5 novembre 2015 au 23 juin 2016. Terreur à Paris. « Testament » de Michel Rocard. EPR de Flamanville. Le Brexit. 29417
Publié par (l.peltier) le 16 août 2008 En savoir plus

5 11 2015                             Au Brésil, au nord de Rio de Janeiro, le barrage de Fundao, sur le Rio Dolce, se rompt ;  il retenait 56.6 millions de m³ de boues d’extraction d’une mine de fer voisine, exploité par la Samarco. Ces boues provoquent le débordement d’un autre barrage en aval. Trois villages sont emportés, dix-neuf personnes sont tuées, les poissons asphyxiés, chevaux, vaches, cochons, volaille, voitures, et la faune.  Les 101 affluents du Rio Dolce jusqu’à son embouchure sur l’Atlantique, 650 km à l’est, sont contaminées. À l’embouchure même, où les boues arrivent quinze jours plus tard, la pêche est interdite. Les victimes vont être faiblement indemnisées, mais elles ne se révolteront pas, la Samarco étant le principal employeur de la région et le seul à même de laisser espérer un jour un retour au niveau d’emploi antérieur à la catastrophe.

13 11 2015                       Terreur à Paris : 130 morts, 351 blessés. L’engagement tous azimuts de la France dans la lutte contre Daech lui vaut d’être la cible de ses kamikazes. Cette fois-ci, pas de cible précise… on tue en aveugle des anonymes … au Bataclan, en terrasse, là où il y a du monde. Du sang et des larmes disait Churchill à ses concitoyens… et c’est bien notre lot… qui le restera tant que n’auront pas été réduits à l’impuissance ces barbares. On ne peut cependant taire le fait qu’il y avait dans le quartier 8 militaires armés dans le cadre de l’opération Sentinelle et que ce sont les conversations radio des policiers qui révéleront que la Police avait refusé de leur donner l’ordre d’intervenir. Près de trois ans plus tard, les familles des victimes ne se satisferont pas de ces incohérences criminogènes et porteront plainte contre l’Etat pour non assistance à personne en danger, puisqu’il ne suffit pas de clamer tous ensemble contre le terrorisme et de laisser le cloisonnement et les querelles intestines en place. Mais ils seront déboutés, les juges estimant que les militaires n’étaient là que pour jouer les pots de fleur ; on apprend ainsi que le rôle de pot de fleur implique le port d’armes !

Mais n’allons pas croire pour autant que l’on aille vers l’Union Sacrée et que les amis de mes ennemis soient mes ennemis ;  la réalpolitik garde tous ses droits : la France traite avec entrain avec l’Arabie Saoudite, avec le Qatar, pour leur vendre des avions, des frégates, quand ces deux pays ont tous deux très largement contribué à la création et à la puissance de Daech, en lui achetant hors marché officiel le pétrole qu’elle a volé, en suscitant un ennemi à Bachar el-Assad, qu’il convenait d’éliminer dès lors qu’il s’était montré favorable à la construction d’un oléoduc Iran-Méditerranée qui viendrait briser le monopole du marché du pétrole que détenaient jusqu’alors l’Arabie Saoudite et le Qatar dans la région.

Et puis, comme il n’existe pas de revers de médaille qui n’ait son endroit, il faut tout de même bien noter que 17 millions de téléspectateurs français regarderont dans les jours suivants les Anglais chanter La Marseillaise à Wembley. Une grande bascule qui fait que le et merde pour la reine d’Angleterre qui nous a déclaré la guerre passe dans la grande trappe de l’oubli… et ça, c’est très bien… pour les 17 millions de Français qu’ont réconforté cette scène… mais les représentants de ces Français, leurs députés, quatre jours après ces drames, retrouveront leurs indécrottables réflexes de vieux cons à l’Assemblée Nationale : invectives, provocations, sifflets : toute la panoplie du voyou bien dans sa peau, à croire qu’ils n’ont pas d’oreille pour entendre les déflagrations, pas d’yeux pour voir l’horreur, mais seulement une grande gueule, ouverte 24 h/24. Quand donc se comblera le fossé entre le peuple et ses élus, entre la dignité et la grossièreté, entre la politesse des uns et la vulgarité des autres… quand donc nos représentants cesseront ils d’être méprisables pour devenir estimables ? C’est bien toujours la même caste qui se reproduit, les bofs machos gonflés de leur suffisance, ceux qui ont couvert d’insultes Simone Weil, Edith Cresson et tant d’autres…

[…]              Dans le fond, ces femmes et ces hommes, tombés sans arme et sans uniforme, qu’étaient-ils, sinon des fantassins d’une espèce à part ? A partager un verre, un plat ou un concert, ils émargeaient à une pacifique armée que ne pouvaient qu’abhorrer leurs assassins. Ils étaient pioupious de la liesse, sentinelles du vivre-ensemble, artificiers de l’amitié, balançant encore leurs salves de rires, juste avant le drame. Ces femmes, ces hommes étaient des combattants du petit bonheur, pour reprendre un titre d’Alphonse Boudard. Ils ont été tués pour cela, pour leur joie de vivre, par ceux qui n’avaient que celle de mourir.

Ils ont été abattus à une terrasse de bistrot, dans une salle de spectacle ou aux abords d’un stade. Autant de fronts, autant de champs d’honneur des temps modernes. Là, cette admirable piétaille se battait pour le droit à l’insouciance. Et ce n’est pas rien que l’insouciance. Ils défendaient pied à pied l’optimisme. Ils sont morts pour cette noble cause, car c’est la plus noble des causes que l’optimisme. Aujourd’hui comme hier. Aujourd’hui plus qu’hier.

Ils sont ainsi partis dans un sourire. Quand Le Monde a voulu leur rendre hommage, les familles et amis ont accepté d’envoyer des photos des disparus, tels qu’ils voulaient qu’ils demeurent. Tous, tous sans exception, ont choisi de les montrer ainsi, rayonnants de lumière. Tous, tous sans exception ont décrit des hommes et des femmes gorgés de vitalité. Les assassins ne sont donc pas parvenus à effacer ce pétillement des esprits. C’est une de leurs défaites.

Sans le savoir, sans le vouloir, sans qu’on leur demande – c’est le lot du soldat –, les victimes du 13  novembre sont devenues les porte-drapeaux d’une culture, d’un art de vivre. Qu’elle a raison, mille fois raison, Danielle, dont la vidéo a tant tourné et réchauffé les cœurs ! Cette vieille dame, le port de tête haut comme à une revue militaire, recommandait de lire Paris est une fête, d’Ernest Hemingway, comme un acte de résistance à la barbarie. […]

Benoît Hopquin           Le Monde du 1 décembre 2015

La banlieue a disparu de l’espace du débat public, mais elle est plus que jamais au cœur de l’espace territorial français. Les émeutes de 2005 devaient avoir en principe pour conséquence de faire entrer dans le champ politique ce que l’on a appelé les élus de la diversité, pour qu’ils intègrent les partis et les rajeunissent, et fassent que les photographies de l’Assemblée nationale et de l’équipe nationale de football soient sinon superposables, en tout cas, moins opposables. En fait, ça n’a pas été une réussite. Il y a au niveau municipal des élus de la diversité en nombre mais ça n’a pas permis de réintroduire les quartiers ou les communes marginalisées dans l’espace public. Les clivages sont plus forts encore qu’il y a dix ans. Au Mirail , à Toulouse, l’imam de la mosquée que fréquentait notamment Mohammed Merah s’inquiétait récemment […] que les Blancs désormais quittent en masse le quartier du fait du grand nombre d’incivilités qui y sont commises.

Au Mirail, par exemple, l’influence politique, sociale et morale de l’imam de la mosquée principale – un préfabriqué au demeurant –  est beaucoup plus déterminante que celle des élus de la diversité. Or, Toulouse, ce n’est pas rien, c’est la ville de Merah et une région emblématique d’exportation du djihadisme français vers la Syrie et l’Irak. L’autre commune que l’on pourrait citer, c’est Trappes. Début juillet 2015, 83 trappistes étaient partis faire le djihad. Il y a 15 ans, c’était la commune exemplaire de processus d’insertion sociale réussie avec les figures de Nicolas Anelka, Omar Sy et Jamel Debbouze. Entre-temps, l’année dernière, Trappes a été le lieu d’émeutes, suite à la verbalisation d’une Antillaise convertie qui portait le niqab sur la voie publique. On voit là la persistance des problèmes de marginalisation et aussi l’usage de plus en plus fréquent d’un répertoire religieux qui tend à se substituer au répertoire politique. Cela marche d’ailleurs dans les deux sens : certains élus pensent que la religion est le vecteur d’une paix sociale, hautement inaccessible du fait du chômage massif et de la perte de confiance dans le récit républicain. Démonstration assez frappante en Seine-Saint-Denis, aux élections municipales de 2014, avec une association comme l’Union des associations musulmanes de Seine-Saint-Denis (UAM 93) qui s’est construite comme un lobby religieux auprès des différents candidats, négociant son soutien en fonction d’un certain nombre de critères.

La question religieuse avait été posée. En 2005, on était en pleine invasion de l’Irak. On a oublié que le vrai déclencheur des émeutes n’était pas la mort des deux adolescents. Deux ou trois jours de désordres avaient été calmés, notamment par les grands frères. Trois jours après, des CRS caillasses tandis qu’ils étaient en patrouille de nuit ont tiré des grenades lacrymogènes devant la mosquée Bilal à Saint-Denis. Or, on était en plein ramadan. Le récit de cet événement a été construit, pas dans les grands médias mais localement par un certain nombre d’acteurs des émeutes, comme le gazage de la mosquée Bilal. C’est de là que s’est établi le bouche à oreille de l’idée que l’État français, avec ses forces de répression, persécutait des musulmans en prière. Cela dit, la question sociale et politique était très importante, bien sûr. Je considère que 2005, c’est le remake du raté de la marche des beurs. En 1983, des enfants de l’immigration franco-algérienne partent des quartiers Nord de Marseille, passent à Lyon, montent à Roubaix et viennent présenter leurs doléances à l’Elysée. Le locataire de l’Elysée est alors François Mitterrand, ancien ministre de l’Intérieur au moment de la guerre d’Algérie, qui avait déclaré : Avec le FLN, la seule négociation, c’est la guerre. Pour ce même François Mitterrand, en 1983, la formule s’est déplacée : Avec les enfants du FLN, la seule négociation, c’est la ruse. Il ne les a pas fait entrer dans le système politique alors que c’était leur demande, et a dilué leurs revendications dans SOS Racisme et les concerts : le mouvement a été folklorisé. Une partie des marcheurs est alors allée vers le religieux et une autre dans la toxicomanie. À mon sens, 1983-2005, ce sont 22 années de perdues.

2005 est bien la rémanence de 1983 mais avec une ethnogénération beaucoup plus nombreuse car en 1983, il y avait, en proportion, bien moins de jeunes issus de l’immigration postcoloniale. On a vu resurgir une revendication politique et sociale à partir d’un sentiment de victimisation et de persécution – d’où la dimension du mouvement. Des associations comme ACLEFEU (Assez-le-feu) ont relayé cette revendication politique, ce qui a donné dans un premier temps des inscriptions massives sur les listes électorales, puis des votes massifs des quartiers pour Ségolène Royal. À partir de l’échec de leur candidate, c’est fini, l’abstention aux législatives suivantes est un fait majeur du moment. Au fur et à mesure que le désenchantement progresse, le sentiment religieux s’y substitue et va même incorporer le politique. En 10 ans, ce phénomène a continué à progresser chez beaucoup de ces jeunes devenus les plus emblématiques.

Le plan Borloo et la politique de rénovation urbaine massive ont rénové les habitats sordides, mais la feuille de vigne du béton cache la nudité de l’absence de travail. Le problème majeur, c’est la très grande difficulté de la jeunesse en général, et celle-ci en particulier – en raison du déficit scolaire, du délit de faciès et de la discrimination sur l’adresse -, de trouver un emploi légal qui assure ascension sociale et participation politique. La marginalisation progresse, en dépit de tout. À partir de l’affaire Merah, qui coïncide avec la fin du quinquennat de Nicolas Sarkozy, des attitudes clivantes sont, de fait, renforcées dans la société pour deux raisons. 2005, c’est le début de la troisième génération de l’islam de France. Ce sont eux, les enfants des darons (les anciens travailleurs immigrés), qui vont être les plus visibles et parmi lesquels, pour certains, se développe une revendication de type salafiste, très faible autrefois. D’autre part, la stratégie de l’islamisme international, désormais mêlé à la vie quotidienne par les réseaux sociaux, a changé : le djihadisme international cible prioritairement la jeunesse européenne et favorise des mouvements radicaux qui agissent à partir du bas dans les quartiers – contrairement à la stratégie d’Al-Qaïda qui envoyait depuis l’étranger 19 personnes sur une cible, en exécution d’ordres venus d’en haut. Ces jeunes agissent dans leur environnement comme les frères Kouachi ou Amedy Coulibaly. Une revendication de type conflit du travail peut se traduire, dans le langage des réseaux sociaux de Daech, par une tête coupée, une attaque contre une usine de type Seveso et l’exhibition d’images insoutenables sur les réseaux sociaux. C’est très préoccupant pour toutes les politiques d’intégration mises en œuvre. Ça prend en otages des populations entières et, par effet de contamination, ne peut que favoriser la croissance du FN, déjà premier parti de France depuis les dernières élections européennes. La rénovation des banlieues a eu un effet sur les quartiers. Ils ont changé complètement d’aspect pour la plupart mais, effet pervers, les efforts et les transferts sociaux en faveur de l’immigration postcoloniale des banlieues ont été perçus par les populations périurbaines, majoritairement européennes ou venues de l’exode rural, comme une injustice dans la mesure où celles-ci payent des impôts mais ne bénéficient pas de tels transferts. Le vote FN en découle pour une large part.

Le pari d’ACLEFEU a été de traduire politiquement la revendication légitime des quartiers. S’ils ont eu beaucoup de mal à réenchanter le politique, c’est parce que les ressources sont faibles : seuls des postes d’employés municipaux leur ont été proposés. On se heurte toujours à l’absence massive d’emplois dans les quartiers populaires, qui nourrit des ruptures en termes de valeurs culturelles. Si le sentiment, c’est que l’école dans les quartiers défavorisés mène au chômage, à quoi bon l’école ? Cela conduit à des exils extérieurs, hors de France, ou s’incarne dans un exil intérieur qui est celui du salafisme, d’une manière générale. Certains jeunes se cramponnent à la dimension littérale de la prédication comme modèle totalement opposé à un modèle déficient, car il ne propose pas d’emploi, et d’autres partent dans la dérive djihadiste. Cette jeune génération construit une projection d’elle-même dans laquelle l’identité religieuse est importante, à travers des réseaux sociaux et des groupes de pairs qui ne se retrouvent pas forcément à la mosquée. L’institution religieuse musulmane elle-même a du mal à toucher la jeunesse, qui est projetée dans un autre réseau. Certes, la religion ne fournit pas de travail mais au moins une projection de soi-même qui, dans les situations extrêmes, va jusqu’au nihilisme et l’auto-anéantissement. Des événements comme les meurtres perpétrés par Mohammed Merah prennent cette jeunesse en otage. Ce qui se joue, c’est la construction d’un grand récit alternatif, qui touche aussi désormais les zones rurales, comme l’a révélé l’exemple de la petite ville de Lunel, dans l’Hérault, pépinière de djihadistes. Ce contre-discours aux valeurs de la République, pourtant produit par une infime minorité, séduit même des jeunes qui ne sont pas issus de l’immigration postcoloniale, notamment parce que sa grammaire est parfaitement adaptée à celle des réseaux sociaux, à leur graphisme, à la transgression des codes moraux établis, etc. La Laïcité, la Nation, la République sont des récits qui tournent à vide. […]

On peut se sentir pris entre l’enclume du Front national et le marteau du djihadisme. C’est tout le modèle européen, si dynamique il y a 20 ans, qui est remis en cause et n’arrive pas à trouver sa place dans l’économie-monde, entre puissance manufacturière et délocalisations. Nous n’arrivons plus à payer des salaires pour fabriquer en Europe. Dans le Vaucluse, terre d’élection du FN, les produits maraîchers sont remplacés par ceux du Maghreb, et cela dessert la main-d’œuvre locale issue de l’immigration maghrébine. Le chômage et le déficit budgétaire sont centraux. Le religieux se nourrit de la faillite du contrat moral que promettait la social-démocratie. Le paradoxe le plus ahurissant aujourd’hui, c’est que l’Europe n’arrive plus à contrôler les flux migratoires en provenance du Sud et de l’Est de la Méditerranée d’un côté, et y exporte ses djihadistes de l’autre…

Gilles Kepel.              France Culture      Novembre 2015

Nous venons de vivre trois jours de sang, trois jours de cauchemar, trois jours de haine. Le monde s’éveille face à trois mots: Je suis Charlie. Qui est Charlie?…

Dix-sept personnes assassinées. Trois fanatiques abattus… Où est Charlie ?

Des millions de gens ont surgi dans les rues, ils sortaient de nulle part. Ils avaient besoin de douceur, de tendresse. Ils n’ont posé aucune question. Personne encore n’a posé la question du bien et du mal, tout le mal est dans cette question.

Il y avait dans chaque regard un immense besoin de justice, de paix. Un immense désir d’écarter le sang. Un masque blanc était plaqué sur chaque visage.

Ils avaient traversé de longues heures cruelles. Une marée humaine a envahi les rues. Elle sortait du grand désert de la sidération.

Demain, ceux qui possèdent la vérité, les orateurs, les hommes de pouvoir, les petits malins de la sémantique, nous expliqueront les racines du mal… Je voudrais dire dans ce cahier tout le malaise que je ressens aujourd’hui, dire avec mon stylo quelques mots sur les racines de l’injustice. Les racines de l’humiliation.

Il n’y a pas Charlie d’un côté, le prophète de l’autre ; l’obscurité face à la lumière. Il y a des enfants qui grandissent où ils peuvent, comme ils peuvent. Personne ne choisit de naître dans la cité du bien, dans la ville du mal.

J’ai grandi dans un quartier populaire de Marseille, tout ce que je suis devenu est dans ces quelques rues, j’en connais l’odeur, les voix, la lumière. La détresse a balayé l’insouciance de notre jeunesse.

Je vais, depuis plus de vingt ans, partager un café, quelques mots, un livre avec une poignée d’hommes, dans deux ou trois prisons autour de Marseille. Je sens monter partout la misère, les cris de haine, la peur. Personne ne choisit la haine, elle grandit en nous, inexorablement nous pousse vers le sang.

Chaque semaine, en buvant un café avec ces jeunes égarés dans le béton, entre deux miradors, je leur dis : Posez vos calibres, prenez un stylo. Ils ont vingt ans, trente ans, ils viennent tous des quartiers oubliés, des cités de poussière et de goudron qui entourent les villes. Des jeunes sans mémoire, sans mains, sans rêves. Des jeunes qui n’existent pas. Nike ou Adidas sur le dos ne remplacent pas des rêves, des mains, une mémoire.

Le soir, sur tous les écrans, je vois s’étaler une élite arrogante, étincelante, satisfaite. Une élite qui s’est reproduite, comme la misère se reproduit; des élus de naissance, deux ou trois quartiers dorés de Paris, face à la longue obscurité de toutes les périphéries de béton, où les carcasses de voitures calcinées remplacent les galeries d’art, la drogue les livres, les kalachnikovs les pianos à queue, la haine la tolérance, la vulgarité le joli accent convenu du nombril si propre de Paris.

C’est si facile de parler de tolérance lorsqu’on possède tout, de donner des leçons de tolérance la bouche pleine de petits-fours.

Les racines du mal… Il y a un banquet, ce sont toujours les mêmes qui sont autour de la table, sous des lustres d’or. Alors, de temps en temps, ceux qui regardent renversent tout.

Les jeunes que je retrouve chaque semaine s’expriment avec l’accent de la drogue, du désarroi, du crime. L’accent de la haine. Quelques faux imams leur disent: Vous êtes la poussière et la boue, vous n’avez pas de place ici. Prenez les armes, faites éclabousser le sang ! Vous aurez une vraie famille, la gloire, vous entrerez en héros au paradis.

Je leur tends un stylo, les imams le paradis…

À dix-neuf ans, je me suis retrouvé par excès de vie et d’insouciance dans une prison militaire. Durant six mois j’ai croupi dans une cellule glacée, sur les bords de la Meuse. Je venais des quartiers pauvres de Marseille. Je ne connaissais rien. Dans la cellule à côté de la mienne, il y avait un insoumis qui possédait quelques livres. Un tiers-mondiste… Personne ne lisait dans cette prison, sauf lui. Toute la journée il lisait. Les autres gueulaient.

Dans l’étroite cour de promenade, où nous tournions, il m’a dit: Tu n’existes pas, tu seras toujours de la poussière. Il faut partir rejoindre Ernesto Guevara, combattre l’injustice les armes à la main. Tu as commencé ta vie en cellule, tu la finiras à l’usine ou en prison.

Ce type me proposait l’aventure et la justice. J’avais dix-neuf ans, un cœur pur, le besoin d’exister. Je tournais avec Rimbaud dans cette étroite cour que le soleil ne voyait pas.

Lorsque Che Guevara fut abattu, dans la forêt bolivienne, sa photo circula dans la prison, l’aumônier avait fait entrer en douce Le Nouvel Observateur. Il était jeune et criblé de balles. Je compris ce que voulait me dire le type de la cellule d’à côté. Le Che se battait peut-être pour moi.

Dix jours plus tard, je m’évadais. Je désertais. Je m’arrachais de la nuit vers la lumière, par-dessus les serpentins de barbelés.

Sur le port de Marseille, je demandai s’il y avait un bateau qui partait pour l’Amérique latine. Il y en avait un qui partait pour la Corse, une heure plus tard. Les gendarmes étaient à mes trousses. J’escaladai l’échelle de coupée.

Une semaine plus tard, j’accrochais des manteaux dans une boîte de nuit de Bastia… Le corps du Che avait disparu.

Lorsque j’ai vu tous ces morts, il y a trois jours, j’ai repensé à ma jeunesse. Moi aussi j’avais été un petit délinquant, j’avais fui l’école à seize ans, vécu en vendant des pièces détachées de motos, des objets volés, un peu de cuivre… Les barbus n’existaient pas. Dans les prisons, même militaires, on rencontrait au milieu des voyous des types qui vous permettaient d’exister.

Malraux était parti pour l’Espagne, repousser l’injustice; j’aurais pu partir pour l’Argentine, la Bolivie, le Venezuela, partir créer un nouveau Vietnam.

Les jeunes perdus d’aujourd’hui sèment la mort pour aller au paradis. Ils ont eu la malchance de naître dans le mauvais quartier, de rencontrer dans une cour de prison un ange de la mort.

La vérité n’est pas dans les abbayes, les temples, les tables de la Torah ou les feuillets du Coran. La vérité n’existe pas. Elle est un peu partout dans la justice, la tendresse et la vie.

En m’éveillant, je me suis souvenu ce matin de la phrase de Nietzsche : Le pire ennemi de la vérité, ce n’est pas le mensonge, c’est la conviction. Tous ces morts pour d’aussi bêtes, d’aussi absurdes convictions.

Je continuerai à aller dans les prisons avec un café, un livre, quelques mots, et je leur dirai : Posez vos calibres, prenez un stylo. Tracez, comme je le fais chaque jour, un chemin singulier, évadez-vous avec des mots, construisez votre liberté, inventez chacune de vos émotions, fabriquez de la vie, dessinez les saisons. Écrivez le mot gare et montez dans un train qui n’existe pas.

Ne respectez pas les donneurs de leçons, ne vous soumettez pas aux professeurs de morale. Soyez insolents ! Soyez audacieux ! Soyez vivants ! Ne respectez que la vie ! Créez votre banquet ! Il y a eu tous ces morts… Personne ne naît monstrueux. Il y a des quartiers, des banlieues sauvages, des territoires sauvages qui élargissent en nous, à chaque pas que nous y faisons, l’état sauvage.

Chaque jour nous agrandissons la violence sur nos petits écrans. Nous nous sommes réveillés ce matin avec un immense besoin de tendresse et de douceur.

A dix-neuf ans j’ai adoré le Che, à trente ans Don Quichotte. Le premier combattait l’injustice dans les forêts, l’autre dans ses songes. Tous les deux moururent vaincus, écrasés par la réalité de l’homme. Un homme égoïste et généreux, abject et sublime. Nous avons tous, dans nos vies ou dans nos rêves, des instants monstrueux, des recoins innommables. Aucun d’entre nous ne peut vivre sans beauté.

René Frégni               Je me souviens de tous vos rêves.       Gallimard 2016

25 11 2015                       On vit vraiment une époque formidable : morceaux choisis :

NVIDIA SHIELD ANDROID TV

L’AS DU GAMING MULTIMEDIA

Nvidia entend s’offrir la part du lion dans le secteur très concurrentiel des lecteurs multimédia. Le spécialiste des cartes graphiques sur PC, bien connu des gamers, lance son champion avec le Shield Android TV. Ce petit boitier (21 x 13 cm) aux finitions exemplaires, mêlant aluminium et plastique glossy, est un monstre de puissance dans sa catégorie des lourds-légers. Il héberge en effet un processeur Tegra X1 et 3 Go de RAM. Une architecture qui lui permet tout d’abord d’être compatible 4 K, afin de partager des contenus vidéo sur un écran Ultra-HD, mais aussi de s’assurer de profiter pleinement de toutes les applications Android. Le tout peut être piloté à la voix grâce au micro incorporé à la télécommande et à la manette. Cette dernière est également le témoin de l’orientation gaming du Shield TV. Il est ainsi possible pour les possesseurs d’un PC de streamer ses jeux depuis son ordinateur via le boîtier pour y jouer sur le téléviseur du salon. Surtout, l’objet permet de s’abonner (9.99 €/mois) au service de cloud gaming Ge Force Now. S’il requiert d’avoir une excellente connexion (20 Mbits/sec) pour en profiter pleinement, celui-ci donne accès à un catalogue d’une soixantaine de jeux (renouvelés chaque mois) sortis sur consoles et PC. Il est même possible d’acheter des jeux récents (Metal Gear Solid V, The Witcher III) pour y jouer en streaming. : Shield Android TV, Nvidia, 199 €

DIRECT MATIN MONTPELLIER PLUS 25 NOVEMBRE 2015 Rubrique Vie Numérique

Un traducteur, s’il vous plait ! … Ou plutôt, Courage, fuyons.

Le monde se consume par où il se consomme

Macedonio Fernandez, argentin.

12 12 2015                               Laurent Fabius, président de la COP 21 annonce l’accord obtenu par les 196 pays membres sur la réduction des gaz à effet de serre : énorme succès pour la diplomatie française, et tous de se lancer dans une farandole qui pourrait se danser sur le poème de Paul Fort :

Si tous les gars du monde, 
Décidaient d’être copains,  
Et partageaient un beau matin,
Leurs espoirs et leurs chagrins,  
Si tous les gars du monde,  
Devenaient de bons copains,
Et marchaient la main dans la main,
Le bonheur serait pour demain.

L’ironie n’est pas du tout malvenue, car c’est bien le triomphe de l’incantation, qui parvient à faire croire qu’elle est une décision politique, car, avec des échéances à plus de dix ans, parfois vingt, parfois trente, avec des impératifs dans le texte d’origine remplacés en catastrophe par des conditionnels, il n’est pas trop difficile de mettre tout le monde d’accord, dans la mesure où la contrainte est tellement lointaine dans le meilleur des cas, inexistante dans le pire, que personne ne se sent directement concerné. Encore une fois, on refile la patate chaude à nos enfants.

L’accord de Paris a appelé à limiter l’augmentation de la température moyenne à un degré au-dessus des niveaux pré-industriels. Toutefois nombre des douloureuses mesures nécessaires pour atteindre ce but ont été comme par hasard différées après 2030, ce qui revient de fait à passer la patate chaude à la génération suivante. Les administrations actuelles peuvent ainsi récolter les avantages politiques immédiats de leur apparent engagement vert, tandis que le lourd prix politique de la réduction des émissions (et du ralentissement de la croissance) est légué aux administrations futures.

Yuval Noah Harari    Homo deus       Une brève histoire de l’avenir       Albin Michel       2017

Et dans le même temps, fantastique pied de nez du voyou au vertueux, un préfet des Bouches du Rhône accordait à Alteo, l’entreprise qui fabrique de l’alumine à Gardanne à coté de Marseille l’autorisation de continuer le rejet d’une partie de  ses déchets ultimes – des effluents liquides – au large de Cassis, dans le canyon sous-marin de Cassidaigne, à 7,7 kilomètres de la côte, en plein cœur du parc national des Calanques :  depuis 1966, c’est plus de 20 millions de tonnes de boues rouges qui ont été déversées ainsi sur 2 400 km². La partie solide des boues rouges, une fois déshydratées grâce à trois filtres presses, devra être désormais stockée à ciel ouvert sur une colline entourée de pins, à Bouc Bel Air : les plus proches voisins de cette zone bénéficieront, quand souffle le mistral, des poussières de ces boues déshydratées, nommées Bauxaline par Alteo. En 2019, c’est le fonds d’investissement américain HIG qui sera propriétaire d’Alteo. Les alumines entrent dans la composition de céramique, carrelage, matériaux d’ignifugation, écrans LCD, briques réfractaires, abrasifs…  Mais Marseille est tellement loin de Paris …

Et on voit encore une autre préfet donner son accord au plus grand élevage de porcs en Bretagne, quand la situation des sous-sols infestés de nitrates, en provenance des élevages de porcs, est déjà telle qu’elle développe en mer des algues vertes qui, en se décomposant – les ulves – dégagent de l’hydrogène sulfureux – H2S – : on a déjà vu mourir ainsi un cheval à Saint Michel en Grève, un joggeur, et 36 sangliers, dans l’estuaire du Gouessant près de Saint Brieuc. Le porc, exterminateur de son cousin le sanglier : ah, ce qu’on doit rire dans les bistrots bretons !

Ainsi finit 2015, dont les blessures mortelles ne doivent pas faire oublier que nous aurons eu un printemps et un automne somptueux et que fin décembre on aura pu voir des narcisses à 100 mètres de la mer en Bretagne et même des cerisiers en fleur : qu’il est difficile de ne pas se réjouir d’une telle douceur !

19 12 2015                  Amélie Nothomb est reçue à l’Académie Royale de Belgique, au siège de Simon Leys, décédé en 2014, auquel elle rend un vibrant hommage, reproduit dans le chapitre Discours de ce site.

22 12 2015                   La société américaine Space X d’Elon Musk remporte un indiscutable succès en parvenant à faire se reposer sur terre 12 minutes après son décollage le premier étage d’une fusée Falcon 9 qui venait de placer en orbite basse 11 satellites d’Orbcomm, une société de communication. There and back again, tweete Musk. Il a de la ténacité : il en était à deux échecs successifs au cours de l’année.

Moins d’un mois plus tôt Blue Origin, la compagnie de Jeff Bezos, patron d’Amazon, était parvenue à faire se reposer le premier étage de New Shepard. La presse à sensation voudra en faire des concurrents quand en fait ils ne jouent pas dans la même cour : New Shepard est une fusée destinée à des vols sub-orbitaux… Donc à des altitudes bien inférieures à la Falcon 9, destinée à mettre des satellites sur orbite, mais aussi à ravitailler la station spatiale internationale, par exemple. En gros, la Falcon 9 peut aller deux fois plus haut – 200 km – que sa concurrente -100 km -. Falcon 9 voyage autour de mach 6, New-Shepard à mach 3.

En principe, cette possible réutilisation d’un premier étage  induit une très forte diminution des coûts, et de prendre l’exemple dans l’aviation : jusqu’à présent, c’est comme si on jetait les 747 après chaque vol. Demain, quand la récupération des étages de propulsion sera devenue la norme, on sera enfin dans une configuration de vols commerciaux… et de possible rentabilité. Sauf que comparaison n’est pas raison, et qu’en l’occurrence il serait beaucoup plus juste de comparer avec les navettes américaines, elles aussi réutilisables, mais dont tout le monde sait très bien qu’elles étaient quasiment entièrement refaites après chaque vol. Et donc, mis à part l’exploit technique, il n’est pas du tout prouvé que la réutilisation d’un premier étage de fusée représente une substantielle économie. Dans l’immédiat, Elon Musk n’a pas l’intention de réutiliser le 1° étage de cette fusée : le premier exemplaire d’une telle réussite doit rester au sol. On fera cela avec les suivantes…

Il aura une nouvelle réussite le 30 mars 2017. Dans l’ensemble, sur quatorze tentatives de récupération, neuf ont été réussies, dont trois au sol et six sur une barge en mer, comme ce sera le cas pour ce lancement du 30 mars 2017. À peine le tir réussi, Elon Musk affirmera dans un Tweet vouloir réduire à vingt-quatre heures le temps de réadaptation de l’étage revenu au sol pour être relancé rapidement. La volonté est de réduire les coûts de lancement aujourd’hui facturés plus de 60  millions de dollars (56,1  millions d’euros), mais sans que cela soit vraiment précis. Au début, SpaceX annonçait une économie de 70  % grâce au recyclage. En 2016, la directrice générale, Gwynne Shotwell, temporisait en évoquant 30  % et, depuis, ce ne serait finalement plus que 10  %. Le nombre de réutilisations possibles du premier étage après son reconditionnement est, à ce stade, incertain. Fin 2015, Elon Musk avait assuré qu’il pourrait théoriquement être recyclé jusqu’à cent fois, tout en estimant pouvoir le faire revoler de dix à vingt fois. Les clients auront donc le choix pour leur lancement, d’avoir un étage neuf ou reconfiguré, avec, dans ce cas, la possibilité d’être mieux placé dans le calendrier des tirs. Prudente cependant, l’armée américaine, qui signera un contrat de 96  millions de dollars pour le lancement d’un satellite GPS en  2019, optera pour une fusée neuve.

Le directeur de la NASA annonce le report de la mission Insight dont la fenêtre de lancement était prévue en mars 2016 pour la planète Mars. En cause, une fuite sur l’instrument SEIS  qui devait mesurer l’activité sismique : trois sismomètres enfermés dans une sphère de titane qui aurait dû supporter des températures de ~100 ° à + 20 °. Cet instrument est à la charge du CNES français – Centre National d’Études Spatiales -. Le budget total de la mission Insight est de 675 millions $ ; le seul instrument  SEIS revient à 100 millions $, dont la moitié à la charge de la France, 25 % aux E-U, et 25 % à l’Angleterre, Allemagne et Suisse. Le report va augmenter le budget total de 10 à 20 %. Les 8 millions d’enfants, d’hommes et de femmes qui, en France vivent en dessous du seuil de pauvreté apprécieront certainement l’usage qui est fait de ces 55 millions de $, pour des découvertes dont l’apport sera sans commune mesure avec ce qu’en dit un enfumage modelé par un marketing  visant à nous faire avaler les milliards ainsi dépensés, quand ces découvertes ne seront que dérisoires.

La science est une contribution majeure pour des besoins mineurs.

Matthieu Ricard.    Le moine et le philosophe. p.32 J.F. Revel, M. Ricard. Nil éditions 97

27 et 28 12 2016                      L’addiction à l’or blanc – la neige – fait souffler un vent de folie aussi ravageur dans les têtes que l’addiction à l’or véritable. Et c’est par centaines de tonnes que des communes des Alpes du Nord font transporter de la neige par hélicoptère : 32 T aux Karellis, 100 T à Sainte Foy en Tarentaise en 80 rotations, 25 T à Courchevel pour une piste de ski de saut, et encore aux Carroz pour relier la station à Samoëns ! La COP 21, qu’est-ce que c’est que ce truc !

À court terme, il est tout à fait possible que ces opérations aient rapporté plus qu’elles n’aient coûté, et après tout, ce n’est pas la première fois que l’homme vient corriger les évolutions de la nature :  canaux, tunnels, irrigations etc… Mais  il y a bien de la folie dans ce refus d’accepter les conséquences du réchauffement climatique et un jour, les volumes de neige à transporter seront tels que le maintien sur place de l’activité touristique ne pourra plus en supporter le coût.

31 12 2015                               En Allemagne, on aime bien faire la fête à Cologne, tout au long de l’année mais particulièrement lors de la Saint Sylvestre. Dans le quartier de la gare, la fête va rapidement tourner au cauchemar : des agressions sexuelles dans tout l’espace public, envahi par des centaines de Maghrébins qui essaient de violer, parfois y parviennent toutes les filles qui passent par là, sortant du train pour une nuit de fête. En l’espace de trois semaines, la police enregistrera plus de 700 plaintes ! ahurissant et en même temps bien étrange.

Car enfin, si des oppositions radicales avaient voulu se manifester contre la politique d’accueil des réfugiés mise en œuvre par Angela Merkel, il n’était pas de plus efficace peau de banane que de soudoyer une communauté – une centaine d’€ chacun – pour déclencher un scandale à même de mettre fin à n’importe quelle politique humaniste.

Cette affaire sent mauvais, car la provocation et la manipulation sont trop proches, trop plausibles.

12 2015                        Il en faudra de la volonté politique pour s’opposer aux lobbys pétroliers : les beaux jours du pétrole ne sont pas terminés :

[…]      En cette fin 2015, quel est donc l’événement majeur qui va changer la donne de 2016 et probablement au-delà ? La résolution du Conseil de sécurité des Nations unies sur la Syrie, la première esquissant une feuille de route pour résoudre ce conflit tragique, saluée comme un pas décisif ? Non, le game changer de cette fin d’année 2015 se trouve dans un paragraphe du budget voté par le Congrès américain, le 18  décembre, le même jour que la résolution de l’ONU : les parlementaires ont abrogé l’interdiction, en vigueur depuis quarante ans, d’exporter du pétrole américain.

Cette interdiction remonte au premier choc pétrolier et à l’embargo des pays arabes de 1973, qui avait provoqué une pénurie d’essence au royaume de l’automobile. Mais la découverte et l’exploitation intensive, grâce à la fracturation hydraulique, de gigantesques réserves de pétrole de schiste ont changé la donne.

La production pétrolière américaine a presque doublé depuis 2008, passant de 146 à 281  millions de barils mensuels. Le record de production américain, atteint en octobre  1970 (310  millions de barils), n’est plus très loin. En  2014, les Etats-Unis sont même devenus les premiers producteurs mondiaux de brut. La révolution du pétrole de schiste, passée relativement inaperçue, restera assurément comme l’un des principaux accomplissements de Barack Obama au cours de ses deux mandats à la Maison Blanche.

La décision du Congrès américain, dominé par les républicains, plus sensibles aux pressions du lobby pétrolier, n’est pas une bonne nouvelle du point de vue des objectifs affichés par l’accord obtenu à la COP 21 sur la limitation des émissions de gaz à effet de serre. Mais, sur le plan géopolitique, elle ouvre des perspectives inédites. Il ne faut pas s’attendre, étant donné la faiblesse des cours mondiaux du pétrole et les coûts de transport, à voir le pétrole américain envahir l’Europe et la Chine. Seulement, les cours vont désormais rester durablement bas.

L’Arabie saoudite, qui a lancé une guerre de prix à la baisse en  2014 dans le but de casser les reins des producteurs américains mais aussi d’affaiblir l’Iran et la Russie, ses ennemis géostratégiques, se retrouve prise à son propre piège. Ses gigantesques réserves de devises, largement grevées par une politique de redistribution à tout-va destinée à acheter la loyauté des sujets du royaume ainsi que par la coûteuse guerre lancée au Yémen en mars, ne risquent pas de se reconstituer de sitôt.

L’Iran, qui va voir bientôt levées les restrictions à ses exportations de pétrole ainsi que l’embargo européen qui la vise, dans le cadre de l’accord passé en juillet à Vienne sur son programme nucléaire, va devoir produire et vendre des quantités phénoménales de brut pour relancer son économie, épuisée par des années de sanctions européennes, américaines et onusiennes. Or les infrastructures pétrolières iraniennes sont en mauvais état et ne permettront pas de retrouver rapidement le pic de production du milieu des années 2000.

Quant à la Russie, déjà plongée dans la récession par les sanctions européennes et la chute des cours pétroliers, elle voit s’éloigner durablement toute perspective de sortie de la crise économique. Cette mauvaise nouvelle vient s’ajouter au bilan plus que mitigé de la campagne militaire russe en Syrie : près de trois mois de raids ont contenu et même largement affaibli l’opposition armée au régime Assad, mais celui-ci s’avère incapable de reconquérir durablement le terrain perdu. Ce statu quo – pour ne pas dire ce marasme – a sûrement joué dans le compromis diplomatique trouvé à l’ONU sur la Syrie, même si Moscou a réussi à épargner Bachar Al-Assad.

Que les trois pays les plus intransigeants impliqués dans le conflit syrien soient affaiblis financièrement et n’aient plus, à terme, les moyens de mener la guerre jusqu’à une victoire totale ne peut qu’avoir des conséquences positives. Déjà, les premiers signes d’un apaisement russe sont tangibles en Ukraine. Demain peut-être en Syrie, où le rapprochement russo-américain ne s’est, pour l’instant, pas doublé d’une détente irano-saoudienne, essentielle au règlement du conflit. A plus long terme, si l’exportation du gaz de schiste américain est libéralisée à l’instar de celle du pétrole, c’est toute la stratégie poutinienne de prise en otage de l’Europe par l’énergie qui pourrait devenir caduque. Assurément une bonne nouvelle pour l’UE.

S’il fallait une preuve supplémentaire de l’influence des questions énergétiques en politique étrangère, il suffit de rappeler une autre information récente noyée dans le chaos guerrier du Proche-Orient : la Turquie et Israël, brouillés depuis l’assaut israélien contre le Mavi-Marmara en mai  2010, dans lequel neuf militants turcs avaient été tués au large de Gaza, ont décidé, le 16  décembre, de renouer des relations diplomatiques. L’un des volets de cet accord prévoit la construction d’un gazoduc entre Tel-Aviv et Ankara.

Isolée diplomatiquement, en conflit avec la Russie et l’Iran, qui sont ses deux principaux fournisseurs d’hydrocarbures, la Turquie a besoin du gaz israélien exploité depuis peu. C’est un nouveau coup dur pour Vladimir Poutine, qui voit son projet de gazoduc contournant l’Ukraine par le sud de l’Europe s’éloigner encore un peu plus.

Christophe Ayad                   Le Monde du 25 12 2015

Et l’industrie automobile qui repart de plus belle aux Etats-Unis, et même en Europe…

Petit florilège de statistiques des années 2000 en forme de chronique d’une crise annoncée :

Le pétrole représente 34 à 40 % de l’énergie consommée chaque année dans le monde (2004) ; le gaz 21  et le charbon 24 %. La consommation totale de pétrole dans le monde est de 84 millions de barils par jour (1 baril = 159 litres).

Les énergies renouvelables ne représentent, dans la consommation planétaire annuelle, que 0.05% pour l’éolien, 0.1% pour les biocarburants, 0.0001% pour le solaire.

Les hommes ont multiplié par 150 leur consommation d’énergie depuis 1850, et ont consommé autant de pétrole entre 1980 et 2000 qu’entre 1859 et 1980 !

La consommation mondiale d’énergie a augmenté de 2.7% en 2005.

La population humaine est passée de 1 milliard il y a 120 ans à 6.5 milliards aujourd’hui, et devrait être de 9 milliards en 2030.

58% du pétrole produit dans le monde est englouti dans les transports. Et pourtant, il serait facile de réduire cette part, car songeons que dans l’Union Européenne, une fois sur deux, l’usage de l’automobile est pour faire moins de 3 kilomètres – trente minutes de marche – ! Sait-on que quarante personnes circulant en bus consomment 70 000 litres de carburant de moins que s’ils utilisaient leur voiture ?

Les Américains consomment 30 % de la production d’énergie mondiale, mais 75 % des réserves pétrolières se trouvent en terre d’islam.

En un siècle, 1000 milliards de barils ont été consommés, 1 000 milliards sont encore disponibles. Mais nous consommons aujourd’hui bien davantage que nous ne découvrons. Pour 30 milliards de barils consommés chaque année, 4 milliards seulement sont mis au jour. La fin du pétrole est prévue, selon les plus pessimistes des géologues, dans quarante ans, et selon les plus optimistes des économistes, dans quatre-vingt ans. La fin du charbon est annoncée dans deux cents ans. La fin du nucléaire dans un intervalle compris entre cinquante et trois cents ans. Mais ces chiffres sont théoriques, car ils sont à consommation constante. Or nous savons qu’elle augmente tous les ans.

Sylvain Tesson                      L’or noir des steppes   Arthaud 2007

Mais les évolutions sont rapides… les panneaux solaires made in China ont fait considérablement baisser les prix, ils sont de plus en plus fiables et durables, et il est clair que la part de l’énergie solaire va connaitre dans les années à venir une croissance géométrique.

Sans bruit, le monde vient d’entrer dans une nouvelle ère énergétique, celle du solaire. Le photovoltaïque n’est plus une lubie d’écologiste. Face à la pollution du charbon et à l’envolée des coûts du nucléaire, investisseurs et industriels jouent désormais ouvertement et massivement la carte du soleil. En  2015, pour la première fois, les nouvelles capacités de production à partir des énergies renouvelables (hors grands barrages) ont représenté 53,6  % de l’ensemble des nouveaux moyens de production raccordés aux réseaux, indique le 10e rapport annuel du Programme des Nations unies pour l’environnement publié en mars  2016 : 62 gigawatts (GW) d’éolien et 56 GW de solaire. Les capitaux mobilisés ont battu un nouveau record, à 265,8  milliards de dollars (247,5 milliards d’euros). On y investit désormais deux fois plus que dans les énergies fossiles (130  milliards) et le potentiel du solaire y est beaucoup plus important que celui des autres énergies renouvelables.

L’année 2016 marquera un point de bascule, assure Thierry Lepercq, directeur général adjoint d’Engie chargé de l’innovation et de la recherche. Retenez trois chiffres : 70  gigawatts, la capacité solaire -additionnelle en 2016 – après 50 GW en  2015 -, plus que l’éolien ; 26  dollars, le prix d’un -mégawattheure (MWh) du photovoltaïque sur un projet de 1  milliard de dollars à Abou Dhabi ; et zéro, le prix de l’électricité à certains moments au Chili.

Pourquoi les centrales solaires photovoltaïques sont-elles devenues compétitives dans de nombreux pays et se développent sans les subventions massives reçues en -Europe au début de leur déploiement ? Le phénomène doit beaucoup à la domination chinoise sur les équipements. Un mal pour un bien. Si elle a tué une partie de l’industrie occidentale, notamment allemande, elle a provoqué une chute des prix spectaculaire. Dans les usines, l’automatisation a fortement réduit le taux de casse, explique Antoine Cahuzac, directeur général d’EDF -Energies nouvelles. De plus, tous les fabricants innovent et produisent des cellules plus efficaces. Ils ont aussi augmenté leur durée -de vie, qui peut atteindre trente-cinq ans contre vingt-cinq il y a cinq ans grâce à une plus grande fiabilité des matériaux. Les panneaux sont devenus un produit de base fabriqué en grande quantité, comme les écrans plats de téléviseur.

Les renouvelables sont ainsi passées du statut de niche au statut de solution préférée, assurait récemment Adnan Amin, -directeur de l’Agence internationale des énergies renouvelables, basée à Abou Dhabi, en présentant son dernier rapport. Les panneaux solaires en sont le meilleur exemple. Leur coût a baissé de moitié depuis 2010 et devrait baisser encore de 60 % dans les dix prochaines années.

Un phénomène plus conjoncturel s’est ajouté à cette tendance : la concurrence des producteurs de panneaux, qui a créé des surcapacités mondiales et tiré les prix vers le bas. M.  Cahuzac s’attend, une fois ces stocks écoulés, à une remontée marginale des prix. Dans ce secteur très cyclique, la consolidation va se poursuivre et les nouvelles capacités installées devraient stagner en  2017 au niveau de 2016, prévoit le patron du chinois Trina Solar, deuxième fabricant mondial de panneaux, dans un entretien à l’agence Bloomberg.

Un signe qui ne trompe pas sur la maturité de cette énergie : les tarifs de rachat pour soutenir la filière sont remplacés, partout dans le monde, par des appels d’offres. Début 2016, 64  pays en avaient lancé dans le solaire (et l’éolien), suscitant des offres historiquement basses (prix modiques, volumes élevés) dans les pays émergents, note le réseau international REN21.

Nous faisons du solaire photovoltaïque à 30  dollars le MWh au Mexique – M. Lepercq. On en est encore loin en France, mais les prix baissent aussi. Pour les centrales au sol, moins coûteuses que sur le bâti, le prix a été divisé par six entre 2007 et 2014, où il était encore situé dans une fourchette de 74  euros à 135  euros par MWh, rapporte l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie, l’Ademe, qui escompte une -nouvelle baisse de 35 % à l’horizon 2025.

L’Europe n’est pas le continent au potentiel le plus prometteur, même si l’Allemagne est un pays pionnier. Trois pays ont encore fourni en  2015 la majorité des capacités additionnelles : la Chine, le Japon et les Etats-Unis. Mais le boom est planétaire, particulièrement dans les pays émergents qui conjuguent fort ensoleillement, croissance soutenue de la demande d’électricité et cadre réglementaire sécurisé pour les investisseurs. Cette révolution sert leur développement. Ils peuvent valoriser leur potentiel, et cela les affranchit de leur dépendance énergétique, se félicite Isabelle Kocher, directrice générale d’Engie, qui affiche notamment de grandes ambitions en Afrique.

La Chine reste une locomotive. Le solaire y enregistrera un doublement de ses capacités entre 2015 et 2020 pour atteindre 110  GW, -selon l’Agence nationale de l’énergie. Et si elle est désormais électrifiée à 100  %, c’est grâce au solaire domestique (hors réseau). L’Arabie saoudite a défini un vaste plan en faveur des énergies renouvelables et le fonds souverain d’Abou Dhabi y investit depuis la fin des années 2000, dans la production de panneaux, les centrales et la recherche. Au Chili, privé de toute ressource fossile, le solaire pèse déjà 4 % du mix énergétique alors qu’il en était absent en  2012. Y compris pour alimenter des utilisateurs d’électricité aussi gourmands que les mines de cuivre.

Le solaire domestique a séduit le Bangladesh et les miniréseaux se développent en Afrique de l’Est (Kenya, Ouganda…) pour les villages enclavés. L’Inde prévoit un ambitieux plan de 100  GW de solaire d’ici à 2022. A l’initiative de son premier ministre, Narendra Modi, une alliance internationale en faveur de cette énergie a été créée fin 2015, en marge de la COP21, à Paris. Les 121  pays qu’elle rassemble s’engagent à assurer des transferts de technologies et à faciliter les financements dans tous les pays à fort potentiel solaire.

Résultat de ce changement d’échelle, toutes les grandes compagnies européennes d’électricité ont pris le virage du solaire, du français Engie à l’italien Enel. Jusqu’au géant EDF, dont l’ADN nucléaire est en train de se modifier. Et toutes les grandes entreprises mondiales se tournent vers l’énergie solaire pour leur propre consommation, des leaders de la grande distribution Walmart, Procter & Gamble ou Ikea à Google pour refroidir ses énormes centres de données…

Certains pétroliers eux-mêmes croient aux vertus du solaire et s’y mettent. Aurait-on imaginé, il y a quelques années, que le patron de Total intervienne dans un cénacle des énergies vertes ? Patrick Pouyanné expliquera, à l’occasion du colloque annuel du Syndicat des énergies renouvelables réuni le 31  janvier, pourquoi et comment il entend se développer dans l’électricité solaire après le rachat du fabricant californien de panneaux SunPower en 2011 et celui des batteries Saft en 2016.

Bien que, aujourd’hui, les panneaux solaires ne représentent que 1,5 % des capacités de production électrique installées, c’est le mix électrique mondial qui est en train de se redessiner, même s’il est encore très largement dominé par les énergies fossiles. Mme  Kocher estime qu’en  2050 la moitié de l’électricité pourra être produite par des énergies renouvelables décentralisées, surtout le solaire, l’autre moitié sortant des grandes centrales traditionnelles. Et quand on dresse le bilan carbone du solaire, il est positif.

Grâce à l’énergie propre et renouvelable que produisent depuis 1975 les panneaux solaires, ils auront compensé d’ici à 2018 les gaz à effet de serre émis pour les produire, indique une étude néerlandaise (université d’Utrecht) publiée fin 2016 dans le journal en ligne Nature Communications. Désormais, à chaque doublement de capacités solaires installées, l’énergie nécessaire pour produire les panneaux baisse de 12 % à 13 % et les gaz à effet de serre émis de 17 % à 24 %, ont calculé ses auteurs. En quarante ans, le nombre de panneaux solaires est passé de 10 000 à 1 milliard. Avec une durée de vie moyenne de trente ans, une ferme solaire remboursera plusieurs fois l’énergie nécessaire à la fabrication de ses équipements.

Et si le solaire rendait le nucléaire obsolète à un horizon pas si lointain, sachant que le charbon est condamné à plus ou moins longue échéance ? Tout un symbole, quarante entreprises ont déposé une demande auprès des autorités ukrainiennes pour construire 2 GW de panneaux solaires… à l’intérieur de la zone d’exclusion radioactive entourant la centrale de Tchernobyl, où eut lieu en 1986 la pire catastrophe de l’histoire du nucléaire civil. L’envolée des coûts pèse sur le prix du MWh produit : 109 euros pour les EPR anglais d’EDF.

Jusqu’à présent, le nucléaire était le seul moyen de produire une électricité compétitive à grande échelle ; ce n’est plus le cas, analyse Mme  Kocher. Le nouveau nucléaire a un espace de développement plus restreint qu’avant. M.  Cahuzac voit au contraire un avenir à l’atome, qui ne répond pas aux mêmes besoins. Un réacteur fournit une énorme quantité d’électricité vingt-quatre heures sur vingt-quatre et l’on peut faire évoluer sa puissance en moins d’une heure, plaide-t-il. Mais les énergies renouvelables s’imposent peu à peu comme une référence pour comparer les prix.

Patron du nouveau nucléaire chez EDF, -Xavier Ursat reconnaît que l’EPR nouveau modèle en préparation chez EDF-Areva a un objectif :  Qu’il coûte moins cher en euros par kilowattheure que la moins chère des énergies renouvelables installée au même -endroit à cette époque-là. On n’en est pas encore là. Mais pour avoir une véritable estimation de la compétitivité du solaire (et des renouvelables en général), il faudrait supprimer toutes les subventions, qui sont beaucoup plus importantes en faveur des énergies fossiles.

Jean-Michel Bezat     Le Monde du 31 01 2017

Sur la façade du siège d’EDF, avenue de Wagram, à Paris, la gigantesque banderole de Greenpeace affiche la couleur : 74  milliards de dette… et avec le nucléaire c’est pas fini ! On y voit le PDG d’EDF, Jean-Bernard Lévy, faisant deux doigts d’honneur aux passants, sous la mention Merci Jean-Bernard Cette action coup de poing de décembre 2016 marque une nouvelle étape dans l’argumentaire des opposants au nucléaire : il ne s’agit plus seulement de dénoncer les risques d’accident, mais aussi le risque financier qui pèserait sur EDF.

Les ONG ne sont plus seules sur ce terrain. En juin, celui qui était alors le ministre de tutelle d’EDF, Nicolas Hulot, a repris l’argument : Une des raisons pour lesquelles EDF se retrouve en difficulté, c’est que notamment la filière nucléaire, pardon de le dire, nous amène dans une dérive. Dans une allusion claire au coûteux chantier de Flamanville (Manche), il précise : On voit bien qu’économiquement, il y a une espèce de règle d’or qui est en train de s’imposer dans cette filière, c’est qu’en réalité, on ne tient jamais nos promesses. Le ministre reprend là une critique de plus en plus courante : non seulement le nucléaire est devenu trop coûteux, mais il serait en plus une erreur stratégique majeure pour EDF.

Pourtant, le réacteur EPR (evolutionary power reactor) est au cœur de la stratégie du groupe. Il est présenté comme la solution au problème du changement climatique et comme la promesse d’un leadership mondial dans une technologie à laquelle croit plus que jamais le premier opérateur nucléaire au monde, qui emploie plus de 150 000 personnes. L’EPR est-il en train de couler EDF ou est-il sa planche de salut ?

Pour l’instant, le chemin de croix continue. En juillet, le chantier de Flamanville a connu de nouvelles difficultés : après l’annonce de problèmes de soudures, EDF a dû se résoudre à annoncer un énième retard du chantier. Débuté en 2007, il devait durer cinq ans et coûter 3,5 milliards d’euros. Au final, la centrale ne devrait être opérationnelle qu’à l’été 2020, soit huit ans plus tard que prévu, et aura coûté près de 11 milliards d’euros.

Dans le monde, un seul EPR a été raccordé au réseau, en Chine, à Taishan. En Finlande, le chantier d’Olkiluoto, lancé par Areva, ne devrait pas être achevé avant la mi-2019. En Grande-Bretagne, le chantier d’Hinkley Point a déjà plus d’un an de retard et suscite un scepticisme important.

Une gestation difficile, une filière rouillée Pour comprendre les difficultés de l’EPR, il faut se souvenir de l’incroyable chantier industriel qu’a représenté le parc nucléaire français. Entre 1978 et 2002, pas moins de 58 réacteurs sont raccordés au réseau. Certaines années, 6 réacteurs sont mis en ligne simultanément ! A l’époque, le plan lancé par l’Etat et EDF se finance à grands coups d’emprunts sur le marché américain et mobilise massivement l’industrie française.

Mais ce parc n’est pas éternel et la filière engage, dès la fin des années 1990, la réflexion sur un nouveau réacteur, qui prendra le relais des centrales actuelles après quarante ans de fonctionnement. Les équipes de Framatome et de Siemens commencent alors à travailler sur un projet dit de troisième génération. L’objectif : un réacteur plus puissant, plus sûr, et qui soit, à l’image d’Airbus, une réussite européenne. Dès l’origine, les concepteurs cherchent un niveau de sûreté très élevé et intègrent les standards français et allemands.

Chez EDF, Xavier Ursat, directeur du Nouveau Nucléaire, explique que ce choix répondait à trois principes : D’abord, il s’agissait de bénéficier du retour d’expérience du parc existant. Ensuite, l’idée, c’était d’avoir des exigences de sûreté très élevées. Et enfin, d’avoir un réacteur de forte puissance, ce qui permet de produire une grande quantité d’électricité sur une surface extrêmement réduite. La décision est prise formellement en 2005 et, à l’époque, personne n’imagine que ce réacteur du futur ne sera toujours pas opérationnel treize ans plus tard.

De l’avis général, EDF s’est lancé sans être suffisamment prêt. La réflexion sur le réacteur a été très pointue, mais la phase de fabrication a été négligée. C’est surtout le fruit de l’arrogance incroyable d’EDF à l’époque. Le chantier a été lancé alors que le design – la conception – n’était pas gelé, reconnaît aujourd’hui un haut dirigeant du groupe, qui déplore : On a fait et défait énormément, on a perdu beaucoup de temps.

Surtout, les ingénieurs français réalisent progressivement que la filière nucléaire française est rouillée : la dernière centrale connectée au réseau, Civaux (Vienne), l’a été en  2002. La plupart des responsables ayant travaillé sur la création du parc nucléaire sont partis à la retraite. Mais c’est chez les sous-traitants que la perte de compétences est la plus cruelle. Il a fallu réapprendre à construire des centrales, témoigne un responsable d’EDF, qui raconte comment on a dû rappeler des grands anciens au moment où les choses ont commencé à déraper.

Tout est plus compliqué, dans une centrale, détaille l’économiste de l’énergie Jacques Percebois, même couler du béton ou faire une soudure doit être fait de manière très spécifique.

Le problème n’est pas l’EPR, c’est d’abord un problème industriel : EDF est un très bon exploitant mais ne sait plus construire, se désole un ancien dirigeant d’Areva, qui souligne aussi un problème culturel chez EDF, qui n’aurait pas accepté le design d’origine.

Une des difficultés est d’ailleurs venue dès la conception franco-allemande sous l’égide du français Framatome et de l’allemand Siemens. La complexité de l’EPR, c’est qu’on a ajouté des exigences allemandes et françaises. Il y a deux bretelles et trois ceintures, explique M. Percebois. D’autant que le réacteur est le plus puissant jamais envisagé : 1 650 mégawatts, alors que la génération précédente va de 900 à 1 450 mégawatts.

C’est vrai que les difficultés de conception ont pénalisé la filière, mais tous les réacteurs de troisième génération dans le monde sont en retard, modère Valérie Faudon, de la Société française d’énergie nucléaire (SFEN). Si on devait refaire le film, on le ferait globalement de la même manière, maintient Xavier Ursat, d’EDF, pour qui le choix d’origine de l’EPR est un bon choix.

La perte de savoir-faire de la filière française n’est pas la seule raison des retards et des surcoûts : depuis l’accident de Tchernobyl, en  1986, et plus encore depuis celui de Fukushima, en  2011, les questions de sûreté sont de plus en plus prégnantes. Cela aurait pu être une aubaine pour un réacteur conçu pour être le plus sûr du monde. Le problème de ces modèles, c’est qu’ils deviennent beaucoup trop complexes et trop coûteux : en faisant monter la sûreté d’un cran, on augmente la facture, explique le chercheur britannique Paul Dorfman.

L’EPR prévoit notamment un dispositif spécial en cas de fusion du cœur du réacteur – ce qui s’est produit à Fukushima – et une paroi externe conçue pour encaisser le choc du crash d’un avion. Quand il y a eu l’accident de Fukushima, nous n’avons rien eu à changer ou presque sur l’EPR. Il est de naissance compatible avec des niveaux de sûreté très élevés, se félicite M. Ursat. Ce haut niveau de sûreté est l’une des raisons de la forte puissance : puisque mettre en place ces normes coûte cher, autant construire le réacteur le plus puissant possible pour rentabiliser les investissements.

L’électricien travaille aujourd’hui sur une conception simplifiée pour faire baisser les coûts, tout en assurant que cela ne fera pas baisser le niveau de sûreté. C’est très problématique « ,s’inquiète M.  Dorfman, pour qui  » promettre un EPR moins cher veut dire promettre un EPR moins sûr.

La tâche se révèle d’autant plus difficile que, depuis l’accident de Fukushima, le marché mondial du nucléaire s’est rétréci. Certes, l’EPR est en cours de construction dans quatre pays, mais, à chaque fois, il a rencontré des difficultés importantes. Dans ces conditions, il n’est pas simple de trouver des pays volontaires pour se lancer dans l’aventure. A l’international, l’EPR s’est avéré un mauvais produit : trop gros, trop cher, trop difficile à maîtriser pour des pays qui n’ont pas d’expérience dans le domaine « , souligne Yves Marignac, expert critique du nucléaire. De fait, hormis le Royaume-Uni et l’Inde, EDF ne dispose d’aucun autre projet concret à développer On a validé la technologie à Taishan , répond-on chez EDF, où l’on assure que le démarrage du premier EPR du monde en Chine, en juin, va changer cette perception.

Malgré ces problèmes, EDF continue de miser fièrement sur l’EPR, et en fait la pierre angulaire de sa stratégie. Il faut dire que l’entreprise dirigée par Jean-Bernard Lévy est en mauvaise posture : sa dette, en  2017, atteint 33  milliards d’euros et son cash-flow disponible est négatif depuis onze ans. Le groupe a une dette élevée, mais c’est son modèle de développement historique, justifie-t-on en interne. Mais les revenus s’amenuisent : EDF perd 100 000 clients particuliers par mois et peine à s’imposer en France dans le secteur des renouvelables. L’Etat a dû recapitaliser le groupe à hauteur de 4  milliards en  2016. Pour la direction actuelle de l’entreprise, sa santé financière passe par une reprise de la construction de réacteurs nucléaires, en France et dans le monde. EDF a officiellement demandé à l’Etat de s’engager rapidement sur la construction d’un nouvel EPR en France. L’objectif : maintenir les compétences réapprises dans la douleur à Flamanville.

Il y a quelques mois à l’Assemblée nationale, Jean-Bernard Lévy résumait la situation en expliquant : Si je devais utiliser une image pour décrire notre situation, ce serait celle d’un cycliste qui, pour ne pas tomber, ne doit pas s’arrêter de pédaler.

Mais les finances d’EDF peuvent-elles supporter une telle trajectoire ? Le directeur financier de l’entreprise, Thomas Piquemal, a claqué la porte en  2015, inquiet du poids que le financement de l’EPR britannique de Hinkley Point faisait peser sur l’entreprise. Selon lui, la nécessité pour l’électricien de financer seul les deux tiers du projet crée une situation trop risquée. Qui parierait 60 % à 70 % de son patrimoine sur une technologie dont on ne sait toujours pas si elle fonctionne, alors que ça fait dix ans qu’on essaie de la construire ?, lance-t-il devant les députés en  2016.

C’est le cœur du problème pour EDF : comment financer de nouveaux réacteurs ? Pour Hinkley Point, il a fallu engager des ressources considérables, alors même qu’EDF a décroché un contrat en or avec l’Etat britannique : pendant trente ans, le groupe français vendra son électricité à un tarif garanti, deux fois supérieur au prix actuel de l’électricité ! Autrement dit, les consommateurs britanniques vont voir leur facture augmenter.

De fait, la plupart des pays qui continuent de construire du nucléaire ne peuvent le faire qu’avec un fort engagement de l’Etat et une garantie de revenus pour des investisseurs privés. Mais la France de 2018 n’est plus celle de Pierre Messmer et du Commissariat au plan en  1974, au moment du lancement du plan nucléaire français.

L’atome réclame du temps long. Quand on parle de l’EPR, on parle d’un investissement sur un siècle. Or on est dans une période dans laquelle les gens veulent des rendements à plus court terme, même dans les infrastructures, analyse Emmanuel Autier, du cabinet Bearing Point. On ne va pas se bousculer pour financer un projet qui n’a pas encore fait ses preuves alors que c’est bien plus rentable et moins risqué de financer des énergies renouvelables, note une responsable d’un fonds d’investissement.

D’autant que la structure actuelle d’EDF, soumise aux fluctuations boursières, n’encourage pas à s’engager sur le long terme. Les frais financiers représentent une partie très importante de la construction. Une société cotée ne peut pas porter ça sur son bilan de manière massive, abonde Valérie Faudon, de la SFEN. Il faudra que l’Etat joue pleinement son rôle en créant un nouveau cadre régulatoire, reconnaît Xavier Ursat. Autrement dit : pour faire vivre l’EPR – et faire survivre EDF -, ce sera à l’Etat de -garantir les investissements et aux consommateurs d’en supporter la charge sur leur facture d’électricité.

C’est l’équation complexe dans laquelle se trouve EDF : pour survivre dans sa forme actuelle, il lui faut construire de nouveaux EPR. Et pour construire de nouveaux EPR, il faut engager un argent que l’électricien n’a pas.

Nabil Wakim               Le Monde du 18 09 2018

[…]      Après des années maussades, une éclaircie se profile pour les énergies vertes en France. Certes, elles demeurent à la peine : fin 2015, leur part dans la consommation finale d’énergie n’était que de 14,9  %, alors qu’elle aurait dû atteindre 17 % pour se trouver en phase avec l’objectif de 23 % en  2020, fixé dans le cadre du paquet énergie-climat européen. Les chiffres à fin 2016 ne sont pas encore connus, mais le différentiel ne devrait guère avoir changé.

Ces mauvaises performances placent la France dans la queue du peloton européen, loin de la Suède (52,6 % de renouvelables fin 2014), de la Finlande (38,7 %), de l’Autriche (33,1 %) ou du Danemark (29,2 %). De tous les pays de l’Union européenne, elle est celui qui accuse le retard le plus important sur son objectif.

Il ne faut pas se faire d’illusions. On n’arrivera pas à rattraper ce retard d’ici à 2020, déplore le président du SER, Jean-Louis Bal. En revanche, il n’est pas trop tard pour se mettre sur la bonne trajectoire pour 2030. La loi de transition énergétique d’août  2015 prévoit de porter, à cette échéance, la part des renouvelables à 32 % du mix énergétique.

Les industriels veulent donc faire preuve d’optimisme. Le bilan de l’année 2016 est pourtant en demi-teinte. Dans l’éolien terrestre, 1 345 mégawatts (MW) de capacités nouvelles ont été installés, un record historique. Pour autant, le parc en place au 30 septembre dépassait à peine 11 000 MW, très en deçà des 19 000 MW visés en  2020. La faute, en grande partie, aux recours systématiques déposés par les associations anti-éolien.

La situation est inverse dans le solaire photovoltaïque. On n’a installé que 576 MW de puissance en  2016, plus mauvais résultat de ces dernières années. Ce secteur subit les contrecoups du moratoire sur les projets solaires décidé par l’Etat au début des années 2010 pour crever la bulle spéculative qui s’était formée. Le parc n’en atteignait pas moins 6 650 MW fin septembre (7 500 MW avec l’outre-mer), déjà au-delà des 5 400 MW escomptés en 2020.

C’est pour l’éolien en mer que le tableau est le plus sombre. Les turbines des six parcs au large des côtes normandes, bretonnes et vendéennes, pour un total de 3 000 MW, ne tourneront pas avant la prochaine décennie. Et les résultats d’un nouvel appel d’offres pour une puissance de l’ordre de 500 MW au large de Dunkerque (Nord) sont toujours attendus.

D’où vient, alors, que la profession croie en des lendemains plus radieux ? L’embellie espérée tient à la programmation pluriannuelle de l’énergie, publiée en octobre 2016. Cette feuille de route, qui décline la loi de transition énergétique, nous donne de la visibilité, se félicite Jean-Louis Bal. Elle prévoit de faire grimper la capacité hexagonale d’énergie renouvelable de 41 000 MW en 2014 à 71 000 ou 78 000 MW, selon les scénarios, en 2023.

La ministre de l’environnement et de l’énergie, Ségolène Royal, a ainsi lancé deux appels d’offres dans le photovoltaïque, pour une capacité totale de 4 500 MW sur trois ans. Les industriels en veulent autant pour l’éolien terrestre.

La filière profite aussi d’un travail de simplification administrative qui, constate le président du SER, commence à porter ses fruits. A compter du 1er mars, une autorisation environnementale unique sera exigée pour les installations de production d’énergie renouvelable, alors que de multiples autorisations étaient jusqu’alors nécessaires – au titre des réserves naturelles, des sites classés, de la protection de la faune et de la flore sauvages… Cela n’empêchera pas les recours, mais ils devraient être moins nombreux, ce qui pourrait diviser par deux la durée de réalisation des parcs éoliens (de six à sept ans aujourd’hui).

Les industriels attendent donc des futurs responsables politiques la confirmation des ambitions tracées par la programmation pluriannuelle. Et l’allocation des moyens financiers promis. Année après année, Mme Royal met en avant le doublement du fonds chaleur, un dispositif géré par l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) pour développer la biomasse, la géothermie ou le solaire thermique. Ce fonds est doté de 210  millions d’euros par an, mais la promesse de doublement ne s’est pas encore concrétisée.

Il s’agit d’un outil très efficace, plaide Jean-Louis Bal. De 2009 à 2013, l’Etat y a consacré 1,1 milliard d’euros, ce qui a permis de remplacer 1  million de tonnes équivalent pétrole de combustibles fossiles et d’économiser 350  millions d’euros par an sur les importations d’hydrocarbures. Soit un amortissement en seulement trois ans. Quel que soit le résultat de la présidentielle, les renouvelables peuvent compter sur un allié objectif : la baisse régulière de leur coût. Une étude publiée le 25  janvier par l’Ademe montre que l’éolien terrestre et le photovoltaïque sont devenus, en France comme dans le reste du monde, compétitifs vis-à-vis des moyens conventionnels de production d’électricité, nucléaire compris.

Pierre Le Hir             Le Monde du 1 02 2017

2015                                  Marcelline Budza est congolaise, dans le Kivu, cette province de l’est du pays ravagée depuis le génocide rwandais par les milices hutus rwandaises ou par les mercenaires congolais, violeurs, pilleurs de coltan et autre terres rares. On y cultivait bien le café, mais, n’étant pas consommateur, les efforts pour en faire un produit de qualité étaient maigres. Elle rencontre Antoine Nétien, torréfacteur parisien, créateur du café Coutûme à Paris. Ils s’associent à Rebuild Women’s Hope, sur l’île Idjwi. Leur rencontre provoque la mise en route des processus pour parvenir à une grande amélioration du café… une coopérative est créée qui va mutualiser les efforts, ouvrir ce café à des marchés rémunérateurs. Marcelline Budza a 28 ans. Elle a déjà créé  40 km plus loin, une seconde coopérative. Elle a sorti de leur désespoir les femmes violées, cassées, qui se mettent debout et dansent quand elle arrive.  Il n’y a qu’emmenée par de telles personnes que l’Afrique pourra se sortir de son machisme nauséeux et de son marasme.

1 01 2016                     Les Banques françaises peuvent désormais prélever dans les comptes des particuliers quand ils ont un dépôt supérieur à 100 000 € l’argent dont elles pourraient avoir besoin pour éviter la faillite ; il s’agit d’une directive européenne nommée BRRD – en français DRRB : Directive sur le Redressement et la Résolution des Banques -, adoptée en décembre 2013 par les 28 Etats membres de l’Union européenne, donc avalisée par la Commission et par le Parlement européen.

Pour intégrer ce genre de directive à la législation française, point n’est besoin de passer en priorité par une loi votée par le Parlement : le texte peut passer par voie d’ordonnance, décidée en Conseil des ministres et signée par le président de la République, avec le grand avantage d’entrer en vigueur dès sa publication. Une régularisation par le parlement est censée achever le travail, mais, un an plus tard, on n’aura toujours rien vu. En attendant, l’ordonnance est applicable. Cela porte un nom : spoliation.

4 02 2016                     Benjamin Millepied démissionne, moins de quinze mois après sa prise de fonction, de son poste de directeur du ballet de l’Opéra de Paris, le palais Garnier : on pourrait estimer que c’est anecdotique si cela ne révélait la puissance des blocages culturels sévissant au sein des plus prestigieux établissements culturels français. Avant de prendre son poste en novembre 2014, il avait été pendant presque dix ans danseur au New-York City Ballet dont il était devenu l’étoile, ruisselant de talent, de créativité et d’humanité  ; c’est dire si, sur le plan professionnel, il était arrivé à Paris avec les méthodes en vigueur en Amérique, où priorité est donnée à l’épanouissement personnel, où l’on n’apprécie pas du tout le caporalisme… toute une pédagogie moderne – le meilleur de ce que savent faire les Américains – qui est bien loin d’avoir pénétré des forteresses de conservatisme comme l’Opéra de Paris. Ces choix, qui n’étaient que normaux à l’américaine devinrent des gaffes non pardonnables à Paris : choisir pour son premier spectacle Clear, Loud, Bright Forward, des danseurs et danseuses au sein du corps du ballet, en ignorant les danseurs étoiles, donner à Letizia Galloni, métisse,  le premier rôle dans un ballet classique – ça fait tâche, bien sûr -, instaurer des rapports de confiance avec les danseurs en faisant en sorte que ces derniers, quand ils désirent s’adresser à lui, n’aient plus la gorge nouée par la peur, autant de comportements, de décisions qui ne passent pas auprès de ceux qui se trouvent ainsi avec un ego rabaissé.  Demander aux services techniques de vous fournir deux ou trois bancs très basiques, trois semaines avant la première relève de l’impossible.  Et quand, de plus, il vous faut découvrir l’existence des grèves, impensables en Amérique, chez des techniciens qui n’ont en rien conscience de leur situation privilégiée au sein d’une institution qui ne vit que parce que le contribuable participe à raison de  58 % à son budget de fonctionnement quand il ne peut même pas envisager d’en profiter, vu le prix de la plupart des spectacles, à la portée des seuls riches. 1 700 employés, c’est certes un gros paquebot, mais un paquebot est tout de même fait pour être en mouvement. Tout ça cumulé vous emmène au bord du burn out. Donc, exit Benjamin Millepied, et avec lui une magnifique chance pour l’Opéra de Paris d’entrer dans le XXI° siècle. Une bonne action ne doit jamais rester impunie – proverbe irlandais -.

11 02 2016                   Fleur Pellerin est remerciée du ministère de la Culture. Aucun reproche sur sa gestion  – parvenir à faire ouvrir 7 jours sur 7 des mammouths comme le Musée du Louvre, d’Orsay et de Versailles, ce seul acquit est déjà un très gros succès, la finalisation du statut des Intermittents du spectacle, ce n’est pas rien non plus – mais des reproches sur ses erreurs de communication : ainsi nomme-t-on aujourd’hui les manquements à l’Étiquette, à savoir le culturellement correct élaboré par les milieux culturels parisiens, incapables de réaliser que le Ministère de la Culture en 2016, ce n’est pas le salon de Madame Récamier : elle n’a jamais lu de Modiano…ET ALORS ? a-t-on envie de répondre. Où est le problème ? Elle n’est même pas allée aux obsèques de Michel Tournier. ET ALORS ? a-t-on envie de poursuivre. Tout cela sent à plein nez la courtisanerie, l’érudition flirtant avec la redondance, la méconnaissance de la mission d’une ministre de la Culture.

Il y a peu de pays au monde où une enfant trouvée dans les rues d’un bidonville d’un pays en développement, [elle est née Kim Jong-suk à Séoul en 1973] et adoptée par une famille modeste, dont la généalogie est faite d’ouvriers, de domestiques, puisse un jour se retrouver ministre de la Culture. J’ai une gratitude immense, indicible pour Manuel Valls d’avoir proposé mon nom au président de la République en août 2014. Je tiens à lui dire ma reconnaissance et ma fidélité.

Fleur Pellerin             Discours de départ au Ministère de la Culture le 11 02 2016

Peut-être Fleur Pellerin sera-t-elle parvenue à apprendre au Président de la République ce qu’est l’élégance ?

Albert Einstein les avait prédites. Les instruments de mesure du XXI° siècle confirment son intuition : les ondes gravitationnelles existent :

Je fais la comparaison suivante : imaginez que vous ayez été aveugle depuis votre naissance mais que vous ayez eu l’usage de vos oreilles. Vous connaissez le monde par les sons et vous avez une certaine familiarité avec la réalité. Et un jour on vous soigne et vous ouvrez les yeux. Vous ajoutez un instrument de détection qui vous donne d’autres informations sur le monde. Depuis toujours, nous avons une astronomie de la lumière, celle des photons, et c’était le seul moyen que nous avions de connaître l’Univers dans ses grandes dimensions. Ce qu’ajoute la découverte des ondes gravitationnelles, c’est une autre technique, qui va nous donner d’autres informations sur la réalité cosmique.

Nous avions l’astronomie  1 avec l’astronomie visuelle, nous avons maintenant l’astronomie  2  avec ces ondes gravitationnelles – et en fait il y a une astronomie  3 avec les neutrinos. Or, ces astronomies ont des horizons différents. L’astronomie classique de la lumière nous permet de remonter jusqu’à environ 400 000 ans après le Big Bang. Mais on ne peut pas aller au-delà : aucune lumière, aucun message électromagnétique ne nous provient d’avant. Les neutrinos permettent de remonter plus loin, plus tôt, jusqu’à la première minute ou la première seconde. Et les ondes gravitationnelles théoriquement jusqu’au premier milliardième de seconde. On verra ce que cela donnera, mais, en principe, cela nous ouvre un accès presque au Big Bang lui-même.

Hubert Reeves Le Monde du 28 12 2016

Albert Einstein a bouleversé les notions intuitives de temps, d’espace et d’énergie.

Selon sa théorie de la relativité restreinte (1905), la description de l’Univers ne doit pas séparer le temps et les positions dans l’espace mais les considérer ensemble : un point dans l’espace-temps est en fait un événement, c’est-à-dire une position attachée à un temps. Le temps absolu n’existe pas. Il dépend des vitesses relatives entre observateurs, par exemple. Une horloge qui se déplace affiche un temps qui s’écoule plus lentement qu’une autre immobile.

Une conséquence de cette seconde théorie, datant de 1915, est que la trame de l’Univers est structurée par la force de gravitation : les objets lourds courbent l’espace-temps, comme une boule sur un drap tendu. En retour, la structure de l’espace-temps force la matière et la lumière à suivre ses courbes. C’est dans cet espace élastique que nous vivons et que se propagent les ondes gravitationnelles qui distordent les distances.

Enorme secousse dans le monde scientifique, pour une découverte majeure, à ranger au sommet des plus grandes percées de la connaissance. Pour la première fois, des vibrations venues de l’espace et d’une étrange nature ont été détectées sur Terre, confirmant une prédiction d’Albert Einstein vieille d’un siècle.

Ces tressautements, baptisés ondes gravitationnelles, compriment et dilatent à la vitesse de la lumière l’espace-temps qui nous entoure, comme le son le fait avec l’air. Ou comme du veau en gelée tremblote lorsqu’on le secoue, aime à dire Thibault Damour, spécialiste de la relativité générale à l’Institut des hautes études scientifiques de Bures-sur-Yvette (Essonne). L’espace-temps, c’est-à-dire la trame même du monde dans lequel nous vivons, est donc un contenant élastique, susceptible d’onduler à la manière des rides à la surface d’une eau perturbée par le lancer d’un caillou.

La détection de ce premier clapotis cosmique est détaillée dans la revue Physical Review Letters du 11  février par l’équipe de l’instrument LIGO, aux Etats-Unis, en collaboration avec celles de Virgo, détecteur essentiellement franco-italien et construit près de Pise, et de GEO600, en Allemagne. Cette détection est le début d’une nouvelle ère, celle de l’astronomie des ondes gravitationnelles devenue désormais une réalité, a lancé Gabriela Gonzalez, porte-parole de l’équipe LIGO, professeur d’astrophysique à la Louisiana State University.

Les chercheurs ont repéré l’infime effet du passage d’une telle onde, qui a la capacité étonnante de distordre les distances, de les allonger ou de les réduire très légèrement. Aucune autre onde ne peut le faire. L’effet est faible, de l’ordre d’une variation du dix millième de la taille d’une particule élémentaire (environ 10-19m). Autrement dit, comme si l’étoile la plus proche, Proxima du Centaure, située à plus de quatre années-lumière de la Terre, se rapprochait de nous d’un demi-diamètre de cheveu…

Pour mesurer une si minuscule distance, les chercheurs ont construit depuis vingt ans des amplificateurs géants. LIGO est ainsi fait de deux tunnels perpendiculaires de quatre kilomètres de long chacun. A l’intérieur, deux faisceaux laser, parfaitement synchronisés entre eux, effectuent des dizaines d’allers-retours entre des miroirs. Puis, ces deux rayons sont recombinés à la sortie afin de vérifier leur synchronisation. Si une onde gravitationnelle secoue l’espace-temps et se propage jusque-là, elle étire un trajet lumineux avant l’autre, désynchronisant les lasers.

C’est ce qui s’est passé le 14  septembre 2015 à 11 h 51 (heure française) sur les deux sites américains jumeaux construits en Louisiane et dans l’Etat de Washington à 3 000 kilomètres de distance. Les sismographes se sont agités avec 7 millisecondes de décalage. C’était trop beau pour être vrai ! se souvient Jean-Yves Vinet, ancien responsable de Virgo (2007-2011), aujourd’hui directeur de recherche CNRS à l’Observatoire de la Côte d’Azur. Mais après des semaines de vérifications, écartant toute erreur, la confirmation est arrivée. C’est l’aboutissement d’un très gros travail. C’est enthousiasmant, constate Eric Chassande-Mottin, chercheur CNRS du laboratoire Astroparticule et cosmologie.

Le signal enregistré par les chercheurs précise, en outre, l’origine de cette secousse, apportant une seconde découverte majeure. Il s’agit de la fusion de deux trous noirs en un nouveau, deux fois plus gros. Le duo est, respectivement, vingt-neuf et trente-six fois plus massif que le Soleil, et situé à plus d’un milliard d’années-lumière de la Terre. C’est extraordinaire. Quand j’ai commencé ces travaux, dans les années 1970, les trous noirs n’étaient à peine qu’une hypothèse, souligne Jean-Yves Vinet.

Mieux, les chercheurs ont vu respirer ces géants d’où aucune lumière ni matière ne peuvent s’échapper. Lorsque les deux trous noirs se rapprochent, des ondes gravitationnelles sont créées, affolant périodiquement les détecteurs de LIGO. Puis, quand ils fusionnent, l’objet patatoïde qui en résulte n’adopte pas immédiatement une forme stable.

Il vibre, telle une cloche, et fait trembler la gelée cosmique jusqu’aux détecteurs terrestres, d’une manière différente de la sarabande précédente. Un nouveau trou noir est en train de naître. La masse finale du trou noir est 62 fois celle du Soleil. C’est moins que la somme des deux trous noirs ; l’excédent a été converti en ondes gravitationnelles, indique Nicolas Arnaud (CNRS) du Laboratoire de l’accélérateur linéaire à Orsay.

C’est à ce spectacle et à bien d’autres que rêvent d’assister plus souvent les astronomes désormais.  » Cela ouvre une grande période nouvelle et excitante. L’Univers est mû par la gravité, mais on ne l’observe qu’avec la lumière. Nous verrons enfin des choses jamais vues parce qu’elles n’émettent pas de lumière, estime Pierre Binétruy, professeur à l’université Paris-VII. Nous changeons d’époque. « 

A chaque fois que nous braquons un nouvel instrument vers le ciel, on voit et on comprend des choses nouvelles. Ce fut le cas avec Galilée pointant sa lunette vers Jupiter et découvrant ses satellites, rappelle Jean-Yves Vinet. Seuls des événements impliquant de gros objets en mouvement peuvent faire osciller la gelée de veau cosmique. Comme des étoiles explosant en supernova ; ou des étoiles mourant et se contractant en trou noir ou en étoiles à neutrons, appelées également pulsars, qui condensent l’équivalent de la masse du Soleil sur seulement dix kilomètres de rayon ; ou encore l’origine violente de l’Univers au moment du Big Bang, il y a plus de treize milliards d’années.

Cette première découverte ouvre donc une nouvelle fenêtre astronomique sur ces phénomènes, en élargissant le spectre des moyens d’observation après la lumière visible, les rayons X, infrarouges, ultraviolets, les ondes radio ou même les neutrinos (des particules quasiment sans masse qui interagissent peu avec la matière).

Pour la suite, Virgo fait actuellement peau neuve pour être aussi précis que son collègue américain et reprendre du service avant la fin 2016. Son couplage avec LIGO permettra une localisation précise des sources dans le ciel. Les Japonais achèvent Kagra ; les Indiens comptent sur LIGO India. Et les chercheurs voient encore plus loin. Les instruments terrestres sont en effet limités à l’observation d’objets peu massifs et proches, toutes proportions gardées.

En effet, plus les cailloux agitant l’espace-temps sont gros, plus les crêtes des vagues créées sont éloignées et plus il faut des bras grands pour en saisir le passage. Des trous noirs, plusieurs millions de fois plus lourds que le Soleil, comme celui au cœur de notre galaxie, resteront en fait invisibles à LIGO et à Virgo.

La suite consistera à installer en orbite eLISA, une sorte de triangle de faisceaux laser dont les bras d’un million de kilomètres de long bougeraient sous l’effet d’ondes gravitationnelles. Lancement prévu dans les années 2030. L’Agence spatiale européenne a mis sur orbite, le 3  décembre 2015, LISA Pathfinder, un satellite destiné à tester des technologies nécessaires à eLISA.

Cette détection d’ondes gravitationnelles, aussi compliquée soit-elle, n’est pas une surprise. La relativité générale est fiable et éprouvée depuis de nombreuses années : la plupart des phénomènes étranges prévus par cette théorie ont déjà été observés. Par exemple, les gros objets dévient les rayons lumineux, ce qui décale effectivement la position des étoiles dans le ciel. Ou bien une horloge bat moins vite le tempo en altitude qu’en surface (une information essentielle pour corriger les signaux GPS).

Quant aux ondes gravitationnelles elles-mêmes, leur présence avait été repérée en  1978 et saluées par un prix Nobel en  1993 : la rotation de deux pulsars détectés en  1974 et se tournant autour s’accélérait à cause de l’émission d’ondes gravitationnelles entre les deux objets. En revanche, jamais ces ondes n’avaient été ressenties sur Terre. Des rumeurs bruissent déjà sur le fait que LIGO aurait d’autres secousses dans son sac.

S’il ne fait pas de doute qu’un prix Nobel couronnera cette découverte, les noms des lauréats seront difficiles à choisir. L’Américain Rainer Weiss, du MIT, est à l’origine, dans les années 1970, des premières études précises sur les défis à relever pour de futurs instruments. Kip Thorne, charismatique physicien américain, a poussé à la réalisation de LIGO dans les années 1990. Ronald Drever, un Ecossais, a eu l’une des idées-clés permettant d’augmenter la puissance des lasers.

Côté européen, le Français Alain Brillet et l’Italien Adalberto Giazotto ont contribué largement aux techniques optiques et mécaniques nécessaires au fonctionnement parfait de Virgo. Et, bien sûr, les porte-parole de LIGO, Gabriela Gonzalez, ou de Virgo, Fulvio Ricci, sont aussi sur les rangs. De quoi secouer encore le landerneau scientifique.

David Larousserie                   Le Monde du 13 02 2016

C’est la preuve de l’existence des trous noirs : Pour le physicien Thibault Damour, la théorie d’Einstein est confirmée à un niveau inégalé.

Le physicien théoricien Thibault Damour (Institut des hautes études scientifiques de Bures-sur-Yvette, Essonne), n’a pas participé directement à la détection des ondes gravitationnelles. Mais il avait calculé en  2000 le signal produit par la fusion de deux trous noirs, perçu en septembre  2015 par les détecteurs américains LIGO. Il évoque l’importance de la percée annoncée jeudi 11  février par la revue Physical Review Letters.

Peut-on parler d’une découverte, ou s’agit-il d’une confirmation ?

D’une découverte, et même d’une double découverte. On savait que les ondes gravitationnelles étaient réelles et on avait vu leur propagation entre deux pulsars – astres émettant de fortes impulsions électromagnétiques -, mais c’est la première fois qu’on voit des ondes gravitationnelles émises par un système binaire de trous noirs très distants.

Mais, à mon sens, la découverte la plus importante, c’est de prouver pour la première fois l’existence des trous noirs. Les preuves antérieures sont objectivement très indirectes, alors que, cette fois, on a pu observer les deux trous noirs au tout dernier moment de leur rapprochement. On voit le signal qui est dû à la fusion de ces trous noirs, dont la surface, comme celle de deux bulles de savon, se coalesce – fusionne – . On observe les caractéristiques de vibration du trou noir nouvellement formé. Cela, c’est la preuve non seulement de l’existence de trous noirs, mais aussi de la dynamique de l’espace-temps quand deux trous noirs fusionnent, ce qui est une confirmation de la théorie d’Einstein à un niveau inégalé.

Ce qui a été observé correspond à un instant très fugace, un clignement d’œil…

Cela n’a duré que deux dixièmes de seconde. On voit les dernières orbites de ces deux trous noirs. Quand on y réfléchit, c’est inimaginable. Vous avez deux trous noirs, qui font une trentaine de masses solaires chacun, qui étaient à un milliard d’années-lumière de nous, qui ont tourné l’un autour de l’autre pendant des centaines de millions d’années, d’abord très lentement, puis de plus en plus rapidement. Et là, on a vu les quelques dernières orbites et leur fusion. On attrape la fin du signal (0,2 seconde) qui a voyagé pendant un milliard d’années avant d’arriver sur Terre !

Cette détection n’épuise-t-elle pas votre intérêt pour les ondes gravitationnelles ?

Non, car contrairement à la découverte du boson de Higgs, qui d’une certaine manière concluait le modèle standard, ici on ouvre un nouveau domaine scientifique, l’astronomie des ondes gravitationnelles. Avec en plus une très bonne nouvelle : le fait que LIGO ait observé un signal alors qu’il n’était pas encore au maximum de ses capacités signifie qu’il existe bien plus de sources d’ondes gravitationnelles qu’on ne pouvait l’espérer.

En outre, j’ai une satisfaction personnelle, car nous avons été les premiers, avec ma collègue Alessandra Buonanno, à prévoir la théorie du signal qui a été observé. En l’an 2000, nous avions calculé le signal de coalescence de deux trous noirs, cinq ans avant que la relativité numérique, calculée par les gros ordinateurs, puisse le simuler, et quinze ans avant qu’on l’observe dans la nature. Les -méthodes que nous avons développées ont été utilisées par les Américains dans la détection. Donc la France peut être fière que son école théorique ait contribué à cette découverte.

Mais c’est bien une découverte des deux détecteurs américains LIGO. Le détecteur européen Virgo, qui n’est pas encore branché, n’y a pas participé directement. Il faut pourtant souligner que la technologie et les concepts qui ont permis à LIGO d’aboutir ont pour partie pour origine des efforts des équipes de Virgo – et en particulier celle d’Alain Brillet, qui dès 1980 a commencé à travailler en France sur la question de la détection des ondes gravitationnelles au moyen de rayons laser. Il a inventé plusieurs idées qui ont été cruciales pour cette détection.

Il faut aussi évoquer les miroirs qui doivent réfléchir les rayons laser sans aucune perte : cela a été fait dans le Laboratoire des matériaux avancés du CNRS à Lyon. Il y a donc des contributions plus que non négligeables, et c’est pourquoi l’article décrivant la découverte dans les Physical Review Letters est cosigné par l’équipe américaine de LIGO et les équipes de Virgo.

Propos recueillis par Hervé Morin  Le Monde du 13 02 2016

14 03 2016                   Depuis la base de Baïkonour, dans le cadre d’un programme ESA – Agence Spatiale Européenne – au Kazakstan, une fusée russe Proton emmène sur Mars la sonde TGO – Trace Gas Orbiter – et un module d’atterrissage Schiaparelli qui devrait se  poser le 19 octobre 2016 pour deux à quatre jours d’expériences sur le sol -sableux de Meridiani Planum, une région de l’hémisphère Sud déjà explorée en  2004 par le rover Opportunity de la  NASA. En décembre 2003, la mission Beagle 2, déjà un programme ESA,  avait été un échec. Principale recherche : quid du méthane sur Mars ?… il y en a peu, mais suffisamment pour que l’on s’interroge, car il est signe de vie… aussi lointaine fut-elle… Mais le module d’amarssisage ne se posera pas à la vitesse prévue : 4 km/h, les moteurs de ralentissement ayant trop tardé à se mettre en route : il s’écrasera à la vitesse d’un TGV : 300 km / h ! Dès lors on ne peut plus attendre grand chose de lui !

22 03 2016                    31 morts, 200 blessés à Bruxelles à l’aéroport et à une station de métro, signés Daech.

Des bougies que les larmes n’éteignent pas. Des dessins posés par terre ou tracés à la craie éphémère. Des gens rassemblés, tous âges, milieux, couleurs et religions confondus. Des minutes de silence aussi, debout, le visage défait, mais la tête haute. Des je suis… qui semblent se décliner sans fin : je suis Charlie, Paris, Bruxelles… Des hastags, plus rapides encore que les flashs d’infospéciale, qui déferlent en quelques minutes sur les réseaux sociaux. Et chaque fois le désir affirmé, brandi presque, comme un défi bravache, de ne rien changer. De prendre le métro, le train et l’avion, d’aller au restaurant, au café et au concert. De vivre. Ensemble.

C’est devenu notre rituel. Ce besoin de dire, même si la voix tremble, que la peur ne l’emportera pas, que les terroristes n’auront pas raison de notre tolérance, de notre mixité, de notre intelligence, de notre liberté. De répéter qu’il faut rester unis et solidaires, comme un mantra qui protège notre cohésion, quelles que soient nos origines, nos convictions. Ce rituel est fragile. Il n’opère pas quand les bombes explosent au Liban, en Turquie ou en Côte d’Ivoire. Même en Europe, il ne rassemble pas tout le monde. La Première ministre polonaise ferme sa porte aux réfugiés ; un foyer pour migrants a été incendié en Allemagne ; des étrangers ont été sauvagement agressés à Calais… Les terroristes se réjouissent de ce chaos : il fait partie de leur projet. Mais au lendemain du 7 janvier, du 13 novembre et du 22 mars grondait plus fort une clameur digne et résistante. Cette clameur, c’est notre voix commune, notre rempart contre la haine et la désagrégation. Comme les bougies qui résistent aux larmes.

Juliette Bénabent         Télérama 3455 du 30 03 2016

La loi en vigueur à l’heure actuelle figure dans le Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile :

Article L622-1, modifié par LOI n°2012-1560 du 31 décembre 2012 – art. 11

Sous réserve des exemptions prévues à l’article L. 622-4, toute personne qui aura, par aide directe ou indirecte, facilité ou tenté de faciliter l’entrée, la circulation ou le séjour irréguliers, d’un étranger en France sera punie d’un emprisonnement de cinq ans et d’une amende de 30 000 Euros.

Très nombreux seront à nommer fort légitimement sinon légalement cette loi scélérate : délit de solidarité  ! Le 18 juillet 2018, le Conseil Constitutionnel redonnera du galon à la Fraternité et la disant constitutionnelle, ce qui prévaut sur cette loi.

Mars 2016                     La saison des coupes du monde de ski alpin se termine : chez les hommes l’Autrichien Marcel Hirscher domine de la tête et des épaules slalom spécial et géant, mais d’autres, parfois, font un tout petit peu mieux… Par contre chez les femmes, l’Américaine Mikaëla Schiffrin, génie du ski, domine le slalom spécial avec une ahurissante facilité, et plus tard, elle en fera de même avec le géant et le super G. Elle est apparue en compétition il y a deux ans, à 18 ans et n’a cessé depuis lors de voler de succès en succès. Est-elle blessée ? Sitôt revenue sur les pistes, trois à six semaines plus tard, et elle gagne à nouveau haut la main. À croire qu’elle n’a jamais appris à faire du ski et qu’elle est née avec ce don : jamais de faute, un style tellement parfait qu’elle a l’air de jouer quand les autres se reçoivent brutalement à chaque virage … regardez-là dans des portes en enfilade, en général à l’approche de l’arrivée : le buste ne bouge pratiquement pas, seules les jambes virevoltent à toute vitesse autour des piquets … pour finalement mettre la suivante à plus de deux secondes ! La technique est parfaitement maîtrisée, avec tous les gestes épurés au maximum, donnant cette impression d’immense facilité quand en fait elle est au top de l’efficacité. On n’a jamais fait mieux. Génie du ski ? L’expression n’est peut-être pas la meilleure. En littérature, un écrivain disait : l’inspiration, c’est de travailler. Et cela est vrai en tout. Il faut voir des videos des entraînements de Mikaela Schiffrin : il y a bien sûr de la musculation, bras et jambes, mais encore bien d’autres exercices visant à améliorer l’équilibre, les réflexes, la souplesse et… Il faut voir l’acharnement qu’y met cette femme, la dureté du traitement qu’elle s’impose, sa résistance à la peine. Contrairement à ce que pourrait laisser croire son visage très avenant, souriant, cette femme est incroyablement dure au mal ; elle a une volonté d’acier. Et sur une piste, cela donne une compétitrice qui a toujours de la réserve, qui ne se laisse jamais emporter à la limite. Elle a du « confort ». On verra cela parfaitement en 2019 au super G des championnats du monde à Äre, en Suède. Comme bien d’autres coureurs, elle se fait piéger avant une porte qui entraîne un saut assez prononcé et sa trajectoire en l’air est hors de la porte suivante ; quant elle touche le sol, 5 ou 6 mètres avant cette porte, elle corrige sa trajectoire d’un tout petit virage, très sec et passe à l’intérieur de la porte, avec un minimum de temps perdu, peut-être 4 ou 5 dixièmes de secondes. Le geste a été parfait, efficace, bien dosé ; quelques concurrentes ont loupé cette porte et ont donc abandonnée et celles qui ont pu corriger et rester en course l’ont fait avec beaucoup moins d’élégance que Mikaela Schiffrin. Et, à l’arrivée, c’est encore Mikaela Schiffrin qui gagne la course ! Très rares sont les coureurs qui remportent une course après pareille erreur ! Époustouflant !

4 04 2016                          Et un autre scandale de Panama ! Celui de 1899, – faillite du projet français de Ferdinand de Lesseps  de creusement du canal –  était une affaire franco-panaméenne, qui avait floué des milliers de petits épargnants français. Celui-là est le scandale des grandes fortunes qui privent leurs États des impôts qu’ils auraient dû leur verser, et c’est donc l’ensemble des contribuables qui est flouée. Des centaines de journalistes ont enquêté pendant des années pour obtenir des documents accablants par millions ! Fantastique travail ! L’adoration de Mammon, la cupidité qui prend rang de drogue dure rassemble princes et princesses, ministres et présidents, sportifs et artistes, tous pris la main dans les comptes offshore. Le lanceur d’alerte [1] a tiré les leçons du sort peu enviable réservé à ses anciens – Snowden et Cie – et a donc pris soin de rester anonyme.

6 04 2016                  Emmanuel Macron lance son mouvement En Marche à Amiens. Ceux qui auront envie de prendre le train en marche devront courir très vite : il atteint les 100 km/h en une poignée de secondes, et, une fois lancé à sa vitesse maximum, il n’embarquera plus personne. Avis à la population.

19 04 2016                               Jean-Paul Goudou, maire de Saint Privat, petite commune de l’Hérault s’accroche à sa mairie comme un morpion. [suite du 23 08 2013]              

Pour la première fois depuis 20 ans, Jean-Paul Goudou ne siégera pas ce mardi 19 avril au conseil municipal de Saint-Privat (Hérault) qui doit élire son successeur. Mi-avril, l’ancien maire de cette minuscule commune de 430 âmes de l’arrière-pays lodévois a été démissionné d’office par le préfet de son poste de conseiller. Il s’est pourtant démené pour sauver son mandat malgré les casseroles judiciaires accrochées à ses basques, après avoir été révoqué par la préfecture en 2014… Puis réélu !

C’est un cas quasi unique sous la Ve République, souffle une source judiciaire. Pour cet insaisissable quinquagénaire, qui a réussi dans les affaires immobilières, la roue a tourné début mars. La Cour de cassation a rendu deux arrêts confirmant des condamnations pour escroquerie et faux et usage de faux. Il doit purger un an de prison dont six mois ferme avec 5 ans d’interdiction de droits civiques, qui le prive de fait de son fauteuil de maire.

Il avait notamment transformé une grange en appartements sans respecter le permis de construire ; apposé de fausses signatures dans un dossier de modification de permis et en avoir falsifié un troisième ; ou, profitant de sa situation de maire, avoir perçu indûment, via l’une de ses SCI, 236 000 € de l’Anah (Agence nationale de l’habitat).

Jean-Paul Goudou avait été sévèrement taclé en première instance, le président parlant d’un édile motivé par le seul appât du gain et citant un expert qui avait souligné la dangerosité pour les habitants d’un immeuble non conforme. En 2011, il avait déjà perdu en cassation dans une autre affaire de construction immobilière non valide.

Le ministère de l’Intérieur, agacé par cet élu, croyait lui avoir fait la peau en le révoquant en août 2013. Las ! Six mois plus tard, il est réélu au premier tour à la mairie avec 60 % des suffrages… C’est un enfant du village, mais comme les Balkany, on ne comprend pas comment il arrive à rester en place. Sans doute en privilégiant l’intérêt personnel, soupire un opposant sous couvert d’anonymat. Mais celui qui faisait la pluie et le beau temps à Saint-Privat voit les nuages s’amonceler toujours plus.

En juillet 2015, il a été mis en examen pour escroquerie et usage de faux en écriture publique : la commune a touché des dizaines de milliers d’euros du conseil départemental pour des travaux de réfection qui n’ont pas eu lieu… Il ne nie pas (lire ci-dessous) tout comme il est paré pour le 4 mai : il sera jugé pour une nouvelle falsification de permis de construire. Il a néanmoins réussi à éviter une élection partielle en convoquant in extremis le conseil municipal. Où son fidèle premier adjoint et son neveu vont se disputer sa succession.

Jean-Paul Goudou y croit toujours. J’ai perdu en cassation, mais j’ai la Cour européenne, je vais y aller, comme ce n’est pas suspensif, j’ai démissionné, lance-t-il. En fait, il n’a qu’anticipé la sanction préfectorale, inéluctable, et rendu son tablier avec ce mot affiché en mairie : J’informe la population que devant les persécutions et harcèlements que je subis de la part des autorités judiciaires, administratives et des médias, je démissionne.

Bigre ! L’ex-maire ne conteste pas forcément les condamnations, évoquant des erreurs de sa part, comme pour les 236 000 € d’aide de l’Agence nationale pour l’habitat qu’il n’aurait pas dû percevoir. Il indique que les subventions allouées par le conseil départemental pour la rénovation d’un chemin et d’une place de Saint-Privat, jamais réalisées, auraient été affectées à la commune : Plutôt que de perdre les subventions, on les a prises, elles ont servi à autre chose. Il n’y a jamais eu d’enrichissement personnel.

Il reconnaît aussi avoir signé à la place d’un tiers pour un permis de construire, mais assure que tout est arrangé… Jean-Paul Goudou vante par ailleurs sa gestion-trésorerie florissante (pas de hausse d’impôts) et se présente en bouc émissaire. Quand je vois en France tous les autres élus qui ont été condamnés et qui sont toujours en poste… Il y a deux poids, deux mesures. Quelqu’un pousse derrière tout ça, qui, je ne sais pas, mais on n’a pas apprécié que je sois réélu et je suis harcelé.

Yannick Philiponnat      Midi-Libre du 19 avril 2016

30 04 2016                               Au Kenya, les autorités mettent le feu à onze bûchers de 1 500 défenses d’éléphant, soit 16 000 au total : 105 tonnes. L’Afrique ne compte plus que 500 000  éléphants, moitié moins qu’il y a trente ans, et 30 000 y sont tués chaque année par les braconniers. 105 tonnes, c’est 5 % du stock mondial. Jusqu’à présent, en Afrique, seul le Bostwana est parvenu à mener une lutte efficace contre les braconniers.

6 05 2016                                 Les stratégies de la conquête spatiale, crise oblige, tiennent de plus en plus compte du nerf de la guerre : les coûts financiers mais pour autant, les orientations restent multiples :

Mission remplie pour Space X, qui a récupéré en douceur, vendredi 6 mai, le premier étage de sa fusée Falcon 9.

Hergé l’avait imaginé, Elon Musk l’a fait. Soixante-trois ans après le retour sur terre de la fusée à damier rouge et blanc de Tintin, Space X est parvenu, vendredi 6  mai, à ramener en douceur le premier étage de sa fusée Falcon 9. Ce troisième exploit depuis 2015 efface quatre tentatives infructueuses et permet d’envisager dans le futur une réutilisation des lanceurs.

Après quelques minutes d’ascension et alors que le deuxième étage de la fusée continuait sa trajectoire pour placer en orbite un satellite japonais de télécommunications, l’imposant premier étage de 70 mètres de haut chargé de la propulsion se détachait. Il amorçait sa descente dans la nuit, freiné par des moteurs, lui permettant de se poser à la verticale sur une barge flottant dans l’Atlantique, au large de la Floride.

Le succès serait complet pour Elon Musk s’il n’était pas devancé par un autre milliardaire de l’économie numérique, Jeff Bezos, le patron d’Amazon, fondateur de la société spatiale Blue Origin. Sa fusée, New Shepard, s’est posée sans encombre pour la première fois en novembre  2015, un mois avant le premier succès de Falcon 9. Elle a depuis connu deux autres réussites. Les deux concurrents font jeu égal, léger avantage à Blue Origin.

Depuis le début des années 2000, ces deux entrepreneurs américains se font concurrence pour développer le tourisme spatial. Jeff Bezos veut proposer, dès 2018, des vols à la frontière de l’espace ; les passagers pourront, durant quelques minutes, connaître l’état d’apesanteur, flottant dans la cabine avant de redescendre sur terre. Elon Musk est plus ambitieux, étudiant des voyages vers Mars. Il envisage déjà d’envoyer dans deux ans une capsule non habitée vers la Planète rouge.

Cependant, les véhicules ne sont pas les mêmes. La différence entre New Shepard et Falcon 9 est du même ordre que celle entre un voilier et un paquebot. Pour son vol suborbital, la fusée de Blue Origin monte en une dizaine de minutes, à 100  kilomètres d’altitude. Après la séparation de la capsule, le lanceur amorce sa descente sous le seul effet de la gravité. A environ un kilomètre et demi du sol, le moteur se rallume pendant une dizaine de secondes pour ramener la vitesse à 5  km/h et se poser en douceur.

En revanche, conçu pour envoyer des satellites sur des orbites lointaines, la fusée de Space X est plus puissante. Le premier étage du lanceur monte jusqu’à près de 200 kilomètres avant de se détacher et de revenir sur terre. Le retour est donc plus délicat.

Si les projets sont différents, les intentions sont identiques : récupérer les lanceurs pour les réutiliser et réduire les coûts. Un changement de conception comme le soulignait Jeff Bezos. Imaginez qu’un Bœing 747 vole jusqu’en Asie et soit détruit ensuite. C’est le modèle des fusées actuelles.

Les Européens sont plus réservés. Au-delà de l’exploit technique unanimement salué reste à savoir si le coût de remise en état du premier étage ne sera pas supérieur à celui d’un élément neuf. La rentabilité est aussi liée à la taille du marché. Le seuil est aujourd’hui estimé à trente tirs par an. C’est loin d’être le cas sur le seul marché commercial, où les tirs d’Ariane, tout comme ceux de Falcon, se comptent à peine sur les doigts des deux mains. Pour y parvenir, Elon Musk devra compter sur les missions de la NASA et du gouvernement américain. C’est pourquoi il vient d’entrer sur le marché militaire en décrochant son premier contrat. En Europe, le nombre de vols institutionnels est limité, ne permettant pas, en s’ajoutant aux vols commerciaux, d’atteindre le niveau voulu.

Cela n’empêche pas de réfléchir à la réutilisation des modules, avec une approche différente de celle de Space X. Plutôt que de récupérer tout le premier étage, Airbus envisage de faire revenir sur terre uniquement le moteur servant à propulser le lanceur. Celui-ci est protégé par une coque ronde dotée d’ailes, qui, une fois l’étage supérieur séparé à 180 kilomètres d’altitude, se désolidarise du réservoir et se transforme en drone en sortant des hélices. Le petit avion revient alors se poser sur la base spatiale. Ces travaux se concrétiseront au mieux en  2025, la priorité étant de lancer Ariane 6.

Et c’est finalement en Inde qu’il faut retrouver un projet de fusée réutilisable. En juin, New Delhi testera un prototype pouvant faire des allers-retours entre la Terre et l’espace. Le Reusable Launch Vehicle Technology Demonstrator (RLV-TD) servira à définir des technologies pour les deux étages pour un futur lanceur, dans plusieurs années.

Dominique Gallois   Le monde du 7 mai 2016

Evidemment tout cela coûte très cher… lorsque la direction prise est la bonne, débouche sur une réussite, on sabre le champagne… mais lorsque les choix initiaux sont erronées, et donc la réussite pas au rendez-vous, il ne reste plus qu’à se mordre les doigts : ainsi de ce plus grand avion du monde assemblé à Mojave en Californie, – le Stratolaunch, avec ses 117 mètres d’envergure, 72 mètres de long, 230 tonnes – réalisé avec un financement de Paul Allen, co-fondateur de Microsoft, décédé en octobre 2018 – à raison de plus d’un milliard $ – pour emmener dans la stratosphère une fusée en lui évitant ainsi de partir de la terre : le schéma théorique voulait que cela coûte moins cher. En fait les dernières évolutions en matière de fusée feront que le projet sera abandonné.

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7 05 2016                Sadik Khan, avocat d’origine pakistanaise, musulman,  est élu maire de Londres.

12 05 2016                   Jair Bolsonaro se fait baptiser dans les eaux du Jourdain par Everaldo Pereira, pasteur évangélique et fondateur du Parti Social Chrétien, auquel il adhère. Il se disait jusqu’alors catholique, mais sa troisième femme Michelle de Paula Firma Reinaldo, 38 ans, l’y a vivement poussé, elle-même vivement encouragée en cela par Silas Malafaia, grand maître de l’Eglise Victoire en Christ de l’Assemblée de Dieu – ADVEL -, et accessoirement multimillionnaire.

Lors d’une rencontre avec des chefs d’entreprise à Lyon, l’un d’eux parle de sa politique de ressources humaines : nous recrutons une bonne part de notre personnel sur Le Bon Coin ; et Sarkozy le coupe d’un : C’est quoi Le Bon Coin ?  Les présents se partageaient entre ceux qui se pinçaient les lèvres pour réprimer un éclat de rire et ceux qui restaient atterrés du degré de méconnaissance radicale de l’ex-président du quotidien des Français. [C’est par le Bon Coin que sont pourvus, chaque mois entre 50 000 et 100 000 postes !]

Le chef d’entreprise avait ainsi refait bien involontairement le coup d’une journaliste à Giscard en lui demandant, quelque 40 ans plus tôt le prix du ticket de métro, et une autre, des années plus tard, en demandant à Lionel Jospin le prix d’une baguette.

15 05 2016                    Les Chantiers navals de Saint Nazaire mettent en service le plus grand camp de concentration du monde et le propriétaire, la Royal Caribbean Cruise Limited, pour que l’illusion perdure, le nomme Harmony of the seas. L’avantage par rapport au camp de concentration d’Hitler, c’est qu’il n’est pas nécessaire d’envoyer la police pour arrêter les gens : ils viennent tout seuls. De quoi faire se retourner dans leur tombe les Eric Tabarly, Bernard Moitessier, Le Toumelin, Alain Gerbault, Joshua Slocum, Chichester, Alain Colas, Joseph Conrad, Florence Arthaud…et tant d’autres, amoureux de la mer et de la solitude qui les a suivi çà et là, aux quatre coins du monde. Ceux qui se font du souci sont nombreux aussi chez les vivants, en premier lieu les édiles de Venise quand un monstre pareil se met à quai chez eux.

362 mètres de long, 72 de haut, 47 de large. 227 500 tonnes qui trimbalent 8 800 personnes, équipage inclus. Spectaculaire innovation technique : les trois hélices sont orientables à 360°, d’où une exceptionnelle manœuvrabilité.

VIDÉOS. Les images du départ du paquebot Harmony of the ...

19 05 2016                    Un Airbus d’EgyptAir A320 Paris-Le Caire, vol MS804 s’abîme en mer entre la Crète et l’Egypte : 66 morts. Une descente brutale, un virage à 90°, un autre à 180° et la mer, la plus grande tombe du monde… Les responsables égyptiens cadenasseront l’accès aux corps des victimes, aux pièces retrouvées de l’avion, à tout ce qui pourrait permettre d’avancer dans l’enquête, par peur de voir mise en cause l’entretien de l’avion. En décembre 2016, ils diront avoir retrouvé sur des corps des traces d’explosif. En octobre 2017, on apprendra que 17 messages signalant des dysfonctionnements, anomalies avaient été envoyés au cours des vols précédents.

24 05 2016                    La CGT de Philippe Martinez a exigé la veille que l’ensemble de la presse quotidienne nationale publie comme un éditorial un tract de Philippe Martinez : comme l’Humanité est le seul quotidien à avoir accepté, la CGT a fait le nécessaire pour empêcher les autres quotidiens d’être distribués. On pensait jusqu’à présent que ce genre de procédé était le monopole des plus sombres heures du stalinisme de l’URSS, et bien non, grâce à Philippe Martinez, le chantage politique refait son apparition au cœur des organes les plus représentatifs de la défense des libertés en France : la presse. Une régression intellectuelle et morale intolérable.

30 05 2016                   Hissen Habré, ex-dictateur du Tchad de 1982 à 1990, est condamné à Dakar à perpette pour crimes contre l’humanité, crimes de guerre, torture et viols : un bilan de 40 000 morts. Réfugié au Sénégal en décembre 1990, inculpé de crimes contre l’humanité toujours à Dakar, en 2000, il faudra attendre juillet 2015 pour que débute son procès. Une grande victoire, car enfin priorité est donnée en Afrique aux droits de l’homme sur les solidarités claniques, et c’est un événement. L’appel confirmera le premier jugement en avril 2017.

En même temps, on ne peut s’empêcher de poser la question : pourquoi aura-t-il fallu vingt-cinq ans pour en arriver là ? Les raisons sont évidemment multiples, un changement à la tête de l’Etat au Sénégal entre autres,  mais aussi et surtout une corruption de la part d’Hissen Habré, qui n’avait pas quitté son pays les mains vides et était arrivé à Dakar avec un gros magot, qui lui avait permis d’acheter ceux qui avaient suffisamment de pouvoir pour l’inculper…  Cette corruption lui aura permis de couler des jours tranquilles de 1990 à 2015. Mais les magots font partie des denrées périssables… quand le fonds fond…

31 05 2016                       Après trois ans de travaux, inauguration de La cité du vin à Bordeaux, remarquable vitrine pour la viticulture mondiale. Évidemment le propos est très promo : ce n’est pas le lieu où l’on vous dira pourquoi, dans tous les environs, l’herbe ne pousse pas entre les plants de vigne… mais enfin, ça n’en n’est pas moins remarquable. Le bâtiment est signé des architectes Nicolas Desmazières et Anouk Legendre, Agence X-TU, et Laurent Karst, designer, Atelier 16 : des rondeurs sans couture, selon le mot d’un des mécènes, lesquels mécènes ont tous leurs noms affichés en bonne place à l’entrée, classés par l’importance du don, de la première étoile au cinq étoiles… on ne peut que sourire devant ce culte à Mammon rendu aussi ostensiblement et, qui plus est, sans élégance aucune : on n’y voit même pas les noms des architectes et designers ! L’entrée est chère… mais à Bordeaux, tout est cher, très cher, sauf dans les quartiers anciens qui n’ont pas encore été rénovés. La ville, c’est-à-dire les Bordelais, ont participé à la construction à hauteur de 38 % , pour un coût de 81 millions € – dont 55 pour la seule construction – le reste venant des autres institutionnels – Conseil Général, Régional, Agglomération, Europe etc : 43 % – et des contributions des mécènes : 19 % . La ville n’accorde aucune subvention annuelle pour les frais de fonctionnement.

À côté, un autre bâtiment imitation vieille usine transformée, en fait un bâtiment tout neuf, sans aucune information sur l’activité qui y est menée, véritable fort Knox dans lequel on ne peut entrer que muni du badge ad-hoc : il s’agit en fait d’une entreprise d’e-commerce, bunkerisée à outrance…

1 06 2016                          Inauguration du tunnel du Gothard. Dans un pays où la montagne est reine, qui d’autre part veut se soumette aux paramètres d’une économie moderne, dont l‘un des plus contraignants est la vitesse, il faut faire des trous dans les montagnes pour permettre aux trains et aux voitures d’aller plus vite. Pour l’instant, les piétons préfèrent encore rester sur le plancher des vaches pour se déplacer en montagne.

Le Gothard avait bien un tunnel pour les trains mais il fallait grimper à 1 500 mètres pour trouver l’entrée. Aujourd’hui, on veut rester en plaine : évidemment cela fait un tunnel beaucoup plus long – 57 km, le plus long tunnel ferroviaire du monde – mais dont l’entrée et la sortie sont entre 450 et 550 mètres d’altitude : et cela permet d’être plus attractif, et donc d’avoir un trafic plus dense et plus rapide. Mais, au bout du bout, cela vaut-il vraiment la peine d’avoir fait tous ces travaux titanesques pour gagner en durée 1 heure et vingt minutes ?

[…]        Le convoi ne s’arrêtera pas à Amsteg. Il entrera par le portail nord, à Erstfeld, dans le canton d’Uri, et filera à 25  m km/h, la vitesse maximale autorisée, vers Bodio, dans le Tessin. Le Gothard deviendra alors officiellement le plus long tunnel ferroviaire au monde avec ses 57  kilomètres… la distance qui sépare Nancy de Metz !

C’est 3,2 kilomètres de plus que le tunnel de Seikan, au Japon. Et 7  kilomètres de mieux que le tunnel sous la Manche. Et, pour la seconde fois dans l’histoire, c’est le tunnel du massif du Gothard qui est l’écrin de ce record ferroviaire mondial. En  1882, le tunnel de faîte, long de 15  km, était déjà à l’époque le premier au monde.

C’est certainement une fierté pour la Suisse, résume Nicolas Steinmann, qui accompagne le projet depuis 1994 au sein de la société Alp Transit Gotthard, le maître d’ouvrage de ce tunnel hors norme, mais là n’est pas le plus important. Le tunnel va surtout donner un nouvel élan au train, non seulement dans le pays, mais également pour tout l’axe nord-sud européen.

Ce tunnel de base construit à 550 mètres d’altitude, soit à hauteur de plaine, permettra de réduire de quarante minutes le temps de trajet entre Zurich et Milan. Quand le tunnel du Ceneri, dans son prolongement, sera bouclé, fin 2019, il ne faudra plus que deux heures et cinquante minutes pour rallier les deux villes, contre quatre heures et dix minutes aujourd’hui. Le trafic, espèrent ses concepteurs, devrait progresser de 5 à 8  millions de passagers très vite après l’ouverture du tunnel à la circulation, prévue le 9  décembre.

Au Gothard, néanmoins, la majeure partie des 200 à 300 trains attendus chaque jour transporteront du fret. La Suisse est en effet l’un des maillons essentiels du transit entre Rotterdam (Pays-Bas) et le nord de l’Europe avec l’Italie. Si deux tiers du fret circulent déjà par train en Suisse, du fait de taxes importantes sur les poids lourds, le nouveau tunnel du Gothard doit permettre de faire face à l’importante croissance attendue de ce secteur.

D’ici à 2020, le trafic annuel de fret ferroviaire transitant par le Gothard et le Lötschberg devrait quadrupler, à 40  millions de tonnes. Le nouveau tunnel de base fluidifiera le trafic. Aujourd’hui, un train de fret doit marquer l’arrêt à chaque extrémité du massif du Gothard afin d’accrocher une ou deux locomotives supplémentaires pour gravir les lacets de ligne historique (avec sa pente de 26 mètres par kilomètre) et atteindre le tunnel de faîte perché à 1 150 mètres au-dessus de la mer. Le nouveau tunnel présente un profil deux fois moins escarpé.

Entre le report modal et les gains d’énergie de traction, évalués globalement de 10 % à 20  % par unité de volume transporté, le Gothard correspond bien à l’un des objectifs prioritaires du projet : baisser l’empreinte écologique du transport,  explique Nicolas Steinmann. Et contrairement à d’autres projets de tunnels ferroviaires, aujourd’hui très contestés comme celui du Mont-Cenis sur la ligne Lyon-Turin, le Gothard a très tôt été soutenu par la population.

En  1992, la population a voté à 64  % en faveur du projet. Mieux, six ans plus tard, les mêmes électeurs ont validé, toujours par votation, les modalités de financement de 13,2  milliards de francs suisses du projet. Outre une redevance des poids lourds, qui apporte les deux tiers du financement, ils ont dit oui à une hausse de 0,1 point de TVA ainsi qu’à une taxe de 10 centimes sur le prix de l’essence. En France, chacun se souvient encore du fiasco de l’écotaxe, balayée fin 2013 par le mouvement des bonnets rouges.

Et le budget a été tenu. Au départ, avec la même somme, nous devions réaliser trois tunnels sur la ligne Zurich-Lugano, mais celui du Zimmerberg, au nord du Gothard, a été mis entre parenthèses faute de budget. Quant à celui du Ceneri, au sud, il est encore en construction et devrait ouvrir à l’horizon 2019, précise Nicolas Steinmann.

Si les premiers percements, pour réaliser les sondages, datent de 1993, l’excavation des galeries commence en  1997, et celle du tunnel de base démarre en  2003… Le tout avec une règle d’or : Rester simple et aller à l’essentiel afin de concevoir une infrastructure la plus fiable possible, reprend l’ingénieur. Exemple : le tracé du tunnel n’est pas rectiligne, mais légèrement en forme de S. Cela a permis d’éviter certains éléments, comme des barrages, de s’adapter à la qualité de la roche et d’être le plus proche de la surface pour que le coût des galeries intermédiaires soit le moins élevé possible, ajoute-t-il.

Le projet a beau être le plus simple possible, il fut d’une complexité extrême, notamment pour faire en sorte, à 2  kilomètres au cœur de la Terre, d’aligner les tronçons de tunnel de manière précise, car pas moins de 152 kilomètres de tunnels ont été creusés pour les galeries, les tubes ferroviaires, les 175 rameaux de communications installés tous les 325  mètres entre les deux voies, les puits ou les quatre gares devant accueillir les passagers en cas d’accident.

Afin de tenir les délais, le tunnel a été divisé en cinq sections. Fonctionnant simultanément, les quatre tunneliers ont excavé près de 100 kilomètres de roche. Les 50 autres kilomètres ont dû être percés à l’explosif, car la roche était bien trop tendre. Au final, tous les tronçons ont coïncidé à moins de 2  centimètres près, aussi bien verticalement qu’horizontalement. On appelle cela la précision suisse.

Creuser est une chose, évacuer et retraiter les gravats en est une autre. Pas moins de 28  millions de tonnes de roche ont été excavées. Cela correspond à un train de fret d’une longueur égale à la distance entre Zurich et Chicago, soit 7 600 kilomètres, ou, si l’on veut être plus pharaonique, à cinq fois le volume de la pyramide de Kheops…, précise Nicolas Steinmann.

La grande majorité de ces matériaux a été retraitée et directement transformée en granulat pour préparer les 5  millions de tonnes de béton nécessaire à la consolidation des voûtes. Quant au matériel d’excavation impropre, il a été acheminé dans le lac d’Uri, à proximité. Trois îles artificielles ont été créées ainsi qu’un îlot de baignade…

Pour mener le projet, pas moins de 3 000 entreprises se sont succédé sur le chantier, employant jusqu’à 6 000 personnes. Le tout a été organisé avec une logistique irréprochable : C’est un chantier suisse, extrêmement ordonné, constate Denis Laroche, de Thales, l’équipementier de signalisation et l’une des rares grandes entreprises françaises à participer au chantier.

Dans un tunnel de cette longueur, un couac logistique peut tout bloquer et empêcher chaque corps de métier d’avancer. Et les délais peuvent vite grimper. Pour l’éviter, il y a eu un très gros travail de préparation, et il y a une pression extrêmement forte pour réussir, poursuit-il. L’amende pour les retards était fixée à 1  million d’euros par semaine. De quoi motiver les entreprises.

Le nouveau tunnel pourrait entrer cependant dans l’histoire pour une tout autre raison, révèle Nicolas Steinmann.  » Au nord du massif du Gothard s’écoule le Rhin, au sud le Rhône et au sud, du côté Adriatique, le Tessin, un affluent du Pô. Afin d’assurer un débit constant pour l’évacuation des quelque 125 000 litres d’eau d’infiltration chaque année, nous prélevons 20  litres par seconde du Rhin, qui finira sa course dans l’Adriatique. Nous bougeons ainsi de quelques millimètres le barycentre hydrologique du continent ! Un chantier hors norme.

Philippe Jacqué                        Le Monde du 1 juin 2016

150 ans après Abraham Lincoln, Vladimir Poutine s’essaie à un Homestead Act russifié pour peupler son Extrême Orient, désespérément vide, sur lequel pèse une lourde malédiction : terre de bagne, de goulag, qui sent la mafia quand ce n’est pas la mort : Ferdinand Ossendowski en a très bien parlé dans Bêtes, Hommes et Dieux et l’Homme et le mystère en Asie, au début du XX° siècle. Tchekhov aussi, qui visita le bagne de Sakhaline, à la fin du XIX°. Et les milliards injectés à Vladivostok dernièrement ne peuvent pas effacer les mémoires.

6,2  millions de citoyens – c’est-à-dire moitié moins que le nombre d’habitants à Moscou – résident dans l’Extrême-Orient russe, territoire de 6  millions de km², soit dix fois la taille de France,  à côté de provinces chinoises surpeuplées, de l’autre côté de la frontière ? La loi entrée, en vigueur le 1° juin, offre 1  hectare gratuit pendant cinq ans aux autochtones qui en font la demande dans plusieurs régions pionnières, dont celle de Vladivostok, le kraï (territoire) de Primorié.

Une seconde étape est prévue à partir du 1er  octobre, qui englobera cette fois tout le Grand Est, puis, le 1° février 2017, la mesure sera étendue à l’ensemble des Russes désireux de se porter acquéreurs d’une petite portion de ces territoires immenses aux températures extrêmes.

Cent quarante millions d’hectares, soit 23  % des terres de neuf provinces russes – Primorié, Khabarovsk, Magadan, Amour, Kamchatka, Tchoukotka, Sakhaline, Iakoutie et la Région autonome juive -, ont ainsi été mis à la disposition du public.

Les bénéficiaires disposeront de leur lopin de terre pendant cinq ans, après quoi ils pourront le louer ou en devenir propriétaires, à la condition de ne pas le vendre à des étrangers. En s’associant avec des proches, il est aussi possible de cumuler 10 hectares de terrain.

Isabelle Mandraud                  Le Monde du 30 07 2013

8 06 2016                                 Le Monde donne deux pages d’interview à Zlatan Ibrahimovic, suédois d’origine serbe, constamment ivre d’un ego boursouflé, footballeur vedette du Paris Saint Germain. À force d’être réduite comme peau de chagrin, la déontologie a laissé place à un souverain Pourquoi pas n’importe quoi ?

Quand on ne sait pas vers quel port on se dirige, aucun vent n’est le bon.

Sénèque

10 06 2016                                     Match d’ouverture de l’Euro de foot : France-Roumanie au stade de France. Première mi-temps quasiment insipide. Seconde mi-temps, Dimitri Payet envoie une belle balle à Olivier Giroud qui marque de la tête. L’avantage est annulé par une faute d’Evra qui vaut un pénalty contre la France. On s’achemine vers un nul plutôt piteux quand, à une minute de la fin du temps réglementaire, Dimitri Payet, réunionnais de 29 ans évoluant à West Ham United, en Angleterre, se retrouve avec la balle à vingt mètres des buts… il y a du monde dans les parages, pas loin de huit joueurs… frappe du gauche et la balle fonce dans son trou de souris… quand le gardien parvient à la voir, il est trop tard : elle est dans la lucarne droite des buts. Dans vingt ans, on repassera encore ce but d’anthologie dans les écoles de foot.

13 06 2016                    Voir la terre comme vous ne l’avez jamais vue. Talk de Jean-Pierre Goux au colloque : Penser l’invisible organisé par Ted X, au Théâtre Bobino Rue de Vaugirard.    Paris.  Probablement la plus courte video à avoir suscité une standing ovation. On aura vu des pleurs.

Notre Père, qui êtes aux cieux, restez-y, et nous, nous resterons sur la terre qui est, quelquefois, si jolie.

Jacques Prévert

23 06 2016                                     Le Royaume Uni vote contre le maintien dans l’Europe : le Brexit l’emporte sur le Remain, avec un confortable  51.9 %. Problème : est-il consultatif ou décisionnaire ? En l’absence de Constitution écrite, ça se discute. Davis Cameron décidera qu’il est décisionnaire et démissionne. Son successeur Teresa May, se heurtera au Parlement qui déclarera qu’il aurait dû confirmer ou infirmer. Et tout ce joli monde de partir devant des cours de justice toutes plus hautes les unes que les autres… Ce Brexit est la plus grave erreur politique de l’après-guerre d’un pays membre de l’UE et c’est la première fois que les réseaux sociaux – Facebook, Twitter etc sont les premiers responsables de ce choix funeste, avant même la puante médiocrité de la presse britannique de caniveau – The Sun, The Daily Telegraph, The Daily Mirror etc… – avec ses tombereaux de mensonges, de contre-vérités, de sondages bidons, ses patrons bulldozers prêts à mettre leur fille sur le trottoir pour du fric, à brasser 24 h /24 de la bêtise à tour de bras, à niveler tous les discours puisque tout vaut tout, c’est l’ignorance et l’imbécillité qui en sortent vainqueurs ; jamais la connerie n’aura exercé une telle dictature. Jamais l’intelligence, le raisonnement n’auront été autant bafoués.

La principale difficulté dans les négociations avec Bruxelles représenté par Michel Barnier va porter sur la question irlandaise, – les Irlandais du Nord ont d’ailleurs massivement voté contre le Brexit – : ce Brexit demande en effet le rétablissement d’une frontière entre la République d’Irlande – Dublin – et l’Irlande du Nord – Belfast – cette dernière restant anglaise avec une frontière qui avait fini par disparaître, suite aux accords du 10 avril 1998 ; et ce rétablissement d’une frontière, les Irlandais n’en veulent pas.

Dès le 5 juin 2014, dans les colonnes du Monde Michel Rocard avait sommé les Anglais de partir s’ils ne voulaient pas cesser de faire de l’obstruction. Ils partent, mais pas du tout pour les raisons invoquées par Michel Rocard.

Le Brexit est lancé, pour l’essentiel, par une branche des élites conservatrices du pays, des internationalistes, familiers de New York, Bruxelles, Paris et la Provence, Athènes et les îles grecques. Bien nés, souvent riches et surdiplômés. Quelles motivations ? L’ambition de prendre le pouvoir au sein du parti des tories, sans doute. Mais aussi l’ennui existentiel, qui n’est pas tolérable et qu’on aurait combattu il n’y a pas si longtemps en allant tirer le tigre dans quelque garnison des contreforts de l’Hindu Kush. Alors va pour le Brexit, c’est romantique et il faut bien s’occuper ! Seulement, les électeurs qui ont voté pour le Brexit ne vivent pas sur la même planète. Ils sont, comme ailleurs dans les autres démocraties occidentales, des perdants de la mondialisation capitaliste, aux revenus stagnants et aux fins de mois difficiles ; un tantinet perdus dans des quartiers pluriethniques où le service public défaille en ces temps d’austérité budgétaire ; déclassés par la précarité du travail et l’évolution technologique – bref, victimes des maux affectant la plupart des démocraties libérales. Ici, les gilets jaunes, là des électeurs brexiters, en Italie des fans de Matteo Salvini, et, sur l’autre rive, des trumpistas. Malentendu encore : la campagne d’avant le référendum du 23 juin 2016 (51,9 % pour le Brexit) n’a jamais porté sur l’Europe ni débattu des relations à venir entre Londres et l’UE. Elle a été dominée par la question de l’immigration et celle du financement de la santé. Elle a été menée à coups d’énormes mensonges sur ces deux thèmes : on sortait de l’UE mais on en gardait les avantages, promettait l’ancien maire de Londres Boris Johnson. Malentendu toujours : aucune des pathologies de fond révélées par ce scrutin n’est solvable dans le Brexit. La quête d’une économie plus protectrice, d’emplois plus stables, de services publics plus performants ? Mais l’unique projet des brexiters en chef, quand ils en ont un, relève d’une seule appellation : le projet dumping – gagner en compétitivité en abandonnant les monstrueuses normes sociales, environnementales et de sécurité sanitaire imposées par l’UE. Il y a peu de chances que le peuple britannique, l’un des inventeurs de l’Etat providence, y consente facilement.

Alain Frachon     Le Monde du 13 décembre 2018

Michel Rocard a 86 ans. Il livre son testament au Point.

Le Point: Nous vivons une période de rupture inédite. Quel projet politique crédible peut permettre d’adapter notre société à ces bouleversements ?

Michel Rocard : Pour diriger une société, il faut la comprendre. Or on ne peut plus se comprendre. On va rentrer tous ce soir chez nous et regarder les infos. Il y aura 60 % de faits divers. On ne nous donne ni la matière ni le temps pour comprendre. Et la presse écrite se laisse entraîner par l’information continue, la télé, Internet… Le système fonctionne pour le divertissement. Comment, dès lors, comprendre le Moyen-Orient ou la crise économique ? Le monde du savoir ne produit plus de connaissances interdisciplinaires, les sociologues ne travaillent pas avec les économistes, qui ont peu ou pas de contact avec les politiques.

C’est donc une question de temps?

Les politiques sont une catégorie de la population harcelée par la pression du temps. Ni soirée ni week-end tranquille, pas un moment pour lire, or la lecture est la clé de la réflexion. Ils n’inventent donc plus rien. On sent venir l’élection sans projet de société d’un côté comme de l’autre. La démocratie chrétienne avait un projet de société pour toute l’Europe, qu’elle a fini par abandonner. Le gaullisme a disparu. Le communisme s’est englouti dans son propre archaïsme. Le socialisme porte un projet, mais il n’est plus clair depuis longtemps. D’ailleurs, il n’y a plus guère que moi pour en parler… parce que je suis archaïque, probablement. L’autre projet de société possible, c’était l’Europe. Je suis de ceux qui sentaient qu’elle pouvait être le concentré de tout ce qui s’était fabriqué en France : les droits de l’homme, le respect des pactes et des traités… On a beaucoup rêvé de ce modèle européen, mais il s’est affaibli, grignoté par les souverainetés.

Dans ce cas, pourquoi êtes-vous favorable au Brexit ?

Parce que la Grande-Bretagne ne conçoit pas l’Europe comme une entité politique… Elle ne souhaite pas qu’elle soit un pouvoir de régulation mondiale. Or l’Europe est en train de disparaître, elle est absente de cette partie du monde où un milliard d’hommes pensent musulman, et qui est la source de notre alimentation en pétrole. La présence de la Grande-Bretagne depuis 1972 dans l’Union européenne nous interdit d’avancer. Donc, je souhaite le Brexit. Mais il n’est pas sûr que nous sachions en profiter.

Vous ne faites pas confiance à François Hollande et Angela Merkel pour relancer l’Europe après le référendum britannique ?

Ce n’est pas une question de personne. Mais je fais confiance au peuple. Le vide que laissera éventuellement le Brexit va générer des mouvements sociaux. Si bien que la pression des peuples européens peut conduire l’Europe à se reconstituer et à construire, enfin, par exemple, une relation avec la Chine.

Cameron a-t-il joué avec les allumettes ?

Ça, vous pouvez le dire. Il y a une sorte de stupidité britannique récente. Pendant toute la période où cette grande nation a dominé le monde, elle n’a jamais été xénophobe. Elle a essaimé mieux que d’autres son modèle démocratique. Et puis, à partir du milieu du XXe siècle, le développement d’une presse de caniveau sous l’influence de deux magnats étrangers, l’Australien Rupert Murdoch et le Canadien Conrad Black, a fait émerger la haine en libérant la presse de toute exigence de respect de l’autre. Les Anglais ont aussi eu la hantise de voir leur langue céder du terrain au profit d’autres langues européennes, et ils redoutaient qu’un système de décision né sur le continent européen ne contrecarre leurs intérêts marchands.

En France, on ne parle plus que d’Emmanuel Macron. Est-ce un homme de gauche ?

La vérité française, c’est que l’on ne sait plus ce qu’est la droite et la gauche. Autrefois, les critères étaient la proximité avec le PC et un degré d’étatisme important, préservé même à droite par de Gaulle. Deux archaïsmes dont Macron s’est totalement affranchi, mais il reste du côté du peuple, donc de la gauche. Assurer un bien meilleur niveau d’emploi, Macron ne pense qu’à ça. Réduire les inégalités, on peut encore faire avec lui. Reste le vrai signal de gauche qui consiste à donner à l’homme plus de temps libre pour la culture, les choses de l’esprit, le bénévolat associatif, etc. Le capitalisme doit ménager cet espace. C’est le modèle du socialisme démocratique à la Scandinave.

Emmanuel Macron et Manuel Valls affirment que vous êtes leur mentor. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Ils le font tout le temps, c’est gentil à eux et je les en remercie… Mais ils n’ont pas eu la chance de connaître le socialisme des origines, qui avait une dimension internationale et portait un modèle de société. Jeune socialiste, je suis allé chez les partis suédois, néerlandais et allemand, pour voir comment ça marchait. Le pauvre Macron est ignorant de tout cela. La conscience de porter une histoire collective a disparu, or elle était notre ciment. Macron comme Valls ont été formés dans un parti amputé. Ils sont loin de l’Histoire.

Une partie de la gauche rejette Macron…

Oui, tous ceux qu’on appelle les frondeurs, c’est-à-dire les gens qui pleurent la perte des signes identitaires de la gauche. Les frondeurs exigent des politiques qui ont gardé le nom de gauche dans leur patrimoine qu’ils envoient des ordres politiques au marché, comme corriger les inégalités ou préserver le repos dominical. Mais le marché digère mal les signaux politiques non calibrés.

François Hollande bat des records d’impopularité. S’il ambitionnait un second mandat, quel serait votre conseil ?

Changer ! Le problème de François Hollande, c’est d’être un enfant des médias. Sa culture et sa tête sont ancrées dans le quotidien. Mais le quotidien n’a à peu près aucune importance. Pour un politique, un événement est un bousculement. S’il est négatif, il faut le corriger. S’il est positif, en tirer avantage. Tout cela prend du temps. La réponse médiatique, forcément immédiate, n’a donc pas de sens. Cet excès de dépendance des politiques aux médias est typique de la pratique mitterrandienne, dont François Hollande est l’un des meilleurs élèves. Or le petit peuple de France n’est pas journaliste. Il sent bien qu’il est gouverné à court terme et que c’est mauvais. Cela dit, je ne crois pas que François Hollande y puisse quelque chose. D’abord, c’est trop tard. Et puis, on ne change pas comme ça.

Votre pronostic est assez négatif !

L’espoir de l’actuel président de la République de repasser… D’abord, je me demande pourquoi il ferait ça. Il doit commencer à ne plus croire lui-même qu’il fera baisser le chômage. Mais, vous savez, l’attitude de François Hollande n’a pas beaucoup d’importance. Ce qui compte, c’est l’attitude des médias. La France est entrée dans un déclin profond à cause de la manière dont nous communiquons les uns avec les autres, et c’est irrémédiable.

Vous évoquiez François Mitterrand. En quoi a consisté votre dernière rencontre ?

Je l’ai vu pour la dernière fois quelques jours après son décès : je suis allé saluer sa dépouille. J’avais cessé de le voir régulièrement. Notre dernière conversation remonte au jour où il a demandé ma démission… A partir de cet instant, j’ai eu un réflexe que n’ont eu ni Giscard ni Fabius: je ne me suis plus occupé de politique française. Je n’ai plus eu de conversation sérieuse avec Mitterrand depuis ce jour-là.

Diriez-vous à la lumière de sa trajectoire que Mitterrand était, en fait, un homme de droite ?

Tout le démontre. C’est évident. Mitterrand était un homme de droite. N’oubliez pas qu’il est devenu premier secrétaire du Parti socialiste moins de trois jours après avoir pris sa carte… Comme accoutumance à une longue tradition culturelle, c’est un peu bref.

Y a-t-il une chose que vous regrettez de ne pas lui avoir dit ?

Non… On s’est tout de même dit beaucoup de choses, par écrit. Ce qui a scellé la qualité de nos relations, c’est quand j’ai écrit, pendant la guerre d’Algérie, qu’il était un assassin. Ministre de la Justice, il refusait d’instruire les demandes de grâce des condamnés à mort. Il faisait la grève administrative pour tuer. Forcément, il n’a pas aimé… Nous n’en avons jamais reparlé.

Jamais ?

Non, cela nous aurait compliqué le travail. Parce qu’on a bien travaillé ensemble. Avez-vous repéré un détail drôle ? Prenez le sondage de popularité du Journal du dimanche sur cinquante ans. Si vous additionnez les cotes de popularité des présidents et des Premiers ministres, nous sommes le binôme gouvernant le plus populaire ! Nous avions tellement peu de plaisir à être ensemble que nous travaillions très vite. Nous avons fait le RMI ensemble dans l’enthousiasme. Et puis il m’a laissé faire la Nouvelle-Calédonie à ma manière. Et la CSG, certes très discutée, mais qui est tout de même un impôt de justice, et les Français l’ont bien compris.

Pensez-vous, comme Régis Debray, que la gauche française a perdu la bataille des idées ?

Oui, la gauche a perdu la bataille des idées, et pas seulement en France. La crise est profonde, mondiale. Quel que soit le prochain président, il n’aura pas les moyens de résoudre tout seul la crise économique. Je ne me prêterai donc pas au jeu de rôles de savoir qui sera le prochain. On peut toujours s’en prendre au politique, mais ce n’est pas sérieux. Nous sommes passés de 5 à 6 % de croissance économique à 2 ou 3 % au mieux. L’autre phénomène est le mépris pour l’investissement : les détenteurs de fortunes préfèrent désormais jouer avec leur argent qu’investir. Les actionnaires s’y sont mis. Ils ont réclamé plus d’argent. Pendant les Trente Glorieuses, période de plein emploi, on rémunérait mal les actionnaires car on payait bien la main-d’œuvre. Henry Ford avait donné le la en inventant la semaine de cinq jours payés six, pour que mes travailleurs, disait-il, puissent acheter mes voitures. Mais voilà, dans les années 70, on a doublé la part distribuée aux actionnaires. D’abord aux dépens des sous-traitants – le patronat a externalisé vers des entreprises petites et peu syndicalisées pour renégocier les contrats -, puis des employés maison. Cela s’est fait dans tous les pays développés.

Et l’avènement de la quatrième révolution industrielle ne semble pas générer autant d’emplois que nous pouvions l’espérer…

Les sources d’emploi existent, mais, pour les exploiter, il faut de la connaissance. Qu’on apprenne les biotechnologies comme on apprend l’Egypte ancienne ! Nos chefs d’entreprise et nos syndicalistes n’ont pas une culture économique suffisante. Et notre système social tue les poules aux œufs d’or. Il naît tous les ans en France autant de start-up qu’en Allemagne, sauf qu’elles meurent dans les cinq premières années à cause de notre fiscalité et du poids excessif de l’administration.

Notre passion de l’égalitarisme ne produit-elle pas aussi des effets pervers ?

Nous parlons et écrivons le mot égalité partout, mais dans les faits la France est dans la moyenne de l’Europe, entre la Grande-Bretagne, clairement inégalitaire, et l’Allemagne, qui fait mieux que nous. Je le répète, les pays Scandinaves montrent la voie, celle d’une organisation sociale plutôt harmonieuse, sans trop de conflits, et respectueuse des biens collectifs: éducation, santé, transports publics et environnement.

Quel autre tabou la gauche doit-elle faire sauter ?

La gauche française est un enfant déformé de naissance. Nous avons marié deux modèles de société ra­dicalement différents, le jacobinisme et le marxisme. Pas de souveraineté des collectivités territoriales, pas de souveraineté des universités, tout est gouverné par le sommet, ça c’est le jacobinisme. Avec la prétention d’avoir une analyse rationnelle de la production, ça c’est le marxisme. Et, particularité française, la volonté révolutionnaire de travailler à la démolition du capitalisme, ce qui explique l’absence de dialogue social et de culture économique. Pourquoi voulez-vous comprendre le système puisqu’il faut en mettre un autre à la place ? La gauche française se raconte aussi à travers la dynastie de ses chefs : Paul Faure, secrétaire général de la SFIO choisissant le ministre du Travail du maréchal Pétain, ou Guy Mollet, inoubliable créateur de la guerre d’Algérie. D’autres leaders ont contesté l’idée du Grand Soir. Ces progressistes qui voulaient faire marcher l’économie s’appelaient Jean Jaurès ou Léon Blum. Blum, qui était le seul de la bande à avoir lu Marx, a eu cette phrase en 1936 : A l’évidence, la situation n’a rien de révolutionnaire, nous ne pouvons être que des loyaux gérants du capitalisme. Cette dissidence subversive est restée minoritaire. Les autres pays se sont débarrassés du marxisme. Les Allemands ont, après-guerre, envoyé la dictature du prolétariat, la lutte des classes, Karl Marx et ses certitudes, aux oubliettes de l’Histoire pour se rallier à l’économie de marché. Pas la France, où Mitterrand, qui avait conquis le PS et voulait le pouvoir, avait un besoin stratégique du PC. Très vite, il a affirmé que les nationalisations étaient une revendication du milieu ouvrier, et que n’était pas socialiste qui s’y refusait. Alors que partout émerge une social-démocratie réformiste, ralliée à une économie de marché régulée pour limiter chômage et inégalités, la gauche française se distingue. La drôlerie, c’est le vocabulaire : les termes socialisme et social-démocratie sont interchangeables, alors qu’ils ne recouvrent pas la même définition.

Diriez-vous que la gauche française est la plus rétrograde d’Europe ?

Dans toute l’Europe, la gauche française est celle qui a été la plus marquée par le marxisme. Elle en porte les traces. On peut admettre que la pensée politique marxiste, ou ce qu’il en reste, est rétrograde.

Comment jugez-vous la droite française ?

Tous les pays développés (Amérique du Nord, Europe, Japon) vivent la même multicrise, croissance ralentie, menaces d’explosions financières, drames écologiques et climatologiques auxquels nous ne comprenons rien. Pourquoi voulez-vous que la droite française y échappe ? Elle est même étonnante: la probabilité de l’échec du président actuel a fait l’objet d’une visibilité plus claire et plus précoce que d’habitude. Or la droite française, au lieu de profiter de ce temps libre pour mieux étudier, comprendre et préparer le traitement de ces crises convergentes, a superbement tiré parti de la situation pour intensifier les conflits qui la traversent. Je crains qu’elle n’ait guère augmenté son patrimoine intellectuel pendant ce mandat.

En novembre 2009, vous avez œuvré avec Alain Juppé en tant que coprésident de la commission chargée de réfléchir à la destination des fonds dans le cadre d’un futur emprunt national. Alain Juppé ferait-il un bon président?

C’est un homme sage, responsable et compétent, tout cela est déjà beaucoup.

Vous avez gardé une complicité avec Jacques Chirac qui remonte au début des années 50, lorsque vous étiez sur les bancs de Sciences po. Que partagez vous avec lui ?

L’humour, le refus de l’arrogance, la simplicité.

La parole du politique est aujourd’hui discréditée, elle ne porte plus…

Oui, et elle n’est pas près d’être recréditée ! Rien de ce que je peux vous dire ne se résume en une minute trente à la télévision. Comment réussir à redonner un espoir aux Français si cet espoir n’est pas inscrit dans une durée, au moins celle de la longévité de nos petits-enfants ? Nous sommes aussi vaincus par l’individualisme. J’en ai beaucoup voulu à Manuel Valls de vouloir changer le nom du parti. L’histoire nous a dotés du seul mot qui fait primer le collectif sur l’individu: le socialisme. C’est même la seule chose que le socialisme veuille dire, et surtout pas appropriation collective des moyens de production ! Mais les frustrations sont telles que d’autres formes de pouvoir émergent. Les partis ne font pas leur boulot, alors les citoyens se prennent en main.

François Hollande a fait du dialogue social l’un des axes de son quinquennat. Cela peut-il fonctionner en France, où les syndicats sont si peu représentatifs ?

Evidemment non. Mais, comme il n’y a pas de substituts, la priorité est à la relance du mouvement syndi­cal, avec interdiction au pouvoir politique ou patronal de trancher à sa place. Le patronat trouve commode d’être bonapartiste et qu’on lui fasse oublier ses partenaires obligés, il lui suffit de négocier secrètement avec l’Etat. Chaque fois que la gauche centralise trop – c’est l’héritage de Mitterrand -, elle prend le risque de donner un poids excessif au grand patronat. Or je ne crois pas à la symétrie des intérêts. En revanche, on diminue le frottement social avec de bonnes négociations. Mais, pour faire renaître une représentativité des syndicats, il va falloir un demi-siècle…

Faudrait-il donc instaurer, avec le contrat de travail, l’obligation d’adhérer à un syndicat ?

J’ai peur dès que j’entends le mot obligation. J’aimerais mieux multiplier les facilitations, par exemple, le prélèvement des cotisations sur la paie. Le syndicalisme de services marche bien aussi : chèque-vacances, chèque-restaurant, facilitation de logement, chèque deuxième enfant… La grande Unef, avant la guerre d’Algérie, était un syndicat de services. Nous étions 16 000 adhérents pour 130 000 étudiants. Au­jourd’hui, pour 2,2 millions d’étudiants, combien sont-ils à l’Unef ?

Défendez-vous toujours les 35 heures ?

On a pris de la plus mauvaise manière possible une mesure dont le sens général était bon. On y a mis trop d’administration. Comment, dans une usine automobile, par exemple, voulez-vous faire travailler au même rythme les gens qui sont à la production, en flux tendu, ceux qui, à la vente, s’adaptent au rythme des clients, et ceux qui sont à l’administration ou à la direction ? Que la loi ne s’en mêle surtout pas ! De toutes les démocraties, la France est la seule où la loi s’est occupée du temps de travail et, finalement, on fait moins bien que les autres… La seule chose qui ait marché, c’est la loi Robien, qui permet, dans des centaines d’entreprises, comme chez Fleury-Michon, de travailler 28 à 30 heures.

Mais le coût du travail en France est trop important. Or augmenter la durée du travail revient à le baisser…

Il y a un rééquilibrage à faire. La part des emplois dans le public est trop importante. Nous avons 1 million de fonctionnaires en trop, selon les calculs de la Cour des comptes. Le rêve, c’est l’équilibre danois, presque pas de chômage, et des gens qui n’ont pas peur d’y tomber car ils savent qu’ils ne resteront inactifs que quelques mois, parce qu’ils bénéficient d’une formation sûre et rémunérée, mais aussi, il est vrai… obligatoire.

Vous parlez de formation. Pourquoi notre système éducatif est-il à ce point déconnecté du monde du travail ?

L’école obligatoire est le fait des radicaux. Si elle avait été le fait des hussards de la République, la relation avec le milieu ouvrier eût été infiniment plus forte. A l’inverse, la coupure a été totale. Elle a été orchestrée par les professeurs de l’enseignement secondaire, issus de la bourgeoisie, qui n’aimaient ni le peuple ni l’école primaire. Nous ne nous sommes jamais remis non plus de la fracture entre les milieux du savoir et ceux de l’économie, science méprisable, puisqu’elle cherchait à savoir comment faire du profit, alors qu’il fallait s’occuper de préparer la révolution. Cela nous a tenus pendant un siècle et demi au moins. Sans compter le monopole de l’Education nationale sur tout le savoir, y compris l’enseignement professionnel, qui s’en est trouvé délaissé, et qu’il faut réhabiliter absolument.

Emmanuel Macron voudrait que le ministère de l’Economie récupère la tutelle des lycées professionnels. Est-ce une bonne idée ?

Il n’y a rien de bon dans une idée qui consiste à maintenir le centralisme et à tout commander par le haut, quel que soit le découpage ministériel. Cela se traite par la réforme des établissements et de leur façon de fonctionner avec leur environnement économique. Le grand espoir, aujourd’hui, ce sont les régions. C’est compatible avec ce que dit Macron.

La réforme territoriale a donc été une bonne réforme à vos yeux ?

Oui. J’en suis l’inventeur. J’ai toujours été pour la décentralisation, le régionalisme et le réformisme, mais, pour Mitterrand, le mot réforme était déjà une trahison. On est allés dans le bon sens, avec des malfaçons.

Que pensez-vous d’un salaire universel pour ceux qui sont sans activité ?

Cette idée m’a longtemps choqué, car j’ai toujours combattu la dépense publique inutile. Mais ceux qui n’ont pas de travail ont le droit de vivre comme tout le monde. Les droits des citoyens ne se résument pas aux acquis sociaux. Le véritable socialisme, c’est, comme je l’ai dit, l’accès pour tous aux activités de l’esprit. Pour le moment, on est loin de tout ça… Il faut déjà trouver une sortie de crise décente avant de penser à perfectionner le système. La France a déboursé 50 milliards pour les banlieues, mais pour quoi faire ? La violence urbaine est une vieille affaire. En France, nos rapports avec nos populations immigrées ont été variables et assez étonnants. Nous avons eu énormément d’immigrés entre les deux guerres. Le recensement de 1936 donne 5 à 6 millions d’étrangers, à peu près autant qu’actuellement. Ils étaient belges, italiens, polonais pour l’essentiel. La presse les traitait comme on n’ose plus le faire. Mais tout ce petit monde s’est trouvé naturalisé, si bien que l’état-major de la CGT en a compté de nombreux. Tous les Belges se sont francisés. C’est devenu beaucoup plus calme. Et c’est à ce moment-là que la France a commis une de ses premières lâchetés : accélérer le développement en important beaucoup de main-d’œuvre, notamment du Maghreb. Une population mâle, non formée, célibataire. Aucun accompagnement pour le logement, aucune anticipation des familles qui finiront par venir. Aucune disposition pour préparer l’alphabétisation, l’encadrement social. Rien. Quatre millions en trois ou quatre ans, de 1969 à 1973. Ce cynisme-là, c’est celui de Pompidou à la demande de nos industries minières, notamment les Charbonnages de France, et de l’UIMM, le syndicat métallurgiste. L’arrêt de cette procédure d’import massif, c’est Giscard. Avec lui, on permet le regroupement familial et on cesse l’ostracisme des immigrés d’Afrique du Nord dans les programmes de logement social. Depuis, l’immigration du travail s’est arrêtée, et l’immigra­tion clandestine ne concerne pas plus de 200 000 personnes par an, soit peu de chose. Mais cela a créé des poches de colère dans le pays. La France n’est pas seule à importer de la main-d’œuvre. L’Allemagne a fait pareil avec les Turcs, la Grande-Bretagne avec les Pakistanais, les Pays-Bas avec les Indonésiens… Toujours une population masculine, célibataire, sans accompagnement social. Mais la géographie a joué différemment. Que voulez-vous dire? Quand les immigrés vont en Allemagne ou en Angleterre, ils tombent dans des pays où le tissu industriel est réparti sur tout le territoire. La géographie industrielle fait que les immigrés s’installent un peu partout. En France, dès le début, ils se concentrent dans le Nord-Pas-de-Calais et à Paris. Les conditions d’un ferment d’humiliation, d’aigreur, de colère ont été réunies en France plus qu’ailleurs.

Vous êtes l’inventeur de la politique de la ville. A quoi a-t-elle servi ?

A l’origine – et c’est une bizarrerie propre à la France -, ce sont des initiatives privées qui vont impulser des politiques publiques réparatrices. L’ingénieur nucléaire Hubert Dubedout, à Grenoble, qui n’est pas encore maire de la ville [élu sans étiquette en 1965, il adhérera au PS en 1974, ndlr], va inventer la politique des quartiers dé­gradés. Très investi dans la vie sociale, il se débrouille pour convoquer, sous l’autorité des associations de riverains en colère, puis du maire quand il le devient, les autorités locales des finances, de l’équipement, de la police, du téléphone, de la justice, et les préfets, pour trouver des solutions. Il sollicite des subventions à Paris, mais le traitement des quartiers dégradés se fait au niveau local. Sur le terrain, les militants de la ville, qui font le boulot, ce sont les rocardiens, pas les staliniens. Chez les communistes, la doctrine est qu’il faut faire pourrir tous les problèmes jusqu’à ouvrir une crise qui crée un changement politique. Donc, on ne rafistole pas la Sécurité sociale, ce n’est pas la peine, ça dépolitiserait. Ils ont méprisé le peuple de France comme ça pendant cinquante ans… En fait, cette politique de la ville est l’œuvre de héros, d’abord bénévoles. Qu’est-ce qu’un animateur de la politique de la ville ? C’est un loubard mal rémunéré, qui a assez d’autorité sur les petits frères pour les tenir au calme, assez de rage de vivre pour les engueuler quand ils font mal leurs devoirs. Et qui sait aussi résister aux vrais délinquants, frères ou cousins. Pour fabriquer des héros comme ça, il n’y a pas d’école… Mais on a étendu le nombre de quartiers dégradés et on s’est perdus en route. Les responsables de la politique de la ville sont devenus, de mon fait, les sous-préfets, qui sont restés seuls quand on a manqué d’animateurs…

Qu’est-ce qui n’a pas fonctionné ?

En 1988, le camarade Mitterrand se représente à la présidence de la République et – ô miracle – est réélu. Et, ô surprise, il me fait Premier ministre. Mitterrand a alors eu une grande idée : reprendre le contrôle de toutes ces inventions sociales nées de la décentralisation, antijacobines dans leur principe. Il a décidé de créer un ministère de la Ville, en se disant qu’il y aurait toujours quelqu’un à qui cela ferait plaisir. Une folie ! Une politique de la ville repose sur la police -150 000 hommes -, sur l’Equipement – qui a l’essentiel du budget -, sur la Justice et l’Education nationale. Point. Comment voulez-vous que s’en sorte un petit ministre de la Ville, non gradé, sans budget, siégeant en bout de table ? On est passé du terrain bénévole à une bureaucratie mendiante. J’ai hurlé, mais je n’ai rien empêché, car le chef s’appelait Mitterrand. Je ne dis pas que Mitterrand a créé un ministère de la Ville pour que ça rate, mais il a créé des conditions où ça ne pouvait que rater.

Il y a aussi une remise en cause de notre modèle d’intégration par assimilation…

C’est la mode actuelle de dire cela. Gilles Kepel, grand universitaire, spécialiste de l’islam, a multiplié les observations. L’une d’entre elles est que le succès scolaire des enfants nés français mais issus d’une génération d’immigrés est meilleur que celui des Italiens ou Portugais d’entre les deux guerres. Je ne sais pas si notre modèle d’intégration a tant failli que ça, et je me suis toujours indigné des simplifications commodes, de celles qui désignent un bouc émissaire : les musulmans ; ou bien de celles qui préfèrent décider qu’on n’y peut rien. Je suis sûr d’une chose : lorsqu’on témoigne du respect aux gens, il n’y a pas d’exception au fait qu’ils vous le rendent formidablement.

Donc, vous ne croyez pas au discours de la gauche sur le déterminisme social qui expliquerait la faillite actuelle ?

Vous avez dit la gauche ? Les idées toutes faites sont reposantes. On n’a pas besoin de lire et de comprendre pour faire une campagne électorale, il suffit de recopier des discours écrits par d’autres. C’est de cela que la France crève. Mais, pour généraliser le respect, il faut une administration d’Etat suffisamment tolérante pour laisser faire, favoriser et même subventionner les initiatives locales, l’innovation. Le problème avec l’Education nationale par exemple, c’est que beaucoup de profs se sont lancés dans des expériences pédagogiques nouvelles mais que la plupart de ces expériences n’ont pas duré le temps de la scolarité, soit sept ans. Elles sont restées marginales. D’autant que les syndicats de l’Education nationale n’ont pas soutenu ces initiatives. Pour revenir à l’intégration, une partie de la jeunesse française, issue de l’immigration, ne s’est-elle pas détachée du reste de la nation ? Ce sujet mérite une très grande enquête. A-t-on seulement des sondages ? Ce qui est sûr, c’est que, lorsque zéro virgule quelque chose pour mille de ces jeunes sombre dans la folie et le meurtre, la zone de peur s’aggrave, et la zone de culpabilité s’étend, faute de savoir mesurer et comprendre le phénomène. On pourrait demander à la Sofres de déployer des enquêteurs dans nos villes avec un questionnaire un peu malin. J’ai maintenant 85 ans, je ne me balade plus dans les rues, je ne me rends peut-être pas compte de la situation (sourire). Le profil des auteurs des attentats de novembre comme ceux de janvier 2015 interroge… Si j’ai bien lu la presse, ce profil est essentiellement accidentel. Il n’y a pas de djihadisation sans un choc, paternel, sexuel ou scolaire. Mais je ne crois plus à rien de ce que je lis. J’ai quand même été pendant dix-huit ans maire en banlieue, et je n’ai jamais eu un problème.

Comment cela se passait-il ?

J’avais les meilleures relations du monde avec le président de ma vieille communauté algérienne. C’est vrai que ça date un peu. Ce n’était pas encore l’époque du djihad, mais il y avait quand même 2 000 à 2 500 Algériens dans ma ville de Conflans-Sainte-Honorine. Je n’ai jamais eu de drame, et la solidarité était réelle.

On en revient à l’idée du respect…

Ou plutôt à sa disparition… Mon ami l’essayiste américain Jeremy Rifkin avait publié un livre intitulé Vers une civilisation de l’empathie. A ses yeux, l’empathie est la valeur structurante de la vie. C’est magnifique ! L’empathie, plutôt que la solidarité, qui apparaît plus comptable…

Comment avez-vous vécu le débat sur le voile ?

La première loi sur le voile islamique date de mon gouvernement. Je suis fils de protestant, coécrivain de la laïcité, et bien placé pour savoir que la France doit une grande partie de son rayonnement à ce visage de pays d’accueil, pas encore totalement détruit. Pour y avoir beaucoup réfléchi, j’ai le sentiment d’un débordement par le symbolique. Et le drame du symbole, c’est qu’on ne négocie pas avec. On prend ou on ne prend pas. Quand vous êtes embarqué dans le symbolique, vous êtes dans l’excès. Nous avions fait une loi qui, sept ou huit ans plus tard, était encore discutée. Dans ce cadre, non seulement les mots comptent, mais aussi l’enthousiasme qu’on met à les prononcer, les silences, les virgules. Lionel Jospin, à l’Education, mon chef de cabinet, Yves Colmou, et moi, avons eu l’impression que notre loi serait mieux passée si on avait inversé l’ordre des mots entre dignité, laïcité et tolérance aux autres religions, tellement l’ordre dans lequel on traitait les symboles était décisif. Nous avions en face de nous des militants qui avaient une jouissance à faire monter la brutalité. Une jouissance…Phénomène identique entre les pro-Palestiniens et les pro-Israéliens dans nos banlieues. Ou dans un congrès socialiste (sourire).

Vous évoquiez la France comme terre d’accueil. Or, avec le drame des migrants, les frontières reviennent au galop !

Mme Merkel a été courageuse, mais nos opinions publiques n’ont pas été très correctes. Elles n’ont délivré qu’un seul message à ses élus politiques : On s’en fiche, on ne veut plus les voir. C’est assez abominable. Dans cette affaire, l’honneur fut allemand, même s’ils perdent 500 000 habitants par an, ce qui aide la générosité. Il y a une complicité des élus, des opinions et de la presse pour faire porter toute la charge sur les pauvres gouvernements en occultant totalement le fait que, accueillir des gens nouveaux, ce ne sont pas les gouvernements qui s’en chargent, ce sont les maires. Ce sont eux qui ont les clés de l’acceptation. Seul un collège de maires devrait pouvoir se prononcer : on peut ou on ne peut pas accueillir les migrants. En faire un problème national, c’est décider que l’impuissance a le pouvoir.

Que répondez-vous à ceux qui disent: comment accueillir des migrants, alors que l’on a du chômage, pas assez de logements sociaux et des problèmes d’intégration ?

Ces discours qui occupent les médias éludent les questions principales : est-ce qu’on donne à l’Onu un vrai pouvoir de sanction contre les déclencheurs de guerre ? Est-ce qu’on peut doubler les budgets d’aide au développement pour rendre caduque l’idée que la solution serait ailleurs que chez eux ? Ce sont celles-là, les vraies solutions. Pour penser, quand on est au café du commerce, que les problèmes naissent de l’impuissance de la communauté internationale à prévenir les guerres et de l’inefficacité de l’aide au développement, il faut qu’on vous le dise de temps en temps. Mais la presse ne remplit pas ce rôle. Donc, je ne peux même pas m’offrir le luxe d’en vouloir aux opinions publiques. Le monde se numérise et rend notre pays vulnérable à la propagation d’idées extrêmes via Internet.

Craignez-vous ce phénomène ?

Pour ce qui est des djihadistes, l’influence était essentiellement due à des événements français. Mais nous ne parlons que de quelques centaines d’individus. Dans la numérisation, je vois plutôt un danger pour notre langue. Avec les SMS et autres, il n’y a plus d’orthographe, de nuances, de doute. Le doute est l’accompagnateur infatigable du progrès. Sans le doute, une démocratie ne peut fonctionner. L’éthique, la générosité, la noblesse, l’intégrité n’ont pas leur place dans un système limité à la transmission de faits brutaux. Je ne crois guère au baratin de la restauration démocratique par Internet. Sur le plan stratégique aussi, nous vivons une crise profonde. Le modèle occidental subit une perte de crédit moral et politique alors qu’il s’impose toujours au plan économique. Premier constat : le monde tel qu’il est aujourd’hui ne comporte pas d’Europe. Elle est absente. Entre l’Ouest de l’Inde, la moitié de l’Afrique et le Moyen-Orient jusqu’aux frontières de l’UE, vous avez 1,5 milliard d’hommes, dont 100 millions de chiites en colère en émergence. La Russie suit ce mouvement avec un intérêt vigilant, et l’appuie. Parce que l’économie pétrolière du monde a été jusqu’à présent dominée par des sunnites, et que l’Occident s’est débrouillé pour prendre l’ascendant sur eux et garder le contrôle de cette zone. L’Irak était majoritairement chiite, son système institutionnel de pouvoir était sunnite et contrôlé par les Occidentaux. Quant à la Syrie, c’est une dictature séculière, appuyée sur les Américains, et sur nous, qui a maintenu l’ordre en calmant ses chiites. Mais la majorité de sa population est sunnite. Le reste est une somme de minorités, kurdes, maronites du Liban, chrétiennes. Cet édifice tient grâce à un dictateur laïc. L’imbécillité occidentale a voulu qu’on mette en cause ce système, sans s’apercevoir que sa brutalité interne, hautement condamnable moralement, était sans toxicité externe. [sans toxicité externe : que voilà un joli mot pour dire tout haut ce que tous les responsables pensent tout bas : la répression sauvage de Bachar el Assad envers son peuple ne nous concerne pas ; donc ne nous en occupons pas ; ce ne sont pas nos oignons : on aurait pu penser que ce cynisme était l’apanage de la droite : Rocard nous prouve qu’il n’en est rien. ndlr] Voici l’origine du désordre sanglant où nous sommes.

Sans compter la poussée de l’islamisme radical.

Peut-on pour autant parler d’un réveil religieux ? Ni en Irak ni en Syrie, l’aspect religieux n’a été dominant. Ce sont des irruptions de politique nationale, interne. intra-ethnique. Le djihad se greffe là-dessus par hasard, mais c’est un phénomène tout différent, qui traduit une crise de l’intégration dans les pays développés ?

Mais nous, Français, n’avons-nous pas joué, comme les Américains, un jeu dangereux en Syrie, en soutenant des groupuscules qui visent à dépecer le pays ? J’en parle beaucoup à Valls et à Ayrault. Je trouve insupportable que nous soyons absents de cette région chaotique où se jouent nos intérêts. Nous sommes très dépendants de l’équilibre pétrolier moyen-oriental. Nous ne pouvons être exclus de la reconstruction de l’économie pétrolière mondiale avec un Moyen-Orient passé sous domination chiite. Car l’Irak sera un jour une démocratie où les chiites seront majoritaires. Et puis la dynamique chiite marque les affaires publiques jusqu’en Syrie. C’est l’ouverture d’un jeu où la France a un intérêt majeur.

Si l’Iran fabrique la bombe nucléaire, pensez-vous que la paix du monde s’en trouvera vraiment menacée ?

Non… Je vais vous raconter une histoire. Un jour, un nouvel ambassadeur d’Iran – ancien ingénieur nucléaire parfaitement francophone – me demande audience. Ma réaction est méfiante. Ahmadinejad faisait partie des pro-nucléaires. Mais refuser de serrer la main tant qu’on n’est pas en guerre n’est pas dans ma tradition. On fixe un rendez-vous. Il fait irruption dans les locaux, en costume trois-pièces, alors que son prédécesseur était enturbanné. Nous voilà debout, face à face. Je m’abstiens de tout salamalec, et, au lieu de Bonjour, je lance :

  • Monsieur l’ambassadeur, vous la voulez vraiment, cette bombe ?
  • Evidemment non, monsieur le Premier ministre.
  • Ah bon ! Ce n’est pas toujours l’impression que l’on a.
  • Je sais, mon pays est compliqué, mais je vous connais assez, monsieur le Premier ministre, me dit-il, pour supposer que vous avez tout compris. Quel est à votre avis le projet principal de l’Iran ?
  • Redevenir le leader régional.
  • Monsieur le Premier ministre, vous en savez assez pour comprendre que, du jour où nous aurons la bombe, nous aurons des relations exécrables avec tout notre voisinage. Avoir la bombe et prétendre jouer un rôle mondial est parfaitement contraire à nos ambitions de soft power dans la région.

Sur ce, nous sommes allés prendre un café.

Depuis l’époque où vous étiez à Matignon, le lien avec les Iraniens n’a jamais été rompu ?

Je suis un ancien Premier ministre que tout le monde a un peu respecté dans tous les coins du monde – ma réputation d’anticolonialiste, à cause de la guerre d’Algérie… Cela me rappelle une scène. En 2009, l’Iran fait déjà peur à tout le monde. Nous avons derrière nous deux séquences de négociations interrompues sans conclusion sur le statut du nucléaire militaire iranien. Il se livre là-bas une lutte interne violente entre la moitié des mollahs, appuyés sur l’appareil militaire et scientifique moderne et diplômés à l’occidentale, qui veulent la bombe nucléaire, et l’autre moitié, qui n’en veut à aucun prix et rêve d’ouverture au commerce mondial. Rappelons que la condamnation de l’arme nucléaire comme non compatible avec le Coran est multiple et répétitive. Il y a même une fatwa à ce sujet. Ce conflit interne a pris une importance suffisante pour intéresser la diplomatie américaine. On négocie, ça rate, mais les frontières ne sont pas complètement fermées. Et puis, un jour de 2009, les Iraniens arrêtent une jeune fille, Clotilde Reiss, 24 ans, stagiaire en sociologie urbaine. Il faut imaginer, quelques semaines après, l’ambassadeur d’Iran à Paris, tout en finesse et ironie, me dire, dans un français impeccable : C’est vrai, cette pauvre jeune fille n’était pas vraiment dangereuse à elle toute seule, et l’incarcérer n’était pas aimable, mais tout de même, avant de nous insulter publiquement, la France aurait dû rappeler que son père était un officier de la DGSE, sa mère haute fonctionnaire civile du ministère de la Défense, et qu’elle avait choisi comme lieu de stage la ville-dortoir de l’une de nos grandes concentrations industrielles nucléaires… Si ces informations avaient été données, nous nous serions sentis moins insultés et aurions traité cette affaire avec plus de souplesse.

Vous avez revu l’ambassadeur d’Iran ?

Clotilde Reiss fait de la prison, puis elle est assignée à résidence à l’ambassade de France. A ce moment-là, l’ambassadeur cherche à me rencontrer, résolu à aller jusqu’au Groenland, où je me trouve en mission ! Cela se termine chez moi, près de Paris. Il me dit en substance : Nous sommes très ennuyés par cet imbroglio, nous avons tout l’Occident contre nous. Nous, Iraniens, avons besoin de modernité, de technologies, de commerce. On veut parler à l’Occident, donc avec vous, Français. Or, pour cela, il y a deux voies. L’officielle – une ambassade, un ministère des Affaires étrangères-, et la parallèle – l’accès direct au cabinet du président de la République. L’ennui, c’est que toutes deux sont bloquées. Donc, on a décidé de faire appel à vous. Et puis vous êtes écouté à gauche comme à droite. Venez en Iran. Vous pourriez même ramener la jeune fille. En fait, Anglais et Américains n’ont jamais cru que les antinucléaires militaires iraniens pourraient gagner chez eux. Or c’est ce qui s’est passé. Cette erreur a duré près de dix ans et perturbé toute la politique occidentale, y compris française, vis-à-vis de l’Iran.

Qu’avez-vous fait ?

Cela m’a pris trois mois. Je passe par Claude Guéant, alors secrétaire général de l’Elysée. Il faut un accord du président de la République. Et celui-ci finit par charger Jean-David Levitte de régler l’affaire ! Evidemment, Levitte ne m’appelle pas, mais convoque l’ambassadeur d’Iran et lui passe le plus gros savon qu’il ait jamais reçu de sa vie, lui interdisant d’en parler désormais à quiconque en dehors de lui. Résultat : Clotilde Reiss tire un an et demi de plus d’internat à l’ambassade de France. Les Iraniens me réinvitent en novembre 2011. J’en réfère à mon ministre des Affaires étrangères de l’époque, un nommé Alain Juppé, et au candidat de la gauche déjà désigné à la présidence de la République, un certain François Hollande. L’ambassadeur d’Iran me demande, pour conforter sa position en interne, de lui adresser une lettre assurant que Juppé et Hollande sont d’accord. Je la demande aux deux. Juppé m’écrit. Hollande demande à Moscovici de le faire, ce qu’il ne fallait surtout pas faire, c’était le camp d’en face ! Rien, évidemment… Et là-dessus, je tombe malade. Mon voyage a finalement lieu, mais en pleine campagne présidentielle. Je rentre à midi à Orly, le jour où le président nouvellement élu organise un déjeuner de tous les anciens Premiers ministres socialistes. Hollande me dit: On en parle plus tard. Je demande à Fabius un rendez-vous. Quinze jours après, il me téléphone : Michel, je refuse de te recevoir à propos de l’Iran. Je n’ai rendu compte de ma mission à personne.

Aujourd’hui, quels conseils donneriez-vous à notre ministre des Affaires étrangères, Jean-Marc Ayrault ?

La première chose à faire eût été de soutenir Obama dans cette négociation très difficile, où la moitié de la table obéissait aux consignes du Premier ministre israélien Nétanyahou, fou de méfiance et d’envie d’aller au choc avec Téhéran. Ce fut malheureusement la ligne Sarkozy-Levitte qui l’emporta, suivie par Juppé et reprise par Fabius sans examen interministériel, et moins encore présidentiel. Je pense que Fabius a joué contre son propre pays. Il reste maintenant à sortir de la méfiance et à passer aux travaux d’application. Les Iraniens ont besoin de nous dans le génie de l’eau, où nous sommes les meilleurs, dans le génie nucléaire civil, dans l’automobile bien entendu, dans la rénovation de leur agriculture. Cela suppose que Jean-MarcAyrault restaure, avec les Américains, un niveau d’entente qui permette de faire la paix en Irak, puis de trouver une issue à la crise syrienne dans des conditions où l’on puisse reprendre langue avec les Russes.

Parlons de la Russie, justement. Que pensez-vous de l’attitude occidentale à son égard?

Cela remonte à 1991. Boris Eltsine, président de la Fédération de Russie, annonce au monde qu’il met fin au pacte de Varsovie. La suppression du pacte de Varsovie pose la question de l’utilité du Pacte atlantique. Et là l’Occident commet une erreur tragique. Eltsine ne reçoit aucune réponse. Rien. Silence absolu. Six mois plus tard, le président américain réagit, au nom de l’Otan mais sans avoir consulté aucun de ses membres -, pour dire en substance aux Russes : C’est bien d’avoir abandonné le communisme et le pacte de Varsovie ; mais vous restez russes et, par conséquent, nous restons méfiants, nous allons donc étendre le Pacte atlantique jusqu’à vos frontières, et même incorporer d’anciennes républiques de l’Union soviétique, les trois pays baltes. L’insulte. La gifle. La menace. Vladimir Poutine l’a vécu comme une humiliation. Il en parle tout le temps. Une fois au pouvoir, il va construire sa revanche. Dans l’agressivité russe, il n’y a pas que la  volonté de se défendre, il y a aussi le refus de l’offense, la volonté de contre-insulter. Il est évident que l’on ne sortira pas de cette crise sans s’expliquer là-dessus.

Et puis il y a l’Ukraine. Peut-on parler de provocation occidentale ?

Oui, nos diplomates, et plus encore nos journalistes, ont oublié l’Histoire. On a habillé l’Ukraine en peuple opprimé, en Etat potentiellement indépendant. Or l’Ukraine, sur deux millénaires, doit avoir dix-sept jours d’existence comme Etat indépendant ! Elle n’était pas un pays constitué, mais un conglomérat de populations dont la moitié parle russe et l’autre ukrainien, et qui faisait partie des composantes de l’Union soviétique. Et l’Empire est né là, à Kiev. On se serait souvenu de ça, on aurait peut-être eu un vocabulaire et une geste différents. On doit faire passer le message qu’on s’est trompés. L’urgence est d’aider les Russes à résister à la pression chinoise qui veut récupérer la Sibérie ! La Sibérie est la dernière grande zone en dehors de l’Arctique, c’est une réserve de terres émergées dont beaucoup de ressources non exploitées permettraient de faire vivre les 2 milliards d’hommes supplémentaires qui arrivent ! Sa mise en valeur va pourtant se faire par un consortium sino-japonais : l’argent chinois et la technique japonaise. L’intérêt chinois est sans équivoque. Si on veut avoir notre place là-dedans, il n’y a que deux voies : la russe ou la turque. On s’est intelligemment fermé les deux ! Vous comprenez que je hurle devant toute cette imbécillité !

Donc Poutine est notre nouvel ami, mais avec vigilance ?

Avec vigilance naturellement, mais ça commence par son accord à lui. Il a été amèrement déçu, et convaincu qu’il n’y a rien à faire avec l’Occident. D’où, incidemment, le caractère parfaitement géostratégique et décisif de la reconstitution de son tissu diplomatique autour de l’Iran, redevenu un pays civilisé. Nous n’avons pas de raison valable de faire confiance de manière définitive aux Iraniens ou aux Russes, je serais moins méfiant vis-à-vis des Chinois. Cinq mille ans d’histoire. Envahis de multiples fois. Jamais d’intervention extérieure, sauf pour deux Alsace-Lorraine, deux pays en incertitude nationale, le Vietnam et le Tibet. Mais ce n’étaient pas des agressions coloniales, les populations sont trop mélangées. Quand les élites chinoises vous disent que le différend avec les Américains se réglera par la guerre dans quelques décennies, mais pas à leur initiative, il y a du souci à se faire, et une indication de voie diplomatique. Je suis le confondateur du Forum Chine-Europe…

Et la Syrie? Que faire de Bachar el-Assad ?

On l’a sous-estimé. La Syrie, c’est 51 % de sunnites wahhabites, les plus infréquentables ! Et après, vous avez une mosaïque : les Kurdes, les Druzes, trois ou quatre églises chrétiennes, plus les chrétiens maronites du Liban, et les alaouites. Le chiisme (30 à 35 %) comporte aussi ses sectes… Au milieu de tout ça, le facteur de maintien de l’ordre, c’était Bachar el-Assad, avec cette circonstance à laquelle on n’a pas fait attention : ceux dont Bachar avait le plus peur, c’était de ces sunnites qui ont une conception de la démocratie proche de celle de l’Arabie Saoudite… En plus, nous sommes partis un peu vite. La France a pris l’initiative de créer et de soutenir une coalition nationale syrienne dont la moitié des membres sortaient de prison pour raisons politiques. Pas vraiment une culture de haute influence. Il y a aussi quelques malfrats dans le coup. C’est moins de 10 % de l’opinion syrienne. Là, on s’est plantés à la limite du ridicule. Laurent Fabius a jugé bon de désactiver la DGSE sur la Syrie. Nos meilleurs officiers de renseignement n’en reviennent pas de ne plus avoir l’autorisation de travailler sur la Syrie. Bachar el-Assad est aussi tueur que les autres, mais pas plus !

Sans compter que la plupart des factions de l’opposition syrienne sont des faux nez d’AI-Qaida ou d’autres…

Oui, et nous sommes maintenant absents de cette zone, alors que nous y étions les seuls Occidentaux respectés, car on s’est déshonorés moins que d’autres. Souvenez-vous du Liban. On avait envoyé des forces de l’Onu. Des kamikazes tuent en un seul coup de camion 50 ou 60 marines américains. L’Occident décide de s’en aller. Départ américain : 4 heures du matin. Personne au port. Départ français : plein midi. Levée du drapeau. Pleurs, etc. Nous sommes peu nombreux à le savoir… Mais j’étais très ami avec Louis Delamare, notre ambassadeur au Liban qui a été assassiné en 1981.

Vous avez déclaré: Il faut écologiser la politique.

Il faut classer le réchauffement climatique et les grandes épidémies comme des menaces pour la sécurité internationale. La COP21 a instauré une rupture et une opportunité considérables. L’Onu a réuni une assemblée générale qui a fini, certes, sans mesure collective contraignante, mais a su réunir de multiples parties prenantes : non seulement des Etats, mais aussi des pouvoirs régionaux, de grandes entreprises, des ONG… On peut donner une traduction juridique à tous ces engagements. La judiciarisation des problèmes de criminalité climatique internationale commence. Donc nous sommes dans une phase de risque d’enlisement, mais aussi de promesses. Enfin, le mandat du secrétaire général Ban Ki-Moon finit dans moins de deux ans, et le tour veut que la zone devant fournir le prochain soit l’Europe de l’Est. Compte tenu de ce qui s’est passé en Europe de l’Est, de son désintérêt pour toute diplomatie internationale, de son attachement viscéral à l’Otan et aux Américains, de sa volonté de réduire l’Union européenne à une grande Suisse et vu les personnels qui gouvernent dans ces pays, on a neuf chances sur dix d’avoir comme prochain secrétaire général un bureaucrate ex-KGB sorti d’un de ces pays. Les milieux sérieux de la planète commencent à se demander s’il ne serait pas temps de modifier les procédures pour ouvrir le champ de recrutement. Il reste des choses à faire pour un pays qui aurait des ambitions et voudrait recouvrer sa fierté…

Pour finir, la question de Bernard Pivot. Le jour où vous rencontrerez Dieu, qu’aimeriez-vous l’entendre dire ?

(Silence)… Oh, j’aimerais l’entendre me dire: Petit, tu n’as pas trop mal travaillé. Tu as essayé de ne pas oublier les principes immuables de la société des humains.

Propos recueillis par Emmanuel Berretta, Caroline Galcateros et Olivia Recasens. Le Point n° 2285 du 23 juin 2016

Il ne laissera pas le temps à Dieu d’oublier les propos qu’il lui prête : il nous quittera pour Le rejoindre le 2 juillet, moins d’un mois après ce long et dernier entretien avec les journalistes du Point.

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[1] Le lanceur d’alerte est aux Institutions, aux Banques, aux grandes sociétés privées ce que l’indic, la balance sont aux mafias, voyous et autres crapules : mais la plupart du temps, le premier est désintéressé, et n’agit que par sens moral : pour autant, il n’en est pas moins encore plus seul et démuni que le second, qui le plus souvent monnaie ses informations.


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