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Par l.peltier dans (2 : 01 à 1163) le 27 octobre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

778                              Pépin le Bref est mort en 768 dans l’abbaye de St Denis, où il avait été élevé : la culture et la piété qu’il y avait puisé l’avaient aidé à donner à son usurpation une légitimité victorieuse des fidélités traditionnelles. Charles lui a succédé. En Espagne, le gouverneur arabe de Saragosse s’est révolté contre Abd er-Rhaman, émir de Cordoue : il vient chercher des appuis jusqu’en Saxe, où se trouve alors Charles. Celui-ci accepte la vassalité de l’arabe et, quelques mois plus tard, avec l’espoir de s’étendre de l’autre coté des Pyrénées, il arrive sous les murs de Saragosse, où le gouverneur révolté a été remplacé… l’arrivée de l’émir de Cordoue est annoncée… Charlemagne bat en retraite et, près du col de Roncevaux, sur les pentes de la montagne d’Altabiscar, ses arrières se font étriller par des pillards basques [1] : une légende allait naître, qui nomma une percée sur la ligne de crête du cirque de Gavarnie brèche de Roland, à 2 804 m, bien loin à l’est du col de Roncevaux, à 1 057 m, intégralement en territoire espagnol, au nord-est de Pampelune.

En Arles, les richesses de l’Orient ont pignon sur rue :

Arles, tu offres le cristal et les gemmes d’orient ; les monnaies lourdes d’or et couvertes d’inscriptions arabes, les tapis aux riches couleurs envoyés par l’Arabe sournois, où le veau et la génisse, la vache et le taureau s’offrent sous des couleurs variées ; l’image a de l’éclat et joint la qualité du dessin au coloris ; les coupes dorées à l’intérieur, niellées à l’extérieur et dont les ciselures jettent mille feux ; les peaux de Cordoue ; l’encens de Saba, l’ivoire de l’Inde, les griffons de Perse, le baume de Syrie.

Théodulphe, évêque d’Orléans.

779                              Khri Sang Idet-Sang, roi du Tibet met à profit le recul de la Chine en Asie Centrale après leur défaite contre les Arabes à Talas en 751, pour reconquérir le Pamir et le Tarim. Il proclame le bouddhisme religion d’Etat, en adoptant la tradition religieuse indienne.

De 785 à 987              Construction de la grande mosquée de Cordoue, chef d’œuvre de l’art omeyyade.

Sept / Nov 787           Le VIl° concile œcuménique de Nicée rétablit solennellement le culte des images :

Plus on regardera ces images, plus on se souviendra de celui qu’elles représentent, plus on sera porté à les vénérer en les baisant, en se prosternant, sans leur témoigner cependant l’adoration véritable, qui ne convient qu’à Dieu seul.

789                               Charlemagne met en vigueur le capitulaire Exhortation générale, donnant ordre à chaque évêché de créer une école élémentaire à même de dispenser l’enseignement du latin, de la lecture, du chant, de l’écriture et du calcul. Si cette Exhortation générale ne resta pas littéralement lettre morte, elle ne s’étendit pas comme le voulait son initiateur à l’ensemble des évêchés. Les plus remarquables furent celle d’Orléans avec Theodulf et celle de Metz. S’il y avait innovation, ce n’était pas dans le principe même de l’école, qui existait depuis fort longtemps, mais dans les classes sociales concernées par cet enseignement, jusqu’alors privilège des nobles, et désormais accessible aux couches sociales moins fortunées.

On s’occupait aussi de forêts :

En créant des breuils destinés à préserver leurs domaines cynégétiques, les souverains mérovingiens et carolingiens avaient déjà préfiguré l’arsenal des mesures conservatoires qui s’enrichit de plus en plus. Le capitulaire De Villis, – 800-813 -, stipule déjà : Que nos bois et nos forêts soient bien surveillés ; et là où il y a une place à défricher que nos intendants la fassent défricher et qu’ils ne permettent pas aux champs de gagner sur les bois ; et où il doit y avoir des bois, qu’ils ne permettent pas de trop les couper ou de les endommager, et qu’ils veillent bien sur notre gibier dans les forêts ; et qu’il s’occupent également des vautours et des éperviers pour notre service ; qu’ils perçoivent avec soin les cens qui nous en viennent. Et que les intendants, s’ils ont envoyé leurs porcs à l’engrais dans notre bois, que nos maires ou leurs hommes soient les premiers à payer la dîme pour donner le bon exemple, de sorte que, par la suite, les autres hommes paient complètement leur dîme.

Jean-Robert Pitte,                Histoire du paysage français, De la préhistoire à nos jours, Paris, Tallandier éditions, [1e Édition : 1983], 2001, 444 p.

Faute d’instrument de mesure pratique pour de grandes distances, la forêt se mesurait alors à l’aune du nombre de porcs qu’elle était en mesure de nourrir !

791                             Troublé par l’ampleur prise par la querelle des images à Byzance, qu’il a lui-même contribué à déclencher en en condamnant le culte, le pape Léon III a donné mission à Charlemagne de donner son avis ; une commission va plancher sur le sujet et Charlemagne envoie à Rome les Libri Carolini, qui fonderont la doctrine officielle en la matière : très prudemment, la poire y est coupée en deux : l’image ne peut être adorée parce qu’elle n’a pas de valeur religieuse, mais elle ne peut être détruite parce qu’elle une valeur qui lui est propre. Si on lui reconnaissait une valeur pédagogique auprès des très nombreux illettrés, la vision artistique n’en restait pas moins inférieure à la vision religieuse. Le statut de l’image était définitivement reconnu : elle n’était pas sacrée comme l’écrit qui était d’inspiration divine ; réalisée par l’homme pour l’homme, elle relevait de l’activité humaine. 300 ans plus tard, les bénédictins de Cluny s’appuieront sur ce statut pour la propager au rythme de leur accroissement.

8 06 793                      Les Vikings attaquent le monastère de l’île de Lindisfarne, entre les actuels Edimbourg et Newcastle : riche et sans défense, le succès est assuré pour les assaillants : c’est là leur premier raid sur l’ouest de l’Europe, et c’est loin d’être le dernier.

793                              Près de l’actuel Treuchtlingen, – au sud, sud-ouest de Nüremberg, sur l’Altmühl, un affluent de la rive gauche du Danube -, Charlemagne a lancé le chantier d’un canal qui devrait assurer une liaison Rhin-Danube, c’est-à-dire relier la mer du Nord à la Mer Noire. Ça ne manque pas d’ambition et la vision est à long terme. Pour ce faire, il aurait mis, selon Mercator, 7 000 hommes au travail qui auraient eu à creuser à la bêche 1 800 mètres de terres marécageuses. Au bout de 1 400 m, l’entreprise aurait échoué, surtout du fait de coulées de boues, ennoiement et effondrement des berges lors de fortes pluies. Mais, selon d’autres sources, ce canal, appelé Fosse Caroline, aurait été achevé, avant d’être progressivement abandonné en raison de son coût d’entretien. L’Allemagne reprendra l’affaire plus de mille ans plus tard et inaugurera la liaison Rhin-Main-Danube en 1992.

794                              Pour prendre de la distance avec la puissance des moines, le Japon change de capitale pour l’installer à Heian, qui deviendra Kyôto.

23 12 800                   Le pape se tire d’une mauvaise passe, après être passé devant un tribunal : un an et demi plus tôt, accusé de parjure et d’adultère, il avait été bousculé : les deux accusateurs vont être déportés en France, et le procès finira par un Te Deum !

25 12 800                   En la basilique St Jean de Latran à Rome construite par Constantin au début du IV° siècle, Charlemagne se fait sacrer empereur.

Le rituel de la cérémonie est byzantin ; y participent deux moines orientaux, l’un de rite latin, l’autre de rite grec : l’empereur bénéficie ainsi de la bienveillance du patriarche de Jérusalem, soumis à l’autorité d’Haroun al Rachid, 5° calife de la puissante dynastie abbasside, lequel, à travers moult cadeaux, entretiendra avec lui d’excellents rapports ; parmi les cadeaux, Abulahaz, un éléphant qui vivra à Aix et mourra lors d’une bataille contre les Danois. L’ennemi de l’un était le rival de l’autre : rien de tel pour créer des alliances : la dynastie omeyyade en Espagne, rivale pour Haroun al Rachid, était l’ennemie de Charlemagne, et l’empereur de Constantinople, – même si à ce moment précis le poste n’était pourvu « que » par une femme -, rival de Charlemagne, était l’ennemi d’Haroun al Rachid. L’un des principaux ambassadeurs de Charlemagne auprès du calife était Isaac, un Radhanite de Narbonne.

Pour ce faire, il a mis à profit des circonstances favorables : il n’y a plus d’empereur en Occident depuis le 4 septembre 476, ni en Orient, depuis qu’Irène, veuve de Léon IV mort en 780, a fait crever les yeux de son fils Constantin et l’a destitué en prenant le titre de basilissa[2].

Comme, dans le pays des Grecs, il n’y avait plus d’empereur, et qu’ils étaient sous l’empire d’une femme, il parut au pape Léon et à tous les pères qui régnaient au concile ainsi qu’à tout le peuple chrétien (de Rome) qu’il devaient donner le nom d’empereur au roi des Francs, Charles, qui occupait Rome, où toujours les Césars avaient eu l’habitude de résider, et les autres lieux d’Italie, de Gaule et de Germanie. Le Dieu Tout Puissant ayant consenti à placer ces lieux sous son autorité, il leur semblait juste que, conformément à la demande de tout le peuple chrétien, il portât, lui aussi, le titre impérial. Cette demande, le roi Charles ne voulut pas la rejeter, mais se soumettant en toute humilité à Dieu et au désir exprimé par les prêtres et tout le peuple chrétien, il reçut ce titre avec la consécration du pape Léon.

Annales de Lorsch

De plus, le pape Léon III, pauvre roturier, ne peut rien lui refuser : Charles l’a remis sur son trône pontifical, après une cabale qui l’en avait chassé. Dans une lettre apportée au pape par Angilbert, l’un de ses familiers, il lui fait part de ses conceptions sur le partage des rôles : Moi je dirige le monde chrétien et toi, tu pries pour le succès de mes entreprises. Il enfoncera encore le clou plus tard : Nous à qui la tâche a été confiée par Dieu de guider l’Église à travers les flots déchaînés du siècle.

Liber Carolinus

Robuste, accueillant, très simple (avec un brin d’affectation) dans sa mise, il se montrait national dans ces puérilités extérieures, telles que l’attachement aux vieilles modes, qui sont comprises de la foule… Moitié soldat, moitié campagnard, il gardait les mœurs traditionnelles, voyageait de domaine en domaine avec un cortège de princes et de princesses, quelque chose comme une cour jeune, pétulante et gaie. Entre deux campagnes, on menait grande et large existence dans les villas, remplissant les journées par des chasses, des courses, des luttes, de somptueuses réceptions. Une fantaisie coûteuse,- les bâtiments – , ne semble pas avoir dépassé les ressources de ce prince qui préférait commencer une maison à l’achever. Les jardins, les pièces d’eau, les parcs étaient ces dépenses de magnificence qu’entraîne un grand État mais, quelque part dans le parc, un terrain était réservé au potager dont l’empereur réglait l’administration, qu’il entendait être fructueuse. [Le Capitulaire de Villis prescrit aux domaines royaux la culture de 94 plantes].

Dom Leclercq Dictionnaire d’archéologie chrétienne et de liturgie.

Le saint jour de Noël, au moment où, après avoir durant la messe prié à genoux devant la confession de saint Pierre, le roi se relevait, le pape Léon lui plaça sur la tête une couronne, et tout le peuple romain l’acclama par trois fois en ces termes : A Charles, Auguste, couronné par Dieu, grand et pacifique empereur des Romains, paix et victoire ! Après ces acclamations, il fut adoré par le pontife suivant l’usage des princes d’autrefois et, au lieu du titre de patrice, on lui donna désormais celui d’empereur et auguste.

Annales royales

Le temps où l’Europe ne regardait que vers la Méditerranée est passé. Le continent n’est plus l’arrière pays de son littoral sur la mer grecque et romaine… La grande préoccupation du Carolingien, c’est maintenant ce qui se passe à l’est du Rhin. L’expansion franque emporte la Frise, la Thuringe, la Bavière, la Saxe. A la mort de Charlemagne, l’axe de l’empire est entre la Meuse et le Rhin.

Jean Favier Les Grandes découvertes.         Livre de poche Fayard 1991.

Et, pour les inconditionnels de Charlemagne qui pourraient être frustrés de l’appréciation réfléchie des propos précédents, le suivant, dithyrambique, tient de l’hagiographie. J.M. Jondot fait rarement dans la nuance.

En France, Pépin-le-Bref, fils de Charles-Martel, avoit placé sur le trône Childéric III ; il relégua, dans un monastère, ce vain fantôme qui le gênoit, et au bout de dix années se fit sacrer roi, en 752. Ainsi disparurent les Mérovingiens, après avoir fourni, l’espace de trois cent quarante et un an, quatorze monarques à la France.

Pépin, avant de ceindre le diadème s’étoit rendu formidable au dehors. Plein de reconnoissance pour le saint Siège qui l’avoit favorisé dans ses vues ambitieuses, il passa deux fois en Italie pour le défendre contre Astolphe et deux fois triompha du roi des Lombards, et délivra la ville de Rome. L’infatigable Pépin obtint des succès non moins éclatans contre les Saxons, leur imposa un tribut, en 757, les défit quelques années plus tard, repoussa les Sarrasins des provinces méridionales de la France, et mourut en 768, à l’âge de cinquante-trois ans.

Le chef de la dynastie carlovingienne paroîtroit bien plus grand à nos yeux, s’il n’eût donné le jour à Charlemagne : le sang de l’héroïsme couloit dans les veines de ce fils qui partagea les États de Pépin avec Carloman son frère. On vit dans l’antiquité un grand homme succéder à un grand homme, par exemple, Alexandre à Philippe ; mais on n’avoit point encore vu se suivre, de père en fils, quatre hommes de la trempe de Pépin-d’Héristel, de Charles-Martel, de Pépin-Ic-Bref et de Charlemagne. Peu de familles apportèrent, en s’asseyant sur le trône, plus de titres à la reconnoissance d’une nation ; des trophées entourent de toutes parts la dynastie carlovingienne. Charlemagne, par des prodiges de valeur et de sagesse, légitima les titres que la voie des armes avoit donnés à son père ainsi qu’à son aïeul, titres qui parurent suffisans à un peuple libre et fier dont les ancêtres avoient pour coutume de regarder comme chef, le plus digne de les commander.

De sinistres nuages obscurcirent pourtant l’aurore du beau règne de Charlemagne ; la guerre étoit près d’éclater entre ce prince et son frère, lorsque la mort enleva Carloman en 771. Alors, maitre de toute la monarchie, les talens du premier se développent en liberté ; l’honneur, la gloire, la saine politique donnent une plus forte direction à la nation française. Charlemagne, sacrifiant l’amour à la politique, répudie la fille de Didier, roi des Lombards, franchit les Alpes, vole en Italie, bat les Lombards, assiège leur roi dans Pavie, force cette ville de se rendre, ainsi que le malheureux Didier auquel il fit, dit-on, crever les yeux ; acte de férocité qui déshonore le vainqueur, si toutefois il est vrai qu’il l’ait exercé.

[…] Charlemagne remplit l’Univers du bruit de ses exploits et de sa sagesse ; son histoire, à peu de chose près, est l’histoire de l’Europe. Par la force de son génie, il suppléa à la faiblesse d’esprit de la nation, et lui donna l’essor ; il la ravit un moment à elle-même, à l’ignorance, à la barbarie, pour l’élever à la hauteur de ses conceptions, et lui procurer l’empire de l’Occident. Principe et âme de toutes les grandes actions, de lui seul procède la gloire dont les Français se couvrirent à cette époque : au milieu des phénomènes de ce siècle, il est lui-même le phénomène le plus étonnant ; ce fut le seul monarque constamment heureux.

Les quarante-six années du règne de Charlemagne, ne formèrent qu’un long enchaînement de victoires et de prospérités. Apaiser de fréquentes révoltes, battre les Grecs débarqués en Italie, punir la perfidie de quelques alliés, furent les principales actions qui signalèrent les premières années de son gouvernement ; marchant de conquêtes en conquêtes, il subjugua l’Allemagne, prit Vienne, détruisît la nation entière des Avares, fit de la Hongrie une solitude, et s’avança jusqu’au Raab, cette rivière sur les bords de laquelle les descendans de ces mêmes Français battirent les Turcs, sous Louis XIV.

Charlemagne parut en 792 au concile de Francfort, comme un second Constantin, au milieu de trois cents évêques, dans toute la pompe et dans tout l’appareil de sa puissance. En 800 appelé une seconde fois en Italie par le pape Léon III, il se laissa proclamer empereur d’Occident, et ce nouveau titre qui n’ajoutoit rien à sa puissance, ne fit qu’augmenter le respect pour sa personne. Placé sur un trône au pied duquel fléchissoient toutes les nations de l’Europe, de l’Océan à la Baltique, ce grand monarque, maître de lui-même, sut conserver la simplicité de ses mœurs, trouva le temps de jeter un regard sur toutes les parties de l’administration publique, encouragea l’étude des lettres, et composa un grand nombre de sages loix. La diversité de ses occupations sera toujours un sujet d’étonnement ; ce puissant souverain d’une partie du monde, régloit les plus petits détails de ses affaires domestiques, avec la même intelligence, la même sagacité que celles de son vaste empire. Il ne fut point à l’abri des passions, et son amour pour les femmes nuisit souvent à sa gloire et aux intérêts de son ambition. Père trop indulgent, il ferma les yeux sur le désordre de ses filles, et leur pardonna des fautes dont lui-même, à la vérité, n’étoit pas exempt.

Son épouse, la hautaine Fastrade, causa de vifs chagrins à Charlemagne : malheureux dans l’intérieur de sa famille, il faillit tomber sous le couteau du parricide Pépin-le-Bossu auquel il eut la magnanimité de pardonner. Les Danois, huit années avant la mort de ce grand roi, ayant tenté un débarquement sur les côtes de France, furent obligés de se rembarquer précipitamment.

[…]     Charlemagne éclaira l’Occident, par les lumières naturelles de son génie : à l’exemple des Abassides, il encouragea, dans ses Etats, l’élude des sciences, rassembla les savans auprès de sa personne, et forma dans son palais, une espèce d’académie dont il régloit les opérations ; mais les esprits n’étoient pas aussi bien préparés qu’en Orient à recevoir des semences aussi précieuses d’instruction : les efforts de Charlemagne furent inutiles, et il ne put rappeler les muses en France ; elles ne firent que jeter des regards languissans sur cette contrée. Presque tous les savans, si nous en jugeons d’après Alcuin, le plus célèbre d’entre eux, étoient des espèces de barbares qui prirent les noms les plus imposans de l’antiquité, parce qu’effectivement ces accadémiciens n’avoient pas assez de mérite pour rendre illustres leurs propres noms.

Charlemagne fut donc, à cette époque, le seul homme extraordinaire parmi les Français, et l’éclat de ses éminentes qualités rejaillit sut-la nation entière : toute l’attention doit se concentrer dans ce prince qui est lui-même, en Occident, au-dessus de son siècle.

Après la mort d’un si grand empereur, cette foible lueur littéraire disparut ; l’indifférence, la stérilité accablèrent l’esprit humain qui, pliant sous les efforts de l’ignorance et de la barbarie conjurées, reprit ses teintes sombres, tomba dans l’assoupissement, et se perdit dans le bruit sinistre des guerres civiles qui suivirent le règne de Charlemagne. On serait tenté de croire que des loix sont prescrites aux sciences, et qu’à l’exemple de la nature, elles ont leurs diverses saisons : ici, c’est un long hiver qui va les flétrir, et qui durera jusqu’à l’époque de la chute du trône de Byzance, avec quelques beaux jours durant cet immense espace de temps. Si l’esprit humain n’a plus auprès du Bosphore son activité accoutumée, si de sanglantes révolutions l’effraient et le ternissent, cependant il se soutient encore au milieu des ruines et du fracas des révolutions; les muses sacrées et profanes continuent à répandre, chez les Grecs , quelques étincelles assez vives dans la nuit épaisse qui enveloppe de nouveau presque tout l’Occident.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

Pour construire une abbaye à Aniane, (il tient le terrain de son père le comte de Maguelone) Benoît, habile[3] réformateur des Bénédictins avec le Codex Regularum, obtient l’autorisation d’aller se servir à Nîmes sur les monuments romains, les arènes essentiellement. Charlemagne va s’attacher à orienter les monastères vers des fonctions relativement semblables à celles du clergé séculier : ainsi en témoigne son ancien conseiller, l’Anglais Alcuin, natif d’York, qui lui écrit depuis sa retraite de Saint Martin de Tours :

Pour me conformer à vos exhortations et à votre volonté, je m’efforce ici, sous les toits de St Martin, à fournir aux uns le miel des Saintes Ecritures ; d’autres, je m’applique à les enivrer du vieux vin des antiques disciplines ; pour d’autres, c’est des premiers fruits des subtilités grammaticales que je commence à les nourrir ; à certains, je tente de faire comprendre le cours des astres.

Lequel Alcuin était la principale autorité de l’Académie du Palais où des esprits déjà instruits pouvaient se perfectionner par les entretiens de savants renommés : l’école qu’a inventé ce sacré Charlemagne n’était guère plus que cela : celle de France Gall et de tant d’autres est en fait une légende montée 80 ans plus tard par l’abbé de Saint-Gall, Nokter le Bègue, qui a fait d’une louable intention qui connut quelques réussites locales, un succès général qui est loin d’avoir existé. Et Charlemagne, en dépit de louables efforts, s’il parvint à lire, à apprendre des langues étrangères, resta incapable d’écrire.

De cette activité intellectuelle – très axée sur la copie des textes anciens – nous viendra le beau caractère d’écriture qu’est la Caroline, dont la lisibilité et l’élégance supplanteront la lettre majuscule gothique. Le passage à l’imprimerie la débaptisera pour la nommer : caractère romain. Il s’agissait surtout de faciliter le travail du copiste et d’économiser le parchemin. L’alphabet que nous appelons romain est en réalité celui d’Alcuin. Il en va de même à Byzance où l’écriture exclusivement   en majuscule, dite onciale, le cède à la minuscule cursive.

Je te montrerai tout ce que l’art d’écrire a de pénible et de pesant. Il obscurcit la vue, courbe le dos, brise les côtes et le ventre et endolorit les reins : le dégoût envahit le corps tout entier.

Commentaire de Beatus, copiste sur l’Apocalypse, fin XI°, début XII°.

Le statut du paysan était plus indécis que ce que nous apprit l’école de la République sur le servage :

En immense majorité, les paysans de France, dont nous sommes tous issus, n’ont jamais été des serfs, mais des hommes de condition indécise, sorte de demi-libres, puis de condition vraiment libre, franche, dès la fin des temps carolingiens.

Ferdinand Lot

Entre statut juridique et niveau de vie, il n’y avait nullement correspondance : des paysans libres (il y en avait encore) étaient pauvres, des serfs riches.

Georges Duby

Le pape condamne les notions pythagoriciennes de sphéricité de la Terre

vers 800                      La civilisation maya est à son apogée tant sur le plan démographique que de la civilisation : pendant deux siècles, on a défriché les forêts, bâti des pyramides, sculpté des stèles sans compter ; la ville de Tikal, dans l’actuel Guatemala, compte à peu près 200 000 habitants ! Cette civilisation connaît maintenant un début de déclin qui va aller s’accélérant : les besoins de la population ont entraîné une déforestation, – leur culture du maïs sur brûlis impose des jachères de dix ans pour deux ou trois ans de production – une érosion des sols, l’eau a été mal gérée en dépit de la construction d’un complexe réseau de drains et d’immenses réservoirs souterrains d’eau de pluie,… autant d’éléments qui vont conduire à la pénurie alimentaire. Il est aussi très probable que la coercition exercée sur la population pour la construction de ces temples colossaux, – on peut parler de travaux forcés – a entraîné des révoltes : on trouve dans le Peten, au sud du Yucatan, des statues décapitées, des temples détruits intentionnellement, d’autres incendiés ou ensevelis, donc une manifeste volonté de destruction ; mais, venant de qui ? Des populations elles-mêmes, ou bien d’un agresseur extérieur ? On ne le sait pas aujourd’hui.

On estime qu’en 910, près de 90 % de la population aura disparue. Il y eut aussi beaucoup plus de métissage, par une immigration de Nahuas en provenance des plateaux mexicains. On a pu déceler trois grandes sécheresses : 810, 850 et 910, sans être à même de déterminer si les Mayas sont responsables ou simplement victimes, de ces sécheresses.

Cette déforestation a libéré les terres acides qui ont ensuite contaminé les vallées fertiles, tout en affectant le régime des pluies. Finalement, entre 790 et 910, la civilisation maya du Guatemala, qui connaissait l’écriture, l’irrigation, l’astronomie, construisait des villes pavées et des temples monumentaux, avec sa capitale, Tikal, de 60 000 habitants, disparaît. Ce sont 5 millions d’habitants affamés qui quittent les plaines du sud, abandonnant cités, villages et maisons. Ils fuient vers le Yucatan, ou s’entre-tuent sur place.

[…]  L’examen de l’agriculture maya est tout particulièrement important pour notre propos. Celle-ci était fondée sur des cultures domestiquée au Mexique – en particulier le maïs el les pois, par ordre d’importance. Pour l’élite aussi bien que pour le commun, le maïs formait au moins 70 % du régime alimentaire, comme on a pu le déduire d’analyses isotopiques effectuées sur des squelettes mayas. Leurs seuls animaux domestiques étaient le chien, la dinde, le canard et une abeille dépourvue de dard produisant du miel ; leur plus importante source de viande sauvage était le cerf qu’ils chassaient, plus le poisson sur certains sites. Cependant les rares os d’animaux présents sur les sites archéologiques mayas suggèrent que la quantité de viande disponible était faible. La venaison était surtout un plat de luxe pour l’élite.

On croyait auparavant que l’agriculture maya reposait sur des brûlis : on défriche et on brûle la forêt, on fait pousser des cultures dans les champs ainsi créés pendant une ou plusieurs années, jusqu’à ce que le sol soit épuisé ; puis on abandonne le champ pour une longue période de jachère de quinze à vingt ans jusqu’à ce que la repousse de la végétation restaure la fertilité du sol. Puisque, dans ce système, la plus grande partie des champs est en jachère, ils ne peuvent supporter qu’une densité démographique modeste. Ainsi, les archéologues ont eu la surprise de découvrir que la densité de la population maya ancienne, estimée d’après le nombre de fondations de fermes en pierre, était souvent bien plus élevée que ce système agricole ne pouvait le supporter. Les valeurs réelles font l’objet de discussions et divergent évidemment selon les régions, mais les estimations souvent citées vont de quatre-vingts à deux cent quatre-vingt-dix habitants au kilomètre carré, peut-être même cinq cent quatre-vingts. (À titre de comparaison, même aujourd’hui, les pays d’Afrique dont la densité de population est la plus élevée, le Rwanda et le Burundi, ont respectivement une densité de deux cent quatre-vingt-dix et de deux cent seize habitants environ au kilomètre carré. Les anciens Mayas connaissaient donc le moyen de développer la production agricole au-delà de ce qui était possible dans le cadre du système des brûlis.

Dans beaucoup de régions mayas, on trouve des restes de structures agricoles visant à accroître la production, comme des terrasses placées sur les collines pour retenir les sols et l’humidité, des systèmes d’irrigation, des fossés de canaux et des champs drainés ou surélevés. Ces derniers systèmes, qui sont testés ailleurs dans le monde et dont la construction exige beaucoup de travail, mais qui permettent en retour une augmentation de la production alimentaire, impliquent de creuser des canaux pour drainer une zone mise en eau, de mettre de l’engrais, de hausser le niveau des champs entre les canaux en amassant de la boue et des jacinthes d’eau de draguér des canaux dans les champs afin d’empêcher qu’ils ne soient inondés. Outre la récolte des cultures poussées sur les champs surélevés, les agriculteurs trouvent dans les poissons et les tortues sauvages des canaux une alimentation additionnelle. Cependant, dans d’autres régions mayas, comme les villes de Copân et de Tikal, bien étudiées, on n’a guère retrouvé de preuves archéologiques de terrasses, d’irrigation, de systèmes de champs surélevés ou drainés. Leurs habitants devaient recourir à des pratiques qui n’ont laissé aucune trace visible pour les archéologues afin d’augmenter la production alimentaire ; ils utilisaient des paillis, inondaient les champs, raccourcissaient le temps de jachère, labouraient le sol pour restaurer sa fertilité ou, dans les cas extrêmes, ne pratiquaient pas la jachère et faisaient des récoltes chaque année, voire deux fois par an dans les zones humides.

Les sociétés socialement stratifiées, comme la société américaine et européenne contemporaine, disposent d’agriculteurs, qui produisent de la nourriture, et de non-agriculteurs, comme les bureaucrates et les soldats, qui consomment les surplus que produisent les agriculteurs. Le nombre de consommateurs non productifs dépend de la productivité agricole de la société. Aux États-Unis aujourd’hui, l’agriculture étant extrêmement efficace, les agriculteurs ne représentent que 2 % de la population et chacun peut nourrir en moyenne cent vingt-cinq autres personnes […]. L’agriculture de l’Égypte ancienne, bien que moins efficace que l’agriculture mécanisée moderne, l’était toutefois assez pour qu’un paysan égyptien produise cinq fois plus que la nourriture qui lui était indispensable ainsi qu’à sa famille. Mais un paysan maya ne pouvait produire que le double de ses besoins et de ceux de sa famille. 70 % au moins des Mayas étaient des paysans. C’est la raison pour laquelle l’agriculture maya s’est heurtée à plusieurs limites.

Premièrement, elle procurait peu de protéines. Le maïs, de loin la culture dominante, a un contenu en protéines plus faible que le blé ou l’orge du Vieux Continent. Les rares animaux domestiques comestibles que j’ai mentionnés n’étaient pas très gros et donnaient moins de viande que les vaches, les moutons, les porcs et les chèvres du Vieux Continent. Les Mayas dépendaient d’un éventail plus restreint de cultures que les agriculteurs des Andes (lesquels, outre le maïs, connaissaient la pomme de terre, les quinoas riches en protéines, maintes autres plantes et les lamas pour la viande) et plus limité que les diverses cultures de la Chine et de l’Eurasie occidentale.

Une autre limite tenait au fait que la culture maya du maïs était moins intensive et moins productive que les chinampas aztèques (type très productif d’agriculture sur champs surélevés), que les champs surélevés de la civilisation tiahuanaca dans les Andes, ou l’irrigation des Moches sur la côte du Pérou, pour ne rien dire des champs labourés par des charrues tirées par des animaux presque partout en Eurasie.

Une autre limite venait du climat humide, qui rendait difficile le stockage du maïs plus d’un an, alors que les Anasazis vivant sous le climat sec du sud-ouest des États-Unis pouvaient le conserver trois ans.

Enfin, à la différence des Indiens des Andes avec leurs lamas et des peuples du Vieux Continent avec leurs chevaux, bœufs, ânes et chameaux, les Mayas ne disposaient pas de moyen de transport ou de labour animal. Dans tout le pays, les transports s’effectuaient à dos de porteurs. Si vous envoyez un porteur chargé d’une cargaison de maïs aux côtés d’une armée en campagne, une partie de cette cargaison doit nourrir le porteur lui-même durant le voyage aller mais aussi retour, ce qui ne laisse qu’une partie de la cargaison pour alimenter l’armée. Plus le trajet est long, moins les besoins du porteur laissent de cargaison disponible. Au-delà de quelques jours de marche à une semaine, il n’est plus intéressant économiquement d’envoyer des porteurs approvisionner l’armée ou les marchés. Ainsi, la productivité modeste de l’agriculture des Mayas et leur manque d’animaux de trait ont gravement limité la durée et la distance possibles de leurs campagnes militaires.

Nous sommes habitués à penser que le succès militaire est déterminé par la qualité de l’armement et non par l’approvisionnement alimentaire. L’histoire des Maoris, premier peuple à s’être installé en Nouvelle-Zélande, donne un exemple très clair de la façon dont des améliorations introduites dans l’approvisionnement en nourriture peuvent favoriser le succès militaire. Traditionnellement, les Maoris se livraient régulièrement des guerres féroces entre tribus voisines. Ces guerres étaient limitées par la productivité modeste de leur agriculture, dont la principale culture était la patate douce. Il n’était pas possible de faire pousser assez de patates douces pour nourrir l’armée en campagne pendant une longue période ni sur une longue distance. Lorsque les Européens sont arrivés en Nouvelle-Zélande, ils ont apporté la pomme de terre, ce qui a considérablement augmenté la production maori après 1815. Les Maoris purent désormais faire pousser assez de nourriture pour approvisionner les armées au combat pendant de nombreuses semaines. Il en est résulté dans l’histoire maori une période de quinze ans, de 1818 à 1833, au cours de laquelle les tribus qui avaient acquis la pomme de terre et des armes à feu auprès des Anglais menèrent des raids pour en attaquer d’autres situées à des centaines de kilomètres et qui ne disposaient ni de l’un ni de l’autre. Ainsi, la productivité de la pomme de terre a supprimé les limites qui pesaient auparavant sur la conduite des guerres chez les Maoris, semblables à celles que la faible productivité de la culture du maïs imposait aux Mayas.

Ces questions d’approvisionnement alimentaire pourraient contribuer à expliquer pourquoi la société maya est restée divisée en petits royaumes qui étaient perpétuellement en guerre les uns avec les autres et qui ne se sont jamais unifiés pour devenir de vastes empires comme l’empire aztèque de la vallée du Mexique (nourri grâce à ses chimpanas et autres formes d’agriculture intensive) ou l’empire inca des Andes (nourri grâce à diverses cultures transportées par les lamas sur des routes bien construites). Les armées et les bureaucraties mayas sont restées réduites et incapables de monter de longues campagnes sur de longues distances. […] Beaucoup de royaumes mayas n’avaient qu’une population de vingt-cinq à cinquante mille personnes, et aucun de plus d’un demi-million, dans un rayon de deux à trois jours de marche du palais royal. […] Du haut des temples de certains royaumes, il était possible d’apercevoir ceux du royaume le plus proche. Les villes mayas restaient petites (la plupart du temps moins de deux ou trois kilomètres carrés). On était donc loin des populations nombreuses et des grands marchés de Teoti-huacân et de Tenochtitlân dans la vallée du Mexique ou de Chan-Chan et de Cuzco au Pérou. Aucune preuve archéologique n’atteste que le stockage et le négoce alimentaires étaient gérés par le roi comme dans la Grèce et la Mésopotamie ancienne.

La terre des Mayas fait partie de l’antique région culturelle plus vaste qu’on appelle la Mésoamérique. Elle s’étendait approximativement du Mexique central au Honduras et constituait (avec les Andes en Amérique du Sud) l’un des deux centres d’innovation du Nouveau Monde avant l’arrivée des Européens. Les Mayas avaient beaucoup en commun avec les autres sociétés mésoaméricaines, pas seulement par ce qu’ils possédaient, mais aussi par ce qui leur faisait défaut. Par exemple, ce qui étonnera les Occidentaux dont les attentes sont marquées par les civilisations du Vieux Continent, les sociétés mésoaméricaines ne disposaient pas d’outils de métal, de poulies et autres machines, de roues (sauf par endroits en guise de jouets), de bateaux à voile et d’animaux domestiques de trait assez grands pour porter des paquets ou tirer une charrue. Tous les grands temples mayas furent construits avec des outils en pierre et en bois, et grâce à la seule puissance musculaire humaine.

De nombreux ingrédients de la civilisation maya venaient d’ailleurs en Mésoamérique. Par exemple, l’agriculture mésoaméricaine, les villes et l’écriture étaient apparues hors du territoire maya, dans les vallées et les plaines côtières de l’Ouest et du Sud-Ouest, où le maïs, les pois et les agrumes avaient été domestiqués et étaient devenus des composantes importantes de l’alimentation quotidienne vers 3000 avant J.-C. ; où la poterie était apparue aux environs de 2500 avant J.-C. ; les villages vers 1500 avant J.-C, les villes vers 1200 avant J.-C. chez les Olmèques; l’écriture chez les Zapotèques d’Oaxaca aux environs de 600 avant J.-C. ou plus tard ; et les premiers États vers 300 avant J.-C. Deux calendriers complémentaires, un calendrier solaire de trois cent soixante-cinq jours et un calendrier rituel de deux cent soixante jours, étaient aussi apparus hors du territoire maya. Les autres éléments de la civilisation maya furent inventés, perfectionnés ou modifiés par les Mayas eux-mêmes.

Sur le territoire maya, les villages et la poterie sont apparus aux environs de 1000 avant J.-C. ou plus tard, les constructions importantes vers 500 avant J.-C. et l’écriture aux environs de 400 avant J.-C. Tous les écrits mayas anciens qui ont été préservés, soit un total d’environ quinze mille inscriptions, figurent sur de la pierre ou des poteries et traitent seulement des rois, des nobles et de leurs conquêtes. Aucune mention n’est faite de gens ordinaires. Lorsque les Espagnols sont arrivés, les Mayas utilisaient encore du papier en écorce revêtu de plâtre pour écrire des livres. Les quatre à avoir échappé aux bûchers de l’évêque Landa se trouvaient être des traités d’astronomie et de comput. Les anciens Mayas avaient des livres d’écorce, souvent représentés sur leurs poteries, mais seuls des lambeaux ont survécu dans certaines tombes.

[…]    La période dite classique de la civilisation maya commence au baktun 8, aux environs de 250 après J.-C, lorsque apparaissent des preuves des premiers rois et dynasties. Parmi les glyphes (signes écrits) figurant sur les monuments mayas, les spécialistes de l’écriture en ont reconnu quelques dizaines, chacun concentré dans sa propre zone géographique et considéré désormais comme ayant approximativement le sens de dynasties et de royaumes. Outre les rois qui avaient leurs propres glyphes nominaux et leurs palais, beaucoup de nobles en avaient aussi. Dans la société maya, le roi faisait également fonction de grand prêtre : il avait la responsabilité des rituels astronomiques et calendaires, c’est-à-dire d’apporter la pluie et la prospérité, qu’il affirmait avoir le pouvoir surnaturel d’offrir en vertu de ses relations familiales prétendues avec les dieux. Autrement dit, il existait un quiproquo tacite : les paysans supportaient le mode de vie luxueux du roi et de sa cour, lui fournissaient maïs et venaison, et lui construisaient des palais parce qu’il leur avait implicitement fait de grandes promesses de fertilité.

A partir de 250 après J.-C, la population maya (évaluée au nombre de sites archéologiques attestés de maisons), le nombre de monuments et de bâtiments, ainsi que celui des dates figurant sur les monuments et les poteries, ont augmenté de façon quasi exponentielle pour culminer au VIII° siècle après J.-C. Les plus grands monuments ont été érigés vers la fin de la période classique. Trois de ces indicateurs marquant une société complexe ont décliné au cours du IX° siècle, jusqu’à la dernière date connue sur un monument, pendant le baktun 10, en l’an 909 après J.-C. Ce déclin de la population, de l’architecture et du calendrier constitue ce que l’on appelle l’effondrement des Mayas classiques.

Jared Diamond Effondrement            Gallimard 2005

La civilisation maya, comme, plus tard, celles des Aztèques et des Incas, ne dépassera pas sur le plan technique le stade néolithique : l’absence de la roue et de la métallurgie du fer s’explique par celle des animaux domestiques de trait : les Américains du paléolithique avaient chassé et détruit la plupart des grands mammifères, et ne laissèrent à leurs descendants que des espèces sauvages – lamas, guanacos -, inadaptés à la traction[4]. Le décollage technique et économique d’une société est directement lié au passage d’une agriculture uniquement humaine à la traction animale :

Les mouvements humains sont naturellement des mouvements de va-et-vient alternatifs. C’est l’animal de trait qui fournit un mouvement continu et c’est lorsqu’on a appris à utiliser ce mouvement que l’on a pu utiliser l’énergie hydraulique.

André-Georges Haudricourt. L’origine des techniques.

L’Amérindien n’a pas eu d’animaux de charge – sauf le lama des Andes – et n’a jamais utilisé la roue pour ses transports. Il n’a connu ni le tour à potier – ce qui ne l’a pas empêché d’être un merveilleux céramiste – ni le blé, ni l’orge, ni le seigle, ni le verre, ni le fer. Il n’a employé le cuivre et le bronze que tardivement ; tout démontre qu’il a inventé pour son compte la métallurgie de l’or et de l’argent, puis celle des métaux utilitaires mentionnés plus haut. Le Mexique est demeuré jusqu’à la fin au stade néolithique, le métal ne jouant qu’un rôle latéral et d’appoint, ou de luxe. L’Indien n’a connu aucun des systèmes d’écriture pratiqués en Asie ou en Europe, ni les spéculations astrologiques ou mathématiques de l’ancien monde.

En revanche, il a su créer, à partir des espèces sauvages de son continent, une des céréales les plus importantes de l’humanité, le maïs ; des tubercules nourriciers comme le manioc des régions chaudes et surtout la pomme de terre des Andes ; des plantes vivrières secondaires mais non dénuées de valeur comme l’amarante et la sauge du Mexique, la quinoa («  riz sylvestre ») du Pérou. Il a élevé le chien, le dindon, le canard, les abeilles. On lui doit le caoutchouc, le tabac, la coca, le cacao. En Amérique moyenne, il a inventé des systèmes d’écriture hiéroglyphique complexes, sans aucun rapport avec ceux de notre vieux continent, des calendriers étonnants de précision, des méthodes de calcul extrêmement perfectionnées. Les Indiens d’Amérique ont su édifier de grandes villes comme Tenochtitlan ou Cuzco, bâtir des monuments énormes et harmonieux, décorer leurs murailles de bas-reliefs et de fresques, écrire des livres rituels et historiques. Ils ont su également organiser des États puissants et policés, en tout comparables à ceux de notre antiquité orientale.

Jacques Soustelle Les origines de l’Amérique précolombienne 1956

Le plus étonnant pour les Occidentaux reste l’absence de la roue à ce stade d’évolution de la culture américaine, d’autant qu’on a retrouvé des jouets à roulettes et des disques percés à usage sportif. Et la méconnaissance de la roue implique l’absence de chars et chariots, première utilisation traditionnelle de la roue dans les différentes civilisations, de même que celle de rouets, de tours, de moulins, d’engrenages, etc. En un mot, aucune machine ne peut voir le jour sans la roue. Pour imaginer les raisons de ce blocage, il convient de concevoir le système technique dans son ensemble. On constate en effet que l’avènement de la roue en Occident a suivi la domestication d’animaux de trait : comme la voiture ne se conçoit pas sans la route, la roue ne se conçoit pas sans l’animal.

Bruno Jacomy Une histoire des techniques.             Seuil 1990

802                              Le roi Jayavarman II, en déclarant son indépendance vis-à-vis de Java, installe sa capitale à Angkor et fonde l’empire khmer.

803                              Guilhem, comte de Toulouse, prend Barcelone, qui devient ainsi une marche de l’empire : les germes de ce qui deviendra un jour la Catalogne sont semés. Trois ans plus tard il se retirera[5], se faisant moine chez les bénédictins réformés par son ami Benoît d’Aniane, et deviendra vite ermite dans le val de Gellone, qui deviendra par la suite, en son hommage, Saint Guilhem le Désert.

813                                L’extrémité nord ouest de l’Espagne, les royaumes des Asturies et Leon sont devenus, de par la puissance des Sarrasins, le seul réduit encore catholique du pays… de quoi enflammer une foi bien mise à mal sans être pour autant persécutée. L’ermite Pelayo, vivant près de l’actuel sanctuaire de St Jacques de Compostelle, voit des lueurs naître d’un monticule. Un songe l’avertit qu’il s’agit du tombeau de l’apôtre : le besoin qu’avait l’Espagne d’un étendard pour tenir tête face aux Maures fit de cette histoire gentillette une épopée nationale : 31 ans plus tard, à la bataille de Clavijo, Saint Jacques apparaît au plus fort de la bataille : il devient alors le Matamore - le tueur de Maures -. Naîtra de là à peu près 150 ans plus tard un des plus grands pèlerinages européens. Alphonse II fait édifier une église. Alphonse III en fera construire une autre, consacrée en 899.

815                                 En concile, Léon V l’Arménien fait de nouveau proscrire les Icônes, ouvrant ainsi la seconde phase de la querelle iconoclaste, qui ne prendra fin qu’en 842. Cette querelle provoquera de chaque coté un important développement culturel, chacun allant rechercher dans les Écritures Saintes de quoi conforter ses arguments. Déjà lieu de pèlerinage pour bien des chrétiens se rendant à Jérusalem, le monastère de Sainte Catherine dans le Sinaï va devenir un refuge pour de nombreuses icônes apportées par des moines de Constantinople fuyant la querelle des images.

La succession de Léon V ne va pas manquer de piquant et de cruauté : Michel le Bègue, pour avoir conspiré contre lui, avait été emprisonné et aurait dû être brûlé vif la veille de Noël ; l’impératrice obtint un sursis, mais ce saint jour fut profané par un régicide. Michel, du fond de sa prison, eut l’audace de briguer la pourpre impériale, et le singulier bonheur de réussir. Ses complices, dans la crainte d’être dénoncés, assassinèrent Léon l’Arménien, au moment qu’il entonnoit une antienne dans la chapelle impériale : ainsi mourut ce prince, violent persécuteur de la religion, mais grand capitaine, homme ferme, homme actif, intrépide, en un mot, tel qu’il le fallait pour repousser les Bulgares, et vaincre leur roi Crum qui, pour le courage, l’habileté, ne le cédait qu’à Léon l’Arménien lui-même.

Michel le Bègue passa du cachot sur le trône qui, tant de fois, avoit déjà été la sauvegarde du crime : il y parut avec les fers au pied, qu’on n’avait pas eu le temps de lui enlever ; spectacle unique dans l’histoire, spectacle d’horreur, et bien propre à faire naître d’utiles réflexions sur le mépris et sur les dangers de la puissance suprême. S’il eut été question de choisir l’homme le plus vicieux, le plus ignorant, le plus brute, on n’aurait pu mieux rencontrer : ce fut un tyran impie, que les peuples abhorrèrent ; le plaisir de la vengeance le poussa à d’horribles cruautés. Thomas avait pris, au fond de l’Orient, les armes contre lui ; Michel, après l’avoir vaincu sous les murs d’Andrinople,  ordonna de couper au rebelle les bras et les jambes, et le fit ensuite promener sur un âne, dans tous les rangs de son armée. En vain l’infortuné Thomas criait à son bourreau : Ayez pitié de moi, Michel, vous êtes seul empereur. Le barbare Michel prolongea ce supplice et finit par faire empaler un rival malheureux, bien plus estimable que lui-même. Michel mourut au milieu des révoltes qui éclatèrent de toutes parts, et qui firent perdre à l’empire un grand nombre de provinces.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

10 07 817                      Benoît d’Aniane est devenu l’inspirateur de Louis le Pieux, fils de Charlemagne, et le gouvernement prendra alors une allure ecclésiastique et presque monastique. Il fonde l’abbaye d’Inde – aujourd’hui Kornelimünster – dont Louis le Pieux le nomme abbé : il fait adopter sa règle en 80 articles par tous les religieux de l’empire.  Le nom Louis n’est qu’une version simplifiée de Clovis : on a laissé tomber le C et le V est devenu U. Et le nom de Louis lui-même connaîtra aussi des évolutions puisqu’il va se faire Lys pour devenir la fleur qui symbolisera la royauté à partir de Louis VII, aux alentours de 1150, alors qu’au départ, selon la légende préférée d’Alain Baraton, le jardinier de France Inter – mais il y en a bien d’autres -, le lys de la monarchie serait né de la cache qu’aurait offert à Clovis des iris jaunes en grand nombre, quand des Sarrazins étaient à ses trousses. L’iris serait devenu alors la fleur de Clovis, puis fleur de Louis pour finir fleur de lys.

Le célibat est imposé au clergé séculier : la femme du clerc s’estimait, après sa mort, propriétaire des biens paroissiaux, et donc, les transmettait à ses enfants : cela ne pouvait durer… mais de la loi à son application, il y a plus qu’un pas, lequel ne sera pas franchi d’un coup.

824-827                       Les pirates andalous s’emparent de la Crète, qui va devenir arabe jusqu’en 961 : devenue alors un haut lieu de la Jihad et de la piraterie, elle va donner aux Arabes la maîtrise de la Méditerranée orientale pendant cette période.

828                              Buono da Malacomo et Rustico de Torello, marchands vénitiens sont à Alexandrie pour affaires. Ils apprennent que le site où se trouve le tombeau de St Marc est menacé de destruction, car l’emplacement a été choisi pour l’édification d’un palais. Ils vont baratiner le gardien jusqu’à ce que celui-ci cède à leurs instances : tu dois savoir qu’avant de résider à Alexandrie, Saint Marc avait évangélisé Venise ; cela fait partie de notre histoire aujourd’hui, etc, etc… tant et si bien que le gardien se laisse fléchir, peut-être avec l’aide de quelque monnaie, et les laisse emporter le corps de Saint Marc, qu’ils ramènent prudemment d’abord : caché sous des salaisons de porc pour être à l’abri des contrôles musulmans, puis glorieusement une fois dans les eaux vénitiennes. Tintoretto a immortalisé la scène.

Le corps de Saint Marc, enlevé par une pieuse fraude, fut transféré, par mer, d’Alexandrie à Venise : cette translation excita parmi le clergé et la noblesse, une joie universelle, et la république choisit pour patron ce grand apôtre.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

831                                 Louis le Pieux a envoyé des missionnaires évangéliser la Scandinavie : Anschaire – Ansgar – devient le premier archevêque de Hambourg, dont l’autorité s’étend sur toute la Scandinavie.

avril 837                        A Chang-An, capitale de la dynastie des Tang, les astronomes chinois sont à l’affût du suivi de la comète de Halley, qui passe à moins de 6 millions de km de la terre ; une semaine durant, ils ne quitteront pas leur lunette.

Tous les passages de la Comète de Halley, sans exception, dont nous pouvons aujourd’hui reconstituer l’orbite passée, ont pu être retrouvés dans des textes chinois à partir de ~ 239, ce qui donne plus de vingt neuf apparitions réparties sur plus de vingt deux siècles !

Jean-Marc Bonnet-Bidaud

Dans le même temps, en Occident, un anonyme signale simplement, au détours d’une chronique, qu’en pleine fête pascale, une comète apparut dans la Vierge qui parcourut en vingt cinq jours le Lion, le Cancer et les Gémeaux. Mais on faisait quand même attention à elle, puisque la tapisserie de Bayeux représentera son passage en 1066.

838                               Les Arabes ont encore de beaux jours devant eux en Occident, mais en Orient, c’est leur dernier succès contre Byzance, qui va reprendre le contrôle de l’Arménie, puis de la Grèce, où les Slaves sont hellénisés et christianisés.

Cela ne les empêche pas de continuer à être le trait d’union entre les savoirs grecs et la connaissance occidentale, encore et pour longtemps bloquée par une lecture à la lettre de la Bible ; les connaissances grecques de la terre sont reprises pour êtres fondues dans l’alchimie, mélange de science, d’art et de magie.

L’alchimie avait pour objet la transformation de la substance des choses en présence d’un agent spirituel, souvent appelé pierre philosophale. L’alchimiste lui-même n’était pas insensible à ces transformations. Il utilisait des métaux et des minéraux qui étaient censés participer aux opérations, non seulement comme des corps matériels, mais également comme des symboles du monde cosmique de l’homme ; d’où leurs relations avec les signes astrologique dans les manuscrits et les dessins alchimiques où, par exemple, le signe du Soleil représentait l’or, celui de la Lune l’argent tandis que Mercure représentait le mercure (vif-argent) et Vénus le cuivre. C’était une «science» qui embrassait le cosmos et l’âme, et où la Nature était un domaine sacré qui engendrait les métaux et les minéraux. Aussi, bien qu’elle inspirât beaucoup de mysticisme, elle stimula également une étude soigneuse des métaux et des minéraux qui sera plus tard très utile à la vraie science. En Arabie, cette dernière entraîna à la fois l’adoption des descriptions grecques, hindoues et persanes, et le réexamen de certaines substances. De nombreux savants arabes s’y engagèrent, particulièrement Al-Bïrùnï, qui écrivit un important compendium de minéralogie : le Livre de la multitude des connaissances des pierres précieuses, et Ibn Sïna, dont les ouvrages : le Livre de la guérison et Canon, contiennent des classifications des minéraux et des métaux, et des descriptions de la façon dont, selon l’auteur, ils s’étaient formés.

Le plus grand de tous les alchimistes fut Jâbir ibn Hyyãn, dont les travaux couvrent la fin du  VIII° siècle et le début du IX° siècle. Ibn Hayyãn (ou Jâbir, son nom le plus usité) avait une philosophie globale de la Nature, fondée sur le concept de microcosme-macrocosme et sur une croyance profonde en l’interaction entre les forces terrestres et cosmiques. Le règne minéral avait une signification particulière dans sa représentation des choses, qui incluait des phénomènes tels que la transmutation des métaux communs en or. Il admettait aussi l’hylomorphisme – la doctrine aristotélicienne des quatre éléments et des quatre qualités – et, à partir des quatre qualités (le chaud, le froid, le sec et l’humide), il obtint  deux principes de base : mercure et soufre, qui traverseront toute l’alchimie à venir, aussi bien l’arabe que l’européenne. Ces deux principes n’étaient pas les substances que nous appelons aujourd’hui le mercure et le soufre, mais deux principes d’action, comme les principes masculin et féminin ou comme le yin et le yang chinois. C’était le «mariage» de deux principes qui donnait naissance à tous les différents métaux présents dans la Nature, dans lesquels seules différaient les proportions en soufre et en mercure qu’ils contenaient et les influences célestes qui avaient présidé à l’union de leurs principes. Jâbir croyait à l’intervention d’influences célestes à cause de la nature «non naturelle» et «extra-terrestre» de tous les métaux ; ils étaient les signes des planètes sur le plan terrestre (le Soleil et la Lune comptaient parmi les planètes, au sens où Jâbir utilisait ce mot). Il croyait également aux rapports numérologiques entre les métaux. Ainsi, lorsqu’elle était appliquée aux métaux, chacune des quatre qualités (le chaud, le froid, le sec et l’humide) devait être divisée en quatre degrés, et chaque degré divisé en 7 parties, soit un total de 28, un nombre égal à celui des lettres de l’alphabet arabe. Il y avait également 4 natures, qui pouvaient être exprimées par la série 1, 3, 5, 8, dont le total est 17, la clé de la compréhension de la structure du monde. Le chiffre 17 était également relié à un carré magique, dont les composants numériques étaient eux-mêmes reliés à la gamme des notes musicales de Pythagore, aux proportions architecturales babyloniennes et à l’écrin symbolique chinois du paradis, le Ming-Tang (la Salle de Lumière), édifié par l’Impératrice Wu en 688, soit peu avant l’époque de Jâbir.

Le schéma de Jâbir cherchait à ordonner la multitude des substances distinctes, présentes dans la Nature, mais il le fit en recherchant des correspondances entre les mondes naturel et surnaturel. Il procédait à la fois de l’alchimie, élaborée à Alexandrie au cours des II° et III° siècles, notamment par Zosime, et d’autres éléments dérivés du mysticisme pythagoricien et de l’allégorie persane. Cependant, ce n’était pas seulement un schéma imaginaire pour mettre de l’ordre dans le chaos mais aussi un système destiné à développer des techniques grâce auxquelles les forces spirituelles pourraient être utilisées pour transcender le cosmos. Et, pour Jâbir comme pour les autres penseurs islamiques de l’époque, le cosmos n’était pas un simple règne physique, comme la science l’envisage aujourd’hui ; c’était plutôt un royaume doté de différents niveaux d’existence et illuminé par la révélation islamique. C’était un conglomérat de sphères, des quatre éléments et des signes du zodiaque, dans lequel les 28 noms divins jouaient l’alchimie leur rôle. Le sommet en était le paradis suprême du trône  divin ; c’était un lieu où le Prophète était le symbole de tout ce qui est positif.

La transmutation des métaux communs en or n’était pas considérée comme un simple phénomène physique, mais comme l’intervention d’un principe supérieur opérant dans le monde naturel ; elle était liée à l’idée d’un élixir, qui lui-même avait à voir avec les concepts alchimiques de mort et de résurrection, de dissolution et de coagulation. Mais la transmutation était-elle réellement possible ? Se produisait-elle jamais ? Ce sont des questions qui furent débattues pendant toute l’histoire de l’Islam. Les théologiens en général n’admettaient pas la transmutation, pas plus qu’ils n’appréciaient l’alchimie et les autres sciences occultes, bien qu’il y ait eu des exceptions. Le muta’zilite, Qâdï’Abd al-Jabâr, était un partisan de la transmutation et beaucoup de scientifiques-philosophes et de médecins l’admettaient, cependant qu’Ibn Sïna, tout en acceptant les concepts alchimiques mercure et soufre, fulminait contre cette idée.

[…] Le rationaliste obstiné qu’était Al-Râzï rejeta une grande partie du mysticisme de l’alchimie et se concentra particulièrement sur les résultats expérimentaux obtenus par les alchimistes. Néanmoins, il eut toujours tendance à utiliser le langage de l’alchimie – il écrivit le Livre des secrets et le Livre du secret des secrets, des titres qui soulignent le côté ésotérique et mystérieux de l’alchimie -, bien qu’il ait décrit clairement et sans faire de mystère de nombreux procédés chimiques, comme la distillation et la calcination (quand les matériaux sont portés à haute température, sans qu’il y ait fusion, pour obtenir des changements tels que l’oxydation ou la pulvérisation). Il classa également les substances, selon leur «royaume», en animales, végétales ou minérales, ce qui était alors un schéma pharmacologique très utile, et s’intéressa aux utilisations médicales des composés chimiques. La tradition selon laquelle Al-Râzï aurait été le premier à faire un usage médicinal de l’alcool est erronée, mais c’est lui qui amorça la transformation de l’alchimie arabe en une science de la chimie.

Pendant le X° siècle, Ibn Sïna et Al-Farâbï écrivirent tous deux sur les élixirs et sur quelques autres sujets liés à l’alchimie, mais pas sur l’alchimie proprement dite ; un siècle plus tard, Abu al-Hâkim al-Kathï rédigea un guide très utile de tout l’appareillage alchimique. En fait, l’alchimie progressa parallèlement à l’approche plus pragmatique des réactions chimiques adoptées par des hommes de science qui rejetaient son mysticisme et, bien que l’alchimie ait été un des legs de la culture arabe à l’Occident, elle apportait avec elle la proto-chimie, qui avait été amorcée par Al-Razi et ses confrères.

Colin Ronan Histoire mondiale des sciences         Seuil   1988

14 2 842                     Deux des petits fils de Charlemagne, Charles le Chauve et Louis le Germanique se jurent fidélité contre le troisième, Lothaire : c’est le serment de Strasbourg, premier traité rédigé en deux langues vulgaires : la langue tudesque (ancien allemand) et la langue romane (ancien français) :

Pro Deo Amor…, pour l’amour de Dieu, pour le salut du peuple chrétien et notre salut commun, à partir d’aujourd’hui, et tant que Dieu m’en donnera le savoir et le pouvoir, je défendrai mon frère Charles…

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Essentiellement hybrides, les Serments se situent à la charnière de la langue formulaire mérovingienne et carolingienne et de l’usage vernaculaire. Leur inscription dans une tradition juridique latine les éloignent de la langue parlée des illettrés. Il ne s’agit pas là d’une « langue rustique », qu’elle soit romaine (romana) ou française.

[...]     On a voulu longtemps voir dans les Serments de Strasbourg l’acte de naissance du français, mais cette vision rétrospective est fausse à plus d’un titre. En effet, elle sous-entend à tort que les Serments marquent la volonté politique délibérée d’instituer une nouvelle langue. Ensuite, parler de « naissance » à propos du français est malvenu. C’est plutôt de scissiparité qu’il s’agirait, d’une séparation progressive et graduelle entre un latin des lettrés et un latin vernaculaire. Enfin, on ne peut estimer qu’une langue n’existe pas tant qu’elle n’est pas attestée graphiquement. Le vieil anglais, par exemple, n’est pas attesté par des textes avant le VIII° siècle, mais personne ne met en doute son existence antérieure. Les Serments de Strasbourg sont avant tout la manifestation d’un nouveau système d’écriture pour une même langue, plus que la naissance d’une langue nouvelle. Cette langue, comme le soulignait A. Roncaglia à propos du concile de Tours, n’est pas la langue parlée par le peuple, mais une langue qui doit être comprise par lui. Cette langue écrite est intermédiaire entre le latin parlé des lettrés et le latin parlé des illettrés ; le français écrit au Moyen Age tiendra constamment la voie moyenne entre ces deux pratiques linguistiques.

Alain Rey Mille ans de langue française. Perrin 2007

14 2 843                     L’empire de Charlemagne se défait, malgré au départ, un concours de circonstances favorable au maintien de l’unité puisque de ses trois fils, deux étaient morts avant lui : Louis était donc devenu seul empereur. Au traité de Verdun, les Saboïa, qui dépendaient jusqu’alors du royaume de Bourgogne, sans frontières bien précises, dépendent maintenant de la Lotharingie, elle-même partie du Saint Empire romain germanique. Et Lyon, capitale des gaules, est en Lotharingie, c’est dire qu’elle ne sera plus française jusqu’à ce que Philippe le Bel, en 1312, juge cela inacceptable. C’est le début du Moyen Âge.

Mais l’éclatement de l’empire carolingien en fait un monde suffisamment complexe pour que les conflits internes l’emportent sur l’expansion. On se battra au IX° siècle entre Francie de l’est et Francie de l’ouest, au XI° siècle entre comté d’Anjou et comté de Blois. Il faudra l’impérialisme pontifical pour faire de nouveau, à la fin du XI° siècle et dans la logique de la réforme grégorienne, l’unité – combien temporaire et combien relative – de l’Europe occidentale dans une lutte commune pour la libération et la défense des Lieux Saints.

Jean Favier Les Grandes découvertes. Livre de poche Fayard 1991.

Le début du Moyen Âge… c’est-à-dire le début aussi des châteaux forts. Le qualificatif  fort ne fera son apparition qu’au XIX°, quand on voudra faire la distinction avec ceux qui ne l’étaient pas. Mais en ce temps, tous les châteaux étaient forts. L’affaiblissement du pouvoir central entraînait un regain de l’insécurité, que ce soit du fait de simples bandes ou d’invasions, normandes entre autres,  et donc, une nécessité de lieux où celle-ci fut assurée, pour le seigneur et sa famille, mais aussi pour les villageois vivant à l’extérieur de l’enceinte. Les anciens représentants de l’empire, comtes ou ducs, deviennent seigneurs et créent un réseau nommé féodalité. Les premiers châteaux furent de terre et de bois, avec un élément essentiel, le donjon, planté sur une butte artificielle : les mottes féodales. De ceux-là évidemment il ne reste rien… hormis le nom de nombre de nos villages commençant par La Motte, Lamotte, La Mothe. Puis on les construisit en pierre. Peu à peu la fonction utilitaire va se laisser pénétrer par le besoin d’ostentation : on construira à Angers un château avec des tours tous les quinze mètres, ce qui n’a aucune utilité ! La guerre de Cent ans entraînera bien des destructions, mais verra croître aussi les constructions.

Cathédrale, cloître et château fort ont tous les trois une fonction sociale, une signification symbolique et une attitude artistique. Si le miracle est divin, la merveille est humaine. La merveille – du latin mirari – renvoie à la vue, signifie littéralement qu’elle fait ouvrir grands les yeux de l’homme. Et tous trois sont des espaces fermés, comme un rappel du jardin clos et du paradis. […] Le château-fort est, dans un premier temps, un endroit de défense : il met donc l’accent sur ce qui va à l’intérieur, non pas sur ce qui va vers l’extérieur. En dehors de ses habitants habituels – le seigneur, sa famille, ses serviteurs…-, le château, en temps de trouble et de violence, est aussi un refuge pour les populations alentour et ceux que le seigneur exploite mais aussi protège. L’aspect protecteur du château l’emporte donc, du moins pendant les XI° et XII° siècles.

[…] Le château a connu une longue évolution ! Au départ, le château est relativement fruste… Mais au XI° siècle se produit une évolution technique qui a un impact considérable : le remplacement du bois par la pierre. C’est un événement majeur, mais qui n’est pas spécifique au château puisqu’il apparaît en même temps  dans les édifices de l’Église.

[…] Dès le départ, le château est assez rapidement mythifié, comme on peut le voir dans certaines enluminures. Son image devient très négative pendant la Renaissance : elle renvoyait à celle de guerriers primitifs, de gens qui ne se soucient pas de l’agrément de la vie tel qu’on le concevait à la Renaissance. Une opposition frappante que l’on observe à Langeais : côte à côte, le donjon féodal et le château Renaissance. Celui-ci apparaît comme l’habitation civilisée des puissants par rapport à l’habitation sauvage des anciens chevaliers. La vision sera tout autre au XIX° siècle quand le romantisme découvre le Moyen Âge. Le château apparaît alors comme une construction de rêve, qui, chez certains, peut prendre un aspect paradisiaque, comme on le voit avec les constructions moyenâgeuses extraordinaires du roi fou Louis II de Bavière, [lequel s’était en fait inspiré directement du château tout neuf de Pierrefonds, construit par Viollet le Duc. ndlr] Le Moyen Âge, période située entre la société antique, fondée surtout sur la puissance militaire, et la société moderne et contemporaine, dominée par l’argent et la technique, a été incontestablement celle du domaine de l’imaginaire. Le château fort en est l’un de ses exemples : même Las Vegas, la ville du jeu et des folies pseudo-historiques, en a érigé un au XX° siècle !

[…] C’est le château-fort du XIV° siècle qui reste dans l’imaginaire, parce qu’il y a une sorte d’équilibre entre les deux fonctions du château – défensive et résidentielle. Il se dote de mâchicoulis et d’échauguettes, mais il a aussi de plus larges fenêtres, et on y trouve des espaces pour l’habitation et pour le divertissement. C’est la période d’apogée du château avant sa disparition avec l’évolution de l’artillerie. […] L’Espagne a été un terrain exceptionnel de construction de châteaux forts des chrétiens pour combattre les musulmans, qui ont longtemps occupé la péninsule. La multiplication de ces édifices a fini par apparaître comme une exubérance imaginaire, d’où l’expression châteaux en Espagne. Deux autres endroits me semblent importants : le pays de Galles, où les Anglais ont entouré l’endroit d’une chaîne de châteaux. Cet ensemble de forteresses galloises forme une des images mythiques de l’imaginaire britannique. Et le Moyen Orient, avec les châteaux des Croisés

Jacques Le Goff Détours. Le monde secret des châteaux forts 2010.

11 03 843                    Fête des orthodoxes.

Sitôt le basileus Théophile mort, sa veuve Théodora, régente pour son fils Michel III, fait convoquer un concile qui rétablit solennellement et définitivement cette fois le culte des images, tout en sauvegardant, à la demande de la souveraine, la mémoire de Théophile.

La lettre des trois patriarches d’Orient à l’empereur Théophile précise que, le Verbe s’étant fait chair, il est légitime de figurer Jésus dans sa vie terrestre. Pour Théodore de Stoudios, la personne du Verbe, en tant qu’elle se manifeste dans la nature humaine, est présente dans l’icône, de la même manière que dans l’eucharistie. Ces trois tendances prouvent assez à quelles exagérations s’étaient parfois portés les iconodoules. Quoi qu’il en soit, leur victoire définitive provoqua un développement prodigieux de la fabrication et du culte des icônes, qui demeura une caractéristique de la vie religieuse orientale. Ce culte, qui faisait partie intégrante des dogmes de l’Eglise orthodoxe, fut introduit dans tous les pays que les Byzantins convertirent au christianisme : Bulgarie, Serbie et Moscovie. Introduites en Occident, les Images exercèrent une action non négligeable sur le développement de l’art et de l’iconographie religieuse.

Cette société byzantine était profondément pénétrée de vie religieuse, par suite de l’importance tenue par l’Église dans l’Etat. La juridiction épiscopale avait la confiance du peuple et s’étendait sans cesse aux dépens de celle de l’État. L’Église avait d’ailleurs la juridiction exclusive sur le clergé orthodoxe et un droit d’asile protégeant tous ceux qui, poursuivis par l’État, se réfugiaient dans une église. L’évêque avait le droit de surveiller les prisons et de contrôler l’administration publique de son diocèse. En outre, l’Eglise avait la charge des pauvres, des malades et des indigents. L’enseignement, traditionnellement dévolu à l’État, était devenu pour une bonne part religieux. L’Université impériale de Constantinople, seule survivante des établissements laïques, comptait souvent des clercs parmi son personnel enseignant. L’enseignement secondaire était le fait de professeurs privés. Au IX° siècle, la littérature grecque païenne redevint à la mode, mais elle recevait une interprétation intégralement chrétienne. Toute la vie du Byzantin était baignée dans un halo religieux, et chaque citoyen consacrait une part importante de son temps à l’exercice de sa religion. Les questions religieuses le passionnaient, d’où la fréquence et la gravité des crises religieuses. En revanche, les évêques dépendaient au temporel du basileus, auquel le pape reconnaissait le droit de convoquer les conciles et d’en diriger les débats. Le patriarche de Constantinople devait sans cesse tenir compte des vues impériales ; son pouvoir temporel s’était élargi, depuis qu’il avait reçu au VIII° siècle la juridiction sur l’Illyricum, enlevée au pape, ainsi que celle de la Sicile et de la Calabre ; le ressort patriarcal était ainsi équivalent au territoire de l’Empire. Le basileus fut le principal bénéficiaire de cette unification ; il ne se faisait pas faute de légiférer en matière de constitution et de discipline ecclésiastiques ; en outre, il nommait le patriarche de Constantinople, le déposait à sa guise et parfois le maltraitait. Cette servitude du clergé séculier à l’égard du pouvoir impérial explique dans une mesure importante la force et le prestige du clergé régulier, beaucoup plus indépendant.

Les moines, en effet, étaient aimés et respectés de tous, les ascètes vénérés jusqu’à la superstition ; les plus hauts personnages de l’Empire, à toutes les époques, se faisaient volontairement moines, surtout dans la dernière partie de leur vie ; les empereurs eux-mêmes entraient parfois dans un couvent de leur propre gré. Les monastères servaient aussi de prisons pour ceux que l’on voulait écarter du pouvoir ou qui avaient commis des fautes graves. La règle suivie par les monastères byzantins et plus tard par les monastères slaves était due à saint Basile le Grand, un Père de l’Église du IV° siècle. Les couvents les plus célèbres étaient ceux du Mont Athos, fréquentés par des anachorètes dès la première moitié du IX° siècle ; un monastère y fut fondé sous Basile I° au nord de l’Athos. L’art, l’assistance publique et l’enseignement doivent beaucoup aux moines ; ceux-ci ont fourni d’excellents évêques et patriarches, ont porté l’Évangile chez les Tchèques, les Serbes, les Bulgares et les Russes. Mais leur niveau moral et intellectuel laissait à désirer et ils sont restés en tout cas bien inférieurs aux grands ordres occidentaux du Moyen âge. Le christianisme oriental, porté dès l’origine à la spéculation et à la méditation, devint de plus en plus enclin aux théories issues de la sensibilité et à la controverse, figé dans un ritualisme étroit, organisé administrativement et support d’expansionnisme et d’aspirations nationalistes, très éloigné de l’Église occidentale, qui agit sur la société.

La sensibilité aux valeurs esthétiques était d’ailleurs l’un des caractères dominants de la société byzantine, qui allait jusqu’à l’exprimer dans son système administratif. La liturgie impériale en imposait aux Barbares et devenait un moyen de domination et une source de prestige. Au sommet de la hiérarchie était l’empereur, d’où émanait tous les biens et toutes les faveurs. L’ensevelissement de la dépouille d’un basileus était une cérémonie grandiose. Tout ce qui appartenait au souverain était sacré ; il était le centre de nombreuses cérémonies à la fois profanes et religieuses où il faisait l’objet d’une vénération quasi divine. L’appartement privé de l’empereur, le sacrum cubiculum ou koubouklion devint le centre de la vie impériale, avec son personnel d’eunuques ; ceux-ci étaient de très hauts fonctionnaires qui, à l’époque de la grandeur byzantine, avaient le pas sur les dignitaires barbus de la même classe.

Les processions, les audiences impériales étaient fastueuses ; elles étaient dirigées par un maître des cérémonies et par les silentiaires ou huissiers impériaux. Le basileus, revêtu de pourpre, d’or et de joyaux, mystiquement silencieux, donnait ses ordres par signes au grand chambellan ou au maître des cérémonies ; il répondait aux ambassadeurs par le truchement de son ministre des Affaires étrangères[6], au son d’une musique et de la voix d’animaux mécaniques en or, lions rugissant et se dressant, oiseaux perchés sur des arbres d’or…

Rodolphe Guilland L’empire byzantin        1986

En entrant cet étranger salue les souverains d’une proskynèse [prosternation] en tombant à terre, et aussitôt les orgues jouent. Ensuite, il s’avance et s’arrête à une certaine distance du trône, et aussitôt les orgues cessent. [...] Et tandis que le logothète [haut fonctionnaire] du Dromos lui pose des questions habituelles, les lions [des automates] se mettent à chanter harmonieusement, et les bêtes du trône se dressent sur leur socle. Pendant que la cérémonie se déroule ainsi, les cadeaux de l’étranger sont apportés par le protonotaire du Dromos. Peu après, les orgues cessent à nouveau, les lions se tiennent tranquilles, les oiseaux cessent de chanter et les bêtes reprennent leur position assise. Alors, à la fin de la représentation des cadeaux, l’étranger, sur les indications du logothète, fait la proskynèse et sort. Pendant qu’il fait mouvement pour sortir, les orgues jouent, les lions et les oiseaux se font entendre chacun à leur façon, et toutes les bêtes se dressent sur leur socle. [...]

Quand tout le monde est sorti, les souverains descendent de leur trône et, après avoir retiré leur couronne et leur chlamyde [manteau pourpre], revêtent leur sagion [une sorte de tunique] bordé d’or. Ils rentrent privément au palais gardé par Dieu en suivant le même itinéraire qu’à l’aller, escortés par les gens de la Chambre.

Livres des cérémonies.

J’ai mis bien des années à sentir l’attrait des églises orthodoxes ; l’ordonnance antique des basiliques, la pureté de notre roman massif mais si spiritualisé, l’élan divin des cathédrales gothiques, la pompe évaporée des sanctuaires jésuites m’éloignaient de leur lourdeur monstrueuse, de leur gaucherie trapue et barbare. Peu à peu, aux lieux saints où la majesté du catholicisme lutte avec peine contre les troubles splendeurs d’un rite plus primitif, en Syrie, en Roumanie, au mont Athos, j’ai appris à aimer ces parois glacées comme des citernes ; ces gâteaux mal démoulés aux pesantes absides, aux arcades aveugles perdues dans l’obscurité, aux fûts coiffés d’épais coussinets, aux ornements sans souplesse, ont fini par me séduire. Enfumées comme une gare par l’encens, je goûtai peu à peu leur solitude, le mystère de leur saint des saints derrière l’iconostase, où comme au mont Athos les femmes n’ont pas accès, leurs murs enluminés comme des missels, leurs candélabres aux vives couleurs d’œufs de Pâques, les clairs-obscurs des voûtes où parfois un nimbe d’or détache son disque fauve parmi les perspectives de ces ombres sans ombre. Figés dans l’art byzantin, fixés une fois pour toutes par les canons de Panselinius, les saints défilaient devant moi avec leur figure de profil et leur corps de face comme les armées d’Assyrie ou comme les armées des films soviétiques… Les donateurs barbus, vêtus de damas raides et de fourrures qui les protégeaient mal contre le salpêtre suintant le long des murs, m’accueillaient avec dignité dès l’entrée. J’ai su reconnaître les icônes grecques à l’air mauvais, embaumées dans un hiératisme définitif et dont lady Montague disait naïvement qu’elles témoignaient du goût monstrueux des Grecs en peinture, les icônes russes, égayées d’émaux, entourées d’épisodes de la vie des saints, les icônes roumaines, si campagnardes et si cordialement tutélaires. Je pus demeurer immobile à entendre d’interminables offices, la lecture des douze évangiles, les vigiles traînantes des dimanches et fêtes ; au mont Athos, je me relevais à minuit, quittant ma cellule pour les nocturnes et les offices d’après-dîner, ne pouvant me détacher de cette liturgie qui m’était aussi étrangère que le rituel des temples bouddhistes et mêlée pour moi à des odeurs riches, à des symphonies de cuir de Russie, de benjoin, au relent gras des larmes que pleurent les cires jaunes d’énormes cierges. Les orgues de nos grands mariages me choquent comme un spectacle d’opéra au milieu d’un deuil, depuis que j’ai aimé la riche austérité des voix qui s’élèvent, creuses comme des voûtes, sans le soutien d’aucun instrument. Je goûte le jeu des coupoles et des coupolettes qui s’élancent hors de la brusque nuit des cintres épais, se faisant la courte échelle grâce à leurs supports engagés, leurs consoles en porte-à-faux et leurs stalactites. J’aime la solidité de la croix carrée, croix grecque que la foi orientale tient serrée sur sa poitrine, que l’architecture ne quitte pas des yeux et dont elle suit le plan dans les soubassements des édifices et jusque dans le faîtage.

Paul Morand Bucarest         1935

843                              Les Vikings s’emparent de la cathédrale de Nantes, à l’embouchure de la Loire, tuent l’évêque et tous les prêtres.

[3] il fallait bien l’être pour parvenir à ne pas courroucer Charlemagne.

[4] Les chevaux des Indiens d’Amérique du Nord, du temps de la conquête de l’Ouest, ont bien existé, mais ils étaient toutes proportions gardées, très récents, venus avec les conquistadores espagnols au début du XV° siècle, et redevenus sauvages avant que d’être à nouveau domestiqués, mais par les Indiens, jusque là sédentaires vivant de cueillette et de culture du maïs.

[5] A cette époque, on se retirait en devenant abbé, comme aujourd’hui les hauts fonctionnaires ou les anciens ministres se retirent en pantouflant dans des Conseils d’administration. Un comte, tout comme un duc était beaucoup plus fonctionnaire que noble.

[6] Lequel s’appelait en fait le bureau des Barbares.


Par l.peltier dans (2 : 01 à 1163) le 27 octobre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

Juin 1084                           Hugues, évêque de Grenoble (il sera canonisé) conduit 7 compagnons en quête de solitude dans la vallée de la Chartreuse, dont Bruno, fondateur des Chartreux : leur règle est une observance stricte de celles de Saint Benoît et de Saint Jérôme. Né à Cologne, il a d’abord enseigné l’exégèse à Reims puis a commencé par goûter à la solitude en forêt de Sèche-Fontaine en Champagne. Les débuts furent difficiles et les effectifs commencèrent par fondre avant de se développer. Les alcools doux, la verte à 55°, la jaune à 45°, ne seront mis au point que beaucoup plus tard, en 1737, par le frère Jérôme Maubec, qui les fabriquera à partir de l’élixir végétal de la Grande Chartreuse.

L’Église Catholique est à l’œuvre depuis 5 siècles dans les Alpes ; elle a été fondée depuis plus de 1 000 ans… Cela laisse le temps de prendre des habitudes, critiquables ou non, et le pape Grégoire VII (1020 – 1085) fera le nécessaire pour y mettre bon ordre : c’est la Réforme Grégorienne, qui se traduira par un renforcement considérable du pouvoir de Rome, plus précisément de l’autorité du pape sur les évêques, objet de la querelle des Investitures, le pape contestant le privilège qu’avaient depuis des siècles les rois de nommer évêques et abbés.

Il faut comprendre la situation pendant les siècles qu’a duré le déclin de l’empire romain : il fallait tout de même bien continuer à vivre, c’est à dire à faire en sorte que les fonctions assurées de moins en moins par l’administration romaine trouvent un relais : pour les autorités locales, toutes les fonctions sociales assurées jusqu’alors par l’administration romaine furent transférées aux évêques, qui se trouvèrent ainsi munis de pouvoirs attribués par une autorité temporelle, avec une fonction plus sociale que religieuse. Il peut être utile de rappeler l’étymologie du mot administration : aller vers le minus, à savoir le menu peuple, les gens de peu. Les évêques furent les premiers « conseillers généraux », assumant les services sociaux ; la tentation d’utiliser cette situation à des fins prosélytes devait bien devenir une pratique de temps à autre, un peu dans le genre de nos curés d’après guerre disant aux gamins du patronage : dis donc, petit bonhomme, je ne te vois pas souvent à la messe le dimanche ! Mais il semble que l’on ne puisse que rarement parler de conversions forcées et d’utilisation de la violence pour amener les populations au christianisme. La création des paroisses ne s’est faite qu’au fur et à mesure des nécessités de décentralisation, le découpage des évêchés étant très inégalement réparti – certains évêchés n’avaient qu’un territoire très limité, d’autres un territoire très vaste -.

Les vrais maîtres des églises nationales sont les évêques, souvent réunis en conciles provinciaux ou régionaux, et les souverains, lorsqu’ils parviennent à prendre le contrôle de ces conciles.

Jean Favier Les grandes découvertes.               Livre de poche Fayard 1991

Et il en fut ainsi pendant des siècles. Bien sur, ces transmissions toutes pragmatiques de pouvoir avaient laissé place à ce que l’on a alors appelé la Simonie : la vente des biens matériels – archevêché, évêché, abbaye, paroisse, charges – mais aussi spirituels : les sacrements. [Simon le Magicien aurait proposé aux apôtres de leur acheter leur secret pour pouvoir faire des miracles.]

Il s’agissait donc pour le pape, plutôt que de combattre un abus, de revenir à la situation de l’Église primitive, où les évêques étaient élus par une élite du clergé, en se démarquant d’une situation née de la nécessité d’assumer au mieux le déclin de l’empire romain.

La Réforme Grégorienne, s’attachera encore à prendre les mesures pour mettre à bas le deuxième fléau interne au clergé d’alors : le Nicolaïsme, le fait de tous les prêtres se refusant au célibat : en 1073, il proclame solennellement que toute activité sexuelle est incompatible avec la fonction ecclésiastique… jusqu’alors la coutume des prêtres mariés ayant des enfants, dont un reprenait éventuellement la fonction, était bien établie. La décision du pape entraînera d’ailleurs la protestation d’un synode à Paris en 1074… et le clergé pratiquera encore longtemps le concubinage.

Le clergé séculier qui avait en charge les paroisses, était, de par son isolement, plus exposé à ces deux « maux » que le clergé régulier : les moines. Les vœux que prononçait chaque religieux étaient plus contraignants que les simples promesses prononcées avant d’être prêtre, et la hiérarchie des religieux – un supérieur sur place – leur donnait une meilleure cohésion qu’au clergé séculier, pour lequel l’évêque était souvent un personnage lointain.

Grégoire VII fit donc des moines l’instrument de sa réforme et ceux-ci fondèrent alors tous ces prieurés pour conforter, voir même encadrer, le clergé des paroisses. Père du monachisme chrétien en Europe, Saint Benoît de Nursie fût aussi le parrain des bibliothèques : la préservation durant tout le Moyen Age des trésors littéraires de l’Antiquité et du christianisme fût l’œuvre des Bénédictins.

Confisquant la papauté, Henri III la réformait du même coup : les papes qu’il nomma furent infiniment supérieurs à leurs prédécesseurs : tous, et surtout Léon IX, agirent vigoureusement dans l’Église en vue de la réforme.

Cette réforme, qu’on appellera du nom de son plus ardent promoteur, Grégoire VII, la réforme grégorienne, est inspirée d’idées anciennes mais qui se lient à partir du milieu du XI° siècle en un système logique, propre à donner une tonalité nouvelle au sentiment religieux. Elles se firent jour d’abord dans les monastères en Lorraine, en Italie et hors de l’Empire à Cluny : aussi bien pourrait-on parler d’une sorte de conquête de l’Église par l’idéal monastique. Parmi les thèmes essentiels de la réforme se dégage avant tout l’indépendance du spirituel conçu comme nettement différent du temporel et supérieur à lui. Il y a un monde divin dont les prêtres ont la clef et un monde temporel que gouvernent les princes. Pour être dignes de leur ministère, les prêtres doivent mener une vie ascétique, semblable à celle des moines, complètement en dehors du siècle. Aussi les réformateurs prennent-ils position contre le mariage des prêtres, flétri par eux sous le nom de nicolaïsme, assez largement répandu en Occident ; ils réclament avec autant d’énergie la libération de toutes les dignités ecclésiastiques de l’emprise laïque, dénonçant la simonie, dont le sens fut très élargi, puisque ce mot ne vise plus seulement l’achat d’un office ecclésiastique mais toute promesse (par exemple celle de fidélité) faite par un clerc à un laïque pour recevoir de lui un bénéfice ; à la pratique des nominations ils opposent le principe des libres élections. Si la condamnation du nicolaïsme pouvait être admise sans difficulté par les empereurs, le second point du programme des réformateurs représentait pour eux un danger d’une exceptionnelle gravité : comment consentir à abandonner la nomination et l’investiture des évêques qui tenaient dans l’État la place que nous avons définie plus haut ? Comment renoncer à la direction de l’Église impériale à laquelle ils semblaient habilités par l’onction qui leur conférait un caractère quasi sacerdotal ? Pour vaincre cette résistance, les Grégoriens en viendront à dépouiller le pouvoir royal de son contenu religieux dont il tirait le plus clair de son autorité.

Ces traits suffisent à mesurer l’importance de la réforme dans l’histoire d’Allemagne : c’est une véritable révolution qui s’annonce. Préparée par l’affranchissement de la papauté de l’emprise germanique pendant la minorité de Henri IV – le décret de Nicolas II sur l’élection pontificale date de 1059 – elle fut inaugurée par les mesures sévères que prit le pape Grégoire VII contre la simonie et l’investiture des dignités ecclésiastiques par les laïques (1074-1075). Elle se poursuivit sous le nom de querelle des Investitures pendant plus d’un demi-siècle avec des aspects divers.

Sous le pontificat de Grégoire VII, elle revêt un caractère d’une extrême violence. Sommé par Henri IV que suivaient vingt-quatre évêques allemands de descendre du siège qu’il avait usurpé, Grégoire VII riposta en excommuniant le roi et en déliant ses sujets de leur serment de fidélité. Fort habilement mais non sans humilier la royauté, Henri IV réussit à se faire absoudre par le pape lors de l’entrevue de Canossa (janvier 1077). Il ne put néanmoins arrêter le développement normal des conséquences de la première sentence pontificale : la haute aristocratie avec laquelle il se trouvait en conflit depuis le début de son règne, lui opposa un antiroi, Rodolphe de Rheinfelden, qui sollicita aussitôt l’appui de Grégoire VII, en lui faisant d’importantes promesses : le pape devenait ainsi l’arbitre du conflit politique allemand (1077). Il atermoya pendant plus de trois ans tandis que Henri IV recherchait la solution sur le champ de bataille. Les succès qu’il remporta en 1080-1081 sur son adversaire lui firent perdre toute retenue à l’égard de Grégoire. Excommunié une seconde fois en 1080, il convoqua à Brixen un synode qui déposa le pape et le remplaça par l’archevêque Guibert de Ravenne (Clément III). Quatre ans plus tard il installa ce dernier à Saint Pierre de Rome et reçut de lui la couronne impériale. Grégoire VII mourut peu après en terre d’exil (1085).

Ses idées se répandaient néanmoins en Allemagne, surtout grâce à la propagande que sut organiser son deuxième successeur Urbain II auprès des églises et des seigneurs. Ses instruments essentiels furent son légat, Gebhard de Constance, ainsi que les moines de la congrégation de Hirsau, représentant un type nouveau d’organisation monastique, calquée sur Cluny, indépendante à l’égard du pouvoir séculier et rattachée solidement à Rome. Ces moines prêchèrent la soumission à la papauté comme seul moyen de salut pour les âmes, fondèrent des confréries laïques et retournèrent peu à peu l’opinion. Ce sourd travail sapa le pouvoir de Henri IV autour duquel les défections se multipliaient ; une nouvelle révolte de l’aristocratie dirigée par son fils Henri V l’obligea à fuir dans l’Ouest de l’Empire : c’est à Liège qu’il mourut en 1106, dans une atmosphère de tragédie, mais n’ayant rien cédé.

La recherche d’une solution au conflit occupa l’essentiel du règne de Henri V. Non sans peine d’ailleurs. Un projet de Pascal II – liberté complète de l’Église qui aurait au préalable renoncé à son pouvoir temporel – fut écarté d’emblée par les évêques allemands. Fait prisonnier par Henri V, le pape dut lui consentir le droit d’investir les évêques élus librement, mais avec son assentiment (1111). Cette solution provoqua une levée de boucliers générale dans la chrétienté contre Pascal II qui dut annuler son privilège. Au reste, ce dernier était anachronique, étant donné le triomphe à ce moment-là, dans le droit canonique, d’un point de vue nouveau : la distinction dans toute charge ecclésiastique entre la fonction religieuse proprement dite et les biens qui constituaient sa dotation. Cette distinction, qui s’était imposée en France et en Angleterre en 1107, inspira pareillement le concordat conclu en 1122 à Worms entre le pape Calixte II et l’empereur Henri V. L’empereur renonçait à l’investiture des spiritualia et reconnaissait à l’Église l’élection canonique des évêques. Le pape, en échange, laissait à l’empereur l’investiture des regalia, mais au moyen d’un emblème temporel, le sceptre et non plus la crosse. Telle fut la clause principale du concordat qui conservait en outre en Allemagne au roi un certain droit de contrôle sur les élections et celui de conférer l’investiture aux élus avant leur sacre, alors que dans les deux royaumes associés, Italie et Bourgogne, le contrôle royal ne jouerait plus et l’investiture serait une simple formalité après la consécration des intéressés. L’Empire n’est donc plus considéré comme une unité politique. Ce qui est plus grave, c’est que le concordat mit fin au régime de l’Église qu’avaient créé les Ottons : les évêques cessent d’être fonctionnaires du roi et ne sont plus que ses vassaux ; ils se trouvent désormais sur le même plan que l’aristocratie laïque : un pas nouveau vers la féodalisation du royaume est accompli.

Robert Folz Le monde germanique 1986

L’histoire de Grégoire VII est avant tout celle d’un précurseur et d’un exemple. Le décret de février 1075 où il interdit l’intrusion des laïcs dans les nominations ecclésiastiques fut moins un ordre réellement suivi qu’un texte invoqué par les adversaires de cette intrusion, décorée par les canonistes du nom de simonie, comme les mauvaises mœurs du clergé recevaient celui de nicolaïsme. On ne sait pas ce que constitue réellement le fameux Dictatus papae, liste de propositions abruptes, qu’il rédigea en mars 1075 :

Seul le pape peut déposer ou absoudre les évêques… Le pape est le seul homme dont tous les princes baisent les pieds… Son nom est unique au monde. Il lui est permis de déposer les empereurs… Aucun synode ne peut être appelé général sans son ordre… Il ne peut être jugé par personne. Personne ne peut condamner une décision du Siège apostolique… L’Église romaine n’a jamais erré et, comme l’atteste l’Écriture, ne pourra jamais errer. Le pontife romain, s’il a été ordonné canoniquement, devient indubitablement saint par les mérites de saint Pierre. Sur son ordre et avec son autorisation, il est permis aux sujets d’accuser (leurs supérieurs). Il peut, en dehors d’une assemblée synodale, déposer et absoudre les évêques. Celui qui n’est pas avec l’Église romaine n’est pas considéré comme catholique. Le pape peut délier les sujets du serment de fidélité fait aux injustes.

Est-ce le plan d’une allocution, ou le programme d’une collection canonique? Pour ses contemporains et ses compatriotes, ce réformateur, ce prophète d’une théocratie qui ne devait prendre forme que bien des siècles plus tard, fut avant tout l’adversaire d’Henri IV, l’un de ces deux prétendants au pouvoir suprême grâce à l’opposition desquels l’Italien pouvait vivre à peu près comme il l’entendait. Rien de bien original d’ailleurs, à ce point de vue, dans une lutte restée célèbre, et qui n’est que l’un des épisodes de la « querelle du Sacerdoce et de l’Empire ». Le pape ayant nommé un réformiste à l’archevêché de Milan, Henri IV prétendit y déléguer une de ses créatures. Soutenu par les évêques d’Allemagne et de Lombardie, il fait déposer son adversaire (janvier 1076), et celui-ci l’excommunie et le dépose de même. En danger d’être abandonné par les princes allemands, Henri feint la soumission, à Canossa, – c’est Hugues de Semur, abbé de Cluny, qui a organisé la rencontreet est réintégré dans la communion de l’Église (28 janvier 1077). Trois ans plus tard, Grégoire, se voyant joué, excommunie et dépose une seconde fois Henri IV (7 mars 1080), et celui-ci le fait déposer à nouveau par un concile allemand et lombard, qui le remplace par l’archevêque de Ravenne Guibert, Clément III (25 juin 1080). Il descend en Italie, ravage pendant trois ans la campagne romaine, se fait couronner empereur à Rome (31 mars 1084) par son antipape. Grégoire VII, assiégé dans le château Saint-Ange, est délivré par les Normands et va mourir en exil à Gaète [ou Salerne, d'après Georges Suffert ?] (25 mai 1085).

Émile G Léonard. L’Italie médiévale 1986

En 1077 à Canossa, Grégoire a gagné ; en 1084 c’est au tour d’Henri , mais à long terme la bataille du sacerdoce et de l’Empire tournera à l’avantage du premier car la réforme religieuse l’emportera, provoquant en Allemagne une révolte politique qui va se poursuivre pendant des années.

Ce sont des bénédictins de Picardie qui, à l’appel des rois d’Écosse aux X° et XI° siècles, vinrent y construire tout un collier d’abbayes. La puissance des Bénédictins atteint son apogée à la fin du XII° siècle : on estime alors le nombre d’abbayes en France à 2 000, et celui des prieurés à 20 000. Dans l’Europe entière, le nombre de monastères dépassait 100 000. En 1200, l’Ordre des Cisterciens comptait en France plus de 530 abbayes. Un adage va prendre naissance que les siècles futurs garderont longtemps, sans doute jusqu’à la guerre de Cent ans : Il fait bon vivre sous la crosse.

Très longue, la liste de ce que nous devons aux frères des villes et des clairières : nos meilleurs collèges (Oxford et Cambridge, héritages des congrégations dissoutes par Henry VIII), nos écoles militaires, nos maisons de retraite, notre hôtellerie, nos ladreries, orphelinats, bibliothèques, asiles de fous, nos hospices et nos hôpitaux. Ajoutons-y, pêle-mêle, la gastronomie, le réseau routier (ponts, quais, viaducs compris), l’agriculture et l’agronomie, les eaux et forêts, la papeterie (proche des moulins à eau), la bière (inventée au IX° siècle, les premières brasseries ayant été des couvents, et la bière trappiste gardant la palme), le whisky, né dans les monastères d’Écosse (sans doute du besoin d’alcooliser l’eau par mesure d’hygiène), en plus du houblon et de l’orge, la vigne et le vin (nécessaire à l’eucharistie), le marquage du temps (l’horloge mécanique, progrès technique décisif, inventée pour calculer et synchroniser les offices). Un bouffeur de curés emprunte sa langue aux moines chaque fois qu’il parle de déjeuner (rompre le jeûne), de sa profession (déclaration de foi, d’où s’ensuit l’état légalement exercé), sa pitance (la portion du moine, de pitié et piété), qu’il rejette toute capitulation (le compromis que l’abbé doit passer avec ses subordonnés, les moines capitulaires), qu’il veut avoir voix au chapitre ou pouvoir décompter les voix, s’agissant de bulletins de papier récoltés par tel candidat (car le moine devait déclarer son opinion à haute et intelligible voix), à l’issue d’un scrutin (scrupuleux dénombrement des voix).

N’oublions pas en chemin la lecture silencieuse, qui a rompu avec un millénaire de lecture acoustique, à haute voix. Elle s’est inaugurée au VI° siècle dans les monastères, avec la lecture méditée de la parole de Dieu. C’est saint Benoît qui a rapproché ces deux exercices jusqu’alors séparés : l’exercice physique du déchiffrement et l’exercice mental de la réflexion.

Régis Debray Le feu sacré              Fayard 2003

fin XI°                                     L’art roman donne sa plénitude dans les abbayes, églises, dans l’image mais surtout dans la sculpture, « oubliée » pendant des siècles :

Dès l’extrême fin du XIe siècle, les maîtres d’ouvrage exigent que les architectes relèvent une succession de défis, le premier étant d’étendre à l’ensemble de l’édifice de culte, et donc au vaisseau central, le couvrement de pierre, jusqu’alors réservé à l’abside et aux collatéraux. Les basiliques constantiniennes du IVe siècle disposaient d’un vaisseau central charpenté de 10 mètres de large pour les plus modestes mais jusqu’à 24 mètres à Saint-Pierre de Rome. Les collatéraux, quand ils étaient voûtés d’arêtes, ne dépassaient pas 4 à 5 mètres. Les premières tentatives romanes pour passer de la charpente au couvrement de pierre se révèlent assez décevantes. A Saint-Michel de Cuxa, la référence en ce domaine, la voûte en plein cintre ne fait que 3,60 mètres de large. Pour faire plus large et plus haut, il fallait imaginer des solutions nouvelles. Afin de supporter le poids des voûtes de pierre, alors très lourdes car en blocage, en plein cintre, formant un berceau continu ou brisé, les maîtres d’œuvre commencent, à la fin du XIe siècle, par épaissir considérablement la maçonnerie, abandonner les baies hautes et donc l’éclairage direct, porter les murs sur des piliers massifs, et enfin, pour empêcher la voûte de se déverser, ils imaginent de la contre-buter par des tribunes à l’intérieur et par des contreforts extérieurs. Mais ces précautions ne suffisent pas à dépasser la largeur du modèle charpenté : 6 mètres à Saint-Savin, 8,10 mètres à Compostelle, 8,80 mètres à Saint-Sernin de Toulouse.

Pour aller au-delà, il faut faire appel à des techniques plus sophistiquées encore. Ainsi en 1120, à la Madeleine de Vézelay, pour atteindre 10 mètres avec une voûte en plein cintre, une élévation à deux niveaux sans tribune mais avec d’immenses baies, l’architecte tend en travers du vaisseau central des tirants de métal – dont il subsiste encore les crochets au-dessus des chapiteaux -, lance des arcs-doubleaux retombant sur des supports en forte saillie sur les murs et développe les contreforts extérieurs. L’aménagement de lunettes dans la voûte assure la diffusion de la lumière. À cette réussite technique s’ajoute une réussite esthétique non moins exceptionnelle, grâce à un traitement de la lumière d’une rare subtilité.

[…] Nombre de monuments déjà construits ou en cours de construction sont modifiés pour être adaptés à cette demande nouvelle qui paraît, en France du moins, très impérieuse. Ainsi à Notre Dame de Fleury, sur la Loire et à Cluny, les voûtes de pierre sont montées sur des murs minces destinés à l’origine à porter une charpente légère. Il s’ensuit parfois des drames comme à Cluny où une voûte s’effondre, en 1125. Pour contourner cette difficulté, l’architecte de Saint Philibert de Tournus imagine de lancer en travers du vaisseau central une série de berceaux transversaux venant reposer sur des doubleaux, réussissant ainsi à conserver l’éclairage direct d’une nef qui était jusqu’alors charpentée. C’est également à la même époque qu’est inventé un nouveau système de couvrement qui connaîtra, à la génération suivante avec l’architecture gothique, une diffusion remarquable : la croisée d’ogives. Les voûtes sont soulagées par des arcs se croisant sur une clé. La présence d’un arc formeret le long des murs latéraux offre l’avantage de ne pas faire porter le poids des voûtes sur ceux-ci et de conserver l’éclairage direct, comme à Tournus. Les abbatiale de Caen et la cathédrale de Durham en Angleterre en sont les plus anciens témoignages.

Alain Erlande- Brandeburg L’art roman. Un défi européen.             Découvertes Gallimard 2005

Dès le XIe siècle, les langues romanes se constituent et témoignent par leurs savants procédés d’analyse de ce besoin d’ordre qui se fait partout sentir. L’art, cette autre langue non moins expressive, se transforme à son tour.

Il a deux âges bien distincts : un âge de formation par voie d’emprunt auquel on a très justement donné le nom même qui désigne les langues nouvelles dont il est contemporain, l’âge roman ; puis l’âge d’originalité absolue, l’âge analytique au plus haut point, auquel on attribue le nom impropre mais consacré de gothique. De l’un à l’autre il n’existe point d’interruption : l’un marque l’aspiration méthodique, l’autre le résultat acquis.

Précisons les caractères techniques des deux époques :

Pour l’une et pour l’autre, le programme est le même : voûter la basilique latine ; c’est dans la façon de bâtir et de maintenir les voûtes que les procédés diffèrent, que le progrès se manifeste.

a. – À l’époque romane, la concrétion par couches horizontales qui constituait les voûtes antiques est remplacée par un blocage à lits rayonnants. Le pilier qui reçoit la retombée commence à se fractionner suivant les membres qu’il supporte, mais ce pilier joue encore le double rôle de pied-droit soutenant les charges verticales et de culée amortissant les poussées. On n’imagine pas encore d’autre moyen de contrebalancer l’effort des voûtes, que de leur adosser directement des massifs de butée. La solution est incomplète, mais déjà se fait sentir un esprit d’analyse étranger à l’Antiquité romaine.

b. – Arrive la période gothique : l’architecture prend des allures libres inconnues à l’époque romane. La structure nouvelle est le triomphe de la logique dans l’art ; l’édifice devient un être organisé où chaque partie constitue un membre, ayant sa forme réglée non plus sur des modèles traditionnels mais sur sa fonction, et seulement sur sa fonction.

À l’époque romane, la voûte d’arête était une coque liaisonnée où les panneaux se tenaient et ne faisaient qu’un ; à l’époque gothique, elle se décompose en panneaux indépendants portés sur un squelette de nervures.

Les poussées étaient autrefois des efforts plus ou moins diffus, les nervures en localisent l’effet, le concentrent en des points bien déterminés : en ces points seulement une résistance est nécessaire ; le mur plein de l’architecture romane devient inutile, il disparaît et fait place à une claire-voie.

Auguste Choisy. Histoire de l’architecture.t. II,            Paris, 1954

Un des phénomènes les plus étranges à constater dans l’histoire de l’art du Moyen Âge est l’abandon presque total de la sculpture sur pierre avec représentations de scènes à personnages, depuis l’époque des invasions barbares jusqu’au XIe siècle. [...]

C’est seulement vers le milieu du XIe siècle et, d’une façon plus tangible, dans les dernières années de ce siècle qu’apparaissent de véritables bas-reliefs de pierre d’assez grandes dimensions donnant réellement l’impression d’œuvres d’art. Mais si le bas-relief à personnages exécuté dans la pierre fut à peu près inconnu aux époques mérovingienne et carolingienne, il fut pratiqué en ce temps-là dans d’autres matières et surtout dans l’ivoire pour des figures de petites dimensions, et dans le métal pour des figures de proportions variables et parfois assez grandes. L’art de l’orfèvrerie prit à l’époque carolingienne un grand développement ; on constate alors la production d’une quantité vraiment considérable de monuments de métal précieux ornés de figures en relief. Pendant les siècles romans, le XIe et le XIIe siècle, l’usage des œuvres d’orfèvrerie fut aussi très fréquent : observons qu’il ne s’agit pas seulement d’objets de petite taille tels que des calices, des encensoirs, des pyxides, des lampes, des couronnes suspendues au-dessus des autels, mais aussi d’ouvrages plus importants comme de grandes châsses, des devants d’autel et des statues.

Paul Deschamps. Étude sur la renaissance de la sculpture en France à l’époque romane, Bulletin monumental, Société française d’archéologie, 1925

La résurrection de la sculpture au commencement du XIIe siècle est un des grands événements de l’histoire de l’humanité. On a répété souvent que le triomphe du christianisme avait précipité la décadence de la sculpture : l’Église, après sa victoire, aurait aussitôt déclaré la guerre aux statues, où elle voyait des idoles. Les faits ne répondent pas à ces affirmations. On a retrouvé des statues chrétiennes des premiers siècles, et l’on sait que les sarcophages chrétiens décorés de bas-reliefs abondent dans nos musées. La vraie cause de la disparition de la sculpture n’est pas l’hostilité de l’Église, mais l’avènement d’un art nouveau…

L’Église a si peu condamné la sculpture que c’est elle qui la fit revivre. C’est la France méridionale qui eut la gloire de cette résurrection. On a pu hésiter entre la Bourgogne et le Sud-Ouest, mais les études les plus récentes concluent en faveur de Toulouse. Il ne semble pas qu’il y ait d’ensemble plus ancien que les chapiteaux du cloître de la Daurade, à Toulouse ; ils ont été sculptés entre 1060 et 1070. Les chapiteaux et les bas-reliefs du magnifique cloître de Moissac, terminés en 1100, sont un peu postérieurs. Ainsi, les moines français recommencèrent l’œuvre de la Grèce. Moissac et la Daurade étaient deux prieurés clunisiens. Reconnaissons ici le génie si large et si humain de Cluny, que nous n’admirerons jamais assez. En quelques années, on vit la sculpture se propager dans tout le Midi, gagner la Bourgogne et enfin l’Ile-de-France.

Les moines clunisiens, qui portèrent la sculpture jusqu’en Espagne, y virent la plus puissante alliée de la loi. Leurs tympans sculptés parlèrent désormais avec autant d’éloquence que leurs docteurs. Quelle pensée inscrivirent-ils au front de leurs églises ? Une pensée profonde, qui ne pouvait laisser aucun homme indifférent : celle du jugement. Le Dieu de l’Apocalypse, majestueusement assis entre les quatre animaux et les vingt-quatre vieillards, apparaissait, à la fin des temps, prêt à prononcer la sentence. Le pèlerin qui allait d’église en église, rencontrait sans cesse cette redoutable image.

Emile Mâle Art et artistes du Moyen Âge. Flammarion, Paris, 1968

Mais la pierre réclame l’outil. Elle ne se pétrit pas avec les doigts. Elle ne se prête pas ou se prête difficilement à la sensualité de la caresse, à la virtuosité de la recherche. Il faut aller chercher la forme dans le bloc, et non l’accroître lentement autour de l’armature. Le travail y part de dehors, et c’est le contraire pour la terre, où il part de l’intérieur. De nos jours, les choses sont confondues, et la maquette en terre est remise au praticien pour l’exécution en pierre ou en marbre, au moins pour la mise au point. Mais même si l’artiste du Moyen Âge s’était servi d’ébauches ou d’indications en terre, il eût été dominé par l’idée de la pierre. Il ne songeait pas à exécuter un bibelot de grande taille pour un particulier, il travaillait à un mur d’église. Sur le vitrail de Chartres, on le voit frapper dans le bloc, à coups de maillet, à coups de ciseau. Dans le plus grand nombre de cas, le sculpteur et le maçon besognent, parfois côte à côte, dans la même matière et pour le même objet.

Mais ce n’est pas d’un seul coup que la sculpture en pierre, au Moyen Âge, a possédé ses ressources et défini son esprit. On verra comment elle a été quelques temps rivée à l’imitation du bois, du stuc, de l’orfèvrerie et des ivoires. Plus tard elle a été peut-être déviée par l’imitation du marbre. Celui-ci est admirable par la douceur et l’éclat ; on dirait que, sous une mince pellicule de sa surface, il accueille et réfracte la lumière qui semble ainsi lui venir, non d’un éclairage extérieur, mais de sa propre substance ; parfois semé de paillettes cristallines, dans les carrières des îles de l‘Égée, il est à la fois lumineux et robuste. Les Grecs eurent eux aussi, et avant tous, dans leurs édifices et dans leur sculpture, cette noble unité de matière qui caractérise également nos églises. Le Moyen Âge a connu un bâtard du marbre, l’albâtre, fourni par les carriers flamands aux imagiers bourguignons et anglais. Mais l’albâtre est au marbre grec ce que le plomb est au bronze, et le marbre lui-même, qui favorise les recherches d’épiderme, incline aussi à une mollesse brillante et à la rondeur. [...]

La sculpture romane est mouvement avant tout. L’homme même, le long géant des trumeaux, des piédroits, des tympans, se meut avec une ardeur passionnée. Appuyés au linteau sur ces socles d’immobilité que leur font les vingt-quatre vieillards de l’Apocalypse, les Jugements Derniers bougent de toutes parts. Aux anges, aux élus, aux damnés qui plient les genoux s’ajoutent les figures volantes, celles qui tombent, celles qui se renversent en arrière et, dans les médaillons, celles qui font la roue. L’art roman n’est pas seulement l’art des monstres, il est l’art des acrobates : à côté de l’anomalie de la forme, il y a l’anomalie du geste, comme si, lorsqu’il respecte la nature dans un corps bien fait, le sculpteur voulait néanmoins lui imposer une sorte de frénésie cachée et l’audace de ses songes. Peut-être est-ce là que nous verrons s’exercer avec le plus de rectitude et d’autorité les règles que l’on aperçoit déjà.

Henri Focillon. L’Art des sculpteurs romans.              Leroux, Paris, 1931

Les combinaisons de l’ombre et de la lumière ne sont pas les seules à donner aux monuments la vie de la couleur. L’église romane utilise la polychromie pour la sculpture et fait accueil à la peinture murale. L’étude de la première de ces deux questions est rendue difficile par l’extrême rareté et par le délabrement des exemples. Ces couches légères, qui revêtaient la pierre d’un mince épiderme de ton, ont presque complètement disparu, mais les traces qui, çà et là, en subsistent, attestent l’intérêt d’une pratique dont les Anciens avaient fait grand usage, sans qu’il nous soit possible d’en préciser le rôle et la portée au XIIe siècle. La polychromie était-elle employée à titre de rehauts, par exemple pour «enlever» les reliefs sur les fonds et pour leur donner plus d’accent ? On aurait peine à croire que des maîtres si entendus dans l’interprétation architecturale et plastique de l’espace et, comme nous le verrons, si sensibles aux valeurs optiques de la peinture, aient ainsi risqué de désorganiser un système aussi savamment établi. Plus probablement la polychromie de la sculpture fut à leurs yeux une parure, du même ordre que la polychromie des assises et les jeux d’appareil. Mais il est possible aussi que, la faisant intervenir dans les procédés de la composition ornementale, ils en aient tiré parti soit pour préciser, soit pour feindre certains effets et certains mouvements.

Henri Focillon. Art d’Occident               Max Leclerc, Paris, 1938

Au Xe siècle, la sculpture avait disparu. L’histoire de l’art conçue au XIXe a donc supposé que les artistes réapprirent à sculpter pendant le XIe; et, parce qu’elle postulait que le développement de tout art se confond avec une conquête de l’illusion, elle a établi une évolution depuis les chapiteaux «primitifs» jusqu’au tympan de Moissac.

L’art de ces chapiteaux n’est plus celui des invasions, ni l’expression celtique maintenue par l’enluminure des Iles. Pas davantage un art de tradition, semblable à ceux de l’Afrique et de l’Océanie ; l’admirable s’y mêle aux graffiti. Nous commençons à en distinguer les cadres. Figures d’instinct semblables aux dessins d’enfants ; héritières incertaines de la forêt mérovingienne ; imitations tantôt habiles et tantôt maladroites d’œuvres antérieures, d’orfèvreries surtout (ici paraissent à la fois le bas des vêtements «en feston» et l’accord des personnages avec l’acanthe rustique des chapiteaux); abstraction et expressionnisme sacrés, liés à un accent populaire, qui se rejoindront à Payerne ; d’autres cadres encore. Le style roman n’effacera pas d’un coup ce chaos, que l’on ne peut définir comme on définit un style. Tout au plus peut-on tenter de voir les pôles de sa vraie création dans l’abstraction du chapiteau des SÉRAPHINS et la trouble plénitude de la VISITATION de Selles-sur-Cher, qui exprime l’émotion d’un grand art de bergers par un geste admirable, par des robes où une orfèvrerie barbare magnifie des haillons, et ces pieds informes qui dressent la rencontre sacrée sur la misère et la boue des siècles…

A Saint-Benoît comme à Poitiers, comme dans les ensembles espagnols et rhénans, on distingue non seulement plusieurs sculpteurs, mais encore ce qu’on appellerait aujourd’hui plusieurs écoles : la création du XIe siècle est multiple, étendue, et féconde en trouvailles dont l’indépendance nous intrigue. Pourtant cette création, même admirable, est toujours élémentaire, élémentaire s’opposant ici à traditionnel et à élaboré. L’art ne passe manifestement pas des SÉRAPHINS au tympan de Moissac ; la VISITATION demeure sans postérité. La sculpture subit une mutation brusque.

On connaît depuis longtemps le lien qui unit aux ivoires la sculpture de Toulouse et de Compostelle ; mais ce ne sont pas les seuls ivoires, c’est l’art du livre tout entier, que la sculpture découvre au début du XIIe siècle. [...] L’idée que l’art du tympan de Moissac puisse venir d’une enluminure, fût-elle géniale, est inconcevable pour un sculpteur. On peut – parfois – agrandir un ivoire aux dimensions d’un haut-relief ; mais si on peut faire un haut-relief d’une enluminure, d’un tableau de Raphaël ou d’un portrait de Cézanne, on ne peut en faire une œuvre d’art – à moins d’en faire une œuvre étrangère, par sa nature même, à celle qui l’a suscitée. L’enluminure n’apporte pas aux sculpteurs des modèles d’expression ou d’illusionnisme, elle leur révèle un «niveau d’élaboration», un monde de formes irréductible à celui de la sculpture pré-romane, et, comme tout l’art du livre, un domaine de références.

Peu importe l’éducation technique des premiers maîtres romans. La technique de la sculpture n’est pas héréditaire. Il n’a pas fallu plusieurs vies à Poussin, à Daumier, à Gauguin, pour l’acquérir ; il faut moins de temps encore à un orfèvre et à un ivoirier. La grande sculpture surgit soudain, comme a surgi l’enluminure ; et sa relation avec les chapiteaux primitifs rappelle souvent celle de l’enluminure carolingienne avec l’illustration zoomorphe des manuscrits mérovingiens. Encore les premiers enlumineurs connaissaient-ils la miniature insulaire et byzantine. Son rôle semble repris par le Trésor des couvents. Le sculpteur des SÉRAPHINS, artistiquement, est illettré ; pas celui de Moissac. La sculpture sur pierre devient un art historique. Le petit maître de Saint-Sernin et le maître génial de Moissac, que l’on a peine à croire voisins, peine à croire contemporains, écartent du même geste les chapiteaux de Saint-Benoît. Que l’on pense à Moissac, à Vézelay ou à Autun entre ces chapiteaux et les enluminures majeures : celles du Pontifical de Robert par exemple, ou les dessins des psautiers anglo-saxons. Au XIe siècle, le monde de formes instinctif ou brut de la sculpture sur pierre, et le monde de formes dominé (et souvent raffiné) du livre, ne semblent pas appartenir à la même civilisation…

André Malraux La Métamorphose des dieux               La Galerie de la Pléiade, Gallimard, 1957

Au XII° Adélaïde de Savoie épouse le roi de France, Louis VI et la Savoie française fut alors intégrée aux États de la Maison de Savoie.

Le Moyen Age d’après l’an 1000 a connu un enthousiasme profond, nourri par une foi religieuse tellement vive, qu’elle lança les bases d’une nouvelle civilisation. Je parle du noyau central, de cet âge véritablement « renaissant » qui s’étend du XI°siècle à la fin du XIII°, en gros : ce moment crucial où se forgèrent langues et techniques, modes, mœurs, littératures, gouvernements, religions, sans parler de la construction de beaux châteaux et d’époustouflantes églises.

Le climat lui-même s’était mis du coté de cette marche en avant : il se réchauffait lentement. Ce qui signifie que pendant deux ou trois cents ans, les petits fils vivaient des étés plus ensoleillés que ceux qu’avaient connus leurs grands parents ! Les terres se défrichaient en conséquence, les royaumes s’organisaient, les pillards du Nord, un peu partout refoulés, s’installaient en résidence, tandis que Dieu lui aussi, ne cessait de gagner du terrain et de l’influence, grâce à ses armées de moines vaillants qui parachevaient son culte, alimentant le mysticisme ambiant par les travaux de leurs mains, bâtisseurs et savants. La foi, intense, irréfléchie, qui fera courir en foule vers l’oriental Sépulcre des chevaliers coiffés de salades, jugulait quelque peu les passions les plus meurtrières ; les trêves de Dieu appuyées par le spectre de l’excommunication, bridaient les instincts mauvais des barons les plus farouches.

Le XII° siècle sera celui de l’expansion, de la culture sous toutes ses formes, agricole et intellectuelle ; celui des sensationnelles créations en pierre de taille ! les hommes d’alors, sous la pulsion d’une société gonflée d’espoir, soulevèrent des milliers de tonnes de cailloux à des hauteurs merveilleuses, vers le ciel, au milieu des champs labourés.

Entre l’an 1000 et ce qui fût l’apogée du règne de Philippe Auguste, l’Extrême Occident se donna les assises turbulentes qui allaient régir la suite des événements pour des siècles. L’Angleterre s’acquit des rois entreprenants et stables ; gros propriétaires en France, ils épousèrent des princesses aquitaines et poitevines. D’un autre coté, le royaume de France finit par établir un pouvoir décisif et irréversible sur ses provinces occitanes, dûment massacrées et passées au glaive, tandis qu’au-delà des montagnes Pyrénées s’amorçait la déconfiture des Maures, ce dont les Castillans profitèrent pour entamer une lente reconquête.

Pour la première fois depuis la lointaine époque gallo-romaine, les forêts reculaient devant la charrue dans les plaines fertiles, cependant qu’une littérature de première force bourgeonnait dans cette langue un peu sourde, mais douce aux oreilles appelée « langue d’oïl », de sa manière de dire « oui ». Le français ancien s’organisait, sans toutefois unifier entièrement ses différents dialectes, pour former de grandes branches voisines. Autre événement de conséquence : l’Église mettait la croix sur ses bannières ; les croisés abattirent trois expéditions au Moyen-Orient, faisant massacrer un certain nombre d’Infidèles, mais surtout des chrétiens à plenté ! Cependant des moines dévots organisaient pour eux-mêmes une vie régulière qui laissait place à l’exaltation mystique et à la réflexion, ainsi qu’à une action sociale digne d’éloge ; les institutions monastiques cultivaient le germe d’une puissance intellectuelle, austère et efficace, qui, au bout du compte, changerait la face du monde.

Enfin, « last but not least » comme on ne disait pas encore dans les provinces angevines où la monarchie anglaise érigeait ses tombeaux, les cathédrales poussaient du sol en une fiévreuse éruption lapidaire. Les châteaux forts se renforçaient, passant des blocs de bois inflammables au rocher. Ils s’équipaient de chemins de ronde et de donjons crénelés tels que nous les avons contemplés par des matinées fraîches, dans les classes aux vitres givrées, sur des gravures destinées aux rêves des écoliers.

Bref, c’est le Moyen Age, le vrai ! Le fantastiquement actif Moyen Age. Le bourdonnement y est intense, causé non seulement par le bruit des marteaux, mais aussi par celui des bouches chanteuses qui font voltiger la musique sous toutes ses variétés, du cantique à la chansonnette !

Claude Duneton. Histoire de la Chanson Française.                 Seuil 1998.

http://www.moyenageenlumiere.com/

1085 Ferdinand de Castille (1036-1064) avait, au milieu du XI° siècle, donné une impulsion nouvelle à la lutte antimusulmane, contraignant les rois musulmans de Badajoz et de Tolède à se reconnaître ses vassaux, et obligeant Al Motamid de Séville à lui livrer les reliques de saint Isidore[8] – la figure la plus marquante du royaume Wisigoth antérieure à la conquête arabe – pour les enterrer solennellement à Léon. Son second fils, Alphonse VI (1072- 1109), après avoir dû lutter contre ses frères pour refaire l’unité du royaume castillan, rompue par le partage successoral qui avait suivi la mort de Ferdinand reprit, avec plus de vigueur encore sa politique offensive à l’égard de l’Islam. Elle fut couronnée, en 1085, par la conquête de l’ancienne capitale wisigothique, Tolède. Le retentissement de cette victoire, qui coïncidait avec l’occupation de Valence par une autre armée castillane, fut énorme, tant dans le monde chrétien que dans le monde musulman, où elle provoqua un véritable sursaut : menacés par l’avance chrétienne, et par les exigences de plus en plus pressantes du roi de Castille, les rois de taifas, parmi lesquels Al Motamid II de Séville, se décidèrent à faire appel à Youssouf, sultan des Almoravides.

Depuis le milieu du siècle, ces Berbères fanatiques qui réclamaient une stricte observance des préceptes coraniques, avaient étendu leur domination sur toute l’Afrique septentrionale, et leur installation dans les régions qui faisaient face à Al Andalus avait suscité plus d’inquiétude que de satisfaction chez les rois de taifas.

Mais il ne restait, pour Motamid et les autres roitelets d’Andalousie, que le choix entre faire paître les chameaux chez les Almoravides, ou garder les porcs chez les chrétiens.

En 1086, Youssouf débarquait à Algésiras, obligeant à la retraite les troupes castillanes qui s’étaient avancées jusqu’au détroit. La rencontre décisive eut lieu à Zalacca (ou Sagrajas) en Estrémadure, et aboutit à une défaite complète des armées castillanes. Du jour au lendemain la situation était renversée, et la plus grave menace pesait sur l’Espagne chrétienne. Heureusement, Youssauf ne sut pas mettre à profit le désarroi de ses adversaires. Soutenu par les alfaquies et par l’opinion populaire qui reprochait aux rois de taifas leur tiédeur religieuse, il entreprit de soumettre toute l’Espagne musulmane au pouvoir almoravide, et de rétablir à son profit l’unité politique de Al Andalus. Cette ambition était réalisée lorsqu’il mourut en 1106, mais elle avait assuré un précieux répit aux chrétiens.

Marcelin Defourneaux La Péninsule ibérique             1986

Al Andalus est désormais la province d’un empire dont la capitale, sous les dynasties successives des Almoravides [1090-1147] et des Almohades [1147-1269], est située à Marrakech, au Maroc.

Gabriel Martinez-Gros L’Histoire               Mai 2011

Guillaume de Normandie ordonne une vaste enquête pour connaître l’état du Royaume d’Angleterre, avant son arrivée en 1066, et après 20 ans de règne : ce sont les moines qui vont effectuer le travail : cela va donner le Domesday Book, encore visible aujourd’hui au Public Record Office de Kew, à Londres. On peut y voir que la famille royale possède un cinquième du pays, l’Église un quart, et une dizaine de grands seigneurs un autre quart. La terre est contrôlée par 250 personnes environ, dont aucun Anglo-Saxon.

[En 1986, la BBC dépensera 2.5 millions de £ pour créer une version multimédia du Domesday book, plus ambitieuse que la version originale : 250 000 noms de lieux, 25 000 cartes, 50 000 illustrations, 3 000 fichiers et 60' d'images animées, et nombre de récits rendant compte de ce qu'était alors le pays. Plus d'un million de personnes contribuèrent au projet, stocké sur des disques laser lisibles seulement par un micro-ordinateur de la BBC. 16 ans plus tard, on essaya de lire ces disques sur un des rares ordinateurs de ce type existant encore, sans succès. On chercha, en vain d'autres solutions. Un expert mondial de la sauvegarde de données, de la Rand Corporation, ne parvint pas à résoudre la difficulté. Ce genre d'histoire fait les délices de ceux qui ne veulent en aucun cas se tenir au premier rang des supporters de l'informatique, tels Albert Manguel, qui la rapporte dans La Bibliothèque, la nuit. 2006.]

C’est en Normandie qu’on voit pour la première fois mentionnée un moulin à foulon, à Saint Wandrille, un moulin à bière, près d’Évreux.

Un an plus tard, Guillaume va obtenir de tous les tenanciers du royaume d’Angleterre qu’ils prêtent au roi serment d’hommage et de fidélité, un vrai tour de force ; mais la situation générale n’est pas simple, car, pour les barons comme pour le roi, la question va être de savoir qui l’emportera, de l’Angleterre ou de la Normandie, et cela va être au cœur des préoccupations anglaises jusqu’au début du XIII° siècle :

Car le duc de Normandie est le vassal du roi de France ; il lui doit l’hommage et les services que la vassalité entraîne. Les barons normands sont également les vassaux du duc de Normandie, mais ils sont aussi des barons du Roi d’Angleterre dont ils ont reçu des terres et auquel ils doivent leur hommage et leurs services. Il faut donc que le roi d’Angleterre et le duc de Normandie soient une seule et même personne et, d’autre part, il faudrait que ce roi décide s’il préfère être roi d’Angleterre ou duc de Normandie.

Alfred Fichelle Le monde slave 1986

30 09 1088                  Début de la construction de la troisième abbaye de Cluny. Gauzon de Baume et Hézelin de Liège en sont les concepteurs, s’inspirant manifestement de l’abbé Didier à l’abbaye du Mont Cassin ; Hugues de Semur en est l’abbé. Pierre le Vénérable (1092 – 1156), le dernier des grands abbés de Cluny l’achèvera, après la fin de mandat tempétueuse de Pons de Melgueil, abbé de 1109 à 1122 : elle prend la place de deux basiliques antérieures du X° siècle, construites par Guillaume d’Aquitaine, fondateur de l’ordre 80 ans plus tôt ; de 12 au départ, la communauté était passée à 100, et enfin à 400 moines et 600 convers : 1 000 religieux ! On nommera alors les bénédictins d’avant Cluny les anciens bénédictins.

Cela va être la plus grande église du monde – Major Ecclesia – jusqu’à la construction de Saint Pierre de Rome. Longue de 187 m, elle a été conçue non à la mesure du monastère, mais de l’ordre tout entier : un vaste narthex, une immense nef à double collatéraux coupée par deux transepts, un déambulatoire encerclant le chœur sur lequel s’ouvraient 5 chapelles rayonnantes. Ce gigantesque vaisseau était couronné par une gerbe de 5 grands clochers encadrant la façade et le transept : 2 à l’entrée du narthex, un clocher carré à la croisée du transept majeur et 2 clochers octogonaux à l’extrémité du croisillon. Tout cela sera terminé 40 ans plus tard… les cathédrales gothiques à venir auront souvent besoin de plus de 100 ans de travaux, et resteront toutes de moindre dimension. Les travaux ont été effectués par des compagnons et tout cela a coûté fort cher : le roi de Castille Alphonse VI a certes apporté une contribution majeure dans la robe de la mariée, – il avait épousé la nièce du duc de Semur – mais les finances ont été grevées pour des dizaines d’années et cela va créer de grandes tensions sous le mandat de Pons de Melgueil, successeur de Hugues de Semur. La réalisation est splendide, mais elle n’alla pas sans quelques déboires : bien des chantiers commençaient avec comme objectif un plafond plat tenu par une charpente, mais la tendance de l’époque était à l’élargissement du vaisseau central, ce qui ne pouvait se faire qu’en abandonnant le plafond plat pour un couvrement en voute :

Nombre de monuments déjà construits ou en cours de construction sont modifiés pour être adaptés à cette demande nouvelle qui paraît, en France du moins, très impérieuse. Ainsi à Notre Dame de Fleury, sur la Loire et à Cluny, les voûtes de pierre sont montées sur des murs minces destinés à l’origine à porter une charpente légère. Il s’ensuit parfois des drames comme à Cluny où une voûte s’effondre, en 1125.

Alain Erlande-Brandeburg. L’art roman. Un défi européen.                 Découvertes Gallimard 2205

Tout ceci n’empêche pas Pierre le Vénérable de voyager : ayant découvert le Coran lors d’un passage à Tolède, il demande à l’anglais Robert de Kenton de le traduire en latin afin de pouvoir argumenter contre l’exécrable et nuisible hérésie de Mahomet [...] Ainsi, les Latins pourront s’instruire des choses qu’ils ignorent et se rendre compte à quel point cette hérésie est pernicieuse, ainsi, ils pourront la combattre et la rejeter. Dans l’un de ces recueils, on trouve même une caricature de Mahomet[9], commentée par Pierre : Mahomet est monstrueux, doté d’une tête d’homme avec un cou de cheval et couvert de plumes ; le dessin est inspiré des vers du poète latin Horace : Supposez qu’un peintre ait l’idée d’ajuster à une tête d’homme un cou de cheval et de recouvrir ensuite de plumes multicolores le reste du corps, composé d’éléments hétérogènes ; si bien qu’un beau buste de femme se terminerait en une laide queue de poisson. A ce spectacle, pourriez-vous, mes amis, ne pas éclater de rire ?

Bien évidemment, ceci ne pouvait que susciter l’hostilité des musulmans, dont le livre saint rayonnait dans son texte original, quand la Bible, elle, avait été largement diffusée grâce à ses versions grecque (Septante) et latine (Vulgate).

Le Dieu tout puissant a fait grandir cette maison de partout, par sa seule clémence et non par nos mérites. Il a répandu notre ordre non seulement en Bourgogne mais même en Italie, en Lorraine, en Angleterre, en Normandie, en France, en Aquitaine, en Gascogne, en Provence, en Espagne.

Testament de Hugues de Semur, 6° abbé de Cluny

On disait alors : Partout où le vent vente, l’abbé de Cluny a rente.

Ces gens là faisaient partie des grands de ce monde, diplomates de haute volée, leur impartialité attirant la confiance. Odilon abbé de 994 à 1049, instituera les trêves de Dieu, indispensable respiration au milieu des guerres. L’abbé de Cluny était élu ; il dirigeait toutes les abbayes et prieurés d’obédience – les affiliés avaient plus d’indépendance -; l’ordre bénéficiait de l’exemption : il n’avait de compte à rendre pas plus aux évêques qu’aux rois et seigneurs ; l’abbé de Cluny n’en référait qu’au pape. Cette indépendance leur vaudra de nombreuses inimitiés, et ce d’autant que Rome, pendant des siècles n’eut pas de doctrine bien précise sur les rapports entre les évêques et les ordres religieux, demandant tantôt à ces derniers de rendre compte et d’obéir à l’évêque, tantôt les exemptant de toute ingérence de l’évêque dans leurs affaires.

Les rentes venaient des « cotisations » de chaque prieuré et abbaye rattachée à la maison mère… mais l’extraordinaire richesse de très nombreuses abbayes découlait aussi pour partie d’une pratique de simple bon sens : les dons affluaient, ne trouvaient pas toujours une utilisation immédiate et donc, les abbayes se retrouvaient en position de banquiers… lesquels n’existaient pas puisque le droit canon interdisait l’usure, c’est à dire le prêt d’argent avec intérêt[10]. Les bons moines avaient tourné la difficulté par la pratique de la mise en gage – pignoratio – d’un bien ou d’un droit dont le prêteur encaissait les revenus pendant tout le temps de la durée de l’emprunt. Les grecs, en d’autres temps avaient déjà utilisé « l’astuce », non pour contourner une interdiction de prêter de l’argent, mais l’impossibilité d’acquérir de la terre.

Fatto la legge, trovato l’ingano, disent les Italiens : dès que la loi est faite, on trouve moyen de la tourner.

L’opération se révélait encore plus profitable quand l’emprunteur ne pouvait pas s’exécuter au terme fixé par l’acte, malgré les reports d’échéance souvent accordés ; le gage rentrait alors définitivement dans le patrimoine de l’abbaye qui réalisait ainsi des acquisitions à très bas prix.

Il est vrai encore qu’une bonne part des revenus partait pour honorer le régime de la prébende, selon lequel le décès d’un religieux impliquait le don d’un repas par jour à 10 nécessiteux, pendant 30 jours ; si le religieux était l’abbé, les 30 jours devenaient un an ! ces chiffres seront assez rapidement revus et corrigés… à la baisse… la simple survie du principe l’exigeait.

La règle bénédictine ne faisait pratiquement pas obligation du travail manuel et toute la vie du moine était centrée sur la prière… et le travail intellectuel – c’est à dire, pour l’essentiel de la copie – ; prière à travers les heures de l’office et la messe, pour les vivants, mais surtout pour les morts : le Jour des Morts, lendemain de la Toussaint est ainsi né à Cluny.

Cluny est l’ordre qui a connu le plus grand rayonnement au Moyen Age, mais il est loin d’être le seul ; sur l’ensemble des monastères d’Europe, ceux qui n’étaient pas clunisiens restaient les plus nombreux.

Il n’est pas inutile de revenir sur cette interdiction de l’usure notifiée par le droit canon, car, à nos yeux et nos perceptions du XXI° siècle, vivant dans un monde où l’économie impose ses catégories depuis plus d’un siècle, les motifs ne paraissent pas d’une évidence aveuglante tant étaient différentes les catégories mentales, et l’univers intellectuel : on peut lire ceci sous la plume d’un lecteur général de l’Ordre franciscain dans les premières années du XIV° siècle :

Question : Les marchands peuvent-ils pour une même affaire commerciale se faire davantage payer par celui qui ne peut régler tout de suite que par celui qui règle tout de suite ?
Réponse : Non, car ainsi, il vendrait le temps et commettrait une usure en vendant ce qui ne lui appartient pas.

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L’usurier agit contre la loi naturelle universelle, car il vend le temps, qui est commun à toutes les créatures. Augustin dit que chaque créature est obligée de faire don de soi ; le soleil est obligé de faire don de soi pour éclairer ; de même la terre est obligée de faire don de tout ce qu’elle peut produire et de même l’eau. Mais rien ne fait don de soi d’une façon plus conforme à la nature que le temps ; bon gré mal gré les choses ont du temps. Puisque donc l’usurier vend ce qui appartient nécessairement à toutes les créatures, il lèse toutes les créatures en général, même les pierres d’où il résulte que même si les hommes se taisaient devant les usuriers, les pierres crieraient si elles le pouvaient ; et c’est une des raisons pour lesquelles l’Église poursuit les usuriers. D’où il résulte que c’est spécialement contre eux que Dieu dit : Quand je reprendrai le temps, c’est-à-dire, quand le temps sera dans ma Main de telle sorte qu’un usurier ne pourra le vendre, alors je jugerai conformément à la justice.

Guillaume d’Auxerre |1160-1229]                 Summa aurea, III, 21, fol.225v

Comme les usuriers ne vendent que l’espérance de l’argent, c’est-à-dire, le temps, ils vendent le jour et la nuit. Mais le jour est le temps de la lumière et la nuit le temps du repos ; ils vendent donc la lumière et le repos. Aussi il ne serait pas juste qu’ils jouissent de la lumière et du repos éternels.

Auteur inconnu Tabula exemplorum

Mais, plus directement, plus simplement, pour condamner l’usure, il suffisait de se référer à l’évangile [Luc, VI,34-35] : Prêtez sans rien espérer en retour.

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Usura, l’usure en soi, est le dénominateur commun d’un ensemble de pratiques financières interdites. L’usure, c’est la levée d’un intérêt par un prêteur dans des opérations qui ne doivent pas donner lieu à intérêt. Ce n’est donc pas le prélèvement de tout intérêt. Usure et intérêt ne sont pas synonymes, ni usure et profit : l’usure intervient là où il n’y a pas production ou transformation matérielle de biens concrets.

Thomas de Chobham introduit son exposé sur l’usure par ces considéra­tions : Dans tous les autres contrats je peux espérer et recevoir un profit, tout comme si je t’ai donné quelque chose je peux espérer un contre-don, c’est-à-dire une réplique au don et je peux espérer recevoir, puisque j’ai été le premier à te donner. De même si je t’ai donné en prêt mes vêtements ou mon mobilier je peux en recevoir un prix. Pourquoi n’en va-t-il pas de même si je t’ai donné en prêt mon argent ?

Tout est là : c’est le statut de l’argent dans la doctrine et la mentalité ecclé­siastiques du Moyen Age qui est la base et la condamnation de l’usure. Je ne me livrerai pas ici à une étude proprement économique, qui devrait d’ailleurs tenir compte de la façon – très différente de la nôtre – dont sont perçues les réalités que nous isolons aujourd’hui pour en faire le contenu d’une catégorie spécifique : l’économique. Le seul historien et théoricien moderne de l’économie qui peut nous aider à comprendre le fonctionne­ment de l’économique dans la société médiévale me semble être Karl Polanyi (1886-1964).

Pour éviter tout anachronisme si l’on veut tenter d’analyser le phéno­mène médiéval de l’usure dans une perspective économique, il faut rete­nir deux remarques de Polanyi et de ses collaborateurs. La première, empruntée à Malinowski, concerne le domaine du don et du contre-don : Dans la catégorie des transactions, qui suppose un contre-don économi­quement équivalent au don, nous rencontrons un autre fait déroutant. II s’agit de la catégorie qui, selon nos conceptions, devrait pratiquement se confondre avec le commerce. Il n’en est rien. Occasionnellement, l’échange se traduit par le va-et-vient d’un objet rigoureusement iden­tique entre les partenaires, ce qui enlève ainsi à la transaction tout but ou toute signification économique imaginable ! Du simple fait que le porc revient à son donateur, même par une voie détournée, l’échange des équivalences, au lieu de s’orienter vers la rationalité économique, s’avère être une garantie contre l’intrusion de considérations utilitaires. Le seul but de l’échange est de resserrer le réseau de relations en renforçant les liens de réciprocité.

[...] Les hommes du Moyen Âge, confrontés à un phénomène, en cherchaient le modèle dans la Bible. L’autorité biblique fournissait à la fois l’origine, l’explication et le mode d’emploi du cas en question. Ce qui a permis à l’Église et à la société médiévales de ne pas être paralysées par l’autorité biblique et contraintes à l’immobilité historique, c’est que la Bible se contredit souvent et que, comme le disait Alain de Lille à la fin du XII° siècle, les autorités ont un nez de cire – malléable au goût des exégètes et des utilisateurs.

Mais, en matière d’usure, il ne semblait guère y avoir de contradiction ni de faille dans sa condamnation. Le dossier scripturaire de l’usure comprend essentiellement cinq textes. Quatre appartiennent à l’Ancien Testament

1 – Si tu prêtes de l’argent à un compatriote, à l’indigent qui est chez toi, tu ne te comporteras pas envers lui comme un prêteur à gages, tu ne lui imposeras pas d’intérêts. (Exode, XXII, 24).

Cette interdiction qui s’imposera à la communauté juive est également res­pectée par les chrétiens, conscients au Moyen Âge de former une fraternité dans laquelle le pauvre, spécialement, a des droits particuliers. La renais­sance de la valeur de pauvreté au XIII° siècle rendra encore plus aigu le sentiment d’indignité de l’usurier chrétien.

2 – Si ton frère qui vit avec toi tombe dans la gêne et s’avère défaillant dans ses rapports avec toi, tu le soutiendras à titre d’étranger ou d’hôte et il vivra avec toi. Ne lui prends ni travail ni intérêts, mais aie la crainte de ton Dieu et que ton frère vive avec toi. Tu ne lui donneras pas d’argent pour en tirer du profit ni de la nourriture pour en percevoir des intérêts… » (Lévitique, XXV, 35-37).)

Texte particulièrement important par sa version latine dans la Vulgate de saint Jérôme qui a fait autorité au Moyen Âge et qui dit à la dernière phrase : Tu ne lui donneras pas ton argent à usure et tu n’exigeras pas une surabondance de vivres. Deux termes ont été retenus par le chrétien et ont gardé au Moyen Âge toute leur efficacité : à usure – c’est bien l’usure qui est ici inter­dite – et la surabondance, le surplus, c’est l’excès qui est condamné.

3 – Tu ne prêteras pas à intérêt à ton frère, qu’il s’agisse d’un prêt d’argent ou de vivres, ou de quoi que ce soit dont on exige intérêt. À l’étranger tu pourras prêter à intérêt, mais tu prêteras sans intérêt à ton frère. (Deutéronome, XXIII, 20).

Notons ici l’emploi par la Vulgate d’un mot emprunté au droit romain : prêter à intérêt, faire l’usure, ce qui favorisera la constitution au XII°siècle d’une législation anti-usuraire romano-canonique. Quant à l’autorisation d’exercer l’usure à l’égard de l’étranger, elle a fonctionné au Moyen Âge dans le sens Juif-chrétien, mais non en sens inverse, car les chrétiens médiévaux n’ont pas considéré les Juifs comme des étrangers. En revanche ils ont assimilé les ennemis aux étrangers et, en cas de guerre, on peut licitement pratiquer l’usure à l’en­contre de l’adversaire. Le Décret de Gratien (vers 1140), matrice du droit canonique, a repris la formule de saint Ambroise : Là où il y a droit de guerre, il y a droit d’usure.

4 – L’usurier ne peut être l’hôte de Yahvé selon le Psaume XV:

Yahvé, qui logera sous ta tente, habitera sur ta sainte montagne ? Celui qui marche en parfait [...] ne prête pas son argent à intérêt…

Le chrétien du Moyen Âge a vu dans ce psaume le refus du paradis à l’usurier. À ces quatre textes de l’Ancien Testament on peut ajouter le passage où Ézéchiel (XVIII, 13), parmi les violents et les sanguinaires qui suscitent la colère de Yahvé, cite celui qui prête avec usure et prend des intérêts, et où il prophétise : Il mourra et son sang sera sur lui.  Jérôme et Augustin ont commenté ce jugement d’Ézéchiel.

5 – Enfin, dans le Nouveau Testament, l’évangéliste Luc a repris en l’élar­gissant la condamnation vétéro-testamentaire, établissant ainsi la struc­ture en écho nécessaire pour que les chrétiens du Moyen Âge considèrent l’autorité scripturaire comme bien assurée : Et si vous prêtez à ceux dont vous espérez recevoir, quel gré vous en saura-t-on ? Même des pécheurs prêtent à des pécheurs, afin de recevoir l’équivalent. Au contraire, aimez vos ennemis, faites du bien et prêtez sans rien attendre en retour. (Luc, VI, 36-38). Ce qui a le plus compté au Moyen Âge c’est la fin du texte de Luc : faites du bien et prêtez sans rien attendre en retour, parce que l’idée de prêter sans rien en attendre s’exprime à travers deux mots clés de la pratique et de la menta­lité économiques médiévales : mutuum qui, repris au droit romain, désigne un contrat qui transfère la propriété et consiste en un prêt qui doit rester gratuit, et le terme sperare, l’espoir, qui au Moyen Âge désigne l’attente intéressée de tous les acteurs économiques engagés dans une opération impliquant le temps, s’inscrivant dans une attente rémunérée soit par un bénéfice (ou une perte), soit par un intérêt (licite ou illicite).

Puis vient une longue tradition chrétienne de condamnation de l’usure. Les Pères de l’Église expriment leur mépris des usuriers. Les canons des pre­miers conciles interdisent l’usure aux clercs (canon 20 du concile d’Elvire, vers 300 ; canon 1 T du concile de Nicée, 325) puis étendent l’interdiction aux laïcs (concile de Clichy, en 626). Surtout Charlemagne, légiférant au spirituel comme au temporel, interdit aux clercs comme aux laïcs l’usure par l’Admonitio generalis d’Aix-Ia-Chapelle dès 789. C’est donc un lourd passé de condamnation par les pouvoirs, ecclésiastique et laïque, qui pèse sur l’usure. Mais, dans une économie contractée, où l’usage et la circula­tion de la monnaie restent faibles, le problème de l’usure est secondaire. Ce sont d’ailleurs des monastères qui fournissent jusqu’au XII° siècle l’essentiel du crédit nécessaire. À la fin du siècle, le pape leur interdira leur forme préférée de crédit, le mort-gage, prêt garanti par un immeuble dont le bailleur de fonds perçoit les revenus.

Lorsque l’économie monétaire se généralise, durant le XII° siècle, que roue de fortune tourne plus vite pour les chevaliers et les nobles, comme pour les bourgeois des villes qui bourdonnent de travail et d’affaires et s’émancipent, dame Usure devient un grand personnage. L’Église s’en émeut, le droit canon naissant et bientôt la scolastique, qui s’efforce de pen­ser et d’ordonner les rapports de la nouvelle société avec Dieu, cherchent à refouler l’inflation usuraire. Je n’égrène ici la litanie des mesures conciliaires et des textes les plus importants que pour signaler l’extension et la force du phénomène, et l’entêtement de l’Église à le combattre. Chaque concile, Latran II (1139), Latran III (1179), Latran IV (1215), le second concile de Lyon (1274), le concile de Vienne (1311), apporte sa pierre au mur de l’Église destiné à contenir la vague usuraire. Le Code de droit canonique s’enrichit aussi d’une législation contre l’usure. Gratien, vers 1140, dans son Décret, rassemble le dossier scripturaire et patristique (29 « autorités »). La décrétale Consuluit d’Urbain III (1187) prendra dans le second quart du XIII° siècle sa place dans le Code parmi les Décrétales de Grégoire IX. Les théologiens ne sont pas en reste. Un évêque de Paris, Pierre Lombard, mort en 1160, dans son Livre des sentences, qui sera au XIII° siècle le manuel universitaire des étudiants en théologie, reprenant saint Anselme qui le premier, au tournant du XI° au XII° siècle, assimila l’usure à un vol, situe l’usure, forme de rapine, parmi les interdits du quatrième commandement. Tu ne voleras point. Le cardinal Robert de Courçon, chanoine de Noyon, qui réside à Paris depuis 1195 avant de diriger la croisade contre les Albigeois en 1214 et de donner à la jeune université de Paris ses premiers statuts (1215), avait inséré dans sa Summa, antérieure au concile de Paris de 1213 auquel il fit prendre des mesures rigoureuses contre les usuriers, un véritable traité De usura. Ce fléau qu’il considère, avec l’hérésie, comme le grand mal de son époque, il propose de le combattre par une vaste offensive que mettrait au point un concile œcuménique. En l’usurier il voit partout un oisif, et pour lui l’oisiveté est bien la mère de tous les vices. Le concile, présidé par le pape, où se réuniraient tous les évêques et tous les princes, ordon­nerait à chaque chrétien, sous peine d’excommunication et de condamna­tion, de travailler spirituellement ou corporellement et de gagner son pain à la sueur de son front, selon le précepte de saint Paul. Ainsi, tous les usuriers, rebelles et ravisseurs disparaîtraient, on pourrait faire des aumônes et pourvoir les églises et tout serait ramené à son état origi­ne. Après cette utopie anti-usuraire, tous les grands scolastiques consa­crent à l’usure une partie plus ou moins importante de leurs sommes. C’est le cas de Guillaume d’Auxerre, évêque de Paris, mort en 1248, de saint Bonaventure et de saint Thomas d’Aquin, morts en 1274. Gilles de Lessines, disciple de Thomas d’Aquin, quant à lui, compose entre 1276 et 1285 un traité entier sur les usures, De usuris.

Entre le milieu du XII° et le milieu du XIII° siècle la recrudescence des condamnations de l’usure s’explique par la crainte de l’Église de voir la société bouleversée par la prolifération des pratiques usuraires. Le troi­sième concile du Latran (1179) déclare que trop d’hommes abandonnent leur état, leur métier pour se faire usuriers. Au XIII° siècle, le pape Innocent IV et le grand canoniste Hostiensis redoutent la désertion des campagnes, du fait des paysans devenus usuriers ou privés de bétail et d’instruments de travail par les possesseurs de terres eux -mêmes attirés par les gains de l’usure. Un attrait de l’usure fait apparaître la menace d’un recul de l’occu­pation des sols et de l’agriculture et avec elle le spectre des famines.

Les définitions médiévales de l’usure viennent de saint Ambroise : L’usure, c’est recevoir plus que l’on a donné, de saint Jérôme : On nomme usure et surplus quoi que ce soit, si on a perçu plus que l’on a donné, du capitulaire de Nimègue (806) : Il y a usure là où on réclame plus qu’on ne donne, et du Décret de Gratien : Tout ce qui est exigé au-delà du capital, c’est de l’usure.

L’usure, c’est le surplus illicite, le dépassement illégitime.
La décrétale
Consuluit d’Urbain III (1187), intégrée dans le Code de droit canonique, exprime sans doute le mieux l’attitude de l’Église vis-à-vis de l’usure au XIII° siècle :

  • L’usure est tout ce qui est demandé en échange d’un prêt au-delà du bien prêté lui-même.
  • Prendre une usure est un péché interdit par l’Ancien et le Nouveau Testament.
  • Le seul espoir d’un bien en retour au-delà du bien lui-même est un péché.
  • Les usures doivent être intégralement restituées à leur véritable possesseur.
  • Des prix plus élevés pour une vente au crédit sont des usures implicites.

Thomas de Chobham dans la plus ancienne Somme de confesseurs connue, rédigée pour l’essentiel avant 1215 et probablement mise en circulation en 1216, fonde l’usure sur les seules autorités du Nouveau Testament et du droit canonique :

Et le Seigneur dit dans l’Évangile : Prêtez sans rien attendre en retour (Luc, VI, 35). Et le canon dit : Il y a usure là où on réclame plus qu’on ne donne (Décret de Gratien, c. 4, CXIV, q. 3, reprenant le capitulaire de Nimègue de 806), de quoi qu’il s’agisse et même si on ne reçoit pas, si on conçoit seulement l’espoir de recevoir (Décret, c. 12, Comp. 1, v. 15, repris par la décrétale Consuluit).

Élément capital : l’usure est plus qu’un crime, c’est un péché. Guillaume d’Auxerre le dit : Donner à usure est en soi et selon soi un péché. C’est d’abord un péché en tant que forme de la cupidité. Cupidité que Thomas de Chobham place d’entrée de jeu sur le plan spirituel : Il y a deux espèces d’avaritia détestables qui sont punies par un verdict judiciaire : l’usure et la simonie [trafic de biens spirituels], dont je parlerai ensuite. En premier lieu l’usure.

Dans son Dialogus miraculorum, entre un moine et un novice, Césaire de Heisterbach, vers 1220, fait ainsi parler ses personnages :

Le novice. -  « Il me semble que l’usure est un péché très grave et difficile à corriger ».
Le moine. – « Tu as raison. Il n’y a pas de péché qui, de temps en temps, ne sommeille. L’usure ne cesse jamais de pécher. Pendant que son maître dort, elle-même ne dort pas, mais sans arrêt grandit et monte. »

Et dans la Tabula exemplorum, manuscrit du XIII° siècle de la Bibliothèque nationale de Paris, on peut lire : Tout homme s’arrête de travailler les jours de fête, mais les bœufs usuraires travaillent sans arrêt et offensent ainsi Dieu et tous les saints et l’usure, comme elle pèche sans fin, sans fin doit aussi être punie.

On sent combien le thème a dû être exploité par les prédicateurs et comme il se prête bien à des effets oratoires : Mes frères, mes frères, connaissez-vous un péché qui ne s’arrête jamais, que l’on commet tout le temps ? Non ? Eh bien si, il y en a un, et un seul, et je vais vous le nom­mer. C’est l’usure. L’argent donné à usure ne cesse de travailler, il fabrique sans arrêt de l’argent. De l’argent injuste, honteux, détestable, mais de l’argent. C’est un travailleur infatigable. Connaissez-vous, mes frères, un travailleur qui ne s’arrête pas le dimanche, les jours de fête, qui ne s’arrête pas de travailler quand il dort ? Non ? Eh bien l’usure continue à travailler de jour et de nuit, les dimanches et fêtes, dans le sommeil comme dans la veille ! Travailler en dormant ? Ce miracle diabolique, l’usure, aiguillonnée par Satan, réussit à l’exécuter. En cela aussi l’usure est une injure à Dieu et à l’ordre qu’il a établi. Elle ne respecte ni l’ordre naturel qu’il a voulu mettre dans le monde et dans notre vie corporelle, ni l’ordre du calendrier qu’il a établi. Les deniers usuraires ne sont-ils pas comme des bœufs de labour qui labourent sans cesse ? À péché sans arrêt et sans fin, châtiment sans trêve et sans fin. Suppôt sans défaillance de Satan, l’usure ne peut que conduire à la servitude éternelle, à Satan, à la punition sans fin de l’enfer !

Nous pourrions dire aujourd’hui que le travail à la chaîne de l’usure s’achève inéluctablement dans les chaînes éternelles de la damnation.

Faire enfanter des petits à des pièces de monnaie, faire travailler, au mépris des lois naturelles fixées par Dieu, de l’argent sans la moindre pause, n’est­ ce pas un péché contre nature? D’ailleurs, surtout depuis le XII°siècle, siècle naturaliste, des théologiens ne disent-ils pas : La nature, c’est-à-dire Dieu ?

[...] Oui, Usure ne pouvait avoir qu’un destin, l’enfer.

Déjà, au milieu du V° siècle, le pape saint Léon I° le Grand avait eu cette formule qui résonne tout au long du Moyen Âge : Le profit usuraire de l’argent, c’est la mort de l’âme.

L’usure, c’est la mort.

[...] Une hirondelle ne fait pas le printemps. Un usurier en purgatoire ne fait pas le capitalisme. Mais un système économique n’en remplace un autre qu’au bout d’une longue course d’obstacles de toutes sortes. L’histoire, ce sont les hommes. Les initiateurs du capitalisme, ce sont les usuriers, marchands d’avenir, marchands du temps que, dès le XV° siècle, Léon Battista Alberti définira comme de l’argent. Ces hommes sont des chrétiens. Ce qui les retient sur le seuil du capitalisme, ce ne sont pas les conséquences terrestres des condamnations de l’usure par l’Église, c’est la peur, la peur angoissante de l’enfer. Dans une société où toute conscience est une conscience religieuse, les obstacles sont d’abord – ou finalement – religieux. L’espoir d’échapper à l’enfer grâce au purgatoire permit à l’usurier de faire avancer l’économie et la société du XIII° siècle vers le capitalisme.

Jacques Le Goff Un autre Moyen Âge.La Bourse : l’Usure. La Bourse et la Vie : le Purgatoire.                  Quarto Gallimard. 1999

On serait en droit de penser que ce long texte de Jacques Le Goff ne peut intéresser que les historiens du rapport entre l’homme et l’argent, mais, avec l’arrivée au pouvoir en 2011 d’islamistes dans nombre de pays arabes, cette condamnation de l’usure – contenue dans le programme politique des islamistes tunisiens – refait surface et avec des arguments très semblables à ceux de l’Église du Moyen Âge.

La primauté de l’avenir date de l’époque où l’Occident a inventé ce nouvel art de faire des promesses, à partir de la Renaissance, au moment où le crédit est entré dans la vie des Européens. Pendant l’Antiquité et le Moyen Age, le crédit ne jouait presque aucun rôle parce qu’il était entre les mains des usuriers, condamnés par l’Église. Tandis que le crédit moderne, lui, ouvre un avenir. Pour la première fois, les promesses de remboursements peuvent être remplies ou tenues. La crise de civilisation réside en ceci : nous sommes entrés dans une époque où la capacité du crédit d’ouvrir un avenir tenable est de plus en plus bloquée, parce qu’aujourd’hui on prend des crédits pour rembourser d’autres crédits.

Autrement dit, le créditisme est entré dans une crise finale. On a accumulé tant de dettes que la promesse du remboursement sur laquelle repose le sérieux de notre construction du monde ne peut pas être tenue. Demandez à un Américain comment il envisage le remboursement des dettes accumulées par le gouvernement fédéral. Sa réponse sera sûrement : personne ne le sait, et je crois que ce non-savoir est le noyau dur de notre crise.

Personne sur cette Terre ne sait comment rembourser la dette collective. L’avenir de notre civilisation se heurte à un mur de dettes.

Peter Sloterdijk, philosophe allemand, né en 1974.              Le Monde du 28 mai 2011

1088 à 1092                       Han Kung-Lien, ingénieur, construit pour le palais impérial de K’aifeng, dans la province chinoise du Ho-nan, une tour horloge astronomique conçue par Shen Kua : une roue hydraulique met en action par l’intermédiaire d’engrenages, une sphère armillaire[11] de bronze à l’intérieur de laquelle se trouvait un globe céleste ; à l’extérieur de chacun des 5 étages, un défilé de personnages en habits colorés annonçant l’heure avec des cloches et des gongs. Tous les quarts d’heure, l’édifice tout entier résonnait du tintement des cloches et des gongs, du bruit de l’eau, du craquement des roues géantes et du mouvement des personnages. Il fallait une tonne et demi d’eau montée par des norias manuelles pour faire marcher tout cela chaque jour. Des boites constituaient le système de siphon destiné à l’échappement de l’eau. L’ensemble faisait plus de 10 m. de haut. Transférée 30 ans plus tard à Pékin, elle y fonctionnera encore 250 ans. Puis elle deviendra la proie des vandales et s’effacera de la mémoire des lettrés. C’est aussi au cours des trois premiers siècles de ce millénaire que les Chinois inventent le gouvernail mobile, d’où une stabilité améliorée.

Et c’est encore du XI° au XIII° siècle que la riziculture irriguée fait des progrès considérables avec le repiquage au Sichuan et dans le bassin du Yangzi : si, très vite, les Chinois sont devenus si nombreux, ce n’est pas qu’ils avaient plus d’enfants qu’ailleurs, c’est que ces enfants restaient vivants plus facilement qu’ailleurs, et ceci, surtout grâce au riz :

L’espace nécessaire à une agriculture extensive comme celle de la haute antiquité chinoise est 100 fois moins important que celui qu’exige une population qui vit de la chasse et de la cueillette. Et celui qui suffit à la riziculture irriguée est 1 000 fois moins important ! Au cours du XI° – XIII° siècle, les régions de polders, protégées par des digues de mer, qui s’étendent au nord et au sud du cours du Yangzi, avec deux et parfois trois récoltes par an, voient leur population croître très rapidement. A titre d’exemple, dans une préfecture située au sud de l’actuelle Shanghai, on est passé d’une moyenne de 84 habitants au km² entre 1080 et 1102, à 294 habitants en 1290.

Les rendements du blé avec jachère de l’Europe moderne sont très inférieurs à ceux du riz inondé avec repiquage, ce qui explique la différence des densités démographiques. Pour le blé, le rapport entre les semences et la récolte est, dans l’Europe moderne, de 1 à 5. Sous les Song, dans les régions de polders, celui du riz est de 1 à 51 les meilleures années

Jacques Gernet L’Histoire Juillet- Août 2005

Les stéréotypes ayant la vie dure, il n’est pas inutile de redire que si le riz est la céréale la plus cultivée en Chine, c’est l’affaire de la Chine du Sud, mais que dans la Chine du Nord, c’est le blé qui est à l’honneur :

Dans les champs, les paysans ont commencé les moissons. En partant deTurfan, le blé sortait du sol. Au fur et à mesure de mon avancée il a grandi puis pris sa couleur d’or. Aujourd’hui, on le coupe à la faucille. Les moissonneurs portent la lame dans leur musette et ne la montent sur la serpe à angle droit – à la différence des nôtres -, qu’au moment de travailler. Ces lames sont très affûtées, un paysan m’en a crânement fait tâter une. Si seulement les coiffeuses chinoises affilaient aussi bien leurs rasoirs…

Sur la route, on rencontre des groupes de faucheurs qui vont d’un village à l’autre pour louer leurs services. Ils travaillent accroupis, saisissent une poignée de tiges qu’ils coupent à la base d’un mouvement vif. Chaque botte est ligaturée avec deux poignées de blé mises bout à bout. Les gerbes sont rarement laissées dans les champs. On les emporte le soir dans des charrettes à bras. Lorsqu’elles restent sur place, le paysan dort dans l’herbe, à proximité, par crainte des voleurs.

Le battage utilise mille façons. La plus ancienne se fait au fléau, ces grands manches de bois au bout desquels un bâton plus petit et articulé sert à frapper les javelles sur une aire parfaitement plane et dure. La plus moderne – je n’en ai vu qu’une seule -, est une petite batteuse actionnée par le moteur d’un tracteur. On y introduit la gerbe, et la paille fracassée sort par un côté, le grain par l’autre. Entre les deux, il y a les roues. La plus ancienne est un cylindre de pierre cannelé auquel on attelle un cheval qui piétine à longueur de journée les tiges sur l’aire de battage. Une variante consiste à remplacer le cheval et la pierre par un tracteur attelé d’une remorque. Le système le plus désinvolte consiste tout simplement à étaler les javelles sur la route. Les camions et les voitures, en roulant, font le travail… Ensuite, il faut encore vanner le blé, c’est-à-dire séparer le grain des poussières et impuretés ramassées sur l’aire de battage. Le bon grain et l’ivraie… Ça, c’est plutôt le travail des femmes: ce sont elles qui manient le van avec dextérité, jetant le grain en l’air en cherchant de préférence à travailler dans un courant d’air. Les fétus s’envolent, et les grains plus lourds retombent dans le van. L’avant-dernière étape consiste à étaler le grain propre sur le bord de la route ou sur l’aire de battage pour le faire sécher et durcir au soleil, avant d’apporter les sacs chez le meunier qui, pour salaire, prélève une partie du grain.

Je remarque que toutes les phases de la moisson, bêchage de la terre, récolte, battage, vannage sont faits à la main avec des outils exactement semblables à ceux que devaient utiliser les paysans chinois au temps de Marco Polo. Seule touche de modernité : les roues en caoutchouc des charrettes à bras sur lesquelles on transporte le précieux chargement.

Je ne m’arrête à Gangou [dans la boucle que forme le Hoang Ho vers le nord, près de la vallée de la rivière Wei, affluent de la rive droite du Hoang Ho] que le temps d’un déjeuner et je file vers la montagne. Une côte raide me hisse de 1 200 m d’altitude vers un col à 1 700 m. Au sommet, si puissante est la vue qui s’offre à moi et m’éblouit que je lâche Ulysse [son chariot] et reste, le cul dans l’herbe, une bonne heure à contempler le spectacle, éperdu d’émotion.

La route, à cet endroit, est perchée au faîte d’une colline et la vue s’étend vers le sud, le nord et l’est jusqu’à des coteaux lointains noyés dans une brume couleur de pervenche. De là, de quelque côté que je me tourne, vers le haut ou vers le bas, des terrasses par milliers. Grandes, petites ou même minuscules, elles sont plantées de blé, de maïs, de piments et d’arbres fruitiers. Dans ce jardin extraordinaire, du creux des vallons jusqu’au sommet des éminences, pas un mètre, pas un centimètre carré qui ne soit jardiné. Les couleurs, dans le soleil revenu, forment une palette éclatante. Instantanément je suis en communion avec les hommes qui ont réalisé cette œuvre. Combien de milliards de pelletées, combien de sueur a-t-il fallu à ces hommes pour transformer ainsi des montagnes naturellement pelées en ces jardins somptueux ? Combien de générations, de siècles a-t-il fallu à ces humbles fermiers pour bâtir ce chef-d’œuvre, ce décor d’une infinie grandeur ?

Les artistes de ce paysage fabuleux sont de modestes paysans, armés d’une pelle et de la volonté de faire courber leurs têtes altières à ces sommets pour en tirer leur subsistance et celle de leurs frères humains.

[…] Elle est là, sous mes yeux, la Chine éternelle. Depuis une éternité en effet, du fond de la nuit des temps, cette œuvre n’a cessé d’être améliorée, embellie.

[…] La Grande Muraille s’effrite sous le temps et les graffitis, les temples sont détruits dans des guerres plus ou moins religieuses, rongés par les ans et les hommes, mais ces terrasses sont plus belles chaque année, sculptures vivantes et changeantes, couvertes chaque printemps de fleurs, de blé en herbe et de promesses de fruits. Le voilà le plus grand musée du monde.

[…] La mise en valeur des déserts et la mécanisation qui s’amorcent sonneront-elles la fin des terrasses de Dong San Shi Pu ? Alors la nature reprendra ses droits. Car qu’iraient faire des tracteurs dans ces jardins vertigineux et fragiles ? Comment imaginer des diesels venant troubler cette calme grandeur ?

Émerveillé par tant de beauté, incapable de m’en détacher, je grignote un morceau de pain, sans doute fait de la farine du blé qui a poussé ici, accompagné de raisins secs de Turfan [plein ouest, au Sinkiang]. J’ai l’estomac vide et l’âme pleine. Quand je reprends le timon d’Ulysse, j’ai envie de chanter. La ferveur des fidèles du temple ce matin et cette vision de rêve cet après-midi m’ont enfin montré la Chine multiséculaire, celle qui ne se cache pas derrière quelque construction liftée ou maquillée pour plaire aux touristes et qu’on découvre sous la conduite d’un guide. Ici, point besoin de cicérone, l’homme et la terre, comme l’effort et l’orgueil, parlent clair et fort.

Bernard Ollivier Longue Marche III Le Vent des Steppes       Phébus 2003

[8] Évêque de Séville, auteur d’une encyclopédie de 20 volumes qui reprenait l’ensemble des connaissances religieuses et profanes.

[9] Il n’existe aucune interdiction des images dans le Coran. Du XIV° au XVI°, Mahomet est fréquemment peint à visage découvert.

[10] Les Juifs s’étaient en quelque sorte spécialisés dans ce type d’activité en grande partie parce qu’interdiction leur avait été faite de posséder et d’exploiter des terres, mais aussi parce que c’était l’activité qui dégageait le plus de temps possible pour se livrer à l’étude de la Bible et du Talmud.

[11] Ce qui vient contredire l’histoire écrite en occident selon laquelle les Chinois n’auraient admis la rotondité de la Terre qu’à la fin du XIX° siècle… S’ils l’ont redécouverte au XIX°… c’est tout simplement parce qu’ils l’avaient oubliée.


Par l.peltier dans (2 : 01 à 1163) le 27 octobre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

1068                           Le géographe arabe Al Bakri [1040-1094], résidant à Cordoue met par écrit les informations reçues des marchands qui reviennent d’Afrique : il y est question du royaume du Ghana, qui porte le nom de la capitale, occupant le sud de l’actuelle Mauritanie et l’ouest du Mali. Restauré au X° siècle grâce au contrôle des mines d’or situées à des centaines de kilomètres plus au sud, dans la région du Bambouk, cet empire disparaîtra vers le XIII° siècle, supplanté dans sa fonction de porte du commerce transsaharien par Oualata, aujourd’hui en Mauritanie, puis Tombouctou, à partir du XIV° siècle. C’est Soundjata Keita qui lui donnera le coup de grâce, entre 1235 et 1234, en fondant l’empire du Mali.

Ghana est le titre que portent les rois du pays, dont le nom est Aouker. Le roi actuel s’appelle Tounka Minine. Il prit le pouvoir en 1063. Son prédécesseur, Bassi, commença à gouverner à l’âge de 85 ans. [...] Ce Bassi était l’oncle maternel de Tounka Minine. La coutume chez eux exige que le successeur du roi soit toujours le fils de sa sœur, car si l’on ne peut douter qu’il soit le fils de sa sœur, on n’est, par contre, jamais sur qu’il soit vraiment le fils de son père. Tounka Minine était un homme intrépide, doté d’un vaste royaume ; il détenait un pouvoir redoutable.

La ville de Ghana se compose de deux villes, situées dans une plaine. L’une des deux est habitée par les musulmans : il y a douze mosquées, dont l’une sert pour la prière communautaire du vendredi. Elles ont toutes leurs imams, leurs muezzins, leurs récitants du Coran. Il y a dans la ville des spécialistes du droit islamique et des érudits. Dans les environs, on trouve des puits d’eau douce et potable auprès desquels on cultive des légumes. La ville du roi est à une douzaine de kilomètres de la première. Elle s’appelle Le Bois. Entre les deux, il y a des habitations. Leurs constructions sont en pierre et en bois d’acacia. Le roi possède un palais et des huttes à toit arrondis. L’ensemble est clôturé comme par un mur. Dans la ville du roi, il y a une mosquée pour les musulmans venus pour affaires, non loin de la salle des audiences royales.

Tout autour de la ville du roi, on voit des huttes, des massifs d’arbres et une végétation touffue. C’est là que vivent leurs sorciers, ceux qui veillent à leur religion. C’est ici que se trouvent leurs objets sacrés et les tombeaux de leurs rois. Des gardiens sont préposés à ces bois sacrés : nul ne peut y pénétrer et personne ne peut savoir ce qui s’y passe. Là se trouvent également les prisons royales. Si quelqu’un y est interné, on n’entend plus parler de lui.

Les interprètes du roi sont choisis parmi les musulmans, ainsi que son trésorier et la plupart de ses ministres.

Parmi les coreligionnaires du roi, seul ce dernier et l’héritier présomptif, c’est-à-dire le fils de sa sœur, peuvent porter des vêtements cousus ; les autres qu’eux se revêtent, selon leurs moyens, de pagnes de coton, de soie ou encore de soie avec des motifs tissés faits de fils dorés. Tous les hommes se rasent la barbe et les femmes la tête. Leur roi se pare, comme les femmes, de colliers et de bracelets. Il se coiffe de bonnets dorés, autour desquels est enroulé un turban de cotonnades très fines.

Il donne audience pour réparer les injustices, dans une maison à coupoles. Autour de cette maison sont rangés dix chevaux, caparaçonnés avec des étoffes d’or. Derrière le roi se tiennent dix pages portant des boucliers et des épées d’or ; à sa droite sont rangés les fils des princes de son empire, aux cheveux tressés et entremêlés d’or et portant des habits magnifiques ; le gouverneur de la ville est devant lui, assis par terre au milieu des ministres, également assis par terre. Devant la porte de la coupole, des chiens de garde qui ne quittent presque jamais le roi, sont ornés de colliers d’or et d’argent garnis de grelots des mêmes métaux. L’ouverture de l’audience est annoncée par des coups sur un tambour, fait d’une longue pièce de bois évidée. Alors les gens se rassemblent aussitôt. Ses coreligionnaires, à son approche, se prosternent sur leurs genoux et jettent de la terre sur leur tête : c’est leur manière de saluer le roi. Quant aux musulmans, ils se contentent de battre des mains.

Leur religion est le paganisme. Ils adorent des objets sacrés. À la mort d’un roi, il dressent un immense dôme en bois d’acacia au-dessus de sa sépulture. [...] Une fois la porte fermée, on dispose sur l’édifice des nattes et des toiles. Toute la foule assemblée recouvre de terre le tombeau, qui devient peu à peu comme un tumulus impressionnant. On creuse ensuite un fossé tout autour, en laissant un passage pour accéder au tombeau. Ils ont, en effet, la coutume d’offrir à leurs morts des sacrifices et des libations.

Le roi prélève un dinar d’or sur chaque âne chargé de sel qui entre dans le pays et deux dinars en cas d’exportation. Il perçoit pour chaque charge de cuivre cinq mithqal et dix pour toute autre marchandise. Le meilleur or local vient de Ghirayou, qui est à plus de quatre cents kilomètres au sud, à travers une région peuplée de nombreuses tribus de Noirs, avec des habitations tout le long de la route. Si l’on découvre, dans les mines du pays, de l’or en pépites, le roi se le réserve.

1070                             Salomon ben Isaac, plus tard nommé Rachi, a 30 ans ; il est né à Troyes, où sa famille est active sur les foires de Champagne ; il y restera toute sa vie et devient un maître très écouté pour ses commentaires de la Bible hébraïque et du Talmud. Toujours à la recherche de la clarté dans sa pensée comme dans son expression, il acquit rapidement une stature internationale dans le monde religieux juif et une incontestable autorité, en ayant suffisamment de sagesse pour donner à sa vigne le temps qu’il fallait pour donner du bon vin. Il mourra en 1105.

Des marchands d’Amalfi, [au sud de Naples], créent à Jérusalem un hospice pour accueillir les pèlerins et soigner les malades : c’est le début de ce qui deviendra l’ordre des Hospitaliers, qui parviendra à composer avec les Turcs.

Les Turcs Seldjoukides sont à Jérusalem : ils occupent durablement la ville à partir de 1078 : c’en est fini du pèlerinage au tombeau du Christ : l’intolérance l’emporte, l’Occident se voit fermer la route des Lieux Saints.

Les Seldjoukides créèrent un enseignement officiel : l’école de théologie, une forteresse de théologiens, suivant la définition d’un écrivain arabe. Avec cette institution, la madrasa, c’en sera fini des dissensions religieuses et philosophiques, ainsi que du culte de l’antiquité, prôné sous les premiers Abbassides et les Fatimides. De nouveaux programmes, uniquement inspirés par la pensée sunnite vont asseoir définitivement l’orthodoxie. La madrasa naît donc en Iran, et elle va rayonner dans tout l’univers islamique : les collèges sortent de terre comme par enchantement. C’est dans ces établissements que furent formés les esprits qui contribueront à la résistance contre les Croisés et contre les Mongols : politiquement la madrasa a sauvé l’Islam.

Les matières enseignées correspondaient à peu près au trivium des universités européennes, soit la grammaire, la rhétorique et la dialectique. Mais l’enseignement des madrasa se figea et sa décadence s’est produite en Orient pour les mêmes raisons qu’en Occident, par l’abandon de la culture antique, de sorte qu’au moment même où l’Europe retrouvait l’antiquité, en partie par le détour de la civilisation arabe, les universités orientales consommaient leur déclin.

En effet, le danger politique n’avait pas été seul à menacer la puissance de l’Islam. Sous l’influence des traductions du grec, les intellectuels s’étaient efforcés de donner une conception philosophique du monde qui ne fût pas en désaccord avec la religion. Ce fut tout d’abord Kindi, de race arabe, dont l’activité se place au milieu du IX° siècle. Le Turc Farabi, mort en 950, commenta Aristote et, dans un de ses ouvrages, envisagea la vie utopique d’une cité idéale administrée par des sages et fondée sur la justice et le dévouement mutuel. Ce grand esprit exerça sa curiosité dans de nombreux domaines, et certains de ses aperçus sur la violence, sur les sociétés humaines, ne sont pas sans clairvoyance.

Ce furent les écrits de Farabi qui contribuèrent à la formation du Persan Avicenne, personnalité remarquable du siècle suivant, d’une culture extraordinaire, le plus grand philosophe du Moyen Âge oriental, traduit très tôt en Europe.

L’effort des philosophes fut sincère et leur piété indiscutable. Ils ne visaient d’ailleurs pas à une réforme de l’Islam et se préoccupaient d’asseoir l’orthodoxie religieuse sur la raison : selon eux, le progrès des études philosophiques devait concourir à la plus grande gloire de la religion.

En dehors du fond même de la question, c’était là une orientation que la tradition musulmane et arabe ne pouvait approuver. Une fois encore le problème religieux n’avait pas un aspect unique : l’Islam issu de l’enseignement de Médine ne souhaitait pas qu’on examinât la révélation coranique, la parole divine émise en langue arabe, à la lumière de la pensée antique. En même temps donc qu’une lutte de doctrine il y avait une position qu’il n’était pas possible d’abandonner.

Gaston Wiet L’Islam 1956

Sans ce peuple sauvage et guerrier des Turcomans, c’en était fait de l’islamisme. Dans tout l’orient, cette religion dépérissoit ; les âmes s’étoient énervées, la philosophie avoit déraciné les principes religieux dans presque tous les esprits, et, sur les bords du Tigre et de l’Euphrate, les théistes ainsi que les athées ne rougissoient point de publier une doctrine subversive de toute société ; les fréquentes disputes sur le religion avaient détruit les fondemens de la religion même. Les turcomans redonnèrent la sève de la vie à la religion musulmane, qu’ils firent respecter les armes à la main.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

Pour autant, il sera encore possible de s’exprimer librement pendant quelques décennies : ainsi, une centaine d’années plus tard, Omar Khayyâm, poète persan pourra encore dire tout le bien qu’il pense du vin :

Tant que je ne suis pas ivre, mon bonheur est incomplet ;
Quand je suis pris de vin, l’ignorance remplace la raison ;
Il existe un état intermédiaire entre l’ivresse et la saine raison ;
Oh ! qu’avec bonheur, je me constitue l’esclave de cet état, là est la vie !

Et encore quelques centaines d’années plus tard, notre François Rabelais dira à peu près la même chose, en plus concis et plus cru :

En boire peu nous fait sage, beaucoup nous fait lion, et trop nous fait porc, à rouler sous la table et à ronfler du groin.

1071                            Le sultan seldjoukide Alp Arslan inflige une lourde défaite aux troupes du basileus Romain IV Diogène à Mantzikert, [ou Malazgirt] en Asie Mineure, laquelle devient turque. Mais surtout, humiliation suprême pour l’empire d’orient, le basileus est fait prisonnier.

Les Normands prennent goût au monde méditerranéen :

Les aventuriers normands, maîtres de la Sicile, se virent entièrement maîtres de l’Italie méridionale par la prise de Bari en 1071, et ces conquêtes rendirent Robert Guiscard, leur chef, un des plus puissants monarques de son temps. Appuyé du Saint Siège, redouté de l’empereur d’Occident, et encore plus de celui de l’Orient, ce vaillant guerrier méditoit des projets d’invasion et remplissait la terre du bruit de sa renommée et de celle des Normands.

Les Vénitiens, jaloux des progrès de ce peuple, fiers eux-même de leur puissance maritime, et de l’immense commerce dont leur patrie étoit l’entrepôt, vainqueurs des Dalmates, des Croates, se déclarèrent les ennemis des Normands qui, sur mer ainsi que sur terre, soutinrent contre ces républicains leur haute réputation d’intrépidité.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

1074                             Étienne de Thiers fonde l’ordre de Grandmont, aujourd’hui disparu.

1076                             Les Arabes Almoravides s’emparent de la capitale de Tunka Minine, roi du Ghana, royaume fondé par les Soninkés. Le roi est mort. C’est la fin du royaume Soninké.

1078                              Les Turcs Seldjoukides prennent Jérusalem.

vers 1080                    Therould, clerc à Avranches, écrit la première chanson de geste : la Chanson de Roland, neveu de Charlemagne, mort à Roncevaux en 778 : la France entre dans la légende avec ces mots que l’auteur prête à Roland agonisant, mais refusant d’abandonner son épée :

Ne vos ait om qui facet codardie !                                    Puisse jamais ne t’avoir un homme capable de couardise
Dieu, ne laissez que France en seit honide !                   Dieu, ne permettez pas que la France ait cette honte !

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On peut qualifier l’époque allant de la chute de l’empire romain – V° siècle – à l’an 999, un Age des ténèbres parce que les invasions barbares qui se sont produites durant cette période ont handicapé l’Europe pour des siècles et détruit peu à peu la civilisation romaine. Les villes, ruinées, furent désertées ; les grands chemins, négligés, disparurent sous les ronces et les mauvaises herbes ; et des techniques essentielles furent oubliées, y compris la façon d’exploiter une mine ou une carrière. La terre cessa d’être cultivée et, au moins jusqu’aux réformes féodales de Charlemagne, des zones agricoles entières retournèrent à la forêt.

En ce sens, le Moyen Age antérieur à l’an 1000 fut une période d’indigence, de famine et d’insécurité…

Tandis que la population diminuait et s’affaiblissait physiquement, les maladies endémiques (tuberculose, lèpre, ulcères, eczéma, tumeurs diverses) et de redoutables épidémies comme la peste prélevaient un lourd tribut en son sein.

Il est toujours risqué de s’aventurer à des évaluations démographiques pour les millénaires écoulés, mais, d’après certains savants, l’Europe du VII° siècle a vu sa population réduite à environ 14 millions d’habitants ; d’autres avancent le chiffre de 17 millions d’Européens au VIII° siècle. La sous population, combinée à la sous culture des terres, a entraîné une sous alimentation presque générale.

A l’approche du deuxième millénaire, toutefois, les chiffres changent : la population croît. Certains experts estiment la population européenne à 22 millions en l’an 950 ; d’autres parlent de 42 millions en l’an 1000. Au XIV° siècle, la population européenne oscille entre 60 et 70 millions de personnes. Même si les chiffres diffèrent, ils sont d’accord sur un point : au cours des cinq siècles postérieurs à l’an 1000, le nombre d’Européens a doublé, peut-être même triplé. Les raisons de cette rapide croissance sont difficiles à déterminer avec précision. Entre le XI° et le XIII° siècle, des transformations radicales interviennent dans la politique, l’art et l’économie. Mais si l’on constate dès lors une évolution de la situation politique et une véritable renaissance des villes, ne serait-ce pas parce que quelque chose a amélioré les conditions d’existence et de travail ?

Durant les siècles qui ont précédé l’an 1000, un nouveau système de rotation triennale des cultures avait été peu à peu adopté, qui permettait à la terre d’être plus fertile. Mais l’agriculture requiert des outils et des animaux de trait, et des avancées étaient également intervenues sur ce plan là. A la veille de l’an 1000, on commença à équiper les chevaux avec des fers en métal ( jusque là, on se contentait d’envelopper les sabots de chiffons) et des étriers. Ces derniers, naturellement, profitèrent plus aux chevaliers qu’aux paysans. Pour ces derniers, c’est l’invention d’un nouveau genre de harnais pour les chevaux, les bœufs et autres bêtes de somme qui s’avéra révolutionnaire. Les anciens colliers faisaient porter tout l’effort sur les muscles du cou du cheval, ce qui comprimait la trachée. Le nouveau dispositif, la bricole, mettait en revanche à contribution les muscles du poitrail, ce qui accrut d’au moins deux tiers les capacités de l’animal et permit, pour certaines tâches, de remplacer les bœufs par des chevaux (les bœufs travaillaient à un rythme plus lent que les chevaux). De plus, alors que, dans le passé, on attelait les chevaux en paire, ils purent désormais l’être en ligne, ce qui augmenta de façon significative leur puissance de trait.

Vers cette époque, on assista également à des changements dans la façon de labourer. Désormais, la charrue fût dotée de deux roues et de deux lames, l’une pour entailler la terre, l’autre (le soc) pour la retourner. Même si cette « Machine » était déjà connue des peuples nordiques dès le II° siècle av. J.C., ce n’est qu’au XII° siècle qu’elle se répandit dans toute l’Europe.

Mais ce dont je veux surtout parler, ce sont des haricots[6] , et pas seulement des haricots, mais aussi des petits pois et des lentilles. Tous ces fruits de la terre sont riches en protéines végétales, comme le sait quiconque se voit contraint de suivre un régime maigre, car les nutritionnistes ne manquent pas de souligner le fait qu’un bon plat de lentilles ou de pois cassés possède la même valeur nutritive qu’un gros steak saignant. Or les pauvres, en ce lointain Moyen Age, ne mangeaient pas de viande, à part ceux qui se débrouillaient pour élever quelques poulets ou qui se livraient au braconnage (le gibier des forêts appartenait aux seigneurs). Et, comme je l’ai indiqué plus haut, ce régime alimentaire frugal expliquait que la population fût sous-alimentée, maigre, maladive, chétive et incapable d’entretenir les champs. C’est pourquoi, lorsque, au X° siècle, la culture des légumineuses commença à se répandre, elle eût de profondes conséquences sur l’Europe. Les gens qui travaillaient purent absorber plus de protéines, et, partant, devinrent plus robustes, vécurent plus longtemps, procréèrent davantage et finirent par repeupler le continent.

Umberto Eco. Courrier International. 23 12 1999 au 5 01 2000.

Dans l’état actuel de nos connaissances, il est impossible de déterminer avec exactitude la date de l’apparition en France de la charrue ; impossible donc, à plus forte raison, de mettre un nom sur celui qui en usa le premier au cours du ou XI° siècle. C’est bien dommage car, s’il est tout à fait légitime que Mathieu de Dombasle, qui améliora beaucoup cet outil quelque huit siècles après son arrivée chez nous, ait sa statue à Nancy, sa ville natale, il est regrettable que le premier inventeur n’ait pas laissé son nom à la postérité. Dieu sait pourtant si l’humanité doit lui être reconnaissante d’avoir eu cette idée de génie qui le poussa à transformer un vulgaire araire en charrue, en changeant la forme de son soc !

Car si l’emploi de l’araire dans les terres de nos ancêtres avait déjà été une sorte de révolution dans l’art de la culture, celui de la charrue, au cours du XI° siècle, fit entrer l’agriculture dans une voie, très révolutionnaire elle aussi, dont elle ne sortit plus jamais. Une voie que tous les agronomes améliorèrent de siècle en siècle mais qui fut bel et bien ouverte par le premier vrai sillon que traça un ancêtre anonyme.

Je rappelle pour mémoire que, depuis des millénaires, l’homme s’astreignait à gratter le sol avant de l’emblaver. Travail superficiel qui ne permettait pas,ou très peu, de retourner la terre. Car même si l’araire avait été amélioré grâce à un avant-train à roues, l’espèce de rostre symétrique, en bois durci ou en métal, qui lui servait de soc, et les oreilles en planches qui l’encadraient ne pouvaient en aucune façon faire remonter en surface une glèbe qui ne demandait pourtant qu’à voir enfin le soleil et s’aérer pour devenir généreuse.

L’araire creusait des raies au fond desquelles tombaient les graines. La charrue, non seulement incise la terre avec son coutre, fouille et ouvre le sous-sol de son soc, mais contraint surtout la bande de terre précédemment découpée à monter, en glissant le long du versoir, à se torsader, à se retourner avant de retomber enfin en enfouissant sous elle toute la couche superficielle qui, de tout temps, recouvrait le champ. Et ce fut parce qu’un homme comprit un jour tout le parti qu’il pouvait tirer d’un simple versoir placé dans le prolongement du soc, que la quasi-totalité des bonnes terres arables du monde sont désormais labourées à la charrue ; car s’il existe encore des pays qui usent de l’antique araire, on ne peut pas les considérer comme de grands producteurs.

Si la charrue, vers les temps que nous évoquons, contribua à une très nette augmentation des rendements – ils grimpèrent jusqu’à quatre, voire cinq pour un ! – et s’il n’est pas certain que la nouvelle pratique du labour due à la charrue explique toute cette progression, on est en droit de penser qu’elle y contribua beaucoup. De même, faut-il se souvenir que ce fut toujours à cette époque que fut vulgarisé l’emploi du collier rigide pour les chevaux.

Eux aussi, depuis leur domestication, trois mille ans plus tôt, attendaient l’inventeur qui viendrait les débarrasser de cette sorte de garrot de cuir qui leur ceignait le cou et les étouffait dès la moindre traction. Le collier d’épaule les soulagea à un tel point que leur puissance de travail et de traction fut multipliée par dix ! De même, grâce aux fers dont on les dota, ils purent désormais déplacer leur charge en tout terrain avec beaucoup plus d’aisance. Mais je ne jurerai pas qu’ils eurent moins de travail, car si, dans certains cas, l’araire pouvait être tiré à bras d’hommes, la charrue, vu le travail qu’elle effectue et la profondeur où elle s’enfonce dans le sol, exige de solides et puissants attelages ; les chevaux furent donc mis à la peine.

Cela dit, je pense qu’il faut rappeler que le petit paysan – libre ou serf – était sans doute beaucoup trop misérable pour pouvoir acquérir un outil aussi coûteux qu’une charrue. De même, très rares étaient sans doute ceux qui pouvaient s’acheter et nourrir un attelage de chevaux ou des bœufs, d’ailleurs les écrits de l’époque mentionnent tous des «laboureurs à bras», c’est tout dire.

Mais à propos de ces siècles qui virent de réels progrès, tant dans la mécanisation, les façons culturales et les rendements, il est impossible de les évoquer sans parler de ce phénomène extraordinaire que furent les croisades.

Extraordinaire, car même si certains historiens assurent – ce qui est leur droit – que les croisades se transformèrent plus souvent en opération commerciale qu’en pèlerinage mystique – mais l’un empêche-t-il vraiment l’autre? -, le fait est qu’il n’est pas à la portée du premier prédicateur venu d’expédier, en moins de deux siècles et grâce à huit levées en masse, plus d’une douzaine de rois et d’empereurs, des papes, des évêques et plusieurs centaines de milliers d’individus en direction de la Terre sainte ! Car on voudra bien reconnaître que, même à cheval – et la majorité des pèlerins n ‘en possédait pas ! – ce n ‘est pas la porte à côté ! Comme, de surcroît, les chemins étaient très mal fréquentés, partir en croisade exigeait, envers et contre tout, d’exceptionnelles motivations.

Mais cela demandait aussi de grosses mises de fonds de la part de tous les seigneurs et autres chevaliers pressés d’en découdre avec les Sarrasins ; l’équipement, les montures, les armes et la troupe à pied coûtaient cher, et, si les croisés connaissaient la date de leur départ, il n’en allait pas de même de celle du retour… Il était donc prudent et indispensable de partir avec de bonnes réserves d’argent.

Aussi peut-on penser, qu’au-delà de toute considération spirituelle, et même si la majorité des manants ne quitta jamais sa paroisse, le phénomène des croisades toucha aussi le monde paysan à cause de touts les ventes de terrains que certains propriétaires n’hésitèrent pas à faire pour partir vers le tombeau du Christ.

Qui dit vente de terrain dit changement de maître pour les serfs, mais aussi, pour les paysans libres, possibilité d’acquérir enfin le modeste lopin tant convoité, ce bout de terre qui va faire de vous un autre homme, un petit propriétaire !

Si l’on ajoute à cela que beaucoup de croisés découvrirent, en cours de route et au Moyen-Orient, des modes de culture très différents des nôtres, ces plantes jusque-là inconnues et qu’ils en tirèrent sûrement de précieux et très terre à terre enseignements, on est bien obligé de penser que, si les départs en croisade exaltaient le spirituel, les retours rendaient au temporel la part qui lui était due.

Claude Michelet Histoires des paysans de France      Robert Laffont 1996

Le travail du sol est essentiellement effectué par l’araire, adaptation du bâton à fouir originel à la traction animale, l’attelage de bœufs principalement.

Le labour effectué par l’araire est superficiel et symétrique. Il nécessite en général un labour entrecroisé et convient surtout aux terres sèches du Midi. Il restera d’ailleurs en usage dans certaines régions de la France du sud de la Loire jusqu’à une époque récente. Mal adapté aux terres lourdes et humides des régions septentrionales, il y sera remplacé progressivement au Moyen Age, par un nouveau type de charrue bénéficiant de trois perfectionnements essentiels : le coutre, long couteau plat coupant la terre verticalement, le soc plat, qui coupe horizontalement la terre et les racines en profondeur, et le versoir, qui retourne la terre sur le coté. Déjà attesté en Bohème et en certaines contrées de l’Europe du Nord dès le VIII° siècle, son expansion en Europe Occidentale, se produit surtout au XII°. Ses avantages en climat humide sont avant tout une moindre fatigue du paysan et une fertilisation des sols permettant une augmentation substantielle de la production agricole.

En revanche, le poids et la puissance de cette charrue moderne nécessitent le recours à des attelages pouvant atteindre huit bœufs, et donc, la mise en commun du travail par plusieurs paysans. Marc Bloch a vu dans ce changement technique la cause essentielle de la constitution de communautés paysannes dans l’Europe du Nord. De l’avènement de la charrue à versoir découlerait, par conséquent, l’opposition entre les régions situées au sud de la Loire et des Alpes, aux structures sociales plus individualistes à cause de l’utilisation de l’araire, et celles du nord, où la charrue à versoir était en usage. Cette hypothèse viendrait expliquer en partie la séparation entre les moulins communautaires à roue verticale du Nord et les rouets familiaux du Sud.

[...] L’expansion du moulin à eau dès le X° siècle n’est pas due à une innovation technique majeure, … mais à une conjonction de facteurs aussi divers que :

  • Les changements dans l’agriculture : importation et culture de nouvelles catégories de blés nécessitant la substitution de la meule au pilon ;
  • L’exploitation des forêts et donc la demande en scieries mécanisées ;
  • Les progrès de la métallurgie et de la demande en fer, et donc en forges hydrauliques ;
  • Le rôle des cisterciens qui ont mené une véritable politique de mécanisation dans les centaines de monastères qu’ils créèrent à travers toute l’Europe
  • L’évolution du système féodal : pénurie de main d’œuvre due à la disparition des équipes d’esclaves dans les grandes villas, hypothèse à prendre avec prudence… ;
  • La première urbanisation du XI° siècle et l’exploitation de l’eau à tous les niveaux : énergie, hygiène, transport… ;
  • Les raisons financières : la construction d’un moulin demandait un investissement important, mais son exploitation pouvait être d’un excellent rapport ;
  • Le réchauffement climatique de la fin du XII° siècle, qui augmente notablement les rendements céréaliers.

Toutes ces raisons se sont conjuguées pour aboutir à un immense engouement pour la construction de moulins.

[...] A quelques exceptions près, les moulins des pays de langue d’oc sont pourvus en majorité de roues horizontales, alors que les autres ont des roues verticales.
[...] Au nord, les défrichements, les travaux de canalisation des rivières et toute une politique d’exploitation de l’espace ont favorisé l’implantation de moulins collectifs d’une puissance plus importante que les rouets méridionaux, adaptés par leur technique à une production plus familiale.
[...] les moulins hydrauliques ont représenté un mode de production d’énergie beaucoup plus répandu que les moulins à vent, hormis dans certaines régions comme le Moyen Orient, la Grèce ou les Flandres.
[...] En fait, la culture technique moderne s’est bâtie progressivement tout au long des dix siècles qui ont précédé la révolution industrielle, une culture largement fondée sur la roue, le mouvement rotatif, le volant. Toute la mécanique du XIX° siècle va y puiser ses sources et l’on pressent le bouleversement qui aura dû s’accomplir dans l’esprit des ingénieurs du XVIII° siècle pour imaginer une machine à vapeur fondée sur le mouvement alternatif. Avec elle s’ouvre la voie qui conduira au moteur à combustion interne, aujourd’hui reproduit à des millions d’exemplaires dans la plupart des transports du XX° siècle.

Bruno Jacomy Une histoire des techniques         Seuil 1990

Autant de fonctions, autant de moulins …

  • Le moulin à huile – olive, colza, lin, noisettes, moutarde, tournesol, noix -.
  • Le moulin à forge, mettant en action un martinet, gros marteau de 150 à 200 kg.
  • Le moulin à scier, avec une scie, d’abord circulaire, puis droite quand on saura transformer un mouvement circulaire en mouvement linéaire.
  • Le moulin à foulons, pour la fabrication des tissus et de la pâte à papier.
  • Le moulin à pilons, pour extraire le minerai de fer.
  • Le moulin à céréales, pour obtenir la farine.

Au cœur de ces moulins : les meules.

L’opération qui consiste à écraser le grain entre deux pierres pour en extraire de la farine nécessite une grande habileté de la part du meunier. Les meules de son moulin doivent tourner à une vitesse et à un écartement bien précis, être souvent repiquées au marteau pour garder leur abrasivité. Surtout, elles ne doivent pas être taillées dans n’importe quelle pierre. Une roche trop souple ne ferait que déchiqueter le blé et donnerait un gruau dont on ne pourrait retirer le son ; à l’inverse, une pierre trop dure transformerait la farine en une poussière difficilement panifiable, chargée en plus d’une huile empêchant sa conservation. Enfin, les meules ne doivent pas s’user trop rapidement sous peine de ruiner leur propriétaire, puisqu’une seule de ces pierres équivaut au prix d’une maison au XVIII° siècle. La pierre idéale doit donc posséder plusieurs qualités contradictoires, être à la fois solide, dure et souple. De telles pierres ne courent pas les champs. On ne les trouve que dans des gisements bien déterminés, dont on fit la recherche dès le Moyen Age voire dès l’Antiquité, et qui donnèrent naissance à des carrières spécifiques : les meulières. De ces meulières, il existe des milliers d’exemplaires à travers la France. Les unes, les plus nombreuses, se résument à quelques trous percés dans le rocher, tandis que d’autres – un peu plus de 200 à l’échelle de l’hexagone, s’étirent sur plusieurs hectares voire plusieurs dizaines de kilomètres carrés pour les plus vastes d’entre elles. [Les meulières du Mont de Vouan, sur la commune de Viuz en Sallaz, en Haute Savoie, exploitaient un grès et des marnes contenant 85 % de quartz, dans la nappe du Gurnigel, remontant à ~ 60 à 50 m.a. Finie, la meule mesurait 1.1 m de diamètre pour une épaisseur de 30 cm. L’éclatement de la face interne de la meule par dilatation de coins de bois mouillés se faisait à une pression de 300 kg/cm². On estime la production totale entre 20 000 et 30 000 meules.] Les petites meulières locales eurent leur heure de gloire au Moyen Age. A une époque où l’état des voies de circulation empêchait ou rendait très dispendieux le transport de masses supérieures à la tonne, meuniers et propriétaires s’approvisionnaient au plus près des moulins, quitte à se contenter de la première pierre venue. […] Ces roches fréquemment médiocres ne produisaient qu’une farine colorée, semée de minuscules grains de sable qui donnaient au pain un « craquant » épouvantable. Aussi, à force d’ingurgiter leur vie durant des montagnes de miches mâtinées de silice, les contemporains d’Hugues Capet (941-996) ou de saint Louis (1214-1270) finissaient par s’user les dents avant leurs quarante ans. Ils y gagnaient des visages déformés, des molaires limées jusqu’aux racines, des douleurs insupportables, parfois des infections mortelles, sans compter un moindre plaisir à goûter le moment du repas. Dès le XVI° siècle, médecins et agronomes dénoncèrent les effets de ces mauvaises meules et conseillèrent l’emploi de pierres mieux adaptées au travail de mouture. Les meuniers ne les avaient pas attendus pour commencer à changer leurs pratiques. […] Une évolution radicale est intervenue au cours de l’Ancien Régime. Un tri s’est opéré progressivement dans la France médiévale et moderne, au profit des carrières exploitant les gisements de meilleure qualité et implantés à proximité des cours d’eau navigables. Aux XIV° et XV° siècles, certaines de ces « meulières régionales » travaillent déjà à une échelle industrielle et expédient leurs produits dans un rayon de quelques dizaines de kilomètres, quand ce n’est pas dans plusieurs provinces. Leur succès se généralise et s’amplifie aux XVI° et XVII° siècles, que l’on peut considérer comme leur âge d’or. Il provoque peu à peu l’abandon des meulières villageoises, lesquelles n’alimentent plus au XVIII° et au début du XIX° siècle que les localités montagnardes restées hors de portée des routes carrossables. Puis les meulières régionales s’effacent à leur tour devant la concurrence d’une poignée de très grandes carrières. Spécialisées dans la fabrication de meules de silice presque pure, ces championnes toutes catégories s’ouvrent en forêt de Moulière (Poitou), près de Domme et de Bergerac (Périgord), en Touraine (Cinq-Mars) et surtout en Champagne et en Brie, autour de La Ferté-sous-Jouarre. C’est là, aux portes de Paris, que se trouve la pierre meulière réputée la meilleure du monde. [L’éclatement de la face interne de la meule nécessite une pression de 2.4 tonnes/cm²]. Elle est travaillée par une armée de meuliers qui, dès le XV° siècle, alimentent les moulins du Bassin Parisien et jusqu’à ceux des Flandres, de Bretagne et d’Angleterre. Aux XVI° et XVII° siècles, tandis que la commercialisation des briardes gagne de nouveaux territoires (sud de la France, Allemagne, colonies américaines même), le gisement tombe entre les mains de quelques négociants qui concentrent toutes les étapes du processus industriel, depuis l’appropriation de la ressource jusqu’à la vente au loin, sans oublier le contrôle de la main d’œuvre. Cette mutation des cadres de production n’est pas du goût de tous les meuliers qui, de maîtres artisans indépendants, se voient ravalés au rang de simples ouvriers. Deux villages de Brie champenoise tentent de faire barrage à l’appétit des négociants fertois, et vont jusqu’à déclencher une affaire d’État au cour des grands débats du siècle des Lumières. Rien n’y fait. En même temps qu’ils s’enrichissent et, pour certains d’entre eux, accèdent à la noblesse et deviennent de grands commis de l’État, ces marchands-meuliers de La Ferté poursuivent une progression qui les amène à prendre le contrôle des gisements concurrents ou à les faire disparaître. Aux XVIIIe et XIXe siècles, leur pierre meulière et ses équivalents du sud-ouest de la France s’imposent dans le monde entier comme condition sine qua non d’une mouture moderne, ainsi qu’une vaste campagne de promotion littéraire et scientifique le clame à tour de pages. […] En se détournant des meulières locales de tout-venant au profit des carrières régionales puis des gisements briards, les Français en général et les ruraux en particulier cherchèrent à améliorer la saveur de leur pain et jusqu’à sa blancheur, si importante dans une société qui cultivait déjà les apparences . Dès les XIV° et XV° siècles, rares étaient les villages qui ne disposaient pas d’un « moulin blanc », produisant sans la colorer une farine de froment sous des pierres calcaires ou de silice. Aux XVII° et XVIII° siècles, le nec plus ultra des pierres – les briardes ou leur équivalent – équipait peu ou prou toutes les communautés, à l’exception des localités de montagne les plus isolées. Le pain français devint le meilleur pain du monde, y compris pour les bouches villageoises. Cette révolution culinaire s’accompagna d’une notable avancée médicale, un recul important de l’usure dentaire, et par ricochet des troubles qu’elle ne manquait pas d’entraîner. Les meulières participèrent donc au mouvement général du progrès. La bonne pierre accoucha d’un bon pain, bien avant le XIX° siècle et la révolution industrielle.

La pierre à pain. Les carrières de meules de moulins en France, du Moyen Age à la révolution industrielle . Presses Universitaires de Grenoble, 2006, tome 2, pp. 253-254

Au Moyen Age, une classification symbolique des aliments sous-tend (et valide) la hiérarchie sociale. Du monde inanimé à Dieu, la « chaîne de l’être » ordonne les créatures vivantes et les aliments qu’elles peuvent fournir. Tout en bas, les racines et les bulbes, ce qui est en contact avec la terre, au plus loin de l’esprit. Suivent les herbes, les fleurs et les fruits. Puis les poissons, nourriture de carême à tendance froide, portant à la tempérance. Le porc, animal grossier, volontiers mangeur de racines, est au rang le plus inférieur des quadrupèdes, où se distingue au contraire le veau. Viennent enfin la volaille et, dans leurs connivences angéliques, les oiseaux, chair la plus favorable à qui œuvre au devenir de l’esprit. On verra donc force chapons et gibier à plume au menu des seigneurs et des gens d’Église ; quand le vilain s’estime parfois heureux de partager l’ordinaire des cochons[7]. Le hic est que, vue d’en haut, la nourriture du vilain lui est, pense-t-on, convenable par essence. Sa nature grossière non seulement s’accommode des aliments « inférieurs », mais les requiert ; la nourriture des gens de qualité lui serait néfaste. « La consommation de produits végétaux devient, selon [les médecins, les diététiciens et les nouvellistes du temps], une véritable nécessité physiologique des rustres. » L’aliment végétal, illustré dans ce qu’il a de pire par les ressources sauvages des temps de disette, apparaît comme le redoutable « marqueur » d’un état social apparenté à celui des bêtes. Le peuple qui, selon les chroniques, « se nourrit d’herbes sauvages et de racines », ne saurait émouvoir outre mesure les mangeurs de palombes. Ainsi, au sens strict, s’alimente l’injustice.

Le rustre, lui, très éloigné des gloses sur le bien-fondé (céleste) de la hiérarchie sociale, doit sa survie aux céréales. On a vu depuis combien de millénaires. Les estimations les plus fiables sur la ration quotidienne moyenne de grains par personne dans l’ancienne société (au Moyen Age, sans qu’on puisse étendre la validité de ces données aux temps protohistoriques) sont au minimum de trois quarts de litre (environ 600 grammes) ; c’est-à-dire 275 litres par an (environ 220 kilos). Cette quantité journalière est plus souvent supérieure à 1 litre : de 1,1 à 1,65 litre (entre 400 et 600 litres par an) dans les comptes des tables favorisées cités par L. Stouff (Provence des XIV° et XV° siècles). Plus on descend dans l’échelle sociale, plus la part du pain est grande : de 25 % chez les précepteurs des maisons nobles, elle passe de 55 à 70 % chez les ouvriers agricoles. Au point que le reste de la ration alimentaire est appelé companage, « ce qui accompagne le pain ».

Pierre Lieutaghi La Plante compagne            Actes Sud 1998

Le temps des invasions appartenait au passé – celles des Normands dans le nord, celles des Sarrasins dans le sud – et la relative sécurité revenue entraîna un accroissement important de la population, de la production et circulation des denrées et des biens : lorsque le besoin de sécurité se relâche, c’est la dépendance directe du seigneur qui en fait autant : bourgs et bastides se mirent à couvrir le territoire ; bourg au nord, bastide au sud : les deux mots impliquent une fortification : le retour d’une relative sécurité ne va pas jusqu’à se priver d’une enceinte fortifiée. Et l’habitant du bourg est un bourgeois.

C’est dans la France du Nord qu’on voit apparaître un principe de droit selon lequel un homme qui aura passé un an et un jour dans une ville ne pourra plus être réclamé comme serf par son ancien seigneur ; le principe nous vient d’Allemagne, résumé dans le célèbre adage : Stadtluft macht frei – l’air de la ville rend libre -. Huit siècles plus tard, l’adage est toujours bien vivant, vidé de son cadre juridique, pour illustrer une donnée sociale plus générale, mais bien réelle, non seulement en Allemagne, mais dans le monde entier. Cette liberté va être au cœur de la naissance des villes

Comment se créent-elles ? Les cas de figure sont nombreux : ce peut-être une abbaye qui concède un terrain à tous ceux qui voudront s’y installer pour y exercer métier ou commerce, avec des privilèges variables, mais qui comportent presque toujours la liberté personnelle. Parfois l’initiative vient du seigneur : ainsi vers 1229, le comte de Toulouse entreprend la construction des premières bastides pour faire concurrence aux grandes villes anciennes, limiter les pouvoirs des féodaux, protéger ses frontières tout en assurant aux paysans liberté et sécurité.

Ce peut-être aussi le fait du roi lui-même : ainsi en est-il d’Aigues Mortes, à laquelle Saint Louis octroya une Charte de franchise en 1246 : exemption d’impôts et de péage pour les marchandises, exemption d’obligations militaires, biens garantis par l’autorité royale, qui entretiendra une garnison de vingt cinq sergents. La ville s’administrera elle-même en élisant un consul ; un marché hebdomadaire et une foire annuelle entretiendront le commerce.

Les villes anciennes s’émancipaient elles aussi de la tutelle seigneuriale, et quand le cours naturel des choses n’y suffisait pas, on employait la force : ainsi, et cela est surtout vrai dans le nord, les villes de Laon, Saint Riquier, le Mans, connurent des troubles sanglants.

Le résultat, c’est qu’il y eut en France autant de régimes, ou peu s’en faut, que de villes : ici, les habitants avaient seulement obtenu l’exemption d’impôts ou l’exemption de taxe et d’octroi pour leurs marchandises lorsqu’il y avait une foire ou un marché ; ailleurs, le représentant du seigneur, qu’on appelait généralement le prévôt ou viguier, gardait l’administration de la justice ou encore celle de la police ; ailleurs enfin, les villes s’administraient entièrement elles-mêmes, leurs habitants s’engageant les uns envers les autres par ce qu’on appelait le serment communal ; ils se juraient une fidélité réciproque, comme les vassaux nobles juraient fidélité à leur seigneur ; ils élisaient eux-mêmes leurs administrateurs, qu’on appelait, suivant le lieu, échevins, consuls ou encore jurats, ou, à Toulouse, capitouls.

Georges et Régine Pernoud Le Tour de France médiéval              Stock 1983

La condition du serf n’est pas connue précisément ; l’histoire enseignée à la fin du XX° a probablement noirci à dessein le tableau ; le « cursus professionnel » de Constant Leroux cité par Régie Pernoud pourrait n’être à la limite qu’une exception venant confirmer la règle, mieux, il peut représenter une moyenne du type d’évolution du serf, et encore mieux, c’est l’hypothèse de Régine Pernoud, son cas est représentatif de celui de milliers d’autres ; de toutes façons cet opportunisme a bien existé, et avec lui l’avancement par le mérite :

Qui était Constant Leroux ? Un serf, un simple serf du Ronceray, l’homme placé le plus bas dans la hiérarchie sociale de son temps : la seconde moitié du XI° siècle. Il est bien rare d’avoir quelque trace de l’histoire d’un serf en cette lointaine époque, à moins qu’il ne s’agisse d’un serf qui se soit élevé à une fortune exceptionnelle, comme Suger. Rien de tel chez Constant Leroux, qui serait resté aussi ignoré que les millions d’autres serfs qui ont vécu sur notre sol si un érudit de notre temps, Jacques Boussard, n’avait exhumé son histoire à travers les actes qui le concernent dans le cartulaire (registre où étaient recopiées, ou du moins mentionnées, les chartes, c’est-à-dire les actes divers, donations, baux, ventes, achats, legs, etc., passés pour le compte d’un monastère) de l’abbaye du Ronceray, où une moniale avait d’ailleurs pris soin, à la fin du XIe siècle, de consacrer une notice au personnage.

Constant Leroux s’était vu confier la garde du cellier de l’abbaye, proche de l’église Saint-Evroult, ainsi qu’une vigne attenante dans le quartier de la Doutre. Au bout de quelque temps, les religieuses lui remirent, à titre viager, une maison avec fournil et un demi-arpent de vignes situés près de la porte de Chanzé, et qu’une certaine Ermengarde, veuve, leur avait légués par testament. A cela s’ajoutèrent, un peu plus tard, deux terres cultivables et des prés situés à l’Espau et à Femart. Visiblement, Constant Leroux ne reculait pas devant la besogne.

Mais il entendait aussi tirer profit de son travail. Un beau jour, il vint trouver les religieuses : ces terres, il les cultivait à mi-fruit ; c’était d’un trop faible rapport pour le travail qu’il y faisait. Les religieuses, conciliantes, acceptèrent de transformer le mi-fruit en un «terrage », sorte de bail qui devait être à prix fixe. Constant se retire satisfait. Pas pour longtemps : voilà qu’il apprend qu’un autre legs vient d’être fait aux religieuses ; il s’agit de deux arpents de vigne au lieu-dit les Châtaigniers, qui justement touche ses terres ; et ces vignes sont quittes de tout droit. Constant se présente donc de nouveau au Ronceray et obtient les vignes, à titre viager. Et quelque temps après, sur de nouvelles instances, il se fait encore donner deux arpents de prés vers la Roche de Chanzé.

Voilà le petit serf, à ses débuts simple domestique de l’abbaye, devenu un riche exploitant. Malheureusement, sa femme Gosberge ne lui a pas donné d’enfants; aussi prend-il avec lui son neveu Gautier et sa nièce Yseult ; celle-ci épousera le cellérier de l’abbaye, un certain Rohot. Quant à Gautier, Constant tient à l’établir sur les terres qu’il a travaillées.

Lui-même, sur ses vieux jours, demande à entrer comme moine à l’abbaye de Saint-Aubin ; sa femme, de son côté, prend le voile au Ronceray. Mais une fois moine, Constant réclame des religieuses, en récompense de ses bons services, que son neveu jouisse des mêmes avantages et des mêmes terres que lui-même. Ce qu’il obtient.

L’histoire de Constant Leroux a dû être celle de milliers et de milliers de ­Legrand, de Lefort, de Dubois et de Duval : paysans laborieux, tenaces, finauds, attentifs à toutes les occasions d’arrondir leur parcelle, exploitant en connaisseurs le pâturage de la vallée et la vigne du coteau ; au surplus, attachés à leur famille autant qu’à leurs biens, et capables, au terme d’une existence qu’on a pu croire uniquement terre à terre, de tourner leurs regards vers le ciel.

Georges et Régine Pernoud Le Tour de France médiéval             Stock 1983

L’homme doit travailler à l’image de Dieu. Or le travail de Dieu, c’est la Création . Toute profession qui ne crée pas est donc mauvaise ou inférieure. Il faut, comme le paysan, créer la moisson, ou à tout le moins, transformer comme l’artisan la matière première en objet.
À défaut de créer, il faut transformer – « mutare » -, modifier – « emendare » -, améliorer – « meliorare ». Ainsi est condamné le marchand qui ne crée rien. C’est là une structure mentale essentielle de la société chrétienne, nourrie d’une théologie et d’une morale épanouies en régime précapitaliste.
L’idéologie médiévale est matérialiste au sens strict. Seule a valeur la production de matière. La valeur abstraite définie par l’économie capitaliste lui échappe, lui répugne, est condamnée par elle.
Le tableau esquissé jusqu’ici vaut surtout pour le haut Moyen Âge. La société occidentale, à cette époque essentiellement rurale, englobe dans un mépris presque général la plupart des activités qui ne sont pas liées directement à la terre. Encore l’humble travail paysan se trouve-t-il humilié par le biais des  « opera servilia », des tâches serviles interdites le dimanche, et par l’éloignement où se tiennent les classes dominantes – aristocratie militaire et foncière, clergé – de tout travail manuel. Sans doute quelques artisans – des artistes plutôt – sont-ils auréolés de singuliers prestiges où la mentalité magique se satisfait de façon positive : l’orfèvre, le forgeron, le forgeur d’épées surtout… Numériquement, ils comptent peu. À l’historien des mentalités, ils apparaissent plus comme des sorciers que comme des hommes de métier. Prestige des techniques du luxe, ou de la force, dans les sociétés primitives…
Or ce contexte, entre le XIe et le XIIIe siècle, change. Une révolution écono­mique et sociale se produit dans l’Occident chrétien, dont l’essor urbain est le symptôme le plus éclatant, et la division du travail l’aspect le plus important.
De nouveaux métiers naissent ou se développent, de nouvelles catégories professionnelles apparaissent ou s’étoffent, des groupes socioprofessionnels nou­veaux, forts de leur nombre, de leur rôle, réclament et conquièrent une estime, voire un prestige appropriés à leur force. Ils veulent être considérés et y réussissent. Le temps du mépris est révolu. Une révision s’opère dans les attitudes à l’égard des métiers. Le nombre des professions interdites ou déconsidérées décroît, les causes d’excuse à l’exercice de tel ou tel métier, jusqu’alors condamné, se multiplient.
Le grand instrument intellectuel de cette révision, c’est la scolastique. Méthode de distinction, elle bouleverse la classification grossière, manichéenne, obscure, de la mentalité préscolastique. Casuistique – c’est, aux XIIe et XIIIe siècles, son grand mérite avant de devenir son grand défaut – elle sépare les occupations illicites en soi, par nature – « ex natura » – de celles qui sont condamnables selon les cas, par occasion – « ex occasione ».
Le phénomène capital, c’est que la liste des métiers condamnés sans rémission « ex natura », s’amenuise à l’extrême, s’amenuise sans cesse.
L’usure, par exemple, encore maudite sans recours au milieu du XII° siècle, dans le Décret de Gratien, se différencie insensiblement en diverses opérations dont certaines, de plus en plus nombreuses, seront peu à peu tolérées.
Bientôt seuls jongleurs et prostituées seront bannies de la société chrétienne. Encore la tolérance de fait dont ils jouiront s’accompagnera-t-elle de complaisances théoriques à leur égard, et même de tentatives de justification.
[...] Ainsi, lors de la construction de Notre Dame de Paris, un groupe de prostituées demanda à l’évêque la permission d’offrir un vitrail à la Vierge, exemple très particulier du vitrail de corporation, qui devait en tout cas exclure toute représentation des activités du métier. L’évêque, embarrassé, consulta et finalement refusa. Nous avons conservé l’avis émis par l’auteur d’un des premiers Manuels de confession, Thomas de Chobham. Or le raisonnement du savant chanoine est curieux. « Les prostituées, écrit-il, doivent être comptées parmi les mercenaires. Elles louent en effet leur corps et fournissent un travail… D’où ce principe de la justice séculière : elle agit mal en étant une prostituée, mais elle n’agit pas mal en recevant le prix de son travail, étant admis qu’elle est une prostituée.
D’où le fait qu’on peut se repentir de se prostituer, et toutefois garder les bénéfices de la prostitution pour en faire des aumônes. Mais si on se prostitue par plaisir et si on loue son corps pour qu’il connaisse la jouissance, alors on ne loue pas son travail, et le bénéfice est aussi honteux que l’acte. De même si la prostituée se parfume et se pare de façon à attirer par de faux attraits et fait croire à une beauté et à des appâts qu’elle ne possède pas, le client achetant ce qu’il voit, et qui, dans ce cas, est mensonge, la prostituée commet par là un péché, et elle ne doit pas garder le bénéfice qu’elle en retire. Si en effet, le client la voyait telle qu’elle est vraiment, il ne lui donnerait qu’une obole, mais, comme elle lui parait belle et brillante, il lui donne un denier. Dans ce cas , elle ne doit garder qu’une obole et rendre le reste au client quelle a trompé, ou à l’Église, ou aux pauvres … »

Jacques Le Goff Un autre Moyen Age. Temps et Travail.    Quarto Gallimard 1999

Par-delà ces rapports malgré tout extérieurs entre l’univers religieux et le monde matériel, il faut se rappeler que toute prise de conscience au Moyen Âge se fait par et à travers la religion – au niveau de la spiritualité. On pourrait presque définir une mentalité médiévale par l’impossibilité à s’ex­primer en dehors de références religieuses – et ceci, jusqu’au cœur religieux du XVIe siècle. Quand une corporation de métier se fait représenter, et pour ce exhibe les instruments de son activité professionnelle, c’est en en faisant les attributs d’un saint, en les intégrant à une légende hagiographique, et ceci tout naturellement, parce que la prise de conscience des hommes de la corporation s’opère par une médiation religieuse. Il n’y a de prise de conscience d’une situation, individuelle ou collective, y compris une situation profession­nelle, qu’à travers une participation, et, au Moyen Âge, cette participation ne peut être qu’une participation à un univers religieux, plus précisément à l’univers que leur propose ou leur impose l’Église. Mais l’univers de l’Église n’est-il pas précisément exclusif du métier ?

Notons d’abord que lorsqu’il y a eu dans l’Occident médiéval, au moins avant le XIVe siècle, révolte contre l’Église et contre son univers mental et spirituel, ces révoltes ont presque toujours pris une allure en quelque sorte hyperreligieuse, c’est-à-dire une forme de religiosité mystique dont un des principaux aspects a été d’exclure toute intégration de la vie matérielle – et partant professionnelle – à l’univers religieux. Presque toutes ces révoltes se sont traduites en hérésies et ces hérésies ont presque toutes été à carac­tère manichéen, dualiste. Or, la vie matérielle y était rangée dans l’univers du mal. Le travail, tel que l’accomplissaient et par suite le concevaient les hérétiques avait pour résultat de servir l’ordre établi ou soutenu par l’Église et se trouvait donc condamné comme une sorte d’asservissement, voire de complicité avec un état de choses exécré. Que les hérésies médié­vales aient eu une base, plus encore une origine sociale, ne me semble pas douteux, encore que la physionomie et la structure sociale des mouve­ments hérétiques soient complexes. Des groupes sociaux se sont jetés dans l’hérésie parce qu’ils étaient mécontents de leur situation économique et sociale : nobles envieux de la propriété ecclésiastique, marchands irrités de ne pas avoir dans la hiérarchie sociale une place correspondant à leur puissance économique, travailleurs des campagnes – serfs ou salariés – ou des villes – tisserands ou foulons – dressés contre un système auquel l’Église semblait donner son appui. Mais au niveau de la prise de conscience, il y a eu condamnation sans appel des différentes formes du travail. Chez les Cathares par exemple, le travail est toléré pour les croyants qui continuent à mener dans le siècle une existence entachée de mal, mais il est absolument interdit aux parfaits. Il est d’ailleurs vraisem­blable que cette impuissance des hérésies médiévales entre le XIe et le XIVe siècle à définir une spiritualité et une éthique du travail a été une des causes déterminantes de leur échec. L’inverse sera une des raisons du suc­cès, à l’époque contemporaine, des divers socialismes, et d’abord du marxisme.

En revanche, et ceci légitime une approche de la prise de conscience du métier et de la profession à travers la littérature pénitentielle orthodoxe du Moyen Âge, l’Église médiévale a su créer des structures idéologiques d’accueil pour les besoins spirituels liés à l’activité professionnelle du monde des métiers.

Sans doute il lui a fallu pour cela évoluer. Il n’est pas douteux que dès l’ori­gine le christianisme offrait une spiritualité, voire une théologie du travail. Les bases s’en trouvent dans l’Écriture sainte et d’abord chez saint Paul (II Thess. III, 10 : Si l’on ne veut pas travailler, on ne mangera pas.) et chez les Pères, et surtout chez les Pères grecs, un saint Basile, un saint Jean Chrysostome au premier rang. Mais entre le IV° et le XII° siècle cet aspect du christianisme est demeuré à l’état latent, virtuel, comme une possibilité non épanouie, voire oblitérée. L’état économique et social du haut Moyen Âge avait en effet fini par trouver son expression dans le fameux schéma triparti de la société, résurgence d’une conception commune à toutes les sociétés indo­européennes. Oratores, bellatores, laboratores, ce schéma est celui d’une hiérarchie. Si l’ordre des oratores – les clercs – a fini par admettre à ses côtés, à une place éminente, l’ordre des bellatores – les seigneurs -, il s’est entendu avec lui pour considérer avec le plus grand mépris l’ordre inférieur des travailleurs – les laboratores. Le travail est ainsi déconsidéré, compromis avec l’indignité de la classe à laquelle il est réservé. L’Église explique l’état du serf, bouc émissaire de la société, par la servitude à l’égard du péché et l’ignominie du travail qui définit sa condition par le même péché originel : le texte de la Genèse fournit le commentaire requis. Il ne faut pas à cet égard s’illusionner sur la position de saint Benoît et de la spiritualité bénédictine à l’égard du travail. Sous les deux formes sous lesquelles la Règle bénédictine l’impose aux moines – travail manuel et tra­vail intellectuel, il est, conformément à l’idéologie de l’époque, une péni­tence. Dans l’esprit bénédictin du haut Moyen Âge, la spiritualité du travail, simple instrument de pénitence, et la théologie du travail, pure consé­quence du péché originel, n’ont en quelque sorte qu’une valeur négative. Guère plus positive n’est la conception concomitante du travail, échappa­toire à l’oisiveté, porte fermée aux tentations du Malin.

Si l’Église avait maintenu cette attitude, la prise de conscience du métier par les gens de métier aurait sans doute été très différente de ce qu’elle a été. Et d’ailleurs l’Église, dans une certaine mesure, a opposé non seule­ment un écran mais même un obstacle à cette prise de conscience. Cette hostilité de l’Église s’est surtout manifestée de deux façons. Elle s’est adressée d’abord aux corporations. L’hostilité de l’Église aux corporations n’a pas été seulement occasionnelle, dans les cas où les corporations ont mené pour le triomphe des libertés urbaines et d’abord des libertés économiques le combat contre le pouvoir temporel des évêques seigneurs de villes. L’Église, ennemie du monopole, et partisan du justum pretium, en fait le prix de la libre concurrence sur le marché, est plus pro­fondément opposée au but même des corporations qui est d’éliminer la concurrence sur le marché urbain. Enfin l’Église est méfiante envers le fait corporatif lui-même parce qu’elle ne reconnaît comme légitimes que les groupes relevant à ses yeux de la volonté divine et de la nature humaine : la division tripartie considérée par elle comme naturelle et surnaturelle à la fois, les classifications fondées sur des critères proprement religieux ou ecclésiastiques : chrétiens et non-chrétiens, clercs et laïcs. Elle n’admettra d’ailleurs vraiment l’organisation des métiers que dans la mesure où celle-ci se doublera d’une organisation religieuse : les confréries. Il en résultera pour la prise de conscience des gens de métier une situation très particu­lière, une sorte de dialectique entre l’esprit corporatif et l’esprit confraternel dont il nous faut tenir compte sans pouvoir malheureusement bien le saisir tant que nous connaîtrons mal l’histoire des confréries.

La seconde forme sous laquelle s’est manifestée l’hostilité de l’Église à l’égard du monde des métiers, c’est sa méfiance face à un grand nombre d’activités professionnelles : c’est tout l’univers des métiers illicites qui est ici en cause dont l’histoire est si éclairante. Ce drame de conscience pour tant d’hommes du Moyen Âge qui se demandaient souvent avec angoisse – on pense naturellement au marchand – s’ils couraient vraiment à la damnation en exerçant un métier suspect aux yeux de l’Église a en définitive dû jouer un rôle de premier plan dans la formation de la conscience professionnelle. Et l’on sait que la pression du monde des métiers a finalement fait céder l’Église, a fait germer la théologie positive du travail implicite dans la doctrine chrétienne et conquis, après la force matérielle, la dignité spirituelle.

Jacques Le Goff Un autre Moyen Âge Travail et systèmes de valeurs.         Quarto Gallimard 1999


[6] On mettra sur le compte d’une erreur de traduction l’emploi du mot haricot, car en fait, ce dernier ne fût introduit en Europe que beaucoup plus tard, par Christophe Colomb revenant d’Amérique.

[7] … et ensuite de le manger. Le cochon était fréquemment atteint de ce que l’on nommait à tort peste du cochon et qui était une trichinose, due à une sorte de ténia.


Par l.peltier dans (2 : 01 à 1163) le 27 octobre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

22 05  987                 Louis V, dernier descendant de Charlemagne, meurt à 20 ans d’une méchante chute de cheval dans les Bois de Compiègne quelques jours plus tôt. Seigneurs et prélats étaient là, qui suivaient le cercueil jusqu’en l’abbaye Saint Corneille, car le roi les avait justement convoqués pour un conseil, ou plutôt un tribunal, chargé de juger Adalbéron, l’évêque de Reims que le roi accusait de trahison, lequel Adalbéron avait un tel ascendant et autorité sur cette assemblée qu’il parvint à réduire à rien ces accusations. Le défunt n’ayant ni frère ni sœur, la succession devenait délicate et il fallait déployer un grand talent de manœuvrier pour éviter les écueils, le premier d’entre eux étant son plus proche parent : son oncle Charles, alors duc de Basse Lorraine, et de ce fait, vassal de l’empereur germanique. Adalbéron avait ce talent, qui engagea la France pour plus de 300 ans : Le trône ne s’acquiert pas par droit héréditaire, et l’on ne doit mettre à la tête du royaume que celui qui se distingue non seulement par la noblesse corporelle, mais encore par les qualités de l’ esprit, celui que l’honneur recommande, qu’appuie la magnanimité. [...] Donnez-nous pour chef le duc. Le duc Hugues est recommandable par ses actions, par sa noblesse, par ses hommes d’armes ; vous trouverez en lui un soutien non seulement des affaires publiques, mais de vos affaires privées.

3 07 987                         Hugues Capet est sacré roi de France dans la cathédrale de Noyon. Il avait été élu à Senlis le 1° juin.

Les seigneurs de France qui écoutaient parler Adalbéron avaient à faire un choix difficile : ou bien rester fidèle à la dynastie de Charlemagne, ou bien fonder une nouvelle dynastie en nommant Hugues. Le choix de celui-ci équivalait à une révolution, car, au lieu du César que serait le descendant de Charlemagne, Hugues ne serait qu’un seigneur parmi les autres, investi seulement du rôle d’arbitre.

Et une hypothèse est permise concernant l’accusation de trahison que le jeune homme qu’on venait d’enterrer avait portée avant de mourir contre Adalbéron : l’archevêque de Reims, jugeant que le vieil  empire de Charlemagne avait fait son temps, rêvait peut-être d’un nouveau pays, une France jeune, gérée par de vaillants seigneurs qui se donneraient librement un chef. Dans le cerveau d’Adalbéron, la France féodale n’était-elle pas déjà née ? C’est là sans doute ce que Louis avait nommé sa trahison.

[...] Hugues fit en sorte de substituer dans les faits le principe d’hérédité au principe d’élection auquel lui-même devait sa couronne : l’année ne s’était pas écoulée qu’il associait son fils Robert au trône et le couronnait solennellement dans la basilique Sainte Croix d’Orléans. Pourtant, pendant deux siècles encore (la dernière assemblée eut lieu en 1179), les rois durent, avant de pouvoir désigner leur fils aîné comme leur successeur, convoquer une assemblée et demander le consentement des seigneurs réunis.

Georges et Régine Pernoud Le Tour de France Médiéval    Stock 1983

La France, ce n’est alors pas grand chose : les comtés d’Orléans, d’Étampes, de Senlis, les châtellenies de Poissy et de Montreuil sur Mer, le domaine d’Attigny et du Palais de la Cité à Paris. La Cité ne communique avec les deux rives de la Seine que par 2 ponts que défendent des forteresses – Grand Châtelet rive droite, Petit Châtelet rive gauche, lesquels appartiennent à des vassaux !  Ce n’est que sous Philippe Auguste que le Petit Châtelet deviendra possession royale, et ce n’est qu’en 1248 que Saint Louis rachètera le Grand Châtelet à Adam Hareng.

Il leur en faudra, de l’opiniâtreté et de la constance, pour devenir La Grande Nation de Louis XIV, ville après ville, comté après comté, duché après duché…, pendant sept siècles, par diplomatie souvent, par ruse parfois, par persuasion, mais aussi par le fer et le feu lorsque le reste avait échoué.

988                                Erik Thorvaldsson – Erik le Rouge – , fils de Thorwald Aswaldssons, avec deux meurtres à son actif en Islande, doit s’enfuir :

Il avait l’intention d’aller à la recherche de cette terre aperçue par Gunnbjörn, fils d’Ulf le Corbeau, lorsqu’il était chassé vers l’ouest, à travers la pleine mer.
[...] Le pays que l’on appelle Groenland fût découvert et colonisé par des Islandais. Un homme du nom d’Erik le Rouge, originaire de Breidhifjordh, partit d’Islande pour s’établir dans une terre appelée depuis Eiriksfjördhr. Il donna un nom au pays et l’appela Groenland (terre verte[1]), espérant qu’un beau nom encouragerait les gens à émigrer.

Livre d’Ari le savant

Il leur fallait une bien bonne maîtrise de l’astronomie nautique pour naviguer ainsi en haute mer ! Protégés de la glace à la belle saison par le Gulf Stream, les pâturages y nourrissent ours et caribous, les eaux sont poissonneuses. Il retourne en Islande et persuade 1 500 colons de s’y installer : ils partirent 25 knörrs et drakkars[2], emportant tout ce monde, avec meubles, vaches, chevaux, mais par de méchantes tempêtes, ils se virent seulement 14 navires en arrivant sur la côte ouest du Gröenland. Cette colonie atteindra 3 000 membres. L’inscription runique la plus élevée en latitude a été trouvée par 72°55′ N. L’un d’eux se convertit au Christianisme, qui se répandit très vite : 3 siècles plus tard, on comptait 18 églises. En 989, Bjarni souhaite rejoindre le Groenland depuis Bergen, mais, à proximité de la pointe sud, il est pris dans un épais brouillard, et s’égare pendant 3 jours dans la brume ; le retour du soleil lui permet de s’orienter :

Ils hissèrent toute la voile, et poussèrent en avant, toute une journée et toute une nuit. Ils aperçurent une terre, mais Bjarni dit qu’il ne croyait pas que ce puisse être le Groenland. Ils naviguèrent encore neuf jours et reconnurent trois terres différentes avant de retrouver le Groenland.

Saga des Groenlandais

Ils découvrirent le Labrador, puis Terre Neuve, où rivière et lac ne manquaient pas de saumons, et ceux-ci étaient les plus gros qu’ils eussent jamais vus. Le sol était d’une telle qualité qu’il leur parût inutile de mettre de coté du fourrage pour l’hiver. Durant la saison froide, il ne gela pas et l’herbe dépérit à peine. Le jour et la nuit étaient d’une durée plus égale en ces lieux qu’au Groenland ou en Islande. Au plus profond de l’hiver, le Soleil était visible depuis l’heure du petit déjeuner jusqu’au milieu de l’après-midi.

Ils y fondèrent une colonie, commençant par 250 hommes et femmes. Mais les relations avec les indigènes Skraelings (indiens ou eskimos), après avoir été au début placées sous de bons auspices, se détériorèrent et finalement, ils regagnèrent le Groenland. 15 ans plus tard, Leif Ericsson, accompagné entre autres de Tyrkir, un Allemand, homme du sud qui sait reconnaître un plant de vigne, découvrit encore une autre terre qu’ils baptisèrent Vinland, car Tyrkir y reconnût des pieds de vigne sauvage, aujourd’hui répertoriée Vitis riparia : la présence de vigne demande de la situer entre les 41° et 44° parallèle, c’est à dire entre Boston et New-york, où, curieusement, il existe une île nommée encore aujourd’hui Martha’s Vineyard.

Si la carte du Vinland dessinée au XV° siècle et publiée en 1968 par l’université de Yale s’est avérée être un faux, les Vikings ont laissé d’autres traces de leur passage : d’incontestables vestiges d’habitat, au nord de l’île de Terre Neuve, l’Anse aux Meadows, et encore la pierre découverte en 1898 à Kensington dans le Minnesota, à l’ouest du lac Supérieur, par un fermier en défrichant son terrain. Cette pierre est du grauwacke, une roche sédimentaire détritique verte composée de feldspath, de quartz et d’argile, faiblement métamorphisée : d’un poids de 90 kg, elle mesure 76 cm x 41 cm x 15 cm et porte les inscriptions runiques ainsi interprétées :

Nous sommes 8 Goths et 22 Norvégiens en voyage de découverte depuis le Vinland vers l’ouest. Nous avions un camp près de deux rochers, à quelques journée de marche au nord de cette pierre. Nous nous mîmes en route pour pêcher un jour. Quand nous revînmes nous trouvâmes 10 de nos compagnons rouges de sang et morts. A(ve) V(irgo) M(aria), sauve nous du péril.
Nous avons dix de nos marins au bord de la mer pour veiller sur nos bateaux, à quatorze journées de marche de cette île.          Année 1362

Il y a maintenant plus d’un siècle que l’authenticité de cette pierre est contestée et que chaque contestation fait naître une nouvelle argumentation en faveur de son authenticité ! Des Vikings fuyant le Groenland devenu inhospitalier vers l’Amérique plutôt que de retourner vers la mère patrie ?

Karlsefni et ses hommes s’étaient maintenant rendu compte que, bien que la terre fut excellente, ils ne pourraient jamais y vivre en toute sécurité, sans craindre les gens qui l’habitaient déjà. Ils se préparèrent donc à quitter les lieux et à rentrer chez eux [au Groenland].

La Saga d’Erik le Rouge

19 05 989                   Vladimir I° le Grand, tzar de la Rous’ – Russie -, avait épousé 2 ans plus tôt Anne Porphyrogénète, dernière sœur du basileus. Il se convertit au christianisme en l’église Saint Baptiste de Cherson, en Crimée. Le 15 août suivant, plusieurs milliers de guerriers seront baptisés dans les eaux du Dniepr, à Kiev. La Rous’, c’est alors un ensemble politique qui regroupe les peuples russe, biélorusse et ukrainien ; ils parlent le slave oriental commun – improprement appelé vieux russe -. Ils ont aussi une même religion, car le christianisme avait déjà pénétré le pays : il existait une église Saint Élie dès 944 à Kiev. La christianisation de son peuple, officiellement imposée à la suite de son baptême, va en fait se faire peu à peu, le paganisme se maintenant en beaucoup d’endroits, faute d’un clergé suffisant et qualifié dans l’Église.

En 989, Wladimir, grand duc de Russie, se fit baptiser. Alors cet empire, couvert de peuples féroces, présentait le plus hideux des spectacles ; les côtes de la mer Blanche et de la Baltique, étoient continuellement dévastées par des pirates qui infestoient les lacs et les rivières ; l’épouvante qu’ils semoient, en tous lieux, leur avoit valu le sobriquet de loups ; les autels des faux dieux dégouttoient, chaque jour, du sang des victimes humaines, et les prêtres étoient tels qu’Antonio de Solis nous peint ceux des Mexicains dans les temples de Mexico. Les loups, ayant renoncé au culte des idoles, redevinrent des hommes, et les Russes purent désormais se livrer aux travaux de l’agriculture. Wladimir lui-même, cruel lorsqu’il étoit idolâtre, changea de mœurs après avoir reçu le baptême : ce monarque coupable d’un fratricide, pleura amèrement ce forfait, et, touché de repentir, quand il falloit signer l’arrêt de mort d’un criminel, il s’écrioit : Qui suis-je pour condamner les hommes à la mort ? Il gouverna ses sujets avec tant de justice, de sagesse et de douceur, qu’il mérita leur affection et le surnom de Grand : Anne, son épouse, fut la Clolilde des Russes.

En Russie, deux phénomènes politiques nous frappent à cette époque ; Novogorod, ville sur le Volkof, près du lac Ilmen, et Kief, sur le Dnieper. Les Novogorodiens étoient plongés dans toutes les horreurs de l’anarchie ; légers, inconstans, capricieux, jaloux de leur liberté, aucun sacrifice ne leur coûtoit pour s’y maintenir. Dans cette république hyperboréenne, on voit des conspirations, des actes de patriotisme, et les mêmes désordres qui, sous un ciel moins rigoureux, éclatèrent dans Athènes et dans Rome. Le commerce des habitans de Novogorod étoit très-florissant, et leur patrie si redoutable aux peuples voisins, que ceux-ci disoient communément : Qui oseroit s’attaquer à Dieu et à Novogorod la grande ? Kief, ville non moins florissante, fut le véritable berceau de l’empire russe.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

990                             Les guerres, l’insécurité appellent des entre’acte, et l’Église se met à prêcher la paix de Dieula trêve de Dieu :

Que dorénavant, dans les évêchés et dans les comtés, aucun homme ne fasse irruption dans les églises ; que personne n’enlève des chevaux, des poulains, des bœufs, des vaches, des ânes, des ânesses avec leurs fardeaux, des moutons, des chèvres, des porcs. Qu’on n’emmène personne pour construire ou assiéger un château, si ce n’est ceux qui habitent sur votre terre, votre alleu, votre bénéfice ; … Que nul ne fasse tort aux moines ou à leurs compagnons qui voyagent sans armes ; … qu’on n’arrête point le paysan ou la paysanne pour les contraindre à se racheter.

Gui d’Anjou, évêque du Puy

08 997                          Al Mansur, maître d’Al Andalus, après avoir conforté son pouvoir et porté au plus haut la puissance et le rayonnement des califes de Cordoue[3] , lance la Jihad : 57 expéditions par lesquelles il ne cherche pas à agrandir le royaume arabe, mais à humilier son adversaire, razzier tout ce qui peut l’être, en priorité les jolies femmes franques ou basques qui feront de très bonnes concubines… Ce jour-là, c’est la très riche basilique de Saint Jacques de Compostelle qui part en fumée. Elle sera relevée par Odilon, abbé de Cluny.

En fait, dès cette époque l’Espagne présente un paysage politique très complexe, et la frontière entre islam et chrétienté est tout sauf étanche ; nombreux sont alors les chrétiens qui vont chercher sécurité ou fortune en pays musulman, mettant leurs armes au service de souverains musulmans : ainsi Al Mansur fut-il secondé dans cette destruction de Saint Jacques de Compostelle par des comtes chrétiens.

En Espagne, Almanzor (le Victorieux) s’avance jusqu’aux Asturies et en Galice, où ses troupes occupent Saint Jacques de Compostelle ; les portes de la ville et les cloches du sanctuaire, portées par des captifs chrétiens, sont ramenées à Cordoue comme butin de guerre.

La gloire et le prestige du Califat de Cordoue au X° siècle ne tiennent pas seulement à ses succès militaires, mais aussi à l’éclat de sa vie économique, sociale et intellectuelle. Si les Arabes ne sont pas les créateurs du système d’irrigation dont on leur a fait souvent honneur, ils l’ont certainement développé et amélioré ; aux cultures traditionnelles, céréales, vigne, olivier, ils ont ajouté des espèces nouvelles : riz, canne à sucre, mûrier pour l’élevage du ver à soie. Les mines sont activement exploitées ; les métiers textiles travaillent la laine et la soie ; l’industrie de la céramique, celle du cuir (cordouans) alimentent le commerce d’exportation. Des techniques nouvelles – celle de la fabrication du papier par exemple – sont introduites en Espagne, et se transmettront de là au reste de l’Europe. La flotte du Califat domine toute la Méditerranée occidentale, et assure d’actives relations commerciales avec l’Empire byzantin et les pays musulmans qui relèvent du Califat de Bagdad. Tandis que l’or a disparu de la circulation monétaire de l’Europe chrétienne, le calife frappe des dinars d’or qui ont cours dans tout le monde méditerranéen.

Aux ressources du commerce extérieur, dont l’importance est attestée par les droits de douane perçus par le trésor royal, s’ajoutent celles de la piraterie, centrée sur les ports de la côte du Levant.

La croissance des villes reflète l’essor économique. Séville, Malaga, Almeria sont des centres actifs, animés par le commerce et le travail des métiers. Mais c’est Cordoue qui résume aux yeux des contemporains éblouis la splendeur du Califat… La capitale califale est une ville sans égale dans tout le monde occidental et méditerranéen. Embellie par Abd er-Rhaman III, qui a agrandi la mosquée érigée par le premier émir et fait construire des palais, des thermes et des jardins, elle devient sous son successeur AI-Hakam II, le plus lettré des califes cordobais, un centre actif de vie intellectuelle. AI-Hakam y a rassemblé une bibliothèque qui comptait, dit-on, plus de quatre cent mille volumes ; il fonde des écoles et accueille à sa cour des savants et des écrivains, parmi lesquels le More Rasis, le premier grand historien de l’Espagne musulmane. L’éclat intellectuel survivra même, comme il arrive fréquemment, à la puissance politique, et donnera ses plus beaux fruits après la chute du Califat, à l’époque des rois de taifas.

Marcelin Defourneaux La Péninsule Ibérique   1956

999                               Élection du premier pape français : Gerbert d’Aurillac, sous le nom de Sylvestre II . Avant d’atteindre cette suprême dignité, il avait inventé l’orgue hydraulique à vapeur, l’horloge à balancier et avait vulgarisé l’abaque, – une table à calcul -.

1000                              R.A.S[4]. …enfin, presque, car le Norvégien Leif Eriksson débarque à Terre Neuve et longe la côte américaine jusqu’à Rhode Island – Boston – .

C’est au cours du X° siècle que l’on voit  se développer de grandes cités en Afrique : Gao, dans l’actuel Mali, Mogadiscio, dans l’actuelle Somalie, Mombasa, dans l’actuel Kenya, Kinshasa, dans l’actuel Congo.

1003                             A l’approche de la troisième année après l’an Mil, dans presque toute la terre, surtout dans l’Italie et dans les Gaules, on se mit à reconstruire les églises. Bien que la plupart n’en eussent nul besoin, une émulation poussait chaque communauté chrétienne à en avoir une plus somptueuse que les autres. On eut dit que le monde secouait ses haillons, pour revêtir de toutes parts un blanc manteau d’églises.

Raoul Glaber, moine de Saint Bénigne (Dijon).              Histoires, vers 1048

1004                            Sècheresse exceptionnelle suivie de pluies torrentielles et d’inondations ; une invasion de sauterelles achève de ruiner les récoltes, entraînant une famine en 1005 et 1006.

1006                            Les Chinois, observateurs attentifs de tout ce qui advient dans le cosmos, notent la manifestation d’une supernova - explosion d’étoile, entourée d’une enveloppe de gaz chaud, extrêmement brillante – . Il en existe quelques comptes-rendus en Occident où elle a été probablement prise pour une comète.

1009                            À Jérusalem, le calife Al-Hakim fait détruire l’église du Saint Sépulcre. Les autorités chrétiennes, sentant venir le vent mauvais, avaient caché le fragment de la Vraie Croix qui s’y trouvait ; il restera caché pendant 90 ans : ce sont les Croisés de Godefroy de Bouillon qui le retrouveront en 1099.

1010                            Geoffroy de Sablé fait une donation aux bénédictins de l’abbaye Mancelle de la Couture au Mans qui leur permet de fonder le prieuré de Solesmes. Après la révolution Dom Guéranger (1805-1875) sera l’artisan du renouveau de l’ordre et du chant grégorien.

Le chant fait partie de notre vie intérieure. Avec le temps, on n’a plus besoin d’écouter d’autres musiques. Le chant grégorien est la dernière vibration avant le silence, qui est plus beau que tout.

Dom Michael Bozell

On a dit que le chant grégorien avait été écrit en fonction de la résonance des cathédrales ; encore faut-il y mettre les corrections nécessaires, la résonance d’un volume déterminé par des murs nus comme ils le sont aujourd’hui n’étant pas la même que celle d’un volume où les sons arrivent sur des tentures, tapisseries, oriflammes et autres, qui décoraient alors ces cathédrales. L’expérience in situ n’est pas donnée à tout le monde, mais par contre tout le monde sait quelle est la différence en matière de résonance entre un appartement vide et le même meublé ; et il s’agit bien du même phénomène.

En Extrême Orient, le roi Ly Thai To transfère sa capitale  et la baptise Thang Long – le dragon qui prend son envol - , site de l’actuel Hanoï, la capitale du VietNam.

vers 1010                    Le puissant abbé Gauzlin a défini le parti général de la construction de Notre Dame de Fleury, en allant loin dans le détail.

Bien mieux, l’abbé Gauzlin, rehaussant la noblesse de sa race par les marques visibles de sa sagesse, décida de construire une tour, à l’ouest de l’abbatiale, avec des pierres de taille qu’il avait fait transporter par bateau du Nivernais. Le roi ayant demandé au plus bienveillant des maîtres d’œuvre quel genre de travail il ordonnait d’entreprendre, il répondit : « Une œuvre telle qu’elle soit un exemple pour toute la Gaule ».
Il orna aussi le chœur des chantres d’un très beau décor de marbre qu’il avait fait apporter des pays de la « Romania ».
Il fit aussi un lutrin en métal d’Espagne massif pour servir aux jours de fête. La base en avait été soudée par l’art du fondeur, qui la renforça et l’embellit de quatre lionceaux ; au-dessus, une colonne de trois coudées de haut, façonnée par l’art du fondeur et d’un fini en tous points considérable ; en son centre rayonnait l’image d’un aigle aux ailes déployées.
Il fit aussi un encensoir, dont la matière était d’or massif, d’un travail vraiment admirable et d’une dimension considérable.
Et encore, il mena jusqu’à son achèvement ce qui restait à faire de la salle du trésor commencée par son prédécesseur.
De plus, il acheta au prix de dix livres une aube que l’or roidissait de toutes parts et il en fit don pour rehausser la gloire de son abbaye.
Il fit orner avec goût, d’or et d’argent, le poème de Raban [Maur] écrit à la louange de la sainte Croix [...].
Il fit voûter de pierre l’oratoire consacré en l’honneur de saint Jacques et un autre aussi élevé en commémoration de saint Jean l’Évangéliste.
Il fit aussi, en l’honneur du Sauveur Universel, un oratoire dans lequel il exigea pour toujours l’accomplissement de prières à son intention.

Helgaud Vie de l’abbé Gauzlin, in Pierre Riche (sous la direction), L’Europe de l’an mil, Zodiaque, 2001

1014                           La Corse est libérée de ses envahisseurs musulmans.

Alexis Xiphias, à la tête de l’armée de Basile II, empereur d’Orient, défait la dernière armée bulgare du tzar Samuel. Il capture 15 000 prisonniers : sur ordre de Basile II, on crève les yeux de tous, sauf un sur cent, qui conserve un œil pour pouvoir ramener les autres au tzar Samuel.

1015                            Le roi Robert le Pieux, et sa femme, désireux d’honorer saint Savinien inhumé à Pierre-le-Vif à Sens dans une chasse en plomb confient au moine Odoran le soin d’en confectionner une nouvelle en matériau précieux.

La reine Constance entreprit tous ses efforts à faire orner de pierres précieuses et d’or le corps du saint qui, longtemps enfermé dans une châsse de plomb, avait été déposé par nos anciens pères ; comme elle s’ouvrait au roi de ce vœu, elle le trouva, grâce à Dieu, prêt à le satisfaire entièrement. Le roi fit venir Odorannus, moine dudit lieu, qui lui semblait capable d’exécuter cette œuvre, et, en accord avec la reine, confia à sa foi cet ouvrage de grande piété. Ils donnèrent donc à Sens, tout d’abord par l’intermédiaire du prévôt Gaudri, quatre livres d’argent fin ; puis, à Sens, par les mains du chambrier Guillaume, cinquante cinq sous d’argent fin. Ensuite ils envoyèrent par l’intermédiaire d’Eudes Parage, trente-sept sous d’argent fin : ils envoyèrent encore à Paris par l’intermédiaire du moine Odorannus dix-sept sous et huit deniers d’or et des pierres très précieuses. Ceci reste à dévoiler aux fidèles du Christ les miracles de Dieu que, lors de la fabrication de cet ouvrage, nous avons vus de nos yeux et en partie touchés de nos mains. Ce serait un crime de les passer sous silence. Donc le roi, absorbé par les divers soucis du siècle, différa quelque peu d’envoyer au monastère ce qu’il fallait pour couvrir les frais de l’ouvrage entrepris. Quand il eut repris sa tranquillité d’esprit, il fit dire par Francolin au susdit frère Odorannus de venir au plus vite à Dreux pour y recevoir son offrande pour le travail de la châsse.

Après l’office du soir et après avoir reçu, suivant l’usage monastique, la bénédiction de l’abbé, Odorannus se mit en route pour gagner les hauteurs du château de Dreux. [...] Ils arrivèrent au palais du roi au moment où celui-ci se levait de table. Après qu’Odorannus eut salué le roi et la reine, les présages donnés par l’astre allaient apparaître d’une complète véracité, car la reine dit au moine : «Prends les offrandes que nous avons décidé de remettre dès à présent, selon nos possibilités, à saint Savinien et hâte-toi de t’en retourner.» [...] Plus tard, le roi donna à Sens par les mains du moine Odorannus huit onces d’or et quinze sous d’argent fin. Pour l’achèvement de cet ouvrage, afin de ne point être trop à la charge du roi par les demandes répétées d’or et d’argent, on préleva sur le trésor de l’église cinq onces d’or et trois livres d’argent fin [...]. Le frère, au jugement et à la discrétion de qui on s’en était remis pour l’exécution de l’ensemble de l’œuvre, était resté dans le chœur du monastère et remplissait avec de la cire amollie par la chaleur les figurines d’argent qu’il s’apprêtait à placer sur le couvercle de la châsse.

Odorannus de Sens,              Opera omnia,                       Bautier, Paris, 1972

1018                              Étienne, Roi de Hongrie, ouvre aux pèlerins la route terrestre vers Jérusalem : elle traverse la Hongrie en longeant le Danube : la voie est plus sûre et moins coûteuse que le trajet maritime. Vajk était son nom de naissance, il devint Étienne à son baptême en 985 et sera canonisé en 1083. Des guides ont été rédigés :

La Hongrie commence au milieu du fleuve Fischa. A une lieue de là, se trouve le château de Hainburget, à deux journées de marche de celui-ci, le château de Györ. Entre ce dernier et le château de Fehérvar, il y a trois journées de marche, et autant pour arriver à Tolna…

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A cette époque, presque tous ceux qui, d’Italie et de Gaule, désiraient se rendre au sépulcre du Seigneur à Jérusalem, se mirent à délaisser la route accoutumée, qui traversait les détroits de la mer, et à passer par le pays de ce roi Étienne… Il accueillait comme des frères tous ceux qu’il voyait, et leur faisait d’énormes présents. A l’appel de ce souverain, une foule innombrable d’hommes du peuple et de nobles partit pour Jérusalem.

Raoul Glaber, moine de Sainte Bénigne

Défenseur de la Chrétienté contre l’invasion ottomane, il resta bien seul à le faire, en dépit de ses appels à l’aide, non entendus. Battu à Rasboieni, il finit tout de même par chasser les Turcs, puis courut châtier les Valaques, les Hongrois et les Polonais. Sur son lit de mort, l’Athlète du Christ, comme l’appelait le pape, conseilla à son fils de se soumettre  à l’inévitable et de reconnaître la suzeraineté du sultan.

Paul Morand Bucarest 1935

Le christianisme changea tout à coup le caractère des Hongrois, et apaisa leur fureur dévastatrice. Geïfa, baptisé par S. Adalbert, doit être regardé comme le premier roi chrétien de la Hongrie ; cependant S. Étienne, son successeur est beaucoup plus célèbre, parce que, sous le règne de ce prince, les progrès de la religion devinrent plus rapides et plus universels.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

Al-Darazi, un vizir du calife al Hãkim [996-1021] du Caire fuit en Syrie après la disparition de ce dernier ; il y fonde la secte des Druzes, qui s’appuie sur l’ésotérisme et la métempsychose. À la fin de sa vie al Hakim avait prétendu être une incarnation divine et Al Darazi le croyait, qui mit l’accent sur la foi ésotérique et sur l’adoration de l’imam al Hakim, mettant au second rang  la foi exotérique et le Prophète. Dès lors ils s’excluaient de la communauté musulmane. En Syrie, les Druzes auront pour guide Bahã’ al-dîn al-Muktanã qui rédigera les bases de l’orthodoxie druze dans ses Lettres de la Sagesse.

Ils disent que quand l’âme quitte le corps, elle se réincarne dans un nouveau-né si l’homme est bon, et dans le corps d’un chien ou d’un âne si l’homme est mauvais.

Benjamin de Tulède

Après sa mort, le prosélytisme cessera, les Druzes deviendront une communauté fermée, à la doctrine secrète, interdisant les mariages avec les membres d’autres communautés. Aujourd’hui présents dans le sud du Liban, le sud de la Syrie et le nord d’Israël, en Galilée, on les estime à 400 000 environ.

1023                             Construction de la première abbatiale du Mont Saint Michel.

Le rocher de Mont Tombe qui avait été séparé du continent par la grande marée de 709, abritait déjà des cultes à Saint Étienne et à Saint Symphorien. C’est un témoin du massif hercynien, l’ancêtre de toutes les montagnes, cela va chercher vers ~ 330 m.a ; Tombe vient du latin Tumulus : butte, laquelle n’est pas bien grande : 900 mètres de circonférence. En 708, trois apparitions de  l’archange Saint Michel – on l’appellera alors le Rocher de l’Archange – décidèrent Aubert, évêque d’Avranches à construire une église ; elle sera remplacée par une église carolingienne, qui remonte à 965. La règle clunisienne s’y introduit alors et le rocher fût nivelé – 25 m. x 80 m., tout de même – pour permettre la construction de la nouvelle abbatiale, qui sera achevée en 1084.

Il fallait de l’argent pour ce faire, mais les moines n’en manquaient pas, contrairement à de la place, ce qui les contraindra à des prouesses d’architecture ; les revenus liés au pèlerinage étaient conséquents, et les propriétés de l’abbaye allaient de la Grande Bretagne à l’estuaire de la Loire. Au début du XIII° furent élevés le cloître, chef d’œuvre de raffinement architectural, et la Merveille, espace séparé en 2 nefs de hauteur égale, présentant la même superposition de salles sur 3 niveaux, le 1° pour le peuple – Tiers État-, le 2° pour les seigneurs et leurs suite – la Noblesse- et le 3° pour les moines – le Clergé - ; l’ensemble sera terminé en 1228. Pour ce faire, on ira chercher le granit sur les îles Chausey. Chœur et transept de l’église abbatiale sont gothiques, car reconstruits au XV° siècle en remplacement du chœur roman, effondré en 1421.

En 1066, les moines de l’abbaye apportèrent leur soutien à Guillaume de Normandie dans sa volonté de conquête de l’Angleterre : il les en remerciera en leur donnant un autre caillou proche de Penzance en Cornouailles, où ils construiront un prieuré qui se nommera aussi Abbaye du Mont Saint Michel.

1025                              Adalbéron, évêque de Laon adresse à Robert le Pieux, le fils d’Hugues Capet un poème décrivant la société comme la cohabitation de 3 ordres : les travailleurs chargés de la fonction nourricière [laboratores], les combattants chargées de la défense [bellatores], et les clercs qui prient pour le salut des hommes [oratores][5]. 800 ans plus tard, on retrouvera cela quasiment inchangé avec la Noblesse, le Clergé et le Tiers Etat.

On trouvait aussi d’autres clercs pour exercer un terrorisme autrement plus domestique, avides de régenter le plus intime de chacun, ne laissant aucune liberté à l’individu et ne faisant de lui qu’un rouage qui n’a qu’à obéir aux ordres :

Avec ton épouse ou avec une autre, t’es-tu accouplé par derrière, à la manière des chiens ? Si tu l’as fait, tu feras pénitence dix jours au pain et à l’eau.

T’es-tu uni à ton épouse au temps de ses règles ? Si tu l’as fait, tu feras pénitence dix jours au pain et à l’eau. Si ta femme est entrée à l’église après l’accouchement  avant d’avoir été purifiée de son sang, elle fera pénitence autant de jours qu’elle aurait dû se tenir encore éloignée de l’église. Et si tu t’es accouplé avec elle ces jours-là, tu feras pénitence au pain et à l’eau pendant vingt jours.

T’es-tu accouplé avec ton épouse après que l’enfant a remué dans l’utérus ? ou du moins quarante jours avant l’accouchement ? Si tu l’as fait, tu feras pénitence vingt jours au pain et à l’eau.

T’es-tu accouplé avec ton épouse après qu’une conception fût manifeste ? Tu feras pénitence dix jours au pain et à l’eau.

T’es-tu accouplé avec ton épouse le jour du Seigneur ? Tu dois faire pénitence quatre jours au pain et à l’eau.

T’es-tu souillé avec ton épouse en Carême ? Tu dois faire pénitence quarante jours au pain et à l’eau, ou donner vingt six sous en aumône. Si c’est arrivé pendant que tu étais ivre, tu feras pénitence vingt jours au pain et à l’eau. Tu dois conserver la chasteté vingt jours avant Noël, et tous les dimanches, et pendant les jeûnes fixés par la loi, et pour la nativité des apôtres, et pendant les fêtes principales, et dans les lieus publics. Si tu ne l’as pas conservée, tu feras pénitence quarante jours au pain et à l’eau.

Burchard de Worms, canoniste allemand du XI° siècle.               Décret à propos de l’«abus de mariage».

Si l’on fait les comptes, les interdits auraient amené les « couples dévots » à ne s’unir que 91 à 93 jours par an, sans compter les périodes d’« impureté» de la femme (règles, grossesse, période post partum). Souhaitons simplement qu’ils aient été nombreux à dire  cause toujours.

1030                            Des pluies diluviennes s’abattent sur l’Europe entière, gonflant les fleuves, noyant les champs, pourrissant les récoltes et provoquant la famine :

Riches et moins riches étaient hâves, comme les pauvres, car la misère universelle avait mis fin au pillage des puissants [...] Après avoir mangé le bétail et les oiseaux, les hommes se mirent, poussés par une faim atroce, à manger des charognes ou autres nourritures innommables. Dire à quel excès porta la corruption du genre humain provoque l’horreur ; on vit alors, ô douleur ! ce qu’on n’avait vu que rarement dans le passé, des hommes rendus furieux par la faim, manger la chair d’autres hommes. Les voyageurs, assaillis par des hommes plus vigoureux qu’eux, étaient démembrés, cuits au feu et mangés. Très souvent, montrant un fruit ou un oeuf à un enfant, on l’entraînait dans un lieu écarté pour le tuer et le manger [...] En raison des péchés des hommes, cette effroyable calamité sévit trois ans durant dans le monde entier.

Raoul Glaber, moine de Saint Bénigne.                  Histoires, vers 1048

1031                             En Espagne, les chrétiens confirment un avantage pris sur les musulmans dès les années 1010, et c’est l’effondrement du califat de Cordoue, qui donne lieu à un nouveau type d’organisation politique : les petits royaumes indépendants se nomment taïfas, lesquels versent à des souverains chrétiens un paria, qui est un tribut en échange duquel ces derniers s’engagent à ne pas les attaquer, voire à les protéger : dans ces conditions, on pouvait ne pas être pressé du tout de mettre les Arabes à la porte : c’aurait été tuer la poule aux œufs d’or ; et si l’affaire a duré presque 800 ans, c’est que cela a profité à plus d’un ! Les musulmans restés en territoire chrétien sont des mudejares. Les chrétiens sous domination musulmane – les mozarabes – ont le statut de dhimmi.

Les choses vont prendre un autre tour après la prise de Tolède en 1085 par Alphonse VI : les souverains des taïfas prennent peur et font appel aux Almoravides, des berbères récemment convertis à l’islam, qui font preuve du zèle des convertis.

On ne peut nier que la mainmise des Almoravides, puis des Almohades fut préjudiciable à la brillante civilisation littéraire qui florissait dans la péninsule et qui influa d’une façon si féconde sur le monde européen. « A l’époque du pullulement des capitales provinciales, les cours des rois musulmans de Tolède, de Badajoz, de Valence, de Dénia, d’Almeria, de Grenade, de Séville surtout, deviennent autant de cénacles où poètes, lettrés, artistes, savants, philosophes, médecins, spécialistes des sciences exactes travaillent, dans des conditions matérielles favorables, autour de princes, mécènes éclairés qui trouvent en leur société le meilleur dérivatif à leurs préoccupations quotidiennes dans l’exercice du pouvoir. Époque de profonde décadence politique, qui s’accompagne – on en a d’autres exemples à l’intérieur et à l’extérieur du monde de l’Islam – d’un incomparable renouveau des productions de la pensée » (Lévi-Provençal).

Gaston Wiet L’Islam    1956

Les troubles intérieurs qui s’ensuivent provoquent, de façon presque soudaine, un renversement des relations politiques entre l’Espagne chrétienne et l’Espagne musulmane. Ce sont maintenant les roitelets de Taifas qui sollicitent l’intervention des princes chrétiens dans leurs querelles, et paient leur aide soit par des cessions de territoires, soit par des tributs annuels ou parias. Cependant, quelques uns des royaumes de Taifas – dont le nombre s’élève à vingt-trois vers le milieu du XI° siècle – constituent des États assez étendus, et qui jouent encore un rôle politique important. Au nord-est de la péninsule, le royaume de Saragosse maintient, au contact des Pyrénées, un centre puissant de domination musulmane ; il s’interpose entre la Catalogne et les États chrétiens de Castille et Léon et interdit aux comtés aragonais, enfermés, dans les hautes vallées des sierras, l’accès au val de l’Ebre. Sur la côte méditerranéenne, Alméria, Valence sont le centre de petits États très prospères qui combinent les ressources de l’agriculture et du tissage des toiles avec celles de la piraterie. Mais c’est Séville qui apparaît comme la véritable héritière de la splendeur du Califat, sous les règnes de AI Motamid 1er (1042-1061) et de son fils AI Motamid II (1061-1095). Ce dernier, qui réussit à soumettre à son autorité Cordoue et le royaume de Murcie, apparaît comme le type le plus représentatif de ces « rois de Taifas », chez qui l’astuce politique et l’implacable cruauté s’unissent aux goûts du poète et aux raffinements de l’amateur d’art.

Car la civilisation de l’Espagne musulmane, loin de décliner avec la chute du Califat, atteint son zénith dans les royaumes de taifas. Civilisation très originale, qui n’est nullement une transposition, en terre espagnole, des formes de vie matérielle et morale, qui ont fleuri dans les Califats de Damas et de Bagdad, mais qui, en beaucoup de domaines, est la création commune des différents éléments ethniques et religieux qui composent la population de AI Andalus. L’arabe y joue le rôle de langue littéraire, de véhicule de la culture, comme le latin dans le monde médiéval chrétien ; c’est par des traductions arabes que s’est transmis l’héritage de la Grèce et d’Alexandrie, enrichi d’apports orientaux. Mais les Arabes purs ne constituent qu’un groupe numériquement très restreint ; quant aux Berbères, grossiers et fanatiques, ils apparaissent peu ouverts aux curiosités de l’esprit. L’élément espagnol – non seulement les renégats et les juifs, mais aussi les mozarabes qui se laissent gagner par le prestige de la langue arabe et de la culture dont elle est le support – participent largement à l’élaboration de la civilisation hispano-musulmane. Cette compénétration intellectuelle des musulmans et des chrétiens constitue un facteur essentiel de la diffusion de la pensée et de la science arabe dans l’Espagne chrétienne d’abord, puis dans toute l’Europe occidentale. Si dans certains domaines – sciences exactes, astronomie, médecine – le rôle de Al Andalus est surtout celui d’un relais entre la culture antique et le monde médiéval, dans d’autres – poésie, histoire, philosophie – se révèle une remarquable originalité et parfois une étonnante audace de pensée, comme dans l’Histoire critique des religions de Abn Hazan (994-1064) ou dans l’œuvre philosophique d’Averroës et du juif Maïmonide, un siècle plus tard.

La contrepartie de cette liberté intellectuelle est le relâchement de la pure doctrine de l’Islam, non seulement chez certains penseurs, mais aussi chez les souverains qui pratiquent à leur égard un généreux mécénat, rassemblent d’importantes bibliothèques et sont parfois eux-mêmes – c’est le cas d’Al Motamid II – de délicats poètes. Aussi les souverains trouvent-ils d’âpres censeurs parmi leurs sujets, et surtout chez les alfaquies, docteurs de la loi musulmane, qui leur reprochent leur tiédeur religieuse, leur goût du luxe, et même leur penchant à la boisson. C’est avec l’appui d’une partie du bas peuple, animé par les alfaquies, qu’à deux reprises, à la fin du XI° et au XII° siècle, les musulmans d’Afrique, Almoravides, puis Almohades, referont la conquête de l’Espagne, mettant en péril l’œuvre de reconquête menée par les royaumes chrétiens du Nord

Marcelin Defourneaux La Péninsule Ibérique   1956

L’afflux soudain des connaissances grecques se fit d’abord sous la forme de traductions en latin de textes arabes, soit de travaux arabes originaux, soit de traductions ou de commentaires arabes des textes grecs d’Aristote. Plus tard, les textes grecs furent directement disponibles en latin et en grec. Une grande partie du travail initial fut accompli à Tolède, par des hommes tels qu’Adélard de Bath, Gérard de Crémone et Michel Scot. Adélard, le futur précepteur d’Henri II d’Angleterre, est l’auteur de nombreuses traductions scientifiques en latin, y compris celle d’une version arabe des Eléments d’Euclide, qui, pendant des siècles, fit autorité auprès des géomètres occidentaux ; très fécond lui aussi, Gérard de Crémone traduisit quelques 80 ouvrages, dont l’Almageste de Ptolémée. Michel Scot (1175-1232) qui fut un astrologue et un devin célèbre et que Dante a mentionné dans son Enfer et Boccace dans ses œuvres, semble s’être établi finalement à la cour de l’empereur Frédéric II, dont le royaume de Sicile était une autre voie importante par laquelle l’érudition arabe gagna la chrétienté.

Colin Ronan Histoire mondiale des sciences         Seuil   1988

En Espagne, les Maures, toujours armés les uns contre les autres, renversent eux-mêmes l’édifice de leur puissance ; déjà on voit sept ou huit monarchies musulmanes se former des débris de la principale monarchie de Cordoue. Les chrétiens, non moins aveuglés par la discorde et l’ambition, en viennent aux mains, et Bermude IV est tué dans une grande bataille, en 1037 : avec ce prince s’éteint la dynastie des rois visigoths, qui subsistoit depuis plus de sept siècles. A dater de cette époque, les chrétiens prennent une supériorité bien marquée sur les infidèles ; Ferdinand, roi de Castille, vainqueur de Bermude IV, réunit à ses états les royaume de Leon et des Asturies, enlève, en Portugal, un grand nombre de places aux Maures, et soumet au tribut plusieurs de leurs princes ; mais la guerre rallumée entre les chrétiens, arrêta, dans ses projets de conquêtes, ce vaillant roi qui gagna une grande bataille sur les Navarrois : en 1055, les vaincus perdirent leur roi Garcie.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

1033                             Il ne s’est rien passé de vraiment exceptionnel pour les 1 000 ans après la naissance du Christ, donc, on se reporte sur les 1 000 ans après sa Passion.

La millième année après la Passion du Seigneur, les nuées s’apaisèrent, obéissant à la bonté et à la miséricorde divine [...] toute la surface de la terre se couvrit d’une aimable verdeur et d’une abondance de fruits.

Raoul Glaber

1037                             Construction de l’église abbatiale de Jumièges.

Abu ‘Ali al-Husayn ‘Abd Allah ibn Sina, plus connu en Occident sous le nom de Avicenne meurt à Hamadan, en Iran, à 57 ans. Natif de Boukhara, alors aux confins du monde iranien – aujourd’hui en Ouzbékistan -, il était devenu le plus grand savant de son époque. Doté d’une prodigieuse mémoire, il avait assimilé tant le Coran et les sciences arabes que les grecs, d’Aristote à Ptolémée. Il gardera un statut d’homme de cour, menant une vie d’errance, au gré des tribulations politiques. Parmi d’innombrables ouvrages, notons le Canon de la Médecine, – plus d’un million de mots – : les meilleures écoles – Montpellier, Toulouse, Louvain – en feront pendant des siècles leur principal outil pédagogique.

Le corps est une monture qu’il faut savoir abandonner lorsque le but du voyage est atteint.

1039                            Construction de la 3° église Sainte Foy de Conques, celle que nous connaissons, à l’exception des deux clochers de la façade, ajoutés on ne sait pas très bien pourquoi par Viollet le Duc au XIX°.

Vers 1039                  La tradition qui veut qu’en règle générale on assure la poursuite des travaux entrepris par l’abbé précédant, peut souffrir des exceptions : ainsi à Saint-Remi de Reims, l’abbé Thierry décide de raser l’édifice que son prédécesseur l’abbé Airard (1005-1034) avait entrepris, le jugeant trop ambitieux. Il ne récupéra que les supports qu’il remonta pour les replacer dans la nef actuelle.

Après sa mort [de l'abbé Airard], Thierry, son successeur, voulut achever son entreprise, mais la tâche était si lourde qu’il lui parut impossible de la mener à bonne fin. Il prit donc conseil des plus sages parmi les moines et des personnages les plus respectables de la province de Reims ; sur leur avis il se décida à détruire en partie l’édifice commencé par son prédécesseur, en respectant quelques fondations dont la conservation sembla nécessaire aux architectes ; puis il se mit à élever une église d’une construction plus simple mais tout aussi convenable.

Ce fut la cinquième année de sa promotion à la dignité d’abbé, vers 1039, qu’il entreprit cette œuvre. Laïcs et ecclésiastiques lui prêtèrent à l’envi leur concours ; plusieurs membres du cler employèrent d’eux-mêmes leurs chariots et leurs bœufs au transport des matériaux. On établit des fondations dans les endroits où il n‘y en avait pas encore, on mit en état les colonnes du premier édifice détruit, on éleva sur elles des arceaux cintrés avec soin, et la basilique commença à prendre forme entre les mains des constructeurs. Puis, lorsque les murs des galeries furent bâtis de toutes parts et que le faîte de la nef eut atteint une plus grande hauteur, on rasa de fond en comble la vieille église dédiée jadis par Hincmar, et l’on couvrit d’un toit provisoire le chœur des moines afin qu’ils pussent vaquer aux offices divins sans être exposés aux intempéries.

Anselme. Historia. Traduction in Alain Erlande-Brandenburg Quand les cathédrales étaient peintes «Découvertes», Gallimard. Paris.1993

1043                            Robert de Turlande fonde l’abbaye de la Chaise Dieu.

1050                             Apparition du moulin à vent via l’Espagne musulmane.

Guido d’Arezzo, moine à l’abbaye de Pomposa - la Magnifique – entre marais et Adriatique, à l’est de Ferrare, laisse à la postérité la mise en écrit de la musique, jusqu’alors transmise par la seule tradition orale : la solmisation. Il met en musique un acrostiche chanté aux vêpres écrit par Paul Diacre, conseiller musical de Charlemagne :

UT queant laxis                          Pour que puissent tes serviteurs
REsonare fibris                           Faire sonner à pleine voix
MIra gestorum                           Les merveilles de ta geste passée
FAmuli tuorum                           Ouvre leurs lèvres
SOLve polluti                              Souillées de péchés
LAbii reatum
Sancte Iohannes.

Gamme, portée… les grandes bases du solfège sont en place. C’est le moment merveilleux où, avec une grande fraîcheur, le musicien a posé les jalons d’une grammaire neuve.

Olivier Cullin

1050     Le premier ministre des Fatimides, Yazouri, met à exécution une vengeance contre les Berbères d’Ifriqiya, – l’actuelle Tunisie - : deux tribus arabes, les Banou Hilal et les Banou Soulaïm, dont les brigandages infestaient la haute Égypte, furent invitées à partir pour l’Afrique du Nord : « Nous vous l’abandonnons, dévastez-la », leur fut-il dit. Et cette immigration de Bédouins insupportables fut pour toute l’Afrique du Nord une véritable catastrophe : elle se produit au milieu du XI° siècle.

La Berbérie avait beaucoup souffert de l’occupation arabe, d’une façon indirecte, d’abord parce que la Kahina, cette femme qui prit un instant la direction de la lutte contre l’envahisseur, avait fait le désert derrière elle. L’irruption hilalienne fit le reste, consommant la crise de l’agriculture et compromettant pour longtemps la sécurité. Cette invasion, accomplie dans des conditions particulièrement sauvages, porta une atteinte à la prospérité générale : la ruine s’étendit partout, et des brigands, par masses, interceptèrent les routes et dépouillèrent les voyageurs. « La dévastation et la solitude y règnent encore », écrivait Ibn Khaldoun au début du XV° siècle.

Émilienne Demougeot L’apparition des Arabes en Occident 1986

1051                              Henri I°, fils de Robert le Pieux, s’en va bien loin pour chercher femme : il épouse Anne de Russie, fille du grand prince de Kiev, Iaroslav I°, dit le Sage : il avait contribué à la rédaction du plus ancien code judiciaire russe : Rouskaïa Pravda. A sa mort, 3 ans plus tard, la Russie kievienne était la plus grande fédération d’Europe. C’est Vladimir, – au nord-est de Moscou -, qui était alors la capitale et non Kiev.

16 07 1054                 Le pape Léon IX a envoyé en ambassade à Constantinople le cardinal Humbert de Moyenmoutier. Diplomate maladroit, il se heurte de front à l’intransigeant patriarche Michel Kéroularios, [francisé en Cérulaire] jaloux de son influence sur l’empereur Constantin IX Monomaque. Humbert dépose sur l’autel de Sainte Sophie une bulle d’excommunication contre Michel Keroularios… et prend la fuite avec les autres légats. Michel riposte par le biais du synode de l’Église d’Orient qui condamne les agissements des légats, ces hommes d’Occident venus de la région des Ténèbres. La goutte d’eau venait faire déborder le vase : les Églises d’Orient refusent de reconnaître la primauté du pape, – primum inter pares, pour les catholiques -: c’est le schisme fondateur des Églises orthodoxes d’origine byzantine ou grecque.

Le concile de Narbonne codifie la Trève de Dieu.

1054                            Les Chinois et les Japonais observent une supernova, dont les restes sont aujourd’hui nommés nébuleuse du Cancer.

13 04 1059                 Nicolas II, jusque-là évêque de Florence, au demeurant bourguignon, promulgue un décret qui réserve aux cardinaux l’élection du pape.

1060                            Début de la construction de la cathédrale Saint Sernin à Toulouse.

1062                             Guillaume le Conquérant et la reine Mathilde font construire à Caen l’abbaye aux Dames, puis l’abbaye aux Hommes, [toutes deux miraculeusement épargnées par les bombardements de 1944] . Guillaume offre l’hospitalité à Édouard,  futur roi  d’Angleterre, qui s’attache à la Normandie d’où il emmène nombre d’hommes en Angleterre lorsqu’il y est rappelé pour monter sur le trône : ils y trouveront places et honneurs. Guillaume sera reçu en Angleterre comme un roi, et plus tard, recevra Harold, héritier du trône, encore jeune homme, auquel il arrachera la promesse de le soutenir dans sa volonté d’occuper le trône d’Angleterre.

En Chine, Bao Zheng (999- 1062) juge de la dynastie Song, préfet de Kaifeng, capitale des Song du Nord, est célèbre pour son intégrité et son respect des lois qui lui ont valu le surnom de Bao Gong, Bao le juste. Il rend la justice sans distinction d’appartenance sociale, avec la même rigueur, la même attention pour le paysan que pour le prince. Il est probablement le seul homme, ministre de la justice, à avoir tenu tête à l’empereur, Rhen Zong. A l’époque, c’était la mort assurée pour quiconque tentait d’aller à l’encontre des désirs du Fils du Ciel, et généralement, toute la famille jusqu’aux cousins éloignés, était éliminée systématiquement.
La bande dessinée de Patrick Marty fera découvrir à l’Occident ce héros que les Chinois n’ont jamais oublié :

Depuis le premier empereur de la dynastie Qin et la toute première loi fonctionnant sur le principe de la culpabilité par association, jusqu’à la Chine d’aujourd’hui, qui, deux mille ans plus tard, émerge à peine de ses tribulations politiques, résonne d’outre-tombe l’écho des plaintes des innombrables victimes d’erreurs judiciaires, victimes de fonctionnaires locaux corrompus qui usent de leur pouvoir au mépris de la vie humaine. En deux mille ans d’histoires chinoises et de fanfaronnades autour de nos anciens systèmes politique et judiciaire, il n’y eut qu’un seul grand juge, sous la dynastie des Song : l’incorruptible juge Bao, connu de tous les Chinois pour son indéfectible droiture ! Un seul !

Xinran Mémoire de Chine     Éditions Philippe Picquier    2010

1063                            Consécration de l’église de Moissac. Le doge Domenico Contarini décide de reconstruire la basilique de Venise, qui deviendra Saint Marc, sur le modèle de la basilique des Saints Apôtres de Constantinople : croix grecque et cinq coupoles. Les fidèles viendront y vénérer les reliques de Saint Marc, volées en 828 par les marchands vénitiens. À Pise, au lendemain de la victoire navale des Pisans sur les Arabes, qui vient raviver la rivalité avec Venise, la République charge l’architecte Buscheto de réaliser un projet grandiose, associant  cathédrale, campanile [la fameuse tour penchée dont l’Unesco stoppera le mauvais penchant dans les années 2000], baptistère et Campo Santo. Rainaldo terminera la cathédrale en 1130. L’ensemble forme un des plus somptueux ensembles architecturaux : une merveille. Les Pisans avaient de bonnes raisons d’en vouloir aux Arabes :

Les Sarrasins, retranchés en Italie, sur le mont Gargano, ravageaient toute cette presqu’île [sur la côte Adriatique, entre Pascara et Bari], et leur cruauté causèrent une telle épouvante, qu’un grand nombre d’habitants fugitifs, se retirèrent en 931 dans Pise, événement qui donna naissance à la grandeur de cette république.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

1064                            Le sultan  Alp Arslan – le lion héros – détruit Ani, capitale de la Grande Arménie. Les réfugiés arméniens vont fonder en Cilicie la petite Arménie.

20 09 1066                 Guillaume de Normandie a réuni à Saint Valéry, en baie de Somme, 14 000 cavaliers, plus de 40 000 fantassins, qu’il embarque sur 1 500 bateaux, et débarque à Pevensey sur la côte sud de l’Angleterre. C’est la première invasion réussie de l’Angleterre, ce sera aussi la dernière : Napoléon, Hitler en rêveront mais s’y casseront les dents.

25 09 1066              Harold Godwinsson, souverain d’Angleterre, parti dans le nord du pays, gagne la bataille de Stamfordbridge contre le roi de Norvège et son rival Tostig.

14 10 1066                 Le même Harold, revenu vers le sud à marche forcée, affronte Guillaume de Normandie à Hastings : la bataille fait rage, l’issue en est incertaine quand Harold est tué : ses housecarls se retirent ; pour Guillaume, Dieu a jugé. Toute espèce de résistance de l’Angleterre anglo-saxonne est supprimée et Guillaume devient le maître de l’Angleterre : il va se faire couronner à Westminster le jour de Noël de la même année. Une abbaye de Battle sera édifiée sur le lieu même de Hastings.

On parle toujours de l’invasion normande de 1066, de l’invasion normande à main armée, mais il ne faudrait pas oublier que celle-ci a été précédée d’une infiltration qui a mis à la tête de l’Église de Londres, puis de la province ecclésiastique du sud de l’Angleterre, un normand authentique, Robert Champart, abbé de Jumièges, qui a installé comme comte de Hereford, Gloucester et Oxford, Raoul, fils du comte normand de Nantes, et crée dans le centre de l’Angleterre un petit État normand.

Alfred Fichelle Le Monde Slave         1986

Frères des Vikings danois d’Angleterre, ces terribles razzieurs Scandinaves qui massacraient les Parisiens sur l‘emplacement de notre Champ-de-Mars, s’étaient eux aussi calmés ; établis au nord du Vexin, mariés aux femmes du pays (la mère de Guillaume le Conquérant est la fille d’un tanneur de Falaise), las de la mer et de ses aventures, ils étaient devenus terriens, bons chrétiens, et dans les grasses prairies du pays de Caux, vrais maquignons, ils s’adonnaient déjà au commerce des chevaux et aux procès. Leur prestige était grand dans toute l’Europe. Voyageurs féodaux, ils avaient poussé jusquau Levant, battu l’empereur de Byzance Alexis, fondé le royaume normand de Sicile, occupé l’Albanie, Malte, la côte d’Afrique, et le pape recherchait leur alliance. Sitôt qu’ils eurent jeté les yeux sur l’Angleterre, son sort fut réglé. Dès le début du siècle, on les trouve installés outre-Manche. Leur influence à la Cour est prédominante ; les Normands commandent la flotte saxonne ; d’autres tiennent garnison à Canterbury ; un fils d’Ethelred II, Edouard le Confesseur, est élevé à Jumièges, et en ramène des fonctionnaires normands. En 1051, Guillaume de Normandie se rend à Londres pour visiter son cousin, Harold le Saxon. Le duc de Normandie fait bien plus grande figure que le roi de France ou que le roi d’Angleterre ; sa suite romanisée, habillée de magnifiques dalmatiques ou d’armures byzantines, ne parle que français et latin. Peu de temps après, le roitelet saxon et les thanes, ses hommes liges, fuient frappés d’épouvante à l’apparition de la comète sinistre qui luit encore au ciel de la tapisserie de Bayeux ; c’est presque sans espoir qu’ils se retranchent au camp de Hastings pour résister à l’assaut des chevaliers normands en armures à écailles de poisson, débarqués de sept cents nefs battant pavillon du pape et de Normandie. Trompés par une feinte, les luxons stupides sont écrasés aux accents de la Chanson de Roland, Londres ouvre ses portes et Guillaume le Conquérant couche dans la barbacane romaine, qu’il baptise la Tour blanche, et qui sera le cœur de la Tour de Londres. Ses chevaliers se partagent le pays, laissant à l’Église catholique romaine les rives du Surrey et du Middlesex qui se remplissent, au cours des siècles, de Frères gris, de Clarisses, Augustins, Franciscains, Dominicains, Carmélites et Templiers. Rouen obtient le monopole du commerce franco-anglais et Guillaume installe dans la ville anglaise ses Juifs rouennais.

De la domination romaine à la domination normande, on dirait qu’il n’y a pas eu solution de continuité, tant les nouveaux maîtres appliquent à leur conquête les méthodes de l’Empire, apprises à Palerme. La coutume de Rouen et de l’Échiquier de Normandie fixe pour eux la jurisprudence.

Fonctionnaires dans l’âme, ils établissent le cadastre, recensent la population, et croient, en bons élèves des Latins, tenir le pays parce qu’ils ont dressé le registre des mutations immobilières. En fait, dès le début, l’insurrection couve partout. La lourde masse saxonne, goinfre et barbare, est attachée féodalement à la glèbe et vendue avec les terres. Mais il reste les hommes libres, petits nobles ou vilains indépendants, vivant hors des villes, il reste les outlaws, retirés au fond des forêts, qui ont abandonné Londres au clergé et aux chevaliers étrangers. C’est là que se conservent les traditions autochtones et c’est de là qu’elles regagneront tout le pays quand les barons normands, ayant perdu contact avec la France, se seront croisés avec les Saxons et en seront venus peu à peu à prendre parti pour eux contre le roi. Seul le clergé, enfermé jalousement dans ses bénéfices, demeurera fidèle à la grande doctrine romaine de la souveraineté de l’État. Aussi est-ce sur lui que se concentrera la haine du peuple, c’est lui que poursuivront les visions mystiques de Pierre le Laboureur et les railleries de Chaucer. Ces moines papistes, on les voit partout, moines quêteurs drainant vers la Ville éternelle le bon argent anglais, moines gras des Contes de Cantorbéry ; ils s’en vont par les routes romanes du Sud, la Old Kent Road des chansons enfantines, et leur saleté dégoûte les nonnes sur leurs mules, les chevaliers avec leurs lévriers et leurs faucons, la petite noblesse campagnarde, les hommes d’armes et les hommes de loi, entourant les litières et les lourds wagons saxons. Ainsi grandira, de Chaucer à Henri VIII, en passant par Wicliff et les Lollards, l’antipapisme anglais.

Tandis qu’en France les communes prêtent au roi, expression de l’État, leur appui contre les féodaux, en Angleterre elles s’allient aux féodaux contre le roi. Cette lutte de l’individu contre l’État, c’est toute l’histoire de l’Angleterre, de son Parlement, de son libéralisme ; c’est aussi toute l’histoire de Londres.

Tout contrat, dit Ortega y Gasset, est un acte de méfiance. La Cité s’est tout de suite méfiée du roi, très redouté seigneur. Du lendemain même de la conquête date cette petite bande de parchemin, si émouvante, qui est la première charte :

Guillaume le roi salue son ami l’évêque Guillaume, le bailli Godfrith et tous les bourgeois de Londres, français et anglais. Je déclare que vous êtes sous la protection des lois, comme au temps du roi Edouard. J’accorde à chaque enfant droit sur l’héritage de son père quand celui-ci mourra, et je ne souffrirai pas que personne vous fasse tort. Que Dieu vous garde. W. N.

Paul Morand Londres               1933

Dans le domaine monastique, le succès est exceptionnel. On passe de 61 monastères en 1066 à 330, dont 75 de femmes, en 1215. Dans le même temps, l’équipement paroissial est développé de façon remarquable. Les religieux, nommés par le roi et souvent d’origine normande, se lancent dans des entreprises audacieuses : la construction ou la reconstruction des édifices de culte, ne s’efforçant de répondre aux exigences grégoriennes. On connaît ainsi Lanfranc à Canterbury, Paul de Caen à Saint –Albans, Gondulf à Rochester, Wauquelin à Winchester, Roger à Salisbury… En un demi-siècle, le panorama architectural de l’Angleterre se modifie considérablement ; le bois dominait jusqu’alors et les édifices étaient généralement de dimensions médiocres ; la pierre prend à partir de cette fin du XI° siècle la première place pour permettre d’atteindre des dimensions gigantesques, ainsi Winchester avec ses 169 mètres de  long, Ely avec sa nef de douze travées, et Norwich avec ses seize travées.

[…] Bien que Guillaume le Conquérant se soit efforcé d’imposer l’emploi de la pierre locale lors de la construction de l’abbaye de Battle, les Normands sont restés attachés à la pierre de Caen. Des millions de tonnes ont ainsi traversé la Manche pour alimenter les nombreux chantiers.

Alain Erlande-Brandeburg.         L’art roman Un défi européen        Découvertes Gallimard 2005

Guillaume marqua très rapidement sa nette préférence pour les cerfs sur les serfs :

Le roi est le garant des récoltes et de la survie de ses sujets, mais comme représentant de Dieu sur terre, il reste le maître de la nature sauvage, protecteur des arbres et des animaux. Guillaume le Conquérant use des mêmes prérogatives. La mémoire collective anglo-saxonne le retiendra comme le type même du roi forestier. À la suite de la conquête de l’île, il introduit avec une rigueur inconnue jusque-là une législation normande héritée des Carolingiens qui peuple l’Angleterre de forêts stricto sensu. Pour assouvir sa passion de la chasse, il n’hésite pas à vider de leurs habitants des terres jusque là cultivées. Les sanctions frappant les contrevenants sont lourdes et peuvent aller jusqu’à la mutilation.

Sophie Cassagnes-Brouquet, Vincent Chambarlhac. L’âge d’or de la forêt.       Éditions du Rouergue 1995

1066                            Et encore d’autres magnifiques abbayes en Italie :

L’abbé Didier du Mont Cassin, dans le Latium, se lance en 1066 dans la reconstruction de son abbaye. L’opération est conduite avec une rapidité foudroyante – cinq ans – grâce à une volonté de fer et à des moyens financiers exceptionnels. Didier a établi son projet en s’inspirant des édifices paléo-chrétiens – l’atrium et l’élévation de l’abbatiale – et carolingiens – le plan du chevet avec ses trois absides. Pour souligner mieux encore ce retour aux sources, il a récupéré à Rome des marbres antiques, fait appel à des mosaïstes de Constantinople et fait exécuter les portes de bronze dans cette même ville. La réalisation des ornamenta ecclésiae s’inscrit dans l’esprit de la commande de Constantin pour Saint Pierre de Rome. Ce choix paléochrétien frappe l’imagination des contemporains et suscite l’émulation générale des religieux. La renaissance paléochrétienne de Rome dans le premier tiers du XII° siècle en est la conséquence immédiate. À Rome, Saint Clément en témoigne pour l’architecture, comme pour la totalité du décor intérieur : mosaïque pariétale, sol de marbre, sculpture ; dans le reste de l’Italie, la basilique charpentée élaborée au IV° siècle est généralement conservée, moins par référence passéiste que parce qu’elle paraît le mieux adaptée à sa finalité. L’exemple le plus abouti en est San Miniato, l’abbatiale de Florence, reconstruite dans la seconde moitié du XII° siècle, avec ses murs minces et son éclairage abondant.

Alain Erlande-Brandeburg.         L’art roman Un défi européen        Découvertes Gallimard 2005


[1] Début 2010, les empoignades entre scientifiques membres du GIEC, – Groupe Intergouvernemental sur l’évolution du climat -, et opposants, deviendront une polémique quasiment planétaire où l’éthymologie donnée à ce mot Groenland aura sa place :   les premiers disant, dans la ligne du texte cité ici, qu’il ne s’agit que d’un appât publicitaire, les seconds affirmant qu’il s’agit bien d’une qualification de la réalité.   L’interprétation au plus près du texte donnerait à penser qu’il peut bien ne s’agir que d’un « coup de pub », mais… mais ils sont tout de même plutôt nombreux à parler de rennes, de pâturages, de vigne sauvage sur la côte américaine etc… pour qu’on les suive dans cette vision d’un Groënland vraiment vert.

[2] drakkar : pluriel de dreki, le dragon… qui, très souvent était la figure de proue. Le nom exact de ce type de navire est snekkjur. Ce sont des bateaux de guerre. Les bateaux « marchands » sont nommés knörr.

[3] L’algèbre, l’astronomie, la biologie, la botanique, la zoologie, la musique, sont alors très en avance sur ce qu’elles sont dans l’Occident chrétien. L’Andalousie adopte le système de numérotation indien, dit de position, avec une base 10, ancêtre du nôtre, et dont la pièce maîtresse devient le zéro. Le meilleur chirurgien musulman, Abulcasis, vit alors à Cordoue. On y construit un planétarium ; on fabrique des astrolabes, des horloges, des cadrans ; on utilise les tables astronomiques indiennes ; on ouvre des parcs zoologiques et des jardins botaniques ; on met au point des pharmacopées. La bibliothèque est riche de 40 000 volumes. En provenance de Cordoue, l’Europe découvrira peu à peu le ver à soie, le papier, le riz, le sucre, le coton, les citrons, les asperges…

[4] ce qui, en langage militaire, est l’abréviation de : Rien A Signaler. La grande peur de l’an mil n’est qu’un mythe.

[5] Adalbéron avait du avoir connaissance de la traduction par le roi Alfred le Grand dans le dernier quart du IX° siècle du De consolatione Philosophiae de Boèce : le roi doit avoir gebedmen § fyrdmen § woercmen, des hommes pour la prière, des hommes pour la guerre et des hommes pour le travail.


Par l.peltier dans (2 : 01 à 1163) le 27 octobre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

1130                            Suger, abbé et maître d’ouvrage[4] donne à la manière française d’édifier les cathédrales[5] ses lettres de noblesse dans la reconstruction du chœur de l’abbatiale de Saint Denis, [Saint Denis n'avait pas rang de cathédrale, où siège un évêque - le siège a pour nom cathèdre -.] le plus royal de tous les établissements monastiques :

Une œuvre magnifique qu’inonde une lumière nouvelle

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Par la beauté sensible, l’âme engourdie s’élève à la vraie beauté et, du lieu où elle gisait engloutie, elle ressuscite au ciel en voyant la lumière de ses splendeurs.

Inscription sur la porte de bronze de St Denis

En l’absence du roi Louis VII pour cause de croisade, l’homme sera régent du royaume. Amené à beaucoup voyager, il prenait des notes, surtout en Angleterre d’où il ramena la croisée d’ogives. Il va mourir en 1151, mettant ainsi en arrêt les travaux pour… 80 ans : c’est dire la particularité du lien qui unissait maître d’ouvrage et maître d’œuvre. C’est Eudes Clément qui prendra sa suite, reconstruisant la nef, jusqu’alors restée carolingienne, au plafond plat comme celui des basiliques romaines. Nécropole des rois de France, on y trouve aujourd’hui les gisants, tombeaux, ossuaires de 42 rois, 32 reines, 63 princes et princesses, et 10 grands du royaume.

Presque en même temps, en 1135, début de la construction de la cathédrale de Sens où Henri Sanglier expérimente la croisée d’ogives, puis de Noyon à partir de 1145.          http://www.saint-denis.culture.fr/

Suivent Paris à partir de 1163, à l’initiative de l’évêque Maurice de Sully – Il est à coup sur peu de plus belles pages architecturales que cette façade. Victor Hugo. Notre Dame de Paris 1831 -, Bourges et Chartres à partir de 1195, Reims à partir de 1211, Amiens à partir de 1220. La plupart des grandes cathédrales seront achevées en 1260.

Aux bâtisseurs de cathédrales

Aux bâtisseurs[6] de cathédrales
Il y a tellement d’années
Tu créais avec des étoiles

Des vitraux hallucinés
Flammes vives, tes ogives
S’envolaient au ciel léger
Et j’écoute sous tes voûtes
L’écho de par inchangé
Mais toujours à tes cotés,
Un gars à la tête un peu folle
N’arrêtait pas de chanter
En jouant sur sa mandole :

Sans le chant des troubadours,
N’aurions point de cathédrales
Dans leurs cryptes, sur leurs dalles,
On l’entend sonner toujours.

Combien de fous, combien de sages
Ont donné leur sang, leur cœur
Pour élever de vers les nuages
Une maison de splendeur
Dans la pierre, leur prière
Comme au temps de mainlevée
On fait chapelle plus belle
Que l’on ait jamais rêvé
Le jongleur à deux genoux
A bercé de sa complainte
Les gisants à l’air très doux,
Une épée dans leurs mains jointes.

Toi qui jonglais avec les étoiles
O bâtisseur de beauté,
O bâtisseur de cathédrales
O puissions nous t’imiter.

Mille roses sont écloses
Aux cœurs des plus beaux vitraux
Mille encore vont éclore
Si nous ne tardons pas trop.
Et si nous avions perdu
Nos jongleurs et nos poètes
D’autres nous seraient rendus
Rien qu’en élevant la tête.

Anne Sylvestre. 1960

Cinquante ans plus tard, elle chantera parfois encore Les Cathédrales, mais en prenant de la distance : un ramassis de poncifs moyenâgeux, mais je suis la seule autorisée à le dire. Il est assez fréquent que, sur le tard, certains éprouvent ainsi le besoin de dénigrer pour le moins, quand ce n’est renier, la fraicheur et l’enthousiasme de leur 20 ans… c’est bien dommage. Quant aux poncifs, si ce sont eux qui permettent d’avoir des cathédrales, eh bien, vive les poncifs !

Georges Brassens, qui savait ce qu’est une chanson, brossa pour Anne Sylvestre quelques mots qui ont valeur pour tout artiste :

Ce public de France et de Navarre que l’on a coutume de considérer comme le plus fin du monde semble avoir une tendance fâcheuse à bouder un peu les débuts de ceux qui le respectent assez pour se refuser à lui faire la moindre concession.
Cependant un jour ou l’autre il finit par vouer une profonde gratitude aux artistes qui ont réussi à se faire aimer de lui, malgré lui si j’ose dire, en dérangeant ses habitudes.
Ce jour est venu pour Anne Sylvestre. Petit à petit, en prenant tout son temps, sans contorsions, grâce à la qualité de son œuvre et à la dignité de son interprétation elle a conquis ses adeptes ses amis un par un et définitivement. On commence à s’apercevoir qu’avant sa venue dans la chanson il nous manquait quelque chose et quelque chose d’important.

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Le passage du Roman au Gothique fût bien évidemment progressif, et les circonstances économiques n’y sont sans doute pas étrangères : on avait déjà beaucoup essarté – ainsi disait-on dans le Nord de la France, artiguer, dans le sud, pour défricher, aujourd’hui -, la part de la forêt allait s’amenuisant, les villes se développaient… et brûlaient fréquemment… autant de bonnes raisons pour chercher à économiser le bois et trouver les solutions techniques qui permettaient de s’affranchir des massives charpentes romanes.

L’épanouissement du gothique se produira surtout dans le nord ; ce sont les moines et les chevaliers du nord qui l’introduiront dans le sud, en même temps que… la croisade contre les Albigeois : cela ne s’oublie pas et explique nombre de réticences.

D’un point de vue strictement technique, les cathédrales ne constituent pas une avancée aussi importante que le développement des moulins hydrauliques ou de l’agriculture. Mais elles représentent la synthèse de tout un système technique et économique alors à son apogée. Elles reflètent, par leurs prouesses architecturales, une volonté de dépassement, un défi aux dimensions traditionnelles, signe du dynamisme des hommes et des villes de ce temps. La part de la construction des grandes cathédrales dans l’histoire des techniques à partir du XIII° siècle ne se limite pas à cette démonstration de savoir-faire technique et de puissance financière.

Ce grand courant né dans la France septentrionale suscitera aussi l’émergence de nouveaux modes d’organisation du travail et de nouvelles catégories professionnelles qui se répandront à travers l’Europe entière entre le XII° et le XV° siècle. Architectes, ingénieurs, mais aussi tailleurs de pierres, maçons vont de ville en ville, de chantier en chantier, emportant avec eux leur savoir-faire, leurs secrets de fabrication acquis par cette itinérance. Si un véritable mouvement pousse les populations à participer, par leur travail ou leur argent, à la construction de ces édifices gigantesques et luxueux, les investissements, parfois démesurés avec les possibilités des villes, ne font pas l’unanimité.

Robert Sabatino Lopez [7] pose même la question de savoir jusqu’à quel point le drainage organisé de capitaux et de main-d’œuvre à des fins économiquement improductives a contribué à ralentir le progrès de la France médiévale et jusqu’à quel point la petitesse des églises a rendu plus facile l’agrandissement des villes italiennes. Opinion qui est loin d’être unanimement partagé par les historiens du moyen âge.

Les ingénieurs de la Renaissance sont les descendants directs de ces constructeurs de cathédrales, et ils n’auraient pu atteindre un tel degré de savoir technique si auparavant, l’attelage du cheval, les chariots à avant-train mobile, le développement des voies de communication et tous les autres progrès médiévaux n’avaient permis des échanges intenses à travers toute l’Europe, des Flandres à l’Espagne, de l’Italie à l’Angleterre ou à l’Allemagne. Cette soif de mouvement, de connaissances nouvelles, d’échanges techniques, culturels, artistiques ou économiques est l’un des ferments les plus forts de la naissance de l’Europe moderne.

Bruno Jacomy Une histoire des techniques                Seuil 1990

Si les traces du compagnonnage ne remontent pas en deçà du XV° siècle, il est probable qu’en fait il soit né avec les cathédrales gothiques : les compagnons s’organisèrent en communautés face à des maîtres qui les empêchaient de se perfectionner en allant voir ailleurs, et qui les voulaient tout à leur service : c’est l’ancêtre d’une certaine forme de syndicalisme.

La construction médiévale est grande consommatrice de bois. Elle utilise les troncs pour élever les charpentes et les échafaudages. La charpente demeure longtemps la règle pour la couverture des édifices civils et religieux et, si la voûte de pierre s’impose vers l’an mil, certaines régions comme la Normandie, l’Angleterre, le Saint-Empire lui demeurent longtemps hostiles. Seules les régions méditerranéennes adoptent la voûte en berceau. La voûte en pierre présente le double avantage d’économiser le bois et de limiter les risques d’incendie. Pourtant, à l’époque romane, des régions, comme  la Normandie, la rejettent car elle pénalise, par son poids, l’élévation et l’ouverture des murs. Cette fidélité à la charpente de bois ne doit pas être interprétée comme le signe d’un retard architectural ; elle est au contraire le fait de grands édifices où cette pratique permettait de couvrir de vastes et larges nefs plus lumineuses, comme en témoigne la belle église prieurale de Saint-Étienne de Vignory en Champagne au XIe siècle.

La présence de forêts est indispensable à l’édification de bâtiments de grande taille, comme les églises abbatiales, les cathédrales. Nombre d’évêques, d’abbés se préoccupent, avant de lancer de tel chantiers, de s’assurer un approvisionnement régulier grâce à la possession de parcelles boisée. Encore ne peut-on utiliser n’importe quel bois, il faut, pour bâtir de semblables charpentes, des arbres anciens aux troncs longs et réguliers et ceux ci ne sont pas légion dans les forêts d’époques romane et gothique, très mal gérées. Lorsqu’il décide à reconstruire l’église de Saint-Denis dans la première moitié du XIIe siècle, l’abbé Suger se heurte cette difficulté. Certes, la riche abbaye royale possède de nombreux bois aux alentours de Paris, mais tous les maîtres d’œuvre lui assurent qu’on n’y trouvera aucun arbre répondant aux exigences d’une grande charpente. La consommation parisienne semble avoir anéanti les vastes forêts d’Ile-de France. Ils suggèrent d’aller chercher les tronc en Bourgogne. Suger, avec l’aide de Dieu, finit par trouver son bonheur dans la vallée de Chevreuse. Miraculeux pour le chroniqueur de l’abbaye de Saint-Denis, cet épisode est significatif de la part du bois d’œuvre dans les entreprises architecturales du Moyen Âge. La charpente d’un tel édifice est constituée des fermes, qui correspondent à un arc de maçonnerie ; chaque ferme est espacée de deux à cinq mètres. Entre les fermes, on dispose des pannes supportant les chevrons. À l’époque gothique, pour économiser le bois, les pannes disparaissent. En effet, à partir du XIIIe siècle, les forêts sont plus rares. L’augmentation de la population, l’expansion des cités, les grands chantiers cathédraux contribuent à l’augmentation croissante de la demande. Le prix du bois s’envole, les difficultés se font plus fréquentes. Dans son dictionnaire d’architecture médiévale, Viollet-le-Duc note une différence entre les charpentes des cathédrales anglaises, qui possèdent des bois de haute volée, et les œuvres contemporaines françaises qui tentent de limiter au maximum l’utilisation du bois. Il explique ces partis par l’inégale répartition des forêts entre l’île où les forêts royales sont protégées depuis l’époque de Guillaume le Conquérant, et le continent, où la déforestation est bien amorcée au XIIIe siècle. Certes, les rois d’Angleterre ont aussi davantage joué le rôle de mécènes dans la construction des cathédrales. Ainsi, en 1232, le roi Henri III donne une centaine de chênes de sa forêt de Dean pour l’édification de l’église abbatiale de Gloucester. La voûte de bois de la grande salle du palais de Westminster, qui date de la fin du XIVe siècle, illustre à merveille le degré d’habileté auquel étaient parvenus les charpentiers anglais. Dans le royaume de France, rares sont les édifices civils d’une telle ampleur conservés. Quant aux cathédrales, les Capétiens laissèrent aux évêques et aux chapitres de chanoines toutes les difficultés et la gloire de ces chantiers.

À la fin du Moyen Âge, les bois progressent de nouveau sous l’effet du dépeuplement, dû aux épidémies et aux guerres. Le goût du travail du bois reparaît en architecture. Les charpentiers de marine, inemployés pendant la période hivernale, exercent leur talent sur des chantiers de construction où leur expérience est mise à profit. Ils élèvent de magnifiques voûtes en bois de châtaignier en carène de vaisseau renversée dans les châteaux et les édifices civils. La superbe salle des Pôvres de l’Hôtel-Dieu de Beaune était destinée à accueillir des indigents, des malades victimes de ces temps de guerre. Sa charpente fut réalisée entre 1446 et 1448, par le maître charpentier Guillaume La Rathe, sur les ordres de Nicolas Rolin, chancelier du duc de Bourgogne, Philippe le Bon. C’est un chef-d’œuvre de l’architecture de cette époque. Cette immense coque de navire renversée, de 72 m de long sur 14 m de large, est soutenue par des poutres peintes et dorées qui émergent de la gueule de monstres. Le bois des charpentes provient des forêts ducales d’Argilly, de Borne, de Champ-Jarley et de l’Epenôt. Encore de nos jours, la visite de ces charpentes donne l’impression de pénétrer sous une vaste futaie. L’architecture est grosse consommatrice de bois d‘œuvre pour ses échafaudages. Mais le bois est également présent dans la cathédrale, comme source d’énergie pour les forgerons, les verriers. Pour dresser ces dessins de lumière, combien de futaies ont-elles été consumées ? Comme s’ils avaient voulu rendre un hommage à la forêt, les artistes l’ont déclinée sous toutes ses formes dans la pierre des édifices qu’ils élevaient à la gloire de Dieu. Ainsi, tandis que les grands massifs forestiers de l’Antiquité disparaissaient définitivement sous les coups de hache des défricheurs, les tailleurs de pierre sculptaient leur mémoire à tout jamais dans l’élévation des cathédrales.

La guerre de Cent Ans mit fin aux grands chantiers des cathédrales, dont certaines ne furent achevées qu’au XIXe siècle. Tandis que les forêts disparaissaient dans l’Europe urbanisée et industrielle, l’art gothique était toujours plus mal compris. Qualifié de barbare, il ne fut réhabilité que par les romantiques. Gœthe fut l’un des premiers à célébrer la splendeur de la cathédrale de Strasbourg, [dont les maîtres d'œuvre avaient été, pour la façade, Michel de Fribourg, Klaus de Klaus de Lohr, Erwin von Steinbach [1244-1318], Ulrich d’Ensingen, pour la tour octogonale,- il sera encore maître d’œuvre de la tour de la Cathédrale d’Ulm -, et Johannes Hültz pour la flèche] en laquelle il voyait la plus parfaite incarnation du génie allemand. Lors de sa visite dans la capitale de l’Alsace en 1772, il s’extasie sur l’architecture de la grande église qu’il compare à un arbre sublime aux mille branches. La mythologie germanique prenait sa source dans la forêt primitive ; elle semble s’incarner dans le grand vaisseau de pierre à l’âge de la grandeur allemande. Rapidement, la cathédrale de Cologne détrône, comme véritable symbole de l’âme allemande, celle de Strasbourg. Dans l’étude systématique qu’il lui consacra en 1805, Friedrich von Schlegel insiste sur la structure de l’église, comparable à celle d’une forêt ; ses tours, ses tourelles, ses gables et ses pinacles, qui en font une véritable dentelle de pierre, sont semblables aux feuillages d’une immense futaie. Quand le visiteur pénètre à l’intérieur de l’édifice, il lui semble parcourir une longue allée couverte d’arbres gigantesques. Si les Allemands sont les véritables précurseurs de la réhabilitation de l’art gothique, la France, lieu de naissance de cet art, ne pouvait tarder à voir sa reconnaissance. Après les destructions de la Révolution, celle-ci vint de la plume de Chateaubriand qui, peu de temps après son retour d’émigration, écrivit Le Génie du Christianisme. Sans doute plus sensible, par son enfance bretonne, à la nature et aux légendes celtiques, il compare lui aussi, dès 1802, la cathédrale à une vaste forêt. Ces voûtes ciselées en feuillages, ces jambages qui appuient les murs et finissent brusquement comme des troncs brisés, la fraîcheur des voûtes, les ténèbres du sanctuaire, les ailes obscures, les passages secrets, les portes abaissées, tout retrace le labyrinthe des bois dans les églises gothiques, tout en fait sentir la religieuse horreur, les mystères de la divinité… L’architecte chrétien, non content de bâtir des forêts, a voulu pour ainsi dire en bâtir les murmures, et au moyen de l’orgue et du bronze suspendu, il a attaché au temple gothique jusqu’au bruit des vents et des tonnerres qui roulent dans la profondeur des bois.

Celui qui a vécu l’expérience unique de se retrouver seul à la nuit tombée dans la nef à peine éclairée d’une grande cathédrale sait combien les paroles de l’écrivain sont justes. Si Chateaubriand se contente d’établir une analogie entre les deux mondes que les romantiques trouvent les plus dignes de l’imaginaire à la fin du XIXe siècle, J. K. Huysmans imagine une relation plus consubstantielle entre la cathédrale et la forêt. Dans son roman La Cathédrale, paru en 1898 où il retrace l’épopée de Chartres, il souligne ce lien organique.

Il est à peu près certain que l’homme a trouvé dans les bois l’aspect si discuté des nefs et de l’ogive. La plus étonnante cathédrale que la nature ait elle-même bâtie en y prodiguant l’arc brisé de ses branches est Jumièges.

L’image de Jumièges est symbolique et émouvante Dans la belle église abbatiale ruinée par la Révolution, la voûte a disparu, les arbres ont poussé dans la nef, remplaçant par leurs branches les anciennes nervures de la voûte.

Quand ils imaginèrent la grande église du Moyen Âge comme une forêt de pierre, les romantiques reprirent une image constituée dès la Renaissance, aboutie à l’âge classique. Pour les contemporains du Quattrocento, l’assimilation des cathédrales aux forêts soulignait l’aspect barbare de ces édifices. Ils les nommèrent gothiques. Apparu en Italie au XVe siècle, le terme tedesco ou tudesque désigne cette architecture imposée par des Barbares venus du nord, les Goths, au génie italien, naturellement favorable aux formes classiques de l’Antiquité. Pour Félibien, théoricien de l’art français à l’âge classique, ces guerriers ne pouvaient proposer d’autre modèle que celui, primitif, du monde forestier. Aux cathédrales gothiques s’opposent la cité et son univers empreint de raison, illustrés par l’art du siècle de Louis XIV.

Le Moyen Âge a-t-il eu conscience de cette ressemblance entre les grands édifices de pierre qu’il élevait au sein de ses cités et la masse des bois qui les entourait ? La simple contemplation d’une architecture aussi pensée, aussi symbolique, permet de l’affirmer. A la fin de l’époque médiévale, les maçons et les peintres se plaisent à jouer sur ces analogies pour en tirer des solutions décoratives originales. Léonard de Vinci réalise en 1498, dans la Sala délie Aàde du château Sforza de Milan où il travaille pour Ludovic le More, un décor de branches d’arbres formant une fausse voûte gothique. Dans la deuxième moitié du XVe siècle se répand en Europe la mode des voûtes en forme de branchages, ou voûtes arborées ; elle montre la claire conscience des architectes de leur dette vis-à-vis de la forêt. Dans le chœur polygonal de Sainte-Marie-de-Pirna, près de Dresde, élevé entre 1502 et 1546, des nervures en forme de branches d’arbres forment des entrelacs, au sein desquels grimpent des hommes sauvages. Trop sensible au symbolisme des formes pour ne pas avoir senti, dès l’origine, les ressemblances de l’élévation des cathédrales avec celle de la nature, le Moyen Age en joua avec un humour que ne surent percevoir les siècles suivants.

À la forêt, les architectes gothiques reprirent la verticalité des grands troncs de bois, pétrifiés dans les fûts des colonnes de la nef. Par son immensité et sa hauteur la futaie était respectable, digne de l’œuvre de Dieu. Les maîtres d’œuvre trouvèrent ainsi, dans l’arbre qui semblait à tous éternel et immense, véritable image de Dieu, un modèle à leurs aspirations vers la grandeur. La simple colonne fut abandonnée au profit de piles fasciculées qui imitaient, dans la pierre, la variété et la diversité des troncs de la forêt. La hauteur, mais aussi le foisonnement, furent les deux principes de cette adaptation de la nature dans la pierre.

Le mouvement d’ascension des structures gothiques se libère ici des dimensions mesurables, il se prolonge, il se perd dans le foisonnement des floraisons buissonnières, en feuillages grimpant sur l’arête du gable. Au sommet de l’envolée, porté sur les ailes des anges, le soleil lui-même devient fleur. Un tel jaillissement est celui de l’arbre des futaies. Au faîte de l’élévation de la nef et du chœur, lorsque les troncs des hauts piliers s’interrompent, la voûte jaillit comme une frondaison. Elle est le toit de cette vaste forêt de pierre. Si les maîtres maçons français restèrent fidèles aux formes oblongues, géométriques et raisonnables, inspirées par les principes de la Physique d’Aristote, les architectes anglais s’en affranchirent pour laisser libre cours à leur fantaisie naturaliste. Ils poussèrent le plus loin l’analogie. Au XIVe siècle, les voûtes en éventail de la galerie du cloître de la cathédrale de Gloucester mettent en évidence les affinités entre le goût des formes compliquées et savantes de l’architecture de l’île et l’omniprésence des forêts. Issues de fines colonnes, elles s’épanouissent en éventail imitant les branches d’une longue galerie d’arbres. Le sommet est atteint un siècle plus tard avec la voûte de la chapelle du King’s Collège de Cambridge. Construite entre 1446 et 1515, sous l’égide de l’architecte John Westell, elle est l’exemple le plus spectaculaire du développement pris par les voûtes en éventail sur l’île. Les étudiants qui se réunissaient dans la nef oubliaient sans doute un instant le monde des livres et de la scolastique, pour, grâce à cette architecture fantastique, se retrouver transportés dans l’espace illogique de la forêt, celui des évasions chevaleresques dans l’imaginaire, celui des équipées qui lançaient dans l’aventure les jeunes hommes de la société noble…

Cette empreinte de la forêt est également présente dans les marges enluminées des manuscrits où la fantaisie des miniaturistes trouve un espace propice à l’imaginaire et au défoulement. Les lettrines illustrées des manuscrits, exécutées à Cîteaux sous l’abbatiat d’Etienne Harding, au début du XII° siècle, insèrent la figure humaine dans un décor d’entrelacs et de ramures. Elles imaginent l’homme comme prisonnier des pièges et des sortilèges des bois, tout comme le pèlerin et le fidèle qui pénètrent sous les grandes voûtes arborées de la cathédrale. Parfois, c’est le corps qui devient liane, soulignant encore l’imparfaite rupture entre le monde de l’homme et celui de la nature, omniprésente. Certes, les manuscrits de Cîteaux présentent aussi de cocasses portraits de moines bûcherons mais ils témoignent de la fascination exercée sur les hommes de Dieu par les formes changeantes et variées du monde végétal. Elles sont à la base d’un répertoire décoratif omniprésent dans les arts roman et gothique. Depuis le haut Moyen Age, la flore fournissait à la sculpture des églises un répertoire ornemental hérité de l’Antiquité, et influencé par les motifs d’entrelacs celtiques. Feuilles plates, volutes et crochets décorent les chapiteaux du premier art roman. Les arbres apparaissent sur les chapiteaux du rond-point de l’abbatiale de Cluny vers 1089-1095. Pommier de la tentation d’Adam et Eve, figuier derrière lequel les premiers ancêtres de l’homme se cachent après avoir succombé et arbres du Paradis témoignent du goût des imagiers pour ces motifs. À l‘occasion, comme dans la belle représentation des feuilles d’aulne sur un chapiteau de l’abbatiale bourguignonne de Saulieu, un certain naturalisme transparaît. Néanmoins, une grande partie de ces images demeure encore symbolique et stéréotypée. La flore naturaliste n’éclot qu’à la faveur de l’art gothique du XIIIe siècle. Les sculpteurs qui travaillent aux portails nord et sud du transept de la cathédrale de Chartres (1200-1230) s’ingénient à représenter les particularités de certaines feuilles. La sculpture devient un véritable album de botanique où l’on reconnaît le houx, le lierre, l’aubépine et l’églantier. Cette flore naturaliste peuple la sculpture des chapiteaux, s’enracine dans les portails des grandes cathédrales, à Sens, à Amiens. Ce goût de la nature s’épanouit avec la plus grande liberté à la Sainte-Chapelle de Paris. L’édifice devient le chef-d’œuvre de cet art naturaliste.

Les feuilles de la forêt, sculptées dans la pierre, envahissent ainsi l’espace du monument dont la structure même rappelle les couverts forestiers. Alors que les défrichements battent leur plein, les imagiers gothiques, dans une volonté d’appréhender le monde dans sa totalité, caractéristique de l’art des grandes cathédrales, font de celles-ci une vaste encyclopédie où la flore est largement représentée. C’est l’époque où les Sommes, ces encyclopédies du Moyen Âge, ambitionnent de décrire la totalité de la création divine. Les arbres, leurs branches et leurs feuilles bénéficient d’un intérêt nouveau, scientifique d’abord, puis artistique. La pierre recueille alors la mémoire des forêts, attaquées par les hommes. Elle atteste, pour l’éternité, du lien symbolique entre la cathédrale, véritable forêt de pierre, et la nature primitive des bois. Les rameaux cathédraux ont su triompher des bûcherons.

Sophie Cassagnes-Brouquet, Vincent Chambarlhac. L’Âge d’Or de la Forêt.                Éditions du Rouergue 1995

1131                                   Roger II, roi de Sicile, s’empare de la République maritime d’Amalfi, mettant ainsi fin à l’âge d’or de cet état, rival des Républiques de Gênes, de Venise et de Pise. Deux cents ans plus tard, en 1343, un raz de marée finira de la ruiner. Sa situation, – au sud de Naples –  lui avait permis d’avoir la maîtrise du commerce avec Byzance : exportation de céréales, sel et esclaves, de bois vers l’Egypte et la Syrie et importation des soieries de Byzance. Les portes de bronze de la cathédrale avaient été fondues à Constantinople en 1066. Elle passera en 1137 sous la coupe de Pise. Les marins d’Amalfi furent les premiers à faire un usage courant de la boussole. Les Tables amalfitaines sont le premier code maritime connu qui aura force de loi dans toute la méditerranée occidentale jusqu’en 1570, faisant la part large au prêt à la grosse aventure, base du commerce maritime de l’époque, ce contrat permet à un commerçant de collecter des fonds pour financer son voyage. L’intérêt versé est fonction du risque que le bateau met à revenir. Mais, en cas de sinistre, le commerçant ne rembourse ni le prêt ni l’intérêt.

Lieux superbes : Rudolf  Noureev ne s’y était pas trompé, qui avait acheté les rochers Li Galli, à une portée de flèches d’Amalfi.

1131                                 Roger II, roi de Sicile, s’empare de la République maritime d’Amalfi, mettant ainsi fin à l’âge d’or de cet état, rival des Républiques de Gênes, de Venise et de Pise. Sa situation, – au sud de Naples –  lui avait permis d’avoir la maîtrise du commerce avec Byzance : exportation de céréales, sel et esclaves, de bois vers l’Égypte et la Syrie et importation des soieries de Byzance. Les portes de bronze de la cathédrale avaient été fondus à Constantinople en 1066. Elle passera en 1137 sous la coupe de Pise. Les marins d’Amalfi furent les pemiers à faire un usage courant de la boussole. Les Tables amalfitaines sont le premier code maritime connu qui aura force de loi dans toute la méditerranée occidentale jusqu’en 1570. Lieux superbes : Rudolf  Noureev ne s’y était pas trompé, qui avait acheté les rochers Li Galli, à une porté de flèches d’Amalfi.

1132                              Le roi Roger II fait construire la chapelle Palatine :

On sait combien est fertile et mouvementée cette terre [la Sicile], qui fut appelée grenier de l’Italie, que tous les peuples envahirent et possédèrent l’un après l’autre tant fut violente leur envie de la posséder, qui fit se battre et mourir tant d’hommes, comme une belle fille ardemment désirée. C’est, autant que l’Espagne, le pays des oranges, le sol fleuri dont l’air, au printemps, n’est qu’un parfum ; et elle allume, chaque soir, au-dessus des mers, le fanal monstrueux de l’Etna, le plus grand volcan d’Europe. Mais ce qui fait d’elle, avant tout, une terre indispensable à voir et unique au monde, c’est qu’elle est, d’un bout à l’autre, un étrange et divin musée d’architecture.

L’architecture est morte aujourd’hui, en ce siècle encore artiste, pourtant, mais qui semble avoir perdu le don de faire de la beauté avec des pierres, le mystérieux secret de la séduction par les lignes, le sens de la grâce dans les monuments. Nous paraissons ne plus comprendre, ne plus savoir que la seule proportion d’un mur peut donner à l’esprit la même sensation de joie artistique, la même émotion secrète et profonde qu’un chef d’œuvre de Rembrandt, de Velasquez ou de Véronèse. La Sicile a eu le bonheur d’être possédée, tour à tour, par des peuples féconds, venus tantôt du nord et tantôt du sud, qui ont couvert son territoire d’œuvres infiniment diverses, où se mêlent, d’une façon inattendue et charmante, les influences les plus contraires. De là est né un art spécial, inconnu ailleurs, où domine l’influence arabe, au milieu des souvenirs grecs et même égyptiens, où les sévérités du style gothique, apporté par les Normands, sont tempérées par la science admirable de l’ornementation et de la décoration byzantines.

Et c’est un bonheur délicieux de rechercher dans ces exquis monuments, la marque spéciale de chaque art, de discerner tantôt le détail venu d’Égypte, comme l’ogive lancéolée qu’apportèrent les Arabes, les voûtes en relief, ou plutôt en pendentifs, qui ressemblent aux stalactites des grottes marines, tantôt le pur ornement byzantin qui éveillent soudain le souvenir des hautes cathédrales des pays froids, dans ces églises un peu basses, construites aussi par des princes normands.

Quand on a vu tous ces monuments qui ont, bien qu’appartenant à des époques et à des genres différents, un même caractère, une même nature, on peut dire qu’ils ne sont ni gothiques, ni arabes, ni byzantins, mais siciliens, on peut affirmer qu’il existe un art sicilien et un style sicilien, toujours reconnaissable, et qui est assurément le plus charmant, le plus varié, le plus coloré et le plus rempli d’imagination de tous les styles d’architecture.

C’est également en Sicile qu’on retrouve les plus magnifiques et les plus complets échantillons de l’architecture grecque antique, au milieu de paysages incomparablement beaux.

[...] La forme de Palerme est très particulière. La ville, couchée au milieu d’un vaste cirque de montagnes nues, d’un gris bleu nuancé parfois de rouge, est divisée en quatre parties par deux grandes rues droites qui se coupent en croix au milieu. De ce carrefour, on aperçoit par trois côtés, la montagne, là-bas, au bout de ces immenses corridors de maisons, et, par le quatrième, on voit la mer, une tache bleue, d’un bleu cru, qui semble tout près, comme si la ville était tombée dedans ! Un désir hantait mon esprit en ce jour d’arrivée. Je voulus voir la chapelle Palatine, qu’on m’avait dit être la merveille des merveilles.

La chapelle Palatine, la plus belle qui soit au monde, le plus surprenant bijou religieux rêvé par la pensée humaine et exécuté par des mains d’artiste, est enfermée dans la lourde construction du Palais royal, ancienne forteresse construite par les Normands.

Cette chapelle n’a point de dehors. On entre dans le palais, où l’on est frappé tout d’abord par l’élégance de la cour intérieure entourée de colonnes. Un bel escalier à retours droits, fait une perspective d’un grand effet inattendu. En face de la porte d’entrée, une autre porte, crevant le mur du palais et donnant sur la campagne lointaine, ouvre, soudain, un horizon étroit et profond, semble jeter l’esprit dans des pays infinis et dans des songes illimités, par ce trou cintré qui prend l’œil et l’emporte irrésistiblement vers la cime bleue du mont aperçu là-bas, si loin, si loin, au-dessus d’une immense plaine d’orangers.

Quand on pénètre dans la chapelle, on demeure d’abord saisi comme en face d’une chose surprenante dont on subit la puissance avant de l’avoir comprise. La beauté colorée et calme, pénétrante et irrésistible de cette petite église qui est le plus absolu chef-d’œuvre imaginable, vous laisse immobile devant ces murs couverts d’immenses mosaïques à fond d’or, luisant d’une clarté douce et éclairant le monument entier d’une lumière sombre, entraînant aussitôt la pensée en des paysages bibliques et divins où l’on voit, debout dans un ciel de feu, tous ceux qui furent mêlés à la vie de l’Homme- Dieu.

Ce qui fait si violente l’impression produite par ces monuments siciliens, c’est que l’art de la décoration y est plus saisissant au premier coup d’œil que l’art de l’architecture. L’harmonie des lignes et des proportions n’est qu’un cadre à l’harmonie des nuances.

On éprouve, en entrant dans nos cathédrales gothiques, une sensation sévère, presque triste. Leur grandeur est imposante, leur majesté frappe, mais ne séduit pas. Ici, on est conquis, ému par ce quelque chose de presque sensuel que la couleur ajoute à la beauté des formes.

Les hommes qui conçurent et exécutèrent ces églises lumineuses et sombres pourtant, avaient certes une idée tout autre du sentiment religieux que les architectes des cathédrales allemandes ou françaises ; et leur génie spécial s’inquiéta surtout de faire entrer le jour dans ces nefs si merveilleusement décorées, de façon qu’on ne le sentît pas, qu’on ne le vît point, qu’il s’y glissât, qu’il effleurât seulement les murs, qu’il y produisît des effets mystérieux et charmants, et que la lumière semblât venir des murailles elles-mêmes, des grands ciels d’or peuplés d’apôtres.

La chapelle Palatine, construite en 1132 par le roi Roger II dans le style gothique normand, est une petite basilique à trois nefs. Elle n’a que trente-trois mètres de long et treize mètres de large, c’est donc un joujou, un bijou de basilique.

Deux lignes d’admirables colonnes de marbre, toutes différentes de couleur, conduisent sous la coupole, d’où vous regarde un Christ colossal, entouré d’anges aux ailes déployées. La mosaïque, qui forme le fond de la chapelle latérale de gauche, est un saisissant tableau. Elle représente saint Jean prêchant dans le désert. On dirait un Puvis de Chavannes plus coloré, plus puissant, plus naïf, moins voulu, fait dans des temps de foi violente par un artiste inspiré. L’apôtre parle à quelques personnes. Derrière lui, le désert, et, tout au fond, quelques montagnes bleuâtres, de ces montagnes aux lignes douces et perdues dans une brume, que connaissent bien tous ceux qui ont parcouru l’Orient. Au-dessus du saint, autour du saint, derrière le saint, un ciel d’or, un vrai ciel de miracle où Dieu semble présent.

En revenant vers la porte de sortie, on s’arrête sous la chaire, un simple carré de marbre roux, entouré d’une frise de marbre blanc incrustée de menues mosaïques, et porté sur quatre colonnes finement ouvragées. Et l’on s’émerveille de ce que peut faire le goût, le goût pur d’un artiste, avec si peu de chose.

Tout l’effet admirable de ces églises vient, d’ailleurs, du mélange et de l’opposition des marbres et des mosaïques. C’est là leur marque caractéristique. Tout le bas des murs, blanc et orné seulement de petits dessins de fines broderies de pierre, fait ressortir puissamment, par le parti pris de simplicité, la richesse colorée des larges sujets qui couvrent le dessus.

Mais on découvre même dans ces menues broderies qui courent comme des dentelles de couleur sur la muraille inférieure, des choses délicieuses, grandes comme le fond de la main : ainsi deux paons qui, croisant leurs becs, portent une croix.

On retrouve dans plusieurs églises de Palerme ce genre de décoration. Les mosaïques de la Martorana sont même, peut-être, d’une exécution plus remarquable que celle de la chapelle Palatine, mais on ne peut rencontrer, dans aucun mouvement, l’ensemble merveilleux qui rend unique ce chef d’œuvre divin.

Guy de Maupassant La vie errante                1890

Pierre de Tarentaise fonde l’abbaye de Tamié, dans le massif des Bauges, dans l’actuelle Savoie.

1137                                    Victoire portugaise d’Ourique sur l’Espagne.

La victoire d’Ourique remportée sur les Arabes par Alphonse Henri, comte du Portugal marque, légende aidant, l’indépendance du royaume du Portugal. Il dirige alors son effort contre Lisbonne, important entrepôt maritime, et grâce à l’appui d’une flotte de croisés anglais et flamands partis pour la Terre Sainte et que le hasard d’une tempête avait obligés à se réfugier dans l’embouchure du Douro, il força la ville à capituler, en octobre 1147.

Le Tage franchi, les armées portugaises entreprirent la conquête de l’Alentejo, où elles s’emparèrent de Beja et d’Évora. Alphonse Henri mourut en 1178, ayant doublé l’héritage qu’il avait reçu de son père, et ayant, grâce à ses succès politiques et militaires, affirmé la personnalité du nouveau royaume portugais face aux autres monarchies péninsulaires.

Plus tard, l’établissement de relations commerciales suivies avec l’Angleterre et les Flandres et l’installation d’une importante colonie flamande à Lisbonne annonceront l’orientation atlantique qui sera celle du Portugal.

Marcelin Defourneaux La Péninsule ibérique 1986

1139                              Le concile de Latran II décrète illicite et invalide le mariage des prêtres, chanoines et religieux.

Alphonse VII, roi de Castille et Leon, entre à Tolède : l’empereur des 3 religions ordonne des cérémonies festives qui unissent chrétiens, juifs et musulmans. Il existe à Tolède une école de traduction de l’arabe au latin. Mais, à peu près dans le même temps, le régent maure de Cordoue Abu Amir al-Mansur livre aux flammes une exceptionnelle collection d’œuvres scientifiques et philosophiques recueillies par ses prédécesseurs dans les bibliothèques andalouses :

Ces sciences étaient méprisées par les anciens et critiquées par les puissants, et on accusait ceux qui les étudiaient d’hérésie et d’hétérodoxie. Par la suite, tous ceux qui détenaient ces connaissances gardèrent le silence, se cachèrent et conservèrent leur savoir secret dans l’attente d’une époque plus éclairée.

Saïd l’Espagnol

Juin 1140                   Louis VII a réuni à Sens tout ce qui compte en philosophie et théologie : Bernard de Fontaines – le futur Saint Bernard – qui a reçu une grande culture chez les chanoines de Châtillon sur Seine, y invective violemment Abélard, et les évêques le suivent si bien que certaines propositions du maître seront condamnées quelques mois plus tard. La controverse était très théologique… la Trinité, la grâce, la liberté, le bien et le mal… les hérésies couraient encore les rues et on s’empoignait ferme sur le contenu de la doctrine… Sur un point qui nous est resté sensible, Abélard soutenait que Ceux qui ont crucifié le Christ sans le connaître n’ont pas péché. Il n’y a pas de péché d’ignorance. On nous oppose le fait des Juifs, qui ont crucifié le Christ, celui des hommes qui, en persécutant les martyrs pensaient rendre gloire à Dieu, et enfin celui d’Eve qui n’agit point contre sa conscience puisqu’elle fut séduite, et on nous fait remarquer que tous ont péché. A cela je réponds qu’en effet ces Juifs, dans leur simplicité, n’agissant point contre leur conscience, ne persécutant Jésus-Christ que par zèle pour leur loi et ne pensant point mal faire n’ont réellement pas commis de péché, et que s’ils sont damnés ce n’est pas à cause de cela mais en punition d’autres péchés précédents qui les ont fait tomber dans leur aveuglement. Parmi eux il s’en trouvait même d’élus ; ce sont ceux pour qui Jésus-Christ a prié en disant : – Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font -. Il ne demanda point dans sa prière que ce péché leur fut remis puisque à proprement parler ce n’était point un péché ; mais plutôt que leurs péchés précédents leur fussent pardonnés.

Et globalement, pour l’ensemble des propositions d’Abélard, Saint Bernard concluait, dans sa lettre 192 : Il parle de la Trinité comme Arius, de la grâce comme Pélage et de la personne du Christ comme Nestorius.

vers 1140                      Invention de la moutarde à Dijon.

On trouve dans le Décret[8] de Gratien, canoniste italien, de quoi légitimer la chasse aux sorcières : Que les évêques et leurs ministres s’emploient à travailler de toutes leurs forces pour que l’art des magies et des sortilèges, art pernicieux et inventé par le diable, soit entièrement éradiqué de leurs diocèses. [...] Car il ne faut pas omettre que des femmes scélérates, revenues à Satan et séduites par les illusions et les fantasmes des démons, croient et professent chevaucher aux heures de la nuit sur certaines bêtes avec Diane, déesse des païens, (ou Hérodiade) et une innombrable quantité de femmes, et franchir au cœur de la nuit des vastes espaces de terre, et obéir à ses ordres comme à une maîtresse, et être appelées à son service certaines nuits.

N’allons pas trop vite pour mettre aux orties ces vieilleries : elles ont la vie dure : la petite comptine de notre enfance : pique et pique et colegram, bour et bour et ratatam, amstramgram piquegram vient bien directement d’une incantation de sorcellerie, venue du nord-est de l’Europe :

Emstrang Gram,                                                   Toujours-fort Grain,
Bigà bigà ic calle Gram,                                       Viens donc viens, j’appelle Grain,
Bure bure ic raede tan,                                         Surviens car je mande au brin,
Emstrang Gram,                                                   Toujours-fort Grain.
avec le cri final Mos !

Grain étant l’ancêtre de notre loup des fabliaux : Isengrin

Autrefois, il y a bien longtemps, l’Église a cherché à faire siennes beaucoup de croyances, respectant mais christianisant, seulement elle n’a jamais complètement réussi à vaincre cette sorcellerie qui parfois n’est plus entre les griffes du diable, mais des seuls humains… Et si l’homme méchant vaut dix Satan, l’homme crédule subit dix peurs qui risquent de le rendre mauvais comme vingt diables.

L’Église a fait mieux. Criant à l’hérésie, elle n’a pas seulement menacé, mais impitoyablement braisé vif les sorciers.

Seulement malgré les en-veux-tu ? en voilà partis en fumée, aucune victoire décisive ne l’a rendue maître des travers de l’âme. La magie a survécu aux bûchers. Présentement, en plein dix-neuvième siècle, le germe est toujours dans l’esprit où il bourgeonne comme peut-être jamais il ne l’a pu. On ne trouve plus de Grands Sorciers directement issus de l’enfer, mais une multitude de petits, agissants et insaisissables comme des puces.

Claude Seignolle Le Rond des sorciers               Phébus 2001

Bien loin de là, à l’est, dans la forteresse du Moinestre, tenue par le sire de Gibelet, dépendant du comté de Tripoli, l’un des royaumes francs issu des croisades, on pouvait faire appel, lorsqu’on ne se battait pas, aux compétences locales en cas de nécessité : il s’agit ici de médecine.

Parlons des étrangetés de la médecine franque. Le seigneur d’Al-Munayt’ira [vassal du sire de Gibelet] écrivit à mon oncle pour lui demander de lui envoyer un médecin apte à soigner certains de ses compagnons malades. Mon oncle lui envoya un médecin chrétien [syrien] nommé Thâbit. Il ne s’était pas absenté plus de dix jours qu’il revint déjà. Nous lui dîmes qu’il avait bien vite fait de soigner ces malades ! Mais lui d’expliquer : On m’a présenté un chevalier à la jambe duquel était venu un abcès, et une femme atteinte de fièvre desséchante. Pour le chevalier, j’ai préparé un petit emplâtre, l’abcès a percé et a pris bonne tournure. Pour la femme, j’ai prescrit un régime rafraîchissant son tempérament.

Sur ces entrefaites un médecin franc est arrivé et il a déclaré que je n’y connaissais rien. Que préfères-tu, a-t-il demandé au chevalier : vivre avec une seule jambe ou mourir avec les deux ? L’autre a répondu qu’il aimait mieux vivre avec une seule. Je veux, a dit alors le médecin, un soldat robuste et une hache bien tranchante ! Quand l’un et l’autre ont été là, assistant moi-même à la scène, le médecin a placé la jambe du malade sur un billot et il a dit au soldat : Tranche-lui la jambe avec la hache d’un coup d’un seul ! J’ai vu le soldat frapper une première fois, sans réussir à couper la jambe. Au second coup, la moelle s’est répandue, et le patient est mort sur l’heure. Puis le médecin a examiné la femme, il a déclaré qu’elle était possédée d’un démon à la tête, et demandé qu’on lui rasât les cheveux. Une fois fait, elle s’est mise à ingérer de l’ail et de la moutarde, entre autres choses qu’on mange chez les Francs. Elle s’est encore plus desséchée et le médecin a dit : Le démon est vraiment entré dans sa tête. Avec un rasoir, pratiquant sur le crâne une incision en forme de croix, il lui a fait une entaille si profonde que l’os est apparu. Il a frotté ça avec du sel : la femme est aussitôt morte. J’ai demandé aux Francs s’ils avaient encore besoin de moi, et, comme ils me répondaient que non, je suis revenu, ayant appris sur leur médecine bien des choses inconnues de moi jusque là…

Usâma ibn Munqidh Kitâb al-I’tibâr [Livre des enseignements de la vie]              vers 1180

1141                             Les bourgeois de Montpellier se révoltent pour obtenir un consulat : Guilhem VI se replie sur Lattes. La ville se dote de la première faculté de médecine d’Europe, qui sera officialisée par une bulle de Nicolas IV en 1289.

1145                             Saint Bernard est en mission en Toulousain et Albigeois, pour s’opposer aux Albigeois : il est loin de connaître le succès habituel.

1146                           Le charisme de Saint Bernard a contribué pour beaucoup au développement de l’ordre de Cîteaux. À 56 ans, il prêche la deuxième croisade à Vézelay à la demande du pape Eugène III, un ancien moine de son abbaye de Clairvaux. Il serait parvenu à rassembler là entre 50 et 70 000 auditeurs. Comment se fit-il entendre de tout ce monde ? Personne ne le sait, même André Malraux, fasciné par le phénomène. Des interprètes-crieurs  auraient-ils été déjà présents comme pour la suite du voyage, en Allemagne où, ne parlant pas la langue locale, il est accompagné d’un interprète, et, magie du charisme, ce sont les paroles incomprises qui émeuvent et non la traduction compréhensible. On préférait déjà le chanteur à la chanson :

Au temps de l’empereur Conrad, alors que saint Bernard en Allemagne prêchait en français [lingua gallica], il enflamma tellement le peuple qu’il pleurait abondamment ; et ce, alors qu’il ne comprenait pas ses paroles ; mais quand, ensuite, un très habile interprète expliqua le sermon, le peuple ne fut pas ému.

Vie de saint Bernard

Entre 1119 et 1215, 7 conciles analysent et condamnent les thèses manichéistes.

vers 1147                   Le pape Eugène III et le roi Louis VII assistent au premier chapitre de l’ordre du Temple, qui se verra confier le Trésor royal pendant la seconde croisade, organisée par St Bernard. Louis VII confie la régence du royaume à Suger pour prendre la tête de la croisade aux cotés de Conrad III : ils commencent par se heurter à Alexis Comnène, empereur de Byzance, qui ne cache pas sa préférence pour les Turcs plutôt que pour les chevaliers latins, puis échoueront à Dorylée pour les chevaliers de Conrad, et dans la plaine d’Adalia, en Anatolie pour ceux de Louis VII : sur les 25 000 partis, 5 000 seulement parvinrent à Jérusalem, où ils entreprendront de reconstruire l’église du Saint Sépulcre, selon le plan de la Croix : elle sera inaugurée le 15 juillet 1149.

Louis VII avait une haute conscience de ses devoirs, sauf du conjugal, et son épouse Aliénor d’Aquitaine, qui était du voyage et avait du tempérament, ira se consoler dans les bras de son jeune oncle Raymond de Poitiers, prince d’Antioche, qui avait aux dires de Guillaume de Tyr, tout ce qu’il faut pour combler la belle : un seigneur d’ascendance très noble, de figure grande et élégante, le plus beau des princes de la terre, un homme d’une conversation et d’une affabilité charmante, fort dans le maniement des armes et dans l’expérience militaire, protecteur des lettres bien qu’illettré. L’homme avait épousé 11 ans plus tôt une enfant de 10 ans : elle en avait donc 21 ; il dut se dire : ma jolie nièce, en plus, elle a de la conversation.

Maints esprits en furent troublés, en tout premier lieu celui du roi qui fit des choix stratégiques en tous points opposés à ceux préconisés par Raymond de Poitiers : ce dernier était partisan du siège d’Alep, menace permanente pour les Croisés, et le roi choisit d’assiéger Damas, dont le sultan pourtant allié des Francs, sera néanmoins secouru par Saladin : ce sera son dernier échec.

De retour en France, c’est du comte d’Anjou, Henri Plantagenêt, qu’Aliénor reçu les avances tant et si bien qu’elle finira par l’épouser. Deux enfants naîtront de cette union : Richard, qui deviendra Cœur de Lion, et Jean, qui restera Sans Terre. Puis elle se mettra à préférer à la cour d’Angleterre la gestion, efficace au demeurant, de son duché d’Aquitaine, et l’animation d’une cour raffinée à Poitiers. Son mari la fera mettre en prison d’où elle ne sortira qu’une fois son fils Richard arrivé sur le trône.

Achèvement de la fortification – kremlin, en russe – du village de Moscou, crée par le prince de Souzdal’, Juri Dolgorouki, surnommé Le Rassembleur des Terres : s’y tient alors une assemblée de princes russes.

1148                            Wibald, abbé de Stavelot, dans les Ardennes, et un orfèvre resté anonyme s’écrivent : on y voit que les tensions entre le commanditaire, pressé de voir l’œuvre achevé et l’artiste, maître d’œuvre, ne datent pas d’aujourd’hui :

Frère Wibald, par la grâce de Dieu abbé de Stavelot et de Corbie dans l’Église catholique à son cher fils G., orfèvre, salut et bénédiction

Les hommes de ton art souvent ont l’habitude de ne point tenir leurs promesses, par la raison qu’ils acceptent plus de travaux qu’ils ne peuvent faire. La cupidité est la racine de tout mal. Mais un esprit élevé comme le tien, servi d’ailleurs par des mains habiles et illustres, échappe à tout soupçon de fausseté. Ton art commande la confiance ; ton œuvre est inspirée par la vérité. L’effet répond à tes promesses et tes engagements s’accomplissent au temps fixé. Et si nous avons pensé à te rappeler tes promesses et les obligations contractées envers nous, c’est assurément en écartant la pensée que le dol et la fraude puissent avoir élu domicile auprès d’un esprit aussi distingué.

À quelle fin donc cette lettre ? Simplement pour que tu t’appliques avec un soin exclusif aux travaux que nous t’avons commandés, écartant jusqu’à leur achèvement toute besogne qui pourrait y mettre obstacle. Sache donc que nous sommes prompt dans nos désirs, et ce que nous voulons, nous le voulons sans retard. Sénèque, dans son Traité des bienfaits, dit : Celui-là donne deux fois qui donne vite. Après celle-ci, nous nous proposons de t’écrire plus longuement du soin et de la conduite de ta maison, du régime de ta famille ainsi que des observations relatives à la direction de ta femme. Adieu.

******************

Au Seigneur Wibald, par la grâce de Dieu, abbé de Stavelot et de Corbie, salut et obéissance de son serviteur G.

J’ai reçu les avertissements que tu m’adresses et qui découlent du trésor de ta bienveillance, avec autant de déférence que de plaisir. Ils ne me semblent pas moins acceptables par leur utilité et leur gravité que par l’autorité de celui qui les émet. J’ai confié à la garde de ma mémoire et je me suis bien pénétré du précepte que la bonne foi doit accompagner mon art, que mon travail doit être inspiré par la vérité, et qu’enfin mes promesses ne doivent pas être vaines.

Toutefois il n’est pas toujours possible à celui qui promet de tenir ses engagements ; il dépend souvent au contraire, de celui auquel la promesse est faite d’en hâter ou d’en différer l’accomplissement. Si donc, comme tu le dis, tu es prompt dans tes désirs, et si ce que tu veux, tu veux l’obtenir sans retard, fais en sorte que je puisse courir à l’accomplissement de l’œuvre que tu désires. Car j’y cours et je continuerai à y courir à moins que la nécessité ne m’arrête. Il faut que je te dise que ma bourse est vide et aucun de ceux que je sers par mon travail ne me donne quelque chose. Malgré les luminaires que tu as promis à ma femme je suis dans les ténèbres, et l’attente où je me trouve du bienfait annoncé, suspend celui qu’à ton tour, tu attends de moi. Et puisqu’il est dans la nature humaine de jouir doublement de l’abondance après avoir souffert du dénuement, je te prie d’apporter le remède, maintenant que tu connais la nécessité. Donne vite, afin de donner deux fois, et tu me trouveras aussi constant que fidèle, et tout dévoué au travail que tu me demandes de faire. Adieu.

Considère bien le temps qu’il y a du commencement de mai à la fête de sainte Marguerite, et de celle-ci à la fête de saint Lambert. Tu me comprends à demi-mot.

Bulletin de la Guilde de Saint-Thomas et de Saint-Luc. t. III. 1874-1876               Traduction Jules Helbig

1149                            Dans l’Espagne et autres terres acquises à l’islam est décrétée l’interdiction de séjour aux Juifs.

vers 1150                   Fondation de la première université à Bologne : on y enseigne surtout le droit. Quid de l’enseignement jusqu’alors ?

Dans l’Europe du Moyen Age, les ecclésiastiques ont le monopole du savoir. L’enseignement, tourné surtout vers la grammaire qui permet de comprendre les textes sacrés, lus avec les commentaires des Pères de l’Église – saint Augustin, saint Grégoire, saint Ambroise – est uniquement dispensé dans les écoles monastiques, qui relèvent des grands monastères comme saint Martin de Tours ou Fleury sur Loire [...] Au XI° siècle la situation évolue. Avec le renouveau urbain apparaissent des écoles dépendant des cathédrales… Les plus brillantes se trouvent en Italie du Nord, à Bologne, et, dans la France royale, à Laon, Chartres et Paris. [...] Les écoles des cathédrales se tournent volontiers vers les textes profanes : à Bologne, on étudie avec grand intérêt le droit romain ; de Paris à Montpellier circulent les textes de Gallien et d’Hippocrate à travers lesquels on redécouvre une médecine savante.

Cet élargissement des disciplines s’accompagne d’une ouverture de l’horizon intellectuel, qui ébranle l’autorité ecclésiastique. D’autant plus qu’il n’y a aucun contrôle : quiconque possède la culture suffisante a le droit d’enseigner. Avec leur engouement pour les œuvres d’Aristote ou d’Avicenne, les maîtres peuvent répandre des idées s’éloignant de la foi chrétienne. La première urgence est donc de juguler leur ardeur : à partir de 1150, toute personne qui souhaite enseigner doit obtenir une licence – licentia docendi – du chancelier de la cathédrale. D’autre part, à l’exemple des gens de métier, maîtres et étudiants ressentent le besoin de se structurer pour défendre leurs libertés. En bref, un désir identique d’organisation anime l’Église et la population estudiantine : de là naît l’Université, qui place l’enseignement sous contrôle ecclésiastique – même pour les matières non religieuses comme le droit et la médecine -, et garantit aux maîtres et aux élèves des privilèges particuliers, accordés par le roi ou par le pape.

Histoire du Monde                Le Moyen Age.                 Larousse 1995

Aimery Picaud, de Parthenay le Vieux, écrit le premier guide de pèlerinage : Guide du pèlerin de Saint Jacques de Compostelle, qui forme le 5° livre du Liber Sancti Jacobi : Livre de Saint Jacques – appelé aussi Codex Calixtinus -

Il y met en garde contre l’hostilité de la nature mais surtout contre le naturel des habitants [9]. Certains – les Saintongeais par exemple – sont décrits tout à leur honneur, mais plus au sud, ça se gâte :

[...] En effet, ils (les péagers du pays basque) vont au devant des pèlerins avec deux ou trois bâtons pour extorquer par la force un injuste tribut, et si quelque voyageur refuse de céder à leur demande et de donner de l’argent, ils le frappent à coup de bâton et lui arrachent la taxe en l’injuriant et le fouillant jusque dans ses culottes. Ce sont des gens féroces et la terre qu’ils habitent est hostile aussi par ses forêts et par sa sauvagerie ; la férocité de leurs visages et, semblablement, celle de leur parler barbare, épouvantent le cœur de ceux qui les voient…

Chez les Navarrais, toute la maisonnée, le serviteur comme le maître, la servante comme la maîtresse, tous ensemble mangent à la même marmite, les aliments qui y ont été mélangés, et cela avec leurs mains, sans se servir de cuillers et ils boivent dans le même gobelet. Quand on les regarde manger, on croirait voir des chiens ou des porcs dévorer gloutonnement ; en les écoutant parler, on croit entendre des chiens aboyer. Leur langue est en effet tout à fait barbare…

C’est un peuple barbare, différent de tous les peuples et par ses coutumes et par sa race, plein de méchanceté, noir de couleur, laid de visage, débauché, pervers, perfide, déloyal, corrompu, voluptueux, ivrogne, expert en toutes violences, féroce et sauvage, malhonnête et faux, impie et rude, cruel et querelleur, inapte à tout bon sentiment, dressé à tous les vices et iniquités.

Traduit par Jeanne Vielliard 5° édition 1997                     Librairie philosophique.

[Vu sur l’ancienne voie romaine de la forêt d’Aubrac, allant de l’ancienne Secodunum, aujourdhui Rodez, à Anderitum, aujourd’hui Javols, au sud-est d’Aumont Aubrac]  :  Lieu d’horreur et de vastes solitudes, terrifiant, boisé, plein de ténèbres et inhabitable, sans aucune nourriture ni fruit à moins de trois lieues à la ronde.

Adalard, comte de Flandres

Mais tout cela, dans le fond, c’est pour l’accessoire, ce qui peut-être classé dans l’ordre de l’anecdote, car, pour le principal :

Nous serons pèlerins Per Agrum : de ceux qui vont au-delà du champ. Nous couperons, franchirons, enjamberons. Notre trajet ira en diagonale à travers les prairies, à travers les maisons vers le champ de l’Etoile, ce Campus Stellae des confins d’Espagne. L’au-delà prévaudra jusqu’au bout, dépasser le champ, dépasser la limite, dépasser les forces. La vieille devise des pèlerins Ultreïa – Plus oultre, celle consistant à aller toujours au-delà, sera vérifiée.

Edith de la Herronnière. La Ballade des Pèlerins             Mercure de France 1993

Je marcherai. Je marcherai sous le soleil trop lourd, sous la pluie à verse et dans la tourmente. En marchant, le soleil réchauffera mon cœur de pierre ; la pluie fera de mes déserts un jardin. À force d’user mes chaussures, j’userai mes habitudes. Je marcherai, et ma marche sera démarche. J’irai moins au bout de la route qu’au bout de moi-même. Je serai pèlerin. Je ne partitai pas seulement en voyage. Je deviendrai moi-même un voyage, un pèlerinage.

Jean Debruyne

J’irai loin, bien loin, comme un bohémien… Et un bonheur infini me montera dans l’âme…

Arthur Rimbaud

Pendant quelques mois vous n’aurez rien à faire qu’à marcher devant vous, où vous voudrez, comme vous voudrez, vite ou lentement ; rien ni personne ne vous presse. J’ai connu cette vie et je la pleure éternellement.

Gobineau Nouvelles Asiatiques.

Je devinais obscurément que je m’éloignais de mon pays habituel : une audace bizarre me transportait, me faisait oublier mes frères et mes sœurs, la nuit proche

S. Corinna Bille Theoda

Dans la région languedocienne, l’implantation de l’ordre bourguignon fut la conséquence directe de la mainmise sur les chemins de Compostelle… La visite à Compostelle, en 950, de Godescale, évêque du Puy, témoigne de l’audience extranationale prise dès cette époque par la marche à la voie lactée. L’expansion européenne du pèlerinage coïncida avec celle de l’ordre clunisien dont l’abbé Odilon (994-1049) fut le plus actif protagoniste.

En authentiques promoteurs touristiques, les moines bourguignons assurèrent la publicité de Compostelle ainsi que l’encadrement et l’hébergement des caravanes de jacquots. Par le jeu d’acquisitions, à titre gratuit ou onéreux, de fondations de prieurés ou d’affiliations à l’ordre d’anciens monastères, les clunisiens se réservèrent des relais tout au long des grands itinéraires franco ibériques.

Pierre-A Clément. Les chemins à travers les âges.            Les Presses du Languedoc.1983

Tous ces va et vient donnent lieu à une importante activité économique : marchands et gens d’église tiennent à leurs reliques, objets d’une grande vénération, principal attrait pour le pèlerin : à Saint Gilles, on met en garde contre les faussaires :

Telle est la tombe du bienheureux Gilles, confesseur, dans laquelle son corps repose et est honoré. Qu’ils rougissent de honte, les Hongrois qui prétendent avoir son corps ! Qu’ils se troublent les moines de Chamalières, qui imaginent avoir son corps tout entier ! Qu’ils soient confondus, les gens de Saint Seine, qui se glorifient d’avoir son chef ! Que soient troublés de crainte les Normands du Cotentin, qui se vantent d’avoir son corps tout entier.

La coquille Saint Jacques devient elle-même le signe de reconnaissance des pèlerins qui vont à Santiago : personne n’est absolument certain de la nature du lien à établir : probablement les eaux de Galice étaient-elles particulièrement riches de ce coquillage, ce qui permettait d’en fournir abondamment les marchés, et donc chaque pèlerin l’utilisait comme cuiller et s’en prévalait comme signe de son arrivée à Saint Jacques. Mais la représentation de ce coquillage n’a pas attendu le XII° siècle pour voir le jour : on en trouve de magnifiques sur les linteaux de Baalbek… datant donc de l’empire romain.

La Champagne est depuis longtemps une région de foires locales : on en compte une douzaine : on y rencontre surtout et assez tôt des marchands des Flandres, puis, un peu plus tard des Italiens. Les comtes de Champagne principalement Thibaud II, vers 1150, puis Henri le Libéral, vers 1170, réalisent que ces étrangers portent avec eux la richesse, et que s’ils parviennent à maîtriser ce phénomène, leur comté bénéficiera d’une essor capital. Ils se décident alors à prendre l’affaire en main, et pour ce faire, commencent par réduire le nombre de foires, en ne gardant que celles qui couvrent au mieux l’ensemble de l’année :

  • du 2 au 15 janvier Foire de Lagny sur Marne
  • du mardi précédant la mi-carême Foire de Bar sur Aube au dimanche de la Passion
  • en mai Foire de Saint Quiriace à Provins
  • en juillet/août Foire chaude ou de la Saint Jean à Troyes.
  • septembre Foire de Saint Ayoul à Provins
  • début octobre à la semaine Foire froide ou de la Saint Rémi à Troyes, précédant Noël.

Par un conduit, ils assurent à ces foires la sécurité des biens des marchands, la sécurité des personnes aussi, allant jusqu’à assurer, des fonctions notariales qui garantissent les transactions commerciales Le conduit va même devenir royal avec celui de Philippe Auguste en 1209 : la Champagne est alors le grand carrefour commercial de l’Europe.

Les marchands des Flandres viennent vendre draps et toiles, les Italiens, soieries, épices orientales, cire, et aussi le change, – l’affaire est d’importance, aux mains des Toscans et Lombards, qui pratiquent déjà la lettre de change, limitant ainsi la circulation des espèces – ; on y voit encore les gens du Midi qui proposent des cuirs venant de Cordoue, les Bourguignons qui vendent leur vin, les Allemands avec cuirs et fourrures. Seuls absents notoires : les Anglo-Normands. Nombre de ces pays ont un consul à même de défendre les intérêts de leurs ressortissants auprès des autorités.

Et l’on versifie sur le sujet :

Marchands s’en vont de par le monde
Diverses choses acheter ;
Quand reviennent de marchander
Ils font maçonner leur maison,
Mandent plâtriers et maçons
Aussi couvreurs et charpentiers ;
Quand ont fait maison et cellier
Fêtes font à leur voisinage.
Puis s’en vont en pèlerinage
A Saint Jacques ou à Saint Gilles,
Et quand reviennent en leur ville
Leurs femmes font grande joie d’els [d'eux]
Et ils mandent les menestrels,
L’un tamboure et l’autre vielle,
L’autre redit chansons nouvelles.
Et puis, quand la fête est finie,
Ils s’en revont en marchandie.
Les uns s’en vont en Angleterre
Laines et cuirs et bacons querre [chercher],
Les autres s’en vont en Espagne,
Et d’autres s’en vont en Bretagne,
Bœufs, porcs et vaches acheter,
Et s’efforcent de marchander
Et reviennent de tous pays …

Phelippot Le Dit des Marchands

Paris finira par froncer les sourcils devant un tel succès, et fera en sorte que les établissements étrangers présents à demeure ne puissent plus être présents en quatre places en Champagne et à Paris.

Et l’on versifie encore, sur les places de chacun.

Au bout, par deça regrattiers [revendeurs : l'actuel épicier]
Trouvai barbiers et cervoisiers [brasseurs],
Taverniers, et puis tapissiers ;
Assez près d’eux sont les meuniers ;
A la cote du gag chemin
Est la foire du parchemin ;
Et après trouvai les pourpoints
Dont maint homme est vêtu à point ;
Tiretaines dont simples gens
Sont revêtus de peu d’argent …
Puis m’en revins en une plaine
Là où l’on vend cuits crus et laine.
Par devers la croix du Lendit
M’en vins par la ferronnerie,
Après trouvai la batterie [chaudronnerie],
Cordouaniers et bourreliers,
Selliers et freniers et cordiers …
Martelliers et banquiers trouvai [fabricants de bancs],
Tanneurs, mégissiers de bons cuirs,
Chaussiers, huchiers et les changeurs
Qui ne sont mie les meneurs [les moindres]
Ils se sont logés bel et gent.
Après sont les joyaux d’argent
Qui sont ouvrés d’orfèvrerie…

Dit du Lendit [Foire de Saint Denis]

Nul pays ne se poet de li seus gouvrener ;
Pour chou vont marchéant travillier et mener
Chou qui faut ès pays, en tous règnes mener ;
Se ne les doit-on mie sans raison formener
Chou que marchéant vont delà mer, dechà mer
Pour pourvir les pays, che les font entr’amer ;
Pour riens ne se feroient boin marchéant blasme
Mais ils se font amer, loyal et bon clamer.
Carités et amours par les pays nouriscent ;
Pour chou doit on moult goïr s’il enrikiscent.
C’est pités, quant en tière boin marchéant povriscent
Or en ait Dieus les âmes quant dou siècle partiscent !
Gilles le Muisit, chanoine de Tournai.

Dit des Marchands. Début XIV° siècle

Dans le même temps, le développement du trafic maritime venait concurrencer directement les foires : les galées génoises et vénitiennes arrivaient à Bruges en 1297 ; les échanges terrestres et par voie fluviale se déplaçaient quant à eux vers l’est, au Mont-Cenis et au Grand-Saint-Bernard se substituent le Simplon, le Saint-Gothard, le San Bernardino et sa fameuse Via Mala, le Brenner. Les foires de Champagne reprirent la dimension d’une foire locale vers le milieu du XIV° siècle.

De façon générale, dans le simple cadre de la vie quotidienne, une réglementation précise s’applique aux transactions commerciales :

L’historien de Lille a pu écrire : La moindre ménagère faisant son marché était efficacement protégée. Protégée aussi bien contre la fraude, qui atteint toujours davantage les petites gens, que contre la vie chère, provenant des abus de l’intermédiaire. Car, à l’époque, le consommateur direct a priorité absolue sur le revendeur. Ainsi, à Paris – qu’il s’agisse de n’importe quel achat : blé, œufs, fromages, vin -, le consommateur qui intervient avant que le denier à Dieu [les arrhes] ait été remis par l’acheteur ou même pendant qu’il le remet, au moment où l’on ferme le sac, a le droit de se faire céder la marchandise. Partout, on règle sévèrement le lieu où les revendeurs doivent se tenir pour être facilement distingués de ceux qui vendent le produit de leur propre travail. Ainsi, à Marseille, les revendeurs de poisson ne pouvaient se tenir qu’au grand marché ; à la poissonnerie, l’acheteur était sûr de ne rencontrer que des pêcheurs vendant le produit de leur pêche. De plus, – et cela se retrouve dans des villes aussi éloignées que Provins et Marseille -, le revendeur ne peut acheter qu’à partir de midi. Toute la matinée est réservée à celui qui achète pour sa consommation familiale.

C’est, on le voit, le contraire de ce qui se passe de nos jours, où l’acheteur privé ne peut se servir directement chez le marchand de gros, encore moins chez le producteur.

Pour les matériaux les plus chers, comme les matériaux de construction, bois, tuiles, etc…, les obligations allaient plus loin encore : pendant quinze jours, lorsque avaient été débarqués sur le port de Marseille des bois de charpente, seuls avaient le droit d’acheter les acheteurs privés ; et pendant huit jours encore, ceux qui avaient laissé passer les délais pouvaient se faire rétrocéder au prix coûtant la marchandise acquise par le revendeur.

Georges et Régine Pernoud Le tour de France médiéval.            Stock 1983

18 03 1152                Le concile de Beaugency casse le mariage de Louis VII et d’Aliénor d’Aquitaine, laquelle épouse 6 semaines plus tard Henri Plantagenêt, futur roi d’Angleterre, duc de Normandie, emmenant avec elle ses immenses domaines : c’est le début de 3 siècles d’affrontements entre la France et l’Angleterre, qui, par goût de la simplification, deviendront la guerre de Cent ans.

Simplification encore que de croire que la France a alors perdu l’Aquitaine… pour la bonne et simple raison, c’est qu’elle ne l’avait jamais possédée : elle était propriété d’Aliénor que son mari fût roi de France ou roi d’Angleterre ; la titulature du Roi de France disait bien la situation : Louis, par la grâce de Dieu, roi des Francs et duc des Aquitains.

Les marchands de Rouen obtiennent d’Henri II que nul, s’il n’est bourgeois de Rouen, ne soit autorisé à faire descendre ses marchandises par la Seine à travers la ville, ni à décharger en celle-ci du vin, pur l’y mettre en dépôt : lequel monopole commercial fera la richesse de Rouen

1154                            Valdemar s’empare du trône du Danemark : en 25 ans de règne, entouré de nobles et de prélats remarquables dont l’évêque Absalon, ancien élève des écoles de Paris, il va couvrir le pays de fondations monastiques, surtout cisterciennes, diffusant une influence française qui était un utile contrepoids à celle de l’Allemagne.

Al-Idrîsî établit une mappemonde du monde méditerranéen et du moyen orient. Né vers 1100 à Ceuta, il passa son enfance à Cordoue, et accepta la commande d’un planisphère faite par Roger II, roi de Sicile, accompagné du Livre du divertissement de celui qui désire découvrir le monde (Kit?b nuzhat al-musht?q f? ikhtir?q al-?f?q ) – plus communément connu sous l’appellation de Livre de Roger. Île stratégique de la Méditerranée, la Sicile était autant une focale d’informations en provenance de tous les navires qui y relâchaient qu’un syncrétisme entre civilisations byzantine, normande et arabe. Le Livre de Roger comprend une description de la Sicile, de l’Italie, de l’Espagne, de l’Europe du Nord et de l’Afrique, ainsi que de Byzance : c’est une description résolument universaliste qui comprend aussi bien la géographie physique que les activités humaines. Sa connaissance du Niger, du Soudan et du Nil est remarquable pour son époque. Plus tard, al-Idrïsï publiera une autre encyclopédie géographique, plus complète encore, intitulée Rawd-Unnas wa-Nuzhat al-Nafs (Plaisir des hommes et joie de l’âme), livre également connu comme Kitab al-Mamalik wa al-Masalik (Livre des royaumes et des routes). Al-Idrïsï a soutenu la théorie de la sphéricité de la Terre : La terre est ronde comme une sphère, et l’eau s’y tient et y reste par le biais de l’équilibre naturel qui ne subit pas de changement. Il n’est donc pas exact de prétendre qu’à l’époque de Christophe Colomb, tout le monde croyait encore que la Terre était plate : nombreux étaient alors les chercheurs, astronomes à penser, et ce, depuis le V° siècle, que la Terre était ronde.

1157                            La Reconsquista marque le pas.

Au centre et à l’est de la péninsule ibérique, la grande offensive chrétienne dont Alphonse le Batailleur avait été le principal artisan se poursuit jusqu’au milieu du siècle. Tortosa, qui bloquait le cours inférieur de l’Ebre, est enlevée en 1147 par le prince d’Aragon Raymond Béranger IV qui, l’année précédente, avait, en une campagne conjointe avec le roi de Castille Alphonse l’Empereur, occupé Almeria ; par le traité de Tudelen, en 1151, les deux souverains se répartirent les territoires à conquérir dans l’avenir. Mais après cette date, l’élan de la reconquête se ralentit, en dépit de l’apparition de milices monastiques nouvelles – ordre de Calatrava, créé en 1158 (et qui prendra, au Portugal, le nom d’ordre d’Avis), puis ordres de Santiago et d’Alcantara – spécialement constitués en vue de la lutte contre l’Infidèle, et appelés à jouer, dans la période suivante, un rôle militaire et politique important.

Les causes de ce ralentissement sont multiples. Elles tiennent en partie au déferlement sur l’Espagne d’une nouvelle vague d’envahisseurs musulmans. En Afrique, les Almohades (Unitaires), bandes fanatiques menées par le Mahdi Abou Abdallah ont mis fin à l’empire créé par Youssouf ; en Espagne même, la domination almoravide va se désagrégeant, du fait du relâchement religieux et militaire des conquérants au contact de la civilisation raffinée d’Al Andalus. Des soulèvements locaux se produisent, donnant naissance à une nouvelle génération de royaumes de taifas à Murcie, Cordoue, Valence. De même que soixante-dix ans auparavant Al Motamid de Séville avait fait appel à Youssouf pour arrêter l’avance chrétienne, les rebelles à l’autorité almoravide demandent l’aide des Almohades. Abd al Mumin, successeur du Mahdi, envoie en Espagne une armée qui, en une vingtaine d’années (1146- 1163) soumet à son autorité tous les territoires musulmans de la péninsule ; ceux-ci deviennent une simple dépendance de l’Empire almohade d’Afrique, représenté à Séville par un gouverneur. La menace que constituait pour les chrétiens cette nouvelle invasion fut rendue évidente par la perte d’Alméria qui, en 1157, retomba au pouvoir des musulmans.

Marcelin Defourneaux La Péninsule ibérique 1986

1158                            Création de la place marchande de Lübeck, en Allemagne, fruit d’une aspiration aux échanges et d’une bourgeoisie d’affaires.

1159                            En Afrique du Nord, les persécutions d’Abdalmu’min mettent fin aux dernières Chrétientés remontant à l’empire romain. A Gafsa, selon Edrisi, on parlait encore le latin d’Afrique, c’est-à-dire, quelque 4 ou 5 siècles après la conquête musulmane !

1160                            Béziers met fin à une vieille tradition qui autorisait la lapidation des maisons juives du samedi des Rameaux au samedi de Pâques. A la même époque à Toulouse, chaque samedi saint, un juif était publiquement giflé par le seigneur de la ville. Début d’exploitation des mines de fer en Dauphiné.

1162                           Sept ans plus tôt Frédéric Barberousse a été élu roi des Romains : l’Italie est l’un des trois royaumes  - les deux autres : la Germanie et la Bourgogne – qui composent son empire. Entre les communes naissantes enivrées par l’esprit de  liberté et l’empereur qui entend y retrouver sa souveraineté, la confrontation est inévitable : les troupes impériales prennent Milan, mettant à bas les murailles, symboles de son autonomie.

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[4] Le maître d’ouvrage est celui qui passe commande de la construction et détient le financement ou au moins est à même de le garantir ; le maître d’œuvre est l’entrepreneur, l’exécutant des travaux.

[5] Ce n’est que plus tard que cet art, que l’on avait commencé par nommer « ogival » deviendra « gothique ».

[6] On ne les connaît pas tous, mais certains d’entre eux ont laissé leurs noms dans des labyrinthes, à l’intérieur des cathédrales : Jean de Chelles, Pierre de Montreuil, un des constructeurs de Notre Dame de Paris, Robert de Coucy, Peter Palet, Hugues Libergié, Alexandre et Colin de Berneul ; on connaît les noms des quatre docteurs es-pierres de Reims : Jean d’Orbais, Jean le Loup, Gaucher de Reims, Bernard de Soissons. Après avoir achevé son chantier à Paris, Étienne de Bonneuil ira construire la cathédrale d’Uppsala en Suède. Le génial sculpteur du tympan de la cathédrale d’Autun se nommait Gislebertus.

[7] Robert Sabatino Lopez. Economie et architecture médiévales. Annales, économie, sociétés, civilisations. 1952.

[8] Très important ouvrage, réalisé par le moine Gratien à Bologne de 1140 à 1160, comportant 3 600 articles ! Ce n’est ni plus ni moins que le grand’père, voire le père du Droit Canon.

[9] Les Anglais nommaient bien le mot voyage puisque travel vient directement de travail, lui-même synonyme de torture : le trepalium était un instrument de supplice à trois pieux. Il faudra que beaucoup d’eau coule sous les ponts avant que le terme ne soit associé à la notion de plaisir.


Par l.peltier dans (2 : 01 à 1163) le 27 octobre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

Cent cinquante ans, de 1100 à 1250, vont marquer l’âge d’or des Troubadours, Trobairitz, Trobadors. Le premier d’entre eux, Guillem de Peytieu, 1071-1126, duc d’Aquitaine, comte de Poitiers, chanta l’amour (alors conjugué au féminin) dans la truculence et la tendresse : la pudibonderie ne naîtra que beaucoup plus tard, et les femmes, comme les hommes, réclamaient tout crûment leur participation au plaisir, à la Joy. Le rouleau compresseur ecclésiastique n’était pas encore passé par là pour en faire la créature soumise et obéissante qu’elle dût devenir.

Il se sentait une telle ardeur, qu’il fit représenter le corps de sa femelle sur son bouclier.

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J’ai tant appris du jeu savoureux !
Plus que tous, j’y ai la main heureuse
et à qui demandera conseil
je répondrai.
Personne ne partira déçu.
J’ai nom
maître infaillible »
Jamais mon amie ne m’aura une nuit
qu’elle ne me veuille le lendemain.
Je suis dans ce métier, je m’en vante, si expert
que j’ai de quoi gagner mon pain
sur tous les marchés.

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Toute dame qui m’accorde son amour,
je veux tout d’abord qu’elle me laisse le lui faire
… Que Dieu me laisse en vie tant
que je peux glisser la main sous son manteau !
… Toutes les joies se font humbles,
et tout autre amour se soumet
devant ma dame au bel accueil,
au doux regard ;
et l’homme vivra plus de cent ans
qui saura sa joie aimante saisir.
Par sa joie ma dame peut guérir,
par sa colère elle peut tuer,
par elle le plus sage peut sombrer dans la folie,
le plus beau perdre sa beauté,
le plus courtois devenir un rustre,
et le plus rustre devenir courtois.

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… Toute la joie du monde est nôtre, dame, si tous les deux nous nous aimons.

Guillaume de Poitiers

… Cette dame, qui avec un tel amant couche est allégée de tous ses péchés.

Bertrand de Born

La femme avait alors suffisamment de santé pour oublier les âneries de la première église [1]… – qu’elle fût d’Orient ou d’Occident :

Toutes les femmes devraient mourir de honte à la pensée d’être des femmes

Clément d’Alexandrie II° siècle.

Tu devrais toujours porter le deuil, être couverte de haillons et abîmée dans la pénitence, afin de racheter la faute d’avoir perdu le genre humain… Femme, tu es la porte du diable. C’est toi qui as touché à l’arbre de Satan, et qui, la première, a violé la loi divine.

Tertullien 155-222

Figurait, parmi d’autres mâles sentences : les mamelles des femmes sont les forteresses de Satan.

On célébrait alors les fêtes de  « l’amour de mai » : la nuit qui précède le 1° mai, et pour prolonger l’ancienne fête celtique de Beltaine, les femmes mariées avaient droit à un amant d’une nuit :

Patience, mon mari, avec votre permission, je suis à vous demain et à mon amant cette nuit.
Je ne t’aimerai vraiment que si tu joins les bracelets de mes chevilles à mes boucles d’oreilles.
Anonyme

Je serai votre défense et votre bouclier, votre cœur et votre réconfort. Pour vous défendre contre toute mésaventure, je serai votre guide et votre escorte, je serai votre toit pour vous protéger de l’orage.

Obilote à Gauvain dans Parzival de Wolfram d’Eschenbach.

Je voudrais tant mon cavalier tenir un soir dans mes bras nus ; qu’il en soit comblé et à lui seul servir de coussin.

Comtesse de Die

Dans ma chambre et ses courtines il est entré en voleur ! Dans ma chambre et ses dorures je le garde en prison. Ah ! Eh ! Hi !

Anonyme

Car de langueur peut mourir une dame si on ne la prend toute entière.

Na Castelosa.

Au nord de la Loire, les troubadours ont pour nom trouvères, les mœurs n’y sont sans doute pas aussi libres, mais la révolution probablement plus globale : ne parlons pas de langue d’oïl, puisque c’est de Bretagne que vient cet idéal de société douce et polie :

A Brocéliande, dans cette forêt où l’amour est inventé, on retrouve le secret de la magie de cette Table ronde autour de laquelle le Moyen Age groupa toutes ses idées d’héroïsme, de beauté, de pudeur et d’amour. C’est en révélant à une société barbare l’idéal d’une société douce et polie qu’une tribu oubliée aux confins du monde imposa ses héros à l’Europe et accomplit dans le domaine de l’imagination et du sentiment une révolution sans exemple peut-être de l’esprit humain. [...] C’est surtout en créant le caractère de la femme, en introduisant dans la poésie auparavant dure et austère du Moyen Age les nuances de l’amour, que les romans bretons réalisèrent cette prodigieuse métamorphose. Ce fut comme une étincelle électrique : en quelques années, le goût de l’Europe fût changé ; le sentiment kymrique courut le monde et le transforma.[...] La galanterie chevaleresque qui fait le bonheur suprême du guerrier est de servir une femme et de mériter son estime, cette croyance que l’emploi le plus beau de la force est de sauver et de venger la faiblesse, tout cela est éminemment breton ou du moins a trouvé d’abord son expression chez les peuples bretons.

Ernest Renan 1823-1892

Mais J.M. Jondot lui, pense que cela nous vient non de Bretagne mais l’Al Andalus :

En France, déjà paroissent les Toubadours, poëtes provençaux, dont le nom signifie inventeurs. Les chantres de l’amour et des dames, inspirèrent le goût de la galanterie qu’ils avoient emprunté des Maures ; mais les muses ne leur enseignèrent pas les bonnes moeurs ; la plupart de ces poëtes menèrent une vie très dissolue.

[…]                 L’ardeur de cette dévotion guerrière s’empara de toutes les classes de la société. Trois armées précédèrent celle de Godefroy de Bouillon, l’une commandée part Gauthier sans avoir, l’autre par Pierre l’hermite, l’autre enfin par un moine grec. Toutes les trois commirent, sous l’étendard de la croix, d’horribles brigandages ; toutes les trois, après avoir été affoiblies par les Grecs, par les Hongrois dont elles ravageaient le territoire, furent exterminés par les Turcomans, quand elles eurent débarqué en Asie. L’Orient se vengea de ses antiques défaites, avec le fer des Turcomans sortis de la Perse, de ce même pays dont l’antique Europe avoit dévoré des millions de soldats.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

La chevalerie, cet ensemble de coutumes fondées sur la générosité et la loyauté, devient une éthique :

C’est une si noble vertu et si grande recommandation qu’on ne doit jamais passer trop brièvement, car elle est la mère et la lumière de tous les gentilshommes. Ainsi doivent tous les jeunes gens qui doivent avancer avoir un ardent désir d’acquérir le fait et la réputation de prouesse afin d’être mis et comptés au nombre des preux.

Froissart

La cérémonie elle-même a de fortes ressemblances avec la prise d’habit d’un religieux :

Seigneur très saint père, toi qui a permis sur terre l’emploi du glaive pour réprimer la malice des méchants, qui pour la protection du peuple as voulu instituer l’ordre de la chevalerie, fais en disposant son cœur au bien que ton serviteur n’use jamais de ce glaive pour léser injustement personne.

Guillaume Durand Le Pontifical.

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Qu’est ce que la chevalerie ? La plus belle institution médiévale très certainement. C’est la solution chrétienne aux problèmes de la guerre et de cette éternelle tentation que représente pour l’homme le droit du plus fort.

La cérémonie elle-même a de fortes ressemblances avec la prise d’habit d’un religieux :

Le suzerain, assis sur une chaise haute, entouré de tous les autres vassaux, voit s’avancer le jeune homme qui vient faire acte personnel d’hommage. Le jeune homme s’agenouille tête nue et sans armes. Il a même défait son ceinturon, en signe qu’il s’abandonne au seigneur. Le suzerain lui demande s’il veut devenir son homme sans réserve. Il répond :

-           Je le veux,

et il place ses mains dans celles de son seigneur. Celui-ci l’embrasse. Puis le jeune homme vient jurer sur le reliquaire de la chapelle, engageant sa foi sur l’acte d’hommage qu’il vient d’accomplir :

-           Je promets en ma foi d’être, à partir de cet instant, fidèle au comte et de lui garder contre tous et entièrement mon hommage, de bonne foi et sans tromperie.

Généralement le suzerain lui remet alors, symboliquement, son fief : il lui donne une motte de terre ou un fétu de paille qui symbolise le domaine dont il aura désormais la garde.

Ainsi ces deux hommes s’engagent-ils l’un envers l’autre par un double contrat pour lequel on fait confiance à la parole donnée : l’un promet fidélité, l’autre doit protection.

Georges et Régine Pernoud Le Tour de France médiéval    Stock 1983

L’époque connut nombre de maîtresses femmes : Hadewich d’Anvers, Aliénor d’Aquitaine… et tant d’autres… mais surtout la grande, toute grande Hildegarde von Bingen, bénédictine et mystique allemande (1098 – 1179) :

Dieu a crée le monde à partir des quatre éléments, pour glorifier Son nom. Il a renforcé le monde avec le vent. Il a relié le monde aux étoiles. Et il a empli le monde avec toutes sortes de créatures. Puis il a mis les êtres humains partout dans le monde, leur donnant une grande puissance en tant que gardiens de toute la Création. Les êtres humains ne peuvent vivre sans le reste de la nature, ils doivent veiller sur toutes les choses naturelles.

[...] Le reste de la Création se récrie contre la méchanceté et la perversité de l’espèce humaine. Les autres créatures accomplissent les commandements de Dieu : elles honorent ses lois. Et les autres créatures ne maugréent pas et ne se plaignent pas de ces lois. Mais les êtres humains se rebellent contre ces lois, les défiant en paroles et en actes. Et se faisant, ils infligent une terrible cruauté au reste de la Création divine.

[...]  Ceux qui ont foi en Dieu honoreront aussi la stabilité du monde : les orbites du Soleil et de la Lune, les vents et l’air, la terre et l’eau. [...] Nous n’avons pas d’autre endroit où poser le pied. Si nous abandonnons ce monde, nous serons détruits par des démons et privés de la protection des anges.

[...]   Ne blessons point la terre ! Il ne faut pas la détruire ! Aussi longtemps que les choses terrestres seront violentées et subiront des mauvais traitements, Dieu pansera ses blessures. Il les lavera dans les souffrances et les épreuves de l’humanité. Toute la création, Dieu la donne à l’homme pour qu’il en use à son gré. Mais si ce privilège est employé abusivement, la justice de Dieu permet que l’humanité soit punie par la création.

La grande dame savait aussi descendre des hauteurs pour s’occuper du quotidien :

L’épeautre est un excellent grain, de nature chaude, gros et plein de force, et plus doux que les autres grains. A celui qui le mange, il donne une chair de qualité, un sang de qualité. Il donne un esprit joyeux et mets de l’allégresse dans l’esprit de l’homme.

1090 Aime, comte de Genève, fonde le prieuré de Chamonix.

Création de la secte des Assassins.

Des dissidents musulmans se spécialisent dans les attentats terroristes. Ils sont connus sous le nom d’Assassins : on doit voir dans ce mot une déformation de Hachchachin, consommateurs de hachich, car les adeptes s’enivraient de cette plante avant de commettre leurs forfaits. Le premier Grand Maître des Assassins, Hassan Sabbah, s’installe dans les montagnes environnant Kazvin, dans un repaire au nom prédestiné, Alamout, le Nid d’aigle. Un autre groupe, dont l’action s’exerça aussi bien contre les musulmans que contre les Croisés, résidait dans les montagnes entre Hama et Lattakieh.

Gaston Wiet, de l’Institut.                L’Islam           1986

Qazvin se situe près des châteaux du Vieux de la Montagne. Au XI° siècle, à la tête d’une secte d’Ismaéliens, Hassan Sabah entretenait une armée de tueurs à gages dans des forteresses, véritables nids d’aigle au fond des vallées d’Alamut et du Chah Rud. On y vivait avec art, dégustant les mets les plus fins, servis par des jeunes filles en fleur. Un vrai paradis d’Allah. Et justement, Hassan Sabah prétendait qu’il avait le pouvoir d’intercéder auprès de Dieu pour faire ouvrir les portes du paradis. L’homme savait faire exécuter proprement qui lui déplaisait : il lui suffiasait d’envoyer chez l’ennemi un de ses jeunes soumis, qu’il savait conforter par des prises de haschisch, afin de les aider à porter le coup mortel. Redouté dans tout l’empire, Hassan Sabah, puis ses descendants, toujours appelés Vieux de la montagne, virent leur secte surnommée, à cause de la drogue, du non de hashishins. Racontée par Marco Polo, puis par les Croisés qui se rendaient à Jérusalem, l’histoire du Vieux de la montagne frappa l’opinion occidentale et donna naissance au mot assassin. Hassan Sabah et ses successeurs terrorisèrent la Perse durant deux bons siècles. Lorsque les Mongols conquirent la région, leur chef Houlagou, petit-fils de Gengis Khan, mit le siège aux châteaux et passa au fil de l’épée tout ce qui, à l’intérieur, était vivant. Le Vieux de la montagne avait trouvé plus impitoyable que lui.

Bernard Ollivier Longue marche II.  Vers Samarcande           Libretto Phébus 2001

C’est un homme de vaste culture, sensible à la poésie, esprit curieux au fait des derniers progrès des sciences, qui avait créé en 1090 cette secte, la plus redoutable de tous les temps. Hassan as-Sabbah était né vers 1048 dans la ville de Rayy, tout près de l’endroit où sera fondée, quelques dizaines d’années plus tard, le bourg de Téhéran. A-t-il été, comme le veut la légende, l’inséparable compagnon de jeunesse du poète Omar al-Khayyam, passionné, lui aussi, de mathématiques et d’astronomie ? On ne le sait pas au juste. On connaît en revanche avec précision les circonstances qui ont amené cet homme brillant à consacrer sa vie à l’organisation de sa secte.

À la naissance de Hassan, la doctrine chiite [chiisme ismaélien.ndlr], à laquelle il adhère, était dominante en Asie musulmane. La Syrie appartenait aux Fatimides d’Egypte, et une autre dynastie chiite, celle des Boueyhides, contrôlait la Perse et dictait sa loi au calife abbasside en plein cœur de Baghdad. Mais durant la jeunesse de Hassan, la situation s’est entièrement renversée. Les Seldjoukides, défenseurs de l’orthodoxie sunnite, se sont emparés de toute la région. Le chiisme, naguère triomphant, n’est plus alors qu’une doctrine à peine tolérée, et souvent persécutée.

Hassan, qui évolue dans un milieu de religieux persans, s’insurge contre cette situation. Vers 1071, il décide d’aller s’installer en Egypte, dernier bastion du chiisme. Mais ce qu’il découvre au pays du Nil n’est guère réjouissant. Le vieux calife fatimide al-Moustansir est encore plus fantoche que son rival abbasside. Il n’ose plus sortir de son palais sans l’autorisation de son vizir arménien Badr el-Jamali, père et prédécesseur d’al-Afdal. Hassan trouve au Caire beaucoup d’intégristes religieux qui partagent ses appréhensions et souhaitent, comme lui, réformer le califat chiite et se venger des Seldjoukides.

Bientôt, un véritable mouvement prend forme, ayant pour chef Nizar, le fils aîné du calife. Aussi pieux que courageux, l’héritier fatimide n’a aucune envie de s’adonner aux plaisirs de la cour ni de jouer le rôle d’une marionnette entre les mains d’un vizir. A la mort de son vieux père, qui ne saurait tarder, il devrait prendre la succession et, avec le concours de Hassan et de ses amis, assurer aux chiites un nouvel âge d’or. Un plan minutieux est mis au point, dont Hassan est le principal artisan. Le militant perse ira s’installer au cœur de l’empire seldjoukide pour préparer le terrain à la reconquête que Nizar ne manquera pas d’entreprendre à son avènement.

Hassan réussit au-delà de toute espérance, mais avec des méthodes bien différentes de celles imaginées par le vertueux Nizar. En 1090, il s’empare par surprise de la forteresse d’Alamout, ce nid d’aigle situé dans la chaîne de l’Elbrouz, près de la mer Caspienne, dans une zone pratiquement inaccessible. Disposant ainsi d’un sanctuaire inviolable, Hassan commence à mettre sur pied une organisation politico-religieuse dont l’efficacité et l’esprit de discipline resteront inégalés dans l’Histoire.

Les adeptes sont classés selon leur niveau d’instruction, de fiabilité et de courage, des novices au grand maître. Ils suivent des cours intensifs d’endoctrinement ainsi qu’un entraînement physique. L’arme préférée de Hassan pour terrifier ses ennemis est le meurtre. Les membres de la secte sont envoyés individuellement ou, plus rarement, en petites équipes de deux ou trois, avec pour mission de tuer une personnalité choisie. Ils se déguisent généralement en marchands ou en ascètes, circulent dans la ville où doit être perpétré le crime, se familiarisent avec les lieux et les habitudes de leur victime, puis, une fois leur plan mis au point, ils frappent. Mais, si les préparatifs se déroulent dans le plus grand secret, l’exécution doit nécessairement se passer en public, devant la foule la plus nombreuse possible. C’est pourquoi le lieu est la mosquée, et le jour préféré le vendredi, généralement à midi. Pour Hassan, le meurtre n’est pas un simple moyen de se débarrasser d’un adversaire, c’est avant tout une double leçon à donner en public : celle du châtiment de la personne tuée et celle du sacrifice héroïque de l’adepte exécuteur, appelé fedai, c’est-à-dire commando suicide, parce qu’il est presque toujours abattu sur-le-champ.

La manière sereine dont les membres de la secte acceptaient de se laisser massacrer a fait croire aux contemporains qu’ils étaient drogués au haschisch, ce qui a valu le surnom de haschischiyoun ou haschaschin, un mot qui sera déformé en Assassin, et qui deviendra bientôt, dans de nombreuses langues, un nom commun. L’hypothèse est plausible, mais, pour tout ce qui touche à la secte, il est difficile de distinguer réalité et légende. Hassan poussait-il les adeptes à se droguer afin de leur donner la sensation de se trouver pour un temps au paradis et les encourager ainsi au martyre ? Essayait-il, plus prosaïquement, de les accoutumer à quelque narcotique pour les tenir constamment à sa merci ? Leur fournissait-il simplement un euphorisant pour qu’ils ne faiblissent pas au moment de l’assassinat ? Comptait-il plutôt sur leur foi aveugle ? Quelle que soit la réponse, le seul fait d’évoquer ces hypothèses est un hommage rendu à l’organisateur exceptionnel qu’était Hassan.

Son succès est d’ailleurs foudroyant. Le premier meurtre, exécuté en 1092, deux ans après la fondation de la secte, est à lui seul une épopée. Les Seldjoukides sont alors à l’apogée de leur puissance. Or le pilier de leur empire, l’homme qui a organisé, pendant trente ans, en un véritable Etat le domaine conquis par les guerriers turcs, l’artisan de la renaissance du pouvoir sunnite et de la lutte contre le chiisme, est un vieux vizir dont le seul nom est évocateur de l’œuvre : Nizam el-Moulk, l’Ordre du Royaume. Le 14 octobre 1092, un adepte de Hassan le transperce d’un coup de poignard. Quand Nizam el-Moulk fut assassiné, dira Ibn al-Athir, l’Etat se désintégra. De fait, l’empire seldjoukide ne retrouvera plus jamais son unité. Son histoire ne sera plus ponctuée de conquêtes mais d’interminables guerres de succession. Mission accomplie, aurait pu dire Hassan à ses camarades d’Égypte. Désormais, la voie est ouverte à une reconquête fatimide. A Nizar de jouer. Mais, au Caire, l’insurrection tourne court. Al-Afdal, qui hérite le vizirat de son père, en 1094, écrase impitoyablement les amis de Nizar, lui-même emmuré vivant.

Hassan se trouve, de ce fait, devant une situation imprévue. Il n’a pas renoncé à l’avènement d’un renouveau du califat chiite, mais il sait qu’il y faudra du temps. En conséquence, il modifie sa stratégie : tout en poursuivant son travail de sape contre l’islam officiel et ses représentants religieux et politiques, il s’efforce de trouver désormais un lieu d’implantation pour constituer un fief autonome. Or quelle contrée pourrait offrir de meilleures perspectives que la Syrie, morcelée en cette multitude d’États minuscules et rivaux ? Il suffirait à la secte de s’y introduire, de jouer une ville contre l’autre, un émir contre son frère, pour pouvoir survivre jusqu’au jour où le califat fatimide sortira de sa torpeur.

Hassan dépêche en Syrie un prédicateur perse, énigmatique médecin-astrologue, qui s’installe à Alep et parvient à gagner la confiance de Redwan. Les adeptes commencent à affluer vers la ville, à prêcher leur doctrine, à constituer des cellules. Pour conserver l’amitié du roi seldjoukide, ils ne répugnent pas à lui rendre de menus services, notamment à assassiner un certain nombre de ses adversaires politiques. A la mort du médecin-astrologue, en 1103, la secte délègue immédiatement auprès de Redwan un nouveau conseiller perse, Abou-Taher, l’orfèvre. Très vite, son influence devient plus écrasante encore que celle de son prédécesseur. Redwan vit totalement sous son emprise et, selon Kamaleddin, aucun Alépin ne peut plus obtenir la moindre faveur du monarque ou régler un problème d’administration sans passer par l’un des innombrables sectateurs infiltrés dans l’entourage du roi.

Mais, en raison même de leur puissance, les Assassins sont détestés. Ibn al-Khachab, en particulier, réclame sans arrêt que l’on mette fin à leurs activités. Il leur reproche non seulement leur trafic d’influence, mais aussi et surtout la sympathie qu’ils manifestent à l’égard des envahisseurs occidentaux. Pour paradoxale qu’elle soit, cette accusation n’en est pas moins justifiée. A l’arrivée des Franj, les Assassins, qui commencent à peine à s’implanter en Syrie, sont appelés les batinis, ceux qui adhèrent à une croyance différente de celle qu’ils professent en public. Une appellation qui laisse entendre que les adeptes ne sont musulmans qu’en apparence. Les chiites, tel Ibn al-Khachab, n’ont aucune sympathie pour les disciples de Hassan, en raison de sa rupture avec le califat fatimide qui demeure, malgré son affaiblissement, le protecteur attitré des chiites du monde arabe.

Détestés et persécutés par tous les musulmans, les Assassins ne sont pas mécontents, en conséquence, de voir arriver une armée chrétienne qui inflige défaite sur défaite aussi bien aux Seldjoukides qu’à al-Afdal, meurtrier de Nizar. Il ne fait aucun doute que l’attitude exagérément conciliante de Redwan à l’égard des Occidentaux était due, en bonne partie, aux conseils des batinis.

Aux yeux d’Ibn al-Khachab, la connivence entre les Assassins et les Franj équivaut à une trahison. Il agit en conséquence. Lors des massacres qui suivent la mort de Redwan, fin 1113, les batinis sont traqués de rue en rue, de maison en maison. Certains sont lynchés par la foule, d’autres sont précipités du haut des murailles. Près de deux cents membres de la secte périssent ainsi, dont Abou-Taher, l’orfèvre Toutefois, indique Ibn al-Qalanissi, plusieurs parvinrent à s’enfuir et se réfugièrent chez les Franj ou se dispersèrent dans le pays.

Ibn al-Khachab a eu beau arracher aux Assassins leur principal bastion en Syrie, leur étonnante carrière n’en est encore qu’à ses débuts. Tirant les leçons de son échec, la secte change de tactique. Le nouvel envoyé de Hassan en Syrie, un propagandiste perse du nom de Bahram, décide de suspendre provisoirement toute action spectaculaire et de revenir à un travail minutieux et discret d’organisation et d’infiltration.

Bahram, raconte le chroniqueur de Damas, vivait dans le plus grand secret et la plus grande retraite, changeait d’accoutrement et de vêtements, si bien qu’il circulait dans les villes et les places fortes sans que personne ne soupçonne son identité.

Au bout de quelques années, il dispose d’un réseau suffisamment puissant pour songer à sortir de la clandestinité. Bien à propos il trouve un excellent protecteur en remplacement de Redwan.

Un jour, dit Ibn al-Qalanissi, Bahram arriva à Damas, où l’atabek Toghtekin le reçut très bien, par précaution contre sa malfaisance et celle de sa bande. On lui témoigna des égards et on lui assura une vigilante protection. Le second personnage de la métropole syrienne, le vizir Tahir al-Mazdaghani, s’entendit avec Bahram, bien qu’il n’appartînt pas à sa secte, et l’aida à jeter de tous côtés les lacets de sa malfaisance.

De fait, en dépit du décès de Hassan as-Sabbah dans son repaire d’Alamout en 1124, l’activité des Assassins connaît une forte recrudescence. Le meurtre d’Ibn al-Khachab n’est pas un acte isolé. Un an plus tôt, un autre résistant enturbanné de la première heure tombait sous leurs coups. Tous les chroniqueurs relatent son assassinat avec solennité, car l’homme qui avait conduit en août 1099 la première manifestation de colère contre l’invasion franque était devenu depuis l’une des plus hautes autorités religieuses du monde musulman. On annonça de l’Irak que le cadi des cadis de Baghdad, splendeur de l’islam, Abou-Saad al-Harawi, avait été attaqué par des batinis dans la grande mosquée de Hamadhan. Ils le tuèrent à coups de poignard, puis ils s’enfuirent sur-le-champ, sans laisser d’indice ou de trace, et sans que personne ne les poursuivît tant on avait peur d’eux. Le crime provoqua une vive indignation à Damas, où al-Harawi a vécu de longues années. Dans les milieux religieux surtout, l’activité des Assassins suscita une hostilité croissante. Les meilleurs parmi les croyants avaient le cœur serré, mais ils s’abstenaient de parler, car les batinis avaient commencé à tuer ceux qui leur résistaient et à soutenir ceux qui les approuvaient dans leurs égarements. Personne n’osait plus les blâmer en public, ni émir, ni vizir, ni sultan !

Cette terreur est justifiée. Le 26 novembre 1126, al-Bosoki, le puissant maître d’Alep et de Mossoul, subit à se tour la terrible vengeance des Assassins.

Et pourtant, s’étonne Ibn al-Qalanissi, l’émir se tenait sur ses gardes. Il portait une cotte de mailles où ne pouvait pénétrer la pointe du sabre ni la lame du poignard et s’entourait de soldats armés jusqu’aux dents. Mais le destin qui s’accomplit ne peut être évité. Al-Borsoki s’était rendu comme d’habitude à la grande mosquée de Mossoul pour remplir son obligation du vendredi. Les scélérats étaient là, vêtus à la manière de soufis, en train de prier dans un coin sans éveiller les soupçons Soudain, ils bondirent sur lui et lui assenèrent plusieurs coups, sans parvenir à transpercer sa cotte de mailles. Quand les batinis virent que les poignards n’avaient pas prise sur l’émir, l’un d’eux cria : « Frappez en haut, à la tête ! » De leurs coups, il l’atteignirent à la gorge et le lardèrent de blessures. Al-Borsok mourut en martyr et ses meurtriers furent mis à mort.

Jamais la menace des Assassins n’a été aussi sérieuse. Il ne s’agit plus d’une simple entreprise de harcèlement, mais d’une véritable lèpre qui ronge le monde arabe à un moment où il a besoin de toute son énergie pour faire face à l’occupation franque. D’ailleurs la série noire continue. Quelques mois après la disparition d’al-Borsoki, son fils, qui vient de lui succéder, est assassiné à son tour. A Alep, quatre émirs rivaux se disputent alors le pouvoir, et Ibn al-Khachab n’est plus là pour maintenir un minimum de cohésion. En automne 1127, tandis que la ville sombre dans l’anarchie, les Franj réapparaissent sous ses murs. Antioche a un nouveau prince, le jeune fils du grand Bohémond, un géant blond de dix-huit ans qui vient d’arriver de son pays pour prendre possession de l’héritage familial. Il a le prénom de son père, et surtout son caractère impétueux. Les Alépins s’empressent de lui payer tribut, et les plus défaitistes voient déjà en lui le futur conquérant de leur cité.

À Damas, la situation n’est pas moins dramatique. L’atabek Toghtekin, vieillissant et malade, n’exerce plus aucun contrôle sur les Assassins. Ils ont leur propre milice armée, l’administration est entre leurs mains et le vizir al-Mazdaghani, qui leur est dévoué corps et âme, entretient des contacts étroits avec Jérusalem. De son côté, Baudouin II ne cache plus son intention de couronner sa carrière par la prise de la métropole syrienne. Il semble que seule la présence du vieux Toghtekin empêche encore les Assassins de livrer la ville aux Franj. Mais le sursis sera court. Début 1128, l’atabek maigrit à vue d’œil et n’arrive plus à se lever. À son chevet, les intrigues vont bon train. Après avoir désigné son fils Bouri pour successeur il s’éteint le 12 février. Les Damascains sont désormais convaincus que la chute de leur ville n’est plus qu’une question de temps.

[En fait Bouri éloignera son vizir, laissant ainsi la population de Damas massacrer les Assassins et des pluies diluviennes immobiliseront au pied de Damas l’armée de Baudoin, qui regagnera, la mort dans l’âme, Jérusalem, renonçant définitivement à la conquête de Damas.]

Amin Maalouf Les croisades vues par les Arabes.      J.C.Lattès 1983

L’étymologie du mot Assassin, à l’instar de tant d’autres, paraît un peu trop farfelue, tirée par les cheveux, pour que l’on s’abstienne de citer ceux qui en proposent une autre. Et tout d’abord, vu la pointure de leur chef Hassan as-Sabbah, il serait étonnant qu’il ait fait prendre du haschisch à ses adeptes pour guider leur geste : on ne sait pas que le haschisch ait cette vertu, mais bien au contraire celle de faire planer. Le mot proviendrait donc du substantif arabe et/ou persan assâs – fondement – ou de l’adjectif assâssi – fondamental -. Assas signifiant également gardien dans des dialectes locaux d’Afrique du Nord, et par gardien il était sous entendu qu’ils étaient les gardiens de la terre sainte. Les Nizârites [Ismaéliens] se voulaient des fondamentalistes, et Hassan aimait appeler ses adeptes Assassiyoun, ceux qui sont fidèles au fondement de la foi. Cette étymologie a au moins le mérite de faire plus sérieux.

1094 Rodrigo Diaz de Vivar, alias le Cid Campéador [2]- le seigneur qui gagne les Bataille - reprend Valence aux Arabes Almoravides :

Nous partîmes cinq cents ; mais par un prompt renfort
Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port,
Tant, à nous voir marcher avec un tel visage,
Les plus épouvantés reprenaient de courage !
J’en cache les deux tiers, aussitôt qu’arrivés,
Dans le fond des vaisseaux qui lors furent trouvés ;
Le reste, dont le nombre augmentait à toute heure,
Brûlant d’impatience autour de moi demeure,
Se couche contre terre, et sans faire aucun bruit,
Passe une bonne part d’une si belle nuit.
Par mon commandement la garde en fait de même,
Et se tenant cachée, aide à mon stratagème ;
Et je feins hardiment d’avoir reçu de vous
L’ordre qu’on me voit suivre et que je donne à tous.
Cette obscure clarté qui tombe des étoiles
Enfin avec le flux nous fait voir trente voiles ;
L’onde s’enfle dessous, et d’un commun effort
Les Mores et la mer montent jusques au port.
On les laisse passer ; tout leur paraît tranquille :
Point de soldats au port, point aux murs de la ville.
Notre profond silence abusant leurs esprits,
Ils n’osent plus douter de nous avoir surpris ;
Ils abordent sans peur, ils ancrent, ils descendent,
Et courent se livrer aux mains qui les attendent.
Nous nous levons alors, et tous en même temps
Poussons jusques au ciel mille cris éclatants.
Les nôtres, à ces cris, de nos vaisseaux répondent ;
Ils paraissent armés, les Mores se confondent,
L’épouvante les prend à demi descendus ;
Avant que de combattre, ils s’estiment perdus.
Ils couraient au pillage, et rencontrent la guerre ;
Nous les pressons sur l’eau, nous les pressons sur terre,
Et nous faisons courir des ruisseaux de leur sang,
Avant qu’aucun résiste ou reprenne son rang.
Mais bientôt, malgré nous, leurs princes les rallient,
Leur courage renaît, et leurs terreurs s’oublient :
La honte de mourir sans avoir combattu
Arrête leur désordre, et leur rend leur vertu.
Contre nous de pied ferme ils tirent leurs alfanges,
De notre sang au leur font d’horribles mélanges ;
Et la terre, et le fleuve, et leur flotte, et le port,
Sont des champs de carnage, où triomphe la mort.
O combien d’actions, combien d’exploits célèbres
Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres,
Où chacun, seul témoin des grands coups qu’il donnait,
Ne pouvait discerner où le sort inclinait !
J’allais de tous côtés encourager les nôtres,
Faire avancer les uns, et soutenir les autres,
Ranger ceux qui venaient, les pousser à leur tour,
Et ne l’ai pu savoir jusques au point du jour.
Mais enfin sa clarté montre notre avantage :
Le More voit sa perte et perd soudain courage ;
Et voyant un renfort qui nous vient secourir,
L’ardeur de vaincre cède à la peur de mourir.
Ils gagnent leurs vaisseaux, ils en coupent les câbles,
Poussent jusques aux cieux des cris épouvantables,
Font retraite en tumulte, et sans considérer
Si leurs rois avec eux peuvent se retirer.
Pour souffrir ce devoir leur frayeur est trop forte :
Le flux les apporta, le reflux les remporte ;
Cependant que leurs rois, engagés parmi nous,
Et quelque peu des leurs, tous percés de nos coups,
Disputent vaillamment et vendent bien leur vie.
A se rendre moi-même en vain je les convie :
Le cimeterre au poing, ils ne m’écoutent pas ;
Mais, voyant à leurs pieds tomber tous leurs soldats,
Et que seuls désormais en vain ils se défendent,
Ils demandent le chef : je me nomme, ils se rendent.
Je vous les envoyai tous deux en même temps ;
Et le combat cessa faute de combattants.

Pierre Corneille 1606-1684      Le Cid Acte IV scène III. Corneille place l’action à Séville, contre toute vraisemblance.

27 11 1095                    Urbain II, qui a été moine à Cluny avant de devenir pape, est à Clermont pour un concile au cours duquel il excommunie Philippe I°, qui, déjà marié, a enlevé 3 ans plus tôt la femme d’un vassal le jour de ses noces ! Pourquoi Clermont ? peut-être parce que l’évêque du lieu, Adhémar de Monteil, s’est déjà rendu à Jérusalem huit ans plus tôt. Il lance l’appel à une croisade armée contre les infidèles pour reprendre Jérusalem aux musulmans, dans la place depuis 638. Ses exhortations ont été relatées par Foucher de Chartres, chroniqueur de la première croisade.

Frères, il vous faut beaucoup souffrir au nom du Christ, misère, pauvreté, nudité, persécution, dénuement, infirmités, faim, soif et autres maux de ce genre, comme le Seigneur dit à ses disciples : il vous faut beaucoup souffrir en mon nom.

En Terre sainte, les Turcs s’étendent continuellement. Beaucoup de chrétiens sont tombés sous leurs coups, beaucoup ont été réduits en esclavage. Ces Turcs détruisent les églises ; ils saccagent le royaume de Dieu… Portons secours aux Chrétiens, repoussons ce peuple néfaste.

[...] Je le dis aux présents ; je le mande aux absents : le Christ commande. A tous ceux qui partiront là-bas, si, soit sur le chemin ou sur la mer, soit en luttant contre les païens, ils viennent à perdre la vie, une rémission immédiate de leurs péchés leur sera faite : je l’accorde à ceux qui vont partir, investi que je suis par Dieu d’un si grand nom.

Les pèlerinages ont alors la cote, entre Rome et St Jacques de Compostelle… Jérusalem, c’est évidemment ce qui se fait de mieux.

Quelque chose est en train de naître, porté par cette puissance magnifique qui fait la volonté du pèlerinage, toutes difficultés vaincues, pour l’accomplissement d’un indispensable salut. La vie religieuse de l’Occident a trouvé aux Lieux Saints son centre, et dans l’acte de pèlerinage, l’œuvre suprême de religion individuelle et de plus en plus collective.

Alphandéry

La croisade se veut une réplique à la guerre sainte de l’Islam. Elle est surtout la riposte à l’établissement durable de l’Islam en Espagne, en Sicile, en Orient, et l’on comprendrait mal la géographie des entreprises occidentales si l’on oubliait que l’Égypte copte[3] est, comme la Syrie, la Palestine et l’Asie mineure, une vieille terre chrétienne jalonnée d’évêchés et riche de ses Pères de l’Église, de ses moines et de ses ermites. L’Occident chrétien doit beaucoup à l’Orient, dans son ensemble, et le pèlerinage aux Lieux Saints, autour de Jérusalem et de Bethléem, n’est qu’un aspect de cette relation privilégiée au sein de la chrétienté, que la conquête islamique rend infiniment douloureuse.

[...] Jouant dans tout l’Occident le rôle de recruteur pour la cause de la foi, l’ordre de Cluny se fait le prédicateur d’une reconquête d’abord castillane…

[...] Les choses, soudain, paraissent devoir en rester là. Les chrétiens se lassent quelque peu d’une guerre qui n’en finit pas, et qui profite surtout aux souverains dont elle assure l’expansion territoriale. Les rivalités entre royaumes sont plus évidentes que l’objectif commun. La générosité de l’Occident se tourne vers d’autres fronts. C’est le temps de la Croisade. L’Europe chrétienne laisse les Espagnols s’arranger seuls avec leurs Sarrasins.

Jean Favier. Les grandes découvertes. Livre de poche Fayard. 1991

Officiellement il répond en cela à un appel de l’empereur de Constantinople… politiquement, cela lui permet de reprendre la tête d’une chrétienté divisée depuis le schisme de 1054 entre Rome et Constantinople… et de refaire l’unité de ses princes et barons : rien de tel pour cela qu’un ennemi commun. Et ils vont être nombreux à répondre présent : la démographie des dernières décennies a été importante ; pour ne pas diviser les terres sans cesse, on a institué le droit d’aînesse, qui contraint les cadets à s’entendre avec l’aîné : c’est loin d’être toujours acquis, et donc, il y a foule de cadets désœuvrés.

La marche et le chant étant mariés depuis la plus haute antiquité, on composa pour l’occasion le Salve Regina, ponctué par l’acte de foi, qui va devenir cri de ralliement : Dieu le veut ! Pierre l’Ermite, ascète en robe de bure, parcourt durant l’hiver 1095-1096 l’Auvergne, le Berry, la Lorraine, le petit royaume de France, puis l’Allemagne rhénane, envoûtant son monde de récits sur les souffrances des pèlerins à Jérusalem :

Quelque chose de divin, se sentait dans tous ses mouvements, dans tout ce qu’il disait : le peuple en vint à arracher, pour en faire des reliques, les poils du mulet sur lequel il était monté.

[...] Personne parmi les plus pauvres, ne songeait à l’insuffisance de ses ressources et aux difficultés d’un pareil voyage.

[...] Rien de plus touchant que de voir ces pauvres croisés ferrer leurs bœufs comme des chevaux, les atteler à une charrette à deux roues sur laquelle ils mettaient leurs pauvres bagages et leurs petits enfants. A tous les châteaux, à toutes les villes qu’ils apercevaient sur le chemin, ceux-ci, tendant leurs mains, demandaient si ce n’était pas encore là cette Jérusalem vers laquelle on se dirigeait.

Guibert de Nogent Gesta Dei per Francos

Tous ces pauvres hères partis le 8 mars 1096, sans provisions – Dieu y pourvoira – devaient bien continuer à boire, manger et dormir. Ils n’étaient pas sous la seule direction de Pierre l’Ermite et de Gautier Sans Avoir, mais aussi de seigneurs allemands et français, tels Folkmar, le comte Hartmann de Dillingen, le comte Hugues de Tübingen, le duc Gautier de Tesk, le vicomte Guillaume Le Charpentier, le comte Ernich de Leiningen. Ce dernier, dans une vision, s’était découvert dernier empereur de l’Apocalypse de Saint Jean, destiné à vaincre l’Antéchrist à Jérusalem où il fonderait un empire de mille ans. Pour commencer, il fallait commencer par éliminer les Juifs de Mayence et de Worms. Ces gens emmenèrent leur troupes attaquer les Juifs de Spire le 3 mai 1096, de Worms le 18, puis de Mayence. Pareilles scènes avaient ensanglanté Metz et Cologne, Trèves et Prague. En Hongrie, le roi dut faire donner sa cavalerie pour écarter et châtier ces singuliers pèlerins, – pas loin de 15 000 -.

Une croisade plus tard, les Juifs de Mayence furent à nouveau pris pour cible par le moine Rudolf :

Quand les enfants de l’Arche d’Alliance virent qu’un décret divin de mort avait été prononcé, alors tous acceptèrent la sentence de Dieu, la tenant pour juste. Les femmes ceignirent leurs reins de courage et tuèrent leurs fils et leurs filles, puis se tuèrent elles-mêmes. Beaucoup d’hommes, eux aussi, s’armèrent de courage et tuèrent leur femme, leurs fils, leurs bébés. La mère tendre et délicate acheva le bébé avec qui elle jouait ; tous, hommes et femmes, se levèrent, et mirent mutuellement fin à leurs jours.

Salomon ben Samson, chroniqueur

Le sionisme n’est pas apparu ex nihilo : né dans les prières de la Torah, il s’est nourri des persécutions qui ont accompagné les croisades à travers l’Europe.

[…]  Les atrocités perpétrées par le comte Ernich et ses semblables, allant croissant jusqu’à l’Inquisition, explosèrent au XX° siècle, débouchant sur un isolationnisme ultime de la part des juifs ; c’est là le dernier barreau d’une échelle dont le premier a été posé par les croisés. Et l’on ne peut y échapper. C’est bien le fanatisme chrétien du Moyen Âge qui convainquit les juifs qu’ils ne seraient jamais les bienvenus dans la chrétienté. Les Palestiniens considèrent Israël comme un intrus, mais pour les sionistes, les Palestiniens ne sont que des occupants temporaires, qui ont entretenu la maison en attendant que les vrais propriétaires reviennent prendre possession de leur bien. Israël n’est pas tant une croisade qu’une anti-croisade, un refuge en dehors de la chrétienté, l’étape ultime d’une route parallèle qui passe par les tortionnaires de l’Inquisition espagnole, les nationalistes du XIX° siècle et, enfin, les nazis.

Nicholas  Jubber Sur les traces du Prêtre Jean             Libretto 1995.

Arrivés sous les murs de Constantinople, les pèlerins se virent proposer par l’empereur des bateaux pour franchir le Bosphore… et allèrent se faire battre par les Turcs de Kilij Arslan, sultan de Nicée à Civito et Xerigordos, le 10 août 1096 : on ne comptera que 3 000 survivants.

C’était l’Occident tout entier, tout ce qu’il y avait de nations barbares habitant le pays situé entre l’autre rive de l’Adriatique et les Colonnes d’Hercule, c’était tout cela qui émigrait en masse, cheminait familles entières et marchait sur l’Asie en traversant l’Europe d’une bout à l’autre.

Anne Comnène, fille de l’empereur Alexis I°

Partis le 15 août 1096, les Francs n’ont rien de commun avec les véritables armées. Elles progressent méthodiquement. Personne ne tente de leur résister. Godefroi de Bouillon traverse la Hongrie, Hugues, comte de Vermandois, forme le centre du dispositif, Raymond de Saint Gilles, comte de Toulouse, assisté du légat pontifical, longe la mer. Enfin, Bohémond de Tarente et Tancrède, à la tête des Normands, rejoignent Constantinople par la mer.

Quel est l’état d’esprit des habitants de la capitale ? Depuis des décennies, ils vivent dans la crainte : les armées musulmanes campent aux portes de la ville. Elles ne manquent ni de ravitaillement, ni d’armes, ni de renforts. On a l’impression que le monde musulman est inépuisable. Il fait jaillir de nouvelles armées comme s’il lui suffisait de les puiser dans la mer. Donc, les habitants de Constantinople ont peur. Les renforts qui viennent de l’Ouest leur paraissent, à certains moments, une bénédiction, un présent du Seigneur. C’est une vision enfantine. Alexis et sa cour sont habités par une crainte vague. D’abord, parce que pour eux, les hommes de l’Ouest sont des barbares ; ils ont absorbé les invasions comme une éponge l’eau de pluie. Laisser entrer les soudards dans la ville de beauté, c’est risquer le pire. Alexis sait, d’instinct, que les libérateurs deviennent souvent des occupants.

À tout hasard, il multiplie les précautions. Les 30 000 croisés [chiffre approximatif] sont cantonnés à l’extérieur de la ville. Seuls les responsables sont accueillis dans les palais. Les seigneurs descendus de Rome, de Trèves et de Milan n’ont jamais vu ces merveilles.

Georges Suffert Tu es Pierre    Éditions de Fallois 2000

Ils prendront la principauté arménienne d’Édesse en 1097, Antioche le 3 juin 1098, après que Turcs et Arabes aient passé au fil de l’épée toute la garnison chrétienne du Pont de Fer, et Jérusalem, le 15 juillet 1099, laquelle avait été reprise un an plus tôt par les Égyptiens aux Turcs. De l’aveu même des Croisés, ce fut une piscine de sang. Godefroy de Bouillon y sera fait roi, bien qu’il n’admit que le titre d’avoué du Saint Sépulcre : Je ne porterai pas une couronne d’or là où le Christ porta une couronne d’épines. Après sa mort en 1100, son frère n’aura pas cette pudeur et prendra le nom de Baudouin I° de Jérusalem. Son aide de camp rapportera à sa veuve l’œillet d’Inde. Avant Jérusalem, ils étaient passé au mont Carmel, – proche de l’actuel Haïfa – où ils découvrirent des monastères byzantins installés là depuis fort longtemps. Le culte des reliques était aussi du voyage : c’est la découverte à Antioche de la Sainte Lance qui perça le flanc du Christ qui rendit aux croisés l’ardeur nécessaire pour emporter la victoire ! Un moine pas trop encombré par les scrupules – c’était pour la bonne cause, dira-t-il à confesse – , était à l’origine de la découverte :

Parmi les Franj – appellation la plus courante des Francs pour les Turcs et les Arabes – il y avait Bohémond, leur chef à tous, mais il y avait aussi un moine extrêmement rusé qui leur assura qu’une lance du Messie, paix soit sur Lui, était enterrée dans le Koussyan, un grand édifice d’Antioche. Il leur dit : Si vous la trouvez, vous vaincrez ; sinon, c’est la mort certaine. Auparavant, il avait enterré une lance dans le sol du Koussyan et effacé toutes les traces. Il leur ordonna de jeûner et de faire pénitence pendant trois jours ; le quatrième, il les fit entrer dans l’édifice avec leurs valets et leurs ouvriers, qui creusèrent partout et trouvèrent la lance. Alors le moine s’écria : Réjouissez-vous, car la victoire est certaine ! Le cinquième jour, ils sortirent par la porte de la ville en petits groupes de cinq ou six. Les musulmans dirent à Kabourka : Nous devrions nous mettre près de la porte et abattre tous ceux qui sortent. C’est facile, puisqu’ils sont dispersés ! Mais il répondit : Non, Attendez qu’ils soient tous dehors et nous les tuerons jusqu’au dernier ! En fait ce sont ses propres alliés qui mirent à profit ce délai pour lâcher prise et déserter : la puissante armée musulmane se désintégra sans avoir donné un coup d’épée ou de lance, ni tiré une flèche !

Ibn al-Athir, cité par Amin Malouf dans Les Croisades vues par les Arabes 1983 JC. Lattès.

Le noyau des États latins du Levant est formé des villes d’Édesse, Antioche, Jérusalem et Tripoli, conquises en 1109. Le vernis de civilisation n’a pas résisté au voyage :

Les nôtres ne répugnaient pas à manger non seulement les Turcs et les Sarrasins tués, mais aussi les chiens.

Albert d’Aix

Tous ceux qui se sont renseignés sur les Francs ont vu en eux des bêtes qui ont la supériorité du courage et de l’ardeur au combat, mais aucune autre, de même que les animaux ont la supériorité de la force et de l’agression.

Ousâma

Ceux qui n’avaient pu échapper à la fureur des francs gisaient par milliers dans les flaques de sang aux abords des mosquées. Un grand nombre d’imams, d’ulémas et d’ascètes soufis avaient quitté leur pays pour venir vivre une pieuse retraite dans les lieux saints. Les derniers survivants ont été obligés d’accomplir la pire des besognes : porter sur leur dos les cadavres des leurs, les entasser en sépulture dans des terrains vagues, puis les brûler, avant d’être à leur tour massacrés ou vendus comme esclaves.

Un chroniqueur anonyme, rapporté par Amin Malouf.

Pour ce qui est de ses propres morts, il convenait d’en ramener les restes sur le sol natal : pour ce faire, on faisait, là encore, bouillir les corps, non pour les manger, mais seulement pour les démembrer facilement, et ainsi n’avoir à rapporter que des os, lesquels pouvaient supporter les chaleurs et autres inconvénients du voyage.

1095 Les succès turcs – occupation de la côte de Bithynie en 1081, Cappadoce, Anatolie, Antioche en 1084, Édesse en 1087 – provoquent une levée de boucliers en Occident ; c’est la première croisade. Dès l’origine, il y eut malentendu entre les croisés et les Byzantins ; les premiers voulaient avoir les seconds comme alliés, ceux-ci entendaient récupérer les territoires qu’ils avaient perdus et entendaient recevoir l’hommage des Latins. En outre, la différence de niveau social et de religion aggrava la mésentente ; les Byzantins méprisaient les Latins, qu’ils considéraient comme des barbares ; les Occidentaux enviaient les Orientaux et leurs richesses. Peu à peu germa dans l’esprit des chefs croisés l’idée d’un conflit avec Byzance, qui aboutit à la conquête de 1204. Enfin, les républiques marchandes italiennes, qui avaient acquis des avantages commerciaux des basileis au cours de la décadence du XI° siècle et qui avaient approuvé les croisades dans la pensée d’accroître leurs profits, poussèrent cyniquement les croisés à accentuer leur pression sur l’Empire afin de conquérir pour elles-mêmes les débouchés économiques byzantins. Pour la première fois, Occidentaux et Byzantins se trouvèrent donc aux prises en Orient et, devant la création des États latins de Syrie et de Palestine, Byzance réagit avec mauvaise humeur. La conquête d’Antioche par les Latins (1098) aboutit à la formation d’une principauté au bénéfice de Bohémond I° de Hauteville, fils de Robert Guiscard, duc de Pouille et de Calabre, l’ennemi héréditaire des Byzantins ; l’épineuse question d’Antioche était posée pour deux siècles, car les Byzantins, qui avaient reçu des Latins l’assurance que la ville leur serait rendue, n’admirent jamais sa possession par les croisés. Par contre, Nicée, conquise par les Latins, fut remise aux Byzantins, mais les croisés estimèrent insuffisante l’aide apportée par le basileus à cette occasion. Quoi qu’il en fût, Alexis I° (1081-1118) par sa souplesse et sa ruse, avait conclu une alliance profitable avec les croisés en les transportant en Asie sur ses vaisseaux, puisqu’il avait récupéré toute la côte d’Asie Mineure.

Rodolphe Guilland L’empire byzantin        1986

La connaissance de la révolution qui s’opère dans le monde arabe est absolument indispensable, puisque cette révolution va influer sur les destinées de l’Europe. Les Seljoucides, ou princes des Turcomans, étendront, avant peu, leurs conquêtes, des bords de la mer d’Aral à la Méditerranée, s’empareront de Jérusalem en 1076, profaneront les lieux saints, et commettront des horreurs dont la vue enflammera  le zèle, l’indignation, le saint enthousiasme et l’éloquence de l’hermite Pierre : avant peu, nous verrons ces peuples à demi-sauvages, dont l’histoire nous paraît communément d’un si foible intérêt, nous les verrons joindre, combattre et détruire, dans les champs de Phrygie, de Syrie et de Palestine, l’élite des guerriers de l’Allemagne, de l’Angleterre et de la France, que la ferveur des croisades emportera en Asie.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

21 03 1098                 Robert de Molesmes fonde l’ordre de Cîteaux. Quatre autres abbayes seront rapidement créées : La Ferté sur Grosne, Pontigny, Clairvaux, Morimond, et dès 1200, l’ordre comptera plus de 500 abbayes.

12 12 1098                 En route pour Jérusalem, sous la conduite de Bohémond de Tarente et de Raymond de Saint-Gilles, les Croisés ont commencé à se rassembler dès novembre devant Ma’arrat, une petite ville vivant de vigne, olives et figues. Les habitants ont confiance en leurs épaisses murailles qui leur ont permis de mettre en déroute six mois plus tôt la petite armée de Raymond Pelet, seigneur d’Alès.

Mais, cette armée de Bohémond et Raymond de Toulouse est beaucoup plus nombreuse. Elle multiplie les attaques. Vingt jours durant, les habitants de Ma’arrat les contiennent. L’un des croisés, Foucher de Chartres, écrira : Je ne puis redire sans horreur comment plusieurs des nôtres, transportés de rage par l’excès du besoin, coupèrent un ou deux morceaux de fesses d’un sarrasin déjà mort et, se donnant à peine le temps de les rôtir, les déchirèrent de leurs dents cruelles.

Une tour en bois permet aux Croisés de franchir les remparts et c’est un massacre qui, aux dires de certains, fera 20 000 morts. Raoul de Caen note : À Ma’arrat, les nôtres faisaient bouillir les païens adultes dans les marmites, puis fixaient les enfants sur des broches et les dévoraient tout grillés.

1099                            Consécration de l’église Sainte Radegonde à Poitiers. En cette fin du XI° siècle, Cluny prospère.

Les fils de (l’Espagnol) Sanche le Grand n’héritèrent pas seulement des territoires laissés par leur père, mais aussi de l’orientation européenne qu’il avait donnée aux relations extérieures de son État.

[...] L’initiative essentielle en ce sens fut d’appeler dans ses États des moines clunisiens – dont l’influence réformatrice s’était fait sentir dès le début du XI° siècle en Catalogne – pour leur confier la direction de certaines maisons monastiques. Initiative féconde, dont l’effet se manifesta non seulement dans la vie ecclésiastique de la péninsule, mais aussi dans maints aspects de sa vie politique et sociale. Nulle part en effet l’œuvre clunisienne n’eut de résultats aussi étendus qu’en Espagne. Favorisés par l’appui des souverains, particulièrement d’Alphonse VI de Castille (1072-1109), dont la munificence permit l’érection de la nouvelle église abbatiale de Cluny, les moines noirs furent les plus actifs artisans de l’occidentalisation de l’Espagne chrétienne. Ils ne se bornèrent pas à travailler au relèvement matériel et moral des abbayes qui s’agrégèrent à leur ordre, ou en subirent l’action réformatrice ; ils occupèrent, à la fin du XI° et dans la première moitié du XII° siècle, la plupart des sièges épiscopaux, parmi lesquels le siège primatial de Tolède, restauré par Alphonse VI au lendemain de la reconquête de la ville et confié à Bernard de Sédirac, devenu l’un des conseillers les plus écoutés du souverain. Surtout, ils nouèrent entre les royaumes chrétiens d’Espagne et le reste de la chrétienté de multiples et solides liens. L’usage de la liturgie mozarabe – commune aux communautés chrétiennes de Al Andalus et aux églises de l’Espagne du Nord – contribuait au maintien d’un nationalisme religieux qui apparaissait d’autant plus suspect à la Papauté romaine que, si son autorité dogmatique n’avait jamais été méconnue, son intervention dans la vie ecclésiastique de la péninsule avait été pratiquement nulle entre le IX° et le XI° siècle. L’adoption de la liturgie romaine, imposée par Grégoire VII en dépit de la répugnance nationale, fut le symbole de la réintroduction d’une autorité pontificale effective, dont les clunisiens se firent les efficaces instruments.

Le pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle, qui entre à la fin du XI° siècle dans son âge d’or, contribue à multiplier les contacts entre l’Espagne et les pays voisins. Au long du chemin français qui conduit en Galice se pressent par milliers des pèlerins venus de tous les pays d’Occident. Pour les accueillir des hospices et des hôpitaux ont été aménagés aux principales étapes, en particulier au Somport et à Roncevaux. Leur passage constitue une source importante de revenus, et l’on voit seigneurs laïques et monastères se disputer l’avantage de faire passer le chemin de saint Jacques par leurs domaines ; en Navarre, de nouveaux centres de peuplement se créent, où se fixent des Francs retenus par les privilèges que leur octroient les souverains.

Cluny participe au travail de propagande réalisé en faveur du pèlerinage et dont le témoignage le plus curieux est le Livre de saint Jacques qui associe les légendes épiques françaises à la glorification de l’apôtre de l’Espagne. D’autre part, le pèlerinage contribue à la diffusion des formes de l’art roman, qui s’enrichit en retour de motifs architecturaux et décoratifs où se révèle l’influence de l’art mozarabe. Dans le domaine de la pensée scientifique et philosophique, une équipe de traducteurs groupés à Tolède sous la protection de l’archevêque clunisien Raymond (successeur de Bernard de Sédirac) fait passer en langue latine toute une série d’ouvrages arabes où se retrouve une partie de l’héritage grec et alexandrin.

Autre aspect de l’élargissement de l’horizon espagnol : l’établissement de rapports suivis entre les monarchies ibériques et les grandes maisons féodales françaises. Si les relations qui unissent les barons languedociens aux comtes de Barcelone s’expliquent par la proximité géographique, c’est aux clunisiens que revient le mérite d’avoir noué entre la Castille et le lointain duché de Bourgogne des liens dynastiques étroits : Alphonse VI épouse la fille du duc Robert, et marie deux de ses filles à des comtes bourguignons, Raymond et Henri, qui feront l’un et l’autre souche de rois en Castille et au Portugal. D’autres unions matrimoniales lient la dynastie castillane à la famille comtale de Toulouse, la royauté aragonaise aux ducs d’Aquitaine et aux comtes normands du Perche. Elles contribuent à faire affluer dans la péninsule, à la suite de quelques grands barons, des chevaliers, des soldats, que l’attrait de l’aventure, l’appât du butin et l’espoir des récompenses éternelles amènent à se joindre aux Espagnols pour lutter contre l’Infidèle. Une première expédition, conduite par Guillaume VIII d’Aquitaine, et à laquelle l’appui de la Papauté donnait peut-être déjà le caractère de croisade, avait abouti, en 1063, à la conquête éphémère de Barbafuo (au nord-est de Saragosse) ; mais c’est surtout dans la période suivante que la participation française à la lutte prendra une grande ampleur, s’associant à quelques-uns des épisodes décisifs de la Reconquête.

Marcelin Defourneaux La Péninsule ibérique   1986

Fait curieux, on trouve à l’Alcazar [de Séville] plus de recueillement que dans n’importe quelle église espagnole. Sous ces voûtes élégantes dont la dentelle bleuâtre déroule ses festons annelés, sous ces galeries sans ampleur, mais charmantes, que j’avais beau voir en partie restaurées, un plaisir sans mélange m’accueillit. Coquilles, lobes, étoiles, rosaces enchevêtraient leurs arabesques. J’allais, émerveillé des proportions d’un art si mesuré, si fouillé, si habile, et pénétré d’une sensation à la fois faite d’extase et de sérénité. Une griserie légère m’emplissait dont je n’avais encore nulle part goûté, comme ici, la capricieuse et mobile fantaisie. Cela tenait de l’enchantement. Des lustres d’émail rose pendaient des riches plafonds que des gris niellés d’or revêtaient comme de soie. Des faïences d’un goût raffiné, au reflet métallique de poteries anciennes  couraient le long des murs, entrelaçant leurs dessins de couleur, changeants et compliqués, semblables à des rébus chatoyants et sans fin. Aucun n’était le même. Au croisement des arcs, soutenus par de minces colonnettes, les chapiteaux jouaient à ne jamais se ressembler. Ils étaient de tous styles, de toutes manières, ornés ou simples, compacts ou ciselés, mais toujours ingénieusement choisis et distribués dans un équilibre si rare qu’au lieu de rompre l’harmonie de l’ensemble, il l’étendait et la renouvelait. Les salles non plus n’offraient entre elles aucune comparaison. On passait d’un étroit vestibule à de grandes pièces carrées ou plus petites, à d’exquis corridors, à des patios, à des salons, à des appartements chaque fois différents de volume et de décoration, pour se retrouver, finalement, dans la cour de las Doncellas, devant un long jet d’eau flexible, au ruissellement frais.

Francis Carco [1886-1958]                 Printemps d’Espagne

En Italie aussi, on construit :

En l’an 1099 de l’incarnation du Seigneur, les habitants de la cité se demandèrent où pouvoir trouver l’architecte pour concevoir et édifier un ouvrage de cette importance. Un homme du nom de Lanfranc, artiste admirable, bâtisseur extraordinaire, fut trouvé, assurément par un don de la miséricorde divine. […] Ensuite, sur son conseil, sur son autorité, les habitants et tout le peuple […] commencèrent à creuser les fondations de la basilique. […] On dresse un échafaudage pour différentes activités, on met au jour des marbres éclatants, merveilleusement sculptés et polis, soulevés et disposés à grand ‘peine grâce à l’habileté des artisans. Ainsi s’élèvent les murs, ainsi s’élève l’édifice.

Relatio de innovatione ecclesie sancti Geminiani mutinensis. Chronique italienne début XII° siècle.

1101                            Des moines venus d’Aulps en Chablais fondent le monastère d’Haute Combe, dans un vallon de la montagne de Cessens, au nord-est du lac du Bourget. En 1125 Amédée III de Savoie la reconnaîtra officiellement. En 1132, une avalanche y tuera 7 personnes. En 1139, sous l’impulsion de l’abbé Amédée de Clermont de Hauterives, ils déménageront sur l’emplacement actuel, emportant le nom avec eux, sur la rive ouest du lac.

L’abbaye de Tamié fait état de vignes à Cevins, en Tarentaise. Première traduction de la Bible en français.

1105                            Robert d’Arbrissel fonde l’ordre de Fontevrault, témoin religieux du rang que tenait alors la femme : l’abbesse devait être une femme, à la tête d’une communauté où cohabitaient hommes et femmes. Elle devait avoir connu la plénitude de la vie dite mondaine, autrement dit ne pas être vierge. Il fut le grand apôtre du mouvement de repentance qui va développer le pèlerinage à Jérusalem.

… et qu’après ma mort, nul n’ose aller contre ces dispositions !

Au vu du mépris général dans lequel était alors tenue la femme, un tel novateur ne pouvait voir se dérouler un tapis rouge devant lui : lui-même fils de prêtre, il n’avait pas voulu reprendre l’affaire de son père à la tête de la paroisse d’Arbrissel, dans le diocèse de Rennes, et, après avoir été ermite en prêchant le célibat, avait fondé cet ordre où il accueillait aussi bien les anciennes concubines de prêtres que les anciennes prostituées et les femmes de la noblesse… les oppositions furent rudes, dont celle de Marbode, évêque de Rennes de 1096 à 1123 :

Parmi les innombrables pièges que notre ennemi rusé a tendu à travers toutes les collines et les plaines du monde, le pire, et celui que presque personne ne peut éviter, c’est la femme, funeste cep de malheur, bouture de tous les vices qui a engendré sur le monde entier les plus nombreux scandales, la femme, doux mal, à la fois rayon de cire et venin, qui d’un glaive enduit de miel perce le cœur même des sages.

Et encore, celle de Roger de Caen, un autre contemporain, « premier ministre »  du Roi d’Angleterre Henri I°, puis de la Reine Mathilde :

Crois-moi, frère, tous les maris sont malheureux. Celui qui a une vilaine épouse s’en dégoûte et la hait ; si elle est belle, il a terriblement peur des galants… Beauté et vertu sont incompatibles… Telle femme donne à son époux de tendres embrassements et lui plaque de doux baisers, qui sécrète de doux poisons dans le silence de son cœur ! La femme n’a peur de rien, elle croit que tout est permis.

1115                               Pierre Abélard enseigne la théologie à l’école  cathédrale de Notre Dame de Paris ; le chanoine Fulbert lui a confié l’éducation de sa nièce Héloïse ; elle a 14 ans, elle est belle, intelligente ; lui en a 36, il est très intelligent et encore beau ; ils vont s’aimer et un petit Astrolabe en naîtra en 1116. Pour se mettre à l’abri de la fureur du chanoine, Abélard confie sa maîtresse à sa famille près de Nantes, puis négocie le mariage avec Fulbert, partisan de le porter à la connaissance publique ; mais Abélard et Héloïse ont décidé de le garder secret, et pour se faire, se séparent, Héloïse retournant chez son oncle,… qui trahit son secret ; Abélard ne recueille pas son épouse mais la cache dans un couvent. Furieux, Fulbert charge deux hommes de main de châtrer Abélard. Scandale… les deux malandrains sont punis, et Fulbert  suspendu. Les deux amants prennent alors l’habit, Abélard à Saint Denis et Héloïse à Argentueil. En 1122 Abélard fonde l’oratoire du Paraclet, près de Nogent sur Marne : Héloïse en deviendra la supérieure 7 ans plus tard. Abélard deviendra abbé de St Gildas de Rhuys en Bretagne, avant de se retirer sous la protection de Cluny. Il meurt en 1142 au prieuré Saint Marcel près de Châlon sur Saône. Sa dépouille est transférée au Paraclet, où celle d’Héloïse la rejoint  en 1164, un an après sa mort. Dans cette histoire nul ne s’est soucié de savoir ce qu’est devenu Astrolabe. Pendant toute sa minorité, a-t-il passé la semaine à Argenteuil, puis au Paraclet et le week-end à St Denis, puis St Gildas de Rhuys ? Beaucoup plus probablement aux soins d’une nourrice, pendant de longues années.

Tu sais, mon bien-aimé, et tout le monde le sait qu’en te perdant, j’ai tout perdu, lui écrivait-elle de son abbaye du Paraclet.

Selon la chronique de Tours, lorsqu’elle fut portée dans le tombeau que l’on venait d’ouvrir, Abélard, qui était mort bien des jours avant elle, étendit les bras pour la recevoir.

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Pourquoi donc a-t-on fait de cette figure d’Héloïse, qui était une si noble et si haute figure, quelque chose de banal et de niais, le type fade de tous les amours contrariés et comme l’idéal étroit de la fillette sentimentale ? Elle méritait mieux pourtant, cette pauvre maîtresse du grand Abélard, celle qui l’aima d’une admiration si dévouée, quoiqu’il fût dur, quoiqu’il fût sombre et qu’il ne lui épargnât ni les amertumes ni les coups. Elle craignait de l’offenser plus que Dieu même, et désirait lui plaire plus qu’à lui. Elle ne voulait pas qu’il l’épousât, trouvant que c’était chose messéante et déplorable que celui que la nature avait créé pour tous… une femme se l’appropriât et le prît pour elle seule…, sentant, disait-elle, plus de douceur à ce nom de maîtresse et de concubine qu’à celui d’épouse, qu’à celui d’impératrice, et, s’humiliant en lui, espérant gagner davantage dans son cœur.

O créatures sensibles, ô pécores romantiques qui, le dimanche, couvrez d’immortelles son mausolée coquet, on ne vous demande pas d’étudier la théologie, le grec ni l’hébreu dont elle tenait école, mais tâchez de gonfler vos petits cœurs et d’élargir vos courts esprits pour admirer dans son intelligence et dans son sacrifice tout cet immense amour.

Gustave Flaubert Par les champs et par les grèves. Voyages       Arléa 2007

Ces propos font suite à sa visite de la Grotte d’Héloïse, sur le bord de la Sèvre, en 1847.

La mutation intellectuelle est progressive. Elle commence durant le XI° siècle, et poursuit sa course jusqu’au milieu du XIII° siècle. Si l’on veut donner deux dates, on peut dire que tout est en place lorsqu’Abélard [1079-1142], à la demande des étudiants de Paris, rédige et publie l’Introduction à la théologie. Disons pour simplifier, qu’il s’agit de faciliter la lecture des œuvres de Pierre Lombard [1110-1166], Somme des sentences, qui vont constituer la référence obligatoire pour tous les étudiants pendant plusieurs siècles. Autre formulation : Abélard cherche à introduire l’usage de la dialectique, telle qu’elle est définie par Aristote, dans la réflexion théologique.

Deuxième moment clé : il se situe exactement en 1274. Thomas d’Aquin meurt en se rendant à la dernière session du Concile de Lyon. Bonaventure ne va pas tarder à le suivre, puisque le deuxième grand penseur de l’époque meurt dans la même ville durant la nuit du 14 au 15 juillet de la même année.

C’est l’émergence d’une certaine modernité intellectuelle, avec Abélard. Son prestige à l’époque est impressionnant. Chacun sait qu’il fut le professeur d’Héloïse, puis son époux secret. Ce fut un scandale. Émasculé, il finit ses jours à l’abbaye de Saint Denis, tandis qu’Héloïse prenait le voile à Argenteuil.

La disparition de Saint Thomas et de saint Bonaventure, à l’époque du concile de Lyon, correspond à la fin de cette première grande mutation théologique. Celle-ci croise les autres éléments de la crise qui court du XI° au XIII° siècle.

Georges Suffert Tu es Pierre                   Éditions de Fallois          2000

Hugues de Payns arrive en Terre Sainte où il rassemble en cinq ans une communauté de huit chevaliers – ils seront plus de 15 000 à la fin du XIII° siècle – qui vont commencer par assurer la sécurité des pèlerins, sous la forme d’une confrérie hébergée par les Hospitaliers de Saint Jean de Jérusalem. Les pèlerins débarquaient alors à Haïfa, et avaient une route peu sûre jusqu’à Jérusalem, car souvent attaquée par les musulmans.

Le roi Beaudoin II logeait alors dans un palais qui passait pour être l’ancien temple de Salomon : il invita ces chevaliers à occuper une aile du palais et on prit alors l’habitude de les nommer les frères pauvres chevaliers du temple de Salomon, puis plus simplement Templiers.

Urbain II avait promis beaucoup de souffrance, de tribulations en tous genres aux Croisés ; en fait, pour ceux qui eurent la chance d’arriver au but, la vie fût plutôt douce, voire très douce :

Dans l’ensemble, les Occidentaux s’acclimatent bien à l’Orient, dont ils découvrent la douceur de vivre, les maisons aux murs frais, les grandes cours ombragées où poussent les orangers, les objets précieux, les tissus soyeux, et les femmes, Arméniennes, Syriennes, ou Galiléennes, qui partagent leur vie et leur donnent des enfants. Les Croisés apprennent la langue de leurs concubines, et celles-ci, parfois, se convertissent au christianisme. « Pourquoi revenir en Occident, puisque l’Orient comble nos vœux ? », s’exclame le chroniqueur Foucher de Chartres.

Histoire du Monde       Le Moyen Age Larousse 1995

Les succès militaires ont connu une pause : quelques défaites des Francs – Merzifun en août 1101, Héraclée, Harran en mai 1104 – alternent avec la victoire des Croisés ; presque toujours inférieurs en nombre, les Franj mettent à profit les divisions constantes des arabes, des turcs, et de leur allié occasionnel, le chrétien basileus de Constantinople ; pèse aussi très lourd la haine que se vouent Chiites et Sunnites, – les Chiites se réclament du califat fatimide du Caire, les sunnites du califat abasside de Baghdad - ; et encore irrésolution face au combat et armement inefficace : que peuvent des flèches contre des armures ?

Saint Gilles, que Dieu le maudisse, revint en Syrie après avoir été écrasé par Kilij Arslan. Il ne disposait plus que de 300 hommes. Alors Fakhr el- Moulk, seigneur de Tripoli, envoya dire au roi Doukak et au gouverneur de Homs : C’est le moment ou jamais d’en finir avec Saint Gilles puisqu’il a si peu de troupes ! Doukak dépêcha deux mille hommes, et le gouverneur de Homs vint en personnes. Les troupes de Tripoli les rejoignirent devant les portes de la ville et ils livrèrent ensemble la bataille à Saint-Gilles. Celui-ci lança 100 de ses soldats contre les gens de Tripoli, 100 contre ceux de Damas, 50 contre ceux de Homs et en garda 50 avec lui. À la seule vue de l’ennemi, les gens de Homs s’enfuirent, bientôt suivis par les Damascains. Seuls les Tripolitains firent front, ce que voyant, Saint Gilles les attaqua avec ses 200 autres soldats, les vainquit et en tua 7 000.

Ibn al-Athir, cité par Amin Malouf dans Les Croisades vues par les Arabes 1983 JC. Lattès.

En l’espace de 17 mois, en 1109  et 1110, Tripoli Beyrouth et Saïda, trois des villes les plus réputés du monde arabe ont été prises, et saccagées, leurs habitants massacrés ou déportés, leurs émirs, leurs cadis, leurs hommes de loi tués ou contraints à l’exil, leurs mosquées profanées. Quelle force peut encore empêcher les Franj d’être bientôt à Tyr, à Alep, à Damas, au Caire, à Mossoul ou - pourquoi pas ? à Baghdad ?  La volonté de résister existe-t-elle encore ? Chez les dirigeants musulmans, sans doute pas. Mais parmi la population des villes les plus menacées, la guerre sainte menée sans relâche au cours des treize dernières années par les pélerins-combattants d’Occident commence à produire son effet : le jihad qui n’était plus depuis longtemps qu’un slogan servant à orner les discours officiels, refait son apparition. Il est à nouveau prôné par quelques groupes de réfugiés, quelques poètes, quelques hommes de religion. C’est précisément l’un d’eux, Abdou-Fahl Ibn al-Khachab, un cadi d’Alep à la petite taille et au verbe haut qui, par sa ténacité et sa force de caractère, se décide à réveiller le géant endormi qu’est devenu le monde arabe.

Le vendredi 17 février 1111,  ce dernier, accompagné de partisans alepins, fait irruption dans la mosquée du sultan à Baghdad et interrompant le prédicateur, se répandent en imprécations contre les Franj ; ils renouvellent leurs protestations le vendredi suivant alors même qu’arrivait en grand appareil l’épouse du calife ; parmi les imprécations, ce terrible slogan : Le roi des Roums – les chrétiens de l’empire byzantin – est plus musulman que le prince des croyants. En effet, quelques semaines plus tôt, le basileus Alexis Comnène avait proposé une alliance aux musulmans, pour chasser Tancrède, prince d’Antioche dont l’insolence et l’ambition devenaient insupportables.

Amin Maalouf. Le Croisades vues par les Arabes. J.C.Lattès 1983

Dès lors Ibn al- Khachab va incarner, animer, propager la révolte populaire contre les Franj. Mais il est juge, non soldat ; ces derniers vont apparaître, trop brièvement dans un premier temps pour entraîner un changement définitif du cours des choses. Mais le vent va commencer à tourner avec la révolte d’Ascalon en juillet 1111, où la population ne laissera aucun survivant de la garnison de Baudoin ; en avril 1112, quand les soldats de Baudoin, encore, seront contraints d’abandonner le siège de Tyr, et encore avec la victoire de Sarmada, où Ilghazi décimera l’armée d’Antioche le 28 juin 1119. Ces soldats se nomment Ilghazi, puis Balak, son neveu, dont les exploits, la gloire seront célébrés longtemps après sa mort prématurée en 1124, et encore al-Borsoki, l’atabek Imadeddin Zinki, maître d’Alep et de Mossoul, son fils Nourredine, totalement dévoué au Jihad, pieux, juste, Chirkouh, brillant militaire kurde qui compte dans son état-major  son neveu Saladin. C’est à lui qu’il reviendra de cueillir ce qu’ont semé ses prédécesseurs, passant ainsi à la postérité comme le vainqueur des Franj.

Bernard de Fontaines, qui a donné à l’ordre des Cisterciens une santé jusqu’alors défaillante, fonde l’abbaye de Clairvaux. S’ils ont été les grands défricheurs, les moines œuvraient en un milieu qui leur était plus que familier :

Tu trouveras dans les forêts plus que dans les livres ; les arbres et les rochers  t’enseigneront des choses qu’aucun maître ne te dira.

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Afin de prémunir les abbayes contre les dangers de l’enrichissement, il était stipulé que le domaine agricole gagné sur les bois ou les marais ne devrait jamais dépasser la superficie strictement nécessaire à faire vivre la collectivité. Si la création d’exploitations supplémentaires – les granges – s’avérait indispensable, elles ne devaient pas être distantes de plus d’une journée de marche du monastère… c’était là un des éléments de la charte de la charité – Carta Caritas – .

Pierre A Clément. Les Chemins à travers les âges. Les Presses du Languedoc.1983.

1118                             Premières manifestations du gothique à Morienval et Poissy.

1119                              Bernard de Fontaines fonde l’abbaye de Fontenay, où l’on peut encore voir aujourd’hui de nombreux témoignages de la sidérurgie médiévale développée par les moines. Le moulin hydraulique fournit une énergie qui permet d’actionner des soufflets, et donc de monter le feu en température jusqu’aux 1 500° nécessaires pour obtenir du fer, quand on devait jusqu’alors se contenter de fonte, qui n’a besoin que de 1 200°.

vers 1119                       Robert de Châtillon a été oblat à Cluny et décide d’entrer à Clairvaux ; puis il y trouve la règle trop dure et… se retrouve à Cluny, avec l’ aide d’un prieur qui est venu le chercher ; rien de bien méchant jusque là… sinon… sinon que le moinillon est le neveu de Bernard de Clairvaux, lequel se montre très mauvais joueur et lui adresse, – avec copie à nombre de monastères – une sacrée diatribe :

Le grand prieur est envoyé par le supérieur de tous les prieurs. Au-dehors, il apparaît sous un vêtement de brebis, au-dedans, c’est un loup rapace. Trompant les gardiens, qui le prenaient pour une brebis, le loup a été introduit, hélas ! hélas ! Seul avec l’agneau ! L’agneau ne s’enfuit pas devant le loup, qu’il croyait être une brebis. Que dire de plus ? Celui-ci l’attire, le captive, le caresse. Ce prédicateur d’un nouvel évangile recommande le vin et blâme l’abstinence ; il appelle misère la pauvreté volontaire ; il traite de folie le jeûne, les veillées, le silence, le travail des mains ; par contre il nomme l’oisiveté contemplation, il appelle discrétion l’amour de la table, il décore le bavardage du nom de curiosité. Quand donc, dit-il, Dieu prend-il plaisir à nos tortures ? Où donc l’Ecriture dit-elle que nous devons nous tuer ? Quelle est cette religion qui consiste à bêcher la terre, à extirper les forêts et à charrier le fumier ? La malheureuse crédulité d’un enfant se laisse séduire par ces raisonnements ; il suit son séducteur et se rend à Cluny ; on lui coupe les cheveux, on le rase, on le baigne, on lui fait déposer ses vêtements grossiers, vils et misérables pour lui en donner de précieux, neufs et somptueux …

Bernard de Clairvaux avait donc le verbe plutôt féroce, mais pour autant, c’était dans l’air, et on ne craignait pas de dire son désaccord,  surtout sur un sujet tel que Touche pas à ma copine :

Quand l’archevêque Geoffroy rentra à Rouen du concile de Reims en 1119, il réunit un synode […], enthousiaste à l’idée de réformer les prêtres de son diocèse. Parmi les canons qu’il promulgua, l’un interdisait toute cohabitation avec les femmes […]. Les prêtres étaient effarés à l’idée de se soumettre à une loi aussi dure, et […] déchirés par le conflit du corps et de l’âme. Un prêtre de grande éloquence, Albert, avait à peine pris la parole que l’archevêque ordonna qu’il fut arrêté et jeté séance tenante dans le cachot. Tandis que les autres prêtres restaient stupéfaits de cette extraordinaire scène, l’archevêque furieux quitta le synode et rameuta les hommes de son escorte qui se ruèrent dans l’église avec des bâtons et des armes et commencèrent à frapper irrévérencieusement les clercs. Certains, ramassant les pierres qu’ils pouvaient trouver sur place, tentèrent de résister […]. Les gens de l’archevêque, honteux d’avoir fui devant un groupe de clercs qui n’étaient même pas armés, entrèrent en fureur et, sans respect pour le caractère sacré des lieux, ramenèrent le combat dans l’enceinte de l’église. […] Ainsi, le sang de prêtres avait coulé dans l’enceinte de notre sainte mère l’Église et un saint synode avait dégénéré en délire collectif et en objet de dérision. Très perturbé, l’archevêque trouva refuge dans ses appartements, mais un peu plus tard, quand le tumulte eut cessé, il ressortit, revêtit son étole, bénit de l’eau, et, accompagné par les chanoines à la mine sombre, il reconsacra l’église qu’il avait souillée.

Orderic Vital. Histoire écclésiastique, livre 12. Traduite par A. Le Prévost et L. Delisle, 1838-1855

15 08 1120                   A Vézelay, la basilique de la Madeleine brûle : plus de 1 000 morts.

vers 1120                     Premier moulins à marée sur l’estuaire de l’Adour, et il y a déjà quelques dizaines d’années que les Hollandais ont commencé à dresser des digues pour se prémunir des inondations de la mer. Norbert de Xanten fonde l’ordre des Prémontrés.

1124                               A Santiago de Compostelle, achèvement de la nef de la cathédrale, que Pons de Melgueil, abbé de Cluny est parvenu à faire élever au rang d’archevêché – au détriment de Merida – en remerciement du don effectué par le roi de Castille pour la construction de Cluny III. Bernard le Vieux, français qualifié de maître génial, en est l’architecte : c’est l’évêque Diego Peláez qui l’a appelé, dès 1078.

Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, qui a succédé après moult tribulations à Pons de Melgueil, souhaite rabattre la jactance de Bernard de Clairvaux :

Oh Pharisiens, vous avez une postérité ! Vous voici revenus à la vie. Ce sont vos fils, ceux qui se considèrent sans égaux et se célèbrent au-dessus des autres. Le prophète leur avait fait dire déjà : ne me touchez pas, je suis saint ! Mais dites-moi, scrupuleux observateurs de la règle, comment vous vantez-vous de lui être si fidèles, vous qui n’avez aucun égard pour ce petit chapitre où elle somme le moine de s’estimer le plus vil et le dernier des hommes, et cela non seulement en parole, mais du fond du cœur ? Êtes-vous dans ces dispositions quand vous ne cessez d’abaisser les autres et de vous élever vous-même, de les mépriser et de vous complaire dans vos mérites, avez-vous oublié cette parole d’Evangile : Quand vous aurez accompli tous les commandements, confessez que vous êtes des serviteurs inutiles. O saints, O hommes uniques, seuls moines véritables égarés au milieu de tous ces religieux faux et corrompus, vous vous élevez dans votre solitude, vous portez avec orgueil un habit de couleur insolite, et, pour vous distinguer de tous les moines de l’univers, vous arborez ostensiblement vos coules blanches parmi nos frocs noirs… La lettre tue, mais l’esprit fait vivre… Vous n’êtes que des éplucheurs de syllabes, et vous voulez faire de Dieu un être semblable à vous : un ratiocineur.

Guillaume, abbé de Saint Thierry, près de Reims, est bénédictin sans être clunisien et encourage Bernard de Fontaine à répondre et à secouer Cluny : ce dernier lui adresse cette apologie contre Cluny, à la règle trop douce, et surtout trop riche :

Je me demande avec étonnement comment il a pu advenir à des moines tant d’intempérance dans le manger et le boire, dans le vêtement et le lit, dans les équipages et la construction des édifices.

[...] On déclare que l’économie est avarice, que la sobriété est austérité, le rire joie, le luxe des vêtements et des équipages dignité, le soin excessif de la literie propreté.

[...] Au réfectoire, on ne parle en rien de l’Ecriture, ni du salut des âmes ; on émet des plaisanteries, du rire et des paroles oiseuses.

Tout entier occupé à ces futilités, on en perd la mesure de la nourriture. On apporte plat après plat ; et pour compenser la viande, dont on s’abstient encore, on double les pièces de poisson.

Vous en voyez qui, en un même repas, avalent trois ou quatre gobelets à moitié pleins (de vin pur)…

Quand les veines sont gonflées par le vin et qu’elles battent dans toute la tête, que faire en sortant de table sinon dormir ? Si daventure vous forcez ce ventre plein à se lever pour Matines, vous n’en tirerez pas un chant mais des éructations…

[...] Que font dans vos cloîtres, là où les frères s’adonnent à la lecture, ces monstres ridicules, ces étranges beautés difformes et ces belles difformités ? Que viennent faire ces singes immondes, ces lions féroces, ces centaures monstrueux, ces bêtes à moitiés humaines, ces tigres tachetés, ces soldats combattants, ces chasseurs sonnant du cor ?

Bernard de Fontaines ( le futur saint Bernard) Apologie à Guillaume de Saint Thierry.

vers 1125                   Premiers médecins à Montpellier. En 1181, le comte Guilhem VIII prohibera tout monopole de l’enseignement médical. L’école de médecine de Salerne, au sud-est de Naples, grave sur le fronton de sa porte d’entrée : Bois un peu de vin.

1126                            A Lillers en Artois, on creuse un puits qui permet d’obtenir de l’eau remontant en surface par le principe des vases communicants : c’est le puits artésien.

1129                              Le concile de Troyes approuve la règle des Templiers, les pauvres chevaliers du Christ, très marquée par l’influence de Bernard de Clairvaux, à la demande d’Hugues de Payns.

On sait que, primitivement destiné à la défense de la Terre Sainte, cet ordre de chevaliers moines a rapidement connu une popularité extraordinaire. L’objet qu’il s’était assigné, soulageant beaucoup de gens qui n’avaient point envie d’aller se faire tuer en Terre Sainte, a incité ceux-ci à faire de larges donations. Les Templiers, si pauvres au début qu’ils devaient, dit-on, se mettre à plusieurs pour partager un cheval, devinrent très rapidement l’ordre le plus riche de toute la chrétienté. Ayant reçu en don des terres et des châteaux, ils ont eu, bientôt, un certain nombre de maisons fortes, dispersées par tout le monde chrétien, forteresses dont ils assuraient la garnison et qui fournissaient, éventuellement, les lieux les plus surs pour déposer la richesse acquise.

Robert Fawtier Les Capétiens directs   1986


[1] Par contre, la croyance prêtée à l’Eglise des premiers siècles selon laquelle la femme n’a pas d’âme n’est que pure invention du XVII° siècle.

[2] Cid, par déformation du mot arabe sayyid, signifiant Seigneur, et Campeador, venant du latin Campi Doctor : maître du champ de bataille.

[3] Le mot copte veut dire égyptien en arabe.


Par l.peltier dans (2 : 01 à 1163) le 27 octobre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

vers 1160                             Une Lettre du prêtre Jean [1] commence à circuler en occident, écrit fabriqué de toutes pièces par un chanoine de Mayence, avec la connivence de son archevêque, indigné par l’indifférence de la chrétienté devant les progrès de l’Islam. Le faussaire n’est pas un fabulateur. Il s’inscrit dans la meilleure tradition des faux documents que toute abbaye forge pour affirmer des droits dont elle est moralement assurée. Le Prêtre Jean devient le type même du héros oriental, une sorte de roi Arthur entouré des trésors de Golconde. Son palais est fait de porphyre, d’améthyste et de cristal. Les colonnes sur lesquelles repose sa table d’or et de pierreries sont d’ivoire. Il a sous lui les rois des Pygmées, des Cynocéphales et des Coclès. La reine des Amazones est sa vassale. Soixante douze rois le reconnaissent pour leur maître. Sept rois servent à sa cour. C’est l’empire des merveilles, tel qu’il apparaît au portail de Vézelay, mais avec, en plus, le triomphalisme. On y joint l’eschatologie : il règne sur la fontaine de Jouvence, voire sur le Paradis terrestre perdu par les autres. Il engendre des rêves de fortune : ne règne-t-il pas sur les serpents qui gardent le pays des épices ?

Tout l’Occident fait circuler, de bonne foi, la Lettre du Prêtre Jean, et nul ne met en doute l’identité de son auteur. On la traduit, on la recopie. Les encyclopédies en font grand cas. On retrouve en 1339 le fleuve de Paradis et les soixante-douze rois sur la mappemonde du Majorquin Angelino Dulvert. La Lettre circulera pendant deux bons siècles. Elle est le véhicule d’un rêve exotique. Il est, en une contrée lointaine, un monde meilleur.

Jean Favier Les Grandes découvertes.               Livre de poche Fayard 1991

Le faux était donc monnaie (fausse, bien entendu) courante, qui eut son heure de gloire aux XI° et XII° siècles :

Pourquoi tant de fausses chartes ? Une raison majeure tient sans doute aux conditions mêmes de la production et de la conservation de l’écrit diplomatique. Il n’existe pas de véritable archivage au départ, (là où le document a été produit) avant le XII° – XIII° siècle : le bénéficiaire d’une charte était ordinairement seul à la détenir : il lui incombait de produire le titre qu’il avait reçu, tandis que l’enregistrement par l’autorité qui délivrait et validait l’acte était inexistant, ou réduit ou partiel dans le meilleur des cas (chancellerie pontificale). Un tournant majeur a lieu au cours du XII° siècle et surtout au XIII° siècle : les archives de chancellerie se développent, l’enregistrement s’affine.

La cadre ainsi posé, on peut dire que les XI° et XII° siècles, au cours desquels on assiste à une profonde réorganisation des pouvoirs, tant laïques qu’ecclésiastiques, constituent un âge d’or du faux diplomatique. Confirmation de droits sur des biens, concessions de privilèges ecclésiastiques, affirmations de libertés statutaires ou de domination sur des individus ou des communautés, ces faux sont d’autant plus nombreux qu’ils sont en rapport avec quelques grands en,jeux du moment comme les rapports entre évêques et monastères ou la montée en puissance de certains seigneurs.

À cela s’ajoute un changement considérable dans les pratiques diplomatiques : l’époque voit se diffuser très rapidement l’usage du sceau de validation, d’abord rivé puis appendu au bas de la charte qu’il garantit. Au cours du XII° siècle, le sceau devient la marque de l’acte valide. Les parchemins anciens, dépourvus pour la plupart de sceau, risquant dès lors de perdre leur efficacité juridique, il n’est pas rare qu’on en pourvoie (indûment) certains de ses sceaux, afin que leur validité soit incontestable.

Laurent Morelle Des Faux par milliers L’Histoire Février 2012

[...] En 1245, le franciscain Jean de Plan Carpin voyagea en Mongolie, l’année même où le franciscain Guillaume de Rubrouck accomplit pour le roi de France une mission auprès de Grand Khan. Tous deux citent le Prêtre Jean, bien que Guillaume de Rubrouck précise que « les nestoriens l’appelaient Jean et disaient de lui dix fois plus que la vérité. Ainsi font les nestoriens ; à partir de rien ils font grandes rumeurs. J’ai traversé ses pâturages, à part quelques nestoriens, personne ne savait rien de lui. »

En 1271, le jeune Marco Polo entame son premier voyage vers la Chine en compagnie de son père et de son oncle. Partis d’Acre, après avoir gagné la petite Arménie, ils décident de se diriger vers Ormuz. Puis, par la voie terrestre au sud de la traditionnelle route de la soie, ils entrent dans le désert de Gobi et arrivent dans la grande province de Tangut. Surprise, c’est un pays chrétien.

Marco Polo conte l’histoire d’un conflit entre le Prêtre Jean et son vassal Gengis Khan, se terminant par la défaite et la mort du souverain chrétien et le mariage du vainqueur avec la fille du vaincu. Puis, dans le chapitre sur la grande province du Tenduc, il poursuit :

Qui part de là trouve Tenduc, province vers le Levant, qui a villes et villages assez, et c’est une des provinces que ce grand roi très fameux dans le monde, nommé par les Latins le Prêtre Jean, voulait habiter. Mais à présent, ils sont au Grand Can, car tous les descendants du Prêtre Jean sont au Grand Can. La maîtresse cité est nommée Tenduc. Et de cette province est roi un de la lignée du Prêtre Jean, encore est le Prêtre Jean ; et sachez qu’il est prêtre chrétien comme sont tels tous les chrétiens de ce pays ; mais son nom est Georges, et la plus grande partie du peuple est de chrétiens. Il tient le pays pour le Grand Can, non pas tout celui que le Prêtre Jean avait, mais seulement une partie. [...] En cette province, on trouve la pierre dont se fait l’azur (le lapis-lazuli), très abondante et de bonne qualité, et ils sont très habiles à le faire. Il y a aussi beaucoup de camelot en poil de chameau et de couleurs variées. Les gens vivent de leurs troupeaux et des fruits de la terre, dont ils font grand commerce, et aussi de ces métiers. Là, le gouvernement appartient aux chrétiens, parce que le roi est chrétien, bien qu’il soit soumis au Grand Can.

Jean de Monte Corvino, voyageant en Chine en 1289, convertit du nestorianisme au catholicisme le roi Georges, chef de la tribu turque des Ongut ; il est persuadé d’avoir converti le descendant du grand roi qui fut nommé le Prêtre Jean de l’Inde.

En 1331, Odorico de Pordenone, voyageur franciscain, situe la terre du Prêtre Jean à cinquante journées à l’ouest de Pékin : Au fur et à mesure que l’on découvre l’Asie, apparaissent des mémoires du royaume du Prêtre, jamais le Prêtre lui-même.

[...] L’histoire éthiopienne est intéressante pour l’Afrique et notre concept d’anthropologie réciproque. L’histoire du Prêtre Jean représente sans doute un chapitre de l’histoire des utopies, celle d’un pays heureux, où jaillit une fontaine de la jouvence et où courent des fleuves de lait et de miel. Elle a aussi été une histoire politique, celle de la recherche d’un point d’appui, fut-il idéal ou fantasmatique, pour encourager et justifier une conquête. Mais cette histoire nous dit aussi que ce qui pousse à établir des contacts avec des peuples lointains, n’est pas la curiosité, et le respect pour la différence, mais le désir d’y retrouver le même, ce qui nous ressemble. On s’était tourné vers l’orient pour retrouver dans ces terres inconnues nos ancêtres Adam et Ève. Réalisant que ce paradis terrestre hébergeait des gens différents de nous, et trop lointains et puissants pour être soumis, on s’est limité à établir avec eux des rapports commerciaux respectueux, mais, pour ainsi dire, sans plus les désirer. Même l’Inde véritable sera prise, plus tard, lorsqu’un empire européen sera capable de la soumettre. En Amérique, qui a immédiatement représenté la terre de la différence absolue, on a envoyé des missionnaires pour civiliser ses créatures diaboliques, et on a détruit leurs civilisations. Mais l’Afrique fut si proche, dès les premiers siècles du premier millénaire, et ses côtes tellement chrétiennes qu’elles donnèrent naissance à saint Augustin. Il fallait qu’il y eut là-bas, au pays des infidèles, des autres comme nous. C’était nécessaire et suffisant pour essayer de forger à notre image le reste du continent, d’où le succès de cette quête.

Ce que j’ai essayé de montrer, c’est que l’histoire de la colonisation de l’Afrique commence au moment même (bien que nous ne sachions pas lequel) où le Prêtre Jean se déplace des profondeurs de l’Inde aux sources du Nil. Étant presque comme nous, les Abyssins sont les seuls dont fut respectée l’indépendance, au moins jusqu’à très tard, jusqu’à un certain personnage italien qui voulait que tous lui ressemblent. Pour le reste du continent, radicalement différent, et du moment qu’il n’avait pas d’armées aussi puissantes que celles des Chinois, il a été soumis pour devenir le domaine du seul Prêtre Jean. Le royaume fut moins heureux, avec moins de lait et de miel, mais tant pis, à la guerre comme à la guerre.

En fait de rencontre de l’autre, on cherche toujours un semblable, et faute de le trouver, on le crée. La différence n’est pas supportable. Ne croyez pas que la vague de l’exotisme fin de siècle et la découverte de l’art africain accomplie par les avant-gardes du début du siècle aient été une acceptation de la différence en tant que telle. Cette différence fut avalée et digérée, exploitée, pour la transformer en une nouvelle possibilité de l’imaginaire occidental. Nous – je dis nous et j’espère nous, citoyens du troisième millénaire – avons compris qu’on ne peut aller vers l’autre qu’en acceptant sa propre différence, en nous comprenant mieux nous-mêmes, comme nous le tentons avec les premières initiatives d’anthropologie réciproque.

Umberto Eco Baudolino        Grasset 2002

Lettre du Prêtre Jean

Prêtre Jehan, par la grâce de Dieu, roi tout-puissant sur tous les rois chrétiens, mandons salut à l’Empereur de Rome et au Roi de France, nos amis. Nous vous faisons nouvelle de nous, de notre état, et du gouvernement de notre terre : c’est à savoir de nos gens et des manières de nos bêtes. Et parce que vous dites que nos Grecs ou gens grégeois ne s’accordent pas à adorer Dieu comme vous faites en votre terre, nous vous faisons savoir que nous adorons et croyons le Père, le Fils et Saint Esprit, qui sont trois personnes en une déité, et un seul vrai Dieu. Et vous certifions et mandons, par nos lettres scellées de notre sceau, ce que nous vous dirons de l’état et manière de notre terre et de nos gens. Si vous voulez quelque chose que nous puissions, mandez-le nous, car nous le ferons de très bon cœur ; et si vous voulez venir par-deçà, en notre terre, en raison du bien que nous avons ouï dire de vous nous vous ferons Seigneurs après nous, et vous donnerons grandes terres, seigneuries et habitations pour le présent.
Item sachez que nous avons la plus haute et digne couronne qui soit en tout le monde ; et nous avons or, argent et pierres précieuses, ainsi que bonnes forteresses et villes fortes, cités, châteaux et bourgs.
Item sachez que nous avons sous notre autorité quarante-deux rois tout-puissants et bons chrétiens.
Item sachez que nous soutenons et faisons soutenir de nos aumônes tous les pauvres qui sont en notre terre, qu’ils soient natifs ou étrangers, pour l’amour de Jésus-Christ.
Item sachez que nous avons promis et juré en notre bonne foi de conquérir le sépulcre de Notre Seigneur Jésus-Christ, et aussi toute la terre de promission. Et si vous voulez venir par deçà, nous vous mettrons, si Dieu plaît, à chemin. Mais que vous ayez grande et bonne hardiesse en vous, comme il nous a été rapporté, et bon courage vrai et loyal. Mais parmi vous autres Français, en avez de votre lignage et de vos gens qui sont avec les Sarrasins, dans lesquels vous avez confiance et dont vous croyez qu’ils vous aident, alors qu’ils sont faux et traîtres hospitaliers. Et sachez que nous les avons tous brûlés, consumés et détruits, ceux qui étaient en notre terre : car ainsi doit-on faire de ceux qui vont contre la foi.
Item sachez que notre terre est divisée en quatre parties, et ce sont les Indes. Et en l’Inde Majeure gît le corps de Saint Thomas l’Apôtre, pour lequel Notre Seigneur Jésus-Christ fait plus de miracles que pour tout autre saint qui soit en Paradis. Et cette Inde est dans les parties d’Orient, car elle est près de Babylone la Déserte, et près d’une tour qu’on appelle Babel. En l’autre partie, du côté du Septentrion, est grande abondance de pain, de vin, de viande, et de toutes choses qui sont bonnes à soutenir et nourrir le corps humain.
Item en notre terre sont les éléphants et d’autres sortes de bêtes qu’on appelle dromadaires ; et chevaux blancs et bœufs sauvages qui ont sept cornes, et ours blancs et lions moult étranges de quatre manières (c’est à savoir rouges, verts, noirs et blancs) ; et ânes sauvages qui ont deux petites cornes, et lièvres sauvages qui sont grands comme un mouton, et chevaux verts qui courent plus que nulle autre bête et ont deux petites cornes.
Item sachez que nous avons des oiseaux qui s’appellent griffons, et qui sont capables de porter un bœuf ou un cheval en leur nid pour donner à manger à leurs petits oiseaux.
Item sachez que nous avons une autre sorte d’oiseaux, lesquels ont seigneurie sur les autres oiseaux du monde. Ils sont couleur de feu, et leurs ailes sont tranchantes comme rasoirs. Ils sont appelés Yllérions et, en tout le monde il n’y en a que deux. Ils vivent l’espace de soixante ans, et puis s’en vont noyer en la mer. Toutefois, ils pondent d’abord et couvent deux ou trois œufs. Au bout de quarante jours, ceux-ci éclosent et deviennent petits oiseaux. Alors les grands, c’est à savoir père et mère, s’en partent et s’en vont noyer en la mer, comme il est dit. Et tous les oiseaux qui alors les rencontrent leur font compagnie jusqu’à la mer, et ne les quittent point jusques à tant qu’ils soient noyés ; et quand ils sont noyés, ils retournent vers les petits oiseaux et les nourrissent jusques à tant qu’ils soient grands et qu’ils puissent voler et mener leur vie.
Item sachez que, par-deçà, sont d’autres oiseaux qui sont appelés tigres, et qui sont de si grande force et vertu qu’ils sont capables d’emporter un homme tout armé avec son cheval, et de le tuer.
Item sachez qu’en une autre partie de notre terre, deçà le désert, il y a une sorte d’hommes qui sont cornus et n’ont qu’un œil devant et trois ou quatre derrière, et il y a des femmes qui sont pareilles aux hommes.
Item, en notre terre, il y a une autre sorte de gens qui ne vivent que de chair crue d’hommes, de femmes et de bêtes, et qui ne redoutent point de mourir. Et quand l’un d’eux est mort, que ce soit leur père ou leur mère, ils le mangent tout cru, et disent que c’est bonne chose naturelle que de manger chair humaine. Ils font cela en rémission de leurs péchés. Ces gens sont maudits de Dieu et sont appelés Gog et Magog, et il est plus de nations de tels gens que de tous autres. Et ils se répandront dans le monde entier à la venue de l’Antéchrist, car ils sont de son alliance et de sa compagnie. Ces gens-là sont ceux qui enfermèrent Alexandre dedans Macédoine et qui le mirent en prison, mais il leur échappa. Toutefois Dieu leur enverra du ciel foudre et feu ardent, qui tous les brûlera et confondra, et l’Antéchrist avec eux, et ils seront de cette manière détruits et décimés. Toutefois nous emmenons beaucoup de ces gens avec nous à la guerre, quand nous y voulons aller, et leur donnons congé et licence de manger nos ennemis quand ils les peuvent vaincre, de sorte que sur mille il n’en demeure pas un qui ne soit dévoré et décimé. Ensuite nous les faisons retourner en leur terre, car s’ils demeuraient longuement avec nous, ils nous mangeraient tous.
Item nous avons une autre sorte de gens en notre terre qui ont les pieds ronds comme un cheval. Aux talons, derrière, ils ont quatre côtes fortes et tranchantes avec lesquelles ils combattent si durement que nulle armure ne leur peut résister. Ils sont bons chrétiens et labourent volontiers leur terre et la nôtre, et nous donnent grands tributs chaque année.
Item nous avons, en une autre partie du désert, une terre qui dure soixante-dix journées de long et quarante de large : on l’appelle Feminée la grande. Et ne croyez pas que ce soit en terre sarrasine ; car celle que nous disons est notre terre ; et en cette terre sont trois reines, sans compter les autres dames qui tiennent leurs terres d’elles.
Et quand ces trois reines veulent aller à la bataille, chacune d’elles mène avec soi cent mille femmes en armes, sans compter les autres qui mènent les chariots, les chevaux, les éléphants qui portent les armes et les viandes, et sachez qu’elles combattent avec force comme si elles fussent des hommes. Et sachez que nul homme mâle ne demeure avec elles sinon dix jours, durant lesquels ils peuvent se divertir et prendre leur plaisir avec elles et engendrer, mais pas plus, car s’ils y demeuraient davantage, ils seraient morts. Mais ils ont la possibilité de s’en aller et d’être dix jours hors de leur pays, puis, au bout des dix jours, de revenir et d’y être dix autres jours comme précédemment.
Item cette terre est environnée d’un fleuve qui vient du paradis terrestre. On l’appelle Cyson, et il est si grand que nul ne le peut passer sinon en grandes nefs ou grandes barques.
Item sachez que, auprès de ce fleuve, est une autre rivière qu’on appelle Piconie, qui est assez petite et ne dure que dix journées de long et six de large. Les gens sont aussi petits qu’ici un enfant de sept ans, et leurs chevaux petits comme un mouton. Ils sont bons chrétiens et labourent volontiers, et nul ne leur fait guerre sinon les oiseaux qui viennent chaque année, quand ils doivent cueillir leur blé, semer et vendanger. Alors le roi de cette terre s’arme de tout son pouvoir contre lesdits oiseaux, et ils font grande tuerie les uns contre les autres. Et puis les oiseaux s’en retournent.
Item sachez qu’en notre terre sont les sagittaires, qui sont depuis la ceinture en amont en forme d’homme et en aval en forme de cheval. Ils portent en leurs mains arcs et flèches et tirent plus fort que toute autre sorte de gens, et ils mangent la viande crue.
Item sachez aussi qu’il y a certaines sortes d’autres gens en notre terre, lesquels gisent haut sur les arbres de peur des dragons et des autres bêtes. Certains de notre cour les prennent et les mettent à la chaîne, et les gens les y viennent voir avec grande curiosité.
Item sachez qu’en notre terre sont les licornes qui ont en leur front une corne unique. Il y en a de trois sortes : des vertes, des noires, et aussi des blanches ; et il leur arrive d’occire le lion. Mais le lion les occit moult subtilement, car quand la licorne est fatiguée, elle se met contre un arbre. Le lion se place de l’autre côté et la licorne le croit frapper de sa corne, et elle frappe l’arbre avec si grande force qu’elle ne la peut ôter ; alors le lion la tue.
Item sachez qu’en l’autre partie du désert sont les Joyans qui avaient en général, à l’origine, quarante coudées de haut, et maintenant n’en ont plus que vingt. Ils ne peuvent sortir du désert, car à Dieu ne plaît mie, parce que, s’ils étaient dehors, ils pourraient bien se battre contre tout le monde.
Item sachez qu’en notre terre il y a un oiseau qui est appelé Fenix. C’est le plus bel oiseau qui soit au monde, mais, en tout le monde il n’y en a qu’un. Il vit cent ans, puis prend son essor vers le ciel, si près du soleil que le feu prend à ses ailes, puis il redescend en son nid et se consume. Et des cendres de lui se conscrit un ver qui se transforme et devient oiseau au bout de cent jours, aussi beau qu’auparavant était son père.
Item, en notre terre, il y a abondance de pain, de vin, de viande, et de toutes choses qui sont bonnes à soutenir le corps humain.
Item sachez qu’en une partie de notre terre ne peut entrer nulle bête qui de sa nature porte venin.
Item sachez qu’entre nous et les Sarrasins court une rivière que l’on appelle Ydonis, laquelle vient du Paradis terrestre, et est toute pleine de pierres précieuses, et court par notre terre où elle se divise en maintes petites et grandes rivières. On y trouve beaucoup de pierres, à savoir : émeraudes, saphirs, jaspes, chalcédoines, rubis, escarboucles, scobasses, et plusieurs autres pierres précieuses que je n’ai pas nommées, et de chacune savons le nom et la vertu.
Item sachez qu’en notre terre il y a une herbe appelée permanable ; et qui la porte sur soi peut enchanter le diable et lui demander qui il est et où il va, ce qu’il fait sur la terre, et on peut le faire parler : et pour cela le diable n’ose pas être en notre terre.
Item sachez qu’en notre terre croît le poivre, lequel n’est jamais semé et croît parmi les arbres et les serpents. Et quand il est mûr, nous mandons nos hommes pour le cueillir et ils mettent le feu dedans le bois, et tout se consume. Et quand le feu est passé, ils font grands monceaux de poivre et de serpents que l’on aère dans le vent. Ensuite on le porte à la maison et on le lave en deux ou trois eaux, puis on le fait sécher au soleil. Et de cette manière il devient noir, bon et fort.
Item sachez qu’en notre terre il y a une montagne appelée Olimphas, et au pied de cette montagne il y a une fontaine. Qui en peut boire de l’eau trois fois à jeun, il n’aura maladie de trente ans, et quand il en aura bu, il aura l’impression d’avoir mangé des meilleures viandes et épices du monde, parce qu’elle est toute pleine de la grâce de Dieu et du Saint Esprit. Et qui peut se baigner en cette fontaine, même s’il est âgé de deux cents ans ou de mille, retrouvera l’apparence d’un homme de trente ans Et sachez que nous sommes né et sanctifié au ventre de notre mère. Nous avons passé cinq cent soixante-deux ans, et nous nous sommes baigné dedans la fontaine six fois.
Item sachez qu’en notre terre est la mer d’Araine, dont les courants sont très forts et font des ondes terribles. Nul ne la peut passer en dehors de nous, quoi qu’il fasse. Nous le faisons porter par nos griffons, ainsi que fit Alexandre quand il alla conquérir certaines places en ce pays.
Item, du côté de cette mer, passe un fleuve, et en ce fleuve on trouve beaucoup de pierres précieuses et maintes bonnes herbes qui sont bonnes en toutes médecines.
Item sachez qu’entre nous et les Juifs passe une rivière qui est pleine de pierres précieuses. Son courant est si fort que nul ne la peut passer, excepté le samedi car elle se repose. Et tout ce qu’elle trouve, elle l’emporte dans la mer d’Araine. Item, en cette partie, il y a un pas qu’il nous faut garder, car nous avons en cette frontière quarante-deux châteaux, les plus beaux et plus forts qui soient au monde, et nous avons des gens qui les gardent : c’est à savoir dix mille chevaliers et six mille arbalétriers, quinze mille archers, quarante mille sergents à cheval et en armes. Ils gardent les passages cités plus haut, de sorte que si le grand Roi d’Israël venait avec sa compagnie, il ne puisse passer avec ses Juifs, lesquels sont bien deux fois plus nombreux que les Chrétiens ou les Sarrasins car ils tiennent les deux parties du monde. Et sachez que le grand Roi d’Israël a avec soi trois cents rois et quatre mille princes, ducs et comtes, tous Juifs, et qui lui obéissent.
Item sachez que si les Juifs pouvaient passer ce pas, tous seraient morts, Chrétiens et Sarrasins.
Item sachez que nous laissons passer chaque samedi huit cents ou mille Juifs pour faire commerce avec nos gens. Ils n’entrent point dedans nos forteresses mais font leur commerce dehors, à cause de la crainte que nous avons d’eux. Ils ne font commerce qu’en plaques d’or et d’argent car ils n’ont point d’autre monnaie, et, quand ils ont fait leur marchandise, ils s’en retournent en leur pays.
Item sachez que nous avons quarante-deux châteaux qui sont près l’un de l’autre d’un trait d’arbalète et pas plus.
Item sachez que nous avons à une lieue près de là une cité qui s’appelle Oriende la Grande, la plus belle et la plus forte qui soit au monde. Et un de nos rois la garde, lequel reçoit du grand Roi d’Israël le tribut, car il nous doit chaque année deux cents chevaux chargés d’or et d’argent et de pierres précieuses, et, outre cela, la dépense qui se fait en cette cité et pour les châteaux dont nous avons parlé.
Item sachez que, quand nous leur faisons la guerre, nous occisons tous ceux qui sont en notre terre. Et pour cela ils n’osent bouger ni faire la guerre. Et sachez que les Juives sont les plus belles femmes du monde et les plus chaudes. Et sachez que près de ce fleuve, qui est d’Araine, vient la mer Areneuse, et nul homme ne la peut passer sinon quand le vent souffle dessus. Alors il s’épand par la terre et on peut la passer, mais qu’on se hâte de retourner. Car si on ne faisait pas cela, on demeurerait dedans la mer. Tout le sable qui ne peut s’en retourner se convertit en pierres précieuses, et nul ne les peut vendre tant que nous ne les avons pas vues. Nous pouvons vous les prendre au prix estimé par nos marchands et, si nous ne les voulons, ils les portent où ils veulent.
Item, en une partie de notre terre, il y a une montagne que nul ne peut habiter pour la très grande chaleur qui y règne. Et là se nourrissent certains vers qui ne peuvent vivre sans feu et sont appelés Salamandres. Au pied de cette montagne, nous tenons toujours quarante mille personnes qui font là un grand feu. Et quand ces vers sentent la chaleur du feu, ils sortent de la terre et entrent dans le feu et, là, font un poil comme les vers qui font la soie. Et de ce poil nous faisons nos robes et celles de nos femmes, pour vêtir aux fêtes annuelles. Et quand nous voulons laver ces robes, nous les mettons au feu, et lors reviennent belles et fraîches comme avant.
Item sachez que nul roi chrétien n’a autant de richesses que nous avons, parce que nul homme ne peut être pauvre en notre terre, pour peu qu’il veuille gagner.
Item sachez que Monseigneur Saint Thomas fait plus de miracles pour nous que saint qui soit en Paradis, car il prêche une fois l’an corporellement en son église, à toutes gens, et il prêche en un de nos palais dont nous vous parlerons.
Item sachez qu’en une autre partie de notre terre il y a des gens d’étrange façon, c’est à savoir qu’ils ont un corps d’homme et une tête de chien, et on peut comprendre leur langage. Ils sont bons pêcheurs, car ils entrent de nuit et de jour au plus profond de la mer et ils sont tout un jour sans en sortir. Ils prennent autant de poissons qu’ils veulent et reviennent tout chargés en leurs maisons qui sont sous terre. Nous épions l’endroit où ils les mettent, et en prenons tant que nous en voulons. Et sachez que ces gens causent bien des maux à nos bêtes sauvages, car ils les mangent. Ils se battent contre nos gens d’armes et nos archers et font souvent de telles batailles.
Item, en notre terre, il y a une espèce d’oiseaux qui sont d’une nature beaucoup plus chaude que les autres. Car quand ils veulent pondre, ils pondent au fond de la mer et font trente œufs ; et quand ils veulent retourner, ils montent sur le haut de l’air, juste au-dessus de leurs œufs. Avec leur chaleur jointe à celle de l’air, il couvent leurs œufs qui deviennent oiseaux. Et au bout de vingt jours, ils sortent de la mer, puis s’envolent, et nous en prenons plusieurs car ils sont bons à manger quand ils sont jeunes. Si la santé faisait défaut à quelque homme ou femme, qu’il mange de ces oiseaux. La santé lui reviendrait aussitôt et il serait plus fort qu’avant.
Item, en notre terre, est l’arbre de vie, duquel sourd le chrême. Et cet arbre est tout sec et un serpent le garde et veille toute l’année, le jour et la nuit, excepté la nuit de la Saint Jean où il dort jour et nuit. Alors nous allons à l’arbre pour avoir du chrême et, sur toute l’année, il n’en sort que trois livres qui viennent goutte après goutte. Quand nous sommes auprès de ce chrême, nous le prenons, puis nous nous en retournons tout bellement, de peur que le serpent ne s’éveille. Cet arbre est près du Paradis terrestre, à une journée. Et quand ledit serpent est éveillé, il se courrouce et crie si fort qu’on l’entend à une journée de là. Il est deux fois plus grand qu’un cheval et il a neuf têtes et deux ailes. Il nous court après, çà et là, et quand nous avons passé la mer, il s’en retourne. Alors nous portons le chrême au patriarche de Saint Thomas, qui le consacre, et c’est de lui que nous sommes tous baptisés, nous, Chrétiens. Ce qu’il en reste, nous l’envoyons au patriarche de Jérusalem, et celui-ci l’envoie au Pape de Rome, lequel le consacre et le multiplie au moyen de l’huile d’olive, puis l’envoie dans toute la chrétienté d’au-delà la mer.
Item, en notre terre, il n’y a nul larron, ni du pays, ni étranger, car Dieu et Saint Thomas les confondraient et nous les ferions mourir de mauvaise mort si nous les y savions.
Sachez que nous avons des chevaux verts capables de porter un chevalier tout armé trois ou quatre jours sans manger.
Item quand nous allons à la bataille, nous faisons porter devant nous par quatorze rois vêtus d’or et d’argent quatorze gonfanons brodés de diverses pierres précieuses, et les autres rois qui viennent après portent des bannières de cendal moult richement ornées.
Item sachez que devant nous vont, armés, quarante mille clercs et autant de chevaliers, et deux cent mille hommes à pied, sans compter les charrettes qui portent les viandes, ni les éléphants et les chameaux qui portent les armures.
Item quand nous allons en bataille, nous recommandons notre terre au patriarche de Saint Thomas.
Item sachez que quand nous chevauchons simplement, nous faisons porter devant nous une croix de bois, et cela pour nous faire souvenir de Notre Seigneur Jésus-Christ qui souffrit mort et passion pour délivrer tous les pécheurs de la mort d’enfer.
Item, à l’entrée de chacune de nos cités, sont trois croix de bois, qui symbolisent les deux croix où les deux larrons pendirent et celle où Notre Seigneur Jésus-Christ fut crucifié, afin que les gens adorent la sainte croix.
Item, quand nous chevauchons simplement, nous faisons aussi porter devant nous un bassin d’or plein de terre, en signe que nous sommes tous venus de la terre et qu’il nous faut en terre retourner. Et faisons porter un autre bassin tout plein d’or, pour montrer que nous sommes le roi le plus puissant et le plus digne qui soit en ce monde. Item sachez que nulle personne n’ose commettre le péché de luxure en notre terre, car incontinent il serait consumé ou brûlé. Pour cela en effet Dieu a établi le sacrement de mariage. Item sachez que nul n’ose mentir en notre terre, car il serait mort ou pendu.
Item sachez que nous visitons tous les ans le corps béni de Saint Daniel le prophète, qui est en notre désert. Nous menons avec nous dix mille clercs, autant de chevaliers, et deux cents châteaux que nous faisons monter sur des éléphants et qu’on dresse la nuit pour nous garder des dragons qui ont sept têtes chacun. Et sachez que, en ce désert, il y a les meilleures dattes qui pendent aux arbres. Elles sont bonnes, vertes et mûres, hiver comme été. Et le désert s’étend sur quatre-vingt et soixante journées, et là autour est l’entrée de notre terre. Et qui va par le désert ne trouve ville ni château de quarante journées. On n’a pas besoin d’emporter de la viande car on y trouve du fruit dont nous venons de parler en suffisance, qui rassasie un homme tout comme il est rempli de la grâce de Dieu.
Item qu’un messager ne pourrait aller par toute notre terre en quinze mois, tant elle est grande.
Item que notre palais est en la manière que je vais vous dire. L’entrée est faite de telle sorte qu’elle ne peut être consumée par quelque feu que ce soit. Sur le palais, il y a deux pommeaux d’or, et sur chaque pommeau se trouvent deux escarboucles, et c’est pourquoi il resplendit de nuit comme de jour. Et les grandes portes de notre palais sont de chalcédoine mêlée de pierres précieuses, et le portail d’oliban. Les fenêtres sont de cristal et nos tables de marbre, et, devant notre palais, il y a une place en laquelle nos jeunes gens se divertissent chaque jour.
Item sachez que la chambre où nous dormons est toute couverte d’or et de pierres précieuses.
Item que le lit où nous dormons est tout semé de saphirs, parce que nous avons chasteté en nous. Nous avons belles femmes et ne dormons avec elles que trois mois l’an, c’est à savoir en mai, en octobre et en janvier, et ceci seulement pour engendrer.
Item que, devant la porte de notre palais, il y a un miroir au milieu de la place, qu’y mit Virgile par son talent. On le voit de quinze journées de loin, et il convient, pour aller audit miroir, de monter par trois cent soixante-dix degrés, tous faits de pierres précieuses.
Item sachez qu’en notre cour viennent chaque année quinze rois, quarante ducs et quarante comtes, pour nous faire le service qu’ils nous doivent tous les ans, sans compter les Français qui nous font service chaque jour.
Item que nous faisons tous les Français qui viennent en notre terre chevaliers, et leur donnons bonnes villes fermées et grandes terres, car ils gardent notre terre et notre table, et notre chambre, et parce que nous avons confiance en eux plus qu’en nuls autres gens.
Item sachez qu’à notre table mangent chaque jour vingt archevêques et quarante évêques, ainsi que le patriarche de Saint Thomas qui s’assoit à table au-dessus de nous parce qu’il a le pouvoir du Pape de Rome. Et nous avons autant d’abbés qu’il y a de jours dans l’année, et chacun vient chanter une fois l’an à l’autel de Saint Thomas, où nous chantons toutes les fêtes annuelles. Et pour cela nous sommes appelé prêtre Jehan, car nous sommes prêtre selon le sacrifice de l’autel, et roi selon justice et droiture. Et sachez que je suis sanctifié avant que d’être né, car Dieu envoya à mon père un ange, lequel lui dit de faire un palais qui serait, par la grâce de Dieu, chambre de paradis pour son enfant qui était à venir : car il serait le plus grand roi terrestre du monde et il vivrait longtemps. Et qui serait au palais n’aurait ni faim ni soif et ne pourrait mourir. Et quand mon père s’éveilla de son dormir, il eut grande joie et commença le palais tel que vous allez l’ouïr.
Premièrement, les parois sont de cristal et la couverture de dessus est de pierres précieuses, ornée par dedans d’étoiles en semblance de celles des cieux. Le pavement est de cristal et, audit palais, vous ne trouverez ni fenêtres ni portes. A l’intérieur du palais, il y a quatre mille deux cents piliers faits d’or et d’argent, et de pierres précieuses de toutes les sortes. C’est là que nous tenons notre cour pour les fêtes annuelles, et Saint Thomas prêche aux gens. Item il y a, au milieu dudit palais, un pilier que Dieu y posa, et à ce pilier Dieu a fait une grâce : car de ce pilier sort du vin et de l’eau, et qui en boit n’a désir des biens temporels. On ne sait où elle va ni d’où elle vient.
Item il y a une autre grande merveille en notre palais, c’est à savoir qu’on n’y prépare rien à manger ni à boire sinon en une écuelle, un gril et un tailloir qui sont pendus à un pilier. Et quand nous sommes à table et que nous désirons avoir des viandes, elles nous sont appareillées par la grâce du Saint Esprit. Et sachez que tous les clercs qui sont au monde ne sauraient dire ni raconter les richesses qui sont en notre palais et en notre chapelle. Et sachez que tout ce que nous vous avons écrit est vrai comme Dieu, et nous ne mentirions pour rien au monde car Dieu et Saint Thomas nous confondraient et nous perdrions nos privilèges.
Si vous voulez de nous quelque chose que nous puissions, mandez-le nous, car nous le ferons de très bon cœur. Nous vous prions de vous souvenir du saint passage, et que ce soit prochainement. Ayez bon cœur et grande hardiesse en vous, et souvenez-vous de mettre à mort ces faux Templiers et païens. Et nous vous prions de nous envoyer réponse par le porteur de ces présentes. Et nous prions le roi de France de sauver tous ces Chrétiens de delà la mer et de nous envoyer quelque vaillant chevalier, qui soit de bonne génération de France, en priant Notre Seigneur qu’il vous donne persévérance en la grâce du Saint Esprit. Amen.
Donné en notre saint palais, l’an de notre nativité cinq cents et sept.
Cy finissent les diversités des hommes, des bêtes et des oiseaux qui sont en la terre de prêtre Jehan.

Transcription en français, à la mode moyenâgeuse de la Lettre du Prêtre Jean, d’après une édition du XV° siècle.

Ouf ! C’est fini !

Le plus étonnant dans cette affaire, c’est qu’ait pu paraître crédible cet ahurissant déballage que, de nos jours, on ne peut percevoir que comme étant le propre du parvenu. Le coté ampoulé, baroque de la traduction ne suffit pas à expliquer cette sensation d’indigestion. Ce Prêtre Jean est ivre de possession et de reconnaissance ; l’imagination vient à chaque instant défier le plus élémentaire bon sens – la rivière qui s’arrête de couler une fois par semaine pour se reposer – !

On atteint des degrés dans le fantastique que ne renierait pas l’apocalypse de Saint Jean !

Rien de tel pour montrer combien le sentiment du merveilleux au Moyen Age était une composante essentielle de l’univers intellectuel, nourrissant ces rêveurs éveillés qu’ont été les hommes du Moyen Âge [Jacques Le Goff] … jusqu’à entraîner des expéditions, à infléchir des politiques pendant des décennies !

La Lettre du Prêtre Jean ayant rencontré un franc succès, un anglais, John Mandeville qui avait sans doute étudié à la faculté des arts de Paris, puis était allé en Terre Sainte et en Égypte péleriner et guerroyer s’essaya au genre, lui aussi avec succès, et cela se nommera Voyages : il est probable que son récit, écrit en français, – il emploie le mot roman – ait été surtout une compilation de l’encyclopédie médiévale Speculum Mundi, de la Lettre du prêtre Jean, et du Devisement du Monde de Marco Polo.


[1] Jean n’étant en fait qu’une francisation du mot Zan, qui veut dire Roi en gheez, la langue savante parlée en Éthiopie.


Par l.peltier dans (Lexique) le 2 avril 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

ASHKENAZE                   Dans la Bible, Ashkénaz est le fils de Gomer, fils de Japhet et petit-fils de Noé, et associé dans les sources talmudiques à la Germanie. Les communautés juives dites ashkénazes sont initialement implantées dans le nord-est de la France, dans les Flandres et en Rhénanie. Persécutions et migrations repoussent rapidement les limites de l’aire culturelle ashkénaze qui inclut l’Angleterre, l’Allemagne, la Suisse, le Nord de l’Italie, et bientôt toute l’Europe centrale, l’Europe orientale et les Amériques.

BAR MITSVA                  Accès à la majorité religieuse pour un garçon juif qui atteint l’âge de treize ans. Il se trouve désormais soumis à toutes les obligations religieuses.

CASHER                         « autorisé à la consommation ». Nourriture répondant aux normes diététiques juives.

CONVERSOS                   Juifs espagnols convertis au christianisme

DHIMMI                         Statut particulier réservé aux peuples du Livre : Chrétiens et Juifs en terre d’Islam. La condition de protégé entraîne l’obligationde respecter un certain nombre de réglementations signifiant leur condition de dominé.

MARRANES                   Juifs espagnols convertis au christianisme par prudence politique, mais en fait demeurés fidèles au judaïsme.

MORISCOS, ou encore MORISQUES :    Descendants des Musulmans d’Espagne convertis au christianisme,  en     1501 dans les pays de Castille, en 1526 dans ceux de la couronne d’Aragon

MOZARABES                  Chrétiens sous domination musulmane, ayant le statut de dhimmi

MUDEJARES                   Musulmans restés en territoire chrétien. Par extension, art musulman appliqué à l’Espagne d’après la Reconquête.

MUWALLAD                   Descendants des Wisigoths convertis à l’Islam.

PARIA                              Tribut en échange duquel les souverains chrétiens s’engagent à ne pas attaquer les arabes. La réciproque vaut aussi.

POURIM                         Fête qui commémore la sauvegarde des Juifs de l’Empire perse par la reine Esther, épouse du roi Assuérus, peut-être au V° siècle av J.C

SEPHARADE                   Dans la langue hébraïque médiévale, « Sefarad » signifie la péninsule Ibérique. Sont sépharades les communautés juives de la Péninsule ou issues de la Péninsule, avant ou après l’expulsion de 1492. Aujourd’hui sont appelés Sépharades tous ou presque tous les Juifs non ashkénazes, notamment les Juifs du Maghreb et d’Orient.

SHABAT                         Septième jour de la semaine (samedi), jour de repos. C’est l’un des fondements du judaïsme.

TAÎFAS                           Petit royaume indépendant.

Glossaire à l’usage du Moyen Orient

Ahlan wa sahlan            bienvenue (arabe).

Ankh                               symbole de l’Egypte antique représentant la vie éternelle (sa forme fait penser à celle de la croix chrétienne),

Azan                               appel à la prière des musulmans (voir « muezzin »).

Baba ghanoush              sorte de caviar d’aubergines, au Moyen-Orient.

Beerhane                        lieu où l’on boit de la bière, en Turquie

Bôrek                               pâtisserie salée généralement fourrée de fromage, en Turquie

Calpac                             bonnet en forme de pain de sucre ren­versé, porté en Turquie

Caravansérail                 auberge destinée aux négociants

Cavehane                        café en Turquie, où les hommes jouent aux cartes, boivent et regardent la télévision.

Çay                                  thé (turc).

Çayhane                          salon de thé en Turquie

Challah                           pain tressé juif, dont la recette ne comporte pas de lait pour qu’on puisse le manger avec la viande durant le sabbat ; la recette remonte au XVe siècle et vient d’Europe centrale.
Chazzan                          chantre à la synagogue.

Debtara                           chantre ou scribe éthiopien.

Déisis                              description de Jésus, Marie, Joseph et Jean-Baptiste côte à côte.

Dolmus                           au sens littéral : « bourré » ; taxi collectif qui ne part que quand il est plein.

Faranji                           étranger.

Fatah                              principal parti politique palestinien, à l’origine mouvement de libération fondé par Yasser Arafat et Khalil al-Wazir dans les années 1950; signifie « conquête » en arabe ; acronyme de « Mouvement de libération nationale de la Palestine ».

Fellahin                          paysan laboureur,  surtout en Egypte (arabe).

Fidai, fedayin                 « les fidèles » (arabe) ; à l’origine, le terme désignait les membres de la secte des Assassins; guerriers arabes.

Fitaurari                         « officier de la pointe de lance » (amharique) ; officier de l’armée impériale éthiopienne.

Franj                              terme arabe désignant les croisés.

Fuul                                plat de base au Soudan et en Haute-Egypte composé de fèves.

Garis                               voiture à cheval éthiopienne.

Ghazi                              guerrier saint musulman travaillant en général pour le plus offrant.

Gozleme                          sorte de crêpe fourrée, en Turquie.

Guèze                              langue des textes sacrés d’Ethiopie.

Hadith                             recueil de règles et d’histoires qui auraient été racontées par Mahomet à ses disciples et qui permettent d’expliquer le Coran.

Hadj                               musulman qui a fait le pèlerinage à La Mecque.

Hakawati                        conteur arabe traditionnel, que l’on trouvait dans les cafés avant l’arrivée de la radio et de la télévision.

Haram ash-Sharif                    « Le Noble Sanctuaire », terme arabe désignant l’esplanade des Mosquées où se trouvent Al-Aqsa et le dôme du Rocher à Jérusalem.

Haredim                          juifs séfarades ultraorthodoxes, souvent associés en Israël à l’antisionisme.

Hazan                             chanteur et conducteur de la prière dans la liturgie juive.

Hetoimasia                     zone qui sépare le paradis de l’enfer dans les représentations du Jugement dernier

Hezbollah                       mouvement de résistance chiite basé au Liban.

Hodja                              vieil homme (souvent saint),

Iconostase                       écran situé au niveau de l’autel, en particulier dans les églises orthodoxes

Ikat                                 tissus de soie tissée et teinte

Intifada                           soulèvement palestinien contre l’occupation israélienne entre 1987 et 1993, puis de nouveau à partir de septembre 2000.

Iwan                               salle ouverte dans une mosquée

Jihad                               terme arabe désignant dans l’islam la guerre sainte, mais aussi le combat spirituel chez l’individu

Kebabhane                      restaurant turc où l’on sert des kebabs.

Kebero                            tambour de procession éthiopien, en général creusé dans un tronc et recouvert de cuir.

Keffieh                            tissu qui recouvre la tête des hommes en Orient.

Khan                               auberge destinée aux négociants.

Khatchar                         croix de pierre arménienne très travaillée.

Khawayya                       étranger.

Kiblah                             direction de la prière ; le terme sert aussi à désigner le mur de la mosquée qui correspond à la direction de La Mecque.

Madrasa                         école d’enseignement de l’islam.

Makdas                           espace central fermé qui entoure le saint des saints dans les églises éthiopiennes.

Massihi                           chrétien (arabe).

Mastaba                          banc de pierre accroché à un mur et qui sert de lit.

Ménorah                         chandelier juif à sept branches servant lors de la fête de Hanoukka.

Mesenko                         instrument de musique éthiopien à une corde dont jouaient les ménestrels.

Mezze                              plats différents servis en entrée dans la culture arabe.

Mihrab                            dans une mosquée, niche orientée vers La Mecque.

Mimbar                           autel dans une mosquée.

Mishné Torah                commentaires sur la Torah.

Muezzin                          en islam, celui qui appelle à la prière, en général depuis un minaret, sauf lorsqu’il peut diffuser un enregistrement.

Muqarna                         décoration en forme de niche utilisée dans l’architecture islamique

Nymphaeum                   ancien sanctuaire grec ou romain consacré aux nymphes aquatiques

Omphalion                     espace carré incrusté de marbre situé au centre d’une église orthodoxe.

Panaghia                        « très saint » en grec, titre souvent donné à Marie

Peyot                                papillote juive

Pittakion                         document officiel (grec)

Saz                                   instrument à cordes du Moyen-Orient semblable au luth.

Séfarade                           terme désignant les descendants des juifs originaires de la péninsule Ibérique, de certaines parties du Moyen-Orient et du Yémen.

Sem’a                                rituel soufi des derviches tourneurs

Servis                                taxi (arabe) ; même fonctionnement que les dolmus

Sabbat                              sabbat (hébreu).

Shahid                              martyr (arabe, littéralement «témoin»).

Shalwar                             pantalon très ample, rappelant un bas de pyjama, porté en Turquie.

Sheitel                                foulard porté sur la tête par les juives.

Shemma                            châle éthiopien porté par les prêtres.

Shtreimel                           chapeau de fourrure porté par les juifs hassidiques.

Sikke                                   chapeau de feutre porté par les soufis.

Sistra                                  crécelle de métal utilisée lors des cérémonies religieuses en Éthiopie

Sourate                               verset du Coran

Talla-beit                           bar à bière éthiopien.

Tankwa                             bateau de roseau éthiopien.

Tchétés                              mercenaires et guérilleros qu’utilisait l’Empire ottoman pendant et juste après la Première Guerre mondiale.

Tétraptyque                       peinture sur quatre panneaux de bois joints.

Tétramorphe                      créature de l’Apocalypse à quatre têtes

Tùb                                      vêtement large porté par les Africain,

Torah                                  texte central du judaïsme composé des cinq premiers livres de l’Ancien Testament.

Tukul                                  hutte de paille (amharique).

Vaporetto                           bateau-bus italien, particulièrement utilisé à Venise.

Walima                              banquet de mariage musulman.

Waqf                                  donation islamique, généralement à une œuvre d’utilité publique.

Wefa                                   cérémonie qui célèbre la montée des eaux du Nil.

Yallah                                « On y va » (arabe).

Yeshiva                                école religieuse juive.

Zagharid                              youyou poussé par les femmes lors des fêtes.

 

 

GLOSSAIRES MARINS

Extraits de plusieurs ouvrages, ils n’ont pas été reclassés et donc, nombreux sont les mots à être définis deux voire trois fois.

Il y a trois sortes d’hommes : les vivants, les morts, et ceux qui vont sur la mer.

Platon

Cette admirable langue de la mer, si complète et si pittoresque, qu’ont parlé Jean Bart, Duquesne, Suffren et Duperré, qui se mêle au sifflement des agrès, au bruit des porte-voix, au choc des haches d’abordage, au roulis, au vent, à la rafale, au canon [...], cet argot héroïque et éclatant, qui est au farouche argot de la pègre ce que le lion est au chacal.

Victor Hugo

J’ai passé tout mon temps à chercher l’homme de la marine, sans avoir jamais rien pu rencontrer. Il y a dans ce métier une spécialité, une technicité, qui arrêtaient toutes mes conceptions. Proposais-je une idée nouvelle, aussitôt j’avais Ganteaume sur les épaules et la section de Marine. – Sire, cela ne se peut pas. – Et pourquoi ? – J’étais arrêté tout court. Comment continuer la discus­sion avec ceux dont on ne parle pas le langage? Combien de fois au Conseil d’Etat, leur ai-je reproché d’abuser de cette circonstance ! A les entendre, il eût fallu naître dans la marine pour y connaître quelque chose. J’eus beau me débattre, il me fallut céder à leur una­nimité, en les prévenant toutefois que j’en chargeais leur conscience.

Napoléon, à Sainte Hélène, novembre 1816

Ce glossaire, qui fait de nombreux et libres emprunts à Robert Gruss : Petit dictionnaire de marine (Éditions géographiques, maritimes et coloniales, Paris 1952), ne cherche nullement à proposer un survol général du langage nautique ; il se contente de définir les principaux termes techniques rencontrés dans les pages de cette anthologie.

Simon Leys. La mer dans la littérature française. Plon 2007

ABATTRE : ou faire une abatée (ou abattée), arriver, laisser porter; faire tourner un voilier du côté opposé à celui d’où vient le vent ; pour un navire qui marchait au près, c’est l’écarter du lit du vent.

ABORDAGE : 1° collision, choc involontaire de deux navires qui se heurtent ; 2° dans la guerre navale à l’époque de la voile, manœuvre de combat consistant à s’amarrer bord à bord avec un vaisseau ennemi au moyen de grappins d’abordage, afin de le prendre d’assaut.

AFFALER : faire descendre ; donner du mou à une manœuvre. (Contraire : embraquer, haler.)

AFFOURCHER : assurer à un navire une meilleure tenue au mouillage en mouillant successivement deux ancres opposées l’une à l’autre dans une direction perpendiculaire au vent ou au courant dominant.

AIGUILLETTE : bout de corde (notez en passant que le mot « corde» est banni du vocabulaire nautique : à bord d’un voilier, il n’y a qu’une seule corde, celle de la cloche) qui sert à ligaturer deux objets ensemble – aiguilleter.

AIGUILLOT : aiguillot de gui (appelé aussi cou de cygne, vit de mulet), ferrure articulée qui relie le gui (la bôme) au mât; – aiguillots de gouvernail : pivots fixés sur la mèche du gouvernail et tournant dans les fémelots, pitons fixés sur l’étambot.

AIRE voir erre. AIRE-DE-VENT voir rhumb.

ALLURE : direction que suit un navire par rapport à celle du vent. Les allures du près sont : le plus près, ou près serré, le bon plein ou petit largue, le travers, ou largue. Les allures portantes sont : le grand largue et le vent arrière.

AMARINER: au sens général et courant, amariner un équipage ou des passagers : les conduire au large pour les habituer à la mer. Au sens ancien et particulier, utilisé principalement dans la guerre navale et la guerre de course : pourvoir d’un équipage et utiliser contre l’ennemi un navire qu’on lui a pris.

AMARRER : attacher un cordage (ou une chaîne) en lui faisant faire plusieurs tours sur une bitte, un taquet ou un cabillot.

AMENER : abaisser, faire descendre. (Contraire : hisser.)

AMURE : manœuvre qui retient le coin inférieur d’une voile, du côté d’où vient le vent. (contraire: écoute.) Changer d’amures est synonyme de virer de bord. Un navire est tribord amures quand il reçoit le vent du côté droit, et bâbord amures quand il le reçoit du côté gauche.

ANCRE : tige de fer (verge) se terminant par deux pattes, ou bras, armés de becs. La verge est surmontée par une boucle mobile appelée cigale ou organeau ; le câble (ou la chaîne) de l’ancre est fixé à la cigale. À son sommet, sous la cigale, la verge est munie d’une barre transversale formant croix avec la verge ; cette barre qui s’appelle le jas, est  aussi long que la verge et plus long que l’ouverture des pattes; le plan qu’il forme avec la verge est perpendiculaire à celui formé par les pattes. Les grandes ancres sont manœuvrées du bossoir et sont donc appelées ancres de bossoir, tandis que l’ancre à jet, plus petite et plus légère, peut être transportée dans un canot à une certaine distance du bord pour embosser le navire. (Embosser : tenir à l’ancre dans une direction déterminée, malgré le vent et le courant.)

Notez qu’on ne «jette» pas l’ancre, on la mouille. Pour appareiller, un bateau commence par virer l’ancre à pic, c’est-à-dire que l’on embraque la chaîne ou le câble au moyen du cabestan ou du guindeau, jusqu’à ce que le bateau se trouve juste à la verticale (à pic) de son ancre ; dans cette position, l’ancre peut alors être dérapée, c’est-à-dire arrachée du fond. Au mouillage, sous l’action du vent et du courant, si l’ancre a mal mordu ou que la nature du fond ne permette pas une bonne tenue, il peut arriver que le navire se mette à chasser sur son ancre, c’est-à-dire qu’il part à la dérive en traînant son ancre sur le fond. Pour prévenir pareil accident et assurer une meilleure tenue au mouillage, on peut mouiller une seconde ancre, dite ancre d’affourche. (Voir affourcher.)

ANSPECT : ou barre d’anspect (Victor Hugo l’orthographie « anspec ») ; levier en bois, démontable, dont on se sert pour virer au cabestan ou au guindeau.

APPAREILLER : 1 ° quitter un mouillage ou un port ; dans le premier cas, on vire la chaîne et on hisse l’ancre, dans le second, on largue les amarres et on s’écarte du quai ; 2° établir ou larguer une voile (emploi plus rare; on le rencontre chez Duguay-Trouin).

ARAIGNÉE : assemblage de plusieurs bouts de .ligne tendus en éventail à partir d’un même point: araignée d’une tente, d’un hamac, etc.

ARCASSE : pièce de la charpente arrière du navire, au-dessus de l’étambot. Transversalement à la quille, l’arcasse soutient la voûte (partie arrière de la coque, surplombant le gouvernail). Sabord d’arcasse : sabord pratiqué autrefois dans l’arcasse pour les pièces (canons) de retraite.

ARRIMER : répartir la cargaison dans la cale (ou sur le pont) d’un navire d’une façon qui assure et la stabilité du navire et la bonne conservation des marchandises. L’arrimeur est le spécialiste chargé de l’arrimage. (Attention, ne pas confondre avec amarrer: erreur fréquente, et qui se rencontre même chez des écrivains par ailleurs très soucieux de langage correct ! )

ARRIVER voir abattre.

ARTIMON : mât d’arrière d’un navire à trois mâts (ou plus). Sur un bateau à deux mâts, le second ne s’appelle artimon que s’il est le plus court des deux (c’est-à-dire, sur un ketch – ou dundee – ou sur un yawl; tandis que sur un brick, un brigantin ou une goélette, le second mât est en fait le grand mât). Artimon désigne aussi la voile aurique gréée sur un mât d’artimon.

AULOFÉE, AULOFFÉE : mouvement d’un bateau qui quitte sa route pour se rapprocher du lit du vent. (Contraire: abattée.)

AUSSIÈRE, HAUSSIÈRE : gros cordage employé pour l’amarrage des navires et les manœuvres de force (trois aussières commises en grelin forment un câble ) .

BÂBORD : côté gauche d’un navire en regardant vers l’avant.

BARRE : 1 ° levier actionnant le gouvernail, soit de façon directe – barre franche des petites embarcations -, soit par l’intermédiaire d’une roue; 2° barres traversières: près du sommet d’un bas-mât, elles supportent la hune et assurent l’écartement des haubans des mâts supérieurs; 3° banc de sable le long d’une plage ou à l’embouchure d’un fleuve, sur lequel la mer se brise.

BAU : traverse qui maintient l’écartement des murailles (de la coque) et soutient les bordages. La longueur du maître-bau, la plus grande de ces traverses, correspond à la plus grande largeur du bateau.

BEAUPRÉ : mât placé obliquement sur l’avant; se prolonge parfois d’un bout-dehors. C’est sur le beaupré que sont gréés les focs, et, anciennement, la civadière. (On ne compte jamais le beaupré lorsque l’on indique le nombre des mâts d’un navire.)

BITTE : pièce de bois ou d’acier fixée verticalement sur un pont ou sur un quai, et servant à tourner les aussières et amarrer.

BONNEITE : voile carrée supplémentaire, en toile légère, que l’on établit par beau temps dans le prolongement latéral des voiles principales – bon nettes basses à côté de la grand-voile et de la misaine, bonnettes de hune         à côté des huniers, et bonnettes de perroquet à côté des perroquets.

BORDAGE : planches épaisses ou tôles qui recouvrent la membrure, les baux, les barrots, en les croisant et les fortifiant.

BORDÉ : ensemble des tôles ou des planches formant l’enveloppe extérieure d’un navire.

BORDÉE : 1° tirer une bordée (ou un bord ) : au louvoyage, parcourir une certaine distance sous la même allure et les mêmes amures. Tirer des bords: louvoyer; 2° les matelots sont normalement répartis en deux bordées ou équipes, comprenant chacune la moitié de l’effectif total de l’équipage – bordée de tribord et bordée de bâbord – qui se relaient pour assurer les quarts.

BORDER : peser sur les écoutes pour raidir une voile. Border à contre : orienter la voile de façon qu’elle reçoive le vent à revers ; on dit également: masquer.

Bosco, BOSSEMAN : maître d’équipage sur les grands voiliers (terme familier et ancien).

BOSSE : bout de filin épissé sur une boucle à l’avant d’un canot et au moyen duquel on remorque ou amarre celui-ci.

BOSSOIR : grosse pièce de bois faisant saillie de part et d’autre du beaupré et servant à la manœuvre de l’ancre.

BOULINE : manœuvre qui sert à porter plus au vent la ralingue du vent d’une voile.

BOUT (prononcer « boute») : morceau de cordage.

BOUT AU VENT : debout au vent, contre le vent.

BOUT-DEHORS : vergue ou mât que l’on pousse en dehors d’un navire et qui sert à établir une voile supplémentaire. Le bout-dehors de bonnette prolonge une vergue, le bout-dehors de clinfoc prolonge le beaupré.

BRAS : manœuvres servant à orienter les vergues suivant la direction du vent.

BRASSER : orienter les vergues au moyen des bras pour profiter du vent. Brasser carré: brasser les vergues d’un navire à angle droit avec la quille (allure du vent arrière). Brasser en pointe: les vergues forment un angle aigu avec la quille (allure du près).

BRICK : navire à deux mâts – mât de misaine et grand mât – gréés tous deux de voiles carrées.

BRIDURE : amarrage servant à brider. Brider: étrangler, rapprocher plusieurs cordages tendus parallèlement par plusieurs tours d’un autre cordage qui les serre en leur milieu et augmente ainsi leur tension.

BRIGANTIN : navire à deux mâts – misaine et grand mât -, le premier seul étant gréé de voiles carrées.

BRIGANTINE : voile quadrangulaire de l’arrière enverguée sur la corne d’artimon.

CABANER : renverser une embarcation (quille en l’air) sur le pont ou sur une cale.

CABESTAN : treuil vertical pour virer les amarres, câbles et chaînes d’ancre.

CABILLOTS : chevilles en bois ou en métal, plantées au travers des râteliers, et auxquelles on amarre les manœuvres courantes au pied des mâts ou en abord (sur le côté du navire).

CACATOIS : petite voile carrée au-dessus du perroquet.

CADÈNES : chaînes à très longues mailles fixées sur la muraille, sur lesquelles viennent se rider (raidir, tendre) les haubans et les galhaubans, soit au moyen de caps-de-mouton avec rides en chanvre, soit au moyen de ridoirs métalliques.

CALE : supplice de la cale: la victime était suspendue sous les bras à bout de vergue, et on la faisait plonger plusieurs fois dans la mer, l’amenant ainsi à la limite de la suffocation. Dans une variante du supplice, elle était immergée le long des flancs du navire, de façon à l’écorcher au contact coupant des coquillages incrustés sur la coque.

CALEBAS voir hale-bas.

CALER : 1° caler un mât (supérieur), c’est le faire descendre le long du mât inférieur qui le soutient; manœuvre de mauvais temps, ou que l’on effectue pour réparer ou remplacer le mât en question; 2° un bateau cale un certain tirant d’eau; «le bateau cale trois mètres» : le bateau a trois mètres de tirant d’eau.

CALIORNE : gros palan formé de deux poulies triples, ou d’une poulie double et d’une poulie triple. CAMBUSE : magasin du bord où sont entreposées les vivres.

CAP-DE-MOUTON : bloc de bois plat et circulaire percé de trois ou quatre trous dans lesquels passent des rides (bouts de filin) pour raidir les haubans et galhaubans.

CAPE : un navire est à la cape quand, par gros temps, il réduit sa voilure de manière à diminuer sa vitesse. Dans cette position, il dérive en faisant le moins de route possible.

CAPELAGE : ensemble des boucles des manœuvres dormantes qui embrassent la tête d’un mât ou l’extrémité d’une vergue.

CAPELER : faire une boucle avec un cordage, et en entourer un objet.

CAPON : palan qui sert à hisser l’ancre à poste.

CAPONNER : crocher le capon dans la cigale (anneau) de l’ancre pour la hisser jusqu’au bossoir.

CARDAN : suspension composée de deux cercles concentriques dont les pivots sont à angles droits, au milieu desquels on pose en équilibre un compas, un chronomètre, une lampe, etc., afin de les soustraire aux mouvements du navire.

CARÈNE : partie de la coque qui est immergée lorsque le navire est chargé.

CARÉNER : tirer un bateau au sec pour nettoyer et repeindre sa carène.

CARGUE : manœuvre qui sert à retrousser une voile sur elle-même pour la soustraire à l’action du vent. Suivant l’endroit de la voile sur laquelle s’exerce son action – ralingue de chute, fond, points d’amure et d’écoute -, on l’appelle cargue-bouline, cargue-fond et cargue-point.

CARGUER : agir sur les cargues d’une voile pour la retrousser et la soustraire ainsi à l’action du vent.

CHASSE-MARÉE : petit navire français à trois mâts, misaine, grand mât et mât de tapecul, portant chacun une voile au tiers amurée près du mât. Le lougre est très semblable au chasse-marée, mais il a un arrière carré, tandis que le second a l’ arrière rond. (Voir également voile au tiers.)

CHASSER voir ancre.

CHOUQUE, CHOUQUET : pièce de bois servant à assembler un mât supérieur avec la tête du mât inférieur.

CIGALE voir ancre.

CIVADIÈRE : autrefois, voile carrée qui se gréait sous le beaupré. (Disparut vers le milieu du XIXe siècle.)

COQUERON : compartiment ménagé à l’extrémité avant ou arrière d’un bateau.

CORNE : vergue supérieure d’une voile aurique; son extrémité inférieure s’appuie sur le mât par le moyen d’une mâchoire.

COTRE : bateau à un mât, avec mât de flèche et beaupré, et gréant grand voile, flèche, trinquette et focs. Cotre à tapecul: autre nom du yawl.

COURONNEMENT : extrémité supérieure arrière d’un navire.

COURSIVE : couloir des aménagements intérieurs d’un navire.

CULER : aller en arrière, reculer.

DALOTS : trous pratiqués dans les gouttières de pont pour permettre l’écoulement de l’eau.

DÉBORDER : pousser ou repousser une embarcation pour l’écarter du quai ou du navire auquel elle était accostée.

DÉCAPELER : dépouiller les mâts ou les vergues de leur gréement.

DÉHALER : déplacer un navire au moyen de ses amarres.

DÉRALINGUER : enlever les ralingues d’une voile. Le voilier déralingue les voiles pour les réparer. Le vent déralingue lorsqu’il déchire la toile et la sépare de la ralingue.

DÉRAPER : arracher une ancre du fond, la faire décrocher.

DESSOUS : mettre la barre dessous, c’est la mettre sous le vent de façon à faire         lofer le bateau.

DESSUS : mettre la barre dessus, c’est la mettre au vent de façon à faire arriver          le bateau.

DOGUE D’AMURE : sorte de bitte placée verticalement sur le pont à mi-longueur du navire et à proximité du pavois pour y amarrer l’amure de grand-voile. (Usage ancien.)

DRISSE : cordage servant à hisser une vergue, une corne, une voile, un pavillon, etc.

DROME : assemblage de pièces de rechange, mâts, vergues, avirons, etc., disposés au-dessus des chantiers (supports verticaux en bois) sur le pont.

DROSSE : filin, câble ou chaîne qui sert à transmettre à la barre du gouvernail les mouvements imprimés par la roue.

DROSSER : être entraîné hors de sa route par le courant ou par le vent.

DUNETTE : superstructure sur le pont arrière d’un navire, qui s’étend en largeur d’un bord à l’autre.

ÈBE, EBBE (de l’anglais ebb) : marée descendante, jusant.

ÉCOUTE : manœuvre servant à orienter une voile et à l’amarrer à son coin inférieur sous le vent, qui est le point d’écoute. (L’amure remplit la même fonction du côté opposé, c’est-à-dire au vent.)

ÉCOUTILLE : ouverture pratiquée dans le pont, donnant accès aux entreponts et aux cales.

ÉCUBIER : ouvertures ménagées de chaque côté de l’étrave pour le passage des chaînes d’ancre.

ÉLINGUE : bout de filin dont on entoure les objets pesants, et que l’on accroche au palan ou à la chaîne d’un mât de charge pour les embarquer ou les débarquer.

ÉLONGER (une amarre) : envoyer une embarcation frapper une amarre sur un autre navire ou sur un corps mort pour déhaler le navire.

EMBOSSER : voir ancre.

EMBOUDINURE : entourage d’une pièce métallique par un cordage.

EMBRAQUER : raidir un cordage.

EMPANNAGE : situation d’un navire dont les voiles masquent accidentellement par le côté de l’écoute, à la suite d’une saute de vent ou d’une erreur de l’homme de barre. Sur un grand voilier l’empannage constitue un accident très dangereux; sur un petit voilier, par contre, quand la brise est maniable, l’empannage peut être délibéré et contrôlé : c’est une manière rapide de virer de bord lof pour lof.

EMPOINTURE : extrémité supérieure d’une voile carrée. Empointure de ris : extrémité d’une bande de ris.

ENCABLURE : mesure employée pour estimer la distance approximative d’un           objet peu éloigné ; une encablure équivaut à 120 brasses – c’est-à-dire environ deux cents mètres.

ENFLÉCHURES : petits filins horizontaux qui croisent les haubans des bas-mâts et des mâts de hune pour former une échelle qui sert à monter dans la mâture.

ENGAGÉ : un navire est engagé lorsque, sous l’action du vent et de la mer, ou du fait que sa cargaison a ripé, il a pris un angle de gîte tel qu’il ne peut plus se redresser.

ÉPISSER : réunir deux cordages ou deux bouts d’un même cordage en décommettant les torons et en les entrelaçant les uns dans les autres sur une longueur suffisante pour assurer la liaison. Épissoir : poinçon qui sert à desserrer les torons d’un cordage qu’on veut épisser. Épissure: procédé pour joindre deux cordages, ou pour former un. œil à l’extrémité d’un cordage par entrelacement des torons, sans modifier sensiblement l’épaisseur du cordage à l’endroit de la greffe.

ÉPONTILLE : support vertical soutenant un barrot (lequel est lui-même une poutre transversale soutenant le pont).

ERRE : vitesse conservée par un bateau après que son moyen de propulsion (voile, moteur, ou aviron) a cessé d’opérer.

ESPAR : longue pièce de bois employée comme mât, vergue, corne, etc.

ESTROPE : ceinture de cordage ou bande de fer ajustée dans la rainure d’une            poulie. Morceau de cordage épissé aux deux bouts et servant à divers usages.

ÉTAI : cordage destiné à consolider un mât contre les efforts de l’avant à l’arrière.

ÉTALINGUER (une chaîne, une ancre) : joindre une chaîne à la manille d’une ancre, ou fixer un câble sur l’organeau de l’ancre,

ÉTAMBOT : arrière du navire.

ÉTARQUER : hisser une voile ou raidir une drisse en leur donnant le maximum de tension.

ÉTOUFFER (une voile, la toile) : la serrer avec les mains et les bras contre la vergue pour l’empêcher de battre.

ÉTRAVE : avant du navire.

ÉVITER : changements de position effectués par navire à l’ancre sous l’action du vent et du courant.

FASÉYER : battre au vent, en parlant d’une voile que le vent n’emplit pas. (On écrit également faseyer, faséier, fasseyer et asciller ; anciennement : fasier. )

FAUX-PONT : («  faux» signifie supplémentaire) pont constituant la limite supérieure de la cale. L’espace entre le faux-pont et le pont est l’entrepont.

FERLER : relever une voile pli par pli tout le long et un peu au-dessus d’une vergue, puis l’attacher dans cette position au moyen de rabans. (Ferler s’emploie uniquement en parlant d’une voile carrée; le terme général qui s’applique à toutes les voiles est serrer.)

FIL DE CARET : petit cordage constitué par des fils de chanvre tordus ensemble. Plusieurs fils de caret tordus ensemble forment un toron. (Victor Hugo orthographie « carret ».)

FILIN : terme générique désignant les cordages en chanvre.

FLÈCHE : petite voile supérieure, hissée le long du mât de flèche.

FOC : voile triangulaire d’avant, hissée entre le beaupré et le mât (mât de misaine dans le cas d’une goélette ou d’un trois-mâts, grand mât dans le cas d’un ketch, d’un cotre ou d’un sloop). En ordre décroissant de taille : grand foc, petit foc, clin foc.

FORTUNE : voile carrée, souvent volante (c’est-à-dire, gréée en supplément, de façon provisoire) qu’on établit sur une vergue barrée (c’est-à-dire, qui ne porte pas de toile enverguée), ou sur la vergue de misaine des goé­lettes, ou la grand-vergue des cotres et autres petits bâtiments à voiles auriques.

FOSSE-AUX-LIONS : soute ou magasin où sont entreposés agrès et apparaux de rechange. (Terme ancien.)

FRANC-BORD : distance entre le niveau de l’eau à l’extérieur du bateau et la partie supérieure du pont à la demi-longueur.            .

FRAPPER : attacher, amarrer, fixer.

FUNIN (également funain) : cordage non goudronné.

GABURON voir jumelle.

GAILLARD : partie extrême avant et extrême arrière du pont supérieur.

GALGALE : composition de chaux, d’huile et de goudron. (Victor Hugo écrit « gall e-gall e ».)

GALHAUBAN : cordage fixe servant à assujettir les mâts supérieurs par le travers et l’arrière.

GALIOTE : navire à voiles hollandais généralement gréé en goélette, très arrondi tant à l’avant qu’à l’arrière. Dans les ports français du Nord, ce nom est communément donné à tous les caboteurs et voiliers de pêche hollandais.

GALOCHE : poulie longue et plate dont la caisse est ouverte sur l’une de ses joues, de façon que l’on puisse y introduire librement le double d’un cordage.

GAMBES (de hune, de revers, haubans de revers) : manœuvres dormantes destinées à fournir aux haubans de hune le point d’appui nécessaire pour                                         permettre leur ridage.

GARANT : nom que prend un cordage quelconque quand il est employé pour former un palan.

GARCETTE : petit bout de filin.

GARNITURE : protection dont on munit un élément du gréement en l’entourant de bitord, de limande ou de fil de caret formant natte, pour le préserver du frottement.

GOÉLETTE : navire à voiles rapide, gréé de deux mâts – misaine et grand-mât.          Les goélettes de commerce ou de pêche (terreneuviers) ont en outre un hunier et quelquefois un perroquet carrés au mât de misaine.

GOURNABLE : longue cheville cylindrique en bois employée pour fixer les bordages de la carène. (Navires en bois.)

GRAND-VOILE : voile principale (et voile la plus basse) du grand-mât.

GRAIN : vent violent qui s’élève soudainement, généralement de peu de durée. Les grains sont parfois accompagnés de pluie, de grêle ou de neige. Grains noirs : ils entraînent avec eux un nuage épais. Grains blancs : ils n’ont pas de nuages avec eux; on ne peut donc les prévoir que par l’aspect de la mer qui moutonne au fur et à mesure qu’ils se rapprochent.

GRELIN : fort cordage utilisé (par exemple) pour l’amarrage ou le remorquage des navires.

GUI : espar sur lequel vient se border une voile à corne, ainsi que les voiles auriques (ou marconi) des goélettes, ketch, cotres, sloops, etc. Synonyme : bôme (ou baume).

GUIBRE : pièce de bois établie sur l’étrave où elle sert de point d’appui au beaupré.

GUINDEAU : petit cabestan horizontal pour lever l’ancre.

GUINDER : hisser un mât au moyen d’un palan.

GUINDERESSE : cordage ou fil d’acier servant à manœuvrer un mât de charge.

HABITACLE : sorte d’armoire de forme circulaire, recouvert d’une glace et placé près de la barre ; contient le compas de route et les lampes.

HALE-BAS : petit cordage frappé au point de drisse d’une voile enverguée sur draille (focs, voiles d’étai) et qui, lorsqu’on a largué la drisse, sert à faire descendre la voile pour pouvoir la serrer.

HALER (vent) : tourner vers. « Le vent hale le nord» : le vent tourne au nord.

HAUBAN : fortes manœuvres dormantes qui servent à soutenir et assujettir les mâts par le travers et par l’arrière (comme les étais le font par l’avant). Les haubans maintiennent un étage de mâture, les galhaubans plusieurs étages.

HILOIRE : 1° bordure verticale d’un panneau, servant à empêcher l’eau de pénétrer à l’intérieur; 2° poutre longitudinale disposée en vue d’accroître la résistance du pont.

HOURQUE : bâtiment hollandais que ses formes renflées et arrondies rendent très propre au transport des marchandises, tout en faisant de lui un mauvais marcheur. (Victor Hugo l’orthographie « ourque ».)

HUNE : plate-forme arrondie sur son avant qui repose sur les barres traversières des bas-mâts.

HUNIER : voile carrée située immédiatement au-dessus des basses voiles. Au mât de misaine, cette voile s’appelle petit hunier, au grand-mât, grand hunier, et au mât d’artimon, perroquet de fougue. Jusqu’au milieu du XIXe siècle, les huniers étaient d’une pièce, avec un très long guindant (hauteur) ; depuis, ils sont généralement composés de deux voiles, le hunier fixe et le hunier volant.

ITAGUE : manœuvre souvent en chaîne ou en fil d’acier, fixée par son extrémité à une vergue, qu’elle est destinée à hisser. .

JARRETIÈRE : tresse cousue sur l’arrière d’une voile et terminée à une extré­mité par une boucle, et à l’autre par une garcette. Quand la voile est serrée, on l’amarre sur elle-même en passant la garcette dans la boucle.

JOTTEREAUX (d’un mât) : pièces de bois dur appliquées et chevillées de chaque côté d’un bas-mât pour supporter les élongis (sur lesquels reposent les barres traversières). (Victor Hugo orthographie «joutereau ».)

JOUAIL : autre nom du jas de l’ancre. (Voir ancre.)

JUMELLE DE RACAGE, GABURON : pièce de bois dur que l’on applique sur la face avant d’un bas-mât. Cette pièce consolide le mât et le préserve du frottement.

KETCH : cotre muni d’un second mât (artimon), placé en avant de la barre (à la différence du yawl, dont l’artimon, plus petit et appelé tape-cul, est en arrière de la barre). Le nom de ketch est réservé aux yachts ; un voilier de même gréement, employé pour la pêche, s’appelle un dundee.

LAN : abattée involontaire, par l’effet du vent ou d’un faux mouvement de l’homme de barre. « Lan» est un terme vieilli – on dit plus couramment « embardée» – mais c’est celui que Victor Hugo emploie.

LARGUER (un cordage) : le laisser aller, le lâcher, le détacher. Larguer en bande: larguer d’urgence, filer sans précaution ni retenue. Larguer une voile: la déferler.

LISSE : assemblage de pièces plates, en bois, servant de garde-fou sur le pourtour des ponts.

LIT du vent : direction de laquelle souffle le vent.

LIURE : dispositif qui assujettit le beaupré contre la guibre.

LOCH : appareil servant à mesurer la vitesse d’un navire.

LOFER (également loffer) : venir plus près du vent. Virer lof pour lof : virer vent arrière.

LOUVOYER : progresser en zigzag en tirant des bords tantôt sous une armure, tantôt sous l’autre, pour atteindre un objectif situé dans la direction d’où vient le vent.

LOVER : ramasser un cordage en glène, c’est-à-dire le ployer en rond. On love toujours de gauche à droite.

MALINE (reverdie, grande marée, marée de vive-eau) : hauteur extraordinaire qu’atteignent les marées aux moments de nouvelle ou de pleine lune, et pendant deux ou trois jours après, lorsque les influences du soleil et de la lune agissent conjointement.

MANŒUVRES : filins composant l’ensemble du gréement. Les manœuvres dor­mantes sont fixes et servent à soutenir les mâts ; les manœuvres courantes sont mobiles et servent à manœuvrer les voiles et orienter les vergues.

MANTELET : volet plein, en bois ou en fer, qui servait à fermer les sabords.

MARCHEPIED : cordage suspendu sous une vergue par des étriers; les matelots se tiennent dessus lorsqu’ils travaillent sur la vergue.

MARGOUILLET : petit morceau de bois dur en forme d’anneau, ayant dans l’épaisseur de sa circonférence une cannelure pour recevoir une estrope, et qui sort de conduit soit à une bouline, soit à un autre cordage.

MASQUER : un navire masque lorsque le vent, au lieu d’emplir ses voiles par derrière, les frappe par-devant. On dit aussi « faire chapelle ».

MIDSHIP (MAN) : désigne familièrement en France un enseigne de vaisseau de 2e classe.

MINOT (d’amure) : arc-boutant qui fait saillie à chaque épaule d’un navire et sur lequel s’amure la misaine.

MISAINE : voile basse du mât de misaine. Mât de misaine: le premier mât à l’avant d’un bateau comptant deux ou plusieurs mâts (sauf s’il s’agit d’un ketch ou d’un yawl – auquel cas ce premier mât est le grand mât).

MOQUE : sorte de cap-de-mouton à un seul trou, dont on se sert pour rider (raidir) la sous-barbe.

MOU : donner du mou à un cordage, c’est le détendre, le relâcher. Le gréement (haubans, étais) a du mou lorsqu’il n’est pas assez tendu. Un voilier est mou lorsqu’il a tendance à abattre, à tomber sous le vent – par opposition à un bateau ardent qui tend spontanément à venir au vent.

MOUFLE : assemblage de poulies servant à lever de lourdes charges.

NAGER : mouvement imprimé aux avirons d’une embarcation pour la faire avancer. Les marins n’emploient jamais le mot ramer.

OREILLE D’ÂNE : fort taquet auquel on amarre un gros cordage.

ORGANEAU voir ancre.

ORIN : filin dont une extrémité est frappée sur un objet immergé (ancre, par exemple) et l’autre sur une bouée qui signale l’emplacement de cet objet.

PALAN : appareil composé de deux poulies et d’un cordage appelé garant, qui permet de multiplier la force exercée sur le garant. Le palan sert à raidir sans secousse, et à retenir, un cordage ou une manœuvre qui a déjà reçu une certaine tension (palan d’étai, par exemple), ou à embarquer du matériel (palan de charge).

PALANQUIN : petit palan.

PANNE : manœuvre qui a pour but d’arrêter la marche d’un navire en brassant les vergues, de façon que les actions contraires des voiles s’équilibrent et se neutralisent. On met en panne pour embarquer un pilote, pour communiquer avec un autre navire, pour mettre un canot à la mer, etc.

PANTENNE : « en pantenne » signifie en désordre: après un échouage ou un coup de vent, état d’un navire qui a perdu des voiles, rompu des manœuvres et dont les vergues se retrouvent brassées en différents sens. D’autre part, on met aussi en pantenne en signe de deuil : on apique les vergues, c’est-à-dire qu’on les hisse de guingois, une extrémité plus haute que l’autre.

PANTOIRE : fort bout de cordage capelé à un mât et terminé par un œillet garni d’une boucle en fer pour recevoir les crocs de caliornes et de palans.

PASSAVANT : passerelle légère permettant de passer de l’arrière à l’avant, ou d’un rouf sur l’autre. Désigne également la partie du pont en abord, entre le grand mât et l’avant du navire.

PASSERELLE : superstructure la plus élevée d’un navire sur laquelle se tiennent l’officier de quart et les timoniers. Elle comprend la chambre de veille, l’abri de navigation avec les appareils de conduite du navire et parfois l’appartement du commandant.

PATARAS : hauban supplémentaire destiné à soulager temporairement un hauban soumis à un effort exceptionnel. (Également: faux-hauban.)

PAVOIS : partie de la coque dépassant le niveau du pont.

PENON : petite girouette ou banderole en étamine attachée à quelque hauteur au-dessus du pont, à une vergue ou à un galhauban au vent, pour                               indiquer la direction du vent.

PERROQUET : voile carrée au-dessus du hunier. Au mât de misaine: petit perroquet; au grand mât : grand perroquet; au mât d’artimon : perruche.

PERRUCHE : voile carrée du mât d’artimon, au-dessus du perroquet de fougue (le perroquet de fougue est, pour le mât d’artimon, l’équivalent d’un hunier) .

PIC : extrémité d’une corne ; par extension, la corne tout entière.

PISTOLET (d’amure) voir minot d’amure. Pistolet d’embarcation : grand porte-manteau en fer. On dit aussi bossoir d’embarcation.

PLAT-BORD : ceinture en bois entourant les ponts et limitant le bordage en bois.

POINTS (d’une voile) : angles inférieurs d’une voile. (Les angles supérieurs s’appellent empointures.)

PORQUE : forte pièce en forme de couple, renforçant la membrure de la carène.

PORTE-HAUBANS : pièce de bois en saillie sur la muraille, destinée à donner de l’épatement (angle d’écartement) aux haubans et galhaubans.

PORTEMANTEAU : arcs-boutants servant à hisser les embarcations le long du bord.

PORTER (laisser porter) : arriver, abattre, c’est-à-dire écarter le navire du lit du vent, le rapprocher de l’allure du vent arrière.

POULAINE : extrême avant du navire (où se trouvaient les cabinets de l’équipage, d’où l’expression gabier de poulaine pour qualifier un matelot maladroit) .

POUPE : arrière du navire.

PRÉCEINTES : la partie la plus épaisse de la muraille d’un navire, située un peu plus haut que la ligne de flottaison lège.

PRÉLART : laizes (bandes) de toile à voile souple, cousues ensemble puis gou­dronnées, destinées à couvrir les panneaux et empêcher l’accès de l’eau dans les entreponts ou la cale.

PRÈS : allure sous laquelle la marche du navire se rapproche le plus possible du lit du vent. (Un voilier à gréement carré }le peut guère remonter que jusqu’à un angle de 60° ; les voiliers modernes vont jusqu’à 30°.)

PROLONGER : dans l’ancienne guerre navale, se ranger le long d’un navire ennemi en vue de s’en emparer par abordage.

PROUE : avant du navire.

QUART : 1 ° un certain angle de l’horizon. (Synonymes : rhumb ou aire-de-vent.) Il y a trente-deux quarts dans un tour complet d’horizon ; chacun vaut Il° 15′ ; 2° période de quatre heures durant laquelle les hommes sont de service ou au repos. Les quarts vont de midi à 4 heures, de 4 à 8, de 8 à minuit, de minuit à 4, de 4 à 8 et de 8 à midi.

RABAN : tresse ou sangle servant à serrer une voile sur une vergue, un gui, etc.

RACAGE (d’une vergue) : sorte de collier qui lie une vergue à un mât, en lui conservant sa mobilité, c’est-à-dire la possibilité de glisser verticalement le long du mât, de s’orienter et de s’apiquer.

RAGUER : un cordage rague lorsqu’il s’use et se détériore par frottement continuel contre un objet dur, ou présentant des aspérités.

RALINGUE : bordure d’une voile ; elle est faite d’un cordage cousu le long de ses côtés. Sur une voile carrée, la ralingue horizontale supérieure est appelée ralingue d’envergure ; l’horizontale inférieure, ralingue de fond ; les deux verticales sont les ralingues de chute. La voile est dite « en ralingue» lorsqu’elle bat, le vent soufflant parallèlement à ses ralingues.

RAME : à la mer, il n’y a pas de rames (sauf, anciennement, sur les galères), il n’y a que des avirons ; et l’on ne rame pas, on nage. Le mot rame est toutefois employé dans le commandement « lève-rames ! » adressé par un patron de canot à ses canotiers pour retirer de l’eau leurs avirons et les maintenir horizontalement sur le bord.

RANGER (la terre) : passer à petite distance.

REFUSER : se dit du vent lorsqu’il tourne dans une direction défavorable à la progression du navire. (Contraire : adonner.)

REMONTER (au vent, dans le vent) : naviguer au près, louvoyer.

RHUMB voir quart. (Victor Hugo écrit « rumb ».)

RIDOIR : tout appareil à poulie, crémaillère, ou vis permettant de tendre (raidir, rider) une manœuvre dormante (haubans, étais).

RIPER : glisser, déraper. Se dit de deux pièces du gréement qui, soumises à un effort, glissent ou frottent l’une contre l’autre. Également: déplacement accidentel de la cargaison.

RIS : bandes horizontales dans les voiles, que l’on replie et noue au moyen de garcettes pour réduire la surface de la toile quand le vent est trop fort. Une voile est au bas ris quand on y a pris tous les ris de façon à n’exposer au vent que la plus petite surface possible. Ris de chasse : première bande de ris à prendre quand le vent fraîchit, ou par précaution pour la nuit.

RISÉE : brise subite et passagère.

ROUET : sorte de grosse poulie.

ROUF, ROUFLE : superstructure établie sur le pont d’un navire, mais sans en occuper toute la largeur (à la différence de la dunette).

SABORD : ouverture quadrangulaire pouvant être fermée, pratiquée dans la muraille d’un navire, pour laisser passer la bouche d’un canon. Sabord d’arcasse : sabord de poupe.

SAISIR : amarrer, fixer.

SERRE-BOSSE (d’une ancre) : chaîne au moyen de laquelle une ancre est sus­pendue en travers par une de ses pattes. Sert aussi à affaler l’ancre au-dessous du bossoir.

SERRER (une voile) : plier et raban ter une voile sur une vergue, une bôme, un mât. Serrer le vent : gouverner le plus près possible du lit du vent.

SLOOP : petit bateau à un mât et deux voiles – grand-voile et foc.

SOUQUER : nager avec énergie dans une embarcation. Serrer ferme un nœud, une surliure, un amarrage. Border à bloc une écoute.      .

SOUS-BARBE : ensemble des cordages métalliques ou chaînes qui maintiennent le beaupré en place et résistent à la traction que les étais de misaine exercent vers le haut. La martingale sert de sous-barbe pour le bout-dehors.

SURJALER (surjouailler) : une ancre est surjalée (surjouaillée) quand sa chaîne fait un tour sur le jas (jouail).

SURPATTER : une ancre est surpattée quand sa chaîne fait un tour sur une des pattes.

TAILLE-MER : partie avant de la guibre ou de l’étrave, qui fend l’eau quand le navire avance.

TAPECUL : petite voile, aurique ou bermudienne, et son mât établis tout à l’arrière de certains voiliers, en particulier les yawls – appelés aussi cotres à tapecul.

TAQUET : pièce de bois dur ou de métal, munie de deux cornes et fixée en divers points du bateau pour y tourner des cordages.

TIERS : voile au tiers (appelée aussi bourcet ou misaine bretonne), voile quadrangulaire soutenue par une vergue sur laquelle le point de drisse est placé au tiers : gréement typique des voiliers de pêche côtière bretons et normands (lougres ou chasse-marée).

TILLAC : vieux mot signifiant pont supérieur (entre les gaillards).

TIMONIER : homme de barre. (Littéralement, celui qui tient le timon, ou barre du gouvernail).

TIRE-VEILLES : filins fixés à chaque bout d’une traverse capelée sur la tête du gouvernail d’une embarcation pour gouverner sans barre. Bouts de filin qui pendent le long de l’échelle de côté d’un navire, et auxquels on se tient pour monter à bord ou pour en descendre.

TONTURE : courbure que l’on donne aux ponts des navires, en en relevant légèrement les deux extrémités. Ceci facilite l’écoulement des eaux vers le milieu, d’où elles s’échappent par les dalots.

TORON (les Bretons – et Victor Hugo – disent « touron») : plusieurs fils de caret réunis forment un toron ; trois torons commis ensemble font un cordage.

TOUER : déplacer un navire en tirant à bord sur une ancre de touée ou sur une amarre fixée à terre. Touée : longueur de remorque servant au halage ; longueur de chaîne filée en mouillant l’ancre.

TOURMENTIN : petit foc ou trinquette en toile très résistante que l’on utilise par gros temps.

TOURNER UNE MANŒUVRE : c’est lui faire faire plusieurs tours sur un taquet, une bitte, un cabillot, etc., pour l’empêcher de filer.

TRÉLINGAGE : araignée ou bridure en filin employée pour rapprocher les haubans de bas-mât afin d’en éliminer le mou.

TRIBORD : côté droit du navire en regardant vers l’avant.

TRINQUETTE : voile triangulaire d’avant – foc le plus rapproché du mât, souvent hissé sur l’étai en guise de draille.

VAIGRAGE : bordages qui recouvrent le côté intérieur des membrures.

VENIR (au vent) : lofer.

VENT : «au vent », côté d’où vient le vent; «sous le vent », côté opposé à celui d’où vient le vent.

VERGUE : espar placé en croix sur l’avant du mât. On désigne chaque vergue par le nom de la voile qui y est enverguée.

VERGUE BARRÉE : vergue qui ne porte pas de voile, ainsi par exemple, la vergue la plus basse du mât d’artimon.

VIRER : embraquer un cordage, une amarre ou une chaîne par enroulement sur un treuil ou un guindeau. Virer l’ancre: virer sur la chaîne pour rentrer l’ancre quand on appareille. Virer à pic: virer suffisamment de chaîne à bord pour que l’étrave vienne se placer directement à la verticale de l’ancre.

VIRER DE BORD : modifier la direction du navire de telle sorte que les voiles reçoivent le vent du bord opposé – changer d’amures. Cette manœuvre s’effectue soit en passant par la position vent debout, et c’est le virement de bord vent devant ; soit en passant par la position vent arrière, et c’est le virement de bord vent arrière, ou lof pour lof.

VOÛTE : partie arrière de la coque d’un navire, située au-dessus du gouvernail.

YAWL (cotre à tapecul) : voilier gréé en cotre, mais avec l’addition d’un court mât et d’une petite voile (tapecul) à son extrême arrière.

YOLE : canot léger et élégant, ordinairement à clins.

YOUYOU: très petite embarcation à tableau arrière, armant une ou deux paires d’avirons.

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Glossaire établi par  Nicolas GRONDIN,

En annexe de L’énigme de la Diane. Les Nouveaux auteurs 2010.

a

À contre. Loc. Se dit d’une voile qui reçoit le vent du mauvais côté. Cela peut-être volontaire, pour tenir une cape* courante, par exemple. Venir à contre : Manœuvre consistant à faire venir deux bâtiments bord à bord.

A contre-bord. Loc. Se dit de deux navires aux amures* strictement opposées, face à face ils vont se croiser, ou dos à dos ils s’éloignent l’un de l’autre.

A Dieu vat. Loc. À la grâce de Dieu. La formule s’employait dans la marine française au moment de déferler les voiles à l’appareillage, ou pour donner le signal d’une manœuvre particulièrement délicate (virer de bord vent debout, par exemple)

À pic. Loc. Quand on vire* (tire) les chaînes d’ancre au cabestan*, le moment où elles sont à la verticale et que l’ancre va s’arracher du fond. Une fois l’ancre arrachée et parvenue au flanc du navire, on la dit « Haute et claire ». Une fois rangée dans son logement de route, on dit qu’elle est « caponnée ».

Abaca. Subst. f. Musacée (famille du bananier) des Philippines, au fruit non comestible, mais dont les pétioles foliaires fournissent des fibres textiles. Par extension, la fibre elle-même, appelée aussi chanvre de Manille.

Abattée. Subst. f. Descente dans le lit du vent (i.e. de la ligne fictive qu’il trace dans l’espace). Le contraire d’une auloffée*.

Abattis (ou Abatis). Subst. m. Massacre, hécatombe, ce sens n’a pas de caractère proprement maritime, mais, dans l’argot des marins du XVIII° siècle, le mot désignait la partie centrale de la batterie* basse, celle que les canons ennemis touchaient le plus souvent, Abatis ayant en effet à cette époque le sens d’abattoir (Sabre* d’abatis, par exemple).

Abattre. Verbe t. Descendre dans le lit du vent (i.e. de la ligne fictive qu’il trace dans l’espace). Syn : Arriver. Cont : lofer*.

Abordage. Subst. m. À l’origine, c’est l’action de venir bord à bord avec un autre navire. Ce n’est que par extension que le mot a désigné l’opération consistant à sauter sur le pont supérieur d’un navire ennemi pour y porter l’assaut.

Aboutage. Subst m Réunir les extrémités de deux cordages par un nœud.

Aboutement. Subst. m. Manière de faire tenir ensemble deux pièces de bois bout à bout.

Acabit. Subst. m. État d’une denrée.

Accastillage. Subst. m. Au XVIII° siècle, c’est la partie du bâtiment au-dessus des plats-bords, et ses équipements : mâts, voiles et cordages. Dans le langage des forbans et Frères* de la cote du XVI° siècle, on dit la gabie*. Ce n’est qu’au XIX° siècle que le mot prendra le sens d’équipement maritime que l’on connaît aujourd’hui.

Accore. adj. Qui plonge verticalement dans une mer profonde, en parlant d’une côte, d’un écueil.

Adonner. Verbe t. Utilisé pour un vent qui devient favorable. Ant : Refuser*.

Affaler. Verbe t. Déhaler* ou détacher, laisser des­cendre le long d’un cordage, qu’il s’agisse d’un objet (un canot, un baril…) pour le mettre à la mer, ou d’une voile.

Affût. Subst. m. Lourd coffre de bois, muni de roues, sur lequel repose le fût du canon.

Agrès. Subst. m. p. Ensemble des éléments composant le gréement courant.

Aiguade. Subst. f. 1. Avitaillement* en eau. 2. Site (port, point de la côte (anse, île…) où refaire les réserves d’eau est possible.

Aiguillot. Subst. m. Crochet de gouverne. Pièce métallique qui termine chacune des drosses* de gouverne qui traversent l’étambot*. Cette pièce vient s’accrocher à l’un des deux fémelots*. Quand la roue* tire sur la drosse, elle entraîne l’aiguillot qui tire sur le fémelot et oriente donc le safran*.

Alarguer. Verbe, t. Se détacher des amarres, ou des cordages retenant un navire qui n’est pas à l’ancre mais retenu à un quai, à un autre navire.

Alizé. Subst. m. Vent régulier soufflant de chaque côté de l’équateur entre les parallèles 30° sud et 30° nord. Du Nord-Est dans l’hémisphère Nord et du Sud-est dans l’hémisphère Sud.

Allège. Subst. f. Toute embarcation, quels que soient sa taille et son gréement, servant au chargement ou au déchargement d’un navire qui n’est pas mouillé à quai. En général, des bailles* qui ne sont faites que pour les opérations portuaires.

Allure. Subst. f. Direction de laquelle le navire reçoit le vent par rapport à l’axe de sa route. On distingue quatre types d’allure : portante ou vent arrière, tribord amures*, louvoyage* ou vent debout, et bâbord amures*. Bâbord et tribord amures sont divisés en cinq positions au fur et à mesure que l’on passe de vent debout à vent arrière : Près* serré. Près* bon plein, Petit largue, Largue*, Grand largue.

Allure portante. Loc. Position du navire par vent arrière, occupant environ sept quarts de la rose* des vents (45° d’arc, soit 22,5° de chaque côté du lit du vent). Même si Allure portante est le terme juste, on dit plus aisément Vent portant, ou Vent arrière.

Amariner. Verbe t. Habituer à la mer, aux manœuvres et à la vie à bord. Avoir de l’expérience à la mer.

Amarrer. Verbe t. Retenir par un câble ou une chaîne, « attacher » de façon à ce que l’objet amarré ne bouge plus, ou le moins possible, qu’il s’agisse du navire lui-même, d’une vergue*, d’une pièce d’artillerie ou d’un simple baril.

Amarrer à trois tours morts Loc Familier pour « Mettre un terme définitif à une chose ». Amener. Verbe t. Abaisser, faire descendre. Se dit spécialement d’une vergue et de sa voile. Cette opération s’effectue principalement en larguant et filant les drisses. On dit ainsi Amenez la corne; Amenez les perroquets. Amener se dit aussi d’un canot, de fardeaux, d’objets pesants soulevés à l’aide d’un palan, et qui sont suffisamment hissés pour être reçus à bord, ou débarqués. Amener se dit aussi de signaux de jour ou de nuit, ainsi que de marques distinctives de bâtiments, quand il y a lieu de les rentrer. Amener son pavillon est la locution consacrée pour indiquer qu’un bâtiment est contraint à se rendre par des forces ennemies.

Amer. Subst. m. Objet fixe et visible du large (un clocher, un phare, un pic rocheux, etc.) servant de point de repère sur une côte. À l’aide d’un sextant, on peut « faire le point à la côte » en s’appuyant sur deux amers.

Ampoulette. Subst. f. Sablier* de l’habitacle* à durée variable (de 30 secondes à 30 minutes) servant à minuter telle ou telle opération.

Amure. Subst. f. 1. Au singulier, cordage qui assujettit une voile carrée au vent par son point inférieur. Par extension, le point de fixation latérale d’une voile le plus bas et le plus au vent. 2. Au pluriel, côté d’où souffle le vent. On est donc tribord amures* ou bâbord amures*. Amurer. Verbe, t. Action d’orienter une voile selon le vent. Amure ! est un commandement qui vient après Largue ! (on fixe les écoutes après avoir déferlé les voiles). Le verbe est courant ment détourné dans l’argot maritime : fin mal amure : mal parti ; amurer un poing flanquer un coup ; etc.

Amures (bâbord amures). Loc Position du navire par rapport au vent, occupant 112,5° d’arc à gauche des allures* portantes, arc séparé en trois zones de 37,5° soit (dans le sens des aiguilles d’une montre) grand largue, largue, au plus près.

Amures (tribord amures). Loc Position du navire par rapport au vent, occupant 112,5° d’arc, à droite des allures* portantes séparés, arc sépare en trois zones de 37,5° soit (dans le sens des aiguilles d’une montre) plus près, largue et grand largue.

Ancre. Subst. f. Le principal outil d’amarrage du navire au mouillage, et l’ancrage est une science qui fait l’objet de manuels complets. Mais elle a d’autres usages : elle peut servir à déhaler* Il navire, à le tirer d’un échouement, etc. Deux types au moins : l’ancre de bossoir, la plus usitée, fixée à demeure à l’avant ; et l’ancre à jet, plus légère, qui peut être lancée de n’importe quel point du navire. L’ancre de touée* est l’un* ou l’autre, mais souvent une troisième, et sa fonction est de déhaler le navire.

Ancre à jet. Loc. Ancre de moindres dimension» (- de 1 200 kg). Elles sont destinées à procurer des points fixes au fond pour faciliter des opérations de halage, touage ou évitage. Elles sont en général portées en chaloupe au point précis où elles doivent faire leur office.

Ancre flottante. Loc. Pièce de toile, une voile en général, que l’on mouille* pour que le navire la traîne, soit pour le ralentir, soit le forcer à tenir une position par rapport au vent, pour limiter la dérive* que lui impose le vent. Lors d’un combat, lorsque voiles et esp tombent à l’eau, ils forment une ancre flottante handicapante. D’où la nécessité de couper les câbles qui les retiennent. Syn Traînard.

Anglais. Nom pr. L’ennemi par excellence de Royale. Rosbifs est attesté dès 1750, mais on dit plus aisément Goddems ou Ingliches. Voir aussi John Bull*

Anspect. Subst. m. Forte pièce de bois, renforcée de métal, utilisée pour régler le pointage vertical des canons. Par extension, levier.

Antiscorbutique. Subst. m. La nécessité pour les amirautés et les armateurs des compagnies coloniales de ralentir, sinon vaincre, le scorbut devint impérieuse dès la fin du XVI° siècle. La guerre sur mer, le commerce avec les Indes impliquaient des séjours à la mer de plus en plus longs. C’est la Navy qui, vers 1750, commença à employer du jus de lime pour couper l’eau et le rhum servis aux matelots pendant les repas. Voir Scorbut*.

Appareillage. Subst. m. Toutes les manœuvres nécessaires à la sortie du port.

Arack (ou Arak). Subst. m. Liqueur fortement alcoolisée tirée… de ce qu’on trouve sur place : riz, palmier, cactus, canne à sucre (sans le raffinage du rhum), etc. Pas un navire, en effet, n’appareille sans son alambic.

Arbre. Subst. m. Nom familier pour mât, dans l’argot de matelot : l’arbre de mitan (misaine*), le grand arbre (grand mât) et l’arbre de maître (artimon*).

Arc-boutant. Subst. m. Espar servant de bout-dehors à une vergue lorsque l’on veut y fixer des bonnettes. De martingale : espar placé verticalement au-dessous du beaupré et destiné à maintenir les martingales.

Arcasse. Subst. f. Charpente en arc de la poupe, reposant sur les estains*, assemblée perpendiculairement à la quille, sur l’étambot*. Son tracé est souvent particulier à chaque navire.

Ariser. Verbe t. Prendre un ris* dans une voile, c’est-à-dire diminuer la toile prenant le vent.

Armement. Subst. m. Ensemble des matériels non solidaires de la coque et de la mâture elles-mêmes, mais indispensables à la bonne marche du navire, des denrées alimentaires aux armes, en passant par la drome*, les manœuvres*, etc. Le terme inclus les hommes nécessaires à la marche du navire.

Armer. Verbe t. 1. Doter un navire, une embarcation, un outil des hommes nécessaires à son emploi. 2. Assujettir une pièce fixe au navire : Armer les fémelots* au safran* : les souder. Gréer* au contraire implique une fixation temporaire.

Arrimage. Subst. m. L’art et la manière de ranger avitaillement* et réserves (ou cargaison pour un commerce) est la responsabilité du maître d’équipage, mais nombreux sont ceux qui regardent par-dessus son épaule, du commissaire au capitaine, tant la chose est d’importance. La sécurité d’abord, mais aussi la marche harmonieuse du navire en dépendent.

Arrimer. Verbe t. Ranger la cargaison dans la cale d’un navire, et donc la répartir de façon à préserver son équilibre et son assiette* sur l’eau.

Arriver (laisser). Verbe t. Tourner la barre pour diriger le navire dans le sens du vent. On dit aussi Laisser porter Le contraire d’Amener*.

Arrondir. Verbe l. Passer au large d’un obstacle, en le contournant pour retrouver ensuite son cap. (Voir aussi Doubler*.)

Artimon. Subst. m. Mât placé devant le gouvernail et en arrière du grand mât. On dit aussi familièrement arbre* de dunette, ou de maître.

Assiette. Subst. f. Position d’équilibre du navire « assis » sur l’eau. Elle dépend de son architecture, évidemment, mais aussi de la répartition de sa cargaison. C’est ce sens qu’utilise l’expression « Ne pas être dans son assiette ».

Atterrage. Subst. m. Mouillage où l’on peut toucher terre, y prendre pied.

Atterrissage. Subst. m. Être en vue de la terre, si possible à l’endroit où on l’avait souhaité. Apercevoir son atterrage*. Le verbe Atterrir est aussi employé dans le sens de venir en vue de la terre.

Au vent. Loc. Désigne le côté d’où souffle le vent. Opposé à Sous* le vent.

Aurique. Adj. Gréement dont les voiles ont quatre côtés non égaux et reçoivent le vent toujours sur le même bord d’attaque : le guindant*. Ces voiles sont portées en haut par une corne*, en bas par une bôme*. Par distinction avec le gréement carré*.

Aussière (ou Haussière). Subst. f. 1. Gros cordage servant au haleur à touer* ou amarrer* à partir du pont. Son diamètre est d’environ 12 cm. 2. Manière de toronner un cordage, plus solide que la manière ordinaire.

Aviron. Subst. m. Composé d’une poignée, d’un manche passé dans un tolet*, une dame* de nage ou une simple estrope*, et enfin de la pelle, dite aussi pale ou plat. Il peut être manipulé par un seul homme agissant avec deux avirons des deux bords, ou par plusieurs agissant seul ou à plusieurs sur chaque aviron. L’emploi d’un seul aviron pour une propulsion arrière (par un mouvement hélicoïdal) s’appelle la godille*.

Aviso. Subst. m. Petit bâtiment servant de lien entre les navires d’une escadre, généralement un cotre* ou une goélette*. En langage courant, familier, on dit une mouche.

Avitailler. Verbe, t. Accomplir lors d’une escale les opérations d’approvisionnement en vivres et eau surtout, mais aussi en divers matériels nécessaires â la vie à bord. L’opération s’appelle ravitaillement.

b

Bâbord. Subst. m. Le côté gauche du navire quand on regarde vers l’avant, dos au gouvernail. Opposé à Tribord*.

Bâbordais. Subst. m. Matelot ayant son hamac à bâbord, faisant partie du quart bâbord, servant une pièce de bâbord.

Bachot. Subst. m. Canot grossier et rudimentaire. Mauvais navire.

Baguette. Subst. f. Accessoire de fusilier destiné à tasser au fond de l’âme charge, bourre et balle (voir cartouche*). Pour le canonnier, on parle de Refouloir.

Baille. Subst. f. 1. Baquet de bois servant à divers usages. La baille de combat est le baquet d’eau près des canons qui, pendant la bataille, remplit plusieurs usages : tenir les boutefeux* hors d’état d’incendier le navire, mouiller l’éponge qui refroidit la gueule des pièces, éteindre un départ de feu. Voir Caque*.             2. Terme dépréciatif pour désigner un mauvais navire.

Bande. Subst. f. Inclinaison transversale que prend un navire sous l’effet du vent ou de la houle, ou lorsque la cargaison est mal arrimée*. Donner de la bande, c’est s’incliner sur un bord.

Banian. Subst. m. Culotte large à mi-mollets cousue par les marins pour un usage quotidien, en général dans de la toile à voile, du drap grossier ou du droguet*, retenue aux hanches par des cordons, voire des cordages, plutôt que par boutons ou des crochets.

Bannette. Subst. f. Cadre plat garni d’un matelas, elle est suspendue à un barrot et permet de garder le couchage horizontal quand le navire tangue ou roule. Un hamac* plat en bois, en somme, réservé aux officiers supérieurs, sinon au seul capitaine.

Barbette. Subst. f. Batterie* découverte du pont supérieur.

Bargue. Subst. f. Espar* monté en mât de charge, ou en flèche de charge, destiné à haler les charges lourdes à bord. Syn : Bigue* (plus puissante)

Baromètre. Subst. m. Instrument de mesure de la pression atmosphérique. Son principe découle de l’expérience de Torricelli (physicien italien 1608-1647) en 1643. Il consiste en deux tubes de verre dont l’un est gradué. Ils sont enchâssés l’un dans l’autre, contenant du mercure dont le volume varie selon la pression atmosphérique.

Barque. Subst. f. 1. Bateau non ponté (ou à demi-pont) comptant un ou deux mâts, et réservé aux activités non militaires (pêche, cabotage-). 2. Définit un navire à gréement carré* dont le mât d’artimon* porte une voilure aurique* : un trois-mâts barque.

Barre (1). Subst. f. Partie visible de l’appareil à gouverner. La barre franche est, sur les petites embarcations, un simple espar* qui prolonge le safran*. Sur les navires, la barre à roue* actionne les drosses* qui actionnent le safran. Syn : Timon*.

Barre (2). Subst. f. Vague qui déferle sur les hauts-fonds devant une côte. Elle constitue l’une des principales difficultés quand on veut quitter certains rivages à bord d’un canot, d’où l’expression passer la barre.

Barrot. Subst. m. 1. Poutrelle transversale qui se fixe sur les membrures* et soutient le bordage*. Par extension, toute poutre horizontale.

Basse-cour. Subst. f. Si l’amirauté fournit aux navires de guerre le « sec », les budgets de nourriture fraîche sont particulièrement drastiques, et les conditions de conservations difficiles. Le plus simple est donc de l’emporter sur pied… Les officiers supérieurs, le carré, l’équipage même ont le droit de payer de leurs deniers les extras de bouche. C’est donc quelquefois une véritable ferme qui embarque sur un navire en partance, du bœuf au poussin en passant par toute la variété de la basse-cour : cochons, moutons, oies, canards… Certains animaux « fabricant » de produits consommables sauvent leur tête plus longtemps (poules pour les œufs, chèvres pour le lait…). Une exception notable : le lapin, rigoureusement interdit à bord. Le rongeur invétéré risquant de créer… des voies d’eau.

Bastingage. Subst. m. Coffre, caissons ou simples sacs de grosse toile, renforcés et disposés autour du pont supérieur, et destinés à ranger les hamacs. Pendant un combat, ils servent de protection sous le feu de l’ennemi (voir Branle-bas*).

Batayole. Subst. f. Sorte de balustre, montant vertical soutenant la lisse* des superstructures de poupe (dunette*) et de proue (gaillard*). Syn : Chandelier.

Batterie. Subst. f. Ensemble des pièces à feu d’un navire de guerre, que l’on peut diviser en batterie bâbord ou tribord, barbette (découverte sur le pont supérieur), couverte (dans les entreponts), ou basse (la plus basse, donc). Quelquefois l’état de la mer peut empêcher d’ouvrir les bas sabords de peur d’embarquer de l’eau.

Bau. Subst. m. Poutre traversière principale, au-dessus de chaque couple*, qui maintient l’écartement des murailles* et soutient les bordages*. Le maître-bau est le plus large, celui qui donne donc la largeur hors bordages du navire. Syn. Barrot* (moins épais, servant à l’aménagement des entreponts mais contribuant aussi à la solidité).

Beaupré. Subst. m. Mât incliné vers l’avant quasiment à l’horizontale, au-dessus de la proue et la prolongeant. Il est soutenu par ses guibres* au-dessus (le plus souvent) de la figure de proue. Quand on parle d’un bâtiment à un, deux ou trois mâts, on ne fait pas mention du beaupré.

Béjaune. Subst. m. Naïf, débutant, blanc-bec, bleu…

Ber. Subst. m. Support de bois et de cordages bâti en forme de berceau, sur lequel repose un navire en construction ou en réparation, et qui glisse avec lui, lors du lancement à la mer.

Bernacle. Subst. m. Nom populaire de l’anatife, un coquillage qui s’accroche aux objets flottants en mer. L’anatife n’est pas le seul, il n’est que le plus fréquent. Toutefois, Bernacle désigne tous les coquillages adoptant ce comportement. Des algues s’y prennent, y poussent, le tout étant extrêmement préjudiciable à la marche du navire.

Biffin. Subst. m. À l’origine, le mot désigne un chiffonnier. Mais il prend dans l’armée le sens de « fantassin », et donc dans la marine, c’est l’insulte suprême. Un biffin ou un marche-à-terre est la lie des équipages.

Bigue. Subst. f. Ensemble de palans, gréés entre deux mâts, formant une grue capable de soutenir de lourdes charges. Syn : Bargue* (moins puissante)

Biscaïen. Subst. m. 1. Petit boulet d’une livre ou moins, dont l’on charge les caronades ou les mousquets, à partir du début du XVIII° siècle. C’est à partir du XIX° que l’on parle de chevrotine. 2. Basque, c’est alors Biscayen.

Bishop. Subst. m. Rhum mélangé à de l’eau bouillante où macèrent des piments. Costaud…

Bitord. Subst. m. Cordage fin composé de deux ou trois fils simples retordus ensemble. Plus fin qu’un toron*, il n’est donc pas tressé, au contraire d’une garcette*. Un terrien dirait ficelle.

Bitte. Subst. f. Grosse cheville de bois sur laquelle sont enroulées les câbles d’amarrage du navire. L’extension du mot à la borne d’amarrage du quai ne s’est faite que dans la deuxième moitié du XIX° siècle.

Bitton. Subst. m. Cheville de bois amovible fichée dans des trous ménagés dans le plat-bord, la base des mâts ou des enfléchures. Il sert à arrimer les cordages de la voilure.

Bitture (biture). Subst. f. Longueur de câble (ou de chaîne) élongée sur le pont et qui file avec l’ancre lors du mouillage. Le mot s’est répandu à terre dans la deuxième moitié du XIX* pour parler d’une cuite alcoolisée et systématique. Mais l’expression de marine Prendre une biture existait auparavant dans ce sens chez les marins, faisant probablement référence à une longueur définie de flacons allongée sur un comptoir et réputée nécessaire au marin pour le mettre en état de tirer sa bordée.

Bôme Subst. f. Espar maintenant la bordure inférieure d’une voile aurique à corne*. On dit plutôt le gui* pour les navires.

Bonnette. Subst. f. 1. Voile carrée, légère, que l’on ajoute en saillie de la voilure, à l’aide des bouts-dehors*, pour améliorer la marche quand le vent le permet. 2. La plus fine des toiles à voile.

Bord. Subst. m. Le mot désigne d’abord l’extrémité supérieure de chaque planche de la coque (bordage*), puis par métonymie chaque côté du navire, se spécialisant en bâbord et tribord. Puis le mot désigne l’ensemble du navire, comme dans monter à bord. Les divers emplois coexistant dans le langage maritime, avec des dérivés et des sens argotiques, il s’ensuit quelquefois des confusions.

Bordage. Subst. m. Planche épaisse de construction navale, servant à la fois : 1) à former le revêtement extérieur de la coque d’un navire. Ils sont alors divisé en virures* et doublés par un vaigrage*. 2) À former le revêtement supérieur des ponts d’un navire, recouvrant alors la rangée de barrots* d’une membrure*.

Bordé. Subst. m. Chacune des planches épaisses du bordage*.

Bordée (1). Subst. f. 1. À la manœuvre : part de l’équipage suffisante pour prendre le quart (bordée du bas : au repos ; bordée du haut : à la manœuvre). 2. Au combat : partie de l’équipage chargée du maniement de l’artillerie, répartie par bord (bordée de tribord ou tribordais, bordée de bâbord ou bâbordais).

Bordée (2). Subst. f. La salve des canons de l’un des côtés du navire. On dit aussi la volée.

Bordées (tirer des). Loc 1. Louvoyer, faire passer l’étrave d’un côté et de l’autre d’un vent debout, pour remonter au vent. 2. Familièrement, le parcours chaotique et alcoolisé des marins en goguette à l’escale, d’un bord à l’autre de la rue de la Soif. On dit aussi « virer* une biture* ».

Border. Verbe t. Mettre une voile au vent. Haler sur l’écoute* d’une voile, pour la rider*. Border à joindre signifie que le bas de la voile supérieure touche la vergue de la voile du dessous. Border à plat, c’est rider la ralingue* vers l’arrière du bâtiment lorsque le navire est au plus près.

Bornage. Subst. m. Navigation côtière faite par des navires de moins de 25 tonnes dans un rayon de 15 lieues autour de leur port d’attache.

Bosco. Subst. m. Familier pour major, premier officier marinier qui commande la manœuvre des voiles depuis le pont.

Bosse. Subst. f. Cordage présentant un nœud. La bosse libre est un cordage de faible dimension, dont l’une des extrémités présente un nœud libre. On la passe autour d’un objet pour avoir une prise plus sûre. La bosse d’amarrage est fixée sur l’avant d’un canot. La bosse de ris* est une garcette* nouée, point de saisie cousu dans la couture de chaque laize* pour relever la voile. On dit aussi Bosser pour « fixer par un nœud », et Embosser* pour « amarrer solidement ».

Bossoir. Subst. m. Pièce de bois fixe, saillante (on dit qu’elle « déborde ») et couplée le plus souvent, constituant un point d’appui pour affaler*, mouiller* depuis le pont. Les bossoirs d’ancre ont une forme particulière permettant de caponner* l’ancre. Les bossoirs de poupe permettent de maintenir un gros canot hors d’eau pendant que le navire fait route, etc. En argot, si la dame a de jolis bossoirs, c’est qu’elle a une poitrine avantageuse.

Bouchain. Subst. m. Partie arrondie de la coque comprise entre les fonds (courbes) et la muraille* (droite), au-dessous de la ligne de flottaison.

Boucon. Subst. m. Mets ou breuvage empoisonné. Souvent employé au sens imagé pour qualifier un mauvais mets ou breuvage.

Boudin. Subst. m. Protection oblongue, faite de toile à voile, emplie d’étoupe et de charpie compressées qui est gréée aux hunes pour la protection des fusiliers perchés là pendant les combats.

Boujaron. Subst. m. Ustensile à boire muni d’une anse. D’une contenance de 25 cl, il sert aussi de mesure. Syn : Moque*.

Boulet. Subst. m. Leur poids varie d’une demi-livre (le biscalen*) à trente-six livres, soit de 225 grammes à plus de seize kilos. Le boulet ramé est sciée en deux puis chaque moitié est soudée à une traverse de fer, on l’utilise pour accroître les dégâts, humains et matériels, lorsque l’on tire sur les ponts. Le boulet chaîné est scié de même mais ses moitiés sont soudées à une chaîne, utilisé pour briser les gréements et désemparer le navire ennemi. Les bombes sont des boulets creux de gros calibres, porteurs d’une charge à retardement qui explose une fois sur l’objectif (voir Galiote*). Les boulets rouges sont chauffés au rouge avant d’être projetés et mettent le feu au navire touché (uniquement utilisés par les défenses côtières).

Bouline. Subst. f. Cordage (cargue*) amarré par le milieu de chaque côté d’une voile carrée pour lui faire prendre le vent venu par le travers*. Par métonymie d’usage courant, la voile ainsi placée. On utilise aussi les boulines (voiles et/ ou cordage) par gros temps, d’où le mot de boulinier* qualifiant un navire pour son bon comportement par temps difficile.

Bouliner. Verbe, t. Jouer sur les boulines* c’est-à-dire ouvrir, par un vent du travers*, une voile carrée pour qu’elle le prenne le plus possible.

Boulinier. Subst. m. Se dit d’un navire qui se comporte bien dans des circonstances difficiles. Il remonte bien au vent, il est aisé à manœuvrer par gros temps, etc.

Boutefeu. Subst. m. Bâton de bois garni d’une mèche à combustion lente (une étoupille*) à l’une de ses extrémités, que l’on enflamme pendant la bataille et qui permet de mettre le feu à la lumière* du canon.

Boute-hors. Subst. m. Espar ajouté pour prolonger une vergue* afin d’établir des voiles en saillie (les bonnettes*) à l’extérieur de la voilure ordinaire. Sur certains navires, le boute-hors de foc est posé à demeure en prolongement du beaupré*, et permet d’établir les focs. Par altération orthographique, on écrit plutôt bout-dehors à partir du milieu du XVIII°.

Bouteilles. Subst. f. p. Retranchement en saillie à la poupe de certains vaisseaux du XVII pour servir de latrines aux officiers supérieurs, le mot est resté pour désigner les bonbonnes de terre cuite placées dans un réduit à l’arrière des navires du XVIII° pour le même usage. Il est curieux de constater que l’emploi de ce mot pour désigner les lieux d’aisances reste d’actualité dans la marine de guerre moderne du XXI°. Syn : latrines*, souillarde*, poulaine*.

Bragues. Subst. f. p. Elles vont par deux. Forts cordages, ou chaînes, qui maintiennent le canon au bordage au moment du tir, pour en borner le recul. Elles servent aussi au pointage (visée) horizontal de la pièce.

Brai. Subst. m. Mélange pâteux et noirâtre de suif* animal, de résidus de distillation du goudron et d’autres matières organiques. Il sert au nettoyage de la carène du navire, de liant au calfat et à certaines peintures. On dit aussi Suif noir.

Branle. Subst. m. Sac de toile suspendu aux barrots de l’entrepont par ses deux extrémités et servant au couchage des matelots (Hamac*). Ils sont remisés dans des filets, ou des bastingages, pendant le combat (Voir Branle-bas*). Syn : Hamac*, havresac.

Branle-bas. Subst. m. Manœuvre consistant à plier ou déplier les branles (hamacs*) au moment du coucher et du lever des quarts d’équipage. Le branle-bas de combat consiste à transformer le navire pour en faire, d’un lieu de vie bondé, une batterie flottante et manœuvrante aussi efficace que possible. Parmi les actions pour ce faire, deux sont essentielles : abattre toutes les cloisons amovibles des ponts, et mettre les hamacs dans les bastingages* où ils servent de protection pendant le combat, comme les sacs de sable de l’infanterie.

Bras. Subst. m. Manœuvre* (cordage) servant à orienter un espar, et notamment à faire se mouvoir les vergues autour du mât qui les porte. Voir écoute*.

Brasse. Subst. f. Mesure de profondeur surtout, équivalente à cinq pieds, soit 1 mètre 60.

Brasser. Verbe, t. Orienter un espar* en agissant sur son (ou ses) bras*. Brasser carré signifie positionner cet espar à angle droit avec la quille, brasser en pointe, parallèle à cette quille. Syn : Brasseyer.

Brasseyage. Subst. m. Opération consistant à orienter les vergues. On écrit aussi Brassiage

Brigantin. Subst. m. Bâtiment à deux mâts, au grand mât incliné vers l’arrière, gréant des huniers carrés, généralement bas sur l’eau. Armé en guerre, c’est un vaisseau de cinquième rang, portant huit à vingt canons, 50 à 100 hommes. Syn : Brick.

Brigantine. Subst. f. Voile trapézoïdale gréée en arrière du mât d’artimon* sur une corne* (en haut) et une bôme* (en bas). C’est la voile la plus à l’arrière du navire. C’est souvent sur la corne de brigantine que sont hissées les couleurs*.

Brimbale. Subst. f. Levier sur lequel on pèse pour actionner le piston d’une pompe à eau. Par métonymie, on parle des brimbales pour désigner les pompes. En argot, Brimbaler signifie « copuler ».

Brion. Subst. m. Pièce de bois doublée de métal faisant la jonction entre l’étrave et la quille, sous la proue du navire. Dans les calculs d’assiette* au moment de l’arrimage, on oppose le cul au brion.

Brique. Subst. f. Pierre de grès fin servant à récurer (briquer*) les ponts, plats-bords et mâts.

Briquer. Verbe, t. Passer la brique*, nettoyer.

Brise. Subst. f. Vent maniable, permettant de manœuvrer le navire. Les écarts de température entre terre et mer font qu’un vent maniable s’établit le soir du large vers la côte (brise de mer) et le matin de la côte vers le large (brise de terre).

Brûlot. Subst. m. Bâtiment enflammé pour brûler les navires ennemis en se dépalant* vers eux. La tactique française de combat naval, autour de 1750, fit grand cas de ces bâtiments « kamikazes », au point de créer un grade de lieutenant, puis de capitaine de brûlot. Mais l’évolution de l’artillerie embarquée les rendra obsolètes.

Bugalet. Subst. m. Navire de servitude à deux mâts, généralement employé au transport et au cabotage. Dans les ports d’avitaillement, ces barques solides et manœuvrières sont idéales pour le transport d’eau douce.

But-en-blanc. Loc. Artil. Les deux points où la trajectoire du boulet croise la ligne de mire. L’un est très près de la bouche du canon et l’autre est au point où la courbe de la trajectoire retombe. Évidemment, si la cible est à l’un ou l’autre des buts-en-blanc, le tir fait mouche pile sur le point visé.

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Caban. Subst. m. Capote courte de marine en toile goudronnée pourvue d’un large col rabattable pour parer les embruns. S’il est pourvu d’un capuchon, on parle de magellan*. Syn : Tourmentin*.

Cabestan. Subst. m. Treuil lourd à tambour horizontal, placé en général sur le pont supérieur, et muni de barres amovibles. Remonter la chaîne d’ancre est sa fonction la plus courante, mais pas la seule. Dans quasiment toutes les marines, virer au cabestan est une activité qui se fait en musique, un air entraînant qui rythme l’effort. Voir aussi Guindeau*.

Cabillot. Subst. m. Cheville de bois amovible fichée dans les râteliers de plat-bord ou de pied de mât. Elles servent à tourner* les manœu­vres courantes (drisses*, écoutes*…). Toucher le cabillot, comme toucher du bois, porte chance.

Cable. Subst. m. Gros cordage. Il est à noter que c’est le vocabulaire de marine qui lui donne définitivement ce sens. Quant à savoir à partir de quel diamètre la ligne* devient câblot et le câblot* accède au rang de câble, la notion varie selon les régions et les époques et probablement au sein d’un même équipage.

Câblot. Subst. m. Petit câble ou grosse ligne, va savoir…

Cabotage. Subst. m. Navigation à petite distance des côtes, passant d’un port à un autre. On l’oppose à la navigation hauturière* et au bornage*.

Cacatois. Subst. m. Voile au-dessus du perroquet. Le grand cacatois sur le grand mât, et le petit cacatois sur le mât de misaine. Ils sont bordés, comme les bonnettes*, par vent maniable.

Cadène. Subst. f. Chaîne fixée au porte-hauban* et destinée à rider* les haubans*.

Caillebotis. Subst. m. Treillis de bois recouvrant une ouverture dans le pont (l’écoutille*). Le plus large d’entre eux, près du grand mât sur le pont supérieur, sert souvent au supplice du fouet administré aux matelots fautifs que l’on lie face contre lui. Syn : Claire-voie.

Calque. Subst. f. Bateau léger à gréement latin dont la poupe et la proue sont également pointues. En usage dans les eaux turques et grecques.

Cale. Subst. f. Espace situé sous le pont inférieur, sous la ligne de flottaison. Elle est divisée verticalement et horizontalement pour ménager des espaces spécifiques : soutes diverses (aux câbles, à poudre, aux biscuits, à eau…) coqueron*, sentine*, etc. On y entrepose, soigneusement arrimée*, la majeure partie des équipements nécessaires à la vie à bord. Le supplice de la cale : Navire à la cape, la victime est liée par les pieds à une basse vergue. On la laisse choir brutalement dans la mer, elle est laissée « un certain temps » sous la surface, puis remontée pour recommencer l’opération un nombre de fois plus ou moins grand, fonction de la gravité de la faute. Plus de dix « plongées » peut être mortel.

Caler. Verbe t. Estimer, mesurer, donner la profondeur du tirant* d’eau d’un navire.

Calfat. Subst. m. L’homme qui fait le travail de rendre étanches les pont et la coque (qu’il soit marin à bord ou ouvrier de radoub à terre) à l’aide d’un mélange d’étoupe* et de goudron servant à calfater*, mélange appelé aussi Calfat.

Calfatage. Subst. m. Mélange d’étoupe et de goudron chauffé puis coulé entre les bordages du pont ou de la coque pour rendre étanches les jointures. Ce n’est qu’à partir de 1832 qu’il a pris la valeur d’un substantif d’action et que l’on commence à dire « calfatage » au lieu de « réfection du calfatage ».

Calfater. Verbe t. Garnir les interstices et les joints entre les bordages* de calfatage* pour assurer l’étanchéité de la coque ou du pont.

Calibre. Subst. m. Celui des canons de marine, de six à quarante-deux, est défini non pas par le diamètre des boulets mais par leur poids exprimé en livres. Une pièce de dix-huit projette donc des boulets de dix-huit livres, soit un peu moins de neuf kilos.

Calier. Subst. m. Assumant l’une de nombreuses fonctions accessoires de matelot, le calier assiste le commissaire ou le maître d’équipage pour l’arrimage* des cales, soit qu’il soit plus fort que d’autres, soit qu’il ait un sens plus sûr du rangement.

Caliorne. Subst. f. Grosse poulie*. Opposé à Pouliot*.

Cambuse. Subst. f. Magasin dans lequel sont arrimés les provisions de bouche. Le sens en français de « cuisine du bord », malgré l’histoire du mot, est plus tardif et ne s’impose que vers 1815. Emprunté au néerlandais Kombuis, qui désignait sur les premières nefs (vers 1350-1400) l’endroit sur le pont supérieur où l’on pouvait faire du feu. Au XVIII°, on dit encore la Coquerie*.

Canon. Subst. m. Plusieurs types et calibres, ils pointent leur gueule par les sabords* sur un, deux, trois voire quatre ponts. Lourds, extrêmement bruyants et produisant une fumée acre et dense, ils ne bénéficient d’aucun système de visée sinon le savoir-faire du maître de pièce (anspects* pour la hauteur, bragues* pour le balayage latéral). Le chargement par la gueule impose un déplacement de deux tonnes et demi d’acier (pour les plus lourds embarques) entre chaque tir. On compte un homme pont 250 kg, soit dix par pièces de vingt-quatre. Le canon de chasse est la pièce pointée vers l’avant, mise en batterie barbette au gaillard d’avant sur la plupart des navires en dehors de ceux de premier et deuxième rang, où des sabords sont ménagés dans l’étrave haute. Le canon de retraite est la pièce pointée vers l’arrière, mise en batterie dans les sabords de poupe (dits sabords d’arcasse).

Canot. Subst. m. Toute embarcation légère non pontée (ou semi-pontée) pourvue d’un gouvernail. Plusieurs types de canot sont embarqués à bord d’un navire de guerre. Leur nombre et leur type dépendent évidemment de la taille du navire : canot major ou d’apparat, chaloupe, gigue (ou guigue), yole, cotre, etc. Le canot major, ou d’apparat, est destiné au service du capitaine, et quelquefois des officiers. Pouvant porter huit à dix nageurs et pourvu d’une chambre à la poupe, il est plus ou moins décoré selon la bourse du capitaine.

Cape (mettre à la). Loc. Donner au navire un cap et une orientation des voiles tels qu’il n’avance pas. La cape courante signifie qu’il avance à vitesse extrêmement réduite. C’est aussi l’allure adoptée par gros temps, travers à la lame pour éviter de prendre un coup de mer dangereux.

Capeler. Verbe t. Entourer d’une boucle de cordage, ou d’une estrope*, l’extrémité d’un espar*.

Capeyer. Verbe t. Être à la cape*, faire du sur place ou avancer à très faible erre. Allure adoptée notamment par gros temps. On dit aussi Capéer.

Capon. Subst. m. Dernier câble amarré à l’organeau* d’ancre, et lové* dans le logement de route de cette dernière, la gatte*. On dit Caponner l’ancre pour « ranger l’ancre ».

Capot. Subst. m. Pièce de bois fermant une écoutille.

Caprerie. Subst. f. Familièrement, pratique de la course* en corsaire*.

Caque. Subst. f. Baril de harengs salés. Tous les emplois péjoratifs possibles pour un vil contenant, voir Baille*. Donne aussi le proverbe : La caque sent toujours le hareng : quel que soit le rang atteint, l’origine transparaît toujours (Le fruit ne tombe jamais loin de l’arbre).

Caraque. Subst. f. Navire portugais du XV° siècle, assurant le commerce avec le Brésil et les Indes Orientales. Le terme reste longtemps en usage pour désigner un lourd navire au commerce.

Cardan. Subst. m. Système de suspension à axe longitudinal et latéral, permettant à une lampe, un foyer de coquerie, un compas de route, une bannette… de rester à l’horizontale malgré les mouvements du navire.

Carène. Subst. f. Partie immergée de la coque, située sous la ligne de flottaison, souvent opposée à la muraille* (voir aussi âuvres*). Rarement dans la Royale, plus souvent dans la Navy, la carène est doublée de cuivre. Le supplice de la carène : particulièrement cruel, il consiste à lier la victime aux bras et aux jambes et à la faire passer sous le navire, de la proue à la poupe. On hale le supplicié de la poupe en veillant à la tension des cordages de manière à le maintenir contre la carène tout au long du bâtiment. Soit l’homme se noie, soit il est irrémédiablement estropié par les coquillages tranchants.

Caret. Subst. m. Dévidoir permettant aux cordiers de produire un fil brut à partir de chanvre, ou d’autres fibres naturelles (abaca*, lin…). Après filature, c’est le fil de caret qui sert de matière première à la fabrication des cordages de tous types.

Cargue. Subst. f. Cordage courant du haut en bas des voiles trop grandes pour carguer* la voile à bras, et servant à l’étouffer, limiter sa prise au vent. Le Cargue-fond sert à remonter la bordure d’une voile carrée contre sa vergue. Le Cargue-point sert à remonter le point* d’écoute ou d’amure d’une voile carrée contre sa vergue.

Carguer. Verbe t. Replier une voile pour la ferler* sur sa vergue*. On peut carguer à bras, pour les voiles dont la taille le permet, ou à l’aide des cargues*. Syn : Étouffer. Ne pas confondre avec Ariser*.

Carlingue. Subst. f. Poutre longitudinale servant à renforcer la quille à l’intérieur de la coque. Elle est placée au-dessus des varangues*, parallèlement à la quille. Dessus prennent appui les épontilles*.

Caronade. Subst. f. Canon court, trapu, généralement de batterie barbette*. Si sa portée est moitié moindre que celle d’une pièce longue ordinaire, elle projette des boulets plus lourds et de plus fort calibre et elle est à la fois plus facile à manipuler, plus rapide et plus précise, ayant moins de recul et étant pourvue à partir de 1780 d’une molette de visée. Particulièrement meurtrière à courte portée, elle peut être redoutable, chargée à mitraille, contre les ponts d’abordage. On parle de flasque, plutôt que de cul, pour l’arrière d’une caronade.

Carotte. Subst. f. Cylindre de cuivre, pourvu à son extrémité d’un gros boulon. Elles traversent les membrures* de part en part et servent à assembler la coque.

Carré (1). Adj. Se dit d’un gréement dont les voiles sont trapézoïdales et établies sur des vergues, par distinction avec le gréement aurique*.

Carré (2). Subst. m. Salon, pièce à vivre d’un navire. Par métonymie, le « carré » utilisé sans autre précision désigne les officiers (du lieutenant en second au commis) et leur lieu de vie. Sur les gros vaisseaux, il y a le carré des officiers, celui des cadets, celui de la maistrance*.

Carrée. Subst. f. Familier pour désigner le lieu de vie d’une bordée* de matelots.

Cartahu. Subst. m. Fort cordage libre, gréé en bout de vergue, terminé par un œillet à boucle, une estrope* ou une demi poulie qui sert à haler (hisser), ou affaler (descendre) une charge ou un objet du quai au pont, ou du pont à la hune*. La pantoire*, cordage du même type, sert elle à la manoeuvre.

Cartouche. Subst. f. Comme le canonnier à sa gargousse*, le fusilier a sa cartouche, petite poche de papier dans laquelle la poudre d’un tir est pré-pesée. Il la mord pour la déchirer, fait couler son contenu dans le canon. Puis il ajoute la bourre, puis la balle (en la crachant souvent, puisqu’il l’a dans la bouche pour libérer ses mains) et tasse le tout de sa baguette.

Casernet. Subst. m. Ou livre de bord. Le capitaine, ou son secrétaire, y porte jour après jour la position du navire, la distance parcourue depuis la veille, les conditions météorologiques, les rencontres et/ou combats éventuels, les denrées et passagers embarqués ou débarqués à l’escale, l’heure des événements notables, l’état des vivres, et tout ce qui a une influence sur la marche du navire.

Casse-tête (filet de). Loc. Grand filet tendu horizontalement au-dessus du gaillard d’arrière pour garantir la dunette et la timonerie des pièces de gréement qui tomberaient des mâts, pendant la bataille.

Chaînes (de revers). Loc. Gréées au bout des vergues avant un combat, elles restreignent la chute sur le pont (et la tête des matelots) des espars principaux, et elles limitent le passage par-dessus bord d’un matériel précieux dans une longue croisière.

Chaise de gabier. Loc. Siège de corde (quelquefois simplement un gros nœud) gréé au bossoir pour faire monter (ou descendre) un homme le long de la muraille, de façon à le faire passer du canot à bord (ou l’inverse). En général des terriens, les marins mettant un point d’honneur à monter sans cette aide honteuse.

Chaloupe. Subst. f. Canot assez grand pour embarquer une trentaine d’hommes (elle peut atteindre un dizaine de mètres). Elle est mue le plus souvent à la voile (un mât, un beaupré) mais elle peut l’être aussi aux avirons. Elle est utilisée pour les raids à terre, comme allège* ou canot de sauvetage.

Chambre. Subst. f. Pièce ménagée dans les entreponts La grand-chambre est réservée au capitaine. Ici navires de premier et deuxième rang en possèdent plusieurs, dont une chambre de réception où l’amiral réunit ses capitaines. Celles des navires de sixième rang possèdent des parois amovibles pour dégager les ponts inférieurs pendant le combat. La chambre de veille se trouve généralement derrière la timonerie, sous la dunette et contient cartes et matériel de traçage, compas répétiteur, horloges, baromètres et autres matériels de navigation. À sa porte, le banc de quart sur lequel l’officier veille pendant son quart.

Chape. Subst. f. Deux pièces de bois réunies par un (des) axe(s) autour duquel (desquels) tournent le(s) réa(s). Un seul axe et un seul réa forment une poulie, deux (ou plus) axes et deux (ou plus) réas forment une moufle*.

Chapelle (faire). Loc. Le moment où la vague venue de l’arrière rattrape le navire et submerge le gaillard d’arrière. Elle peut dépaler* le navire d’un coté ou de l’autre, qui présente alors son travers à la lame suivante, position très dangereuse, qui peut le faire chavirer.

Charançon. Subst. m. Désigne à la fois le coléoptère nuisible parasite des céréales (épeautre, blé, riz…) de la famille des curculionidés ; et sa larve, compagne fidèle du matelot, hôtesse des biscuits de marin dès le dixième jour de mer, au point qu’il est considéré comme un apport protidique bienvenu.

Charge. Subst. f. Quantité de poudre tassée dans l’âme du canon (ou du mousquet). La charge détermine la puissance et la portée du tir. Elle est pré-mesurée dans les gargousses* pour le canon, dans des cartouches* pour les mousquets* ou les pistolets*.

Charpie. Subst. f. Amas de fils permettant de faire des pansements. Au XVIII°, le mot est réservé à la médecine.

Chasse. Subst. f. Situation dans laquelle deux navires (au moins) se poursuivent l’un l’autre. Le mot désigne tant la position du chassé que celle du chasseur : tous deux sont en chasse.

Chasse-marée. Subst. m. Navire hauturier de Bretagne, rapide et très manœuvrant, à deux mâts sans hunier* gréant deux voiles au tiers et un ou plusieurs foc(s) sur un court beaupré. Ils servaient le plus souvent à la pêche (Manche, Terre-Neuve, Golfe de Gascogne), mais aussi à la contrebande et… aux douanes.

Château. Subst. f. Superstructure au-dessus du pont supérieur, sur toute la largeur du navire. Cette notion de noblesse, et de bastion, fait que le château désigne souvent la superstructure arrière, appuyée ou traversée par le mât d’artimon* car c’est le domaine réservé des officiers et il abrite, fonction de la taille du bâtiment, les chambres* du capitaine et des officiers supérieurs, celles de navigation ou de réception. Il est ceint du couronnement * et ses fenêtres ouvrent sur le tableau*. Ant : Gaillard*.

Chebek. Subst. m. Ou. Bâtiment maure en usage en Méditerranée, un mât à voilure latine et un bout-dehors sur lequel est gréée un clinfoc. Il peut aussi être mu par une trentaine de rameurs. Pourvu d’une espingole* ou d’une pièce de six, c’est l’une des embarcations préférées des pirates d’Afrique du nord.

Choquer. Verbe t. Ramener, contrarier ou inverser la position naturelle d’une voile, d’un espar, d’une manœuvre. Il s’agit de modifier la voilure et la manière dont elle porte au vent, pour s’arrêter, virer de bord, libérer la tension trop forte sur une voile ou un mât.

Chouquet. Subst. m. Pièce de bois femelle fixée à la tête d’un mât* inférieur dans laquelle vient s’engager l’élongis* du mât supérieur, de manière à en assurer l’axe. Le chouquet de grand-hune maintient le grand mât de hune solidaire du grand mât. (Voir mât*) On utilise aussi Chouque, au féminin.

Chronomètre. Subst.m. Le mot désigne au XVIII° une horloge de marine, ou garde-temps*, essentielle pour la détermination de la longitude par la méthode dite « par la méridienne », qui combine son emploi avec celui du sextant*.

Civadière. Subst. f. 1. Grand vergue de beaupré*. 2. Les voiles carrées qui se gréent au dessous de cet espar : civadière et – sur un vaisseau de bonne taille – contre-civadière.

Claire-voie. Subst. f. Claie de bois croisé recouvrant les ouvertures dans le pont, qui donnent lumière et aération aux chambres. Cernée d’un hiloire*, les claires-voies sont recouvertes d’un capot* par grosse mer. Syn : Caillebotis.

Clavesin. Subst. m. Sur une frégate (ou un navire de taille supérieure) grande pièce ménagée entre la grand-chambre* et les cabines qui donne sur le pont. Elle peut servir au capitaine d’antichambre, de chambre ou encore voir ses cloisons disparaître (pour augmenter la surface de la grand- chambre) ou se multiplier (pour ménager des cabines supplémentaires).

Clin. Subst. m. Disposition dans laquelle les bordages d’une embarcation se chevauchent l’un l’autre, plutôt que d’être bord à bord. La yole* est une embarcation à clins.

Corne. Subst. f. Vergue* oblique destinée à porter une voile aurique, et notamment celle dite ourse d’artimon, pour les vents arrière ou sous le travers*.

Commissaire. Subst. m. Officier marinier chargé de ravitaillement, de la gestion des stocks et de la tenue des comptes d’un navire. Sur les vaisseaux modestes, on parle d’écrivain du bord. Dans la Royale, il rendait ses comptes au commissaire de port, un peu comme un subrécargue* à son armateur.

Compas (1). Subst. m. Boussole de marine, assujettie au pont dans l’habitacle* de timonerie* et montée sur cardans* (on dit ici compas de route). Il comporte une plaque ronde avec la rose* des vents, une flèche non aimantée indiquant le cap et un trait symbolisant la ligne* de foi. Il y a en général au moins deux autres compas (dit répétiteurs), l’un dans la chambre des cartes, l’autre dans la grand-chambre*.

Compas (2). Subst. m. Instrument composé de deux pointes sèches jointes par une charnière, il sert à reporter angles et longueurs sur une carte pour tracer la route* d’un navire.

Connaissement. Subst. m. Liste de ce qui est embarqué à bord, établie par le commissaire* ou l’écrivain du bord et remise au capitaine et/ou à l’armateur. Il y a un connaissement par type de matériel (denrées, armes, outils…) et tous sont réunis dans le manifeste*.

Conserve. Subst. f. Navire dont la route est commune à celui depuis lequel on le désigne.

Coq. Subst. m. Le cuisinier du bord. Même si ce n’est pas une règle stricte, il a en général grade de quartier-maître (maître-coq), voire plus s’il n’y a pas de commissaire* de bord et qu’il sait lire, écrire et compter.

Coquerie. Subst. f. Cuisine du bord. Un lieu très surveillé tant l’utilisation du feu à bord de navires construits de bois, de corde et de goudron est dangereuse.

Coqueron. Subst. m. Compartiment extrême de la cale, à la proue ou à la poupe, que sa disposition rend peu propice au stockage de produits encombrants ou de nécessité quotidienne. Dans certains navires, ils servent de réserves d’eau supplémentaires. Inconfortable mais faciles à aérer par une manche posée sur la gatte d’écubier, le coqueron avant est également utilisé pour mettre aux fers les prisonniers ou les matelots mis aux fers.

Corne. Subst. f. Espar placé en oblique sur un mât et soutenant la partie supérieure d’une voile aurique* dont la partie inférieure est bordée sur la bôme* ou gui*. Les couleurs* sont hissées sur la corne d’artimon, et flottent donc derrière la brigantine*.

Corne à poudre. Subst. f. Flasque de cuir à bec métallique, emplie de poudre. Elle permet d’amorcer les lumières* d’un canon* ou de charger un mousquet en l’absence de cartouche*.

Corsaire. Subst. m. 1. Navire armé en course* pour le compte d’un armateur privé et bénéficiant de lettres de marque (ou de course) délivrées par les autorités maritimes lui donnant le droit d’arraisonner les navires ennemis (de commerce ou de guerre) au bénéfice de l’armateur et pour le bien de la patrie reconnaissante, qui n’omet pas cependant de prendre sa part du butin.                 2. Membre de l’équipage d’un corsaire.

Corvette. Subst. f. Navire armé de sixième classe, entre la frégate* et le brigantin*. trois-mâts portant beaucoup de toile. Syn : Schooner

Cotre. Subst. m. Embarcation à barre franche qui peut être mue à bras, même si elle est pourvue d’un mât pour une grand-voile, quelquefois d’un beaupré pour un foc et une trinquette voire d’une cabine sommaire, il est couramment employé au XVIII° pour la pêche côtière ou la contrebande. Pourvu d’une pièce légère, il sert aux douanes, à la surveillance des côtes.

Cotriade. Subst. f. (ou Chaudrée en Normandie) Soupe de pêcheur bretonne, faite de poissons peu nobles et de pommes de terre, c’est le quotidien sur les côtes de France au XVIII°, de Luçon à Dunkerque.

Couchette. Subst. f. Lit aménagé dans une cabine et solidaire du bordage. C’est-à-dire que, contrairement à une branle* ou à une bannette*, elle est solidaire du navire, et suit donc roulis et tangage. Elles garnissent en général la cabine commune des sous-officiers.

Couleuvrine. Subst. f. À mi-chemin entre un gros fusil et un petit canon, elle est montée sur un axe, sur la dunette*, le gaillard* ou l’avant d’un canot (voire la hune* de grand mât), chargée à mitraille ou à biscaïen* et pointée sur l’ennemi en cas d’abordage. Syn : Espingole, Mousqueton.

Coup de vent. Loc. Mauvais temps soutenu, pas encore tempête, mais qui peut le devenir. La Risée*, elle, ne dure pas.

Coupée. Subst. f. Ouverture pratiquée dans un bord pour y placer une descente, une échelle. L’échelle de coupée (la plus citée mais non la seule) désigne l’ouverture pratiquée dans les lisses et pavois sur les flancs du navire et qui permet de monter â bord par le pont supérieur. Sur les navires de premier rang, à trois ponts et plus, cette ouverture donne sur un pont inférieur, le pont découvert étant trop haut sur l’eau pour permettre un accès aisé.

Couple. Subst. m. Pièce de bois courbe, montant de la quille au plat-bord sur les deux côtés du navire, et sur laquelle sont fixés les bordages*. C’est la série des couples, montée perpendiculairement à l’étrave*, qui définit la ligne des œuvres* vives du navire, donc sa stabilité, sa tenue au vent et à la mer, etc. À couple signifie « Bord à bord ».

Couronnement. Subst. m. Le haut de la poupe à l’arrière de la dunette* ou du gaillard* d’arrière, surmontant le château* de poupe. Par extension, la décoration qui l’agrémente.

Course. Subst. f. Situation d’un navire investi d’une mission de poursuite et de destruction (ou prise) de navires ennemis à sa portée. C’est généralement la mission des navires corsaires*, qui disposent alors de lettres de marque délivrées par les autorités maritimes. On dit aussi Caprerie*. La course accordée aux navires de guerre en récompense s’appelle plus facilement dans ce cas la croisière*.

Coursive. Subst. f. Galerie horizontale de circulation ménagée dans les parties séparées en pièces (cabines ou soutes*) des ponts inférieurs ou des entreponts. Les parois qui la forment sont amovibles sur un bâtiment de guerre.

Couteau. Subst. m. Pas de matelot sans couteau. Il sert à tout à bord : aux épissures, au dîner, aux disputes… Une sorte de griffe rétractile qu’un marin sort à toutes occasion.

Coutelas. Subst. m. Grand couteau de combat à lame droite et garde courte ou inexistante. Tout marin au long cours, commerce ou Royale, en possède un, pour parer à tout aux escales sauvages, même s’il préfère porter au quotidien un simple couteau de travail. On parle aussi de sabre d’abattis (ou d’abattage).

Coutil. Subst. m. Toile croisée et serrée en fil de lin plus ou moins grossier, et plus tard en coton, qui sert à la confection des voiles, mais aussi à celle de la plupart des culottes et pantalons de marin.

Croisière. Subst. f. Activité de recherche d’ennemis ou de proies dans un secteur déterminé de l’espace maritime, et dans le cadre d’une mission précise. Comme on le voit, elle n’a nullement le sens d’aujourd’hui et on ne s’y amuse pas beaucoup.

Cueille. Subst. f. Largeur d’une pièce de toile à voile. Syn. Laize*.

Culée. Subst. f. Recul, s’agissant d’un navire, pas d’un canon.

Culer. Verbe, t. Faire marche arrière, reculer sous l’action du vent, du courant, d’une vague…

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Dalot. Subst. m. Ouverture pratiquée dans le bas du pavois*. Il permet l’évacuation de l’eau (lames, embruns, pluie ou simplement lavage à grande eau). Il en existe sur les ponts inférieurs, calfatés en dehors des corvées de nettoyage, et d’autres encore dont les dalots de la gatte*.

Dame de nage. Subst. f. Creux ménagé dans le plat-bord d’une embarcation et destiné à recevoir les avirons.

Déborder. Verbe t. 1. Littéralement, « dépasser du bord », i.e. en saillie par rapport au corps principal du navire. 2. Quitter, s’éloigner du bordage, pour une embarcation par rapport à une autre.

Déferler. Verbe t. 1. Déployer une ou des voile(s), la (les) libérer de sa vergue. Ant : Ferler*. 2. Se dit d’une vague qui se brise en écumant.

Dégorgeoir. Subst. m. Instrument servant à gratter les résidus de poudre et de bourre dans l’âme du canon. Syn : Tire-bourre.

Dépaler. Verbe t. Être soumis à la dérive, quand le navire est encalminé*, par exemple. S’il y a danger, on dit Drosser*.

Déraper. Verbe t. Dernière manœuvre pour lever l’ancre avant l’appareillage. On dit aussi d’une ancre qu’elle dérape lorsqu’elle « gratte » les fonds sans pouvoir s’y accrocher.

Dérive. Subst. f. Mouvement du navire non désiré, sous l’influence de vents ou de courant gênant la marche qu’il s’est fixée. La dérive existe toujours, plus ou moins importante selon les conditions météorologiques et le navire concerné.

Descente. Subst. f. Escalier sans contremarche pour passer d’un niveau à un autre. En principe, au contraire de l’échelle*, droite, la descente est légèrement penchée pour permettre d’y monter ou d’en descendre sans utiliser les mains… à condition d’être marin évidemment.

Deshaler. Verbe t. Déplacer le navire au moyen de ses amarres ou de cordages (pour le sortir d’un goulet, d’un échouement, etc.). Par extension, progresser avec effort. On n’écrit Déhaler que plus tardivement, vers 1850.

Dévente. Subst. f. Partie de la mer, proche d’une côte, et que cette côte préserve du vent.

Doris. Subst. m. Canot annexe de bateau de pêche, fond plat, non ponté, manœuvré à la godille, que les terre-neuvas utilisaient pour mouiller les lignes de fond.

Doubler. Verbe t. Franchir un point précis repérable, sur la côte. (Voir aussi Arrondir*)

Drague. Subst. f. Gros cordage qu’on laisse traîner derrière le navire. Généralement terminée par un grappin (pour récupérer une ancre), quelquefois d’une manche conique en toile à voile, pour pêcher, si elle est garnie d’un filet, ou faire un prélèvement des fonds. Elle est aussi utilisée comme ancre flottante* pour limiter la dérive ou encore corriger temporairement un défaut de voilure qui le déporte d’un côté ou d’un autre ; ou encore comme traînard* pour ralentir le navire.

Draille. Subst. f. Cordage ridé* en biais entre deux mâts et qui sert de support sur lequel on peut gréer une voile (draille de foc), ou poser une toile en guise de taud* pour abriter la dunette, par exemple.

Drisse. Subst. f. Cordage (voire palan pour les voiles les plus grandes) qui sert à hisser à sa place la vergue gréée de sa voilure, ou la voile elle-même s’il s’agit d’une voile d’étai, ou encore les pavillons ou les signaux. De façon générale, la drisse monte dans le gréement et la drosse* descend vers les œuvres vives.

Droguet. Subst. m. Toile grossière servant à confectionner des vêtements de travail. C’est en général la toile des pauvres.

Drome. Subst. f. Ensemble des pièces de rechange en bois (mâts, espars, avirons…) disposées et/ ou stockées en général sur le pont supérieur.

Drosse. Subst. f. Type de cordage. De façon générale, la drisse* agit en montant dans le gréement et la drosse en descendant vers les œuvres vives. Les drosses de safran sont les cordages (ou chaînes, filins, câbles…) qui relient la roue* de gouvernail au safran, en passant par les palans* de retenue.

Drosser. Verbe t. Être détourné de son cap (par un courant, le vent, l’impossibilité de manœuvrer…) vers un danger : la côte, un récif, un autre navire, le quai, etc. Être drossé à la côte est l’un des périls les plus fréquents qui menacent un bâtiment. Le navire, pris par la brise* de mer, un vent contraire ou un courant sous-marin, est irrémédiablement entraîné vers le rivage… et le naufrage. (Voir aussi Dépaler*)

Dunette. Subst. f. Le pont au-dessus du château*, à l’arrière. C’est aussi quelquefois, sur les vaisseaux imposants à trois ponts, une superstructure venant encore s’ajouter au-dessus du château lui-même.

e

Eau (douce). Subst. f. Elle est évidemment cruciale à bord. Elle sert à boire, on s’en doute, mais aussi à dessaler la viande pour la rendre consommable et c’est là la moitié au moins de son emploi. De plus, malgré les précautions, l’eau se corrompt, devenant en quelques semaines un vrai bouillon de culture. On compte, dans le meilleur des cas, quatre litres par homme et par jour. Autant dire que se laver, soi-même ou ses vêtements, à l’eau douce n’est envisageable que pour quelques privilégiés, lorsque le navire est à pleine réserve et ne doit faire qu’une courte croisière. D’où l’importance des aiguades* pour des navires qui partent pour six mois, voire trois ans pour les baleiniers, par exemple.

Échelle. Subst. f. Escalier droit sans contremarche pour passer d’un niveau à un autre. En principe, au contraire de la descente*, légèrement penchée, l’échelle est droite et ne permet pas d’y monter ou d’en descendre sans utiliser les mains.

Échouage. Subst. m. Mise au sec volontaire (pour radoub, réparations, etc.). La plupart des terriens utilisent ce mot à la place de Échouement.

Échouement. Subst. m. Mise au sec accidentelle. Situation extrêmement dangereuse, même si la coque ou la mâture (un choc sur la quille désolidarise les mâts) n’ont pas subi de dégâts importants, le navire peut être engagé*, coincé sur un récif, un banc de sable, et le ressac ne tarde pas alors à le couler.

Éclisse. Subst. f. Gros éclat de bois, acéré. Les éclisses sont particulièrement dangereuses au cours d’un combat, quand les boulets adverses font voler en éclats la drome*, les mâts, les superstructures ou la muraille*.

Écoute. Subst. f. Cordage servant à orienter une voile et à l’amarrer à ses coins (ou points). Les écoutes des points supérieurs sont fixées aux vergues, celle au vent s’appelle « bras* ».

Écoutille. Subst. f. Ouverture dans un pont, dotée d’une descente* (ou d’une échelle*) fixe, et permettant de passer d’un pont à l’autre. Elle est fermée par un capot* (plein) ou un caillebotis* (ajouré) et bordée d’un hiloire* empêchant le plus gros de l’eau de s’y engouffrer. La plus large est au pied du grand mât, et sert au chargement. La plus fréquentée est celle du gaillard d’avant par laquelle passe l’équipage au changement de quart.

Écoutillon. Subst. m. Petite écoutille permettant le passage d’un homme dans certaines partie» peu accessibles de la cale ou des entreponts.

Écouvillon. Subst. m. Brosse cylindrique garnie de peau de mouton, fixée au bout d’un long manche, et utilisée pour nettoyer ou graisser l’âme des canons (ou de n’importe quelle arme à feu de l’époque). Il est utilisé entre chaque tir (écouvillonner) pour ôter les restes de poudre et de bourre qui pourraient gêner le tir suivant.

Écubier. Subst. m. Chacune des ouvertures ménagées à l’avant du navire, de chaque coté de l’étrave, pour le passage des chaînes d’ancre principalement, mais aussi de câbles d’amarrage ou de touage*.

Élingue. Subst. f. Cordage dont on entoure les fardeaux pour avoir prise sur eux et les soulever. On utilise aussi le verbe Élinguer pour « Entourer un fardeau de cordage pour le soulever », mais aussi pour « Faire courir une élingue d’un point à un autre, en faisant un nœud à chacun des points ». Ainsi les haubans* élingués servent d’échelle vers les haut mâts. Par ex. Cordage, gros filin dont les deux extrémités sont garnies d’une épissure ou de griffes, qui entoure ou agrippe, par en dessous, un corps lourd pour permettre de le charger ou de le décharger à l’aide d’un palan.

Élonger. Verbe t. 1. Longer une côte, un autre navire, approcher par le flanc. 2. (plus récent) Allonger un câble, l’étendre, l’étirer dans le sens de la longueur.

Élongis. Subst. m. 1. Entremise, raidisseur transversal servant à renforcer localement des bordés, sur les ponts ou la coque. 2. Pièce de bois mâle fixée au talon* d’un mât* supérieur venant s’engager dans le chouquet* du mât inférieur, de manière à en assurer l’axe.

Embelle. Subst. f. 1. Partie du pont supérieur comprise entre les gaillards d’avant et d’arrière. On dit plus facilement tillac* pour un commerce. 2. Amarre tirant par le travers du navire.

Embosser. Verbe t. Amarrer fortement, avec l’idée de contraindre. Voir Bosse*.

Embosser (s’). Verbe int. Amarrer ensemble deux navires par des embossures*.

Embossure. Subst. f. Solide nœud fait sur une amarre.

Embouquer. Verbe t. S’engager dans une passe étroite : un chenal, un goulet, un estuaire, etc. Débouquer signifiant bien sur « sortir d’une passe étroite ».

Embraquer. Verbe t. Tirer avec force. Haler une manœuvre* dans le but de la rider*. On haie* (tire), on embraque (souque) puis on ride (tend et fixe) une manœuvre*. Syn : Étarquer*.

Empanner. Verbe t. Stopper le navire en gardant la toile haute. Le principe est de disposer les voiles de telle sorte que leurs poussées se contrarient. Voir Virer* lof pour lof.

Emplanture. Subst. f. 1. Position des mâts par rapport aux baux*, la façon dont ils sont plantés dans le navire, et donc la façon qu’ils ont de distribuer la force des voiles. On ne parle pas ici de leur inclinaison, cela, c’est la Quête*. 2. Encaissement destiné à recevoir le pied d’un bas-mât.

Empointure. Subst. f. Angle supérieur d’une voile carrée où de rejoignent les coutures de ralingues. Chaque ris a aussi son empointure, l’endroit où se rejoignent la couture de ralingue et la couture de ris.

Encablure. Subst. f. Mesure, équivalant à 195 mètres, utilisée pour les câbles d’ancre, puis par extension pour estimer d’autres longueurs.

Encalminé(e). Adj Se dit d’un navire contraint à l’inertie par l’absence totale de vent.

Enfléchures. Subst. f. Élingues frappées perpendiculairement aux haubans, formant ainsi des échelons qui permettent de grimper dans la mâture.

Enfourner. Verbe t. Plonger la proue dans la vague suivante quand, au tangage*, la poupe se soulève.

Engager. Verbe t. Un navire est dit « engagé » quand, à la suite d’un événement quelconque (risée, grain, échouement…) il reste sur un bord, perpendiculairement à sa position normale, mâts et quille affleurant l’eau. Une position délicate, voire irrémédiable si les conditions ne se prêtent pas aux mesures immédiates qui peuvent empêcher le naufrage.

Enverguer. Verbe t. Fixer une voile par son bord supérieur à une vergue encore nue.

Envoyer. Verbe t. 1. Hisser, s’agissant de pavillons ou de couleurs. 2. Effectuer la manœuvre des voiles pour virer de bord.

Épave. Subst. f. À la fois la coque échouée d’un navire perdu, et les objets qui s’en détachent et s’échouent sur la grève.

Épisser. Verbe t. Entrelacer les torons* de deux cordages pour les assembler l’un à l’autre.

Épissoir. Subst. m. Outil en forme de poinçon permettant d’écarter les torons* d’un cordage pour l’épisser.

Épissure. Subst. f. Entrelacement assemblant les torons* de deux cordages.

Épontille. Subst. f. 1.) Pièce de bois ou de fer verticale servant d’étai interne aux baux. Ils soutiennent les différents ponts. 2. Étai de bois maintenant un navire sur sa quille à sec.

Équipage. Subst. m. Ensemble des hommes ins­crits au rôle*, du mousse au capitaine.

Équipet. Subst. m. Placard de rangement pourvu de dispositifs empêchant les objets qui y sont rangés de tomber au tangage ou au roulis.

Erre. Subst. f. La vitesse acquise du navire quand il cesse d’être propulsé, indispensable pour que l’appareil à gouverner joue son rôle, notamment au changement d’amures.

Erseaux. Subst. m. p. Anneaux de cordage (ou de fort cuir) servant à faire coulisser les voiles d’étais sur les étais.

Escarbit. Subst. m. Petit récipient de bois à deux bacs utilisé par les calfats qui y humectent ou y graissent leurs ciseaux à bois. L’un des bacs contient du suif et l’autre de l’étoupe mouillée.

Espar. Subst. m. Longue pièce de bois travaillé. Selon son diamètre et sa longueur, il peut servir de mât*, de beaupré*, de vergue*. Les espars en général désignent l’ensemble du bois du gréement. Les espars de rechange font partie de l’équipement indispensable pour un navire en croisière, car la casse est, sinon fréquente, au moins habituelle, notamment sur un navire de guerre amené à surtoiler pour une chasse, à s’exposer aux tirs ennemis. Une voile mal gréée fendant son mât, un coup de vent brisant les vergues, des boulets chaînés pointés à démâter, tout concourt à mettre en danger le « moteur » du navire.

Essarder. Verbe t. Nettoyer, éponger.

Estains. Subst. m. p. Derniers couples* à l’arrière d’un navire soutenant la charpente arrière, l’arcasse*, laquelle soutient le château*.

Estime. Subst. f. Position approximative déduite des informations portées sur le livre de loch (cap et vitesse) corrigées autant que possible de l’éventuelle dérive. Cette position à l’estime est faite quand les observations ne sont pas possibles du fait de la météorologie (brouillard cachant les astres, forte mer empêchant les mesures…) ou quand un instrument (sextant, chronomètre) manque.

Estrope. Subst. f. 1. Anneau formé par une bande de fer ou par un cordage aux deux extrémités épissées l’une sur l’autre, que l’on ajuste dans la rainure d’une poulie, d’une moque* ou dont on capelle* un espar*. L’estrope de gouverne est le cordage qui retient les avirons d’un canot (ou tout autre embarcation mue à bras et sans dame de nage) dans les tolets*. 2. La dragonne assurant à la main le manche d’une arme blanche, hache d’abordage, sabre ou coutelas.

Étai. Subst. m. Fort cordage ridé* vers l’avant à la tête d’un mât destiné à le consolider contre les efforts qui s’exercent sur lui. Par vent de travers, pour améliorer la marche, Pétai sert aussi de draille* sur laquelle on peut gréer des voiles triangulaires (comme les focs) dites voiles d’étai. Les étais ridés vers l’arrière sont appelés Galhaubans*.

Étale. Subst. f. Marée basse. Opposé à Plain*. Voir Marée.

Étaler. Verbe t. Faire face à, résister à.

Étambot. Subst. m. Pièce de bois qui, prolongeant la quille du navire jusqu’au tableau* de poupe, est destinée à porter le safran*. On mesure un navire de l’étrave* à l’étambot.

Étançon. Subst. m. Contrefort de bois, fixé en biais entre les bordages et les barrots*, destiné à renforcer la rigidité. En charpente de bâtiment, on dirait un « corbeau ».

Étarquer. Verbe t. Tendre (rider*) le plus possible l’un des côtés d’une voile. Syn : Embraquer*.

Étouffer. Verbe t. Replier une voile pour l’empêcher de prendre le vent. Syn : Carguer*.

Étoupe. Subst. f. Partie la plus grossière de la filasse, résidu du chanvre employé en corderie.

Étoupille. Subst. f. Tresse (d’étoupe à l’origine) serrée qui brûle lentement et sert à allumer la lumière d’un canon chargé. On dit aussi Mèche lente.

Étrave. Subst. f. Parue en saillie, sur la proue, où se rejoignent les bordages de la coque. Souvent renforcée d’un bois plus dur et/ou doublée de cuivre, car c’est elle qui fend l’eau au niveau de la guibre*. On mesure un navire de l’étrave à l’étambot*.

Éviter. Verbe t. Dériver par rapport à un (des) point(s) d’amarrage fixe, ancre ou bitte. Sur un mouillage inconnu, la zone d’évitement doit être soigneusement estimée pour éviter l’échouage (ou pire).

f

Failli. Adj. Péjoratif asséné à un individu peu digne de confiance, selon son étymologie. Mais il est utilisé sans arrêt, un peu comme « foutu », disons.

Falo. Subst. m. Lanterne sourde.

Fanandel. Subst. m. (Arg.) Quidam digne d’intérêt. Dans l’argot des années cinquante, on dirait peut-être un « affranchi ».

Faseyer. Verbe t. Battre au vent, pour uni- v.il, que le vent ne gonfle pas.

Faubert. Subst. m. Balai de fils de caret*, servant à sécher les ponts après le passage des pierre à briquer*.

Faux étai. Subst. m. Sur les navires de guerre, les étais* sont doublés, voire triplés, par de faux étais (ou sous étais) de moindre section, nu cas où un boulet sectionnerait l’étai principal, mais aussi lorsque les manœuvres violente» (ou le vent) risquent de solliciter trop les haut mâts, qui pourraient rompre.

Faux-pont. Subst. m. Niveau intermédiaire entre deux ponts qui ne couvre pas toute la longueur du navire, mais toute sa largeur. Il peul être mobile. Il sert à l’aménagement des cabines des officiers subalternes ou d’espaces de stockage.

Fémelot. Subst. m. Cette charnière de gouverne est double, une de chaque côté du safran*. C’est une longue ferrure plate fixée à l’étambot* d’une part, au l’un des bords intérieurs (droit ou gauche) du safran d’autre part. Dotée d’un œil dans lequel passe l’aiguillot*, elle agit pour orienter le safran quand les drosses* tirent sur l’aiguillot droit pour aller à tribord, ou sur l’aiguillot gauche pour aller à bâbord.

Ferler. Verbe t. Replier et arrimer la voile par l’avant de la vergue, après l’avoir carguée*. Replier un pavillon* sur lui-même. On dit aussi Déventer (rare).

Feu (de bordée). Subst. m. Les canons tirent ensemble, par bordée*. Opposé à Feu de file*.

Feu (de file). Subst. m. Les canons tirent l’un après l’autre, au fur et à mesure que leur cible passe devant leur sabord. On dit aussi Feu roulant. Opposé à Feu de bordée*.

Figure de proue. Subst. f. La sculpture, représentation humaine le plus souvent, qui est placée au-dessus de l’étrave et sous la liure de beaupré est bien plus qu’un ornement. Elle personnifie le navire, lui donne un visage et une personnalité. Son importance est grande dans le tissu de superstitions qui hante le marin.

Filer. Verbe t. Laisser courir un cordage au flot, le dérouler de façon continue : filer le loch*. Filer l’amarre revient à détacher le cordage qui retient le navire en le laissant sur la bitte ou sur l’ancre, pour pouvoir partir plus vite par exemple.

Filer son câble. Loc. Déserter, partir en douce, filer à l’anglaise, fuir sans demander son reste. L’expression fait référence à filer le loch*, d’où la notion de vitesse et de discrétion. Couper ses câbles, dans le même langage familier, signifie rompre une relation amoureuse.

Filets d’abordage. Subst. m. p. Tissage de cordes tendu entre les haubans* et destinés à empêcher, ou à gêner, la montée à bord d’un abordage ennemi.

Flamme. Subst. f. Étendard de forme allongée, terminé en pointe ou double pointe. Seuls les navires de guerre en portent une, différente selon le grade, l’escadre et la fonction de leur commandant. Voir Guidon*.

Flèche. Subst. f. Dans un gréement aurique, désigne le mât, ou la voile, établi au dessus de la corne*.

Flibot. Subst. m. Flûte* légère, souvent utilisée par la Compagnie des Indes hollandaise (VOC).

Flot. Subst. m. Marée montante. Opposé à Jusant*. Les marées montantes entraînent, dans certaines mers, de forts mouvements d’eau près des côtes appelés courant de flot.

Flûte. Subst. f. Bâtiments faits pour la charge, ayant, par conséquent, les varangues plates et les façons très arrondies et renflées. Les flûtes marchent peu, mais se comportent bien à la mer, résistent à la lame, et ont l’avantage de naviguer avec peu de monde ; elles portent de 300 à 900 tonneaux ; leur mâture et leur gréement sont les mêmes que ceux d’une frégate ; arrondies par l’arrière, elles n’ont ni tableau ni bouteille ; le gouvernail porte sa barre au ras du couronnement. Lourde et lente, elle est surtout utilisée au commerce en raison de sa grande capacité de transport.

Foc. Subst. m. Voile triangulaire gréée sur une draille* reliant le beaupré* aux mâts* supérieurs de la misaine* (mât de hune de misaine et petit mât de perroquet de misaine). Sur un vaisseau, on en compte généralement quatre, de l’étrave au bout du beaupré : trinquette*. petit foc, grand foc, clinfoc (ou faux foc) ; mais d’autres existent, sorte de bonnettes d’avant, ancêtres du spinnaker : foc en l’air, foc vedette et haha.

Fraîchir. Verbe t. Augmenter en puissance, s’agissant du vent.

Franc-bord. Subst. m. Partie émergée de la coque, entre la surface de l’eau et le plat-bord*.

Frapper. Verbe t. Fixer un cordage à l’aide d’une pièce métallique (manille, mousqueton, poulie à crans). Sans métal, on dit « amarrer ».

Frégate. Subst. f. Navire de guerre à trois mâts, deux ponts et comptant de vingt à quarante bouches à feu, sur au moins une batterie* couverte et une barbette. Entre 200 et 250 hommes à servir. Fines, portant beaucoup de toile, très manœuvrantes, elles sont taillées pour la vitesse sans sacrifier à la puissance de feu. Elles constituent des unités indépendan­tes. Dans une escadre, elles jouent le rôle de 1a cavalerie légère et de l’estafette. Elles servent aussi de courrier et de transport de personnalités. Le navire roi des guerres d’Amérique.

Frères de la côte. Loc. Confrérie des pirates écumant les Caraïbes à la fin du XVII°. Elle a ses règlements (la Charte), son argot et sa base de repli (Île de la Tortue). L’expression elle-même et le langage qui lui est associé se sont étendus bien au-delà de l’âge d’or de la confrérie et de ses frontières géographiques. S’ils s’appellent entre eux « Gentilshommes de fortune », à cause de la charte, de la pseudo élection du capitaine, etc. ils sont pas de tendres romantiques se battant au fleuret sur un pont propre en attendant qu’on détache la belle du mât… Alexandre.

Fronteau. Subst. m. Prolongement des bordés du gaillard d’arrière au-dessus de la timonerie, et du pont principal.

Fusée. Subst. f. Extrémité effilée d’un mât, ou dun espar, quelquefois dotée d’une poulie. Notons que les fusées, projectiles de feu d’artifice, s’utilisent aussi sur un navire. Notamment comme signal de nuit.

Fusil. Subst. m. Pièce métallique d’un mousquet* (ou d’un pistolet*) portant au-dessus le chien* et la lumière*, et au-dessous le pontet et la détente.

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Gabier. Subst. m. Matelot spécialisé dans les manœuvres du beaupré, des hautes voiles, et du gréement des hauts. C’est un peu l’aristocratie de l’équipage (opposé au Mataf*), car ce sont les hommes les mieux amarinés* d’un bâtiment.

Gaffe. Subst. f. Longue pique dont le bout ferré est assorti d’un crochet. Elle sert d’allonge pour crocher (gaffer) un canot, un cordage, une épave…

Gaillard. Subst. m. Superstructure au-dessus du pont supérieur, couvrant toute la largeur du navire. Si sa position n’est pas spécifiée (arrière ou avant), c’est le gaillard d’avant. Opposé au château* ou à la dunette*, il est traversé par (ou appuyé sur) le mât de misaine* et abrite en général la cambuse* et la coquerie*. C’est le domaine de l’équipage où les hommes de repos peuvent s’occuper du moment qu’ils ne gênent pas la manoeuvre.

Galerne (vent de). Subst. f. Vent soufflant de l’ouest-nord-ouest.

Galhauban. Subst. m. Étai longitudinal soutenant les mâts vers l’arrière. Comme ils ne portent pas de voiles, contrairement aux étais d’avant, les gabiers les utilisent souvent pour se laisser glisser vers le pont sans descendre par les haubans et enfléchures.

Galipot. Subst. m. Mastic, mélange de résine et de matières grasses, que l’on étale à chaud sur les surfaces â protéger de l’eau de mer (carène, pièces métalliques, etc.)

Gambes de revers. Subst. f. p. Haubanage inférieur de la hune*. Il part du mât, sous la hune, et rejoint les bords extérieurs de la plate-forme. Leur ascension est particulièrement acrobatique puisque alors le gabier* se trouve à l’envers, la tête en bas, avant de faire son redressement sur la hune.

Garcette. Subst. f. Cordage court tressé cousu aux laizes* de la voile au niveau du ris* pour augmenter ou diminuer la surface de toile au vent (prendre ou larguer un ris). Voir aussi Raban*. Elle sert aussi à « appuyer » un ordre sur le dos du matelot récalcitrant, le fustiger. Le coup de garcette (1835) a survécu à la garcette elle-même.

Garde-feu. Subst. m. Étuis cylindriques de cuir fort, fixés dans une caisse de bois et destinés à préserver les gargousses* des étincelles.

Garde-temps. Subst. m. Nom plus couramment utilisé par les marins pour Chronomètre* ou horloge de marine. Voir Longitude*.

Gargousse. Subst. f. Sac de toile cousu contenant la charge de poudre à canon, mesurée à l’avance, nécessaire à un seul chargement. Pour le mousquet, on parle de cartouche.

Gatte. Subst. f. Réceptacle des eaux embarquées par les êcubiers au moment de la remontée des ancres ou des câbles d’amarrage.

Gigue (ou Guigue). Subst. f. Canot caractérisé par un étambot* vertical et un plat-bord* bas sur l’eau, c’est fréquemment le canot-major pour le transport du capitaine au mouillage.

Gisement. Subst. m. La provenance et la force du vent qui fait avancer un navire, l’orientation du lit du vent. Il est déductible, pour un marin, â partir des voiles déferlées, de leur orientation, de leur emplissage.

Gisole. Subst. f. Compartiment pratiqué dans l’habitacles où l’on plaçait une lampe pour éclairer le compas de route. Partie abritée de timonerie.

Glène. Subst. f. Rouleau de cordage fermé par un nœud.

Goélette. Subst. f. Bâtiment léger â deux mâts fins inclinés vers l’arrière, gréé à l’aurique. Six a dix canons, 60 hommes. Vitesse et maniabilité sont ses principales qualités. Syn : Schooner. Utilisé par toutes les marines comme aviso, c’est aussi le navire corsaire (ou pirate) par excellence, surarmé (100 à 120 hommes) il peut rattraper et prendre â l’abordage n’importe quel commerce.

Goudron. Subst. m. Obtenu par distillation et/ou carbonisation de bois ou de matières organiques, le goudron dégage une odeur forte et acre caractéristique, indissociable de la marine bois et voiles. Sous forme de pâte plus ou moins liquide, brunâtre ou noirâtre, on en enduit les manœuvres et cordages du gréement pour améliorer leur raideur et leur solidité (en les rendant plus imperméables et en empêchant les fils de caret de se dissocier).

Gouge. Subst. f. Ciseau â bois en demi-lune. Le terme n’est pas propre aux charpentiers de marine, évidemment, ni même à l’époque, mais le verbe gouger, en revanche, n’est employé qu’en marine.

Gourgane. Subst. f. Haricot, dans l’argot des marins, des galériens, des forçats. Les gobeux de gourganes : les mangeurs de fayots.

Gouvernail. Subst. m. L’ensemble de l’appareillage, de la roue au safran, commandé depuis la timonerie et qui compose le principal système directionnel du navire, dit aussi Appareil à gouverner.

Grain. Subst. m. Vent violent et de peu de durée  » qui s’élève soudainement, généralement accompagné de violentes précipitations. Si personne ne « veille au grain », ses effets en mer sont dévastateurs : voiles, espars et mâts peuvent être emportés.

Grand Collège. Nom pr. Nom familier donné au bagne de Brest. Les bagnards les plus dangereux étaient employés â toronner des cordages pour la Royale. Les moins susceptibles de s’évader (ou les plus malins, c’est ainsi que Vidocq s’en échappa) étaient utilisés par la ville pour les travaux de nettoyage et de voirie. La marine pouvait aussi en disposer comme dockers.

Grand largue. Loc. Allure* d’un navire, la plus proche du vent arrière.

Grand-chambre. Subst. f. Cabine du capitaine, qui lui sert également de bureau le plus souvent et, sur les navires les plus petits, de salle de réception.

Grande bordée. Subst. f. Le roulement à deux quarts, soit six périodes de quatre heures alternées entre les deux parties de l’équipage. C’est le plus dur des rythmes, morcelant les périodes de sommeil, faisant éclater les périodes diurnes-nocturnes. On utilise l’expression courir la grande bordée.

Gréement. Subst. m. Ensemble des équipements et apparaux qui servent à la propulsion du navire : de la plus petite poulie à la grand voile, en passant par les cordages et les espars qui soutiennent et/ou orientent le tout. Il y a deux sortes de gréement : le gréement dormant comprenant toutes les pièces non manœuvrables (mâts, étais, haubans…) et le gréement courant, désignant toutes les pièces qui doivent bouger pour servir la manœuvre (vergues, écoutes, drisses…). Syn. vieilli : Gabie, d’où Gabier*.

Gréer. Verbe t. Attacher, lier un élément à un autre, ou à d’autres, de façon temporaire, le plus souvent à l’aide de cordage. Pour introduire la notion de fixation définitive, on dit Armer*.

Grégale. Subst. m. Vent d’est soufflant près de Malte et en mer Ionienne.

Grègues. Subst. f. p. Culotte, serrés aux mollets par un bouton ou un fil, en usage chez les marins du XV°* au XVIII° siècles. Tirer ses grègues : prendre les jambes à son cou, fuir.

Grelin. Subst. m. 1. Cordage dont la section et le diamètre sont entre le câble et l’aussière*. Syn : Câblot. 2. Manière de toronner un cordage : en grelin.

Grenasse. Subst. f. Petit grain de pluie ou de vent peu violent.

Gui. Subst. m. Espar maintenant la bordure inférieure d’une voile aurique à corne*. On dit plutôt la bôme* pour les embarcations à un ou deux mâts. Vergue sortant du navire et qui s’appuie horizontalement par une mâchoire ou une ferrure métallique contre le pied du mât d’artimon. Gui à rouleau : Gui qui peut tourner sur lui-même de manière à enrouler la voile au lieu de prendre des ris.

Guibre. Subst. f. Longue pièce demi-circulaire rapportée en saillie se terminant sur l’étrave pour soutenir la figure de proue et le beaupré*. Souvent ajourée, elle forme quelquefois une plate-forme praticable, la poulaine*, qui sert par beau temps de latrines en plein air à l’équipage, et qui a donné ensuite son nom a des équipements plus confortables. On dit aussi taille-mer.

Guidon. Subst. m. Très long pavillon fin et triangulaire (ou à double pointe) en tête du grand mât. S’il donne des informations aux autres navires (rang du capitaine, escadre dont dépend le porteur), il est aussi, au quotidien, un indicateur de la direction et la force du vent pour les hommes du bord. On dit également Flamme, et Cornette quand il s’agit d’un guidon d’amiral.

Guignette. Subst. f. Petite herminette permettant d’ôter les coulures de calfat.

Guindant. Subst. m. Hauteur utile d’un mât, ou d’une voile. Le mât de perroquet a un guindant plus faible que le mât de hune, lequel a un guindant plus faible que le bas mât. Une voile à faible guindant est beaucoup plus large que haute.

Guindeau. Subst. m. Treuil dont l’axe est vertical, placé à la proue, en arrière des écubiers, ou fixé quelquefois aux mâts. La manœuvre pour tirer avec ce treuil est dite virer* au guindeau. Voir aussi Virevau*.

Guinder. Verbe 1.1. Tendre un cordage entre deux points. 2. Hisser au moyen d’un treuil.

Guinderesse. Subst. f. Câble du guindeau.

Guipon. Subst. m. Balai à fils raides servant à étaler le goudron ou le galipot* sur les carènes. Syn : Faubert*.

Habitacle. Subst. m. Coffre-armoire de bois, plus haut que large, sur la timonerie. Placé devant la barre (et quelquefois solidaire d’elle) il contient, et protège du feu ennemi, le compas, le baromètre, les sabliers et la lampe pour les éclairer.

Hache. Subst. f. Autant outil qu’arme, elle reste toujours à portée de la main d’un marin, pour trancher un câble dont il faut se défaire au plus vite. Certains la préfèrent pour l’abordage au coutelas* ou au sabre*.

Hamac. Subst. m. En dehors du capitaine (qui dort dans une bannette*) et des officiers subalternes (qui dorment dans des couchettes*), tous les hommes du bord dorment par quart dans un hamac suspendu dans les ponts inférieurs. Le plus souvent chacun a le sien, mais sur certains navires bondés, c’est un hamac pour deux hommes. Voir aussi Branle*. Syn : Havresac.

Hanche. Subst. f. Familièrement, la partie en arrière des haubans de grand mât, du milieu de l’embelle* (ou travers*) à l’étambot*, bâbord ou tribord, du navire : Opposé à la Joue*.

Hauban. Subst. m. C’est d’abord un étai* latéral gréé des porte-haubans* à la tête du mât. Ce sont donc avant tout des câbles assujettissant le mât auquel ils sont gréés et à ce titre ils participent, avec les étais longitudinaux (ou galhaubans*) à la résistance des mâts. Ensuite, élingués* de cordages horizontaux (les enfléchures*) ils servent de montants verticaux à ces «échelles» par lesquelles les gabiers* grimpent dans le gréement.

Hauturier (ère). Adj. De la haute mer, par opposition à Côtier. Marins et navires peuvent être qualifiés de hauturiers.

Héliographe. Subst. m. Appareil à signaux utilisant le soleil, le plus souvent utilisé de la côte vers le navire.

Herminette. Subst. f. Outil de menuisier ou de charpentier composé d’un manche dans lequel est plantée perpendiculairement une lame plate et légèrement incurvée. Elle sert à donner une forme à une pièce de bois. Il en existe de plusieurs formes et tailles, selon la finesse du travail envisagé.

Hiérarchie (à la mer). Subst. f. Marins, Officiers mariniers, Officiers auxiliaires, Officiers subalternes, Officiers supérieurs, Officiers généraux.

Hiérarchie (à terre). Subst. f. Élève écrivain, écrivain de marine, sous-commissaire, commissaire de port, commissaire général, intendant de marine, ordonnateur de marine, ministre de la marine.

Hiloire. Subst. f. 1) Bordure verticale protégeant toute ouverture dans le pont (le pied du mât, une écoutille…). Elle limite l’entrée dans les ponts inférieurs de l’eau qui balaye le pont supérieur (embruns, vagues, pluie…). 2) Raidisseur primaire longitudinal d’un pont, sur lequel reposent les barrots.

Horloge. Subst. f. Dans la marine du XVIII°, le terme ne dit rien de la taille de l’objet, qui a beaucoup évolué au cours du siècle, mais indique plutôt sa précision par rapport à une banale montre à gousset. Une précision qui est en effet déterminante pour la navigation et fera l’objet de nombreuses recherches, richement dotées, au cours du siècle des Lumières. Voir Chronomètre*, Garde-temps*. Houache. Subst. f. Cordage fin (ligne) détouré* placée entre le bateau de loch* et la ligne de loch. Elle est destinée à la fois à éloigner le système du sillage proprement dit (ce qui fausserait la mesure) et à compenser le frottement de la ligne de loch sur le touret qui la déroule. Par métonymie, la trace que laisse le passage du navire à la surface.

Houle. Subst. f. Mouvement ondulatoire qui « la mer sans faire déferler les vagues. Plus la dénivellation entre le creux et la crête est important, plus la houle est forte.

Hune. Subst. f. Plate-forme établie sous la chouque* entre les bas mâts* et les huniers. Il y en a trois sur un trois-mâts : la hune d’artimon, la grand-hune et la hune de misaine. Généralement bordée*, mais pas toujours, c’est le poste de la vigie, mais aussi celui des tireurs d’élite pendant un assaut. Elle peut être dotée de protections, ou d’une couleuvrine*, et elle est reliée au pont par un cartahu*.

Hunier. Subst. m. Pour un gréement carré*, voile établie sur les vergues de mâts de hunier, au-dessus de la basse voile. On distingue le petit hunier sur le mât de misaine*, le grand hunier sur le grand mât. Ce qui devrait se nommer le «hunier d’artimon» s’appelle le perroquet* de fougue.

Hydrographie. Subst. f. Topographie maritime considérée du point de vue de la navigation, elle s’étend donc à l’étude des côtes, des fond, des marées, des courants…

i j k l

Itague. Subst. f. Cordage fixé à une vergue permettant de hisser des objets du pont, ou de déplacer dans les hauts.

Jeux. Subst. m. Les dominos, les dés, le lansquenet (jeu de carte ?) pour les hommes d’équipage. Dans le carré des officiers, le piquet est un jeu de cartes prisé. Quatre joueurs, une couleur d’atout, on y joue de l’argent aux points, whist, chez les Anglais, plutôt. Le boston, variante du whist adapté par les assiégeants de Boston en 1781, pendant la guerre d’indépendance américaine.

John Bull. Nom pr. Personnage symbolisant 1′Angleterre ou encore l’Anglais typique. Ce « Jean le Taureau » est un bourgeois grassouillet portant un chapeau haut-de-forme et dont le gilet est taillé dans un Union Jack. Il est fréquemment accompagné d’un bouledogue.

Joue. Subst. f. Familièrement, la partie avant, du milieu de l’embelle* à l’étrave, bâbord ou bord. Opposé à la Hanche*.

Jusant. Subst. m. Marée descendante. Opposé Flot*. Les marées descendantes entraînent dans certaines mers, de forts mouvements d’eau près des côtes appelés courants de jusant. Voir Marée*.

Laize. Subst. f. Bande de toile cousue à une autre pour former la voile. Dans la marine du XVIII°, les laizes sont, pour les voiles carrées, parallèles aux vergues*. Sa largeur entre chaque couture constitue un ris*. Les marins parlent aussi de Cueille*.

Lanterne. Subst. f. Outre ses fonctions d’éclairage (lanterne de compas, de carré, etc.) elle constitue également un mode d’identification de nuit par la disposition et la couleur particulières des lanternes de proue et/ou de poupe.

Largue. Subst. m. Allure* d’un navire, entre petit largue et grand largue.

Larguer. Verbe t. Desserrer, lâcher une (ou des) manoeuvre(s).

Latin(e). Adj. Gréement dont la voile principale, triangulaire, est établie sur une antenne (longue «vergue» oblique et souple). C’est le gréement des chébecs* ou des felouques nilotiques, et celui de la plupart des bateaux de pêche atlantiques.

Latitude. Subst. f. Position par rapport à l’équateur exprimée en degrés sud ou nord. Elle est déterminée à l’aide d’un sextant*.

Latrines. Subst. f. p. Elles consistent en des sièges plus ou moins ménagés dans la saillie demi-circulaire au-dessus de l’étrave, sous le beaupré et la figure de proue : la poulaine*. Utilisées par tous les temps par les équipages de navires trop petits pour des aménagements intérieurs, plus confortables. Si l’accès à cet équipement est impossible (météo, etc.), des bailles* sont disposées dans l’entrepont pour cet usage.

Lattes. Subst. f. p. Lourdes planches qui couvrent une partie du pont supérieur, le(s) panneau(x)* de tillac*. Elles sont amovibles pour faciliter le chargement au port, et améliorer l’aération des ponts inférieurs en mer quand le temps le permet. Elles sont quelquefois remplacées provisoirement par un prélart*. Le seul moyen de passer d’un gaillard à l’autre quand les lattes sont ôtées, ce sont les passavants*.

Lège. Adj. Sans cargaison, à vide.

Levanter. Subst. m. Fort vent d’est gênant, voire empêchant l’entrée dans la Méditerranée par le détroit de Gibraltar.

Ligne (1). Subst. f. Cordage moyen entre la haussière* et le grelin*.

Ligne (2). Nom pr. Avec une majuscule, c’est l’équateur, ligne invisible et pourtant presque palpable à bord d’un navire. Son passage donne lieu à des festivités pendant lesquelles ceux qui la franchissent pour la première fois sont… initiés, disons.

Ligne de bataille. Subst. f. Position stratégique de bataille pour une escadre de vaisseaux dits « de ligne » (soixante canons au moins sur deux ponts au minimum). Ces vaisseaux sont en effet de véritables batteries flottantes. Pour que les canons puissent porter, il faut que les vaisseaux présentent leur bord à l’ennemi. Ils sont donc à la queue leu leu et canonnent la « ligne » adverse en espérant que leurs coups porteront mieux et causeront des dommages qui permettront de limiter les manœuvres et de « briser la ligne » pour pouvoir passer entre deux ennemis et canonner des deux bords proue et poupe (plus fragiles) de l’adversaire.

Ligne de foi. Subst. f. Axe du navire. Son repérage est fondamental pour la lecture d’un compas de route, aussi est-il souvent matérialisé sur la partie fixe de la boussole de timonerie.

Ligne de sonde. Subst. f. Élingue graduée par des nœuds (dont l’espacement tient compte de l’erré*), terminé par un plomb* de sonde, et qui sert à sonder* la profondeur.

Ligne de vie. Subst. f. Cordage gréé par gros temps entre les deux gaillards, tournée aux mâts. Elle permet aux marins sur le pont de s’accrocher pour résister au vent, aux lames. Syn : Main courante.

Lingue. Subst. f. Morceau de cordage moyen, libre (c’est souvent une chute) et relativement court, servant à tous les usages. Les marins modernes diraient un bout (prononcer boute).

Lisse. Subst. f. Pièce de charpente plate et longitudinale fixée à plat sur les garde-corps de pavois* ou les batayoles*, comme la balustrade d’un balcon.

Lisse de hourdi. Subst. f. Lisse surmontant l’arrière de la dunette. On dit aussi Lisse de couronnement.

Lit (du vent). Subst. m. Ligne fictive symbolisant l’axe directionnel du vent « traversant » au navire.

Liure. Subst. f. Amarrage de cordage ou de chaîne reliant entre elles deux espars, deux parties du navire. La liure de beaupré assujettit le beaupré à la guibre*.

Livarde. Subst. f. Espar servant à pousser, sous le vent du mât et vers l’arrière, le point supérieur d’une voile aurique. En Méditerranée, on l’appelle Baleston*.

Livre. Subst. m. Le mot désigne en général la quantité pléthorique de lourds cahiers reliés nécessaires à la tenue des rapports de bord, de la compatibilité, des stocks, de la route… Le livre de rôle concerne l’équipage, l’affectation des hommes, leurs punitions, leur décès ; le livre de loch est une longue série de chiffres indiquant à chaque méridienne* la position du navire et sa vitesse ; le livre des signaux indique les codes en usage, il est lesté et doit être jeté à l’eau en cas de prise. Le livre des connaissements*, ou manifeste*, etc.

Loch. Subst. m. Dispositif permettant de mesurer la vitesse du navire, composé d’une planchette (appelé « bateau ») liée à une ligne* (lovée autour d’un touret*) graduée par des nœuds* espacés de 15,43 mètres. On mouille le loch et le passage du premier repère définit l’instant « t ». On laisse filer jusqu’à l’instant du relèvement, quand le sablier de trente secondes O’ampoulette*) achève son tour. Le matelot stoppe alors le loch pour en relever la mesure.

Lof. Subst. m. Côté du navire au vent* c’est-à-dire celui d’où vient le vent. Voir Virer* lof pour lof, et Lofer*.

Lofer. Verbe t. Se diriger dans la direction du vent, s’appuyer sur le vent, faire venir le navire, en se servant de la barre uniquement, à l’allure* dite au plus près pour obtenir le meilleur cap sans avoir à changer d’amures*.

Longitude. Subst. f. Position par rapport au méridien de référence 0 (Greenwich ou Paris) exprimée en degrés est ou ouest. Elle est déterminée à l’aide du sextant* et du chronomètre*.

Lougre. Subst. m. Le plus petit des bâtiments pontés à trois mâts, ayant quelquefois un grand mât de hune, mais sans mâts de perroquet.

Louvoyage. Subst. m. Position du navire par vent debout (de face) occupant 90° d’arc, entre tribord et bâbord amures*. Pour progresser, l’équipage fait remonter le navire, tire des bordées, ou des bords, passant successivement de plus près tribord amures* à plus près bâbord amures*.

Louvoyer. Verbe t. Remonter contre le vent en tirant des bords* au plus près.

Lover. Verbe t. Ramasser un cordage en rond. On love toujours de la gauche vers la droite, dans le sens des aiguilles d’une montre, pour éviter que le cordage à la longue ne se défasse, puisque ses fils de carets* sont toronnés* en corderie dans ce sens-là.

Lumière. Subst. f. Tube épais ménageant un trou à l’arrière du fût du canon (le cul) permettant de percer la gargousse* mise en place dans l’âme. On enflamme ensuite cette poudre pour faire partir le coup. Sur un mousquet*, elle traverse le fusil* et elle est enflammée par la pierre du chien.

Lunette. Subst. f. Instrument d’optique compila d’une ou plusieurs lentilles montées à l’intérieur d’un tube de cuivre, et destiné à l’observation des objets éloignés. Les lunettes de cette époque peuvent grossir jusqu’à trois cents fois. Il existe les lunettes de bord, d’une seule pièce ; les lunettes de nuit, achromatiques, qui amplifient la lumière faible ; les lunettes de poche aux performances moindres, mais dont les éléments s’emboîtent le uns dans les autres ; les lunettes rapprochantes dont les lentilles rendent compte du mouvement. Syn : lorgnette, longue-vue, voire télescope pour les plus puissantes.

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Main dessus (mettre, donner…). Loc. Aider a la manœuvre, donner un coup de main. Maistrance. Subst. f. Ensemble des officiers* mariniers.

Maître-bau. Subst. m. Largeur maximum du navire, soit l’épaisseur du bordage ajoutée au couple le plus large. On considère en effet que la vergue basse de grand mât (la plus longue) est amovible.

Manche. Subst. f. Composée de grosse toile à voile cousue en forme de tube, elle permet d’amener de l’air frais aux parties du navire qui se trouvent sous la ligne de flottaison : infirmerie, coqueron, geôles de cale, etc.

Manifeste. Subst. m. Récapitulatif des connaissements*, en somme tout le stock embarqué sur le navire.

Manoeuvre. Subst. f. 1. Tout cordage servant au gréement* courant. 2. Ce n’est que par extension que le mot a désigné l’opération complète de manipulation de ces cordages pour virer*, affaler*, carguer*, border*, mettre à la cape* et autres blagues consistant à tirer sur le bon bout au bon moment…

Manquer à virer. Loc. Rater la manœuvre consistant à virer* de bord. Outre le fait que cela peut être dangereux (en escadre, le navire peut heurter sa conserve ; lors d’une bataille, restant non manœuvrant pendant un certain temps, il est soumis au feu ennemi), c’est la honte du marin.

Mantelet. Subst. m. Volet d’un sabord, ou d’une fenêtre de gaillard, il s’ouvre verticalement, les charnières étant fixées en haut de l’ouverture.

Marchepied. Subst. m. Câblot* tendu sous la vergue, au vent de celle-ci, pour permettre a gabiers* d’y manœuvrer en calant ses pieds dessus.

Murée. Subst. f. Oscillation quotidienne de la mer qui monte et descend alternativement, que les marins séparent en Flot*, Plain*, Renverse*, Jusant*, Étale*, Renverse* puis à nouveau Flot*, etc. Le phénomène est dû aux attractions différentielles des astres du système solaire, principalement de la lune et du soleil. Les actions combinées des deux astres forment des marées de vive-eau (à fort coefficient), se contrariant l’une l’autre des marées de morte-eau. Les mers fermées (Méditerranée, mer Rouge…) sont peu soumises au phénomène, au contraire des océans qui connaissent des amplitudes importantes (jusqu’à 19 m d’amplitude). Combiné au mouvement de rotation de la Terre, le phénomène voit sa fréquence différer selon les latitudes : marées diurnes (une basse mer et une haute mer toutes les 24 h 50′) semi-diurnes (deux toutes les 24 h 50′) ou mixtes (variables).

Marin. Subst. m. Par ordre croissant : Mousse ; matelot ; matelot breveté ; Quartier-maître ( Ire et 2e classe). Le mousse n’est considéré comme « marin » seulement quand il est nommé matelot.

Marinier. Subst. m. Autre larve de coléoptère vorace de la famille des curculionidés qui, avec le charançon*, peuple les réserves de nourriture du bord. Préférant les pois à la farine, on le retrouve souvent à baigner dans la soupe, d’où ce nom familier.

Maroquin. Subst. m. Fort cordage amarré autour du grand mât et du mât de misaine, pour recevoir les palans qui servent à embarquer et à débarquer les marchandises.

Martingale. Subst. f. Cordage qui sert de sous-barbe pour le bout-dehors de beaupré : lorsqu’on a un bout-dehors de clinfoc, on y installe aussi une martingale, dite de bout-dehors de clinfoc.

Masquer. Verbe t. Pour une voile, prendre le vent du mauvais côté. Cela peut être volontaire : « Masquez partout » est un ordre qui a pour conséquence de freiner brutalement le navire, toutes les voiles venant soudain à l’inverse de leur destination de propulsion. C’est une opération nécessaire à l’arrêt le plus rapide possible du navire, soit qu’un danger se présente devant son étrave, soit pour atténuer le choc d’un abordage.

Mât. Subst. m. Un trois-mâts en comportent au moins huit, sans compter le beaupré*. En effet, chaque espar* vertical distinct (i.e. séparé par une chouque*) porte un nom. De la proue vers la poupe : le mât de misaine et le grand mât sont composés de trois espars, et le mât d’artimon de deux seulement. Au-dessus des bas mâts viennent les mâts de hune : mât de hune de misaine, grand mât de hune et mât de hune d’artimon ; et au-dessus des deux premiers viennent les mâts de perroquet, petit mât de perroquet et mât de perroquet. Mataf. Subst. m. Mot argotique pour matelot. En général, le mot désigne un marin de servitude (pêche, commerce…) et non de guerre, par opposition à matelot, qui est un grade de la Royale.

Matelot. Subst. m. C’est le premier grade accordé à un homme du rang dans la marine de guerre, mais plus généralement un titre porté par les hommes servant ou ayant servi dans la Royale (on ne dit pas, ou alors par mauvais usage, « matelot » de pêche). Le mot a aussi le sens de « mentor » dans le cas d’une sorte de parrainage pour un terrien nouvellement embarqué. Un matelot premier brin est l’expression qui désigne la fine fleur du métier.

Matelotage. Subst. m. Ensemble des connaissances nécessaires à l’obtention du brevet de matelot à savoir : bosser, épisser, larguer, ferler, ariser et barrer. Toucher son matelotage signifie « toucher sa solde ».

Matelote. Subst. f. Danse au rythme vif propre aux marins. Ce n’est qu’au XIX°* siècle que le mot désignera aussi une préparation culinaire.

Mater. Verbe t. Mettre en position verticale. Une gaffe, un aviron, une pique mâté(e) est tenu(e) verticalement prêt(e) à s’abattre.

Membrure. Subst. f. Pièces maîtresses de la structure du navire, ce sont des poutres transversales solidaires des couples* et qui soutiennent les bordages* et sur lesquelles sont fixés les barrots* des ponts.

Méridienne. Subst. f. Méthode de navigation astronomique consistant, pour connaître sa latitude, à mesurer à l’aide d’un sextant* la hauteur du soleil au-dessus de l’horizon à midi. La longitude étant déterminée par l’écart entre l’heure du bord et celle du méridien de Paris (ou de Greenwich) au moment précis où le soleil est au zénith.

Métier. Subst. m. En plus de la manœuvre proprement dite, de nombreux matelots sont intégrés selon leurs aptitudes aux équipes des maîtres de nombreux métiers représentés à bord pour la tenue quotidienne du navire : charpentier et menuisier, couturier et voilier, artificier et canonnier, coq et cuisinier, chirurgien et infirmier, aumônier et précepteur, commissaire et commis, calier et docker, etc.

Meunier. Subst. m. Nom familier du rat, compagnon de bord qui trouve à loger dans le vaigrage, la sentine, le coqueron… et lance de véritables expéditions contre les réserves du bord. Il n’est pas rare qu’au cours d’une croisière qui s’étire dans le temps, la basse-cour* épuisée, les meuniers soient les seules nourritures fraîches à bord (en dehors des mousses, bien sûr).

Mille nautique. Subst. m. Mesure de longueur propre à la marine, il correspondant à l’arc d’un méridien, ou une minute, soit 1 852 mètres. On exprime quelquefois une distance en nautiques, faisant l’économie du mot mille.

Misaine. Subst. f. 1. Voile principale sur le mât de l’avant, entre le beaupré* et le grand mât. 2. Par métonymie, le mât qui porte cette voile, à l’avant sur un trois-mâts, est appelé mât de misaine.

Mitraille. Subst. f. Conglomérat de balles de plomb et/ou de pièces métalliques diverses (clous, chutes, etc.) chargée dans l’âme du canon devant le boulet qui les propulse et les écarte. Le tir à mitraille vise à faire le plus de victimes possible et il est dirigé sur le pont adverse, au moment de l’abordage par exemple.

Moque. Subst. f. 1- Gobelet à anse en faïence, en bois, en cuir ou en métal. 2- Bloc de bois lenticulaire, cannelé sur son pourtour destiné à recevoir une estrope*.

Morfier. Verbe t. (Argot) Manger goulûment, bâfrer.

Moufle. Subst. f. Assemblage de deux poulies au moins sur une même chape*. Elle démultiplie la force exercée sur le cordage.

Mouillage. Subst. m. Action de mettre à l’eau, de « mouiller » l’ancre notamment, et donc par extension l’endroit où l’on peut mouiller cette ancre.

Mouiller. Verbe t. Mettre à l’eau.

Mousquet. Subst. m. Dans la deuxième moitié du XVIII°, ce n’est plus la lourde arme à feu des conquistadores, mais pas encore le fusil moderne (1886). Il est composé d’une crosse, d’un chien qui vient se rabattre sur la lumière* du fusil*, et d’un canon par lequel on le charge avec la cartouche*, la bourre puis la balle, tassées avant le tir par la baguette.

Mousquetade. Subst. f. Rafale de coups de mousquet.

Mousqueton. Subst. m. Lourd mousquet* de gros calibre à canon court, il est en général supporté par une fourche métallique. On le charge à mitraille* ou à biscaîens*. Monté sur les lisses de gaillard (pour repousser un abordage) ou sur la proue des canots. Syn : Espingole (canon long)

Mousse. Subst. m. Jeune garçon faisant l’apprentissage du métier de matelot. Sur un navire de guerre, pendant le combat, il y en faut un pour deux canons, le mousse-poudrier, qui fait la navette entre la sainte-barbe et sa pièce pour porter gargousses* et boulets. Ils servent également d’estafettes aux officiers.

Mousson. Subst. f. Vent tropical régulier qui souffle alternativement pendant six mois de la mer vers la terre (mousson d’été) puis de la terre vers la mer (mousson d’hiver) soufflant dans l’océan Indien, le nord de l’Australie et l’archipel des Philippines. Le renversement d’une mousson à l’autre provoque deux fois l’an des phénomènes météorologiques violents (orages, tempêtes, cyclones)

Muraille. Subst. f. Tout ce qui constitue la partie plus ou moins verticale de la coque d’un navire, depuis la flottaison jusqu’au plat-bord*. De façon plus générale, la partie émergée du navire, souvent opposée à la carêne* (voir aussi âuvres*).

Nager. Verbe t. Tirer sur les avirons, les rame»,  La plupart des marins du XVIII° ne savent pas « nager » au sens terrien, par peur de prolonger leur agonie s’ils tombent à la mer. Ant : Scier*,

Nankin. Subst. m. Fine toile de coton unie et confortable, fabriquée dans cette ville chinoise, généralement de couleur jaune pâle, utilisée entre autres pour les uniformes dès 1766.

Natte. Subst. f. Fierté du matelot, il la soigne avec amour, la peigne et la graisse le dimanche, la pare de barrettes et de rubans pour l’escale,

Navire. Subst m Pour mériter ce nom, il doit avoir trois mâts et un beaupré. Ses mâts doivent être en trois parties : bas mât, mât de hune et mât de perroquet.

Nœud. Subst. m. Unité de vitesse correspondant à un mille* nautique à l’heure. Filer neuf nœuds correspond à une erre de près de 17 km/h, vitesse de pointe pour des gros vaisseaux de guerre du XVIII°, lourds et faits pour encaisser les boulets et porter des canons. Les avisos et courriers, goélettes et schooners les plus finis et les mieux gréés n’atteignaient les quatorze nœuds que dans le meilleur des cas.

Nordet. Subst. m. Vent soufflant du nord-est.

Noroît. Subst. m. Vent soufflant du nord-ouest.

o p

Œil-de-mouton. Subst. m. Crochet fixé aux haubans de hune, on y suspend les menus objets susceptibles de choir. Il sert d’appui pour les mousquets, les lunettes…

Oeuvres. Subst. f. p. L’ensemble de la coque, séparé en œuvres vives (sous la ligne de flottaison) et œuvres mortes (au-dessus de la ligne de flottaison).

Officier marinier. Subst. m. Par grade croissant : second maître ; maître ; maître principal ; premier maître ; major (bosco). Le pilote* à rang de major. Ils composent la maistrance*.

Officier subalterne. Subst. m. Par grade croissant : enseigne de vaisseau ; sous-lieutenant de marine ; lieutenant de vaisseau.

Officier auxiliaire. Subst. m. Par grade croissant : Capitaine de flûte ; capitaine de brûlot. Sont considérés à bord comme officiers auxiliaires le chirurgien, l’aumônier et le commissaire.

Officier supérieur. Subst. m. Par grade croissant : capitaine de frégate ; capitaine de vaisseau, contre-amiral.

Officier général. Subst. m. Par grade croissant : chef d’escadre ; lieutenant général des armées navales ; vice-amiral de France ; amiral de France.

Oreille d’âne. Subst. f. Bosse* servant à s’agripper dans les endroits peu praticables, où les cordages peuvent servir à assurer la main. Sur les guibres*, par exemple, ou dans les cales.

Organeau. Subst. m. L’anneau à l’extrémité supérieure de la verge d’ancre*, auquel on amarre le capon*.

Ours. Subst. m. Pierre entourée d’un chiffon que l’on passe après la brique* pour peaufiner le nettoyage des ponts.

Paillet. Subst. m. 1. Voile sur laquelle on coud de la filasse goudronnée, avant de la passer sous l’étrave pour la plaquer contre la coque. Le paillet limite ainsi les voies d’eau quand les tapes* ne suffisent pas. 2. Siège de paille artisanal, sans dossier. 3. Natte que l’on grée sur certaines partie de la muraille pour éviter les frottements, (sens tardif)

Palan. Subst. m. Appareil de levage à mécanisme multiplicateur (poulies*, moufles*), utilisé pour soulever de lourdes charges ou pour effectuer certaines manœuvres impossible à force de bras. Les palans de roulis sont gréés aux mâts par forte houle pour compenser le balancement qui démultiplie le poids des mâts et fait « surtravailler » haubans et étais à chaque vague. Les palans de retenue constituent l’une des pièces maîtresses de l’appareil à gouverner. Les poulies qui les composent démultiplient la force exercée par la roue* sur les drosses*, puis le safran*. Ces palans de retenue sont accessibles, un système de leviers et de graduations permet de gouverner le navire en cas de défection de la barre à roue (extérieure et soumise au feu de l’ennemi). Un porte-voix (déjà) relie ce local sans visibilité au pont supérieur.

Palanquer. Verbe t. Tracter, tirer, soulever, etc. à l’aide d’un palan*.

Panne. Subst. f. État du navire qui n’offre plus de prise au vent. Mettre en panne (ou Empanner*) c’est arrêter un navire en orientant les vergues* de façon à ce que la poussée des voiles se contrarient. On peut aussi être en panne faute de vent (voir Encalminé*).

Panneau. Subst. m. Ouverture dans un pont, non dotée d’une descente fixe (contrairement à l’écoutille*) permettant de découvrir le pont au-dessous, pour le chargement ou l’aération. Les panneaux sont hermétiquement fermés par des lattes* amovibles, ou provisoirement par un prélart*.

Pantoire. Subst. f. Fort cordage capelé* à un mât ou un espar tombant vers le pont et terminé par un œillet à boucle ou une estrope*. Elle sert à la manœuvre, contrairement au cartahu* qui, lui, ne sert qu’à la haie de chargement ou déchargement.

Paquet. Subst. m. Le Paquet, avec sa majuscule, contient les ordres de l’amirauté au commandant du navire, ainsi que les éventuels lettres et documents officiels à transmettre. Il est scellé dans de la toile goudronnée, et lesté pour couler au cas où le navire serait pris.

Parc. Subst. m. Partie dégagée du pont inférieur, une fois ôtés les bordage du tillac*, il sert d’atelier par temps calme. On y dresse par exemple la forge de l’armurier. Par extension, les hommes du parc sont les ouvriers de bord qui ont des fonctions autre que la manœuvre : charpentiers, voiliers, armuriers, forgerons, etc.

Parer (1). Verbe t. Passer au large de (d’une côte, d’un écueil…)

Parer (2). Verbe t. Prendre garde, s’apprêter à. Paré à la manœuvre est la question que pose le bosco avant une opération difficile.

Passavant. Subst. m. Partie fixe du tillac* le long du pavois, le plus souvent étroite, formant une sorte de passerelle qui est le seul passage entre la dunette et le gaillard d’avant, lorsque sont ouverts les panneaux qui découvrent sur le pont inférieur.

Pataras. Subst. m. 1. Étai de haut mât, qui court d’une tête de mât à l’autre. 2. Sur un navire à mât unique, l’étai qui va de la tête de mât à l’étambot.

Patarasse. Subst. f. Coin de métal servant à enfoncer de l’étoupe, du calfat, dans les joints d’un navire.

Paumelle. Subst. f. Pièce de cuir épais que le voilier place au creux de la main pour pousser les grosses aiguilles. Un dé y est quelquefois cousu.

Pavillon. Subst. m. Petits drapeaux amovibles, hissés ou ôtés à la demande à partir de la dunette* sur la pomme* d’artimon ou de grand mât. Ils portent des signaux codés qui permettent de communiquer des informations et des ordres simples d’un navire à un autre. Voir aussi : Couleurs* et Signaler*. Les pavillons fixes portent des informations durables, à commencer par la nationalité du navire.

Pavois. Subst. m. Prolongation du bordage* de coque qui dépasse au-dessus du pont supérieur, pour le protéger des paquets de mer et servir de garde-corps. Il est percé à sa base de dalots* et surmonté d’une lisse*.

Pelle. Subst. f. Nom familier de la rame ordinaire de canot.

Perroquet. Subst. m. Sur les gréements carrés*, voile établie sur les vergues des mâts de perroquet, au-dessus des huniers*. On distingue le grand perroquet (au grand mât), le petit perroquet (au mât de misaine) et la perruche (au mât d’artimon).

Perruche. Subst. f. Perroquet* d’artimon. La voile la plus haute sur le mât d’artimon.

Petit largue. Subst. m. Allure* d’un navire, la plus proche du près, juste avant largue. Le navire est pratiquement perpendiculaire au lit* du vent.

Pétun. Subst. m. Argot pour tabac, et il s’agit en général de mauvais tabac.

Pilote. Subst. m. Officier marinier compétent pour assister les officiers supérieurs dans les décisions de cap et de trajectoires, pour le calcul des routes et des atterrissages. En grade, il est considéré comme major, au-dessus ou au-dessous (c’est selon !) du maître-timonier (chef de timonerie). C’est en général un excellent marin, expérimenté, ayant des aptitudes certaines aux mathématiques appliquées.

Pilotin. Subst. m. Dans la Marchande, homme d’équipage habilité à tenir la barre. Attention à ne pas appeler un pilote de la Royale « pilotin », on s’exposerait alors à des représailles.

Pinquet. Subst. m. Navire de commerce franc-tillac, deux mâts gréés au carré et un beaupré, bon marcheur.

Pique. Subst. f. Épieu, bâton ferré et pointu, quelquefois garni d’un crochet à l’une de ses extrémités (comme une gaffe*) et qui sert d’arme d’hast lors d’un abordage, soit pour le repousser, soit pour le favoriser.

Piquetage. Subst. m. La mer est un puissant corrosif pour les objets ferreux. Les boulets sont en fer, Donc les boulets, même protégés par de la graisse, rouillent au cours de longues croisières passées à fond de cale. Le piquetage consiste, à l’aide d’un petit marteau (le piquois) dont l’une des têtes est pointue et l’autre plate, à oter les points de rouille et rendre à l’objet son meilleur polissage.

Pistolet. Subst. m. Même principe de mise à feu que pour un mousquet*, il n’est précis que dans une limite d’une trentaine de mètres contre cinquante à soixante pour un mousquet. Le duel se pratique donc à « vingt pas », histoire de ne pas se rater. Vers 1805, des armuriers français commencent à rayer l’âme des canons de pistolet !, améliorant la précision au-delà de trente mètres.

Plage. Subst. f. Pont uni, à l’avant ou à l’arrière des navires de guerre, et sur lequel débouchent lei gueules des pièces dites de chasse, permettant de tirer de la proue ou de la poupe. On dit aussi « plage arrière » pour les navires franc-tillac* qui n’ont par définition pas de dunette*.

Plain. Subst. m. Marée haute. Opposé à Étale* Voir Marée.

Plat-bord. Subst. m. Ceinture de bois entourant le pont* supérieur et limitant le bordage*.

Plomb de sonde. Subst. m. Extrémité de la ligne de sonde, en plomb donc, et conique. La base est enduite de suif pour déterminer la nature du fond, sable (auquel cas le suif en remonte quelques grains et on en connaît la nature) ou rocher (la ligne* en répercute le choc).

Point. Subst. m. 1. Angle d’une voile où un œillet permet de passer une drisse : point d’écoute, point d’amure… 2. Une des 32 divisions de la Rose* des vents, voir Quart*. 3. Position du navire en mer, définie par rapport au soleil au zénith et à l’heure de référence, mais le mot ne prend ce sens que vers 1810. On lui préfère Méridienne* au XVIII°.

Pomme. Subst. f. Bloc de bois, généralement lenticulaire, formant chapeau au sommet d’un mat* et éventuellement doté de réas*, pour les drisses* de pavillon* par exemple.

Pompe. Subst. f. Aucun navire de bois n’est parfaitement étanche, les pressions qui s’exercent sur les bordages par grosse mer ou mer contraire compromettent un peu plus à chaque lame cette étanchéité théorique, sans parler des boulets sous la ligne de flottaison. Aussi les pompes sont-elles des outils de survie Indispensables. Au XVIII°, elles sont d’au moins deux types : la pompe â chaîne (ou chapelet) et celle à étoupe. La pompe à godets, plus efficace, est hélas trop encombrante sur un navire.

Ponisse. Subst. f. Femme de petite vertu, qui offre ses charmes dans les ports. Les marins, fils d’Ulysse, ont une vision assez étriqué de la gent féminine : elles sont soit mères, soit épouses, soit ponisses…

Pont. Subst. m. Niveau horizontal d’un navire, formé des bordages* recouvrant entièrement une rangée de barrots*, lesquels s’appuient sur les membrures*. Le pont couvre la majeure partie de la surface du navire au niveau où il se trouve. Il y a, hors dunette et gaillard, des navires â un, deux, trois ou (rarement) quatre ponts. Le pont principal est le niveau horizontal découvert d’un navire, à l’air libre. On parle aussi de pont supérieur.

Ponton. Subst. m. Navire de ligne démâté et désarmé, à deux ou trois ponts, auquel ses bordages trop vieux interdisent de reprendre la mer. Stationnant, c’est-à-dire échoué ou mouillé à quelques encablures d’une côte, il sert souvent de prison.

Porte-haubans. Subst. m. Pièce de bois en saillie sur la muraille* du navire, sur laquelle sont fixées les cadènes* destinées à la tension et l’écartement des haubans* plus loin que ne le permettrait la largeur du navire. Il y en a deux par mât, à chaque bord.

Pot-au-noir. Loc. Familièrement, l’état du navire encalminé*. L’expression a finit par désigner une zone changeante autour de l’équateur, réputée pour ses calmes. L’absence totale de vent y est aussi fréquente que les brumes, plus ou moins épaisses. Situation d’autant plus angoissante que la méridienne* est souvent impossible à faire et que les réserves diminuent sans recours possible, l’expression imagée fait référence au tonnelet contenant le brai*, ou suif noir, composé huileux et noirâtre très utile à bord. Les mouvements de surface de ce baril doivent rappeler l’état d’une mer… d’huile. Tournant sur lui-même au gré des courants changeants (quelquefois même des dos de cétacés curieux) dans une mer hostile, on dit que le navire broie du noir, et le moral de l’équipage, impuissant et inactif, descend avec le niveau des réserves d’eau douce. Cette dernière expression a fait son chemin.

Pouillouse. Subst. f. Voile d’étai*, établie entre le grand mât et la misaine.

Poulaine. Subst. f. Un « sabord horizontal » qui fait office de toilettes. Sur les navires de 5 ou 6e rang (frégate, corvette), elle est installée en général au plus près de la coquerie, car elle sert aussi à évacuer la souillarde* du coq, et seuls les officiers (subalternes et mariniers) qui n’ont pas droit aux bouteilles* de l’arrière peuvent s’en servir. L’équipage se débrouille avec les poulaines à l’air libre (et à l’eau de même) aménagées de par et d’autre de la proue, sur les guibres*.

Poulie. Subst. f. Formée d’un réa enserré par une chape* fixée à la cage* retenant l’axe ou aiguille*. Une poulie double (deux réas sur une seule chape) est appelée moufle*.

Pouliot. Subst. m. Petite poulie. Opposé à Caliome*.

Poupe. Subst. f. Arrière, où se trouvent, sur les navires, la dunette* et le mât d’artimon. Mais le mot vaut pour tout bateau de toute espèce.

Préceinte. Subst. f. Principale ceinture de bordages épais qui entoure la coque du navire. Il y a des sous-préceintes et des sur-préceintes (les unes et les autres dites Virures*) à hauteurs régulières, pour renforcer les ponts.

Prélart. Subst. m. Grosse toile goudronnée. Elle sert à protéger les objets entreposés sur le pont supérieur (sur les commerces, souvent) ou à garantir le pont inférieur des éléments lorsque les lattes* du pont supérieur ont été ôtées. Syn : Taud*, Tendelet*.

Près bon plein. Loc. Allure* d’un navire entre près serre et petit largue. Le vent est donc légèrement à contre.

Près serré. Loc. Allure* d’un navire, la plus proche du lit du vent. Le vent est donc presque à contre*.

Près, plus près. Loc. Allure* d’un navire. Proche et plus proche du vent debout, i.e. de face. Allures utilisées pour remonter au vent, louvoyer*.

Presse. Subst. f. Particularité anglaise. La Royal Navy étant en permanence à cours de marins, elle enrôle de force par tous les moyens : en écumant les bars et tavernes, en vidant les bagnes, en battant la campagne, en arraisonnant des navires de commerce, en faisant prêter serment aux équipages des navires pris, etc. Tous les moyens sont bons pour garnir les ponts de sa Majesté. Les Français sont plus chanceux : le statut de marin est protégé, dès le XVI°, pour attirer les hommes vers un métier qui va même bénéficier des premières « retraites », qui ne portent pas ce nom-là encore.

Prise. Subst. f. Quand le navire A est arraisonné par le navire B, A est la prise de B. Et ce quelle que soit la manière d’y parvenir, avec ou sans combat. La prise peut être légale (les navires appartiennent à deux nations en guerre l’une contre l’autre) ou illégale (un pirate s’est emparé d’un commerce, ou un navire de la Royale, du bâtiment d’une nation amie ou neutre). La législation sur le partage du butin, les parts de prise, est trop complexe pour être détaillée ici, mais en principe toute la chaîne hiérarchique, depuis commandant de l’escadre (même s’il est très loin au moment de la prise) au mousse, touche une partie du butin, une fois celui-ci vendu.

Proue. Subst. f. Avant, où se trouvent sur les navires le gaillard* et le mât de misaine*. Mais le mot vaut pour tout bateau de toute espèce.

Puisard. Subst. m. Trou ménagé dans le point le plus bas de la cale (la sentine*) et muni d’un tube de cuir ou de toile goudronnée. Il permet de mesurer les infiltrations d’eau à travers les bordés de coque, de surveiller en somme à quel point le navire prend l’eau.

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Quarantièmes rugissants. Loc. Zone des quarante degrés de latitude sud, où le vent est souvent particulièrement violent.

Quart (1). Subst. m. 1. Période de quatre heures pendant laquelle une partie de l’équipage est de service. Dans certaines circonstances, on établit de petits quarts (deux heures) ou de grands quarts (six heures). 2. Les hommes qui compose l’équipage actif pendant cette durée : pour abréger l’expression les hommes de quart, on dit « le quart ».

Quart (2). Subst. m. Une des trente-deux divisions de la Rose* des vents, utilisées pour donner des indications au barreur, ou pour que la vigie puisse indiquer l’endroit où elle voit quelque chose. On dit aussi Point : deux points tribord au vent (i.e. deux quarts à droite du fil du vent), ou trois points sur bâbord (i.e. trois quarts à gauche de la ligne* de foi).

Quête. Subst. f. Angle longitudinal des mâts par rapport à la surface des ponts. On parle d’un mât à quête lorsqu’il est fortement incliné vers l’arrière, comme ceux d’un schooner*.

Quille. Subst. f. Pièce allongée à la partie inférieure d’une coque, sur laquelle s’assemblent les pièces transversales formant l’ossature. La fausse quille est la pièce qui double la quille proprement dite, et constitue la pièce la plus basse d’une coque.

Raban. Subst. m. Tresse ou sangle servant à rabanter (arrimer) la voile. Les rabans de ferlage servent à serrer les voiles à leur vergue. On dit aussi rabaner (plus ancien) ; et sauve raban pour désigner l’anneau de corde en bout de vergue qui sert à les garantir. On utilise le raban pour serrer la voile au mouillage ou dans d’autres circonstances durables. Pour la serrer provisoirement, en suivant les caprices du vent, on utilise la garcette*.

Rabanter. Verbe t. Arrimer durablement par des rabans la voile à sa vergue. Plus largement : arrimer une manœuvre courante. Un navire au raban, ou rabanté, est au repos. On utilise aussi dérabanter pour l’action inverse.

Racage. Subst. m. Dispositif, ancêtre du roulement à billes peut-être, constitué de pommes de racage, sorte de boules (ou de perles), qui permettent à une corne* ou une vergue* de mieux coulisser ou s’orienter sur le mât. De moins s’user également. Le bâtard de racage est la ligne sur laquelle les pommes de racage sont enfilées. Ne pas confondre avec Ragage*.

Radoub. Subst. m. Opération par laquelle on répare et entretient la coque d’un navire, ses œuvres vives (sous la flottaison).

Ragage. Subst. m. Usure prématurée par frottement anormal.

Ralingue. Subst. f. Cordage cousu sur les côtés d’une voile pour accroître sa résistance, l’empêcher de se déchirer. Une voile en ralingue reçoit le vent d’un côté, mais ni dedans, ni dessus.

Rat. Subst. m. Le compagnon toujours présent du matelot. Voir Meunier*

Ratine. Subst. f. Tissu de laine épais, dont le poil est tiré en dehors et frisé.

Réa. Subst. m. Roue à gorge tournant autour de l’axe d’une chape* pour former une poulie.

Refouloir. Subst. m. Accessoire de servant de canon destiné à tasser au fond de l’âme charge, bourre et boulet. Pour le fusilier, on parle de baguette.

Refuser. Verbe t. Utilisé pour un vent qui devient défavorable. Ant : Adonner*. Rémolat. Subst. m. 1. Rame, aviron. 2. Ouvrier qui fabrique des rames.

Remonter. Verbe t. Faire route contre le vent et/ou le courant.

Renard. Subst. m. Ou table de loch. Terme familier pour la planche ou l’ardoise sur laquelle l’officier de quart note les relevés de vitesse (loch) et les changements de route (cap). Ces informations au brouillon sont ensuite reportées sur le livre* de loch (vitesse moyenne, changements de cap significatifs) pour permettre d’établir une position à l’estime*, corrigée par les informations du livre de bord, si la météorologie ne permet pas le relevé des points de méridienne (tempête, brouillard…).

Renverse. Subst. f. Moment du changement de marée, qui provoque dans les rias, les embouchures et dans certains ports un courant contraire à ce qu’il était auparavant, passant de courant de flot* à courant de jusant*, ou inversement. Voir Marée*.

Ridage. Subst. m. Manœuvre consistant à tendre, pour les raidir au mieux, des cordages, étais*, haubans*…

Rider. Verbe t. Tendre fortement un cordage.

Ris. Subst. m. Partie d’une voile renforcée et garni d’oeillets, entre chaque laize*, où passent les garcettes* qui permettent de la serrer sur une vergue pour en diminuer la surface au vent (prendre un ou des ris) ou de la desserrer pour augmenter cette surface (larguer un ou des ris).

Risée. Subst. f. Rafale de vent subite et passagère. Elle peut être dévastatrice, comme le grain*, car au moment où elle fond sur le navire, la toile qu’il porte est pensée pour un vent plus faible. La brusque saute de vent peut briser des espars et des voiles, voire engager* le navire.

Rôle. Subst. m. Liste des hommes d’équipage, et listes de leur répartition par équipe de quart*, l’ensemble constituant les rôles.

Rose des vents. Subst. f. Cercle séparé en trente-deux divisions (appelés quarts) correspondant chacune à une direction du vent et mesurant sur les roses modernes 11° 15′. Ces quarts portent chacun un nom. Par exemple, du nord vers l’est se succèdent : Nord, Nord-quart-Nord-Est, Nord-Nord-Est, Nord-Est-quart-Nord et Nord-Est. Puis de l’est au sud : Est-quart-Sud-Est et ainsi de suite.

Roue. Subst. f. Pièce circulaire, simple ou double, montée sur un axe. Située à la timonerie, elle commande aux palans* de retenue qui démultiplient le mouvement vers le safran* pour diriger le navire. C’est le premier maillon du gouvernail.

Rouf. Subst. m. Petite construction élevée sur le pont supérieur, ne s’étendant pas sur toute sa largeur et autour de laquelle on peut circuler. On en trouve le plus souvent sur les navires de commerce où ils servent de cabine aux éventuels passagers.

Roufle. Subst. m. Sur les vaisseaux de premier et deuxième rang, petite chambre de poupe qui sert de fumoir, de salon de réunion, pour le carré des officiers. Sur les vaisseaux plus modestes, l’une des chambres du capitaine. Ne pas confondre avec Rouf*.

Roulis. Subst. m. Mouvement alternatif d’un navire dont un bord puis l’autre se lèvent successivement sous l’effet de la houle. Mouvement transversal opposé au tangage*, mouvement longitudinal.

Rousture. Subst. f. Liure* grossière, enchevêtrement de cordages destiné à solidariser deux pièces de bois longues, à consolider dans l’urgence un espar fendu.

Route. Subst. f. Ligne que suit un navire dans la direction prescrite par son commandant et sur laquelle gouverne le timonier. Elle se trace sur une carte, ligne idéale entre deux points qui doit tenir compte des fonds et des courants, pour définir les caps et leurs changements éventuels.

Rovaux. Subst. m. p. Argot. Précisément les archers du guet de Brest, mais plus généralement la maréchaussée, les cognes, les flics, les pou­lets, etc.

s

Sable. Subst. m. Les navires de guerre emportent une impressionnante quantité de sable. S’il sert de lest, d’émeri pour briquer les ponts ou d’extincteur pour un feu de coquerie, ce n’est pas son rôle le plus terrible : on s’en sert pour sabler les ponts et les abords des canons au moment du branle-bas de combat pour empêcher les vivants de glisser sur le sang des morts et des blessés pendant la bataille.

Sablier. Subst. m. Cet instrument de mesure du temps est encore très important sur un navire du XVIII°. Son écoulement rythme inexorablement la vie du bord, chaque retournement de sablier est marqué par un coup sur la cloche jusqu’aux coups du changement de quart. Au milieu du siècle, la mesure du temps nécessaire au calcul de la position s’appuie sur des montres de marine de plus en plus précises, mais le sablier continue d’être employé pour les rythmes du bord, ou la mesure de la vitesse (voir Loch*). Syn : Ampoulette.

Sabord. Subst. m. Ouverture rectangulaire ménagée dans le flanc de la coque, généralement pour permettre aux canons de sortir la gueule. Il est fermé par un mantelet*. Les sabords d’arcasse* sont ménagés dans l’arrière du navire pour les canons* de retraite,

Sabot. Subst. m. Mauvais navire.

Sabre. Subst. m. Épée de taille à lame recourbée d’un seul tranchant, le sabre d’abordage est assez différent du sabre de cavalerie. Sa lame, plus large et lourde, amplifie les coups de taille. Il est également plus court pour faciliter les mouvements dans le corps à corps désordonné d’une bataille de pont. Sa garde, couvrant toute la main ou presque, sert de coup de poing dans la mêlée. Pour sabre d’abattis, voir Coutelas*.

Safran. Subst. m. Pièce de bois plate placée verticalement à la poupe du navire, Sous sa ligne de flottaison, dont les mouvements commandés par les fémelots* orientent sa direction dans le sens voulu par la roue*. C’est le dernier maillon du gouvernail.

Sainte-barbe. Subst. f. Soute des matériels d’artillerie, dont la poudre à canon. Le maître poudrier, en chaussons de feutre pour ne pas faire d’étincelles, y fabrique les gargousses* qui y sont stockées.

Saisine. Subst. f. Solide cordage (bout, raban, brosse) servant à saisir, à fixer fermement un objet.

Schooner. Subst. m. Corvette à deux mâts, inclinés vers l’arrière, et un beaupré. Fortement toile, c’est un navire racé, rapide et très manœuvrable.

Scier. Verbe t. Jouer des avirons pour contrecarrer la progression de l’embarcation, freiner en quelque sorte. Ant : Nager*.

Scorbut. Subst. m. Plaie de toutes les marines dès les premières navigations au long cours et jusqu’à la fin du XVIII°, elle est due à une carence d’apport en vitamine C contenue dans les fruits et légumes frais impossibles à conserver à bord. Apparaissant vers le 75° jour de mer, elle provoquait fièvres, anémies, hémorragies, cachexies et gastro-entérites qui décimaient les équipages. Voir Antiscorbutique*.

Seille. Subst. f. Seau de bois ou de toile, muni d’oreilles dans lesquelles on passe une corde en guise d’anse. Utilisé généralement à la place de « seau ».

Senau. Subst. m. Navire ancien (1550-1650) ponté à deux mâts et beaupré. Large et lent, il sert au bordage* à partir de XVI°, particulièrement prisé des Hollandais. Certains commerces du XVIII° portent à l’artimon une voile large dite voile de senau.

Sentine. Subst. f. La partie la plus profonde de la cale, où s’accumulent les eaux de suintement. Le puisard* qui y plonge permet de mesurer la vitesse d’infiltration, ou le niveau en cas de voie d’eau.

Sextant. Subst. m. Instrument à réflexion, composé d’un sixième de cercle gradué, qui permet de mesurer l’angle d’un astre donné au-dessus de l’horizon (ou de deux amers* à la côte, voire deux navires l’un par rapport à l’autre) de manière à faire le point*, calculer sa latitude* (plus le soleil est bas, plus on s’éloigne de l’équateur), puis à l’aide du chronomètre*, sa longitude* (au plus haut du soleil, il est midi au lieu où le point est fait, la différence avec l’heure de Greenwich donne la longitude).

Signaler. Verbe t. Faire des signaux. Ils sont composés par des combinaisons de pavillons* (de jour, la nuit ce sont des combinaisons de lanternes*), hissés au mât d’artimon, ils permettent aux navires de communiquer à vue. Les ordres les plus simples sont codés par un seul pavillon. Pour ne pas être lus par l’ennemi, les codes répertoriés dans un livre des signaux changent régulièrement. On peut aussi envoyer un message lettre par lettre.

Sillage. Subst. m. Trace que laisse derrière lui un navire en marche, particulièrement spectaculaire la nuit dans certaines eaux (équatoriales notamment) dans lesquelles le plancton, phosphorescent, le marque plus encore.

Sloop. Subst. m. Navire franc-tillac* à un ou deux mâts verticaux gréés au moins d’une grand voile carrée, d’un foc et d’une trinquette. Ce sont en général des navires rapides aux bon­nes qualités de mer. C’est le plus petit des vaisseaux de guerre, donc de sixième rang, commandé par un lieutenant.

Sonde. Subst. f. Instrument permettant de sonder* la profondeur de l’eau dans laquelle le navire fait route, de façon à le garantir contre les hauts-fonds. Elle est constitué d’une ligne* de sonde et d’un plomb* de sonde.

Sonder. Verbe t. 1. Plonger dans l’eau. 2. Manier la ligne de sonde, mais on dit plus volontiers donner un coup de sonde.

Souillarde. Subst. f. Tout trou ménagé à des fins d’évacuation de salissures, et aussi la baille* (le baquet de bois) qui est dessous pour recevoir ces ordures, le caisson en bois contenant les épluchures de la coquerie. Cela peut être également des tinettes sur un pont réservé à des prisonniers.

Souille. Subst. f. Enfoncement que crée dans la vase un navire échoué. À la fois le creux dans lequel il gît, et la trace qu’il laisse sur le fond

Souquer. Verbe t. Serrer ferme un nœud, ou une amarre.

Sous le vent. Loc Désigne le côté opposé à celui d’où souffle le vent. Opposé à Au* vent.

Soute. Subst. f. Partie cloisonnée des ponts inférieurs et/ou de la cale, servant à entreposer du matériel ou des provisions. Subrécargue. Subst. m. Agent de l’armateur d’un navire de commerce, chargé de surveiller la cargaison, de la négocier au mieux. S’il n’a pas de responsabilité en mer, il y fait souvent office de commissaire* de bord, et à l’escale, le navire est à sa disposition.

Suif. Subst. m. Graisse animale, composée de divers glycérides. Son emploi est constant en marine : pour graisser les mâts, vergues et autres espars qui sont ainsi plus souples, moins sujets au bris ; pour fabriquer du brai* (dit suif noir. Voir Pot*-au-noir) entrant dans la composition du calfatage* ; pour la fabrication de certains enduits et peintures, etc.

Surdet. Subst. m. Vent soufflant du sud-est. Suroît. Subst. m. Vent soufflant du sud-ouest. Tableau. Subst. m. Partie plate de la poupe; généralement décorée, que percent les fenêtres du château*. On y peint le nom et le port d’attache du navire.

Tafia. Subst. m. Breuvage composé, en proportions variables, d’un méchant alcool de distillation (eau-de-vie, rhum…) d’eau et de sucre. Pour l’aromatiser, on ajoute du jus de fruits ou on en laisse macérer. Notons qu’à l’origine, le « ratafia » désignait le deuxième verre de tafia. Le Bishop consiste en du rhum mélangé à de l’eau bouillante où macèrent des piments. Costaud…

Taille-mer. Subst. m. Partie de l’étrave renforcée d’un bois plus dur et/ou doublée de cuivre, car c’est elle qui fend l’eau.

Talon. Subst. m. Partie mâle au pied du mât, qui s’engage dans la chouque*.

Tampon. Subst. m. Bouche-trou formé d’étoupe et de toile goudronnée. Placés à l’extérieur de la coque pour profiter de la pression, ils servent à limiter les infiltrations en cas de voie d’eau.

Tangage. Subst. m. Mouvement alternatif d’un navire dont la proue et la poupe plongent successivement sous l’effet de la houle. Mouvement longitudinal opposé donc au roulis*, mouvement transversal.

Taquet. Subst. m. Petite cheville de bois amovible fichée dans les plats-bords, ou sur un mât, pour pouvoir tourner* les manœuvres courantes (drisses*, écoutes*…). On parle d’un cabillot* sur un navire, et d’un taquet sur un canot ou une barque.

Taret. Subst. m. Mollusque lamellibranche au corps vermiforme et à coquille très réduite, creusant des galeries dans les bois immergés. Un des plus redoutables ennemis des coques, on s’en doute.

Taud. Subst. m. Abri de toile goudronnée, que l’on établit au-dessus d’un canot, ou d’une portion de pont pour le protéger de la pluie ou du soleil. Syn : Prélart*. Tendelet*.

Tendelet. Subst. m. Toile gréée en dôme au dessus d’une partie du pont. Syn : Taud*, Prélart*. Le mot est utilisé de préférence à Taud quand la notion de confort est présente. Quant au Prélart, sa fonction est purement pratique.

Tillac. Subst. m. Pont supérieur, dans la partie centrale du navire, entre la descente de dunette et celle du gaillard d’avant. Tout ou partie des bordages du tillac (les capots*) peut être retiré pour avoir accès aux ponts inférieurs, pour le chargement. Seuls alors les passavants* permettent de passer de la poupe à la proue. On dit aussi pont principal. Sans dunette ni gaillard, le navire est dit franc-tillac.

Timon. Subst. m. Longue barre de bois solidaire du safran et qui permet de gouverner une embarcation à barre* franche. Par usage, le mot désigne quelquefois l’ensemble de l’appareil à gouverner, même si la barre est à roue et à drosses*.

Timonerie. Subst. f. 1. Partie du navire où se trouvent la roue de gouvernail, le compas, les sabliers (ces deux derniers dans l’habitacle*) la cloche de quart et l’équipet* des lunettes. Généralement à l’arrière du tillac*, adossé à la dunette (qui souvent ouvre juste derrière sur la chambre des cartes), entre le grand mât et celui de misaine. Quelquefois le pont de dunette se prolonge pour lui servir de « toit ». 2. La fonction elle-même (diriger le navire). 3. Le groupe d’hommes affecté à cette tâche.

Timonier. Subst. m. L’homme de barre ; celui qui tient la barre, même si elle est à roue et non à timon*. Le maître-timonier est un homme important parmi la mainstrance. (Voir aussi Pilote*)

Tinettes. Subst. f. p. Dans les navires de 5 et 6° rangs (frégate, corvette) où l’équipage ne dispose pas de poulaine*. ce sont des creux aménagés dans la guibre* de part et d’autre de la proue pour permettre aux hommes de déféquer. La mer se charge du nettoyage.

Tire-bourre. Subst. m. Familier pour dégorgeoir*, instrument servant à gratter les résidus de poudre et de bourre dans l’âme du canon.

Tire-veille. Subst. f. Ligne* gréée en main-courante (le long des échelles, des descentes, dans les cabines, etc.)

Tireau d‘eau. Subst. m. 1. Hauteur entre la quille (ou le point le plus bas) et la flottaison. Il se modifie donc en fonction du chargement. 2-Le volume d’eau que déplace le navire (on dit tirer).

Tolet. Subst. m. Cheville de fer ou de bois enfoncée dans la toletière (pièce de bois horizontale sur le plat bord du canot) et qui sert de point d’appui aux avirons d’une embarcation. Voir aussi Dame* de nage.

Tonneau. Subst. m. Unité internationale de volume adoptée à partir du XVI°, valant 2,873 m3. Elle est employée pour déterminer la capacité des navires. 1 200 tonneaux est la capacité d’un deux-ponts, 800 pour une frégate, 200 pour un brick ou une goélette, 50 pour une corvette ou un chasse-marée, et jusqu’à 3 000 pour les plus grands vaisseaux de première classe.

Toron. Subst. m. Groupe de fils de carets* réunis ensemble par torsion et dont on fait les cordages toronnés. Une corde est donc composée de torons eux-mêmes composés de fils de caret.

Touage. Subst. m. Prise en remorque d’une embarcation par une autre. Le terrien dirait « remorquage ».

Touée. Subst. f. 1. Câble de grosse section servant au touage*. 2. Longueur d’amarre entre deux navires au touage. 3. Longueur mouillée de la chaîne d’ancre.

Touer. Verbe t. Hâler un navire par traction sur un câble, « remorquer ». On peut touer à bras ou touer au cabestan*, ou encore « remorquer » un navire en le prenant à touée. Syn : Se déhaler, s’il s’agit d’un navire agissant seul, au moyen d’une ancre, par exemple.

Touline. Subst. f. Câble destiné à touer* (haler) un navire qui ne peut pas manœuvrer par lui-même (échouement, mouillage encombré, etc.). Le câble pour un remorquage long ou difficile (gros temps) est appelé Touée*, il est évidemment d’une section plus importante

Touret. Subst. m. Dévidoir de ligne dont l’axe, terminé en poignée, est fortement graissé pour éviter le plus possible les frottements. U sert essentiellement à la mesure de la vitesse par le loch*.

Tourmentin. Subst. m. 1. Petit foc renforcé et très solide gréé uniquement par gros temps, sa fonction étant à la fois de maintenir le navire dans le fil du vent et de maintenir sa vitesse légèrement supérieure à la houle, si la mer n’est pas croisée. 2. Il a donné son nom à un caban goudronné de forte toile que porte l’homme de barre quand les éléments le lui imposent. Syn : Magellan*, Caban*. Tourner. Verbe t. Assujettir un cordage sans l’embosser (le nouer).

Traînard. Subst. m. Voile ou pièce de toile qu’on laisse traîner derrière le navire, pour en freiner la course ou corriger un défaut temporaire de l’organisation de sa voilure. Syn : Drague*, ancre flottante.

Travers. Subst. m. Ligne fictive perpendiculaire à l’axe longitudinal du navire, la ligne* de foi. Ces deux axes forment ainsi une croix qui, comme une rose* des vents, est divisée en sept « points » par quart, servant d’indication pour le timonier ou la vigie. Une lame par le travers frappe le navire sur l’un de ses côtés, parallèlement à sa route.

Tribord. Subst. m. Le côté droit du navire quand on regarde vers l’avant, dos au gouvernail. Opposé à Bâbord*.

Tribordais. Subst. m. Matelot ayant son hamac à tribord, faisant partie du quart tribord, servant une pièce de tribord.

Trinquet. Subst. m. Mât de misaine des navire grées en voiles latines.

Trinquette. Subst. f. Voile d’étai avant la plus proche du mât de misaine, gréée sur l’étai qui va du mât de hune de misaine à la hure de beaupré.

Trou du chat. Loc. Vide ménagé dans le plancher de la hune* pour pouvoir y monter, notamment par gros temps, sans emprunter les gambes* de revers, plus dangereuses.

Typhus. Subst. m. Désignant d’abord nombre de maladies infectieuses (fièvre jaune, purpura), .le typhus fut isolé et décrit vers 1760. Maladie infectieuse mortelle, contagieuse et épidémique, elle est causée par une bactérie (la ricket-tesie) transmise par les poux. Après des symptômes spectaculaires, elle conduit à une stupeur généralisée, puis à un coma profond et mortel. Généralement, la maladie survient à bord après les escales prolongées, les poux survivant mal en mer.

v à z

Vaigrage. Subst. m. L’ensemble des planches épaisses, les vaigres*, formant le revêtement intérieur de la coque d’un navire. Il double le bordage*.

Vaigre. Subst. f. Planche épaisse formant le vaigrage*, doublage intérieur de la coque.

Vaisseau. Subst. m. Tout navire à trois mâts, avec au moins deux ponts* couverts et deux batteries* couvertes et 1 500 tonneaux*, comptant entre 80 et 120 canons. Entre 200 et 700 hommes d’équipage.

Vent. Subst. m. Mouvement de l’air se déplaçant d’une zone de hautes pressions à une zone de basses pressions, soumis à de nombreuses variables. L’intimité dans laquelle sont les marins avec le vent et ses différentes manifestations, des premiers temps de la voile jusqu’au XIX°, est difficile à appréhender pour un terrien d’aujourd’hui disposant d’une météorologie de plus en plus précise. Un bon marin à voile « sent » le vent, sa force, sa direction, son maintien possible ou sa disparition probable sans qu’il lui soit réellement nécessaire de réfléchir. Il les connaît aussi au sens où il utilise des vents répertoriés, inventoriés, comme des sources d’énergie fiables, si tant est que cet adjectif soit utilisable en mer.

Vent arrière est dos au navire. C’est l’allure* portante maximale. Cependant certains navires sont meilleurs au grand largue que par vent arrière.

Vent debout est face au navire. C’est une allure* transitoire pendant le changement d’amures*, quand le navire louvoie pour remonter au vent. Y rester le ferait culer*.

Vergue. Subst. f. Espar* disposé en croix à l’avant des mâts* dans un gréement carré et destiné à porter la voile qui y est fixée.

Vibord. Subst. m. La partie de la muraille* qui renferme les gaillards*. Il y en a donc deux : le vibord de proue et le vibord de poupe.

Virer. Verbe t. 1. Tirer, haler : virer au cabestan* (ou au guindeau*), virer la barre*, Virer à pic*, etc. 2. Faire « tourner » le navire d’un côté sur l’autre. Le virage est l’espace nécessaire, estimé, pour que le navire fasse son virement, c’est-à-dire tourne sur lui-même. Virer de bord : « Faire demi-tour » par rapport au vent, manœuvre consistant à inverser les amures, soit recevoir le vent du bord opposé à celui qui le recevait précédemment, soit passer de vent debout à vent arrière (Virer debout) et donc à disposer la voilure sous ses nouvelles amures. La manœuvre est complexe et elle peut rater, on dit alors Manquer à virer. Virer debout : Changer le bord au vent par vent debout (franchir le lit du vent de face pour changer d’amures*) en agissant sur la barre et en établissant en même temps la voilure adéquate : «faire demi-tour» dirait le terrien. La manœuvre sollicite énormément le gréement dormant qui peut alors casser par fort vent. Complexe à exécuter, elle peut rater, on dit alors Manquer à virer. Ant : Virer lof pour lof : changer le bord au vent, « faire demi-tour » dirait le terrien, avec le vent par le travers en agissant sur la barre et en établissant en même temps la voilure adéquate. La manœuvre est complexe et elle peut rater, on dit alors Manquer à virer.

Virure. Subst. f. File de bordages* s’étendant sur toute la longueur d’un bord. La principale, et la plus épaisse, est la Préceinte*. Voir les virures successives d’un navire est un moyen de mesurer la manière dont il donne de la bande* au vent.

Voile. Subst. f. Elle est carrée* (i.e. ayant la forme d’un quadrilatère régulier et gréées à une vergue* droite), aurique* (i.e. ayant la forme d’un quadrilatère irrégulier ou d’un triangle et gréées à un étai*, une draille* ou une corne*) ou latine* (i.e. triangulaire à antennes).

Voûte. Subst. f. Partie des bordages* de la muraille* de poupe, en arc de cercle autour de l’étambot*, qui soutient le château*. Syn : Arcasse*.

Yole. Subst. f. Canot à clins*. Plus légère, étroite et rapide que la majorité des canots, la yole est utilisée pour le courrier ou les messages entre navires au mouillage.

Zizimasser. Verbe t. Embrouiller, rendre confus, pas forcément propre aux marins, mais la seule occurence qui me soit connue se trouve au début de Corsaire de la République de Louis Gameray (voir Bibliographie). De plus, il fallait un « Z » pour finir ce glossaire…

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LEXIQUE TECHNIQUE ET EXPRESSIONS NAUTIQUES

FIGURANT EN ANNEXE DU GRAND METIER de Jean RECHER.

Terre Humaine  Plon 1977

Lexique marin donc,… mais surtout de pêcheur au chalut.

— A —

abattage (en carène) : Manœuvre consistant à coucher lo navire sur un flanc pour effectuer des réparations ou entretenir la coque.

abattée : Rotation du navire autour de son axe l’éloignant du lit du vent.

abattre : Faire une abattée.

abouter : Réunir deux pièces de chalut bout à bout ou deux filins.

accore : Bordure d’un banc plongeant brutalement dans les abysses.

acculage : Choc de l’arrière du navire (le cul) avec la lame, soit dans un gros temps de l’arrière, soit que le bateau ait de l’erré en arrière.

aérien : Antenne rotative du radar.

affaler : Faire descendre le chalut vers le fond. Faire descendre la morue dans la cale.

aiguille (à ramender) : Navette qui permet de refaire les mailles d’un chalut avarié.

aile : Voir plan du chalut.

ajust : Nœud provisoire pour réunir deux filins.

alèse : Morceau de filet permettant de réparer le chalut.

amarrage : Bout de fil à chalut d’environ une brasse permettant de réunir différentes pièces de chalut ensemble.

amer : Point de repère sur une côte.

amontais : Tous ceux qui habitent dans le nord-est de Fécamp. (Saint-Pierre-en-Port, Eletot, Sassetot-le-Mauconduit).

amorce : Première partie du chalut, en mailles doubles, qui précède le gorget.

amure : Bord du navire qui reçoit le vent.

amurer : Pris au sens de la pêche : se diriger. — Par exemple : un navire qui fait route vers un lieu de pêche et qui trouve une quantité abondante de poisson a bien amure.

anon : Nom courant de l’églefin.

apparence : Signes apparents de présence de poisson (mouettes, plancton sur l’eau et évidemment la détection donnée par les sondeurs).

argon : Nom donné aux filets ou filin en polyéthylène.

assurer (un panneau divergent) : Le crocher sur la potence à l’aide d’une chaîne pour le libérer de la fune de remorque.

aussière : Synonyme d’amarre. Gros cordage servant à maintenir un navire à quai. Par mauvais temps on double les amarres.

avaries : Toujours employé au pluriel. Ensemble des dégâts occasionnés au matériel de pêche.

aviron de gueule : Cuillère à soupe ou à café.

— B —

bagnard : Morceau de chaîne fixé sur les diabolos servant de lest.

baguer (une morue) : Lui passer à l’ouïe ou à une nageoire une bague portant la date de l’opération effectuée et ses mensurations. Cette morue est remise à l’eau vivante pour que l’on puisse suivre ses migrations.

baguer (une poulie) : La fixer à l’aide d’une estrope à un mât ou vergue. L’estrope fait le tour du mât comme une bague autour d’un doigt.

baille : Grand récipient où on lave la morue. Nom donné à la mer. (Tomber à la baille.)

bâillon : Filin qui sert à amener la poche du chalut le long du bord du bateau. Synonyme : lâche, bal de nuit : Travail sur le pont de la bordée qui prend le quart à 18 heures jusqu’à 6 heures du matin.

banc : Élévation au-dessus du fond de la mer.

banc (de nage) : Banc pour les rameurs dans un canot.

bande : Inclinaison que prend un navire sur un bord.

bander (une voile) : La consolider en doublant les ralingues.

bannette : Synonyme de couchette.

banquer : Arriver sur les lieux de pêche.

banquier : Navire qui pêche la morue sur le banc de Terre- Neuve et la sale aussitôt. On le distinguait ainsi de ceux qui restaient à la côte et faisaient sécher leur pêche à terre.

banquise : Amas de glaces flottantes laissant entre eux des intervalles nommés clairières.

barachois : Port ou rade abrité par des bancs presque à fleur d’eau laissant  entre eux plusieurs passes.

baraquette : Triangle en acier fixé sur les panneaux divergents et par lequel on les remorque.

barbotin : Couronne en fonte sur laquelle les maillons de la chaîne de mouillage viennent s’engrener.

barder : S’écarter l’un de l’autre en parlant des divergents.

bardis : Cloison provisoire divisant la cale d’un navire en plusieurs compartiments.

bajoues : Joues de la morue. En fécampois : « Bajos ».

barroter : Remplir la cale d’un navire à ras du plafond. (Entre les barrots).

bas-fond : Elévation du sol au-dessus du fond de la mer, mais au-dessus de laquelle il y a toujours assez d’eau pour le passage de tout navire.

batayoles : Montants supportant les rambardes.

batonnée : Quantité d’eau donnée par une pompe à chaque coup de piston.

bau : Poutre transversale qui porte les bordages des ponts, relie les murailles du navire et en maintient l’écartement.

biquette : Petit morceau de bois de 0,15 m à 0,20 m servant aux voiliers à prendre des mesures.

bise : Vent venant du nord, sec et froid.

bistouille : Eau-de-vie.

bitord : Cordage en chanvre goudronné employé pour faire des garnitures.

bitte : Forte pièce de bois ou de métal utilisée pour l’amarrage des navires.

bitture : Portion déterminée d’une chaîne qu’on doit laisser filer à la demande de l’ancre au moment du mouillage.

biture (prendre une) : Attraper une cuite.

bollard : Gros socle d’acier ou de fonte solidement fixé au pont supportant les réas servant de retour aux câbles de remorque du chalut.

bonhomme : Bollard plus léger et plus haut pour des charges moins importantes.

bordée  :  Partie de l’équipage travaillant toujours ensemble sous les ordres d’un maître de manœuvre appelé chef de Bordée.

bosse : Cordage court ou chaîne légère fixé par une de ses extrémités et  qui,  s’enroulant  autour  d’un  autre cordage sur lequel s’exerce un effort plus ou moins considérable, le maintient immobile par le frottement.

bossoir : Pièce en fer rond portant à son extrémité une poulie destinée à suspendre en dehors de la muraille d’un navire les embarcations de sauvetage.

botte : Tuyau de plomb des lieux d’aisance. botte forte : Nom du cordage destiné autrefois à infliger des punitions corporelles. boubouille (faire) : Tremper du pain dans du café au lait en remplacement d’un repas normal, repas qu’on ne prend pas parce qu’on se lève ou qu’on est trop fatigué.

boucaille : Brume légère.

boucle : Anneau en fer fixé sur le pont d’un navire destiné à recevoir des poulies ou des cordages. Les boucles fixées sur les quais ou sur des coffres de mouillage, beaucoup plus fortes, se nomment organeaux.

boudin : Nom donné à un chalut plein de poisson sur un chalutier-usine moderne.

bouée (de pêche) : Corps flottant, en liège, en bois, ou en tôle, mouillé sur un fond poissonneux ou difficile à chaluter en repère de position. bouette ou boitte  : Tout objet servant d’appât et qu’on accroche à l’hain d’une ligne de pêche.

bougon (harengs) : Harengs qui ont perdu la tête ou la queue.

bouillon : Grande quantité de poisson au sondeur-détecteur.

boujaron : Récipient en fer blanc (32″ partie du litre). Ration journalière d’eau-de-vie accordée au marin.

boujette : Petit sac faisant office de musette. Se dit d’une palanquée presque  vide  dans  les  périodes  de mauvaise pêche. (Virer une boujette).

boule : Flotteur d’aluminium, de plastique ou de verre servant à tenir le chalut ouvert dans le sens vertical.

bouler : Mettre des boules sur le chalut. Synonyme de déferler en parlant d’une lame.

boulette : Toute petite tache de détection apparaissant à la loupe à poisson.

bourguignons : Nom donné autrefois par les Terre-Neuvas aux glaçons isolés.

bourlinguer : Fatiguer par suite du mauvais temps, par des manœuvres longues et pénibles ; se dit du matériel et des hommes.

bourrelet : Filin d’acier nu ou plus souvent garni de caoutchouc formant la lèvre inférieure du chalut.

bourricot : Autre nom de l’ânon ou de l’églefin.

bout : Morceau de filin pouvant servir de raban. (Voir ce mot)

bout menteux : Encoignure de l’avant-port de Fécamp où les marins retraités racontent leurs exploits en les exagérant souvent. A  l’occasion en mentant un peu.

bouts (avoir les) : Casser les deux câbles de remorque du chalut et de ce fait tout le matériel est perdu.

brai : Suc résineux qu’on tire du pin et du sapin.

branchon : Synonyme de baraquette.

branle : Ancien nom du hamac.

branlée (attraper une) : Subir un fort coup de vent avec grosse mer.

bras : Fil d’acier qui réunit le panneau divergent au chalut proprement dit.

bras (faux) : Fil d’acier qui sert à rentrer le chalut à bord quand on sépare le bras du divergent.

brasse : Mesure de la longueur de deux bras étendus. Unité de longueur d’environ 1,62 m, en France, qui servait autrefois à mesurer les cordages. Unité de longueur de six pieds, en Angleterre, soit environ 1,828 m utilisée pour mesurer la profondeur de l’eau.

bredindin :  Palan placé au-dessus des écoutilles  servant à descendre dans la cale des objets de poids médiocre.

breton : Un objet ou une couchette est placé en breton lorsque sa longueur est dans le sens des baux.

breuille : Ensemble des viscères de la morue.

brider :  Etrangler , rapprocher plusieurs cordages, tendus parallèlement par plusieurs tours d’un autre cordage qui les serre en leur milieu.

brigadier : Premier matelot d’une embarcation munie d’une gaffe, placé à l’avant, qui reçoit les bosses ou les amarres.

brise-lames : Digue élevée sur le gaillard d’avant pour empêcher les lames de déferler sur le pont.

broque-broquage : Synonyme de maillage. Quantité de poisson pris par les ouïes dans les mailles du chalut.

bruine : Pluie fine semblable à la brume.

bulot : Espèce de gros bigorneau commun sur les lieux de pêche.

burin : Gros épissoir droit, en bois de gaïac.

— C —

cabane : Synonyme de bannette et de couchette.

cabaner : Renverser par dessus dessous. Etre expulsé de sa couchette par un fort coup de roulis.

cabeuiller (se) : Se donner beaucoup de mal.

cabillaud : Morue fraîche ou églefin frais.

cabillot : Cheville en bois ou en métal pour tourner une drisse ou une manœuvre quelconque.

cable : Filin d’acier de 25 à 28 m/m de diamètre servant à remorquer le chalut. (Voir fune).

cailleboutis : Treillis en bois amovible servant à laisser l’eau s’écouler.

caillette (Faire la) : Prolonger le repas qui précède le repos en racontant des histoires. Hirondelle de mer.

caique : Petit canot de pêche yportais.

caisson : Armoire du marin.

caler : Laisser tomber brusquement.

caliorne : Gros palan servant à virer les grosses charges.

campagne de pêche : Temps qui s’écoule entre la revue d’armement et le désarmement d’un chalutier. Dure en général un an et peut être composée de deux ou trois rotations avec livraisons en France.

canoter : Sens propre : Utiliser un canot pour aller d’un chalutier à un autre. Sens figuré : 1″) Aller de l’un à l’autre en jouant la mouche du coche. 2°) Attraper une cuite par petits coups successifs.

caouiner : Somnoler. Avoir les yeux qui clignotent comme le chat-huant dont l’appellation en yportais est « cahouant ».

cape : Allure du navire par gros temps vent debout ou près du lit du vent pour être dans les meilleures conditions de navigation et de sécurité.

capelan : Poisson entre le lançon et la sardine, nourriture de prédilection de la morue.

capeler : Faire une boucle avec un cordage et en entourer une pièce. Se vêtir en passant par-dessus la tête.

capeyer : Tenir la cape.

carapouche : Fort coup de vent.

carène : Partie de la surface d’un navire qui est submergée lorsqu’il est chargé. On la nomme aussi œuvres vives.

caréner : Réparer la partie immergée d’un navire lorsqu’il est en charge.

cargo : Eclairage étanche du pont de travail.

cargue : Manœuvre courante servant à haler le chalut à bord. Synonyme d’étrangloir.

carottes (gratter les carottes) : Laver la morue avec une cuillère à énocter.

carré du chalut : Milieu de l’ouverture du chalut compris entre les deux ailes.

carré : Salle à manger des officiers.

cartahu : Manœuvre courante passant dans une poulie simple et servant à hisser des charges.

casser (l’erre) : Diminuer la vitesse d’un navire.

castor : Mousse débutant à Terre-Neuve.

chaîne (de potence) : Chaîne servant à assurer les panneaux divergents.

chaise : Tresses, sangles, cordages disposés pour recevoir un homme assis.

chalut : Filet ayant la forme d’un grand sac allant en se rétrécissant et qu’on traîne au fond de la mer.

chalut (à poil) : Chalut ayant subi de très gros dommages.

chape : Monture d’une poulie.

chapelet : 1°) Chapelet de détection : Plusieurs boulettes superposées indiquant la présence de poisson au détecteur. 2) Taches de sang sur la chair de la morue salée formant chapelet.

charte-partie : Contrat définissant les conditions d’affrètement et de règlement de l’équipage.

chaumard : Pièce de guidage des amarres.

cheval (petit) : Pompe qui alimente le circuit de lavage du poisson.

chèvre : (Voir facile).

chien : Poulie articulée servant à réunir les deux câbles du chalut à l’arrière du navire pour permettre à ce dernier d’évoluer sur tribord ou bâbord sans risques pour l’hélice. Synonyme : poulie à gaboter.

chiotte : Mauvais bateau.

chique (Avaler sa) : Mourir.

cholle (Etre à la) : Etre stoppé sans erre ou pour travailler le poisson quand le pont est plein ou pour une avarie de machine quelconque.

choquer : Filer ou mollir un cordage soumis à une grande tension. Expression sans doute empruntée au choc que ressent le cordage quand on le lâche.

chouque : Bloc de bois rectangulaire en chêne ou en orme servant à réunir deux mâts. On emploie l’expression dormir comme une chouque. (Dormir profondément.)

cirque (Monter le) : Placer dans les épontilles sur le pont, des planches amovibles pour former les parcs à poisson.

colibet  :  Morceau délicat très recherché des gourmets se trouvant  dans  la  partie  supérieure  de  la  gorge  de la morue.

colin : Lieu noir.

compter : Etre réglé de sa part de pêche.

con de vache : Epissure avec recouvrement des deux bouts du filin.

conduit (à morue) : Glissière en toile par laquelle la morue descend dans la cale.

coqueron : Petite cambuse ou petit magasin pris dans les formes avant ou arrière du navire.

cotillon : Pantalon ciré.

couette : Avarie dans le chalut en forme de V.

couillard : Raie mâle.

couille de breton : Sorte d’oursin sans épines. Violet de l’Atlantique.

couille en bouc : Petit bateau désuet et sans moyen.

courant : Mouvement de l’eau dans une direction déterminée. La partie d’une manœuvre du garant d’un palan qui se trouve soit entre les réas des poulies soit en dehors du côté sur lequel est fait l’effort. La partie fixe est le dormant.

coussin (sel de) : Sel restant entre chaque poisson pendant la livraison.

crasse : Ensemble de tout ce qui est péché et rejeté à la mer parce que non commercialisable.

crever (laisser) : Quand la pêche n’est pas abondante et que la morue est belle, attendre que le poisson soit mort pour le travailler afin qu’il ne soit pas taché de sang.

croc (faire le) : Tenir le filet devant un ramendeur en lui présentant les mailles.

crochard : Petite croche, le chalut se décrochant aussitôt.

croche : Fait de crocher.

crocher : Accrocher le chalut au fond sur une roche ou une épave.

cuillère a énocter : Gouge en acier servant à enlever le sang du poisson. (Gratter les carottes).

cul : Poche du chalut.

cul dans les bottes (Etre le) : Fatigué à l’extrême.

cul de porc : Sorte de nœud servant à grossir l’extrémité d’un filin.

— D —

dadin : Oiseau de mer ressemblant à la mouette. dague : Synonyme de croche.

dalle : Gouttière pour l’écoulement des viscères le long des parcs ébreuilleurs.

dalot : Trou dans la paroi d’un navire pour l’écoulement de l’eau (sabord).

dame : Tolet plat en bois placé sur le plat bord d’un canot et qui reçoit les avirons.

débanquer : Quitter les lieux de pêche.

débardage : Déchargement à quai d’un navire.

déborder :  Pousser au large en parlant d’une embarcation accostée à un navire ou à un quai.

débouquer : Sortir de l’embouchure d’un canal vers la haute mer.

debout (vent) : Vent soufflant en sens contraire de la marche d’un navire.

décapeler : Enlever un capelage, une vareuse, un pull-over.

decca : Système radio de navigation maritime ou aérienne per­mettant de donner la position sur une carte spéciale.

décharger : Livrer sa cargaison.

dèche : Mauvaise période de pêche.

déclaration : Tonnage annoncé à l’armateur chaque semaine.

déclencher (croc à) : Croc pouvant être retenu par l’arrière afin de larguer sa charge.

déclinaison (astronomique) : Distance angulaire d’un astre ou d’un point quelconque du ciel à l’équateur céleste.

déclinaison (magnétique) : Angle formé par le méridien magnétique (indiqué par l’aiguille aimantée) en un point de la surface du globe.

décoller : Couper la tête de la morue.

décolleur : Matelot chargé d’étêter la morue et de la passer au trancheur.

décor (être dans) : Gêné par d’autres bateaux et ne pas pouvoir suivre la sonde voulue.

découronné (chalut) : Chalut dont l’alèse est arrachée de l’armature.

décrasser : Enlever tout ce qui n’est plus combustible dans un foyer de chaudière, avant de recharger de charbon neuf.

décrocher : Manœuvrer afin de pouvoir remonter un chalut accroché au fond.

défense : Ballon en corde ou vieux pneu que l’on suspend en dehors du navire pour empêcher le frottement sur un quai

ou un autre navire.

défoncer : Eclater le cul du chalut par une trop forte charge de poisson.

dégaboter : Enlever l’axe d’une manille. Ouvrir une poulie coupée.

dégréer (un chalut) : Enlever le chalut de service pour le réparer ou le remplacer par un autre d’un autre type.

déjauger : S’élever sur l’eau au-dessus de la ligne de flottaison.

délot : Doigtier de cuir ou de caoutchouc.

démailler : Enlever l’axe d’une manille. Disjoindre deux câbles.

déralinguer : Séparer de la ralingue. Mais toujours employé pour le chalut dans le sens de déchiré.

déraper : Décrocher une ancre ou un chalut du fond.

descendre (l’accore) : Chercher des eaux plus profondes. Faire route vers le sud ; on monte quand on fait du nord.

détaper (un chalut) : Synonyme de déverguer ou couper des amarrages.

diabolos : Ensemble des sphères métalliques ou en caoutchouc encreuillées sur un filin d’acier, roulant sur le fond et servant à lester la partie inférieure du chalut.

dinghy : Canot pneumatique à moteur hors-bord.

divergent ou panneau ou planche : Panneaux qui tiennent écarté et ouvert le chalut dans le sens de la largeur par l’action des filets d’eau provoqués par le remorquage.

doris : Embarcation à fond plat servant sur les voiliers à tendre les lignes et sur les chalutiers à faire des transferts de matériel et de courrier.

dormant : Partie fixe d’un cordage sur lequel s’exerce l’effort.

dos : Dessus du chalut.

doubler : Le lit du vent : Passer de tribord amure à bâbord amure en passant par le vent debout. Un navire : Le doubler de vitesse. Un cap : Le contourner. Les amarres : Les disposer en double en cas de mauvais temps.

draille : Cordage entre deux points de la mâture ou de la mâture au pont sur lequel on peut faire glisser ou courir une voile ou une charge quelconque.

drosse : Organe de transmission de la barre au gouvernail.

drosser : Pousser un navire hors de sa route initiale en parlant du vent ou du courant. Un courant violent peut drosser un navire à la côte.

dundee : Voilier de pêche à deux mâts jadis à Fécamp pour la pêche aux harengs.

— E —

ébreuiller : Eviscérer la morue.

ébreuilleur : Matelot qui ébreuille.

écho : Synonyme de détection.

élingue : Filin pour soulever une charge.

élingueux : Morceau d’acier acéré des deux bouts, dont l’un est piqué dans la planche supérieure des parcs ébreuilleurs et dont l’autre reçoit la tête de la morue pour que le matelot puisse l’ébreuiller.

émerillon : Boucle ou crochet rivé par une tige dans un anneau de façon à pouvoir y tourner librement.

empâter : Fixer le chalut sur la corde de dos.

encalmine : Arrêté par le manque de vent.

encornet : Synonyme de calmar.

encreuiller : Enfiler sur un bout : ou des flotteurs ou des maillons ou des poissons pour en faire un chapelet.

enfouir (s’) : Se laisser recouvrir par plusieurs lames successives.

enverguer (un chalut) : Le mettre en service.

épinglette : Epissoire fine.

équipet : Etagères servant à contenir des objets d’usage courant.

estime : Calcul de la position d’un navire en tablant sur le cap, la vitesse et la dérive.

estrope : Boucle formée d’un filin, fixée sur la corde de dos du chalut et par où passent les parpaillots.

étrangloir : Manœuvre courante qui sert à fermer le corps du chalut en le hissant à bord.

— F —

facile : Cartahu simple passant par le mât de charge avant servant à mettre le cul du chalut à la mer. Synonyme chèvre. La manœuvre qui se faisait dans le temps à la main, était pénible, d’où le nom de facile donné par les marins à ce cartahu qui pouvait remplacer 4 ou 5 hommes.

fatras : Amas de vieux cordage. Insulte donnée à un mauvais matelot comme par exemple : Paysan, pâtissier, biffin.

faubert : Sorte de balai fait avec du vieux filin de chanvre.

fesses : Parties arrondies de chaque côté de l’arrière d’un navire au-dessus de la flottaison.

fient : Poisson non travaillable ou crasse. Mauvais marin.

fienter : Faire mauvaise pêche.

filer : Manœuvre consistant à mettre le chalut à la mer. Dérouler les câbles du treuil d’une longueur égale à trois fois la profondeur, pour mettre le chalut au fond.

filière : Filin d’une longueur déterminée sur lequel sont tapées les empattures ou pattes.

flingure : Longue déchirure du chalut.

fouet : Filin ou tresse d’environ deux mètres terminé en pointe, fixé à des poulies ou à des bosses. On l’entortille autour de l’objet sur lequel on veut fixer la poulie ou la bosse.

fouetter : Fixer une bosse, une poulie au moyen d’un fouet.

fraîchir : Le vent fraîchit lorsqu’il augmente de force.

fraise : Laitance de la morue qui ressemble à de la fraise de veau.

fune : Synonyme de cable de remorque du chalut.

- G -

gabarer : Synonyme de godiller.

gabier : Matelot chargé du gréement de la mâture. gabot : Synonyme de manille.

caboter : Assurer les deux câbles de remorque dans le chien après les avoir virés avec une vérine. Visser l’axe d’une manille.

galette : Biscuit de mer rond ou carré.

galoche : Poulie longue et plate ouverte sur l’une des joues de manière à pouvoir y introduire le double d’un filin.

gameler : S’emplir d’eau dans un coup de vent. (Voir enfouir (s’.) gance : Voir estrope.

garant : Filin qui, après avoir formé un palan en passant dans les réas de deux poulies, s’élonge en partant de la poulie motrice et sur lequel on fait l’effort.

garde-montante : Aussière d’amarrage d’un navire empêchant celui-ci d’aller de l’avant.

gisement : Direction d’une côte, d’un navire, d’un amer.

glène : Pièce de cordage lovée en rond sur elle-même ou sur un touret.

grec : Nom donné à l’habitant d’Yport.

gueulard  :  Autrefois, le plus grand porte-voix du bord.

gueuse : Masse de fer parallélépipédique sur laquelle on coupe les filins à l’aide d’une tranche et d’une masse.

guindineau : Vient du verbe guinder qui veut dire dresser ou hisser ou hausser. Pièce métallique ou en bois placée aux extrémités des ailes du chalut qui guindent la pantoire de corde de dos.

GUiPON : Gros morceau d’étoupe ligaturé sur un manche de bois formant un gros pinceau utilisé autrefois pour le calfat.

gyro : Compas gyroscopique.

gyro (pilote) : Appareil à gouverner automatique commandé par le compas gyroscopique qui actionne par relais les gouvernes de l’appareil.

- H -

habiller (un poisson) : Le préparer pour le consommer.

habilleur : Ancien nom du trancheur à Terre-Neuve.

hérisson : Grappin à quatre becs.

houache : Remous que laisse derrière lui un navire faisant route. Quand un navire est rapide on dit : qu’il fait beaucoup de houache.

houant : Sorte de mouette maladroite et pataude.

houari : Embarcation à fond plat, jadis à voile, actuellement à moteur. — A Saint-Pierre-et-Miquelon : doris à moteur.

— I —

itague : Cordage fixé à un objet et sur lequel on agit au moyen d’un palan.

- J -

jambe de chien  :  Nœud employé pour raccourcir sans le couper un cordage trop long.

jambette : Montant vertical de rembarde.

jas : Pièce d’ancre sur un plan à 90″ des pattes qui oblige l’ancre à tomber sur le fond en position de crochage.

— L —

lacer : Former des mailles sur le chalut.

lâche : Autre appellation du bâillon.

lame : Vague plus ou moins élevée au-dessus de la surface de la mer.

largue (grand) : Un navire est grand largue lorsqu’il reçoit le vent par l’arrière.

lege  : Navire déchargé en partie ou complètement de sa cargaison.

l’vieux. — l’tonton. — l’singe. — l’daron : Appellations par les marins de leur capitaine.

lisse : Bordage d’un navire.

lit (du vent) : Direction suivant laquelle souffle le vent ; point de l’horizon d’où il arrive.

Loffer : Rapprocher l’avant du navire du lit du vent, soit en mettant la barre un peu sous le vent, soit en augmentant la voilure un peu de l’arrière.

loffet : Emmanché ou non, espèce de puchoir à claire-voie utilisé pour pucher le hareng ou les filets de morue dans un bac.

loran (long-rance aid to navigation) : Appareil radioélectrique permettant de déterminer la position du navire par rapport à trois stations émettrices avec une carte spéciale.

loupe (à poisson) : Tube cathodique d’appareil détecteur à ultra-sons.

— M —

maillage : Longueur d’une maille de chalut. — Synonyme de broque ou broquage. maille : Ouverture laissée entre les fils d’un filet de pêche.

maille : Anneau d’une chaîne.

mailler : Visser l’axe d’une manille.

maillon : Maille de chaîne d’ancre d’une longueur de 30 mètres. Selon la profondeur on mouille avec l’ancre un ou plusieurs maillons.

maistrance : Ensemble des gradés du bord.

malplaque : Nom donné par les Fécampois aux habitants du Havre.

manchon (d’écubier) : Conduit en fer dont on garnit un écubier pour préserver la membrure du frottement des chaînes.

manille : Pièce de fer servant à relier entre eux deux filins, deux chaînes.

maroquin : Fort filin partant du mât avant jusqu’à sur l’avant de la passerelle sur lequel sont maillées des poulies servant à soulever des charges.

masquer : Tomber sous le vent. Soit par erreur de l’homme de barre, soit par une saute de vent. Sur un chalutier classique les manœuvres de mise à l’eau et de virage du chalut se font tribord au vent de façon à ce que la dérive écarte le bateau du chalut. Il est donc dangereux pour l’hélice de masquer lors de ces manœuvres.

mate : Une mer mate est une grosse mer houleuse retombant sur elle-même sans se briser.

maugée : Pont plein de poisson quand la pêche est abondante.

mirza : Nom donné aux navires de guerre garde-côtes.

mieuzir : Calmir en parlant du vent et de l’état de la mer.

meulette : Estomac de la morue.

moque : Grosse timbale émaillée.

mouvement (faire) : Aller chercher, à l’aide d’un canot ou d’un dinghy, des vivres, du courrier ou du matériel sur un autre navire.

— N —

nable : Trou percé dans le fond d’une embarcation pour l’écoulement de l’eau. Ce trou se bouche avec un bouchon appelé tampon de nable.

nager : Agir sur les avirons d’une embarcation.

navette : Aiguille à ramender.

nez : Un navire tombe sur le nez lorsqu’il est trop chargé de l’avant.

nuaison : Durée pendant plusieurs semaines d’un vent fixé dans la même direction.

nos : Nom donné à l’arête principale de la morue. Patois de un os.

— O —

observation (faire une) : Prendre la hauteur d’un astre.

œil : Epissure sur le bout d’un filin en forme de boucle.

œuvres vives : Carène d’un navire ou partie immergée.

œuvres mortes : Partie de la coque qui émerge au-dessus de l’eau.

oreille : Partie saillante de chaque patte d’ancre.

orin : Petit filin frappé par une extrémité sur une ancre et par l’autre extrémité sur une bouée qui indique l’emplacement de l’ancre.

ouarot : Déformation de noirot. Oiseau de mer voisin du pingouin. Vrai nom guillemot. Sa présence coïncide souvent avec celle du poisson.

— P —

paille en queue : Oiseau blanc de la grosseur d’un pigeon et dont la queue est formée par une longue plume blanche et très droite.

paillet : Tablier ciré. — Morceau d’alèse double que l’on coud sur le cul du chalut pour le préserver de l’usure.

pain d’épice : Espèce de bloc spongieux, râpeux et lourd que l’on remonte dans le chalut sur certains fonds des côtes de Norvège.

pal : Abréviation de palanquée.

palanquée : Cul du chalut plein de poisson étranglé par la lâche ou bâillon que l’on vire à bord à l’aide du palan ou caliorne.

panneaux : Couvercle des écoutilles. panneaux divergengs : Voir divergents.

pantoire de planche : Bout de fort filin d’acier ou de chaîne maillé en patte d’oie sur l’arrière des divergents.

papillon : Nom donné à la morue salée pesant moins de 400 grammes à la livraison.

paquet : Grosse vague qui embarque par-dessus bord et balaie le pont.

paradis (marée de) : Journées de fort coup de vent, pendant lesquelles il est impossible de chaluter. Les marins, ne travaillant pas, peuvent se reposer et appellent ces journées : marées de Paradis.

parcs : Séparation du pont par des planches amovibles entre les épontilles. Les parcs sur un chalutier classique sont disposés ainsi de tribord à bâbord : Parc à larguer où l’on vide les palanquées. — Parc ébreuilleurs. — Parc décolleurs. — Parc trancheurs. — Devant les trancheurs, tout à fait sur bâbord se trouvent les castors (voir ce mot) installés devant leur baille respective qui « grattent les carottes ». (Voir cette expression).

paré : Etre prêt à effectuer une manœuvre.

parpaillot : Manœuvre courante permettant de hisser les diabolos à bord et de les embarquer en crochant un cartahu dans la chaîne épissée à son extrémité. Il y a deux parpaillots sur le chalut.

pastèque : Nom donné à la galoche ou à la poulie coupée.

pataras : Hauban supplémentaire partant du mât à 45° vers l’avant.

paumelle : Sorte de gants sans doigts (que l’on capèle sur la main), en cuir, garnis d’un disque quadrillé en métal qui sert à pousser les aiguilles pour coudre de la toile épaisse (autrefois les voiles).

paumoyer (les câbles) : Mesurer les câbles en les tenant fortement serrés dans les paumes. Les marins en file indienne halent sur les câbles en restant sur place.

pelle : Partie large et plate d’un aviron.

pellot : Petite pelle légère. Outil du saleur.

picouyer : S’embarrasser les mains en travaillant. Faire du mauvais travail en prenant plusieurs mauvaises décisions de suite.

picouyeux : Marin maladroit.

pinauder : Faire un travail lentement en perdant du temps.

piné (être) : Très fatigué. — Un poisson est piné lorsqu’il n’est plus de première fraîcheur.

piquois : Morceau d’acier acéré ligaturé sur un manche en bois utilisé pour transférer la morue du parc à larguer dans le parc ébreuilleurs.

pistolet : Plaque de guindineau sur laquelle sont maillés les pantoires et les bourrelets du chalut.

piston : Morue toute petite de taille inférieure au papillon.

plume (manger des) : Ne pas se lever pour manger et reprendre le travail l’estomac vide.

plume (le nez dans la) : Faire route avec fort vent debout en formant beaucoup d’embruns.

pointu : Intérieur de la partie avant d’un navire appelé ainsi à cause de sa forme délimitée par l’étrave.

portique : Mâture d’un navire ayant la forme d’un portique.

potence : Epontille en forme de U renversé supportant de très fortes poulies  dans  lesquelles passent  les câbles de remorquage ou funes.

pousser : Avoir le cap au… Pousser sur le nord : avoir le cap au nord.

prélart de pile : Large toile de sac avec laquelle on recouvre les piles de morues dernièrement salées.

prolongateur : Filin d’acier prolongeant les pantoires de planches qui, remontées dans la rampe arrière d’un chalutier-usine, permettent le démaillage des bras.

promener (les Parisiens) : Faire beaucoup de route à la recherche du poisson sans en trouver.

pucher. — pucheux. — puchoir : Puiser un liquide ou du poisson à l’aide d’un loffet, d’un pucheux ou d’un puchoir.

— Q —

queue d’un banc : Extrémité d’un banc.

— R —

raban : Bout de filin servant à fixer ou saisir un objet à son poste pour l’empêcher de se déplacer au mouvement du navire.

radar (radio détection and ranging) : Ensemble émetteur-récepteur permettant de déterminer par réflexion d’ondes hertziennes ultra-courtes la direction et la distance d’objets éloignés.

radoub : Réparation et calfatage de la coque d’un navire.

raflouer :  Remettre à flot un navire en profitant de la marée.

raide (comme une pince) : Se dit d’un cordage tellement tendu qu’on le compare à une barre de fer. Se dit aussi d’un marin complètement ivre.

raidir : Agir avec force sur un cordage pour le tendre.

ralingue : Cordage en filin franc ou en nylon tapé sur les lisières du chalut pour les consolider.

ralinguer : Poser une ralingue. — Avoir froid, grelotter.

ramender : Réparer un filet de pêche.

ramendeur : Marin spécialiste du ramendage.

rapporteur : Voir faux-bras.

rebander : Virer de bord. — Mettre un navire sur l’autre bande.

rebut : Poisson abîmé ou mal salé qui n’a plus de valeur à la livraison.

relâcher : Interrompre la navigation en mouillant dans une rade ou en entrant dans un port.

relèvement : Action de déterminer au moyen d’un compas ou du radar la direction d’un objet quelconque : navire, amer, etc.

relever (un navire, un cap, un objet) : Déterminer l’angle que fait leur direction avec la ligne Nord/Sud. Le quart : Remplacer les hommes de quart d’une bordée par ceux d’une autre bordée.

rembraquer : Tirer à soi en parlant d’un cordage. On rem-braque en paumoyant les câbles.

remonter (les fonds) : Suivre une sonde ou la couper en diminuant sa profondeur. (Le contraire est creuser).

ridain : Plis de terrain qui se trouvent au fond de la mer, parfois difficiles à franchir par le chalut.

ridoir : Appareil permettant de tendre un cordage.

ris : Portion d’une voile dans le sens de sa largeur comprise entre deux renforts de toile nommés bandes de ris.

rogue : Œufs de morues, maquereaux, harengs, etc.

rouge (morue) : Morue tranchée vivante, pas assez salée qui reste rouge de sang à la livraison.

rouge : Sorte de rascasse de l’Atlantique. — Autre nom de la sébaste.

— S —

sabord : Ouverture quadrangulaire pratiquée dans la muraille d’un navire.

safran : Assemblage ajouté sur l’arrière de la mèche du gouvernail pour en augmenter la puissance.

saint-lys radio : Station radio près de Toulouse permettant les  communications  mondiales  soit par  graphie  soit par phonie.

saisine : Filin servant à amarrer et tenir en place les objets divers.

saisir : Amarrer solidement un objet au moyen d’une saisine ou d’un raban.

saleur : Homme chargé de saler la morue ; c’est de son habileté que dépend la conservation de la cargaison. En principe, un bon saleur doit être capable, en jetant deux pellots de sel sur les plateaux d’une balance de les équilibrer.

sauve-garde : Filin d’acier placé en sécurité en cas de rupture d’une poulie.

secouée (prendre une) : Etre pris dans un fort coup de vent.

sondeur (ultra-sons) : Appareil indiquant la profondeur. Dans le cas d’un chalutier en même temps détecteur, révèle la présence des bancs de poissons.

souquer : Raidir, serrer fortement un cordage ou des tours de cordage autour d’un objet.

souris : Nom donné par les marins à un poisson rond épineux et visqueux ressemblant au poisson-lune.

stymbic : Sorte de poisson-chat gris ou tigré, redouté pour ses dents acérées.

surliure : Amarrage sur le bout d’un filin pour l’empêcher de se décorder.

syzigie : Marée correspondant à la Nouvelle ou à la Pleine lune.

— T —

tache : Nom donné à une boule plus ou moins importante sur la loupe à poisson.

tachot (être sur…) : Etre sur un banc abondant de poissons.

tailler : Couper les mailles d’un chalut avarié, d’une certaine façon, afin de le préparer au ramendage.

talon : Extrémité postérieure de la quille sur laquelle repose l’étambot.

talonner : Toucher le fond de la mer avec le talon.

tambour : Grosse bobine du treuil de pêche où s’enroulent les funes.

tanvest : Ballon en caoutchouc ou plastique de couleur vive facilitant le repérage des bouées.

taquet : Morceau de fer fixé en différents points d’un navire et servant à tourner ou amarrer des cordages ou manœuvres.

taud : Grosse toile placée sur le dessus des embarcations pour les protéger des intempéries.

tête (d’un banc) : Partie supérieure du banc.

têtière : Partie extrême avant de l’aile du chalut.

tire-veilles : Bouts de filins garnis de nœuds ou de pommes, fixés au haut des embarcations de sauvetage, permettant de descendre dans ces embarcations lorsque celles-ci sont mises à l’eau.

toile : Autre nom de l’alèse.

toron : Assemblage  d’un certain nombre de fils tortillés ensemble en sens inverse de leur torsion propre. On dit qu’un filin est en trois ou quatre suivant qu’il est formé de trois ou quatre torons tournés ensemble.

tosser : Frapper le long d’un quai à cause de la houle ou frapper contre une lame déferlante.

touiller : Remuer son café, etc.

touline : Petite aussière.

tour (faire un) : Mêler le chalut en l’établissant.

touret : Moulinet sur lequel sont enroulés les filins.

traîne ou trait : Temps pendant lequel le chalut est remorqué au fond. Temps entre le filage et le virage du chalut.

trancheur : Marin spécialiste qui ouvre la morue en deux après avoir extrait l’arête principale. (Voir nos),

transfiler (une manœuvre) : La bobine du treuil toujours en rotation, y laisse le minimum de tours de la manœuvre de façon à ce que la bobine tourne à l’intérieur de la manœuvre qui n’exerce plus de traction.

travailler sous les tables : Ne pas travailler de poisson après une récente remontée du chalut. Preuve de mauvaise pêche.

travers : Flanc central d’un navire.

traversée : Temps de navigation entre le départ de France et l’arrivée sur les bancs. Et vice-versa.

traversier : Aussière installée dans le travers d’un navire et capelée sur une bitte pour l’empêcher de s’écarter du quai.

treuilliste : Marin spécialisé dans la conduite du treuil de pêche.

tripode (Mât) : Mât tenu non par des haubans, mais par deux mâtereaux arc-boutés sous la hune et fixés sur le pont en abord.

trotteuses : Sphères métalliques ou en caoutchouc enfilées sur une partie du bourrelet et qui roulent sur le fond quand le chalut est en drague.

trousse couillon : Morceau de caoutchouc ou de grosse toile que le trancheur place sur son ciré pour en éviter l’usure par le frottement sur la table.

— U —

usine (chalutier) : Chalutier moderne à rampe arrière.

- V -

vadrouille : Faire route sur différents lieux de pêche à la recherche du poisson.

va-et-vient : Filin reliant un navire à la terre ou entre deux navires et dont on se sert pour établir une communication. Lors d’un échouement par exemple.

vaigrage : Assemblage de toutes les planches qui bordent intérieurement un navire. Si ces planches se touchent, le vaigrage est plein, dans le cas contraire, il est à claire-voie.

vaigrer : Mettre en place le vaigrage d’un bâtiment.

valdrague (en) : Précipitamment.

variation (w) : Angle formé entre le nord astronomique et le nord magnétique.

veille (ancre en) : Ancre sortie de l’écubier prête à être mouillée.

veiller : Faire attention. — Surveiller.

vélo : Prendre un vélo : attraper une cuite. Faire un vélo : Faire une erreur.

ventre : Dessous du chalut.

verge : Partie d’une ancre de forme octogonale allant du jas à la croisée de jonction des pattes.

vérine : Filin d’acier terminé par un gros croc, servant à virer les deux câbles de remorque du chalut dans le chien.

v.h.f. (very hight frequency) : Poste émetteur-récepteur de phonie à très hautes fréquences permettant de communiquer à distances courtes et moyennes. Très utilisé en pêcheries.

vierge : Intermédiaire en fonte ou caoutchouc séparant les sphères sur le jeu de diabolos. virage : Ensemble des manœuvres réalisées pour remonter le chalut.

volet : Petit compas portatif employé dans les embarcations.

— W —

w : Lettre d’abréviation de la variation.

—Y —

youyou : Embarcation la plus petite sur un navire de guerre.

—Z —

zobie (virer) : Faire pêche nulle. – Virer nul.

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Pour les amateurs d’art roman, extrait de « L’Art Roman, un défi européen » Alain Erlande Brandenburg. Découverte Gallimard 2005.

Abbatiale : église de l’abbaye.

Abside : partie terminale d’une église de plan semi-circulaire ou polygonal, généralement orientée.

Absidiole : petite abside en hémicycle.

Ambon ou chaire : dalle de marbre ou de pierre décorée, posée verticalement et disposée de chaque côté de la clôture devant les fidèles, supportant un pupitre derrière lequel l’officiant se plaçait pour lire alternativement l’Évangile au nord, l’Épître au sud. Antependium : décor appliqué sur la face occidentale de l’autel.

Appareil : mode de construction où les pierres sont taillées de manière à ne présenter que des faces lisses, ce qui permet leur exacte application les unes aux autres. Par opposition au blocage. Arc : courbe constituée par un assemblage de pierres.

Arc brisé : arc formé de deux segments de courbe, obtenu en supprimant la partie centrale d’un arc en plein cintre.

Arc de décharge : arc noyé dans l’épaisseur du mur, chargé de soulager la partie qu’il encadre ou surmonte en reportant le poids des maçonneries supérieures sur les côtés.

Arc diaphragme : arc tendu au-dessus d’une nef supportant un mur destiné à soutenir la couverture.

Arc-doubleau : arc qui renforce le berceau d’une voûte.

Arc en plein cintre : arc dont la courbe décrit un demi-cercle.

Arcade : ensemble d’un arc et de ses supports appelés jambages.

Arcature : suite d’arcades appliquées contre une paroi.

Arête : ligne droite ou courbe formée par l’intersection de deux surfaces (voir voûte).

Assise : rangée horizontale de pierres dont une maçonnerie est composée.

Bande lombarde : bande verticale de faible saillie. Ces bandes sont reliées entre elles par de petites arcades. Elles caractérisent le «premier art roman ».

Bas-côté : voir collatéral.

Basilique : à Rome, la basilique était une vaste construction de formes très variées servant de lieu de réunion. Terme donné très tôt aux édifices de culte chrétien. Elle comprenait une nef, deux bas- côtés moins larges et moins élevés que la nef, et au bout de la nef une abside généralement orientée. Elle pouvait être précédée d’un portique ou d’un atrium. L’époque romane lui adjoignit un transept.

Berceau : voir voûte.

Blocage : matériaux grossiers cassés au marteau et noyés dans du mortier.

Cantonné : se dit d’un massif carré muni de colonnes angulaires.

Champlevé : voir émail.

Chapelles rayonnantes : chapelles qui s’ouvrent sur le déambulatoire dès le XIe siècle.

Chapiteau : pierre taillée et sculptée surmontant une colonne, une demi-colonne ou un pilastre et qui, par l’intermédiaire d’un tailloir, reçoit la retombée d’un arc.

Chevet : terme qui désigne la tête d’une église, généralement la partie orientale de l’édifice. Ciborium : Sorte de dais ou de baldaquin composé de quatre colonnes reliées par des architraves ou des arcs, et d’une toiture à quatre pans ou d’une coupole.

Cloisonné : voir émail.

Collatéral : vaisseau latéral d’une église, parallèle au vaisseau principal central. Synonyme de bas-côté.

Collégiale : église desservie par un chapitre de chanoines.

Console : bloc de pierre inséré dans le mur destiné à recevoir une retombée {ogives, arcs-doubleaux…).

Contrefort : renfort de maçonnerie – le plus souvent en forme de pilastre appliqué sur la face extérieure d’un mur pour diminuer les effets de la poussée. Il est appliqué au droit des doubleaux ou contre les piles des voûtes d’arêtes. Il offre une résistance négative à la poussée oblique qu’il reçoit. Son emploi systématique et rationnel est une des principales innovations de l’architecture romane.

Corniche : assise ornée cl saillante qui couronne un mur. La corniche romane est supportée par des corbeaux ou par des bandes loùmbardes.

Coupole : voûte concave destinée à couvrir une travée carrée ; il faut « racheter » le carré, c’est-à-dire passer du plan carré de la salle au plan polygonal ou courbe de la voûte, grâce aux pendentifs ou aux trompes.

Cul-de-four : demi-coupole qui couvre ordinairement les absides.

Déambulatoire : galerie de circulation qui tourne autour du sanctuaire.

Délit : les pierres doivent être posées sur le « lit de carrière », c’est-à-dire en respectant l’horizontalité de la couche de la carrière. Exceptionnellement, certaines pierres choisies expressément sont posées en délit, c’est-à-dire debout, donc perpendiculairement au lit de carrière.

Doubleau : voir arc.

Émail champlevé : plaque émaillée dans laquelle les surfaces à entailler ont été évidées dans l’épaisseur de la plaque. Par opposition à l’émail « cloisonné » où les mêmes surfaces ont été délimitées par l’application de cloisons soudées perpendiculairement à la plaque. L’émail limousin est champlevé, l’émail rhénan, byzantin est cloisonné.

Engagée (colonne) : colonne maçonnée de moins de la moitié de son diamètre dans la muraille ou la pile avec laquelle elle fait corps.

Formeret : arc parallèle à l’axe de la voûte inséré dans le mur latéral.

Fresque : peinture exécutée sur mortier dans le temps de son séchage.

Grisaille : peinture monochrome destinée à réaliser les figures.

Haut-relief : sculpture dont le relief est très saillant, mais qui ne se détache pas du fond auquel elle adhère.

Jambage ou piédroit : montant vertical de porte, de fenêtre et supportant un arc ou un linteau.

Linteau : pierre horizontale posée sur les jambages et qui ferme par le haut une ouverture rectangulaire.

Nef : partie de l’édifice de culte situé au-delà de l’abside en cas d’absence de transept ou au-delà du transept.

Niveau : division d’un bâtiment dans le sens horizontal.

Ogive : nervure diagonale sur laquelle reposent les voûtains. Elle renforce les arêtes d’une voûte, elle peut donc être en plein cintre (voir voûte).

Pendentif : triangle curviligne qui permet de passer du plan carré au plan circulaire et portant une coupole.

Piédroit : voir jambage.

Pilastre : pilier rectangulaire de faible saillie engagé dans un mur ou un autre pilier.

Porche : extrémité généralement occidentale de l’église.

Retable : tableau vertical placé en retrait de la table d’autel.

Roman : c’est un beau roman, c’est une belle histoire : ce roman là vient bien du roman, première mouture du français, – la langue romane – pour avoir été les premiers écrits dans cette langue quand les autres l’étaient encore en latin, fut-il de cuisine.

Ronde-bosse : sculpture exécutée en complet relief, elle ne fait alors plus corps avec le fond.

Tailloir : tablette en saillie assez forte qui couronne les chapiteaux et reçoit directement les retombées des arcs.

Transept : vaisseau transversal qui dépasse souvent l’alignement des collatéraux et qui donne à la basilique chrétienne la forme symbolique d’une croix.

Travée : portion d’un édifice comprise entre deux supports, renforts ou piles maîtresses.

Tribune : espace maçonné situé au-dessus des bas-côtés de la nef. Elle contre-bute utilement les doubleaux ou les voûtes du vaisseau central.

Trompe : portion de voûte élevée dans les angles d’une travée carrée et qui permet de passer du plan carré à l’octogone pour construire une coupole.

Trumeau : pilier central qui supporte le linteau d’un portail qu’il partage en deux baies.

Tympan : panneau compris dans un portail entre l’arc et le linteau.

Vaisseau .espace intérieur d’un édifice délimité par des murs ou des supports.

Voûtain : compartiment de la voûte.

Voûte d’arêtes : formée par la pénétration de deux berceaux se coupant à angle droit et projetant au-dessous des arêtes saillantes. Les poussées, au lieu d’être  continues comme dans une voûte en berceau, sont localisées sur les supports placés aux points où aboutissent les arêtes. Elles sont ainsi plus faciles à contre-buter  par des contreforts. Les murs n’ont plus besoin d’être aussi épais et peuvent être percés de fenêtres dans l’intervalle des supports.

Voûte en berceau : arc qui se prolonge en plein cintre, brisé, surhaussé, surbaissé, en anse de panier, ou en quart de cercle.

Voûte d’ogive : voûte d’arêtes soulagées par des arcs diagonaux qui se croisent.

Glossaire relatif à la forêt d’aujourd’hui et d’hier.

Une histoire de la forêt. Martine Chalvet Seuil 2011

Abroutir : Brouter les jeunes pousses d’un bois, au risque de perturber la croissance des arbres.

Adjudication : Vente publique de bois issu de forêts soumises au régime forestier.

Adventice : Plante non semée, croissant accidentellement dans l’espace cultivé, souvent synonyme de mauvaise herbe.

Afforester : Concéder un afforestage, c’est-à-dire un droit d’usage que l’on exerce dans une forêt.

Affouage : Bois de chauffage ou de construction délivré en nature aux habitants d’une commune. Droits d’usage concédés aux habitants de la commune.

Ager : Espace régulièrement cultivé.

Agrosystème : Écosystème particulier mis en place par l’agriculture. L’agriculture se définit comme une rupture de l’équilibre naturel détourné à des fins extérieures au fonctionnement de l’écosystème

Aliénabilité du Domaine : Possibilité de vendre des parties du Domaine.

Aménagement : Ensemble des opérations aboutissant à l’établissement d’un règlement d’exploitation, lequel précise le lien, la nature, le lieu et la qualité des coupes.

Amodiateur de coupes : Qui prend une coupe à ferme.

Anthropique : Lié à l’action de l’homme.

Anthropocentrique : Philosophie qui place l’homme au centre du monde.

Archives naturelles : Certains sols, particulièrement en milieu acide, conservent des grains de pollens fossilisés mêlés aux sédiments, notamment dans les tourbières. Ces vestiges de végétations sont conservés sous formes d’empreintes, de fragments ou de grains carbonisés.

Arpentage : Opération topographique nécessaire pour délimiter exactement une coupe de surface donnée.

Artificialisé : Qui est le produit de l’habileté humaine et non celui de la nature.

Assiette d’une coupe : Détermination de l’endroit où doit se faire une exploitation continue.

Baliveau : Arbre conservé lors d’une coupe pour repeupler les bois.

Balivage : Désigner les arbres à conserver dans un taillis sous futaie.

Ban : Pouvoir d’ordonner, de contraindre et de punir. Expression même de l’autorité royale, il fut confisqué et exploité à partir du Xe siècle par les plus puissants seigneurs. Ceux-ci exerçaient la justice et la police, le droit de gîte, levaient des péages… et réquisitionnaient leurs hommes pour des charrois et travaux divers.

Banalités : Redevances exigées par le seigneur banal pour l’utilisation des instruments ou bâtiments ne relevant que de lui (fours, moulins, pressoirs).

Ban bois : Forêt mise en ban ou en défens, c’est-à-dire fermée aux usagers et affouagistes.

Bardeaux : Planchettes en forme de tuile pour couvrir les toitures, ou que l’on place sur les solives.

Biens nationaux : Pendant la Révolution française, les possessions de l’Église sont déclarées biens nationaux (2 novembre 1789), puis vendues pour résoudre la crise financière. Par la suite, l’expression est étendue au domaine de la Couronne et aux biens des émigrés et des suspects (30 mars 1792).

Biocénose : Association végétale et animale vivant en équilibre avec l’écosystème. Le terme fut inventé par le biologiste Karl Môbius en 1877.

Blanc étoc : Coupe rase de tous les bois sur une étendue donnée.

Bois d’industrie : Bois de dernier choix destiné à la trituration (pâte à papier ou panneaux de particules).

Bois de feu : Bois destiné au chauffage ou à la carbonisation.

Bois de garde (ou réserve) : Voir Réserve.

Bois de trituration : Bois destiné à la fabrication de pâte à papier, panneau de particules ou de fibres.

Bois d’œuvre : Bois destiné aux utilisations nobles (menuiserie, charpente, ébénisterie…). Bois gisant : Bois tombé au sol.

Boisilleur : Artisan ou villageois qui va chercher les différentes richesses offertes par les massifs boisés.

Boisselier : Artisan qui fabrique des objets en bois, comme des barattes.

Bonnier : Ancienne mesure.

Breuil (breil) : Bois fermé de murs ou de haies, où les bêtes ont coutume de se retirer.

Bruchenier : Fabricants de paniers ou bruchons. Brûlis : Partie de forêt ayant été volontairement incendiée.

Cantonnement : Procédure par laquelle le seigneur abandonne une portion de ses bois (canton) aux habitants des communautés qui peuvent dès lors l’exploiter à leur gré, sans en avoir pour autant la pleine possession. Sur la partie cédée, le seigneur conservait la nue-propriété, la justice et tous les droits seigneuriaux. En revanche, le seigneur gardait sur le reste de ses bois une pleine propriété qui le dégage des droits d’usage de la communauté. Pour maintenir les liens seigneuriaux, il préférait recourir aux cantonnements.

Chablis : Arbre renversé à la suite d’un incident climatique (vent, neige, gel).

Chaîne (ou réseau) trophique : Chaîne alimentaire : ensemble des relations qui s’établissent entre des organismes en fonction de la façon dont ils se nourrissent, mis en évidence en 1927 par le biologiste C. Elton.

Charrée : 1. Cendre de bois servant à faire la lessive. 2. Résidu de soude qui fait un engrais excellent. 3. Ancienne mesure.

Charte : Au sens large, tout acte écrit au Moyen Age.

Chênaie mixte : Chênaie également composée d’autres feuillus.

Clerc : Homme d’Église, par opposition au laïc. Le clerc est souvent un lettré, d’où le sens dérivé de savant.

Climax : Ecosystème parvenu, en l’absence de perturbations extérieures, à un état terminal d’évolution, à un maximum de stabilité biologique

Commun : Petit peuple.

Conversion : Opération qui comporte un changement de régime. Passage d’un taillis composé à une futaie.

Conservatoire d’espace naturel : Association à but non lucratif qui a pour mission de connaître, protéger, gérer, valoriser les milieux naturels. Ce partenaire privé (en général une ONG) passe des conventions de gestion avec les propriétaires de terrains abritant des espèces à protéger ou achète ces terrains pour en protéger le contenu. Les conservatoires constituent le premier réseau privé de protection des milieux naturels en France.

Corvée : Travail gratuit exigé des paysans par leur seigneur.

Coupe : 1. Abattre des arbres ou des peuplements (synonyme d’exploitation). 2. Surface de terrain bien déterminée où sont abattus des arbres (synonyme de coupon, de parcelle).

Coupe-feu (ou pare-feu) : Bande de terre non boisée destinée à barrer la progression des incendies.

Débardage : Sortir les produits de la coupe pour les amener en bordure d’une voie de transport.

Défens (défends, dévèze) : Étendue protégée de toute exploitation et défrichement.

Déforestation : Suppression de la forêt.

Défrichement : Conversion d’une forêt en culture par arrachage complet des souches.

Dégagement (ou éclaircie) : Enlever autour des sujets intéressant la végétation nuisible à leur croissance.

Dépaissance : Action de paître.

Domaine : Ensemble des propriétés foncières du roi sous l’Ancien Régime. Après la Révolution, le Domaine désigne toutes les propriétés nationales.

Dominium : Droit de propriété.

Douve : Planche courbée qui entre dans la construction des tonneaux

Droits d’usage : Ensemble des droits particuliers qu’un seigneur concède à une communauté d’habitants.

Droit de tiers et danger : Impôt qui frappait de nombreux massifs forestiers, et qui représentait le tiers plus le dixième des ventes de coupes de bois.

Ébrancher : Couper les grosses branches.

Echalas : Pieu de chêne ou de châtaignier planté en terre afin de soutenir la vigne et autres plantes trop faibles pour demeurer verticales.

Écobuage : Opération qui consiste à enlever la partie superficielle d’un terrain chargé de plantes, à mettre le feu et à répandre ensuite les cendres sur le sol. Cette action renforce la fertilité des sols.

Économie sauvage : Système de production dépendant de l’exploitation des terres incultes (A. Durand).

Écologie : Terme créé par le biologiste E. Haeckel en 1866. Science de l’économie, des habitudes, du mode de vie, des rapports vitaux externes des organismes. À la suite des travaux de Darwin sur l’origine des espèces, les pionniers de cette discipline introduisent les notions de lutte pour la vie et de rapport entre population et nourriture. Cette nouvelle science cherche à comprendre les interactions qui existent à l’intérieur d’une même espèce végétale et entre chaque espèce et le milieu où elle vit. Elle se développe en 1895 avec les travaux d’E. Warming qui réalise l’articulation de la géographie botanique et de l’écologie. En 1941, R. Lindeman propose une théorie généralisée de l’écosystème, valable aujourd’hui encore, et l’écologie devient la science des écosystèmes

Écosystème : Ensemble dynamique d’organismes vivants qui interagissent entre eux et avec le milieu dans lequel ils vivent dans des relations d’interdépendance (défini par A. G. Tansley en 1935).

Élagage : Suppression naturelle ou artificielle des mauvaises branches.

Émondage : Suppression artificielle des mauvaises branches.

Entropie : Du grec action de se retourner, de se transformer. Fonction mathématique exprimant le principe de la dégradation de l’énergie, qui se traduit par un état de désordre toujours croissant de la matière. Ce principe de thermodynamique découvert par Carnot au XIXe siècle s’inscrit dans l’univers sémantique des notions d’usure, de dégradation, de décroissance, voire de dégénérescence. Il a parfois été utilisé pour caractériser l’évolution de sociétés humaines.

Épiphytic : Maladie produite sur les plantes soit par des épiphytes soit par des parasites végétaux.

Epiphyte : Se dit d’un végétal qui se fixe sur les plantes, mais sans les parasiter.

Espèce : Ensemble d’êtres vivants avec des caractères communs, susceptibles de se croiser entre eux pour produire des hybrides fertiles.

Essarter : Défricher un bois afin de le mettre en culture. Étage de végétation : Système de groupements végétaux réunis par affinité écologique dans une même tranche d’altitude.

Étoc : Partie résiduelle du tronc, restant adhérente au sol après que l’arbre a été abattu.

Façonnage : Transformer un arbre abattu en une pièce prête à être mise en œuvre.

Ferme (affermer) : Contrat par lequel un propriétaire abandonne la jouissance d’un bien rural moyennant une rente ou un loyer.

Ferragines : En Provence, terres à blé extrêmement fertiles.

Feuillardier : Ancienne profession qui consiste à tailler et travailler le bois, en particulier de châtaignier.

Feuillée : Droit concédé aux habitants de récolter des feuilles, des fougères, des genêts ou des ajoncs, qui servaient de litières aux bêtes et de fumure au potager.

Filière bois : Ensemble des activités économiques de production, de transformation et de distribution des produits ligneux.

Finage : 1. Étendue du territoire d’une commune. 2. Circonscription juridique.

Fisc: Du latin fiscus. 1. À l’époque mérovingienne, désigne le domaine ou le Trésor public. 2. Se confond avec le domaine privé du roi et s’emploie jusque sous les Carolingiens comme synonyme de villa royale.

Forêt climax : Selon les classifications établies par la botanique de la première moitié du XXe siècle, forêt originelle qui vivrait en parfait équilibre avec son milieu, sans l’intervention des hommes. Ces formations originelles correspondraient à des types évolués.

Foresta : Mot qui apparaît à l’époque mérovingienne. 1. Réserve de chasse et de pêche. 2. Étendue boisée soumise à un statut juridique bien précis, où les usages du commun sont prohibés.

Forestarius : Garde des Eaux et Forêts, garde de chasse.

Friche : Terre dont la culture est abandonnée depuis longtemps ou qui n’a jamais été cultivée.

Fundus : Domaine, propriété.

Furetage : Mode d’exploitation d’un taillis simple : on enlève successivement à chaque cépée les rejets ayant atteint ou dépassé une certaine grosseur fixée à l’avance. Cette façon d’opérer crée une forêt constituée de peuplements d’âges multiples. Le terme, sous l’Ancien Régime, prend une nuance péjorative.

Fût : Partie du tronc dégarnie de branches, du fait de l’élagage naturel.

Futaie : 1. Sous l’Ancien Régime, formation végétale dont on exploite les arbres quand ils sont arrivés à une grande dimension, par opposition aux taillis. En général ce sont des arbres protégés par une mise en réserve. 2. Depuis le début du XXe siècle, peuplement formé de brins obtenus par voie de semis et s’opposant au peuplement sur souches composé de rejets.

Futaie irrégulière (ou jardinée) : Futaie où cohabitent des arbres d’âges et d’espèces différents.

Futaie régulière (ou pleine) : Forêt traitée en futaie et formée de la juxtaposition de peuplements réguliers.

Galvacher : Agriculteur du Morvan qui partait se louer avec ses bœufs pour réaliser des travaux de halage, notamment le débardage des bois.

Garenne : Bois réservé pour la chasse.

Garennier : Homme chargé de garder une garenne.

Garrigue : Formation végétale régressive, résultant de la dégradation de la chênaie verte sur calcaire.

Gaste : Au Moyen Age, signifie aussi bien dévasté, aride, inculte que solitaire et déserte. Dans la littérature chevaleresque, le chevalier solitaire erre dans la gaste forêt qui s’oppose au monde structuré et hiérarchisé de la société médiévale.

Gâtine : Terrain inculte, friche.

Géobotanique : Discipline de la botanique qui se penche sur la localisation de la végétation en fonction des conditions du milieu : climat, altitude, sol… (Ch. Flahault.)

Glandée : Droit concédé aux habitants de ramasser et d’emporter les glands pour nourrir les porcs.

Grasse pâture : Droit de pâturage pour les bestiaux dans les bois qui peuvent être récoltés. Gruerie (gruage) : Droit royal de percevoir une partie du prix des coupes de bois et une portion des amendes, confiscations… prononcées pour abus et malversation concernant l’exploitation des bois qui y sont soumis.

Gruerie (grurie) : Juridiction subordonnée aux maîtrises, qui juge de menus délits dont l’amende n’excède pas 12 livres.

Grume : Tronc ayant conservé son écorce.

Gruyer : Juge forestier subalterne dans le cadre des grueries.

Hallier : Nom d’origine germanique, réunion de buissons touffus.

Inaliénabilité du Domaine : Impossibilité d’une aliénation perpétuelle du Domaine.

Issart (issar, essart) : Lieu défriché.

Jardinage : Mode d’exploitation d’une futaie dont on retire successivement les brins ayant atteint ou dépassé une certaine taille, fixée à l’avance.

Ligneux : Se dit d’un végétal dont la tige est boisée : elle se lignifie.

Limes : Ligne de défense qui protégeait les frontières de l’Empire romain, notamment en Germanie, en Europe centrale, en Grande-Bretagne, en Syrie et en Afrique.

Lucus (nemus) : Bois sacré. Dans la tradition romaine, se distingue de la silva « sauvage », car il s’agit d’un lieu de culte construit par les hommes et la civilisation.

Maîtrise : Circonscription administrative et juridique d’Ancien Régime dirigée par un maître des Eaux et Forêts.

Manant : Autrefois synonyme de vilain, habitant d’un bourg ou d’un village. Aujourd’hui, terme péjoratif, homme grossier, mal élevé.

Maquis : Formation végétale arbustive, résultant de la régression de la forêt méditerranéenne. Marquage : Martelage des arbres dans un peuplement traité en futaie et en taillis irrégulier avant son exploitation.

Marronnage : Droit concédé à un habitant de prélever des perches pour fabriquer des piquets et des outils.

Martelage en délivrance : Apposer l’empreinte du marteau sur les arbres destinés à être abattus.

Martelage en réserve (ou en abandon) : Apposer l’empreinte du marteau sur les arbres devant être conservés.

Merrains : Planche de chêne fendue dans le sens des rayons médullaires, servant à confectionner les panneaux, les douves de tonneaux.

Mise en défens : Retirer une partie ou la totalité des bois jusque-là attribués à la satisfaction des besoins usagers.

Modes de traitement : Subdivisions d’un régime forestier, selon que l’exploitation porte sur de grandes surfaces continues ou qu’elle récolte des tiges une à une.

Morts-bois : Bois de peu de valeur, sans aucun fruit ou impossible à travailler, que produisent les arbrisseaux ou certains arbustes. Différent du bois mort, il est souvent utilisé comme bois de chauffe.

Nettoiement : Dégagement des tiges et des branches assez grosses. Le produit de l’opération concerne des sujets trop jeunes pour que leur valeur couvre les dépenses.

Naturalisé : Se dit d’une espèce exotique qui, dans un milieu qui lui convient, se comporte comme une plante indigène.

Ordre : Corps social caractérisé par sa fonction, sa naissance ou quelque autre considération.

Paléocarpologie : Étude des fruits et graines fossiles.

Paléo-environnement : Ensemble des caractères physicochimiques, climatiques et biologiques des milieux anciens.

Palus : Marais.

Palynologie : Étude des spores et des pollens fossiles ou actuels.

Panage : Droit concédé aux habitants de mener les porcs se nourrir dans une chênaie.

Pénitentiel : Catalogue contenant les tarifs applicables à l’expiation des diverses fautes.

Pâquis : Pâturage.

Parcelle : Surface à exploiter inscrite sur le plan d’aménagement.

Pégoulier : Fabriquant de poix.

Pelonnier (boissart) : Fabriquant d’ustensiles ménagers ou agricoles en bois.

Phytosociologie des plantes : Discipline de la botanique qui tente de définir des zones floristiques à partir des seules caractéristiques végétales

Peuplement : Ensemble d’arbres obtenus par voie artificielle ou naturelle (réensemencement).

Postmodernité : Concept utilisé par certains sociologues pour caractériser l’état actuel ou à venir de la civilisation occidentale, dans la mesure où elle aurait perdu confiance dans les valeurs de modernité (progrès, émancipation, raison) qui ont prévalu depuis le XVIIIe siècle.

Potestas : Puissance, pouvoir.

Pyrophile : Se dit d’une espèce dont la dissémination ou la germination est favorisée par le feu.

Ramée : Droit concédé aux habitants de couper les branches d’ormes, de frênes ou de peupliers pour nourrir leurs bêtes.

Recépage : Opération qui consiste à couper une tige à sa base afin qu’elle émette des rejets.

Recrû : État du peuplement durant les premières années qui suivent la coupe : les cépées sont séparées par des intervalles qui se couvrent d’herbes et de morts-bois.

Réformation : Enquête d’Ancien Régime pour promulguer des mesures réglementaires conservatoires.

Régie : Administration de biens à charge d’en rendre compte. Les travaux mis en régie sont exécutés par l’Etat sous la surveillance de ses agents.

Régime : Classification fondée sur la reproduction des arbres (XIXe siècle), c’est-à-dire sur leur mode de régénération. On distingue trois cas : le régime du taillis si le peuplement est rajeuni au moyen de rejets de souche ou de drageons ; le régime de la futaie s’il y a régénération par la graine ; le régime du taillis sous futaie lorsque l’on réunit sur une même surface le rajeunissement par rejet et la régénération par la graine. Chacune constitue par conséquent un mode d’exploitation.

Régime forestier : Se caractérise par un aménagement.

Rejet : Pousse se développant à partir d’un bourgeon, par opposition aux brins, nés d’un semis.

Réserve : Étendue de bois destinée à produire du bois d’œuvre et fixée, par l’ordonnance des Eaux et Forêt d’août 1669, au quart de la superficie des bois communaux. Le terme est alors synonyme de quart en futaie ou de quart en réserve.

Réserve naturelle : Zone peu étendue dont la valeur et la qualité de la flore, de la faune, de la situation, de la richesse archéologique exigent qu’on la protège.

Réserve de biosphère : Site institué en 1971 par l’Unesco, dont le fonctionnement est réglé en 1996. Il comporte une zone centrale de conservation légale dans le pays qui les abrite (réserve intégrale), une zone tampon (où les activités doivent être peu perturbatrices du milieu) et une zone de transition ou de coopération, à l’instar des parcs nationaux.

Réserve biologique : Réserve naturelle située en forêt. Souvent non ouverte au public, elle permet de protéger et d’étudier une ou plusieurs espèces animales et végétales. Les réserves biologiques dirigées ont pour objectif la protection et la gestion de conservatoires d’habitats naturels remarquables ou rares ; les réserves biologiques intégrales ne reçoivent aucune intervention anthropique

Res nullius : Qui n’appartient en propre à personne.

Res publica : Chose publique, affaire publique.

Romanitas : Ensemble des régions touchées par la civilisation romaine.

Rurbanisation : Diffusion dans l’espace rural de formes d’habitat, d’infrastructures et d’activités en rapport avec les modes de vie urbain.

Rustre : Du latin rusticus, paysan, campagnard.

Saltus : 1. Espace échappant aux règles de l’appropriation privée 2. Espace non régulièrement exploité, à vocation souvent pastorale

Sartage : Opération qui consiste à brûler sur les coupes qu’or vient d’exploiter toutes les branches, broussailles et feuilles restants.

Seigneurie, seigneur : Du latin dominus, maître. Dans la hiérarchie féodale, supérieur immédiat du vassal. Hors de cette hiérarchie, le seigneur peut être le maître du sol (il détient la seigneurie foncière) ou de personnes qui se sont mises sous sa protection, voire de non-libres (il détient une seigneurie personnelle).

Semis : État existant tant que les jeunes semis restent isolés les uns des autres, séparés par des espaces de terrain couvert d’herbe.

Sergent forestier : Agent subalterne au service d’un seigneur, d’une ville, du roi, chargé de la police des bois et de l’exécution des sentences.

Scieur de long : Fabriquant de planches.

Soutrage : Récolter dans des terres incultes (ajoncs, buissons) certains végétaux, qui sont répandus dans les buissons et cours de fermes pour former le fumier de rue, par opposition au fumier d’étable. Il y a transfert de fertilité.

Station botanique : Milieu de vie d’une plante ou d’un arbre en tenant compte des facteurs extérieurs au monde végétal – climat, altitude, composition des sols.

Succession végétale : Suite des groupements végétaux qui se remplacent au cours du temps en un même lieu.

Silva communis : Bois commun, partie domestiquée des bois, laissé à l’usage de l’ensemble des villageois et soumis à un ensemble de droits d’usage.

Tables de marbre : Juridiction spécialisée pour le jugement des affaires forestières.

Taillis : Formation végétale coupée à intervalles réguliers dont on ne laisse croître que des arbres venus de souches ou de drageons, peuplement issu des rejets de souches.

Taillis composé régulier (taillis sous futaie) : Peuplement formé de deux étages de végétation : un étage inférieur ou sous-étage, constitué par un taillis simple régulier, exploité à des intervalles égaux et conservant des brins destinés à devenir des arbres de futaie ; un étage supérieur ou dominant, composé d’arbres d’âges divers dont l’ensemble s’appelle futaies ou réserves.

Taillis composé irrégulier (taillis fureté) : Peuplement comportant plusieurs étages de végétation et exploité par furetage.

Terres gastes : Étendue associée à la vie quotidienne du manant qui a le droit d’y prendre du bois, y trouve des pâturages et peut en défricher un quartier pour étendre ses terres à blé avec l’autorisation du seigneur. Il s’agit donc d’un fonds communal dont les habitants ont l’usage, mais qui appartient au seigneur.

Terres vaines et vagues : Terres en friche et qui ne sont point défensables. Les deux qualificatifs associés indiquent parfois qu’elles ne sont pas appropriées, ce qui ne signifie pas pour autant qu’elles soient sans seigneur.

Triage : 1. Synonyme de vente, ordinaire, coupe, canton… tous termes désignant une superficie exploitée régulièrement. 2. Droit qu’a un seigneur de faire distraire à son profit le tiers des bois et autres biens dont l’usage avait été concédé à une communauté d’habitants à titre gracieux. Ce tiers devient propriété seigneuriale et les droits d’usage perdurent sur les deux tiers restants. Ce système était rarement choisi par le seigneur qui devait délaisser deux tiers de son bien à titre privatif et renoncer à tous les droits seigneuriaux sur cette portion.

Trouée : Espace vide dans une parcelle, synonyme de clairière.

Usage : Droit de prendre sur la propriété d’autrui des choses nécessaires à sa consommation. Usager : Personne ou collectivité exerçant un ou plusieurs droits d’usage sur la propriété d’autrui.

Vaine pâture : Droit de pâturage pour les bestiaux. Les habitants ont longtemps refusé de se dessaisir de l’exercice de ce droit dans les bois.

Vidange : Opération qui consiste à emporter les bois déjà apportés en bordure d’une voie de transport.

Vilain : 1. Du latin villanus, habitant d’une villa. 2. Au Moyen Age, paysan roturier.

Villeneuve (bastide, sauveté) : Nom donné dans le Nord de la France aux nouveaux lieux habités créés à l’époque des grands défrichements.

Volige : Planche mince en bois blanc employée pour la couverture et le cloisonnage.


Par l.peltier dans (3 : 1163 à 1522) le 1 avril 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

1206                           Diegue Acébès, évêque d’Osma, en Espagne, traverse le Languedoc en revenant de Scandinavie, via Rome et Cîteaux. Il est accompagné de Dominique de Guzman, sous prieur de son chapitre : à la demande du pape qui constate les faibles résultats de la prédication des Cisterciens, ils décident de se consacrer à la lutte contre l’hérésie de ceux qui se disaient bons hommes ; Dominique commence par admonester fermement les trois cisterciens, nommés légats pontificaux par le pape : Arnaud Amalric, abbé de Cîteaux et les deux moines de Fontfroide, Pierre de Castelnau et Raoul : ils se voient reprocher publiquement de se déplacer en rutilant équipage avec des chevaux fringants et une nuée de serviteurs… tout cela ressemblait beaucoup aux remontrances du cistercien Bernard aux moines de Cluny. Chassez le naturel et il revient au galop.

L’hérésie cathare s’est enracinée en pays occitan plus qu’ailleurs, probablement en grande partie de par la tradition de tolérance qui y était bien implantée ; mais au départ, elle sévissait aussi bien en pays de langue d’oïl, où elle fût éradiquée beaucoup plus vite : les premiers bûchers cathares furent allumés dans la France du nord.

Dominique fonde à Prouilhe, dans l’Aude, une communauté de moniales, et, six ans plus tard, l’ordre des Frères Prêcheurs, autrement dit les Dominicains[3] : Domini canes : les chiens du Seigneur, qui s’établissent en l’Eglise Saint Romain de Toulouse : pauvreté, pénitence et prédication prédominent.

Personne n’eut plus que lui le don des larmes qui s’allie si souvent au fanatisme. Michelet.

Ceux que Simon de Montfort nommera les Albigeois se disaient donc Bons Hommes, c’est à dire bons chrétiens. Ils se situaient comme un rameau dérivé de la réforme grégorienne, la prolongeant en opposant l’Évangile à l’Église. Ils refusaient l’appareil d’Église, les sacrements à l’exception du dernier – le consolamentum… pour prendre le chemin des étoiles -, et prônaient la pauvreté. Les hérésies ne manquaient pas d’adeptes, car il s’agissait avant tout de ne plus donner son argent aux clercs . Les Bons Hommes donnent aux femmes des droits égaux à ceux des hommes. La hiérarchie vassalique et même toute subordination forcée d’un homme à un autre représente pour eux l’essence même du caractère satanique. Il en va de même pour la valeur attribuée aux droits du sang, et à la transmission de père en fils des vertus et de l’autorité sur autrui.

Le qualificatif cathare[4], n’apparaît pas dans le Languedoc médiéval. Il a été « sorti » de textes de Saint Augustin par le bénédictin Eckbert von Schönau pour qualifier des contestataires de l’église de Cologne. Les origines de la pensée cathare semblent reliées à l’orient et ils font leur la proposition du philosophe Shankaracharya (vers 800 ap JC) : Dieu est vérité, le monde est mensonge. Pour les cathares, ce monde est  l’adversaire (satan, en hébreu). Pour eux, le vrai Dieu est au-delà de toute forme, de toute conception. Satan, lui, piège l’homme dans la réalité des formes.

Ce n’est que tout récemment, peu après 1960, que le terme cathare[5] a supplanté celui d’Albigeois : pour les Office de Tourisme du XXI° siècle, il est quand même plus porteur de parler de châteaux cathares, sésame de la boîte à fantasmes, que de châteaux des Albigeois, voire des Bons Hommes.

Les hérésies réapparaissent au début du XIe siècle, en France (Champagne, Orléanais et Aquitaine) et en Italie du Nord. Trois sources probables à l’origine de ces mouvements incertains : d’abord un sentiment d’injustice face à la richesse d’une partie de l’Église ; ensuite, une extension de la révolte : on commence par rejeter l’Incarnation, l’Eucharistie. Puis on se débarrasse du baptême et de l’ordination. Enfin, on élabore une pensée simpliste : il y a, face à face, le bien et le mal. Rien de plus. C’est le retour à une forme de manichéisme résiduel après six siècles d’interruption (ce qui prouve peut-être que, sous diverses formes, la diffusion de cette pensée préchrétienne n’a jamais tout à fait cessé). C’est au Languedoc que le mouvement est le plus durable, puisqu’il va s’étendre sur deux siècles.

La deuxième vague prend son élan au XIIe siècle. Cette fois, elle part de l’Italie et du sud de la France. Au départ, elle n’est pas vraiment hérétique. Elle plaide pour une réforme, et surtout pour un retour à la pauvreté évangélique. Mais très vite plusieurs prédicateurs exigent davantage. Par exemple, Pierre de Bruys. Pour lui, la pauvreté n’est qu’un premier pas. Au-delà, se dessine une religion puritaine, délivrée de sacrements et de clercs. On l’écoute. Il faudra l’intervention écrite et orale de saint Bernard pour que l’influence de Pierre de Bruys diminue. Il semble bien qu’il ait été arrêté, puis brûlé sans procès par une foule qui le haïssait.

Il y eut sans doute une troisième vague. Elle semble avoir été plus durable que les précédentes. Pourtant, elle leur ressemblait. De nouveau, on prêche un dualisme venu de Bulgarie (les Bogomile, les amis de Dieu). Ces prédicateurs revendiquent publiquement les héritages intellectuels des gnostiques et des manichéens. Le cheminement de cette hérésie est plus singulier. Apparemment née en Bulgarie et en Bosnie, elle atteint, par les marchands, les commerçants et les voyageurs, l’Europe orientale. Puis elle se répand en Rhénanie et descend jusqu’au Périgord où elle s’installe dans le triangle Albi-Toulouse-Carcassonne, d’où l’appellation d’Albigeois. Très organisée pendant les premières années du XIIe siècle, elle devient petit à petit clandestine. L’un de ses chefs, Pierre de Lombardie, réunit autour de lui des foules nombreuses. Très vite, le mouvement hérite d’un nom : ses adeptes sont baptisés les Cathares (les Purs). En réalité, ce terme ne désignait qu’un petit groupe concentré dans le Languedoc et qui avait une religion plus construite.

En effet, la nouveauté du catharisme, c’est qu’il recrute des fidèles non seulement parmi les marchands et les artisans, mais aussi parmi les nobles. Il y eut beaucoup de convertis dans les grandes familles féodales du Sud. Raymond, sixième comte de Toulouse, soutint le mouvement.

C’était une foi étrange. D’un côté, la communauté des Parfaits qui vivait dans l’isolement et la pauvreté. De l’autre, des nobles, parfois même des évêques, qui se réunissaient pour prier, mais aussi pour danser, écouter de la musique. On prêchait une vie austère et une morale stricte. Ce qui était souvent vrai pour les Parfaits et ceux qui les entouraient. Ce qui n’avait pas grand sens pour les adhérents lointains. Si les vrais croyants pratiquaient la pauvreté et la chasteté, s’ils s’engageaient à ne pas manger de viande, à ne pas faire la guerre, à ne jamais prêter serment, le plus grand nombre des convertis vivaient comme la plupart des chrétiens ; le mariage, par exemple, avait été accepté.

Mentionnons enfin, pour boucler ce tour d’horizon, les vaudois. Ils se multiplièrent dans le Dauphiné et le Piémont. Leur créateur s’appelait Pierre Valdes (1140-1206) ; c’était un marchand lyonnais qui avait créé une secte : Les pauvres de Lyon. Ce seront plus tard : les vaudois. Certains restèrent catholiques ; d’autres refusèrent l’Eucharistie et, plus tard, les sacrements. D’une certaine manière, le culte de la pauvreté des vaudois aura une influence sur les ordres mendiants.

Georges Suffert Tu es Pierre         Éditions de Fallois. 2000

Le paysage politique du sud de la France est alors le suivant :

  • Une domination territoriale très nette du royaume d’Aragon, incluant alors la Catalogne, avec des extensions jusqu’au Gévaudan, Marseille et une partie de la Provence maritime.
  • Le comté de Toulouse et le marquisat de Provence.
  • Le vicomté de Trencavel, avec pour ville principale Carcassonne, vassal du royaume d’Aragon.

Les seigneurs du Lauragais, du Razès, du pays de Sault et du comté de Foix sont gagnés à la cause des Cathares et il est urgent d’allumer des contre feux. En sont témoins aujourd’hui encore les pins, en alignement ou par groupe de deux ou quatre à l’entrée des demeures, signifiant que l’hérétique peut y trouver asile. Les rencontres directes des Dominicains avec les Cathares, comme au château de Servian, ne sont pas toujours couronnées de succès.

La Seine est sortie de son lit et inonde Paris : on sort les reliques de St Geneviève qui, selon un témoin, marche à la tête de son peuple, comme une colonne de feu dans la nuit de l’adversité.

Ibn al-Razzaz al-Jazari, né entre Tigre et Euphrate, termine son Traité de la théorie et de la pratique des arts mécaniques, dont son biographe, Donald R. Hill, dira que c’est le plus grand monument négligé des techniques arabes : traité technique à l’usage des ingénieurs et des artisans, il décrit par le menu des machines qui peuvent être réellement construites à partir des textes et des dessins fournis : automates, fontaines, horloges à eau, norias, systèmes de transmission de puissance, avec par exemple, l’apparition du système bielle manivelle, qui transforme un mouvement continu en mouvement alternatif : il ne sera appliqué en Europe que 3 siècles plus tard.

L’épinard nous arrive d’Afghanistan.

Guiot de Provins décrit précisément la boussole[1] (nommée communément marinière) dans la Bible.

Un art font (les mariniers) qui mentir ne peut
Par la vertu de la Manette
Une pierre laide et brunière
Où li fers volontiers se joint
Quand la mer est obscure et brune,
Quand ne voist estoile ne lune
Contre l’estoile (polaire) va la pointe
[...] Par ce sont les mariniers sûrs
De la droite voie tenir.

Le cardinal de Vitry, évidemment, dit cela en latin : Acus ferrae ad stellam septentrionalem convertitur.

15 01 1208               Le comte de Toulouse, Raimond VI, a refusé d’adhérer à une ligue contre les hérétiques. Au sortir d’une entrevue infructueuse à Saint Gilles avec le légat du pape, Pierre de Castelnau, ce dernier est assassiné par un écuyer qui aurait été au service de Raimond VI, mais personne ne pourra prouver que le comte de Toulouse ait été l’instigateur. Il va cependant être excommunié, fera amende honorable et finalement se joindra aux croisés de Simon de Montfort. L’événement va marquer le début du déclin du pèlerinage de Saint Gilles, désormais en terre hérétique. Les guerres de religion se chargeront au XVI° siècle de ruiner l’abbatiale, ne nous laissant qu’un magnifique portail roman et un exceptionnel escalier à double révolution.

Jean Bernardone, nommé par son père Francesco est né à Assise en 1181, d’une riche famille de drapiers ; il a voulu être chevalier, s’est battu et a été fait prisonnier. Libéré, il a perdu de sa superbe et tombe malade. Une vocation religieuse naît alors, centrée sur la pauvreté. Pèlerinage à Rome en se faisant mendiant, … le père commence à froncer les sourcils, … l’affaire arrive devant l’évêque et Francesco se dépouille très officiellement de ses vêtements dans la cathédrale. Il commence par constituer à la Portioncule une fraternité de pénitents, simple confrérie de laïcs qui choisissent de vivre dans la pénitence et la pauvreté, selon trois versets évangéliques :

Si tu veux être parfait, va, vends tes biens, donne-les aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel, puis viens et suis-moi. Mathieu, XIX, 2

Ne prenez rien pour le chemin, ni bâton, ni sac, ni pain, ni or, ni deux tuniques. Luc, IX, 3

Que celui qui veut me suivre se renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix chaque jour et qu’il me suive. Mathieu, XVI, 24.

Le cantique des créatures.

Très haut,  tout-puissant et bon Seigneur,
A toi, les louanges, la gloire, l’honneur et toute bénédiction !
A toi seul Dieu suprême, ils conviennent.
Et nul homme n’est digne de prononcer ton Nom.
Loué sois-tu, mon Seigneur, avec toutes tes créatures.
Et spécialement notre frère Messire le Soleil,
Lequel nous donne le jour et par qui tu nous éclaires !
Qu’il est beau et rayonnant, et que sa splendeur
Nous révèle sa puissance infinie !
Loué sois-tu, mon Seigneur, pour nos sœurs la Lune et les Étoiles !
Dans le ciel tu les créas lumineuses, précieuses et splendides.
Loué sois-tu, mon Seigneur, pour notre frère le Vent.
Pour l’Air, les Nuages, le ciel pur et tous les temps !
Par eux tu soutiens les créatures.
Loué sois-tu mon Seigneur, pour notre Sœur l’Eau,
Laquelle est si utile, si humble, si précieuse, si pure !
Loué sois-tu, mon Seigneur, pour notre frère le Feu
Par qui tu illumines la nuit !
Il est si beau, si joyeux, si vigoureux et si fort !
Loué sois-tu, mon Seigneur, pour notre sœur maternelle la Terre,
Laquelle nous porte et nous nourrit,
Riche de tant de fruits, de fleurs colorées et de plantes !
Loué sois-tu, mon Seigneur, pour tous ceux qui pardonnent
A cause de ton amour,
Et qui subissent injustice et tribulation !
Bienheureux ceux-là qui persévèrent dans la paix,
Car toi Très-Haut, tu les couronneras !
Loué sois-tu, mon Seigneur, pour notre sœur la Mort corporelle,
A qui nul homme ne peut échapper !
Malheureux seulement ceux qui meurent en péché mortel.
Mais heureux ceux qui ont accompli ta sainte volonté,
Car éternellement ils vivront avec toi !
Louez et remerciez mon Seigneur,
Et servez-le en grande humilité.

François d’Assise

Il est devenu le povorello. Et, avec ses compagnons, il prêche, et cela crée une grosse difficulté, car la prédication ne peut s’exercer qu’avec l’autorisation de l’évêque, et s’il n’y a pas de règle élaborée, s’il n’y a pas d’ordre, il n’existe pas de dépendance hiérarchique vis à vis de l’évêque ; mais cela va s’arranger, car l’évêque d’Assise, et l’ensemble des autorités ecclésiastiques aiment bien Francesco… ils l’emmènent à Rome où Innocent III approuve le règlement présenté et l’autorise à prêcher la pauvreté… sans aborder les questions dogmatiques. Il transforme la confrérie en faisant tonsurer ses membres qui deviennent ainsi une congrégation d’ordre Mineurs[7].

Mais François rechigne à élaborer une règle plus précise et il faudra attendre le Concile de Latran avec pour principal acteur le cardinal Ugolino Conti, le futur pape Grégoire IX, pour que lui soit imposée la tenue d’un chapitre annuel : le premier se tiendra en 1217 : l’ordre des Franciscains était né. Il sera canonisé en 1228. Le succès des prêches des ordres mendiants – c’est vrai aussi des Dominicains – tient peut-être au fait qu’ils furent les premiers à prêcher en langue vulgaire, et donc, à être compris de tous. En 1223, il avait réalisé une représentation vivante de la crèche à Reggio : une tradition naissait, qui deviendra indéboulonnable.

La naissance de ces ordres mendiants détourna des anciens monastères les élites qui, jusque là, avaient revivifié en permanence les organes de gestion des abbayes bénédictines. Celles-ci se trouvèrent simultanément handicapées par cette perte d’un recrutement de valeur, concurrencées dans leur autorité intellectuelle par la naissance des universités, dessaisies de leurs prérogatives commerciales par les corporations de marchands et la création de foires urbaines… Elles se recroquevillèrent progressivement pour se transformer en de simples administrateurs de biens… En fait, la seule véritable différence, au Moyen Age, entre une communauté religieuse et un seigneur féodal ne fut plus que celle que nous faisons aujourd’hui entre une personne morale et une personne physique.

Pierre A Clément. Les Chemins à travers les âges.1983.

Jamais comme alors on a autant prêché aux laïcs ; jamais comme alors les images n’ont été aussi impliquées dans l’effort visant à susciter la conformité des comportements chrétiens ; jamais comme alors l’intimité des consciences n’a été autant soumise à l’examen de conscience et à la confession.

Jérôme Baschet L’Histoire Janvier 2006

Pour honorer un saint, un écrivain prendra la plume, un peintre prendra le pinceau : et c’est le cas de Giotto pour saint François d’Assise ; Yves Farge prend la plume pour dire combien Giotto  a compris, aimé, admiré François :

Giotto vivait avec son temps et avec ses contemporains, il emportait dans la mémoire de son cœur les images de  la rue, celles de la campagne, celle des hommes tels qu’ils sont faits pour tous les jours : ces images vivent en lui, se transforment, mais conservent toujours en elles ce qu’il y a de plus exact, c’est-à-dire, ce qui touche le plus : cela est vrai pour les personnages mais aussi pour les objets.

À Assise, sur la place communale se dresse le temple de Minerve : Giotto l’a transporté, c’est incontestable, sur la quinzième fresque de la basilique supérieure, mais nous retrouvons ce monument antique débarrassé de ses colonnes doriques, de son fronton sévère ; nous le retrouvons orné, embelli, transformé, arrangé dans tout ce qui est le style spirituel d’Assise, la cité dont chaque fenêtre est un jardin. Ghiberti disait du maître qu’il tenait son art de la nature ; je le crois, mais il possédait la souveraine faculté d’amplifier tout ce qui lui venait de la terre, et de composer avec les éléments de la rue de véritables épopées.

Si je suis amené à écrire volontiers le mot rue, c’est qu’il est aisé de remarquer à quel point Giotto se plaît à interpréter les scènes qu’il compose sur les places publiques, dans les artères de la ville, en utilisant ces maisons toutes en loggias et en balcons qui font penser aux miniatures byzantines.

Il nous faut avoir un grand respect pour celui d’entre nous qui trouve ses joies dans la rue, car ce privilège met toujours à la portée de son âme, les milles raisons de s’éveiller à la vie, de la sentir, de comprendre et de jouir ; si vous aimez la rue et si elle vous fait tressaillir, vous garderez intact l’amour que l’on porte en soi.

Eh oui, Giotto aimait les hommes de la rue et il les connaissait bien ; il les avait observés, il avait retenu toujours, l’expression qui découvre le sentiment profond. Lorsque Sainte Anne apprend sa maternité, ce n’est pas le messager de Dieu qui capte notre attention et ce besoin qui est en nous d’aller toujours vers la vie comme les fleurs qui tournent au gré du soleil, c’est l’humble servante assise devant son rouet et qui, derrière la porte close, vient d’arrêter son travail pour tendre brusquement l’oreille ; la joie qui va exploser est là, dans l’antichambre. Quand Saint François prêche devant les oiseaux, tout est indiqué qui puisse traduire l’insistance affectueuse, un peu craintive, et même ce geste coutumier des habitués des basse-cours, s’avançant à petit pas, la tête basse, au-devant de la volaille qui ne s’effarouche pas.

Tous les grands et les plus rares sentiments ont pour interprète Giotto : l’amour maternel dans La messe de Greccio ; la charité, lorsque Saint François remet son manteau au pauvre : la fraternité, lorsqu’à Padoue sainte Anne embrasse Joachim.

Je suis porté à croire que Giotto a dû passer pour un révolutionnaire lorsqu’on vit qu’il renonçait aux crucifix tortillés à l’école ombrienne, à ses icônes fabriquées avec le souci d’être vendues le plus vite possible, un peu comme ces innombrables terres cuites pour lunettes de cathédrales.

Le Christ de Giotto est lourd, accablé, il est torturé par la douleur physique plus que par l’autre ; le poids de son corps accroit son supplice plus que la haine des bourreaux.

Les Christ de Giotto sont les emblèmes de la douleur physique, et l’image de l’homme vaincu. À l’Arena de Padoue, la crucifixion est plus déchirante encore ; Giotto ne s’est pas trompé, il fait mourir Jésus par les épaules.

[Yves Farge prête les propos suivants à Giotto au cours d’une conversation avec Taddeo Gaddi et le vieux Quintavale, connu lors de son premier voyage à Assise en 1300.]

[…] Nous travaillons pour le bonheur des hommes, ainsi que l’a voulu François, et puis aussi parce  que c’est notre joie ou bien notre destinée, ou encore notre passion, en tout cas parce que c’est comme ça. Lorsque Dante Alighieri m’emmena sur la montagne d’Alvernia, dans mon pays de Toscane, entre le Tibre et l’Arno, j’ai découvert deux horizons de mer ; à droite la Méditerranée, à gauche l’Adriatique. De mes yeux à l’eau, la terre infinie, visible dans tous ses détails comme elle l’est seulement en Toscane, était là pour son bonheur et le nôtre. Le poète me prit par la main et me conduisit au pied de ce rocher où François s’est retiré. C’est là, me dit-il, que le patriarche reçut du Christ ces marques célestes dont il porta l’empreinte pendant deux ans. Je me suis incliné sur la pierre ; sur elle je me suis couché. Je l’ai sentie immobile en présence de ce monde immense de terre et de mers qui à mes pieds s’étendait sur plus de trente lieues. Sous la voûte céleste que nous offrit la nuit, les étoiles étaient grosses comme je n’en avais jamais vu.

Depuis ce jour, il n’est pas une œuvre de Giotto sans les rochers immuables du mont d’Alvernia. Il en a fait les compagnons de la solitude de Joachim à Padoue ; c’est eux que l’on retrouve près du chœur de la voûte de Santa Croce ; ils encadrent le portail de la basilique supérieure d’Assise.

Quintavale voulait comprendre :

-                  Les rochers d’Alvernia te poursuivent parce qu’ils reçurent les pas de notre Seigneur et les genoux de François en état de sainteté.

-                  Peut-être as-tu raison. Mais je sais bien aussi qu’ils dominent l’immensité radieuse ; partout où François passa, la terre est devenue plus grande et les hommes meilleurs… Je te le dis, on ne sait pas, la foi, l’amitié, l’amour…

[…] L’admirable pénétration psychologique de Saint François fut transmise à Giotto qui connaissait les êtres aussi bien que le Povorello. Saint François, tel que l’a représenté Giotto, est à l’image exacte de ce qu’eut désiré le fils du drapier d’Assise : un homme sensible et pittoresque vers lequel se tournaient les regards plus curieux qu’admiratifs de ses contemporains. Sur la peinture à fresque représentant l’apothéose de Saint François, Giotto a peint la figure d’un centaure. Lorsque le pape approuve la règle franciscaine, cet événement n’a pas bouleversé Giotto et l’image qui représente cette cérémonie est banale au possible. La vingtième fresque de la vie de saint François accepte le crucifix de saint Damien représenté à l’envers, ne dissimulant rien des artifices de menuiseries et des petits trucs qui servent à rassemble les planches, car une croix, c’est bien un assemblage de bouts de bois.

Giotto ne s’embarrasse pas des marques extérieures de respect religieux ; par ce coté-là encore, il est près de François. Lui aussi, Angeliotto, a horreur de la force brutale, incapable qu’il est de donner une version dramatique du massacre des Innocents.

François, comme Antoine de Padoue et Jean de Vicence, parlait au peuple sa languie, dénonçant avec passion les tyrans et les corrompus. Giotto aussi s’adresse au peuple en lui parlant la langue la plus compréhensive à tous, grâce à la clarté et a pureté des images.

On s’est fait, je crois, une idée fausse de la poésie franciscaine, et ceci parce qu’on a isolé, pour les usagers des pratiques religieuses le lyrisme de François d’Assise de tout ce qui en lui contribuait à cette révolte permanente de l’être contre l’oppression. Que serait devenu le fils de Bernadone et de dame Pica si la maladie ne l’eut empêché de poursuivre le métier des armes et de prêter aide à Gauthier de Brienne partant à la conquête de la Sicile ? Lorsqu’il franchit la porte d’Assise pur cette chevauchée militaire, François entendait Dieu qui lui disait : Tu seras un grand prince. La gloire l’accompagnait et toute sa ville avait les yeux fixés sur ce jeune homme dont on parlait beaucoup pour se exploits de toutes sortes. Je sais que François expliquera plus tard qu’il s’était mépris sur le sens des paroles entendues : Dieu rectifia ses ambitions durant cette maladie qui devait changer tout le cours de sa vie. Mais on est bien obligé de se souvenir qu’une première et cruelle humiliation lui fut imposée par le sort ; l’impétueux jeune homme désarçonné est mortifié malgré lui, mais poussé par son goût de l’exagération et de la recherche du pire, il utilisera ces heures sombres pour en faire la lumière de toute son existence.

François Bernardone aurait pu devenir une grand militaire et un grand politique ; il aurait pu réaliser dans le temporel une bruyante et ardente vie de héros, versant le sang mais cherchant toujours à mette son épée au service des causes qu’il aurait voulu justes. Son destin fut autre ; il est devenu le troubadour de la vraie démocratie, celle que nous ne connaissons pas encore ; il a été le héros pacifique qui bouleversa les mœurs de son temps mais qui aussi imprima sur la conscience des siècles une influence incontestable.

Giotto, fidèle à Saint François, lui, ne s’est pas trompé ; les moments de douceur du saint tiennent une petite place dans l’œuvre du peintre, si l’on ne veut considérer que l’apparence de l’image ; les gestes de révolte ou les actes de conquête occupent les murs de la basilique d’Assise. Ce coté anecdotique de la peinture de Giotto s’est inspiré des faits d’éclats qui illustrèrent la vie du saint ; ce n’est que par le moyen  de la ligne ou de la couleur que Giotto reconstitue sur le sujet traité, la grandeur évangélique de cette existence pleine de contradictions.

La peinture de Giotto l’intelligent et le sensible, livre François Bernardone tel qu’il est : un grand prince selon la prédiction légendaire, un doux poète ami de la nature et des pauvres, un bâtisseur d’églises, mais aussi un dispensateur unique d’idéal et d’espérance. Le sort de tous ceux qui donnent des chefs-d’œuvre est sensiblement le même : ils font la part de la réalité qui souvent se confond avec la légende, mais ils rejoignent leur héros parce qu’ils sont à sa taille ; et cette rencontre d’êtres d’exception, faisant don de leur génie aux hommes, a toujours lieu sur le plan apaisant de la paix infinie. Lorsque le poète Guillaume Divini entendit sur le marché d’Ancône le Povorello prêcher l’amour, il devint compagnon de saint François. Cent ans plus tard, Dante accablé par la haine, lassé de la politique, blanchi dans l’exil, frappait à la porte d’un couvent solitaire des Apennins, et comme le frère portier lui demandait ce qu’il désirait trouver chez les enfants de saint François, le Florentin prononça un seul mot, le seul qui puisse contenter l’univers, Paix.

Dans la montagne d’Assise, François le tumultueux cherchait la paix, et en lui se livrait le combat incessant de l’homme d’action et du poète. Le peintre Giotto au jugement sur et à la science invincible, sut toujours, par le miracle de la peinture, recouvrir tous les actes d’une existence, même les plus agressifs, de cette paix qui devra bien un jour unir le genre humain.

Sans heurt, sans déchirement, sans contradictions, Angeliotto di Buondone, dit Giotto, a réalisé pleinement saint François.

Yves Farge

Ce texte date de 1943, quand Yves Farge, écrivain, journaliste, organisait le maquis du Vercors, à la demande de Jean Moulin. Il sera ministre du ravitaillement en 1946 et fondera en 1948 le mouvement des Combattants de la paix et de la liberté, qui deviendra Mouvement de  la paix.

Juin 1209                 À l’appel du pape Innocent III, la croisade lancée contre les Albigeois se rassemble dans la Vallée du Rhône.

22 07 1209               Raymond Roger Trencavel, vicomte de Béziers, Carcassonne et Albi a voulu se soumettre au légat du pape, qui a refusé. Il s’en est allé rejoindre Béziers pour organiser sa défense, puis repart à Carcassonne. Les chefs de la croisade demandent aux consuls de leur livrer les Cathares présents dans leur ville : ils refusent : Plutôt boire toute l’eau salée de la mer que de livrer un seul de nos frères et d’abdiquer nos libertés. Les Croisés sont à peine en place pour le siège que des piches [en quelque sorte le Gavroche du sud] sortent de la ville pour les narguer depuis le pont : les ribauds nargués ne leur laissent même pas le temps de regagner la ville et de fermer les portes : ils s’engouffrent derrière eux et c’est le massacre et incendie de Béziers.

Certains écrits parlent d’un million de morts ! [8]

Par un temps que l’on imagine radieux, l’entière population de la ville de Béziers fut massacrée à l’épée, à la hache, à la masse d’arme, éventrée à l’épieu et au fer de lance, dans un des bains de sang les plus suffocants de l’histoire des hommes – et Dieu sait s’il y en a eu ! « on n’épargna ni vieux, ni jeunes, pas même les enfants qui tétaient… dit le chroniqueur de la croisade, ce fût la plus grande pitié que jamais on eut vu ni ouïe. La ville pillée, ils y mirent le feu partout et tout fût dévasté et brûlé ainsi qu’on le voit encore maintenant, en sorte qu’il n’y demeura chose vivante ». L’abbé de Cîteaux, Arnaud Amalric[9], est réputé pour avoir répondu aux capitaines qui l’interrogeaient au moment où la ville fût prise par la troupe, pour savoir comment il distingueraient les fidèles et les hérétiques : « Tuez les tous, Dieu reconnaîtra les siens ».

Les habitants des châteaux voisins, des villages et des petites villes de la province, fuyant devant l’armée des croisés, s’étaient réfugiés en masse dans Béziers, ce qui gonflait démesurément la population de la ville… Arnaud Amalric n’avoua pas moins de vingt mille tués au cours de ce cauchemardesque abattage.

Claude Duneton. Histoire de la Chanson française. Seuil 1998.

La croisade contre les Albigeois s’était mise en route, sous la direction de Simon de Montfort, un petit seigneur d’Ile de France, aux cotés duquel avaient pris place de nombreux chevaliers languedociens, mais on y voyait aussi des Italiens, des Allemands, des Anglais, des Brabançons, des Frisons, et des Esclavons (les Slaves du Sud).

Philippe Auguste, suivi de son fils Louis, avait fort poliment décliné l’invitation de se joindre à la troupe. On lui prêta le propos suivants : Condamnez le comte Raymond VI de Toulouse comme hérétique. Alors seulement, vous aurez le droit de publier la sentence et de m’inviter, moi, son suzerain, à confisquer légalement les domaines de mon feudataire.

Leur chemin a croisé celui de Dominique de Guzman, qui ne cesse de prêcher, et encore, et encore.

Les envahisseurs ont rencontré sur place la formidable complicité de la plus grosse partie de la population…. La croisade victorieuse n’a pas été un génocide ; économiquement et socialement, elle n’a pas mis le pays à genoux.

Emmanuel Le Roy Ladurie. Montaillou, village occitan Gallimard 1975

fin juillet 1209        Narbonne ouvre ses portes aux Croisés, qui sont devant Carcassonne le 1° août ; Narbonne la traîtresse, qui prendra fait et cause pour les Croisés, n’hésitant pas à les financer pour abattre Minerve, sa rivale commerciale, dont la situation géographique laisse croire à de nombreux réfugiés et aussi à des seigneurs entrés en résistance, – les faydits – qu’elle peut-être un refuge.

15 08 1209                 Carcassonne n’a plus d’eau, les vivres pourrissent : le vicomte Raymond-Roger Trencavel se livre en otage, le temps de négocier la capitulation ; Simon de Monfort le met en prison. Les habitants se rendront 15 jours plus tard, sortant en chemise, démunis de tout. Le vicomte mourra en prison le 10 novembre.

22 07 1210                 Guillaume de Minerve s’est rendu aux Croisés deux jours plus tôt : le siège durait depuis le 15 juin. 140 parfaits de Minerve refusent d’abjurer et montent volontairement sur le bûcher. Le massacre couvrit 35 ans, jusqu’au bûcher de Montségur en 1244, qu’il ne faut sans doute pas attribuer à la seule Inquisition.

1210                           En Grande Bretagne, Jean sans terre condamne les Juifs qui se refusent à payer l’impôt à avoir une dent arrachée chaque jour ; on ne sait pas ce qui se passait au bout de 32 jours…

1211                             400 cents hérétiques sont brûlés à Lavaur.

Juin 1212                  Soutenus par le pape Innocent III, les cisterciens et les envoyés d’Alphone VIII ont fait appel à la chevalerie française, et ce ne sont pas moins de 40 000 Aquitains, Bretons, Champenois et Rhodaniens qui arrivent à Tolède. La plupart d’entre eux seront repartis avant la bataille de Las Navas de Tolosa.

12 07 1212 Les armées espagnoles infligent une défaite aux Arabes Almohades à Las Navas de Tolosa, au nord de Grenade : la capitale d’Al Andalus va devenir la dernière enclave musulmane de la péninsule Ibérique, où l’Islam agonira lentement. Cette victoire marque un tournant dans l’équilibre entre Musulmans et Chrétiens en Espagne. La communauté juive se met à rédiger une interprétation mystique de la Bible, fondée sur les combinaisons complexes des chiffres et des nombres : la kabbale.

Les étapes de la reconquête chrétienne sont jalonnées par la prise des Baléares en 1235, Cordoue en 1236, Valence en 1238, Jaen en 1246, Séville en 1248 et Murcie en 1266.

La victoire chrétienne de Las Navas de Tolosa avait donné un nouvel élan, d’importance décisive, à la reconquête. L’accentuation de la poussée almohade avait provoqué un regroupement des forces chrétiennes de Castille, Navarre et Aragon contre l’Islam, tandis qu’à l’appel du pape Innocent III s’organisait une véritable croisade. Mais la plupart des contingents français qui avaient franchi les Pyrénées abandonnèrent l’entreprise avant la rencontre finale, et Las Navas de Tolosa fut une victoire exclusivement espagnole. Elle ouvrit aux forces chrétiennes les portes de l’Andalousie, et préluda aux grandes conquêtes du temps de saint Ferdinand et de Jaime le Conquérant, les deux grands souverains du XIII° siècle.

Marcelin Defourneaux La Péninsule ibérique. 1986

1 12 1212                 Simon de Montfort dirige la session du parlement de Pamiers : les seigneurs du midi vont être dépossédés au profit des barons croisés du nord ; le droit de Paris va remplacer le droit méridional. Tant de pouvoir, une si grande emprise sur ces pays nouvellement conquis – il se prépare à occuper Toulouse – amènent le roi d’Aragon à monter en première ligne : il le met en garde en l’assurant que, s’il poursuit ainsi il le trouvera en travers de son chemin, à la tête de son armée autrement plus puissante que celle des Croisés. Le pape Innocent III réalise qu’il faudrait s’arrêter avant que d’aller trop loin, mais le jusqu’auboutisme des Cisterciens, qui en fait sont les véritables maîtres de l’Église l’emportera.

12 09 1213                Simon de Montfort remporte à Muret la victoire sur Pierre II d’Aragon, venant ainsi conforter par la force ce qui avait été décidé au parlement de Pamiers.

27 07 1214                 Après la victoire du futur Louis VII sur l’armée de Jean Sans Terre à la Roche aux Moines en Poitou, le 2 juillet, le sentiment national s’épanouit avec la victoire à Bouvines (douze kilomètres au Sud est de Lille) de Philippe Auguste[10] sur la coalition de l’empereur Othon IV, de Ferrand, comte de Flandre, de Renaud de Dammartin, comte de Boulogne, et de Jean sans Terre, duc d’Anjou : il consolide ainsi l’annexion de la Normandie, de l’Anjou, du Maine et d’une partie du Poitou.

Les bourgeois parisiens, et par-dessus tout, la multitude des étudiants, le clergé et le peuple allaient au-devant du roi, chantant des hymnes et des cantiques, rapporte un témoin.

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Philippe – Auguste, pénétré de la dignité de roi, dompte l’orgueil des vassaux, les force de lui obéir, et s’annonce par d’éminentes qualités ainsi que par une politique adroite, mais que réprouve la nature, puisqu’il protégea les enfans armés contre Henri II, le plus tendre des pères. Le besoin des finances se faisoit sentir dans le royaume ; Philippe chasse les Juifs, puis les rappelle, afin de se procurer de l’argent. L’Occident se réveille au bruit des exploits du soudan de l’Égypte ; le pape Léon III meurt de chagrin de la perte de Jérusalem. Quelques hostilités entre les Anglais et les Français précèdent la troisième croisade ; enfin Philippe et Richard-Cœur-de-Lion, attendris par le récit des malheurs de Jérusalem, s’embarquent (1190) pour reconquérir ce royaume.

La mésintelligence se met dans le camp des Croisés, et tous leurs efforts se réduisent à la prise de Saint Jean d’Acre qui opposa la plus opiniâtre résistance. La jalousie divise Richard et Philippe ; le roi de France attaqué par une cruelle maladie, retourne dans ses États, et peu généreux, peu fidèle à sa parole, se jette sur les provinces du roi d’Angleterre, qui se sacrifioit en Asie pour la gloire de la chrétienté.

Né avec des passions fougueuses, Philippe-Auguste répudie Ingelburge, fille d’un roi de Danemarck, pour épouser Méranie, jeune et belle, divorce qui justement scandalise la cour de Rome. Le roi frappé des foudres du Vatican, reprend Ingelburge. Richard sorti de captivité, excité par un juste ressentiment, prend les armes contre son rival, et fait une guerre opiniâtre à la France. Après la mort de ce prince, Philippe cite devant la cour des pairs, Jean, fils du roi d’Angleterre, et au défaut de comparution, s’empare de la Normandie, de l’Anjou, de la Touraine, et de toutes les provinces qui appartenoient au prince anglais.

Philippe laisse prêcher la cinquième croisade par Foulques, curé de Neuilly (12o8) ; les Français s’engagent dans cette expédition, mais heureusement leur souverain demeure dons le royaume, où s’allume (1206), contre les Albigeois, une guerre civile et religieuse dont l’humanité déplorera toujours les cruels résultats. Simple spectateur de cette guerre, il se contente d’envoyer quelques troupes au fameux Simon de Montfort, chef de la croisade contre ces hérétiques qui avoient pour souverain Raymond VI, comte de Toulouse, et pour protecteur Pierre II, roi d’Arragon, que les Croisés défirent à la sanglante journée de Muret où trente mille Arragonais, ainsi que leur roi, restèrent sur le champ de bataille.

Philippe-Auguste voit une ligue puissante se former contre lui ; l’empereur Olhon IV, embrassant la défense de Jean sans terre, envahit la France à la tête d’une armée formidable ; des vassaux rebelles se joignent à cet ennemi. Le monarque français étonne l’Europe dans les plaines de Bouvines (1214) en terrassant l’armée de l’empereur, deux fois supérieure en nombre à l’armée française. Avant de livrer bataille, Philippe-Auguste abdiquant généreusement la couronne, pour l’offrir au plus digne, fournit dans l’histoire de l‘Europe, un des plus beaux exemples que l’on puisse citer. De nouvelles victoires, contre les Anglais et contre les Albigeois, signalent la valeur du monarque ; l’Angleterre, fatiguée de la tyrannie de Jean, reçoit pour roi, Louis, fils de Philippe-Auguste (1216). Une révolution avoit appelé le jeune prince dans cette île, une autre révolution l’oblige d’en sortir la même année. Les Albigeois, malgré leurs défaites, rappellent leur duc Raimond VI, se défendent avec courage dans Toulouse ; et Simon de Montfort, ce sanguinaire héros de la croisade, est tué en voulant forcer cette ville (1218) qui oppose, avec le même succès, une vive résistance aux troupes françaises.

En Angleterre, Henri II, le plus infortuné des pères comme le plus grand des monarques, eut le cœur déchiré par la méchanceté de son épouse Eléonore, ainsi que par la révolte de ses enfans qui s’armèrent contre lui, et que protégea Philippe-Auguste. Le sensible Henri expira de douleur, eu 1183. La postérité qui n’est pas toujours équitable, ni éclairée, admire Richard, successeur et fils de Henri : ce sentiment d’admiration seroit bien affoibli, si elle songeoit davantage à la conduite que ce monarque tint à l’égard de son père ; ni la valeur, ni les exploits de Richard dans la Palestine, ne peuvent faire oublier le crime qu’il commit en déclarant la guerre à l’auteur de ses jours, coupable seulement d’un excès de tendresse pour ses enfans. Richard quitta la terre sainte, après s’y être distingué par des actions d’éclat ; et lorsqu’il traversoit l’Allemagne, pour revenir dans son royaume, l’archiduc d’Autriche arrêta le héros de la croisade, le remit à l’empereur d’Allemagne, qui le retint prisonnier, et ne le relâcha qu’au prix d’une énorme rançon : après s’être vengé de Philippe, dont il défit une armée sous les murs de Gisors, Richard périt misérablement au siège d’une bicoque, en 1199.

Son frère, Jean sans terre, foible, parjure, assassina Arthus de Bretagne, et n’eut d’énergie que pour commettre des forfaits. La cour de Rome l’excommunia, et jeta sur l’Angleterre un interdit, levé aussitôt que le prince anglais eut donné quelques marques de repentir. Philippe-Auguste, auquel le pape avoit conféré les États de Jean, n’en persista pas moins dans le projet de les con