janvier 1883 à février 1888. La Tour Eiffel. « L’Internationale ». « La France juive ». Obsèques nationales pour Hugo. 26485
Publié par (l.peltier) le 4 octobre 2008 En savoir plus

Janvier 1883               Howard Blackburn, 25 ans, marin américain de Gloucester, Massachussetts, est embarqué sur la Grace L. Fears, une goélette à doris : un doris, c’est un petit canot à fond plat, manié par deux marins, embarqué en plusieurs exemplaires sur ces goélettes pour poser et relever les lignes de fond. Restant quasiment à vue du navire, ils ne sont dotés d’aucun équipement de secours pas plus que de réserve d’eau ou de vivre. Ce jour-là voit se cumuler les pires conditions météorologiques : sautes de vent, tempête de neige, grosse mer et pour finir, le brouillard, autant d’éléments qui majorent les risques de se perdre et c’est ce qui se produit.

Il ne reste plus qu’une chose à faire : fixer un cap et ramer dans cette direction. La mort rapide de son compagnon va le laisser seul. Pendant quatre jours, pendant quatre nuits, il va ramer, sans boire, sans manger, sans dormir- les risques de ne jamais se réveiller étaient trop grands-, dans le froid, le vent, le canot rempli d’eau. Ses doigts gèlent : il les maintient tout de même recourbés sur le manche des avirons. Au bout des quatre jours, il touche Terre Neuve où les habitants le rétabliront de leur mieux : il va mettre trois mois pour récupérer : amputé des doigts et des orteils, il gardera une partie du pouce. L’argent gagné de son récit lui permettra d’ouvrir un tabac, puis un débit de boisson. Il créera la Gloucester Mining Company pour approvisionner  la 2° ruée vers l’or, celle du Klondike, au Canada. En 1899, il construira le Great Western, un sloop de 9.10m de long, avec lequel il traverse l’Atlantique de Gloucester E-U, à Gloucester G.B. Il fera encore construire le Great Republic, avec lequel il traversera encore l’Atlantique, de Gloucester au Portugal, en 39 jours.

1 02 1883               Le procédé Thomas de déphosphoration de la fonte permet d’obtenir la première coulée d’acier, aux usines Wendel à Hayange. Robert de Wendel, qui avait refusé la nationalité allemande, se retrouvera en 1898 à la tête du Comité des forges français, alors que son frère Henri siégeait au Reichstag allemand.

6 02 1883              Marcel Deprez parvient à transporter à distance – 20 km pour commencer – de l’électricité.

19 05 1883            Pour lutter contre les pavillons noirs qui pillent le sud de la Chine, la France a envoyé  en 1880 des troupes au Tonkin, entrant ainsi en conflit avec Tu-Duc, l’empereur d’Annam. A Hanoï, le commandant Rivière tombe dans une embuscade : il est décapité par les Pavillons noirs. Jules Ferry demande une riposte énergique à la division navale commandée par l’amiral Courbet en attaquant la capitale impériale, Hué.

16 06 1883             Les Assomptionnistes créent le journal La Croix.

21 07 1883            Au siège de la Société historique du Cercle Saint Simon, le diplomate Paul Cambon réunit une brochette très éclectique d’esprits éclairés, pour créer l’Alliance Française. Elle fondera et subventionnera à l’étranger des écoles françaises, formera des maîtres, offrira bourses et récompenses, organisera des conférences.

Il fallait réparer l’échec des armées par la séduction de la culture. Les fondateurs de l’Alliance ont eu le génie de faire appel aux amoureux de la langue française, à des étrangers influents dans leur pays, qui ont crée des structures locales animées par des bénévoles. Un cas unique dans le monde des associations culturelles.

Jean-Pierre de Launoit, président belge de l’Alliance Française en 2008.

Au début du XXI° siècle, l’Alliance affiche une bien belle santé : 1 070 antennes dans 133 pays, animées par 12 000 personnes, principalement bénévoles, dont environ 8 000 enseignants, s’adressant à 442 000 élèves, l’activité culturelle plus large atteignant 6 millions de personnes. Mais, les budgets subissent une cure d’amaigrissement, et en 2013, on ne comptera plus que 857 Alliances françaises, dont 445 reçoivent une dotation de l’État. En parallèle, le réseau diplomatique de la France reste le troisième du monde, derrière les États-Unis et la Chine, avec 163 ambassades, dont le service culturel anime les Instituts Français qui assurent eux aussi l’enseignement du français.

18 08 1883                Emile Trélat fait adopter le système anglais de la chasse d’eau : quatre ans plus tard, Eugène Poubelle l’imposera à Paris.

20 08 1883                Les Français prennent Hué, capitale de l’Annam :

Les Français sont entrés par deux cotés à la fois dans le grand fort circulaire que les obus de l’escadre ont déjà rempli de morts. Les derniers Annamites qui s’y étaient réfugiés se sauvent, dégringolent des murs, absolument affolés ; quelques uns se jettent à la nage, d’autres essaient de passer la rivière, dans des barques, ou à gué, pour se réfugier sur la rive sud. Les Français , qui sont montés sur les murailles du fort, tirent sur eux, de haut en bas, presque à bout portant, et les abattent en masse. Ceux qui sont dans l’eau essaient de se couvrir naïvement avec des nattes, des boucliers d’osier, des morceaux de tôle ; les balles françaises traversent le tout. Les Annamites tombent par groupes, les bras étendus ; trois ou quatre cents d’entre eux sont fauchés en moins de cinq minutes par les feux rapides et les feux de salve. Les marins cessent de tirer, par pitié, et laissent fuir le reste ; il y aura bien assez de cadavres dans le fort à déblayer ce soir avant l’heure de se coucher.

Pierre Loti, attaché à l’escadre d’Extrême Orient, grand reporter pour le Figaro, le 28 septembre 1883

L’absurde et folle expédition du Tonkin, venait d’être décrétée par l’un des plus néfastes de nos gouvernants : on envoyait là-bas, pour un but stérile, des milliers d’enfants de France qui ne devaient jamais revenir. Lieutenant de vaisseau à bord d’un de nos cuirassés d’escadre, j’allais prendre part au bombardement de Hué en Annam.

Pierre Loti. Prime jeunesse 1919.

27 08 1883                  Entre Java et Sumatra, dans les îles de la Sonde, le volcan Krakatoa [1] est en éruption depuis le 20 mai. Depuis deux jours, l’éruption est à son point culminant… détonations et explosions sont entendues à Singapour et en Australie… un panache de fumée s’élève à quinze km de haut… poussières et fragments de ponce, projetées de 70 à 80 km de hauteur, se satellisent, devenant plusieurs fois visibles depuis la France. A 18 000 km de là, des lueurs rougeoyantes embrasent le ciel des États-Unis. Les effondrements provoquent un raz de marée, avec des vagues de 46 mètres de haut : un bateau de guerre hollandais, le Berouw, et une canonnière sont emportés à plus de 3 km à l’intérieur des terres ; on comptera trente six mille quatre cents dix sept morts. On va ressentir jusque dans le golfe de Gascogne et dans la Manche une oscillation anormale des eaux. Le nuage de poussière qui voile le soleil abaisse d’un demi-degré Celsius la température moyenne du globe pendant un an. On enregistrera dans le monde entier des chutes de neige record durant l’hiver suivant. Les esprits en seront durablement marqués en France au point d’assurer le succès dans les années 1950 de la bande dessinée Jo et Zette (et leur singe Jocco) dont l’action se passe sur les lieux.

30 08 1883                 En France, 614 magistrats hostiles au régime républicain sont exclus de la magistrature.

8 10 1883                    Albert et Gaston Tissandier s’envolent à bord d’un dirigeable à moteur électrique, d’Auteuil à Croissy sur Seine.

4 10 1883                    Georges Nagelmackers, belge de 38 ans, a décidé d’importer en Europe le principe des wagons de luxe que George Pullman a crées aux Etats-Unis. En 1872, il a crée la Compagnie des wagons-lits, et, succès aidant, il poursuit et inaugure le premier Orient Express, appelé alors Direct d’Orient : il relie Strasbourg à Giurgiu en Roumanie, via Vienne, Budapest, Bucarest. Pour avoir un réseau international, il fallait que l’écartement des rails soir partout le même : il y parviendra. Et ce sera le début de ces grands trains de rêve : la Flèche d’or, la Transsibérien, l’Étoile du nord, le Train Bleu. Ils deviendront support d’inspiration pour nombre d’artistes : un ballet de Darius Milhaud, des textes de Jean Cocteau, des costumes de Coco Chanel, des rideaux de Picasso. Sidney Lumet y tournera son Crime de l’Orient Express. Ce train va devenir l’emblème d’une Europe qui s’est faite avant l’heure.

22 10 1883                   Premier tramway électrique à Annemasse.

20 11 1883                 La loi essaie de clarifier les rapports complexes entre l’État et les compagnies ferroviaires. L’État offre la concession, il impose les parcours et les conditions d’établissement… « il », en fait, ce sont les ingénieurs des Ponts et Chaussées. À partir du Second Empire, moment où la puissance publique exige la construction de lignes de moins en moins rentables, l’État peut offrir des subventions avec sa garantie d’intérêt aux nouveaux capitaux investis. La balance des transferts sera progressivement défavorable aux sociétés concessionnaires durant la seconde partie du XIX° siècle. La compagnie la plus fragile, celle du Chemin de fer de l’Ouest, devient structurellement déficitaire : elle sera nationalisée en 1908.

1883                            200 000 chômeurs à Paris. Procès à Lyon de 66 anarchistes.

À l’issue d’une guerre de quatre ans perdue contre le Chili, la Bolivie perd sa façade océanique. En 2009, elle projettera un tunnel pour retrouver un accès au Pacifique, par-dessous les 150 km de la frontière entre le Chili et le Pérou.

L’américain Watermann crée le premier stylo à plume. A Chicago, on utilise pour la première fois une ossature métallique pour la construction d’un immeuble de dix étages, à New York, un pont suspendu relie Brooklyn à Manhattan, et à l’autre bout du pays, à San Francisco, on termine le Golden Gate Bridge, long de 2737 m.

William Frederik Cody – alias Buffalo Bill – a été jusqu’alors un des meilleurs représentants de la conquête de l’Ouest. Il a commencé par encadrer les convois de chariots, puis est devenu, pour le compte de la compagnie de chemin de fer Kansas Pacific chasseur de bisons : ce sont les employés du chemin de fer qui lui donneront son surnom : au bout de dix-sept mois, le bonhomme se targuait d’en avoir abattu 4 280 ! Rapporté aux carcasses des 31 millions de bisons, vendues comme fertilisants dans le Kansas de 1868 à  1881, le chiffre paraît vraisemblable. 31 millions sur 13 ans, cela signifie une moyenne de plus de 6500 bisons abattus par jour ! Fallait-il que la bêtise soit seule à occuper la cervelle de ces gens pour expliquer pareil massacre qu’aucun barbare n’avait jamais été en mesure de commettre !

Buffalo Bill est déjà connu du général Sheridan, le chef des tuniques bleues, de Gordon Bennet, le patron du New York Herald, de Stanley, mais son coup de génie va consister à faire du spectacle ambulant qu’il avait monté depuis 1872, un spectacle beaucoup plus ambitieux, faisant de sa propre vie une véritable saga : Wide West Show ; il s’entourera de vrais Indiens, pas rancuniers ni vraiment fiers – Sitting Bull, Geronimo -, deviendra héros national à New York, ira, sur les conseils de Mark Twain, le représenter en Europe, devant la reine Victoria à Londres, devant le président Sadi Carnot à Paris. Il est l’inventeur du cow-boy [2], l’homme de la conquête de l’Ouest.

Ghost riders in the sky

An old cowboy went riding out one dark and windy day
Upon a ranch he rested as he went along his way
When all at once a mighty herd of red eyed cows he saw
A plowing through the ragged sky and up the cloudy draw

Yippie yi yaaaay
Yippie yi ooooh
Ghost Riders in the sky

Their brands were still on fire and their hooves were made of steel
Their horns were black and shiny and their hot breath he could feel
A bolt of fear went through him as they thundered through the sky
For he saw the Riders coming hard and he heard their mournful cry

Yippie yi yaaaay
Yipie yi ooooh
Ghost Riders in the sky

Their faces gaunt, their eyes were blurred, their shirts all soaked with sweat
He’s riding hard to catch that herd, but he ain’t caught ’em yet
‘Cause they’ve got to ride forever on that range up in the sky
On horses snorting fire as they ride on hear their cry

Yippie yi yaaaay 
Yipie yi ooooh
Ghost Riders in the sky

As the riders loped on by him he heard one call his name
If you want to save your soul from Hell a-riding on our range
Then cowboy change your ways today or with us you will ride
Trying to catch the Devil’s herd, across these endless skies

Yippie yi yaaaay
Yipie yi ooooh
Ghost Riders in the sky

L’original de Ghost riders in the sky, chanté pour la première fois par Burl Ives en février 1949, est de Stan Jones en 1948, paroles et musique ; Les Cavaliers du Ciel, avec les paroles de Louis Amade et Jo Frachon et la musique de Stan Jones en 1949, est une traduction, qui aura comme interprètes André Breton, un chanteur québécois, Armand Mestral, les Compagnons de la chanson.

Les cavaliers du ciel

Dans le grand vent qui court le long de la plaine endormie
Un vieux cowboy sur son cheval avance dans la nuit
Tandis qu’il va sous le brouillard poursuivant son chemin
Il voit surgissant des ravins des chevauchées sans fin.

Yippie ah eh ! yippie ah oh !
Les cavaliers du ciel.

De noirs taureaux les yeux brillants, les sabots en argent,
Crachant par leurs naseaux des jets de feu des jets de sang
Ils vont criant la peur troupeau maudit de Lucifer
Surgi dans un galop de fer des portes de l’enfer.

Alors courant ivres de sang après tous ces troupeaux
Les cavaliers de tous les temps saisissant leurs lassos
Couverts de boue couverts de pluie vont courant l’infini
Leurs vies ressemblent à l’agonie de vieux mourants maudits.

Le vieux cowboy entend son nom crié par une voix
La voix d’un cavalier disant: Copain prends garde à toi
Il faut changer ta vie pour ne pas poursuivre avec nous
Couvert de sang couvert de boue l’éternité des fous.

*****

De ses origines jusqu’à nos jours, l’histoire des États-Unis fût surtout l’histoire de la colonisation du Great West. L’existence d’une zone de terres vacantes, son recul continu et la progression des pionniers vers l’ouest expliquent l’expansion américaine. […]

Pour étudier la colonisation de l’Amérique, il faut d’abord rechercher comment le mode de vie européen a pénétré en terre américaine et comment l’Amérique l’a modifié ensuite en le développant et en influençant l’Europe à son tour. Notre histoire doit commencer par l’analyse des germes européens et de leur éclosion en milieu américain. Ceux qui s’intéressent à nos institutions accordent trop d’importance aux origines germaniques au détriment des facteurs américains. La frontière est le facteur d’américanisation le plus rapide et le plus efficace. La nature sauvage s’impose au colon. Elle accueille un homme aux vêtements, aux activités, aux instruments, aux modes de transport et de pensée européens, le fait passer du wagon de chemin de fer au canot d’écorce, le dépouille des divers attributs de la civilisation pour lui faire porter des mocassins et des vêtements de chasse. Puis, elle l’installe dans la cabane de rondins des Cherokees ou des Iroquois et dresse autour de lui une palissade indienne. Le colon sème bientôt du maïs et laboure le sol avec un bâton pointu. Il ne tarde pas à pousser un cri de guerre et à scalper de la façon la plus orthodoxe. Bref, la frontière constitue d’abord un milieu trop hostile pour l’homme, qui doit en accepter les conditions ou périr. Aussi celui-ci s’installe-t-il dans les clairières et suit-il les pistes tracées par les Indiens. Peu à peu, il transforme cette nature sauvage. Il n’en résulte pas pour autant un reproduction de la vieille Europe ou une simple éclosion des germes allemands initiaux, mais un produit nouveau, typiquement américain. La première frontière fût la côte atlantique, qui était pour ainsi dire la frontière de l’Europe. En se déplaçant vers l’Ouest, la frontière s’est progressivement américanisée. Telles des moraines frontales qu’entraînent des glaciations successives, les frontières laissent des traces derrière elles. Et lorsque la zone frontière est colonisée, elle conserve ses anciennes caractéristiques. Cette progression de la frontière a correspondu à une libération progressive vis-à-vis de l’Europe et à un essor continu de l’indépendance sur des bases américaines.

Etudier le déplacement de la frontière, avec ses incidences politiques, économiques et sociales, et la condition des hommes qui vécurent à cette époque, c’est étudier la partie véritablement américaine de notre histoire.

Frederick J. Turner.      Discours à l’exposition universelle de Chicago en 1893.

Pourtant, aujourd’hui encore, on comprend mal comment des hommes aient pu songer à s’établir en contrebas d’un causse rouge si salement cabossé, dans le fond plat d’une vallée aux flancs asymétriques où descendaient à l’aube hyènes et lynx aux incisives encore ensanglantées. Oui, on comprend mal comment des crève-la-faim fanatiques, portés par la seule mission de donner une terre à leur culte, un culte à leur dieu, un dieu à leur trépas, avaient réussi à traverser le continent dans toute sa largeur, à tailler la prairie et les montagnes, trouvant en chemin une herbe assez haute pour nourrir leurs bêtes, à se frayer un passage dans la forêt de cactus qui ceinturait la plaine – des plantes aux ramures aiguisées comme des coupe-choux ou tout autre sabre d’abattis – frontière de barbelés de la hauteur d’un homme à cheval, comment ils avaient étranglé à mains nues les serpents à sonnette, passé par le fond des canyons, comment ils avaient contourné les étangs glauques mués en lac gelé l’hiver, en réserve à moustiques mortifères l’été. Comment ils avaient bravé la chaleur de bête et le froid de gueux. Chassé le daim, piégé le lièvre, harponné les tanches. Tué des Indiens. Comment ils y avaient traîné les leurs entassés à bord de chariots crasseux, construit des maisons, élevé des bisons, engraissé des porcs, enclos des champs de patates et de maïs pour nourrir le tout. Combien de cadavres et combien de dingues au bout de la route ? Combien de chevaux dépecés en steaks sur des feux primitifs ? Combien de scalps ? Comment ils avaient pu y rester surtout, et continuer à y prendre femme, à y faire des enfants, à y enterrer leurs morts, printemps été automne hiver, une année, puis deux, puis dix, printemps été automne hiver, continuer à y brûler des cervelles et à y trouer des poitrines, à y éviscérer des corps, printemps été automne hiver, comment ils avaient fait, oui, on se le demande vraiment, car demeurer là, sur cette langue de terre évasée comme un jupon sur le bord du fleuve, grandir entre les hautes plaines et la forêt hurlante, y prendre racine, c’était tout de même défier le Ciel et la Création, prétendre à tutoyer le coyote et enfumer le grizzly, à boire de la neige fondue jusqu’à se coller la chiasse, à faire rôtir les scorpions accroupis épaule contre épaule, à cracher du sable et frotter du silex. Ils l’ont fait pourtant, ces hommes barbus aux cheveux de chanvre, ces femmes en bonnet, ces enfants fiévreux, tous sales et morts de peur psalmodiant des cantiques la main sur la gâchette, tous meurtriers : ils ont fondé une ville.

Or ils ne s’étaient pas trompés. Le coin valait le coup et plus encore la peine – les crevasses de larmes et les cloques putrides, les engelures marteaux à fendre leurs pieds pâles : la vallée est large de sept kilomètres frayée entre les plateaux et le maquis géant, plate, une paume, et pourvue d’un fleuve sur son flanc ouest. Un climat rude mais loyal, décliné à la régulière solstice après solstice – du papier à musique, la scansion de leur vie, le portant de leurs jours, monotonie dont ils finissaient par mourir -, étés brûlants liquidés en orages avec ciel électrique et grêlons comme des balles de ping-pong, automnes éclatants, hivers glacés, printemps souverains, de la douceur alors, une douceur de clairière, mille nuances de vert, chevaux au pas dans la prairie, jeunesse et force des roseaux, air acide et eau qui bruite. Et il y a ces vents violents surgis par l’est, chargés du lœss qu’ils ramassent sur les plateaux, lequel imprègne le sol, ensemence la vallée, engraisse le bétail comme crème sur beurre. Arrivant, les hommes qui le pouvaient encore avaient mis genou au sol et porté à leur bouche une pincée de terre pour la goûter d’un claquement de langue – puisque là était le geste -, puis ils s’étaient relevés, avaient tournoyé sur eux-mêmes, lancé leur chapeau en l’air et hurlé on y est, c’est là, putain on y est, on est arrivés – de toute manière ils n’avaient plus le choix, c’était là ou jamais, les chevaux avaient la fièvre, les enfants ne parlaient plus, le ventre des femmes se couvrait d’eczéma et eux-mêmes devenaient fous.

Les premiers temps, Coca se ramasse en position de tortue. Les pionniers sont seuls au monde, terrifiés, convaincus de leur supériorité, arc-boutés sur leur élection. Ils s’installent, ils colonisent. Ils procèdent avec méthode, comme les Grecs : délimitent le territoire, placent le sanctuaire, tracent des lignes au sol, fichent des barrières, édifient des maisons, partagent les terres arables. Ils ratent, établie à trente miles au sud, la vieille mission espagnole si régulièrement décimée par les raids indiens, la dysenterie, les fièvres, qu’elle ne compte plus qu’une trentaine de membres, et encore, faut voir l’état des mecs – aucun parmi eux ne saurait raconter ce matin de janvier où, deux cents ans plus tôt, trois caravelles de quarante tonneaux, coriaces coques noires et voiles usées jusqu’à la corde, trouent les brumes océaniques, approchent des côtes, déchargent sur la plage prêtres et soldats, poudre, calices, marmites, barriques, bibles et encensoir; aucun ne saurait faire ce récit : à peine les hommes posent-ils un pied à terre qu’ils font exactement ce pour quoi ils sont venus, ils s’éparpillent çà et là le long de la côte, érigent des camps cernés de petites murailles entre lesquelles sonnent bientôt de lourdes cloches catholiques, fers de lance et bases arrière de l’évangélisation, cultivent, chassent, chantent, baptisent tout ce qui leur est présenté, les Écritures dans une main, le mousquet dans l’autre, et commencent à crever d’isolement, vraiment ils crèvent, se pendent carrément, ou se noient, se bousillent les entrailles à l’alcool de racine ; et aucun ne saurait plus imaginer le moine franciscain de vingt ans, gosse halluciné au faciès de capucin (le singe) qui vers 1630 s’enfonce dans les terres suivant la rive orientale du fleuve, vingt hommes à sa suite, et qui, au terme de sept semaines de marche, dresse un autel de fortune dans une prairie au pied du causse et célèbre l’eucharistie, le fleuve miroitant un crucifix de bois : mission accomplie, vous êtes des enfants de Dieu, vous êtes à Santa Maria de Coca.

Maylis de Kerangal       Naissance d’un pont       Verticales 2010

Charles de Foucauld, bien avant d’entrer en religion, parcourt le Maroc sous le déguisement d’un marchand juif : il va faire plus de 3 000 km, ramenant une importante moisson de renseignements qui lui vaudront la médaille d’or de la Société de Géographie. Reconnaissance au Maroc sera publié en 1888. Le pays avait alors pour souverain Moulay Hassan [1873-1894] qui avait autorisé la culture du cannabis.

Revenu au pouvoir, Jules Ferry se fait le promoteur d’une politique coloniale et affirme publiquement que le développement de l’industrie passe par la conquête de nouveaux débouchés extérieurs. Il déclenche une campagne au Niger, fait occuper des îles dans le Pacifique, Obock sur la Mer Rouge, ce qui permettre ultérieurement de ravitailler en charbon la base de Djibouti, établit un protectorat à Madagascar, fait investir un immense territoire au Congo à partir des 26 postes crées par Savorgnan de Brazza. Enfin, il amorce la conquête du Tonkin défendu par des forces annamites et chinoises, en faisant débarquer des troupes dans la baie de Haïphong. En mars 1885, une partie des troupes françaises sera anéantie à Lang Son, au Tonkin, au moment où la Chine venait de reconnaître le protectorat français sur l’Empire d’Annam.

Yves Carsalade Les grandes étapes de l’histoire économique. Les éditions de l’Ecole polytechnique. 2009

Savorgnan de Brazza est nommé commissaire de la République dans l’Ouest africain, puis commissaire général au Congo français en 1886, ce qu’on appellera en 1910 l’AEF : Afrique Equatoriale Française : les actuels Gabon, RCA et Congo. Mais on peut être explorateur hors pair et médiocre gestionnaire – de façon générale, un gestionnaire n’est pas un créateur, et vice versa -. C’était le cas : des idées à la pelle, qui heurtaient souvent de front les intérêts des grandes sociétés coloniales, n’étaient de plus pratiquement jamais suivies de bout en bout jusqu’à leur réalisation, beaucoup plus d’exploration que d’administration depuis son bureau de Brazzaville ; on dénoncera la minceur de son aide au colonel Marchand, impatient d’en découdre avec les Anglais. Il gardera tout de même son poste jusqu’en janvier 1898, et sera alors envoyé en semi-retraite à Alger.

Richard Wagner meurt soudainement à Vienne :

Wagner n’est ni une bête féroce comme le veulent les puristes, ni un prophète comme le prétendent ses apôtres. C’est un homme de grand talent qui se complait dans les chemins scabreux parce qu’il ne sait pas trouver ceux qui sont aisés et droits. Il ne faut pas que les jeunes se fassent d’illusions, nombreux sont ceux qui font croire qu’ils ont des ailes, parce qu’en fait, ils n’ont pas de jambes pour se tenir debout.
Triste, triste, triste. Wagner est mort !
En lisant la dépêche, j’en fus pour ainsi dire atterré. Ne discutons pas. C’est une grande individualité qui disparaît ! Un nom qui laisse une empreinte très puissante dans l’histoire de l’art !
Berlioz était un pauvre malade, hargneux envers tous, revêche et sournois.
Un talent immense et pénétrant : il avait le sentiment de l’instrumentation et il a précédé Wagner pour nombre d’effets orchestraux (les wagnériens ne l’admettent pas, mais c’est comme ça). Il manquait de mesure et il était dépourvu de cette sérénité et, disons, de cet équilibre qui produit les œuvres d’art achevées.
Il allait toujours trop loin, même quand il écrivait des choses remarquables.
Quand les jeunes s’apercevront qu’il ne faut chercher la lumière ni chez Mendelssohn [sic], ni chez Chopin, ni chez Gounod, alors peut-être ils trouveront.

Giuseppe Verdi

Ernest Renan dit son attachement sans borne à la Grèce :

Je n’ai commencé d’avoir des souvenirs que fort tard. L’impérieux devoir qui m’obligea, durant les années de ma jeunesse, à résoudre pour mon compte, non avec le laisser aller du spéculatif, mais avec la fièvre de celui qui lutte pour la vie, les plus hauts problèmes de la philosophie et de la religion, ne me laissait pas un quart d’heure pour regarder en arrière. Jeté ensuite dans le courant de mon siècle, que j’ignorais totalement, je me trouvai en face d’un spectacle en réalité aussi nouveau pour moi que le serait la société de Saturne ou de Vénus pour ceux à qui il serait donné de la voir. Je trouvais tout cela faible, inférieur moralement à ce que j’avais vu à Issy et à Saint-Sulpice ; cependant la supériorité de science et de critique d’hommes tels qu’Eugène Burnouf, l’incomparable vie qui s’exhalait de la conversation de M. Cousin, la grande rénovation que l’Allemagne opérait dans presque toutes les sciences historiques, puis les voyages, puis l’ardeur de produire, m’entraînèrent et ne me permirent pas de songer à des années qui étaient déjà loin de moi. Mon séjour en Syrie m’éloigna encore davantage de mes anciens souvenirs. Les sensations entièrement nouvelles que j’y trouvai, les visions que j’y eues d’un monde divin, étranger à nos froides et mélancoliques contrées, m’absorbèrent tout entier. Mes rêves, pendant quelque temps, furent la chaîne brûlée de Galaad, le pic de Safed, où apparaîtra le Messie ; le Carmel et ses champs d’anémones semés par Dieu ; le gouffre d’Aphaca, d’où sort le fleuve Adonis. Chose singulière ! ce fut à Athènes, en 1865, que j’éprouvai pour la première fois un vif sentiment de retour en arrière, un effet comme celui d’une brise fraîche, pénétrante, venant de très loin.

L’impression que me fit Athènes est de beaucoup la plus forte que j’aie jamais ressentie. Il y a un lieu où la perfection existe ; il n’y en a pas deux : c’est celui-là. Je n’avais jamais rien imaginé de pareil. C’était l’idéal cristallisé en marbre pentélique qui se montrait à moi. Jusque-là, j’avais cru que la perfection n’est pas de ce monde ; une seule révélation me paraissait se rapprocher de l’absolu. Depuis longtemps, je ne croyais plus au miracle, dans le sens propre du mot ; cependant la destinée unique du peuple juif, aboutissant à Jésus et au christianisme, m’apparaissait comme quelque chose de tout à fait à part. Or, voici qu’à côté du miracle juif venait se placer pour moi le miracle grec, une chose qui n’a existé qu’une fois, qui ne s’était jamais vue, qui ne se reverra plus, mais dont l’effet durera éternellement, je veux dire un type de beauté éternelle, sans nulle tache locale ou nationale. Je savais bien, avant mon voyage, que la Grèce avait créé la science, l’art, la philosophie, la civilisation ; mais l’échelle me manquait. Quand je vis l’Acropole, j’eus la révélation du divin, comme je l’avais eue la première fois que je sentis vivre l’Evangile, en apercevant la vallée du Jourdain des hauteurs de Casyoun. Le monde entier alors me parut barbare. L’Orient me choqua par sa pompe, son ostentation, ses impostures. Les Romains ne furent que de grossiers soldats ; la majesté du plus beau Romain, d’un Auguste, d’un Trajan, ne me sembla que pose auprès de l’aisance, de la noblesse simple de ces citoyens fiers et tranquilles. Celtes, Germains, Slaves m’apparurent comme des espèces de Scythes consciencieux, mais péniblement civilisés. Je trouvai notre moyen âge sans élégance ni tournure, entaché de fierté déplacée et de pédantisme.

Charlemagne m’apparut comme un gros palefrenier allemand ; nos chevaliers me semblèrent des lourdauds, dont Thémistocle et Alcibiade eussent souri. Il y a eu un peuple d’aristocrates, un public tout entier composé de connaisseurs, une démocratie qui a saisi des nuances d’art tellement fines que nos raffinés les aperçoivent à peine. Il y a eu un public pour comprendre ce qui fait la beauté des Propylées et la supériorité des sculptures du Parthénon. Cette révélation de la grandeur vraie et simple m’atteignit jusqu’au fond de l’être. Tout ce que j’avais connu jusque-là me sembla l’effort maladroit d’un art jésuitique, un rococo composé de pompe niaise, de charlatanisme et de caricature.

C’est principalement sur l’Acropole que ces sentiments m’assiégeaient. Un excellent architecte avec qui j’avais voyagé avait coutume de me dire que, pour lui, la vérité des dieux était en proportion de la beauté solide des temples qu’on leur a élevés. Jugée sur ce pied-là, Athéné serait au-dessus de toute rivalité. Ce qu’il y a de surprenant, en effet, c’est que le beau n’est ici que l’honnêteté absolue, la raison, le respect même envers la divinité. Les parties cachées de l’édifice sont aussi soignées que celles qui sont vues. Aucun de ces trompe-l’œil qui, dans nos églises en particulier, sont comme une tentative perpétuelle pour induire la divinité en erreur sur la valeur de la chose offerte. Ce sérieux, cette droiture, me faisaient rougir d’avoir plus d’une fois sacrifié à un idéal moins pur. Les heures que je passais sur la colline sacrée étaient des heures de prière. Toute ma vie repassait, comme une confession générale, devant mes yeux. Mais ce qu’il y avait de plus singulier, c’est qu’en confessant mes péchés, j’en venais à les aimer ; mes résolutions de devenir classique finissaient par me précipiter plus que jamais au pôle opposé. Un vieux papier que je retrouve parmi mes notes de voyage contient ceci : Prière que je fis sur l’Acropole quand je fus arrivé à en comprendre la parfaite beauté.

[…]  Un immense fleuve d’oubli nous entraîne dans un gouffre sans nom. O Abîme, tu es le Dieu unique. Les larmes de tous les peuples sont de vraies larmes ; les rêves de tous les sages renferment une part de vérité. Tout n’est ici-bas que symbole et que songe. Les dieux passent comme les hommes, et il ne serait pas bon qu’ils fussent éternels. La foi qu’on a eue ne doit jamais être une chaîne. On est quitte envers elle quand on l’a soigneusement roulée dans le linceul de pourpre où dorment les dieux morts.

Ernest Renan      Prière sur l’Acropole

12 02 1884                 Édouard Delamarre Debouteville et Léon Malandin font breveter la première voiture actionnée par un moteur à explosion à 4 temps, bicylindre horizontal fonctionnant d’abord au gaz, ensuite à l’essence de pétrole ; la transmission aux roues arrière se fait par une chaîne, un arbre de transmission et un différentiel. Le carburant est admis par un tiroir et l’évacuation se fait par des soupapes.

23 02 1884                   Emile Zola, après l’Assommoir en 1877 a en tête Germinal. L’été précédent, il a rencontré à Benodet Alfred Giard, député socialiste de Valenciennes.

À l’invitation de ce dernier, il se rendra sans hésiter à Anzin quand la grève éclate le 21 février suivant. Il y demeure du 23 février au 3 mars, enquête auprès des ouvriers et des cadres de la Compagnie d’Anzin, descend au fond, prend force notes (Notes sur Anzin). La concurrence des exploitations plus récentes du Pas-de-Calais entraîne la direction des mines d’Anzin à restreindre au maximum le prix de revient de la production, d’où s’ensuivent les baisses de salaires et les licenciements. Les mineurs du bassin se lancent alors dans une grève qui va durer cinquante-six jours. Grève quasi générale, mobilisant 11 000 mineurs. Au bout de six semaines d’arrêt de travail dans le calme, les grévistes, face à l’intransigeance de la direction, entrent dans un cycle de violences qui les met aux prises avec la gendarmerie dans un conflit armé. Renvois et procès se succèdent, jusqu’à la reprise désespérée du travail par des ouvriers vaincus qui n’ont rien obtenu.

La grève de Montsou, nom de lieu imaginaire, que décrit Emile Zola dans son roman se déroule sous le Second Empire, quoique sa description soit directement inspirée par la grève d’Anzin de 1884. Comme à son habitude, l’écrivain accumule la documentation, sur les aspects techniques de la mine, son vocabulaire, ses habitudes, sur le déroulement de la grève suivi par les journaux, sur le mouvement ouvrier en formation, et aussi sur l’anarchisme. L’assassinat d’Alexandre II en 1881 lui avait inspiré un article du Figaro, qui témoignait de sa fascination pour ces nihilistes décidés à la destruction totale de la société pour régénérer la Russie. On en trouvera l’écho dans son roman.

Germinal est conçu comme une grande fresque sociale où coexistent une étude documentée sur le travail des mineurs, leurs conditions de vie impitoyables, leurs mœurs grossières et un exposé de forme épique sur la lutte du Travail contre le Capital. Dans ce combat, Zola voit s’opposer la révolte qui vise à l’amélioration des conditions de travail et d’existence révolte spontanée, contagieuse, éruption volcanique des hommes et des femmes qui ont trop longtemps souffert en silence et qui, soudain, se livrent à une violence parfois aveugle , et l’action froide, délibérée, ravageuse de l’anarchisme incarné à lui seul par le nihiliste Souvarine, qui a dû fuir la police de son pays.

Nous voulons seulement la justice, nous sommes las de crever de faim, disent les grévistes au directeur. Le révolutionnaire Souvarine, lui, oppose à ce lamento la stratégie du cataclysme : Allumez le feu aux quatre coins des villes, fauchez les peuples, rasez tout, et quand il ne restera plus rien de ce monde pourri, peut-être en repoussera-t-il un meilleur.

Etienne Lantier, le meneur, a acquis, pour sa part, des convictions socialistes dont le mot d’ordre s’identifie au collectivisme. Contre les exploiteurs, la révolution prolétarienne procéderait à une refonte totale de la vieille société pourrie les deux partis pris s’entendent sur ce diagnostic de pourriture. Exaspérés par leur souffrance quotidienne, par l’injustice de leur sort, par la tyrannie des actionnaires siégeant à Paris, les grévistes prêtent l’oreille aux prêches d’Etienne et se mettent à rêver. Une exaltation religieuse les soulevait de terre, la fièvre d’espoir des premiers chrétiens de l’Église, attendant le règne prochain de la justice.

La grève se termine par un double drame, la défaite de la bataille sociale et l’anéantissement de la mine sous l’action de Souvarine. Etienne Lantier échappe miraculeusement à la mort, mais sa méditation à la fin du roman résonne comme un avertissement lancé à tous les profiteurs du système : Les charbonniers s’étaient comptés, ils avaient essayé leur force, secoué de leur cri de justice les ouvriers de la France entière. Aussi leur défaite ne rassurait-elle personne, les bourgeois de Montsou, envahis dans leur victoire du sourd malaise des lendemains de grève, regardaient derrière eux si leur fin n’était pas là quand même inévitable, au fond de ce grand silence. Ils comprenaient que la révolution renaîtrait sans cesse, demain peut-être, avec la grève générale, l’entente de tous les travailleurs ayant des caisses de secours, pouvant tenir pendant des mois, en mangeant du pain. Cette fois encore, c’était un coup d’épaule donné à la société en ruine et ils en avaient entendu le craquement sous leurs pas, et ils sentaient monter d’autres secousses, toujours d’autres, jusqu’à ce que le vieil édifice, ébranlé, s’effondrât, s’engloutît comme le Voreux, coulant à l’abîme. Ces vaincus provisoires s’imaginent le grand coup. Cette bataille finale ne sera pas l’Armageddon des textes apocalyptiques, même si le vocabulaire est le même : un jour viendra du grand affrontement des anges et de la Bête, d’où sortira le règne éternel de la Justice et du Bien.

Sans être explicitement socialiste, Zola est parvenu à un moment de l’Histoire où il a pressenti une lutte finale. Il se défend d’avoir écrit un ouvrage partisan. En bon naturaliste, dit-il, il a décrit ce qui est. Cependant, les accents du roman et ses dernières pages sont d’un ton prophétique qu’il n’avait jamais eu jusque-là. Les groupes, les feuilles socialistes ne s’y trompent pas. À leur demande, l’auteur leur permet de reproduire des passages de son livre gratuitement : Prenez Germinal et reproduisez-le. Je ne vous demande rien, puisque votre journal est pauvre et que vous défendez les misérables. Dans une de ses lettres, il annonce l’avenir qu’il devine : Le siècle prochain garde son secret, il faut ou que la bourgeoisie cède ou que la bourgeoisie soit emportée.

Jamais autant, sans doute, qu’en cette fin de siècle les premiers mots du Manifeste de Marx et Engels de 1848 ont été pris pour article de foi : Un spectre hante l’Europe : c’est le spectre du communisme. La décomposition de la société bourgeoise, voilà le fumier sur lequel devait se lever une armée nouvelle en vue de la victoire finale. L’illusion des uns et la peur sociale des autres composent cette tension permanente, la lutte des classes.

Michel Winock     Décadence fin de siècle    Gallimard 2017

7 03 1884                Arrêt du préfet de la Seine, Eugène Poubelle, instituant des boîtes à ordure ménagères. La postérité leur préférera son propre nom.

21 03 1884                 Waldeck Rousseau autorise les syndicats professionnels.

24 03 1884                 En reconnaissant les syndicats,  la loi autorise la constitution de sociétés mutuelles de crédit. En 1885, la première caisse de crédit purement agricole voit le jour à Poligny, dans le Jura.

Le 5 novembre 1894, Jules Méline – 1838-1925 – fera voter une loi s’inspirant du schéma mutualiste allemand. En donnant un statut aux caisses mutualistes locales, le gouvernement français signe l’acte de naissance du Crédit agricole qui sera, pour reprendre les termes de son fondateur, construit par le bas, et non par le haut. Trois ans plus tard, seules 75 caisses locales auront été créées. Emprunter n’est toujours pas entré dans les mœurs du monde paysan. Sauf exception, l’épargne drainée est insuffisante pour faire des prêts et le mouvement est menacé d’étouffement. Un financement externe devient nécessaire.

Jules Méline se décide alors à faire intervenir l’État. Cette même année, une loi impose à la Banque de France le paiement au Crédit agricole d’une avance de 40 milliards de francs-or et d’une redevance annuelle si elle veut se voir renouveler le privilège d’émission dont elle bénéficiait. Les fonds sont gérés par des caisses régionales. Créées par la loi du 31 mars 1899, celles-ci jouent un rôle d’intermédiaire entre les caisses locales et le ministère de l’agriculture qui délivre les subsides. Cette intervention financière étatique fonde le développement du Crédit agricole.

Charles-Emmanuel Haquet            Le Monde du 27 septembre 1994

20 04 1884                   Avec l’encyclique Humanum genus, le pape Léon XIII condamne à nouveau la Franc-maçonnerie, religion occulte de Satan.

23 10 1884.           Quarante ans après les Barcelonnettes au Mexique, des Aveyronnais partent s’installer en Argentine ; mais, contrairement aux premiers, l’émigration sera durable.

Une quarantaine de familles aveyronnaises d’Espalion, Saint Geniez d’Olt, Gabriac, Aurelle, Naucelle montent dans le train en gare, de Rodez. Elles arriveront en bateau à Buenos Aires, eu Argentine, le 30 novembre, puis les 3 et 4 décembre à Pigüe, fondant là, dans la pampa, une ville qui porte toujours en elle ses origines françaises.

À la fin du XIX° siècle la vie dans les campagnes aveyronnaises comme ailleurs est difficile. L’exode est à facettes multiples mais peu nombreux sont ceux qui font le choix d’aller au-delà des mers.

C’est Clément Cabanettes, né en 1851 à Ambec, commune de Lassouts, qui parvient à convaincre ces familles de s’exiler vers l’Argentine. Sous lieutenant, il avait été engagé pour assurer l’entrainement et l’instruction de troupes argentines. Très entreprenant, il développa notamment la première compagnie téléphonique du pays. Devenu propriétaire de vastes terres cédées par le Gouvernement de la province de Buenos Aires, il élabore le projet d’y faire venir des Aveyronnais. Retournant en Aveyron où un ami, François Issaly, a assuré la promotion de la colonie. Clément Cabanettes offre â chacun deux kilomètres² de terre arable pour six ans à condition que la moitié de la récolte soit reversée à la communauté. En échange, à la fin de cette période, les colons recevront un titre de propriété. Par ailleurs, une contribution de 5.000 francs est exigée pour le bétail, les semences et les machines agricoles, contribution qui n’était pas toujours intégralement payée. Parmi ces colons se trouvent une institutrice, un forgeron, un charron, un curé, un commerçant… Pour eux, les premières récoltes sont décevantes : les techniques agricoles utilisées ne sont pas adaptées à la pampa et au cours de la deuxième année, une sécheresse sévit de mars à fin septembre. Heureusement, les fortes pluies d automne permettent aux plants de maïs et de pommes de terre de pousser suffisamment pour assurer une maigre récolte. Ces difficultés ne dissuadent pas de nouveaux aveyronnais de tenter l’aventure.

Aujourd’hui, Pigüe compte plus de 13.000 habitants qui commémorent chaque armée la fondation de leur ville. Du côté aveyronnais, les liens sont toujours très forts : en témoigne une association Rouerge Pigüe, aux multiples interventions : il s’agit aussi bien de répondre à ceux qui effectuent des recherches sur leur passé tant argentin qu’aveyronnais que d’organiser des voyages touristiques, établir un partenariat avec l’hôpital de Pigiie, monter une pièce de théâtre en occitan ou encore restaurer l’enseignement du français dans les écoles de Pigüe, ceci avec Aveyron International.

Résumé d’Emigration en Argentine, dans l’Aveyron. Magazine du Conseil général. Novembre 2009, N° 143.

Au début des années 1880, la douce euphorie dans laquelle se complaît la France rurale va céder la place au doute, et l’agriculture entre, jusqu’au début du XX° siècle, dans une longue phase de dépression, qui marque les esprits de tous les contemporains. Ces années sombres, difficiles pour la plupart des paysans, dramatiques pour les viticulteurs et certaines catégories de paysans/artisans, sont synonymes de profondes mutations sociologiques, démographiques et politiques. Mais la France rurale en sortira finalement confortée à la veille de la Grande guerre.

La crise, qui touche toutes les grandes puissances européennes, est due d’abord à un mouvement de reflux général des prix des produits agricoles, à l’opposé des la hausse constante des cours lors des trois décennies précédentes. Cette chute des prix est d’autant plus catastrophique que la main d’œuvre est devenue plus rare et plus chère. Le libre échange ouvre les portes à la nouvelle concurrence des pays neufs, comme les États-Unis, le Canada, l’Australie et l’Argentine, dont les blés et les viandes affluent sur les marchés à moindre prix. La France est d’autant plus vulnérable à cette concurrence que ses agriculteurs n’ont pas appris à produire mieux à moindre coût, faute d’investissements pour acquérir des machines et réduire la main d’œuvre. Outre la chute des prix, une partie de la France rurale est durement touchée par la crise du phylloxéra qui détruit l’essentiel des vignobles et la nouvelle concurrence des soies orientales qui condamnent l’élevage du ver à soie.

[…]     Ces crises sont d’autant plus dramatiques qu’elles se produisent dans un climat général de chute des prix. Les paysans peuvent déjà accuser la mondialisation puisque le développement des transports maritimes facilite les importations massives en provenance des pays neufs dont l’agriculture mécanisée fournit notamment des céréales ou des pommes de terre à des prix imbattables. Les producteurs français voient ainsi leur revenu diminuer en moyenne d’un tiers entre 1880 et le début du XX° siècle. La France rurale, stupéfaite et désespérée de voir son niveau de vie régresser, en veut à la terre entière, aux nouvelles puissances étrangères qui tuent le marché, aux citadins dont les salaires progressent mais qui se nourrissent à bas prix sur la sueur des paysans, aux patrons qui ferment les usines rurales et bien sûr aux gouvernants qui n’ont pas su les protéger de la concurrence. Et les paysans sont encore plus ulcérés quand les prolétaires les moins bien lotis, notamment les mineurs, les accusent de créer la vie chère et les traitent d’affameurs ou d’accapareurs comme aux jours les plus sombres de la Révolution. On verra ainsi dans le Pas-de-Calais, des bandes de femmes de mineurs intercepter en 1911 les charrettes des paysannes qui vont au marché pour les obliger à leur vendre laitages et volailles à bas prix

Jean-Michel Lecat     Paysans de France. Un siècle d’histoire rurale 1850-1950      Éditions de Lodi

1884                           Le marquis de Dion construit la première voiture à moteur à vapeur. John Kemp Starley, qui avait un oncle dans la partie, met sur le marché le Rover Safety Bicycle, ou la bicyclette de sûreté, par réaction à la dangerosité du grand bi : la bicyclette moderne est née. Rétablissement du droit au divorce. Première fibre synthétique : la rayonne. Karl Elsener crée à Zug une firme de couteaux : le fameux couteau suisse Victorinox. À Liverpool, William Lever commence à fabriquer du savon industriellement : après avoir vu ses prix d’achat d’huile de palme dans les colonies britanniques augmenter considérablement, il se tournera vers le Congo belge où il obtiendra en 1911 une concession  au Congo, qui couvrait 7.5 millions d’hectares, deux fois et demi la Belgique : sa société, les Huileries du Congo belge deviendra plus tard Unilever.

Le méridien de Greenwich est adopté comme étant la référence : GMT : Greewich Mean Time.

Le Petit Journal tire à 825 000 exemplaires.

La loi Boisseuil, député de Charente, abaisse les droits fiscaux sur le sucre : ce faisant, on favorise les alcools de betterave ainsi que l’utilisation du sucre dans l’élaboration du vin.

Ange Mariani, corse et pharmacien, commercialise un Vin de Mariani, décoction de  feuilles de coca dans du vin rouge [les cépages traditionnels sont le Nielluccio, le Sciacarello, le Vermentinu… ] : cette addition d’euphorisants fait de nombreux adeptes : la Reine Victoria, le pape Léon XIII, les présidents américains Grant et Mc Kinley, plus tard, Louis Blériot : son action énergétique m’a grandement aidé lors de ma traversée de la Manche. Même le découvreur du bacille de la peste, Alexandre Yersin sera à deux pas d’investir dans ce business :

Yersin mène des tentatives pour substituer le paddy à l’avoine dans l’alimentation des chevaux, fait aménager des cultures en étage sur les collines pour déjouer et rassembler les climats. Après l’échec de l’Arabica, on plante deux mille caféiers Liberia, des plantes médicinales, parmi lesquelles mille pieds d’Erythroxylum coca pour la préparation de la cocaïne alors utilisée en pharmacie.

[…] Yersin développe sa production et concocte un concentré liquide, lequel aurait pu faire de lui le milliardaire inventeur d’une boisson noire et pétillante s’il en avait déposé le brevet. Il donne à celle-ci le nom de Kola-Cannelle qu’il pourrait abréger en Ko-Ca. Depuis Nah Trang il écrit à Roux : Je vous ai expédié, par colis postal, une bouteille de Kola-Cannelle. Prenez-en un centimètre cube et demi environ dans un verre d’eau sucrée lorsque vous vous sentirez fatigué. J’espère que cet élixir de longue vie aura sur vous la même action remontante que sur moi.

Patrick Deville Peste § choléra           Le Seuil 2012

Les imitateurs sont légion… l’un d’eux, John Smith Pemberton, pharmacien à Atlanta, le vend sous le nom de French Wine Cola : il y a ajouté des feuilles de cola. Les ligues de tempérance bannirent peu après l’alcool sous toutes ses formes, y compris pharmaceutiques. Pemberton enleva donc le vin … il ne resta plus que le Coca et la Cola, dont le mariage fut breveté en 1886. Le produit eut une vie un peu chaotique, avant d’être géré par de solides entrepreneurs qui créèrent une World Company : pendant la dernière guerre mondiale, ils s’engagèrent à pouvoir en fournir à tout soldat américain dans le monde pour la somme de cinq cents, ce qui permit d’obtenir de l’armée les financements pour construire des usines d’embouteillage là où il n’y avait rien, usines qu’ils récupérèrent à la fin de la guerre.

Et pour faire bonne mesure, histoire de mettre un peu d’eau dans le vin, le docteur Louis Perrier achète à Vergèze une source d’eau minérale à laquelle il applique un procédé de regazéification : c’est la Société des eaux minérales de Vergèze.

26 02 1885                 L’Acte Général de Berlin, conférence internationale tenue à l’initiative de Bismarck, s’achève. Les très récentes conquêtes coloniales de l’Allemagne y sont entérinées : Angra Pequeña, dans le sud-ouest africain, Douala, au Cameroun, Porto Seguro, au Togo, l’arrière pays de Zanzibar. C’est le début du déclin de l’empire portugais, dépouillé par les grandes puissances de nombre de ses droits séculaires.

On voit aussi officialisée la naissance de l’État Indépendant du Congo : Léopold II, roi des Belges, en sera proclamé souverain le 19 juillet, à titre personnel, lu et approuvé par le parlement belge. Pour masquer un peu tout cela, il s’abritera derrière l’Association Internationale Africaine. C’est l’explorateur Stanley qui assurera la mise en place de l’exploitation économique et humaine de ce vaste territoire : 10 000 kilomètres de voies d’eau navigables, un réseau fluvial de 54 000 kilomètres², allant de l’embouchure du Congo jusqu’au Tanganika et à la source de la Lualaba. Il parvient à mettre dans son camp le prestigieux marchand d’esclaves et d’ivoire Ahmed ben Mohammed el Murjebi, plus connu sous le nom de Tippu Tib, arabe de Zanzibar, oeuvrant dans le Maniema. Les Noirs le surnomment Boula Matari : – celui qui fait sauter les pierres -. Stanley mourra un jour, mais Boula Matari continuera à vivre, nommé par Léopold II gouverneur du district de Stanley Falls – actuelle région de Kisangani -.

Léopold II – le roi caoutchouc – un homme d’affaires, à qui la royauté donnait des moyens d’action exceptionnels – avait mis fin à la traite des Noirs par les marchands arabes…mais c’était pour mettre tous ces hommes au travail forcé dans sa propriété du Congo, pour récolter l’ivoire et le caoutchouc, ce dernier de plus en plus nécessaire aux pays riches qui se mettaient à la fabrication du pneu.

Stanley, instigateur et complice honteux de l’œuvre détestable de Léopold II au Congo.

Claudine Lesage

Aujourd’hui, Stanley fait souvent figure de raciste invétéré, de raciste par excellence, une réputation qu’il doit à son style d’écriture hyperbolique et à son association avec Léopold II. En réalité, son attitude était extrêmement ambigüe. Il avait une haute opinion de nombre d’Africains, il entretenait de profondes et sincères amitiés avec certains d’entre eux et beaucoup avaient pour lui une grande estime. Il avait certes une curieuse manière de mêler kidnapping et shopping, mais il paraissait réellement se soucier du bien-être des enfants qu’il avait rachetés pour les libérer.

David Van Reybrouck Congo        Actes Sud 2012

Et le sort des esclaves s’avéra finalement plutôt enviable par rapport à celui de ces populations : une armée de seize mille hommes y faisait régner la terreur : quotas de production non respectés, et ce sont mains coupées, cahutes brûlées, tortures, décapitations, mutilations sexuelles ; c’est à peu près la moitié de la population qui va être tuée.

Cela durera jusqu’en 1908, quand couvert de dettes et incapable de continuer à gérer ce territoire, Léopold II l’offrira à la Belgique.

Le colonialisme européen de la fin du XIX° siècle et du début du XX° a beaucoup détruit et a laissé des séquelles dont les descendants des victimes n’ont jamais pu se remettre. La tragédie que connaît actuellement la république démocratique du Congo et la situation critique des petites communautés amazoniennes trouvent leurs racines dans ces années au cours desquelles le monde moderne a profité de façon égoïste de la richesse du caoutchouc.

Mario Vargas Llosa, Nobel de littérature 2010, lors de la présentation de son livre Le songe du Celte, Gallimard 2011

La raison qui avait incité Léopold II à prendre soudain énergiquement en main l’acquisition de ces territoires était une fois encore la rivalité entre les pays européens. Il craignait de se faire devancer. C’était d’ailleurs déjà le cas. Dans le Sud, les Portugais continuaient de faire valoir leurs revendications sur leurs vieilles colonies. Et au nord, Savorgnan de Brazza commença à partir de 1880 à conclure des traités comparables avec des chefs locaux. Brazza, un officier italien au service de l’armée française, était officiellement chargé d’établir des stations scientifiques sur la rive droite du Congo. La France avait un comité au sein de l’Association internationale africaine, dont le roi Léopold était le président, et ses deux stations représentaient la contribution française à l’initiative de Léopold. Mais ce Brazza, qui était aussi un patriote français fanatique, était en train de fonder pour sa chère France, sans y être invité par une quelconque autorité, une colonie qui porterait plus tard le nom de république du Congo-Brazzaville32. En Europe, on commença à comprendre en 1882 que quelqu’un était en train d’acheter de sa propre initiative de grands pans de l’Afrique centrale. Cette constatation suscita la consternation. Léopold devait intervenir.

Un Italien achetait de lui-même des parties de l’Afrique pour la France, un Britannique, Stanley, achetait d’autres parties pour le souverain belge : on parlait de diplomatie, mais il s’agissait plutôt d’une ruée vers l’or. En mai 1884, Brazza traversa le Congo avec quatre pirogues pour tenter encore de gagner Kinshasa à sa cause. Il se heurta cependant à Swinburne, l’agent de Stanley. Brazza voulut faire au chef du village local une meilleure proposition en vue d’annuler le précédent accord, mais l’affaire provoqua une dispute. Il y eut une vive discussion avec Swinburne, une bagarre avec les deux fils du chef, et Brazza finit par battre en retraite. Pour l’entreprise de Léopold, la perte de Kinshasa aurait été désastreuse. Il s’agissait non seulement de la meilleure, mais aussi de la plus importante des implantations : elle était située au carrefour des voies commerciales, là où les bateaux s’amarraient et d’où les caravanes partaient, là où l’intérieur des terres communiquait avec la côte. La portée de l’incident avec Brazza fut pour la postérité d’une importance déterminante : la région située au nord et à l’ouest du fleuve allait devenir une colonie française, appelée le Congo français, la région du sud resterait entre les mains de Léopold.

Cet épisode mit en lumière une faiblesse essentielle. Militairement, Stanley pouvait facilement faire face à un personnage comme Brazza – il disposait pour sa part d’hommes et de canons Krupp, tandis que Brazza voyageait pour ainsi dire seul -, mais tant que les implantations de Stanley n’étaient pas reconnues par les puissances européennes, il ne pouvait pas tirer un seul coup de canon. Léopold en prit conscience également. A partir de 1884, il allait se consacrer à une initiative diplomatique sans égale dans l’histoire de la monarchie belge : la quête d’une reconnaissance internationale de son initiative privée en Afrique centrale. Léopold chercha à réaliser un coup de maître. Et il y parvint.

L’Afrique centrale suscitait à l’époque beaucoup de convoitises. Le Portugal et l’Angleterre se disputaient les emplacements sur la côte. A l’est, les commerçants swahilo-arabes gagnaient duterrain. L’Allemagne récemment unifiée cherchait à obtenir une possession coloniale en Afrique (elle finirait par acquérir ce qui devait s’appeler le Cameroun, la Namibie et la Tanzanie). Mais, manifestement, le grand rival de Léopold était tout de même la France. Le pays, qui n’avait pourtant rien demandé, avait, contre toute attente, eu la folie de reprendre à son compte les annexions personnelles de Brazza. Léopold aurait pu, furieux, tourner le dos à la France, Brazza était allé trop loin, mais le roi décida calmement de prendre le taureau par les cornes. Il fit la suggestion suivante : la France était-elle disposée à lui laisser le champ libre dans la région à laquelle Stanley venait de donner accès si, en cas d’échec, elle était prioritaire pour lui reprendre le territoire ? Les Français ne pouvaient pas refuser. La possibilité que Léopold échoue était d’ailleurs réelle. C’était comme si un jeune homme ayant découvert un château abandonné avait eu envie de le rénover lui-même. Et qu’il avait dit aux voisins : Si l’entreprise devient trop coûteuse pour moi, vous bénéficiez automatiquement d’une option ! Les voisins auraient été ravis de la proposition. Ce fut un brillant coup de poker, qui eut aussi des conséquences ailleurs en Europe. Face à cet accord, le Portugal dut baisser le ton, car s’opposer à Léopold signifiait prendre le risque d’avoir soudain pour voisin en Afrique la puissante France. Les Britanniques furent quant à eux très satisfaits de la garantie de libre-échange que Léopold accordait d’un coup de sifflet.

L’exacerbation de la concurrence entre les Etats européens à propos de l’Afrique exigeait de nouvelles règles du jeu. Ce fut la raison pour laquelle Bismarck, à la tête du plus jeune mais du plus puissant Etat d’Europe continentale, réunit les grandes puissances du moment à Berlin. Du 15 novembre 1884 au 26 février 1885 eut lieu ce que l’on a appelé la conférence de Berlin. La tradition veut que le partage de l’Afrique se soit décidé là et qu’on y ait fait cadeau à Léopold du Congo. Rien n’est moins vrai. La conférence ne fut pas l’occasion où des messieurs distingués munis de compas et de règles se partagèrent dans la bonne humeur le gâteau de l’Afrique. En fait, ils recherchaient justement le contraire : ouvrir l’Afrique au libre-échange et à la civilisation. Pour cela, il fallait de nouveaux accords internationaux. La querelle prolongée entre le Portugal et l’Angleterre à propos de l’estuaire du Congo l’avait montré assez clairement. Deux principes importants furent posés : tout d’abord, pour qu’un pays puisse revendiquer un territoire, celui-ci devait faire l’objet d’une occupation effective (la découverte de terres, laissées ensuite à l’abandon, comme le Portugal le faisait depuis des siècles, ne comptait plus) ; ensuite, chaque nouveau territoire obtenu devait rester ouvert au commerce international (aucun pays ne pouvait imposer de barrières commerciales, de droits de transit, de taxes à l’importation ou à l’exportation). En pratique, cela rendait la colonisation extrêmement coûteuse, comme Léopold allait s’en apercevoir. Il fallait beaucoup investir dans un lieu que l’on occupait réellement et accorder aux marchands d’autres pays un accès libre et gratuit. Il n’était pas encore question, cependant, d’un partage définitif du continent, même si le critère de l’occupation effective allait accélérer la lutte pour l’Afrique. La conférence se réunit tout au plus une dizaine de fois, sur plus de trois mois. Léopold ne se rendit pour sa part jamais à Berlin.

Pourtant, dans les couloirs et les arrière-salles en marge de la conférence, des affaires se traitaient. Pendant les réunions plénières, on s’essayait à la diplomatie multilatérale, mais pendant les pauses-café, la diplomatie bilatérale prévalait. Juste avant le début de la conférence, les États-Unis avaient admis la revendication de Léopold concernant l’Afrique centrale. Ils acceptaient son drapeau et son autorité sur les nouveaux territoires obtenus. Cet événement paraît plus impressionnant qu’il ne l’était en réalité. À l’époque, l’Amérique n’était pas encore le poids lourd qu’elle allait devenir au XX° siècle, ses intérêts en Afrique étaient inexistants. La reconnaissance par l’Allemagne, en revanche, fut une décision bien plus importante. Bismarck considérait le projet de Léopold comme totalement dément. Le souverain belge réclamait un territoire aussi grand que l’Europe occidentale, alors qu’il n’avait tout au plus qu’une poignée d’implantations le long du fleuve. C’était un collier qui ne comptait que quelques perles pour un très long fil, sans parler des gigantesques régions inexplorées de part et d’autre. Pouvait-on parler d’une occupation effective ? Mais bon, souverain d’un petit pays, Léopold ne présentait pas de danger. De surcroît, il ne manquait pas de moyens financiers et il était extraordinairement enthousiaste. Il permettait en outre de garantir le libre-échange (ce dont on ne pouvait jamais être sûr avec les Français et les Portugais) et protégerait les marchands allemands dans la région. D’ailleurs, se disait Bismarck, peut-être cette région constituait-elle une zone tampon idéale entre les prétentions portugaises, françaises et britanniques sur la région. Une sorte de Belgique de 1830, dans une version plus grande. Un certain calme pourrait peut-être ainsi être assuré. Il signa.

Les autres pays présents à la conférence n’eurent guère d’autre choix par la suite que de suivre l’exemple de leur hôte. Ils ne signifièrent pas leur adhésion à l’occasion d’un moment formel pendant une séance plénière, mais à mesure que la conférence progressait. A l’exception de la Turquie, les quatorze Etats présents donnèrent leur accord, même l’Angleterre, qui avait en vue un accord important sur le Niger et ne voulait donc pas se heurter frontalement à l’Allemagne. Plus ou moins par accident, elle alla même jusqu’à accepter, ultérieurement, les gigantesques frontières dont Léopold avait rêvé. La toute récente Association internationale du Congo (AIC) de Léopold obtint ainsi une reconnaissance internationale en tant qu’autorité souveraine sur un gigantesque territoire en Afrique centrale. L’AIA avait été strictement scientifique et philanthropique, le CEHC commercial, mais l’AIE devint purement et simplement politique. Elle possédait sur l’Atlantique un littoral certes petit mais crucial (l’embouchure du fleuve Congo), une étroite bande menant vers l’intérieur des terres délimitée par les colonies françaises et portugaises, puis une zone s’ouvrant comme un entonnoir, long d’un millier de kilomètres vers le nord et vers le sud, qui s’arrêtait vers la région des Grands Lacs, à mille cinq cents kilomètres à l’est. On aurait dit un clairon muni d’un tuyau très court et d’un pavillon très grand. Le résultat était un territoire gigantesque sans commune mesure avec la présence effective de Léopold sur place. Le grand historien belge Jean Stengers dit : Avec un brin de fantaisie, on pourrait comparer la création de l’Etat du Congo à l’histoire d’un particulier ou d’une société qui, en Europe, aurait fondé un certain nombre d’établissements sur le Rhin, de Rotterdam jusqu’à Bâle, ce qui lui aurait valu de se voir attribuer la souveraineté sur toute l’Europe occidentale.

Lors de la séance de clôture de la conférence de Berlin, quand Bismarck salua avec satisfaction les travaux menés par Léopold et formula tous ses vœux de réussite pour leur évolution rapide et l’accomplissement des nobles aspirations de leur illustre instigateur, la salle se leva pour acclamer le souverain belge. Sous ces applaudissements fut fêtée la création de l’Etat indépendant du Congo.

David Van Reybrouck Congo                 Actes Sud 2012

Du côté européen, on prenait la mesure de l’accroissement des résistances africaines, qui rendait les frictions de plus en plus fréquentes. La création en 1870 de deux nouveaux États, l’Italie et l’Allemagne, démultiplia la concurrence. Il fallut donc organiser une réunion diplomatique où pourraient siéger tous les États européens concernés par l’Afrique – y compris l’Empire ottoman, qui supervisait plusieurs provinces en Afrique du Nord -, mais, bien entendu, aucun des pouvoirs politiques africains. Il s’agissait désormais de fixer les règles du jeu pour éviter que ne se déclenche une guerre de rivalité entre grandes puissances. Un partage des zones d’influence, déjà entamé à la conférence de Vienne en 1815 – où, par exemple, la France récupéra Saint-Louis et Gorée -, fut donc décidé. Cela devait permettre de garantir trois points : le premier était de ménager les intérêts économiques de chacune des puissances européennes, en leur garantissant la liberté de commerce sur les grands fleuves africains du Niger et du Congo, quelles que soient les prétentions riveraines des unes et des autres ; le deuxième consistait à adopter une règle commune de colonisation : pour que les autres puissances reconnaissent la possession d’un territoire, il faudrait désormais avoir déjà implanté sur le terrain quelques installations, militaires, administratives ou commerciales. Le troisième, en marge de la conférence, était une initiative du roi des Belges Léopold II, qui rêvait d’une colonie susceptible de remédier aux problèmes causés par les dimensions réduites de son pays. Il se fit reconnaître bilatéralement, par chacun des diplomates présents, le droit de créer l’État indépendant du Congo : un bien personnel dont il assuma la charge en roi absolu grâce à son immense fortune. En effet, le Parlement belge, méfiant, avait refusé d’assumer les risques d’une colonisation aventureuse dans un territoire à peine exploré (sinon par les soins du journaliste américain Stanley engagé par le roi pour descendre le fleuve). Dans les années 1890, Léopold, à qui le territoire coûtait trop cher, essaya sans succès de faire reprendre le Congo par la Belgique qui consentit tout au plus à deux reprises à lui accorder des prêts. Il continua donc seul, jusqu’à ce que la situation se retournât en sa faveur : à partir de 1898, le caoutchouc de cueillette devint rentable grâce à l’essor de la fabrication des pneus automobiles. Mais cela se fit au prix d’une intensification de la cruauté du régime d’exploitation qui donna lieu, en 1905, au scandale international du caoutchouc rouge : sous l’impulsion du journaliste britannique Edmund Morel, le régime léopoldien fut dénoncé dans la presse européenne. On apprit ainsi que les agents du roi, qui cumulaient les fonctions d’administrateur et d’entrepreneur, étaient d’une brutalité inouïe, d’autant que leur promotion dépendait de la quantité de latex produite. Ce scandale obligea le roi à remettre son État indépendant (devenu une affaire rentable) à la Belgique. Ainsi le Congo devint colonie belge en 1907.

La compétition coloniale entérinée par la conférence eut pour effet d’accentuer ce qu’on a nommé la course au clocher (ou scramble forAfrica). L’idéologie impériale véhiculait les thèmes de la supériorité raciale et du fardeau de l’homme blanc – voir le poème de Kipling à 1898 – tenu de répandre outre-mer les bienfaits de sa culture (les fameux trois C : Commerce, Christianisme, Civilisation). Chacun voulait sa part du gâteau. En 1900, quinze ans après la conférence, le partage était achevé, à l’exception du petit Liberia, et surtout du très vieil empire d’Ethiopie : l’empereur Ménélik avait mis sur pied une armée de 100 000 hommes qui résista à l’invasion préparée à partir de la province de l’Erythrée, qu’il venait de vendre à l’Italie. La bataille d’Adoua (1896) fut célébrée des années durant par la peinture populaire nationale. C’est en hommage à cette victoire que, à l’indépendance, la plupart des drapeaux des États africains optèrent pour les couleurs du drapeau éthiopien : le rouge, le jaune et le vert[3]

Catherine Coquery-Vidrovitch                Petite Histoire de l’Afrique         La Découverte 2011

1 05 1885                   Jeanne Lombardi, 32 ans, née Deluermoz en Savoie, femme en seconde noces du tailleur Joseph Lombardi vivant au cœur du faubourg Saint Gervais, cher à Rousseau, à Genève, ne peut plus supporter les infidélités et l’ivrognerie de son mari : elle projette d’en finir en commençant par tuer ses quatre enfants : elle parvient effectivement à en égorger trois, 7, 5 et 6 ans. Le dernier, 4 ans survivra au massacre et elle-même ne succombera pas à la dose d’adropine et de curaçao qu’elle avait bue ; l’adropine est un alcaloïde extrait de la belladone, qui, mélangé à de l’alcool, provoque le coma. Dix à douze mille personnes suivront le convoi mortuaire des trois enfants. Le procès se déroulera un an plus tard. Le débat sera virulent quant à la responsabilité de l’accusée. C’est la première fois que l’on fait appel à des psychiatres pour rendre un avis sur la responsabilité de l’accusé(e). Pour finir, le jury se retrouvera à égalité : six voix contre, six pour. Il ne restera plus au juge qu’à appliquer la loi en pareil cas, en imposant la solution la plus favorable à l’accusé : Jeanne Lombardi sera donc acquittée, mais internée tout de même à l’hôpital psychiatrique des Vernets. Devenu muet, le fils survivant sera placé chez un tuteur, maître boulanger, puis deviendra imprimeur,  se mariera, mais ne reverra qu’une seule fois sa mère. Le père partira en Algérie où il mourra alcoolique. Jeanne sera libérée le 10 mai 1894 et partira en France sans laisser d’adresse.

22 05 1885                 Mort de Victor Hugo, à qui la nation rendra un immense hommage le 1° juin : on parla d’un million de personnes présentes. Maurice Barrès parlera de

L’humanité autour d’un cercueil.

Un autre : Ce n’est pas à des funérailles que nous assistons, c’est à un sacre.

Celui en qui elle (La France) s’était depuis longtemps incarnée, celui qui la faisait grande de toute sa gloire, n’est plus ! … Son cœur a cessé de battre, sa tête a cessé de penser…

C’était le soleil le plus beau, le plus éclatant qui disparaît de notre horizon ! Mais il a inondé l’atmosphère de sa lumière incomparable et, lui parti, le jour qu’il a fait naître demeure…

Le souvenir de l’existence de Victor Hugo, son œuvre grandiose, voilà son âme vouée à l’Immortalité, à laquelle il avait raison de croire… Pars, sans regret, noble génie, grand citoyen et grand poète…

Tu as accompli ici-bas une tâche surhumaine, tu as anobli notre siècle, tu as fait meilleure l’Humanité ! Dans l’Histoire, ta figure sera grande parmi les plus grandes, belle parmi les plus belles.

Ta gloire resplendissante couvrira notre époque de ses rayons, ce sera un titre d’avoir été le contemporain de Victor Hugo…

Paul Doumer. Il est alors conseiller municipal de Laon et dirige La Tribune de l’Aisne, dans laquelle il publie cet éloge funèbre le 7 juin. Il sera élu président de la République en 1931.

Les écrivains du futur ne seront pas plus tendres que ses contemporains :

Emile Zola : On le sacre grand poète, grand dramaturge, grand romancier, grand critique, grand philosophe, grand historien, grand politique ; ou, pour mieux dire, on lui donne le siècle de haut en bas, de long en large ; il serait à lui seul tout le XIX° siècle… Eh bien, le respect m’échappe devant cette énormité… A mesure que l’âge est venu, il est tombé davantage dans une humanitairerie de bon vieillard. C’est ce que j’appellerai le gâtisme humanitaire.

André Breton : Un stupide, en dépit de quelques fulgurances surréalistes.

Paul Claudel : Un prêcheur impénitent.

Paul Valéry : Hugo est un milliardaire, ce n’est pas un prince.

Julien Gracq se montrera beaucoup plus nuancé et précis :

Les souvenirs de Théophile Gautier sur les Jeune France et la première d’Hernani nous montrent, autour du jeune Hugo, une sorte de garde rapprochée, où Nerval distribuait les rôles, les positions stratégiques et les mots de passe, et où Petrus Borel – en sous-ordre – intronisait. La fraîcheur et la ferveur de ces souvenirs égrenés au temps de la vieillesse sont saisissantes. Le Hugo embourgeoisé et pair de France, le vaticinateur de Guernesey, et le barde national panthéonisé de la III° République ont éclipsé pour nous le jeune dieu des années 20, décoré par Charles X à vingt-trois ans, et invité au sacre de Reims, comme s’il y était venu au coté du roi relever la bannière de la poésie, cependant que les Jeune France pâlissaient à la seule idée de lui être présentés. Aucun autre poète français n’a connu en littérature ces commencements d’Alexandre ou de Bonaparte, cette étoile au front, ce cortège électrisé et un peu fou de jeunesse et de succès. Il dût y avoir là, dans la France tenue en lisière par la Sainte Alliance, et sous l’éteignoir morose de la Restauration, comme un début d’embellie nationale, une ébauche de revanche de Waterloo. Le Napoléon de l’alexandrin arrivait- en retard sur l’Histoire – mais il arrivait.

Verlaine :

Nul parmi vos flatteurs d’aujourd’hui n’a connu
Mieux que moi la fierté d’admirer votre gloire:
Votre nom m’enivrait comme un nom de victoire,
Votre œuvre, je l’aimais d’un amour ingénu.
 
Depuis, la Vérité m’a mis le monde à nu.
J’aime Dieu, son Église, et ma vie est de croire
Tout ce que vous tenez, hélas ! pour dérisoire,
Et J’abhorre en vos vers le Serpent reconnu.
 
J’ai changé. Comme vous. Mais d’une autre manière.
Tout petit que je suis, j‘avais aussi le droit
D’une évolution, la bonne, la dernière.
 
Or, je sais la louange, ô maître, que vous doit
L’enthousiasme ancien ; la voici, franche, pleine,
Car vous me fûtes doux en des heures de peine.

 François Forestier :

Né en même temps qu’était publié Le génie du Christianisme il apprit la littérature grâce à son beau-père, Lahorie, qui fut l’amant de sa mère. C’était dans les règles de l’époque : cocufiage et belles lettres, doutes sur la paternité et vocation artistique. Jamais Hugo ne se déprendra de cette origine : il aimera les femmes et les livres, fera le grand écart entre la morale et l’immorale. Ah, le bel et bon hypocrite ! Un vrai dessus de cheminée ! Il prend la pose sur un rocher battu par les flots, une main sur le cœur et l’autre sous le jupon de la cuisinière. Et puis, il ne parle que de lui, lui, lui. Comme le dit un commentateur perspicace : C’est le grand moitrinaire.

[…]              Il y en a trop. On commence par les Djinns, poème court et rapide, on finit par Choses vues, un fleuve immense charriant gravas et pépites ! Entre les deux, il y a combien ? Trente, quarante, cent volumes selon les éditions ? Parole, cet homme-là écrit au rouleau, comme on fait de la peinture au rouleau ! Pourtant, quelle audace !

Cette immense brume grise faite de pluie, de faim, de vice, de mensonge, d’injustice, de nudité, d’asphyxie et d’hiver, plein midi des misérables…

Voici le XVIII° siècle renversé, la cadence bousculée, la mesure – cette mesure si française! –  explosée. Hugo est dans l’avalanche : de mots, de sentiments, de cauchemars. Il invente le siècle de l’overdose.

Le Nouvel Observateur         Décembre 2007

LUIS TRIMANO - Arte Gráfica: NADAR - Victor Hugo ...

par Nadar

6 07 1885                   Louis Pasteur essaie son vaccin contre la rage sur un enfant de neuf ans : Joseph Meister. Le résultat est positif : l’enfant lui en gardera reconnaissance toute sa vie, puisque, devenu gardien à l’Institut Pasteur, il préféra mourir plutôt que d’ouvrir la tombe de Pasteur aux Allemands en 1940. Il n’est pas inutile de revenir sur sa citation la plus connue, puisque le lobby des viticulteurs s’en est emparé pour en faire son drapeau, en l’amputant du mot alcoolisé, ce qui change bigrement la perspective : donc la version originale est :

Le vin est la plus saine et la plus hygiénique des boissons alcoolisées.

Louis Pasteur

… avis au demeurant partagé :

Un litre de vin contient la huitième partie de la ration alimentaire de l’homme, et les neuf dixièmes de sa bonne humeur

Professeur Louis Landouzy

Le vin est semblable à l’homme : on ne saura jamais jusqu’à quel point on peut l’estimer et le mépriser, l’aimer et le haïr, ni de combien d’actions sublimes ou de forfaits monstrueux il est capable. Ne soyons donc pas plus cruel envers lui qu’envers nous-mêmes, et traitons-le comme notre égal.

Charles Baudelaire          Les Paradis artificiels

28 07 1885                 La reconnaissance de l’égalité des races n’est pas pour maintenant. La toile de fond intellectuel est alors marquée par le théoricien des races, Gobineau, qui a publié en 1853 son Essai sur l’inégalité des races humaines. Le racisme qui fera cent ans plus tard près d’un million de morts au Rwanda est né là :

Quand les Allemands pénètrent au Rwanda à la fin des années 1890, ce pays est dirigé par un roi (le wamï) et une aristocratie, appartenant à une cagorie de la société, celle des Tutsi, perçus comme éleveurs de gros bétail par définition, en opposition à la majorité de la population, les Hutu, perçus comme des agriculteurs – s’ajoute aussi la minorité twa, appartenant au peuple pygmée et travaillant souvent dans l’artisanat. La réalité est en fait moins simple, les activités étant généralement associées, dans des proportions très variées selon les régions. Sans oublier que la masse des Tutsi est de condition aussi humble que la masse des Hutu, que des Hutu accèdent aussi à l’aristocratie et que tout le monde parle une seule langue, le kinyarwanda, et partage les mêmes croyances, la même culture, les mêmes clans et une histoire commune depuis des siècles. Les hypothèses sur des origines différentes du peuplement renvoient au moins au début de notre ère et ne reposent sur aucune tradition d’invasion extérieure.

Mais une théorie va marquer l’africanisme jusqu’au milieu du XX° siècle, celle qui distingue les Nègres en tant que tels et des populations africaines jugées supérieures en fonction de métissages avec des envahisseurs venus de l’Orient et qualifiés de Hamites. Cham (ou Ham), qui, selon la Bible, aurait été maudit par son père Noé, et qui avait longtemps été défini comme l’ancêtre des Noirs, voués à l’esclavage, est relocalisé par l’exégèse du XIX° siècle dans un environnement proche-oriental, ce qui explique ce changement de sens. Théoricien des races, Gobineau, dans son Essai sur l’inégalité des races humaines (1853-1855), est un des premiers à évoquer une ancienne coulée blanche venue civiliser l’Afrique tout en s’abâtardissant. Le creuset intellectuel de cette idéologie hamitique est le même que celui où s’est forgée l’opposition Aryens-Sémites.

Les colonisateurs et les missionnaires de l’époque, imprégnés par ce schéma, définissent aussitôt les Tutsi comme une race de conquérants hamites venus d’Ethiopie imposer une féodalité à la paysannerie hutu définie comme bantoue à la manière des Francs devenus les seigneurs des Gaulois réduits en servage selon la vision des médiévistes de l’époque.

Ce discours ne hante pas seulement les publications ethnographiques, il détermine la politique coloniale suivie d’abord par les Allemands, et surtout par les Belges au lendemain de la Première Guerre mondiale (le Rwanda et le Burundi faisaient partie-de l’Afrique orientale allemande jusqu’à ce que la SDN les réunisse en un territoire sous mandat, Ruanda-Urundi, confié à la Belgique après le démantèlement de l’empire colonial allemand). Les Tutsi, jugés d’intelligence supérieure et faits pour gouverner, sont privilégiés dans l’accès aux premières écoles missionnaires et dans le recrutement des auxiliaires de l’administration. Le régime monarchique, refaçonné et épuré, est utilisé-comme une courroie de transmission selon la logique de l’administration indirecte. Le classement racial, considéré comme naturel, est perçu comme traditionnel, même s’il rabote en fait la diversité des situations antérieures. Il est repris sur les livrets d’identité. Surtout, il est peu à peu intériorisé par les premières générations d’élites instruites, les jeunes Tutsi se trouvant ainsi flattés et les jeunes Hutu frustrés.

L’attitude des Européens à l’égard des Tutsi, décrits comme des Européens noirs ou comme les juifs de l’Afrique, est d’ailleurs ambivalente, mêlant globalement une sorte de fascination et de la méfiance à l’égard de leur fourberie, également décrite comme atavique et générale, comme ce fut le cas dans les empires coloniaux à l’égard de tous les groupes suspectés de résistance en sous-main.

Jean-Pierre Chrétien           L’Histoire N° 396 Février 2014.

Ces pays de la région interlacustre qui ont les densités de population les plus fortes de l’Afrique ne doivent pas cette situation au hasard. Enchassés dans la branche occidentale de la Rift Valley, ils sont à cheval sur la ligne de partage des eaux entre le Congo, qui coule vers l’ouest, l’Atlantique et le Nil, qui coule vers le nord, la Méditerranée. Cela signifie des altitudes élevées – une bonne part de ce territoire est entre 1500 et 1800 mètres – altitude où on ne trouve pas la mouche tsé-tsé, porteuse de la trypanosomiase, ou maladie du sommeil, qui touche aussi bien l’homme que le bétail : ceci est une des principales causes, outre un climat particulièrement clément, de leur surpopulation.

Messieurs, il faut parler plus fort et plus vrai ! Il faut dire ouvertement que les races supérieures ont un droit vis à vis des races inférieures. Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le droit de civiliser les races inférieures.

Jules Ferry, à la Chambres des Députés.

Au XIX° siècle, le Blanc a fait du Noir un homme.

Victor Hugo, lors d’un banquet en 1879 commémorant l’abolition de l’esclavage

Devant la même Assemblée, Clemenceau répondra, employant toute la vigueur de son verbe pour mettre à bas ces concepts de race inférieure et de race supérieure ; mais il n’était alors pas au pouvoir :

Races supérieures, races inférieures, c’est bientôt dit. Pour ma part, j’en rabats singulièrement depuis que j’ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue dans la guerre franco-allemande, parce que le Français est une race inférieure à l’Allemand. Depuis ce temps, je l’avoue, j’y regarde à deux fois avant de me retourner vers un homme et vers une civilisation, et de prononcer : homme ou civilisation inférieur.

[…]     Race inférieure, les Hindous ! Avec cette grande civilisation raffinée qui se perd dans la nuit des temps ! Avec cette grande religion bouddhiste qui a quitté l’Inde pour la Chine, avec cette grande efflorescence d’art dont nous voyons encore aujourd’hui les magnifiques vestiges ! Race inférieure, les Chinois ! Avec cette civilisation dont les origines sont inconnues et qui paraît avoir été poussée dans ses extrêmes limites. Inférieur Confucius ! […] La conquête que nous préconisons, c’est l’abus pur et simple de la force que donne la civilisation scientifique sur les civilisations rudimentaires pour s’approprier l’homme, le torturer, ou extraire toute la force qui est en lui au profit du prétendu civilisateur. Ce n’est pas le droit, c’en est la négation.

Jules Ferry cadrera par la suite son propos, avec cet avertissement destiné aux colons par trop entreprenants : Les lois françaises n’ont pas la vertu magique de franciser tous les rivages sur lesquels on les importe.

Si la colonisation eut ses partisans, elle eut aussi ses détracteurs, nombreux dans le camp des revanchards, qui voyaient dans ces expéditions lointaines un dérivatif face au combat à mener contre le boche pour retrouver l’Alsace et la Lorraine : J’ai perdu deux sœurs et vous m’offrez vingt domestiques, lançait Paul Déroulède.

Eté 1885                     À Rock Spring, dans le Wyoming, des Blancs attaquent 500 mineurs chinois, massacrant de sang-froid 28 d’entre eux.

10 1885                      Une grève d’ouvriers italiens de l’entreprise Tonetti met un arrêt définitif au chantier de chemin de fer d’Annecy au Semnoz, mis en route à l’initiative de Marius Vallin et Auguste Defresne.

Les grèves allaient déjà bon train : 110 000 grévistes en 1880, 139 000 en 1890, 223 000 en 1900, 281 000 en 1910, 220 400 en 1913. De 64 000, en 1880, le nombre de syndiqués passera le million en 1910.

7 11 1885                   La Canadian Pacific Railway Company opère la jonction des deux voies du chemin de fer transcontinental canadien. L’histoire raconte que, pour le franchissement des Rocheuses, les ingénieurs se seraient laissés guider par les aigles, qui « empruntaient » le Yellow Head Pass à 1131m.

1885                           À Lorient, lancement du Formidable, cuirassé de cent trois m. de long.

Premiers vélos Peugeot, produits dans les usines de Valentigney, Terre Blanche et Beaulieu. Étienne Mimard, 23 ans, fils d’un armurier de Sens, rachète, avec l’armurier Pierre Blachon, une modeste affaire de vente d’armes par correspondance à Saint Étienne. Très vite son sens commercial va développer l’affaire : il profite du boom du vélo pour vendre ceux des autres puis les siens sous la marque Hirondelle. Idem avec la machine à coudre Omnia. La vente, exclusivement par correspondance est assurée par le Tarif-Album dont il fera passer le tirage, quatre ans plus tard, de 20 000 à 300 000 dès 1887 ; il deviendra alors Le Catalogue envoyé à tous les chasseurs : il a pu se procurer copie du registre public des licences. Le Chasseur Français détiendra longtemps le quasi monopole des annonces matrimoniales du monde rural. Les deux premiers articles sont le fusil Idéal, dépourvu de chien et la bicyclette Superbe, possédant un cadre courbé et non en triangle comme les bicyclettes anglaises.  La première usine sera inaugurée en 1896, employant 3 000 ouvriers. En France, première moissonneuse batteuse. Transport par câble de l’électricité : La Roche sur Foron, dans la vallée de l’Arve, est le premier village, en Europe, à en être équipé. Il s’agit de courant continu qui ne deviendra alternatif qu’en 1923. Etienne Lenoir invente la bougie d’allumage électrique, indispensable au moteur à explosion. La loi autorise le sucrage des marcs.

Les colonies agricoles pénitentiaires, créées il y a trente, quarante ans, n’ont pas donné les résultats escomptés : la très grande majorité des détenus était d’origine urbaine et la « valeur rédemptrice du travail de la terre » – Mundatur culpa labore : la faute est purifiée par le travail – n’avait pas vraiment prise sur ces gosses réduits en esclavage. L’époque était aussi à l’industrialisation, et on installa dans les locaux de l’abbaye d’Aniane fondée au IX° par St Benoît – à cinq km de St Guilhem le Désert, une colonie industrielle, en voulant alors faire de ces détenus des ouvriers plutôt que des paysans. L’atmosphère devint très rapidement empoisonnée par la collusion entre gardiens et population locale, qui s’entendaient pour, d’un coté fermer les yeux sur les évasions et de l’autre coté reprendre les évadés … et ainsi se partager la prime de capture. En août 1937, la révolte sera générale au sein des détenus : incendies, destructions des ateliers, dortoirs, réfectoires, évasions en grand nombre : la répression fût féroce.

Pas bien loin de là, à Campestre et Luc, à proximité des vallées de la Virenque et de la Vis, affluent de l’Hérault, quelques années plus tôt, un agronome invité par les propriétaires d’un domaine sur lequel se trouvait un abîme – l’abîme de Saint Ferréol – avait dit de ce dernier qu’il pourrait faire une excellente cave d’affinage pour le roquefort, production fromagère dominante de tout le causse du Larzac. Ce domaine, anciennement templier, recevait depuis 1856 ces enfants du bagne dont l’effectif était allé jusqu’à 200 !  Ce sont eux qui feront les travaux nécessaires pour que l’exploitation de cette cave devienne opérationnelle : on passera rapidement d’un treuil malcommode à un plan incliné permettant l’installation d’une voie ferrée sur laquelle ces gosses, de 6 à 21 ans poussaient des wagonnets. Mais pour en arriver là, il faudra creuser sur 220 mètres de long une tranchée de 2 mètres de haut pour relier la partie la plus basse de la surface au fond de l’abîme !

Bon nombre de ces enfants étaient des enfants abandonnés : on en dénombrait trente mille par an ! – aujourd’hui, le nombre de naissances « sous X » est de six cents par an. L’adoption légale n’existait pas et ces enfants étaient « placés » dans des familles, le plus souvent des paysans, ou des institutions qui percevaient un prix de journée de l’administration.

Le jeune abbé Saunières, trente trois ans, est nommé à Rennes le Château, dans l’Aude. Ce n’est pas vraiment une sinécure : le presbytère est inhabitable, le toit de l’église fuit…tout est à refaire. Quelques sermons violemment anti républicains lui attirent les foudres de sa hiérarchie mais aussi la sympathie et la bourse de la comtesse de Chambord ; il trouvera encore dans les archives du presbytère voisin de Durban de quoi entreprendre les travaux de restauration de son église et de son presbytère ; mais il y trouvera aussi des documents alchimistes lui permettant de « lire » de nombreux signes de son église et d’une chapelle voisine : ainsi, d’un triangle se trouvant sculpté sur le porche d’entrée, ainsi des premières lettres des saints dont les statues décorent l’église : le G de Ste Germaine, le R de St Roch, Le A de St Antoine l’ermite, encore le A de St Antoine de Padoue, ce qui donne GRAA. Le L manquant étant dans une chapelle proche avec une statue de Sainte Lucie, pour donner finalement le GRAAL. etc etc.. la littérature sur la question abonde et le tourisme ésotérique se porte bien à Rennes le Château.

La France s’est taillé sa zone d’influence en Asie en établissant un protectorat sur l’Annam-Tonkin. Dans la foulée, l’amiral Courbet occupe Formose et bombarde l’arsenal de Fuzhou, à Mawei… crée en 1867 par Prosper Giquel, un officier de marine français, qui avait constitué une force franco-chinoise pour mater la révolte des Taiping en 1863. Cet homme, qui avait appris rapidement le chinois avait joué un rôle important dans la modernisation du pays. Il avait encore crée une école de français après la fin de sa période d’administration directe de l’arsenal en 1874, codirecteur de la Mission chinoise d’instruction en 1877, dont l’objectif était de fournir une instruction technique avancée pour compléter le programme d’instruction de l’arsenal, et de former ainsi les premiers ingénieurs chinois. Quand la politique de la canonnière prend le pas sur la vision à long terme… on arrive à ce genre d’absurdité.

1 01 1886                   Jusque là monarchie, la Birmanie est annexée par les Anglais  pour devenir une province de l’empire des Indes : le roi Thibaw et la reine Supyalat sont exilés.

Il y a une vingtaine d’années, quand les Anglais – pour venger un de ces griefs, comme les Européens en ont toujours contre les peuples rêveurs de l’Asie, et qui rappellent ceux du loup contre l’agneau – vinrent surprendre dans leur palais le roi et la reine pour les emmener en captivité à Bombay, et les jetèrent sur une de ces grossières charrettes à bœufs où l’on transporte les sacs de riz, le peuple de la ville se rangea silencieusement sur le parcours. Sans s’être concertés, tous, hommes et femmes, au passage de la triste charrette qui emportait leurs souverains et leur indépendance, se prosternaient la face contre terre, déployaient leur longue chevelure, l’étendaient devant eux en tapis, et les roues, jusqu’au sortir des murailles, foulèrent cette noire jonchée vivante.

Pierre Loti Les pagodes d’or        Voyages 1872-1913   Bouquins Robert Laffont 1991

26 01 1886                 Deux mille mineurs de Decazeville – ce sont des mines de charbon – se mettent en grève. Ils défenestrent le directeur des houillères, qui en meurt. Quatre prévenus seront condamnés. La grève durera jusqu’au 12 juin.

14 04 1886                   Edouard Drumont publie La France Juive, qui deviendra vite un best-seller, diffusé à des centaines de milliers d’exemplaires, réédité près de deux cents fois : il y oppose le Sémite, qui est mercantile, cupide, intrigant, subtil, rusé à l’Aryen enthousiaste, héroïque, chevaleresque, désintéressé, franc, confiant jusqu’à la naïveté… Tout vient du Juif, tout retourne au Juif.

Le garçon n’avait pas eu une enfance des plus heureuses, hanté par le déclin social de sa famille dû à l’internement psychiatrique de son père à Charenton : il avait alors dans les quinze ans et connut la misère pendant plusieurs années.

Les éditions Marpon et Flammarion publient le 14 avril 1886 son célèbre pamphlet, La France juive. Dès le surlendemain, une recension paraît dans La Croix sous la plume du P. de Pascal, qui appelle ses lecteurs à soutenir de leur activé sympathie ce qu’il appelle un frère d’arme. Certes, les assomptionnistes peuvent n’être pas d’accord avec Drumont, notamment quand celui-ci, dans ses diatribes, s’en prend à la hiérarchie catholique, mais, dans le combat mené contre l’entreprise de déchristianisation de la France, La Croix applaudit, Drumont est son allié.

Drumont est-il pour autant catholique ? Fils d’un employé de bureau à l’Hôtel de Ville de Paris à l’esprit voltairien, il a certes été baptisé et fait sa communion, comme la plupart des Français de son époque, mais sans suite, pourrait-on dire. À ceci près que ses premiers pas dans le journalisme, il les a accomplis dans la presse confessionnelle, Le Contemporain d’Henri Lasserre. Les articles qu’il y publie, entre 1864 et 1867, sont conformes en tout point à la dogmatique romaine, et singulièrement au Syllabus de Pie IX, qui condamne le monde moderne. Mais c’était surtout des apparences de religion : il faut attendre la fin des années 1870 pour que Drumont se convertisse véritablement au catholicisme, sous l’influence d’un jésuite qu’il a rencontré, le R.P. Du Lac. Celui-ci professe les mêmes convictions du catholicisme intransigeant et dénonce la guerre religieuse que les républicains ont déclarée aux fidèles ; en même temps, il devient le confesseur de Drumont et le ramène à la pratique religieuse. Marié jusque-là de la main gauche, il régularise sa situation et épouse sa concubine Louise Gayte à l’église de l’Institut catholique de Paris. C’est donc en bon catholique qu’il se lance dans la rédaction de La France juive en 1880. Il joue alors son va-tout. Publiciste méconnu, il s’expose à tous les coups pour défendre le Dieu des chrétiens offensé, trahi ou ignoré.

La préparation et la rédaction de son ouvrage ne sont connues que d’un petit nombre, et surtout du P. Du Lac qui ne cessera de le conseiller, de l’encourager et de lui fournir une bonne partie de sa documentation – entre autres des traductions d’articles antijuifs de la revue romaine écrite en italien, la Civiltà cattolica. L’expulsion des jésuites a entraîné l’installation de son confesseur en Angleterre, d’où s’ensuit une correspondance éclairante sur la genèse de La France juive. En août 1884, au bout d’un laborieux travail par lequel il a mis en œuvre une débauche de petite science faite de lectures désordonnées et de copiages en tous sens, Drumont traverse la Manche pour soumettre son manuscrit au P. Du Lac. Celui-ci lui suggère nombre de corrections touchant à la forme ; il l’engage à la modération dans ses attaques, rectifie un certain nombre de ses erreurs, se désole de n’être pas suivi dans tous ses conseils, mais sans se désolidariser du fond : les juifs sont bien les ennemis de la chrétienté.

Du coup, les deux volumes de La France juive sont accueillis par la critique comme une arme de guerre lancée contre la République laïque. Les temps étaient venus, lit-on dans Le Monde ; l’heure était propice ; la conscience publique attendait un vengeur. Dieu {…] a suscité ce justicier. Voilà une œuvre inspirée par la passion religieuse, écrit Le Soleil, ajoutant : c’est-à-dire l’intolérance. Terme repris par la presse républicaine, un ouvrage imprégné de fanatisme. Les affrontements de la critique contradictoire stimulent encore plus les ventes du livre.

Le gros essai de Drumont, mal composé, fourre-tout d’anecdotes et de compilations, ses éditeurs n’y avaient pas cru au départ. Marpon et Flammarion l’avaient édité à compte d’auteur. Drumont avait dû réunir le capital nécessaire à l’impression. Son ami Alphonse Daudet s’était porté garant, et le P. Du Lac, sollicité, avait su se montrer généreux. Ce n’est qu’une avance, lui avait répondu Drumont en le remerciant, et je compte bien que sur les bénéfices énormes que ne manquera pas de produire un si beau travail je trouverai moyen de m’acquitter. Il ne croyait pas si bien dire. À la suite d’un duel qui l’opposa à Arthur Meyer, le directeur du Gaulois, pris à partie dans La France juive, toute la presse s’empara du sujet, d’autant que Meyer, enfreignant les règles de l’art, avait d’instinct écarté l’épée de son adversaire d’une main tandis que de l’autre, il lui avait enfoncé sa lame dans la cuisse. Le fait divers fait scandale, le scandale fait recette. On s’intéresse alors au livre, les commandes des libraires affluent, un grand succès de librairie suivra : 62 000 exemplaires en un an, suivis par des réimpressions annuelles jusqu’en 1910.

La dimension sociale de La France juive y est aussi pour beaucoup. En s’attaquant à la finance juive, au capitalisme incarné par les juifs, Drumont développait une sorte de socialisme chrétien auquel les socialistes ne furent pas indifférents. Les journaux de gauche et d’extrême gauche rejettent l’aspect réactionnaire de l’ouvrage, se moquent de son cléricalisme, mais, écrit Gustave Geffroy dans La Justice de Clemenceau, dégagée des intolérances du croyant et des duretés de l’ethnologue, l’œuvre de M. Edouard Drumont aborde tout un ordre de considérations avec l’intelligence la plus prévoyante et la plus haute. Qu’est-ce qui fait vibrer les pages de ce livre ? demande-t-il : c’est la haine de l’Argent. En somme, dans cette affaire, le juif n’est qu’une métaphore : l’argent, le Capital, le capitalisme voilà à quoi s’en prend Drumont, et cela n’est pas sans réjouir les socialistes eux-mêmes. Ainsi Benoît Malon juge-t-il, dans L’Intransigeant, d’un cléricalisme étroit le fait de voir des juifs partout, mais il pense aussi que le travail de Drumont mérite d’être pris en considération par la multiplicité des questions qu’il soulève, par la brutale franchise des appréciations, franchise qui marque un courage peu commun. Malon remet sur la table et étendra sa critique dans sa Revue socialiste. Les reproches ne manquent pas, mais il sait gré à cet enfant terrible du parti clérical de ce que pour la première fois un écrivain conservateur flétrit les massacres de la Semaine sanglante. L’auteur de La France juive lui en saura gré publiquement.

Drumont se poussera encore un peu plus vers la gauche dans La France juive devant l’opinion, où il reprend en le développant son propos sur la Commune de Paris pour laquelle il avait manifesté une indulgence qu’on lui a reprochée dans la presse conservatrice : J’ai affirmé que les Juifs avaient été les principaux meneurs de la Commune, que c’étaient eux qui lui avaient prêté son caractère ignoble par le pillage, infime par le massacre de malheureux prêtres. J’ai donné cette preuve de l’influence qu’ils exerçaient sur le mouvement : que les demeures des Rothschild, qui semblaient tout naturellement désignées aux visites populaires, n’avaient jamais été menacées une minute ; que les centaines de maisons qui leur appartiennent sur le pavé de Paris avaient été préservées, par une sollicitude touchante, de l’incendie qui ravageait les habitations voisines. J’ai constaté que tandis que des millions de prolétaires, coupables seulement d’avoir voulu continuer à toucher leur solde, étaient adossés au mur et fusillés, les Juifs, mêlés activement aux actes les plus graves, s’étaient tirés de tout […]. Ces balivernes permettent à Drumont de concilier sa condamnation de la Commune et sa sympathie pour les communards.

Dans La Fin d’un monde, en 1889, année du centenaire de la Révolution, il résume ainsi le siècle qui s’est écoulé : La Révolution aboutit effectivement à l’oppression du Peuple par la Bourgeoisie […]. La Bourgeoisie, après avoir exploité le Peuple, est dépouillée à son tour par le Juif. Les ouvriers ont été les victimes de la domination bourgeoise, devenue une domination juive. Il y a dans tout ce qui est directement issu de la masse plébéienne une disponibilité de force et de dévouement qu’on ne trouve plus chez les classes supérieures. Revenant sur l’histoire de la Commune de Paris, Drumont oppose l’élément bourgeois féroce et l’élément Peuple qui, au milieu de cette crise effroyable, resta humain, c’est-à-dire français. Les banquiers juifs et les Rothschild, eux, jouèrent double jeu. À Versailles ils affichaient des sentiments d’indignation ; à Paris ils subventionnaient l’insurrection afin de satisfaire leur haine contre les prêtres et, en même temps, de compliquer la situation politique pour se faire payer plus cher leur concours financier. Drumont ne recule devant aucune sornette, offense le bon sens sans scrupule, comme c’est le propre du populisme de procéder par le simplisme : il n’y a qu’à !

Il avait, lui, une solution à la question sociale : la confiscation des biens juifs, la création d’une administration des Biens juifs confisqués, au service des entreprises ouvrières. Ce pamphlet est un cri de guerre sociale, c’est un appel aux pauvres contre les riches, commente alors Le Soleil.

Ce qui était sans doute plus nouveau dans l’antisémitisme de Drumont c’était, à côté de l’antijudaïsme religieux et de la judéophobie anticapitaliste, la dimension raciste, inspirée par Gobineau, l’auteur de l’Essai sur l’inégalité des races humaines, qui n’était pas, du reste, antisémite. Il est féru de l’opposition entre Aryens et Sémites, qu’il considère comme une clé de l’histoire universelle : Dès les premiers jours de l’histoire, écrit Drumont, nous voyons l’aryen en lutte avec le sémite. D’où s’ensuit la description caricaturale de la physionomie et de la physiologie des juifs : Ces gens n’ont vraiment pas le cerveau conformé comme nous ; leur évolution est différente de la nôtre, et tout ce qui vient d’eux est exceptionnel et bizarre. Dans cette orientation, il sera suivi par des savants reconnus, comme Jules Soury, professeur aux Hautes Études. Drumont avait trouvé l’agent historique de la décadence française. Une décadence qui a commencé par la Révolution, mais qui n’a jamais été aussi évidente depuis l’arrivée au pouvoir des républicains, soutenus par les francs-maçons et les juifs. Ceux-ci ont été non seulement les grands vainqueurs de 1789, mais les grands profiteurs de la révolution industrielle et du développement du capitalisme. Le peuple que Drumont exalte, c’est celui des ouvriers, des curés de campagne, des petits commerçants, tous victimes de l invasion juive. La nostalgie de l’ancienne France ne date pas chez lui de La France juive. Déjà, dans ses ouvrages antérieurs, Mon vieux Paris, en 1878, Le Dernier des Trémolin, en 1879, il exprimait son rejet du monde moderne, son idéal de la France des terroirs ou du Paris d’avant Haussmann, qu’il reprend dans La France juive, où il exalte l’odeur de la terre fraîchement remuée par la charrue, la senteur salubre des bois, les fumées de la cuvée bourguignonne, le goût de la pomme foulée dans le pressoir normand. La terre est la base de la famille : Où faut-il donc aller, écrit-il dans La Fin d’un monde, pour retrouver la famille telle qu’elle était autrefois ? Dans les campagnes, où le travail des champs, moralisateur par excellence, entretient, malgré les vices inhérents à l’homme, les mœurs traditionnelles qui ont fait si puissante et si forte la France des aïeux. Hélas ! dans certaines régions, la moitié des terres est en friche. Ce siècle en fin de parcours est défruité, il a perdu la saveur du passé, car la France ne décline pas ; elle est empoisonnée. Pour le redressement du pays, la recette de Drumont est simple : Tenons-nous unis entre gens de même religion, entre gens de même race, entre gens dont les grands-pères et les arrière-grands-pères ont vécu et sont morts depuis des siècles sur la terre française…

Avec ses deux pavés, Drumont avait reconstruit le mythe juif dans son expression maudite, sans rien inventer, mais en compilant les traités d’antisémitisme antérieurs, en réalisant la synthèse de l’antijudaïsme religieux, de l’anticapitalisme à la Toussenel et du racisme mis à la mode par les nouvelles sciences naturelles. L’efficacité de ses formules, frappées comme des slogans, l’accumulation de ses preuves fictives et son succès même font école. À la suite de La France juive, une kyrielle de publications vont décliner l’insanité de la causalité diabolique. Le salut collectif pouvait être réalisé au prix d’une victime émissaire : le Juif ferait l’affaire. René Girard en a décrit le processus en anthropologue : Toute communauté en proie à la violence ou accablée par quelque désastre auquel elle est incapable de remédier se jette volontiers dans une chasse aveugle au bouc émissaire. Instinctivement, on cherche un remède immédiat et violent à la violence insupportable. Les hommes veulent se convaincre que leurs maux relèvent d’un responsable unique dont il sera facile de se débarrasser.

La violence en 1886, aux yeux de Drumont, c’est aussi bien celle des persécutions religieuses par la République laïque que l’oppression des prolétaires par le capitalisme. Si La France juive a été un événement, c’est par le succès public que le livre obtient, et qui révèle le malaise multiforme de l’opinion. La littérature antijuive n’avait été jusque-là que marginale. D’un seul coup, les préjugés, les clichés, les vieilles rancœurs, les fantasmes antisémites deviennent crédibles. Dix ans avant l’affaire Dreyfus, la France est entrée en antisémitisme.

Michel Winock     Décadence fin de siècle    Gallimard 2017

Probablement plus que des extraits de cette success story de La France Juive, les propos d’un antisémite ordinaire, qui ne fait qu’exprimer sa répulsion ordinaire sans chercher particulièrement à jeter de l’huile sur le feu sont-ils révélateurs de l’atmosphère de l’époque : il s’agit en l’occurrence de Pierre Loti, officier de marine pour commencer, c’est-à-dire bien dans les clous, à l’opposé de toute originalité, et évidemment de droite, d’une droite traditionaliste chrétienne, – même s’il n’est plus pratiquant il est de culture chrétienne -, il deviendra écrivain reconnu à une époque où la France se plaisait à les envoyer se promener dans le monde pour y faire rayonner la culture française ; Pierre Benoît en sera un autre. En avril 1894, il sera à Jérusalem et laissera libre cours à son antisémitisme pulsionnel à tel enseigne que, dans sa hâte de lâcher son venin, il se mélange les pinceaux entre juifs Ashkénazes, qu’il nomme Ackenazim, et Sépharades, -Safardim -, puisque ce sont les Sépharades qui viennent d’Afrique du Nord et d’Espagne et les Ashkénazes d’Europe centrale, et non l’inverse ainsi qu’il le dit. À cette époque, c’était bien la quasi totalité de la bourgeoisie traditionnaliste de droite qui partageait ces vues.

Et dans le même temps, le cher homme promenait sa belle âme ****, en quête d’un Chemin de Damas, bien emmitouflé dans un désert spirituel auquel il veut espérer que ce voyage va mettre fin par une illumination soudaine qui ne se produira pas, pas plus à Damas, qu’à Jérusalem, ne pouvant entendre ce que le Seigneur lui disait : Tu ne me trouves pas parce que tu ne me cherches pas. Il devait penser qu’il valait bien Paul Claudel, et que donc il lui arriverait en 1894 la même chose qu’à celui-ci, une nuit de Noël 1886, derrière un piler de Notre Dame de Paris. Mais l’histoire ne repasse pas les plats, et on dirait que le Bon Dieu en fait autant.

Ces lignes ont été écrites à quelques mois du début de l’affaire Dreyfus, et la France Juive huit ans avant : on comprend dès lors qu’il y ait eu incendie et qu’on ait eu du mal à l’éteindre :

Déjà commence le vague crépuscule. Le fond de cette place, entourée de sombres murs, est fermé, écrasé par une formidable construction salomonienne, un fragment de l’enceinte du Temple, tout en blocs monstrueux et pareils. Et des hommes en longues robes de velours, agités d’une sorte de dandinement général comme les ours des cages, nous apparaissent là vus de dos, faisant face à ce débris gigantesque, heurtant du front ces pierres et murmurant une sorte de mélopée tremblotante.

L’un d’eux, qui doit être quelque chantre ou rabbin, semble mener confusément ce chœur lamentable. Mais on le suit peu ; chacun, tenant en main sa bible hébraïque, exhale à sa guise ses propres plaintes.

Les robes sont magnifiques : des velours noirs, des velours bleus, des velours violets ou cramoisis, doublés de pelleteries précieuses. Les calottes sont toutes en velours noir, bordées de fourrures à longs poils qui mettent dans l’ombre le nez en lame de couteau et les mauvais regards. Les visages, qui se détournent à demi pour nous examiner, sont presque tous d’une laideur spéciale, d’une laideur à donner le frisson : si minces, si effilés, si chafouins, avec de si petits yeux sournois et larmoyants, sous des retombées de paupières mortes ! Des teints blancs et roses de cire malsaine, et, sur toutes les oreilles, des tire-bouchons de cheveux, qui pendent comme les anglaises de 1830, complétant d’inquiétantes ressemblances de vieilles dames barbues.

Il y a des vieillards surtout, des vieillards à l’expression basse, rusée, ignoble. Mais il y a aussi quelques tout jeunes, quelques tout petits Juifs, frais comme des bonbons de sucre peint, qui portent déjà deux papillotes comme les grands, et qui se dandinent et pleurent de même, une bible à la main. Ce soir, du reste, ils sont presque tous des Safardim, c’est-à-dire des Juifs revenus de Pologne, étiolés et blanchis par des siècles de brocantages et d’usure, sous les ciels du Nord ; très différents des Ackenazim, qui sont leurs frères revenus d’Espagne ou du Maroc et chez lesquels on retrouve des teints bruns, d’admirables figures de prophètes.

En pénétrant dans ce cœur de la juiverie, mon impression est surtout de saisissement, de malaise et presque d’effroi. Nulle part je n’avais vu pareille exagération du type de nos vieux marchands d’habits, de guenilles et de peaux de lapin ; nulle part, des nez si pointus, si longs et si pâles. C’est chaque fois une petite commotion de surprise et de dégoût, quand un de ces vieux dos, voûtés sous le velours et la fourrure, se retourne à demi, et qu’une nouvelle paire d’yeux me regarde furtivement de côté, entre des papillotes pendantes et par-dessous des verres de lunette. Vraiment, cela laisse un indélébile stigmate, d’avoir crucifié Jésus ; peut-être faut-il venir ici pour bien s’en convaincre, mais c’est indiscutable, il y a un signe particulier inscrit sur ces fronts, il y a un sceau d’opprobre dont toute cette race est marquée…

Contre la muraille du Temple, contre le dernier débris de leur splendeur passée, ce sont les lamentations de Jérémie qu’ils redisent tous, avec des voix qui chevrotent en cadence, au dandinement rapide des corps :

—   A cause du Temple qui est détruit, s’écrie le rabbin.
—   Nous sommes assis solitaires et nous pleurons ! répond la foule.
—   A cause de nos murs qui sont abattus.
—   Nous sommes assis solitaires et nous pleurons !
A cause de notre majesté qui est passée, à cause de nos grands hommes qui ont péri.
—   Nous sommes assis solitaires et nous pleurons !

Et il y en a deux ou trois, de ces vieux, qui versent de vraies larmes, qui ont posé leur bible dans les trous des pierres, pour avoir les mains libres et les agiter au-dessus de leur tête en geste de malédiction.

Si les crânes branlants et les barbes blanches sont en majorité au pied du Mur des Pleurs, c’est que, de tous les coins du monde où Israël est dispersé, ses fils reviennent ici quand ils sentent leur fin proche, afin d’être enterrés dans la sainte vallée de Josaphat. Et Jérusalem s’encombre de plus en plus de vieillards accourus pour y mourir.

En soi, cela est unique, touchant et sublime : après tant de malheurs inouïs, après tant de siècles d’exil et de dispersion, l’attachement inébranlable de ce peuple à une patrie perdue ! Pour un peu on pleurerait avec eux – si ce n’étaient des Juifs, et si on ne se sentait le cœur étrangement glacé par toutes leurs abjectes figures.

Mais, devant ce mur des Pleurs, le mystère des prophéties apparaît plus inexpliqué et plus saisissant. L’esprit se recueille, confondu de ces destinées d’Israël, sans précédent, sans analogue dans l’histoire des hommes, impossibles à prévoir, et cependant prédites, aux temps mêmes de la splendeur de Sion, avec d’inquiétantes précisions de détails.

Ce soir est, paraît-il, un soir spécial pour mener deuil, car cette place est presque remplie. Et, à tout instant, il en arrive d’autres, toujours pareils, avec le même bonnet à poils, le même nez, les mêmes anglaises sur les tempes ; aussi sordides et aussi laids, dans d’aussi belles robes. Ils passent, tête baissée sur leur bible ouverte, et, tout en faisant mine de lire leurs jérémiades, nous jettent, de côté et en dessous, un coup d’œil comme une piqûre d’aiguille ; puis vont grossir l’amas des vieux dos de velours qui se pressent le long de ces ruines du Temple : avec ce bourdonnement, dans le crépuscule, on dirait un essaim de ces mauvaises mouches, qui parfois s’assemblent, collées à la base des murailles.

– Ramène les enfants de Jérusalem !… Hâte-toi, hâte-toi, libérateur de Sion !…

Et les vieilles mains caressent les pierres, et les vieux fronts cognent le mur, et, en cadence, se secouent les vieux cheveux, les vieilles papillotes…

Quand nous nous en allons, remontant vers la ville haute par d’affreuses petites ruelles déjà obscures, nous en croisons encore, des robes de velours et des longs nez, qui se dépêchent de descendre, rasant les murs pour aller pleurer en bas. Un peu en retard, ceux-là, car la nuit tombe ; mais, vous savez, les affaires !… Et au-dessus des noires maisonnettes et des toits proches, apparaît au loin, éclairé des dernières lueurs du couchant, l’échafaudage des antiques petites coupoles dont le mont Sion est couvert.

En sortant de ce repaire de la juiverie, où l’on éprouvait malgré soi je ne sais quelles préoccupations puériles de vols, de mauvais œil et de maléfices, c’est un soulagement de revoir, au lieu des têtes basses, les belles attitudes arabes, au lieu des robes étriquées, les amples draperies nobles.

Puis, le canon tonne au quartier turc et c’est, ce soir, la salve annonciatrice de la lune nouvelle, de la fin du ramadan. Et Jérusalem, pour un temps, va redevenir plus sarrasine dans la fête religieuse du Baïram [l’Aid es Seghir de l’Afrique du nord, soixante dix jours avant le grand Bayram, où l’on égorge un mouton en souvenir d’Abraham].

Pierre Loti     Jérusalem       Bouquins Robert Laffont 1191

4 05 1886                   Près de 500 000 personnes ont manifesté aux Etats Unis – dont 100 000 à Chicago -, le 1° mai pour obtenir la journée de huit heures… sans incident notable. Les grèves reprennent le 3 mai, et la police de Chicago tire sur des grévistes de l’usine Mc Cormick, tuant 4 ouvriers et faisant de nombreux blessés

August Spies, responsable avec Albert Parsons, de l’Association internationale des travailleurs, fait imprimer le tract suivant :

Revanche ! Aux armes travailleurs ! (…)Depuis des années, vous endurez les plus abjectes humiliations (…) Vous vous épuisez au travail, (…) vous offrez vos enfants en sacrifice aux seigneurs industriels. En bref, toute votre vie, vous avez été des esclaves misérables et obéissants. Et pourquoi ? Pour satisfaire la cupidité insatiable et remplir les coffres de votre voleur et fainéant de maître. Aujourd’hui que vous lui demandez de soulager votre fardeau, il vous envoie ses tueurs pour vous tirer dessus. Pour vous tuer ! Nous vous exhortons à prendre les armes. Aux armes !

Le lendemain, à la fin d’une manifestation de protestation, place de Haymarket, c’est le drame : une bombe est lancée au milieu des policiers, faisant soixante six blessées dont sept décèderont plus tard : les policiers répliquent : on ne connaîtra jamais le nombre de morts du coté des manifestants, ni l’identité du lanceur de bombe : anarchiste ou provocateur de la police ? . La répression fût sévère : huit anarchistes seront jugés, l’un d’eux se suicidera en prison en faisant sauter un bâton de dynamite, trois resteront emprisonnées et quatre seront pendus le 11 novembre 1887 ; le scandale de ce procès inique amènera la II° Internationale à faire du I° mai la journée en mémoire des martyrs de Haymarket, et du mouvement ouvrier. Spies s’exclamera :

Le temps viendra où notre silence sera plus puissant que les voix que vous étranglez aujourd’hui.

L’anarchie était alors très largement représentée et active au sein du monde ouvrier américain :

Tremblez, oppresseurs de la terre ! Vous avez la vue basse, mais déjà pointent à l’horizon les lueurs écarlates et sombres du jour du jugement.

Texte de 1883

12 06 1886                    Le Paula, un navire allemand de recherche, navigue entre Cardiff , au pays de Galles et Makassar, en Indonésie : il jette à la mer une bouteille de gin, rectangulaire, par 32°49′ N, 105° 25′ E, à 950 km à l’ouest des côtes occidentales de l’Australie ;  pendant plus de soixante ans, de 1864 à 1933, le Deutsche Seewarte, ou Observatoire naval allemand, fait jeter à  la mer des milliers de bouteilles pour mieux connaître les courants et ainsi définir les meilleurs itinéraires -. Des Australiens la retrouveront le 21 janvier 2018, prise dans le sable, en mars 2018 à Wedge Island, une plage de la côte ouest australienne, à 160 km au nord de Perth, sans que l’on sache quand cette bouteille y était arrivée : ayant perdu son bouchon probablement lors de l’échouage, elle s’était partiellement remplie de sable humide, et contenait un message tapée à la machine qui permettra de l’authentifier. Sur les milliers de bouteilles jetées à la mer par les navires allemands en 69 ans, seuls 662 messages revinrent à Hambourg.

13 06 1886                  Famille royale et gouvernement bavarois se sont entendus pour suspendre de ses fonctions le roi Louis II, pour folie. On n’est pas allé voir l’affaire de trop près, mais les incessantes constructions de châteaux finissaient par grever le budget de l’État. Il est arrêté dans son château de Neuschwanstein, au sud-ouest de Munich, quasiment sur la frontière autrichienne pour être transféré au château de Berg au bord du lac de Stanberg, beaucoup plus proche de Munich.

L’impératrice Sissi et Louis sont très proches : ils se sont construits chacun un univers en bien des points semblables sur fond de frustration sexuelle quotidienne depuis l’adolescence ; les liens ont résisté à l’usure du temps, définis par un code de rapports bien précis, avec échange de courriers en un lieu connu d’eux seuls, sur l’île aux Roses au milieu de ce lac de Stanberg : Sissi y a laissé un poème un an plus tôt :

Ô toi l’Aigle qui plane sur les montagnes
Reçois de la mouette des mers
Le salut des vagues écumantes
Aux neiges éternelles.

Sissi a appris son arrestation, et tente de le libérer. Elle met à sa disposition une voiture près d’une sortie peu fréquentée du château : Louis doit y être conduit par son médecin, le Docteur von Gudden, complice de sa tentative d’évasion. Il leur faudra emprunter sur une courte distance une barque pour traverser un petit étang : un domestique fera le passeur. La « promenade » commence vers 18 heures. On ne les reverra plus vivants : leurs corps seront retrouvée vers 22h30, dans l’étang par très faible profondeur, pas plus de 50 cm. Brisée, la montre de Louis s’est arrêtée à 18h54’. Il a donc fallu   plus de deux heures aux assassins pour maquiller le crime en accident : on parlera d’apoplexie au contact de l’eau, après avoir étranglé son médecin. En fait Louis a été tué d’une balle dans le dos, et il n’était pas possible de laisser vivant le témoin : donc le docteur Gudden est étranglé. Le même jour est publiée à Vienne une déclaration d’un médecin de Louis II, le docteur von Schleiss :

Je connais le roi depuis quarante ans, c’est-à-dire depuis sa naissance. Le docteur Gietl et moi étions ses seuls médecins et nous sommes tous les deux d’accord pour affirmer que le roi n’a pas l’esprit dérangé. Mon opinion est la suivante : le roi  a ses originalités ; il est dispendieux et généreux jusqu’à l’excès, passionnément épris des constructions et des beaux-arts. Certes, si je vois maintenant comment on le traite, je pense qu’il y aurait là assurément de quoi devenir fou.

14 07 1886                    Le général Boulanger, nouveau ministre de la guerre, est ovationné à la revue de Longchamp.

4 09 1886                     A Skeleton Canyon, en Arizona, proche du Mexique, Goyakla – alias Geronimo – se rend au général Miles. Chef de la tribu apache des Chiricahua, cela faisait des années qu’il tenait tête à des troupes en nombre bien supérieur aux siennes. Il n’avait pu se résigner à la vie de réserve. Le meurtre de sa mère, de sa femme et de ses enfants par des mexicains en 1858 en avait fait un ennemi implacable des Blancs. Il mourra à 80 ans à Fort Sill, au sud-ouest d’Oklahoma City, le 19 février 1909.

27 10 1886                      Inauguration en rade de New York de la Statue de la Liberté, 46 mètres de haut, (et encore autant pour le piédestal) réalisée par Auguste Bartholdi. L’idée était venue du juriste libéral Edouard de Laboulaye, proche de Tocqueville, pour commémorer le centenaire de la naissance des Etats-Unis et célébrer l’amitié franco-américaine. Une souscription ouverte dès 1865 avait permis à la France de l’offrir aux Etats Unis. C’est Viollet le Duc qui avait imaginé les structures métalliques qui arment la tête et la main brandissant la torche. Après sa mort, Gustave Eiffel prendra sa suite, concevant la potence interne, colonne vertébrale de la statue. Pour la tête, le modèle était Jeanne Emilie Baheux de Puysieux, qui deviendra l’épouse de Bartholdi. La statue était prête depuis 1884, montée chez le fondeur Gayet, boulevard de Courcelles… mais les Américains eux, n’étaient pas prêts à la recevoir… et c’est Joseph Pulitzer, propriétaire du quotidien The World, qui déploya l’énergie nécessaire pour faire réaliser le piédestal, sur l’île Bedloe, [qui deviendra l’île de la Liberté en 1956] au débouché de la rade de New York, site choisi par Bartholdi. En 1903, sera apposée sur le piédestal ce poème d’Emma Lazarus, fille d’immigrés juifs.

Keep, ancient lands, your storied pomp ! cries she
Give me your tired, your poor,
Your huddled masses yearning to breathe free,
The wretched refuse of your teeming shore.
Send these, the homeless, tempest-tost, to me,
I lift my lamp beside the golden door !
 
Garde, Vieux Monde, tes fastes d’un autre âge ! crie-t-elle
Donne-moi tes pauvres, tes exténués,
Qui en rangs pressés aspirent à vivre libres,
Le rebut de tes rivages surpeuplés,
Envoie-les moi, les déshérités, que la tempête m’apporte
J’élève ma lumière et j’éclaire la porte d’or !

Emma Lazarus                    The New Colossus

De 1820 à 1925 – un siècle – ce sont 60 millions d’émigrés qui quitteront l’Europe pour les Amériques, dont 34 pour les États-Unis, 9 pour le Canada, 5 pour le Brésil, 6 pour l’Argentine… De 1892 à 1954, les services de l’immigration, installés sur l’île Ellis, à 800 au nord de l’île Bedloe, recevront 8 millions de personnes, plus d’un million pour la seule année 1907.

Sur la côte Pacifique, les portes s’ouvriront moins facilement, car il ne peut venir que des Japonais et des Chinois, et, pour le rêve américain, l’Amérique doit rester un rêve blanc : dans les années 1880, des lois et des accords avec les pays de départ freineront de façon drastique l’immigration asiatique.

Comme tout mouvement important, il laisse des oubliés : dès 1854, on comptera dans le seul New-York 20 000 orphelins ; on va alors voir mis en œuvre par des pasteurs un programme de placement : Orphan Train Riders, qui va être en activité jusqu’en 1929 : on estimera alors à 250 000 le nombre d’enfants qui auront été envoyés vers l’ouest. Le plus grand danger de l’affaire était que ces enfants, une fois arrivés dans leur famille d’accueil, ne forment qu’une main d’œuvre bon marché, parfois apte à prendre la relève des esclaves libérés. Mais le remède n’était sans doute pas pire que le mal.

30 10 1886                 Le personnel enseignant des écoles primaires devra être laïcisé dans les cinq ans à venir. La charte de l’instruction publique comprend 68 articles.

Alphonsine Diard a été nommé institutrice dans la région de Cholet en 1880 : elle va en baver des ronds de chapeau :

Bien que catholique pratiquante, elle a été persécutée pendant vingt ans pour avoir choisi, en plein pays chouan, d’exercer son métier dans une école publique, où elle fût prise à partie, menacée, accueillie à coups de pierre, et même chassée de la classe dont elle avait la charge.

Jérôme Garcin           Le voyant        Gallimard        2015

Noël 1886                   Paul Claudel entre à Notre Dame de Paris à l’heure des vêpres. Il a 18 ans et son athéisme l’amène là sans aucune démarche d’homme de foi. La maîtrise chante Adeste fideles et c’est cette idée poignante de la pureté, de l’innocence, de la simplicité parfaite qui m’a converti pour toujours. En un instant mon cœur fut touché et je crus. Je crus d’une telle force d’adhésion, d’un tel soulèvement de tout mon être, d’une conviction si puissante, d’une telle certitude ne laissant place à aucune espèce de doute que depuis, tous les livres, tous les raisonnements, tous les hasards d’une vie agitée, n’ont pu ébranler ma foi ni, à vrai dire, la toucher.

Allez, je ne vous demande rien, mon Dieu ! Vous êtes là, et c’est assez

Paul Claudel

1886                             Premier championnat de tennis. Création du premier établissement thermal à Thonon les Bains. A Froges, en Isère, Paul Louis Heroult met au point la fabrication d’aluminium par réduction électrolytique de l’alumine fondue dans un bain de cryolithe. L’américain Charles Martin Hall fait simultanément la même découverte. La production industrielle va démarrer deux ans plus tard et le prix de revient tombera alors de 61 à 15 francs le kilo [et à 3 francs à la fin du siècle]. Lefevre-Utile fabrique ses premiers biscuits Petit Lu à Nantes. Le tonnage transporté dans la traversée de l’Atlantique par navires à vapeur devient plus important que celui transporté par voilier.

Jack London a dix ans : il pousse pour la première fois la porte de la bibliothèque municipale d’Oakland, et c’est le coup de foudre, et pour la bibliothèque et pour celle qui s’en occupe, Ina Coolbrith, quinquagénaire avenante. Heureux petit bonhomme : muni d’un pareil viatique on est à même de traverser les tempêtes à venir, et elles ne vont pas manquer. Je lisais le matin, l’après-midi et la nuit. Je lisais au lit, à table, à l’aller et au retour de l’école, je lisais aux récréations pendant que mes camarades s’amusaient.

*****

L’aventure est dans l’imagination de l’homme qui la désire, le véritable aventurier est celui qui, dans le silence de son cabinet fermé à tous les vents, s’empare d’un bouquin haletant et le dévore. Le voyage n’est rien, l’essentiel est la littérature.

Pierre Mac Orlan, né Pierre Dumarchey

J’ai beaucoup lu, dès l’enfance, sans doute parce que j’ai grandi au milieu de femmes – ma mère, ma tante, ma grand-mère – qui lisaient beaucoup. Tout nait de la lecture, du fait que notre vie est unique et modeste et que les livres permettent de vivre beaucoup d’autres vies, qui sont essentielles pour nous aider à vivre la nôtre. L’école a joué aussi un rôle important, d’autant qu’elle jouissait à l’époque d’une haute considération. J’étais en primaire quand j’ai dû apprendre par cœur le poème Novembre de Giovanni Pascoli – je le cite d’ailleurs dans le roman, je cite toujours mes amours littéraires ! On était vraiment en novembre, je regardais le potager de ma grand-mère, dans ses habits d’hiver, et j’ai compris comment la littérature pouvait faire ressortir les secrets de la réalité, la rendre plus présente. Elle était un enrichissement et une manière de dévoiler le monde. J’ai commencé par jeu à écrire des poèmes. La poésie est sans doute plus présente dans les manuels scolaires en Italie qu’en France : j’ai donc lu beaucoup de poètes italiens, des classiques aux plus récents, de Leopardi à Pasolini, ou Giorgio Caproni. En grandissant, je suis passé aux auteurs essentiellement étrangers : surtout français, Flaubert par-dessus tout, puis les Russes avec Dostoïevski. Depuis quelques années, je lis aussi des auteurs américains.

Silvia Avallone, née en 1984, auteur de D’acier, interview pour Télérama 3315 juillet/août 2013

Georges Bloy – frère de l’écrivain Léon Bloy – est condamné à six ans de bagne plus six ans de déportation à la Nouvelle-Calédonie pour avoir tenté de défendre, en Indochine, les indigènes contre l’administration française. Léon s’en souviendra… et de bien d’autres :

C’est à trembler de la tête aux pieds de se dire que les belles races américaines, du Chili au nord du Mexique, représentées par plusieurs dizaines de millions d’Indiens, ont été entièrement exterminées, en moins d’un siècle, par leurs conquérants d’Espagne. Ça, c’est l’idéal qui ne pourra jamais être imité, même par l’Angleterre, si colonisatrice pourtant.

Il y a des moments où ce qui se passe est à faire vomir les volcans. On l’a vu, à la Martinique et ailleurs. Seulement, le progrès de la science empêche de comprendre et les horreurs ne s’arrêtent pas une seule minute. Pour ne parler que des colonies françaises, quelle clameur si les victimes pouvaient crier ! Quels rugissements, venus d’Algérie et de Tunisie, favorisées, quelquefois, de la carcasse du président de notre aimable République ! Quels sanglots de Madagascar et de la Nouvelle-Calédonie, de la Cochinchine et du Tonkin !

Pour si peu qu’on soit dans la tradition apostolique de Christophe Colomb, où est le moyen d’offrir autre chose qu’une volée de mitraille aux équarrisseurs d’indigènes, incapables, en France, de saigner le moindre cochon, mais qui, devenus magistrats ou sergents-majors dans des districts fort lointains, écartèlent tranquillement des hommes, les dépècent, les grillent vivants, les donnent en pâture aux fourmis rouges, leur infligent des tourments qui n’ont pas de nom, pour les punir d’avoir hésité à livrer leurs femmes ou leurs derniers sous ! Et cela, c’est archi-banal, connu de tout le monde, et les démons qui font cela sont de fort honnêtes gens qu’on décore de la Légion d’honneur et qui n’ont pas même besoin d’hypocrisie. Revenus avec d’aimables profits, quelquefois avec une grosse fortune, accompagnés d’une longue rigole de sang noir qui coule derrière eux ou à côté d’eux, dans l’invisible – ils ont écrasé tout au plus quelques punaises dans de mauvais gîtes, comme il arrive à tout conquérant – , et les belles-mamans, éblouies, leur mijoteront des vierges.

J’ai devant moi des documents, c’est-à-dire tels ou tels cas. On pourrait en réunir des millions. L’histoire de nos colonies, surtout dans l’Extrême Orient, n’est que douleur, férocité sans mesure et indicible turpitude. J’ai su des histoires à faire sangloter les pierres. Mais l’exemple suffit de ce pauvre brave homme qui avait entrepris la défense de quelques villages Moï, effroyablement opprimés par les administrateurs. Son compte fut bientôt réglé. Le voyant sans appui, sans patronage d’aucune sorte, on lui tendit les simples pièges où se prennent infailliblement les généreux. On l’amena comme par la main à des violences taxées de rébellion, et voilà vingt ans qu’il agonise dans un bagne, si toutefois fois il vit encore. Je parlerai un jour, avec plus de force et de précisions, de ce naïf qui croyait aux lois.

Léon Bloy. Le Sang du pauvre 1909

Dans ces années 1880, d’autres écrivains n’étaient pas plus tendres pour les colonisations plus proches comme celle de l’Algérie :

Notre système de colonisation consistant à ruiner l’Arabe, à le dépouiller sans repos, à le poursuivre sans merci et à le faire crever de misère, nous verrons encore d’autres insurrections

Guy de Maupassant

Et vingt ans plus tard, on entendra encore :

La France a, pendant soixante dix ans, dépouillé, chassé, traqué les Arabes pour peupler l’Algérie d’Italiens et d’Espagnols.

Anatole France

Albaret et Sandoz font partie des cadres de la célèbre entreprise d’horlogerie Japy, à Beaucourt sur le Territoire de Belfort. De retour d’un voyage d’études aux Etats-Unis, ils remettent leur rapport : [en caractère droit, ce qui concerne l’Amérique, en italique, ce qui concerne Beaucourt]

  • Quand une usine se monte, elle construit autant que possible un local répondant aux exigences de l’industrie projetée. Plus il y a de confort dans un atelier, plus l’ouvrier est soigneux et moins il est dérangé
  • Tout local est bon à tous les usages, et mis à toutes les sauces ; aussi à l’horlogerie perdons-nous la moitié des places faute de jour. Le confort est une question dont on ne s’est jamais inquiété
  • Chaque ouvrier a sa place et n’en peut sortir
  • La fabrique entière est un promenoir
  • Les entrées et les sorties se font à heure fixe pour tous ensemble
  • Chacun entre et sort quand et comme il le veut
  • On fait 1 500 montres par jour avec 400 ouvriers.
  • On fait 400 montres par jour avec 1500 ouvriers
  • On travaille 10 heures. Aucune pièce ne sort de l’usine
  • On travaille 12 heures et on emporte du travail à la maison
  • On fait 1 500 montres par jour sur un seul genre
  • On fait 400 montres par jour sur 100 genres différents
  • La fabrique est ouverte 10 heures ; on travaille 10 heures
  • La fabrique est ouverte 12 heures ; on travaille 8 heures
  • Lorsqu’un type est créé, on cherche à produire
  • Lorsqu’un type est créé, on en cherche un autre.
  • Les échantillons sont lancés lorsqu’un stock existe
  • Les échantillons sont lancés avant que l’outillage soit prêt
  • On cherche un petit nombre de gros clients
  • On cherche un grand nombre de petits clients
  • On cherche pour aide les gros commerçants
  • On cherche pour aide les autres fabricants
  • On fait des économies en payant cher les employés supérieurs capables
  • On cherche des économies en payant peu les anciens ouvriers comme employés supérieurs
  • L’achat et la réception des matières premières sont faits par des gens compétents
  • Toujours les commis
  • Ce qui décide du choix des matières premières, c’est la qualité
  • C’est le prix
  • Quand on veut faire une baisse on perfectionne l’outillage
  • On baisse les ouvriers
  • Le visitage est fait par des femmes
  • Par des hommes
  • Chaque ouvrier est muni d’un instrument de mesurage exact
  • Dans toute l’usine, il n’y a pas un outil donnant le 1/100 de millimètre
  • Chaque fabrique reçoit l’heure d’un observatoire
  • Il n’y a pas à Beaucourt une horloge dont on connaisse la marche
  • Au bout de l’année on fait un bénéfice de 120 000 $ (Waltham)
  • Au bout de l’année on fait un déficit de 25 000 francs

À la même époque, mais dans un autre ordre d’idées et dans une autre région, le règlement intérieur d’une petite entreprise  de 25 personnes n’a rien à envier à celui d’une maison de correction ou du plus rigoureux des monastères :

Règlement intérieur de la vinaigrerie Dessaux d’Orléans, année 1880.

1 Piété, propreté et ponctualité font la force d’une bonne affaire.

2 Notre firme ayant considérablement réduit les horaires de travail, les employés de bureau n’auront plus à être présents que de sept heures du matin à six heures du soir, et ce, les jours de semaine seulement.

3 Les prières seront dites chaque matin dans le grand bureau. Les employés de bureau y seront obligatoirement présents.

4 L’habillement doit être du type le plus sobre. Les employés de bureau ne se laisseront pas aller aux fantaisies des vêtements de couleurs vives : ils ne porteront pas de bas non plus, à moins que ceux-ci ne soient convenablement raccommodés.

5 Dans les bureaux, on ne portera ni manteau, ni pardessus. Toutefois lorsque le temps sera particulièrement rigoureux, les écharpes, cache-nez et calottes seront autorisés.

6 Votre firme met un poêle à la disposition des employés de bureau. Le charbon et le bois devront être enfermés dans le coffre destiné à cet effet. Afin qu’ils puissent se chauffer, il est recommandé à chaque membre du personnel d’apporter chaque jour quatre livres de charbon durant la saison froide.

7 Aucun employé de bureau ne sera autorisé à quitter la pièce sans la permission de M. le Directeur. Les appels de la nature sont cependant permis et pour y céder, les membres du personnel pourront utiliser le jardin au dessous de la seconde grille. Bien entendu, cet espace devra être tenu dans un ordre parfait.

8 Il est strictement interdit de parler durant les heures de bureau.

9 La soif de tabac, de vin ou d’alcool est une faiblesse humaine et comme telle, est interdite à tous les membres du personnel.

10 Maintenant que les heures de bureau ont été énergiquement réduites, la prise de nourriture est encore autorisée entre 11 h 30 et midi, mais en aucun cas, le travail ne devra cesser durant ce temps.

11 Les employés de bureau fourniront leurs propres plumes. Un nouveau taille-plume est disponible sur demande chez M. le Directeur.

12 Un sénior, désigné par M. le Directeur, sera responsable du nettoyage et de la propreté de la grande salle, ainsi que du bureau directorial. Les juniors et les jeunes se présenteront à M. le Directeur quarante minutes avant les prières et resteront après l’heure de la fermeture pour procéder au nettoyage. Brosses, balais, serpillières et savon seront fournis par la Direction.

13 Augmentés dernièrement, les nouveaux salaires hebdomadaires  (sic [4] )  sont désormais les suivants :

  • cadets (jusqu’à 11 ans) 0,50 F.
  • juniors (jusqu’à 14 ans) 1,45 F.
  • jeunes 3,25F.
  • employés 7,50F.
  • seniors (après 15 ans de maison) 14,50F.

Les propriétaires reconnaissent et acceptent la générosité des nouvelles lois du Travail, mais attendent du personnel un accroissement considérable du rendement en compensation de ces conditions presque utopiques.

10 02 1887                  De retour à Bangkok, Auguste Pavie pensait pouvoir entamer l’œuvre de sa vie, l’exploration des régions inconnues du Haut-Laos. La réticence des autorités siamoises avait retardé son voyage, et il atteint la petite capitale de Luang-Prabang,  six mois après son départ de la capitale du Siam. Il se fait apprécier du vieux roi Oun Kham, cerné d’agents siamois, en organisant son sauvetage lors d’un sac de la ville par les Pavillons Noirs, des mercenaires chinois.

La défense de la ville est impossible. Pavie organise son évacuation par le fleuve en direction du sud. Le Mékong offre alors un spectacle étrange et saisissant : des barques s’y choquent, chargées d’enfants, de femmes, de vieillards, encombrées de nattes, de bagages malpropres, de paniers pleins de choses ramassées à la hâte, de tas de vêtements d’où le soleil ardent dégage en vapeurs tièdes l’eau d’une averse fâcheuse. Pavie a sauvé le vieux roi. Il soigne les blessés, extrait des balles, réduit des entorses, distribue ses provisions de quinine. Des milliers de personnes dorment sous la pluie le long des rives du fleuve. À l’horizon roulent les flammes et les fumées. C’est le sac de Luang-Prabang et l’incendie des pagodes. Pas même une guerre. Un fait d’armes dont personne n’aurait entendu parler en Europe si Pavie ne l’avait décrit. Après le sac de Vientiane en 1827 par les Siamois, le sac de Luang-Prabang en 87 par les Chinois. Le royaume du Million d’éléphants est en voie de disparition.

Patrick Deville          Kampuchéa    Le Seuil 2011

Dès lors, sa vie est liée au devenir de ce petit royaume, petite poche de survie de l’ancien royaume Lao. Par une attitude patiente, toute stratégique, respectueuse et pacifique à l’égard des peuples indigènes, il obtient le protectorat de Luang-Prabang par la France, – il y est nommé vice-consul, déjouant les perspectives expansionnistes du royaume du Siam, soutenu par l’Empire britannique. En 1888 il pacifie la région de la Rivière Noire avec Théophile Pennequin.

A partir de 1888, il devient le chef d’une véritable mission à vocation scientifique, géographique et politique. On va parler dès lors de mission Pavie : il va relever plus de 35 000 km d’itinéraires pour une superficie de 675 000 km². Face aux Siamois, Pavie révèle son sens de la négociation faite de patience et d’obstination. Mais le rêve de Pavie, ce qui sous-tend son action pendant toutes ses années d’explorateur et de diplomate, est de faire du Laos une province de l’Indochine.

Il commande néanmoins le blocus de Bangkok par l’escadre de l’Extrême-Orient à l’automne 1893 pour obtenir la signature du Traité d’octobre 1893, pierre angulaire de la renaissance du Laos. Devenu commissaire général au Laos, Auguste Pavie signe la paix avec les bandes de mercenaires chinois, et se fait l’ami du chef emblématique Deo Van Tri dont les fils et neveux iront suivre l’enseignement de l’École coloniale. Il rentrera en France en septembre 1895, commandeur de la Légion d’honneur, ministre plénipotentiaire.

Les compliments viendront de tous bords :

Pendant ma traversée vers les Indes j’ai lu les épreuves du roman vécu que forment vos entraînantes narrations, je suis resté sous le charme du meilleur livre colonial que je connaisse […] Vous terminez votre livre par ces mots qui vous récompensent : « Je connus la joie d’être aimé des peuples chez qui je passai. Mon cher aimé, connaissez aussi celle d’être admiré de tous les Français qui liront ces pages ; ils vous aimeront comme je vous aime et formeront avec moi le vœu que tous nos enfants connaissent votre rôle qui vous fit bénir ! je vous embrasse de tout mon cœur.

Georges Clemenceau.      Préface de À la conquête des cœurs, 1921

Pendant plus d’un an M. Pavie a vécu seul à Luang Prabang sans relations avec le monde civilisé, sans provisions, presque sans vêtements. Les Siamois dont sa présence dans cette ville contrariait les desseins se sont fait jeu d’intercepter tous les envois qui lui étaient destinés. Ainsi pendant de longs mois il a été en butte à d’incessantes vexations, condamné à une nourriture grossière, réduit à marcher nu-pieds, n’ayant pour se vêtir que quelques pauvres loques usées. Mais toutes ces privations il les a supportées avec une belle fierté. Avec cela causeur, aimable, enjoué, esprit curieux de toutes choses, copieusement renseigné sur toutes les questions qui se rattachent à notre système colonial, il faut entendre avec quelle chaleur communicative le vaillant diplomate plaide la cause française au Laos et au Tonkin.

Pierre de Séménil, 1888

Un Français survint, petit de taille, ancien postier, Auguste Pavie ; il avait fait le tracé de la ligne télégraphique Phnom Penh-Bangkok et montré de telles qualités qu’on le chargea ensuite de mission. Il passe, recrute des Cambodgiens, se met en route sous un chapeau de feutre à larges bords et marchant sur sa barbe, ce qui n’avait pas d’importance parce que cet explorateur conquérant allait pieds nus. Après avoir parcouru le Cambodge, il monte au Laos… le traverse du nord au sud, faisant la carte, sans une arme dans ses bagages, racontant le soir à l’étape des histoires et plantant de temps en temps un petit drapeau à trois couleurs. Après quelques années de cette promenade, il se trouve que toute la terre du Laos a collé aux pieds déchaux de cet évêque laïc et est devenue française.

Georges Groslier                  Eaux et Lumières

Pavie. Auguste Pavie. Son grand chapeau de feutre, large comme un parasol, sa longue barbe jusqu’au ventre, le haut bâton de berger à la main, toujours les pieds nus. Le courage, la réussite exemplaire du marcheur solitaire. On ne peut comparer le passage de Pavie en Asie qu’à celui de Brazza en Afrique. Les milliers de kilomètres à pied, la très longue marche. Constater aussi que leurs efforts furent vains, sont oubliés, comme leurs mots, leur existence même. Ces deux-là se sont rencontrés, sont devenus amis. Le Breton de Dinan et l’Italien de Castel Gondolfo. Pavie le prolo naît cinq ans avant Brazza l’aristo.

Patrick Deville          Kampuchéa                Le Seuil 2011

14 02 1887                  Les travaux pour élever la plus haute tour du monde ont commencé sur le Champ de Mars un mois plus tôt. Emile Nouguier, Maurice Kœchlin, ingénieurs, Stephen Sauvestre, architecte, travaillant tous les trois au sein de la société de Gustave Eiffel ont relevé le défi de la construction. Ce dernier avait contribué à faire passer dans l’opinion dès 1884 le projet quelque peu brutal conçu par les ingénieurs. Le premier dessin de Maurice Kœchlin a été publié dans une revue du Génie Civil, et Gustave Eiffel n’hésite pas à donner de nombreuses conférences pour s’expliquer.

Les critiques sont déjà innombrables, surtout dans les milieux professionnels de l’architecture. Le point culminant de cette campagne est la Protestation des artistes, publiée moins d’un mois après le début des travaux.

Nous venons, écrivains, peintes, sculpteurs, architectes, amateurs passionnés de la beauté jusqu’ici intacte de Paris, protester de toutes nos forces, de toute notre indignation, au nom du goût français méconnu, au nom de l’art et de l’histoire française menacés, contre l’érection, en plein cœur de notre capitale, de l’inutile et monstrueuse tour Eiffel que la malignité publique, souvent empreinte de bon sens et d’esprit de justice a déjà baptisé du nom de Tour de Babel

Sans tomber dans l’exaltation du chauvinisme, nous avons le droit de proclamer bien haut que Paris est la ville sans rivale dans le monde. Au dessus de ses rues, de ses boulevards élargis le long de ses quais admirables, au milieu de ses magnifiques promenades, surgissent les plus nobles monuments que le genre humain ait enfantés

L’âme de la France, créatrice de chefs-d’œuvre, resplendit parmi cette floraison auguste de pierres. L’Italie, l’Allemagne, les Flandres, si fières, à juste titre, de leurs héritages artistiques, ne possèdent rien qui soit comparable aux nôtres et, de tous les coins de l’univers, Paris s’attire la curiosité et l’admiration.

Allons-nous donc laisser profaner tout cela ?

La ville de Paris va-t-elle donc s’associer plus longtemps aux baroques, aux mercantiles imaginations d’un constructeur de machines, pour s’enlaidir irréparablement et se déshonorer ?

Car la tour Eiffel, dont la commerciale Amérique ne voudrait pas c’est, n’en doutez pas, 1e déshonneur de Paris ! Chacun le sait, chacun le dit, chacun s’en afflige profondément, et nous ne sommes qu’un faible écho de l’opinion universelle et légitimement alarmée.

Enfin, lorsque les étrangers viendront visiter notre Exposition, ils s’écrieront étonnés : « Quoi ! C’est cette horreur que les Français ont trouvée pour nous donner une idée de leur goût si vanté ? » Ils auraient raison de se moquer de nous, parce que le Paris des gothiques sublimes, le Paris de Jean Goujon, de Germain Pilon, de Puget, de Rude, de Barye, etc… sera devenu le Paris de M. Eiffel.

II suffit d’ailleurs, pour se rendre compte de ce que nous avançons, de se figurer une tour vertigineusement ridicule, dominant Paris, ainsi qu’une noire et gigantesque cheminée d’usine, écrasant de sa masse barbare : Notre-Dame, la Sainte Chapelle, la tour Saint-Jacques, le Louvre, 1e dôme des Invalides, l’Arc de triomphe, tous nos monuments humiliés, toutes nos architectures rapetissées, qui disparaîtront dans ce rêve stupéfiant. Et pendant vingt ans, nous verrons s’allonger sur la ville entière, frémissante encore du génie de tant de siècles, comme une tache d’encre, l’ombre odieuse de l’odieuse colonne de tôle boulonnée.

C’est à vous qui aimez tant Paris, qui l’avez tant embelli, qui l’avez tant de fois protégé contre les dévastations administratives et le vandalisme des entreprises industrielles, qu’appartient l’honneur de le défendre une fois de plus.

Nous nous remettons à vous du soin de plaider la cause de Paris, sachant que vous y dépenserez toute l’énergie, toute l’éloquence que doit inspirer à un artiste tel que vous l’amour de ce qui est beau, de ce qui est grand, de ce qui est juste… Et si notre cri d’alarme n’est pas entendu, si nos raisons ne sont pas écoutées, si Paris s’obstine dans l’idée de déshonorer Paris, nous aurons du moins, vous et nous, fait entendre une protestation qui honore.

Le Temps le 14 février 1887

Les signataires : Guy de Maupassant, Charles Gounod, Victorien Sardou, Charles Garnier, François Coppée, Sully Prudhomme, William Bougereau, Leconte Lisle, Léon Bonnat, William Bouguereau, Ernest Meissonnier, François Coppée, Alexandre Dumas fils, Edouard Pailleron, Eugène Guillaume, et d’autres personnalités moins connues. Gustave Eiffel répondra à cette attaque par une lettre qui sera aussi publiée par Le Temps. Les plus célèbres d’entre eux, s’empresseront, une fois l’œuvre achevée et consacrée par le succès, de témoigner à Eiffel leur regret d’avoir cédé aux importunités de ceux qui colportaient ce ridicule factum et d’y avoir donné leur signature. Je retourne ma veste, et puis mon pantalon, chante Jacques Dutronc.

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23 02 1887                Un séisme sous-marin au large de l’Italie secoue la Ligurie et les Alpes Maritimes. On comptera six cents morts en Italie, une dizaine sur la Côte d’Azur. Le village de Castillon est rasé, une trentaine de maisons sont évacuées à Nice.

20 04 1887                 Le Lebel, premier fusil à répétition remplace le Gras.

08 1887                       Le canal de Tancarville améliore la liaison fluviale Paris – Le Havre.

6 11 1887                     Chemin de fer à crémaillères à Langres : 132 mètres de dénivellation.

10 02 1887                 De retour à Bangkok, Auguste Pavie pensait pouvoir entamer l’œuvre de sa vie, l’exploration des régions inconnues du Haut-Laos. La réticence des autorités siamoises avait retardé son voyage, et il atteint la petite capitale de Luang-Prabang,  six mois après son départ de la capitale du Siam. Il se fait apprécier du vieux roi Oun Kham, cerné d’agents siamois, en organisant son sauvetage lors d’un sac de la ville par les mercenaires chinois, les Pavillons Noirs.

La défense de la ville est impossible. Pavie organise son évacuation par le fleuve en direction du sud. Le Mékong offre alors un spectacle étrange et saisissant : des barques s’y choquent, chargées d’enfants, de femmes, de vieillards, encombrées de nattes, de bagages malpropres, de paniers pleins de choses ramassées à la hâte, de tas de vêtements d’où le soleil ardent dégage en vapeurs tièdes l’eau d’une averse fâcheuse. Pavie a sauvé le vieux roi. Il soigne les blessés, extrait des balles, réduit des entorses, distribue ses provisions de quinine. Des milliers de personnes dorment sous la pluie le long des rives du fleuve. À l’horizon roulent les flammes et les fumées. C’est le sac de Luang-Prabang et l’incendie des pagodes. Pas même une guerre. Un fait d’armes dont personne n’aurait entendu parler en Europe si Pavie ne l’avait décrit. Après le sac de Vientiane en 1827 par les Siamois, le sac de Luang-Prabang en 87 par les Chinois. Le royaume du Million d’éléphants est en voie de disparition.

Patrick Deville          Kampuchéa    Le Seuil 2011

Dès lors, sa vie est liée au devenir de ce petit royaume, petite poche de survie de l’ancien royaume Lao. Par une attitude patiente, toute stratégique, respectueuse et pacifique à l’égard des peuples indigènes, il obtient le protectorat de Luang-Prabang par la France, – il y est nommé vice-consul, déjouant les perspectives expansionnistes du royaume du Siam, soutenu par l’Empire britannique. En 1888 il pacifie la région de la Rivière Noire avec Théophile Pennequin.

A partir de 1888, il devient le chef d’une véritable mission à vocation scientifique, géographique et politique. On va parler dès lors de mission Pavie : il va relever plus de 35 000 km d’itinéraires pour une superficie de 675 000 km². Face aux Siamois, Pavie révèle son sens de la négociation faite de patience et d’obstination. Mais le rêve de Pavie, ce qui sous-tend son action pendant toutes ses années d’explorateur et de diplomate, est de faire du Laos une province de l’Indochine.

Il commande néanmoins le blocus de Bangkok par l’escadre de l’Extrême-Orient à l’automne 1893 pour obtenir la signature du Traité d’octobre 1893, pierre angulaire de la renaissance du Laos. Devenu commissaire général au Laos, Auguste Pavie signe la paix avec les bandes de mercenaires chinois, et se fait l’ami du chef emblématique Deo Van Tri dont les fils et neveux iront suivre l’enseignement de l’École coloniale. Il rentrera en France en septembre 1895, commandeur de la Légion d’honneur, ministre plénipotentiaire.

Les compliments viendront de tous bords :

Pendant ma traversée vers les Indes j’ai lu les épreuves du roman vécu que forment vos entraînantes narrations, je suis resté sous le charme du meilleur livre colonial que je connaisse […] Vous terminez votre livre par ces mots qui vous récompensent : « Je connus la joie d’être aimé des peuples chez qui je passai. Mon cher aimé, connaissez aussi celle d’être admiré de tous les Français qui liront ces pages ; ils vous aimeront comme je vous aime et formeront avec moi le vœu que tous nos enfants connaissent votre rôle qui vous fit bénir ! je vous embrasse de tout mon cœur.

Georges Clemenceau.     Préface de À la conquête des cœurs, 1921

Pendant plus d’un an M. Pavie a vécu seul à Luang Prabang sans relations avec le monde civilisé, sans provisions, presque sans vêtements. Les Siamois dont sa présence dans cette ville contrariait les desseins se sont fait jeu d’intercepter tous les envois qui lui étaient destinés. Ainsi pendant de longs mois il a été en butte à d’incessantes vexations, condamné à une nourriture grossière, réduit à marcher nu-pieds, n’ayant pour se vêtir que quelques pauvres loques usées. Mais toutes ces privations il les a supportées avec une belle fierté. Avec cela causeur, aimable, enjoué, esprit curieux de toutes choses, copieusement renseigné sur toutes les questions qui se rattachent à notre système colonial, il faut entendre avec quelle chaleur communicative le vaillant diplomate plaide la cause française au Laos et au Tonkin.

Pierre de Séménil, 1888

Un Français survint, petit de taille, ancien postier, Auguste Pavie ; il avait fait le tracé de la ligne télégraphique Phnom Penh-Bangkok et montré de telles qualités qu’on le chargea ensuite de mission. Il passe, recrute des Cambodgiens, se met en route sous un chapeau de feutre à larges bords et marchant sur sa barbe, ce qui n’avait pas d’importance parce que cet explorateur conquérant allait pieds nus. Après avoir parcouru le Cambodge, il monte au Laos… le traverse du nord au sud, faisant la carte, sans une arme dans ses bagages, racontant le soir à l’étape des histoires et plantant de temps en temps un petit drapeau à trois couleurs. Après quelques années de cette promenade, il se trouve que toute la terre du Laos a collé aux pieds déchaux de cet évêque laïc et est devenue française.

Georges Groslier                  Eaux et Lumières

1887                            Liaison Marseille Corse en ballon. Disque en cire de l’allemand Emile Berliner. Premiers verres de contact. Daimler et Benz réalisent la première voiture à essence.

En 1886, Gottlieb Daimler, en liaison avec son collaborateur Wilhelm Maybach, tous deux anciens employés d’Otto, réussissent à contourner le brevet de ce dernier et mettent au point le premier véritable moteur à explosion à essence à quatre temps que Daimler propose à un constructeur de Mannheim, Karl Benz, ainsi qu’à deux sociétés françaises : la société parisienne fondée par René Panhard et Emile Levassor et la société d’Armand Peugeot à Montbéliard.

Yves Carsalade     Les grandes étapes de l’histoire économique Les éditions de l’Ecole polytechnique. 2009

Première coopérative laitière à Chaillé, en Charente maritime : la vache a remplacé les vignes ravagées par le phylloxera. Sept ans plus tard, on en comptera quarante rien qu’autour de Surgères.

Axel Munthe, médecin suédois de 30 ans, achète la villa San Michele à Capri : il avait eu le coup de foudre à 18 ans, à l’occasion d’une simple excursion depuis Sorrente. Ce n’était alors qu’une ruine de paysan, à côté d’une chapelle elle aussi en ruine dédiée à Saint Michel, sur l’emplacement d’une ancienne villa de l’empereur Tibère, à 327 mètres au-dessus de la mer, avec un accès par des escaliers phéniciens. Il n’eut pour architecte que la seule devise : autant d’air, autant de soleil que possible.

Les hautes arcades de la grande loggia surgirent rapidement de terre, une à une les cent colonnes blanches de la pergola se dressèrent dans le ciel. Ce qui fut jadis la maison de mastro Vincenzo, et son atelier de menuisier, se transforma et s’agrandit peu à peu pour devenir ma demeure future. Comment cela se fit, je n’ai jamais pu le comprendre, pas plus que tous ceux qui connaissent l’histoire du San Michele d’aujourd’hui. Je ne savais absolument rien de l’architecture, pas plus qu’aucun de mes compagnons de travail, aucun architecte ne fut jamais consulté, aucun dessin, aucun plan détaillé ne fut jamais exécuté, aucune mesure exacte ne fut jamais prise. Tout fut fait all’occhio comme disait mastro Nicola.

Le livre de San Michele

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Perle dans la perle qu’est déjà Capri : des œuvres d’art choisies avec un goût très éclectique, dans une maison créée pour jouir au mieux d’une vue exceptionnelle. Médecin au demeurant plutôt original pour son époque, prônant des thérapies naturelles, philanthrope autant que mondain, prêtant volontiers sa maison à Victoria de Bade, reine de Suède. Le livre de San Michele va rapidement devenir un best-seller international. Il acquit aussi les terrains autour du Mont Barbarossa pour en faire un parc de protection des oiseaux. Le tout est aujourd’hui géré par l’institution suédoise San Michele qui a son siège à Capri, et bénéficie du statut d’extraterritorialité, ce qui fait parfois grincer des dents italiennes.

Les Italiens entreprennent la construction d’une ligne de chemin de fer en Erythrée depuis le port de Massawa sur la mer Rouge. Il atteindra la capitale Asmara, à l’ouest en 1911, puis encore dix sept ans plus tard Agordat, toujours plus à l’ouest. Dans les années 1920, il y aura jusqu’à quarante liaisons quotidiennes entre la capitale et le port : 118 km. La ligne sera fermée en 1976 par l’occupant éthiopien. Puis les Erythréens prendront à cœur de la restaurer, telle quelle, grâce aux archives cachées des Ethiopiens par un patriote : c’est ainsi qu’en 2008, un train à vapeur – machines et wagons sont d’origine : le début du XX° siècle – reprend du service entre la capitale Asmara et Massawa – pour le plus grand plaisir des rares touristes, et pratiquement d’eux seuls.

Les bookmakers sont interdits sur les champs de course de chevaux où seuls sont autorisés les paris mutuels : manipulant les directeurs de sociétés de course, les journalistes, les ministres de l’intérieur et de l’agriculture, Albert Chauvin et Joseph Oller sont parvenus à leur fin : ils ont tout l’appareil des paris mutuels en main. Les deux compères vont se fâcher un an plus tard, mais leurs successeurs seront assez sages pour réaliser qu’il y a en France de la place pour deux : aux Carrus, successeurs des Chauvin la province et Vincennes, aux descendants d’Oller la capitale et quelques bastions dans l’ouest.

Première publication de l’Internationale. Les paroles sont d’Eugène Pottier, écrites dans une cache où il se terrait après la semaine sanglante de 1871. En 1888, le futur maire de Lille, Gustave Delory, propose à Pierre Degeyter, animateur de la chorale socialiste La Lyre des Travailleurs, de le mettre en musique. Interprétée pour la première fois le 23 juillet 1888, son succès se limitera d’abord aux milieux ouvriers du Nord. Chantée par l’ensemble des participants du 14° Congrès du Parti Ouvrier Français en juillet 1896, elle détrôna vite la Marseillaise, devenant l’hymne du mouvement syndicaliste ; traduite en russe en 1902, elle accompagnera bientôt la révolte des marins russes du Potemkine et restera l’hymne officiel de l’Union Soviétique jusqu’en 1941. Il faudra pourtant attendre le 8 mars 1926, avant qu’elle ne soit officiellement déposée à la SACEM, après un long procès qui aura opposé Pierre Degeyter à son propre frère Adolphe. Devant le succès de l’œuvre, celui-ci prétendit, en effet, en être le véritable compositeur. Dans un premier temps, en 1914 – soutenu inexplicablement par Gustave Delory -, il obtiendra gain de cause auprès du tribunal de Paris ; mais, rongé par le remords, il se pend en 1916, après avoir adressé à son frère une lettre dans laquelle il reconnaît avoir menti. Faisant alors appel, Pierre Degeyter finira par avoir gain de cause et être rétabli dans ses droits.Debout, les damnés de la terre

Debout, les damnés de la terre
Debout, les forçats de la faim
La raison tonne en son cratère,
C’est l’éruption de la fin.
 
Du passé, faisons table rase,
Foule esclave, debout ! debout !
Le monde va changer de base
Nous ne sommes rien, soyons tout !
 
C’est la lutte finale,
Groupons-nous, et demain
L’Internationale
Sera le genre humain.
 
Il n’est pas de sauveurs suprêmes,
Ni Dieu, ni César, ni tribun,
Producteurs, sauvons-nous nous-mêmes
Décrétons le salut commun
 
Pour que le voleur rende gorge,
Pour tirer l’esprit du cachot,
Soufflons nous-mêmes notre forge,
Battons le fer quand il est chaud
 
L’Etat comprime et la Loi triche,
L’impôt saigne le malheureux
Nul devoir ne s’impose au riche,
Le droit du pauvre est un mot creux.
 
C’est assez languir en tutelle,
L’Egalité veut d’autres lois :
«Pas de droits sans devoirs – dit-elle –
Egaux, pas de devoirs sans droits! »
 
Hideux dans leur apothéose,
Les rois de la mine et du rail
Ont-ils jamais fait autre chose
Que dévaliser le travail ?
 
Dans les coffres-forts de la bande,
Ce qu’il a créé s’est fondu,
En décrétant qu’on le lui rende,
Le peuple ne veut que son dû.
 
Les rois nous saoulaient de fumées,
Paix entre nous, guerre aux tyrans !
Appliquons la grève aux armées
Crosse en l’air et rompons les rangs !
 
S’ils s’obstinent ces cannibales,
A faire de nous des héros,
Ils sauront bientôt que nos balles
Sont pour nos propres généraux !
 
Ouvriers, paysans, nous sommes
Le grand parti des travailleurs ;
La terre n’appartient qu’aux hommes,
L’oisif ira loger ailleurs.
 
Combien de nos chairs se repaissent !
Mais si les corbeaux, les vautours
Un de ces matins disparaissent,
Le soleil brillera toujours !
  
https://www.youtube.com/watch?v=n3ed1E0OwvA
https://www.youtube.com/watch?v=EpgrO-tieGM
 

https://www.youtube.com/watch?v=EpgrO-tieGM

02 1888                      Mise en service de la ligne de chemin de fer Bastia-Corte.

02 1888                       Mise en service du viaduc ferroviaire de Garabit, sur la Truyère, sur les plans de Léon Boyer, réalisé par Gustave Eiffel : le tablier de 565 m a été mis en place par lançage, la portée centrale mesurant 165m, à 122 m au-dessus de la Truyère. Les travaux avaient commencé en 1882. 120 ans plus tard, la technique sera reprise pour la construction du viaduc de Millau.

Le Cantal a fait sienne à cette occasion la définition que se donne la Suisse : le pays du progrès dans la tradition :

Pendant très longtemps, ce fut l’usage très répandu en France, d’emmurer un chat vivant dans les premières pierres d’un édifice, maison, château, pont. Lors de la construction du viaduc de Garabit, un chat fut précipité dans la vallée, mais comme la chute, plus de cent mètres, ne l’avait pas tué, les gens jetèrent un second chat. …/… car, pour durer, une construction doit être « animée », c’est à dire recevoir à la fois une vie et une âme. Ce que seul le sacrifice sanglant permet car la mort violente est créatrice. Ainsi le corps charnel donne-t-il vie au corps architectonique.

Véronique Guibert de la Vaissière. Saint Guilhem le Désert et sa région.

Le rite dépasse largement les frontières françaises, expression d’un fonds commun de panthéisme que l’on retrouvera tant dans le christianisme que dans l’Islam :

Aussi, pour conjurer la mer faut-il lui sacrifier des êtres vivants qui rassasieront – peut-être ? – son appétit monstrueux. Des ex-voto napolitains de la fin du XVI° siècle présentent des navires qui portent à leur proue une peau de mouton. C’était un rite de conjuration de la mer. Au lancement du navire, on tuait un mouton blanc, on arrosait le bateau de son sang et on conservait sa peau à l’avant du bâtiment. On avait ainsi donné une vie à la mer pour qu’elle soit apaisée et qu’elle n’exige pas celle des marins. Au XVII° siècle, les marins barbaresques pratiquaient une variante de ce rite. Ils emmenaient des moutons à bord. Quand la tempête éclatait, ils en coupaient un tout vivant par le milieu, puis jetaient une moitié de l’animal à tribord et l’autre à bâbord. Si la mer ne se calmait pas, on sacrifiait successivement plusieurs animaux.

Jean Delumeau La peur en occident Fayard 1978

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[1]  le volcan lui-même se nomme en fait Perbuatan, et c’est la toute petite île – 24 km² – sur laquelle il se trouve qui se nomme Krakatoa.

[2] [2] Au départ, le cow-boy était un convoyeur de bétail du Texas – principal héritage du passé espagnol – vers les gares d’Abilene et de Dodge City où ils étaient embarqués avec comme destination finale les abattoirs de Chicago.

[3]  L’Ethiopie, conquise en 1935, ne fut colonie italienne que six brèves années sous Mussolini (1936-1941).

[4]  Difficile de croire qu’il s’agisse d’un salaire hebdomadaire : en 1880 , le kilo de pain vaut à Meulan de 0,37 franc à 0.32, selon la qualité de la farine. Comment peut-on croire qu’avec le salaire d’une semaine, on ne puisse même pas acheter 2 kg de pain, soit 200 grammes par jour, et c’est tout ! Même pour un pitchoune… on est mieux nourri en prison. Ce doit être un salaire journalier, ce qui correspond à 1 kg 350 de pain par jour… c’est déjà plus crédible.


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