Septembre 1967 au 15 mars 1969. Che Guevara vu par Régis Debray. Un exploit technique franco-anglais : le Concorde. Mai 68. 23227
Publié par (l.peltier) le 26 août 2008 En savoir plus

1° quinzaine de septembre 1967.

Mourir pour des idées oui ! mais de mort lente…
 Car à forcer l’allure il arrive qu’on meure
 Pour des idées n’ayant plus cours le lendemain…

Brassens nous aurait-il payés de mots ? Les idées du Che n’ont plus cours, quand elles ne donnent pas froid dans le dos. Il a forcé l’allure, et le voilà plus vivant qu’hier. Sa silhouette se promène encore chez les pauvres – son poster fait recette chez les riches -, les amateurs de romantisme. Comme Kennedy, dans son Occident. Ne pas vieillir, assassiné comme l’Argentin ou l’Américain, à défaut découronné, comme Bolivar ou de Gaulle, c’est le meilleur passeport pour l’au-delà. La mort lente est une abjuration, le fil tranché avant l’heure, une consécration, qui marque au front d’un signe sacramentel. À quoi bon prolonger un règne de quelques années, si c’est enlever un siècle au rayonnement d’un nom ? Les vieux chefs accrochés aux petites jouissances du pouvoir, à la délectation de nommer, promouvoir et destituer, faire et défaire, ignorent-ils qu’en ces domaines la rallonge vaut raccourcissement ? (En se représentant pour un deuxième septennat, sans idée motrice ni grande querelle à soutenir, pour montrer sa maîtrise au petit jeu des séductions et des manœuvres, Mitterrand prenait un certain risque.) Ce que perd l’individu physique, son mythe le lui rendra au centuple. Sur le théâtre du monde, tous les premiers rôles perdent la partie, puisque, dans l’action politique plus qu’aucune autre soumise à l’entropie, nul ne peut gagner, au sens d’atteindre ses objectifs, remplir son contrat, mettre ses actes à la hauteur de ses mots. Les plus chanceux, qui se comptent sur les doigts d’une main, n’ont pu échapper eux-mêmes, tel Bolivar, au constat de faillite, à l’à-quoi-bon final. Dans le personnel politique, l’ultime clivage oppose ceux qui réussissent l’échec et ceux qui le ratent (à trop vouloir rester). De Gaulle, le Che et Allende n’ont pas, de leur vivant, atteint qui la participation et l’indépendance nationale, qui sa guerre de libération continentale, qui le socialisme dans la liberté. Mais, si différent qu’ait été leur rêve arabe, leur échec nous aide à en faire d’autres, comme leur mort nous aide à vivre.

Le démocrate français et l’autocrate cubain, qui ne se sont pas retrouvés par hasard à Paris, au soir de leur carrière, ont en commun d’avoir traîné : sur leur silhouette, la postérité a toute chance de peindre ton sur ton. Gris sur gris. C’est là un jugement moins moral qu’esthétique : au rebours des siècles académiques (comme le siècle de Louis XIV lui-même), le goût moderne préfère les croquis, les études de main aux toiles finies et léchées ; les aphorismes, bribes et fragments aux proses trop patiemment filées ; les destins fauchés dans leur fleur, les chênes qu’on abat avant la quarantaine aux centenaires méritants. En politique comme en peinture et en littérature, pas de sensation d’achèvement sans quelque dose d’inachevé, comme si, en ce domaine aussi, fini et tronqué ne faisaient qu’un.

Pour se convaincre du peu d’importance des idéologies dans la conduite de leurs meilleurs champions, il suffit de considérer le cheminement opposé des deux principaux commandants. Ce n’est pas parce qu’on est marxiste et communiste que l’on choisit la couronne d’épines, ou la couronne tout court. Selon le filtre d’une culture ou d’un tempérament, cette doctrine justifiait aussi bien l’accommodement aux circonstances – durer coûte que coûte – que l’amour suprême de la solitude – la voie Spartacus. Au carrefour des deux routes, Fidel et le Che se sont croisés, comme le feront plus tard, plus bourgeoisement, Mitterrand et Mendès France, car l’éternelle bifurcation propre à la vision politique du monde n’empêche pas, un court moment, le rusé et l’intransigeant de coïncider, voire de coopérer – mais pas pour longtemps. Les Français étaient rivaux sans être intimes, alors que l’Argentin et le Cubain faisaient un tandem de complémentaires aux antipodes. Fraternellement unis quoique de familles différentes, Fidel vivait à l’horizontale des affaires, le Che à la verticale du rêve.

Brouille, divorce, exil : la rumeur a rejoué Staline et Trotski. Le reître et le paladin. L’impudent et l’imprudent. Cela rassure. C’est un canevas éprouvé. Et faux. Le hasard a voulu que je fusse le dernier truchement entre les deux compagnons d’armes. J’ai entendu Fidel en tête à tête, avant mon départ pour Nancahuazu, me parler une nuit entière du Che, avec ce mélange de tact, de fierté et d’inquiétude qu’un grand frère peut avoir pour un puîné parti à l’aventure, dont il connaît bien les défauts, et qui ne l’en aime que plus. J’ai entendu comment le Che, avant mon retour supposé pour La Havane (après un détour par les pays voisins), me parlait de Fidel, en me donnant pour lui force messages, personnels et politiques (son radio-émetteur ne fonctionnant plus). Avec une dévotion sans questionnement. Sans doute y a-t-il, dans l’abandon à lui-même de l’ancien bras droit, des points de perplexité que les survivants eux-mêmes – il en reste trois – ne s’expliquent pas. Je puis cependant témoigner qu’il n’y eut jamais rupture du Che avec Fidel – et que les contrastes de sensibilité n’ont pas cassé la relation d’allégeance. S’il y a un mystère, il est bien là, dans cette fidélité à toute épreuve du nomade pour le seul chef sédentaire qu’il se soit reconnu. Il regarde la psychologie, non l’idéologie. Avant de rencontrer Fidel à Mexico, le Che était un levier sans point d’appui qui n’aurait rien pu soulever si le Cubain ne lui avait fourni un sol et un tremplin. Cela fait une dette. Sorti par un caudillo pragmatique des gauchismes d’adolescence, cet outsider sans territoire ne lui devait rien de moins que son entrée dans le monde réel et la possibilité d’y faire ses preuves.

Culturellement, tout les opposait. Guevara était d’abord un homme du Livre – quand les criollos sont gens de tradition orale, rétifs à la synthèse, à l’organisation, à l’enchaînement logique. Mentalité narrative, localiste, anecdotique, à laquelle ne prédisposaient pas l’éducation à l’européenne et la froideur raisonneuse, un rien mélancolique, de l’Argentin. Fidel, qui ne lit que des livres d’histoire (obsédé qu’il est des historiens de demain et de son image posthume) et pour qui la théorie n’a jamais été un problème, fuit le débat d’idées, n’écoute pas l’argument de l’adversaire. Studieux et soucieux de fonder sa démarche en vérité, le Che recherchait l’argument et l’adversaire : il se souciait de distinguer l’objectif du subjectif, et pas seulement l’utile de l’inutile (obligation de moyens, non de résultat : on peut se tromper, du moins a-t-on cherché). Il avait dévoré, tout jeune, Jules Verne, Conrad, Lorca et Cervantes ; appris le français et l’anglais ; il lisait les traités d’économie en prenant des notes. À Cuba, il invita des hérétiques : le trotskiste Mandel, le maoïste Bettelheim, pour les écouter. En Bolivie, à bout de forces, il portait encore des livres à l’épaule. Il s’était fait auparavant une petite bibliothèque cachée dans une grotte, à côté des réserves de vivres et du poste émetteur : livres de médecine mais aussi Ma vie de Trotski, des opuscules de Mao et les poésies de Leôn Felipe. Une forte pluie endommagea le tout, et il engueula durement le porteur de la mauvaise nouvelle. On croyait tous en avoir pour des années, d’allées et venues, comme autour d’une base rouge à la chinoise. Parmi les missions dont il m’avait chargé, il y avait celle de lui ramener à mon prochain voyage quelques livres pour compléter ses réserves. Je me souviens que la liste commençait par l’Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain, de l’Anglais Gibbon. Preuve qu’il pensait avoir du temps devant lui, son arrière-garde une fois stabilisée. La somme de Gibbon, terminée en 1788, n’était pour moi qu’un lointain souvenir scolaire, un peu comme Le Siècle de Louis XIV à Voltaire (je n’ai lu ni l’un ni l’autre). Elle paraissait au Che d’actualité (aujourd’hui que des historiens analysent la décadence de l’Empire américain, cette curiosité incongrue témoigne d’une certaine prémonition).

Un ruminant de l’écrit donc, mais dévoré d’impatience. Ne voulant ou ne sachant pas faire antichambre, comme les habiles, ces gérants des attentes collectives. Se moquant de se faire comprendre ou non, ne se donnant pas les moyens de gagner les masses à ses vues, comme le font les politiques. Ni même ses propres lieutenants : il n’explique pas ses ordres, il n’informe pas la troupe, ne lui demande rien, ne lui donne jamais la parole. Plus despotique avec les siens que Fidel, en ce sens. Au Congo, en Bolivie, il laisse tous ses subordonnés dans le noir, et garde par-devers lui non seulement ses plans mais ses raisons. Stratège, non tacticien. Il vise au plus loin, sans se soucier des intervalles et du terrain. Créer deux, trois, plusieurs Vietnams… Mais comment reproduire le Viêt-nam au Congo et en Bolivie, loin des rizières et de Confucius ? Comment habituer des Africains et des Latinos à creuser sous terre des labyrinthes de taupes, à séjourner pendant des semaines immobiles dans un trou, reliés à l’air libre par un roseau évidé ? Comment répéter à distance la Sierra Maestra, quand Batista, par exemple, n’avait pas de troupes héliportées, et que ses collègues s’en étaient aussitôt dotés après la victoire des Rebelles cubains ?

Toujours un temps d’avance sur la musique, me disait de lui Fidel. Oui, toujours pressé – de s’exposer au feu ennemi, de prendre Santa Clara, d’entrer à La Havane, de distribuer les terres, de rompre avec les États-Unis, de faire entrer les communistes au gouvernement, de paralyser la Banque nationale en révoquant les experts, de taxer publiquement l’Union soviétique de néocolonialisme, d’inviter à s’entraîner à Cuba Jonas Savimbi et Roberto Holden, alliés incertains, sans y regarder à deux fois ; de partir précipitamment pour la Tanzanie, sans prévenir ses autorités légales, ni à la frontière ni sur place ; de mettre chacun devant le fait accompli, en se moquant de savoir si les conditions objectives et subjectives sont ou non réunies. Le Che, qui politisait tout, n’était pas un expert en politique ; et sur ce point, Fidel s’était montré – dans cette sorte de confession à voix haute dont il m’avait fait le témoin, une nuit de janvier 1967 – d’une irréprochable lucidité. Aménager les intervalles, c’est l’affaire des séculiers. Le régulier dans le siècle s’y refusait parce qu’il refusait le temps. Son but : faire naître l’Homme nouveau aux forceps, en quelques décennies. Les inorganisés quittant la file d’attente au lieu de faire la queue devant le bon Dieu étaient stigmatisés comme gauchistes et jetés hors de l’Église. L’Argentin se moquait assez des docteurs pour braver l’excommunication, prenant son impatience pour un argument théorique, ouvertement et sans ruses.

Le Che aimait se comparer à un chrétien des catacombes aux prises avec l’Empire romain qu’était l’Amérique du Nord. Après avoir réfuté l’idée que Cuba était une exception historique, et sûr, comme nous tous, que la Cordillère des Andes serait bientôt la Sierra Maestra de l’Amérique du Sud, il jeta son dévolu sur la rébellion congolaise. Il emmena de chic, en 1965, une centaine de militaires de race noire – pensant que la couleur faisait africain – afin de poursuivre la guerre avec lui aux confins du lac Tanganyika : l’équipée tourna au désastre, et Mobutu prit le pouvoir sans coup férir, trois jours après le départ des Cubains. Ses compagnons, qui l’avaient suivi en service commandé, savaient à peine contre qui ils se battaient, ni avec qui ni pourquoi. Le Che s’expliqua cette déconfiture par l’inaptitude personnelle de ses alliés locaux, les épigones de Lumumba, regroupés dans un fantomatique Conseil national de la libération qui distribuait de faux communiqués de victoire depuis leur chambre d’hôtel à Paris ou Dar es-Salaam. Il alla ensuite planter sa croix non loin de l’Argentine, la terre de sa mère, de ses fiancées et de ses tangos, où il aurait aimé mourir. Deuxième ratage. Ses partisans l’expliquèrent aussitôt par la trahison morale de la direction communiste du cru. Tout était bon pour sauvegarder les métaphores historiques qui servent de moteur intime aux refondateurs. Qu’importe, les Purs des catacombes n’ont que mépris pour les transactions, les détours et les hommes tels qu’ils sont. Ils vont droit au pire. Adepte des raccourcis, le Che ignorait ce que les chrétiens nomment l’économie du salut. Du baptême vénézuélien au calvaire bolivien, il pratiqua le tir tendu. Comme qui veut fuir dans la mort le travail du deuil.

Il avait vingt-quatre ans lorsque, étudiant en médecine assez je-m’en-foutiste (il s’appelait lui-même matasanos, tueur de gens sains), il trouva son chemin de Damas au beau milieu des Andes vénézuéliennes. Moi je vous le dis, l’heure vient, c’est maintenant où les morts vont entendre la voix du Fils de Dieu et ceux qui l’auront écoutée vivront. Né en l’an 10, saint Paul, patricien internationaliste, annonçait l’Événement pour la troisième décade du Ier siècle. Né en 1928 après Jésus-Christ, l’Argentin de bonne famille n’en désespérait pas encore au deuxième tiers du XX° siècle. Une bouche d’ombre, un étranger un peu lunatique croisé la nuit dans un village indien de montagne, lui avait, à la fin de cette randonnée initiatique, transmis avec un rire d’enfant espiègle – nota-t-il le lendemain dans son carnet de voyage – la Bonne Nouvelle : L’avenir appartient au peuple qui, pas à pas, ou d’un seul coup, va conquérir le pouvoir, ici et partout sur la terre. Missionnaire découvrant sa mission, il transforme, sur le moment même, la vaticination en fantasmagorie : J’ai vu ses dents et la grimace espiègle avec laquelle il devançait l’Histoire, j’ai senti sa poignée de main […] et maintenant je savais qu’au moment où le grand esprit directeur porterait l’énorme coup qui diviserait l’humanité en à peine deux factions antagonistes, je serais du côté du peuple. Et je sais, car je vois gravé dans la nuit que moi, l’éclectique disséqueur de doctrines et psychanalyste de dogmes, hurlant comme un possédé, je prendrai d’assaut les barricades ou les tranchées, je teindrai mon arme dans le sang et, fou furieux, j’égorgerai tous les vaincus qui tomberont entre mes mains. Et comme si une immense fatigue réprimait ma récente exaltation, je me vois tomber, immolé à l’authentique révolution qui standardise les volontés, en prononçant le mea culpa édifiant. Je sens déjà mes racines dilatées, savourant l’acre odeur de la poudre et du sang, de la mort ennemie. Je raidis déjà mon corps, prêt à la bataille, et je prépare mon être comme une enceinte sacrée pour qu’y résonne, avec de nouvelles vibrations et de nouveaux espoirs, le hurlement bestial du prolétariat triomphant. Illumination digne des fanatiques de l’Apocalypse – Visitation mystique comme en avaient les héros luthériens des guerres de paysans. Chacun extravague et divague à ses heures. Ces fantasmes vengeurs, on les oublie au réveil ou sitôt sorti des salles obscures, pour passer aux choses sérieuses. Le visionnaire, voyant jusqu’au-boutiste, se distingue du rêveur ordinaire en ce qu’il ne se frotte pas les yeux pour revenir sur terre. Il fait d’une vision nocturne sa visée de plein jour : Lever des armées de prolétaires internationalistes, toutes unies sous la même bannière de la Rédemption de l’Humanité. Le Che a levé la bannière, les armées ne sont pas venues ; le pari, dira-t-il, n’est pas encore perdu. Il faut s’entêter ; la victoire, c’est pour après – et au fond, est-elle vraiment indispensable ? C’est ceindre l’épée qui fait la croisade, non la prise de Jérusalem. Qu’importe où nous surprendra la mort, pourvu que notre cri de guerre soit entendu. Il l’a été, en l’occurrence, au Nicaragua, au Salvador, en dix autres endroits, et trente ans après sa mort, les zapatistes mexicains du Chiapas l’ont repris en écho. À leur tour, ils posent l’oreille contre terre, guettant le frémissement décisif. Ils se feront tuer ? D’autres se lèveront du fin fond d’une vallée, en invoquant le nom de leurs aînés. Ainsi se transmet le flambeau.

Le chemin de croix avait commencé en road-movie. Il faut prendre le large pour rencontrer sa vérité – le prince Sid-dharta aussi a dû briser le cocon. Qui ne se rapproche des hommes en s’éloignant de ses compatriotes ? C’est en sillonnant son continent deux ans sur une vieille moto, entre 1951 et 1952, de la pampa aux llanos, avec son copain Granado, spécialiste de la lèpre, qu’Ernesto Guevara, rugbyman asthmatique aux semelles de vent, fit trois découvertes ensemble : qu’il y avait des Indiens en Amérique, des prolétaires courbés dans les mines et, heureusement, des communistes un peu partout pour redresser la tête. Une nuit de grand froid, recroquevillé dans une baraque, à Chuquicamata, au nord du Chili, Ernesto prêta sa couverture à un mineur de fond inconnu, qui dormait à ses côtés. Il écrit le lendemain sur son carnet de route : C’est un des jours où j’ai eu le plus froid de ma vie, mais celui où je me suis senti le plus proche de cette espèce humaine si étrange pour moi. Dans l’espèce, Castro était comme poisson dans l’eau. Guevara se tenait au bord, ou au-dessus, comme un étranger traversé de furtifs élans de tendresse. Comme s’il s’était bâti sa propre citadelle, lui-même. Deux commandants, deux styles de commandement, deux visions du monde : la conspirative et la sacrificielle. Sarcastique et peu démonstratif, le Che s’attachait les hommes en leur donnant le moins de preuves d’affection possible, et Fidel les capturait par une exubérance communicative. Fidel se fie à la contagion lyrique, le Che à la puissance de l’exemple. Le Cubain fait la différence entre une cause et un programme, disons entre ce qu’exige la doctrine et ce que permet la réalité. C’est un politique. Il veut durer. L’Argentin préfère encore l’impossible au possible. C’est un mystique. Il veut mourir. La beauté du profil et l’appel du héros n’expliquent pas seuls son apothéose. C’est la disparition brutale, avant la quarantaine, précocité christique, qui sort du lot commun l’artiste, le politique ou la star (qu’ aurait été Pollock sans son accident-suicide, ou James Dean, et même Valentino ?). Ange foudroyé par un coup du sort ? Non. Le Che n’a pas volé sa mort, il la couvait depuis dix ans.

Le pouvoir ? Sa valeur suprême n’était pas de le conquérir, et encore moins de le garder. Tirer de cette indifférence un Robin des Bois ou un révolté à cape romantique traduit une certaine distance au sujet (bonne et nécessaire pour l’idéal). Par penchant et décision, l’individu réel était incontestablement plus dur et moins compatissant que son aîné épris de pouvoir personnel. Moins démagogue que Fidel, et encore moins démocrate. Les beaux portraits de Korda et Burri nous ont légué un affectueux rêveur – quand douceur et bonté n’étaient pas ses traits les plus saillants. Fécond malentendu que celui-ci : la révolte antiautoritaire de 68 prenant ce partisan de l’autoritarisme à tout crin pour emblème, de Paris à Berkeley. Une vague de sensibilité permissive et naturiste, portant aux nues un puritain corseté. Ce retour au cléricalisme d’ambulance, qui a remplacé au pinacle le Militant par le Médecin, brandissant l’effigie d’un Médecin du Monde avant la lettre mais qui, débarquant à Cuba en 1956 avec des expéditionnaires armés, avait inauguré sa biographie par ce geste emblématique : laisser tomber sa trousse d’infirmier pour ramasser le fusil d’un camarade abattu. La simplification posthume d’un vivant compliqué définit, à toute époque, le travail de la légende (inverse et complément du travail du deuil). L’œuvre naturelle du temps, ce grand sculpteur, a eu ici trois adjoints : les cantilènes populaires, la récupération officielle et les posters d’Occident. À Cuba, la religion d’État fit du héros sa clé de voûte. Les écoliers récitaient chaque matin : Todos los pioneros seremos como el Che, et les militants : Sus ensenanzas fortalecen nuestro trabajo. Il devint el hombre sin manchas (l’homme sans taches), el modelo del nuevo hombre. Liturgies officielles qui n’enlèvent rien à l’authenticité d’une affection populaire et spontanée. C’est un continent tout entier qui a transfusé dans l’ermite armé ses nostalgies et ses envies. Le peuple l’aime. Aimait-il le peuple ? Oui, et l’humanité – en idée plus qu’en chair et en os et en masse plutôt qu’à l’unité.

Toute légende est une somme de contresens, celle-ci ne fait pas exception. L’ apôtre de la résistance à la bureaucratie ? Le ministre de l’Industrie prônait une planification ultra-centralisée, avec contrôle administratif de la production et de la gestion. Dès lors qu’il écartait les stimulants matériels – mieux on travaille, plus on est payé -, au bénéfice des stimulants moraux – plus on travaille, plus on est honoré -, le système débouchait sur une dévitalisation des organes de base au bénéfice d’un appareil de direction aussi hypertrophié qu’inefficace. Dans ces conditions, une économie administrée n’est-elle pas synonyme d’une toute-puissante bureaucratie ? Voulant industrialiser au galop une économie agraire, en faisant l’impasse sur les matières premières et les capacités d’autofinancement, les petites unités industrielles furent cassées, et la canne à sucre désorganisée. Perte sur les deux tableaux. Le Che libertaire, indulgent, ouvert, contre un Fidel cruel et dogmatique ? Là où Fidel, en 1959, envoyait au peloton, au paredôn, cinq esbiros de l’ancien régime, le Che n’aurait pas reculé devant dix. La peine de mort n’était pas un cas de conscience pour ces deux chefs de guerre – pas de guerre à mort et encore moins de guérilla sans douze balles dans la peau pour les traîtres et déserteurs, en tout temps et pays. La peine capitale leur était naturelle, par ce que Diderot eût appelé un idiotisme de métier. Mais il y a une différence entre déshonorer un adversaire ou un rival avant de l’envoyer au poteau, et la salve sans phrases ni calomnies. Le Che se contentait de la seconde. Mais c’est lui et non Fidel qui a inventé en 1960, dans la péninsule de Guanaha, le premier camp de travail correctif (nous dirions : de travaux forcés) – non sans y aller lui-même, pour s’éprouver. Pureté des anges exterminateurs : le Che n’eût jamais toléré dans son entourage homosexuels, déviants ou corrompus, comme Fidel. Sa formation politique, plus ancienne et solide que celle de son chef aîné, évoque plus Netchaïev (dur envers soi-même, le révolutionnaire doit être dur avec les autres) que Tolstoï. Je n’ai ni femme ni maison ni enfant ni père ni mère ni frère ni sœur. Mes amis sont mes amis quand ils pensent politiquement comme moi, écrit-il dans une lettre. Et le jeune franciscain qui voulait soigner les lépreux du Pérou, s’il évoqua un jour le révolutionnaire idéal mû par un profond sentiment d’amour, finit par faire de son testament un long cri de haine funèbre, la haine efficace, dit-il, qui fait de l’homme une efficace, violente, sélective et froide machine à tuer. Les islamistes disent cela avec plus de fioritures.

Ce qui oppose le guérillero politique au guérillero héroïque, c’est ce qui oppose un prince de l’Église, majesté indulgente, à l’anachorète qui se crispe sur sa discipline pour s’éviter la tentation du compromis. Ou le capitaine d’équipe, centriste par nécessité, à l’ailier gauche que rien n’oblige à en rabattre. Tout dictateur qu’il aura été, le Cubain était plus porté à la transaction que son lieutenant, moins assujetti que lui au principe de réalité. En terre d’adoption, sans l’ultime pouvoir de décision, l’Argentin ne put donner toute sa mesure gouvernementale, mais je gage qu’il eût fait un Suprême plus tranchant et drastique, moins ondoyant et louvoyant que l’autre. Plus éloigné des affaires, il n’avait pas à mettre de l’eau dans son vin ni à jouer aux Horaces et Curiaces avec l’adversaire impérial. L’art politique – diviser l’adversaire et gagner du temps – n’était pas son fort. A Cuba, ce Machiavel à l’envers se sera fait un maximum d’ennemis dans un minimum de temps : les vieux staliniens, qui détestaient le gauchiste, les bourgeois de la ville, qui se méfiaient du communiste ; et les juste-milieu, que rebutait ce sectaire trop radical et de surcroît étranger. Après quoi, gladiateur esseulé, il descendit dans l’arène – Congo, Bolivie – déclarer la guerre aux États-Unis et à l’Union soviétique, avec une poignée d’escopettes. Unissant d’un coup contre lui deux empires, plus les partis communistes du cru et les forces armées locales – un quarté difficile. Tous les extrêmes contre un extrémiste, lequel dédaigna de chercher un seul appui au centre. Le moindre expert verrait dans cette prouesse de misanthrope un chef-d’œuvre d’anti-art politique.

Tant mieux. Le Che, notre anti-Prince. C’est par son étrangeté au jeu politique qu’il est entré dans la mémoire politique du temps. Il n’a pas mené un combat d’ambition, mais de rédemption. Il n’avait pas une conception dosée et calculée de sa guerre particulière, mais morale, comme on en a dans une guerre civile. Le preux veut refaire l’âme du monde, non retoucher sa carte. Guerre sainte donc, limitée à l’extrême dans ses moyens, mais totale par l’imprécis des buts poursuivis, sans paix de compromis pensable ni buts négociables, sans autre fin possible que l’anéantissement de l’adversaire ou, à défaut et plus sûrement, de soi-même. Une guérilla de religion, la volonté pour credo. Le plus célèbre adepte de la guerre révolutionnaire n’en épousait nullement, au fond, la visée sobrement réaliste, qui fut celle de ses homologues asiatiques (Mao, Giap ou Hô Chi Minh).

C’est à lui-même qu’il en avait : le Che fut son meilleur ennemi. Là gît le tragique du personnage. Il n’aimait pas les autres – sa mère, Fidel, deux ou trois compagnons d’adolescence exceptés – parce qu’il ne s’aimait pas lui-même, ayant passé son enfance à surmonter une constitution assez frêle et un asthme incurable. Il se dressa très jeune dès l’adolescence par le rugby et force mortifications. Les renonçants et les saints apprennent tôt à se punir et ils préfèrent l’obéissance à la liberté. La maîtrise de soi, la face noble du masochisme, le Che l’a poussée jusqu’à la volonté de volonté, comme un formalisme de l’ascèse. À force de mater un corps rétif, il a appris à mater les autres, par un retournement de dureté. Le physique décide, c’est de naissance. Force de la nature, Fidel n’avait pas à forcer la note : ce Depardieu criotto crève l’écran. Il s’identifie si bien aux autres que les autres s’identifient à lui : le meneur-né est hystérique comme un miroir. Le Che n’avait ni son abattage, ni sa carrure, ni sa faconde, pas plus que sa chaleur géographique ni la cordialité du tropical. Les malins suppléent à ce genre d’infortunes en apprenant le b.a.-ba des relations publiques. Le Che avait trop d’orgueil pour s’abaisser aux simagrées de la communication, qui a transformé un génie de la propagande, Castro, en diva des télés. Les documentalistes se plaignent qu’il y ait peu d’images du Che dans les archives filmées de l’Institut cubain du cinéma ; personne n’avait donné d’ordre aux cameramen, c’était le choix d’un autodestructeur occupé à construire le socialisme et qui se châtiait lui-même en laissant de bonne grâce au Jefe Mâximo l’exclusivité des spots et la comédie du pouvoir. Le celluloïd ne l’a trouvé qu’après sa mort, pour la transfigurer. Il existe une ou deux photos du Che prises sitôt après sa capture : mi-clochard, mi-troglodyte, cheveux en broussaille et chiffons autour des pieds, il est totalement méconnaissable. Pour donner des garanties à l’opinion étrangère, les hommes de la CIA et les militaires boliviens ont procédé à la toilette du corps, à son habillage, à son maquillage, afin de lui rendre sa figure d’antan. Et ce cadavre christique d’où sortit une légende – les yeux ouverts, la tête relevée par une planche, étendu sur un lavoir de ciment en guise de lit d’apparat -, ce sont ses ennemis qui l’ont offert au monde. Et si à Cuba il n’a jamais joui, de son vivant et en dehors des cadres très politisés, de la même popularité diffuse que Camilo Cienfuegos ou Fidel Castro (lui-même moins aimé au demeurant que Camilo, disparu en 1960), il exerça un charisme a contrario, par l’éloignement. Au pouvoir de suggestion, volubile et chaleureux, il opposait, non sans ironie, le pouvoir du laconisme, qui met aussi bien sous tension l’entourage. L’électricité peut passer entre les hommes par le court-circuit.

En résumant d’un mot : Fidel était un homme fort sympathique et peu recommandable, le Che un homme antipathique et admirable. Bien moins aimable et avenant que le premier, pour ses proches et subordonnés. Le contraire du révolutionnaire sans scrupules, pour qui la fin justifie les moyens, mais la passion de l’intégrité peut avoir quelque chose de cruel. Insensibilité, inflexibilité : face surhumain, pile inhumain d’une même médaille. Ce dont je fus témoin en Bolivie va dans le sens de tous les témoignages que j’ai pu recueillir des anciens du Congo et de la Sierra. Avec ses hommes, le chef exigeant, à l’implacable et rigoureuse discipline, ne reculait pas devant l’abus de pouvoir, avec une sombre jubilation assez mal dissimulée. De plus en plus froid et distant, ce pur s’est durci avec les années. Envoyer en première ligne, sans arme, une recrue en lui ordonnant de prendre son fusil à l’ennemi, au couteau ou à mains nues, c’était dans les mœurs : ainsi faisait-il dans la Sierra Maestra. Menacer du peloton, comme déserteur, tel vieux combattant émérite qui a trébuché au milieu d’un gué et perdu son fusil dans le courant par mégarde, c’est un signe de mauvais caractère. Sanctionner pour une peccadille – une boîte de lait condensé subtilisée – un subordonné affamé et à bout de forces non par quatre heures de garde, la nuit, au lieu de deux, mais par trois jours sans manger, c’est déjà plus rigoureux. Comme d’humilier un petit paysan sans expérience, devant toute la troupe, pour lui apprendre à marcher droit. Regarder sans ciller ses compagnons, au Congo, marcher pieds nus dans la jungle, puisque les Africains le font bien, cela ne manque pas de cruauté. Ou obliger ceux qui avaient couché avec une Noire de contracter aussitôt mariage par-devers lui. Caprice de puritain mais qui poussa l’un d’eux, déjà marié à Cuba, au suicide.

Face à la mort de ses plus vieux compagnons, le Che gardait pour lui ses sentiments, s’abstenant de tout signe extérieur de compassion. Une égratignure, disait-il en haussant les épaules, devant tel ou tel qui perdait son sang. Ses coups de gueule mortifères, ses descargas tant redoutées, mettaient les larmes aux yeux. Je le vis, devant tous ses hommes réunis, dégrader Marcos, le chef de son avant-garde, le commandant Pinarés, et le traiter de comemierda parce qu’il avait en son absence ordonné avant l’heure une retraite du campement central. Comme il ne donnait jamais la parole à ceux qu’il rudoyait ou punissait, ni ne leur offrait une deuxième chance (contrairement à Fidel), les ressentiments et les tensions, notamment entre Cubains et Boliviens, plus susceptibles, s’accumulaient à Nancahuazu, sans exutoire possible, par crainte de brimades supplémentaires.

Une distance infinie, intérieure, séparait, en Bolivie, le Che des siens, comme un mur de silence et de crainte. Je ne supporte plus ce type-là. Il est impossible, ou il est devenu fou. Il nous traite comme des gamins malpropres. Demande à Fidel qu’il me fasse rentrer à Cuba, vint me confier Marcos après l’altercation, à voix basse, pendant mon tour de garde. À Cuba, il était commandant de plein exercice, membre du Comité central, gouverneur de l’île des Pins, dite de la Jeunesse. Dans cette jungle, il sanglotait comme un enfant en colère. Marcos a été tué peu après, et son corps mangé par les chiens sauvages ; Benigno a survécu. Il va vers ses soixante ans. Il a toujours voué au Che une loyauté entière. Il l’a vu arriver dans sa cahute, tout jeune paysan de la Sierra Maestra, quelques jours après le débarquement, quand le Che n’était encore que le médecin attitré de la guérilla, et il l’a ensuite suivi partout, jusqu’à sa mort. Je lui demande s’il a souvenir d’un signe, d’un geste d’affection du Che à son endroit. Il réfléchit longuement. Oui, un jour, en Bolivie, c’était à la fin septembre. J’avais une balle logée dans l’épaule, avec beaucoup de fièvre. Je ne pouvais plus tirer que de la main gauche. Il m’a engueulé, et puis il m’a pris par les épaules, sans rien dire, et m’a donné sa ration de cigarettes. Je lui ai demandé pourquoi. C’est toi le blessé. Tu en as plus besoin que moi. C’était gentil, non ?

Par quels sentiments ses hommes lui restaient-ils attachés ? La peur et l’admiration. Peur de ses descargas et castigos. Admiration pour son courage, sa droiture, son caractère. Vexations et rebuffades venaient comme cimenter une sorte de vénération. Le Che, lui, n’envoie pas les gens à la mort en restant à l’arrière. Il monte en première ligne avec ses hommes. Il peut aller secourir un blessé sous les balles. Il dit les choses en face. Il est intelligent, et parle bien, même s’il dit beaucoup de grossièretés. Et quand il fallait se répartir entre vingt un minuscule pain de sucre – la chancaca bolivienne, parallélépipède roux et dur à la dent -, ou deux œufs durs, ou un choclo, l’épi de maïs bouilli, il faisait part égale entre tous, et la sienne était la nôtre. Dans la forêt zaïroise, ses deux seuls privilèges étaient un cuisinier pour lui et son état-major, et une boîte de cigares, qu’il partageait bien volontiers. En Bolivie, une thermos de café amer, et l’exemption des tours de garde. Son aide de camp, Tuma, l’aidait à suspendre son hamac. Le moraliste ne trichait pas. Bourreau de lui-même et des autres, d’un même élan compulsif. Poussant la solidarité à l’extrême, l’indifférence aussi – un jour oui, un jour non.

On a parlé de cruauté mentale. La chose ne devrait choquer que les ahuris qui voudraient le jour sans la nuit, et le héros positif sans négatif. Ces inconséquents oublient la double nature des martyrs : sacrifiés et sacrificateurs, suicide et homicide. Et que les hommes capables de mourir pour leurs idées, comme on dit sans trop y réfléchir, ont autant de capacité à tuer pour elles : en règle générale, la mort se donne et se reçoit avec la même aisance.

Stoïcisme, dit le moraliste ; sadomasochisme, répond le psychologue. Les deux se disent. Si la perversité consiste à faire souffrir autrui des contradictions qu’on ne sait pas résoudre en soi, et qui nous font nous-mêmes souffrir, quel champion de la Justice n’aurait-il pu relever du psychiatre ? Nous ne savons rien de la psyché du Christ, que les évangiles ont d’évidence idéalisé ; quel homme de l’art a examiné saint Paul, Loyola ou Thérèse ? Le Che eût-il rencontré son Freud que la révolution du XX° siècle eût perdu un Messie. Combien de grands hommes, combien de canonisés de tel ou tel credo nous resterait-il, s’ils avaient dû passer par le divan ? Le peintre Degas racontait que sa mère l’avait amené, encore enfant, chez Mme Le Bas, la veuve du grand conventionnel. La pieuse femme eut un haut-le-corps en découvrant au mur les portraits de Robespierre, Couthon, Saint-Just. C’étaient des monstres, s’exclama-t-elle.

Non, lui répondit tranquillement sa jacobine hôtesse, c’étaient des saints. Pieuse mais trompeuse antithèse. Sans doute avaient-ils été les deux. S’il y a des ânes de génie, pourquoi n’y aurait-il pas des monstres de sainteté ?

La vertu théologale d’Espérance peut camoufler un désespoir secret. Entre un suicide et un sacrifice, quel Dieu verrait la différence ? Il est toujours possible d’envelopper l’un dans l’autre. Cette suprême politesse fut celle du Che : il ne s’est pas tué, il s’est laissé mourir.

À Cuba, le suicide politique a ses lettres de noblesse, qui remontent à l’indépendance. Les deux héros fondateurs de la nation, Carlos Manuel de Cespedes, chef de l’armée mambie, ou indépendantiste, qui libéra les esclaves en 1868, et José Marti, le poète-libérateur qui tomba en 1895 dans une charge de cavalerie contre l’infanterie espagnole, ont montré la voie, avec quelque ambiguïté. La tradition fut reprise en 1951 par Raûl Chibas, leader du parti orthodoxe, et premier maître du jeune Fidel Castro. Le politique dénonçait la corruption du régime, mais qui croit un politicien ? On se moquait de lui. Alors il se tira une balle dans la tête, à la radio, au cours d’une émission en direct ; on crut alors à sa bonne foi, mais trop tard. Castro n’a pas oublié la leçon. C’est un shogun, pas un samouraï. Fait pour commander, donc pour vivre. Pour chevaleresque qu’on soit, on a beau savoir qu’un cadavre est honorable, non un prisonnier, l’expérience indique qu’on peut sortir un jour de prison, non du cimetière. Sans chichis inutiles, Fidel s’était constitué prisonnier après l’échec de l’assaut de la Moncada, où soixante-deux de ses hommes avaient laissé leur vie ; et dans la Sierra, tout brave qu’il fût, il ne s’exposait jamais plus que nécessaire. Le Che, au même moment, jouait avec les balles, à Alegria del Pio, à El Hombrito, à Santa Clara, en prenant des risques que Fidel, sans doute à bon escient, jugeait inutiles. Il avait la vocation. La beauté du mort. Séduction d’ascendance hispanique où le sang-semence de Tertulien, le père de l’Église, se mêle au sang de bœuf des tauromachies. Le père de la nation cubaine, Marti, mourut en accord avec une profession de foi qu’un partisan de Franco, un Millân Astray, eût reprise à son compte : Je crois en la mort comme au support, au levain et au triomphe de la vie. Ce vertige, c’est le luxe moral du marginal, qui n’a de comptes à rendre qu’à lui-même et à la postérité ; il est déconseillé au responsable en fonction. L’antithèse de l’aventurier et du militant, qui n’est pas une fable, peut s’élargir au héros et au dirigeant.

Certes, il ne s’est pas ouvert les veines, ce n’était pas Werther. Le Che a été assassiné, sur l’ordre de trois généraux boliviens avec l’aveu du gouvernement américain. Son suicide, le Che ne l’a pas parlé, ni même clairement pensé, comme le Schopenhauer de la légende assis devant une table bien garnie. Il est tout entier dans ses actes, ou plutôt dans cette absence d’initiatives, ce fatalisme (un mot qu’il chérissait depuis longtemps), cet entêtement apathique, routinier, cet empecinamento qui marqua ses deux derniers mois dans la jungle bolivienne. Sa conduite d’échec venait de plus loin. Sans remonter à la Sierra Maestra ou au discours suicidaire d’Alger, on peut en trouver trace dans sa décision, au Congo, de repartir tout droit vers l’Amérique andine, en dépit de son extrême affaiblissement, sans même repasser par Cuba pour se préparer – idée sur laquelle Fidel le fit finalement revenir, à grand mal ; l’invraisemblable légèreté avec laquelle, au mois d’août 1966, il acceptait de partir pour une région bolivienne inexplorée, sur un rapport verbal de son adjoint Papi, fait à la va-vite, sans procéder à aucune enquête politique, géographique, sociale du terrain, sans chercher à construire le moindre réseau d’appui aux environs, ni à recruter un seul Bolivien de la zone, alors que deux autres régions, bien plus propices, Alto Beni et Cha-pare, lui ouvraient les bras. Tel est le tabou qu’il m’a moi-même fallu vingt ans pour m’avouer ce paradoxe, corroboré par cent indices, que le Che Guevara n’est pas allé en Bolivie pour gagner mais pour perdre. Ainsi l’exigeait sa bataille spirituelle contre le monde et lui-même. Certains regrettent qu’il n’ait pas prévenu de ce détail les compagnons cubains et boliviens qu’il emmenait avec lui. Son subconscient avait sans doute omis de l’avertir lui-même. On a oublié un peu vite, il est vrai, ces marchepieds vivants d’une montée au Calvaire, chassés des biographies, photos, téléfilms et albums. Cette trentaine de commandants, capitaines et lieutenants qui se voyaient installés dans une région libérée des Andes pour de nombreuses années et qui ont disparu sans traces bien avant terme. De l’ombre où s’enfoncent ces spectres sans visage, dans la légende guévariste elle-même, l’injustice me semble à la mesure d’une abnégation, supérieure peut-être, par son anonymat accepté, à celle de Fernando, alias Ramôn, alias Che.

Octobre 1967. Vingt-deux éclopés. Sept Cubains, dont deux blessés graves. Sept Boliviens, dont trois malades. L’un pleure de soif. Deux Péruviens, dont un handicapé. Des spectres en guenilles, à faire peur. Les chiens aboient à leurs trousses, de tous côtés. On fuit ces pestiférés. La colonne de somnambules titube à travers les hameaux presque vides. Une nuit, elle a même campé entre deux villages distants de cinq kilomètres, au milieu de la route, sans précaution aucune. Le Che va au-devant des paysans. Il leur court après, leur parle, s’identifie, en sachant que, sitôt le dos tourné, ils iront le dénoncer. Ainsi l’armée bolivienne suit-elle leur déplacement quasi en temps réel. Il multiplie les imprudences. Il n’a pas voulu se défaire de ses mules, qui retardent la marche. Ce n’est pas que sa volonté ait faibli : il l’applique à faire tout ce qu’il faut pour en finir proprement et vite. Il laisse filer, marche droit devant lui, en niant l’évidence. Insensible aux morts, apparemment, laissant un blessé saigner dans son coin, pendant une heure, en se moquant de lui parce qu’il n’a pas exécuté les ordres. Le 20 septembre, ses hommes épuisés lui demandent de faire halte pour se mettre à l’abri, récupérer, soigner les malades et les blessés, prendre des bananes, du maïs, fumer une vache. Il répond : No hay tiempo para descansar. Il a voulu absolument prendre la bourgade de Muyopampa, sans nécessité, rien que pour acheter des médicaments à la bodega, quand deux hommes auraient suffi, une exploration discrète. Ses hommes de confiance les plus chevronnés, vétérans de l’Armée rebelle, Orlando Pantoja, Benigno, Pacho, viennent lui parler : Retirons-nous d’ici, Fernando. Il les écoute, sarcastique : Pourquoi, vous avez peur ? Continuons jusqu’au bout.

–     Jusqu’où ?

–     N’importe où, on verra après.

–     Après quoi ?

–     Allez vous faire foutre. Le Che continue. Il veut arriver en fait à Valle Grande, pour acheter des vivres et des médicaments, et de là gagner le département de Sucre parce que ainsi étaient les plans, il y a six mois. Tout a changé, mais il ne change pas de plan. Il marche. Plus de bottes. Nato lui a cousu des espadrilles trop grandes : une semelle dans un pneu, l’empeigne avec deux peaux de bouc en lanières. Il vomit. Les eaux soufrées lui donnent la diarrhée. Sous la lune, les gourdes, montres, bassines et ceinturons brillent dans la nuit. Ils ont encore la force de ramasser de la terre sèche, d’uriner dessus pour l’attendrir et d’en enduire les parties métalliques. Mais les machettes et les armes font du bruit. Le Che exige de rester dans les zones habitées. Inutile de se mettre à l’abri.

Attendez un peu, disait-il à ses compagnons, les derniers jours, avec un sourire en coin. Qui sait si un angelito ne va pas nous tomber du ciel sans crier gare ? Parachutistes, commando de secours, pourquoi pas ? Dans la Chanson de Roland, Dieu envoie au preux agonisant à Roncevaux, cerné de Sarrasins, son ange chérubin pour porter l’âme du comte au paradis. Cette fois-ci, Dieu s’abstint.

Et dans le cadavre squelettique exposé dans la morgue de Valle Grande, photographié et filmé par d’obscènes objectifs, se rejoignirent les deux idéaux funéraires de la Chrétienté : la victime expiatoire qui meurt pour racheter les péchés des siens, et le paladin s’immolant en silence à son Charlemagne, tel le comte Roland refusant jusqu’au bout de sonner l’olifant.

Pour qui est venu à la république par la révolution, une ombre voilera toujours les éclats du forum. Fêtes de la Bastille, euphories électorales, joie des promotions et nominations : on peut – on doit ? – y goûter sans se départir d’un arrière-goût de resquilles qui vaut presque le mémento mon soufflé par l’esclave au triomphateur romain. La moindre expérience révolutionnaire entraîne à la roche Tarpéienne n’importe quel squatter de Capitole. Ce qui faisait exulter mes amis me rembrunissait comme un mauvais présage. Les suicides de Bérégovoy et Grossouvre les ont abasourdis ; j’y fus, je le crains, mieux préparé. Et cependant, je ne m’y fais pas encore, à l’hécatombe latino de ces années de plomb. Elle me laisse une mélancolie un rien nauséeuse, comme devant un ossuaire excessivement généreux, où les immolés auraient en quelque sorte un peu trop mis du leur. Toutes les boucheries militaires inspirent, sitôt passées, le même écœurement devant le gâchis de vies humaines. Dans le cas de ces guérillas et au regard des deux guerres mondiales, le Latino-Américain pourrait s’estimer heureux en comparant les chiffres. Mais si les sacrifiés de la révolution ne se comptent pas par millions mais par dizaines de milliers, le délibéré du carnage compense, si j’ose dire, le changement d’échelle dans le macabre. Militant et militaire ont même racine. Il est normal qu’un tueur auquel l’insurgé choisit de livrer une guerre à outrance le trucide en retour, lui et ses congénères, du mieux qu’il peut. Il est moins compréhensible de voir, dans le dos de l’ennemi, les amis se tuer eux-mêmes ou les uns les autres, et l’enfilade de suicides, fratricides, parricides et infanticides qu’offre l’histoire d’une révolution vue du dedans inspire l’effroi navré d’une sorte de sacrifice dans le sacrifice. La tuerie, à la rigueur, s’il le faut ; l’entre-tuerie, non, c’est trop. Je peux me faire à l’idée (faute d’images qui en restitueraient l’insoutenable) que mes anciens camarades d’entraînement, le poète guatémaltèque Otto René Castillo et sa compagne Nora Paez, aient été capturés chez eux au Zacapa, torturés et brûlés vifs par l’armée guatémaltèque, en 1967. Je ne peux toujours pas admettre que mon socio, mon vieil ami Roque Daltôn, un très grand poète du Salvador moderne, pétri d’humour, d’insolence et de joie de vivre, ait été tué d’une balle dans la tête en 1978 par le tout jeune chef d’une organisation rivale, dans la maison de San Salvador où il se cachait, alors qu’il était revenu au pays pour lancer sur le terrain la lutte armée qu’il prônait dans ses livres. Ni que le vieux Marcial, le dirigeant salvadorien des FPLE, ait mis fin à ses jours à Managua, après l’assassinat d’une camarade et rivale, Ana Maria, par des hommes à lui.

Peut-être la révolution de l’âge moderne sous ses diverses facettes, souffrante et militante, trouvera-t-elle un jour à s’insérer dans une histoire longue de la pulsion de mort, comme une résurgence du sentiment sacrificiel dans l’Occident doloriste – Isaac, Samson, Jésus, Blandine, Jeanne d’Arc… Dans les capitales d’Amérique latine, un sociologue cynique dirait que cette école de souffrance a servi aux tempéraments suicidaires de point de rendez-vous idéal, comme à Paris le dernier étage de la tour Eiffel ou à Tokyo telle terrasse de gratte-ciel.

En temps de paix, chaque société se choisit son Mino-taure, et celui-là, à tout prendre, est moins absurde que l’Automobile, qui en Europe prélève chaque année – sacrifice statistique sans foi d’accompagnement – son tribut de chair, comme une rançon d’avance consentie à notre machinerie industrielle et marchande. Un psychologue bourgeois nuancera cette comparaison en suggérant qu’un type humain condamné par l’histoire objective sera plus tenté qu’un autre par un idéal nihiliste. Le suicide serait alors l’oubliez-moi ultime et sans doute inconscient de l’inadapté qui transfigure son rejet par le milieu en immolation exemplaire. L’apothéose du perdant : à la fois constat et sublimation d’une impasse. Le monde extérieur ne veut pas de lui ? C’est lui qui n’en veut pas, le tourne en dérision, et lui-même avec. Pou qui peut poum n’est plus pou, disait le poète surréaliste. Le suicide serait en ce cas non le trait mais l’acte suprême d’humour noir de ceux qui n’en ont pas (ce sixième sens manquant aux révolutionnaires, l’exception du Mexicain Marcos confirmant la règle). Barbey d’Aurevilly, ultraroyaliste et dandy, estimait à la fin de sa vie qu’il ne lui restait plus qu’à choisir entre la bouche du pistolet ou le parti de la Révolution. C’était en France, à la fin du siècle dernier. Un héros du nôtre aurait pu lui répondre qu’on peut avoir les deux en un, et qu’ainsi se transfigure un rêvés en Victoria.

Régis Debray             Loués soient nos seigneurs.         Gallimard 1996

Vingt ans plus tard, Régis Debray dressera un tableau succinct des progrès matériels de la France depuis les années cinquante au début du XXI° siècle :

La France n’a pas seulement, en un battement de paupières, remplacé ses paysans (26% des emplois en 1955, 2,9% en 2002) par des rurbains, l’épicerie du coin (quatre-vingt-sept mille en 1966, quatorze mille cent en 2006) par le supermarché (un en 1957, dix mille cinq cents en 2000), le plein-emploi par un fort taux de chômage (en 1965,1,7 % de la population active pour 10,2 %, en 2016), et multiplié par quinze le nombre de ses étudiants (cent cinquante-cinq mille en 1950, deux millions quatre cent mille en 2013). Elle a presque centuplé les réfrigérateurs des ménages (7,5% en 1954, 100% en 2000), sans parler du lave-linge (8,4% en 1954, 96% en 2000), et mis la télé dans 97 % des foyers (1 % en 1954). Elle n’a pas seulement inventé un nouvel âge de la vie, l’adolescence, substitué la femme au travail à la femme en cuisine, et fait passer les centenaires de deux cents en 1950 à dix-huit mille en 2017, ainsi que l’espérance moyenne de vie de soixante ans pour les hommes et soixante-cinq pour les femmes en 1946 à respectivement soixante-dix-neuf et quatre-vingt-cinq ans en 2016.

Régis Debray        Civilisation             Gallimard 2017

9 10 1967               Guevara, capturé la veille, est exécuté par les militaires boliviens à La Higuera, sur ordre du général Ovando, commandant en chef de l’armée : le procès de Régis Debray gênait déjà bien assez, il n’en voulait pas d’un autre, qui aurait été encore plus retentissant. Son corps sera retrouvé en 1997.

Qu’importe où nous surprendra la mort ; qu’elle soit la bienvenue pourvu que notre cri de guerre soit entendu, qu’une autre main se tende pour empoigner nos armes et que d’autres hommes se lèvent pour entonner les chants funèbres dans le crépitement des mitrailleuses et les nouveaux cris de guerre et de victoire.

Le silence fût complet sur son passage au ministère de l’intérieur à Cuba, d’où il supervisait les camps d’internement, sur ses énormes erreurs stratégiques etc…

Certains propos, rapportés par le journaliste cubain (qui deviendra maître de conférence à Avignon) Jacobo Machover, adressés à la commission d’épuration, donnent la chair de poule :

Ne faites pas traîner le procès. Ceci est une révolution. N’utilisez pas les méthodes légales bourgeoises, les preuves sont secondaires. Il faut agir par conviction. Il s’agit d’une bande de criminels  et d’assassins.

D’autres lui gardent leur admiration :

Le duo formé par Fidel et le Che (qui avant de mourir a destiné ses derniers mots d’adieu au premier) est la plus belle histoire d’amitié qu’il m’ait été donné de connaître durant ma courte vie. Elle serait capable de me réconcilier non pas avec les religions politiques mais avec le romanesque des Révolutions.

Tout a été dit sur les raisons d’un échec qu’il est vain d’imputer à tel ou tel bouc émissaire – naturelles d’abord (une meurtrière forêt vierge), opérationnelles, politiques, sociales, théoriques. Il faudra bien un jour s’attaquer à l’essentiel qui me semble situé quelque part entre la psychologie et la morale. Si l’idéal révolutionnaire est ou fut un avatar moderne du messianisme chrétien, et si le martyre est la sublimation chrétienne du suicide, le Che a bien mérité son statut de saint et martyr de la révolution. La question n’est pas de savoir pourquoi il est parti de Cuba en 1966 mais pourquoi il y est resté si longtemps (et plus longtemps qu’il ne l’avait lui-même prévu en 1959). Le Che voulait mourir pour la raison qu’a dite Tertullien il y a vingt siècles : le sang vaut pour semence. En lui donnant sur sa civière le masque du Christ allongé de Mantegna, ses meurtriers ont exaucé ses vœux plus ou moins conscients. Ce n’était pas un homme d’État, mais un exemple. Le Fidel  des années soixante est un héros épique : attaché à une glèbe, porté par une nation, en charge d’une naissance collective. Le Che était un héros tragique sans terre ni peuple. La solitude du Caballero errant sans autres attaches qu’intérieures, handicap politique insurmontable mais avantage mythologique, lui permet ce privilège interdit à l’homme responsable : voyager indéfiniment dans l’imaginaire des hommes.

Régis Debray        Les masques       Gallimard   1987

chanté par Soledad Bravo.

15 11 1967                   Le service militaire est ramené à 11 mois.

17 11 1967                  À Camiri, Régis Debray  est condamné à 30 ans de prison. Les très nombreuses interventions diplomatiques françaises et celle de Ruben Sanchez, capitaine de l’armée bolivienne l’en feront sortir le 24 décembre 1970.

On va en prison comme on tombe en enfance, le plus dur est à la sortie. Il faut grandir en cinq sec. Car on redevient petit garçon au trou. Un petit tyran colérique, capricieux, superstitieux, protégé du monde extérieur, irresponsable, libre d’imputer son immonde abandon aux murs, aux avocats, aux amis, à l’universelle saloperie qui fait que personne ne s’occupe vraiment de vous, comme il faudrait. Quand on saute d’un coup de cellule à l’âge adulte, on ne peut plus s’en prendre qu’à soi-même. Plus de bouc émissaire : l’agressivité reflue vers le dedans. C’est alors seulement qu’on devient coupable, abandonné par sa propre faute, malheureux de son seul fait.

Régis Debray         Les masques           Gallimard      1987

18 11 1967                  À 18 ans, Paul Claudel avait connu l’illumination en entendant un Magnificat chanté par la maîtrise à Notre Dame de Paris en 1898 : il était alors devenu fervent chrétien et le sera resté toute sa vie ; Gérard Depardieu, alors parfait inconnu, n’a pas encore dix-neuf ans, et c’est à l’Olympia qu’il se rend  pour entendre Oum Khalthoum, l’astre d’Orient. La guerre des Six Jours a terrassé l’Egypte cinq mois plus tôt. Elle va avoir bientôt 70 ans, mais sait encore envoûter un public :

Donnes-moi ma liberté et lâches mes mains
J’ai tout donné et il ne me reste plus rien
Ah ! par ton  emprise mon poignet saigne
Pourquoi ne pas l’épargner et rester comme je suis
Il ne me reste plus qu’à garder en souvenir mes promesses que tu n’as pas respectées
Sinon le monde ne serait pour moi qu’une prison 

*****

Quand je suis sorti du concert d’Oum Khaltoum à l’Olympia, j’étais transporté, bouleversé, ému aux larmes… J’avais dû éprouver ce que les Arabes appellent le tarab, le paroxysme de l’émotion et de l’amour. Il n’y a pas besoin de culture ou d’éducation religieuse pour ressentir ça, Il suffit de se laisser toucher par la grâce…

Musulman, il va le rester deux ans. La morale de cette histoire, c’est que quand on a dix-huit ans, et qu’on va écouter de la musique qui soit autre chose que de la production de décibels, on peut s’attendre à tout…

27 11 1967                   Une nouvelle fois, de Gaulle s’oppose à l’entrée de l’Angleterre dans le Marché Commun, et dit son fait à Israël :

Certains redoutaient que les Juifs, jusqu’alors dispersés, mais qui étaient restés ce qu’ils avaient été de tout temps, c’est-à-dire, un peuple d’élite, sûr de lui et dominateur, n’en viennent, une fois rassemblés dans le site de leur ancienne grandeur, à changer en ambition ardente et conquérante les souhaits très émouvants qu’ils formaient depuis dix-neuf siècles.

Le propos va commencer par faire des remous, qui deviendront vagues, qui deviendront tempête.

11 12 1967                     1° Prototype du Concorde.

3 12 1967                     Au Cap, 1° transplantation cardiaque par le Pr Christiann Barnard sur Louis Washkansky, 55 ans ; le donneur était une femme de 25 ans tuée accidentellement. Louis Washkansky mourra trois semaines plus tard, le 21 décembre, d’une infection pulmonaire. Christiaan Barnard reprendra l’opération à plusieurs reprises, avec plus de succès.

28 12 1967               La loi Neuwirth est votée : elle légalise l’usage de la pilule contraceptive. Pour en arriver là, il lui aura fallu supporter les blocages … et les insultes qui vont avec, de toute une classe politique rétrograde, machiste et bornée… De Gaulle en était… dont la réaction première fût : La pilule ? Jamais ! (…) Nous n’allons pas sacrifier la France à la bagatelle [1].

Par ailleurs, Lucien Neuwirth n’était pas un homme seul : franc-maçon, il avait reçu l’appui du grand’ maître de sa loge. On ne pouvait pas demander à de Gaulle de s’apercevoir qu’elle avait déjà été mise en service en Angleterre, à l’époque où il s’y trouvait ; sa femme Yvonne, elle, s’en était aperçu, tout comme Lucien Neuwirth, – il avait rejoint de Gaulle depuis 1942 -, y découvrant en 1944 un contraceptif féminin en vente libre : le gynomine. De Gaulle était intelligent et il sût changer d’avis, celui de sa femme pesant alors son poids dans la balance. Lucien Neuwirth joua son va-tout :

Mon général, le 21 avril 1944, vous avez accordé le droit de vote aux femmes, qui a été inscrit dans la Constitution de la IV° République le 27 octobre 1946.  Donnez-leur maintenant le droit de maîtriser leur fécondité.

Le général observe un long silence et lui répond enfin : C’est vrai, transmettre la vie, c’est important. Il faut que ce soit un acte lucide. Continuez !

Les sarcasmes imbéciles pleuvront sur Lucien Neuwirth : L’Immaculée Conception, Il faut le traduire devant la Haute Cour de Justice, La démographie va chuter, Le débat doit se tenir à huit clos, comme pour un procès de mœurs, Cela va produire une flambée inouïe d’érotisme dans le pays.

Le parti communiste n’est pas en reste et Jeannette Vermeersch, épouse de Maurice Thorez ressort du grenier un texte de Lénine : Depuis quand les femmes travailleuses réclameraient-elles le droit d’accéder aux vices de la bourgeoisie ?

Onze ans plus tôt, le livre du communiste Jacques Derogy Des enfants malgré nous, un plaidoyer en faveur de la contraception, lui avait valu l’exclusion du parti.

1967                           L’ingénieur américain R M Dolby met au point le filtrage des parasites pour les cassettes son. Steve Jobs, 12 ans, contacte Bill Hewlett, un des fondateurs du groupe informatique Hewlett-Packard, pour obtenir des pièces détachées nécessaires à la fabrication d’un compteur de fréquences : il décroche un stage d’été dans l’entreprise. Mise en service du premier DAB : distributeur automatique de billets. Pompidou, premier ministre, déclare que le problème majeur des années à venir sera l’emploi. (la France compte alors moins de 300 000 chômeurs) Mais pour le présent, il s’adresse aux directions d’Administrations Centrales : Arrêtez d’emmerder les Français.

Cela doit bien correspondre à une situation dont il va falloir s’occuper car, dans un tout autre monde, celui de la Chanson, Anne Sylvestre va dire à peu près la même chose, en rendant un bel hommage aux gens qui doutent, toute cette majorité silencieuse sommée par les uns et les autres de militer, de défiler sous une bannière ou sous une autre, d’adhérer [j’adhère, …comme une huitre, disait Paul Valéry], fatiguée d’une indigestion de slogans.

 J’aime les gens qui doutent
Les gens qui trop écoutent
Leur cœur se balancer
J’aime les gens qui disent
Et qui se contredisent
Et sans se dénoncer

J’aime les gens qui tremblent
Que parfois ils nous semblent
Capables de juger
J’aime les gens qui passent
Moitié dans leurs godasses
Et moitié à côté

J’aime leur petite chanson
Même s’ils passent pour des cons

J’aime ceux qui paniquent
Ceux qui sont pas logiques
Enfin, pas
comme il faut
Ceux qui, avec leurs chaînes
Pour pas que ça nous gêne
Font un bruit de grelot

Ceux qui n’auront pas honte
De n’être au bout du compte
Que des ratés du cœur
Pour n’avoir pas su dire :
Délivrez-nous du pire
Et gardez le meilleur

J’aime leur petite chanson
Même s’ils passent pour des cons

J’aime les gens qui n’osent
S’approprier les choses
Encore moins les gens
Ceux qui veulent bien n’être
Qu’une simple fenêtre
Pour les yeux des enfants

Ceux qui sans oriflamme
Et daltoniens de l’âme
Ignorent les couleurs
Ceux qui sont assez poires
Pour que jamais l’histoire
Leur rende les honneurs

J’aime leur petite chanson
Même s’ils passent pour des cons

J’aime les gens qui doutent
Mais voudraient qu’on leur foute
La paix de temps en temps
Et qu’on ne les malmène
Jamais quand ils promènent
Leurs automnes au printemps

Qu’on leur dise que l’âme
Fait de plus belles flammes
Que tous ces tristes culs
Et qu’on les remercie
Qu’on leur dise, on leur crie :

Merci d’avoir vécu
Merci pour la tendresse
Et tant pis pour vos fesses
Qui ont fait ce qu’elles ont pu

Anna Sylvestre      1977

Paul Robert crée un nouveau dictionnaire : le Petit Robert.

Il faut être un imbécile ou un faux-jeton pour s’imaginer qu’un cycliste professionnel qui court 235 jours par an peut tenir le coup sans stimulants.

Jacques Anquetil          L’Équipe,    1967

Louison Bobet, né en 1925 est mort à 58 ans, en 1983, Jacques Anquetil, né en 1934, est mort à 53 ans, en 1987, Laurent Fignon, né en 1960, est mort à 50 ans, en 2010.

Chacun mettra derrière le mot stimulant, ce qu’il voudra, mais il est plutôt difficile d’estimer scandaleux que ce soit un synonyme de notre dopage d’aujourd’hui. La question du dopage est d’une tartufferie sans nom. Ce dernier a toujours existé : en 1908, l’italien Dorando Pietri, était arrivé 1° du marathon des Jeux Olympiques de Londres, et avait été disqualifié car il avait été poussé, mais de toutes façons il puait la strychnine. Le grand chef allemand d’expéditions  en haute montagne et aux Pôles, – 25 de 1953 à 1989 -, Karl Maria Herrligkoffer, médecin, avait prescrit à Hermann Buhl, le vainqueur du Nanga Parbat en 1953, du Pervitin, la drogue des soldats allemands pendant la seconde guerre mondiale.

Seuls les moyens de le déceler diffèrent énormément. Accuser des coureurs de dopage jusque dans les années 80, c’était courir au devant du procès en diffamation : des preuves ! auraient alors clamé les suspects et des preuves scientifiques, il n’y en avait pas, et donc tout le monde fermait les yeux, sans être dupe. Aujourd’hui, les progrès des analyses diverses sont tels que la plupart des dopages peuvent être scientifiquement prouvés, et dès lors, les suspects d’autrefois deviennent des accusés aujourd’hui, et le risque de la diffamation tombant, les sanctions tombent.

Mais le dopage n’a pas attendu les années 2000 pour sévir, et l’un des principaux connaisseurs, Jacques Anquetil, est là pour le dire. Ne jouons donc pas les M. Propre en inventant un monde clair et net d’eau minérale, appartenant à un passé idéalisé, sublimé : ce passé là n’a jamais existé ; le vrai passé contenait certainement une dose de tartuferie beaucoup plus importante, même si elle était à la limite du non-dit.

5 01 1968                    Alexandre Dubcek est élu  1° secrétaire du parti communiste tchèque ; le nom des journaux ne change pas, mais le contenu, si : on sort les cadavres des placards et c’est le grand déballage des secrets de la vie politique du pays sur lequel souffle le  vent de  la  liberté : le Printemps de Prague : le grand frère russe commence à froncer les sourcils.

21 01 1968               Un bombardier américain B 52 porteur de 4 bombes à hydrogène, s’écrase sur la banquise et glisse sur 500 mètres pour s’abîmer dans l’eau à quelques kilomètres de la base nucléaire de Thulé, dans le nord ouest du Groenland.

27 01 1968                  Le sous-marin S 647 Minerve, de la série des Daphné, 800 tonnes, à hautes performances, coule à 20 miles au large du cap Sicié, 25 de la base de Toulon un peu après huit heures du matin ; a priori, il naviguait au schnorchel et venait d’envoyer un message à l’avion accompagnateur Breguet lui disant qu’il serait à sa base dans à peu près une heure ; il y avait 52 hommes à bord. Il est sur des fonds entre 1 000 et 2 000 m. Malgré trois campagne de recherches, on ne le retrouvera jamais. Le sismographe de Nice a enregistré une onde de choc. Son commandant, le lieutenant de vaisseau André Fauve avait plus de 7 000 heures en plongée à bord de sous-marins de ce type. Le 16 juin 2018 les archives concernant le Minerve seront déclassifiées. En octobre 2018 des familles des disparus demanderont une reprise des recherches… Mais, à quoi bon chercher si les décideurs ont décidé de ne pas remonter ce qu’ils ont trouvé : car c’est bien de cela qu’il s’agira avec l’Eurydice, de la même série, qui coulera le 4 mars 1970, par 43°16’ N et 6°80’ E, grosso modo la latitude du cap de Saint Tropez et la longitude de Saint Raphaël : le sous-marin devenu cercueil retiendra 57 hommes. Il sera repéré, entre 600 et 1 000 mètres de fond mais nul ne décidera jamais de remonter la coque.

Mais l’Etat entendra finalement la demande des familles et reprendra les recherches, notamment avec l’aide du navire américain Seabed Constructor, de la compagnie Ocean Infinity, dont les drones sous-marins retrouveront l’épave du Minerve, cassée en trois parties le 16 juillet 2019, par 42° N, 5° E [1], par 2 370 mètres de fond. La reprise des études sur les enregistrements de l’explosion au moment de l’accident et aussi des dérives des nappes de fuel  a permis de mieux préciser la zone de recherche et  le Seabed Constructor n’a eu à balayer « que » 800 km². Mais il est hors de question d’espérer retrouver quelque reste que ce soit des corps, et donc, il ne sera pas renfloué : deux jours avant l’accident du Minerve, le Dakar, un sous-marin israélien avait coulé ; renfloué en 1999, il ne restait RIEN des corps.

LA MARCOPHILIE NAVALE: Sous-Marin MINERVE

le kiosque du Minerve, le 21 juillet 2019, par 2 370 m. de fond

29 01 1968                  Début de l’offensive générale du Viet Cong.

01 1968                            Clément Marty a 11 ans ; il est en cinquième. Le choix du sujet de la rédaction lui a été laissé :

Les agents se bousculent, les klaxons crient, les agents sifflent, les cheminées soufflent, les marchands hurlent, les voitures démarrent, les gens se disputent, les gens se blessent, les guerres éclatent. Telle est la vie actuelle, mais pour sortir de ce monde, j’ai créé un pays : MEÏPE.

De la campagne sans aucune construction si ce n’est une ville très simple où il n’y a ni lois ni querelles, la nourriture s’y trouve en abondance, mais on ne la fabrique pas, tout le monde s’aime, personne ne meurt, personne ne vieillit, personne ne travaille.

Car il n’y a pas d’êtres humains à Meïpe.

Non ! Il n’y a que des animaux et beaucoup de chevaux, tout le monde se comprend et parle le même langage. Et souvent, je monte sur ces grands chevaux aux épaules musclées et à la longue crinière emmêlée qui descend jusqu’au garrot, et ils m’emmènent aussi loin que je le désire. Ou le soir, au pied d’un arbre avec tous les animaux assis autour du feu, Grisi, le petit singe debout sur mon épaule, nous raconte des histoires tandis que la lune et le soleil ensemble enseignent le métier à leurs petites étoiles.

Quelques années plus tard, Clément Marty deviendra Bartabas

Il connaîtra le succès que l’on sait. Cela l’emmènera en tournée aux Etats-Unis, mais il ne se trouvera pas d’atomes crochus avec ces Américains, scotchés à leur imagerie de rodéo, de mustang sauvage débourré par les cow-boys, et dressé au fouet. Par contre, en Sibérie, il posera à un jeune chaman la question qui le taraudait depuis des années : Les chevaux ont-ils une âme ? Il aura la réponse qui l’apaisa : Tout ce qui est digne d’être aimé possède une âme.

18 02 1968               Sur les pistes de Chamrousse, à proximité de Grenoble, Jean Claude Killy  se couvre d’or en  remportant descente, slalom spécial et géant ; il se retire aussitôt de la compétition. De parents alsaciens qui avaient fui l’Alsace pour ne pas devenir allemands, il naquit à Val d’Isère : un proviseur dont il est préférable de taire le nom écrira sur son bulletin : Ne pense qu’au ski, attention à la catastrophe. Marielle Goitschel a eu la médaille d’or du spécial.

Killy, c’était le punch, Périllat le style. On peut, en effet, définir ainsi la descente de nos deux champions qui fut très différente. Guy Périllat parti numéro 1 accomplit un parcours impeccable, harmonieux, suivant la meilleure ligne, faisant corps avec ses skis, sans gestes inutiles, ne bougeant pas d’un pouce, bien qu’il ait décollé sur certaines bosses. La descente de Killy au contraire fut une lutte constante contre les obstacles, contre les virages en devers, ses skis raclaient la neige, on le sentait animé d’une énergie farouche. Dès qu’il enregistrait le moindre ralentissement, il repartait en appuyant sur les bâtons.

Raymond Marcillac          Le Monde 12 02 1968

Oh, Raymond, essaies donc de te relancer avec des bâtons quand tu es lancé à plus ou moins 100 km/h : où bien tu te casses les bras, ou bien la mâchoire, ou peut-être même les trois ! Et si tu vois un skieur se relancer avec ses bâtons, c’est parce qu’il est sur des skis de fond, et non sur des skis de descente. Il peut aller un peu vite… mais certainement pas à 100, et parfois 130 km/h ! Le 13 janvier 2014, Johan Clarey sera flashé sur la descente du Lauberhorn à Wengen à 161.9 km/h !

La reconversion de Killy sera un modèle du genre et il deviendra une notabilité du monde sportif : co-président avec Michel Barnier, du COJO d’Albertville, membre du CIO, directeur de Amaury Sport et donc, de fait, directeur du Tour de France, consultant chez Coca Cola, il fait preuve dans toutes ces activités du même talent qu’il déployait pour se jouer des bosses et des piquets de slalom, jouant magistralement de l’art de se défausser et de disparaître quand soufflent les vents mauvais : il se montrera d’une rare discrétion quand les affaires de dopage ébranleront le Tour de France en 1998, puis le CIO en 1999 ; et, quand la cause ne sera plus défendable il quittera le navire, Amaury Sports – en 2000. Idem en 2007 pour les Championnats du monde de ski en 2008 à Val d’Isère. Il attendra d’avoir 70 ans pour devenir imprudent en affichant beaucoup trop ouvertement sa sympathie pour Vladimir Poutine, souvent rencontré à l’occasion de la préparation des J.O. d’hiver de Sotchi, en février 2014. Comment peut-on dire qu’un type qui a passé de nombreuses années de sa vie au KGB est un type bien ? Il ne faut pas prendre les canards sauvages pour des enfants du Bon Dieu, dira de Gaulle quelques mois plus tard. La profonde répulsion qu’éprouvent nombre de savoyards pour les intellectuels – majoritairement de gauche – et tout ce qui est progrès des droits de l’homme, peut les mener à défendre l’indéfendable et s’y enferrer avec obstination : J.C. Killy sera alors poussé à la démission du Comité Olympique. La terre devrait néanmoins continuer de tourner.

02 1968                       Création, à 12 km au nord de Pondichéry, dans le sud-est de l’Inde, aux bords du golfe du Bengale, d’Auroville, née de la rencontre, 50 ans plus tôt du philosophe indien Aurobindo Goshe – Sri Aurobindo – [Tout le monde sait maintenant que la science n’est pas un énoncé de la vérité des choses mais seulement un langage pour exprimer une certaine expérience des objets, leur structure, leur mathématique, une impression coordonnée et utilisable de leurs processus – rien de plus] et d’une Française de père turc et de mère égyptienne, Mirra Alfassa. Les ambitions ne sont pas minces, selon La Mère :

Le but d’Auroville est de réaliser l’unité humaine…
Il faut passer à une espèce supérieure. Les hommes sont des êtres de transition…
 La vraie solution est la création d’un type nouveau qui sera à l’homme ce que l’homme est à l’animal.

Il n’y a pas de propriété privée, on y discute énormément : si un seul des 1 100 habitants, originaires de 28 pays, conteste catégoriquement un projet, ce dernier est  remis à la discussion, on y  fait travailler, pour pas cher, les autochtones Tamoul environnants, et ça tient toujours, cinquante ans plus tard.

Nos bonnes vieilles missions catholiques de l’AOF et AEF, ne devaient pas être bien différentes, discussions en moins.

8 03 1968                Le sous-marin russe lanceur d’engins, dont trois missiles nucléaires, K 129 coule par 40° N et 180°E, selon un livre russe de 1992 [ou 30°N par 165°E, 750 milles au N,NO de Pearl Harbour selon une autre source, au NO d’Hawaï pour un Science et Vie n° 920 de mai 1994 ?] au large de Guam, une île du Pacifique[2] ; ils étaient plus de 100 hommes à bord, qui reposeront par 5 500 mètres de fond. Les Russes ne le localiseront pas, mais les Américains, y parviendront, avec les navires Misard [le navire qui localisera l’Eurydice] et Hughes Glomar Explorer : ce sera l’opération Clementine, du nom de la pince géante à même d’enserrer un cylindre de 15 m de diamètre, qui coûtera plus de 500 millions $, payés par le milliardaire Howard Hughes. Le poids total à remonter du fond était de l’ordre de 12 000 tonnes. Lors de l’opération, le sous-marin se cassera en trois, le dernier tiers parvenant à être mis hors d’eau, les deux autres retournant vers leur tombeau. Ce dernier tiers était suffisant pour constater qu’il avait été déguisé en sous-marin chinois !

16 03 1968                   120 GI de la compagnie Charlie, appartenant à la 23° division d’infanterie américaine, sautent de leur hélicoptère à proximité du village de Khe Thuan [ Mi Laï, le nom utilisé dans les médias est un nom de carte d’état-major… My Laï 1, Mi Laï 2, 3, 4… My  Laï n’est que l’un des hameaux d’une commune nommée Son My, ravagée dans son ensemble, ce jour-là, par l’US Army] dans la province vietnamienne de Quang Ngai. Ils vont suivre les ordres de leur capitaine Medina : Demain, tuez tout le monde ! Personne ne doit sortir vivant,

Tout le monde ? avait risqué un soldat.

Oui, tout le monde, les femmes et les enfants aussi. S’il y a des gens qui sont encore là quand vous arriverez, c’est que ce sont des VC – Vietcong, dans le jargon des GI – !

Ils se livrent à un massacre sur la population civile : 166 morts ; deux femmes et deux enfants échapperont à la mort.

Près de cinquante ans plus tard, Ha Thi Quy,  l’une d’elles, 91 ans, racontera l’horreur : Le 16  mars 1968, j’avais 43 ans, j’étais à la maison, comme toutes les femmes. En cette saison, on a repiqué le riz il n’y a pas longtemps, alors les pousses sont encore assez jeunes, et il y a moins de travail parce que l’on attend que ça mûrisse. J’ai été étonnée de voir tant d’hélicoptères se poser. Et puis on a vu tous ces soldats arriver. On ne craignait rien, vous savez. C’était la guerre, bien sûr, mais nous, au village, on ne faisait pas de politique. Souvent, les soldats américains venaient patrouiller au bord de l’océan et, quand ils traversaient nos hameaux, ils jouaient avec les enfants, ils leur donnaient des sucreries. Les Américains, on n’était ni pour ni contre. Mais ce jour-là ils étaient très nombreux. Certains étaient noirs. Je n’avais jamais vu de Noirs, ils me faisaient peur. […] Les soldats nous ont conduits vers le fossé. On entendait des coups de feu, ailleurs dans le village. On a réalisé qu’ils tiraient sur des gens. Des femmes, devant moi, se sont agenouillées, les mains jointes. Elles gémissaient : Ne nous tuez pas. Moi aussi, je me suis agenouillée, je les ai implorés. A ce moment, j’avais déjà compris qu’ils allaient nous tuer, mais ça ne fait rien, je les ai quand même suppliés. Mes deux enfants étaient avec moi. Mon fils de 6 ans et ma fille de 17 ans. Quand on est arrivés devant le canal, ils ont ouvert le feu. […]            Dans ma famille, on a eu trois morts. […]  J’ai basculé dans la fosse, j’avais une balle dans la cuisse. […] J’ai entendu d’autres tirs : les soldats achevaient d’une balle celles qui n’étaient pas mortes. […] Les morts, c’était ma belle-mère et mes deux enfants. Quand les soldats ont tiré, j’ai vu leur tête exploser devant moi. […]        La douleur, elle est là, elle est en moi.

Pham Thi Thuan, 78 ans, est l’autre survivante ; elle en a réchappé avec ses deux filles alors âgées de 7 et 3  ans : Les soldats nous ont poussés vers le canal. Sur le chemin, ils nous disent de nous accroupir. On s’accroupit. Ils nous disent de nous relever et de marcher. On se lève et on marche. Devant le fossé, ils nous disent à nouveau de nous accroupir, puis de nous relever. On s’accroupit, on se relève. Et puis ils nous tirent dessus. […]      Ils tirent sur la tête des gens. On bascule dans le trou. Je crois que je suis morte. Ma fille de 3  ans hurle. Je lui mets le bout de mon sein dans la bouche pour qu’elle se taise. Je n’entends plus rien. Je suis sous un monceau de cadavres. J’entends d’autres coups de feu. Mon téton est toujours dans la bouche du bébé. Je crois qu’elle est morte. Je ne sais pas combien de temps ça dure, deux heures, deux heures et demie, trois heures. Je ne sais pas pourquoi je suis vivante, avec mes deux filles.[…] Je n’y pense pas tout le temps, au massacre. Parfois, il faut savoir mettre de côté le grand malheur.

Pham Dat, un autre rescapé, 88  ans :  Je vais vous dire ce dont je me souviens : il était très tôt ce matin-là. Les soldats sont arrivés. Un type qui devait être un chef a sorti son pistolet et a fait signe à deux autres soldats. Ils se sont mis à tirer sur les deux bœufs de l’étable. Ils les ont tués. Puis ils ont abattu mes poules et mes canards. Je me suis dis : Merde ! Mais pourquoi ils tuent mes bœufs et mes canards, c’est incroyable ! Je suis sorti, ils m’ont tiré dessus. J’ai reçu une balle dans le pied, une autre dans la cuisse. Deux enfants de la maison sont sortis. Un petit garçon, qui portait un bébé dans ses bras. Les soldats les ont abattus. Le garçon a essayé de protéger le bébé, mais il était déjà blessé. Il a continué à marcher, puis il s’est écroulé, j’ai vu ses intestins sortir de son corps. J’étais mal en point, mais je voyais tout cela très précisément. 

Le bébé, qui avait 7 mois, était sa dernière fille. Le garçon était le cousin du bébé. Je ne me souviens plus, le reste, je ne sais plus. Je me souviens des intestins qui explosaient, c’est tout.  Sa mère et son épouse sont au nombre des tués.

On verra un bébé en pleurs, que le corps de sa mère avait protégé des balles, essayer de s’extirper en rampant du monceau de corps empilés, saisi par le lieutenant William Calley, plus haut gradé sur les lieux, et jeté sur le tas, tué d’une rafale.

Sur l’ensemble des villages, ce jour-là, les Américains tueront 504 personnes, dont 182  femmes – 17 d’entre elles sont enceintes, 173  enfants, dont 56  bébés ; 60  personnes âgées ; 89  hommes d’âge moyen, susceptibles d’être des combattants. On ignore le nombre de femmes violées. On sait que plusieurs l’ont été, tuées aussitôt après. Un des tueurs, Varnado Simpson, racontera  devant une caméra avoir scalpé, coupé les oreilles et les langues de certains cadavres. Il se suicidera en  1997.

Le journaliste américain Seymour Hersh révélera, en novembre  1969, l’ampleur du massacre. Le lieutenant William Calley  servira de fusible pour tous les militaires inculpés – plus de 40 – : il sera au final le seul  à être condamné le 31  mars 1971, à la prison à vie. Dès le lendemain, le président Richard Nixon demandera sa libération et son placement en résidence surveillée. Il sera gracié en  1974.

Mais comment donc peut-on être aussi crédule, comment peut-on accepter de ne vérifier de visu aucune déclaration, comment n’ont-ils pas été à même de voir, rapidement qu’il y avait un lézard et que ces villages n’avaient rien d’un nid de Vietcong ? Et quand bien même ils l’auraient été ? Tuer les femmes, les bébés, les enfants, les vieillards … des bœufs, des canards ! Quel est donc cet endoctrinement criminel qui a fait de ces hommes des tueurs sourds, aveugles, des soiffards de sang ? Quelque quarante ans plus tard, on verra à nouveau cette crédulité avaler les mensonges éhontés de Georges W Bush sur les pseudo armes de destruction massives de l’Irak et avoir ainsi le quitus des Chambres pour déclencher une guerre.

27 03 1968                   Aux commandes d’un MIG 15-UTI, Youri Gagarine, 34 ans, se tue à la suite d’une manœuvre brutale qui fait partir l’avion en vrille. Se trouvait avec lui un instructeur expérimenté Vladimir Seryoguine. L’accident, qui a eu lieu au-dessus du village de Novoselovo, près de Moscou, restera secret d’Etat pendant 50 ans.

2 04 1968                         Le professeur Christian Cabrol réalise à la Pitié Salpêtrière la première greffe cardiaque d’Europe, quatre mois après celle qu’a réussi en Afrique du Sud le professeur Christiaan Barnard.

4 04 1968             Assassinat à Memphis du leader de la communauté noire américaine : Martin Luther King.

In the end, we will remember not the words of our enemies, but the silence of our friends.

Aussitôt, le quartier West Side de Chicago s’enflamme dans une émeute sans précédent : deux jours de pillage, d’incendies d’immeubles, de voitures, causant la mort de neuf personnes ; les forces de l’ordre auront du mal à y mettre fin : il y faudra l’armée et la garde nationale.

9 04 1968                  La France inaugure le centre spatial de Kourou en Guyane, en lançant une Véronique qui atteint 113 km d’altitude.

3 05 1968                  La Sorbonne occupée depuis quelques jours par des étudiants agités, est évacuée. Le mouvement est né depuis quelques mois, principalement à Nanterre, avec quelques têtes d’affiche comme Daniel Cohn Bendit, Jacques Sauvageot, Alain Geismar, Alain Krivine…

En mai dernier, on a pris la parole comme on a pris la Bastille en 1789. Cette prise de parole est  protestation. C’est sa fragilité de ne s’exprimer qu’en contestant, de ne témoigner que du négatif. Peut-être est-ce également sa grandeur.

Michel de Certeau, S.J.

8 05 1968                   De Gaulle : De Gaulle ne va pas endosser la blouse d’un surveillant de potaches !

13 05 1968                 Grève générale ; selon les syndicats, 800 000 personnes sont dans les rues de Paris. Le préfet Maurice Grimaud est à la tête de la préfecture de Paris : sa sagesse fera que ce mois  de très forte fièvre n’entraîne aucun mort à Paris.

18 05 1968                  À Cannes, il y a huit jours que le festival a commencé… strass, paillettes as usual ; le délégué général, Robert Fabre le Bret, sait bien qu’il y a une ombre au tableau avec la récente éviction de Henri Langlois de la direction de la Cinémathèque Française par André Malraux, ce qui a mit en émoi nombre de réalisateurs français et internationaux, mais bon, après tout, c’est une histoire parisienne, et Henri Langlois sera finalement réintégré.

France Sud Magazine laisse entendre que ça pourrait chauffer : Cannes, ce ne sont pas les portes du paradis mais celles de l’enfer. Et ce n’est pas la programmation d’Au feu les pompiers, de Milos Forman, qui risque d’éteindre l’incendie en marche.

[…]     Dès le 13 mai, François Truffaut conseille à Robert Fabre Le Bret d’arrêter la manifestation. Il refuse. Les projections de Peppermint frappé, de Carlos Saura, et de Trilogy, de Frank Perry, sont repoussées au samedi 18 mai. Date à partir de laquelle rien n’ira plus. Car, en quelques jours, la donne aura considérablement changé. C’est le pays tout entier qui a pris feu. Cette France qui hier s’ennuyait est bloquée par la grève générale. Et le Festival devrait se poursuivre ! Insensible aux manifestations locales des étudiants, des critiques, au bruit et à la fureur qui grondent !

La chienlit n’effraie pas Truffaut, qui séjourne à l’hôtel Martinez. Jacques Doniol-Valcroze et Jacques Rivette lui ont téléphoné de Paris : Les usines sont occupées, les trains ne marchent plus. Bientôt, ce seront les métros et les bus. Si le festival continue, ça va être ridicule. Les nouveaux Etats généraux du cinéma français réclament cette fois l’arrêt pur et simple de la manifestation. Au réalisateur des 400 Coups de faire passer l’info et de mobiliser ses confrères: Godard, Resnais (bloqué à Lyon par la grève des cheminots), Lelouch, Nemec, Saura, Lester, Polanski, Malle ? On demande à ces deux derniers, membres du jury, de démissionner. Ce qu’ils feront plus tard, entraînant avec eux Monica Vitti et Terence Young.

Samedi 18 mai, la réunion-débat sur l’affaire Langlois démarre salle Jean Cocteau. Sont présents, entre autres, Claude Berri, Jean-Gabriel Albicocco et l’acteur Jean-Pierre Léaud ? Certains évoquent ces commandos de gens venus de Paris. Les discussions se font de plus en plus vives. 

Jean-Luc Godard enfonce le clou : Il s’agit de manifester, avec un retard d’une semaine et demie, la solidarité du cinéma sur les mouvements étudiants et ouvriers, et vous me parlez travelling et gros plans ! Vous êtes des cons ! La seule chose à faire, c’est d’arrêter immédiatement toute projection. […] Les films appartiennent à ceux qui les font. On n’a pas le droit de les projeter contre la volonté de leurs auteurs !  Projections auxquelles certains assistent – comme Gilles Jacob – l’oreille collée à un petit transistor, car il n’y a plus que la radio pour informer les Français en direct. La télé (l’ORTF), quand elle n’est pas censurée, est elle aussi en grève.

Arrêter le Festival ? Roman Polanski, qui a fui peu avant la Pologne communiste, écoute les prises de paroles des uns et des autres, d’un air dubitatif : Ça me rappelle énormément de choses sous une période qu’on disait stalinienne..., lance-t-il, avant de se ranger du côté des manifestants. Claude Berri, lucide, clame: Il y a des événements en France. On ne peut pas les ignorer. Et Macha Meril, coincée dans la foule, renchérit: Les étudiants ne veulent pas d’examens, nous, on ne veut pas de compétition.

Ce même 18 mai, on voit ainsi Carlos Saura s’accrocher au rideau de scène pour empêcher la projection de son Peppermint frappé, aidé de sa compagne Géraldine Chaplin et de Jean-Luc Godard ! Le film démarre malgré tout, lumières allumées, dans une belle foire d’empoigne. Truffaut est bousculé et tombe. Godard perd ses lunettes et se prend une baffe. On s’insulte, les coups partent, les hortensias giclent de leurs pots.

La veille, Claude Lelouch est arrivé sur la Croisette en Porsche avec la copie de son film (sur les JO de Grenoble) dans le coffre, en ayant bénéficié en route de la bienveillance des pompistes. Le cinéaste s’allie immédiatement aux insurgés. J’ai été désigné pour parler à Robert Fabre Le Bret, au motif que c’était mon film qu’il était en train de voir, raconte Lelouch. A la fin de la projection, il m’a pris dans ses bras en me disant: Ça va faire un triomphe ! J’étais très mal à l’aise pour lui annoncer la décision que nous venions de prendre. Il m’a rétorqué que j’étais un traître. Il a décidé de continuer le Festival malgré tout. Ce qui conduira au fameux soir où Godard s’est accroché au rideau.

Pendant ce temps, Eddie Barclay donne une de ces fêtes somptueuses dont il a le secret. Paillettes et champagne à gogo. Mais qu’importe : la messe est dite. Dimanche 19 mai, en fin de matinée, Robert Fabre Le Bret annonce, la mort dans l’âme, l’arrêt du 21° Festival de Cannes, sans palmarès ni vainqueurs. Sous les pavés, l’écran noir.

Danielle Attali – Le Journal du Dimanche du 11 mai 2008

La nation française est une nation de comédiens.

Proudhon. vers 1860

Les comédiens professionnels ont donc pris le train des comédiens amateurs en marche, mais on a bien eu droit à notre scène de bordel… ouf, l’honneur du festival de Cannes est sauf !  On pense à ces derniers duels du début du XX° siècle qui n’étaient plus que symboliques, quand les duettistes tiraient un coup en l’air, puis retournaient à leurs affaires.

19 05 1968                 De Gaulle : la réforme, oui… la chienlit, non !

Mai 1968                    Il serait vain de vouloir restituer la fiévreuse atmosphère de ces jours de délire où l’on exigeait du politique qu’il fournisse le bonheur plutôt que des biens en surnombre…de l’être plutôt que de l’avoir ; il y avait là un peu de l’esprit de la commune de 1871, mais avec un coté enfant gâté qui le rendait très agaçant ; bien des slogans sont encore dans les têtes. Sans vouloir manger le gâteau, on peut goûter quand même quelques cerises :

 Ne me libère pas, je m’en charge.
 Aux examens, répondez par des questions.
 Plus jamais Claudel.
 La vie n’est pas la grand’messe du travail.

Anonymes

Laissons la peur du Rouge aux bêtes à corne. On a pu croire le mot fruit du jaillissement créatif des événements ; non point : il est de Victor Hugo, dans les Misérables. Livre XI. IV : Bourgeois, croyez-moi, laissons la peur du rouge aux bêtes à corne. Victor Hugo plagié sans vergogne par mai 68 ! le patriarche a dû en frétiller de plaisir dans sa tombe.

Autre mot à succès qui ne vient pas des étudiants : il est interdit d’interdire : il est de Jean Yanne.

Le gouvernement de la France a perdu le contrôle de ses facultés.

Le Canard Enchaîné du 8 mai 1968.

Dans le sud, surtout le sud-est, dans le fief de Jacques Médecin, l’humour est à la même époque beaucoup plus gras et douteux : il existe une photo de Romain Gary et de sa femme Jean Seberg à la terrasse d’un restaurant de Nice : en arrière plan, sur un mur du restaurant le menu affiche des Langoustes grillées à la Jeanne d’Arc. Mais tout à coté, à Cannes, Jean-Luc Godard, Louis Malle, François Truffaut se font les ambassadeurs du mouvement pour que le festival se saborde… l’espace d’un an.

En moins d’une semaine, dans un printemps sans histoires, une tempête fait lever sur Paris les pavés de l’émeute, les mousquetons du pouvoir et les idées de tout le monde. Une partie de la jeunesse française a déclaré sa guerre. Elle l’a déclaré à tous, faute de savoir à qui.

L’Express du 13 mai 1968.

J’avais sans cesse l’impression qu’ils étaient en train de représenter la Révolution Française bien plutôt que de la continuer.

Tocqueville. Février 1848.

Ils sont comme des enfants qui, pour faire pousser les arbres plus vite, leur tirent sur les feuilles.

Vaclav Havel

Les partisans de l’ordre ne sont pas forcément les premiers à avoir peur : pour reprendre une expression familière aujourd’hui, Daniel Cohn Bendit pète les plombs le 20 mai : il part chez  son frère à St Nazaire, puis à Berlin et Amsterdam : Je vivais au jour le jour… je n’avais aucune idée de l’issue. Je ne savais pas où était la limite, s’il y avait une limite. Je me sentais isolé, coupé.

J’étais déraciné politiquement, incapable de mener le débat avec les militants gauchistes qui avaient, eux, leurs certitudes. Je suis parti parce que j’étais dépassé. C’était une fuite.

Hervé Hamon. Patrick Rotman. Génération, Les années de rêve I 1987

Les surréalistes sont vraiment des enfants gâtés qui mettent le feu à tous les rideaux en pensant que papa, maman et les pompiers seront toujours là pour réparer leurs bêtises et les admirer. C’est l’esprit de 68 déjà présent dans ce qu’il y a de plus cocasse : les parents bourgeois qui disent : n’oublie pas ton cache-nez à leurs enfants qui partent jouer à la révolution… La révolution comme article de consommation.

René Girard Quand ces choses commenceront Arléa 1994

Nos sociétés modernes vivent une déstructuration quotidienne et incessante de l’esprit affolé ou exalté par les détails.

Jean Baudrillard Le système des objets 1968

Daniel Cohn Bendit reviendra sur le devant de la scène politique française 30 ans plus tard, en devenant tête de liste des Verts pour les élections européennes. Les surnoms qui lui seront alors attribués auront eux aussi évolué : on verra  notamment un joli Lili Marianne... Mais il lui aura fallu 30 ans :

La France de de Gaulle était grise, triste. En mai 68, les manifestants étaient drôles, brillants, sexy. Avec eux, au-delà du discours parfois dogmatique ou un peu brouillon, on basculait vers un monde plus séduisant. Les artisans de Mai 68 ont été au bord d’un changement de société ; ils ont fait évoluer les mœurs, mais aucun d’entre eux n’a pris de poste de pouvoir. Il y a eu beaucoup de suicides, parce que l’utopie s’est effondrée; les survivants sont allée dans la pub ou l’édition. Aucun n’a pris une responsabilité politique. Vous voulez le pouvoir ? Non, non, surtout pas !

Michel Azanavicius, réalisateur. Télérama 3591 du 10 au 16 novembre 2018

En Allemagne, la presse prend du recul, mais ne perd pas de mordant :

Les Anglais ont hébergé De Gaulle pendant la guerre : il les a écartés de l’Europe ; les Américains lui ont ouvert les portes de Paris : il les a chassés de France. De Gaulle a détruit l’OTAN, trahi Israël, menacé l’existence nationale du Canada, et semé la défiance envers les États-Unis et leurs alliés.

Der Spiegel

Mais il en est pour lesquels tout cela est tout de même autre chose qu’un caprice d’enfant gâté :

La leçon de mai 68 est que toute révolte suppose une pensée : s’il n’y a pas de révolte aujourd’hui (la décennie 1990), c’est parce que la pensée est absente. Or les révoltes sont indispensables pour être libre. Non pas libre de faire telle ou telle chose, mais libre de penser ce que l’on fait. Le sens ne vient qu’avec la pensée : on peut être libre de faire l’amour, quand on veut avec qui l’on veut, mais cette liberté d’action n’apporte aucun surcroît de connaissance et de sens. Le libertinage n’implique pas nécessairement la liberté. L’esclave agit sans penser, et le libertin peut rester l’esclave qui est libre de jouir mais ne gagne pas par son acte plus de conscience. Il s’agit donc de se révolter contre ce leurre qui consiste à croire que la liberté est en acte : la révolte commence lorsque je pense à ce que je vais faire et que j’accomplis librement mes actes conformément à ma pensée. La révolte est la voie royale qui mène à la liberté, mais elle ne saurait être une pure réaction spontanée : le véritable révolté se cultive en silence, il devient irrécupérable par la pensée et lorsque advient le moment historique, il est alors le premier à s’en rendre compte et rencontre ainsi l’Histoire.

Philippe Sollers         1998    Fugues            Gallimard 2012

Mes parents sont des baby-boomers, nés en 1950… Pour moi, c’est une génération qui ne veut ni vieillir, ni laisser la place et qui est encore au pouvoir. Une génération qui pensait bouleverser le modèle familial, alors que finalement on vit tous de façon assez classique. J’ai l’impression que les gens de mon âge [née en 1980] n’ont pas eu d’autre choix que d’être vieux avant leurs parents. Nous, nous avons peur, alors qu’eux n’avaient peur de rien. Leur insouciance nous a fait perdre la nôtre. Je ne me suis jamais sentie insouciante.

[…]        Je suis une pessimiste née. Dès lors que je sais que l’on va mourir, je ne peux pas être positive. Le travail sert à ça : repousser les limites du vivant, acquérir une forme d’immortalité à travers les autres.

Julie Deliquet, metteuse en scène dans les années 2010             Télérama du 6 au 12 mai 2017

C’est en prison que je suis devenu libre. Émancipation modeste, tout intellectuelle. Entre quatre murs, préservé des chaleurs communautaires (avantage des cellules d’isolement, fût-ce en pleine canicule), j’eus tout loisir de procéder à un nouveau relevé de positions. La question nationale, selon l’intitulé officiel, nous avait sauté à la figure. Le Che en était mort, et elle rendait la guérilla, pratiquée comme article d’exportation, au bout du compte inoffensive.

Qu’avais-je donc appris de renversant ? Que mon groupe sanguin, si la métaphore est permise, n’était pas latino. Il s’en déduisait ce scandale : si Boliviens et Cubains ne s’étaient pas rencontrés, même dans la guérilla ; si, Européen, j’avais eu tant de mal à me faire accepter par les kambas et les kollas de l’Altiplano, c’est que la révolution ne suffisait pas à faire un sol commun, la grande patrie des apatrides. On dit en français : naître, d’où vient nation. C’est un faux actif. Il faudrait dire, comme en anglais ou en latin, je suis né, acte passif. Ce que je suis, irrémédiablement, s’est joué avant moi et sans moi. J’hérite d’une Histoire que je tenterai de refaire et de défaire mais qu’au départ je n’ai pas faite. La supranationalité n’est pas affaire de volonté. On ne se choisit pas une communauté comme une montre dans une vitrine. Et dans chacun de ces enfants de Bolivar parlant marxiste, je commençais de voir le patriote qui s’ignore. Pas tous. Certains savaient, comme mon ami René Zaveleta, qui avait été ministre des Mines à La Paz, sous le gouvernement Paz Estenssoro. Il m’avait souvent répété, avant de rejoindre le camp des guérilleros : Je veux des aciéries pour mon pays. Entre autres avantages, cela fera naître un Proust quechua. Là où il n’y a pas des hauts-fourneaux, il n’y a pas de petite madeleine. Je n’avais pas encore fait le rapprochement entre la sidérurgie et la recherche du temps perdu, corrélation qui semble à distance aller de soi. Tant l’oubli de l’industrie est le privilège des industrialisés, comme le mépris de l’argent, l’apanage des riches. Altos homos para todos. Des hauts-fourneaux pour tous. Quel que fût l’anachronisme, ou l’inconvénient écologique (encore inaperçu, il est vrai), je me serais volontiers rallié à un tel slogan : l’accumulation primitive du capital, c’est le point de départ du syndicat ouvrier, du débat parlementaire et des grands recueillements de mémoire. Chaque peuple y avait droit. D’ailleurs ces volontaires cubains, chiliens et boliviens, il me devenait clair qu’ils habillaient de rouge missionnaire, sous le nom d’internationalisme, une fierté et une mémoire bel et bien autochtones (comme chez nous, les adeptes du grand vent cosmopolite habillent de ce beau nom la culture nationale des États-Unis, qu’en bons provinciaux d’empire ils confondent avec le monde même). Au fond, ces guérilleros, ces luttes armées protestaient contre l’absence d’État républicain, voire d’État tout court : élections truquées, syndicats étouffés, partis fantoches, justice partiale, souveraineté nulle. Elles traduisaient pour l’essentiel (et le font toujours, comme on le voit au Mexique) une demande de nation, avec un minimum de règles du jeu. Et moi, à quoi m’opposais-je ? Quels sentiments négatifs me faisaient agir ? La haine de la démocratie, comme le fasciste ? Évidemment non. Du capitalisme comme mode de production matérielle ? Non plus : je savais trop peu d’économie, m’en souciant comme d’une guigne, pour analyser sous cet angle l’iniquité régnante. Étant donné mes circonstances – Indochine, Algérie et Bandung obligent -, les épouvantails s’appelaient impérialisme et colonialisme (deux termes à présent hors circulation). Sans doute discréditaient-ils par ricochet les précédents puisque le capitalisme (autre diable disparu…) comme système social n’en était d’évidence pas innocent, et qu’une démocratie qui exploite, déporte et bombarde des mechtas de l’autre côte de la mer ressemble fort sinon à un trompe-l’œil, du moins à un demi mensonge. Mais en quoi consistait finalement l’anti-impérialisme d’un Européen transplanté ? Le nacionalismo de izquierda était le dénominateur commun des Latinos de mon camp. Patriotisme de gauche recommandé aux périphéries opprimées mais dénoncé, dans les pays souverains, comme chauvinisme, étroitesse aveugle et dangereuse. La doctrine frappait d’interdit au nord ce qu’elle encensait au sud de la planète. Pourtant les jacobins de 1793, les communards de 1871, les résistants de 1944 ne s’étaient-ils pas intitulés patriotes ? L’incohérence touchait également le grand homme. Il n’était de héros qu’ailleurs. Les nations prolétaires avaient le monopole de la sublime engeance, qui vampirisait les bourgeoises. Aussi trouvait-on normal de brocarder l’homme providentiel – ni Dieu, ni César, ni tribun – pour emboîter le pas aux grands manitous des confins, sans un seul instant se demander si l’oiseau rare ne pouvait pas nicher à demeure…

Jusqu’en 1967, j’ai eu honte d’être français. C’était moins pire que yankee, discrédit à quoi m’exposait une blondeur de gringo. Aussi m’appliquais-je, par précaution, à signaler ma distance d’avec l’Américain en parlant l’espagnol avec un accent français redoublé. Dans les milieux anticonformistes, l’Astérix bénéficiait d’une surcote invétérée, qui lui conférait, même si Carnot et Robespierre ne pouvaient tenir la dragée haute à Lénine ou Trotski, à défaut de lettres de prolétariat, un droit d’aînesse plébéienne. Avec la Commune de Paris et L’Internationale écrite par un compatriote, Eugène Portier, le précédent 93 autorisait à noter les copies d’élèves en prof indulgent. Un mât à bonnet phrygien dominait la place de la Révolution à La Havane, et j’avais entendu La Marseillaise reprise en espagnol par les mineurs boliviens défilant fusil à l’épaule dans les mines d’étain de Siglo XX et Huanuni. La prolongation, non du boulevard Saint-Michel jusqu’à la mer, mais du Vercors jusqu’aux Andes n’était pas le produit de ma seule imagination, et j’ai entendu plus d’un Latino qui ne parlait aucune langue étrangère, essayer, en apprenant d’où j’étais, les mots universellement connus de partisans et de maquis (naïfs emblèmes de francitude désormais remplacés, chez les non francophones, par croissant et parfum). Leur réflexe flattait la vanité nationale. Cette façon de vivre à crédit sur son passeport touchait sans doute à l’abus de confiance : un zigoto expatrié pouvait alors tirer des traites sur un prestige que de lointaines gloires avaient versé au compte bancaire France, sans qu’il y ait été de sa poche. Vers 1960, de Gaulle, Jean-Paul Sartre et Brigitte Bardot formaient autour du franchouillard en vadrouille un trio serviable et ambulant qui poussait sans peine jusqu’aux faubourgs de Bogota ou de La Paz. Fût-il lui-même ignorant du gaullisme, philosophiquement hostile à l’existentialisme et sexuellement porté sur les brunes, n’importe quel Gaulois migrateur incarnait peu ou prou cette Sainte Trinité dont l’immatérielle escorte lui valait une certaine auréole, comme un rayonnement de gloire indirect. Nous fûmes nombreux dans ces années-là à tirer parti de cette réfraction et le coucher du soleil français a mis fin à cette usurpation d’aura somme toute involontaire. Ne voyons-nous pas en chaque étranger de passage l’ombre portée de son pays ? Un Soviétique à Paris, fût-il pépiant comme un moineau, résonnait hier en baryton de tous les chœurs de l’Armée rouge, comme miroitent aujourd’hui sur le plus falot des Américains les reflets superposés de Neil Armstrong, Ted Turner et Clint Eastwood. Disons que le Français aujourd’hui a repris sa taille exacte, celle d’un petit canton d’Europe, elle-même volet occidental du nouvel Empire du Milieu, entre Atlantique et Pacifique.

Étrangement, les bribes qui m’arrivèrent de Mai 68 – bruits de journaux, de radio, de lettres -, loin de me rapprocher en esprit du pavé natal, m’en éloignèrent plutôt. Quoique rassuré de voir que les bonnes traditions – barricades, emphase et drapeaux rouges – ne s’étaient pas perdues, de loin, le psychodrame anar ne me disait rien qui vaille. Malgré certains atours vieux-marxistes et bon teint, la kermesse, à vue de nez, punitif et puritain, sentait le fagot ; il s’agissait de jouir sans entraves et non de mourir pour la Cause. Ces assaisonnements californiens, ces jeux du désuet du devenir qui faisaient l’insolite de la chose, fleuraient la contrefaçon diabolique. Trop aimables, trop sympas, ces petits jeunes. Manquent par trop d’expérience, de bonnes lectures. Et pour cause, puisqu’ils ouvraient grand sur l’ancien monde les portes de la vidéosphère américaine ; ces braillards étaient des découvreurs ; j’appartenais à la préhistoire. Comme ces collectionneurs décadents qui accumulent dans leur palais romain décrépit terres cuites, bergères Louis XV et urnes étrusques, vieux hiboux que le soleil et le tohu-bohu des piazzas finissent par rebuter, sans doute étais-je déjà en train de rejoindre cette espèce d’aventuriers antiquaires qu’un sens exagéré du patrimoine finit par détourner des aventures.

Pour qui traînait, obligation statutaire, l’archaïque devoir d’expiation, le sacrilège soixante-huitard résidait dans l’absence de sacrifice humain. Le sang n’avait pas été versé. Une révolution sans morts, c’était la vie du Christ sans Golgotha, le thriller sans cadavre : l’Histoire trop bon marché. Que pèse une foi sans martyrs ? Comment notre Moloch pouvait-il prendre au sérieux ce pastiche polisson dont les ministres frais émoulus du pavé n’avaient pas assumé, à l’instar des guillotineurs guillotinés de 93, des fusilleurs fusillés de la Commune, et de Guevara lui-même, le double emploi de Minotaure et de dévoré ? Il y a belle lurette que j’ai cessé de me gendarmer contre ce jeu de signes dépassionnés – du moins en France – auquel, sous le nom de gauchisme, cet Insurgé de Vallès version farces et attrapes servit de préambule. On l’admet mieux quand on n’est plus révolutionnaire, qui ne rime pas vainement avec réactionnaire. Le point de vue scrogneugneu n’était éclairant qu’à la marge, sur la volatilité du mouvement, et la future inconsistance de cette mémoire. Le défaut de sacrement par le sang (sacralité et sacrifice ayant partie liée) devait en effet confiner dans l’hommage culturel les commémorations décennales de Mai 68, qui ne donnent lieu qu’à de brillants débats d’idées dans les feuilles et les studios, comme si l’événement de référence ne parvenait pas, au plus sombre de l’inconscient national, à faire borne milliaire ou pierre d’angle. Il y a encore des fidèles, poussés par une compulsive obligation sanguine, qui célèbrent à Paris la Commune, la Résistance, et l’exécution de Louis XVI – au mur des Fédérés, au mont Valérien ou place de la Concorde. Mai 68 a eu ses champions, ses philosophes – Foucault, Deleuze, Baudrillard et tout ce qui compte -, non ses conjurés ni ses envoûtés, comme si l’événement n’obligeait que les hommes d’esprit, à bien peu. Comme s’il s’était gravé dans nos intelligences et non dans notre chair, manquant à susciter une franc-maçonnerie de vengeurs assermentés comme celles que fait lever à chacun de ses passages le dur faucheur à large larme.

Quand, en 1969, par une sorte de télépathie, un gaulliste de gauche dont je ne savais pas grand-chose, Philippe de Saint-Robert, confia à ma compagne qui partait me rendre visite, une profession de foi gaullienne, mon sang ne fit qu’un tour. Je lui répondis sur-le-champ, en bravant la censure, par une lettre que je puis bien reproduire puisqu’il l’a fait lui-même, après l’avoir longtemps gardée sous le coude pour ne pas me faire de tort. Les critiques qui, en hommage aux palinodies attendues des intellectuels, devaient ironiser, en 1990, sur ma tardive conversion gaulliste n’ont pas pris garde qu’elle avait déjà vingt ans d’âge. J’ai de la suite dans les idées, si je n’en ai pas beaucoup, ni de très neuves.

*****

Camiri, août 1969

Cher Philippe de Saint-Robert,

J’ai bien reçu votre Jeu de la France, je vous en remercie maintenant, avec un retard que les circonstances et mon régime cellulaire peuvent, je l’espère, excuser. Cette lettre elle-même vous paraîtra étrange, venue d’un inconnu, de si loin, quand presque tout pourrait nous opposer, après tant d’événements, comme on dit. En fait, il y a longtemps que je voulais vous connaître personnellement, après avoir lu de vos articles ici et là. Votre livre m’aura sans doute permis défaire connaissance, mais une lettre ne vaut pas une rencontre, et j’abandonne le projet que j’avais formé de vous envoyer une sorte de compte rendu de lecture, qui restera donc à l’état de brouillon, pour mon seul usage. La question est trop importante, elle m’occupe, elle m’envahit trop pour la traiter en pointillé, je parle bien sûr de l’idée et du fait de la nation. Pour vous, de l’idée et du fait de la France. Pour moi aussi, aimerais-je dire, si cela était plausible ; et pourtant, il y a une saveur à l’exil dans certains combats que vous avez la chance d’ignorer, moi non. Vous évoquez à propos des poèmes de guerre d’Aragon, je crois, ceux-là mêmes qui voyaient au-delà de la nation, mais qui voyaient d’abord par elle. Belle, simple formule qui me touche fort, peu importe, mais surtout qui exprime à sa manière l’authentique internationalisme dont on quête la formule aux quatre coins de la terre, partout où des nations luttent pour naître et se sentent solidaires d’une lutte identique dans son essence, mais qui se mène ailleurs. Vous avez quelques pages sur l’idée de nation qui, outre leur beauté un peu classique, sonnent profond. Elles me serviront, si j’ose dire, pour des textes futurs, s’il m’est un jour permis de publier.

Il est dommage que vous n’ayez pu prolonger certains tracés philosophiques ou historiques, qui, développés, auraient peut-être leur tranchant un peu simple à quelques assertions. Votre refus de ce que vous appelez l’idéologie en implique une autre, tout aussi idéologique. Si la nation est une permanence salutaire, ce n’est pas pour autant une abstraction sans histoire et sans contenu social. Il y a une France qui exploite, pille et tue : Indochine, Algérie. Il y a une France qui libère, pense et fait vivre, dans la mesure où elle reconquiert son indépendance, que le général de Gaulle, c’est vrai, avait commencé de lui rendre… jusqu’à quand, jusqu’où ? Douloureuses questions que je ressasse dans mon coin, depuis quelques mois. Mais je ne veux pas entrer dans le fond d’un sujet que défend sa complexité. Non par goût du compromis. Vous saurez peut-être un jour que je ne mâche pas toujours mes mots, et que j’ai pour la France, pour la princesse des contes, pour la Liberté guidant le peuple une passion aussi exigeante que la vôtre. Un fait est sûr : quiconque ne comprend pas que l’unification économique et technique de la planète Terre ira de pair avec l’accentuation de ses particularités nationales, quiconque ne saisit pas cette étonnante dialectique, qui est le tissu de notre présent, il est grand temps qu’il passe une fois pour toutes pour un imbécile. Fût-il socialiste, pacifiste et mondialiste. Que de contemporains se croient modernes qui entreront à reculons dans le XX° siècle, avec les illusions d’un certain XIX°…

Tout ce que vous continuerez de faire vous et vos amis, pour sauver l’essentiel du naufrage qui nous guette, cette certaine idée de la France impliquant son indépendance et le maintien de sa souveraineté réelle, impliquant par conséquent son soutien à la souveraineté des autres peuples – votre action, votre organisation peut-être, peuvent compter avec un sympathisant de plus, un jeune Français comme un autre qui, parce qu’il aime son pays et son peuple, s’est rendu en Bolivie. Chacun joue, comme il peut, à sa façon, le jeu de la France.

Étais-je devenu un péquenot d’arrière-saison ? Un moderne de basse époque, déclassé par la dernière vague transnationale ? À quelque chose ridicule est bon : cette ringardise m’a donné quelques années d’avance sur les enfants de Mai dans la découverte des archaïsmes propres au postmoderne. Les gauchistes des métropoles se croyaient encore chinois, juifs allemands, fedayin palestiniens, bodoïs vietnamiens, guérilleros boliviens, ou tout bonnement prolétariat international, comme les trotskistes. Je savais déjà que je n’étais que français, au mieux européen, et que nul n’échappait à ce rétrécissement au lavage, ingrate amputation d’ubiquité. Certains se retrouveront plus tard, c’est selon, juifs judaïsants en yeshiva ou bretons bretonnants à Quimper. Kippa ou ciré, l’origine se venge. Comment tromper sa finitude ? En 1971, à ma sortie de prison, je croisai à Santiago du Chili un compatriote trotskiste de passage. Nous en vînmes à parler de ce qu’on pouvait encore préserver d’une marge d’indépendance gaullienne dans l’orbite américaine. Sans emboucher le clairon, je lui fis part de la persistance déconcertante des réflexes nationalitaires, et qu’il faudrait peut-être y regarder à deux fois. Il flaira dans ces propos la vieille chanson terrienne, un retour de flamme chauvine propre à ruiner l’espoir d’une stratégie planétaire. La nationalité, me dit-il, n’est qu’un hasard géographique – on ne peut rien fonder sur un hasard, et encore moins un projet de libération humaine. Les nations, vois-tu, ça n’a pas beaucoup d’importance. Je me gardai de lui faire observer que la planète Terre aussi est un hasard astrophysique, et que lui et moi étions des hasards biologiques. Ce qui ne nous empêchait pas de soigner nos bobos – sur la boule terraquée et nos petites personnes. Toute mort aussi est un accident, d’où ne se déduit pas que chacun puisse faire de sa propre fin un fait divers. Je ne poussai pas l’esprit de clocher jusqu’à lui faire remarquer que tout ce qui est est par hasard et d’une certaine façon, anyhow somehow. Qu’il y avait nécessairement du brut, indépassable et sans raison, chez les plus raffinés et que cela s’appelait le destin, depuis les Atrides. On se déconsidère toujours, aux yeux d’un esprit systématique, en opposant une contingence à une finalité – un sordide quelque part au partout utopique. Il vous concédera au mieux une distraction folklorique, comme on reconnaît le droit à l’erreur – personne n’est parfait. Il n’en démettre pas moins que le lieu et le fait offensent l’Idée juste, qui leur préfère la loi du nulle part et des plans en damier. L’idée fixe déduit les contingences d’un lumineux premier principe, et révoque le hasard en marge, comme un reste de sauvagerie à expulser off limits. L’opaque, le vallonné, l’oblique, la crasse du temps, la bizarrerie des choses et ce qu’il y a d’animal en l’homme n’ont pas leur place dans les Cités radieuses. Les Grands Horlogers sont là pour les éradiquer, avec l’aide, aujourd’hui, de la PAO et du calcul numérique. Face à tant de bonnes raisons (auxquelles s’ajouteraient bientôt les marchés, les satellites et les ordinateurs, bref, les faits de mondialisation) ma grosse bêtise, la nation, je la remis prudemment en poche (mieux vaut plier que déchirer le drapeau).

 Régis Debray Loués soient nos seigneurs          Gallimard 1996

20 05 1968               20 millions de salariés sont en grève.

26 05 1968            Bernard Tricot, secrétaire général de l’Élysée, se confie au général de Gaulle :

J’ai vécu d’autres crises à vos côtés et particulièrement Alger, le putsch. Chaque fois, il m’a d’abord semblé que vous attendiez trop longtemps pour intervenir. Chaque fois aussi, j’ai constaté après coup que vous aviez eu raison. Cependant, je crois de nouveau que nous perdons du temps. La situation est différente de celle de 1960 et de 1961, nous n’avons pas en face de nous un adversaire à la fois dangereux et exposé à s’essouffler ou à commettre des fautes. C’est une décomposition générale dans laquelle nous nous enfonçons. À trop temporiser, ne risquez-vous pas de n’avoir plus prise sur rien le jour où vous sortirez de votre silence ?

Il m’écouta calmement, avec tristesse et me dit :

Mais c’est précisément parce que la situation est dès maintenant insaisissable que je ne frappe pas un grand coup. Quand je serai au clair sur ce que je peux faire, je le ferai.

Bernard Tricot         Mémoires       Quai Voltaire 1994

27 05 1968                Accords de Grenelle : le SMIG est augmenté de 35 % !

Les révolutionnaires du Quartier Latin ont compris. Pompidou, malin comme un maquignon auvergnat, déchire son bas de laine afin d’acheter sur pied la classe ouvrière. Et la CGT est à vendre.

Hervé Hamon. Patrick Rotman. Génération, Les années de rêve I 1987

29 05 1968                 De Gaulle s’en va à Baden Baden voir Massu, qui lui remonte le moral. Maurice Grimaud, préfet de police de Paris, envoie une lettre à tous les policiers, individuellement   :

Je m’adresse aujourd’hui à toute la Maison : aux gardiens comme aux gradés, aux officiers comme aux patrons, et je veux leur parler d’un sujet que nous n’avons pas le droit de passer sous silence : c’est celui des excès dans l’emploi de la force.
Si nous ne nous expliquons pas très clairement et très franchement sur ce point, nous gagnerons peut-être la bataille sur ce point, nous gagnerons peut-être la bataille dans la rue, mais nous perdrons quelque chose de beaucoup plus précieux et à quoi vous tenez comme moi : c’est notre réputation.
Je sais, pour en avoir parlé avec beaucoup d’entre vous, que, dans votre immense majorité, vous condamnez certaines méthodes. Je sais aussi, et vous le savez avec moi, que des faits se sont produits que personne ne peut accepter.
Bien entendu, il est déplorable que, trop souvent, la presse fasse le procès de la police en citant ces faits séparés de leur contexte et ne dise pas, dans le même temps, tout ce que la même police a subi d’outrages et de coups en gardant son calme et en faisant simplement son devoir.
Je suis allé toutes les fois que je l’ai pu au chevet de nos blessés, et c’est en témoin que je pourrais dire la sauvagerie de certaines agressions qui vont du pavé lancé de plein fouet sur une troupe immobile, jusqu’au jet de produits chimiques destinés à aveugler ou à brûler gravement.
Tout cela est tristement vrai et chacun de nous en a eu connaissance.
C’est pour cela que je comprends que lorsque des hommes ainsi assaillis pendant de longs moments reçoivent l’ordre de dégager la rue, leur action soit souvent violente. Mais là où nous devons bien être tous d’accord, c’est que, passé le choc inévitable du contact avec des manifestants agressifs qu’il s’agit de repousser, les hommes d’ordre que vous êtes doivent aussitôt reprendre toute leur maîtrise.
Frapper un manifestant tombé à terre, c’est se frapper soi-même en apparaissant sous un jour qui atteint toute la fonction policière. Il est encore plus grave de frapper des manifestants après arrestation et lorsqu’ils sont conduits dans des locaux de police pour y être interrogés.
Je sais que ce que je dis là sera mal interprété par certains, mais je sais que j’ai raison et qu’au fond de vous-mêmes vous le reconnaissez.
Si je parle ainsi, c’est parce que je suis solidaire de vous. Je l’ai dit déjà et je le répéterai : tout ce que fait la police parisienne me concerne et je ne me séparerai pas d’elle dans les responsabilités. C’est pour cela qu’il faut que nous soyons également tous solidaires dans l’application des directives que je rappelle aujourd’hui et dont dépend, j’en suis convaincu, l’avenir de la préfecture de police.
Dites-vous bien et répétez-le autour de vous : toutes les fois qu’une violence illégitime est commise contre un manifestant, ce sont des dizaines de ses camarades qui souhaitent le venger. Cette escalade n’a pas de limites.
Dites-vous aussi que lorsque vous donnez la preuve de votre sang-froid et de votre courage, ceux qui sont en face de vous sont obligés de vous admirer même s’ils ne le disent pas.
Nous nous souviendrons, pour terminer, qu’être policier n’est pas un métier comme les autres ; quand on l’a choisi, on en a accepté les dures exigences mais aussi la grandeur.
Je sais les épreuves que connaissent beaucoup d’entre vous. Je sais votre amertume devant les réflexions désobligeantes ou les brimades qui s’adressent à vous ou à votre famille, mais la seule façon de redresser cet état d’esprit déplorable d’une partie de la population, c’est de vous montrer constamment sous votre vrai visage et de faire une guerre impitoyable à tous ceux, heureusement très peu nombreux, qui par leurs actes inconsidérés accréditeraient précisément cette image déplaisante que l’on cherche à donner de nous.
Je vous redis toute ma confiance et toute mon admiration pour vous avoir vus à l’œuvre pendant vingt-cinq journées exceptionnelles, et je sais que les hommes de cœur que vous êtes me soutiendront totalement dans ce que j’entreprends et qui n’a d’autre but que de défendre la police dans son honneur et devant la nation.

Finale de la coupe d’Europe de foot-ball des clubs champions : Manchester United l’emporte 4 – 1 sur Benfica, après prolongation : 3 buts en 6 minutes ! C’est George Best – il a 22 ans – qui a lancé la première fusée… À la fin du match, un fan descendra sur la pelouse armé d’un couteau… pour lui couper une mèche de cheveux… mais Georgy Boy parviendra à lui échapper !  George Best, l’ange noir du football mondial, le meilleur joueur du monde pour Pelé, ballon d’or 1968 pour France Football ; né de mère presbytérienne, Irlandaise du Nord et last but not least, alcoolique, il sera indécrotablement alcoolique lui-même. Le stade Old Trafford de Manchester reçoit à son nom 10 000 lettres de fans par semaine… Il est le premier à tourner pour des publicités. Florilège écourté :

  • En 1969 j’ai arrêté les femmes et l’alcool, ç’a été les 20 minutes les plus dures de ma vie. 
  • J’ai claqué beaucoup d’argent dans l’alcool, les filles et les voitures de sport – le reste, je l’ai gaspillé.
  • on rêve, c’était d’éviter la sortie du gardien, de m’arrêter juste avant la ligne de but, de me mettre à quatre pattes et de pousser le ballon de la tête dans le but. J’ai failli le faire contre Benfica en finale de la Coupe d’Europe 1968. J’avais dribblé le gardien mais, au dernier moment, je me suis dégonflé. J’ai eu peur que l’entraîneur fasse une crise cardiaque ! [3]
  • À propos de son passage au Los Angeles Aztecs : J’avais une maison au bord de la mer. Mais pour aller à la plage, il fallait passer devant un bar. Je n’ai jamais vu la mer.

30 05 1968              De Gaulle annonce la dissolution de l’Assemblée Nationale. Le deuxième tour est fixé au 30 juin. Un million de personnes  lui manifestent leur soutien sur les Champs Elysées ; mais son génie va consister tout simplement, à la veille des vacances, à faire réapprovisionner  et réouvrir les pompes à essence.

Le général avait fort bien compris que cet extraordinaire succès… était la fin d’une certaine idée qu’il avait eu, lui, de la nation française. Au soir de cette manifestation qui nous avait paru grandiose, il y avait un homme heureux, Georges Pompidou, et un homme malheureux, Charles de Gaulle.

Alexandre Sanguinetti  J’ai mal à ma peau de gaulliste. Grasset 1978

5 06 1968              Assassinat de Robert Kennedy, en campagne électorale pour les présidentielles américaines : le coupable est un Américain d’origine palestinienne, Shiran Shiran, qui, de face, tire des balles non mortelles, à plus de deux mètres de distance. La balle qui tua Bob Kennedy a été tirée, revolver contre la peau – les traces de poudre le prouveront – derrière l’oreille gauche.

15 06 1968                     De Gaulle amnistie Salan.

16 06 1968                Mitt Romney, jeune missionnaire Mormon de 21 ans, et fils du gouverneur du Michigan, conduit une DS 21 sur une nationale à l’entrée du village de Bernos-Beaulac, dans le Bordelais. Une Mercédès déboule en face, rate son virage et heurte de plein fouet la DS. Sœur Leola Anderson, épouse du président de la mission mormone de Paris y laisse la vie, Mitt Romney s’en tire avec un bras cassé et une confiance en lui-même plutôt ébranlée. L’Eglise mormon sortira de cet accident tout à son honneur, refusant de porter plainte contre le chauffeur de la Mercédès : un prêtre catholique qui avait un bon coup dans le nez !

Le séjour de Mitt Romney en France, de juillet 1966 à décembre 1968 prendra une bonne part dans la formation du tempérament du garçon : une véritable stupéfaction face aux événements de mai 68, les portes qui lui claquent au nez avec des vous nous reprochez de nous être accrochés à l’Algérie, et que faites-vous donc au Vietnam ? Et les drames en son pays : émeutes de Detroit, réprimées à la demande de son père, assassinat de Robert Kennedy, de Martin Luther King, revirement complet des positions de son père sur le Vietnam…

Par la suite, rentré chez lui, il gravira les échelons de la hiérarchie des Mormons et exercera la fonction d’évêque, puis de président de pieu -rassemblement de près de 4 000 fidèles –  pendant plusieurs années. Finalement candidat républicain à la Maison Blanche contre Barack Obama en 2012.

30 06 1968                     Raz de marée gaulliste au 2° tour des législatives.

1 07 1968                         Réalisation de l’Union Douanière entre les Six.

10 07 1968                      Andreï Sakharov ne peut se résigner à vivre dans l’étouffoir qu’est l’URSS. Il a écrit un appel pour ouvrir grandes les fenêtres, laisser entrer l’air du large : Réflexions. Il y est question du danger que représente la guerre thermonucléaire, de la démocratie, de l’importance de la liberté intellectuelle, de la nécessité d’aider économiquement les pays sous-développés, des dangers qui menacent l’environnement, de l’existence de points positifs dans le socialisme comme dans le capitalisme etc … Ces Réflexions vont franchir assez vite les frontières et commencer par être publiées dans Amsterdam Soir, quotidien hollandais, puis dans le New York Times le 22 juillet, suscitant un très vif intérêt dans tous les milieux intellectuels occidentaux. Une journée d’Ivan Denissovitch d’Alexandre Soljenitsyne était sorti huit ans plus tôt, et donc la face noire de l’URSS était connue en Occident, mais autant il paraît difficile de se mettre autour d’une table avec ce prophète aux allures d’ayatollah qui n’a de cesse de dénoncer, toujours et encore, pour y parler politique, autant cela paraît tout à fait possible avec le savant humaniste et courageux qu’est AndreÏ Sakharov.

20 08 1968                 Les chars russes écrasent le Printemps de Prague.

24 08 1968        Pavel Litvinov, Larissa Bogoraz, Vadim Delaunay, Victor Fainberg, Constantin Babitski, Vladimir Dremliouga et Natcha Gorbanevskaïa arrivent sur la place rouge sous une banderole : Bas les pattes devant la Tchécoslovaquie. Ils ne peuvent pas y rester plus d’une minute, très vite embarqués par les agents du KGB et les droujinniki [une variété de barbouze]. Un instant plus tard passaient les voitures qui amenaient de force au Kremlin Alexandre Dubcek, Smorski et les autres dirigeants tchécoslovaques.

Sous le nom de code Canopus, la France procède à l’explosion de sa première bombe H sur l’atoll de Fangataufa en Polynésie : l’engin pesait 2 tonnes et se trouvait dans la nacelle d’un ballon à 600 m au-dessus du sol. La mise au point avait été longue, et en finale, n’avait pu se faire qu’avec l’aide des Anglais, plus précisément de Sir William Cook, le père de la bombe H anglaise, en 1957.

26 8 1968                    Deux géants se rencontrent : Andreï Sakharov et Alexandre Soljenitsyne. Ils vont surtout s’observer, et pourquoi attendre plus que de l’estime réciproque ? Leurs qualités d’experts es-communisme ne sont pas vraiment les mêmes : Andreï Sakharov va devenir imbattable sur sa connaissance du KGB, quand Soljenitsyne l’est sur celle du Goulag.

Sakharov, un savant que le danger du fruit de ses recherches – la bombe H – a poussé à sortir de son domaine professionnel pour s’ouvrir au monde, s’opposer au pouvoir de son pays, la Russie, et qui reste néanmoins profondément scientifique, c’est-à-dire rationnel, qui souhaite des solutions humanistes et raisonnables.

Face à lui, Soljenitsyne, un mystique d’un courage et d’une force extraordinaire, éprouvé par des années de goulag, qui rêve d’une humanité qui ne serait rien d’autre que le plus grand des monastères du monde, peut-être sans vœu de chasteté et d’obéissance mais probablement avec le vœu de pauvreté, qui ne cesse de se réclamer d’une spiritualité sans que l’on sache précisément laquelle, sinon qu’elle est noyée dans la tradition et l’encens. [voir dans la rubrique Discours son Discours d’Harvard du 8 juin 1978.] C’est peut-être lui faire un procès d’intention mais on peut craindre que dans son univers rêvé ne soient prohibés la bêtise, le mauvais goût, la méchanceté, la violence, la cupidité, le narcissisme etc… cela devrait faire beaucoup de monde exclu : et où iraient-ils donc ?

Soljenitsyne se refuse catégoriquement à faire la différence entre la diversité d’une société civile, où il s’agit de faire vivre ensemble des gens qui bien souvent n’ont aucune valeur en commun, et une société religieuse qui n’est composée au départ que de gens qui souscrivent tous à un ensemble de valeurs qui donne sa cohérence à cette société, et donc, où l’arsenal législatif  est infiniment plus dépouillé.

Il est possible qu’Andreï Sakharov tombe dans l’oubli, mais on n’oubliera jamais l’essentiel de son message, la défense des Droits de l’homme, au premier rang desquels il mettait le droit de choisir le pays où l’on veut vivre, c’est-à-dire le droit d’émigrer. Il consacrera une bonne moitié de sa vie à la défense de ces droits, sur un plan théorique d’abord, mais aussi et surtout très pratiquement, par la rédaction d’innombrables courriers pour défendre des cas qui lui étaient soumis, courriers adressées aux administrations russes concernées, à la presse étrangère parfois, aux nombreuses relations que lui avait procuré son poste de physicien. Aucun mandat officiel pour cela, mais l’usage permanent de sa situation d’intouchable que lui avait donné sa notoriété de père de la bombe H, et de Héros du Travail Socialiste, dont la carte était souvent un sésame. Les causes auxquelles il consacrera une longue partie de sa vie ne peuvent être remises en question par personne : et nul n’aura jamais vu de guerre déclenchée à cause des Droits de l’Homme, mais seulement à cause de leur violation.

Il y a un domaine de fragilité, celui du droit d’ingérence – qui n’est en fait pas un droit, mais un fait seulement. Rony Brauman mettra les choses au point quand il commencera par rappeler que l’ingérence est d’abord un délit, et que, le contexte international aidant, Jean François Revel dans un premier temps pour les rapports avec le bloc de l’Est, puis Bernard Kouchner pour les rapports du monde de l’Humanitaire avec les pays sous-développés, utiliseront ce mot pour dire la légitimité de commettre une infraction dès lors que les Droits de l’Homme, ou plus, des vies humaines, sont en danger. Il reste que, jusqu’à présent, juridiquement, il n’existe pas de droit d’ingérence : la notion de responsabilité protégée inventée par l’ONU en 2005, est peut-être un début de légalisation, mais reste pour l’instant bien floue. Où se place la ligne-frontière entre le respect de l’indépendance d’un pays et le non-respect de cette indépendance par des forces étrangères ?

Il reste évident que les Droits de l’Homme ont une universalité que n’ont pas les religions et que le sens de la justice est la base la plus commune à toutes les sociétés, transcendant leur diversité et même de leurs antagonismes. On ne peut que souhaiter ardemment que se généralise la laïcité, pour que la religion ne puisse plus régenter des théocraties.

Alexandre Soljenitsyne subira probablement le même sort, mais son message de même, comme est en voie de passer aux oubliettes le  XXI° siècle sera mystique ou ne sera pas d’André Malraux. Après 14 ans d’existence du XXI° siècle, on ne voit pas trop la mystique, mais plutôt Google, Facebook, Smartphones pour tous, un Islam habillé par Kalachnikov, et des multinationales assoiffées de profits et donc de mondialisation. Soljenitsyne a sans doute l’habileté de ne se réclamer d’aucune religion précise, de peur de se voir confronté aux innombrables guerres de religion de l’histoire, mais il ne s’agit là que d’une habile pirouette destinée à masquer les intolérances meurtrières de tous les croyants fanatisés au cours de siècles.

11 09 1968               Le vol Ajaccio-Nice, une Caravelle, est en approche de Nice pour y atterrir. Elle s’abîme en mer, au large d’Antibes, faisant 95 morts. Très longtemps, on parlera d’incendie à bord, jusqu’à ce que, plus de 40 ans après les faits, l’affaire fasse à nouveau parler d’elle, en exhumant un rapport négligé par la justice, parlant de tir de missile par l’armée de l’air depuis les îles du Levant. (rapport Michel Latti). Deux journalistes, Jean-Michel Verne et Marc Claret, publient en 2011 chez Ramsay : Secret d’Etat : le crash de la Caravelle Ajaccio Nice le 11 septembre 1968.

2 10 1968                     Au Mexique, la proclamation de l’Université nationale autonome du Mexique a mis sous tension le gouvernement. Le 30 juin, l’armée a défoncé au bazooka la porte du collège San Indefonso.

Les étudiants organisent une marche qui les mène sur la place des Trois Cultures, dans le quartier de Tlatelolco. L’armée les attend : 300 chars, 5 000 soldats, un hélicoptère : ils ouvrent le feu ; on ne connaîtra jamais le nombre exact de morts : entre 100 et 250, deux mille arrestations.

5 10 1968                       Première Radioscopie, avec un Jacques Chancel qui est à l’interview ce que l’érotisme est à la pornographie : beaucoup plus chicos. Il lancera son célèbre, beaucoup trop célèbre : Et pour vous, la vie, c’est quoi ? Le c’est quoi ? va se graver dans le marbre du vocabulaire journalistique, passer à la postérité et mettre aux oubliettes, ringardiser à tout jamais le qu’est ce que ? Et tout ce monde d’y aller de son c’est quoi avec la même ignorance crasse pour sa langue que le crétinisme du bouffeur de curé d’autrefois qui gueulait coua coua quand il en croisait un. Au moins le bouffeur de curé avait-il bien conscience de la laideur de son coua coua qui venait conforter son imbécillité, mais nul ne semble gêné par la laideur phonétique du c’est quoi. Le jour où Jacques Chancel entrera à l’Académie Française, il donnera pour titre à son discours : Et l’Académie Française, c’est quoi ?

16 10 1968               Colette Besson a tout pour elle et c’est sans doute trop pour être apprécié des cadres de l’athlétisme français et des autres athlètes. Durand Saint Omer, son entraîneur, est bien le seul à croire en elle ; les écoles ont fermé au mois de mai … qu’à cela ne tienne : il prend femme, enfants, le chat et Colette Besson pour aller s’entraîner à Font Romeu, qui est à la même altitude que Mexico. Sous la tente au camping municipal, pour avoir accès à la piste du lycée climatique, il leur fallait passer sous le grillage, puis il fallut pointer tous les matins, et enfin, une fois les choses parvenues aux oreilles du tout puissant colonel Crespin, moyennant un coup de gueule mémorable de ce dernier, liberté lui fût laissée. Aux Jeux Olympiques de Mexico, parfaite inconnue, elle franchit les éliminatoires, quart et demi finale du 400 m et, pour la finale, elle est en or, au bout d’une dernière ligne droite d’anthologie. Le général de Gaulle, lors d’une réception des athlètes français à l’Elysée, la complimentera avec la simplicité des grands :

Vous êtes, Mademoiselle, la première femme à m’avoir tiré une larme.
Et la petite fiancée de la France, que l’or avait rendu un brin espiègle, enchaîna :
Il n’est jamais trop tard pour bien faire, mon général.

Le même jour, les Noirs américains Tommie Smith et John Carlos, médaillés d’or et de bronze sur 200 m., lèvent le poing, tête vers le sol, pendant l’hymne national pour protester contre la ségrégation raciale aux Etats-Unis – cela avait été le geste de Spartacus avant la révolte dont il avait pris la tête, 2 000 ans plus tôt au pied du Vésuve -. Ils seront chassés du village olympique sur ordre d’Avery Brundage le surlendemain.

18 10 1968                                Le Noir américain Bob Beamon porte le record du saut en longueur à 8.90 m, l’améliorant de 55 cm. Il faudra attendre les championnats du monde de 1991 pour qu’il soit battu par Mike Powell, avec 8.95 m, mais en 2013, c’était toujours le plus vieux record olympique. Le record de Jess Owens, avec 8.13 en 1935, avait tenu plus longtemps : 25 ans et deux mois, avant d’être battu par Ralph Boston en 1960. Beamon ne répètera pas le geste de ses compatriotes en recevant sa médaille.

Autres Noirs américains à l’honneur sur le 400 m, Lee Evans – record du monde battu – , Larry James et Ron Freeman, qui se contenteront de porter un béret noir en guise de protestation en montant sur le podium ; ils l’enlèveront pendant l’hymne.

24 10 1968                       Aristote Onassis épouse Jacky Kennedy sur l’île de Skorpios. Le couple se mit rapidement à tanguer, jusqu’à la mort d’Onassis, le 24 octobre 1975. Ce mariage avait mis fin à la liaison depuis 1959 d’Onassis avec Maria Callas, née Maria Anna Sophia Cecilia Kaloyeropoulou, laquelle en mourra de peine le 16 septembre 1977, à 53 ans. Les dieux s’ennuyaient, ils ont rappelé leur voix, dira Yves Saint LaurentOn oubliera Jacky Kennedy. On n’oubliera jamais Maria Callas.

Il faut du courage pour avoir du talent  disait Georg Brandes. Du courage, Maria Callas n’en manquait pas, déjà pour avoir perdu en 16 mois 35 kilos à 29 ans quand elle en pesait 100.

Avant de chanter une phrase, il faut l’exprimer sur son visage. C’est toute la beauté du bel canto : permettre au public de lire dans vos pensées avant d’entendre le chant.

[…]      Après tout, certains des textes que nous chantons, ne sont pas, il s’en faut, de la poésie. Pour que je sente et fasse ressentir leur effet dramatique, il faut bien que je produise des sons qui ne soient pas beaux. Peu importe qu’ils soient laids, pourvu qu’ils soient vrais.

Maria Callas

Duel de divas : Renata Tebaldi : J’ai une chose qui manque à Callas : un cœur.

Maria Callas : me comparer à Tebaldi revient à comparer du champagne à du Cognac…  non, à du Coca Cola.

*****

Elle avait une totale…nous disons en allemand Souveränität, étant au-dessus de toutes choses. Elle avait cette aura magique. Chacun était mystifié par ce qu’elle faisait […] Tebaldi avait une bien plus belle voix et n’avait pas ce son rauque, caverneux, qui, à l’époque, était franchement laid. Mais Callas était une exception parce qu’en dépit de sa voix, la simple force de sa personnalité magnétisait les foules. Elle était si présente, elle venait vers vous par-delà les feux de la rampe […] Callas a apporté la personnalité, l’art dramatique, la magie, l’irréel au bel canto. Ce que Sutherland n’a jamais fait.

Evelyn Lear, soprano américaine

Una granda vocciaccia – une grande vilaine voix -.

[…]      Elle est un don du ciel à l’état brut. Mais il lui fallait tout apprendre par le biais d’un travail forcené, d’une détermination et d’un dévouement absolu.

Tullio Serafin, son plus grand mentor

Nécessité fait loi : le par cœur lui était imposé par une très sérieuse myopie.

Dieu sait si, dans son répertoire, il y a de la très pauvre et mauvaise musique s’adressant aux zones les plus basses de la sensibilité. Callas a tout anobli.

Claude Rostand, musicologue

Maria Callas n’avait pas de style. Sans racines, sans maîtres, sans modèles, sans rien à imiter, ni à admirer, Elle a été le feu du ciel dans notre siècle, une irruption.

Elvira de Hidalgo, du Conservatoire d’Athènes. L’Avant-Scène opéra, 1982

Callas, c’est la dame qui réinvente les partitions parce qu’elle les lit, c’est-à-dire qu’elle va à la source de ce qui est écrit, en oubliant ce qu’on appelle la tradition.

Janine Reiss

31 10 1968                  Les Russes effectuent le vol d’essai du Tupolev 144, 1° avion commercial  supersonique.

7 11 1968                         Beate Klarsfeld gifle Kurt Georg Kiesinger, chancelier allemand, ancien directeur adjoint de la propagande radiophonique vers l’étranger sous le régime nazi. Elle est parvenue à s’introduire dans les locaux où se tient le congrès des chrétiens démocrates. C’est Willy Brandt qui succédera à Kiesinger en 1969.

Je suis une jeune Allemande, mariée à Serge Klarsfeld, et je suis révoltée contre l’injustice et l’impunité dont bénéficient d’anciens nazis en Allemagne, dont Kurt Georg Kiesinger, élu chancelier en 1966. Ce 7 novembre 1968, l’occasion m’est enfin donnée de faire ce geste symbolique.

Elle quittera libre et rapidement le tribunal.

27 11 1968                  Invention du vaccin contre la méningite.

9 12 1968            L’Américain Douglas Engelbart présente au public la première souris d’ordinateur : 2 plaques métalliques mesurent les mouvements verticaux et horizontaux. L’homme  est une très grosse  pointure de l’informatique. Outre sa phénoménale invention, il présente encore la visioconférence, la téléconférence, le courrier électronique, l’hypertexte… autant de progrès qui vont démocratiser l’ordinateur.

1968                      Commencé en 1964, le Centre spatial de Kourou, en Guyane, est opérationnel. En 1976, il sera mis à la disposition de l’Agence Spatiale Européenne, pour le programme Ariane.

La CIA trempe dans un coup d’Etat (opération TPAJAX) en Irak, qui amène au pouvoir Saddam Hussein.

9 01 1969                    Présentation d’Iris 50, premier ordinateur français de la CII.

16 01 1969                   Jan Palach s’immole par le feu sur la place Venceslas à Prague pour protester contre l’oppression communiste.

2 02 1969                   De Gaulle est à Quimper, et les langues régionales ne lui faisant pas peur, il y va des quelques poèmes bretons tenus de son oncle Charles :

Va c’horf zo dalc’het                                                        Mon corps est retenu
Med daved hoc’h nij va spered                                     mais mon esprit vole vers vous
Vel al labous, a denn                                                      comme l’oiseau à tire-d’aile
Nij da gaout he vreudeur a bel                                    vole vers ses frères qui sont au loin.

Interrogé par le président de l’ORTF sur son opposition à la diffusion du film de Max Ophuls, Le chagrin et la pitié, de Gaulle répond : On fait l’Histoire avec une ambition, pas avec des vérités. De toute manière, je veux donner aux Français des rêves qui les élèvent, plutôt que des vérités qui les abaissent.

Dans ces derniers mois de son pouvoir, il aura encore l’occasion de rencontrer le professeur Robert Liénard, de l’Université de Louvain : J’ai la conviction que seule leur prise en charge par un pays comme la France peut assurer l’avenir à vos 3 à 4 millions de Wallons. Quarante ans plus tard, l’hypothèse ne sera pas loin de devenir solution politique.

9 02 1969                    1° vol d’essai du Boeing 747, le Jumbo. Il sera présenté quelques mois plus tard au Salon du Bourget, tandis que, dans l’une des salles d’affaires de l’aéroport, Français et Allemands signaient l’acte de naissance d’Airbus, mettant en route le premier enfant : l’A 300.

13 02 1969                       Je ne crois pas avoir ce qu’on appelle un avenir politique. J’ai un passé politique. J’aurai peut-être, si Dieu le veut, un destin national, mais c’est autre chose. J’ai dit, le 1er novembre, que le Général de Gaulle est à l’Elysée et que son mandat expire en 1972. Il n’y a donc pas de problème de succession. Cela étant, il y aura bien un jour une élection à la présidence de la République.

Georges Pompidou, à la télévision suisse

28 02 1969                  John Kerry commande un patrouilleur dans les eaux du VietNam : pris sous le feu ennemi venu de la côte, en accord avec son équipage, il fonce droit sur le rivage, faisant de son patrouilleur, jusque là, cible horizontale bien visible, un bélier qui, de face, devenait vertical et donc moins facile à atteindre. Son bateau s’enfonce dans la rive, où un unique Vietcong le menaçait de son lance-roquettes. Sautant à terre, Kerry le traque et l’abat.

2 03 1969                    1° vol d’essai du Concorde à Toulouse : aux commandes, André Turcat, Jacques Guignard est le copilote, Henri Perrier, l’ingénieur navigant et Michel Rétif, le mécanicien navigant : Le bel oiseau blanc  vole 29 minutes : 60,10 m. de long, 25,55 m. d’envergure, 112 tonnes. Ce prototype est sorti des hangars de fabrication de Toulouse  en décembre 1967.  Le 1° octobre, il franchira le mur du son ; le 4 novembre 1970, à 18 000 m. il volera à  mach 2,2. Une merveille dans les airs qui déchaînera la foudre et la mauvaise foi américaine… ils parviendront à en faire un échec commercial.

 

3 03 1969                      Ouverture des Halles de Rungis.

11 03 1969                  Joséphine Baker, 62 ans, est expulsée manu militari – les peintres qui la mettront dehors utiliseront la force – de son château des Milandes en Périgord : la trêve hivernale a pris fin et la vente aux enchères ordonnée un an plus tôt pour payer ses dettes devient effective : elle vient de passer trois jours cloîtrée dans sa cuisine, et elle s’accroche encore désespérément au perron de sa maison. En état de choc, elle est hospitalisée à Périgueux ; elle parviendra à acquérir une modeste maison à Roquebrune, avec le soutien de Grace de Monaco, pour les 16 ans qu’il lui reste à vivre. La danseuse de Saint Louis, débarquée en France en 1925, avait eu le coup de foudre pour ce domaine au milieu des années 30. Avec J’ai deux amours : mon pays et Paris, elle avait conquis les Français, qui ont la pudeur beaucoup moins virulente que leur voisins d’outre-Manche. D’abord locataire, elle deviendra propriétaire de ces 1 500 ha en 1947, dont elle fera l’utopie la plus glamour du XX° siècle : un village universel où elle logera dix garçons et deux filles adoptés au gré de ses tournées dans le monde entier, n’hésitant pas à inviter de temps à autres les enfants de Castelnaud-la-Chapelle, le plus proche village.

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[1] La Marine, de tradition aussi muette que l’armée de terre, plutôt que de dire à la presse : nous ne pouvons pas vous donner la position du Minerve, donnera sa position seulement en degrés, en oubliant  de donner les minutes, c’est-à-dire que ça vaut que dalle ; 42°N, 5°E, c’est la longitude de Martigues, et la latitude de Gerone ! soit à près de 150 km de Toulon, donc trois fois plus loin que les 45 km annoncés comme distance entre Toulon et le lieu du naufrage.

[2] Il faut noter que les différentes sources donnent des chiffres le plus souvent identiques pour les spécifications du sous-marin et de l’ensemble logistique de l’opération Clementine, mais cherchent manifestement à égarer le lecteur pour les coordonnées du lieu de naufrage du sous-marin soviétique : pour les uns 40°N et 180° E, pour les autres 30°N et 165°O. Il paraît capital que les vraies coordonnées ne soient pas connues…

[3] Mais l’idée sera reprise et réalisée au moins deux fois, avec Ntep, du stade de Reims et Herman Koré, de Concarneau.


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