11 juillet 1949 au 5 mars 1953. Annapurna, premier 8000. Petite fleur. Mort de Staline. 26980
Publié par (l.peltier) le 31 août 2008 En savoir plus

11 07 1949                  Jacqueline Auriol, 32 ans, belle-fille du président de la République, est co-pilote d’un prototype d’hydravion, un SCAN 30. Au-dessus de la Seine, entre Meulan en Yvelines et les Mureaux, l’appareil vole trop bas, la coque touche l’eau brutalement et l’appareil bascule, se retourne sans que Paul Mingam, le pilote de la S.C.A.N., ait eu le temps de réagir. Des trois passagers, Jacqueline Auriol est la plus gravement blessée : elle a plusieurs fractures du crâne et est défigurée. Elle subira en deux ans une vingtaine d’interventions chirurgicales aux États-Unis. Elle se remettra à piloter, passera ses brevets militaires de vol à voile et d’hélicoptère. Le 21 décembre 1952, elle battra le record de vitesse féminin sur un Mistral – un avion à réaction – à la moyenne de 856 km/h. L’Américaine Jacqueline Cochran lui reprendra ce record le 20 mai 1953 à 1 050 km/h. Le 15 août 1953, elle sera la première Européenne à franchir le mur du son, à bord d’un Mystère II.

16 07 1949                  Offensive française contre le Viet Minh.

19 07 1949                  Le Laos devient indépendant dans le cadre de l’Union Française.

07 1949                   Lors d’une incursion du Tour de France en Italie, des néofascistes italiens lapident des coureurs français.

3 08 1949            L’Aga Khan, roi sans territoire, l’homme le plus riche du monde, chef des Ismaëliens, une dissidence musulmane et son épouse La Begum [reine] quittent leur villa Yakimour, sur les hauteurs du Cannet, à 10 h, pour Nice, d’où ils doivent se rendre à Deauville dans leur avion privé.  L’Aga Khan a 73 ans, La Begum 44 ans, grande dame, au propre [malgré sa taille qui dépasse 1.8 m, elle a été miss France] comme au figuré ; née Yvette Labrousse à Sète où son père conduisait des tramways… Ils ne sont pas pressés, et lorsqu’un cycliste occupe presque toute la route pour réparer son vélo, eh bien ils attendent dans leur Cadillac. Mais voilà que débouche sur la gauche une Traction d’où surgissent trois hommes armés, l’un d’une mitraillette les deux autres de pistolets : Soyez braves, donnez tout. Tout, ce sera 20 000 francs du porte-feuille de l’Aga Khan, 42 000 francs et des bijoux de celui de la femme de chambre, mais surtout le petit sac rouge de La Begum, son coffre-fort ambulant : 213 millions de bijoux, dont la fameuse Marquise, et 250 000 francs en cash. Waaaooouuhh ! Ils crèvent les pneus de la Cadillac et partent sur les chapeaux de roues avec la traction. L’enquête  identifiera le chef de la bande en quelques mois : Paul Leca, Corse de la pègre marseillaise qui a eu l’information par une femme de chambre de la villa Yakimour. Et, rebondissement !  le 29 janvier 1950, un homme apporte un paquet à l’hôtel de police de Marseille : les bijoux de La Begum ! Ils étaient probablement trop difficiles à négocier sans risques et avec plus de 300 000 francs en espèces, on peut s’estimer satisfait !

Puis ce Sera la Bégum, épouse de Aga Khan III depuis 1944 ...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

18 08 1949              Mort de Margaret Mitchell, l’auteur du plus grand succès mondial de librairie, Gone With the Wind : Autant en Emporte le Vent... après la Bible et… Harry Potter de J.K. Rowling [450 millions d’exemplaires à fin 2012]. Dans les années 2000, les quatre premiers tomes de Millénium s’écouleront dans le monde à 89  millions d’exemplaires, dont 4,5  millions pour la France.

19 08 1949         Au lieu dit Murat, à proximité de Saucats, à une vingtaine de km au sud de Bordeaux, le gardien d’une scierie s’endort probablement sans éteindre sa cigarette : c’est le lieu idéal pour que prenne un bon feu. La mairie de Saucats dispose d’un groupe motopompe et d’un réservoir de 600 l monté sur une autochenille Citroën. Le corps des pompiers n’existait pas ; ce sont les maires qui dirigeaient les opérations, pas forcément avec compétence. Durant la guerre, on avait d’autre chats à fouetter que d’entretenir les coupe feu et ceux-ci étaient embroussaillés L’armée envoya 1 500 hommes, des pompiers vinrent de Bordeaux,  Paris. On sentait le brûlé à Bordeaux. La bataille dura plus de dix jours, fit 82 morts, 100 blessés. 70 maisons avaient été détruites, 2 millions d’ha anéantis.

29 08 1949                 À Semipalatinsk, dans le désert du Kazakhstan, les Russes font exploser leur première bombe atomique au plutonium. D’une puissance de 22 kilotonnes, elle est mise a feu depuis le sommet d’une tour, car les Russes ne disposent pas d’avion à même de transporter un engin aussi lourd. Politiquement, le programme avait été mené initialement par Viatcheslav Molotov, puis Lavrenti Beria, à la tête du NKVD. Techniquement, c’était Igor Kourtchatov qui dirigeait. Sur un sujet aussi sensible, il est impossible à des Russes de tenir leur service d’espionnage à l’écart : ceux-ci parvinrent à extorquer à Klaus Fuchs, un allemand travaillant sur le site même d’Alamos, des informations capitales sur la bombe à plutonium. Pour fuir le nazisme, Klaus Fuchs s’était réfugié en France en 1933 et avait été recruté par le NKVD – les services secrets russes – en 1941. Découvert par le biais du projet Venona – décryptage des codes russes -, il ne fut condamné en 1950 qu’à 14 ans de prison, car recruté par les Russes à un moment où ceux-ci étaient déjà alliés du monde libre. C’est son arrestation et ses aveux qui sont à l’origine de l’arrestation des époux Rosenberg.  Libéré en 1959 après neuf ans de prison, il retournera vivre en Allemagne de l’Est.

2 09 1949                    Le festival de Venise accorde à Jacques Tati le prix du meilleur scénario pour Jour de Fête, premier film commercial en couleur : Tati n’avait pas tellement confiance dans la couleur, aussi il tourna son film avec deux caméras, l’une en couleur, l’autre en noir et blanc.

15 09 1949                   Konrad Adenauer est élu Chancelier de la RFA : République Fédérale d’Allemagne.

16 09 1949                   Marc Voltram, alpiniste grenoblois, dévisse dans la face nord de l’Olan : il est assommé. 32 alpinistes grenoblois vont passer 2 jours pour hisser une civière jusqu’à la corniche où il se trouvait, et le sortir de là : 20 heures pour descendre les 400 derniers mètres de paroi verticale, dont 8 heures dans la nuit et la tempête !

1 10 1949            Du balcon de la Porte Céleste – Tienanmen – Mao Zedong proclame la République Populaire de Chine. En arrivant à Pékin, les soldats de Mao avaient découvert les ampoules électriques ; dans les grands hôtels, ils prenaient les ascenseurs pour des monstres et leur lâchaient des rafales de mitraillette… Mao Zedong va régner par la Révolution plutôt que sur la Révolution. Il s’agit de renverser les Trois Grandes Montagnes de l’impérialisme, du féodalisme et du capitalisme. Très vite l’épuration se mettra en place : pas loin de 5 millions de morts dans ces années, un goulag de 10 millions d’hommes.

7 10 1949                     Création de la RDA : République Démocratique d’Allemagne.

14 10 1949                   La locomotive CC 7001 atteint 160 km/h entre Paris et Tours.

20 10 1949       Ginette Neveu donne un concert Salle Pleyel. L’affiche stipule : concert d’adieu. Prémonition ?

25 10 1949                    L’Angleterre fait voler le premier avion de ligne à réaction entre Londres et Tripoli, à 726 km / h : le De Haviland Comet, dont les quatre réacteurs sont intégrés dans les ailes, le long du fuselage.

28 10 1949                    Un  Constellation s’écrase sur le pic de la Rotonda, sur l’île Sao Miguel, aux Açores : c’est le premier accident d’un avion d’Air France. Étaient de ce dernier voyage, le champion de boxe Marcel Cerdan, et la violoniste virtuose Ginette Neveu. Le 16 juin, Marcel Cerdan avait perdu son titre contre Jack La Motta, à Détroit, par abandon à l’appel du 10° round. La revanche était programmée pour le 2 décembre au Madison Square Garden. Le 25 octobre, Edith Piaf, en concert à New York, lui avait demandé de le rejoindre rapidement.

Si un jour la vie t’arrache à moi
Si tu meurs que tu sois loin de moi,
Peu m’importe si tu m’aimes
Car moi je mourrai aussi

Ginette Neveu, 30 ans, violoniste bénie des dieux, était reconnue dans le  monde entier depuis plusieurs années ; en 1935, elle avait gagné le concours Wieniawski devant David Oïstrakh ; à Montréal, l’orchestre joue la Marseillaise lorsqu’elle apparaît sur la scène ; à Tilsitt, on lui rend les honneurs militaires ; en Scandinavie, le public la reçoit debout pendant que l’orchestre joue l’hymne national… les souverains viennent la saluer à la fin des concerts. On est tenté de paraphraser Julien Gracq parlant de Victor Hugo : Aucun autre interprète français n’a connu en musique ces commencements d’Alexandre ou de Bonaparte, cette étoile au front, ce cortège électrisé et un peu fou de jeunesse et de succès.

Le blog de l’été (3) – Ce jour-là : 28 octobre 1949 | Le ...

10 1949                        Salvador Dali a eu des sympathies franquistes, Pablo Picasso, communistes. Mais il en aurait fallu plus pour que les deux hommes se tournent le dos. Cadet de 25 ans de Picasso, Salvador Dali n’aura jamais cessé d’être fasciné par son aîné :

Très cher Picasso

Ge travaille chaque matin depuis la lève du soleill et je la satisfaction de pouvoir vous assure que je suis entrain de peindre des véritables chef d’œuvre dans le genre de ceux que l’on faisait aux époques de Rafael.

Merci, merci avec votre géni ibérique intégral et categorique vous avais tue Buguerau [William Bouguerau était un peintre académique français, 1825-1905] et aussi et surtout l’art moderne tout entier ! maintenant on peut de nouveau peindre virginellement.

Bonjour ! Je vous embrasse et viendre vous montrai encore une fois mais tableaux. Vous serai fou de joie.

Votre Salvador Dali. Carte postale adressé à Pablo Picasso. A Peintre. N°7, Rue des Grands Augustins. PARIS

Dans les années 1980, on devait sourire inévitablement de cette orthographe si phonétique ; au XXI° siècle, cela ne fait même plus sourire, tant elle est devenue commune et n’a plus rien d’exceptionnel. Dans le cas de Dali, c’est affaire de langue maternelle bien sûr, au XXI° siècle c’est affaire de portable, de SMS, de Smartphone, d’enseignement déficient etc …

Sept ans après ce texte à Picasso, Salvador Dali écrira de lui dans Les cocus du vieil art moderne -1956 – : Picasso qui a peur de tout, fabriquait du laid par peur de Bouguereau. Mais, lui, à la différence des autres, en fabriquait exprès, cocufiant ainsi ces critiques dithyrambiques qui prétendaient retrouver la beauté.

3 11 1949                      Une prime de 3 000 F (66 € 2000) est accordée aux salariés gagnant moins de 15 000 F (332 € 2000)

19 11 1949                    Intronisation de Rainier III, prince de Monaco.

30 11 1949                    Suppression du Haut Commissariat au Ravitaillement. Motobécane sort la première mobylette.

5 12 1949                      L’essence est à 46,8 F (1.03 € 2000).

25 au 30 12 1949        L’Union Soviétique et les États-Unis se sont déjà installés dans la guerre froide ; les Russes n’ont pas digéré l’escamotage par les Américains lors du procès de Tokyo des responsables japonais de la guerre bactériologique : ils instruisent à Khabarovsk un procès contre douze d’entre eux, faits prisonniers à la fin de la guerre. Il n’y aura pas de condamnation à mort, mais à des travaux forcés au goulag, de 2 à 25 ans. Bien sûr, les Occidentaux ne voudront rien reconnaître de la validité de ce procès.

1949                            184 245 Allemands ont fui l’Allemagne de l’Est pour la RFA au cours de l’année. Succès des plastiques, apparition des premiers microsillons.

Édouard Leclerc, 23 ans ouvre son premier magasin à Landerneau dans une remise voisine de la maison natale. Son père, militaire franc-comtois, agrégé de lettres, a fréquenté les Croix de Feu du colonel de La Roque, autant dire que son enfance s’est déroulée en bouffant du communiste. Lui-même est passé par le grand séminaire, d’où il est sorti pour devenir rapidement le moine soldat du commerce en gros, le Saint Sébastien de la distribution. Mais les jalousies vont en amener quelques uns à lorgner sur le passé de ce jeune casseur de prix et des tracts se mettront à circuler : Édouard Leclerc a toujours tout vendu à prix coûtant, même les patriotes : pendant l’occupation, – il devait alors avoir 16, 17 ans -, il aurait donné des noms de résistants communistes à Herbert Schaad, responsable des opérations du Kommando IC343 de Landerneau, qui pratiquait torture et exécutions. Incarcéré à la Libération, il aurait été libéré sur présentation d’un certificat d’irresponsabilité mentale. Longtemps à la tête de l’empire qu’il avait crée, il en laissera la gestion à son fils Michel-Édouard ; il mourra le 17 septembre 2012.

Les communistes fêtent à la Mutualité les 70 ans de Staline.

Staline incarne tout ce qu’il y a de meilleur dans le prolétariat international : la confiance inébranlable dans la victoire du socialisme ; l’enthousiasme et l’ardeur du combattant, du créateur, du novateur ; une volonté inflexible, qui fait surmonter toutes les difficultés ; la fermeté du roc que ne sauraient entamer les épreuves les plus redoutables ; un talent d’organisateur qui sait unir la pensée à l’action et tirer parti de toutes les possibilités ; la vigilance révolutionnaire et la lutte implacable contre les ennemis du peuple.

Maurice Thorez, secrétaire général du PCF

Et, pour l’occasion Picasso, encarté au PC depuis l’automne 1944, lui fait un beau dessin illustré d’un joyeux : Staline, à ta santé !

En URSS, c’est Alexis Tolstoï qui, flagorneur,  se charge du compliment, osant nommer cela poème :

O toi, soleil étincelant des nations
Qui veille éternellement sur nous
Et plus grand que le soleil
Car le soleil n’a pas la sagesse

Coca Cola défraie la chronique : crée dès 1880 à Atlanta, le produit symbole des États-Unis cherche à pénétrer le marche européen : la France fait de la résistance :

Le trust Coca Cola est décidé à conquérir le marché européen. Il a envoyé dans ce but, en Europe, un ambassadeur extraordinaire. Authentique prince du Caucase, devenu américain, le prince Malinsky.

France Dimanche 1947

Pour la vente de nos vins, l’extension de Coca Cola représente une concurrence redoutable. À la boisson américaine dite stimulante et rafraîchissante, opposons la boisson française vraiment stimulante et rafraîchissante…

La journée vinicole Juillet 1949

La France est coca colonisée.

L’Humanité du 8 novembre 1949

Les conquérants qui ont tenté d’assimiler des peuples allogènes se sont en général attaqués à leurs langues, à leurs écoles, à leurs religions. Ils avaient tort : le point vulnérable, c’est la boisson nationale. Le vin est la plus antique constante de la France. Il est antérieur à la religion et à la langue ; il a survécu à tous les régimes. Il a fait l’unité de la nation.

Robert Escarpit, le Monde 23 novembre 1949.

La consommation habituelle de Coca Cola mettrait en question la survivance même de l’art dramatique : l’altération du goût serait irrémédiable et mortelle. Faits aux vins de Bourgogne et de Bordeaux, nos estomacs devraient s’accoutumer au Coca Cola. Cela reviendrait, en somme, à proprement abdiquer sa qualité de Français.

Louis Jouvet.

Il faut appeler un chat un chat et tenir le Coca Cola pour ce qu’il est : l’avant garde d’une entreprise de colonisation contre laquelle nous nous sentons le devoir de lutter ici.

Témoignage Chrétien.

Ce que les Français critiquent, c’est moins le Coca Cola que son orchestration, moins le breuvage lui-même que la civilisation – ils aiment à dire le style de vie – dont il est la marque et en quelque manière le symbole.

Le Monde 30 décembre 1949.

Nous avions accepté en silence le chewin gum et Cécil B. De Mille, le Reader’s Digest et le be bop. C’est à propos de limonade qu’éclate le conflit. Le Coca Cola semble être le Dantzig de la culture européenne. Après le Coca Cola, holà !

Le Monde 29 mars 1950.

Et la force symbolique du produit ne perdra rien de sa vigueur avec les ans :

Plus il y aura de Coca-Cola, plus il y aura d’ayatollahs.

Régis Debray 2006

26 01 1950       Entrée en vigueur de la Constitution de l’Inde, rédigée sous l’autorité d’Ambedkar. Elle abolit l’intouchabilité, sans supprimer l’existence des castes, mais prohibe les discriminations fondées sur la caste, le sexe, la race et la religion. Ambedkar se convertira au bouddhisme en 1956 et fondera le parti républicain indien peu avant de mourir, la même année.

11 02 1950                   Entrée en vigueur du SMIG : Salaire Minimum Interprofessionnel Garanti, fixé à 12 800 F/mois. La loi du 18 07 1952 fixera une indexation minimale : toute augmentation de l’indice des prix supérieure à 5 % entraîne de facto une augmentation du SMIG ; ces 5 % deviendront 2 % en 1957.

02 1950                        Mao revient de Moscou avec l’assurance de la sécurité de son pays, et une aide financière de l’URSS qui va en fait plomber les finances du pays pour de nombreuses années.

03 1950                      Nicolas de Staël, peintre d’immense talent, commence à être agacé par les classements dans lesquels veulent le mettre les galeristes, les critiques, les marchands etc… le Musée national d’art moderne de Paris lui achète Composition (les pinceaux), mais il exige d’être accroché en haut de l’escalier pour être écarté du groupe des abstraits, remerciant Bernard Dorival conservateur du Musée : Merci de m’avoir écarté du gang de l’abstraction avant. « Gang » constitué de ses amis Hartung, Schneider  et Soulages. Il reviendra au figuratif dans les mois qui suivent.

11 04 1950                   Gilles Renault, plus connu sous le nom de colonel Rémy, a tout ce qu’il faut pour être un personnage en vue : des états de service incontestables dans la Résistance, des médailles en veux-tu en voilà, la parole et la plume faciles ; politiquement, il vient de l’Action Française de Maurras, même s’il n’a jamais été encarté. Il écrit dans Carrefour, hebdomadaire de son ami Emilien Amaury, un article en faveur de la réhabilitation du Maréchal Pétain : La justice et l’opprobre. C’est la théorie des deux cordes, ou du bouclier (Pétain) et de l’épée (de Gaulle) ; une thèse qui fait scandale d’autant qu’il en attribue la paternité au général de Gaulle lui-même, qui reconnaîtra avoir tenu ces propos.

Cela va faire des vagues. Non seulement Rémy avait des états de service prestigieux, mais il avait aussi des états d’âme : et en effet, cela partait d’un bon sentiment, sentiment au demeurant partagé par des millions de Français qui savent bien au plus profond d’eux-mêmes qu’une guerre se mène toujours avec une épée et avec un bouclier, tous ces Français qui avaient acclamé Pétain à Paris le 26 avril 1944 et qui, quatre mois plus tard, y acclameront de Gaulle. En finir avec cette coupure du pays entre gaullistes et pétainistes, en finir avec ce pourrissement, ces regards torves, soupçonneux entre vainqueurs dominants et vaincus dominés mais encore dangereux, car, n’est ce pas, nombreux sont ceux qui peuvent encore monnayer leur situation… avec tous les dossiers qu’ils ont … Le colonel Rémy avait la foi catholique chevillée au corps – on n’est pas breton pour rien – et une tendance certaine à croire que le pardon chrétien pouvait s’aventurer sur le terrain politique, ce qui était profondément faux.

Si toute cette affaire était restée, disons convenable, la position de Rémy aurait tenu la route, correspondant de plus à une très profonde et très populaire attente.  Après tout d’aucuns, et non des moindres,  avaient déjà réalisé cette réconciliation : les généraux Leclerc et du Viguier quand le second avait mis ses troupes de Vichy sous les ordres du premier, le 11 juillet 1943, venant ainsi constituer l’essentiel de la 2° DB. Mais malheureusement, Vichy et donc Pétain avaient fermé les yeux, quand ce n’est pas participé directement à trop d’intox, trop d’affaires criminelles, ayant conduit à la mort des milliers de gens : la Rafle du Veld’hiv, La Carlingue – gestapo française – de Bondy et Lafont, le statut des Juifs, etc…Un pouvoir politique responsable ne pouvait pas dire aux Français : Tournez la page, oubliez tout cela. La pardon qui peut, qui doit  exister dans l’exercice d’une religion, ne peut être transféré tel quel au plan politique.

[…]            Un soir d’hiver de l’année 1947, le général De Gaulle me fit l’honneur de me convier à dîner en sa compagnie et celle de son aide de camp Claude Guy dans le salon de son appartement 24-25 de l’hôtel La Pérouse, situé tout près de l’Étoile. L’obscurité lui semblant propice pour fouler librement l’asphalte de la capitale, il nous proposa en se levant de table une promenade sur l’avenue Foch. Pendant notre promenade, la conversation porta sur le mois de juin 1940 où les jours semblaient si noirs bien que le ciel fût d’un bleu éclatant, et le général De Gaulle m’entendit parler du maréchal Pétain avec amertume. S’arrêtant soudain dans sa marche, il posa sa main sur mon bras par un geste tout à fait inhabituel de sa part. Voyez-vous, Rémy ! dit-il. Il faut que la France ait toujours deux cordes à son arc. En juin 1940, il lui fallait la corde Pétain, aussi bien que la corde De Gaulle. La foudre fût tombée sur ma tête qu’elle ne m’aurait pas laissé plus étonné.

Il est aujourd’hui évident pour tout homme qui ne se laisse pas dominer par la passion ou par la rancune (…) que la France de juin 1940 avait à la fois besoin du maréchal Pétain et du général de Gaulle. (…) Il fallait à cette France provisoirement écrasée (…) un bouclier en même temps qu’une épée.

L’article dédouane aussi tous les Français qui, de bonne foi et bon cœur, avaient suivi sa politique. (…) Leur objectif final était le même que le nôtre : il s’appelait la libération de la France, et qui critique les séparatistes, (…) ces agents de l’étranger [les communistes] qui veulent empêcher les Français de réaliser l’union indispensable.

Dès le lendemain de sa parution, un communiqué du général de Gaulle leva les ambiguïtés, déroutant sans doute davantage encore le pauvre Rémy. De Gaulle disait : Je ne puis admettre sur ce sujet l’opinion qu’exprime, à présent, le colonel RémyOn doit le savoir depuis dix ans. L’estime que j’ai pour l’auteur de l’article ne saurait y changer. Certes, la clémence, à l’égard de ceux qui se sont trompés de bonne foi, est désormais d’utilité nationale. Mais rien ne saurait, dans aucune mesure, justifier ce qui fut la politique du régime et des hommes de Vichy, c’est-à-dire en pleine guerre mondiale, la capitulation de l’État devant une puissance ennemie et la collaboration de principe avec l’envahisseur. La nation a condamné cela. Il le fallait pour l’honneur et l’avenir de la France.

Ainsi Rémy connut-il le désaveu le plus retentissant. Il démissionnera du RPF et s’installera au Portugal.

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Il n’était selon le colonel Rémy point de collaborateur félon, point de traître criminel à l’activité desquels il ne découvrit dans quelque recoin une secrète dimension antiallemande. Il avait les larmes aux yeux quand il plaidait pour cette unanimité nationale

Jean-François Revel

13 04 1950                Claude Bourdet, Gilles Martinet et Roger Stéphane lancent L’Observateur, qui deviendra France Observateur, puis Le Nouvel Observateur.

23 04 1950                 La hiérarchie catholique autorise le refus du paiement de l’impôt pour subventionner l’école libre.

28 04 1950                 Frédéric Joliot Curie est révoqué de son poste de Haut Commissaire à l’Énergie Atomique parce qu’il est communiste.

je suis communiste parce que cela me dispense de réfléchir ; c’est par amour et par vénération pour la paix que j’ai choisi Staline, disait-il ; il aurait sans doute été préférable qu’il soit exclu du PC plutôt que de son poste de Haut Commissaire à l’Énergie Atomique : cela lui aurait permis de garder son job et de recommencer à réfléchir… la vie est mal faite.

9 05 1950         Maurice Schumann, dans une déclaration devant tout un parterre de journalistes, reprend mot pour mot la proposition de Jean Monnet. L’Europe ne se fera pas d’un coup, ni dans une construction d’ensemble : elle se fera par des réalisations concrètes créant d’abord une solidarité de fait.

C’est un saut dans l’inconnu ? demande un journaliste. C’est cela, répond Schuman. De ce saut dans l’inconnu naîtra en  1952 la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA : Communauté Européenne Charbon Acier.

La scène se passe dans le salon de l’Horloge du Quai d’Orsay, le 9 mai 1950. Robert Schuman, le ministre français des Affaires étrangères, a convoqué les journalistes pour leur dévoiler son projet : mettre en commun les productions française et allemande de charbon et d’acier. Ces deux industries, essentielles à l’économie européenne de l’époque, sont aussi celles qui ont fourni l’effort de guerre durant les affrontements entre les deux pays. Il s’agit dès lors de les imbriquer afin de rendre la guerre non seulement impensable mais matériellement impossible et de changer ainsi le destin de ces régions longtemps vouées à la fabrication des armes de guerre dont elles ont été les plus constantes victimes.

Ces régions – l’Alsace-Lorraine et la Ruhr -, Robert Schuman les connaît bien : lorrain par son père, il est né au Luxembourg (patrie de sa mère), où il a grandi avant de rejoindre, pour ses études, l’Alsace-Lorraine, alors sous domination allemande. Devenu français en 1918 seulement, il est resté toute sa vie attaché à sa région d’origine et à sa spécificité historique et culturelle ce qui le rend suspect aux yeux de certains, qui le traitent de boche. Ce n’est donc pas un hasard si c’est lui qui, en 1950, a le courage d’endosser la responsabilité politique d’un tel projet. Il est convaincu qu’il faut associer la République fédérale à la reconstruction économique du continent et éviter de reproduire les erreurs du passé. Or, il le sait, la population et la classe politique française sont plutôt enclines à isoler l’Allemagne. Il lui faut proposer une alternative et le temps presse.

En effet, les humiliations subies par la RFA depuis la fin de la seconde guerre mondiale, notamment à travers les démontages d’usine et le contrôle de la production industrielle, irritent outre-Rhin et donne du grain à moudre aux nationalistes. Par ailleurs, face à la menace soviétique, les Américains souhaitent revenir sur les décisions prises à Potsdam en 1945 et mettre un terme à la politique de désindustrialisation de l’Allemagne. Ils veulent favoriser la renaissance de l’industrie allemande pour s’assurer de la fiabilité de l’ancrage à l’Ouest de la RFA et consolider le bloc occidental. Cette perspective n’enchante pas Paris, qui poursuit sa politique de démantèlement des usines allemandes. Les frictions sont donc fréquentes entre la France et ses alliés anglo-saxons, qui exercent sur elle une pression de plus en plus forte.

En septembre 1949, le secrétaire d’État américain, Dean Acheson, donne clairement mandat à Robert Schumann de faire des propositions concrètes concernant l’avenir de l’Allemagne d’ici le printemps 1950. Partisan pour sa part d’une nouvelle politique à l’égard de ce pays, Schuman doit néanmoins tenir compte de l’état de l’opinion publique et de la classe politique françaises.

Comment concilier la ferme volonté américaine de reconstruire l’Allemagne et les sentiments des Français, hostiles à toute politique risquant de mener à la réapparition d’une menace allemande ? Un début de réponse vient du chancelier allemand, Konrad Adenauer, qui profite d’une conférence tripartite entre la France, le Royaume-Uni et les États-Unis en novembre 1949 pour soumettre à la diplomatie française une proposition : l’arrêt des démontages contre la participation de capitaux français aux entreprises allemandes et l’intégration de l’Allemagne dans un ensemble économique qui comprendrait, outre les deux pays, l’Italie, la Belgique, le Luxembourg et les Pays-Bas. Les bases d’une réflexion sont ainsi jetées et Robert Schumann commence, de son côté, à faire œuvre pédagogique en évoquant l’idée d’une réconciliation.

Le 24 novembre 1949, à l’Assemblée nationale, il tente de préparer les esprits : L’essentiel est de dégager avant tout les leçons du passé et d’éviter les erreurs antérieurement commises. Or l’histoire des années 1920 à 1932 a été [trop] souvent celle des occasions manquées pour que nous n’ayons pas le devoir de nous en souvenir. Ni les textes que nous étions fondés à invoquer, ni la ligne Maginot que nous avions construite, ni les alliances que nous avions conclues avec les pays voisins n’ont suffi à conjurer le péril. Entre voisins, il faut autre chose que la perpétuelle hantise d’un conflit possible […]. La confiance entre peuples ne s’improvise ni ne s’impose. Nous désirons la rétablir entre les deux pays. Nous ne pourrons y parvenir que par une coopération dans un cadre plus large où nous serons plusieurs à faire preuve de bonne volonté. Ce cadre, c’est l’Europe ! Le message est clair : il faut intégrer Bonn dans un ensemble européen pour amorcer une réelle coopération qui aura pour objectif de déboucher sur une relation nouvelle débarrassée de la méfiance passée.

Ces propos, très novateurs, nécessitent de la part du ministre un vrai courage politique et une conviction profonde, mais ils ne débouchent pas pour autant sur un projet concret, tandis que les relations franco-allemandes s’enveniment à cause de la question sarroise. Le voyage effectué par Schuman en RFA en janvier 1950 se passe mal et Konrad Adenauer va jusqu’à remettre en cause la possibilité de la construction européenne. Lui aussi doit tenir compte de son opinion publique, que la politique française contribue à pousser vers le nationalisme. Le rapprochement franco-allemand semble compromis.

C’est là qu’intervient Jean Monnet. Secrétaire général de la Société des Nations (SDN) pendant l’entre-deux-guerres, proche des milieux anglo-saxons et premier commissaire général au Plan entre 1947 et 1952, Monnet refuse le retour du nationalisme en Europe et cherche un moyen de réintégrer l’Allemagne dans le concert des nations. Conscient, par ailleurs, de la pression qui s’exerce sur le gouvernement français en faveur de la reconstruction de la République fédérale et des réticences que cela suscite en France, il réfléchit à une solution susceptible d’emporter l’adhésion de toutes les parties concernées. Curieusement, c’est pendant ses vacances dans les Alpes en mars 1950 qu’il la trouve. Dans les notes qu’il écrit tous les soirs durant son séjour, il pose les prémices de ce qui deviendra la déclaration Schuman : Toute solution exigeait d’abord qu’on changeât ces conditions : à savoir, pour les Allemands, l’humiliation de notre contrôle sans fin, et pour les Français la peur d’une Allemagne finalement incontrôlée.

Il faut offrir à l’Allemagne la réhabilitation et à la France la sécurité. C’est ce que Monnet a compris et ce à quoi il va dès lors s’employer. Il sent que la question industrielle est essentielle. Certes, pour mettre un terme aux démontages d’usines qui exaspèrent les Allemands, mais aussi parce qu’il en va de la reconstruction économique de la France elle-même : à cette époque, celle-ci a besoin de charbon pour assurer son redressement économique. Or elle n’en produit pas suffisamment : alors qu’elle en avait extrait 49 millions de tonnes en 1939, ce chiffre est tombé à 33 en 1945 et 43 en 1948. La production française de charbon est, en 1949, inférieure de 17 millions de tonnes à sa consommation. En outre, les importations passent d’un vingtaine de millions de tonne par an avant guerre à 8 millions en 1945 et encore seulement 15 en 1948, en particulier parce que la Grande Bretagne, source traditionnelle de l’approvisionnement français, réduit ses exportations pour reconstruire sa propre économie. Il faut donc importer du charbon allemand. Mais celui-ci est cher, notamment en raison des taxes douanières. En outre, la France souhaite acheter à l’Allemagne de l’acier, produit à un prix très compétitif. D’où l’idée de Monnet de mettre en commun ces productions, ce qui donnerait à la France un accès facile aux ressources allemandes et permettrait de ne pas retomber dans les travers passés.

C’est ce qu’il indique dans ces mêmes notes : Déjà, l’Allemagne demande d’augmenter sa production de 11 à 14 millions de tonnes. Nous refuserons, mais les Américains insisteront. Finalement, nous ferons des réserves, mais nous céderons. En même temps, la production française plafonne ou même baisse. Il suffit d’énoncer ces faits pour n’avoir pas besoin d’en décrire en grands détails les conséquences : Allemagne en expansion ; dumping allemand à l’exportation ; demande de protection pour les industries françaises ; arrêt de la libération des échanges ; recréation des cartels d’avant-guerre ; orientation peut-être de l’expansion allemande vers l’Est, prélude aux accords politiques ; France retombée dans l’ornière d’une production limitée et protégée.

De ce constat pessimiste, Jean Monnet a conçu l’idée de la communauté du charbon et de l’acier. Un projet pour le moins ambitieux à l’époque. L’action devait être portée là où le malentendu était le plus tangible, là où allaient se nouer à nouveau les erreurs du passé. Si l’on pouvait éliminer chez nous la crainte de la domination industrielle allemande, le plus grand obstacle à l’union de l’Europe serait levé, écrit-il dans ses Mémoires. On retrouve bien ici l’inspiration du plan Schuman : concentrer l’effort sur un domaine concret et suscitant l’intérêt des deux parties, tout en conservant l’objectif ultime de créer une fédération européenne, terme cité deux fois dans le texte du 9 mai.

Jean Monnet est finalement parvenu à un projet précis, avec l’aide précieuse de quelques proches, dont Etienne Hirsch, compagnon de la Résistance, devenu son collaborateur, et Paul Reuter, professeur de droit originaire de l’est de la France. Il lui reste à trouver l’homme qui pourra porter politiquement ce projet et acceptera de l’assumer. Robert Schuman, qui doit trouver une solution au problème allemand d’ici le 10 mai – date d’une réunion tripartite à Londres -, semble tout désigné.

Le plan de Monnet présente plusieurs avantages : il donne satisfaction aux Anglo-Saxons sur le redressement de l’Allemagne ; il apaise les tensions avec cette dernière qui se réjouit du statut d’égalité qui lui est proposé dans le projet ; il résout pour la France le problème de l’approvisionnement en charbon ; il permet aussi à Paris de redorer son blason au niveau international et de sortir la diplomatie française de son isolement. Par cette initiative, la France reprend la main et offre une sortie par le haut à l’impasse qui était en train de se nouer.

Il reste à s’assurer de l’accord du chancelier Adenauer, qui approuve le projet français le 9 mai. Soucieux de préserver le secret pour créer un choc favorable dans l’opinion, les auteurs du plan convoquent sans plus tarder la presse française et internationale ce même jour pour 18 heures. La Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) est en marche, rassemblant l’Allemagne fédérale, la France, la Belgique, l’Italie, le Luxembourg et les Pays-Bas. L’objectif ultime est clair pour qui veut l’entendre : Schuman emploie à deux reprises, on l’a dit, le terme de fédération européenne et évoque plusieurs fois la création d’une Haute Autorité composée de personnalités indépendantes et dont les décisions s’imposeront aux États membres. Certes, il y a loin de ce discours à l’Union européenne d’aujourd’hui. Mais la déclaration Schuman en est bien l’acte fondateur et le 9 mai est d’ailleurs devenu, pour en témoigner, la Journée de l’Europe.

Pourtant, la proposition du ministre français suscite d’emblée de vives critiques dans son propre pays et les discussions à son sujet à l’Assemblée nationale sont parfois très virulentes. La question allemande est au cœur des débats. Si la CECA permet pour ses défenseurs d’encadrer l’industrie allemande d’armement – puisque les décisions concernant les industries de charbon et d’acier, donc d’armement, seront prises par la haute autorité -, ses détracteurs condamnent une entreprise dans laquelle ils voient le renoncement à faire appliquer une politique de fermeté à l’encontre du vaincu. Ils dénoncent aussi le risque pour l’industrie française d’être très rapidement dominée par l’industrie germanique ; quant aux députés communistes, ils accusent les pères du Plan de livrer la France aux intérêts des magnats de la Ruhr.

Le général Aumeran, du groupe des Républicains indépendants, déplore dans son intervention du 25 juillet 1950 à l’Assemblée nationale le destin de l’Europe, qui est peut-être de disparaître, absorbée par le monstre germanique et celui de la France, dont le malheur est d’être la voisine de l’Allemagne et d’être trop belle, trop riche de ressources mal gardées par un peuple trop affairé à ses querelles intérieures .

Ces diatribes n’empêchent pas le gouvernement de se lancer dans la négociation du traité de Paris, signé le 18 avril 1951 et ratifié par l’Assemblée au terme d’un débat houleux le 13 décembre suivant. Elles montrent en revanche quelle lucidité et quelle audace il a fallu à Jean Monnet pour concevoir son projet. Elles témoignent enfin de la volonté politique et du courage dont Robert Schuman a su faire preuve pour assumer cette initiative, révolutionnaire pour l’époque mais porteuse d’un avenir enfin apaisé pour l’Europe.

Marion Gaillard L’Histoire  n° 351 mars 2010

Peu après le oui du Danemark à son entrée dans la CEE, Pierre Viansson-Ponté, rédacteur en chef du Monde, fera un chaleureux portrait de Jean Monnet, laissant tomber, une fois n’est pas coutume, la distance habituelle du Monde pour ses sujets.

À 40 kilomètres de l’avenue Kléber, où, jeudi 19 octobre 1972 au matin, les neuf chefs d’Etat et de gouvernement de la nouvelle Europe prennent séance dans l’imposant appareil des grandes conférences internationales, un vieux monsieur alerte, le visage rougi par le froid déjà vif, rentre de sa promenade quotidienne à travers la campagne d’Ile-de-France. Avec un dernier regard pour les doux vallonnements qu’enserre au loin la tache sombre des premiers contreforts de la forêt de Rambouillet, il pousse la porte d’un jardin et pénètre de son pas tranquille dans une grande maison à colombages, gaie et chaude, sa maison. Robuste et lent, il tape du pied sur le seuil, pose sa canne, enlève le vieux feutre cabossé qu’il soulevait tout à l’heure, dans le chemin du Saint-Sacrement ou en traversant le hameau, pour saluer avec une courtoisie attentive et familière un cultivateur au loin dans son champ, ou une vieille femme sur le pas de la porte de sa maisonnette. Otée cette lourde canadienne fourrée devenue ici légendaire, car sa réapparition annonce chaque automne depuis vingt-cinq ans aux villageois l’approche de l’hiver aussi sûrement que le premier givre de l’aube, l’homme des villes n’apparaît pas très différent, au fond, de l’homme des champs, qui, perché sur sa moissonneuse-batteuse, lui rendait à l’instant son salut, en criant très fort, pour vaincre le bruit : Bonjour, Monsieur Monnet.

Carré maintenant dans son fauteuil, les mains tendues vers le feu de bois, Jean Monnet songe-t-il à cette simple feuille de papier partie de son bureau de commissaire général au Plan, rue de Martignac, un jour de printemps 1950, à l’intention du Lorrain Robert Schuman, alors ministre des Affaires étrangères ? En quinze ligne, reprises ensuite mot pour mot par Robert Schuman, il proposait simplement pour supprimer… l’opposition séculaire entre la France et l’Allemagne, de placer la totalité de la production franco-allemande de charbon et d’acier sous une autorité supérieure de contrôle dans le cadre d’une organisation qui reste ouverte aux autres pays européens. Avec ces trois phrases, une aventure nouvelle commençait, l’aventure de la Communauté européenne. Vingt-deux ans plus tard, après bien des vicissitudes, elle se poursuit dans la grande salle de la conférence au sommet, avenue Kléber.

Monsieur Europe : sans Jean Monnet il n’y aurait sans doute pas d’union européenne. Pourtant, si Jean Monnet a vraiment, plus que tout autre, contribué à créer la nouvelle Europe, ce n’est pas l’Europe qui a créé Jean Monnet. Quelle vie étonnante que celle de ce petit-fils et fils de négociants en cognac, né lui-même à Cognac, le 9 novembre 1888 ! S’il se soucie peu de servir d’alibi aux cancres, il n’a d’autres diplômes que ceux qui lui ont été conférés honoris causa par dix universités. S’il n’arbore jamais aucune décoration, ses tiroirs sont remplis des ordres les plus prestigieux qui soient à travers le monde, mais il n’a pas la Légion d’honneur. Et il vérifie un aphorisme bien connu : célèbre dans le monde entier, peu connu dans son pays.

Le cognac familial, qu’il va vendre dès dix-sept ans à Bruxelles, à Londres, puis aux États-Unis, au Canada, provient déjà d’un pool : car la Société des propriétaires vinicoles J.-G. Monnet commercialise la production groupée de petits viticulteurs. Très vite, il s’est fait assez de relations outre-Atlantique et ailleurs, il en a appris et compris bien assez pour hausser les épaules lorsqu’on prédit, en août 1914, que la guerre ne sera qu’une brève promenade militaire fraîche et joyeuse; il sait, lui, qu’elle sera longue et cruelle.

En pleine guerre, à moins de trente ans, il devient l’homme-clef des premiers organismes communs d’achats et d’approvisionnements franco-anglais, les Allied Executive Councils, puis, en mars 1918, après l’entrée en guerre de l’Amérique, délégué général du Comité interallié du fret. Expert français pour la préparation du traité de paix, secrétaire général adjoint de la naissante Société des nations, il réussit le redressement des finances autrichiennes, puis roumaines, et soudain, en 1922, à la surprise générale, il ferme doucement la porte – il n’est pas de ceux qui les font claquer – et s’en va.

La SDN lui a permis de vérifier a contrario l’idée acquise et mise en pratique dans les comités alliés : à savoir qu’une organisation dont les membres n’acceptent ni règles ni institutions chargées de dégager les intérêts communs est condamnée à l’impuissance. L’expérience de chaque homme se recommence, répétera-t-il sans se lasser. Seules les institutions deviennent plus sages. Elles accumulent l’expérience collective, et de cette expérience, de cette sagesse, les hommes soumis aux mêmes règles verront non pas leur nature changer, mais leur comportement graduellement se transformer.

On retrouve Jean Monnet en 1928, financier américain, secondé par un jeune collaborateur nommé René Pleven. On le voit à Nankin, en 1933, faire accepter par le gouvernement chinois un plan de réorganisation industrielle et de construction des chemins de fer. On apprend que ce banquier de Wall Street, de nationalité française, résidant en Chine, a fait légaliser à Moscou son union avec une Italienne, née à Constantinople et peintre de talent. À l’approche de la seconde guerre mondiale, il reprend son antienne : avant tout, s’unir. Quand la guerre éclate, il devient président du comité de l’effort de guerre franco-britannique. Le plan de fusion des deux empires que Churchill, en pleine débâcle française, propose à Paul Reynaud, c’est lui. L’hôte qui reçoit le général de Gaulle, le 17 juin 1940 à Londres, à la veille de l’appel historique à la BBC, c’est encore lui. Le chef de la mission d’achats anglaise aux États-Unis, coauteur du Victory Program du président américain Franklin Roosevelt – 60 000 avions, 45 000 chars, 8 millions de tonnes de navires pour la seule année 1942 – c’est toujours lui. Monsieur Monnet a abrégé la guerre d’un an, dira le général Georges Marshall au journaliste Walter Lippman.

À Alger, en cinq mois de 1943, venu étayer Henri Giraud [qui y assure le commandement civil et militaire], il aplanit la querelle qui, l’opposant aux gaullistes, divisait la Résistance et impose de Gaulle à Roosevelt – à moins que ce ne soit le contraire ? À Washington, à Paris, il prépare, en pleine guerre, la reconstruction qui devra suivre et qu’il dirigera à travers le premier Plan français de modernisation et d’équipement. À Luxembourg, il préside la première Communauté européenne, celle du charbon et de l’acier, née de la feuille de papier adressée à Robert Schuman. Dans ses bureaux de l’avenue Foch, avec le Comité pour les États-Unis d’Europe, depuis vingt ans, il inspire inlassablement, anime, redresse, relance cette union qui demeure la somme de l’expérience d’une vie si bien remplie. Le promeneur de Bazoches, qui avait tôt appris entre les ceps du vignoble charentais que le temps ne respecte pas ce qu’on fait sans lui, a donné une leçon qui restera, il a réalisé quelque chose. L’Europe, tout simplement.

Pierre Viansson-Ponté                  Le Monde des 22 et 23 octobre 1972

Dans cette décennie, un autre homme, de quarante quatre ans plus jeune que Jean Monnet va être pris d’un même amour pour les vignes du Vosne Romanée, le territoire des plus prestigieux Bourgognes : Henri Jayer -1922-2006 -, qui, diplôme d’œnologie en poche de l’Université de Dijon, va mettre en œuvre des pratiques, alors peu ou pas du tout répandues en ces temps qui sont la naissance des trente glorieuses, et qui forment aujourd’hui les grandes bases de l’écologie.

  • Opposition au recours aux substances chimiques
  • Opposition à la filtration,
  • Partisan du labour des vignes et de faibles rendements (3 500 bouteilles par an seulement)
  • Inventeur de la macération pré-fermentaire à froid

En 2015, neuf ans après sa mort, ses vins seront les plus chers du monde.

Un grand vin est conçu dans le vignoble, pas dans la cave.

 Henri Jayer

Un symbole, ou un mythe ? Les deux sans doute. Le mythe que constituent les vins désormais inaccessibles issus du Cros Parentoux, du moins ceux signés Henri Jayer, vigneron à Vosne-Romanée. Mais aussi un mythe qui renvoie à la symbolique qu’incarnent désormais les grands vins des meilleurs climats de Bourgogne.

On connaît la trame généalogique viticole française. Bordeaux n’est que châteaux, tandis que l’effervescence champenoise est portée par ses marques commerciales. Aux marches de l’empire, l’Alsace s’est auto-réduite à ses cépages quand la Loire continue à cultiver la délicieuse complexité de ses appellations.

En marge de tout cela, la somptueuse marqueterie bourguignonne qui, mieux que tous les terroirs viticoles de France et du monde, exprime les infimes et infinies variantes de ses sols. Le tout sur deux seules notes ampélographiques (pinot noir et chardonnay) qu’elle magnifie sous les baguettes et les orchestrations de ses vinificateurs.

Cros Parentoux, donc, qui n’existe que grâce à Henri Jayer, décédé en septembre 2006 et dont il n’est nullement excessif de dire qu’il fut l’un des plus grands vignerons bourguignons de l’après-guerre ; un homme respectueux des sols et de la plante à une époque où les nouvelles pratiques phytosanitaires commençaient à nourrir la course aux rendements.

C’est une parcelle en dévers orientée nord-est d’une superficie comprise entre 1,02 et 1,03 hectare. Sauvée des friches désormais premier cru de haut lignage magnifiant l’appellation Vosne-Romanée et tutoyant les Richebourg voisins.

L’aura d’Henri Jayer ne fut pas étrangère à l’engouement croissant pour le Cros Parentoux. La frénésie semblait toutefois avoir atteint son apogée ces dernières années, quand de riches amateurs s’arrachaient sans compter, souvent lors de mémorables enchères, les rares exemplaires disponibles, comme c’est le cas pour la Romanée-Conti ou Montrachet. Mais le phénomène s’est brutalement amplifié depuis la mort de celui qui avait révélé ce vin au monde.

Jean-Yves Nau

Henri Jayer a marqué la viticulture bourguignonne de la deuxième moitié du 20ème siècle et en fut une des figures emblématiques. Vigneron connu en Amérique comme en Asie, ses vins sont aujourd’hui encore très recherchés pour leur pureté, leur exquise finesse, leur capacité remarquable à magnifier les beaux terroirs de la Côte bourguignonne, leur aptitude à un harmonieux vieillissement…

Dans l’après-guerre, on s’est cru capable à coup d’engrais, d’herbicide, de fongicide… tous ces termes en ide, de dominer et de contrôler la nature. Et on a oublié tout simplement que la nature était  plus forte que l’homme, que la nature savait fonctionner avant que l’homme ne comprenne comment elle fonctionne. Aujourd’hui encore elle est sûrement plus subtile qu’on ne l’imagine et on est loin d’avoir découvert toutes les espèces qui existent sur  terre et plus exactement sous terre. L’agronomie a oublié que 80% de la bio masse est sous nos pieds.

La 2° moitié du XX° siècle a mis à bas 10.000 ans d’histoire

On a cru que les savoirs nouveaux allaient être supérieurs et déclasser les savoirs anciens. Moi ce qui m’a passionné, c’est de découvrir que dans la viticulture en particulier, quand on revient aux bonnes pratiques, quand on respecte ce qu’il y a dans les sols, quand on fait le travail que les anciens faisaient, en intégrant bien sûr les connaissances d’aujourd’hui, on est capable de laisser vivre une plante et qu’elle prenne tout ce qu’elle a à prendre dans ce qu’on appelle le terroir.

[…]             Henri Jayer a maintenu la philosophie du terroir et a permis à toutes les personnes qui sont venues le voir de réveiller le terroir. J’ai senti dans les années 80 qu’il y avait un tas de jeunes qui avait envie de bien faire comme on dit, dont sûrement le plus doué de sa génération Didier Dagueneau, toute cette bande de jeunes dont certains ont malheureusement disparu ont fréquenté Henri Jayer, et une de mes grandes joies et fierté c’est d’avoir senti un certain nombre de personnes qui avaient envie d’apprendre et de recueillir cet héritage

Didier Dagueneau était sûrement celui qui a le plus fait vivre l’héritage d’Henri Jayer un peu partout. C’est à dire  revenons aux bonnes pratiques : celles qui respectent l’équilibre des sols, si il y a besoin d’intervenir, intervenons avec les choses les plus naturelles possibles, c’est à dire celles qui permettent à la plante de trouver ses marques.

Jacky Rigaux Les temps de la vigne, Henri Jayer, vigneron en Bourgogne Editions Terre en vues 2011

http://www.bourgogne-live.com/2011/07/didier-dagueneau-est-le-disciple-majeur-dhenri-jayer-jacky-rigaux-evoque-avec-emotion-ses-deux-amis-disparus/#sthash.uky8rtBE.dpuf

24 05 1950                       Ingrid Bergman épouse Roberto Rossellini : pour ce faire, elle quitte son mari, le suédois Petter Aron Lindström et lui Anna Magnani. Ils auront trois enfants et divorceront en 1957. C’est elle qui avait fait le premier pas, – en fait une première lettre, très professionnelle -, dès 1948 :

Cher M. Rossellini,

J’ai vu vos films Rome, ville ouverte et Païsa et les ai beaucoup appréciés. Si vous avez besoin d’une actrice suédoise qui parle très bien anglais, qui n’a pas oublié son allemand, qui n’est pas très compréhensible en français, et qui en italien ne sait dire que ti amo, alors je suis prête à venir faire un film avec vous. 

Ingrid Bergman

en 1944

05 1950                       Alain Gheerbrant a monté une expédition dont l’itinéraire relie les bassins de l’Orénoque à celui de l’Amazone : il se trouve dans la Sierra Parima qui les sépare, au milieu des Indiens Yanomami, qu’on appelait alors les Guaharibos.

Je pensais au jour qui vient après la nuit, quelque longues que soient les secondes, je pensais au soleil que les Piaroas adorent, que les Makiritares adorent, que les Guaharibos n’adorent peut-être pas parce qu’ils n’ont pas encore quitté le ventre de la nuit, mère de toutes choses, la grande nuit du monde des origines, sans enfer ni ciel, sans haut ni bas, sans désespoir parce que sans espoir…

[…] Le paiement terminé, Pierre ouvre ses caisses de son. Il faut voir si quelque avarie n’est pas survenue aux appareils d’enregistrement dont nous espérons bien nous servir dans un proche avenir.

Pendant une heure il visse et dévisse, resserre des fils, met en marche le groupe électrogène, dont le bruit fait sortir de la case tous les Indiens qui n’étaient pas autour de nous. Puisque tous sont là maintenant et regardent nos appareils avec un vif intérêt, nous jugeons l’heure venue de leur offrir un concert. Aux premières notes des Paladins [1] de Rameau, le plafond de nuages qui nous couvrait depuis hier se déchire, laissant apparaître, un ciel bleu pâle comme il doit l’être à Paris. Un soleil doux l’éclaire et caresse la forêt, et les hautes tiges de manioc, entre elle et le terre-plein du village, ondulent dans le vent ; les violons de Rameau chantent un air allègre et gai qui est juste à la mesure de ce paysage. Les Indiens se rapprochent des appareils et regardent en silence le disque tourner. La force de la musique est si grande qu’elle les cloue au sol. Ils sourient. Mais le disque de Rameau s’achève bientôt et Pierre le remplace par la Marche des Allobroges. Les Indiens rient et marquent le rythme de la tête. Luis veut absolument leur expliquer ce qu’est une marche militaire. Alors il frappe l’une sur l’autre deux marmites d’aluminium et fait le tour de la place en levant les genoux jusqu’au menton. Je doute que les Indiens aient très bien compris ce qu’il veut dire, mais la pantomime les réjouit et trois ou quatre d’entre eux, Sanoma en tête, s’empressent de lui emboîter le pas. Cette burlesque ronde, qui a l’air d’une parodie de danse indienne s’achève lorsque le vieux Cejoyu sort de la forêt, sa hache sur l’épaule. Il tient à la main un grand morceau de bois dur qui a déjà la forme du casse-tête qu’il va y sculpter. Pierre remplace le disque par un enregistrement de chant makiritare que nous avons gravé sur le Ventuari. Le vieux chef a rangé sa hache et son bâton. Il vient s’accroupir près des appareils, ses gens se resserrent machinalement autour de lui. Aux premières notes du disque, s’est fait un total et grave silence. Il les amusait d’entendre sortir de nos appareils de Blancs des musiques inconnues. Mais c’est maintenant leur propre chant et leur propre voix qui jaillissent de la boîte, et cette voix, qui n’est d’abord qu’un chuchotement, grandit, glisse sur les murs, sur les piliers et le toit de l’abri, jusqu’à remplir tout le village et tout l’entonnoir d’air et de forêt qui descend du ciel, comme si c’était la voix même d’Uanadji. La surprise et l’étonnement font place peu à peu à une sorte de crainte sacrée dans tout notre auditoire. Le vieux chef fixe les appareils sans ciller, immobile comme une statue, et tous ses hommes, anxieusement, épient sur son visage la sentence qu’il va donner de ce miracle, parce qu’il est l’homme qui sait. Une longue minute passe ainsi ; Pierre, tournant doucement le bouton d’amplification, diminue le volume musical comme il l’avait accru tout à l’heure. Enfin le regard de Cejoyuma s’adoucit, ses lèvres s’entrouvrent, un sourire apparaît sur son visage et il se met à fredonner les couplets sacrés, accompagnant l’invisible chanteur enfermé dans notre machine. Un grand cri de joie s’élève aussitôt autour de nous et tous les hommes reprennent la strophe avec leur chef, tandis que l’un d’eux court à la case chercher un tambour pour la scander.

Un second disque makiritare suit le premier. Diego rayonne de fierté. Il a reconnu sa voix. Il explique aux gens de Cejoyu comment nous l’avons enregistrée, dans sa case, sur le Ventuari. Il montre les fils électriques et les disques. Il y a cercle autour de lui. Les femmes sortent de la case où elles se tenaient cachées depuis notre arrivée, intimidées par nos barbes, notre grande taille, notre peau claire, et, sans doute, tous les châtiments du ciel qu’avaient dû leur décrire minutieusement leurs pères et leurs époux, si elles s’approchaient de nous.

C’est une vieille aux yeux hardis qui apparaît la première. Elle est assez âgée pour avoir presque les mêmes droits que les hommes. Elle ne risque rien. Elle s’assied à terre à une quinzaine de mètres des appareils et suit du regard les explications de Diego. Une petite fille vient la rejoindre. Le chant de Diego s’est terminé et notre chère symphonie de Mozart le remplace. Ce disque exerce réellement une attraction magique sur tous les Indiens. Il vainc les dernières hésitations des jeunes femmes, qui sortent l’une après l’autre de la case et vont s’asseoir autour de l’aïeule. La femme de Diego fait tache au milieu de tous ces corps sombres, vêtus seulement de petits tabliers de perles, par la robe de cotonnade à fleurs que lui a offerte son mari au dernier paiement. Nos appareils ne sont pas une nouveauté pour elle. Elle les a entendus maintes fois sur le Ventuari. Mais elle est la propre fille de Cejoyuma et elle n’aurait pas osé sortir de la case si ses sœurs, ses cousines et ses belles-sœurs ne l’avaient imitée. Maintenant elle peut librement partager la fierté de son époux et elle ne tarde pas à se lancer, elle aussi, dans de grandes explications que discute mot à mot la vieille d’âge et d’expérience, qui a tout à l’heure longuement écouté Diego. Mais elle prend dans ses mains un autre des trésors que son mari a récemment gagné pour elle et qui est une belle paire de ciseaux chromés avec laquelle elle découpe avec application une petite plaque de métal sous le regard admiratif de ses compagnes. Il y a, dans la musique de Mozart, je ne sais quel charme, au sens le plus fort du mot, je ne sais quel philtre auquel aucun Indien ne reste insensible. Sur eux comme sur nous, ce disque agit comme un émollient, il détend le corps et il semble faire respirer l’âme. Il est un oxygène à la fois et le plus doux des réconforts. Il dissipe les craintes, les mélancolies, les fatigues de l’isolement, du voyage, de la rude vie que nous menons. Par-dessus ce sombre paysage éternellement clos sur son secret, il installe une frémissante forêt de violons clairs qui fait onduler les poils de la peau comme ondulent les tiges du manioc bleuté sur les pentes de la colline. Cette musique-là n’oblige pas les corps à rester immobiles et ne plaque pas un masque de terreur sur les visages. Elle ouvre les serrures les plus secrètes de l’être, elle détend, elle apaise, elle donne envie de sourire, de parler doucement, elle fait surgir de toutes choses mille voix cachées, mille couleurs, mille formes ignorées [2]. Le Centurion, frère cadet de Cejoyu et son bras droit dans la direction du village, apporte au bout de ses bras de colosse un petit tabouret et s’installe à quelques pas des appareils. Il se penche en avant et ses doigts courent adroitement, tels ceux d’un harpiste, entre mille brins d’osier blancs et noirs. Il tresse un plateau de vannerie aux motifs savants où naissent des formes humaines aux bras dressés, des singes qui courent l’un derrière l’autre sur des lignes droites, des grecques, des croix, des losanges, des pointillés, et le rythme de l’allégro classique accompagne la danse de ses doigts et celle de ces formes noires et blanches. Deux Indiens se sont étendus à côté de moi, dans mon hamac. Nous fumons tous trois en silence. Ils se grattent. Ils remuent les pieds et hochent la tête en regardant le triangle de lumière immobile sur le disque qui tourne.

Je ne sais si la musique est réellement le langage universel que l’on dit, mais je ne pourrai jamais oublier que nous devons à une symphonie de Mozart les rares moments où se combla presque totalement le fossé que les siècles et notre évolution ont creusé entre nous, les civilisés du XX° siècle, et eux, civilisés ou barbares de l’âge de pierre.

Alain Gheerbrant Orénoque-Amazone 1948-1950 Folio Gallimard 1993

3 06 1950                   Maurice Herzog et Louis Lachenal sont les premiers à vaincre un sommet de plus de 8 000 m : l’Annapurna, 8 078 m. Maurice Herzog laissera les doigts de main et les orteils dans l’aventure, et Lachenal les orteils. Depuis plusieurs années, Lachenal et Terray (qui faisait aussi partie de l’expédition) forment la meilleure cordée qui soit : escalade pure, mixte, glace : leurs exploits seront sur tous les terrains ; à Lachenal l’audace, le talent, la vitesse, à Terray la puissance, la résistance, la prudence… de quoi faire rêver des générations de jeunes, et écrire un des plus beaux livres de montagne (avec Les Grands Jours de Walter Bonatti) : Les Carnets du vertige. Louis Lachenal se tuera dans une crevasse de la Vallée Blanche le 25 11 1955, Lionel Terray, au Mont Gerbier, au sud-est de Villard de Lans, dans le Vercors, le 19 septembre 1965, et Herzog mourra dans son lit à 93 ans le 13 décembre 2012 : le narcissisme aigu conserve bien ! Au sommet de l’Annapurna, Lachenal s’est montré à même de maîtriser une situation devenue très délicate : Herzog commençait à perdre la tête, à chanter et délirer : il était urgent de redescendre et ce ne fut pas affaire facile. Mais de cela il ne fallait pas parler : les règles en vigueur imposaient le silence à tous sauf aux chefs : et Herzog était le chef d’expédition. Son livre Annapurna, premier 8000 se vendra à 20 millions d’exemplaires, traduit en 50 langues. Les ventes de Paris Match vont être multipliées par 4 : de 80 000 exemplaires à 320 000 !

Oubliant délibérément la notion trop abstraite de victoire d’équipe, afin de cristalliser l’intérêt des lecteurs sur le personnage traditionnellement fabuleux du chef, les journaux élevèrent Herzog au rang de héros national, les autres membres de l’expédition, Lachenal compris, étant relégués dans des rôles de simples comparses.

Lionel Terray Les Conquérants de l’inutile. Gallimard 1961

Je n’ai pas une grande amitié pour Herzog, et ce sentiment est réciproque. Il s’est souvent servi de sa souffrance, incontestable, pour sa carrière politique et pour entrer ensuite dans les conseils d’administration. Sa vie politique a été assez brève. Élu dans le Rhône en 1962, il a été battu. Avec le mythe, il aurait pu être député à vie. S’il avait fait son boulot.

Pierre Mazeaud

Herzog ne ment plus aujourd’hui. Il a fini par se persuader qu’il est ce qu’il croit qu’il est. Il est intouchable après avoir sacrifié ses mains et ses pieds à la France dans une expédition non seulement nationale, mais nationaliste. C’était l’apogée et la fin de l’alpiniste colonial. Le sommet signifiait la possession, la conquête. Herzog, parce qu’il était parisien et les autres chamoniards, avait mesuré cet enjeu.

Yves Ballu      La conjuration du Namche Barwa.    Glénat

J’estimais que s’il continuait seul, il ne reviendrait pas. C’est pour lui et pour lui seul que je n’ai pas fait demi-tour. Cette marche au sommet n’était pas une affaire de prestige national. C’était une affaire de cordée.

Louis Lachenal

Dès la fin de la guerre, Lucien Devies, patron du Club Alpin Français, appuyé par Jean Prouvost, le patron de presse propriétaire de Paris-Match, Français humiliés par l’échec de l’expédition française de 1936 sur le Karakoram, décident de créer une expédition et de se lancer sur ce terrain de chasse britannique et allemand : une dream team montée de toutes  pièces, comprenant des guides éprouvés venant de Chamonix, des individualistes, brillants et hors catégorie comme Gaston Rébuffat, des résistants et des antimilitaristes, des Savoyards, des Marseillais ou des Parisiens, des diplômés et des cancres. Qu’importent leur peu d’affinités, leur divergence de valeurs et leur approche, fondamentalement opposée, de la montagne et de l’alpinisme. Personne ne souhaite se poser vraiment la question et les quelques alpinistes s’interrogeant reçoivent une réponse sans détour. Chaque membre de l’Expédition est sommé à la dernière minute se signer une lettre renonçant à ses droits de production intellectuelle, bâillonnant toute tentative de récit au profit d’une version commune agréée. Bref, tout s’effectue à marche forcée afin de bénéficier de l’ouverture diplomatique obtenue, de manière inespérée, par la diplomatie française auprès du royaume du Népal. Cette autorisation sans précédent permettrait aux Français de ravir le premier 8 000 des quatorze sommets de plus de  8 000 mètres recensés dans le monde, tous situés dans la chaîne himalayenne, avant leurs rivaux historiques.

Une odyssée attend les alpinistes partis le 30 mars 1950 de Paris, visant initialement le Dhaulaghiri. Ceux-ci perdent plusieurs semaines à errer dans un dédale de vallées mais ne trouvent pas de voie d’accès à ce sommet en raison des cartes fantaisistes ou inexistantes. Les porteurs refusent de poursuivre, les membres de l’expédition sont atteints des maux causés par la haute altitude, découragés par l’absence de préparation et de pilotage. La discorde en germe entre les membres de l’équipée et les procès en légitimité se font jour. L’expédition tourne au désastre. C’est une quasi mutinerie à laquelle mon père fait face. On finit, néanmoins, par identifier un col donnant accès à la base de l’Annapurna, 8 091 mètres d’altitude et l’expédition se rabat ainsi sur le plus petit des huit mille ; là encore, des difficultés et des dissensions émergent lorsqu’il faut trouver un itinéraire pour parvenir à établir les camps, malgré les tentatives de reconnaissance périlleuses. Jusqu’à ce que Louis Lachenal, Gaston Rébuffat et Lionel Terray conçoivent finalement un plan d’attaque.

A 7 500 mètres, l’aventure atteint son paroxysme  lorsque mon père, voyant s’échapper la possibilité d’aller au sommet en raison de la mousson, décide dans un élan désespéré d’aller du dernier camp au sommet en pleine tempête, laissant Louis Lachenal devant un choix cornélien : le suivre et donc risquer la mort ou pour le moins des gelures, ou redescendre en brisant la solidarité de la cordée. Le chef des sherpas, le sirdar  Ang Tharkey, a décliné l’offre généreuse des strong sahibs d’aller au sommet, certain d’y laisser ses pieds, les prévenant explicitement de ce danger bien connu.

Alpinisme  d’État contre alpinisme de cordée. Exploit coûte que coûte contre solidarité humaine indéfectible. Un antagonisme irréductible avait engendré deux conceptions diamétralement opposées. Trahison des  valeurs maîtresses de l’alpinisme pour les uns, sublime exemple de sacrifice pour les autres.

[…]           En 1950, la victoire sur l’Annapurna offrait à la France, telle qu’elle fut présentée, le panache qui lui avait manqué pendant les années d’occupation puis de restrictions : esprit de conquête, audace tactique face à l’Angleterre, l’Allemagne et l’Italie dont les rivalités s’étaient déplacées sur le terrain symbolique de l’alpinisme, assaut final, calvaire de la descente, amputation au  camp de base puis un interminable retour au pays, dernier acte d’une tragédie de glace et de roc. Un physique à la Clark Gable et une grande éloquence permettaient à mon père d’incarner ce héros parfait, à même  de monter sur  le même podium que les surhommes allemands et italiens.

Félicité Herzog          Un Héros     Grasset 2012

La démilitarisation de nombre d’activités humaines mises en œuvre sitôt que l’envie de sortir de son pré-carré vient à l’homme, aura été œuvre de longue haleine ; longtemps l’armée aura été seule à occuper les terrains des explorations, des colonisations, avec un souci d’adaptation aux conditions locales réduit au minimum, avec la brutalité – les Mangin, les Gallieni – aux manettes quand un Brazza restera l’exception qui confirme la règle. Aux lendemains de la seconde guerre mondiale, la conquête des sommets de l’Himalaya sera l’affaire de responsables très marqués par un militarisme fascisant : Lacedelli au K2 qui en fera baver au-delà de l’acceptable au jeune Bonatti, Karl Maria Herrligkoffer au Nanga Parbat qui droguera Hermann Buhl au Pervitin pour atteindre le sommet, Herzog à l’Annapurna qui voudra à tout prix aller au sommet – cela lui coûtera les doigts des mains et à Lachenal ceux des pieds, et qui confisquera par la suite à son seul bénéfice la gloire du vainqueur ; des ego surdimensionnés qui écrasent les autres… Et, exception à cette triste règle, la victoire lumineuse d’Edmund Hillary à l’Everest, le toit du monde – 8 850 m -, sans murmure aucun, dans la clarté, avec une absence d’ego telle qu’il photographiera son sherpa Norgay Tensing, mais qu’il ne lui demandera pas de le prendre, ce qui fait qu’il n’y a pas de photo d’Edmund Hillary au sommet de l’Everest. D’un côté, des pays qui ont connu le nazisme, le fascisme ou s’en sont dangereusement approchés, de l’autre côté un pays qui est toujours resté fidèle à sa tradition démocratique.

 

Annapurna First Ascent - Frenchman Maurice Herzog On Annapurna Summit on June 3, 1950 without oxygen.

Maurice Herzog

 

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Début d’un long calvaire pour Maurice Herzog.

 

lachenal

Louis Lachenal soutenu par deux sherpas, après la descente

Annapurna 1950: la conquista del primer ochomil (y III)

Début d’un long calvaire pour Louis Lachenal.

25 06 1950                   La conférence de Yalta de 1945 décide que la Corée, colonisée par les Japonais depuis 1905 serait libérée conjointement par les Soviétiques au nord, et les Américains au sud du 38° parallèle. C’est ce qui se passe, mais la commission russo-américaine ne parvient à aucun accord. Une partition de fait s’installe : au sud, la République de Corée est proclamée à Séoul, en juillet  1948, avec à sa tête Syngman Rhee, le président soutenu par les Etats-unis ; deux mois plus tard, c’est au tour de la République populaire démocratique de voir le jour au nord, avec à sa tête Kim Il-sung, rentré de Moscou en  1945.

Lorsque le 25  juin 1950, l’armée nord-coréenne envahit la Corée du Sud, le Conseil de sécurité de l’ONU, que l’URSS boycotte, demande son retrait. Sur résolution américaine, l’ONU décide la formation d’un corps expéditionnaire composé de contingents nationaux, dont un bataillon français. 3 421 volontaires venus de l’Hexagone combattront en Corée entre 1950 et 1953. Les forces de la Corée du nord arrivent trois jours plus tard à Séoul. Les forces de l’ONU, essentiellement américaines, s’engagent pour défendre le Sud : à leur tête, Mac Arthur, nommé par Truman : le 24 octobre, les forces de l’ONU entraient à Pyongyang ; deux jours plus tard, elles étaient sur le fleuve Yalu, frontière de la Mandchourie.

Les Chinois s’engagèrent alors, et parvinrent à reprendre Séoul. Puis le front se stabilisa sur le 38° parallèle. Les déclarations guerrières – recours à l’arme atomique – de Mac Arthur contraindront Harry Truman à le suspendre de tous ses commandements le 11 avril 1951.

28 06 1950                Dix scénaristes et réalisateurs américains s’envolent de Los Angeles pour aller …. en prison, de six à douze mois. Leur crime ? Outrage au Congrès : en fait ils n’ont pas répondu à une question qui leur a été posée trois ans plus tôt à la Chambre des représentants : Êtes-vous ou avez-vous été membre du Parti communiste ?Ce fût un grand remue ménage dans le Landerneau du cinéma américain : on verra un Elia Kazan, viré du parti,  donner huit de ses anciens camarades.

6 1950                          L’Angleterre refuse d’adhérer à la CECA.

19 07 1950                 Depuis Cap Canaveral, premier tir de Bumper, fusée issue du V2, dont le père, Werner Von Braun a été récupéré par l’armée américaine… pour son plus grand profit. La fusée monte à 16 km. L’histoire de Cap Canaveral commence.

27 07 1950                  La France s’engage aux côtés de l’ONU en Corée, avec le bataillon Crèvecœur.

Après avoir débarqué à Boussan, en novembre  1950, ils sont encadrés par les soldats américains, qui les regardent avec condescendance. L’image des vaincus de 1940 leur colle à la peau. Il leur faut faire montre de bravoure lors des premiers combats – à la baïonnette – pour mériter le respect. Dirigé par Ralph Monclar, un officier qui s’est illustré lors des deux guerres mondiales, le bataillon français affronte un ennemi en surnombre, mais sous-armé : les volontaires chinois, venus prêter main-forte aux Nord-Coréens. Après la stabilisation de la situation autour du 38° parallèle à partir de 1951, les premiers pourparlers débuteront en juillet.

Les onusiens comme leurs adversaires s’enterrent dans des tranchées pendant deux ans. L’armistice de Pam Mun Jon, signée le 27  juillet 1953, fait figure de paix blanche, le statu quo initial étant rétabli. Un conflit sans vainqueur ni vaincu qui, au total, a fait près de 1  million de morts, dont 287 Français.

Antoine Flandrin       Le Monde du 24 mars 2016

D’un ouvrage sur les combats de Séoul en septembre 1950, je tire au hasard ce témoignage de Rutherford Poat, alors correspondant de l’agence United Press : Une fillette brûlée par un obus au phosphore s’approche d’un barrage routier tenu par les marines. Elle était aveugle et on se demandait comment elle vivait encore. Elle avait à peu près la taille de ma fille. Trois autres enfants coréens qui avaient eu plus de chance qu’elle, la regardèrent approcher du trottoir contre lequel elle buta. Elle dut s’y reprendre à trois fois pour l’escalader. Les enfants riaient. (Décision in Korea, 1954.)

Une saynète parmi des milliers d’autres et qui, pour moi, révèle une sorte de mal absolu. Qui a vécu cela, en acteur ou témoin impuissant, ne peut plus se contenter de vivre sans comprendre. On va alors chercher des réponses dans la drogue, l’alcool ou – ce qui vaut beaucoup mieux même si l’on fait fausse route – dans l’ascèse mentale et la méditation.

Nicolas Bouvier.                   Les chemins du Halla-San. 1990

07 1950                       Le Club Méditerranée ouvre son premier village de vacances à Alcúdia, en Espagne.

Sur le Tour de France, des excités passablement éméchés ont fait chuter dans la montée du col d’Aspin Gino Bartali, le pieux et Robic, alias biquet ou encore tête de cuir. Robic, remis en selle, est propulsé vers les cimes à grand renfort de poussettes tandis que le vieux campionissimo est retenu, molesté et gratifié de noms d’oiseaux. Il arrive tout de même vainqueur à Saint Gaudens, mais quitte le Tour ; les autres Italiens, dont Fiorenzo Magni, maillot jaune, en font autant.

C’est un Suisse, Ferdi [abrégé de Ferdinand] Kübler qui finira vainqueur du général, Au pied du Ventoux, son collègue d’échappée, Raphaël Geminiani, le voyant tout donner l’avertit : le Ventoux, tu sais, c’est pas comme les autres montées. Et Ferdi de lui répondre : Ferdi aussi, pas champion comme les autres ! Quelques minutes plus tard, il connaîtra une terrible défaillance, qui signa la fin de sa carrière.

Cinq ans plus tard, le 18 juillet 1955, il zigzague, soliloque, envoie paître son directeur sportif qui, descendu de sa Jeep, court à ses côtés. Kübler délire. Le soir, couvert de pansements après des chutes multiples et un arrêt, dit-on, au comptoir d’un bistro avant la ligne d’arrivée, il annoncera son abandon à la troisième personne :  Ferdi s’est tué dans le Ventoux. Déjà le peloton observait avec suspicion ses éructations et ses lèvres écumantes. L’époque était aux surnoms : L’Homme-Cheval, Le Fou pédalant ou  L’Aigle d’Adliswil. Que ses collègues l’aient soupçonné de prendre des carburants un peu border line, cela fait partie du jeu, dira-t-on, mais un carburant qui permet de durer jusqu’à 97 ans devrait être en vente libre ; et c’est avec autre chose que pédaleront nos champions à venir : Louison Bobet mourra à 58 ans, Anquetil à 53 et Laurent Fignon à 50. Kübler, ça devait être du lait concentré Nestlé amélioré de chocolat Suchardet un petit peu de gnole.

Angulaire, dégingandé, sec et capricieux, Kübler participe au thème du galvanique. Son jump est parfois soupçonné d’artificialité (se drogue-t-il ?). Tragediante-comediante (tousse et boite seulement quand on le voit).

Roland Barthes         Mythologies 1957

En compétition permanente avec son compatriote Hugo Koblet, il était de ces duos passés à la postérité : Coppi-Bartali, Anquetil-Poulidor. Sans Koblet, il n’existait pas de Kübler, et sans Kübler, il n’y aurait pas eu de Koblet.

5 10 1950                    Création du Conseil de l’Europe, organisation intergouvernementale auquel peut adhérer tout État Européen, à condition qu’il accepte le principe de la prééminence du droit ; en 1995, il compte 36 États membres et 6 autres, invités spéciaux ; tout à fait distinct de l’actuelle Union Européenne ; l’instance délibérante du Conseil de l’Europe est l’Assemblée Parlementaire, formée de délégués issus des 36 parlements nationaux, tout à fait différente du Parlement Européen qui rassemble les représentants des 15 États membres de l’Union Européenne.

18 10 1950                    Lourde défaite française au Viet Nam : 5 000 morts, 3 000 prisonniers dont seulement quelques centaines survivront à Cao Bang, à la suite d’une folle évacuation de la place forte fortifiée au milieu de divisions viet-minh,  Dong Khê, Lang Son, Lao-Kay, Din Lap. Le tout sous la responsabilité du général Marcel Carpentier qui sera limogé en décembre de son poste de général en chef du corps expéditionnaire français en Extrême -Orient, qu’il occupait depuis 1949. Il sera remplacé par le général de Lattre de Tassigny.

28 10 1950                  Le service militaire passe de 12 à 18 mois.

3 11 1950                    Le Constellation Lockeed, quadrimoteur d’Air India, Malabar Princess, a commencé sa descente sur Genève : il explose sur l’arête des rochers de la Tournette, à quelques centaines de mètres du sommet du Mont Blanc, versant français. La plupart des corps des 44 marins passagers, des 8 hommes d’équipage, et l’essentiel du fret, se disperseront sur le glacier du Mont Blanc, versant italien. Un avion ira survoler les lieux et confirmera l’accident. Les températures, déjà hivernales, ne permettaient pas d’envisager qu’il ait pu y avoir des survivants, 48 heures après l’accident : néanmoins, les choses s’organisèrent comme si, sans doute sur la base d’informations restées confidentielles : une caravane de guides et militaires de Chamonix se mit en route le 6 novembre, partant de la gare du téléférique des Glaciers pour passer la nuit au refuge des Grands Mulets : la neige était très abondante et la progression très lente. Arrivés un peu en dessous du refuge, René Payot tomba dans une crevasse, par affaissement du pont de neige qui la recouvrait : encordé, ses compagnons le remontèrent, blessé à la cheville ; une avalanche se déclencha alors au-dessus d’eux : ses compagnons parvinrent à l’éviter de justesse, mais lui-même, handicapé par sa blessure, ne pût bouger rapidement et disparût sous la neige ; ses compagnons retrouvèrent son corps au bout d’une heure…. trop tard. Le QG de l’Ecole Militaire de Haute Montagne donna l’ordre de cesser les recherches. Mais les guides de St Gervais, loin de connaître le prestige des Chamoniards, ont trouvé là l’occasion rêvée de leur faire la pige : 5 d’entre eux sont partis à peu près en même temps que les Chamoniards, du Mont Lachat pour coucher au Goûter. Ils sont parvenus au sommet du Mont Blanc le 8 novembre, 5 jours après l’accident, et ont emporté ce qu’ils ont trouvé : un peu de courrier… quelques lambeaux de vêtements.

Qu’étaient-ils allé chercher ? Pourquoi avait-on éprouvé le besoin de mettre des vies en danger alors qu’à l’évidence, il ne pouvait y avoir aucun survivant ? De retour à St Gervais, les guides y seront reçus en héros, décorés et tout et tout.

Peu après la mort de René Payot, le Dauphiné reprenait une dépêche de l’AFP, citant une source anglaise qui mentionnait la présence de lingots d’or dans la cargaison. On parlera aussi d’un petit coffret de pierres précieuses. Les responsables des secours auraient-ils eu l’information avant le Dauphiné ? Curieusement, le double du bordereau de fret ne sera pas publié. De toutes façons, même sans disposer d’informations précises, tout le monde savait qu’à l’époque les voyages en avion étaient réservés aux gens pour le moins aisés.

L’affaire ne sera jamais éclaircie, alimentant bien des rumeurs dans la vallée de Chamonix : les collectionneurs de restes plus ou moins précieux se firent nombreux au bas du glacier des Bossons 50 ans après l’accident… le temps que met le glacier pour transporter un objet… On parla de quelques maisons construites à Chamonix par des gens dont tout le monde connaissait les revenus modestes… des membres des familles indiennes firent l’impossible pour retrouver les biens de leurs parents disparus…

Henri Troyat s’inspirera de ce drame pour écrire, en 1952, La neige en deuil, roman dont s’inspirera encore le film américain The Mountain, et en 2003, on verra Le Malabar Princess, avec Jacques Villeret, Claude Brasseur dans un gentil policier brossé autour du drame.

6 11 1950                     La Chine Communiste intervient en Corée.

7 11 1950                      Lancement du disque microsillon 33 tours.

Trente sept ans après en avoir été expulsés, le vingt-troisième jour du neuvième mois de l’année du Tigre de Fer, la Chine occupe le Tibet. Ce n’est certes pas la première fois : ces relations conflictuelles existent depuis des siècles et jusqu’à présent cela n’a jamais dégénéré. Certaines couches de la population se réjouissent même de cette occupation : le régime en place était élitiste, et quand ceux qui ne sont pas du bon coté sont les plus nombreux, ils ouvrent les bras à ceux qui promettent de tout changer. Mais par ailleurs, les Chinois se mêlèrent du mode de désignation du Dalaï Lama, voulant introduire leur ordre dans ce processus, et cela, les Tibétains ne l’acceptèrent pas.

Les appels au secours du Dalaï lama, alors âgé de seize ans, aux États-Unis, à l’Angleterre, à l’Inde, restèrent soit sans réponse, soit avec seulement la manifestation d’un sympathie de pure forme :

Les réponses à ces télégrammes furent terriblement décevantes. Le gouvernement britannique exprimait au peuple tibétain sa sympathie la plus profonde et regrettait de ne pouvoir être d’aucun secours, en raison de la position géographique du Tibet et de l’accession de l’Inde à l’indépendance. Le gouvernement des États-Unis répondit dans le même sens et refusa de recevoir notre délégation. Le gouvernement indien souligna qu’il ne nous aiderait pas militairement et nous conseilla de ne pas opposer de résistance armée, mais d’ouvrir des négociations pour un règlement pacifique du conflit.

Les Tibétains envoyèrent une délégation à Pékin où ils furent considérés comme des domestiques, contraints à signer un accord qui laissait la Chine souveraine au Tibet. La propagande marxiste se mit à vouloir éradiquer la bouddhisme tibétain.

Toutefois, le même Dalaï Lama rencontrera peu après Mao Tzedong et l’entretien se passera très bien ; interrogé des années plus tard sur les personnes qui l’avaient le plus impressionné parmi celles qu’il avait rencontrées : il répondra en premier : Mao Tzedong : il était d’une immense culture, il avait un grand pouvoir de persuasion…

13 11 1950                     Dix jours après le crash du Malabar Princess sur le Mont Blanc, un DC4 canadien de la Curtiss Reid, s’écrase sur l’Obiou, un sommet de 2789 m. au sud-est de Mens, dans le Triève. 58 morts, dont les 7 membres de l’équipage et 13 ecclésiastiques : les passagers étaient des pèlerins venus à Rome pour les cérémonies de béatification de Marguerite Bourgeoys. L’avion avait décollé de Ciampino pour Montréal, via Paris. À Partir d’Istres, il aurait dû suivre la vallée du Rhône. Nul ne saura jamais ce qui l’a fait s’écarter autant de sa route vers l’est pour aller se crasher sur l’Obiou à 17 h 35′, à la longitude d’Aix les Bains, c’est-à-dire à plus de 80 km à l’est de son couloir.

17 12 1950                  Le général De Lattre de Tassigny est nommé Haut Commissaire et Commandant en chef en Indochine.

fin 1950                      Catherine Corless a six ans et va à l’école de la Miséricorde à Tuam, dans l’ouest de l’Irlande. Elle y retrouve des orphelins  qui sont placées par les religieuses au fond de la classe : ils vivent dans des homes [que l’on pourrait nommer dans la France de 2010 des foyers], ils sont manifestement sous-alimentés, mal vêtus, et, perversité enfantine aidant, Catherine s’amuse à leur donner de faux bonbons. Ce souvenir ne la quittera plus et claquera dans le pays comme un coup de tonnerre 64 ans plus tard, en  2014 quand elle se sera mise à utiliser le temps libre que lui donne la retraite pour creuser l’affaire : l’Irish mail prendra son article le 25 mai 2014 en titrant : Une fosse commune pour 800 bébés.

Certains souvenirs troubles de l’enfance s’estompent avec l’âge. D’autres pas. Le sale petit tour que Catherine Corless jouait aux orphelins placés par les bonnes sœurs au fond de sa classe de l’école de la Miséricorde à Tuam, à la fin des années 1950, n’a cessé de la hanter. Aujourd’hui, il traumatise l’Irlande tout entière, confrontée aux révélations de cette petite femme rousse, épouse d’agriculteur et passionnée d’histoire locale, sur les mauvais traitements qu’ont endurés, pendant des décennies, des milliers d’enfants nés hors mariage, ainsi que leurs mères. Celles-ci, chassées de leurs familles, placées dans des homes tenus par des religieuses catholiques, étaient contraintes jusqu’au début des années 1960 d’abandonner leurs enfants, fruits du péché, quand ils ne mouraient pas en bas âge de malnutrition ou de maladie.

Mardi 10 juin, s’adressant solennellement au Parlement, le premier ministre irlandais, Enda Kenny, a qualifié d’abomination le sort de ces femmes et enfants. Il a annoncé la création d’une commission d’enquête. Au total, 35 000 mères célibataires auraient été placées dans dix homes, dont celui de Tuam, petite ville tranquille de l’Ouest irlandais. Les enfants morts se compteraient par centaines. L’affaire occupe quotidiennement la une des journaux dont certains évoquent un holocauste irlandais. Les manifestations de protestation et de compassion se multiplient de Galway à Dublin depuis que, le 25 mai, Catherine Corless a lâché sa bombe dans le Irish Mail. Une fosse commune pour 800 bébés, a titré ce dimanche-là le tabloïd.

Assise à la table de sa cuisine donnant sur le bocage, la jeune sexagénaire raconte comment le remords et la pitié, liés au souvenir d’une petite cruauté enfantine – de faux bonbons malicieusement tendus à des camarades mal nourris -, l’ont transformée en historienne, l’entraînant progressivement à briser l’amnésie sur des pages sinistres et dérangeantes de l’histoire de l’Eglise catholique et de la République d’Irlande. J’ai toujours gardé le souvenir de ces enfants relégués dans un coin de ma classe, quand j’avais 6 ans, lance-t-elle. Ils sortaient dix minutes après nous pour échapper aux regards. Les sœurs nous menaçaient : si nous désobéissions, nous finirions comme eux.

Après avoir elle-même élevé ses quatre enfants et beaucoup d’autres en tant que nourrice, Catherine Corless a trouvé dans la généalogie un passe-temps pour sa retraite. J’ai commencé en aidant des Américains en quête de leurs racines irlandaises. Grâce à une association d’histoire locale, elle s’est formée aux techniques de recherche. Elle a multiplié les entretiens avec de vieux habitants de Tuam. Beaucoup se souvenaient de cette bâtisse grise aux allures de forteresse tenue par les sœurs, le fameux home, détruit dans les années 1970, dont une maquette construite par ses soins trône désormais dans sa cuisine. Certains évoquaient l’existence de sépultures.

Un terrible récit publié dans le Tuam Herald en 2010 allait servir d’étincelle. Un certain Martin y racontait qu’en 1947, à l’âge de 2 ans, il avait été arraché à sa mère, pensionnaire du home tenu par les sœurs du Bon Secours à Tuam, pour être placé dans une famille de fermiers dont il devint le petit esclave. Aiguillonnée par ce témoignage, Catherine Corless en recueillit de nombreux autres : des adultes se souvenaient des mauvais traitements, de l’adoption forcée, racontaient leurs années d’efforts pour tenter de retrouver l’identité de leur mère, leur surprise de découvrir des frères et sœurs placés comme eux dans des familles irlandaises pauvres, ou donnés à des couples américains fortunés par le biais des petites annonces. Des destins d’enfants volés qui ont inspiré Stephen Frears pour son film Philomena (2013). J’ai fait alors le lien avec mes souvenirs d’écolière : ces enfants stigmatisés que j’avais traités avec méchanceté, les hauts murs du home surmontés d’éclats de verre coupants… poursuit l’historienne. Je me suis souvenue que ces enfants disparaissaient à 7 ans, sitôt faite leur première communion. Je sais aujourd’hui que c’était la limite d’âge fixée par les sœurs du Bon Secours : ensuite, c’était soit l’adoption, soit le placement dans une terrible école technique.

Mais le home de Tuam recelait un autre secret, plus sinistre encore, furtivement découvert en 1975 par deux gamins du quartier. En cherchant à ramasser des pommes, ils avaient escaladé l’ancien mur d’enceinte du home, étaient tombés sur une dalle qu’ils avaient réussi à soulever. Le visage maigre de Frannie Hopkins, aujourd’hui âgé de 50 ans, se crispe à l’évocation de cet épisode cuisant de son enfance : La fosse, énorme, était remplie de petits squelettes. J’en ai fait des cauchemars pendant des années, lâche cet ancien militaire qui a servi l’ONU au Liban et au Soudan. J’ai vécu bien des drames. Mais celui-ci est pire : c’était devant ma porte. Des victimes – les mères – ont été traitées en criminelles, leurs enfants sacrifiés. Depuis cinquante ans, beaucoup de gens vivent à côté de ces monceaux de petits ossements. Ils ont préféré ne pas savoir.

Du bout du pied, l’ancien casque bleu scrute l’herbe grasse qui parsème un sol inégal : C’est là. Le home a laissé la place à une vaste aire jeu où les enfants du lotissement miment le Mondial de football en maillots rouge et jaune. Presque invisible, un muret délimite un petit triangle de verdure. Une statue de la Vierge trône au milieu des buissons de chèvrefeuille et d’églantine. Des bouquets de fleurs fraîches, des ours en peluche, complètent le décor de ce mémorial aménagé par des voisins peu après la macabre découverte des années 1970. A l’époque, les enfants, effrayés, avaient raconté leur aventure ; leurs parents avaient appelé un prêtre qui était venu bénir les lieux. Puis l’oubli a fait son œuvre.  » Les gens se taisaient alors : ils craignaient l’Eglise. S’ils avaient osé dénoncer les agissements d’un prêtre ou d’une sœur, on les aurait traités de menteurs, commente Frannie Hopkins. Aujourd’hui, l’Irlande est plus diverse culturellement et l’Eglise moins puissante. « 

Le secret a néanmoins tenu jusqu’à ce que, en 2013, Catherine Corless établisse le lien entre ses recherches, la découverte des petits squelettes et ce lieu de recueillement improvisé, enclave d’une mémoire enfouie. Aux archives de l’état civil à Galway, elle a fini par obtenir la liste des enfants morts au home de Tuam : 796 décès entre 1925 et sa fermeture, en 1961. Bouleversée, elle l’a confrontée aux registres du cimetière local. A deux exceptions près, aucun nom ne s’y trouve. Où sont-ils ? , répète-t-elle.

L’étude des plans cadastraux a fait apparaître qu’une antique fosse septique correspond au lieu de découvertes des ossements d’enfants. D’où sa conviction – près de 800 enfants morts ont été jetés là – et l’immensité du scandale. Apocalyptique, un rapport sanitaire sur le home daté de 1944 confirme cette hécatombe : un bébé de treize mois végète  dans un état pitoyable, émacié, avec un appétit vorace, et probablement déficient mental. Des dizaines de bébés en mauvaise santé, qui ne se développent pas, vivent dans des locaux surpeuplés. La mortalité est effarante : un décès par quinzaine pendant près de quarante ans. Les causes de la mort relevées par 796 fiches d’état civil confirment : Patrick Derrane, âgé de cinq mois, est mort de gastro-entérite ; Mary Blake d’anémie à trois mois et demi ; Matthew Griffin de  méningite  à trois mois… Dernières révélations de la presse irlandaise : des essais de vaccin auraient été pratiqués sur les enfants des homes dans les années 1960.

Depuis que Catherine Corless possède la liste des enfants, une obsession l’habite : inscrire chacun de leurs noms et dates sur une plaque, près de la fosse commune. Il faut leur rendre leur identité pour leur donner une voix. Elevée dans la foi catholique, elle se dit aujourd’hui non religieuse : Je crois qu’il existe une force supérieure qui nous aide à faire le bien. Mais ce n’est pas le Dieu dont l’Eglise me parle. Sa modeste revendication mémorielle a été engloutie par le flot des réactions suscitées par ses révélations.

A Dublin, des associations de défense des personnes adoptées réclament désormais une enquête de l’ONU pour éviter les pressions de l’Eglise ; un référendum constitutionnel sur le droit d’accès aux origines personnelles est envisagé. Quant à la question des réparations financières, elle n’a pas tardé à affleurer. L’Etat doit reconnaître le mal qu’il a fait et s’excuser ; c’est lui qui a placé ma mère et toute sa fratrie dans ce home financé par l’argent public où certains sont morts, sous prétexte que leurs parents étaient indigents, tonne Thomas Garavan, professeur à Edimbourg, qui a bataillé contre les services sociaux pour se découvrir quatre oncles et tantes cachés, tous anciens de Tuam. Il lutte désormais pour reconstituer son ascendance, brisée par de multiples adoptions forcées.

Après l’immense scandale des prêtres pédophiles et celui, retentissant, des Magdalene Laundries, ces blanchisseries où les filles perdues étaient contraintes de travailler gratuitement sous la férule de nonnes pour expier leurs péchés (adapté sur grand écran par Peter Mullan dans The Magdalene Sisters, en 2001), les démons de son histoire refoulée secouent à nouveau l’Irlande catholique. Après leur victoire électorale en 1932, les républicains irlandais se sont appuyés sur la toute-puissante Eglise catholique afin d’asseoir leur pouvoir et contrôler la société. L’exclusion des filles mères relevait alors de l’évidence morale, non seulement pour les clercs, mais pour les politiques et la population.

Dans un pays où plus d’une naissance sur trois a lieu désormais hors mariage et où la pratique religieuse reste élevée mais décline, les Irlandais ont longtemps détourné leurs regards des femmes et des enfants bannis. L’évidence s’est transformée en un immense scandale et les silences gênés en de très dérangeantes questions.

Philippe Bernard                 Le Monde 15 juin 2014

1950                   Selon un sondage IFOP, 91 % des Français baptisent leurs enfants, 89 % font leur première communion et 85 % se disent catholiques.

Werner Keller, journaliste allemand  spécialisé dans les questions scientifiques, s’est pris de passion pour la Bible en visitant les missions archéologiques françaises de Mari et d’Ougarit : il publie La Bible arrachée aux sables, une histoire d’un siècle de recherches sur la Bible. L’ouvrage rencontre un succès considérable : traduit en 24 langues, vendu, (selon l’éditeur, en 2010) à 22 millions d’exemplaires ! S’y déploie constamment le souci de faire coïncider Bible et archéologie, parlant d’archéologie biblique, comme si une science pouvait être orientée par la Bible ! Cet ouvrage de vulgarisation va devenir la bible de tous ceux qui résistent bec et ongles à une lecture symbolique de la Bible pour s’en tenir à une lecture à la lettre. Probablement  le dernier véritable combat intellectuel de l’intégrisme.

L’Américain R. Scheider invente la carte de crédit.

Des experts britanniques introduisent dans le lac Tanganika (ex-Victoria) des perches du Nil, en provenance du lac Albert, en aval, dans le but de convertir les énormes stocks d’un petit poisson peu comestible de l’espèce haplochromine en poisson à la chair très prisée… la réussite ira au-delà de toute prévision : réussite économique, attirant de nombreux nouveaux pêcheurs, commercialisation intégrale du poisson : les bons morceaux pour les riches, à l’exportation, les carcasses pour les pauvres, dans toute la région, mais ceci au détriment de la diversité des espèces : la perche, redoutable prédateur, mange tout ce qu’elle trouve sur son passage : sur les 500 espèces recensées dans ces années, il n’en restait plus que 200 en l’an 2000… la surexploitation entraîne une diminution de la taille des prises, et les pêcheurs sont trop pauvres pour accepter une réduction de leur activité… Les retombées économiques profitent à très peu, la plupart des fournisseurs et employés de l’usine de transformation devant se contenter de salaires de misère. L’histoire sera portée à l’écran en 2004 : Le cauchemar de Darwin.

Mise en place du quatrième système d’immatriculation des véhicules, en service jusqu’à 2010. Il alignait des chiffres de série, des lettres de série puis deux chiffres départementaux (chiffre plus lettre en Corse, trois chiffres dans les départements français d’Amérique et à la Réunion). La couleur de fond des plaques est progressivement passée du noir au blanc devant, jaune derrière. À partir de 2011, l’immatriculation suivra un classement européen : 2 chiffres, 3 lettres, 2 chiffres. En France la suppression de la référence départementale donna lieu à une bronca des usagers : quoi, on ne saura plus d’où je viens ! pour une fois, l’administration se montra plus intelligente : elle autorisa la mention du département sur la plaque, mais sans en tenir aucun compte pour ce qui la concerne, à telle enseigne que vous pouvez choisir le département qui vous plait : par exemple celui où vous avez perdu votre pucelage, ou même votre chien…. Si vous voulez être pris pour Breton, Basque, Alsacien ou Corse, rien ne s’y oppose.

Pour les Verreries d’Arques  commencent les cinquante – et non trente – glorieuses

[…]     Créée en  1825 à Arques, près de Béthune, la verrerie cristallerie est passée du statut de petite entreprise familiale à celui de leader mondial des arts de la table en moins d’un demi-siècle. Entré dans la verrerie en  1897, Georges Durand la rachète en  1916. Mais le développement débute vraiment après la première guerre mondiale quand son second fils, Jacques, intègre l’entreprise. Visionnaire, il développe de nouvelles techniques de fabrication, améliore la production et stimule la créativité. C’est dans cette petite ville du Pas-de-Calais que sont produits les premiers verres décorés de France ou que la production de verres à pied en cristal est mécanisée pour la première fois au monde. De 1950 à la fin des années 1990, l’ascension est continue avec un emploi créé par jour. C’est l’époque où les fils d’agriculteurs du coin passent un entretien le matin et embauchent le soir même à l’usine. Entré en  1968 chez Arc, René Schryve travaillait le verre en fusion à 1 400  °C. Sur sa peau brûlée, on distingue deux lettres tatouées : RC comme Repos Compensateur ! C’était des récup’, des journées qu’on prenait quand on voulait. Des primes de participation, des primes vacances, des augmentations de 10  %, un complexe sportif équipé de trois terrains de football et de deux courts de tennis, des repas de Noël dignes des plus belles tables : Chez Durand a rendu heureux des générations d’Audomarois. C’était une ville dans la ville.

Les mains et les avant-bras recouverts de traces de brûlure, René Schryve, 61 ans aujourd’hui, se souvient de ces belles années passées à l’usine : C’était une très bonne boîte du temps de M’sieur Jacques Durand, raconte l’ancien ouvrier chargé de la fabrication des verres à pied. On y vivait bien et notre patron savait comprendre les ouvriers. Pépé Jacques nous appelait même par nos prénoms.

Grâce au génie de Jacques Durand, on a eu jusqu’à 13 000 salariés dans notre ville, raconte Michel Lefait, député (PS), ancien maire d’Arques pendant vingt-quatre ans. A sa mort en  1997, la famille a perdu un grand capitaine d’industrie qui a passé plus de quarante ans dans son entreprise. Il a instillé une ambiance maison et un attachement viscéral des salariés. Il pensait avant tout à fabriquer et à vendre, ce n’était pas un financier. […]

Laurie Moniez          Le Monde du 7 décembre 2014

En Chine, des milliers de jeunes filles sont transférées du Shandong (9000), du Hunan (8 000), du Henan (1 000) au Xinjiang, la province la plus occidentale, pour engendrer de nouvelles générations.

12 01 1951                     Le docteur Marceau Servelle réalise la première greffe de rein en France à l’hôpital de Créteil.

1 02 1951                    Le peuplement forcé des marches occidentales de la Chine va de pair non seulement avec la mise au pas des populations autochtones, mais aussi avec celles nouvellement arrivées, hors contrôle chinois : ces derniers, de tout temps portés à limiter la liberté de circulation, ne peuvent supporter les nomades, en l’occurrence des Kazakhs originaires du département de l’Ili, frontalier de l’actuel Kazakhstan, descendants des Turkmènes d’Asie. La guérilla est permanente depuis des années et ce jour-là, tous réunis sur les rives du lac de Gas pour leur conseil de guerre – le Hour Altaï -, ils se font attaquer par des troupes communistes qui mettent en fuite les survivants du massacre.

A gauche de la route apparut tout à coup le halo du lac de Gas, le Yeshil Kôl ou lac Vert des Ouïgours. Cette nappe d’eau salée d’une importance substantielle, frontalière des trois provinces les plus sauvages du Far West chinois, avait vu passer la plupart des grands explora­teurs au sortir de leurs itinéraires les plus engagés, de Sven Hedin à Aurel Stein et à Przhevalsky. Surtout, le lac de Gas méritait une mention à part quant à la dramatique histoire du peuple kazakh, une minorité turcophone d’environ huit cent mille personnes en Chine, dans les régions du Sinkiang et du Tsaïdam. Originaires de la contrée la plus excentrée de l’empire – le département de l’Ili frontalier de l’actuel Kazakhstan issu de la partition de l’Union soviétique – les Kazakhs de Chine subirent dans la première moitié du XXe siècle une répression féroce de la part des Hans. Vrais nomades épris de liberté, leur mode de vie était montré du doigt par les Chinois obsédés de conformisme et de tout temps enclins à limiter la liberté de circulation. Durant des dizaines d’années, jusqu’à la création de la Région autonome du Sinkiang en 1955, les Kazakhs vécurent un harcèlement permanent, optant pour la lutte armée contre les Hans lorsqu’ils y étaient contraints. À partir de 1949 eut lieu un exode épique qui mérite d’être conté. Le vieux chef Ali Beg conduisit une partie des siens loin des verts pâturages natals de l’Ili, vers des contrées désertiques perdues où les communistes pourraient enfin les oublier à jamais et les laisser en paix, sur les rivages reculés du lac de Gas. Ils ne savaient pas qu’ils iraient bien plus loin. Aujourd’hui encore, leurs congénères restés en Chine content toujours l’histoire de cette véritable épopée.

Les Kazakhs d’Ali Beg mirent d’abord le cap sur la route septentrionale de la Soie et longèrent, vers l’est, le vaste Taklamakane. Arrivés au niveau de la dépression de Tourfane, harcelés par les communistes, ils résolurent de s’enfoncer droit au sud dans les Kourouk Tagh, les montagnes de la Soif, bravant une mort probable pour échapper à leurs poursuivants. C’est l’une des régions les plus inhospitalières de Chine où il ne pleut absolument jamais, où l’on ne trouve ni eau, ni nourri­ture, et aucun être humain. Le voyage se fit en hiver, par un froid extrême toutefois préférable aux rigueurs de l’été. Allant jusqu’à boire leur urine et celle de leurs animaux, ils vinrent à bout de cette formidable traversée, ne déplorant la perte que de quelques hommes mais de nombreuses bêtes.

Surgissant tels des fantômes de l’implacable désert du Lob, ils gravirent les contreforts de l’Altyn Tagh et se fixèrent sur les rivages du lac de Gas. Dans la solitude de ces terres lointaines, à plus de mille kilomètres à vol d’oiseau de leur contrée natale, les Kazakhs se mirent à douter, réalisant le caractère inéluctable de l’emprise chaque jour plus grande de l’étau communiste. Sur les prairies clairsemées entourant le lac, ils réunirent de grands Hour Altaï, ces conseils de guerre kazakhs. Deux conceptions s’affrontèrent. D’une part il y avait celle du chef Osman Batur, qui militait en faveur d’un établissement définitif sur les pourtours du lac, en verrouillant militairement tous les accès depuis la ville chinoise la plus proche, Toun-Houang. En authentique Kazakh, Osman ne dédaignait pas combattre et sa fierté le détournait de poursuivre l’exode. Il était par ailleurs convaincu d’être l’instrument de la prophétie de son père, Boto Batur, qui affirma en 1936 : Un jour, nous repousserons les infidèles dans les déserts et nous les y détruirons, quand bien même seront-ils aussi nombreux que les sables du Taklamakane.

Ali Beg prônait pour sa part un exil plus lointain encore, convaincu qu’il n’y avait plus de place en Chine pour un peuple aussi nomade que le sien.

Le 1° février 1951, des événements aussi soudains que tragiques allaient décider du sort des fugitifs du lac de Gas. Les troupes communistes attaquèrent par surprise les Kazakhs alors qu’ils étaient réunis pour un Hour Altaï. Tous, hommes, femmes et enfants, combattirent courageusement, en accord avec le vieux proverbe de leur peuple : Mieux vaut mourir que de vivre tel un animal qui regarde l’homme comme s’il était Dieu. À un moment, Osman Batur dut fuir sur le lac gelé et la glace finit par céder. L’histoire affirme qu’il éventra son cheval dont le corps mort lui servit de radeau pour regagner la rive où il fut cueilli par les Chinois. Transféré à Toun-Houang, il connut durant six mois la prison, la torture et le déshonneur. Il fut ensuite conduit à la lointaine Ouroumchi où sa décapitation publique fut organisée avec soin, en guise d’exemple pour de nombreux Kazakhs, contraints d’assister au supplice.

Ali Beg et une moitié de ceux qui avaient échappé au massacre reprirent quant à eux le chemin de l’exode. Ce fut un voyage sans précédent qui les vit forcer les solitudes absolues du Grand Nord tibétain, par groupes de cent à deux cents individus, pour mettre le cap sur l’Inde par la chaîne du Ladakh, dans l’ouest de l’Himalaya. Durant cette épopée de cent quatre-vingt-treize jours, à des altitudes qui dépassaient quelquefois 6 000 mètres, le peuple d’Ali Beg traversa la région la plus inhospitalière d’Eurasie, à l’écart des pistes les moins connues. Parvenus contre toute attente à la frontière du Cachemire, en août 1951, une sanglante échauffourée les y opposa à un détachement communiste, sous les yeux médusés des gardes indiens qui les admirent au plus vite sur leur sol, les sauvant d’une mort certaine. Jusqu’en 1954, ceux d’Ali Beg séjournèrent en Inde, dans un environnement radicalement différent de leurs lointaines steppes de l’Ili. Cette année-là, leur exode allait les conduire bien plus loin encore, lorsque des avions des lignes aériennes turques se posèrent sur le tarmac de l’aéroport de New Delhi. Ils allaient transporter les Kazakhs, avec leur accord, jusqu’en Cappadoce où les autorités d’Ankara avaient organisé, près de la ville de Kayseri, la sédentarisation de ces lointains cousins de Chine. Ils s’y trouvent encore, avec leurs descendants.

Jean Buathier      Aux confins de la Chine                      Arthaud 2004

02 1951                          Colette a 78 ans. Elle séjourne à Monte Carlo. Dans le hall de l’Hôtel de Paris, son regard s’arrête sur la très jeune anglaise Audrey Hepburn, qui tourne Rendez-vous  à Monte Carlo. Colette : voilà Gigi… inutile de chercher plus loin. Et ce sera Gigi, avec une  adaptation anglaise d’Anita Loos. Colette aura beaucoup pesé dans le succès d’Audrey, qui lui en sera toujours reconnaissante : elle gardera toute sa vie la photo que lui avait remise Colette en lui disant : J’écris coté photo… c’est ma crème anti-ride… : À Audrey Hepburn, le trésor que j’ai trouvé sur la plage.

13 03 1951                     Israël chiffre à 6,2 milliards de marks le montant des réparations dues par l’Allemagne. Le 10 septembre 1952, le traité de réparation germano-israélien est signé à Luxembourg : la RFA s’engage à livrer des armes pour une valeur de 3 milliards de DM à Israël en 12 ans, ainsi qu’à verser 450 M. de DM à titre d’indemnisation des institutions juives anéanties sous le régime nazi. Mais l’économie israélienne bénéficie surtout des indemnités individuelles accordées par le gouvernement de la RFA, en vertu de la loi sur le remboursement qui s’élève à 30 milliards de DM. Près de 50 ans plus tard, les principales organisations juives internationales obtiendront de deux banques suisses, gérantes de l’or volé aux Juifs par les Nazis, 1,25 milliard $.

18 04 1951                 Signature du traité instituant la CECA, embryon du Marché Commun d’abord, puis de l’Europe : Communauté Européenne Charbon Acier, qui regroupe Allemagne de l’Ouest – RFA -, Belgique, Italie, Luxembourg, Pays Bas, France. Dans ses mémoires, Jean Monnet répond à un journaliste qui lui demande pourquoi, dans le fond, c’est Robert Schuman qui a traité ce dossier : j’avais remis une copie de ce dossier à Robert Schuman et une autre au ministre de l’économie : c’est Robert Schuman qui a répondu le plus vite…

Qui a répondu le plus vite… l’affaire n’est pas vraiment innocente et la vie de Robert Schuman le prédisposait à ce destin d’Européen : il n’aura tout de même pas été donné à beaucoup d’hommes d’avoir été le ministre des Affaires Etrangères de la France après avoir servi l’Allemagne comme officier pendant la première guerre mondiale !

19 04 1951                    À Washington, devant le Congrès, Mac Arthur fait ses adieux à la vie publique. Il vient de parler pendant 35 minutes et a été trente fois ovationné ; il en termine :

Les vieux soldats ne meurent jamais, ils ne font que s’éteindre. Et comme le vieux soldat de cette ballade, je vais maintenant terminer ma carrière militaire et disparaître – un vieux soldat qui a essayé de faire son devoir puisque Dieu lui avait donné la lumière pour voir ce devoir.- Au revoir.

16 06 1951                   La guerre de Corée fait rage depuis un an, et tourne à la débâcle pour l’armée américaine. La Navy et l’U.S. Air Force construisent  en toute hâte et dans le plus grand secret une base nucléaire gigantesque à Thulé, dans le nord-ouest du Groënland ; 3 000 hommes, 800 millions $. Pourquoi en terre danoise, habitée par des Inuit et non sur l’île voisine d’Ellesmere, complètement déserte et canadienne ? Les quelque 300 Inuit habitant Thulé seront chassés deux ans plus tard cent kilomètres plus au nord.

19 07 1951                 Condamnation d’Henri Martin, officier de marine, partisan du Viet Minh. Nombreuses manifestations en France. On verra son nom sur les murs dans les années 1955 1960 : libérez Henri Martin

23 07 1951                  Mort à l’île d’Yeu, du Maréchal Pétain, 95 ans. C’est une bonne affaire pour Paris-Match qui tire alors à 580 000 exemplaires. La mort de George VI d’Angleterre, l’année suivante en demandera 980 000 ! Le poids des mots, le choc des photos était bien déjà là, mais Roger Théron, le rédacteur en chef, attendra 1979 pour lancer le slogan.

07 1951                      Gabriel Marcel, philosophe répond à La Table Ronde sur l’Eglise d’Assy.

Monsieur le Directeur,

J’ai été non seulement surpris mais très profondément choqué par la protestation émise dans la Table Ronde par M. Bernard Dorcival au sujet du retrait du Christ de Mme Richier exigé par l’évêque d’Annecy. Je n’admets pour ma part en aucune manière qu’un critique d’art conteste à l’autorité ecclésiastique le droit de faire enlever d’une église une oeuvre qu’elle juge susceptible de scandaliser les fidèles. Je n’ai pu voir, à vrai dire, qu’une reproduction du Christ en question : en photographie, il se présente à peu près comme un rameau rachitique et couvert d’une espèce de moisissure. Quand je parle de scandale pour les fidèles, je veux dire très exactement ceci qui me paraît étrangement méconnu pour certains de ceux dont la mission est pourtant de sauvegarder les intérêts de la foi. Si une oeuvre d’art est présentée aux fidèles dans une église, c’est exclusivement pour autant que cette oeuvre est de nature à servir en quelque manière de support matériel à la prière ou à l’adoration ; ceci ne veut évidemment pas dire, comme l’ont pensé les sectateurs de l’art St Sulpice, qu’une église doive devenir une sorte de succursale du Musée Grévin ou un conservatoire de bondieuseries douceâtres. Il est certes on ne peut plus légitime de penser que l’art religieux de notre temps doit être à la fois viril et tragique.

Mais ce qui est intolérable – je dis bien intolérable, et rien ne me fera atténuer cette épithète – c’est de prétendre offrir à la contemplation des fidèles, au nom d’un dogmatisme à la base duquel la psychanalyse n’aurait aucune peine à découvrir trop souvent l’impuissance et le ressentiment, les fruits morts nés d’une cérébralité desséchée.

Si les autorités diocésaines s’émeuvent de cette intrusion, il convient de les en féliciter hautement. Je noterai d’ailleurs qu’il y a quelque chose d’outrageant pour l’esprit à penser que la décoration d’une église a été confiée à des hommes dont on sait parfaitement qu’ils sont étrangers à toute foi religieuse. Il faudrait se demander que sont les étranges mobiles d’une pareille aberration. J’aperçois là quant à moi sur le plan de l’art une pactisation, je dirais même une capitulation qui correspond exactement à ce que nous constatons dans d’autres domaines. Il se peut aussi – et c’est une pensée qui m’est venue bien souvent quand je voyais jadis Jacques et Raïssa Maritain assister à des concerts d’avant-garde alors que jamais ils ne se seraient dérangés pour entendre une oeuvre classique ou romantique,- il se peut, dis-je, qu’il y ait chez certains catholiques dont la pensée doctrinale s’est constituée à contre courant et se formule dans le plus scolastique des langages un besoin de compenser cette volonté de réaction systématique en donnant des gages à la révolution là où elle est jugée sinon souhaitable, du moins anodine.

Je sais parfaitement que je pose ici, et dans les termes les plus susceptibles d’exaspérer ceux à qui je m’adresse, des problèmes d’une extrême gravité. Il est bien entendu, d’ailleurs, qu’il ne s’agit pas de l’art actuel considéré en lui-même, mais de ses prolongements dans le domaine religieux. Je souhaite pour ma part très vivement que cette question donne lieu ici même à un débat auquel participeront de part et d’autre des artistes et des personnalités du monde ecclésiastique, à la condition expresse que soit aussi donné la parole à ceux qui sont d’accord avec l’évêque d’Annecy dans cette affaire.

Car il ne faudrait tout de même pas laisser croire que le P. Couturier [3] ou le P. Régamey, je cite à dessein ces deux personnalités, sont ici les représentants autorisés de l’Église. Et il ne faudrait pas s’imaginer non plus que leurs adversaires sont ipso facto les champions d’un art rétrograde – on ne peut même pas parler d’art, mais seulement d’une pacotille qui a très longtemps déshonoré nos édifices religieux. C’est là un faux dilemme qu’il convient de refuser à tout prix. Et avec ce dilemme, il faut refuser l’espèce d’intimidation systématique à laquelle ont recours ceux qui prétendent au nom de théories trop souvent imputables au pire esprit d’abstraction, régenter systématiquement l’art religieux. S’il y a un domaine d’où l’esprit d’abstraction doive être banni, c’est certes bien celui-là.

7 08 1951                     Aux États-Unis, une fusée Viking, construite sur le modèle du V2, monte à 20 000 m.

20 08 1951                 Le gouvernement suisse refuse le droit de vote aux femmes. Création de l’échelle mobile des salaires : toute augmentation du SMIG entraîne automatiquement une augmentation, dans la même proportion, de tous les salaires : cette machine infernale aura la vie dure et il faudra attendre un pouvoir socialiste pour y mettre fin, dans les années 90.

16 08 1951                    Intoxication alimentaire à Pont St Esprit, 4 500 habitants, dans le Gard. Les salles d’attente des deux médecins, Vieu et Gabbai, ne désemplissent pas. Près d’une vingtaine de malades viennent consulter pour des problèmes digestifs : nausées, vomissements, frissons, bouffées de chaleur. Les jours suivants, les symptômes s’aggravent et mutent en crises hallucinatoires insupportables. Le cœur de ces Spiripontains bat à moins de 50 pulsations par minute, leur tension artérielle est basse, leurs extrémités froides. Après quelques jours, ces patients sont pris d’insomnies rebelles et leurs troubles digestifs s’aggravent. Ils souffrent de vertiges, de tremblements, de sudation excessive et malodorante. Certains sont même hospitalisés pour des complications cardio-vasculaires. On conclue assez vite que la présence d’ergot de seigle  (sclérote noir du champignon parasite Claviceps purpurea, apparaissant au milieu de l’épi mûr du seigle) dans la farine a entraîné la mort de sept personnes, l’internement de quarante autres et des symptômes à deux cent cinquante autres. Le pain du boulanger, Roch Briand est au cœur de l’affaire : même les animaux qui en ont consommé sont touchés : un chat fait des bonds qui atteignent le plafond de la pièce et meurt, un chien décède brusquement après une sorte de frénétique danse macabre. La nuit du 25 au 26 août la nuit de l’apocalypse, 23 hallucinés sont internés d’urgence dans l’hôpital de Pont-Saint-Esprit, plusieurs se jettent par la fenêtre La maladie n’est pas nouvelle, elle portait autrefois les noms colorés de mal des ardents ou feu de St Antoine, mais la substance hallucinogène qui la caractérise n’est autre, on le saura plus tard, que le LSD : Lyserg Säure Diethylamid, découvert accidentellement par Albert W Hofmann  en 1943, qui avait avalé par erreur une petite dose du produit – diéthylamide de l’acide lysergique -.

L’ergotine, cette peste des extrémités provoquait des troubles hallucinatoires accompagnés de délires et de convulsions. Dans les cas graves, certains alcaloïdes de l’ergot diminuaient ou bloquaient l’irrigation sanguine, provoquant de terribles gangrènes. Le corps se desséchait et les extrémités devenues noires se détachaient. C’est en 1777 que l’origine de ce fléau est identifiée grâce aux travaux de l’abbé Tessier qui montra que l’administration de poudre d’ergot à des canards produisait les symptômes. En 1918, le laboratoire Sandoz synthétise le poison et met au point l’ergotamine, un médicament hypertenseur. En Europe, la dernière épidémie se produisit en Russie en 1926.

On fera venir Albert Hofmann au village, qui entérinera la piste de l’ergot, ou d’un alcaloïde proche du LSD. Mais de retour à Bâle, bizarrement, il se rétractera, arguant que les délires des Spiripontains diffèrent des hallus provoqués par le LSD, laissant ainsi libre le champ des interprétations.

L’enquête du commissaire Sigaud s’oriente très rapidement vers un meunier poitevin de Saint Martin la Rivière, Maurice Maillet, accusé d’avoir mélangé dans la farine employée à Pont-Saint-Esprit du seigle avarié, et vers le boulanger Guy Bruère qui lui aurait fourni ce seigle. Maillet avoue et déclare : je n’ai pas osé livrer cette marchandise de mauvaise qualité dans ma commune, alors je l’ai expédiée à Pont-St-Esprit. Les Spiripontains applaudissent l’arrestation de ces deux hommes fin août. Tous deux passent deux mois en prison avant d’être innocentés et d’obtenir leur libération provisoire fin octobre 1951, un laboratoire militaire d’analyse de Marseille n’ayant trouvé aucune trace d’ergot de seigle ni dans le pain, ni dans la farine

Le juge d’instruction fermera le dossier en juillet 1954, prétendant qu’il a trouvé l’origine de cette intoxication : elle serait due à l’ingestion de dicyandiamide de méthyl-mercure, un produit contenu dans un fongicide [Panogen] utilisé pour la conservation des grains ayant servi à faire la farine. La justice retient donc cette hypothèse, mais cette piste finira par être abandonnée à la suite d’une thèse en pharmacie soutenue en 1965. Cependant, pour  les chercheurs au laboratoire de toxicologie de l’INRA, Isabelle Oswald et Olivier Puel, qui étudient les mycotoxines, produites par Aspergillus fumigatus,  les symptômes des habitants de Pont-Saint-Esprit, hallucinations et signes de vasoconstriction, font penser à une crise d’ergotisme.

Sans preuves irréfutables, on se contentera d’accuser pendant des dizaines d’années l’ergot de seigle, les partisans de cette version se gaussant bien sûr de tous ceux qui raffolent des théories du complot… jusqu’à ce que soient publiés plusieurs livres par des Américains et après qu’en 1995, Bill Clinton se soit excusé publiquement des expérimentations faites sur des cobayes involontaires pendant la guerre froide, au nom des États-Unis. D’autres endroits aux États-Unis et en Europe ont été victimes à cette époque de ces expérimentations de la CIA. Les documents déclassifiés existent, même si les informations importantes ont été caviardées

  • En 2008, de Steven L. Kaplan Le pain maudit: retour sur la France des années oubliées, 1945-1958, Fayard, 2008. Outre l’hypothèse des mycotoxines, Steven Kaplan retient celle de ce blanchiment artificiel du pain à l’aide de l’agène, aussi dénommé trichlorure d’azote : Alors, faute du nom du mal, on veut connaître celui de l’homme responsable. Les versions les plus abracadabrantes circulent. On accuse le boulanger (ancien candidat RPF, protégé d’un conseiller général de de Gaulle, son mitron, puis l’eau des fontaines, puis les machines modernes à battre, les puissances étrangères, la guerre bactériologique, le diable, la SNCF, le pape, Staline, l’Église, les nationalisations…
  • A Terrible Mistake The Murder of Frank Olson and the CIA’s Secret Cold War Experiments, du journaliste indépendant Hans P. Albarelli Jr 2009, Trine Day. Enquêtant sur la mort suspecte de Frank Olson, biochimiste de la division spéciale de l’US Army (il s’est défenestré en 1953 au cours d’une crise de paranoïa aiguë, une semaine après avoir pris du LSD [ceci, c’est la version officielle, car son fils, bien plus tard fera exhumer le corps et une autopsie prouvera qu’il avait reçu un bon coup derrière la tête auparavant et donc qu’on l’avait défenestré), Albarelli met en évidence les recherches d’Olson sur la mise au point d’armes biologiques et de techniques d’interrogatoires via l’usage de drogues, et pense qu’Olson était chargé de superviser le test à Pont-Saint-Esprit. Le LSD fourni par le laboratoire Sandoz pour la CIA était une substance d’étude privilégiée lors de plusieurs projets dont MK-Ultra, MK-Naomi. Au cours de son enquête, Albarelli obtient divers documents déclassifiés. L’un deux mentionne l’incident de Pont-Saint-Esprit dans une conversation entre un ancien de la CIA qui a côtoyé Olson et le représentant américain du laboratoire Sandoz, fournisseur de LSD pour la CIA. Le responsable du laboratoire explique à son interlocuteur qu’il ne s’agit pas d’ergot mais d’un composé de type diethylamide (un composant du LSD). Pour Albarelli, l’opération du Gard s’appelait MK/Naomi et aurait consisté, après une pulvérisation aérienne sans effets, à faire ingérer le LSD aux habitants, peut-être via le pain. En 1973, la CIA détruisit les archives de ses expériences. Sans fournir de preuves probantes, Albarelli établit de multiples connexions entre la CIA et le village. Les habitants de Pont-Saint-Esprit, comme des milliers d’Américains ou non-Américains, auraient servi de cobayes pour tester la dissémination à grande échelle de cette drogue, dans le cadre de MK-Naomi.

Dès lors, les partisans de la théorie du complot relèvent la tête – tiens, tiens, ne serions-nous plus tout à fait des imbéciles ? mais hélas il est quasiment certain que jamais aucun ne pourra crier victoire car jamais la CIA ne mettra au grand jour les preuves de ses mortelles turpitudes.

31 08 1951                   Projet d’assainissement financier de la Sécurité Sociale.

25 10 1951                   À 77 ans, Winston Churchill redevient premier ministre du Royaume Uni.

Octobre/novembre 1951   Inondations dans le sud-est de la France, mais c’est surtout l’Italie du Nord, la plaine du Pô qui connaît le déluge : d’un débit moyen de 500 m3/sec,  le Pô passe à 11 000 m3/sec, avec un lit de 30 km de large. L’efficacité des secours limitera le nombre de noyés à une centaine.

20 11 1951                     Création de l’Ordre des Pharmaciens. Le chanoine Kir donne en exclusivité à la maison Lejay-Lagoute le droit d’utiliser son nom pour une réclame de cassis dans la forme qu’il lui plait et notamment pour désigner un vin blanc-cassis. Un an plus tard  Lejay-Lagoute déposera la marque Kir. Un concurrent va se mettre sur la rangs… procès : le bon chanoine, habitué aux Saintes Écritures où chacun peut trouver ce qui lui plait, habitué encore aux promesse politiques qui n’engagent que ceux qui les croient, déclara qu’il n’avait pas voulu créer de situation de monopole – : j’avais pas voulu ça, moi -. Il faudra attendre 1992 pour que la justice tranche en faveur de Lajay-Lagoute. En fait, tout cela n’était qu’affaire des trompettes de la renommée : un jour de 1904, dans le bar Monchappet à Dijon, un serveur avait eu l’idée d’améliorer un peu le blanc du coin avec de la liqueur de cassis. Evidemment, personne ne retint le nom du serveur, mais le maire Henri Barabant, qui habitait au-dessus avait largement contribué à son succès en la servant lors des pots offerts par l’Hôtel de ville. Donc, dans l’affaire, le bon chanoine Kir, qui régalait ses collègues – les députés, pas les chanoines – au bar de l’Assemblée Nationale, n’avait fait que prêter son nom à un liquoriste. Les mœurs changeront plus tard, quand les stars du sport, du cinéma etc … au lieu de prêter leur nom, le vendront, et parfois très cher.

24 11 1951                     La Calypso est mise à la disposition du Commandant Cousteau : c’est un ancien dragueur de mines construit aux États-Unis, qui a participé en 1943 au débarquement en Sicile sous le matricule HMS J-286, devenu ferry boat entre Malte et Gozo, où elle prit le nom de Calypso, nymphe grecque de l’île d’Ogygie qui s’éprit d’Ulysse quand il vint faire naufrage sur l’île. Le navire fût racheté par le brasseur anglais, Guinness, qui en laissa l’usage à Cousteau, lequel conserva le nom, qui lui plaisait. Il l’aménagea en navire océanographique et entreprit un voyage en Mer Rouge.

Quand il quitte son île d’Ithaque pour aller combattre sous les murs de Troie, Ulysse est un roi et un père de famille heureux, qui ne se soucie guère des nymphes et des magiciennes. Ce n’est qu’à son retour, dix ans plus tard, qu’il rencontrera les trois femmes qui feront de lui un amant comblé (pour deux d’entre elles) et un homme accompli : Circé (la femme fatale), Calypso (la nymphe au cœur fidèle) et Nausicaa (la princesse intouchable). Signalons toutefois un épisode, en général peu remarqué, de son séjour chez Calypso [4]. En tant que fille du Soleil, Calypso a le pouvoir de rendre les hommes immortels. Elle propose donc à Ulysse l’immortalité, mais Ulysse la refuse. Il veut retourner à Ithaque, il veut retrouver sa famille, il ne veut pas changer de vie, ni même de condition. Je ne sais s’il avoua ce haut fait à sa femme Pénélope, mais je pense que, plus encore que de vaincre les monstres, c’est un haut fait de se vaincre soi-même, de refuser d’être dieu et de préférer rester homme pour demeurer parmi les siens.

Jacques Lacarrière.                  Un jardin pour mémoire. 1999.

27 11 1951               Accord entre la Chine, la Corée et l’ONU sur le tracé d’une ligne de démarcation entre les Corée du Nord et du Sud.

1 12 1951                  Les États-Unis octroient à la France une aide économique de 600 M. $.

19 12 1951            Découverte de pétrole et de gaz naturel à Lacq : 260 milliards de mètres cubes de gaz enterrés dans le Béarn, près de Pau. Mais de la découverte à la production, il faudra sept ans de recherches pour mettre au point un acier capable de résister à la corrosion et imagine un outil de désulfuration du gaz. Car celui-ci se trouve à 3 000 mètres de profondeur, sous de très hautes pressions et températures et il est très riche en hydrogène sulfuré donc hypercorrosif. En 1957, à force de temps et d’obstination, la France inaugurera la plus grande usine de gaz d’Europe. Au début des années 1970, le pays s’autoalimente en gaz à hauteur de 30 %. En début de production, on aura  350 000 m³ par jour. Dans les décennies 1950 / 1960, la production sera de 30 millions de mètres cubes par jour. La France des années 2000 consommera en moyenne 40 milliards de mètres cubes de gaz par an, soit 11 millions de m³ par jour.

Lors de l’arrêt de la production en octobre 2013, les acteurs français du pétrole rappelleront à l’envi que si l’on découvrait le gaz de Lacq de nos jours, son exploitation serait interdite car jugée trop dangereuse. Bien sûr, en arrière-plan, c’est à l’impossibilité d’explorer les gaz de schiste dans l’Hexagone que ces industriels feront allusion. De fait, l’expérience de Lacq n’est pas reproductible : l’inscription du principe de précaution dans la Constitution Française, décidée par la France en 2005, ne permet plus de lancer de tels programmes industriels.

25 12 1951                   Avec la bénédiction du chanoine Kir, député-maire de Dijon, l’évêque fait brûler le père Noël sur le parvis de la cathédrale, ultime baroud d’honneur des défenseurs de la vraie foi face à l’envahissement des ersatz et autres succédanés qui viennent dénaturer Noël. Après cela, toute la chrétienté laissera le champ libre à ce dernier témoin des fêtes païennes, revu et revisité par la Scandinavie puis par l’Amérique, et récupéré par le consumérisme naissant. Il est plus facile de demander à un vieux Père Noël, barbu et grisonnant d’apporter des cadeaux qu’à un nouveau-né, fut-il Dieu.

1951                              Dans les studios CBS de New York, première émission publique retransmise sur une télévision en couleur. Pas loin de là, à Cuba, la boite magique s’installe aussi : Raúl Chibas, leader du parti orthodoxe et premier maître du jeune Fidel Castro dénonce lors d’une émission en direct la corruption du régime : les invités se moquent de lui : il se tire une balle dans la tête.

L’explorateur-alpiniste anglais Éric Shipton est sur le versant népalais de l’Everest, dont il juge l’ascension possible. Il découvre et photographie une série d’empreintes sur les pentes sud-ouest du glacier Menlung, à 6 100 mètres d’altitude, supposées appartenir au yéti.

Julien Gracq refuse le Goncourt qu’on aurait voulu lui attribuer pour Le Rivage des Scyrtes. Premier ordinateur commercialisé : l’Univac I, produit par la Remington Rand, mis au point par John P. Eckert et John W. Mauchly. Il enregistre les données sur bande magnétique. En France, Bull sort le Gamma 2 et se pose alors la question de la traduction du mot computer : Michel Serres, alors à Normal sup Lettres, se trouve pour déjeuner à une table de Normal sup Sciences qui l’interpellent :

  • toi le lettré, en quoi es-tu spécialisé ?
  • En latin tardif de la théologie du Moyen Âge [plus couramment nommé latin de cuisine.ndlr).
  • Eh bien as-tu quelque chose à nous dire de la traduction de ce computer dont le propre est de calculer.
  • En latin décadent, quelque chose qui met de l’ordre se nomme deus ordinator.

Bien sûr, cette histoire-là est racontée par Michel Serres, dont il n’est pas interdit de penser qu’il déploie un talent certain pour être sur le devant de la scène, car, en fait, c’est seulement en 1955 que le mot français sera créé, dans une lettre de Jacques Perret, professeur de philologie latine en date du 15 juin 1955 adressée à Émile Nouel, directeur d’IBM France :

Que diriez-vous d’ordinateur ? C’est un mot correctement formé, qui se trouve même dans le Littré comme adjectif désignant Dieu qui met de l’ordre dans le monde. Un mot de ce genre a l’avantage de donner aisément un verbe, ordiner, un nom d’action, ordination. L’inconvénient est qu’ordination désigne une cérémonie religieuse : mais les deux champs de signification [religion et comptabilité] sont si éloignés, et la cérémonie d’odination connue, je crois, de si peu de personnes, que l’inconvénient est peut être mineur. D’ailleurs, votre machine serait ordinateur (et non ordination) et ce mot est tout à fait sorti de l’usage théologique.

3 millions de journées de grève.

Mohammad Mossadegh devient premier ministre d’Iran : le parlement vote la nationalisation du pétrole ; en représailles, les Britanniques établissent un embargo militaire sur les exportations de pétrole.

L’Eglise catholique et les partis politiques du centre droit à la droite ont repris le flambeau de la haine de l’école laïque et de ses instituteurs, brandi par le régime de Vichy :

De ces plaies douloureuses dont souffre notre société sans Dieu, celle qui nous coûte tant de souffrance, celle à laquelle nous ne voulons pas, nous ne pouvons pas, nous ne devons pas nous résigner : l’école publique.

L’évêque d’Angers

Pour la Chine, la conquête de l’ouest va être faite dans un premier temps par 300 000 détenus des camps de rééducation par le travail, venus de toute la Chine et 200 000 prisonniers de guerre du Guomintang qui arrivent dans le Xinjiang pour défricher et développer l’extrême occident de la Chine : ils créent à l’ouest d’Urumqi, capitale de la région du Xinjiang,  la ville-prison de Shihezi, encadrée par 50 000 soldats de l’APL – Armée Populaire de Libération -. On y vit les premières années à la dure : maisons de torchis, pas d’eau courante, une seule baraque de latrines publiques pour plus de 300 familles.  En été, il faut supporter des températures qui flirtent avec les 40°, en hiver, avec – 40° ! Les Chinois disent de Shihezi que c’est la perle du Gobi !

9 01 1952         Le Flying Enterprise coule au large du port de Falmouth, en Cornouailles anglaises. Cargo américain – de pavillon et de construction, dans le cadre d’un programme d’urgence – de moins de dix ans, il avait appareillé de Hambourg pour les Etats-Unis le 21 décembre pour trouver la tempête dès le 25, avec un chargement très diversifié. La coque avait commencé à se fissurer et une partie mal arrimée de ce chargement s’était mise à riper, empêchant  le fonctionnement de la machine principale et des générateurs auxiliaires. La commande du gouvernail était tombée en panne, et, pour éviter la rupture de la coque, les câbles du pont avaient été mis en tension à l’aide des treuils. Henrik Kurt Carlsen, capitaine expérimenté, lança des SOS et plusieurs navires se détournèrent, mais il préféra attendre l’arrivée d’un navire militaire américain, le transport USS General Greely pour faire évacuer ses passagers et son équipage, alors qu’un cargo anglais, le MV Sherborne était arrivé sur zone nettement plus tôt. La forte gîte du navire et la destruction des embarcations de sauvetage empêcheront une évacuation normale : hommes et femmes devront se jeter à l’eau et se faire repêcher par les embarcations de secours du navire américain. Le capitaine, lui, reste seul à bord : cette attitude héroïque saluée par toute la presse peut aussi s’expliquer par l’application d’un principe de droit de la mer, en évitant ainsi au navire le statut d’épave, qui autorise qui que ce soit à s’emparer de la cargaison d’un navire en perdition, dès lors qu’il n’y a plus personne à bord. Des navires de guerre américain, le destroyer John W Weeks, plus tard relayé par un autre destroyer, l’USS Willard Keith se déroutèrent tout spécialement et restèrent à veiller aux alentours à partir du 2 janvier 1952, en attendant l’arrivée du remorqueur britannique Turmoil. Tant de secours pour un simple cargo, c’est pour le moins inhabituel !

Le Turmoil lui lança une touline qui permet d’amener une aussière : elle cassa sitôt mise en tension ; le Turmoil approcha alors le Flying Enterprise jusqu’à permettre à son second Kenneth Dancy, de sauter à bord pour aider le capitaine Carlsen. Le remorqueur français Abeille 25 lança un temps une seconde remorque, puis finalement laissa seul le Turmoil.  Le 9 janvier, à 1 h 30’ du matin, à 45 miles de Falmouth, la remorque cassa. A 15 h Carlsen et Dancy plongèrent depuis la cheminée, à plat sur l’eau et à  16 h 09’ le Flying Enterprise coulait, salué par les sirènes de tous les navires présents.

Le 17 janvier, le capitaine Carlsen aura droit à une ticker tape parade – avec confettis – dans les rues de New-York, acclamé par 300 000 personnes. Les décorations suivront, de même pour Kenneth Dancy.

Mais le héros ne cachait-il pas quelque chose ? L’épave du Flying Enterprise se trouve par 85 mètres de fond : c’est une profondeur qui n’est pas inaccessible à des professionnels.

La compagnie de sauvetage italienne Sorima (célèbre pour la récupération de la cargaison de lingots d’or du paquebot SS Egypt dans les années 1930) reçut un contrat pour récupérer la cargaison du Flying Entreprise, mais ce sauvetage était assorti d’une clause de confidentialité.

L’épave fut explorée par le célèbre spécialiste de la plongée profonde Leigh Bishop en 2001 dans le cadre d’un documentaire pour la télévision danoise : il s’avéra que des ouvertures avaient été pratiquées dans la coque pour permettre la récupération d’une partie de la cargaison.

Une émission de télévision danoise diffusée en 2002 et titrée Det Skaeve Skib – Le navire-mystère – a émis l’hypothèse d’une cargaison secrète de zirconium destinée à la réalisation des gaines des barres de combustible pour le réacteur nucléaire du premier sous-marin atomique américain, l’USS Nautilus ainsi que d’une énorme somme en papier monnaie suisse. D’autres spéculations plus fantaisistes ont parlé de matériel lié aux programmes scientifiques secrets de l’Allemagne nazie, et le fait que, en 2002 du moins, les détails des opérations de sauvetage sur l’épave étaient encore classés secrets contribue à alimenter les rumeurs les plus extravagantes.

Wikipedia

21 01 1952                  Une inoubliable Petite fleur naît en plein cœur de Paris : son père, Sidney Bechet, sa mère, l’air de Paris, que Sydney respire depuis trois ans,  sa famille, le Sidney Bechet All Stars. La radio, le  transistor, le microsillon vinyl, le 45 tours, les K7 l’emmèneront faire le tour du monde, semant innocence et fraîcheur sur les décombres de la guerre. Jamais elle ne se fanera.

01 à 03 1952               1,7 M. de journées de grève.

6 02 1952                    Georges VI d’Angleterre meurt ; Elisabeth, en visite au Kenya, rentre pour les obsèques et devenir, à 26 ans, Elizabeth II, un Gloriana composé par Benjamin Britten se chargeant d’y apporter la grandeur qu’il convient, même si l’on n’en est plus au Rule Britannia, Rule the Waves de Victoria.

Une société secrète a été crée au Kenya : les Mau Mau, menée par Jomo Kenyata, recrutés au sein des Kikuyu, qui fomentera plusieurs révoltes contre les colonisateurs blancs : l’écrasement de la principale fera environ 12 000 morts chez les Mau Mau, qui avaient tué 95 Blancs. 320 000 d’entre eux furent rassemblés dans des camps de concentration ; un million furent isolés dans des villages fermés : plus de 100 000 y moururent de maladie ou de faim. Mais, dix ans plus tard, le 20 décembre 1963, les Anglais plieront bagage.

7 03 1952                       Charles Maurras bénéficie d’une grâce médicale.

16 03 1952                  Mise en eau du barrage de Tignes : 1 milliard kwh/an, 160 m. de profondeur, 235 M.m³ d’eau. Le lac prendra aussi le nom de Chevril. Le village de Tignes, noyé sous les eaux, comptait 432 habitants. Perret réalisa une peinture murale sur la voûte du barrage.

C’était le sauve qui peut : l’eau montait, était au raz des maisons. On avait cinq cents CRS [5] autour de nous. On déménageait comme on pouvait, en abandonnant une partie des meubles, montés sur pièce dans nos maisons aux toits de lauzes. Notre patrimoine est resté au fond du lac. Mes parents ne savaient plus où aller. Ma sœur, qui habitait Paris, les a hébergés durant deux mois avant qu’on leur trouve une petite maison à Albertville. Mon père avait soixante seize ans, ma mère soixante treize. Ils ne s’en sont jamais remis. J’ai vu mon père pleurer pour la première fois.

David Reymond.

23 03 1952                 Depuis 1945, 4 000 ponts ont été reconstruits. Il en reste encore 3 000 à refaire.

04 1952                       Pour une fois Lionel Terray s’illustre en descendant plutôt qu’en montant : il s’agit de la voie normale du Mont Blanc par les Grands Mulets, et il la descend à ski :

http://www.tvmountain.com/article/videos-archives-diverses/8363-premiere-descente-a-ski-du-mont-blanc-par-lionel-terray.html

15 05 1952                  Werner Von Braun présente son projet d’expédition sur Mars.

20 05 1952                 De la base d’Hammaguir, près de Colomb Bechar, la France lance sa première fusée sonde : Véronique, 55 cm Ø, 6,5 m de long, masse totale de 1,3 tonne ; le moteur a été mis au point par deux Allemands de l’équipe de Von Braun à Pennemünde : acide nitrique-kérosène, tuyère refroidie par circulation de propergol dans une double paroi, principes qui resteront à la base des moteurs des futures fusées, dont Ariane finalement. Les premiers essais ont été effectués depuis le camp de Suippes, dans l’Aube, à coté de Mourmelon en 1951 et celui de l’Ardoise, au Cardonnet, au nord de Cournonterral, à l’ouest de Montpellier en 1952. C’est à Wolgang Pitz que l’on doit l’invention d’un procédé de guidage au départ, permettant d’éviter la construction d’une tour pour compenser les déviations de trajectoire dues au carburant utilisé : il stabilisa cette trajectoire par un guidage à l’aide de 4 câbles en tension reliés à la fusée pendant les cinquante premiers mètres de sa course ; des boulons explosifs libéraient alors la fusée de ces attaches.

Le centre d’études était à Vernon dans l’Eure, et Véronique est la contraction de Vernon Electronique. Les ingénieurs français qui y travaillaient étaient nettement minoritaires par rapport aux 123 ingénieurs allemands que la France avait récupéré de l’équipe de Wehner von Braun… des miettes par rapport aux quelques 1 500 chercheurs et savants – dont von Braun lui-même – qu’avaient récupérés les Américains en 1945 dans le cadre de l’opération Paperclip ; les Russes et les Anglais parvenant à des chiffres entre ceux des Etats-Unis et de la France.

26 05 1952                  Emprunt Pinay, indexé sur l’or et net d’impôt : très prisé des amateurs. Début de la construction du Rideau de fer.

À l’autre extrémité du bloc communiste, les conseillers soviétiques inspirent toute la politique économique de la Chine : le pays compte 90 % de ruraux… qu’importe ! On met 93 % des investissements dans l’industrie ! On y compte déjà dix millions de personnes internées dans des camps de travail, au départ des prisonniers de guerre pour nombre d’entre eux, mais qui seront remplacés par des contre-révolutionnaires.

27 05 1952                 Signature du Traité créant la CED : Communauté Européenne de Défense.

28 05 1952                Le Suisse Raymond Lambert et le sherpa Norgay Tensing arrivent à 8 600 m sur l’Everest : mais le temps se gâte et il serait suicidaire de poursuivre. Ils redescendent. Norgay Tensing y reviendra mais avec Edmund Hillary, un an plus tard.

13 06 1952                 Les chasseurs russes abattent au-dessus de leur territoire un avion espion américain RB 29 : les douze hommes d’équipage sont tués.

14 06 1952                Paul Félix Armand Delille, éminent médecin spécialisé dans la tuberculose des enfants, passionné d’entomologie, est propriétaire du château de Maillebois, en Eure-et-Loire : 300 hectares : 2/3 en forêt, 1/3 en cultures. Comme partout ailleurs, les lapins pullulent endommageant la forêt et encore plus les cultures. Il se refuse à autoriser les chasseurs sur sa propriété et, malgré l’abattage de 4 000 lapins par an, ne parvient pas à enrayer l’invasion. Il a entendu parler d’une culture de virus qui donne aux lapins de garenne et d’élevage une maladie mortelle : la myxomatose. Il se procure à Lausanne ces virus, originaires d’Amérique du sud, et inocule deux lapins, pensant son domaine suffisamment bien clos pour que la maladie n’en franchisse pas les limites… Deux mois plus tard, tout le département était touché, fin 1953, c’était toute la France, et, à la fin des années 1950, toute l’Europe : une hécatombe ! Les soldats étaient mobilisés pour ramasser les lapins, les employés municipaux nettoyaient les routes pour le passage du Tour de France.

Le lapin, c’est bon à manger, sa peau convient bien à la fabrication de manteaux et encore à la fabrication d’excellente colle : il y a donc de gros intérêts en jeu ; mais il ravage aussi les cultures et les amateurs de gibier noble l’estiment nuisible. Le débat sera donc passionné, les agriculteurs et les forestiers prenant le parti de Paul Félix Armand Delille, allant jusqu’à lui remettre une médaille ainsi gravée : La Sylviculture et L’Agriculture reconnaissantes. Procès il y aura avec un ténor du barreau : Me Floriot, à l’origine d’une législation protectrice du lapin, mais non rétroactive : Paul Félix Armand Delille ne sera pas inquiété, seulement fâché de passer à la postérité pour l’éradicateur du lapin – à l’exception de quelques îlots qui  résistèrent avec succès – plutôt que pour un bienfaiteur de la santé. Les lapins s’en relèveront mais ce sera long.

24 06 1952                   On compte 500 km de voie ferrée électrifiée entre Paris et Lyon.

1 07 1952                      En Allemagne, première transplantation – réussie – d’une hanche synthétique en plexiglas.

7 07 1952                      Le paquebot United States prend le Ruban Bleu à 35,9 nœuds.

24 07 1952                    L’Anglais Chris Chataway, l’Allemand Herbert Schade, le Français Alain Mimoun et le Tchèque Émile Zatopek peuvent tous les quatre prétendre à la victoire dans le 5 000 mètres des Jeux Olympiques d’Helsinki. De leur vivant, ils sont déjà des athlètes de légende : dans le démarrage décisif, Emil Zatopek s’arrache, coiffant Alain Mimoun, suivi de Herbert Schade. Chris Chataway était tombé en touchant la lice du dernier virage.

Pour savoir vraiment tout ce qui s’est passé dans ce dernier tour du plus grand 5 000 qui ait jamais été couru, peut-être de la plus poignante, la plus échevelée des toutes les épreuves de course à pied disputées jusqu’ici sur un stade, il faudrait en revoir le film complet et le passer de nombreuses fois pour en retrouver chacune des péripéties, superposition fantastique de chocs et de faits héroïques, la bataille sans merci entre quatre champions au cœur énorme se renversant constamment.

Nous n’étions plus reporter ou journaliste, mais, comme les 70 000 privilégiés présents, un homme qui tremblait, qui hurlait, qui n’avait plus le sens de sa personne ni de sa tâche, entièrement subjugué par le spectacle phénoménal qui, sur la piste brique, déchirait, recollait, puis brisait encore la course de quatre athlètes dont aucun ne renonçait à vaincre.

Jacques Goddet                  L’Équipe du 25 juillet 1952

Jacques Goddet peut les vouloir tous de niveau identique, Émile Zatopek, 30 ans, prouvera qu’il était imbattable : non content de l’or du 5 000, il prendra encore celui du 10 000 m et du marathon ; pareil exploit ne sera jamais renouvelé. De 1948 à 1954, il aura  disputé trente-huit 10 000 mètres sans jamais en perdre un seul.

26 07 1952                    Le général Mohammed Neguib prend le pouvoir en Égypte et contraint le Roi Farouk à l’exil : ce dernier avait accumulé un trésor allant de la voiture aux bijoux – il était cleptomane – en passant par un yacht, dans la plus pure tradition des princes des Mille et Une Nuits ; avec la pauvreté du fellah, Neguib jouait sur du velours. Fouad, son fils lui succéda, jusqu’à la proclamation de la République, le 18 juin 1953. Le colonel Gamal Abdel Nasser attendait tranquillement son heure qui viendra en 1954.

À 33 ans, Evita Peron [épouse de Juan Peron, le président de l’Argentine] meurt d’un cancer du col utérin :

Nous voulons nous la rappeler telle qu’elle était lorsqu’elle entra le soir du 29 juillet 1947 au théâtre de la Scala. Le comte Sforza, vêtu d’un smoking blanc, descendit de la grosse limousine puis fit rapidement le tour de la voiture et lui offrit son bras dans un geste qui n’obéissait pas seulement à des injonctions diplomatiques mais manifestait le souvenir oublié d’une galanterie romantique et chevaleresque. Si à ce moment-là elle lui avait demandé de se battre contre le dragon, le vieux gentilhomme serait parti aussi vite que le vent. Mais les yeux des gens agglutinés en deux demi-cercles devant le hall ne cherchaient qu’elle, l’ambassadrice extraordinaire, silhouette blanche derrière les vitres de la voiture.

La première chose que l’on vit d’elle, au moment où elle penchait la tête pour descendre, ce furent ses fameux cheveux blonds, très clairs, resplendissant joyeusement sous les lumières aveuglantes des photographes. Ils formaient comme une gigantesque fleur d’or, une étrange coquille, un château, un trône, au milieu duquel scintillaient çà et là quelques pierres précieuses. Puis elle releva la tête, laissant voir son sourire qui était ou paraissait tellement naturel, un sourire de gamine heureuse. Dans le mouvement de foule confus qui se créa sur son passage, on put entrevoir une fraction de seconde ses magnifiques épaules nues, son collier de diamants, sa robe de satin blanc, la longue étole de fourrure de renard, blanche elle aussi. Mais déjà le comte l’emmenait à l’intérieur, littéralement illuminé par la lumière qui irradiait de la jeune femme, lui donnant le bras, coude levé et projeté en avant, satisfait et autoritaire, un peu comme s’il était aussi pour quelque chose dans cette si belle apparition.

Devant le hall, la foule était presque uniquement composée de femmes, non pas vêtues de robes de soirée car elles n’assisteraient pas au spectacle, mais avec leurs habits de tous les jours qui, même deux ans plus tard, gardaient quelques vagues traces de la guerre. Milan, après l’ouragan, se remettait : ce mois-là, justement, une nouvelle édition de la Foire allait avoir lieu, la Scala, restaurée tout exprès, était déjà rouverte et les morts, les haines commençaient à s’éloigner dans les esprits. Mais, dans certaines maisons les absents avaient laissé des vides béants, les hommes étaient toujours mal habillés, le trousseau des femmes avait des allures de marché noir, et la foule était composée de gens qui semblaient appauvris, souffrants et un peu agressifs. Cette femme extraordinaire, qui se montrait dans tout l’éclat de sa beauté, de sa magnificence, de sa renommée produisit une impression incroyable. Peu savaient exactement qui elle était. Reine d’un très lointain royaume ? Princesse ? Ministre ? Ambassadrice ? Actrice de cinéma ? On racontait sur son compte des histoires romanesques assez confuses. Elle semblait être l’incarnation du succès, de la prospérité, des eldorados faciles. Cela ne lui suffisait donc pas d’être si belle ? Pourquoi tant d’honneurs ? Pourquoi une fourrure aussi longue ? Pourquoi ces courbettes de son excellence le comte Sforza ? Un murmure parcourut la foule. Murmure de stupeur et d’admiration mais dans les yeux des femmes il y avait autre chose, une lueur avide, envieuse, dure comme une accusation : est-ce juste que toi, tu aies tout pour toi ?

Tout ! ? ! C’est peut-être exactement ce jour-là, à Milan, que lui était parvenu le premier des sinistres avertissements. Il faisait tellement chaud cet après-midi-là qu’en visitant la Foire, elle avait eu un malaise. La fatigue, la canicule précoce, les aléas du voyage, il y avait beaucoup de raisons convaincantes. D’ailleurs, quelques heures après, de cette faiblesse il ne restait que le souvenir. Quand elle pénétra dans la Scala, elle se portait comme un charme. Peut-être n’avait-ce été qu’une défaillance momentanée, comme cela peut arriver à chacun de nous ? Mais peut-être aussi était-ce déjà les prémices, un obscur pressentiment, comme lorsque au cœur de la guerre, dans le silence de la nuit, le très lointain bourdonnement des avions, cette impalpable onde de sons, tire mystérieusement les hommes de leur sommeil.

Tout ! ? ! Les gens qui ce soir-là se trouvaient devant le hall de la Scala eurent le sentiment qu’elle exhibait son bonheur ; le jour suivant, ils reprenaient leur vie habituelle, le travail, les tristes soucis d’argent, et, de cette façon, jour après jour, ils ont continué à travailler durement, à dormir dans leurs étroites chambres, à amener les enfants à l’école, à payer les factures d’électricité. Et vous, mesdames, qui ce soir-là ouvriez si grand les yeux, vous avez aujourd’hui quelques rides de plus, et vous avez mis au monde d’autres enfants, et la famille est pour vous source de constants sacrifices, le soir vous arrivez fatiguées, vous voudriez vous acheter des vêtements neufs, passer des vacances au bord de la mer, et faire un peu les grandes dames, et pourtant, tout cela ne vous est pas permis. Mais vous êtes vivantes !

Tous les jours vous vous démenez, c’est vrai, mais toujours est-il que le mal abject qui terrorise le monde entier ne venait pas ce soir-là frapper chez vous, mais à la porte dorée de cette femme si belle, la favorite du destin, la superbe, la blonde statue victorieuse. Depuis ce moment, jour après jour, elle commença, lentement, à choir de son piédestal. Elle avait encore, si elle le voulait, des montagnes de bijoux, des foules entières disposées à faire n’importe quelle folie pour elle du moment que cela lui faisait plaisir, et les médecins les plus célèbres au monde avec leurs radios, leurs isotopes, et les bizarreries scientifiques les plus coûteuses, mais tout cela ne servait à rien. Nuit et jour, une main démoniaque lui retirait un peu de chair, lui enlevait millimètre après millimètre, écaillant patiemment sa beauté, occultant d’un masque terreux la précieuse lumière de la jeunesse. Le visage bientôt fut défait, marqué d’une sorte de vieillesse sépulcrale, la couronne d’or de la chevelure s’effondra et les cheveux, ternis, s’aplatirent en tresses sur la nuque. Puis les portes furent hermétiquement fermées pour qu’aucun étranger ne puisse assister aux phases ultérieures de sa dégradation.

Jusqu’au jour où ne reposa plus sur le lit, immobile, qu’un spectre méconnaissable et blafard ; il ne servait plus à rien que, dehors, les fidèles descamisados, massés en une foule immense, l’appellent de leurs cris frénétiques : aucune voix ne pouvait la tirer de ce sommeil éternel. De l’étoile tombée dans l’eau boueuse, il ne restait plus qu’un maigre tison corrodé.

Et vous, mesdames qui, ce soir-là, l’aviez tellement enviée, du haut de votre balcon où sèchent les chemises, pendues à des fils, vous la voyez maintenant passer, là-bas, tout au fond et s’en aller pour toujours, la si jolie femme aux mille toilettes. Elle ne porte plus de rivières de diamants, ni de fourrures blanches, c’est un fantôme désolé, courbé, vêtu d’un sac grisâtre. La reine anéantie, humiliée est aujourd’hui plus démunie que vous toutes. Avant de disparaître à jamais, elle lève un instant les yeux et vous découvre, penchées sur la rambarde du balcon que le soleil de la vie illumine encore. Avec quels regards désespérés elle vous contemple. Vous ne répondez pas ? Allez, faites-lui un sourire, un petit signe d’adieu, à cette pauvre femme.

Dino Buzzati  Corriere della sera      29 juillet 1952                        Chroniques terrestres Robert Laffont 2014

07 1952                        Sur le Tour de France, dans le col du Galibier, Fausto Coppi s’envole : il arrive à Sestrières avec 7’9 » d’avance sur le second. Il terminera le Tour avec 28’17 » d’avance sur son dauphin !

5 08 1952                   Les Drummond, une famille anglaise, sont tués à Lurs : c’est le début de l’affaire Dominici. Cinquante ans plus tard, on ne connaît toujours pas la vérité… Gaston Dominici, patriarche de soixante dix ans passés tenant son clan d’une main ferme, – pour autant qu’à raison de quatre litres de vin par jour, on puisse avoir une main ferme -, mentira délibérément… il se dira coupable à plusieurs reprises, et se rétractera aussi souvent. L’Anglais assassiné était un ancien des Services secrets britanniques, à la tête d’une entreprise pharmaceutique à la pointe de la recherche en matière de vitamines…

De face, coupable ; de profil, innocent, dira Giono.

24 09 1952       Le sous marin (anciennement anglais, prêté à la France) Sybille, coule au large de Saint Tropez : quarante huit morts. Il repose par 700 mètres de fond.

2 10 1952                   Renault sort la Frégate, à 850 000 F. (13 200 € 2000)

5 10 1952                     Il faut laisser du temps au temps.

Match amical de  foot France-Allemagne à Colombes. 10 000 Allemands ont fait le déplacement, en espérant que le sport sera ainsi à l’avant-garde d’une amitié retrouvée ; des années plus tard, Barbara chantera Faites que jamais ne revienne le temps du sang et de la haine, car il y a des gens que j’aime, à Göttingen, à Göttingen… ; pour l’heur, il était probablement un peu tôt : un Français ancien déporté de Buchenwald viendra assister à la rencontre habillé avec son pygama rayé de déporté…

14 10 1952                 Le Corbusier inaugure la Cité Radieuse, sur le Prado, à Marseille. Antérieurement à cette construction, il existait dans ce quartier une auberge qu’on avait nommé, pour d’obscures raisons, l’auberge du fada, qualificatif qui avait fait tâche d’huile pour être étendu à tout le quartier. Et donc, il n’y avait pas de raison pour que la Cité radieuse n’en bénéficiât point : d’où la Cité du fada.

Il y a bien quelque chose de propre au Midi de la France et pas seulement à Marseille pour faire ainsi de ce qui, au départ n’est guère plus qu’un constat de la réalité : un bateau de pêche qui se nomme la Sardine, un quartier qui se nomme le Fada, une outrance qui mène à la sardine qui vient boucher le Vieux Port et la Cité du fada. En Languedoc, on a aussi un col qui se nommait en occitan tres ventes. Dans des temps déjà anciens où l’on francisait tous les noms locaux, au cours d’un conseil municipal sans doute joyeux, à moins que le coupable ne soit la DDE, le tres occitan, qui signifie bien sûr trois, est devenu treize, et c’est ainsi que l’on a un col des treize vents.

25 10 1952                  Inauguration du barrage de Donzère Mondragon : 2 milliards de kwh/an.

Vous faites une gestion de plombier, mais les fleuves ne sont pas des tuyauteries.

Monique Coulet. CNRS Lyon.

29 10 1952                 Le Mystère II, fabriqué par Marcel Dassault, est le premier avion français à franchir le mur du son.

6 11 1952                François Mauriac obtient le prix Nobel de Littérature, et Albert Schweitzer celui de la Paix.

16 11 1952              Charles Maurras meurt à la clinique Saint Grégoire de Symphorien-les-Tours.

Seigneur, endormez-moi dans votre paix certaine
Entre les bras de l’Espérance et de l’Amour.
Ce vieux cœur de soldat n’a pas connu la haine
Et pour vos seuls vrais biens a battu sans retour…

Écoutez ce besoin de comprendre pour croire !
Est-il un sens aux mots que je profère ? Est-il,
Outre leur labyrinthe, une porte de gloire ?
Ariane me manque et je n’ai pas de fil.

Comment croire, Seigneur, pour une âme qui traîne
Son obscur appétit des lumières du jour ?
Seigneur, endormez-la dans votre paix certaine
Entre les bras de l’Espérance et de l’Amour.

Charles Maurras Prière de la fin  1950

Je l’ai vu deux fois à Tours, et je l’entends encore me parler de Dieu et de la vie éternelle avec cette plénitude irréfutable qui jaillit de l’expérience intérieure. J’ai rencontré beaucoup de théologiens dans ma vie : aucun d’eux ne m’a donné, en fait de nourriture spirituelle, le quart de ce que j’ai reçu de cet athée ! Toute la différence entre le géographe et l’explorateur.

Gustave Thibon

5 12 1952                 Il fait très froid à Londres : les londoniens ont fait fonctionner leur poêle à charbon à forte teneur en soufre en continu, les centrales électriques à charbon tournent aussi à plein régime, les bus qui viennent de remplacer les tramways mis à la casse carburent au diesel : la pollution se traduit par un smog qui va s’installer pendant quatre jours, réduisant la visibilité à moins de 5 mètres. Le coût humain sera terrible : 12 000 morts ! Le dioxyde d’azote a provoqué la transformation de dioxyde de soufre en sulfates.

19 12 1952                    Mise en service d’une nouvelle pile atomique à Saclay.

23 12 1952                  Le docteur Alain Bombard s’est lancé seul dans la traversée de l’Atlantique à bord d’un Zodiac : il parviendra plutôt à survivre qu’à vivre, de pêche et d’eau salée.

1952                            Depuis 1948, la France a reçu 2 000 milliards de F, au titre du plan Marshall. La revue Life compare le gouvernement français à un grand chœur de french cancan et l’Hexagone à une girl glissant dans son bas un billet de 1 milliard $ d’aide américaine.

La reconstruction est presque achevée, la production industrielle dépasse de 9 % celle de 1929. Sortie de la 4 CV Panhard. Mise au point par le Dr Fernand Lamaze de l’accouchement sans douleur avec deux aspects majeurs : pédagogique, par des cours qui permettent aux mères de mieux connaître leur anatomie et, par conséquent, à mieux maîtriser leur corps ; physique, par l’appel aux réflexes conditionnés développés par Ivan Pavlov, essentiellement par une maîtrise des contractions et du souffle pour limiter la souffrance à l’heure de l’accouchement. Première opération de changement de sexe : Georges Jorgenson devient Christine. Alfred Hershey et Martha Chase découvrent que l’ADN peut aussi bien s’autocopier qu’induire la synthèse des protéines propres à un virus, si bien que les virus bactériophages peuvent se multiplier. Les États-Unis procèdent à l’explosion de la première bombe H[6], sur l’atoll d’Eniwetok.

13 01 1953                 La Pravda révèle le complot des Blouses Blanches, des médecins juifs qui auraient eu pour projet de faire mourir plusieurs dirigeants soviétiques ; certains d’entre eux sont au secret, torturés de puis novembre 1952.

1 02 1953                   En mer du Nord, peu après la pleine lune, la conjonction des forces d’attraction du Soleil et de la Lune alignés, produit une énorme marée d’eau vive ; à cela s’ajoute une tempête venue du nord-ouest qui souffle à 150 km/h sur les côtes : il n’en faut pas plus pour que la mer, démontée, envahisse la Hollande.

Cinquante ans plus tard, des rescapés témoigneront :

Le vent hurlait, il faisait un froid glacial, il y avait de l’eau jusqu’au toit, des hommes et des bêtes qui flottaient tous morts. Beaucoup de gens ont attendu des jours sur le toit avant que les secours n’arrivent. Beaucoup ont vu leurs enfants, leur mari, leur femme se noyer sans pouvoir rien faire. Aujourd’hui, j’ai 60 ans et je ne peux pas m’empêcher de pleurer, vous voyez ; je n’ai jamais parlé de ça à personne, jamais. Même pas avec mes enfants. Il y a eu 1 835 personnes noyées, et 20 000 bovins, 12 000 porcs, 1 750 chevaux, 27 580 moutons, 166 000 poules et canards. Ce sont 200 000 hectares qui se sont retrouvées sous l’eau et 47 000 bâtiments qui ont été détruits. 75 000 personnes ont été déplacées.

Et un autre :

Les temps qui ont suivi ont été terriblement difficiles. Je me suis demandé à l’époque comment les gens arrivaient à tenir alors qu’ils venaient de tout perdre. On est reparti de zéro. Il y a cinq ans, j’ai prié les survivants de dire quelques mots pour les cérémonies du quarante cinquième anniversaire de la catastrophe. Je n’ai trouvé personne. Ils n’y arrivaient pas.

Des catastrophes de cette nature, entraînant beaucoup plus de morts, avaient déjà eu lieu aux XIII° puis XV° siècles ; les archives font état de cent vingt quatre raz de marée et inondations entre 900 et 1900. Jamais les Hollandais n’ont cessé de réaménager leur pays et le proverbe affirme avec superbe : Dieu a crée la Terre, mais les Hollandais ont crée la Hollande.

Un quart du pays se trouve en dessous du niveau de la mer, jusqu’à sept mètres. Après ce raz de marée, on s’attaqua à la construction des remparts les plus puissants jamais imaginés : le plan Delta, qui devrait mettre à l’abri des tempêtes les plus fortes dans l’échelle de Beaufort et des vagues de seize mètres de haut.

25 02 1953                 De Gaulle se prononce contre la Communauté Européenne de Défense.

27 02 1953                  Accords de Londres sur l’effacement partiel de la dette allemande. Outre l’Allemagne de l’Ouest, les participants étaient la Belgique, le Canada, le Danemark, la France, la Grande-Bretagne, la Grèce, l’Iran, l’Irlande, l’Italie, le Liechtenstein, le Luxembourg, la Norvège, l’Espagne, la Suède, la Suisse, l’Afrique du Sud, les États-Unis, la Yougoslavie et d’autres. Les États du Bloc de l’Est n’en font pas partie. Entamées en 1951, les négociations, donnent lieu à cet accord, ratifié par l’ensemble des participants dans les mois qui suivront. Le négociateur pour la partie allemande était Hermann Josef Abs, futur président de la Deutsche Bank.

Les négociations portaient sur des sommes comprenant d’une part un montant de 16 milliards de marks résultant des obligations du Traité de Versailles de la Première Guerre mondiale jamais honorées, ainsi que des emprunts souscrits par la République de Weimar et dont le paiement des intérêts avait été suspendu par l’Allemagne au début des années 1930, et d’autre part 16 autres milliards de marks représentant des emprunts d’après-guerre auprès des Alliés et principalement des États-Unis. L’Allemagne avait décidé de rembourser ses dettes pour restaurer sa réputation. L’argent était essentiellement dû aux gouvernements et à des banques privées aux États-Unis, en France et en Grande-Bretagne. L’Allemagne étant alors partitionnée en deux, la question de savoir si la seule RFA devait prendre en charge la totalité des dettes allemandes d’avant-guerre se posa. Le chancelier Konrad Adenauer fut favorable à cette option en échange d’une reconnaissance internationale de la RFA, et d’une révision du statut d’occupation de la RFA.

Selon l’accord signé à Londres, le montant à rembourser est réduit de 50%, soit environ 15 milliards de marks et étalé sur 30 ans. Ce remboursement, vu la croissance rapide de l’économie allemande, a un impact mineur.

Une partie de l’accord incluait les dettes dues par le Reich, à payer après la réunification de l’Allemagne. La faible probabilité de cette hypothèse rendait cette partie très aléatoire mais, en 1990, l’Allemagne réunifiée procédera à un autre remboursement de 239,4 millions de Deutsche mark. Le 3 octobre 2010, le dernier versement de 69,9 millions d’€ sera effectué, venant solder les dettes connues des deux guerres mondiales.

02 1953                    Juan Perón  envoie  son beau frère Juan Duarte à Zürich pour y faire transférer la fortune personnelle de sa femme Eva, décédée 7 mois plus tôt, sur son compte. Peu après son retour à Buenos Aires, en avril, il sera suicidé.

Le ski de compétition vit ses dernières années hors-normes : les coureurs sont encore tête nue, magnifiquement libres et en contact direct avec la neige : aucune sécurité sur les bords de la piste Emile Allais à Megève, qui finira par être interdite quelque vingt ans plus tard : https://sport.rendez-vous.tv/ski-alpin-la-coupe-emile-allais.html

5 03 1953                Mort de Staline : son entourage mit dix heures avant de réagir à son attaque cérébrale et faire venir des médecins ; l’annonce n’en sera faite que le lendemain :

Le cœur du compagnon d’armes de Lénine, le porte-drapeau de son génie et de sa cause, le sage éducateur et guide du parti communiste et de l’Union soviétique, a cessé de battre le 5 mars 1953 à 21 h 50, heure de Moscou.

On assista lors de ses obsèques à des scènes de folie populaire :

Les barrages de la police furent écrasés et culbutés sur la pente raide allant de la Stretenka à la place Troubnaïa. Une quantité énorme de gens perdit pied….Les cages thoraciques craquaient. Déformées par l’horreur, les bouches de centaines de gens étaient déchirées par des hurlements… Toute la nuit, les ambulances, la police et les troupes ont transporté des corps estropiés dans les hôpitaux et dans les morgues.

Chepilov, rédacteur en chef de la Pravda.       Mémoires

Une troïka prend le pouvoir avec Malenkov, Beria et Molotov. Khrouchtchev aura raison des trois quelques mois plus tard.

Il est sans doute le chef d’État qui aura le plus trompé son peuple, illusionné le plus d’intellectuels étrangers… son bilan est terrifiant… le nombre de morts se chiffre par dizaines de millions. À sa mort, il existait 165 goulags où se trouvaient entre 8 et 10 millions de détenus, dont la majorité seront amnistiés de 1954 à 1956.

En 1926, il confiait à un proche : Choisir la victime, préparer minutieusement le coup, assouvir une vengeance implacable et ensuite aller se coucher… Il n’y a rien de plus doux au monde.

[…]              Les peuples heureux n’ont pas d’humour.

1921-22                      5 000 000 morts de faim

1930-31                      30 000 koulaks fusillés, 1 680 000 déportés, 1 000 000 fuient leur village, 2 000 000 exilés

1932-33                     5 à 6 millions de mort de faim en Ukraine, dans le Caucase du nord et au Kazakhstan

1936-38                  Grande terreur : 1.5 million de citoyens ordinaires arrêtés parmi les gens du passé : aristocrates, bourgeois, prêtres, koulaks et les minorités nationales des zones frontalières : 680 000 d’entre eux sont fusillés

1941 à 45                    Déportation de 900 000 Allemands de la Volga à l’automne 1941, 93 000 Kalmouks du 27 au 30 décembre 1943, 521 000 Tchétchènes et Ingouches du 23 au 28 février 1944, 180 000 Tatars de Crimée du 18 au 20 mai 1944, auxquels il faut ajouter les Grecs, les Bulgares et les Ukrainiens de Crimée, ainsi que les Turcs, les Kurdes et les Klemchines du Caucase.
Dans Un monde à part, Gustaw Herling parle de 20 millions de prisonniers dans les camps du goulag en 1941, avec un million de soldats pour les garder.

1946-1947                  500 000 morts de faim

J’ai souvent réfléchi au peuple russe et ce qui fait qu’il est unique au monde. J’en suis arrivé à la conclusion que personne n’a notre capacité à nous imaginer tels que nous ne sommes pas. Ce que nous sommes, c’est un peuple suspicieux, haineux, dominateur, bureaucratique, qui se complait dans l’adversité, son plus grand adversaire étant lui-même. Et de tout cela il résulte une capacité exceptionnelle à endurer le pire sur des périodes qui dépassent l’imagination. Voyez l’exemple de la dernière guerre. Pendant que des millions de Russes se faisaient tuer sur le front, l’anthropophage vénéré du Kremlin était occupé à tuer les siens comme s’il craignait que la guerre ne lui fasse de l’ombre. Nous sommes immuables.

Marc Dugain Une exécution ordinaire        Gallimard 2007

En France, l’événement donnera lieu à un scandale au sein du Parti, au centre duquel se trouvait un portrait de Staline réalisé par Picasso pour la circonstance et publié dans les Lettres Françaises le 12 mars. C’est un Staline jeune, en pleine forme, et non le petit père des peuples, vieillard chenu et rassurant qu’aurait voulu la nomenklatura du Parti. Tout ce monde proteste à qui mieux mieux, et étale un obscurantisme, une conception de l’art embrigadé au service du politique qui arrive à la hauteur de celui de l’Église catholique en ses époques les plus lugubres.

Ma tristesse tient au fait que si un grand artiste, en 1953, est incapable de faire un bon mais simple dessin du visage de l’homme le plus aimé des prolétaires du monde entier, cela donne la mesure de nos faiblesses dans ce domaine dans notre pays qui compte pourtant dans son passé artistique les plus grands portraitistes que la Peinture ait connus. Alors, il fallait simplement reproduire une photo, ou mieux, l’œuvre probe [c’est l’artiste qui souligne] d’un artiste soviétique.

André Fougeron, peintre quasi officiel du Parti communiste français.

Ce problème est celui de tous les créateurs, peintres y compris, qui doivent se placer résolument sur les positions de la classe ouvrière s’ils veulent partager complètement son grand combat à la tête du peuple de France pour les libertés démocratiques, l’indépendance nationale, la paix et le socialisme. Il s’agit bien ici de la demande renouvelée par tous les travailleurs, particulièrement à leurs camarades peintres, pour que dans le contenu comme par la forme, leurs œuvres soient imprégnées des luttes, des espoirs, des certitudes en la victoire de la classe ouvrière.

Louis Aragon. Les lettres Françaises. 2 avril 1953

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[1] Sous la direction de Roger Désormière, éd. de l’Oiseau-Lyre

[2] Symphonie n°26 en mi-bémol, kœchel 184, enregistrée par le Boston Symphony Orchestra, sous la direction de Serge Koussevitzky.

[3]   Dominicain, le père Couturier, autoproclamé régent de l’art sacré en France avec le Père-compère Régamey avait très clairement pris parti un an plus tôt dans un article Aux grand hommes les grandes choses : Cent vingt églises ont pu être bâties – les chantiers du Cardinal – autour de Paris sans qu’un seul des grands architectes français, respecté du monde entier, ait seulement été consulté. […] Il vaut mieux s’adresser à des hommes de génie sans la foi qu’à des croyants sans talent. Puis, dans un dialogue avec Le Corbusier, athée de culture protestante :

Le Corbusier : Je n’ai pas le droit de construire la chapelle de Ronchamp, prenez un architecte catholique.

P. Couturier : Mais, Le Corbusier, je m’en fous que vous ne soyez pas catholique. Il nous faut un grand artiste et l’intensité esthétique, la beauté que vous allez faire éprouver va permettre à ceux qui ont la foi de retrouver ce qu’ils viennent chercher. Il y aura convergence de l’art et de la spiritualité, et vous atteindrez beaucoup mieux notre but que si nous demandions à un architecte catholique : il se croirait obligé de faire une copie des anciennes églises.

[4] vivant, pour les Croates, sur l’île de Mljet, à une porté de flèche de Dubrovnik.

[5] …dont la présence pouvait tout de même s’expliquer : le 15 août 1946, le matériel du chantier avait été proprement dynamité : transformateurs, perforatrices, excavatrices, moteurs électriques mis hors d’usage ; nombre de pièces furent jetées dans l’Isère, une cabane de chantier incendiée…

[6] La bombe H utilise la fusion d’atomes légers, pour en faire de plus lourds : la température dégagée par une explosion thermonucléaire est de 50 millions de degrés, 20 fois plus qu’au cœur du soleil. A poids égal d’explosif, le mécanisme thermonucléaire fournit trois fois plus d’énergie qu’un mécanisme à fission.


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