1° mai 1993 au 1° septembre 1994. Suicide de Pierre Bérégovoy. Ouattara, le plus grand voleur de l’Afrique. Génocide au Rwanda. 28419
Publié par (l.peltier) le 23 août 2008 En savoir plus

1 05 1993                     Pierre Bérégovoy, qui a succédé à Édith Cresson au poste de 1°ministre depuis le 2 04 92, se suicide, alors que vient de commencer la 2° cohabitation, avec Balladur comme 1° ministre, en poste depuis quelques  semaines seulement, après la victoire de la droite aux dernières législatives, le 28 mars. L’affaire de son emprunt auprès de Roger Patrice Pelat de 1 million de francs sans intérêt en 1986,  au vu de la personnalité douteuse du prêteur avait déjà fait l’objet d’une instruction du juge Jean-Pierre qui avait découvert des malversations en veux-tu en voilà dans les comptes de Roger Patrice Pelat. Au Monde, c’est Edwy Plenel qui s’était chargé de l’affaire, mais surtout, le Canard enchaîné qui, en février 1993 avait ressorti cette affaire, marquant le début de la hantise d’un procès, s’ancrant dans l’affectif du ministre jusqu’à en devenir inguérissable, obsessionnel, jusqu’à son suicide. On entendra tout en guise d’éloges funèbres, du dérapage non contrôlé ou pour le moins d’un parfait mauvais goût, chez Régis Debray, aux blablas de Mitterrand, faux-cul as usual :

Quand vous êtes Laurent Fabius ou Édouard Balladur, vous avez tout un tas d’étais, comme les études, le milieu social ou les amis, pour vous protéger et vous aider à avoir de la distance. Pierre Bérégovoy s’est construit par sa seule force. Sans diplôme et sans appui. Le seul élément de certitude, dans ce cas, c’est la réussite. L’échec se révèle dévastateur.

Denis Olivennes              Directeur de la FNAC

Contrairement à ce que laisse entendre Guy Olivennes, Pierre Beregovoy n’était pas vraiment issu d’un milieu populaire acculturé : son père avait été un officier russe, ukrainien pour être plus précis ; qu’il ait servi le tzar ou la révolution ou l’une après l’autre, peu importe car, de toutes façons, cela suppose un degré certain de niveau culturel à la maison, à défaut de standing social, certes beaucoup plus incertain… en témoignent les nombreux russes blancs, souvent aristocrates, devenus chauffeurs de taxi à Paris.

Comment deviner, sous ses faux airs de bourgeois gentilhomme, la guerre de Pierre et de Beregovoy ? Peut-être ce dernier n’avait-il plus la force de regarder dans les yeux le cheminot, lorsqu’ils se sont retrouvés entre chair et cuir. On porte tous en nous le cadavre d’un petit maquisard maigre dont la décomposition finit par nous asphyxier. FFI à 17 ans, cela doit faire chez un nouveau Pinay, une drôle de puanteur. Pire que d’être trahi : se trahir et rester seul, en tête à tête avec celui qui a réussi – et trop grossi. Celui qui festoie Chez Edgar avec les milliardaires, prend des mines graves pour débiter les dernières idées reçues et fait le beau devant les chiens du  Wall Street Journal. Seul à Nevers, entre les bistrots et les clubs de canoë-kayak, plus de faux-fuyants, fini le si commode quel agenda épouvantable, si vous saviez ! La minute de vérité ?

Régis Debray

Je serai juge ou journaliste, je ne dormirais pas bien ce soir. Il a été accablé par une injustice personnelle insupportable. Je pense que cet événement devrait permettre à certains, qui participent à la vie publique, de faire leur examen de conscience.

Michel Charasse, sénateur du Puy de Dôme

Mercredi, Charasse m’avait averti : S’il trouve une arme, il se tuera. Quand on est dans l’état où était Bérégovoy, il n’y a plus rien à faire. C’était obsessionnel. J’ai bien essayé de le joindre, de le voir. Il ne pouvait pas samedi. […] Je n’ai rien pu faire. On ne peut rien faire quand un homme est dans cet état. Il faut bien mourir un jour, mon cher Pasqua.

[…]      Pierre Bérégovoy était miné. Obsédé. Et quand j’entends dire qu’il a été seul cela me révolte. On ne lui remontait le moral qu’un quart d’heure. Je lui ai souvent parlé et je me suis aperçu que l’effet de ces mots rassurants était bref… Dites vous bien que c’est un assassinat politique ! Ce sont des mots qui l’ont tué, et pas autre chose ! Les mots ! Lorsqu’ils mettent en cause l’honneur, la dignité, l’intégrité d’un homme politique, ce sont comme des poignards qui s’enfoncent dans son cœur. Cela le touche profondément, moralement. D’une défaite électorale, on se relève. D’une mise en cause de son honneur, lorsqu’elle est publique et répétée, on peut en mourir !

[Place de la République de Nevers, où lui sont rendus les honneurs] Je parle au nom de la France lorsque j’exprime ici le chagrin que nous cause la mort d’un homme dont chacun savait ou percevait la qualité, qualité rare faite de courage, de désintéressement, de dévouement au bien public. […] Toutes les explications du monde ne justifient pas qu’on ait pu livrer aux chiens l’honneur d’un homme et finalement sa vie au prix d’un double manquement de ses accusateurs aux lois fondamentales de notre République, celles qui protègent la dignité et la liberté de chacun d’entre nous.

L’émotion, la tristesse, la douleur qui vont loin dans la conscience populaire depuis l’annonce de ce qui s’est passé samedi en fin de journée près de Nevers, sa ville, notre ville, au bord du canal où il était souvent venu goûter la paix et la beauté des choses, lanceront-elles le signal à partir duquel de nouvelles façons de s’affronter tout en se respectant donneront un autre sens à la vie politique ? Je le souhaite, je le demande et je rends juges les Français du grave avertissement que porte en elle la mort voulue de Pierre Bérégovoy.

François Mitterrand

Quelque semaines plus tard se tiendra le procès Péchiney, mettant en cause des collaborateurs de Pierre Bérégovoy :

L’ancien Premier ministre Pierre Bérégovoy n’aurait peut-être pas été appelé à témoigner, mais son nom eut été fréquemment cité puisque son ancien directeur de cabinet Alain Boublil est au banc des accusés. L’ami de guerre du président de la République eut été assis au même banc si la mort ne lui avait évité cette épreuve. Comment expliquer des liens entre des personnages aussi dissemblables que ceux qui se sont illustrés dans cette véritable affaire du Collier de la Reine de la décennie 90, avec Samir Traboulsi dans le rôle de Cagliostro, Roger Patrice Pelat en émule masculin de la comtesse de la Motte, Pierre Bérégovoy étant aussi innocent et dupe que le cardinal de Rohan ? Beaucoup de contemporains de la Révolution française eurent des soupçons sur l’attitude de la reine Marie-Antoinette. Pourra-t-on à l’issue de ce procès évacuer tous les mystères qui subsistent, à commencer par celui-ci : qui était le destinataire réel des opérations de Roger Patrice Pelat en Suisse ?

Gérard Carreyrou      Profession politique du 4 juin 1993

Pierre Bérégovoy | Gouvernement.fr

6 05 1993                   Georgina Dufoix, déjà impliquée dans l’affaire du sang contaminé, est menacée de Haute Cour dans l’affaire Trager (fourniture d’équipements hospitaliers selon des procédures plus que douteuses) : elle démissionne de ses dernières fonctions officielles, notamment la présidence de la Croix Rouge Française, laissant à la postérité une formule désormais célèbre, illustrant bien l’ambiance de l’époque : je me sens responsable mais  non coupable : la formule avait en fait été empruntée à Albert Camus qui , dans le mythe de Sisyphe, prête ces mots à l’esprit pénétré d’absurde :

Toutes les morales sont fondées sur l’idée qu’un acte a des conséquences qui le légitiment ou l’oblitèrent. Un  esprit pénétré d’absurde juge seulement que ces suites doivent être considérées avec sérénité. Il est prêt à payer. Autrement dit, si, pour lui, il peut  y avoir des responsables, il n’y a pas de coupables.

28 05 1993                 Le scrutin organisé au Cambodge par l’APRONUC, (opération de l’ONU au Cambodge) donne 45,3 % des voix au parti royaliste de Norodom Sihanouk.

4 06 1993                     La résolution 836 du Conseil de Sécurité de l’ONU prévoit qu’un million de musulmans de Bosnie seront protégés dans les six zones de sécurité.

16 06 1993                      Milosevic, président de la Serbie de Belgrade, et Tujman, président de la Croatie, s’entendent sur le découpage  sur une base ethnique de la Bosnie dans un cadre confédéral.

1 07 1993                       Le norvégien Erling Kagge termine sa traversée de l’Antarctique en solitaire à skis ; il est parti de Berkner Islands 52 jours plus tôt et a fait  1 340 kilomètres.

13 07 1993                   Dans le procès du sang contaminé, la 13° chambre de la cour d’appel de Paris confirme le jugement d’octobre 92 : Les docteurs Garetta et Allain sont condamnés à 4 ans de prison dont 2 fermes, le docteur Roux, à 3 ans avec sursis, et le Docteur Netter à un an avec sursis. L’indemnisation des familles des victimes passe de 9 à 15 M. F.

21 08 1993              Arrivé en vue de Mars, la sonde Observer devient muette.

28 08 1993                     La durée des cotisations pour pouvoir bénéficier d’une retraite à taux plein passe de 150 à 160 trimestres. Le calcul de la pension portera désormais sur les 25 meilleures années de salaire annuel au lieu des 10, antérieurement.

30 08 1993                        Hassan II inaugure à Casablanca la 2° plus grande mosquée du monde, construite par Bouygues.

Mosquée Hassan II - Casablanca (Maroc) | Mini Pin's ...

5 09 1993                   Face à la levée de boucliers de gauche, François Bayrou, ministre de l’Éducation Nationale, retire sine die son projet de révision de la loi Falloux, qui aurait permis de libérer des financements pour l’enseignement privé par des collectivités locales.

15 09 1993                  Padre Giuseppe Puglisi – Pino – curé de la paroisse de San Gaetano dans le quartier palermitain de Brancaccio, osait depuis longtemps exhorter ses paroissiens à  résister à la mafia ; peu nombreux étaient alors les prêtres qui osaient cela : il est assassiné sur le devant de sa porte par  Salvatore Grigoli, accompagné de trois autres mafieux. Ils ne sont pas entrés par effraction, mais ont tout simplement sonné à la porte ; quand padre Pino leur a ouvert et a réalisé la suite, il a leur dit : Je m’y attendais. Ce furent ses derniers mots : il avait 56 ans. Giuseppe et Filippo Graviano, du Brancaccio, les commanditaires du crime, seront condamnés à la prison à perpétuité, en 1999 et 2001. Les jours suivants virent les Palermitains dans la rue, nombreux, manifester aux cris de Palerme est aux Palermitains, pas à la mafia.

La sfida di Don Pino Puglisi "alla luce del sole" | L'Ettore

13 09 1993                      Rabin et Arafat scellent les accords de paix par une poignée de main  sur le parvis de la Maison Blanche, sous les yeux ravis de Bill Clinton.

21 09 1993                   Boris Eltsine rend public le décret qui suspend les activités du Soviet suprême et les déclare illégales. L’assemblée réplique en ordonnant la destitution du Président  et son remplacement par le général Routskoï. Il rappelle Iégor Gaïdar, qu’il nomme au poste de vice-premier ministre et ministre de l’économie jusqu’à sa démission en janvier 1994.

24 09 1993                  Norodom Sihanouk rétablit la monarchie au Cambodge, et l’APRONUC (opération de l’ONU au Cambodge) s’en va.

3 et 4 10 1993             L’armée russe tire au canon sur la Maison Blanche, le Parlement russe, pour contraindre les rebelles à en sortir. Les principaux leaders de la rébellion, Routskoï et Khasboulatov, sont emprisonnés. Ils seront libérés quatre mois plus tard. Les combats ont fait officiellement 187 morts, 327 blessés dans la capitale ; les communistes avancent le chiffre de 2000 morts.

14 10 1993                Nobel de la paix à Nelson Mandela et Fredérik de Klerk.

19 10 1993                   Choix du site de St Denis pour la construction du Grand Stade pour la coupe du monde de 1998. Le 5 10 1994, l’opération sera confiée aux architectes Macary Zubléma associés aux groupes Bouygues – Dumez – SGE .  Jean Nouvel ne sera pas du tout content d’avoir été éliminé de ce concours et le fera savoir à la cour européenne de justice. Le chantier sera achevé en novembre 1997. Propriété de l’État à hauteur de 49 % , il fait l’objet d’une concession jusqu’en 2025 au consortium du stade ; il aura coûté 2,7 milliards de F, et offre 80 000 places pour le foot et le rugby ; on peut enlever pour 400 000 à 600 000 F les 20 000 places les plus proches pour des compétitions d’athlétisme, si elles durent au moins 3 semaines. 36 enceintes suspendues à la toiture permettront d’accueillir 105 000 spectateurs de concerts, la star se trouvant filmée sur deux écrans de 120 m². La toiture pèse  13 000 tonnes (1,5 celui de la Tour Eiffel) et devrait résister à 5 m de neige et à des vents de 180 km / h. Il vaudra mieux venir en RER car il n’y a que 6 000 places de parking.

Les abords du Stade de France en pleine mue | Les Echos

25 10 1993             L’équipe de chercheurs américains du Dr Jerry Hall réussit à fabriquer un clone d’embryon humain (reproduction à l’identique).

1 11 1993                      Entrée en vigueur du Traité sur l’Union Européenne.

12 11 1993                   Luc Montagnier, de l’Institut Pasteur, s’oppose à Robert Gallo, américain , sur la paternité de la découverte du virus du Sida.

18 11 1993    François Mitterrand inaugure l’aile Richelieu du Grand Louvre.

2 12 1993                     Pablo Escobar, un des patrons de la drogue du Cartel de Medellin, y  est abattu : sa tête était mise à prix pour 10 M. $.

7 12 1993                     Mort d’Houphouët Boigny, président de la Côte d’Ivoire. Son immense fortune, on parle de plus de 10 milliards de $, venue de ses plantations de cacao est gérée par Dominique Ouattara, née Nouvian, PDG de AICI international, un groupe de gestion immobilière qui emploie plus de 250 personnes. Son premier mari, Jean-Marie Folloroux est mort en 1984 et elle a épousé Alassane Ouattara, le futur président de la Côte d’Ivoire, en 1991. Haut-fonctionnaire international ayant occupé des postes de direction à la BCEAO puis au FMI, il a été premier ministre d’Houphouet Boigny de 1990 à 1993, période pendant laquelle il a mis en place un processus de siphonnage des droits d’importation et d’exportation de la Côte d’Ivoire, dont une part allait sur des comptes personnels. Quand la veuve d’Houphouet Boigny s’enquerra de la fortune de feu son mari, elle ne trouvera plus rien : mais où est passé l’argent ? Élu à la présidence de la République en 2011, Alassane Ouattara aura amassé une fortune de près de 27 milliards de $ en quatre ans de pouvoir. Si l’on cherche le rang qu’il occupe dans les grandes fortunes africaines, on ne le voit nulle part, et pourtant, il dépasse la plus grande fortune africaine, le nigérian Aliko Dangote, d’à peu près 10 milliard $ ! Ici comme ailleurs, les femmes sont toujours loin derrière : Isabel dos Santos, fille de l’ancien président de l’Angola serait en 2017 à 3.7 milliard $, là encore de l’argent détourné. On ne trouve pas non plus Alassane Ouattara dans le classement des fortunes mondiales où il devrait occuper entre la 20° et la 25° place. Si sa fortune avait été le fruit normal d’une entreprise successfull dont il aurait été le père, très bien, on n’aurait pu qu’applaudir, mais il ne s’agit en l’occurrence que de pillage régulier dans les deniers de son pays et ceux de l’ancien président ! Alassane Ouattara est le plus grand voleur d’aujourd’hui et personne ne dit rien !

Dominique Folloroux-Ouattara - Wikipedia

Dominique Ouattara, née Nouvian

12 12 1993                    Une nouvelle Douma russe est élue, à majorité conservatrice ; la Constitution est adoptée.

13 12 1993                    À 102 ans, Antoine Pinay tire sa révérence. Ministre des finances en 1952, il parvint à ramener l’inflation de 23 à 3 %. Ces mesures entraînèrent inévitablement un ralentissement de la croissance industrielle, et donc des rentrées fiscales ; le déficit du budget fut multiplié par 4, ce qui l’incita à lancer le fameux Emprunt Pinay – fameux  parce qu’indexé sur l’or, ce qui lui valut un rendement plus qu’intéressant. La légende Pinay  voulut oublier les revers de la médaille et ne se souvint que de l’endroit : Edouard Herriot, ancien maire de Lyon, disait de lui : il est imbattable : il a la tête d’un électeur.

15 12 1993                    La France fait prévaloir l’exception culturelle dans les négociations du GATT.

12 1993                        Au Rwanda, les combats entre les FPR des Tutsis et les forces régulières Hutus entraînent le départ du Nord Est du Pays de 600 000 Hutus, en violation des accords d’Arusha, signés au mois d’août, qui auraient dû mettre fin aux oppositions entre Tutsi et Hutu au Rwanda. Ils  prévoyaient que de nouveaux représentants Hutus et Tutsi seraient incorporés dans le régime, que le FPR aurait une représentation de 40 % dans l’armée – ce qui impliquait de licencier plus de 20 000 militaires Hutu et qui ne pouvait que mécontenter les partisans les plus extrémistes du régime. En visite en Ouganda, particulièrement touché par le fléau du sida, Jean-Paul II déclare : la chasteté est l’unique manière sûre et vertueuse pour mettre fin à cette plaie tragique qu’est le sida.

1993                            La création artistique, dernier refuge de l’homme, auquel ne pourra jamais accéder l’informatique et ses algorithmes ? Vraiment ? On peut en douter :

David Cope est professeur de musicologie à l’Université de Californie, à Santa Cruz. Il est aussi l’un des personnages les plus controversés du monde de la musique classique. Cope a écrit des programmes informatiques qui composent des concertos, des chorals, des symphonies et des opéras. Il baptisa sa première création EMI (Experiments in Musical Intelligence – Expérimentations en intelligence musicale), dédiée notamment à l’imitation du style de Jean-Sébastien Bach. Il lui fallut sept ans pour créer le programme, mais une fois que ce fut fait EMI composa cinq mille chorals à la Bach en une seule journée. À l’initiative de Cope, quelques-uns furent joués au festival de musique de Santa Cruz. Des auditeurs enthousiastes se dirent émus et expliquèrent tout excités que la musique les avait touchés au plus profond de leur être. Ils ne savaient pas que c’était une création d’EMI, et non de Bach ; quand la vérité leur fut révélée, d’aucuns réagirent par un silence morose, d’autres se mirent en colère.

EMI continua de se perfectionner et apprit à imiter Beethoven, Chopin, Rachmaninov et Stravinsky. Cope obtint un contrat pour EMI, dont le premier album – Classical Music Composée by Computer – se vendit étonnamment bien. Cette publicité lui valut l’hostilité croissante des amateurs de musique classique. Le professeur Steve Larson, de l’Université d’Oregon, mit Cope au défi d’accepter une confrontation musicale. Larson suggéra que des pianistes professionnels jouent trois pièces, l’une après l’autre : chacun une de Bach, une d’EMI et une de Larson. Le public serait ensuite invité à voter pour dire qui avait composé quelle pièce. Larson était persuadé que les gens distingueraient aisément les compositions humaines émouvantes de l’artefact sans vie d’une machine. Cope accepta. Le jour dit, des centaines d’enseignants, d’étudiants et d’amateurs de musique se réunirent dans la salle de concert de l’Université d’Oregon. Un vote eu lieu à la fin du concert. Résultat ? L’auditoire crut que le morceau d’EMI était du Bach authentique, que la pièce de Bach était de Larson, et que celle de Larson était l’œuvre d’un ordinateur.

Les critiques continuèrent de soutenir que la musique d’EMI était techniquement excellente, mais qu’il lui manquait quelque chose. Elle était trop précise, dénuée de profondeur, sans âme. Mais quand les gens entendaient les compositions d’EMI sans en connaître la provenance, ils les louaient souvent précisément pour leur expressivité et leur puissance émotionnelle.

Après le succès d’EMI, Cope créa de nouveaux programmes toujours plus sophistiqués. Le couronnement de son œuvre fut Annie. Tandis qu’EMI composait suivant des règles prédéterminées, Annie se fonde sur l’apprentissage de la machine. Son style musical ne cesse de changer et se développe en réponse aux nouveaux apports du monde extérieur. Cope n’a aucune idée de ce qu’Annie va composer ensuite. En fait, Annie ne se limite pas à la composition mais explore également formes d’art comme les haïku. En 2011, Cope publia Cornes the Fiery night : 2,000 Haiku by Man and Machine (Vient la nuit ardente : 2 000 haïku de l’homme et de la machine). Les uns étaient d’Annie, les autres de poètes de chair et de sang. Le livre ne révèle pas qui a écrit quoi. Si vous pensez pouvoir faire la différence entre le produit de la créativité humaine et celui de la machine, libre à vous de faire le test : http://www.oxfordmartin.ox.ac.uk/downloads/academic/The_future_of_Employment.pdf.

Yuval Noah Harari                 Homo deus   Une brève histoire de l’avenir Albin Michel 2017

David Cope, s’il avait un tant soit peu douté que l’Amérique est le nombril du monde, aurait exporté ses tests de musique EMI par delà les frontières américaines, en commençant par l’Autriche, l’Allemagne, l’Italie, la Pologne, la Hongrie, Norvège, Suède, Finlande, Estonie, Lituanie, Lettonie, Russie… de Moscou à Vladivostok, Espagne, France, Angleterre, sans se cantonner à son pays qui, dans la plupart des manifestations artistiques à caractère officiel, montre qu’il raffole des imitations de classique, néo-classique, de l’ornementation et qui a fâcheusement tendance à préférer la copie à l’original. Il y a fort à parier que les résultats auraient été beaucoup moins complaisants pour la musique algorithmique…

Bof ! Un ersatz, rien de plus, sans vie, sans étincelle, sans génie. Autrefois, on disait à la manière de… Pour évacuer le stress, c’est bon dans un ascenseur.

11 01 1994                  Dévaluation du Franc CFA (Communauté Financière Africaine) : 2 Francs valent désormais 200 CFA, contre 100 CFA auparavant.

3 02 1994                  Le Japon inaugure sa base spatiale de Tanegashima avec la fusée H2 qui peut mettre sur orbite des satellites de 12 390 kg : techniquement, elle concurrence directement la version la moins puissante d’Ariane IV mais à un coût beaucoup plus élevé. Mise en service du Pont de Normandie, le plus grand pont à haubans du monde : 2 pylônes de 215 m, 184 haubans, un tablier central de 815 m pour une longueur  totale de 2 141 m ; le coût est de 2,752 milliards F. Michel Virlogeux a conçu  l’ouvrage : par grand vent, le tablier, profilé comme une aile d’avion inversé est tiré vers le bas. Le développement  des ponts à haubans est à mettre à l’actif du développement simultané de l’informatique.

Et tout cela a l’élégance de la haute couture…  à couper le souffle. Et si l’on veut continuer à avoir le souffle coupé, on peut aller fouiner dans les procédures d’établissement des devis : les appels d’offre ont été pipés et le coût global a été de 80 % supérieur à ce qu’il aurait été dans des conditions légales.

L'installation du mois : Système d'affichage dynamique ...

4 02 1994             La visite d’Édouard Balladur à Rennes provoque une manifestation de pêcheurs bretons qui protestent contre la baisse des prix du poisson ; bloqués par les CRS devant la préfecture, la manifestation semble être terminée en fin d’après-midi, après quelques jets de pavés qui ont brisé des vitrines. Une fusée de détresse est tirée, qui profite d’une tuile cassée du Palais du Parlement de Bretagne pour atterrir au milieu de la charpente. L’alarme incendie fonctionne correctement, mais le gardien attribue son déclenchement au vent et l’arrête, et ce, à plusieurs reprises. Il faudra le téléphone de témoins de l’extérieur pour que les pompiers interviennent … trop tard pour empêcher le désastre.  Le chantier de restauration, d’un coût de 60 millions d’euros, mobilisera pendant dix ans une centaine de restaurateurs, autant de menuisiers et de maçons, tous engagés dans une restauration à l’identique, à l’exception notoire de la charpente qui sera métallique.

L'incendie du palais du Parlement de Bretagne a partiellement détruit ce monument classé de Rennes dans la nuit du 4 au 5 février 1994… | Rennes, Bretagne, Monument

File:Vue sud de la place du parlement de Bretagne, Rennes ...

Rennes - visite du Parlement de Bretagne. - Photos Côte d ...

22 02 1994                 Redémarrage du surgénérateur Superphénix de Creys Malville, arrêté en Juillet 1990. Il avait été inauguré en janvier 1986.

24 02 1994                 Mise en place de CIP (Contrat Initiative Emploi), baptisé par de nombreux opposants  Smic au rabais : il sera retiré le 30 03 1994.

Maire de Paris, Jacques Chirac à répondu à l’invitation au Petit Palais de son ami Jacques Kerchache commissaire d’une exposition sur le peuple Taïno, des indiens des Antilles proches des Arawaks, décimés par les colonisateurs. Petit ennui : Jacques Kerchache, atteint d’un cancer de la gorge, ce jour-là n’a plus de voix, et c’est Jacques Chirac qui le remplace au pied levé pour guider et très abondamment commenter l’exposition pour tous les journalistes présents : et ça dure deux heures ! Sidérés, les journalistes n’en reviennent pas de la maîtrise du sujet de celui qui, en public, dit volontiers que passer pour un inculte me convient très bien.

25 02 1994                  Assassinat de Yann Piat, députée UDF après un premier engagement au Front National. Elle connaissait très bien, trop bien la porosité entre la classe politique locale et le système mafieux  ; elle connaissait toutes les ficelles de financement occulte des partis politiques , vice-présidente de la commission d’urbanisme du Conseil Général du Var, elle connaissait les malversations entourant un projet de vente de la base militaire avec accès à la mer sur Fréjus et Hyères, et cela dérangeait trop de monde. Les exécuteurs du coup seront arrêtés, jugés et condamnés : Gérard Finale, patron du Macama à Hyères, Lucien Ferri, le tueur de Yann Piat, seront condamnés à perpette, Marco Di Carro, le chauffeur de la moto en prendra pour vingt ans, mais le nom des vrais commanditaires seront à jamais tus… il se dit que bien des personnes plutôt proches des condamnés sont proches aussi de Charles Pasqua… de ce moment-là date le début de la fin de la carrière prometteuse de François Léotard… mais…pas de preuves. Quelques uns des témoins les plus importants, comme Delphine Capel, qui connaissait très bien le Macama, disparaîtront rapidement… Les journalistes Jean-Michel Verne et Antoine Rougeot écriront L’affaire Yann Piat, des assassins au cœur du pouvoir,  qui se vendra comme des petits pains jusqu’à ce que les personnes nommément visées, François Léotard, Jean-Claude Gaudin, et Georges Arnaud, chauffeur de Yann Piat, les envoient devant la justice où ils seront condamnés pour dénonciations sans preuves. Ce qui reste du livre chez Flammarion partira au pilon et Antoine Rougeot sera remercié du Canard enchaîné.

Massacre d’Hébron par le Juif intégriste Barusch Goldstein : 29 morts.

02 1994      Les Serbes retirent leurs armes lourdes des environs de Sarajevo.

1 03 1994                    Accord pour l’entrée de la Suède, Finlande, Autriche, dans la CEE au 1 01 1995.

12 03 1994                 L’Église Anglicane ordonne prêtres 32 femmes.

19 03 1994       7 h 20′           Don Peppino Diana, curé de Casa di Principe, à mi-chemin entre Caserte et la mer, au nord de Naples, est assassiné de cinq balles de revolver par Giuseppe Quadrano, un mafieux commandité par Nunzio de Falco, alors qu’il s’apprêtait à célébrer la messe en son église San Nicola di Bari.

Nous assistons impuissants à la douleur de nombreuses familles qui voient leurs enfants finir misérablement victimes ou commanditaires des organisations de la Camorra. En tant que baptisés dans le Christ, en tant que bergers de la Forania di Casal di Principe, nous nous sentons pleinement investis de notre responsabilité d’être un signe de contradiction. Conscient qu’en tant qu’Église nous devons éduquer avec la parole et le témoignage de vie à la première béatitude de l’Évangile qui est la pauvreté, comme un détachement de la recherche du superflu, de tout compromis ambigu ou privilège injuste, comme service au don de soi, comme expérience généreusement vécu dans la solidarité.

[…]               La Camorra est aujourd’hui une forme de terrorisme qui inspire la peur, impose ses lois et tente de devenir une composante à part entière de la société campanienne. Les membres de la Camorra mettent en place par la violence, armes au poing, des règles inacceptables : des extorsions qui ont vu nos territoires devenir de plus en plus des zones subventionnées, aidées sans aucune capacité propre de développement ; des dessous de table de 20% voire plus sur des travaux de construction, ce qui découragerait l’entrepreneur le plus téméraire ; trafic illégal de stupéfiants dont la consommation produit une jeunesse marginalisée et de la main-d’œuvre à la disposition des organisations criminelles ; des affrontements entre différentes factions qui s’abattent sur nos terres comme de véritables fléaux dévastateurs ; de mauvais exemples pour tous les adolescents, véritables laboratoires de violence et de crime organisé.

Il est désormais clair que l’effondrement des institutions civiles a permis l’infiltration du pouvoir de la Camorra à tous les niveaux. La Camorra comble un vide du pouvoir étatique qui, dans les administrations périphériques, se caractérise par la corruption, la lenteur et le favoritisme. La Camorra représente un Etat déviant parallèle à l’Etat officiel, mais sans bureaucratie et intermédiaires qui sont le fléau de l’Etat légal. L’inefficacité des politiques de l’emploi, des soins de santé, etc. ne peuvent que créer la méfiance chez les habitants de nos pays; un sentiment d’inquiétude qui se renforce de jour en jour, la protection insuffisante des intérêts et des droits légitimes des citoyens libres ; les lacunes aussi de notre action pastorale doivent nous convaincre que l’action de toute l’Église doit devenir plus claire et moins neutre pour permettre aux paroisses de redécouvrir ces espaces pour une mission de libération, de promotion humaine et de service. Peut-être que nos communautés auront besoin de nouveaux modèles de comportement : certainement des réalités, des témoignages, des exemples, pour être crédibles.

Notre engagement prophétique de dénoncer ne doit pas et ne peut pas échouer. Dieu nous appelle à être des prophètes.

  • Le Prophète agit comme une sentinelle: il voit l’injustice, la dénonce et rappelle le plan originel de Dieu (Ezéchiel 3,16-18);
  • Le Prophète se souvient du passé et s’en sert pour voir ce qu’il y a de nouveau dans le présent (Esaïe 43);
  • Le Prophète nous invite à vivre et vit lui aussi la solidarité dans la souffrance (Genèse 8,18-23);
  • Le Prophète indique la voie de la justice comme une priorité (Jérémie 22: 3 – Isaïe 5)

Conscients que notre aide au nom du Seigneur en tant que croyants en Jésus-Christ qui à la fin de la nuit, il s’est retiré sur la montagne pour prier, nous réaffirmons la valeur d’anticipation de la prière qui est la source de notre espérance.

Aujourd’hui, nos Eglises ont un besoin urgent de visions articulées pour mettre en place des plans pastoraux courageux, adhérant à la nouvelle réalité ; en particulier, ils devront promouvoir des analyses sérieuses sur le plan culturel, politique et économique, impliquant des intellectuels trop absents de ces blessures. Nous demandons à nos prêtres, pasteurs et confrères de parler clairement dans leurs homélies et à toutes les occasions où un témoignage courageux est requis. A l’Église qu’elle ne renonce pas à son rôle prophétique afin que les instruments de dénonciation et de révélations soient en mesure de produire une nouvelle conscience habitée par la justice, et par des valeurs éthiques et civiles (Lam. 3,17-26) . Dans quelques années, nous ne voudrions pas nous battre la coulpe et dire avec Jérémie Nous sommes restés loin de la paix … nous avons oublié le bien-être … L’expérience continue de notre errance incertaine, de haut en bas, … de notre désorientation douloureuse sur ce qu’il faut décider et faire … comme l’absinthe et le poison.

[…]      La méfiance et l’hostilité des gens du Sud à l’égard des institutions, dues à l’incapacité séculaire d’agir pour résoudre les graves problèmes du Mezzogiorno dont a fait preuve la politique, en particulier ceux qui concernent le travail, le logement, la santé et l’instruction; 

Le soupçon , pas toujours infondé, qu’il existe une forme de complicité avec la camora chez les hommes politiques qui, en échange d’un soutien électoral ou même dans un but commun, offrent protection et faveurs ; 

Le sentiment d’insécurité diffus, de risque permanent, qui dérive d’une protection juridique insuffisante des biens et des personnes, de la lenteur de l’appareil judiciaire, de l’ambiguïté des lois […] ce qui entraîne dans de nombreux cas les recours aux solutions que proposent les clans et à la protection qu’ils offrent ; 

Le fonctionnement opaque du marché du travail, en raison duquel la recherche d’un emploi fait appel à une logique de clientélisme et n’est pas la simple revendication d’un droit au travail ; Le manque, ou l’insuffisance, y compris dans l’action pastorale, d’une véritable éducation sociale, comme si l’on pouvait former un chrétien sans former un homme et un citoyen mûrs.

Nous, pasteurs des églises de Campanie, n’entendons cependant  pas nous contenter de dénoncer ces situations. Dans la mesure de nos compétences et de nos capacités, nous voulons contribuer à leur résolution, le cas échéant en revoyant les contenus et les moyens de l’action pastorale.

[…]    La camora appelle famille un clan organisé à des fins criminelles, dans lequel la fidélité absolue est la loi, dont est exclue toute forme d’autonomie et où sont considérés comme une trahison passible de mort non seulement la défection, mais aussi la conversion à l’honnêteté. La camora a recours a tous les moyens possibles pour étendre et consolider cette forme de famille instrumentalisant même les sacrements. Pour le chrétien, formé à la parole de Dieu, la famille est uniquement un ensemble de personnes unies par une communion d’amour, dans lequel l’amour est un soutien désintéressé. La camora prétend posséder une forme à elle de religiosité et réussit parfois à tromper les fidèles et même certains pasteurs, des âmes démunies et ingénues.

[…]   Ne pas permettre que la fonction de parrain soit exercée, lors des sacrements qui l’exigent par des personnes dont l’honnêteté en matière publique et privée n’est pas notoirement connue, et qui ne sont pas de bons chrétiens. Ne pas admette dans de telles circonstances quiconque tenterait d’exercer des pressions injustifiées et serait dépourvu de la nécessaire initiation sacramentelle

Don Peppino Diana          Au nom de mon peuple Noël 1991

Il Coraggio di avere paura”, lo spettacolo dedicato a Don Peppino Diana Lab  TV

30 03 1994                   En plongée au large de Toulon, le sous marin nucléaire lanceur d’attaque  Émeraude est accidenté : dans le compartiment turbo-alternateur où est fabriquée l’électricité, l’explosion d’une tape sur une conduite de vapeur, entraîne l’envahissement du local par de la vapeur brûlante qui tue dix hommes dont le pacha – le capitaine de corvette Jean-Luc Alvar, 35 ans – sur les onze présents. En temps normal, il n’y a que deux ou trois hommes dans ce compartiment, mais c’était jour d’inspection, et cela explique la présence de onze personnes. En moins d’un an, c’est le troisième sous-marin de classe Rubis basé à Toulon victime d’un sérieux incident. Le 2 mars 1994, l’Améthyste, en mission d’entraînement, avait été endommagé en heurtant un haut fond à vitesse lente. Le 17 août 1993, le Rubis était entré en collision avec le pétrolier Lyria lors de sa remontée, provoquant une marée noire de 2 000 tonnes de pétrole. Ces pépins avaient désorganisé le programme de révision des sous-marins ; mais l‘Emeraude aurait du être depuis plusieurs mois en IPER – Indisponibilité Périodique pour Entretien et Réparation -. Comme l’écrira le Canard Enchaîné : le sous-marin n’était plus vraiment d’attaque…

6 04 1994                     Le Falcon 50 des présidents Juvénal Habyarimana (Rwandais) et Cyprien Niaryamira (Burundais) atterrit à Kigali : deux missiles tirés du sol le détruisent : les deux présidents meurent. Selon l’instruction menée de 1998 à 2006 par le juge Bruguière, – qui ne s’est jamais rendu au Rwanda – l’attentat aurait été commandité par Paul Kagamé, un tutsi qui deviendra plus tard président : c’est l’un des exécutants, Abdul Ruzibiza,  qui le révélera dans Rwanda, L’histoire secrète, aux éditions Panama, Paris 2005. Les trois militaires français qui formaient l’équipage ont été tués dans l’accident, qui aura fait douze victimes au total. L’épouse de Juvénal Habyarimana, Agathe, sera évacuée en France le 9 avril, sans parvenir toutefois à obtenir un statut légal de réfugiée, les soupçons de très grande implication dans le génocide venant contrecarrer toutes ses demandes : elle avait crée l’Akazu, noyau dur d’extrémistes hutus.

Principal argument avancé : le lieu d’origine des tirs : pour le juge Bruguière, c’est une zone contrôlée par les Tutsis : le camp de Masaka, aux mains des FAR. Fin 2008, l’adjoint du juge Bruguière, Marc Trevidic, se plonge dans le dossier, reprend l’enquête, va au Rwanda accompagné de Nathalie Poux : le tir serait parti du cimetière militaire de Kanombé où il était impossible à des éléments tutsis de pénétrer.

En représailles, les miliciens de la garde présidentielle rwandaise s’en prendront aux FPR, forces armées Tutsis. Les parachutistes français et belges viennent évacuer leurs ressortissants, et nombre de hauts responsables hutus qui préféreront prendre de la distance. Les boites noires de l’appareil auront une drôle de vie : l’omniprésent capitaine Barril prétendra en avoir récupéré une ; quant à l’autre, une enquête du juge Bruguière amènera un article de presse en février 2004 assurant le transport d’une des 2 boites après l’accident au siège de l’ONU à New York : et, en 2004, on retrouvera effectivement la dite boite noire, oubliée dans un placard de l’ONU ! Les auteurs de l’attentat n’ont toujours pas été clairement identifiés, 10 ans plus tard.

En extrapolant les conclusions balistiques de Marc Trevidic, nombre de journalistes avanceront que l’attentat aurait été le fait d’extrémistes hutus, voulant se débarrasser de leur président, trop faible pour eux, car déterminé à appliquer les accords d’Arusha qui prévoient une transition politique.

Pour sa part, Marc Trévidic espèrera obtenir les témoignages de deux figures du FPR passées à l’opposition et exilées en Afrique du Sud. Il ne les aura jamais. Le premier, Patrick Karegeya, un ex-chef des services secrets, est retrouvé assassiné le 1er  janvier 2014 à Johannesburg. Le second, le général Faustin Kayumba Nyamwasa, a échappé à deux tentatives de meurtre depuis qu’il a accusé son ancien patron d’être le commanditaire de l’attentat. Alors que Kigali pressait pour qu’un non-lieu soit prononcé, le successeur de M. Trévidic, Jean-Marc Herbaut, a finalement relancé l’enquête après la déclaration faite en juin 2016 par ce témoin devant un notaire de Pretoria.

Cet  attentat va marquer le début d’un génocide qui va faire environ un million de morts en 3 mois : 90 % des Tutsis – qui représentent 10 % de la population du Rwanda, vont être massacrés par une coalition d’extrémistes Hutus, au statut parfois officiel, parfois secret ; le génocide était programmé depuis longtemps, et c’est à peu près deux millions de Hutus qui y participeront  activement. On peut essayer de chercher des explications à toute cette folie… il est indéniable que la haine distillée par la Radio des Mille Collines a pesé lourd dans la balance, mais et il ne sert à rien de se voiler la face, la bière a pesé elle aussi son poids : elle a coulé à flots pendant toute le durée de ce génocide et les assassins étaient souvent saouls comme des barriques ; rien de nouveau en cela : la plupart des soldats de la 1° guerre mondiale partaient au front saoulés au vin ou à l’eau de vie.

Les responsables des Casques Bleus de L’ONU savaient ce qui se tramait, et l’ONU, – Koffi Annan, devenu par la suite Secrétaire Général de l’ONU, était alors précisément  en charge de cette opération – n’a rien fait, sinon donner l’ordre de départ des Casques Bleus après le début du génocide.  Les Rwandais qui cultivent leur mémoire beaucoup mieux que bien  d’autres peuples, ne le ménageront pas lors de sa visite en tant que Secrétaire Général, en mai 1998: On est également responsable de ce qu’on n’a pas fait, lui lancera le ministre de  l’Éducation et de la Jeunesse, Jacques Bihozagara.

Le 9 décembre 1998, Kofi Annan célébrera le 50° anniversaire de la Convention sur le  génocide, et le lendemain celui de la Déclaration universelle des droits de l’homme… et dans le même temps il s’oppose à une enquête au sein de l’ONU sur un des plus grands génocides de l’après-guerre… dans le genre tout et son contraire, il est difficile de faire mieux. Les militaires français, encadrant gendarmerie et armée du gouvernement rwandais savaient ce qui se tramait, et la France n’a rien fait : en quelques années, l’effectif de l’armée rwandaise était passé de 5 000 à 40 000 hommes.

Vingt ans plus tard, des accusations précises, tranchantes comme un scalpel, surgiront, à blêmir de honte : mais sur ce point, faisons confiance à la Grande Muette : jamais elle ne répondra à ces questions, tout au moins pour ce qui est des supérieurs ; les hommes de terrain, lorsqu’ils auront démissionné, se mettront parfois à parler.

Les déclarations récentes du président rwandais Paul Kagamé permettent aux dirigeants français qui ont eu à conduire ou à connaître la politique menée au Rwanda de 1990 à 1994 de reprendre la posture de l’indignation outragée : comment peut-on accuser la France de complicité dans le génocide des Tutsi ? Cette imposture a déjà été dénoncée par le journaliste Patrick de Saint-Exupéry : le noyau de responsables politiques et militaires qui, sous la houlette de François Mitterrand, a conduit une politique secrète à l’insu du Parlement tente, en s’abritant derrière la France, de rendre les citoyens français solidaires d’une politique menée en leur nom sans qu’ils en aient été informés.

Si l’on en croit les responsables français de l’époque, leur objectif aurait été d’obliger toutes les parties (le président Habyarimana, son opposition et le Front patriotique rwandais, FPR) à trouver un accord politique refusé, selon eux, aussi bien par les extrémistes hutu que par le FPR, désireux d’exercer un pouvoir sans partage. Puis, une fois le génocide enclenché, la France aurait été le seul pays à intervenir pour y mettre fin avec l’opération Turquoise. Ce récit édifiant n’est qu’une falsification des événements visant à dissimuler de lourdes responsabilités individuelles, dissimulation qui explique que, vingt ans après, aucune conséquence n’ait encore été tirée des choix politiques qui ont été faits, de 1990 à 1994, au plus haut niveau de l’Etat français. Et ce en dépit des travaux menés par de nombreux chercheurs et journalistes qui, depuis 1994, ont soulevé quantité de questions demeurées sans réponse. En voici quelques-unes.

Une politique de conciliation ou une guerre contre les Tutsi ? Pourquoi, en avril 1991, à Ruhengeri, dans le nord du Rwanda, des militaires français ont-ils participé avec leurs collègues rwandais à des contrôles d’identité lors desquels ils ont trié les Tutsi, qui étaient tués par les miliciens à quelques mètres d’eux ? Pourquoi, en septembre 1991, Paul Dijoud, directeur des affaires africaines et malgaches au Quai d’Orsay, a-t-il dit à Paul Kagamé que si les combattants du FPR s’emparaient du pays, ils retrouveraient leurs familles exterminées à leur arrivée à Kigali ?

Pourquoi l’armée française a-t-elle sauvé le régime Habyarimana en juin-juillet 1992 et en février-mars 1993, alors que des massacres de Tutsi avaient déjà lieu de manière récurrente depuis octobre 1990 ? Pourquoi, après l’assassinat, le 7 avril 1994, des responsables politiques rwandais partisans des accords de paix signés à Arusha, l’ambassadeur Marlaud a-t-il accueilli les responsables politiques extrémistes à l’ambassade de France et cautionné la formation du gouvernement intérimaire rwandais (GIR) qui encadra le génocide ? Pourquoi le colonel Poncet ne s’est-il pas opposé, à Kigali, à l’arrestation et l’élimination des opposants et des Tutsi, mentionnées en ces termes dans l’ordre d’opération Amaryllis du 8 avril 1994 ?

Pourquoi, dans la nuit du 8 au 9 avril 1994, l’un des avions d’Amaryllis a-t-il débarqué à Goma des caisses de munitions de mortier qui ont ensuite été chargées sur des véhicules des Forces armées rwandaises (FAR) ? Pourquoi, les 14 et 16 juin 1994, des fonds en provenance de la BNP sont-ils venus créditer un compte suisse permettant au colonel Bagosora, directeur de cabinet du ministère de la défense du GIR, de régler deux livraisons d’armes en provenance des Seychelles ? Pourquoi, le 18 juillet 1994, une cargaison d’armes destinées aux FAR a-t-elle été débarquée sur l’aéroport de Goma où se trouvait le PC du général Lafourcade, commandant de la force Turquoise ?

Pourquoi le premier ministre, Edouard Balladur, le ministre des affaires étrangères, Alain Juppé, et le conseiller Afrique de François Mitterrand, Bruno Delaye, ont-ils reçu, le 27 avril 1994, en plein génocide, le ministre des affaires étrangères du GIR et son directeur des affaires politiques ?

Pourquoi, lors de sa rencontre du 9 mai 1994 avec le lieutenant-colonel Rwabalinda, conseiller du chef d’état-major des FAR, le général Huchon, chef de la mission militaire de coopération, a-t-il estimé : Il faut sans tarder fournir toutes les preuves de la légitimité de la guerre que mène le Rwanda de façon à retourner l’opinion internationale en faveur du Rwanda et pouvoir reprendre la coopération bilatérale, à un moment où des centaines de milliers de Tutsi avaient déjà été massacrés ?

Comment se fait-il que Bruno Delaye détenait, début mai 1994, une autorité suffisante sur les tueurs pour arrêter, d’un coup de téléphone, une attaque sur l’Hôtel des Mille Collines où étaient réfugiées des centaines de Tutsi ? Le contrat d’assistance militaire et de livraison d’armes signé par Paul Barril, ex-gendarme de l’Elysée, avec le premier ministre du GIR, le 28 mai 1994, faisait-il partie de la stratégie indirecte qu’évoque, dans une note du 6 mai 1994, le général Quesnot, chef d’état-major particulier de Mitterrand ? Pourquoi, le 18 mai 1994, à l’Assemblée, Alain Juppé a-t-il employé le mot génocide et précisé que les troupes gouvernementales rwandaises – s’étaient – livrées à l’extermination systématique de la population tutsi, avant, le 16 juin 1994, d’incriminer les milices et non plus les FAR, et d’évoquer « les » génocides commis au Rwanda, inaugurant ainsi le thème mensonger du  » double génocide «  ?

Mettre fin au génocide ou secourir les assassins ? Pourquoi l’ordre d’opération Turquoise du 22 juin 1994 dédouane-t-il les autorités rwandaises de leurs responsabilités dans le génocide en attribuant les massacres à des bandes formées de civils ou de militaires hutu incontrôlés (…) exhortés à la défense populaire par les chefs de milice ? Pourquoi le ministre de la défense, François Léotard, et l’amiral Lanxade, chef d’état-major des armées, n’ont-ils pas donné l’ordre de porter assistance aux survivants tutsi de Bisesero alors que, le 27 juin 1994, une patrouille française avait découvert qu’ils étaient attaqués quotidiennement par les tueurs ? [date qui sera confirmée par un document obtenu en novembre 2015 par Benoît Collombat, de France-Inter] Pourquoi n’ont-ils été secourus que trois jours plus tard, grâce à l’initiative de militaires du GIGN et du 13° RDP qui ont dû outrepasser les ordres, [quand la hiérarchie affirmera n’avoir eu connaissance de ces attaques que le 30 juin] ? Pourquoi des militaires français ont-ils entraîné des civils rwandais durant l’opération Turquoise ?

L’ex-secrétaire général de l’Elysée Hubert Védrine a-t-il quelque chose à nous apprendre sur ce qui a été dit chez le premier ministre sur le sort des responsables politiques du génocide ? Pourquoi, alors que le Quai d’Orsay avait affirmé, le 15 juillet 1994, que les membres du GIR qui trouveraient refuge dans la zone Turquoise y seraient arrêtés, l’état-major tactique du lieutenant-colonel Hogard a-t-il organisé leur évacuation vers le Zaïre ?

Ce n’est qu’en répondant à ces questions que les dirigeants français de l’époque pourraient être lavés des soupçons de complicité de génocide qui pèsent sur eux. Les citoyens de notre pays ont le droit d’obtenir des réponses de la part de ceux qui, depuis 1994, dressent des écrans de fumée pour ne pas avoir à rendre compte de leurs actes. Il en va de l’avenir de notre démocratie.

Raphaël Doridant       Charlotte Lacoste        Le Monde du 9 avril 2014

Maman s’est mise à parler d’elle-même, avec une voix calme et lente, comme quand elle me racontait des légendes pour m’endormir, quand j’étais petit:

–  Je suis arrivée à Kigali le 5 juillet. La ville venait d’être libérée par le FPR. Le long de la route, une file interminable de cadavres jonchait le sol. On entendait des tirs sporadiques. Les militaires du FPR tuaient des hordes de chiens qui se nourrissaient de chair humaine depuis trois mois. Des survivants aux regards hébétés erraient dans les rues. Je suis arrivée devant le portail de tante Eusébie. Il était ouvert. Quand je suis entrée dans la parcelle, j’ai voulu rebrousser chemin, à cause de l’odeur. J’ai tout de même trouvé le courage de continuer. Dans le salon, il y avait trois enfants par terre. J’ai retrouvé le quatrième corps, celui de Christian, dans le couloir. Je l’ai reconnu car il portait un maillot de l’équipe de foot du Cameroun. J’ai cherché tante Eusébie partout. Aucune trace. Dans le quartier, personne ne pouvait m’aider. J’étais seule. J’ai dû enterrer moi-même les enfants dans le jardin. Je suis restée une semaine dans la maison. Je me disais que tante Eusébie finirait par rentrer. Ne la voyant toujours pas revenir, j’ai décidé de partir à la recherche de Pacifique. Je savais que son premier réflexe serait d’aller à Gitarama pour retrouver Jeanne. Quand je suis arrivée chez elle, la maison avait été pillée mais pas de trace de Jeanne et de sa famille. Le lendemain, un soldat du FPR m’a appris que Pacifique était à la prison. Je m’y suis rendue, mais on ne m’a pas laissée le voir. Je suis revenue trois jours durant. Au matin du quatrième, un des gardiens m’a emmenée derrière la prison, sur un terrain de football, à la lisière d’une bananeraie. Des soldats du FPR surveillaient le lieu. Pacifique était là, étalé dans l’herbe. Il venait d’être fusillé. Le gardien m’a raconté qu’en arrivant à Gitarama, Pacifique avait découvert toute sa belle-famille et sa femme assassinées dans la cour de leur maison. Des voisins tutsis qui avaient échappé au massacre accusaient un groupe de Hutu, toujours en ville, d’avoir commis ce crime. Pacifique les a retrouvés sur la place centrale. Le chapeau du père de Jeanne était sur la tête d’un des hommes. Une femme du groupe portait la robe à fleurs que Pacifique avait offerte à Jeanne pour leurs fiançailles. Mon frère s’est senti devenir fou. Il a vidé le chargeur de son arme sur les quatre personnes. Il est aussitôt passé en cour martiale et a été condamné à mort. Quand j’ai retrouvé Mamie et Rosalie à Butare, je leur ai menti. J’ai dit qu’il était tombé au combat, pour le pays, pour nous, pour notre retour. Elles n’auraient pas accepté l’idée qu’il ait été tué par les siens. Une connaissance qui revenait du Zaïre nous a dit qu’elle avait cru reconnaître tante Eusébie dans un camp, vers Bukavu. Alors j’ai repris la route et je l’ai cherchée pendant un mois. J’ai marché, toujours plus loin. J’ai erré dans les camps de réfugiés. J’ai bien failli me faire tuer des dizaines de fois quand on devinait que j’étais tutsie. Par je ne sais quel miracle, Jacques m’a reconnue sur le bord de la route, j’avais perdu tout espoir de retrouver tante Eusébie.

Gaël Faye          Petit Pays            Grasset 2016

Un Tribunal Pénal International pour le Rwanda – T.P.I.R, sera mis sur pied sous les auspices de l’ONU, à Arusha, Tanzanie le 8 novembre 1994. Trois ans et demi plus tard, pas un seul procès n’est achevé. En attendant, les prisonniers sont choyés : ils téléphonent, envoient des fax, des colis DHL, mangent les plats de l’ancien chef cuisinier du Novotel d’Arusha. En Janvier 2000, le tribunal prononçait sa septième condamnation….

…Il n’y a pas de structures officielles pour aider les victimes qui se débrouillent comme elles peuvent. Seuls les bourreaux, aujourd’hui en prison, sont assistés par des psychiatres.

Madeleine Mukamabano, journaliste Radio France.

Jamais un crime n’avait été puni au Rwanda. Il y a eu génocide parce qu’auparavant il y avait eu impunité. Certains racontent sans malice combien de personnes ils ont tuées. Ici on a tué ses voisins, les gens avec lesquels on partageait la boisson… Ce n’était pas le système nazi. Le crime était presqu’intégré au quotidien depuis des décennies. Certains savaient qu’il allaient mourir et d’autres qu’ils allaient tuer. C’est le bilan de l’impunité.

… Quand la bureaucratie onusienne rencontre la pesanteur du droit… c’est un festival. L’Onu, c’est le chœur des pleureuses dans la tragédie grecque : incantation, incantation et encore incantation…

Alice Karekesi, militante des droits de l’homme.

L’avis de cette femme est partagé :

Le premier problème vient de chaque Rwandais qui, après des siècles d’impunité, est persuadé que la justice est impossible. On devrait crouler sous les plaintes, or les victimes n’entament souvent aucune procédure. Les Rwandais sont trop habitués à ce que les criminels ne soient jamais punis.

Frédéric Mutagwira, bâtonnier de Kigali.

Nous mentons. Nous vous répétons indéfiniment les mêmes petites choses, sans rien vous dire en réalité. Même entre Rwandais nous mentons. Nous avons l’habitude du secret et de la suspicion. Vous pouvez rester ici une année entière, et vous ne saurez toujours pas ce que pensent ou font les gens d’ici.

Propos d’un Rwandais rapportés par Philip Gourevitch dans Nous avons le plaisir de vous informer que, demain, nous serons tués avec nos familles. Chroniques rwandaises. Denoël 1999.

… les dirigeants tenaient, certes, à réaliser leur objectif, la solution finale, mais la manière d’atteindre ce but était tout aussi importante. Il fallait que la voie de l’Idéal suprême, consistant en l’extermination d’un peuple, implique une communauté criminelle, que la participation massive au crime fasse émerger un sentiment de culpabilité fédérateur. Désormais, chaque individu ayant sur la conscience une mort sait qu’il est à la merci de l’implacable loi du talion à travers laquelle il voit le spectre de sa propre mort.

Ryszard Kapuscinski. Ebène Plon 2001. p.185

En 1994, un génocide a été commis au Rwanda, faisant près d’un million de victimes en 100 jours. Ce génocide a été organisé par le gouvernement rwandais de l’époque et exécuté notamment par ses forces armées, les FAR. Ce ne fut pas un déchaînement de violences spontanées de paysans misérables, mais une entreprise démente, structurée et systématique d’éliminations des Tutsi du Rwanda. Un million de victimes en 100 jours, c’est 10 000 personnes éliminées quotidiennement pendant plus de trois mois. Le 22 juin 1994, la France déclenche l’opération Turquoise, après avoir obtenu un mandat humanitaire de l’ONU.

J’ai participé à cette opération comme capitaine de la force d’action rapide. J’étais spécialiste du guidage au sol des frappes aériennes au sein d’une unité de combat de la Légion étrangère. J’avais 28 ans.

C’est le décalage entre la version officielle et la réalité des missions que j’ai effectuées sur place qui m’oblige à témoigner, car comment peut-on comprendre et réfléchir sur le rôle de la France dans le drame rwandais si on ne connaît même pas les pièces du puzzle ?

Certaine sont rondes et difficilement contestables. Les unités de l’armée française avec lesquelles je suis intervenu se sont comportées de manière très professionnelle et ont fait ce que les responsables politiques français attendaient d’elles. J’ai un profond respect pour mes anciens compagnons d’armes, et il ne m’appartient pas de les critiquer. Ces unités n’ont jamais participé au génocide, jamais. Ces unités militaires françaises, quand elles en ont reçu l’ordre, ont protégé avec efficacité les rescapés du génocide, je pense notamment au camp de réfugiés de Nyarushishi (8 000 personnes) sécurisé par la compagnie de combat de la Légion étrangère dans laquelle j’étais intégré.

D’autres pièces du puzzle ne trouvent pas leur place dans ce dessin. Elles posent question sur des décisions politiques qui ont pour conséquence de faire apparaître la France comme ayant soutenu, protégé et armé un gouvernement génocidaire…

En effet, le récit des missions que j’ai effectuées pendant l’opération Turquoise, et je ne crois pas que quiconque soit mieux placé que moi pour expliquer ce que j’ai fait, pose des questions difficiles. Nous sommes intervenus avec une armada militaire (près de 3 000 hommes, unités de combat de la Force d’action rapide, avions de chasse). Si la mission était humanitaire comme cela est encore affiché pour l’opération Turquoise, nous aurions dû logiquement intervenir contre les génocidaires, c’est-à-dire contre le gouvernement rwandais et ses forces armées.

Au lieu de cela, nos responsables politiques ont décidé que nous devions stopper leurs opposants militaires. J’ai reçu l’ordre le 22 juin de préparer un raid sur Kigali pour reprendre la capitale et le 30 juin de guider des frappes aériennes contre les colonnes du Front patriotique rwandais (FPR). Ces ordres ont été annulés, quel débat animait alors nos gouvernants ?

Lorsque nous avons enfin changé d’orientation le 1er juillet, nous n’avons pas cherché à neutraliser ce gouvernement génocidaire et ses forces armées. Au contraire, nous les avons laissés se réfugier au Zaïre et provoquer en plus l’exode de leur propre population, un nouveau drame humanitaire. En n’agissant pas, avons-nous été complices ?

Enfin et beaucoup plus grave, j’ai assisté au départ d’une livraison d’armes, dans la deuxième quinzaine de juillet, à destination des camps de réfugiés dans l’est du Zaïre, générant des décennies de conflits qui n’ont jamais cessé depuis. Pas des armes confisquées comme je l’ai d’abord cru, mais bien des stocks d’armes livrés sur place, en pleine mission humanitaire.

J’ai longtemps pensé que ces décisions avaient pu être prises par des gouvernants qui n’avaient pas connaissance du rôle génocidaire de ceux qu’ils soutenaient. Mais il apparaît que le service de renseignement de l’Etat français avait établi et informé nos décideurs politiques du rôle génocidaire du gouvernement rwandais et de ses forces armées, avant même l’opération Turquoise (en particulier dans une note du 4 mai 1994).

Pourquoi nos responsables politiques ont-ils décidé d’écarter ces informations cruciales ? Pourquoi n’ont-ils pas condamné et neutralisé ce gouvernement génocidaire comme le leur recommandait pourtant la Direction générale de la sécurité extérieure ?

Je ne doute pas que leur intention était autre, mais les conséquences de leurs décisions sont d’une extrême gravité. Aussi, comme citoyen français, je souhaiterais savoir quelles décisions politiques ont été prises, par qui et pour quelles raisons.

Et en tant qu’ancien officier ayant participé à l’intervention militaire de la France au Rwanda, je souhaiterais savoir si je risque un jour d’être mis en examen pour complicité d’un crime insoutenable et imprescriptible, le génocide.

Pour répondre à ces questions, il me semble utile qu’une commission d’enquête puisse faire la lumière sur le rôle de la France dans le drame rwandais et les responsabilités qui incombent aux décideurs de l’époque, en s’appuyant sur l’ouverture complète des archives. La mise en place d’une commission d’enquête serait prendre le risque de regarder en face nos responsabilités et s’assurer aussi que, si nous avions commis des erreurs, elles ne puissent pas se reproduire de la même manière.

Certains se drapent dans l’honneur de la France pour éviter cette enquête, je leur réponds que cette volonté de savoir serait faire honneur au courage de la nation. Enfin, quelles que soient les conclusions de cette commission d’enquête, il ne serait pas indécent que des lieux de mémoire soient élevés, en France, pour honorer le souvenir du massacre du million de victimes que nous n’avons pas su empêcher, dans le dernier génocide du XXe siècle.

Guillaume Ancel          Ancien officier de l’armée de terre. Le Monde 30 août 2014

Les taux de croissance démographique en Afrique de l’Est, sont les plus élevés au monde : il est ainsi de 4.1 % l’an au Kenya, soit une population qui double tous les 17 ans. Cette explosion démographique est récente. Plusieurs raisons l’expliquent : l’adoption de cultures issues du Nouveau Monde (en particulier le maïs, les pois, la patate douce et le manioc), qui ont permis d’augmenter la production agricole au-delà de ce qui était possible auparavant avec les seules cultures issues d’Afrique ; une meilleure hygiène, la prévention médicale, la vaccination des mères et des enfants, les antibiotiques et une certaine maîtrise de la malaria et des autres maladies  endémiques africaines ; l’unification nationale et la fixation de frontières, qui ont ouvert au peuplement certaines zones qui n’étaient auparavant que des no man’s land disputés par des pouvoirs limitrophes plus restreints.

De tels problèmes démographiques sont souvent qualifiés de malthusiens – en référence aux analyses de l’économiste et démographe anglais Malthus qui soutint en 1798 que la croissance de la population humaine serait exponentielle, alors que la production alimentaire n’augmenterait que de façon arithmétique.

[…] Le Rwanda et le Burundi sont devenus synonymes dans notre esprit de deux choses : surpopulation nombreuse et génocide. Ce sont les deux pays d’Afrique qui ont la population la plus dense et ils figurent parmi les plus peuplés au monde : la densité moyenne de population au Rwanda est le triple du Nigéria, troisième pays d’Afrique pour la densité, et elle est dix fois plus importante que celle de la Tanzanie voisine.

[…] La distinction entre Tutsis et Hutus n’a jamais rien eu de tranché. Les deux groupes parlaient la même langue, fréquentaient les mêmes églises, les mêmes écoles et les mêmes bars, vivaient ensemble dans le même village sous les mêmes chefs et travaillaient ensemble dans les mêmes bureaux. Hutus et Tutsis se marient ensemble et – avant que les Belges n’introduisent des carets d’identité – ils changeaient parfois d’identité ethnique. Si les Hutus et les Tutsis ont une allure différente en moyenne, maints individus sont impossibles à ranger dans l’un ou l’autre groupe d’après leur apparence. Un quart environ de tous les Rwandais ont des Hutus et de Tutsis pour grands-parents. En sorte qu’on peut se demander si les deux groupes ne sont pas différenciés économiquement et socialement au Rwanda et au Burundi à partir d’un fond commun. Ce mélange a donné lieu à des dizaines de milliers de tragédies personnelles pendant les assassinats de 1994, des Hutus ayant tenté de protéger leurs conjoints, leurs parents, leurs amis, leurs collègues et leurs patrons tutsis ou essayé d’acheter avec de l’argent les assassins potentiels de ces proches. Les deux groupes étaient si entremêlés dans la société rwandaise qu’en 1994, des médecins ont fini par assassiner leurs patients, des enseignants leurs élèves et vice versa, et des voisins ou collègues de bureau se sont entretués. Certains individus hutus ont tué des Tutsis tout en en protégeant d’autres.

Si l’on ne s’en tient qu’à la haine ethnique entre Hutus et Tutsis attisée par les hommes politiques, les événements survenus au nord-ouest du Rwanda deviennent peu compréhensibles. Là en effet, dans une communauté où pratiquement tout le monde était hutu et où il n’y avait qu’un seul Tutsi, des assassinats en masse ont tout de même eu lieu – à savoir de Hutus par des Hutus. Même si la proportion de morts – estimée à quelques 5 % de la population – semble y avoir été plus faible que dans tout le Rwanda (11%), il faut encore expliquer pourquoi une communauté hutu a assassiné ses membres en l’absence de mobile ethnique. Disons que justement ces mêmes mobiles sont insuffisants pour expliquer le génocide.

Le Rwanda (comme le Burundi) était déjà densément peuplé au XIX° siècle avant l’arrivée des Européens, par suite des avantages combinés que constituaient des pluies modérées et une altitude trop élevée pour la malaria et la mouche tsé-tsé. La population rwandaise a donc augmenté, malgré des fluctuations, à un taux moyen de plus de 3% l’an, pour les mêmes raisons que le firent la Tanzanie et le Kenya voisin (cultures venues du Nouveau Monde, santé publique, médecine et frontières politiques stables). En 1990, malgré les massacres et les départs massifs en exil, la densité de population moyenne était de 760 personnes au km², soit plus que celle du Royaume Uni (610) et un peu moins que celle de la Hollande (950). Mais le Royaume Uni et la Hollande disposent d’une agriculture extrêmement mécanisée, de sorte que seul un petit pourcentage d’agriculteurs assure la production globale. L’agriculture rwandaise, elle, est bien moins efficace et mécanisée, les cultivateurs dépendent de houes manuelles, de pioches et de machettes. En sorte que le nombre de cultivateurs est élevé pour une production d’autosuffisance et sans aucun surplus ou presque.

[…]     Lorsqu’après l’indépendance la population du Rwanda a augmenté, le pays a continué à pratiquer ses méthodes agricoles traditionnelles et n’est pas parvenu à se moderniser, à introduire des variétés de culture plus productives, à développer ses exportations agricoles ou à instituer un planning familial efficace. Au lieu de cela, on s’est contenté de couper des forêts, de drainer des marais afin de gagner de nouvelles terres cultivables, de raccourcir les périodes de jachère et de tenter de récolter deux ou trois fois l’an consécutivement sur les mêmes champs. Lorsque les Tutsis ont fui ou ont été assassinés dans les années 1960 et en 1973, leurs terres, devenues disponibles, ont conforté le rêve que chaque cultivateur hutu pourrait enfin disposer d’une superficie suffisante pour entretenir les siens. En 1985, toutes les terres arables hors des parcs nationaux étaient cultivées. Lorsque la population et la production agricole ont augmenté toutes deux, la production alimentaire par habitant, après s’être accrue de 1966 à 1981, a chuté au niveau du début des années 1960. C’est exactement le dilemme malthusien : plus de produits alimentaires, donc plus de bouches à nourrir, donc aucun progrès alimentaire pour personne.

En 1984, le Rwanda ressemblait à un jardin et à une plantation de bananes. Des collines escarpées étaient cultivées jusqu’au sommet. L’absence des mesures les plus élémentaires pouvant minimiser l’érosion des sols – comme les terrasses, le labour selon les courbes de terrain plutôt que haut en bas des collines, des jachères recouvertes de végétation plutôt que des champs entre les cultures – faisaient que des rivières charriaient des montagnes de boue. Un Rwandais m’écrivait : Les agriculteurs peuvent se lever le matin pour découvrir que tout leur champ – ou du moins sa couche arable et ses cultures – a été inondé dans la nuit ou que le champ de leur voisin ou des cailloux ont déferlé pour recouvrit son champ L’arrachage des forêts a asséché les cours d’eau et rendu les pluies plus irrégulières. À la fin des années 1980, des famines ont recommencé. En 1989, il y a eu des pénuries alimentaires plus graves par suite d’une sécheresse, du fait de la combinaison de changements climatiques locaux ou globaux et des effets de la déforestation.

Catherine André et Jean-Philippe Platteau, deux économistes belges, ont étudié, en 1988 et 1993, les effets de tous ces changements environnementaux et démographiques sur une commune de Kanama, située au nord-est du Rwanda.

Kanama possède des sols volcaniques très fertiles, de sorte que sa densité de population est élevée même selon les normes du Rwanda, pourtant densément peuplé : 1 740 personnes au mile² en 1988 et 2 040 en 1993 (rappelons qu’un mile ²  équivaut à 89 km² ). C’est encore plus que le Bangladesh, la nation agricole la plus densément peuplée au monde. Ces densités de population élevées se traduisent par des fermes très petites : la taille moyenne était seulement de 0,89 acre en 1988 (soit 0,36 hectare, un acre vaut 0,40 hectare) pour tomber à 0,72 (0,29) en 1993. Chaque ferme était divisée (en moyenne) en dix parcelles séparées, de sorte que les agriculteurs labouraient des parcelles absurdement petites d’en moyenne seulement 0,09 acre (364 m²) en 1988 et de 0,07 (283 m²) en 1993.

Toutes les terres de la commune étant occupées, les jeunes éprouvaient des difficultés à se marier, à quitter la maison, à acquérir une ferme et à fonder leur propre foyer. Chez les vingt – vingt-cinq ans, le pourcentage de jeunes femmes vivant chez leurs parents a augmenté entre 1988 et 1993 pour passer de 39 % à 67 %, et celui des jeunes hommes dans les mêmes conditions est passé de 71 à 100 % : pas un seul homme de moins de vingt-cinq ans ne vivait hors de chez ses parents en 1993. Le nombre moyen de personnes par ménage vivant à la ferme a augmenté (entre 1988 et 1993) de 4,9 à 5,3, de sorte que la pénurie de terres était plus durement ressentie que ne le laisse supposer la réduction concomitante de la superficie des fermes. Quand on divise un domaine en réduction par un nombre en augmentation de personnes appartenant au ménage, on découvre que chaque personne ne tirait sa subsistance que d’un cinquième d’acre en 1988 et d’un septième (soit 578 mètres2) en 1993.

Il se révéla vite impossible pour la plupart des habitants de Kanama de se nourrir. Même en comparaison du régime à faibles calories considéré comme acceptable au Rwanda, le ménage moyen ne tirait que 77 % de ses besoins caloriques de sa ferme. Le reste de son alimentation devait être acheté grâce aux revenus d’activités complémentaires – tels le débitage des charpentes, la fabrication de briques, le filage de la laine et le commerce. Seuls deux tiers des ménages occupaient de tels emplois. Le pourcentage de la population consommant moins de mille six cents calories par jour (niveau en dessous de celui de la famine) était de 9 % en 1982, mais de 40 % en 1990.

Encore ces chiffres sont-ils des moyennes; ils cachent des inégalités. Certaines fermes étaient plus vastes que d’autres, et cette inégalité s’est accrue de 1988 à 1993. Une très grosse ferme est supérieure à 2,5 acres (un hectare) et une ferme très petite est inférieure à 0,6 (24 ares). (Comparé au Montana du chapitre premier, on mesure l’absurdité tragique de ces chiffres : dans cet État des Amériques, une ferme de 40 acres, soit 16 hectares, est généralement considérée comme insuffisante pour faire vivre une famille.) Les pourcentages de très grosses et de très petites fermes ont augmenté entre 1988 et 1993 : ils sont passés respectivement de 5 à 8 % et de 36 à 45 %. Autrement dit, la société agraire de Kanama devenait de plus en plus polarisée entre riches possédants et pauvres démunis de tout. Les chefs de famille plus âgés tendaient à être plus riches et à posséder de plus grosses fermes : les cinquante – cinquante-neuf ans avaient des fermes de 2,05 acres (0,8 hectare) et les jeunes de vingt – vingt-neuf ans des fermes de 0,37 acres (0,14 hectare). La taille du ménage étant plus importante pour les chefs de famille plus âgés, ils avaient besoin de plus de terres, mais ils avaient trois fois plus de terres par membre du ménage que les jeunes chefs de famille.

Paradoxalement, les possesseurs de grosses fermes disposaient, eux, de revenus extérieurs. Cette concentration des meilleures superficies et des meilleurs revenus extérieurs a accentué la division de la société de Kanama, les riches devenant plus riches et les pauvres plus pauvres. La loi au Rwanda interdit aux petits propriétaires de vendre tout ou partie de leurs terres. Les recherches menées sur les ventes de terrains ont révélé que les propriétaires des plus petites fermes ont vendu des terres pour faire face à des urgences – alimentation, santé, frais de justice, pots-de-vin, baptême, mariage, enterrement, alcoolisme. Au contraire, les propriétaires de grosses fermes ont vendu pour augmenter l’efficacité de leur ferme, cédant une parcelle de terrain éloignée afin d’en acquérir une plus proche.

Presque aucune grosse ferme n’a vendu de la terre sans en acheter, mais 35 % des plus petites fermes en 1988 et 49 % en 1993 ont vendu sans rien acheter. (Si l’on détaille les ventes de terrains en fonction des revenus extérieurs, toutes les fermes à revenus extérieurs ont acheté de la terre et aucune n’en a vendu sans acheter ; mais 13 % seulement des fermes sans revenus extérieurs ont acheté de la terre et 65 % en ont vendu sans acheter.) En sorte que les fermes déjà petites, qui avaient absolument besoin de terres, sont devenues plus petites encore, en vendant en urgence des terrains à de grosses fermes qui finançaient leurs achats avec des revenus extérieurs.

Cette situation a donné lieu à beaucoup de conflits graves que les parties en présence ne pouvaient résoudre par elles-mêmes et pour lesquels elles se sont adressées aux médiateurs de village traditionnels ou – moins souvent – qu’elles ont portés devant les tribunaux. Chaque année, les ménages ont rapporté avoir eu en moyenne plus d’un conflit grave exigeant d’être résolu par un tiers. André et Platteau ont étudié les causes de deux cent vingt-six conflits de ce type, telles qu’elles étaient décrites par les médiateurs ou par les chefs de famille. Selon ces deux types d’informateurs, des disputes portant sur des terrains étaient à la racine de la plupart des conflits graves : parce que le conflit portait directement sur de la terre (43 % de tous les cas) ou bien parce qu’il s’agissait d’une dispute maritale, familiale ou personnelle dérivant souvent en fin de compte d’une dispute portant sur des terres. (Je donnerai des exemples aux deux prochains paragraphes.) Sans oublier les vols perpétrés par des nécessiteux absolus pressés par la famine (7 % de tous les litiges et 10 % de tous les chefs de famille). Si l’on compare les taux de criminalité chez les vingt et un – vingt-cinq ans entre différentes parties du Rwanda, les différences régionales s’avèrent corrélées statistiquement à la densité de population et au nombre de calories disponibles par habitant : une densité de population élevée et une famine signifiaient davantage de crimes.

Traditionnellement, les propriétaires plus riches étaient censés aider leurs parents plus pauvres. Ce système s’est écroulé lorsque même les propriétaires les plus riches se révélèrent trop pauvres pour venir en aide à leurs parents pauvres. Ce recul de la protection a touché tout particulièrement les groupes vulnérables de la société : femmes séparées ou divorcées, veuves, orphelins et enfants illégitimes. Quand les ex-maris cessaient de subvenir aux besoins de leurs épouses, les femmes se tournaient auparavant vers leur famille d’origine pour obtenir un soutien, mais, désormais, leurs propres frères se sont opposés à ce qu’elles reviennent, pour éviter d’appauvrir toute la famille. Comme traditionnellement au Rwanda seuls les fils héritent, les femmes ne pouvaient même plus espérer revenir dans leur famille d’origine avec seulement leurs filles qui, au regard du droit coutumier, ne pouvaient rivaliser pour hériter avec les fils des oncles. La femme laissait ses fils à leur père, mais les parents pouvaient alors refuser de donner de la terre à ses fils, en particulier si le père venait à mourir ou cesser de les soutenir. De même, une veuve se trouvait sans soutien de la part de ses beaux-frères ou de ses propres frères, qui tenaient les enfants de la veuve pour des rivaux de leurs propres enfants dans le partage de la terre. Les orphelins étaient traditionnellement pris en charge par les grands-parents paternels ; quand ceux-ci mouraient, les oncles des orphelins – les frères du père défunt – cherchaient désormais à déshériter ou à évincer les orphelins. Les enfants de mariages polygamiques ou de mariages cassés dans lesquels l’homme se remariait ensuite et avait des enfants avec une nouvelle épouse se retrouvaient déshérités ou évincés par leurs demi-frères.

Les litiges portant sur des terres les plus douloureux et les plus socialement perturbateurs étaient ceux qui faisaient se dresser des pères contre leurs fils. Traditionnellement, quand un père mourait, sa terre passait tout entière à son fils aîné, lequel était censé s’en occuper pour toute la famille et offrir à ses plus jeunes frères assez de terre pour assurer leur subsistance. La terre devenue rare, les pères ont petit à petit adopté la coutume consistant à diviser leur terrain entre tous leurs fils, afin de réduire le risque de conflit intrafamilial après leur mort. Mais les plus jeunes refusèrent que les aînés, qui étaient les premiers à se marier, reçoivent une part supérieure. Ils exigeaient désormais des divisions strictement égales. Le dernier-né, qui était traditionnellement censé s’occuper de ses parents quand ils seraient vieux, avait besoin ou exigeait une part supplémentaire afin de pouvoir exercer cette responsabilité coutumière. Tous déploraient que leur père garde trop de terres pour subvenir aux besoins de sa vieillesse et ils exigeaient désormais davantage de terrain pour eux. Les pères s’opposaient aux exigences des fils. Autant de conflits qui menèrent des familles devant des médiateurs ou les tribunaux et qui firent de proches parents des rivaux, voire des ennemis.

Telle fut la toile de fond sur laquelle les assassinats de 1994 furent perpétrés.

Après l’explosion de 1994, Catherine André a tenté de retracer le destin des habitants de Kanama. Elle a découvert que 5,4 % étaient déclarés morts par suite de la guerre. Ce nombre est sous-estimé, parce qu’elle n’a pu obtenir d’informations sur le sort de certains habitants. On ne sait donc pas si le taux de mortalité a, ou non, avoisiné la valeur moyenne de 11 % pour l’ensemble du Rwanda. Mais il n’en demeure pas moins que ce taux de mortalité dans une région où la population était presque exclusivement composée de Hutus a été la moitié de celui des régions où les Hutus ont massacré les Tutsis.

La seule Tutsi de Kanama, une veuve, a été assassinée. Était-ce pour des raisons ethniques ou autres (elle avait hérité de beaucoup de terres, été impliquée dans beaucoup de litiges portant sur des terrains, elle était enfin la veuve d’un Hutu polygame (donc, considérée comme une rivale par les autres épouses et leur famille) et son mari décédé avait déjà été dépossédé de ses terres par ses demi-frères) ?

Deux autres catégories de victimes étaient constituées de Hutus qui étaient de gros propriétaires. La majorité d’entre eux étaient des hommes de plus de cinquante ans, âge précoce pour les litiges père/fils portant sur la terre. La minorité était composée de jeunes qui avaient excité la jalousie par l’importance relative de leurs revenus extérieurs et leurs achats de terrains.

Il y avait aussi parmi les victimes les fauteurs de troubles connus pour avoir été impliqués dans toutes sortes de litiges portant sur des terres et autres conflits. Nombre de jeunes gens et d’enfants périrent, particulièrement ceux issus de milieux appauvris, que la désespérance a poussés à s’enrôler dans les milices et qui se sont ensuite entre-tués.

Enfin, le plus grand nombre de victimes ont été les gens particulièrement mal nourris ou particulièrement pauvres, disposant de peu ou pas de terres, et sans revenus extérieurs. Ils sont évidemment morts de famine, parce qu’ils étaient trop faibles ou n’avaient pas d’argent pour acheter de la nourriture ou payer les pots-de-vin exigés pour acheter leur survie aux barrages.

Ainsi, comme le notent André et Platteau, les événements de 1994 ont fourni une occasion unique de régler des comptes ou de remanier les propriétés même parmi les villageois hutus. […] Il n’est pas rare, aujourd’hui encore, d’entendre des Rwandais soutenir qu’une guerre était nécessaire pour diminuer une population en excès et pour la ramener au niveau des ressources en terre disponibles.

Pour sa part, Gérard Prunier précise : Les politiciens avaient bien sûr des raisons politiques de tuer. Mais si de simples paysans dans leur ingo [entourage familial] ont poursuivi le génocide avec un tel acharnement, c’est qu’une réduction de la population, pensaient-ils sans doute, ne pourrait que profiter aux survivants. (Je cite le fort ouvrage Rwanda, le génocide, Paris, Dagorno, 1997, p. 13.)

Le lien que Prunier comme André et Platteau établissent entre la pression démographique et le génocide rwandais n’a pas manqué d’être discuté, excipant alors d’un déterminisme environnemental.

Expliquer n’est pas excuser. Quand bien même on ne retiendrait qu’une seule explication pour le génocide, cela n’atténue en rien la responsabilité personnelle des auteurs du génocide rwandais. Il importe de comprendre les origines du génocide rwandais – non pour en exonérer les assassins, mais pour tirer des enseignements pour le Rwanda ou pour d’autres régions. Vouer sa vie ou ses recherches à la compréhension des origines du génocide des juifs par les nazis ou comprendre l’esprit des meurtriers en série et des violeurs n’implique ni ne signifie que l’on tente de minimiser la responsabilité d’Hitler, des meurtriers en série et des violeurs. C’est plutôt que savoir comment la chose est arrivée donne l’espoir d’aider à en prévenir le retour.

Dire que la pression démographique a été la seule et unique cause du génocide rwandais est proprement simpliste. D’autres facteurs ont bel et bien joué un rôle, quel que soit leur ordre d’importance : la domination historique des Tutsis sur les Hutus au Rwanda, les assassinats à grande échelle de Hutus par des Tutsis au Burundi et à petite échelle au Rwanda, les invasions tutsis du Rwanda, la crise économique au Rwanda et son exacerbation par la sécheresse et certains facteurs mondiaux (en particulier la chute du prix du café et les mesures d’austérité prônées par la Banque mondiale), le désespoir de centaines de milliers de jeunes Rwandais déplacés dans des camps de réfugiés et mûrs pour devenir des miliciens, enfin les conflits internes aux factions au pouvoir au Rwanda, sans oublier la pression démographique.

Mais on ne saurait commettre l’erreur de conclure, du rôle de la pression démographique dans la genèse du génocide rwandais, que toute pression démographique conduit automatiquement au génocide. Il n’existe assurément pas de lien nécessaire entre la pression démographique malthusienne et le génocide. Des pays peuvent être surpeuplés sans qu’un génocide soit perpétré, comme le montrent le Bangladesh (qui a connu peu d’assassinats sur une grande échelle jusqu’à la terrible guerre d’indépendance de 1971) ou encore les Pays-Bas et la Belgique multiethnique, même si ces trois pays sont plus densément peuplés que le Rwanda. À l’inverse, un génocide peut survenir pour des causes dernières autres que la surpopulation, comme l’ont montré les tentatives de Hitler pour exterminer les juifs et les Tziganes pendant la Seconde Guerre mondiale ou le génocide des années 1970 au Cambodge, dont la densité de population était le sixième de celle du Rwanda.

La pression démographique a été l’un des facteurs importants à l’œuvre dans le génocide rwandais. Le scénario catastrophe de Malthus peut parfois se réaliser et le Rwanda en fut un modèle. De graves problèmes de surpopulation, d’impact sur l’environnement et de changement climatique ne peuvent persister indéfiniment : tôt ou tard, ils se résolvent d’eux-mêmes, à la manière du Rwanda ou d’une autre que nous n’imaginons pas, si nous ne parvenons pas à les résoudre par nos propres actions. Des mobiles semblables pourraient œuvrer de nouveau à l’avenir, dans d’autres pays qui, comme le Rwanda, ne parviennent pas à résoudre leurs problèmes environnementaux. Ils pourraient jouer au Rwanda même, où la population augmente aujourd’hui encore de 3 % l’an, où les femmes donnent naissance à leur premier enfant à l’âge de quinze ans, où la famille moyenne compte entre cinq et huit enfants.

Le terme de crise malthusienne  est impersonnel et abstrait. Il ne dit rien des détails horribles, sauvages, glaçants de ce que des millions de Rwandais ont perpétré. Laissons les derniers mots à un observateur et à un survivant. Sans doute, précise Gérard Prunier, les villageois ont-ils aussi le vague espoir qu’une fois le calme revenu, après les massacres, ils pourront obtenir des terres ayant appartenu aux victimes. Ce qui ne manque pas d’exercer un fort attrait dans un pays aussi pauvre en terres que le Rwanda.

Le survivant, c’est un dirigeant tutsi que Prunier a interrogé et qui n’a survécu que parce qu’il ne se trouvait pas chez lui lorsque les assassins sont arrivés et ont tué sa femme et quatre de ses enfants : Les parents d’enfants qui allaient à l’école pieds nus tuaient les parents qui pouvaient acheter des chaussures aux leurs.

Jared Diamond              Effondrement            Gallimard 2005

Les XVII° et XVIII° siècles semblent avoir été pour toute la région inter lacustre une période de grandes mutations résultant d’un important essor démographique qui pourrait être le résultat de la généralisation des plantes des plantes d’origine américaine comme le haricot, le manioc, la patate douce ou le maïs, qui bouleversèrent le régime alimentaire des populations. Jusque-là, dans toute la région, l’alimentation reposait sur l’association de plantes à relative faible valeur alimentaire  telles le taro, l’éleusine et le sorgho.

Du lac Albert au lac Tanganyika, ces siècles furent également ceux d’importantes migrations poussant les groupes agriculteurs vers les régions vierges de la crête Congo-Nil, des monts Virunga et du massif du Ruwenzori. Les généalogies et les traditions indiquent que c’est d’ailleurs à cette époque que les agriculteurs commencèrent à tuer la forêt, c’est-à-dire à la défricher. Au Rwanda, c’est sous le règne du mwami Kigeri lII Ndabarasa (seconde partie du XVIIIe siècle) la plupart des traditions font apparaître les lignages défricheurs. Les enquêtes orales menées dans les années 1970 dans la partie centrale de la crête Congo-Nil font quant à elles remonter à onze générations, c’est-à-dire à environ trois siècles les premiers défrichements.

À la même époque, partout, dans la région inter lacustre, et notamment au Rwanda et au Burundi, les pasteurs Tutsi-Hima furent confrontés à l’expansion démographique des agriculteurs. En réaction, afin de garantir leur mode de vie, ils instaurèrent des droits exclusifs de pacage, réservant pour cela de vastes étendues aux seules activités pastorales. Au Rwanda, c’est à ce moment que le droit pastoral tutsi fut constitué afin de sauvegarder les biens de la vache contre la rapacité de la houe. Le droit foncier fut alors défini au seul avantage du bétail.

Dans les royaumes de la région inter lacustre dirigés par des pasteurs, les mêmes valeurs aristocratiques, pastorales et guerrières étaient à l’honneur. L’idéologie qui était à la base de la domination sociale, politique, économique et militaire de ces États pastoraux était d’essence raciale. Dans ces sociétés pastorales inter lacustres, tous les actes de la vie étaient placés sous le signe du bétail, quasiment sacralisé, et la terre était d’abord un pâturage. Politiquement, les rois ne régnaient pas sur des hommes, mais sur des troupeaux. Dans l’enclos royal brûlait un feu de bouse qui symbolisait la vie du monarque et quand le roi mourait, on laissait le feu s’éteindre avant de proclamer le lait est renversé.

Au Rwanda, les Tutsi avaient tissé entre eux et avec le roi de liens tout à la fois de soumission et de solidarité scellés par le don de vaches. Les troupeaux appartenant aux Tutsi constituaient des armées bovines auxquelles étaient rattachés des lignages humains. Ainsi, en zone pastorale, l’organisation sociale dépendait-elle des bovins. Les vaches qui formaient ces armées bovines étaient exaltées par des chants composant la  poésie pastorale. L’amour de la vache était associé à la beauté dont les canons étaient souvent inspirés par les bovins. Les femmes tutsi étaient ainsi comparées aux vaches royales, les nyambo qu’on ne laissait pas trop se reproduire afin de leur conserver l’élégance des formes. Physiquement, le morphotype tutsi : taille élancée, traits fins, dolichocéphalie était chanté et proposé comme modèle.

Dans cette monarchie raciale qu’était le Rwanda précolonial, la lance et le bétail dominaient la glèbe et les greniers car les hommes de la vache commandaient à ceux de la houe. Dans le Kenya voisin, un proverbe luo dit : Le pastoralisme est supérieur à l’agriculture comme l’homme est supérieur à la femme. Du moins là où appliquait le droit pastoral, ce qui n’était pas le cas dans l’ensemble du Rwanda et notamment pas chez les montagnards du nord ou Bakiga, là où le pouvoir tutsi ne s’était jamais réellement exercé avant l’époque coloniale.

La question de savoir si Hutu et Tutsi sont des ethnies, des races, des classes sociales ou des castes est essentielle car elle sous-entend que leurs différences sont soit innées – car génétiques – et par conséquent immuables, soit acquises car économiques ou sociales, et par définition mouvantes. L’approche de la question peut-être faite par plusieurs disciplines.

  • La tolérance au lactose ou déficience en lactase constitue un premier marqueur permettant d’en savoir plus sur l’origine de ces populations. Le lactose est un sucre contenu dans le lait. Une fois absorbé, il est hydrolisé par l’enzyme lacté et se constituent ensuite le glucose et la galactose. Les populations qui possèdent cet enzyme sont tolérantes au lactose et les autres non. Jusqu’à l’âge de quatre ans, tous les enfants sont tolérants, ensuite, cette tolérance disparaît chez certaines populations tandis qu’elle demeure chez d’autres. Une recherche menée en Afrique orientale a montré que seuls les Tutsi et les Hima possèdent l’enzyme et cela entre 83 et 91 %. Toutes les autres populations étudiées, qu’il s’agisse des Hutus du Rwanda oudu Burundi, des Ganda d’Ouganda, des Shona du Zimbabwe ou encore des Shi sont intolérantes au lactose. Ces populations étant originairement alactasiques, nous sommes donc en présence d’une donnée génétique et non du résultat d’une adaptation
  • Les travaux portant sur les distances séparant les populations africaines en fonction des marqueurs génétiques choisis dans les groupes sanguins, les protéines sériques (albumine et immoglobulines), ainsi que dans le système Human Leucocyte Antigène (HLA) constitué d’antigènes d’histocompatibilité spécifiques d’un individu et qui interviennent dans la reconnaissance cellulaire, permettent d’affirmer que Tutsi et Hutu constituaient à l’origine deux groupes différents. Les disparités génétiques entre ces deux populations indiquent en effet que leurs différences sont innées, puisque biologiques, et non le résultat d’un phénomène économique ou encore moins d’une manœuvre politique des colonisateurs comme certains l’ont jadis affirmé. […] Au Rwanda et au Burundi, les ancêtres des actuels Tutsi se bantuisèrent linguistiquement en adoptant une langue bantu et en perdant l’usage de la leur qui appartenait probablement au groupe Nil-Sahara. Mais en devenant des locuteurs bantuphones, ils ne se transformèrent pas pour autant morphotypiquement en Hutu. Quant aux nombreux métissages, ils ne firent disparaître ni les Tutsi, ni les Hutu. Il existe en effet un morphotype tutsi, même si tous les Tutsi ne le présentent pas. Quant à l’accession à la tutsité, elle n’était pas automatique dès lors qu’un Hutu possédait un troupeau car, hier comme aujourd’hui, on naît Tutsi ou Hutu, on ne le devient pas. Prétendre qu’il suffisait au Hutu de posséder des vaches pour devenir Tutsi est donc une grossière erreur. Nombre de lignages hutu possédaient ainsi des bovins parfois même en quantité supérieure à celle de bien des Tutsi, mais ils n’étaient pas pour autant tutsisés.

Bernard Lugan                      Histoire de l’Afrique     ellipses 2009

Les discours de La Baule du 20 juin 1990 de François Mitterrand : la fin de la Françafrique ? Pas tout à fait, car, après le discours de La Baule, l’armée du Front Patriotique Rwandais de Paul Kagame, composée essentiellement de Tutsi en exil et bien entraînée en Ouganda, attaquera dans le nord du Rwanda, et ce sera grâce à l’intervention française que le régime du président Habyarimana survivra.

Le Rwanda s’oriente progressivement vers le chaos. Le pays grouille désormais de milices (Interahamwe) créées de toutes pièces par le pouvoir en place, et ces unités accumulent des massacres de Tutsis en 1992 à Gisenyi, la région natale du président Habyarimana.

Il fallait discuter, trouver une issue. Les Accords d’Arusha (Tanzanie) en 1993 prévoient alors un partage équitable du pouvoir entre les Hutu et les Tutsi. Ils exhortent par ailleurs les exilés à regagner le pays et promettent d’intégrer les militants tutsi du Front Patriotique Rwandais dans l’armée régulière. La France peut désormais retirer ses forces qui secouraient ce régime en bout de souffle.

Après ce qui semble être un départ définitif de la France, l’Onu prend le relais à travers la MINUAR, la Mission d’Assistance des Nations Unies au Rwanda. On pense à la fin des troubles, on souffle, le Rwanda siège même en 1994 au Conseil de Sécurité de l’Onu en tant que membre non permanent – une véritable avancée.

Mais c’est oublier que le pouvoir est encore entre les mains des Hutu qui, après leur inclusion au Conseil de Sécurité de l’Onu, ont désormais accès aux documents sensibles de la Mission d’assistance affectée au pays. Pendant ce temps, la mise en place des résolutions des Accords d’Arusha patine. L’aile dure du gouvernement hutu qui revendique une mouvance dite Hutu Power rejette l’idée d’un gouvernement de transition qui ouvrirait la porte aux Tutsi.

Le 6 avril 1994, un avion est abattu dans le ciel de la capitale rwandaise, Kigali. Et cet avion transportait les présidents rwandais et burundais. Le lendemain, commenceront les massacres d’une ampleur sans commune mesure, et le monde entier vivra en direct l’un des derniers génocides du XX° siècle dans ce petit pays, pour reprendre la formule du rappeur-romancier franco-rwandais Gaël Faye…

Le Rwanda fait partie de la région des Grands Lacs – qui compte près de 170 millions d’habitants [1] – et comme partout dans le continent africain, les frontières de cet espace de l’Afrique de l’Est ont été héritées des anciennes puissances coloniales. L’expression pays des Grands Lacs n’est d’ailleurs pas nouvelle, elle était déjà dans la bouche des explorateurs européens lancés à la recherche des sources du Nil à la fin du XIX° siècle, certains d’entre eux – comme les Britanniques Henri Morton Stanley ou Richard Francis Burton – ayant été évoqués pendant la première leçon.

Dans leur ouvrage Rwanda, Racisme et Génocide, l’idéologie hamitique (2013) que je convoquerai largement ici, Jean-Pierre Chrétien et Marcel Kabanda rappellent que c’est avec le colloque organisé à Bujumbura en 1979 et consacré à la civilisation ancienne des peuples des Grands Lacs que l’expression a connu un regain de faveur pour désigner cet ensemble composé par la Tanzanie, l’Ouganda, la RDC, le Rwanda et le Burundi. Les conflits interminables dans cet espace font régulièrement la une des journaux, laissant penser à une fatalité ou a une barbarie qui serait propre au continent noir. Or ce chaos est directement la conséquence lointaine des idéologies propagées par les colons et qui ont fini par d’incruster dans l’inconscient des anciens colonisés.

Il faut se souvenir que plusieurs des expéditions européennes en Afrique avaient pour dessein de dénicher des lieux prétendument mythiques et parmi eux, les sources du Nil. Mais ce n’était pas seulement l’Europe qui couvait de tels fantasmes puisque l’on retrouve également cette frénésie dans le monde arabe, si l’on se réfère par exemple aux Mille et une Nuits où l’on parle d’une rougeoyante ville de cuivre aux abords des sources du NIl (dans Rwanda, Racisme et génocide. L’idéologie hamitique Paris Belin 2013 p.15 Jean-Pierre Chrétien, Marcel Kabanda)

Le génocide au Rwanda a été, de ce fait, devancé par une littérature nocive. Pour s’imposer et perdurer, […] les colons belges s’étaient appuyés sur l’ethnie et avaient jonglé selon les pouvoirs en place ou la composition des groupes. Une certaine littérature occidentale du XIX° siècle embarquée dans le vertige de la colonisation garantira les rêveries de grandeur, accréditant à sa manière l’existence dans cette partie de l’Est de l’Afrique de peuples extraordinaires, spécifiques, loin des tares de ces nègres qui auraient été maudits depuis les temps de la malédiction de Cham. C’est cette distinction, appuyée aussi bien par la science d’alors que par les textes religieux, qui sera plus tard la grille de lecture au sujet des populations du Rwanda :

Le pouvoir colonial a racialisé les catégories qui étaient à l’origine sociales, en distinguant les Noirs nilo-hamites d’une part, et les bantous d’autre part. Jugés supérieurs, aptes à l’évangélisation, [les Hamites]  seraient venus du Moyen-Orient, [d’Ethiopie ou encore de la région du Nil]. Les vrais Noirs au contraire, se seraient moins prêtés à la conversion au christianisme. L’opposition entre les seigneurs d’Orient et les nègres Banania est un des plus sinistres exemples du développement de l’idéologie africaniste. [jean-Pierre Chrétien, Marcel Kabanda]

Il n’était donc plus question de l’inégalité des races tout court, mais de l’inégalité à l’intérieur de la race noire l’une étant supérieure à l’autre ; l’une d’elle était faite pour dominer, commander, parce qu’ayant gardé dans sa migration du nord vers le sud les fondements de l’intelligence occidentale chère à Hegel, tandis que l’autre noire, la maudite, était restée au stade de la sauvagerie. Ce qui expliquera l’idéologie occidentale de la mission noble et humaniste de sauver le nègre barbare, mieux encore, d’éloigner le nègre supérieur, donc le Hamite, puissance de nuire des vrais nègres. Il s’agissait de ce que Catherine Couio qualifie d’exportation d’une délire : le rêve de la création d’un Orient africain, le Nil devenant du coup le lieu symbolique où l’exotisme racial, d’inspiration biblico-scientifique, prend le relais de l’exotisme géographique et entre en coalescence avec lui.

Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à lire les conclusions du rapport d’Administration coloniale Ruanda-Urundi, dressées depuis Bruxelles en 1923 et que cite Coquio dans son Rwanda, le réel et les récits [2004] :  Les Tutsis sont un autre peuple. Physiquement, ils n’ont aucune ressemblance avec les Hutu, sauf évidemment quelques déclassés dont le sang n’est plus pur. Mais le Tutsi de bonne race n’a, à part la couleur, rien de nègre […] Les Tutsi étaient destinés à régner… D’où viennent ces conquérants ? Ils ne sont pas bantous, cela est bien certain, sans trace d’infiltration quant à leur origine.

Plus proche de nous, à la fin des années 1970, Paul del Perugia écrira : Le hamite – L’home au bâton pastoral- ne gravit que très tard, à la fin du XII° siècle, la zone interlacustre. Bien qu‘en petit nombre, il représenta aussitôt l’élément unificateur du plateau … […] De même que les Bantous méprisaient les Pygmées pour leur petite taille, ainsi les Hamites, dès leur apparition, en imposèrent-ils moralement par leur gigantesque stature, et leur allure patricienne. Les paysans furent toisés par une race de Géants devant qui ils s’inclinèrent. La finesse de leurs traits, généralement immobiles et hautains, leurs yeux expressifs, leur prestance magnifique, leur peau aux reflets rouges, tout rendait ces immigrants irréductibles aux Bantous. Les Hamites ne sont ni négroïdes ni europeïdes. L’origine de leur race splendide demeure toujours mystérieuse. Le comte von Götzen, premier blanc qui, en 1894, pénétra au Rwanda, ne cache pas l’impression de noblesse que provoquait le spectacle de ces statues impassibles. Sur les Bantous, ils exerçaient une fascination plus grande encore. Le sentiment de majesté qu’inspire cette minorité par sa seule prestance physique joua un rôle déterminant dans l’organisation rwandaise. Chez les paysans, il provoque le complexe d’infériorité qui les anéantissait et n’a pas encore disparu.

Avant la colonisation, la question de l’ethnie était étrangère au Rwanda, la distinction était en réalité fondée sur une répartition sociale entre les bergers [Tutsi], les agriculteurs [Hutu] et les chasseurs [Twa]. Il n’y avait cependant pas de frontières étanches : on pouvait naître Tutsi ou devenir Tutsi, on pouvait naître Hutu ou devenir Hutu puisque c’était l’activité exercée qui définissait l’individu, et le Rwanda affichait une unité linguistique rare dans le continent.

Dans les années 2000, un groupement d’artistes appelé Groupov eut la lourde tâche d’exposer le génocide au grand public grâce à Rwanda 94. Dorcy Rugamba qui joue dans cette pièce de théâtre, se demande : Ici se pose la fameuse question : Hutu c’est quoi ? et Tutsi c’est quoi ?  Certainement pas des ethnies. [..] Les Bahutu, les Batutsi et les Batwa parlent la même langue [le kinyarwanda] partagent la même culture [l’ikinyarwanda], ont les mêmes croyances [imana] et habitent le même territoire. Il n’y a donc au Rwanda qu’une seule ethnie : les Banyarwanda. Hutu et Tutsi ne sont pas des races non plus car il est impossible de changer de race. Un homme noir ne devient pas blanc ; or des Batutsi devenant des Bahutu ou des Hanhutu devenant des Batutsi, cela ne date pas de la colonisation. […] Dans l’ancien Rwanda, un terme qualifiait le fait de quitter la classe hutu pour la classe tutsi. Kwituhura : se déhuitiser, suis-je tenté de traduire.

Alain Mabanckou  Huit leçons sur l’Afrique     Huitième leçon au Collège de France, du 24 mai 2016 : Ecrire après le génocide du Rwanda.       Grasset 2020

11 04 1994                  Le référendum organisé par Christian Blanc auprès du personnel d’Air France, en  passant par dessus la tête des syndicats, est approuvé par 81,26 % des  83,55 %  de votants sur les 40 000 employés : la recapitalisation de l’État se fera à hauteur de 20 milliards de francs.

Des Casques Bleus belges  reçoivent du siège New Yorkais de l’ONU l’ordre d’abandonner L’ETO – Ecole Technique Officielle – Don Bosco à Kigali, où 2 000 Tutsis s’étaient réfugiés. Ils faisaient partie de la MINUAR – Mission des Nations Unies pour l’Assistance au Rwanda -, dont l’ONU veut diminuer les effectifs. Dès le lendemain, ces Tutsis seront emmenés à 4 km de là, à Nyanza où ils seront massacrés par les milices hutus Interahamwe.

12 04 1994                  L’ambassade de France  et tout son personnel quittent le Rwanda. Jean-Michel Marlaud, l’ambassadeur, a passé une bonne partie de la veille à brûler des archives.

17 04 1994                  L’église Saint Jean de Kibuye, 130 km à l’ouest de Kigali abrite quelques 2 000 Tutsis, qui se font tous massacrer par les Interahamwe, à l’exception de quelques enfants blessés, qui parviennent à ne pas mourir étouffés par les cadavres sous lesquels ils se trouvent.

18 04 1994                  La Corée du Sud adopte le projet d’un TGV Séoul Pusan, pour un coût de 2,1 milliards $. Les Interahamwe massacrent les quelques 8 000 Tutsis réfugiés au stade Gawaro, à Kibuye.

21 04 1994           Pour faire appliquer les accords d’Arusha, l’ONU avait mis en place au Rwanda la MINUAR, forte de 2 539 hommes. Le Conseil de Sécurité, à l’unanimité, c’est-à-dire avec le vote de la France, décide de quasiment supprimer cette force – il ne restera que 270 hommes -. À l’intérieur d’une nation on nomme cela désertion ; dans l’ahurissante irresponsabilité de l’ONU, ce terme n’existe pas : ainsi, c’est plus simple.

22 04 1994                 Le Norvégien Borge Ousland, 31 ans, arrive au pôle nord en solitaire, sans ravitaillement : parti le 2 mars du cap Arktichesky, dans les Terres du Nord, au nord de la Sibérie, il a mis 52 jours pour couvrir 980 km. Jean Louis Étienne, qui avait lui aussi atteint le pôle nord en 1986, en 63 jours, avait bénéficié de 5 dépôts de matériel et de nourriture.

29 04 1994                    Le FPR est le parti le plus fasciste que j’ai rencontré en Afrique. Il peut être assimilé aux Khmers noirs.

Général Quesnot, chef d’état-major particulier de François Mitterrand

6 05 1994                   En Afrique du sud, l’ANC a remporté les élections sans toutefois obtenir la majorité des 2/3 qui lui aurait permis d’élaborer seule la future constitution. Nelson Mandela est élu président : il n’a pas à se créer une image : il est déjà une légende depuis fort longtemps. L’Afrique du Sud devient le grand espoir de l’Afrique… là où tout était réuni pour une explosion, deux hommes d’exception ont su faire prévaloir l’intelligence du cœur. [Son discours d’investiture se trouve dans la catégorie Discours]. Ce pays montre une aptitude certaine à accoucher de géants : outre Nelson Mandela et Frederik de Klerk, Nick Sloane qui parviendra à redresser le Costa Concordia, – plus de deux fois le Titanic Elon Musk qui osera fonder Space X, une société pour tailler des croupières à la NASA, à Arianespace, et qui sera en passe d’y parvenir en 2013.

Inauguration du tunnel sous la Manche : le coût initial de 66,2 milliards de F  est passé à 86,2 ; pour 1998 le besoin total de financement est estimé à  101,6  milliards  F. Le surcoût entraîné par toutes les mesures de sécurité avait été très nettement sous-estimé, ainsi que bien d’autres paramètres. Le TGV Eurostar met Londres à 3 h de Paris, et 3 h  et 1 / 2 de Bruxelles.

20 05 1994                    Alexandre Soljenitsyne retrouve son pays : il arrive à l’extrême est, Vladivostok pour entreprendre la traversée, s’arrêtant longuement à Magadan, grand centre de transit des déportés du Goulag, sur la côte de la mer d’Okhotsk ; comptait-il ainsi susciter la naissance d’un nouveau mouvement populaire acquis à ses idées ? on n’en saura rien puisque ce voyage ne suscita pas d’enthousiasme populaire particulier.

Ce qui était un crime hier, aujourd’hui, c’est du business. J’ai acheté des clous quelque part, des talons ailleurs, j’ai fourré le tout dans un sac en plastique, et j’ai vendu ça comme une nouvelle marchandise. J’ai rapporté l’argent à la maison et j’ai rempli le réfrigérateur. Mes parents s’attendaient à ce qu’on vienne m’arrêter. (Il éclate de rire.) Je revendais des batteries de cuisine…

Des poêles à frire, des cocottes-minute… Je suis revenu d’Allemagne avec une remorque remplie de ce genre de trucs. Les gens se jetaient dessus… J’avais dans mon bureau un vieux carton qui avait servi d’emballage pour un ordinateur, il était rempli d’argent, c’est uniquement comme ça que je comprenais ce que c’était. On puise dedans, on puise dedans, et il y en a toujours… J’avais déjà tout acheté : une bagnole, un appartement… Une montre Rolex… Je me souviens de cette ivresse… On peut réaliser tous ses désirs, tous ses rêves secrets. J’ai appris beaucoup de choses sur moi-même : d’abord, que je n’avais aucun goût, et ensuite, que j’étais complexé. Je ne savais pas m’y prendre avec l’argent. J’ignorais que, quand on en a beaucoup, il faut le faire fructifier, on ne doit pas le laisser dormir. L’argent, c’est une épreuve pour un homme, comme le pouvoir ou l’amour… Je rêvais… Et je suis allé à Monaco. J’ai perdu une grosse somme dans un casino de Monte-Carlo, une somme énorme. Je ne pouvais plus m’arrêter…  J’étais l’esclave de mon carton d’emballage. Y avait-il de l’argent dedans ? Combien ? Il fallait qu’il y en ait toujours davantage. Tout ce qui m’intéressait avant avait cessé de m’intéresser. La politique… Les meetings… Quand Sakharov est mort, je suis allé lui faire mes adieux. Il y avait des centaines de milliers de gens… Tout le monde pleurait, et je pleurais, moi aussi. Et figurez-vous qu’il n’y a pas longtemps, j’ai lu quelque chose sur lui dans un journal : Un grand illuminé est mort... Et je me suis dit qu’il était parti à temps. Quand Soljenitsyne est revenu d’Amérique, tout le monde s’est précipité sur lui. Mais il ne nous comprenait pas, et nous, on ne le comprenait pas. C’était un étranger. Il était venu vivre en Russie et sous ses fenêtres, c’était Chicago…

Svetlana Alexievitch                   La fin de l’homme rouge       Actes Sud 2013

1 06 1994                          Paul Amar présente depuis longtemps le 20 heures d’Antenne 2. Tout le monde sait que depuis qu’il fait du journalisme, il n’a pas été particulièrement exigeant, mais il y a une chose à laquelle il se refuse : serrer la main de Jean-Marie Le Pen. Et ce soir il y est contraint car on [son directeur, Jean-Pierre Elkabbach] lui a imposé un débat Jean-Marie Le Pen – Bernard Tapie. Avant même le début du débat, Paul Amar sort d’un sac Decathlon deux paires de gants de boxe d’un rouge pétant et les offre aux deux invités. Le clash n’empêchera pas le débat, qui sera plutôt bon. Il refusera de démissionner et donc sera viré, un mois plus tard. Mais avant de regagner l’anonymat, il aura eu le temps de former Élise Lucet : rien que cela suffit à dire bravo.

15 06 1994                        Réunion à l’Elysée du Conseil de Défense sous la présidence de François Mitterrand, président de la République, prince de l’ambiguïté. Au premier point du sommaire, le Rwanda. Y participent :

  • François Mitterrand, président de la République.
  • Edouard Balladur, premier ministre
  • Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères
  • Jacques Lanxade, amiral, chef d’état-major des armées
  • François Léotard, ministre de la défense
  • Michel Roussin, ministre de la Coopération

[…]        Voilà près de dix semaines que le génocide a débuté, plus exactement depuis le crash de l’avion du président hutu Juvénal Habyarimana, abattu au-dessus de Kigali, la capitale, par un commando inconnu. Sa mort entraîne de violentes représailles de la part des Forces armées rwandaises (FAR), de la gendarmerie et des miliciens hutu Interahamwe. Leurs cibles : des hutu modérés et surtout la minorité tutsi, accusée d’avoir voulu renverser le pouvoir. A l’époque, une guerre oppose en effet le Front patriotique rwandais (FPR, la rébellion à majorité tutsi) aux forces hutu. La France a beau soutenir le régime hutu depuis des années, elle s’interroge sur l’attitude à adopter face à ces massacres, dont les victimes se comptent déjà par centaines de milliers. Le Conseil de défense restreint organisé à l’Elysée vise précisément à définir la stratégie à suivre.

Il est aujourd’hui possible de savoir ce qui s’est dit, ce mercredi de juin  1994, au palais présidentiel. Le compte rendu de la réunion, classé confidentiel défense, a été déclassifié le 14  janvier 2008 par Nicolas Sarkozy à la demande des juges d’instruction chargés de l’enquête pour complicité de génocide sur l’opération Turquoise menée par l’armée française au Rwanda.

Ce document aide à comprendre la façon dont les autorités ont géré ce dossier sensible en période de cohabitation entre François Mitterrand, président socialiste, et son premier ministre de droite, Edouard Balladur. Nous commencerons par le Rwanda car la situation exige que nous prenions d’urgence des mesures, débute Mitterrand. Le ministre de la coopération, Michel Roussin, dépeint alors un tableau très sombre : La situation ne s’améliore pas. Les massacres se poursuivent, côté hutu et côté tutsi. L’opinion publique internationale et l’opinion française sont horrifiées devant ce spectacle d’enfants massacrés, d’orphelinats envahis. François Léotard, le ministre de la défense, prône la retenue : Nous ne pourrions faire quelque chose qu’avec l’accord des deux parties et un soutien international. Or, je vois mal comment nous pourrions obtenir l’accord du FPR – la rébellion tutsi – et le soutien international. Nous ne pourrions intervenir qu’en zone hutu. Nous serions condamnés par le FPR et victimes de manœuvres médiatiques. Je suis donc très réticent. 

Rester neutre, premier dilemme

Alain Juppé, le ministre des affaires étrangères, lui, est plus va-t-en-guerre : Il faut faire vite, 2 000 à 3 000 hommes pourraient mettre fin aux combats. Faut-il aller plus loin et envisager une intervention pour exfiltrer les populations ? Quant à Edouard Balladur, il est partant, mais prudent : Nous ne pouvons plus, quels que soient les risques, rester inactifs. Pour des raisons morales et non pas médiatiques. Je ne méconnais pas les difficultés. François Mitterrand reprend la balle au bond : J’approuve cette façon de voir. Mais nous pourrions limiter nos objectifs. (…) Notre effort pourrait être limité à la protection de certains sites, des hôpitaux ou des écoles, sans entrer dans une opération militaire d’ensemble qui serait difficile car il n’y a pas de front continu. Alors que la réunion se termine, François Léotard demande : Monsieur le Président, dois-je comprendre que cette opération est une décision ou qu’il s’agit seulement d’en étudier la possibilité ? François Mitterrand conclut, tranchant : C’est une décision dont je prends la responsabilité. (…) Ce que j’approuve, c’est une intervention rapide et ciblée, mais pas une action généralisée. Vous êtes maître des méthodes, Amiral. L’amiral, le maître des méthodes, c’est Jacques Lanxade, le chef d’état-major des armées.

Le jour même, celui-ci présente à son ministre, M. Léotard, un texte confidentiel défense intitulé Mémoire sur une opération militaire au Rwanda. Son but : le convaincre de la nécessité de cette intervention humanitaire. Selon ce document, versé au dossier judiciaire dont Le Monde a eu connaissance dans son intégralité, l’amiral a conscience de marcher sur des œufs. Il convient de souligner que cette opération est délicate, écrit-il, qu’elle demandera des moyens de soutien importants, et qu’il faudra accepter des risques non négligeables pour nos troupes. Aux risques du terrain s’ajoutent d’éventuelles secousses politiques. Edouard Balladur est conscient que le Rwanda est un guêpier. Depuis son arrivée à Matignon, au printemps 1993, il se montre plutôt réticent à tout engagement militaire en Afrique.  Ses ministres Léotard et Roussin sont tout aussi circonspects.

Du côté du Quai d’Orsay, Alain Juppé s’est pour sa part rallié aux interventionnistes de l’Elysée, horrifié qu’il est par l’ampleur des tueries dont il reçoit des comptes rendus chaque jour plus circonstanciés. Il faut dire qu’autour de François Mitterrand, une poignée d’hommes – le secrétaire général de l’Elysée, Hubert Védrine, le chef d’état-major particulier, Christian Quesnot, et le conseiller Afrique Bruno Delaye – souhaite poursuivre un effort de guerre mené depuis octobre  1990 en soutien des FAR contre les rebelles du FPR. Ces hommes de l’entourage présidentiel sont alors persuadés de lutter contre l’extension du tutsiland (la zone de domination de cette ethnie), perçue comme un complot anglo-saxon contre le pré carré de la France dans la région. Paul Kagame, l’homme fort du FPR, n’a-t-il pas été formé aux Etats-Unis ? N’est-il pas le protégé du président ougandais Yoweri Museveni, couvé par Washington ?

D’après le dossier de l’amiral Lanxade, l’opération doit faire cesser les massacres interethniques et afficher la neutralité de la France à l’égard de chaque partie en cause. Rester neutre dans un génocide, voilà un premier dilemme, ainsi présenté au chapitre Situation : La guerre civile, réveillée par l’assassinat du président rwandais le 6  avril 1994, a eu pour conséquence un véritable génocide perpétré par certaines unités militaires rwandaises (garde présidentielle) et par les milices hutu à l’encontre de la minorité tutsi de la population ou de certains cadres hutu modérés. D’évidence, les planificateurs de l’armée française connaissent donc bien la situation sur le terrain. Ils la détaillent d’ailleurs dans deux paragraphes aux titres éloquents : Qui sont les massacreurs ? et Qui sont les massacrables ? A l’état-major, on sait donc qui tue qui. Mais sait-on vraiment qui soutenir ?

Jacques Lanxade joue un rôle décisif dans ces heures où un choix s’impose. Premier marin nommé chef d’état-major des armées, il a dirigé de 1989 à 1991, l’état-major particulier du président Mitterrand. Tous deux se comprennent à la perfection. François Mitterrand ne donnait jamais une directive précise, se souvient l’amiral, rencontré le 2 mars à son domicile parisien. Fondamentalement, il considérait que vous deviez savoir ce que vous aviez à faire. Comme j’étais sur la même ligne que lui, j’ai eu une très grande -liberté d’action. Si le président se méfie des militaires (et plus encore des policiers), il a confiance en cet homme rompu aux circonvolutions diplomatiques. Après sa carrière militaire, M. Lanxade bénéficiera d’ailleurs d’une promotion rare : il deviendra ambassadeur de France en Tunisie (1995-1999).

Objectif militaire ultime : la capitale

En attendant, en ce printemps 1994, Mitterrand lui délègue toutes les opérations militaires, y compris les contacts politiques nécessaires à l’exercice de ses fonctions. D’une certaine manière, son rôle est plus important que celui du ministre de la défense dans la conduite de la guerre. M. Lanxade propose trois options pour intervenir. Celle retenue passe par l’aéroport de Goma, au Zaïre (l’actuelle République démocratique du Congo) voisin. Son objectif : investir et contrôler la zone tenue par les FAR (les forces génocidaires), soit environ la moitié du pays. En apparence, il s’agit bien d’une opération humanitaire. En réalité, ses buts, tels qu’évoqués dans le dossier, sont plus larges : L’arrêt des massacres, la sauvegarde des réfugiés et l’interruption de l’extension du conflit. Et Lanxade d’ajouter, sibyllin : Du point de vue français, il faut éviter que nous soient reprochées et l’action d’hier et l’inaction d’aujourd’hui. Sous cette formule se cache toute l’ambiguïté de la politique française au Rwanda.

L’inaction d’aujourd’hui, c’est l’immobilisme désespérant de la communauté internationale. De fait, personne n’est intervenu pour stopper le génocide depuis son déclenchement, début avril. Personne, sauf les rebelles du FPR qui, village après village, contemplent avec stupeur le désastre des fosses communes laissées par les bourreaux.

L’action d’hier, c’est un soutien français sans faille au régime en place. Un soutien qui est allé de la fourniture d’armes lourdes à l’instruction des troupes, en passant par la mise à disposition de conseillers militaires issus des forces spéciales françaises (Ier PIMa, 8e RPIMa). Dans la continuité de cette politique, il est logique, aux yeux des faucons parisiens, d’aider les alliés de la France, même s’ils se sont transformés en gouvernement du génocide.

Une action initiale sera conduite sur la zone de Cyangugu avant un engagement éventuel en direction de Kigali, est-il précisé dans le document de l’amiral Lanxade. L’objectif militaire ultime est donc la capitale, où les rebelles du FPR resserrent chaque jour leur étau sur les forces gouvernementales. En cherchant à se rendre à Kigali, l’état-major français et le cercle rapproché de François Mitterrand entendent avant tout figer les fronts, et du même coup éviter l’effondrement des FAR et des miliciens ; bref, empêcher la victoire des rebelles. Le but, au fond, n’est pas de stopper le génocide : Paris sait que l’essentiel des massacres a déjà été commis dans la capitale et qu’il n’y a presque plus de Tutsi à sauver. L’important semble plutôt être la sauvegarde du pouvoir ami.

Pour mener à bien cette mission, l’amiral dispose d’un atout : le Commandement des opérations spéciales (COS), placé sous sa responsabilité directe. Composé de l’élite des forces spéciales (GIGN, parachutistes des troupes de marine, commandos de l’air et de la marine…), ce nouveau corps de l’armée française a pour rôle d’ouvrir les portes avant une opération. En clair, faire du renseignement sur le terrain, mais aussi mener de discrètes actions commandos. Dès le départ, Turquoise est donc une opération schizophrène : stopper les massacres d’un côté et, dans le même temps, aider le régime des bourreaux. Les soldats réguliers protégeront les civils menacés, tandis que les forces spéciales, irrégulières, feront le sale travail, c’est-à-dire l’aide au gouvernement contre les rebelles.

Le premier officier à atterrir sur la piste de Goma le 19 juin – avant même que le Conseil de sécurité de l’ONU ne donne son feu vert à l’opération Turquoise – s’appelle Jacques Rosier, Romuald de son nom de code. C’est un parachutiste, patron du détachement du COS. Dix hommes sur les 222 prévus l’accompagnent. Ancien chef de corps du 1° RPIMa, l’un des officiers les plus titrés de l’armée de terre, Rosier a déjà à son actif deux missions au Rwanda, où il a combattu le FPR de Kagame en 1992 puis en 1993. Il connaît par cœur les officiers supérieurs rwandais ; certains sont même ses amis. Entre le 20 et le 22 juin, en attendant le reste de mes unités, j’ai pris différents contactsexplique-t-il aux policiers qui l’interrogent, le 13 septembre 2007, dans le cadre d’une instruction pour complicité de génocide sur plainte de six rescapés des massacres, qui accusent la hiérarchie militaire française de complicité de génocide et complicité de crime contre l’humanité.

Parmi les contacts du colonel figurent divers ministres du gouvernement génocidaire, dont celui de la défense, et les principaux chefs militaires de l’armée nationale en déroute. S’il ne ment pas aux enquêteurs, M. Rosier ne dit pas non plus toute la vérité. Dans son rapport de fin de mission, il a livré un indice sur certains aspects de son travail : Etant encore seul sur zone, le détachement effectuait également quelques missions d’extractions dans la région de Gisenyi – ville rwandaise située en face de Goma, de l’autre côté de la frontière – . Sans davantage de précisions sur ces extractions.

Avant l’arrivée dans la région du reste des troupes et de la presse, Rosier a quelques jours pour extraire des sonnettes, des soldats français ayant passé la période du génocide auprès de leurs homologues rwandais. Combien sont-ils ? Une dizaine, selon le général Quesnot, interrogé en 2006 par Olivier Lanotte, un chercheur belge qui avance pour sa part le chiffre d’une bonne vingtaine de conseillers et techniciens, tous volontaires. L’information circule jusqu’à New York, si l’on en croit l’ambassadeur néo-zélandais auprès de l’ONU, Colin Keating. Le 21 juin, celui-ci écrit aux autorités de son pays : Une information intéressante que nous avons apprise du secrétariat cet après-midi est que le FPR affirme que des conseillers militaires français sont restés dans le pays et qu’ils ont formé certaines des milices hutu. Certains sont à la campagne, mais d’autres sont à Kigali.

Livraisons d’armes défensives

Quelle était la mission de ces fantômes ? Ont-ils conseillé des ministres, formé des militaires ? Ou bien participé aux opérations ? Ou encore fait du renseignement en temps réel ? Impossible d’avoir des certitudes, sinon qu’ils ont soutenu et accompagné les FAR depuis le début des massacres. De son côté, la direction générale de la sécurité extérieure (DGSE, service de renseignement extérieur) a mis en place un dispositif distinct, composé de clandestins, infiltrés sous couverture jusqu’au centre de Kigali pour renseigner leur hiérarchie à Paris.

Le colonel Rosier a d’autres objectifs secrets, dans la continuité de la politique française dans ce pays. Parmi eux, les livraisons d’armes. Là encore, le sujet est si délicat que le général Quesnot, en poste à l’Elysée, adresse une note au président de la République le 25 juin 1994 : Le coût total des équipements et des munitions cédés aux armées et à la gendarmerie rwandaises au cours des trois dernières années s’élève à 54,8 millions de francs.(…). Les armes et munitions données par la France consistaient exclusivement en matériel de guerre lourd de nature défensive destiné à arrêter l’offensive du FPR. Nous n’avons livré aucune arme individuelle qui ait pu être utilisée ultérieurement dans les massacres (et a fortiori, aucune machette).

Ici, le général Quesnot joue sur les mots et sur la nature défensive du matériel, car outre l’artillerie (canons de 105  mm, radars et obus), la France a fourni des mitrailleuses (12,7  mm) et leurs cartouches. D’autres pays ont été sollicités pour fournir le reste : l’Egypte, Israël et l’Afrique du Sud ont livré à Kigali des obus de mortier et des lance-roquettes. Enfin, la liste du général n’est pas tout à fait exhaustive, comme le prouvent les archives de la Mission militaire de coopération, en annexe du rapport de la Mission d’information sur le Rwanda de 1998. Rien qu’en 1992, 20 000 mines anti-personnel et 700 000 cartouches de 5,56 mm ont été autorisées à l’exportation, sans compter les émetteurs-récepteurs, les appareils de vision nocturne, les parachutes. En 1993 : 250 pistolets de 9  mm, 530 fusils d’assaut, des milliers de munitions de mortier 120 mm.

Le 17 mai 1994, l’ONU finit par décréter un embargo sur les armes. Dès lors, toute fourniture de matériel militaire peut relever de la complicité de crime contre l’humanité. A plusieurs reprises, en mai et juin, des émissaires du régime de Kigali viennent néanmoins à Paris présenter leurs doléances. Ils ont besoin d’armes, y compris pour exterminer les Tutsi. C’est l’une des idées reçues sur ce génocide : il serait principalement l’œuvre de miliciens armés de machettes. Faux : les machettes sont à l’origine de la mort de 36 % des victimes recensées. La plupart des tueries de groupe, dans les églises, les écoles, sur les collines, ont été faites par des hommes en uniforme, à coups de grenades, de fusils, d’armes automatiques. Les miliciens se sont chargés de finir le travail.

Des soldats français capturés ?

Quand tombe la nouvelle de l’embargo, il devient donc crucial, pour les génocidaires, d’organiser des circuits parallèles d’approvisionnement en armes. D’après l’organisation humanitaire Human Rights Watch, au moins cinq chargements destinés aux FAR ont été débarqués sur l’aéroport de Goma entre mai et juillet  1994. Les circuits du mercenariat sont également mis à contribution. L’ex-gendarme du GIGN et de l’Elysée Paul Barril et le célèbre mercenaire Bob Denard sont sollicités. Barril signe un contrat d’assistance et de service pour plus d’un million de dollars : il fournira bien des mercenaires, mais pas les armes et munitions pourtant prévues en quantité. Des trafiquants d’armes s’activent eux aussi. Considéré comme le cerveau du génocide, le colonel Théoneste Bagosora orchestre le tout. Des avions-cargos déchargent à Goma leurs cargaisons d’armes, aussitôt transférées vers Gisenyi, côté rwandais, puis vers les camps de réfugiés hutu installés au Zaïre après la débâcle des FAR. Or, Gisenyi et l’aéroport de Goma sont entièrement sous le contrôle du dispositif Turquoise : à défaut de les initier, l’armée française ferme donc les yeux sur ces trafics.

Dans le même temps, l’un des objectifs demeure la capitale, Kigali. Le général Quesnot, à l’Elysée, et les plus hauts responsables de l’armée française sont convaincus que le FPR n’a pas les moyens militaires de contrôler l’ensemble du pays. Erreur majeure, cette analyse sous-estime la vitesse de progression des rebelles. Le 30 juin, au moment même où le dispositif français est prêt à passer à l’action, -Paris  se résout à abandonner l’option Kigali.  Interrogé par Le Monde, l’amiral Jacques Lanxade conteste aujourd’hui cette présentation des faits, malgré l’accumulation d’indices. Pour lui, il n’a jamais été question d’aller jusqu’à Kigali.  On ne pouvait pas y aller, assure-t-il, c’était se mettre au milieu des combats.

Le tableau de la stratégie française serait incomplet sans la liste des incidents entre le COS et les rebelles de Kagame : accrochages, embuscades… Parmi les zones d’ombre de l’opération Turquoise, figure un épisode jusqu’ici méconnu : la capture, en juillet 1994, de soldats français par les troupes du FPR. L’épisode est révélé par Paul Kagame lui-même, dans le documentaire Inkotanyi de Christophe Cotteret, programmé le 10 avril sur Arte. Dans ce film, celui qui est désormais président du Rwanda, raconte comment ses hommes ont piégé le COS, autour du 15 juillet, en lisière de la zone humanitaire sûre (ZHS). On a capturé 23 soldats français, on les a encerclés, indique M. Kagame. On les a pratiquement utilisés pour marchander en disant : C’est notre pays et nous allons entrer sur ce territoire, que vous le vouliez ou non. Donc, si vous acceptez de nous laisser entrer, parce que c’est notre pays, je n’ai aucun problème à laisser ces gens – les hommes du COS – partir. Cela nous a vraiment aidés à résoudre le problème. Très vite, l’Elysée aurait accepté l’échange de ces prisonniers contre l’engagement de restituer la ZHS le 18 août, laissant ainsi les mains libres au FPR pour prendre le contrôle de ce territoire.

La capture de soldats français n’a jamais été reconnue officiellement. L’amiral Lanxade la nie. En off, plusieurs officiers français -confirment sa réalité, tout en la qualifiant de non-événement. L’embarras des uns et des autres trahit une vérité inavouable : -depuis que la justice cherche à percer les secrets de Turquoise, la zizanie règne entre les anciens frères d’armes.

David Servenay           Le Monde 16 03 2018

C’est l’histoire d’un drame qui, à lui seul, cristallise les haines entre les vétérans de l’opération Turquoise . En 2004, le journaliste du Figaro -Patrick de Saint-Exupéry publie le livre L’Inavouable (Les Arènes), où il accuse plusieurs officiers du commandement des opérations spéciales (COS) d’avoir laissé mourir les derniers survivants de Bisesero, un massif de collines où des milliers de Tutsi avaient trouvé refuge dès les premiers jours du génocide, en avril 1994. Alors qu’ils étaient probablement 50 000 au départ, il n’en reste plus que 2 000, en juin, à l’arrivée des premiers soldats français. Des dizaines de milliers de personnes ont été massacrées par les gendarmes et les miliciens hutu.

Le 27 juin 1994, dans l’après-midi, l’équipe des commandos de l’air du lieutenant-colonel Jean-Rémi Duval découvre des rescapés, blessés, dénutris et très affaiblis, et comprend qu’ils sont la proie des miliciens hutu des villages alentour. Les soldats étant trop peu nombreux (16 hommes) pour assurer leur protection, ils repartent vers leur base en promettant de revenir au plus vite. Trois journalistes les accompagnent, dont Patrick de Saint-Exupéry.

Jean-Rémi Duval a raconté la suite à la police française, dans le cadre de l’enquête en cours pour complicité de génocide et complicité de crime contre l’humanité sur l’opération Turquoise : Arrivé au camp, j’ai téléphoné au colonel Rosier – patron du détachement du COS – pour lui rendre compte de ma journée et de ce que j’estimais qu’il fallait faire. Le colonel Rosier m’a répondu qu’il était hors de question que je retourne le lendemain à Bisesero, et ce pour deux raisons : la première étant qu’il ne s’agissait pas de mon secteur mais de celui de Gillier – des commandos de marine – , et la seconde étant que je devais préparer la visite du ministre Léotard, prévue le lendemain ou le surlendemain.

Le colonel Rosier conteste aujourd’hui cette présentation des faits. Interrogé à son tour par les policiers, il affirme n’avoir eu aucune conversation avec Duval ce jour-là et n’avoir reçu son compte rendu – un fax manuscrit – que le 29  juin. Face aux enquêteurs, Duval persiste : le compte rendu a bien été fait le 27 au soir, à l’oral par téléphone satellite, puis par écrit avec un fax. Plusieurs témoignages vont dans le même sens, notamment celui de l’un de ses adjoints.

Un document antidaté ?

Le fax a-t-il été envoyé dès le 27 – c’est-à-dire à temps pour aller dès le lendemain secourir la population – ou deux jours plus tard, ce qui expliquerait le retard pris dans les secours ? Un tel document a bien été retrouvé dans les archives de la défense, daté du 29 juin, mais sans être signé par son auteur, ce qui n’est pas normal. A-t-il été antidaté ? Serait-ce un faux ? L’enquête n’a pas encore tranché.

Une autre polémique porte sur le retour des soldats français à Bisesero, le 30 juin. Cette fois, il s’agit d’un groupe emmené par le capitaine Olivier Dunant (13e RDP) et l’adjudant-chef Thierry Prungnaud (groupe d’intervention de la gendarmerie nationale). En se rendant ce jour-là dans les collines à la découverte de survivants, ils désobéissent aux ordres de leur supérieur, le capitaine de frégate Marin Gillier. Il – Gillier – nous avait interdit d’aller voir dans la montagne, alors que l’on observait des gens qui se faisaient tirer dessus à la kalachnikov, détaille Thierry Prungnaud devant les enquêteurs, on voyait que c’étaient des civils. Ils tiraient sur des gens qui couraient. On en avait fait état au débriefing. On pensait que c’était des rebelles du FPR – Front patriotique rwandais – qui tiraient et qui lançaient des grenades. Et chaque fois Marin Gillier a dit : On ne bouge pas, pas de contact.

Entendu par la police, M.  Gillier explique ainsi sa décision : Nous nous attendions à tomber dans une embuscade – du FPR – à Bisesero. En fait, il applique à la lettre les ordres : ne pas aller au clash avec les rebelles tutsi, désignés comme les vrais ennemis. Finalement, dans la soirée du 30 juin, une évacuation sanitaire par hélicoptères est organisée pour les cas les plus critiques : 800  personnes sont ainsi sauvées de la haine des tueurs hutu.

Cette affaire irrite les anciens de Turquoise pour deux raisons. D’abord, elle met en évidence les divergences de points de vue entre ceux qui ont accompagné, instruit et formé les militaires rwandais avant le génocide et les autres, sans lien particulier avec ces mêmes génocidaires. Ensuite, elle plane comme une menace au-dessus de la tête d’officiers ayant depuis gagné leurs galons de généraux. Pour le moment, aucun d’entre eux n’a été mis en examen, mais l’idée d’avoir à assumer un jour d’éventuelles poursuites pour complicité de génocide leur est insupportable, alors qu’ils estiment n’avoir fait qu’obéir aux ordres.

David  Servenay          Le Monde 16 03 2018

Le livre s’intitule Rwanda, la fin du silence. Témoignage d’un officier français . L’officier en question, c’est Guillaume Ancel, 52 ans, dont vingt passés dans l’armée. Comme d’autres, il a participé, en juin 1994, à l’opération – Turquoise lancée par la France dans ce pays d’Afrique, théâtre du dernier génocide du XXe  siècle (800 000 morts en trois mois, en majorité tutsi), orchestré par le gouvernement en place, à dominante hutu. Le récit que l’ex-capitaine tire de cette expérience contredit la version officielle d’une opération avant tout humanitaire. Pour lui, les autorités politiques et militaires de l’époque, sous la présidence de François Mitterrand, ont surtout cherché, du moins dans un premier temps, à sauver un régime ami emporté par la folie meurtrière.

Un événement particulier a incité Guillaume Ancel à témoigner. Il remonte au 27 février 2014. Ce jour-là, la Fondation Jean-Jaurès, le think tank du Parti socialiste (PS), organise à Paris un colloque à huis clos sur la politique africaine de François Mitterrand. Une quarantaine de personnes – juristes, historiens, diplomates… – y participent, sous la présidence de Paul Quilès, ancien ministre de la défense. Les intervenants se succèdent, tous si proches du PS que les contributions sont unanimes dans la louange.

Vient alors le tour de M. Ancel de raconter sa guerre, lui qui était alors officier de guidage de tir aérien, chargé de diriger au sol les missiles largués par l’aviation. Ce qu’il raconte va à l’encontre des propos des autres intervenants. D’après lui, Turquoise fut bien une opération de guerre avant de se muer en intervention humanitaire. A ce moment-là, quarante mâchoires se décrochent, se souvient-il. La tension monte, l’atmosphère devient électrique. Paul Quilès intervient. Sorti de son contexte, jeune homme, votre récit pourrait faire gravement douter les Français, dit-il en pointant un doigt rageur. Je vous demande, par conséquent, de ne pas raconter de telles choses, pour ne pas troubler la vision qu’ont les Français du rôle que nous avons joué au Rwanda. [Paul Quilès présidera en 1998 une commission sur le Rwanda, dont le rapport sera classé aux archives de l’Assemblée nationale, qui en refusera la consultation à la Commission présidée par Vincent Duclert, nommé par Emmanuel Macron en 2019 ! ]

D’autres anciens ont brisé l’omerta

Le jeune homme de 49 ans est stupéfait. Sa réponse fuse : Le problème, il n’est pas dans mon témoignage, il est dans votre version officielle, qui est bien plus romancée que la mienne. Rouge de colère, Paul Quilès finit par quitter la salle. Deux jours plus tard, M. Ancel entend les mêmes reproches menaçants, relayés par une de ses relations professionnelles : son histoire pourrait faire gravement douter les Français. Ces menaces ont déclenché ma volonté de témoigner,  affirme-t-il aujourd’hui.

Fils de bonne famille de la bourgeoisie lyonnaise, il n’avait pourtant rien pour sortir du rang. Il a fait son chemin dans l’artillerie, spécialité technique mais indispensable aux conflits modernes, et enchaîné les missions (Cambodge, Rwanda, ex-Yougoslavie). Diplômé de l’Ecole de guerre, il était programmé pour devenir général et transformer l’armée de terre, mais il a finalement décidé, en 2005, de changer de vie et de basculer dans le privé.

Avant lui, d’autres anciens de Turquoise ont brisé l’omerta. Parmi eux, Jean-Rémi Duval, alias Diego. Engagé volontaire à 20 ans comme deuxième classe, il a gravi tous les échelons des forces spéciales, jusqu’à prendre le commandement du CPA 10, les commandos parachutistes de l’air alors basés à Nîmes. Le 27 juin 1994, au Rwanda, c’est lui qui découvre avec ses hommes les rescapés tutsi des collines de Bisesero, 2 000 survivants sur environ 50 000. Il leur promet de revenir les protéger aussi vite que possible, mais ceux-ci devront finalement attendre trois jours le retour des Français ; trois jours où ils subiront plusieurs assauts meurtriers des milices hutu. Pourquoi les Français ont-ils tant tardé à intervenir ? L’épisode reste nébuleux et fait l’objet d’une vive polémique : Duval assure avoir informé aussitôt son supérieur direct, ce que ce dernier conteste.

Si Diego a toujours refusé de témoigner publiquement, il s’est expliqué devant la Mission d’information parlementaire en 1998, puis en 2007 face aux enquêteurs qui l’interrogeaient dans le cadre d’une information judiciaire pour complicité de génocide. Sans rentrer dans les détails, indique-t-il alors aux policiers, disons qu’à la fin de ma carrière, soit au moment de ma retraite – il a quitté l’armée en septembre 1995 – , j’étais en désaccord avec la politique française menée d’une manière générale en Afrique et notamment au Rwanda. Je n’ai pas de précision à donner à ce sujet, mais cela n’a fait que précipiter mon départ. Défendre son honneur sans rompre avec la solidarité de corps : l’exercice est délicat pour ceux qui ont quitté le service actif.

En  2005, un autre ancien de Turquoise se rebelle, publiquement cette fois, sur France Culture : l’adjudant-chef Thierry Prungnaud, une légende du GIGN, l’unité d’élite de la gendarmerie. Considéré comme un tireur d’élite d’exception, il a participé, pendant dix-huit ans, aux opérations les plus délicates. Engagé dans Turquoise en 1994, il affirme avoir été berné par ses chefs du commandement des opérations spéciales, qui lui auraient parlé, lors du briefing de situation, de massacres commis par des Tutsi sur les Hutu, et non l’inverse. Puis, il raconte comment son supérieur direct lui aurait interdit d’aller à la rescousse des survivants de Bisesero et comment, avec d’autres camarades, il a désobéi pour essayer de les sauver.

Les foudres du commandement

Prungnaud est bien placé pour mesurer l’ampleur du drame puisqu’il a lui-même formé, en 1992, un groupe de choc au sein de la garde présidentielle rwandaise, devenue entre temps un des fers de lance des tueries. Lorsqu’il en prend conscience, ses convictions de gendarme républicain sont ébranlées. En 2010, alors que son témoignage de 2005 n’a pas soulevé de réactions outrées, il s’attire les foudres du commandant de l’opération, le général Lafourcade. Ce dernier publie un livre (Opération Turquoise : Rwanda, 1994, Perrin, 2010), et conteste, dans un entretien au Point, le récit de Prungnaud : Pour ce brillant et très courageux soldat, la situation vécue au Rwanda a été très difficile, je regrette vivement qu’à partir de ce témoignage pour le moins suspect on conclue que les Français ont laissé tuer les Tutsi de Bisesero, donc qu’ils sont complices du génocide. C’est terrible !

A l’heure de publier à son tour son récit, Guillaume Ancel ne cache pas ses propres -faiblesses. Le 11 juillet 1994, il a commis un crime de guerre. En récupérant des armes dans une villa avec son équipe de légionnaires, il croise un groupe de génocidaires. L’un des miliciens se tourne vers moi et me provoque du regard, il porte un gilet pare-éclats ensanglanté, au camouflage de l’armée belge avec la bande patronymique du sergent P. Van Moyden, écrit-il. Comme neuf de ses compagnons d’armes, ce sous-officier belge a été lynché, le 7 avril 1994, parce qu’il protégeait la première ministre Agathe Uwilingiyimana, assassinée par la garde présidentielle rwandaise. Or, quelques années auparavant, M.  Ancel a connu le sergent Van Moyden lors d’un stage européen. Il ordonne à ses hommes de récupérer le gilet. Alors, les légionnaires ouvrent le feu presque simultanément, dans un bref échange de tirs, sans rafales, juste des tirs ajustés, écrit-il. Les miliciens sont trop lents pour riposter efficacement, ils s’effondrent en quelques secondes. Un crime de guerre, aujourd’hui prescrit, mais qui pèse sur sa conscience.

Qu’est-ce que je gagne dans cette polémique sur le rôle de la France dans le génocide des Tutsi ?, s’interroge-t-il. Rien d’autre que des ennuis et des tensions. Je redoute que mes compagnons d’armes craignent que je les mette en cause, alors que j’ai admiré leur professionnalisme et leur courage, sur le terrain. Je crains aussi que ce débat n’ait pas lieu. Ce que je dis devrait susciter l’effroi. Je ne prétends pas avoir raison, je dis simplement que mon témoignage est incompatible avec la fable humanitaire. Cette exigence de vérité est le point commun de tous les militaires français marqués par le génocide rwandais. L’ex-capitaine Ancel voudrait que ceux dont il a recueilli les confidences off – en changeant leurs noms – pour nourrir son témoignage s’expriment un jour comme lui, à visage découvert.

David Servenay           Le Monde 17 03 2018

Sur leurs pentes, on aperçoit des cultures de haricots, de manioc, de patates douces. Mais on ne trouve pas que des légumes dans les collines proches de Bisesero. En décembre 2018, on a encore déterré deux cadavres. En haut du village a été érigé un important mémorial dédié aux victimes, lors du génocide de 1994. Il se compose de neuf bâtiments comprenant des salles dans lesquelles sont empilés des ossements. Dans des coffres en verre sont soigneusement alignés les crânes. Certains ont des entailles laissant supposer que la mort a été donnée par machette. Au sommet de la colline, des fosses communes contiennent les restes de 40 000 victimes. Combien de morts auraient pu être évitées à Bisesero ? Répondre à cette question revient à s’interroger sur la part de responsabilité de la France pendant le génocide. Le sujet ne cesse d’alimenter les débats et, depuis une plainte contre X déposée par six rescapés de Bisesero en 2005, les tribunaux français. En 2012, le dossier a été transmis au pôle crimes contre l’humanité, crimes et délits de guerre. Retour en 1994. Alors que les massacres se poursuivent depuis le 6 avril, jour de la mort du président Juvénal Habyarimana, le Conseil de sécurité de l’ONU autorise le 22 juin, la France de François Mitterrand et Edouard Balladur à organiser une opération militaro-humanitaire. Baptisée Turquoise, elle a pour objectif de mettre fin aux massacres partout où cela sera possible et éventuellement en utilisant la force.

En réalité, nous sommes partis pour stopper les rebelles du Front patriotique rwandais [FPR] alors qu’ils étaient sur le point d’infliger une défaite militaire aux forces gouvernementales que soutenait l’Elysée, assure Guillaume Ancel, ancien lieutenant-colonel ayant participé à l’opération Turquoise et auteur de Rwanda, la fin du silence (éd. Les Belles Lettres, 2018) : L’opération soi-disant humanitaire a ensuite permis d’exfiltrer vers le Zaïre [actuelle République démocratique du Congo] les deux tiers du gouvernement génocidaire qui avait été formé dans les locaux de l’ambassade de France, le 8 avril. Lorsque l’opération Turquoise est lancée, les Tutsi des collines de Bisesero sont à bout de force. On se battait depuis des semaines, quasiment sans moyens, et nous étions épuisés, se souvient Antoine Sebiroro, aujourd’hui âgé de 44 ans. Nous vivions dans des trous, des cachettes aménagées dans les collines, et nous n’avions quasiment rien à manger. Le 27 juin en début d’après-midi, une dizaine de soldats français des forces spéciales arrivent, répartis dans deux Jeep. Je faisais partie du groupe qui est allé à leur rencontre, se souvient Antoine Sebiroro. J’étais très étonné car ils étaient en compagnie de Jean Baptiste Twagirayezu, un extrémiste hutu, qui leur racontait que les Tutsi massacraient alors que c’était l’inverse. Les Tutsi leur montrent leurs blessures. Les militaires français leur demandent de se cacher, le temps de revenir les chercher. On les a suppliés de rester, parce que les miliciens qui étaient autour allaient nous tuer, se désole Antoine Sebiroro. Mais ils nous ont répondu qu’ils ne pouvaient rien faire et qu’ils n’étaient pas là pour ça. Le lieutenant colonel Jean Rémy Duval, chef de la patrouille, a dit au juge Claude Choquet avoir immédiatement alerté sa hiérarchie. Ils seraient 2 000 [Tutsi] cachés dans les bois…  Ils espéraient notre protection immédiate, a écrit l’officier dans un fax déclassifié. Il a fallu un certain temps pour  comprendre la réalité du génocide, a admis le général Jean Claude Lafourcade, commandant de la force Turquoise, devant le même juge en janvier 2016. En juillet 2018, les juges parisiens ont indiqué leur intention de clore l’enquête sans prononcer de mise en examen à l’encontre des soldats mis en cause. Puis ils ont rejeté, le 22 novembre, les demandes d’investigations complémentaires formulées par les parties civiles, composées de rescapés de Bisesero mais aussi d’associations telles que la Ligue des droits de l’homme et Survie. Fin octobre 2018, une vidéo publiée par Mediapart a contredit une version jusque-là défendue par le commandement militaire. Enregistrée le 28 juin 1994, elle montre le chef des opérations spéciales au Rwanda, le colonel Jacques Rosier, en conversation avec l’un de ses subordonnés. Ce dernier le prévient que des crimes de masse ont été commis vers Bisesero : Des maisons flambaient de partout… Les mecs se trimbalaient avec des morceaux de chair arrachée. Dans une attitude passive voire indifférente, le colonel lui répond : Eh ouais.

Dès que les soldats français sont partis, les miliciens qui nous avaient encerclés nous ont attaqués en masse, se souvient Antoine Sebiroro. Pendant trois jours, les Interahamwe (ceux qui travaillent ensemble, en kinyarwanda) vont beaucoup travailler, selon leur expression, et tuer environ 2 000 personnes. Lorsque les Français reviennent à Bisesero le 30 juin, des arpents de collines sont couverts de cadavres. J’ai pensé que je venais d’arriver dans un camp de la mort, se souvient Jean Pascal Bublex, journaliste de la ZDF qui a  ouvert l’opération Turquoise : Il y avait des centaines de corps, à perte de vue. Je marchais à côté de femmes éventrées, décapitées… Dans un champ, les vieillards avaient été tués près de la piste. Les jeunes, plus rapides, gisaient un peu plus loin. La mort formait des cercles concentriques. Affamé et blessé, Antoine Sebiroro a été secouru par les soldats français  le 30 juin, avec près de 800 personnes, et transféré à Goma, au Zaïre. Cultivateur de haricots et de maïs à Bisesero, il s’est marié en 1999 et a aujourd’hui huit enfants : Comme j’ai perdu beaucoup de monde, j’ai voulu reconstituer une grande famille pour me rassurer. Dans le livre Rwanda, ils parlent (Seuil, 800 pages, 24,90 euros), le général Lafourcade confie  au journaliste Laurent Larcher ses regrets sur la tragédie de Bisesero : C’est ma responsabilité et je l’assume. Je ne pouvais pas envoyer des patrouilles de Jeep, n’importe où, n’importe comment, alors que le FPR pouvait être sur les axes, et que cela se traduise par un drame. On a fait ce qu’on a pu. Quand on lui demande s’il est en colère contre les militaires français qui l’ont abandonné avant de le secourir, Antoine Sebiroro marque un sourire gêné : Ce ne sont pas eux qui m’ont tiré dessus et qui ont massacré ma mère et mes sœurs. Mais c’est vrai qu’ils auraient pu sauver beaucoup de monde s’ils l’avaient voulu. Ils étaient au courant du danger mais ils n’ont rien fait….

Pierre Lepidi             Le Monde du 10 04 2019

Les réfugiés rwandais traversent la frontière de Rusumo vers la Tanzanie depuis le Rwanda, le 30 mai 1994. JEREMIAH KAMAU / REUTERS

21 06 1994                 Inauguration de la Grande Galerie de l’Evolution, au Jardin des Plantes, face à la Gare d’Austerlitz : les architectes Paul Chemetov et Borja Huidobro s’associèrent avec le metteur en scène René Allio pour les travaux, en gardant la structure d’origine.

23 06 1994                 Début au Rwanda de l’opération Turquoise, à l’initiative de la France : 2 500 militaires seront basés à la frontière du Zaïre, pour y installer une zone humanitaire sûre, pour une durée limitée : 500 000 réfugiés y seront rassemblés, où bien évidemment, les anciens génocideurs chercheront à reconstituer des troupes pour reprendre leur  besogne, et d’où les mieux placés et les plus exposés pourront trouver une porte de sortie pour la France.

Selon certaines estimations, 270 000 personnes se rendirent au Burundi, et 570 000 en Tanzanie, mais le gros des réfugiés se retrouva dans l’est du Zaïre : environ un million et demi de personnes. Mobutu avait mis ses aéroports à disposition pour l’offensive française et accordé l’autorisation de mettre les réfugiés à l’abri dans son pays. Ils étaient surtout regroupés dans le nord Kivu, à l’intérieur et autour de la ville de Goma (850 000 personnes), et, dans une moindre mesure, dans le sud-Kivu, près de Bukavu (650 000 personnes).

David van Reybrouck Congo, une histoire      Actes Sud         2012

Fin octobre 2018, une vidéo de moins d’une minute tournée le 28 juin 1994 par un militaire français, dénichée par Mediapart, viendra conforter toutes ces accusations de non-assistance à personne en danger, où l’on voit le colonel Jacques Rosier rester de marbre quand on l’informe du massacre des Tutsis, à Bisesero, à quelques kilomètres de l’endroit où ils se trouvent.

Le Mitterrand selon Raphaël Glucksmann – mais il s’agit bien d’un documentaire, non d’une fiction -, y apparaît non plus comme le simple Florentin roi de l’ambiguïté, mais bien comme directement complice des génocidaires, véritable prince des ténèbres, satanique. Quand donc la France acceptera-t-elle de laver cette tache avant qu’elle ne devienne indélébile ? Le silence français  sur la question ressemble douloureusement à celui des Allemands qui ne voulaient rien savoir du camp de concentration de Dachau quand celui-ci ouvrit, dès 1933.

Dans un livre magnifique Exterminez toutes ces brutes (Les Arènes, 2007, réédition), l’écrivain suédois Sven Lindqvist conclut son exploration de l’histoire coloniale européenne en Afrique par un constat sans appel : Vous en savez déjà suffisamment. Moi aussi. Ce ne sont pas les informations qui nous manquent, c’est le courage de comprendre ce que nous savons et d’en tirer les conséquences

Vingt-cinq ans après la première publication de cet ouvrage en France, les mots de Lindqvist résonnent avec une acuité et une puissance troublantes. Une commission d’historiens mise en place voici deux ans à l’initiative de l’Elysée vient de rendre au président de la République un rapport mettant en lumière les responsabilités lourdes et accablantes de l’Etat français dans le génocide des Tutsi du Rwanda, un million de morts en cent jours.

Voilà donc tout un pays brutalement confronté à une vérité jusqu’ici niée depuis près de trente ans par une poignée d’hommes d’Etat qui tentaient d’esquiver leurs responsabilités en se drapant dans l’honneur d’une nation – la patrie des droits de l’homme – pour construire, année après année, un discours négationniste, pas après pas, comme on bâtirait un château de cartes mensonger.

C’est ce château de cartes que le rapport Duclert a écroulé.

Une vérité tenue en lisière pendant des décennies apparaît brutalement à tout un pays, incrédule et stupéfait. Le brouillard longtemps entretenu autour du rôle de Paris dans l’extermination des Tutsi du Rwanda se dissipe. Ce ne sont plus les informations qui nous manquent, ce que la vérité exige maintenant, c’est le courage de comprendre ce que nous savons pour en tirer les conséquences.

Car il ne faut pas se leurrer. Que la commission de recherche sur les archives françaises relatives au Rwanda et au génocide des Tutsi, présidée par l’historien Vincent Duclert, spécialiste des génocides, se soit sentie obligée de préciser qu’a priori rienne viendrait démontrer que les plus hautes autorités françaises se soient rendues complices du génocide n’atteste que d’une évidence : la question de la complicité s’est posée aux historiens de la commission avec une force incontestable.

Article réservé à nos abonnésCeux-ci y ont prudemment répondu en historiens, privés d’un accès total aux archives, soit parce qu’encore interdites d’accès, soit parce que détruites par ceux-là même qui craignent aujourd’hui encore l’impératif de justice.

Un crime de génocide – ce crime absolu qui consiste à vouloir faire disparaître de la surface de la terre un peuple entier, jusqu’à sa mémoire même – est imprescriptible, ses éventuels complices peuvent être traduits en justice dix, vingt, trente ou cinquante plus tard. Tant qu’ils sont vivants, ils restent redevables à tout le moins de rendre compte de leurs décisions, de s’en expliciter, de défendre leur honneur. Pas celui d’un pays dont ils s’autoproclameraient les hérauts pour mieux taire, justement, la voix de ce pays, mais leur honneur personnel, le leur, juste le leur.

Car ils se sont compromis, au-delà de toute limite. Ils n’étaient pas nombreux, une vingtaine, mais ils ont emporté un pays entier dans une guerre qui fut secrète et qu’ils menèrent – sans rendre aucun compte – de leur vaisseau amiral de l’Elysée. Une guerre qui permit la réalisation d’un génocide, le plus fulgurant, le plus brutal jamais vu, un génocide sous sa forme la plus pure, nota l’historien Raul Hilberg à la fin de sa somme monumentale sur La Destruction des juifs d’Europe (Gallimard, Folio Histoire, 2006).

Un détail dit tout de cette histoire folle qui emporta la présidence de François Mitterrand dans une participation active – politique, militaire et diplomatique – au dernier génocide du XXe siècle et, par la suite, à sa négation la plus brutale, la plus abjecte.

Ce détail, c’est le général Jean Varret, un soldat, qui le raconte. Il le mentionne dans un entretien publié par Le Monde du 30 mars. Il découvre, raconte-t-il en évoquant l’année 1993, au cours de laquelle il va se voir démis d’office de son poste de responsable des missions militaires françaises de coopération, qu’un réseau [de communication] parallèle non réglementé s’est mis en place à l’Elysée. Il explique : J’ai découvert ces moyens de communication chiffrés, une station Inmarsat, lorsque Huchon [le général Huchon est alors chef adjoint de l’état-major particulier de présidence] m’a fait visiter l’EMP [état-major particulier de la présidence]. Il m’a emmené sous les combles, où j’ai vu le poste. Un sous-officier servait d’opérateur radio. Cette liaison ne relevait nullement des activités normales de l’Elysée

Le général Varret a un solide sens du devoir, il est aussi un proche de François Mitterrand, qu’il estime. Il s’interroge : voici quelque temps, il a averti du risque de génocide en faisant savoir que ses interlocuteurs de l’armée rwandaise, tenue par les extrémistes, lui avaient annoncé vouloir liquider tous les Tutsi ; ceux-ci étaient peu nombreuxet donc cela allait vite être fait.

Il a averti l’Elysée et l’armée ; le chef d’état-major, entre autres, l’amiral Lanxade. Pour avoir dit ce qu’il ne fallait pas dire – que les alliés de l’Elysée préparaient un génocide –, il est viréet remplacé aussitôt par le général Huchon, celui-là même qui, de son bureau de l’Elysée, avec son marsouin, ce sous-officier des troupes de marine installé dans les combles du palais présidentiel, donnait directement ses ordres – en grillant toute la chaîne de commandement – aux troupes déployées en nombre à 8 000 km de là pour être engagées dans une guerre qui ne devait pas être connue de la France, qui était une guerre personnelle menée en son nom propre par François Mitterrand avec l’accord, le soutien et l’appui sans faille d’une poignée d’hommes dévoués au chef de l’Etat. Faute de l’être à la nation.

Hubert Védrine, secrétaire général de l’Elysée sous la présidence de François Mitterrand, ne peut ignorer la présence de cet opérateur radio dans les combles de l’Elysée. De par sa fonction, il lui revient de gérer au quotidien les affaires de la présidence. Ce qu’il fait avec un zèle sans faille.

Ce qu’il fera par la suite, pendant plus de vingt ans, avec la même fidélité à un homme – et non à un pays – en construisant, élaborant et diffusant un pur discours négationniste visant à renverser les responsabilités : faire des victimes du génocide les propres coupables de leur malheur sans nom. Le négationnisme, c’est créer un relativisme, créer la confusion. Evoquer un prétendu second génocide – celui des Hutu par les Tutsi en représailles – revient à nier le génocide puisque le secondocculte le premier – le seul réel.

Pour parvenir à cela, les institutions de la République vont être manipulées dans une débauche de tromperie. L’armée va se trouver impliquée à son corps défendant – à l’exception de quelques hauts gradés – dans une entreprise de pure négation de l’évidence ; la justice va se voir embringuée dans une folle instruction menée par le juge Bruguière, qui se fera complice de la négation au prix d’une instruction manipulatoire ; les plus hauts responsables politiques français vont participer à ce processus, de bonne foi pour certains, par cynisme absolu pour d’autres ; des intellectuels reconnus vont verser dans le plus abject négationnisme ; de célèbres organisations humanitaires vont se laisser abuser et glisser dans un abîme sans fond.

Les complices du mensonge mis en place pendant plus de vingt ans vont se voir promus et célébrés. Et ceux qui tentèrent de briser la chape de plomb seront, eux, tenus en lisière et désignés à la vindicte comme des anti-France, des traîtres, des idiots utiles, des complices du führer rwandais, l’actuel président Paul Kagame, des âmes trop sensibles éprouvées par l’horreur de ce génocide qu’il ne fallait pas voir, pas regarder, pas examiner.

Des soldats au comportement courageux – à l’image du général Jean Varret – furent placés à l’écart, écartés de toute promotion ou ouvertement dénigrés par ceux-là même qui les commandèrent. Ces soldats étaient pourtant l’honneur de l’armée : l’adjudant-chef Prungnaud, du GIGN, le colonel Rémi Duval, chef d’un groupement COS, qui découvrit le drame de Bisesero et subit avec son groupement l’ire de ses supérieurs directs, qui, pour mieux s’exonérer de leurs responsabilités, les accusèrent d’avoir fauté ; le colonel Galinié, qui, bien que formé à Saint-Cyr dans le même temps que son camarade de promotion, le général Huchon, refusa de franchir le pas de trop ; le lieutenant-colonel Guillaume Ancel, qui témoigne sans trêve du rôle assigné malgré eux aux soldats de l’opération Turquoise…

La liste n’est pas complète. Pour l’établir, il faudrait scruter les promotions indues du ministère des affaires étrangères, de la coopération, du ministère des finances et de toutes ces administrations qui, un jour ou l’autre, pendant plus de vingt ans, ont eu à faire avec le poids de ce mensonge entretenu sciemment autour du rôle de Paris au Rwanda.

Les faits sont là.

Ils sont têtus, incontestables, publics. La seule lecture du chapitre 7 du rapport Duclert suffit à l’édification de ceux qui oseraient encore tenter de nier leurs responsabilités, énormes ; et d’autant plus importantes qu’ils ont voulu entraîner derrière eux un pays, au risque assumé de salir l’honneur d’une nation entière.

Voici quelques jours – et c’est, là aussi, du courage –, ces faits ont été admis par le président de la République, Emmanuel Macron ; admis par la France, donc.

Il reste maintenant au pays entier – à ses citoyens, à ses associations, à ses intellectuels, à sa justice… – de s’en saisir. Pour réclamer justice. Pour demander aux magistrats d’avoir le courage de comprendre ce que nous savons et d’en tirer les conséquences.

Patrick de Saint-Exupéry Le Monde du 2 avril 2021

Dans les jours qui suivront la remise du rapport Duclert, Alain Juppé dira ce qu’il avait à dire dans le Monde du 8 avril 2021 :

Il y a vingt-sept ans, le 7 avril 1994, Joseph Kavaruganda était assassiné au petit matin par des soldats de la garde présidentielle du régime rwandais. Un génocide débutait. Ce magistrat intègre, président de la Cour constitutionnelle de son pays, tombait parmi les premières victimes de l’extermination des Tutsi et de leurs complices, ces Hutu démocrates dont il était l’un des plus éminents représentants.

Membre du Conseil constitutionnel de la République française, je veux honorer la mémoire du président Joseph Kavaruganda, je veux saluer cet homme de paix et de droit que la communauté internationale n’a pas su protéger des tueurs de l’Etat rwandais.

Joseph Kavaruganda s’était fréquemment opposé au président Juvénal Habyarimana et aux extrémistes qui l’entouraient. Il avait critiqué l’instauration d’un multipartisme de façade, où les droits de l’opposition n’étaient pas garantis. Il avait appuyé l’adoption des accords d’Arusha (le 4 août 1993), qui prévoyaient, avec le soutien de la France, un partage du pouvoir, et s’était efforcé d’obtenir leur bonne application, en évitant notamment, en 1994, de faire prêter serment à un gouvernement extrémiste.

Victime de plusieurs tentatives d’assassinat, y compris dans les murs de la Cour constitutionnelle, Joseph Kavaruganda ne baissa jamais la tête et continua à défendre avec détermination la démocratie. Le 7 avril, enlevé chez lui devant sa famille, il fut assassiné par ces extrémistes auxquels il n’avait jamais cédé. Il nous offre une leçon de courage personnel, il nous rappelle la dignité de la loi face à l’empire de la barbarie.

Les casques bleus affectés à sa protection ne furent d’aucun secours. Présents au Rwanda pour accompagner l’application des accords d’Arusha, les 2 300 hommes de la Minuar, la Mission des Nations unies pour l’assistance au Rwanda, n’ont pas davantage pu s’opposer au génocide. Pire, ils ont abandonné le Rwanda quand le Conseil de sécurité des Nations unies a décidé, le 21 avril 1994, à la suite du retrait de la Belgique dont plusieurs soldats avaient été massacrés, de réduire drastiquement, à 270 hommes, leur nombre sur le terrain.

La France, par solidarité avec nos amis belges, s’est associée à cette mesure qu’aujourd’hui la vérité impose de qualifier d’acte de lâcheté internationale. Le gouvernement français auquel j’appartenais en tant que ministre des affaires étrangères a simultanément pris la décision de procéder à l’évacuation des ressortissants français et européens dès le début des massacres.

La vérité oblige à dire de la même manière que nous n’avons pas mesuré que nous abandonnions, en quittant Kigali avec le dernier avion français le 14 avril, des centaines de milliers de Tutsi promis à la mort, des morts atroces, insoutenables. Nous n’avons pas réalisé qu’un génocide submergeait le Rwanda, nous n’avons pas imaginé que nos forces déployées pour assurer la protection de nos ressortissants, peu nombreuses au demeurant, auraient pu, à condition d’avoir le soutien des parachutistes belges, des commandos italiens, des marines américains présents au Burundi, tous associés aux casques bleus, s’opposer aux tueurs, protéger les victimes. Aucune de ces forces ne s’est engagée.

Le 30 avril encore, la déclaration présidentielle du Conseil de sécurité n’emploie pas le mot de génocide, plusieurs Etats membres s’y opposant.

Cela aurait été notre honneur. Les massacres qui ravageaient le pays pour lequel nous avions voulu la paix et la concorde politique ne cessaient de nous hanter. La passivité internationale n’était pas supportable. Le 16 mai 1994, à Bruxelles, en marge d’une séance du Conseil des affaires générales de l’Union européenne, je décidai de rompre un silence devenu insoutenable. Je savais qu’aux Nations unies des membres non permanents du Conseil de sécurité – la Nouvelle-Zélande, la République tchèque, l’Espagne, le Nigeria – commençaient à donner des leçons de courage aux grandes puissances qui, elles, restaient toujours inertes. La France devait faire entendre sa voix.

Ce qui est en train de se perpétrer au Rwanda actuellement, déclarai-je, mérite le nom de génocide. Les massacres sont épouvantables, principalement dans la zone qui est tenue par les forces gouvernementales.  Et, à l’attention des journalistes qui m’interrogeaient, je précisai : Dans la déclaration de l’Union européenne qui vous sera distribuée tout à l’heure sur le Rwanda figurera le mot de génocide que j’ai souhaité y voir introduire. Je réitérai cette déclaration le 18 mai à l’Assemblée nationale, au cours de la séance des questions d’actualité.

Cette dénonciation du génocide des Tutsi, je la fis au nom de la France. Comme je voulus avec le premier ministre que notre pays ne restât pas impuissant devant les massacres qui redoublaient au Rwanda. Nous décidâmes, avec l’accord du président de la République, de lancer l’opération  Turquoise, dans le cadre d’un mandat strict des Nations unies, afin que cette mission humanitaire sauvât des vies. Ce qui advint.

Pendant près de trente ans, nous avons porté, j’ai porté cette blessure de n’avoir pas réussi à empêcher cette terreur. 

Mes déclarations, mes décisions sont examinées méthodiquement dans le rapport Duclert qui a été remis il y a dix jours au président de la République qui l’avait demandé. L’équipe de chercheurs qui en sont les auteurs porte sur notre action un regard critique, fondé sur les dizaines de milliers d’archives qu’ils ont consultées. Comme je l’ai déclaré à l’Agence France-Presse dès sa publication, je constate que ce rapport fait avancer la vérité.

J’ai relevé deux points cruciaux à mes yeux : la France est enfin exonérée de l’accusation de complicité dans la préparation, voire l’exécution du génocide, injustement portée contre elle pendant des années et que rien dans les archives consultées ne vient démontrer ; l’opération Turquoise, quant à elle, a accompli, selon le rapport, un effort réel de protection des Tutsi menacés et se compte en milliers de personnes extraites de situations dangereuses (j’ajoute : Tutsi et Hutu). L’éthique des officiers républicains qui l’ont conduite est saluée dans le rapport.

Le rapport met aussi en évidence de nombreuses défaillances, erreurs et fautes des autorités françaises depuis 1990. Je réalise à sa lecture que, si nous avons agi, nous n’avons pas accompli assez. Surtout, nous n’avons pas compris qu’un génocide ne pouvait supporter des demi-mesures. Face à l’horreur génocidaire, l’extermination des enfants, des femmes et des hommes pour la seule raison qu’ils étaient nés tutsi, tout aurait dû être tenté pour les sauver. Pendant près de trente ans, nous avons porté, j’ai porté cette blessure de n’avoir pas réussi à empêcher cette terreur.

Durant toute la période au cours de laquelle j’ai conduit la diplomatie française, d’avril 1993 à mai 1995, j’ai suivi la même ligne : œuvrer au cessez-le-feu, à la réconciliation des protagonistes, au partage et à la démocratisation du pouvoir.

Ce fut le processus des négociations d’Arusha, engagé dès 1992, qui a abouti aux accords du même nom signés en août 1993, que le rapport qualifie de victoire pour le Front patriotique rwandais (FPR) de Paul Kagame, lequel en remercia la France. Les extrémistes proches du pouvoir à Kigali en ont saboté l’application. J’ai commis l’erreur de croire la réconciliation encore faisable en mai-juin-juillet 1994, alors que l’horreur du génocide déclenché en avril la rendait impossible.

Aucun autre acteur de la scène internationale n’a levé le petit doigt, ni l’ONU, ni l’Organisation de l’unité africaine, ni nos partenaires européens, ni les pays africains de la région, ni les Etats-Unis que nous n’avons eu de cesse de mobiliser. J’ai le souvenir de la terrible solitude de la diplomatie française. Mon collègue américain se bornait à m’exprimer son admiration pour les initiatives de la France…

Sur la France pèse un devoir d’exemplarité qui l’honore et l’oblige à être au rendez-vous de l’histoire. Nous ne l’avons pas été comme nous aurions dû l’être 

Mais peut-on s’exonérer de ses responsabilités en invoquant la faillite des autres ? Sur la France pèse un devoir d’exemplarité qui l’honore et l’oblige à être au rendez-vous de l’histoire. Nous ne l’avons pas été comme nous aurions dû l’être. Nous avons manqué de compréhension de ce qu’était un génocide et de ce qu’impliquait son constat, à savoir, agir sans délai pour arrêter avec toute la détermination possible les massacres qui ravageaient un pays que la France avait porté à bout de bras pendant des années.

L’objectif d’arrêt des massacres auquel se destinait l’opération Turquoise était celui que nous assignait la résolution 929 du 22 juin 1994 [autorisant le déploiement d’une force multinationale en vue d’assurer la protection des personnes déplacées, des réfugiés et des civils en danger au Rwanda], obtenue non sans mal du Conseil de sécurité à notre demande.

Cet objectif, qui nous obligeait, était insuffisant. Sur le terrain, nos soldats ont compris plus vite que beaucoup de politiques qu’il y avait d’un côté les tueurs, les Hutu extrémistes, et de l’autre des survivants, les derniers Tutsi qu’il fallait protéger coûte que coûte. Ils ont sauvé l’honneur. Ce que nous avons fait, ce qu’ils ont fait a été reconnu internationalement, y compris par le FPR. Il est vrai que c’était trop peu et trop tard. Aurions-nous pu obtenir plus du Conseil de sécurité, alors même que seuls quelques contingents de pays africains courageux se portèrent volontaires pour venir avec nous ?

Il est difficile pour les hommes politiques qui ont été les acteurs de cette tragédie d’avouer des questions sans réponse, de reconnaître des erreurs, voire des fautes. Mais la vérité est la plus forte et c’est à elle qu’il faut continuer à travailler sans relâche.

Aujourd’hui, avec la recherche des historiens, leur exigence de savoir, leurs recommandations, nous pouvons dire à notre jeunesse qu’elle peut compter sur notre lucidité envers le passé, et notre confiance dans la vérité. Je veux faire mienne, pour terminer, les dernières phrases du rapport Duclert : La réalité fut celle d’un génocide, précipitant les Tutsi dans la destruction et la terreur. Nous ne les oublierons jamais. 

Alain Juppé est membre du Conseil constitutionnel. Ancien maire de Bordeaux (de 1995 à 2004, puis de 2006 à 2019), il a été premier ministre (1995-1997), ministre des affaires étrangères (1993-1995 et 2011-2012), ainsi que ministre de la défense (2010-2011).

Juin 1994                6 ans après le Royaume Uni et 4 ans après la France, la Commission Européenne interdit l’usage des FVO dans la préparation des aliments pour bovins.

Il y a un certain temps que l’Afghanistan n’a plus de gouvernement digne de ce nom : les soldats se sont ralliés aux chefs de guerre selon leur appartenance ethnique, et ceux-ci vivent selon les modes de fonctionnement claniques : les villages doivent payer tribut au chef du territoire ; et si le village refuse, on viole ses femmes, on pille ses récoltes, on torture les hommes et on le brûle. Ainsi dans les environs de Kandahar, les soldats enlevèrent deux jeunes filles d’un village pour les emmener dans leur camp et les violer en toute impunité. Mais l’imam du village, qui était aussi maître d’école refusa de laisser passer l’affaire, monta avec trente de ses élèves une expédition punitive, munie de 16 fusils, roua les soldats de coups et pendit le commandant au canon d’un char : il se nommait Omar. Ainsi naquit la popularité du mollah Omar : sa troupe prit de l’importance : ils ne volaient pas d’argent, ne violaient pas les femmes, ne s’emparaient pas des récoltes, ne demandaient rien en échange : en décembre, ils étaient 12 000, enturbannés de noir : ils étaient les talibans –les étudiants -.

4 07 1994                  François Mitterrand emmène sa fille Mazarine [4] en voyage officiel en Afrique du Sud. La mère, Anne Pingeot, est conservatrice générale au Musée d’Orsay.

On ne peut pas coucher avec toutes les femmes du monde, mais on peut au moins essayer.

Proverbe russe

Au Rwanda, victoire du FPR aux élections : le pasteur hutu Bizimungu est élu président. Première question, fondamentale : sur quelles bases reconstruire un vivre ensemble après pareille abomination ?

[…]      A la fin du génocide, qui s’est terminé en juillet 1994 avec la victoire du Front patriotique rwandais (FPR), le pays n’avait plus d’infrastructure étatique : ni écoles, ni hôpitaux, ni tribunaux. De son côté, le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) sera créé par le Conseil de sécurité de l’ONU le 8 novembre 1994 et officiellement fermé le 31 décembre 2015. Son objectif : poursuivre en justice les idéologues du génocide, les ministres du gouvernement génocidaire et ceux qui ont encouragé les massacres, notamment à travers des médias comme la Radio-Mille Collines [dirigée et financée par Félicien Kabuga, dont deux des filles ont épousé chacune un fils du couple Habyarimana ndlr].

A Arusha, en Tanzanie, le TPIR a inculpé 93 personnes et en a condamné 61 à des peines de prison à vie pour leur rôle dans les massacres.  Quatorze accusés ont été acquittés et vingt-trois ont déjà purgé leur peine. Le TPIR a entendu « les récits puissants de plus de 3 000 témoins qui ont courageusement raconté certains des événements les plus traumatisants », a déclaré le juge Vagn Joensen, président du TPIR, au Conseil de sécurité en décembre 2015.

Sur le territoire, il a fallu du temps pour rebâtir un système judiciaire, former des juges et faire revenir des avocats partis en exil. En 1998, on a estimé qu’au rythme de la justice de l’époque, il faudrait deux cents ans pour juger les accusés qui s’entassaient par centaines de milliers dans les prisons rwandaises. Les autorités proposèrent alors de relancer les gacaca (gazon, en kinyarwanda), s’inspirant des anciennes assemblées dans lesquelles les sages des villages réglaient les conflits et les contentieux assis sur les pelouses. Ce qui sera effectif sur l’ensemble du territoire rwandais en 2005.

Nous avions trois choix, a rappelé Paul Kagame, ancien chef du FPR et président du pays, en 2012. Le premier, le plus dangereux, était le chemin de la revanche. Le deuxième était celui d’une amnistie générale. Nous avons choisi la troisième voie, la plus difficile, celle consistant à traiter la question une fois pour toutes et à rétablir l’unité et l’intégrité de la nation. 

Edouard Lutaya était agent de la fonction publique lorsqu’il a été sollicité pour devenir juge. Un samedi, après l’umuganda [les travaux communautaires, obligatoires une fois par mois], les autorités ont annoncé qu’elles allaient rouvrir les gacaca pour juger les auteurs de crimes pendant le génocide, se souvient-il. On nous a expliqué que les Rwandais ne pouvaient pas se réconcilier si les coupables n’étaient pas jugés et condamnés.

Des citoyens sont alors sélectionnés par des comités de secteur pour leur bonne réputation et leur intégrité. Chaque gacaca doit comprendre un juge suprême, un vice-président, un secrétaire et cinq juges, mais ni procureur ni avocat. Nous avons reçu une formation d’environ deux semaines sur l’histoire du Rwanda, les racines du génocide, l’influence des colonisateurs belges, ainsi que des notions juridiques, se souvient Edouard Lutaya. J’ai été désigné par la population et je l’ai pris comme une marque de confiance. Le but des gacaca était de réconcilier les gens, d’être le plus juste possible afin qu’ils réapprennent à vivre ensemble.

Les accusés qui ont comparu étaient classés en quatre catégories en fonction de la gravité de leurs actes présumés : la première était celle des architectes du génocide, la deuxième rassemblait les tueurs, la troisième ceux qui avaient commis des atteintes graves aux personnes et la dernière ceux qui avaient volé ou participé à des pillages. Selon les données du gouvernement rwandais, ces quelque 12 100 tribunaux populaires ont permis de juger près de 2 millions de personnes de 2005 à 2012, avec un taux de condamnations de 65 %.

Pour juger, il fallait utiliser son savoir, son intelligence et son expérience, estime Edouard Lutaya, qui a participé à environ 400 procès. Il fallait écouter les témoins, qui étaient parfois submergés par leurs traumatismes. Certains mentaient et ont tenté de profiter des tribunaux pour régler leurs comptes. Mais dans la mesure du possible, je me suis toujours appuyé sur des témoignages solides pour rendre mon jugement. J’ai cherché à être digne et juste.

Plusieurs ONG de défense des droits humains ont considéré que ces juridictions ne respectaient pas les normes judiciaires internationales. En 2011, si Human Rights Watch a reconnu que le système avait obtenu certaines réussites, comme l’organisation de procès rapides avec la participation populaire, une réduction de la population carcérale et une meilleure compréhension de ce qui s’est passé en 1994, l’organisation a aussi dénoncé un large éventail de violations des principes d’un procès équitable, comme des restrictions sur la capacité de l’accusé à établir une défense efficace, et de fausses accusations, dont certaines fondées sur la volonté du gouvernement rwandais de faire taire les critiques.

Il fut aussi reproché aux gacaca de ne pas avoir jugé les crimes commis par le FPR lors de la libération du Rwanda ou plus tard, comme à Kibeho, dans le sud-ouest du pays, où il y aurait eu 2 000 morts en avril 1995, selon l’ONU.

Il n’empêche que les Rwandais vivent ensemble aujourd’huiL’esprit des gacaca était de se réconcilier », affirme Vénuste Karasira, qui a témoigné en tant que rescapé du massacre de l’Ecole technique officielle (ETO) de Kigali, au cours duquel il a perdu une fille Le fait de parler aux tueurs et de les écouter m’a aidé dans mon processus d’apaisement. Ceux qui ont tué mon enfant et m’ont tiré dessus [il a été amputé d’un bras] étaient mes voisins. Ils m’ont demandé pardon et j’ai accepté. Ils ont purgé leur peine de prison et, aujourd’hui, nous vivons les uns à côté des autres.

Mais la restitution des biens (maisons, parcelles, liquidités…) pillés ou détruits est rarement appliquée et reste un obstacle à la réconciliation. Je ne suis pas satisfaite des gacaca, car ceux qui ont tué mon père et ma mère ont été libérés, déplore Yvonne Mukanubaha, également rescapée de l’ETOQuand on se croise à l’église ou dans la rue, on se dit bonjour mais c’est tout. Vaches, chèvres ou poules, ils n’ont rien payé de ce qu’ils ont volé à ma famille en 1994.  Cette question du remboursement va prendre du temps, car elle doit être réglée individu par individuanalyse Assumpta Mugiraneza, historienne et sociologueBien souvent, elle n’aboutit pas : comment condamner des gens qui ont brûlé des maisons à les rembourser, alors que la plupart n’ont pas de quoi manger ? 

En vingt-cinq ans, le Rwanda est devenu l’un des pays les plus sûrs d’Afrique, même si le génocide des Tutsi reste omniprésent dans chaque interstice de la société. Certains observateurs parlent de miracle rwandais tant les plaies sont encore vives, surtout en avril, qui marque le début des massacresDu côté des tueurs ou des victimes, chaque famille rwandaise a été touchéerappelle Jean Damascène Bizimana, directeur de la Commission nationale de lutte contre le génocide. La réconciliation est un processus très lent et je préfère parler de cohabitation pacifique à l’échelle du pays. Au milieu de nos morts, nous restons vivants. 

Pierre Lepidi                    Le Monde 13 04 2019

11 07 1994                 Fin de la polémique sur la découverte du virus du Sida : Luc Montagnier a gagné ; l’affaire ne se limitait pas à une rivalité entre deux illustres professeurs de médecine : c’est toute la distribution des bénéfices issus des tests de dépistage du Sida qui était en jeu : il est décidé que les 3 / 4 de ceux ci iront à l’Institut Pasteur, et le 1 / 4  à  l’Institut américain de la Santé.

16 07 1994                  Dur conflit entre la France et l’Espagne sur la pêche : la flotte espagnole à elle seule est plus importante que celle de tous les autres pays européens ; donc, quand ils n’ont plus de poisson chez eux, ils viennent d’abord chez nous.

14 08 1994                 À Karthoum, les autorités soudaniennes livrent à la DST – Direction de la Sureté du Territoire – Illitch Ramirez Sanchez – alias Carlos, le terroriste le plus recherché au monde : il faudra attendre fin 97 pour que débute son procès à Paris.

1 09 1994                    Pierre Péan a écrit un livre sur la jeunesse de Mitterrand : Une jeunesse française qui ne révèle de choses inconnues qu’à ceux qui ne voulaient pas les connaître.

Mitterrand est au crépuscule de sa vie : atteint d’un cancer dont il connaît l’issue, il ne peut plus avoir le même comportement politique qu’auparavant ; après avoir longuement écouté les uns et les autres… il se confie sans détour à Pierre Péan. La crainte, voir la répulsion que pouvait inspirer le génie de ce prince florentin s’en  trouva bien humanisée : Mitterrand lui même nous apprenait que sa vérité n’était ni blanche ni noire, mais bien comme celle de tout le monde : grise. Il fallait un solide talent de comédien jouant les vertus outragées pour s’en offusquer, mais les Français sont tellement attachés à leurs mythes qu’ils se montrèrent nombreux à déployer ce talent.

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[1] Le sentier lumineux tracé par José Carlos Mariátégui, fondateur du Parti Communiste péruvien en 1920.

[2] … qui symbolise la garantie de l’emploi

[3] Cette très forte population, avec des densités voisines de celle de la Hollande : 422 hab/km² au Burundi, 454 au Rwanda, ce qui ne peut qu’exacerber les tensions entre éleveurs qui ont besoin d’espace et paysans qui doivent se contenter de petites parcelles, tensions donc sur le foncier aussi – s’explique par l’altitude moyenne, élevée : ce sont les hauts plateaux – altitude moyenne du Rwanda : 2 000 m., 1 700 au Burundi -qui départagent les eaux entre celles qui vont vers l’Atlantique et celles qui vont vers l’océan indien – la mouche tsé-tsé responsable de la maladie du sommeil, et le moustique anophèle, porteur du plasmodium falciparum, responsable du paludisme ne peuvent pas vivre à ces hauteurs, et donc la mortalité y est bien moindre que dans les régions de faible altitude.

[4] En politique, rien n’est plus difficile que de garder un secret. (…) Or le secret, c’est l’atout-clé en politique. Voilà pourquoi j’ai toujours pris mes aises avec la vérité. François Mitterrand dans un entretien avec Franz Olivier Giesbert. [la tactique du crocodile ensablé dont on ne sait s’il dort ou s’il chasse, dixit Marc Dugain]


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