea Rostov. A ce moment, Alexandre tourna la tête et Rostov aperçut les traits si chers, profondément gravés dans sa mémoire. L’empereur était pâle, ses joues s’étaient creusées, ses yeux enfoncés ; mais le visage n’en avait que plus de charme et de douceur. Rostov constatait avec joie que la rumeur de la blessure de l’empereur était fausse. Il était heureux de le voir. Il savait qu’il pouvait, qu’il devait même s’adresser directement à lui et lui transmettre ce que Dolgoroukov l’avait chargé de dire.

Mais comme un jeune amoureux qui tremble et défaille, n’osant avouer ce à quoi il rêve des nuits entières, et jette autour de lui des regards anxieux, quêtant une aide, voulant fuir ou se donner un délai, quand arrive l’instant tant attendu et qu’il se trouve seul avec ELLE, ainsi Rostov, ayant atteint ce qu’il désirait plus que tout au monde, ne savait comment aborder l’empereur, et mille raisons se présentaient à lui pour lui prouver que c’était gênant, inconvenant, impossible.

« Comment ! J’aurais l’air de profiter de sa solitude, de son abattement. La présence d’un étranger lui serait peut-être pénible, dans ces tristes circonstances… Et d’ailleurs que puis-je lui dire maintenant, alors que dès que je le regarde, ma bouche devient sèche et mon cœur cesse de battre ? », Aucune des innombrables paroles qu’il adressait en imagination à l’empereur ne lui venait maintenant à l’esprit. La plupart de ces paroles s’appliquaient à de tout autres circonstances ; elles devaient être dites à l’heure de la victoire, du triomphe, ou bien lorsqu’au moment de mourir des suites de ses blessures qui témoigneraient de son amour pour l’empereur, celui-ci le remercierait de sa conduite héroïque.

«  Et puis, comment demander à l’empereur ses instructions concernant l’aile droite alors qu’il est quatre heures et que la bataille est perdue ? Non, décidément je ne puis l’aborder, je ne dois pas troubler ses pensées… Mieux vaut mourir mille fois que de m’attirer un regard mécontent, que d’être mal jugé », résolut Rostov ; et le désespoir au cœur il s’éloigna, se retournant sans cesse vers l’empereur toujours immobile dans la même attitude indécise.

Tandis que Rostov se livrait à ces considérations et s’éloignait tristement, le capitaine von Toll arriva par hasard à cheval sur les lieux, aperçut l’empereur, alla droit vers lui, lui offrit ses services et l’aida à franchir à pied le fossé. Se sentant souffrant et désirant se reposer, l’empereur s’assit sous un pommier et Toll resta auprès de lui. Rostov plein d’envie et de regret vit de loin Toll parler longuement et avec feu à l’empereur, tandis que celui-ci, sans doute en larmes, se couvrait le visage de la main et serrait celle de Toll.

« Et dire que j’aurais pu être à sa place » pensa Rostov et retenant avec peine des larmes d’attendrissement sur le sort de l’empereur, il poursuivit sa route complètement désespéré, sans savoir où il allait ni pour quoi faire.

Son désespoir était d’autant plus violent qu’il sentait bien que la cause de son chagrin était sa propre faiblesse…

Il aurait pu… non seulement pu mais du, s’approcher de l’empereur. Et c’était la seule occasion de prouver à l’empereur son attachement. Et il n’en avait pas profité… . « Qu’ai-je donc fait ? » pensa-t-il. Il tourna bride, revint au galop à l’endroit où il avait vu l’empereur ; mais il n’y avait plus personne derrière le fossé. Des fourgons, des équipages suivaient la route. Rostov apprit d’un convoyeur que l’état-major de Koutouzov se trouvait non loin de là, dans le village où se rendaient les convois. Rostov les suivit.

Devant lui l’écuyer de Koutouzov conduisait des chevaux recouverts de leurs housses ; puis venait un fourgon et derrière le fourgon, un vieux domestique aux jambes torses, en courte pelisse et casquette.

–          Tite, eh, Tite ! disait l’écuyer.

–          Quoi ? répondait distraitement le vieux.

–          Tite, eh, Tite ! Ton moulin va trop vite.

–          Imbécile ! dit le vieillard en crachant de dépit.

On avança quelque temps en silence, puis la même plaisanterie se renouvela.

A cinq heures du soir la bataille était perdue sur tous les fronts.

Plus de cent canons étaient déjà  tombés aux mains des Français.

Przebyszevski et son corps d’armée avaient déposé les armes. Les autres colonnes ayant perdu la moitié de leurs effectifs se repliaient en désordre.

Les débris confondus des troupes de Langeron et de Dokhtourov se pressaient sur les digues et les berges des étangs du village d’Augezd [ Ujezd en morave ]

Vers les six heures, la canonnade ne grondait plus qu’autour d’Augezd et seule tirait encore l’artillerie ennemie : les Français qui avaient installé de nombreuses batteries sur les pentes de Pratzen, arrosaient nos régiments en retraite.

A l’arrière-garde quelques bataillons ralliés par Dokhtourov et d’autres, tiraient sur la cavalerie française qui poursuivait les fuyards. Le crépuscule tombait. Sur l’étroite digue d’Augezd où durant des années le meunier, un petit vieux en bonnet de coton, pêchait paisiblement à la ligne tandis que son petit-fils, les manches retroussées, triait dans une épuisette les poissons argentés et palpitants ; sur cette digue où durant tant d’années des Moraves en veste bleue et bonnet de fourrure passaient paisiblement dans leurs chariots à deux chevaux chargés de blé, et repassaient couverts de farine, les chariots tout blancs à présent. sur cette étroite digue, entre les fourgons et les canons, sous les chevaux et entre les roues des hommes s’écrasaient défigurés par la terreur, mouraient ou enjambaient les agonisants pour périr un peu plus loin.

Toutes les dix secondes, déchirant l’air, un boulet s’abattait ou un obus éclatait au milieu de cette masse compacte, tuant les uns, éclaboussant de sang ceux qui se trouvaient à proximité. Dolokhov à pied, blessé au bras, avec une dizaine de soldats de sa compagnie (il était redevenu officier) et le colonel à cheval étaient les seuls survivants du régiment. Portés par la foule, ils atteignirent l’entrée de la digue et pressés de toutes parts s’arrêtèrent : un cheval devant eux était tombé sous un canon et on essayait de le dégager. Un boulet tua quelqu’un derrière eux, un autre s’abattit et arrosa de sang Dolokhov. Il y eut une poussée désespérée, la foule se tassa encore davantage, fit quelques pas et s’arrêta.

« Franchir ces cent pas et c’est le salut. Rester ici encore deux minutes et c’est la mort certaine », se disait chacun.

Pris dans cette masse, Dolokhov s’en arracha en renversant deux soldats et sauta de la digue sur la glace glissante qui recouvrait l’étang.

–          Tournez ! cria-t-il aux conducteurs du canon en sautillant sur la glace qui craquait sous ses pieds, tournez par ici ! Elle tient !

La glace le supportait, mais craquait et s’affaissait, et il était évident que non seulement elle céderait sous le canon ou la foule, mais qu’elle allait se briser sous le seul poids de Dolokhov. On le regardait en se serrant sur le bord, sans oser s’aventurer sur la glace. Le colonel, à cheval à l’entrée de la digue, leva la main, ouvrit la bouche. Soudain, un boulet passa si bas au-dessus de la foule, que tous se baissèrent. Quelque chose s’aplatit dans un bruit flasque : le colonel était tombé avec son cheval dans une mare de sang. Personne ne le regarda, personne ne songea à le relever.

–          Descends sur la glace ! Sur la glace ! Va, tourne ! Est-ce que tu n’entends pas ! Va ! hurlèrent aussitôt d’innombrables voix. Les gens ne savaient même pas ce qu’ils criaient et pourquoi.

Un des canons qui allait s’engager sur la digue obliqua vers l’étang, et des soldats en foule descendirent sur la surface gelée. La glace se fendit sous l’un d’eux qui s’était avancé plus loin que les autres, et une de ses jambes disparut ; il essaya de se dégager et enfonça jusqu’à mi-corps. Ceux qui le suivaient hésitèrent ; le conducteur de la pièce arrêta son attelage. Mais derrière on criait toujours : « Vas-y ! Sur la glace ! Pourquoi t’arrêtes-tu ?  » tandis que des hurlements de terreur montaient de la digue. Les soldats qui entouraient le canon excitaient et frappaient les chevaux pour les faire avancer sur la glace ; les chevaux obéirent enfin. La glace qui soutenait les fantassins céda brusquement sur une grande étendue, et une quarantaine d’hommes furent précipités et bousculés qui en avant, qui en arrière et se noyèrent en essayant de s’agripper les uns aux autres.

Les boulets continuaient régulièrement de siffler et de tomber sur la glace, dans l’eau, mais le plus souvent au milieu des hommes qui se pressaient sur la digue sur les étangs et le rivage.

Sur le plateau de Pratzen, à l’endroit même où il était tombé, la hampe du drapeau à la main, le prince André était étendu ; il perdait son sang et gémissait sans en avoir conscience, d’une voix faible, pitoyable, comme un petit enfant.

Vers le soir il cessa de gémir et sombra dans l’inconscience. Au bout d’un temps qu’il ne put apprécier, il revint brusquement à lui, la tête déchirée, lui sembla-t-il, d’une douleur cuisante.

« Où est-il, ce ciel si haut que je ne connaissais pas jusqu’à présent et que j’ai découvert aujourd’hui ? » Ce fut sa première pensée. « Et cette souffrance, je ne la connaissais pas non plus… Mais je ne connaissais rien jusqu’à présent… Mais où suis-je ?

Il tendit l’oreille à des bruits qui se rapprochaient : des pas de chevaux, des voix ; on parlait français. Il ouvrit les yeux. Il vit de nouveau au-dessus de lui le même ciel immense où voguaient plus haut encore des nuages à travers lesquels transparaissait un infini azuré. Il ne tourna pas la tête et ne vit pas ceux qui, à en juger par le bruit des sabots et les voix, s’étaient approchés de lui, s’étaient arrêtés.

C’était Napoléon accompagné de deux aides de camp. Bonaparte parcourait le champ de bataille et, tout en donnant ses derniers ordres pour le renforcement des batteries qui canonnaient la digue d’Augezd, il examinait les morts et les blessés restés sur le terrain.

–       De beaux hommes, dit Napoléon en considérant un grenadier russe qui gisait sur le ventre, la face contre terre, la nuque noircie, un bras déjà raidi, violemment écarté.

–           Les munitions des pièces de position sont épuisées, Sire, dit à ce moment un aide de camp qui arrivait des batteries de Pratzen.

–          Faites avancer celles de la réserve, ordonna Napoléon. Il poussa son cheval et s’arrêta devant le prince André étendu sur le dos, la hampe du drapeau à côté de lui (le drapeau lui-même avait déjà été emporté par les Français comme trophée).

–          Voilà une belle mort, dit Napoléon en regardant Bolkonsky. Le prince André comprit qu’il s’agissait de lui, et que c’était Napoléon qui parlait. Il avait entendu qu’on appelait sire celui qui venait de prononcer ces paroles. Mais il les entendait comme il aurait entendu le bourdonnement d’une mouche. Non seulement il ne s’intéressait pas à ces paroles, mais il ne les remarqua pas et les oublia immédiatement. Sa tête brûlait, il sentait son sang s’écouler et il voyait au-dessus de lui le ciel lointain, infini, éternel. Il savait que c’était Napoléon, son héros, qui était là, mais Napoléon lui paraissait si petit, si insignifiant en comparaison de ce qui se passait maintenant entre son âme et ce ciel si haut, infini, où couraient des nuages. Qui pouvait être là et parler de lui, cela lui était à cette minute complètement indifférent ; il était simplement heureux que des gens se fussent arrêtés auprès de lui, et désirait seulement qu’on le secourût, qu’on le fit revenir à la vie, cette vie qui lui semblait si belle, parce qu’à présent il la comprenait tout différemment. Il rassembla toutes ses forces pour faire un mouvement et émettre un son quelconque. Il remua faiblement une jambe et fit entendre un sourd gémissement qui l’apitoya lui-même.

–          Ah ! il vit ! dit Napoléon. Qu’on relève ce jeune homme et qu’on l’emporte au poste de secours.

Puis Napoléon poursuivit son chemin à la rencontre du maréchal Lannes, qui, souriant et chapeau bas, s’approchait pour féliciter l’empereur de la victoire.

Le prince André ne garda aucun souvenir de ce qui se passa ensuite : la terrible douleur que lui infligèrent l’installation sur la civière, les cahots pendant le transport et le sondage de la plaie au poste de secours lui firent perdre connaissance. Il ne revint à lui qu’à la fin de la journée, lorsque, avec d’autres officiers russes blessés et prisonniers, il fut transporté à l’hôpital. Au cours du trajet il commençait déjà à se sentir mieux, il pouvait tourner la tête et même parler.

Les premiers mots qu’il entendit en revenant à lui, furent ceux d’un officier qui escortait le convoi :

–          Il faut s’arrêter ici, dit-il en hâte. L’empereur doit passer et cela lui fera plaisir de voir ces messieurs prisonniers.

–          Il y a tant de prisonniers aujourd’hui, presque toute l’armée russe, qu’il en a probablement assez, répliqua un autre officier.

–      On dit pourtant que celui-ci est le commandant de toute la garde de l’empereur Alexandre, dit le premier en désignant un officier russe blessé, portant l’uniforme blanc des chevaliers-gardes.

Bolkonsky reconnut le prince Répnine qu’il avait rencontré dans le monde à Pétersbourg. À côté de lui se tenait un autre blessé, un garçon de dix-neuf ans, officier des chevaliers-gardes, lui aussi.

Bonaparte arriva au galop et arrêta son cheval.

–          Lequel est le plus élevé en grade ? demanda-t-il à la vue des prisonniers.

On nomma le colonel prince Répnine.

–          Vous êtes le commandant du régiment des chevaliers-gardes de l’empereur Alexandre ? demanda Napoléon.

–          Je commandais un escadron, répondit Répnine.

–          Votre régiment a vaillamment fait son devoir, dit Napoléon.

–          La louange d’un grand capitaine est la plus grande récompense du soldat, dit Répnine.

–          Je vous l’accorde avec plaisir. Et qui est ce jeune homme à côté de vous ?

Le prince Répnine nomma le lieutenant Soukhtélen.

Napoléon le considéra et dit en souriant :

–          Il est venu bien jeune se frotter à nous.

–          La jeunesse n’empêche pas le courage, articula Soukhtélen d’une voix entrecoupée.

–          Belle réponse, dit Napoléon. Jeune homme, vous irez loin.

Le prince André, qui pour compléter le tableau avait été lui aussi placé au premier rang, sous les yeux de l’empereur ne pouvait manquer d’attirer son attention. Napoléon se souvint évidemment de l’avoir vu sur le champ de bataille, et s’adressant à lui, l’appela de nouveau jeune homme, ce terme étant lié dans sa mémoire au visage de Bolkonsky.

–          Et vous, jeune homme, lui dit-il, comment vous sentez-vous, mon brave ?

Cinq minutes auparavant, le prince André avait pu échanger quelques mots avec les soldats qui le transportaient ; mais à présent, les yeux posés sur Napoléon, il se taisait. En regard de ce ciel immense, juste et bienveillant, qu’il avait découvert et compris, tout ce qui occupait l’esprit de Napoléon lui semblait si misérable, Napoléon lui-même, son héros, lui apparaissait si mesquin avec sa petite vanité et la joie de sa victoire qu’il lui fut impossible de répondre à l’empereur.

Tout était d’ailleurs si petit, si inutile, en comparaison des pensées austères et solennelles dans lesquelles le plongeaient l’épuisement de ses forces à la suite de la perte de sang, la souffrance et l’attente d’une mort prochaine. En regardant droit dans les yeux Napoléon, le prince André songeait à la vanité de la grandeur, à la vanité de la vie, dont nul ne pouvait comprendre le sens, à la vanité plus grande encore de la mort qu’aucun vivant ne pouvait comprendre et expliquer.

N’ayant pas obtenu de réponse, l’empereur se détourna et dit en parlant à l’un des chefs du convoi :

–          Que l’on s’occupe de ces messieurs et qu’on les transporte à mon bivouac, que mon médecin Larrey examine leurs blessures. Au revoir, prince Répnine.

Ayant piqué son cheval, il partit au galop.

Son visage rayonnait de bonheur et de satisfaction de soi.

Témoins de l’affabilité de Napoléon envers les prisonniers, les soldats qui avaient transporté le prince André et lui avaient enlevé, parce qu’elle leur était tombée sous la main, la médaille d’or que la princesse Marie avait passée au cou de son frère, s’empressèrent de la rendre.

Le prince André ne vit pas qui la lui rendit ni comment, mais elle se trouva soudain attachée à la mince chaînette d’or sur sa poitrine, par-dessus l’uniforme.

« Comme ce serait bien, songeait le prince André en considérant cette médaille que sa sœur lui avait passée au cou avec tant de ferveur et de vénération, comme ce serait bien si tout était aussi clair, aussi simple que le croit la princesse Marie ! Comme ce serait bien de savoir où chercher de l’aide en cette vie et ce qu’on peut attendre ensuite, au-delà du tombeau ! Comme je serais heureux et paisible si je pouvais dire maintenant: Seigneur, aie pitié de moi !… Mais à qui dirais-je cela ? Est-ce une force indéfinie, inaccessible, à laquelle non seulement je ne puis m’adresser mais que je ne puis même exprimer par des mots, un grand tout, ou rien ? Est-ce ce Dieu qui est là, cousu dans ce reliquaire par la princesse Marie ? Rien, il n’y a rien de certain que le néant de tout ce que je comprends et la grandeur de quelque chose d’incompréhensible mais d’essentiel ! »

La civière se mit en marche. A chaque cahot le prince André ressentit de nouveau une douleur insupportable ; la fièvre, augmenta et il sombra dans le délire. Les souvenirs de son père, de sa sœur, de sa femme, la pensée du fils qu’il espérait, la tendresse éprouvée la nuit avant la bataille, et la silhouette de Napoléon, insignifiante et ridicule, et par-dessus tout cela le ciel infini formaient la trame de ses visions fiévreuses.

Il se voyait dans sa famille à Lyssya Gory, menant une vie paisible et heureuse ; il jouissait déjà de ce bonheur quand apparaissait soudain le petit Napoléon avec son regard indifférent, borné et heureux du malheur des autres, et les doutes, les tourments recommençaient, et seul le ciel promettait la paix. Vers le matin, toutes ces visions se confondirent en un chaos, et le prince André sombra dans la nuit de l’inconscience et de l’oubli, qui, selon l’opinion de Larrey lui-même, aboutirait sans doute, non à la guérison mais à la mort.

–                  C’est un sujet nerveux et bilieux, dit Larrey. Il n’en réchappera pas.

Avec d’autres blessés, dont l’état laissait peu d’espoir, le prince André fut confié aux soins de la population.

Léon Tolstoï 1828-1910                 La Guerre et La Paix 1865-1868

3 12 1805                   Napoléon félicite ses troupes :

Soldats, je suis content de vous.

Vous avez, à la journée d’Austerlitz, justifié tout ce que j’attendais de votre intrépidité ; vous avez décoré vos aigles d’une immortelle gloire. Une armée de 100 000 hommes, commandée par les empereurs de Russie et d’Autriche, a été, en moins de quatre heures, ou coupée ou dispersée. Ce qui a échappé à votre fer s’est noyé dans les lacs. Quarante drapeaux, les étendards de la garde impériale de Russie, cent vingt pièces de canon, vingt généraux, plus de 30 000 prisonniers, sont le résultat de cette journée à jamais célèbre. Cette infanterie tant vantée, et en nombre supérieur, n’a pu résister à votre choc, et désormais vous n’avez plus de rivaux à redouter. Ainsi, en deux mois, cette troisième coalition a été vaincue et dissoute. La paix ne peut plus être éloignée ; mais, comme je l’ai promis à mon peuple avant de passer le Rhin, je ne ferai qu’une paix qui nous donne des garanties et assure des récompenses à nos alliés.

Soldats, lorsque le peuple français plaça sur ma tête la couronne impériale, je me confiais à vous pour la maintenir toujours dans ce haut éclat de gloire qui seul pouvait lui donner du prix à mes yeux. Mais dans le même moment nos ennemis pensaient à la détruire et à l’avilir ! Et cette couronne de fer, conquise par le sang de tant de Français, ils voulaient m’obliger à la placer sur la tête de nos plus cruels ennemis ! Projets téméraires et insensés que, le jour même de l’anniversaire du couronnement de votre Empereur, vous avez anéantis et confondus ! Vous leur avez appris qu’il est plus facile de nous braver et de nous menacer que de nous vaincre.

Soldats, lorsque tout ce qui est nécessaire pour assurer le bonheur et la prospérité de notre patrie sera accompli, je vous ramènerai en France; là, vous serez l’objet de mes plus tendres sollicitudes. Mon peuple vous reverra avec joie, et il vous suffira de dire, J’étais à la bataille d’Austerlitz, pour que l’on réponde, Voilà un brave.

*****

La bataille d’Austerlitz est la plus belle de toutes celles que j’ai données. J’ai livré trente batailles comme celle-ci, mais je n’en ai aucune où la victoire ait été décidée et le destin si peu balancé. La garde à pied n’a pu donner, elle en pleurait de rage.

Ce soir, je suis couché dans le beau château de M. de Kaunitz, et j’ai changé de chemise, ce qui ne m’était pas arrivé depuis huit jours. Je vais dormir deux ou trois heures.

Napoléon. Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux                   Gallimard 1930

Il avait tout. Il était complet. Il avait dans son cerveau le cube des facultés humaines. Il faisait des codes comme Justinien, il dictait comme César, sa causerie mêlait l’éclair de Pascal au coup de foudre de Tacite, il faisait l’histoire et il l’écrivait, ses bulletins sont des iliades, il combinait le chiffre de Newton avec la métaphore de Mahomet, il laissait derrière lui dans l’orient des paroles grandes comme les pyramides ; à Tilsitt il enseignait la majesté aux empereurs, à l’académie des sciences il donnait la réplique à Laplace, au conseil d’état il tenait tête à Merlin, il donnait une âme à la géométrie des uns et à la chicane des autres, il était légiste avec les procureurs et sidéral avec les astronomes comme Cromwell soufflant une chandelle sur deux, il s’en allait au Temple marchander un gland de rideau ; il voyait tout, il savait tout ; ce qui ne l’empêchait pas de rire d’un rire bonhomme au berceau de son petit enfant ; et tout à coup, l’Europe effarée écoutait, des armées se mettaient en marche, des parcs d’artillerie roulaient, des ponts de bateaux s’allongeaient sur les fleuves, les nuées de la cavalerie galopaient dans l’ouragan, cris, trompettes, tremblement de trônes partout, les frontières des royaumes oscillaient sur la carte, on entendait le bruit d’un glaive surhumain qui sortait du fourreau, on le voyait, lui, se dresser debout sur l’horizon avec un flamboiement dans la main et un resplendissement dans les yeux, déployant dans le tonnerre ses deux ailes, la grande armée et la vieille garde, et c’était l’archange de la guerre !

[…] être l’empire d’un tel empereur, quelle splendide destinée pour un peuple, lorsque ce peuple est la France et qu’il ajoute son génie au génie de cet homme ! Apparaître et régner, marcher et triompher, avoir pour étapes toutes les capitales, prendre ses grenadiers et en faire des rois, décréter des chutes de dynastie, transfigurer l’Europe au pas de charge, qu’on sente, quand vous menacez, que vous mettez la main sur le pommeau de l’épée de Dieu, suivre dans un seul homme Annibal, César et Charlemagne, être le peuple de quelqu’un qui mêle à toutes vos aubes l’annonce éclatante d’une bataille gagnée, avoir pour réveille matin le canon des Invalides, jeter dans des abîmes de lumière des mots prodigieux qui flamboient à jamais, Marengo, Arcole, Austerlitz, Iéna, Wagram ! faire à chaque instant éclore au zénith des siècles des constellations de victoires, donner l’empire français pour pendant à l’empire romain, être la grande nation et enfanter la grande armée, faire envoler par toute la terre ses légions comme une montagne envoie de tous côtés ses aigles, vaincre, dominer, foudroyer, être en Europe une sorte de peuple doré à force de gloire, sonner à travers l’histoire une fanfare de titans, conquérir le monde deux fois, par la conquête et par l’éblouissement, cela est sublime ; et qu’y a-t-il de plus grand ?

Victor Hugo Les Misérables 3° partie Livre IV                       Les amis de l’ABC

1805                           Construction de la route de la grande corniche sur le littoral méditerranéen. Les généraux britanniques traitent l’armée turque de racaille. Poursuivi par nombre de créanciers, Lorenzo Da Ponte, à 56 ans, s’enfuit de Londres avec femme et enfants pour s’installer à New York. Cela restera à jamais un mystère de la musique : comment un auteur de livrets dont l’inconsistance rivalise avec la bêtise – ce ne sont que les aïeux de nos romans photos du XX° siècle – a-t-il pu être choisi par Mozart pour trois livrets d’opéra : Les noces de Figaro, inspirées de la pièce de Beaumarchais, en 1786, Don Giovanni, d’après la pièce de Giuseppe Gazzaniga, en 1789 et Cosi fan tutte en 1789/1790. Mozart avait tout de même déjà trente ans !

Colbert a créé la forêt de Tronçais pour avoir le meilleur choix de chêne pour la Royale ; les Eaux et Forêts de Napoléon ont souci de bien gérer l’héritage :

INSTRUCTION sur le choix, le martelage et l’exploitation des bois de marine propres à la construction des vaisseaux de guerre.

Malgré des exploitations forcées faites dans les circonstances orageuses de la Révolution, les forêts de la France présentent encore par leurs coupes annuelles des matériaux qui sont en proportion des besoins ; mais il s’agit d’assurer ces ressources à leur destination, de prévenir les dégradations que pourraient provoquer des spéculateurs avides et d’éviter que par une imprévoyance funeste la France ne se voye obligée de tirer de l’étranger les munitions qu’elle peut trouver sur son sol.

Colbert, en garantissant de l’impéritie les bois que l’on recherche avec tant de soin, a su créer des ressources aux races futures. Il faut maintenant utiliser ces ressources, ménager celles de l’espérance et en créer de nouvelles.

A propos de la forêt de Tronçais, 1805

1 03 1806                  Je veux constituer en France l’ordre civil ; il n’y a eu jusqu’à présent dans le monde que deux pouvoirs : le militaire et l’ecclésiastique. Constantin, le premier, établit au moyen des prêtres une espèce d’ordre civil ; Clovis n’a fondé la monarchie française qu’avec cet appui. Les moines sont ennemis naturels des militaires, et ont servi plus d’une fois de barrière contre eux. L’ordre civil sera fortifié par la création d’un corps enseignant ; il le sera plus encore par la création d’un grand corps de magistrats.

Je ne pense pas qu’il faille s’occuper d’un régime d’instruction pour les jeunes filles, elles ne peuvent être mieux élevées que par leurs  mères ; l’éducation publique ne leur convient point, puisqu’elles ne sont point appelées à vivre en public ; les mœurs sont tout pour elles ; le mariage est toute leur destination.

Si l’on veut fixer enfin la nation, il faut se hâter de régler par des codes les principales matières de la législation.

Le Code civil, sans être un ouvrage parfait, a cependant opéré beaucoup de bien. Chacun désormais sait d’après quels principes se diriger ; il arrange en conséquence sa propriété et ses affaires.

11 03 1806                 Il faut imiter dans le corps enseignant la classification des grades militaires.

Je veux surtout une corporation parce qu’une corporation ne meure point. On n’a pas à craindre que je rétablisse les moines, je n’y réussirais pas quand je le voudrais. On connaît les vices et les scandales qui régnaient parmi les moines ; j’ai eu moi-même occasion d’en juger, ayant été quelques temps élevé parmi eux. Je respecte ce que la religion respecte, mais, comme homme d’État, je ne puis aimer le fanatisme du célibat ; ç’a été un moyen par lequel la cour de Rome a voulu briser la chaîne de l’Europe, en empêchant que les religieux ne fussent des citoyens. Le fanatisme militaire est le seul qui me soit bon à quelque chose ; il en faut pour se faire tuer. Mon but principal, dans l’établissement d’un corps enseignant, est d’avoir un moyen de diriger les opinions politiques et morales.

Napoléon.                    Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux                    Gallimard 1930


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