1872 à 1875. La revanche. Brazza. Payer. 19211
Publié par (l.peltier) le 7 octobre 2008 En savoir plus

2 02 1872               Henry Dupuy de Lôme effectue le premier vol d’un dirigeable français à hélice.

02 1872                        Emile Boutmy ouvre l’Ecole libre des Sciences politiques, alias Science Po.

Il y a en France un enseignement organisé pour le médecin, pour l’avocat, pour l’ingénieur, pour le militaire, etc. Il n’y en a pas pour l’homme politique

Emile Boutmy, juillet  1871

En 1866, à Sadowa,  Taine et Renan estimaient que c’était l’université prussienne qui avait  vaincu l’Autriche. Pour Boutmy, c’était encore l’université prussienne qui a vaincu à Sedan.

Les sciences dites camérales s’étaient développées en Allemagne, dans le but de former les conseillers des princes. L’inspiration de Boutmy vient de là. Il veut donner une culture générale désintéressée aux élites, leur apprendre à penser.

Emmanuel Dreyfus

Fort de ces appuis, Emile Boutmy lance une première campagne de levée de fonds et parvient à réunir, auprès de 183  actionnaires, la somme nécessaire pour faire fonctionner l’établissement pendant quatre ou cinq ans. Ce succès témoigne de la puissance de conviction du jeune homme, mais aussi d’un sens certain de l’œcuménisme. L’équilibre des donateurs est soigneusement dosé, qui mêle des orléanistes, des républicains modérés, des bourgeois protestants, des représentants de l’action sociale et des catholiques proches des idées de Frédéric Le Play ou Albert de Mun… En somme, des modérés de tous bords, parmi lesquels on trouve des négociants, des banquiers, des hauts fonctionnaires ou encore la Société de législation comparée, dont sont membres Léon Gambetta ou Jules Ferry.

Les premiers enseignements sont délivrés en face de l’église Saint-Germain-des-Prés, dans les locaux de la Société d’encouragement pour l’industrie nationale. Sciences  Po propose des conférences plutôt que des cours magistraux comme à l’université, et met déjà l’accent sur le dialogue entre professeurs et élèves, sur le modèle du Seminär allemand de l’époque. Mais l’école peine à décoller : les étudiants hésitent à investir dans des enseignements complémentaires à leurs études en faculté, et qui semblent ne déboucher sur aucun métier précis. L’école des débuts tient plus du club. Elle en a d’ailleurs les attributs – un vestiaire pour poser son chapeau et son manteau, des salons où l’on se rend en habit de ville. C’est un lieu d’abord fréquenté par quelques dizaines d’intellectuels déjà formés.

Emile Boutmy, entrepreneur avisé sous ses airs de poète maudit, change son fusil d’épaule. Il faut une utilité à Sciences  Po ? Ce sera d’assurer la meilleure préparation aux grands corps de l’Etat, qui renoncent les uns après les autres à la cooptation pour adopter des modes de sélection méritocratiques : les concours se multiplient, pour rejoindre le Quai d’Orsay, l’inspection des finances, le Conseil d’Etat, la Cour des comptes… 

Emile Boutmy démarche les chefs des grands corps, qui désignent les jeunes lauréats des concours. Les conférences de méthode sont créées, avec un aîné qui incite les autres à travailler et qui les entraîne, leur apprend à faire des fiches… Ainsi, c’est le concours qui crée la révolution pédagogique.  

Emmanuel Dreyfus

Asile préféré des fils de notables, l’Ecole des sciences politiques peuplait de ses élèves les ambassades, la Cour des comptes, le Conseil d’Etat, l’inspection des finances… Quel tollé quand, par l’établissement d’une Ecole d’administration, un ministre du Front populaire prétendit battre en brèche le monopole de Sciences Po !

[…]         Une démocratie tombe en faiblesse, pour le plus grand mal des intérêts communs, si ces hauts fonctionnaires formés à la mépriser et, par nécessité de fortune, issus des classes mêmes dont elle a prétendu abolir l’empire, ne la servent qu’à contrecœur.

Marc Bloch L’Etrange Défaite. 1940.

A la Libération, Sciences Po est nationalisée, mais l’Etat lui concède une large autonomie. Elle reste la meilleure préparation à la toute nouvelle Ecole nationale d’administration, créée en  1945. Et l’école par laquelle la majorité des présidents et premiers ministres de la Ve  République sont passés : Emmanuel Macron, comme son prédécesseur, François Hollande, y ont à la fois étudié et enseigné.

Adrien de Tricornot  Le Monde août 2017

La culture technocratique parisienne est nourrie d’une dose inouïe de mépris pour le reste du pays.

Alexandre Jardin                     Le Midi Libre du 12 03 2017

2 05 1872           Suède : Oscar II succède à Charles XV ; pendant la guerre de Crimée, il avait obtenu des Russes la démilitarisation des îles Aland. Premier pipe line de 40 km aux États-Unis.

3 05 1872              Premier convoi de déportés de la Commune pour la Nouvelle Calédonie.

06 1872                  Une pétition en faveur de l’école laïque recueille 12 millions de signatures.

2 07 1872             Mgr Lavigerie consacre Notre Dame d’Afrique, la basilique d’Alger construite par Fromageau : sur le mur de l’abside on peut lire en arabe, en berbère et en français : Notre Dame d’Afrique, priez-pour nous et pour les musulmans. Il conseille fermement  les Jésuites qu’il envoie en Kabylie : Ce n’est pas le moment de convertir, c’est le moment de gagner le cœur et la confiance des Kabyles par la charité. Vous ne devez pas viser à autre chose. Tout ce que vous ferez en dehors perdra l’oeuvre.

5 10 1872         Bakounine a été torpillé par Marx qui est parvenu à le faire exclure des instances dirigeantes de l’Internationale. Bien évidemment la pilule a du mal à passer :

Prétendre qu’un groupe d’individus, même les plus intelligents et les mieux intentionnés, sera capable de devenir la pensée, l’âme, la volonté dirigeante et unificatrice du mouvement révolutionnaire et de l’organisation économique du prolétariat de tous les pays, c’est une telle hérésie contre le sens commun et contre l’expérience historique qu’on se demande avec étonnement comment un homme aussi intelligent que Marx a pu la concevoir.

Bakounine La Liberté de Bruxelles

15 10 1872                   Au large d’Etah, le cap le plus occidental du Groenland, par 78°N, un peu au nord de Thulé, le Polaris, navire de la première expédition américaine au pôle est quasiment perdu pour la navigation. En juin 1872, une tentative a été faite pour atteindre le pôle, en vain. Ancré à la banquise, il est entraîné par une violente tempête vers le nord-est, laissant 19 personnes sur la glace dérivante. Le capitaine Budington parviendra à mener tant bien que mal son navire jusqu’à la baie du Life Boat Cove (Qeqertarac), le 20 octobre, près le l’île Littleton. Les seize hommes restés à bord hivernent à terre. Huit mois plus tard, ils seront sauvés par le baleinier Ravenscraig, à 25 milles au sud-ouest du cap York, 76°N où ils avaient pu se rendre par leurs propres moyens. Les 19 autres, Américains, Allemands et 4 Esquimaux,  laissés sur un bout de banquise de 6 km de circonférence dériveront vers le sud pendant 5 mois, sur 1 300 milles, lequel bout de banquise ira en se fracturant en lambeaux : ils resteront en vie grâce à la grande connaissance de ce milieu hostile des quatre Esquimaux, – manger pendant cinq mois lorsqu’on a rien prévu au départ, c’est bien un exploit fabuleux ! – et seront sauvés par le baleinier Tigress le 30 avril 1873 au large du Labrador et au nord de Terre Neuve, par 53°N.

Un an plus tôt, le 8 novembre 1871, la mort très brutale et donc suspecte – juste après avoir pris une tasse de café – du chef d’expédition Hall, par 83°05′ N, laisse planer le soupçon d’empoisonnement, par un – ou plusieurs – membre de l’équipage. Quand on mesure le poids de la qualité des relations humaines dans une expédition de ce genre, il n’est guère étonnant que tout cela ait mené à la catastrophe et les naufragés qui ont dérivé vers le sud ne doivent leur vie qu’aux Esquimaux.

3 12 1872                  George Smith, 32 ans, assistant du British Museum, parle devant les membres de la Société d’archéologie biblique, en présence du Premier ministre William E. Gladstone : il donne lecture d’une tablette, onzième d’une série de 12, exhumée quinze ans plus tôt des ruines d’un palais du nord irakien, où il est question d’un déluge, en tous points semblables à celui de la bible. Le héros en serait un roi du nom de Gilgamesh. Le grand orientaliste Henry Rawlison couvre le jeune homme de son autorité. L’affaire fait grand bruit : l’Ancien Testament devient ainsi, partiellement mais incontestablement, un remake de mythes plus anciens, dont les racines sont en Mésopotamie, entre le Tigre et l’Euphrate.

Jusqu’au XIX° siècle, la tentation est forte de voir dans la Bible un savoir d’autant plus total qu’il est présumé inspiré par Dieu lui-même. On pensait que l’histoire était inscrite dans la Bible ; il fallait désormais inscrire la Bible dans l’histoire.

Jean-Marie Durand, collège de France

5 12 1872                    Au large des côtes du Portugal le Dei Gratia, capitaine David Reed Morehouse, se détourne de son cap pour aller à la rencontre d’un autre navire dont la navigation paraît quelque peu erratique : une fois à portée de voix, il l’interroge : pas de réponse. C’est le Mary Celeste, un brick de 2 mâts, qui a pris un chargement d’alcool industriel dénaturé à New-York. Benjamin Spooner Briggs, le capitaine, est un sévère puritain anglais de 37 ans, copropriétaire du bateau ; il voyageait avec sa femme et sa petite fille et il y avait sept hommes d’équipage. Il n’y aucun homme à bord, les voiles sont carguées et on ne décèle aucun signe d’un accident majeur, juste quelques anomalies qui pourraient être les débuts d’une explication : un désordre certain dans la cabine du capitaine, une entaille dans la coque du navire au-dessus de la ligne de flottaison, des traces d’eau de mer dans quelques cabines, les instruments de navigation et l’unique canot disparus : c’est tout. Rien qui puisse guider sur une piste précise : le mystère ne sera jamais élucidé, malgré le nombre de Sherlock Holmes qui se penchèrent sur la question. En tant que découvreur d’épaves en mer, les sauveteurs du Dei Gratia toucheront 7 700 $ – à peu près 120 000 $ actuels -, un sixième de la valeur assurée. Il faut dire que, dès sa naissance le bateau avait eu la poisse : construit en 1860 en Nouvelle-Ecosse, sous le nom d’Amazon, dès les premiers milles, il semble maudit : son premier capitaine meurt immédiatement, puis il enchaîne les propriétaires qui font faillite les uns après les autres. Rapatrié à Boston par ses propriétaires, le Mary Celeste n’en a pas fini avec la poisse : le père de l’un des propriétaires se noie alors qu’il est à bord. Du coup, il est vendu. Au cours des treize années suivantes, il change dix-sept fois de mains. Le dernier propriétaire est un  capitaine Parker, escroc à l’assurance. Le 3 janvier 1885, il jette délibérément le navire sur des récifs près d’Haïti et tente de mettre le feu à l’épave, sans y parvenir. Quel fichu karma !

Et le phénomène n’avait rien d’exceptionnel : les commissions parlementaires d’enquêtes sur les naufrages avancent le chiffre de neuf cent épaves dérivant en Atlantique nord entre 1870 et 1900 ! Comme partout, certains passeront à la postérité, dont le Flying Dutchmann, les autres sombreront dans une seconde fosse, celle de l’oubli.

21 12 1872                 Les Écossais Charles Wyville Thompson, W. B. Carpenter, John Murray  et trois autres chercheurs entreprennent la première campagne d’océanographie, à bord du Challenger, une goélette de 69 mètres adaptée aux travaux prévus, commandée par George S Nares. Elle est à propulsion mixte : voile / vapeur, compte 23 officiers et 243 membres d’équipage. Ils vont parcourir 69 000 miles dans l’Atlantique, le Pacifique, l’océan austral, indien, pendant quatre ans, jusqu’en mai 1876. La mission poursuit deux objectifs principaux : recenser la distribution des animaux pélagiques (vivant sur le plateau continental et les fonds plats à l’exclusion des grandes fosses) et dresser la carte des courants dans les océans. Ils parvinrent à sonder jusqu’à 8 000 mètres, au large des îles Mariannes, ne pouvant descendre plus bas car le fil vint à manquer : l’endroit – 11°24’N et 143°16’E – sera baptisé plus tard Challenger Deep, la fosse dont Jacques Piccard et Don Walsh atteindront quasiment le fond en 1960. Ils s’étaient fait accompagner de Robert, un perroquet dressé à répéter : Quoi, 2 000 brasses et pas de fond !

Thompson mourra six ans après le retour : ce n’était pas assez pour dépouiller l’ensemble des données et des végétaux/ animaux rapportés : c’est John Murray qui assurera la fin de ce travail, en assurant la publication des cinquante volumes de compte rendu de la mission, 29 552 pages, plus de 3 000 illustrations. Ils parviendront à ramener des poissons de 5000 mètres de profondeur. Ce sont les pères de l’océanographie moderne. Murray se contentera toujours de dire de cette œuvre qu’elle était le procès verbal d’un travail continu et diligent, dans lequel il n’y avait aucune place pour des exploits éclatants.

Ils feront escale en 1873 sur les îles Tristan da Cunha, à mi-chemin entre la Terre de Feu et le Cap de Bonne Espérance : l’île principale était alors peuplée de 84 habitants. L’archipel avait été découvert au début du XVI° siècle par les Portugais. Des phoquiers y firent un séjour un peu prolongé en 1790. De 1812 à 1815, les États-Unis s’en servirent comme base pour harceler les navires anglais. En 1815, les Anglais se l’approprièrent, y installant une petite garnison à demeure… histoire d’empêcher des partisans de Napoléon de lancer un raid corsaire pour le libérer de St Hélène, tout de même à plus de 2 500 km au nord-est ! La garnison s’en alla, quelques uns restèrent, faisant  venir en 1826 cinq femmes de Ste Hélène et ce petit monde prospéra, ne jugeant pas utile de se doter d’institutions politiques écrites, vivant frugalement de leurs maigres ressources, sous la houlette d’un (forcément) bon pasteur. La goélette Henry B. Paul fit un jour débarquer malencontreusement ses rats, qui se mirent à tout dévorer et la population faillit mourir de faim.

J’en suis au fascicule n° 389 des Instructions nautiques, page 235, quand la volonté du rédacteur, semblable à ces courants extraordinairement doués de volonté surhumaine qu’on trouve chez Jules Verne, me fait remonter des solitudes de l’Atlantique Sud et, à trois mille kilomètres des côtes, à trois mille kilomètres de toute côte, devrais-je dire, me plante devant Tristan da Cunha. Ça, mes amis, chapeau bas : c’est de la pierre ! C’est de la pierre et c’est exactement de la pierre de cette sorte que rêverait le nageur perdu au large de tout s’il avait le loisir de rêver.

Des falaises tranchantes comme des couteaux, noires comme de la suie, émergent brusquement de fonds de 4500 mètres et montent d’un seul élan jusqu’à 3 000 mètres dans le ciel. Imaginez la surprise ! Solitude totale sur plusieurs milliers de kilomètres, tout autour ; pas la plus petite parcelle de terre ferme ; pas gros comme l’ongle du petit doigt. Rien où l’homme puisse s’accrocher, sauf les bateaux. Des fonds à pic tout autour de l’île (sauf sur un point où se trouve une toute petite grève; notre nageur pourrait aborder), à pic, et à pic sur plusieurs milliers de mètres, des abîmes grouillants de monstres extraordinaires. C’est dans cette profondeur que gîte le Squid, ce calmar géant dont les cachalots se nourrissent. On a trouvé dans l’estomac de certains cachalots des lambeaux de squid portant des ventouses larges comme des couvercles de barriques, ce qui laisse présumer que ce mignon céphalopode avait des tentacules de la grosseur d’un autobus et de plus de cent mètres de long. On juge des borborygmes nocturnes d’un océan hanté par de tels monstres, même quand le vent est tombé.

C’est donc à une île parfaite que nous avons affaire. Et la vigueur avec laquelle elle surgit des fonds de la mer en fait une manifestation précieuse de ce que peut être la pierre quand elle se mêle d’apparaître avec grandeur. A l’île de Pâques, il y avait évidemment les statues qui posaient des énigmes en rapport avec l’homme. Il y avait ces chemins pavés de grandes dalles et descendant sous la mer. Ici, la roche, d’une fierté sans égale, ne s’est laissée sculpter que par le vent. Selon que, de cinq à six milles en mer on la regarde du nord, du sud, de l’est, de l’ouest, par temps clair ou sous les rideaux de la pluie, elle a le visage de votre peine, de vos malheurs, de vos soucis, de vos espoirs, de vos rêves. Des corvettes anglaises y ont vu Napoléon. Sainte-Hélène est à quatre mille kilomètres nord-est.

On trouvera peut-être que je parle de pierres étranges, mais toutes les pierres sont étranges par leur inertie, et dès qu’on les imagine douées d’une volonté qui a besoin de siècles (ou de cataclysmes) pour s’exprimer. Il a bien fallu que Tristan da Cunha sorte de la mer et jaillisse puisque de simples Instructions nautiques (qui sont le livre le plus sérieux du monde) suffisent actuellement à nous mettre en présence de ce jaillissement. Il a bien fallu qu’à un moment donné un bourgeon s’ouvre au fond de la mer et que la pointe de Tristan da Cunha sorte de ce bourgeon.

L’île s’est-elle élevée peu à peu à travers les eaux, ou brusquement ? Et si c’est peu à peu, d’un mouvement qu’il faudrait des siècles de patience pour surprendre, peut-être est-elle toujours en train de surgir, peut-être dans cent milliards d’années y aura-t-il à cet endroit une colonne dantesque sur laquelle reposeront les jardins du ciel ? Et si c’est brusquement, imaginons alors la spectaculaire entrée de théâtre de la pierre au milieu des océans. Dans les deux cas, nous ne sommes pas très loin de notre nageur perdu au large de l’éternité.

Jean Giono         Le Déserteur       -La Pierre-  Gallimard 1973

On nous apportait de temps à autre des choses étranges et belles, un furtif aperçu d’un monde encore inconnu.

[…] J’éprouvai la conviction profonde que la terre promise du naturaliste, la seule région à receler encore des nouveautés infinies d’un intérêt extraordinaire, c’était le fond des océans, les abysses.

Sir Charles Wyville Thomson 1872

L’entre deux eaux, c’est vraiment, pour un primate, un peu inquiétant : tant d’eau, tant de nuit, et dans toutes les directions… Le fond, ça rassure, même s’il est à 4000 mètres sous la surface.

Théodore Monod 1945

Celui qui a réellement vu cet univers en gardera une vision à jamais présente à sa mémoire, à cause de cet isolement, de ce froid cosmique, de cette obscurité éternelle – et surtout à cause de l’indescriptible beauté des habitants de ces lieux-.

William Beebe 1935

Ici la mer ne produit plus de nourriture par elle-même : la seule alimentation, ce sont les miettes qui tombent de la table du riche, le riche qui vit dans la zone de photosynthèse, où le soleil, source de toute  vie, pénètre encore.

Robert S. Dietz 1961

Cet environnement secret et lointain des profondeurs marines éclipse par la taille tous les autres habitats terrestres. C’est le réservoir ultime d’où toute vie tire sa subsistance.

Robert D. Ballard 2000

1872                Le Français André De Bisschop crée un moteur à gaz à combustion interne sans compression. 40 % de la population active est agricole, 26 % dans le secteur secondaire (49 % en Angleterre). Guerlain créé le tube de rouge à lèvres, amélioré par Maurice Levy en 1915, avec le système tournant et coulissant. C’est le contenant qui est nouveau, car pour ce qui est du contenu, pensez-bien que les femmes n’ont pas attendu Guerlain pour s’en occuper, à base de henné, de cochenilles écrasées, ceci pour l’Egypte, de pierres colorées broyées mélangées à de la cire d’abeille, cela pour la Mésopotamie. Chez nous, la base était souvent de la graisse de baleine, aujourd’hui de l’huile de foie de morue etc…

Il s’en est fallu d’une voix pour que la monarchie, parlementaire ou constitutionnelle, ne soit restaurée. L’Internationale, en congrès à La Haye, se rallie à la politique : Dans sa lutte contre le pouvoir collectif des classes possédantes, le prolétariat ne peut agir comme classe qu’en se constituant lui-même en parti politique distinct, opposé à tous les anciens partis formés par les classes possédantes.

9 01 1873            Mort de Napoléon III à Chislehurst, dans le Kent.

7 02 1873        Espagne : dissolution de l’armée de Catalogne. Amédée abdique quatre jours plus tard, cède la place à la république, dont les partisans retrouvent la majorité aux Cortes.

05 1873             Quand une grande plume se met à entretenir le souvenir de la patrie perdue [1] ;

La Dernière classe. Récit d’un petit alsacien

Ce matin-là, j’étais très en retard pour aller à l’école, et j’avais grand’peur d’être grondé, d’autant que M. Hamel nous avait dit qu’il nous interrogerait sur les participes, et je n’en savais pas le premier mot. Un moment, l’idée me vint de manquer la classe et de prendre ma course à travers champs.

Le temps était si chaud, si clair !

On entendait les merles siffler à la lisière du bois, et dans le pré Rippert, derrière la scierie, les Prussiens qui faisaient l’exercice. Tout cela me tentait bien plus que la règle des participes ; mais j’eus la force de résister, et je courus bien vite vers l’école.

En passant devant la mairie, je vis qu’il y avait du monde arrêté près du petit grillage aux affiches. Depuis deux ans, c’est de là que nous sont venues toutes les mauvaises nouvelles, les batailles perdues, les réquisitions, les ordres de la commandature ; et je pensai sans m’arrêter :

Qu’est-ce qu’il y a encore ?

Alors comme je traversais la place en courant, le forgeron Wachter, qui était là avec son apprenti en train de lire l’affiche, me cria :

Ne te dépêche pas tant, petit ; tu y arriveras toujours assez tôt à ton école !

Je crus qu’il se moquait de moi, et j’entrai tout essoufflé dans la petite cour de M. Hamel.

D’ordinaire, au commencement de la classe, il se faisait un grand tapage qu’on entendait jusque dans la rue, les pupitres ouverts, fermés, les leçons qu’on répétait très haut tous ensemble en se bouchant les oreilles pour mieux apprendre, et la grosse règle du maître qui tapait sur les tables :

Un peu de silence !

Je comptais sur tout ce train pour gagner mon banc sans être vu ; mais justement, ce jour-là tout était tranquille, comme un matin de dimanche. Par la fenêtre ouverte, je voyais mes camarades déjà rangés à leurs places, et M. Hamel, qui passait et repassait avec la terrible règle en fer sous le bras. Il fallut ouvrir la porte et entrer au milieu de ce grand calme. Vous pensez, si j’étais rouge et si j’avais peur !

Eh bien, non. M. Hamel me regarda sans colère et me dit très doucement :

Va vite à ta place, mon petit Franz ; nous allions commencer sans toi

J’enjambai le banc et je m’assis tout de suite à mon pupitre. Alors seulement, un peu remis de ma frayeur, je remarquai que notre maître avait sa belle redingote verte, son jabot plissé fin et la calotte de soie noire brodée qu’il ne mettait que les jours d’inspection ou de distribution de prix. Du reste, toute la classe avait quelque chose d’extraordinaire et de solennel. Mais ce qui me surprit le plus, ce fut de voir au fond de la salle, sur les bancs qui restaient vides d’habitude, des gens du village assis et silencieux comme nous, le vieux Hauser avec son tricorne, l’ancien maire, l’ancien facteur, et puis d’autres personnes encore. Tout ce monde-là paraissait triste ; et Hauser avait apporté un vieil abécédaire mangé aux bords qu’il tenait grand ouvert sur ses genoux, avec ses grosses lunettes posées en travers des pages.

Pendant que je m’étonnais de tout cela, M. Hamel était monté dans sa chaire, et de la même voix douce et grave dont il m’avait reçu, il nous dit :

Mes enfants, c’est la dernière fois que je vous fais la classe. L’ordre est venu de Berlin de ne plus enseigner que l’allemand dans les écoles de l’Alsace et de la Lorraine… Le nouveau maître arrive demain. Aujourd’hui, c’est votre dernière leçon de français. Je vous prie d’être bien attentifs.

Ces quelques paroles me bouleversèrent. Ah ! les misérables, voilà ce qu’ils avaient affiché à la mairie.

Ma dernière leçon de français !…

Et moi qui savais à peine écrire ! Je n’apprendrais donc jamais ! Il faudrait donc en rester là !… Comme je m’en voulais maintenant du temps perdu, des classes manquées à courir les nids ou à faire des glissades sur la Saar ! Mes livres que tout à l’heure encore je trouvais si ennuyeux, si lourds à porter, ma grammaire, mon histoire sainte me semblaient à présent de vieux amis qui me feraient beaucoup de peine à quitter. C’est comme M. Hamel. L’idée qu’il allait partir, que je ne le verrais plus, me faisait oublier les punitions, les coups de règle.

Pauvre homme !

C’est en l’honneur de cette dernière classe qu’il avait mis ses beaux habits de dimanche, et maintenant je comprenais pourquoi ces vieux du village étaient venus s’asseoir au bout de la salle. Cela semblait dire qu’ils regrettaient de ne pas y être venus plus souvent, à cette école. C’était aussi comme une façon de remercier notre maître de ses quarante ans de bons services, et de rendre leurs devoirs à la patrie qui s’en allait…

J’en étais là de mes réflexions, quand j’entendis appeler mon nom. C’était mon tour de réciter. Que n’aurais-je pas donné pour pouvoir dire tout au long cette fameuse règle des participes, bien haut, bien clair, sans une faute ; mais je m’embrouillai aux premiers mots, et je restai debout à me balancer dans mon banc, le cœur gros, sans oser lever la tête. J’entendais M. Hamel me parlait :

Je ne te gronderai pas, mon petit Franz, tu dois être assez puni… voilà ce que c’est. Tous les jours on se dit : Bah ! J’ai bien le temps. J’apprendrai demain. Et puis tu vois ce qui arrive… Ah! Ç’a été le grand malheur de notre Alsace de toujours remettre son instruction à demain. Maintenant ces gens-là sont en droit de nous dire : Comment ! Vous prétendiez être Français, et vous ne savez ni parler ni écrire votre langue !… Dans tout ça, mon pauvre Franz, ce n’est pas encore toi le plus coupable. Nous avons tous notre bonne part de reproches à nous faire.

Vos parents n’ont pas assez tenu à vous voir instruits. Ils aimaient mieux vous envoyer travailler à la terre ou aux filatures pour avoir quelques sous de plus. Moi-même n’ai-je rien à me reprocher ? Est-ce que je ne vous ai pas souvent fait arroser mon jardin au lieu de travailler ? Et quand je voulais aller pêcher des truites, est-ce que je me gênais pour vous donner congé ?

Alors d’une chose à l’autre, M. Hamel se mit à nous parler de la langue française, disant que c’était la plus belle langue du monde, la plus claire, la plus solide : qu’il fallait la garder entre nous et ne jamais l’oublier, parce que, quand un peuple tombe esclave, tant qu’il tient bien sa langue, c’est comme s’il tenait la clef de sa prison… Puis il prit une grammaire et nous lut notre leçon. J’étais étonné de voir comme je comprenais. Tout ce qu’il disait me semblait facile, facile. Je crois aussi que je n’avais jamais si bien écouté, et que lui non plus n’avait jamais mis autant de patience à ses explications. On aurait dit qu’avant de s’en aller le pauvre homme voulait nous donner tout son savoir, nous le faire entrer dans la tête d’un seul coup.

La leçon finie, on passa à l’écriture. Pour ce jour-là, M. Hamel nous avait préparé des exemples tout neufs, sur lesquels était écrit en belle ronde : France, Alsace, France, Alsace. Cela faisait comme des petits drapeaux qui flottaient tout autour de la classe pendus à la tringle de nos pupitres. Il fallait voir comme chacun s’appliquait, et quel silence ! On n’entendait rien que le grincement des plumes sur le papier. Un moment des hannetons entrèrent ; mais personne n’y fit attention, pas même les tout petits qui s’appliquaient à tracer leurs bâtons, avec un cœur, une conscience, comme si cela encore était du français… Sur la toiture de l’école, des pigeons roucoulaient tout bas, et je me disais en les écoutant :

Est-ce qu’on ne va pas les obliger à chanter en allemand, eux aussi ?

De temps en temps, quand je levais les yeux de dessus ma page, je voyais M. Hamel immobile dans sa chaire et fixant les objets autour de lui, comme s’il avait voulu emporter dans son regard toute sa petite maison d’école… Pensez ! depuis quarante ans, il était là à la même place, avec sa cour en face de lui et sa classe toute pareille. Seulement les bancs, les pupitres s’étaient polis, frottés par l’usage ; les noyers de la cour avaient grandi, et le houblon qu’il avait planté lui-même enguirlandait maintenant les fenêtres jusqu’au toit. Quel crève-cœur ça devait être pour ce pauvre homme de quitter toutes ces choses, et d’entendre sa sœur qui allait, venait, dans la chambre au-dessus, en train de fermer leurs malles ! car ils devaient partir le lendemain, s’en aller du pays pour toujours.

Tout de même il eut le courage de nous faire la classe jusqu’au bout. Après l’écriture, nous eûmes la leçon d’histoire ; ensuite les petits chantèrent tous ensemble le BA BE BI BO BU. Là-bas au fond de la salle, le vieux Hauser avait mis ses lunettes, et, tenant son abécédaire à deux mains, il épelait les lettres avec eux. On voyait qu’il s’appliquait lui aussi ; sa voix tremblait d’émotion, et c’était si drôle de l’entendre, que nous avions envie de rire et de pleurer. Ah! je m’en souviendrai de cette dernière classe…

Tout à coup l’horloge de l’église sonna midi, puis l’Angelus. Au même moment, les trompettes des Prussiens qui revenaient de l’exercice éclatèrent sous nos fenêtres… M. Hamel se leva, tout pâle, dans sa chaire. Jamais il ne m’avait paru si grand.

Mes amis, dit-il, mes amis, je… je…

Mais quelque chose l’étouffait. Il ne pouvait pas achever sa phrase.

Alors il se tourna vers le tableau, prit un morceau de craie, et, en appuyant de toutes ses forces, il écrivit aussi gros qu’il put : VIVE LA FRANCE !

Puis il resta là, la tête appuyée au mur, et, sans parler, avec sa main il nous faisait signe :

C’est fini… allez-vous-en.

Alphonse Daudet Contes du Lundi 1874

8 06 1873                   République fédérale espagnole : premier président : Pi Y Margall.

10 07 1873                 À Bruxelles, Paul Verlaine, 29 ans, passablement éméché, tire sur Arthur Rimbaud, son jeune amant de 19 ans, qui n’est que légèrement blessé. Mais Verlaine en prend quand même pour deux ans. Ils s’étaient rencontré en septembre 1871 : deux mois plus tard, ils n’avaient pu s’empêcher de scandaliser le public de l’Odéon et s’affichant au bras l’un de l’autre… Oh my God !

20 07 1873                 Première pierre de l’observatoire météorologique du Pic du Midi de Bigorre. Suivront celles du Puy de Dôme en 1876, du Ventoux en 1892 et de l’Aigoual en 1894.

20 10 1873                  A Saint Julien, Léon Gambetta annonce les tempêtes à venir : L’ennemi de la société moderne, c’est le cléricalisme.

21 12 1873           Francis Garnier est tué à Hanoï par les Pavillons Noirs, mercenaires chinois, décapité, émasculé et le cœur arraché. L’exploration du Mékong avait commencé à Saigon en juin 1866, sous le patronage du vice-amiral Pierre-Paul de La Grandière. Garnier avait alors gagné la vallée du Yang Tsé Kiang qu’il avait descendu jusqu’à Shanghai, puis rallié Saïgon deux années après en être parti, en juin 1868.

La province de Hanoï est en ce moment ci complètement pacifiée. Toute l’administration est entre nos mains et commence à fonctionner régulièrement […] [Quoique les chrétiens aient été les premiers à m’offrir leur concours, j’ai évité avec soin de me servir exclusivement d’eux et de donner à la révolution qui venait de s’accomplir le caractère d’une réaction religieuse. J’ai invité par une proclamation les lettrés à venir me trouver pour qu’ils ne croient pas à un parti pris contre eux ; j’ai maintenu en fonction toutes les autorités municipales et cantonales ; j’ai reçu la soumission et conservé le grade de toutes les autorités qui sont venues à moi. J’ai pris enfin les mesures les plus énergiques pour la répression du brigandage que la désorganisation du pays a fait naître de tous côtés. En même temps je remettais aux populations la moitié de l’impôt en riz d’une année. Elles n’ont pas tardé à avoir confiance dans un régime qui leur assurait une protection efficace et se préoccupait de leurs intérêts […] Le pays se calme à vue d’œil.

Francis Garnier, 1873

1873                            Fondation des concerts Colonne. Inauguration des tramways du Havre tandis qu’à San Francisco, c’est un tramway à câbles que l’on construit. Amélioration du télégraphe par Baudot : 60 mots/minute. Inauguration du premier chemin de fer à crémaillère, à vocation touristique : le Vitznau Righi, sur Suisse. Née en Autriche , la carte postale arrive en France.

Les Hollandais déclarent la guerre au sultan d’Aceh, dans le nord-ouest de Sumatra : ils mettront plus de trente ans pour venir à bout de ces Batak farouchement indépendantistes, le wahhabisme venant aiguiser les antagonismes. Quelques années plus tôt, un missionnaire notait déjà : ils ne mangent point de la chair humaine pour assouvir leur faim… mais… comme par une espèce de cérémonie, comme pour montrer par un châtiment ignominieux l’horreur qu’ils ont pour les crimes… les victimes sont les prisonniers de guerre et les criminels condamnés pour des crimes capitaux… la vie paraît être un état de guerre perpétuel.

Francis Garnier, en prenant Hanoï, à l’embouchure du fleuve Rouge, élargit les privilèges politiques et commerciaux de la France. Gustave Boissonade, juriste français, se voit offrir par le gouvernement japonais un poste de conseiller juridique ; l’influence française est alors très forte au Japon : le Code civil français est traduit intégralement en japonais… les années passant, les affinités prendront le dessus sur les séductions intellectuelles et l’influence française fera place à celle de la Prusse, dont le despotisme éclairé était plus proche du Japon que les institutions françaises. Vingt ans plus tard, un code civil, nommé code Boissonade, très inspiré du code Napoléon, sera retiré juste avant d’être mis en vigueur, sous la pression des partisans d’un code civil allemand qui venait d’être terminé.

Dans le même temps, sur fond de contentieux larvé entre Chine et Japon quant aux îles Ryukyu et au statut de la Corée, des négociations s’engagent entre les deux pays : le premier est encore dans l’empire de la tradition, le second a fait sa mue voilà 5 ans avec l’ère Meiji :

Le rétablissement des relations diplomatiques entre le nouveau régime meijien du Japon et l’empire de Chine pose concrètement la question du positionnement métagéographique réciproque. Car, rappelons-le, depuis l’instauration du shôgunat Tokugawa [à partir de 1600. ndlr] et même avant, depuis les tentatives japonaises d’invasions continentales à la fin du XVI° siècle, les relations officielles sont réduites à presque rien entre les deux États. Bien que neutralisée, la situation s’est durcie au cours du XVIII° siècle. L’empereur Kangxi interdit tout voyage outre-mer en 1684. Le shôgunat institue en 1715 un système de licences officielles (j. shinpai ; ch. xinpai) pour réduire le trafic maritime clandestin. Au cours des années 1720, Li Wei, le gouverneur de la province du Zhejiang, envoie à Nagasaki, avec l’accord de l’empereur Yongzheng, des émissaires pour explorer la possibilité de superviser ensemble la navigation commerciale. En 1728, il renforce le cantonnement des marchands chinois dans leur quartier de Nagasaki. Le shôgunat répond en 1729 par une lettre qui rappelle sa politique de repli. Le commerce entre le Japon et le continent reste toléré par les deux parties. Puis, plus rien, plus aucun échange diplomatique pendant un siècle et demi, jusqu’en 1870.

C’est le nouveau gouvernement japonais de Meiji qui souhaite d’abord le rétablissement des relations. Et c’est la situation en Corée – premier épisode d’une histoire qui sera de plus en plus douloureuse – qui l’y pousse. Pays voisin le plus proche, ayant déjà avec le Japon des relations officielles, abritant même dans le port de Pusan un quartier japonais, le waegwan, qui est un équivalent de l’enclave de Dejima, la Corée constitue l’une des premières préoccupations diplomatiques du nouveau régime japonais. En outre, avec l’abolition du système féodal, la famille des Sô sur Tsushima n’est plus là pour gérer les échanges nippo-coréens, au demeurant déclinants depuis la fin du XVIII° siècle. Aucune ambassade coréenne ne s’est en effet rendue à Edo après celle de 1764, et la dernière, celle de 1811, ne dépasse pas Tsushima.

Mais la royauté coréenne oppose une fin de non-recevoir aux premiers contacts japonais. Elle refuse de reconnaître les documents prouvant le changement de régime japonais, car elle les considère comme non conformes à la tradition selon le principe des rites et du bien-nommer. Elle affirme, en substance, qu’elle est vassale de la Chine, puisqu’elle lui assure le tribut, et qu’une affaire de ce type doit être traitée avec la Cour chinoise. L’ambiguïté du statut diplomatique du shogun vis-à-vis du roi de Corée, soigneusement entretenue par le clan des Sô qui avait un intérêt matériel à le faire, éclate au grand jour. Elle prend de court les dirigeants japonais.

C’est l’impasse, porteuse de nombreux drames. La situation provoque une tension au sein de l’oligarchie meijienne sur l’attitude à adopter, débat dit sei-kanron (de la rectification de la Corée). Les uns, jugeant qu’il s’agit d’une offense, désireux d’en découdre et préférant saisir l’occasion plutôt que la laisser aux Occidentaux, veulent une expédition militaire immédiate en Corée. Les autres, qui ne sont pas systématiquement hostiles sur le principe d’un coup de force, estiment que l’opération est prématurée. L’historiographie japonaise récente montre cependant que le bellicisme n’est pas forcément du côté de ceux que l’on croyait, et que la question a été instrumentalisée à des fins de règlements de comptes politiques internes.

Toujours est-il que l’impasse coréenne impose à l’État meijien de se tourner vers la Chine. En outre, une autre question le tracasse, celle des Ryûkyû [archipel au sud de la Corée, entre le sud du Japon et Taïwan. ndlr] et de leur appartenance territoriale. Le nouveau ministre des Affaires étrangères, Soejima Taneomi (1828-1905), est donc envoyé en Chine au printemps 1873 comme ambassadeur extraordinaire et ministre plénipotentiaire. Il a pour mission de régler les deux questions, ryûkyûane et coréenne, et, dans la foulée, d’ouvrir de nouvelles relations diplomatiques avec l’empire Qing. Le haut rang qui lui est donné montre combien le régime japonais attache d’importance à l’affaire. Ainsi, comme le résume l’historien McWilliams, l’Orient va rencontrer l’Orient.

Le ministre ambassadeur japonais Soejima dispose de plusieurs atouts. Il possède une excellente formation dans les textes classiques chinois et le confucianisme. Ayant déjà une expérience diplomatique, il s’entoure d’experts, dont un traducteur d’origine chinoise et vivant au Japon. Il choisit un conseiller américain, très bon connaisseur de la Chine et rompu à l’exercice diplomatique, le général de brigade d’origine française Charles Le Gendre (1830-1899), démissionnaire des services diplomatiques états-uniens. L’ambassade japonaise part sur un cuirassé, acheté en 1867 aux États-Unis, dans l’espoir d’impressionner les Chinois, mais, pour des raisons de navigation, elle débarque finalement à Tianjin sur un vapeur américain, à son grand désappointement.

L’hébergement de la délégation japonaise pose d’emblée les données du problème. Les Chinois proposent une maison traditionnelle, les Japonais préfèrent une maison à l’occidentale. Les Chinois sont habillés classiquement, les Japonais s’évertuent à porter le costume cravate à l’occidentale. Soejima lui-même arbore une moustache et une impériale à la Napoléon III. Li Hongzhang (1823-1901), haut dignitaire chinois, s’étonne de la présence d’un étranger au sein de la délégation japonaise – Le Gendre -, ajoutant : Nous avons toujours passé des traités avant celui-ci, et nous n’avons jamais eu besoin d’étrangers pour nous conseiller ; pourquoi maintenant ? Ce à quoi Soejima rétorque : Nous avons peut-être changé de vêtements, mais ils nous vont bien, très bien même, et sur notre cuirassé que nous avons amené jusqu’en Chine il n’y a pas un seul étranger. En deux répliques, l’ambiance est tracée : le vieil ordre rituel qui tente de perdurer en Chine face à l’adaptation moderniste, résolue et voulue du Japon.

Li Hongzhang est néanmoins conscient de l’évolution du contexte international. Il profite du lourd cérémonial traditionnel pour louvoyer, soit pour retarder les échéances, soit pour faire avancer son point de vue au sein des traditionalistes chinois.

Car Soejima demande, au nom de l’empereur japonais, une entrevue auprès de l’empereur de Chine. Or il n’y a – n’est-ce pas – qu’un empereur au monde selon la Chine, le sien. Et le dernier entretien accordé par l’empereur de Chine à un représentant remonte à plus de quatre-vingts ans. C’était avec le Britannique Macartney, poliment éconduit on s’en souvient, au motif que la Chine n’a besoin de rien, surtout pas de ces choses venant de l’étranger, belles, certes, mais inutiles. En outre, depuis une vingtaine d’années, les ambassadeurs étrangers – de Russie, de Grande-Bretagne, des États-Unis, de France et des Pays-Bas – attendent également une entrevue, en vain. Selon le rituel diplomatique traditionnel chinois, c’est le premier ambassadeur arrivé à Pékin qui doit passer en premier. Recevoir d’abord l’ambassadeur japonais aurait donc le double inconvénient de contrevenir à l’étiquette et de mécontenter les puissances occidentales. Cela fait beaucoup.

C’est un casse-tête. Soejima s’en sort avec une habileté consommée, et une forte dose de patience puisqu’il attend plus de trois mois, après avoir essuyé moult déconvenues, atermoiements et subterfuges. Quand le prince émissaire de l’empereur chinois accepte enfin une rencontre préalable, il tombe subitement malade. Soejima montre sa tristesse, mais rompt les discussions. Le prince recouvre aussitôt la santé. En fait, Soejima bluffe les Chinois en jouant sur leur terrain. Quand les Chinois lui signifient qu’ils ne reconnaissent pas les méthodes diplomatiques internationales élaborées au congrès de Vienne (1815), que le Japon accepte, il déploie devant son visage un éventail où sont inscrits les cinq principes confucéens. Il demande alors distraitement si la façon dont il est reçu correspond à deux d’entre eux, la sincérité et le respect mutuel. Abasourdis puis retrouvant leurs esprits, deux ministres chinois lui demandent : Au bout de combien de temps le souverain japonais a-t-il reçu un ambassadeur étranger ? Soejima répond au bout de six ans, et, ajoute-t-il, des officiels âgés, qui y étaient opposés, se sont d’ailleurs suicidés. Le ministre chinois Wen de s’exclamer : – Ah, voilà de vrais patriotes, et leur perte est regrettable ! – Probablement, précise Soejima, mais ce qui est plus regrettable, c’est que ces hommes aient manqué d’intelligence et de jugement pour montrer leur courage et leur loyauté. Il enchaîne ensuite sur la menace que font peser les Occidentaux sur les pays d’Asie. Il conclut en faisant appel à une coopération entre la Chine et le Japon pour les contrer.

Convaincus, les Chinois acceptent d’organiser une entrevue japonaise avec l’empereur de Chine, mais Soejima n’est pas au bout de ses peines. Reste en effet à régler le rituel. Les Chinois réclament le cérémonial traditionnel d’obéissance : face à l’empereur, l’hôte doit se courber trois fois et s’agenouiller neuf fois (rite du kou tou ou kow tow). Les Japonais proposent trois courbettes, conformes à l’étiquette internationale. Les Chinois refusent. Soejima joue alors son va-tout et annonce qu’il rentre au Japon. Les Chinois renoncent, l’entrevue avec l’empereur chinois a lieu, Soejima passe en premier, vêtu à l’occidentale et gardant son sabre. Suivent ensuite les ambassadeurs occidentaux. La victoire diplomatique japonaise est totale.

Mais elle cache autre chose. Pendant les négociations sur le rituel de l’entrevue, des conseillers japonais discutent avec leurs homologues chinois des deux sujets qui tiennent vraiment à cœur au gouvernement meijien : la Corée et les Ryûkyû. Sur le premier point, les Chinois répondent qu’ils n’ont pas à se mêler des affaires coréennes. Sur le second, ils laissent entendre que les Japonais peuvent punir les aborigènes de Taïwan qui ont tué cinquante-quatre Ryûkyûans débarqués sur l’île, parce que ces aborigènes ne sont pas considérés comme étant sous le contrôle de la loi chinoise. Les Japonais interprètent aussitôt cette position comme la reconnaissance du fait que ni Taïwan ni les Ryûkyû ne sont considérés comme chinois par la Chine.

En réalité, l’interprétation japonaise entre déjà dans l’ordre spatial moderne occidental, où le contrôle d’un territoire implique le contrôle de tous ses habitants. Inversement, les diplomates chinois gardent leur conception habituelle, où sont sujets de l’empire les populations civilisées, c’est-à-dire sinisées ou reconnaissant l’ordre chinois. Pour eux, ce n’est pas le cas des aborigènes de Taïwan. Cette conception est celle qui leur a fait autrefois céder Macao aux Portugais, ce que leur reproche d’ailleurs vivement la délégation Soejima.

On devine les conséquences des interprétations respectives. Les Japonais sont prêts à s’emparer des Ryûkyû, ce qu’ils font six ans plus tard, en 1879, et à envahir Taïwan à la suite d’une expédition punitive, ce qu’ils font dès 1874, mais en se retirant après un échec militaire. En revanche, ils diffèrent toute attaque armée envers la Corée, ce qui provoque la colère des partisans du seikanron et la démission de certains d’entre eux, comme Soejima lui-même. La politique japonaise de la canonnière en Corée aboutit cependant en 1876 par la conclusion du traité de Kanghwa avec le royaume de Corée. Le problème dans cette affaire, c’est que les diplomates chinois, forts du tribut qui est encore échangé en 1876 entre le roi des Ryûkyû et l’empereur chinois, n’ont gardé aucune trace écrite des discussions sur les points abordés, contrairement à leurs homologues japonais qui ont donc beau jeu de faire valoir leur version des choses. La polémique qui en résulte n’est pas encore vraiment cicatrisée de nos jours. Or elle constitue le point de départ de l’affrontement militaire progressif entre le Japon et la Chine, et d’une incompréhension croissante.

L’issue de l’ambassade Soejima ne tombe pas du ciel côté chinois. Elle résulte de près de trois ans de débats internes, depuis la lettre que l’ambassadeur japonais Yanagihara Sakimitsu (1850-1894) apporte en septembre 1870, soulignant que de récents changements dans la Civilisation se sont déployés en grande mesure et que le Japon souhaite passer un traité avec la Chine comme il l’a fait avec les pays occidentaux.

Au sein de la Cour chinoise, trois positions coexistent, en gros. La première rejette comme hérétique tout alignement sur l’Occident, et par conséquent tout accord avec le Japon qui a de facto rejoint celui-ci. La deuxième, incarnée par Zuo Zongtang (1812-1885), alors gouverneur général des provinces du Fujian et du Zhejiang, considère que le Japon est un pays étranger, non tributaire, mais que son occidentalisation est à prendre en compte. La troisième, véhiculée par Li Hongzhang, Feng Guifen (1809-1874), lettré réformateur, ou Wang Tao (1828-1897), écrivain moderniste, considère que le Japon relève du monde sinisé, même s’il ne pratique plus le tribut, et qu’un processus d’occidentalisation peut être mené ensemble. On peut dire que c’est celle-là qui l’emporte. L’un des arguments qui pèsent dans la balance est le fait que le Japon ne s’est pas immiscé dans les problèmes intérieurs de la Chine pendant la révolte des Taiping (1850-1864), ce qui rompt avec la vision chinoise alors dominante d’un Japon constitué de nains pirates, belliqueux et agressifs.

L’ambassade Soejima bouleverse donc l’antique métagéographie chinoise. Elle annonce les futures recompositions géographiques et géopolitiques en Asie orientale. Les Chinois n’en ont pas vraiment conscience puisqu’ils ont été séduits par la culture sinisée des Japonais, leur connaissance de la Chine, leurs bonnes manières, leur sens de l’étiquette – meilleur que ce que leur ont montré les Européens jusque-là. Ils l’ont d’ailleurs signifié à la délégation japonaise. Quelque part, ils se sentent encore du même monde. Ils croient que les Japonais leur paient une sorte de tribut culturel. La différence leur semble évidente en comparaison des Occidentaux, ou, plus simplement, des aborigènes de Taïwan, dont le statut de minorité barbare renvoie en fait à la question de la définition des Asiatiques. Mais, symboliquement, et concrètement, le vieil ordre planétaire chinois du huayi s’est brisé, ouvrant la route au nouvel ordre international dicté par le Japon, et par l’Occident. L’universalisme chinois n’est plus, les nationalismes adviennent.

Philippe Pelletier      L’Extrême Orient     Gallimard Folio Histoire 2011

23 02 1874                  Retraité de l’armée des Indes, le major Walter Clopton Wingfield fait breveter à la chambre des métiers de Londres, un nouveau jeu de Court Paume – le jeu de Paume étant l’ancêtre de tous ces jeux de balle au filet – vendu d’abord sous le nom de Sphairistiké [l’art de la balle en grec] puis, en 1877, sous le nom de Lawn-Tennis [Jeu de Paume sur gazon] plus facile à retenir. En mai 1874, il fait publier les règles du Lawn-tennis. Confuses, incomplètes, elles laissent libre à toutes les fantaisies possibles. Néanmoins, le Lawn-tennis va connaître un énorme succès. Les règles seront clarifiées, simplifiées le 24 ami 1875. La même année, J.H Walsh, directeur du The Field, un journal de loisir, et Henry Jones, son rédacteur en chef, louent à Wimbledon une prairie. Ils y fondent le All England Club et organisent dès juillet 1877 le premier tournoi de Wimbledon. L’internationalisation du jeu, entraînera la diversification des surfaces : le lawn sera abandonné, ne restera que le tennis.

12 04 1874               Le lieutenant autrichien Jules Payer, Antoine Zaninovich, matelot et Edouard Orel, enseigne de vaisseau, atteignent la latitude record de 82°5’N : ils laissent dans une anfractuosité de rocher une bouteille qui contient ce message :

Nous, membres de l’expédition austro-hongroise au pôle nord, avons atteint ici, (le cap Fligely, sur l’archipel François Joseph, au nord de la Nouvelle Zemble) au 82°5′, notre point de latitude le plus extrême, à dix-sept jours de marche de notre navire (le Tegetthoff) enfermé dans les glaces au 79°51′.

Sous la côte, nous constatons l’existence d’un bassin d’eau libre peu étendu. Tout alentour règne le pack, qui rejoint au nord et au nord-ouest, à une distance de soixante ou soixante dix-mille environ, de nouvelles terres dont nous ne pouvons déterminer exactement la configuration ni le développement. Notre intention est de regagner immédiatement notre navire, que l’équipage tout entier abandonnera bientôt pour retourner en Europe ; nous sommes réduits à cette nécessité par l’impossibilité absolue de dégager ledit navire des glaces qui l’enserrent et par le mauvais état sanitaire des hommes.

Le Tegetthoff avait appareillé le 13 juin 1872 de Bremerhafen, à l’embouchure du Weser sous les ordres du lieutenant de Vaisseau Charles Weyprecht et du lieutenant Jules Payer, avec un équipage très cosmopolite et huit chiens. Bloqué par les glaces dès le 21 août 1872, au nord de la Nouvelle Zemble, il ne retrouvera jamais les eaux libres. Porté par la dérive, il finira par arriver le long d’îles que le lieutenant Payer nommera Archipel François Joseph. Jusqu’à son abandon, le Tegetthof ne sera pas fracassé, abritant les vingt deux hommes et neuf chiens pendant deux ans. Après être parvenu au 82°5′, et avoir regagné le navire, tout le monde l’abandonnera le 20 mai, pour retrouver des eaux libres, en tirant jusque là trois grosses chaloupes : l’aventure, douloureuse jusque là, devint un calvaire : la progression était tellement lente que, 8 jours après le départ du bateau, quelques hommes pouvaient encore y retourner pour reprendre des provisions abandonnées, sans autre chargement, en faisant en trois heures le trajet qu’ils avaient mis huit jours à parcourir en traînant les chaloupes !

[…] Encaqués comme des harengs dans nos chaloupes, sans autre abri qu’une tente pavillon, sans autres meubles que nos avirons, consumés par un de ces ennuis noirs qui vous corrodent un homme jour par jour, heure par heure, minute par minute, nous menons certainement l’existence la plus mélancolique qu’il soit possible d’imaginer.

Dans le creux du canot qui, la nuit, nous sert de dortoir, il fait une chaleur presque intolérable : étalés les uns près des autres, nous nous efforçons pourtant de dormir, et nous prolongeons notre nuitée aussi longtemps que nous le pouvons, jusqu’à ce que les jappements de Torossy ou l’appel du cuisinier apportant la soupe nous déterminent à reprendre la verticale.

Cette soupe est le mélange le plus ineffable d’éléments disparates ou ennemis : farine, pemmican, saucisson, pain broyé, chair de phoque, poumon d’ours, tout s’y marie dans une fabuleuse promiscuité ; il n’y manque plus que cette gélatine d’un genre particulier que mangèrent en 1821, sous le nom significatif de tripe de roche, sir Franklin et ses compagnons, ou les parties hors d’usage de nos bas et de nos culottes.

Nous l’absorbons néanmoins, cette soupe invraisemblable, et en silence, de peur de dire involontairement ce que nous pensons, ou de répéter ce que nous avons dit cent mille fois déjà.

Nous n’avons pas même la ressource de nous raconter mutuellement notre vie ; nous connaissons par cœur nos aventures respectives depuis la première de toutes, oui, depuis la naissance, jusqu’à la dernière, à savoir l’infructueuse chasse au phoque de la veille…

Le repas terminé, on se groupe d’une manière un peu différente dans les chaloupes ; celui dont c’est le tour d’affût va guetter un chimérique veau marin au bord de la flaque la plus proche ; et quiconque possède un reste de tabac s’empresse de bourrer silencieusement sa pipe.

Heureux ceux qui découvrent tout à coup une déchirure à leurs vêtements. Ils prennent du fil, une aiguille, et les voilà occupés pour un bout de temps ! Plus heureux encore ceux qui se sentent capables de dormir pendant le jour après avoir dormi pendant la nuit ! Ces privilégiés s’étendent sans fracas, les uns sous les bancs des rameurs, les autres dessus, et des uns et des autres on n’aperçoit bientôt plus que les semelles.

Alors arrivent les mouettes, qui papillonnent en essaims pressés autour des canots muets, guignant de l’œil les rognures de lard qu’elles se disputent férocement, comme tout là-bas, en Europe, on se dispute des provinces. Encore ce peuple de volatiles ne tarde-t-il pas à nous délaisser, de même que l’ours polaire et le veau marin. Un jour en effet, quelques-uns des nôtres ayant eu la malencontreuse idée de tendre des rets près des chaloupes, ces oiseaux disparurent, et l’on n’en revit plus qu’à bonne distance de nous.

Où il faut aller pour retrouver un peu d’animation, sinon de sociabilité, c’est sous la tente enfumée où se fait la cuisine. Pour peu qu’un dissentiment s’y élève sur la question de savoir qui doit à son tour récurer la marmite, pour peu qu’il y ait une ombre de passe-droit ou de privilège, ou qu’on ait indûment coupé une corde du bagage au lieu d’en défaire le nœud, vite les apostrophes éclatent et se croisent avec une volubilité qui fait grand honneur à la faconde de nos bouillants Méridionaux. Presque toujours, heureusement, le don d’une pipe de tabac fait à propos assoupit jusqu’au soir ou jusqu’au lendemain la querelle commencée.

Nous atteignons ainsi le 15 juillet, sans autre événement que le transfert de notre campement à trois cents pas environ de là, à seule fin de choisir un meilleur endroit, pour chasser le phoque, et aussi peut-être pour nous laisser croire à nous-mêmes que nous avons continué d’avancer. Au fond nous ne sommes pas assez innocents pour prendre le change ; nous savons parfaitement ce qu’il en est ; nous suivons d’un regard oblique la décroissance rapide de nos provisions, et la marche vertigineuse de l’aiguille fatale sur le cadran où est écrite notre destinée.

Jusqu’alors nous avons fait à mauvaise fortune bon visage ; nous nous sommes résignés tant bien que mal au dur labeur de la traction et du débardage ; la moindre rigole franchie après une semaine de patience, à la lisière d’une plaine de glace, nous a remplis de joie et de reconnaissance.

L’espérance chevillée au cœur, nous avons attendu, de jour en jour, qu’il plût aux canaux fermés d’ouvrir leurs écluses ; mais, à présent, nos âmes mollissent décidément ; l’opiniâtre vent du sud a détruit le résultat de nos efforts les plus laborieux ; après une course de deux mois, nous ne sommes encore qu’à deux lieues allemandes [2] du navire.

Les hauteurs de l’île Wilczek pyramident toujours à notre horizon ; leurs lignes rocheuses étincellent avec une netteté désespérante dans l’inextinguible lumière du jour.

Que faire ? Rétrograder au point de départ, retourner nous enclore pour un troisième hivernage, sans espoir, dans les flancs dévastés de notre bâtiment, ou, qui sait ? ne plus retrouver peut-être notre bâtiment et périr alors dans le sein glacé de l’Océan ! Telle était la double perspective qui semblait s’offrir à nous.

Sans doute des symptômes d’une prochaine débâcle se montraient de toutes parts ; des milliers de gouttelettes, glissant des récifs aigus et des blocs tabulaires, trahissaient la lente usure de la glace sous les influences estivales. Une pluie chaude qui se mit à tomber accrut encore ce vaste suintement, prodrome assuré d’une dislocation générale du pack. Mais quel secours efficace ces promesses de fonte nous apportaient-elles ? En étions-nous donc réduits à attendre que toutes ces humides constructions de l’hiver arctique eussent achevé de se liquéfier ? Cette attente seule eût été notre perte inévitable.

Sans doute aussi nous nous disions, en repassant au dedans de nous les diverses péripéties de notre existence depuis deux années, qu’il n’était pas vraisemblable, ni même conforme à la logique et au sens commun, que le destin nous eût fait échapper aux épouvantables cataclysmes que l’on a vus, pour nous laisser, après coup, mourir lentement, misérablement, d’inanition pure.

Néanmoins, en dépit de ce raisonnement laborieux, en rébellion évidente contre la réalité des choses, une sinistre nuit envahissait nos esprits, et il était fort heureux, ma foi, que la rotondité de la terre nous empêchât de mesurer de l’œil la quantité de glaces qui nous séparait encore de la mer vivante.

Nos rations de vivres subirent une nouvelle diminution ; Pekel, notre bon et fidèle Pekel, auquel on avait accordé jusqu’alors un sursis, fut enfin sacrifié à la terrible nécessité.

Les veaux marins devenaient de plus en plus notre unique ressource ; encore nous fallait-il bien employer les quatre cents coups environ qui nous restaient à tirer.

Nous n’avions pas eu tort cependant de nous confier toujours, si timidement que ce fût, à notre fortune. Au moment même où toute espérance de salut paraissait irrévocablement évanouie pour nous, un rayon libérateur jaillit au milieu de nos ténèbres.

Le 15 juillet au soir, comme nous venions de prendre notre maigre repas, une série de minces canaux s’entrouvrit au sud-ouest, sous la double action des vents et du courant.

En peu d’instants nous avançâmes d’un bon mille.

Le lendemain, ayant rencontré un autre chenal plus considérable, nous reconquîmes notre latitude précédente de 79°39′, et l’île Wilczek s’effaça derrière nous en sombres linéaments, estompés d’une vapeur jaunâtre pareille à la dorure pâlie de la tranche d’un vieux livre.

Notre façon d’aller s’était, de plus, tout à coup modifiée. Au lieu d’être assujettis, comme auparavant, à de continuels transbordements, pénibles pour nous et toujours dangereux pour les membrures de nos chaloupes, nous pouvions maintenant, à l’aide de longues perches, écarter ou disjoindre la plupart des blocs ou des barrières qui encombraient notre route ; il suffisait d’un peu de prudence pour éviter les chocs trop forts et les pressions.

S’il arrivait que les plaines de glace eussent un pourtour trop considérable, nous en étions quittes pour reprendre transitoirement nos procédés primitifs, c’est-à-dire pour remorquer successivement au moyen de traînoirs chacune des embarcations et les différentes pièces du bagage.

Un progrès de quatre milles suffisait alors pour nous satisfaire.

Tous les mouvements préliminaires avaient du reste acquis une telle précision qu’il ne nous fallait pas plus de trois heures pour les exécuter. Si, pendant la marche, les chaloupes se heurtaient à quelque obstacle provenant des glaces, les crampons et les pelles des pionniers avaient vite fait d’aplanir la voie. Les flaques d’eau qui pouvaient se rencontrer au milieu de ces plaines accidentées comptaient à peine dans notre labeur machinal ; nous les passions à gué sans souci, et ce n’était pas non plus une affaire lorsque un des nôtres, en déblayant le conduit d’un canal, prenait un bain inattendu…

Ils retrouvèrent les eaux libres le 15 août, durent sacrifier les deux derniers chiens… et le 25 août 1874 au soir, en longeant les côtes de la Nouvelle Zemble :

… Il était sept heures. Tout à coup un cri, un seul cri d’allégresse s’éleva des quatre chaloupes. Une cinquième embarcation, toute petite, était devant nous, montée par deux hommes qui semblaient en train de faire la chasse aux oiseaux du cap.

Non moins surpris que nous-mêmes, ces hommes vinrent à nous.

C’étaient des Russes. Avant que nous eussions eu le temps de nous entendre, nos chaloupes et les leurs tournèrent une pointe de rocher, et nous nous trouvâmes en présence de deux navires.

Avec quelle palpitation de cœur le naufragé s’avance à la rencontre du bâtiment sauveur qui se dresse sous ses yeux, tout gréé, dans son élégante et fière cambrure, et qui tout à l’heure va le recevoir dans ses flancs, à l’abri des colères capricieuses des éléments ! Ce n’est pas pour lui une carcasse inanimée, c’est un ami, un être supérieur et tout puissant, devant lequel s’incline humblement sa faiblesse. Tels furent aussi les sentiments avec lesquels nous ramâmes vers ces deux schooners, qui étaient à l’ancre, à quelques centaines de pas, dans l’intérieur d’une baie entourée d’un rempart de roches.

N’étaient-ils pas pour nous le résumé du reste du monde ? Tout en suivant la barque étrangère, nous hissâmes notre pavillon. Bientôt nous accostâmes le plus rapproché des deux navires, dont le pont s’emplit immédiatement de matelots barbus. C’était le Nicolas, capitaine Féodor Voronin. Hélas ! huit jours plus tôt, nos pauvres chiens auraient pu, eux aussi, toucher les planches du navire libérateur…

Jamais têtes couronnées ne reçurent un accueil pareil à celui dont furent honorés ce jour-là ces échappés de la banquise que l’Europe avait crus perdus à jamais.

A la vue des deux oukases qui nous avaient été envoyés de Petersbourg, au début de notre voyage, et qui enjoignaient à tous les nationaux de nous prêter aide et assistance le cas échéant, ces pauvres pêcheurs russes découvrirent leurs têtes et s’inclinèrent jusqu’à terre. A des centaines de lieues de son point de départ, l’ordre d’en haut n’avait rien perdu de sa vertu suprême !

Mais ce ne furent pas seulement la discipline et l’obéissance qui nous valurent cette réception empressée ; le cœur y était aussi. Tout ce que l’office et le cellier du navire renfermaient de plus précieux nous fut servi aussitôt et spontanément. Le second navire s’approcha à son tour pour nous saluer et nous inviter à son bord.

C’était le commencement d’une longue série d’invitations cordiales, à laquelle nous allions avoir à faire honneur !

Il se trouva précisément que l’autre goélette avait un malade parmi son équipage ; notre compagnon, le docteur Kepes, lui donna immédiatement ses soins et nous rapporta, comme honoraires de sa visite, un respectable paquet de tabac.

Ces excellents et simples matelots russes dévalisèrent pour nous toute leur garde-robe. L’un d’eux, après m’avoir considéré un instant, crut remarquer que je n’avais pas la joie très bruyante pour un homme échappé du naufrage : il s’imagina qu’il me manquait quelque chose ; il s’en alla ouvrir ses coffres et m’apporta tout ce qu’il possédait en fait de pain blanc et de tabac. Sans nul doute, en son idiome moscovite, il me disait les choses les plus aimables et les plus affectueuses ; malheureusement je n’en comprenais pas un traître mot.

Il y avait quatre-vingt-seize jours que notre retraite avait commencé ; en comptant les précédentes excursions en traîneau, c’étaient cinq mois pleins que j’avais vécu sans abri, exposé à toutes les intempéries du ciel boréal. Aussi étais-je comme étourdi de ce changement subit d’existence. Mes compagnons regardaient comme moi, avec une sorte d’attendrissement ahuri, les objets les plus futiles ou les plus infimes ; notre retour à la vie ordinaire ne se faisait que péniblement et par gradation…

Lieutenant Jules Payer

15 04 1874                 En marge du salon officiel, dans un atelier de Nadar, sont exposées 165 œuvres de 30 artistes, dont Monet, Renoir, Pissarro, Sisley, Bazille, Degas, Cézanne, Morisot, Guillaumin, Caillebotte, que Gustave Leroy va nommer Impressionnistes dans Le Charivari. Ils en ont tous assez de la peinture académique, des petits anges fessus, de la mythologie grecque sur fonds de nature grandiose et dominatrice. Mais ils vont en mettre du temps avant que d’être reconnus et que leurs toiles ne gagnent les salons officiels de la République ! Ils ne sont pas les premiers à ruer dans les brancards : on avait déjà eu le Salon des Refusés en 1865, et ils ne sont pas les derniers : il y aura en 1884 le Salon des artistes indépendants, le Salon d’Automne en 1903 etc…

3 05 1874                  La concession française de Shangaï, occupe une soixantaine d’hectares qu’il a fallu viabiliser en urgence pour faire face à l’afflux de réfugiés chinois fuyant la guerre civile. On n’a tenu aucun compte de la tradition chinoise qui, par le biais de la puissante guilde des Chinois originaires de Ning-po, veille sur les très nombreux champs funéraires : le quartier ouest de la concession s’embrase, le consul général Godeaux fait appel aux canonnières à l’ancre sur le Yang Tsé : sept morts, tous Chinois.

06 1874                        Verlaine est en prison à Mons. Fin avril, ayant pris connaissance du jugement de séparation de corps et de biens avec sa femme Mathilde, il demande l’aumônier, qui lui apporte les huit volumes du Catéchisme de persévérance de Mgr Jean-Joseph Gaume. Et, un matin de juin, une  lumière divine inonde sa cellule. Verlaine se prosterne au pied de l’image lithographique du Sacré-Cœur, qu’il qualifie pourtant lui-même, dans le recueil Mes prisons, d’assez affreuse. Le 15 août, fête de l’Assomption, il écrit le poème Je ne veux plus aimer que ma mère Marie, puis, en septembre, Final : Jésus qui sus bénir ma folle indignité.

Mon Dieu m’a dit

Mon Dieu m’a dit : Mon fils, il faut m’aimer. Tu vois
Mon flanc percé, mon cœur qui rayonne et qui saigne,
Et mes pieds offensés que Madeleine baigne
De larmes, et mes bras douloureux sous le poids

De tes péchés, et mes mMains ! Et tu vois la croix,
Tu vois les clous, le fiel, l’éponge, et tout t’enseigne
À n’aimer, en ce monde amer où la chair règne,
Que ma Chair et mon Sang, ma parole et ma voix.

Ne t’ai-je pas aimé jusqu’à la mort moi-même,
Ô mon frère en mon Père, ô mon fils en l’Esprit,
Et n’ai-je pas souffert, comme c’était écrit ?

N’ai-je pas sangloté ton angoisse suprême
Et n’ai-je pas sué la sueur de tes nuits,
Lamentable ami qui me cherches où je suis ?

II

J’ai répondu : Seigneur, vous avez dit mon âme.
C’est vrai que je vous cherche et ne vous trouve pas.
Mais vous aimer ! Voyez comme je suis en bas,
Vous dont l’amour toujours monte comme la flamme.

Vous, la source de paix que toute soif réclame,
Hélas ! voyez un peu tous mes tristes combats !
Oserai-je adorer la trace de vos pas,
Sur ces genoux saignants d’un rampement infâme ?

Et pourtant je vous cherche en longs tâtonnements,
Je voudrais que votre ombre au moins vêtît ma honte,
Mais vous n’avez pas d’ombre, ô vous dont l’amour monte,

Ô vous, fontaine calme, amère aux seuls amants
De leur damnation, ô vous, toute lumière,
Sauf aux yeux dont un lourd baiser tient la paupière ! 

 III

Il faut m’aimer ! Je suis l’universel Baiser,
Je suis cette paupière et je suis cette lèvre
Dont tu parles, ô cher malade, et cette fièvre
Qui t’agite, c’est moi toujours ! Il faut oser

M’aimer ! Oui, mon amour monte sans biaiser
Jusqu’où ne grimpe pas ton pauvre amour de chèvre,
Et t’emportera, comme un aigle vole un lièvre,
Vers des serpolets qu’un ciel cher vient arroser !

Ô ma nuit claire ! ô tes yeux dans mon clair de lune !
Ô ce lit de lumière et d’eau parmi la brune !
Toute cette innocence et tout ce reposoir !

Aime-moi ! Ces deux mots sont mes verbes suprêmes,
Car étant ton Dieu tout-puissant, je peux vouloir,
Mais je ne veux d’abord que pouvoir que tu m’aimes. 

IV

Seigneur, c’est trop ! Vraiment je n’ose. Aimer qui ? Vous ?
Oh ! non ! Je tremble et n’ose. Oh ! vous aimer je n’ose,
Je ne veux pas ! Je suis indigne. Vous, la Rose
Immense des purs vents de l’Amour, ô Vous, tous

Les cœurs des saints, ô Vous qui fûtes le Jaloux
D’Israël, Vous, la chaste abeille qui se pose
Sur la seule fleur d’une innocence mi-close,
Quoi, moi, moi, pouvoir Vous aimer. Êtes-vous fous [St Augustin],

Père, Fils, Esprit ? Moi, ce pécheur-ci, ce lâche,
Ce superbe, qui fait le mal comme sa tâche 

Et n’a dans tous ses sens, odorat, toucher, goût,

Vue, ouïe, et dans tout son être, hélas ! dans tout
Son espoir et dans tout son remords, que l’extase
D’une caresse où le seul vieil Adam s’embrase ?  

V

Il faut m’aimer. Je suis ces Fous que tu nommais,
Je suis l’Adam nouveau qui mange le vieil homme,
Ta Rome, ton Paris, ta Sparte et ta Sodome,
Comme un pauvre rué parmi d’horribles mets.

Mon amour est le feu qui dévore à jamais
Toute chair insensée, et l’évapore comme
Un parfum, et c’est le déluge qui consomme
En son flot tout mauvais germe que je semais,

Afin qu’un jour la Croix où je meurs fût dressée
Et que par un miracle effrayant de bonté
Je t’eusse un jour à moi, frémissant et dompté.

Aime. Sors de ta nuit. Aime. C’est ma pensée
De toute éternité, pauvre âme délaissée,
Que tu dusses m’aimer, moi seul qui suis resté ! 

VI

Seigneur, j’ai peur. Mon âme en moi tressaille toute.
Je vois, je sens qu’il faut vous aimer. Mais comment
Moi, ceci, me ferais-je, ô Vous, Dieu, votre amant,
Ô Justice que la vertu des bons redoute ?

Oui, comment ? Car voici que s’ébranle la voûte
Où mon cœur creusait son ensevelissement
Et que je sens fluer à moi le firmament,
Et je vous dis : de vous à moi quelle est la route ?

Tendez-moi votre main, que je puisse lever
Cette chair accroupie et cet esprit malade.
Mais recevoir jamais la céleste accolade,

Est-ce possible ? Un jour, pouvoir la retrouver
Dans votre sein, sur votre cœur qui fut le nôtre,
La place où reposa la tête de l’apôtre ?

VII

Certes, si tu le veux mériter, mon fils, oui,
Et voici. Laisse aller l’ignorance indécise
De ton cœur vers les bras ouverts de mon Église
Comme la guêpe vole au lys épanoui. 

Approche-toi de mon oreille. Épanches-y
L’humiliation d’une brave franchise.
Dis-moi tout sans un mot d’orgueil ou de reprise
Et m’offre le bouquet d’un repentir choisi.

Puis franchement et simplement viens à ma Table
Et je t’y bénirai d’un repas délectable
Auquel l’ange n’aura lui-même qu’assisté,

Et tu boiras le Vin de la vigne immuable
Dont la force, dont la douceur, dont la bonté
Feront germer ton sang à l’immortalité. 

    VIII

Puis, va ! Garde une foi modeste en ce mystère
D’amour par quoi je suis ta chair et ta raison,
Et surtout reviens très souvent dans ma maison,
Pour y participer au Vin qui désaltère,

Au Pain sans qui la vie est une trahison,
Pour y prier mon Père et supplier ma Mère
Qu’il te soit accordé, dans l’exil de la terre,
D’être l’agneau sans cris qui donne sa toison,

D’être l’enfant vêtu de lin et d’innocence,
D’oublier ton pauvre amour-propre et ton essence,
Enfin, de devenir un peu semblable à moi

Qui fus, durant les jours d’Hérode et de Pilate
Et de Judas et de Pierre, pareil à toi
Pour souffrir et mourir d’une mort scélérate !

Et pour récompenser ton zèle en ces devoirs
Si doux qu’ils sont encor d’ineffables délices,
Je te ferai goûter sur terre mes prémices,
La paix du cœur, l’amour d’être pauvre, et mes soirs

Mystiques, quand l’esprit s’ouvre aux calmes espoirs
Et croit boire, suivant ma promesse, au Calice
Éternel, et qu’au ciel pieux la lune glisse,
Et que sonnent les angélus roses et noirs,

En attendant l’assomption dans ma lumière,
L’éveil sans fin dans ma charité coutumière,
La musique de mes louanges à jamais,
Et l’extase perpétuelle et la science,
Et d’être en moi parmi l’aimable irradiance
De tes souffrances, enfin miennes, que j’aimais ! 

VIII

Ah ! Seigneur, qu’ai-je ? Hélas ! me voici tout en larmes
D’une joie extraordinaire : votre voix
Me fait comme du bien et du mal à la fois,
Et le mal et le bien, tout a les mêmes charmes.

Je ris, je pleure, et c’est comme un appel aux armes
D’un clairon pour des champs de bataille où je vois
Des anges bleus et blancs portés sur des pavois,
Et ce clairon m’enlève en de fières alarmes.

J’ai l’extase et j’ai la terreur d’être choisi.
Je suis indigne, mais je sais votre clémence.
Ah ! quel effort, mais quelle ardeur ! Et me voici

Plein d’une humble prière, encor qu’un trouble immense
Brouille l’espoir que votre voix me révéla,
Et j’aspire en tremblant… 

IX

Pauvre âme, c’est cela ! 

Sagesse

Verlaine restera écartelé entre l’appel de la grâce et celui de l’enfer. Cet homo duplex retournera vers sa chère absinthe et ses lupanars mais demeurera chrétien. Un an après sa sortie de prison, il écrit à Rimbaud :

Londres, le dimanche 12 décembre 1875.

Mon cher ami,

Je ne t’ai pas écrit, contrairement à ma promesse (si j’ai bonne mémoire), parce que j’attendais, je te l’avouerai, lettre de toi, enfin satisfaisante. Rien reçu, rien répondu. Aujourd’hui je romps ce long silence pour te confirmer tout ce que je t’écrivais il y a environ deux mois.

Le même, toujours. Religieux strictement, parce que c’est la seule chose intelligente et bonne. Tout le reste est duperie, méchanceté, sottise. L’Eglise a fait la civilisation moderne, la science, la littérature : elle a fait la France, particulièrement, et la France meurt d’avoir rompu avec elle. C’est assez clair. Et l’Eglise aussi fait les hommes, elle les crée : Je m’étonne que tu ne voies pas ça, c’est frappant. J’ai eu le temps en dix-huit mois d’y penser et d’y repenser, et je t’assure que j’y tiens comme à la seule planche.

Et sept mois passés chez des protestants m’ont confirmé dans mon catholicisme, dans mon légitimisme, dans mon courage résigné.

Résigné par l’excellente raison que je me sens, que je me vois puni, humilié justement et que plus sévère est la leçon, plus grande est la grâce et l’obligation d’y répondre.

Il est impossible que tu puisses témoigner que c’est de ma part pose ou prétexte. Et quant à ce que tu m’écrivais, – je ne me rappelle plus bien les termes, modifications du même individu sensitif, rubbish, potarada, blague et fatras digne de Pelletan et autres sous-Vacquerie.

Donc le même toujours. La même affection (modifiée) pour toi. Je te voudrais tant éclairé, réfléchissant. Ce m’est un si grand chagrin de te voir en des voies idiotes, toi si intelligent, si prêt (bien que ça puisse t’étonner !) J’en appelle à ton dégoût lui-même de tout et de tous, à ta perpétuelle colère contre chaque chose, – juste au fond cette colère, bien qu’inconsciente du pourquoi.

Quant à la question d’argent, tu ne peux pas sérieusement ne pas reconnaître que je suis l’homme généreux en personne : c’est une de mes très rares qualités, – ou une de mes très nombreuses fautes, comme tu voudras. Mais, étant donné, et d’abord mon besoin de réparer un tant soit peu, à force de petites économies, les brèches énormes faites à mon menu avoir par notre vie absurde et honteuse d’il y a trois ans, – et la pensée de mon fils, et enfin mes nouvelles, mes fermes idées, tu dois comprendre à merveille que je ne puis t’entretenir. Où irait mon argent ? A des filles, à des cabaretiers ! Leçons de piano ? Quelle colle ! Est-ce que ta mère ne consentirait pas à t’en payer, voyons donc !

Tu m’as écrit en avril des lettres trop significatives de vils, de méchants desseins, pour que je me risque à te donner mon adresse (bien qu’au fond, toutes tentatives de me nuire soient ridicules et d’avance impuissantes, et qu’en outre il y serait, je t’en préviens, répliqué légalement, pièces en mains). Mais j’écarte cette odieuse hypothèse. C’est, j’en suis sûr, quelque caprice fugitif de toi, quelque malheureux accident cérébral qu’un peu de réflexion aura dissipé. – Encore prudence est mère de la sûreté et tu n’auras mon adresse que quand je serai sûr de toi.

C’est pourquoi j’ai prié Delahaye de ne te pas donner mon adresse et le charge, s’il veut bien, d’être assez bon pour me faire parvenir toutes lettres tiennes. Allons, un bon mouvement, un peu de cœur, que diable ! de considération et d’affection pour un qui restera toujours – et tu le sais,

Ton bien cordial P. V.

Je m’expliquerai sur mes plans – ô si simples, – et sur les conseils que je te voudrais voir suivre, religion même à part, bien que ce soit mon grand, grand, grand conseil, quand tu m’auras, via Delahaye, répondu properly.

P.-S. – Inutile d’écrire ici till called for. Je pars demain pour de gros voyages, très loin…

*****

Paris ! Là où la vie brûle, où l’art est vivant et où l’absinthe coule à flot ! Maurice Maeterlinck ne serait pas en manque de héros auxquels se mesurer : Baudelaire, pour lequel il fallait être en permanence ivre, sinon de vin, du moins de poésie. Rimbaud, qui s’était détourné à vingt ans de la poésie pour se livrer au trafic d’armes en Abyssinie. Verlaine, qui avait tiré sur Rimbaud à Bruxelles, geste artistique s’il en est. Mallarmé, qui écrivait des vers incompréhensibles, donc excellents. Et surtout Villiers de l’Isle-Adam, une figure aujourd’hui oubliée mais qui était, à l’époque, une légende vivante. C’était un individu usé, aux paupières grises et aux poèmes obscurs. Le fait qu’il descendît d’une très vieille famille française tombée dans le ruisseau fit une très forte impression sur les jeunes Gantois. L’éternelle histoire du poète maudit ! Maeterlinck et Le Roy passaient toutes leurs soirées avec lui dans les cafés. Ils étaient jeunes et avaient un peu d’argent, lui était vieux et pauvre comme Job. En échange de quelques bières, il leur chuchotait quelques conseils littéraires, tout comme, chez les termites, larves et ouvriers échangent des substances alimentaires. Quatre ans plus tard, il mourut dans la misère.

Villiers conseilla à Maeterlinck d’écrire de manière un peu plus féerique, un peu plus irréelle aussi. Tout ce qui pouvait rappeler le réalisme était banni. Les descriptions, la réalité, terminé ! Maeterlinck avait quitté son jardin d’Oostakker pour le grand monde, et à peine arrivé, voilà qu’il devait se réorienter vers un autre, loin du réel ! La nature vivante semblait sombrer plus profond que jamais. Pourquoi se soucier encore du grouillement de ce bas monde, alors qu’il y avait une réalité plus haute, plus belle, plus authentique à découvrir ? Sur ses vieux jours, Maeterlinck confia que sa vie était comme les deux versants d’une même montagne : l’avant-Villiers et l’après-Villiers, d’un côté l’ombre, de l’autre la lumière : Lorsque j’ai fait la connaissance de Villiers, écrit-il, j’ai compris ce que les apôtres ont dû ressentir. Et Maeterlinck se fit apôtre.

C’est à cette époque que se produisit en France une révolution culturelle que Moréas, en 1886, désigna dans Le Figaro sous le nom de mouvement symboliste. Cet événement devint l’un des courants les plus vagues, et peut-être pour cela l’un des plus populaires depuis le romantisme. Plus c’est informe, plus c’est malléable. Ne dites jamais à un peintre qu’il appartient à un courant qui ne sait faire que des points ; à la cinquième toile pointilliste, la plaisanterie est éculée. Si l’on ne sait pas très bien à quoi adhéraient les partisans du symbolisme, ce à quoi ils s’opposaient, en revanche, était tout à fait clair : le matérialisme de la société, le positivisme dans les sciences et la philosophie, et le naturalisme en littérature. Ils ne voulaient plus entendre parler ni de Comte, ni de Darwin, ni de Zola. A bas la recherche de l’argent et l’industrie, à bas les explications sans âme et mécaniques de l’homme, de la société et de la nature, à bas les descriptions crues de métallurgistes hurlants et d’enfants de prolétaires larmoyants ! Il fallait désormais, comme disait Maeterlinck, redonner l’attention à la bonté invisible et à la beauté intérieure. Ainsi, tandis que les trains à vapeur sillonnaient le continent avec fracas, que les gueules noires faméliques dégringolaient dans les puits de mine et que les épidémies de choléra jouaient à saute-mouton dans les quartiers ouvriers, émergeait une jeune génération d’artistes qui ne juraient que par les contes de fées, les beautés frêles, les eaux calmes et les profondeurs.

Dans le registre de ces lamentations à la mode, la Belgique et la France donnaient le ton, mais, dans toute l’Europe, la jeune bourgeoisie ne tarda pas à leur emboîter le pas. De Paris à Barcelone et de Dublin à Moscou l’on se prit soudain à douter de tout ce qui jusque-là avait été perçu comme la marque du progrès : la technologie, l’industrialisation, l’exploitation et le commerce. Le monde du dix-neuvième siècle était en plein bouleversement, mais ce que les jeunes des grandes villes d’Europe déploraient le plus, ce n’était pas tant les situations sociales intolérables, les inégalités économiques ou l’inertie politique, que leur propre infortune. Il faut dire qu’ils avaient toutes les raisons du monde d’être malheureux : trop riches, trop instruits et trop choyés, ils étaient condamnés à l’ennui. Et à l’envie de posséder toujours plus. Plus de quoi ? Personne n’en savait rien. Ils cherchaient des réponses dans l’ésotérisme, l’occultisme et le spiritisme, le passé, la mystique et la Femme. Tout cela avait à voir avec l’Ame, le Mystère, le Beau, l’Indicible, l’Inconnu, la Mort et le Néant absolu. On n’était pas avare de majuscules en ce temps-là.

Certes, comparaison n’est pas raison, mais une chose est sûre : on a parfois l’impression que les années 1880 ne sont que le prélude aux années 1980. A la fin du vingtième siècle aussi, l’on assiste à une sorte de renouveau du gothique qui s’inspire des punks de la Décadence. Non que Rimbaud ou Baudelaire eussent quelque ressemblance avec Johnny Rotten ou Sid Vicious, mais les symbolistes font parfois un peu penser à ces jeunes déprimés de la new wave, garçons et filles, qui apprenaient le latin et le grec et se faisaient accompagner en voiture pour se rendre à des soirées tout en se plaignant de la dureté de la vie et en contemplant le vide insondable qui béait devant eux.

Cela ne signifie pas, loin de là, l’absence de toute création artistique de valeur. Un courant qui avait jeté ses filets aussi loin ne pouvait qu’attraper du poisson. Et cet attrait vers l’au-delà, quelque théâtral qu’il puisse paraître après coup, était pour certains angoissant et sincère. On le sent dans les tableaux préraphaélites de Burne-Jones et de Rossetti, dans les subtils dessins à la plume d’Aubrey Beardsley, dans les vues de ville de Fernand Khnopff, les tableaux pleins de pudeur de Georges Minne, les timides jeunes filles de Gustav Klimt et les hommes apeurés d’Edvard Munch. Le dix-neuvième siècle était une époque de profondes mutations sociales et économiques et l’art se cherchait fiévreusement un miel céleste. Oscar Wilde, dandy suprême et poseur sublime, le trouva dans l’absolutisation de l’art lui-même. D’autres, moins légers, comme le poète Yeats et le peintre Alma-Tadema, se tournèrent vers le passé: la préhistoire celte, l’Antiquité classique, le Moyen Age fantomatique, on faisait feu de tout bois. C’était l’époque où les contes de fées des frères Grimm connaissaient un succès littéraire phénoménal, tandis que des villes à moitié en ruines comme Bruges formaient un décor idéal pour la prose mélancolique d’un Rodenbach. Dans le vacarme et le bruit permanent du monde moderne, l’on aspirait à retrouver un calme perdu, le fond de notre vie sous-entendue comme disait Maeterlinck. De sévères processions défilaient dans les vers sombres de Verhaeren tandis qu’en peinture les intérieurs vides, les villes désolées et les plages désertes devenaient l’un des thèmes favoris du jeune Léon Spilliaert et du trop méconnu Vilhelm Hammershoi. D’aucuns, souvent admirateurs d’Edgar Poe, allèrent plus loin encore et développèrent une véritable fascination pour le morbide, manifeste dans les toiles macabres d’un Gustave Moreau, le sarcasme d’un Félicien Rops, la sinistre palette d’un James Ensor et les faunes baroques d’un Franz von Stuck. Debussy a écrit la bande-son de cet ensemble fin de siècle fait de douleurs, de rêves et de frissons.

La nature joue dans l’univers symboliste un rôle ambivalent. Plus question désormais de partir aux champs comme le faisaient les peintres romantiques et impressionnistes. Le paysage en tant que genre n’excitait plus ces citadins, sans parler de la vie de bohème en plein air et de toutes ces colonies d’artistes, que ce soit Barbizon en France, Katwijk aux Pays-Bas ou Tervuren en Belgique. Non que la nature fût tombée dans l’oubli ; simplement, les symbolistes avaient une autre conception de la nature. L’important n’était plus l’éclat d’un champ de coquelicots mais la symbolique supérieure d’une unique rose baccarat, l’arôme sensuel d’un lis et l’érotisme suggestif d’un arum. La nature devint objet d’intérieur : jamais les fleurs coupées n’ont été si populaires dans la littérature, des Fleurs du mal de Baudelaire aux multiples poèmes de Yeats et Wilde sur la rosa mystica, en passant par les somptueux bouquets des intérieurs de Huysmans. La nature vivante fut stylisée, ramenée à un jeu de lignes graciles et de boucles élégantes, comme dans les motifs floraux de Horta et Guimard. Le voyageur qui pénétrait dans le métro parisien, alors le summum du progrès technologique, passait sous une porte luxuriante en fer forgé.

Un phénomène semblable se produisit avec l’iconographie zoologique. Alors que vaches et moutons étaient les animaux favoris des peintres paysagistes romantiques, la ménagerie des symbolistes était remplie de cygnes, de paons et de colombes, animaux qui évoquaient la pureté, la beauté, l’innocence et quelques autres vertus tout aussi nobles. Les faunes et les sphinx, eux aussi, étaient présents – il fallait se garder de suivre la création trop à la lettre. Pour les symbolistes, la nature n’était pertinente que dans la mesure où elle renvoyait l’image d’une réalité supérieure à laquelle ils aspiraient. La nature comme symbole : le nom de ce courant artistique n’est pas fortuit.

David Van Reybrouck             Le Fléau        Actes Sud 2008

17 11 1874                  Stanley, financé par le Daily Telegraph et le New York Herald quitte Zanzibar à la tête d’une expédition de plus de 230 porteurs et soldats, emmenant aussi un bateau de 13 mètres en pièces détachées, le Lady Alice. Il gagne le lac Victoria par l’itinéraire de John Hanning Speke, visite le Buganda, passe par le lac Albert découvert dix ans plus tôt  par Samuel White Baker et explore la totalité des rives du lac Tanganika du 11 juin au 31 juillet.

Il rencontre Tippo Tipp, le grand marchand d’esclaves de la côte  est de l’Afrique à Kasongo pour monter une expédition forte de 400 hommes pour explorer l’Ouest. Ils quittent Nyangwe le 5 novembre et pénètrent dans la forêt équatoriale. Après cinquante jours, Tippo Tip renonce, mais Stanley continue vers l’ouest. Pour traverser ces régions, comme le bassin du Congo, Stanley doit forcer le passage à plusieurs reprises. Le 20 décembre, 150 personnes réparties sur 23 bateaux entament la descente du fleuve. Le 6 janvier 1877, l’expédition est bloquée par les chutes Boyoma, qu’ils mettent vingt jours à contourner. Le 1° février, au confluent avec l’Aruwimi, ils combattent les Basoko, puis, deux semaines plus tard, les Bangala. Le 9 mars, ils atteignent le confluent avec le Kasaï, et Ntamo le  12 mars, future implantation de Léopoldville (Kinshasa).

Les chutes Livingstone constitueront le plus redoutable des obstacles : il leur faudra cinq mois – quelques centaines de kilomètres –  pour les contourner et retrouver la rive droite du fleuve à Boma, en aval des chutes, à 120 km de l’estuaire du Congo, où Alexandre Delcommune recueille une expédition décimée. Stanley est le dernier des quatre Européens encore vivants, et des 356 porteurs et soldats africains seulement 115 parviennent à la côte atlantique en août  1877. L’exploit est fantastique : Stanley en fera le récit dans À travers le continent mystérieux (Through the Dark Continent), publié en 1878.

À partir de 1850, d’imposantes caravanes partirent de Zanzibar et du site côtier de Bagamoyo en direction de l’ouest, pour aller jusqu’aux rives du lac Tanganyika, huit cents kilomètres plus loin. La petite ville d’Ujiji, où Stanley trouvera Livingstone en 1871, devint un important comptoir commercial. De l’autre côté du lac, on pénétrait encore plus loin dans les terres, dans la région qui s’appelle aujourd’hui le Congo. Et tout comme pour le royaume d’Al-Zubayr, des sphères d’influence économique devinrent là aussi des entités politiques. Dans le sud-est du Katanga, Msiri, un négociant originaire de la côte est de l’Afrique, allait absorber un royaume existant : l’ancien royaume de Lunda, qui s’était fragilisé. De 1856 à 1891, il domina en souverain cette région riche en cuivre et contrôla les voies commerciales vers l’est. C’est ainsi qu’un intérêt à l’origine purement mercantile se compléta par une facette politique.

Un peu plus au nord opérait le tristement célèbre marchand d’esclaves Tippo Tip. Descendant d’une famille afro-arabe de Zanzibar, il dépendait directement du sultan, mais devint rapidement l’homme le plus puissant de tout l’est du Congo. Son autorité s’exerçait sur une zone s’étendant entre les Grands Lacs à l’est et le cours supérieur du Congo (que l’on appelle aussi Lualaba dans la région), à trois cents kilomètres à l’ouest. Le pouvoir de Tippo Tip ne reposait pas seulement sur son sens exceptionnel des affaires, mais aussi sur la force. Au début, il obtint ses marchandises de luxe – esclaves et ivoire – en tissant des liens d’amitié : comme les autres Zanzibarais, il concluait des alliances avec des chefs locaux pour pratiquer le troc. Un certain nombre de ces chefs devinrent les vassaux des négociants afro-arabes. A partir de 1870, la situation changea. A mesure que les tonnes d’ivoire affluaient vers l’est, les trafiquants d’esclaves comme Tippo Tip devenaient plus puissants et plus riches. En définitive, il s’avéra bien plus rentable de piller des villages entiers que d’acheter quelques défenses et quelques adolescents. Pourquoi discuter pendant des journées entières avec le chef de village local et ingurgiter des quantités de vin de palme tiède que vous interdisait votre religion alors que vous pouviez tout aussi facilement réduire en cendres son village ? Cela permettait d’obtenir, en plus de l’ivoire, des esclaves supplémentaires pour transporter l’ivoire. Le raiding prit le pas sur le trading, le pillage sur la négociation, les armes à feu avaient le dernier mot. Le nom de Tippo Tip faisait frémir une région aussi grande que la moitié de l’Europe. Ce n’était d’ailleurs pas son vrai nom (il s’appelait Hamed ben Mohammed el-Murjebi), mais sans doute une onomatopée reproduisant le bruit de son fusil.

David Van Reybrouck         Congo     Actes sud 2012

1874                             Le travail de jour est interdit aux enfants de moins de 12 ans ; de nuit, aux filles de moins de 21 ans et aux garçons de moins de 16 ans. Pour les tout petits, il y a encore plus de souci à se faire : L’illustration a rapporté qu’un bébé sur deux déciderait avant l’âge d’un an : même s’il n’a pas les moyens de donner des chiffres précis, on se dit qu’il n’y a pas de fumée sans feu. Première cause de ces décès trop nombreux : la gastro-entérite, due au lait cru imparfaitement stérilisé, et trop facilement donné par les nourrices qui en ont assez de donner le sein. Les modèles de biberon ne permettent pas un bon nettoyage. Il faudra attendre 1910 pour que le Parlement interdise l’usage des biberons à tube et à soupape qualifiés par le presse de biberons tueurs. En 1920 pour deux enfants malades admis à l’hôpital, un seul en ressortira vivant. Création du corps des inspecteurs du travail. Création du Club Alpin Français à Grenoble : dès ses débuts, il accepte les femmes : c’était encore loin d’être habituel. L’Allemand G. Cantor crée la théorie des Ensembles.

Ces gens [Manet, 42 ans, Monet, 34 ans, Pissaro, 44 ans,  Renoir, 33 ans, Degas, 40 ans,  Sisley, 35 ans] sont fous mais il y a plus fou qu’eux, c’est un marchand qui les achète.

Un journaliste, dont il est préférable, par charité, de taire le nom

Plus fou qu’eux se nomme Paul Durand-Ruel 43 ans, galeriste. Depuis deux ans, ce dernier se débat pour faire connaître les premiers ; il expose aussi les académiciens Bouguereau, Cabanel ou Chassériau, dont les toiles se vendent bien et maintiennent à flot la galerie en période de vaches maigres. Il sort de sa galerie, il fait de la publicité, il entretient des relations avec les publications spécialisées, il prend l’exclusivité du travail des artistes moyennant salaire, il achète des lots entiers – 23 tableaux en un lot à Manet en 1872 -, il crée des galeries à Berlin, Londres, Bruxelles. Un silence de mort règne sur l’art, écrira alors Pissaro. Il lui faudra effectivement attendre  l’ouverture de celle de New York en 1886 pour que les Impressionnistes connaissent le succès : les magnats du pétrole, de l’acier, des chemins de fer, se les arracheront. L’impressionnisme sera alors définitivement lancé. 12 ans à frapper à des portes qui restent fermées, 12 ans avant que de riches Américains dépourvus d’idées préconçues, reconnaissent un talent que les vieux Européens s’étaient évertués à ignorer. Probablement les mêmes gens qui, quinze ans plus tard, tireront à boulets rouges sur la Tour Eiffel.

Ignorez-vous ce qu’il en coûte à ceux qui osent changer la masse des idées reçues ?

Claude Nicolas Ledoux

Carl Hagenbeck est importateur d’animaux à Hambourg : ses affaires vont mal : il lui faut du nouveau à proposer à ses clients, zoos et cirques d’Europe. Et le nouveau, eh bien, cela va être six authentiques Lapons, qui vont accompagner les rennes qu’il importe de Scandinavie. Ils font une tournée dans les zoos et l’opération est un succès. L’année suivante, ce seront quelques Nubiens, vivant entre Egypte et Soudan, qui accompagneront girafes, éléphants et autruches. Et la mode est lancée, et va se généraliser, permettant d’engranger de substantiels bénéfices avant que des voix ne s’élèvent pour mettre fin au scandale.

Les projets de construction d’un tunnel sous la Manche remontent au début du siècle. Mais cette fois-ci, on passe à l’exécution, tant du coté anglais que français : Les ingénieurs anglais William Low et français Aimé Thomé de Gamond dirigent les opérations. Sur le terrain, l’ingénieur des mines, Ludovic Breton, dirige la construction d’une véritable usine du tunnel à Sangatte. Après des travaux préliminaires, le percement des galeries peut commencer avec l’aide d’une machine inventée par H. Brunton, puis une machine rotative, l’ancêtre du tunnelier, mise au point par un militaire britannique, le Colonel Beaumont qui permet de forer 90 mètres par semaine. Mais politiques et militaires britanniques ne l’entendent pas de cette oreille : tout cette affaire menace trop directement le bel isolationnisme britannique, tant et si bien que les travaux seront arrêtés en 1883. De chaque côté, près de 1 800 mètres avaient été creusés.

Martha Jane Canary, 18 ans s’est travestie en homme pour  s’engager dans l’armée américaine sous les ordres du général Crook. Née à Princeton, Missouri, d’un père paysan, joueur et d’une mère alcoolique, elle a été brinquebalée sur les routes de l’ouest dès l’âge de 8 ans : 3 000 km en convoi pendant 5 mois sur les pistes de l’Oregon. Quatre ans plus tard elle est placée dans une famille d’accueil dans le Wyoming. En 1878, elle va s’occuper de malades atteints de la variole avec un grand courage à Deadwood, dans le Dakota du Sud : lui en restera à jamais son surnom de Calamity Jane : en prenant le statut d’homme, elle avait aussi goûté à la liberté qui s’y attachait, payée bien cher : prison, alcoolisme, prostitution. Elle mourra à Terry, près de Deadwood, en 1903.

L’Egypte est un immense pays, dont la population est principalement répartie de part et d’autre du Nil. Dans le sud, c’est le Soudan, avec une opposition de toujours avec le nord. Ziber Pacha est gouverneur d’une partie de ce sud, le Bahr al-Ghazal – la région où le Nil Blanc fait une boucle vers l’ouest, composée pour le principal de marais – ; il vient de plus de conquérir le Darfour, au nord-ouest : tout ce dynamisme inquiète le khédive qui craint voir naître dans le sud un sultanat rival : il rappelle le gouverneur au Caire et, pour garder l’esprit tranquille nomme des blancs comme gouverneurs dans ce sud : l’anglais Samuel Baker à l’Equatoria, au sud de Fachoda, puis Charles Gordon, qui deviendra gouverneur général du Soudan. On y verra des figures hautes en couleur, tel l’autrichien Rudolf Carl von Slatin qui sera un temps bey dans le sud-ouest du Darfour, emprisonné des années durant à Omdurman, à côté de l’actuelle Khartoum, puis s’en évadant pour une virée de 1000 km qui l’emmène au Caire, décoré de l’ordre du Bain par la reine Victoria, repartant guerroyer en Egypte aux côtés de lord Kitchener…

5 01 1875                    Inauguration de l’Opéra Garnier. Les travaux ont duré 15 ans. La scène fait 60 m. de haut, dont 45 m. de cintres et 15 m. de dessous, 27m. de profondeur et 48.5 m. de largeur. La salle dispose de 1 900 sièges de velours, le grand foyer, restauré en 2004, fait 54 m. de long pour 13 m. de large et 18 m. de haut. Un journal écrira : indéfinissable cocktail de styles, original à force d’être bâtard. Charles Garnier avait déjà répondu à l’impératrice Eugénie qui s’étonnait que ce ne soit ni du classique, ni du grec, ni du romain : c’est du Napoléon III. Le président de la République est le maréchal de Mac Mahon ; on a invité 2 500 personnes, parmi elles, pas mal de têtes couronnées mais, dysfonctionnement des services de la com ou crasse délibérée ? l’architecte Charles Garnier, 35 ans quand il avait emporté le concours en 1858, n’a pas été invité : il lui faudra payer son billet d’entrée ! On comprend le bien-fondé de l’illustration la même année d’une photo de Mac Mahon à cheval : la monture à l’air intelligente ! [ce qui avait valu une amende de 5 000 francs à son auteur.]

http://renaud91.free.fr/Photos/paris/Opera/index_000.html

14 01 1875                       Espagne : Alphonse XII entre à Madrid et rétablit la monarchie.

30 01 1875            La III° république est solennellement proclamée dans l’Opéra du château de Versailles. Les lois constitutionnelles instaurent assez vite le bicamérisme : les sénateurs siégeront à l’opéra, mais où va-t-on mettre les députés ? l’architecte Edmond Joly est alors chargé d’édifier le plus vite possible un nouvel hémicycle, à même de recevoir 1 500 personnes, public compris. La première séance s’y déroulera le 8 mars 1876, mais dès le 19 juin 1879, les parlementaires voteront le retour à Paris, Palais Bourbon pour les députés, Luxembourg pour les sénateurs. Versailles ne sera plus utilisé que pour les congrès, réunion des deux chambres, lors par exemple de l’élection d’un président de la République : en 1953, René Coty sera le dernier président élu à Versailles, après quoi l’élection au suffrage universel changera la donne.

L’Assemblée nationale adopte l’amendement proposé par Henri Wallon ayant pour objet d’insérer un article additionnel après l’article premier du projet de loi constitutionnelle sur l’organisation des pouvoirs publics, et aux termes duquel le Président de la République est élu à la majorité absolue des suffrages par le Sénat et la Chambre des députés réunis en Assemblée nationale. Il est nommé pour sept ans. Il est rééligible. L’amendement est adopté par 353 voix contre 352 : le mot République entre donc dans la loi constitutionnelle, et vient ainsi rendre impossible une restauration monarchique légale.

L’histoire dira que la IIIe République a été fondée à une seule voix de majorité. Ce qui n’est pas tout à fait exact, car l’ensemble de la loi où figure le texte proposé par Wallon sera adopté beaucoup plus largement : or c’est là le vote juridiquement décisif.

François Goguel

21 02 1875                  Jeanne Calment voit le jour. Elle en aura marre bien plus tard que tous ses contemporains, et attendra 122 ans pour s’en aller au paradis, le 4 Août 1997 [4]. Elle choisit d’entrer dans une maison de retraite à l’age de 110 ans : elle y arriva en vélo. On peut dire d’elle qu’elle détient un record imbattable dans la catégorie amateur, qui aura été la seule jusqu’à sa vieillesse [parmi ceux bien sûr dont les âges sont connus]. Mais à la fin du XX° siècle, l’affaire s’est sacrément professionnalisée : tous les vieux des catégories sociales les plus aisées dans les pays riches pratiquent la gym, une alimentation adaptée, une hygiène de vie bien étudiée, des médicaments sans cesse améliorés… autant de facteurs d’une longévité accrue : il faut bien s’attendre à ce que ses 122 ans soient rapidement dépassés. Pour la France, on prévoit qu’en 2020, les plus de 60 ans seront plus nombreux que les moins de 20 ans.

15 03 1875                  Mise en service du phare de Tévennec, construit sur un îlot qui culmine à 14 mètres au-dessus du niveau de la mer à marée haute, au sommet d’un triangle isocèle dont les deux autres sommets sont l’île de Sein et la Pointe du Raz – raz : un courant très fort en breton -. L’architecte est le même que celui d’Ar Men : Paul Joly. Les travaux ont commencé en 1869. Une maison est accolée au phare qui permet à la femme du gardien de vivre avec son homme. Cela n’empêchera pas une légende de phare maudit de prendre corps : 23 gardiens successifs en 30 ans ! Des plongeurs découvriront une grotte sous-marine traversant l’îlot de part en part qui produit des sons sinistres quand les vagues s’y engouffrent et que l’air s’en échappe par des failles : des esprits gourmands de fantastique pouvaient rapidement assimiler ces sons à des cris de défunts ou de revenants (l’île n’avait été longtemps qu’un lieu de sépulture) . En refusant de considérer Tévennec comme un phare de pleine mer, l’administration des Ponts et Chaussées fera une erreur qui pèse lourd dans la naissance de la malédiction attachée à ce phare. Il a été classé en tant que fanal de quatrième catégorie, et un seul gardien y a été affecté à l’origine, avec pour mission d’assurer son service à l’année longue, comme ses confrères installés dans les maisons-phares du littoral – les paradis -. Or, la vie sur le rocher de Tévennec est probablement aussi difficile que dans bien des phares en mer. C’est le couple Quéméré qui tiendra le plus longtemps, de 1878 à 1883 : il était parvenu à se doter d’un confort minimum : un four à pain, quelques poules… une vache, importée avec son fourrage, – pas assez d’herbe pour elle sur Tévennec -. Ils engraissaient également un cochon. Madame Quéméré, qui a donné naissance à trois enfants au cours de cette période, dira, à la fin de ses jours, qu’elle a passé sur cet îlot inhospitalier quelques-uns des meilleurs moments de sa vie… Aujourd’hui, Il a fini d’être opérationnel depuis de nombreuses années et un projet de résidence d’artistes est en train de voir le jour : trouvera-ton suffisamment d’artistes avec le cœur suffisamment bien accroché pour vivre sur ce caillou ?

05 1875                       Les Grenoblois supportent mal le parisianisme du Club Alpin, et fondent la Société des touristes du Dauphiné. Plusieurs autres associations d’alpinistes verront le jour dans les années suivantes : les Grimpeurs des Alpes en 1889, les Alpinistes dauphinois en 1892, le Club ascensionniste grenoblois en 1899, les Jarrets d’acier en 1912 : dans ce dernier nom, on pressent déjà la grande guerre. Malgré tout, s’il est un domaine où les fossés culturels sont restés tout à fait franchissables à plus de 120 ans d’écart, c’est bien dans celui de la randonnée : vus aujourd’hui sur le livre d’or d’un gîte d’étape : Randopattes, le Mille Pattes, les Chamois Verts, la Joyeuse Grole, lou Cami, les Amis des Faux Plats, la Semelle fumante, le Pied curieux, Sac à dos et godillots….

2 06 1875                        Quatre cent sept Kwahadis, les Comanches de Quanah se rendent aux autorités militaires des États-Unis à Fort Sill, avec leurs 1 500 chevaux et leurs armes :

Ils avancèrent lentement. Leurs chevaux, affaiblis par le manque de nourriture et la rudesse de l’hiver, ne pouvaient aller plus vite. La lenteur du voyage le para d’une sorte de mélancolie. Ils eurent le sentiment d’accomplir en quelque sorte les derniers rites de la liberté. Ils chassèrent tous les jours ; ils tuèrent des bisons, des antilopes et des chevaux sauvages, et se régalèrent de nourriture cuite dans des trous entourés de pierres. Ils s’arrêtèrent de temps à autres pour permettre aux femmes de sécher et d’empaqueter la viande, aux hommes d’organiser des courses de chevaux et aux enfants de pourchasser des tétras des prairies. Ils burent le café de l’homme blanc, saturé de sucre. Ils exécutèrent les vieilles danses. Ils considèrent qu’il s’agit de la dernière danse-médecine à laquelle ils prennent part dans ces vastes plaines, expliqua Sturm. Ils disent qu’ils abandonneront leur vie itinérante et qu’ils essaieront d’apprendre à vivre comme les Blancs.  Étrangement, Sturm ne perçut aucune amertume, aucune tristesse. Peut-être simplement par manque d’imagination. Peut-être Le Peuple ignorait-il réellement tout de la vie de producteurs de haricots ou d’éleveurs de moutons qui les attendait, peut-être n’avaient-ils aucune idée de ce que signifiait vivre au même endroit, dans une même habitation, sans suivre les troupeaux au printemps, ou de ce que feraient les hommes lorsqu’il n’y aurait plus de chasse, ni combat, ni rien d’autre pour prouver leur valeur.

[…]                 Dès l’arrivée de Quanah, le colonel Mackenzie [commandant de Fort Sill] s’intéressa vivement à lui. Malgré les déboires qu’ils lui avaient causés, Mackenzie admirait les Kwahadis. Lorsqu’il apprit qu’ils arrivaient, il écrivit à Sheridan : J’estime davantage cette bande que n’importe quelle autre sur la réserve… Je leur laisserai le plus de liberté possible. Et c’est ce qu’il fit. Les Kwahadis furent autorisés à conserver un grand nombre de leurs chevaux et il s’assura qu’aucun membre de la bande de Quanah ne fût confiné dans l’entrepôt de glace ou au poste de garde de Fort Sill. Il n’existe aucune trace de la première rencontre entre les deux hommes, ni des paroles qu’ils échangèrent. Ce qu’on sait, c’est qu’avant même que Quanah n’arrive, Mackenzie avait découvert l’identité de sa mère et qu’il avait écrit une lettre, datée du 19 mai 1875, à l’intendant militaire à Dennison (Texas) pour savoir ce qu’étaient devenues Cynthia Ann et Prairie Flower. Le courrier fut également publié dans un journal de Dallas et permit de découvrir que la sœur et la mère de Quanah étaient mortes. Il n’avait pas encore rencontré Quanah, mais cette lettre marqua le début de ce qui fut qualifié de remarquable amitié.

S.C.Gwynne      L’empire de la lune d’été    Terre indienne Albin Michel 2012

Jusqu’alors ennemis, les deux hommes apprirent à vivre ensemble, même si le vaincu était soumis au vainqueur. Ils étaient tous deux intelligents ; Mackenzie n’était pas Jules César, et Quanah n’était pas Vercingétorix. Il ne succomba donc pas à sa captivité. Les Comanches avaient dompté le mustang, Mackenzie avait dompté le Comanche, qui devint le parfait exemple de l’Indien intégré,  ayant accepté les valeurs du capitalisme américain. Et c’est bien à partir de ce moment qu’il fut reconnu par ses frères comme il ne l’avait jamais été ; son sens des affaires avait fait de lui un très prospère marchand de chevaux et de vaches, prospérité  qui lui avait permis de se faire construire une bien belle maison Star House, à l’ombre des Wichita Mountains. [encore visible derrière le comptoir indien de Cache dans l’Oklahoma] où il recevait parfois des hommes illustres, comme le président Théodore Roosevelt, mais aussi ses frères y compris et surtout ceux qui étaient dans le besoin : la propriété privée n’avait pas tué la solidarité communautaire, mais celle-ci assécha son compte en banque et il mourut le 23 février 1909 sans laisser d’héritage conséquent à ses très nombreux enfants. On lit sur sa tombe, dans le même cimetière que celle de Geronimo :

Ici repose, jusqu’au lever du jour,
La tombée des ombres,
Et la disparition des ténèbres,
Quanah Parker, le dernier Chef des Comanches.

3 06 1875                    Un infarctus a raison de la vie de Georges Bizet ; il avait 36 ans. Trois mois plus tôt, c’était la première de Carmen qui avait essuyé un retentissant échec : pour le fond, le livret de Henri Meilhac et de Ludovic Halevy avait été jugé indécent, immoral, la musique critiquée pour son absence de mélodies ; pour la forme, les musiciens et les choristes avaient été médiocres, les changements de décor beaucoup trop longs, favorisant l’éclaircissement des rangs tout au long du spectacle. Georges Bizet en avait été bouleversé. Le 30 mai il était atteint d’une crise aigüe de rhumatismes articulaire, consécutive à une baignade dans la Seine la veille.

15 06 1875                  Pour laver l’affront de la Commune, l’Eglise de France pose la première pierre de la Basilique du Sacré Cœur à Montmartre, dite du Vœu National. Sur les plans de Paul Abadie, elle reprend le style romano-byzantin de Saint Front de Périgueux ; elle sera achevée en 1910.

25 06 1875                   Il a beaucoup plu dans le sud-ouest : la Garonne en crue détruit environ 1 400 maisons à Toulouse. Agen et Marmande sont gravement touchées.

24 08 1875                   Matthew Webb est le premier homme à traverser la Manche à la nage, en 21 h et 45’. La distance géographique minimale entre Douvres et Wissant est de 34 km. En fait, elle est toujours supérieure du fait de la dérive secondaire due aux marées. Il s’agit là d’un exploit homologué et tout et tout. Mais en réalité la traversée avait déjà été faite en 1810 quand trois détenus français sur les fameux pontons anglais s’étaient échappés à la nage : deux d’entre eux étaient morts, mais le troisième était arrivé vivant en France.

9 10 1875           Amédée Bollée, à bord de l’Obéissante, la voiture à vapeur construite par ses soins, fait le trajet du Mans à Paris, ce qui lui vaut 75 contraventions ! Il ne se laissa pas arrêter pour si peu et poursuivit ses entreprises : il dépassera les 60 km/h avec La Rapide en 1881.

1875                    Le phylloxera, – phylloxera vastatrix -, devient une catastrophe nationale : de 83 M. d’hectolitres en 1874, la production baissera à 25 M. en 1879 ; 1 500 000 hectares de vignes rayés de la carte. Jules Emile Planchon, professeur à l’Ecole de Pharmacie de Montpellier, va l’identifier, puis sauvera le vignoble français en introduisant des variétés américaines résistantes, qui parfois serviront simplement de porte-greffe au cépage d’origine, garantissant ainsi la même qualité de raisin. Il était finalement bien normal que le remède vienne du même endroit que le mal. Les viticulteurs lui dresseront une statue, sur le petit square qui porte son nom, à la sortie de la gare : La vigne américaine a fait revivre la vigne française et triomphé du phylloxera. Mais les vignerons avaient aussi observé que les vignes plantées sur des terrains inondables ne souffraient pas du puceron, dont les larves étaient noyées : d’où la réalisation d’un important programme de canaux  de 1880 à 1890 pour inonder en hiver les basses plaines de l’Aude.

Des anciens cépages savoyards ne restent guère que la Mondeuse, la Jacquère et la Roussette qui aurait été rapportée de Chypre par Louis de Savoie, premier cépage savoyard à avoir été distingué par une AOC, dès 1942. Viennent s’y ajouter le Gamay, en provenance du Beaujolais, le Pinot noir, le Chasselas, le Bergeron, le Chardonnay, l’Aligoté.

Le port de Sète, – on l’écrivait alors Cette – qui s’était considérablement développé surtout depuis l’arrivée du train en 1839, va voir ses flux s’inverser, les importations l’emportant sur les exportations.

À peine élu, le Maréchal de Mac Mahon, s’était aventuré à déclarer sur la crise du phylloxera : Les populations du Midi, qui n’ont point de discipline et qui ont fait fortune trop rapidement, sont insupportables mais tout cela change et le phylloxera qui les ruine, va les mettre à la raison.

Le vélocipède, avec son pédalier au moyeu de la roue avant, pour augmenter la vitesse augmente la dimension de cette roue avant : on ira jusqu’à 3 mètres de diamètre : on était pas loin du numéro de cirque : c’était le grand bi. Le français Jules Truffault allège le tout en remplaçant jantes et fourches en acier par des fourreaux de sabre, et les rayons en bois par des rayons métalliques en tension.

Le capitaine américain Georges Nares hiverne à bord de son navire dans la baie de Lady Franklin, dans le nord-est de l’île Ellesmere et atteint Alert, par 82°27’N et 64°07’O.

Le tennis a été inventé un an plus tôt. A Lyon, Pierre Babolat crée les premiers cordages, en boyaux naturels à la demande de l’anglais Bussey. Jusque là, l’entreprise était spécialisée dans la transformation de boyaux de moutons pour la charcuterie, les cordes à instruments musicaux et les ligatures chirurgicales. Le cordage VS sera créé en 1925, le cordage nylon en 1958, en collaboration avec les entreprises des familles Maillot et Witt, qui durera jusqu’au début des années 1980 : Babolat conserve le tennis et la chirurgie, abandonne la charcuterie et les cordes pour instruments de musique[]. En 2013, l’entreprise sortira une raquette dont le manche emballe une puce à même d’enregistrer qualité, puissance, centrage sur le tamis des coups. Numéro 2 dans le monde, derrière Wilson, devant Head.

Achille Cazin, professeur originaire de Perpignan, est tombé amoureux des gorges de la Diosaz, en aval de Chamonix, et a voulu faire partager au public son admiration pour le lieu ; il a fait appel à Pierre Berthoud, charpentier de son état pour construire une voie qui permette de remonter le cours de ce torrent furieux et grandiose, au fond de parois quasiment verticales. Pierre Berthoud et Achille Cazin ne le savaient pas, mais ils sont les pères des via ferrata. C’est par centaines qu’ont été scellées dans la roche les consoles de fer  qui soutiennent le plancher.

Félix Sébastien, baron Feuillet de Conches est en poste aux Affaires Etrangères, au protocole. Dans quatre ans, il en sera le chef. Il publie Louis XVI, Marie-Antoinette et Mme Elisabeth. Lettres et documents inédits. Tome troisième chez Henri PLON, Imprimeur, Editeur. Rue Garancière 8. Quand on sait que Marie-Antoinette a peut-être commencé quelques livres, mais n’en a terminé aucun, quand on sait qu’elle n’écrivait pratiquement pas, et qu’elle a le plus souvent brûlé le peu qu’elle avait écrit, on est en droit de se demander comment ce monsieur a pu rassembler des courriers de Marie Antoinette. Il est vrai que, pour le collectionneur qu’il était, des lettres de Marie Antoinette, cela devait miroiter comme un panier de pièces d’or. On sait aujourd’hui que ce monsieur était un faussaire. D’où quelques anecdotes de la plus grande fantaisie, quand Mozart aurait par exemple embrassé Marie Antoinette le 13 octobre 1762 à Schönbrunn lui disant : quand je serai grand, je me marierais avec toi… Il est vrai que cela permet de faire rêver dans les chaumières.

De 1875 à 1883         Pierre Savorgnan de Brazza, aristocrate italien né à Castel Gondolfo, ne pouvait supporter le nouveau roi de la péninsule, Victor Emmanuel, qui entendait limiter les pouvoirs temporels du pape. Parti en France à 16 ans en 1868 avec l’appui de l’amiral de Montaignac, ami de la famille, il va faire l’École Navale en tant que stagiaire étranger ; il a été naturalisé en 1874. En 1875, officier de marine en poste à Port Gentil, son protecteur l’amiral Montaignac était devenu ministre de la Marine : il reçut mission de remonter l’Ogooué, dont on pensait alors qu’il pouvait être un émissaire du Congo. Pris par la passion de l’exploration, il quitte la marine et explore l’Afrique Équatoriale, amorçant ainsi le début de la colonisation française, avec le Congo Français. Cela commence avec trois autres Français, 17 matelots noirs à Lambaréné, sur l’Ogooué, dans l’actuel Gabon, où il fonde Francheville, dédiée aux esclaves affranchis, qui sera rapidement rebaptisée en Franceville. Attaqué par les guerriers aphourous, maîtres du commerce sur le fleuve, il plie bagage, mais pour revenir deux ans plus tard, avec 400 hommes – 87 Blancs et 300 Noirs – : il explorera alors l’Alima et la Likouala, affluents du Congo : leurs sources sont à la frontière est du Gabon. Il étend jusqu’au Congo la colonie française du Gabon. Le 10 septembre 1880, Ilo, le makoko [roi] des Batékés cède tous ses droits héréditaires sur ses territoires et se place sous la protection des Français, offrant à Brazza le petit village de Ncouna, rive droite du fleuve, face à Stanley Pool, la future Léopoldville, puis Kinshasa: le village deviendra Brazzaville [3], qui confié au sergent Kemara recruté à Dakar, tiendra tête pendant des mois à Stanley et aux forces belges.

Restez en contact avec les Noirs. Efforcez-vous à comprendre non seulement les mots qu’ils prononcent, mais aussi leur mentalité. Mêlez-vous à leur vie. Visitez leurs villages, interrogez femmes et enfants. Pas d’armes, pas d’escorte. N’oubliez pas que vous êtes l’intrus qu’on n’a pas appelé.

*****

Aucun des pionniers de l’Afrique ne fut plus humain que Brazza. Aucun ne sut conquérir une amitié plus sincère de la part des populations et utiliser ce sentiment pour faire progresser à la fois l’autorité de la France et la civilisation…

Charles de Gaulle, à Brazzaville le 24 janvier 1944.

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[1]   la parution sera pour l’année suivante.

[2] 4.828 km

[3]… Brazzaville est aujourd’hui la seule capitale  d’Afrique à porter encore le nom d’un héros de l’ère coloniale.

[4] En 2018 prendra un peu de poids une hypothèse, venue de deux Russes, Nicolaï Zak, et Valeri Novosellov, qui voudrait que tout cela n’ait été qu’une imposture, de la part de sa fille Yvonne, qui, officiellement serait morte d’une pleurésie en 1934 ; en fait Yvonne aurait pris l’identité de sa mère à sa mort, évitant ainsi de payer des droits de succession. Et c’est Yvonne qui serait morte de 4 août 1997, mais à 99 ans. Ces Russes ne sont pas les premiers à émettre cette hypothèse, des fonctionnaires français l’avaient fait avant lui. L’ennuyeux dans cette thèse c’est qu’elle suppose une vie commune dans une petite ville où tout se sait, où le ragot est roi entre un père et sa fille de 1934 à 1942, année de la mort du mari de Jeanne Calment. Et puis, tout d’abord, pourquoi des droits de succession ? Si elle était marié sans contrat, c’était à la mort du dernier vivant – le mari, en 1942 –  que se serait opérée la succession ?  S’il était aussi facile de ne pas payer de droits de succession, la pratique devrait être beaucoup plus répandue ! Et puis, pourquoi des droits de succession de mère à fille ? Ce qu’il y a de plus net, c’est le flou dans cette affaire, car selon d’autres sources on apprend que s’il y a eu substitution d’identité en 1934, c’est concernant la vente en viager de son appartement en 1965, avec pour but de toucher la rente le plus longtemps possible.


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