8 mars 2014 au 12 juin 2014. Vol Malaysia Airlines MH 370. Les GAFA. Michel Rocard : le Brexit : Yes, Yes Yes ! 15539
Publié par (l.peltier) le 17 août 2008 En savoir plus

8 03 2014                   Le vol Malaysia Airlines MH 370 de Kuala Lumpur à Pékin, un Boeing 777, fait demi-tour une heure après son décollage, cap au sud, sud-ouest, en même temps que s’installe un silence radio. Il y a 239 passagers à bord ; il va disparaître en plein cœur de l’océan Indien. Il sera prouvé qu’après avoir éteint toute possibilité d’être entendu, il volera encore 7 heures avant de s’abîmer en mer, à court de carburant. Il transporte des piles au lithium, hautement inflammables, déjà à l’origine d’accidents aériens. Ainsi donc, dans nos cieux où sont en vol en  moyenne 20 000 avions, il n’y aurait aucun radar, aucun satellite qui aurait été à même de repérer sept heures durant cet énorme oiseau qu’est un avion de 63 mètres de long qui transporte 250 personnes ! Mais comment donc croire cela ? et dès lors pourquoi nous enfume-t-on ? On apprendra plus tard que deux avions AWACS – système de détection et de commandement aéroporté – étaient sur zone : donc on sait aujourd’hui, [quatre ans plus tard] que les Américains ont eu très vite entre les mains des informations inaccessibles aux autres : reste à savoir ce que peuvent raconter les Awacs, beaucoup de choses sans doute, mais probablement pas ce qu’ont en tête les pilote et copilote d’un avion, pas plus qu’un hypothétique terroriste.

  • À 1 h 19, quand l’avion quitte l’espace aérien malaisien, rien d’anormal ne transparaît de ce vol. Puis tout se gâte brutalement.
  • Trois minutes plus tard, à 1 h 22, le transpondeur, cet appareil qui permet à un avion d’être localisé depuis le sol autant que par les autres avions, est soudainement débranché. Ultime contact avec l’extérieur, il n’est désactivé par le pilote qu’en cas de problème électrique grave.
  • Encore trois minutes plus tard, l’avion dévie soudain de sa route et, apparemment, part en sens inverse.
  • À 1 h 30, le centre de contrôle aérien vietnamien de Hô Chi Minh-Ville échoue à ­entrer en contact avec le MH370 et demande à l’avion commercial présumé le plus proche de le faire pour lui. Le pilote de ce ­dernier ne reçoit en retour que des marmonnements sur fond de parasites.
  • À 1 h 37, le système Acars, censé transmettre de nouvelles données, n’émet pas.
  • À 1 h 38, le contrôle aérien d’Hô Chi Minh-Ville demande à celui de Kuala Lumpur de prendre des nouvelles du MH 370. L’avion n’a pas pris contact avec lui, comme le veut la coutume, et il a disparu de son radar après le point de cheminement Bitod. Le contrôle aérien de Kuala Lumpur ­répond que le MH 370 n’est jamais revenu sur sa fréquence après avoir franchi le point de cheminement Igari, le dernier sous son contrôle.
  • À 2 h 03, Malaysia Airlines, prévenu de la disparition, envoie un message au cockpit lui demandant de joindre d’urgence le contrôle aérien vietnamien. Pas de réponse.
  • À 2 h 15, le contrôle aérien de Kuala Lumpur contacte le centre des opérations de Malaysia Airlines. Ce dernier lui fait savoir qu’il est capable d’échanger des signaux avec le vol 370 et que celui-ci est dans l’espace aérien cambodgien.
  • Trois minutes plus tard, à 2 h 18, le contrôle aérien de Kuala Lumpur demande à celui d’Hô Chi Minh-Ville si le MH 370 est supposé entrer dans l’espace aérien cambodgien. La réponse est immédiate. …
  • 2 h 37  Le centre des opérations de Malaysia Airlines transmet les coordonnées de la localisation supposée de l’avion à Hô Chi Minh-Ville, qui doute encore.
  • 2 h 39  Un appel par satellite n’aboutit pas.
  • 2 h 43  Une unité américaine basée à U-Tapao en Thaïlande aurait capté un signal de détresse (SOS) du vol MH370 ; le pilote aurait réclamé un atterrissage de toute urgence en disant que l’appareil était sur le point de se désintégrer. L’armée américaine aurait transmis cette information aux autorités de Malaisie.  Cette information est au conditionnel, car le journaliste du China Times (Taïwan) qui la rapporte refuse de donner ses sources.
  • A 8 h 19 et trente-sept secondes, un dernier signal satellite, apparemment de faible intensité, provient de l’avion.

Marc Dugain, écrivain français à succès, émet des doutes sur l’honnêteté des enquêtes menées.

Marc Dugain ne s’est mis à l’écriture que vers 35 ans : auparavant, il avait été cadre de direction chez Air France, puis avait dirigé en 2000 deux petites compagnies aériennes Proteus Airline et Flandres Air : il serait donc présomptueux de mettre en doute sa compétence en matière d’aviation. Il n’a pas d’avis original concernant l’explication de la trajectoire aberrante de l’avion, puis son silence sinon d’adopter l’explication partagée par la grande majorité des journalistes et responsables : un détournement par des pirates  ou, encore, plus sophistiqué, par des hackers informatiques, ou un incendie qui aurait asphyxié tout le monde, passagers comme équipage.

Mais je ne peux pas admettre la mise à l’écart de certains témoignages, – des pêcheurs des Maldives qui ont vu l’avion au petit matin du 8 mars, à basse altitude [les Maldives sont un archipel au sud des Indes et au nord de l’île de Diego Garcia, île britannique de l’archipel des Chagos, occupée par une base militaire américaine de grande importance stratégique : 300 hommes, 5 navires. Voyant cet avion pirate se diriger vers eux, les Américains l’auraient préventivement éliminé] :

J’ai vu un avion énorme nous survoler à basse altitude. Il faisait beaucoup de bruit. Il a fait un virage au sud-est et il a continué à la même altitude. J’ai vu des stries rouges et bleues sur une couleur blanche [les couleurs de la compagnie Malaysia Airlines], rapporte un pêcheur de l’île de Kudahuvadhoo, à l’extrême sud de l’archipel.  [Mais ce témoignage, corroboré par plusieurs autres, sur les îles, ne peut désigner cet avion, car à cette heure, estimée à peu de choses près à 9 h 15, l’avion de la Malaysian, avait déjà cessé de voler, ne disposant pas de suffisamment de carburant pour être encore en vol.]

En 2006 Boeing a déposé un brevet de contrôle à distance, depuis un ordinateur connecté à l’intérieur ou à l’extérieur. Or, avec une telle technologie, il est théoriquement possible que cet avion ait été détourné par une action sur l’informatique embarquée.

Autre piste : un feu survenu dans l’avion qui aurait poussé les membres de l’équipage à désactiver le dispositif et, partant, tous les systèmes de communication avec le sol. Un étrange objet trouvé deux semaines après la disparition de l’appareil au large des Maldives pourrait accréditer cette thèse.

Selon des experts aéronautiques, qui ont pu analyser des photographies de cette découverte avant que des militaires ne les saisissent, il pourrait s’agir d’un extincteur de Boeing 777. Qu’il ait pu flotter indique évidemment qu’il était vide, donc déclenché automatiquement lors d’un incendie. Les autorités en charge des investigations n’ont jamais fait état de cette trouvaille. Elle pourrait en tous cas étayer le scénario selon lequel l’appareil a continué sa trajectoire en raison de la mort par asphyxie de ses pilotes et de tous les passagers. Il existe deux exemples similaires où des avions ont continué leur route alors que personne n’avait survécu à bord

Les enquêteurs manquent manifestement d’empressement pour aller chercher des réponses du côté de l’océan Indien dans la zone de Diego Garcia, [en latitude sur une ligne du nord de Madagascar à la pointe ouest de Java et en longitude, plein sud de Bombay [1] ]. La quasi-totalité des investigations menées se sont toujours contentées de suivre les seules indications délivrées par Immarsat, une société de satellites britannique réputée très proche des services de renseignements.

La déconsidération, voire la confiscation, de certaines découvertes, ainsi que l’incapacité des services de renseignement pourtant dotés de technologies très avancées à détecter un appareil de 63 mètres de long, témoignent d’un manque certain de transparence.

Marc Dugain penche donc pour un avion dans lequel tout le monde pourrait être mort et qui termine abattu par les Américains de Diego Garcia. Un an après l’accident, le Monde penche plutôt pour un détournement par trois passagers jusqu’à la panne de carburant, sans mentionner le témoignage du pêcheur qui a vu l’avion d’assez près, juste avant sa disparition, ni l’extincteur trouvé près des Maldives :

Parmi les 227 passagers du Boeing, 152 étaient chinois. Le centre de soutien aux familles mis en place près de l’aéroport est inaccessible par transport public. Les familles chinoises ont interdiction de parler aux médias étrangers et sont ouvertement encouragées à porter plainte contre Malaysia Airlines. Des avocats internationaux ont même été mis gratuitement à leur disposition à cet effet.

Pour le moment, la plupart n’ont que faire d’une compensation, aussi importante soit-elle. Avec tous les Boeing que la Chine achète, le gouvernement aurait de quoi exiger une enquête digne de ce nom, pourquoi ne disent-ils rien et nous demandent-ils en plus de nous taire ? s’indigne l’un d’eux, sous couvert d’anonymat. Une vingtaine de parents des disparus a donc décidé de venir à Kuala Lumpur pour exprimer à la compagnie aérienne leur immense frustration. Chacun caresse, encore et toujours, l’espoir d’apprendre quelque chose… Le groupe campe finalement à même le sol devant les bureaux de Malaysia Airlines la nuit de leur arrivée. Une entrevue a lieu vendredi 13  février avec MAS qui n’a rien à ajouter.

Le ministre du transport malaisien, Liow Tiong Lai avait promis de faire parvenir à Kelly Wen Yan l’intégralité des données brutes de la société britannique de satellites, Inmarsat. Les familles aimeraient faire expertiser indépendamment ces informations sur lesquelles repose toute l’explication du crash au beau milieu des mers du Sud. Elle s’est fait signifier, mi février, que ces documents ne lui seraient jamais remis.

Quelles informations sensibles seraient enfouies dans ces données satellite et pourquoi celles livrées fin mai  2014 par la Malaisie sous la pression des médias n’étaient-elles pas complètes ? Alors que le tableau d’Inmarsat entraperçu à la télévision comportait 28 colonnes de chiffres, celui finalement rendu public par la Malaisie n’en compte que 9. S’il n’y avait rien d’intéressant dans les autres colonnes, pourquoi ne pas nous les montrer ? s’interroge Duncan Steel, astrophysicien britannique membre de The Independent Group. Ce groupe d’experts bénévoles et passionnés tente de faire parler ces données plus sibyllines que des hiéroglyphes. Il s’agit pour eux de soulager les familles mais aussi de résoudre le plus grand mystère de l’histoire de l’aviation.

Ils corrigent, voire reprennent à zéro les analyses d’Inmarsat. Personne n’arrive exactement aux mêmes résultats en fonction des hypothèses et des paramètres liés à la propagation de ces ondes électromagnétiques, entre l’avion qui se déplace à des vitesses et altitudes estimées, le satellite qui oscille sur son orbite à quelque 36 000 kilomètres de la Terre, et la base terrestre située à Perth, en Australie. D’autant que le satellite 3F1 par lequel est passé le signal est à la limite de son cycle de vie et à court de fioul. Son oscillation normale est amplifiée et mal contrôlée…

[…]                 Quand le vol Rio-Paris AF 447 et ses 228 passagers ont sombré dans l’océan Atlantique le 1er  juin  2009, il a fallu attendre cinq jours pour localiser les premiers débris malgré un positionnement Acars (système de communication et de transmission de l’avion) précis à cinq minutes près. Mais en quelques semaines, 640 morceaux de débris et 50 corps avaient été retrouvés en surface. Il fallut ensuite deux ans pour localiser la carlingue de l’Airbus d’Air France, par 3 950 mètres de fond, et remonter 104 autres corps.

Une grande partie des matériaux de fabrication d’un avion sont conçus pour flotter, à commencer par les sièges. Au mois d’octobre  2014, une vaste campagne de nettoyage de certaines plages de la côte ouest australienne n’a rien donné. Le scénario d’un kiss landing, où le Boeing aurait amerri en douceur et aurait coulé d’un bloc est jugé improbable. L’absence de preuves n’est pas la preuve d’absence, se répètent les chercheurs bénévoles.

Le 8  mars  2014, le vol Kuala Lumpur-Pékin décolle à 0 h 41, comme tous les jours. Après quarante minutes de vol, l’avion s’apprête à quitter l’espace aérien malaisien pour pénétrer dans le ciel vietnamien. All right, good night, Malaysia 370, sont les derniers mots émis du cockpit à 01 h 21. C’est le jeune copilote qui parle. La voix, détendue, n’a rien de suspect. La procédure voudrait alors que, dans les secondes qui suivent, l’avion se manifeste aux autorités vietnamiennes par un message du type Ici MH 370, bonjour Ho Chi Minh. Mais cet appel du MH 370 ne vient pas.

En revanche, le transpondeur (principal moyen de communication) est éteint 90 secondes après le dernier échange. C’est ensuite le système Acars d’envoi automatique d’informations techniques qui est éteint. Cette procédure n’est même pas enseignée aux pilotes tant elle défie l’entendement. Il suffit en fait de décliquer les trois modes d’émissions sur le trackpad. Mais personne ne comprend pourquoi il y a moyen de l’éteindre, cela semble injustifiable, nous affirme un pilote de Boeing 777, qui, comme beaucoup, a regardé comment faire depuis. Ces deux gestes à eux seuls (la mise hors de fonction du transpondeur puis du système Acars) éliminent les scénarios de la défaillance technique, du suicide du pilote ou d’une explosion en vol. Ils signent, au contraire, une prise de contrôle de l’appareil avec volonté délibérée de le faire  disparaître.

Qui est alors aux commandes ? C’est l’une des clés du mystère. Cet avion est resté sous contrôle jusqu’à la dernière minute, affirme Tim Clark, le patron d’Emirates Airlines, la compagnie aérienne avec la plus large flotte de Boeing 777 au monde. Il est la voix la plus autorisée à dénoncer le manque flagrant de transparence dans cette affaire. Contrairement à ce qui a été écrit, pendant les premières semaines, dans la presse malaisienne et anglo-saxonne au sujet du pilote, tentant de lui faire porter la responsabilité de l’événement, rien ne permet de l’accuser.

L’homme n’a rien d’un fanatique. Zaharie Ahmad Shah, 53 ans, 18 000  heures de vol, n’a aucun des problèmes conjugaux qu’on lui a prêtés. Il n’est pas passé, le jour même du vol, au procès d’Anwar Ibrahim, leader de l’opposition dont il est, certes, sympathisant et lointain parent. Rien n’indique qu’il aurait demandé à être affecté sur ce trajet. Quant à son simulateur de vol qui a beaucoup fait parler de lui, son beau-frère a affirmé dans une interview télévisée qu’il était en panne depuis un an. Selon des fuites de la police malaisienne, le FBI, qui en a pris possession, y aurait trouvé des données effacées récemment et des pistes d’atterrissage exotiques et suspectes, dont celle de la très stratégique base militaire américaine sur l’île de Diego Garcia, au cœur de l’océan Indien. Quant au jeune copilote, Fariq Abdul Hamid, 27 ans, 2 760  heures de vol, il ne présente, semble-t-il, rien de suspect, même s’il a clairement bafoué les règles de sécurité en  2011 en invitant deux jeunes Sud-Africaines dans le cockpit pendant un vol Phuket-Kuala Lumpur.

Un autre scénario croît en popularité dans les cercles sérieux qui travaillent sur cette énigme. Depuis les attentats du 11-Septembre, les cockpits sont sécurisés. Mais, aussi ahurissant que cela puisse sembler, le compartiment électrique et électronique (EE bay), cerveau de l’avion situé en dessous de la cabine de première classe, est en accès libre à qui en connaît l’emplacement. La vidéo d’un pilote de la compagnie aérienne Varig montrant l’accès au système central d’un 777 (soulever la moquette et lever la trappe) a semé l’effroi parmi les pilotes. Si un équipage pirate prend ainsi la main sur toutes les commandes de l’avion, le cockpit est de facto désactivé, et l’équipage légitime ne peut plus faire quoi que ce soit. Pas même donner l’alerte, puisque le transpondeur a été éteint, d’en bas.

Troisième option discutée : la prise de contrôle à distance. Boeing a en effet déposé en  2006 la technologie nécessaire pour y parvenir. Mais on ne sait ni quels avions en auraient été équipés ni surtout qui l’utiliserait : Boeing ? La compagnie aérienne ? Et, le cas échéant, à quelles fins ?

Alors que l’on ne sait plus rien de ce qui se passe à bord du MH 370 à partir du Good night, à terre, en revanche, c’est le début de longues heures d’un cafouillage tragique. Le logbook (journal de bord) des échanges entre les tours de contrôle de Kuala Lumpur et d’Hô Chi Minh-Ville documente une imposante série de ratés. Hô Chi Minh-Ville attend dix-neuf minutes pour alerter Kuala Lumpur sur l’étrange silence du MH370. Les experts estiment qu’il aurait fallu réagir en trois ou quatre minutes, au plus.

Hô Chi Minh-Ville n’indique qu’à 1 h 46 à Kuala Lumpur que l’avion a disparu des écrans radar civils, juste après avoir passé la balise Bitod. Les routes aériennes sont couvertes de balises, nommées pour faciliter leur identification. A 2 h 03, après plusieurs échanges vains entre les contrôleurs des deux pays, la tour de Kuala Lumpur informe ses interlocuteurs vietnamiens que le centre des opérations de Malaysia Airlines a localisé l’avion… au Cambodge. Bonne nouvelle, bizarre tout de même. Hô Chi Minh-Ville demande des précisions. Une demi-heure plus tard, il est 2 h 37, le centre des opérations transmet les coordonnées de la localisation supposée de l’avion à Hô Chi Minh-Ville, qui doute encore.

Un appel par satellite tenté à 2 h 39 n’aboutit pas. Près d’une heure plus tard, le centre des opérations de Malaysia Airlines corrige son message : la position donnée au-dessus du Cambodge était fondée sur une projection, qui ne permettait pas de localiser l’avion. Autrement dit, ils n’ont, eux non plus, aucune idée de l’endroit où se trouve le MH 370… Cela fait donc déjà deux heures et dix minutes que l’avion a bel et bien disparu entre deux tours de contrôle hésitantes et perplexes. Ho Chi Minh-Ville tente de contacter Haïnan et Hongkong au cas où ils aient vu passer l’avion perdu…

Il faudra attendre encore deux heures, 5 h 30, pour que l’alerte soit lancée. Et à 7 h 24, une heure après l’heure prévue de l’atterrissage à Pékin, MAS publie un communiqué annonçant la perte de contact avec MH 370. On apprendra seize jours plus tard qu’à 2 h 22, l’avion est en fait au nord-est de Sumatra. Il a dévié de sa route de 160 degrés vers l’ouest. Des semaines plus tard, le ministre malaisien de la défense et des transports, Hishammuddin Hussein, admet enfin clairement que l’aviation civile a prévenu l’armée dans la nuit du 7 au 8  mars et que les radars militaires malaisiens ont vu l’avion faire un quasi demi-tour gauche, survoler la péninsule malaisienne d’est en ouest pendant quarante minutes, passer à la verticale de la base aérienne militaire de Butterworth, sur la côte ouest de la Malaisie, avant de prendre le large vers un nouveau cap. Les radars ont tout vu, mais personne ne regardait les radars…

Aucune image de ces radars malaisiens n’a à ce jour été rendue publique. Le ministre s’est justifié ainsi de son inaction : C’était un avion commercial, de chez nous, sur notre territoire, nous ne sommes en guerre avec personne… que voulez-vous faire ? Et d’ajouter : Le descendre ? Les Américains auraient sans doute fait cela… En fait, les procédures d’urgence exigent d’envoyer des avions de chasse à proximité de l’appareil et, dans certains cas, de le forcer à atterrir. Encore faut-il en avoir la volonté politique. En  2003, l’Indonésie avait envoyé des F-16 raccompagner cinq F-18 Hornets américains qui avaient violé son espace aérien. Mais la Malaisie a laissé passer un Boeing 777 qui ne communiquait plus avec le contrôle aérien et qui survolait le pays à contresens de sa route.

La Malaisie n’a pas non plus expliqué pourquoi, alors que l’avion a quitté son territoire par l’ouest, elle a lancé des recherches de grande envergure à l’est, en mer de Chine du Sud, sollicitant notamment l’aide de la Chine, du Vietnam et de la Thaïlande. S’ils avaient voulu faire diversion pour laisser le temps à cet avion de faire ce qu’il avait à faire, ils n’auraient pas pu s’y prendre autrement ! estime l’Australien Ethan Hunt, membre du comité des familles qui a lancé une campagne de collecte de fonds appelée Reward MH370 afin de financer une enquête privée.

Au cœur de la nuit du 8  mars, le MH 370 n’est plus repérable par aucun radar civil. Duncan Steel a reconstitué la carte de treize radars militaires susceptibles d’avoir vu le Boeing dans une région stratégique : le détroit de Malacca est l’un des axes maritimes les plus denses de la planète. Les États-Unis ont une présence navale et aérienne quasi permanente à Singapour. Après être sorti de la couverture radar de la Malaisie, le MH 370 est encore dans la zone d’au moins deux radars indonésiens et d’un radar thaïlandais. Une seule image, de Thaïlande, a été montrée aux familles chinoises le 24  mars  2014, à Pékin. Toutes les annotations ajoutées par la Malaisie sur l’image radar montrée ce jour-là étaient fausses et comme le projecteur était mal réglé, il manque aussi une partie de l’image, regrette Duncan Steel.

Peu après ce dernier point radar, à 2 h 22, au nord-est de l’Indonésie, l’avion met le cap sur son destin. Si un radar malaisien, indonésien, thaïlandais, voire singapourien, fonctionnait dans la région à cette heure-là, il a des informations sur la direction prise par le MH370. Au sud de Java, l’Australie a des radars sur les îles Cocos et Christmas. Le mutisme des radars de la région est d’autant plus étonnant que la zone venait d’être le théâtre du plus important exercice multinational de défense de la région. L’opération Cobra Gold a lieu chaque année. Elle inclut Thaïlande, Etats-Unis, Indonésie, Malaisie, Singapour, Corée du Sud, Japon.

En outre, le 8  mars  2014, la Thaïlande s’apprêtait à accueillir un autre exercice militaire, tripartite cette fois -Etats-Unis, Thaïlande, Singapour -, centré sur la défense aérienne : Tiger Cope. Pourtant, à l’exception de l’unique image thaïlandaise, aucune autre information sur le MH370 n’émane des radars. Soit ils n’ont rien vu, et c’est inquiétant ; soit ils ont vu quelque chose, qu’ils ne veulent pas ou ne peuvent pas partager, et c’est encore plus inquiétant, résume le Français Ghyslain Wattrelos, qui a perdu sa femme et deux de ses trois enfants dans le vol.

A la mi-septembre  2014 pourtant, le chef de la police indonésienne, le général Sutarman, déclare à l’hebdomadaire Tempo que son alter ego malaisien et lui-même savent ce qui est arrivé au MH 370. L’avocat Matthias Chang, qui fut conseiller politique de l’ex-premier ministre malaisien Mahathir Mohamad, s’étonne que les médias s’acharnent contre son pays. Il refuse de croire que les Etats-Unis ne savent rien. Qui sur terre a les moyens de tout voir et de tout entendre ? Jusqu’aux conversations privées des chefs d’Etat ? Pas nous ! lance-t-il.

Son système Acars éteint, l’avion ne transmet plus non plus la moindre information technique qui, relayée par satellite, aurait pu le localiser. Dans le cas du crash de l’AF 447 entre Rio et Paris en  2009, c’est la dernière émission Acars qui avait permis de localiser la chute de l’appareil à cinq minutes près. Est-ce donc un détournement parfait, sans traces, qui vient d’avoir lieu ? Il reste pourtant un lien extrêmement ténu entre l’avion et le reste du monde. Même s’il n’émet plus, le Boeing reçoit à son insu un toc toc silencieux (un ping, dans le jargon aéronautique), dont le seul écho permet de savoir qu’il est reçu. Ce signal n’a jamais eu pour vocation la localisation de l’avion, mais Inmarsat tente d’approfondir la question et se lance dans des extrapolations mathématiques analysant la durée de transmission et la qualité du signal.

Le 12  mars  2014, la société transmet ses premiers résultats. Ils comportent deux découvertes. D’abord, que l’avion a continué de voler jusqu’à 8 h 19. Cela correspondrait à l’épuisement de ses réserves en carburant. Ensuite, qu’il a circulé sur un arc, soit vers le nord jusqu’au Kazakhstan, soit vers le sud jusqu’au milieu des mers du Sud. Après quelques jours de démentis vigoureux, le 15  mars, le premier ministre, Najib Razak, entérine finalement les analyses d’Inmarsat. Puis, le 24  mars, grâce à une nouvelle série de calculs jamais tentés auparavant, c’est la piste sud qui est retenue.

L’attention du monde entier se déplace alors vers l’océan Indien. L’Australie prend la main sur ce qui devient la plus vaste opération de secours et de recherches de tous les temps, avec le soutien de Boeing, des bureaux britanniques et américains spécialisés AAIB et NTSB, d’Inmarsat et de Thales. A elle seule, la Chine met à contribution 21 satellites, 19 navires, 13 avions et 2 500 militaires et experts.

A plusieurs reprises, des déclarations hâtives suscitent de faux espoirs. Le 20  mars  2014, le premier ministre australien, Tony Abbott, parle d’informations nouvelles et crédibles. Raté. Le 11  avril, le même se déclare très confiant dans le fait que la boîte noire du MH 370 a été repérée. Encore raté. Le 19  avril, le ministre de la défense et des transports malaisien affirme que les prochaines 48  heures seront cruciales. Et puis plus rien. Au fil des semaines, la formidable mission australienne menace de virer au fiasco. Les recherches changent de secteur. La zone recommandée par le Groupe indépendant finit par être examinée. Rien. Toujours pas la moindre trace au fond de l’océan du Boeing 777.

Le doute commence à se répandre même parmi les plus rationnels. Mais si l’avion n’est pas au fond de l’océan Indien, où est-il ? Pour certains, il ne s’agit plus d’affiner des calculs déjà suraffinés, mais bien de remettre en cause la démarche tout entière. Se peut-il qu’une partie des données Inmarsat aient été trafiquées ? C’est la thèse du journaliste américain Jeff Wise qui vient de publier un livre numérique The Plane That Was not There (L’avion qui n’était pas là). Il propose un scénario dans lequel les vraies fausses informations d’Inmarsat ne sont là que pour faire diversion, alors que les vrais coupables sont les deux Ukrainiens et le Russe qui étaient assis à l’avant de l’avion et dont les passeports sont les seuls à ne pas avoir été vérifiés par leurs autorités nationales respectives. Le  Groupe indépendant  a immédiatement exclu Jeff Wise.

Parmi les familles, l’échec des recherches sous-marines et l’absence de débris alourdissent le climat de défiance vis-à-vis de Malaysia Airlines et du gouvernement malaisien, né des incohérences et des mensonges des premières heures. Des dizaines de questions continuent de tarauder les familles. Pourquoi la Malaisie a-t-elle lancé des recherches au mauvais endroit en connaissance de cause ? Pourquoi a-t-il fallu attendre un mois pour que la liste officielle des passagers soit publiée ? Pourquoi l’aviation civile a-t-elle mentionné quatre faux passeports à bord, et Malaysia Airlines deux faux passeports ? Pourquoi a-t-il fallu attendre plusieurs mois pour qu’une liste incomplète du contenu des soutes soit publiée ? Pour le MH17 (298 morts, abattu par l’armée russe – on le saura en 2018 – en Ukraine le 17  juillet  2014), cette liste a été publiée le lendemain de l’accident. L’avion est-il vraiment monté à 45 000 pieds pendant vingt-trois minutes comme tant de sources ayant vu les données radars de la Malaisie l’ont affirmé ? Nos propres sources affirment le contraire…

Une phrase hante certains membres des familles chinoises : C’est très compliqué. Vous ne pouvez pas comprendre, leur aurait dit, sans doute à bout d’arguments, l’ambassadeur de Chine en Malaisie, Huang Huikang, au début de la crise. Un an plus tard, c’est toujours aussi compliqué. Et on ne peut toujours pas comprendre.

Florence de Changy             Le Monde du 6 mars 2015, qui publiera en mars 2016 Le vol MH 370 n’a pas disparu, dans lequel elle reconnaît ne pas savoir où il est, et en même temps affirme être sure que certaines personnes le savent.

Du nouveau le 10 janvier 2018 : les chasseurs de trésor se mêlent de la partie, et ils y mettent le paquet, c’est le moins qu’on puisse dire :

Jusqu’alors, en  1 046 jours, 710 000 km² (une fois et demie la France) du plancher océanique ont été cartographiés, dont 120 000 scannés en haute résolution. Trois années sans aucun résultat mais riches en fausses alertes, voire en aberrations, comme, par exemple, l’annonce par le premier ministre australien, Tony Abbott, de l’imminente récupération des boîtes noires de l’appareil. Le tout conclu, en octobre  2017, par un rapport confirmant l’échec cuisant de ce qui avait été présenté comme la plus grande opération de recherches sous-marines de tous les temps.

L’Australie affirme avoir acquis la quasi-certitude que l’avion n’est pas dans la zone en question, mais elle -affirme aussi, calculs et images satellites à l’appui, qu’il pourrait se trouver dans un autre secteur, de moins de 25 000  km². Aucun débris, aucun corps, aucune image radar, aucun témoignage visuel ne viennent corroborer l’hypothèse d’un crash dans cette région, située au croisement du 35° parallèle sud et du 93° méridien est, mais les familles des victimes veulent y voir un espoir. Et demandent donc sans relâche une relance des recherches…

Dans ces conditions, le fait qu’une société texane, Ocean Infinity, se dise prête à explorer le secteur à ses frais, en n’étant payée qu’en cas de localisation de l’épave, semble providentiel. D’après le contrat signé le 10 janvier 2018, le gouvernement malaisien lui versera entre 20 millions et 70 millions de dollars si et seulement si elle retrouve l’avion en moins de quatre-vingt-dix jours. Le montant de la rétribution sera proportionnel au temps passé à chercher et à l’étendue de la surface explorée. En théorie, cette campagne devrait donc être terminée d’ici à la mi-avril.

[…]        Force est de reconnaître qu’Ocean Infinity s’est donné les moyens de réussir son pari. Le seul fait d’affréter, pour une durée de six ans, le Seabed Constructor, le dernier-né des bateaux de l’entreprise norvégienne Swire Seabed, est un gage de sérieux. Avec sa grue capable de hisser 250 tonnes de 4 000 mètres de profondeur, ses deux robots d’intervention sous-marine et sa plate-forme d’hélicoptère, ce bâtiment de 115 mètres fait des envieux chez les spécialistes. Surtout qu’il a été équipé, pour l’occasion, de huit mini sous-marins autonomes, [d’un coût unitaire de 5 millions $, parait-il] capables de descendre pendant deux à trois jours jusqu’à 6 000 mètres, ainsi que de huit bateaux accompagnateurs automatisés, chargés de suivre les sous-marins depuis la surface et de relayer les données vers le bateau amiral. Ocean Infinity est ainsi en -mesure de scanner 1 000 km² (l’équivalent de 140 000 terrains de football) en vingt-quatre heures. Avec de tels moyens, et la nature de sa mission sur le MH 370, la société texane a fait connaître son nom dans le monde entier.

[…]        le principal investisseur de cette société est un riche homme d’affaires britannique, Anthony Clake, associé dans un fonds spéculatif de la City, Marshall Wace, qui gère environ 30  milliards de dollars d’actifs. Il se trouve qu’un article du Times du 8 octobre 2012, consacré aux personnalités ayant fait des millions de livres d’économie d’impôts en investissant dans les sociétés de recherches d’épaves, le mentionne ainsi : Anthony Clake a investi dans plusieurs sociétés de récupération d’épaves et a déjà trouvé onze épaves et un butin de pièces d’argent.

Un autre point intrigue le milieu de l’exploration sous-marine : le fait que soit associée à l’opération l’entreprise spécialisée en récupération de trésors Deep Ocean Search (DOS), basée à l’île Maurice et pour laquelle travaillent de nombreux Français.

[…]        Quel que soit le modèle économique de cette opération, le fait que le Seabed Constructor ait pris la mer avant même la signature du contrat avec la Malaisie est un signe de la détermination et de l’impatience d’Ocean Inifinity à passer à l’action. Début mars, les sonars de ses sous-marins avaient déjà scanné la quasi-totalité des 25 000 km², où l’Australie, à en croire le rapport publié en octobre, semblait si sûre de trouver trace du MH 370. Sans le moindre résultat à ce jour. [ni après le 9 mars 2018, tant et si bien qu’il sera mis fin aux recherches le 29 mai 2018 ; la rumeur dira qu’Ocean Infinity cherchait beaucoup plus des trésors que l’épave de l’avion].

Florence de Changy  Le Monde du 9 mars 2018

18 03 2014                   La Russie prend acte du résultat du référendum du 16 mars par lequel 96.6 % des votants demandaient que la Crimée soit rattachés à la Russie : la Crimée fait désormais partie de la Fédération de Russie.

30 03 2014                 Le Far West, en France, c’est le sud-ouest : les sheriffs, ceux qui devraient agir au nom du bien public, ont perdu le courage de faire leur métier et se sont vendus aux puissants, en l’occurrence les propriétaires des grands crus de Bordeaux. C’est Isabelle Saporta (un temps préparatrice de l’émission de Jean-Pierre Coff : ça se bouffe pas, ça se mange) qui le raconte dans Vino Business après avoir déjà écrit un autre brûlot : Le Livre noir de l’agriculture. Elle enfoncera le clou en 2016 avec Foutez-nous la paix, SOS lancé au secours des petits producteurs fournisseurs des grandes tables.

Votre enquête sur la viticulture vous a entraînée principalement dans le Bordelais. Pourquoi ? J’ai ciblé mon travail sur cette région, d’abord parce que c’est un fleuron de la viticulture française, mais aussi parce que là-bas, se côtoient plus qu’ailleurs deux viticultures : celle des petits vignerons (des Côtes de Castillon ou de l’Entre-deux-Mers) qui vendent leur tonneau de vin au même prix qu’une bouteille dans les grands crus. Et celle des grands crus classés qui ne jouent plus leur rôle de locomotive. On a deux mondes totalement opposés dans lequel le gendarme l’INAO (l’Institut national des appellations d’origine contrôlée, ndlr) n’assure plus sa mission. Au lieu de préserver les petits vignerons, ce quasi service public est aujourd’hui dans les mains des puissants. De grands châtelains du Bordelais font du vin le matin et siègent l’après-midi dans les comités de l’INAO qui font les classements dans lesquels eux-mêmes vont se promouvoir. On assiste, dites-vous, à la disparition de la viticulture classique… En dix ans, le Bordelais a perdu 30 % de vignerons. Et dans 20 ans, la viticulture moyenne à l’ancienne n’existera plus dans ces grands terroirs. Et rien n’est fait pour les protéger. L’INAO et la Safer (Société d’aménagement du foncier) qui sont censés veiller au maillage du territoire entre petits et grands ne jouent pas leur rôle. Dans les appellations prestigieuses, comme Saint-Émilion ou Pomerol, à terme il n’y aura plus de petits vignerons, car le prix du foncier est devenu dingue. Sur le plateau de Pomerol, il n’y a pas de terre à moins de 2,5 à 2 millions d’euros l’hectare. Qui peut acheter cela ou sortir une somme pareille au moment d’une succession? Les petits vignerons sont cernés par les grands investisseurs, les Chinois qui ont déjà racheté 50 châteaux en 4 ans, et les fonds de pension. On acte la mise à mort du petit vigneron qui fait bien son travail, mais qui n’est pas dans le bing-bling ou l’investissement parce qu’on a crée une bulle spéculative sur le foncier. On l’éjecte purement et simplement des appellations les plus prestigieuses. D’un autre côté, ceux qui travaillent des appellations dites moins prestigieuses n’intéressent personne et sont condamnés à vendre leur vin à des prix qui ne leur permettent pas de vivre. Jusqu’où va cette mainmise des grands investisseurs ? Dans le Bordelais, ils ne représentent que 5 à 6 % de la viticulture, mais ils font l’essentiel des profits. La part des Chinois reste encore mesurée – environ 1 000 hectares et cinquante châteaux – mais elle augmente. Ce qui prouve que l’argent est aujourd’hui en Chine, moins aux USA, et que les grands terroirs français échappent aux vignerons classiques. Ce qui est dément, c’est que tous ces investisseurs, ces fonds de pension qui nous ont entraînés dans des crises boursières ont décidé de mettre leur pognon dans du dur, dans le foncier. Avec, des prix qui flambent, au niveau du foncier ou de la bouteille. Tous les grands patrons français comme Bouygues, Bernard Amault, Pinaut, les héritiers Chanel, ont acheté des vignobles. Je ne conteste pas la grande qualité de leur vin. Mais la règle du jeu est faussée… A quel niveau ? Ces grands fauves à l’exemple de LVMH avec son Cheval Blanc ou Château Yquem, savent faire du marketing, ils font construire des chais par de grands architectes, embauchent les plus grands winemakers du monde, tout ça financé à coup de millions par la PAC. On est dans le bling-bling. Et l’INAO qui devrait dire Stop suit le mouvement et les aide même à acheter tous nos terroirs. Si on continue comme ça, on n’aura plus en France que des bouteilles à des milliers d’euros et du vin industriel. Ces bouteilles de luxe partent à l’exportation pour les riches apparatchiks chinois ou russes. Ou elles finissent entassées dans les tunnels de Hong Kong dans un but spéculatif. Sauf que cette bulle-là est en train d’exploser. Car les Chinois s’aperçoivent qu’ils les ont payées trop cher et ils les renvoient… Vous êtes très sévère envers l’INAO, chargé d’établir les classements des vignobles Oui, parce que ce gendarme que devrait être l’INAO joue le jeu des grands fauves. Ils demandent à l’INAO de changer le cahier des charges pour pouvoir se débarrasser au plus vite des petits vignerons qu’ils veulent racheter. Pour ceux qui sont déclassés, parfois de façon curieuse, c’est la chute assurée. Un grand fauve vous rachète et 4 ou 5 ans après, ni vu ni connu, on réintègre le vin… Vu la violence à la réception de mon livre, je crois que j’ai tapé juste. Même si je ne mets pas tout le monde dans le même panier et que je sais qu’il y a des gens formidables, il est dément de constater à quel point ce monde-là vit dans la courtisanerie.

Isabelle Saporta. [future compagne de Yannick Jadot] Vino Business Éditions Albin Michel 2014. Propos recueillis par Laure Joanin               Le Midi libre du 30 mars 2014 mars 2014

Dans Foutez-nous la paix, elle mènera une charge frontale contre les institutions majeures du monde agricole français, beaucoup plus d’ailleurs que contre la Commission Européenne : FNSEA, INAO, SAFER, qui toutes, ont eu pour vocation à leur naissance de défendre l’ensemble des intérêts professionnels de toute une profession, et dérive au fil du temps, se sont fait pour finir les serviteurs des puissants au détriment des petits, par simple évaporation du sens du service public qui avait pourtant donné le la de leur naissance.

Qui est aujourd’hui à la tête de la FNSEA : Xavier Beulin, [† le 19 02 2017] qui est le patron du groupe Avril, leader des agrocarburants, de la nourriture animale, et qui s’occupe encore de santé, d’hygiène, de génétique, d’abattoirs, et tout ça, cela pèse 6.5 milliards d’€, pas beaucoup moins que celui d’Areva : 8 milliards. Comment peut-on envisager que ce monsieur soit à même, mentalement, d’être à l’écoute des petits et moyens paysans… Il ne peut être qu’obsédé de rentabilité… de ferme des Mille Vaches et autres projets pharaoniques, tueurs d’humanité autant que de diversité.

Et l’INAO qui se refuse à rendre obligatoire l’affichage de tous les additifs que l’on peut mettre dans le vin au cours de la vinification : jusqu’à 47 !

Et les SAFER qui se font intermédiaires pour des regroupements de terres  au bénéfice des grands propriétaires en prélevant leur pourcentage au passage.

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Et pour demain, coté communication, les dernières grandes manœuvres se mettent en place pour construire l’asile d’aliénés que sera demain le monde, drogué de télé, de portable, de tablette, chacun s’enivrant de sa propre image et de ses millions d’amis : le degré zéro de l’intelligence, la disparition pure et simple de l’esprit critique, nez collé sur l’émotionnel et le plaisir épidermique, avec l’illusion de la démocratie de l’humeur.

À mon époque, on apprenait les choses avant d’en avoir besoin, c’était cela la culture, maintenant on ne les apprend que si on en a un besoin immédiat et Internet nous les sert dans la seconde, à peine décongelées.

Marc Dugain             L’emprise       Gallimard 2014

Le problème dépasse l’identité de la candidate potentielle. Le fait que Mme Lagarde ait pu être sérieusement considérée comme une candidate possible et crédible à la présidence de la Commission européenne doit surtout être pris comme un signe troublant du relativisme de l’époque. Le style prime sur la substance, la forme sur le fond, les qualités médiatiques supposées des candidats aux fonctions internationales l’emportent de loin sur leurs idées, leur vision, leurs projets. Et les petits calculs et coups de billard à plusieurs bandes passent pour de la haute politique.

 Pierre Briançon                     Le Monde du 7  juin 2014

  • Amazon Le groupe de Seattle a commencé, à la fin des années 1990, en vendant en ligne des livres. Aujourd’hui, il est bien autre chose que le premier supermarché du monde sur la Toile : il conçoit liseuses et tablettes, et a investi un milliard de dollars dans l’achat de contenus (jeux, films…).
  • Google Le groupe avait commencé, à la fin des années 1990, par offrir un moteur de recherche en ligne d’une redoutable efficacité. Aujourd’hui, Google dispose d’un système d’exploitation dominant sur les smartphones (Android), d’un vrai groupe de médias avec YouTube, et il investit beaucoup dans l’intelligence artificielle, la réalité virtuelle (Google Car, Google Glass), et la robotique (il vient de racheter Boston Dynamics).
  • Facebook Après l’application de partage de photos Instagram rachetée en 2012, le réseau social s’est offert en 2014 la messagerie instantanée WhatsApp pour 19 milliards de dollars, et pour 2 milliards les casques Oculus Rift.

Amazon, numéro un mondial du commerce en ligne veut étendre son emprise aux salons et aux télévisions, l’un des rares domaines que les géants de la high-tech n’ont pas encore complètement révolutionné. Amazon devrait dévoiler début avril 2014 une box ou une clé HDMI se branchant sur les télévisions. Cet appareil donnerait accès à un service de streaming (lecture sans téléchargement) de vidéos et de chansons. Selon le Wall Street Journal, il sera gratuit, financé par la publicité, mais la société a cependant démenti cette information. S’attaquer à la télévision constituerait une nouvelle étape pour le groupe dans sa stratégie de développement sur les contenus digitaux. Il dispose déjà de sa boutique de films, chansons et applications, a lancé son service de streaming vidéo et il commence à produire ses propres séries télé. En tout, il aurait dépensé près d’1 milliard d’euros en achats de contenus en 2013… Amazon ne se considère d’ailleurs plus comme une entreprise de commerce en ligne, mais comme une société technologique, qui fait du commerce en ligne. Pour Jeff Bezos, son patron, la distribution sur le Web n’a toujours été qu’un point de départ. La société a ainsi été la première à proposer une offre de cloud, l’informatique dématérialisée. Les appareils connectés aux télévisions vont faire émerger une nouvelle plate-forme, créant de nombreuses opportunités, prédit Brian Blau, analyste au cabinet Gartner. Un potentiel qui attire aussi ses rivaux. Google a déjà lancé Chromecast, sa propre clé avec un port HDMI pour le téléviseur. Il pourrait passer à la vitesse supérieure avec une box complète. Apple est présent avec son Apple TV et discuterait avec Comcast, le premier câblo-opérateur américain. En réalité, les géants américains de la high-tech, qui dominent largement le Web occidental, sont lancés dans un processus de diversification tous azimuts, qui semble ces derniers mois s’accélérer. C’est le seul moyen dont ces groupes disposent pour continuer d’attirer davantage d’utilisateurs selon M. Blau. Et cette expansion se fait désormais dans des domaines de plus en plus éloignés de leurs activités historiques. Les géants ont le sentiment que la prochaine innovation est au coin de la rue, estime Greg Sterling, d’Opus Research. Elles ont vu comment Microsoft a raté le tournant du mobile. Elles ne veulent pas se retrouver dans la même situation dans quelques années. BlackBerry ou Nokia, dépassés par l’arrivée des smartphones tactiles, font aussi office de piqûres de rappel. Mark Zuckerberg, le jeune patron de Facebook, confirme. Le mobile est la plate-forme d’aujourd’hui. Nous devons maintenant penser aux plates-formes de demain, a-t-il indiqué mardi 25 mars pour justifier le rachat à 2 milliards de dollars d’Oculus Rift, une start-up fabricant des casques de réalité virtuelle. Après avoir tardé à réagir à l’émergence des smartphones, Facebook veut créer le futur, estime M. Sterling. Elle étudie ainsi le déploiement d’un réseau de drones solaires en haute altitude. Le réseau a recruté des experts de la NASA et les cinq salariés de l’entreprise britannique Ascenta. Selon le Financial Times, le fondateur de cette start-up, Andrew Cox, a travaillé sur des programmes de drones pour l’armée britannique. Facebook convoiterait aussi la société Titan Aerospace. Son projet est très intéressé : il s’agit de connecter à l’Internet les quelques milliards d’humains qui n’y ont pas encore accès. Facebook espère bien les convertir avant d’autres groupes. Selon M. Blau, il adopte une stratégie similaire à Google. De fait, dans la Silicon Valley, le moteur de recherche est le champion de la diversification. En quinze ans, il n’a pas seulement conquis le Web. Il a élargi ses frontières aux smartphones et aux tablettes, avec son système d’exploitation Android. Et s’essaye maintenant aux voitures sans chauffeur, aux lunettes et aux montres connectées, à de nouvelles plates-formes de communication ou interfaces entre l’homme et la machine. Ses dernières initiatives vont encore plus loin. Le groupe fondé à la fin des années 1990 par Larry Page et Sergueï Brin, aujourd’hui jeunes quarantenaires et toujours aussi fondus de science, parie sur les dernières avancées en matière de robotique et d’intelligence artificielle. En janvier, Google a ainsi racheté Deep Mind, une start-up britannique spécialisée dans l’intelligence artificielle. En 2012, il a aussi recruté Ray Kurzweil, un gourou de l’intelligence artificielle, et adepte de la théorie transhumaniste, prônant un humanisme amélioré par la machine. Google investit aussi dans la robotique. Fin 2013, Google a acquis Boston Dynamics, dont les robots à usage militaire sont parmi les plus avancés au monde. Les démonstrations sur YouTube de son robot WildCat lancé à plein galop sont très impressionnantes… En début d’année, le moteur de recherche a aussi racheté Nest, une entreprise concevant des thermostats et des détecteurs de fumée intelligents. Un moyen rapide pour s’attaquer au segment de la maison connectée. Google fait des paris sur le futur, indique M. Sterling. Beaucoup ont déjà échoué et beaucoup échoueront encore. Personne ne sait ce que sera la prochaine grande innovation : la réalité virtuelle, l’Internet des objets, les drones, l’intelligence artificielle… , renchérit, sur son blog, Fred Wilson, cofondateur d’Union Square Ventures, l’un des principaux fonds américains de capital-risque. Les géants du Web ne veulent surtout pas rater le coche et dépensent à tout va leurs milliards de dollars de cash pour ce faire.

Jérôme Marin, Cécile Ducourtieux       Le Monde du 30 mars 2014

Passés sous silence la bascule du siècle, l’avènement d’Internet, les tours qui s’effondrent, nous avons nivelé la planète, le monde s’est aplati : Aristote et Copernic avaient tort, la Terre est une assiette creuse. Incapables de percevoir autre chose que ce petit cosmos, nous tournons autour sans même avoir faim, nous grapillons quelques miettes de déjà vu. L’Histoire se répète, donc nous la recommençons. Je veux du boulot, pas du mariage homo, s’exclament quelques quidams, heureux de leur trouvaille. Slogans, devises, dictons, formules, sentences, préceptes et clichés en guise de conversation, nous attendons la suite des jeux du cirque, la crue des idées, le retour aux curés, la boucle est  bouclée, circulez, il n’y a plus rien à voir. Voici nos jours.

Thierry  Beinstingel             Faux Nègres          Fayard 2014

Le pire est désormais certain

La révolution numérique est en marche. Dans l’espace-temps de son redéploiement, elle n’en est qu’à ses débuts et il est déjà possible d’anticiper où elle nous mène, dans un monde où l’être humain sera dissocié de lui-même jusqu’à devenir parfaitement contrôlable, sans contrainte ni violence physique. La seule certitude dans cette vaste évolution, ce sont les termes de l’échange. Prévisibilité, sécurité, allongement de la durée de vie contre la transparence absolue, la disparition de la vie privée, la perte de la liberté et de l’esprit critique. L’esprit reptilien, et tous ses débordements que des siècles de civilisation ont essayé de combattre sans succès, va enfin dis­paraître, et avec lui l’insécurité et l’inquiétude qui l’accompagnaient jusqu’ici. Le monde des big data se veut non stressant, non violent, il refuse la peur du lendemain. Et il a développé les outils pour y parvenir. Pourtant, contradiction suprême, ces bouleversements sont dictés par un des aspects fondamentaux de notre logique reptilienne humanisée : l’avidité. L’appétit sans fin d’une minorité, celle d’individus animés par un impérialisme qu’aucun État nation n’avait jamais osé envisager à ce degré.

L’autre, notre frère, notre semblable, est désormais au mieux un encombrement, au pire une menace. Big Mother veut nous débarrasser d’une nouvelle forme de violence impossible à traiter par les modes de combat classiques : le terrorisme. Jamais le monde, dans son ensemble, n’a été plus sûr. Jamais le sentiment d’insécurité n’a été aussi fort. Grâce notamment à Internet, fantastique robinet d’informations continues, se crée une dramaturgie mondiale, une sorte de fiction-réalité qui justifie l’alliance des big data et du monde du renseignement pour une mise sous surveillance sans précédent de l’humanité. Le pire n’est jamais certain. Le processus de surveillance des individus est irréversible, aucun texte législatif ou réglementaire ne pourra l’endiguer. Ce qui sera concédé en apparence par les big data et leurs alliés sera aussitôt repris avec l’aide d’une technologie que les législateurs sont incapables de suivre, débordés par des évolutions vertigineuses et par une complexité hors d’atteinte d’élus mal formés pour comprendre les véritables enjeux et englués dans la lenteur du temps politique. Ce pouvoir supranational mille fois annoncé sous des formes violentes par les écrivains de science-fiction s’installe sans bruit dans la douceur d’une civilisation où la gratuité ne sera plus l’exception mais la norme, où le travail sera réservé à une élite abusivement rémunérée et où la majorité de la population éjectée du travail par la robotisation sera livrée à une douce vacuité entretenue par un revenu minimum garanti en contrepartie d’une connexion permanente. Cet individualisme sans liberté préfigure une civilisation de l’ennui et de l’impatience à y remédier, les deux œuvrant à une perte de perception du réel.

Les maîtres du big data, ces puritains insatiables, n’en ont pas fini avec Dieu, leur prochain objectif. L’allongement de la vie, une des priorités de Google, ne sera accessible qu’aux plus fortunés, les mêmes qui vivront dans des lieux écologiquement préservés, loin de la concentration urbaine où les gens ordinaires s’aggloméreront, seuls, mais en sécurité grâce aux technologies de prévention des délits. L’homme augmenté, rehaussé, tel qu’on l’évoque aujourd’hui, n’est probablement qu’une étape vers la grande mutation qui se profile. Si, pour reprendre l’expression du père de l’Internet Vinton Cerf, la vie privée est une anomalie, le jour viendra certainement où la vie organique sera aussi considérée comme une anomalie. Le rêve des big data de fusionner l’homme et la machine est bel et bien en marche. Jusqu’à nous proposer un jour, pourquoi pas, de muter, grâce aux progrès de l’intelligence artificielle, dans une enveloppe non organique, parfaite et durable. Avec l’espoir que les milliards de données collectées sur nous durant notre existence nous permettent de le faire sans perte d’identité. Nous serons alors immortels et maîtrisés, pour ne pas dire asservis. L’orgueil des maîtres du numérique est sans limites, à l’image de leur créativité et de leur puissance financière. Jamais dans l’histoire de l’humanité si peu d’individus auront dicté leur loi à un aussi grand nombre. Un avenir qui paraît inéluctable tant les contre-pouvoirs manquent. Dans la vieille Europe, qui a vu naître la démocratie, la question n’est pas d’aller contre les big data mais de savoir comment les rattraper. Sauf que Google ne sera jamais rejoint, pas plus qu’Apple ou Amazon. Les données qu’elles ont déjà accumulées les mettent hors de portée de la concurrence. Face à cette nouvelle entité, incarnation de la puissance mutante des États-Unis, née de l’accouplement de l’appareil de renseignements avec les conglomérats du numérique, l’Europe gesticule mais elle s’est déjà résignée à une allégeance sans condition. Demain, tout notre être sera captif de la Toile : la santé, les assurances, les impôts, les comptes bancaires… Comme l’écrivait le philosophe Walter Benjamin : Que les choses suivent leur cours, voilà la catastrophe. Certes, le pire n’est jamais certain, mais une chose est sûre : résister va devenir de plus en plus compliqué. Cela passera par l’acceptation d’une marginalisation. Une méfiance vis-à-vis du monde connecté. Une extraction du temps contracté.

Arc-boutés sur une défense conçue pour résister à des idéologies clairement identifiées, les intellectuels censés jouer leur rôle de sentinelles n’ont rien vu venir ou presque, probablement submergés autant que fascinés par cette révolution technologique. Le projet des big data est libertarien, sans frontières, sans État, il rend obsolètes toutes les idéologies souverainistes. L’acte de résistance sera de remettre l’humain au centre du jeu. De protéger la sensibilité, l’intuition, l’intelligence chaotique, gage de survie. C’est à cette seule condition que nous pourrons préserver notre part d’humanité dans le monde des 0 et des 1. Sinon, nous vivrons tous irrémédiablement nus, avec ce faux sentiment d’émancipation que provoque la nudité. Les avantages proposés par les nouveaux maîtres du monde sont trop attrayants et la perte de liberté trop diffuse pour que l’individu moderne souhaite s’y opposer, pour autant qu’il en ait les moyens. Il ne faut pas compter sur les big data pour nous rendre cette liberté. En revanche, nous pouvons leur faire confiance pour convaincre l’humanité qu’elle n’est pas essentielle.

Marc Dugain, Christophe Labbé       L’homme nu. La dictature invisible du Numérique.  Robert Laffon. Plon 2016

La vie privée est un concept qui a émergé lors d’un boom urbain de la révolution industrielle. Si bien que cela pourrait très bien n’être qu’une anomalie.

Vinton Cerf, Chief Internet Evangelist chez Google, novembre 2013

Si vous faites quelque chose dont vous souhaitez que personne ne le sache, peut-être devriez-vous commencer par ne pas le faire. (Ce qui peut aussi se dire : Si vous n’avez rien à cacher, pourquoi craindre qu’on sache tout sur vous ?)

[…]      Ce n’est qu’une fois que nous aurons obtenu leur attention que nous pourrons espérer conquérir leur cœur et leur esprit

Eric Schmidt, président exécutif du conseil d’Administration de Google depuis 2011

La vie privée, ce n’est pas ce que l’on dissimule, c’est de l’espace non public, quelque chose dont nous avons besoin pour ensuite jouer notre rôle sur l’agora. Elle est aussi vitale socialement que le sommeil l’est biologiquement.

La transparence totale s’apparente à une nouvelle forme d’Inquisition. Car, que veut dire être transparent ? Que l’on voit au travers de vous et donc que l’on ne vous voit plus. On nous fait confondre honnêteté et transparence. Il faut se poser la question : est-ce que le seul moyen que j’ai d’être honnête, c’est d’être mis sous surveillance 24 h sur 24 ? Si la réponse est oui, cela signifie que l’on a inventé l’honnêteté totalitaire.

Jean-Claude Ameisen, ancien président du Comité Consultatif National d’éthique

Dès lors qu’aucun trajet ne pourra être payé en cash, il sera aisé de fournir sur chaque individu une cartographie de ses déplacements quotidiens, qui pourra être aussi bien transmise à son employeur qu’à sa femme ou à sa maîtresse, bref, à celui qui paiera l’information. Est-ce un hasard si Carlyle et Blackstone, les deux principales sociétés de capital-investissement de la planète, entrelacées aux services de renseignements américains, ont mis sur la table 10 milliards de $ pour racheter NCR, le leader mondial des caisses enregistreuses et des distributeurs de billets ?

Marc Dugain, Christophe Labbé    L’homme nu. La dictature invisible du Numérique. Robert Laffon. Plon 2016

Les géants du Net qui prônent la fin de la vie privée font tout, eux, pour se soustraire aux regards. La transparence qu’ils nous proposent est en fait une glace sans tain. La capacité de surveiller les moindres faits et gestes des autres, tout en cachant les siens, est la forme la plus haute du pouvoir. C’est le ressort central d’entreprises comme Google ou Facebook, écrit Frank Pasquale, professeur de droit à l’université du Maryland aux États-Unis, et auteur de The Black Box Society, un livre dans lequel il dénonce l’existence d’une boîte noire de plus en plus impénétrable protégée par le secret militaire, industriel ou commercial. Guy Debord l’annonçait déjà dans La Société du spectacle : Plus on parle de transparence, moins on sait qui dirige quoi, qui manipule qui, et dans quel but. Pour reprendre l’analogie de Frank Pasquale, les big data sont, avec les agences de renseignements qu’elles alimentent, comme le roi de Lydie dans le deuxième livre de La République de Platon : elles ont récupéré l’anneau de Gygès qui permet de devenir invisible et ainsi de voir sans être vu soi-même. Apple ou Google entrouvrent leurs portes aux seuls journalistes qui ont montré patte blanche et savent qu’ils seront exclus du paradis au moindre article désobligeant. Les reporters du site américain CENT n’ont-ils pas été blacklistés pendant plus d’un an par Google pour avoir publié des informations sur Eric Schmidt, telles que son salaire, son adresse, ses hobbies ou certaines donations qu’il avait faites? Des renseignements obtenus, ironie du sort, grâce au moteur de recherche de la firme.

S’assurer qu’il n’y ait plus jamais un Snowden pour ouvrir la boîte noire et en libérer les secrets inavouables, telle est l’obsession de la Matrice. L’humain est désormais identifié comme le maillon faible qu’il faut retirer de la boucle. Mieux vaut déléguer la surveillance de masse aux machines qui, elles, n’ont pas d’état d’âme. Puisque même au cœur de l’appareil de renseignements, dans le saint des saints, le cas de conscience est toujours possible. Tels ces quarante-trois réservistes de l’Unité d’élite 8200, sorte de NSA israélienne, qui, en septembre 2014, signaient une lettre ouverte dans laquelle ils dénonçaient les méthodes employées pour contrôler des millions de Palestiniens. La surveillance automatisée, elle, est totalitaire à la perfection.

La dictature décrite par Orwell dans 1984 est un modèle de domination dépassé sur le plan technologique.

Marc Dugain, Christophe Labbé    L’homme nu. La dictature invisible du Numérique. Robert Laffon. Plon 2016

Ce passage incessant d’une connexion mentale à sa déconnexion, la superposition constante de registres multiples et hétérogènes, la dépendance perpétuelle aux écrans, messages, sollicitations de toutes natures risquent de modifier en profondeur les manières de penser, mais aussi de ressentir.

Monique Atlan, Roger-Pol Droit. Humain Une enquête philosophique sur ces révolutions qui changent nos vies. Flammarion 2012

Plus que Jamais, le livre papier, dans sa linéarité et sa finitude, constitue un espace silencieux qui met en échec le culte de la vitesse, permet de maintenir une cohérence au milieu du chaos

Cédric Biagini          L’emprise numérique. Comment Internet et les nouvelles technologies ont colonisé nos vies. L’Échappée 2012

On ne fouille plus la profondeur des mots, on reste en surface, on ricoche dessus. Le Web est devenu une machine à simplifier le réel, jusqu’au langage lui-même. Tweeter, qui signifie haut-parleur, en est le symptôme le plus spectaculaire avec une compression de la pensée en 140 caractères maximum. Aujourd’hui, au sortir du primaire, certains élèves, hyperconnectés pour la plupart, se débattent avec 500 mots de vocabulaire. En contribuant à l’appauvrissement du langage, les marionnettistes du big data réduisent la diversité sémantique, simplifient et standardisent notre vision du monde. Par un étouffement de l’esprit critique, ils s’immunisent, par la même occasion, contre une remise en cause du système.

L’école, qui aurait pu être un espace de réflexion déconnecté, un lieu de résistance où l’on ensemence l’esprit critique, accompagne le mouvement. Najat Vallaud-Belkacem a foncé tête baissée avec son plan Tablette pour une éducation digitale qui a prévu, pour commencer, d’équiper toutes les classes de cinquième. Un milliard d’euros sur trois ans va être consacré à ce grand bond en avant numérique, avec l’objectif que la France puisse être leader dans l’e-éducation. Le corps enseignant a peu protesté, espérant pouvoir capter de nouveau l’attention des élèves qui, shootés par des décharges d’excitation émotionnelles, ne supportent plus le temps long de l’école, pourtant indispensable à l’apprentissage. Comme le rappelle le philosophe Éric Sadin, il est vital que l’enseignement favorise une salutaire forme d’écart, justement ce qu’offre le livre imprimé, objet physiquement clos à lui-même mais ouvert à toutes les expériences de la connaissance et de l’imaginaire. Il s’expose au regard dans une altérité située à distance qui appelle la concentration, indispensable à la réflexion et à la maturation du savoir.

 […]       En effaçant la chronologie, en gommant les repères historiques, on induit un état de confusion, une incapacité à hiérarchiser les événements. Privé de la profondeur du temps, chacun vit dans un monde aplati où tout est au même niveau, où tout se vaut. Et ce n’est pas l’école qui va administrer l’antidote, puisque l’on y a progressivement troqué l’enseignement chronologique de l’Histoire contre une représentation thématique. Non seulement l’histoire ne compte plus, mais c’est l’idée même du récit qui se disloque. Les big data ont aussi tué Homère. Avec l’Iliade et l’Odyssée, le poète grec a forgé le récit fondateur de la civilisation occidentale. Un texte monde qui avait vocation d’apprentissage pour former des citoyens, construire l’individu et la communauté. Une école de vie Dans l’espace infini et flottant de la Toile, la flèche de Cronos n’a pas de sens. Le récit ne se déroule pas, il se picore avec une frénésie impatiente.

Marc Dugain, Christophe Labbé    L’homme nu. La dictature invisible du Numérique. Robert Laffon. Plon 2016

Nous sommes devenus esclaves d’outils tellement perfectionnés que nous n’en saisissons plus le mode de fonctionnement. Ce sont bien des boîtes noires. Le principe de justification de telles pratiques est toujours le même : Tant que vous ne faites rien de mal, vous n’avez pas à craindre que l’on sache tout de vous et tout sur vous. La question étant de définir ce qu’est le mal, définition laissée à la totale discrétion de ceux qui ordonnent, classent, traitent les informations selon des critères que rien ne les oblige à révéler. En tout état de cause, le classement de chacun se fait en fonction d’une logique propre à la machine. Comme le souligne le philosophe Eric Sadin, spécialiste des nouvelles technologies, c’est la question de l’autonomie de la décision humaine qui s’effrite alors qu’elle est au cœur de l’humanisme moderne avec son éthique de la responsabilité. Plus largement, c’est l’écart qui jusque-là séparait les êtres entre eux et les êtres et les choses qui peu à peu se réduit.

Dans cette compression qui fait du monde une métadonnée unique et universelle, il n’y a plus de place pour l’imperfection. Donc pour l’humain. Ce sont pourtant bel et bien les faiblesses, les défauts constitutifs de notre espèce qui fondent sa force. Contrairement à l’ordinateur, notre cerveau est incapable d’imaginer des combinaisons à l’infini, sa force de calcul est limitée et aléatoire. Et pour s’en sortir, l’humain a inventé un chemin de traverse : l’intuition. Un mode de décision guidé par l’émotion qui lui confère à la fois son génie et son imprévisibilité. Il en va de même pour sa mémoire, si imparfaite. N’en déplaise aux nouveaux forgerons du monde, oublier est une nécessité vitale qui nourrit l’intelligence humaine. Notre cerveau n’est pas fait pour la rétention. Sa véritable force est sa flexibilité, sa capacité à oublier pour ne garder que ce dont il a besoin, et à contredire l’expérience passée, rappelle Idriss Aberkane, chercheur en neurotechnologies à l’Ecole centrale de Paris. Quand les Google, Apple, Facebook, Amazon, Baidu, Alibaba, Samsung et Microsoft brassent plus de données en une journée que le monde académique en dix ans, ce n’est pas de données que nous manquons, mais bien de ces choses que les ordinateurs ne savent pas produire : des idées, des concepts, des imaginations. Toujours dans ce souci d’optimisation, l’utopie numérique nous promet, elle, la mémoire totale, autrement dit la possibilité de conserver, dans la Matrice, trace de tous nos faits et gestes. Un service qui sera évidemment monétisable en échange d’un gain d’efficacité. La machine se souviendra à notre place pour que notre cerveau ainsi déchargé puisse se consacrer à d’autres tâches. Mais, en externalisant notre mémoire, nous risquons d’altérer une qualité purement humaine, l’imagination, puisque cette dernière se nourrit du vécu émotionnel gravé dans notre cerveau. Les données et les automatismes n’ont jamais fait un être humain. Ce qui constitue notre humanité, c’est indubitablement la conscience, les idées, la créativité, les rêves. L’information certes, mais en extraire la connaissance et, mieux, la sagesse, ce qu’aucun algorithme ne peut extraire. Le super-calculateur Exascale qui consommera en électricité l’équivalent d’une ville de 30 000 habitants, quand notre cerveau se contente de 1 million de fois moins d’énergie, ne sera jamais capable d’inventer la théorie de la relativité, d’écrire Guerre et Paix ou de composer La Flûte enchantée. La botte secrète du cerveau humain face à l’ordinateur, c’est aussi le goût du risque. Ce risque que les big data veulent à tout prix quantifier, enfermer dans des statistiques censées faire disparaître l’imprévisible et l’aléatoire. L’imprévisible, voilà le mal absolu. Dans Le Prince, Machiavel met ainsi en garde son souverain : Aussi heureux qu’il puisse paraître au départ, tout événement qui n’aurait pas été anticipé, auquel on n’aurait pas fait une place dans le présent en s’y préparant, en le devançant pour ainsi dire et le vivant avant l’heure, restera source de danger. Grâce aux métadonnées, les entreprises du digital détiennent la boule de cristal dont rêvent les politiques. Le risque doit être aussi quantifié parce qu’il est monétisable auprès des banques, des assureurs et des marchés financiers. Une demande qui ne cesse de croître avec la judiciarisation de la société.

Quantifier, mesurer, étalonner, pour mieux standardiser le monde, telle est la logique des big data. C’est ainsi que plus de 90 % des smartphones sont équipés du même système d’exploitation, Android, mis au point par Google, qu’Apple a pu vendre 500 millions d’iPhone sur la planète, ou qu’en une seule journée 1 milliard de Terriens auront utilisé Facebook. Les services ou les produits n’ont plus à être adaptés, ou si peu, parce qu’ils sont destinés à un consommateur universel. Les big data constituent le stade ultime de la mondialisation. Elles l’ont accélérée avec d’autant plus d’enthousiasme que le phénomène, comme on l’a montré, est né sur le sol américain, où la plupart des géants du numérique ont leur siège. La mondialisation est une idéologie conçue à l’image des États-Unis. Une théorie faite pour une société marchande, transparente, mobile, sans racines, sans frontières, où l’argent est roi et l’État lointain, analyse l’historien Jean Sévillia. C’est au nom de ce profit mondialisé que Google, après avoir battu du tambour sur son refus du diktat des autorités chinoises, a fini par accepter leurs conditions, y compris le fait que les données des utilisateurs de sa boutique soient hébergées sur des serveurs locaux. La possibilité de faire fructifier son système d’exploitation Android sur le premier marché mondial des smartphones était sans doute trop tentante…

Comme tout ce qui l’entoure, l’homme peut être mis en données, réduit en quantités mesurables, métabolisables par les entités informatiques. A partir des informations collectées sur chaque individu, les big data ont carrément créé des êtres numériques. Des doubles dotés de leur propre identité.

Ce qui frappe avec le déploiement irréversible des réseaux sociaux, c’est à coup sûr l’apparition d’une forme d’identité nouvelle. Comme si, pour chacun de nous, l’identité civile, officielle, se doublait d’une identité numérique, paradoxalement déclinable au pluriel, qui permet de démultiplier sa présence, ses possibilités d’intervention, de contacts, dans un rêve de partage sans limites et sans entraves. Plus rien à voir avec l’identité fixée que l’on présente sur ses papiers officiels.

Roger-Pol Droit

Tendues vers cet objectif de connaître toujours plus les attentes du consommateur, de cerner son comportement, les big data ont entrepris de capturer dans les avatars notre personnalité. L’humain se réduit à une ligne de code. Son classement en profil se fait selon des critères propres au système lui-même. Il peut s’agir de la religion, de ses convictions politiques, de l’environnement affectif, de ses habitudes sexuelles, ou encore de ses opinions, du moins telles qu’il les exprime sur les différents réseaux. Des données qui conduisent à une image figée, forcément réductrice.

Si nous avons concédé aux 0 et aux 1 le pouvoir exorbitant d’encoder le monde, c’est notamment contre la promesse qu’ils le rendraient plus lisible, plus limpide. Or c’est une réduction numérique qui s’est opérée. En convertissant le réel en 0 et en 1, on nous a fabriqué un monde binaire amputé d’une dimension fondamentale, le sensible. Une simplification qui nous prive d’un élément essentiel à la compréhension des choses. En prétendant rendre le monde intelligible grâce aux seules corrélations calculées par les algorithmes, on ne répond plus à la question du pourquoi, seul compte le comment. On ignore les causes pour ne s’intéresser qu’aux conséquences. On est dans le solutionnisme que dénonce le chercheur américain Evgeny Morozov, une réponse purement technologique qui ne s’attaque pas à la racine du problème, mais qui rapporte de l’argent, et sur laquelle on peut facilement communiquer. Le pourquoi est éludé parce qu’il risque de déboucher sur une réalité complexe avec des causes coûteuses à traiter. Au final, peu importe le résultat craché par la machine, le chiffre élude le débat. Il écarte la question du sens. Il fait loi. Il nous impose sa norme.

Certes, le pire n’est jamais certain, mais une chose est sûre : résister va devenir de plus en plus compliqué, disent -ils. Voire ! Il est des initiatives individuelles qui sont certes une goutte d’eau dans un océan : mais à force de gouttes d’eau… Ainsi de Jean-Noël Fleury qui tient le restaurant Le Petit Jardin à Saint Guilhem le Désert, dans l’Hérault, qui, à partir de 2017,  mettra des cartons jaunes aux clients qui, en dépit de ses avertissements – les écrans ne sont pas les bienvenus dans cet établissement -, continuent à y être scotchés, puis pour finir en cas d’entêtement, un carton rouge, c’est-à-dire l’expulsion. Attitude empreinte de la profonde conviction qu’un restaurant est un lieu de convivialité, et qui très probablement, au moins dans un premier temps, contribue plus à faire baisser son chiffre qu’à l’augmenter. Initiative à saluer bien bas [2]

La vie moderne tend à nous épargner l’effort intellectuel comme elle fait de l’effort physique. Elle remplace, par exemple, l’imagination par les images, les raisonnements par les symboles et les écritures, ou par des mécaniques ; et souvent par rien. Elle nous offre toutes les facilités, et tous les moyens courts d’arriver au but sans avoir à faire le chemin. Et ceci est excellent : mais ceci est assez dangereux.

Paul Valery

Se carapater en des lieux retirés (les déserts de Port-Royal) offre deux évitements : son propre reflet et ses semblables. Toute échappée arrache à l’ennui du narcissisme et aux carnavals des masses. C’est ce que je cherche sur les parois, dans les grottes, au fond des bois : des arrière-postes où règne la possibilité du silence. Une carte d’un monde de 8 milliards d’êtres humains mobiles et connectés se dessine. La majorité des hommes vivra dans des villes-mondes où personne ne s’occupera de savoir d’où viennent les choses qu’il mange ni les êtres qu’il côtoie. Le monde se brouille.

Cette redistribution de l’homme à la surface du globe est peut-être appréciable, mais nous sommes quelques-uns à la goûter fort peu. Miroir de cette mise sous tension de la terre, surgit un archipel de sémaphores, de vires aériennes, de clairières, de refuges, de relais de chasse : ce sont des ZAD, – zones affectées à la dissimulation –, où l’on pourra accomplir de très vieux gestes : regarder le ciel, faire de la minéralogie, se tenir à une table et converser longuement, en fumant, sans faire de gestes, ni consulter un écran. Vivre quoi ! Il faut connaître cette nouvelle géographie. C’est la géographie de la ruine contre celle du hub. Le vallon non siliconé contre le glacis. Là, seront respectées deux hautes et indépassables vertus auxquelles l’homme de 2018 a déclaré la guerre : le silence et la distance.

La première manifestation sensible de cette immense souricière de coercition est la destruction du temps. Le trésor dont nous disposons est de traverser une journée avec une idée fixe pour reprendre la théorie d’Hector Berlioz sur la composition. Les sollicitations numériques pilonnent le temps. Le numérique est le Waterloo de la durée. Mais le plus immonde dans le dispositif, c’est que la machine commence à nous influencer, nous contrôler, nous requérir. Elle s’impatronise sous le manteau de nos vies.

N’appréciant pas le colonel Kadhafi, je ne vois pas pourquoi je mettrais dans ma poche un petit dictateur à puce de silicium qui m’intimerait de répondre, me sonnerait en valet, me dicterait où aller, que faire, quoi lire, comment me conformer, comment m’exprimer dans des limites appropriées et qui signalerait à une communauté virtuelle tout écart dont je serais coupable. Je pense que Guillaume Gates et Marc Zuckerberg sont des criminels contre l’humanisme. Un jour, parions-le, il y aura un tribunal pénal international où seront traduits ces dynamiteurs du charme de la vie. Ils ravagent, avec leurs breloques, le mystère organique, imprévu, violent, bizarre de la vie chatoyante.

Les démiurges de l’intelligence artificielle croient qu’il peut y avoir une aventure numérique. Ils croient nous entraîner vers une aventure enthousiasmante, un monde nouveau. Ils se voient en Christophe Colomb. Ils rêvent de nous augmenter. Mais qu’ils nous laissent nous déployer d’abord ! Les hackeurs aussi pensent vivre l’aventure. Ils veulent dynamiter la citadelle en menant leurs assauts contre les serveurs globaux. Mais les uns comme les autres, en ne vivant pas au soleil, en ne se contentant pas de la nature (sous leurs yeux déployée, sous leurs pieds saccagée), ne savent pas ce qu’ils perdent ! Car le soleil, notre dieu, est une réalité qui n’a pas besoin d’être augmentée. L’aventure, c’est ce qui se vit dans l’éclat du jour, le plein-vent, l’amitié du sol et de ses fruits. C’est l’expérience du sensible, la vénération du visible, le charme de l’organique, le tressaillement de l’imprévu, bref, l’inverse de la vie sur écran. Je préfère le monde comme charmille peuplée d’oiseaux plutôt que comme Toile surveillée par des voisins vigilants. Caresser une peau, boire trop de vin, s’approcher du vide, regarder un crotale, renifler les fourmilières, embrasser une statue, demander à un pauvre cloche s’il veut boire un verre : voilà des choses aventureuses. Un iPhone ne les propose pas.

Les démiurges de la Silicon Valley, qui préparent l’avenir de notre civilisation (Martine Aubry parlant de Steve Jobs), profitent du Pinocchio qui dort en nous. -Pinocchio est le pantin faible. La fête foraine l’entraîne, sa bonne conscience le freine, les flonflons sont plus forts ! Les GAFA l’ont compris : l’homme est un Pinocchio qui cède à ses penchants. Il faut le reconnaître, il est plus facile, plus sympa de surfer vaguement sur le Web que de lire la description de la visite d’Eulalie à la tante de Marcel Proust le dimanche.

Je suis connecté pendant mes voyages, et à fond ! Je pense aux morts que j’ai aimés, je me souviens d’un visage, je salue les bêtes que je croise, je palpe les roches, j’essaie de comprendre les tourments du paysage. Jadis, je buvais beaucoup de vin pour faire apparaître des spectres. Bref, connexion absolue ! L’ivresse, les souvenirs, l’imagination, la poésie, l’amour : c’est cela le Wi-Fi ! Eteignez tout et le monde s’allume.

Cette griserie recherchée est une récompense. Le bilan comptable des journées au dehors. Je prends comme une victoire de me coucher en me disant : aujourd’hui, je n’ai vu que de beaux paysages, j’ai regardé une couleuvre, j’ai croisé un vers de Hugo (L’éternel est écrit dans ce qui dure peu), je n’ai pas rencontré Françoise Nyssen qui veut changer – ma -mentalité sur le terrainVoilà la griserie : des heures volées à la soumission et au brouhaha. Pour cela, la recette existe : le moindre chemin qui s’enfonce dans un bois, la moindre galerie entre les parois d’une bibliothèque, suivez-les !

J’ai dit que l’aventure est un pas de côté quand je me suis installé dans une petite isba, dans la forêt, en Sibérie. Je me suis rangé sur le côté, sur la bande d’arrêt d’urgence. Et j’ai vécu comme je l’entendais. Loin de ma vie urbaine qui était un défilé du 14-Juillet permanent, en rang, au pas, sous l’œil de l’adjudant et au son du tambour.

Les territoires ne sont pas tous répertoriés, quadrillés, les itinéraires ne sont pas tous balisé. Tous les êtres humains ne sont pas géolocalisés, il y a encore dans les ruelles de Naples de pauvres édentées non connectées qui chantent des mélopées très vieilles. Dans les canyons de l’Atlas, quelques Berbères ne captent pas les ondes mais connaissent l’emplacement des sources et les entrées des défilés. A Paris, à Londres, des artistes vivent pour les 40 centimètres carrés de leurs toiles. Vingt pour cent des Français n’ont pas Internet. Beaucoup d’entre eux le vivent mieux que ne le pense le docteur – Laurent – Alexandre – chirurgien et entrepreneur, fondateur de Doctissimo, qui promeut l’intelligence artificielle – .

Le grand Pan n’est pas mort. Mais il s’est retiré, il faut le débusquer dans des interstices difficiles. Vivre des aventures est encore possible mais requiert l’amour du visible et une dose d’imagination. N’écoutons pas les défaitistes qui pensent l’aventure terminée. Ils justifient leur paresse en disant : Le monde a livré tous ses secrets, j’arrive trop tard. C’est faux ! J’ai rencontré Yvan Bourgnon, naviguant autour du monde sur un catamaran non ponté comme l’explorateur viking Erik le Rouge ! Il suffit de pousser les bonnes portes, de trouver des idées d’embarquement, d’accueillir les bons rêves. Alors, on pourra continuer l’aventure en récitant les vers  la nuit était fort noire et la forêt très sombre.

Il y a l’intensification par la diffraction telle que l’éprouve le voyageur frénétique. Il peut y avoir intensification par l’approfondissement. C’est à elle que j’aspire. Je m’agite, mais je suis un bateau avec pavillon d’attache. Je pars parce que j’ai un lieu où revenir. Je sais d’où je viens et vénère ce quelque part : un sol (le calcaire tendre du Bassin parisien), un paysage (la forêt d’Ile-de-France sous des ciels de pastel), une histoire (flèches gothiques, dômes d’or, portes défensives), un peuple des bords de Seine (noblesse d’Empire, bougnats et clochards, aristocrates parisiens, prolos gavrochiens). Je ne balancerai jamais mon port.

Voyager, c’est faire du théâtre. Un paysage pour décor. Une bonne virée un peu risquée comme intrigue. Des amis pour échapper aux amours. Et un peu de mise en scène pour le rêve éveillé. Enfin, une chute en guise de tombée de rideau.

Sylvain Tesson          Le Monde du 5 août 2018

14 04 2014                 273 lycéennes de Chibok, nord-est du Nigéria, sont enlevées par la secte Boko Haram : Haram, c’est ce qui est interdit, à l’opposé de ce qui est permis : Hallal. Boko Haram, c’est l’interdiction de l’enseignement de la culture occidentale. Ironie de l’histoire, le fondateur de la secte se prénomme Joseph ! Cinquante sept d’entre elles parviendront à s’enfuir dans les deux premiers jours, les autres seront détenues dans la forêt de Sambisa. Les soldats, ils sont aux barrages routiers à prendre de l’argent au lieu de chercher nos filles. Alors nous sommes allés nous-mêmes dans la forêt de Sambisa. On avait des renseignements, nous sommes arrivés tout près de leur camp. Nous avons vu la poussière des véhicules de Boko Haram. Nous avons trouvé les boîtes de sardines vides qu’elles avaient mangées. Un chef local nous a dit : N’allez pas plus loin, ils vous tueront. Nous sommes rentrés et avons imploré les militaires de nous escorter. Pas un n’a voulu se hasarder dans la forêt. […]                 A la sortie vers Kano, un vendeur de voitures a eu affaire, par deux fois déjà, à Boko Haram. Un beau jour, son père a été enlevé. Il s’est nommé négociateur en chef pour la libération de son père, et est allé trouver les Boko Haram, à quelques kilomètres, raconte Awwal Musa Bashir, un ami du garagiste. Ils lui ont demandé 90 millions de nairas. C’était trop. Ils se sont mis d’accord pour 20 millions – 90 000 euros -, payables en dix fois, un versement par semaine. A la fin de la dernière traite, ils ont libéré son père. Mais un mois plus tard, ils le reprenaient à la sortie du garage. Il est allé les trouver et leur a dit : Très bien, gardez-le, tant pis. Ils lui ont répondu : Ah, dans ce cas, on va incendier ton garage. Il a emprunté de l’argent et il a repayé une rançon. Maintenant il est ruiné

15 05 2014                  La Commission des limites du plateau continental des Nations unies (CLPC)  reconnaît la souveraineté de Moscou sur 52 000 kilomètres carrés de la mer d’Okhotsk, à l’ouest de la presqu’île du Kamtchatka.

20 05 2014                 Le Canard enchaîné s’offre un des plus beaux couacs de sa carrière : en voulant dénoncer un soi-disant scandale à la SNCF : des quais de gare à raboter pour permettre aux nouvelles motrices de circuler, trop larges pour quelques centaines de mètre de vieux quais de gare. Ce devrait être l’arroseur arrosé, mais les têtes sont tellement vidées de tout esprit critique que le scandale ne retombera même pas sur le Canard enchaîné. Car enfin, voilà des siècles qu’on adapte les infrastructures routières aux véhicules qui les empruntent. Quand on est passé du cheval à la vapeur puis au moteur à explosion, quand on a commencé à dépasser les 30 km/h on a fait des routes avec un revêtement pour s’adapter à ces vitesses, puis les véhicules grossissant, le trafic s’intensifiant, on a fait des autoroutes et tout ça, ce sont des investissements énormes. Et voilà que l’on voudrait faire un scandale pour quelques centaines de mètres de vieux quais de gare à raboter. Mais où est le bon sens dans cette affaire ? certainement pas au Canard enchaîné ! Et les diaporamas de bonnes blagues tournant la SNCF en dérision de fleurir sur internet… du niveau de l’histoire bien grasse de fin de banquet contée par un beauf bourré ! De quoi nourrir l’insatiable esprit de dérision dans lequel se délectent les Français, rien d’autre !

La machine médiatique a démarré au quart de tour mercredi 21 mai, au lendemain des révélations du Canard Enchaîné. Alstom et Bombardier ont construit des trains régionaux trop larges pour certaines gares ? C’est consternant ! juge Ségolène Royal, ministre de l’écologie, demandant comment des décisions aussi décalées, aussi éloignées du terrain peuvent être prises. C’est proprement hallucinant, estime le premier secrétaire du PS Jean-Christophe Cambadélis, pour qui la responsabilité des dirigeants est engagée. Le secrétaire d’État aux Transports Frédéric Cuvillier n’a pas traîné : il a demandé une enquête interne à Jacques Rapoport et Guillaume Pepy, présidents de Réseau ferré de France (RFF) et de la SNCF, qui seront aussi auditionnés, à la demande du député UMP Jean-Marie Sermier, par la commission du Développement durable de l’Assemblée nationale, présidée par le socialiste Paul Chanteguet. Un lynchage à grande vitesse qui suscite quelques interrogations.

Donald Hebert                      Le Nouvel Observateur du 21 mai 2014

Mon Dieu, que de bruit pour une simple absence de coordination, qui n’est qu’un cafouillage, mais en aucun cas un scandale, ni un gaspillage, ni un raté ! Le scandale est bien chez celui qui ose prétendre que c’en est un.

Un journaliste, c’est quelqu’un qui relate les événements au jour le jour. Payé pour astiquer l’information plutôt que pour interroger les faits.

Simonetta Greggio               Les nouveaux monstres         Stock 2014

On dénonce un faux scandale, mais quand il aurait fallu dénoncer le vrai scandale qu’était le Tout TGV, personne n’a bronché… jusqu’à l’accident de Brétigny – 7 morts le 12 juillet 2013 – qui a mis en évidence l’incroyable délabrement du réseau ferroviaire français, dénoncé plus tôt par un rapport de fin d’études d’une école d’ingénieurs allemands ? Le Tout TGV, qu’est-ce que cela signifie dans la tête des décideurs ? La disparition pure et simple du sens de l’intérêt général pour céder toute la place au seul marketing. Ces affaires là se sont décidées il y a trente ans et il y a trente ans, le TGV était une vache sacrée… le marketing une autre, et l’intérêt général un vieux chien galeux et squelettique.

Par rapport à des techniques de type train pendulaire, qui permettent d’atteindre des vitesses d’exploitation presque équivalentes à celles du TGV, mais sur des ligne classiques, en jouant dans les courbes sur l’inclinaison du train plutôt que sur celle des rails, le coût du kilomètre de LGV restait prohibitif : autour de 20 millions d’€ par kilomètre, soit près de trois fois le prix d’une autoroute – sans parler des lignes aériennes, par nature gratuites.

Le TGV coûtait bien trop cher. Il avait pourtant acquis, en trente ans une puissance symbolique inégalée : c’était la dernière incarnation du jacobinisme triomphant des Trente Glorieuses, le plus spectaculaire message d’amour de Paris à la Provinec. Les villes voulaient leur TGV. Nancy avait voulu son TGV, comme sa rivale Metz, et les deux villes avaient accepté l’absurde jugement de Salomon de l’État, qui mit la gare au milieu de nulle part, à équidistance parfaite des deux concurrentes. Toulouse, la ville de l’Airbus, reliée à Paris par plus de 400 vols par semaine, voulait son TGV. Le Havre et Rouen voulaient aussi se sentir aimés de la capitale, comme Bordeaux et Nice.

Mais ni l’État ni les collectivités territoriales avides de vitesse n’avaient plus les moyens de s’offrit les caprices rétro-futuristes de la grande vitesse. La crise de 2007 avait révélé le caractère insupportable de la dette publique – la France était progressivement devenue un placement à risque.

La solution envisagée alors pour satisfaire les intérêts divergents des défenseurs de la grande vitesse et des partisans de l’austérité consista à imaginer un type de partenariat public-privé qui permettait de projeter la dette dans un avenir lointain, et relativement opaque d’un point de vue comptable.

La chose avait été déjà largement pratiquée quand il s’était agi de doter la France d’un réseau autoroutier moderne : des sociétés privées avaient pris la construction des autoroutes à leur charge, en échange [3] d’une concession de quelques dizaines d’années durant lesquelles elles se remboursaient en en faisant payer l’usage aux automobilistes.

Aurélien Bellanger               L’aménagement du Territoire.          Gallimard 2014

28 05 2014                En Égypte, le maréchal Sissi remporte les élections présidentielles avec 96.1 % des suffrages. Il a organisé auparavant un référendum qui a rejeté le parti islamiste à une forte majorité. Les Égyptiens ont préféré un militaire aux barbus.

Deux adolescentes de 14 et 15 ans ont été violées la veille dans un petit village d’Uttar Pradesh, l’un des États les plus pauvres de l’Inde. Elles sont pendues ! Les femmes issues des basses castes sont les damnées des damnés de l’Inde. Avant de découvrir le drame, le père d’une des adolescentes a voulu signaler à la police la disparition de sa fille : il s’est fait jeter. La mère d’une jeune fille victime de viol est battue et promenée nue dans les rues après que sa fille soit allé porter plainte. Ainsi vont encore les choses dans certains endroits de l’Inde.

5 06 2014                   De temps à autre, rien de tel qu’une bonne volée de bois vert pour remettre les pendules à l’heure ! et quelle volée ! C’est Michel Rocard l’expéditeur et le gouvernement anglais le destinataire.

Il y a entre vous et nous les Européens continentaux un malentendu qui est en train de tourner mal. Votre immense histoire vous vaut de porter autour de vous une admiration parfois sans bornes. Inventeurs de la démocratie il y a près de trois cents ans, et des droits de l’homme dans le même mouvement, vous avez ensuite dominé le monde, par la mer et la marine d’abord, par la finance ensuite, quelque deux siècles. Dans ce dernier domaine, vos successeurs américains ont mis un tel désordre tournant en crise, qu’ils nous font souvenir que vous aviez, vous, été capables de rester sages. Enfin, quand vint la menace de l’apocalypse, votre courage sauva l’honneur, puis votre ténacité – vous avez su tenir longtemps -, recevant tard l’aide américaine et russe, sauva la liberté. Nous le savons, n’avons jamais rechigné à le répéter, notamment en cette semaine mémorielle, nous vous devons beaucoup, immensément. Cela ne saurait aller pourtant jusqu’à vous permettre à notre endroit le double jeu et le mépris. Vous n’aimez pas l’Europe, c’est votre droit et cela se comprend. Vous y êtes cependant entrés, voici quarante-deux ans, mais sur un malentendu. Vous n’avez jamais partagé le sens du vrai projet que pourtant le grand Winston Churchill parlant pour vous, à Zurich en 1946, avait su pressentir et décrire avec ces phrases inouïes : Pour prévenir le retour de tels malheurs, vous autres Européens devriez construire quelque chose comme les États-Unis d’Europe… Y réussiriez-vous que vous recevriez l’approbation immédiate et enthousiaste de la Communauté britannique des nations comme celle des États-Unis d’Amérique. Il y a de fortes raisons de penser que l’Union soviétique pourrait aussi y être favorable, auquel cas tout serait résolu… Que ne l’avez-vous écouté ? L’appui enthousiaste de la Communauté britannique des nations à l’Europe parce qu’unie, de l’extérieur. Il avait tout dit. Pensée de géant, que partageait un autre géant, Charles de Gaulle. Mais vous vouliez faire du commerce, et ne pensiez qu’à cela. Notre président de la République disparu, vous entrez. Jamais ensuite, jamais, vous n’avez permis le moindre pas en avant vers un peu plus d’intégration, un peu plus d’espace pour des décisions vraiment communes. La Communauté fait du commerce, ce qui vous convient, parce qu’elle se définit comme économique, mais pour le cœur de l’économie, la fiscalité, le droit des conflits, la représentation des forces sociales, vous exigez et imposez que l’unanimité demeure la méthode exclusive de prise de décision. Vous avez voulu la paralysie. Des voisins en quantité applaudissent à nos premiers succès et les jalousent. Ils veulent entrer. Vous soutenez tous les élargissements, nous aussi d’ailleurs, nous ne vous avions pas démasqués : cela diluait la Communauté. Mais jamais vous n’avez permis le moindre approfondissement. L’Europe demeura entravée et mal gérée, géant économique et nain politique. Vient le temps où la taille et le succès de notre Communauté rendent insensé qu’elle se borne aux seuls aspects économiques de la vie en commun. Diplomatie, défense, justice sont évoquées. Vous réussissez à imposer que l’on s’y limite à d’intermittentes actions communes étroitement définies à l’exclusion de toute véritable politique continue. Le traité de Maastricht (1992) vous doit d’être un échec et du coup ne sera ratifié que de justesse par des peuples qui n’y lisent rien. Vous n’eûtes pas besoin de vous faire beaucoup voir pour que les traités d’Amsterdam (1997), de Nice (2001), et même le Constitutionnel soient aussi des ratages puisqu’ils ne changeaient rien à l’essentiel, la paralysie garantie, car vous aviez déjà gagné. Ce fut au point dans ce dernier cas que deux peuples fondateurs, le français et le néerlandais, l’ont rejeté, se souvenant sans doute que c’est autre chose qu’ils voulaient. Pour leur honte, en Yougoslavie, en Afrique, à propos de la Palestine, l’Europe n’existait pas. Il vous fallut pire. Lorsque les règles vous déplurent, vous avez arraché leur violation par des accords de dérogation (I want my money back ou le chèque anglais, et puis le droit de quitter, à votre convenance : opting out). Mais vous avez fait plus indigne encore. Car il est arrivé que tant de paralysie provoque la colère, et que l’assentiment se fasse sur le continent vers la nomination de leaders puissants et à fort caractère. Ni le Belge Jean-Luc Dehaene ni le Luxembourgeois Jean-Claude Juncker ne risquaient de vous encombrer par le poids excessif de leur pays d’origine supposé les soutenir dans le processus décisionnel européen. Il a suffi qu’ils soient fédéralistes, qu’ils aient le caractère fort, la parole ferme et ne se laissent pas impressionner. Deux veto personnels en dix ans. Il fallait oser. Vous avez osé. De cela l’Europe meurt. Les dernières élections viennent de le confirmer. Même l’euro, seule création que vous n’avez pu éviter mais dont les règles de gestion furent écrites avec vous, donc avec votre marque, demeure affaibli et menacé par l’absence de commandement que vous avez su faire prévaloir partout en Europe. Oh je sais : vous n’êtes pas tout à fait seuls. Le refus de reconnaissance d’un intérêt européen commun, la priorité absolue en toutes circonstances à l’intérêt national, c’est vous qui les avez réintroduits dans l’Europe, mais vous fûtes contagieux. Nul n’est parfait. Reconnaissez au moins que vous méritez la palme. Dans ce désastre, et préparant les élections générales de ce mois de mai, les tenaces qui restaient avaient réussi à réinscrire un peu de volonté démocratique dans nos règles communes. C’est enfin au Parlement européen qu’il reviendra de définir la majorité soutenant la Commission européenne. Cela ne touche guère à l’essentiel, mais c’est un début, une manière de chercher à retrouver l’intérêt et le soutien de l’opinion. J’ai pour ma part voté Martin Schulz. J’ai peur pour l’Europe ou ce qu’il en reste de voir à sa tête quelqu’un qui a approché de trop près la pensée monétariste. Mais les urnes ont parlé. Même relative, il y a une majorité. Son chef est Jean-Claude Juncker, un fédéraliste courageux et tenace. La démocratie exige qu’il devienne président de la Commission européenne. Voilà que vous voulez l’empêcher. Vous tentez de casser là l’émergence enfin d’un processus démocratique en Europe. Vous lui interdisez de chercher dans la clarté la légitimité et la force démocratique dont elle a besoin. Même courageux et tenace (Michel Barnier l’est), un dirigeant européen choisi dans ces conditions sera affaibli. Et vous rendez clair que c’est ce que vous voulez. Sans démocratie interne, l’Europe est indigne, elle est en train d’en mourir. Et vous nous y renvoyez. Vous nous méprisez à ce point. Mais de quel droit ? Et méfiez-vous. Telle la lumière, le mépris se réfléchit sur ceux qu’il frappe. Vous finirez par y avoir droit. Et puis surtout vous faites semblant de vouloir vous en aller, la majorité de votre peuple n’affiche pas de doute là-dessus. Mais vous avez encore quelque intérêt bancaire à profiter du désordre que vous créez… Partez donc avant d’avoir tout cassé. Il fut un temps où élégance était synonyme de britannique. Laissez-nous reconstruire l’Europe. Retrouvez l’élégance, et vous retrouverez notre estime.

Michel Rocard          Le Monde du 5 juin 2014

Photos – Michel Rocard, un parcours - Gala

Comment Michel Rocard a perdu ses trois présidentielles

novembre 1990… apparemment, la confiance n’est pas au rendez-vous… c’est le moins qu’on puisse dire

12 06 2014                  La veille, l’Etat islamique – Daech – a remporté la bataille de Mossoul sur l’armée irakienne. Dans la ville de Tikrit, ont été regroupées des jeunes recrues irakiennes chiites qui ne sont même pas armées. Le commandant de la place leur a fait croire que des accords avaient été passés avec les vainqueurs et qu’ils devaient troquer leur uniforme contre des vêtements civils. Faits prisonniers par des milices irakiennes sunnites d’opposants, ils sont regroupés dans l’ancien palais de Saddam Hussein, puis livrées aux troupes de l’Etat islamique, qui, après interrogatoire pour départager sunnites et chiites, fusille pendant plusieurs jours 1 660 d’entre eux, chiites.

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[1]    Aujourd’hui Mumbay.

[2]  Mais est-il vraiment besoin d’initiatives ? Ne faudrait-il pas commencer à se demander pourquoi, dans notre beau pays de France, globalement submergé par cette addiction aux écrans, il est une région qui résiste comme elle a résisté aux Romains : la Bretagne, où l’on ne voit nulle part se manifester cette addiction, autochtones et touristes confondus, d’un air de dire : à quoi bon ? Le fameux réduit breton un temps envisagé pour contrer les armées allemandes déferlant sur la France en 1940 ?

[3] Et en échange aussi d’une obligation à entreprendre  la construction de nouvelles autoroutes pour agrandir le réseau… et c’est ainsi que la France se retrouve en 2015 avec des centaines de kilomètres d’autoroutes sur lesquels le trafic est à l’évidence nettement en dessous du seuil de rentabilité.


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