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Par l.peltier dans (3 : 1163 à 1522) le 2 décembre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

05 1337                       Philippe VI s’empare de la Guyenne, alors anglaise : les manuels d’histoire disent que c’est là le début de la guerre de cent ans, le grand règlement de comptes entre Plantagenêts et Capétiens. Édouard III, roi d’Angleterre lui fait alors porter un défi : à Philippe de Valois, qui se dit roi de France.

Ferdinand Lot estime que la France comptait alors 23 à 24 millions d’habitants.

Les manuels d’enseignement secondaire ont ancré dans l’esprit des Français que la guerre de Cent Ans, a commencé en 1337, qu’elle a duré cent ans et qu’elle n’a été marquée que par une série d’éclatantes défaites françaises : Crécy, Poitiers, Azincourt, le tout se terminant par l’apothéose de Jeanne d’Arc. C’est là une idée d’une fausseté si remarquable, qu’on s’étonne – mais peut-être faudrait-il au contraire ne pas s’en étonner – qu’elle persiste encore de nos jours. La guerre de Cent Ans a commencé en réalité au XII° siècle, quand Henri II a épousé Aliénor d’Aquitaine ; elle ne s’est en réalité terminée qu’à la paix d’Amiens au début du XIX° siècle quand le roi d’Angleterre a cessé de revendiquer le titre de roi de France.

[…] C’est au XIV° siècle que naît en effet l’idée d’une nation anglaise. La guerre qui, pour n’être pas constante, n’en existe pas moins toujours entre la France et l’Angleterre, sépare les deux pays, va faire éclater cette solidarité intellectuelle et morale franco-normande qui, pendant plusieurs siècles, avait uni, en dépit de leurs divisions apparentes, les conquérants de l’Angleterre à leurs anciens compatriotes. Sous l’influence de ce sentiment le français va cesser d’être la langue employée en Angleterre et l’on verra apparaître, ou plutôt prendre la prépondérance, la langue des vaincus d’Hastings, un anglo-saxon évolué assoupli, enrichi de mots français qui deviendra l’anglais.

Alfred Fichelle Le monde slave            1986

La guerre de Cent Ans n’a pas existé. Anglais et Français ne se sont pas battus continuellement pendant un siècle. La première guerre franco-anglaise s’achève avec la bataille de Poitiers (1356) et la paix de Calais (1360), sous Jean II le Bon. Puis vient le règne réparateur de Charles V (1364-1380) prolongé par les trente premières années du règne de Charles VI (1380-1422), où le royaume connaît une prospérité et une explosion culturelle remarquables. Mais Charles VI est devenu fou en 1392, et le reste malgré des moments de lucidité. La vie politique française s’en trouve gravement perturbée. La rivalité entre les princes devient de plus en plus vive. […] C’est désormais la guerre entre Bourguignons et Armagnacs.

Le roi d’Angleterre Henri V en profite pour reprendre la guerre contre la France. Il remporte la victoire d’Azincourt en 1415. Cette guerre affreuse dure jusqu’en 1453. Ce n’est qu’avec le règne de Louis XI (1461-1483) que commence la lente reconstruction du royaume.

Bernard Guénée L’Histoire. Octobre 2002

Et, la signature de l’un de ces multiples traités de paix donnait lieu à une fête de la paix :

Et tous les bons faire les feux de joie
Et tout partout tous crier monjoie
Et dresser tables parmi ces carrefours
Apporter vins et rotis et pâtés de fours
Acollant l’un l’autre par bonne amour
Chanter, danser, criant jusqu’au jour
 » Nous avons paix ! Dieu en soit loué !  »
Tant que chacun sera tout enroué.

Pierre de Nesson Lay de guerre, après 1424

1339                              Création de l’université de Grenoble par le pape Benoît XII.

1340                              Enfreignant les interdits religieux, Louis d’Anjou autorise la faculté de Médecine de Montpellier à disséquer, une fois par an, un cadavre de supplicié dans le cadre des études d’anatomie.

Robert d’Anjou, roi de Naples, successeur de Frédéric II pour le titre de roi de Jérusalem, et sa seconde épouse Sancia de Majorque ont pris le temps qu’il fallait pour négocier auprès du sultan du Caire l’installation définitive des Franciscains à Jérusalem pour y devenir gardiens des Lieux Saints, principalement l’église du Saint Sépulcre et le mont Sion. Le tout sera conforté par une lettre du pape Clément VI en 1342.

1341                                Le volcanisme sème la désolation en Islande :

Éruption volcanique du Mont Hekla. Il tomba tant de cendres et de pierres ponces et il se produisit dans le sol des fissures si grandes que des falaises tombèrent dans les flammes, faisant un tel vacarme qu’on l’entendit d’un bout à l’autre du pays. Il faisait si noir pendant que la pluie de cendres était à son maximum qu’il n’y avait pas assez de lumière pour lire dans les églises les plus proches de la source du feu. Grande famine. Grande hécatombe de cheptel (mouton et bétail). Rien qu’entre les jours du déménagement [à la fin mai] et la Saint Pierre [1° août] quatre-vingts têtes de bétail appartenant à Skálholt périrent.

Annales de Skálholt, à l’année 1341

1342                             Mathieu d’Arras est appelé à Prague pour y construire la cathédrale.

1343                           Guillaume de Machaut, chanoine de la cathédrale de Reims, est le premier compositeur à écrire seul une messe : la Messe de Notre Dame. Il échappe à la peste en s’enfermant chez lui. C’est sous son influence que se développe l’école Ars Nova et avec elle, le chant polyphonique.

À nouveau, inondations à Chambéry : les édiles procéderont à des travaux d’endiguement.

1344                              Depuis le XI° siècle, c’est le seizième séisme qui frappe Byzance.

1344                           Depuis le XI° siècle, c’est le seizième séisme qui frappe Byzance. Le sultan turc crée le corps des Janissaires ; originaires des steppes asiatiques, les Turcs étaient  excellents cavaliers, mais piètres fantassins. Et, plutôt que de payer des mercenaires adultes, pourquoi ne pas se servir en jeunes chrétiens, de 10 à 15 ans, pris en pays conquis ? On commencera par en faire de bons petits musulmans, puis de très bons soldats. Leur statut d’esclave ne les empêchera pas d’accéder souvent à des postes de responsabilité : de 1453 à 1623 presque tous les vizirs seront  sont des janissaires. Ils acquerront rapidement un rôle de garde prétorienne, deviendront un maillon du pouvoir au sein de la cour du sultan ; les réformes ne toucheront jamais leurs privilèges.

La confrérie religieuse, mystique  des Bektachi, au sein desquels on trouve des derviches tourneurs, encadre alors la vie spirituelle de l’élite ottomane, – un équivalent de nos Jésuites – élite dont font partie les futurs janissaires : morale islamique et esprit de corps. Le chef suprême des janissaires, l’Ağa, est même membre à part entière des Bektachi, fondés au XIIIe siècle, par Hâddjdjï Bektash Wâli (Veli), venu d’Iran, qui avait uni en une Trinité, Allah, Mahomet et Ali.  Les alévis, qui regroupent les différentes confréries de derviches tourneurs, sont musulmans mais n’ont pas l’obligation des cinq prières quotidiennes ni du hadj à la Mecque : pour eux, le véritable pèlerinage se fait autour de la véritable Kaaba, le Cœur de l’Homme. Leur lieu de culte n’est pas la mosquée mais le cemevi, – cem evi qui signifie maison ou lieu du rassemblement -, où femmes et hommes assis côte à côte sont égaux devant leur Créateur. Ils célèbrent leurs cérémonies religieuses avec une danse giratoire sacrée, le semah au rythme du baglama. De nos jours, les alévis existent toujours en Turquie, se réclamant de libéralisme et de modernité : ce sont essentiellement eux qui agiteront Istanbul en juin 2013, en s’opposant à l’intégrisme soft du premier ministre Erdogan.

Par ordonnance, le parlement se voit accordé le droit de présenter des remontrances au roi.

19 05 1346                    Il est fait pour la première fois mention de la tarte lors des fêtes données pour l’élection du pape Clément VI.

29 05 1346                    L’ordonnance de Brunoy donne naissance au premier code forestier royal.

26 8 1346                      Édouard III, roi d’Angleterre, a débarqué à Saint Vaast la Hougue, dans le Cotentin, le 12 juillet. Il a pris Avranches, Ducey, Saint James,  brûlé Caen qui avait tenté de résister, pris Lisieux, Elbeuf, franchi la Seine à Poissy et traverse la Somme pour camper à Crécy en Ponthieu – au nord d’Abbeville –  où les chevaliers de Philippe VI de Valois chargent à découvert les archers d’Édouard III, fort bien entraînés, munis d’arcs qui lançaient trois flèches en même temps ; ils essuient en retour le tir des canons anglais : c’est la première apparition du canon en Occident. Le corps des arbalétriers génois, mercenaires au service de la France, était équipé d’arc ne tirant qu’une seule flèche. Fatigués, rechignant à aller au combat, ils se firent, sur ordre du roi de France, bousculer par la cavalerie française ! On enleva Philippe VI à la mort sur le champ de bataille.

A la vêprée, tandis que le jour tombait, partit le roi Philippe tout déconforté… Il chevaucha tout lamentant et plaignant ses gens jusqu’au château de la Broye. Quand il vint à la porte, il la trouva fermée et le pont levé, car il était toute nuit et il faisait fort brun et sombre. Alors fit le roi appeler le châtelain, car il voulait entrer dedans. Il fut appelé et vint avant sur les guérites et demanda tout haut : « Qui est là qui erre à cette heure ? » Le roi Philippe, qui entendit la voix, répondit et dit: « Ouvrez, ouvrez, châtelain, c’est l’infortuné roi de France ! » Le châtelain sortit aussitôt qui reconnut la parole du roi de France et savait déjà que les siens étaient déconfits, par quelques fuyards qui étaient passés vers le château. Il abaissa le pont et ouvrit la porte. Alors entra le roi dedans et toute sa troupe. Ils furent là jusqu’à minuit et le roi n’eut conseil d’y demeurer et s’y enfermer. Il but un coup et ainsi firent ceux qui avec lui étaient et puis partirent et sortirent du château et montèrent à cheval et prirent guide pour les mener… Et chevauchèrent tant qu’au point du jour ils entrèrent en la bonne ville d’Amiens… Vous devez savoir que la déconfiture et la perte, pour les Français, fut fort grande et fort horrible et trop y demeurèrent sur le champ de bataille de nobles et vaillants hommes, ducs, comtes, barons et chevaliers, desquels le royaume de France fut depuis fort affaibli d’honneur, de puissance et de conseils.

Froissart

L’averse, violente, fut de courte durée. Quand la pluie cessa, Ralph baissa les yeux vers la vallée et vit que l’ennemi était arrivé. Il tressaillit. Les Anglais occupaient une crête rocheuse qui courait du sud-ouest au nord-est. Sur leur arrière, au nord-est, s’étendait une forêt ; devant et sur les côtés, le terrain était vallonné. Le flanc droit dominait la ville de Crécy-en-Ponthieu, nichée dans une vallée traversée par la rivière Maye.

Les Français arrivaient par le sud.
Ralph se trouvait sur le flanc gauche. Les hommes du comte Roland, sous les ordres du jeune prince de Galles, avaient pris la formation qui avait démontré toute son efficacité lors des combats contre les Écossais. Cette tactique, d’une nouveauté radicale, consistait à déployer les archers en deux triangles à droite et à gauche, les bataillons disposés en dents de scie, et à regrouper au centre non seulement les hommes d’armes, mais aussi les chevaliers à pied. On comprendra donc qu’elle n’ait pas la faveur de ces derniers, qui se sentaient vulnérables, privés de leurs destriers. Las, le roi avait été implacable : tout le monde irait à pied ! A l’avant, le terrain avait été creusé de trous carrés, profonds d’un pied, destinés à faire trébucher les montures ennemies.
Sur la droite de Ralph, tout au bout de la crête, des machines, d’une extraordinaire innovation technique elles aussi, avaient été installées. Elles lançaient des pierres rondes grâce à l’utilisation d’une poudre explosive. Appelées bombardes ou canons, ces machines étaient au nombre de trois. Elles avaient été tractées à travers toute la Normandie au gré de la campagne militaire, mais n’avaient pas encore servi. On ignorait donc si elles fonctionneraient. Aujourd’hui, face à un ennemi entre quatre et sept fois supérieur, le roi Édouard avait ordonné de les monter, déterminé qu’il était à utiliser tous les moyens à sa disposition.
Sur le flanc gauche, les hommes du comte de Northampton avaient été placés eux aussi selon cette même formation en herse. Derrière cette ligne de front, un troisième bataillon mené par le roi se tenait en réserve, conforté sur l’arrière par deux remparts. Le premier était constitué par les chariots de l’intendance disposés en cercle et servant de muraille aux bêtes de somme et à tous ceux qui ne participaient pas au combat : des cantiniers aux ingénieurs, en passant par les palefreniers ; le second était le bois lui-même où les survivants de l’armée anglaise, étant à pied, pourraient s’enfuir en cas de défaite sans être poursuivis par les chevaliers français dont les destriers seraient incapables de se frayer une voie à travers les taillis.
Les Anglais attendaient là depuis les premières heures du matin, le ventre creux, n’ayant reçu pour pitance que de la soupe aux pois et des oignons. Sous son armure, Ralph souffrait de la chaleur. Il avait accueilli l’averse d’orage avec d’autant plus de bonheur qu’elle avait rendu la pente boueuse et traîtreusement glissante, ce qui ralentirait l’assaut des Français.
Il devinait déjà leur tactique. Les Génois tireraient à l’arbalète, dissimulés derrière leurs pavois, pour affaiblir les lignes de front anglaises. Puis, quand ils considéreraient avoir causé suffisamment de dommages, ils s’écarteraient pour céder le passage aux chevaliers français, qui s’élanceraient à l’assaut sur leurs chevaux de bataille.
Rien n’était plus terrifiant que cette charge. Appelée « fureur francisque », c’était l’arme ultime de la noblesse française. Juchés sur des bêtes prodigieuses, des êtres monstrueux recouverts de fer de la tête aux pieds déferlaient telle une vague sur les archers tapis derrière leurs boucliers, de même que sur les hommes d’armes brandissant leurs épées.
Cette tactique, bien sûr, ne leur garantissait pas systématiquement la victoire car l’assaut pouvait être repoussé, en particulier lorsque le terrain favorisait les défenseurs comme c’était le cas ici, mais les Français ne se laissaient pas décourager : fidèles à leur code de l’honneur, ils chargeraient encore, au mépris du danger.
Face à leur colossale supériorité numérique, les Anglais ne résisteraient pas indéfiniment, se disait Ralph avec effroi. Pour autant, il ne regrettait pas d’être là. Depuis sept ans déjà, il menait la vie qu’il avait toujours souhaité vivre, une vie où les forts étaient les rois et où les faibles ne comptaient pas. Il avait vingt-neuf ans, un âge qu’atteignaient rarement les hommes d’action. Il avait commis mille péchés dont il avait toujours été absous, notamment ce matin même par l’évêque de Kingsbridge en personne, lequel se tenait à présent à côté de son père, le comte de Shiring, armé d’une massue car les prêtres n’étaient pas censés répandre le sang. Mais cette règle, ils la détournaient en ramassant les armes émoussées sur les champs de bataille.
Les arbalétriers dans leurs capes blanches avaient atteint le pied de la colline. Les archers anglais, restés assis jusque-là, leurs flèches fichées dans le sol devant eux, se mirent debout et bandèrent leurs arcs. Ralph se dit que la plupart d’entre eux devaient éprouver un sentiment identique au sien, où se mêlaient le soulagement de voir une longue attente s’achever enfin et la peur que la chance ne leur sourie pas aujourd’hui.
Les combats ne commenceraient pas avant longtemps. Les Génois n’avaient pas encore leurs grands pavois, élément essentiel de leur tactique. Les Français ne livreraient pas bataille tant que leurs arbalétriers n’auraient pas leurs défenses, Ralph en était convaincu.
Des milliers de chevaliers se déversaient dans la vallée par le sud, se répartissant à droite et à gauche derrière les lignes des arbalétriers. Le soleil réapparut, faisant étinceler les couleurs des bannières et des caparaçons des chevaux. Ralph reconnut celles du comte d’Alençon, Charles, le frère du roi Philippe.
Les arbalétriers s’arrêtèrent au pied de la colline. Ils étaient des milliers. Soudain, comme s’ils répondaient à un signal donné, ils se mirent à pousser des cris effrayants, et certains même à sauter en l’air. Les trompettes sonnèrent.
C’était le cri de guerre, un cri censé terroriser l’ennemi, mais qui laissa les Anglais de marbre : en six semaines de campagne, ils avaient eu le temps de s’y habituer.
Mais voilà qu’à l’ébahissement de Ralph, les Génois levèrent leurs armes. Que faisaient-ils ? Ils n’avaient même pas leurs boucliers !
Éclata soudain le bruit terrifiant de cinq mille flèches en fer traversant les airs. Mais les Anglais étaient hors d’atteinte. Les arbalétriers auraient-ils oublié qu’ils tiraient vers le haut ? Étaient-ils éblouis par le soleil de l’après-midi, que les Anglais avaient dans le dos ? Quelle qu’en soit la raison, les flèches retombèrent sans avoir touché personne.
Il y eut alors, au milieu de la ligne de front anglaise, l’éclair d’une flamme, suivi d’un craquement aussi retentissant que le tonnerre. Ralph vit de la fumée s’élever de l’endroit où les nouvelles machines étaient installées. Le vacarme était impressionnant. Quand il reporta les yeux sur l’ennemi, il constata que les bombardes n’avaient pas causé grand dommage dans les rangs ennemis. À défaut, elles avaient à ce point stupéfié les arbalétriers qu’ils en avaient oublié de recharger leurs armes.
Le prince de Galles en profita pour donner à ses archers l’ordre de tirer. Deux mille arcs de guerre se levèrent ensemble.
Se sachant trop éloignés, les archers ne tirèrent pas parallèlement au sol mais visèrent le ciel, devinant intuitivement le tracé que suivraient leurs flèches. Tous les arcs se courbèrent simultanément comme les épis d’un champ ployant sous une brise soudaine, et les flèches furent lâchées dans un bruit de tocsin. Elles escaladèrent le ciel plus vite que l’oiseau le plus vif et retombèrent en piqué pour s’abattre sur les arbalétriers telle une averse de grêle.
L’ennemi se massait en rangs serrés. Leurs pourpoints matelassés n’offraient aux Génois qu’une protection dérisoire. Sans leurs pavois, ils étaient vulnérables. Ils s’écroulèrent par centaines, morts ou blessés.
Ce n’était que le début du combat. Les survivants rechargèrent leurs armes, les Anglais tirèrent à nouveau. Un archer n’avait pas besoin de plus de quatre ou cinq secondes pour arracher du sol la flèche plantée devant lui, la poser sur la corde, bander son arc, viser et tirer, et il lui fallait moins de temps encore s’il était expérimenté. En l’espace d’une seule minute, vingt mille flèches s’abattirent sur des arbalétriers privés de toute protection.
Ce fut un massacre. La conséquence, prévisible, ne se fit pas attendre : ils tournèrent les talons et s’enfuirent à toutes jambes.
En un instant, les Génois furent hors de portée. Les Anglais cessèrent le tir, riant à ce triomphe auquel ils ne s’attendaient pas, raillant l’ennemi.
Les Génois qui fuyaient en un troupeau compact se retrouvèrent nez à nez avec la masse des chevaliers français sur le point de charger. Ce fut le chaos !
Ralph fut alors témoin d’une scène stupéfiante : les ennemis se battaient entre eux. Les chevaliers brandissaient leurs épées contre les archers, et ceux-ci, en retour, visaient les chevaliers ou les attaquaient au couteau. Les nobles auraient dû s’employer à faire cesser le carnage, mais apparemment ceux qui portaient les armures les plus riches et montaient les chevaux les plus grands étaient les premiers à taillader leurs propres soldats, et cela avec une fureur redoublée.
Les chevaliers forcèrent les fuyards à remonter la pente jusqu’à se trouver à nouveau à portée des Anglais.
Le prince de Galles, bien évidemment, donna l’ordre de tirer à ses archers. Leurs flèches, à présent, s’abattirent sur les chevaliers français aussi bien que sur les Génois. En sept années de guerre, Ralph n’avait jamais vu cela. Les ennemis gisaient par centaines sur le sol, morts ou blessés. Et pas un seul Anglais n’avait reçu une simple égratignure !
Les chevaliers français finirent par sonner la retraite. Ce qui restait des arbalétriers se dispersa dans la campagne, laissant le flanc de colline jonché de corps juste en dessous des positions anglaises.
Des soldats originaires du pays de Galles et de Cornouailles s’élancèrent alors des rangs anglais pour achever les Français blessés et ramasser les flèches réutilisables. Et aussi, certainement, pour dépouiller les cadavres. Pendant ce temps, les coursiers filèrent s’approvisionner en flèches auprès de l’intendance et les rapportèrent aux premières lignes des forces anglaises.
Il y eut une pause, elle fut de courte durée.
Les chevaliers français s’étaient regroupés. Des forces nouvelles venaient s’adjoindre à celles du comte d’Alençon; elles arrivaient par centaines et par milliers. Les voyant apparaître, Ralph en scruta les rangs. Il reconnut les couleurs des Flandres et de la Normandie.
Les troupes du comte d’Alençon s’avancèrent en première ligne, les trompettes sonnèrent et les cavaliers se mirent en mouvement.
Ralph abaissa son heaume et sortit son épée du fourreau. Il eut une pensée pour sa mère. Il savait qu’elle priait pour lui chaque fois qu’elle allait à l’église et il éprouva subitement pour elle une chaleureuse gratitude. Puis il reporta les yeux sur l’ennemi.
Entravés par le poids de leurs cavaliers en armure, les énormes chevaux étaient lents à démarrer. Les rayons du soleil couchant se reflétaient sur les casques d’acier des Français et leurs bannières claquaient dans la brise du soir. Peu à peu, le tintement des sabots résonna plus fortement et l’allure des chevaux s’accéléra. Les chevaliers flattaient leurs montures et se hurlaient des encouragements l’un à l’autre, en agitant leurs piques et leurs épées. La vitesse à laquelle ils déferlaient telle une vague sur la plage créait l’impression qu’ils étaient de plus en plus nombreux à mesure qu’ils se rapprochaient. Ralph avait la bouche sèche, son cœur battait comme un tambour.
Les Français étaient arrivés à portée de tir, et le prince, une fois de plus, donna l’ordre de tirer. À nouveau, les flèches s’élevèrent dans le ciel et retombèrent comme une pluie mortelle.
Les chevaliers lancés à l’assaut de la colline étaient recouverts de la tête aux pieds par leur armure et c’était un miracle lorsqu’une flèche trouvait la jointure entre deux plaques de métal. Leurs montures, en revanche, n’avaient que le museau et l’encolure protégés par une plaque de métal ou une cotte de mailles, et lorsqu’une flèche se plantait dans leur flanc ou leur poitrail, soit ils s’immobilisaient, soit ils s’écroulaient, soit ils faisaient demi-tour. Les collisions entre chevaux causaient de nombreuses chutes et leurs cavaliers, à l’instar des archers, se retrouvaient alors écrasés par ceux qui arrivaient derrière et qui, emportés par leur élan, leur passaient sur le corps.
Mais aujourd’hui, les chevaliers se comptaient par milliers, et il en arrivait encore et encore ! Les rangs des archers s’effilochaient, leurs tirs perdaient en précision. Lorsque les Français ne furent plus qu’à quelques centaines de pas, ils changèrent leurs flèches en pointe pour d’autres à bout carré, capables de perforer les armures. À présent, ils étaient en mesure de tuer les cavaliers, même si abattre leurs montures s’avérait presque aussi efficace.
Le sol était détrempé par la pluie. Dans quelques instants, les Français parviendraient à la partie de terrain creusée par les Anglais. A la vitesse qui était la leur, les bêtes allaient trébucher et même s’écrouler si elles posaient le pied dans un trou. Et leurs cavaliers, bien souvent projetés au sol, se retrouveraient sous les pattes mêmes des autres chevaux.
Comme l’avaient prévu les Anglais, les chevaliers qui arrivaient à la charge s’écartèrent sur la droite et sur la gauche pour éviter les archers. C’est alors qu’ils se découvrirent canalisés dans un étroit goulot, devenus la cible de tirs venant des deux côtés à la fois.
La stratégie anglaise allait démontrer toute sa raison d’être. L’ordre intimé aux chevaliers anglais de combattre à pied prenait maintenant tout son sens. À cheval, ils n’auraient pas résisté à la tentation de s’élancer à la rencontre des Français et les archers auraient cessé de tirer de peur de tuer leurs propres combattants. Mais comme les chevaliers et les hommes d’armes campaient sur les positions qui leur avaient été assignées, l’ennemi put être massacré sans que les Anglais ne subissent de pertes.
Hélas, face au nombre et à la bravoure des Français, cette ruse ne suffit pas. L’assaut se poursuivit et les Français finirent par atteindre les chevaliers et les soldats anglais, massés entre les deux groupes d’archers. La bataille, alors, commença véritablement.
Si les cavaliers français étaient parvenus à enfoncer les premiers rangs des lignes anglaises, malgré le terrain glissant et la pente, ils n’étaient plus en nombre suffisant pour affronter le gros des troupes anglaises massé là.
Brutalement plongé au cœur de la mêlée, Ralph s’efforçait du mieux qu’il pouvait d’éviter les coups que lui portaient les chevaliers français du haut de leurs montures. A grand renfort de moulinets, il cherchait à trancher les jarrets des chevaux, moyen le plus facile et le plus rapide d’invalider l’animal. La bataille faisait rage. Les Anglais n’avaient pas de base de repli. Quant aux Français, ils savaient que, s’ils battaient en retraite, ils subiraient à nouveau la même averse de flèches qu’en montant.
Autour de Ralph, les hommes s’écroulaient, pourfendus par les épées et les haches de guerre et aussitôt piétines par les puissants sabots des destriers. Ralph vit le comte Roland déraper et tomber sous les coups d’épée d’un Français et l’évêque Richard faire tournoyer sa massue pour protéger son père à terre. Mais un cheval de guerre percuta l’évêque et le comte fut piétiné sous les sabots de la bête.
Les Anglais étaient contraints de reculer. Ralph se rendit compte brusquement que les Français s’étaient concentrés sur le prince de Galles. A vrai dire, il n’éprouvait pas une affection particulière pour ce garçon de seize ans, mais il savait que la mort ou la capture de l’héritier du trône porterait un coup terrible au moral des Anglais. Il recula donc vers la gauche et rejoignit plusieurs de ses camarades qui formaient une défense autour de leur prince. Las, les Français intensifiaient leurs efforts, et ils étaient à cheval.
A un moment, Ralph se retrouva épaule contre épaule avec le prince qu’il reconnut à son pourpoint : fleurs de lys sur fond bleu et lions héraldiques sur fond rouge.
L’instant était critique.
Il bondit sur l’attaquant du prince et parvint à introduire son épée sous son bras, à l’endroit précis où les deux parties de son armure se rejoignaient. Avec quel plaisir il sentit la pointe de son arme entailler la chair du Français et vit le sang jaillir de la blessure.
Un guerrier s’était jeté à califourchon sur le prince tombé à terre et le protégeait en balançant son épée, déterminé à empêcher quiconque, homme et cheval, d’approcher de son maître. Ralph reconnut en lui Richard Fitzsimon, le porte-étendard du prince. Il avait laissé choir son drapeau, dissimulant ainsi le prince aux yeux de l’ennemi. Ralph se battit comme un lion à ses côtés, sans même savoir si le fils du roi était mort ou vivant.
Des renforts arrivèrent. Le comte d’Arundel apparut à la tête de nouvelles troupes. Ces hommes, nombreux et reposés, se lancèrent dans la mêlée avec ardeur et surent inverser la situation. Les Français commencèrent à reculer.
Le prince de Galles se redressa sur les genoux. Ralph leva son heaume et l’aida à se mettre debout. Il avait été touché mais sa blessure ne semblait pas être grave. Ralph se retourna pour reprendre le combat.
Les Français se dispersaient. Leur courage suppléant à leur folie, ils étaient presque parvenus à briser les lignes anglaises, mais n’avaient pas réussi à les mettre en déroute et, maintenant, c’étaient eux qui fuyaient pour rejoindre leurs lignes, se livrant aux flèches des archers. Il en tomba un grand nombre tandis qu’ils dévalaient la pente couverte de sang. Un cri de joie monta des forces anglaises, épuisées mais radieuses.
Une fois de plus, les Gallois envahirent le champ de bataille, tranchant la gorge aux blessés et ramassant des milliers de flèches. Les archers récoltèrent aussi les tiges, pour renouveler leurs munitions. Des cantonniers apparurent de l’arrière, avec des jarres de bière et de vin, et les chirurgiens se précipitèrent pour soigner les nobles blessés.
Ralph vit William de Caster penché sur son père. Le comte Roland respirait encore, mais il avait les yeux fermés et il semblait bien près de mourir.
Ralph essuya dans l’herbe le sang de son épée et releva sa visière pour boire une chope de bière. Le prince de Galles s’avança vers lui.
–           Comment t’appelles-tu?
–           Ralph Fitzgerald, de Wigleigh, mon seigneur.
–           Tu t’es battu bravement. Demain, tu seras sieur Ralph si le roi daigne m’écouter.
Ralph eut un sourire resplendissant. Je vous remercie, mon seigneur. Le prince lui décocha un gracieux signe de tête et poursuivit son chemin.

Ken Follet              Un monde sans fin              Robert Laffont 2008

J’ai vu Crécy, j’ai visité ce sombre champ de bataille. J’ai fait le tour du vieux moulin de pierre qui marque la place où l’attaque a commencé. Je suis descendu au fond de ce vallon où les dolabres et les hâches d’armes ont si rudement travaillé. Le village est assez pittoresque. J’en ai dessiné l’église, laquelle a vu la bataille. Il y a aussi, au milieu de la place du village, une vieille fontaine romane qui a du étancher bien du sang ce jour-là. Fontaine curieuse et unique pour moi jusqu’à ce jour. Grosses nervures de brique à plein cintre. Piliers trapus en pierre avec chapiteaux sculptés. Trois étages, dont deux sont déformés.

Victor Hugo              Lettre à Adèle. Bernay, 5 septembre 1837

4 08 1347                    Après onze mois de siège, – on y mangeait toutes ordures par droite famine, et il devenait inutile de perdre corps et âme par rage de faim – les Anglais prennent Calais : Édouard III a exigé que six notables lui apportent les clés de la ville nus pieds et nus chefs, en leurs linges draps tant seulement, les harts au col.

Messire Jean de Vienne [le capitaine de Calais] vint au marché et fit sonner la cloche pour assembler toutes gens en la halle. Au son de la cloche vinrent hommes et femmes, car ils désiraient fort entendre nouvelles, eux qui étaient si accablés de famine que plus ne la pouvaient supporter. Quand ils furent tous venus et assemblés en la halle, hommes et femmes, messire Jean de Vienne leur démontra doucement les paroles […] du roi et leur dit qu’il n’en pouvait être autrement et qu’ils eussent sur ce avis et brève réponse. Quand ils entendirent ce rapport, ils commencèrent tous à crier et pleurer tellement et si amèrement qu’il n’est si dur cœur au monde, s’il les eût vus ou entendus, qui n’en eût pitié. Ils n’eurent pour l’heure pouvoir de répondre et de parler, et de même messire Jean de Vienne en avait telle pitié qu’il larmoyait fort tendrement. Un moment après se leva le plus riche bourgeois de la ville qu’on appelait sire Eustache de Saint-Pierre et il dit devant tous ainsi :

–           Seigneur, grand pitié et grand mal ce serait de laisser mourir un tel peuple qu’il y a ici par famine ou autrement quand on y peut trouver autre moyen. Et ce serait grande grâce envers Notre Seigneur à qui pourrait le garder d’un tel mal. J’ai si grande espérance d’avoir grâce et pardon de Notre Seigneur, si je meurs pour ce peuple sauver, que je veux être le premier et me mettrai volontiers en chemise, le chef nu, la hart au col à la merci du roi d’Angleterre.

Quand Eustache de Saint-Pierre eut dit cette parole, chacun en eut pitié ; et plusieurs hommes et femmes se jetaient à ses pieds, pleurant tendrement et c’était grand pitié d’être là et de les ouïr, écouter et regarder. Secondement, un autre très honnête bourgeois et de grande affaire, et qui avait pour filles deux belles demoiselles, s’éleva et dit aussi qu’il ferait compagnie à son compère, sire Eustache de Saint-Pierre. Il s’appelait sire Jean d’Aire. Après, se leva le troisième qui s’appelait sire Jacques de Wissant, qui était riche homme de meubles et d’héritage, et dit qu’il ferait compagnie à ses deux cousins. Aussi fit Pierre de Wissant, son frère, puis le cinquième, puis le sixième ; et là se dévêtirent ces six bourgeois, tout nus en leurs braies et leur chemise, en la ville de Calais, et mirent hart (corde) au cou, comme l’ordonnance le portait, et prirent les clés de la ville et du château, chacun en tenant une poignée. Les six bourgeois s’acheminent ainsi vers le camp royal.

Le roi était à cette heure en sa chambre avec grande compagnie de comtes, de barons et de chevaliers. Il entendit dire que ceux de Calais venaient en l’attirail qu’il avait ordonné et il vint dehors et se tint en la place devant son hôtel et tous ses seigneurs après lui et encore grand foison qui survinrent pour voir ceux de Calais et mêmement la reine d’Angleterre, qui était fort enceinte, suivit le roi son seigneur. Et vint messire Gautier de Mauny et les bourgeois qui le suivaient et il descendit vers la place et s’en vint vers le roi et lui dit :
–           Sire, voici la représentation de la ville de Calais à votre ordonnance.
Le roi se tint coi et les regarda fort cruellement, car il haïssait les habitants de Calais à cause des grands dommages que ce temps passé lui avaient faits. Ces six bourgeois se mirent à genoux devant le roi, et, joignant leurs mains, dirent :
–           Gentil sire et gentil roi, voyez-nous ici six qui avons été d’ancienneté bourgeois de Calais et grands marchands, nous vous apportons les clés de la ville et du château de Calais et vous les rendons à votre plaisir, et nous mettons au point que vous voyez en votre volonté pour sauver le reste du peuple de Calais qui a souffert grand malheur. Veuillez avoir de nous pitié et merci par votre très haute noblesse.
Certes, il n’y eut en la place seigneur, chevalier ni vaillant homme qui pût s’abstenir de pleurer de pitié et qui pût parler. Et vraiment ce n’était pas merveille, car c’est grand pitié de voir hommes de bien tombés en tel état. Mais le roi ne se laisse pas si facilement attendrir : il ordonne qu’on leur coupe la tête. Les seigneurs intercèdent en faveur de ces hommes, mais sans résultat :
–           Ceux de Calais ont fait mourir tant de mes hommes qu’il convient que ceux-ci meurent aussi.
Alors fit la noble reine d’Angleterre [Philippa de Hainaut] grande humilité ; elle était durement enceinte et pleurait si tendrement de pitié qu’elle ne se pouvait soutenir. Elle se jeta à genoux par-devant le roi, son seigneur, et dit ainsi :
–         Ah ! gentil sire ! Depuis que je repassai la mer en grand péril comme vous savez, je ne vous ai rien requis ni demandé ; or, je vous prie humblement et requiers comme don que pour le Fils Sainte Marie et pour l’amour de moi vous veuillez avoir pitié de ces six hommes.
Le roi attendit un peu avant de parler et regarda la bonne dame sa femme qui pleurait à genoux fort tendrement ; cela lui amollit le cœur, car il aurait eu peine de la courroucer au point où elle était ; et il dit :
–         Ah! dame, j’aurais mieux aimé que vous fussiez autre part qu’ici. Vous me priez si fort que je ne vous ose éconduire. Et, bien que j’aie peine à le faire, tenez, je vous les donne, faites-en votre plaisir.
La bonne dame dit :
–         Monseigneur, très grand merci.
Alors se leva la reine et fit lever les six bourgeois et leur fit ôter les cordes d’entour leurs cous et les emmena avec elle en sa chambre et les fit revêtir et donner à dîner tout à l’aise, puis donna à chacun six nobles (pièces de monnaie), et les fit conduire hors de l’armée, en sûreté, et ils s’en allèrent habiter et demeurer en plusieurs villes de Picardie.

Froissart

Dans L’Histoire n° 380 d’octobre 2012, Philippe Contamine, affirme que tout cela est faux, sans le prouver, ce qui est embêtant ; mais il renvoie au livre de Jean-Marie Moeglin – Les Bourgeois de Calais, Albin Michel 2002 -, qui lui, paraît-il , le prouve.

Soldats et bourgeois n’étaient pas toujours les seuls en première ligne. Un petit village des environs de Compiègne, Longueil-Sainte-Marie, dans l’Oise, a connu les exploits de deux paysans, Guillaume l’Aloue et son compagnon, une sorte de géant à la force incroyable, qu’on appelait le Grand Ferré. Ils avaient réuni autour d’eux une troupe d’environ 200 paysans. Les Anglais, qui occu­paient la forteresse de Creil, dans l’Oise, pensèrent faire bon marché de la résistance de ces rustres ; mais, par deux fois, ils furent mis en déroute.

Leurs bras s’élevaient en l’air et puis s’abattaient avec une telle violence qu’il n’y avait guère de leurs coups qui ne fussent mortels.  A la seconde attaque, Guillaume l’Aloue fut atteint mortellement. Le Grand Ferré en redoubla d’ardeur, chargeant les Anglais qui ne lui arrivaient même pas à la hauteur de l’épaule, il brandit sa hache et en assena de tels coups, et si redoublés, qu’il faisait devant lui place nette. Car il ne touchait pas un ennemi, le frappant d’un coup droit sur la tête, sans lui fendre le casque et le renverser lui-même par terre, la cervelle répandue. Or le combat venait de finir et les Anglais étaient mis en déroute. Le Grand Ferré tout en sueur, car il faisait une chaleur excessive, échauffé d’ailleurs par cette besogne, but une grande quantité d’eau froide. Il fut pris presque aussitôt d’un accès de fièvre. Alors, il quitta ses compagnons et, ayant regagné sa chaumière située près de là à Rivecourt, il se mit au lit, se sentant fort malade, non sans toutefois garder près de lui sa hache de fer qui était si pesante qu’un homme ordinaire n’aurait pu qu’avec peine la lever des deux mains jusqu’aux épaules. A la nouvelle de la maladie du Grand Ferré, les Anglais se réjouirent fort parce que, lui présent, nul d’entre eux n’aurait osé se risquer à venir du côté de Longueil. Craignant qu’il ne guérît, ils envoyèrent secrètement douze d’entre eux pour l’égorger dans son habitation. Mais sa femme, qui de loin les vit venir, courut en toute hâte vers le lit où il était gisant et lui dit :

–           Hélas! Ferré, mon bien-aimé, voilà les Anglais et je crois bien que c’est à toi qu’ils en veulent. Que vas-tu faire ?

Mais lui alors, oubliant son mal, se met précipitamment en état de défense et, saisissant sa lourde hache avec laquelle naguère il avait frappé mortellement tant d’ennemis, il sort de son logis et s’en vient en une petite cour d’où, apercevant les Anglais, il leur crie :

–           Brigands, vous êtes donc venus pour me prendre dans mon lit, mais vous ne me tenez pas encore !

Et, s’adossant contre un mur pour ne pas être entouré, il fond impétueusement sur eux et joue de sa hache avec la force et la vaillance des meilleurs jours… Les Anglais s’enfuirent. Mais il s’était échauffé à force de donner des coups. Il but de nouveau de l’eau froide en abondance de sorte que la fièvre le reprit plus fort. Les accès ayant redoublé de violence, le Grand Ferré, peu de jours après, reçut les sacrements et quitta ce monde. On l’enterra dans le cimetière de son village. Il fût bien pleuré de ses compagnons et de tout le pays, car, lui vivant, jamais Anglais n’y aurait mis le pied.

Jean de Venette, carme de Paris

Une autre épidémie de peste noire[1] ravage le pays, apportée de la Mer Noire par les galères génoises : le khan tatar Djanibek assiégeait la colonie génoise de Caffa – aujourd’hui Feodosiya -, en Crimée. Ses troupes ayant été touchées par la peste, il la propagea aux Génois en catapultant des rats – Rattus rattus – contaminés sur leurs navires. La peste vient d’Asie, le principal foyer étant en Chine, dès 1331. On estime la population de l’empire à 125 millions cette année-là ; en 1393, elle n’était plus que de 90 millions. Vers 1338, la peste est attestée sur les plateaux d’Asie centrale et aux environs du lac Baïkal : elle va suivre la route de la soie.

Péra, colonie génoise de Constantinople, a été touchée dès l’été 1347, la Sicile en octobre, Gênes et Marseille en novembre[2], la Sardaigne et la Corse en décembre, Pise et Venise en janvier 1348, les villes du Languedoc en février, Toulouse et Lyon en avril, Barcelone et Valence en mai, Bordeaux et Rouen en juin, Paris dans l’été, qui perdra ainsi près du quart de sa population en 1349.

Les gens n’étaient malades que deux ou trois jours et mouraient rapidement, le corps presque sain. Celui qui aujourd’hui était en bonne santé, demain était mort et porté en terre.

[…] Quand l’épidémie, la pestilence et la mortalité eurent cessé, les hommes et les femmes qui restaient se marièrent à l’envi… Les femmes survivantes eurent un nombre extraordinaire d’enfants… Hélas ! de ce renouvellement du monde, le monde n’est pas sorti amélioré. Les hommes furent après encore plus cupides et avares, car ils désiraient posséder bien plus qu’auparavant ; devenus plus cupides, ils perdaient le repos dans les disputes, les brigues, les querelles et les procès.

Jean de Venette, carme de Paris

6 cardinaux et 93 membres de la cour des papes en Avignon en meurent, mais l’apothicaire du pape Clément VI, en le murant dans sa chambre, le mit à l’abri du fléau. Ce pape aimait Avignon et, un an plus tard, en 1348, acheta la part de la bonne ville qui manquait à la papauté à Jeanne d’Anjou, reine de Naples, comtesse de Provence, pour 80 000 florins, laquelle faisait peut-être une affaire, mais cherchait surtout à se faire pardonner un crime qu’elle n’avait peut-être pas commis, mais que lui imputait la rumeur publique : l’assassinat de son mari André, à Averse, à la veille de devenir roi des Deux Siciles.

Vont s’installer des décennies de disette, rendant les seigneurs, par ailleurs ruinés par les guerres, durs à l’excès avec leurs vassaux : c’est entre un tiers et un quart de la population du royaume qui en meurt ; dans les villes entre la moitié et un tiers, jeunes comme vieux, riches comme pauvres.

La meilleure prévention s’avérera être la fermeture des portes des villes à l’annonce de l’arrivée du fléau. Encore une fois, on ne pourra bien souvent s’empêcher de trouver des boucs émissaires… qui seront les juifs en priorité : 12 000 d’entre eux seront brûlés à Mayence, 40 à Toulon en 1348, près de 900 à Strasbourg fin 1348. La vieille croyance de la punition divine avait aussi la vie dure, celle que plus tard dénoncera La Fontaine : ce Mal que le Ciel en sa fureur inventa pour punir les crimes de la terre.

Le clergé maintient le rituel de la mort, organise des processions et très souvent se trouve au premier rang pour sauver ceux qui peuvent l’être. En Angleterre, le clergé bouscule l’ordre des choses :

La présente pestilence, dont la contagion se répand en tous lieux, a laissé beaucoup de paroisses vides de prêtres. Comme on n’en trouve plus […], de nombreux malades décèdent sans les derniers sacrements. Annoncez à tous que, s’ils sont sur le point de mourir ils peuvent se confesser les uns aux autres, et même à une femme.

L’évêque de Bath and Wells

Puis donc par tous païs une maladie que l’on clame épidémie couroit, dont bien la tierce partie du monde mourut.

Froissart – Rapporté par Saint Genis

Guy de Chauliac, lozérien, médecin du pape Clément VI en Avignon, obtint de ce dernier une mesure alors révolutionnaire, car elle était jusqu’alors limitée à une fois l’an : l’autorisation des faire des autopsies sur les pestiférés à Montpellier pour tenter de comprendre et soigner la maladie.

Les épidémies qu’on avait connu jusque là, n’occupèrent qu’une région, celle-ci tout le monde, celles-là étaient remédiables en quelqu’un, celle-ci en nul

[…] En Avignon, elle fut de deux sortes : la première dura deux mois avec fièvres continues et crachement de sang, et on en mourait dans trois jours. La seconde fut, tout le reste du temps, aussi avec des fièvres continues, et apostèmes et carboncles et parties internes principalement aux aisselles et aines, et on mourait dans cinq jours… Elle occupa tout le monde ou peu s’en fallut, car elle commença en Orient, et ainsi jetant ses flèches contre le monde, passa par notre région vers l’Occident et fut si grande qu’à peine elle laissa la quatrième partie des gens.

La Grande chirurgie. 1363

Le père ne visitait plus le fils
Le fils ne visitait plus le père
La charité était morte
Et l’espérance abattue

Quelle marge de manœuvre restait-il au commun des mortels, sinon ce conseil : Pars de bonne heure, parcours une longue route et ne reviens pas avant longtemps. Les conséquences économiques seront graves : dès lors que l’objectif de chacun est de fuir l’épidémie, si elle n’a pas gagné son village, il n’en bouge plus :

Du drapier au maçon, les maîtres survivants se retrouvèrent sans compagnon, sans valet, sans apprenti.

Jean Favier

Hausse des prix agricoles : le paysage est en place pour les jacqueries à venir : les Jacques de la plaine de France en 1358, les Travailleurs anglais du Kent et de l’Essex en 1381, lesquelles avaient été précédées de celles des Karls de la Flandre de 1323 à 1328.

Henri Mollaret, spécialiste de la peste à l’Institut Pasteur, situe le nombre de morts sur l’Europe, de 1348 à 1350, entre le tiers et la moitié de la population, soit au moins 25 millions de morts, trois fois plus que les soldats tués pendant la première guerre mondiale. Les 3 pandémies depuis le début de l’ère chrétienne auraient tué environ 200 millions de personnes. Si la peste fut aussi meurtrière, c’est parce qu’elle frappait un Occident en général sous-alimenté.

La mort travaillait à grande lame et fauchait sans préférence ni discernement.

Pierre Magnan                    Chronique d’un château hanté           Denoël 2008

Dans cet interminable déroulement, ne se signale qu’un gouffre exceptionnel, visible dès la première observation – un « Hiroshima » , dit Guy Blois : le repli dramatique, l’effondrement de la population française et européenne de 1350 à 1450, sous le triple signe de la famine de la Peste Noire et de la guerre de Cent Ans. A la France comme à l’Occident, il faudra au moins un siècle (1450-1550), voire deux siècles (1450-1650), pour que se guérisse cette blessure profonde, restée longtemps béante : le quart, le tiers, la moitié, parfois jusqu’à 70 % de la population ayant disparu.

Cependant, de 1450 à nos jours, aucune catastrophe de cette fabuleuse ampleur ne se produit plus. La différence est incalculable, la vraie clef d’une explication d’ensemble : 1450 est une coupure comme il n’en existe ensuite aucune autre de pareille signification, dans tout ce que nous connaissons de notre histoire.

[…] Au terme de ce calvaire, la population française est terriblement amoindrie. Si, en 1328, le royaume comptait de 20 à 22 millions d’habitants, acceptons qu’en 1450, il en compte au plus 10 à 12, chiffre supérieur, probablement, à ce qu’il était à l’époque de Charlemagne. Mais  quel recul !

Fernand Braudel, L’Identité de la France.     Arthaud Flammarion 1986

Quelle époque désastreuse que celle dont nous venons de présenter le tableau ! aucun refuge sur la terre pour l’homme paisible ; la guerre, la peste et la famine se suivent sur toute la surface de la terre ; des nuées de sauterelles, durant trois années consécutives, causèrent, en beaucoup de pays, d’effroyables ravages, et furent en France, comme en Allemagne, les messagères des fléaux qui alloient fondre sur les peuples; des secousses répétées de tremblement de terre , des tourbillons de vapeurs mortelles sortis de son sein, précédèrent la peste, et l’occasionnèrent, disent un grand nombre d’historiens : on croit le plus communément, que des vaisseaux marchands en apportèrent le funeste germe en Europe. Ce terrible fléau se promena sur toute la surface du globe, et moissonna, sur son passage, le tiers de la population, dans les campagnes aussi bien que dans les villes ; les animaux de même que les hommes en furent atteints : les grandes cités ressembloient à des cimetières, et les morts étoient traînés au tombeau par les mourans : on ne regardoit le ciel que pour y lire les plus sinistres présages qui aggravoient encore le mal. Dans presque toute l’Asie, les campagncs désertes restèrent sans culture, et la famine fit périr ceux que la peste avoit épargnés ; la contagion étoit générale : pour ne parler que de l’Europe, on compta, dans Londres, cinquante mille victimes de la peste, soixante mille à Florence, quatre-vingts dix mille à Lubeck, plus de soixante mille à Basle : plus de cinq cents morts sortoient, par jour, du seul Hôtel-Dieu de Paris. Venise demeura presque sans habitans ; le nombre des nobles du grand conseil se trouva réduit, de douze cent cinquante à trois cent quatre-vingt. Le doge, André Dandolo, effrayé de la solitude de sa patrie, attira de nouveaux habitans dans Venise, en leur accordant les privilèges les plus avantageux : presque tous les malades mouroient dans l’abandon.

Le sénat de Berne, en Suisse, pour distraire la jeunesse de ces pensées funèbres qui agitoient les cœurs, l’envoya, escortée d’un grand nombre de musiciens, dans la belle vallée de Simmenthal : Que celui qui veut faire pénitence, disoient les jeunes gens, vienne plutôt prendre part à nos festins et se réjouir avec nous d’avoir échappé à la grande mortalité.

Dans plusieurs villes d’Italie, au rapport de Bocace, un grand nombre d’hommes, pensoient que boire, chanter, satisfaire tous ses appétits, et n’avoir ni souci, ni crainte, étoit le meilleur remède qu’on put opposer à la contagion. Cependant, si nous en exceptons ce petit nombre d’exemples, la consternation étoit générale ; les peuples n’avoient les yeux fixés que sur la tombe, et sembloient tous se trouver devant le tribunal redoutable de la divinité ; on n’entendoit de tous côtés que pleurs et gémissemens ; un voyageur isolé étoit regardé comme l’antechrist.

Une terreur religieuse glaça tous les esprits exaltés par le spectacle des calamités publiques ; ils crurent voir dans ces fléaux, les avant-coureurs de la destruction de l’Univers : un passage de l’Apocalypse, faussement interprété, fortifioit ce préjugé superstitieux. Les guerriers uniquement occupés de leur salut, ne songeoient plus à la défense de l’État ; les travaux de l’agriculture furent interrompus ; le bruit de la fin du monde se répandoit en tous lieux ; on n’entendoit plus que des gémissemens et des cris de pénitence ; on ne voyoit de toutes parts que des bandes d’hommes et de femmes qui se flagelloient et se déchiroient le corps; on auroit cru que la trompette fatale, dont le son doit réveiller un jour la cendre de toutes les générations, reténtissoit aux oreilles des peuples.

Mais l’ambition de quelques rois ne parut pas fort effrayée, et ils ne se montraient pas moins attentifs à s’agrandir sur cette terre arrosée de pleurs, et menacée d’une destruction prochaine.

Comme si la peste n’eût pas détruit assez d’hommes, les Juifs furent poursuivis avec acharnement, et l’on imputoit les malheurs de la nature à ces étrangers proscrits, dont le peuple en fureur, brûla une grande quantité, en France, en Allemagne, en Bohême, ainsi qu’en Italie.

Le spectacle que présente l’Egypte ne paroît pas moins lugubre; ce fut, dans cette période, la contrée la plus malheureuse de la terre, sans en excepter la France elle-même ; la peste et la famine désolèrent cette contrée. Les Egyptiens consternés, crurent que des esprits mal-faisans, sortis des ruines des anciennes cités, avoient corrompu l’air : une si grande famine désola l’Egypte que les hommes, dit l’histoire, dévoroient les animaux morts, recouroient aux plus vils alimens, et que des mères mangeoient leurs propres enfans. Traités comme des esclaves par une milice étrangère, accablés par tant de maux, les Egyptiens perdirent jusqu’au souvenir de la gloire de leurs ancêtres.

Il semble que l’Univers vacille et menace ruine ; c’est pourtant, au milieu de ces malheurs, de ces convulsions, que l’homme augmente les moyens de destruction, par l’invention de la poudre et de l’artillerie.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

En ces temps troublés, dans le sud du pays, une personnalité hors du commun, le flamboyant Gaston III, qui se fit appeler Phébus parce que sa chevelure d’un blond roux le couronnait de soleil, ne cesse d’oser, avec un culot qui force le respect :

Gaston Fébus est un incroyable héros médiéval, lettré, d’une audace sans pareil à la guerre comme en politique, follement adonné à la chasse et à l’amour, sans scrupule dans la répudiation de sa femme comme dans le meurtre de son fils, accompli de sa main, mais qui le plongera dans le remords, au moins littéraire, génie militaire, génie artistique, génie financier, Gaston Fébus le démesuré est, deux cents ans avant Henri IV, la première figure légendaire du Béarn. C’est lui qui, à dix sept années de distance, refusera l’hommage au roi de France d’abord, en 1347, au Prince noir, fils du roi d’Angleterre, ensuite, en 1364, affirmant au visage de ces deux rois « qu’il ne tenait son pays de Béarn que de Dieu et de nul homme au monde », et convoquant des notaires pour que cette affirmation inouïe fût consignée pour l’éternité. C’est lui qui construira autour du Béarn un appareil de forteresses sans précédent. C’est lui qui le dotera d’une armée populaire, mobilisable à tout instant et d’une organisation administrative d’avant-garde. C’est lui qui, laissant à sa mort un trésor inouï de plus de 700 000 florins, permettra à ses descendants d’envisager une politique d’indépendance pourvue de véritables moyens financiers, réalité sans exemple à l’époque où la politique des plus grands se nourrit d’expédients.

Le miracle, né de l’histoire et sans doute aussi de la géographie, fut que cette principauté pyrénéenne, prise en tenailles entre l’impérialisme français et l’impérialisme espagnol, « un pou entre deux singes » comme dira le grand père d’Henri IV, puisse au travers des siècles sauver et renforcer son indépendance.

François Bayrou               Henri IV, le Roi libre.    Flammarion. 1994

13 01 1349                  En Flandres, des soviets avant l’heure ? On parle de 6 000 victimes.

Nulle part l’esprit révolutionnaire ne déploya plus d’ardeur mystique, plus d’esprit de propagande internationale, plus d’âpreté dans la poursuite des revendications de classe et de la dictature ouvrière qu’aux Pays Bas. Là, des centaines de milliers d’hommes luttèrent avec une énergie farouche, avec une bravoure extraordinaire que souillèrent de hideux excès, pour le triomphe de leur idéal, contre les nobles, les clercs et surtout les bourgeois. Ils caressèrent la chimère de l’égalité des fortunes et de la suppression de toute hiérarchie, de toute autorité, en dehors de celle des travailleurs manuels. Une première expérience avait déjà été tentée à Ypres et à Bruges (1323 et 1328), à la faveur de la Jacquerie de la Flandre maritime, par deux ouvriers, Guillaume de Decken et Jacques Peit, qui avaient décrété la guerre aux riches et aux prêtres, et fait régner la terreur jusqu’au moment où la bourgeoisie coalisée avec la noblesse, leur infligea le désastre de Cassel [1328]. Une seconde, plus longue grave encore, fut faite par un tribun éloquent et hardi, un grand bourgeois, le drapier Jacques Arteveld. Celui-ci réalisa un moment, par l’entente des classes ouvrières et d’une partie de la bourgeoisie, son plan d’établissement de l’hégémonie de Gand en Flandre, avec l’appui du roi d’Angleterre (1338-1375). Mais il fut bientôt débordé par la démocratie des tisserands, impatients d’établir le gouvernement exclusif de la classe ouvrière. Cette dernière dictature, qui débuta par l’émeute, où périt Arteveld, eut pour moyens l’emprunt forcé, le massacre, les confiscations, le pillage ; elle mit aux prises les ouvriers les uns avec les autres, opposa les foulons qui furent écrasés (2 mars 1345) aux tisserands. Elle finit par la chute de ces derniers (13 janvier 1349), contre lesquels s’étaient unis, princes, nobles, clercs, paysans, bourgeois et petits artisans. Une partie des vaincus émigra en Angleterre, les autres préparèrent leur revanche ; ils la tentèrent en 1359 et surtout en 1378.

Cette fois le mouvement ouvrier gantois faillit avoir en Occident un immense contrecoup,  et y déchainer la révolution internationale. Les meneurs de Gand prétendaient inaugurer une dictature ouvrière sans mélange, spolier et détruire la bourgeoisie, soulever les compagnons contre les patrons, les salariés contre les grands entrepreneurs, les paysans contre les seigneurs et les clercs. On prétendit qu’ils avaient prémédité l’extermination de toute la classe bourgeoise, à l’exception des enfants de six ans, de même que celle de la noblesse.

Prosper Boissonnade                   Le travail dans l’Europe  chrétienne au Moyen Age V°-XV ° siècle. F Alcan Paris 1930

1349                           Philippe VI de Valois, roi de France, achète la ville de Montpellier et son port de Lattes à Jacques III, roi de Majorque. C’est alors un foyer culturel cosmopolite : on y parle hébreu, grec, latin, avec une prédominance de la science et, donc de la langue, arabe. On s’y sentira vite français, au point de nommer un boulevard Bonne Nouvelle, quatre vingts ans après que Jeanne d’Arc ait libéré Orléans. Arnaud de Villeneuve, 1238-1313, y pratique la chimie, dont celle du vin :

Les Vins Doux Naturels [VDN]sont trop souvent nommés à tort vins cuits alors que ces vins sont produits selon la méthode du mutage découverts par Arnaud de Vilanova, Médecin à la cour des Rois de Majorque, Recteur de l’Université de Montpellier et Alchimiste au XIII° siècle, qui consiste à ajouter au cours de la fermentation un peu d’alcool pur au vin afin de stopper la transformation du sucre en alcool et d’obtenir un vin doux grâce à ces sucres résiduels. Non contente de leur apporter de la douceur, cette technique était surtout un moyen de conserver les vins  qui ne tenaient pas lors des transports. Une fois fortifiés, ces vins étaient plus à même de voyager et de vieillir sans le moindre souci.

Dominique Laporte, meilleur sommelier de France

Le 16 juillet, c’est le Dauphiné qu’il met dans son escarcelle ; la Maison de Savoie se tourne alors vers l’Italie, et, en achetant Nice, se donne un débouché maritime. Le terme de Dauphin commença par être, au XI° siècle, le surnom des comtes d’Albon, maîtres du Viennois, qui deviendra, en s’agrandissant, le Dauphiné. A l’origine se trouvait une mère anglaise qui donna à son fils un prénom anglais : Delphin, qui est donc en anglais aussi le nom du plus humain des mammifères marins : en faire un prénom était donc pour ce peuple de marins une forme d’hommage rendu à l’animal. Humbert, véritable panier percé toujours en manque d’argent, mais gardant sa fierté, n’eût plus que son nom à vendre au Roi de France, ce dernier s’engageant à donner ce nom à celui de ses enfants qui hériterait du trône : le premier dauphin est Charles, fils aîné de Jean qui succédera à Philippe VI en 1350, sous le nom de Jean II le Bon.

vers 1350                    Dans l’actuel Pérou septentrional, les Chimús fondent une civilisation vivant d’agriculture intensive – maïs et pomme de terre -. Ils construisent aussi de nombreuses routes, sont habiles dans l’art de la céramique : ce sont les précurseurs des Incas.

25 03 1351                  La tradition chevaleresque connaît l’une de ses dernières manifestations avec le combat des Trente, au cours duquel 30 chevaliers bretons vainquirent 30 chevaliers anglais : l’affaire, qui fit grand bruit, se déroula sur la lande de la Mi-Voie, entre Josselin et Ploërmel. Quand on dit que la perte des traditions peut causer des dommages irréparables… on ne parle pas pour ne rien dire : la mort d’une quarantaine de chevaliers, c’est tout de même moins grave que celle de millions d’hommes. Et ne disons donc pas trop de mal non plus des légendes : il est bien possible que ce soit celle des Horace et des Curiace qui ait inspiré cette tradition chevaleresque.

Nicolas Oresme, fils de paysans normands aisés, publie le Traité des Monnaies : il y est dit  beaucoup de choses qui n’ont guère vieilli :

la stabilité des prix est un impératif, car celui qui investit doit avoir une vue claire de l’avenir. L’augmentation de la masse monétaire est une cause de désordre économique, car elle crée l’instabilité des prix en augmentant leur niveau. La stabilité monétaire ne peut être garantie avec certitude que par l’indépendance de l’autorité monétaire par rapport au roi. Le roi doit résoudre ses problèmes financiers par la fiscalité.

Devenu plus tard évêque de Lisieux, il traduira Aristote, accompagnant sa traduction de commentaires favorables à l’astronomie héliocentrique… de façon suffisamment prudente pour ne pas être inquiété, mais assez claire pour ébranler un des ses lecteurs nommé… Copernic. On est normand ou on ne l’est pas. Charles V, qui l’écouta, fût surnommé le Sage[3]. Charles VI ne l’écouta pas, revenant aux dévaluations et à l’inflation : on l’appela d’abord le Bien Aimé, puis le Fou.

1352                             Une ordonnance de Jean le Bon fait défense à toute personne de préparer tout médicament. Cela va permettre aux communautés d’apothicaires de s’opposer à la vente des drogues de composition illicite par tous les charlatans, guérisseurs et empiriques qui commercialisaient des remèdes sans activité thérapeutique. Seul l’apothicaire pouvait exercer la pharmacie ; chaque médicament, préparé selon la prescription du médecin, était destiné à un malade déterminé ; à coté de ces médicaments « sur mesure » s’étaient constitués des médicaments préparés à l’avance, qui prendront vite le nom de remèdes secrets : leur composition était tenue secrète, car c’était le seul moyen de protéger l’inventeur du produit. Le droit de fabriquer des remèdes secrets n’appartenait à personne, pas plus aux apothicaires qui devaient respecter la prescription médicale et le qui pro quo[4], qu’aux médecins.

1354                               La concertation n’est pas la qualité première de l’archevêque de Narbonne : depuis quelques dizaines d’années a été entrepris la construction de la cathédrale, et on a commencé par le chœur, avec des dimensions impressionnantes : des voûtes de plus de quarante mètre de haut ; mais la construction de la nef impose la destruction partielle du mur d’enceinte de la ville, et cela, les consuls ne peuvent l’accepter : c’est donc l’arrêt de la construction de la cathédrale ; quelques 5 siècle plus tard, quand la croissance de la ville aura mis par terre ce mur d’enceinte, Viollet le Duc tentera de reprendre le chantier, mais ce jour-là, il aurait mieux fait de rester au lit : cela nous aurait évité les vilaines tourelles qui enlaidissent la tentative de construction d’une nef. A l’heure actuelle, l’ouverture du choeur sur la nef a été fermée, et, un espace nommé place de Sainte Eutrope est encadré par la croisée des transepts et 2 chapelles pentagonales de la nef, qui aurait dû en comprendre 10.

1355                              Le gouverneur royal d’Artois autorise les gens d’Aire-sur-la-Lys à construire un beffroi dont les cloches sonneront les heures des transactions commerciales et du travail des ouvriers drapiers, car il convient que la plupart des ouvriers journaliers aillent et viennent à leur travail à des heures fixes.

Rome percevait sa dîme au Groenland : on sait qu’elle avait été payée en 1282, non en espèces mais en nature : défenses de morses et peaux d’ours polaire ; en 1327, on sait encore que le Groenland avait bénéficié d’une remise de dîme de six ans, mais après, il y eut une interruption si longue que Rome monta finalement une expédition qui ne put que constater la disparition totale de la colonie ; déjà, les Vikings avaient subi les effets d’un net refroidissement du climat, isolés sur la côte ouest par les glaces qui encombraient le cap Farewell, au sud de l’île ; de plus, les produits qu’ils exportaient (fourrures, ivoire) avaient perdu peu à peu leurs débouchés. Ils furent peut-être aussi victimes de la peste noire qui décima la colonie, après avoir fauché en 1349 le tiers de la population de Bergen, qui, en Norvège, avait l’exclusivité du commerce avec le Groenland.          Les fouilles effectuées en 1921 par Paul Nordlund mirent à jour des corps étonnamment conservés dans le sol glacé, vêtus à la mode du temps de Charles VII et de Louis XI (1420-1480), dont les squelettes portaient les traces de la dégénérescence : nanisme, débilité osseuse, mortalité infantile, rétrécissement du bassin – signe de stérilité chez les femmes -. Un rapport envoyé de la ville de Gadhar à la cour de Norvège entre 1341 et 1348 est, peut-être, le commentaire le plus éloquent de ces fouilles :

Partout la terre est désertique. La grande église de Vestribygdh fût la cathédrale et le siège de l’évêque.

Les Skraelinjar[5] ont complètement pillé Vestribygdh au point qu’il ne subsiste que chèvre, mouton, vache et veau, à l’état sauvage. Plus un homme, ni chrétien, ni païen. Tel est ce que dit Ivar Bardsen qui administra quelques années l’évêché de Gardhar. Il a tout vu par lui-même […] Attivé à Vestribygdh, il ne trouva absolument personne. […]

On trouve dans un roman de l’entre deux guerres un récit légèrement différent, très plausible lui aussi, encore qu’il taise toute présence autochtone d’eskimos, et le fait qu’avant d’avoir la peau de l’ours et du phoque, on a leur viande :

Eric le Rouge et ses fils, bannis d’Islande, voguèrent longtemps sur une mer embrumée avant de découvrir un pays verdoyant, si ver­doyant qu’ils le nommèrent la Terre verte, le Groenland. Le Gulf stream n’a­vait pas, alors, le même cours qu’aujour­d’hui. Sur cette terre qu’il réchauffait poussèrent des arbres fruitiers, et les pâ­turages y nourrissaient d’immenses troupeaux. Éric et ses fils étendirent leur domaine. Leif découvrit même l’Amérique, où ils songèrent un instant à s’installer. Mais le riche Groënland nourrissait bien la pauvre Islande, et le commerce était florissant. Le Groënland se couvrit alors d’églises magnifiques, dont on découvre peu à peu les restes, ensevelis aujourd’hui sous les neiges séculaires. Deux ou trois siècles plus tard, le Gulf Stream eut un caprice et modifia sa course. Le Groënland se mit à se refroidir. Les arbres disparurent. Les pâturages devinrent moins bons. Les bœufs moururent. Cependant, les Groënlandais se tiraient d’affaire parce qu’ils étaient bons chasseurs de phoques et d’ours blancs, et qu’ils se mirent à échanger les fourrures de ces animaux contre la morue sèche des Islandais. Des navires arrivaient d’Islande une fois l’an, débarquaient leur cargaison de poisson et enlevaient la marchandise. L’opération se faisait toujours sur la même pointe de terre.[…] Puis, une année, il y eut la guerre civile en Islande, et les navires ne partirent pas pour le Groënland. L’année d’après , lorsque les Islandais voulurent reprendre le trafic, ils ne virent pas les gens du Groënland les attendre, comme de coutume, en chantant et ne leur faisant des signaux. Les Islandais débarquèrent et cherchèrent. Ils trouvèrent auprès de l’église les cadavres de toute la population. Les derniers descendants d’Eric le Rouge étaient morts faute d’avoir été ravitaillés…

Maurice Constantin Weyer                 La nuit de Magdalena     Sequana 1933

Le climat s’est réchauffé après le dernier âge de glace, il y a environ quatorze mille ans : la température des fjords du Groenland n’était désormais plus que froide, au lieu de glaciale, et des forêts de petits arbres commencèrent à s’y développer. Mais le climat du Groenland n’est pas devenu stable au cours des derniers quatorze mille ans : il s’est refroidi à certaines époques, puis il s’est radouci. Ces fluctuations climatiques eurent une grande importance pour les colons amérindiens qui peuplèrent le Groenland avant l’arrivée des Scandinaves. Si les espèces animales pouvant être chassées sont peu nombreuses dans l’Arctique – le renne, le phoque, la baleine et les poissons -, ces quelques espèces sont souvent présentes en abondance. Mais il peut arriver que, lorsque l’espèce chassée habituellement disparaît ou migre, les chasseurs n’aient pas la possibilité de se rabattre sur une autre alternative, comme ils peuvent le faire à des latitudes plus basses, où les espèces sont beaucoup plus variées. C’est pourquoi l’histoire de l’Arctique (et celle du Groenland ne fait pas exception) est faite de peuples qui arrivent, occupent de vastes territoires pendant plusieurs siècles, puis déclinent, ou disparaissent, ou sont contraints de modifier leur mode de vie sur une vaste échelle spatiale lorsque les changements climatiques entraînent des changements dans la nature des espèces chassées.

Ces conséquences des changements climatiques sur les chasseurs indigènes au Groenland ont pu être directement observées au cours du XX° siècle. Au début de ce siècle, une augmentation de la température de la mer entraîna la quasi-disparition des phoques du sud du Groenland. La chasse au phoque put reprendre lorsque le climat se refroidit à nouveau. Puis, lorsque le climat connut un fort refroidissement, entre 1959 et 1974, les populations d’espèces migratoires de phoques chutèrent en raison de l’importante augmentation de la glace de mer. Le nombre total de prises effectuées par les Groenlandais autochtones diminua, mais les Groenlandais évitèrent la famine en se concentrant sur les phoques annelés, dont la population demeura constante, car ces phoques sont capables de creuser des trous dans la glace pour pouvoir respirer. Des fluctuations climatiques similaires entraînant d’importants changements dans la nature des espèces chassées ont peut-être contribué à la première colonisation du Groenland par des Amérindiens vers 2500 avant J.-C, à leur déclin ou à leur disparition vers 1500 avant J.-C, à leur retour puis à leur nouveau déclin, et enfin à leur totale disparition du sud du Groenland quelque temps avant l’arrivée des Scandinaves, vers 980. C’est la raison pour laquelle les Scandinaves ne rencontrèrent au départ aucun Indien autochtone, alors qu’ils trouvèrent des ruines témoignant du passage d’anciennes populations. Malheureusement pour les Scandinaves, le climat doux qui caractérisait la période de leur arrivée permit en même temps aux Inuits de se répandre rapidement vers l’est, du détroit de Bering à travers l’Arctique canadien, parce que les glaces qui avaient empêché tout passage entre les îles du nord du Canada pendant les siècles de froid commencèrent à fondre durant l’été, ce qui permit aux baleines boréales, qui constituaient la principale source de subsistance des Inuits, d’emprunter ces passages maritimes de l’Arctique canadien. Ce changement climatique permit aux Inuits de pénétrer le nord-ouest du Groenland en partant du Canada vers 1200, ce qui eut de lourdes conséquences pour les Scandinaves.

Entre l’an 800 et le début du XIV° siècle, les carottes glaciaires nous indiquent que le climat du Groenland était relativement doux, semblable à ce qu’il est aujourd’hui, voire un peu plus chaud. On appelle ces siècles l’optimum climatique du Moyen Âge. Ainsi, les Scandinaves atteignirent le Groenland à un moment favorable à la fauche du foin et à l’élevage du bétail (favorable étant entendu relativement aux moyennes climatiques du Groenland sur les derniers quatorze mille ans). Cependant, au début du XIV° siècle, le climat de l’Atlantique Nord commença à se refroidir et devint plus variable d’une année à l’autre, marquant le début d’une période froide appelée le petit âge de glace, qui dura jusqu’au XIX° siècle. Vers l’an 1420, le petit âge de glace était bien installé, et l’augmentation estivale des glaces dérivant entre le Groenland, l’Islande et la Norvège mit fin à la communication maritime entre le Groenland nordique et le monde extérieur. Ces conditions climatiques froides étaient tolérables, voire bénéfiques, pour les Inuits, qui pouvaient chasser le phoque annelé, mais elles furent défavorables aux Scandinaves, qui dépendaient de la fauche du foin. Le commencement du petit âge de glace participa à la disparition des Vikings du Groenland. Mais on avait déjà assisté à de courtes périodes de froid avant le XIV° siècle, auxquelles les Scandinaves avaient survécu, et il y eut de courtes périodes de réchauffement après le XV° siècle qui ne suffirent pas à les sauver. Aussi la question est-elle plutôt de savoir pourquoi les Vikings n’apprirent pas à s’accommoder du froid du petit âge de glace en observant la manière dont les Inuits relevaient le même défi.

L’environnement du Groenland n’est pas seulement climatique et météorologique, mais également fait d’espèces végétales et animales indigènes. La végétation dont le développement est optimal est confinée dans les régions de climat doux protégées des embruns dans les longs fjords intérieurs des Établissement de l’Est et de l’Ouest, sur la côte sud-ouest du Groenland. Là, la végétation qui pousse dans des zones où le bétail ne vient pas paître varie en fonction de sa localisation. Aux altitudes élevées, où les températures sont froides, et dans les fjords côtiers proches de la mer où la croissance végétale est contrainte par le froid, le brouillard et les embruns, la végétation est essentiellement constituée de laîches, qui sont plus basses que les herbes et dont la valeur nutritionnelle est moindre pour les bêtes. Les laîches peuvent pousser dans ces régions pauvres parce qu’elles sont plus résistantes à la privation d’eau que les herbes, et qu’elles peuvent donc prendre racine dans des graviers dont la rétention d’eau est moindre. À l’intérieur des terres, dans des zones protégées des embruns, les montagnes abruptes et les sites exposés au froid et au vent à proximité des glaciers ne sont quasiment que roche nue dépourvue de toute végétation. Dans les régions moins hostiles de l’intérieur des terres, on trouve essentiellement une végétation de lande constituée d’arbustes nains. Les meilleures terres intérieures c’est-à-dire celles qui sont situées à faible altitude, dont les sols sont de bonne qualité, qui sont protégées du vent, bien irriguées et qui, par leur orientation au sud, bénéficient de plus d’ensoleillement sont faites de zones boisées où poussent de petits bouleaux et de petits saules, ainsi que quelques genévriers et quelques aulnes, qui pour la plupart ne dépassent pas les cinq mètres de hauteur, même si dans les zones les plus privilégiées certains bouleaux peuvent mesurer jusqu’à dix mètres.

Dans les zones où, aujourd’hui, paissent moutons et chevaux, la végétation se présente différemment, comme ce devait déjà être le cas à l’époque des Nordiques. Des prairies humides sur des pentes douces, comme on en voit autour de Gardar et de Brattahlid, sont constituées d’herbes grasses pouvant atteindre trente centimètres de hauteur et parsemées de fleurs. Des petits bosquets de saules et de bouleaux nains que viennent brouter les moutons n’atteignent que cinquante centimètres de hauteur. Dans des champs plus secs, plus pentus et exposés au vent, on trouve des herbes ou des saules nains ne mesurant que quelques centimètres. Ce n’est qu’aux endroits protégés des moutons et des chevaux, comme dans le périmètre autour de l’aéroport de Narsarsuaq, que j’ai pu voir des petits saules et des petits bouleaux mesurant jusqu’à deux mètres, dont la croissance avait été stoppée par les vents froids soufflant d’un proche glacier. Quant aux animaux sauvages du Groenland, ceux qui avaient potentiellement le plus d’importance pour les Nordiques et les Inuits étaient les mammifères terrestres et marins, ainsi que les oiseaux, les poissons et les invertébrés marins. L’unique grand herbivore terrestre indigène du Groenland vivant dans les anciennes régions d’occupation viking (nous ne prendrons donc pas en compte le bœuf musqué vivant à l’extrême nord) est le caribou, que les Lapons et d’autres peuples indigènes du continent eurasiatique domestiquèrent sous le nom de renne, mais qui ne fut jamais domestiqué ni par les Vikings ni par les Inuits. Au Groenland, on ne pouvait voir des ours polaires et des loups que dans les régions situées au nord des colonies Scandinaves. On trouvait aussi du petit gibier : des lièvres, des renards, des oiseaux terrestres (dont les plus grands représentants étaient des oiseaux de la famille de la grouse appelés lagopèdes), des oiseaux d’eau douce (les plus grands étant le cygne et l’oie) et des oiseaux de mer (notamment des eiders et des pingouins, autrement dit des alcidés). Les mammifères marins les plus importants étaient des phoques de six espèces différentes, qui n’avaient pas la même signification pour les Vikings et pour les Inuits, en raison de différences dans leur distribution et dans leur comportement que j’expliquerai ultérieurement. La plus grande de ces espèces était le morse. On trouvait de nombreuses espèces de baleines le long de la côte, et celles-ci furent chassées avec succès par les Inuits, mais pas par les Scandinaves. Les rivières, les lacs et les océans regorgeaient de poisson, et les crevettes et les moules étaient les plus appréciés des invertébrés marins comestibles.

D’après les sagas et les récits médiévaux, aux environs de l’an 980, Érik le Rouge, un Norvégien au tempérament violent, fut accusé de meurtre et exilé en Islande, où il se rendit rapidement coupable de quelques autres meurtres et fut chassé dans une autre région de l’Islande. Là encore, au cours d’une, altercation, il fit quelques autres victimes, et cette fois il fut bel et bien banni d’Islande, pour une durée de trois ans à compter de l’an 982.

Erik se rappela que, plusieurs dizaines d’années auparavant, un certain Gunnbjôrn Ulfsson avait été dévié de sa course par une tempête alors qu’il faisait voile vers l’Islande et qu’il avait aperçu quelques petites îles pelées, dont nous savons aujourd’hui qu’elles sont situées à peu de distance des côtes sud-est du Groenland. Ces îles avaient été à nouveau visitées vers 978 par un lointain parent d’Erik, Snaebjôrn Galti, qui naturellement s’était lui aussi battu avec les membres de son équipage et avait été dûment assassiné. Érik se rendit sur ces îles pour y tenter sa chance, passa les trois années suivantes à explorer la plus grande partie des côtes du Groenland et découvrit de bons pâturages dans les profondeurs des fjords. À son retour en Islande, une condamnation pour une autre violente querelle l’obligea à prendre la tête d’une expédition de vingt-cinq navires qui partit coloniser les terres nouvellement explorées, qu’il appela astucieusement Groenland (le pays vert). Les Islandais ayant entendu dire que de bonnes terres n’attendaient que d’être cultivées au Groenland, trois nouvelles expéditions quittèrent l’Islande au cours de la décennie suivante. Ce qui fait que, vers l’an mil, la quasi-totalité des terres susceptibles d’accueillir une ferme des Établissements de l’Est et de l’Ouest étaient occupées, et que la population Scandinave avait atteint un chiffre dont on estime aujourd’hui qu’il était d’approximativement cinq mille âmes : environ un millier d’individus occupaient l’Établissement de l’Ouest, et l’Établissement de l’Est comptait dans les quatre mille habitants.

Au départ de leurs colonies, les Scandinaves se lancèrent dans des explorations et des chasses annuelles vers le nord en suivant la côte ouest, bien au-delà du cercle arctique. Il est possible que l’une de ces expéditions ait atteint une latitude de 79° Nord, à seulement mille kilomètres du pôle Nord, où l’on a retrouvé, sur un site archéologique inuit, de nombreux objets Scandinaves, parmi lesquels une cotte de mailles, un rabot de charpentier et des rivets de bateaux. Confirmant avec plus de certitude encore ces explorations vers le nord, on a également mis au jour, à une latitude de 73° Nord, un cairn contenant une pierre runique (c’est-à-dire une pierre gravée dans l’alphabet runique norrois) établissant que Erling Sighvatsson, Bjarni Thordarson et Eindridi Oddson avaient érigé ce cairn le samedi précédant le jour des Rogations Mineures (le 25 avril), probablement au début du XIV° siècle.

Les Vikings du Groenland assurèrent leur subsistance en pratiquant à la fois le pastoralisme (élevage d’animaux domestiques) et en chassant des animaux sauvages pour leur viande. Érik le Rouge avait dans un premier temps emporté avec lui du bétail domestique d’Islande, puis les Vikings du Groenland s’habituèrent à consommer de la viande d’animaux sauvages en bien plus grande proportion qu’en Norvège et en Islande, où le climat plus doux permettait aux habitants de satisfaire la plus grande partie de leurs besoins alimentaires uniquement par le pastoralisme et en Norvège par les cultures vivrières.

Les colons du Groenland commencèrent par vouloir élever les mêmes espèces que celles dont se nourrissaient les riches chefs norvégiens : beaucoup de vaches et de porcs, un peu moins de moutons et encore moins de chèvres, sans oublier quelques chevaux, des canards et des oies. Ainsi que permet de le déduire le décompte des os d’animaux identifiés dans les dépotoirs du Groenland datés au radiocarbone sur différentes périodes d’occupation Scandinave, il apparut rapidement que l’élevage de ces multiples espèces, jugé idéal en Norvège, ne convenait pas aux conditions climatiques plus froides du Groenland. Les canards et les oies de basse-cour furent immédiatement abandonnés, peut-être même dès la traversée vers le Groenland : aucune trace archéologique ne permet de dire s’il y en eut jamais sur ces terres. Les porcs trouvaient de grandes quantités de glands à manger dans les forêts de Norvège, et les Vikings appréciaient la viande de porc plus que toute autre, mais les porcs s’avérèrent terriblement destructeurs et peu rentables dans les forêts clairsemées du Groenland, dont ils détruisaient la végétation et les sols fragiles par leurs fouilles. En un bref laps de temps, il n’en resta plus que quelques-uns, s’ils ne disparurent pas totalement. Les fouilles archéologiques, qui ont mis au jour des bâts et des traîneaux, ont montré que les Vikings élevaient des chevaux qu’ils utilisaient comme bêtes de somme. Cependant ils ne les mangeaient pas, car la religion chrétienne l’interdisait, c’est pourquoi on ne trouve que très rarement des os de chevaux dans les dépotoirs. Dans le climat du Groenland, il était bien plus difficile d’élever des vaches que des moutons ou des chèvres, car elles ne pouvaient paître que pendant les trois mois d’été sans neige. Le reste de l’année, il fallait les garder à l’étable et les nourrir de fourrage, dont la préparation devint la principale corvée estivale des fermiers groenlandais. On peut penser qu’il eût été préférable pour les Groenlandais d’abandonner l’élevage de ces vaches qui leur causait tant de travail, et dont le nombre diminua effectivement au cours des siècles, mais les vaches étaient dotées d’un statut symbolique trop important pour qu’elles soient totalement éliminées.

On retrouva donc bientôt à la base de l’alimentation des Groenlandais des races résistantes de moutons et de chèvres, qui étaient bien mieux adaptées aux climats froids que les bovins. Ces bêtes avaient également l’avantage, contrairement aux vaches, de pouvoir creuser sous la neige pour trouver de l’herbe pendant l’hiver. Au Groenland, aujourd’hui, on peut laisser les moutons paître à l’extérieur pendant neuf mois de l’année (trois fois plus longtemps que les vaches) et il ne faut les mettre à l’abri et les nourrir que pendant les trois mois où la couche de neige est la plus épaisse. Sur les sites groenlandais les plus anciens, il y eut au départ un nombre de moutons et de chèvres à peu près égal à celui des vaches, puis ce nombre augmenta dans le temps jusqu’à ce qu’on atteigne huit moutons ou chèvres pour une vache. Quant à la différence entre les moutons et les chèvres, les Islandais élevaient six moutons ou plus pour une chèvre, rapport qu’on retrouva dans les meilleures fermes du Groenland durant les premières années de la colonisation, mais qui évolua dans le temps jusqu’à ce que le nombre de chèvres vienne rivaliser avec le nombre de moutons. Cela était dû au fait que les chèvres, contrairement aux moutons, sont capables de digérer les branchages et les arbres nains qui constituaient l’essentiel de la végétation des pâturages pauvres du Groenland. Ainsi, alors que les Vikings arrivèrent au Groenland avec une préférence pour les vaches par rapport aux moutons et alors qu’ils préféraient encore ces derniers aux chèvres, ce sont les chèvres qui finirent par l’emporter, en raison de leur plus grande adaptabilité aux conditions climatiques du Groenland. La plupart des fermes (en particulier celles de l’Établissement de l’Ouest, qui était le plus septentrional, et dont les conditions étaient par conséquent les plus difficiles) durent finalement se contenter d’élever plus de chèvres, animaux méprisés, et moins de vaches, qui étaient pourtant les plus valorisées; seules les fermes les plus productives de l’Établissement de l’Est parvinrent à satisfaire leur préférence pour les vaches.

[…]     Au cours de l’hiver, les vaches étaient nourries avec le fourrage récolté pendant l’été, et si les quantités n’étaient pas suffisantes, le complément était fourni par des algues qui se déposaient à l’intérieur des terres. Les vaches, n’appréciant pas ce complément, finissaient par diminuer en taille et en poids. Vers le mois de mai, lorsque la neige commençait à fondre et que l’herbe recommençait à pousser, on pouvait enfin sortir les vaches pour qu’elles aillent paître, mais elles étaient alors si faibles qu’elles ne pouvaient plus marcher et il fallait les porter dehors. Au cours des hivers les plus rigoureux, lorsque les réserves de fourrage et d’algues étaient épuisées avant le retour de l’été, les fermiers ramassaient les premières branches de bouleau et de saule du printemps qu’ils faisaient manger à leurs bêtes pour éviter qu’elles ne meurent de faim.

Les vaches, les brebis et les chèvres du Groenland étaient élevées plus pour leur lait que pour leur viande. Après que les bêtes avaient mis bas, en mai ou en juin, elles ne donnaient du lait que pendant les quelques mois d’été. À partir de ce lait, les Scandinaves fabriquaient alors du fromage, du beurre et cette sorte de yaourt appelée skyr, qu’ils stockaient dans de grandes barriques gardées au froid soit dans des torrents de montagne soit dans des locaux de tourbe; ils consommaient ces produits pendant toute la durée de l’hiver. Ils élevaient également les chèvres et les moutons pour leur laine, qui était d’une qualité exceptionnelle car, dans ces climats froids, les moutons produisaient une laine grasse naturellement imperméable. Ils ne pouvaient consommer la viande de leur bétail que lors des périodes d’abattage, en automne notamment, lorsque les fermiers calculaient le nombre de bêtes qu’ils pourraient nourrir pendant l’hiver avec la quantité de fourrage qu’ils venaient de récolter. Ils abattaient tous les animaux restants pour lesquels ils estimaient qu’ils n’auraient pas assez de fourrage. Parce qu’il y avait peu de viande d’animaux d’élevage, presque tous les os des animaux abattus étaient fendus et brisés pour en extraire toute la moelle qu’on pouvait y trouver, pratique bien plus courante au Groenland que dans les autres contrées vikings. On constate que sur les sites archéologiques des Inuits du Groenland, qui étaient de bons chasseurs et qui rapportaient bien plus de gibier que les Vikings, on retrouve beaucoup de ces larves de mouches qui se nourrissent de moelle avariée et de graisse. En revanche elles sont rares sur les sites vikings, où elles ne durent guère trouver de quoi se nourrir.

Pendant la durée d’un hiver groenlandais moyen, il fallait plusieurs tonnes de fourrage pour garder une vache en vie, et beaucoup moins pour un mouton. C’est pourquoi la principale occupation de la plupart des Groenlandais Scandinaves à la fin de l’été consistait à couper, sécher et stocker le foin. Les quantités de foin accumulées à ce moment-là étaient d’une importance capitale, car elles déterminaient le nombre de bêtes pouvant être nourries au cours de l’hiver suivant, mais ce nombre dépendait aussi de la durée de l’hiver, qui ne pouvait être précisément déterminée à l’avance. C’est pourquoi, tous les ans au mois de septembre, les Scandinaves devaient prendre la terrible décision du nombre de têtes de bétail à abattre, en fondant cette décision sur la quantité de fourrage disponible et sur leurs prévisions quant à la durée de l’hiver à venir. S’ils tuaient trop de bêtes en septembre, ils se retrouvaient au mois de mai avec du fourrage inutilisé et un tout petit cheptel, et le terrible regret de n’avoir pas fait le pari de pouvoir nourrir plus de bêtes. Mais s’ils tuaient trop peu de bêtes en septembre, ils pouvaient se trouver à court de fourrage avant le mois de mai, et risquaient donc de faire mourir de faim tout le cheptel.

[…] Fait marquant, le poisson est quasi absent des sites archéologiques scandinaves, bien que les Groenlandais scandinaves aient été les descendants de Norvégiens et d’Islandais, grands pêcheurs et consommateurs de poisson. Les os de poisson ne représentent que 0.1% des os d’animaux retrouvés sur les sites archéologiques des Groenlandais scandinaves, que l’on peut comparer aux 50 à 95% d’os de poisson retrouvés sur la plupart des sites en Islande, au nord de la Norvège et sur les îles Shetland à la même époque.

[…] Personnellement, je préfère prendre les choses telles qu’elles sont : même si les Vikings du Groenland appartenaient à une société de mangeurs de poisson, peut-être ont-ils développé un tabou leur interdisant de la consommer. […] La raison essentielle pour laquelle la viande et le poisson sont si souvent l’objet de tabous tient au fait qu’ils sont plus susceptibles que les aliments d’origine végétale de développer des bactéries ou des protozoaires qui peuvent empoisonner ou parasiter le consommateur. Le risque est tout particulièrement élevé en Islande et en Scandinavie, où l’on emploie de nombreuses méthodes de fermentation assurant la longue conservation de poissons odorants, qui supposent entre autres l’utilisation de bactéries mortelles pouvant être cause de botulisme. J’aime imaginer qu’Érik le Rouge, dans les premières années de la colonisation du Groenland, fut victime d’une terrible intoxication alimentaire suite à la consommation d’un poisson. Sitôt rétabli, il aurait déclaré à qui voulait l’entendre que le poisson était un aliment dangereux et que les Groenlandais ? qui étaient un peuple propre et fier, ne s’abaisseraient jamais à manger la même chose que les Islandais et les Norvégiens, malpropres condamnés à l’ichtyophagie.

[…]     Le Groenland, qui était l’avant-poste le plus lointain d’Europe, resta émotionnellement attaché à l’Europe. Cette attitude serait restée bien innocente si ces liens ne s’étaient matérialisés que dans des peignes à deux rangées de dents et dans la manière dont les bras d’un mort étaient positionnés dans la tombe. Mais cette volonté inflexible d’affirmer une appartenance européenne fut infiniment plus préjudiciable lorsqu’elle conduisit à vouloir à tout prix continuer à élever des vaches dans un climat comme celui du Groenland, à entraîner les hommes qui auraient pu participer aux récoltes de foin à la chasse dans la Nordrseta, à refuser d’adopter les techniques inuits qui auraient pu se révéler très utiles, pour finir par mourir de faim. Pour nous qui appartenons à une société moderne et laïque , il est difficile d’imaginer pourquoi et comment les Groenlandais en arrivèrent à cette dramatique situation. Mais pour eux qui avaient autant le souci de leur survie sociale que de leur survie biologique, il était hors de question d’investir moins dans les églises, d’imiter les Inuits ou de se marier avec eux, car une telle attitude leur aurait fait encourir une condamnation à l’enfer éternel pour avoir simplement voulu survivre un hiver de plus sur terre. Dans cette volonté farouche qu’avaient les Groenlandais de maintenir leur image de chrétiens européens, il est possible d’identifier une des raisons de ce conservatisme évoqué plus haut : plus européens que les Européens eux-mêmes, ils n’eurent pas les moyens culturels de pratiquer les changements dans leur mode de vie qui les auraient aidés à survivre.

[…]      Le rôle majeur dans l’histoire de la disparition des Vikings du Groenland est tenu par les Inuits. Ce sont eux qui marquent la différence essentielle entre l’histoire de la société viking du Groenland et celle de la société viking d’Islande : si, par comparaison avec les Vikings du Groenland, les Islandais profitèrent d’un climat moins rude et de plus courtes routes commerciales permettant d’échanger avec la Norvège, leur plus grand avantage résida néanmoins dans le fait qu’ils ne furent jamais menacés par les Inuits. Dans la pire des configurations, les attaques des Inuits ou les menaces qu’ils firent peser sur les Vikings furent peut-être directement à l’origine de l’extinction de la société viking. Toutefois, les Inuits offraient aux Vikings un exemple de survie, mais ces derniers refusèrent de le suivre.

Aujourd’hui, dans notre représentation, les Inuits sont l’unique peuple autochtone du Groenland et de l’Arctique canadien. En réalité, ils ne sont que le peuple le plus récent d’une série qui, d’après les archéologues, comptait au moins quatre peuples différents dont l’expansion s’était effectuée à travers le Canada vers l’est et qui pénétrèrent au Groenland par le nord-ouest sur une période de près de quatre mille ans avant l’arrivée des Vikings. Ces peuples immigrèrent en plusieurs vagues, ils demeurèrent au Groenland pendant des siècles, puis ils disparurent, nous laissant en héritage l’énigme de leur effondrement. Cependant, nous sommes trop peu renseignés sur ces disparitions lointaines pour qu’elles puissent être étudiées dans cet ouvrage autrement qu’au titre d’arrière-plan permettant de comprendre les raisons de la disparition de la société viking. Bien que les archéologues aient donné à ces lointaines cultures des noms comme Point Independence I, Point Independence II et Saqqaq, selon les sites sur lesquels des objets leur appartenant ont été retrouvés et identifiés, la langue et les noms de ces peuples nous sont à jamais inconnus.

Les prédécesseurs immédiats des Inuits furent un peuple que les archéologues nomment les Dorsets, en référence au Cap Dorset, sur l’île canadienne de Baffin, où furent retrouvés les premiers vestiges de cette société. Après avoir occupé la majeure partie de l’Arctique canadien, ils pénétrèrent au Groenland vers l’an 800 avant J.-C. et s’installèrent pour une période d’environ un millier d’années dans de nombreuses régions de l’île, notamment dans celles du Sud-Ouest qui, ultérieurement, allaient être colonisées par les Vikings. Pour des raisons inconnues, aux alentours de l’an 300, ils disparurent ensuite du Groenland et de la plus grande partie de l’Arctique canadien, pour se retirer vers des régions situées au cœur du Canada. Cependant, vers l’an 700, ils reprirent leur expansion pour s’en aller occuper à nouveau le Labrador et le nord-ouest du Groenland même si, lors de cette migration, ils n’allèrent pas jusqu’au sud, ultérieurement peuplé par les Vikings. Dans les Etablissements de l’Ouest et de l’Est, les premiers colons vikings déclarèrent n’avoir vu que des ruines de maisons inhabitées, des morceaux de bateaux en peau et des outils de pierre dont ils devinèrent qu’ils avaient été abandonnés par des autochtones disparus, vestiges identiques à ceux qu’ils avaient aperçus en Amérique du Nord lors de leur exploration du Vinland.

[…]           Les six colonies vikings de l’Atlantique Nord constituent six expériences parallèles d’établissements de sociétés ayant toutes les mêmes origines ancestrales. Mais elles eurent chacune des issues différentes : les colonies des Orcades, des îles Shetland et des îles Féroé perdurèrent pendant plus de mille ans sans que leur survie soit jamais sérieusement remise en question ; la colonie islandaise, elle aussi, persista, mais eut à surmonter la misère et de graves difficultés politiques ; la colonie viking du Groenland disparut après quatre cent cinquante ans ; et la colonie du Vinland fut abandonnée dès la première décennie de son existence. Ces évolutions différentes sont très clairement liées aux différents environnements des colonies, marqués par quatre variables : les distances à parcourir en mer ou la durée de la traversée en bateau entre ces colonies et la Norvège et la Grande Bretagne ; la résistance qui fut opposée par les indigènes, lorsque les terres étaient habitées ; le potentiel agricole, qui dépendait en particulier de la latitude et du climat local ; et de la fragilité de l’environnement (propension des sols à subir une érosion et risque de déforestation, notamment).

[…]                 De toutes les sociétés européennes médiévales, la société du Groenland viking est celle dont les ruines ont été le mieux préservées, précisément parce que ses sites furent abandonnés en l’état, contrairement à la quasi-totalité des sites médiévaux majeurs de Grande Bretagne et d’Europe continentale, qui continuèrent d’être occupés et qui furent ensevelis sous des constructions postmédiévales.

Jared Diamond                        Effondrement            Gallimard 2005

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[1] Il existe deux pandémies : la peste noire, dite encore peste bubonique, qui se propage par contact cutané : elle peut épargner 10 à 20 % de malades, et la peste pulmonaire, qui se propage par les voies respiratoires : elle n’épargne personne. Chacune des deux peut évoluer en peste septicémique : les bactéries sont alors présentes dans le sang : la mort peut-être foudroyante.

[2] Parmi les victimes, le grand amour de Pétrarque, Laure de Noves.

[3] Sage on veut bien, mais était-il vraiment bien sage, pour construire la fameuse vis du Vieux Louvre, de se faire livrer en provenance du cimetière des Saints-Innocents, dix tombes pour en faire des marches ? De nos jours, on baptise cela profanation. En ce temps là, que pouvait bien être une profanation ?

[4] En latin médiéval, médicament donné, volontairement ou non, à la place d’un autre.

[5] Les indigènes,en l’occurrence les eskimos.


Par l.peltier dans (3 : 1163 à 1522) le 1 décembre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

19 09 1356                 Lourde défaite de Poitiers : le Prince Noir, fils d’Edouard III, capture le roi de France Jean II, qui va être prisonnier à Londres. Son fils, le dauphin Charles a préféré prendre la fuite.

Temps de douleur et de tentation
Âge de pleurs, d’envie et de tourment.
Temps de langueur et de domination,
Âge mineur, près du définement.

Eustache Deschamps

17 10 1356                  Les Etats de Langue d’oïl s’ouvrent à Paris, forts de 800 députés des 3 ordres, mettant sur pied une réforme du gouvernement, stipulant qu’ils instituaient un Conseil de 287 membres chargés de tout faire et ordonner au royaume aussi comme le roi : c’était l’institution d’un régime parlementaire. Etienne Marcel, prévôt des marchands de Paris en est l’un des principaux animateurs. Les Etats de Langue d’oc n’allèrent pas si loin. En mars, le dauphin lâchait du lest, en acceptant le principe d’une réforme administrative, mais il n’y était plus question de conseils issus des Etats pour tenir la monarchie en tutelle.

18 10 1356                Un séisme dont l’épicentre est à Bâle, où l’on compte 300 morts, fait des milliers de victimes en Alsace : on ressentit des secousses à Berne, Zurich, et même Constance en Allemagne. En France, l’Alsace, la Lorraine, la Franche-Comté, la Bourgogne, la Champagne et l’Ile-de-France ont été touchées. À Dijon, les murs du Castrum romain se fissurent, les verrières du palais ducal se cassent. À Metz, Philippe de Vigneulles rapporte que le jour de la Saint Luc en hyveir, fut le tremblement de terre en Mets, tel et si grant que tout crollait en plusieurs lieux par la cité et semblait que les maisons deussent cheoir.

***************

Les tremblements de terre avaient été si violents que pas un seul bâtiment, notamment ceux construits en pierre, n’échappa à une destruction partielle ou totale.

[…] Les secousses se poursuivent dans la même journée et la nuit suivante avec une violence telle que les habitants fuirent la ville, s’installèrent dans les champs, dans les cabanes et les fermes pour de nombreux jours.

Konrad von Waltenkofen Alphabetum Narrotionum1357

Les séïsmologues français estiment aujourd’hui sa magnitude à 6.2, les Suisses à 6.8 ; la France s’inspirera de ces témoignages pour concevoir sa première centrale nucléaire, Fessenheim, à 50 km de Bâle, dont les normes de sécurité devraient lui permettre de résister à un séisme de magnitude 6.7.

1356                            Bertrand du Guesclin est nommé chef de la garnison du Mont Saint Michel. Il était aussi laid que brave, et c’est dire, car de la bravoure, il en avait à revendre. D’ascendance sarrasine, il était devenu si populaire que lorsqu’il fut fait prisonnier des Anglais, toutes les filles de Bretagne filèrent la laine pour payer sa rançon. On serait tenté d’en tirer un conseil : Si vous voulez plaire aux filles et que vous êtes vilain, soyez donc au moins brave. Mais à qui donc le conseil parlerait-il aujourd’hui ? A l’époque la belle Thiphaine Raguenel, astrologue à ses heures, le suivit, qui épousa Bertrand à Dinan en 1360. Il fit construire un bon logis pour sa douce fée au Mont Saint Michel 5 ans plus tard, dont elle ne profita que 8 ans, rendant l’âme pendant que son homme guerroyait en Poitou.

Estoc d’honneur et arbre de vaillance,
Cœur de lion épris de hardiment,
La fleur des preux et la gloire de France,
Victorieux et hardi combattant,
Sage en hauts faits et bien entreprenant …

22 02 1358                  Etienne Marcel et ses 3 000 hommes de la milice parisienne déclenchent l’émeute, suite à l’assassinat le 24 janvier de Jean Baillet, trésorier du duc de Normandie ; Marc Perrin, l’assassin  avait été vite retrouvé par le maréchal de Normandie et les hommes du dauphin, qui l’ont fait exécuter. Etienne Marcel et ses gens investissent le Louvre où ils vont jusqu’à la chambre du Dauphin : Sire, ne vous ébahissez pas des choses que vous allez voir, car elle ont été décidées par nous et il convient qu’elles soient faites : « ces choses » ne sont rien d’autre que l’assassinat du maréchal de Normandie et du maréchal de Champagne,  tous deux familiers du dauphin, dans l’enceinte même du palais ; le dauphin lui-même est coiffé du chaperon rouge et bleu des rebelles… Mais Etienne Marcel a mal estimé la position du Dauphin : il le croit perdu et le laisse quitter Paris : or Charles a tout le pays avec lui, y compris l’allié de circonstance d’Etienne Marcel, le roi de Navarre. La démagogie exercée auprès des Jacquets ne va pas peser lourd vis à vis de la répression qui va faire à peu près 20 000 morts en juin : Etienne Marcel lui-même sera mis à mort le 31 juillet. Le dauphin se montrera très large dans son amnistie.

28 05 1358                Révolte des paysans affamés du Beauvaisis, emmenés par Guillaume Carle : s’émurent menues gens du Beauvaisis, des villes de Saint Leu d’Esserent, de Nointel, de Cramoisy et d’environ, et s’assemblèrent par mouvement mauvais

Grandes Chroniques

Pour la première fois les paysans à bout de misère et de tourments, las de voir des seigneurs fainéants qui ne les protégeaient plus faire la fête sur leur dos, se révoltèrent pour de bon, et brûlèrent les châteaux en égorgeant leurs habitants. La grande Jacquerie (Jacques Bonhomme était le surnom du manant pour les hommes d’armes) éclata au printemps 1358, et se répandit comme la foudre en Beauvaisis et dans l’Amiénois, puis en Champagne et en Ile de France.

Claude Duneton. Histoire de la Chanson Française.               Seuil 1998.

La noblesse était dans la stupeur : les animaux de proie ne seraient pas plus étonnés si les troupeaux qu’ils sont accoutumés à déchirer sans résistance se retournaient tout à coup contre eux avec furie. Presque nulle part les nobles n’essayaient de se défendre : les plus illustres familles fuyaient à dix ou vingt lieues dès qu’on signalait l’approche des Jacques, et voyaient derrière elles remparts et donjons s’écrouler dans les tourbillons de flammes.

Henri Martin. 1810 – 1883 Histoire de France

1 09 1358                       Boniface Rotario, natif d’Asti, arrive au sommet de Rochemelon, 3 538 m, à l’est du Mont Cenis.

1358                               Sambucuccio mène la révolte des Corses contre les Génois : ces derniers n’occupent plus que Bonifacio et Calvi et acceptent que le gouverneur soit assisté d’un conseil composé d’insulaires.

5 12 1360                       Le Roi Jean le Bon vient d’être libéré de sa captivité chez les Anglais moyennant deux fils et un frère laissés en otage: il se trouve donc franc des Anglais, et pour célébrer l’événement, donne ce nom à la monnaie qu’il crée : le Franc, qui aura cours jusqu’au 1°janvier 2002 : il sera alors remplacé par l’Euro. Nicolas Oresme a été l’un des principaux concepteurs d’une réforme financière reposant sur la création de cette nouvelle monnaie, dont le nom signifie aussi qu’elle ne sera pas dévaluée, qu’elle sera franche ; mais cela, c’est une autre histoire.

Mais il se constituera à nouveau prisonnier en janvier 1364 quand son fils, Louis d’Anjou s’enfuit. Il mourra à Londres en avril 1364, quand la moitié seulement de la rançon avait été payée. Le dauphin Charles le remplace avec le titre de lieutenant du roi.

Pétrarque visite la France :

Je pouvais à peine reconnaître quelque chose de ce que je voyais. Le royaume le plus opulent n’est plus qu’un monceau de cendres ; il n’y avait pas une seule maison debout, excepté celles qui étaient protégées par les remparts des villes et des citadelles. Où donc est maintenant ce Paris qui était une si grande cité ?

1360                           Le Français Nicolas de Lynn visite le Grand Nord en bateau. Les Turcs prennent Andrinople, l’actuelle Edirne.

1361                           De 1357 à 1367, Pierre I° est roi du Portugal. Avant le début de son règne, fiancé à Constance de Castille, il s’éprend d’une suivante, Inès de Castro, d’une puissante famille castillane. Son père Alphonse IV et les nobles ne peuvent accepter la situation : Inès est bannie en 1340. Mais la princesse Constance meurt en 1345, et Inès revient auprès de son amant, l’épousant secrètement. Alphonse fait assassiner Inès en 1355. Lui-même meurt 2 ans plus tard : Pierre accède au trône, fait poursuivre les assassins de sa femme, leur fait arracher le cœur avant de les conduire au bûcher. En 1361, il fait exhumer le cadavre d’Inès, le pare d’une robe royale, le coiffe de la couronne, l’installe à ses cotés sur le trône… et fait défiler tous les membres de la cour pour venir baiser la main décomposée de la reine.

1362                          Le français était devenu la langue officielle de l’Angleterre depuis sa conquête par Guillaume le Conquérant : c’en est terminé avec le Statute of pleading par lequel le parlement anglais demande que les procédures légales se fassent désormais en anglais, à cause de l’incompréhension du français.

Les volcans ravagent encore l’Islande :

Le feu jaillit du sol en trois endroits dans le Sud. Il continua depuis les jours du déménagement [fin mai] jusqu’à l’automne, avec de si extraordinaires recrudescences qu’il détruisit tout le district de Litla [aujourd’hui Öræfi] et presque toute la région de Hornafjord ainsi que la région de Lon. Dans cette zone, environ 160 kilomètres furent dévastés. Avec cela, le glacier Knappafell fondit et s’écoula dans la mer. Là où il y avait avant une profondeur d’eau de trente brasses, la pierre, la terre et le sol inculte laissèrent place à des bancs de sable. Deux paroisses entières furent balayées, à Hof et à Raudalæk. Les cendres se déposèrent sur les plaines jusqu’à mi-jambe. Elles formaient d’immenses nuages entraînés par le vent, de sorte qu’on voyait à peine les maisons. La pluie de cendres fut emportée au nord sur la terre ; elle était si épaisse qu’on pouvait y voir des traces. Et il arriva aussi que de gros amas de pierres ponces dérivassent au large des fjords de l’Ouest, si bien que les bateaux pouvaient à peine se frayer un chemin à travers eux.

Annales de l’évêché de Skálholt

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1363                            Le Tyrol, qui faisait déjà partie depuis longtemps du Saint Empire romain germanique, fait partie désormais de l’empire autrichien des Habsbourg. Le Tyrol, c’est la région qui se trouve de part et d’autre du col du Brenner ; et donc cela signifie que cette partie sud du Brenner, l’actuelle région de Bolzano, va devenir autrichienne, et ce jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale, quand elle deviendra alors italienne avec le traité de Saint Germain en Laye…. Parfaite illustration du constat que les montagnes peuvent autant unir les hommes que les séparer. Cinq siècles de culture autrichienne : si l’italien, parlé par 26 % de la population, y est aujourd’hui langue officielle, il partage ce statut avec l’allemand, parlé par 70 % de la population, et le ladin, parlé par 4 % de la population.

1364                            Philippe le Hardi, fils de Jean II le Bon, reçoit le duché de Bourgogne. Vingt ans plus tard, il épousera Marguerite de Mâle, héritière de la Flandre, de l’Artois, d’Anvers et de Malines : et le voilà à la tête de 5 à 7 millions d’habitants sur ce territoire qui va du Rhône aux côtes de la mer du nord et du Jura aux confins de l’Auvergne.

Les habitants des villes de Gand, Bruges, Bruxelles, Anvers sont sans nombre, comme leur richesse et puissance, leur habitude de la marchandise, leur abondance de tous biens […] On y voit convives et banquets plus grands et plus prodigues qu’en nul autre lieu, et toutes sortes de festoiements.

Des chroniqueurs

Quiconque a de l’argent et veut le dépenser trouvera dans la ville de Bruges tout ce que produit le monde entier. J’y ai vu des oranges et citrons de Castille qui semblaient tout juste cueillis des arbres, des fruits et du vin de Grèce aussi abondants que dans ce pays. J’y ai vu aussi des pâtisseries et des épices d’Alexandrie et de tout le Levant comme si on y était ; des fourrures de la Mer Noire comme si elles avaient été confectionnées tout près. Il y avait toute l’Italie, avec ses brocarts, ses soies, ses armures et tout ce qui se fabrique là-bas ; en fait, il n’est aucune région du monde dont on ne trouve ici les productions dans leur meilleur état.

Anonyme espagnol

Il va installer sa cour à Dijon, y attirant nombre d’artistes venus de Flandre. Son fils Philippe le Bon lui donnera un exceptionnel éclat :

Il avait chevelure abondante, front large, teint coloré, regard aigu et fier sous ses sourcils dont les crins se dressaient comme corne en son ire.
Toujours vêtu de noir, très noble de sa personne, très énergique, extrêmement aimable et bien fait, grand et élégant, vif et chevaleresque.

Il faudra attendre sans doute le Versailles de Louis XIV pour retrouver de telles fêtes où la démesure atteint des sommets :

Des fêtes splendides animaient cette cour des Valois de Bourgogne, aussi avides de plaisirs que tous les autres membres de la dynastie. A Marsannay-la-Côte eut lieu, en juillet-août 1443, le pas de l’arbre de Charlemagne. On avait imaginé, au XV° siècle, de renouveler le jeu des tournois en y mêlant des données historiques qui permettaient de déployer tous les fastes du décor et du vêtement : à un arbre, dit de Charlemagne, des écus armoriés avaient été suspendus ; deux lices, l’une pour les combats à pied, l’autre pour les combats à cheval, avaient été aménagées, ainsi qu’une tribune, splendidement décorée, réservée aux spectateurs et surtout aux spectatrices de marque. On y vit les meilleurs jouteurs de l’époque, entre autres ce Jacques de Lalaing qu’on rencontre dans presque tous les tournois célèbres et qui est réputé le bon chevalier : c’est un écuyer du Hainaut qui, à vingt-deux ans, anime les fêtes, joutes, tournois, danses et caroles qui se font à la cour du duc de Bourgogne. Le Livre des faits du bon chevalier Jacques de Lalaing raconte ses prouesses.

La plaine de Chalon-sur-Saône a vu un autre de ces pas d’armes : le pas de la Fontaine aux pleurs. Une image de la Vierge était dressée, au pied de laquelle fut figurée une dame fort honnêtement et richement vêtue… et faisait manière de pleurer tellement que les larmes couraient et tombaient sur le côté gauche où fut une fontaine figurée. Les tentes des chevaliers, les tribunes de ce qu’on appelait la maison des juges – un pavillon où se tenaient les arbitres – s’élevaient alentour. Des combats mémorables s’y déroulèrent, terminés par une étrange procession des jouteurs en costume d’apparat.

Les ducs donnaient aussi des festins splendides, tel celui-ci :

On dîna, raconte un témoin, dans une vaste salle à cinq portes, gardées par des archers vêtus de drap gris et noir (c’était la livrée du duc de Bourgogne). Au milieu de la table s’élevait une église dont le clocher avait cloches sonnantes ; quatre chantres et des enfants de chœur chantaient une très douce chanson. Puis on voyait une grande prairie, des rochers en façon de saphirs, une fontaine. Sur une autre table plus longue et plus large paraissait un pâté dans lequel étaient vingt-huit personnes vivantes, jouant de divers instruments, chacune quand son tour venait, entre autres un berger d’une musette moult nouvelle ; puis le château de Lusignan, les fossés remplis d’eau d’orange, et Mélusine en forme de serpent ; un dessert où des tigres et des serpents se combattaient avec fureur ; un fol monté sur un ours, etc.

Et les plats de rôti étaient des chariots d’or et d’azur ; et l’on voyait quarante-huit manières de mets à chaque plat (service). Pendant le dîner, on entendit jouer l’orgue dans l’église, et, dans le pâté, on entendait jouer du cor, moult étrangement. Et toujours faisaient ainsi l’église et le pâté quelque chose entre les mets…

Mais c’est à Lille peut-être qu’eut lieu le banquet le plus splendide, celui du Vœu du Faisan où fut récitée la Complainte de Dame Église. Au cours du banquet, un faisan fut apporté sur la table, vif et orné d’un très riche collier d’or, très richement garni de pierreries et de perles, sur lequel le duc jura de partir pour la croisade. Rien ne donne mieux l’idée de ce mélange étonnant de prouesses factices, de luxe incongru et d’illusoires combats que ce vœu qui naturellement ne devait jamais être accompli et dont l’objet même, la croisade, n’était guère que pure tradition, l’Occident se trouvant bel et bien impuissant à tenter quoi que ce fut d’utile dans un Orient plus lointain que jamais.

Georges et Régine Pernoud Le Tour de France médiéval                Stock 1983

En Espagne, les aristocrates ont aussi leurs jeux qui ressemblent à nos tournois, mais ils ont adopté d’autres règles : ce n’est pas un homme contre un homme, mais un homme armé contre un taureau : on a là l’ancêtre des corridas.

Giovanni di Dondi termine à Padoue la construction d’une extraordinaire horloge astronomique, au bout de 16 ans de travail.

Charles V commence à constituer une bibliothèque royale dans le château de Vincennes : plus de 1 000 manuscrits qui représenteront le fonds le plus ancien de notre Bibliothèque Nationale.

Dans l’Extrême Orient, la conjuration de tous les Chinois pour chasser les Mongols est couronnée de succès :

En Chine vers l’an 1368, les Chinois songèrent à secouer le jour de la dynastie tartare fondée par Tchin-Kis-Khan, et qui gouvernait l’empire depuis près de cent ans. Une vaste conjuration fût ourdie dans toutes les provinces ; elle devait éclater sur tous les points, le quinzième jour de la huitième lune, par le massacre des soldats mongols, établis dans chaque famille chinoise pour maintenir la conquête. Le signal fût donné de toutes parts, par un billet caché dans les gâteaux de la lune, qu’on avait coutume de s’envoyer mutuellement à pareille époque. Aussitôt les massacres commencèrent et l’armée tartare, qui était disséminée dans toutes les maisons de l’empire, fut complètement anéantie. Cette catastrophe mit fin à la domination mongole ; et maintenant les Chinois, en célébrant la fête du Yué-Ping, se préoccupent moins de superstitions de la lune, que de l’événement tragique auquel ils durent le recouvrement de leur indépendance nationale.

Père Huc, prêtre missionnaire de la congrégation de St Lazare.               Souvenir d’un voyage dans la Tartarie, le Thibet et la Chine de 1844 à 1846

1368-1369                   Charles V réunit successivement une assemblée de 48 notables, puis une assemblée de députés des 3 ordres sur l’affaire d’Angleterre en leur demandant s’ils voient qu’il ait fait quelque chose qu’il n’aurait pas dû, qu’ils le disent, et il corrigerait ce qu’il avait fait. Il recourt au vote de ses conseillers – plus de 200, c’est-à-dire en fait l’ensemble de son administration centrale – pour le choix de ses grands officiers.

La dynastie des Yuan, à la tête de la Chine depuis une petite centaine d’années, cède la place aux Ming, qui vont rester au pouvoir en Chine jusqu’en 1644. Les Yuan auront été constamment trop chinois pour les Mongols, trop Mongols pour les Chinois. Des mouvements religieux avaient encadré les révoltes. Le coup de grâce est donné par Zhu Yuanzhang, un bonze fondateur de la dynastie des Ming, qui avait étudié les techniques militaires mongoles et pris la tête du mouvement des Turbans rouges, dont une des branches provenait de la secte du Lotus Blanc. On dit là-bas que le signal de l’insurrection anti-mongole fut donné le soir de la fête de la mi-automne par des messages dissimulés dans les gâteaux de lune, consommés par les seuls Hans. L’empereur Toghan Temur s’enfuit en Mongolie en continuant à se considérer comme le souverain de la Chine (Yuan du Nord), tandis que Zhu Yuanzhang proclamait de son côté l’avènement des Ming. Les armées chinoises attaqueront la Mongolie en 1380 ; Karakorum, la capitale, tombera en 1388.

Zhu Yuanzhang, devenu l’empereur Ming Hongwu tentera pendant ses 30 ans de règne d’établir une société de communautés rurales auto-suffisantes, sans impératif pour faire affaire avec la ville. La reconstruction de la base agricole chinoise et le renforcement des voies de communications à travers le système militaire des coursiers eurent pour conséquence imprévue une productivité record qui dégagea d’importants surplus agricoles pouvant être vendus sur les  marchés établis tout au long des routes des coursiers : au final, cette surproduction finira par être écoulée en ville !

1371                            Les Turcs s’avancent dans les Balkans en remportant une bataille à Cernomen, sur la Maritza, un fleuve dont l’embouchure est au nord de l’île de Samothrace.

1372                           Création de la Société des moulins du Bazacle, à Toulouse, première société par actions. L’Honor del molis del Bazacle, s’offre pour sa fondation une charte de 3 mètres de long, toujours conservée aux archives.

L’entreprise a toutes les caractéristiques institutionnelles d’une société par actions moderne et sera rapidement imitée par un second moulin toulousain. Les parts sont librement cessibles et la responsabilité des pariers ne peut être engagée au-delà de leur apport initial, dispositions décisives pour attirer les épargnants.

Des statuts succincts sont adoptés en 1417 avant une version exhaustive de 59 articles en 1531. Les pariers, parfois des femmes, exercent tout type de profession et certains sont des investisseurs institutionnels, comme des établissements religieux ou des collèges universitaires. Un collège, qui accueille les étudiants démunis grâce à une dotation notamment investie en uchaux, consacre même un article de ses statuts de 1423 à la gestion de ses parts de moulins.

Chaque année, se réunit le Cosselh general dels senhors paries am gran deliberacio pour discuter des choix importants et élire un trésorier, deux auditeurs des comptes et le conseil d’administration (régence). Composée de huit pariers élus, la régence choisit le dirigeant, les employés secondaires et contresignent tous les contrats. Les régents sont en place pour une année, sauf deux d’entre eux qui sont reconduits une année supplémentaire. En fin de mandat, chaque régent désigne trois successeurs potentiels qui sont ensuite soumis au vote de l’ensemble des pariers.

Ce fonctionnement est similaire à celui des capitouls, les consuls qui dirigent la cité. Depuis le XIIe siècle, à l’image des communes italiennes, les Toulousains jouissent d’une autonomie presque complète. Le comte puis le roi ne disposent que du droit de frapper monnaie et de conscription en cas d’agression de la ville qui, jusqu’à la Révolution, est appelée République toulousaine. Les capitouls, souvent marchands, contribuent à créer un contexte institutionnel favorable à l’activité économique. En tant que tribunal, ils développent un droit local qui autorise le prêt à intérêt, organise la saisie rapide des biens d’un débiteur défaillant et garantissent la liberté contractuelle et les droits de propriété.

Pourquoi ce modèle de société par actions n’a-t-il pas été reproduit au-delà de la ville ? La fiscalité peut avoir joué un rôle. Dans le système féodal, le propriétaire d’un bien versait à son seigneur un cens annuel (comme notre taxe foncière) et un pourcentage du prix (lods) lors d’une vente (comme nos droits de mutation).

En échange de ces redevances, le seigneur (comme l’Etat aujourd’hui) garantit liberté et sécurité dans la jouissance du bien. Le montant du cens étant fixe, il est vite devenu dérisoire avec l’inflation monétaire (comme si votre taxe foncière était toujours du montant fixé en 1811). Variable selon les régions mais toujours fixé en pourcentage, le lods constitue vite le plus rémunérateur des droits féodaux. Dans la coutume de Paris, régissant une large part du territoire, ce droit de mutation était de 20 %, dissuadant les transactions.

A l’inverse, les uchaux n’étaient soumis qu’à un droit de lods symbolique. Dès 1192, ce droit est divisé par dix par rapport à celui fixé en 1182. Le taux tombe à 1/48 en 1248 puis 1/70 en 1474 avec pour motif explicite de faciliter le financement des travaux.

Ces compagnies ne sont pas seulement un premier cas bien documenté de sociétés par actions, elles vont aussi connaître une très longue histoire. Des institutions demeurent actionnaires durant plusieurs siècles alors que les parts des particuliers changent souvent de mains, permettant de suivre les cours des actions sur six siècles.

C’est donc dans sa partie sud et dès le Moyen Age que l’Europe a créé des institutions capables de générer le développement économique. Ces institutions sont encore absentes dans de nombreux pays, les privant d’un moteur de croissance essentiel.

Les Moulins du Bazacle se transforment en société standard puis en producteur d’électricité en 1888 avant d’être introduits à la Bourse de Paris en 1910. Ils restent cotés jusqu’en 1946, lorsque les entreprises d’électricité sont nationalisées pour créer EDF.

David Le Bris, Sébastien Pouget                Le Monde 20 septembre 2014

1373                            Pétrarque est à la veille de sa mort, retiré dans la maison d’Arqua, près de Padoue ; il n’a pas oublié ce qu’est l’invective et en use envers Jean de Hesdin, maître de l’université de Paris, qui s’est attaché à démontrer la supériorité de la France sur l’Italie :

Que le Gaulois dresse à présent l’oreille et que sa crête insolente retombe afin d’écouter non pas éternellement ce qui lui fait plaisir, mais parfois aussi ce qui est vrai.

Il nous faut remercier notre cousin d’Italie d’avoir su diagnostiquer aussi tôt une maladie bien française, dont personne jusqu’à présent n’a cherché le remède, pour la bonne et simple raison qu’elle n’a jamais été perçue comme maladie. Il garde d’autres flèches dans son carquois, et c’est pour l’Eglise :

A la place des apôtres qui allaient nu-pieds, on voit à présent des satrapes montés sur des chevaux couverts d’or. On les prendrait pour des rois de Perse ou des Parthes qu’il faut adorer et que l’on n’oserait aborder les mains vides.

Lettres de la vieillesse

vers 1373                    À la demande de Charles V, Guillaume Tirel, dit Taillevent, écrit le premier livre de cuisine français : le Viandier – du latin vivenda : alimentation en général -.

Saulce Poetevine

Broiés gingembre, girofle, graine de paradis et de vos foies, pain brullé, vin et verjus, et faites bouillir, et de gresse de rost dedans ; puis verssés dedanz vostre rost ou vous dressiés par escueilles.

1375                            Abraham Cresques, cartographe et ingénieur du Roi d’Aragon, réalise à Majorque l’Atlas Catalan, qui se propose de fournir une mappemonde, c’est à dire, une image du monde et des régions qui sont sur terre, ainsi que des diverses sortes d’hommes qui l’habitent.

Il représentait l’univers alors connu sur 12 feuilles montées sur des panneaux pliants. Il ne détaillait ni l’Europe et l’Asie du Nord, ni l’Afrique Australe[6], mais faisait figurer l’Orient et le peu que l’on connaissait de « l’Océan Occidental ». A l’inverse des cartes chrétiennes, l’Atlas catalan est un modèle d’empirisme : il synthétise l’expérience d’innombrables individus, y compris les navigateurs arabes et les plus récents des voyageurs européens, jusqu’alors dispersées dans les différents portulans existants. Les portulans (de l’italien portolano : guide des ports), étaient les premières cartes côtières de la Méditerranée, réalisées par des marins, portatives : confrontées directement à la réalité, elles pouvaient donc être corrigées. Il est agrémenté en marge de plusieurs miniatures, dont la représentation du très grand roi du Ghana avec, dans un cartouche : Ce seigneur noir est appelé Mussa Melly, seigneur des Noirs de Guinée. Ce roi est le plus riche et le plus noble seigneur de toutes ces parties par l’abondance de l’or qui se recueille en ses terres.

1376                            Les Vénitiens font parler la poudre : c’est la première apparition du canon en Occident, sous les remparts de Padoue, … dont les habitants, effrayés capitulent rapidement, dixit M.J. Jondot dans le Tableau des Nations, car d’autres récits en parlent déjà, trente ans plus tôt, à Crécy.

Première apparition de la franc-maçonnerie en Angleterre – freemason – . Les étymologies qui, un temps fleurirent, nombreuses, toutes aussi farfelues les unes que les autres, peuvent se ramener à deux aujourd’hui :

  • Sculpteur, ouvrier privilégié, plus habile que les autres, apte à tailler la freestone, la pierre tendre, sableuse ou calcaire, utilisée pour les croisées à rosace et les voussures des caves, quand le travail de la pierre dure (la roche du Kent) était laissée aux ouvriers moins qualifiés.
  • Homme libre, ouvrier hors du commun, bénéficiant de franchises accordées par l’Église ou par les souverains, libre des obligations d’une corporation ou libre de naissance. Les tailleurs de pierre étaient tenus en haute estime par leurs employeurs -Église ou prince –

Cette franc-maçonnerie, dite opérative : de métier, composée d’artisans maniant truelle, équerre et compas -, s’était organisée et munie de règlements – Old Charges – qui représentent à peu près 150 manuscrits anglais du XIV° siècle au début du XVIII° siècle : on y apprend qu’on se réunissait dans des locaux – loges – près du chantier, sous l’autorité du maître maçon qui formait et soutenait les apprentis qui devaient attendre plusieurs années avant que de devenir compagnon. Loyauté, respect, honnêteté, ardeur au travail : il fallait faire preuve de tout cela si l’on ne voulait pas être mis dehors. Donc pas question alors de cooptation, seul comptait le talent professionnel. En outre, promesse de fidélité était faite au roi et à l’Église, avec obligation d’une pratique religieuse régulière. Ils s’étaient mis sous la protection de quatre saint – le quatuor coronati – quatre maçons romains qui auraient refusé, sous Dioclétien, de construire des temples aux divinités païennes, et, de ce fait auraient été mis à mort en 304 munis de couronnes fixées au crâne par leurs épines.

La diminution des constructions religieuses en Europe entraîna celle des loges opératives, sauf en Écosse et en Angleterre, on ne sait trop pourquoi.

25 10 1379                Lassé du poids des impôts, le peuple de Montpellier prend à partie officiers et receveurs, dont plusieurs furent massacrés sur place : la Male Nuit.

1379                            On ne peut pas dire Gênes et Venise ; il faut dire Gênes ou Venise : ainsi en ont décidé les deux villes : il n’y a pas de place pour deux grands ports en mer chrétienne :

Carlo Zéno, un des plus grands hommes de ce siècle, se distingua dans les diverses campagnes faites contre les Génois et les Padouans ligués. Pisani, autre général non moins habile, relevant la gloire de Venise, s’empara de Cattaro, et ses belles manœuvres militaires furent admirées de toute l’Europe : les Génois animés par l’ambition, combattant pour l’honneur de leur patrie, défirent sur mer les Vénitiens qui, ayant l’injustice d’attribuer leur défaite à Pisani, le dégradèrent, et le mirent en prison.

L’audacieux Carlo-Zéno, pour venger sa patrie , alla porter la guerre dans le golfe de Gênes même, et ravagea toutes les côtes de cette république ; les Génois à leur tour, secondés par les ennemis de Venise, parurent dans le golfe adriatique en 1379), assiégèrent la ville de Chiozza, et s’en rendirent maîtres. Venise eût été perdue, sans l’habileté de Pisani que le doge fit tirer de la prison, en lui disant : Oubliez une disgrâce que la loi et l’usage ont dû vous faire subir ; ne songez qu’à mettre en œuvre tout ce que le ciel vous a donné de talens et de lumières, pour prévenir la chute de cet Etat ; Venise met en vous toutes ses espérances. Le vertueux Pisani oubliant l’injustice de ses concitoyens, répondit avec une magnanimité vraiment romaine : Me voilà prêt à donner ma vie pour le salut de ma patrie. Les Vénitiens, un moment intimidés par le danger, reprirent courage ; tous voulurent combattre. Le doge lui-même, quoiqu’âgé de quatre-vingt ans, monta sur la flotte destinée : Mes enfans, dit ce généreux vieillard , il est temps que nous nous réunissions tous pour combattre des ennemis qui en veulent à notre liberté. Une partie du sénat s’embarqua aussi avec le doge : ce dévouement héroïque sauva Venise. L’intrépide Carlo-Zéno, accouru des mers du Levant, augmenta la confiance générale , défit complètement les Génois, et les força de se rendre à discrétion dans Chiozza. Zéno, Pisani, André Contarini concoururent, avec une égale ardeur, au salut de leur patrie, et les Vénitiens donnèrent. à ces grands hommes les marques les plus touchantes de reconnoissance. Pisani étant mort, ses compatriotes assistèrent à ses obsèques, et honorèrent de leurs larmes la mémoire de cet excellent citoyen. Enfin la paix rendit en 1381 à Venise son ancienne tranquillité, son ancien lustre, mais perdit la ville de Gènes qui, un moment, s’étoit vue maîtresse des destinées de sa rivale. La puissance des Vénitiens alla toujours en croissant ; vainqueurs des Carrares, leurs plus mortels ennemis, maîtres d’un grand nombre de places de la Morée et de l’Albanie, ils reparurent plus formidables qu’auparavant.

M.E. Jondot      Tableau historique des nations. 1808

1380                            Dmitri Donskoï, grand prince de Moscou défait l’armée tartaro-mongole à Koulikovo.

Enfin les Russes commencèrent à respirer, à se reconnaître, en 1380, sous le règne de Dimitri IV, Donski (ou vainqueur sur le Don) qui ranimant le patriotisme de la nation, rassembla une armée contre les Tartares, s’affranchit de leur joug, et répandit la terreur parmi leurs hordes barbares, alors en proie aux discordes civiles : les Russes doivent regarder Dimitri IV, comme le vengeur et le restaurateur de leur empire. Quelque temps après, les Tartares revenus à la charge, en plus grand nombre, vainquirent à leur tour les Russes, s’emparèrent de la ville de Moscou, en égorgèrent les habitans, et réduisirent en cendres cette grande ville qui bientôt se repeupla.

M.E. Jondot      Tableau historique des nations. 1808

vers 1380                   Dans la région de Liège, construction du premier [en occident] haut fourneau permettant de couler la fonte, mélange de minerai de fer, de coke métallurgique et d’un fondant.

Le sport n’est pas encore très répandu mais certains le conseillent déjà :

Exercitez-vous au matin
Si l’air est clair et entérin
Et soient vos mouvements trempés
Par les champs, es bois, es prés
Et si le temps n’est de saison
Prenez l’esbat en vos maisons

Eustache Deschamps

1381                            De 1309 à 1376 Avignon aura été le siège de la papauté… le Palais (neuf, mitoyen du premier) des papes sera construit en 10 ans par le maître d’œuvre Jean de Louvres, venu d’Île de France, pour Pierre Roger, devenu en 1342 Clément VI. Autant le premier palais faisait preuve d’une austérité inspirée de la pauvreté évangélique, autant le second annonçait la Renaissance par son luxe systématique, omniprésent. Matteo Giovanetti et Simone Martini s’adonnèrent avec un grand bonheur à leur art de la fresque. La plus belle et plus forte maison du monde, selon Froissart. C’était plus le palais d’un prince que celui du premier des évêques ; et le palais d’un prince, c’est fait avant tout pour faire de belles et somptueuses fêtes, données pour une cour brillante et avide de plaisirs.

De façon générale, on aura assisté à une recrudescence du népotisme : le pape, les cardinaux, les évêques ont favorisé avant tout leur famille. Le Sacré Collège a été peuplé de parents du pape. Et ces cardinaux, pour la plupart issus de milieux riches, noblesse ou bourgeoisie, ont représenté une capacité financière qui a fait d’Avignon une plaque tournante des marchés financiers.

Cette papauté en Avignon était mal perçue de façon générale : on parlait de captivité de Babylone. Pour les Italiens, Rome sans le pape était une ville décapitée et la gestion temporelle des biens de la papauté, – un territoire qui représentait le tiers de la péninsule italienne, avec au sud les délicates relations avec le royaume de Naples et au nord le duché de Milan, ne pouvait se faire correctement depuis Avignon. De là à dire que les papes étaient ainsi soumis au roi de France, c’était une généralisation hâtive faite surtout par les Italiens que l’on ne vît jamais dénoncer la mainmise sur la papauté romaine par quelques grandes familles que l’on pouvait compter sur les doigts de la main.

Pétrarque s’était placé à la tête des imprécateurs : Avignon, c’est Babylone, l’enfer des vivants, la sentine des vices, l’égout de la Terre, alors que la résidence du souverain pontife aurait du en faire le sanctuaire de la religion.

Nombreux étaient les émissaires qui s’étaient déjà pressés à la cour pour inciter le pape à regagner Rome. Urbain V, rançonné en Avignon par les grandes compagnies – des mercenaires qui n’étaient payés qu’en temps de guerre – était retourné à Rome… où une révolte populaire l’avait contraint à revenir en Avignon, pour y mourir. Sainte Brigitte de Suède avait voulu convaincre son successeur Grégoire XI de reprendre la même démarche… en vain. Seule Catherine Benincasa, 19° fille d’un couple de teinturiers, mantellate [tertiaire des Dominicains], qui va devenir Sainte Catherine de Sienne, y parvint. Accompagné du jeune poète Neri di Landoccio qui faisait partie de la bella brigata [son escorte permanente], elle entreprit le voyage en Avignon où elle fut reçue par Grégoire XI le 18 juin 1376 : elle parvint à le convaincre de regagner Rome : il s’embarqua, subit des tempêtes qui le firent relâcher à Gênes où il reçut d’alarmantes nouvelles de Rome, poussa jusqu’à Sienne où Catherine le persuada de persévérer : il reprit la mer pour entrer à Rome sous les acclamations le 17 janvier 1377. Mais, trop éprouvé, il mourut rapidement.

Mais le pape, avec ses mules, avait changé de maison
Avec ses mules et ses bulles, s’est envolé en direction
D’une ville appelée Rome, où tous les chemins s’en vont
Où parfois s’en vont les cloches quand les cloches ont le bourdon.

Chanson de Jacques Douai. Paroles de G. Montassut, B. Astor

C’est un autoritaire violent qui a succédé à Grégoire XI : Bartolomeo Prignano, un Napolitain, qui va se nommer Urbain VI : les cardinaux prennent peur [ils ont bien raison d’avoir peur : il a déjà tué sept d’entre eux !] au point d’annuler son élection, entachée d’indubitables violences et vices de forme ; il est notoirement très insuffisant, tant à cause de son absence de science que de son manque de sagesse et plus de conscience, dixit le cardinal Pierre Flandrin, et Dietrich von Nieheim, urbaniste, ajoute : il est seul, comme un moineau sur le toit. Ils choisissent à Fondi, le 20 septembre1378, avec un moral rehaussé par plus de 10 quintaux de tomme envoyés par les chanoines d’Abondance, un nouveau pape, Robert de Genève qui devient Clément VII et finit par s’installer en Avignon en avril 1379, quand il réalise qu’il ne pourra occuper le trône pontifical à Rome. C’est le début du Grand Schisme qui prendra fin en 1417 :

Bientôt la Chrétienté se partagea entre urbanistes, partisans du pape de Rome, et Clémentistes, partisans de celui d’Avignon. Si l’empereur traditionnellement lié à la ville de Rome choisit Urbain VI, ses rivaux les Habsbourg se déclarèrent pour Clément VII, tout comme les Ecossais, ennemis de l’Angleterre, tandis que les Flamands, contestataires obstinés dans le royaume de France, furent toujours partisans du pape de Rome. Les rivalités internationales dessinèrent la carte des deux obédiences. Le grand schisme n’est pas né d’un accident. La Chrétienté portait en elle-même les germes de ces divisions. Pourtant, aux yeux de beaucoup, Charles V en choisissant le pape français portait la responsabilité du schisme.

Françoise Autrand Charles VI             Fayard 1986

Le schisme n’est pas une conséquence, l’appendice monstrueux, l’enfant dénaturé d’une papauté avignonnaise en mal des descendance. Il n’y a d’ailleurs aucune rupture fondamentale entre les mécanismes de gouvernement avignonnais et ceux de la papauté réunifiée. En revanche, et c’est là probablement son impact majeur sur l’histoire de l’Europe, le Schisme est le temps où se clôt le grand rêve médiéval d’unité chrétienne, emmenée par un pape oracle des volontés divines (une croyance qu’il était devenu bien difficile d’admettre) le délitement de ce concept ouvrait la porte aux réflexes identitaires des nations et à la compétition des Etats.

Armand Jamme L’Histoire n° 343 Juin 2009

À Rome, nous avons un pape,

Et un autre en Avignon.

Chacun veut être le vrai,

Le monde en est tout troublé…

Mieux vaudrait n’en avoir point

Que d’en avoir deux…

Deux papes, cela ne doit pas être,

Dieu même n’en a voulu qu’un,

Il l’a manifesté dans saint Pierre,

Qui pleurait tant ses péchés,

Comme tant et tant de fois

On peut le lire dans les livres.

Le Christ a donné à saint Pierre

Pouvoir de lier et délier.

Maintenant on lie ici et là.

Vous seul pouvez nous délier, Seigneur

Pierre Suchenwirt, trouvère allemand

 

Il reste que ce grand schisme n’est déploré que par les hauts responsables de l’Eglise et les détenteurs du pouvoir politique : pour le peuple, l’important, c’est d’avoir un curé, un évêque : au-delà, c’est trop lointain pour que le paroissien de base s’en préoccupe. Le comtat Venaissin lui-même restera sous administration pontificale jusqu’à la révolution. François I° accordera à ses habitants la double nationalité (française en plus de la vaticane).

1 03 1382                   Il y a des malentendus entre le jeune – 14 ans – roi Charles VI et son peuple : une ordonnance de 1380 avait fait croire à une suppression des impôts, quand il ne s’agissait que de la suppression des fouages, impôt direct sur chaque feu.

Dès son entrée à Paris le 11 novembre 1380, les choses sont allées de mal en pis entre le roi et ses sujets : agitation et refus de l’impôt dès le lendemain du sacre. Réunion houleuse d’états généraux. Révoltes enfin : révolte et trahison en Flandres, révolte aux lointains confins du Languedoc, révolte au cœur même du royaume, à Rouen, à Paris. Il fallut l’écrasement des Flamands pour que les Français rentrent dans l’obéissance.

Françoise Autrand      Charles VI               Fayard 1986

A la première heure, aux Halles, un percepteur veut faire payer l’impôt à une marchande des quatre saisons, qui se met à crier A bas les impôts. Ainsi démarre l’émeute des Maillotins, ainsi nommés car ils s’étaient vite munis de 2 000 maillets de plomb – une sorte de marteau que le prévôt de Paris avait fait faire pour recevoir des Anglais et qui, n’ayant pas servi, avaient été stockés à l’Hôtel de Ville -. Ils commencent par s’en prendre aux Juifs, aux fermiers des impôts. Ils mettent le feu aux registres du Châtelet, siège de la justice royale. En route pour Rouen, le roi fait demi-tour, et le duc de Bourgogne se retrouve à négocier non avec les émeutiers mais avec les bourgeois qui cherchaient à les manipuler. Les émeutiers reprennent l’assaut du Châtelet pour libérer les rares prisonniers qui s’y trouvaient et, mécontents du résultat, s’attaquent au quartier Notre Dame, siège de la prison d’Eglise, mieux remplie que celle du roi. Le lendemain, c’est au tour des abbayes de recevoir leur visite.

Il faudra attendre le 4 mars pour qu’un accord soit conclu : le roi pardonne, mais les fauteurs de la sédition seront immédiatement châtiés.

De ce jour, quelque chose était brisé entre Charles VI et ses sujets. Le roi avait pu pardonner le refus de l’impôt, et même le meurtre de ses Juifs et de ses officiers que protégeaient la sauvegarde royale, pire encore l’attaque du Châtelet, siège de sa justice. Mais si les Parisiens, bafouant les conditions mises à leur pardon, ne respectent pas sa grâce, aucun dialogue n’est possible. Jusqu’à la fin de l’année, il n’y eut plus entre le roi et la nation, que des paix fourrées, des ruses, de fausses promesses, en attendant qu’après l’échec de sa justice et de sa grâce le roi ne recoure à la force.

Françoise Autrand       Charles VI               Fayard 1986

27 11 1382                 Sur le Mont d’Or, proche du village de Roosebeke, [au sud d’Ostende, à l’est de Calais] emmenés par le connétable de Clisson, les Français défont les Flamands d’Artevelde, qui meurt.

28 02 1383              Jean des Marès, chevalier, avocat du roi au Parlement, conseiller très écouté de Charles V, est prisonnier de Charles VI depuis le 11 janvier. On le sort de sa tour de Vincennes, on l’emmène au Châtelet on le conduit aux Halles où il est décapité. Cette exécution est la dernière de 40 éminents personnages, bourgeois, échevins, juges etc… victimes de la répression royale depuis 40 jours pour mettre Paris au pas.

17 07 1385                Charles VI a 17 ans : il est donc plus que temps de le marier ; c’est Elisabeth, de la famille des Wittelsbach, princes de Bavière qui est l’heureuse élue ; les noces se font en la cathédrale d’Amiens et les français la nommeront Isabeau. Heureuse élue, car pour le roi, – et en cela c’est une exception qui confirme la règle des enfants royaux dont on organisait le mariage parfois avant même qu’ils fussent nés ! – il fallait qu’elle fut en sa plaisance, sans quoi tout serait rompu.

1385                           Les toitures en chaume et en bois sont interdites à Chambéry, pour limiter les risques d’incendie. Annecy fera de même en 1448.

Février/mars 1386    Les conférences entre la France et l’Angleterre, dans une chapelle couverte de chaume près du village en ruines de Leulinghen, entre Calais et Boulogne amènent les deux pays au bord de la paix. La chapelle a été choisie, car exactement à cheval sur la frontière : les deux portes des transepts donnent, l’une sur la France, l’autre sur l’Angleterre : cela simplifie les questions de protocole. Mais les Anglais à qui profite la guerre sauront faire ce qu’il faut pour que tout ce travail n’aboutisse pas : ils iront au plus simple en poussant Richard II vers la sortie. Dieu, que la guerre est jolie et même populaire quand on la fait sur le territoire de l’autre : pillage, rapines vols, viols, tout cela sur le dos de l’ennemi : c’est tout bénef !

1386                         Le prince lituanien Jagellon épouse Hedwige d’Anjou, se convertissant en même temps à la religion catholique : ainsi naît vraiment la Pologne, nouvelle grande puissance en Europe orientale. La dynastie sera au pouvoir jusqu’en 1572. Hedwige, morte prématurément en 1399, avait auparavant préparé la réorganisation de l’Université de Cracovie. Très populaire en Pologne, elle sera canonisée.

A Falaise en Normandie, une truie de 3 ans a mangé un nourrisson. L’extraordinaire dans cette histoire n’est pas qu’elle ait été tuée : un coup de sang bien compréhensible de la part du père de l’enfant, et la relation de cette affaire n’aurait pas franchi les limites du village où elle s’était passée. L’extraordinaire donc, c’est que les choses ne se sont pas passées ainsi : la truie a bien été tuée, mais à l’issue d’un procès en règle, avec jugement et tout et tout : condamnée à être tailladée puis pendue par les jarrets !

Les Suisses ne s’en laissent pas conter et flanquent une rossée à Léopold, duc d’Autriche à Stempach, à son fils deux ans plus tard à Naefels, et encore à Rutile : la tranquillité suisse a été chèrement payée !

Léopold, archiduc d’Autriche, résolu d’écraser la nouvelle confédération helvétique, marcha contre les cantons, à la tête d’une petite armée formée de l’élite de la noblesse allemande. Je serais, dit-il à ses soldats, vainqueur ici, sur cette terre qui m’appartient, ou je périrai avec vous en défendant mes sujets. Les Autrichiens, en bataillons carrés, présentoient à l’ennemi une forêt hérissée de piques ; les Suisses, au nombre de quatorze cents hommes seulement, retranchés à Stempach, non loin du lac de Sursee, étoient près de succomber, lorsque l’un d’eux, Arnold de Vinkelried, nouveau Décius, s’écria : Mes compagnons d’armes, ayez soin de ma femme et de mes enfans, je vais vous ouvrir un passage ; et aussitôt se jetant, tête baissée, au milieu des ennemis, il ménagea effectivement, par cet acte de dévouement, une ouverture à ses compatriotes qui, passant sur son cadavre, enfoncèrent l’armée autrichienne. Léopold aurait pu se sauver ; mais ce vaillant et généreux prince ne pouvant survivre à la perte de tant de seigneurs couchés sur le champs de bataille : puisque tant de braves sont morts, dit-il, je veux mourir comme eux avec honneur ; et aussitôt il s’élança dans les rangs des Suisses où il trouva un trépas glorieux. Les vainqueurs se défendirent avec la même valeur contre le fils de Léopold, à la journée de Naefels, et usèrent toujours de la victoire avec une modération qu’on ne saurait trop admirer. Les habitans de Glaris triomphèrent, près du mont Rutile, d’une armée autrichienne, avec une bravoure qui tient du prodige : ces hommes simples et religieux, étonnés eux-mêmes de leurs succès, en attribuèrent au ciel tout le mérite, et voulurent éterniser leur reconnaissance par de pieuses fondations qui, tous les ans, rassemblent encore les habitans de l’Helvétie. Une paix aussi avantageuse qu’honorable, leur permît bientôt de goûter les douceurs d’une liberté si glorieusement conquise.

M.E. Jondot       Tableau historique des nations. 1808

28 09 1388                Hostiles au comte de Provence, Louis II d’Anjou, bridés par l’importance des ports voisins de Gênes et Marseille, les Niçois transfèrent leur hommage au duc Amédée VII de Savoie. La Dédition de Nice stipule que les princes de Savoie auront à assurer la liberté de communication entre la cité et le Piémont : l’affaire est d’importance, puisqu’il s’agit du commerce du sel : à Nice arrivent les bateaux des salines provençales et languedociennes, et les éleveurs piémontais sont gros demandeurs de sel, pour les salaisons, le beurre, le fromage, l’alimentation animale et humaine, le traitement des peaux. Le col de Tende devient axe majeur, reliant les possessions des ducs de Savoie du Nord au Sud : le grand chemin ducal, décidé en 1610, sera terminé en 1614 : 1,4 m de large sur 230 km et 1 800 m de dénivelé : il verra jusqu’à 80 000 mulets par an !

1388                           Charles VI a 20 ans. Il en avait 12 à la mort de son père Charles V, et ce sont ses oncles, les ducs de Bourbon, de Bourgogne, de Berry et d’Anjou qui, depuis, sont à la tête de l’Etat : il voyait faire à ses oncles choses qui étaient plus au profit d’eux et d’autres particuliers que du bien public, écrira Juvénal des Ursins, son chroniqueur. Il les remercie.

Le portrait suivant ne laisse rien augurer des lugubres années à venir :

Philippe de Mézières écrit dans Le Songe du Vieil Pèlerin que Charles a belle forme humaine ; il est sain, bel, fort, droit et léger. Il est bien pourvu de mémoire et d’intelligence. Il ne jure pas mais laisse trop ses familiers jurer en sa présence, sans frein et sans vergogne. [cela, c’est pour Clisson, un breton qui a reçu le titre de connétable à la suite de du Guesclin]. Il ne s’intéresse guère à l’astrologie la sorcellerie, la magie, mais doit bien s’en garder. [Cela, c’est pour Louis, le frère du roi]. Son défaut , c’est de passer la nuit à la fête et à la danse, après sa dure journée de travail et de manquer de sommeil. Déjà, il souffre d’insomnies. Et puis il y a les femmes. Philippe a beau lui recommander de boire l’eau de sa propre citerne et de s’enivrer saintement des belles mamelles d’Isabeau, Charles aime trop la compagnie des autres, des belles femmes estranges et le vieux maître doit lui répéter que, dans cette délicate affaire, on ne peut mieux avoir la victoire que fuir.

Françoise Autrand      Charles VI        Fayard 1986

Vint alors le temps, 4 ans, des Marmousets – pour reprendre le surnom dont Michelet a jugé utile de les affubler -. Le mot recouvre plusieurs réalités, dont la plus commune serait un synonyme des grotesques que l’on mettait aux toits des maisons, aux meubles, dans l’orfèvrerie. Les Marmousets étaient en fait les anciens ministres de Charles V, remerciés par ses oncles à la mort du roi. Ce ne sont pas des princes, ce ne sont pas de simples fonctionnaires, ce sont des familiers de la maison du roi. Ils ont le sens de l’Etat, ils ont une idée précise de ce qu’il faut faire et ce sont eux qui vont mettre en place une administration rigoureuse et impartiale, et c’est à la cour d’Avignon qu’ils sont allé prendre leurs idées d’un Etat moderne.

15 06 1389                Lazare, prince de Serbie, s’est allié à Tvartko, prince de Bosnie et aux Croates pour arrêter la marée turque ; en vain : ils sont écrasés, à Kosovo, au Champ des Merles au nord de Skoplié. 70 ans plus tard, c’en était fait du premier état serbe : la Bulgarie et la plus grande partie de la Serbie étaient aux mains des Turcs, à l’exception de la Croatie et de la Slovénie, qui appartenaient à la Hongrie, et de la Dalmatie, partagée entre Venise et la Hongrie : seule Raguse – Dubrovnik -, gardait intact l’héritage de la culture slave du sud médiéval. La défaite de Kosovo et la mort du prince Lazare prendront rapidement la première place au sein du panthéon du nationalisme serbe.

1390                           L’empire de Tamerlan est à son apogée : il couvre tout l’Iran actuel et déborde largement à l’est et à l’ouest : mais cela ne représente déjà plus que le quart de l’empire de Gengis Khan et à sa mort en 1405, l’empire n’était plus qu’un souvenir. Infatigable batailleur, Temur-Leng – Temur le Boiteux, (des suites d’une blessure à la jambe droite) – ne pérennisera aucune conquête :

Bagdad, Brousse, Saraï, Qarachahr, Delhi seront par lui saccagées, mais il n’abattra ni l’empire ottoman, ni la Horde d’Or, ni le khanat de Mogholistan, ni le sultanat indien, et même les Djelair d’Iraq Arabi se relèveront chaque fois après son passage. Aussi a-t-il dû conquérir trois fois le Khârez, six ou sept fois l’Illi (sans jamais y parvenir autrement que pour la durée de la campagne), deux fois la Perse orientale, s’y reprendre à trois fois pour soumettre la Perse occidentale, faire deux campagnes de Russie, etc…

René Grousset

Il prendra tout de même le temps de faire construire dans sa capitale de Samarkand la plus grande mosquée d’Asie Centrale, Bibi Khanum : 167 mètres de long sur 109 de large, et son tombeau, le Gur-Emir, est un des plus grands monuments de l’art islamique.

La chrétienté trembloit au nom de Bajazet ; ce prince était au comble de la gloire et de la prospérité, lorsqu’un autre conquérant vint lui arracher ses conquêtes, l’honneur, la liberté et la vie.

C’étoit Timur-Lenck ou le boiteux, plus connu sous le nom de Tamerlan. […] À la tête d’une armée mogole, il avoit déjà conquis la Perse, et mis fin à la dynastie fondée dans Bagdad par Holagu, un des fils de Gengis-Kan. Les rois de Perse de cette dynastie conquérante, la plupart se plongèrent dans la mollesse, et leur histoire se borne à une simple nomenclature de crimes hideux. On vit, comme au temps des Sassanides des fils égorger leur père, afin de régner plus promptement, et les parricides recevoir bientôt après, le juste prix de leur scélératesse.

Tamerlan, zélé pour la religion musulmane, animé d’un zèle barbare poursuivit les anciens Perses, adorateurs du feu, et les extermina dans tous les lieux où il put les rencontrer. Ceux de ces infortunés proscrits qui purent échapper au glaive des Tartares, allèrent chercher un asile dans l’Indostan, où l’on en trouve encore aujourd’hui un grand nombre qui, sous le nom de Guèbres, Parsis, ou Gaures, vivent méprisés universellement des Indiens idolâtres.

De tous les peuples qui lui opposèrent quelque résistance, les Géorgiens commandés par une femme non moins courageuse que criminelle, déployèrent le plus de bravoure ; mais ils furent vaincus près de Teflis, et Tamerlau fit mettre à mort deux rois de ce pays (1394). Il subjugua l’Inde, détruisit toutes les pagodes, extermina tous les fakirs païens, ordonna, en un seul jour, le massacre de cent mille Indiens ses prisonniers, et dans la ville de Delhi, fit périr tous les adorateurs des idoles, contre lesquels cet homme se sentoit une haine invétérée.

Bajazet lui-même irrita par son orgueil ce terrible conquérant qui, maître du plus puissant empire de la terre, et d’ailleurs sollicité par Manuel-Paléologue, accourut à la tête d’une armée victorieuse, et se jeta sur le territoire des Turcs. Les deux peuples en vinrent aux mains dans les plaines d’Angonry (autrefois Ancyre), déjà célèbre par une grande bataille livrée du temps des Séleucides, deux siècles environ avant l’ère chrétienne. Trois cent quarante mille hommes restèrent, dit-on, sur le champ de bataille, du côté des Turcs (1402), et tous les janissaires périrent.

Les Tartares ayant l’ait prisonnier Bajazet Ier, le conduisirent devant leur kan qui, à l’aspect du prince vaincu, se mit à rire :

  • II n’est pas d’un grand cœur, dit Bajazet, d’insulter un malheureux.
  • Je n’insulte point à ton état, répondit Tamerlan, mais je ris de ce que la fortune a partagé l’empire du monde entre un borgne comme toi, et un boiteux comme moi.

Bajazet, qu’un pareil compliment égayoit fort peu, répliqua fièrement à son ennemi :

  • Profite de ta fortune, et ne te mêle point de me donner des leçons.

Le vainqueur fit renfermer, comme un animal, son prisonnier dans une cage de fer : l’infortuné Bajazet ne put survivre longtemps à cet excès d’humiliation, de barbarie, et se cassa la tête contre les barreaux de sa cage. On ne sait pour quelle raison des historiens essaient de révoquer en doute ce trait de férocité de la part de Tamerlan comme s’il n’eût pas déjà fait ses preuves, et donné des gages suffisans de sa cruauté.

En traversant la Phénicie, le féroce conquérant qui affectoit des sentimens religieux, voulut gravir lui- même jusqu’au sommet du Liban, et passa un jour et une nuit en prière, au pied des cèdres de Salomon, arbres révérés dans tout l’Orient, comme les plus anciens monumens du monde. Quoique ennemi déclaré des chrétiens, le kan des Tartares ne put se défendre d’un certain sentiment de vénération à la vue des solitaires d’un couvent, qui le reçurent les yeux baissés, et dans l’attitude d’hommes entièrement morts au monde. Le vainqueur de Bajazet, frappé d’une scène si nouvelle pour lui, les honora des plus grandes marques d’affection, assista à tous leurs exercices de piété, et leur prodigua tous les éloges imaginables.

Une cruauté d’un raffinement aussi rare qu’affreux, ternit les exploits de Tamerlan, et l’éclat de quelques bonnes actions. Les mamelucs circassiens d’Egypte arrêtèrent la marche de ses troupes victorieuses : heureusement pour les chrétiens et pour les Turcs, il quitta l’Asie mineure, et se dissipant comme un affreux météore, s’enfonça dans la Tartarie pour aller conquérir la Chine mais la mort le surprit en route, à l’âge de quatre-vingt ans Avant d’expirer, il parla en ces termes à ses principaux officiers :

Me voici enfin arrivé au terme fatal où toute puissance et toute grandeur humaine doivent finir … Je n’avois désiré la vie que pour une entreprise méritoire, Dieu en dispose autrement… J’ai toujours protégé le foible contre les puissans ; j’ai puni le crime et récompensé la vertu

C’est ainsi que ce barbare, à l’approche de la mort, se déguisoit à lui-même l’horreur de ses injustes exploits et de ses massacres : c’est ainsi qu’il s’adressoit à un Dieu vengeur de tant de nations détruites par le fer et par la flamme : il étoit, quelquefois, humain par caprice. Un jour il demanda à un poète :

A quel prix me mettez-vous?

A quatre-vingts aspres,- répondit cet homme. Tamerlan reprit :

Votre estimation n’est pas juste, le linge seul dont je suis ceint en vaut autant. Ahmedi, c’étoit le nom du poête, repartit :

Je parle aussi de ce linge, car pour votre personne, elle ne vaut pas une maille.

Tamerlan étoit un fanatique, un enthousiaste, un illuminé, ou qui du moins feignoit de l’être. […] Cependant il étoit très spirituel : le même homme qui éleva des tours avec des prisonniers vivans, entassés symétriquement les uns sur les autres, composa des ouvrages remarquables pour le bon sens, la finesse, et quelquefois la délicatesse des pensées : aucun prince n’eut la repartie plus vive, ni des saillies d’esprit plus agréables ; c’étoit un tigre à demi civilisé. Les troupes de Tamerlan remuant, si je puis m’exprimer ainsi, les cendres de l’Asie, achevèrent de défigurer le tableau des merveilles que l’art, depuis tant de siècles, y avoit rassemblées.

A peine ce conquérant eut les yeux fermés, que la discorde mit les armes entre les mains de ses fils, et la guerre civile affoiblit le vaste empire formé subitement sur les ruines de l’Asie. Jehan-Ghir, l’un d’eux, fixa le séjour de l’empire dans l’Indostan.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

5 08 1392                 Charles VI relève à peine d’une méchante fièvre autour de Pâques ; il emmène son armée mettre à la raison de duc de Bretagne qu’il soupçonne de protéger Craon, présumé coupable de la tentative d’assassinat de Clisson, son connétable. Il chevauche dans la forêt du Mans :

Comme il traversait ainsi la forêt, un homme de mauvaise mine sans autre vêtement qu’une cotte blanche, se jette tout à coup à la bride du cheval du roi, criant d’une voix terrible : Arrête, noble roi, ne passe pas outre, tu es trahi !

On lui fit lâcher la bride, mais on le laissa suivre le roi et crier une demi-heure.

Il était midi, et le roi sortait de la forêt pour entrer dans une plaine de sable où le soleil frappait d’aplomb. Tout le monde souffrait de la chaleur. Un page qui portait la lance royale s’endormit sur son cheval, et la lance tombant, alla frapper le casque que portait un autre page. A ce bruit d’acier, à cette lueur, le roi tressaille, tire l’épée, et, piquant des deux, il crie : Sus, sus aux traîtres ! ils veulent me livrer ! Il courait ainsi l’épée nue sur le duc d’Orléans. Le duc échappa, mais le roi eut le temps de tuer quatre hommes avant qu’on pût l’arrêter. Il fallut attendre qu’il se fut lassé ; alors un de ses chevaliers vint le saisir par derrière. On le désarma, on le descendit de cheval, on le coucha doucement par terre. Les yeux lui roulaient étrangement dans la tête, il ne reconnaissait personne et ne disait mot.

Michelet

Transporté à l’abbaye du Mans, puis au château de Creil, il va se rétablir lentement, grâce aux soins attentifs de maître Guillaume de Marcigny… de quoi s’agissait-il vraiment ? Nul ne le saura jamais. L’accident avait été sévère, et tout le pays l’avait perçu comme tel…. Sa mère Jeanne de Bourbon, avait souffert de maladie mentale, mais avait guéri…

1392                           Un bourgeois parisien rédige Le Ménagier de Paris, traité de morale et d’économie domestique, y compris les premières recettes culinaires raisonnées ; il ne sera publié qu’en 1846. L’homme, beaucoup plus âgé que son épouse, s’était mis en tête de rédiger à son intention un petit traité comportant tout ce que doit savoir une maîtresse de maison ; on peut lire en sa dédicace ces mots qui sont d’un sage : ainsi l’homme que vous épouserez après moi pourra-t-il m’être reconnaissant.

Sa cuisine fait grand usage d’épices : celles de chez nous : persil, cerfeuil, fenouil, thym, romarin, sarriette, marjolaine, épinards, verjus [en place du citron de nos jours, extrait de l’oseille broyée ou du bourgeon et de la tige de vigne jeune et tendre]… et celle d’orient : gingembre, cumain, girofle, poivre, muscade …

Les procédés de conservation se limitent aux pâtés, pour lesquels on fait grand usage de gelée ; pour le reste, on se nourrit au rythme des saisons, consommant ainsi beaucoup de poissons d’eau douce, en raison du nombre de jours maigres prescrits par l’Eglise. Dans les viandes domine le porc et le gibier : sanglier, cerf, lièvre. Il y a peu de lapin. Et parmi les volailles, surtout les cygnes, les paons et beaucoup d’oiseaux : héron, bécasse, poule d’eau, caille, grive, becfigue.

Pour un festin, il donne un exemple :

  • Première assiette : vin de grenache et rôties, pâté de veau, pâté de pinperneaux (petite anguilles), boudin et saucisses.
  • Seconde assiette : civet de lièvre, pois.
  • Troisième assiette : rôtis de lapin, de perdrix, de chapons, bars, carpes, etc …
  • Quatrième assiette : oiseaux de rivière, riz, anguilles.
  • Cinquième assiette : pâté d’alouettes, rissoles, flan sucré.
  • Sixième assiette : poires et dragées, nèfles et noix pelées, hypocras et oublies.

28 01 1393               Charles VI organise un bal à l’Hôtel Saint Pol, demeure royale, – aujourd’hui quai des Célestins – pour le remariage d’une demoiselle d’honneur de la reine Isabeau de Bavière. Pour mettre un peu d’animation dans ce charivari – c’est le nom de la fête donnée en cette occasion en Bavière – bien codifié, Charles VI et quatre de ses amis décident de se déguiser en sauvage lors du bal costumé : ils s’enduisent donc de plumes et de poils d’étoupe qu’ils font tenir avec de la poix, et pour en rajouter à l’authentique, ils s’enchaînent. Les farceurs dansent frénétiquement depuis un moment quand le duc d’Orléans, frère du roi et le duc de Berry, de retour d’un début de soirée déjà arrosé, s’approchent des sauvages pour essayer de voir leurs bobines à l’aide d’une torche… qui enflamme la poix qui faisait tenir tout le déguisement. Le roi déjà fragilisé par la crise de la forêt du Mans en sortira vivant grâce au réflexe de sa tante Jeanne de Boulogne, duchesse de Berry qui l’enveloppe de ses très nombreux jupons, sans dommage apparent, prenant soin d’aller tout de suite rassurer la reine, mais l’accident avait sans doute agrandi quelque peu les premières fêlures. Un autre parvient à se déchaîner et se jettera dans un cuvier, mais les trois autres mourront de leurs brûlures au bout de 3 jours.

Un charivari n’est pas affaire innocente. La mariée avait déjà usé 2, peut-être 3 maris, et l’usage était de tourner en ridicule ces énièmes noces par un charivari, qui, pour l’Eglise, étaient une injure au sacrement du mariage, un véritable sacrilège, faisant de l’homme une bête surgie du fond des âges. Ce ne peut être que le fait de dépravés. L’affaire passera à l’histoire sous le nom de Bal des Ardents.

Cinq mois plus tard, la folie de Charles deviendra chronique, les périodes de crises alternant avec celles de rémission pendant lesquelles ils retrouvait tous ses esprits. La folie du Roi est perçue comme un désamour de Dieu pour la France :

Par nos péchés si porte la penance
Notre bon roi qui est en maladie.

Christine de Pisan

Veuve à 26 ans, avec trois enfants à charge, la mort de son mari fit d’elle une étrangère à part entière, [née à Pisano, village proche de Bologne, elle était italienne] ne bénéficiant plus d’aucun appui à la cour, où son père avait exercé officiellement la profession de médecin, officieusement celle de devin ; bien au contraire… elle connut le dénouement au cœur de la guerre entre Armagnacs et Bourguignons, et il lui fallut vivre de ses talents littéraires, ce qui finit par lui attirer reconnaissance, surtout de la part de ceux qu’insupportait la suffisance de l’auteur à la mode : Jean de Meung avec son Roman de la Rose, qu’elle avait copieusement égratigné. Étant toute sa vie restée une étrangère, elle ne devait pas se sentir beaucoup d’atomes crochus avec les imbéciles heureux qui sont nés quelque part, chers à Brassens, et préférais s’évader bien loin :

Je fus au pais de Brachyne

Où les gens sont bons par nature

Et ne font pechie ne leidure

[Stefania Sandrelli réalisera en 2009 un très beau film avec sa fille dans le rôle de Christine, étrangement absent des écrans français.]

Charles VI publiera une ordonnance par laquelle il confie la régence à son cher et très aimé frère Louis duc d’Orléans, comte de Valois et de Beaumont, tant pour le bien, sens et vaillance de lui comme pour la très singulière, parfaite loyale et vraie amour qu’il a toujours eue à nous et à nos enfants.

Mais ce frère sera jugé trop jeune et la régence échoira aux oncles qu’il avait voulu évincer 5 ans plus tôt, les ducs Jean de Berry et Philippe le Hardi.

30 06 1394                             L’Université de Paris veut peser dans l’arbitrage sur le choix à faire entre les deux papes : Clément VII – Robert de Genève – en Avignon, Boniface IX – Pietro Tomacelli – à Rome :

Il n’y a rien que les belles consciences n’affectionnent tant que de jouer un rôle sur le devant de la scène du monde. Dès qu’une plaie s’ouvre quelque part, elles s’y mettent aussitôt à fourmiller. C’est leur façon de briller. Leur haute autorité morale se rengorge et se nourrit de la confusion et de la faiblesse des pouvoirs constitués, en l’occurrence, cette année-là, deux papes rivaux et un roi, le malheureux roi de France Charles VI qui ne gouverne plus qu’à éclipses entre deux accès de folie. Se substituer aux pouvoirs établis et leur imposer le recours de leur propre vérité, resplendissante et infaillible, est la félicité suprême des belles consciences. Chacune d’entre elles, si médiocre soit-elle, pourvu qu’elle ait chanté sans se tromper de chorale, peut s’en gargariser de gloire. Sur la plaie ouverte et palpitante du Grand Schisme, elles vont accourir de partout et bientôt grouiller comme des mouches dans le bourdonnement incessant et infatué de doctes et solennelles sessions. Ainsi entre en scène l’Université de Paris.

L’Université de Paris offre en effet, à cette époque, la plus puissante et la plus représentative concentration de belles consciences qui puisse se trouver en Occident. Elle siège sur la montagne Sainte-Geneviève qui en restera longtemps imprégnée. Héritière du grand Sorbon, dominée par la théologie, discipline hégémonique qui régit la pensée du temps, elle est reconnue, en cette fin de siècle, comme la plus haute autorité religieuse du monde chrétien après le pape. Les deux papes s’annulant, la voilà donc au premier rang, tout au moins à ses propres yeux, complaisants et vaniteux. Au-dessus du commun, parmi tous ces savants docteurs qui se gonflent d’importance, se tiennent quelques hommes irréprochables, d’une élévation intellectuelle et morale incontestable, et qui ressentent presque dans leur chair la fracture de l’Église romaine : le chancelier de l’Université Pierre d’Ailly, futur cardinal du pape d’Avignon, Jean Gerson, qui lui succédera, surnommé le docteur très-chrétien, Gilles des Champs et quelques autres. Pour le reste, le commun, précisément, un marais de cuistres discoureurs, porteurs de toges, de bonnets carrés ou pointus, de toques, de mortiers, de capes d’hermine, de hochets de toutes sortes qui sont la marque de leur conformisme, ployant de concert sous les vents dominants. Et le vent dominant, c’est le compromis. Ce que l’Université de Paris, en cette gravissime circonstance, appelle la voie de compromis, ou voie de cession. Peu importe qui est le vrai pape ! Ils doivent céder tous les deux, se démettre, abdiquer, faute de quoi on les déposera, pour permettre l’élection d’un troisième auquel chacun se rallierait. L’université de Paris n’en démordra plus. Le Grand Schisme lui devra sa survie d’au moins trente années publiques, et ensuite trente années cachées.

[…]     Cependant il fallait en référer au roi et lui faire tenir un mémoire sur ce qui avait été conclu. S’y attelèrent les meilleurs latinistes de Paris. Une fois le document achevé, ce qui nécessita de longues semaines, audience fut demandée au roi. Pauvre roi. Ses périodes de lucidité s’espaçaient, entre lesquelles gouvernaient à sa place ses deux oncles, le duc de Berri et le duc de Bourgogne. Le duc de Berri tenait pour Clément VII Quand il prit connaissance du document, il entra dans une fureur noire, saisit au collet le nouveau chancelier, Arnaud de Corbie, injuria la délégation, plus morte que vive, laquelle s’entendit traiter de ramassis de rebelles, de séditieux, et même de théologiens, ce qui, dans la bouche du prince, ressemblait curieusement à une insulte :

— Hors de ma vue, théologiens ! cria-t-il.

A la fin il appela la garde pour les faire jeter à la Seine. Se ravisant, il les fit seulement jeter dehors.

Le duc de Bourgogne, Philippe le Hardi, tenait plutôt pour la cession. Il était plus fin diplomate et ses Etats jouxtaient l’Empire, qui avait choisi le camp de Boniface. L’Université de Paris, toute honte bue, s’en vient pleurer dans son giron. Elle clame son indignation. On lui a fait injure. On l’a humiliée. Philippe le Hardi écoute. Il trouve le mémoire plutôt raisonnable. Il promet sa protection. En réalité, il place ses pions. L’heure est proche où le royaume de France va tomber comme un fruit mûr. Il interviendra auprès du roi.

L’audience est accordée. Le dernier jour de juin, dans la chambre du roi, en présence des princes, des officiers de la couronne et d’une multitude de prélats, s’avance jusqu’aux pieds de Sa Majesté l’armée noire des théologiens. Ils ont soigné leur délégation. Rien que des vedettes. Tout ce que l’Université de Paris compte de plus rengorgé et de plus tordu à la fois. De la morgue enveloppée d’humilité, et quelques jeunes espoirs parmi eux pour bien montrer au souverain — il a vingt-six ans — qu’il ne s’agit pas d’un conflit de générations. C’est ainsi que Pierre Cauchon, futur évêque et futur accusateur de Jeanne d’Arc, figure dans les rangs des docteurs. Pour se faire une idée juste de ces gens-là, de leurs ambitions, de leurs arrière-pensées, de leurs façons torves et envieuses, il suffit de savoir que c’est l’Université de Paris, vendue aux Anglais et aux Bourguignons, unanime derrière son chancelier Pierre Cauchon, qui s’acharnera trente ans plus tard sur Jeanne d’Arc, menant de bout en bout le procès dans tout l’éclat des vanités. Ce 30 juin 1394, tels sont les contempteurs de Clément VII.

Jean Raspail              L’anneau du pêcheur             Albin Michel 1995

17 09 1394                  Ordonnance d’expulsion des Juifs du royaume : il fallait bien trouver des boucs émissaires pour expliquer la folie du roi : et quel meilleur bouc émissaire qu’un juif ? La France n’avait pas le monopole de l’antisémitisme : l’Espagne s’y était mise depuis plusieurs années :

Ce XIVe siècle fut fatal à la race juive dans toute l’Europe ; la Mort noire qui désolait tous les pays souleva d’abord en Allemagne, puis chez les autres peuples, une fureur aveugle contre les juifs, qu’on tenait pour responsables de la peste – tragique mais significatif exemple des dangereux effets de la différence. Les efforts du Pape Clément VI pour arrêter cette explosion de fanatisme insensé furent vains. L’Espagne, où l’épidémie faisait de nombreuses victimes, connut également sa vague d’antisémitisme, qui commença par les terribles massacres de Barcelone et de Gérone. Pourtant, ces événements ne furent que les signes avant-coureurs de la persécution générale qui débuta à Séville en 1391 sous la direction du Doyen. Ce prêtre, qui avait nom Don Ferran Martinez, entêté jusqu’à en devenir rebelle et s’appuyant sur la faveur populaire, passa outre aux ordres exprès du Roi, de l’Archevêque et du Chapitre pro-juifs et entraîna la foule, contre les forces royales, au massacre et au pillage des riches quartiers juifs de la ville. Comme un feu de forêt, le pogrome prit dans beaucoup d’autres villes, avec les mêmes terribles effets. Les riches judérias des villes d’Espagne furent détruites par le pillage, leurs habitants assassinés. Le grand Chancelier, Pero Lopez de Ayala, devait écrire plus tard de son style sec, implacable : Tout cela n’était que cupidité de voler plutôt que dévotion. La perte pour la vie économique de l’Espagne fut incalculable. Sous la pression des événements, de nombreux juifs quittèrent l’Espagne. (Il est très probable que c’est vers cette époque que les ancêtres de Colon s’enfuirent à Gênes. Le tissage était un métier spécifiquement juif dans l’Espagne méditerranéenne.) Beaucoup se firent chrétiens. On avait souvent vu des conversions sur une petite échelle, individuelles ; c’était le premier mouvement de conversions en masse auquel on assistait dans la Péninsule. Le chef en était Fraï Vicente Ferrer, qui devait être canonisé sous le nom de Saint Vicente Ferrer. L’un de ses succès les plus remarquables fut la conversion de Selemoh ha-Levi, célèbre rabbin connu dans toute la juiverie espagnole pour son érudition et son talent, qui devint un Prince de l’Église non moins célèbre sous le nom de Don Pablo de Santa Maria.

Cet illustre converso, Don Pablo de Santa Maria, fut le principal chef de l’antisémitisme espagnol au XVe siècle. Également respecté pour sa science et pour sa vertu, il s’éleva rapidement dans l’Église et dans l’État et devint Évêque de Burgos, tuteur du Prince Jean (le futur Jean II de Castille) et Chancelier du royaume. Véritable père de l’Église à bien des égards, Don Pablo de Santa Maria plaça aux plus hauts postes de l’Église et de l’État sa nombreuse, et, semble-t-il, talentueuse famille. Grâce à son autorité sans rivale sur l’Eglise et l’Etat, et avec l’aide et la collaboration de ses nombreux fils, cet homme, qui était certainement droit et honnête, mais qui était animé d’une violente passion contre ses anciens frères de religion, organisa avec succès une campagne d’opinion et de législation dont le couronnement devait être non seulement l’expulsion des juifs en 1492, mais aussi l’implacable persécution des conversos par l’Inquisition, qui commença vers 1483 et qui devait durer des siècles.

Pablo de Santa Maria fut le premier à introduire une distinction entre les juifs fidèles, c’est-à-dire convertis, et les infidèles, c’est-à-dire les non-convertis. Toute sa vie, qui fut très longue, il resta un ennemi invétéré, intelligent et actif de sa race. Il inaugura ses activités officielles par l’établissement et la promulgation de l’Ordonnance sur l’Isolement des juifs et des Maures (2 janvier 1412), connue sous le nom d’Ordonnance de Santa Catalina, d’après le nom de la Reine Régente de Castille qui la signa. Les vingt-quatre articles de cette loi visaient à l’anéantissement complet de la part matérielle et morale que les juifs s’étaient taillée dans le pays.

Salvador de Madariaga Christophe Colomb    1951

25 09 1396                 Les armées du sultan Bayézid anéantissent les Croisés du comte de Nevers et de l’armée hongroise du roi Sigismond à Nicopolis, dans l’actuelle Roumanie :

Ce fut une terrible défaite, où la chevalerie française, sous le commandement du fils aîné du duc de Bourgogne, Jean sans Peur, alors connu sous le nom de comte de Nevers, et l’armée hongroise du roi Sigismond avaient été, après la lutte la plus glorieuse, écrasées par les innombrables et terribles soldats [des Janissaires, pour la plupart d’entre eux] du sultan Bayézid. Le désastre de cette armée de cent mille hommes avait été complet, malgré les prodiges de valeur accoutumés. Les chevaliers français, ici, comme presque toujours, avaient été victimes de leur témérité. Presque tous ceux qui n’avaient pas succombé sur le champ de bataille furent égorgés le lendemain par centaines ou plutôt par milliers, par les ordres ou sous les yeux de Bayézid assis sous sa tente en pleine campagne, entouré du plus brillant état-major. Cette boucherie dura toute la journée.

Gustave Schlumberger

Bayézid savait hiérarchiser les ordres donnés, et il n’était donc pas question de trucider les combattants de grande valeur comme le fils du duc de Bourgogne, dont la rançon fut payée avec douze faucons gerfauts du Groenland… ce qui en dit long sur la valeur de ces oiseaux-là.

Dès la fin du XIV° siècle, les Turcs, derniers venus des envahisseurs, étaient arrivés au Danube ; Mircea le Grand, voevode de Valachie (qui s’intitulait pompeusement Maître et Prince de tous les pays de l’Ungrovalachie et, par delà les montagnes, des duchés de Fogarach et d’Amlach, duc du Banat de Severin et maître des deux rives du Danube jusqu’à la grande mer, Mircea le Grand, allié de Sigismond, roi de Hongrie, appelle à son secours l’Europe chrétienne. Venise envoie ses galères dans le delta du Danube, et Charles VI de France ses chevaliers à Nicopoli où les rejoignent leurs alliés, les chevaliers teutoniques, le Grand Maître de Rhodes, et Sigismond de Bohême. Les étendards des Burgraves, ceux de l’ordre de St Jean, ceux des Bourguignons, des Palatins, de Jean de Valois, comte de Nevers, flottent à coté de l’oriflamme de Mircea orné de la tête de bœuf à mufle carré, totem de la Valachie. Enthousisame sans lendemain. Les chevaliers français, vêtus comme pour une fête avec leurs souliers à la poulaine dont ils étaient obligés de couper les pointes avant de commencer le combat, réclamèrent impérieusement l’honneur de l’attaque. Froissart nous a décrit le grand désastre des chrétiens, la fin de cette brillante cavalerie sous les coups des janissaires et la tragique décollation des prisonniers, ces guerriers francs en chemise et pied nus devant le bourreau. Mircea échappa au péril et obtint même du sultan un pacte d’autonomie qui sauvegardait ses droits moyennant un tribut versé à l’Osmanli. Il est curieux que cet accord soit resté jusqu’en 1816 le statut de la Roumanie.

Paul Morand      Bucarest 1935

27 10 1396                 Charles VI, roi de France rencontre Richard II, roi d’Angleterre, aux champs près du moulin d’Ardres, à la frontière : les rois ont juré, en paroles de roi, sur les Saints Evangiles, que dorénavant, ils seront bons et loyaux amis ensemble, et que comme père et fils s’entr’aimeront et aideront l’un et l’autre envers et contre tous. Ils ont fait alliance perpétuelle.

Juvénal des Ursins

Charles VI est accompagné de sa fille Isabelle, 6 ans, qui suivra Richard II pour devenir son épouse en temps voulu.

1397                            Marguerite la Grande, reine de Norvège car veuve du roi Haakon VI, fille du Roi du Danemark, est déjà parvenue à unir son pays au Danemark. Par l’Union de Kalmar, c’est la Suède qui rejoint les deux premiers. Cela tiendra 126 ans, jusqu’en 1523, quand le futur Gustave I° Vasa, emmènera dans la révolte les Suédois, qui reprendront alors leur indépendance.

En Danemark, Valdemar II, vivant au milieu d’un peuple affligé par la peste, par la famine et par la guerre civile, se vit obligé de s’exiler : sa fille Marguerite, à la mort de cet infortuné monarque, en 1375, saisit d’une main ferme les rênes du gouvernement, en qualité de régente du royaume et de tutrice de son fils Olaüs qui vécut seulement cinq années. Le royaume, affaibli sous les règnes précédens, sortit de cet état de langueur ; la Norvège, unie au Danemark, accrut les forces et les ressources de ce pays. Marguerite de Valdemar, aussi guerrière que reine éclairée et prudente, conquit la Suède sur Albert, et une seule victoire, celle de Falkopink, en 1389, en Vestro-Gothie, lui valût cette importante conquête. Les peuples, ravis d’avoir pour souveraine une femme de ce caractère, lui obéirent docilement.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

29 09 1399                 Menés par le cousin du roi, Henri de Lancastre, les Anglais que la guerre arrange bien contraignent le roi Richard II d’Angleterre à abdiquer. Ils le tueront peu après.

1399                            L’époque est traversée par deux grands courants eschatologiques, le millénium, très léger quant à ses fondements dans l’Ecriture, devant surtout son succès à son contenu, et la proximité de la fin prochaine, beaucoup plus au cœur des Ecritures Saintes. Les décennies précédentes n’avaient pas été avares de calamités propres à assurer le succès des annonciateurs d’apocalype : retour de la Peste noire en 1348, interminable guerre de Cent ans, avance turque inquiétante à partir des défaites de Kosovo en 1389 et Nicopolis en 1396, les croisades contre les Hussites, et, surtout le Grand schisme – scandale des scandales – .

Les deux grandes visions eschatologiques […] – celle du millenium et celle du Jugement dernier – revêtent – au moins dans leurs formulations les plus catégoriques – des significations bien différentes. L’une peut être qualifiée d’optimiste puisqu’elle laisse apercevoir à l’horizon une longue période de paix au cours de laquelle Satan sera enchaîné en enfer. L’autre est de coloration bien plus sombre. Certes, le Jugement final place définitivement les élus en paradis ; mais qui peut dire d’avance qu’il sera compté parmi les brebis à la droite du Souverain Juge ? Celui-ci apparaît dur et sévère. Le dernier jour de l’humanité est bien celui de la colère : dies irae. Seconde distinction essentielle : la conception du millenium a eu tendance à se teinter, en Occident comme chez les adeptes mélanésiens du Cargo, [le jour de la vengeance et du salut, un bateau à vapeur, mené par les ancêtres, apporterait aux opprimés fusils, nourritures et biens terrestres] d’une coloration matérialiste, à la limite peu chrétienne, en particulier chez les chiliastes révolutionnaires. Durant les mille ans du règne des saints, souffrance, maladie, misère, inégalité, exploitation de l’homme par l’homme auront disparu de la terre. Ce sera le retour à l’âge d’or – éternelle aspiration humaine – que certains, à Tabor ou à Munster, se représentaient comme un authentique pays de cocagne.

Jean Delumeau       La peur en Occident             Arthème Fayard 1978

Les prophéties apocalyptiques étaient tout à fait familières aux contemporains. Cette époque, qui fut marquée par tant de découvertes et de conquêtes, n’eut pour ainsi dire jamais le sentiment qu’elle voyait poindre l’aube d’un temps nouveau. Obsédée par la hantise du déclin, du péché et du jugement, elle eut, au contraire, la certitude qu’elle était le point d’aboutissement de l’histoire.

Jean Lebeau

Ces grands thèmes eurent leurs prédicateurs de prédilection : P. Vieira, jésuite portugais, Savonarole, Luther, Vincent Ferrier, qui sera canonisé : ce dernier quitte Avignon en 1399, prêche d’abord en Provence, Savoie, Dauphiné, Piémont, peut-être Lombardie. De 1409 à 1416, il sera de retour en France, passera à Toulouse, traversera le Massif Central, les pays de la Loire, la Normandie et terminera son apostolat en Bretagne, où il meurt – à Vannes – en 1419 ! On comprend ainsi un peu mieux l’expression avoir la foi chevillée au corps.

17 11 1400                 Charles VI donne sa forme définitive à la course, nom donné à l’activité des corsaires, en créant l’obligation de la lettre de marque. L’activité existait depuis belle lurette, mais se développa surtout lors de la guerre de cent ans : la construction d’un navire coûtait alors fort cher, les caisses royales n’y suffisaient pas et il était donc plus courant de sous-traiter, en payant le propriétaire du navire au coup par coup :

Se aucun, de quelque estat qu’il soit, mestoit suz aulcune nef à ses propres despenz por porter guerre à nos ennemys, ce sera par le congié et consentement de notre dict admiral ou de son lieutenant. Lequel a ou aura, au droit de son dict office, la cognoissance, jurisdiction, correction de toz les faicts de la dicte mer et de ses dependances, criminellement et civilement.

Dans toute profession, dans tout corps de métier, il y a les gros mais aussi le menu fretin :

Trois au quatre hommes duicts à la marine, hardiz à se mettre à l’aventure, pauvres n’ayant que quelque petite barque ou frégate ou quelque brigantin mal équipé : mais au reste ont une boete de quadran à naviguer nommée bussolo, qui est le quadran de marine : et ont aussi quelque peu d’appareil de guerre, sçavoir est quelques armes légières pour combattre de plus loin. Pour eux vivre ilz ont un sac de farine et quelque peu de biscouit, un bouc d’huile, du miel, quelques liaces d’aulx et oignons et un peu de sel qui est pour la provision d’un mois. Cela faict, ilz se mettent à l’aventure. Et si le vent les contrainct de se tenir au port, ils tireront leur barque en terre, qu’ilz couvriront de rameaux d’arbres et tailleront du bois avec leurs cognées et allumeront du feu avec leur fusil… feront un tourteau de leur farine qu’ilz cuiront à la mesme manière que les soldats romains faisoient, le temps passé, en guerre.

Belon du Mans

vers 1400                    Le beau Moyen Age s’en va :

Le XIV° siècle, ce siècle catastrophe venant à la suite d’une des plus belles envolées de l’humanité vit l’effondrement des valeurs morales, à la traîne des gouvernements de Philippe le Bel et de ses successeurs, les premiers rois escrocs et dictateurs. La féodalité, en gros, reposait sur le fair-play, la foi jurée, le respect des serments, la réciprocité, voir l’amour de Dieu. Or, une société qui renie ses fondements s’expose à la débâcle, à la ruine, à l’horreur. Nuit et brouillard… Ce qui caractérise l’état des lieux du royaume de France, dans la majeure partie des années 1300, c’est la guerre, la division, l’anarchie sur tous les plans.

[] Le costume masculin se différencie définitivement du costume féminin ; l’habillement de l’homme se virilise, abandonnant la cotte médiévale, la tunique se raccourcit progressivement tandis que les cuisses du mâle se couvrent d’un haut de chausse un peu bouffant, qui lui donnent des pattes de coq. Et puis, innovation capitale, on inventa la braguette : cette poche externe, taillée en présentoir pour les attributs masculins, attachés par un lacet – l’aiguillette – devant le haut de chausse. Un costume bien commode pour la guerre perpétuelle : mais un attifement de gallinacé multicolore, qui exprimait désormais la différence de celui qui portait la culotte !

Claude Duneton Histoire de la chanson française Seuil 1998.

1400                            Baldassare Cossa, seigneur de l’île de Procida, proche de Naples, secrétaire apostolique du pape et cardinal de Bologne, futur Jean XXIII, perfectionne le produit indulgence pour le Jubilé, dont le précédent datait de seulement dix ans. Les fidèles qui voulaient bénéficier de l’indulgence plénière accordée aux pèlerins, sans avoir à se lancer dans l’aventure qu’était la traversée des Alpes, – c’était le cas des Allemands – pouvaient se contenter d’un pèlerinage sur certains lieux saints d’Allemagne, mais à condition de s’acquitter du prix que leur aurait coûté le long voyage à Rome. Le Jubilé était devenu une manifestation aussi juteuse que nos Jeux Olympiques, à la différence que c’était toujours la même ville qui en était bénéficiaire : Rome.

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[6] laissées en blanc sur la carte, preuve d’un esprit scientifique peu commun, à une époque où l’horreur du vide faisait préférer le mythe à la mention terra incognata.

[7]les soutiers de la gloire c’est ainsi que Pierre Brosselette nommait les résistants. Pour René Char sont transparents, tous ceux qui n’éprouvent pas l’impérieux besoin d’une grande ambition pour vivre, pour qui gagner son pain en travaillant, se réjouir de la beauté d’une fleur, de la transparence d’une eau de rivière, de la complicité d’une femme et de la joie des enfants qu’elle vous a donné suffit à remplir l’existence.


Par l.peltier dans (3 : 1163 à 1522) le 30 novembre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

1402                           Les chiffres arabes, [d’invention hindoue] apparaissent à Toulouse. Le normand Jean de Béthencourt veut coloniser les Canaries : Lancelleto Malocello, génois y avait en fait déjà débarqué en 1312 et depuis lors, on s’y approvisionnait en esclaves et en… oseille. Accompagné de Gadifer de La Salle, il fait la conquête des îles Lanzarote et Fuerteventura, tandis que les autres îles de La Palma, El Hierro et Tenerife se trouvent aux mains des indigènes, les Guanches. Reconnu comme seigneur de l’archipel, il se donnera une capitale : Betencuria, la peuplera de Normands, prendra possession de mouillages africains au sud du cap Bojador, mais la colonisation ne sera jamais effective et la présence française aux Canaries n’aura duré que 17 ans. Les Espagnols prendront la suite en 1492, pour longtemps, y amèneront la canne à sucre, monoculture d’exportation qui occupa le terrain en lieu et place de cultures vivrières des Guanches, contribuant ainsi à leur déclin démographique.

Les Guanches étaient là depuis beaucoup plus longtemps, et curieusement, s’ignoraient d’une île à l’autre puisqu’ils ne naviguaient pas. Les chapelains de l’expédition notent qu’ils se croient seuls au monde, derniers survivants d’une terrible catastrophe. Sur Hierro, ils vouent un culte à un énorme Garoé, un arbre d’un diamètre d’1.5 m, à 1 000 mètres d’altitude, qui leur fournit de l’eau en abondance. Jean de Bethencourt note que dans les parties les plus hautes de l’île, il y a des arbres qui toujours dégouttent eau belle et claire, qui chet en fosse auprès des arbres. En fait cet arbre est un capteur de brouillard, sur les feuilles desquels celui-ci se condense. Autre curiosité aujourd’hui prouvée : ils ont en commun avec les Basques un taux anormalement élevé de groupe sanguin O.

En Extrême Orient, le Kangnido, une nouvelle mappemonde dresse l’état des connaissances géographiques dans la région. Le Kangnido est une mappemonde coréenne dont le nom complet est Hon’il kangni yokyae kuktojido – carte unitaire des pays et des villes des temps anciens – Kangnido en étant l’abréviation. L’original a disparu ; il en existe aujourd’hui 4 copies, toutes au Japon, chacune avec des variations qui laissent place à bien des suppositions, venues là soit par pillage, soit à titre de cadeau d’un temple à l’autre. Cette mappemonde ne s’est pas faite ex nihilo : sous la direction de Kwôn Kûn, un lettré coréen, Kim Sa-hyông, Yi Mu et Yi Hoe, tous trois cartographes coréens, se sont inspirés pour le canevas général de cartes chinoises préexistantes et probablement aussi de la mappemonde arabe d’Al Idrîsî, en y ajoutant les découvertes les plus récentes. Un des 4 exemplaires mesure 164 X 172 cm. Elle permet de voir que les Chinois avaient déjà découvert l’Australie, avant Zeng He. Il est possible aussi qu’ils aient atteint l’Afrique du Sud, et encore l’Amérique du sud, en ayant donc passé le cap de Bonne Espérance. La Chine est au centre : ses contours maritimes orientaux sont fidèles à la réalité, de la péninsule coréenne à l’ile de Hainan. La Corée s’y révèle surdimensionnée par rapport à la Chine et le Japon sous-dimensionné : cela répondait probablement aux préoccupations du temps. À l’ouest apparaissent deux pédoncules, l’un : la péninsule arabique, l’autre l’Afrique dans son ensemble. Le monde méditerranée-europe est assez confus, mais y apparaissent tout de même une centaine de toponymes concernant l’Europe, dont celui de la France : Fa-li-sa-na.

Vers le sud et l’ouest sont placées très certainement les régions à visiter par les expéditions de Zeng He. Voilà, sur ce point une différence majeure d’avec Diogo Cão. Bartolomeu Dias, Sébastien Cabot ou Giovanni Verrazano, voire Christophe Colomb lui-même puisque la fameuse carte de Toscanelli qui lui aurait confirmé noir sur blanc la route de l’ouest vers Cipango a disparu. En effet, les Chinois savent vraiment où ils veulent aller, certains de leurs ancêtres se sont déjà rendus à la Mecque, le commerce arabo-musulman est connu, les équipages disposent déjà d’interprètes en malais et en arabe… Ils détiennent à coup sur les cartes. La seule inconnue véritable, la seule découverte au sens fort du terme, c’est l’exploration le long de la côte orientale de l’Afrique, plus au sud de Mogadiscio, celle de la sixième expédition d’un lieutenant de Zeng-He, comme par hasard la plus mystérieuse, la moins bien consignée, à moins que ses témoignages en aient été détruits.

Philippe Pelletier L’extrême –Orient               Folio Histoire Gallimard 2011

1403                            Ruy Gonzales de Clavijo est ambassadeur d’Espagne auprès de l’empire d’orient, à Constantinople. Il visite les églises et s’amuse beaucoup :

Je vis à l’église de la Vierge Pammacaristos le bras de saint Jean Baptiste amputé d’un doigt par le coup de dents d’un père de famille dont la fille se voyait menacée, à Antioche, d’être livrée au dragon : le père a lancé le doigt du saint dans la gueule du dragon, lequel en a trépassé sur le champ. A Sainte Sophie, je vis les grils sur lesquels fut rôti saint Laurent. Mais c’est à Saint Jean in trullo que l’on montre les grandes reliques de la Passion, le morceau du pain de la Cène que Judas ne mangea pas, la fiole pleine du Précieux Sang, les poils de la barbe du Sauveur, arrachés au moment de la Crucifixion, le fer de la Sainte Lance, un fragment de l’éponge imbibée de vinaigre, la robe tirée au sort. Quant à l’église Saint-François, elle offre à la vénération un morceau de la Vraie Croix, les os de l’apôtre saint André, le bras droit de sainte Anne et la robe de bure de saint François d’Assise.

1403- 1421                 En moins de vingt ans, le chinois Yongle, troisième empereur des Ming, construit la ville de Pékin : de larges douves protègent la ville, des portes aux allures de forteresse, un plan orthogonal pour les rues et avenues, dont certaines pouvaient avoir 20 mètres de large et jusqu’à 6 km. de long. Plus que tout, la Cité Interdite, – elle s’ouvre aujourd’hui sur la place Tian’Anmen – située au centre de la métropole, symbolisait le cœur de l’empire.

http://www.linternaute.com/voyager/photo/2006/pekin/14.shtml

En 1409, il va élever le royaume de Malaka – aujourd’hui au nord-ouest de Singapour – au rang de royaume tributaire… Malaka où l’on voit, selon Castanheda des jonques qui sont très différentes de tous les navires du monde : elles tiennent très bien la mer, prennent beaucoup plus de fret que nos navires et sont beaucoup plus fortes. On trouve là résines, bois précieux, étain… et on importe de Sumatra, Bornéo, Sulu et autres îles, épices, chevaux et parfois esclaves.

27 04 1404                   Succession chez le duc de Bourgogne : Philippe le Hardi meurt : Jean Sans Peur prend sa place.

1404                             Première charrue permettant de commander la profondeur du labour à l’aide d’une cheville qui dispose de 5 positions sur un bâton fourchu. Le paysage politique italien manifeste encore une fois sa précocité : les villes italiennes, au moins pour les plus petites d’entre elles, n’offrent plus le cadre permettant leur continuité : Vérone est enlevée par les Vénitiens en avril 1404, Pise devient florentine en 1405, Venise encore enlève Padoue en novembre1406, Breschia en 1426, Bergame en 1427 : Venise constituait la Terre Ferme, Milan créait le Milanais, Florence allait devenir la Toscane. Les événements à venir – prise de Constantinople en 1453, capitulation de Barcelone devant Jean d’Aragon en 1472, intégration de la Provence et de Marseille à la France en 1480, chute de Grenade en 1492 – sonnaient la fin des Etats urbains qui laissent à la manœuvre les Etats nations. Seules Venise et Gênes jouent les prolongations : ainsi, trois ans plus tard, en 1407, Gênes, agissant par l’intermédiaire d’opérateurs privés auxquels elle concède des revenus fiscaux, créera la Casa San Giorgio, en quelque sorte une banque publique, qui va rapidement devenir l’institution financière la plus importante d’Europe. Christophe Colomb y placera ses avoirs avant son départ et les Génois seront d’ailleurs les grands financiers des premières opérations espagnoles dans les Amériques. De même, en 1347, ne pouvant rembourser un groupe de Génois qui avaient financé une armée, la République leur avait confié les revenus de l’île de Chios. Ces financeurs s’étaient répartis les parts et s’étaient rebaptisés du nom de Giustiniani. Ils géreront l’île, en se revendant les parts à un cours variable, jusqu’à sa conquête par les Ottomans en 1566.

23 11 1407                   Assassinat de Louis de France, frère du roi Charles VI.

Mercredi XXIII° jour de novembre. Ce jour, environ VIII heures de nuit, messire Loiz de France, fils du roi Charles V et frère unique du roi Charles VI régnant à présent, âgé d’environ trente six ans, marié à la fille du duc de Milan dernièrement trépassé, dont il avait trois enfants, deux fils, l’un âgé de quatorze ans et l’autre de onze ou douze et une fille, lequel Louis était duc d’Orléans, comte de Blois, de Soissons, de Valois, de Beaumont, d’Angoulême, de Périgord, de Luxembourg, de Porcien, de Dreux et de Vertus, seigneur de Coucy, de Montargis, de Château Thierry, d’Epernay et de Sedenne en Champaigne, a été tué environ la porte Barbette, en la rue appelée Vieille du Temple par des meurtriers qui l’épiaient en une maison quand il revenait de l’Hôtel de la reine, trop petitement accompagné et lui ont coupé la main dont il tenait la bride de son cheval et puis l’ont fait choir, puis lui baillèrent d’une guisarne par la tête tant qu’ils firent voler la cervelle sur le pavé et lui qui était le plus grand de ce royaume après le roi et ses enfants est en si peu de temps si chétif. Parcat sibi Deus.

Le greffier du Parlement

Deux jours plus tard, le commanditaire de l’assassinat, pour ne pas faire emprisonner des exécuteurs du contrat rapidement identifiés, se dénonce lui-même : ce n’est autre que Jean Sans Peur, duc de Bourgogne, oncle du roi, le personnage le plus puissant du royaume après le roi. Celui-ci commence par se réfugier sur ses terres, dans le nord, où il affûte sa défense, à telle enseigne qu’il parvient à débaucher un docteur en théologie de l’Université de Paris, Maître Jean Petit pour tenir le crachoir 4 heures durant devant tous les grands du royaume rassemblés à l’Hôtel Saint Pol le 8 mars 1408 : c’est la Justification du duc de Bourgogne, apologie du tyrannicide. Jean Petit parvint donc à triturer la réalité jusqu’à faire passer faire passer Louis pour un tyran, et le lendemain, le roi signait les lettres de grâce de Jean de Bourgogne.

Louis d’Orléans fut le prince qui incarnait tout un courant d’idées politiques portés par un groupe de penseurs et d’hommes d’action. Pour eux, il réalisa un modèle idéal : prince nouveau du nouvel Etat. Reste à savoir si les Français ne préféraient pas un autre type de prince, s’ils appréciaient, comme on le fit plus tard, certains traits de la personnalité de Louis ou s’ils en préféraient d’autres. On a fait gloire à Louis d’avoir été un précurseur de la Renaissance, on admire son éloquence, son goût pour la culture ; son entourage d’humanistes, mais Pierre Salmon qui écrit au début du XV° siècle lui conseille vertement d’écouter les sages et les gens d’âge et de consulter les bons livres d’Histoire. Louis est méthodique dans son travail, habile et réservé dans les négociations diplomatiques, mais à cette efficacité les Français ne préfèrent-ils pas, chez un prince, la bonne grâce ?

Et quant aux idées nouvelles, dont Louis s’était fait porteur, sur les progrès de l’Etat, tiennent-elles la comparaison avec le vieil idéal de réforme et l’antique respect de la liberté française ? Le duc de Bourgogne qui s’en était fait le champion gagna le cœur des Parisiens et d’un bon nombre de Français. Face à lui, Louis est le mal-aimé.

Françoise Autrand Charles VI Fayard 1986

Le duc de Bourgogne fit tuer le duc d’Orléans, son cousin germain. Dont si grandes et si maudites guerres s’ourdirent que peu s’en fallut que tout le royaume ne fut détruit.

Jean Lefèvre, seigneur de Saint Remy.1463

Quand Monseigneur d’Orléans fut tué à Paris, il était si grande paix par tout le royaume de France que l’on eût su trouver homme qui eût fait chose mal faite. Dans trois semaines après, ou un mois, qu’il fut tué, il n’était homme qui allât dans le royaume qu’il ne fût détroussé et roué jus s’il n’était pas trop fort.

Un vieux sénéchal

21 05 1408                 Louis d’Orléans était résolument partisan du pape d’Avignon. Mort, le pape d’Avignon perdait en France son principal soutien et Charles VI pouvait, sinon rallier le camp de Rome, au moins adopter vis-à-vis des deux papes une attitude de neutralité ; Benoît XIII réagit violemment et menace d’excommunication Charles VI s’il passe à l’acte. Ce dernier réagit aussi avec virulence en rassemblant dans les jardins du Palais de la Cité nobles, prélats, clergé, parlement, les princes, les ambassadeurs et autant de monde que pouvait en contenir le lieu pour écouter Jean Courtecuisse, désigné par l’Université de Paris, se livrer à un violent réquisitoire contre ce pape hérétique, schismatique etc… La rupture avec Benoît XIII est consommée. La papauté d’Avignon a perdu son principal soutien.

28 08 1408                   Valentine, veuve de Louis d’Orléans entre à Paris avec ses enfants, Isabelle, Charles, Philippe et Jean pour faire entendre devant une assemblée solennelle la justification de Louis d’Orléans et la défense de sa mémoire. Se met ainsi en place le paysage politique qui va donner naissance à la guerre fratricide entre Armagnacs – le beau-père de Charles, chef de parti, était comte d’Armagnac ; Charles avait épousé Bonne d’Armagnac – et Bourguignons. La puissance de chaque camp se mesurera à l’aune de la présence ou de l’absence du plus prestigieux des otages : le roi.

23 09 1408                    Jean de Bourgogne – Jean Sans Peur -, remporte une victoire sur les bourgeois et gens de métiers de Liège à Othée, près de Tongres. Le retentissement de cette victoire va-t-il lui ouvrir les portes du pouvoir en France ?

3 11 1408                      Le roi en pleine crise, prostré et inconscient, est enlevé par le duc de Bourbon et Jean de Montaigu qui l’emmènent à Melun.

4 11 1408                      La reine et le dauphin Louis rejoignent le roi à Melun d’où ils gagnent Giens : toute la cour s’embarque sur la Loire, direction : Tours.

Le peuple de Paris est tout entier pour le duc de Bourgogne, le roi, la reine, leurs enfants et les seigneurs sont partis de Paris et sont allée à Tours en Touraine, par crainte du peuple.

Un marchand italien d’Avignon.

28 11 1408                  A Douai, le duc de Bourgogne, prévenu des événements par messager au férir de l’éperon et à tue cheval, s’est mis en route et entre triomphalement à Paris.

9 03 1409                    Grande cérémonie de réconciliation célébrée en la cathédrale de Chartres, mais, ainsi qu’on le disait du fou du duc de Bourgogne, un très bon fol … qu’on disait être fort sage, il s’en alla acheter une paix d’Église et la fit fourrer et disait que c’était une paix fourrée. La guerre va venir, d’autres paix aussi, toutes aussi éphémères que cette première : à Bicêtre, à Auxerre.

Printemps 1409          Les cardinaux dissidents des deux obédiences convoquent à Pise un concile qui juge et dépose à la fois Grégoire XII, le pape romain, et Benoît XIII, le pape avignonnais et en élisent un nouveau, Alexandre V. Mais les deux premiers refusent de se soumettre. L’Église a trois papes !

La désolation. La tragédie. La comédie. L’horreur. La bouffonnerie… La tunique du Christ réduite en lambeaux… On se trahit, on s’assassine, on s’achète, on se vend, on trompe, on se ment, on jure et on se parjure, on se hait, on se calomnie, on mord la main que l’on a baisée, on se déshonore…

Si ce n’était pas désolant, révoltant, est-ce que ce ne serait pas bouffon, le spectacle de ces trois papes, l’un à Tortosa, en Catalogne, l’autre à Pise, le troisième errant quelque part près de Sienne, en Italie, chacun une tiare sur la tête, un morceau du trésor pontifical dans ses coffres, les clefs de saint Pierre en armoiries ? Sa Sainteté non plus dédoublée, mais triplée! Car il y a trois papes en même temps, s’excommuniant mutuellement, faisant retentir toute l’Europe de leurs imprécations, et trois Sacrés Collèges de cardinaux rapaces que chacun des trois pontifes renouvelle au fur et à mesure des morts et des trahisons, et trois conciles simultanés qui prétendent détenir chacun la vérité, l’un à Pise, l’autre à Perpignan, le troisième à Cividale, dans le Frioul, et à chacun de ces trois papes une part de la tunique, déchirée en fragments inégaux, c’est-à-dire trois obédiences : au pape Luna, Benoît XIII, qui a désarmé ses galères et jeté l’ancre à Tortosa, l’Aragon, la Castille, la Navarre, l’Ecosse, l’Armagnac, les comtés de Foix et de Rodez et quelques évêchés crottés de Provence comme Senez, Riez et Glandèves; à Angelo Correr, pape qui était à Rome et maintenant à Sienne sous le nom de Grégoire XII, les royaumes de Naples et de Sicile, le Palatinat, Venise et trois ou quatre cités italiennes ; au troisième, enfin, nouvel élu, Pietro Filargos, cardinal de Milan, pape à Pise sous le nom d’Alexandre V, la France, l’Angleterre, le Portugal, la majeure partie de l’Italie et de l’Allemagne et presque tout le reste de l’Europe, la part du lion pour ce Crétois né misérable et devenu riche, qui aime le grec, le latin et le bon vin, et qui n’est, en réalité, que la créature, la marionnette du nouveau cardinal de Bologne Baldassare Cossa, âme damnée du concile de Pise… Trois papes.

Un vrai et deux faux ? Deux vrais et un faux ? Trois vrais ? Trois faux ?

Une trentaine de cardinaux. Dix-neuf ralliés au pape de Pise – soit quatorze ayant trahi Grégoire XII et cinq ayant trahi Benoît XIII -, six demeurés à Tortosa, cinq à Sienne. Quels sont les faux ? Quels sont les vrais ? Aux théologiens retors qui tournoient autour de lui comme des mouches, dépêchés par le concile de Pise, le pape Benoît XIII oppose immanquablement que s’il y avait doute, comme on le lui assure, sur la légitimité de tous ces cardinaux, ce doute ne s’appliquerait pas à lui-même et que, seul, il y échappait, puisque seul et parmi tous les autres et même parmi les quatre papes qu’on avait tour à tour élus contre lui, il avait été nommé cardinal par le dernier pape antérieur au schisme, Grégoire XI, que cela était incontestable et que cette conséquence de son grand âge faisait de lui, Pedro de Luna, le seul et unique dépositaire de la filiation apostolique. Et quand on le pousse à bout, il balaye tous les arguments et cloue le bec aux hommes en noir en posant cette question imparable : puisque le concile avait déposé les deux papes élus par ces cardinaux douteux, pourquoi ne pas se demander quelle serait la légitimité d’un troisième pape élu par les mêmes ? Un raisonnement sans réplique qui flanque des maux de tête carabinés à tous les princes chrétiens de la terre et plonge dans une rage noire la plupart des prélats réunis à Pise et bien décidés à en finir…

Jean Raspail              L’anneau du pêcheur  Albin Michel 1995

7 10 1409                   Le nouveau prévôt de Paris fait arrêter Jean de Montaigu, l’un des Marmousets des années 1388 -1392, qui était alors en fait maître des finances royales. Torturé au Petit Châtelet, il avoue tout ce dont on l’inculpe, mais, 10 jours plus tard, aux Halles, le lieu d’exécution, il montre à la foule ses mains disloquées, son bas-ventre déchiré, et crie très haut son innocence de tous les crimes dont on l’accuse : il n’a fait que voler de l’argent au roi. Après l’assassinat de Louis d’Orléans, l’exécution de Jean de Montaigu, c’en est bien fini du poids des Marmousets et chaque camp fourbit ses armes.

31 12 1409                   À 13 ans, le dauphin Louis, sorti de la tutelle maternelle, a désormais le pouvoir pendant les  absences du roi. De fait, il est entre les mains du duc de Bourgogne.

15 07 1410                   L’armée polonaise, lituanienne et ruthène bat les Chevaliers Teutoniques à Grünwald-Tannenberg : la puissance des Croisés germaniques est brisée pour longtemps et permet le début de l’expansion polonaise.

14 07 1411                     Par le manifeste de Jargeau, les princes d’Orléans demandent au roi justice pour le meurtre de leur père.

18 07 1411                    Les princes d’Orléans s’adressent directement au duc de Bourgogne : A toi, Jean, qui te dis de Bourgogne … te faisons savoir que de cette heure en avant, nous te nuirons de toute notre puissance et par toutes les manières que nous pourrons.

14 08 1411                    Autorisé par Charles VI à lever une armée, Jean de Bourgogne répond : Toi et tes frères avez menti et mentez faussement, mauvaisement et déloyaument, traîtres que vous êtes.

automne 1411              les vignerons étaient en pleines vendanges quand les faux bandés Armagnacs commencèrent à faire tout le pire qu’ils pouvaient …. Et firent tant de maux, comme eussent fait Sarrasins, car ils pendaient les gens, les uns par les pouces, les autres par les pieds, ils tuaient et rançonnaient les autres et violaient les femmes et boutaient le feu.

Journal d’un Bourgeois de Paris, farouche partisan des Bourguignons

18 05 1412                  Les ducs de Berry, d’Orléans, de Bourbon et le comte d’Alençon signent le traité de Bourges avec Henri IV d’Angleterre, qui s’engage à mettre à leur disposition 1 000 hommes d’armes et 3 000 archers anglais en échange de quoi les premiers l’aideront à reconquérir toute la Guyenne, lui prêteront hommage pour les seigneuries qu’ils tiennent en ce duché. A la mort des ducs de Berry et d’Orléans, Poitou et Angoumois reviendront au Lancastre.

11 06 1412                     Sous la direction du duc de Bourgogne, chef du gouvernement, l’armée royale s’est mise en route pour assiéger Bourges, capitale du duc de Berry. Le dauphin Louis de Guyenne, 15 ans, n’aime pas cela et déclare en plein Conseil que vraiment la guerre a trop duré et que c’était au préjudice du royaume et du roi son père et qu’à lui-même pouvait redonder et qu’aussi ceux contre qui se faisait la guerre étaient ses oncles, cousins germains et proches de son sang.

Il faudra attendre un mois pour que le comte de Savoie voie ses offres de médiation aboutir, le 12 juillet, avec des dialogues qui laissent pantois, tant ils sont ceux de joueurs qui terminent une partie d’échecs, ou de tout autre jeu :

Le duc de Berry :- Beau neveu, j’ai mal fait et vous encore pire. Faisons et mettons peine que le royaume demeure en paix et tranquillité
Jean Sans Peur : Bel oncle, il ne tiendra pas à moi.

Juvénal des Ursins

Et le duc de Berry vint solennellement remettre les clefs de la ville au roi.

1412                              Naissance de Jeanne d’Arc à Domrémy, en Lorraine : le village est sur une grande route, l’ancienne voie romaine de Langres à Verdun. Ce pays de Vaucouleurs est, avec le Mont Saint Michel et Tournai, le lointain avant poste de l’obédience officielle et reconnue du roi de Bourges. Ses parents, Jacques d’Arc et Isabelle Romée, possèdent une vingtaine d’hectares de bonnes terres et de bons prés : ils appartiennent à la bourgeoisie rurale de ceux que l’on appelle alors les laboureurs . Son père a exercé un temps des fonctions équivalentes à celle d’un maire. Lors de son procès, Jeanne dira de son enfance : Pendant que j’étais dans la maison de mon père, je m’occupais à l’intérieur des soins du ménage. Je n’allais pas aux champs à la suite des brebis et du bétail.

Jean Hus, maître à l’Université de Prague, prédicateur soutenant le réformateur anglais Wyclif contre les maîtres allemands, proteste contre la Bulle des Indulgences de l’anti-pape Jean XXII : il est excommunié.

28 04 1413                 Une émeute soulève les Parisiens contre le dauphin, emmenée par Simon Le Coutelier dit Caboche, ouvrier des abattoirs, écorcheur de bêtes. D’autres suivront, les 9, 10, 11 mais et encore le 22 mai pour aboutir à la publication, le 26 mai, de l’ordonnance de réforme qui se préparait depuis la tenue des Etats Généraux, début février. Les Cabochiens tiennent la famille royale en otage : ces méchantes gens, tripiers, bouchers et écorcheurs, pelletiers, couturiers et autres pauvres gens de bas état qui faisaient de très inhumaines, détestables et déshonnêtes besognes.

Juvénal des Ursins, à qui l’on doit le nom Caboche

4 08 1413                   La paix de Pontoise est acceptée par les Parisiens, Les chefs des émeutes s’enfuient et le duc de Bourgogne de même : il a perdu le pouvoir et la réforme, c’est-à-dire le retour aux coutumes traditionnelles, au régime des libertés, a échoué.

Négociations pour le mariage de Catherine, 12 ans, fille de Charles VI avec Henri V d’Angleterre : elles vont être longues, en 1415 les prétentions anglaises seront exorbitantes : d’abord la couronne de France, la rançon du roi Jean, 2 millions de francs de dot, sur le plan territorial, tout l’ancien empire Plantagenêt, y compris la Normandie, la souveraineté sur la Flandre et l’Artois, et même une partie de la Provence… qui n’est pas française !

5 09 1413                    L’ordonnance cabochienne est abolie, et la famille royale va passer sous la coupe des Armagnacs.

11 1413 à 07 1418      Jean XXIII, – Baldassare Cossa, napolitain de naissance -, successeur du pape Alexandre V, a été militairement vaincu par Ladislas I°, roi de Naples, qui a mis Rome à sac. Ladislas I° est aussi partisan de Grégoire XII, un autre pape.

Qui avait convoqué le concile de Pise en 1409 ? Personne et tout le monde. Une idée qui flottait dans l’air, comme ça. Tout le monde s’en était mêlé, les rois, les princes, les cardinaux, les évêques, la chanoinerie, la théologie, la cuistrerie universitaire, tous très excités, très agités, mais qui les avait rassemblés? Dans le même temps le pape Benoît XIII les avait convoqués en concile à Perpignan, le pape Grégoire XII à Cividale, mais aucun de ces deux papes, l’un étant le vrai et l’autre le faux ou vice versa, ne les avait appelés en concile à Pise, et aucun de ces deux papes n’avait déclaré ouvert le concile de Pise selon l’usage établi à Nicée en l’année 325. Ils s’y étaient appelés eux-mêmes, oubliant et passant outre, par orgueil, par légèreté, mal conseillés par des ambitieux, à cette vérité essentielle qui à présent leur sautait sous les pieds comme une mine : seul le pape a le pouvoir de convoquer un concile. Qu’ensuite le concile se proclame supérieur au pape ou qu’en y mettant plus de formes il substitue sa propre volonté à celle du pape, cela est une autre histoire à propos de laquelle on n’a pas fini de débattre et dont l’Église a offert pas mal d’exemples, le dernier en date n’étant pas le moindre : le concile de Vatican II échappant comme une machine folle aux louables intentions du malheureux Paul VI…

Voilà donc les pères conciliaires de Pise rentrés chez eux, bien embêtés. Leur concile ne vaut pas un sol. A présent, tout le monde en convient. La déposition de Grégoire XII : nulle ! La déposition de Benoît XIII : nulle ! L’élection d’Alexandre V, puis l’élection de Jean XXIII : nulles ! Pour ce dernier, personne ne s’en fâche. Plus reître et pirate que pape, malhonnête, simoniaque, jouisseur, brutal, le pape Cossa finit par lasser. Mais comment sortir de là? Pour peu que l’on s’obstine dans la même voie qu’à Pise, à réunir un nouveau concile invalide qui déposera les trois papes pour en élire encore un autre, on se retrouvera bientôt avec quatre papes en même temps sur les bras, et pourquoi pas cinq, ensuite, ou six? Une inflation de papes. Le gouffre…

C’est alors que fait son entrée sur la scène européenne Sa Majesté Sigismond de Luxembourg, roi de Hongrie, roi de Bohême, roi des Romains, empereur germanique, vingt-quatrième successeur d’Othon Ier au trône électif du Saint Empire romain germanique, un homme considérable, intelligent, fastueux, raisonnablement bon chrétien, qui va occuper le vide laissé dans la Chrétienté par la démence du roi Charles VI. Déchiré entre Armagnacs et Bourguignons depuis l’assassinat du duc d’Orléans, livré aux bandes, aux factions, le royaume de France tombe en lambeaux. Le désastre d’Azincourt est tout proche, qui va sceller la fin de la chevalerie française. La France et son roi hors du jeu, tous les regards, toutes les espérances se tournent vers l’empereur Sigismond pour sauver la Chrétienté du chaos.

Il a tout compris, Sigismond. Il ne commettra pas les mêmes erreurs. Il ne tombera pas dans les mêmes pièges. Un concile? Naturellement. Il n’existe pas d’autre solution. Mais un concile œcuménique dûment et validement convoqué par le pape. Du solide. De l’indiscutable. Quel pape? On en a trois. Celui de Sienne et celui de Tortosa ne représentent plus grand monde. Autant se rabattre sur le troisième, le pape Cossa, Jean XXIII, qui rassemble au moins sur son nom, par raison plus que par adhésion, les neuf dixièmes de la Chrétienté. Que ce pape-là soit vrai ou faux, peu importe à l’empereur Sigismond puisque au demeurant nul n’en sait rien, mais pour convoquer un concile, ce vilain pape fera très bien l’affaire. Encore faut-il qu’il l’accepte.

La diplomatie à cheval se met en branle. L’empereur inonde l’Europe de ses messagers qui galopent de cour en cour et d’évêché en abbaye. La cour de France se fait tirer l’oreille puis finit par se rallier au projet, persuadée que son poulain, Jean XXIII, en sortira seul et unique pape. C’est aussi ce que ses cardinaux, qui mentent comme des arracheurs de dents, s’évertuent à expliquer à Sa Sainteté Baldassare Cossa, plutôt méfiante. Les cardinaux, l’empereur les a tous mis dans sa poche, même ceux de Grégoire XII et de Benoît XIII, soit vingt-trois éminences en totalisant les trois obédiences. Ils ont chacun une chance sur vingt-trois de devenir le prochain pape, de quoi nourrir une ambition. Ce n’est pas négligeable, une chance sur vingt-trois, ça se caresse, ça se mitonne. L’empereur laisse entendre que, hé ! hé ! tel ou tel ne lui déplairait pas, ou peut-être tel ou tel… Mais d’abord, et avant tout, se débarrasser encore une fois de Grégoire et de Benoît, et surtout, et définitivement, de ce soudard de Jean XXIII ! Mensonges, flatteries, fausses promesses, pommade et coups d’encensoir, ses chers cardinaux qui lui doivent tout finissent par emporter le morceau. C’est au tour du pape Cossa d’avaler la ligne et l’hameçon. En janvier 1414, de sa résidence de Pise, les chevaucheurs de Sa Sainteté prennent la route, porteurs des bulles de convocation.

Le concile se réunira à Constance, en terre d’Empire, au bord du lac. Son ouverture est fixée au jour de la Nativité, le 24 décembre 1414 à minuit. Jusque-là, les prélats allemands avaient fait le dur voyage pour l’Italie, en traversant les Alpes ; cette fois-ci, ce sera la cour papale de Rome qui fera le voyage.

Jean Raspail              L’anneau du pêcheur             Albin Michel 1995

Ledit concile va donner le premier rang aux décisions conciliaires, donc avant celles des papes – Grégoire XII, Jean XXIII et Benoît XIII -. Sigismond obtient aussi que l’on vote par nation et non par tête, ce qui diminue le poids des Italiens mais aussi de la France. Et il y en avait du monde : 32 princes, 47 archevêques, 361 juristes, 1 500 chevaliers, 1 400 marchands, 5 000 prêtres et 700 prostituées parmi les 72 000 participants ! On décréta que  tous, de quelque état et dignité qu’ils soient, celle-ci fut-elle papale, sont tenus de lui obéir, pour ce qui concerne la foi et l’extirpation dudit schisme, ainsi que la réforme générale de ladite Eglise de Dieu.

Fin octobre 1414, arrivant en vue du lac et de la ville de Constance, après une épuisante traversée des Alpes, Jean XXIII lâche : Voici dons la fosse où l’on piège les renards ! Se sentant de moins en moins en sécurité à Constance, il va s’enfuir le 20 mars 1415 à Schaffhouse : rattrapé par des membres de la Curie, il va être vulgairement jeté en prison avec 70 chefs d’accusation ! on simplifiera en ne gardant que la simonie, la sodomie, le viol, l’inceste, la torture et le meurtre ! le 29 mai 1415, il sera officiellement déposé, emprisonné dans le même château de Gottlieben où croupissait Jean Hus depuis deux mois, sur ordre de Sigismond qui l’avait déclaré hérétique et relaps : il mourra sur le bûcher le 6 juillet 1415, ses os seront jetés dans le Rhin. La nation tchèque refusera désormais d’obéir à l’Eglise romaine, qui ira jusqu’à déclencher contre les hussites des croisades. Un an plus tard, comme si la mort de Jean Hus ne suffisait pas, on s’en prendra encore à Jérôme de Prague, brillant réformateur religieux diplômé des universités de Paris, d’Oxford et de Heidelberg qui sera exécuté le 30 mai 1416. Sigismond marchait dans les pas de Néron : Qu’ils me haïssent pourvu qu’ils me craignent ! Quant à Jean XXIII, il sauvera sa tête, et après 3 ans de prison, finira même cardinal de Florence !

19 09 1415                  Le jeune et très puissant empereur Sigismond vient rencontrer à Perpignan le vieux Pedro de Luna, irréductible pape qui se refuse à renoncer : ses partisans se réduisent comme peau de chagrin mais il a pour lui sa légitimité, une intelligence et une dialectique hors-pair :

Pedro de Luna a quatre-vingt-onze ans. Il joue sa dernière partie et il a perdu tous ses atouts majeurs. La Castille, la France, la Navarre ne le reconnaissent plus et le roi Ferdinand d’Aragon dont il est l’hôte au palais des rois de Majorque, à Perpignan, malade et déjà marqué par la mort, a lui aussi choisi son camp. A vives étapes et en grand arroi, l’empereur Sigismond approche. Quatre mille cavaliers l’accompagnent ainsi que quatorze évêques et abbés délégués par le concile. A Constance, avant son départ, les cardinaux ont béni l’empereur afin qu’il soit bien établi que la grâce de Dieu est sur lui. Puissance temporelle et spirituelle. Nul ne s’y trompe sur son passage. Princes, ducs, comtes et barons l’accueillent aux frontières de leurs États et de leurs seigneuries et se joignent à son escorte. Les villes pavoisent, les cloches sonnent. Les manants, au bord du chemin, ploient le genou. Presque chaque jour, au palais des rois de Majorque, des messagers arrivent au galop pour rendre compte de la marche impériale.

Le 13 août, l’empereur est à Nice. Le 30 août à Saint-Victor de Marseille où les moines se bousculent pour se faire pardonner d’avoir naguère abrité l’antipape. Le 9 septembre, à Maguelone, l’évêque Andréa de Villaloba, qui fut légat de Benoît XIII en Avignon, sauve l’honneur. Il a envoyé son chapitre au-devant du souverain mais refuse de paraître lui-même. Geste inutile. L’évêque Andréa ne compte plus et ses chanoines le renient. Le 13 septembre, l’empereur Sigismond est à Narbonne. Le 17, au Canet. Son entrée à Perpignan est prévue pour le 19.

Au palais, Pedro de Luna attend.

Avec son neveu Rodrigo, il refait encore une fois le recensement des fidélités. Quatre cardinaux, tous espagnols. Un cinquième, le dernier Français, le cardinal Pierre Ravat, évêque de Saint-Pons, qui était avec lui, sur sa galère, quand il avait dû s’enfuir de Gênes, est allé se jeter aux pieds de l’empereur. Quelques évêques, celui de Saragosse, celui de Tarragone, l’archevêque de Barcelone, le père abbé de Montserrat, et Dominique de Bonnefoi, un autre Français, prieur de la Chartreuse de Montalegre, bien peu de monde, en vérité.

Et Iona? demande le pape Luna. A-t-on des nouvelles de Iona? Pourquoi le cardinal Falkirk n’est-il pas là ?

La gorge de Rodrigo de Luna se serre. Le vieillard lui pose souvent cette question. Elle revient dans sa bouche comme un symbole. Falkirk était le plus fidèle. Falkirk ne pouvait l’abandonner. Un jour la mer apporterait la chanson aiguë des cornemuses et le cardinal Falkirk débarquerait de son navire hérissé de boucliers…

—        Il viendra, Très Saint-Père, il viendra. Un Breton lui a porté votre message.

Rodrigo ment. Il n’a pas voulu accabler le vieil homme. Nul messager n’a quitté Perpignan pour l’Ecosse. Il n’y a plus de Bretons au service du pape. Ni de Provençaux, ni de Français. Plus de Siciliens, plus d’Angevins. Tous ont déserté. Le compte est vite fait. Restent seulement au pape Luna ses trois cents archers aragonais, une petite cohorte de serviteurs, quelques chevaliers de Saint-Jean autour du bailli de Gérone, et parmi les princes présents, un seul, le comte Jean IV d’Armagnac, comte de Comminges et de Rodez. Et enfin, Vincent Ferrier.

—        Comment se porte frère Vincent ce matin? demande à nouveau le pape Luna. Lui a-t-on envoyé mon médecin ?

Car le saint homme a dû s’aliter. On a même craint pour sa vie. Sa voix qui ralliait au pape Luna des milliers et des milliers de fidèles s’est tue. Alors qu’il prêchait à la cathédrale de Perpignan, un malaise l’a terrassé. L’épuisement, l’âge – il a soixante-cinq ans -, le chagrin, sans doute, aussi, devant tous ces déchirements qui persistent… Transporté dans la cellule du prieur des dominicains, il s’y repose en silence.

—        Le médecin n’a pas été reçu, Très Saint-Père, dit Rodrigo. Et voici la réponse du frère Vincent : Remerciez le souverain pontife, mais ce n’est pas de la terre que doit me venir le remède. Jeudi, je pourrai de nouveau prêcher.

—        Il me manquera demain, constate simplement Pedro de Luna.

Demain, lundi 19 septembre, en présence de l’empereur Sigismond et des envoyés du concile, Sa Sainteté le pape Benoît XIII sera seule.

La ville ruisselle de soleil. Le peuple se repaît du spectacle. Un vieil homme chargé d’années traqué au fond d’un palais et un jeune empereur triomphant. Dieu accompagne l’un et l’autre. Dieu n’a pas encore tranché. La scène se jouera à deux voix. La troisième, celle de saint Vincent Ferrier, n’est plus qu’un souffle entre les quatre murs d’une cellule. Dieu pourrait-Il se tromper ? Quarante pages se sont alignés devant le grand portail des rois de Majorque. Retentissent les sonneries des trompettes ornées de guidons aux armes impériales. Il y a eu des joutes et des tournois, pour marquer la solennité de cette journée. L’empereur est là, en majesté. Face au vieillard solitaire, il déploie toute sa puissance, comme si quelque doute, encore, subsistait, que les fastes impériaux feront oublier. L’empereur a bien déjeuné. Des volailles, des poissons, des fruits, des vins de Catalogne et d’Aragon que lui ont servis, religieusement, les chevaliers du roi Ferdinand.

Dans la salle d’audience du palais, l’étole pontificale rouge et or au cou, coiffé d’un bonnet rouge bordé d’hermine, assis, immobile, sur son trône, le pape Benoît XIII prie. Le son des trompettes parvient jusqu’à lui. On entend des rumeurs, des piétinements. Place ! crie un héraut. Place à Sa Majesté le Saint Empereur romain germanique ! Le pape Luna se tourne vers Rodrigo.

—        Ouvrez le portail, je vous prie, dit-il.

Un théâtre. Dieu vient de frapper les trois coups. Combien sont-ils, dans la salle d’audience, groupés en foule derrière Sigismond, face au maigre troupeau désemparé tassé autour du souverain pontife ? Le nombre, la force, la puissance… Au pied du trône, impertinents, insolents, méprisants, se poussant du col, sûrs d’eux, les quatorze prélats délégués par le concile. Et devant eux, seul, face au pape, leur champion, l’empereur Sigismond. Sa Sainteté Benoît XIII le considère de son regard noir, sans indulgence, ni charité.

—        Très dévot père, commence l’empereur…

Il y a des murmures approbateurs dans la salle. L’œil du pape Luna étincelle de colère. Ce n’est pas ainsi qu’on s’adresse au pape, fût-on l’empereur germanique ! Pour chacun, rois et manants, le pape est le Très Saint-Père. L’affront est délibéré. Le pape se domine. La suite respecte mieux les formes. Quant au fond… Voilà vingt et un ans que le vieillard entend rabâcher ce même raisonnement, depuis son élection à Avignon, en 1394. Pendant ce long laps de temps, trois papes sont morts, à Rome, à Pise, et deux ont été démis, qui tous les cinq lui avaient été opposés. Ce jugement de Dieu ne suffit-il pas ? Pourquoi ces discours trompeurs qu’on lui tient ? Ces arguments cent fois répétés, cent fois récusés, que l’empereur dévide comme un écheveau de mensonges et de perfidies : Que la conscience, l’honneur, ses promesses, ses serments l’obligeraient maintenant qu’il n’avait plus aucune raison apparente pour s’en défendre, à faire ce que quelques prétextes spécieux lui avaient peut-être auparavant donné sujet de différer. Que Grégoire et Jean, ses deux adversaires, s’étant déposés, la condition au nom de laquelle il avait juré d’en faire autant était pleinement accomplie. Que le repos et la paix des chrétiens, après cela, dépendaient uniquement de lui. Qu’après trente-huit ans de schisme, de trouble, de désolation, il était donc le seul obstacle qu’il y eût encore à l’union, à la tranquillité et au bonheur de la chrétienté. Que l’Église lui tendait les bras dans cet abîme de malheurs où elle était plongée et d’où il la pouvait tirer si facilement en quittant volontairement ce qu’on lui ôterait bientôt par la force…

Le pape Luna écoute, impassible. Il jette à peine un regard sur les documents de renonciation signés par Grégoire et par Jean et que l’empereur a apportés avec lui. En quoi cela le concerne-t-il ? On le confondrait avec ces deux-là? L’empereur en a presque terminé.

—        N’attendez pas, très dévot père, dit-il, dans l’extrême vieillesse où vous vous trouvez, que la mort, qui pour vous est prochaine, ne vienne vous arracher votre pontificat, laissant sur votre nom déshonneur et honte éternels. Puisqu’il vous reste si peu de temps, mieux vaut abandonner, renoncer, avec l’assurance d’une gloire immortelle…

Commencé par un affront à la dignité du pontife, conclu sur un affront à son âge, ce discours a rendu toutes ses forces combatives au vieillard. Le pape Luna va répondre. Sa voix ne tremble pas. Les murmures hostiles ont cessé. On l’écoute dans un silence pétrifié, et d’abord avec un immense étonnement. Car cet homme sévère a souri. L’idée de sa mort prochaine le fait sourire.

—        Je sais que le moment n’en est pas encore venu, dit-il avec un éclair malicieux dans le regard. Je sais que je vivrai encore des années…

Et s’il disait vrai ? Les délégués du concile échangent des coups d’œil consternés. Cette petite satisfaction acquise, il poursuit. Point de sire ou de majesté. Il dit seulement : Mes fils bien aimés. Il ne s’adresse pas à l’empereur, ni aux prélats conciliaires, ni à quiconque dans cette salle où chacun souhaite sa perte, mais à toute la Chrétienté, à l’Histoire, à la postérité. Sur un coussin, ses cardinaux lui ont présenté la tiare et il l’a posée sur sa tête afin que nul n’ignore qui parle. Et il va parler sept heures, en latin. Pendant sept heures il va déployer sa passion, son ardeur, sa violence, son inébranlable foi en sa légitimité, et toutes les ressources d’une grande intelligence et d’une immense agilité d’esprit. Il ne plaide pas, puisqu’il a raison. Ce n’est pas un plaidoyer, mais un rappel. Son raisonnement procède d’une logique implacable : il est le vrai pape. Même en douterait-on, ce n’est pas lui qui entretient le schisme, dans l’état actuel des choses, mais bien l’assemblée de Constance, puisque les deux autres pontifes ont cédé et qu’il demeure à présent le seul. Qu’on le reconnaisse et le schisme cessera, puisqu’il n’y a plus d’autre concurrent, tandis que si l’assemblée de Constance procède à une élection, il y aura de nouveau deux papes et le schisme renaîtra. Et qui pourrait élire un pape, quel qu’il soit, sinon lui-même, et lui seul ? Parmi tous les cardinaux vivants, n’est-il pas le seul, précisément, à avoir été promu par Grégoire XI avant le schisme? Seul à détenir, à ce titre, la légitimité apostolique ? Rien ni personne ne saurait l’empêcher de s’élire lui-même une seconde fois, et dans le cas où l’on s’y opposerait, il n’en resterait pas moins vrai que seul il conserve le pouvoir de désigner son propre successeur au trône de Pierre. Qu’on le proclame donc pape et qu’on en finisse une bonne fois, puisqu’il est le pape…

Les archives du Vatican ont conservé les minutes de cet extraordinaire discours-fleuve, versées ensuite au dossier Benoît. Lorsque le cardinal Pietro Francesco Orsini, évêque de Bénévent, fut élu pape en 1724 et choisit à la surprise générale de régner sous l’appellation de Benoît, treizième du nom, les spécialistes de l’entourage du pontife se précipitèrent frénétiquement sur ce texte pour lui extorquer des arguments justifiant trois cents ans plus tard, à titre posthume, ce qui apparaissait à tous comme une seconde condamnation – et dans quel but ? la première ne suffisait-elle pas ? – du pape Pedro de Luna, pape sous le nom de Benoît XIII. Peine perdue. Le texte résista. Du béton. Des générations de canonistes s’y cassèrent les dents. De même en 1958, lorsque, à peu près pour les mêmes raisons, on exhuma le dossier Benoît pour le passer au peigne fin quand le vieux cardinal Angelo Roncalli, patriarche de Venise, fut élu, et choisit bizarrement d’enjamber cinq siècles pour s’en aller débusquer un nom de pape, assorti du numéro vingt-trois, qu’avait porté le malchanceux Cossa, élu par le concile de Pise sous le nom de Jean XXIII. Comme si l’on se rappelait subitement, au Vatican, en plein milieu du XXe siècle, que ce vieux compte du Moyen Age n’avait pas été tout à fait réglé…

Le pape Luna a achevé de parler. Il bénit la foule. Tous se signent – comment l’éviter ? – et ne l’en détestent que plus. La salle d’audience se vide en silence. L’empereur a tourné les talons. Il se retire dans son camp de toile. Il ne reverra plus le pape Luna. Il lui a donné cinq jours pour se démettre sans condition, faute de quoi le concile de Constance prononcera sa déposition et son excommunication. Chaque matin il lui fait porter un message dont les termes de plus en plus autoritaires marquent son impatience et sa colère. La réponse ne varie pas. L’ambiance se fait pesante à Perpignan. Entre Allemands et Aragonais, de nombreux incidents éclatent. On se bat dans les rues. Les chevaliers de Saint-Jean tournent casaque. Leur grand-maître le paiera de sa vie, tué en duel par Jean d’Armagnac, lequel n’a que le temps de fuir et de regagner ses États, laissant le pape Luna encore plus seul.

Enfin arrive le jeudi. Vincent Ferrier a tenu sa promesse. Il a fait annoncer qu’il prêcherait dans la chapelle du palais lors de vêpres solennelles en présence du pape et des princes, des cardinaux, des ambassadeurs. Le fidèle d’entre les fidèles, lui qui accomplit des miracles, le saint que chacun vénère d’un bout à l’autre de l’Europe, va-t-il encore retourner la foule, tous ces dignitaires, ces prélats? On le soutient aux épaules, car il tient à peine debout. Marche après marche, on doit le hisser en chaire. Son visage émacié a la pâleur de l’ivoire. Il élève ses mains décharnées :

—        Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit… On l’entend mal. Sa voix n’est qu’un filet. Chacun retient son souffle. Mais quel étrange exorde !

—        Je m’adresse à vous, mes frères, dit-il, afin que vous désiriez ardemment trouver Dieu et aspiriez à la perfection qui vous rendra plus utiles aux âmes. Je m’adresse à vous afin que vous alliez à Dieu d’un cœur simple, sans duplicité, pour pratiquer à fond la vertu et par la voie de l’humilité parvenir à la gloire de la majesté…

Chacun se regarde. Où veut-il en venir? Il poursuit :

—        L’innocence et la perfection auxquelles nous oblige la loi de Dieu exigent, avec l’absence de tout vice et de tout péché, la plénitude de la vertu. C’est en effet ce que demande le commandement d’aimer Dieu de tout notre cœur, de toute notre âme et de toutes nos forces. Pensez-y, mes frères, et vous verrez votre faiblesse et la distance qui vous sépare de cette pureté parfaite. Mais cela ne peut produire effet que dans l’âme qui sent quelle haute perfection le Seigneur demande à toute créature, et qui, pour ce motif sublime, s’efforce d’accomplir généreusement la volonté divine…

Il s’interrompt un moment, comme s’il rassemblait ses forces, puis reprend, tourné vers le pape qui l’écoute, assis sur son trône, immobile, les mains posées sur ses genoux :

—        Car le Seigneur demande à toute créature d’accomplir généreusement (il répète ce mot : généreusement) la volonté divine…

Chacun, déjà, a compris. Vincent Ferrier s’éloigne du pape qu’il a défendu pendant plus de vingt années. Il y met toutes les formes du respect, de l’amour filial, de l’estime, mais son propos n’en est que plus clair : il l’abandonne. Au nom de la volonté divine, il condamne son obstination. Il l’exhorte à la générosité, au sacrifice, pour l’amour de Dieu.

—        Très Saint-Père, dit-il, je vous ai accompagné sans faiblir tout au long de ce chemin dont je ne vois plus l’issue. La volonté divine s’est exprimée à Constance. Aux côtés de Votre Sainteté, je ne saurais m’engager plus avant sous peine de devenir moi-même schismatique.

Le mot est lâché. Comme un cordon de poudre enflammée, il va faire le tour de la ville, crépiter jusqu’en Catalogne, en Aragon, en Castille, de village en château, d’église en église. Par la bouche de Vincent Ferrier, en ces temps de foi brutale, c’est un mot qui terrifie les âmes simples. Si les grands de ce monde s’en étaient déjà détachés, le peuple suivait encore le pape Luna. Ce mot-là l’en délie à jamais.

Dans la salle règne un silence de mort. Le pape est livide. Sans un regard, sans une parole, il se lève et quitte les lieux. Ce qu’il a entendu ne compte pas. Ce n’est qu’une trahison de plus. Il l’a déjà chassée de son esprit. En pleine nuit et sans attendre que les troupes impériales manœuvrent pour l’en empêcher, il prend la route du Canet et embarque dans sa dernière galère.

Saint Vincent Ferrier ne reverra plus le pape Luna. À califourchon sur un âne, entouré de ses moines gyrovagues, il a pris le chemin de la Bretagne. Il y mourra en 1419, à Vannes, précédant de cinq ans le pape Luna…

La nuit est claire. Les rames frappent l’eau. Au firmament brille le croissant de lune escorté de milliers d’étoiles. A bord de la galère pontificale on se compte. Les archers, les domestiques, une dizaine de prêtres et d’évêques, quatre cardinaux, personne ne manque. À force de trahisons successives, l’ultime carré s’est épuré. Le pilote attend l’ordre du pape.

Route au sud, vers Peñiscola.

Jean Raspail              L’anneau du pêcheur             Albin Michel  1995

C’est probablement à la demande de ce concile qu’un moine rédigera un Ars Moriendi -Art de mourir – qui rencontrera un grand succès : quelque 60 ans après la grande peste, on se souvenait du nombre de malades qui avaient succombé sans l’assistance de prêtre, tant le nombre de ces derniers était insuffisant. Ainsi, chacun pouvait savoir ce qu’il avait à faire pour accompagner un agonisant aux portes de la mort.

02 1414                        Apparition d’une fièvre et toux incontrôlable : le tac ou horion qui prendra le nom de coqueluche.

07 1414                         Charles VI sombre définitivement dans la folie.

30 06 1415                 Les Français arrivés à Winchester pour porter la réponse sur le mariage de Catherine avec le roi Henri n’ont guère le temps d’entamer les palabres : Henri V convoque une assemblée de 1 500 personnes devant laquelle il annonce la rupture des négociations.

12 08 1415                 Débarquement de Henri V au Chef de Caux. Il a confié la régence du royaume à son frère, duc de Bedford. 1 400 nefs ont transporté ses troupes de Southampton à la pointe de la Hève [proche du Havre, qui n’existe pas encore] : plus de 10 000 hommes, dont 2 000 hommes d’armes, 6 000 archers.

22 09 1415                 Prise d’Harfleur, principale clef sur mer de toute la duché de Normandie.

25 10 1415                  Les troupes coûtent cher, l’épidémie les ravage et les provisions s’épuisent : Henri V avait décidé de rentrer, en regagnant Calais. À Azincourt, [nord-ouest d’Arras], ils découvrent l’armée française qui leur bloque la route. Les archers anglais déciment les chevaliers français, empêtrés dans leur lourde armure, montés sur des chevaux qui glissaient, car il avait plu toute la nuit, ne pouvant se livrer aux manœuvres prévues, faute de place : la plaine d’Azincourt ne fait que 4 km de long pour 1 km de large. Les coutiliers achèvent le massacre, n’épargnant que les princes susceptibles d’être rançonnés : ainsi, on estime à peu près aux trois quart des lignées nobles du royaume celles qui n’auront plus de descendance mâle.

C’est que le coup a porté où il fallait pour ébranler la monarchie. Les pertes humaines ont été considérables : 3 000 hommes, 4 000, plus peut-être, on ne le sait. Aujourd’hui encore, quand les siècles d’oubli ont passé sur l’événement et dispersé la documentation, on peut dresser une liste de 600 chevaliers et barons morts à Azincourt. Mais surtout elles ont été concentrées sur une part bien définie de la société politique : d’abord la cour, qui perd, morts ou prisonniers, cinq ducs, douze comtes et bien d’autres grands seigneurs ou brillants nouveaux venus de la classe dirigeante. Ainsi la cour amoureuse de Charles VI, sorte de club politique et mondain, qui réunissait depuis 1400 les hommes les plus influents de la haute société parisienne, perd un tiers de ses membres et la liste de ses dignitaires prend l’allure sinistre d’un nécrologe.

En dehors de la haute aristocratie, c’est la noblesse de langue d’oïl, surtout, qui a été atteinte. Plusieurs milliers de morts, de prisonniers, des rançons à payer, des familles éteintes ou ruinées. Or les régions les plus touchées, la Picardie, l’Artois, la Normandie, le Beauvaisis, le Soissonnais, sont celles où depuis des siècles, la monarchie recrutait ses serviteurs civils et militaires. Privé de cette noblesse du Nord, le roi a perdu un de ses plus fermes soutiens. D’autre part à côté des grands officiers de la couronne, tués ou faits prisonniers, presque tous les baillis de langue d’oïl – quinze sans doute sont tombés à Azincourt – ont disparu. Au lendemain de la Saint-Crépin, l’administration militaire est décapitée, celle du Domaine royal désorganisée. Dans les jours qui suivent, il faudra, à la hâte, procéder à de nouvelles nominations. Ainsi en frappant la chevalerie du Nord et les officiers du roi, le désastre d’Azincourt a ébranlé les plus solides fondements de la monarchie.

Rien de tout cela pourtant n’était irréparable. Le royaume, après tout, ne se limite pas à la langue d’oïl. Il reste des forces vives en France, il reste des chevaliers pour se battre dans l’armée royale, des hommes pour gouverner. Mais il faudra les chercher hors du cœur du pays français, dans ces régions lointaines auxquelles on ne pense pas : le Centre, le Midi… Azincourt fera donc arriver au pouvoir des hommes nouveaux, des hommes différents et cela aussi sera un choc pour la France et pour les Français.

Françoise Autrand Charles VI                Fayard 1986

1415                            Les Portugais prennent Ceuta, sur la côte du Maroc : elle deviendra espagnole en 1580. Henri, 3° fils du roi Jean I° du Portugal et de Philippa de Lancaster, devient Henri le Navigateur, initiateur d’une exploration méthodique, collective des océans, marquant ainsi le début de l’empire portugais.

Il est toujours merveilleux dans le cours de l’histoire de voir le génie d’un individu communier avec le génie de l’heure, un homme comprendre clairement le désir de son époque. Parmi les pays d’Europe, il en est un qui n’a pu jusqu’ici accomplir sa part de la mission européenne : le Portugal, qui vient de se libérer de la domination maure dans de longues et interminables luttes. Mais depuis qu’il a remporté la victoire et conquis définitivement son indépendance, le dynamisme magnifique de ce peuple jeune et passionné demeure inutilisé, ce besoin naturel d’expansion, inhérent à toutes les nations ascendantes, ne trouve d’abord aucune soupape d’échappement. Le Portugal s’appuie sur toutes ses frontières à l’Espagne, son alliée, sa sœur ; pays petit et plutôt pauvre, il ne pourrait se développer que du côté de la mer, par le commerce et la colonisation. Malheureusement sa situation géographique est la plus défavorable de toutes les nations maritimes de l’Europe, ou du moins semble telle. Car l’océan Atlantique, qui le borde à l’ouest, passe, d’après la géographie ptoléméenne (la seule qui fit autorité pendant tout le Moyen Age), pour une nappe d’eau illimitée et infranchissable; non moins impraticable est la route du Sud, le long de la côte africaine, puisqu’il est impossible, toujours selon Ptolémée, de contourner en bateau ce pays inhospitalier et inhabitable qui touche au pôle antarctique et est relié sans la moindre fissure à la terra australis. D’après l’ancienne géographie, le Portugal, parce qu’en dehors de la seule mer navigable, la Méditerranée, occupe parmi les nations maritimes de l’Europe la position la plus défavorable qui soit.

Rendre possible cette soi-disant impossibilité et essayer si, selon la parole de l’Ecriture, les derniers ne pourraient pas devenir les premiers, sera l’idée à laquelle un prince portugais vouera son existence. Si Ptolémée, ce geographus maximus, ce pape de la géographie s’était grossièrement trompé ? Si cet océan, dont les vagues puissantes amènent parfois de l’ouest sur les côtes du Portugal d’étranges morceaux de bois (qui viennent pourtant de quelque part !) n’était pas infini, mais conduisait vers des pays nouveaux et inconnus ? Si l’Afrique était habitable au-delà des tropiques et si l’on pouvait atteindre par mer l’océan Indien ? Alors le Portugal, parce que situé si loin à l’ouest, serait le véritable tremplin de toutes les découvertes, le mieux placé sur la route des Indes; il serait non plus déshérité par l’océan mais prédestiné plus qu’aucune nation d’Europe aux voyages sur mer. Transformer le Portugal, ce petit pays impuissant, en une puissance maritime, et l’océan Atlantique, considéré jusque-là comme un obstacle, en un moyen de communication a été en substance le rêve de toute la vie de l’Infant Enrique, celui que l’Histoire a surnommé à tort et à raison le Navigateur. A tort, parce qu’en dehors d’une brève expédition militaire contre Ceuta il n’est jamais monté sur un navire et qu’il n’existe pas de livre, de traité de navigation signé de sa main. A raison, car il a consacré toute sa fortune à la marine et aux marins. Ayant fait ses preuves tout jeune pendant la guerre contre les Maures au siège de Ceuta (1412) et en même temps un des hommes les plus riches de son pays, ce fils et neveu de roi portugais et anglais pouvait prétendre briller dans les plus hautes sphères ; toutes les cours l’invitent, l’Angleterre lui offre un haut commandement. Mais cet étrange rêveur choisit comme forme d’existence la féconde solitude. Il se retire sur le cap Sacrez l’ancien promontoire sacré des Anciens. C’est de là qu’il prépare, durant près de cinquante ans, le voyage aux Indes et la grande offensive contre la mare incognitum.

Qui a donné à ce hardi penseur l’audace de prétendre, à l’encontre des plus hautes autorités de son temps en matière de cosmographie, que l’Afrique n’était pas un continent soudé au pôle, mais parfaitement contournable et ouvert vers les Indes ? Mystère. Toutefois le bruit courait encore (Hérodote et Strabon le mentionnent) qu’à l’époque lointaine des Pharaons une flotte phénicienne avait descendu la mer Rouge et était revenue inopinément deux ans plus tard par les Colonnes d’Hercule (le détroit de Gibraltar). Peut-être aussi l’Infant avait-il appris d’un marchand d’esclaves maure qu’il existait au delà de la Libya déserta du Sahara sablonneux, un pays de richesse, un bilat ghana. Effectivement l’actuelle Guinée se trouve déjà indiquée sous ce nom avec beaucoup d’exactitude sur une carte dressée en 1150 par un cosmographe arabe pour le roi normand Roger II. Il se pourrait donc qu’Enrique fût mieux renseigné sur la géographe de l’Afrique par un bon service de renseignements que les géographes patentés qui ne juraient que par les codices de Ptolémée et récusaient les œuvres de Marco Polo et d’Ibn Battuta comme des impostures.

Ce qui fait surtout la grandeur morale d’Enrique, c’est d’avoir reconnu, en même temps que l’importance du but, l’énormité de la tâche, d’avoir su noblement se résigner à ne jamais voir son rêve s’accomplir, parce qu’il fallait déjà plus que le cours d’une vie humaine pour en préparer la réalisation. Car comment entreprendre un voyage du Portugal aux Indes sans connaître la mer et sans vaisseaux ? On ne conçoit pas, à l’époque où Enrique se met au travail, combien les notions géographiques et nautiques de l’Europe sont rudimentaires. Pendant les sombres siècles d’ignorance et d’abrutissement qui suivirent la chute de l’empire romain, le Moyen Age a oublié tout ce que les Phéniciens, les Grecs, les Romains savaient en cosmologie. L’expédition d’Alexandre jusqu’aux confins de l’Afghanistan et même de l’Inde est tenue pour légendaire ; les excellentes cartes, les globes des Romains sont perdus, leurs chaussées jalonnées de bornes milliaires, qui pénétraient jusqu’au cœur de l’Angleterre et de la Bithynie, sont oubliées ; on a désappris à voyager, la joie de découvrir est morte, la science de la navigation est retombée en enfance : sans cartes et sans boussole, sans but vaste ni hardi, de frêles esquifs pratiquent un timide et mesquin cabotage de port en port, avec la crainte continuelle des tempêtes ou des pirates, plus redoutables encore. Au milieu d’une pareille décadence de la cosmographie et avec d’aussi pitoyables embarcations il est impossible de dompter les océans et de conquérir les empires d’outre-mer. Il faudra tout d’abord reconstituer par un long, très long sacrifice ce que des siècles d’indifférence ont laissé se perdre. Et Enrique, dont la gloire est de l’avoir compris, est résolu à vouer sa vie à cette entreprise.

Seuls quelques murs en ruine subsistent encore de l’ancien château que le prince Enrique avait fait construire sur le cap Sacrez et qu’un ingrat héritier de sa science, Francis Drake, pilla et détruisit. A travers les ombres et les voiles de la légende, il est difficile de discerner de quelle façon l’Infant a élaboré ses vastes plans de conquêtes. D’après les récits, un peu romancés, peut-être, de ses chroniqueurs intimes, il fit tout d’abord venir une foule de livres et de cartes de tous les coins du monde et appela auprès de lui des savants arabes et juifs. Tout capitaine, tout marin qui rentrait de voyage fut interrogé ; leurs rapports, leurs communications furent consignés dans des archives privées ; en même temps une série d’expéditions étaient organisées. Sans arrêt on s’attacha au perfectionnement de l’art de la construction navale; aux antiques barcas, aux barques de pêche non pontées, véritables naos comptant dix-huit hommes d’équipage, succèdent en quelques années de robustes cotres de quatre-vingts et cent tonnes, capables de tenir la mer par gros temps. Ce nouveau et excellent modèle de bateau nécessite à son tour un nouveau type de marins : au pilote s’adjoint un maître de l’astrologie, un spécialiste de la navigation, qui sait lire les portulans, calculer la déclinaison astrale et tracer les méridiens. Théorie et pratique s’unissent dans une collaboration féconde. Ainsi émerge peu à peu, systématiquement, une race de navigateurs et de découvreurs dont l’avenir s’annonce glorieux. De même que Philippe de Macédoine laisse à son fils Alexandre son irrésistible phalange pour conquérir le monde, de même Enrique lègue au Portugal la flotte la plus moderne, la meilleure de son époque, les plus habiles nautoniers pour vaincre l’océan.

Mais il appartient au destin tragique des précurseurs de mourir au seuil de la terre promise sans la voir. Enrique n’a pas assisté à une seule de ces grandes découvertes qui ont conféré l’immortalité à son pays. L’année de sa mort (1460) on n’a encore obtenu aucun résultat tangible dans le domaine géographique. La fameuse découverte des Açores et de Madère ne fut en réalité qu’une redécouverte (le Portolano Laurentino les signale déjà en 1315). Les naos se sont timidement risqués sur la côte occidentale de l’Afrique, mais en un demi-siècle ne sont pas encore descendus jusqu’à l’Equateur; un trafic peu glorieux a commencé, la traite des Noirs : autrement dit, on enlève en masse les nègres sur la côte du Sénégal pour les vendre sur le marché d’esclaves de Lisbonne ; on trouve aussi un peu de poussière d’or : ces maigres et insignifiants débuts sont tout ce qu’Enrique a vu de l’œuvre qu’il a conçue. En réalité le résultat décisif est cependant déjà acquis. Le grand progrès pour la marine portugaise ne réside pas en effet dans la distance parcourue, mais dans l’influence morale, dans l’accroissement du goût des entreprises et dans la destruction d’une fable dangereuse. A travers les siècles, les gens de mer racontaient tout bas que passé le cap Non la navigation était impossible. Au-delà commençait immédiatement la mer verte des ténèbres ; malheur au navire qui s’aventurait dans ces parages mortels ! Sous ces latitudes, l’ardeur du soleil faisait bouillir la mer ; les bordages et les voiles prenaient feu aussitôt et le chrétien qui osait pénétrer dans le pays de Satan, lequel était désolé comme un paysage lunaire, était métamorphosé sur-le-champ en nègre. Les marins éprouvaient une terreur si insurmontable pour tout voyage le long de la côte africaine que le pape, pour procurer à Enrique des hommes en vue de ses premières expéditions, dut promettre aux volontaires pleine et entière rémission de leurs péchés. Aussi quel triomphe lorsque Gil Eannes double en 1434 ce cap Non, soi-disant infranchissable, et peut écrire à propos de la Guinée que le grand savant Ptolémée n’était qu’un vieux radoteur, car, dit-il, la navigation y est aussi facile que chez nous et le pays est en outre d’une beauté et d’une richesse extrêmes. Ainsi le point mort est dépassé. Le Portugal n’a plus besoin de faire d’efforts pour constituer ses équipages ; amoureux d’aventures et aventuriers accourent de tous les pays pour se mettre à son service. Chaque nouveau voyage couronné de succès enhardit les navigateurs; une nouvelle race d’hommes jeunes et intrépides éclot soudain, auxquels l’aventure est plus chère que la vie. Navigare necesse est, vivere non est necesse : naviguer est une nécessité, vivre n’en est pas une – le vieil adage de la Hanse, a retrouvé son empire sur les esprits. Et toutes les fois qu’une génération ferme et résolue se met au travail l’univers se transforme.

C’est pourquoi la mort d’Enrique ne représente qu’une pause avant le grand élan. A peine l’énergique roi Joâo II est-il monté sur le trône qu’il se produit un essor qui dépasse toute attente. Ce qui n’avançait jusque-là qu’avec la lenteur de l’escargot marche maintenant à pas de géant. Hier encore, on s’émerveillait d’avoir, en douze ans, franchi les quelques centaines de milles qui séparent Lisbonne du cap Bojador et, en douze autres années de lente progression d’avoir réussi à atteindre le cap Vert : aujourd’hui un bond en avant de cent, de cinq cents milles n’a plus rien d’extraordinaire. Nous seuls, qui avons assisté à la conquête de l’air, qui, au début du siècle, nous extasions à la pensée qu’un aéroplane parti du Champ de Mars avait pu tenir l’air trois, cinq, dix kilomètres et qui avons vu plus tard survoler continents et océans, nous seuls, peut-être, sommes capables de comprendre l’intérêt passionné, l’enthousiasme vibrant avec lequel l’Europe accueille les brusques succès du Portugal. En 1471, l’Equateur est atteint ; en 1484, Diego Cam débarque à l’embouchure du Congo en 1486, le rêve prophétique d’Enrique s’accomplit : un navigateur portugais, Bartholomeu Diaz, touche à la pointe sud de l’Afrique le cap de Bonne-Espérance, baptisé d’abord par lui, sans doute à cause des tempêtes qu’il y essuie, Cabo tormentoso. Mais bien que l’ouragan ait déchiré sa voilure et brisé ses mais, le hardi conquistador continue sa route. Il est déjà en vue de la côte occidentale [de l’océan Indien], d’où les pilotes musulmans pourraient facilement le conduire aux Indes, lorsque son équipage se révolte : c’est assez pour cette fois. Le cœur ulcéré, Bartholomeu Diaz doit faire demi tour, renonçant par la faute d’autrui à la gloire d’être le premier Européen à avoir frayé la route des Indes, et c’est un autre Portugais, Vasco de Gama, qu’à cette occasion Camoëns glorifie dans des vers immortels. Comme toujours, le pionnier, l’initiateur infortuné est oublié au profit du réalisateur plus heureux. Toutefois l’acte décisif est effectué. Pour la première fois, la configuration géographique de l’Afrique se trouve précisée, Ptolémée reçoit un démenti formel : il existe bien une route maritime des Indes. Les disciples et les héritiers d’Enrique ont réalisé le rêve de sa vie vingt-six ans après la mort de leur maître.

Le monde tourne maintenant des regards étonnés et envieux vers cet insignifiant petit peuple de marins, relégué à l’extrême pointe de l’Europe. Pendant que les grandes puissances, la France, l’Allemagne, l’Italie s’entre-déchirent dans des guerres stupides, leur frère cadet, le Portugal, décuple, centuple son champ d’action, Rien ne peut plus entraver son formidable essor. Il est devenu du jour au lendemain la première nation maritime du monde, il a acquis par son activité non seulement de nouvelles provinces mais même de véritables continents. Dix ans encore, et le plus petit État d’Europe pourra prétendre posséder et régir un territoire plus vaste que l’empire romain au temps de sa plus grande extension.

Il est évident qu’en essayant de réaliser des prétentions aussi exagérément impérialistes le Portugal ne tardera pas à épuiser ses forces. Un enfant prévoirait qu’un pays aussi minuscule, qui ne compte guère au total plus d’un million et demi d’habitants, ne saurait à lui seul occuper, coloniser, gouverner, ni même seulement monopoliser commercialement l’Afrique, l’Inde et le Brésil tout entiers, ni surtout se défendre éternellement contre la jalousie des autres nations. Une seule goutte d’huile ne peut suffire à rendre étale une mer démontée, un pays grand comme la main soumettre des pays cent fois plus étendus. Raisonnablement, l’expansion illimitée du Portugal représente une absurdité, une donquichotterie de la plus dangereuse espèce. Mais ce qui est héroïque est toujours déraisonnable, irrationnel. Chaque fois qu’un homme ou un peuple s’impose une mission qui dépasse sa mesure, ses forces se haussent à un niveau insoupçonné. Jamais peut-être une nation ne s’est aussi magnifiquement synthétisée dans une période glorieuse que le Portugal à la fin du XVe siècle : il possède tout à coup non seulement un Alexandre, des Argonautes en Albuquerque, Vasco de Gama et Magellan, mais un Homère en Camoëns, un Tite-Live en Barros. Des savants, des architectes, de grands commerçants lui naissent spontanément. Comme la Grèce au temps de Périclès, l’Angleterre sous Elisabeth, la France sous Napoléon, ce peuple réalise son idée profonde sous une forme universelle et la met en évidence aux yeux du monde. Pendant une heure de l’histoire du monde, le Portugal est la première nation de l’Europe, le guide de l’humanité !

Mais les hauts faits d’un peuple profitent toujours aux autres peuples. Tous sentent que cette poussée dans l’inconnu a bouleversé tous les concepts et mesures admis jusqu’ici, toutes les notions de distance, et dans les cours, dans les universités, on attend avec une impatience fébrile les dernières nouvelles de Lisbonne. Grâce à une merveilleuse clairvoyance, l’Europe comprend tout à coup que les grands voyages et les découvertes vont transformer davantage l’univers que toutes les guerres et la grosse artillerie, qu’une époque séculaire, millénaire, le Moyen Age, est révolue et qu’une autre commence, celle des temps modernes, qui pensera et créera dans des dimensions plus vastes. C’est pourquoi l’humaniste florentin Polician, pressentant ce moment historique, prend solennellement la parole pour glorifier le Portugal, et la gratitude de toute l’Europe civilisée s’exprime par sa bouche en ces termes enthousiastes : Il n’a pas seulement laissé derrière lui les colonnes d’Hercule et dompté un océan déchaîné, mais resserré les liens jusqu’alors relâchés de l’unité du monde habitable. A quelles nouvelles possibilités et à quels avantages économiques, à quelle élévation du savoir, à quelle confirmation de la science antique, dont on récusait jusqu’à présent l’exactitude, n’est-on pas maintenant en droit de s’attendre ? De nouveaux pays, de nouvelles mers, de nouveaux mondes (alli mundi) ont émergé des ténèbres séculaires. Le Portagal est aujourd’hui le gardien, la sentinelle d’un second univers !

Un événement déconcertant vient, hélas ! interrompre cette incomparable marche triomphale. Le second univers semble déjà atteint par la voie orientale, le sceptre et les trésors de l’Inde paraissent déjà assurés au roi Joâo : depuis que le cap de Bonne Espérance a été doublé, personne ne peut plus devancer le Portugal, ni même le suivre dans la voie qu’il a prise. Car Enrique le Navigateur avait eu la prudence de faire garantir aux Portugais par bref spécial du pape la propriété exclusive de tous les continents, mers et îles qu’ils découvriraient au-dessous du cap Bojador, et trois autres papes avaient confirmé cette étrange donation, aux termes de laquelle la maison des Viseu recevait en apanage tout l’Orient encore inconnu et des millions d’habitants. Avec d’aussi indiscutables garanties entre les mains, on ne se sent généralement pas enclin aux affaires hasardeuses ; rien d’étonnant donc que le beatus possidens, que Joâo II eût montré peu d’intérêt pour les projets confus de ce Génois inconnu qui réclamait avec emphase toute une flotte para buscar el levante por el ponente, pour gagner les Indes par l’ouest. Certes on avait aimablement accordé audience à messer Christoforo Colombo au palais de Lisbonne ; on ne lui avait pas opposé un refus brutal, mais on s’en était tenu là. On se rappelait trop bien que toutes les expéditions visant les fabuleuses Antilles et le Brésil, lesquels devaient se trouver quelque part à l’ouest, entre l’Europe et les Indes, avaient, les unes après les autres, lamentablement échoué. Et d’ailleurs pourquoi risquer d’excellents ducats portugais dans la recherche d’une route des Indes problématique, alors qu’on venait de trouver la bonne après des années d’efforts et que les chantiers navals du Tage travaillaient jour et nuit à la construction de la grande flotte qui irait directement aux Indes par le Cap ?

La brusque nouvelle que l’aventurier génois a réellement ftranchi l’Océano tenebroso pour le compte de l’Espagne et rencontré la terre à l’ouest après trois courtes semaines de navigation éclate au palais du roi Joâo comme un coup de tonnerre.[…]

Il est vrai que Colomb, le nouvel argonaute, est à cent lieues de soupçonner qu’il a découvert un monde nouveau. Cet homme fantasque et obstiné continuera jusqu’à sa dernière heure à prétendre, sans jamais vouloir en démordre, qu’il a atteint le continent asiatique et qu’en poursuivant à l’ouest de l’Espagne il débarquerait peu de jours après à l’embouchure du Gange. C’est cela surtout qui effraie le Portugal. A quoi lui sert en effet l’encyclique papale qui lui confère la propriété de tous les pays qu’il rencontrera en allant vers l’est, si avant l’élan final l’Espagne le devance par la route de l’ouest et lui souffle les Indes? Cinquante années de travail de la vie d’Enrique, quarante années d’efforts après sa mort seraient annihilées du coup et les Indes perdues par le trait de folle audace de ce maudit Génois ? Si le Portugal veut maintenir la priorité de ses droits sur les Indes, il n’a plus d’autre ressource que de prendre les armes pour s’opposer à la soudaine intrusion de sa rivale.

Heureusement le pape conjure le danger menaçant. Le Portugal et l’Espagne sont chers à son cœur, parce que ce sont les seules nations dont les souverains ne se soient jamais dressés contre sa volonté. Ils ont combattu les Maures, chassé les Infidèles, extirpé par le fer et par le feu l’hérésie de leurs royaumes ; jamais l’Inquisition n’a trouvé d’auxiliaires aussi complaisants contre les Musulmans et les Juifs. Non, décide le Saint Père, ses enfants chéris ne doivent pas se brouiller. Et il répartit tout bonnement entre eux les parties du monde encore inconnues. Il ne les leur remet pas, pour parler le langage hypocrite de notre diplomatie moderne, à titre de sphères d’intérêts, mais il les leur donne en toute propriété, en vertu de son autorité de vicaire de Jésus-Christ. Il prend le globe terrestre et le coupe en deux comme s’il s’agissait d’une pomme, non avec un couteau certes, mais à l’aide de la bulle du 4 mai 1493. La ligne de démarcation passe à cent léguas (une ancienne mesure milliaire) des îles du cap Vert ; tous les pays non encore reconnus à l’ouest de cette ligne appartiendront à sa fille bien-aimée l’Espagne, tous ceux situés à l’est à son cher fils le Portugal. Les deux enfants acceptent d’abord avec reconnaissance ce superbe présent. Mais bientôt le Portugal ressent de l’inquiétude et demande que la limite soit légèrement reculée vers l’Occident. Cette requête est exaucée par le traité de Tordesillas (7 juin 1494), qui recule la ligne de démarcation de deux cent soixante-dix léguas vers l’ouest (clause qui octroie au Portugal le Brésil non encore découvert à l’époque).

Si grotesque que puisse paraître à première vue une pareille libéralité, qui confère la presque totalité du monde à deux nations sans tenir compte des autres, il n’en faut cependant pas moins admirer dans cette solution pacifique, qui aplanit un conflit sans recourir à la violence, un des rares actes raisonnables de l’Histoire. Effectivement le pacte de Tordesillas évitera pendant de nombreuses années toute guerre coloniale entre l’Espagne et le Portugal, bien que cet arrangement soit condamné d’avance à n’être que provisoire. Mais où se trouvent les îles tant recherchées, les précieuses îles des épices ? A l’est ou à l’ouest de la ligne de démarcation ? Du côté du Portugal ou du côté de l’Espagne ? C’est ce qu’ignorent à ce moment-là pape, rois et savants, parce que personne n’a encore mesuré la circonférence de la terre et parce que l’Eglise ne veut reconnaître à aucun prix qu’elle soit ronde. Mais avant la décision finale les deux nations auront fort à faire pour avaler les deux monstrueux morceaux que le destin leur a jetés en pâture : à la petite Espagne, la gigantesque Amérique ; au minuscule Portugal les Indes et l’Afrique !

Stefan Zweig             Magellan        Herbert Reichner Verlag       1938

Première entreprise moderne d’exploration, sa cour était un laboratoire de recherche et développement avant la lettre : centre de cartographie, de navigation et de construction navale. Il exigea de ses marins un journal de bord ainsi que des croquis précis et exhaustifs. A Sacrez affluèrent marins, voyageurs et savants, chacun porteurs d’un fragment de réalité ou d’une nouvelle approche des faits : s’y côtoyaient Juifs, Arabes, Génois et Vénitiens, Allemands et Scandinaves, et, lorsque l’exploration progressa, Noirs d’Afrique Occidentale. Dans l’univers du croisé, le connu était dogme et l’inconnu inconnaissable. Mais dans le monde de l’explorateur, l’inconnu était simplement ce qui restait à connaître. Mais les deux mondes se chevauchèrent longtemps et le cœur de l’action de Henri fut bien le rêve d’un croisé : prendre l’Islam en tenaille en trouvant le royaume du prêtre Jean, et ainsi reconquérir les Lieux Saints.

Le compas, – boussole améliorée par l’adjonction d’un bras articulé qui la rend insensible aux mouvements du navire, due à l’Italien Jérôme Cardan – y perdit les pouvoirs occultes qu’on lui prêtait, l’astrolabe, instrument délicat et coûteux, fût remplacée par l’arbalète, simple bâton gradué porteur d’une règle transversale mobile, permettant de lire la hauteur du Soleil sur l’horizon, on y mit au point le quadrant et de nouvelles tables de déclinaison.

Mais la plus célèbre nouveauté fût sans conteste la Caravelle, inspirée bien sur de ce qui existait à l’époque – on en a repéré en Méditerranée dès le début du XIII° siècle – mais conçue pour répondre aux besoins d’une exploration : il ne s’agissait pas de transporter de lourdes cargaisons, mais essentiellement de rapporter de l’information, donc le navire pouvait être plus petit que ce que l’on faisait alors : les deux Caravelles de Christophe Colomb (son troisième navire, la Santa Maria, anciennement Marigalante, n’était pas une caravelle, mais une lourde nef de Galice, de 39 mètres de long, 8 de large pour 3 m. de tirant d’eau, jaugeant 280 tonnes – 233 tonneaux -) seront 5 fois plus petites – la Pinta jaugeait 140 tonnes et la Niña 100 seulement – que les navires vénitiens de l’époque ; et il s’agissait surtout de revenir, c’est à dire, la plupart du temps d’utiliser le vent qu’on avait eu à l’aller pour aller dans l’autre sens : dès lors, il devenait capital, pour le moral des marins comme pour l’efficacité du voyage, de pouvoir remonter au plus près possible du vent, on disait alors naviguer à la bouline, que ce fût à l’aller ou au retour : le gain de temps devenait considérable. Les voiles carrées en service sur les plus gros navires ne permettaient pas de remonter au vent à moins de 67 degrés. Muni de ses voiles latines – qui étaient le gréement des bateaux arabes -, la Caravelle pouvait remonter au vent jusqu’à 55 degrés !

A cette époque, les seuls navires présentant le caractère de la Caravelle : – le seul château est à l’arrière, tandis que l’avant est bas sur l’eau – sont la jonque chinoise et, dans une moindre mesure, le boutre arabe, ou dhaou, sur la côte orientale de l’Afrique, avec un rapport longueur-largeur entre un quart et un cinquième, une largeur maximum sur l’arrière et, un fond presque plat quand la quille est de plus en plus accentuée vers l’avant. Jusque là, les navires européens continuaient à être construits dans le droit fil de la tradition, issue de l’ancien drakkar ou de la galère : deux châteaux, l’un à la proue, l’autre à la poupe, avec un rapport longueur-largeur d’un sixième sur la galère, et d’un tiers sur le vaisseau rond. Le gréement de la Caravelle sera mixte, voile carrée sur le grand mât et l’artimon, voile latine sur la misaine, beaucoup moins révolutionnaire que la coque. Christophe Colomb fera remplacer aux Canaries les voiles latines de la Pinta par des voiles carrées. La Caravelle réalise le mariage d’une coque révolutionnaire et d’une voilure presque entièrement traditionnelle : l’ingénieur naval est novateur, le capitaine, lui, garde la préférence pour ses habitudes. Et encore, son faible tirant d’eau la rendait apte à explorer les côtes, et facilitait l’échouage pour le radoub.

Dans un premier temps, le but des expéditions programmées, fût le dépassement du Cap Nâo, aujourd’hui au Maroc, [renommé cap Chaunar, ou cap Noun entre Tarfaya et Sidi Ifni, à la latitude de Puntagorda, sur la Palma, la plus septentrionale des îles Canaries]. Il marquait la limite sud du littoral connu de l’Afrique, et était devenu mentalement un obstacle infranchissable :

Avait alors cours le proverbe Quem passar o Cabo de Não, ou tornará ou não – Qui passe le cap du Non, retournera ou non -. Ce fût chose faite en 1415, quand fût atteint le cap Bojador, [Boujdour] un peu plus au sud, grosse bosse sur le littoral ouest africain, au sud des Canaries :

Au vrai, ce n’était ni par couardise, ni par manque de bonne volonté, mais en raison de la nouveauté de la chose, et des nombreuses et anciennes rumeurs concernant ce cap qu’étaient allé répétant des générations de marins en Espagne. […] Car, assurément, l’on ne saurait imaginer que parmi tant d’hommes nobles qui accomplirent de si hauts faits pour leur plus grande gloire, il ne s’en soit point trouvé un seul pour oser un tel acte. Mais, certains qu’ils étaient du péril et ne voyant espoir ni d’honneur, ni de profit, ils renoncèrent. Car, disaient les marins, il est tout à fait clair que, au-delà de ce cap, il n’est ni race d’hommes, ni lieu habité […] La mer y est si peu profonde que, à une bonne lieu de la terre, elle n’a qu’une brasse de profondeur, et les courants sont si terribles qu’aucun navire, une fois franchi le cap, n’en pourrait jamais revenir. […] Nos marins […] étaient menacés non seulement par la peur, mais par son ombre, dont la grande fourberie fût cause de très grandes dépenses.

Zurara

L’une des premières expéditions, menée par le capitaine Zarco s’arrêta en 1419 à Madère (madeiras veut dire bois) : l’expédition tourna court par la faute de la descendance d’une lapine pleine qu’ils avaient eu l’imprudence de lâcher dans la nature de la petite île voisine de Porto Santo. Ils revinrent 5 ans plus tard, trouvèrent une forêt si dense qu’ils entreprirent de l’éclaircir en pratiquant le brûlis ; mais ils ne parvinrent pas à l’éteindre et l’incendie ne dura pas moins de 7 ans ! Pour remplacer tous ces arbres brûlés, ils importèrent de la vigne de Crète, qui prospéra au-delà de tout espoir sur toute la potasse produite par la combustion des arbres : le fameux vin de Madère était né. Il restait des cantons qui n’avaient pas été atteints par l’incendie : on en tira du bois d’œuvre et un vernis nommé sang du dragon. Puis, la canne à sucre, par les quantités de bois que demandaient les moulins à sucre contribua grandement au déboisement.

Henri le Navigateur mourut à Sacrez en 1460, mais son œuvre fût poursuivie par le roi Alphonse V, qui passa un contrat avec Fernao Gomez, ce dernier s’engageant à découvrir chaque année 400 kilomètres de côte, en reversant au roi une partie des revenus que lui procurait le monopole du commerce avec la Guinée : les richesses se mirent à affluer : poivre, ivoire, or, esclaves. Encore plus tard, dans les années 1480, Diogo Cao inaugura l’usage des padrães, bornes de pierre aux armes portugaises surmontées d’une croix, affirmation des droits du Portugal et témoignage de la présence chrétienne.

Remarquons qu’il n’est pas forcément nécessaire de poser une pierre pour que l’on se souvienne de vous… dans les années 1970, dans le sud du Gabon, ex très ancienne colonie française, et où donc les Portugais n’étaient plus présents depuis très longtemps, on pouvait encore entendre des femmes qui pour un au revoir disaient cambaccio, terme qui n’a rigoureusement rien d’africain et qui est l’au revoir d’un dialecte portugais.

Les Portugais s’immortalisaient par d’autres découvertes […]; leur ardeur ne faisait qu’augmenter : ni les écueils, ni les caps nouveaux, ni les tempêtes, ni les éclats de la foudre, ni les trombes, ni les phénomènes les plus terribles ne purent les intimider ; leur courage croissoit avec les obstacles et les dangers. Nugno-Tristan découvrit le cap Blanc, ainsi nommé à cause de la terre blanche et sablonneuse que l’on y trouve ; Gilles-Annius, un de leurs marins, brave le premier les courans du cap Bojador, et doubla ce cap redoutable en 1435. Antoine Gonzale, le premier, commerça avec les noirs de l’Afrique ; le sang des Européens, conduits pas Cintra, coula aussi pour la première fois, sous ces climas brûlans, près des îles d’Arguïn.

Alphone V, successeur de Jean I°, encouragé par ces divers succès, tenta de plus grands efforts ; des pilotes expérimentés découvrirent, doublèrent le cap Vert en 1446, et reconnurent l’embouchure du Sénégal, appelé d’un nom que le portugais Lancelot entendit proférer par les noirs. La croix fut plantée sur les côtes barbares de la Guinée, et les navigateurs rapportèrent de ces voyages, des productions et des animaux qui devinrent les objets de l’étonnement, aussi bien que de l’admiration de leurs compatriotes.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

Revenir : c’était la condition sine qua non de l’exploration : sans retour, pas d’information, pas d’enrichissement, qu’il soit intellectuel ou financier. Les expéditions maritimes, lorsqu’elles étaient à sens unique, n’ont eu par elles-mêmes que peu d’importance, et n’ont guère laissé de traces dans l’histoire : on a retrouvé aux Açores des pièces de monnaie carthaginoises du IV° siècle, et des navires fous semblent avoir apporté au Venezuela des pièces romaines. Des bateaux Vikings ont vraisemblablement touché l’Amérique du Nord à diverses reprises au Moyen Age. En 1291, les frères Vivaldi appareillèrent de Gênes dans le but de contourner l’Afrique, mais disparurent. Il est possible également que, à l’époque précolombienne, certaines jonques chinoises ou japonaises se soient trouvées entraînées jusque sur les côtes de l’Amérique. Mais tous ces événements sans effet de retour ne furent, pour cette raison même, que des incidents sans lendemain.

Daniel Boorstin. Les Découvreurs.                      Robert Laffont Mars 2000.

Ce que dit là Daniel Boorstin relève d’une classification qui perd le contact avec le réel, car il faut tout de même bien souligner qu’entre simples marins ou aventuriers et explorateurs, il n’y a pas rupture, mais continuité : les découvreurs ont apporté un plus, c’est évident, mais eux-mêmes ont pris bien soin, avant de partir, de rassembler un maximum d’informations, lesquelles étaient glanées auprès de ceux qui avaient déjà l’expérience de ces mondes, – qu’il s’agisse de mer ou de terre -. Les marins n’ont pas attendu Christophe Colomb pour naviguer bien loin de leur port d’attache : les exemples de navigation hauturière ne manquent pas dans l’antiquité, Christophe Colomb lui- même, marchand de cartes, savait ce qu’est l’expérience d’un marin et s’était muni d’un maximum d’informations ; les marins de Dieppe s’étaient aventurés jusqu’en Sierra Leone dès 1364 – c’est la guerre de cent ans qui leur fit abandonner ces comptoirs – ; l’expérience des baleiniers a été irremplaçable pour toutes les expéditions qui tentèrent le passage du nord-ouest… et les corsaires et les forbans, flibustiers et pirates… ils en connaissaient aussi un brin, et même un sacré brin… les Jean Bart, René Duguay-Trouin, Jean Laffite, Pierre Le Picard, Robert Surcouf, et chez nos meilleurs ennemis, les Anglais, le grand Sir Francis Drake, Barbenoire etc… etc…

Il faut tout de même rendre justice à tous ces sans-grade, tous ces soutiers de la gloire, ces transparents[7] qui, à un moment ou à un autre se sont trouvés à la même table de jeu que les Colomb, Magellan, Vasco de Gama, puis Peary, Nansen, Amundsen, Nordenskjöld, Cook, La Pérouse, Paul Emile Victor, etc… et ont vu ces derniers qui, simplement parce qu’ils savaient lire et écrire, systématiquement rafler la mise.

O combien d’actions, combien d’exploits célèbres
Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres…

Pierre Corneille Le Cid

Celui qui pille avec un petit vaisseau se nomme pirate.
Celui qui pille avec un grand navire s’appelle conquérant.

Proverbe grec.

N’allons pas croire qu’on n’échangeait que des grivoiseries au comptoir des estaminets ; toutes ces précieuses informations baignaient dans l’atmosphère de secret qui entourait les découvertes, elles faisaient certainement l’objet de marchandages, peut-être le plus souvent ne s’agissait-il que d’une forme de chantage, de solidarité clanique, mais soyons bien certains que toutes nos gloires se sont construites en bonne partie avec les informations recueillies patiemment sur les quais et dans les troquets.

Rappelons-nous donc l’épisode de la comtesse d’Angeville – les montagnards sont cousins des marins, Tabarly passait ses vacances à Chamonix – qui, en 1838, fit croire qu’elle avait été la première femme à gravir le Mont Blanc, alors que Marie Paradis, une servante de Chamonix, y était montée 29 ans plus tôt… et Behring qui donne son nom au détroit en lieu et place du cosaque Dezhnev etc, etc…

Et encore ! Il est plutôt récent le temps où l’on honore les découvreurs. Pendant combien d’années, voire de siècles ceux-ci ont-ils été considérés par leurs souverains, comme certains espions par les services secrets aujourd’hui : on les supprime car il arrive vite le temps où ils en savent trop, et donc finissent par représenter une menace pour le pouvoir :

Les âges héroïques ne sont jamais sentimentaux : ces hardis conquistadors qui ont donné des mondes entiers à l’Espagne et au Portugal sont mal récompensés par leurs rois. Colomb rentre à Séville dans les fers, Cortez tombe en disgrâce, Pizzaro est assassiné, Nunez de Balboa, qui découvrit l’océan Pacifique, est décapité ; Camoëns, le poète guerrier du Portugal, passe comme Cervantès des mois et des années dans un cachot infâme. Monstrueuse ingratitude de l’époque des découvertes : ces invalides et ces mendiants, qui errent à travers les rues de Cadix et de Séville, rongés par la vermine et la misère, ce sont ces mêmes soldats qui ont donné à l’empereur les joyaux et les trésors des Incas ; ceux que la mort a épargnés aux colonies sont enterrés sans gloire dans leur patrie comme des chiens galeux. Qu’importent en effet leurs prouesses aux courtisans qui sont restés prudemment embusqués au palais, où ils raflent adroitement les richesses que les autres ont conquises ! Ces frelons deviennent adelatandos, gouverneurs des nouvelles provinces, ils entassent l’or à plein sac et repoussent de l’assiette au beurre comme des intrus les coloniaux, soldats et officiers, lorsque, après des années de privations et de sacrifices, ils ont commis la folie de rentrer dans leur pays. Avoir combattu à Cannanore, à Malacca, et dans de multiples batailles, avoir cent fois risqué sa vie et sa santé pour la victoire du Portugal n’assure pas le moindre avancement à Magellan.

Stefan Zweig             Magellan        Herbert Reichner Verlag       1938

12 02 1416               Le comte d’Armagnac, gendre du duc de Berry, devenu connétable le 30 décembre, est nommé capitaine général du royaume et gouverneur de toutes les finances.

01 1417                      Gian Francesco Poggio Braciolini – Le Poge – découvre dans la bibliothèque d’un monastère De Natura Rerum de Titus Lucretius Carus – Lucrèce – poète philosophe du 1° siècle av.J.C. C’est un long poème, traduction de la doctrine d’Épicure, dont le clergé de Florence interdira la lecture quelques soixante ans plus tard :

Sept mille quatre cents lignes, divisées en six livres, écrites en hexamètres, les vers de six pieds non rimés dans lesquels écrivaient Virgile et Ovide.
Un poème d’une intense beauté lyrique, qui mêle des méditations philosophiques sur la religion, le plaisir et la mort, et des théories scientifiques sur la nature. Un sens du merveilleux. Et une compréhension étonnement moderne de l’univers.
[…]            Mais les poèmes sont difficiles çà faire taire. Il y a des moments rares et puissants où un écrivain disparu depuis longtemps, semble se tenir devant vous et vous parler directement, comme s’il portait un message à votre intention.

Par chance, des copies de De natura rerum, trouvèrent place dans quelques bibliothèques de monastères, qui avaient enterré, apparemment à jamais, l’idée même de la recherche du plaisir.

Par chance, un moine, au IX° siècle de notre ère, copia le poème avant qu’il ne se dissolve.
Et par chance, cette copie échappa pendant encore cinq siècles aux incendies et aux inondations. Jusqu’à ce qu’un jour, au début de l’année 1417, il tombe dans les mains d’un homme qui se nommait lui-même avec fierté Poggius Florentinus. Il tendit le bras, retira un très vieux manuscrit d’une étagère, et vit avec émotion ce qu’il venait de découvrir.

 Stephen Greenblatt                        The swerve How the world became modern Norton 2011

 

Lucrèce [~ 98 – ~ 55 ?] parle presque de tout, dans la ligne de son maître Épicure… des atomes… de l’amour ; et l’Église réalisera que la censure devait s’exercer … mais il sera trop tard, déjà nombreuses étaient les copies en circulation.

Aussi les mouvements destructeurs ne peuvent-ils

à jamais triompher, ensevelissant toute vie,

ni les mouvements générateurs et nourriciers

préserver à jamais les choses qu’ils ont créé.

Ainsi donc se poursuit à égalité la guerre

que les atomes se livrent de toute éternité.

Tantôt ici, tantôt là, les pouvoirs de vie sont vainqueurs

et vaincus à leur tour ; aux funérailles se mêlent

le vagissement des nouveau-nés découvrant la lumière,

car jamais la nuit ne succède au jour, l’aube à la nuit

 qu’elles n’entendent mêler aux plaintes vagissantes

les pleurs, compagnons de la mort et des noires funérailles.

II, v.569-580

Car ce n’est pas après concertation ni par sagacité

que les atomes se sont mis chacun à sa place,

ils n’ont point stipulé quels seraient leurs mouvements,

mais de mille façons heurtés et projetés en foule

par leurs chocs éternels à travers l’infini,

à force d’essayer tous les mouvements et liaisons,

ils en viennent enfin à des agencements

semblables à ceux qui constituent notre monde

I, v. 1021-1028

Douceur, lorsque les vents soulèvent la mer immense,

d’observer du rivage le dur effort d’autrui,

non que le tourment soit jamais un doux plaisir,

mais il nous plaît de voir à quoi nous échappons.

Lors des grands combats de l guerre, il plaît aussi

de regarder sans risque les armée dans les plaines.

Mais rien n’est plus doux que d’habiter les hauts lieux

fortifiés solidement par le savoir des sages,

temples de sérénité d’où l’on peut voir les autres

errer sans trêve en bas, cherchant le chemin de la vie,

rivalisant de talent, de gloire nobiliaire,

s’efforçant nuit et jour par un labeur intense

d’atteindre à l’opulence, ai faîte du pouvoir.

II, v. 1-13

Oui ! la volupté est plus pure aux hommes sensés

qu’à ces malheureux dont l’ardeur amoureuse

erre et flotte indécise à l’instant de posséder,

les yeux, les mains ne sachant plus de quoi d’abord jouir.

Leur proie, ils l’étreignent à lui faire mal,

morsures et baisers lui abîment les lèvres.

IV, v. 1076-1080

Unis enfin, ils goûtent à la fleur de la vie,

leurs corps pressentent la joie, et déjà c’est l’instant

où Vénus ensemence le champ de la femme.

Cupides, leurs corps se fichent, ils joignent leurs salives,

bouche contre bouche s’entrepressent les dents, s’aspirent,

en vain : ils ne peuvent rein arracher ici

ni pénétrer, entièrement dans l’autre corps passer.

Par moments on dirait que c’est le but de leur combat

tant ils collent avidement aux attaches de Vénus

et, leurs membres tremblant de volupté, se liquéfient.

IV, v 1105-1114

Il ne serait pas étonnant que Botticelli ait trouvé là son inspiration pour le Printemps.

Ils étaient quatre amis à se réunir régulièrement chez l’un d’eux : Collucio Salutati, chancelier de la république de Florence. Il y a là Leonardo Bruni, qui fera traduite les grands philosophes de l’Antiquité grecque, et qui deviendra secrétaire de plusieurs papes, puis succédera à Salutati comme chancelier de Florence. Il y a Niccolo Nicolli, le bibliophile, qui lèguera sa riche bibliothèque à la ville d de Florence. Et il y a Gian Francesco Poggio Braciolini, -le Poge –  qui sera secrétaire de plusieurs papes, avant, à son tour, de devenir chancelier de la république de Florence. Quatre amis qui formaient un cercle de lettrés.

Poggio sera l’ami d’artistes, dont Donatello et de penseurs, dont Nicolas de Cusa, qui deviendra cardinal et qui écrira, un siècle avant Copernic – la terre ne peut être le centre de l’univers, ne peut pas ne pas être en mouvement -.

Poggio avait écrit une série de contes comique et indécents – les Facetias. Mais il devait sa notoriété à ses découvertes de manuscrits. […] Les textes découverts étaient copiés, diffusés, commentés, et formaient la base de ce que l’on appellera les Humanités.

[…] Entre 1414 et 1418, Poggio visite les abbayes de Saint Gall, de Reichenau, de Weingarten. Et il y découvre des manuscrits perdus… des comédies de Plaute, des textes de Cicéron. De Architectura, l’œuvre du grand architecte romain du I° siècle avant notre ère, Vitruve, une œuvre qui révolutionnera l’architecture de la Renaissance. Et l’œuvre majeure du grand théoricien romain du I° siècle de notre ère, – l’avocat et professeur d’éloquence, Quintulien – qui transformera l’enseignement dans les universités, à travers l’Europe.

Quintilien, qui évoque aussi l’éducation du petit enfant, dès son plus jeune âge. Il prescrit un enseignement fondé sur un travail d’amour, et non un devoir. Il propose une éducation à l’école plutôt que par un précepteur à domicile , mais recommande que le nombre d’élèves par classe ne dépasse pas le nombre d’élèves qui permet à l’enseignant de s’occuper de chacun d’eux.

Jean-Claude Ameisen                      Sur les épaules de Darwin. Les battements du temps. Éditions LLL.2012

Ce sont des chaînes discrètes, des relais rares et indiscutables dans le monde, au cours du temps, et qui portent sur un si petit nombre d’hommes, presque silencieux, de lettré à lettré, ou entièrement silencieux, de lettre à lettre.

[…]            Barthélémy de Montepulciano a montré le Pogge serrant contre son sein, en pleurant, dans un grenier de l’abbaye de Saint-Gall, un Quintillien complet souillé d’ordures, gluant de poussière, qui est le thésaurus de la rhétorique spéculative romane.

Des siècles et des siècles étaient passés. La langue dans laquelle avaient été écrits ces livres était morte. Ils en recevaient cependant l’appel dans une intense émotion.
Pogge et Cusa durent leur premier renom à la découverte de volumes anciens qu’ils avaient exhumés des monastères et des tombes anciennes, quelque temps qu’il fit , en quelque état que fussent les routes, les grèves, les lacets des montagnes, les bois, les chemins […]
Au cours des années les plus ensanglantées de l’Histoire de l’Italie médiévale, l’anarchie étant dans Naples, la Lombardie déchirée, le Milanais et la Vénétie dévastés, les États de l’Église et les villes indépendantes soit rançonnés, soit pillés, dans cet orage sans cesse crevé et sans cesse menaçant à nouveau, le Pogge vécut dans le calme.
Sa chambre était silencieuse. […] Il lisait.
Le secrétaire pontifical Poggio était d’une indifférence absolue en matière de religion. […] Il collectionnait les livres. Parfois il prenait sa mule, il s’entourait de chariots, il grimpait dans une tour en ruine pour se réapprovisionner en livres disparus.
Cela s’appelle renaître.
Ce sont les premiers Renaissants.

Pascal Quignard           Rhétorique spéculative.

28 10 1417                  Le concile de Constance finit par donner un pape à la chrétienté : ce sera Odonne Colonna qui prendra le nom de Martin V : Grégoire XII et Jean XXIII se retireront alors. Benoit XIII, le pape d’Avignon – dans le civil Pedro Martínez de Luna -, restera fidèle aux convictions exprimées deux ans plus tôt devant l’empereur Sigismond à Perpignan et se cramponnera jusqu’à sa mort à Peñiscola en 1423. Son successeur, Clément VIII – Gil Sánchez de Munõs – attendra 1429 pour renoncer à se prétendre pape [1]

C’est vrai que toute la chrétienté aspirait à l’unité, quelles que fussent la voie pour la retrouver et l’iniquité des moyens employés à Rome à l’encontre du pape Benoît XIII. Le retour de Martin V à Rome déchaîne les enthousiasmes sur son chemin et précipite les foules à ses pieds. Il a quitté Constance escorté par quarante mille cavaliers. Les cloches se relaient sur son passage, formant comme une haie d’honneur sonnante et ininterrompue. Sur les rives du Rhin où il a embarqué, des feux de joie, partout, le saluent. Il traverse Berne, Genève, Milan, Mantoue, Florence et tant de villes et de villages qui se portent en masse au-devant de lui et retardent sa marche triomphale. On tient le pape, on ne veut plus le lâcher. Cette lenteur, en fait, lui convient. Colonna et Orsini, naturellement, se sont jetés les uns contre les autres, à Rome, et il faut au pape Colonna des trésors de patience et de diplomatie pour calmer la fougue de ses partisans.

Jean Raspail              L’anneau du pêcheur  Albin Michel  1995

2 11 1417                    Jean Sans Peur délivre la reine Isabeau exilée à Tours. Il l’installe à Troyes où elle gouvernera jusqu’au 8 juillet 1418. A Paris, le dauphin Charles porte le titre de lieutenant général du royaume, et la lutte entre Bourguignons et Armagnacs fait rage. Ces derniers font régner une quasi terreur, exécutant à tour de bras : on faisait plusieurs et diverses exactions indues par manière d’emprunts et en autres manières sur les bourgeois et spécialement sur ceux qu’on savait avoir de quoi

Juvénal des Ursins

29 05 1418                 Entrée des Bourguignons à Paris. Le dauphin Charles s’enfuit par la route de l’est, bien gardée par la Bastille : il va gagner son apanage de Poitou, Touraine et Berry, où il établira un nouveau gouvernement.

Les Bourguignons finirent par arriver au petit matin du 29 mai 1418. Mais au lieu de la paix et de l’unité, leur retour apporta à Paris un été de terreur suivi de près de vingt ans d’occupation, et à la France un division si profonde que l’on peut parler pour les années 1418-1435 d’un schisme royal.

Pour la troisième fois depuis le début du règne de Charles VI, après les Maillotins et les Cabochiens, Paris allait connaître la terreur d’une commotion populaire, avec les pillages et les massacres, les cris – Tuez tout ! -, les rumeurs – l’ennemi a fait coudre des sacs pour noyer les femmes et les enfants – et les symboles – le dragon qui vole par-dessus les murailles – qui se retrouvent dans chaque émeute. Et même, pour citer J Huizinga, l’odeur mêlée du sang et des roses… Le rituel de la violence est immuable. Mais en 1418, les choses allaient bien plus mal qu’en 1383 ou en 1413 et les troubles de l’entrée des Bourguignons à Paris allaient avoir, pour la France entière, une tout autre portée.

Françoise Autrand Charles VI      Fayard 1986

12 06 1418                  La foule envahit la Conciergerie du Palais, y massacre le connétable et autre Armagnacs qui y étaient enfermés. Les autres prisons connaissant le même sort, Grand et Petit Châtelet, celle de l’évêque, du chapitre et des abbayes, Saint-Eloi, Saint Magloire, le Four -l’Evêque, Saint Martin des Champs, le Temple : 12 heures de tuerie.

8 07 1418                     Isabeau et Jean Sans Peur quittent Troyes pour regagner Paris.

Trop souffrait le peuple de griefs par eux [les Armagnacs] car rien ne pouvait venir à Paris qui ne fût rançonné deux fois plus que sa valeur et toutes les nuits il fallait faire guet de feu, de lanternes dans les rues, aux portes, faire gens d’armes et rien gagner et tout plus cher que de raison par les feux bandés qui tenaient maintes bonnes villes d’entour Paris, comme Sens, Moret, Melun, Meaux en Brie, Crécy, Compiègne , Montlhéry.

Journal d’un Bourgeois de Paris

21 08 1418                  Grande tuerie, émeute terrible, horrible et merveilleuse. […] Lors se leva la déesse de discorde qui était en la Tour de Mau-Conseil et éveille Ire la forcenée et Convoitise et Enragerie et Vengeance et prirent armes de toutes manières et boutèrent hors d’avec eux Raison, Justice, Mémoire de Dieu et Atremprance, moult honteusement

Journal d’un Bourgeois de Paris

30 08 1418                   Par ordonnance des gens du Conseil du Roi, on fit vider de Paris les gens de menu peuple pour aller en la compagnie de certains gens d’armes au siège de Mont le Héry.

Au bout d’une dizaine de jours, sans avoir participé en quoi que ce soit à un siège quasiment levé, les Parisiens furent renvoyés en leurs foyers, mais durent attendre 2 ou 3 jours pour que s’ouvrent les portes. Le ménage avait été fait.

30 12 1418                  Le dauphin prend le titre de régent. Dès le 21 septembre avait été crée le Parlement de Poitiers.

La volonté politique des Armagnacs est claire et nettement exprimée : jamais le dauphin Charles, duc de Touraine, ne se soumettra à l’autorité de son oncle de Bourgogne. Jamais ses partisans – ses serviteurs ou ses gouverneurs – ne reconnaîtront un gouvernement et une administration dominée par les Bourguignons. Jamais les sujets du dauphin, ceux de son apanage de Touraine, Poitou, Berry, ni ceux du Dauphiné, ni les sujets de son cousin le duc d’Orléans n’obéiront à Jean Sans Peur.

Françoise Autrand      Charles VI              Fayard 1986

2 01 1419                     Capitulation de Rouen : assiégée par les Anglais depuis le 29 juillet, la ville ne reçut aucun secours, pas plus du duc de Bourgogne que du dauphin. Affamés, les hommes d’armes mangèrent leurs chevaux et les pauvres gens de la ville étaient réduits par famine à manger chiens, chats, rats, souris et telles autres choses

Pierre de Fénin

06 1419                       Les négociations avec l’Angleterre menées par Jean sans Peur se heurtent à la crainte d’une résistance nationale menée par le dauphin. Isabeau l’écrira le 20 septembre au roi d’Angleterre : Si nous et notre cousin eussions accepté et conclu la paix, tous barons, chevaliers et les cités et bonnes villes de monseigneur nous eussent abandonnés et laissés et se fussent joints avec notre fils, dont plus grande guerre fut venue.

10 09 1419                   Au Pont de Montereau, Jean sans Peur vient rencontrer le dauphin, mais tombe dans un guet-apens tendu par ce dernier. Le crâne fracassé par une hache, il meurt avant même qu’ait été engagée une conversation. La version officielle innocentera le dauphin. Il s’agissait en fait bel et bien d’un assassinat : Louis d’Orléans était vengé. La loi du talion avait fonctionné jusqu’au bout. Philippe le Bon devient duc de Bourgogne.

17 01 1420                  Des lettres patentes du roi proclament la rupture avec le dauphin, et approuvent l’accord conclu avec les Anglais par le duc de Bourgogne.

Par le meurtre de Montereau, le dauphin s’est rendu parricide, criminel de lèse majesté, détruiseur et ennemi de la chose publique, et s’est fait transgresseur de la loi de Moïse, de la foi de l’Évangile, de la censure du droit canon, de l’institution des apôtres et de toute lois, et constitué ennemi de Dieu et de justice, et tellement que par le damnable et énorme crime de lui et des siens, il a clos le chemin de quérir paix avec lui et ses complices.[…] Ainsi s’est-il rendu indigne de la couronne royale et de tout autre honneur et dignité.

Pendant 4 mois encore les Bourguignons, avec l’appui des troupes de Henri V, font la guerre sans pitié au dauphin.

03 1420                    Par ordonnance, Charles VI met en garde contre les cordonniers dont plusieurs compaignons et ouvriers du dist métier, de plusieurs langues et nations, aloient et vénoient de ville ne ville, œuvrer pour apprendre, congnoistre, veoir et savoir les uns des autres : c’est là une bonne définition du compagnonnage naissant, dont il convient donc de se méfier puisqu’il fait montre d’une volonté d’indépendance vis-à-vis du maître.

21 05 1420                Le honteux traité de Troyes livre une bonne partie de la France aux Anglais, et Catherine, la fille de Charles VI, à Henri V. Isabeau a fini par se ranger à l’accord négocié par Philippe duc de Bourgogne, car c’était la condition pour que celui-ci renfloue ses caisses, désespérément vides.

  • Les Anglais occupent la Normandie, la Guyenne et Paris
  • La France de Charles VI et d’Isabeau, en fait celle du duc de Bourgogne qui ajoute à ses possessions la Champagne, la Brie, la Picardie et son duché s’étend jusqu’aux Pays Bas.
  • La France du dauphin Charles, la plus faible, réfugiée autour de Bourges, sa capitale. Le fondement du traité de Troyes était qu’à cause du meurtre de Jean sans Peur, le dauphin ne peut devenir roi et les négociateurs bourguignons avaient commencé par avancer leurs pions :

Attendu le crime commis en la personne de feu monseigneur de Bourgogne, tous les consentants, coupables et leurs favorisants sont inhabiles de toute seigneurie[…] A monseigneur de Charolais (Philippe le Bon) comme plus prochain héritier devrait appartenir la couronne après le roi.

Mais les Anglais l’avaient clairement signifié aux ambassadeurs bourguignons : si Philippe prétendait à la couronne, le roi d’Angleterre lui ferait guerre jusqu’à la mort.

Et le texte du traité le dit :

Article I                    Par son mariage, le roi Henri est devenu notre fils et celui de notre très chère et très aimée compagne la reine.
Article II                  Charles VI et Isabeau restent à vie roi et reine de France.
Article VI                  Après la mort de Charles VI, la couronne et royaume de France demeureront et seront perpétuellement à notre fils le roi Henri et à ses hoirs
Article VII                Dès à présent, le roi Henri aura la régence et le gouvernement du royaume : Pour ce que nous sommes tenus et empêchés la plupart du temps, de telle manière que nous ne pouvons en notre personne entendre ou vaquer à la disposition des besognes de notre royaume, la faculté et exercice de gouverner et ordonner la chose publique du royaume seront et demeureront, notre vie durant, à notre fils le roi Henri.
Article XXIX           … considéré les horribles et énormes crimes et délits perpétrés au royaume de France par Charles, soi-disant dauphin de Viennois, il est accordé que ni nous, ni notre fils, le roi Henri, ni aussi notre cher fils, Philippe, duc de Bourgogne, ne traiterons aucunement de paix ou concorde avec le dit Charles… sinon du conseil et assentiment de tous et chacun de nous trois et des trois états des deux royaumes.

30 09 1420                  Le nouveau pape Martin V, fait son entrée dans la ville sainte, les épées remisées au fourreau. Le Grand schisme d’Occident est terminé.

1 12 1420                    Entrée solennelle de Charles VI, aux cotés de Henri V à Paris

1420                            Ulugh-Beg, de son vrai nom Mahomet Taragay, petit-fils de Tamerlan, souverain du Maveramnakhr avec pour capitale Samarkand, y fonde une medersa, institut d’études supérieures dont l’astronomie était la discipline principale. Quatre ans plus tard, il construit un observatoire muni d’un sextant géant, le plus grand du monde, dont le rayon n’atteignait pas moins de 40 mètres. L’observatoire était construit pour enregistrer la longueur précise de l’année. Sur son échelle graduée de maçonnerie, un degré occupait plus de 70 centimètres, et l’arc d’une minute 12 millimètres. Ce qui signifie que l’on pouvait obtenir une précision de l’ordre de 2 à 3 arcs d’une seconde : 4 arcs de seconde sont égaux à la largeur d’un crayon ordinaire vu à une distance de 1.4 km.

Les Hussites s’opposent à Rome et au Roi Sigismond sur Quatre articles : l’exigence de sécularisation des biens de l’Eglise, la liberté de prêcher, la communion sous les deux espèces et la punition des péchés mortels par les autorités civiles. Deux partis parmi eux : les modérés, nobles et réformistes qui finiront par s’entendre avec Rome et Sigismond, et les radicaux, pour la plupart pauvres, déracinés qui vont verser dans le millénarisme qui prendra le nom local de chiliasme. Ils vont faire de la forteresse de Tabor, 80 km au sud de Prague, à partir de 1420, le cœur de leur révolte religieuse : disparition de la distinction entre clercs et laïcs. Rejet de l’Institution ecclésiastique : la foi en la présence réelle dans l’eucharistie est rejetée, on ne croit plus au purgatoire, aux sacrements, à la prière, aux saints et aux pèlerinages. La propriété privée a été abolie ainsi que les dîmes et redevances seigneuriales. Et on annonce l’arrivée de mille années de bonheur : Alors, les gueux cesseront d’être opprimés, les nobles seront grillés comme paillle au brasier, tous les droits et impôts seront abolis, personne ne forcera quelqu’un d’autre à faire quoi que ce soit, car tous seront égaux et frères. Cela ne résista pas longtemps à l’ordre des choses, et, une reprise en main  redonnera une direction plus classique à l’ensemble, avec restauration d’une hiérarchie. Il reste que paysans et pauvres purent réellement jouer un rôle religieux et participer à la vie politique de cette ville. Hussites modérés et catholiques mettront fin à cette expérience à la bataille de Lipany en 1434 ; mais la résistance durera jusqu’en 1452.

Les Hussites, sous la conduite de Procope, ravagèrent, inondèrent de sang l’Allemagne, pillant, brûlant les églises, massacrant les prêtres, et proclamant la liberté et l’égalité sur leur passage en Autriche ainsi qu’en Moravie. Aucune armée n’osait plus tenir la campagne devant ces terribles sectaires : la division se mit heureusement entre eux, et deux partis bien prononcés, se formèrent, sous le nom de modérés et d’enthousiastes. La noblesse, que l’ambition, la cupidité, le désir de partager les dépouilles du clergé avoient jeté dans leurs troupes, alarmée à son tour pour sa propre existence, tremblant d’être rangée sous le niveau de l’égalité, implora le secours de Sigismond, tout à la fois empereur d’Allemagne et roi de Bohême ; les enthousiastes furent vaincus, et leur chef Procope tué : le concile de Bâle gagna un grand nombre d’Hussites ; les plus obstinés propagèrent dans l’ombre leur doctrine, que le moine Martin Luther recueillit ensuite, pour en distiller le venin contre les papes.

M.E. Jondot      Tableau historique des nations. 1808

vers 1420                    En Italie, l’ardeur humaniste exalte la liberté et la démocratie :

Nous abhorrons la domination d’un seul ; nous ne voulons pas servir à la puissance d’un petit nombre. Nous voulons la liberté, égale pour tous, obéissant seulement aux lois, délivrés de la crainte d’un homme. L’espoir de conquérir les honneurs et de s’élever est égal pour tous, à condition que viennent à l’aide l’activité, le talent, la conduite personnelle. Notre cité demande en effet vertu et probité à ses citoyens, et elle estime digne de gouverner l’État quiconque possède ces qualités. Elle hait la superbe et le caractère hautain des grands. Voilà la vraie liberté, voilà l’égalité des citoyens : ne craindre la violence ou l’injustice de personne, jouir de droits égaux, pouvoir également aspirer au gouvernement de l’État. Et cela n’est compatible ni avec la seigneurie d’un seul, ni avec la domination de quelques privilégiés.

Leonardo Bruni. 1370-1444

Ce beau manifeste tout à la gloire de la civilisation urbaine d’Italie ne peut avoir de réalité que si l’on parvient à nourrir tout ce monde rassemblé dans les villes : si, des 3 cultures fondamentales du monde méditerranéen, l’huile et la vigne ont été de toujours suffisantes, il n’en va pas de même de la troisième, le blé, souci constant dont se préoccupent toutes les correspondances, tous les responsables. La récolte va-t-elle être bonne ? Les réserves pourront-elles être réapprovisionnées ? C’est qu’il faut aller parfois bien loin pour en trouver : Mer Noire, Égypte, Thessalie, Sicile, Albanie, Pouilles, Sardaigne, Aragon, Andalousie : le blé de mer est une expression courante à Venise, Naples, Florence, Gênes, Rome, Florence : c’est environ un million de quintaux de blé qui est transporté chaque année sur mer.

Les Hussites n’ont pas digéré le concile de Constance : Le concile de Constance s’est rendu coupable d’avoir appelé nos ennemis naturels, tous les Allemands qui nous entourent, à une lutte injuste contre nous, bien qu’ils n’aient aucune raison de se dresser contre nous, sinon leur inapaisable fureur contre notre langue.

Manifeste hussite

de 1405 à 1433          L’empereur de Chine Ming Zhu Di proclame l’avènement de l’ère Yung Lo – Bonheur Eternel -. C’est sous ce nom qu’on prendra l’habitude de le nommer. Il consolide le territoire impérial, s’emparant de la Mandchourie jusqu’à l’embouchure de l’Amour. Il soumet les Mongols en 1410 et annexe les régions vietnamiennes du fleuve Rouge.

Il décide d’expéditions navales dont il confie la direction à un eunuque de confession musulmane : Zheng He : nul n’en a alors jamais vu d’aussi importantes : 37 000 hommes répartis dans des flottilles comptant jusqu’à 317 unités : le plus grand vaisseau est un 9 mâts de 130 m de long, 55 de large ! le plus petit fait 54 m de long et 20 de large. Les chinois cloisonnent leurs navires, (probablement en observant les bambous, dont les septums partagent l’intérieur en compartiments), étant ainsi les premiers à limiter les effets d’une voie d’eau… aucune ambition colonisatrice dans ce déploiement de force, sinon celle de montrer aux tributaires que la Chine était bien le seul et unique centre de civilisation qui fût : le système du tribut, qui dominait alors les relations des Chinois avec les autres Etats asiatiques, était totalement différent de tout ce qu’a jamais pu connaître l’homme occidental. Verser tribut à la Chine n’était pas pour un Etat, faire acte de soumission. C’était reconnaître au contraire que la Chine, par définition le seul pays vraiment civilisé, n’avait nul besoin d’aide. Le tribut, par conséquent, était purement symbolique.

Même si on les nommait les bateaux de bijoux – ils rapportaient pierres précieuses, animaux rares : autruches, zèbres, girafes – tout ce déploiement de fastes coûtait cher pour un rapport discutable : l’opposition devint telle que l’affaire prit brutalement fin : Zheng He mourut en mer et n’eut pas de successeur. En 2005, Chen Kaige réalisera un documentaire reprenant l’épopée de Zheng He : L’empereur des mers, que diffusera Arte.

Ce n’est pas l’ascétisme, c’est la satisfaction de soi qui a frappé de stérilité l’entreprise chinoise d’exploration. Tout en condamnant comme un crime la recherche de produits étrangers, les Chinois affichaient une confiance souveraine en leur immunité naturelle face aux sollicitations extérieures.

Daniel Boorstin       Les Découvreurs.        Robert Laffont Mars 2000

Dans la conception chinoise de l’importance du commerce avec l’étranger, entraient toujours des considérations diverses. Du point de vue pratique, le commerce avec l’étranger signifia la prospérité pour un nombre incalculable de gens qui en tirèrent profit ; le Trésor se trouva enrichi par les droits d’importation, et bien que l’écoulement de la monnaie fût une mauvaise chose, les avantages du commerce avec l’étranger, en particulier pour les provinces méridionales, étaient considérables. Or le commerce d’outre-mer concernait principalement les articles de luxe : toutes sortes de pierres précieuses, des bois odoriférants, des épices, des objets rares ; les consommateurs de ces denrées faisaient partie des classes aisées, d’abord et surtout la Cour et les dames du harem. Du point de vue idéologique, cependant, on n’a jamais admis cet état de choses ; selon la théorie confucéenne, le commerce était considéré comme quelque chose d’inférieur, de sordide presque, avec lequel l’Empereur ne pouvait pas être mêlé. C’est pourquoi les rapports avec les pays d’outre-mer étaient considérés sous la forme de l’apport du tribut. Les barbares venaient de loin, afin de reconnaître la suprématie du Fils du Ciel et pour apporter le tribut, après quoi on leur permettait gracieusement de faire du commerce. Dans le passé les envoyés chinois avaient été expédiés constamment par-delà les mers pour encourager les nations étrangères à venir en Chine porter le tribut, augmentant de cette façon et le prestige de l’Empereur chinois et leur propre prestige. Plus il y avait d’envoyés étrangers pour assister aux audiences du Nouvel An à la Cour, plus illustre était la gloire de l’Empereur, qui comme le Duc de Tcheou d’autrefois réussissait par son sage gouvernement à attirer les barbares étrangers

J. J. L. Duyvendaak       China’s Discovery of Africa

Des preuves archéologiques permettent d’affirmer que le commerce entre le continent asiatique et les Philippines était déjà très développé en l’an 1000. Les jonques chinoises, reconnaissables à leurs trois hautes voiles en forme d’ailes et raidies par des lattes, étaient devenues familières aux Philippines, où on les accueillait volon­tiers. Ce commerce actif avec l’archipel des Philippines sortit les insulaires de leur isolement et dissémina la culture asiatique, en particulier l’écriture, autant que les biens marchands.

L’exploration des Philippines par les Chinois atteignit son apogée commerciale entre 1405 et 1433, quand la flotte des Trois Trésors régnait sur le Pacifique sud et l’océan Indien. Ses immenses navires allaient jusqu’à la côte orientale de l’Afrique pour y collecter des objets précieux et les tributs dus à l’empereur de Chine. Ils étaient huit ou neuf fois plus longs que les bateaux de Christophe Colomb, cinq ou six fois plus longs que la plus grande nef de l’armada de Magellan, puisque le vaisseau amiral et ses neuf mâts mesurait cent quarante mètres de long et cinquante de large ! Par sa taille, la flotte des Trois Trésors, qui compta jusqu’à 317 bateaux et trente sept mille marins, resta sans rivale jusqu’aux plus beaux jours de la marine britannique, au XIX° siècle. […] A bien des égards, c’était la création d’un seul homme dont les prouesses égalaient, voire surpassaient, les exploits, plus célèbres, de Christophe Colomb et de Fernand de Magellan : Zheng He.

En 1381, l’armée chinoise prit le contrôle de la province montagneuse du Yunan, dans le sud de la Chine, et captura un gamin, Ma Ho, fils d’un pieux musulman. Avec d’autres jeunes captifs, il fut castré à l’âge de treize ans, une pratique courante en Chine, où les eunuques occupaient les postes enviés de serviteurs des grandes familles. Ma Ho se retrouva au service du quatrième fils de l’empereur de Chine, le prince Zhu Di. Des dizaines de milliers d’eunuques occupaient de tels postes, qui étaient si enviables que les autorités chinoises finirent par interdire l’autocastration afin de décourager le nombre démesu­ré de postulants. En dépit d’une âpre compétition entre les eunuques, Ma Ho s’éleva au rang d’officier grâce à ses talents de soldat et de diplomate. Plus tard, le prince conféra à son serviteur loyal et si compétent le nom de Zheng He, et c’est ainsi qu’on le connaît pour le rôle crucial qu’il joua aux plus belles années de la dynastie Ming. (Si on trouve encore souvent son nom écrit Tcheng Ho ou Cheng Ho, la translittération moderne du chinois selon le système pinyin veut qu’on écrive son nom Zheng He.) C’était un véritable géant de deux mètres vingt, fort corpulent, doté d’une robuste personnalité en harmonie avec sa stature et sa position sociale. On disait qu’il avait la peau rugueuse comme la surface d’une orange et que ses sourcils étaient comme des épées et son front large comme celui d’un tigre.

Son étoile monta plus haut lorsque son maître Zhu Di devint empereur en 1402. Zhu Di, pour contrecarrer le pouvoir des bureaucrates, remit l’autorité administrative entre les mains des eunuques qui l’avaient aidé à conquérir le pouvoir, dont Zheng He. Ayant débarrassé son royaume de ses ennemis, l’empereur décida de se donner un nom approprié. Il choisit Yongle, qui signifie Joie désirable. Afin d’atteindre le but qu’il s’était fixé – construire un empire commercial international – Yongle conféra à Zheng He le titre d’amiral et le chargea d’une mission ambitieuse, et très peu chinoise, sous certains aspects : cons­truire une grande flotte pour explorer les océans.

Zheng He supervisa les opérations dans d’énormes chantiers navals, à Nanjing, ordonna la plantation de milliers d’arbres pour fournir le bois nécessaire à la construction des bateaux et il organisa le fonctionnement d’une école destinée à former des interprètes en différentes langues étrangères. Il livra très vite une flotte de mille cinq cents bateaux, dont les plus grands voiliers jamais construits. Ils étaient d’un luxe extraordinaire, avec de somptueux salons, des ustensiles en or, des canons en bronze (plus pour la parade que pour le combat), et des étoffes faites des plus belles soies. Leur navigabilité fut considérable­ment améliorée par des cloisons formant des compartiments étanches, dont la conception avait été inspirée à Zheng He par la structure des tiges de bambou. Il faudra attendre plusieurs siècles pour que les navires occidentaux utilisent cette même technologie.

En 1405, la flotte des Trois Trésors se rassembla sur le Yangii à Nanjing, prête pour son premier voyage épique. Elle comptait vingt-sept mille huit cents hommes. Les plus grands navires de la flotte des Trésors – dont certains dépas­saient les cent soixante mètres de long – emportaient chacun un millier d’hommes. D’autres étaient conçus pour ne transporter que des chevaux et d’autres encore de l’eau, ou des armes et des soldats, au cas où il serait nécessaire de défendre la flotte. Sur certains bateaux, il n’y avait que de la nourriture, de crainte que l’équipage ne trouve rien à manger sur les rives lointaines auxquelles ils aborderaient, d’autres emportaient de vastes bacs de terre pour cultiver fruits et légumes – un luxe qui explique peut-être que le scorbut ne ravagea pas l’équipage.

[…] La flotte des Trois Trésors ne partait pas à la conquête de terres lointaines à revendiquer pour son empire. Si les Chinois ne doutaient pas de leur supériorité culturelle sur le monde extérieur, ils n’avaient pas l’intention de fonder un empire colonial ou militaire. Leur but était plutôt d’établir des relations commerciales et diploma­tiques avec les barbares au-delà de leurs frontières et de mener des recherches scientifiques. Cette philosophie chinoise de l’exploration, unique en son genre, est exprimée avec éloquence sur une tablette écrite de la main de l’empereur au plus fort de l’activité de la flotte des Trois Trésors :

Nous régnons sur tout ce qui est sous les cieux, paci­fiant et gouvernant Chinois et barbares avec une bonté impartiale et sans distinction entre ce qui est mien ou ce qui est vôtre. Prolongeant la manière des rois éclairés et des anciens empereurs dans leur sagesse afin d’être en accord avec la volonté du ciel et de la terre, nous désirons que tous les pays lointains et tous les domaines étrangers trouvent leur juste place sous les cieux.

En mer, les navires de la flotte des Trois Trésors restaient en contact les uns avec les autres grâce à un système de drapeaux et de lanternes […]. Ils avaient aussi recours à des cloches, à des gongs et même à des pigeons voyageurs, pour communiquer. Ils mesuraient le temps en faisant brûler des bâtons d’encens gradués. Ils naviguaient au compas, qu’ils plaçaient dans une capsule d’eau pour plus de stabilité. Les pilotes chinois utilisaient aussi un instrument de mesure, le quianxinghan, afin de déterminer leur latitude, se repérant à la Croix du Sud ou à l’étoile Polaire. Zheng He disposait de l’équivalent chinois des portulans : une carte nautique en rouleau, de sept mètre de long, qu’il consultait une section après l’autre à mesure que progressait son voyage. Comme les portulans employés par les navigateurs espagnols et portugais un siècle plus tard, cette carte indiquait les points de repère, les données des compas et des instructions détaillées pour aller d’un point à un autre. Les navigateurs chinois apprirent aussi à se diriger en fonction des étoiles, à partir de cartes du ciel qui complétaient leurs cartes marines. Les constellations que reconnaissaient les Chinois étaient différentes de celles qu’on voyait et utilisait traditionnellement en Occident, et leurs principales références portaient des noms comme constellation de la Lanterne ou constellation de la Tisseuse.

[…] La première destination importante de la flotte des Trésors fut Calcutta, sur la côte sud-ouest de l’Inde. Des explorateurs chinois avaient atteint cette ville huit siècles plus tôt par les terres, mais l’arrivée de la flotte des Trois Trésors entraîna des débordements de générosité de la part du souverain de Calcutta, qui offrit de somptueux cadeaux sous forme d’écharpes et de ceintures tissées en fil d’or et constellées de perles et de pierres précieuses.

[…] Quand il revint du premier voyage de la flotte des Trois Trésors, Zheng He fut accueilli en héros et ne tarda pas à élaborer le projet de futurs voyages. Il ne quitta pas la Chine lors du second voyage, ne reprenant la mer qu’à l’occasion du troisième, prenant la tête d’une flotte de quarante-huit bateaux et 37 000 hommes. Visionnaire, il établit des comptoirs commerciaux et des entrepôts partout où il toucha terre. Il fit de même pendant trois voyages de plus, dont chacun dura approximativement deux ans. La flotte des Trois Trésors établit et entretint donc le premier réseau commercial maritime international. Elle explora la côte africaine jusqu’au sud du Mozambique, le golfe Persique et bien d’autres lieux dans toute l’Asie du sud-est et en Inde.

Les produits du pays [la Somalie] sont les lions, les léopards tachetés d’or, les oiseaux-chameaux [les autruches] qui font six à sept pieds de haut. Ils ont aussi de la salive de dragon [de l’ambre gris], de l’encens et de l’ambre doré. Comme marchandises, ils prennent le vermillon, la soie de couleur, l’or, l’argent, les porcelaines, le poivre, le satin coloré, le riz et d’autres céréales [rapporté par Duyvendaak 1949]

L’attrait romantique de l’exploration des océans gagna toute la Chine, attisée par les écrits comme ceux de Zheng He :

Nous avons connu sur l’océan d’immenses vagues comme des montagnes s’élevant jusqu’au ciel, et nous avons posé les yeux sur des régions barbares lointaines cachées dans la transparence bleue des vapeurs de lumière, tandis que nos voiles, déroulées majestueusement tels des nuages, nous permettaient de continuer notre chemin jour et nuit en suivant les étoiles, traversant les vagues furieuses comme si nous marchions sur une grande route.

En 1424, l’empereur Zhu Di mourut. Ses funérailles reflétèrent les excès de sa vie, quand dix mille sujets en deuil assistèrent à sa mise en terre avec seize de ses concubines. Les pauvres femmes avaient été pendues quand elles n’avaient pas obéi à l’ordre de s’ôter la vie elles-mêmes, en vue de cette cérémo­nie. Leur tombeau fut entouré par une procession d’un kilomè­tre et demi de soldats, d’animaux et de personnages officiels sculptés dans la pierre.

Mais dès qu’il lui succéda, son fils, Zhu Gaozhi, annula tous les voyages prévus par la flotte des Trois Trésors : Le territoire de la Chine produit tous les biens en abondance ; alors pourquoi devrions-nous acheter à l’étanger des pacotilles sans intérêt ?  Comme d’autres souverains de la dynastie Ming, Zhu Gaozhi était déchiré entre les confucéens adeptes des traditions qui le poussaient à regarder vers l’intérieur du pays et à négliger les échanges avec les étrangers, et les eunuques, qui encourageaient un commerce international qui les enrichissait. Zhu Gaozhi prit le parti des confucéens et l’amiral Zheng He, jadis l’homme le plus puissant de Chine après l’empereur, fut assigné à résidence à Nanjing. Les superbes chantiers navals, où trente mille hom­mes avaient jadis travaillé, tombèrent dans le silence, et on ne construisit plus de bateaux.

Si Zhu Gaozhi avait vécu longtemps, c’eût été la fin de la flotte des Trois Trésors, mais il mourut quelques années plus tard, et son fils, âgé de vingt-six ans – le petit-fils de Zhu Di -, confia à nouveau la politique du palais aux eunuques, qui rendirent très vite à la flotte des Trois Trésors sa splendeur passée. En 1431, au cours de son septième voyage, la flotte comptait 300 bateaux et 27 500 hommes. On chargea Zheng He de restaurer des relations pacifique entre la Chine et les royaumes de Malacca et de Siam. Sa mission accomplie, une partie de la flotte continua sa route et il est probable qu’elle atteignit le nord de l’Australie. On en a la quasi-certitude depuis qu’on a retrouvé en Australie des objets chinois de l’époque des découvertes qui, de surcroît, confortent la tradition orale des Aborigènes. Ce voyage remarquable devait être la dernière aventure de la flotte des Trois Trésors : Zheng He, qui avait inspiré toute l’entreprise, mourut pendant le trajet de retour. L’empereur mit alors la flotte en cale sèche, ferma les chan­tiers navals de Nanjing et détruisit tous les documents relatifs à ce qu’elle avait accompli. La science et la technologie chinoi­ses, surtout en ce qui concernait l’exploration, tombèrent en désuétude. En 1500, un édit impérial déclara même que faire prendre la mer à tout bateau de plus de deux mâts était un crime puni de la peine capitale ; en 1525, on entreprit de détruire les plus grands bateaux de la flotte des Trois Trésors. La Chine impériale renonça alors tout à fait à l’immense empire commercial transocéanique créé par cette flotte et, guidée par les préceptes confucéens, se replia sur elle-même. Jamais plus elle n’explorera l’océan.

Laurence Bergreen      Par delà le bord du monde. L’extraordinaire et terrifiant périple de Magellan.       Grasset 2003

On rencontre beaucoup d’eunuques dans tout l’Orient, mais particulièrement en Chine où leur présence dans les premiers cercles du pouvoir remonte à la nuit des temps :

L’émasculation représentait une grave violation des normes confucéennes, un infirme n’étant pas autorisé à accomplir les rites pour les ancêtres, et la perpétuation de la lignée étant l’un des premiers devoirs fondamentaux de la piété filiale. Pourtant, bien que tout le monde méprisât la classe des eunuques, présente déjà à l’époque pré-impériale et constituée formellement sous le premier empereur des Han de l’Est, presque aucun lettré confucéen n’a jamais songé à en demander la suppression. Les conseillers confucéens tentaient plutôt de borner le champ d’action des castrats au sein des murs du palais intérieur, le droit de s’entourer d’eunuques étant exclusivement réservé à l’empereur. Mais, dans certains cas, ils ne purent empêcher que les eunuques, exploitant les rivalités entre les dames, l’inexpérience de l’empereur-enfant ou l’incompétence d’un souverain, réussissent à concentrer dans leurs mains d’immenses richesses et un pouvoir démesuré : plus d’une fois la faute de la chute d’une dynastie a été imputée aux intrigues des castrats du palais impérial. Le premier empereur de la dynastie Ming, Hongwu, réduisit drastiquement le nombre des eunuques et leur interdit de s’immiscer dans les affaires de l’Etat. Mais ces mesures fur révoquées sous ses successeurs : vers la fin de la dynastie, plus de dix mille eunuques vivaient auprès du palais intérieur, qui veillaient à l’administration et géraient les affaires publiques et le Trésor.

[…] À Pékin, les préposés à la castration exerçaient leur activité devant les murs de la cité interdite ; ils procédaient à l’émasculation totale des jeunes garçons, généralement d’âge tendre, que l’on soumettait à leur intervention. […] L’appareil génital amputé, dit par euphémisme trésor, était soigneusement conservé : il était montré chaque fois que l’eunuque était promu à un rang supérieur et il était enfin déposé dans le cercueil du défunt pour lui permettre de se présenter entier dans l’au-delà.

Alexandra Wetzel       La Chine ancienne       Hazan 2007

Quels sont les motifs du nouveau pouvoir chinois pour se lancer brusquement dans des expéditions outre-mer ? Quel est, finalement, leur but ? Les historiens occidentaux oscillent sur la réponse à donner. Pour Jean-Pierre Drège, leur objectif reste peu clair – à la fois diplomatique, commercial et militaire. Pour Jean-Pierre Duteil, il semble avoir été surtout d’ordre diplomatique : faire reconnaître la suzeraineté chinoise, matérialisée par le paiement d’un tribut. Mais elles ont été aussi l’occasion pour certains de leurs membres de publier une relation de ces étonnants voyages, comme les Merveilles des Océans. Pour Rhoads Murphey, la réponse fait moins de doute : La motivation économique de ces énormes aventures semble avoir été importante, et ces navires disposaient souvent de cabines spacieuses et privées pour les marchands. Mais le but principal était probablement politique, montrer le drapeau et imposer le respect envers l’empire, enrôler davantage d’États dans le tribut.

Le surnom chinois donné à l’armada, à savoir la flotte des Trésors, donne déjà une indication, mais que l’on ne s’y trompe pas : il s’agit autant d’une opération de prestige que d’une course aux richesses en soi. Yong Le en a besoin pour effacer son image d’usurpateur et pour asseoir son pouvoir : symboliquement, par des faits spectaculaires, politiquement, en drainant la présence d’ambassadeurs étrangers, et économiquement, car il prend le contrôle du commerce outre-mer via l’imposition d’un monopole impérial sur toutes les transactions. Avec les expéditions de Zheng He, il s’agit bien d’une application extensive du système tributaire chinois, à la fois commerciale et diplomatique, ainsi que culturelle. Yong Le poursuit aussi les orientations de son prédécesseur et parent proche Hongwu, une sorte de despote aménageur, fondateur de la dynastie des Ming, c’est-à-dire des Lumières, qui a fait planter des milliers d’arbres – un milliard, dit-on – dans la région de Nanjing pour préparer la construction d’une marine. Il y ajoute une dimension nettement mégalomaniaque, qui ne contrecarre pas les besoins de la Chine de son époque, à l’image de la réfection du Grand Canal (1402-1416) ou du déplacement de la capitale de Nanjing à Beijing (1421), avec la colossale construction de la prestigieuse Cité interdite. Tout cela coûte cher. L’argent est engrangé par le fruit des expéditions outre-mer. Mais le profit retiré des premières expéditions permet aussi de s’engager dans une telle politique de dépenses.

Bien que n’hésitant pas, à l’instar des dirigeants des temps anciens, à se montrer féroce avec ses opposants et ses contestataires, Yong Le veut la stabilité en Chine par une paix en Asie, une pax sinica, s’entend. Celle-ci est le moins possible imposée par la force, le plus possible par la diplomatie et par la démonstration de puissance. Le déploiement de l’armada avec ses énormes navires, ses six voilures, ses canons ostensiblement montrés et quelquefois utilisés, suffit bien souvent à calmer les éventuelles volontés de résistance chez les populations accostées.

La Chine recherche plutôt la mise en place de souverains locaux qui lui sont favorables, préférant l’intrigue et le commerce à la bataille et aux massacres. Ainsi le sultanat de Malacca reste-t-il autonome et les divisions du Sri Lanka, qui ont suscité quelques accrochages avec l’armada de Zheng He, profitent-elles finalement aux Ming qui y établissent l’unité à leur profit. Zheng He proclame la suzeraineté chinoise sur Cochin, Ceylan et Sumatra. Il s’efforce d’établir les bases d’un commerce équitable pour les deux parties, qui demande du temps et de tranquilles négociations. À part quelques exceptions comme Malacca, les Ming ne sont pas favorables à l’installation de familles chinoises dans les ports contactés. Lorsque cela arrive, il s’agit bien souvent de déserteurs, plutôt discrets, qui finissent par se mélanger à la population locale (Sumatra) ou qui s’autonomisent en isolât dans un lieu reculé (archipel de Lamu, au large de l’actuel Kenya). Tout cela n’a donc rien à voir avec une colonisation au sens propre du terme. Au contraire, à chacune des expéditions, parfois en amont d’elles, au cours des phases préparatoires, des émissaires des pays visités sont invités à la Cour chinoise, où ils sont reçus avec faste et honneur.

On voit bien la différence, l’opposition, avec la colonisation portugaise puis européenne qui interviendra ultérieurement dans ces mêmes terres et ces mêmes mers. Alternant la carotte et le bâton, manipulant le sabre et le goupillon, les Européens progresseront par le commerce mais aussi par le massacre et la conversion souvent forcée. Les comptoirs seront rapidement transformés en fortins, en repaires militaires, ce que les expéditions de Zheng He n’ont jamais fait. Zheng He laisse un souvenir tellement bon qu’il est même divinisé sous son nom officiel chinois de San Bao, qui signifie Trois Trésors, dans plusieurs endroits d’Asie du Sud-Est comme Malacca ou l’île d’Ayutthaya.

Trois faits résument et symbolisent le caractère profond des expéditions Ming. Tout d’abord, la stèle que Zheng He emporte au Sri Lanka : elle est trilingue, écrite en chinois, en tamoul et en persan. Chaque  texte comporte des louanges envers chacune des religions concernées, l’hindouisme ou l’islam. Ainsi les Chinois ont appris la langue et l’écriture des pays à visiter. Ils en respectent la religion, sans chercher à imposer la leur.

Ensuite, les lorgnons rapportés à Yong Le, qui était myope. Les marchands de Malacca qui se les sont très certainement procurés de plus loin, les lunettes ayant été inventées à Venise quelques décennies auparavant, sont alors couverts d’une avalanche de cadeaux par un Yong Le reconnaissant. Selon certaines sources, Zheng He amène aussi deux souffleurs de verre moyen-orientaux qui font connaître cette technologie en Chine. L’échange n’exclut pas la générosité. Les cales des navires chinois ne sont pas remplies de pacotilles comme celles des caravelles ibériques, mais de soieries, de porcelaines et de biens précieux qui sont négociés contre d’autres choses estimables : pharmacopées, résines diverses (aloès, benjoin, myrrhe, styrax, momordica, chaumoogra…), métaux, jade, bois précieux…

Enfin, les fameuses girafes offertes à plusieurs reprises par des souverains indiens, arabes ou africains sont amenées jusqu’en Chine où elles suscitent l’engouement auprès de tous. Elles sont confondues avec le légendaire Qilin, animal mythique réputé pour porter bonheur. Les dignitaires de la Cour demandent à l’empereur de faire une déclaration publique se félicitant de ce merveilleux auspice, mais celui-ci refuse en arguant : Que les ministres s’efforcent du matin au soir d’aider le gouvernement pour le bien du monde. Si le monde est en paix, même sans Qilin, rien ne viendra troubler la bonne marche du gouvernement. Oublions les félicitations. Xuande (1398-1435), cinquième empereur (1425-1435) de la dynastie Ming et petit-fils de Yong Le, réagit de la même façon.

On peut, bien sûr, interpréter différemment cette attitude, et considérer que l’empereur de Chine cherche à garder son prestige et son autorité sacrée en le mettant au-dessus d’une merveille terrestre. Mais on peut aussi l’analyser au premier degré : ces merveilles venues de l’étranger peuvent bien être belles, elles ne sont pas fascinantes. Pas d’exotisme au pays du sinocentrisme ! Les valeurs sûres et premières sont dans l’empire du milieu. C’est ce que souligne, parmi tant d’autres écrits, un passage du Livre des documents évoquant la stèle érigée à Cochin, sur la côte de Malabar, à la gloire de la Chine venue jusque-là grâce à Zheng He : nous régnons sur tout ce qui vit sous les cieux, pacifiant et gouvernant les chinois et les barbares avec la même bonté et sans distinction entre ce qui est mien et ce qui est tien. […] et il n’existe pas un seul lieu qui n’ait entendu parler de nos coutumes et admiré notre civilisation. Voilà, c’est clair : c’est la Chine qui est admirable, pas le reste…

Des récits chinois narrent les expéditions, souvent rédigés par des membres qui y ont participé. Ceux de Gong Zhen (1434), de Fei Xin (1436) et de Ma Huan (1416-1435, publiés en 1451) sont les plus connus. Ils ne manquent pas de décrire les contrées abordées, les peuples rencontrés, les coutumes, les mœurs et les animaux étranges constatés. D’ailleurs, la bureaucratie de la cour a demandé de consigner toutes ces choses-là. Mais c’est aussi, sinon davantage, un moyen de valoriser les propres exploits de l’armada, le courage, l’astuce, l’endurance, ainsi que les mérites infinis tant de l’empereur que des valeurs chinoises.

Bref, comme le souligne Joseph Needham, … les chinois ne cherchaient pas à contourner une grande civilisation étrangère, située au travers de leurs routes commerciales ; ils s’intéressaient aux objets étranges, aux raretés et à la perception de tributs de principe, plutôt qu’à toute espèce de commerce ; ils n’étaient pas mus par un prosélytisme religieux ; ils ne bâtissaient pas de forts ni n’établissaient de colonies. Pendant moins d’un demi-siècle, on constate leur présence puis, soudain, ils ne vinrent plus, et la Chine retourna à sa vocation agricole tournée vers l’intérieur.

Philippe Pelletier     L’Extrême Orient.        Gallimard Folio Histoire 2011

31 08 1422                     Mort d’Henri V d’Angleterre. Son frère, le duc de Bedford devient régent.

21 10 1422                     Mort de Charles VI : pas moins de 12 000 livres de cire sont brûlées lors de ses obsèques à Notre Dame !

1423                      La flotte catalane du Roi d’Aragon, rival du comte de Provence pour la couronne de Naples, met à sac Marseille, tuant, emprisonnant, incendiant les vaisseaux, les maisons, entrepôts, ateliers et chantiers.

Venise ouvre le premier lazaret, destiné à mettre en quarantaine les voyageurs issus de zones infectées : l’établissement se trouve sur l’île de Sainte Marie de Nazareth : lazaret pourrait être une déformation de Nazareth.

28 09 1424                Les Anglais commencent le siège du Mont Saint Michel : 20 ans de tentatives n’en viendront pas à bout : la garnison ne se rendra jamais. Ils ne sont pourtant pas loin : Tombelaine, à trois kilomètres, est terre anglaise. Quelques années plus tôt, l’abbé Pierre Jolivet, avait entrepris la fortification de l’ensemble, puis en 1420, croyant peut-être encore en Dieu, mais plus en la France, était passé dans le camp anglais ; ceux-ci se firent une joie de lui dire : Père abbé, vous connaissez le Mont mieux que quiconque, prenez-le. Le cher homme n’y parvint pas : il avait fait du très bon travail. En 1425, des corsaires malouins parvinrent à forcer le blocus des godons – le surnom des Anglaispour approvisionner le Mont. Sept ans plus tard, Pierre Jolivet fera partie des juges qui enverront Jeanne d’Arc au bûcher.

A Paris, les Anglais introduisent l’un de leurs jeux : le mât de cocagne.

vers 1425                    Le moine André Roublev peint l’icône russe qui deviendra l’une des plus célèbres : La Trinité, – la visite des trois anges à Abraham pour lui annoncer que son épouse Sara est enceinte -. C’est une habile manière de représenter la Trinité sans représenter Dieu, ce qui est interdit. Elle est destinée à orner l’abbatiale du monastère de la Trinité Saint Serge à Serguiev Possad, près de Moscou. Elle est aujourd’hui à la Galerie Trétiakov à Moscou.

29 08 1427                 Chassés de l’Inde vers l’an 900, les premiers Gitans arrivent en France.

Le commun, cent ou cent vingt hommes, femmes et enfants, n’arriva que le jour de la décollation de saint Jean [29 août]… Les hommes étaient très noirs et leurs cheveux crépus. Les femmes étaient les plus laides et les plus noiraudes qu’on pût voir. Toutes avaient des plaies au visage [tatouages], et les cheveux noirs comme la queue d’un cheval. Elles étaient vêtues d’une vieille flaussaie [étoffe grossière] attachée sur l’épaule par un gros lien de drap ou de corde ; leur seul linge était un vieux rochet [blouse] ou une vieille chemise ; bref, c’était les plus pauvres créatures que de mémoire d’homme on eût jamais vu venir en France. Malgré leur pauvreté, il y avait dans leur compagnie des sorcières, qui, en regardant les mains des gens, dévoilaient le passé et prédisaient l’avenir… Leurs enfants étaient d’une incomparable adresse, qui se manifestait surtout dans leur dextérité à vider dans leur bourse celle de leurs auditeurs ; la plupart, presque tous même, avaient les oreilles percées et portaient à chacune d’elles un ou deux anneaux d’argent. C’était, disaient-ils, la mode de leur pays.

Le journal d’un bourgeois de Paris

Le tableau qui suit date de 1935, par Paul Morand, voyageur-diplomate, qui, pour avoir épousé une Roumaine, séjourna longtemps à Bucarest. Cinq siècles séparent donc ces dates, et plus de 2 000 kilomètres, et cependant les traits communs sont plus nombreux, tant ils sont de toujours,  que ce qui les sépare.

Ils sont l’Extrême-Orient de ce proche Orient. Vers le XIII° siècle ils se sont arrêtés sur les bords du Danube. Venaient-ils d’Egypte ou de l’Oural ? Fuyaient-ils l’Inde envahie par Tamerlan ? (Aujourd’hui encore, nous appelons hordes tziganes leurs tribus errantes.) Les Tartares qui en avaient fait leurs esclaves les amenèrent en Europe dans leurs bagages. Bien qu’ayant essaimé jusqu’en Ecosse et même jusqu’à New York, ils semblent avoir une prédilection pour ces parages voisins de la Thrace où les sorciers sont rois, pour ces monts de Transylvanie où l’or sommeille sous la terre, pour ces campagnes où des hommes simples chantent lorsqu’ils souffrent et lorsqu’ils sont heureux. Ils n’ont pas cessé de porter sous le bras ces instruments de musique dont ils jouent avec un si étrange talent. Par un contraste singulier, ces nomades qui dorment à l’ombre de leurs chariots se sont voués à construire les maisons d’autrui. Partout, le long des échafaudages, vous les voyez courir, eux et leurs femmes, pieds nus, corps nus à travers les haillons, courbés sous les piles de briques dont ils ont la couleur et l’odeur de terre brûlée, pareils à des files de fourmis rouges. Longtemps esclaves des boyards, ils reçurent la liberté, il y a près d’un siècle, comme un don médiocre ; mais ils sont restés des parias ; non pas parce qu’ils se vêtent de loques multicolores ou de vieux sacs, parce que seuls ils acceptent de faire des métiers rebutants ou parce qu’ils vivent à l’écart, mais parce qu’ils sont d’une autre race, une race aux lèvres violettes, aux yeux bistrés, aux oreilles et aux nuques négroïdes, à la sclérotique jaunâtre, aux cheveux bouclés.

Les Tziganes se divisent en clans, en métiers ; les musiciens ou lautari (c’est-à-dire probablement laudatori, chanteurs de louanges, comme nos troubadours), les oursari ou montreurs d’ours, les lingurari ou tourneurs de cuillers, qui travaillent les métaux… Dans tous les pays du monde ils rétament les casseroles ; à Chicago, à Grenade, à Brasov ou dans le Jura, je les ai toujours vus souder et fondre les baguettes d’étain ; dans la campagne roumaine ils passent vers le soir, en compagnie de leur femme qui porte un réchaud et un énorme soufflet, ou bien suivis d’un ours qu’ils tiennent enchaîné par le nez ; bien avant qu’ils se soient arrêtés aux portes, les juments ont couché leurs longues oreilles et ont henni dans les écuries ; à mesure qu’ils approchent, on entend résonner dans les bat-flanc les coups sourds des sabots. Pauvre innocent ours, à peine plus velu que son maître, enfumé dans sa tanière des Carpathes par un beau matin d’hiver et qui se dandine maintenant, un bâton derrière le cou ; le Tzigane l’a capturé tout petit et lui a appris à danser sur une plaque de tôle chauffée ; il danse sans gaieté tandis que l’homme qui l’accompagne avec un tambourin lui promet, en psalmodiant d’un ton guttural, du pain et des olives. Il y a un autre métier où les Tziganes excellent, c’est celui de cuisinier ; naturellement doués, ils possèdent de merveilleuses recettes qu’ils tiennent sans doute par tradition orale de leurs aïeules servant dans les cuisines des boyards sous des chefs français ; j’en ai vu improviser des sauces hollandaises, des béchamels étonnantes dont ils ignoraient naturellement l’origine occidentale.

L’hiver, ils se font plus rares, les Tziganes. Comme les hommes des cavernes, ils s’endorment, faute de lumière, à la tombée de la nuit ; pour ne pas geler, ils jonchent la paille tous ensemble par grappes, leurs vêtements boutonnés à ceux du voisin. À la belle saison ils sortent de leurs trous ; les enfants conçus pendant ces nuits obscures grouillent à quatre pattes dans les ornières ; à cinq ans on les laisse seuls avec un violon fait d’une planche et de deux boyaux de chat, et ils gardent la tanière ; les femmes s’en vont en ville mendier ou vendre des fleurs et des journaux ; la poitrine ferme sous la chemise déchirée, habillées à partir de la taille de grandes robes de toile crasseuses et superposées, la tête serrée dans un mouchoir de teinte crue, elles sont accroupies devant leurs paniers ronds pleins de jacinthes ou guettent la sortie des grands hôtels ou des confiseries. De leur bouche sort une mélopée ininterrompue : qu’elles vous offrent des giroflées ou qu’elles vous tendent leurs nourrissons nus, ou qu’elles vous proposent des journaux, sans cesse elles nasillent à un centimètre de votre visage, vous tirant par le bras, entravant votre marche, insensibles aux rebuffades, impossibles à éloigner. La police leur impose des lieux de stationnement, mais elles n’en tiennent pas compte. Elles sont ravissantes de quatorze à dix-sept ans, avec les plus beaux seins, les plus beaux yeux, les plus belles dents du monde, mais très vite elles se flétrissent. Les hommes ont peu de goût pour la capitale ; s’ils sont lantari, ils redoutent la concurrence de la radio et des jazz, préfèrent la province et les gros bourgs où ils s’avèrent aussi bons agents électoraux et connaisseurs en chevaux. Il est rare qu’un Tzigane fasse fortune… sauf dans la traite des Blanches ; en ce cas, installés non loin du quartier de la Croix de Pierre (où les filles logent dans des cases séparées par de petites cours qui rappellent en moins pittoresque, le Mangue de Rio), ils surveillent leur petit commerce aphrodisiaque avec une compétence puisée dans leur passé de maquignons ; le dimanche, ils louent une voiture et emmènent leurs pensionnaires respirer à la campagne, tandis que leurs épouses lisent dans la main, ou dans le marc de café, ou dans les haricots jetés sur un fond de tamis renversé, ou dans le plomb fondu. Elles vendent aussi des colliers, des talismans, aiment la compagnie des morts et vont aux veillées funèbres où elles hurlent avec d’autant plus de ferveur professionnelle que l’enterrement est plus beau et plus grande la coliva, ce gâteau de funérailles posé sur la tombe et orné parfois du portrait du défunt en sucre, avec favoris de chocolat que lèchent en cachette les enfants ; ou bien, assises au bord du trottoir, elles tendent vers le ciel leur visage plus noir que celui des icônes.

Des Tziganes, on ignore le nombre car ils échappent au cens et, autant que possible, au service militaire. Les autorités ont essayé de leur octroyer des passeports collectifs mais sans plus de succès. Parfois, pour les fixer, les municipalités leur accordent un rayon d’action de cinq kilomètres afin de leur donner l’illusion du nomadisme. Les Tziganes possèdent un roi, Michel II Kwik, élu il y a deux ans près de Varsovie par les délégués des tribus, qui votèrent par empreintes de doigts ; ce monarque absolu est suivi d’un conseil des ministres ambulant ; il rend la justice et les délits commis ne sont punis que s’ils ressortissent du droit tzigane, code traditionnel et oral. Il existe une Europe tzigane qui se superpose à l’autre et dont nos nations ne sont que des départements temporaires ; dans chaque pays un voïvode représente le roi. Michel II rêve de fonder une sorte de sionisme et d’obtenir du gouvernement britannique la création sur les bords du Gange originel d’une petite Palestine tzigane.

Paul Morand        Bucarest         1935

1427                            La Chine des Ming occupe le Dai Viet depuis 1406 – il s’appellera Viet-Nam en 1804 -, suscitant ainsi le mouvement d’indépendance de Lê Loi, qui, après dix ans de lutte, parvient à libérer son pays :

Les Dieux du Sol et des Céréales sont assurés. Les monts et les fleuves ont changé d’apparence. L’univers déréglé retrouve son harmonie. Le soleil et la lune passent des ténèbres à la clarté [] O pureté éternelle des quatre mers, proclame une ère de nouveau gouvernement.

La dynastie des Lê va s’atteler à la reconstruction du Dai Viêt, portant à son apogée cette civilisation : encouragement de l’agriculture et de l’artisanat, exploitation des mines de cuivre, zinc, or et argent du Haut Tonkin, limitation des pouvoirs des princes royaux, réhabilitation des fonctionnaires de base.

1428                            Début d’une longue série de procès de sorcellerie à Briançon : jusqu’à 1450, 110 femmes et 57 hommes seront brûlés. L’usage du bouc émissaire, pratique idéale pour qui préfère ne pas se poser de question sur soi, était alors très répandu, et était loin de concerner le seul petit peuple : chaque fois qu’un pape était élu à Rome, le chef de la communauté juive devait lui remettre son plus beau livre de la Torah, se prosterner devant lui et recevoir un coup de pied au derrière, avant de rentrer entre deux haies de passants qui l’insultaient.

Les XIV° et XV° siècles ont été le temps des chrétiens conformes.

Hervé Martin       Mentalités médiévales, XI° – XV° siècle PUF 1996

La terre tremble à Puicerda dans les Pyrénées orientales, au point de provoquer l’effondrement de l’église et la mort de ceux qui s’y trouvaient.

4 03 1429                  Jeanne est présentée et obtient la confiance de Charles VII à Chinon. Comment une paysanne des marches du royaume, 17 ans, a-t-elle bien pu rencontrer le roi de France ? Fut-il maître d’un royaume dont la situation est alors bien peu glorieuse : pratiquement tout ce qui est au nord d’Orléans est sous domination anglaise, de même que la Guyenne, plus au sud. Elle a eu des voix lui demandant de se rendre à Vaucouleurs où réside Baudricourt, le représentant du roi : c’est lui qui aura fait le lien. Des voix, ce n’est pas alors chose rare ; prophètes et prophétesses sont fréquents et le roi a obligation de les recevoir. Parmi les plus illustres, sainte Brigitte de Suède, 1303-1373, patronne des faussaires, qui eut l’ingéniosité de faire passer ses conseils plus ou moins avisés pour des révélations venues en ligne directe de Dieu, de la Vierge et d’innombrables saints … et ça marchait plutôt bien ; cela lui permit de fonder le monastère de Vadstena avec pour abbesse sa fille Catherine. Sur la guerre entre la France et l’Angleterre, elle eut la révélation de la Vierge Marie d’une paix négociée en faveur de l’Angleterre puisque Édouard, roi d’Angleterre, étant le petit-fils de Philippe le Bel, devenait l’héritier du trône de France, ce qu’aurait du reconnaître Philippe VI de Valois.

Charles II fera vérifier l’authenticité de la démarche de Jeanne par une commission de théologiens réunie à Poitiers, et Yolande d’Aragon, belle-mère du roi, s’assurera de la virginité de la pucelle : au combat, la virginité, cela donne la baraka.

Il fera vérifier l’authenticité de la démarche par une commission de théologiens réunie à Poitiers, et Yolande d’Aragon, belle-mère du roi, s’assurera de la virginité de la pucelle : au combat, la virginité, cela donne la baraka.

Jeanne d’Arc annonce au petit roi de Bourges :

Noble dauphin, j’ai nom Jeanne la Pucelle. Ne tenez plus davantage de délibérations, et si longues ; venez au plus tôt à Reims pour prendre une couronne.

Voilà qui est bien, mademoiselle, mais Reims est aux Anglais, que je sache. Comment y aller ?
– En les battant, Noble Dauphin. Nous commencerons par Orléans et ensuite, nous irons à Reims
Il lui faut donc bouter les Anglais hors de France : elle commence par les en avertir :

Roi d’Angleterre et vous, duc de Bedford, qui vous dites régent du royaume de France […], rendez à la Pucelle, ci envoyée de par Dieu, le Roi du ciel, les clefs de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France. Je suis ci venue de par Dieu pour réclamer le sang royal. Je suis toute prête à faire la paix, si vous voulez me faire raison en abandonnant la France et payant pour ce que vous l’avez tenue. Et vous tous, archers, compagnons de guerre, gentilshommes et autres qui êtes devant la ville d’Orléans, allez-vous en en votre pays, de par Dieu ; et si vous ne le faites ainsi, attendez les nouvelles de la Pucelle qui ira vous voir sous peu, à vos bien grands dommages.

Roi d’Angleterre, si vous le faites ainsi, je suis chef de guerre et en quelque lieu que j’attendrai vos gens en France, je les en ferai aller, qu’ils le veuillent ou non. Et, s’ils ne veulent obéir, je les ferai tous occire ; je suis ci venue de par Dieu, le Roi du Ciel, corps pour corps, pour vous bouter hors de toute France !

En ces temps-là, la langue française ne changeait guère : à peu près quatre cents ans plus tard, George Sand prêtera à Brunette, l’un des personnages des Maîtres Sonneurs des accents bien ressemblants : si Brunette n’est pas chef de guerre, elle n’en est pas moins capable de donner à son indignation une force qui fait reculer les manants, avec des mots qui auraient pu être ceux de Jeanne :

Hommes sans cœur, j’ai le bonheur de ne pas comprendre ce que vous me dites, mais je vois bien que vous avez intention de me faire insulte dans vos pensées. Eh bien, regardez-moi, et si jamais vous avez vu la figure d’une femme qui mérite respect, connaissez que la mienne y a droit. Ayez honte de votre vilain comportement, et laissez-moi continuer mon chemin sans vous plus entendre.

8 05 1429               Jeanne contraint les Anglais à lever le siège d’Orléans. Ainsi le retiendra l’histoire. De fait, elle commença par n’être qu’un porte étendard, ce qui est déjà beaucoup sur le plan symbolique. Ce n’est qu’au fur et à mesure de l’expérience acquise et de sa maîtrise dans le combat qu’elle deviendra effectivement chef militaire.

18 06 1429                  Jeanne bat les Anglais à Patay.

Gouvernant sa bataille en bonne ménagère
Bien allante et vaillante et sans étourderie,
Bien venante et plaisante et sans coquetterie,
Bien disante et parlante et sans bavarderie.

Charles Péguy. La tapisserie de Sainte Geneviève et de Jeanne d’Arc.

18 06 1429                   Jeanne bat les Anglais à Patay.

17 07 1429              La promesse de Jeanne s’accomplit : Charles VII est sacré à Reims, et va faire preuve désormais envers elle d’une monstrueuse ingratitude. La honte du Traité de Troyes est lavée. La bravoure dont a fait preuve Gille de Rais aux coté de Jeanne d’Arc lui vaut de porter la Sainte Ampoule. Soulignant ses hauts et recommandables services, les grands périls et dangers auxquels il s’est exposé, comme la prise du Lude et autres beaux faits, la levée du siège devant la ville d’Orléans, Charles VII l’élève à la dignité de maréchal et l’autorise à faire figurer une guirlande de fleurs de lys d’or sur ses armoiries.

08 1429                       N’en déplaise aux contempteurs de Jeanne d’Arc, elle n’est pas un produit culturel fabriqué et exploité dans des temps récents surtout par une droite traditionaliste, et parfois extrême. Avec ses seuls 17 ans, elle est déjà connue à l’autre bout du royaume et d’aucuns font appel à elle – en l’occurrence le comte d’Armagnac, qui loge à Rodez – qui lui demande conseil pour savoir à quel pape il faut obéir, étant donné qu’il y en a trois ! Elle est déjà donc bien perçue comme dotée de pouvoirs et de connaissances d’ordre surnaturel :

Ma très chère dame, il y a trois contendans au papat : l’un demeure à Rome, qui se fait appeler Martin Quint, auquel tous les rois chrétiens obéissent ; l’autre demeure à Peniscole, lequel se fait appeler Clément VIII ; le tiers, on ne scet où il demeure, se non seulement le cardinal de Saint-Etienne, Jean Carrier, et peu de gens avec lui, lequel se fait nommer pape Benoît XIV… Veuillez supplier à N.S. Jésus-Christ que, par sa miséricorde infinite, nous veuille par vous déclarer qui est des trois dessudiz vray pape, et auquel nous devons croire, si secrètement ou par aucune dissimulation, ou publique manifeste. Car nous serons tous preste de faire le vouloir et plaisir de N.S. Jésus-Christ.

Le messager du comte d’Armagnac attendit à Compiègne la réponse pour l’apporter à son maître, d’où il ressort que la belle était à l’écoute des trompettes de la renommée, car elle aurait fort bien pu éconduire le comte en lui disant quelque chose comme : « Très cher conte, je suis vraiment désolée de ne pas être en mesure de vous répondre, mais, comme vous le savez sans doute, je suis branchée avec le ciel par une ligne directe, aussi pour ce qui est du sort des intermédiaires, et surtout du pape, en plus encore s’ils sont trois, I do’nt care. Et puis il est vrai que j’ai d’autres chats à fouetter. Bien sincèrement. Jehanne ». Mais non, car ce fût :

Conte d’Armignac, mon très chier et bon ami, Jehanne la Pucelle vous fait savoir que vostre message est venu par devers moy, lequel m’a dit que l’aviés envoié par-deçà pour savoir de moy auquel des trois papes, que mandés par mémoire, vous devriés croire. De laquelle vous ne puis bonnement faire savoir au vray pour le présent jusques à ce que je soye à Paris ou ailleurs, à requoy, car je suis pour le présent trop empeschiée au fait de la guerre : mais quant vous sarey que je seraz à Paris, envoiez ung message pardevers moy, et je vous feray savoir tout au vray auquel vous devrez croire, et que en aray sceu par le conseil de mon droiturier et souverain seigneur, le Roy de tout le monde, et que en aurez à faire, à tout mon povoir. A Dieu vous commans ; Dieu soit garde de vous.

Jehanne          Escript à Compiengne. le XXII° jour d’aoust

8 09 1429                   Jeanne échoue à libérer Paris des Anglais. Le Bourgeois de Paris note dans son journal : Une créature en forme de femme avec eux, qu’on nommait la Pucelle. Qui c’était, Dieu le sait.

16 03 1430                  De Sully sur Loire, Jeanne écrit aux habitants de Reims :

A mes tres chiers et bons amis gens d’Eiglise, bourgois et aultres habitants de la ville de Rains.

Tres chiers et bien aimés et bien desiriés a veoir, Jehenne la Pucelle ey receu vous letres faisent mancion que vous vous doptiés d’avoir le siecge. Vulhés savoir que vous n’arés point si je les puis rencontreys bien bref, et si ainsi fut que je ne les recontrasse ne eux venissent devant vous, si fermés vous pourtes car je serey bien brief vers vous, et ci eux y sont je leur feray chousier leurs esperons si a aste qu’il ne saront par ho les prandre et lever c’il y et si brief que ce sera bien tost. Autre chouse ne vous escri pour le present mes que soyez tout jours bons et loyals. Je pri a Dieu que vous ait en sa guarde. Escrit a Sulli le XVIe jour de mars. Je vous mandesse anquores auqunes nouvelles de quoy vous seriés bien choyeaux [ce mot barré] joyeux mes je doubte que les letres ne feussent prises en chemin et que l’on ne vit les dictes nouvelles.

Jehanne

Traduction :     À mes très chers et bons amis gens d’Église, bourgeois et autres habitants de la ville de Reims.

Très chers et bien-aimés, que je désirerais bien voir. Jeanne la Pucelle, j’ai bien reçu vos lettres faisant mention que vous craignez un siège. Veuillez savoir que vous n’en aurez point si je puis les rencontrer rapidement, et s’il arrivait que je ne les rencontrasse pas et qu’ils viennent vers vous, fermez vos portes, car je serai rapidement près de vous et s’ils y sont, je leur ferai chausser leurs éperons si vite qu’ils ne sauront par où les prendre et lever [le siège], s’il y est, si rapidement que ce sera bientôt. Je ne vous écris pas autre chose pour le présent sinon que vous soyez bons et loyaux. Je prie Dieu qu’il vous ait en sa garde. Écrit à Sully, le 16e jour de mars. Je vous annoncerais encore quelques nouvelles dont vous seriez bien joyeux, mais je crains que les lettres ne soient prises en chemin et que l’on ne vît lesdites nouvelles.

Jehanne

Cette lettre est l’une des trois conservées qui portent la signature Jehanne. Il n’est pas certain que la Pucelle ait su lire et écrire ; du moins eut-elle à cœur d’apprendre à tracer son nom, maladroitement, de façon à donner plus de force et d’authenticité à ses missives.

Philippe Contamine    Bibliothèque Nationale    Les plus belles lettres manuscrites de la langue française.       Robert Laffont1992

23 05 1430                 Aux portes de Compiègne, Jeanne est faite prisonnière par les troupes de Jean de Luxembourg… Enfermée au sommet de la tour du château, d’à peu près 20 mètres de haut, elle saute en passant par la fenêtre qui n’était pas munie de grille, et s’en sort sans fracture particulière après trois jours de soins ! Le procès ne manquera pas de mentionner pareille charge : tentative de suicide… nombre d’historiens pensent de même aujourd’hui. [l’acte d’accusation, dans son article VII, précisera : Tu as dit que tu avais volontairement et de ton plein gré, sauté de la tour de Beaurevoir, aimant mieux mourir que d’être remise aux mains des Anglais et que de vivre après la destruction de Compiègne, et que, malgré la défense que t’en avaient faite sainte Catherine et sainte Marguerite, tu n’avais pu t’empêcher de te précipiter]. Jean de Luxembourg la vendra, après sa convalescence, pour dix mille livres tournois, à l’évêque de Beauvais, Pierre Cauchon, qui la réclame au nom du roi d’Angleterre. Charles VII ne tentera rien qui aurait pu la sortir de là.

Son passage avait valu à la cause française, sur le seul plan territorial, les pays d’Orléans, de Vendôme et de Dun, une grande partie de la Champagne et de la Brie, le Valois, les comtés de Clermont et de Beauvais ; indirectement le duché de Bar, dont l’héritier, René d’Anjou, avait été poussé par les victoires françaises à rejeter la suzeraineté anglaise. La disparition de la Pucelle et l’influence persistante de La Trémoille ramenèrent la guerre au stade désespérant des petites opérations locales et de la réclusion dans les châteaux, que l’ennemi se remettait à gagner un à un, avec l’accompagnement de dévastations et de violences où le pays souffrait autant de certains de ses défenseurs que de l’adversaire.

Emile G Léonard       Histoire classique du Moyen Age français depuis l’avènement des Capétiens.   1986

1430                            Le comté de Piémont vient en apanage à la maison de Savoie en 1419, et Amédée VIII, futur pape Félix V, [† 1439], le réunira à la Savoie en 1427 ; il confortera son pouvoir sur Genève, promulguera le statut des notaires et surtout publiera les Statuts de Savoie, monument juridique dont certaines dispositions resteront en vigueur jusqu’au XVIII° siècle.

9 01 1431                    Début du procès de Jeanne d’Arc.

30 05 1431                 Jeanne d’Arc est brûlée à Rouen, à la suite d’un procès dirigé par Pierre Cauchon évêque de Beauvais. Elle n’a pas été torturée, car la torture est réservée aux hommes. Elle avait abjuré le 24 mai, reprenant alors l’habit féminin, puis avait repris l’habit masculin le 28. On lui fera grief de bien des choses… hérétique, idolâtre apostate, relapse, indigne de toute grâce et communion et même d’avoir dansé sous un chêne à la Saint Jean, de s’être servi de la mandragore, la plante des sorcières. Puisque ses indiscutables victoires ne pouvaient être d’origine divine, il fallait qu’elles soient d’origine satanique !

On entendra un officiel témoin de sa mort murmurer : Plût à Dieu que mon âme fut au lieu où je crois être l’âme de cette femme.

A ses juges : Je ne sais qu’une chose de l’avenir, c’est que les Anglais seront boutés hors de France.

Elle tient à ne pas prendre parti sur les querelles bien temporelles de l’Eglise : Je suis venue au roi de France de la part de Dieu, de la Sainte Vierge Marie, et de tous les saints du Paradis, et de l’Eglise victorieuse de là-haut, et par leur commandement ; et à cette Eglise-là je soumets tous mes bons faits et tout ce que j’ai fait et ferai.

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Tout à coup, le ciel suscite une libératrice au royaume ; une jeune fille, sortie de la plus basse condition, paroît, relève les esprits abattus, leur redonne de la confiance, et les plus vieux guerriers suivent ses étendards avec une admiration mêlée d’un respect religieux ; une force surnaturelle semble animer les soldats. Devenue générale par  inspiration, Jeanne d’Arc marche au secours d’Orléans, fait lever le siège de cette importante ville, bat les Anglais et, victorieuse, semant la terreur sur son passage, conduit à travers les provinces soumises à l’ennemi, son roi Charles VII, pour êtrer sacré dans Rheims : on diroit que la victoire a pris les traits de cette jeune et intéressante personne. Satisfaite d’avoir porté un coup mortel aux Anglais, et d’avoir vu la couronne posée sur la tête du monarque, elle veut se retirer ; mais elle est retenue, et cette héroïne, l’année suivante, tombe au pouvoir des Anglais qui la firent brûler vive. Tant de sagesse, de prudence, d’habileté, de valeur, dans un âge si tendre, et dans un sexe naturellement si foible, ne purent lui faire trouver grâce devant les infâmes juges qui la traitèrent comme une sorcière.

M.E. Jondot        Tableau historique des nations. 1808

Cependant la flamme montait… Au moment où elle toucha, la malheureuse frémit et demanda de l’eau bénite ; de l’eau, c’était apparemment le cri de la frayeur… Mais, se relevant aussitôt, elle ne nomma plus que Dieu, que ses anges et ses Saintes. Elle leur rendit témoignage : oui, mes voix étaient de Dieu, mes voix ne m’ont pas trompée ! Que toute incertitude ait cessé dans les flammens, cela doit nous faire croire qu’elle accepta la mort pour la délivrance promise, qu’elle n’entendit plus le salut au sens judaïque et matériel, comme elle avait fait jusque là, qu’elle vit clair enfin, et que, sortant des ombres, elle obtint ce qui lui manquait encore de lumière et de sainteté.

Cette grande parole est attestée par le témoin obligé et juré de la mort, par le dominicain qui monta avec elle sur le bûcher, qu’elle en fit descendre, mais qui d’en bas lui parlait, l’écoutait et lui tenait la croix. Nous avons encore un autre témoin de cette mort sainte, un témoin bien grave, qui lui-même fut sans doute un saint. Cet homme, dont l’histoire doit conserver le nom, était le moine augustin déjà mentionné, frère Isambart de la Pierre ; dans le procès, il avait failli périr pour avoir conseillé la Pucelle, et néanmoins, quoique si bien désigné à la haine des Anglais, il voulut monter avec elle dans la charrette, lui fit venir la croix de la paroisse, l’assista parmi cette foule furieuse, et sur l’échafaud et au bûcher.

Vingt ans après, les deux vénérables religieux, simples moines, voués à la pauvreté et n’ayant rien à gagner ni à craindre en ce monde, déposent ce qu’on vient de lire : Nous l’entendions, disent-ils, dans le feu, invoquer ses Saintes, son archange ; elle répétait le nom du Sauveur… Enfin, laissant tomber sa tête, elle poussa un grand cri : Jésus !

Dix mille hommes pleuraient… Quelques Anglais seuls riaient ou tâchaient de rire. Un d’eux, des plus furieux, avait juré de mettre un fagot au bûcher ; elle expirait au moment où il le mit, il se trouva mal ; ses camarades le menèrent à une taverne pour le faire boire et reprendre ses esprits ; mais il ne pouvait se remettre : J’ai vu, disait-il hors de lui-même, j’ai vu de sa bouche, avec le dernier soupir, s’envoler une colombe. D’autres avaient lu dans les flammes  le mot qu’elle répétait : Jésus ! Le bourreau alla le soir trouver frère Isambart ; il était tout épouvanté ; il se confessa, mais il ne pouvait croire que Dieu lui pardonnât jamais… Un secrétaire du roi d’Angleterre disait tout haut en revenant : Nous sommes perdus, nous avons brulé une sainte !

Cette parole, échappée à un ennemi, n’en est pas moins grave. Elle restera. L’avenir n’y contredira point. Oui, selon la Religion, selon la patrie, Jeanne d’Arc fut une sainte. Quelle légende plus belle que cette incontestable histoire ? Mais il faut se garder bien d’en faire une légende ; on doit en conserver pieusement tous les traits, même les plus humains, en respecter la réalité touchante et terrible…

Que l’esprit romanesque y touche, s’il ose ; la poésie ne le fera jamais. Eh ! que saurait-elle ajouter ? L’idée qu’elle avait, pendant tout le Moyen-Age, poursuivie de légende en légende, cette idée se trouva à la fin une personne ; ce rêve, on le toucha. La Vierge secourable des batailles que les chevaliers appelaient, attendaient d’en haut, elle fut ici-bas… En qui ? C’est la merveille. Dans ce qu’on méprisait, dans ce qui semblait le plus humble, dans une enfant, dans la simple fille des campagnes, du pauvre peuple de France… Car il y eut un peuple, il y eut une France. Cette dernière figure du passé fut aussi la première du temps qui commençait. En elle apparurent à la fois la Vierge… et déjà la Patrie.

Jules Michelet       Histoire de France. Tome V, Charles VII. Jeanne d’Arc, 1841

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Elle aima tant la France que la France, touchée, se mit à s’aimer elle-même.

Charles Peguy

C’est sans doute à la peste que l’on doit d’avoir retrouvé le seul portrait de son vivant, mis à jour en 1997 dans la chapelle Notre Dame de Bermont, à proximité de Domrémy : la fresque était masquée par un enduit de chaux, appliqué préventivement contre l’épidémie.

Pareille vie ne pouvait manquer de fasciner… elle sera réhabilitée en 1456… puis on l’oubliera pendant quelques siècles. C’est peut-être son personnage qui inaugura les falsifications historiques, dûment argumentés bien sûr : pour les uns d’origine royale, pour d’autres, substituée avant le bûcher à une autre et réapparaissant 5 ans plus tard à ses frères près de Metz sous le nom de Claude Désarmoise. On reverra ce phénomène avec le roi Sebastian du Portugal, avec Napoléon et même avec Hitler. Le cinéma, dès ses premières années, en fera la star éternelle du grand écran : qu’on en juge…

1898                Exécution de Jeanne d’Arc,               Catalogue Lumière

1900                Jeanne d’Arc Mélies

1908                Jeanne d’Arc Albert Cappellani

1908                Jeanne d’Arc Mario Caserini

1913                Jeanne d’Arc Nino Oxillia

1917                Joan the woman Cecil B. De Mille, avec Géraldine Farrar

1920                La Vie merveilleuse de Jeanne d’Arc Marco de Gastyne

1920                La Passion de Jeanne d’Arc Carl Théodor Dreyer, avec Renée Falconetti

1948                Jeanne d’Arc Victor Fleming, avec Ingrid Bergman

1954                Jeanne Jean Delanoy, avec Michèle Morgan

1954                Jeanne au bûcher Rossellini, sur un texte de Claudel, et un  oratorio d’Arthur Honegger, avec Ingrid Bergman.

1957 Saint Joan, Otto Preminger, avec Jean Seberg

1961                Le procès de Jeanne d’Arc Robert     Bresson, avec Florence Delay

1970                Le Début                                            Gleb Panfilov, avec Inna Tchourikova [hors studio, un couple]

Tchourikova est la plus grande Jeanne de l’histoire du cinéma.

Pierre Murat            Télérama

1994                Jeanne la Pucelle Jacques Rivette, avec Sandrine Bonnaire

1999                Jeanne d’Arc Luc Besson avec Milla Jovovitch

2011                Jeanne captive Philippe Ramos avec Mathieu Amalric, Clémence Poésy.

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[1]         Jean Raspail, écrivain prolifique né en 1925, essentiellement connu pour Le camp des Saints sorti en 1973, a écrit en 1995 L’anneau du pêcheur dont le fond historique est ce schisme de la papauté. Il a effectué d’importantes recherches et il est assez aisé dans son roman de faire le tri entre ce qui s’est réellement passé et le roman. Ces papes d’Avignon auraient mis beaucoup plus longtemps à renoncer à se prétendre chef de l’Eglise Catholique. Que faut-il pour être pape ? des cardinaux qui vous élisent et donc, ils en nommèrent de façon à avoir un successeur ; ainsi à Clément VIII aurait succédé Benoît XIV – Bernard Garnier – 1428-1430, élu à Villefranche de Rouergue, Benoît XIV – Jean Carrier – 1430-1437, élu à Rodez, Benoît XV – Pierre Tifane, élu près de Rodez, cardinal de Tibériade, Benoît XVI, – Jean Langlade 1470-1499, cardinal de Césarée. Certains les nommeront la petite Eglise du Viaur.

[7]les soutiers de la gloire c’est ainsi que Pierre Brosselette nommait les résistants. Pour René Char sont transparents, tous ceux qui n’éprouvent pas l’impérieux besoin d’une grande ambition pour vivre, pour qui gagner son pain en travaillant, se réjouir de la beauté d’une fleur, de la transparence d’une eau de rivière, de la complicité d’une femme et de la joie des enfants qu’elle vous a donné suffit à remplir l’existence. Au début des années 1990, le cinéaste René Allio disait : j’ai donné la parole aux gens  qui n’ont pas d’histoire, qui ne sauraient compter dans l’histoire, représentation qui est toujours payée à son juste prix, c’est-à-dire rien.


Par l.peltier dans (3 : 1163 à 1522) le 29 novembre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

7 12 1431                             Pietro Querini, noble vénitien d’une trentaine d’années, a armé une nef pour aller vendre sa cargaison de vin et de bois en Flandres. Il appareille de Crète – alors vénitienne – en avril 1431 ; son équipage est de 68 marins de nations diverses, dont 2 officiers de bord, Nicolò de Michiel et Cristoforo Fioravante. Ce type de voyage n’a alors rien d’exceptionnel, et l’on compte environ une dizaine de mois pour un aller-retour. Mais la mer est devenue bien mauvaise et le navire essuie du très gros temps depuis le 9 novembre : bien des pièces essentielles du navire ont déjà été endommagées dont le timon (gouvernail). Le navire sera perdu et 11 hommes, embarqués sur une chaloupe, arriveront vivants aux îles Lofoten, au large du nord de la Norvège.

Le 4 décembre, le jour de la Sainte-Barbara, trois vagues successives nous submergèrent, faisant vaciller encore davantage le malheureux navire. Malgré notre effroi, nous reprîmes courage, nous jetant dans l’eau jusqu’à mi-corps afin de le vider de ce chargement superflu. Le 7 décembre, la tempête redoubla. À 2 heures, le navire fut à nouveau inondé. Il se renversa du côté sous le vent et, comme plus rien ne faisait contrepoids, l’eau s’y engouffra de façon effrayante. Voyant notre fin approcher et ne sachant plus que faire, nous recommandâmes nos âmes à Dieu. Je craignais tellement de me noyer que je me fis apporter de l’eau, dont je bus des quantités incroyables. Je pensais qu’en en remplissant mon estomac et mon ventre, la mer ne pourrait plus y pénétrer, ce qui, tout bien considéré, était une idée fausse et insensée.

Les circonstances étaient tragiques. Nous nous regardions les uns les autres, gémissant, terrifiés par la mort à venir. Nous savons tous que nous allons mourir, mais il y a des façons de mourir pires que d’autres, et la noyade compte parmi celles-ci. Nous prîmes comme ultime décision de couper le mât et la couronne de l’infortuné navire. Il nous semblait qu’une fois allégé de ce poids, il allait pouvoir se relever, ce qui empêcherait la mer d’y pénétrer. Une fois coupés le mât et l’antenne, il plut à Dieu de les faire tomber sans qu’ils ne heurtent aucune partie du navire, comme si une main invisible les avait jetés par-dessus bord. Notre misérable embarcation reprit son souffle. Cela nous redonna courage et force, et nous pûmes la vider de son dangereux et funeste chargement. Lors, comme il plut à Dieu, la fureur de la mer et du vent commença enfin à se calmer.

Nous l’avons dit, tout était différent maintenant que notre navire n’avait plus son mât, qui constitue, comme le savent les marins, la partie la plus importante d’une embarcation. Mais il vacillait désormais et la mer s’engouffrait à son bord. Nous ne parvenions pas à rester debout, ni même à nous reposer, car il fallait en permanence écoper le navire. Nous avions perdu tout espoir de jamais revoir la terre.

Condamnés à cet état misérable et calamiteux, nous décidâmes par un vote à main levée que si Dieu voulait apaiser la colère de la mer et du vent, nous embarquerions sur la chaloupe et l’esquif. Rester à bord ne pourrait que nous conduire à la mort, à la damnation de nos âmes et de nos corps. Nous savions qu’il était désormais impossible d’atteindre la côte à bord de ce navire estropié sans timon, ni mât, ni voile. Selon nos estimations, nous nous trouvions à plus de 700 milles au large de l’Irlande. Nous décidâmes de préparer les petites embarcations pour abandonner la plus grande dès que la mer déchaînée nous le permettrait.

Depuis le début de la tempête, certains compagnons n’avaient de cesse de boire du vin, sans aucune retenue. Ils passaient la plupart de leur temps auprès d’un feu qu’ils allumaient avec le cyprès odoriférant dont le corps du navire et son chargement étaient en grande partie constitués. Dans ces conditions, ils ne redoutaient pas de mourir. Or, comme nous allons le voir, le changement de situation fut pour eux particulièrement éprouvant.

À ce moment-là, le timon se détacha et alla heurter les rambardes. Cela ne fit qu’accroître le tourment du navire. Nous fûmes donc obligés d’en faire plusieurs morceaux et de les jeter à la mer.

Nous avions pris l’habitude, durant les nuits interminables, de nous réunir pour prier ensemble, le visage couvert de larmes, et louer la Vierge, notre impératrice Marie, ainsi que son Fils, notre omnipotent rédempteur, auquel nous adressions dévotement nos oraisons pour qu’ils nous sauvent de la fureur et des ténèbres. Il ne nous était désormais plus possible de nous livrer à de tels mystères. Nous ne parvenions ni à nous déplacer, ni à rester immobile, ni à nous allonger, et ne faisions que nous lamenter, prier et pleurer.

J’avais plusieurs préoccupations à l’esprit. Je pensais en particulier aux chaloupes sur lesquelles nous embarquerions si nous réussissions à les mettre à la mer. Or, la plupart de l’équipage considérait que l’une d’entre elles était bien meilleure. Je voulais éviter une querelle à ce propos parmi les moins modérés des marins, d’autant que l’abus de vin rendait une dispute très probable.

J’adressai donc de ferventes prières à l’Omnipotent, lui demandant de me prêter grâce afin de sauver les membres de l’équipage. Il me suggéra de les rassurer en leur expliquant que le choix de chacun resterait secret.

L’écrivain de bord en prendrait note et j’espérais que la miséricorde divine aiderait à la répartition. Par miracle, alors que nous avions décidé que vingt-et-un d’entre nous embarqueraient sur l’esquif et quarante-sept à bord de la chaloupe la plus grande, il advint que vingt-quatre firent le choix de l’esquif. J’eus le privilège de pouvoir choisir, avec un familier de mon choix, l’embarcation qui me plaisait davantage. J’avais personnellement pensé embarquer sur l’esquif qui me semblait très bon, mais lorsque je vis que tous mes officiers avaient choisi la chaloupe, je changeai d’avis. Comme le lecteur le verra, cela fut la cause de notre salut, à moi et à mon familier.

Nous commençâmes à préparer les chaloupes pour abandonner notre navire. Mais il paraissait difficile de les mettre à la mer, sans mât ni point élevé pour les hisser. La nécessité nous suggéra alors de dresser la barre de notre timon et de la lier fortement à gauche du château de poupe, sous le vent, puis d’y accrocher les amarres à la cime et d’attendre que le vent et la mer s’apaisent.

Le 17 décembre, le calme était partiellement revenu. A l’aube, nous parvînmes péniblement à mettre les petites chaloupes dans la grande et effrayante mer. Nous partageâmes de façon équitable les vivres qui restaient, distribuant à ceux de l’esquif des provisions pour vingt et une personnes, et à ceux de la chaloupe pour quarante sept. En revanche, chacun des deux équipages put prendre autant de vin qu’il était possible d’en embarquer, car nous en avions en abondance.

L’heure de notre départ et de notre séparation arriva.

J’appelai d’abord ceux qui semblaient vraiment manquer de vêtements, et leur donnai une partie des miens. Je les aurais sauvés si je l’avais pu, car ma contrition était alors immense. Je n’agissais pas seulement par pitié, mais aussi parce que j’avais l’impression de quitter ma sépulture pour entrer dans un monument. Puis nous embarquâmes à bord des chaloupes, et fûmes alors saisis d’une tristesse infinie. Nous nous serrâmes dans les bras les uns des autres, nous embrassant sur la bouche et soupirant amèrement. Nous nous séparions ainsi de ceux que nous n’allions plus jamais revoir. Ô combien ces adieux furent douloureux pour notre équipage malheureux.

Nous partîmes à 2 heures. Nous abandonnions ce malheureux navire que j’avais fabriqué avec beaucoup d’attention et de joie, que j’avais moi-même affrété et préparé, espérant beaucoup de sa navigation, comme je l’ai raconté dans la première partie de ce livre. Nous y laissions 800 bottes de vin de Malvoisie provenant du Sud de la Grèce et des îles de la mer Égée, de grandes quantités de cyprès odoriférant ouvragé, du poivre et du gingembre pour une somme élevée, et bien d’autres marchandises de valeur.

En m’éloignant du navire, j’eus l’impression que c’était ma patrie et la vie très heureuse que j’abandonnais.

Ce jour-là, nous comprîmes que si nous changions d’embarcation, nous ne changions pourtant pas de destin. La nuit du mardi au mercredi fut longue. Nos ennemis, le vent d’est irascible et le sirocco, se renforcèrent.

La tempête devint si violente que le misérable esquif s’éloigna de nous et se perdit. Nous ne sûmes jamais ce qu’il advint de lui.

La mer démontée arracha le timon de notre chaloupe et nous crûmes que la nuit allait sonner le glas de notre existence amère et crucifiée. Grâce au peu d’énergie qui nous restait, nous devions écoper l’eau qui pénétrait à bord. Pour voir notre vie se prolonger, nous dûmes nous séparer de ce qui nous maintenait justement en vie. Cette nuit-là en effet, pour alléger le navire, nous jetâmes par dessus bord la plupart du vin et de la nourriture, certains vêtements et des instruments, tous nécessaires à notre navigation comme à notre survie.

Pour le salut des onze survivants de cette aventure, il plut toutefois à Dieu de faire cesser la tempête le lendemain, le 18 décembre. Nous prîmes la direction du levant vers où nous pensions trouver la terre la plus proche, en l’occurrence l’Irlande. Mais il nous était impossible de tenir le cap, car les vents étaient très instables, venant tantôt de l’est tantôt de l’ouest. Nous commençâmes alors à dériver, sans plus d’espoir de rester en vie, vu que nous n’avions plus aucun moyen de subsistance.

Il faut raconter aux lecteurs et aux auditeurs, sans taire la vérité, le sort funeste de ceux qui commencent à mourir. En premier lieu, sachez qu’à cause de la tempête et de notre traversée mouvementée, la chaloupe avait déjà énormément souffert : elle était si abîmée qu’elle prenait l’eau de toute part. Nous devions nous relayer en permanence pour la vider, à genou, dans l’eau. En second lieu, nous n’avions presque plus rien à boire. Il nous fallut rationner les toutes petites quantités de vin qui nous restaient, à raison d’un quart de tasse déjà fort petite, deux fois entre le jour et la nuit : une vraie misère. Quant à la nourriture, la situation était meilleure, car nous avions suffisamment de viande salée, de fromage et de biscuits. Mais imaginez le dilemme de devoir manger des aliments salés dans ces conditions.

Certains commencèrent alors à mourir. On ne voyait aucun signe particulier de leur mort prochaine et ils s’effondraient soudainement, comme les petits oiseaux frappés par le gel dans leur cage. En vérité, je rapporterai que les premiers qui moururent furent justement ceux qui avaient mené une vie dissolue à bord du navire, buvant beaucoup de vin et restant toute la journée auprès du feu. C’était pourtant les plus robustes, mais le passage d’un extrême à l’autre leur fut intolérable. Tel jour, il en mourrait deux, tel autre trois ou quatre, et cela du 19 au 28 décembre. La mer devenait l’unique sépulture de cet équipage malheureux.

Le 28 décembre, nos réserves de vin furent totalement épuisées. À cette date, nous ignorions encore quelle distance nous séparait de la côte. Au plus profond de moi-même, j’aurais préféré compter parmi ceux qui étaient déjà morts. Pourtant, plut à Dieu, je fis preuve d’une grande résistance et je restai en vie. Les marins étaient désespérés, convaincus de leur mort prochaine. Je fus inspiré par Dieu de les persuader de recevoir la mort en communiant et partageant le peu de vin qui restait. Tout le monde fit preuve d’une excellente disposition et, le visage couvert de larmes, nous recommandâmes notre âme au Seigneur.

Je me retrouvai alors comme un oiseau de proie à qui la nourriture vient à manquer et qui se mortifie en se griffant et se déplumant. Je laissai ma tête fatiguée chanceler, sans y prendre soin attendant une fin imminente. Il devenait tellement urgent de boire que beaucoup se mirent à consommer de l’eau de mer. Ceux-là, en fonction de leur complétion, passèrent l’un après l’autre de vie à trépas. Avec une dizaine de compagnons, nous nous forçâmes à boire notre propre urine, dernière solution pour nous maintenir en vie. Quant à moi, pour ne pas souffrir davantage de la soif,  je cessai de manger pendant trois jours,  pour éviter les aliments salés.

Imaginez quels étaient notre angoisse et notre tourment dans des circonstances si misérables et désespérées. Cela dura cinq jours encore, quand, enfin, à l’aube du 4 janvier, alors qu’un léger grec [un vent de la méditerranée. ndlr] nous guidait, l’un des compagnons à la proue crut apercevoir l’ombre de la terre. D’une voix anxieuse, il nous en informa, et nous qui attendions cela si ardemment regardâmes avec des yeux attentifs dans cette direction. Mais le jour n’était pas encore levé, et nous attendîmes que la clarté confirme qu’il s’agissait bien de la terre. Notre joie, notre réconfort et notre bonheur furent immenses et inimaginables.

Rassemblant vigueur et force, nous saisîmes les rames pour rejoindre la terre si désirée. Elle était loin, et le jour était court. Il ne dura que deux heures et nous la perdîmes de vue. Nous étions si faibles qu’il nous était vraiment difficile de ramer. La nuit fut très longue, mais nous gardâmes espoir.

Le lendemain, l’île avait disparu, mais sous le vent, il y en avait une autre plus proche et très montagneuse, sur laquelle il semblait plus aisé d’accoster. Nous en marquâmes la direction sur notre boussole afin de ne pas la perdre de vue durant la nuit suivante. Nous essayâmes de garder le vent en poupe, et à environ 4 heures du matin, nous réussîmes à l’atteindre. À la façon dont les vagues se rompaient, nous comprîmes qu’elle était entourée de récifs. Or rien n’est plus effrayant pour un marin que de se trouver dans un lieu inconnu entouré de récifs, en plein milieu de la nuit.

Notre bonheur et notre réconfort se transformèrent en un désespoir et une tristesse absolus. Nous pleurions et nous nous recommandions à Dieu et sa Mère, qui viennent en aide aux pécheurs. Il plut à leur miséricorde de nous secourir et, au moment où notre chaloupe allait heurter l’un de ces récifs, une vague monta par le fond, la souleva et l’en éloigna, nous délivrant ainsi de ce danger.

En outre, l’île[1] de notre salut n’avait ni plage, ni lieu où nous aurions pu débarquer, et elle était entourée de falaises. Par miracle, notre Guide et Sauveur nous conduisit sur l’unique petite plage de l’île. Fatigués et las, nous y arrivâmes épuisés, tels des oiseaux qui viennent de traverser la mer du nord au sud et atteignent enfin le continent

Pietro Querini        Naufragés.      Traduit du vénitien par Claire Judde de Larivière. Anacharsis 2005

La suite du récit, relatée maintenant par les deux officiers de bord, est d’une autre veine, qui perd en conformisme religieux et gagne en réalisme :

À peine la chaloupe eut-elle touché le sable humide que cinq de nos compagnons, plus désireux de boire que de toute autre chose, se jetèrent à la mer sans aucune précaution. Avec de l’eau jusqu’à la poitrine, ils se précipitèrent vers la neige et l’avalèrent avec une avidité immense. Mais ils étaient trempés et fatigués, et n’en furent pas pour autant rassasiés. Ils nous en apportèrent une énorme quantité que nous avalâmes avec un plaisir aussi grand, telle cerf blessé poursuivi par les chasseurs qui, à la recherche d’eau, arrive enfin à une source. Nous restâmes toute la nuit dans la chaloupe pour éviter qu’elle ne se rompe. Nous estimions avoir passé dix-neuf jours à bord de cette embarcation en fort mauvais état, du jour où nous avions abandonné notre nef jusqu’au 6 janvier, nous dirigeant toujours entre l’est et le nord-est, poussés par le vent à au moins 5 milles à l’heure. Nous avions sans doute parcouru plus de 2 000 milles.

Le 6 janvier, le jour solennel de la pâque de l’Épiphanie, nous fûmes dix-huit à débarquer dans ce lieu désert et aride appelé l’île des Saints, située sur la côte de la Norvège et soumise à la couronne de Dacia. Deux compagnons restèrent pour garder notre chaloupe en péril, et éviter que le ressac de la mer ne la brise. Nous nous réfugiâmes dans le lieu le moins venteux de la côte et à l’aide d’un peu d’étoupe, nous essayâmes d’allumer un feu avec deux de nos rames. En voyant le feu bienfaisant, nos membres froids et gelés retrouvèrent la mémoire.

Cette première nuit fut pourtant de mauvais augure, car aussitôt, trois de nos compagnons moururent à cause des tourments qu’ils avaient jusqu’alors subis. Quant aux deux qui étaient restés à bord de la chaloupe, voyant que personne ne venait ni ne pouvait venir leur apporter de l’aide ou les relayer, ils l’abandonnèrent avec tout son équipement ; tremblants de froid et à demi morts, ils vinrent se réchauffer auprès de notre faible feu, déjà presque éteint.

S’il était évident que cette île n’était pas habitée, une île voisine portait toutefois des signes d’habitations et nous décidâmes de nous y rendre. Notre chaloupe avait été portée sur la rive par la marée. Malgré notre faiblesse, nous essayâmes de la calfater et d’y remettre le peu d’amarres qui nous restaient, afin d’y embarquer avec notre nouveau chargement, qui n’était fait que de soupirs, d’inquiétude et de neige. Cinq d’entre nous montèrent à bord, mais aussitôt les jointures de la chaloupe se défirent, car elle avait été trop longtemps malmenée par la tempête. C’était d’un médecin dont elle avait besoin, et non de simples égards. Submergée par le poids de l’eau, elle sombra, et nous dûmes alors modifier nos projets. Tout mouillés, nous l’abandonnâmes sur la berge, délaissant tout espoir de pouvoir y réembarquer.

Nous fîmes alors de notre mieux pour l’adapter à nos besoins. La brèche nous permit d’en faire deux morceaux : du plus grand, nous fîmes une cabane pour treize d’entre nous ; du plus petit, une autre pour 5 hommes. Et des reliques de la chaloupe, nous fîmes de fréquents sacrifices à Vulcain, sans jamais faire d’ouverture pour la fumée, préférant rester à l’intérieur, sans sortir pour voir le ciel.

Nous n’avions presque pas de nourriture. Nous errions sur la rive, où la nature nous apportait de quoi survivre, en l’occurrence quelques petits vers, escargots de mer et coquillages. Il n’y en avait toutefois pas autant que nous le désirions, et nous n’en trouvions pas toujours. La neige était abondante, et nous y ajoutions une herbe très amère, la fixolla, que nous faisions bouillir dans un chaudron. Cela ne parvenait pourtant pas à nous rassasier. Nous y ajoutions une autre herbe dont le nom nous était inconnu, que nous trouvions parfois en petite quantité entre les cailloux. Nous vécûmes ainsi pendant treize jours, faisant preuve de bien peu de charité entre nous, souffrant et manquant de tout, nous méfiant les uns des autres. Nous menions une vie caprine et animale.

Nous persévérâmes dans cette existence âpre et cruelle. À cause de cette situation insupportable, cinq autres de nos compagnons moururent. Ils se trouvaient dans la cabane la plus grande, celle de notre patron affligé. Nous fûmes contraints de garder leurs corps sans âme auprès de nous, les éloignant à peine, car nous étions si faibles et avions perdu tant de force que nous ne pouvions les soustraire à notre regard et leur donner une sépulture. À cause du gel extrême et de leur longue abstinence, ils n’avaient pas la fétidité des morts. Nos corps étaient purgés, comme vides, et nos viscères ne pouvaient même pas être en désordre ou colorés. Je vous dirai même qu’à peine mettions-nous la neige glacée dans notre bouche que la nature l’envoyait immédiatement à l’autre extrémité. La voie était très large à cause des froidures extrêmes que nous avions supportées, et rien ne pouvait retenir la neige ingurgitée. Les moments où nous avions envie de faire étaient si fréquents que nous n’avions même pas le temps de nous lever pour aller nous libérer de l’insupportable poids. Ainsi, devions-nous, bien malgré nous, nous répandre sur le corps de nos compagnons morts, ce qui était bien peu honorable. Le froid nous obligeait à nous serrer les uns contre les autres comme si nous étions cousus ensemble.

Sur le côté, notre cabane était recouverte par la voile. Celle-ci retenait la fumée que nous apprécions pour sa chaleur. Nous ne pouvions la détester, mais il y en avait tellement que cela faisait gonfler nos yeux et enfler les articulations de nos pieds et de nos jambes. Nous avions presque perdu la vue. Notre laideur et notre souillure augmentaient de jour en jour. Nous ne changions jamais nos vêtements, remplis de vermines et de poux, qui étaient presque plus nombreux que les poils que la nature nous avait donnés. Nous les jetions par pleines poignées dans le feu et c’est selon nous cette abominable vermine qui provoqua la mort de notre jeune et tendre écrivain de bord.

En errant dans ce lieu désert et sauvage, certains de nos compagnons trouvèrent par hasard une petite cabane, ancienne et solitaire, fabriquée par des bergers pour l’été. Elle était située sur la côte, vers l’ouest, à environ un mille et demi à la latine de là où nous nous trouvions. Nous fûmes six parmi les huit compagnons du premier refuge à choisir d’y emménager, car elle était moins inconfortable, mais il nous fallut abandonner les deux autres dans ce lieu désert, parce qu’ils ne pouvaient pas marcher et que nous étions trop faibles pour les y conduire. Depuis notre arrivée sur cette île, nous ne faisions plus preuve d’aucune charité envers notre prochain, en raison de la grande pénurie dont nous souffrions. Nous gardions tout ce que nous trouvions pour nous-mêmes, à cause de la faim insupportable que nous devions endurer.

Par la grâce et la volonté de Dieu qui, dans le désert, rassasia cinq mille créatures de cinq pains et de deux poissons, nous fîmes la découverte d’un immense poisson, appelé marsouin ou baleine. Ce poisson frais, gras et bon, jeté sur la grève, était mort peu de temps auparavant. La foi nous poussa à croire que Dieu avait ainsi voulu rassasier nos corps exténués et avides de nourriture. Les cinq compagnons du second abri s’aperçurent alors que nous avions fait une telle découverte mais que nous voulions garder ce don secret. Ils se rassemblèrent, s’encourageant l’un l’autre, décidés à en acquérir leur part, que ce soit de force ou par amour. La faim les rendait cruels et violents. Leur âme était mauvaise : ils étaient déjà peu unis ou enclins à faire preuve d’humilité, prompts à se contredire l’un l’autre, faisant passer la nourriture avant la vie même. Le capitaine fit montre d’un esprit précieux et patient ainsi que d’une incorruptible humanité. Avec les mots qui conviennent, il s’ingénia à les calmer et à supprimer les motifs de discorde. Il expliqua qu’il valait mieux avoir faim que de finir dans le sang et, grâce à l’aide de Dieu, il parvint à rétablir une situation pacifique. Dès lors, nous onze, apaisés, nous nous retrouvâmes chaque jour pour partager ce poisson lors d’un festin divin. Nous nous nourrîmes abondamment et décemment pendant neuf jours, avant de devoir limiter nos rations. Or, les treize jours que dura ce poisson furent justement des jours de grand vent, de pluie et de neige, et ce temps cruel ne nous aurait d’aucune façon permis de sortir de notre cabane.

Une fois que nous l’eûmes totalement consommé, la tempête se calma quelque peu. Poussés par le besoin de nourriture – comme le loup qui, acculé par la faim, prend le risque de sortir du bois pour s’approcher des maisons voisines -, et pour assouvir notre appétit, nous quittâmes notre cabane. Nous allions vers les collines, au prix d’un immense effort, chercher quelque don de la nature pourtant bien rare, et il fallait creuser la neige épaisse et gelée. Nous trouvions de l’herbe, ou plutôt des brindilles qui étaient parfois si dures et sèches que même en les mettant à bouillir dans le chaudron avec de la neige, elles ne cuisaient pas. Qu’il s’agisse de fourrage ou de foin, nous la portions toutefois à notre bouche affamée. Mais notre gorge était si irritée et contractée qu’on ne parvenait à l’avaler qu’à l’aide du liquide amer qui en sortait. La nature se contente et se nourrit parfois de peu. Nous vécûmes ainsi, dans une grande détresse, jusqu’au dernier jour de janvier. Mais nous gardions espoir, car nous avions vu des excréments de bêtes domestiques séchés par le froid, et pensions que l’île retrouverait ses pâtures avec le printemps.

Nous avions donc quelque espérance de connaître une fin heureuse, et grâce à cela, nous tolérions en partie notre angoisse et notre accablement. Nous priions notre immense Créateur, Seigneur plein de pitié, de choisir le moment de conduire vers le port du salut ses brebis épuisées et de nous redonner la vie.

Or il se trouvait qu’un pêcheur qui habitait l’île de Rustené, (il s’agit de l’île de Røst, dans les îles Lofoten) à six milles de là, avait perdu l’année précédente deux de ses veaux. Il n’avait jamais su ce qu’ils étaient devenus, et n’avait plus d’espoir de les retrouver. Par miracle, l’un de ses fils eut une vision à laquelle il crut fermement : les veaux s’étaient échappés sur l’île où nous avions fait naufrage, à l’est, là où il n’était pourtant ni habituel ni normal qu’une pareille chose ne se passe. Le jeune garçon, âgé de seize ans, pria tendrement son père et convainquit l’un de ses frères de l’accompagner pour aller les chercher. Après de longues discussions et des objections justifiées, ils mirent le cap sur l’île avec leur petite barque de pêche et arrivèrent précisément à’ l’endroit où nous nous trouvions.

Débarquant à terre, les deux garçons laissèrent leur vieux père garder la barque pour la protéger du ressac. Afin de retrouver leurs bêtes, ils se dirigèrent vers l’endroit que le garçon avait vu dans ses visions et c’est là qu’ils virent la fumée qui sortait de leur cabane : effrayés, ils se demandèrent comment cela était possible et qui pouvait faire du feu à cette saison. Ils comprirent que cela ne pouvait venir que d’une présence humaine et en demeurèrent stupéfaits. Ils commencèrent à en discuter dans leur langue. Nous les entendîmes mais ne comprenions pas ce que cela pouvait être. Nous ne pouvions imaginer une telle présence, et nous pensâmes qu’il s’agissait plutôt du croassement des corbeaux. En effet, peu de temps auparavant, nous en avions vu un grand nombre rassemblés pour dépecer les misérables corps de nos défunts compagnons. Mais plus se rapprochaient les voix de ces garçons si purs envoyés par Dieu pour nous sauver, plus elles pénétraient avec clarté dans nos oreilles avides et désireuses d’entendre un pareil bruit. Nous comprîmes alors que nous nous étions trompés et qu’il s’agissait de voix humaines.

Crisoforo Fioravante sortit de la cabane. Voyant les deux jeunes garçons, il se mit à crier vers les compagnons qui gisaient à l’intérieur: Allez la compagnie, voilà qu’arrivent deux esclavons ! Poussés par un désir ardent, nous nous levâmes pour aller à leur rencontre mais cela était si inattendu qu’ils en furent effrayés, et qu’ils se regardèrent l’un l’autre en se demandant s’ils n’étaient pas en danger. Nous, bien au contraire, réjouis, réconfortés, et pleins d’espoir, nous leur adressions des signes et des actes d’humilité, gestes qui nous semblaient naturellement devoir lever tout soupçon.

De nombreuses pensées nous traversèrent l’esprit : devions-nous retenir l’un ou les deux garçons ? Devions-nous plutôt envoyer l’un d’entre nous pour les accompagner ? Nous ne les comprenions pas, et eux non plus, mais l’Esprit saint nous conseilla. Avec des manières douces, nous descendîmes jusqu’à la barque où leur père les attendait. Quand il nous vit et après avoir parlé à ses fils, il chercha quelque nourriture à nous donner, puis accepta de mener Girardo de Lyon, écuyer, et Cola d’Otrante. Il s’agissait des deux compagnons les plus adaptés pour cette mission, car ils parlaient plusieurs langues, en particulier celles du Ponant. Nous espérions que l’heure de notre salut était arrivée. Ils surent que nous avions fait naufrage, car ils virent les restes de la chaloupe, les amarres, et nos vêtements plus respectables que ceux de sauvages. Le vieillard montra qu’il avait compris que nous n’étions pas des hommes dangereux mais des personnes qu’il fallait servir. Alors, tous ensemble et heureux, nous regagnâmes notre cabane.

Une fois leur barque parvenue à Rustene, de très nombreuses personnes accoururent. Voyant nos compagnons, leur aspect, leurs gestes et leurs vêtements si étranges, ces marins indigènes furent stupéfaits et emplis de curiosité. Afin d’être compris, nos compagnons tentèrent de parler différentes langues et finalement, un prêtre allemand de l’ordre des Prêcheurs conversa en allemand avec l’un d’entre eux. Il put comprendre qui nous étions, d’où et par quel chemin nous étions miraculeusement arrivés ici. Le matin suivant, durant la messe, il raconta notre aventure, incitant chacun à nous porter secours et nous offrir son aide.

Nous autres attendions, pensant que dès le lendemain, leurs barques seraient revenues pour nous mener à bon port. Ne les voyant pas venir, des pensées terribles nous traversaient l’esprit : peut-être s’agissait-il de la chaloupe d’un navire plus grand, arrivée ici à la recherche de quelques vivres, et qui ne reviendrait pas ; peut-être qu’avec la marée, ils s’étaient tous noyés ou bien seulement nos compagnons. Au bout de deux jours, et sachant que la distance à parcourir n’était pourtant pas grande, nous fûmes gagnés par l’amertume et la mélancolie. Nous n’avions plus la force de pourvoir à nos besoins, et nous restâmes à jeun, ne mangeant que quelques restes de suif et de cuir du navire naufragé, mêlés avec de l’eau de neige réchauffée.

Enfin, le 3 février 1431, répondant à l’appel de leur prêtre, les citoyens de Rustene arrivèrent avec six barques chargées de boisson et de nourriture. Ils voulaient nous conduire chez eux pour faire se reposer nos corps exténués. Ils nous y menèrent et nous nous restaurâmes abondamment, mangeant avec avidité. Nous avions la sensation du pendu qui, grâce à un coup d’épée inopiné dans la corde tendue, se retrouve sain et sauf.

Nos deux compagnons malades restés dans notre premier abri ne savaient rien de tout cela. Nous informâmes ces paysans catholiques de leur présence, ainsi que de celle des quatorze corps sans sépulture. Ils se réunirent alors et rejoignirent l’île à bord de leurs barques, en compagnie de leur prêtre, chantant des psaumes et portant des croix, pour enterrer les défunts et sauver nos deux compagnons accablés. Arrivés sur l’île, ils firent leur septième et dernière œuvre en enterrant les morts, y ajoutant l’un des deux compagnons qui avait expiré. Pensez combien l’autre dut être réconforté et soulagé, lui qui était resté sans nourriture, gagné par la peur et par ses tourments. Ils le conduisirent à Rustene, mais aussitôt son âme fut contrainte de quitter son corps. Le prêtre, le peuple de Rustene et nous-mêmes inconsolés lui offrirent une sépulture et l’accompagnâmes, éplorés.

À Rustene, nous onze fûmes accueillis dans la maison du pêcheur, notre premier guide. Arrivé chez lui, notre très prudent capitaine et guide messer Pietro Querini, usant de sa sagesse, fit un acte d’une grande humilité : dès qu’il vit l’épouse du chef de famille, il voulut manifester son désir de la reconnaître pour madonna. Il se jeta à ses pieds pour l’embrasser, une chose fort inhabituelle pour eux. Nous fûmes alors accueillis par tous les membres de la maison comme si nous étions chez nous.

Ici, cent vingt pêcheurs habitent dans douze maisons ou cabanes. Ils n’ont d’autres ressources que le poisson qu’ils pêchent. La nature les a dotés de nombreux savoir-faire : les filets, les paniers, les barques et toute autre chose dont ils ont besoin. Ils échangent les fruits de leur travail les uns contre les autres. Ils vendent des poissons séchés au vent, que dans leur langue ils appellent stock-fisch. Ils en apportent dans toute la Dacia, (le Danemark) la Suède et la Norvège, royaumes soumis au roi de Dacia, où ils les troquent contre du cuir, des tissus ou les vivres qui leur manquent. Mais entre eux, ils n’utilisent aucune forme de monnaie battue.

Ici, on se nourrit de poissons de nombreuses espèces, de lait de vache, d’ail, et d’un pain doux de seigle. Du seigle, ils font aussi de la cervoise.

Ici, on se vêt de peaux de bœuf et de tissus grossiers. Les habitants vont très régulièrement à l’église, car ils font preuve d’un grand respect et d’un amour immense pour le culte divin.

Ici, les habitants ont une grande simplicité de cœur et sont attachés au précepte divin. Ils ne savent en aucune façon ce qu’est la fornication ou l’adultère et usent du mariage comme d’un sacrement. J’apporterai à cela un exemple. Nous demeurions dans la maison de ce pêcheur, et nous dormions sous le même toit que lui et sa femme. À côté de son lit, dormaient ses filles et fils, et nous dormions dans trois autres lits juste à côté d’eux. Lorsqu’ils se couchaient, se levaient, ou se déshabillaient, ils n’avaient aucun soupçon et ne faisaient preuve d’aucune pudeur à notre égard. Je vous raconterai même que presque un jour sur deux, le maître de maison se levait à 4 heures du matin, voire plus tôt encore s’il le fallait, pour aller à la pêche, laissant au lit sa femme et ses filles. Il nous faisait autant confiance que s’il les avait gardées dans ses propres bras.

Ici, l’avarice n’existe pas, et si parfois ils ferment les portes ou les pièces, c’est seulement par crainte des bêtes sauvages ou des animaux domestiques.

Ici, la volonté des habitants est tellement en accord avec celle de Dieu que lorsqu’un père, un mari, un fils ou quelqu’un de cher vient de mourir, les parents et les amis se réunissent pour prier pour son âme et remercier Dieu. Ils ne ressentent ni ne manifestent aucun sentiment de douleur et se retrouvent seulement pour louer le Seigneur.

En vérité, nous pouvons dire que du 3 février 1432 jusqu’au mois de mai 1432, nous avons demeuré dans le premier cercle du paradis, loin de la confusion et de l’opprobre des mœurs italiennes.

Ici, lorsque vient l’été, les femmes se rendent dans des espèces de bains. Elles sortent de leur maison aussi nues qu’à leur naissance, sans vêtement, avec un faisceau d’herbes dans les mains, plus par usage que par pudeur, car elles vivent purement et simplement. Vu la fréquence de cette pratique, nous n’y faisions même plus attention.

Ici, du 20 novembre au 20 février, la nuit et l’obscurité se prolongent pendant vingt et une heures ou plus, la lune cependant ne disparaissant jamais.

Ici, du 20 mai au 20 août, on voit le soleil en permanence ou au moins une partie de ses rayons.

Ici, il y a une multitude d’oiseaux blancs appelés muxi, et que, dans notre langue, nous appelons mouettes. Ils les domestiquent comme des pigeons. Ces oiseaux piaillent en permanence, mais quand les jours sont longs et que le soleil est haut, vers 4 heures, au moment d’aller dormir, ces oiseaux cessent leurs cris et les hommes vont se reposer.

Ici on pêche des flétans d’une taille admirable. Nous en vîmes certains de 6 pieds et demi de long, 2 pieds de large, un pied de haut et de plus de 250 livres.

Ici, il y a des peaux d’ours d’environ 12 pieds de long ! et blanches comme la neige la plus pure, chose incroyable pour qui n’y est pas habitué.

Cristoforo Fioravante & Nicolò de Michiel, transcrits par Antonio de Cardini.      Naufragés.    Traduit du vénitien par Claire Judde de Larivière    Anacharsis 2005


[1] L’équipage débarque sur l’île de Sandoy, la plus méridionale des îles de l’archipel des Lofoten.


Par l.peltier dans (3 : 1163 à 1522) le 28 novembre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

5 04 1434                  Un incendie ravage le Mont Saint Michel ; les Anglais tentent de mettre à leur profit le désarroi, parviennent à ouvrir une brèche dans la première enceinte, mais Louis d’Estouteville, ses compagnons et leurs chiens d’attaque parviennent à les mettre en fuite : ils abandonnent des canons, dont on peut encore voir deux exemplaires aujourd’hui. Les vents cessent dès lors d’être  favorables aux Anglais. Jusqu’au XX° siècle, le Mont aura connu 12 incendies, pour la plupart dus à la foudre.

1434                            Gil Eannez franchit le cap Bojador, et dès lors l’exploration de la côte ouest africaine va être systématique.

Les Portugais s’immortalisoient par d’autres découvertes d’un autre genre et qui n’étoient pas moins importantes ; leur ardeur ne faisoit qu’augmenter : ni les écueils, ni les caps nouveaux, ni les tempêtes, ni les éclats de la foudre, ni les trombes, ni les phénomènes les plus terribles ne purent les intimider ; leur courage croissoit avec les obstacles et les dangers. Nuno-Tristan découvrit le cap Blanc, ainsi nommé à cause de la terre blanche et sablonneuse que l’on y trouve ; Gilles Annius, un de leurs marins , brava le premier les courans du cap Bojador, et doubla ce cap redoutable (1435). Antoine Gonzale, le premier, commerça avec les Noirs de l’Afrique ; le sang des Européens, conduits par Cintra, coula aussi, pour la première fois, sous ces climats brûlans, près des îles d’Arguïn.

Alphonse V, successeur de Jean I°, encouragé par ces divers succès, tenta de plus grands efforts ; des pilotes expérimentés découvrirent, doublèrent le cap Vert (1446), et reconnurent l’embouchure du Sénégal, appelé d’un nom que le Portugais Lancelot entendit proférer par les noirs. La croix fût plantée sur les côtes barbares de la Guinée, et les navigateurs rapportèrent de ces voyages, des productions et des animaux qui devinrent les objets de l’étonnement, aussi bien que l’admiration de leurs compatriotes.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

1436                        Seize ans après le traité de Troyes, c’est pitié que de voir ce qu’est devenu Paris :

Vous auriez entendu dans Paris des lamentations pitoyables. On voyait sur un fumier des dizaines d’enfants qui mouraient de faim et de froid. La mort taillait tant et si vite qu’il fallait creuser dans les cimetières de grandes fosses où l’on jetait les cadavres par trente et quarante, arrangés comme lard ou à peine poudrés de terre. Des bandes de loup couraient les campagnes et entraient même la nuit dans Paris pour enlever les charognes.

Journal d’un bourgeois de Paris

12 11 1437                   Charles VII fait son entrée solennelle dans Paris. Il va mettre de l’ordre dans la maison… qui en avait bien besoin :

Et Dieu scet les tyrannies que a souffertes le povre peuple de France par ceulx qui deussent les avoir gardés, car entre eulx n’a eu ne ordre ne forme de conduicte de guerre mais a chacun fait le pis qu’il a peu… Et au regard des povres prestres, gens d’église, religieux, et autres povres laboureurs tenant vostre party, on les emprisonne, on les met aux fers… en fossez, en lieux ors plains de vermine, et laisse on mourir de faim… On rostit les ungs, aux autres on arraches les dens, les autres sont bastus de gros bastons, ne jamais ne seront délivrez jusques ad ce qu’ilz aient paié argenty plus que leur chevance ne monte.

Cité par Jean Juvénal des Ursins. Ecrits politiques

Paris faisait peine à voir. Je ressentis le même choc qu’en traversant, pour me rendre en Orient, les campagnes dévastées du Midi. Encore, les campagnes, entre les villages détruits, offraient le spectacle reposant d’une nature redevenue sauvage mais éclatante de vie. Les plaies de Paris étaient béantes et stériles. Les émeutes, les pillages, les incendies, les épidémies, les exodes successifs avaient outragé le corps de la ville. De nombreuses maisons étaient à l’abandon, des ordures s’accumulaient dans des terrains vagues. Sur le Pont au Change, la moitié des boutiques étaient fermées. Les rues, étroites et sombres, étaient encore encombrées de tout ce que le peuple avait jeté sur les Anglais pour les faire partir et des porcs fouaillaient ces débris pour s’en repaître.

[…]     Nulle part comme à Paris, je n’avais vu autant de riches, pauvres. La haute société était tenue de paraître dans cette ville qui s’honorait d’être la capitale. Malgré la saleté et les misères des alentours, on continuait de mener grand train dans les palais que m’avait décrit jadis Eustache. Mais pour avoir la fierté de s’illuminer de flambeaux et de lustres les soirs de fêtes, on se privait de dîner cinq jours par semaine. Les femmes étaient mieux fardées qu’elles n’étaient nourries. La soie et le velours enveloppaient des carcasses affamées. Malgré les appétits que faisait naître en moi cette vie, je renonçai san effort à nombre de bonnes fortunes. Il me suffisait, au moment où s’approchait de moi une  femmme empressée, d’apercevoir un sein flétri, une denture déficiente, l’auréole d’une dartre sur un décolleté pour me détourner de toute tentation. Je n’avais pas connu jusque là cet étrange mélange d’un luxe extrême et d’une déchéance si profonde. Chez nous, on était plus ou moins riche, mais nul n’aurait renoncé à la santé pour le seul bénéfice du superflu.

Jean Christophe Rufin                    Le grand Cœur.          Gallimard 2012

Dans les campagnes, ce n’est pas plus brillant : si la France n’a certes pas connu 100 ans de guerre, dans les campagnes, la soldatesque, non rémunérée hors temps de guerre, vivait de rapines et brigandage, installant un climat permanent d’insécurité. Famines, chute des rendements… Nombre de paysans allèrent dès lors se réfugier là où on pouvait trouver plus de sécurité : en ville. La friche recommença à gagner du terrain : on disait : Les bois sont venus en France avec les Anglais. Des mouvements de migration vont se développer pendant une cinquantaine d’années, des régions pauvres, qui n’étaient pas à même de nourrir leur trop nombreuse population et relativement épargnées par la guerre : Bretagne, Périgord, Limousin, Auvergne, vers les régions appauvries par la guerre, dépeuplées mais au fort potentiel agricole : Île de France, Picardie, Nord, Bordelais.

7 07 1438                   Préparé par le Conseil Royal et par des théologiens, la Pragmatique Sanction est publiée à Bourges : violent réquisitoire contre les abus du Saint Siège, elle est la charte du gallicanisme, qui marque la volonté d’autonomie de l’Église de France vis à vis de Rome : prééminence des conciles œcuméniques en matière de foi et de discipline, obligation de les réunir tous les 10 ans ; élection des évêques et des abbés par les chapitres et les couvents ; le pape se voit retirer la consécration des élus… autant de manifestations d’indépendance qui plus tard, couperont en parti l’herbe sous les pieds du protestantisme, qui s’implantera moins bien en France qu’en Allemagne. Mais Louis XI rognera les ailes de cette position tranchée.

En s’adressant aux évêques français, Charles VII veut que l’on fasse le tri entre les nouvelles règles votées à Bâle, les traditions romaines et les impératifs de la monarchie française. Ce que l’on va désigner du terme de Pragmatique Sanction de Bourges est relativement simple : roi et évêques français reconnaissent l’autorité suprême du concile sur le pape ; la Pragmatique Sanction fixe le montant des redevances que chaque évêque doit à Rome ; on accepte que les nouveaux évêques soient pratiquement désignés – in fine – par le roi. C’est juridiquement le premier texte qui fonde le gallicanisme. Rome ne l’approuvera jamais ; pas davantage la Bourgogne et les autres pays limitrophes. Pourtant la Pragmatique Sanction restera en vigueur jusqu’aux environs de 1520. À cette date, un véritable règlement définira les rapports entre Rome et l’Eglise française. Une chose néanmoins, à retenir : le développement d’une volonté  d’indépendance vis-à-vis de Rome. L’Angleterre d’Henri II avait cherché à ouvrir la voie ; après le Grand Schisme, c’est la France qui s’engage sur un chemin comparable. Elle va très vite, mais sans grand succès – être imitée par l’Allemagne.

Georges Suffert Tu es Pierre   Éditions de Fallois.2000

5 07 1439                    Le concile de Ferrare, initialement tenu à Florence, proclame l’Acte d’Union de l’Église Catholique Romaine et de l’Église Orthodoxe grecque : l’affaire est solennelle et on tient à le faire savoir : Que les cieux se réjouissent et que la terre bondisse d’allégresse…

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Le premier à manifester son désaccord sera un outsider :

J’oubliais un autre opposant d’un rang moins élevé, mais très orthodoxe, le chien favori de Paléologue qui, ordinairement tranquille sur le marchepied du trône, aboya avec fureur pendant la lecture de l’Acte d’Union. On employa inutilement les caresses et les coups de fouet pour le faire taire.

Gibbon

De quoi s’agit-il ? Avant tout pour l’Église d’Orient d’obtenir de celle d’Occident du secours pour lutter contre le Turc. [Les craintes étaient fondées : 14 ans plus tard, Byzance allait tomber aux mains des Turcs]. Donc, Byzance est demandeur. On n’en n’est pas à la première tentative, elles ont déjà été nombreuses dans un passé récent. Cette fois-ci, ce ne sont pas moins de 700 personnes qui représentent l’Église orthodoxe, dont l’empereur Jean VII Paléologue, fils de Manuel, le patriarche de Constantinople, les archevêques Bessarion de Nicée, le métropolite Isidore de Kiev et Marc Eugène d’Éphèse. Le concile aura aussi la visite d’une délégation éthiopienne qui met son église sous l’autorité du Saint Siège : le souverain éthiopien, Zera Yakob avait converti les impies en employant la manière forte : tatouages sur la peau d’éléments du credo chrétien, institution d’une Inquisition, construction de nombreuses églises et obligation pour les prêtres d’assurer un enseignement religieux. Pourtant son sacre s’était déroulé sous les meilleures auspices :

Lorsque notre roi Zara Yakob se rendit dans le district d’Axoum pour accomplir la loi et la cérémonie du sacre  selon les rites suivis par ses aïeux, et lorsqu’il arriva sur les confins de ce district, tous les habitants, ainsi que les prêtres, allèrent à sa rencontre et l’accueillirent avec une grande joie ; les choums [chefs] et tous les Tshawa [corps de troupe] du Tigré étaient à cheval, portant le bouclier et la lance, et les femmes, en grand nombre, se livraient, suivant leur antique coutume, à une danse sans fin. A son entrée aux portes de la ville, le roi avait à sa droite et à sa gauche le gouverneur du Tigré et l’administrateur d’Axoum qui portaient et agitaient, suivant l’usage, des rameaux d’olivier. […]

Le 21 du mois de ter, jour de la mort de Notre Sainte Vierge Marie, fut accomplie la cérémonie du couronnement, pendant laquelle le roi était assis sur un trône de pierre. Cette pierre, avec la construction qui la supporte, est seule réservée au couronnement. Il en est une autre sur laquelle s’assied le roi lorsqu’on le bénit et plusieurs autres, à droite et à gauche, sur lesquelles prennent place les douze juges suprêmes. Il y a en outre le trône du métropolitain.

Les chroniques de Zara Yakob et de Bada Maryam, rois d’Éthiopie de 1434 à 1478.               Traduit du guèze par Jules Perruchon, Paris, 1893

On ne se voit pas tous les jours, et donc chacun découvre l’autre : les Grecs admiraient Brunelleschi, Donatello, Masaccio et Fra Angelico. Les Florentins s’émerveillent de la collection de livres antiques que Jean VIII a apportée de Constantinople : Platon, Aristote, Plutarque, Euclide, Ptolémée… Les Égyptiens offrent au pape un manuscrit arabe des Évangiles, du X° siècle, traduit d’un original copte. Les Arméniens laissent des manuscrits enluminés du XIII° siècle, fruit d’héritages mongols, chrétiens et islamiques. Les Éthiopiens font circuler des psautiers en guèze, leur langue savante…

Cette diversité des participants incitent à la compréhension et l’Eglise catholique finit par voir acceptés la plupart des points auxquels elle tenait :

  • Acceptation du Filioque : le Saint Esprit procède du Père et du Fils.
  • L’Eucharistie peut être célébrée aussi bien avec du pain fermenté qu’avec du pain azyme.
  • Existence du Purgatoire
  • Primauté du Saint Siège de Rome sur toutes les autres patriarcats.

Cette union aboutit en fait à un désastre politique, car l’aide escomptée par les Byzantins pour contrer les Turcs se révélera notoirement insuffisante. Et, à la grande stupeur du monde latin, toutes ces négociations et toutes ces dépenses furent stériles et tournées en dérision. L’Église d’Orient repoussa ces articles. Le métropolite Isidore de Kiev fut saisi par le grand prince de Moscou et enfermé dans un couvent d’où il s’échappa pour gagner Rome, où le pape lui donna, ainsi qu’à Bessarion, le chapeau de cardinal. Le métropolite de Kiev cessa d’être grec : c’était la naissance d’une église orthodoxe nationale. En 1443, les patriarches de Jérusalem, d’Antioche et d’Alexandrie osèrent rédiger une lettre qui traitait le concile de Florence de synode de brigands. L’union du Saint-Siège avec les Arméniens et d’autres groupes orientaux, fortement espérée, finit par échouer. Seuls les Nestoriens de l’île de Chypre, et, en 1516, les Maronites se rattachèrent à l’Église d’Occident.

1439                                Achèvement de la cathédrale de Strasbourg, par une flèche de 142 m., chef d’œuvre de Jean Hultz

02 1440                       Les grands féodaux se révoltent contre Charles VII, visant à le remplacer par le dauphin Louis : Charles VII va se montrer expéditif : le meneur des conjurés, Alexandre de Bourbon, sera cousu dans un sac et jeté dans la rivière à Bar sur Aube. Le remuant dauphin Louis partira plus tard en son Dauphiné.  En attendant, les libertés de son épouse Marguerite Stuart inspirent le poète :

Marguerite d’Écosse, aux yeux pleins de lumière,
A de douces lueurs sur son visage altier ;
Bien souvent on la voit tendre  vers l’argentier
Sa blanche main, de tous les bienfaits coutumière.

Avec toute la cour et marchant la première,
La Dauphine qui sait l’honneur du gai métier,
Passe par une salle où dort Alain Chartier
Comme un bon paysan ferait dans sa chaumière.

Alors d’une charmante et gracieuse humeur,
Voilà qu’elle se penche et baise le rhythmeur,
Encor qu’il soit d’un air fantastique et bizarre

Et quelque peu tortu comme les vieux lauriers,
Car il messiérait fort de se montrer avare
Pour payer l’art subtil de tels bons ouvriers.

Théodore de Banville, 1823-1891          Marie d’Ecosse           Princesses

26 10 1440                  Gilles de Rais est pendu dans la prairie de Biesse, sur les bords de la Loire. Les chefs d’accusation étaient multiples, le principal étant d’avoir sacrifié à Satan plusieurs centaines d’enfants. Au retour de la guerre, son caractère dispendieux et ses comportements de rebelle – on l’avait vu entrer à cheval dans une église – avaient pris le dessus et la famille avait pris peur : Charles VII l’avait déclaré « prodigue », c’est-à-dire que la vente de ses biens français lui était interdite ; il ne lui restait qu’à engager ses biens bretons auprès du duc de Bretagne. Des enfants, des hommes disparaîtront et un légende va naître sur son compte tant et si bien qu’il va être arrêté et aura droit à deux procès, tous deux à Nantes, l’un ecclésiastique, pour sorcellerie et sodomie, l’autre séculier, pour les disparitions et homicides.  Les témoignages seront recueillis avec la même naïveté que ceux, aujourd’hui de notre procès d’Outreau, dans les années 2000. On trouve des « aveux », sans certitude aucune quant à leur authenticité :

Pour mon ardeur et délectation de luxure charnelle, plusieurs enfants, en grand nombre, duquel nombre je ne suis certain, je pris et fis prendre, lesquels je tuai et fis tuer, avec lesquels le vice et péché de sodomie je commettais sur le ventre desdits enfants, tant avant qu’après leur mort et aussi durant leur mort, émettais damnablement la semence spermatique, auxquels enfants quelquefois moi-même, et autrefois d’autres, notamment par les dessus nommés Gilles de Sillé, le Seigneur Roger de Briqueville, Chevalier, Henriet et Poitou, Rossignol, Petit Robin, j’infligeais divers genres et manières de tourments, comme séparation du chef et du corps avec dagues et couteaux, d’autres avec un bâton leur frappant sur la tête violemment, d’autres les suspendant par une perche ou crochet en ma chambre avec des cordes et les étranglant, et quand ils languissaient, commettais avec eux le vice sodomique en la manière susdite, lesquels enfants morts je baisais, et ceux qui avaient les plus belles têtes et les plus beaux membres, cruellement les regardais et faisais regarder, et me délectais, et que très souvent, quand lesdits enfants mouraient, m’asseyais sur leur ventre et prenais plaisir à les voir ainsi mourir, et de ce riais avec lesdits Corillaud, Henriet, et après faisais brûler et convertir en poussière leurs cadavres par lesdits Corillaud et Henriet.

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Quand, dans la grande cheminée, Gilles regarde les restes de l’enfant, dans un lit de flammes, devenir peu à peu des cendres, avec l’horrible grésillement de la chair qui brûle, il sent en lui gronder le rire et le plaisir d’avoir trouvé, dans le paroxysme et la terreur, l’orgueil d’avoir fait ce que peut-être avant lui nul autre n’avait osé.

Michel Bataille.

22 12 1440                 Charles d’Orléans, prisonnier à Londres depuis la défaite d’Azincourt en 1415, est libéré et ramène avec lui la coutume anglaise de la fête des amoureux : la Saint Valentin du 14 février. Cette longue captivité lui permit de nous laisser nombre de beaux poèmes, et une Saint Valentin anglaise ne saurait faire oublier le pays de France :

En regardant vers le païs de France,                            En regardant vers le pays de France
Un jour m’avint, a Dovre sur la mer,                             Un jour advint à Douvres sur la mer
Qu’il me souvint de la doulce plaisance                        Qu’il me souvint du doux plaisir
Que souloye oudit pays trouver,                                    Qu’en ce pays je trouvais
Si commencay de cœur à soupirer,                               Et mon cœur commença à soupirer
Combien certes que grand bien me faisait                     Mais à mon cœur amer
De voir la France que mon cœur amer doit                   Voir la France faisait grand bien

19 09 1441                  La prise de Pontoise par Charles VII marque la fin de la présence anglaise en Île de France. Des décennies de temps sombres : – peste, guerres à peu près partout en Europe – , ont déprimé l’économie et c’est pourtant sur ce terrain où tout était à reconstruire que va naître la Renaissance :

Les XIV° et XV° siècles ont été une période de dépression économique profonde. Les prix baissaient, les salaires s’effondraient. L’impact dévastateur de la peste noire, qui a éclaté en 1348, a encore aggravé les difficultés. Il est vrai qu’une des conséquences d’une immense vague d’épidémie et de mort, comme d’une guerre, est souvent un bouleversement et un changement social radical. C’est ce qui s’est passé en Europe au lendemain de la peste. Outre la maladie, la guerre a simultanément ravagé la région. Les guerres civiles flamandes (1293-1328), le conflit entre chrétiens et musulmans en Espagne et en Afrique du Nord (1291-1341), les guerres entre Gênes et Venise (1291-1299 ; 1350-1355 ; 1378-1381) et la guerre de Cent Ans en Europe du Nord (1336-1453) ont perturbé le commerce et l’agriculture en créant une structure cyclique d’inflation suivie d’une brutale déflation. L’un des effets de toutes ces morts, épidémies et guerres a été une concentration sur la vie urbaine, et une accumulation de richesses entre les mains d’une élite réduite mais prospère, dont la consommation ostentatoire a commencé à définir l’extravagance cultivée que nous appelons Renaissance. C’est le fastueux étalage de luxe et d’ornementation constaté par Johan Huizinga dans son étude des cours de Bourgogne en Europe du Nord et par Jacob Burckhardt dans l’Italie du XV° siècle.

Comme à la plupart des périodes historiques, quand certains subissent la dépression et le déclin, d’autres ont des possibilités d’enrichissement et font fortune. Venise, en particulier, a profité de la situation pour accumuler du capital grâce à la hausse de la demande de biens de luxe, et a mis au point de nouveaux moyens de transport permettant de faire circuler davantage de marchandises entre l’Orient et l’Occident.

L’ancienne galère ou galée vénitienne, navire étroit à rames, a été peu à peu remplacée par un lourd navire à voile et à coque ronde, la cocca, qui servait à transporter des produits de base volumineux comme le bois de construction, les céréales, le sel, le poisson et le fer entre les ports d’Europe du Nord. La cocca pouvait transporter plus de 300 tonneaux de marchandises (un tonneau équivaut à 900 litres), plus de trois fois la cargaison maximale de l’ancienne galée. C’est à la fin du XV° siècle qu’on a élaboré la caravelle, à trois mâts. Fondée sur des dessins arabes, elle contenait jusqu’à 400 tonneaux de fret, et elle était aussi de loin plus rapide que la cocca.

Parallèlement à l’augmentation en volume et à l’accélération de la distribution des marchandises, les façons de conclure les transactions changeaient aussi. Sur son lit de mort en 1423, le doge de Venise Tommaso Mocenigo a rédigé un bilan rhétorique de la situation commerciale de sa ville, qui donne quelque idée de l’échelle et de la complexité croissantes du commerce et de la finance pendant la période :

Les Florentins apportent à Venise chaque année 16 000 draps tant moyens, fins que très fins, et nous les apportons à Naples, en Sicile et en Orient. Ils achètent pour 392 000 ducats de laine, soie, or et argent, raisins et sucre. En Lombardie, Milan dépense chaque année à Venise 900 000 ducats ; Monza, 56 000 ; Côme, Tortone, Novare, Crémone, 104 000 ducats chacune. […] Et ces villes apportent à leur tour à Venise pour 900 000 ducats de drap, si bien que le chiffre d’affaires se monte au total à 2 800 000 ducats. Les exportations vénitiennes dans le monde entier représentent 10 millions de ducats par an ; les importations, 10millions également. Sur ces 20millions, Venise fait un profit de 4 millions, donc au taux de 20 %.

La réalité financière était probablement plus confuse que ne le suggèrent les chiffres ronds de Mocenigo. Mais la difficulté d’équilibrer l’importation et l’exportation tant des produits de base que des articles de luxe internationaux et de calculer le crédit, le profit et le taux d’intérêt nous est aujourd’hui si familière que l’on voit aisément pourquoi la Renaissance est souvent perçue comme le berceau du capitalisme moderne. Il serait toutefois inexact de dire que c’était un phénomène exclusivement européen. En négociant les produits exotiques de l’Orient, les marchands européens ont intégré du même coup des pratiques d’affaires arabes et islamiques par leurs contacts avec les bazars et les comptoirs commerciaux partout en Afrique du Nord, au Moyen-Orient et en Perse.

Jerry Brotton      Le Bazar Renaissance          LLL Les Liens qui Libèrent 2011

1443                         Début de la construction des Hospices de Beaune et du Palais de Jacques Cœur à Bourges.

10 11 1444                    Ladislas III Jagellon, roi de Pologne et de Hongrie, a franchi le Danube un an plus tôt à la tête de 30 000 hommes, pour soutenir Byzance contre les Turcs. Il a pris Sofia. Le sultan Murad II accourt d’Asie Mineure pour sauver sa capitale Andrinople (aujourd’hui Edirne) : ses 100 000 hommes anéantissent l’armée chrétienne à Varna. Ladislas III est tué. C’est le voïvode de Transsylvanie, Jean Hunyadi, qui va assurer la régence. L’Occident ne fera plus rien désormais pour sauver Constantinople.

Les Turcs n’étoient pas des ennemis aussi faciles à vaincre ; cependant Jean Corvin Huniade obligea Amurah II, sultan des Turcs, à lever le siège de Belgrade, les battit complètement, et mit en déroute une armée autrichienne qui vouloit detrôner Ladislas ; mais les Hongrois furent terrassés à la journée de Varne ; leur jeune roi Ladislas tué, et sa tête mis au bout d’un lance par les vainqueurs. Cette victoire des Turcs doit beaucoup aux Gênois, car ce sont eux, qui, moyennant un péage d’un écu pour chaque soldat, laissèrent passer sur leurs galères toute l’armée turque qui manquait de bâtimens pour se rendre de l’Asie en Europe. Huniade ne fit pas dans cette bataille ce que l’honneur et le devoir lui commandoient, et on le soupçonna, sans doute injustement, d’avoir trahi ses compatriotes, qui pourtant le nommèrent administrateur du royaume. Le héros, quelque temps éclipsé, reparut, et le reste de sa vie, travaillant à faire oublier tant de malheurs, il effaça un injurieux souçon qui eût flétri sa mémoire. Huniade remporta une victoire complète sur les infidèles : ce grand homme n’obtint pas des succès moins brillans sur les Bohémiens. Durant la minorité et l’absence de Ladislas le posthume, l’administrateur repoussa les Infidèles.

La Hongrie étoit le vrai rempart de la chrétienté : vainqueurs ou vaincus, les Hongrois tenoient perpétuellement en haleine les Ottomans.

M.E. Jondot      Tableau historique des nations. 1808

La liberté consolidée dans les montagnes de l’Helvétie, avoit fait des progrès sensibles ; la jalousie, l’ambition enfantèrent bientôt la guerre civile, et rallumèrent dans le cœur des princes de la maison d’Autriche, le désir et l’espérance de reconquérir un pays contre lequel jusqu’alors, ils n’avaient tenté que des entreprises infructueuses, parce que la concorde avoit rendu les Suisses invincibles. Les Zurichois, armés contre le pays de Schwiz et de Glaris, et battus par les troupes de ces deux cantons, s’allièrent avec l’empereur Frédéric III et jurèrent la destruction de Schwitz ; les soldats de ce petit canton, ainsi que ceux de Glaris et de Zug, firent des merveilles contre leurs ennemis unis aux Autrichiens. Ceux-ci avaient pour auxiliaires des bandes de soldats français, connus sous le nom d’Armagnacs, gens accoutumés au pillage, au meurtre, et que les Suisses nommèrent les écorcheurs. Les confédérés républicains se battirent avec toute l’intrépidité des anciens Spartiates ; un de leurs corps se fit tailler en pièces plutôt que de se rendre. Le dauphin, depuis [devenu] Louis XI, perdit six mille hommes en écrasant cette poignée de braves ; les Français, si bons juges de la valeur, apprirent à estimer une nation si intrépide : de nouvelles victoires remportés par les habitans des petits cantons sur les Autrichiens, valurent à la Suisse une paix glorieuse, conclue en 1444.

M.E. Jondot       Tableau historique des nations. 1808

1444                           Charles VII institutionnalise la Taille, – impôt soit sur le revenu supposé, soit sur le foncier – qui est désormais levée régulièrement, alors qu’elle était jusqu’alors négociée au coup par coup. Seize ans plus tard, à la fin de son règne, elle rapportera 1 200 000 livres. Et près de quarante ans plus tard, à la fin du règne de Louis XI, elle rapportera 3 900 000 livres.

Charles VII a alors devant lui la tâche énorme de reconstruire un pays ravagé par cent ans de guerre et qui n’est pas encore délivré de la présence étrangère. […] Il s’attaque ensuite au redressement des finances du royaume. Son objectif premier est de concevoir une fiscalité compréhensible de tous et surtout prévisible. Parmi ses proches conseillers, Jacques Cœur (1395-1456), un homme d’affaires brillant et déterminé, connaîtra un destin heurté. En 1439, il a l’oreille du roi et joue le rôle d’une sorte de ministre des finances. Il insiste auprès de Charles VII pour une réorganisation des finances publiques qui tienne compte de ce qu’il estime être l’attente majeure de la population : selon lui, celle-ci souhaite avant tout savoir combien elle va devoir payer et avoir la certitude que le montant fixé ne sera pas revu de façon arbitraire au gré des foucades du roi ou de l’avidité des collecteurs d’impôt. Dans son Histoire de France, Jules Michelet (1798-1874), évoquant le règne de Charles VII, emploie le mot de guérison. Et il souligne : sous ce règne, on invente une chose alors inouïe en finances : la justice.

Le second objectif de la réforme est de légitimer l’impôt par le contenu des dépenses qu’il va servir à financer. Charles VII présente donc simultanément sa réforme fiscale et un projet de restructuration de l’armée dont le but est d’éviter de nouveaux désastres militaires de l’ampleur d’Azincourt.

Cette nouvelle fiscalité est centralisée : ce sont les agents du roi qui perçoivent les impôts dus au roi, et non les divers échelons de la pyramide féodale. Les impôts sont réorganisés en deux grands types. D’abord des impôts indirects, qui sont assis sur certains biens de consommation courante. On les appelle les aides. Le principal de ces impôts indirects est la gabelle, un impôt sur le sel.

Un impôt direct, ensuite, sorte d’impôt sur le revenu ou en tout cas d’impôt sur les récoltes : la taille. Il reprend des impositions plus ou moins disparates existant déjà dans certaines régions pour les uniformiser et les étendre à l’ensemble du pays. Il doit son nom à ce qu’à l’occasion de son paiement on reçoit un morceau de bois – une taille – qui permet de fournir, en cas de contrôle, la preuve que l’on s’est acquitté de ses obligations. Un reçu écrit aurait pu être envisagé mais, dans un pays où l’immense majorité de la population est analphabète, il devient vite évident qu’une telle pratique n’inspirerait aucune confiance.

Une fois mise au point, la réforme est soumise à l’approbation des États généraux, consolidant une procédure déjà utilisée par Philippe le Bel au début du XIVe siècle. L’accord obtenu permet à Charles VII de venir à bout d’une révolte de la noblesse, qui se sent dépossédée de son pouvoir fiscal, d’une part, et de ses prérogatives militaires par la réorganisation de l’armée, d’autre part. Entrée dans l’histoire sous le nom de Praguerie – en référence aux révoltes contemporaines de Prague et par opposition aux jacqueries paysannes -, cette révolte, à laquelle le fils de Charles VII, le futur Louis XI, qui déteste son père, prend une part active, échoue faute de relais populaire.

Charles VII achève son œuvre financière par une ordonnance de 1443 qui simplifie la présentation du budget et oblige les fonctionnaires qui collectent ou dépensent des fonds publics à tenir une comptabilité détaillée, soumise à la vérification de la Chambre des comptes créée par Philippe le Bel.

Grâce à la bonne connaissance de la situation financière qui en découle, Charles VII autorise ses représentants locaux à dépenser sur place une partie des impôts collectés, à condition que ce soit pour réaliser des investissements publics. C’est ainsi que Narbonne soumet au roi un plan de reconstruction de ses ponts sur l’Aude et obtient d’y consacrer la gabelle perçue sur le territoire de son évêché.

Ces réformes sont un succès à la fois économique – la croissance fait ou refait son apparition à compter de 1445, redonnant à la France une place de premier rang en Europe – et politique, permettant à Charles VII de ne plus réunir les Etats généraux. Il se justifie en déclarant qu’il  » n’est pas besoin d’assembler les trois États pour mettre sus les tailles, car ce n’est que charge et dépense au pauvre peuple qui a payé les frais de ceux qui y viennent « , anticipant ceux qui dans les siècles suivants vont se plaindre à tort ou à raison du train de vie des élus du peuple.

Quelle est donc en fin de compte la recette du succès de Charles VII ? Des collaborateurs efficaces (le Bien servi), un redressement financier associé à l’affirmation politique du retour de la dignité nationale […], une simplification qui rend l’impôt plus lisible, le sentiment d’un effort mieux partagé, la fermeté face aux tentatives de blocage des conservatismes et, ce qui est non négligeable, une phase de croissance qui donne à tous la conviction que le jeu en valait la chandelle.

Jean-Marc Daniel        Le Monde 7 décembre 2013

Charles VII envoie son remuant fils, au secours du roi des Romains, Frédéric III de Habsbourg, aux prises avec les Suisses, accompagné de soldats perdus de la guerre de Cent ans, devenus écorcheurs : ces anciens héros, les La Hire, Xaintrailles, Grailly, Antoine de Chabannes, se retrouvant sans revenus, étaient devenus bandits de grands chemins. Ils seraient moins nuisibles à l’étranger qu’en France.

235 esclaves sont rapportés du Cap Blanc, (actuellement en Mauritanie) à Lagos, ville voisine de Sacrez : les affairistes portugais flairent l’énorme affaire, avec la bénédiction possible de l’Église qui arriva en 1454 quand le pape déclara licite le commerce d’esclaves : depuis des siècles les Arabes se livraient à ce commerce, faisant traverser le Sahara aux Noirs captifs pour les vendre sur les rivages méditerranéens, et c’était donc faire œuvre pie que de leur enlever le monopole de ce commerce et ensuite d’amener ces Noirs à la religion chrétienne sans difficulté notoire. Ainsi naquit la traite des Noirs, à l’initiative des Portugais, avides de prendre aux Arabes des parts de ce juteux marché.  Avant les Amériques, la première destination de ces esclaves sera l’île de Sao Tomé, colonie portugaise au large du Gabon.

1445                           L’architecte gênois Leon Batista Alberti invente le principe de la triangulation. C’est la base de la géodésie, qu’Alberti applique à la représentation cartographique de Rome, réalisée entre 1433 et 1445 dans sa Descriptio urbis Romae ;  pour la première fois sont utilisées en cartographie des méthodes scientifiques indubitables. La triangulation sera décrite à nouveau par Gemma Frisius (tenu longtemps pour l’inventeur de la technique), dans la deuxième édition de la Cosmographia d’Apianus, en 1533.

une telle méthode permet de construire une carte des territoires tout à fait exacte, pouvant s’étendre à volonté, d’après des observations d’angles effectuées à partir de deux lieux au moins, plus un troisième pour contrôle, et répétées autant de fois que nécessaire pour couvrir le territoire que l’on entend représenter, compte tenu de l’altimétrie du lieu.

Luigi Vagnetti

1446                             Création de la Cour des Comptes et de la Cour des Aides. Le Portugais Cão da Mosto double le Cap Vert. [position de l’actuel Dakar, la pointe la plus occidentale de l’Afrique]

En Corée, le roi Sejong, pour permettre au plus grand nombre d’apprendre à lire et à écrire, les idéogrammes chinois étant d’un apprentissage difficile, promulgue le han’gûl, un alphabet de 24 lettres formées de traits géométriques simples. Les lettrés conserveront les idéogrammes chinois, mais cet alphabet sera en vigueur jusqu’à l’occupation japonaise au début du XX° siècle.

Après la libération, le nord le rendra obligatoire tandis que le sud affichera son attachement aux idéogrammes utilisés jusqu’à l’avènement de la démocratie, à la fin des années 1980. À l’ère numérique, le han’gûl constitue un atout de taille, en particulier pour la téléphonie mobile : en Chine et au Japon, il a fallu mettre au point des systèmes complexes pour adapter les claviers aux idéogrammes.

Pascal Dayez-Burgeon        L’Histoire n° 385 mars 2013

1447                           La manufacture de tapis de la famille Gobelins s’installe au bord de la Bièvre, faubourg Saint Marcel. Des tapissiers flamands la reprendront en 1602 en introduisant des techniques bruxelloises de tissage. Jacques Cœur crée les Galées de France.

15 04 1450                Le dernier sursaut anglais – le roi a engagé les joyaux de la couronne – se termine par la victoire française de Formigny – en Normandie, au sud-est du Cotentin – .

Étrange destin, vraiment, que celui de ce roi, jeté dans le monde, si faible et si humilié, souverain méprisé d’un pays divisé, ravagé, occupé et qui, par sa seule volonté, viendrait à bout de tous les obstacles, terminerait une guerre qu’on croyait éternelle, conclurait le schisme d’Occident, assisterait à la chute de Byzance et recueillerait en partie son héritage, en ouvrant son pays vers l’Orient. S’il a voulu et organisé tout cela, ce ne fut point à la manière d’un Alexandre ou d’un César. Ceux-là, dans un tel triomphe, eussent chevauché tête nue, soulevés d’enthousiasme, et chacun aurait compris que leurs armées les avaient suivis dans l’ivresse et par amour. Charles, lui, avait tout préparé en silence, comme un enfant vexé qui médite sa revanche. Ce qu’il avait accompli de grand n’était que l’ombre portée de ses petits calculs. Sa faiblesse lui avait attaché des hommes de valeur qui s’étaient pris de pitié pour lui et dont il usait comme de jouets inertes, sans hésiter, s’il changeait de sentiment à leur égard, à les briser. Et maintenant que le temps de la victoire était venu, maintenant que l’enfant capricieux s’était vengé, n’apparaissaient pas d’autres ambitions, comme en nourrissent toujours, de plus en plus grandes et jusqu’à les perdre, les vrais conquérants, mais plutôt des satisfactions égoïstes et minuscules : la boisson, le divertissement, la luxure, en un mot, le vide.

Jean Christophe Rufin        Le grand Cœur      Gallimard 2012

vers 1450                    Le français s’impose dans la moitié nord de la France comme langue écrite de l’administration à la place du latin. Premiers plombages dentaires en or.

Vraies anecdotes… légendes ? Le grand Alberti n’était pas homme à prendre pour argent comptant la première sornette venue : les anciens n’avaient pas construit n’importe quoi n’importe où : Il ne pleut jamais au temple de Vénus à Paphos. En Troade près de la statue de Minerve la chair des animaux sacrifiés ne pourrit pas. À Rome au marché aux bœufs il n’entre ni mouche ni chiens… À Tolède à la grande boucherie, on ne voit en toute l’année qu’une seule mouche, et encore si blanche qu’on la regarde avec plaisir…

Leon Battista Alberti – 1404-1472 – De re aedificatoria – L’Architecture et Art de bien bastir. Livre VI

1450                              Johannes Gensfleich zur Laden zum Gutenberg, plus simplement Johannes Gutenberg expose à la foire de Francfort le premier livre imprimé : avec la collaboration de Peter Schöffer, copiste et calligraphe, il a mis 5 ans à le réaliser : c’est la Bible latine, imprimée sur des pages de 36 lignes, – 36 lignes par colonne – réunies en feuillets, imprimée en 180 exemplaires. 5 ans plus tard, il imprimera la Bible mazarine, en 42 lignes. 30 exemplaires furent tirés sur vélin : 340 feuillets de 42 x 62 cm, cela fait 170 animaux abattus pour un seul exemplaire ! Pour ce faire, il s’est couvert de dettes auprès de Johannes Fust, riche négociant, qui deviendra son associé, puis concurrent : Gutenberg se refusera à lui rembourser le moindre sou, tant en intérêt qu’en capital. En fait, le procédé de l’impression existait depuis longtemps, mais Gutenberg est le premier à avoir mécanisé l’impression, caractère par caractère : son invention était très technique :

Le génie de Gutenberg fût d’inventer un moule spécial capable de former des caractères parfaitement identiques, rapidement et en grand nombre : c’était une machine outil à fabriquer les caractères.

Daniel Boorstin.

Les Chinois reproduisaient déjà par xylographie : le texte à imprimer était reproduit sur une feuille transparente qui était retournée et gravée sur une planche de bois tendre ; l’encrage des parties saillantes permettait de tirer autant de feuilles que l’on souhaitait. On leur attribue la paternité du premier livre imprimé en caractères mobiles, en 1390 : la technique va alors atteindre l’Égypte, via l’Asie Centrale ; elle y sera mise en stand by. l’Islam se refusant à l’usage de l’imprimerie pour les écrits sacrés. Le succès de Gutenberg sera très rapide : des presses seront installées dès 1465 en Italie, 1470 en France, 1472 en Espagne, 1475 en Hollande et en Angleterre, 1482 à Chambéry, 1489 au Danemark et à Embrun. Ce sera plus long pour le Nouveau  Monde : 1533 à Mexico, 1638 à Cambridge, dans le Massachusetts. Plus de 30 000 livres – les Incunables – furent imprimés avant 1500. Au milieu du XVI° siècle, on comptait plus de 8 millions de livres imprimés. Les gros tirages atteignaient alors à peine 1 000 exemplaires et le plus couramment, cela tournait autour de 250.  Mais n’allons pas croire que la révolution fut totale et rapide : de même qu’au XIX° siècle, pour les navires, la vapeur ne supplantera pas la voile en un jour, de même dans le livre, chacun mode de reproduction conserva longtemps son pré-carré : c’est une question de seuil : jusqu’au XVIII° siècle, le procédé de la copie manuscrite resta en vigueur, car plus économique tant que l’on restait en-dessous de 100 exemplaires.

Le premier éditeur fût l’Italien Aldo Manuzio, dit Manuce, mort en 1515 :

Quelles que soient les couronnes que l’on puisse tresser à ceux qui, par leurs vertus, défendent ou accroissent la gloire de leur pays, leurs actes n’affectent que la prospérité du siècle, et dans des limites étroites. Mais l’homme qui fait renaître les connaissances perdues (ce qui est presque plus difficile que de leur donner vie), celui-là édifie une chose immortelle et sacrée, et sert non seulement une province, mais tous les peuples et toutes les générations. Autrefois, ce fût la tâche des princes et la plus grande gloire de Ptolémée. Mais la bibliothèque de ce dernier ne dépassait pas les murs de sa propre demeure, tandis que celle qu’édifie Manuce n’a d’autres limites que le monde lui-même.
[…] J’aimerais mieux qu’on se trompât sur quelques points que de lever le glaive pour la vérité avec un si grand tumulte dans le monde.

Erasme.

L’imprimerie devient aussi actrice de l’évolution – en l’occurrence plutôt fixation – de la langue :

Dans la diffusion manuscrite, effectuée par les copistes, une fois sa première copie lâchée dans la nature, l’auteur ne peut plus contrôler son texte ; car il ignore qui le recopie. D’autre part, toute copie en tant que telle est source de modifications. Le copiste, en effet, est d’abord lecteur du texte. Si le modèle qu’il utilise est ancien, peu lisible, dans un dialecte qui lui est étranger, sa lecture pourra être mauvaise. Le segment du texte lu est ensuite mémorisé avant d’être transcrit. À chacune de ces étapes, des fautes dues à l’inattention peuvent survenir. De plus, certains copistes lettrés prennent l’initiative d’amender le texte ou de l’améliorer. Le texte original est nécessairement altéré par le renouvellement de l’opération de copie.

L’introduction de l’imprimerie bouleversa considérablement la transmission des textes et leur assura une fixité bien plus grande. La typographie ne supprime pas toutes les erreurs, car la phase de lecture persiste, mais les problèmes de lisibilité sont atténués quand le modèle est imprimé. La copie manuscrite est remplacée par la phase de composition, qui voit apparaître des erreurs nouvelles, comme les coquilles, qui sont des erreurs dans un processus, soit de déchiffrage, soit de reproduction technique. La modification essentielle est la réduction drastique du nombre de copies en cascade, puisque chaque composition donne lieu à un grand nombre d’exemplaires identiques. Le caractère mouvant du texte médiéval reposait largement sur la répétition de l’activité de copie. Une fois celle-ci supprimée, il se réduisit.

Alain  Rey       Mille ans de langue française      Perrin 2007

Au milieu de la décennie 1460, […] Alberti écrivait qu’il approuvait très chaleureusement l’inventeur allemand qui a récemment rendu possible, en faisant certaines empreintes de lettres, la fabrication par trois hommes de plus de deux cents exemplaires d’un texte original en cent jours, puisque chaque pressage donne une page grand format. Il n’est guère surprenant qu’un lettré comme Alberti ait accueilli l’avènement de l’imprimerie avec enthousiasme. L’invention du caractère mobile en Allemagne autour de 1450 a été la plus importante innovation culturelle et technologique de la Renaissance. L’humanisme a vite saisi les possibilités concrètes qu’offrait la reproduction en série, comme le suggère le jugement d’Alberti, mais c’est en Europe du Nord que l’impact révolutionnaire de l’imprimé a été le plus fort.

L’invention de l’imprimerie a été le fruit d’une collaboration technologique et commerciale entre Johannes Gutenberg, Johann Fust et Peter Schöffer à Mayence au début des années 1450. Leurs professions d’origine en disent long sur la nature de l’imprimerie à ses débuts. Gutenberg était orfèvre : fort de sa maîtrise de la métallurgie, il en avait adapté les méthodes pour fondre des caractères mobiles en métal. Schöffer était copiste et calligraphe : il utilisait ses compétences dans la copie des manuscrits pour mettre en page, composer et fixer le texte.

Fust apportait les financements requis. L’imprimerie était un processus coopératif, et d’abord un commerce, géré par des entrepreneurs à des fins lucratives. En prenant appui sur des inventions orientales bien antérieures, la gravure sur bois et le papier, Gutenberg et ses collaborateurs ont imprimé une Bible en latin en 1455, et en 1457 ils ont publié une édition des Psaumes.

Pour Schöffer, l’imprimerie était simplement l’art d’écrire artificiellement sans roseau ni plume. Au début, la nouvelle technique n’avait pas conscience de sa propre importance. Pour réaliser les premiers livres imprimés, on recrutait très souvent des copistes maîtrisant les enluminures, afin d’imiter la présentation typique des manuscrits. On obtenait ainsi des ouvrages luxueux : les œuvres d’Aristote publiées à Venise en 1483 en sont un bel exemple. Tout autour du texte sont peintes des scènes délicieuses – satyres, paysages fantastiques, monuments, fabuleux bijoux -. La page imprimée est elle-même déguisée en parchemin qui pèle et se déchire, tandis qu’au-dessus Aristote discute avec son traducteur et commentateur musulman, le philosophe Averroès. La décoration fastueuse de ces livres mi-peints, mi-imprimés suggère qu’on les considérait comme des objets précieux, convoités pour leur apparence autant que pour leur contenu. De riches mécènes comme Isabelle d’Esté, Mehmed le Conquérant et Frédéric III de Montefeltro investissaient massivement dans ce type d’ouvrages, qu’ils rangeaient avec leurs manuscrits traditionnels.

Mais on a vite compris que l’imprimerie offrait des avantages que les manuscrits n’avaient pas. La chute du libraire florentin Vespasiano da Bisticci illustre assez le changement radical du nombre de livres qu’a provoqué la nouvelle technique. Dans l’Italie du milieu du XV° siècle, c’était l’un des éditeurs et vendeurs de manuscrits les plus prospères : il en fournissait aux mécènes les plus divers, de Frédéric III de Montefeltro, duc d’Urbino, au roi de Hongrie Mathias Corvin et à John Tiptoft, comte de Worcester. Il exagérait énormément quand il prétendait avoir fourni, dans les années 1460, toute une bibliothèque à Cosme de Médicis en employant quarante-cinq scribes qui avaient copié deux cents manuscrits en deux ans. Mais comparons ce chiffre à la production des imprimeurs allemands Sweynheym et Pannartz, créateurs de la première imprimerie italienne à Rome en 1465 : durant leurs cinq premières années, ils ont imprimé 12 000 livres. Il aurait fallu à Vespasiano un nombre considérable de copistes pour produire le même nombre de manuscrits. Dans les années 1480, il perdit ses illusions et fit faillite ; à cette date, plus de cent imprimeries étaient à pied d’œuvre dans toute l’Italie.

Rien ne pouvait plus arrêter l’imprimerie. En 1480, il y avait des imprimeurs prospères dans toutes les grandes villes d’Allemagne, de France, des Pays-Bas, d’Angleterre, d’Espagne, de Hongrie et de Pologne. On estime qu’en 1500, avec leurs quarante mille éditions distinctes, six à quinze millions de livres étaient sortis de leurs presses – plus qu’on en avait produit depuis la chute de l’Empire romain. Les chiffres du XVI° siècle sont encore plus ahurissants : dix mille éditions pour la seule Angleterre, et cent cinquante millions de livres ou davantage pour une population européenne qui comptait moins de quatre-vingts millions d’habitants.

Cette diffusion massive de l’imprimé a déclenché une révolution du savoir et de la communication qui a touché la société de haut en bas. La rapidité et le volume de la distribution des livres suggèrent que l’imprimé a suscité de nouvelles communautés de lecteurs, avides de consommer les divers matériels qui sortaient des presses. Grâce à la large présence et au coût relativement faible de l’imprimé, jamais autant d’Européens n’avaient eu accès aux livres. L’imprimerie était une activité rentable. Elle répondait à une demande du public – qui était forte : le succès et la prospérité des grandes imprimeries, Manuce et Jenson à Venise, Caxton à Londres et Plantin à Anvers, le montrent assez. Puisque, de plus en plus souvent, on parlait et écrivait les vernaculaires européens – l’allemand, le français, l’italien, l’espagnol et l’anglais -, un nombre croissant de livres ont été imprimés dans ces langues et non en latin et en grec, dont le lectorat était plus réduit. Les vernaculaires ont été peu à peu homogénéisés, et sont devenus le principal moyen de communication juridique, politique et littéraire dans la plupart des États européens. Cette évolution a encouragé l’essor des consciences nationales. La masse des livres imprimés dans les langues d’usage quotidien a contribué à créer l’image d’une communauté nationale chez ceux qui partageaient un même vernaculaire. Au fil des siècles, les individus ont fini par s’autodéfinir par allégeance à une nation et non à une religion ou à un monarque, ce qui a eu de lourdes conséquences pour l’autorité religieuse : l’érosion de l’emprise absolue de l’Église catholique et l’ascension d’une forme de protestantisme plus laïque.

L’imprimerie a pénétré tous les domaines de la vie publique et privée. Au début, les imprimeurs tiraient des livres religieux – bibles, bréviaires, sermons et catéchismes -, mais ils ont progressivement introduit des ouvrages profanes : romans de chevalerie, récits de voyages, pamphlets, placards et manuels pratiques qui dispensaient des conseils sur toute sorte de sujets, de la médecine aux devoirs conjugaux. Dans les années 1530, une brochure imprimée se vendait au prix d’une miche de pain, et un exemplaire du Nouveau Testament coûtait un jour de salaire d’un manœuvre. Une culture fondée sur la communication par l’écoute, le regard et la parole s’est peu à peu métamorphosée en une autre, où les interactions passaient par la lecture et l’écriture. Cette nouvelle culture écrite n’était plus organisée autour des cours ou des églises, mais émergeait autour d’un foyer semi-autonome : l’imprimerie. Ses centres d’intérêt n’étaient plus fixés par l’orthodoxie religieuse ou l’idéologie politique, mais par la demande et le profit. Les imprimeries ont fait de la créativité intellectuelle et culturelle une activité coopérative : imprimeurs, marchands, professeurs, copistes, traducteurs, peintres et écrivains unissaient leurs compétences et leurs ressources pour créer le produit fini. Un historien a pu écrire que l’imprimerie vénitienne d’Aide Manuce à la fin du XV° siècle était simultanément un atelier-bagne, une pension de famille et un institut de recherche. Au fil de l’apparition progressive d’occasions d’expansion dans de nouveaux marchés, des maisons comme celle de Manuce ont créé une communauté internationale d’imprimeurs, de financiers et d’auteurs.

L’imprimerie a aussi changé le mode de compréhension et de transmission du savoir. Un manuscrit est un objet unique et non reproductible, si brillant que soit le copiste. L’imprimé, avec son format et ses caractères homogènes, a introduit l’exactitude de la reproduction en série. Désormais, des lecteurs éloignés pouvaient discuter de livres identiques, et même de tel mot précis à telle page. Avec l’apparition de la pagination continue, des index, de l’ordre alphabétique et des bibliographies (innovations impensables dans les manuscrits), le savoir lui-même a été lentement reconditionné. La philologie est devenue une science progressant par accumulation d’acquis, car les érudits pouvaient à présent rassembler des manuscrits, disons, de la Politique d’Aristote et, après avoir comparé tous les exemplaires disponibles, en imprimer une édition standard faisant autorité. Processus qui a également suscité un autre phénomène : les nouvelles éditions et les éditions revues. Les éditeurs ont compris qu’ils pouvaient intégrer aux œuvres d’un auteur les nouvelles découvertes et corrections. Intellectuellement rigoureux, le procédé était aussi commercialement très lucratif : on pouvait amener des lecteurs à acheter une nouvelle version d’un livre qu’ils possédaient déjà. Dans des disciplines comme la langue et le droit, les ouvrages de référence fondateurs et encyclopédies pionnières faisaient valoir qu’ils reclassaient le savoir selon les nouvelles méthodologies des ordres alphabétique et chronologique.

L’imprimerie n’a pas seulement publié des textes. L’un de ses effets révolutionnaires a été la création, pour citer William Ivins, de l’énoncé pictural exactement reproductible. Avec la gravure sur bois ou – technique plus raffinée – sur plaque de cuivre, elle a rendu possible la diffusion massive d’images standardisées : cartes, tableaux et schémas scientifiques, plans architecturaux, croquis médicaux, dessins et images pieuses. À un bout de l’échelle sociale, l’image imprimée saisissante a eu un immense impact sur les illettrés, notamment quand elle était utilisée à des fins religieuses. À l’autre bout, les reproductions exactes ont révolutionné l’étude de disciplines comme la géographie, l’astronomie, la botanique, l’anatomie et les mathématiques. L’invention de l’imprimerie a déclenché une révolution des communications dont l’impact allait se faire sentir pendant des siècles, et qui resterait inégalée jusqu’au développement des technologies de l’information et d’Internet à la fin du XX° siècle.

Les humanistes ont vite compris la puissance de l’imprimerie pour répandre leur message. Leur plus célèbre représentant en Europe du Nord, Didier Érasme de Rotterdam (1466-1536), s’en est servi pour diffuser sa propre marque d’humanisme et se faire une image de prince de l’humanisme. Ordonné prêtre, il avait reçu une dispense pontificale : il avait donc pu faire carrière comme érudit et professeur itinérant, et s’attacher à de grandes maisons et à des imprimeries puissantes dans toute l’Europe. Pour répondre à ceux qui accusaient les premiers humanistes de s’intéresser davantage aux auteurs antiques païens qu’au christianisme, Érasme s’était lancé dans une vaste entreprise de traduction et de commentaire des textes bibliques, dont le couronnement avait été son édition du texte grec du Nouveau Testament avec traduction latine en regard (1516). Sa production extrêmement prolifique comprend aussi des traductions et commentaires d’auteurs classiques (dont Sénèque et Plutarque), des recueils de proverbes latins, des traités de style et de pédagogie et d’innombrables lettres à des amis, imprimeurs, lettrés et monarques de toute l’Europe. Son livre le plus lu aujourd’hui est son sardonique Éloge de la folie (1511). Cette satire mordante est particulièrement acerbe dans ses attaques contre la corruption et la complaisance de l’Église, dont les convictions sont ainsi définies : instruire le peuple est fatigant […] ; prier, c’est oiseux ; verser des larmes, lamentable et bon pour les femmes ; être pauvre, sordide ; être vaincu, honteux.

Érasme a consacré l’essentiel de sa formidable énergie intellectuelle à construire sur des bases durables une communauté savante et une méthode d’éducation, dont le cœur était son œuvre imprimée et son statut d’homme de lettres par excellence. L’imprimerie a joué un rôle crucial dans son astucieuse mise en scène de sa carrière intellectuelle, et cela jusqu’à la diffusion de sa propre image. En 1526, après maintes sollicitations de l’intéressé, Durer accepte d’exécuter une gravure monumentale d’Érasme. Celui-ci utilise donc magistralement la nouvelle technique de l’imprimerie pour diffuser une représentation forte et mémorable du lettré humaniste dans son bureau, en train d’écrire une lettre, environné de ses livres imprimés qui, comme le suggère l’inscription grecque de Durer, incarnent la gloire durable d’Érasme : ses œuvres donneront de lui meilleure image.

En 1512, Érasme publie l’un de ses ouvrages les plus influents, le De copia, manuel d’exercices en éloquence latine. L’une de ses plus célèbres caractéristiques est de contenir deux cents façons différentes d’exprimer le sentiment : Aussi longtemps que je vivrai, je me souviendrai de vous. Le frontispice de la première édition, qui représente une imprimerie en pleine activité autour d’une presse à vis, montre assez l’importance de la nouvelle technique aux yeux de l’auteur. Il avait écrit le De copia pour son ami John Colet, doyen de la Saint-Paul’s School de Londres. Dans sa dédicace, Érasme lui disait qu’il avait voulu apporter une petite contribution littéraire à l’équipement de [son] école, et qu’il avait choisi ces deux nouveaux commentaires sur l’abondance du style et des idées [De copia], dans la mesure où cet ouvrage est lisible par de jeunes garçons. On voit ici Érasme étendre habilement le marché de ses nouvelles disciplines humanistes grâce à l’imprimerie. Les éditions suivantes du De copia allaient être dédicacées à d’influents érudits et mécènes européens, afin que le livre ne soit pas uniquement utilisé à Londres mais aussi dans des écoles de toute l’Europe. Érasme avait compris qu’il devait prendre appui sur les succès pédagogiques de l’humanisme du XV° siècle pour vendre, en utilisant l’imprimerie, une façon entièrement nouvelle d’apprendre et de vivre. En publiant des livres aussi différents que son Nouveau Testament et le De copia, il associait les études antiques et chrétiennes à l’élaboration méthodique d’un programme scolaire humaniste.

Tout en révolutionnant la pédagogie, l’humanisme devait se rendre agréable à l’autorité politique : Érasme le comprenait aussi. En 1516, il rédige une Éducation du prince chrétien, et la dédicace à un prince de la maison de Habsbourg, le futur empereur Charles Quint. Il lui explique dans ce livre comment commander à des personnes libres et volontaires, et pourquoi il lui faut être formé et conseillé par des experts en philosophie et en rhétorique. Autant dire qu’Érasme pose sa candidature à des fonctions politiques : conseiller personnel du jeune prince et gourou de ses relations publiques. Or, Charles Quint accepte aimablement le manuel, mais sans proposer d’emploi à son auteur. Érasme réagit en envoyant un autre exemplaire de L’Éducation du prince chrétien à un rival de Charles Quint, Henri VIII ! Dans sa nouvelle dédicace, rédigée en 1517, Érasme félicite ce monarque de parvenir à consacrer une partie de [son] temps à lire des livres, ce qui, écrit-il, fait de lui un homme meilleur et un meilleur roi. Il s’efforce de convaincre Henri VIII que continuer à pratiquer l’humanisme est un excellent moyen de gouverner son royaume, car ces études l’amélioreront personnellement et le doteront des compétences nécessaires à ses objectifs politiques.

Il est significatif qu’Érasme ait jugé convenable de dédicacer le même texte à Charles Quint et à Henri VIII. Les deux monarques comprendraient, supposait-il, que ses compétences rhétoriques pouvaient servir à construire n’importe quelle argumentation politique, selon leurs besoins. S’il était capable d’imaginer deux cents manières de conserver le souvenir d’un ami, il serait tout aussi éloquent pour justifier les actes d’un souverain – à condition que ce dernier y mette le prix.

Érasme n’a pas obtenu le poste politique lucratif qu’il convoitait, mais sa dédicace de l’Éducation au roi d’Angleterre n’en a pas moins accru son prestige dans les hautes sphères de la monarchie des Tudor. Henri VIII, comme ses rivaux Charles Quint, François Ier, Jean III de Portugal et Soliman le Magnifique, a acquis la conviction qu’il fallait employer les compétences expertes des lettrés humanistes. Les contacts diplomatiques, entre l’Orient et l’Occident comme entre les empires polyglottes d’Europe occidentale, exigeaient la maîtrise de l’éloquence dans les langues préférées de la diplomatie internationale, le grec et le latin. Quand l’échelle et la complexité de ces échanges se sont accrues, l’habileté à rédiger des documents juridiques et politiques difficiles, la maîtrise de l’art oratoire et du métier d’ambassadeur et l’aptitude à discourir (et souvent à feindre) sur des problèmes politiques, religieux et économiques sont devenues des talents très prisés. Dans les années 1530, Henri VIII avait un besoin particulièrement pressant des compétences rhétoriques d’Érasme et de ses émules. Afin de pouvoir épouser Anne Boleyn, le roi désirait vivement justifier son divorce de sa première femme, Catherine d’Aragon – divorce auquel le pape refusait de donner son aval. En défiant frontalement l’autorité pontificale, Henri VIII commençait à ressembler dangereusement au réformateur protestant Martin Luther. Dans cette situation politique ultrasensible, sa réaction a été de recruter une équipe d’érudits chevronnés, tous humanistes, tous élèves et émules d’Érasme, pour élaborer une argumentation de nature à justifier son divorce, à le dissocier nettement de Luther et à soutenir ce qui allait suivre : la concentration entre ses mains du pouvoir absolu, politique et religieux. Le mariage secret d’Henri VIII avec Anne Boleyn, son divorce de Catherine et son élévation au statut de chef de la nouvelle Église d’Angleterre ont marqué le triomphe de sa stratégie politique, mais aussi le succès des services rhétoriques et intellectuels rendus par ses humanistes en résidence.

Jerry Brotton       Le Bazar Renaissance      LLL Les Liens qui Libèrent. 2011

Dans les techniques et des sciences, l’imprimerie contribua aussi à faire évoluer rapidement les  mentalités : des ouvrages techniques se mirent à paraître –Buch zu Distillieren, publié à Brunswick en 1519, Pirotechnia, de Vannochio Biringuccio, publié en 1541, un an après sa mort, Description des méthodes de traitement et d’exploitation des minerais de Lazarus Ercker, publié en 1574, De re metallica, de Georg Bauer, alias Georgius Agricola, publié en 1557 – dont les auteurs manifestaient un grand souci de clarté, souci induit par la grande diffusion possible de ces ouvrages grâce à l’imprimerie, et c’était là prendre brutalement le contrepied des ouvrages alchimiques, rédigés dans un style obscur, lourdement chargé de symbolisme, et donc, hermétique. L’alchimie commençait à céder la place à la chimie, et l’imprimerie avait une large part dans cette évolution.

À mi-parcours de la technique et de l’art, l’architecture [difficile à vendre… l’architecte vend quelque chose qui n’existe pas encore] a été probablement une des premières bénéficiaires de l’imprimerie, principalement avec l’édition princeps dès 1486 du De Architectura  de Vitruve, à partir du manuscrit retrouvé par Poggio à Saint Gall 70 ans plus tôt : c’est le seul traité d’architecture antique, dédié à Auguste, à nous être parvenu complet. Il n’avait jamais été perdu et assez nombreuses sont les preuves de sa consultation en plein moyen-âge : on en trouve trace chez Villard de Honnecourt, chez Hildegarde von Bingen, mais sa diffusion au même moment auprès de gens sensibilisés accéléra considérablement le mouvement : un préfacier d’une édition de 1532, écrit :

Notre Vitruve n’a pas encore été bien compris ; les raisons en sont nombreuses ; d’abord il a été utilisé par des hommes de l’art qui ignoraient tout des lettres ; puis il a été manié par des hommes de lettres qui n’avaient pas la pratique de l’art.

Giulano da Sangalo le Jeune

Très vite, humanistes et architectes se prêtent la main, et les contacts entre Filippo Brunelleschi et Leon Battista Alberti, entre Fra Giocondo et Guillaume Budé, entre Palladio et Daniele Barbaro, entre Philibert de l’Orme et Rabelais, entre Jean Goujon et Jean Martin, déterminent le développement du vitruvianisme.

[…]     Les architectes humanistes trouvent dans Vitruve l’idée fondamentale que la beauté consiste en une intégration rationnelle des proportions de toutes les parties de l’édifice, de telle sorte que chaque partie a une taille et une forme définies et que rien ne peut être ajouté ou enlevé sans détruire l’harmonie du tout.

Claude Mignot          Le Grand Atlas de  l’architecture mondiale. Encyclopædia Universalis 1988

Vitruve ? mais oui, mais c’est bien sur le logo de Manpower, l’agence d’intérim qui n’a fait que reprendre un dessin à la plume, encre et lavis sur papier de Léonard de Vinci, nommé Étude des proportions du corps humain selon Vitruve ou, plus simplement L’homme de Vitruve, ainsi décrit :

La Nature a distribué les mesures du corps humain comme ceci :
Quatre doigts font une paume, et quatre paumes font un pied, six paumes font un coude : quatre coudes font la hauteur d’un homme. Et quatre coudes font un double pas, et vingt-quatre paumes font un homme ; et il a utilisé ces mesures dans ses constructions.
Si vous ouvrez les jambes de façon à abaisser votre hauteur d’un quatorzième, et si vous étendez vos bras de façon que le bout de vos doigts soit au niveau du sommet de votre tête, vous devez savoir que le centre de vos membres étendus sera au nombril, et que l’espace entre vos jambes sera un triangle équilatéral.
La longueur des bras étendus d’un homme est égale à sa hauteur.
Depuis la racine des cheveux jusqu’au bas du menton, il y a un dixième de la hauteur d’un homme. Depuis le bas du menton jusqu’au sommet de la tête, un huitième. Depuis le haut de la poitrine jusqu’au sommet de la tête, un sixième ; depuis le haut de la poitrine jusqu’à la racine de cheveux, un septième.
Depuis les tétons jusqu’au sommet de la tête, un quart de la hauteur de l’homme. La plus grande largeur des épaules est contenue dans le quart d’un homme. Depuis le coude jusqu’au bout de la main, un quart. Depuis le coude jusqu’à l’aisselle, un huitième.
La main complète est un dixième de l’homme. La naissance du membre viril est au milieu. Le pied est un septième de l’homme. Depuis la plante du pied jusqu’en dessous du genou, un quart de l’homme. Depuis sous le genou jusqu’au début des parties génitales, un quart de l’homme.
La distance du bas du menton au nez, et des racines des cheveux aux sourcils est la même, ainsi que l’oreille : un tiers du visage.

Vitruve        De l’architecture. vers ~25.

On construisait les coques de navire jusqu’alors à clin, c’est à dire que chaque planche recouvre sur l’extérieur la voisine du bas ; on commence en Bretagne à construire en mettant les planches champ contre champ, bord à bord, à carvel ou carvelle. Le procédé, qui suppose une meilleure maîtrise du calfatage, se répandra vite dans toute l’Europe, y compris dans la construction des Caravelles, mais au départ ce sont deux histoires bien distinctes.

Agnès Sorel, maîtresse du roi Charles VII meurt à l’issue d’un quatrième accouchement, empoisonnée au mercure : certains voudront y voir la main du Dauphin Louis.

Et certains dirent aussi que le dauphin avait déjà fait mourir une damoiselle nommée la belle Agnès, laquelle était la plus belle femme du royaume, et totalement en amour avec le roi son père.

Jacques du Clercq

 On ne prend pas pendant dix-huit ans un roi à sa femme et à son peuple sans savoir à fond son métier d’amante et d’enchanteresse.

Emile Zola

Sur tous les lieux plaisans et agréables
Que l’on pourroit en ce monde trouver,
Edifiés de manoirs convenables,
Gais et jolis, pour vivre et demourer
Que c’est à la fin du boys
De Vicennes, que fit faire ly roys
Charles – que Dieu donne paix, joye et santé! –
Son fils aîné, Dalphin de Viennois,
Donna le nom à ce lieu de Beauté.

Ballade d’Eustache Deschamps (1346-1406)

Eustache Deschamps parle de la Tour de Beauté, donnée à Agnès Sorel par Charles VII, proche de Vincennes, rasée par Richelieu en 1626.

Nous sommes les deux morceaux d’une étoile qui s’est brisée, en tombant un jour sur la terre.

Agnès Sorel à Jacques Cœur, selon Jean Christophe Rufin           Le grand Cœur. Gallimard 2012

1451                             Jacques Cœur prépare son installation dans son splendide hôtel de Bourges : mais il ne pourra jamais en profiter : les jaloux ont su se faire entendre du roi, qui emprisonne son grand argentier[1]. Il s’évadera et se mettra au service du pape pour la dernière croisade, au cours de laquelle il mourra, le 25 novembre 1456, sur l’île de Chio. Personnage remarquable, c’est le moins qu’on puisse dire, commerçant de haut-vol, grand commis d’état, il donna à la fonction un lustre alors tout nouveau. Ses entreprises furent menées au nom du Roi, la plupart du temps avec l’argent de l’Etat, parfois avec le sien propre, mais qu’il avait de toutes façons gagné en faisant fructifier celui du Roi. Il commença par occuper la fonction de responsable des monnaies, où il arrangea les normes de fabrication et de teneur en or et argent à son profit : condamné deux fois, il s’éloigna un temps en allant à Damas – d’aucuns disent que ce fut pour être initié [2] – puis revint occuper le poste d’argentier de Charles VII, alors réfugié à Bourges…  réfugié qui éprouvait très certainement une grande affection pour cet exil, puisqu’il avait ordonné à Jacques Cœur de frapper monnaie où les fleurs de lys étaient ainsi légendées : Karolus Francorum rex Bitur, la mention du lieu de la frappe n’étant pas faite jusqu’alors. Commerçant hors pair, il donna à la maison du Roi une dimension qui dépassait très largement le nécessaire. Soucieux de s’affranchir du recours aux grands commerçants de Gênes et de Venise, il créa les Galées de France – 4 nefs, partant d’Aigues Mortes, administrées depuis Montpellier – qui commercèrent pendant 4 ans avec Alexandrie, sans jamais toutefois acquérir les dimensions des entreprises vénitiennes et génoises ; mais c’était le roi de France qui était représenté, c’est à dire un pays, et non une entreprise, et cela pesa pour asseoir le prestige de la France en Orient. A l’aller, on chargeait du corail de Provence, fort apprécié en Orient, de l’argent aussi et au retour, épices et soieries d’Orient et même d’Extrême Orient, et de l’or du Soudan, alors délimité par les cours supérieurs des fleuves Sénégal et Niger. Il exerça aussi en Languedoc les fonctions de fermier général et oublia certainement de remettre dans les caisses de l’État l’intégralité de l’argent qu’il avait perçu : cela lui permit de financer largement la reconquête finale du royaume jusqu’à l’entrée dans Rouen.

La caravane passa lentement devant nous et soudain, je compris ce qui m’émerveillait dans ce pays : il était le centre du monde. En lui-même, il ne disposait pas de qualités exceptionnelles, mais l’histoire avait fait de lui le lieu vers lequel tout convergeait. C’était là qu’étaient nées les grandes religions, là que se mêlaient les peuples les plus divers que l’on croisait dans les rues : arabes, chrétiens, juifs, turcomans, arméniens, éthiopiens, indiens. Surtout, c’était vers lui que les richesses du monde entier étaient attirées. Ce qu’on produisait de plus beau dans la Chine, l’Inde ou la Perse y rejoignait les meilleures fabrications de l’Europe et du Soudan.

Cette découverte bouleversait l’image que je m’étais fait jusqu’ici du monde présent. Si la Terre Sainte en était le centre, cela signifiait que notre pays de France était relégué très loin sur ses marges. Les querelles interminables du roi de France  et de l’Anglais, les rivalités entre le duc de Bourgogne et Charles VII, tous ces événements que nous regardions comme essentiels n’étaient que détails sans importance et même sans réalité quand on les considérait d’où nous étions. L’Histoire s’écrivait ici ; nous en découvrions les traces à tout instant sous la forme de temples recouverts par les sables. Les croisés avaient cru pouvoir conquérir ces terres. Ils y avaient été défaits après tant d’autres et leurs ruines s’ajoutaient à celles des civilisations que le centre du monde avait attirées et qui s’y étaient abîmées.

[…]     Plus encore que Beyrouth, Damas était vraiment le centre du monde.

Elle avait pourtant subi de graves destructions, qui n’étaient pas seulement le résultat des guerres contre les Francs, mais aussi des incursions turques. La dernière en date, quelques années avant mon passage, était celle de Tamerlan. Il avait incendié la ville. Les poutres d’ébène et les vernis de sandaraque avaient brûlé en torche. Seule la grande mosquée des Omeyyades avait échappé au désastre. La ville n’était pas encore complètement reconstruite quand j’y arrivai. Pourtant elle dégageait une impression de puissance  et de richesse inouïe. Les caravanes s’y dirigeaient d’abord et ses marchés étaient encombrés de toutes les merveilles que l’industrie humaine peut produire. Le mélange des races y était encore plus étonnant qu’à Beyrouth. Les chrétiens avaient été, disait-on, passés au fil de l’épée jusqu’au dernier par les Mongols. Mais de nombreux marchands latins étaient revenus et circulaient dans les rues.

[…]     Surtout Damas comptait de fabuleux jardins. Cet art, poussé à l’extrême de son raffinement, me parut être, autant que l’architecture, le signe d’une haute civilisation.

[…]     Entre la ville et la campagne, les Arabes avaient inventé cette nature réglée, hospitalière et close qu’est le jardin. Pour cela, ils avaient simplement inversé toutes les qualités du désert. À l’immensité ouverte, ils substituaient la clôture de hauts murs ; au soleil brûlant, l’ombre fraiche ; au silence, le murmure des oiseaux ; à la sécheresse et à la soif, la pureté des sources glacées qui coulaient en mille fontaines. Nous découvrîmes à Damas bien d’autres raffinements, en particulier le bain de vapeur. J’en usai presque chaque jour et y ressentais un plaisir inconnu.

Jamais, jusque-là, je ne m’étais laissé aller à penser que le corps pût être en lui-même un objet de jouissance. Nous étions accoutumés depuis l’enfance à le tenir couvert et caché. L’usage de l’eau était une obligation pénible sous nos climats, car elle était le plus souvent froide et toujours rare. Le contact des sexes se faisait dans l’obscurité de lits fermés de courtines. Les miroirs ne reflétaient que les atours qui couvraient les corps habillés. A Damas, au contraire, je découvris la nudité, l’abandon à la chaleur de l’air et de l’eau, le plaisir d’un temps occupé à rien d’autre qu’à se faire du bien. Puisque je n’avais qu’une vie, tant valait qu’elle fût pleine de bonheur et de volupté. Je me rendis compte, en suant dans les bains de vapeur parfumée, combien cette idée était nouvelle pour moi.

C’était peut-être la plus étonnante particularité de Damas, qui complétait ma compréhension de l’Orient. Elle était le centre du monde, mais elle faisait usage de cette position pour accroître le plaisir et non pas seulement la puissance de ceux qui y vivaient. La raison d’être des caravanes qui convergeaient vers la ville était certes le commerce. Les biens entraient et sortaient, s’échangeaient et apportaient des profits. Mais la ville prélevait sa part sur toute chose de valeur et ceci à une seule fin : servir à son bien-être. Les maisons étaient ornées de tapis précieux. On mangeait dans les plus rares porcelaines. Partout flottaient des odeurs suaves de myrrhe et d’encens ; les nourritures étaient choisies et l’art des cuisiniers les assemblait avec talent. Des lettrés et des savants étudiaient en toute liberté et disposaient dans leurs bibliothèques d’ouvrages de toutes provenances. Cette conception du plaisir comme fin ultime de l’existence était une révélation pour moi. Encore avais-je conscience de ne pas en mesurer toute l’étendue car, nous autres chrétiens, n’avions pas accès à celles qui étaient à la fois les bénéficiaires et les dispensatrices suprêmes de ces plaisirs, c’est-à-dire les femmes. Nous étions sévèrement surveillés sur ce point et toute intrigue menée avec une musulmane nous eût valu la décollation. Cependant, nous les apercevions. Nous les rencontrions dans les rues, nous croisions leurs regards à travers leurs voiles ou les grilles de leurs fenêtres, nous distinguions leurs formes, nous humions leurs parfums. Quoique recluses, elles nous semblaient plus libres que nos femmes d’Occident, plus dédiées à la volupté, et promettaient des plaisirs que le corps révélé au hammam nous donnait l’audace d’imaginer. Nous sentions que l’intensité de ces plaisirs pouvait nourrir des passions violentes. Les étrangers se répétaient des histoires sanglantes de jalousies ayant conduit au meurtre et parfois au massacre. Loin de provoquer une répulsion, ces excès ne faisaient qu’accroître le désir. Plusieurs marchands avaient payé de leur vie l’incapacité où ils avaient été de résister à ces tentations.

Jean Christophe Rufin [1bis]            Le Grand Cœur   Gallimard 2012

Il acquérait ville et chasteaux et faisait édifices non pareils, comme son hostel superbe qui est à Bourges ; ce que l’envie ne pouvoit faillir de courir sur luy, car il y avait bien à mordre… C’estoit un homme d’esprit et d’intelligence, mais trop entreprenant, qui se mettant trop en avant à la maison des princes et grands seigneurs, s’embarquant enfermes, receptes et pretz, donna du nez en terre, ne pouvant suffire à tous, s’obligeant à trop et se rendant odieux à beaucoup.

Jean Chaumeau 1566

Là, j’ai vu encore un hôtel digne d’un grand prince que fit bâtir, avec un soin extrême, l’argentier de notre puissant roi, cet homme aussi grand par l’esprit que riche par ses trésors qui l’égalent au célèbre Crassus, d’illustre renommée ; et, quoiqu’il n’ait pas encore achevé son hôtel, il a déjà dépensé cent mille écus d’or, tant il déploie d’efforts pour se construire une belle demeure, tant il désire que rien ne manque à la splendeur de cette résidence.

cité par Leroux de Lincy et Tisserand Paris et ses historiens 1867

Elle est si belle, décorée de tant d’ornements que dans toute la France, jusques chez le Roy, on pourrait difficilement trouver demeure plus magnifique.

Thomas Basin Histoire de Charles VII

Est-ce de cette époque que date cet état d’esprit qui consiste à mieux considérer l’homme de pouvoir, chargé d’administration, politicien, que l’homme d’action, adonné à un véritable travail de production, assez déterminé pour y engager ses biens et sa responsabilité ? A penser que le tout Etat vaut mieux que la libre activité des individus, à tenir comme suspects ceux qui arrivent par leurs propres moyens au risque de perdre beaucoup en chemin et, au contraire, admirer sans retenue les agents du public, jamais enviés, acceptés comme nécessaires, insoupçonnables et couverts d’honneurs ? Faut-il rappeler que, par tradition, tout au long des siècles, sous nos rois et nos républiques, rares furent les grands ministres, chargés des finances, du contrôle de la fiscalité et de l’économie, ayant fait leurs preuves à la tête d’une affaire privée ; tous, ou presque, n’avaient d’autre savoir faire et expérience que ceux de commis. Jacques Cœur fut sans doute l’un des premiers de ces techniciens d’Etat, homme à tout régenter.

Jacques Heers. Jacques Cœur. Perrin 1997

1452                            Éruption géante sur l’île de Kuwae, 168° E, 12° S,  dans l’archipel de Vanuatu (ex  Nouvelles Hébrides) : un cratère se forme, s’effondre et provoque ainsi un raz de marée. La puissance de cette explosion et de ce raz de marée ravagent toute la région. Le nuage de poussières entrainera une baisse de la température mondiale d’environ un degré. De la Corée à l’Écosse en passant par le Caire, les chroniques enregistreront d’importants désordres climatiques.

29 05 1453                  Le sultan ottoman Mehmet II prend Constantinople, ultime réduit de l’Empire Romain d’Orient. La richesse et la solidité de ses murailles, jusque là les deux atouts maîtres de Constantinople, seront défaillants : les caisses étaient vides et les murailles insuffisamment renforcées pour résister au canon de Mehmet II, à même de projeter des boulets de 400 kilos : il pesait plusieurs dizaines de tonnes, avait été fabriqué à Edirne, par un saxon de Transylvanie, Urban : il fallait 30 paires de bœufs pour le tirer, et pas moins de 200 hommes s’en occupaient ! La brèche faite dans les murailles se nommera Topkapou – la porte du canon -. Les byzantins avaient fermé la Corne d’Or avec leurs navires. Qu’à cela ne tienne, le sultan fera passer les siens par voie de terre, avec l’aide d’ingénieurs italiens, derrière Galata, du Bosphore à la Corne d’Or : [Galata, c’est la pointe sud de la rive nord de la Corne d’Or ; le principal de la ville est en face, rive sud de la Corne d’Or] la ville va subir un double bombardement. Constantin XI meurt au combat. Les Turcs pillent la ville pendant trois jours. Puis Mehmet II entre à cheval dans la ville, – ce qui, en turc, se dit « Istanbul » -, et ce, jusqu’à l’intérieur de la basilique Sainte Sophie. Mais il ne fera pas raser ce qui reste de la capitale. [On peut considérer cette étymologie quelque peu fantaisiste ; il en est une autre qui parle d’Islam-bol – l’Islam abonde – devenu sur le tard, seulement en 1760 sur les monnaies – Istanbul, tandis que sera longtemps conservé Kustantiniyya.] Moins de deux ans plus tard, il entreprenait la construction du Palais de Topkapi, sur la rive sud de la Corne d’Or, à son débouché sur le Bosphore, avec trois Portes monumentales donnant accès, les unes aux parties privées, les autres aux parties publiques. Plus tard, quand Mimar Sinan aura doté le palais de fabuleuses cuisines, les effectifs de celles-ci passeront de 277 en 1527 à 629 quarante ans plus tard : le déclin à venir de l’empire turc n’est peut-être pas à chercher plus loin : sucreries à l’eau de rose, au miel, à la pistache … trop de sucre… obésité garantie… Sainte Sophie devient mosquée. Constantinople était vouée à la Vierge… qu’on ne pouvait rendre responsable de ce désastre : il fallut donc admettre que la faute en revenait aux péchés des habitants, et que c’était là châtiment du ciel. Dans l’imaginaire des grecs, il ne pourra s’agir que d’une parenthèse.

Que dire de la terrible nouvelle qui nous arrive de Constantinople ? […] Qui douterait […] de l’acharnement des Turcs contre les églises de Dieu ? Je m’afflige à la pensée que l’Église Sainte Sophie, célèbre dans le monde entier, soit détruite ou profanée, que les nombreuses et magnifiques basiliques dédiées aux saints, véritables œuvres d’art, aient subi la destruction ou les souillures de Mahomet. Que dire aussi des livres, qui s’y trouvaient en grand nombre et inconnus encore de nous les Latins ? C’est une deuxième mort pour Homère, un second trépas pour Platon.

Eneas Silvius Piccolomini, futur pape Pie II.                 Lettre au pape Nicolas V.

Suivant une tradition bien établie les Turcs mettent la ville à sac trois jours durant. Quartier après quartier, rue après rue, ils tuent femmes et enfants, détruisent impitoyablement les icônes, les églises, les manuscrits. Dans le palais Impérial des Blachernes, ils exterminent la garnison vénitienne et mettent lez feu à tout ce qu’ils peuvent. Ils éliminent les livres qu’ils trouvent, non sans en arracher auparavant les couvertures ornées de pierres précieuses. On a des preuves de saccage dans les églises Sainte Sophie, Saint Jean de Patras, Saint Sauveur in Chôra et Sainte Théodosie, ainsi que dans la triple église du Pantocrator. De nombreux centres religieux sont transformés en mosquées.

D’après Edward Gibbon, 120 000 manuscrits non-conformes à la foi de Mahomet sont empilés, et, au terme de ce violent épisode, flottent sur la mer avant d’y être engloutis. Dans une citation conservée par Migne dans sa Patrologie latine, Constantin Lascaris affirme que les Turcs ont détruit l’exemplaire d’une copie complète de l’Histoire Universelle de Diodore de Sicile. Quoi qu’il en soit, la plus grande partie des livres furent anéantis.

Fernando Báez       Histoire universelle de la destruction des livres Fayard 2008.

L’occident chrétien va attendre plus de 2 siècles – le second siège de Vienne en 1683 – pour barrer la route à la puissance ottomane. Les derniers lettrés grecs fuient en Italie et apportent à la Renaissance la culture grecque en direct.

Tout va changer autour de nous ; l’esprit humain, engourdi depuis tant de siècles, va se réveiller, reparaître avec toutes ses grâces, toute la fraicheur de la jeunesse, et prendre un vol plus hardi : le génie de l’ancienne Grèce ainsi que de l’ancienne Rome, échappé de Constantinople, va se faire jour à travers les débris, et mettre en mouvement l’imagination des peuples de l’Europe entière.

[…]     Lorsque l’empire s’éteint, la valeur romaine se ranime dans le cœur d’un petit nombre de sujets qui secondèrent Dragosès, et partagèrent son généreux désespoir : quoique réduits à 7 000 combattants, dont 3 000 étrangers, les Grecs se défendirent comme des lions. Le Bosphore couvert de vaisseaux turcs, 250 000 ennemis devant les murs de sa capitale, le bruit de la grosse artillerie des infidèles qui, nuit et jour, tonnait contre les remparts de Constantinople, avec un épouvantable fracas, la longue et forte chaine qui fermoit l’entrée du port aux vaisseaux vénitiens et génois, rien ne put intimider ces intrépides défenseurs ; jusqu’au dernier moment, ils se souvinrent qu’ils étaient Romains. Leur vaillant empereur, prévoyant qu’il serait écrasé, communia dans Sainte Sophie, demanda pardon à tous ceux qu’il aurait pu offenser, et, fortifié des secours célestes, se porta aussitôt contre les Turcs ; les voyant maîtres de la porte romaine, il crie à ses soldats épouvantés : Lâches, si vous ne voulez pas me conserver ma couronne, arrachez-moi la vie ; épargnez vous l’horreur de voir votre empereur entre les mains des infidèles. Il dit, se précipite, l’épée à la main, au milieu des bataillons ennemis, et périt dans la mêlée.

Quelle mort que celle de Constantin-Dragosès qui, sourd à toutes les flatteuses propositions de Mahomet II, périt, à la tête d’une poignée de ses braves sujets, et s’ensevelit sous les ruines d’un empire qu’il ne pouvait plus conserver ! Mort éternellement mémorable ! mort trop peu célébrée par les poëtes, ainsi que par les historiens ! mort dont le récit fait couler les larmes de l’attendrissement et de l’admiration ! Oui, encore une fois,  la postérité est aveugne et injuste ; elle ferme les yeux sur l’héroïsme le plus touchant, pour les ouvrir sur de barbares exploits. Cependant Dragosès est le seul souverain des quatre grands empires, qui succombe avec gloire, et dont le trépas doit exciter nos regrets. Le marbre et la toile n’offrent jamais les traits de ce pieux héros, bien supérieur aux Cursius, aux Decius, si connus, si célébrés dans nos écoles. Il est facile de la voir, l’immortalité est sujette  à des caprices aussi bizarres que l’homme lui-même. Un chef de brigans, un fratricide, le premier des Romains, est immortel ; le dernier et le plus vertueux de tous, est presque ignoré. Les peuples ne méritent réellement pas d’avoir d’aussi grands hommes, et d’un héroïsme aussi pur, aussi vertueux. La postérité, ingrate et légère dans ses jugements, ainsi que dans le choix de ses héros, apprend ce qu’elle devrait oublier, elle oublie ce qui devrait vivre éternellement dans la mémoire des hommes.

[…]                      La vieillesse de l’empire d’Orient avoit été longue et vigoureuse ; s’il subsista l’espace de onze cent cinquante-quatre ans, sous quatre-vingt-deux empereurs, à compter de la mort de Théodose-le-Grand , jusqu’en 1453, c’est que les parties à l’extrémité de l’Asie furent longtemps intactes et saines ; l’esprit belliqueux des Romains fut entretenu par les attaques continuelles des Perses ; toute la frontière, du côté de la Mésopotamie, offrit toujours le plus formidable aspect, jusqu’à l’époque de l’invasion de la Syrie par Abul-Obeïdah et Caled, généraux musulmans. Les Perses et les Romains, ennemis irréconciliables, depuis la défaite de Crassus, différoient entièrement de mœurs et de religion ; et leur antipathie, les cruelles représailles exercées par les deux nations, ne leur laissèrent guères le temps de s’amollir dans les douceurs du repos. L’Asie fournit une pépinière de bons soldats, et rassura le petit point de l’Europe orientale où les Romains luttoient si péniblement contre une foule de peuples barbares. L’Asie seule, jusqu’à la fin du règne d’Héraclius, jouit, dans un grand nombre de provinces, de tous les avantages que garantit la victoire ; l’empire romain d’Europe n’en jouit presque jamais. Lorsque, sous Justinien, les armées triomphoient des Perses, lorsqu’elles arrachoient l’Afrique aux Vandales, et l’Italie aux Goths, les Avares, les Bulgares, les Esclavons pilloient, incendioient, dévastoient les provinces voisines de Constantinople. L’empire, sur les confins de l’Europe, se bornoit souvent à l’enceinte de la capitale que son heureuse position sur le Bosphore, aussi bien que l’ignorance de ces barbares, préservoient du danger.

En Asie, au contraire, les liens de la subordination furent moins relâchés, il y régnoit plus de vigueur et de patriotisme. Lorsque les Musulmans eurent enlevé la Syrie aux Romains, rien n’étoit perdu, si les empereurs eussent voulu seconder l’ardeur guerrière des Maronites qui vivoient retranchés dans les montagnes de la Phénicie. Ces braves gens, quoique abandonnés à eux-mêmes, repoussèrent constamment les efforts des infidèles : ils auroient repris infailliblement la Syrie, et peut-être anéanti la puissance des Arabes, si Justinien II ne les eût punis de leurs victoires, en dispersant douze mille de ces montagnards, et s’il n’eût renversé lui-même la seule barrière capable d’arrêter les Musulmans.

La populace de Constantinople se montra aussi redoutable pour les empereurs que tous ces ennemis ; elle n’aimoit que les jeux du cirque : transportée d’un enthousiasme meurtrier pour des cochers, plus d’une fois, dans une aveugle fureur, elle se précipita sur la garde impériale, égorgea les hommes de la faction qu’elle détestoit, et mettant le feu dans les divers quartiers de la ville, n’en fit qu’un immense bûcher : des querelles de religion remplirent de sang le palais, la capitale, Alexandrie, Antioche et tout l’empire. Nestor fut un des premiers auteurs de ces troubles ; ensuite vinrent les Eutycbiens, puis les Monothélites et les Iconoclastes ; les souverains souffloient un feu que l’Église s’efforçoit d’éteindre.

Après de grandes catastrophes, des élans d’audace sauvèrent Constantinople ; l’effrayante énergie de Zimiscès raffermit l’empire, et des éclairs de prospérité éblouirent les nations ennemies qui attendoient en silence la chute de cet empire. Il semble remonter à la hauteur du génie des illustres souverains, Nicéphore – Phocas, Basile, Alexis et Jean-Comnène, etc ; mais il redescend sous d’indignes successeurs, pour se relever de nouveau et redescendre. Le génie des Grecs s’agrandit ou se resserre en même temps que celui des empereurs ; à chaque instant c’est une grandeur qui se choque et qui se repousse. Dans aucun pays la fortune ne se signala davantage par la bizarrerie de ses jeux ; des mendians mêmes s’assirent sur le trône du grand Constantin : tels furent Justin Ier, Léon III Pisaurieu, Basile le macédonien, Michel Calaphate, etc.

L’histoire du bas-empire, il faut l’avouer, ne présente le plus souvent qu’une affreuse nomenclature d’empoisonneurs, d’assassins, de parricides, de monstres tremblans sous le poids de leur propre grandeur, qui ne respectent ni les loix divines, ni les loix humaines, et qui, presque tous, finissent par avoir la tête tranchée ou les yeux crevés.

La prise de Constantinople affermit la puissance des Ottomans, et fit concevoir à Mahomet II de nouveaux projets d’agrandissement.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

A son avènement, le sultan Mohammed II est âgé de vingt-deux ans. Il prépare aussitôt le siège de Constantinople. Celui-ci dura plus d’un mois et Mohammed utilisa au maximum la puissance de l’artillerie. C’était la première fois qu’on s’en servait en grande masse, et les énormes bombardes arrosaient la ville de gigantesques boulets de pierre. Constantinople fut enlevée d’assaut et devint immédiatement la capitale de l’empire ottoman.

Cette histoire du monde musulman, depuis Mahomet, se termine au milieu du XV° siècle sur des promesses qui seront tenues. L’Islam se trouve à son apogée politique, dominant dans le bassin de la Méditerranée et sur une partie de l’Europe. L’univers islamique a revêtu des aspects bien divers depuis l’empire arabe de Damas, qui eut le mérite d’organiser les territoires conquis et de créer un État. Le mouvement abbasside, né en pleine Perse, fut un essai de légitimisme à la mode iranienne.

Aux confins du royaume, on achète des esclaves turcs, qui deviennent l’élément capital, puis exclusif de l’armée califienne. Au moment du morcellement de l’empire, avec une grande coupure entre Orient et Occident, et la naissance toujours renouvelée de petites principautés, les gouvernements restent en grande majorité sunnites. Au cours des X° et XI° siècles, le sunnisme est contesté par la domination fatimide, établie en Égypte, il risque même de sombrer et, en fin de compte, est sauvé par les Turcs Seldjoukides. L’Islam, régénéré, chasse les Croisés et résiste aux invasions mongoles, et c’est l’apothéose du XIV° siècle. Enfin, l’ascension de la puissance ottomane vient compenser la conquête chrétienne de l’Espagne.

Gaston Wiet, de l’Institut.                    L’Islam 1986

Le fils de Mircea, Vladislav, régnait en Valachie lorsqu’au mois d’août 1453 on y vit apparaître les premiers fugitifs de la grande catastrophe byzantine ; c’était l’évêque Samuel entouré de ses prêtres et d’une poignée de malheureux échappés à l’atroce massacre légal de trois jours qui dépeupla Constantinople ; les pieds alourdis d’une chaîne, emblème de leur triste situation, ils s’en allaient en mendiant pour ramasser la somme nécessaire au rachat de leur famille et annonçaient avec effroi une ruée prochaine des Turcs contre la Roumanie et la Hongrie.

Cependant Byzance, qu’ils croyaient morte, était en train de renaître. Mahomet II qui l’avait traitée si cruellement l’aimait et s’en montrait fier ; ce Barbare cultivé y était jadis venu plusieurs fois en hôte. Il repeupla la ville dévastée et y installa non seulement des Turcs, mais plus de trente mille familles chrétiennes venues de tous les points de l’Empire, leur donnant des maisons, à chacun d’après son rang. Constantinople compta quarante mille maisons de chrétiens, dix mille de juifs, soixante mille de Turcs, sans parler des dix mille maisons grecques de la banlieue. Les Arméniens, grands joailliers, avaient leur quartier au Stoudion, leur église, Saint-Georges, et un évêque à qui le protocole accordait le premier rang, immédiatement après le patriarche œcuménique. Les juifs, logés près du Bosphore, faisaient du commerce, se distinguant aussi par la pratique de la médecine et de l’astrologie ; une juive, Esther Kyra, amie et confidente de deux sultanes, devint Douanière de l’Empire; accusée de faire de la fausse monnaie, elle fut mise à mort par les spahis ; son peuple se ressentit de cette disgrâce, car il lui fut enjoint de renoncer à son luxe et de ne plus porter que le bonnet rouge. Cela n’empêcha pas le Grand Juif don Joseph Nazi (drôle de nom pour un juif) d’obtenir en ferme tous les vins des îles (dont le monopole de vin de Crète pour la Moldavie) et de vivre dans sa seigneurie de Naxos entouré du plus grand apparat, servi par des laquais venus d’Espagne, gardé par des janissaires, envoyant des gens au supplice d’un mouvement de son menton que prolongeait une petite barbe noire et pointue hors du caftan de satin bordé d’hermine.

Les Italiens de Constantinople, ces futurs Levantins, n’étaient pas moins bien traités ; Mahomet II leur laissait leur autonomie, leurs églises à Péra, que fréquentait aussi la colonie occidentale, peintres français, horlogers et armuriers allemands ; ils pouvaient accéder aux honneurs, comme ce bâtard de doge, cet Aloisi Gritti qui vivait avec les Turcs en turc, et en chrétien avec les chrétiens. Sa suite se composait de mille personnes, de six cents chevaux, et cinq cents esclaves servaient dans son sérail ; il avait pris à ferme les douanes de Gallipoli et d’Angora qui lui rapportaient cent mille ducats par an et coiffant sa tête folle d’un bonnet à la hongroise, rêvait du trône de Hongrie

Mais qu’était la puissance de ces raïas auprès de celle qui devait échoir aux maîtres dépossédés de Constantinople, aux Grecs du Bas-Empire ! C’est en eux que vivra pendant près de quatre siècles l’immuable pérennité byzantine, ce type de civilisation formé de l’intellectualité hellénique, du droit romain, de la religion orthodoxe et de l’art byzantin. […]

Incapables de rien inventer, pas même le nom de leur capitale, car [Stamboul n’est que le Eis tin polin (en ville) des Grecs, les Turcs du moins eurent le mérite de ne pas chercher à dénationaliser ou à déchristianiser les vaincus. Mahomet II releva le Patriarcat œcuménique, ce Vatican des orthodoxes. Il nomma même patriarche le savant moine Gennadios, l’installa à la Panmakaristos, lui permit de traverser la ville à cheval, en habit de cérémonie, avec le haut bonnet rond de pope et le grand voile ; l’aigle bicéphale de Byzance s’éployait librement sur l’humble robe de bure noire du Patriarche qui allait par les rues accompagné de janissaires et prodiguant ses bénédictions ; on lui rendait les honneurs comme à un dignitaire de la Porte et ses sentences étaient exécutées par les cadis. Mahomet II mettait pied à terre devant la Panmakaristos et y discutait théologie ; toute offense aux chrétiens était punie. Un siècle après la conquête, Constantinople regorgeait encore de couvents, l’on pouvait voir à Sainte-Sophie l’image du Pantocrator ; les Turcs respectaient le mont Athos et le Sinaï, citadelles escarpées de la foi. Hélas, cette tolérance avait son revers ; le patriarcat devait payer au sultan un tribut qui ne cessait de grossir d’année en année à une cadence impressionnante. Là comme partout régnait le funeste système oriental qui commence en Turquie avec le bakchich et finit en Chine avec le squeeze. Tout était prétexte à pressurer les raïas qui, par leurs rivalités incessantes, ne donnaient que trop d’occasions à la Porte de se faire payer son arbitrage. Les concurrents se traînaient les uns les autres devant le Divan, s’accusant réciproquement de trahison contre l’État, de complicité avec le pape ou avec l’Empire, cependant qu’au-dehors la foule hurlante réclamait tel ou tel patriarche. Le Grand Turc décidait, et sa décision coûtait cher. De plus en plus obéré, le patriarcat s’efforçait de trouver des subsides ; les évêques, l’œcuménique lui-même voyageaient dans toute la chrétienté orthodoxe en quête d’aumône. Déjà au-dessus d’eux se levaient les gens de Galata, les chefs de la nation, les descendants des grandes familles byzantines.

Les sultans ne pouvaient se passer des Grecs ; sans eux, comment eussent-ils fait pour organiser et administrer leur empire ? Les Turcs n’étaient aptes qu’à la guerre ; la guerre, c’est la vie des Turcs, disaient les Vénitiens, la paix, c’est leur mort ; aussi est-ce avec des cadres byzantins, un personnel byzantin, des méthodes byzantines que la Porte gouverna ses provinces. Des Grecs renégats, – peu nombreux il est vrai car les apostasies étaient rares – devenaient beys, pachas, grands vizirs même, comme le Grec Younous ; Mézed pacha était un Paléologue ainsi que son cousin, le commandant de l’armée turque devant Rhodes. Mahomet II s’entourait de fils de bonnes familles chrétiennes et Bajazet II honorait Emmanuel Paléologue despote de la Grèce, au point de lui accorder le droit, interdit à tout autre seigneur de Turquie, de s’asseoir au sérail dans une loggia de marbre fin.

Entourés d’une population aisée enrichie par les commandes du sultan, ces chefs grecs étalaient un luxe qui éblouissait les voyageurs ; l’impératrice d’Allemagne elle-même, avouaient ceux-ci, ne pourrait rivaliser d’élégance avec ces femmes qui assistaient aux banquets pour être vues plutôt que pour manger chaussées d’or, coiffées de longs fils d’or, couvertes de pierreries. Le plus représentatif de ces archontes fut Michel Cantacuzène, dit Chaïtanoglou, ou fils de Satan ; il était grand douanier, fermier des salines et des pêcheries de l’Empire ; il pouvait mettre plus de cinquante galères à la disposition du sultan et lui livrait pour soixante mille écus par an de fourrures splendides apportées de Russie par ses agents ; fier de ses ancêtres impériaux dont il avait fait graver sur son sceau l’aigle bicéphale, il avait fondé dans son château, à Anchiale, une bibliothèque précieuse contenant tous les chroniqueurs byzantins. Sous son impulsion un mouvement s’esquissait qui, s’il eût réussi, eût réuni en une seule toutes les Églises orthodoxes, du Caire à Moscou, de Venise à Iassy, d’Ancône en Crète et refait, dans l’ordre spirituel, la Byzance de Justinien. Chaïtanoglou, ce dieu des Grecs, cette colonne des Romains, disposait à son gré non seulement du patriarcat et des évêchés, mais encore, disait-on, des places de grand vizir et des trônes d’hospodars. Mais cette puissance était fragile : une simple dénonciation causa sa fin ; accusé d’avoir désiré la couronne impériale, il fut arrêté et pendu en présence de sa famille, à la porte de son palais au bord de la mer Noire, et ses robes de brocart aux boutons de rubis, ses chemises de soie rouge, ses zibelines, ses chevaux admirables furent vendus en hâte, à la criée, à un prix si bas qu’il en demeura proverbial : Tu l’as acheté aux enchères de Chaïtanoglou. Cette chute atteignait toute la grécité, mais l’idée byzantine ne pouvait périr. Ces Grecs la transportaient partout avec eux comme une semence prête à germer : elle alla fleurir dans les principautés danubiennes.

Paul Morand               Bucarest         1935

Et puis, au fil des ans, le business entre Venise, ses rivales et l’empire turc reprendra ses droits :

  • Une petite année plus tard, Venise signera un traité avec Mehmed qui lui octroyait des privilèges de préférence commerciale. Notre intention est de vivre en paix et amitié avec l’empereur turc, disait le doge de Venise
  • En 1461, Sigismond Malatesta, le redoutable seigneur de Rimini, enverra à Istanbul son artiste de cour Matteo de’Pasti pour peindre et sculpter le sultan, en vue d’une alliance contre Venise.
  • En 1479, le doge de Venise loua Gentile Bellini à Mehmed : une fois peint son portrait [aujourd’hui à la National Gallery de Londres] Bellini repartira à Venise chargé de cadeaux.

Dans la bibliothèque de Mehmed, au palais de Topkapi, on trouvait la Géographie de Ptolémée, le Canon d’Avicenne, la Somme contre les Gentils, de Thomas d’Aquin, l’Iliade d’Homère etc…

En 1453, la chute de Constantinople avait provoqué un choc psychologique en Occident. Aeneas Sylvius Piccolomini, le futur Pie II, pouvait dire mélancoliquement : Dans le passé nous avons été blessés en Asie et en Afrique, c’est-à-dire dans des pays étrangers. Mais, maintenant, nous sommes frappés en Europe, dans notre patrie, chez nous. Objectera-t-on que déjà, autrefois, les Turcs passèrent d’Asie en Grèce, les Mongols eux-mêmes s’établirent en Europe et les Arabes occupèrent une partie de l’Espagne après avoir franchi le détroit de Gibraltar. Mais jamais nous n’avions perdu une ville ou une place comparable à Constantinople.

C’est un futur pape qui parle ainsi. En réalité, dans l’Europe chrétienne, tout le monde a-t-il eu peur des Turcs ? F. Braudel a fait ressortir combien la conquête ottomane dans les Balkans avait été facilitée par une sorte de révolution sociale : Une société seigneuriale, dure aux paysans, a été surprise par le choc et s’est écroulée d’elle-même. De violents troubles agraires avaient parfois précédé l’arrivée des envahisseurs. Au début du moins, leur régime fut moins lourd que celui qui l’avait précédé, les nouveaux seigneurs – les spahis – exigeant plus de redevances en argent que de corvées. C’est plus tard, avec le temps, que la situation paysanne redeviendra dure. Mais au XV° siècle et au début du XVI°, de nombreux paysans émigrèrent vers les territoires contrôlés par les Turcs dans les Balkans. Ils y trouvaient apparemment des conditions de vie moins pénibles que dans les régions chrétiennes qu’ils abandonnaient. En outre, dans l’espace chrétien conquis par les Turcs, le gouvernement ottoman finit par créer des cadres où les peuples de la péninsule [balkanique] prirent place, un à un pour collaborer avec le vainqueur et, ici ou là, curieusement ranimer les fastes de l’Empire byzantin. Dès lors, comment éviter des conversions à l’islam ? Sur 48 grands vizirs, de 1453 à 1623, 33 au moins furent des renégats. Dans l’est asiatique de l’empire, les fonctionnaires furent de plus en plus des reniés progressivement introduits dans la classe ottomane dominante. C’est par milliers que les chrétiens – prisonniers ou déserteurs – renièrent leur foi pour passer à l’Islam. Certains, à la fin du XVI° siècle et au début du XVII°, défrayèrent la chronique : Occhiali, pêcheur calabrais, devenu roi d’Alger sous le nom d’Euldj Ali ; Cicala, renié silicien, capturé enfant sur le navire de son père, corsaire chrétien, et qui fut amiral, puis ministre de la Guerre du sultan. Mais à côté de ces cas illustres, combien de faits plus obscurs mais significatifs, épars dans les chroniques du temps : épidémies de désertion dans les garnisons espagnoles des présides d’Afrique du Nord, nombre important des renégats portugais à Ormuz et au départ de Goa, fuite de chrétiens siciliens en direction des côtes barbaresques, expédition marocaine de 1591 vers Tombouctou conduite par des reniés espagnols. Jusqu’aux religieux qui sont pris parfois par le vertige de la conversion à l’islam puisque, en 1630, on conseillera au père Joseph de rappeler les capucins disséminés dans le Levant de peur qu’ils ne se fassent turcs. Enfin, les techniciens chrétiens ont aidé à la modernisation (partielle) de l’armée turque. Un Français assurait en 1573, en exagérant toutefois et en oubliant le rôle des Juifs : Les Turcs ont, par les renégats, acquis toutes les supériorités chrétiennes.

Ainsi de Corse, de Sardaigne, de Sicile, de Calabre, de Gênes, de Venise, d’Espagne, de tous les points du monde méditerranéen, des renégats sont allés à l’islam. Dans l’autre sens, rien d’analogue. Inconsciemment peut-être, le Turc ouvre ses portes et le chrétien ferme les siennes. L’intolérance chrétienne, fille du nombre, n’appelle pas les hommes : elle les repousse … Tout part vers l’islam où il y a place et profits.

Jean Delumeau La peur en Occident            Arthème Fayard    1978

1453                            Le dauphin Louis crée le parlement de Grenoble et l’université de Valence. Depuis 1335 existait un conseil delphinal organisé par Humbert II. Il a renvoyé Raoul de Goncourt, l’homme de confiance de son père. Contre la volonté de son père, il épouse Charlotte de Savoie. C’en est trop : en 1456 Charles VII lève des troupes contre lui : Louis s’enfuit et se réfugie chez Philippe le Bon, duc de Bourgogne, qui l’accueille à bras ouverts. Charles VII rit jaune mais voit loin et juste : Mon cousin de Bourgogne nourrit le renard qui lui mangera ses poules.

De 1450 à la fin du XVI° siècle, on assiste à une phase de réchauffement climatique qui va favoriser certains travaux de voirie en altitude : les grands essartements du Moyen Age n’y seraient pas étrangers, l’abattage des bois se traduisant par une diminution de l’humidité, et donc, une augmentation de la température. On estime que le pourcentage de la forêt par rapport à la surface du pays est passé de 35 à 25 %. Fernand Braudel parle d’une diminution de moitié de la surface forestière : les 26 millions d’hectares de l’an Mille seraient devenus 13 millions.

Tu deviendras campagne et, en lieu de tes bois, […]
 Tu sentiras le soc, le coutre et la charrue ;
Tu perdras ton silence et, haletant d’effroi
Ni Satyres ni Pans ne viendront plus chez toi.
Adieu, vieille forêt, le jouet de Zéphyrs, […]
Adieu vieille forêt, adieu têtes sacrées […].
Adieu, chêne, couronne aux vaillants citoyens,
Arbres de Jupiter, germes Dodonéens,
Qui premiers aux humains donna à repaître !
Peuples vraiment ingrats, qui n’ont su reconnaître
Les biens reçus de vous, peuples vraiment grossiers
De massacrer ainsi nos pères nourriciers !

Pierre Ronsard Contre les bûcherons de la forêt de Gastine. Élégies XXIV


[1] A cette époque, l’argentier n’était pas un équivalent de notre ministre des finances, mais plus modestement l’économe de la maison du Roi. Il est vrai cependant que la maison du Roi se confondant en quelque sorte avec la totalité du pays, les deux fonctions pouvaient avoir une tendance fusionnelle, ce qu’avait compris très rapidement Jacques Cœur.

[1bis] Jean Christophe Rufin a crée un Jacques Cœur quelque peu surréaliste, devenu plus riche que le roi sans y avoir pris garde en quelque sorte, presque par erreur, car s’il avait le goût de l’échange, celui d’ouvrir les fenêtres pour laisser entrer les vents lointains, il n’aurait pas vraiment eu le goût de l’argent… Ben voyons ! Mon château de Blois ? mais c’est ma femme qui n’a eu de cesse de me le demander. Ma fortune ? mais ce sont mes associés – choisis avec soin par moi-même il est vrai, qui l’ont construite. La vengeance du roi ? Simple jalousie d’un souverain pour un sujet devenu plus riche que lui. Livre au demeurant  magnifiquement écrit, qui a pris soin d’éviter les vieilles rengaines : empoisonnement d’Agnès Sorel, initiation de Jacques en Orient… un régal.

[2] Initié… aux secrets de l’ésotérisme, qui donnent connaissance du fonctionnement réel de notre monde. Au-dessus des portes de ses palais de Montpellier comme de Bourges figurent des blasons où abondent les symboles franc-maçons, les symboles d’initiés.


Par l.peltier dans (3 : 1163 à 1522) le 27 novembre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

1455                            Le sel, qui est à l’origine du salaire, lorsque les légionnaires romains étaient payés en sel, garde de par le monde son caractère bien particulier, ainsi que le rapportent à 50 ans d’intervalle deux chroniqueurs portugais, de leurs voyages en Afrique Noire et Saharienne :

Les rois donnent plus d’or en échange du sel que de toute autre marchandise. Ils le consomment eux-mêmes, comme leur bétail et prétendent que, sans le sel, ni eux, ni leurs troupeaux, ne pourraient ni subsister, ni prospérer […] D’ailleurs, il y a plusieurs de leurs maladies internes ou celles de leur bétail[3] qu’ils guérissent en mangeant du sel.

Valentin Fernandes      Description de la côte d’Afrique de Ceuta au Sénégal. 1506-1507

Dans ces lieux, la chaleur est telle qu’à certains moments de l’année le sang se putréfie, de sorte que [si les animaux] n’avaient le sel comme médecine, ils mourraient.

Alvize Ca’ Da Mosto Voyage en Afrique Noire d’Alvize Ca’ Da Mosto

Le même homme, étant parmi les premiers explorateurs d’occident, arrivait dans ces territoires avec des yeux neufs, même si l’esclavage était déjà au cœur des relations :

Je passai le dit fleuve de Sénégal avec ma caravelle, et je parvins en naviguant au pays de Bodumel [l’actuel Sénégal, le fleuve ayant son embouchure à St Louis, au nord du pays]. Ce nom est le nom du seigneur et n’est pas vraiment son nom, et l’appeler terre de Bodumel, c’est comme dire pays de tel seigneur ou comte.

Je m’arrêtai à ce lieu avec ma caravelle pour prendre contact avec ce seigneur. Pour cela, j’avais eu information par d’autres Portugais, qui avaient eu affaire avec lui, qu’il était une personne de bien et seigneur auquel on peut se fier, il payait réellement ce qu’il prenait, et comme j’avais apporté avec moi quelques chevaux d’Espagne et d’autres choses nécessaires qui sont très demandées dans le pays des Noirs, je décidai d’essayer mon fait avec ce seigneur.[…] et brièvement le susdit seigneur comprit la chose, chevaucha et vint au rivage avec environ 13 chevaux et 150 piétons, et m’envoya dire de lui faire plaisir de descendre à terre et d’aller le voir, qu’il me ferait honneur et prix. Donc, connaissant sa bonne renommée, j’y allai ; et il me fit grande fête ; et après beaucoup de paroles, je lui donnai mes chevaux et tout ce qu’il voulut, et me fiai à lui. Et il me pria d’aller chez lui, dans ses terres, qui étaient à environ 25 milles du rivage, et que là il me payerait ce dont il était débiteur ; il fallait vraiment que j’attende quelques jours, car pour ce qu’il avait reçu de moi, des chevaux et des choses, il m’avait promis cent esclaves. Moi je lui donnai mes chevaux avec leurs équipements et d’autres choses, le tout me coûta une somme supérieure à 300 ducats : je décidai donc d’aller avec lui.

[…] Les Noirs acourayaient tous pour me veoyr, comme une grande merveille, leur semblant grand-chose la veüe d’un chrétien dont ils n’avoyent qu’ouy parler. Et ne s’étonnoyent moins de ma blancheur que de mes habits à l’espagnole, une jupe de damas noir avec un petit manteau pardessus. Si que les uns me manioyent les mains et les bras qu’ils frotoyent, ayant mis leur salive pardessus pour veoyr si la blancheur procédoyt de fard ou teinture ou bien si c’étoyt chair.

[…] Ils [les commerçants arabes] vont chez les Noirs, mais aussi dans nos terres de Barbarie. Ils sont nombreux et ont quantité de chameaux qui leurs servent à transporter du cuivre de Barbarie, de l’argent et d’autres marchandises à Tombouctou et au pays des Noirs. […] Et ils en rapportent de l’or et de la malaguette [poivre de Guinée, nommé encore graines de paradis]

Alvize Ca’ Da Mosto Relation des voyages à la côte occidentale d’Afrique. 1455-1457

1456                            Les Turcs occupent Athènes ; en 1460 ce sera la Morée, la Bosnie en 1462-1466, l’Herzégovine en 1481. Mais ils sont tenus en échec devant Belgrade, par Jean Hunyadi, régent de Hongrie, qui met en déroute Mehmet II devant Belgrade assiégée : la plus grande parmi ses nombreuses réussites, et la dernière, car il succomba à ses blessures :

Hunyadi est le personnage le plus vénéré de l’histoire hongroise ; les Roumains le revendiquent à juste titre comme un des leurs ; il fut le plus grand champion, au quinzième siècle, de toute la chrétienté. Il était entré tout jeune au service du roi Sigismond de Hongrie (le fils du roi aveugle de Bohême tué à Crécy ; ultérieurement empe­reur du Saint Empire), et l’on prétendait parfois qu’il en était le fils naturel. Il remporta de brillantes victoires, gouverna la Transylvanie à une période difficile, avant d’administrer l’ensemble du royaume. Grâce à sa campagne dans les Balkans, il brisa le pouvoir du sultan en Herzégovine, Bosnie, Serbie, Bulgarie et Albanie ; et sa plus grande réussite consista à mettre en déroute, sous Belgrade assiégée, l’armée de Mehmet II, trois ans après que ce sultan conquérant eut pris Constanti­nople. Cette délivrance, le triomphe remporté sur l’invincible Mehmet, étaient journellement célébrés par des carillons, à midi, dans tout le monde catholique. Ils continuent de l’être en Hongrie. Cette victoire donnait un répit supplémentaire au royaume, jusqu’à la bataille de Mohacs, soixante-dix ans plus tard. Connu dans toute l’Europe sous le nom de Chevalier Blanc, ce ne fut pas seulement un grand chef militaire et un homme d’État, mais un roc de dignité morale, dans un royaume et à une époque abondant en conspirations.

Né au temps des Plantagenêts, c’est un contempo­rain de Jeanne d’Arc et de la guerre des Deux Roses. (C’est seulement grâce à ce genre de rapprochements, et parfois en m’aidant aussi des costumes, que je suis en mesure d’arrimer ces personnages historiques dans leur période ; je me permets donc de les glisser ici et là dans ces pages, dans l’hypothèse où mon lecteur me ressemblerait.) Les enjolivements architecturaux sur la façade du château étaient peut-être dus à son célèbre fils, qui l’agrandit. Mathias, quoique un peu différemment, fut aussi remarquable que son père. On lui donne généralement le nom de Mathias Cor­vin, d’après le corbeau figurant sur son bouclier ; il prit part aux campagnes de son père dès l’âge de douze ans ; par la suite, il fut élu au trône de Hongrie par quarante mille nobles intrépides, réunis sur le Danube gelé, et devint l’un de leurs plus grands rois. De nou­velles victoires sur les Turcs vinrent poursuivre l’œuvre paternelle dans les Balkans ; il éparpilla les armées des Polonais et de l’empereur, et affronta les hussites ; les catholiques tchèques l’élirent roi de Bohême. Il inves­tit Breslau, occupa Ancône, reprit Otrante aux Turcs, et sa soumission d’une moitié de l’Autriche fut par­achevée par une entrée triomphale à Vienne. Il n’eut pas que des talents martiaux, mais aussi d’homme d’État, de législateur, d’orateur, et même d’érudit singulièrement averti qui avait coutume de passer la moitié de la nuit à lire. S’il faut en croire un historien anglais, c’est indiscutablement le plus grand homme de son temps, et l’un des plus grands souverains de tous les temps. Profondément cultivé, polyglotte, humaniste passionné, il fonda la fabuleuse bibliothèque Corvine et construisit de nombreux palais – ­un splendide prince de la Renaissance, en fait ; mais à la différence de plusieurs d’entre eux (continue notre historien) bien qu’il ait fait l’expérience de l’ingratitude et de la traîtrise, il ne se rendit jamais coupable d’une seule action cruelle ou dictée par l’esprit de revanche.

Patrick Leigh Fermor Entre fleuve et forêt. Payot 1992.

Si Hunyadi père et fils sont aussi populaires en Hongrie, c’est aussi parce qu’ils sont les seuls, en 6 siècles de succession de souverains à la tête de la Hongrie, à être Hongrois. Tous les autres avant comme après eux, venaient qui de la France, qui de l’Autriche, qui de la Pologne. Les Hunyadi étaient nés à Kolozsvár en Transylvanie, à l’est de Budapest.

Fra Filippo Lippi, né à Florence, carme depuis l’âge de 15 ans, grand peintre de la première renaissance italienne, est nommé à 50 ans chapelain du couvent Sainte Marguerite à Prato. Il y remarque la beauté de la nonne Lucrezia Buti, la séduit et, quand elle se révèle être enceinte, part avec elle sous d’autres cieux. Il est le maître de Botticelli, qui le deviendra de son fils, Filippino Lippi. Le modèle de la Vierge à l’enfant et deux anges, aux Offices de Florence, n’est autre que Lucrezia Buti, et l’enfant Jésus, Filippino.

7 09 1457                   Georges Castriota, dit Skanderberg, d’une famille qui domine le nord de l’Albanie, a lui aussi été élevé à la cour de Murad II en étant otage. Il s’est même converti à l’islam, mais il profite des guerres entre Turcs et Polonais pour regagner son pays, y organiser la résistance et infliger une défaite aux Turcs à Abulene, acquérant ainsi une stature européenne. Il mourra 11 ans plus tard.

1459                           Les Turcs consolident leur pénétration dans les Balkans avec la victoire de Sméredevo, à l’est de Belgrade, sur la route des Portes de Fer : on est à la confluence de la Morava et du Danube : le chemin pour la Hongrie est libre.

vers 1460                   Venant probablement de Mandchourie, le sarrasin est introduit en Normandie, puis en Bretagne.

Un agent des Médicis achète en Macédoine un manuscrit grec contenant 14 des 15 traités qui composent les écrits hermétiques. Marsile Ficin, brillant intellectuel de l’époque, lui aussi au service des Médicis, traduit tout cela. L’hermétisme d’Hermès Trismégiste est une gnose à mi-parcours entre religion et magie, dont l’inspiration puisait sa source chez Moïse – pas moins – inspiré par Thot dieu égyptien du calcul et du savoir, dont l’équivalent grec était Hermès, qualifié de Trismégiste – trois fois grand – . Il faudra attendre 1614 pour qu’Isaac Casaubon, protestant genevois démontre que ces écrits ne pouvaient avoir été contemporains de Moïse et qu’ils avaient été rédigés bien après le commencement de l’ère chrétienne. En attendant, donc, pendant 150 ans – sans compter ceux qui ne voulurent pas croire les conclusions de Casauban – l’ouvrage rencontra un énorme succès bien sur chez les Médicis, mais encore par exemple auprès de Philippe II d’Espagne : l’impact de ces textes fut pour l’époque au moins aussi important que la découverte des Manuscrits de la Mer Morte pour la nôtre. L’ancienneté était à cette époque un certificat de respectabilité. On trouvait dans le corpus de ce texte un mélange de néo-platonisme et de mysticisme, de magie et de métaphore, des mystères que seul l’initié, le mage, pouvait comprendre. C’était l’univers aristotélico-ptolémaïque des sphères, mais conduit par des êtres divins et fonctionnant grâce à la magie, l’astrologie, l’alchimie et autres sciences occultes. Il y a des chapitres consacrés à la Kabbale – le mysticisme ésotérique juif fondé sur la tradition orale que Dieu aurait transmise à Moïse, et sur une numérologie sophistiquée -. D’autres chapitres traitent de différentes pratiques occultes. L’unité de tout cela se fait dans une piété intense et pénétrante. Sa philosophie enseignait que l’homme peut trouver en lui les éléments divins. Tous le corpus hermétique visait à encourager les efforts individuels pour atteindre à une compréhension intuitive de Dieu et du salut, avec le concours permanent d’Hermès.

L’affaire ne fût pas sans incidence sur le cours pris par la science :

Progressivement la critique de Casauban gagna un terrain fertile et détourna peu à peu les hommes de cette forme particulière du mysticisme de la Renaissance. La critique des textes par Casaubon n’engendra pas à elle seule la nouvelle race des philosophes naturalistes, tels que Galilée et Newton, qui transformèrent la conception humaine de l’univers ; d’autres facteurs y travaillèrent aussi. Mais elle joua un rôle, en facilitant l’achèvement d’un processus de sevrage : pour partie grâce à elle, les érudits de la Renaissance se dégagèrent de la magie, de telle sorte que ceux du XVII° siècle furent en mesure de considérer le monde physique sans recourir à la magie ou à la kabbale.

Colin Ronan Histoire mondiale des sciences              Seuil 1988

19 06 1461                 Louis XI vient de monter sur le trône de France. Sa volonté très affichée d’indépendance quand il n’était que Dauphin l’a fait s’opposer à bien des officiers qui n’avaient fait qu’obéir à son père : il les congédie. Ce sera une de ses seules erreurs. Il lui faut rapidement ferrailler contre ses anciens compagnons, regroupés dans la ligue du Bien public ; l’issue incertaine de la bataille de Montlhéry en 1465 lui permet cependant de tenir Paris et de négocier. Il crée une poste royale, destinée aux communications gouvernementales, avec des relais espacés de 4 lieues afin que les Coureurs de France, les facteurs de l’époque, puissent changer de cheval et porter leurs messages partout en France. 4 lieues représentent un peu moins de 16 km. Il va faire venir des Italiens pour créer une industrie de la soie, des Allemands pour relancer les mines. Il va fonder à Lyon des foires à même de concurrencer celle de Genève, il développe le commerce méditerranéen à Marseille. Le réalisme » gagne du terrain :

En matière d’affaires d’Etat, on n’attend pas que le crime soit commis pour le punir : on le prévient… Comme on ne punit pas seulement pour le mal qui a été fait, mais pour l’exemple, c’est se rendre coupable que de pardonner des crimes qui troublent la société civile et qui par l’habitude deviennent contagieux.

Le Rosier des guerres, écrit pour l’instruction du futur Charles VIII

Il inaugure une tradition malheureuse du Mont Saint Michel, en y installant l’une de ses fameuses fillettes, rien d’autre qu’une cage pour prisonnier où celui-ci ne peut même pas se tenir debout. Louis XIV, Louis XV, les Révolutions poursuivront cet usage de prison. Sous la Terreur, on n’hésitera pas à renommer la Bastille des mers, Mont Libre !

En 1847, Gustave Flaubert le visitera dans cette fonction :

La route de Pontorson au Mont Saint-Michel est tirante à cause des sables. Notre chaise de poste (car nous allons aussi en chaise de poste) était dérangée à tous moments par quantité de charrettes remplies d’une terre grise que l’on prend dans ces parages et que l’on exporte je ne sais où pour servir d’engrais. Elles augmentent à mesure qu’on approche de la mer et défilent ainsi pendant plusieurs lieues, jusqu’à ce que l’on découvre enfin les grèves abandonnées d’où elles viennent. Sur cette étendue blanche ou les tas de terre élevés en cônes ressemblaient à des cabanes, tous ces chariots dont la longue file ondulante fuyait dans la perspective nous rappelaient quelque émigration des barbares qui se met en branle et quitte ses plaines.
L’horizon vide se prolonge, s’étale et finit par fondre ses terrains crayeux dans la couleur jaune de la plage. Le sol devient plus ferme, une odeur salée vous arrive, on dirait un désert dont la mer s’est retirée. Des langues de sable, longues, aplaties l’une sur l’autre, se continuant indéfiniment par des plans indistincts, se rident comme une onde sous de grandes lignes courbes, arabesques géantes que le vent s’amuse à dessiner sur leur surface. Les flots sont loin, si reculés qu’on ne les voit plus, qu’on n’entend pas leur bruit, mais je ne sais quel vague murmure, insaisissable, aérien, comme la voix même de la solitude qui n’est peut-être que l’étourdissement de ce silence.
En face, devant nous, un grand rocher de forme ronde, la base garnie de murailles crénelées, le sommet couronné d’une église, se dresse, enfonçant ses tours dans le sable et levant ses clochetons dans l’air. D’énormes contreforts qui retiennent les flancs de l’édifice s’appuient sur une pente abrupte d’où déroulent des quartiers de rocs et des bouquets de verdure sauvage. A mi-côte, étagées comme elles peuvent, quelques maisons, dépassant la ceinture blanche de la muraille et dominées par la masse brune de l’église, clapotent leurs couleurs vives entre ces deux grandes teintes unies.
La chaise de poste allait devant nous, nous la suivions de loin, d’après le sillon de ses roues qui creusaient des ornières ; elle s’enfonçait dans l’éloignement, et sa capote que l’on apercevait seule, s’enfuyant, avait l’air d’un gros crabe qui se traînait sur la grève.
Çà et là, des courants d’eau passaient ; il fallait remonter plus loin. Ou bien c’étaient des places de vase qui se présentaient à l’improviste encadrant dans le sable leurs méandres inégaux.
À nos côtés cheminaient deux curés qui venaient aussi voir le Mont Saint-Michel. Comme ils avaient peur de salir leurs robes neuves, ils les relevaient autour d’eux pour enjamber les ruisseaux et sautaient en s’appuyant sur leurs bâtons. Leurs boucles d’argent étaient grises de la boue que le soleil y séchait à mesure, et leurs souliers trempés bâillaient en flaquant à tous leurs pas.
Le mont cependant grandissait. D’un même coup d’œil nous en saisissions l’ensemble et nous voyions, à les pouvoir compter, les tuiles des toits, les tas d’orties dans les rochers et, tout en haut, les lames vertes de la persienne d’une petite fenêtre qui donne sur le jardin du gouverneur.
La première porte, étroite et faite en ogive, s’ouvre sur une sorte de chaussée de galets descendant à la mer ; sur l’écu rongé de la seconde, des lignes onduleuses taillées dans la pierre semblent figurer des flots, par terre, des deux côtés, sont étendus des canons énormes faits de barres de fer reliées avec des cercles pareils. L’un d’eux a gardé dans sa gueule son boulet de granit ; pris sur les Anglais, en 1423, par Louis d’Estouville, depuis quatre siècles ils sont là.
Cinq ou six maisons se regardant en face composent toute la rue ; leur alignement s’arrête et elles continuent par les raidillons et les escaliers qui mènent au château, se succédant au hasard, juchées, jetées l’une par-dessus l’autre.
Pour y aller, on monte d’abord sur la courtine dont la muraille cache aux logis d’en bas la vue de la mer. La terre paraît sous les dalles fendues ; l’herbe verdoie entre les créneaux, et dans les effondrements du sol s’étalent des flaques d’urine qui rongent les pierres grises. Le rempart contourne l’île et s’élève par des paliers successifs. Quand on a dépassé l’échauguette qui fait angle entre les deux tours, un petit escalier droit se présente ; de marche en marche, en grimpant, s’abaissent graduellement les toits des maisons dont les cheminées délabrées fument à cent pieds sous vous. Vous voyez à la lucarne des greniers le linge suspendu sécher au bout d’une perche, avec des haillons rouges recousus, ou se cuire au soleil, entre le toit d’une maison et le rez-de-chaussée d’une autre, quelque petit jardin grand comme une table où les poireaux languissant de soif couchent leurs feuilles sur la terre grise ; mais l’autre face du rocher, celle qui regarde la pleine mer, est nue, déserte, si escarpée que les arbustes qui y ont poussé ont du mal à s’y tenir et, tout penchés sur l’abîme, semblent prêts à y tomber.
Bien haut, planant à l’aise, quand vous êtes ainsi à jouir d’autant d’étendue que s’en peuvent repaître des yeux humains, que vous regardez la mer, l’horizon des côtes développant son immense courbe bleuâtre, ou, dressée sur sa pente perpendiculaire, la muraille de la Merveille, avec ses trente-six contreforts géants, et qu’un rire d’admiration vous crispe la bouche, tout à coup, vous entendez dans l’air claquer le bruit sec des métiers. On fait de la toile. La navette va, bat, heurte ses coups brusques ; tous s’y mettent, c’est un vacarme.
Entre deux fines tourelles représentant deux pièces de canon sur leur culasse, la porte d’entrée du château s’ouvre par une voûte longue où un escalier de granit s’engouffre. Le milieu en reste toujours dans l’ombre, éclairé qu’il est à peine par deux demi-jours, l’un qui arrive d’en bas, l’autre qui tombe d’en haut par l’intervalle de la herse ; c’est comme un souterrain qui descendrait vers vous.
Le corps de garde est, en entrant, au haut du grand escalier. Le bruit des crosses de fusil retentissait sous les voûtes avec la voix des sergents qui faisaient l’appel. On battait du tambour.
Cependant un garde-chiourme nous a rapporté nos passeports que M. le gouverneur avait désiré voir ; il nous a fait signe de le suivre, il a ouvert des portes, poussé des verrous, nous a conduits à travers un labyrinthe de couloirs, de voûtes, d’escaliers. On s’y perd, une seule visite ne suffisant pas pour comprendre le plan compliqué de toutes ces constructions réunies où, forteresse, église, abbaye, prisons, cachots, tout se trouve, depuis le roman du XI° siècle jusqu’au gothique flamboyant du XVI°. Nous ne pûmes voir que par un carreau, et nous haussant sur la pointe des pieds, la salle des Chevaliers qui, servant maintenant d’atelier de tissage, est par ce motif interdite aux gens. Nous y distinguâmes seulement quatre rangs de colonnes à chapiteaux ornés de trèfles et supportant une voûte sur laquelle filent des nervures saillantes. A deux cents pieds au-dessus du niveau de la mer, le cloître est bâti sur cette salle des Chevaliers. Il se compose d’une galerie quadrangulaire formée par une triple rangée de colonnettes en granit, en tuf, en marbre granitelle ou en stuc fait avec des coquillages broyés. L’acanthe, le chardon, le lierre et le chêne s’enroulent à leurs chapiteaux ; entre chaque ogive bonnet d’évêque, une rosace en trèfle se découpe dans la lumière ; on en a fait le préau des prisonniers.
La casquette du garde-chiourme passe le long de ces murs où l’on voyait rêver jadis le crâne tonsuré des vieux bénédictins travailleurs, et le sabot du détenu bruit sur ces dalles que frôlaient les robes des moines soulevées par les grosses sandales de cuir qui se ployaient sous leurs pieds nus.
L’église a un chœur gothique et une nef romane, les deux architectures étant là comme pour lutter de grandeur et d’élégance. Dans le chœur l’ogive des fenêtres est haute, pointue, élancée comme une aspiration d’amour ; dans la nef, les arcades l’une sur l’autre ouvrent rondement leurs demi-cercles superposés, et sur la muraille montent des colonnes rondes qui grimpent droites comme des troncs de palmier. Elles appuient leurs pieds sur des piliers carrés, couronnent leurs chapiteaux de feuilles d’acanthe, et continuent au-delà par de puissantes nervures qui se courbent sous la voûte, s’y croisent et la soutiennent.
Il était midi. Par la porte ouverte le grand jour entrant faisait ruisseler ses effluves sur les pans sombres de l’édifice.
La nef séparée du chœur par un grand rideau de toile verte est garnie de tables et de bancs, car on l’a utilisée en réfectoire.
Quand on dit la messe, on tire le rideau, et les condamnés assistent à l’office divin sans déranger leurs coudes de la place où ils mangent : cela est ingénieux.
Pour agrandir de douze mètres la plate-forme qui se trouve au couchant de l’église, on a tout bonnement raccourci l’église ; mais comme il fallait une entrée quelconque, un architecte a imaginé de fermer la nef par une façade de style grec ; puis, éprouvant peut-être des remords ou voulant, ce qui est plus croyable, raffiner son œuvre, il y a rajouté après coup des colonnes à chapiteaux assez bien imités du XI° siècle, dit la notice. Taisons-nous, courbons la tête. Chacun des arts a sa lèpre particulière, son ignominie mortelle qui lui ronge le visage. La peinture a le portrait de famille, la musique a la romance, la littérature a le critique et l’architecture a l’architecte.
Les prisonniers marchaient sur la plate-forme, tous en rang, l’un derrière l’autre, les bras croisés, ne parlant pas, dans ce bel ordre enfin que nous avions contemplé à Fontevrault. C’étaient les malades de l’infirmerie auxquels on faisait prendre l’air et qu’on distrait ainsi pour les guérir.
L’un d’eux relevant les pieds plus haut que les autres et se tenant les mains à la veste du compagnon qui était devant lui, suivait la file en trébuchant. Il était aveugle. Pauvre misérable ! Dieu l’empêche de voir et les hommes lui défendent de parler ! Il avait l’air doux cependant, et sa figure aux yeux fermés souriait sous les chauds rayons du soleil.
Après avoir donné la pièce à notre garde-chiourme, qui nous fit en signe de remerciement une grimace de chat-tigre, nous redescendîmes les escaliers et, cinq minutes après, nous étions de retour dans l’intérieur du village où des femmes, assises devant les portes, faisaient des filets sur leurs genoux.

Gustave Flaubert Par les champs et par les grèves 1847                   Arléa 2007

1461                           François de Montcorbier, dit François Villon, maître es Arts, bretteur, cambrioleur, souteneur, mais aussi poète, est enfermé dans les geôles de l’évêque d’Orléans, d’où il sortira par la grâce de l’avènement de Louis XI… mais un peu plus tard, c’est le prévôt de Paris qui demandera sa pendaison, qu’il parviendra à faire transformer en bannissement.

Ballade des Pendus, 1463

Frères humains qui après nous vivez,
N’ayez les cœurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plutôt de vous mercis.
Vous nous voyez ci attachés cinq, six
Quant à la chair que trop avons nourrie,
Elle est piéça dévorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et poudre.
De notre mal personne ne s’en rie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

Si frères vous clamons, pas n’en devez
Avoir dédain, quoique fûmes occis
Par justice. Toutefois, vous savez
Que tous hommes n’ont pas bon sens rassis ;
Excusez-nous, puisque sommes transis,
Envers le fils de la Vierge Marie,
Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
Nous préservant de l’infernale foudre.
Nous sommes morts, âme ne nous harie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

La pluie nous a débués et lavés,
Et le soleil desséchés et noircis ;
Pies et corbeaux nous ont les yeux cavés,
Et arraché la barbe et les sourcils.
Jamais nul temps nous ne sommes assis ;
Puis çà, puis là, comme le vent varie,
A son plaisir sans cesser nous charrie,
Plus becquetés d’oiseaux que dés à coudre.
Ne soyez donc de notre confrérie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

 
Prince Jésus, qui sur tous a maistrie,
Garde qu’Enfer n’ait de nous seigneurie.
A lui n’ayons que faire ni que soudre.
Hommes, ici n’est point de moquerie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre!

17 06 1462                 Mehmet II a envahi la Valachie (entre Hongrie et Bulgarie), à la tête de laquelle se trouve Vlad Tepes, qui n’entend pas se laisser faire : il l’attend cette nuit-là au coin du bois et c’est la nuit de la terreur : 15 000 turcs au tapis. Mehmet II pousuit tout de même sa conquête jusqu’à la capitale Târgoviste où  l’accueillent 5 000 de ses compatriotes empalés : terrifié, il fait demi-tour.

Vlad II Dracul, communément Vlad Tepes, prince de Valachie, s’était échappé de la cour du sultan Murad II, où il avait été élevé en étant otage. Il retrouvera son trône en son palais de Târgoviste où il avait donné une grande fête à laquelle il avait convié cinq cents boyards… qu’il avait fait tous empaler, comme il l’avait vu faire à la cour du sultan. Il faisait clouer sur leur tête les turbans des ambassadeurs turcs qu’il recevait. Il avait dévasté l’empire ottoman, avait été fait prisonnier des Hongrois pendant quinze ans et c’est l’amour de la fille de Mathias Corvin qui l’avait sauvé, avec obligation de se convertir au catholicisme. Il était alors rentré à Târgoviste en triomphateur, juste avant de mourir en 1477. La légende oubliera la conversion tardive pour en faire Dracula, indétrônable premier au hit parade des films d’horreur, avec pas moins de 223 films, vidéos qui lui sont consacrés !  On trouve cependant des récits qui cherchent à coller au plus près de la réalité :

Dans les annales roumaines, en revanche, Sighissoar doit d’être remarqué, au quinzième siècle, à un personnage étrange et compliqué ; n’était un travers particulier, il aurait pu laisser dans l’histoire le souvenir d’un héros. Vlad III de Valachie, sorti de la fameuse dynastie bessarabienne, était l’arrière petit-fils de Radu le Noir, le petit fils du prince guerrier Mircéa le Vieux et le fils de Vlad le Dragon – ainsi nommé, paraît-il, pour avoir reçu de son suzerain, l’empereur Sigismond, son allié et son ennemi, l’ordre du Dragon. Remis au sultan en otage alors qu’il n’était qu’un enfant, le troisième Vlad monta sur le trône valaque par la suite, et sut combattre les Turcs avec adresse et vigueur. Il revint au sultan Mehmet II, le conquérant de Constantinople, de le châtier pour ses succès. Mais une scène d’indicible horreur devait brusquement arrêter la marche de son expédition punitive : je veux parler d’une large vallée, pleine de milliers de cadavres turcs et bulgares vieux d’un an, empalés sur une forêt de  pieux, pourrissant à mi-hauteur, cependant que le général du sultan, dans ses robes de cérémonie, était fiché sur le plus haut de tous. Le sultan, dont nous connaissons les traits aquilins et le turban neigeux et globuleux grâce au portrait de Bellini et à la médaille de Pisanello, avait été élevé au sang, comme un faucon ; mais ici, il recula, horrifié – certains prétendent que c’était par respect pour la barbarie de son vassal rebelle – et fondit en larmes. Car le travers de Vlad, tout au long de sa vie, fût d’empaler. Nombreux sont les bas-reliefs de bois sculpté qui montrent le prince festoyant dans les landes des Carpates, comme une pie-grièche dans son garde-manger, entre des taillis d’ennemis empalés.

En Roumanie, on l’avait toujours appelé Vald Tsepesh – l’empaleur -,  mais pour les étrangers, qui pensaient à son père, Vlad le Dragon (Vlad Dracul), c’était le fils du dragon. (Dragon en roumain se dit Dracu, et le l postposé équivaut à l’article. D’où les exotiques Dracula, Drakole, etc., termes qu’on n’entendra jamais sur des lèvres roumaines, puisque improprement formés sur un Draculea tout juste possible, c’est-à-dire, fils du Dragon.)

Ce fut ce trisyllabe étrange et dramatique, nanti d’une vague aura sanguinolente, qui donna à Bram Stocker l’idée d’un comte Dracula vampire, volant dans la nuit en habit et cravate blanche pour planter ses crocs dans les gorges de ses victimes ; seul Tarzan, dans les décennies récentes, [et Superman, dans les toutes dernières décennies. ndlr] l’a détrôné au firmament de la popularité cinématographique. Mais le fait que la Transylvanie soit bien une région de châteaux, de forêts, de comtes et de vampires, et que des bribes confuses d’histoire locale aient réussi à s’imbriquer à l’arrière plan du roman, cela a toujours contribué, à mes yeux, à lui ôter le moindre charme. Et ce sont des gens qui devraient savoir de quoi ils parlent qui exploitent la confusion existant entre les deux personnages, si bien que les cars de touristes auxquels on indique le château de Dracula ne pensent pas, j’en ai peur, à la figure historique – ce prince coiffé de plumes au regard exorbité, à l’ample moustache, en ses cheveux longs, sa massue à ailettes et la palissade de pieux grossiers – mais à un comte élégant sous un chapeau d’opéra, vêtu d’une cape doublé de satin, aux incisives bizarres ; bref, à un être qui pourrait tout aussi bien recommander un après-rasage, enseigner le tango, ou scier une dame dans sa boite lors d’une matinée enfantine.

Patrick Leigh Fermor Entre fleuve et forêt                Payot 1992

7 05 1463                 Le feu ravage Toulouse, parti d’une boulangerie à proximité du cloître des Carmes : il va falloir plusieurs jours pour en venir à bout ; un violent vent d’autan l’attisait et les deux tiers de la vieille ville – plus de 7 000 maisons – seront détruits. Le boulanger, déclaré coupable, ne devra qu’à la grâce de Louis XI, de passage à Toulouse, d’échapper à la mort. Les capitouls favoriseront les constructions en maçonnerie, aux dépens de celles en bois, et c’est ainsi que Toulouse devint rose, la couleur des briques cuites. Au départ réservé aux grands édifices, l’emploi de la brique se généralisera au XVIII° siècle.

1467                            Charles le Téméraire succède à son père Philippe le Bon à la tête du duché de Bourgogne. Il rêve de créer un royaume continu entre la France et l’Empire germanique, en annexant la Champagne et la Lorraine, en quelque sorte une reconstitution de la Lotharingie issue du partage de l’empire de Charlemagne.

14 10 1468                 Lors de l’entrevue de Péronne entre Charles le Téméraire et Louis XI, la ville de Liège, soutenue par Louis XI, se soulève contre le Téméraire : retenu alors prisonnier, Louis XI doit assister à la sanglante répression de Liège. Grâce à l’entremise de Philippe de Commynes, il est libéré. Contre Charles, qu’il jugeait fol ou peu s’en fault, il ne commettra plus d’erreur et saura le contrer dans toutes ses entreprises.

Sa maxime favorite : Celui qui ne sait pas dissimuler ne sait pas régner.

1468                           Sonni Ali Ber, qui aura régné de 1464 à 1492 sur l’empire Songhaï, s’empare de Tombouctou, marquant ainsi le début du déclin de l’empire du Mali. Il prendra Djenné en 1473, puis le Macina, se retrouvant alors à la tête d’un empire plus vaste que celui du Mali : il englobait la région d’Agadès à l’est, celle de Kano au sud. Il contrôlait aussi les mines de sel de Teghazza et de Taoudenni au nord, aujourd’hui à cheval sur la frontière Mali-Mauritanie.

1469                          Giovanni Andrea, bibliothécaire du pape, pour opposer les anciens de cette époque aux modernes de notre temps, invente le terme Moyen Âge.

Le florentin Benedetto Dei, arrive à Tombouctou : J’ai été à Tombouctou, en dessous du royaume de Barbarie, en pays très arides dans les terres.

L’infante Isabelle de Castille épouse Ferdinand, prince d’Aragon, mettant ainsi en place la base de l’unité espagnole.

Isabelle naquit à Madrigal en Vieille-Castille ; et comptait dans ses royaux ancêtres Alfred le Grand, Guillaume le Conquérant, Henri II Plantagenet, Philippe le Hardi et deux saints : Louis IX de France et Ferdinand III de Castille.

Elle était grande et blonde, d’une santé robuste et bien avant l’âge de dix ans, avait délaissé la mule pour le cheval ; puis elle chassa l’ours, et il lui advint d’en servir un elle-même, d’un coup d’épieu ; son teint était frais, ses yeux grands et bleus, semés de points gris et or.

Elle vint toute jeune encore à la cour de son frère Henri le Libéral, surnommé Henri l’Impuissant, où le scandale était permanent, car le roi fréquentait juifs et Sarrazins, tandis qu’il s’en était remis à un courtisan du soin de donner une fille à la reine. Cette enfant, surnommée la Beltraneja, devait monter sur le trône tandis qu’on marierait Isabelle à un converso, Giron, grand-maître de Calatrava. Ces plans matrimoniaux furent renversés par l’archevêque de Tolède Carrillo, bel homme toujours en armes et à cheval par monts et par vaux ; le prélat sut gagner Isabelle à la cause d’un autre prétendant, Ferdinand d’Aragon.

Leur mariage eut lieu dans des conditions romanesques. Tandis qu’Henri avait dû courir en Estrémadure pour y mater une rébellion, Ferdinand, déguisé en muletier, passait la frontière avec un convoi de marchands juifs réunis pour la circonstance et venait à marches forcées présenter son hommage à sa future épouse et lui remettre en gage un collier de quarante mille écus. L’affaire était publique, l’engagement irrévocable. Quand le roi fut de retour, il dut, quoique furieux, s’incliner, et Carrillo célébra le mariage des infants.

Elle le dépassait légèrement par l’âge et la taille, mais il avait la démarche noble, un regard audacieux, le front intelligent, l’expérience de l’adversité. Ce fut un couple terrible qui en 1474 monta sur le trône de Castille.

Deux traits achèveront de caractériser les époux. En 1476, Isabelle, avertie que sa fille était menacée dans Ségovie par une émeute, saute à cheval, galope toute la nuit avec trois cavaliers d’escorte, affronte la foule et la retourne en sa faveur.

Ferdinand savait payer de sa personne. En juin 1482, devant la place grenadine de Loja, les chrétiens sont sur le point d’être submergés par les Maures quand le roi se jetant presque seul au-devant de l’ennemi, change le sort de la journée. Quand on parvient jusqu’à lui, il vient de percer de sa lance un Sarrazin, et les cimeterres sont brandis sur sa tête.

Dans l’intérêt de la majesté royale, Ferdinand, sciemment bien qu’à regret, laissait le devant de la scène à sa femme, dont la force tragique subjuguait les hommes.

La chronique anarchie espagnole célébrait des orgies. Isabelle se porta tout d’abord en Galice, fit raser quarante-sept châteaux et tomber presque autant de têtes. Quinze cents irréguliers quittèrent aussitôt un pays où régnait une si exacte justice. À Séville, deux mois durant, elle présida en personne aux vengeances et aux réparations : quatre mille suspects s’enfuirent alors au Portugal et jusque dans le royaume encore musulman de Grenade. Cette population instable, traditionnelle en Espagne, fournira plus tard en partie le personnel des expéditions lointaines ; gentilshommes pauvres, soldats congédiés, malfaiteurs purs et simples, anarchistes en puissance, ennemis par tempérament de tout pouvoir énergique, le Nouveau Monde leur offrait l’occasion de se refaire, ou du moins de vivre à leur guise.

L’institution de la Sainte-Hermandad, bientôt étendue à l’Aragon, mit à la disposition du pouvoir central une gendarmerie, ponctuelle exécutrice de décrets draconiens : oreille et main coupées pour un vol, le pied en cas de récidive. Trois ans durant, les cadavres des criminels branchés ou criblés de flèches jalonnèrent les chemins.

Après avoir ainsi taillé, il fallait recoudre. Un corps de fonctionnaires de souche roturière, les Letrados, prit dans les affaires la succession des grands. Des conseils présidaient aux principaux départements d’État. Ferdinand s’assura le contrôle financier des grands Ordres. La conversion d’office nivela les aspérités culturelles et raciales ; l’Inquisition tenait à l’œil les juifs et les Maures fraîchement convertis. Tout ce qui ne voulut pas se convertir fut tenu pour opposant politique et refoulé ; cette proscription devait atteindre 120 000 familles juives sur une population d’au moins trois millions. En revanche, les conversos, même suspectés par les Inquisiteurs, accédaient aux fonctions de plus en plus élevées dans l’administration, les finances, l’Église ou la diplomatie.

Jean Amsler Les Explorateurs                        1995

Ce faisant, Isabelle et Ferdinand semaient les graines de la discorde : elles allaient rester profondément enfouies pendant des siècles, sous la botte des pouvoirs politique et ecclésiastique, puis elles se mirent à germer au début du XX° siècle et finirent par donner la plus horrible des guerres civiles. Les parents ont mangé des raisins verts et les dents des enfants ont été agacées, dit la Bible

Afin de poursuivre la Reconquista, l’aristocratie avait besoin d’argent, non de nourriture. Et la production agricole qui pouvait fournir cet argent était la laine de mérinos. Les terres communales furent accaparées pour l’élevage des moutons, ce qui eut des conséquences catastrophiques sur l’approvisionnement en vivres des paysans, mais entraîna également une érosion des sols, ruinant ce que l’on avait jadis qualifié de grenier de l’Empire romain [4]. Peu de mains étaient nécessaires pour s’occuper des moutons et la seule alternative à la famine était l’armée et, plus tard, l’empire. Au Moyen Âge, la population espagnole était estimée à environ quatorze millions d’âmes. À la fin du XVIII° siècle, elle s’élevait à un peu plus de sept millions.

Antony Beevor La guerre d’Espagne.                      Calmann-lévy 2006.

1470                           Invention du rouet à pédales qui libère une main de l’ouvrière. Premier moulin à couteaux à Thiers. Louis XI n’adore pas le Veau d’Or, mais il a tout de même pour l’argent des prudences peu communes :

Louis XI, qui s’était donné la peine, chose peu courante chez nos rois, d’apprendre l’italien, suivait de très près les affaires de la péninsule. Non qu’il souhaitât la conquérir. Il voulait seulement empêcher les autres de le faire et y arbitrer les conflits : la tenir par alliés interposés. Et il avait parfaitement mesuré les pouvoir des grands manieurs d’argent. Ce n’est pas un geste de sympathie désintéressée qui lui fit accorder à Pierre [de Medicis] le droit d’adjoindre aux pilules familiales, sur son blason, trois fleurs de lis venues tout droit de France. Il récompensait, par une satisfaction d’amour-propre, le service que le Florentin venait de lui rendre en coupant les crédits à son ennemi Charles le Téméraire. Pour un Médicis, l’honneur était de taille. Il présentait pour Louis XI l’avantage supplémentaire de concrétiser les liens qui inféodaient à la France les maîtres de la grande cité toscane, nos parents, amis et alliés, se plaisait-il à dire.

Simone Bertière Les Reines de France au temps des Valois              France Loisirs 1994

printemps 1471         Sur le versant nord de la vallée de l’Arve, en Haute Savoie, chute de rochers du Dérochoir, sur le flanc sud des Rochers des Fiz : les rochers barrent l’Arve, inondent Servoz et créent probablement le lac Vert, en amont.

1472                          Création de la première banque, encore en activité, Banca Monte dei Paschi di Siena, -Sienne -, en Toscane.

25 06 1474                  Ayant entendu dire qu’un chanoine de Lisbonne, Fernão Martins tenait de Paolo del Pozzo Toscanelli, mathématicien et physicien bien connu de Florence, très versé dans l’établissement de cartes, que la voie de l’ouest pour atteindre les Indes était parfaitement possible et certainement plus courte et plus accessible que le passage de l’est, le Prince Jean du Portugal avait demandé à ce chanoine confirmation écrite, et Toscanelli lui avait envoyé une carte accompagnée du courrier suivant : voici donc la carte dessinée de mes propres mains grâce à laquelle vous pouvez entreprendre le voyage vers l’ouest, [et indiquant] les lieux que vous devez atteindre et à quelle distance du pôle et de la ligne équinoxiale vous devez tourner, et combien de lieux vous aurez à faire pour atteindre ces régions, les plus fertiles en toutes sortes d’épices, de joyaux et de pierres précieuses ; ne croyez point merveilleux que j’appelle Ouest la terre des épices, alors qu’on prétend généralement que les épices viennent de l’Est, car tous ceux qui navigueront vers l’ouest dans l’hémisphère le plus bas trouveront toujours lesdits chemins vers l’ouest, et tous ceux qui navigueront vers l’est par voie de terre dans hémisphère le plus haut trouveront toujours la même terre à l’est.

La route à l’ouest en direction des Indes où poussent les épices et du Cathay où règne le grand Khan est courte. De Lisbonne par l’ouest jusqu’à Quinsay et à Zaitoun, il y a mille six cents vingt cinq lieus italiennes ; mais à partir de l’île d’Antilia, située à dix degrés à l’ouest du Portugal et que l’on connaît bien (Madère ?) jusqu’à Cipango, il y a deux mille cinq cent milles marins. Cette île est riche en or, en perles et en pierres précieuses ; les temples et les palais sont recouverts en or massif.

La carte aurait évidemment moins retenu l’attention des décideurs s’il avait dit qu’il n’y avait là que pierre et sable. Mais, de l’avis des capitaines entourant le Prince Jean, Toscanelli ne donnait pas assez d’éléments pour justifier l’aventure : elles furent mises au rancart et oubliées de tous sauf… sauf d’un jeune homme qui allait arriver au Portugal deux ans plus tard à 26 ans, qui entendra parler de ces documents et parviendra à les consulter suffisamment longtemps pour en établir copie ; il quittera le Portugal en 1484 pour la Castille muni de ces copies dont il ne pourra malheureusement pas faire état, puisque obtenues frauduleusement : cet homme, c’est Christophe Colomb.

1475                               Le lama Dge-‘dun-grub meurt au Tibet. Il laisse aux moines un signe de reconnaissance : un bonnet cérémoniel, pointu et jaune, et un principe qui leur permettra de reconnaître le chef de la communauté, censé se réincarner dans un enfant. On le considère comme le premier Dalaï Lama.

2 03 1476                    Les Suisses mettent une rossée au Grand duc d’Occident – ainsi se nommait lui-même Charles le Téméraire, à Grandson, près du lac de Neuchâtel en se jetant sur ses bagages débordant de richesses, et remettent le couvert à Morat le 22 juin suivant en massacrant 10 000 de ses hommes.

Les Suisses, vainqueurs du duc de Bourgogne, s’agrandissoient chaque jour, et devenaient aussi chaque jour plus redoutables ; les peuples voisins envioient le sort heureux et la douce liberté des cantons. Les Francs-Comtois voulurent faire partie de la confédération helvétique ; des raisons de politique, qui font honneur à la sagesse des Suisses, engagèrent ceux-ci à rejeter une offre si flatteuse. Une jalousie secrète s’alluma cependant entre les villes de Berne, de Zürich, de Lucerne et de Fribourg ; le désir des richesses enflamma le cœur des jeunes gens, qui abandonnèrent leurs montagnes pour aller se mettre à la solde des puissances étrangères. La pureté de leurs mœurs s’altéra, et les sentiments de modération et de justice firent place à l’ambition, ainsi qu’à la noblesse des sentimens républicains qui les avaient distingués, jusqu’à cette époque, de tous les autres peuples : quelques hostilités contre le duc de Milan, furent suivis d’une paix qu’ils vendirent à leur ennemi. De tous les souverains, Louis XI fut celui qui les caressa le plus, et qui les suborna, avec le plus d’art, aux dépens même de leur propre intérêt.

Dans l’année 1481, un hermite, le pieux Nicolas de Glue, animé des sentimens les plus patriotiques, ne respirant que le bonheur de l’humanité, rétablit la concorde parmi les cantons suisses près d’en venir aux mains : les exhortations de cet ange de paix rétablirent l’empire de la justice ainsi que de la vertu dans les montagnes de l’Helvétie, et ce pays lui dut le pacte célèbre, sous le nom de Convenant de Stanz, pacte qui mofifia, avec plus de sagesse, la constitution politique et fédérative des Suisses. Nicolas de Glue, l’Épéménide des siècles modernes, chez les Grecs, eût été immortalisé ; mais ce bienfaiteur de l’humanité est à peine connu de ses compatriotes eux-mêmes.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

5 01 1477                    Charles le Téméraire est tué lors du siège de Nancy.

Après avoir failli tomber l’année précédente dans l’escarcelle de Charles le Téméraire, – seulement failli car les deux défaites que lui avaient infligé les Suisses avaient mis fin à ce projet -, la Savoie perd le bas Valais, le pays de Vaud et le protectorat de Berne et de Fribourg. Des querelles internes au duché l’affaiblissent (parti savoyard, parti piémontais).

Il [Charles le Téméraire] se lançait dans tant de grandes entreprises que la vie ne lui laissait pas le temps de les mener à bien. Il s’agissait du reste de choses presque impossibles, car la moitié de l’Europe n’aurait su le contenter. Il avait assez de hardiesse pour entreprendre en toutes choses. Sa personne était capable de supporter la peine qu’il lui était nécessaire de déployer, il disposait d’hommes et d’argent en quantité suffisante, mais il n’avait pas assez d’intelligence et de malice pour conduire ses entreprises. Car tous les ingrédients propices à la réalisation des conquêtes ne sont rien s’il ne s’y joint une très grande intelligence, qui, je crois, ne peut venir que de la grâce de Dieu. S’il avait été possible de prendre une partie des qualités du roi notre maître et une partie des siennes pour fabriquer un prince, ce prince-là aurait été parfait, car à n’en pas douter le roi, pour ce qui est de l’intelligence, dépassait le duc de beaucoup comme les événements l’ont bien montré.

[…] De tous les hommes que j’ai pu connaître le plus habile à se tirer d’un mauvais pas dans une période d’adversité, c’était le roi Louis (XI) notre maître. C’était aussi le plus humble dans son discours comme dans sa mise, et celui qui s’acharnait le plus à se concilier un homme qui pouvait le servir ou au contraire lui nuire. Et s’il lui arrivait d’échouer dans sa tentative, loin de se décourager, il insistait, sans lésiner sur les promesses qu’il tenait, en offrant à l’homme de l’argent et des dignités dont il savait qu’elles le combleraient ; quant à ceux qu’il avait chassés et privés de leurs charges en temps de paix et de prospérité, il les rachetait au prix fort lorsqu’il avait besoin d’eux, et il utilisait leurs services sans éprouver à leur égard aucune haine pour les différends qui les avaient opposés.

Il était naturellement l’ami des gens de moyenne condition et l’ennemi de tous les grands qui pouvaient se passer de lui. Nul ne prêta jamais autant que lui l’oreille aux gens, personne ne s’enquit d’autant de choses qu’il le faisait ni ne voulut connaître autant de gens, car tout autant que ses sujets, il connaissait tous les personnages d’autorité et de valeur qui se trouvaient en Angleterre et en Espagne, en Italie, en Bourgogne et en Bretagne.

Philippe de Commynes, conseiller du duc de Bourgogne jusqu’au 8 août 1472, puis du roi de France, Louis XI.

La mort de Charles le Téméraire ouvrit un vaste champ à l’ambition ; Louis XI laissa échapper la plus riche partie de la succession de son ennemi, dont la fille et l’héritière Marie, fut mariée à l’archiduc Maximilien d’Autriche. Ainsi la témérité du dernier duc de Bourgogne, fut le principe de l’élévation de la maison d’Autriche : la province de Bourgogne, réunie à la couronne de France, accrut pourtant les ressources de la monarchie. Louis XI n’osa presque jamais faire la guerre ; ses ennemis l’y contraignirent cependant, et l’empereur Maximilien vainquit l’armée française, à la journée de Guinegate, en Artois.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

26 04 1478               Le pape Sixte IV, le comte Girolamo Riario, le roi de Naples Ferrante, le duc Frederic d’Urbino, la famille Pazzi ont mis au point un complot pour assassiner Laurent de Medicis, le maître de Florence et son jeune frère Julien : la tentative a lieu en plein Duomo, pendant un office : Julien succombe, poignardé, mais Laurent parvient à s’échapper : la famille Pazzi s’en souviendra le temps que s’éteigne sa race, de par l’interdiction où se trouveront ses filles de se marier ; les armes seront martelées ou effacées. Les seules Pazzi qui échappèrent à la vendetta furent ceux qui avaient déjà convolé en justes noces avec des Médicis.

1 11 1478                   Par la bulle Exigit sincerae devotionis, Sixte IV concède à la reine Isabelle de Castille, et Ferdinand d’Aragon, son mari, qui sera roi en 1479, le droit de mettre en place une juridiction spéciale pour combattre le mouvement des crypto-judaïsants : les Juifs convertis qui maintiennent clandestinement des pratiques judaïques : l’Inquisition d’Espagne est née à peu près en même temps que l’Espagne elle-même : l’Inquisition espagnole est un rouage de l’État : même religieux, ses magistrats sont des fonctionnaires, nommés par le roi et rémunérés par le Trésor royal.

Quatre siècles plus tard, la magie du verbe de notre poète national se saisira de l’affaire, en lui faisant atteindre des sommets : la recherche historique n’était pas sa tasse de thé, et le titre la légende des siècles dira bien son nom :

Pour que l’enfer se ferme et que le ciel se rouvre, il faut le bûcher
L’enfer d’une heure annule le bûcher éternel
Le péché brûle avec le vil haillon charnel
Et l’âme sort, splendide et pure, de la flamme
Car l’eau lave le corps, mais le feu lave l’âme.

Prêtés à Thomas de Torquemada dans « L’Inquisition » de Victor Hugo.

Sous le seul mandat de Torquemada[1], – seize ans – se tiendront cent mille procès, suivis de deux mille exécutions. Les principales cibles en Espagne sont les Juifs marranes, les Moriscos Maures convertis, – en France les Cathares et les Vaudois – qui n’avaient la sympathie que d’une très petite minorité de la population : environ 5 %, en Italie, Savonarole et ses compagnons etc…

En trois siècles d’existence, les 10 à 12 000 exécutions capitales doivent être rapprochées des 50 000 sorcières brûlées en trois ou quatre décennies dans le reste de l’Europe au début du XVII° siècle. Cette comparaison prouve que la répression inquisitoriale a été relativement économe en vies humaines.

Pierre Chaunu

En Europe, entre le X° et le XVIII°  siècle, près d’un demi-million de femmes ont été condamnées au bûcher sous prétexte d’être des sorcières et d’avoir signé un pacte avec le diable, c’est-à-dire d’avoir eu des relations sexuelles avec lui. […] Les accusations venaient le plus souvent de la part des maris.

[…] Dans les annales ecclésiastiques, on trouve une formulation judiciaire symptomatique : impotencia ex maleficio, l’impotence provoquée par la méchanceté et la magie. L’appétit sexuel de la femme devient terrifiant… et terrifie l’homme... Aucun doute, elle fricote avec le Malin. C’est une sorceresse  ou une charmeresse, comme on disait au XVI°  siècle.

Venko Andonovski                       Sorcières ? Éditeur à Bruxelles 2015

La puissance qui s’exerçait sur la population était une force irrésistible, soutenue par la menace de l’enfer et sa préfiguration terrestre sous la forme de l’Inquisition. Une simple dénonciation, un murmure anonyme d’un ennemi jaloux suffisaient souvent au Saint-Office, et les confessions publiques extorquées avant les autos da fé étaient un avant-goût amer de l’État totalitaire. En outre, l’Église contrôlait tous les aspects de l’éducation et plaçait la population entière sous une tutelle protectrice de l’esprit en brûlant les livres pour empêcher toute hérésie religieuse et politique. C’était également l’Église qui prônait les vertus castillanes telles que l’endurance au mal et à la souffrance et l’équanimité devant la mort. Elle encourageait l’idée qu’il valait mieux être un caballero affamé qu’un marchand gras et repus.

Ce puritanisme catholique espagnol avait été initié par le cardinal Jiménez de Cisneros, moine ascétique dont Isabelle fit l’homme d’État le plus puissant de l’époque. Il s’agissait fondamentalement d’une réforme religieuse intérieure. En effet, la papauté se voyait rejetée pour cause de corruption et l’Espagne se devait de sauver l’Europe de l’hérésie et le catholicisme de ses propres faiblesses. En conséquence, le clergé mit en actes ce qu’il prêchait, à l’exception du pardon et de l’amour fraternel, et fit parfois des déclarations sur la propriété terrienne et les biens presque aussi subversives que l’enseignement originel. Néanmoins, l’Église apportait une justification spirituelle à la structure sociale castillane et fut l’instrument le plus autoritaire de sa consolidation.

Le troisième courant de conflit, l’opposition entre centralisme et régionalisme, se développa également aux XV° et XVI° siècles. Le soulèvement des comuneros en 1520 contre le petit fils d’Isabelle, l’empereur Charles Quint, eut pour origine non seulement son exploitation du pays comme trésor de son empire et l’arrogance de ses courtisans flamands, mais aussi son mépris des coutumes et des droits locaux. La majeure partie du pays avait été intégrée au royaume de Castille par mariages royaux et les Habsbourg d’Espagne choisirent de laisser l’Eglise agir comme force cohésive du royaume.

Antony Beevor La Guerre d’Espagne                    Calmann-lévy. 2006

1478                            Louis XI et le marquis de Saluce (aujourd’hui ville italienne à mi-chemin entre le col de Tende et Cuneo) font creuser le tunnel du col de la Traversette, dans le Queyras, proche du Mont Viso, à 2 950 m. d’altitude, sur une longueur de 75 m., pour relier le Queyras au Piedmont : ce tunnel n’est plus en service aujourd’hui, et les habitants du Queyras empruntèrent d’autres cols pour échanger avec le Piedmont, échanges qui furent longtemps plus importants qu’avec la vallée de la Durance : on redoutait beaucoup plus les risques d’une montée soudaine des eaux du Guil dans la Combe du Queyras, que la fatigue à passer des cols pas trop difficiles. Et puis, on avait la conversation plus facile avec les montagnards de l’autre versant qu’avec les gens de la plaine.

Première mention du matelas pneumatique, alors nommé lit de vent.

4 9 1479                    Par le traité d’Alcobaça, la Castille reconnaît les droits du Portugal : les îles Canaries restent à l’Espagne et Madère, les Açores et les îles du Cap Vert au Portugal, qui se réserve aussi la Guinée et le droit de découverte au sud des Canaries et au long de la Guinée.

1479                            Jean II d’Aragon, – le père de Ferdinand qui a épousé dix ans plus tôt Isabelle de Castille – enlève Barcelone.

1480                           William Caxton publie l’un des premiers dictionnaires bilingues : English-French Vocabulary. L’hiver est rude : … le jour de la fête des Saints Innocents (3 jours après Noël), on note le gel des pieds, des mains, et du membre viril de plusieurs hommes. Les crêtes des coqs et des poules gèlent.

Claude Haton, curé à Provins.

Noé de Barras tient les registres de transhumance des moutons d’Aix en Provence au Mont Guillaume, soit trois troupeaux, pour les alpages au-dessus d’Embrun : ils totalisent 34 000 bêtes !

Au Vatican, achèvement de la construction de la Chapelle Sixtine à la demande de Sixte IV, conçue sur les plans attribués au temple du Roi Salomon : 40,5 m de long, 13,2 de large et 20,7 de haut : Michel Ange, à la demande de Jules II y peindra la voûte, de 1508 à 1515, puis, 25 ans plus tard, de 1535 à 1541 son très célèbre Jugement dernier, d’une facture beaucoup plus sévère : le concile de Trente sera passé par là. Il laisse le reste à Ghirlandaio, Le Pérugin, Botticelli et Signorelli : le tout sera magnifiquement restauré dans les années 1980.

Il fallait des finances pour ce faire et le Vatican aura toujours su les confier aux meilleurs banquiers : les Médicis, les Függer, et plus tard les Rothschild.

http://www.vatican.va/various/cappelle/sistina_vr/index.html

vers 1480                   Premières écluses à sas en bois, sur le canal à bief de partage, à Stecknitz, en Allemagne.

Dans l’actuel Zimbabwe, mort du souverain Matopé : son règne aura été celui de la plus grande extension de l’empire du Monomotapa, riche de l’or et du cuivre qu’il exportait en Inde via le port de Kilwa : Zimbabwe a commencé par être le nom de la capitale de cet empire, sur un plateau granitique à 1 000 mètres d’altitude : on y construisit des enceintes de granit, qui sont encore les témoins de cet empire… nos encyclopédies parlent de gigantesques constructions, architecture cyclopéenne … quand on en voit les photos, on se dit quand même : du calme, du calme, car on atteint tout au plus dix mètres de haut !

Il semble que ce développement de constructions en pierres se soit fait à la faveur d’un changement d’ethnie dominante, les Rozwi, du peuple des Mapoungoubwé, ayant pris l’ascendant sur les Chonas, – des Bantous -, les premiers occupants.

L’or y était exploité depuis longtemps, et les rendements de l’époque ne mettaient pas le curseur de l’intérêt d’une mine au même endroit qu’aujourd’hui : on exploite de nos jours avec des teneurs de moins de 10 gramme par tonne, mais on ne s’intéressait alors qu’aux teneurs supérieures à 85 grammes par tonne.

Toujours en Afrique, mais dans l’hémisphère nord, les Haoussas, chassés du nord par les Touaregs et les Arabes installés sur la haute vallée du Nil ont fondé à Kano (dans le nord de l’actuel Nigeria) la capitale d’un royaume prospère qui va vivre d’esclavage et de tributs aux dépens des voisins.

23 12 1482                Le traité d’Arras entérine le partage du duché de Bourgogne entre Louis XI et Maximilien de Habsbourg, veuf de Marie de Bourgogne, fille du Téméraire. Louis XI va mourir peu après, laissant un royaume prospère : il a récupéré l’Anjou, le Barrois, la Provence ; la petite fille du Téméraire, Marguerite est promise à Charles VIII. Partout où le roi se rendait en son royaume, il se faisait précéder par son grand écuyer portant devant lui son épée nue, symbole du pouvoir et de la justice du roi, levée vers le ciel, partout… sauf dans le Béarn :

A son entrée en Béarn, le roi fit mettre à bas son épée et dit ces paroles à son écuyer Garguessalle : Je suis maintenant dans un pays qui est une terre d’Empire et qui ne dépend en rien de moi ; aussi, tant que je chevaucherai dans ce pays-ci, vous, grand écuyer, ne portez point mon épée, car on ne doit point le faire ici.

Guillaume Leseur Chronique

1482                            Francesco Berlinghieri publie à Florence la Geographia, où l’on peut voir la plus ancienne carte imprimée de France.

printemps 1483       Andrea Verrochio arrive à Venise, pour y réaliser la statue de Bartolomeo Colleoni, – dite statue du Colleone – sur le Campo dei Santi Giovanni et Paolo. L’affaire va lui procurer cinq ans de travail, démêlées avec les maitres  d’œuvre incluses… Ils ne sont pas faciles à vivre, ces sénateurs, pour la plupart riches marchands. La parole donnée ? De quoi voulez-vous donc parler, au juste ?

Le piédestal corinthien du monument Colleoni, ouvrage de Leopardo, est le premier qui existe pour l’élégance, le bon goût des ornements ; les statues des princes sont inférieures en ce point à la statue de ce condottiere. Elle est l’ouvrage  d’André de Verrocchio, florentin, un  des premiers artistes de son temps, peintre, sculpteur, architecte et maître du Perugin et de Leonard de Vinci. L’histoire de sa statue, racontée par Vasari, peint la passion, l’amour propre jaloux, l’indépendance et l’activité des artistes  de cette époque : comme Verrocchio avait terminé le cheval, il apprit que la figure allait être accordée par faveur à Vellano de Padoue, le protégé de quelques patriciens. Indigné, il cassa la tête et les jambes de son cheval, et partit furtivement pour Florence. Le sénat de Venise lui fit aussitôt signifier que, s’il osait jamais y reparaître, on lui trancherait la tête ; il répondit qu’il s’en garderait bien, attendu qu’il ne dépendait point de la seigneurie de lui remettre sa tête si elle était coupée, comme il lui serait facile de refaire celle du cheval qu’il avait brisée. Cette réponse ne déplut point, et Verrochio obtint la liberté de revenir ; il reprit ses travaux avec une telle ardeur, qu’atteint d’une fluxion de poitrine, il ne mourut, et que Leopardo fut chargé du nettoyage de la fonte de la statue.

Antoine Claude Pasquin dit Valery           Voyages historiques, littéraires et artistiques en Italie 1838.

Colleone à cheval marche dans les airs. Il ne tombera pas. Il ne peut choir. Il mène la terre avec lui. Son socle le suit […]                

Il a toute la force et tout le calme. Marc Aurèle, à Rome, est trop paisible. Il ne parle pas et ne commande pas. Colleone est l’ordre de la force, à cheval. La force est juste, l’homme est accompli. Il va un amble magnifique. Sa forte bête, à la tête fine, est un cheval de bataille : il ne court pas, mais, ni lent ni hâtif, ce pas nerveux ignore la fatigue. Le condottiere fait corps avec le glorieux animal. C’est  un héros en armes.

André Suarès            Le voyage du Condottiere     T1       Vers Venise    Emile Paul 1949.

30 05 1483                 La serviette de table individuelle apparaît au sacre de Charles VIII. Les vitres commencent à remplacer aux fenêtres le papier ou la toile huilée dans les villes. Diego Caõ reconnaît l’embouchure du Congo.

 

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[3] Ce sel possède des oligoéléments absents du sel blanc industriel, à même de soigner l’héméralopie dont souffrent les animaux carencés en sel, qui se manifeste par des troubles de la vision.

[4] … à telle enseigne que les Castillans en ont fait un proverbe : Si l’alouette veut traverser la Castille, il faut qu’elle emporte son grain avec elle. On voit donc bien que l’affaire est récente.

[5] Dominicain né dans une grande famille de conversos ; il a été confesseur des Rois Catholiques. Il a mis au point un code de procédure qui prenait en compte la défense de l’accusé.


Par l.peltier dans (3 : 1163 à 1522) le 26 novembre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

5 01 1484                   Des États Généraux se tiennent à Tours qui, pour la première fois réunissent pays de langue d’Oïl et pays de langue d’Oc. L’usage du mot  Oc pour désigner ce fonds de langues romanes qui permettait à tout le sud de la France de se comprendre remonte à Dante ; on sait aussi que Rabelais [1494 – 1553] en utilisait un autre : Languegoth qui figure dans les trois premières éditions de ses œuvres.

fin 1484                      Christophe Colomb, a environ 34 ans : fils de juifs espagnols établis à Gênes, il parle, lit et écrit l’espagnol, le latin, parle et lit l’italien mais ne l’écrit pas. Il a deux frères : Bartolomée et Diego. Il a déjà navigué comme mousse, a passé quelques temps en Angleterre à Bristol, siège de vagues traditions relatives à la Grande-Irlande, contrée fabuleuse située outre-mer. En 1480, il a épousé à Lisbonne Felipa Moñiz de Perestrello, d’origine italienne, dont le père Bartolomeo I° avait la concession de Porto-Santo, îlot proche de Madère. Un fils leur naquit : Diego. Colomb séjourna à Porto-Santo balcon sur la mer des Ténèbres. Il pût y voir sur les plages, jetés par les vents d’ouest, des bois flottés d’essences inconnues, dont certains travaillés, des arbres entiers, des roseaux géants, des fèves de mer, graines d’une plante grimpante des Antilles, l’Entada Gigas, et même, un jour une pirogue faite d’un seul tronc où se trouvaient deux cadavres à la peau tannée et au visage très large… de quoi stimuler une imagination qui ne demandait qu’à s’enflammer : il devint postulant pour diriger une expédition aux Indes.

Et surtout, il recueillit un jour cinq marins épuisés, au seuil de la mort… cinq marins, derniers survivants de la première découverte de l’Amérique. C’est le pilote Alonso Sanchez qui va lui révéler son secret, en remerciement de son hébergement. Mais quelle est donc cette histoire ?

Environ de l’an 1484, Alonso Sanche de Heulua, fameux pilote (ainsi surnommé, parce qu’il était natif du même lieu de Heulua, qui est au comté de Niebla), trafiquait ordinairement sur la mer avec un petit navire, dans lequel il enlevait d’Espagne des marchandises qu’il transportait aux Canaries, où il les vendait fort bien. Pour y mieux trouver son compte, il y chargeait son vaisseau de marchandises du pays, qu’il allait vendre à l’île de Madère, d’où il s’en retournait en Espagne, chargé de conserves et de sucre. Dans cette route triangulaire, comme il faisait le trajet des Canaries à Madère, il fut battu d’une si grande tempête, que n’y pouvant résister, il fut contraint de carguer les voiles et d’abandonner son navire à la violence de la tourmente. Elle fut si impétueuse qu’elle le fit courir vingt neuf jours, sans avoir où il était, ni quelle route il devait tenir, parce qu’en tout ce temps-là il lui fut impossible de prendre les élévations ni par le soleil ni par le nord.

Cependant, on ne saurait dire à quelles extrémités se virent réduits ceux de son vaisseau par une tempête si étrange, qu’elle les empêchait de manger et de dormir. Mais enfin, s’étant calmée par le changement du vent, ils se trouvèrent près d’une île dont on ne sait pas bien le nom : néanmoins, l’apparence a fait croire depuis que c’était celle que l’on nomme à présent Saint Dominique. Ce qu’il y a de remarquable en cela, c’est que cette île étant à l’occident des Canaries, il fallait de nécessité que ce vent qui emporta ce navire fut l’est, qui en cette navigation calme plutôt la tourmente qu’il ne l’irrite.

[…]            Le pilote, abordé à terre, prit aussitôt les élévations et ne manque pas de faire de bons Mémoires de tous les accidens qu’il avait courus sur cette mer aussi bien que des choses qu’il avait vues ; il en fit aussi de celle qui lui arrivèrent depuis en s’en retournant. Ensuite ayant fait aiguade et provision de bois, il se remit à la voile sans savoir à son retour, non plus qu’à son abord, quelle route il devait prendre ; et comme il avait été plus longtemps qu’il ne fallait en cette navigation, l’eau et les provisions lui manquèrent. Ces nouvelle misères, jointes aux autres incommodités que tous ceux de son navire avaient souffertes en allant et en venant, en firent depuis tomber malades plusieurs, dont il en mourut la plus grande partie : car des dix-sept hommes qu’ils étaient sortis d’Espagne, il n’en arriva que cinq dans la Tercère, du nombre desquels était le pilote Alonso Sanchez de Huelua.

A leur abord dans cette île, ils s’en allèrent loger dans la maison du fameux Christophe Colomb, génois, parce qu’ils avaient appris que c’était un grand pilote et qu’il faisait des cartes pour naviguer. Cet excellent homme les reçut avec de grandes démonstrations d’amitié et leur fit tout le bon conseil qu’il lui fut possible, afin de s’instruire d’eux touchant les choses qu’ils disaient leur être arrivées dans un si long et si étrange naufrage. Mais quelque bon traitement qu’il leur fit pour les remettre en santé, il n’en put venir à bout ; de sorte qu’étant affaibli par tant de maux qu’ils avaient souffert, ils furent contraints de céder à leur dernière violence, et moururent tous dans sa maison. Les travaux qui avaient été cause de leur mort, furent tout l’héritage qu’ils laissèrent au grand Colomb, qui les accepta avec tant de résolution et de courage, qu’oubliant ceux du passé, bien qu’ils fussent en plus grand nombre, et qu’ils eussent duré plus longtemps, il entreprit dès lors de donner à l’Espagne les prodigieuses richesses du Nouveau Monde.

Garcilaso de la Vega       Histoire des Incas, rois du Pérou. Chapitre III. De la découverte du Nouveau Monde. 1658. Traduction de Jean Baudoin.

De son vrai nom Gómez Suárez de Figueroa, il est fils d’un noble espagnol et d’une princesse inca. On le considère comme le premier écrivain du Pérou.

L’Atlante, le navire d’Alonso Sanchez dériva vers l’ouest jusqu’à s’échouer sur une île que les indigènes appelent Quisqueya, renommée La Espanola [Saint Domingue/Haïti actuels] et dont Alonso Sanchez dessine les contours sur une carte qui se trouve actuellement dans les Archives Générales de la Marine.

[…]                 Longtemps, les spéculations iront bon train sur le secret de Colomb,  ses connaissances qui le rendaient si sûr de lui lorsqu’il sollicitera auprès des Rois Catholiques, le titre de Vice-Roi perpétuel et héréditaire pour les terres qu’il allait découvrir.

On trouve les preuves de l’existence d’Alonso Sanchez dans le manuscrit du Frère Antonio de Aspa, aujourd’hui à l’Académie d’Histoire de Madrid, et rédigé vraisemblablement avant les écrits de Bartholomé de Las Casas, c’est-à-dire aux environs de 1512, peu après la date officielle de la découverte de Colomb.

Maria Dolorès Fernandez Figares

Qu’Alonso Sanchez ait réellement existé, c’est une chose. Que sa découverte d’Haïti/Saint Domingue soit réelle en est une autre. S’il est arrivé là-bas, c’est après une grosse tempête qui a fatigué tout son équipage. Que son navire soit resté en état de naviguer, ou qu’il se soit brisé en s’échouant [selon le récit fait par  Maria Dolorès Fernandez Figares], de toutes façons il lui a fallu rester sur ces rivages plusieurs semaines, le temps de se refaire une santé. Et pendant tout ce temps, il n’aurait vu personne, ou, s’il a rencontré des êtres humains, il n’a pas jugé nécessaire et indispensable d’en dire un seul mot à Christophe Colomb, qui lui, 8 ans plus tard, a rencontré dans les mêmes eaux des autochtones en grand nombre ? Cela seul rend méfiant quant à l’authenticité de cette découverte.

Quoi d’autre sur ces terra incognata ? Officiellement pas grand chose : les Portugais ont doublé le cap Bojador depuis 43 ans, mais ils en sont encore à explorer la côte ouest de l’Afrique, ce qu’avaient tout de même déjà fait avant eux les Carthaginois, vers 450 av. J.C. On ne savait donc rien de la côte africaine plus au sud, et les croyances dominantes à l’époque remontaient à Ptolémée, selon lequel l’océan indien était une mer fermée, et le sud de l’Afrique un continent ne laissant pas de passage à la mer.

Donc, si l’on ne pouvait avoir la preuve que l’Inde pouvait être atteinte par l’est, il était tout à fait logique de chercher à l’atteindre par l’ouest : naturellement les Européens n’imaginaient pas qu’il pût y avoir entre l’Europe et l’Asie la barrière de deux vastes continents. De fait, sans avoir à remonter jusqu’à la colonisation du Groenland par les Vikings, tombé depuis longtemps dans l’oubli, l’Atlantique nord était déjà fréquenté par des pêcheurs : dans les années 1450, les pêcheurs de Paimpol et de Bréhat pêchent la morue sur les côtes d’Islande. Vingt ans plus tard, Vaz Corte Real, un Portugais établi aux Açores, pourrait bien avoir atteint Terre Neuve. En 1497, un marchand de Bristol, John Day contera la chose à Christophe Colomb.

On n’avait pas non plus de certitudes quant aux distances qui pouvaient séparer les côtes du cap St Vincent, au Portugal, de la côte est de la Chine. Les erreurs de Ptolémée avaient certes été en partie corrigées mais la multiplicité des estimations ne permettait à aucune de faire autorité : l’Atlas Catalan de 1375 donnait 116 °, Fra Mauro en 1459, 125°, Ptolémée, 150 ap.J.C., 177°, Martin de Tyr, 100 ap.J.C., 225°, le chiffre exact étant de 131°. Erreurs encore quant à la longueur de la circonférence terrestre : alors que la réalité est de 40 000 km, l’Atlas Catalan donnait 32 000, Fra Mauro 38 400, Ptolémée, qui sur ce point, n’avait pas voulu suivre Ératosthène avait estimé la longueur d’un degré à 80 km (au lieu des 111,2 réels), ce qui donnait une circonférence de 28 800 km.

Salvador de Madariaga donne une explication astucieuse des erreurs de longitude de Colomb, mais qui suppose qu’il ignorait que le mille arabe était différent du mille italien, ce qui est plutôt invraisemblable pour un marin de cette pointure :

Pour Colon, la longueur d’un degré est de 56 2/3 milles. Sur ce point, il se sépare de Toscanelli qui […] semble avoir pris pour ses calculs et ses cartes un degré de 62 1/2 milles à l’équateur. Mais il est peu d’opinions auxquelles il s’accrocha avec plus d’énergie. Elle est soulignée dans la marge de son livre là où elle est exprimée et, en outre, il a plus d’une fois déclaré par écrit qu’il avait lui-même mesuré le degré et vérifié ce chiffre. Or, ce chiffre avait été proposé pour la première fois par un cosmographe arabe du nom d’Alfraganus, ou El Fargani, lequel sur la foi des mesures faites par ordre du Khalife Almamum (813-832) adopte 56 2/3 milles pour mesure terrestre du degré. Il s’agit de milles arabes, valant 1 973 m 50 et, par conséquent, les mesures arabes, faites au IX° siècle, ne dépassent que de 251 880 mètres les 40 007 520 mètres que nous tenons à présent pour la circonférence de la Terre à l’équateur et sont ainsi de loin la plus exacte estimation qui ait été faite avant l’époque moderne. Colon semble avoir flairé du premier coup la mesure exacte. Malheureusement ses milles n’étaient pas arabes, mais italiens, et ne faisaient que 1 477 m 50 : autrement dit, il se représentait le monde un quart plus petit que ses dimensions exactes. [

Cette erreur sur la longueur du degré conduisait Colon à réduire la largeur de la mer qu’il avait à traverser pour atteindre les Indes, et cela d’autant plus qu’il calculait les dimensions de cette mer par des moyens indirects. Il croyait que la distance terrestre entre l’Espagne et l’Inde couvrait 282° de la circonférence de la Terre ; il restait donc seulement 360 – 282 = 78° pour la distance maritime entre Lisbonne et le Cathay. Et comme ces degrés n’étaient que de 56 2/3 milles à l’équateur, c’est-à-dire à environ 50 milles aux îles Canaries, la distance n’était donc que de quelque 3 900 milles, soit 9 975 lieues.

Cet ensemble d’erreurs sur l’Asie situait son Inde à peu près où se trouve actuellement l’Amérique. Ainsi trouvait-il par ces détours la bonne direction. Il n’est pas étonnant que, trouvant la terre là où il s’attendait à la trouver, Colon ait été persuadé qu’il avait abordé en Asie.

Salvador de Madariaga                      Christophe Colomb    1952

Et puis, il n’est pas inutile de situer les repères qui cadraient alors l’établissement des cartes : la course à la face cachée du globe était lancée et dès lors, tous les concurrents se surveillent, s’épient, se font des niches, mentant à qui mieux mieux : le mensonge prend du galon, ou, si l’on préfère, s’anoblit. Le Portugal prescrit à ses marins et à ses capitaines de travestir ce qu’ils voient : il institue le Sigala, qui signifie sceau, secret.

Dès ses premières tentatives, la géographie est affamée de mensonges. Elle s’en gave. C’est une de ses matières premières préférées. A l’égal des poètes, les voyageurs sont des affabulateurs. L’imposture est leur régal, leur vanité et l’instrument de leur pouvoir.

Gilles Lapouge                 La légende de la géographie                  Albin Michel 2009

Huit ans plus tard, quelques mois avant qu’appareille Christophe Colomb, un marchand de drap allemand, Martin Behaim créera le premier globe terrestre connu, riche de plus de 1 100 noms de lieux, de 48 miniatures de rois et de dynasties, de légendes détaillées décrivant les produits, les pratiques commerciales et les routes qui traversaient les routes connues. Il y avait évidemment une grande absente : l’Amérique.

Les Espagnols cultivent le même goût de la dissimulation ; les cartes sont des objets précieux que l’on enferme dans un coffre à deux verrous, l’original étant une carte unique, rigoureusement inaccessible, le Padrón real, caché à la Casa de Contratación à Séville Matrice, modèle, elle est le réel. Le pays lui, n’est que la reproduction infidèle du Padrón real . Les Portugais en feront autant avec le Padrão real .

La carte absolue fascine. Lisbonne, Madrid, jasent sur ses complications. On admire que personne n’ait le droit ou le pouvoir de consulter ce Padrão real, ou ce Padrón real, même pas le commandant des armées, même pas un cardinal, un pape ou un roi. Celui qui eût contemplé le Padrão real eût été fusillé par Dieu en personne car il eût pénétré dans l’envers des choses, qui est le plaisir de Dieu seul. […] Le Dr Da Burra développe pesamment cette malice : Dans l’hypothèse où Dieu, écartant le voile dont il a lui-même masqué le réel et ses turpitudes, apercevrait soudain ce réel, sans doute il expirerait à l’instant, si du moins, comme on le suppose, il a un peu d’honneur.

Gilles Lapouge                    La légende de la géographie.              Albin Michel 2009

Colomb propose au roi Jean II de Portugal ce qu’il appelle son entreprise des Indes : ses arguments ne manquent pas, car il semble encore que la route maritime la plus courte, la seule possible peut-être, vers l’Orient, soit le passage par l’Ouest.

Mais le souverain, au début conquis par l’enthousiasme du jeune génois, finalement lui accorda peu de crédit (et pas du tout de crédits), trouvant qu’il avait affaire à un grand hâbleur, enclin à la vantardise lorsqu’il s’agit de présenter ses talents et plein de fantaisie et d’imagination quant à son île de Cipangu.

La nomination, sur les prières insistantes de Colomb, d’une commission d’experts, n’y changea finalement rien, cette dernière se méfiant de la flagrante sous-estimation des distances. Dépité, Colomb quitta le Portugal pour aller présenter son projet en Espagne.

1484                    Léonard de Vinci, conscient de l’importance du sultan d’Égypte Quaït Bey, lui envoie copie des différentes initiatives scientifiques et  architecturales qu’il se propose de réaliser en  Turquie.

avril 1485                   À Rome, sur la Via Appia, en dégageant des débris de marbre, des ouvriers crèvent une voûte de brique, font une chute de douze pieds tout à coté d’un sarcophage contenant le cadavre fort bien conservé d’une femme de l’époque romaine. L’humaniste Fonte racontera cela à un ami de Laurent le Magnifique et ainsi l’affaire fera grand bruit : l’archéologie était née.

mai 1486                    Christophe Colomb est parvenu à soumettre son projet à Ferdinand et Isabelle : il se trouve qu’il cadre bien avec la situation de l’Espagne par rapport au Portugal, puisque la première s’est en quelque sorte privée de découvertes vers l’est en en laissant l’exclusivité au Portugal ; pour autant le roi et la reine, face au flou relatif du projet et à la priorité des priorités : en finir une fois pour toutes avec les Maures, remettent à une commission présidée par Hernando de Talavera, converso et confesseur de la Reine, le soin de donner un avis compétent. Des compétences, il y en eut dans cette commission, mais de la bonne volonté certainement beaucoup moins : Talavera était un ascète qui avait appris à brider ses émotions, Colomb laissait la bride sur le coup à son imagination : les deux tempéraments étaient par trop opposés pour pouvoir s’entendre.

Il entama alors une lutte de tous les instants, pénible et épuisante, car, à coup sûr, une véritable bataille menée avec des armes n’aurait pas été pour lui aussi dure et aussi horrible que d’avoir à renseigner tant de gens qui ne le connaissaient pas ou qui ne se souciaient pas de lui, tout en recevant tant d’insultes qui affligeaient son âme.

Las Casas

Plus tard, dans ses courriers au roi et à la reine, Colomb ne pourra s’empêcher d’y revenir : ces six ou sept années de grand chagrin [] sept années, je fus dans votre cour royale, au cours desquelles tous ceux à qui je parlais de cette entreprise croyaient que c’était une pure plaisanterie

août 1486                    A la mort de Charles du Maine, les États de Provence acceptent le rattachement de leur province à la France non comme un accessoire à un principal, mais comme un principal à un autre principal et séparément du reste du royaume.

décembre 1486               Giovanni Pico della Mirandola – Jean Pic de la Mirandole – a 23 ans. Il a étudié l’hébreu, le grec à Padoue et  la théologie à Paris, d’où il est revenu en mars 1486. Le jeune homme a des amours à histoire et Laurent de Médicis lui évite la prison… ce qui ne l’empêche pas de rédiger une circulaire invitant tous les meilleurs théologiens de Rome à discuter avec lui de 900 thèses sur différents sujets qui abordent des propositions dialectiques, morales, physiques, mathématiques, théologiques, magiques, kabbalistiques, propres aux sagesses chaldéenne, arabe, hébraïque, grecque, égyptienne et latine. Mais le débat n’aura pas lieu et il sera condamné pour hérésie. En mars de l’année suivante, une commission du pape Innocent VIII rejettera ses propositions, qu’elle jugera étrangère à l’esprit de l’Église. Pic de la Mirandole continuera à ferrailler en écrivant beaucoup : Heptaplus, un commentaire de la Génèse, De Ente et uno, tentative de conciliation de l’épistémologie de Platon et de celle d’Aristote, Disputaciones advertus astrologiam divinatricem.  Une méchante fièvre l’emportera en 1494 : il avait 31 ans. Une comète à travers l’Europe, dira Hegel de Giordano Bruno qui mourra un siècle plus tard… On peut associer Pic de la Mirandole à cet hommage.

1486                            Les abbés de St Germain font édifier des bâtiments en vue d’accueillir la foire de St Germain, du 3 février au dimanche des Rameaux afin de ne pas concurrencer la foire de St Denis. Les abbés percevaient des droits sur les transactions. Le Russe Iermack découvre la Sibérie.

22 07 1487                  Bourges, alors une des grandes villes de France avec ses quinze mille habitants, brûle : c’est le grand feu de la Madeleine, qui réduit en cendres un bon tiers de la ville. Les drapiers s’installent à Lyon, provoquant la ruine de la ville.

18 08 1487                  Une bataille des plus sanglantes livre Malaga aux rois catholiques, qui ne permettent qu’à 25 familles de rester à Malaga, en tant que Mudéjars, dans l’enceinte de la morería (quartier maure).

Et alors le Roi fit venir les prisonniers chrétiens qui étaient à Mâlaga et fit dresser une tente à la porte de Grenade, afin de les recevoir avec la Reine et l’Infante leur fille; et les Maures les amenèrent : ils n’étaient pas moins de six cents, hommes et femmes (…). En arrivant auprès de Leurs Altesses, ils s’humiliaient tous, se jetant aux pieds de Leurs Altesses et voulant les leur embrasser, mais Leurs Altesses n’y consentaient pas et leur donnaient la main. Tous ceux qui voyaient cela louaient Dieu et versaient des larmes de joie avec les prisonniers qui arrivaient maigres et pâles, presque morts de faim, des chaînes aux mains et au cou, et un boulet aux pieds, tous avec de longs cheveux et de longues barbes (…). Sur-le-champ, le Roi ordonna qu’on leur donne à manger, qu’on leur ôte leurs fers, qu’on les habille et qu’on leur donne de quoi retourner chez eux, ce qui fut fait. Il y en avait parmi eux pour qui de fortes rançons avaient déjà été payées ; des personnes qui étaient restées dix, quinze et vingt ans en captivité, et d’autres moins.

Bernâldez

Ce cauchemar était fini. Le pays était enfin uni sous les deux monarques. Le monde n’avait jamais vu une transformation aussi rapide et profonde que celle qui en dix-sept ans avait fait passer la Castille de la corruption et l’anarchie du règne précédent à l’ordre, la puissance et la splendeur de 1492.

Salvador de Madariaga       Christophe Colomb       1952

1487                            Fernão Dulmo et João Estreito, avec la bénédiction (mais rien de plus) du roi Jean, sont partis des Açores pour toucher l’île d’Antillia : les forts vents d’ouest sous cette latitude les empêcheront d’atteindre cette île. Ils voulaient y parvenir en moins de quarante jours, délai qu’ils s’étaient fixé au départ, au delà duquel ils s’étaient engagés auprès de leur équipage à faire demi-tour. On ne les reverra jamais.

Quaït Bey, sultan mamelouk d’Égypte envoie une ambassade à Florence pour tenter de prendre la position commerciale de son rival, l’empire ottoman : il n’a pas mégoté sur les moyens pour en mettre plein la vue des Florentins : baume, musc, benjoin, bois d’aloès, gingembre, mousseline, pur-sang arabes, porcelaines de Chine…

Le souverain mexicain Ahuitzotl inaugure l’agrandissement du Grand Temple de Tenochtitlan, et ce sont quelques vingt mille personnes que l’on immole en cet honneur.

Les Aztèques considèrent que l’existence et la perpétuation du monde requièrent de l’énergie. Or celle-ci est perçue comme un stock tendant naturellement à s’épuiser. C’est donc à l’homme de prendre en charge l’entretien du cosmos. A cette fin, il lui appartient d’alimenter la Terre et le Soleil, figures affamées et assoiffées de cette énergie que le mouvement condamne à la dissipation. D’où les cœurs humains, pour donner à manger au Soleil, et le sang versé, pour donner à boire à la Terre. Toute la symbolique du sacrifice méso-américain tourne autour de cette métaphore de la nutrition. Dans la dualité cœur/sang, on retrouve la conception binaire de l’aliment, solide/liquide.

Quant à l’acte même du sacrifice, il a pour effet de capturer au profit des vivants l’énergie vitale contenue dans la victime. Pour les Aztèques, une mort subite libère une partie du stock énergétique initialement destiné à la vie de l’individu. Le rituel de mise à mort, avec son extrême socialisation, tente précisément d’organiser le transfert de cette énergie vitale individuelle vers la communauté tout entière. Le sacrifice a donc pour effet de transmuter la mort en source de vie.

L’originalité du sacrifice aztèque, avec son rituel si particulier et sa légitimation entropique, a donné naissance à une symbolique propre, d’une grande complexité. Fort déroutante pour l’esprit européen, cette symbolique se décline autour de trois grands thèmes: 1) la métaphore de la prédation; 2) les références à la guerre sacrée; 3) l’allégorie de la fleur. Dans cet environnement, la prééminence revient au Soleil, personnage central de l’univers mythico religieux. Le Soleil mexicain n’est pas identifiable en totalité à l’astre du jour; c’est en réalité un être duel, à la fois céleste et terrestre, diurne et nocturne.

Christian Duverger.                         L ‘Histoire Septembre 2004

Les victimes sont pratiquement toujours des hommes, prisonniers de guerre. Rarement des femmes ou des enfants, qui sont alors esclaves.

Pour les habitants de la vallée de Mexico, à l’âge d’or de la civilisation de Teotihuacán (300-900 ap. J.C.) les dieux s’étaient réunis – à Teotihuacán, précisément – pour créer le soleil et la lune. Pour ce faire deux d’entre eux se jetèrent dans un brasier, donnant ainsi naissance aux deux astres. Mais ceux-ci demeuraient immobiles dans le ciel. Alors tous les dieux se sacrifièrent pour les faire vivre de leur sang. Les Aztèques pensèrent ensuite qu’ils devaient renouveler ce premier sacrifice et nourrir le soleil : d’où les sacrifices humains. S’il ne recevait pas l’eau précieuse du sang humain il risquait de s’arrêter de tourner. Aussi l’inquiétude était-elle à son comble à chaque fin de siècle, c’est-à-dire tous les cinquante-deux ans. Le peuple attendait avec terreur de savoir si le soleil renouvellerait son contrat avec les hommes. La dernière nuit du siècle se passait dans la crainte, toutes lumières éteintes. L’espérance ne revenait que lorsque l’astre apparaissait enfin, un prêtre ayant allumé le feu nouveau sur la poitrine d’un sacrifié. La vie pouvait reprendre.

Jean Delumeau La Peur en Occident   Arthème Fayard         1978

On doit insister sur ce phénomène unique dans l’histoire de l’humanité : il ne fallut que cent cinquante ans, entre 1350 et 1500, pour que  Tenochtitlan (ainsi se nommait le village lacustre sur la lagune) devienne une métropole comptant plusieurs centaines de milliers d’habitants, reliée à la terre ferme par de solides chaussées et alimentée en eau potable par un aqueduc, car l’eau du lac était saumâtre. Cette métropole avait plusieurs temples ornés de nombreuses sculptures que de récentes fouilles ont dégagé.

Rien ne saurait mieux souligner ce stupéfiant développement que l’étonnement et l’admiration perçant dans le récit des compagnons de Cortez, nous disant qu’aucune ville d’Europe ne leur paraissait pouvoir rivaliser avec cette cité dont ils aperçurent l‘étendue des toits scintillant sous le clair de lune comme si ceux-ci avaient été faits d’argent pur…

Jean Paul Barbier Civilisations disparues            Assouline 2000

1488                            Avec trois caravelles, Bartolomeu Dias, accompagné de deux autres pilotes : Alvaro Martins et João de Santiago, entreprennent la vingtième expédition portugaise à la recherche d’une route pour les Indes, via le sud de l’Afrique ; il double le Cap des Tempêtes, [ou encore cap des Tourmentes] rebaptisé par le roi Jean II Cap de Bonne Espérance[1]parce que cette découverte annonçait celle de l’Inde, espérée et cherchée depuis tant d’années – .

Je suis ce vaste promontoire secret
Que vous, Portugais, appelez le cap des Tempêtes,
Que ni Ptolémée, Pompée, Strabo,
Pline ou tout auteur ne connaissaient.
Ici finit l’Afrique. Ici, sa côte
Se conclut par cela, mon vaste
Plateau inviolé, qui s’étend vers le Pôle
Et, par votre témérité, vous avez atteint mon âme même.

Luis de Camões      Lusiades

Il note un très net rafraîchissement de la température de l’eau, poursuit vers l’est, mouille dans la baie d’Algoa, qu’il nomme baie des Bouviers poursuit à nouveau à l’est pendant deux jours, dresse un dernier padrao[2] à False Island, puis, face aux criantes frayeurs de son équipage de rencontrer des pirates arabes, fait demi-tour. Il avait quitté Lisbonne en août 1487 ; il y sera de retour en décembre 1488.

Il apparaissait dès lors que la route des Indes était ouverte, et le roi Jean II se vit conforté dans sa décision de ne pas sponsoriser Colomb : pourquoi faire compliqué en allant chercher une route pour l’Inde par l’ouest si l’on peut faire simple en prenant une route par l’est ? Le sort de Colomb au Portugal était scellé.

Dias reçut un poste de commandement en métropole : le roi suivait en cela la doctrine officielle : ne pas accumuler sur la même tête une trop lourde dette de reconnaissance.

Le Caire, dont Ibn Khaldûn disait qu’elle était l’estuaire des nations, le livre des multitudes, la voûte de l’Islam et trône de l’empire,  vit ses dernières années de vaches grasses :

Comme Le Caire est situé entre la Mer Rouge et la  Méditerranée, tous les marchands de l’Inde, de l’Éthiopie, viennent au Caire par la Mer Rouge à la fois pour vendre leurs marchandises qui consistent en épices, en perles et en pierres précieuses, et pour acheter des articles provenant de France, d’Allemagne, d’Italie et de Turquie, amenés par la Méditerranée à Alexandrie et au Caire.

Un voyageur de 1488 cité par Gaston Wiet.                     L’Islam.1986

Le long règne de Kaitbay – dernier quart du XV° siècle – aboutit à une renaissance incontestable. L’Égypte aurait peut-être pu se relever et retrouver sa prospérité d’antan : la découverte de la route des Indes par le cap de Bonne Espérance, en 1498, deux ans après la mort de Kaitbay, allait consommer sa ruine économique, entraînant dans la débâcle de la République de Venise, sa principale cliente. Les commerçants égyptiens du Moyen Age avaient, en effet, constitué des vastes entrepôts des marchandises d’Arabie, des Indes et de la Chine : ambre, aloès, benjoin, cardamome, clous de girofle, encens, laque, noix muscade, perles, poivre, rhubarbe.

Gaston Wiet L’Islam    1986

1489                            Près d’un demi siècle après la fin de la guerre de Cent ans, Robert Gaguin retient de son ambassade à Londres qu’on réconcilierait plus facilement un loup avec une brebis qu’un Anglais avec les Français.

1490                            Francesco Di Giorgio Martini, architecte, ingénieur, travaille à la cour des Montefeltro, les seigneurs de Sienne, qui lui ont confié le service des eaux des fontaines et aqueducs. Il a alors cinquante et un ans et rencontre sur le chantier finissant du Duomo de Milan – l’Opera del Duomo – Léonard de Vinci, 38 ans. Ils partent ensemble à Pavie pour un projet de cathédrale et Martini donne à Léonard un exemplaire de son Traité d’architecture, en deux volumes : Trattati di architettura, ingegneria e arte militare : Léonard en fera bon usage.

A Florence, Laurent est plus Magnifique que jamais :

Cet âge et assurément un âge d’or. Il a rendu à la lumière les arts libéraux presque abolis, la grammaire, la poésie, l’éloquence, la peinture, la sculpture, l’architecture et la musique… Et tout ceci à Florence.

Marcile Ficin.                    1492

vers 1490                    Francesco Tasso, né à Conello dei Tasso, proche de Bergame, crée le premier service postal européen ; grand maître des postes du Saint Empire et Grand maître des postes royales de Philippe II d’Espagne, il va tisser à partir de Bruxelles, une toile d’araignée reliant le Saint Empire à ses alliés, les Pays Bas espagnols, la Bourgogne, l’Autriche. Sa famille, anoblie en Thurn und Taxis, développera un talent certain pour donner de nombreux enfants aux talents de Francesco, dont les taxis, qui garderont comme couleur dans de nombreux pays le jaune du fond du blason.

fin 1490                      La commission constituée 4 ans plus tôt pour juger du bien fondé du projet de Christophe Colomb se décide à rendre son avis … qui est défavorable :

Ses promesses et ses offres avaient été jugées par le Roi et la Reine impossibles et vaines et dignes de refus[] il n’était pas dans l’intérêt de l’autorité de leurs personnes royales qu’elles donnassent leur soutien à une entreprise si faiblement fondée et qui devait paraître incertaine et impossible à toute personne cultivée, quel que fut son manque de connaissance spécialisée, car elles risquaient de perdre l’argent investi en elle aussi bien que leur autorité royale sans en retirer aucun avantage.

Au printemps 1492, Colomb s’apprêtait à s’embarquer pour la France rejoindre son frère Bartholomée, lorsque la reine d’Espagne, pressée par Santángel, son Trésorier royal, converso, de financer l’entreprise, et stimulée par la reconquête de Grenade, le fit rattraper sur le pont de Pinos, à une dizaine de kilomètres de Grenade, le priant de revenir.

Pourquoi la Reine a-t-elle changé d’avis ? Nul ne pouvait la dire versatile. Peut-être Colomb avait-il montré à Santángel les documents de Toscanelli qu’il n’avait osé produire jusqu’alors, puisqu’en quelques sorte volés ? Sans doute Santángel s’est-il fait l’avocat de Colomb, montrant qu’il ne pouvait nuire à la couronne, bien au contraire :

Le projet est digne d’intérêt. Sur ce point, vous êtes d’accord. Pourquoi barguigner sur des privilèges et sur des honneurs ? S’il vous rapporte les Indes, pourquoi ne pas le faire Amiral ? S’il ne ramène rien, il n’y a pas de mal. Tenez l’accord secret jusqu’à son retour.

Voyez comme il est avantageux que ce soit un converso qui vous rende ce service. Vous améliorerez votre situation, vous pourrez le porter à votre crédit alors que mon peuple a si fortement obéré votre débit par son infidélité secrète. N’écoutez pas vos grands wisigothiques. Soyez raisonnable. Acceptez ses revendications, puisqu’elles sont toutes soumises au succès de son expédition. Et s’il réussit, laissez-le obtenir ce qu’il mérite, puisque vous récolterez beaucoup plus.

En avril 1492 étaient signées les capitulations[3]de Santa Fe entre les souverains espagnols et Christophe Colomb : on lui offrait trois navires et une lettre scellée pour le grand Khan, empereur de Chine, sans savoir que le dernier moghol avait cédé la place à la dynastie des Ming depuis plus d’un siècle, en 1360 !

Bon navigateur, Colomb n’avait pas perdu le nord : il était certes fier de son titre de grand amiral de la mer Océane, mais surtout de ce que ce titre lui rapportait : 10 % des trésors qu’il rapporterait et le huitième des bénéfices globaux, en contrepartie de quoi il s’engageait à participer personnellement à hauteur de un huitième de l’investissement global. 20 % – la quinta – allaient à la couronne. Il est encore reconnu comme vice-roi et gouverneur de toutes les terres fermes et îles qu’il découvrira et acquerra dans les dites îles. Toute cette titulature ronflante à souhait ne pouvait que provoquer l’épanouissement  glorieux de sa soberbia, ce mélange bien espagnol d’orgueil, de morgue et de suffisance.

1491                       Anne de Bretagne épouse le futur Charles VIII, apportant ainsi la Bretagne à la France. Une certaine autonomie administrative lui sera accordée, reconnue 41 ans plus tard dans la Charte de l’union de Bretaigne. La Bretagne était franche, c’est-à-dire exempte de certaines franchises, et de la principale d’entre elles : la gabelle. Une bonne action ne doit jamais restée impunie, dit le proverbe irlandais, et les Bretons prendront l’habitude au cours des siècles de faire payer très cher à l’ensemble des contribuables ce privilège pour continuer à bénéficier d’exemptions fiscales de toutes sortes : on aura les bonnets rouges de 1675, un Parlement de Rennes incendié en 1994, et re-bonnets rouges en 2013.

Le patois breton se maintiendra avec beaucoup plus de force que les autres : les ordres mendiants avaient renoncé au français pour leur prêche et écrivaient donc en breton. Un dictionnaire trilingue breton-français-latin paraîtra en 1499, plusieurs fois réédité au XVI° siècle

02 01 1492                  Le sultan Boabdil, après un siège de quasi formalité, accepte une reddition sans combat et cède le pouvoir sur le royaume de Grenade aux Rois très Catholiques d’Espagne : c’est la fin de la reconsquista. On a tenu à mettre les petits plats dans les grands pour qu’il soit bien dit haut et fort que tout cela s’est passé entre gens d’honneur : la veille, Boabdil a envoyé à Santa Fe, la ville construite sous les murs de Grenade pour l’assiéger, 400 Maures chargés de présents pour les Rois, tandis qu’un petit peloton d’officiers se rendait sur les collines de l’Alhambra afin d’y occuper les points stratégiques. Et le matin, le cortège royal se met en route avec, en tête le roi Ferdinand et les grands du royaume, suivis par la reine Isabelle avec le prince Jean et les infanteries. Les troupes suivent. Tout le monde s’arrête à une demi lieue de Grenade, où le roi maure les rejoint, remettant alors au vainqueur les clés de la ville, devant cent mille spectateurs musulmans, juifs, chrétiens, castillans et étrangers. On dresse sur la plus haute tour de l’Alhambra la croix du primat d’Espagne. Ni pillage, ni mise à sac, mais un Te Deum. Boabdil mourra en Afrique du Nord.

Le cérémonial de cette reddition pourrait laisser croire que le roi Ferdinand et la reine Isabelle sont les grands vainqueurs de cette Reconquista, à l’exception d’un sauf que : sauf que ce n’est pas l’étendard de l’Espagne, ou à défaut ceux de la Castille et de l’Aragon qui sont hissés sur la plus haute tour de l’Alhambra, mais la croix du primat d’Espagne : et cela en dit long et désigne bien le véritable vainqueur : l’Église catholique, une, apostolique et romaine. C’est bien au cours de ces sept siècles de lutte que son clergé sera devenu tout puissant, ce qui lui permettra de modeler durablement la société espagnole.

Promesse est faite aux mudejares – musulmans jusque là sous domination chrétienne – de pouvoir pratiquer librement leur religion – ; mais cela ne durera que sept ans : sous la pression des vexations croissantes, l’émigration apparaîtra vite comme inévitable.

L’Espagne avoit été long-temps rivale de la France sous la dynastie des rois mérovingiens, et cette rivalité devint fatale à plus d’un monarque visigoth. Clovis tua, de sa main, Alaric dans les plaines de Vouillé, et Childebert, Amalaric sous les murs de Narbonne : depuis, les guerres civiles qui embrasèrent les Espagnes, isolèrent, en quelque sorte, ce pays du reste de l’Europe. Les Visigoths vaincus, terrassés à Xérès, semblèrent être effacés de la liste des nations ; et pourtant les débris de ce peuple originaire de la Scandinavie, existoient dans les montagnes des Asturies où Pelage leur roi n’avoit qu’une caverne pour palais.

Les princes espagnols chrétiens entretenoient, pour la plupart, une parfaite harmonie avec les rois de France, harmonie que la guerre des Albigeois troubla cependant quelquefois ; un grand nombre de braves franchissoient volontairement les Pyrénées, pour aller combattre contre les Maures. Ce furent des Français qui battirent ces infidèles, à la glorieuse journée d’Ourisque ; ce furent des Français qui sauvèrent l’Espagne chrétienne envahie par les Almohades ; ce furent des Français, conduits par Duguesclin, qui vainquirent Pierre-le-Cruel, roi de Caslille, à la journée de Montiel, et placèrent sur le trône Henri de Transtamare.

De fréquentes alliances de famille entre les monarques français et les divers monarques espagnols, resserrèrent les liens d’amitié entre les deux nations ; leurs intérêts parurent se confondre, et le souvenir des anciennes querelles se perdre au sein d’une heureuse concorde : mais bientôt la succession du royaume de Naples, qui appartenoit de droit à la maison d’Anjou, réveilla l’ancienne animosité. La France, encore affoiblie par ses longs malheurs, comprimée dedans par des vassaux aussi puissans que le roi lui-même, ne prit point une part très active aux démêlés entre la maison d’Anjou et la maison d’Arragon. Le bon René n’avoit que des Provençaux dans ses troupes, lorsqu’il essaya d’enlever le royaume de Naples à son compétiteur, le prudent et sage Alphonse. René, dont la mémoire est encore si chère dans le midi de la France, sut vaincre, mais ne sut pas profiter de la victoire qu’il remporta sur Ferdinand Ier, fils et successeur d’Alphonse. Après avoir été maître de tout le royaume de Naples, moins la ville de Naples même dont il auroit pu s’emparer, cet excellent prince rentra dans ses États de Provence, content d’y revenir pour faire le bonheur de ses sujets, content de se délasser des soins du gouvernement, en composant des poésies pastorales, et de cultiver de nouvelles fleurs pour embellir ses jardins. Il ne se pressa point, dit Machiavel, d’aller régner sous un autre climat, dans le paradis de l’Italie. La France ne se pressa pas non plus de l’encourager dans cet ambitieux projet, ni de l’appuyer du secours de ses soldats.

Cependant l’occasion étoit encore favorable ; la puissance espagnole, partagée entre divers rois, ne menaçoit point encore les peuples de l‘Europe ; les Maures régnoient toujours dans Grenade, et pouvoient appeler en Espagne les Musulmans d’Afrique. D’ailleurs le feu de la guerre civile désoloit la Castille ; on vivoit toujours dans un siècle de crimes et de grandes catastrophes ; dans un siècle où les peuples faisoient une guerre sacrilège aux têtes couronnées. Les rois, en Angleterre, étoient égorgés ; ils étoient avilis en Espagne, et toutes les passions déchaînées contre eux. Henri IV l’Impuissant, sobriquet devenu si fatal à sa malheureuse fille Jeanne, dont la légitimité fut révoquée en doute, se vit en butte à la fureur de l’ambition ; la majesté royale fut outragée dans sa personne, avec la dernière indignité. Le peuple, plus sensible, plus magnanime que les seigneurs, s’émut un instant, et rétablit sur le trône cet infortuné souverain : une nouvelle anarchie, de nouvelles scènes de carnage, suivirent la mort d’Henri IV l’Impuissant. Isabelle et Ferdinand, nés l’un pour l’autre, les terminèrent par la mémorable victoire de Toro, et les deux sceptres d’Arragon et de Castille, unis ensemble, ainsi que la conquête de Grenade, commencèrent alors à inspirer une juste terreur.

Toutes ces révolutions, des combats perpétuels contre les Maures, avoient exalté le courage des Espagnols, et les avoient familiarisés avec les dangers. On sait (et l’expérience de tous les siècles l’atteste suffisamment), qu’une nation n’est jamais plus redoutable qu’après s’être déchirée de ses propres mains : l’Angleterre ainsi que l’Espagne, fournissent des preuves de cette vérité. Les guerres civiles, si connues sous les noms de Rose blanche et de Rose rouge, sembloient devoir anéantir la puissance anglaise ; vingt batailles rangées, des massacres sans nombre avoient moissonné la fleur de la population, et cependant l’Angleterre reparut sur la scène, avec autant d’éclat qu’auparavant : souillée de son propre sang, couverte de cicatrices, elle se ranime avec toute la force de la jeunesse. Une fois maîtres de toutes les Espagnes, Isabelle et Ferdinand s’occupèrent plus sérieusement des affaires du dehors, et l’ambition leur fit naître le goût des conquêtes.

[…]        Les deux sceptres d’Arragon et de Castille, réunis ensemble par l’hymen d’Isabelle et de Ferdinand, assuroient une prépondérance marquée à la puissance des chrétiens : les Maures ne conservoient plus que le royaume de Grenade ; ils imploroient vainement, de leur triste capitale, les Musulmans africains ; les royaumes de Fez et de Maroc qui auroient pu les secourir efficacement, étoient déchirés par la guerre civile, et, sur les débris d’une ancienne dynastie, s’élevoit celle des Mérini ou Bénitoas. Les Maures, aussi braves que les chrétiens, mais inférieurs pour la science militaire, conservoient stupidement leurs anciens usages de guerre, et ne se servoient même pas encore d’artillerie. A la veille de se voir attaqués par Isabelle et Ferdinand, ils se battirent entre eux en 1485 avec toute la fureur qui caractérise une guerre civile : des scènes atroces s’étoient passées entre les divers membres de la famille royale, et la discorde augmentoit avec le danger.

Enfin les Castillans assiégèrent Grenade, au mois d’avril 1491. Isabelle se rendit au camp : fermement résolue de forcer le dernier boulevard des Maures, et pleine de confiance dans la protection du ciel, elle fit, de ce camp, une ville connue aujourd’hui sous le nom de Santafé. Après huit mois et dix jours de siège, la ville ouvrit ses portes ; et la croix arborée sur les mosquées des infidèles, annonça ce triomphe à la reine de Castille qui, à cette vue, tombant à genoux, en pleine campagne, fit chanter aussitôt un Te Deum. Boabdil, obligé de quitter le beau climat de l’Espagne, s’arrêta un moment pour contempler une dernière fois sa capitale, et s’écria, les larmes aux yeux : O Dieu tout-puissant ! .. Tu fais bien, dit sa mère, de pleurer comme une femme ce que tu n’as pas pu défendre comme un homme. Avec Boabdil, s’éteignait la dynastie des Halmaudares, qui avait donné dix-neuf rois à Grenade.

La découverte d’un nouveau monde vint combler les espérances de Ferdinand et d’Isabelle, et multiplier les ressources de l’Espagne désormais entièrement soumise aux chrétiens.

M.E. Jondot        Tableau historique des nations. 1808

Les Espagnols ne s’en tiendront pas à la péninsule ibérique et occuperont le littoral nord africain, y établissant des villes de garnison, soumettant d’autres villes comme Tlemcen, mais sans aller au bout de ce qu’aurait du être leur stratégie, selon Fernand Braudel :

La conquête achevée, les vainqueurs chrétiens furent entraînés à saisir la rive sud de la Manche ibéro-africaine, sans le vouloir d’ailleurs avec la netteté et la continuité de vues qui eussent été conformes aux intérêts espagnols. C’est une catastrophe, dans l’histoire de l’Espagne,  qu’après les occupations de Melilla en 1497, de Mers-el-Kébir en 1505, du Penon de Velez en 1508, d’Oran en 1509, de Mostaganem, Tlemcen, Ténès et du Peñon d’Alger en 1510, cette nouvelle guerre de Grenade n’ait pas été poursuivie avec acharnement ;  que l’on ait sacrifié cette tâche ingrate, mais essentielle, aux mirages d’Italie et aux relatives facilités d’Amérique. Que l’Espagne n’ait pas su, ou voulu, ou pu développer son succès initial, peut-être trop aisé ( il semble, écrivait en 1492 aux Rois Catholiques leur secrétaire, Fernando de Çafra, que Dieu veuille donner à vos Altesses ces Royaumes d’Afrique), qu’elle n’ait pas poussé cette guerre d’outre-Méditerranée, voilà un des grands chapitres d’une histoire manquée. Comme l’a écrit Gonzalo de Reparaz, l’Espagne, à moitié Europe, à moitié Afrique, a failli alors à sa mission géographique et, pour la première fois au cours de l’histoire, le détroit de Gibraltar est devenu une frontière politique.

Fernand Braudel    La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II. Armand Collin 4° édition 1979 p. 108 – 109

L’Espagne dut payer de sept siècles d’efforts cette discorde que déplorait son Roi-savant, Alphonse X. Et il échut à Ferdinand et à Isabelle de couronner la lutte sept fois séculaire par la chute de Grenade. Ils avaient l’un et l’autre pleinement mérité cet honneur du Destin, car ils avaient visé ce but en pleine conscience, avec la volonté et l’intelligence d’hommes d’État. Leur méthode avait consisté à faire preuve toujours et partout de la plus grande fermeté envers les grands comme envers les humbles ; à administrer la justice scrupuleusement et, au besoin en donnant de leurs personnes, à exiger le respect le plus pointilleux de l’autorité et des privilèges royaux ; par-dessus tout, à poursuivre sans répit la croisade contre l’Infidèle, ce qui avait l’avantage de tenir toujours en haleine les grands seigneurs, absorbés dans une haute tâche d’unification nationale.

[…]        Tous les courants historiques convergeaient donc vers l’Afrique. Réunies sous la direction magistrale de Ferdinand et d’Isabelle, les forces de l’Espagne allaient franchir le détroit et déverser leur énergie sur les côtes africaines de la Méditerranée. Regardant la Croix et la Bannière élevées par leurs efforts conjoints au sommet de l’Espagne européenne, le Roi et la Reine pouvaient rêver, ils rêvaient certainement, de porter ces deux symboles du Christ et de l’Empire en cette Espagne d’outre-mer qu’était l’Afrique ; là-bas, ces capitaines que l’Espagne produisait si volontiers, iraient implanter la religion de leurs ancêtres et le langage de la Castille, ce langage qui, vers cette même époque, donnait au monde avec Melibea un chef-d’œuvre shakespearien, un siècle avant Shakespeare. Autour de la mer latine, leurs armées et leurs flottes prolongeraient les victoires des dernières dix années, et le long de la côte africaine et de l’Asie Mineure, la poussée castillane irait rejoindre la poussée aragonaise-catalane déjà victorieuse à Naples et en Sicile et qui en Grèce même avait créé le duché catalan de Néopatrie, dont le titre figurait au blason de Ferdinand et Isabelle. Et c’est ainsi que, dans la suite des temps, des Espagnes nouvelles surgiraient au Maroc, à Tunis, en Algérie, et que la Méditerranée deviendrait une mer espagnole.

Mais il n’en fut pas ainsi. Car, perdu dans la foule, enveloppé de mystère, l’âme ravie en extase, un homme obscur avait cloué son regard magnétique sur cette Croix et sur cette Bannière, et, par un miracle de volonté indomptable, il allait s’en emparer, et les porter au-delà des mers, mais non pas au Sud : à l’Ouest.

Salvador de Madariaga             Christophe Colomb             1952

« Quid » du Maghreb à cette époque ? En principe, il est divisé en trois zones : le Maroc des Mérinides, la Tlemcénie des Wahabbites, l’Ifriqya (la Tunisie) des Hafsides. Mais ce cadre est truffé de dissidences de spécificités locales, Oran, – qui aura à sa tête quelques trente ans plus tard le chroniqueur Diego Suarez -,  Ceuta,  sont de vraies républiques urbaines. Les villes, nombreuses, sont tournées autant vers le trafic avec le Soudan que vers la Méditerranée.

31 03 1492                 Les juifs sont bannis d’Espagne par leurs Majestés très catholiques Isabelle et Ferdinand. Ils étaient à peu près 150 000 : 3 000 seulement choisirent de s’installer  en France. Nombre d’entre eux allèrent au plus près : le Portugal.

Bautismo o expulsión     Le baptême ou l’expulsion

Nous avons été informés par les inquisiteurs, et par d’autres personnes, que le commerce des Juifs avec les chrétiens entraîne les pires maux. Les Juifs s’efforcent de séduire de leur mieux les [nouveaux] chrétiens et leurs enfants, en leur faisant tenir les livres de prières juives, en les avertissant des jours de fête juives, en leur procurant du pain azyme à Pâques, en les instruisant sur les mets interdits, et en les persuadant de suivre la loi de Moïse. En conséquence, notre sainte foi catholique se trouve avilie et abaissée. Nous sommes donc arrivés à la conclusion que le seul moyen efficace pour mettre fin à ces maux consiste dans la rupture définitive de toute relation entre Juifs et chrétiens, et cela ne peut-être atteint que par leur expulsion de notre royaume.

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Le 31 mars 1492, le bannissement des juifs fut décrété ; trois mois furent donnés à ceux qui refusaient de se convertir pour réaliser leurs biens et quitter le pays. Il en partit plus de deux cent mille ; un grand nombre se rendirent à Fès, d’autres se répandirent dans les villes de la côte. Après les juifs, les Maures (1502). Cette foule d’émigrants amena dans le pays du Maroc des artisans, des ouvriers d’art, des commerçants ; le bien-être s’accrut chez les bourgeois des grandes villes, mais la concurrence indigène s’alarma et créa de désastreuses rivalités. Déçus, irrités, les émigrés se consolèrent dans la haine des chrétiens, cause de leurs maux ; ils se firent pirates et meneurs de guerre sainte.

Historien contemporain cité par Gaston Wiet,                           L’Islam   1986

Confiants dans la vaine espérance de leur aveuglement, ils choisirent les duretés du chemin et ils quittèrent le pays de leur naissance, petits et grands, vieillards et enfants, à pied ou sur des ânes, d’autres bêtes ou des voitures, et ils voyagèrent jusqu’au port où ils devaient embarquer ; et ils marchaient le long des routes ou à travers les champs dans des conditions très dures et à grand péril, certains tombant, certains se relevant, certains mourant, certains naissant, certains tombant malades, en sorte qu’il n’y avait pas de chrétien qui n’eut de la peine pour eux, et où qu’ils allassent, on les invitait à se faire baptiser, et certains, dans leur situation, se convertirent et restèrent, mais très peu, et leurs rabbins ne cessaient de les encourager, et ils faisaient chanter les femmes et les jeunes gens et les faisaient jouer du tambourin pour réconforter la foule.

Bernáldez

Nombre d’entre eux cherchèrent fortune plus loin :

Les Juifs chassés d’Espagne, en 1492, ont organisé, à Salonique et à Constantinople, le commerce de tout ce qui précisément y manquait : ils ont donc ouvert des boutiques de quincaillerie, installé les premières imprimeries, à caractères latins, grecs ou hébraïques (il faudra attendre le XVIII° siècle pour voir les premières imprimeries à caractères arabes); mis sur pied des tissages de laine et de brocart et, dit-on, construit les premiers affûts mobiles qui dotèrent l’armée de Soliman le Magnifique de son artillerie de campagne, une des raisons de son succès. Et ce sont les affûts de l’artillerie de Charles VIII en Italie (1494) qui auraient servi de modèles

Fernand Braudel     La Méditerranée et le monde méditerranéen au temps de Philippe II.             Armand Collin 5° édition 1982

05 1492                       Nzinga Nkuwu, roi du Kongo, a fait connaissance avec les Portugais, Diogo Cão en l’occurrence, depuis une dizaine d’années. De jeunes nobles sont repartis avec Diogo Cão au Portugal pour y apprendre la langue. Il y a un mois est arrivée une importante délégation officielle, comprenant les principaux corps de métier, mais aussi nombre de franciscains, et tout ce beau monde est magnifiquement accueilli dans la capitale, Mbanza Kongo, forte de plusieurs dizaines de milliers d’habitants. Le roi se convertit au christianisme, prend le nom de João I° et fait construire une église, ce qui lui permet de recevoir une aide des Portugais pour combattre au nord les Batekes. Il reviendra sur sa conversion quelques année plus tard, mais son fils Mbemba Nzinga y restera fidèle.

26 06 1492                  Charles VIII envoie Antoine de Ville, conducteur d’artillerie, faire l’ascension du Mont Aiguille, dans le Triève, tout à coté du Vercors et du col de la Croix Haute, lequel parvint à exécuter l’ordre, mais, de complexion méfiante, resta au sommet tant que le fait n’aurait pas été consigné par un huissier, tout ceci bien relaté dans une missive au président du parlement de Grenoble :

Monsieur le Président, je me recommande à vous de bon cœur. Quand je party du Roy, il me chargea faire essayer si on pourrait monter en la montagne que on disait in ascensibilis dont par subtilz engins j’ai fait trouver le fasson de y monter à la grâce de Dieu ; et il y a trois jours que j’y suis et plus de diz avecque moy, tant gens d’Église que autres gens de bien, avec un eschelleur du Roy, et n’en partiray jusqu’à ce que j’aye vostre responce, affin que si vous voulez envoyer quelques gens pour nous y voir que fayre le puysses. Vous avysant que vous trouverez peu d’ommes que quand ils nous veirront dessus et qu’ils veirront tout le passage que j’ay fait faire que y osnet venir, car scet le plus orrible et expovantable passage que je viz james, nis omme de la compagnie.

L’huissier vint de Grenoble, sans s’enhardir jusqu’à répéter l’exploit et dressa son procès verbal au pied de la paroi.

Rabelais conta l’exploit :

Il (le Mont Aiguille) est en forme de potiron, et de toute mémoire personne surmonter ne l’a pu, hors Doyac (Antoine de Ville) conducteur de l’artillerie du roi Charles huitième, lequel avec engins mirifiques y monta, et au-dessus trouva un vieil bélier.

Pantagruel Livre IV, Chapitre LVII.

Une aussi belle montagne ne pouvait être restée à l’écart du merveilleux cher au Moyen Age, et de plus, le texte suivant nous donne l’étymologie du nom :

Dans le royaume d’Arles, dans l’évêché de Grenoble aux confins du diocèse de Die, il y a une roche très haute dans le territoire que les habitants appellent Trièves. Une autre roche voisine lui fait face, on l’appelle Égale à elle [- Aequa illa -], car elle est de même hauteur que l’autre, bien que son sommet soit inaccessible. Ceux qui regardent de la roche opposée y voient une source transparente qui descend en cascade une échelle de rochers et au sommet de la roche de l’herbe verdoie comme celle d’un pré. Parfois on y voit étendus des draps éclatants de blancheur exposés pour sécher, selon l’usage des lavandières. L’origine de ce prodige, sa signification, ses auteurs, il fut aisé de le chercher, mais très difficile de le trouver.

Les merveilles du Dauphiné      Le rocher appelé Aiguille III,42            Texte du XIII° siècle.

Vendredi 3 08 1492               Christophe Colomb aurait dû appareiller de Cadix, le principal port espagnol sur l’Atlantique, mais ce dernier était ce jour-là encombré de juifs : c’était en effet le dernier jour[5] qui leur était accordé pour quitter l’Espagne, au-delà duquel ils seraient tout simplement mis à mort.

On embaucha 90 hommes d’équipage, dont l’obligatoire contingent de forçats ou de bannis, auxquels s’adjoignirent une trentaine de notaires et de fonctionnaires royaux, d’amis et de serviteurs. Pas de femme et, ce qui est plus singulier, pas de prêtre. En revanche un interprète converso qui savait le chaldéen et l’arabe.

Jean Amsler      Les découvreurs         Robert Laffont            2005

Les 3 navires la Pinta, la Niña et la Santa Maria ne reçurent l’ordre d’appareiller de Palos de la Frontera, près de l’embouchure du Rio Tinto, qu’une fois le royaume d’Espagne débarrassé des juifs : cap sur les Canaries, puis à l’ouest.

Mais, entre les ordres donnés par le Roi et la Reine pour l’exécution des Capitulations de Santa Fe et la réalité il y avait beaucoup de place et, à Palos, il n’y avait qu’un seul homme en mesure de faire passer tout cela dans les faits, le premier homme de mer de ce port : Martin Alonzo Pinzón. Colomb se contraindra à composer avec lui, car il ne pouvait rien faire sans lui : Colomb n’avait pas d’argent mais s’était engagé à participer à hauteur d’un huitième aux frais de l’expédition : c’est la famille Pinzón qui lui avancera le demi-million de maravedis correspondant. Coté Couronne, il y avait plus d’un million de maravedis avancés par  Santángel. La famille Pinzón dût probablement ajouter le complément pour boucler le budget. Et c’est encore la famille Pinzón qui se chargea finalement de trouver les navires, de recruter les équipages où forçats et bannis trouveront leur place. Et les Pinzón vont être largement présents aux postes de responsabilité : Martin Alonso Pinzó commande la Pinta, avec Francisco Martin, son frère, comme pilote. Vicente Yañez Pinzón commande la Niña – il se révèlera fameux marin – . Juan de la Cosa, propriétaire de la Santa Maria, en est le maître d’équipage ; il est de plus cosmographe réputé et c’est lui qui établira la plus connue des premières cartes d’Amérique.

En 1492, l’Europe s’est fermée à l’est et tournée vers l’ouest en essayant d’expulser d’elle tout ce qui n’est pas chrétien.

Jacques Attali

Dès le troisième jour, le gouvernail de la Pinta se rompit : on réparera cela aux Canaries, en la radoubant à fond, et en en profitant pour remplacer les voiles latines par des voiles carrées : le bateau sera moins rapide, mais c’est tant mieux : Colomb dans sa lourde Santa Maria ne parvenait pas à le suivre. La traversée se fait longue, la mer des Sargasses n’est pas faite pour redonner du courage mais, le 11 octobre, les matelots reprennent espoir en voyant flotter un roseau, une brindille, et un autre morceau de bois sculpté, à ce qu’il semblait, avec des outils de fer, de l’herbe qui ne pousse que sur la terre, et une tablette de bois…et le

12 10 1492[6] à cinq heures du matin : Juan Rodriguez Bermejo, originaire de Triana, un faubourg de Séville[7], vigie de la Pinta voit la lueur de l’aube se refléter sur du sable blanc : Tierra, Tierra : c’est l’île Guanahani, par 24°N, 74.5°O – que Colomb rebaptisera San Salvador[8] -, elle est aujourd’hui l’île Watling, aux Bahamas, alors nommées Lucayes. Après trente six jours de traversée, Christophe Colomb, « découvrait » l’Amérique, réalisant ainsi la vieille prophétie de Sénèque (~ 4 Cordoue, 65 Rome) dans Médée :

[…] Venient annis sæcula seris,
quibus oceanis vincula rerum laxet 
et ingens pateat tellus :
Tiphysque novos detegat orbes,
nec sit terris  ultima Thule.

Il viendra un temps dans les longues années du monde où la mer océane relâchera les liens qui retiennent ensemble les choses et une grande partie de la terre s’ouvrira et un nouveau marin comme celui qui fut le guide de Jason, et dont le nom était Typhis, découvrira un autre monde, et alors Thulé ne sera plus la dernière des terres. [traduction de Colomb lui-même, dans son livre des prophéties]

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Un continent à peine effleuré par l’homme s’offrait à des hommes dont l’avidité ne pouvait plus se contenter du leur. Tout allait être remis en cause par le second péché : Dieu, la morale, les lois. Tout serait de façon simultanée et contradictoire à la fois ; en fait vérifié, en droit révoqué. Vérifiés, l’Eden et la Bible, l’âge d’or des Anciens, la fontaine de Jouvence, l’Atlantide, les Hespérides, les pastorales et les îles Fortunées, mais livrés au doute aussi.

Claude Lévi-Strauss

La nuit cependant pâlissait et se mourait, et face aux rêves de Colón, l’aube se révélait peu à peu et clarifiait ses pensées. L’aube pensait à un frais et délicieux rivage sablonneux sur lequel le ressac battait doucement, et autour duquel de grands arbres étranges d’un vert sombre se dressaient sur le bleu profond des cieux maintenant lumineux. Rêvait-il ? Voyait-il réellement la terre que le Seigneur voulait lui donner, La Terre promise ? Il y avait un silence tendu. Les hommes buvaient au mélange exaltant du certain, de l’étrange et de l’incroyable. Tout yeux, ils en oubliaient de parler. La terre elle-même était silencieuse, encore endormie peut-être, surprise par des intrus dans son lit virginal. Les caravelles pénétraient sans bruit dans la petite crique sur une eau soyeuse dont le soleil du matin faisait une vaste émeraude. La terre était tranquille, paisible, vivant son rêve matinal comme elle le faisait depuis des siècles, béatement ignorante de la signification unique de ce moment fatidique qui mettrait fin pour toujours à sa paix séculaire. Les Caravelles approchaient encore ; du sable, de grandes herbes, des arbres inconnus. Le bruissement des oiseaux (…) l’île commençait à se donner aux étrangers, encore à demi endormie, encore engoncée dans ses rêves. Brusquement un perroquet cria. Quelques hommes aux pieds légers accoururent sur le rivage et contemplèrent stupéfaits les fantastiques voiles. Le rêve de l’île était fini – à jamais -. Un âge était mort.

Salvador de Madariaga      Christophe Colomb.     1952

Cette découverte d’un pays infini semble être de considération. Je ne sais si je me puis répondre, qu’il ne s’en fasse à l’avenir quelque autre, tant de personnages plus grands que nous ayant été trompés en cette-ci. J’ai peur que nous ayons les yeux plus grands que le ventre, et plus de curiosité que nous n’avons de capacité : nous embrassons tout, mais nous n’étreignons que du vent.

Montaigne                 Des Cannibales

Qu’on se peigne la surprise de ces pauvres Indiens, lorsqu’ils virent s’avancer, à pleines voiles, des vaisseaux qu’ils prirent pour des maisons flottantes : hommes simples, hommes innocents qui regardèrent d’abord les Espagnols comme des divinités armées du tonnerre ! […] bientôt ces infortunés apprirent à quels dieux ils s’étaient confiés. Roldan, Bovadilla et Ovando, non contents de leur faire sentir les effets destructeurs des armes à feu, déchaînèrent contre eux les dogues qui partagèrent l’affreuse immortalité des Castillans leurs maîtres.

Etienne Jondot                      Tableau historique des Nations 1808

Ils se sont trompés il y a 500 ans, lorsqu’ils dirent nous avoir découverts. Comme si l’autre monde que nous étions avait été perdu. Comme si nous étions ceux que l’on cherchait et non pas ceux qui cherchaient. Comme si eux se mouvaient tandis que nous étions, nous, immobiles.

Sous commandant Marcos porte parole des Indiens Zapatistes au Mexique

L’île n’est pas déserte, tant s’en faut : les Indiens Arawaks, encore nommés Taïnos, y cultivent le maïs, le manioc et l’igname, la tomate, le haricot, le piment, la cacahuète, la pomme de terre, dans des petits jardins sans clôtures, les conuco. Ils fument le tabac, filent, tissent, ignorent l’acier et la traction animale pour labourer. Colomb, lui, apporte des animaux domestiques qui vont faire des ravages dans ces jardins, et priver ainsi les Taïnos d’une bonne part de leurs cultures vivrières.

Samedi 13 octobre.
Au lever du jour arrivèrent sur la plage une quantité d’hommes, tous jeunes comme je l’ai dit, et tous de belle stature. Leurs cheveux ne sont pas crépus, mais lisses et gros comme des crins de cheval. Ils ont le front et la tête bien plus larges que ceux des autres races que j’ai visitées jusqu’à présent et les yeux très beaux et grands. Aucun de ces hommes n’est de couleur noire, mais ils ont la couleur des Canariens (il ne peut en être autrement parce que cette île-ci se trouve au Ponant, sur la même latitude que l’île du Ferrol) ; les jambes sont généralement très droites et ils ont le ventre mince et bien fait.
Ils vinrent vers mon navire sur des barques faites d’une seule pièce avec un tronc d’arbre, et remarquablement travaillées pour ce pays, certaines grandes au point de contenir jusqu’à 40 ou 45 hommes et d’autres petites qui ne portaient qu’un seul homme. Ils ramaient avec des rames semblables à des palettes de four, avec lesquelles ils enlevaient les barques si rapidement que c’en était une merveille ; et, si quelque barque se renversait, tous se jetaient à la nage, la remettaient à flot et, avec des écuelles qu’ils portaient sur eux, la vidaient de l’eau embarquée. Ils apportaient des pelotes de coton filé, des perroquets, des sagaies et autres petites choses qu’il serait ennuyeux de détailler, et donnaient tout pour quelque bagatelle qu’on leur offrait en échange.
Jeudi 18 Octobre
Cette partie de la côte et tout ce que j’ai vu de l’île jusqu’à présent est presque tout en plaine et l’île elle-même est la chose la plus belle que j’ai jamais vue, car si les autres terres que j’ai trouvées jusqu’à présent sont magnifiques, celle-ci l’est encore plus. Elle est riche d’arbres verdoyants et très grands et le terrain est plus élevé que celui des autres îles déjà nommées. Elle a des élévations qui ne se peuvent, à proprement parler, appeler montagnes, mais qui rendent la plaine plus pittoresque par le contraste qu’elles font. Il semble que, dans les environs, il y ait beaucoup de sources. Au nord-est s’avance un grand promontoire revêtu des grands arbres touffus ; je voulais y débarquer et visiter un endroit si plaisant, mais il y avait peu de fond et il ne m’aurait été possible de jeter les ancres que trop au large ; par ailleurs, le vent était favorable pour me porter au cap où je suis maintenant et auquel, ainsi que je l’ai dit, j’ai donné le nom de Capo Bello, parce qu’il est réellement tel.
Pour ces raisons, je ne descendis pas à terre à ce promontoire ; au surplus, voyant de la mer ce site si beau et si verdoyant ainsi que le sont toutes les autres terres et plantes de ces îles, je confesse que je ne savais où je devais d’abord me rendre, et je ne me rassasiais pas de voir une aussi belle végétation tellement différente de la nôtre. Je crois en outre qu’il y a dans ces îles beaucoup d’herbes et beaucoup de plantes qui pourraient être assez appréciées en Espagne pour en extraire des teintures, pour en user médicalement et pour des épices ; mais je ne les connais pas, ce qui me fait une grande peine. À mon arrivée à ce cap, j’ai senti une odeur de fleurs et de plantes, si fine et si suave que c’était la chose la plus délicieuse du monde.
Demain matin, avant de partir d’ici, je descendrai à terre pour voir ce qu’il y a sur ce promontoire. À ce que disent les Indiens que j’emmène avec moi, un roi qui porte sur lui beaucoup d’or, habite une bourgade qui est fort à l’intérieur et je veux m’enfoncer dans l’île jusqu’à ce que je trouve la bourgade et le roi. Je veux voir ce souverain et parler avec lui, parce que, selon ce que font comprendre les susdits Indiens, il domine toutes les îles circonvoisines, va vêtu et est tout recouvert d’or. Toutefois, je ne prête pas entièrement foi à leur dires, soit parce que je ne les comprends pas bien, soit parce que, sachant qu’eux-mêmes sont assez pauvres en or, je pense que le peu que doit en porter le roi doit leur apparaître comme étant beaucoup.

Christophe Colomb Journal de bord

L’histoire contemporaine veut réinterprêter le tableau fait par Christophe Colomb, affirmant que Colomb s’est trompé complètement sur l’interprétation de la scène du 13 octobre : leurs peintures corporelles sont des peintures de guerre rigoureusement codifiées, leur coiffure correspond à celle des guerriers, leurs bâtons sont des javelines dont la pointe est une dent de requin. Ils sont bien bâtis parce que ce sont des guerriers, etc… On est aussi bien en droit de mettre en doute ces nouvelles interprétations, car, tant les journaux de Christophe Colomb que ceux de Bartolomeo de Las Cases, 30 à 40 ans plus tard, ne cessent à longueur de page de mentionner le coté pacifique, voir peureux de ces Indiens. Le tableau d’une nature luxuriante montre bien que s’il cherchait l’or, cela ne l’empêchait nullement d’apprécier à sa juste valeur une nature plus que généreuse.

Mais c’est bien l’or que cherche Colomb, l’or pour éblouir la cour d’Espagne, l’or pour se couvrir de gloire et de richesses, et, sur cette île, il n’en a vu que sur quelques colliers portés par les Arawaks. Il en embarque quelques uns pour le conduire au gisement, ce qui les emmène à Cuba où ils arrivent le 27 octobre : s’y croyant en Asie, dans l’empire du Grand Khan, il dépêche un émissaire muni des lettres de recommandation d’Isabelle la Catholique, et pour ne pas s’arrêter en si bon chemin, espère bien rencontrer le Roi Jean, ou à défaut des peuplades parlant araméen, ce pour quoi il a à ses cotés un rabbin hébreu !

A Noël, Colomb perd la Santa Maria, dont la coque, toute percée par les tarets, se fracasse à Hispaniola, sur la côte nord de Haïti : la Pinta et la Niña ne sont pas assez grandes pour que l’équipage de la Santa Maria y embarque : aussi y crée-t-il le premier établissement européen du Nouveau Monde : Villa de la Navidad, en y laissant 39 hommes qui utiliseront le bois de la Santa Maria pour construire leur village et leur fortin.

En 2014, Barry Clifford, un américain de 68 ans, chercheur de trésors, prétendra avoir retrouvé l’épave de la Santa Maria, dans 5 mètres d’eau très claire, à proximité du site de la Navidad. On a un peu de mal à croire qu’une épave à une profondeur qui permet de rester en plongée aussi longtemps que l’on veut soit restée reconnaissable après que les marins de Colomb se soient servis en bois pour construire leur village et qu’elle ait été ensuite visitée par une multitude de plongeurs, sans que soit nécessaire une logistique importante.

4 01 1493                    À bord de la Niña, il appareille pour la Castille, non sans avoir enlevé sept hommes de Guanahani pour les emmener jusqu’à la cour, preuves vivantes de sa découverte : il aurait pu se douter, s’il avait eu un peu plus de flair, qu’en agissant ainsi, il se mettrait à dos tous les Indiens. Alonso Pinzón, qui n’entretient pas les meilleures relations avec Colomb, est allé faire un tour, et il regagnera l’Espagne séparément avec la Pinta. Colomb mouille à Santa Maria, la plus méridionale des Açores le 18 février. Les Açores sont portugaises, mais entre gens de mer, la solidarité peut prévaloir sur les rivalités politiques… et ce fût le cas. Il appareillera le 3 mars pour l’Espagne, mais là encore, une sérieuse tempête l’emmènera au Portugal jusqu’à Rastelo, proche de Lisbonne. Bien accueilli partout, il le fut même par le roi Jean, qui le reçut le 9 mars. Colomb se félicitera de l’amabilité que lui témoigna le roi… l’historien portugais qui relata l’entrevue n’est pas exactement du même avis :

 
Le Roi le reçut amicalement, mais fut très triste quand il s’aperçut que les captifs n’étaient pas des Noirs aux cheveux crépus et aux traits comme ceux de la Guinée, mais qu’ils étaient semblables par la silhouette, la couleur et les cheveux à ce qu’on lui disait qu’étaient ceux de l’Inde à laquelle il avait consacré tant d’efforts. Et comme Colomb attribuait dans ses propos plus de grandeurs et de richesses à cette terre qu’elle n’en avait en réalité, et cela avec une grande licence de langage, accusant et grondant le Roi d’avoir rejeté son offre, cette attitude remplit quelques gentishommes d’une telle indignation que, ayant ajouté leur haine de son insolence au chagrin qu’ils voyaient que le Roi ressentait devant la ruine de cette entreprise, ils s’offrirent à le tuer, ce qui empêcherait son départ pour la Castille. Car ils pensaient réellement que son arrivée nuirait à ce royaume-ci et causerait du souci à Son Altesse, Colón semblant avoir ramené ces gens de terres que les Souverains Pontifes avaient accordé à Son Altesse, le droit de conquérir. Mais le Roi repoussa ces offres, et même les condamna en tant que Prince catholique, bien que personnellement il n’approuva pas l’événement lui-même et il honora Colomb et fit habiller de drap rouge les hommes qu’il avait ramené de sa nouvelle découverte et avec cela il lui dit adieu.

15 03 1493                   Colomb arrive à Palos. Très vite suivi de la Pinta de Pinzón, qui avait commencé par relâcher au nord de Lisbonne. Il va faire une entrée grandiose à Séville le 31, à la tête des ses Indiens, de son or et de ses papegais [perroquets], et envoie vite ses premiers rapports à la cour :

Hispaniola est un pur miracle. Montagnes et collines, plaines et pâturages y sont aussi magnifiques que fertiles […]    Les havres y sont incroyablement sûrs et il existe de nombreuses rivières, dont la plupart recèlent de l’or […]    On trouve aussi moult épices et d’impressionnants filons d’or et de divers métaux.
[…] Les Indiens sont si naïfs et si peu attachés à leurs biens que quiconque ne l’a pas vu de ses yeux ne peut le croire. Lorsque vous leur demandez quelque chose qu’ils possèdent, ils ne disent jamais non. Bien au contraire, ils se proposent de le partager avec tout le monde.
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Ainsi, après avoir chassé tous les juifs hors de vos royaumes et seigneuries, Vos altesses en ce même mois de janvier m’ordonnèrent de partir avec une suffisante flotte auxdites contrées de l’Inde. […] Et je partis de la cité de Grenade le douzième jour du mois de mai de la même année 1492, un samedi ; je vins à la ville de Palos, qui est port de mer, où j’armais trois navires.

Christophe Colomb Récit de son premier voyage, dédié à Ferdinand et Isabelle.

Il commençe à mettre en place l’organisation de son deuxième voyage, pour lequel le Roi et la Reine faisaient preuve d’un grand empressement : et il ne s’agissait plus d’une exploration avec trois navires, mais d’une colonisation : 17 vaisseaux emportant 1 200 hommes – équipage, soldats, émigrants et autre passagers -. Ce voyage le mènera en Haïti, – alors Hispaniola -. 1 200 hommes… on peut compter parmi eux les équipages, recrutés depuis toujours selon les traditions des marins, c’est-à-dire pas précisément chez les enfants de chœur, et les autres…

Vers Séville, c’est la foule famélique des immigrants pour l’Amérique, misérables gentilshommes désireux de redorer leurs blasons, soldats en quête d’aventures, jeunes gens sans avoir, qui veulent bien faire, plus l’entière écume de l’Espagne, voleurs marqués au fer rouge, bandits, vagabonds espérant trouver là-bas un métier lucratif, débiteurs anxieux d’échapper à leur créancier, époux fuyant leurs femmes querelleuses.

Fernand Braudel La Méditerranée et le Monde méditerranéen à l’époque de Philippe II.                Armand Colin 5° édition 1982

Les Indes, refuge et protection de tous les desesperados d’Espagne, église des révoltés, sauf-conduit des homicides, terre natale et cachette des tricheurs au jeu, miroir aux alouettes des femmes perdues, illusion trompeuse pour le plus grand nombre, remède pour quelques uns.

Cervantès El celoso Extrameño

Mais une bonne majorité étaient tout de même des gentilhommes, c’est-à-dire, des hommes dont la vocation était la guerre : Las Cases rapporte que tous ou presque tous emportèrent des armes avec eux afin de se battre si besoin était.

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des hommes nés et élevés dans un climat dur, avec derrière eux des siècles de guerre civile et de guerre religieuse inextricablement mêlées ; accoutumés à s’occuper d’eux, à se fourrer dans des situations difficiles et à s’en sortir sans l’aide de personne ; impatients de l’autorité ; assoiffés d’aventure ; dédaigneux du confort ; rebelles à la discipline ; croyant en Dieu et dans les saints, mais considérant tout cela comme allant de soi et comme des questions « au-dessus du toit », comme dit l’expression espagnole ; respectueux de l’Eglise, pourvu qu’elle ne les importune pas et qu’elle ne prétende pas leur faire prendre ses sermons pour des règles de conduite pratique ; et toujours prêts à justifier leur comportement – si mauvais qu’il fût sans reculer devant les conséquences les plus sombres, en hommes qui ignorent la peur.

Salvador de Madariaga        Christophe Colomb 1952

Si l’on en croit les instructions royales, la colonisation ne devait pas se faire manu militari, mais on devait convertir les Indiens très bien et avec amour – muy bien y amorosamente -. On dirait aujourd’hui familièrement qu’il y a eu erreur de casting dans le recrutement… avec tous ces gens prêts à en découdre, la main au foureau… Allons, allons, ce qui était le mieux partagé dans cette affaire était bien le double langage, la tartufferie, ce dont on ne peut s’étonner d’ailleurs puisque la sincérité n’est pas de mise chez les détenteurs du pouvoir.

fin avril 1493                    Colomb va se mettre rapidement en route pour Barcelone où se trouvent le Roi et la Reine qui le reçoivent à l’égal d’un grand d’Espagne : certains gestes ne trompent pas : ils se lèvent pour l’accueillir, et lui avancent un tabouret – de pareils gestes, extrêmement rares, ne peuvent que susciter jalousies et rancoeurs – … elles ne vont pas manquer. De son coté Colomb, avec son génie de la mise en scène, se faisait accompagner de tous ses trésors, perroquets, Indiens, masques d’or, perles et nacres, fruits tropicaux, auxquels vient s’ajouter son fantastique bagoût, servi par une imagination toujours en éveil, que ne vient pas pour l’instant mettre en défaut le mur de la réalité.

14 05 1493                      Pierre Martyr répand la nouvelle par le biais d’une lettre à Borroméo, écrite de Barcelone :

Quelques jours plus tard, un certain Christophe Colón est revenu des Antipodes occidentales ; c’est un Ligurien qui, envoyé par mes souverains, a pénétré avec seulement trois navires dans cette province qu’on dit fabuleuse ; il est revenu avec des preuves tangibles, beaucoup d’objets précieux et en particulier de l’or que ces régions produisent naturellement.

24 09 1493                   Les 17 vaisseaux de Colomb appareillent de Cadix pour son second voyage. Outre les 1 200 hommes, on n’a pas oublié les vaches, moutons, chevaux. Il fera encore deux autres voyages, ses grandes qualités de marin lui permettant de revenir à chaque fois au même endroit. Un skipper de la Route du Rhum, avec la richesse et la précision des données météo actuelles, ne fait pas mieux que Christophe Colomb, et lui, il faisait l’aller et le retour !

Cristóbal Colón a été le premier en Espagne à apprendre comment naviguer sur le vaste océan en mesurant la hauteur des degrés du soleil et du nord, et le premier à mettre cette connaissance en pratique ; car avant lui, bien qu’un tel art fut enseigné dans les écoles, peu, (ou mieux, personne) s’étaient aventurés à essayer seulement sur la mer.

Oviedo

Et on est en droit de se demander si l’époque aurait été aussi riche en découvertes si Christophe Colomb n’avait pas été là : Alonso de Ojeda qui explorera la côte nord de l’Amérique du sud, était du second voyage de Colomb, et s’il s’est fait piquer la célébrité par son géographe Americo Vespucci, la faute n’en revient qu’à ce dernier et à un éditeur de St Dié, pas à Colomb ; Vincente Pinzón, qui découvrit le premier la côte brésilienne, commandait la Niña, lors du premier voyage de Colomb : il n’est resté dans l’ombre que par le souci diplomatique de ne pas froisser le roi du Portugal. C’est quand même à Colomb que ces deux grands marins doivent leur première expérience d’une traversée de l’océan atlantique !

Il fait escale une nouvelle fois aux Canaries, le temps d’y faire provisions de viande, bois, eau, mais aussi des génisses, des chèvres, des brebis et huit truies à 70 maravédis pièce. C’est de ces truies que sont nés tous les porcs qu’il y a aujourd’hui aux Indes, où ils sont en nombre incalculable. Et il y avait aussi des poules. Tel est le germe d’où est sorti tout ce qu’il y a ici de choses de Castille, pépins et graines d’oranges, de citrons, de melons et toutes sortes de légumes. Il y a cueilli la canne d’Asie – la canne à sucre -, qu’il replantera aux Antilles : dès 1515, l’Espagne recevra de sa colonie de pleins galions de sucre : les conditions du début de la traite des Noirs étaient en place…

27 11 1493                   Arrivé le 3 novembre à Marie Galante [petite île des Antilles, au sud-est de la Guadeloupe], Colomb ne s’y était pas attardé, dans sa hâte de voir ce qu’était devenue La villa de la Navidad : il y avait 11 mois qu’il avait laissé ses 39 hommes. Il ne lui faut pas longtemps – deux cadavres au bord du fleuve, l’un avec une corde au cou, l’autre au pied – pour découvrir que tout le monde avait été tué, et le fortin construit avec le bois de la Santa Maria rasé par les Indiens : ce second voyage ne commençait pas sous les meilleurs auspices.

En mars 1494, après 15 jours employés à découvrir Cibao, il est de retour à Isabella, la ville qu’il a fondée sur l’actuelle côte nord de Saint Domingue, où l’ambiance est à la grogne : les hommes, tous les hommes ont faim : les stocks apportés d’Espagne ont été abimés par l’humidité, et la nourriture indigène passe mal. Colomb décide de construire quelques moulins et pour cela, met à contribution tous les hommes, hidalgos et gentilshommes compris, – les hommes au manteau noir -. Scandale ! Las Cases rapporte qu’ils jugèrent aussi mauvais que la mort d’avoir à travailler de leurs mains, particulièrement sans manger. La syphilis, cadeau des belles indiennes a commencé à faire ses ravages, et aussi les ouragans, en mer comme à terre.

Autant le premier voyage avait révélé un explorateur talentueux, autant ce second voyage, où il s’agissait de se montrer meneur d’hommes autant que diplomate, montra les limites de l’homme, incapable de faire face à ses responsabilités. Il n’était plus à la hauteur. Le retour en Europe s’effectuera les cales chargées de pelotes de fil de coton, échangées sur l’île Guanahani contre les verroteries d’Espagne. Il ramènera aussi l’ananas… que les Espagnols cultiveront en Afrique, puis qui sera planté à Madagascar, puis via l’océan indien en Insulinde et en Chine.

Obsédé par sa quête d’or, Colomb mettra chaque individu de plus de quatorze ans dans l’obligation de rapporter de l’or ; on tranchait les mains et on saignait à blanc tous ceux qui ne remplissaient pas le contrat : les Arawaks n’y survivront pas, massacrés systématiquement, qui par les Espagnols, qui par leurs chiens : Un chien fait ici grande guerre au point que nous les estimons l’égal de dix hommes et que nous en avons fort besoin.

Des voisins, les Caraïbes, anthropophages et beaucoup moins pacifiques, s’en prirent régulièrement à eux. Par la suite, c’est l’exploitation des mines par le travail forcé qui acheva les survivants. La variole, la rougeole, la grippe firent aussi partie des maux apportés par les colonisateurs. Face à ces fléaux, les Indiens eux-mêmes se mirent à se suicider au poison de manioc, à tuer leur propres enfants pour les soustraire aux Espagnols.

L’île aurait alors été peuplée de 250 000 « Indiens » ; en 1507, il n’en restait plus que 60 000, et en 1520, un millier.

Les lois du mariage sont inexistantes : les hommes aussi bien que les femmes choisissent et quittent librement leurs compagnons ou compagnes sans rancœur, sans jalousie et sans colère. Ils se reproduisent en abondance. Les femmes enceintes travaillent jusqu’à la dernière minute et mettent leurs enfants au monde presque sans douleurs. Dès le lendemain, elles se baignent dans la rivière et en ressortent aussi propres et bien portantes qu’avant l’accouchement. Si elles se lassent de leurs compagnons, elles provoquent elles-mêmes un avortement à l’aide d’herbes aux propriétés abortives et dissimulent les parties honteuses de leur anatomie sous des feuilles ou des vêtements de coton. Néanmoins, dans l’ensemble, les Indiens et les Indiennes réagissent aussi peu à la nudité des corps que nous réagissons à la vue des mains ou du visage d’un homme.

Ils vivent dans de grands bâtiments communs de forme conique, pouvant abriter quelque six cents personnes à la fois, faits de bois fort solide et couverts d’un toit de palmes. […] Ils apprécient les plumes colorées des oiseaux, les perles taillées dans les arêtes de poissons et les pierres vertes et blanches dont ils ornent leurs oreilles et leurs lèvres. En revanche, ils n’accordent aucune valeur particulière à l’or ou à toute autre chose précieuse. Ils ignorent tout des pratiques commerciales et ne vendent ni n’achètent rien. Ils comptent exclusivement sur leur environnement naturel pour subvenir à leurs besoins ; ils sont extrêmement généreux concernant ce qu’ils possèdent et par là même, convoitent les biens d’autrui en attendant de lui le même degré de libéralité.

Bartolomé de Las Cases         Histoire générale des Indes

__________

[1] La tradition donne le cap de Bonne Espérance pour être la pointe sud de l’Afrique quand, en fait, c’est un autre cap, plus à l’est, qui est le plus sud, le cap de l’Aiguille.

[2] Pilier de pierre surmonté d’une croix ou d’un blason qui marque le passage d’un navigateur portugais de part et d’autre du tropique du Capricorne.

[3]   Capitulations, qui ne sont rien d’autre qu’un ensemble de chapitres.

[5]   Si l’on fait les comptes, un délai de grâce avait dû être accordé…

[6]    Les caractères en gras viennent souligner l’importance de l’événement… à nos yeux d’hommes du XXI° siècle, car, de fait, cela marque le début d’une autre âge, avec la mise en route de la colonisation, et la mise en place des conditions de la naissance de la nation américaine ; mais l’événement n’eut aucun retentissement particulier au moment même où il se passa ; Colomb a découvert une île, et après ?  d’autres en ont fait autant avant lui et d’autre encore le feront après

[7]    Le premier homme qui apercevrait une terre était supposé recevoir une rente perpétuelle de 10 000 maravédis : la rente passa sous le nez de Bermejo pour aller dans les poches de Colomb, ce dernier ayant déclaré par après avoir été le premier à avoir vu la terre : l’homme quitta alors l’Espagne et se fit renégat au Maroc.


Par l.peltier dans (3 : 1163 à 1522) le 25 novembre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

1493                             Girolamo Savonarole, dominicain et prêcheur exalté est prieur du couvent de San Marco depuis deux ans. Par leur ami commun, le philosophe Pic de la Mirandole, il est proche des Médicis. En quelques semaines, ses sermons enflammés ont subjugué Florence, entraînant des réformes politiques, des lois contre l’usure, des bûchers de vanité où brûlent bijoux, miroirs, jeux de cartes, nudités et où sont pointés du doigt les sodomites – les homosexuels. On  verra un Fra Bartolomeo, grand maître des nus, y jeter quelques une de ses toiles ! de quoi donner une attaque à une marchand d’art ! Il avait commencé par annoncer la fin du monde, puis, sur la fin, avait basculé dans le millénarisme qui n’est pas la fin du monde mais juste la fin du mal, la défaite radicale du Malin : voyez ce qui vous attend si vous marchez dans mes pas : De même que le monde fût renouvelé par le déluge, Dieu envoie ses tribulations pour renouveler son Église à ceux qui seront dans l’arche… Et voilà ce que dit notre psaume : « Chantez un chant nouveau au Seigneur. »

Ô vous que Dieu a choisis, ô vous qui êtes dans l’arche [les Florentins], chantez un chant nouveau parce que Dieu veut renouveler son Église ! Sois assurée, Florence, que si tes citoyens possèdent les vertus que j’ai décrites, bénie tu seras, car tu deviendras vite cette Jérusalem céleste.

J’annonce ces bonnes nouvelles à la cité de Florence : elle sera plus glorieuse, plus riche, plus puissante que jamais auparavant. D’abord glorieuse aux yeux de Dieu comme à ceux des hommes, car toi Florence, tu seras la réforme de toute l’Italie ; chez toi commencera le renouveau qui rayonnera dans toutes les directions, puisque c’est ici que se trouve le cœur de l’Italie. Tes conseils réformeront tout à la lumière de la grâce que Dieu te donnera. Deuxièmement, Florence, tes richesses seront innombrables et Dieu multipliera tout en ta faveur. Troisièmement, tu étendras ton empire et tu jouiras ainsi de la puissance temporelle et de la puissance spirituelle.

Laurent de Médicis est mort et a été remplacé par son fils Pierre, d’un naturel trop peureux pour s’opposer à Charles VIII de France venu guerroyer en Italie en 1494 à la tête d’une armée moderne et bien équipée. Donc Pierre s’est porté au devant du roi de France pour lui offrir moulte cadeaux, espérant ainsi épargner un éventuel saccage à sa ville. Mais l’affaire n’est pas du goût des Florentins, qui lui ferment les portes et préfèrent confier leur destin à Girolamo Savonarole. Pendant trois ans, Florence va vivre sous une véritable théocratie, mais on ne peut parler de tyrannie et il ne prenait pas que des mesures insupportables : il était par exemple partisan de plus de démocratie pour que celle-ci atteigne l’ensemble de la population. Pour Savonarole, Florence était devenue la Nouvelle Babylone, il voulait en faire la Nouvelle Jérusalem. Cette année-là, la neige se porta aux secours des Florentins pour blanchir la ville d’un épais blanc manteau ; Michel-Ange avait été chargé de réaliser un bonhomme de neige géant. Savonarole ne s’y laissa pas prendre. Mais trop, c’est trop, et quand on s’en prend régulièrement au pape, il faut s’attendre un jour ou l’autre à des représailles, même si nombre de flèches envoyées par Savonarole à Alexandre VI Borgia étaient tout à fait justifiées : les Florentins en auront marre de lui, les Franciscains aussi, et surtout le pape, qui va l’excommunier.

Quand on veut rendre les hommes bons et sages, libres, modérés, généreux, on est amené fatalement à vouloir les tuer tous.

Anatole France

Il aura droit à deux procès, un religieux et un autre, civil. Il sera pendu, puis brûlé avec deux autres dominicains le 23 mai 1498, et ses cendres jetées dans l’Arno. Mais l’homme gardera ses partisans : il s’en trouve encore aujourd’hui pour demander l’ouverture d’un procès en béatification. Alexandre Borgia lui, n’aura besoin d’aucune condamnation de qui que ce soit pour mourir : en 1503 il se suicidera accidentellement, en se mélangeant les pinceaux au cours d’un repas où il voulait servir des plats empoisonnés à ses convives…

Botticelli, du vivant de Savonarole, par fidélité aux Médicis et par gêne de la condamnation de l’homosexualité – il l’était – n’afficha pas ses sympathies pour le dominicain : mais il ne s’en cacha plus après sa mort et quelques tableaux illustrent clairement son adhésion à l’opération nettoyage voulue par Savonarole. Nombre d’historiens veulent voir en lui le précurseur de Luther et de Calvin. Machiavel dira de lui : il fut un prophète sans armes.

L’Italie toute entière étoit foulée par des nations différentes qui se disputaient le royaume de Naples, et qui se mettoient au service des divers petits États de cette contrée. Le fanatique Savonarole exerçoit dans Florence un pouvoir aussi étendu que les Médicis ; cet imposteur maîtrisait toutes les délibérations publiques, et aucune résolution ne se prenait qu’il ne fût consulté. Charles VIII se laissa effrayer par l’un des magistrats florentins qui, insultant ce roi, lui dit : Tout est fini ; faites battre le tambour, nous allons sonner nos cloches. Cette dernière mesure eût peut-être été moins fatale aux Français, que de se confier imprudemment à une républiquer volage et perfide.

Savonarole remplit de troubles sa patrie. Faux prophète, il avoua lui-même, dans ses interrogatoires, toutes ses fourberies : le peuple, les magistrats, l’Église, tout s’arma contre ce perturbateur de l’ordre public, qui voulut se brûler avec un Dominicain, croyant que le ciel viendroit à son secours par un miracle, et l’épargneroit au milieu des flammes. Après sa mort, les fanatiques purent seuls avoir sa mémoire en vénération. Un homme, suivant l’observation de Tiraboschi, qui change la chaire sacrée en tribune de barreau, y traite les affaires d’État, un tel homme ne me paroit pas un saint.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

On peut s’amuser au petit jeu des si : et si Savonarole avait disposé d’une armée, peut-être aurait-il pu nettoyer les écuries d’Augias qu’étaient devenue Rome – après tout on est bien en droit de vouloir chasser Berlusconi à la pointe d’un fusil – peut-être aurait-il pu avoir raison du pape, l’enfermer au Château Saint Ange et faire un grand nettoyage, et donc peut-être Luther n’aurait pas connu ce sentiment de révolte né de son voyage à Rome, une bonne dizaine d’année plus tard, et dès lors l’Église aurait pu faire l’économie de la Réforme ?

La prédication était alors, de très loin, le premier vecteur de l’enseignement religieux : On estime à environ 11 000 le nombre de sermons solennels prononcés à Amiens entre 1444 et 1520, soit 145 par an et 2 ou 3 par semaine. […] En ville, la cathédrale, une église paroissiale ou monastique servait souvent de lieu de prédication. Mais, quand un prédicateur renommé venait, la prédication pouvait avoir lieu en plein air, car plusieurs milliers de personnes étaient parfois attirées par de telles manifestations. On sait qu’Olivier Maillard, à Toulouse, en 1495, prêcha devant plus de 4 000 personnes [sic]. A Metz, en 1419, un certain Baude essaya de parler dans une église. Ceux qui n’avaient pas pu y pénétrer à cause de la foule tentèrent d’entrer par les fenêtres qu’ils brisèrent. Par la suite, Baude ne prêcha plus que sur des places publiques et non plus dans les églises. Occasionnellement, on construisait une chaire extérieure, comme à Saint Lô, pour de telles occasions.

Alain Rey Mille ans de langue française                  Perrin 2007

12 06 1494                Christophe Colomb rassemble tout le monde à son bord : 80 hommes, pour leur faire jurer devant notaire que Cuba était une presqu’île ! Il va dès lors aller en se discréditant rapidement, au fur et à mesure de ses expéditions, auprès des meilleurs cartographes de l’époque.

Christophe Colomb ne pût jamais se défaire des idées préconçues – celles de la foi des géographes du Moyen Age – sur cet océan occidental, et il s’acharna à se croire parvenu aux Indes – Pour l’exécution de l’entreprise des Indes, ne me servirent ni raison ni mathématiques ni mappemondes ; ce qui pleinement s’est accompli est ce qu’Isaïe avait dit -. Il soumet ses découvertes botaniques au joug de ses croyances, les apparentant à celles décrites par Marco Polo. Le détroit qu’il recherche au-delà de Cuba est celui qui doit lui donner accès à l’océan indien. Colomb mourra persuadé de deux choses : n’avoir jamais cessé de suivre la côte est de l’Asie, et y avoir de plus découvert diverses îles et péninsules.

14 06 1494               Le pape Alexandre VI Borgia, cherche à contrôler la situation et, par la bulle Inter Caetera Divina, concède à l’Espagne toutes les terres nouvelles des Indes, établissant une ligne de démarcation courant du pôle nord au pôle sud à cent lieues à l’ouest et au sud des îles connues communément sous le nom d’Açores et de Cap Vert.

Mais le roi Jean II du Portugal, qui a la supériorité sur mer, ne l’entend pas de cette oreille : il a pour lui le traité d’Alcaçovas qui lui garantit le monopole de toutes les découvertes au-delà de la Guinée. Il négocie avec Ferdinand et Isabelle pour que les bulles du pape ne soient pas mises en œuvre, et ce sont les Capitulations de Tordesillas qui repoussent cette ligne de démarcation jusqu’au méridien situé à trois cent soixante-dix lieues à l’ouest des îles du Cap Vert.

L’un des résultats les plus durables de cet accord devait être l’implantation des Portugais et de leur langue au Brésil, et la prédominance des Espagnols dans le reste de l’Amérique du sud. Cette connivence entre les deux principales puissances maritimes, également soumises au pape, dura le temps de leur domination de la scène mondiale… connivence qui, vu l’importance des enjeux, n’empêcha pas le double langage, sous la forme d’expéditions secrètes à l’initiative de chacune des deux nations pour découvrir le passage qui permettrait d’aller au-delà des Amériques par l’ouest. Espagne et Portugal ne pouvaient espérer une trop longue durée pour ce partage tant les autres puissances – Angleterre, France et Hollande avaient été délibérément ignorées. François I° se serait amusé à demander quel était ce codicille du testament d’Adam qui empêchait les Français d’aller dans le Nouveau Monde ? Le soleil luit pour les Français comme pour les autres !

1494                         Charles VIII… une vie courte mais bonne…

Charles VIII, encore dans l’adolescence, resta sous la tutelle d’Anne de Beaujeu sa sœur, que Louis XI avoit nommée régente : des mécontens essayèrent d’enlever l’autorité à cette princesse. Les États généraux convoqués dans Tours en 1484, ne portèrent qu’un foible remède aux malheurs publics ; le premier prince du sang, le duc d’Orléans, se retira en Bretagne, leva des troupes, mais fut vaincu à la journée de Saint-Aubinen 1488, par la Trémoille, et renfermé dans une prison.

Charles VIII, dont l’éducation avoit été négligée par son père, mais doué d’un esprit naturel, déploya de grandes qualités, aussitôt qu’il fut en âge de régner. Son mariage en 1491 avec Anne de Bretagne, héritière de ce duché, accrut les ressources de la France. Le jeune monarque, sensible au prix de la clémence, de la générosité, fit sortir de prison le duc d’Orléans. Malheureusement l’ambition égara son esprit ; plein de courage, l’imagination remplie des plus magnifiques illusions, Naplcs, Rome, et Constantinople, lui offroient, tour à tour, et simultanément, des matières à de nombreux triomphes : entouré de ces images séduisantes, il franchit en 1494 les Alpes, à la tête d’une petite armée, mais brave et impétueuse comme lui. Il traversa toute l’Italie avec la rapidité de l’éclair, entra dans Rome en vainqueur, et dans Naples en conquérant ; mais léger, inconstant, sans expérience, s’inquiétant peu de l’avenir, plus soldat que capitaine, il ne prit aucune des mesures qui pouvoient lui garantir la conservation de tant de conquêtes. Aucun renfort ne marchoit au secours de ce monarque, et pourtant le nombre de ses ennemis se multiplioit : une ligue formidable étoit sur le point de l’écraser, tandis que ses généraux traitoient sans ménagement, les peuples vaincus, et que les troupes françaises se trouvoient disséminées.

Le retour en France paroissoit impossible ; Charles VIII se ranimant, rassembla ses soldats épars, marcha intrépidement contre ses ennemis, rencontra à Fornoue, près de Plaisance, leurs troupes qui vouloient lui fermer le chemin, passa sur le ventre d’une armée quatre fois supérieure, pour le nombre, à la sienne, et revint triomphant dans ses États. Ce roi, jugé trop sévèrement par certains historiens, jeune, confiant en ses propres moyens, auroit eu besoin de conseillers sages  pour régler sa bravoure ; ses ministres le trahissant, vendirent le secret du gouvernement aux plus dangereux ennemis de la France. Charles VIII, né avec un cœur généreux, se laissa tromper par la politique insidieuse et perfide d’Alexandre VI et de Ferdinand. Il rouloit dans sa tête de nouveaux projets conçus avec plus de prudence, lorsqu’une mort prématurée le fit descendre au tombeau en 1498.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

21 02 1495                 La syphilis, appelée tout d’abord mal de Naples, car c’est là qu’elle apparût, a été rapportée d’Amérique par Christophe Colomb : les belles indiennes l’ont transmise à ses marins. C’est encore en Amérique qu’on ira chercher le remède quelques années plus tard, utilisé par les Indiens : le bois de gaïac, mais le remède – dont l’efficacité semblait au demeurant discutable – ne pourra aller aussi vite que le mal. Les conseils d’hygiène, jusque là observés de la Nef de santé : Lave tes mains et ta face d’eau venant d’être puisée, et d’eau la plus froide que tu pourras trouver, car telle lotion rend bonne vue, claire et aiguë, vont faire place très rapidement au rejet de l’eau, accusée d’être la cause de la maladie : Bains et étuves et leurs séquelles, qui échauffent les corps et les humeurs, qui débilitent nature et ouvrent les pores, sont cause de mort et de maladie.

Thomas Le Forestier.               Régime contre épidémie et pestilence.

Cela suffit à bannir l’eau de la toilette, et en conséquence à développer jusqu’à l’outrance l’usage du parfum. Les Amériques ne nous apportèrent pas que la syphilis, mais encore la malaria tropicalis ou perniciosa : le pape Alexandra VI en mourra en 1503. La malaria sévissant jusqu’alors dans quasiment toutes les plaines du pourtour méditerranéen était moins virulente.

26 03 1495                 Partis deux jours plus tôt d’Isabella, Christophe Colomb et son frère Bartolomeo, à la tête de 200 fantassins, 20 chevaux et 20 lévriers, mettent en déroute une armée indienne forte, aux dires de Las Cases, de 100 000 hommes [on peut diviser le chiffre par dix sans craindre d’arriver au-dessous de la réalité]. Ils feront 500 prisonniers qu’ils enverront comme esclaves à la Cour d’Espagne ; 200 mourront pendant la traversée. Le Roi et la Reine, avant que de les vendre, dirent : on va d’abord réfléchir, car cela n’était pas vraiment au programme.

6 07 1495                   Lombards, Vénitiens, soldats des Habsbourg, d’Aragon, du pape, se font étriller à Fournoue, au sud-ouest de Parme, par les soldats de Charles VIII, n’en revenant pas de la furia francese.

Cette première guerre d’Italie, qu’aucune nécessité stratégique ou géographique ne justifiait, mais que rendait tentante la faiblesse politique des États italiens, eut l’effet d’un cyclone établi sur la Péninsule qui devait déterminer la météorologie de l’Europe entière jusqu’au milieu du XVI ° siècle.

Fernand Braudel

Les Français ne soupçonnaient pas ce pays de beauté, où l’art, ajoutant tant de siècles à une si heureuse nature, semblait avoir réalisé le paradis de la terre. Le contraste était si fort avec la barbarie du Nord que les conquérants étaient éblouis, presque intimidés de la nouveauté des objets.

Jules Michelet

Les troupes de Charles VIII, allant par-delà les Alpes conquérir le royaume de Naples, découvrirent un monde inconnu et radieux : cette merveilleuse Italie, dont la lumière fertile et les formes alanguies leur désobscurcirent si bien et le cœur et l’esprit qu’ils en rapportèrent le germe de ce qu’on appelle la Renaissance.

Mathieu Macheret   Le Monde      25 03 2015

22 10 1496                 À 18 ans, Jeanne, fille de Ferdinand et d’Isabelle, épouse à Lille, un homme dont elle est deviendra follement amoureuse : Philippe le Beau, archiduc d’Autriche. Charles, le futur empereur Charles Quint, naîtra en 1500.

Il est clair qu’un élément étrange et neuf se greffa à l’empire des Habsbourg avec le mariage de Philippe le Beau et de Jeanne la Folle. Dans sa dot, elle apportait la Castille, l’Aragon, toute l’Espagne et une ribambelle de nouveaux royaumes, ainsi que la Sicile, la moitié de l’Italie, une tranche d’Afrique du Nord et presque toutes les Amériques récemment découvertes ; mais aussi le cérémonial, les habits noirs et le grand formalisme espagnol. Les générations passant, quand les mentons en galoche et les lèvres pendantes régnèrent dans les deux capitales, que les infantes et les archiduchesses furent presque interchangeables, de sombres capes nanties des croix écarlates de Saint Jacques de Compostelle et de Calatrava commencèrent à se mêler aux plumes criardes et aux crevés des capitaines lansquenets ; la solennité de l’Escurial projeta ses ombres rituelles sur les dalles de la Hofburg et l’union du Saint Empire romain germanique et du Royaume Très Catholique fut consommée. Don Juan fut-il un héros espagnol ou autrichien ? Dominant les méandres encaissés du Tage, la grande aigle à deux têtes de l’Empire, taillée ou coloriée sur les barbacanes de Tolède, ouvre plus largement ses ailes, encore aujourd’hui, que tout autre emblème identique sur le Danube ou dans le Tyrol. Traversant l’Atlantique étalé sur les voiles de la flotte, ce même oiseau symbolisait l’accroissement soudain de l’extraordinaire héritage de Charles Quint. Sculptée dans la pierre volcanique et ruinée au milieu des lianes, cette silhouette, avec ses plumes de pierre, continue d’intriguer les Mayas plus familiarisés avec le Quetzal ; quatre siècles de tremblements de terre les ont préservés d’un ensevelissement sous les eaux du lac Titikaka. Charles résumait le double héritage, symbole vivant du mixte latin et germanique et de toute la période. Sombrement vêtu comme un arrière-plan sombre, las de gouverner et de combattre, debout une main posée sur la tête de son chien, quel regard triste et pensif nous jette le grand empereur dans le tableau du Titien ! Quand il abdiqua et se retira, il importait qu’il ne s’établit ni à Melk, Göttweig ou Saint Florian, ni dans aucune des célèbres fondations autrichiennes mais dans une petite annexe royale qu’il accrocha comme une bernicle aux murailles du petit monastère hiéronymite de Yuste, parmi les bois de hêtres et de houx de l’Estrémadure.

Patrick Leigh Fermor Le temps des offrandes                    Payot 2003

1496                             Charles VIII crée le port militaire de Toulon. La tour de la Mitre sera construite en 1514. Les Romains y avaient établi une des deux teintureries impériales de pourpre installées en Gaule : ce produit était extrait du coquillage appelé Murex, très commun sur les côtes.

Les troupes françaises mettent à sac le village et le château de Salces, qui marque la frontière espagnole, juste au nord de Perpignan. Ferdinand décide alors de le reconstruire et d’en faire un fort d’arrêt défensif et une base d’opérations offensives : c’est le château de Salces, voisin de l’autoroute, sur la gauche dans le sens nord-sud, juste avant Perpignan. Un peu plus de 150 ans plus tard, le traité des Pyrénées le mettra en terre française ; devenu inutile, il ne devra sa survie qu’au coût prohibitif de sa destruction : les murailles ont de 6 à 10 mètres d’épaisseur !

24 06 1497                 John Cabot (Giovanni Caboto, d’origine vénitienne), soutenu par Henri VII, roi d’Angleterre et financé par les marchands de Bristol, a appareillé le 2 mai 1497 pour traverser l’Atlantique Nord à bord du Mathew, un navire de 50 tonnes avec 18 marins à son bord. Son objectif est de trouver une voie maritime directe entre l’Europe et l’Asie. Il débarque sur Terre-Neuve, déjà découverte par les Vikings et peut être même par des moines irlandais. Les pêcheurs basques et bretons la connaissent.

8 07 1497                  Vasco de Gama, gentilhomme portugais de la cour de Manuel I°, appareille de Lisbonne pour l’océan Indien, proposant d’atteindre les métropoles du commerce indien, de créer des échanges lucratifs, promettant d’entamer les monopoles commerciaux que détenaient en Asie les musulmans du Levant et les marchands de Gênes et de Venise. Cette première expédition dura 2 ans : les vents contraires, le scorbut, la résistance des Arabes, solidement implantés sur la côte orientale de l’Afrique, mirent à mal hommes et navires : sur les 4 vaisseaux et 190 hommes au départ, 2 navires seront de retour, avec 55 hommes.

C’était la première expédition de Vasco de Gama, mais ce n’était pas la première expédition portugaise : bien d’autres avaient fait naufrage en tentant de doubler le cap des Tempêtes :

Au commencement du X° siècle de l’hégire [après 1495], parmi les événements épouvantables et extraordinaires de l’époque, se produisit l’arrivée dans l’Inde des Portugais infidèles, l’une des nations des Francs infidèles. Une de leurs bandes s’était embarqué au détroit de Ceuta [Gibraltar] avait pénétré dans la mer des Ténèbres [l’océan atlantique] et était passé derrière les montagnes d’Al-Komr dans la région desquelles le Nil prend sa source. Ils s’en allèrent vers l’Est et passèrent par un endroit proche de la côte [de cet endroit au Nord] est une montagne ; de l’autre coté, [au sud] c’est la mer des Ténèbres houleuse. Là, leurs navires ne purent pas mouiller et furent brisés. Aucun d’entre eux n’en réchappa. Les Portugais s’entêtèrent ainsi pendant quelques temps à envoyer des navires et faisaient naufrage à cet endroit. Personne de leur bande ne parvint dans la mer de l’Inde, jusqu’au moment où une de leurs caravelle parvint dans l’Inde.

Kutb-ad din n-Nahrawali

Le vendredi suivant [1° décembre 1497], alors que nous étions encore dans ladite baie de Sao Bras, nous vîmes venir environ 90 hommes basanés, semblables à ceux de la baie de Santa Helena. […] Quant nous fûmes près de la rive, le capitaine-major leur lança sur la plage des grelots qu’ils ramassaient, et ils ne se contentaient pas de prendre ceux qu’on leur lançait : ils venaient en chercher qu’ils prenaient dans la main du capitaine-major, ce qui nous étonna beaucoup, car quand Bartolomeu Dias était passé par là ils l’avaient fui et n’avaient pris aucun des objets qu’il leur donnait. Bien plus, un jour qu’ils se ravitaillaient dans une aiguade [point d’eau] située sur le rivage, dont l’eau est très bonne, ils lui en interdirent l’accès en jetant des pierres du haut d’une éminence qui la surplombe. Bartolomeu Dias fit tirer contre eux des coups d’arbalète, et il en tua un.

Le 2 mars 1498, ils font escale sur l’île de Mozambique :

Les hommes de ce pays sont cuivrés, bien bâtis, et de la religion de Mahomet. Ils parlent la langue des Maures. […] Ils sont marchands et commercent avec des Maures blancs [des négociants arabes], dont quatre navires se trouvaient en ce lieu, chargés d’or, d’argent, de tissus, de clous de girofle, de poivre, de gingembre, de bagues d’argent ornées de nombreuses perles, de semences de perles et de rubis, toutes choses que portent aussi sur eux les hommes de ce pays. Et il nous a semblé, d’après ce qu’il nous disaient, que toutes ces choses étaient importées, que c’était les Maures qui les amenaient, sauf l’or, et que plus loin, là où nous allions, il y en avait beaucoup. Les pierres, la semence de perles et les épices étaient, disaient-ils, en telle quantité qu’il n’était pas nécessaire de les troquer : on les ramassait à pleins paniers.
Relation du voyage de Vasco de Gama [1497-1499].

Auteur anonyme.             Début XVI° siècle. Traduit et édité par Paul Teyssier. Paris. Chandeigne 1998

Les déboires avec des pilotes arabes ne manquèrent pas, mais il parvint à en trouver un loyal et honnête, à Malindi, qui n’était autre qu’Ahmed Ibn Majid, le meilleur navigateur arabe de l’époque dans toute la Mer Rouge et l’Océan Indien, lequel ne se doutait pas qu’il participait ainsi à la mise en place d’un empire qui allait supplanter ses frères.
Après s’être entretenu avec lui, Vasco de Gama fut extrêmement satisfait de son savoir, notamment quand ce pilote lui montra une carte de l’ensemble de la côte de l’Inde dessinée à la façon des Maures, autrement dit avec des méridiens et des parallèles. […] Et, lorsque Vasco de Gama lui montra un grand astrolabe en bois qu’il avait avec lui, et d’autres, en métal, avec lesquels il mesurait la hauteur du soleil, le pilote ne manifesta aucune surprise. Il déclara que certains marins de la mer Rouge utilisaient des instruments de cuivre triangulaires et des cadrans qui leur servaient à mesurer la hauteur du soleil et surtout l’étoile polaire, la plus utilisée pour la navigation.

Journal de bord

Ahmed Ibn Majid, natif – 1432 – de Sur, en territoire d’Oman, n’était pas seulement navigateur, mais encore écrivain prolifique – une trentaine de traités – dont le principal : Livre d’information utile sur les principes et les règles de la navigation que Gerald Tibbet, un érudit anglais s’attacha à traduire : affaire délicate car l’homme était plus intéressé par l’élégance poétique que par la précision pratique.

Au cœur de cette navigation, le kamal : une simple planchette de bois d’environ huit centimètres de coté, percée d’un trou en son centre, qui permet d’y passer une ficelle nouée. Le navigateur met le nœud entre les dents, tire la ficelle jusqu’à la tension et, en fermant un œil, tient la tablette de façon que son bord soit sur la ligne d’horizon. Ensuite, il note la hauteur de l’étoile Polaire sur le coté de la planchette. Plus simple que ça …tu meurs. Il semble curieux que l’écrivain de Vasco de Gama ne prête pas à Ahmed Ibn Majid la mention de ce kamal, mais simplement l’utilisation en mer Rouge d’instruments ressemblant fort à l’astrolabe. Erreur d’interprétation de l’écrivain, ou peur de paraître ridicule pour l’Arabe tant est rudimentaire le kamal ?

Dans les années 1980, Tim Severin, un marin Irlandais, homme de grande qualité, reconstruisit à l’identique un navire arabe, c’est-à-dire cousu et non cloué, d’avant Vasco de Gama, le Sohar, avec lequel il entreprit et réussit l’un des voyages de Sinbad le Marin de l’entrée du golfe persique à la Chine. Il utilisa à plusieurs reprises le kamal : la comparaison avec les résultats donnés par un sextant donnait au premier une précision de trente mille nautiques !

Le reste est affaire d’érudition : comment faire lorsque l’étoile polaire n’est plus en vue. En premier lieu, repérer la Croix du Sud, ou d’autres enfin, repérées par paire lorsqu’elles forment une configuration précise l’une par rapport à l’autre, au cours d’un certain mois lunaire : sa connaissance des constellations et de leurs mouvements était encyclopédique.

C’est une navigation à la latitude mais quand on ne navigue que dans l’océan indien, la longitude est souvent donnée par les amers, eux aussi très longuement décrits.

Ahmad Ibn Majid était tenu chez les Arabes pour un mu’allim, le grade le plus élevé parmi les navigateurs.

Les objectifs fixés furent atteints lors d’expéditions ultérieures, et la fin justifia les moyens : saisie, pendaison d’innocents raflés sur un port pour intimider le sultan local ; le 3 octobre 1502, Vasco de Gama, sur la voie du retour au Portugal, croisera le Miri, armé par Al Fangi, un des plus riches marchands de Calicut : il est sur le navire, en compagnie d’autres marchands et de nombreuses femmes et enfants, de retour de pèlerinage à la Mecque. Vasco de Gama se refusera à toute négociation – rançon contre la vie sauve – et ordonnera que le navire soit brûlé, puis coulé :

Al Fangi                      Monsieur, vous n’obtiendrez aucun gain en ordonnant de nous tuer. Faites-nous mettre aux fers et amenez-nous à Calicut. Et si, là-bas, ils ne remplissent pas vos navires de poivre et d’épices, alors vous pourrez donner l’ordre de nous brûler.

Vasco de Gama          Vivant, vous devrez être brûlé parce que vous avez conseillé au roi de Calicut de tuer et de piller l’agent portugais et ses compagnons ; et puisque vous êtes devenu si puissant à Calicut que cela vous oblige à remplir gratuitement mes navires, je dis que pour rien au monde je ne me priverai de vous occasionner une centaine de morts, si je peux le faire.

Malgré le riche butin qu’il rapportera à Lisbonne, il sera accueilli froidement par le roi Manuel qui lui reprochera non pas d’avoir brulé 300 musulmans, mais de ne pas avoir trouvé le royaume du prêtre Jean. Durant vingt ans, le navigateur restera à quai avant que le souverain ne lui confie le commandement d’une troisième et ultime expédition en Inde.

Les victimes se souviendront de tout cela :

Le Franc est venu à Malabar sous l’apparence d’un marchand
Mais avec l’intention de tromper et d’escroquer
Pour garder tout le poivre et le gingembre pour lui
Et ne laisser que des noix de coco pour les autres
En l’année 903 après la migration
Du Prophète, choisi parmi le genre humain,
Le Franc apporta quelques présents au samiri
Et demanda à être l’un de ses sujets,
En disant qu’il aiderait le pays à prospérer
Et qu’il le défendrait contre ennemis et rebelles
Le samiri le préféra entre tous les autres
Et rejeta les mises en garde de ses sujets qui disaient :
Le Franc détruira nos terres.
Désormais, nos paroles se sont avérées,
Car il se soumit comme un esclave puis,
Ayant pris des forces, il se dressa,
Et assujettit les terres du Hind et du Sind,
Et jusqu’à la Chine : ce n’est pas un mensonge.
 
************
Ce [les Portugais] sont les pires de toutes les créatures
Aux manières les plus sales
Les ennemis les plus âpres d’Allah et de son Prophète
De sa foi et de la communauté du Prophète
Le Franc vénère la croix
Et se prosterne devant des images et des idoles
Laid d’apparence et de forme
Aux yeux bleus telle une goule
Il urine [debout] comme un chien
Et ceux qui se lavent sont réprimandés et chassés
Fourbe, désobéissant et déloyal,
La plus répugnante des créatures de Dieu, c’est le Franc !

Mais il fallait tout de même autre chose pour réussir pareille entreprise : un talent hors pair de navigateur et de meneur d’hommes, et une habileté certaine à traiter avec les chefs locaux. Ainsi se constitua l’empire portugais des Indes, qui bouleversa tout le commerce de l’Europe avec l’Asie : les trésors d’orient – épices, drogues, pierres précieuses, soieries -, ne parviendront plus en Europe via le Golfe persique, la Mer Rouge et le Levant, mais sur des navires portugais passant par le cap de Bonne Espérance. C’est le déclin de l’Égypte et en premier lieu de son port Alexandrie, jusqu’alors le magasin du monde, qui entraîne celui de la République de Venise, son principal client : dès 1504, les galées vénitiennes ne trouvèrent pas d’épices à Alexandrie comme à Beyrouth. Mais, lorsque l’on tombe de très haut, la chute dure longtemps, et Venise était très haut :

Quant à la qualité de la marchandise dans Venise, on pourrait en dire quelque chose, mais pas toute la vérité, loin de là, parce qu’elle est inestimable. En fait, on dirait que le monde entier se rassemble ici, et que les êtres humains y ont concentré toute leur puissance commerciale… Qui pourrait compter ces innombrables boutiques, si bien fournies qu’elles ressemblent presque à des entrepôts, avec tant de draps de toute facture – tapisseries, brocarts et tentures de tout motif, tapis de toutes sortes, drap en poil de chameau de toutes couleurs et textures, soies de toute nature ; et tant d’entrepôts pleins d’épices, de denrées et de remèdes, et tant de belle cire ! Qui contemple tout cela est stupéfait !

Pietro Casola

Mais quelques années plus tard, les choses se rééquilibrèrent : le trafic des produits d’orient reprit en méditerranée, le contour par le Cap de Bonne Espérance n’offrant pas que des avantages : la longueur du trajet est le principal facteur de la détérioration des marchandises et le coût global est beaucoup plus important que celui de la voie méditerranéenne ; c’est plus le monopole d’un marché que le marché lui-même que perdit Venise. Dès 1510, le poivre méditerranéen les épices et les bijoux d’orient reprenaient des parts de marché. Et cinquante ans plus tard, la tendance s’était plus que confirmée : le marché des épices par l’Orient avait retrouvé toute sa place :

Si cette vuydange par la mer Rouge se remect sus, le magazin du Roy de Portugal empirera bien fort, qui est la chose qu’il crainct le plus et pour laquelle empescher, ses armes ont si longtemps combattu.

Jean Nicot, ambassadeur de France au Portugal, en avril 1561

Lequel Jean Nicot voyait, de par sa position, plus clair que Voltaire, puisque les Vénitiens finirent par tirer leur épingle du jeu, même sans canal :

Le voyage de Gama au Royaume de Calicut dans les Grandes Indes par le cap de Bonne Espérance fut ce qui transforma le commerce de l’ancien monde. Les Vénitiens, aussi intéressés que l’Égypte à traverser les progrès des Portugais, proposèrent au Soudan d’Égypte de couper l’isthme à leurs dépens et de creuser un canal qui unirait le Nil à la mer Rouge. Ils eussent par cette entreprise conservé l’empire du commerce des Indes, mais les difficultés firent s’évanouir ce grand projet.

1497                            A la demande d’Ivan III le Grand, la charte de Pskov affiche 68 articles qui représentent l’acte fondateur de l’État moscovite, clamant haut et fort le pouvoir de celui qui porte le titre de souverain de toute la Russie. Les boyards sont à l’origine les compagnons d’armes du souverain, formant une force armée mobile, la droujina, qu’ils sont libres de quitter quand bon leur semble. C’est pour les fidéliser que le souverain va les doter de terres et de forêts : ils pourront ainsi percevoir un tribut du paysan. Celui-ci ne dispose que de deux semaines par an, à cheval sur la Saint Georges, le 26 novembre, pour partir tenter sa chance ailleurs.

août 1498                  Le troisième voyage de Colomb, à la tête de 2 caravelles et un navire plus important, l’amène sur les côtes du Honduras, Costa Rica, Panama, Trinidad et Tobago où il se trouve le 1° août 1498, puis, dans le golfe de Paria, à l’embouchure de l’Orénoque – le Paradis terrestre – actuellement au Vénézuela – où il découvre le maïs, mais surtout des perles, au sujet desquelles, il tentera vainement de garder le secret.

1498                           Être reine en France n’est point chose toujours aisée : la fonction première est de mettre au monde nombre d’enfants, de préférence des garçons, la succession étant ainsi assurée ; et si ce sont des filles, un judicieux mariage permettra d’agrandir le royaume. Et s’il n’y a que des filles, le choix du gendre sera d’autant plus délicat que ce sera l’un d’eux qui coiffera la couronne. Louis XI n’a pas eu d’héritier mâle ; donc celui qui épousera sa fille Jeanne sera roi, et Louis d’Orléans sera celui-là : fiancés à moins de deux ans pour l’un, moins d’un mois pour l’autre, mariés de force à quatorze et douze ans. A cette âge-là, il n’est pas évident de réaliser que des enfants peuvent être idiots ou bancales ou les deux à la fois. Idiote, Jeanne était loin de l’être et elle le prouvera, mais bancale, elle l’était. Il y avait d’ailleurs pléthore de boiteuses parmi les reines de France de ce temps-là. On ne put jamais savoir si les deux époux s’unirent fréquemment pour engendrer, toujours est-il qu’il n’y eut point d’enfants. Et pour un roi, le motif est suffisant pour répudier sa femme ; encore faut-il amener le pape à ses vues ; et ce fût l’objet d’un procès qui se conclut à la fin de 1498 : Jeanne n’était plus la femme du roi, qui épousa Anne de Bretagne ; elle était faite duchesse de Berry ; elle fonda à Bourges l’ordre religieux de l’Annonciade où elle termina sa vie, puis, le 20 mai 1950 ajoutera son prénom – sainte Jeanne de France – à celui des autres Jeanne sanctifiées, Jeanne d’Arc, Jeanne de Chantal.

Je crois que son mari, comme j’ai ouïe dire, l’avait fort bien connue et vivement touchée, encore qu’elle fût encore un peu gâtée du corps, car il n’était pas si chaste de s’en abstenir, l’ayant si près de soi et autour de ses cotés, vu son naturel, qui était un peu convoiteux […] du plaisir de Vénus.[…] Mais un roi fait ce qu’il veut… rien n’est impossible à un grand roi

Sieur de Bourdeilles, alias Brantôme

Et dans l’Espagne voisine, la grande faucheuse s’est abattue sur la famille royale : leur fils Jean est mort l’année précédente à 18 ans, son épouse a donné le jour à un enfant décédé la même année ; leur fille Isabelle, veuve du prince Jean du Portugal, mort en 1492, qui avait ensuite épousé le jeune roi du Portugal, Manoel, décède en donnant naissance à Miguel de Portugal, qui va mourir deux ans plus tard. Leur fille Jeanne a épousé deux ans plus tôt Philippe de Habsbourg, qu’elle aime à la folie ; il la quitte, enceinte, pour aller gouverner la Flandre, elle ne supporte pas la séparation et donne les premiers signes de fragilité mentale, fragilité qui arrangera les affaires de son père et de son fils pour l’éloigner du pouvoir, après la mort de son mari en 1506, en en faisant Jeanne la Folle. Ferdinand et Isabelle tombèrent malades. Ferdinand recouvra la santé, mais Isabelle mourra le 26 novembre 1504, à Médina del Campo :

Je suplie le Roi mon Seigneur très affectueusement, et je charge et confie et ordonne à ladite Princesse ma fille et audit Prince son mari, […] de ne point consentir ni de donner occasion aux indigènes indiens et aux habitants desdites Indes et dudit continent, conquis et à conquérir, d’être l’objet d’aucune injustice dans leur personne et leur propriété ; et j’ordonne qu’ils soient bien et justement traités. Et s’ils ont été l’objet d’une injustice, qu’il y soit porté remède et pourvu.
[…]
Je prie le Roi mon Seigneur qu’il veuille bien faire usage de mes bijoux et de mes biens, ou de ceux qu’il aime le mieux, de manière que les ayant sous les yeux, il garde un souvenir plus continu de l’amour remarquable que j’ai toujour Sa Seigneurie ; et de manière aussi qu’il se rappelle toujours qu’il doit mourir et que je l’attends dans l’autre vie ; et qu’avec cette pensée il vive plus saintement et plus justement.

Cette même année 1498, Colomb envoyait à l’automne cinq navires chargés d’esclaves à défaut d’or, les premiers pouvant subvenir au manque du second : ainsi le dit ce courrier adressé au Roi et à la Reine, on ne peut plus explicite :

Au nom de la Sainte Trinité, nous pouvons envoyer d’ici tous les esclaves qui peuvent se vendre, du bois de sapan, et si mes renseignements sont bons, nous pouvons vendre 4 000 [esclaves] qui rapporteraient certainement 20 millions et 4 000 quintaux de bois de sapan, valant autant, et il n’y aurait que pour 6 millions de frais. […] Ici, tout ce dont nous avons besoin pour assurer ce revenu, c’est de navires qui viendraient fréquemment chercher les choses que j’ai mentionnées. Je crois que les gens de mer ne vont pas tarder à mordre à l’appât, car ces maîtres et ces marins reviennent tous riches et avec l’intention de repartir pour ramener des esclaves à 1 500 maravédis pièce, [espérant] rentrer dans leurs fonds avec le premier argent qu’ils pourront en tirer ; et bien qu’ils [les Indiens] risquent de mourir avant, il n’en sera pas toujours ainsi, car la même chose est d’abord arrivée avec les Noirs et les Canariens,[…] et celui qui peut survivre ne sera pas vendu par son propriétaire pour l’amour ou pour l’argent.

1499                            A Grenade, le cardinal Cisneros, contre l’avis des autorités locales, contraint les mudejares à se convertir, rompant ainsi la promesse des Rois Catholiques faite à la chute de Grenade. Cela va entraîner la révolte de l’Albaicin, la ville musulmane de Grenade, suivie d’une révolte longue, dure à mater dans la Sierra Vermeja. Les troubles ne cesseront qu’en 1502, les musulmans étant alors contraints à se convertir ou s’exiler. La mesure sera appliquée aussi à la Castille.

01 1500                        L’Espagnol Vincente Yañez Pinzon – ex commandant de la Niña, une des deux caravelles du premier voyage de Colomb – touche les côtes du Brésil, mais comme cela se trouvait, de par les Capitulations de Tordesillas, en zone portugaise, pour ne pas compliquer les choses, on décida en haut lieu que l’affaire ne serait pas ébruitée, et la postérité fût pour le suivant.

21 04 1500                 Pedro Alvarez Cabral a quitté Lisbonne le 8 mars à la tête de trois caravelles et de douze nefs de transport : il a pour mission de toucher la cité de Calicut, sur la mer d’Oman, eldorado des épices, et, au passage, de trouver une île plus à l’ouest du Cap Vert, – les Canaries sont à l’Espagne – pour les navires qui, revenant du Cap de Bonne Espérance, effectuent vers Lisbonne la grande volta, le large détour vers l’ouest qui permet d’atteindre dans l’hémisphère nord les vents favorables au retour : il touche une terre qu’il pensera n’être qu’une simple île, y fait ériger une croix de sept mètres de haut, la nommant d’abord Ile de la Vraie Croix, avant qu’elle ne devienne Brasil, la rougeur des bois y étant la même que celle des bois que l’on importait depuis longtemps du Levant pour la teinture, que l’on nommait communément bois de brésil car ils rappelaient la braise. C’est le pau brasil Caesalpinia echinata – qui se révélera être d’un très bon rapport : très bon bois d’œuvre pour les constructions navales, et donnant d’excellentes teintures. Le Portugal, grand constructeur naval, manquait alors de bois, et en importera en quantité, avec d’autres essences : le pallissandre – jacaranda – pour l’ébénisterie de luxe, l’apenyba, pour les caisses de sucre. Ils prendront le pas sur les bois importés des Indes, le voyage étant plus court. Les Indiens utilisaient l’uribanga pour leurs canoés.

Il était sur la côte méridionale de l’actuel État de Bahia, l’actuel Porto Seguro. L’escale dura onze jours après quoi il renvoya un bateau chargé d’oiseaux et de plantes exotiques sur Lisbonne, et laissera sur place deux degregados – anciens délinquants recrutés pour le voyage – avec mission d’apprendre les langues locales ; 5 ans plus tard, on en retrouvera un : il avait appris une langue indienne ! les autres essuyèrent une belle tempêtes au large du Cap de Bonne Espérance, avant d’atteindre Calicut.

25 08 1500                Colomb est en disgrâce : on lui envoie un gouverneur, Francisco de Bobadilla, qui se voit contraint de le mettre aux fers, tant le Vice Roi se refusait à lui céder son pouvoir et le renvoie à fond de cale en Espagne… il y a une bonne part de malentendu dans l’affaire, mais aussi de la défiance : Vasco de Gama est revenu des Indes orientales les cales chargées de marchandises précieuses : épices, soies, bijoux, et Colomb n’a ramené que des choses sans valeur et sans intérêt des Indes occidentales.

Son or était rare, son aloès n’était pas de l’aloès, son musc n’était pas du musc, sa cinnamone n’était pas de la cinnamone. Oviedo persiflait : Quelques Espagnols qui étaient venus en quête d’or revinrent avec la couleur de l’or mais sans son éclat. Et quand Antonio Torrès arriva avec la nouvelle du désastre de la Navidad, le bruit se répandit que Colón ne l’avait pas fondée pour peupler le pays, ni en vertu d’une injonction spéciale du Seigneur, mais parce qu’il n’y avait plus assez de place pour tout le monde après la perte du navire amiral.

Salvador de Madariaga Christophe Colomb               1952

Il sera tout de même libéré sur ordre du Roi et de la Reine, sitôt arrivé à Séville et retrouvera son titre d’amiral de la mer Océane, – titre qui lui permettra de percevoir jusqu’à sa mort les revenus qui y sont attachés par contrat – mais ne sera plus vice-roi des Indes. Bobadilla, lui aussi fera des erreurs, dont la plus grave est probablement celle d’avoir accordé aux colons la liberté de ramasser de l’or pendant vingt ans sans en référer à la couronne ni payer d’impôts. Une tempête en Atlantique se chargera de l’engloutir avec vingt autres navires lors d’un retour sur l’Espagne.

Cette même année, Colomb décrivait bien clairement sa mission d’élu de Dieu pour la conversion des Indiens au catholicisme : C’est moi que Dieu a choisi pour son messager, me montrant de quel coté se trouvait le nouveau ciel et la terre nouvelle dont le Seigneur avait parlé par la bouche de Saint Jean dans son Apocalypse et dont Isaïe avait fait mention auparavant.

1500                            Le Portugais Diego Diaz est le premier européen à reconnaître la côte de Madagascar : il lui donne le nom d’île Saint Laurent. La population dominante est d’origine malaise et indienne.

Jean Vitrier, prieur du couvent franciscain de Saint Omer, déclare simoniaque la prédication des indulgences romaines et dénonce la sotte confiance des gens qui pensaient être quittes de leurs péchés en jetant des pièces dans un tronc.

1501                            Petrucci, imprimeur vénitien, invente un procédé pour graver et imprimer la musique. Le portugais Joao Da Nova Castelia découvre dans l’Atlantique sud l’île d’Ascension au nord de Sainte Hélène, à la latitude de Luanda et la longitude de Monrovia. L’île deviendra anglaise par la suite et en 2008, l’Angleterre demandera une extension des eaux territoriales de 200 milles nautiques à 350 : ainsi, s’il y avait du pétrole, le bonus serait d’importance.

13 05 1501                Amerigo Vespucci, florentin administrateur d’affaires des Médicis, à la tête de trois caravelles, appareille pour un voyage de seize mois qui va lui permettre d’affirmer que ce que l’on croyait depuis dix ans être les Indes est en fait un nouveau continent, inconnu jusqu’alors des géographes :

le 17 juillet 1501, nous parvînmes à une terre nouvelle que, pour les multiples raisons exposées ci-après, nous jugeâmes être un continent. Il parvint jusqu’au sud de la Patagonie, à proximité de l’actuel San Julian, à quelque 650 km seulement de l’extrémité sud de la Terre de Feu. Au cours de voyages précédents, l’observation des astres lui avait permis de calculer la circonférence terrestre au niveau de l’équateur, et il était parvenu à un chiffre inférieur de 80 km seulement à la réalité.

Ce n’est pas lui qui donna son nom au nouveau continent, mais Martin Waldseemüller, un jeune cartographe allemand de St Dié qui, membre d’un groupe passionné d’imprimerie, décida un jour de publier un petit volume – Cosmographiae introductio – dans lequel, pour la première fois était décrite la quatrième partie du globe ; il s’agissait de réactualiser la Cosmographia de Prolémée en s’appuyant sur les découvertes nouvelles, notamment le récit qu’en avait fait Vespucci dans Mundus Novus, paru en 1503 :

A présent, ces parties du globe (Europe, Afrique, Asie) ont été plus largement explorées, et une quatrième partie a été découverte par Amerigo Vespucci (comme il sera décrit plus loin). Considérant que l’Europe, comme l’Asie, doivent leur nom à des femmes, je ne vois point de raison que quiconque puisse valablement faire objection à ce que l’on appelle cette partie Amerige (du grec : ge : terre de), c’est à dire Terre d’Amerigo, ou Amerique, du nom d’Amerigo, son découvreur, homme de grandes capacités. [Amerigo est l’équivalent d’Emeric et de Henri]

Des langues, qui ne sont pas nécessairement méchantes [M.E. Jondot, dans le Tableau historique des nations 1805, et encore Salvador de Madariaga, dans Christophe Colomb, 1952 p.425, en Presses Pocket] affirment qu’Americo Vespucci n’était que géographe de cette expédition, en fait dirigée par Alonso de Ojeda, compagnon de Christophe Colomb lors de son second voyage ; Vespucci lui aurait tout simplement piqué le récit qu’il fit de l’expédition, effaçant le nom d’Ojeda pour y mettre le sien : Fonseca, l’évêque chargé des découvertes avait pris connaissance des cartes établies par Colomb sur le nord de l’Amérique du sud et avait obtenu pour Ojeda une lettre l’autorisant à armer une expédition à condition qu’il ne s’approcherait pas des réserves du Roi du Portugal ni de celles de l’Amiral des Indes, [réserves découvertes avant 1497]. Muni des cartes de Colomb, Ojeda était donc libre d’explorer le golfe de Paria et la côte de l’Amérique du sud puisque découvert par Colomb en 1498 !

Quoi qu’il en soit, le livre, publié à St Dié en 1507, rencontra un succès tel qu’il fallut le rééditer et on atteint bientôt mille exemplaires. Lorsque Waldseemüller voulut se raviser, estimant que Vespucci n’était pas vraiment le découvreur de ce nouveau continent… il était trop tard pour rattraper ce grand succès de librairie : Jean Schott, éditeur à Strasbourg publia une nouvelle édition en 1513, avec une carte mise à jour, en vain : l’Amérique s’était déjà imposée, – elle ne cessera plus de le faire – même si elle ne semblait alors désigner que celle du Sud, le Nord demeurant sans titre.

1502                           L’histoire raconte qu’en 1357, un chevalier franc comtois du nom de Geoffroi de Charny, habitant près de Troyes, exposa le linceul du Christ (le linge dont il fut couvert après la Passion), qu’il avait dérobé à Jérusalem. Devenu propriété des chanoines de Lirey en Champagne, ceux-ci le remirent à Marguerite de Charny, petite fille de Geoffroi, pour qu’il soit en sécurité pendant les troubles de la guerre de Cent ans. Elle ne le rendit pas et le céda au duc de Savoie en 1453, en échange de droits féodaux sur les châteaux de Miribel et de Flumet. La précieuse relique fût déposée en la sainte chapelle de Chambéry en 1502. Elle y subit des brûlures[1] dues à l’incendie qui ravagea la chapelle en 1532, et fût installée définitivement à Turin en 1578, où on lui éleva un sanctuaire entre la cathédrale et le palais royal.

[La datation au carbone 14 a été mise au point en 1949 par l’Américain Libby : constatant la présence de ce carbone radioactif dans tout être vivant, il constate qu’à la mort, ce carbone diminue à un rythme mesurable, ce qui permet de déterminer la date de la mort ; elle est opérationnelle pour moins de 35 000 ans.] Cette datation, effectuée en 1988, fait remonter la récolte du lin qui a servi au tissage de la pièce entre 1260 et 1390… c’est bien embêtant, c’est vrai, mais cette datation sera très controversée, et depuis, d’autres scientifiques, comme Lorenzo Garza Valdés[2], microbiologiste de l’Université du Texas, déclareront après avoir travaillé sur l’étoffe : Le sang qui se trouve sur le suaire est de type AB, un groupe sanguin très rare actuellement, mais qui était fréquent chez les juifs de Babylone et de Galilée il y a deux mille ans… Mes travaux démontrent que le suaire est le linceul de Jésus de Nazareth.

L’Américain Walter McCrone affirme que s’il y a bien des traces de pigments de couleur, il ne s’agit en aucun cas de sang.L’Église catholique, par la voix de Mgr Saldarini, archevêque de Turin et gardien du suaire, se montre très prudente : Le suaire n’est pas une donnée de foiL’Église appelle à vénérer un signe, une icône, parce que cela ravive en nous la passion du Christ. La vénération envers le suaire n’est pas du tout un problème d’authentification.

Henri Broch, directeur du laboratoire de zététique (du grec zêtêin : chercher) de Nice, parle carrément d’escroquerie (Midi Libre 10 09 2006) : Un faux mystère, mais une vraie escroquerie. Ce n’est pas moi qui le dis, mais l’évêque du lieu qui, à l’époque, avait retrouvé l’auteur du faux et les mendiants payés pour prétendre qu’ils avaient été guéris.

En 1898, le photographe italien Secondo Pia photographiera le linceul  et la diffusion de cette photo contribuera pour beaucoup à sa renommée. C’est le plus souvent sur ces photos que travailleront la plupart des plus ou moins savants, à l’imagination souvent fertile, nombre d’entre eux y voyant des inscriptions en hébreu, comme on peut bien voir ce que l’on veut dans les nuages. Mais il est certain qu’on ne voit aucune inscription à l’œil nu pas plus que sur les photos récentes à haute définition.

En 2014, à la suite d’une ènième analyse au carbone 14, un journaliste s’offrira dans le Monde un billet plein d’humour :

En 1988, le Vatican soumet à la datation au carbone 14 des échantillons du suaire de Turin, ce tissu de lin qui, depuis son apparition au Moyen Age, passe pour être le linceul du Christ. Des précautions inouïes sont prises pour que personne ne conteste les résultats de l’analyse : on sélectionne trois laboratoires indépendants les uns des autres (universités d’Oxford et d’Arizona, École polytechnique fédérale de Zurich), qui reçoivent chacun quatre morceaux de tissu vieux de plusieurs siècles, sans savoir lequel provient du suaire.
Annoncé en octobre 1988 avant d’être publié quelques mois plus tard dans Nature, le résultat s’avère limpide : la datation du tissu est comprise entre 1260 et 1390. Cette estimation est cohérente avec les données historiques, la première mention de l’objet datant de 1357, et elle conforte la position prudente de l’Église qui n’a jamais reconnu le suaire comme une relique authentique.
Fin de l’histoire ? Pas du tout. Cette datation est restée en travers de la gorge de nombreux fidèles qui, depuis un quart de siècle, torturent régulièrement les faits et la physique pour l’invalider. C’est notamment le cas d’une équipe italienne de l’École polytechnique de Turin qui, le 11 février, a publié dans la revue Meccanica une étude démontrant avant tout que la science la plus improbable est celle qui se met au service de la foi.
Elle est partie d’un article paru dans Nature en 1989 expliquant qu’un bombardement par un flux intense de neutrons pouvait augmenter la quantité de carbone 14 dans un échantillon et le faire paraître plus jeune qu’il n’est lors d’une radiodatation. Il ne restait par conséquent plus qu’à trouver une monstrueuse source de neutrons, quelque part dans la nature aux environs de l’an 33 de notre ère et pas trop loin de Jérusalem s’il vous plaît. C’est au passage oublier qu’en théorie on n’a besoin d’aucune explication physique car Dieu est tout-puissant (sinon ça n’a aucun intérêt d’être Lui).
Quand on cherche, on trouve. Nos Italiens ont déniché dans plusieurs textes, dont l’Évangile selon Matthieu et La Divine Comédie, de Dante (célèbre contemporain de Jésus…), la mention d’un tremblement de terre en 33, peu après la mort du Christ.
Or, d’après les chercheurs, la fracturation de roches comprimées libérant des neutrons, un séisme catastrophique, aurait pu créer, à condition de durer au moins un quart d’heure, un flux de neutrons suffisant pour imprimer l’image du supplicié dans le tissu et fausser la datation de 1988. En effet, ces neutrons provoqueraient une réaction nucléaire avec les atomes d’azote contenus dans le lin, dont certains pourraient muter en atomes de carbone 14.
Alléluia, la science est grande ! Ces chercheurs ne vont pas jusqu’à voir dans ce phénomène une cause rationnelle à la résurrection de Jésus, mais le cœur y est.
En 2010, l’auteur de ces lignes a, dans un billet de blog, résolu d’une manière tout aussi scientifique (et donc tout aussi improbable) le problème de la datation du suaire de Turin : des extraterrestres ont débarqué en 1957 en Italie et emporté le suaire. Le Vatican et les États-Unis (qui sont de tous les grands complots de ce monde) ont étouffé l’affaire et remplacé le linge volé par une copie du Moyen Age, ce qui explique le résultat de la datation de 1988.
Ainsi, tout le monde est content. Le vrai suaire se trouve aujourd’hui à 25 années-lumière de la Terre, sur une planète en orbite autour de l’étoile GXD6985.

Pierre Barthélémy Le Monde du 25 02 2014

Chaque campe sur ses positions… et la terre continue malgré tout de tourner.

Le moine augustin Ambrogio Calepino publie à Reggio de Calabre le premier, et volumineux dictionnaire latin – italien. Au fur et à mesure des éditions, il devint de plus en plus plurilingue.

Lors de son quatrième voyage Christophe Colomb découvre la Jamaïque et de l’or sur les rives de la Véragua : il nomme l’endroit Bethléem, qui deviendra Belem et écrit, transporté : L’or, l’or, quel excellent produit ! C’est de l’or que viennent les richesses, c’est lui le mobile de toutes les actions humaines, et sa puissance est telle qu’elle suffit souvent pour amener les âmes au Paradis.

Où le mercantilisme côtoie le mysticisme ! Il mourra à Valladolid le 20 mai 1506.

Mais le bonhomme, s’il ne reflétait peut-être pas l’état d’esprit de l’ensemble de ses contemporains, n’était pas cependant un cas unique :

Le métal, jaune ou blanc, est le nerf de tout gouvernement ; il lui donne son pouls, son mouvement, son esprit, son âme ; il en est l’être et le vie même [l’esser et la vita] …Il surmonte toutes les impossibilités, car il est le maître, le patron de tout : il emporte avec lui la nécessité de toute chose ; sans lui, tout reste débile et sans mouvement.

Un Vénitien

Le portait suivant de Colomb par M.E Jondot, n’apporte rien de bien nouveau en soi, mais il est intéressant car particulièrement révélateur de ce qu’était l’histoire en ce début du XIX° siècle, pour autant que J.M. Jondot soit représentatif de son époque ; c’est un catholique plutôt conservateur, d’une grande érudition historique, allergique aux Lumières mais qui néanmoins dit avoir conscience du nécessaire souci d’impartialité de l’historien, tout en écrivant exactement à l’opposé de cette impartialité : le ton général est celui des innombrables Vies des saints de l’Église catholique : l’unique focale est la morale chrétienne : il doit être né un bon siècle avant Marx, avant Freud et on prend à le lire le plaisir de l’enfant qui écoute son grand-père raconter les histoires du bon vieux temps, qui peuvent avoir la fraicheur des récits opérant en terrain quasiment vierge. Il y a constamment un manichéisme de principe qui met les bons d’un coté, les méchants de l’autre, mais on s’en amuse plus qu’on ne s’en agace ; et à la fin d’un chapitre, monsieur distribue les prix comme un directeur d’école catholique à la fin de l’année scolaire ou un président du jury à la fin du festival de Cannes. Luther n’est qu’un gros bonhomme grossier et J.M. Jondot se refuse à voir le moindre travers dans l’attitude de la papauté de l’époque ; mais parfois, quand il a d’assez nombreuses sources d’informations et qu’il parle de personnages pas trop éloignée de lui dans le temps et dans l’espace, le portrait peut être cru et sentir le vrai : il en va ainsi de Richelieu. Par contre ce portrait de Christophe Colomb, lumière au milieu des ténèbres, illustre au mieux son écriture hagiographique. J.M. Jondot est suffisamment bien documenté pour dire que les Espagnols ont fait disparaître les Indiens des Caraïbes, mais il se refuse à en faire porter ne serait-ce que pour partie, la responsabilité à Colomb !

Cette découverte fut le résultat des plus profondes méditations de Christophe Colomb qui, par son génie, devina l’existence d’un nouveau continent. Le Génois rejeté par sa patrie, par la France, par l’Angleterre, en tous lieux, se voyoit traité de visionnaire. Les Portugais, ce peuple si rempli de sagacité, dont les travaux nautiques hâtèrent la découverte du nouveau monde, ce peuple qui donna l’éveil à toutes les nations européennes, méconnut également les talens de Colomb. Sans la prise de Grenade, événement qui leva toutes les difficultés, Colomb mouroit tout entier ; mais il avoit, dans Isabelle de Castille, une protectrice éclairée, qui sut, pour ainsi parler, mettre ce grand homme en possession d’une gloire près de lui échapper : aux yeux de la postérité la plus reculée, la reine de Castille, victorieuse des Maures, méritera d’être associée à l’honneur d’une si mémorable découverte. Isabelle seule eut la constance de le soutenir et de l‘encourager ; une fois que les infidèles eurent été forcés, en Espagne, dans leur dernier retranchement, cette reine, dont les finances se trouvoient cependant épuisées, se distingua par de généreux sacrifices en faveur de son protégé. Trois petits bâtimens sont équipés ; c’en est fait, un nouveau monde va paroître avec des hommes d’une nouvelle couleur ; les relations des peuples vont s’étendre, se multiplier, et des trésors inépuisables être versés en Europe ; mais bientôt aussi, à dater de cette époque, le théâtre de la guerre s’agrandit, et l’espèce humaine dégénère sensiblement au physique.

Quels obstacles la vertu et le courage de l’auteur de cette révolution imprévue, n’eut-elle pas à surmonter de la part de ses compagnons de voyage ! Naviguant sur des mers inconnues, toute la nature est changée à leurs yeux ; ces Castillans, si renommés alors par leur intrépidité, pâlissent à la vue des prairies flottantes qu’ils rencontrent ; ils craignent de se précipiter dans le chaos. La terre, depuis longtemps, a fui de leurs yeux ; ils ne la reverront jamais ! Le ciel se déclare, disent-ils, contre la témérité d’une pareille entreprise ; ils vont périr, ils vont descendre dans les abymes de l’océan. Ils ne sauroient plus en douter, quand ils s’aperçoivent que l’aiguille de la boussole décline vers l’ouest : partout ils voient la mort, et nulle part la gloire ; le désespoir et la rage succèdent aux pleurs et aux gémissemens ; les équipages menacent de jeter dans la mer, Colomb qu’ils traitent d’aventurier : ce grand homme reste impassible au milieu de l’orage. La fureur de ses gens redouble, on ne lui accorde plus que trois jours; après cet espace, ils renoncent à l’expédition: dans trois jours sera décidé le sort du Génois ; dans trois jours l’Europe l’admirera, ou comme un des génies les plus hardis, ou bien on le méprisera comme un extravagant qui a rêvé la plus folle des idées. Avant l’expiration de ces trois jours, des indices consolans se manifestent ; tous les regards se promènent au loin sur la surface des eaux ; tous les regards interrogent l’atmosphère ; une lumière est aperçue. Enfin, à bord de la Pinta, se font entendre les cris de terre ! terre ! Les craintes s’évanouissent, l’impatience est satisfaite; les Castillans se livrent au délire de la joie, et des larmes coulent de leurs yeux. Touchés de repentir, ils se précipitent aux pieds du grand homme qui les a conduits si heureusement sous un autre hémisphère, et tous, par des cris d’alégresse et d’admiration, réparent les outrages qu’ils lui ont fait essuyer. Colomb, le premier débarqué, se prosterne, fait planter une croix, et chanter un Te Deum dans un nouveau monde qui ne devoit point porter son nom. L’art de l’imprimerie, si utile, dit on, à la propagation de toutes les vérités, favorise presqu’à son origine, la plus insigne des erreurs ; et un obscur géographe de Florence, ravit au Génois cette portion de gloire si flatteuse et si justement due à des travaux immortels.

Il est vrai de dire que les réputations les plus étendues, ont quelquefois un fondement peu solide. Christophe Colomb avoit déjà fait trois voyages, et reconnu le nouveau continent à la côte de Cumana, non loin de l’embouchure de l’Orénoque, lorsqu’Améric-Vespuce, se dirigeant vers l’ouest, aborda sur les côtes de ces contrées sauvages ; l’honneur de cette seconde reconnoissance, appartiendroit encore plus à Ojéda, compagnon de voyage de Colomb, qu’à Vespuce même, parce qu’Ojéda étoit le chef de l’expédition dont le gentilhomme florentin faisoit partie en qualité de simple géographe. Avant le premier voyage de Colomb, les Portugais, par un indigne abus de confiance que leur avoit témoigné cet habile marin, partirent pour la découverte de nouvelles terres, munis des renseignemens les plus positifs et des meilleures cartes, et ne s’en virent pas moins contraints de renoncer à cette périlleuse entreprise. Vespuce fit imprimer la relation du voyage d’Ojéda, cacha le nom du capitaine, et dès ce moment, la plus criante des injustices fut consommée. Quoique les hommes instruits se soient inscrits en faux contre une absurde dénomination, le nouveau monde n’en conserve pas moins le nom d’Amérique.

Qu’on se peigne la surprise de ces pauvres Indiens, lorsqu’ils virent s’avancer, à pleines voiles, des vaisseaux qu’ils prirent pour des maisons flottantes : hommes simples, hommes innocens qui regardèrent d’abord les Espagnols comme des divinités armées du tonnerre ! En Amérique, se réalisa la fable antique des Centaures ; le cheval et l’homme ne parurent qu’un seul et même être aux yeux des Indiens : bientôt ces infortunés apprirent à quels dieux ils s’étoient confiés. Roldan, Bovadila et Ovando, non contens de leur faire sentir les effets destructeurs des armes à feu, déchaînèrent contre eux des dogues qui partagèrent l’affreuse immortalité des Castillans leurs maîtres. Un de ces animaux, le dogue Bérillo, est aussi renommé dans le nouveau monde par sa férocité, que l’est, dans l’ancien, le chien de Xantippe, par son attachement inviolable et presque héroïque, envers cet Athénien forcé de s’embarquer avec ses concitoyens pour la défense de la patrie.

La carrière de Colomb fut plus brillante que heureuse ; il passa sur l’océan une vie consumée de chagrins, et le cœur de cet homme sensible fut navré de douleur à la vue des cruautés que les Espagnols exercèrent gratuitement contre les plus timides, les plus foibles et les plus doux des hommes. L’illustre navigateur éprouva lui-même de mauvais traitemens de la part d’une nation à laquelle il venoit de procurer tant de contrées riches et fertiles, et ses mains furent indignement chargées de fers : décoré des vains titres de vice-roi et de grand-amiral, il mourut oublié de ses maîtres, et victime de leur ingratitude. Les malheurs des Indiens s’accrurent en peu de temps ; en peu de temps ils furent exterminés : la puissance temporelle les abandonna aux caprices de leurs bourreaux ; mais la religion plaida constamment eu leur faveur. Les pères Dominicains, Antoine Montéfied et Pierre de Cordoue firent, les premiers, entendre leur voix pour la défense des Indiens persécutés. Barthélemi de Las Casas passa et repassa vingt fois les mers pour les protéger et les soutenir : inutiles précautions ! la population indienne ensevelie dans les mines, disparut de toutes les Lucayes et de toutes les Antilles.

Le nombre des aventuriers augmenta prodigieusement, tous vouloient s’enrichir par de nouvelles voies expéditives, et conformes à leur humeur. Grigalva découvrit le Mexique ; Nuuès-Balboa, le Pérou ; Ponce de Léon, courant après la chimère d’une fontaine rajeunissante, eut le bonheur de trouver la Floride, d’où, il revint un peu plus vieux qu’auparavant.

Les Anglais demeurèrent spectateurs de toutes ces découvertes dont, un jour, ils devoient recueillir les plus beaux fruits ; cependant Henri VIII envoya le vénitien Gabato, qui découvrit l’Amérique septentrionale, en 1497.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

Telle fut la carrière éblouissante et contrastée de celui qui est demeuré pour la postérité le Découvreur par excellence. Elle eut ses heures de gloire et ses traverses : ouvrier cardeur, courtier en gorgonzola, capitaine au long cours, marié dans une famille aristocratique, favori d’une Jeanne d’Arc couronnée, protégé par des prêtres, appuyé par des juifs, financé par de grands armateurs, accueilli par des sauvages nus, grand-amiral, reçu en triomphe, mis aux fers, un peu prophète, passablement escroc : Colomb est une figure typique de la Renaissance méditerranéenne.

Comparé aux grands noms de cette période glorieuse pour l’Ibérie, il ne possède que des qualités moyennes et ses exploits sont à l’avenant.

Magellan l’éclipse par l’ampleur de la conception et la persévérance dans l’exécution ; vingt autres l’effacent par les risques assumés, les souffrances subies, la résistance aux déboires, le réalisme ou l’ingéniosité. Il ne fut pas décapité comme Balboa, ni mangé par les sauvages comme Solis, ni assassiné comme François Pizarre. Tout ce à quoi il dut renoncer, c’est au despotat héréditaire qu’il avait revendiqué dans les îles. Sa fin n’a que le prestige usé de la vieillesse précoce.

Le destin tragique de Colomb est une invention de l’âge romantique. La pensée de cette époque, qui fut révolutionnaire en politique, se fonde sur le ressentiment ; elle explore le passé pour chercher des héros méconnus que, naturellement elle y découvre ; quiconque eut maille à partir avec la légitimité se voit promu grand homme, et le XIX° siècle a mis en scène l’apothéose de Galilée, de Jeanne d’Arc, de Robespierre et naturellement de Colomb.

[…]               Les historiens récents, par une réaction normale, ont mis l’accent sur le maigre format de l’homme, sur la modicité de son exploit, sur les moyens douteux dont il usait avant d’être célèbre. Leur point de vue, s’il a le mérite d’exclure l’imagerie conventionnelle, doit être dépassé dans une histoire de l’exploration.

Toute la carrière de Colomb repose sur une erreur de longitude et une fausse identification de la Chine, par où sa gloire paraît usurpée ; à qui se range à une stricte logique, il semble que l’affaire aurait dû tourner court. Mais en fait la réussite du Découvreur fut d’une portée immense : elle signifia pour l’Espagne une catastrophe et pour l’Europe un tournant.

La vocation historique de l’Ibérie est de jeter un pont entre l’Afrique et l’Europe ; les civilisations et les armées oscillent éternellement d’une rive à l’autre par-dessus le détroit de Gibraltar ; Carthaginois, Romains, Vandales et Arabes l’ont démontré : qui tient fermement le Nord conquiert le Sud et réciproquement. Cette loi géopolitique cesse de jouer après Colomb. Un siècle après l’Espagne est lancée dans une quotidienne aventure d’outre-mer ; son empire est si totalement dépourvu de bases sérieuses qu’elle doit se contenter d’y exporter le christianisme et d’en rapporter les métaux précieux qui feront sa splendeur et sa ruine.

Plus tard encore, cette évolution absurde aboutit à placer le rocher de Gibraltar aux mains des Anglais, l’Afrique du Nord parmi les colonies françaises ; finalement la Méditerranée occidentale ne deviendra qu’au XIX° siècle un lac européen, et la chance historique de christianiser l’Afrique que l’Ibère Loyola, cinquante ans après Colomb, tente vainement de rattraper en concevant le plan d’une croisade appuyée par trois cents vaisseaux s’évanouira définitivement en fumée.

Avec la générosité qu’elle manifeste partout dans le spirituel, l’Espagne devenue grande par Colomb ne lui a pas tenu rigueur d’avoir enseveli son avenir ; elle l’a rendu immortel. Elle continue à célébrer le 12 octobre, sous le vocable singulier de Fête de la Race, la découverte fortuite d’une île quelconque par un homme bizarre qu’a servi la chance d’être le premier sur mer à tourner le dos à l’Europe et à l’Afrique.

Cette destinée hors série illustre deux thèses:

1) que l’exploration, même fondée sur des prémisses fausses, a joué un rôle primordial dans l’expansion de la civilisation européenne et le destin des continents;
2) que l’individu, quand son action aboutit, peut infléchir le déterminisme des grandes causes matérielles.

Ainsi Colomb marque dans l’Histoire l’apogée d’un facteur aujourd’hui stérile : le rôle fatidique des aventuriers de race blanche, thème majeur du XVI° siècle.

Jean Amsler Les Explorateurs                        NLF 1955


[1] Calvin, qui traitait les marchands de reliques de porteurs de rogatons, guettait et décocha une flèche : quand un suaire a été brûlé, il s’en est trouvé un autre le lendemain.

[2] auteur de L’ADN et le Christ.


Par l.peltier dans (3 : 1163 à 1522) le 24 novembre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

11 1503                                Pierre Terrail, seigneur de Bayard (Pontcharra), Chevalier sans peur et sans reproches, défend un pont sur le Carigliano, seul contre 200 cents Espagnols… [sic]. Il mourra en 1524 en Italie, d’un coup d’arquebuse, l’ancêtre du fusil. En 1521, les bourgeois de Mézières, reconnaissants des faits d’armes du grand capitaine au siège de leur ville, firent composer un

Éloge de Bayard Auteur Anonyme

Dieu doint nonneur et longue vie
Aux bons protecteurs de Mézière,
Qu’ils nous ont sauvé notre vie
Tant par devant que par derrière.
Ceulx qui sur nous aoient envie
Ont trouvé si forte barrière,
Que maugré leur dens et leur vie
Furent contraints courir arrière.

On doibt bien avoir souvenance
De Bayart, Montmoreau, Boucart,
Larochepot, et leur vaillance.
Bayart mordoit comme ung liepart ;
Moreau rua trop par oultrance,
Lorge secourt, confort Boucart.
Sans eulx le royaume de France
Estoit en danger d’ung bon quart.

L’aigle ne sceut pas enfronter
Rochepot plus forte que pierre.
Nansot ne l’osa confronter ;
Maulevrier la breche tint serre.
Tous ensemble fairent troter
Les faulx Henouyers de grand herre.

Le roy les commanda froter
A Balpaume, dedans leur terre.
Et il faut mettre en oubliance
L’ardent et furieux couraige
Qu’avoit d’iculx toute aliance ?
Piéton françoys disoit : J’enraige
Que nous ne marchons en deffense
Brief n’y avoit pas le bagaige
Qu’il ne voulsist mourir pour France ;

Combien que soit ung dur passaige.
O très chrétien roy de France,
Si vous sçaviez l’ardent désir
De batailler, et la vaillance,
Les labeurs qu’ont voulu saisir
Vos bons adventuriers de France,
Tant qu’il en a fallu gésir,
Leur donriez quelque récompense,
Se c’estoit vostre bon plaisir.

1503                             Les Français Claude et Guillaume de Marcillat sont appelés au Vatican pour y réaliser des vitraux.

13 11 1504                 Le roi Manoel interdit sous peine de mort de fournir aucun renseignement sur la navigation au-delà du Congo, afin que les étrangers ne pussent tirer  profit des découvertes faites par le Portugal.

1505                           Ivan III est le premier assembleur de terres russes : depuis 1463, il réunit à Moscou Jaroslav, Rostov en 1474, Perm en 1475, Novgorod en 1478, puis Pskov, Tver et Riazan en 1485. Il envoya ensuite deux expéditions en Sibérie, qui atteignirent les cours de l’Irtych et de l’Ob.

16 03 1506                 Le zamorin de Calicut, en Inde, a quelques bonnes raisons de se méfier des Portugais : la dernière expédition de Vasco de Gama a laissé de bien amers souvenirs. Près d’un an plus tôt, vingt bâtiments de guerre ont quitté Lisbonne pour prendre possession militairement de l’Orient ; outre l’équipage exercé à la guerre, on compte pas moins de cinq cents soldats armés de pied en cape et de deux cents bombardiers, et encore des charpentiers bien outillés pour pouvoir construire des bateaus une fois sur place. À la tête de cette armada, le vice roi des Indes, l’amiral Francisco de Almeida et Vasco de Gama encore. La mission militaire d’Almeida est simple : détruire et raser toutes les villes de commerce musulmanes de l’Inde et de l’Afrique, édifier des forteresses sur chaque point d’appui et y laisser une garnison. Il doit occuper toutes les issues et passages, garder tous les détroits, fermer la mer Rouge, le golfe Persique et l’océan Indien au négoce étranger, et évidemment, gagner au christianisme toute les pays conquis !

Le zamorin de Calicut, soutenu ouvertement par le sultan d’Égypte, et peut-être, mais secrètement,  par les Vénitiens, prépare en catimini une attaque contre les Portugais. Mais comme il ne s’agit pas d’un simple coup de couteau à donner, plutôt nombreux sont-ils à partager le secret.

Or il se trouve qu’un globe-trotter avant l’heure se trouve là : déguisé sous les habits d’un religieux musulman, il s’agit de Lodovico Varthema, qui revient de Sumatra, Bornéo et les îles aux épices. Il a vent de la préparation de l’attaque, et, le 15 mars, la solidarité chrétienne prenant le dessus, il prévient les Portugais. Ceux-ci n’ont plus qu’à mettre leurs onze navires en ordre de bataille pour affronter les deux cents navires du zamorin : c’est la bataille de Cannamore, qui coûte 80 morts et 200 blessés aux Portugais ; parmi ces blessés : Fernão de Magalhães, 24 ans, que l’on connaîtra bientôt sous le nom de Magellan.

avril 1506                Lorsque le pape Martin V avait regagné Rome en 1420, il l’avait trouvée si ruinée et si déserte qu’elle n’avait aucune apparence de ville. S’en était suivi un programme de reconstruction qui devait courir sur 150 ans : les réalisateurs de ce programme se nommeront Alberti, Fra Angelico, Bramante, Michel-Ange, Raphaël, Boticelli, Sangallo… La basilique Saint Pierre, construite sur le tombeau du saint au milieu du IV° siècle par Constantin, menaçait de s’écrouler : aussi le pape Jules II, en avait-il décidé la reconstruction : il en pose la première pierre : la construction en a été confiée à Donato Bramante qui s’inspirera de Sainte Sophie. Bien sur, tout cela coûtait cher pour le présent…  et beaucoup plus cher que tout ce l’on avait pu prévoir pour l’avenir : dix ans plus tard, Luther s’en ouvrait à l’archevêque de Mayence :

Les indulgences papales sont colportées dans le pays sous le nom de Votre Grandeur, pour la construction de Saint Pierre. […] Je déplore les fausses idées que le peuple en retire […]. Ces malheureuses âmes se figurent que, si elles achètent des lettres d’indulgence, elles sont sûres de leur salut.

Les Romains ne sont pas shadocks : ils ne font pas compliqué quand ils peuvent faire simple : la première pierre posée par Jules II fut probablement apportée d’une carrière, mais bon nombre des suivantes furent prises au plus près… qui se trouvait être le Colisée. Ce en quoi, ils n’innovaient d’ailleurs nullement : pour construire aux alentours de l’an 800 une abbaye bénédictine à Aniane, Saint Benoît avait demandé à Charlemagne l’autorisation d’aller se servir dans les arênes de Nîmes ! et bien sûr, l’avait obtenue.

1508                                    F. Celtes découvre à Worms une carte qu’il donne peu après à Conrad Peutinger, d’Augsbourg : elle prendra le nom de ce dernier ; elle a été réalisée par deux cartographes antiques : le premier, un Dalmate de l’entourage impérial, a travaillé à Rome au III° siècle de notre ère, s’inspirant probablement d’un Itinéraire d’Antonin, déjà existant. Le second, peut-être un proche de l’empereur Julien, a repris et complété le document à Constantinople entre 351 et 362. Le document aujourd’hui conservé à Vienne n’est qu’une copie : c’est un rouleau de parchemin de 11 feuilles – la 12° a été perdue -; la longueur totale est de  6.8 m. et de 34 cm. de haut. Ce n’est pas une représentation de l’espace, mais plutôt une représentation linéaire des itinéraires connus, et des limites naturelles : fleuve, montagne, littoral.

14 05 1509                           Louis XII bat les Vénitiens, pourtant réputés invincibles à Agnadel, proche de Cremone.

11 09 1509                   Le Portugais Lopez de Sequeira, à la tête de quatre vaisseaux, est en vue de Malacca. Malacca, c’est, à l’est, une situation aussi stratégique que celle de Gibraltar en Méditerranée : le détroit de Malacca en a fait le grand marché de l’Orient. Nombreux sont déjà les Portugais à être allée en Inde, mais au-delà, plus à l’est, ces quatre navires sont les premiers. Le sultan de Malacca a déjà entendu parler des Portugais et pense être à son affaire en les recevant le mieux du monde, en laissant toute liberté aux marins de baguenauder en ville, en rassemblant avec célérité toutes les marchandises souhaitées, et en les  envoyant à bord sur quantité de pirogues rapides. De son coté, Sequeira aide à la manœuvre en envoyant ses baleinières participer au tranport. Seul Garcia de Susa, capitaine de la petite caravelle, a gardé son canot, et fronce les sourcils : et si tous ces gens venaient tout bonnement nous attaquer ? Comme il dispose encore de son canot, il envoie son homme de confiance prévenir Sequeira, qui joue aux cartes sur son navire. À ce moment s’élève une fumée du palais du sultan, signe de l’attaque. Mais Sequeira a eu quelques secondes d’avance, suffisantes pour poignarder les Malais qui sont derrière lui et donner l’alerte : les Malais sont repoussés  et les navires portugais lèvent l’ancre ! Il s’en est fallu d’un rien ! L’homme de confiance, c’était Magellan. Reste les hommes qui sont à terre, qui se battent, à un contre dix, un contre cent : ils se font massacrer inévitablement ; Francisco Serrao se bat un peu plus longtemps que les autres, suffisamment longtemps pour qu’une barque, avançant avec l’énergie du désespoir arrive au rivage et que ses deux hommes viennent  l’arracher aux mains des Malais : l’un des deux hommes est l’ami de Francisco Serrao : Magellan. Mais Sequeira a perdu le tiers de ses hommes et ses baleinières : c’est une cuisante défaite.

Francisco Serrao et Fernão de Magalhães ne se reverront plus, mais ils ne cesseront de s’écrire : Magellan rentre au Portugal, et Serrao prend le commandement d’un des deux navires qui mettent le cap sur les îles légendaires que sont Amboine, Banda, Ternate et Tidore, les îles aux épices, dans l’archipel de la Sonde. Le séjour sur les deux premières îles suffit à remplir les cales de clous de girofle, échangés contre de la pacotille ; aussi l’amiral Abreu décide de rentrer directement sur Malacca. Les bateaux auraient-ils été trop chargés ? Toujours est-il que celui de Serrao va se briser sur des récifs. Ils parviennent à s’emparer d’une chaloupe de pirates et regagnent Amboine, où ils sont aussi bien accueillis en étant nus qu’en étant grands seigneurs. Et Serrao commence à se dire : je me suis battu pour mon roi jusqu’à présent, et si maintenant, je décidais de rester ici, dans ce paradis, sans avoir de comptes à rendre ! Et, sans avoir rien à faire, ou presque, le roi de Ternate le nomme grand vizir, c’est-à-dire qu’il reçoit maison, serviteurs, esclaves et une jolie femme ! Elle est pas belle, la vie ?

Autant dire que Magellan ne se séparera plus des lettres de son ami, qui fabriqueront le noyau dur de son projet. Il est sympathique d’apprendre que le fondement de ce projet était le plaisir de découvrir le paradis que lui décrivait son ami, et que, finalement, le but n’était pas vraiment inconnu. On retrouvera dans les courriers de Serrao une lettre de Magellan, lui promettant de venir secrètement à Ternate sinon par le chemin habituel des Portugais, du moins par une autre voie.

vers 1509                             Maximilien I°, archiduc d’Autriche, grand-père de Charles Quint est doté d’une heureuse nature : pour échapper aux charges de l’empire, il se retire de temps en temps dans le château de Tratsberg, dans les environs d’Innsbruck, où, armé d’un seul javelot, il traque parfois pendant plusieurs jours le cerf ou le sanglier ; et cela l’inspire : ce court poème a été retrouvé sur le mur d’une cave :

Leb, waiss nit wie lang                                            Vis, ne sais pour combien de temps,
Und stürb, waiss nit wann                                       Et meurs, ne sais quand ;
Muess fahren, waiss nit wohin                                Dois partir, ne sais où ;
Mich Wundert, das ich so frelich bin                       Ce qui m’étonne, c’est que je sois content.

Les premières morues salées de Terre Neuvas débarquent  à Dahouet, petit port à 25 km à l’est de Saint Brieuc. Prendront la suite Saint Brieuc, Saint Malo, La Rochelle puis Fécamp.

C’est la naissance d’un grand métier, grand parce que s’exerçant  pour une pêche en des eaux lointaines, la grande pêche, exigeant plusieurs mois d’absence, mais grand aussi parce, ainsi que le dit si bien Joseph Conrad, il ne faut pas oublier l’orgueil que les navires inspirent aux hommes. Le sentiment des Terre Neuvas était sans doute plus ciblé sur la pêche que sur le navire lui-même, avec pour maître absolu et tyrannique, la morue. La morue, la protéine du pauvre, qui a nourri des millions d’hommes, qui se pêche en eaux froides, par tous les temps, brouillard, neige, glace, sur un navire aux conditions de confort plus que spartiates. Et d’aligner des 16, 18 heures de travail par jour, un épuisement à tuer la plus vigoureuse des libido. Et les femmes d’ailleurs… elles ont tellement pris l’habitude de leur absence, qu’une fois débarqué à terre, ils n’ont plus qu’une hâte, embarquer à nouveau pour continuer à labourer la mer.

1510                                     Frère Martin Luther, de l’ordre des Augustins, s’en va à Rome. Julien Della Rovere y est pape depuis 1503, sous le nom de Jules II : il inscrira les plus grandes heures de l’histoire du mécénat, reconduisant les contrats de Bramante, Michel Ange, pour ne parler que des plus grands. Jean de Médicis, fils de Laurent le Magnifique, lui succédera en 1513, inaugurant son pontificat par un défilé d’une somptuosité jamais égalée. Sous son règne, la cour de Rome fut la plus brillante de l’univers.

Ce souverain avait horreur de tout ce qui le faisait sortir de l’aimable insouciance d’une vie voluptueuse.

Stendhal.

A la fin de 1510, pour les affaires de l’ordre, frère Martin Luther s’en allait à Rome. Une immense espérance le soulevait. Il allait, pieux pèlerin, vers la cité des pèlerinages insignes, la Rome des martyrs, centre vivant de la chrétienté, patrie commune des fidèles, auguste résidence du vicaire de Dieu. Ce qu’il voyait ? La Rome des Borgia, devenu depuis peu la Rome du pape Jules. Quand, éperdu, fuyant la Babylone maudite, ses courtisanes, ses bravis, ses ruffians, son clergé simoniaque, ses cardinaux sans foi et sans moralité, Luther regagnait ses Allemagnes natales, il emportait au cœur la haine inexpiable de la Grande Prostituée. Les abus, ces abus que la chrétienté unanime flétrissait, il les avait vus, incarnés, vivre et s’épanouir insolemment sous le beau ciel romain… Le cloître et Rome avaient rendu dès 1511 Luther luthérien.

Lucien Fèbvre. Martin Luther, un destin.                1928

Quand Martin Luther fit connaissance avec Rome, il vivait dans l’éblouissement austère de l’Évangile selon saint Matthieu. La marche trébuchante du Christ montant vers le Golgotha était l’unique vérité que regardait en face ce moinillon inconnu. Le mystérieux mariage du Père et du Fils exaltait son espérance et la rendait tangible. Il marchait lui-même et en dedans de lui, à côté du Supplicié ; oscillant par les pieds nus de l’Autre, lié lui aussi à cette croix disproportionnée qui chargeait l’épaule fragile du Fils de l’Homme.

Quand on est habité en tout temps par cette énigmatique vision, toute représentation qu’en a faite autrui est intransmissible.

Le faste de Jules II, pape de la magnificence de Jésus, scandalisa Martin. Il promena son regard incrédule sur toutes les beautés qu’on lui proposa en un éclaboussement d’art à profusion. Il médita longuement sur ces chantiers inachevés, parmi le bruit assourdissant des marteaux et des scies attaquant le porphyre ; évitant les fardiers et leurs équipages excités à coups de fouet par des charretiers qui se signaient en jurant à pleine voix devant tous les chefs-d’œuvre qui représentaient le Christ. Les haquets et les tombereaux pénétraient jusqu’au chœur des autels inachevés et parmi les échafaudages qui grimpaient à l’assaut des voûtes à moitié peintes, des chapelles et des tombeaux encore vides. Sur les vicaires du Christ ensevelis sous les dalles somptueuses, tant de marbre tremblait sur tant d’ombres qu’il semblait que ces squelettes, la crosse protectrice barrant leur cage thoracique, avaient été préparés de droit divin à jouir d’une priorité éternelle sur le commun des mortels. Dans leur exaltation, les génies qui avaient immortalisé les serviteurs du Christ, ses disciples et ses martyrs en une matière qui ne périssait pas, parurent à l’enfant de Thuringe avoir été contaminés par la civilisation latine qui ne s’était pas résignée à mourir.

Rome triomphante était incompatible avec cette idée que c’est au plus profond de l’homme que peut avoir lieu la seule révolution décisive, et Luther, tout préoccupé de son salut, ne voyait rien en l’or et la pourpre du Vatican qui pût l’aider à descendre en soi-même. Quand Martin s’éloigna de la ville en devenir où la vitalité de la foi se cristallisait de plus en plus vers le pouvoir temporel, il avait acquis la certitude que le vicaire du Christ n’était, en ce lieu, que le célébrant de lui-même, de ceux qui l’avaient précédé, de ceux qui le suivraient. Il n’était que l’artisan de sa propre immortalité. Pour un homme qui usait ses nuits à suivre saint Thomas se hâtant, par un aigre matin d’avril, vers le tombeau du Christ dans l’espérance de le trouver vide, cette révélation était fou­droyante.

Dès son retour chez les augustins d’Erfurt, il se mit à écrire à la lueur d’une mauvaise chandelle, avec un calame [roseau taillé en plume.ndlr] qu’il n’avait pas pris le temps de tailler. Il écrivit toute la nuit.

Les phrases abruptes du latin sans articles tombaient de lui comme dictées. Il lui semblait, car l’orgueil n’est jamais absent de toute entreprise humaine, que le Christ renaissait sous sa plume. Il écrivit plusieurs jours de suite, cherchant le salut dans une vérité longuement reconstruite : le chrétien se sait toujours juste, toujours pécheur et toujours repentant. Il vécut fermé au monde, le lendemain et les jours suivants. Il n’existait que par surcroît. Quand il releva de ce travail harassant, il venait d’inventer la plus terrible machine de guerre qui allait traverser les siècles jusqu’à la fin des temps. Rejoint comme un fleuve par le puissant affluent de Calvin, la Bonne Nouvelle à nouveau pourpensée se répandit sous-jacente comme un arbre étend ses racines et de même que tout ce qui peut se faire se fait, avec la même incohérence que toute chose, elle s’infiltra par la pente du Rhin, remonta jusqu’aux vallées alpines et aux cols des sommets, imbibant toute la Suisse, se répandant inégalement par la Savoie jusqu’au Dauphiné et à la Provence ; ici trouvant des points d’appui, là des points de rupture ; frappant inégalement l’esprit des hommes, tant puissants que misérables ; perçue différemment selon les intelligences disparates, les us et les coutumes, mais avançant comme la foudre par les montagnes pauvres.

Pierre Magnan Chronique d’un château hanté.                   Denoël 2008

La naissance de la Réforme protestante se comprend mal si on ne la replace pas dans l’atmosphère de fin du monde qui régnait alors en Europe en notamment en Allemagne. Si Luther et ses disciples avaient cru à la survie de l’Église romaine, s’ils ne s’étaient pas sentis talonnés par l’imminence du dénouement final, sans doute auraient-ils été moins intransigeants vis à vis de la papauté : mais pour eux, aucun doute n’était possible : les papes de l’époque étaient des incarnations successives de l’Antéchrist. En leur donnant ce nom collectif, ils ne croyaient pas utiliser un slogan de propagande, mais bien identifier une situation historique précise. Si l’Antéchrist régnait à Rome, c’est bien que l’histoire humaine approchait de son terme. Luther a été habité par la hantise du dernier jour.

Jean Delumeau La peur en Occident               Arthème Fayard         1978

L’argumentation sur l’imminence de la fin des temps fait parfois penser au trait suivant : Si Dieu a créé l’homme à son image, celui-ci le lui a bien rendu. Il pourrait avoir pour titre : Même la patience divine a des limites :

Comment Dieu saurait-il endurer cela à la longue ? Il faut bien qu’en définitive il sauve et protège la vérité et la justice, et qu’il châtie le mal et les méchants, les blasphèmes venimeux et les tyrans. Sinon, il perdrait sa divinité et pour finir, ne serait plus considéré un Dieu par personne si chacun faisait sans trêve ce dont il a envie et méprisait sans vergogne et si honteusement Dieu, sa parole et ses commandements, comme s’il était un fou ou un pantin qui n’attacherait aucun sérieux à ses menaces et à ses ordres. Et dans un tel état de choses, je n’ai d’autre réconfort ni d’autre espoir, si ce n’est que le dernier jour est imminent. Car les choses sont poussées à un extrême tel que Dieu ne pourra l’endurer davantage.

Eustache Deschamps

Quelle situation retrouvait-il dans son Allemagne catholique ?

On dénonce les mœurs relâchées et le favoritisme dont Rome donnait le scandaleux spectacle, la lourdeur de la bureaucratie, la chasse aux prébendes, l’abus des indulgences, l’oppression financière surtout. Ces deux derniers thèmes doivent cependant être nuancés : bien des églises d’Allemagne purent être achevées grâce aux indulgences complaisamment accordées par Rome et d’autre part, l’ensemble des taxes prélevées en Allemagne à la fin du XV° siècle n’excède pas le montant de celles du XIV° siècle. Mais contre l’abus des indulgences milite le besoin d’une religion plus intérieure et contre l’excès des taxes se déchaîne la susceptibilité nationale toujours plus aiguisée : c’est un lieu commun de répéter que l’Allemagne seule entretient le luxe de la cour pontificale. Toutes ces plaintes amenèrent à plusieurs reprises la rédaction de listes de griefs, les gravamina nationis germanicae que Wimpheling ramassa en 1510 en un libelle unique ; huit ans plus tard, la dernière diète présidée par Maximilien à Augsbourg fit de la correction des abus la condition première de son assentiment aux demandes de l’empereur et du pape.

La situation intérieure de l’Église allemande ne laissait point, de son côté, de susciter de vives critiques. Faisons ici encore la part des choses. Tous les membres du clergé ne sont de loin pas ces hommes cupides, débauchés et obscurs que reflètent les pamphlets de Hutten. De nombreux évêques sont encore de consciencieux pasteurs d’âmes ; des curés et des vicaires parfaitement honorables partagent la vie peineuse de leurs ouailles ; les monastères, dans la mesure où ils ont été touchés par les réformes de Bursfeld et de Melk, continuent à être des centres d’études et d’art ; l’influence spirituelle des mendiants surtout, par la confession et la prédication, ne saurait en aucun cas être sous-estimée. Mais autour de ces lumières, les ombres s’accumulent. Certaines institutions suscitent de vives critiques : la propriété ecclésiastique, très étendue, au point de représenter dans certaines régions comme l’archevêché de Cologne le tiers du sol, est un objet d’envie pour tous les laïques, depuis les princes et les chevaliers jusqu’aux bourgeois et aux paysans ; les tribunaux ecclésiastiques, souvent inféodés à des tiers, ne paraissent plus représenter que des sources de profit. Dans le clergé lui-même, la série des maux est longue : le plus important est sans doute que la hiérarchie reflète à l’extrême la division de la société en classes nettement différenciées. Voici les évêques, princes territoriaux, trop engagés dans le siècle ; voici les chapitres cathédraux et collégiaux, refuges de la noblesse. A côté de cette aristocratie ecclésiastique, largement pourvue, la masse des curés, vicaires, desservants d’autels, vit dans des conditions difficiles, dans les villes surtout où il y a pléthore d’ecclésiastiques ; à la seule cathédrale de Meissen étaient attachés, vers la fin du XV° siècle, à des titres divers, cent vingt clercs (chanoines, vicaires, desservants d’autels, chantres) ; à Breslau, au début du XVI° siècle, un habitant sur cent était desservant d’autel. Ces autels étant souvent insuffisamment dotés, leurs desservants vivaient mal et tendaient à former une véritable plèbe cléricale. Des tares communes sévissaient du haut en bas de la hiérarchie : formation théologique souvent insuffisante, médiocrité morale chez beaucoup, absentéisme des titulaires qui multipliait les suppléants. Des pratiques détestables aggravaient le mal : entre toutes, l’incorporation de cures riches à des cathédrales et des abbayes, qui en percevaient les revenus et en abandonnaient l’administration à des vicaires faméliques, et le cumul des bénéfices. Sur ce plan-là encore, il faut nuancer : rien de commun entre la réunion scandaleuse sous la crosse du cardinal Albert de Brandebourg des archevêchés de Mayence, de Magdebourg et de l’évêché de Halberstadt – l’affaire fut directement responsable de la malheureuse prédication de l’indulgence en 1517 – et le cumul de prébendes inférieures qui est souvent le seul moyen pour le bas clergé de vivre à peu près honorablement, ainsi dans l’évêché de Worms.

En dépit des défaillances du clergé, la vie religieuse demeurait intense en Allemagne à la fin du Moyen âge. Sans cette profonde réalité, la Réforme serait tout à fait impensable.

Robert Folz Le monde germanique                1986

Pour Georges Suffert, la pierre centrale d’achoppement de la révolte de Luther, ce n’est pas spécifiquement le luxe et la corruption de Rome, mais bien le principe des Indulgences, Luther disant en quelque sorte : le salut ne peut s’acheter. C’est bien à partir de ce fait que s’est construit le protestantisme, les désaccords théologiques antérieurs n’étant finalement qu’une querelle de plus : ce n’était pas la première.

Dans l’imaginaire historique, la Réforme éclate comme un coup de tonnerre dans une Europe à demi apaisée. Or, il n’en est rien : la décision d’un prêtre allemand d’afficher une série de propositions sur la porte de l’église du château de Wittenberg n’a pas bouleversé les opinions publiques. Il est probable que la plupart des chrétiens n’en entendirent même pas parler. Rome, elle-même, mit quelque temps avant de prendre au sérieux la prédication de ce Martin Luther qui, à la Toussaint de 1517, avait affiché ses quatre-vingt-quinze thèses sur la porte de l’église du château de Wittenberg ; thèses rédigées en latin, ce qui prouve qu’elles étaient destinées aux étudiants et aux clercs et pas encore aux simples croyants.

Pourquoi la Réforme occupe-t-elle une telle place dans l’histoire de l’Église (et celle de l’Europe) ? Pour de multiples raisons. Bornons-nous ici à énoncer les principales. D’abord, pour l’Église. Depuis 1054-1204, le christianisme est approximativement coupé en deux : Église romaine et Église d’Orient ; la latinité et l’orthodoxie. Or, à partir du milieu du XVI° siècle, l’Église de Rome va de nouveau se couper en deux : catholicisme d’un côté, protestantismes de l’autre. Cette rupture va avoir des conséquences religieuses et politiques importantes. Bon nombre d’historiens prétendront que deux manières de penser vont couper en deux le Vieux Continent. Aujourd’hui, la tension s’est atténuée. Catholiques et protestants prient ensemble et, sur bien des points, ont des analyses convergentes. Mais, en 1517, personne n’en est là. Bien au contraire : le fanatisme religieux – qui n’avait été connu qu’à travers l’Inquisition, c’est-à-dire une organisation et quelques milliers d’hommes – va déferler d’un bout à l’autre de l’Occident. On va tuer en masse pour l’idée que l’on se fait de Dieu.

Ensuite, cette cassure va bouleverser la géographie de l’Europe. Les nations sont en train, un peu partout, d’émerger : c’est vrai pour la France, la Grande-Bretagne et l’Espagne. Mais Luther, par la traduction de la Bible en allemand, va jeter les bases de ce qui deviendra avec Bismarck l’État le plus vaste et le plus conquérant de l’Occident. Au-delà des phénomènes nationaux, des pays entiers vont basculer : d’abord la Grande-Bretagne, même si la Réforme, là-bas, ne ressemble guère à celle d’Allemagne ou des pays du Nord. N’empêche que l’une des nations puissantes de l’Europe choisit de rompre avec Rome. Si l’Espagne et l’Italie passent à côté de la série de guerres civiles qui commence, la France va en être l’épicentre : huit guerres successives vont, une fois de plus, faucher une partie des cadres intellectuels de ce pays.

La Réforme n’a-t-elle eu que des conséquences négatives ? Nullement. On peut même affirmer qu’elle a partout réveillé et aiguisé la foi. Les protestants ont redonné aux uns et aux autres le goût de la prière ; les catholiques se sont décidés à réformer l’Église. Le concile de Trente va définir les règles sur lesquelles le catholicisme va s’appuyer jusqu’à l’époque moderne.

Voilà les explications les plus rationnelles de ce qui fut désigné du terme de Réforme. Gardons-nous de négliger le principal : pourquoi un moine ignoré d’Allemagne a-t-il pu ébranler la majestueuse construction de l’Église institutionnelle ? Tout simplement parce que la foi brûlante, fiévreuse – on pourrait dire paulinienne, durant les premières années de sa révolte – est de son côté. A Wittenberg, ce croyant dévoré par une angoisse existentielle, cet homme qui, à travers la prière et la méditation, a été foudroyé par la vision de la grandeur de Dieu, ce chrétien qui cherche la voie du salut hors des compromissions, des bassesses, des fausses majestés romaines, domine son époque. Pour surnager dans cette tempête qu’il pressent et qu’il déchaîne, il ne dispose que d’un frêle radeau : les Livres sacrés, les Écritures, les histoires, dialogues et textes énigmatiques contenus dans les deux Testaments, les Épîtres et quelques textes des Pères de l’Église. Bien sûr, du point de vue catholique, il commet une erreur et, d’une certaine manière, il en prendra conscience lui-même : l’histoire de l’Église complète, explique, en partie, la révélation chrétienne. Parce qu’il existe un peuple chrétien et qu’il a la charge de marcher à tâtons vers la fin des temps.

N’empêche. La foi, au départ, est du côté de Luther ; l’Église, contre lui, brandira au début le droit, puis les armes. Il lui faudra des années pour comprendre que l’affrontement se déroule à un tout autre niveau : qu’il va falloir que l’Église, elle aussi, invente et impose sa réforme ; que Luther a ouvert avec des mots une route inconnue ; qu’il a donc sa place – et quelle place ! – dans la longue histoire de l’Église.

On connaît désormais convenablement la vie de Luther. Il naît en 1483, à Eisleben, petite ville minière. Dans son milieu, dans sa famille, personne n’est riche. Tout le monde croit en Dieu. Le jeune Luther fait ses premières études à Mansfeld, puis à Magdebourg; en 1501, il entre à l’université d’Erfurt. Inscrit à la faculté des Arts, il lit Aristote, découvre la logique. En 1505, il devient maîtres ès arts. Avec l’accord de son père, Martin décide d’apprendre maintenant le droit.

Il se passe alors l’une de ces scènes dramatiques qui entaillent sa vie. Sur un coup de tête, il vient de quitter l’université et marche vers Erfurt. Un orage éclate, la foudre tombe à côté de lui. L’étudiant a peur, il s’écrie : Au secours, chère sainte Anne, je veux devenir moine. Deux semaines plus tard, il entre au couvent des augustins, toujours à Erfurt. En 1507, il est ordonné prêtre. Il a beaucoup lu la théologie d’Occam (Occam fut un théologien anglais, essentiellement connu par ses pamphlets politiques contre la papauté). Il a lu et relu la Bible. Surtout, il sait par cœur l’épître aux Romains et l’épître aux Galates. En réalité, ce premier moment mystique dans la vie du moine allemand est l’un des signes du bouillonnement intellectuel qui, dès cette époque, l’agite.

Lorsqu’il dit sa première messe, il connaît une deuxième crise. On parlera du tremendum, c’est-à-dire de l’effroi que ressent la minuscule créature humaine devant l’immensité de Dieu. Pour la première fois peut-être, Luther ressent ce qu’il rationalisera plus tard : il n’y a que Dieu. La personne humaine n’est rien. Nous n’avons, pour avancer vers le Tout-Puissant, que les Écritures et l’expérience personnelle. Comment l’Église peut-elle dire et proclamer des vérités supposées qui ne sont pas contenues dans les Écritures ? Voilà l’un des thèmes de la rupture entre Luther et Rome qui s’esquisse chez le nouveau prêtre.

Sans conséquence sur la vie de Luther. D’autant que ces événements sont ignorés. C’est bien plus tard que le moine révolté les racontera lui-même. Il faut, bien sûr, prendre ce récit avec précaution : le Luther qui écrit n’est pas celui qui commence sa prédication à Erfurt.

En tout cas, sa carrière se poursuit. Après avoir été nommé lecteur à Erfurt, il est envoyé par Staupitz – vicaire de son ordre – à Wittenberg ; il est professeur de philosophie morale et de théologie. À sa manière, et à travers Occam, il n’est pas éloigné de la pensée augustinienne ; pour lui, la raison est impuissante devant la grandeur et le mystère de Dieu.

Vers 1510, son ordre l’expédie à Rome pour des rencontres concernant l’organisation elle-même. Il semble être demeuré imperméable – ou, au moins, indifférent – au scandale de la Rome de la Renaissance. C’est après son retour en Allemagne qu’il va franchir une étape décisive. On pense qu’il a été sujet, alors, à des crises de pessimisme, puis à des moments d’exaltation mystique. Luther, pense-t-on, souffrit de troubles psychiques. C’est un exalté, qui a des visions.

Il ignore délibérément le courant intellectualiste et thomiste qui domine l’esprit de son époque. Ce n’est pas l’effort, ce ne sont pas les œuvres, qui pour lui ouvrent les portes du salut. C’est la foi, et elle seule. Le péché ne peut être pardonné que si la foi couvre le pécheur comme d’un manteau, tissé par les mérites et les sacrifices du Christ.

C’est durant cette période d’angoisses – que rien ne vient guérir, voire simplement atténuer, même les conseils de son maître Staupitz – qu’il connaît une nouvelle illumination ou une nouvelle crise. Il en a fait le récit bien plus tard, en 1545. Je sentais que malgré une vie de moine irréprochable j’étais devant Dieu un pécheur dont la conscience était des plus tourmentées, et que je ne pouvais m appuyer sur mes actes de réparation pour L’apaiser. C’est pourquoi je n’aimais pas ce Dieu juste qui punissait le péché, je Le haïssais. Je me révoltais, je murmurais intérieurement, mais violemment contre ce Dieu : n’était-il pas suffisant que les pauvres pécheurs, ceux qui, par le péché originel, sont condamnés éternellement, soient oppressés par la loi des Dix Commandements et les maux de toutes sortes qu’elle entraîne? […] Dans ma détresse, je continuai à tambouriner sur ce texte de Paul, avec le désir avide de savoir ce que saint Paul voulait dire […] Jusqu’au moment où, Dieu m’ayant pris en pitié, je prêtai attention au contexte de ce passage : « La justice de Dieu est dévoilée en Lui, comme il est écrit : Le juste vit de la foi. » […] Alors je me sentis comme nouvellement né et comme si j’étais entré par des portes ouvertes au plus haut du ciel ; le visage de toute l’Écriture me parut neuf.

En réalité, la découverte de Luther est surprenante. Au mot près, beaucoup des théologiens du Moyen Âge étaient parvenus à une conclusion analogue. Elle ne va devenir une idée réformée, puis hérétique, qu’à cause du contexte dans lequel Luther va la développer. La Foi, porte du salut, c’est déjà dans saint Augustin.

De 1515 à 1518, l’enseignement de Luther demeure, en gros, classique. C’est en 1518 que Luther va plus loin. Les quatre-vingt-quinze thèses qu’il a rédigées et affichées l’année précédente sont plus contestables par leur laconisme que par leur contenu. Mais, déjà, le combat commence : lors d’un débat théologique, il soutient l’idée qu’on ne peut devenir théologien qu’en renonçant à Aristote. Il n’est pas le premier à défendre ce point de vue, ce n’est d’ailleurs pas ces réflexions de Luther qui vont provoquer la rupture.

Il faut une vraie querelle pour que Rome ouvre un œil étonné. Ce sera le fameux débat sur les indulgences.

On a écrit que l’affaire des indulgences avait servi volontairement à Luther de détonateur. Or, rien n’est moins sûr. L’évolution religieuse et théologique de Luther était commencée bien avant. En 1517, Luther ne sait pas grand-chose de ce débat et ne s’y intéresse que médiocrement. Il faudra qu’on lui rapporte les tractations entre l’évêque de Mayence, l’empereur Maximilien et enfin Rome, relatives à la répartition des revenus de ce qui ressemble fort à une espèce d’assurance sur le salut.

Il faut cependant ne pas commettre d’erreur historique. Au départ – les origines de la pratique remontent au Moyen Âge -, il s’agit de s’adresser aux fidèles pour que, tout en priant, ils mettent la main à la bourse. Objectif : construire, le plus souvent achever les églises et cathédrales qui sortent de terre partout dans l’immense chrétienté. Les chrétiens souvent n’aiment pas dilapider leur pécule. Pour les inciter à devenir plus généreux, l’Église annonce que les donateurs bénéficieront – dans des limites raisonnables – de la mansuétude de Dieu au jour du Jugement. On vient d’inventer les indulgences.

Cette promesse, qui durant les premiers temps se veut réellement spirituelle, a un tel succès qu’elle tourne très vite au procédé. Ici ou là, on prend l’habitude de quantifier les indulgences. Ce qui revient à fixer un tarif pour être lavé des conséquences du péché. C’est évidemment insoutenable. On va plus loin. À partir du XVe siècle, on admet que les indulgences peuvent bénéficier aux âmes du Purgatoire. Ce qui est assez stupéfiant : ce lieu indistinct qui, […] a pour fonction première d’arracher le jugement final à la règle terrible du tout ou rien – c’est-à-dire la damnation éternelle -, le Purgatoire, est une invention relativement récente. Si le terme d’invention paraît choquant, il suffit de le remplacer par celui de prise de conscience. L’Église, en somme, estime que par la médiation du Christ le pardon est possible ; comme Dieu le veut, et quand II le veut. Le Purgatoire traduit, en une formule, cette espérance.

En tout cas, les indulgences, carnet de chèques de la grâce au bénéfice des morts, portent le système à son point limite. Luther aura raison de faire remarquer que le pouvoir de l’Église s’arrête aux portes de la mort.

L’événement qui va pousser Luther à tonner contre les indulgences est relativement simple. Jules II [1503-1513], en 1505, a confié à l’architecte Bramante le soin de construire ce qui va devenir l’actuel Saint-Pierre de Rome. Le monument coûte cher. Jules II et son successeur, Léon X (1514), accordent une indulgence plénière à tous les chrétiens qui verseront pour Saint-Pierre de Rome. Bien sûr, il faut commencer par se repentir de ses fautes, se confesser et communier ; mais, pardessus le marché, il faut faire une offrande pour la construction de la basilique en l’honneur de saint Pierre et de saint Paul.

Quelques évêques et de nombreux prêtres s’opposent – sans le crier sur les toits – à cette curieuse pratique. Mais Luther va donner une autre dimension à sa colère. Il faut dire que la situation en Allemagne est devenue franchement absurde. Tout se noue autour du siège épiscopal de Mayence, en 1517. Mayence est le premier évêché historique d’Allemagne ; la ville a un poids politique et religieux important. Or le prince Albert de Brandebourg, qui a une trentaine d’années, est déjà archevêque de Magdebourg et administrateur d’Halbastadt. Ce qui lui fournit des revenus convenables. Soudain, le chapitre de Mayence le choisit comme archevêque ; en échange, il doit payer à Rome, sur son propre trésor, quatorze mille ducats. Le prince s’y engage. Mais le droit canon interdit formellement de disposer, pour une seule personne, de plusieurs évêchés. Le prince veut garder les trois fonctions. Il engage des négociations avec Rome et obtient de Léon X une dispense ; mais il doit verser à la papauté dix mille autres ducats. Cela s’appelle acheter une charge ; ce qui est rigoureusement interdit : nous revoilà devant la simonie.

Que faire? D’autant que le prince n’a pas cette somme. C’est un banquier allemand, Jacob Fugger, qui, à Rome, explique aux amis du prince la marche à suivre. Le prince sera commissaire aux indulgences pour les trois fonctions et le pays de Brandebourg. Il se chargera donc de la collecte. Le produit sera réparti entre Rome, Fugger et lui-même. Plusieurs charges épiscopales sont achetées et, qui plus est, l’argent est fourni par une banque d’affaires qui prend son bénéfice sur les sommes avancées au prince-archevêque. C’est un dominicain, Johannes Tetzel (1465-1519), qui commence à prêcher pour la basilique de Rome, l’empereur Maximilien et l’archevêque. La quête s’amorce à Eisleben et Leipzig. Il semble bien que, contrairement aux affirmations de l’entourage de Luther, le dominicain n’ait pas accumulé les sottises. Il parlait davantage de repentir et de prières que d’argent. Mais, déjà, la vérité compte moins que la polémique. Les luthériens affirmeront plus tard que Tetzel aurait proclamé : Lorsque l’argent résonne dans la cassette, l’âme s’envole au ciel. Bien entendu, la formule aurait été utilisée à propos des défunts qui ne pouvaient plus se repentir ou recevoir de sacrements. Mais peu importe, la formule fait le tour de cette Allemagne frémissante. Cette fois, la querelle des indulgences est publiquement ouverte.

Ce sont les princes saxons de Saxe et de Wittenberg qui interdisent à Tetzel de prêcher chez eux. L’un et l’autre considèrent depuis longtemps que les indulgences sont une opération financière, rien de plus. Luther entend parler de cette étrange prédication par quelques-uns de ses étudiants qui ont entendu ce discours extravagant. Il est stupéfait. Pour lui, le mystérieux rapport entre le péché et la rédemption par le Christ passe par l’angoisse, la prière, la volonté de trouver auprès de Crucifié un refuge.

Aussitôt, Luther dénonce les indulgences. Il s’informe sur la pratique, sur son ancienneté, sur la justification théologique que les papes ont avancée. Puis, il rédige un court traité qu’il adresse à l’archevêque et au prince-électeur de Mayence, puis à l’évêque de Brandebourg. Personne ne prend la peine de lui répondre ou de le convoquer. Il décide donc d’aller plus loin : voilà les quatre-vingt-quinze thèses affichées à l’église de Wittenberg. Il invite les théologiens à une dispute académique sur les propositions qu’il vient de rédiger. Tout cela étant écrit en latin, il se passe quelques semaines avant les premières réactions.

Que contiennent ces fameuses propositions qui vont ébranler l’Église et l’Europe ? Des idées qui, pour la plupart, ne sont pas scandaleuses. Par exemple, Luther suggère au pape, qui est plus riche que Crésus, de financer sur ses fonds propres l’édification de Saint-Pierre de Rome. Il affirme que les indulgences ne servent à rien dans la recherche du salut : c’est la contrition parfaite qui libère du péché et de la faute. Il précise qu’ aucun acte épiscopal ne peut donner à l’homme la garantie du salut […] Celui-ci ne peut être obtenu qu’à travers la crainte et le tremblement.

En réalité, les thèses ouvrent un débat théologique. Théoriquement, les choses pourraient en rester là. Mais, tout de suite, elles sont traduites par des étudiants, des clercs. Elles circulent partout. On les trouve en 1518 à Bâle, à Leipzig, à Nuremberg. Durer les reçoit, il adhère à la Réforme ; Érasme en expédie une copie à Thomas More. L’un et l’autre restèrent fidèles à la Foi catholique, tout en admirant Luther, d’où la haine de celui-ci à leur égard. Sans le vouloir, Luther devient le porte-parole du mécontentement allemand et religieux contre les princes et contre Rome. Plus profondément, il y a, dès le départ, dans sa manière d’écrire et de s’exprimer, un frémissement, une véhémence, une inquiétude, qui correspondent à la sensibilité allemande de l’époque. On peut dire que la nostalgie germanique préromantique prend sa forme initiale chez Luther. Il n’en demandait pas tant.

Pourtant Luther ne fait rien pour éteindre l’incendie qui court d’une ville à l’autre grâce aux relais fournis par les universités et de nombreux clercs. Lorsque Tetzel et ses amis (tout particulièrement le recteur de l’université de Brandebourg) publient des contre-thèses destinées à clouer le bec de Luther, ils se trompent du tout au tout. Bien sûr, Tetzel met tout de suite le doigt sur le problème central que soulève – sans l’exprimer encore – Luther : que restera-t-il de l’autorité de l’Église, qu’en est-il de l’infaillibilité du pape en matière de foi, si Luther a raison contre Rome ? Ce problème-là va précipiter l’évolution du moine de Wittenberg.

En 1518, Luther demeure prudent. Il est convoqué à Rome et sommé de s’expliquer sur ses thèses. Cette fois, l’auteur des quatre-vingt-quinze propositions ne peut affirmer qu’on ne le prend pas au sérieux. En fait, il semble bien que ce soit l’archevêque de Mayence qui ait écrit à Rome : les indulgences, contre lesquelles Luther s’était élevé avec véhémence, rapportaient de moins en moins d’argent, de quoi inquiéter les services financiers de la curie. La première idée de convoquer Luther à Rome cède devant la politique : le pape souhaite ménager les princes-électeurs allemands qui s’opposent à la désignation de Charles Ier d’Espagne, le futur Charles Quint, à la tête de l’Empire. Rome ne désire pas se retrouver encerclée. Or, Frédéric le Sage, prince-électeur de Saxe, et protecteur de Luther, est résolument contre la candidature du jeune roi d’Espagne – ce qui n’empêchera pas Charles Ier de devenir Charles Quint.

C’est sans doute à ce souci politique qui n’eut pas de conséquences que Luther doit finalement de pouvoir s’expliquer en Allemagne et non à Rome. Contre l’avis de ses amis et disciples, Luther accepte de rencontrer à Augsbourg le cardinal Cajetan, l’un des grands théologiens de son temps. Il n’y eut pas de débat ; les théologiens présents demandèrent à Luther de se rétracter. Celui-ci refusa. Il demandait qu’on lui prouve ses erreurs, à partir de l’Écriture sainte. C’était un niet sans nuance. Ce soir-là, Luther craignit d’être arrêté. Il s’enfuit de nuit et court se réfugier à Wittenberg, sous la protection de l’électeur de Saxe. Mais avant de quitter Augsbourg il fait appel (par acte notarié) du pape mal informé au pape mieux renseigné. En ce début d’hiver 1518, il n’a pas encore choisi la rupture radicale.

Elle aura pratiquement lieu en juillet 1519. Il faut dire que Rome prend son temps pour achever la bulle sur les indulgences, alors que les idées de Luther continuent à se répandre en Allemagne, et déjà au-delà. Un débat théologique est organisé à Leipzig. C’est Jean Eck, théologien respecté, qui a organisé la réunion, fixé l’ordre du jour avec l’accord du duc Georges de Saxe, prince fidèle à l’Église.

La rencontre Eck-Luther est décisive. Le premier est plus habile que le second. Il tente de prouver que Luther se place dans la logique de Wyclif et de Hus. Il veut l’embarrasser : les deux hommes appartiennent à une catégorie hérétique contre laquelle existe déjà tout un arsenal théologique et canonique. Luther nie et fait remarquer que toutes les propositions de Hus ne sont pas hérétiques. Eck saisit la balle au bond : C’est le concile de Constance, dit-il, qui a condamné toutes les thèses de Hus, y compris les articles que Luther juge très chrétiens. Le concile se serait-il trompé ? » La réponse de Luther est sans nuance et l’isole d’un coup de l’Église institutionnelle : Même un concile universel peut se tromper, dit le moine de Wittenberg. Aussitôt, Eck déclare que Luther est désormais hérétique : si le pape et le concile peuvent se tromper, il ne reste aucune autre autorité que l’Écriture, c’est-à-dire les deux Testaments, les Épîtres et les textes de certains Pères de l’Église. Le reste, tout le reste, n’est que du vent… Les fondements de ce qui va devenir le protestantisme sont cette fois clairs : il n’y a que la foi, la foi seule : Sola fides.

À noter que l’on fera souvent un procès non fondé à Luther. Il se garde de nier la valeur de l’écrit. Il a bien fallu avoir recours à ce moyen pour empêcher les déformations hérétiques. L’écrit, de plus, sert de contrepoids, de protection face aux prêches des imposteurs. Mais, en définitive, c’est le croyant qui, à travers la lecture de l’Écriture, pénètre le plan de Dieu. Il n’a besoin de personne pour en discerner le sens. Chaque baptisé est l’égal de l’autre en présence du mystère de la foi. Ce que, plus tard, Luther désignera du terme de sacerdoce universel est la conclusion logique de cette intuition première.

Affirmation comparable s’agissant du péché. Pour Luther, il ne s’agit pas d’un écart par rapport à la loi morale – par exemple, les Dix Commandements, les transgressions vis-à-vis des fautes étiquetées par l’Église ; le péché, pour lui, c’est l’obscure volonté de l’homme de fonder son autonomie face à Dieu, à la limite contre Lui. L’homme veut fonder sa propre justice ; c’est sur cette ambition inouïe qu’il ordonne sa vie, qu’il tente de distinguer le bien du mal. La scolastique n’a fait qu’aggraver cette dérive. Elle prétend que l’homme pécheur doit s’adresser à Dieu par l’intermédiaire de Jésus-Christ pour obtenir une aide surnaturelle : la grâce. Progressivement, celle-ci finirait par pénétrer l’âme du chrétien. Cette grâce deviendrait inhérente à l’âme. Luther utilise avec mépris une image saisissante : La grâce serait à l’âme comme la blancheur au mur.

Ce qui paraît dérisoire. Le péché est enfoui dans l’homme et ne le quittera jamais. Seules la prière et la pénitence peuvent faire jaillir le pardon divin, c’est-à-dire la justice de Dieu.

En 1518, lorsqu’il quitte Leipzig, Luther n’en est pas encore consciemment là. Il a simplement rompu avec le discours traditionnel de l’Église. Certains de ceux qui, ordinairement, le protègent – parce qu’il les a séduits par la force de ses convictions, sa véhémence intellectuelle, sa gravité angoissée, la part de vérité évidente qu’il exprime à haute voix -, ceux-là mêmes hésitent. Le prince-électeur, par exemple, estimait qu’il ne s’agissait que d’une querelle académique, comme il y en avait eu tant d’autres. Soudain, on découvre que cet espoir était vain. C’est une bataille de fond qui s’engage, et le prince-électeur s’en rend compte. Personne ne peut dire alors où cette crise entraînera l’Église, l’Allemagne et, par-delà, l’Europe dans son ensemble.

En tout cas, les conciliateurs de bonne volonté perdent leurs repères : ils avaient envisagé de faire arbitrer la disputation par d’éminents professeurs de la Sorbonne et de l’université d’Erfurt. Or, ces projets viennent de voler en éclats ; les passerelles sont en train de sauter. Du coup, les discours se radicalisent dans chaque camp ; on passe de la querelle théologique à la bataille populaire avec slogans, tracts et caricatures. La haine contre l’Église, ses fastes et ses pompes, bat son plein : voilà l’âne du pape devenu l’ange des ténèbres ; l’Église romaine est la prostituée de Babylone. Les cardinaux, les prêtres et les moines se prélassent dans ces lieux de perdition. Luther ne participe pas à cette polémique médiocre ; mais il ne fait, semble-t-il, rien pour l’atténuer.

Après tout, Luther est aussi un homme comme les autres. Il est sensible aux influences ; entouré de disciples et d’étudiants jeunes et acharnés, il est tenté de durcir ses positions. Souvent, il cède ; même si, en même temps, il voudrait écouter les conseils des humanistes : parmi eux, Melanchthon (14971560), qui va jouer un rôle clé dans la suite des événements. Melanchthon était un esprit habile et brillant. Il était devenu maître de l’université de Tùbingen à dix-sept ans ; c’est un très grand helléniste.

En face de ces modérés, il y avait les vrais radicaux. Par exemple, Thomas Mûntzer (1489-1525), qui, deux ans plus tard, va prendre la tête de la révolte des paysans ; Ulrich von Hutten, qui va devenir le porte-parole de la noblesse allemande (on l’appelle d’ordinaire la chevalerie allemande) ralliée à Luther. La plupart de ceux-là ne craignent pas la guerre civile ; ils s’y jetteront d’ailleurs – contre l’avis de Luther – et y perdront la vie. Même silhouette en ce qui concerne Franz von Sickingen (1481-1523) ; parce qu’il disposait d’un superbe château, il ouvrit les portes de sa demeure à tous les exaltés de la noblesse allemande en révolte. Finalement, il les conduisit tous à ce qui devait être une grande bataille et qui fut un vrai désastre.

En tout cas, vers 1520, c’est-à-dire trois ans seulement après les thèses de Wittenberg, Luther est un réprouvé à demi clandestin et quelques-uns de ses disciples ont hâte de se lancer à l’assaut de l’ordre ancien, dont l’Église est le centre et le symbole.

En 1520, justement, Luther multiplie les textes décisifs. Avec une prodigieuse puissance créatrice, il achève À la noblesse chrétienne de la nation allemande sur l’amendement de l’état chrétien, L’Église dans la captivité de Babylone, De la liberté du chrétien. Si certains de ses disciples imaginent un avenir radieux, Luther, pour sa part, se contente de faire sauter les ponts. Le titre de l’ouvrage est tout un programme : c’est aux nobles que s’adresse d’abord Luther ; c’est de l’Allemagne qu’il s’agit ; enfin, c’est le christianisme qui sera le ciment de cette réformation. Et c’est dans ce texte que Luther lance l’idée prodigieuse du sacerdoce universel :

Tous les chrétiens, écrit-il, appartiennent véritablement au sacerdoce et il n’y a entre eux aucune autre différence que celle de la fonction. Ceci parce que nous n’avons qu’un seul baptême, une seule foi, un seul Évangile et que nous sommes tous des chrétiens identiques. Qui a émergé du baptême peut se glorifier d’être déjà consacré prêtre, évêque et pape, même s’il ne convient pas que chacun exerce une pareille fonction.

On peut faire remarquer que même dans certains de ses écrits ultérieurs Luther tente de garder une porte entrouverte ; il ménage l’avenir. Par exemple, dans la Captivité de Babylone qui condamne tous les liens attachant le chrétien et l’empêchant de se confronter lui-même avec l’Écriture, Luther met de côté le baptême des enfants, la communion et, dans une grande mesure, la confession. Simplement, il considère que les sacrements ne sont plus délivrés ex opere operato ; au contraire, la condition stricte est que le chrétien soit l’acteur principal de l’acte par la foi et la repentance.

La première partie de la réformation luthérienne s’achève. Par la bulle Exsurge Domine (1520), Rome condamne la doctrine du moine de Wittenberg. On attend sa rétractation. Il riposte par l’un de ses écrits les plus violents, Contre la bulle de l’Antéchrist. Il se passe sans doute quelque chose dans la tête de Luther. Il a attendu – sans savoir si son espérance avait une chance de passer du songe à la réalité – une confrontation solennelle, ou un concile, en tout cas une discussion publique, entre le pape et lui. Mais il n’a pas voulu croire que Rome oserait le condamner. Lorsque le couperet tombe, il est sans doute envahi par un sentiment de solitude atroce. Une chose est d’être un réformateur aux limites de l’orthodoxie, une autre d’être un exclu. Il éclate. D’où le contenu un peu fort de sa riposte : le pape est l’Antéchrist. Grâce aux pouvoirs que son baptême lui a donnés, Luther engage donc le combat contre le pape et les cardinaux. Il leur ordonne de faire pénitence. Au nom du Christ, il les menace de la damnation. Le 10 décembre 1520, il ordonne à ses étudiants d’allumer un bûcher devant son église et il jette aux flammes les multiples textes le condamnant, le réfutant ; il maudit ses adversaires. Staupitz le délie de ses engagements religieux. Voilà Luther libre mais juridiquement isolé. Que faire ? Il accepte de se rendre à la diète de Worms. On essaie de l’en empêcher ; il risque fort, lui dit-on, d’être arrêté. C’est l’aventure de Leipzig qui recommence. Luther n’écoute personne. Il part et constate qu’il est acclamé par les artisans, les ouvriers, les paysans, ville après ville. Le 17 avril, les représentants de la diète lui demandent s’il reconnaît être l’auteur des livres qu’il a signés, et s’il est prêt à se rétracter. Il répond simplement oui à la première question. Il réserve pendant vingt-quatre heures sa réponse à la seconde, puis répond non.

Cette fois, Luther est en marge. Comme toujours, il travaille jour et nuit. Dans le château de Wartburg où on l’a recueilli, il traduit en dix semaines le Nouveau Testament en allemand, puis se lance dans une tâche analogue sur l’Ancien. Ce second travail lui prendra douze ans.

L’année passe. Luther, pour ses disciples, a presque disparu. Le mouvement qu’il a impulsé commence à partir à hue et à dia. Karlstadt, professeur à Wittenberg et partisan acharné de Luther, devient le chef reconnu des révoltés. Même le sage Melanchthon paraît disposé à le suivre. On entreprend la liquidation de la messe. À Noël 1521, Karlstadt célèbre, en habits civils, une prière collective où une communion symbolique est distribuée sous les deux espèces. Puis, le lendemain 26 décembre, il se marie. Enfin, il décide que les biens des couvents, des églises, des religieux deviendront une propriété collective permettant de rétribuer les prêtres et d’aider les pauvres. De très nombreux moines abandonnent leur couvent. Karlstadt et sa troupe envahissent les églises, détruisent les statues et brûlent les images. Les étudiants quittent l’université : tous veulent devenir prédicateurs, même s’ils ne savent rien. Est-ce si grave ? Les compagnons de François d’Assise en avaient fait tout autant. Mais Luther n’entend pas s’arrêter là.

C’est le moment que choisit Luther, malade d’inquiétude, pour réapparaître à Wittenberg ; tant pis pour sa sécurité. Il réussit à reprendre en main ces foules en révolte grâce à une série de sermons. C’est un tour de force : les révoltés s’inclinent devant sa foi et ses discours.

C’est probablement à cette date que Luther commence à craindre pour l’avenir de la Réforme. Il pressent que personne ne voudra vraiment se passer d’église ; le sacerdoce universel ne doit pas être une clé ouvrant sur le désordre. Luther impose, par son verbe, une organisation minimum : le latin réapparaît, les vêtements sacrés sont réhabilités, la messe dominicale reprend sa place et, en gros, sa forme. Chaque paroisse, néanmoins, peut juger le prêche du pasteur : une clause redoutable que Luther ne tardera pas à abandonner.

Personne ne cherche à l’arrêter ; il continuera donc à prêcher et à écrire. En 1524, il épouse Catherine von Bora, une ancienne religieuse cistercienne. Melanchthon désapprouve ce mariage. Mais déjà les routes des deux hommes commencent à se séparer.

En 1525, nouvelle étape dans l’évolution intellectuelle de Luther. La guerre des paysans est commencée depuis plusieurs mois. Luther a réussi à demeurer à peu près neutre dans la révolte des nobles. Mais avec les paysans c’est une autre histoire. La guerre des paysans n’est pas seulement une révolte sociale, mais aussi une révolte religieuse. La plupart se présentent comme des disciples de Luther. Ce sont les premiers Illuminés organisés. À leur tête, parmi d’autres, Thomas Mùntzer qui, à Leipzig, était à côté de Luther. Depuis cette rencontre, il avait pris ses distances vis-à-vis du luthéranisme ; il soutient que les hommes peuvent faire appel à Dieu ; que, comme Marie, ils peuvent apprendre à s’approcher de Dieu. Celui-ci a parlé aux hommes depuis des siècles ; pourquoi se tairait-Il désormais ?

Luther se moque de Mùntzer, qui se déchaîne contre son ancien maître. Luther, écrit-il, est l’archichancelier du diable, le pape de Wittenberg. Étonnés par ces clameurs, les chevaliers s’éloignent de Mùntzer. En 1525, les paysans révoltés jettent les bases d’une constitution fédérale. Cette fois, l’insurrection prend de l’ampleur : plus de mille couvents, affirme-t-on, sont pillés et brûlés. Même sort pour les châteaux. Du coup, les autorités s’en mêlent avec énergie. Le chef militaire de la Souabe, Georg Truchsess von Waldburg, intervient en force et liquide les paysans et autres révoltés. Mùntzer est arrêté, torturé et, enfin, décapité. On crève les yeux des bourgeois qui s’étaient ralliés à la révolte.

Luther n’a pas levé le petit doigt en leur faveur. Il avait d’abord fait paraître un texte qui reconnaissait la justesse des arguments sociaux des paysans. Puis, très vite, il publie un second document plus terrifiant : il invite les princes à abattre les révoltés. C’est pourquoi, écrit-il, quiconque en a la possibilité doit frapper, étrangler, poignarder en secret ou en pleine lumière les hommes séditieux, comme on abat un chien enragé.

Voilà Luther coupé du petit peuple. Mais les princes et les nobles, qui pensent autant à l’Allemagne qu’à l’Église, observent désormais ce moine solitaire. Une alliance se dessine, qui va devenir le ciment social de ce qui sera le protestantisme. Le temps d’une organisation minimum permettant une politique de développement géographique – aussi bien par conversion que par ralliement de certains États – est tout proche. On peut estimer qu’aux environs de 1530, la première étape de ce qui est bel et bien une révolution religieuse, culturelle et nationale, est achevée. Elle a demandé moins de treize ans. Ce qui est assez foudroyant.

Georges Suffert Tu es Pierre    Éditions de Fallois     2000

La dynastie des Séfévides ou Safavides règne sur l’Iran depuis 1501. Issus du soufisme kurde, fondé au XIV° siècle, ils se convertissent au chiisme duodécimain sous l’autorité du premier souverain, Ismaïl I° (1487-1524). Leur puissance va de pair avec la création d’une théoratie dirigée par le shah, avec à l’est les Ouzbeks turcophones et à l’ouest les Ottomans sunnites.

Ludovico di Varthema, originaire de Bologne, est parti vers l’est comme son compatriote Marco Polo, mais en passant plus au sud : il est passé par les Indes, où il a été le premier Européen à s’enrichir avec les pierres précieuses indiennes. Il dit encore avoir visité, au péril de sa vie, La Mecque. Il ira jusqu’à atteindre les îles aux épices, découvrant alors le giroflier – Syzygium aromaticum, dit encore Eugenia aromatica ou Eugenia carophyllata – :

L’arbre des clous de girofle est exactement comme un buisson de buis, soit épais, avec des feuilles comme celles du cannelier, mais un peu plus rondes… quand les fleurs du giroflier sont sèches, les hommes frappent les branches avec des cannes et placent des nattes en dessous de l’arbre pour les recueillir.[…] Nous trouvâmes que les girofles étaient vendues pour deux fois le prix des noix de muscade, mais au volume, car ces gens ne savent pas ce qu’est le poids.

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Des siècles avant Magellan, les Chinois avaient importé des clous de girofle, auxquels ils prêtaient des vertus médicinales. Ils les utilisaient aussi pour agrémenter le goût des aliments et pour adoucir l’haleine. L’Europe trouva bien d’autres applications encore au clou de girofle : son es­sence, appliquée sur les yeux, aurait amélioré la vision ; sa poudre, en cataplasmes sur le front, aurait soulagé la fièvre et les refroidissements ; ajouté à un plat, il aurait stimulé la vessie et nettoyé le côlon ; consommé dans du lait, il aurait rendu les rapports sexuels plus satisfaisants. Il était miraculeux, précieux, merveilleux sur tous les plans.

Son nom de clou vient de la forme de la fleur séchée, qui rappelle bien un clou. Les arbustes ont une croissance lente : pour qu’une tige à peine sortie de terre arrive à maturité, il faut sept ou huit ans. Jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans environ, le giroflier donnera environ huit livres de la précieuse épice, puis il déclinera lentement. Le rendement varie d’une année à l’autre, en fonction des fluctuations du climat. On trouve dans les îles aux Épices le sol idéal pour faire pousser des girofliers : une terre volcanique profonde, riche, bien drainée. La pluie est essentielle à l’épanouissement de l’arbuste, et ces îles bénéfi­cient justement de deux cent cinquante centimètres de pluie par an – l’idéal. Les fleurs varient en longueur d’un à deux centimè­tres, et elles contiennent jusqu’à vingt pour cent d’huile essentielle. Leur composante principale est l’eugénol, une huile aromatique qui confère au clou de girofle son parfum si particulier.

Récolter le girofle exige de prendre des précautions considérables, car les fleurs sont fragiles. Il s ‘agit de tirer la fleur et sa tige sans endommager les branches, ce qu’on obtient le plus souvent en utilisant la main comme un peigne pour détacher des fleurs en bouquets qui tombent dans des paniers ou dans le tablier tendu à cet effet. Après leur récolte, les fleurs sont mises à l’air quelques jours pour qu’elles sèchent. Une fois déshydra­tée, la fleur vire au brun et perd les deux tiers de son poids. Même après la mise en sac, elle continue à perdre de l’humidité et du poids,  mais plus lentement.

Pigafetta, [le chroniqueur de Magellan de 1519à 1522] enfin au contact direct de la source de toutes ces richesses et de tous ces combats, la décrivit avec une évidente fascination :

L’arbre est haut et gros comme un homme au milieu du corps. Ses branches s’étendent en largeur au milieu, mais à l’extrémité elles font unesorte de cime. La feuille est pareille à celle du laurier, et l’écorce de la couleur du fruit. Le girofle vient à la cime des branches, dix ou vingt ensemble. Ces arbres en font presque toujours plus d’un coté que de l’autre, selon la disposition du temps. Quand les girofles naissent, ils sont blancs et ils meurent rouges, et secs, ils deviennent noirs.  Ils se cueillent deux fois l’an l’une à Noël, et l’autre à la Saint-Jean-Baptiste, parce qu’à ces deux époques la température est plus tempérée ; plus encore à Noël. Quand l’année est plus chaude et qu’il y a moins de pluies, on cueille le girofle par trois ou quatre cents bahars en chacune de ces îles. Ils poussent seule­ment dans les montagnes. Et si on plante un de ces arbres en pays plat, près des montagnes, il meurt. Sa feuille, l’écorce et le bois vert sont aussi forts que le girofle, lequel, s’il n’est cueilli quand il est mort, devient si grand et dur qu’il n’y a que l’écorce qui vaille. Il ne croît point au monde d’autre girofles, sauf en cinq montagnes de ces cinq îles […]. Nous voyons presque tous les jours un nuage descendre et environner tantôt l’une de ces monta­gnes, tantôt l’autre, cause de la perfection des girofles. Chaque habitant a un de ces arbres qu’il garde dans un endroit à soi sans le labourer.

La noix de muscade était presque aussi importante et précieuse que les clous de girofle, et Pigafetta nous offrit une description du jour où il vit apparaître un muscadier dans la nature: L’arbre est comme nos noyers et a les mêmes feuilles. Quand on cueille la noix, elle est grande comme un petit coing, ayant même peau et même couleur. La première peau est grosse comme la verte de notre noix, et dessous il y a une petite peau mince, sous laquelle est la matia très rouge, autour de l’écorce de la noix ; dedans se trouve la noix muscade.

Laurence Bergreen Par-delà le bord du monde.    L’extraordinaire et terrifiant périple de Magellan     Grasset 2003

La forme de presque toutes ces îles est celle d’un pain de sucre, dont la base s’enfonce dans l’eau, entourée de récifs à un peu plus d’un jet de pierre ; à marée basse, on peut y aller à pied sec. On gagne les îles par un chenal entre les récifs qui au-dehors sont très hauts, et il n’y a nulle part où jeter l’ancre sauf dans quelques petites baies de sable, ce qui est très dangereux. Ces îles sont sinistres, sombres, démoralisantes. C’est ce qui frappe celui qui arrive pour la première fois, car toujours, ou presque toujours, il y a une grosse couverture de brouillard à leur sommet. Pendant la plus grande partie de l’année, le ciel est nuageux, ce qui fait qu’il pleut très souvent, et s’il ne pleut pas, tout s’étiole, sauf les girofliers, qui prospèrent.  A certains intervalles, il tombe une petite pluie bruineuse.

[…]     Certains des cratères de feu de ces îles ont des eaux chaudes comme des sources brûlantes. Et elles sont si densément couvertes de verdure qu’on dirait que cette verdure ne forme qu’une grosse masse, et elle constitue donc une cachette pour ceux qui se conduisent mal.

Antonio Galvaõ, administrateur portugais vers 1530

Les collines de ces cinq îles ne sont que girofles. Les clous poussent sur des arbres semblables à des lauriers, qui ont des feuilles d’arbousier, et ils poussent comme la fleur d’oranger, qui au début est verte avant de tourner au blanc, et quand les fleurs de girofle sont mûres elles deviennent colorées et on les cueille à la main, les gens montant dans les arbres, et ils les mettent à sécher au soleil, ils les sèchent à la fumée, et quand elles sont bien sèches, elles sont devenues le clou de girofle, et ils l’arrosent d’eau de mer pour qu’il ne s’effrite pas, et que ses vertus soient préservées.

Duarte Barbosa, beau-frère de Magellan, lors d’un voyage antérieur, en 1512

La flèche de la cathédrale de Rodez, construite à partir de 1277, brûle. On la reconstruira, et tant pis pour le gothique qui alors n’avait plus la cote : ce sera une tour aux allures de campanile italien, au sommet octogonal, ceint de balustrades festonnées, piédestal d’une Vierge qui culmine à 87 m de haut, le tout en rougier, le grès du pays. La très belle rosace n’est ronde que vue du bas, et donc en fait légèrement ovale : l’art du trompe l’œil était revenu avec la Renaissance.

21 12 1511                  Antonio de Montesinos, dominicain, monte en chair dans une église de Saint Domingue. Parmi les nombreuses personnalités de l’assistance, Diego Colomb, fils ainé de Christophe, vice-roi des Indes. Le prêche n’est pas spontané : il a reçu l’aval de son ordre :

Je suis la voix du Christ qui crie dans le désert de cette île […] Cette voix dit que vous êtes tous en état de péché mortel à cause de la cruauté et de la tyrannie dont vous usez vis-à-vis de ces peuples innocents. Dites-moi, en vertu de quel droit et de quelle justice maintenez-vous ces Indiens dans une servitude si cruelle et si horrible ? Qui vous a autorisés à faire des guerres aussi détestables à ces peuples qui vivaient paisiblement dans leur pays, et où ils ont péri en quantité infinie ? Pourquoi les maintenez-vous dans un tel état d’oppression, et d’épuisement, sans leur donner à manger, ni les soigner dans les maladies, à cause du travail excessif que vous exigez d’eux en les tuant tout bonnement pour extraire de l’or, jour après jour ? […] Ces Indiens, ne sont-ils pas des hommes ? N’ont-ils point une raison et une âme ? N’êtes-vous pas tenus de les aimer comme vous-mêmes ?

Tous ces conquistadores qui ne savaient faire autre chose que manier l’épée et le pistolet, manquèrent de s’étouffer en entendant claquer le fouet : l’admonition  va très vite arriver à la cour d’Espagne où le roi déclare au provincial des Dominicains que Montesinos devra répondre de ces propos subversifs et scandaleux. Mais une commission de théologiens et de juristes va donner partiellement raison au père Montesinos… qui aura ainsi préparé le terrain pour Bartolomeo de Las Cases. Dès 1512-1513, une série de lois va être promulguée, parmi lesquelles l’interdiction de faire travailler les indigènes plus de neuf mois et demi par an.

1511                                    Le Portugais Afonso d’Albuquerque, à la tête de 19 vaisseaux, aux cotés duquel se trouve Magellan, promu officier, s’empare du port de Malacca, dans l’actuelle Malaisie, après un siège de six semaines, mettant ainsi fin à des siècles de commerce maritime des Indonésiens, grands marins depuis des siècles, qui exportaient la cannelle sur la côte est de l’Afrique et à Madagascar, parfois sur leurs jonques, parfois simplement sur leurs pirogues, – de 15 à 20 m. taillés dans un seul tronc d’arbre – munis d’un ou deux balanciers. Les commerçants arabes prenaient alors le relais : on trouve des traces de ce commerce sur une peinture du temple de Deir el-Bahari, représentant une expédition navale ordonnée par la reine égyptienne Hatshepsout, 1503-1482 av J.C : la cannelle était un élément important dans le rituel égyptien.

Le montant du butin pillé dépassera toutes les espérances ; Rome attendra le retour des Portugais pour faire une fête du tonnerre de Dieu en cet honneur : on y verra des chevaux richement caparaçonnés, des léopards et des panthères et surtout, un éléphant qui s’agenouille trois fois devant le pape sous les acclamations des fidèles. Quel cirque !

Sur le port de Malacca, Magellan achète un esclave qu’il nomme du nom du saint que l’on fêtait ce jour-là : Enrique. Il sera à ses cotés jusqu’à sa mort. On parle aussi d’une esclave, mais sans qu’on en sache plus. Lisbonne va rapidement devenir le marché aux épices le plus important d’Europe.

En en cette même année, des Portugais, décidément omniprésents, Estêvão Foes et João de Lisboa, au nom des banquiers Fugger, appareillent sur deux caravelles cap à l’ouest, en quête – secrète bien sur – d’un passage maritime au-delà des Amériques. Au retour de leur périple, la caravelle de Lisboa dut relâcher aux Caraïbes pour une réparation, mais son équipage fut reconnu par les Espagnols, et mis en prison. L’autre caravelle, qui avait pris Lisboa à son bord, rentra à bon port, en l’occurrence Lisbonne, où les deux capitaines rendirent compte de leurs découvertes à Cristóbal de Haro, représentant des Fugger au Portugal. En 1514, un récit de leurs exploits sera publié en Allemagne : Newen Zeytung auss Presillg Landt – Nouvelle de la Terre du Brésil – où il était dit que Lisboa s’était aventuré plus de 1 000 km. au sud de tout ce que l’on avait exploré jusqu’alors. Des orages les auraient alors contraint à faire demi-tour, mais la description que donne Lisboa du détroit dans lequel il s’était engagé correspond bien à celle qu’en donnera Pigafetta, l’écrivain de Magellan.

10 08 1512                  Au large de la pointe Saint Mathieu – la plus occidentale de la France – une flotte franco-bretonne d’une vingtaine de navires se heurte à une escadre anglaise bien supérieure en nombre. Point d’orgue : l’affrontement entre La Cordelière, navire amiral de la flotte bretonne, – capitaine Hervé de Portzmoguer, 700 tonneaux, 500 hommes – contre l’anglais Le Regent. Le feu prend à bord du navire breton et se propage à l’anglais à couple par les nombreux grappins. Les barils de poudre explosent et tout le monde avec. 1 000 morts ? 1 500 ? On ne sait pas vraiment.

11 03 1513                 Jules II est mort. Jean de Médicis, fils de Laurent, fait cardinal à 13 ans en 1488 par Innocent VIII, est élu ; il a 38 ans. Mais il n’est pas prêtre : ce n’est pas bien grave : on va l’ordonner en vitesse. Pour mener à bien les gigantesques travaux entrepris par son prédécesseur, il va inventer cette bombe à retardement que sont les indulgences ; l’astuce de l’habile financier aura aveuglé le message évangélique et le discernement du pasteur, si tant est qu’il se soit jamais senti pasteur. Maddalena, sa sœur, avait épousé le fils d’Innocent VIII, Franceschetto Cybo. Innocent VIII s’était laissé appâter par les 120 000 ducats que lui avait offert le sultan Bajazet pour garder à  Rome son frère et rival Djem : C’est ainsi que l’on vit le chef de la chrétienté protéger le trône du chef de l’Islam en hébergeant au Vatican le fils du conquérant de Constantinople. Jean Mathieu Rosay.

On ne peut pas dire que les scrupules d’ordre religieux et moral étouffaient ces gens-là…

29 09 1513                          Vasco Nuñez de Balboa, en armure et l’épée au poing, s’avance dans l’océan que Magellan baptisera 7 ans plus tard Pacifique, pour en prendre possession au nom des rois catholiques d’Espagne : on est au sud de l’isthme de Panama :

Le voici, cet océan tant espéré, regardez vous tous qui avez partagé nos efforts, regardez le pays dont les fils de Comogre ainsi que d’autre indigènes nous ont dit tant de merveilles.

Commandant la colonie espagnole de Darrien sur la côte atlantique de Panama, il se vit offrir par un cacique indien en remerciement de différents services, 112 kilos d’or : une querelle s’éleva entre Espagnols lors de la pesée de la part de la Couronne… qui eut pour effet de provoquer la colère du cacique indien :

Qu’est-ce donc qui fait que vous autres, chrétiens, ayez pour si petite quantité d’or estime plus grande que de votre tranquillité. (…) Si votre soif d’or est à ce point insatiable que, poussés seulement par le désir que vous en avez, vous troubliez tant de nations (…) je vous indiquerai une région toute ruisselante d’or, où vous pourrez satisfaire votre dévorant appétit. (…) Lorsque vous franchirez ces monts (il montra du doigt les montagnes du sud), vous apercevrez une autre mer, où des hommes naviguent sur des navires aussi gros que les vôtres, utilisant comme vous voiles et avirons, bien qu’ils soient nus comme nous.

Propos recueillis par le chroniqueur Pierre Martyr d’Angheria

Le compère ne se le fit pas dire 2 fois : il réunit 190 Espagnols, plusieurs centaines d’indigènes – qui faisaient un bon bouclier humain -, et partit pour traverser lacs, marécages, et montagnes ; des chiens dressés à tuer leur étaient aussi d’un grand secours. Après 25 jours d’aventures multiples et de grandes tribulations, la cordillère était enfin franchie, avec vue imprenable sur la mer du sud, prouvant par là même que l’Amérique n’était pas une partie de l’Asie.

Ses manières plus que rustiques furent colportées à la cour, qui envoya en éclaireur Pedro Arias d’Avila, alias Pedrarias, vieux routier castillan des campagnes d’Italie, pour le remplacer. Il laissa Balboa en liberté, puis le fit arrêter par Françisco Pizarro, juger et décapiter en 1516.

L’histoire ne dit pas s’il y découvrit quelque navire, mais on sait que l’empereur inca Tupac Yupanqui fit au XV° siècle un long voyage dans le Pacifique à bord d’une balsa – grand radeau à voiles capable de tenir la mer -. Par ailleurs, la métallurgie de l’or au Mexique et leurs ustensiles en cuivre ou en bronze présentent d’incontestables affinités péruviennes qui supposent des liaisons côtières entre l’ouest de l’Amérique du Nord et de l’Amérique du sud. Faute de voies maritimes connues pour passer de l’Atlantique au Pacifique, les Espagnols se livrèrent pendant quelques décennies au déchargement, transport terrestre et rechargement des marchandises de part et d’autre de cet isthme de Darrien. En l’espace de seize ans, Oviedo estime à 2 millions le nombre d’indigènes tués dans les batailles, ou comme esclaves ou même gibier de chasse.

1513                                             Machiavel écrit Le Prince, qui sera publié en 1532. Ses contemporains, et en particulier Innocent Gentillet, en 1578, – un essai sur le Massacre de la Saint Barthélémy – se chargeront, avec succès malheureusement, d’en faire le chantre de la fourberie, de la ruse, bref … du machiavélisme, substantif passé dans le langage commun. D’une pensée amorale – c’est-à-dire qui ne s’en réfère pas à la morale – on fit une pensée immorale, ce qui était faux.  En fait il aura été surtout le précurseur d’une pensée du politique, le premier à en recommander l’enseignement, le premier à débarrasser le prince de ses attributs théologiques, de ses oripeaux de représentant de Dieu sur terre, affirmant que l’État est une construction artificielle, ce qui intellectuellement, est la meilleure manière de laisser la porte ouverte à une révolution. Il fut précurseur en bien des domaines : lassé d’une guerre qui n’en finissait pas entre Florence et Pise, avec des mercenaires essentiellement désireux de ne prendre aucun risque et qui en conséquence, tuaient le temps en tapant le carton sous les murs de Pise, tout en étant payés, il inventa la conscription ; ainsi les soldats florentins auront la motivation nécessaire pour mettre fin à la guerre.

Il laissa quelques conditions essentielles de l’exercice du pouvoir :

L’exercice du pouvoir est impossible sans dissimulation.
Le pouvoir existe essentiellement dans sa représentation.
Le propre du pouvoir est de garder la maîtrise de l’illusion.
Tout pouvoir temporel finira un jour ou l’autre par distinguer le temporel du religieux.
Le plus grand risque qui menace une nation puissante est son effondrement par une généralisation de l’insécurité.
La prudence est nécessaire car elle seule permet de limiter la part de l’aléatoire et de la malchance et  d’en contourner le risque.

Magellan n’a pas oublié les Moluques : il s’agit maintenant de trouver un bailleur de fonds pour en ramener clous de girofle et autre épices :

En 1513, les Portugais atteignirent enfin les Moluques : ce petit groupe d’îles au sein de l’archipel indonésien était l’unique source des clous de girofle. Leur découverte provoqua une grave crise politique. Depuis le traité de Tordesillas, le Portugal œuvrait pour ses intérêts commerciaux vers l’est, et la Castille se concentrait sur son expansion vers l’ouest. Tout allait très bien quand on pensait cette répartition sur une carte, comme celle dont on s’était manifestement servi pour fixer les termes de ce traité. Mais la découverte des Moluques posait une question inédite : où passait cette ligne en Orient si on la traçait complètement sur un globe ?

C’est ici qu’entre en scène un pilote portugais particulièrement ambitieux, qui voyait loin : Fernâo de Magalhàes, plus connu aujourd’hui sous le nom de Fernand de Magellan. Il s’était rendu avec la flotte portugaise à Malacca en 1511, et il avait l’impression qu’un itinéraire occidental vers les Moluques qui contournerait l’Amérique du Sud serait plus court et plus rapide que la route portugaise par le cap de Bonne-Espérance. Mais, en ressuscitant ainsi l’idée initiale de Christophe Colomb – atteindre l’Orient en mettant le cap à l’ouest -, Magellan se heurtait à l’éternel problème de l’opposition portugaise à ce projet. Il décida donc de le proposer au roi de Castille – le futur empereur Habsbourg Charles Quint -, avec les arguments suivants :

On n’avait pas déterminé clairement si Malacca se trouvait au sein des frontières des Portugais ou des Castillans, parce qu’à ce jour sa longitude n’était pas connue avec précision […], [mais] il était absolument certain que les îles appelées Moluques, dans lesquelles poussent toutes sortes d’épices, et à partir desquelles on les amène à Malacca, étaient situées à l’intérieur de la partie occidentale, castillane, et qu’il serait possible de naviguer jusqu’à ces îles, et de ramener les épices avec moins de peine et à moindres frais de leur terre d’origine en Castille.

C’était un projet commercial ambitieux qui exigeait d’investir dans un voyage long et complexe – et un exemple typique de la motivation de tant de voyages de découverte à la Renaissance. À aucun moment, dans les documents initiaux sur la proposition de Magellan, il n’était question de faire le tour du monde. Il s’agissait de naviguer vers l’ouest jusqu’aux Moluques, puis de revenir par l’Amérique du Sud en évitant la carreira da India, la route commerciale portugaise bien établie qui gagnait l’Orient par le cap de Bonne-Espérance. L’objectif de l’opération était clair : revendiquer les Moluques pour la Castille sur la base du précédent diplomatique et géographique, couper le Portugal de la source des épices de première qualité et dévier la richesse de Lisbonne vers la Castille. Le brillant boniment de Magellan pour obtenir un soutien financier reposait sur une vision avancée de la planète. Il arriva à Séville en 1519 avec un globe bien peint, où toute la terre paraissait, et il montra par ce globe le chemin qu’il prétendait tenir. C’étaient désormais les globes, et non les cartes, qui appréhendaient le plus exactement la géographie politique et commerciale du monde du XVI° siècle.

Magellan persuada vite la Castille. En septembre 1519, il leva l’ancre avec cinq navires et deux cent quarante hommes. Le voyage fut d’une incroyable difficulté. En descendant la côte sud-américaine, Magellan dut réprimer une mutinerie, et, quand il parvint à l’extrémité de ce littoral, il perdit deux bâtiments en cherchant un passage à travers le détroit qui porte aujourd’hui son nom. Après quoi il dut naviguer des semaines dans un océan Pacifique plus vaste que ses cartes et globes ne l’avaient jamais suggéré. Épuisée, sa flotte finit par atteindre l’île de Samar, aux Philippines, en avril 1521. Ce fut là que Magellan se mêla d’un petit conflit local et fut tué, avec quarante de ses hommes, le 27 avril. Désespérés, ceux qui restaient reprirent la mer et finirent par arriver aux Moluques, où ils embarquèrent une cargaison substantielle de clous de girofle, poivre, gingembre, noix de muscade et bois de santal. Incapables d’envisager le voyage de retour prévu, par le détroit de Magellan, les hommes d’équipage convinrent de revenir par le cap de Bonne-Espérance, au risque de se faire prendre par des navires portugais en patrouille. Leur décision a fait l’histoire. Le 8 septembre 1522, seuls dix-huit des deux cent quarante hommes de l’équipage initial sont rentrés à Séville : ils avaient réalisé le premier tour du monde de tous les temps.

La nouvelle du voyage de Magellan provoqua un tumulte diplomatique. Charles Quint l’interpréta immédiatement comme une bonne raison de revendiquer les Moluques : elles se trouvaient bien dans sa moitié du globe. Ses conseillers commencèrent à établir un dossier diplomatico-géographique en faveur d’une prise de possession de ces îles, et ils soulignèrent avec force que, par la démonstration mathématique et le jugement des hommes de savoir dans cette faculté, il apparaissait que les Moluques étaient situées au sein des limites de la Castille.

Les deux camps sollicitèrent un arbitrage, mais les difficultés politiques, commerciales et géographiques que posait la délimitation des deux moitiés du globe étaient telles qu’il s’ensuivit des années de négociations complexes. À l’appui de leurs revendications, les Castillans utilisaient habilement l’autorité antique. Curieusement, la surestimation de la dimension de l’Asie par Ptolémée jouait le jeu de la Castille sur les Moluques. En répétant cette erreur sur ses cartes, elle repoussait les Moluques plus à l’est, donc dans sa moitié du globe. Selon les cartes et les globes présentés par les Castillans, la description et le dessin de Ptolémée, et la description et le modèle récemment découverts par ceux qui sont revenus des régions des épices coïncident […]; donc Sumatra, Malacca et les Moluques se trouvent de notre côté de la ligne de démarcation. Ce mélange d’érudition classique et de navigation moderne se révélait irrésistible.

Le Portugal contre-attaqua par son propre arsenal de cartes, globes et portulans. Simple observateur, le marchand anglais Robert Thorne a décrit dans une lettre de 1527 à Henri VIII les extraordinaires numéros de prestidigitation géographique qui passaient pour de la diplomatie :

Car, ces côtes et la situation des îles, les cosmographes et pilotes du Portugal et de l’Espagne les fixent en fonction de leurs objectifs. Les Espagnols les déplacent vers l’Orient parce qu’elles paraissent ainsi appartenir à l’empereur [Charles Quint] ; et les Portugais les déplacent vers l’Occident pour qu’elles tombent sous leur juridiction.

Dans cette partie de poker cartographique, la Castille avait un atout maître : Diogo Ribeiro. Comme Magellan, ce cartographe lui avait offert ses services pour soutenir le voyage aux Moluques. Quand les deux couronnes se sont retrouvées à Saragosse, en 1529, pour une ultime tentative de régler le différend, Ribeiro et son équipe avaient réalisé une série de cartes et de globes qui situaient les Moluques au sein de la moitié castillane de la planète. C’est à cet instant que le monde de la Renaissance est devenu planétaire dans un sens clairement moderne. Le traité de Tordesillas avait été réalisé sur la base d’une carte, mais, depuis le voyage de Magellan, les globes terrestres étaient soudain devenus des représentations infiniment plus convaincantes de la forme du monde et de son étendue.

Si ses globes n’ont pas survécu, le magnifique planisphère de Ribeiro, daté de 1529, reste un témoignage remarquable de la manipulation de la réalité géographique qui a caractérisé le différend sur les Moluques. Ribeiro situait ces îles à 172,5° à l’ouest de la ligne de Tordesillas – donc à 7,5° seulement à l’intérieur de la zone castillane. Sa carte a donné à Charles Quint la position de force dont il avait besoin dans les négociations. Aux termes du traité de Saragosse, signé le 23 avril 1529, l’empereur a obtenu du Portugal une indemnisation colossale de 350 000 ducats pour renoncer à sa revendication sur les Moluques, qu’il prétendait fondée sur des arguments géographiques irréfutables. En réalité, il avait compris que mieux valait des liquidités immédiates que des dépenses d’investissement commercial à long terme – et qu’établir une route maritime occidentale jusqu’à ces îles aurait un coût énorme et poserait des difficultés logistiques redoutables. Le Portugal a donc acheté les îles, Charles Quint a remboursé ses créanciers, et Ribeiro est devenu le cartographe le plus respecté de Castille. Il comptait bien que son tour de passe-passe géographique ne serait jamais découvert : en l’absence de méthode précise pour calculer la longitude, il se disait qu’il serait à tout jamais impossible de déterminer la position exacte des Moluques. Il a aussi contribué à créer la vision cartographique d’une planète divisée en deux hémisphères, est et ouest. Elle ne reposait sur aucune réalité géographique mais uniquement sur le conflit commercial entre le Portugal et la Castille – qui, relève un commentateur de l’époque, n’a été résolu que par la ruse et la cosmographie.

Jerry Brotton Le Bazar Renaissance                        LLL Les Liens qui Libèrent 2011

9 01 1514                             Anne de Bretagne, seconde épouse de Louis XII, était morte en couches un an plus tôt. La loi salique ne permettait la transmission de la royauté que par la lignée masculine ; Louis XII et Anne n’ont eu que deux filles : Claude et Renée. C’est donc l’époux de l’aînée qui coiffera la couronne. Les États de 1506 ont décerné à Louis XII le titre de Père du peuple, et lui ont remontré les grands inconvénients qui pourraient advenir si ladite dame était mariée au fils de l’archiduc ou aulcun prince étranger et l’ont supplié de marier sa fille et héritière à Monsieur François, ici présent, qui est tout françois.

Louis paraît très abattu de la mort de son épouse, si affligé que huit jours durant ne fit que larmoyer, mais il songe néanmoins rapidement à se remarier : se défie-t-il de son futur gendre, François d’Angoulême, par trop flambeur pour être roi ? Ce n’est pas impossible, et dès lors pourquoi ne pas envisager qu’une nouvelle épouse lui donne un garçon ?  François ne pourrait alors plus ambitionner que d’être régent, et non le roi.

14 05 1514                          François, fils de Charles d’Angoulême, comte d’Orléans épouse à St Germain en Laye Claude de France, fille de Louis XII. On y remarque l’apparition des assiettes. La sorbetière verra le jour dans les années suivantes, et Claude laissera son nom à la Reine Claude… Tant qu’à devenir immortel, autant que ce soit en bonne prune plutôt qu’en bonne poire.

Érasme prend quelques bonnes longueurs d’avance sur le guide Michelin :

En Allemagne, quand vous entrez à l’hôtellerie, personne ne vous salue […] A vous de demander si l’on veut bien vous recevoir. […] Quand vous avez pris soin de votre cheval, vous vous transportez avec vos bottes, vos bagages et votre boue dans la chambre du poêle ; il n’y en a qu’une qui est commune à tous.

[…]    En France, il y a dans chaque chambre un lit de plume pour le maître, le petit lit du valet, un bon feu. On mange de bons potages, des pâtés et des gâteaux de toutes sortes.

13 08 1514                 Louis XII épouse Marie Tudor, sœur cadette d’Henri VIII d’Angleterre : elle a 19 ans, lui 52 : elle au printemps, lui en hiver. Il ne tenait déjà plus une forme olympique et s’en ira moins de 6 mois plus tard, le 1° janvier 1515 sans avoir laissé d’héritier dans le sein de la jeunette.

15 08 1514               Espagnol sévillan, Bartolomé de Las Casas est depuis six ans propriétaire terrien à Hispaniola (Haïti), et bien évidemment aussi propriétaire de nombreux esclaves. L’esclavage[1] était alors bien encadré, par l’Asiento :

Le transport des esclaves d’Afrique aux Amériques est demeuré longtemps un monopole, l’Asiento, ce contrat entre la Couronne d’Espagne et un particulier ou une compagnie. Ou bien l’État vendait sa concession contre une indemnité forfaitaire, ou bien il avait avantage à ce que l’Asiento fonctionne dans l’intérêt de ses dépendances ; pour la Couronne d’Espagne, le contrat servait de substitut aux comptoirs en Afrique puisqu’elle n’en n’avait pas, à la différence du Portugal. Sauf que, de 1580 à 1642, le Portugal fut sous la domination du roi d’Espagne.

Jusqu’à la fin du XVI° siècle, Séville est la ville où se négocient la plupart des contrats, les Portugais constituant les principaux clients. Vers le milieu de ce siècle, le contrat type est de 20 à 25 ducats par tête, pour 4 000 à 5 000 esclaves par an. Au XVI° siècle, les Hollandais prennent la relève du Portugal, et les principales tractations s’effectuent à Curaçao. L’obtention du monopole constitue bientôt un des enjeux de la guerre de Succession d’Espagne, et Philippe V le cède à la Compagnie de Guinée dont Saint-Malo est un des points d’attache. Au traité d’Utrecht en 1713, la France abandonne l’Asiento à l’Angleterre ; celle-ci le confie à la South Sea Company, qui prévoit un transport de 144 000 Noirs sur trente ans. Or l’Asiento perd de son intérêt à mesure que croit la population de l’Amérique, que métis et mulâtres s’y multiplient. Avec l’abolition de la traite négrière en 1817, l’Asiento prend fin, mais les transports clandestins continuent en contrebande. Ceux-ci diminuent une nouvelle fois avec la guerre de Sécession aux États-Unis, autour de 1865, qui met un terme à l’esclavage.

Entre-temps, en Afrique même, une nouvelle ère de colonisation trouvait un de ses principes de légitimité dans la lutte contre la traite et l’esclavage ; il leur fut substitué une sorte de travail forcé.

Daniel Boorstin Les Découvreurs          Robert Laffont 1983

Bartolomé de Las Casas a une illumination et les paroles de l’Ecclésiaste l’emmènent sur son chemin de Damas : Celui qui sacrifie un bien mal acquis, son offrande est ridicule et les dons injustes ne sont pas acceptés.

Quittant son encomienda, il tente, au début des années 1520 une colonisation douce de la côte de Cumana, au nord du Venezuela. Mais les oppositions sont telles que l’entreprise va à l’échec. Il prend l’habit de Dominicain à St Domingue et, désormais persuadé que tout ce que l’on a fait aux Indiens jusqu’à présent était injuste et tyrannique, décide de consacrer sa vie à la justice de ces peuples indiens et à condamner le vol, le mal et les iniquités commises contre eux.

Il intervient jusqu’auprès de Charles Quint, non sans efficacité, puisque, 35 ans plus tard, cela devait conduire à une situation inédite.

D’innombrables témoignages prouvent le tempérament pacifique et doux des indigènes. […] Pourtant, notre activité n’a consisté qu’à les exaspérer, les piller, les tuer, les mutiler et les détruire. Peu surprenant, dès lors, qu’ils essaient de tuer l’un des nôtres de temps à autre. […] L’amiral [Colomb], il est vrai, était à ce sujet aussi aveugle que ses successeurs et si anxieux de satisfaire le roi qu’il commit des crimes irréparables contre les Indiens.

[…]  Tous ceux qui ne pouvaient fuir, comme les femmes, les enfants et les vieillards, ils les passaient au fil de l’épée, car le principal était de se livrer à de grandes cruautés et de commettre des massacres, pour terroriser tout le pays et forcer les Indiens à se rendre.

A tous ceux qu’ils capturaient vivants, comme les jeunes gens et les adultes, ils coupaient les deux mains. Ils fabriquaient une potence, longue et basse, afin que la pointe des pieds touche le sol et que les victimes ne s’étranglent pas, et ils en pendaient treize à la fois, en l’honneur et révérence du Christ, notre Rédempteur, et de ses douze apôtres.

D’autres, après les avoir ouverts, encore vivants, allumaient un feu et les brûlaient. Ils entouraient l’Indien tout entier de paille séchée à laquelle ils mettaient le feu. Il y eut quelqu’un pour trancher la gorge avec sa dague à deux petits enfants, de deux ans environ, et les jeter ainsi dans les rochers.

[…]    Les Espagnols devenaient chaque jour plus vaniteux et, après quelque temps, refusaient même de marcher sur la moindre distance. Lorsqu’ils étaient pressés, ils se déplaçaient à dos d’Indien ou bien ils se faisaient transporter dans des hamacs par des Indiens qui devaient courir en se relayant. Dans ce cas, ils se faisaient aussi accompagner d’Indiens portant de grandes feuilles de palmier pour les protéger du soleil et pour les éventer.

Les Espagnols ne se gênaient pas pour passer des dizaines ou des vingtaines d’Indiens par le fil de l’épée ou pour tester le tranchant de leurs lames sur eux […] deux de ces soi-disant chrétiens, ayant rencontré deux jeunes Indiens avec des perroquets, s’emparèrent des perroquets et par pur caprice décapitèrent les deux garçons

[…]   Les Indiens suaient sang et eau dans les mines ou autres travaux forcés, dans un silence désespéré, n’ayant nulle âme au monde vers qui se tourner pour obtenir de l’aide

[…]    Les montagnes sont fouillées, de la base au sommet et du sommet à la base, un millier de fois. Ils piochent, cassent les rochers, déplacent les pierres et transportent les gravats sur leur dos pour les laver dans les rivières. Ceux qui lavent l’or demeurent dans l’eau en permanence et leur dos perpétuellement courbé achève de les briser. En outre, lorsque l’eau envahit les galeries, la tâche la plus harassante de toutes consiste à écoper et à la rejeter à l’extérieur.

Après six ou huit mois de travail dans les mines (laps de temps requis pour que chaque équipe puisse extraire suffisamment d’or pour le faire fondre), un tiers des hommes étaient morts.

Pendant que les hommes étaient envoyés au loin dans les mines, les femmes restaient à travailler le sol, confrontées à l’épouvantable tâche de piocher la terre pour préparer de nouveaux terrains destinés à la culture du manioc.

Les maris et les femmes ne se retrouvaient que tous les huit ou dix mois, et étaient alors si harassés et déprimés […] qu’ils cessèrent de procréer. Quant aux nouveaux-nés, ils mouraient très rapidement car leurs mères, affamées et accablées de travail, n’avaient plus de lait pour les nourrir. C’est ainsi que lorsque j’étais à Cuba sept mille enfants moururent en trois mois seulement. Certaines mères, au désespoir noyaient même leurs bébés. […] En bref, les maris mouraient dans les mines, les femmes mouraient au travail et les enfants mouraient faute de lait maternel. […] Rapidement, cette terre qui avait été si belle, si prometteuse et si fertile […] se trouva dépeuplée. […] J’ai vu de mes yeux tous ces actes si contraires à la nature humaine et j’en tremble au moment que j’écris.

Lorsque j’arrivais à Hispaniola, en 1508, soixante mille personnes habitaient cette île, Indiens compris. Trois millions[2] d’individus ont donc été victimes de la guerre, de l’esclavage et du travail dans les mines, entre 1494 et 1508. Qui, parmi les générations futures, pourra croire pareille chose ? Moi-même, qui écris ceci en en ayant été le témoin oculaire, j’en suis presque incapable

Bartolomé de las Cases L’Histoire générale des Indes. Le Seuil 2002

14 09 1515                          Le premier fait d’armes du noble roy Françoys : – Qui m’aime me suive – se termine par une victoire très chèrement acquise sur les Suisses, laquelle défaite leur restera à jamais en travers de la gorge : c’est à Melegnano, à 15 kilomètres de Milan. Les Français l’appelleront Marignan, mais c’est une invention, un pseudonyme, facile à retenir pour toutes les générations d’écoliers à venir, facile aussi pour composer un chant de gloire… l’art de la communication n’a pas attendu le XX° siècle pour naître…

La bataille de Marignan.

Auteur et Compositeur : Clément Janequin.

Escoutez, escoutez tous gentis Gallois
La victoire du noble roy Françoys !
Et orrez (si bien écoutez)
Des coups ruez de tous costez.
Soufflez jouez soufflez toujours !
Tornez, virez, faictes vos tours,
Phifres soufflez, frappez tabours !
Soufflez, jouez, frappez toujours !
Adventuriers, bons compaignons
Ensemble croiséez vos tromplons ;
Nobles sautez dans les arçons,
La lance au poing, hardis et prompts !
Larme, alarme, chascun s’asaisonne
La fleur des lys, fleur de haut prix y est en personne ;
Suivez François la fleur de lys, suivez la couronne !
Tricque, bricque, chipe, chope, torche, lorgne !
Bruyez, tonnez gros courtaults et faucons,
Sonnez trompettes et clérons
Pour resjouyr les compaignons,
Boute selle, boute selle, donnez des horions !
A mort, à mort, courage, frappez dessus !
Gentis galans soyez vaillants, fers émoulus,
Zin zin zin, ils sont défaicts, ils sont perdus !
Frappez, tuez, ropez, ils sont confondus.
Victoire, victoire, tout e ferlor
Bigott déscampir la tintelore
Victoire, victoire au noble roi Françoys !

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La fureur des conquêtes transporta l’âme guerrière de François Ier : ce jeune roi, âgé de vingt et un ans, avide de gloire, bouillant de courage reprit les funestes projets de Louis XII, rendit vénales les charges de la judicature, pour faire face aux dépenses nécessaires pour l’expédition du Milanez, et, pour célébrer, en quelque sorte, son avènement au trône, gagna la célèbre bataille de Marignan sur les Suisses, venus au secours de Maximilien Sforce, duc de Milan ; victoire fatale, puisqu’elle enfla d’un vain orgueil le cœur du monarque français, puisqu’elle lui fascina les yeux, et le rendit téméraire. Faute d’expérience, il se laissa tromper par l’artificieux pape Léon X, et, malgré les représentations du clergé, de l’université et du parlement, substitua le concordat à la pragmatique sanction plus favorable à la monarchie, ainsi qu’aux libertés de l’Église gallicane.

La France, respectée au dehors, manquoit d’une sage administration au-dedans ; un luxe effréné préparoit de nouveaux revers à ce royaume. François I° étala  inconsidérément dans son entrevue avec Henri VIII, une magnificence qui devoit exciter la jalousie du roi d’Angleterre ; et tout le fruit de cette entrevue fut de gagner le cardinal Wolsey qui recevoit de toutes mains, et ne se montroit guères affectionné aux Français.

M.E. Jondot Tableau historique des nations.              1808

8 10 1515                            Maintenant que l’on a la certitude de l’existence du Pacifique, la quête de son accès par voie maritime ne se fait que plus pressante et Ferdinand envoie Juan De Solis, fin navigateur portugais qui avait jugé bon de quitter le Portugal après y avoir tué sa femme, pour, dixit El Reydécouvrir les parties reculées de la Castille dorée. L’expédition comptait 3 navires, 70 hommes. Arrivés en vue de la côte sud-américaine, Juan de Solis se mit en quête d’eau et de nourriture fraîches. Ayant repéré une tribu qui paraissait amicale, il envoya un groupe de 7 hommes prendre contact, lequel contact tourna au massacre :

Soudain une grande multitude des indigènes se jeta sur eux et ils frappèrent chaque homme de leurs bâtons, sans que leurs compagnons pussent les secourir, et aucun n’en réchappa. Leur fureur n’en fut pas satisfaite. Ils coupèrent en morceaux les hommes assassinés, là, sur la rive, où leurs compagnons pouvaient assister à l’horrible spectacle depuis la mer. Mais comme ils étaient frappés de terreur par cet exemple de ce qui pouvait leur arriver, ils ne s’avancèrent pas dans leurs canots, ni ne conçurent de revanche pour la mort de leur capitaine et de leurs compagnons. Ils quittèrent donc ces côtes funestes et rentrèrent chez eux, non sans subir d’autres pertes, et nombreuses.

Pierre Martyr d’Angheria, chroniqueur

1515                                     Dans une famille de juifs espagnols convertis – les conversos -, naissance de Thérèse, qui deviendra Sainte Thérèse d’Avila, docteur de l’Église, réformatrice, avec St Jean de la Croix, du Carmel : les Carmes selon l’ancienne règle deviendront les Grands Carmes, et, selon la nouvelle règle les Carmes déchaux et Carmélites déchaussées -la chaussure étant alors le signe d’une certaine opulence -. Elle mourra en 1582. L’enfer, c’est l’endroit où ça pue et où l’on ne s’aime point.

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Cette religieuse avait fondé des nombreux couvents dans son pays et, par sa piété exemplaire, réhabilité la vie monastique en Espagne. Le Carmel, institué jadis en Palestine par le moine Bertoldo de Calabre, c’est elle qui en avait rétabli la règle primitive, tout en gardant une liberté d’esprit exceptionnelle. Madre et supérieure, investie d’un pouvoir sans limites, elle détestait les sœurs mélancoliques et leur prêchait le devoir d’être gaies. Ce culte de la bonne humeur, chez une nonne si austère, l’aversion qu’elle témoignait contre la pénitence pleurnicharde et les saints renfrognés inspiraient à ma mère une dévotion particulière. La réforme du cloître et la direction morale de ses filles, Thérèse s’en laissait distraire par des inclinations plus terrestres. Des copies de ses lettres, je ne sais par quelles voies, circulaient en Europe. Elle avait remercié doña Caterina Hurtado, de Tolède, pour l’envoi d’un motte de beurre et d’un pot de gelée de coing ; écrit, à la prieure du couvent de Séville, pour accuser réception d’un thon frais fort beau et excellent ; prié une sœur de Valence de lui apporter des fleurs d’oranger contre les insomnies. Il lui arrivait de jouer des castagnettes et de danser.

Dominique Fernandez La course à l’abîme   Grasset 2002.

Elle avait la vocation pour le moins précoce : ayant à peine sept ans, elle prit un jour son jeune frère par la main et s’enfuit de la maison paternelle pour se rendre dans la région des Infidèles :