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Par l.peltier dans (2 : 01 à 1163) le 27 octobre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

710                              Le Japon édifie sa première capitale à Nara, au nord du Yamato, une région et un puissant royaume depuis le V° siècle, et à l’est d’Osaka, toute aussi vouée au bouddhisme qu’à l’empereur. On y travailla pendant 15 ans à édifier le Todai-ji, temple élevé par l’empereur Shomu pour la protection du pays et la prospérité de la nation, et la gigantesque statue de Bouddha, le Daibutsu, moyennant 150 tonnes de cuivre, quelques unes d’or et l’huile de coude de toute la population. En 766, ce pouvoir matera durement une révolte des Aïnous, refoulés vers le nord du pays.

28 04 711                        Bataille de Xérès : Tarik écrase les Wisigoths.

7000 guerriers, commandés par Tarik, lieutenant de Moûssâ débarquent près d’une montagne que les musulmans baptisèrent, en l’honneur de leur chef, Djebel Tarik (Gibraltar). Le roi Rodrigue, qui venait de triompher de la révolte des Vascons [les ancêtres des Basques] du nord-ouest de l’Espagne, s’empressa d’accourir et dépêcha en avant-garde son neveu Sanche. Tarik bouscula aisément ces quelques soldats. Aussi, comprenant le danger, Rodrigue rassembla-t-il tous les hommes disponibles. Inquiet à son tour, Tarik demanda des renforts à Moûssâ qui lui expédia Julien, gouverneur de Ceuta qui s’était rapidement rendu à Moûssâ, avec cinq mille autres guerriers. Julien se mit au service de l’armée musulmane : il indiqua les points d’eau et les chemins mal gardés, il joua même le rôle d’intermédiaire entre Tarik et deux frères d’Akhila, qui se trouvaient dans l’armée de Rodrigue et offraient de trahir l’ « usurpateur ».

Émilienne Demougeot L’apparition des Arabes en Occident. 1956

Le libertinage de Roderic attira les Musulmans d’Afrique en Espagne, où les appela le comte Julien. Tarick, général de Musa, extermina l’armée des Visigoths dans les plaines de Xérès en Andalousie : Roderic disparût après cette sanglante journée. Pélage, issu du sang royal, se réfugia, à la tête d’une poignée de braves, sur les montagnes escarpées des Asturies, et se contenta d’une caverne pour palais. Les vainqueurs formèrent presque autant de royaumes qu’il y avait de grandes villes .

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

17 07 711                    Rodrigue, roi d’Espagne, est vaincu par les Arabes à Cadix.

La faiblesse militaire des Wisigoths explique la défaite beaucoup plus que la force des Arabes. Depuis 589, les Wisigoths avaient connu de grands rois : Récarède, Khindasvind, son fils Receswind, Vamba. La cour de Tolède avait rayonné jusqu’à Béziers, Narbonne. Mais les Wisigoths n’étaient jamais parvenus à régler la question successorale en se défaisant de la règle d’origine : l’élection, et cela n’avait fait que renforcer les électeurs, à savoir à l’époque les nobles et l’entourage immédiat du roi. Les coteries s’étaient multipliées, les rivalités étaient devenues insurmontables ; d’immenses cadeaux avaient été faits à l’Eglise qui ne manquait pas d’étaler sa puissance à chaque concile de Tolède, et finalement les derniers rois se retrouvaient sans pouvoir, en ayant même délaissé ce qui avait fait leur puissance : l’armée.

La rencontre eut lieu, soit sur les bords du Guadalete, près de Jerèz de la Frontera, soit plutôt entre Medina-Sidonia et la lagune de la Janda. Après un combat farouche, les Wisigoths furent vaincus grâce à la défection des deux ailes commandées par les frères d’Akhila, défection qui découvrit le centre où, semble-t-il, Rodrigue se fit tuer. Tarik se hâta de poursuivre-les fugitifs : il apparut devant Cordoue, qu’il fit assiéger par un simple détachement, pendant que, toujours guidé par Julien, il se jetait sur Tolède, l’emportait et la pillait. En quelques mois, la moitié de la péninsule fut conquise. Dès 713, les Musulmans envahirent la Tarraconaise. Barcelone capitula peu avant 718. A partir de 755, l’émirat de Cordoue se forma autour d’un prince omeyyade, Abd er-Rhamân, qui avait fui la Syrie pour échapper aux Abbassides : un brillant État arabe s’installa pour des siècles dans l’antique Bétique.

Les Maures, nom que les Espagnols donnèrent aux musulmans du Maghreb qui formaient la grande majorité des envahisseurs, semblaient devoir dominer bientôt toute la péninsule Ibérique.

Malgré cette foudroyante conquête, due essentiellement à la décadence de la royauté wisigothique, la population prolongea localement la lutte, dans le Nord-Ouest montagneux surtout. Le gouvernement califal, représenté par un gouverneur ou émir, en Espagne du Sud, s’efforça de la désarmer en promettant de respecter sa religion, sa langue et ses lois. En fait, à l’inverse de l’Afrique du Nord, la domination musulmane ne put jamais recouvrir tout le territoire de l’Espagne chrétienne.

[...] Bien que la domination des conquérants se fonde sur un principe religieux, elle n’entraîne pas la conversion forcée des vaincus. Moyennant le paiement de certains tributs, les chrétiens ont pu conserver non seulement leur foi, mais aussi la pratique de leur culte, leur organisation religieuse (avec leurs évêques) et même une certaine autonomie en matière judiciaire et administrative. Ces Mozarabes – chrétiens soumis au pouvoir musulman – constituent une part très importante de la population de Al Andalus. Nombreux cependant sont ceux qui, par conviction ou par intérêt (la conversion des esclaves entraîne leur affranchissement) ont abjuré la foi du Christ ; ces renégats, bien que méprisés par les purs musulmans, accédèrent parfois à des situations de premier plan. Il en fut de même des juifs qui, persécutés par les derniers souverains wisigoths, virent leur sort sensiblement amélioré sous l’autorité musulmane.

Émilienne Demougeot L’apparition des Arabes en Occident. 1956

711                               Mohammed-ibn-Qâsim, armé par le gouverneur de l’Irak, dirige une expédition au Sind, proche du Dekkan : il prend Debal, puis Niroun, puis remporte une victoire sur les Hindous à Râwar : la veuve du commandant de l’armée indienne rassemble les femmes survivantes : Nous ne pouvons pas être redevables de notre liberté à ces maudits mangeurs de vache ; notre dieu le défend ; notre honneur serait perdu. C’est notre dernier délai. Allons rassembler du bois, du coton et de l’huile car le moment est venu de nous brûler pour aller rejoindre nos maris. Si quelqu’une d’entre vous veut se sauver, qu’elle le fasse.

Là-dessus, elles se firent brûler. Ce n’était pas là un geste exceptionnel, mais bien une tradition indienne, nommée sali, et jauhar de façon générale, lorsque cette pratique ne concerne pas que les veuves.

712                               Les Japonais ne goûtent pas d’avoir à supporter d’autre présence dans leurs îles :

Lorsque nos augustes ancêtres sont descendus du ciel en bateau, ils rencontrèrent plusieurs races barbares, dont la plus redoutable était celle des Aïnous.

Chronique japonaise 712

Et pourtant, ces Aïnous paraissent bien sympathiques : ils ne vont pas chercher leur dieu dans quelque inaccessible Olympe, mais tout simplement dans la forêt voisine, puisqu’il s’agit de l’ours, qu’ils capturent le plus jeune possible, nourrissent, – c’est parfois une femme qui s’en charge -, puis une fois qu’il est bien dodu, se livrent à une grande cérémonie pour le manger, non sans lui avoir auparavant humblement demandé pardon. Et, last but not least, il n’est pas impossible que ce soit leurs ancêtres qui aient dressé les mégalithes du Japon.

714                             Les Chinois mettent fin aux conquêtes tibétaines et se livrent à un massacre. Walid, 6° calife de Damas, achève la magnifique mosquée des Omeyyades qui brûlera en 1893. Celle que l’on peut voir aujourd’hui est donc récente, fin XIX° début XX°.

715                              À Jérusalem, le calife Al-Walid inaugure la mosquée Al-Aqsa, au sud de l’esplanade du mont du Temple.

En Angleterre, le lai de Beowulf, une épopée retraçant les exploits du héros germain Beowulf, d’auteur(s) anonymes, est écrit en vieil anglais, l’anglois – anglian - et en saxon occidental – west saxon -, langue germanique : c’est le premier écrit en langues vernaculaires. Plus tôt, vers 670, nous est resté un court poème, l’Hymne de Caedmon, moine au monastère mixte de Streonæshalch (devenu abbaye de Whitby), sous l’autorité de l’abbesse et future sainte Hilda.

Es-tu ce même Beowulf qui se mesura à Breca et fit la course avec lui en haute mer, dans ce concours à la nage où, soit par présomption, soit par hardiesse folle, vous risquâtes tous deux votre vie au-dessus de l’abîme ? Il ne se trouva personne, ami ou ennemi, pour vous dissuader d’accomplir ce misérable exploit de nager en mer.[...] Mais Breca fut le plus fort. [...]Voilà pourquoi, bien que tu aies toujours remporté la victoire dans la bataille, je m’attends à de pauvres prestations si tu oses guetter de tout près Grendel une nuit entière.

Dans l’Europe du nord, les Vikings, rois de la mer, semaient l’effroi.

Jusqu’au Moyen-Âge, les Scandinaves ne possédaient que des bateaux à rames sans voiles. Les techniques de navigation à voile élaborées en Méditerranée finirent par atteindre la Scandinavie vers l’an 600, à un moment où le réchauffement climatique et la mise au point de charrues plus sophistiquées stimulait la production de produits alimentaires et où la région connaissait une explosion démographique. La majeure partie de la Scandinavie étant montagneuse et escarpée, 3 % seulement de ses terres peuvent être cultivées. Or ces terres arables se trouvèrent soumises à une pression démographique croissante vers l’an 700, en particulier à l’ouest de la Norvège. Les possibilités d’implanter de nouvelles fermes dans le pays diminuant, la population de Scandinavie commença à déborder de ses frontières. Lorsque les voiles apparurent, les Scandinaves mirent au point en peu de temps des bateaux rapides, à tirant d’eau réduit, très facilement manœuvrables, équipés de voiles et de rames, qui étaient parfaitement adaptés au transport de leurs produits de luxe vers les marchés d’Europe continentale et de Grande Bretagne. Ces navires leur permirent de traverser l’océan mais aussi d’accoster sur toute plage aux eaux peu profondes ou de remonter les fleuves à la rame, sans avoir à se limiter aux quelques ports en eau profonde qui existaient alors.

Jared Diamond Effondrement            Gallimard 2005

Nés l’épée à la main, l’épée à la main ils mouraient : Ragnar Rodlog, roi du Danemark, a fait naufrage sur les côtes anglaises ; capturé par Œlla, roi du Northumberland, il est condamné à être jeté vivant dans une fosse remplie de vipères :

Je mourrai en riant

Nous nous sommes battus à coups d’épées, dans le temps où, jeune encore, j’allai vers l’O­rient, préparer une proie sanglante aux loups dévorants. Le rivage ne semblait qu’une seule plaine, et les corbeaux nageaient dans le sang des blessés.

Nous nous sommes battus à coups d’épées, le jour de ce grand combat j’envoyai les peuples d’Helsingie dans le palais d’Odin : de là nos vaisseaux nous portèrent à Ifa où les fers de nos lances, fumants de sang, entamaient, à grand bruit, les cuirasses, et où les épées mettaient les boucliers en pièces.

Nous nous sommes battus à coups d’épées, ce jour où j’ai vu dix mille de mes ennemis couchés sur la poussière, près d’un cap d’Angleterre. Une rosée de sang gouttait de nos épées ; les flèches mugissaient dans les airs en allant chercher les casques ; c’était pour moi un plaisir aussi grand que de tenir une belle fille dans mes bras.

Nous nous sommes battus à coups d’épées, le jour où mon bras fit toucher à son dernier crépuscule, ce jeune homme si fier de sa belle chevelure, qui recherchait les jeunes filles dès le matin, et se plaisait tant à entretenir les veuves. Quelle est la destinée d’un homme vaillant, si ce n’est de tomber des premiers au milieu d’une grêle de traits ? Celui qui n’est jamais blessé, passe une vie ennuyeuse, et le lâche ne fait jamais usage de son cœur.

Nous nous sommes battus à coups d’épées, car il faut qu’un jeune homme se montre de bonne heure dans les combats, qu’un homme en attaque un autre, ou lui résiste : ça été là toujours la noblesse d’un héros ; et celui qui aspire à se faire aimer de sa maîtresse, doit être prompt et hardi dans le fracas des épées.

Nous nous sommes battus à coups d’épées ; mais j’éprouve aujourd’hui que les hommes sont entraînés par le destin ; il en est peu qui puissent résister aux décrets des Fées. Eusse-je cru que la fin de ma vie serait réservée à Ella, lorsqu’à demi-mort je répandais encore des torrents de sang, lorsque je précipitais les vaisseaux dans les golfes de l’Écosse, et que je fournissais une proie si abondante aux bêtes sauvages ?

Nous nous sommes battus à coups d’épées ; mais je suis plein de joie en pensant qu’un festin se prépare pour moi dans le palais d’Odin. Bientôt, assis dans la brillante demeure d’Odin, nous boirons de la bière dans les crânes de nos ennemis : un homme brave ne redoute point la mort ; je ne prononcerai point des paroles d’effroi en entrant dans la salle d’Odin.

Nous nous sommes battus à coups d’épées : ah si mes fils savaient les tourments que j’endure ! s’ils savaient que des vipères empoisonnées me déchirent le sein, qu’ils souhaiteraient avec ardeur de livrer de cruels combats ! Car la mère que je leur ai donnée, leur a laissé un cœur vaillant.

Nous nous sommes battus à coups d’épées ; mais à présent je touche à mon dernier moment ; un serpent me ronge déjà le cœur : bientôt le fer que portent mes fils sera noirci dans le sang d’Ella ; leur colère s’enflammera, et cette jeunesse vaillante ne pourra plus souffrir de repos.

Nous nous sommes battus à coups d’épées, dans cinquante et un combats où les drapeaux flottaient. J’ai, dès ma jeunesse, appris à rougir de sang le fer d’une lance, et je n’eusse jamais cru trouver un roi plus vaillant que moi : mais il est temps de finir ; Odin m’envoie ses déesses pour me conduire dans son palais ; je vais, assis aux premières places, boire de la bière avec les dieux ; les heures de ma vie se sont écoulées, je mourrai en riant.

Ode du roi Ragnar Lodbrog, tiré de l’Histoire du Danemark, par Mallet.

719                             Les Arabes prennent Narbonne. L’empire ommeyyade s’étend alors des Pyrénées aux rives de l’Indus, du Sahara à la mer d’Aral, en Asie centrale.

721 Encouragés par la faible résistance que leur avaient opposée les Wisigoths et par l’opulent butin ramassé après tant de faciles victoires, les généraux musulmans franchirent les Pyrénées. L’Aquitaine était à la fois aussi riche et mal défendue par ses féodaux que le royaume wisigothique. Les Maures d’Azama vont jusqu’à Toulouse où, cependant, le duc Eudes réussit à les arrêter.

722                             Pelayo, noble wisigoth qui a participé à la bataille de Cadix, s’est ensuite réfugié à Covadonga, une grotte des Asturies. Il refuse de se soumettre aux Arabes. Le Vali Ambasa envoie une troupe pour le remettre dans le droit chemin, et surprise, ce sont les Arabes qui sont défaits ! Covadonga devient le point de départ de la Reconsquista, et le lieu de naissance de la monarchie espagnole. Pelayo devient le roi Pélage.

725                              Les Maures enlèvent Carcassonne et, évitant cette fois le Toulousain, pillent Nîmes. Eudes crut alors habile d’exploiter les dissensions de leurs chefs : il s’allia au Berbère Othmân qui venait de se révolter contre l’émir Abd er-Rhamân al Ghâfiqî. Mais ce dernier passa les Pyrénées à son tour, battit Othmân et punit Eudes en se jetant sur la Gascogne.

Émilienne Demougeot L’apparition des Arabes en Occident. 1956

Yixing, un moine chinois, réalise la première horloge mécanique, alimentée par l’énergie hydraulique, qu’il nomme carte du ciel sphérique en forme d’œil d’oiseau mue par l’eau. Chaque remplissage d’un godet par l’eau abaisse un levier qui, en laissant échapper une dent de la roue, permet à celle-ci de tourner, pendant qu’un système de contrepoids la bloque au cran suivant. Ainsi, l’écoulement continu d’un liquide se transforme en un mouvement discontinu de l’horloge. Mue par l’eau qui coule dans les godets, la roue effectue un tour complet en un jour et une nuit.

726                             Dans l’Empire byzantin, dès le début du règne de Léon III, et par la volonté même du basileus, éclate la terrible querelle des Images, qui va opposer pendant plus d’un siècle les iconoclastes ou briseurs d’images aux iconodoules, appelés encore iconolâtres, c’est-à-dire partisans de la vénération des images pieuses.

Issu de la nouvelle noblesse militaire d’Asie Mineure et ancien stratège du thème des Anatoliques, Léon III avait adopté les idées religieuses de nombreux Orientaux, qui critiquaient le luxe du haut clergé et l’outrecuidance des moines. La représentation du corps humain était alors proscrite par de nombreux croyants de diverses religions orientales ; à la même époque, le calife Yazid interdisait dans son Empire cette représentation. En outre, Léon III voulut saper la trop grande influence politique du clergé, conformément aux besoins de la société et aux exigences de l’opinion publique ; il fut soutenu, ainsi que son fils, par l’élite de la société, par une partie du haut clergé et par l’armée. Il voulut aussi abolir le culte abusif des images et rétablir la pureté primitive du christianisme. Désireux de renforcer le potentiel militaire byzantin, de donner des terres à ses soldats, Léon III résolut de confisquer une partie des richesses et des domaines de l’Église et des monastères. L’Église, grâce à sa puissance spirituelle et à ses biens temporels, régentait aussi bien les âmes que l’économie byzantine. Usant de leurs nombreuses immunités et privilèges fiscaux, les monastères, possesseurs des meilleurs domaines, maîtres de la moitié des terres de l’Empire, menaçaient l’État dans son existence en fonction même de leur puissance. Par deux fois, le culte des images fut rétabli par des femmes, dont la première, Irène, était grecque et la seconde, Théodora, paphlagonienne, c’est-à-dire d’une région proche de la capitale ; toutes deux d’une origine différente de celle des basileis isauriens.

Léon promulgue le premier édit contre les icônes en assimilant le culte dont elles étaient l’objet au paganisme ; en même temps, il décrète la réduction du nombre des monastères et des moines. La nouvelle politique, bien accueillie par les fonctionnaires, l’armée et les populations des thèmes orientaux, fut violemment combattue par les chefs de l’Église, les moines et les femmes. Des révoltes, vite réprimées, éclatèrent en Grèce et dans l’Archipel ; le pape protesta et l’Italie byzantine s’éloigna davantage de l’Empire. Léon III fit déposer le patriarche de Constantinople et détacha l’Illyricum de l’obédience romaine. Constantin V inaugura son règne par une guerre contre son compétiteur Artavasde, défenseur des images. Soutenu par la majorité des thèmes d’Asie Mineure, Constantin reconquit sa capitale et accentua la lutte contre le monachisme. Au concile de 753, il fit condamner les images et supprima de nombreux monastères au cours des années suivantes et jusqu’à la fin de son règne.

Rodolphe Guilland L’empire byzantin. 1956

730                             Les Arabes établissent quelques comptoirs sur la côte orientale de l’Afrique, mais il leur faut compter avec la puissance du royaume abyssin, chrétien depuis longtemps.

Les choses se gâtent entre le pape Grégoire II [715-731], et le basileus de Constantinople : et si le pape ne peut plus avoir d’allié puissant à l’est, il va aller les chercher à l’ouest, auprès de Charles Martel, puis de Pépin de Bref. Le courrier est bien cru :

Cela nous attriste de voir que si les peuples sauvages et barbares ont accédé à la civilisation, toi, le civilisé, tu retournes à la sauvagerie et à la violence. Tout l’Occident apporte au saint chef des Apôtres les fruits de sa foi, et tu envoies tes hommes briser l’image de Pierre.

***************

Cette lettre constitue le premier signe du basculement qui va s’opérer en quelques décennies. Le deuxième date de 734 : le roi lombard, Liutprand, occupe Ravenne, puis installe ses troupes aux environs de Rome. Le pape n’attend plus rien de l’empereur byzantin. Il s’adresse alors à Charles Martel, c’est-à-dire au plus puissant des princes considérés comme barbares. Trois lettres successives, qui ont été retrouvées, en témoignent. Grégoire supplie Charles Martel de sauver Rome ; il lui adresse de riches présents. En outre, les clés et les chaînes de saint Pierre, c’est-à-dire les portes du ciel, lui sont promises s’il intervient.

Charles ne bouge pas. À l’époque, il entretient des relations convenables avec les Lombards et ne souhaite pas bousculer la situation en Italie. Lorsqu’il meurt, son fils, Pépin le Bref, amorce une réforme profonde de l’Église franque. Sur ce point encore, il est bien le successeur de Charles Martel. Les deux hommes ne sont pas le moins du monde des barbares. Ils parlent fort bien latin. Leur famille est remplie de saints (Arnould, Gertrude). De plus, Pépin est un homme pieux. Mais pas un dévot frileux. Simplement un monarque qui fait plier ses adversaires. A l’intérieur de son royaume, il se débarrasse avec fermeté des grands seigneurs de la France du Sud et des princes-évêques qui confondent leur bourse et celle de l’Église. Lorsque les intérêts politiques de la monarchie sont en jeu, il oublie ses sentiments. C’est exactement pour cette raison qu’il reste sourd aux appels de Grégoire II.

Mais, en 741, la situation et les hommes changent. L’empereur d’Orient, Léon III l’Isaurien [717-741], meurt. Charles Martel et Grégoire III disparaissent à leur tour. Voilà le nouveau pape, Zacharie [741-752], d’origine grecque. Il commence par tenter d’établir un compromis avec le roi lombard, Ratchis. Dans un premier temps, il croit y parvenir. Il rétablit des rapports convenables avec les Lombards, comme avec Constantinople. D’ailleurs, Ratchis, étrange monarque, décide de se faire moine au mont Cassin. Son successeur, Aistolf, n’est pas exactement un pacifiste : il réoccupe Ravenne, et cette fois pour de bon. Zacharie n’accepte pas ce coup de force. Rome n’a pas réussi à se débarrasser de la tutelle byzantine pour se retrouver entre les mains des Lombards. Le pape doit trouver au plus vite une solution.

C’est exactement à ce moment que deux ambassadeurs demandent à être reçus par lui. Il s’agit de Furald de Saint-Denis et de Burchard de Wurtzbourg. Ils viennent au nom de Pépin le Bref. Celui-ci est fatigué du titre de maire du palais ; il songe à devenir roi. Pour lui, la dynastie mérovingienne a fait son temps. Il demande au pape son avis. Habilement, le pape répond en s’appuyant sur saint Augustin Mieux vaut appeler roi celui qui détient la puissance que celui qui dispose du titre, mais pas du pouvoir. Et sans doute Zacharie confie-t-il aux envoyés de Pépin une lettre plus explicite encore.

Cette fois, le futur roi n’a plus d’obstacles devant lui En novembre 751, il se fait élire roi des Francs à Soissons, par les grands du royaume. Puis, il va plus loin : il se fait sacrer par les évêques. Soudain il se rapproche des rois-prêtres de l’Ancien Testament : ceux-ci lui servent de modèle.

Georges Suffert Tu es Pierre    Éditions de Fallois 2000

25 10 732                   Les Francs ont peur pour le sanctuaire de Tours, où se trouve le tombeau de St Martin. Entre Tours et Poitiers, Charles Martel et son armée, immobile comme un mur, brisent les charges de la cavalerie arabe d’Abd er Rhamân, gouverneur de l’Espagne musulmane.

Si les Arabes n’avaient pas été défaits à Poitiers, la Renaissance aurait eu lieu quatre siècles plus tôt.

Edward Gibbon

D’autres historiens parlent de Poitiers comme de la première croisade.

Seuls partout présents, voyageurs infatigables, au courant de la science antique et de la science orientale, les Arabes furent aussi seuls capables, entre le VIII° et le XII°siècle, face à l’Occident recueilli et à la Chine repliée sur soi, de considérer le monde dans son ensemble. Grâce à eux, dans un univers aux limites élargies, l’Histoire ne peut plus retenir comme une donnée absolue le compartimentage apparent du monde. Par les voies du commerce, s’était éveillé, à l’insu du plus grand nombre, la curiosité de l’Occident pour les choses orientales. Les mathématiques, la philosophie, la médecine y retrouvaient, dès le XII° siècle, une nouvelle jeunesse. La Chrétienté croisée, au contact de l’Islam, n’allait pas tarder à voir dans l’immense Asie un champ offert à l’Évangile. En reliant l’Extrême-Orient à l’Extrême-Occident, les Arabes avaient contribué plus que quiconque à la rencontre des hommes et à la mise en commun de ce qu’ils savaient du monde.

Michel Mollat Les explorateurs. NLF 1955

Les cavaliers de l’émir Abd er-Rhamân al Ghâfiqî ont emporté Bordeaux, bousculé les Aquitains au confluent de la Dordogne et, avides de pillage, se sont élancés sur la grande route de pèlerinage, qui mène à la basilique de Saint-Martin, à Tours.

Eudes appelle au secours son suzerain mérovingien, c’est-à-dire, en fait, le maire du palais, Charles, bâtard de Pépin II, qui avait su imposer son autorité à l’Austrasie, la Neustrie et la Bourgogne. Sans le titre royal, il disposait ainsi du royaume de Clovis, Clotaire I°, Clotaire II et Dagobert. Or, Charles était pour cette avant-garde de l’Islam un adversaire plus redoutable que le duc Eudes ou le roi Rodrigue : il avait ramené les grands à l’obéissance, tout au moins au nord de la Loire, et il disposait d’une excellente armée bien entraînée par les guerres récentes contre les Saxons, les Frisons, les Alamans et les Bavarois.

Abd er-Rhamân avait déjà brûlé Saint-Hilaire de Poitiers, quand, près de là, il se heurta aux Francs accourus à l’appel des Aquitains. On ne sait où eut lieu la rencontre, vers la mi-octobre 732. Charles fut vainqueur, sans doute grâce à la solidité de son infanterie que ne purent entamer les charges ennemies.

La célèbre bataille dite de Poitiers n’empêcha, toutefois, ni Abd er-Rhamân de faire retraite sans être inquiété, ni d’autres chefs maures d’occuper, aidés de complicités locales, Arles et la Provence, même Avignon et la rive gauche du Rhône, que leur livrèrent les leudes de Bourgogne. En 737 encore, Charles dut arrêter une nouvelle troupe musulmane au sud de Narbonne. Mais l’élan de l’Islam en Occident fut coupé. La Gaule était trop lointaine pour que les Omeyyades de Damas pussent y expédier les renforts nécessaires et user sa résistance par des vagues successives d’armées, comme en Afrique. Elle était trop vaste pour que leurs émirs d’Espagne aux ressources limitées pussent entreprendre une conquête difficile. Aussi le puissant État califal laissa-t-il à Charles Martel et à ses Francs la gloire d’incarner la première victoire de l’Occident chrétien sur des musulmans.

Émilienne Demougeot. L’apparition des Arabes en Occident. 1956

De nouveaux ennemis, survenus des extrémités de l’Asie et de l’Afrique, fondirent sur la France : un seul peuple de l’Occident repoussa l’Orient rallié sous les étendards des Mahométans. La valeur des Français triompha, pour la première fois, d’une manière éclatante, du fanatisme des infidèles ; l’énergique surnom de Martel, échappé à l’admiration naïve des Français, éternisa la gloire du libérateur de la France ainsi que du monde chrétien ; un pareil service acheva de faire oublier les Mérovingiens. A la mort de Thierry, Charles dédaigna de nommer un roi, et régna lui-même six ans sous le nom de duc.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

738                          Après avoir écrasé le midi du comte de Provence, les Aquitains qui l’avaient bien aidé à Poitiers, Charles Martel assiège Narbonne, et l’opération coûte tant qu’il s’attire un fort ressentiment des populations. C’est alors la capitale de la Septimanie, province de l’Espagne wisigothe, conquise bien sûr par les Arabes, mais dont la population wisigothe n’est pas du tout acquise aux barbares francs. C’est son fils, Pépin le Bref, qui parviendra à reprendre la ville aux Arabes, bien des années plus tard, au bout d’un siège de 7 ans, en 759.

vers 740                      Les Omeyyades construisent le palais d’hiver d’Hisham à Jéricho : complexe thermal, mosquée, fontaine monumentale et un joyau – une mosaïque au sol de 850 m² -, la plus belle du monde, disent ses amoureux : l’Unesco tentera de la sauver en en confiant le soin à Peter Zumthor, architecte suisse.

749                               Abu al Abbas, du clan des Hachémites prend le pouvoir à Damas. Il fait massacrer toute la famille des Omeyyades, puis, selon le chroniqueur Tabari, il fit étendre sur les corps un tapis de cuir sur lequel on servit un repas [...] pendant que les victimes râlaient et expiraient. Surnommé dès lors al-Saffah - celui qui a versé le sang – il fonde la dynastie des Abassides, les descendants de l’oncle de Mahomet, qui va compter 37 califes et rester au pouvoir pendant 5 siècles, jusqu’en 1258.

À l’autre bout du monde, au Japon, c’est une femme, Kõken, qui monte sur le trône à la faveur de l’abdication de son père ; elle va y rester pendant 9 ans, au bout desquels elle abdiquera en faveur de son cousin Junnin pour devenir religieuse sous le nom de Takano Tennõ. Malade, elle est guérie par le moine Dõkyõ qui acquiert de plus en plus de pouvoir sur elle, jusqu’à la convaincre de reprendre le pouvoir à son cousin Junnin, ce qu’elle fait en 764 sous le nom de Shõtoku, sans renoncer à ses vœux bouddhistes ; elle a emmené avec elle son moine qu’elle couvre de distinctions qui font de lui l’héritier du trône. Elle mourra de la variole en 770. Les ministres, outrés du pouvoir accordé au moine Dõkyõ, se concerteront alors pour décider qu’une impératrice ne devait pas être confite en dévotion, et qu’en conséquence les femmes ne pourraient désormais plus jamais monter sur le trône. Depuis 710, la capitale du Japon était Nara, construite sur les modèles des villes chinoises : le nombre de monastères bouddhistes y était devenu si important et leur influence tellement grande qu’en 784, l’empereur Kammu décidera de déplacer la capitale à Nagaoka, puis à Heian [Kyotõ] qui restera la capitale jusqu’à l’ère Meiji, au XIX° siècle.

Cette montée en puissance d’un bouddhisme devenu encombrant a provoqué en réaction la renaissance du shintoïsme des origines, vers 712, qui, pour résumer, est un retour au polythéisme et à l’animisme de la tribu qui avait fini par dominer les autres et donc était devenue la famille impériale, avec  Jimmu Teno, en 660.

750                             Ainsi, le milieu du VII° siècle présente, en Asie et en Afrique, un changement de décor aussi soudain que déconcertant : deux grands empires rivaux, Byzance et la Perse, s’effondrent et sont remplacés par une domination inconnue la veille. C’est donc un des phénomènes les plus importants de l’histoire universelle. La conquête arabe marque aussi un tournant grave par le singulier bouleversement qu’elle apporta à l’économie du bassin de la Méditerranée. Mais, si on laisse de côté cette brisure, le changement de vie des populations fut à peine perceptible, et l’on assiste plutôt à une lente métamorphose.

A la masse des fonctionnaires byzantins se substitua une aristocratie militaire arabe, grassement nantie des dépouilles des campagnes : elle conserva quelque temps ses divisions tribales. Ces Arabes, au dire de leurs propres historiens, apprirent au contact des Syriens et des Égyptiens jusqu’aux moindres détails de la vie domestique et, à plus forte raison, les principes de l’administration d’un État.

Les territoires conquis devinrent provinces d’empire. Les chrétiens constituèrent des sujets de seconde zone : après tout, c’était la situation des monophysites sous les empereurs. Avec une direction conciliante, ils furent régis sans faiblesse suivant les usages en cours, et les documents officiels continuèrent à être rédigés en grec. D’autre part, ces sujets, contraints à subir la loi islamique comme règle de droit public, ne furent pas invités d’une façon pressante à se convertir à la nouvelle foi. Par ces procédés modérés, les Arabes permirent aux populations annexées de croire qu’ils étaient prédestinés à leur libération.

Le régime de la propriété ne fut pas modifié, et il y avait longtemps qu’en Égypte, en Syrie et sur les confins irakiens, la terre appartenait à l’État et que les cultivateurs en avaient l’usufruit moyennant certaines redevances. Vraisemblablement, au début, les charges ne furent pas alourdies, mais les revenus allaient au nouvel État musulman, au lieu d’enrichir les Byzantins et les Sassanides. Conscients de leur inexpérience, les Arabes eurent la sagesse de maintenir dans tous les domaines les anciens errements, sans songer à diriger par des méthodes originales un « protectorat d’exploitation » : le système monétaire fut conservé.

Les chrétiens locaux recueillirent même le bénéfice de gagner des emplois, alors que les fonctions publiques leur étaient inaccessibles depuis leur schisme. Le service des finances ne pouvait se priver d’agents compétents. Les non-musulmans ne furent pas astreints au service militaire, parce qu’ils n’étaient pas citoyens et aussi pour des motifs pratiques de sécurité : on trouva dans l’arsenal de la législation byzantine un impôt spécial compensant cette exemption, et ainsi les contribuables ne regimbèrent pas trop lorsque les Arabes établirent une taxe de capitation. En somme, la situation des Syriens et des Égyptiens, juridiquement les protégés de l’Etat musulman, fut comparable à leur manière de vivre sous la férule des préfets byzantins.

Gaston Wiet, de l’Institut. L’Islam 1986

751                              Kao Sien-tche, brillant général coréen [la Corée connaissait alors un âge d’or, sur plus de 2 siècles, de 668 à 918, sous le nom de royaume de Silla, avec Kyôngju pour capitale, à l’extrême est, qui sera plus tard rasée] à la tête des armées de l’empereur de Chine est défait à Atlakh, sur le bords du Talas, au nord de Ferghana (Sud-est de Tachkent) par le général arabe Ziyad ibn Calih, allié aux Qarlouq : dès lors, le contrôle de ces régions passa aux mains des Qarlouq et des Ouïgours et l’influence bouddhiste dans les oasis de l’Asie Centrale céda la place à l’Islam. Avec la conquête du Sind en 711, de Kaboul en 712, Tachkent en 714, cette victoire d’Atlakh en 751 consacrait la mainmise arabe sur la zone névralgique des communications de l’humanité.

Les milliers de Chinois faits prisonniers par les Arabes à Samarkand leur apprennent la fabrication du papier (ils ont un journal imprimé depuis 748), à base de chiffons de toile de lin ou de chanvre. Les Arabes lui firent ensuite traverser la Méditerranée jusqu’en Espagne, d’où il gagna l’Europe : on continuait alors à lui donner le vieux nom respectable de papyrus. Les Arabes amèneront aussi dans le sud de l’Espagne et du Portugal la canne à sucre, que les Perses avaient apporté 250 ans plus tôt sur les rivages de la méditerranée orientale.

753                             Le pape Étienne II a besoin de soutiens face aux incursions des Lombards tout autour de Rome et il l’obtient auprès de Pépin le Bref… à telle enseigne qu’il s’enfuit en France en novembre, via Verceil, Aoste et les Alpes.

En fait, il ne connaît pas Pépin et ignore comment ce dernier va le recevoir ; qu’à cela ne tienne… il va faire confectionner un faux antidaté, par la Curie [5] – la Donation de Constantin – qui va lui permettre de « se poser » par rapport au roi de France : il s’agissait d’une prétendue lettre de Constantin adressée en 330 au pape Sylvestre I° lui donnant la ville de Rome, et déclarant que les empereurs seraient désormais les sujets du pontife. Et cela marcha plutôt bien, pour ce qui est du cérémonial de la rencontre qui eut lieu à Ponthion, près de Vitry le François, et aussi pour la suite, bien territoriale : 2 ans plus tard, le roi lombard Aistolf s’emparait de 22 villes italiennes, Ravenne entre autres, dont il remettait les clefs à Pépin… qui les fit suivre solennellement sur le trône de Saint Pierre, donnant ainsi naissance aux Etats Pontificaux. Lesquels Etats pontificaux seront loin de laisser un bon souvenir à leurs sujets : en 2010, plus de 150 ans après leur disparition, les témoignages sont encore nombreux du ouf, bon débarras qu’a été la levée de cette tutelle : par exemple, plaque élogieuse pour Giordano Bruno, dominicain brûlé par l’Eglise, vote communiste très important voir majoritaire dans la région peu industrielle et à l’agriculture plutôt opulente que sont les Marches, autour d’Ancône.

Ravenne a enterré Rome, et Venise a enterré Ravenne. [Venise vient des Vénètes, qui la fondèrent en 421].

Dicton italien

754                             Le pape bénit et oint Pépin et ses deux fils, dont le futur Charlemagne, non seulement comme rois des Francs, mais encore comme patrices des Romains, ce qui leur donnait une sorte de délégation impériale : les voies de Charlemagne étaient bien balisées… Le pape mettait ainsi fin à la légitimité que représentait Carloman, frère de Pépin, soucieux de redonner le pouvoir aux Mérovingiens et de conserver l’alliance avec les Lombards : Carloman fut arrêté et envoyé dans un couvent où il mourut.

756                             Abd er-Rhaman, seul Omeyyade rescapé du massacre de Damas en 749, est parvenu à s’enfuir, se réfugier au Maghreb, avant de passer en Espagne où il s’empare de Cordoue où il fonde un émirat : une nouvelle dynastie des Omeyyades s’installe, connaissant stabilité et longévité : seulement 9 souverains en 2 siècles. Cordoue va rapidement rivaliser de splendeur avec Bagdad. Les Arabes, amoureux des jets d’eau, bassins, vergers, ont apporté une grande maîtrise de l’irrigation ; les jardiniers ont dans leurs bagages des graines de fleurs, fruits et légumes : l’orange, l’abricot d’Arménie, la prune de Syrie, la rose blanche de Damas, l’artichaut de Palestine, toutes les cucurbitacées (citrouille, concombre, melon, pastèque), et encore la laitue, le chou-fleur, le persil, la betterave, le fenouil, le céleri.

Dans les mêmes années, à Kairouan, la famille sunnite des Aghlabides, se voit concédé par le calife de Bagdad un émirat héréditaire sur l’Ifriqiya, l’actuelle Tunisie. Ils héritent ainsi avec l’arsenal de Tunis de la plus grosse flotte musulmane en Méditerranée occidentale pour mener le Jihad naval sous forme de batailles contre les byzantins et de razzias sur les rivages chrétiens de la Méditerranée. Les Omeyyades de Cordoue, eux, se contentent d’encourager les pirates andalous qui vont prendre la maîtrise des Baléares, de la Corse, de la Sardaigne et mettre en coupe réglée les côtes du Languedoc, de Provence et d’Italie au temps des Carolingiens.

762                             Le calife Abou Djafar al Mançour – Le Victorieux – fonde Bagdad, capitale de l’empire abbasside qui s’étend de l’Andalousie à l’Indus. Il aura pour descendant Harun al-Rashid, dont le fils, Al-Ma’mun, soutiendra les mu’tazilites qui pensaient que la foi pouvait être étayée par des arguments rationnels. Al-Ma’mun fonda la Bayt al-Hikma, « Maison de la Sagesse », pour laquelle on recruta un corps complet de traducteurs, souvent des chrétiens, à même de traduire en arabe les ouvrages grecs et alexandrins. Bagdad devint, pendant quelques décennies la Mère du Monde, le Nombril de l’Univers, la Terre de tout Raffinement et de toute Subtilité (Al Yaqûbî). On y crée la première université du monde – la Mustansiriyya - ; la pensée et la philosophie s’y épanouirent, comme les sciences naturelles, la physique et l’astronomie. Elle sera rapidement la première ville du monde : on parle de plus d’un million d’habitants, quand le Caire en comptait 500 000, Samarcande, Cordoue, 300 000 et nos « grandes villes italiennes ou françaises » difficilement 10 000 !

Al Kindi unit les conceptions néo-platoniciennes exprimées principalement par Plotin aux idées islamiques. À la Maison de la Sagesse et à Bagdad où l’enseignement des Grecs revivait, un mariage des philosophies était absolument nécessaire si l’on voulait que les musulmans orthodoxes ne s’opposent pas à l’assimilation du savoir païen. Il fallait qu’une soudure fut faite entre les diverses conceptions et c’est ce que réalisa Al-Kindi. Comme précepteur du fils du futur calife, Al-Mu’tasim, son influence était immense dans les milieux de la Cour. […] Il réussit à mettre en marche le grand mouvement intellectuel qui allait s’épanouir dans la science islamique.

Colin Ronan Histoire mondiale des sciences            Seuil 1988

Entre 750 et 1100, tous les savants sont persans, arabes, turcophones d’Asie centrale, berbères, andalous, musulmans, juifs ou chrétiens. S’ils parlent chez eux, leur langue maternelle, tous écrivent en arabe.[…] Dans un premier temps, les savants de l’Islam ont été des intermédiaires, qui ont transmis la science des Grecs, des Persans, des Indiens. Puis, pendant l’âge d’or, entre le VIII° et le XII° siècle, ils ont inventé, innové dans tous les domaines du savoir : astronomie, mathématiques, physique, médecine, botanique, géographie, philosophie, histoire.

[...] Al-Kharezmi [780-850] invente l’algèbre et les algorithmes. Al Battani [858-929] effectue des recherches sur le sinus, la tangente et la circonférence de la Terre. [musulman il était, certes, mais aussi sabianiste, nom d’une très ancienne religion fortement imprégnée de théologie astrale et d’astronomie mésopotamienne... L'islam était encore compatible avec la tolérance.] Ibn al Haytham, appelé aussi Alhazen [965-1039], un des plus grands physiciens de tous les temps, formule les lois de l’optique bien avant Roger Bacon [1220-1292], ainsi que la loi d’inertie, qui deviendra la première loi du mouvement de Newton (1642-1727]. Geber se livre, vers 800, à la distillation, recherche à la frontière entre chimie et médecine, et il définit plusieurs corps, dont l’alcool et l’acide sulfurique. Iranien, comme tous les grands médecins de son temps, al-Razi, ou Rhasès [860-925], développe les hôpitaux et la pharmacie, bien avant l’Europe. Des penseurs comme al-Kindi [801-873], surnommé le « philosophe des Arabes », [philosophe qui touchât aussi à l’optique, à la géographie, à la géologie, astronomie, astrologie et même à la fabrication des épées !] et surtout, l’illustre Ibn Sina, Avicenne [980-1037] ont fortement influencé la pensée de l’Occident médiéval.

L’Histoire du Monde            Le Moyen Age               Larousse 1995

Le premier siècle du califat abbasside (VIII°- IX° siècle) fut un moment dont le monde rêvera éternellement.

Ernest Renan.

L’histoire de la science arabe, c’est d’abord celle du maintien en terre d’Orient de connaissances héritées de l’Antiquité. A leur sujet, on parle souvent de transmission des Grecs aux Arabes, mais on a tort. Il serait plus juste d’évoquer un acte d’appropriation par des Arabes cultivés d’une partie de la science de leurs prédécesseurs, car les Arabes étaient demandeurs.

[...] On a un peu trop tendance à oublier l’autre apport à la science arabe que représente l’influence extrême orientale, essentiellement la science indienne et peut-être quelques éléments de la science chinoise. Les Arabes ont récupéré tout ce qu’ils trouvaient, ils ont rassemblé les éléments des sciences anciennes, puis ils en ont fait la synthèse critique – un effort considérable qui va prendre moins de deux siècles et demi -.

Le cas de l’astronomie est particulièrement éclairant. Les Arabes ont accès à deux systèmes de référence : les système grec de Ptolémée (v.90- v.168), qui repose essentiellement sur la démonstration et rend compte du mouvement des astres à l’aide de modèles mathématiques, et celui de l’Inde, fondé sur l’observation et les calculs. Pour ce qui est de la médecine, ils s’appuient sur des fondements théoriques qui doivent beaucoup au Grec Galien (v.131 – v.201) et également sur la pharmacopée indienne

Ahmed Djebbar L’Histoire. Janvier 2003

Pourquoi l’astronomie occupait-elle donc une telle place ?

Un guide astronomique était nécessaire car le Prophète avait prescrit que les prières du soir, les premières de la journée, devaient être récitées entre le crépuscule et la tombée de la nuit, les prières du matin entre le point du jour et le lever du soleil, les prières de midi lorsque le soleil était au méridien et celles de l’après-midi quand l’ombre de n’importe quel objet était égale à la longueur de son ombre à midi, plus la longueur de l’objet lui-même. Bien entendu, tout cela supposait que fût connu avec précision le mouvement apparent quotidien du soleil, et les tables d’Ibn Yunus (fin X° siècle), fondées comme elles l’étaient sur un terrain mathématiquement solide, étaient aussi excellentes que complètes et contenaient plus de 10 000 entrées sur la position du soleil au long d’une semaine. En fait, elles étaient si excellentes que, jusqu’au XIX° siècle, elles firent partie du corpus des tables utilisées au Caire.

Colin Ronan Histoire mondiale des sciences              Seuil 1988

Cette période doit porter le nom des souverains qui firent jaillir le plus de lumières autour de leur trône : les Abassides. Au sein du fanatisme le plus barbare, des plus grossières superstitions, l’arbre des sciences reverdit, et poussa de nouvelles branches : bientôt ses fruits adoucirent le caractère farouche des Musulmans ; les progrès que ces infidèles firent dans la jurisprudence , la médecine, la poésie, les mathématiques et l’astronomie, furent presqu’aussi rapides que l’avoient été leurs premières conquêtes. Yésid, de la dynastie des Ommiades, fut le premier calife qui cultiva les lettres; mais cette étude ne l’empêcha point de se plonger dans la débauche, ni de commettre des forfaits.

Bagdad, bâtie sur les bords du Tigre, en 754, par Almanzor, devint une seconde Athènes qui se remplit des monumens les plus curieux ; les beaux-arts fleurirent sous le ciel pur et serein de la Mésopotamie ; les poètes chantèrent à l’envi ce calife, aussi hypocrite que cruel, et leurs éloges mensongers lui valurent une douce immortalité dont il étoit indigne. Quelques années après, Al-Mamon rassembla dans sa cour les savans les plus renommés, et les combla de faveurs : bientôt un genre étrange de fanatisme, celui de la philosophie, remplaça le fanatisme religieux, les affaires politiques furent négligées ; les califes devinrent d’habiles dialecticiens, des mathématiciens profonds, des poètes ingénieux, et cessèrent d’être souverains. L’ambition profita de cet inconcevable délire ; les émirs, ministres des califes, laissèrent le souverain se piquer de science, de bel esprit, et finirent par s’emparer du pouvoir suprême.

En Afrique, dans la ville de Caïroan, fondée par Oucba, général arabe, en 676, fleurirent également les lettres et les sciences. Cette agréable fermentation de l’esprit humain se fit sentir parmi les Maures de l’Espagne, et se communiqua, mais légèrement, à d’autres peuples de l’Europe.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

764                              Les Tibétains occupent pendant deux semaines la capitale chinoise Chang’an.

15 12 765                    L’imam Ja`far as-Sâdiq meurt à Médine empoisonné par le calife abasside Abû Ja`far al-Mansûr. Sa succession crée un problème : son fils Ismâ?il ben Ja?far, successeur désigné, serait mort avant lui, en 760. Aussi la majorité préfère prendre pour imam son deuxième fils Mûsâ al-Kâzim plutôt qu’Ismaïl et son fils Muhammad ibn Ismâ?il. C’est la contestation de cette succession qui est à l’origine des Ismaéliens. La situation est la suivante :

  • Les duodécimains reconnaissent pour imam le second fils Mûsâ al-Kâzim, puisqu’ils croient que son ainé était mort du vivant de son père.
  • Les mubârakiyya prétendent que l’imamat fut transféré à Muhammad ibn Ismâ?il, petit-fils d’al-Sâdiq et fils d’Ismâ`îl, mort du vivant de son père. D’après les Mubârakiyya, l’imamat doit se perpétuer de père en fils. Pour compliquer l’affaire Muhammad ibn Ismâ`il fut dissimulé aux yeux du monde ainsi que ses quatre descendants, nommés les imams cachés.
  • Les ismaéliens affirment qu’Ismâ`îl était imam, refusant la thèse de sa mort, et déclarant que c’était une manœuvre de Ja`far al-Sâdiq pour protéger Ismâ`îl.

770                             Les empereurs romains Trajan, puis Constantin, puis Justinien, puis les Arabes, s’étaient chargés jusqu’alors de la maintenance du canal des Pharaons : le calife Abou Djafar al Mançour le fait combler par précaution militaire. Il va rester fermé pour 11 siècles… et passera au rang des vestiges inutilisables quand Ferdinand de Lesseps entreprendra tout à coté le percement du canal de Suez.

vers 770                      En Inde, le roi Krsna I°, de la dynastie Rãstrakta fait sculpter le temple du Kailãsa, le plus grandiose des grottes d’Ellorã. Elles s’ouvrent dans l’un des escarpements du nord-ouest du plateau du Deccan, plateau d’origine volcanique, composé de basaltes et de granits. Les plus anciennes de ces 32 grottes remontent probablement au VI ° siècle av. J.C., exécutées par une communauté bouddhique mahãyãnique. S’y trouvent juxtaposées les trois grandes religions de l’Inde – bouddhiste, shivaïque et jaïn – sur une distance de 2 500 mètres. Pierre Loti a visité quelques grottes brahmaniques dédiées à Shiva, en 1900 :

Les grottes d’Ellor, [au nord-est de Bombay et nord-ouest d’Aurangabad], sont consacrées à toutes les divinités des Pouranas ; mais les plus immenses sont à Siva, dieu de la mort.

Des hommes, dont le rêve fut terrible et colossal, s’acharnèrent jadis, durant des siècles, à les tailler dans des montagnes de granit. Il en est de bouddhiques, de brahmaniques, d’autres qui remontent au temps des rois Jaïnas ; les civilisations, les religions ont passé sans interrompre le prodigieux travail du creusement et des ciselures.

Vers l’an mille de notre ère, au dire du plus ancien auteur qui en ait parlé, l’Arabe Maçoudi, elles étaient toujours en pleine gloire, et, de, tous les points de l’Inde, d’innombrables pèlerins ne cessaient d’y accourir. Maintenant elles sont délaissées, et de longues périodes de sécheresse ont désolé l’âpre région d’alentour. Leur durée indéfinie se continue dans l’abandon et le silence, au fond d’un pays d’où la vie s’en va.

On y arrive de nos jours en traversant un petit désert couleur de bête fauve, uni comme une grève marine, où des montagnes isolées, bizarrement régulières, surgissent çà et là de l’uniformité plate, avec des aspects de donjons, de citadelles trop grandes.

En charrette indienne, aujourd’hui, sous un lourd soleil, j’ai franchi cette solitude, en suivant une route jalonnée d’arbres morts.

Vers le soir, nous avons passé par un fantôme de ville, la jadis célèbre Dalantabad, où mourut exilé, il y a trois cents ans, le dernier des sultans de Golconde, et qui de loin ressemble à la tour de Babel, ainsi que la représentent les vieilles images. Une ville-montagne, un temple-forteresse, un rocher que les hommes d’autrefois avaient retaillé ; maçonné, à peu près régularisé, du sommet à la base, et qui étonne, plus encore que les pyramides d’Égypte au milieu de leurs sables. Des centaines de tombeaux, effondrés aux abords ; on ne sait combien d’enceintes crénelées, hérissées de pointes, s’enserrant les unes les autres, autour du rocher géant. Nous sommes entrés par de doubles portes formidables, qui avaient, comme à Golconde, gardé leurs pointes de fer. Mais, là-dedans, personne, du silence, des ruines, des arbres desséchés ; des squelettes de banians, avec leurs gerbes de racines retombant du haut des branches comme de longues chevelures. Et nous sommes ressortis par d’autres portes doubles, aussi inutiles, et d’un appareil aussi féroce.

Dans l’Est, des plateaux rocheux s’étendaient à l’horizon, et il a fallu y monter par des lacets, mettre pied à terre et marcher derrière la charrette paresseuse. C’était l’heure du soleil couchant, l’heure de l’inaltérable splendeur rouge, en ce pays qui va mourir faute de nuages ; Dalantabad la farouche ville-montagne, avec ses tours, avec ses amas de remparts et de temples, semblait s’élever en même temps que nous et se profilait en plein ciel, dans un rayonnement d’apothéose, tandis que se déployait toujours davantage la muette immensité des plaines rousses, comme incendiés, où rien n’indiquait plus la vie.

Sur les plateaux, un autre groupement de ruines nous attendait encore, Rozas, ville très musulmane, ville de mosquées à l’abandon et de frêles minarets fuselés. Quantité de coupoles funéraires encombraient les abords de ses grands remparts, qui nous sont apparus au crépuscule. Le long de ses rues mortes, où il faisait déjà presque nuit, quelques personnages à turban étaient assis sur des pierres : derniers habitants obstinés, vieillards retenus entre ses murs par la sainteté des mosquées.

Ensuite, pendant une heure environ, plus rien que la monotonie des roches et l’étendue brune, dans le grand silence du soir…

Et tout à coup, une chose si surprenante et si impossible, que c’en était presque à avoir peur, dans la première minute, avant d’avoir compris. La mer ! La mer devant soi, alors que l’on savait être au Nizam, dans la partie centrale de l’Inde ! Une coupée à pic dans le sol des plateaux, et l’infini mouvant était là, déployé de toutes parts : nous le dominions du haut d’une immense falaise, au bord de laquelle notre chemin passait, et en même temps, une brise puissante nous arrivait d’en bas, une brise moins chaude, telle une brise du large… Mais ce n’étaient que les plaines au-delà, les plaines brûlées, émiettées, sur lesquelles le vent promenait des ondes de poussière ou de sable, et lui riait comme des embruns et des lames.

D’ailleurs, nous touchions au but : les grottes [d’Ellorâ], que cependant rien ne révélait encore, étaient au-dessous de nous, le long du triste rivage, creusées dans ce semblant d’énormes falaises, et c’est en face de cette mer sans eau qu’elles ouvraient leurs gouffres d’épouvantes.

II faisait nuit, les étoiles brillaient, et ma charrette s’est arrêtée devant une petite maison de voyageur où les hôtes, deux vieux Indiens aux cheveux blancs, se sont empressés à me recevoir, appelant par de grands cris leurs serviteurs, qui flânaient aux environs dans la campagne.

Personne, cette nuit, ne consentait à me conduire dans les grottes de Siva : il valait mieux, disait-on, attendre le jour. Un berger, enfin, qui ramenait ses chèvres, s’est décidé, pour de l’argent, et nous sommes partis, emportant une lanterne, qu’on allumera en bas, aux sombres entrées.

La nuit est sans lune, mais limpide, et les yeux s’habituent, on y voit.

D’abord la descente dans cette plaine qui joue la mer. C’est par une rampe de cinq ou six cents mètres ; c’est dans le silence et sous le scintillement magnifique des étoiles, parmi des roches tourmentées et parmi des cactus, desséchés sans doute comme sont ici toutes choses, mais qui tiennent encore debout et dont les branches rigides simulent de grands cierges dans des candélabres.

En bas, l’obscurité est plus épaisse, quand nous commençons de suivre les contours du faux rivage, au pied des falaises qui nous font de l’ombre. Le vent, qui soufflait si fort à la tombée de la nuit, s’est apaisé ; on n’entend plus un bruissement nulle part, et le lieu est étrangement solennel.

Dans les flancs de la montagne, voici les entrées béantes, plus intensément noires que tout ce qui est noir alentour, trop grandes, semble-t-il, pour être l’œuvre des hommes, mais trop régulières pour être naturelles ; d’ailleurs, je les attendais ainsi, je sais que c’est cela…

Nous passions sans nous arrêter ; mais le berger hésite, et, par une brusque volte-face, revient sur ses pas. Une crainte religieuse peut-être, ou bien la simple peur, le retient d’aller où il avait projeté de me conduire – sans doute, était-ce en quelque lieu plus épouvantable encore. Alors, avec un air de dire : Non, après tout, contente-toi de ceci ! il s’enfonce avec moi, à travers des éboulements de pierres, des cailloux, des cactus, dans la première venue de ces ténébreuses portes.

Et c’est déjà effroyablement beau, bien que j’aie parfaitement compris que cela ne doit rien être auprès de ce que l’on n’ose pas me faire voir.

Des cours à ciel ouvert, grandes comme des carrousels, et taillées à même le granit énorme, à même la montagne primitive. Leurs parois verticales, dont la hauteur nous écrase, ont trois ou quatre étages superposés de galeries à colonnes trapues, le long desquelles des dieux de taille surhumaine sont en rang, comme un public figé dans quelque théâtre de la mort. Tout cela est noir dans la nuit ; mais le plafond de ces salles de titans est le ciel tout poudré d’étoiles, et une vague lueur diffuse nous permet de distinguer la foule des gigantesques spectateurs sombres qui nous regardent venir.

Et il y en a des séries, on ne sait combien, de ces excavations sculptées, qui représentent chacune le travail de tout un peuple.

Le chevrier que j’ai pour guide, d’abord craintif, s’enhardit de plus en plus au cours de notre promenade dantesque. Maintenant, il allume son fanal pour que nous entrions dans une caverne tout à fait ténébreuse, qui doit remonter à des époques antérieures, lourdement barbares, et où nous n’aurons même plus la sauvegarde des étoiles, puisque le ciel sera remplacé sur nos têtes par les granits épais de la montagne. C’est une avenue haute et profonde comme une nef de cathédrale gothique, où, sur les parois lisses, des espèces d’arceaux en relief imitent des vertèbres ; on est là comme dans l’intérieur d’une bête, d’un léviathan vidé. D’abord, tant notre petite lanterne éclaire mal au milieu de telles obscurités, il semblait qu’il n’y eût rien, ni personne, dans cette salle si longue. Mais une forme apparaît, quelqu’un se précise tout au fond ; un dieu solitaire de vingt ou trente pieds de haut, assis sur un trône ; son ombre, derrière lui, monte jusqu’à la voûte, et danse au gré de la petite flamme que nous avons apportée ; il est du même granit et du même ton noirâtre que le lieu tout entier, mais sa figure de colosse a été peinte en rouge, avec des prunelles noires sur de gros yeux blancs, des prunelles abaissées vers nous, comme dans la stupeur d’être ainsi troublé au milieu de sa paix nocturne. Le silence ici est tellement sonore que les vibrations de nos voix se prolongent longtemps après que nous ayons fini de parler, et nous sommes gênés par la fixité de l’horrible regard.

Cependant, mon chevrier n’a plus peur, ayant constaté que tous ces personnages de pierre étaient aussi immobiles pendant la nuit qu’en plein jour. En sortant de cette grotte, sa lanterne éteinte, délibérément il rebrousse chemin ; je comprends qu’il va me mener vers quelque chose qu’il n’osait pas affronter d’abord, et, sur ce sable qui rappelle celui des grèves, nous marchons plus vite, suivant en sens inverse la ligne des falaises, passant cette fois sans nous arrêter devant toutes ces entrées dont nous avons déjà pénétré le mystère.

La nuit s’avance lorsque nous touchons au but. L’homme rallume sa lanterne et se recueille. Il paraît que, où nous allons, il va faire très noir.

Ce qui ajoute une horreur imprévue à cette entrée, plus grande encore que toutes les autres, c’est que les divinités, les formes gardiennes du seuil, au lieu d’être calmes ainsi que là-bas d’où nous venons, s’étreignent, se tordent dans des convulsions de rage, de souffrance ou d’agonie ; on y voit si mal que l’on ne sépare plus nettement, dans ces amas de noirceurs, ce qui est personnages taillés de qui n’est que reliefs de la montagne, mais les roches elles-mêmes, les énormes masses surplombantes ont des attitudes prostrées, des contournements douloureux : nous sommes ici devant les demeures de Siva, implacable dieu de la mort, celui qui tue pour la joie de voir mourir.

Et le silence : du seuil prend je ne sais quoi de spécial et de terrible ; rochers ou grandes formes humaines, angoisses pétrifiées, agonies en suspens depuis plus de dix siècles, tout est baigné dans ce silence-là, qui est sonore à faire frémir ; on s’inquiète de ses propres pas, on s’écoute respirer

Aussi, nous nous attendions à tout, excepté à du bruit. Mais à peine entrions-nous sous la première voûte, qu’un bruit soudain, effarant, éclate en l’air, comme si nous avions touché la détente de quelque mécanisme d’alarme ; un bruit qui, en une sonde, se propage jusqu’au plus profond des temples : fouettement de grandes plumes noires, tournoiement affolé de grands oiseaux de proie, aigles, hiboux ou vautours, qui dormaient là-haut parmi les pierres. Toute cette symphonie d’ailes est amplifiée sans mesure par des résonances caverneuses, répétée par des échos, et puis elle s’apaise peu à peu ; elle s’éloigne, et c’est fini, le silence retombe…

Au sortir de cette partie voûtée, qui n’était qu’un péristyle, nous retrouvons tout de suite les étoiles au-dessus de nos têtes, mais les étoiles aperçues par échappées et comme du fond d’un abîme. Ces nouvelles cours à ciel ouvert, obtenues en supprimant la moitié d’une montagne, en enlevant du granit de quoi bâtir une ville, ont ceci de particulier que leurs murs, de deux cents pieds de haut, avec tous leurs étages de galeries superposées et de dieux rangés en bataille, ne sont pas d’aplomb, mais penchent sur vous effroyablement. On a compté sur la solidité de ces granits – qui, depuis le sommet jusqu’à la base, se tiennent en un seul et même bloc, sans une lézarde ni une fissure – pour produire cet effet de gouffre qui se renferme, de gouffre qui va vous engloutir.

Et puis, les cours de là-bas étaient vides. Celles-ci au contraire sont encombrées de choses colossales, obélisques, statues, éléphants sur des socles, pylônes et temples. Le plan d’ensemble ne se démêle pas, dans cette obscurité de bientôt minuit, où notre petite lanterne est si perdue ; on perçoit surtout la profusion et l’horreur ; au passage, quelque grande figure de cadavre, esquissée dans la pierre, quelque rire de squelette ou de monstre, s’éclaire un instant et rentre aussitôt dans la mêlée confuse.

D’abord nous n’avions vu que des éléphants isolés ; en voici maintenant toute une compagnie alignée, debout, trompe pendante, les seuls qui aient l’air calme, au milieu de tant d’êtres convulsés qui grimacent la mort. Et ce sont eux qui supportent sur leur dos la série des trois grands temples monolithes du milieu.

Nous passons entre ces temples et les parois penchées, les parois menaçantes du pourtour, dans une sorte de chemin de ronde où l’on continue de voir par instants les étoiles, qui jamais ne m’avaient semblé si lointaines. Et partout, des enlacements de formes furieuses, des combats de monstres, des accouplements horribles, des tronçons humains coupés, qui perdent leurs viscères, mais qui s’embrassent encore. Siva, toujours Siva ; Siva qui a pour parure des colliers de crânes, Siva qui féconde et Siva qui tue ; Siva qui a des bras multiples pour pouvoir tuer de dix côtés à la fois ; Siva qui, la bouche tordue d’ironie, s’accouple cruellement pour pouvoir, après, tuer ce qu’il enfante ; Siva qui danse et hurle de triomphe sur des débris pantelants, des bras arrachés, des entrailles déchirées ; Siva qui se pâme de joie et de rire en piétinant des petites filles mortes, et fait jaillir, à coups de talon, les cervelles. C’est par en dessous toujours que la lueur de notre lanterne joue sur ces épouvantes, et elles émergent une à une de l’ombre, pour aussitôt s’y replonger et disparaître. Les groupes, par endroits, sont devenus frustes, indistincts sous l’usure des siècles ; à peine dessinés, ils s’estompent et fuient dans l’immense noir ambiant, confondus avec les roches qui en prolongent obscurément la tourmente ; on ne voit pas, on ne sait pas où cela s’arrête, et alors on s’imagine la montagne entière jusqu’en son cœur même, toute remplie de vagues formes affreuses, tout imprégnée de luxure et de râle.

Ces éléphants cariatides, alignés pour soutenir les édifices du centre, détonnaient dans ce lieu par leur tranquillité ; mais sur l’autre face des temples, dont nous faisons le tour, nous trouvons leurs pareils, leurs symétriques, entrés eux aussi dans le mouvement général de lutte et de torture ; des tigres, des bêtes de rêve les étreignent, ou les mordent au ventre : ils se débattent à mort, déjà écrasés à demi par les murailles qui pèsent sur leur croupe. Et, de ce côté, la grande paroi enveloppante, la masse géologique des granits d’alentour, penche encore davantage ; la profusion des figures ne commence à s’y ébaucher qu’à dix ou vingt pieds de haut ; toute la base – qui fait ventre, ainsi que l’on dit en parlant d’une ruine prête à crouler, d’une ruine qui surplombe comme une voûte – est lisse, avec des boursouflures aux aspects mous ; on croirait les flancs d’une volute d’eau noire, on croirait une monstrueuse lame de mascaret, soulevant des édifices dont la retombée va être immédiate et ensevelissante…

Ces temples monolithes, que des compagnies d’éléphants surélèvent et que des pans de montagne taillée dominent de toutes parts, nous en avons maintenant achevé le tour. Il nous reste à y pénétrer, et là, mon guide hésite encore, propose d’attendre à demain, d’attendre le soleil levé.

Les escaliers qui y conduisent sont en désarroi ; toutes les marches en sont brisées, dangereusement glissantes à force d’avoir été polies, dans les temps, par le continuel passage des pieds nus.

D’instinct, sans savoir pourquoi, nous montons avec des précautions de silence ; mais la moindre pierre qui vacille, le moindre caillou qui roule, fait un bruit que l’écho répète et qui nous gêne. Et toujours, autour de nous, l’horreur cent fois répétée des Siva gesticulant, des Siva crispés, des Siva qui cambrent leur taille fine et gonflent leur poitrine charnue, dans l’ivresse des procréations ou des tueries.

Au milieu de si épaisses ténèbres, en entrant là, je ne me soucie guère de n’avoir songé à prendre ni une arme, ni seulement un bâton, tant la possibilité d’une surprise de la part des hommes ou des bêtes est loin de ma pensée ; et cependant la peur du chevrier me gagne, la peur sombre, la peur de ce qui n’a pas de nom et ne s’exprime pas. J’attendais, dans ce sanctuaire, le summum de la terreur épandue alentour, le dernier excès des symboles atroces. Mais non, tout est apaisant et simple ; c’est comme, après les affres de la mort, le grand calme soudain qui doit vous accueillir au-delà ; aucune représentation humaine ou animale nulle part ; il n’y a plus une figure, plus une étreinte, plus un geste, plus rien ; des temples vides, d’une solennité reposante et grave. Seules, les résonances funèbres s’exagèrent plus encore qu’à l’extérieur, si l’on parle ou si l’on marche ; à part cela, vraiment il n’y a quoi que ce soit pour effrayer, pas même, en l’air, un remuement d’ailes noires. Et les colonnes carrées, qui sont d’un même morceau avec les dessous et avec la voûte, ont une décoration sobre et sévère, formée surtout de lignes s’entrecroisant.

Visiblement, du reste, malgré les ruines et la vétusté millénaire, le lieu demeure toujours sacré ; dès l’entrée, il s’impose comme tel, et la crainte qu’il inspire est surtout religieuse. Pour que les murs soient ainsi enfumés par la flamme des torches ou des lampes, il faut que l’on y vienne encore en foule, et pour que le granit du sol soit ainsi luisant et comme imprégné d’huile. Le dieu de la mort n’a pas délaissé la montagne que les peuples d’un autre âge avaient creusée pour lui ; le vieux sanctuaire a encore une âme.

Il y a trois salles, trois temples, qui se succèdent et se commandent, taillés dans cette seule et même pierre. Et le dernier des trois est le Saint des Saints, la partie habituellement défendue, que, dans aucun autre temple brahmanique, je n’avais jamais pu pénétrer.

Là encore j‘attendais je ne sais quoi de terrible à voir. Et, là encore, il n’y avait presque rien.

Mais la seule chose qu’il y ait, par sa simplicité quintessenciée, par sa brutale audace, étonne, inquiète et assombrit plus que toutes les épouvantes amoncelées au-dehors : sur la pierre fruste de l’autel, un petit caillou noir, d’un luisant de marbre poli, ayant forme d’œuf allongé et se tenant debout, avec, de chaque côté, gravés sur le socle, ces mêmes signes mystérieux que les sectateurs de Siva ne manquent jamais de retracer sur leur front, le matin, avec de la cendre. Tout est noirci de fumée alentour ; les niches, dans le mur, pour recevoir de pieuses flammes sont enduites d’une suie épaisse, et graissées d’huile, pleines des débris de mèches que l’on n’ose plus enlever. Tout est sordide, témoignant d’un culte obstiné, mais d’un culte peureux et sauvage.

Or, ce caillou noir, centre de tout, raison d’être, cause première d’un si prodigieux travail de déblaiement et de sculpture, est le plus condensé et le plus significatif des symboles qu’imaginèrent jadis les Indiens pour figurer le dieu qui féconde sans cesse, pour sans cesse détruire ; il est la Lingam ; il représente la procréation, qui ne sert qu’à alimenter la mort.

L’étendue qui joue la mer commence de s’éclairer faiblement quand je sors ce matin de la maison du voyageurj‘ai dormi à mon retour des grottes épouvantables. Sous un voile de poussière, en suspens comme une brume, l’étendue est bleuâtre, avant jour, bleuâtre et imprécise comme de l‘eau dans du brouillard. Mais le soleil, qui surgit brusquement la révèle une plaine rousse, altérée sous une atmosphère sèche, avec, çà et là, des arbres morts.

Je vais revoir, à la lumière violente, les temples de Siva, vérifier si c’est bien réel, tout ce dont je me souviens, et cette fois je descends seul connaissant la route, entre les roches brunes et les hauts cactus desséchés, rigides comme des cierges de vieille cire jaune.

A peine levé, déjà ce soleil sanglant cause une impression de brûlure aux tempes ; c’est un soleil méchant et destructeur, qui chaque jour répand un peu plus de mort sur la terre de l’Inde… Trois hommes à bâtons, espèces de pâtres sans troupeau, remontent de la plaine, passent près de moi avec de profonds saluts ; ils sont d’une maigreur jamais vue, les yeux fébriles et trop grands ; sans doute viennent-ils du pays de la faim, au seuil duquel me voici arrivé. Les mille petites plantes, qui jadis par place tapissaient la montagne, ne forment plus qu’un triste feutrage sans vie. Mais les bêtes qui restent sont, comme toujours, en pleine guerre ; sur le sol, des débris de petits oiseaux s’étalent, déchiquetés fraîchement par les aigles ; partout, de grosses araignées voraces ont tendu des toiles pour manger les derniers papillons, les dernières sauterelles. Et la magnificence de ce soleil, de minute en minute plus brûlant, comme un brasier qui se rapproche, est sinistre autant que la gloire de Siva… Le dieu qui féconde et le dieu qui tue, comme je pense à lui, ce matin, en descendant à son horrible sanctuaire ! Et comme je le conçois bien, cette fois, à la façon brahmanique !… Le dieu qui multiplie les germes des hommes ou des bêtes avec une ironique et folle profusion, mais qui a pris soin, pour chaque espèce créée, d’inventer un ennemi, infernalement armé tout exprès ! Avec quel art inépuisable et minutieux il s’est complu à préparer les dents, les griffes, les cornes, la faim, les virus, les venins des serpents et des mouches ! Au-dessus des étangs où les poissons glissent, il a aiguisé tous les becs des oiseaux pêcheurs. Pour les hommes, qui devaient à la longue se rire des grands fauves, il a sournoisement réservé les maladies, les épuisements et les vieillesses. Dans la chair de tous, il a enfoncé l’écharde cuisante et stupide de l’amour. Pour tous, il a combiné l’innombrable et ténébreux essaim des infiniment petits ; jusque dans l’eau des ruisseaux clairs, cachant des myriades de destructeurs invisibles, ou bien des germes de vers aux armatures féroces, prêts à dévorer les entrailles de qui viendrait boire… La souffrance est pour élever les âmes ; je le veux bien ; mais nos enfants, nos petits, qui meurent sans comprendre, étouffés par un mal inventé pour eux ?… D’ailleurs, je l’ai vue aussi, la souffrance, et la suprême angoisse, et l’inutile prière, dans les pauvres yeux effarés des moindres bêtes… Et les oiselets blessés à mort par quelque chasseur imbécile, est-ce aussi pour élever leur âme ? Et les bestioles de l’air, sous la sucée atroce des araignées ?… Toute cette infinie cruauté, épandue sur le tourbillon des êtres ; tout cela qui est vrai à hurler, qui a été connu de tout temps et ressassé par tout le monde, jamais ne m’était aussi impitoyablement apparu qu’à cette heure, en redescendant aux grottes de Siva. Et cependant je suis l’un des heureux, moi, et des bien vivants, que la famine proche n’atteindra pas, ni sans doute aucune autre cause d’immédiate destruction. Au plus, ai-je à redouter la brûlure de ce soleil qui monte, et la morsure des cobras aux anneaux noirs, enroulés sous l’herbe morte… Quand j’arrive en bas, dans la plaine de sable et de poussière, tournant à main droite, je n’ai plus que quelques minutes de marche pour me retrouver devant les portes énormes et béantes.

Aucun bruit d’alarme, ce matin, n’accueille mon entrée dans l’effroyable sanctuaire : aigles, vautours ou faucons, qui nichent aux voûtes, sont déjà partis et en chasse, la serre, le bec prêts à déchirer et à manger. Silence partout, moins terrible cependant que le silence d’hier minuit.

Les temples monolithes, que les obélisques précèdent et que les rangées d’éléphants soutiennent, sont bien là, debout dans l’excavation profonde qui penche sur eux ses flancs peuplés de figures. Mais tout me semble moins colossal, moins surhumain, vu au soleil levant ; moins surhumain et plus assez horrible pour célébrer comme il convient le Dieu créateur. Œuvre d’une race encore enfantine, qui n’avait pas eu le temps de suffisamment comprendre l’immense férocité de la vie, ou qui ne savait pas mieux symboliser. Et rien aujourd’hui ne me rend l’impression d’hier, l’impression d’arriver ici dans la nuit noire, avec une lanterne éclairant mal et par en dessous.

Le délabrement s’indique extrême, à la lumière du matin. Non seulement les siècles ont passé, fauchant çà et là des colonnes, des chapiteaux, des têtes ou des corps ; mais de plus, à l’époque de la conquête musulmane, ces temples ont été assaillis, comme tous ceux de Siva, par des hommes fanatisés, qui tenaient à nommer Dieu d’un autre nom.

Ce que l’on ne soupçonnait pas, hier en pleine nuit, c’est que tous ces épouvantails avaient jadis été peints. Les personnages, dont on distingue à présent la multitude entière, dont on aperçoit de tous côtés les gestes multiples, dans la pénombre des roches surplombantes, sont encore légèrement verdâtres, couleur de cadavre, tandis que le fond de leurs loges est resté un peu rouge, comme du sang qui aurait séché.

Les temples monolithes du milieu étaient polychromes, eux aussi, en leur temps ; des nuances comme on en voit à Thèbes ou à Memphis, des blancs, des rouges, des ocres jaunes y persistent encore aux places abritées.

Ce matin, j’y monterai donc seul, ainsi que je le souhaitais ; le chevrier de la veille, si sauvage qu’il fût, n’en demeurait pas moins un homme pensant, et mon tête-à-tête avec Siva était troublé par sa présence.

Au-dedans, c’est bien le silence que j’avais prévu, mais j’attendais plus de lumière sous les voûtes ; il fait très sombre, malgré ce soleil levant dont la grande plaine rousse est déjà tout incendiée ; un peu de fraîcheur nocturne reste, comme emprisonnée sous les granits lourds ; et, dans le fond du plus secret sanctuaire, aux parois ternies depuis des siècles par les torches fumeuses, une éternelle obscurité entoure la dernière, la plus sarcastique expression du dieu de l’engendrement et de la mort, qui est le caillou noir, cyniquement taillé en Lingam…

Pierre Loti L’Inde [sans les Anglais] 1900           Voyages 1872-1913.           Bouquins Robert Laffont 1991

http://www.google.fr/search?q=Ellora&hl=fr&prmd=imvnsb&tbm=isch&tbo=u&source= univ&sa=X&ei=LSvXT6CGI4mZhQeH8cWwDw&sqi=2&ved= 0CGsQsAQ&biw=1280&bih=607

[5]       Il faudra attendre l’humaniste italien Lorenzo Valla 1407-1457, pour réaliser en 1440, que c’était un faux, rédigé en 751, 400 ans après la mort de Constantin ! Au service du futur roi de Naples, Alphonse d’Aragon, sa découverte permettra  à ce dernier de récuser l’acquisition de Naples par Rome, reposant précisément sur cette donation.


Par l.peltier dans (2 : 01 à 1163) le 27 octobre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

595                              Mahomet conduit les caravanes de Khadidja, belle et riche veuve, qu’il épouse ; elle a 40 ans, il en a 25. Il restera monogame jusqu’à ce qu’elle meure, en 619.

600                             Un traité chinois mentionne les propriétés explosives d’un mélange à base de salpêtre. La composition chimique de la poudre sera connue en 1044, et ses usages militaires se développeront du XII° au XIV° siècle. Des moines bouddhistes de Chine s’en vont au Japon avec, dans leurs bagages, un cépage nommé Koshu qui donnera jusqu’au XIX° siècle un bon raisin de table. Puis, des cultivateurs de Yamanashi, à l’ouest de Tokyo se mettront en tête de tailler des croupières aux deux boissons nationales que sont la bière et le saké : ils  se mettront à en faire un très bon petit blanc qui parviendra même à s’exporter à l’aube du XXI° siècle.

602                               Après 20 ans du très sage, intègre et pieux gouvernement de Maurice, – c’est lui qui a choisi le 15 août pour fêter l’Assomption -,  l’empire d’Orient retombe dans les convulsions avec l’arrivée au pouvoir de Phocas, un incapable qui compromit irrémédiablement l’œuvre de Justinien et de Maurice. Intolérance religieuse, guerre ruineuse contre la Perse vont faire perdre à l’empire son universalisme romain et il s’hellénisera.

603                                Les Alpes, « jeunes »  à l’échelle géologique, vieillissent tout de même comme tout le monde :

Cette année-ci, la grande montagne du Tauredunum dans le diocèse du Valais s’écroula si brusquement qu’elle écrasa un bourg qui était proche, des villages et en même temps tous leurs habitants. Sa chute mit aussi en mouvement tout le lac [Leman] qui, sortant de ses deux rives, détruisit des villages très anciens avec hommes et bétail. Le lac démolit même beaucoup d’églises avec ceux qui les desservaient. Enfin, il emporta dans sa violence le pont de Genève, les moulins et les hommes et, entrant dans la cité de Genève, il tua beaucoup d’hommes.

Marius d’Avenches

604                              Yang Kouang, empereur de Chine, passé à la postérité sous le nom de Yang-ti, entreprend l’achèvement de la construction du Yunho – le Grand Canal – ainsi que la fortification de la Grande Muraille : l’histoire rapporte que 5 millions de travailleurs furent employés à ces gigantesques travaux ; ceux qui essayaient de s’échapper étaient décapités.

606                               En Inde, Harchavardhana, arrive à la tête de l’Hindoustan et parvient à regrouper toute l’Inde du nord. Ce roi, poète à ses heures, marque le début de l’empire Harcha.

Entre 600 et 650, l’Inde de Harcha et de Poulakeçin est véritablement la fleur du monde. Ni la Byzance d’Heraclius, ni la Perse de Chosroeès Parviz, ni la Chine des T’ang ne la surpassent en éclat, en puissance, en prospérité, en raffinement.

Sylvain Levi

608                             Un incendie ravage la Kaaba, le saint des saints de la Mecque, et c’est à un architecte byzantin que l’on fait appel pour reconstruire le sanctuaire à la manière des églises syriennes : des fresques furent peintes, représentant Abraham, Jésus, Marie : plusieurs fois reconstruite par après, elle gardera ses dimensions : 15 mètres de haut, 12 de large.

610                                Au 26 ou 27 du mois de Ramadan, le neuvième jour de l’année lunaire, sur le Mont Hira, au nord-est de La Mecque, Mahomet reçoit la Révélation, de l’ange Gabriel, qui l’enjoint à réciter la parole de Dieu : Lis au nom de ton Seigneur qui a tout crée. « Lis » se dit « qara’a » ou encore « quran » : le Coran.  Mahomet a vu le jour en 570 ou 571 à la Mecque ; sa mère avait eu la révélation qu’elle donnerait naissance à un être extraordinaire : Tu portes le Seigneur de ce peuple et, quand il naîtra, tu diras : je le confie au sein de l’Unique pour qu’il le garde du mal, et tu l’appelleras Muhammad. (Sira)

614                              Chosroes II, empereur des Perses, en guerre contre Heraclius, empereur d’Orient, occupe l’Arménie, la Syrie, et Jérusalem, où il s’empare de la vraie Croix pour l’emmener à Ctésiphon (au nord de Babylone, sur le Tigre).

07 622                          Mahomet quitte la Mecque : la majorité des siens refuse de croire à la nouvelle religion ; c’est l’Hégire – l’exil – à Yathrib, la future Médine.- la ville du Prophète -. Il y reviendra 8 ans plus tard et y mourra en 632.

… morceaux choisis, sur la place de la femme :

Et dis aux croyantes de baisser leurs regards, de garder leur chasteté et de ne montrer de leurs atours que ce qui en paraît et qu’elles rabattent leur étoffe sur leurs poitrines.

Sourate 24, verset 31

Ô Prophète ! Dis à tes épouses, à tes filles, et aux femmes des croyants, de ramener sur elles de grandes étoffes : elles en seront plus vite reconnues et éviteront d’être offensées.

Sourate 33 Al-Ahzab (les Coalisés), verset 59. Coran

Il faut bien noter que cela est probablement nouveau, car, dans l’Arabie préislamique, une coutume tribale voulait que durant les batailles, les femmes montent en haut des dunes et montrent leurs poitrines à leurs époux guerriers pour exciter leur ardeur au combat et les inciter à revenir vivants afin de profiter de ces charmes.

Encyclopédie de l’Islam. Éditions Leyde.

Le Coran n’ignore pas le Christ, considéré comme un prophète, le seul à être né de la Parole divine :

Marie, Dieu te fait l’annonce d’une Parole de Lui venue. Son nom est le Messie Jésus, fils de Marie, prodigieux dans cette vie comme dans l’autre, et du petit nombre des rapprochés…

- Mon seigneur, dit-elle, comment enfanterais-je, sans qu’un homme ne m’ait touchée ?

-  C’est ainsi (dit l’ange)

Coran, III, 45-47

Jésus n’est pas un prophète parmi d’autres. D’ailleurs, le Coran lui-même ne met pas le prophète de l’islam et Jésus à égalité, puisque Jésus procède de l’Esprit même de Dieu par une naissance virginale, alors que Mohammed s’inscrit dans la tradition des générations humaines. Donc, du point de vue même de l’islam, il y a une supériorité dans l’ordre de la sainteté de Jésus par rapport à Mohammed : Jésus n’est pas le dernier des prophètes, mais il est le plus grand dans l’ordre de la sainteté : il est le « sceau de la sainteté ».

Claude Geffré, dominicain, ancien directeur de l’École Biblique de Jérusalem  Avec ou sans Dieu ?    Bayard 2006

Ils (les Juifs) ne l’ont pas tué, ils ne l’ont pas crucifié, mais l’illusion les en a possédés. (…) Ils ne l’ont pas tué en certitude. Mais Dieu l’éleva vers Lui. Dieu est Tout Puissant et sage.

Coran, Sourate IV, versets 156-159

Le djihad est le moteur de l’extraordinaire expansion de l’islam au lendemain de la mort du prophète, pendant tout le VII° siècle. La guerre sainte appartient à l’islam originel, tandis que pour le christianisme elle est le fruit d’une révolution doctrinale : il a fallu mille ans au christianisme pour justifier la violence.

[...] Le djihad utilise les armes pour soumettre les territoires à l’Islam mais pas pour convertir. A cette époque, le monde musulman concilie la guerre sainte et la tolérance : c’est la raison de ses succès et de la rapidité de son expansion.

Jean Flori Le Point n° 1649 Avril 2004

623                               A Badr, proche de la Mecque, Mahomet remporte la victoire sur sa propre tribu, les Quraychites, qui n’acceptaient pas sa prédication. Mais, dès 624, il oriente vers la Kaaba de la Mecque la prière des musulmans – muslimun : celui qui remet son âme à Allah – jusque là tournée vers Jérusalem et ses compagnons les plus proches sont des Mecquois, exilés avec lui. Et à sa mort en 632, c’est un Mecquois Abu Bakr, qui sera élu premier calife – successeur -, avec l’appui de l’épouse préférée du Prophète, Aïcha, respectueux de la coutume – la sunna -. Ils vont représenter la très grande majorité, 90 % des Musulmans : les sunnites. D’autres, partisans d’une succession familiale, prennent le parti d’Ali, cousin et gendre de Mahomet : c’est la naissance des chiites, scission qui est donc purement « politique », sans que l’interprétation du Coran soit en question.

Vous ne les avez pas tués, c’est Dieu qui les a tués. Et ce n’est pas toi qui tirais quand tu tirais, c’est Dieu.

Coran 8 / 17

Le corps de doctrine islamique, c’est-à-dire l’ensemble des croyances sur la Divinité, ainsi que sur les destinées de l’homme, est sommaire et clair : il est d’une grande simplicité et le fidèle n’est pas plongé dans une atmosphère de mystère. La confession de foi musulmane est bien connue : Il n’y a de divinité qu’Allah et Mahomet est Son Prophète. Il faut donc attester l’unité de Dieu et la mission prophétique de Mahomet. Les théologiens, conformément à ce principe, ont toujours proscrit le culte des saints, mais ils n’ont pu empêcher nulle part, et à aucune époque, les musulmans de s’adresser à des intermédiaires plus accessibles, à ceux qu’une vie austère ou une certaine puissance surnaturelle avaient fait considérer comme saints. Le credo islamique admet l’existence d’anges et de démons, ainsi que la nécessité d’un Jugement dernier, qui fera, suivant les mérites, participer l’être humain aux joies du Paradis ou le vouera aux peines de l’Enfer.

La législation musulmane n’impose pas au croyant qu’un acte de foi : elle a prescrit des devoirs envers Dieu, ce qui constitue le culte, et a, en outre, posé des règles précises pour la plupart des actes courants.

Le culte proprement dit comporte cinq obligations essentielles, que le croyant ne peut éluder. Il doit réciter la confession citée ci-dessus, particulièrement dans les circonstances solennelles et notamment à l’article de la mort. Cinq prières sont obligatoires chaque jour, à l’aube, à midi, au milieu de l’après-midi, au coucher du soleil et à la nuit. Les moments en sont annoncés par la voix humaine. Prière est un mot auquel on est habitué, mais il est impropre : la prière musulmane est un acte d’adoration de la Divinité, à laquelle il serait malséant et inopérant d’adresser une demande. Il n’est pas nécessaire que la prière soit accomplie dans l’édifice spécialement consacré au culte, à la mosquée, et l’on peut s’en acquitter n’importe où. Le croyant a l’obligation de se placer dans la direction de La Mecque. On sait que les mosquées sont orientées dans cette direction : celle-ci se nomme la kibla, toujours indiquée dans le sanctuaire par une niche qu’on appelle le mihrab. En cas de prière en commun, un des fidèles se place en avant des rangs pour diriger la prière, et les assistants accomplissent en même temps que lui les rites de prosternement, d’inclination, de pause assis ou debout que comporte la prière musulmane. Avant d’adorer Dieu, le croyant doit s’être purifié par des ablutions qui concernent la tête et le visage, les mains, les avant-bras et les pieds : elles doivent être accomplies avec de l’eau parfaitement pure, et, lorsqu’elle manque, on peut la remplacer par du sable. Le jeûne prescrit au musulman est l’exemple le plus typique du syncrétisme opéré par l’Islam : il a la durée environ du jeûne chrétien et la rigidité du jeûne juif. Pendant les trente jours du mois de ramadan, neuvième mois de l’année lunaire musulmane, le croyant ne doit, entre le lever et le coucher du soleil, absorber aucune nourriture ou boisson, ni fumer, et doit observer la continence charnelle. Une aumône du dixième des revenus, payable en nature ou en numéraire, est obligatoire, au profit de la communauté musulmane. Le pèlerinage au temple de La Mecque est sans doute une obligation pour tout croyant, mais il est soumis à des conditions de santé et d’argent qui en font un devoir moins absolu. Ce voyage rituel est un rattachement à la tradition d’Abraham des cérémonies païennes qui se déroulaient à La Mecque avant l’hégire.

[...] Ainsi les Arabes étaient animés d’un double enthousiasme, d’ordre matériel et spirituel. On trouvait dans l’armée arabe de ces musulmans de la première heure, avides de répandre la nouvelle doctrine, et pour lesquels la mort sur le champ de bataille offrait une chance supplémentaire de gagner le paradis. Nous n’avons aucune raison de sous-estimer les résultats de la prédication de Mahomet, qui avait communiqué aux peuples de la péninsule un idéal commun, en exaspérant à la fois leurs convictions religieuses et leur chauvinisme.

D’autres, moins désintéressés, étaient soucieux de pillage : pour eux, mieux valait risquer sa vie dans l’espoir d’acquérir d’immenses richesses que de reprendre sur le sol natal une existence de chameliers faméliques. Une telle perspective devait également contribuer à rendre l’ardeur des soldats irrésistible. Le butin avait été considérable et cette aubaine avait excité la jalousie des vétérans des combats de Bedr et d’Ohod, qui affirmaient, non sans raison, qu’ils avaient procuré à l’Islam un développement inattendu. On ne peut fixer d’une façon précise la date à laquelle le calife Omar organisa le service des pensions aux anciens combattants, mais son institution est antérieure à l’achèvement de la conquête de l’Égypte.

Gaston Wiet, de l’Institut.                  L’Islam     1956

Depuis plusieurs siècles les Arabes avaient envahi pacifiquement l’Empire Romain et avaient pu, au III° siècle, fonder un grand Etat éphémère à Palmyre. Les tribus nomades glissaient le long des confins des Empires romain et perse et s’infiltraient dans leur territoire à la faveur de chaque crise… A ces éléments dispersés et autonomes la religion vint à point donner la cohésion indispensable à l’action. L’Islam réveilla l’hostilité du vieil Orient asiatique contre la culture grecque et européenne et contre son aboutissement, le christianisme. Le mazdéisme iranien s’était déjà dressé à maintes reprises contre l’orthodoxie byzantine, mais le Christ avait définitivement vaincu Ahoura Mazda lorsque Héraclius avait abattu Chosroês II. L’Orient n’accepta pas cette défaite. Il incarna sa haine de l’hellénisme dans l’Islam, ruina à jamais l’œuvre d’Alexandre le Grand, de César et de Trajan et fut bien près de soumettre à sa domination l’Occident même. L’Empire romain, en proie aux querelles religieuses nées elles aussi du particularisme oriental, fut incapable de résister à une attaque menée avec une ardeur inlassable et une implacable volonté de vaincre. Il perdit toutes ses provinces africaines et asiatiques, sauf l’Anatolie, et devint l’Empire byzantin ; mais Constantinople résista à tous les assauts des ennemis du christianisme jusqu’en 1453. La grande cité apparut comme le rempart de l’Europe contre la ruée asiatique et lorsque, épuisée, elle succomba, l’Occident avait eu le temps de développer sa culture et de constituer des forces pour échapper au péril.

[...] Une autre conséquence des conquêtes arabes fut la création à côté de l’Empire byzantin d’un État puissant aux prétentions universelles. Jusqu’à Héraclius, le seul royaume civilisé qui fût capable de rivaliser avec l’Empire byzantin était celui des Perses sassanides. Leur souverain, le Roi des Rois, se regardait comme supérieur aux autres monarques et ne composait qu’avec l’Empereur de Byzance. Dans son royaume, une religion d’État, le mazdéisme, s’opposait au christianisme, religion d’État byzantine. Devenu seul basileus par sa victoire, Héraclius vit se dresser en peu d’années aux frontières de son Empire le pouvoir théocratique du calife, successeur de Mahomet. La conquête de la Perse donna aux Arabes les principes administratifs et politiques qui leur manquaient. En peu de temps, les Iraniens dominèrent dans le califat et lui donnèrent ses cadres. Une religion dynamique et envahissante vint menacer dangereusement l’existence du christianisme et arrêta, en tout cas, son expansion en Orient. Pour des raisons avant tout religieuses, le maître de l’Islam entendit soumettre le monde à sa domination. En théorie, en effet, le califat était une fonction plus religieuse que politique ; le calife était avant tout le chef d’un groupe religieux et son premier devoir était de défendre la foi ; son gouvernement prétendait être par la religion celui de Dieu. Ayant un pouvoir presque absolu, limité seulement par le Coran, qu’il faisait interpréter à son gré, le calife était le seul souverain qui, théoriquement et pratiquement, pouvait rivaliser dans tous les domaines avec le basileus.

Rodolphe Guilland L’empire d’orient à l’apparition de l’Islam. 1986

La Méditerranée, ce lac byzantin sous Justinien, devint une mer arabe : les nations chrétiennes, écrit Ibn Khaldoun, ne pouvaient même plus y faire flotter une planche. Une dose certaine de vantardise n’est sans doute pas à exclure du propos et les Musulmans se sont emparés en fait d’une mer déjà à moitié vide, de par la régression économique du haut moyen âge, consécutive à la chute de l’empire romain.  La régression économique d’ensemble pouvait laisser place à la réalisation de chefs d’œuvre pour certains rois et reines : ainsi dans l’actuelle Angleterre, des orfèvres ont-ils laissé des trésors d’or soudé, ce que l’on ne savait pas faire alors « sur le continent », dans le « bateau-tombe » de  Sutton Hoo, dans le Suffolk, et à Staffordshire, dans le centre, où Terry Herbert, chômeur, a trouvé en 2009 quelque 1 500 objets pesant au total 5 kg d’or et 1.3 kg d’argent. Qui, en ces âges sombres, portait ces objets ? Peut-être l’un des monarques de Mercie, royaume disparu par après.

À l’est la conquête arabe ressemble en tous points à celle de l’ouest :

Chaque peuple  se laisse aisément persuader que ses coutumes, ses habitudes, ses lois, sont meilleures que celles des autres, et qu’il est en quelque sorte un peuple élu. Moins cela est justifié, et plus cette conviction de supériorité s’affirme avec violence. La conception monothéiste donne à ce sentiment de supériorité une sorte de sanction divine, car le Dieu unique est naturellement celui de la tribu, et le groupe prend alors entre ses mains l’œuvre de Dieu, qui, apparemment, ne saurait pas organiser lui-même sa propagande. C’est pourquoi, les peuples monothéistes ont toujours été agressifs, intolérants, destructeurs. Le monothéisme le plus intransigeant est inévitablement le plus impérialiste. Le monothéisme de Mohammed n’était pas une philosophie, mais un dogme, exigeant une foi simple et sans compromis. La religion qui en résulta fut la plus orgueilleuse, la plus sûre d’elle-même, la plus férocement destructive des religions et cultures que le monde ait connues. Le monothéisme plus nuancé des Chrétiens ne lui est comparable que dans ses périodes d’obscurantisme.

Armés de leur foi et de leurs épées, sûrs d’avoir de leur côté l’unique dieu, les Arabes se lancèrent avec enthousiasme et fougue à la conquête du monde. Il s’en fallut de peu qu’ils n’y réussissent pleinement ; et la bannière de l’islam flotta bientôt sur les ruines des temples, des bibliothèques, des cités, d’un immense territoire s’étendant de l’Espagne à l’Asie centrale. L’idéal islamique fut imposé à un vaste assemblage de peuples, dont les seuls survivants furent ceux qui adoptèrent la religion des nouveaux conquérants. A partir du moment où les Musulmans arrivent dans l’Inde, l’histoire de l’Inde n’a plus grand intérêt. C’est une longue et monotone série de meurtres, de massacres, de spoliations, de destructions. C’est, comme toujours, au nom de la « guerre sainte », de la foi, du Dieu unique dont ils se croient les agents que les Barbares ont détruit les civilisations, anéanti les peuples et en ont fait un acte méritoire. Sous la direction de chefs à la fois temporels et spirituels, appelés califes, qui, à partir de 632, prirent la direction du monde islamique, les conquêtes musulmanes se continuèrent pendant de longs siècles, vers l’Europe, l’Inde, l’Asie du sud-est, l’Asie centrale et la Chine. Il y eut naturellement des intermèdes, sous de « bons » califes ou empereurs, qui cherchèrent à pratiquer la tolérance, s’intéressèrent aux sciences, aux arts, aux philosophies des pays non islamisés. Ce sont eux qui créèrent les grandes périodes de civilisation islamique. Mais ils ne furent que des intermèdes ; le fanatisme destructeur reprit toujours finalement le dessus.

Dès le début, les Arabes avaient convoité les riches territoires et les grands ports commerciaux de l’Inde. Déjà vers 637, une armée arabe fut envoyée pour essayer de se saisir de Thana, près de Bombay. Cette expédition fut suivie d’autres, dirigées sur Broach (dans le golfe de Cambay), le golfe de Debal dans le Sind, et Al-Kikan (la région de Kelat, en Bélouchistan). Vers le milieu du VIIe siècle, la satrapie de Zaranj, dans le sud de l’Afghanistan, tomba aux mains des Arabes. Puis ce fut le tour de Makran, au Bélouchistan. Les Arabes attaquèrent à maintes reprises le roi de Kaboul, qui était probablement un descendant du grand Kanishka. Kaboul réussit toutefois à maintenir une indépendance précaire, jusqu’aux dernières années du IXe siècle. En revanche, le souverain de Zabul, dans la haute vallée de la rivière Helmund, près de Kandahar, succomba, malgré une courageuse résistance.

Ayant conquis le Bélouchistan, les Arabes se lancèrent contre le Sind. Les souverains du Sind étaient, à l’époque, des Brahmanes. Le roi Dahar sut repousser les premières expéditions envoyées par al-Hajjaj, gouverneur de l’Irak. Celui-ci dépêcha alors son beau-fils Muhammad ibn-Kasim, à la tête d’une importante armée. Dahar fut trahi par des moines bouddhistes et par certains de ses vassaux, qui aidèrent les troupes arabes à traverser l’Indus. Au cours d’une héroïque bataille, près de Raor, en 712, Dahar fut vaincu et tué. Sa veuve dirigea une magnifique mais vaine résistance dans la forteresse de Raor. Les envahisseurs se dirigèrent ensuite sur Bahmanabad et Alor, et prirent Multan, assurant ainsi leur domination sur toute la basse vallée de l’Indus.

Alain Daniélou Histoire de l’Inde         Fayard 1985

Les victoires de l’empereur  Heraclius ne furent profitables qu’à un ennemi nouveau et plus terrible : la même année qu’il partit de Constantinople pour son expédition contre les Perses, en 622, Mahomet s’enfuyoit de la Mecque à Medine, époque si célèbre chez les Orientaux, sous le nom d’hégire. Lorsque Héraclius rentroit triomphant à Constantinople, le chef des Musulmans, vainqueur de ses concitoyens, vainqueur des tribus arabes, changeoit tout à coup la face de l’Orient ; une poignée de brigands exécutèrent les entreprises les plus hardies, et réussirent ; l’esprit de Mahomet passa dans l’ame de ses compatriotes, et mit toute l’Arabie en mouvement. Le nombre de nos jours est marqué disoit ce fanatique, à la fois prophète et conquérant, nul ne peut prolonger ses jours au delà du terme prescrit : qu’importe quant à la manière, au lieu, aux circonstances. Avec cette doctrine le faux prophète rendit invincibles les Arabes ; et les joies du paradis sensuel qu’il faisoit sans cesse briller à leurs yeux, les fit voler avec impétuosité dans les combats. Mourir les armes à la main, étoit le plus glorieux de tous les destins, puisqu’ils cueilloient la palme du martyre.

Jamais valeur ne fut plus impétueuse que celle de ces fanatiques ; jamais succès ne furent plus rapides : les Abu-Obéir, les Dérar, les Amron, les Caled et les Saad, généraux intrépides, battirent, dispersèrent les troupes romaines, et subjuguèrent les plus belles provinces de l’Asie ; les journées de Mouta, d’Emèse et de Césarée, si fatales à l’empire, couvrirent de gloire les Musulmans, et leur valurent les plus belles conquêtes. Le vainqueur de Chosroës auroit pu couper le mal dans ses racines, s’il ne se fût honteusement endormi sur ses propres trophées : si quelquefois Héraclius se réveilloit, c’étoit pour agiter uniquement des disputes théologiques, et favoriser l’hérésie des Monothélites. Avant de mourir, cet empereur, d’un caractère vraiment inexplicable, vit toute l’Asie en feu, la monarchie des Perses ébranlée, le courage des Romains abattu, et les calamités des peuples parvenues à leur comble.

[…] Les Musulmans  envahirent le royaume de Chosroes. Les Perses combattant pour leur religion, pour leur indépendance, firent des prodiges de valeur mais les Musulmans en firent encore de plus extraordinaires, et leur général Saad resta vainqueur à la journée de Merga ou de Cadésia. Isdergeld III s’enfonça dans l’intérieur de la Perse, et les conquérans renversant les pyrées ou temples des idolâtres, établirent leur domination dans toute la Mésopotamie.

Chez les Arabes, Mahomet, simple conducteur de chameaux durant sa jeunesse, avant de finir sa carrière, étoit le plus redoutable et le plus puissant monarque de l’Univers. Le vieillard Aboubéker lui succéda, et prit le nom de calife, mot qui en langue arabe, signifie vicaire. Durant le court espace de son règne, les Musulmans poussèrent leurs conquêtes dans les trois parties du continent. Caled, le plus intrépide des généraux musulmans, Caled, surnommé l’épée de Dieu, porta la terreur et la mort dans les armées romaines : Paradis devant vous, enfer derrière, étoit toute la harangue que prononçait ce chef arabe, près de livrer bataille.

Longtemps la ville de Damas arrêta les efforts de ces fanatiques ; Dérar, un des plus intrépides généraux, tomba au pouvoir des assiégés. Les Musulmans découragés pensoient à lever le siège : Ne savez-vous pas, dit un autre de leurs chefs, Rasi, que ceux qui tournent le dos à l’ennemi, offensent Dieu et le prophète ; que le paradis n’est ouvert qu’à ceux qui combattent jusqu’à la mort ? Qu’importe après tout, que Dérar soit tué ou prisonnier ? Courons pour venger sa mort ou le délivrer. Suivez-moi, je vais vous donner l’exemple. Il délivra effectivement Dérar, et les assiégeans terrassèrent une armée de cent mille Grecs, qui s’avançoit pour faire lever le siège de Damas. Les habitans fatiguèrent à la fin le courage fanatique des Arabes qui se retirèrent, harcelés dans la retraite par les Damasciens ; des femmes musulmanes, armées de piquets de tente, combattirent avec la dernière intrépidité.

Caled ayant reçu de nouveaux renforts, défit entièrement, l’année suivante, une autre armée grecque, à la journée d’Ainadir. La ville de Damas, assiégée une seconde fois, se vit réduite à capituler, et les habitans obtinrent la permission d’aller chercher un asile sur les terres de l’empire ; mais le farouche Caled poursuivit ces malheureux fugitifs, les atteignit, et massacra les chrétiens qui opposèrent la plus vigoureuse résistance contre leurs parjures ennemis. Le gendre d’Héraclius périt, et la fille de cet empereur tomba au pouvoir de Caled qui renvoya cette princesse à son père, en disant : Si je lui rends aujourd’hui sa fille c’est dans l’espérance que j’ai de le faire bientôt prisonnier lui-même.

Aboubecker, avant de mourir, dicta ce singulier testament : Au nom de Dieu très-miséricordieux, Aboubecker, etc., a fait, son testament, près de sortir de ce monde pour passer en l’autre dans le moment où les infidèles croient, où les impies n’ont plus de doute, où les menteurs disent la vérité. Je nomme Omar-ebn-al-Khetab pour gouverner après moi, sur la bonne opinion que j’ai de sa probité ; je compte qu’il régnera selon la justice : s’il fait autrement, il recevra selon ses œuvres; j’ai fait pour le mieux Portez-vous bien. Que la miséricorde et la bénédiction du ciel soient sur vous. Ce vieil enthousiaste mourut quelques jours après, en 634 et les Arabes reconnurent pour calife, Omar, plus enthousiaste, plus fanatique encore que son prédécesseur.

Il fit aux chrétiens une guerre opiniâtre et terrible : les moines, principaux objets de sa vengeance et de sa fureur, apprirent à le redouter ; ses généraux ne leur faisoient aucun quartier. Les villes de Balbeck et d’Émesse devinrent leur proie, et la victoire signalée qu’ils remportèrent à Yermouth, acheva de répandre l’épouvante dans les armées grecques qui n’osèrent plus se mesurer contre des adversaires, au courage desquels rien ne pouvoit plus résister. La prise de Jérusalem couronna ce mémorable exploit ; Omar entra dans cette ville sainte en 637, non avec le faste d’un conquérant, mais comme un mendiant, monté sur un chameau roux qui portoit deux petits sacs d’orge, de riz et de froment mondé, seules provisions du calife, et dont il se contenta toute sa vie. Les habitans éprouvèrent, de sa part, un traitement assez favorable. Alep soutint un siège en règle, et la valeur d’Youkinna, commandant de la garnison chrétienne, devint fatale aux assiégeans qu’il repoussa dans plusieurs sorties ; mais la ville capitula, malgré la bravoure de son gouverneur qui, furieux de cette lâcheté, après avoir abattu la tête de son propre frère et de trois cents citoyens, auteurs de la capitulation, après s’être défendu dans un château, se voyant sur le point d’être forcé, embrassa la religion musulmane, pour conserver sa vie, et se rendit ensuite la terreur des chrétiens : il retourna cependant parmi eux , mais pour les trahir, et les livrer aux Musulmans.

Le lâche Héraclius, tremblant dans son palais de Constantinople, abandonnoit indignement ses sujets au fer de l’ennemi, et le vainqueur de Chosroës faisoit rougir la victoire elle-même des avantages qu’elle lui avoit autrefois procurés : s’il eût paru à la tête des troupes, sa présence les eût ranimées. De pauvres montagnards attachés au christianisme, prouvèrent, en opposant courage à courage, qu’il étoit possible de vaincre les Arabes ; le spectacle des riches contrées que les Musulmans parcouroient, enflammoit leur imagination : La terre, disoit Amrou, eu parlant de la Palestine, appartient à Dieu qui la donne pour héritage à qui il veut ; nous sommes ses serviteurs, il la livre à nos armes…. Nous avons assez habité nos déserts brûlans et stériles ; nous voulons jouir de ce pays délicieux, et en achever la conquête ; il est juste que nous en jouissions à notre tour.

Avec cette puissante logique du fanatisme, appuyée des armes, ils annonçoient assez leurs projets de la conquête universelle du globe ; la Palestine, la Syrie entière et la Phénicie reçurent la loi de ces conquérans. Amrou envahit l’Égypte en 639, et les hérétiques jacobites et eutychéens, par haine contre les orthodoxes, lui facilitèrent les moyens de conquérir cette fertile contrée. La prise d’Alexandrie en 640 entraîna la perte de toute l’Égypte.

Amrou, moins grossier, plus éclairé que ses compatriotes, auroit désiré sauver la magnifique bibliothèque de cette ville ; mais son maître ignorant et fanatique, lui enjoignit de brûler cet inappréciable dépôt des connoissances humaines : les efforts mêmes qu’à la prière de Jean le grammairien ; Amrou tenta , devinrent funestes aux lettres, en éveillant la barbare jalousie du calife. Il écrivit à son lieutenant ces mots : Ou ce que contiennent les livres dont vous parlez s’accorde avec ce qui est contenu dans le livre de Dieu, ou ne s’y accorde pas : s’il s’y  accorde, alors Talcoran suffit, et ces livres sont inutiles : s’il ne s’y accorde pas, il faut les détruire. Avec ce dilemme imaginé par l’ignorance, Amrou ne put se dispenser d’obéir aux ordres de son souverain : du reste ce général se conduisit avec beaucoup de sagesse et de douceur, à l’égard des Égyptiens, abolit des usages que réprouvoit l’humanité, rétablit le canal de communication entre la Méditerranée et la mer Rouge, canal aujourd’hui encombré, et ouvrit à l’Égypte de nouvelles sources de commerce et d’industrie. Les Musulmans envahirent le reste de l’Afrique, battirent, dispersèrent les armées romaines, et pénétrèrent jusqu’en Ethiopie ; mais ils ne conservèrent que l’Égypte dans celle partie du monde.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

627                               Second empereur de la dynastie des T’ang, T’ai-tsong va se révéler, au cours de ses 22 ans de règne, l’un des plus grands empereurs de Chine, tant par la gloire de ses expéditions sur les marches occidentales de l’empire où il soumit les mongols que par la sagesse et la bienfaisance de son administration, dans un pays ravagé par les troubles et les divisions depuis près de 4 siècles.

On peut lire sur une inscription de Kocho-Tsaïdam, entre le lac Baïkal et l’ancienne capitale mongole de Karakorum :

Les fils des seigneurs turcs[1] devinrent esclaves du peuple chinois, leurs pures filles devinrent serves. Les nobles turcs abandonnèrent leurs titres turcs et, recevant des titres chinois, ils se soumirent au qahan chinois et, pendant cinquante ans, lui vouèrent leur travail et leur force. Pour lui, vers le soleil levant comme vers l’ouest jusqu’aux Portes de Fer, ils firent des expéditions. Mais au qahan chinois ils livraient leur empire et leurs institutions.

L’autorité de T’ai-tsong s’étendit jusque sur le Tibet et le Pamir :

Ceux qui ont soumis les barbares, ce sont seulement Ts’in Che Houang-ti et Han Wou-ti. Mais en prenant mon épée de trois pieds de long, j’ai subjugué les Deux Cents Royaumes, imposé silence aux Quatre Mers, et les barbares lointains sont venus se soumettre les uns après les autres !

Il réforma le code pénal des Souei, la dynastie précédente, en revenant au droit coutumier, qui laissait plus de place à l’interprétation ; selon le ministre des Châtiments, ne restaient en prison, à la mort de T’ai-tsong, que 50 détenus, dont 2 condamnés à mort et ceci, pour tout l’empire !

Il perfectionna l’organisation de l’administration centrale et régionale  Les Trois Percepteurs ou les Trois Ducs gardèrent leur dignité, mais il fit en sorte que cela devint un coquille vide. Les Grands Ministres, au nombre de 2 à 10 voire plus, se réunissent tous les jours en Grand Conseil pour donner leur avis à l’empereur, lequel tranche en dernier ressort. Ils ont sous leurs ordres les Trois Départements : le Département des Affaires d’État, le Grand Secrétariat et la Chancellerie Impériale. Le Département des Affaires d’État, de beaucoup le plus important, coiffe les ministères des Fonctionnaires, des Finances, des Titres, de l’Armée, de la Justice, des Travaux Publics. Parallèlement aux ministères, plus ou moins dépendant d’eux, quantité de services, la plupart étant ceux du palais de l’empereur : bibliothèque impériale, tribunal des observations astronomiques, tribunal des censeurs, chargés de la répression des fraudes administratives, cour des sacrifices impériaux, cour des banquets impériaux, cour des insignes impériaux ; la cour de la direction de l’agriculture est chargée des greniers de l’Etat, percevant les impôts payables en grain et rétribuant, toujours en grain, les fonctionnaires. La cour du Trésor impérial est chargée de la garde des ressources et des contributions en tissus, lingots d’argent et matières précieuses provenant des préfectures.

L’Université fut tout particulièrement soumise à des modifications profondes, dans l’esprit comme dans la forme. En effet, le règne de T’ai-tsong vit une tentative étonnante et largement couronnée de succès, pour fonder la société sur une base intellectuelle, pour former une aristocratie de cerveaux. L’empereur, ce soldat, marqua, au moins au début de son règne, une aversion profonde pour la religion de renoncement et d’abdication venue de l’Inde, comme pour les quêtes métaphysiques des taoïstes. L’empereur Leang Wou-ti, remarquait-il un jour, a si bien prêché le bouddhisme à ses officiers que ceux-ci n’ont pas su monter à cheval pour le défendre contre les révoltés. L’empereur Yuan-ti expliquait à ses officiers les textes de Lao-tseu au lieu de marcher contre les Huns qui ravageaient son empire. Ces faits en disent long à qui sait les entendre. Ses sympathies allaient vers les doctrines confucianistes, dans lesquelles il se montrait fort érudit. Il s’attacha donc à accroître le nombre et la valeur dès lettrés. D’ailleurs toute dynastie qui se fonde n’a-t-elle pas besoin, pour établir sa légitimité, de l’appui du mandarinat ? Le développement, sous son règne, en Chine, de l’imprimerie allait le servir dans ses préférences. En effet, c’est du début du VII° siècle que date l’édition définitive des classiques, accompagnée d’une glose officielle – compilation de tous les commentaires antérieurs autorisés – et qui fournissait au lecteur l’interprétation orthodoxe des textes. La culture pouvait désormais se répandre à relativement peu de frais dans les provinces les plus éloignées et dans les familles modestes qui n’auraient jamais pu envoyer leurs fils, de longues années durant, dans les universités ; les bases du recrutement de l’administration s’en trouvèrent élargies.

De cette époque date, en Chine, l’importance des examens, pierres de touche des études personnelles et portes ouvertes sur toutes les carrières sans distinction de rang ni de fortune. Notons pour la première fois, sous les T’ang, au programme de ces examens, d’autres sujets que les classiques, qui demeurent toutefois prépondérants : histoire, droit, mathématiques, versification, calligraphie (celle-ci s’était affirmée comme un art dès l’époque des Six Dynasties) et médecine.

De toutes ces réformes, les plus importantes furent cependant celles qui touchaient à la vie provinciale. Depuis les troubles sociaux qui marquèrent la fin des Han, les grandes familles avaient peu à peu usurpé l’autorité sur de vastes territoires et sur leurs habitants. Leurs protégés se comptaient par dizaines de milliers, les suivant même dans leurs déplacements, rentrant ou sortant provisoirement de leur état de dépendance suivant le bonheur de la dynastie régnante. C’étaient des membres de ces familles, généralement des militaires, qui s’assuraient, grâce à leurs appuis à la Cour, les hautes charges provinciales. Pour T’ai-tsong, le problème fut d’abord de rendre la liberté aux « clients » des propriétaires des latifundia. La réforme du régime foncier joua d’ailleurs plus en faveur des familles de niveau moyen qu’en faveur des couches pauvres de la paysannerie. On sait que, depuis les Ts’in, les distributions de terres et les concessions viagères se renouvelaient régulièrement suivant des modalités qui variaient à chaque dynastie. Sous les T’ang, chaque propriétaire roturier recevait en principe, à dix-huit ans, une terre de quatre hectares dont il ne pouvait disposer, mais qui lui était laissée jusqu’à sa mort ou jusqu’à ce qu’il ait atteint l’âge de soixante ans ; les chefs de famille recevaient, de plus, un hectare à titre de propriété « héréditaire », d’ailleurs également inaliénable. Cette « nationalisation » des terres cultivées avait pour but d’éviter les accaparements de terrains, si redoutés. Certes, dans la pratique, les chiffres légaux n’étaient pas toujours atteints dans les villages à l’étroit du Nord surpeuplé mais, en revanche, souvent dépassés dans les villages au large du Midi. Quoi qu’il en soit, une famille de quatre enfants avait donc droit à une propriété d’une vingtaine d’hectares, ce qui suffisait à assurer l’indépendance des lettrés pauvres, petits employés des commanderies ou des préfectures, à l’égard des grands dont ils avaient été les clients. Quant à ceux-ci, ils furent progressivement remplacés, grâce aux soins personnels de T’ai-tsong, par des fonctionnaires civils, choisis pour leurs mérites, suivant le système des examens. Les gouverneurs des provinces servaient alors d’intermédiaires entre la capitale et les sous-préfectures, dirigeaient les services locaux des finances, de l’armée, de la justice et des travaux publics, et faisaient parvenir à Tch’ang-ngan, une fois l’an, les tributs de la région et leurs appréciations sur les fonctionnaires locaux. Dans les pays occupés par les armées chinoises, le contrôle de l’administration et le commandement des troupes revenaient à un protecteur général.

[...] Le règne de ce grand roi, aussi vaillant capitaine que génial administrateur, marqua l’apogée de la puissance chinoise. Mieux encore, la stabilité qu’il sut assurer à ce début de dynastie, le prestige incontesté et durable que valurent à la Chine ses victoires, rendirent possible l’éclosion, puis le rayonnement à travers tout l’Extrême-Orient d’une culture d’un tel luxe, d’un tel éclat qu’un historien a pu appeler cette époque celle de la Chine joyeuse. Enfin, par lui fût assurée, pour la première fois de façon durable, l’unité de l’Empire. Avant son règne, elle avait été le fait – passager – de quelques fortes dynasties. La division avait été la règle. Après la mort de T’ai-tsong, le 10 juillet 649 les périodes d’unité eurent le dessus sur celles où les conquêtes partielles du territoire par l’étranger ou bien l’affaiblissement de la dynastie régnante portèrent atteinte à l’intégrité du territoire.

René Grousset, Sylvie Regnault-Gatier L’Extrême Orient     1956

627                             Heraclius, empereur d’Orient, a pu remplir les caisses dégarnies de l’empire avec l’argent de l’Eglise, et ainsi reconstituer une armée : il défait les Perses à Ninive, au bout d’une longue guerre, pendant laquelle ses ennemis – Perses alliés aux Avars – furent à deux doigts de s’emparer de Constantinople, le 7 août 626. L’affaire avait pris l’allure d’une croisade, en lutte contre les ennemis de la religion orthodoxe. On n’avait pas vu de victoire aussi glorieuse depuis Trajan et c’en était fini de la Perse conquérante. Dans son butin de guerre, la vraie Croix qu’il rapportera triomphalement à Jérusalem trois ans plus tard, premier empereur chrétien à pénétrer dans la ville sainte. Elle fut démontée en au moins deux pièces à ce moment-là dont l’une sera mise en lieu sur à Constantinople en 635 et l’autre restera à Jérusalem dans le Saint Sépulcre.

La puissance militaire perse, qui assurait la stabilité en Égypte, en Palestine et en Syrie, a disparu. Héraclius a vaincu, mais il est à bout de souffle. D’ailleurs, pourquoi installerait-il des forces militaires tout au long des rivages méditerranéens ? C’est du coté du Danube, une fois de plus, qu’il concentre ses forces. En réalité, les deux empires antagonistes assuraient la stabilité de la région. Personne ne songeait à se révolter sérieusement face à ces puissances idéologiques et militaires. La disparition de l’Empire perse déséquilibre tout le système. Les invasions arabes ne vont rencontrer que des résistances sporadiques. Les victoires d’Héraclius ont déblayé leur route.

Georges Suffert Tu es Pierre    Éditions de Fallois 2000

628                                Brahmagupta, grand mathématicien indien, écrit le Traité qui introduit le zéro, à l’origine de ce que nous appellerons les chiffres arabes : Al-Kharezmi, mathématicien arabe les introduira dans le monde islamique en 814, et Gerbert d’Aurillac, un siècle plus tard en Occident.

Qui dira le temps qu’il fallut aux chiffres indiens, dits arabes, pour venir de leur patrie d’origine en Méditerranée Occidentale, par la Syrie et les relais du monde arabe, Afrique du Nord ou Espagne ? qui dira le temps qu’il leur fallut ensuite pour triompher des chiffres romains jugés plus difficiles à falsifier ? En 1299, l’Arte di Calimala, les interdisait à Florence ; en 1520 encore, les nouveaux chiffres étaient interdits à Fribourg ; ils n’entrèrent en usage à Anvers qu’avec la fin du XVI° siècle. Qui dira le voyage des apologues, issus des Indes ou de la Perse, repris par la fable grecque et la fable latine où puisera La Fontaine – et qui fleurissent aujourd’hui encore, d’un printemps sans répit, dans la Mauritanie atlantique ? Qui dira le temps, les siècles nécessaires pour que la cloche, de chinoise, devienne chrétienne, au VII° siècle, et se loge en haut des Églises ? A en croire certains, il aurait fallu attendre que les clochers eux-mêmes passent d’Asie Mineure en Occident. Le cheminement du papier n’est pas moins long. Inventé en Chine en 105 après J.C. sous la forme d’un papier végétal, le secret de sa fabrication aurait été révélé à Samarkand, en 751, par des Chinois faits prisonniers. Après quoi, les Arabes auraient substitué les chiffons aux plantes et le papier de chiffons aurait commencé sa carrière à Bagdad dès 794. De là, il aurait gagné lentement le reste du monde musulman. Au XI° siècle, sa présence était signalée en Arabie et en Espagne, mais la première fabrique de Xativa (aujourd’hui San Felipe à Valence) ne serait pas antérieure au milieu du XII° siècle. Au XI° siècle, il était connu en Grèce et, vers 1350, il supplantait le parchemin en Occident.

Fernand Braudel La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II. 2. Destins collectifs et mouvements d’ensemble. Armand Colin 9° éd. 1990

Dans ces années là, dans le Dekkan, sous le règne de Poulakeçin II, non seulement les soldats s’enivraient avant le combat, mais pour que tout aille bien à l’unisson, on se chargeait d’enivrer aussi les éléphants !

Hiuan-tsang est né dans une famille de lettrés et de mandarins chinois, élevé dans la plus pure tradition confucéenne. Il se convertit au bouddhisme à l’âge de 13 ans : cela se passe à Lo-yang, la capitale de la dynastie Souei, alors en pleine anarchie : La ville impériale était devenue une caverne de brigands, et le Ho-nan une caverne de bêtes féroces. Les rues de Lo-Yang étaient jonchées de cadavres. Les magistrats étaient massacrées. Quant aux enfants de la loi bouddhique, ils étaient réduits à périr ou à prendre la fuite.

Accompagné de son frère, Hiuan-tsang va approfondir sa formation bouddhiste, avec beaucoup d’éclectisme, dans la capitale du Sseu-tch’ouan, puis à Tch’ang-ngan, où, fort de son appellation de Maître de la Loi, il est troublé par le désaccord qui règne entre les plus célèbres théologiens.

Le Maître de la Loi, rapporte son biographe, reconnût que chacun de ces docteurs avait un mérite éminent, mais lorsqu’il voulut vérifier leurs doctrines, il y reconnût de graves discordances, de sorte qu’il ne savait plus quel système suivre. Il fit alors le serment de voyager dans les contrées de l’Ouest pour interroger les sages sur les points qui troublaient son esprit.

Il demande à l’empereur l’autorisation de quitter la Chine, laquelle lui est refusée : régions à haut risque, dit en quelque sorte le décret impérial. Eh bien… il s’en passera, et son voyage durera plus de 16 ans ! Pour se rendre aux Indes, il va emprunter la partie méridionale de la Route de la Soie, passant par Tourfan, Karacharhr et Koutcha, dans le bassin du Tarim. Le roi de Tourfan veut le retenir comme chef de la communauté spirituelle, et il a le plus grand mal à faire accepter son refus, pour finalement poursuivre son périple couvert de cadeaux. Il séjourne à Koutcha, carrefour d’influences gréco-romaines, indiennes, haut lieu du bouddhisme depuis le IV° siècle. Près du lac Issik-koul, il découvre les dernières hordes mongoles, à la veille de l’écroulement de leur empire :

Les chevaux des barbares étaient extrêmement nombreux. Le khan portait un manteau de satin vert et laissait voir toute sa chevelure ; seulement son front était ceint d’une bande de soie, longue de dix pieds, qui faisait plusieurs tours et tombait par derrière. Il était entouré d’environ deux cents officiers, vêtus de manteaux de brocart et ayant les cheveux nattés. Le reste des troupes se composait de cavaliers montés sur des chameaux ou sur des chevaux, vêtus de fourrures et de tissus de laine fine et portant de longues lances, des bannières et des arcs droits. Leur multitude s’étendait tellement loin que l’œil n’en pouvait discerner la fin.

Par l’Afghanistan et le Pakistan, il gagne l’Inde où il va passer 14 ans. À Bamiyan, dans le nord-ouest de l’Afghanistan, au bord du lac Band-e Amir, il parle d’un Boudhha inachevé  à proximité des deux autres déjà en place dans leurs niches : une statue couchée de Bouddha entrant dans le nirvana longue de plus de 1 000 pieds. Les archéologues chercheront, chercheront, en vain : il est après tout bien possible que ce géant [1000 pieds, c’est 300 mètres] joue dans la même catégorie que la sardine qui bouchait le port de Marseille, à moins que ce ne soit dans la catégorie des onze mille vierges – le nom du cap à l’est du détroit de Magellan -, passées de 11 à 11 000 par une simple erreur de typographie.

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De retour au pays en 644, il avait dans ses bagages 7 statues indiennes, un résumé de la grammaire sanscrite, un tableau des langues, institutions, mœurs, superstitions, religions et philosophie des différents pays traversés, et enfin, des informations très précises sur le caractère et la politique des souverains avec lesquels il avait été en rapport. L’empereur T’ai-tsong se montra fort satisfait de toutes ces relations, et voulut lui donner rang de ministre, ce qu’il refusa. Il s’installa au couvent de la Grande Bienfaisance, proche du palais où l’appelait fréquemment l’empereur. Les deux hommes, que tout opposait dans leur jeunesse, se retrouvaient amis au soir de leur vie bien remplie. A la demande du Maître de la Loi, T’ai-tsong autorisa de nouvelles ordinations monastiques et consentit à paraître sur le parcours de la procession solennelle à laquelle donna lieu la consécration du couvent de la Grande Bienfaisance. Le bouddhisme était réhabilité.

633                              Dagobert I° met les juifs devant l’alternative : soit se convertir au Christianisme, soit quitter le royaume. C’est à lui que l’on doit la première basilique de Saint Denis, premier évêque de Paris martyrisé vers 250.

Dagobert, le premier de nos monarques, abandonna le pouvoir suprême aux mains d’un maire de son palais, Pépin de Landen, et s’endormit dans les bras de la volupté. En vain des historiens vantent la magnificence de ce roi qui bâtit l’église de Saint Denis ; la postérité ne lui reprochera pas moins, outre une coupable insouciance, l’empoisonnement d’un neveu, ses honteux désordres, et la criminelle légèreté avec laquelle Dagobert répudia sa femme pour épouser une religieuse.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

635                                Il y a des chrétiens en Chine :

Longtemps on a pensé que la Chine n’avait été évangélisée que fort tard, et seulement à l’époque où le célèbre et courageux Ricci pénétra dans l’empire, vers la deuxième moitié du XVI° siècle ; mais la découverte du monument et de l’inscription de Si-ngan-fou[2], autrefois capitale de la Chine, prouve, d’une manière incontestable, qu’en 635, la religion chrétienne y était répandue et même florissante.

Cette inscription parle des nombreuses églises élevées par la piété des empereurs, et des titres magnifiques accordés au prêtre Olopen[3] qu’on désigne sous le nom de Souverain gardien du royaume de la grande loi, c’est-à-dire primat de la religion chrétienne. En 712, les bonzes excitèrent une persécution contre les chrétiens, qui triomphèrent bientôt, après quelques épreuves passagères.

Alors, comme porte l’inscription, la religion, qui avait été opprimée quelque temps, commença de nouveau à se relever. La pierre de la doctrine, penchée un instant, fut redressée et mise en équilibre. L’an 744, il y eut un prêtre du royaume de Ta-thsin[4] qui vint à la Chine saluer l’empereur, qui ordonna au prêtre Lohan et à six autres d’offrir ensemble, avec l’envoyé de Ta-thsin, les sacrifices chrétiens dans le palais de Him-kim. Alors l’empereur fit suspendre, à la porte de l’église, une inscription écrite de sa main. Cette auguste tablette brilla d’un vif éclat ; c’est pourquoi toute la terre eut un très grand respect pour la religion. Toutes les affaires furent parfaitement bien administrées, et la félicité provenant de la religion, fut profitable au genre humain. Tous les ans, l’empereur Taï-tsoung, au jour de la Nativité de Jésus-Christ, donnait à l’église des parfums célestes ; il distribuait à la multitude chrétienne des viandes impériales, pour la rendre plus remarquable et plus célèbre. Le prêtre Y -sou, grand bienfaiteur de la religion et tout à la fois grand de la cour, lieutenant du vice roi de So-fan et inspecteur du palais, à qui l’empereur a fait présent d’une robe de religieux d’une couleur bleu clair, est un homme de mœurs douces et d’un esprit porté à faire toute sorte de bien. Aussitôt qu’il eut reçu dans son cœur la véritable doctrine, il la mit sans cesse en usage. Il est venu à la Chine d’un pays lointain ; il surpasse en industrie tous ceux qui ont fleuri sous les trois premières dynasties ; il a une très parfaite intelligence des sciences et des arts. Au commencement, lorsqu’il travaillait à la cour, il rendit d’excellents services à l’État, et s’acquit une très haute estime auprès de l’empereur.

Cette pierre, conclut l’inscription, a été établie et dressée la seconde année du règne de Taï-tsoung (l’an 629 de J. C.). En ce temps-là, le prêtre Niu-chou, seigneur de la loi, c’est-à-dire pontife de la religion, gouvernait la multitude des chrétiens dans la contrée orientale. Lioù-siou-yen, conseiller du palais et auparavant membre du conseil de guerre, a écrit cette inscription.

M Huc, ancien missionnaire apostolique en Chine.               L’empire chinois.1854

Ce fut par un certain Théodore, revenant d’Orient et peut-être des Indes, que Grégoire a été informé ; était-ce un pèlerin ou un chrétien des Indes ? On ne le sait, mais par lui il a pu recevoir la nouvelle déformée d’une activité missionnaire chrétienne en Asie. Car dans les échanges indirects de l’Orient et de l’Occident, sur le plan religieux l’Occident a davantage donné que reçu.

Une source chinoise parle de l’accueil réservé au prêtre A-lo-pen par l’empereur T’ai-tsong. Mais pas plus que l’inscription de Si-ngan-fou n’est le seul souvenir de l’ancienne chrétienté chinoise, la Chine ne fut ni la première ni la seule à être touchée par la doctrine de Nestorius. Dès 540, des évêchés nestoriens ont été fondés à Hérat et à Samarcande ; auprès de cette ville, on a découvert des tombes chrétiennes datant de 576 et 600, dont l’une était celle d’un prêtre envoyé à l’entour pour visiter les églises. Au milieu du VII° siècle, une lettre d’un patriarche nestorien mentionne l’existence de communautés au Khorassan et dans les Indes. A-lo-pen venait peut-être de l’un de ces groupes ; mais fut-il le premier à pénétrer en Chine ? Est-il même certain qu’il fût hérétique ? Le sens de l’inscription de Si-ngan-fou, non plus que d’autres documents découverts au début du siècle par sir Aurel Stein et par Paul Pelliot ne décèlent pas des traces absolument nettes de nestorianisme. La partie narrative de l’instruction de Si-ngan-fou est ainsi rédigée :

Quand T’ai-tsong commença son glorieux règne [...] il y avait sur la terre de Ta-tsin un homme de haute vertu nommé A-lo-pen, qui, augurant des nuages bleus (les bonnes dispositions de l’empereur), un climat favorable, apporta les Écritures véridiques ; observant l’équilibre des vents (les circonstances), il se hâta d’affronter les difficultés et les dangers. Dans la neuvième année de Chêng-kuan (635) il vint à Ch’ang an. L’empereur envoya le ministre d’État, le duc Fang Hsüan-ling conduire une escorte au faubourg de l’ouest à la rencontre de l ‘hôte pour le mener au palais. Quand les livres eurent été portés à la bibliothèque et que la doctrine eut été étudiée dans ses appartements privés, l’empereur comprit son originalité et sa vérité, puis il en ordonna spécialement l’enseignement et la prédication.

Dans la douzième année de Chêng-kuan, à l’automne, dans le courant du septième mois, il fut décrété ce qui suit : La voie n’a pas changé de nom, ni les sages changé de méthode. L’enseignement existe pour faire savoir au pays que tout être vivant peut être sauvé. L’homme de grande vertu, A-lo-pen, de la terre de Ta-tsin, apportant livres et images, est venu de loin dans notre principale capitale. Si nous examinons avec soin la signification de son enseignement, il nous apparaît mystérieux, merveilleux, riche de quiétude. Si nous considérons son principe fondamental, nous voyons qu’il détermine l’essence de la création et de la perfection. Son discours ne contient pas une multitude de mots ; en lui est le parfait accomplissement. Il est le salut des vivants ; il est la richesse des hommes. Il est juste qu’il ait libre carrière sous le Ciel. En conséquence, que les fonctionnaires du lieu permettent la construction d’un monastère Ta-tsin dans le quartier I-ning de la capitale, avec 21 moines réguliers.

L’œuvre en tout cas fut assez solide pour qu’à la fin du VIII° siècle l’Église nestorienne comptât 4 sièges métropolitains en Chine, 1 dans l’Inde et 4 dans l’Asie centrale. De ce moment date l’un des plus curieux souvenirs de l’ancienne chrétienté chinoise, la transcription d’un texte syrien du Gloria in Excelsis Deo :

HYMNE À L’ÉCLATANTE LOUANGE DE LA TRIPLE MAJESTÉ POUR OBTENIR LE SALUT

Celui que le plus haut des Cieux adore avec une profonde révérence,
Celui qui garde la terre dans la paix et dans l’harmonie,
Celui de qui toute nature reçoit foi et quiétude,
C’est toi, A-lo-he, Père miséricordieux de l’Univers.
Père miséricordieux, Fils éclatant de lumière, Esprit Saint,
Difficile à trouver, impossible à atteindre,
Rectitude, Vérité, Éternité,
Roi,
De tous les rois, tu es le Roi Suprême,
Du monde entier, monarque des Esprits.
Tu es notre grand maître, Père miséricordieux,
Tu es notre grand maître, Seigneur Saint,
Tu es notre grand maître, Roi des Esprits,
Tu es notre grand maître, Sauveur et Libérateur de tous.

Michel Mollat Les Explorateurs          NLF 1955

août 636                     Les Arabes défont les byzantins à Yarmouk en Palestine, prenant ainsi l’essentiel du domaine oriental de Rome : Syrie, Palestine, Afrique du Nord.

637                               Après la Syrie et la Mésopotamie, les Arabes prennent Jérusalem. Héraclius avait fait transporter la Croix de Jérusalem à Constantinople 2 ans plus tôt ; des morceaux en furent alors distribués dans les sanctuaires de la Chrétienté.

Certes, les pays de Terre Sainte sont passés aux mains des Infidèles depuis le VII° siècle, mais les Arabes laissent l’accès des Lieux Saints plus ou moins libre à qui se présente en croyant et en homme pacifique. Aux lendemains de l’an mil, encore, c’est le voyage par excellence.

Jean Favier. Les Grandes découvertes. Livre de poche Fayard 1991

de 640 à 642              Les Arabes prennent l’Égypte, où ils sont accueillis en libérateurs par des égyptiens qui détestaient leurs maîtres grecs. Les moines hérétiques vont se réfugier à Carthage.

Le plus surprenant est sans doute que la conquête de l’Égypte ne faisait pas partie du plan arabe. Omar était fasciné par Constantinople. Il avait simplement accepté que l’un de ses généraux, Amrou, aille avec 4 000 hommes faire une démonstration de force à la frontière égyptienne.

Or Amrou emporte, presque sans combat une première forteresse : El Arisch, en décembre 639. Amrou expose la situation à Omar : pour lui, l’Égypte est à prendre. Mais il lui faut quelques renforts. Le calife lui expédie 12 000 hommes. Avec sa petite armée, Amrou, sans doute guidé par des Égyptiens, prend Péluse après deux mois de siège. Puis, habilement, il évite le delta et fonce à travers le désert. Il réapparaît soudain devant Héliopolis. Il bat les troupes impériales et encercle Alexandrie. Le siège dure longtemps. Mais en 641, la forteresse capitule.

Georges Suffert Tu es Pierre    Éditions de Fallois 2000

La Mésopotamie est entièrement soumise avant 650 avec la victoire de Qadisiya, et la Perse sassanide s’effondre en 651.

Au Tibet, le roi Srong-btsan Sgam-po, qui a épousé deux princesses bouddhistes, l’une chinoise, l’autre népalaise, fonde la capitale Lhassa et entreprend la construction de la grande forteresse du Potala.

vers 650                       Allwyn, chef viking a été blessé lors d’une expédition contre Dunkerque : les habitants de la ville vont l’achever quand Saint Eloi, évêque de Tournai et trésorier du roi Sigebert, le sauve et le convertit. Il devient alors protecteur de la cité, géant bienfaisant, seigneur du carnaval. Allwyn… Halloween  - veille des saints – est bien de chez nous. Il y avait là en même temps résurgence d’une antique  célébration des morts dans la religion druidique des Celtes.

Pour y accrocher les cloches qui nous viennent de Chine, nos églises édifient des clochers.

Les aristocrates qui formaient jusqu’alors le gouvernement royal ne savent plus écrire, et dès lors, les clercs n’ont aucune ruse à déployer pour prendre leur place, tant dans la chancellerie du roi que dans celle du maire du palais.

655                             Première victoire navale musulmane en Méditerranée, remportée sur la flotte de l’empereur Constant II : bataille des Mâts, au large de Phoenix, sur la côte sud-ouest de l’Asie Mineure. Les arabes avaient enchaînés leurs navires, ainsi devenus bloc impénétrable et après avoir pris les navires byzantins à l’abordage, ils avaient coupé leurs gréements. L’empereur n’échappa que de justesse au massacre. Cela ne se reproduira pas : Byzance réagira et les arabes échoueront par 3 fois au siège de Constantinople, en 668-669, puis 673-678 et 717-718. Byzance parviendra à rester puissance navale et les Arabes ne contrôleront pas toute la Méditerranée.

657                              Ali, gendre de Mahomet, a finalement été élu calife, et, à la suite de la bataille de Siffin contre Moawiya – qui sera le fondateur du califat des Omeyyades – il accepte un compromis en sa défaveur, ce que ne lui pardonnent pas ses partisans extrémistes, les kharidjites, qui le tuent. Les kharidjites sont aujourd’hui les Ibadites d’Oman, et les mozzabites du Mzab algérien, à Ghardaïa. Les chiites ne joueront aucun rôle de premier plan avant que la dynastie des Safavides, d’origine turque, ne prenne le pouvoir en Iran en 1501.

11 02 660                   Jimmu Teno quitte l’île de Kyûshû pour Yamato, sur l’île principale du Japon : il y fonde l’empire japonais. L’empereur est dit d’origine divine, descendant en ligne directe d’Amaterasu, déesse du soleil. Le bouddhisme va rapidement s’intégrer au pays où il assimilera sans difficulté le shintoïsme. Les Japonais adopteront à marche forcée l’encadrement et les traditions politiques chinoises.

661                              Le calife Moawiya fonde la dynastie des Omeyyades et fait transférer le siège de l’empire de Médine à Damas.

670                             Uqba ibn Nafi, à la tête de 10 000 cavaliers arabes occupe l’est du Maghreb – l’occident -, où il fondent Kairouan. Il ira jusqu’à l’Atlantique et sera tué en 683 sur le chemin du retour.

672                              Quatre royaumes se partageaient jusqu’alors la Corée : Gaya, Baekje, Koguryŏ et Silla ; avec l’aide de la Chine Tang, ce dernier parvient à soumettre les trois premiers et à unifier le pays, en ayant soin d’expulser les Chinois quatre ans plus tard. Avec Munmu, le trentième roi, va débuter une période de prospérité, avec l’alliance retrouvée des Chinois. La capitale Kumsong – aujourd’hui Gyeongju – comptera pas loin d’un million d’habitants. Les divisons anciennes referont surface en 735 et l’instabilité dominera à nouveau.

673                              Le calife Moawiya attaque Constantinople : une nombreuse flotte musulmane vient assiéger la capitale et, malgré des échecs répétés, essaie par tous les moyens de surprendre la ville. Constantinople résista victorieusement à tous les assauts grâce à ses remparts et à la technique militaire supérieure des Byzantins, auxquels un Syrien venait d’apporter une matière explosive inflammable même sur l’eau, le feu grégeois, que les assiégés lançaient à de grandes distances au moyen de tubes et de grenades.

Emilienne Demougeot L’apparition des Arabes en Occident. 1956

Empressé de réparer les maux causés par son prédécesseur, Constantin apaise les troubles de l’Église, et se dispose à résister courageusement aux Sarrasins qui vinrent assiéger, par mer, Constantinople. Pendant sept années consécutives, les infidèles renouvellent leurs attaques et, malgré leurs efforts opiniâtres, furent toujours repoussés : il est vrai que le siège ménagea un secours imprévu à Constantin. La capitale était perdue, ainsi que tout l’empire, sans le génie du syrien Callinicus, inventeur du feu grégeois : les assiégés firent tomber sur les galères musulmanes une pluie de feu qui les consumoit dans l’eau même. La perte des Sarrasins fût aussi grande que leur opiniâtreté ; leur calife Moavias, obligé de demander la paix, se soumit à un honteux tribut.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

10 10 680                    Husayn, second fils d’Ali, petit-fils de Mahomet, venant de la Mecque, se dirige vers le cœur de l’Irak pour y faire valoir ses droits au califat. Il livre bataille aux troupes du calife Omeyyade de Damas, à Kerbala, 100 km au sud-ouest de Bagdad où il est tué. Le chiisme qui n’était jusqu’alors qu’une faction politique [chi’a : parti], devint alors une véritable secte religieuse se distinguant de la majorité musulmane sunnite. Le mausolée d’Husayn, va faire de cet oasis un haut lieu de pèlerinage du chiisme, l’anniversaire de sa mort – le 10 Maharram -, en étant le jour le plus célébré.

683 Au Maghreb, Kosaïla, prince des Berbères Awrâba dispose de troupes assez nombreuses pour aller au-devant d’Oqba et lui barrer la route, aux environs de Biskra, dans l’actuelle Algérie. La rencontre a lieu à l’entrée du désert, près de Thouda. Oqba, qui avait morcelé son armée et n’était escorté que de trois cents cavaliers, ploya sous le nombre : il se fit tuer dans la petite oasis qui porte son nom. Ce fut pour l’Empire califal un désastre. Toute l’Ifrîqiya se révolta et refoula les Arabes jusqu’en Tripolitaine, et même au-delà de Barka. L’expansion musulmane vers l’ouest semblait définitivement arrêtée. Le calife Abd el-Malik ne put tolérer un tel échec. Il expédia en Afrique une forte armée avec l’un de ses meilleurs généraux, Zohaïr ben Qaïs. Kosaïla comprit que le choc décisif se préparait : il leva de nouveaux contingents berbères et renforça l’alliance avec les Grecs. En 686, sous les murs de Kairouan, une mêlée féroce opposa les chrétiens aux musulmans. A la tête de l’armée gréco-berbère, Kosaïla fit des prodiges de valeur, mais tomba en plein combat. Sa mort fit sans doute perdre aux siens la victoire. Zohaïr, cependant, renonça à toute poursuite et se hâta de regagner Barka où quelques soldats byzantins, qui venaient de débarquer pour faire une opération de diversion, surprirent son escorte et le tuèrent.

Emilienne Demougeot L’apparition des Arabes en Occident. 1956

691                                      Sur le Mont du Temple, le calife Abd al-Malik fait construire le Dôme du Rocher à Jérusalem : c’est le premier monument de l’Islam. Alexandrie est conquise par les Arabes : selon une chronique chrétienne aujourd’hui discréditée, qui s’était inspirée de la Ta’rikh al-Hukuma, ou Chronique des sages d’Ibn al Kifti, le général musulman Amr ibn al-As, à son entrée à Alexandrie, aurait reçu l’ordre du calife Omar I° de mettre le feu au contenu de la Bibliothèque, les livres servant à alimenter les chaudières des bains publics, seules les œuvres d’Aristote étant épargnées : Si les contenus de ces livres sont conformes au Livre sacré, ils sont redondants. S’ils ne sont pas conformes, ils sont indésirables. Dans un cas comme dans l’autre, il faut les livrer aux flammes.

L’argument, apocryphe, est prêté à Omar I°. Mais il est bien possible encore que cet ordre soit une invention d’Ibn al Kifti, contemporain de Saladin, c’est-à-dire, qui vécut 6 siècles après les faits rapportés : partisan de Saladin, il aurait pu raconter cela dans le seul but de salir la mémoire d’Omar I°, d’un autre courant dynastique que Saladin. L’Islam était neuf et n’était pas encore devenu obscurantiste : il n’était pas dans sa culture de détruire les livres. Les chrétiens de Cyrille avaient été capables de lapider Hypathie… ils pouvaient très bien avoir détruits les livres de la bibliothèque d’Alexandrie.

Ce fut probablement le coup de grâce pour la Bibliothèque d’Alexandrie. Mais il est certain que les érudits n’avaient pas attendu l’arrivée des musulmans pour fuir, emportant avec eux de précieux manuscrits. La Bibliothèque connut alors un oubli total, jusqu’à sa résurrection au XXI° siècle, par les bons soins de l’UNESCO.

Abd al-Malik, 5° calife omeyyade [685 -705] licencie tous les fonctionnaires chrétiens, mais doit les rappeler pour éviter la paralysie de l’administration. Jean de Damas, qui deviendra saint Jean Damascène, issu d’une riche famille arabe sera ministre des finances et des Mouqatils - les combattants -, et ce sont des chrétiens qui contribuent à l’essor des arts et traduisent les philosophes, médecins et savants grecs.

695 Abd el-Malik envoie en Afrique une grande armée et la coalition gréco-berbère ne se reforme pas. Selon l’historien arabe Ibn Khaldoûn, les citadins, lassés des pillages de leurs alliés, préférèrent l’ordre du gouvernement califal à cette farouche guerre d’indépendance. Aussi, bien informé, Hassân débuta-t-il par une offensive contre les Grecs : il emporta Carthage par surprise et ainsi, isola les Berbères dans leurs montagnes. Ce plan habile faillit échouer. L’empereur s’émut de la chute de Carthage et, aussitôt, envoya une flotte qui réoccupa la ville. Quant aux Berbères, fanatisés par une vieille reine de l’Aurès, la Kâhina, « la Prophétesse », ils écrasèrent, près de Tebessa, les Arabes qui durent s’enfuir jusqu’en Tripolitaine. Cette résistance victorieuse décida Abd el-Malik, à jeter dans la guerre d’Afrique toutes les ressources du califat.

Emilienne Demougeot L’apparition des Arabes en Occident. 1956

697                              Première élection d’un doge (du latin dux) à Venise.

698 Hassân réapparaît avec de nombreuses troupes. Il reprend facilement Carthage, évacuée au préalable par ses habitants terrorisés, et, pour marquer la domination musulmane il fait au fond du golfe, d’une pauvre bourgade punique, une ville nouvelle : Tunis. En vain une flotte byzantine tenta-t-elle de débarquer : elle fut anéantie.

Emilienne Demougeot L’apparition des Arabes en Occident. 1956

702 Vainqueur des Roûm, Hassân attaque les Berbères et parvient à les détruire, près de Tabarka. Désespérée, la Kâhina tint encore quelque temps avec ses fidèles dans l’Aurès où, au terme d’une exténuante poursuite, elle fut enfin rejointe et tuée. Hassân expédia au calife la tête de la vieille reine, symbole de la soumission définitive de l’Afrique.

Le Maghreb fut, comme l’Ifrîqiya, soumis par Moûssâ grâce surtout à la désunion de ses habitants. Là, cependant, il n’y avait plus trace de villes et de domination byzantine, mais seulement des tribus berbères indépendantes et à demi nomades. Celles-ci se divisaient en deux ligues rivales, les Çanhâdja et les Zenata. Ce fut l’appui précieux des Çanhâdja qui permit aux troupes califales d’occuper rapidement le Tell, en particulier la côte de Kabylie et la côte marocaine.

Aussi Moûssâ put-il soumettre les deux Maurétanies et s’installer à Tanger, d’où il pouvait envier les riches plaines de l’Espagne méridionale, qui, au temps des Romains, avaient été réunies administrativement à la Maurétanie tingitane. De part et d’autre des Colonnes d’Hercule, les relations n’avaient jamais cessé. L’ancienne Bétique d’où les Vandales étaient sortis pour conquérir l’Afrique, l’Al-Andalus dont, plus tard, les premiers dinars des califes de Cordoue gardaient le souvenir, était depuis longtemps synonyme de Spania pour les commerçants juifs d’Afrique et d’Orient, et d’une Spania à la légendaire opulence, bien faite pour exciter les convoitises.

[...] L’islamisation durable d’une région si longtemps romaine et chrétienne pose un problème. On a tenté de l’expliquer par le caractère superficiel de la domination impériale. Certes, les survivances puniques furent tenaces, l’indépendance obstinée des tribus berbères s’exprima socialement par le banditisme et la jacquerie, religieusement par le donatisme et le mouvement des circoncellions, aux IV°-V° siècles, enfin l’accablante fiscalité byzantine lassa le loyalisme des citadins eux-mêmes. Mais on ne peut oublier que le califat faisait une guerre sainte, dont le but officiel était moins d’acquérir et gouverner de nouveaux territoires que de propager l’Islam : pour échapper à l’impôt de capitation ou de tolérance, il fallait devenir musulman. D’ailleurs, la foi religieuse anima longtemps la résistance des Africains. Si les Berbères apostasièrent douze fois dans les soixante-dix ans qui suivirent la conquête, peut-être fut-ce autant par haine du Coran que par indifférence au christianisme.

Des historiens comme E. F. Gautier ont mis l’accent sur la lutte implacable que se livrèrent nomades et sédentaires d’Afrique. Les citadins, incapables de vivre sans l’ordre apporté par un gouvernement régulier, et les cultivateurs, évincés de leurs champs par les empiétements des nomades pasteurs, préférèrent la domination califale à l’indépendance fondée sur l’alliance avec leurs ennemis berbères.

Emilienne Demougeot L’apparition des Arabes en Occident. 1956

vers 705                      Un rouleau de 6.2 mètres de long est imprimé en Chine, juste après la mort de l’impératrice  Wu. Il sera par la suite déposé dans un reliquaire que l’on trouvera dans la pagode de Pulgulska, en Corée, achevée en 751. C’est le document imprimé le plus ancien que l’on connaisse, et comme il ne s’agit pas d’un premier essai, l’invention chinoise de l’imprimerie lui est donc antérieure.

709                                 Les marées d’équinoxe sont particulièrement amples et, comme c’est dans la baie de l’actuel Mont Saint Michel que les amplitudes sont les plus importantes – jusqu’à 10 mètres -, l’imaginaire local s’en saisira pour forger une légende qui aura la vie dure : une forêt aurait occupé l’espace entre l’actuelle côte et une ligne allant en gros de Granville au cap Fréhel, passant par Chausey, où elle se nommait forêt de Scissy. Laquelle forêt aurait été engloutie par cette marée, qui n’aurait laissé émerger que l’île Chausey et les rochers de Mont Tombe – le futur Mont Saint Michel -, et le voisin Tombelaine. Aucun travail scientifique sur les lieux – sondages, fouilles – ne viendra confirmer cela.  Mais certains y croient, et non des moindres :

Une voie romaine, encore visible, menait de Coutances à Jersey. C’est en 709, nous l’avons dit, que l’océan a arraché Jersey à la France. Douze paroisses furent englouties. Des familles actuellement vivantes en Normandie ont encore la seigneurie de ces paroisses ; leur droit divin est sous l’eau ; cela arrive aux droits divins.

Victor Hugo Les travailleurs de la mer.

Légende encore, mais beaucoup plus tardive, puisque introduite par Maupassant : celle de la vitesse d’avancée de la mer lors des grandes marées , semblable à celle d’un cheval au galop : les habitants du Mont nuancent le propos en disant : le galop du percheron de Du Guesclin à la rigueur, mais pas plus. Marseille a sa sardine pour boucher le port et le Mont sa mer pour galoper… Mais ce qui n’est pas une légende, ce sont bien les sables mouvants, nommés ainsi improprement car il s’agit en fait d’un mélange d’algues et de coquillages brisés, que les locaux nomment lise :

Pour le sable comme pour la femme, il y a une finesse qui est perfidie

Il sentit qu’il entrait dans l’eau, et qu’il avait sous ses pieds, non plus du pavé, mais de la vase.

Il arrive parfois, sur de certaines côtes de Bretagne ou d’Ecosse, qu’un homme, un voyageur ou un pêcheur, cheminant à marée basse sur la grève loin du rivage, s’aperçoit soudainement que depuis plusieurs minutes il marche avec quelque peine. La plage est sous ses pieds comme de la poix ; la semelle s’y attache ; ce n’est plus du sable, c’est de la glu. La grève est parfaitement sèche, mais à tous les pas qu’on fait, dès qu’on a levé le pied, l’empreinte qu’il laisse se remplit d’eau. L’oeil, du reste, ne s’est aperçu d’aucun changement ; l’immense plage est unie et tranquille, tout le sable a le même aspect, rien ne distingue le sol qui est solide du sol qui ne l’est plus ; la petite nuée joyeuse des pucerons de mer continue de sauter tumultueusement sur les pieds du passant. L’homme suit sa route, va devant lui, appuie vers la terre, tâche de se rapprocher de la côte. Il n’est pas inquiet. Inquiet de quoi ? Seulement il sent quelque chose comme si la lourdeur de ses pieds croissait à chaque pas qu’il fait. Brusquement, il enfonce. Il enfonce de deux ou trois pouces. Décidément il n’est pas dans la bonne route ; il s’arrête pour s’orienter. Tout à coup il regarde à ses pieds. Ses pieds ont disparu. Le sable les couvre. Il retire ses pieds du sable, il veut revenir sur ses pas, il retourne en arrière ; il enfonce plus profondément. Le sable lui vient à la cheville, il s’en arrache et se jette à gauche, le sable lui vient à mi-jambe, il se jette à droite, le sable lui vient aux jarrets. Alors il reconnaît avec une indicible terreur qu’il est engagé dans de la grève mouvante, et qu’il a sous lui le milieu effroyable où l’homme ne peut pas plus marcher que le poisson n’y peut nager. Il jette son fardeau s’il en a un, il s’allège comme un navire en détresse ; il n’est déjà plus temps, le sable est au-dessus de ses genoux.

Il appelle, il agite son chapeau ou son mouchoir, le sable le gagne de plus en plus ; si la grève est déserte si la terre est trop loin, si le banc de sable est trop mal famé, s’il n’y a pas de héros dans les environs, c’est fini, il est condamné à l’enlizement. Il est condamné à cet épouvantable enterrement long, infaillible, implacable, impossible à retarder ni à hâter, qui dure des heures, qui n’en finit pas, qui vous prend debout, libre et en pleine santé, qui vous tire par les pieds, qui, à chaque effort que vous tentez, à chaque clameur que vous poussez, vous entraîne un peu plus bas, qui a l’air de vous punir de votre résistance par un redoublement d’étreinte, qui fait rentrer lentement l’homme dans la terre en lui laissant tout le temps de regarder l’horizon, les arbres, les campagnes vertes, les fumées des villages dans la plaine, les voiles des navires sur la mer, les oiseaux qui volent et qui chantent, le soleil, le ciel. L’enlizement, c’est le sépulcre qui se fait marée et qui monte du fond de la terre vers un vivant. Chaque minute est une ensevelisseuse inexorable. Le misérable essaye de s’asseoir, de se coucher, de ramper ; tous les mouvements qu’il fait l’enterrent ; il se redresse, il enfonce ; il se sent engloutir ; il hurle, implore, crie aux nuées, se tord les bras, désespère. Le voilà dans le sable jusqu’au ventre ; le sable atteint la poitrine ; il n’est plus qu’un buste. Il élève les mains, jette des gémissements furieux, crispe ses ongles sur la grève, veut se retenir à cette cendre, s’appuie sur les coudes pour s’arracher de cette gaine molle, sanglote frénétiquement ; le sable monte. Le sable atteint les épaules, le sable atteint le cou ; la face seule est visible maintenant. La bouche crie, le sable l’emplit ; silence. Les yeux regardent encore, le sable les ferme ; nuit. Puis le front décroît, un peu de chevelure frissonne au-dessus du sable ; une main sort, troue la surface de la grève, remue et s’agite, et disparaît. Sinistre effacement d’un homme.

Quelquefois le cavalier s’enlize avec le cheval ; quelquefois le charretier s’enlize avec la charrette ; tout sombre sous la grève. C’est le naufrage ailleurs que dans l’eau. C’est la terre noyant l’homme. La terre, pénétrée d’océan, devient piège. Elle s’offre comme une plaine et s’ouvre comme une onde. L’abîme a de ces trahisons.

Victor Hugo Les Misérables. Livre troisième La boue, mais l’âme.


[1] À l’origine, les Turcs sont un groupe de peuples nomades issus de l’Asie centrale. Unis par une langue commune, ils se divisent en trois branches. L’une donne les Mongols, une autre, les Mandchous ; de la troisième, celle des Ouïgours, descendent les Turcs proprement dits.

[2] On peut voir à Paris, dans la Bibliothèque impériale, un fac-similé de cette célèbre inscription. Si-ngan-fou et Tch’ang-ngan sont les deux noms d’une même capitale.

[3] Tout porte à croire que cet Olopen était Syrien

[4] C’est ainsi que les Chinois désignaient, à cette époque, l’empire romain.


Par l.peltier dans (2 : 01 à 1163) le 27 octobre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

845                              En Chine, un recensement du personnel et de la propriété bouddhique est ordonné : 3 mois plus tard, un édit impérial ordonne la confiscation de toute propriété bouddhique : 4 600 temples vont être détruits (on gardera les plus beaux), 260 000 bonzes et nonnes vont être sécularisés, 40 000 lieux de culte détruits, des dizaines de milliers d’hectares de terrain cultivable confisqués et 150 000 esclaves émancipés : le bouddhisme ne connaîtra jamais plus la même emprise sociale en Chine.

Yi Yin, futur premier ministre sous la dynastie chinoise des T’ang, (du VII° au X° siècle), parle de son premier métier, cuisinier :

L’harmonie s’obtient par la combinaison du doux, de l’acide, de l’amer, du piquant et du salé au moment opportun et en quantité appropriée dans une subtile alliance qui a ses raisons propres.

Les transformations qui s’effectuent à l’intérieur du chaudron sont délicates et impalpables, on ne saurait en rendre compte par la parole, ni même les comprendre par la volonté. Elles sont semblables à la conduite du char et au tir à l’arc, aux transformations du yin et du yang, et à la succession des saisons. Elles engendrent des mets qui, bien qu’ils aient cuit longtemps ne sont pas gâtés ; ils sont cuits mais n’ont pas perdu leur forme, ils sont doux sans être écœurants, ils sont acides sans être aigres, ils sont salés sans être saumâtres, ils sont piquants sans emporter la bouche, ils sont d’un goût subtil sans être fades, ils sont moelleux sans être gras.

Yi Yin, Benwei. Lüshi chunqiu.

Une fois les ingrédients sélectionnés, nettoyés, préparés, on distingue quatre opérations nécessaires :

  • Le taillage: l’art du couteau – daokou -. On dénombre pas moins de 200 modes de taillage. Les aliments sont coupés en très petits morceaux pour pouvoir être saisis plus facilement avec les baguettes.
  • L’assemblage – pei – .Tous les ingrédients sont réunis sur une assiette : c’est une préfiguration du plat.
  • La maîtrise du feu – huohou -. C’est maîtriser sa puissance, sa température, la couleur des flammes, sa durée: ne soulève pas le couvercle de la marmite tant que le huohou n’est pas atteint. Le secret du sauté à la chinoise – chao – tient dans la capacité à saisir les ingrédients sur un feu vif, en les faisant sauter, sans trop prolonger la cuisson.
  • L’assaisonnement se fait au cours de la cuisson. A partir des cinq saveurs de base, le salé, le doux, l’aigre, le piquant et l’amer, on peut construire une infinité de goûts grâce à l’huile de sésame, aux sucres variés, sel, piment, sauces de soja, vinaigre, vin bouillon, fécule

846                                Charles le Chauve invente le viager. Il meurt à Avrieux, près de Modane. Les Sarrasins pillent St Pierre de Rome.

850                              Commencé 70 ans plus tôt, le temple bouddhiste en lave de Borobudur à Java, est configuré comme un mandala, de 113 mètres de coté et, en son centre, le plus haut stupa du monde. Les quatre galeries successives sont ornées de bas-reliefs dont la longueur totale est d’à peu près 5 km.

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851                                Sulayman, voyageur persan, rapporte que sur l’île de Nias, voisine occidentale de Sumatra, les hommes ne peuvent se marier que s’ils ont coupé une tête : Une tête, une femme, deux têtes, deux femmes. Certains hommes ont cinquante femmes…

855-857                        Une légende qui tiendra lieu de fait historique jusqu’au XVII° siècle, veut que le pape d’alors ait été une femme – la papesse Jeanne – qui aurait caché son sexe, jusqu’à accoucher lors d’une procession, ce qui lui aurait valu la mort par lapidation. Fille de moine, née à Mayence, elle aurait reçu un enseignement dispensé aux seuls hommes. Voyageant beaucoup, – Constantinople, Athènes -, elle aurait reçue une chaire d’enseignement à Rome et aurait été admise à la Curie. De là à en faire un pape, il n’y a qu’un pas… que franchira la légende… dont la première relation connue date de 1250. De là vient la vérification du sexe du pape lors de son élection : habes duas et bene pendentes.

Les recherches approfondies dans les Écritures Saintes sont l’une des causes du formidable renouveau que connaît l’Université de Constantinople. Léon, dit le mathématicien, y enseigne la philosophie, mais il a d’autres cordes à son arc : il invente un télégraphe optique qui relie la frontière orientale à la capitale et permet de donner rapidement l’alerte en cas d’incursion arabe, lesquels Arabes estiment avec beaucoup de bon sens qu’un tel homme serait mieux chez eux à Bagdad au sein de la Maison de la Sagesse, qu’à Byzance, ce qu’ils demandent, mais en vain à l’empereur Théophile : le transfert de technologie ne se fit pas.

A la demande du basileus Michel, relayant celle du roi Ratislav de Moravie soucieux de contrer les pressions des Carolingiens, Constantin et Méthode, deux frères macédoniens, vont évangéliser la Moravie : ils ont déjà connu un succès certain chez les Khazars et préparent avec soin leur affaire jusqu’à créer un alphabet slave, à partir des caractères grecs et hébreux, qui se nommera cyrillique, car Constantin, en se retirant dans un monastère romain à la fin de sa vie, y avait pris le nom de Cyrille. Ils avaient transformé un idiome en langue écrite.

Noël 858                     Photius est ordonné prêtre et dans le même temps, nommé patriarche de Constantinople. Jusque là laïc, c’était un des plus grands savants de son temps, brillant, touche à tout et habile, un des hommes forts et respectés de Constantinople. Pour asseoir son autorité, il envoie une lettre synodique aux quatre autres patriarches : Rome, Alexandrie, Antioche et Jérusalem : mais, étant donné que les trois derniers n’existent plus guère, c’est avant tout la lettre envoyée à Rome qui compte. Et le pape Nicolas I° [858-867] se méfie des circonstances dans lesquelles est arrivé Photius  au patriarchat de Constantinople, après la démission d’Ignace. Le pape se méfie tellement qu’il désavoue ses propres envoyés, et en profite pour rappeler sa primauté disciplinaire sur les autres patriarches en tant que successeur de Pierre, à Rome. Se greffe là-dessus la querelle sur le filioque. Cela aboutira au 4° concile de Constantinople en octobre 869, reconnu comme œcuménique par les Latins. En 886, Photius finira par être arrêté, jugé puis exilé dans un monastère lointain. Photius tout comme Ignace, considérés comme des saints par les chrétiens d’Orient en même temps qu’adversaires de Rome sont considérés comme les fondateurs d’une Église d’Orient autonome. La rupture qui interviendra 200 ans plus tard ne sera que le fruit d’une rivalité qui aura longuement muri.

860                              L’Europe occidentale a froid : Adriatique et Méditerranée gèlent partiellement, le Rhône complètement.

Un État alévi est fondé au sud de la Caspienne par Hassan bin Zeyd, descendant de l’imam Hassan. Les alévis se sont différenciés des chiites quand les Turcs se sont islamisés, tout en combattant, du VII° au IX° siècle, les empires omeyyade et abassides sunnites. Né en Asie centrale, il a pris sa forme finale en Anatolie, avec les influences des anciennes religions anatoliennes, ainsi que des courants tels que le paulicianisme ou le bogomilisme.

868                              Le chinois Wang Jie imprime le plus ancien livre que l’on connaisse : le Sutra du diamant ouvrage sacré bouddhique, sous forme d’un rouleau de près de 5 mètres de long au moyen de blocs de bois gravés. C’est l’infatigable archéologue anglais Sir Aurel Stein [Aurel n'étant qu'une contraction de Marcus Aurelius ...], qui le découvrira en 1907 à Dunhuang, le site aux mille Bouddha, région que lui-même nommera Serindia, dans l’ouest du désert de Gobi. Il l’emmènera au British Muséum où il se trouve encore. Les caractères mobiles d’imprimerie seront inventés vers le milieu du XI° siècle. Le besoin de livres était important, crée par la codification des examens pour les candidats à l’administration ; ces examens vont devenir la pierre d’angle du mandarinat chinois, leur ouverture à tous permettant le choix des fonctionnaires au mérite.

869                              La basse Mésopotamie était depuis longtemps mise en valeur par des esclaves noirs que l’on se procurait à assez bon compte et qui travaillaient dans des conditions pitoyables. Leur chef, qui se déclarait descendant d’Ali, disciplina de son mieux ces Zendjs, nègres originaires du Zanguebar, et créa un gouvernement de type communiste. Il s’empara d’Obolla, d’Abadan et d’Ahwaz, c’est-à-dire d’une province riche par son industrie sucrière et textile, et surtout par son commerce avec l’Inde et la Chine. Ces nègres ne songent nullement à se faire aimer des populations, qu’ils massacrent, et ils brûlent ce qui ne leur sert pas de butin. La ville d’Obolla, l’ancienne Apologos, construite en bois, fut en partie incendiée. En 871, ils réussissent à pénétrer dans Bassorah, où ils se livrent à leurs actes de piraterie : cette vie de maraude avait particulièrement excité ces Zendjs, qui venaient de quitter des occupations extrêmement pénibles. Les garnisons locales avaient en vain essayé de se défendre, elles avaient toujours été bousculées. Cette année-là, le régent du califat, Mouwaffak, se résolut à prendre l’affaire en main. Il envoya des troupes, mais ces contingents ne remportèrent jamais d’avantage marqué, ne purent empêcher la prise de Bassorah et éprouvèrent des pertes considérables.

Rodolphe Guilland L’empire byzantin 1956

La révolte ne sera écrasée qu’en 883, faisant entre un demi et deux millions et demi de morts. Mais, globalement, le trafic d’esclaves noirs s’étendra sur environ 10 siècles, et on estimera à 17 millions le nombre de Noirs déportés par les Arabes.

Les Arabes voyagent aussi, et parviennent en Chine avant Marco Polo :

Il y avait à Bassora un homme de la tribu des Coreïschites, appelé Ibn-Vahab et qui descendait de Habbar, fils d’AI-Asvad. La ville de Bassora ayant été ruinée, Ibn-Vahab quitta le pays et se rendit à Siraf. En ce moment un navire se disposait à partir pour la Chine. Dans de telles circonstances, il vint à Ibn-Vahab l’idée de s’embarquer sur ce navire. Quand il fut arrivé en Chine, il voulut aller voir le roi suprême ; il se mit donc en route pour Khomdan[7], et, du port de Khan-fou[8] à la capitale, le trajet fut de deux mois. Il lui fallut attendre longtemps à la porte impériale, bien qu’il présentât des requêtes et qu’il s’annonçât comme étant issu du même sang que le prophète des Arabes. Enfin l’empereur fit mettre à sa disposition une maison particulière et ordonna de lui fournir tout ce qui serait nécessaire ; en même temps, il chargea l’officier qui le représentait à Khan-fou de prendre des informations et de consulter les marchands au sujet de cet homme, qui prétendait être parent du prophète des Arabes, à qui Dieu puisse être propice ! Le gouverneur de Khan-fou annonça, dans sa réponse, que la prétention de cet homme était fondée. Alors l’empereur l’admit auprès de lui, lui fit des présents considérables, et cet homme retourna dans l’Irak avec ce que l’empereur lui avait donné.

Relation des voyages faits par les Arabes et les Persans dans l’Inde et à la Chine, dans le IX° siècle de l’ère chrétienne, traduite par M. Reinaud, de l’Institut, t. I, p. 79 et suiv.

Le commerce étant au pinacle des valeurs de la Chine, on savait faciliter les transactions et ainsi inspirer confiance au marchand étranger :

Lorsque quelqu’un prête de l’argent à une autre personne, celui-là écrit un billet à ce sujet ; l’emprunteur en écrit un autre sur lequel il appose l’empreinte de deux de ses doigts réunis, le medius et l’index. Puis, les deux billets sont réunis, roulés ensemble, et on écrit une formule à l’endroit où l’un touche à l’autre ; ensuite on les sépare l’un de l’autre et on remet au prêteur le billet par lequel l’emprunteur reconnaît sa dette. Si, plus tard, le débiteur renie sa dette, on lui dit : Présente le billet que t’a remis le prêteur. Si l’emprunteur prétend qu’il n’a pas de billet du prêteur, nie d’autre part avoir souscrit un billet et y avoir imposé son empreinte digitale, et que le billet du prêteur ait disparu, on dit alors à celui qui nie sa dette : Déclare par écrit que tu n’as pas contracté de dette ; mais si plus tard le prêteur apporte la preuve que tu as contracté cette dette que tu nies, tu recevras 20 coups de bâton sur le dos et tu seras condamné à payer une amende de 20 000 fakkûj en pièces de cuivre (soit 2 000 dinars)

Suleyman

vers 870                      Les Vikings, venus de l’ouest de la Norvège mais aussi des îles britanniques colonisent l’Islande, alors vide d’humains : elle est à mi-chemin entre Norvège et Groenland, sa côte nord flirte avec le cercle polaire. Quelques moines irlandais s’y étaient peut-être risqués, mais rien de plus. Parmi eux, Thorwald Aswaldssons, qui, à la suite d’un meurtre, doit quitter la ferme familiale et son pays, la Norvège. 60 plus tard, la quasi-totalité des terres arables étaient revendiquées sinon exploitées.

Un évêque en brossera le portrait quelques temps après les débuts de la colonisation :

Les livres latins nomment ce pays Thulé, mais les hommes du nord l’appellent Islande. C’est un nom approprié pour cette île, car il y a de la glace (is) et sur terre et sur mer. Les glaces flottantes sont si nombreuses qu’elles remplissent les ports du nord, tandis que les glaciers dominent en permanence les hautes montagnes du pays [...]. Parfois de grandes rivières d’eau sortent à flots de sous les glaciers [...]. D’autres montagnes de ce pays entrent en éruption et crachent le feu, vomissant une cruelle pluie de pierres [...]. Les trous bouillonnant d’eau brûlante et de soufre abondent. Il n’y a pas de forêt, mais seulement quelques petits bouleaux. Des céréales – mais seulement de l’orge – poussent à quelques endroits dans le sud [...]. Le pays est surtout habité le long des côtes, et l’est et l’ouest sont les moins peuplés.

La Saga de l’évêque Guomund.

Les courants d’est en ouest y déposent sur la côte est suffisamment de bois de Sibérie pour faire des charpentes de maison et se chauffer : il y avait tellement d’épaves que chacun prenait ce qu’il voulait, et qu’il n’y eut pas besoin d’établir de règles à ce sujet.

Landnamabok, recueil des Sagas scandinaves écrit vers le XII°.

La terre était paisible. Elle dormait sous une poussière scintillante. Il n’y avait plus d’aurore et plus de crépuscule. Une nuit fantôme avait chassé le jour. Des lumières luxueuses, funèbres, laiteuses, enduisaient les visages.

On était au premier moment de la Bible. Dieu n’avait pas encore procédé à l’inauguration du monde, il n’avait pas divisé les ténèbres de l’éclat. Le temps n’était pas  en route, il attendait son commencement. Des draperies de velours et de soie avaient remplacé les montagnes. Dans le fond des vallons, on voyait monter une géographie inconnue. La terre défaillait et on découvrait le dedans de la terre. Ce n’était pas la nuit et pas le jour. Une nuit sorcière. L’ombre et la lumière ensemble hallucinés et le ciel comme un somnambule. Un caprice du vent en eut déchiré les voilages. Au loin, des vapeurs moelleuses dessinaient le réseau des vallées et des lacs, le vent les poussait insensiblement et tout le paysage tournoyait.

Les maisons, les prés, les contreforts déchiquetés d’Ingólltsjall qui surplombaient les méandres de la rivière resplendissaient. Des vagabonds surgissaient tout d’un coup. Ils fixaient les étrangers de leurs yeux de chouette, ils défilaient dans un silence terrible. Vers le nord, des glaciers crépitaient. le Langjökull, dit Pétursson et, à un autre moment, il dit : Ces nuits d’été ont la même couleur que la neige, et il dit encore : Regardez nos ombres, monsieur Bodelsen, elles sont très noires et elles miroitent.

Beaucoup plus tard, on devina vers le nord les eaux tranquilles de Thingvallavatn.[…] Le cornette avait suggéré de gravir un tertre couronné d’un bosquet de bouleaux, des buissons à peine, tordus et si malingres que les chevaux les piétinaient […] Un fil de vent tremblait dans les herbes. Le plus vieux des scribes alluma une pipe de porcelaine et l’odeur du tabac et celle de la terre faisaient penser à des choses douces. Un autre écrabouillait des myrtilles sur sa figure, elles étaient encore un peu aigres et il léchait le jus du bout de la langue Les autres scribes riaient.

Gilles Lapouge                     L’incendie de Copenhague    Albin Michel 1995

En dehors de ses volcans et de ses sources chaudes, l’Islande ressemblait beaucoup à certaines régions de Norvège et de Grande-Bretagne dont les colons étaient partis. Les colons ne pouvaient absolument pas savoir que les sols et les végétaux islandais étaient beaucoup plus fragiles que ceux qu’ils connaissaient. Il leur sembla naturel d’occuper les hautes terres et d’y faire paître un nombre important de moutons, tout comme ils l’avaient fait dans les hautes terres écossaises : comment auraient-ils pu savoir que les hautes terres d’Islande ne pourraient pas faire vivre indéfiniment leur moutons, et que même les basses terres finiraient par être surpeuplées ? Si l’Islande fut le pays d’Europe dont l’écologie fut le plus gravement endommagée, ce n’est pas parce que les immigrants norvégiens et britanniques oublièrent brutalement toute prudence lorsqu’ils accostèrent en Islande, mais parce qu’ils se retrouvèrent dans un environnement apparemment luxuriant et cependant fragile auquel leur expérience norvégienne et britannique ne les avait pas préparés.

Lorsque les colons prirent enfin connaissance de ce qui se passait, ils commencèrent à réagir. Ils cessèrent de gâcher de grosses pièces de bois et d’élever des porcs et des chèvres qui nuisaient à l’environnement, et abandonnèrent la majeure partie des hautes terres. Des fermes voisines s’associèrent pour prendre des décisions communes lorsque surgissaient des problèmes graves d’érosion. Ils décidèrent par exemple qu’à la fin du printemps, la repousse de la prairie autorisait les bergers à faire transhumer leurs moutons sur les pacages communs de haute altitude pour l’été, et qu’il fallait les faire redescendre dans la vallée à l’automne. Les fermiers tentèrent de se mettre d’accord sur un nombre de moutons maximal que chaque pacage commun pouvait supporter, et sur la manière dont ce nombre devait être divisé pour que chaque fermier individuel puisse atteindre son quota de moutons.

Ces décisions sont raisonnables et flexibles, mais elles sont également conservatrices. Même mes amis islandais trouvent leur société conservatrice et rigide. Le gouvernement danois qui dirigea l’Islande après 1397 se heurta régulièrement à cette attitude chaque fois qu’il tenta d’améliorer le sort des Islandais en suggérant notamment aux habitants de faire pousser du blé, d’améliorer les filets de pêche, de pêcher sur des bateaux couverts plutôt que sur des bateaux ouverts, de saler le poisson destiné à l’exportation, plutôt que de se contenter de le sécher, de créer une industrie de fabrication de corde, de créer des tanneries industrielles, d’exploiter le soufre pour l’exporter. Lorsqu’ils firent ces propositions et d’autres encore, qui impliquaient un changement, les Danois (de même que les Islandais progressistes) se heurtèrent systématiquement à l’opposition des Islandais, qui se refusaient mène à prendre en compte les bénéfices qu’ils auraient pu en tirer.

Les Islandais expliquent cette vision conservatrice par la fragilité de l’environnement : conditionnés par leur longue histoire ils finirent par conclure que, quels que soient les changements qu’ils tenteraient d’introduire, ceux-ci allaient bien plus probablement conduire à une aggravation de la situation plutôt qu’à une amélioration. Au cours des premières années de l’histoire de l’Islande, les colons parvinrent à établir une économie et un système social qui fonctionnaient plus ou moins. Certes, dans ce système, la plupart des gens étaient pauvres, et de temps en temps une partie de la population mourait de faim, mais au moins la société survivait. Lorsque les Islandais tentèrent d’autres expériences au cours de leur histoire, celles-ci eurent souvent un dénouement catastrophique. Les traces de ces catastrophes restèrent visibles partout autour d’eux, sous la forme de paysages lunaires dans les hautes terres, d’anciennes fermes abandonnées, et de zones érodées sur les terres des fermes qui avaient survécu. De toutes ces expériences, les Islandais concluent que leur façon de procéder garantit au moins leur survie.

L’histoire politique de l’Islande entre 870 et aujourd’hui se résume rapidement. Pendant plusieurs siècles, l’Islande fut un pays autonome, jusqu’à ce que des guerres entre les chefs appartenant aux cinq plus grandes familles deviennent sanglantes et conduisent à la destruction de nombreuses fermes dans la première moitié du XIII° siècle. En 1262, les Islandais demandèrent au roi de Norvège de gouverner le pays, en pensant qu’un roi éloigné serait moins dangereux, leur accorderait plus de liberté, et ne pourrait jamais plonger le pays dans un désordre comparable à celui qu’avaient fait régner leur propres chefs sur leur propre territoire. Des mariages entre des maisons royales scandinaves aboutirent en l’an 1397 à la réunification des trônes du Danemark, de Suède et de Norvège sous l’autorité d’un seul roi, dont l’intérêt se porta surtout sur le Danemark, car c’était la province la plus riche, et qui délaissa la Norvège et l’Islande, plus pauvres. En 1874, l’Islande obtint le droit de se diriger elle-même. En 1904, elle obtint son autonomie et, en 1944, sa complète indépendance vis-à-vis du Danemark.

Démarrant à la fin du Moyen Âge, l’économie de l’Islande fut stimulée par la montée du commerce de la morue séchée, qui était pêchée dans les eaux islandaises et exportée vers les villes en pleine croissance du continent européen, pour nourrir les populations urbaines. Comme l’Islande elle-même ne disposait pas de grands arbres à partir desquels elle aurait pu fabriquer des navires, ces poissons étaient péchés et exportés sur des navires appartenant à divers étrangers, notamment des Norvégiens, des Anglais et des Allemands, auxquels vinrent se joindre des Français et des Hollandais. Au début du XX° siècle, l’Islande eut enfin sa propre flotte maritime, et vécut une explosion de la pêche industrielle. Vers 1950, les produits de la mer représentaient plus de 90 % des exportations totales de l’Islande, ce qui réduisait à bien peu de chose la part du secteur agricole autrefois dominant. Dès 1923, la population urbaine de l’Islande l’emporta en nombre sur la population rurale. L’Islande est aujourd’hui le pays Scandinave le plus urbanisé, la moitié de sa population vivant dans la seule capitale de Reykjavík. La population rurale continue d’affluer vers les villes, car les agriculteurs islandais abandonnent leurs fermes ou les convertissent en maisons de vacances et s’en vont en ville chercher du travail, et s’intégrer à la culture mondiale.

Aujourd’hui, grâce à sa richesse piscicole, à son énergie géothermique et à l’énergie électrique qu’il produit à partir de toutes ses rivières, et du fait qu’il n’a plus à rassembler à grand-peine le bois nécessaire à la fabrication des bateaux (qui à l’heure actuelle sont faits de métal), ce pays qui fut le plus pauvre d’Europe est devenu l’un des pays les plus riches du monde en termes de revenu par habitant.

[les lignes qui précèdent ont été écrites quelques années avant l’effondrement financier de l’Islande, effondrement dont ils se sont finalement relevés. Ndlr]

[...]                     Les Vikings de Scandinavie lancèrent leurs assauts dans diverses directions. Les habitants de la région correspondant à la Suède contemporaine, connus sous le nom de Varègues, firent route vers l’est en direction de la mer Baltique, remontèrent les fleuves à l’intérieur de la Russie, poursuivirent vers le sud pour atteindre la source de la Volga et les sources d’autres fleuves qui se jetaient dans la mer Noire et dans la mer Caspienne, firent commerce avec le riche empire byzantin et fondèrent la principauté de Kiev, première pierre dans la construction de l’État russe moderne. Les Vikings du Danemark contemporain firent route vers l’ouest en direction des côtes de l’Europe du Nord-Ouest et de la côte est de l’Angleterre, avancèrent sur le Rhin et la Loire, s’installèrent à l’embouchure de ces deux fleuves ainsi qu’en Normandie et en Bretagne, établirent l’État du Danelaw, à l’est de l’Angleterre, et le duché de Normandie en France, et contournèrent la côte Atlantique de l’Espagne pour pénétrer en Méditerranée par le détroit de Gibraltar et s’attaquer à l’Italie. Les Vikings de la Norvège contemporaine naviguèrent vers l’Irlande et vers les côtes nord et ouest de la Grande-Bretagne et ils établirent un important pôle d’échanges commerciaux à Dublin. Dans toutes les régions d’Europe, les Vikings s’installèrent, épousèrent des femmes du pays et se fondirent progressivement dans la population locale, ce qui eut pour résultat la disparition des langues Scandinaves et des zones de peuplement Scandinaves dans les pays étrangers à la Scandinavie. Les Vikings suédois s’assimilèrent à la population russe, les Vikings danois à la population anglaise, tandis que les Vikings qui s’étaient installés en Normandie finirent par abandonner leur langue norroise pour le français. Dans ce processus d’assimilation, les mots tout comme les gènes Scandinaves furent absorbés. Par exemple, la langue anglaise moderne doit les mots awkward (maladroit), die (mourir), egg (œuf), skirt (jupe) et des dizaines d’autres encore aux envahisseurs Scandinaves.

Au cours de ces traversées vers des terres européennes inhabitées, de nombreux navires vikings furent déviés par les vents dans l’Atlantique Nord qui, à cette époque de climat doux, n’était pas pris dans les glaces, lesquelles ultérieurement firent obstacle à la navigation et causèrent la perte de la colonie du Groenland comme celle du Titanic. Ces navires égarés découvrirent et peuplèrent donc d’autres terres jusque-là inconnues des Européens ou de tout autre peuple : les îles Féroé, qui étaient inhabitées, peu après l’an 800 et l’Islande vers 870 ; vers l’an 980, le Groenland, qui à l’époque n’était occupé que dans sa partie la plus septentrionale par les Américains autochtones ancêtres des Inuits, ceux que l’on nomme le peuple Dorset ; et, en l’an 1000, le Vinland, une zone d’exploration comprenant Terre-Neuve, le golfe du Saint-Laurent et probablement d’autres régions côtières du nord-est de l’Amérique du Nord peuplées de nombreux Amérindiens dont la présence obligea les Vikings à quitter les lieux après seulement une dizaine d’années.

Puis les raids vikings sur l’Europe se firent moins fréquents : leurs cibles européennes apprenaient progressivement à se méfier d’eux et à se défendre, le pouvoir des rois anglais et français et de l’empereur allemand se renforçait et le pouvoir grandissant du roi de Norvège lui permettait désormais de mettre à profit les forces des chefs pillards qui jusqu’alors échappaient à son contrôle et qui étaient à présent employées à l’établissement d’un respectable État commerçant. Sur le continent, les Francs battirent les Vikings sur la Seine en l’an 857, remportèrent une victoire majeure lors de la bataille de Louvain, en 891, et les chassèrent de Bretagne en 939. Dans les îles Britanniques, les Vikings furent chassés de Dublin en 902, et leur royaume de Danelaw, en Angleterre, se désintégra en 954, même si de nouveaux raids permirent de le faire revivre entre 908 et 1016. L’année 1066, célèbre pour la bataille d’Hastings, sur la côte sud-est de l’Angleterre, au cours de laquelle Guillaume le Conquérant. (Guillaume de Normandie) conquit l’Angleterre avec une armée de descendants de Vikings francophones, peut également symboliser la fin des attaques vikings. Guillaume l’emporta sur le roi anglais Harold à Hastings, le 14 octobre, parce que les soldats de Harold étaient épuisés, ayant parcouru trois cent cinquante kilomètres à pied vers le sud en moins de trois semaines après avoir défait la dernière armée d’invasion viking et son roi à Stamford Bridge, au centre de l’Angleterre, le 25 septembre. À partir de cette date, les royaumes Scandinaves évoluèrent pour devenir des États ordinaires, qui faisaient commerce avec d’autres États européens et ne se livraient plus à la guerre qu’occasionnellement. La Norvège médiévale était désormais connue non pas pour ses guerriers redoutés, mais pour ses exportations de morue séchée.

Après des millénaires pendant lesquels ils étaient demeurés à l’intérieur des frontières de la Scandinavie sans s’intéresser au reste de l’Europe, pourquoi l’expansion viking démarra-t-elle si rapidement pour atteindre un sommet après 793 puis prendre brutalement fin moins de trois siècles plus tard ? Lorsque l’historien étudie une expansion, il se demande toujours si celle-ci fut déclenchée par une poussée (pression démographique et absence d’opportunités dans le pays d’origine), par un attrait (bonnes opportunités et zones inhabitées à coloniser à l’étranger) ou par les deux. De nombreuses vagues expansionnistes furent déclenchées par une combinaison des deux, et cela s’applique également aux Vikings : ils furent poussés par la croissance démographique et par la consolidation du pouvoir royal dans leur propre pays, et attirés par de nouvelles terres inhabitées où ils pensaient pouvoir s’établir, ainsi que par des terres étrangères habitées riches mais sans défense, qu’ils allèrent piller. De la même manière, l’immigration européenne en direction de l’Amérique du Nord atteignit son apogée au XIX°siècle et au début du XX° siècle, les immigrants étant à la fois poussés à émigrer et attirés vers le Nouveau Monde : la croissance démographique, les famines et l’oppression politique en Europe poussèrent les immigrants hors de leurs frontières, tandis que les attirait la perspective de terres fertiles quasi illimitées et d’opportunité économiques offertes par les États-Unis.

Si l’on s’intéresse maintenant à la raison pour laquelle ces forces de poussée et d’attraction commencèrent à s’exercer si brutalement après l’an 793 puis déclinèrent si rapidement vers 1066, on constate que l’expansion viking est une bonne illustration de ce que l’on appelle un processus autocatalytique. En chimie, le terme de catalyse décrit l’accélération d’une réaction chimique par l’adjonction d’un élément, une enzyme, par exemple. Certaines réactions chimiques génèrent un produit qui agit également comme un catalyseur, si bien que la vitesse de la réaction part de zéro, puis s’emballe lorsqu’un produit se forme, déclenchant une catalyse et accélérant encore la réaction, si bien que plus de produit se forme, ce qui accélère encore plus la réaction. L’exemple le plus connu de cette réaction en chaîne d’autocatalyse est celui de l’explosion d’une bombe atomique, dans laquelle des neutrons contenus dans une masse instable d’uranium déclenchent la fission de noyaux d’uranium pour émettre de l’énergie ainsi que d’autres neutrons, qui à leur tour déclenchent la fission de nouveaux noyaux.

De la même manière, dans le cas de l’expansion autocatalytique d’une population humaine, certains progrès initiaux dont bénéficie un peuple (comme des progrès technologiques) lui permettent d’accroître ses richesses ou de faire des découvertes, qui à leur tour donnent à d’autres individus l’envie de faire du profit et des découvertes, ce qui a pour résultat un accroissement des profits et des découvertes, qui stimule encore d’autres individus, jusqu’à ce que ces individus aient épuisé toutes les possibilités offertes par ces progrès ; c’est à ce moment-là que l’expansion autocatalytique cesse de s’auto-alimenter et prend fin. Pour les Vikings, deux événements particuliers déclenchèrent la réaction en chaîne : l’attaque lancée en 793 contre le monastère de Lindisfarne, dont ils retirèrent un énorme butin qui l’année suivante entraîna d’autres attaques qui rapportèrent plus de butin encore ; et la découverte des îles Féroé, inhabitées et propices à l’élevage ovin, qui mena à la découverte de l’Islande, plus vaste et plus lointaine, puis à la découverte du Groenland, encore plus vaste et plus lointain. Les Vikings qui rentraient au pays chargés de richesses ou évoquant des îles prêtes à être colonisées enflammaient l’imagination d’autres Vikings qui partaient à la recherche de plus de richesses et d’autres îles désertes. On peut rappeler, en dehors de l’expansion viking, d’autres cas d’expansion autocatalytique : l’expansion des anciens Polynésiens vers l’est à travers l’océan Pacifique, qui commença vers 1200 avant J.-C, et l’expansion des Portugais et des Espagnols vers toutes les régions du globe, qui commença au XV° siècle, avec notamment la découverte par Christophe Colomb du Nouveau Monde en 1492.

Tout comme l’expansion des Polynésiens, des Portugais et des Espagnols, celle des Vikings arriva à son terme lorsque toutes les régions directement accessibles à leurs navires furent pillées ou colonisées, et lorsque les Vikings qui rentraient au pays cessèrent d’évoquer des terres étrangères inhabitées ou facilement prenables. De la même manière que, pour les Vikings, deux événements particuliers déclenchèrent la réaction en chaîne, deux autres événements suffisent à illustrer la cause qui met fin à cette réaction. Le premier est la bataille de Stamford Bridge en 1066 ; elle fut la dernière d’une longue série de défaites pour les Vikings et montra qu’il était inutile de tenter de nouvelles attaques. Le second est l’abandon forcé par les Vikings de leur colonie la plus lointaine, le Vinland, vers l’an 1000, après seulement une décennie d’occupation. Les deux sagas nordiques qui sont arrivées jusqu’à nous et qui décrivent le Vinland relatent explicitement que celui-ci fut abandonné en raison de conflits avec une population importante d’Amérindiens, bien trop nombreux pour être défaits par les quelques Vikings qui avaient pu traverser l’Atlantique à bord des navires de l’époque. Les îles Féroé, l’Islande et le Groenland étant déjà largement peuplés de colons vikings, le Vinland étant impossible à conquérir, et plus aucune découverte d’îles de l’Atlantique inhabitées n’étant réalisée, les Vikings atteignirent ce point où ils ne trouvèrent plus d’intérêt à envoyer des pionniers risquer leur vie dans les tempêtes de l’Atlantique Nord.

Lorsque des immigrants colonisent une nouvelle terre et se l’approprient, le mode de vie qu’ils y établissent reprend en général des caractéristiques du mode de vie qui était le leur dans leur pays d’origine ; ils puisent dans un capital culturel de connaissances, de croyances, de moyens de subsistance et d’organisation sociale accumulés dans leur pays d’origine. C’est tout particulièrement vrai lorsque, comme les Vikings, ils occupent une terre qui au départ est soit inhabitée, soit habitée par des individus avec lesquels les colons ont peu de contact.

[…]     Les sociétés que les Vikings établirent sur les îles de l’Atlantique Nord eurent pour modèles les sociétés vikings continentales que les immigrants avaient laissées derrière eux. Cet héritage culturel et historique était particulièrement marqué dans les domaines de l’agriculture, de la production de fer, dans les divisions de la société en classes et dans la religion.

Alors que nous voyons les Vikings comme des guerriers et des navigateurs, eux-mêmes se considéraient comme des agriculteurs. Les animaux dont l’élevage ne posait aucun problème et les cultures qui poussaient facilement dans le sud de la Norvège devinrent une considération importante dans l’histoire des Vikings et de leurs relations avec l’étranger, non seulement parce qu’il s’agissait d’animaux et d’espèces végétales que les colons vikings pouvaient transplanter en Islande et dans le Groenland, mais aussi parce que les Vikings attribuaient à ces espèces une valeur sociale. Des peuples différents attribuent un statut différent aux aliments et aux modes de vie : par exemple, aux yeux des ranchers de l’ouest des États-Unis, les bovins étaient valorisés tandis que les chèvres n’avaient aucune valeur. Des difficultés surviennent lorsque les pratiques agricoles qui étaient celles des immigrants dans leur pays d’origine ne peuvent être transplantées sur leur nouveau territoire. Les Australiens d’aujourd’hui, par exemple, se demandent si les moutons qu’ils apportèrent avec eux de Grande-Bretagne n’ont pas fait plus de mal que de bien à l’environnement australien. Ainsi que nous le verrons, le même problème d’inadaptation entre l’ancien et le nouvel environnement eut de lourdes conséquences pour le Groenland viking.

Il était plus facile d’élever du bétail que de faire pousser des cultures dans le climat froid de la Norvège. Le bétail était constitué des cinq mêmes espèces qui furent à la base de la production alimentaire du Croissant fertile et de l’Europe pendant des milliers d’années : vaches, moutons, chèvres, cochons et chevaux. Parmi ces espèces, celles qui avaient le plus de valeur aux yeux des Vikings étaient les cochons, qui étaient élevés pour leur viande, les vaches, élevées pour la fabrication de produits laitiers comme le fromage, et les chevaux, qui servaient au transport et augmentaient le prestige de leur propriétaire. Dans les anciennes sagas nordiques, c’est de la viande de porc que consommaient chaque jour les guerriers du dieu Odin à Valhalla après leur mort. Bien moins prestigieux, mais utiles du point de vue économique, les moutons et les chèvres étaient élevés pour la fabrication de produits laitiers et pour leur laine plus que pour leur viande.

En comptant les os retrouvés dans des déchets de cuisine mis au jour par des fouilles réalisées dans une ferme de chef de clan datant du IX° siècle, située dans le sud de la Norvège, on a pu déterminer en quelles proportions les espèces animales étaient consommées par les résidents. Presque la moitié de tous les os retrouvés dans ce dépotoir étaient des os de vaches, un tiers était des os de ce porc qui était tant prisé, et seulement un cinquième des os appartenaient à des chèvres ou à des moutons. On peut penser qu’un ambitieux chef viking qui établirait sa ferme sur une terre étrangère aspirerait à retrouver les cinq mêmes espèces. Et, en effet, un semblable mélange a été identifié dans les dépotoirs des premières fermes vikings du Groenland et d’Islande. Cependant, dans ces deux pays, les os ne se retrouvent pas dans les mêmes proportions dans les fermes de la fin de la période, car certaines de ces espèces se révélèrent être moins bien adaptées que d’autres aux conditions qui étaient celles du Groenland et de l’Islande : le nombre de vaches diminua avec le temps et les porcs disparurent presque totalement, mais le nombre de moutons et de chèvres augmenta.

En Norvège, plus on habite au nord, plus il devient essentiel, en hiver, de rentrer le bétail dans des étables où il est nourri, au lieu de le laisser paître à l’extérieur en liberté. C’est pourquoi ces guerriers vikings héroïques durent en réalité passer une grande partie de l’été et de l’automne à faucher, sécher et mettre en balles du foin qui allait servir à nourrir le bétail en hiver, au lieu de se livrer aux batailles qui ont fait leur réputation.

Dans les régions où le climat était suffisamment doux pour que l’on puisse faire pousser des plantes potagères, les Vikings cultivèrent également des plantes insensibles au froid, l’orge, notamment. Ils cultivèrent également d’autres plantes moins importantes que l’orge (parce qu’elles étaient moins résistantes) : des céréales comme l’avoine, le blé et le seigle ; des légumes comme le chou, les oignons, les petits pois et les haricots ; du lin, pour fabriquer de la toile ; et du houblon, pour brasser de la bière. Plus on allait vers le nord de la Norvège et plus l’élevage de bétail l’emportait sur les cultures. La chair d’animaux sauvages constituait un complément important au bétail domestique dans l’apport protéinique ; le poisson, en particulier, représente la moitié, voire plus, des os d’animaux retrouvés dans les restes de cuisine des Vikings norvégiens. Les Vikings chassaient également le phoque et d’autres mammifères marins, le renne, l’élan et de petits animaux terrestres, des oiseaux de mer piégés aux endroits où ils se réunissaient pour se reproduire, et des canards ainsi que d’autres oiseaux d’eau.

Jared Diamond Effondrement            Gallimard 2005

Les implantations juives se multiplient en Allemagne, surtout le long du Rhin, voie de communication plus confortable, et donc plus appréciée que les routes. On rencontre des communautés principalement à Spire, Worms, Mayence, Bonn, Cologne. Les juifs y avaient reçu un terrain pour construire leurs maisons, et un autre pour leur cimetière ; assez rapidement ils s’entourèrent d’un mur pour se protéger des autres. Lorsque la volonté de se protéger sera plus manifeste chez les autres, ces murs feront de ces quartiers des ghettos. Les Rhadanites, – des commerçants juifs – n’attendent même pas d’être en plein cœur du Moyen Age pour mettre sur pied une véritable multinationale : en France ils s’étaient installées principalement à Narbonne, Metz et Verdun, cette dernière étant devenu alors un grand marché d’esclaves venus des pays de l’Est :

Les Slaves, capturés à la guerre ou concentrés à Prague, étaient amenés à Verdun, châtrés par les Juifs et vendus, pour d’ immenses bénéfices, en Espagne, d’où ils repartaient pour le Maghreb et pour l’Orient.

Borzouk ibn Schah Riyar al Nãhouda al Ramhour-Mouzi. Livre des merveilles de l’Inde

Grands voyageurs, ils rapportèrent de Chine plusieurs techniques, dont le collier d’épaule pour le cheval qui améliora considérablement le labourage. Grand commerçants, ils inventèrent le principe de la lettre de crédit, qui permet de se dispenser du transport, toujours risqué, d’espèces sonnantes et trébuchantes.

Ces marchands (les Radhanites) parlent arabe, persan, grec (byzantin], franc, espagnol, slave. Ils voyagent d’ouest en est et d’est en ouest, partiellement sur terre, partiellement sur mer. Ils transportent depuis l’occident des eunuques, des femmes réduites en esclavage, des garçons, des soieries, des castors, des martes et d’autres fourrures, et des épées. Il prennent le bateau en Firanja (France), sur la mer Occidentale et vont jusqu’à Farama (Pelusium). Là-bas, ils chargent leurs biens à dos de chameau et vont par terre jusqu’à al-Kolzum (Suez), une distance de vingt-cinq farsakhs (parasang). Ils embarquent sur la mer Rouge et naviguent d’al-Kolzum à al-Jar (port de Médine) ou al-Jeddah, ensuite ils vont à Sind, en Inde, et en Chine. Sur le chemin du retour de Chine, ils emportent du musc, de l’aloès, du camphre, de la cannelle, et d’autres produits des pays orientaux vers al-Kolzum et les ramènent à Farama, où ils embarquent sur la mer Occidentale. Certains naviguent vers Constantinople pour vendre leurs produits aux Byzantins ; d’autres vont au palais du roi des Francs pour y vendre leurs biens. Parfois, ces marchands juifs, quand ils embarquent depuis le pays des Francs, sur la mer Occidentale, se dirigent vers Antioche (à l’embouchure de l’Oronte) ; de là par terre jusqu’à al-Jabia (al-Hanaya, au bord de l’Euphrate). Là-bas, ils embarquent sur l’Euphrate et atteignent Bagdad, d’où ils descendent le Tigre vers al-Obolla. À partir d’al-Obolla, ils naviguent vers Oman, Sind, Hind, et la Chine…

Ces différents voyages peuvent aussi être faits par voie de terre. Les marchands qui partent d’Espagne ou de France vont à Sus al Aksa (au Maroc) et ensuite à Tanger, d’où ils marchent vers Kairouan et la capitale d’Egypte. De là, ils vont à ar-Ramla, visitent Damas, al-Kufa, Bagdad et al-Basra, traversent Ahvaz, le Fars, Kerman, Sind, Hind, et arrivent en Chine.

Parfois, aussi, ils prennent la route depuis Rome et, traversant le pays des Slaves, arrivent à Khamlidj, la capitale des Khazars. Ils embarquent sur la mer Jorjan, arrivent à Balkhj, traversent l’Oxus, et continue leur voyage vers Yurt, Toghuzghuz, le pays des Ouïghours et de là vers la Chine.

Abn l-Qasim Ubaid Allah ibn Khordadbeh, Kitab al-Masalik wal-Mamalik. Livre des routes et des royaumes. [Ibn Khordadbeh était directeur des postes et de la police de la province de Jibal sous le calife abasside al-Mutammid, qui régna de 870 à 885.]

Sur l’esclavage à cette époque, on trouve des tableaux très récapitulatifs :

Les eunuques noirs que l’on peut rencontrer sont de trois sortes : la première espèce, qui est la meilleure, est exportée en Egypte ; la deuxième, celle des Barbarins (habitants de la Somalie) est envoyée à Aden ; c’est la pire espèce d’eunuques ; la troisième ressemble aux Abyssins. Quant aux eunuques blancs, ils appartiennent à deux catégories : les Çaqaliba (Slaves) dont le pays est situé au-delà du Khawârizm (contrée sur le cours inférieur de l’Amou-Daria) mais qui sont conduits en Espagne où ils sont châtrés, puis envoyés en Egypte ; les Rûm (les Byzantins) qui échouent en Syrie et dans la province d’Aqûr (Haute Mésopotamie), mais il n’y en a plus depuis que les Marches (frontières syro-mésopotamiennes) ont été ravagées (allusion probable aux victoires de Nicéphore Phocas).

Al Muqadassi

vers 874                      Le Viking Ottar Jarl franchit le cap nord, limite extrême de l’Europe ; il navigue dans la mer de Barentz et la mer Blanche, atteint l’embouchure de la Dwina, et contourne la presqu’île de Kola jusqu’à Kandalakcha. C’est le roi Alfred d’Angleterre qui ajouta ce récit à la traduction qu’il fit du livre d’Orose, disciple de St Augustin: Historiarum adversus paganos libri VII, dans lequel il compilait tous les fléaux humains depuis Adam jusqu’en 417.

Autour de ces années, les Varègues (dont les Rhôs – Russes -), aventuriers scandinaves mi-guerriers pillards, mi-marchands fondent la ville de Novgorod, proche de la mer Baltique comme du lac Ladoga : sa situation lui ouvrait l’accès aux principaux marchés d’orient comme à ceux de toute l’Europe du nord : Novgorod va avoir dans l’Europe du nord le rôle de Venise ou Gênes en Europe du sud. Politiquement, elle va garder son statut de république aristocratique indépendante jusqu’au XV° siècle.

875                                 Mort de Rurick, un Varègue devenu prince de Novgorod, fondateur de la dynastie des Riourikides.

878                                 120 000 [9] musulmans, juifs chrétiens et mages sont passés au fil de l’épée dans le port chinois de Khang-Fou.- aujourd’hui Canton -. Le massacre est le fait d’un pirate nommé Bauschena, qui fit abattre aussi tous les mûriers qui entouraient la ville. Le reste du pays en prit exemple et tous les mûriers de Chine furent abattus. Les exportations vers les pays musulmans cessèrent et la route de la soie fut coupée pour un temps.

Alfred le Grand, roi du Wessex, (871-899), seul roi anglais à porter le qualificatif de Grand, bat le chef viking danois Guthrum à Edington. Il est le premier à constituer un royaume anglo-saxon, donc fondateur d’une identité nationale. Cinquante ans plus tôt, son ancêtre Egbert avait vaincu en 825 les Merciens, affaiblis depuis la disparition du roi Offa en 796. Les autres royaumes anglo-saxons étaient alors passés sous sa coupe. Le Danois Knut le Grand (ou Canut) rétablira brièvement la suprématie danoise sur l’Angleterre aux alentours de l’An Mil.

870 -950                       Les Sarrasins sèment la terreur un peu partout, au son de la trompette. Plus tard, on finira par oublier la terreur mais on gardera la trompette.

885 – 886                    Depuis des dizaines d’années, les Normands – les hommes du nord – ravagent Paris, et c’est maintenant un siège interminable auquel vont faire face l’évêque Gozlin et le comte Eudes, qui parviennent finalement à provoquer le départ des Normands. Ils avaient pourtant mis les moyens : 700 barques sur une longueur de 10 km., portant pas loin de 50 000 guerriers. Mais, pour des décennies, la ville, amputée de ses faubourgs, va reprendre les dimensions de la Lutèce romaine. Avant de s’en prendre à Paris, c’est bien toute la rive gauche de la Basse Seine qui subit leur terreur, avec le Danegeldtribut aux danois -, nom du tribut versé par des populations menacées par les vikings pour être épargnées. [C'est aussi un impôt anglais, institué par Æthelred, vers 1001 pour acheter le départ des Danois dont les flottes ravageaient les côtes ou solder les troupes destinées à les repousser. Maintenu longtemps après l'expulsion des Scandinaves, le Danegeld ne disparaîtra que sous le roi Étienne d’Angleterre en 1135].

Le malheur se propageant, la Francie est dévastée, presque désertée. Elle déplore la disette de vignes et de céréales dont elle avait si grande abondance. Elle se désole d’être dépouillée de ses habitants, privée de ses paysans. Elle pleure les terroirs que ne retournent plus la charrue et le coutre. Le repos de la terre devient langueur quand n’y passent plus les bœufs. On ne connaît plus les chemins que les hommes ont cessé de fouler. Au fil du temps, les forêts, les bosquets, les bois prolifèrent au détriment des terres. On appelle le salut à grand cris, l’espérance de la vie a abandonné les hommes.

A bord de leurs vaisseaux, les Daces [la Dacie était l'ensemble des trois provinces ecclésiastiques de Scandinavie] remontaient les cours d’eau d’où ils s’élançaient pour ravager les terres riveraines. Ils fondaient la nuit sur les dormeurs plongés dans la quiétude d’un sommeil mortel. Et, quand ils eurent ravagé ce qui se présentait à eux, sans avoir, dans toute la Francie, engagé une seule bataille, faisant butin de tout, ils se retirèrent à l’abri de leurs vaisseaux.

Dudon de Saint Quentin De moribus et actis primorum ducum Normanniae. Vers 1020

Sous Charles le Chauve, fils de Louis le Débonnaire, tous les fléaux, toutes les passions se déchaînèrent contre la France, ainsi que sous les successeurs de Clovis. Charles le Chauve, brave une seule fois contre ses frères, ne donna plus, après la journée de Fontenai, que des marques de la plus méprisable faiblesse ; la France fut déchirée de toutes parts, et par des vassaux rebelles, et par des ennemis extérieurs. Il enhardit, par une inconcevable lâcheté, les Danois ou Normans, qui se répandirent dans toute la France, brûlèrent les églises, les couvens, les villes, massacrèrent les habitans, et pour se recruter eux-mêmes, emmenèrent sur leurs barques des milliers d’enfants captifs. Deux fois le lâche monarque acheta la paix de ces pirates, et deux fois ils la violèrent pour recommencer leurs ravages.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

vers 890                    Les Cambodgiens, tout à la dévotion de leur roi dieu, se mettent à entreprendre la construction de temples et de sanctuaires, et cela va durer 5 siècles, donnant une véritable forêt de pierre sculptée, sur une étendue de 10 km. sur 8. Le temple principal va être Angkor Vat – le Temple de la Cité -. Il fallait nourrir cette population, qui devait avoisiner le million, et le climat du pays, avec 6 mois de saison sèche, ne s’y prêtait pas. Aussi construisirent-ils, dans le même temps que les temples et les sanctuaires, tout un réseau de canaux grands et petits, de réservoirs, permettant d’amener l’eau partout dans le pays : et ainsi ils purent demander à leurs rizières jusqu’à 3 récoltes par an.

http://ngm.nationalegeographic.com/2009/07/angkor/angkor-animation

4 04 896                     À Rome, la vie n’est pas vraiment un long fleuve tranquille :

Le pape Formose s’est essayé à jouer, d’une manière qui ne n’était ni très nette, ni très loyale, de la compétition des candidats à la couronne impériale, Arnulf d’un côté, Guy et Lambert de Spolète de l’autre. Formose, qui avait commencé par couronner Lambert, en avait fait de même quatre ans plus tard pour son compétiteur Arnulf. Lorsque Lambert reprit possession de Rome, Formose éprouva une telle frayeur qu’il mourut, le 4 avril 896. Son successeur (à ne pas tenir compte d’un pontificat de quelques jours de Boniface VI), Étienne VI, se fait l’exécuteur de la haine de ses ennemis. Le cadavre de Formose est exhumé, solennellement jugé (assis dans une chaire, avec un diacre à son côté, pour répondre à sa place… on parlera de concile cadavérique), condamné, et jeté par la foule au Tibre, d’où, paraît-il, un moine le repêcha. Sur quoi, par réaction, Etienne VI est assassiné (août 897).

Emile G Léonard. L’Italie médiévale 1956

896                             Fuyant les Petchenègues de l’Oural, les Magyars jusqu’alors installés dans l’Etelköz, franchissent vers l’ouest le seuil de Moukatcheve pour s’arrêter dans le bassin des Carpates. Ils ont à leur tête Áltrád qui va fonder la dynastie éponyme qui restera au pouvoir en Hongrie jusqu’en 1301.

908                             Chute de la dynastie Tang en Chine : le chaos s’installe, interrompant pour plusieurs siècles la route de la soie, marquant le début du déclin des Radhanites, ces commerçants juifs qui alors étaient bien les seuls à commercer jusque là. En Europe, la période correspond aussi à l’émergence d’une classe commerçante chrétienne, particulièrement en Italie, peu encline à favoriser la prospérité des Radhanites. Les croisades à venir, avec pogroms et expulsions, ne feront qu’aggraver cette perte de pouvoir.

11 09 909                  Guillaume I°, duc d’Aquitaine et comte de Mâcon, dit le Pieux, petit fils de Saint Guilhem, par un acte rédigé à Bourges donne le domaine de Cluny aux apôtres Pierre et Paul, à savoir l’Église romaine, pour y fonder un monastère de douze moines :

Il est clair pour tous ceux qui ont un jugement sain que, si la Providence de Dieu a voulu qu’il y ait des hommes riches, c’est afin qu’en faisant un bon usage des biens qu’ils possèdent de façon transitoire ils méritent des récompenses qui dureront toujours. L’enseignement divin montre, en effet, que c’est possible. Il nous y exhorte formellement lorsqu’il dit : La richesse d’un homme est la rançon de son âme.

Aussi moi, Guillaume, comte et duc par le don de Dieu, j’ai médité attentivement sur ces choses et, désireux de pourvoir à mon salut pendant qu’il en est temps, j’ai pensé qu’il était sage, voire nécessaire, de mettre au profit de mon âme une petite partie des biens temporels qui m’ont été accordés…

Sachent donc tous ceux qui vivent dans l’unité de la foi et dans l’espérance de la miséricorde du Christ que, pour l’amour de Dieu et de notre sauveur Jésus-Christ, je cède aux apôtres Pierre et Paul la propriété du domaine de Cluny avec tout ce qui en dépend. Ces biens sont situés dans le comté de Mâcon.

Nous avons voulu insérer dans cet acte une clause en vertu de laquelle les moines ici réunis ne seront soumis au joug d’aucune puissance terrestre, pas même la nôtre, ni à celle de nos parents, ni à celle de la majesté royale. Nul prince séculier, aucun comte, aucun évêque, pas même le pontife du siège romain ne pourra s’emparer des biens desdits serviteurs de Dieu, ni en soustraire une partie, ni les diminuer, ni les échanger, ni les donner en bénéfice.

Je vous supplie donc, ô saints apôtres et glorieux princes de la terre, Pierre et Paul, et vous, pontife des pontifes, qui trônez sur le siège apostolique, d’exclure de la communion de la sainte Église de Dieu et de la vie éternelle, en vertu de l’autorité canonique et apostolique que vous avez reçue, les voleurs, les envahisseurs et les morceleurs de ces biens que je vous donne joyeusement et spontanément. Soyez les tuteurs et les défenseurs de ce lieu de Cluny et des serviteurs de Dieu qui y demeurent.

Je donne tout cela pour qu’à Cluny on construise un monastère régulier en l’honneur des saints apôtres Pierre et Paul et que là soient réunis des moines vivant sous la règle du bienheureux Benoît. Ils posséderont, détiendront, auront et administreront ces biens à perpétuité afin que désormais ce lieu devienne un asile vénérable de la prière.

Lesdits moines seront sous le pouvoir et la domination de l’abbé Bernon [...] et, après son décès, ils auront le pouvoir et l’autorisation d’élire pour abbé un religieux quelconque de leur ordre conformément à la volonté de Dieu et à la règle de saint Benoît.

Si, ce qu’à Dieu ne plaise, quelqu’un veut tenter d’ébranler cet acte, il encourra tout d’abord la colère de Dieu tout-puissant qui lui retranchera sa part de la terre des vivants et effacera son nom du livre de la vie. Il partagera le sort de ceux qui ont dit au Seigneur Dieu : Retire-toi de moi, et celui de Dathan et Abiron que la terre, ouvrant sa gueule, a engloutis et que l’enfer a absorbés vifs. Il deviendra aussi le compagnon de Judas, traître à Dieu, qui a été relégué pour devenir la proie des supplices éternels. Et pour qu’au regard des hommes il ne paraisse pas jouir de l’impunité dans le monde présent, mais qu’il éprouve déjà dans son corps les tourments de la damnation, il subira le sort d’Héliodore et d’Antiochus : le premier, flagellé de coups violents, n’en réchappa qu’avec peine alors qu’il était presque déjà demi-mort ; le second, frappé par un ordre d’en haut, périt misérablement, ses membres déjà putréfiés étant rongés par les vers.

Guillaume le Pieux choisit l’abbé Bernon, abbé de Baume et de Gigny dans le Jura, homme important de la Réforme. Il y établit l’observance de la règle de Benoit de Nursie réformée par Benoit d’Aniane, tout en gardant la direction de ses précédents monastères. Il meurt en 926, après une vie passée à épandre la Règle dans différents monastères.

La donation à la Papauté vise avant tout à assurer au monastère la protection et la garantie du Saint-Siège, respecté à l’époque, même avec des pouvoirs réduits. Guillaume le Pieux veut ainsi éviter que s’exerce sur le monastère un quelconque dominium laïc. Dans la Charte de fondation de l’abbaye, il est donc décidé de la libre élection de l’abbé par les moines, point important de la règle bénédictine.

Il n’y a donc pas fondation à proprement parler d’un nouvel ordre religieux : on reste chez les bénédictins de Saint Benoît de Nursie, réformés par Saint Benoît d’Aniane, mais la nouveauté tient dans des mesures très politiques d’indépendance complète vis à vis des évêques, de mode de désignation de l’abbé – une élection par l’ensemble de la communauté -, ce dernier n’ayant à en référer qu’au pape.

911                             Les Normands n’ont pu prendre Paris, mais à Saint Clair-sur-Epte Charles le Simple juge prudent de les calmer en accordant à Göngr Hrolfr, dit Rollon, la suzeraineté sur la province jusqu’alors ravagée ; il va dès lors s’empresser d’agrandir considérablement la Normandie.

912                              L’avènement d’Abd er-Rhaman III, au moment où disparaît le roi des Asturies, Alphonse le Grand, ouvre la période de plus grande splendeur de l’État cordobais. Par ses qualités d’intelligence, d’énergie et de tolérance, Abd er-Rhaman apparaît comme le plus remarquable des souverains omeyyades d’Espagne. Sa première tâche fut de ramener la paix intérieure et de rétablir son autorité sur l’ensemble de Al Andalus : en 929, son pouvoir consolidé, il abandonne le titre d’émir dont s’étaient contenté ses prédécesseurs, pour prendre celui, plus prestigieux, de calife, qui le place sur le même plan que le calife abbasside de Bagdad. Contre les chrétiens du Nord, l’émir agit avec le même succès.

Marcelin Defourneaux La Péninsule Ibérique 1956

Les Maures, sous Abdérame II, nous offrent l’agréable spectacle d’une nation civilisée ; mais la politesse des mœurs, le goût des arts, la passion pour les sciences, la magnificence, la grandeur personnelle du souverain, n’empêchèrent point les Musulmans d’Espagne de se déchirer, et leur miramolin de persécuter les chrétiens soumis à ses loix. Mahomet, successeur d’Abdéramane II, prince éclairé, intrépide, vainquit les chrétiens unis à ses sujets rebelles, vainquit une seconde fois les premiers qui perdirent, sur le champ de bataille, Garcie, roi de Navarre. Heureusement, sur le trône des Asturies, monta en 866, Alphonse, que ses belles qualités firent surnommer le Grand, et qui par ses talens, son activité, releva le courage des Espagnols.

[…] Les Maures, ces Africains dont les descendants sont aujourd’hui si féroces, dans les déserts de Barca et dans le Biludijerid, offroient, à cette époque, l’agréable contraste d’une nation spirituelle et galante. Insensiblement, leur esprit, leurs mœurs chevaleresques passèrent les Pyrénées, se communiquèrent aux Français, aux Anglais ainsi qu’aux Allemands, et il s’établit une étonnante rivalité de courtoisie entre ces divers peuples, rivalité qui ne les empêchoit point de se faire une guerre opîniatre. Cependant la galanterie, ce sentiment tendre et délicat, agit, dans la suite, si puissamment sur le cœur des Maures, que rarement la vue d’une femme manqua de les désarmer.

[...] Les Africains contractent, de jours en jours, sous le beau ciel de l’Ibérie, de douces habitudes qui commencent à répandre sur les mœurs européennes une teinte de galanterie que le temps n’a point encore effacée.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

On se pince et on relit deux fois en se demandant si nos yeux n’ont pas fourché : c’est bien embêtant que J.M. Jondot ne donne jamais ses sources – mais il est vrai qu’on ne le faisait pas à cette époque -, car le thème gagnerait à être creusé, ne serait-ce que nous révéler que cette histoire de galanterie transmise via les Maures d’Al Andalus est sans aucun fondement. Peut-être est-ce là un des exemples les plus évidents de l’absence de rigueur dans l’écriture de l’Histoire. Michelet n’est pas encore passé par là et peut-être M.J. Jondot fait-il feu de tout bois en accordant autant de crédit à un on dit très littéraire qu’à un fait unanimement reconnu. Ainsi pour cette histoire de galanterie on trouve dans le roman Zayde de Mme de Lafayette une appréciation du mariage de l’espagnol Consalve avec Zayde la Maure, célébré avec toute la galanterie des Maures et toute la politesse d’Espagne. Nombre d’écrivains allaient alors prendre leur inspiration dans le monde arabe, et il se pourrait bien que M.J. Jondot ait confondu fiction romanesque et réalité.

913                             Les Normands mettent à sac l’abbaye de Landévennec, dans le fond de la rade de Brest.

920                             Eruption de l’Eyjafjallajökull, volcan d’Islande : il n’a pas fini de faire parler de lui.

927                            Les muwallad, descendants des Wisigoths ibériques convertis à l’islam, s’efforcent depuis une cinquantaine d’années de secouer le jour des Arabes, parvenant à tenir pratiquement tout le sud-est de la péninsule. Ils ont pour chef Ibn Hafsun. Sous la conduite de l’énergique Abd al-Rahman III, Omeyyades et Arabes parviennent à prendre Bobastro, leur forteresse dans la sierra de Malaga où Abl al Rahman fait constater qu’Ibn Hafsun, mort dix ans plus tôt, y a été enterré suivant l’usage du christianisme de ses ancêtres, auquel il était donc revenu.

928                             La papauté sombre dans les intrigues et assassinats en tous genres de l’aristocratie romaine.

  • Théodora, veuve du consul Théophylacte, fait élire pape Serge III, amant de sa fille Marozia, 15 ans et déjà mariée.
  • En 911, un pape bien pieux est élu, Anastase III, chose insupportable aux deux femmes, qui le font assassiner en 913.
  • Nouveau règne éphémère d’un pape de transition, Landon, et c’est Jean X, un ancien amant de Théodora qui monte sur le trône de Saint Pierre, que Marozia fait étouffer sous son oreiller en prison en 928.
  • Encore deux papes intermédiaires, Léon VI et Étienne VII, tous deux assassinés par les bons soins de Marozia et c’est son propre fils, Jean XI, qui est élu en 931, laissant sa mère aux commandes de l’Église les premières années de son règne !

930                            Les Carmathes, [rebelles chiites établis au nord de la péninsule arabique], secte égalitaire suffisamment puissante pour entretenir un désordre permanent marchent sur La Mecque et avec un terrible mépris pour les choses saintes de l’Islam, ils massacrent les pèlerins réunis dans la mosquée, souillant le pourtour de la Ka’ba, et enlèvent la Pierre Noire. Ils la conservèrent pendant vingt-cinq ans, sombres années de deuil, sans pèlerinage.

Gaston Wiet, de l’Institut.                    L’Islam 1956

Une secte ennemie des Musulmans, pareille à celle des Vahabites qui, de nos jours, ont commis tant d’horreurs en Arabie, les Karmates, ainsi nommée de Carmath leur chef, homme obscur, ignorant, misérable, mais enthousiaste fougueux qui déclamait contre le luxe et en faveur de l’égalité ; cette secte d’anarchistes venait de s’élever, et d’acquérir subitement une puissance formidable. Leur doctrine politique, ainsi que leur doctrine religieuse (le théisme pur), leur eut bientôt gagné des milliers de prosélytes, lesquels exercèrent les mêmes cruautés que, dans la suite, les Pastoureaux, les Malandrins, les Jacques en France, et les Anabatistes en Allemagne : les Karmates eurent seulement la gloire de se soutenir plus longtemps. C’en était fait du trône de Bagdad, sans l’habileté, la valeur du calife Moktaphi ou Mustaser, qui fit face de toutes parts au danger, vainquit les Grecs et repoussa les Karmathes.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

L’Etat libre d’Islande se met en place, avec des structures particulièrement légères :

L’Islande médiévale, c’est d’abord les sagas, un mot d’ailleurs d’origine islandaise. Qu’un petit peuple vivant sur une terre aussi hostile ait pu donner à l’humanité une littérature d’une valeur aussi universelle reste aujourd’hui encore un mystère. Ces récits en prose rapportaient la vie et les faits et gestes d’un personnage, digne de mémoire pour diverses raisons, depuis sa naissance jusqu’à sa mort, en n’omettant ni ses ancêtres ni ses descendants s’ils ont quelque importance indique Régis Boyer, [...] dans L’Islande médiévale. Ainsi sont évoquées la vie et l’œuvre de héros comme Hrafnkell, Egill, fils de Grímr le Chauve, Snorri le Godi, les gens du Val au Saumon, Grettir le Fort et Njáll le Brûlé. Mais outre leur qualité littéraire, ces sagas sont la principale source pour comprendre ce que fût entre 930 et 1262 l’État libre islandais, un exemple exceptionnel d’organisation sociale et économique.

Au début du X° siècle, le pays compte 35 000 habitants, population qui va doubler au cours des siècles suivants. La vie est rude sur cette terre désolée formée de basalte, parsemée de volcans, de geysers et de glaciers. Si les Norvégiens sont nombreux, il y a aussi des Danois, des Suédois, des Flamands, des Saxons, des Anglais ou encore des Celtes émigrés d’Irlande. Tous sont venus chercher un air de liberté et d’indépendance, raréfié dans leur pays respectif. Ils sont séduits par les institutions du pays… ou plutôt par leur absence. L’Islande compte en effet une seule assemblée, l’Althing, qui cumule les fonctions de chambre législative et de tribunal. Elle compte 40 membres, n’a ni budget propre ni employés, et ne se réunit normalement que deux semaines par an. Pour Adam von Bremen, un chroniqueur du XI° siècle, l’Islande est un pays n’ayant pas de roi, mais la loi. Cette loi, faite de nombreuses et complexes règles, est contenue dans la Gragas, le recueil de l’oie grise. Pour l’anthropologue américain Jared Diamond l’Islande médiévale n’avait ni bureaucrates, ni taxes, ni police, ni armée… Des fonctions normales des gouvernements partout ailleurs, aucune n’existait en Islande, et les autres étaient privatisées, y compris les poursuites criminelles, les exécutions et l’aide aux Pauvres.

La société est en effet constituée de clans divers (les gorhordh ) dirigés par des chefs (les godhi). Chaque chef est tenu d’assurer la défense de son clan, d’arbitrer les litiges internes. L’originalité du godhordh est qu’il n’est ni une communauté fermée, ni un territoire. Tout islandais est libre d’adhérer au gorhordh qui lui convient et d’en changer quand bon lui semble, s’il n’est pas satisfait par la façon dont est dirigé le clan. Car le godhordh n’est pas une démocratie élective : le godhi est détenteur de son rang, qu’il peut acheter, vendre, emprunter et léguer, même si son pouvoir ne repose pas sur son appartenance à l’Althing, mais sur la société civile représentée par son clan. En termes modernes, le godhi est davantage un prestataire, dont on évalue la qualité des services à l’aune de la concurrence. Au niveau national, chaque godhordh est représenté dans l’Althing par son chef et deux autre membres. Par ailleurs, la constitution de clans sans considération de position territoriale dans le pays réduit considérablement les différends. Certains auteurs considèrent que la nature non territoriale de l’ordre légal de l’Islande a permis de réduire la violence. Ce droit, par sa nature contractuelle et non territoriale, anticipe la modernité.

Quant à l’économie de cet État libre, elle repose sur l’élevage extensif d’ovins et de bovidés. En raison des conditions climatiques, seule peut-être cultivée une espèce de blé noir, ce qui rend les Islandais largement dépendants de l’importation pour les produits agricoles. En revanche la pêche (saumon, truite, morue et hareng) ainsi que la chasse à la baleine et au phoque, dont on tire l’ivoire, permettent de commercer avec la Norvège, l’Angleterre et l’Irlande et d’obtenir en échange bois de construction, blé, fer, goudron, vin, habits. En comparaison avec les Vikings, les Islandais de cette époque étaient davantage fermiers et commerçants qu’aventuriers et guerriers et n’avaient que peu recours à la violence. En raison même des incitations économiques fournies par le système juridique du pays, les plaignants avaient plus intérêt à saisir la cour qu’à régler par la force leurs différends. En effet, dans le droit islandais, il était prévu pour une victime ne pouvant faire honorer un verdict en raison de la puissance du coupable, de vendre ce verdict, voire de le céder à quelqu’un de plus puissant ayant les moyens de faire appliquer la sanction requise. Tôt ou tard, ce commerce des verdicts avait la vertu de punir réellement le coupable.

Mais alors, pourquoi l’État libre d’Islande, si efficient durant plus de cinq siècles, s’est-il effondré ? Au fil des décennies, il y a eu un mouvement de centralisation croissante de la richesse et du pouvoir. Originellement, on comptait 4 500 fermes indépendantes dans le pays. A la fin du XIII° siècle, 80 % des fermes étaient entre les mains de cinq familles. Cette situation mit fin à la compétition des chefs sur le même territoire pour attirer des membres dans leur clan et déboucha sur un partage géographique des pouvoirs, chacun étant administré comme un mini-Etat. Le risque de conflit généralisé poussa l’ensemble de la population à demander l’arbitrage du roi de Norvège, qui génération après génération n’avait jamais accepté la farouche indépendance de l’Islande et avait gardé des vues impérialistes sur ce territoire.

Mais une autre raison plus souterraine et de nature économique a contribué à miner l’État libre islandais. L’époque médiévale est une période d’expansion du christianisme. L’Islande n’échappa pas au mouvement. Paradoxalement, alors que la religion fut souvent imposée par le glaive, en Islande, les habitants, essentiellement païens, firent le choix assumé de la conversion en 1096. Ce faisant, les Islandais adoptèrent les obligations du système terrestre du christianisme. L’un d’eux était la tithe, autrement dit la dîme, une redevance versée en nature ou en argent, taxée sur les revenus agricoles, collectée en faveur de l’Eglise pour financer l’entretien du clergé et la construction d’églises et de cathédrales. Pour la première fois, une taxe générale était introduite dans le système économique du pays. Fixée à 1 %, elle était surtout le premier impôt proportionnel. Jusqu’alors, le prix payé pour un service était fixe.

La pierre angulaire du système de l’État libre islandais était le principe d’extraterritorialité, chaque Islandais, rappelons le, pouvant choisir son chef selon son intérêt propre. Le problème est qu’une église était bâtie en un point précis du territoire, que le financement de sa construction et de son entretien était assuré par ceux qui habitaient dans son voisinage, quel que soit le godhi qu’ils avaient par ailleurs choisi. Au fil des années, le choix ne fut plus de mise. Le phénomène fut accentué par le fait qu’une large part des taxes état captée par les godhi les plus riches, ceux qui étaient propriétaires de vastes parties de la lande où étaient construites les églises.

Au final, l’introduction de la dîme ne participa pas seulement à l’enrichissement personnel de rares godhi, mais leur cupidité entraîna la dissociation de ces revenus de leur responsabilité, qu’évaluaient les Islandais. Ainsi disparut, à cause d’une modeste taxe, l’État libre islandais après avoir fonctionné durant plus de cinq siècles.

Robert Jules La Tribune 18 Août 2009

vers 930                     Odon, second abbé de Cluny ne dévie pas d’un pouce de l’aversion déclarée de l’Église pour la femme : La beauté physique ne va pas au-delà de la peau. Si les hommes voyaient ce qui est sous la peau, la vue des femmes leur soulèverait le cœur. Quand nous ne pouvons toucher du bout du doigt un crachat ou une crotte, comment pouvons-nous désirer embrasser ce sac de fiente ?

939                             Le duc Alain Barbetorte, petit-fils d’Alain le Grand, reprend Nantes aux Vikings. Le Vietnam met fin à son occupation par la Chine depuis plus de 1000 ans.

940                             En astronomie, comme en bien d’autres domaines, les Chinois ont plus de 6 siècles d’avance sur l’Occident :

Une des plus étonnantes de toutes les cartes des étoiles anciennes apparut pour la première fois en 940 après J.-C. Fondée sur la carte des étoiles de Qian Luo-zhi, l’astronome royal chinois du Vc siècle après J.-C, son caractère exceptionnel ne tient pas à ce qu’elle est très détaillée – des cartes détaillées existaient depuis des siècles -, et pas davantage au fait que les étoiles des catalogues des trois astronomes Shi Shen, Gan De et Wu Xian y sont différenciées grâce à trois couleurs, mais à cause de la façon dont les étoiles y sont effectivement situées. Reporter correctement sur une surface plane les étoiles, comme si elles étaient vues à l’intérieur d’une sphère – ce qui équivaut à essayer de représenter la surface courbe de la Terre sur une feuille plane -, a toujours été un problème. Il existe diverses façons de tourner la difficulté et différentes formes de projection peuvent être utilisées, comme le savait Ptolémée et comme il l’expliqua au II° siècle après J.-C. La chose surprenante dans la carte des étoiles Dunhuang de Qian Luo-zhi est le type de projection qu’il utilisa : une projection de Mercator. Le lecteur connaît certainement cette méthode grâce aux cartes et aux atlas courants ; elle fut inventée par le grand cartographe flamand, Gerhard Mercator, en 1596 après J.-C, soit six siècles après la carte des étoiles Dunhuang. Mercator connaissait-il cette pratique chinoise de la projection qui, très certainement, se répandit largement en Chine après 940 ? Nous l’ignorons ; mais, de toute évidence, l’Occident n’a manifestement pas la priorité dans ce domaine, contrairement à ce qu’on a longtemps cru.

Colin Ronan Histoire mondiale des sciences         Seuil 1988

951                              Godelscac, évêque du Puy, est le premier pèlerin étranger à se rendre à Saint Jacques de Compostelle.

954                              Pour commémorer les victoires de l’empereur Shizong sur les Tartares, les Chinois coulent un lion de 40 tonnes de fonte à Zanghou.

10 08 955                   Otton le Grand repousse définitivement les Hongrois à la bataille du Lechfeld.

vers 960 Les Italiens veulent toujours avoir deux maîtres à la fois, pour que la peur que ceux-ci s’inspirent mutuellement leur serve de frein.

Liutprand, lombard, évêque de Crémone, 920-972

Le cujus regio, ejus religio de l’empire romain rencontre tellement de succès que la formule passe les frontières dudit empire : le roi Harald à la Dent Bleue du Danemark se convertit au christinanisme. La Norvège suivra vers l’an 995 et la Suède au cours du siècle suivant. Lorsque la Norvège se convertit, les colonies vikings des Orcades, des îles Shetland, Féroé, de l’Islande et du Groenland durent bien suivre, sous peine de se voir interdite de commerce avec la Norvège : le roi Olaf alla jusqu’à capturer les Islandais présents sur le territoire norvégien, menaçant de les tuer si l’Islande ne renonçait pas au paganisme.

962                             Otton I° le Grand, roi d’Italie et de Germanie,  se couvre le chef de la Couronne d’or à Rome et devient empereur. C’est la fondation du Saint Empire Romain Germanique, qui ne prendra ce nom qu’au XV° siècle. Il durera jusqu’en 1805.

969                             Pour le compte de Byzance, Nicéphore Phokas reprend Antioche aux Arabes, et les Fatimides fondent Le Caire.

vers 970                    Bernard de Menthon s’est mis à la disposition de l’évêque d’Aoste. Ses prédications par monts et par vaux le font passer par le Mont Joux (… de Jupiter), à 2 472 mètres, aujourd’hui frontière Suisse-Italie. Le lieu est fréquenté assidûment par les brigands… Bernard, pour le sécuriser décide d’y construire un hospice ; mais il convient avant tout d’abattre la statue de Jupiter qui s’y trouve, et donc de débaptiser le lieu pour lui donner son nom : ce sera le col du Grand Saint Bernard. Il en fera de même au col du Petit Saint Bernard. L’Hospice, mené par l’Ordre des Chanoines Réguliers de Saint Augustin, brûlera en 1557, et sera reconstruit, plus grand. Les fameux chiens Saint Bernard semblent avoir été amenés là dès les débuts de l’Hospice, maillon essentiel du premier Secours en Montagne. Le prosélytisme catholique épargnera les autres Mont Joux : il en reste encore aujourd’hui quelques uns.

En Pologne, Dombrouska, épouse de Micislas I° [ou Miezsko I°] consolide l’entente entre le sabre et le goupillon :

Une femme, l’épouse de Micislas, duc de Pologne, avait converti son époux et les Polonais. Cette nation professa la nouvelle religion avec tout l’enthousiasme militaire ; alors s’introduisit l’usage, conservé longtemps en ce pays, de manifester son dévouement à la foi avec tous les transports du zèle le plus expressif. Au moment que le prêtre se disposait à chanter l’Evangile, les nobles, en se levant, tiraient leur sabre, et ne le remettaient dans le fourreau qu’après la fin de la cérémonie, annonçant par cette énergique démonstration, qu’ils étaient prêts à défendre, les armes à la main, et jusqu’à la dernière goutte de leur sang, les vérités de la doctrine chrétienne.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

973                              Guillaume le libérateur, comte d’Avignon, parvient à chasser les Sarrasins de Provence.

De l’autre coté de la Méditerranée, la dynastie des Fatimides, fondée en Tunisie en 909, s’est emparée de l’Egypte et le calife Al Mu’izz, chiite et ismaëlien, inaugure sa nouvelle capitale al-Qahira (Le Caire) – la Triomphante -, construite en deux ans, avec pour monument emblématique, la grande mosquée al-Azhar, qui s’étend sur 16 000 m². Quinze ans plus tard, elle deviendra université, rapidement célèbre dans tout le monde musulman. Réformée en 1961, elle compte aujourd’hui plus de 20 000 étudiants. Sa bibliothèque compte plus de 60 000 volumes, dont 15 000 manuscrits. La salle de prière, avec ses huit nefs, est un grand vaisseau de 80 mètres de large et 50 de profondeur.

C’est un sacrilège que de prohiber la science. Demander la science, c’est faire acte d’adoration envers Dieu, l’enseigner, c’est faire acte de charité. La science est la vie de l’Islam, la colonne de la foi.

Versets des Hadiths. [Les Hadiths sont des commentaires du Coran, faits par Mahomet et ses compagnons]

Quand nous revenons dans la grande cour aux murs crénelés de dentelles, c’est l’heure où s’y déverse le flot des jeunes hommes en robe, et turban qui sortent de la pénombre du sanctuaire. Après être restés depuis le lever du jour accroupis sur des nattes pour étudier ou prier, au bourdonnement confus de leurs milliers de voix, ils vont se répandre un instant dans les proches quartiers arabes, en attendant que commencent les leçons du soir. Par groupes, quelquefois se donnant la main comme des enfants, ils marchent pour la plupart la tête haute et levant les yeux, bien qu’un peu éblouis sous ce soleil qui les saisit dehors et les crible de rayons. Innombrables, ils nous montrent en passant des visages très divers ; c’est qu’ils viennent des quatre vents du monde, les uns de Bagdad, les autres de Bassorah, de Mossoul ou bien du fond du Hedjaz ; ceux du Nord ont des prunelles claires et pâles, et, parmi ceux, du Moghreb, du Maroc et du Sahara, plusieurs ont le teint presque noir. Mais leur expression à tous se ressemble : quelque chose d’extatique et de lointain, le même détachement, l’obstination dans le même rêve. En l’air, où se portent leurs yeux levés, c’est – toujours dans ce cadre des créneaux d’Al-Azhar – le ciel presque blanchi par excès de lumière, avec l’élancement des grands minarets rougeâtres, que l’on dirait empourprés par quelque reflet d’incendie. Et, en regardant passer là cette masse de jeunes prêtres ou de jeunes légistes, à la fois si différents et si semblables, on comprend mieux qu’ailleurs combien l’Islam, le plus vieil Islam, garde encore de cohésion et de puissance.

La mosquée où ils font leurs études est maintenant presque vide. Nous y trouvons, en même temps qu’un reposant demi-jour, du silence et des musiques inattendues de petits oiseaux ; c’est la saison des couvées et, dans les plafonds de bois ciselé, il y a quantité de nids que personne ne dérange.

Un monde, cette mosquée, où des milliers d’hommes peuvent trouver place à l’aise. Environ cent cinquante colonnes de marbre, provenant de temples antiques, soutiennent les séries d’arceaux des sept nefs parallèles. La lumière ne pénètre que par l’arcade ouverte sur la cour et, il fait si sombre dans les nefs du fond, comment donc les fidèles y voient-ils pour lire, quand le soleil d’Egypte par hasard se voile ? Quelques étudiants sont là encore, restés pendant l’heure du repos, une vingtaine, perdus au milieu de cette vaste solitude, et s’occupant à faire la propreté par terre avec de longues palmes en guise de balai : les étudiants pauvres, ceux-ci, qui n’ont à manger que du pain sec et s’étendent la nuit pour dormir sur la même natte où ils s’étaient tenus assis à travailler toute la journée.

Le séjour de cette université est gratuit pour tous les élèves ; les frais de leur nourriture et de leur entretien, assurés par des donations pieuses. Mais, comme ces legs demeurent séparés par nation, il y a inégalité dans les traitements : les jeunes hommes de telle contrée sont presque riches, possèdent une chambre et un bon lit ; ceux d’un pays voisin couchent par terre, ont juste de quoi ne pas mourir. Mais aucun d’eux ne se plaint, et ils savent s’entraider.

Près de nous, un des étudiants pauvres mange sans fausse honte son pain sec de midi, accueillant avec un sourire les moineaux et autres petits voleurs ailés qui descendent des beaux plafonds de cèdre pour lui disputer les miettes de son repas.

Plus loin, dans les nefs du fond peu éclairé, un autre qui dédaigne de manger, ou qui n’a plus de pain, se rassied sur sa natte, une fois terminé son petit service de balayage, et rouvre son Coran pour s’exercer seul à le lire avec l’intonation consacrée. Sa voix facile et chaude, qu’il modère par discrétion, est d’un charme irrésistible dans la sonorité de cette mosquée immense, où l’on n’entendait plus à cette heure que le gazouillis à peine saisissable des couvées, là-haut parmi les poutres aux dorures éteintes. Tous ceux à qui les sanctuaires de l’Islam ont été familiers savent comme moi qu’il n’est pas de livre plus délicieusement rythmé que celui du Prophète ; même si le sens des versets vous échappe, la lecture chantante, qui se fait pendant certains offices, agit sur vous par la seule magie des sons, à la manière de ces oratorios qui, dans les églises du Christ, amènent les larmes. La déclamation tristement berceuse de ce jeune prêtre au visage d’illuminé, aux vêtements de décente misère, a beau être contenue, il semble que peu à peu elle emplisse les sept nefs désertes d’Al-Azhar. On s’arrête malgré soi et on se tait pour l’écouter, au milieu du silence de midi. Et – dans ce lieu si vénérable, où le délabrement, l’usure des siècles s’indiquent partout, même aux colonnes de marbre rongées par le frottement des mains – cette voix d’or qui s’élève solitaire, on dirait qu’elle entonne le lamento suprême sur l’agonie du vieil Islam et sur la fin des temps, l’élégie sur l’universelle mort de la foi dans le cœur des hommes…

La science est une religion, la prière en est une autre. L’étude est préférable à l’adoration. Allez demander partout l’instruction, même, s‘il le fallait, jusqu’en Chine.

Versets des Hadiths.

Chez nous autres, Européens, on considère comme vérité acquise que l’Islam n’est qu’une religion d’obscurantisme, amenant la stagnation des peuples et les entravant dans cette course à l’inconnu que nous nommons le progrès. Cela dénote d’abord l’ignorance absolue de l’enseignement du Prophète, et de plus un stupéfiant oubli des témoignages de l’histoire. L’Islam des premiers siècles évoluait et progressait avec les races, et on sait quel rapide essor il a donné aux hommes sous le règne des anciens khalifes ; lui imputer la décadence actuelle du monde musulman est par trop puéril. Non, les peuples tour à tour s’endorment, par lassitude peut-être, après avoir jeté leur grand éclat : c’est une loi. Et puis un jour quelque danger vient secouer leur torpeur, et ils se réveillent.

Cette immobilité des pays du Croissant m’était chère. Si le but est de passer dans la vie avec un minimum de souffrance, en dédaignant l’agitation vaine, et de mourir anesthésié par de radieux espoirs, les Orientaux étaient les seuls sages. Mais leur rêve n’est plus possible, maintenant que des nations de proie les guettent de tous côtés. Donc, hélas ! il faut se réveiller.

Il faut se réveiller, et cela commence. Alors, en Égypte, où l’on sent la nécessité de changer tant de choses, on songe à réformer aussi la vieille université d’Al-Azhar, l’un des grands centres de l’Islam ; on y songe avec crainte, sachant le danger de porter la main sur des institutions millénaires ; la réforme, cependant, est en principe décidée. Des connaissances nouvelles, venues d’Occident, vont pénétrer dans ce tabernacle des Fatimides ; le Prophète n’a-t-il pas dit : Allez partout demander l‘instruction, au besoin jusqu’en Chine ? Qu’en adviendra-t-il ? Qui saurait le présager ?… Mais ceci, en tout cas, est certain : aux heures éblouissantes de midi, ou aux heures dorées du soir, quand le flot des étudiants ainsi modernisés se répandra dans la grande cour que tant de minarets surveillent, on ne verra plus dans tous ces regards la mystique flamme d’aujourd’hui ; et ce ne sera plus l’inébranlable foi, ni la haute et sereine insouciance, ni la paix si profonde qu’ils iront porter, ces messagers, à tous les bouts de la terre musulmane…

Pierre Loti. La mort de Philæ. 1907. Voyages 1872-1943               Bouquins Robert Laffont 1991

973                             Guillaume le libérateur, comte d’Avignon, parvient à chasser les Sarrasins de Provence. De l’autre coté de la Méditerranée, la dynastie des Fatimides, fondée en Tunisie en 909, s’est emparée de l’Egypte et le calife Al Mu’izz, chiite et ismaëlien, inaugure sa nouvelle capitale al-Qahira (Le Caire) – la Triomphante -, construite en 2 ans.

vers 980                 En Inde du sud, dans l’Etat du Malabar, l’étiquette a déjà force de loi et suffit à combler de reconnaissance ceux que l’on veut honorer ; ainsi d’une communauté de Juifs venus ici se réfugier probablement en provenance du Portugal :

Par le secours de Dieu qui forma le monde et établit les rois, nous, Ravi Vurma, empereur de Malabar, dans la trente sixième année de notre heureux règne, et dans le fort de Maderecatla, Cranganore, accordons ces droits au bon Joseph Raban :
  • Qu’il peut faire des prosélytes dans les cinq castes ;
  • Qu’il peut jouir de tous les honneurs ; qu’il peut monter éléphants et chevaux ; s’avancer en cérémonie ; avoir ses titres proclamés à sa face par des hérauts, se servir de lumière en plein jour ; avoir toutes sortes de musiques ; qu’il lui est aussi permis de se servir d’un large parasol, et de marcher sur des tapis blancs étendus devant ses pas ; enfin qu’il peut faire des marches d’honneur en avant de lui sous un baldaquin d’apparat.
Ces droits, nous les donnons à Joseph Raban et à soixante douze propriétaires juifs, avec le gouvernement de son propre peuple, qui est tenu de lui obéir, à lui et à ses héritiers, aussi longtemps que le soleil luira sur le monde.
Cette charte est donnée en présence des rois de Travancore, Tecenore, Kadramore, Calli, Quilon, Kengoot Zamorin, Zamorin Paliathachen et Calistria.
Écrit par le secrétaire Kelapour.
Et comme Parumpadapa, le rajah de Cochin, est mon héritier, son nom n’est pas compris parmi ceux-ci.

Cherumprumal Ravi Vurma, empereur du Malabar.

984                              Il y a longtemps que les Chinois naviguent sur des canaux. Jusqu’alors la difficulté que représentait la déclivité était résolue en faisant tirer les bateaux par des animaux de trait sur des rampes parallèles ; l’efficacité des animaux de trait n’était pas en question, mais le confort physique des passagers si, bousculés qu’ils étaient tout au long de ce parcours difficile ; des accidents pouvaient survenir : rupture des aussières ou même chavirage du bateau, ce qui rendait la cargaison disponible pour les pilleurs… de là à ce que les accidents soient intentionnellement provoqués, il n’y a qu’un pas… qui avait été franchi : simple transposition du vieux métier de naufrageur au réseau de voies navigables. Il y avait donc un problème à régler, et c’est Jiao Wei-Ye qui trouva la solution en inventant l’écluse à deux entrées, laquelle permettra un transport sûr, rapide, et des tonnages nettement plus élevés. Les premières écluses chinoises accepteront des différentiels de niveau de l’ordre de 1 m à 1,50 m ; l’invention va provoquer le développement du réseau navigable, qui va atteindre 50 000 km, en restant beaucoup plus facilement contrôlable que le littoral, car à l’abri de la piraterie : le Grand Canal qui relie Hangzhou à Pékin – 1800 km -, équipé en écluses avec un total de dénivelé de 50 mètres dès le XI° siècle, va permettre de ravitailler la capitale des Ming sans face à face probable avec les pirates. La marine hauturière va décliner. L’écluse à double entrée n’arrivera en Europe qu’à partir de 1373.


[7] Aujourd’hui Si-ngan-fou, capitale de la province du Ho-nan , où fut trouvée l’inscription sur l’église chrétienne au VII° siècle, et qui réellement était, à cette époque, la résidence des empereurs de la dynastie des Tang.

[8] Canton aujourd’hui.

[9] le chiffre est fiable, car tous ces étrangers étaient imposés par la Chine


Par l.peltier dans (2 : 01 à 1163) le 27 octobre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

778                              Pépin le Bref est mort en 768 dans l’abbaye de St Denis, où il avait été élevé : la culture et la piété qu’il y avait puisé l’avaient aidé à donner à son usurpation une légitimité victorieuse des fidélités traditionnelles. Charles lui a succédé. En Espagne, le gouverneur arabe de Saragosse s’est révolté contre Abd er-Rhaman, émir de Cordoue : il vient chercher des appuis jusqu’en Saxe, où se trouve alors Charles. Celui-ci accepte la vassalité de l’arabe et, quelques mois plus tard, avec l’espoir de s’étendre de l’autre coté des Pyrénées, il arrive sous les murs de Saragosse, où le gouverneur révolté a été remplacé… l’arrivée de l’émir de Cordoue est annoncée… Charlemagne bat en retraite et, près du col de Roncevaux, sur les pentes de la montagne d’Altabiscar, ses arrières se font étriller par des pillards basques [1] : une légende allait naître, qui nomma une percée sur la ligne de crête du cirque de Gavarnie brèche de Roland, à 2 804 m, bien loin à l’est du col de Roncevaux, à 1 057 m, intégralement en territoire espagnol, au nord-est de Pampelune.

En Arles, les richesses de l’Orient ont pignon sur rue :

Arles, tu offres le cristal et les gemmes d’orient ; les monnaies lourdes d’or et couvertes d’inscriptions arabes, les tapis aux riches couleurs envoyés par l’Arabe sournois, où le veau et la génisse, la vache et le taureau s’offrent sous des couleurs variées ; l’image a de l’éclat et joint la qualité du dessin au coloris ; les coupes dorées à l’intérieur, niellées à l’extérieur et dont les ciselures jettent mille feux ; les peaux de Cordoue ; l’encens de Saba, l’ivoire de l’Inde, les griffons de Perse, le baume de Syrie.

Théodulphe, évêque d’Orléans.

779                              Khri Sang Idet-Sang, roi du Tibet met à profit le recul de la Chine en Asie Centrale après leur défaite contre les Arabes à Talas en 751, pour reconquérir le Pamir et le Tarim. Il proclame le bouddhisme religion d’Etat, en adoptant la tradition religieuse indienne.

De 785 à 987              Construction de la grande mosquée de Cordoue, chef d’œuvre de l’art omeyyade.

Sept / Nov 787           Le VIl° concile œcuménique de Nicée rétablit solennellement le culte des images :

Plus on regardera ces images, plus on se souviendra de celui qu’elles représentent, plus on sera porté à les vénérer en les baisant, en se prosternant, sans leur témoigner cependant l’adoration véritable, qui ne convient qu’à Dieu seul.

789                               Charlemagne met en vigueur le capitulaire Exhortation générale, donnant ordre à chaque évêché de créer une école élémentaire à même de dispenser l’enseignement du latin, de la lecture, du chant, de l’écriture et du calcul. Si cette Exhortation générale ne resta pas littéralement lettre morte, elle ne s’étendit pas comme le voulait son initiateur à l’ensemble des évêchés. Les plus remarquables furent celle d’Orléans avec Theodulf et celle de Metz. S’il y avait innovation, ce n’était pas dans le principe même de l’école, qui existait depuis fort longtemps, mais dans les classes sociales concernées par cet enseignement, jusqu’alors privilège des nobles, et désormais accessible aux couches sociales moins fortunées.

On s’occupait aussi de forêts :

En créant des breuils destinés à préserver leurs domaines cynégétiques, les souverains mérovingiens et carolingiens avaient déjà préfiguré l’arsenal des mesures conservatoires qui s’enrichit de plus en plus. Le capitulaire De Villis, – 800-813 -, stipule déjà : Que nos bois et nos forêts soient bien surveillés ; et là où il y a une place à défricher que nos intendants la fassent défricher et qu’ils ne permettent pas aux champs de gagner sur les bois ; et où il doit y avoir des bois, qu’ils ne permettent pas de trop les couper ou de les endommager, et qu’ils veillent bien sur notre gibier dans les forêts ; et qu’il s’occupent également des vautours et des éperviers pour notre service ; qu’ils perçoivent avec soin les cens qui nous en viennent. Et que les intendants, s’ils ont envoyé leurs porcs à l’engrais dans notre bois, que nos maires ou leurs hommes soient les premiers à payer la dîme pour donner le bon exemple, de sorte que, par la suite, les autres hommes paient complètement leur dîme.

Jean-Robert Pitte,                Histoire du paysage français, De la préhistoire à nos jours, Paris, Tallandier éditions, [1e Édition : 1983], 2001, 444 p.

Faute d’instrument de mesure pratique pour de grandes distances, la forêt se mesurait alors à l’aune du nombre de porcs qu’elle était en mesure de nourrir !

791                             Troublé par l’ampleur prise par la querelle des images à Byzance, qu’il a lui-même contribué à déclencher en en condamnant le culte, le pape Léon III a donné mission à Charlemagne de donner son avis ; une commission va plancher sur le sujet et Charlemagne envoie à Rome les Libri Carolini, qui fonderont la doctrine officielle en la matière : très prudemment, la poire y est coupée en deux : l’image ne peut être adorée parce qu’elle n’a pas de valeur religieuse, mais elle ne peut être détruite parce qu’elle une valeur qui lui est propre. Si on lui reconnaissait une valeur pédagogique auprès des très nombreux illettrés, la vision artistique n’en restait pas moins inférieure à la vision religieuse. Le statut de l’image était définitivement reconnu : elle n’était pas sacrée comme l’écrit qui était d’inspiration divine ; réalisée par l’homme pour l’homme, elle relevait de l’activité humaine. 300 ans plus tard, les bénédictins de Cluny s’appuieront sur ce statut pour la propager au rythme de leur accroissement.

8 06 793                      Les Vikings attaquent le monastère de l’île de Lindisfarne, entre les actuels Edimbourg et Newcastle : riche et sans défense, le succès est assuré pour les assaillants : c’est là leur premier raid sur l’ouest de l’Europe, et c’est loin d’être le dernier.

793                              Près de l’actuel Treuchtlingen, – au sud, sud-ouest de Nüremberg, sur l’Altmühl, un affluent de la rive gauche du Danube -, Charlemagne a lancé le chantier d’un canal qui devrait assurer une liaison Rhin-Danube, c’est-à-dire relier la mer du Nord à la Mer Noire. Ça ne manque pas d’ambition et la vision est à long terme. Pour ce faire, il aurait mis, selon Mercator, 7 000 hommes au travail qui auraient eu à creuser à la bêche 1 800 mètres de terres marécageuses. Au bout de 1 400 m, l’entreprise aurait échoué, surtout du fait de coulées de boues, ennoiement et effondrement des berges lors de fortes pluies. Mais, selon d’autres sources, ce canal, appelé Fosse Caroline, aurait été achevé, avant d’être progressivement abandonné en raison de son coût d’entretien. L’Allemagne reprendra l’affaire plus de mille ans plus tard et inaugurera la liaison Rhin-Main-Danube en 1992.

794                              Pour prendre de la distance avec la puissance des moines, le Japon change de capitale pour l’installer à Heian, qui deviendra Kyôto.

23 12 800                   Le pape se tire d’une mauvaise passe, après être passé devant un tribunal : un an et demi plus tôt, accusé de parjure et d’adultère, il avait été bousculé : les deux accusateurs vont être déportés en France, et le procès finira par un Te Deum !

25 12 800                   En la basilique St Jean de Latran à Rome construite par Constantin au début du IV° siècle, Charlemagne se fait sacrer empereur.

Le rituel de la cérémonie est byzantin ; y participent deux moines orientaux, l’un de rite latin, l’autre de rite grec : l’empereur bénéficie ainsi de la bienveillance du patriarche de Jérusalem, soumis à l’autorité d’Haroun al Rachid, 5° calife de la puissante dynastie abbasside, lequel, à travers moult cadeaux, entretiendra avec lui d’excellents rapports ; parmi les cadeaux, Abulahaz, un éléphant qui vivra à Aix et mourra lors d’une bataille contre les Danois. L’ennemi de l’un était le rival de l’autre : rien de tel pour créer des alliances : la dynastie omeyyade en Espagne, rivale pour Haroun al Rachid, était l’ennemie de Charlemagne, et l’empereur de Constantinople, – même si à ce moment précis le poste n’était pourvu « que » par une femme -, rival de Charlemagne, était l’ennemi d’Haroun al Rachid. L’un des principaux ambassadeurs de Charlemagne auprès du calife était Isaac, un Radhanite de Narbonne.

Pour ce faire, il a mis à profit des circonstances favorables : il n’y a plus d’empereur en Occident depuis le 4 septembre 476, ni en Orient, depuis qu’Irène, veuve de Léon IV mort en 780, a fait crever les yeux de son fils Constantin et l’a destitué en prenant le titre de basilissa[2].

Comme, dans le pays des Grecs, il n’y avait plus d’empereur, et qu’ils étaient sous l’empire d’une femme, il parut au pape Léon et à tous les pères qui régnaient au concile ainsi qu’à tout le peuple chrétien (de Rome) qu’il devaient donner le nom d’empereur au roi des Francs, Charles, qui occupait Rome, où toujours les Césars avaient eu l’habitude de résider, et les autres lieux d’Italie, de Gaule et de Germanie. Le Dieu Tout Puissant ayant consenti à placer ces lieux sous son autorité, il leur semblait juste que, conformément à la demande de tout le peuple chrétien, il portât, lui aussi, le titre impérial. Cette demande, le roi Charles ne voulut pas la rejeter, mais se soumettant en toute humilité à Dieu et au désir exprimé par les prêtres et tout le peuple chrétien, il reçut ce titre avec la consécration du pape Léon.

Annales de Lorsch

De plus, le pape Léon III, pauvre roturier, ne peut rien lui refuser : Charles l’a remis sur son trône pontifical, après une cabale qui l’en avait chassé. Dans une lettre apportée au pape par Angilbert, l’un de ses familiers, il lui fait part de ses conceptions sur le partage des rôles : Moi je dirige le monde chrétien et toi, tu pries pour le succès de mes entreprises. Il enfoncera encore le clou plus tard : Nous à qui la tâche a été confiée par Dieu de guider l’Église à travers les flots déchaînés du siècle.

Liber Carolinus

Robuste, accueillant, très simple (avec un brin d’affectation) dans sa mise, il se montrait national dans ces puérilités extérieures, telles que l’attachement aux vieilles modes, qui sont comprises de la foule… Moitié soldat, moitié campagnard, il gardait les mœurs traditionnelles, voyageait de domaine en domaine avec un cortège de princes et de princesses, quelque chose comme une cour jeune, pétulante et gaie. Entre deux campagnes, on menait grande et large existence dans les villas, remplissant les journées par des chasses, des courses, des luttes, de somptueuses réceptions. Une fantaisie coûteuse,- les bâtiments – , ne semble pas avoir dépassé les ressources de ce prince qui préférait commencer une maison à l’achever. Les jardins, les pièces d’eau, les parcs étaient ces dépenses de magnificence qu’entraîne un grand État mais, quelque part dans le parc, un terrain était réservé au potager dont l’empereur réglait l’administration, qu’il entendait être fructueuse. [Le Capitulaire de Villis prescrit aux domaines royaux la culture de 94 plantes].

Dom Leclercq Dictionnaire d’archéologie chrétienne et de liturgie.

Le saint jour de Noël, au moment où, après avoir durant la messe prié à genoux devant la confession de saint Pierre, le roi se relevait, le pape Léon lui plaça sur la tête une couronne, et tout le peuple romain l’acclama par trois fois en ces termes : A Charles, Auguste, couronné par Dieu, grand et pacifique empereur des Romains, paix et victoire ! Après ces acclamations, il fut adoré par le pontife suivant l’usage des princes d’autrefois et, au lieu du titre de patrice, on lui donna désormais celui d’empereur et auguste.

Annales royales

Le temps où l’Europe ne regardait que vers la Méditerranée est passé. Le continent n’est plus l’arrière pays de son littoral sur la mer grecque et romaine… La grande préoccupation du Carolingien, c’est maintenant ce qui se passe à l’est du Rhin. L’expansion franque emporte la Frise, la Thuringe, la Bavière, la Saxe. A la mort de Charlemagne, l’axe de l’empire est entre la Meuse et le Rhin.

Jean Favier Les Grandes découvertes.         Livre de poche Fayard 1991.

Et, pour les inconditionnels de Charlemagne qui pourraient être frustrés de l’appréciation réfléchie des propos précédents, le suivant, dithyrambique, tient de l’hagiographie. J.M. Jondot fait rarement dans la nuance.

En France, Pépin-le-Bref, fils de Charles-Martel, avoit placé sur le trône Childéric III ; il relégua, dans un monastère, ce vain fantôme qui le gênoit, et au bout de dix années se fit sacrer roi, en 752. Ainsi disparurent les Mérovingiens, après avoir fourni, l’espace de trois cent quarante et un an, quatorze monarques à la France.

Pépin, avant de ceindre le diadème s’étoit rendu formidable au dehors. Plein de reconnoissance pour le saint Siège qui l’avoit favorisé dans ses vues ambitieuses, il passa deux fois en Italie pour le défendre contre Astolphe et deux fois triompha du roi des Lombards, et délivra la ville de Rome. L’infatigable Pépin obtint des succès non moins éclatans contre les Saxons, leur imposa un tribut, en 757, les défit quelques années plus tard, repoussa les Sarrasins des provinces méridionales de la France, et mourut en 768, à l’âge de cinquante-trois ans.

Le chef de la dynastie carlovingienne paroîtroit bien plus grand à nos yeux, s’il n’eût donné le jour à Charlemagne : le sang de l’héroïsme couloit dans les veines de ce fils qui partagea les États de Pépin avec Carloman son frère. On vit dans l’antiquité un grand homme succéder à un grand homme, par exemple, Alexandre à Philippe ; mais on n’avoit point encore vu se suivre, de père en fils, quatre hommes de la trempe de Pépin-d’Héristel, de Charles-Martel, de Pépin-Ic-Bref et de Charlemagne. Peu de familles apportèrent, en s’asseyant sur le trône, plus de titres à la reconnoissance d’une nation ; des trophées entourent de toutes parts la dynastie carlovingienne. Charlemagne, par des prodiges de valeur et de sagesse, légitima les titres que la voie des armes avoit donnés à son père ainsi qu’à son aïeul, titres qui parurent suffisans à un peuple libre et fier dont les ancêtres avoient pour coutume de regarder comme chef, le plus digne de les commander.

De sinistres nuages obscurcirent pourtant l’aurore du beau règne de Charlemagne ; la guerre étoit près d’éclater entre ce prince et son frère, lorsque la mort enleva Carloman en 771. Alors, maitre de toute la monarchie, les talens du premier se développent en liberté ; l’honneur, la gloire, la saine politique donnent une plus forte direction à la nation française. Charlemagne, sacrifiant l’amour à la politique, répudie la fille de Didier, roi des Lombards, franchit les Alpes, vole en Italie, bat les Lombards, assiège leur roi dans Pavie, force cette ville de se rendre, ainsi que le malheureux Didier auquel il fit, dit-on, crever les yeux ; acte de férocité qui déshonore le vainqueur, si toutefois il est vrai qu’il l’ait exercé.

[…] Charlemagne remplit l’Univers du bruit de ses exploits et de sa sagesse ; son histoire, à peu de chose près, est l’histoire de l’Europe. Par la force de son génie, il suppléa à la faiblesse d’esprit de la nation, et lui donna l’essor ; il la ravit un moment à elle-même, à l’ignorance, à la barbarie, pour l’élever à la hauteur de ses conceptions, et lui procurer l’empire de l’Occident. Principe et âme de toutes les grandes actions, de lui seul procède la gloire dont les Français se couvrirent à cette époque : au milieu des phénomènes de ce siècle, il est lui-même le phénomène le plus étonnant ; ce fut le seul monarque constamment heureux.

Les quarante-six années du règne de Charlemagne, ne formèrent qu’un long enchaînement de victoires et de prospérités. Apaiser de fréquentes révoltes, battre les Grecs débarqués en Italie, punir la perfidie de quelques alliés, furent les principales actions qui signalèrent les premières années de son gouvernement ; marchant de conquêtes en conquêtes, il subjugua l’Allemagne, prit Vienne, détruisît la nation entière des Avares, fit de la Hongrie une solitude, et s’avança jusqu’au Raab, cette rivière sur les bords de laquelle les descendans de ces mêmes Français battirent les Turcs, sous Louis XIV.

Charlemagne parut en 792 au concile de Francfort, comme un second Constantin, au milieu de trois cents évêques, dans toute la pompe et dans tout l’appareil de sa puissance. En 800 appelé une seconde fois en Italie par le pape Léon III, il se laissa proclamer empereur d’Occident, et ce nouveau titre qui n’ajoutoit rien à sa puissance, ne fit qu’augmenter le respect pour sa personne. Placé sur un trône au pied duquel fléchissoient toutes les nations de l’Europe, de l’Océan à la Baltique, ce grand monarque, maître de lui-même, sut conserver la simplicité de ses mœurs, trouva le temps de jeter un regard sur toutes les parties de l’administration publique, encouragea l’étude des lettres, et composa un grand nombre de sages loix. La diversité de ses occupations sera toujours un sujet d’étonnement ; ce puissant souverain d’une partie du monde, régloit les plus petits détails de ses affaires domestiques, avec la même intelligence, la même sagacité que celles de son vaste empire. Il ne fut point à l’abri des passions, et son amour pour les femmes nuisit souvent à sa gloire et aux intérêts de son ambition. Père trop indulgent, il ferma les yeux sur le désordre de ses filles, et leur pardonna des fautes dont lui-même, à la vérité, n’étoit pas exempt.

Son épouse, la hautaine Fastrade, causa de vifs chagrins à Charlemagne : malheureux dans l’intérieur de sa famille, il faillit tomber sous le couteau du parricide Pépin-le-Bossu auquel il eut la magnanimité de pardonner. Les Danois, huit années avant la mort de ce grand roi, ayant tenté un débarquement sur les côtes de France, furent obligés de se rembarquer précipitamment.

[…]     Charlemagne éclaira l’Occident, par les lumières naturelles de son génie : à l’exemple des Abassides, il encouragea, dans ses Etats, l’élude des sciences, rassembla les savans auprès de sa personne, et forma dans son palais, une espèce d’académie dont il régloit les opérations ; mais les esprits n’étoient pas aussi bien préparés qu’en Orient à recevoir des semences aussi précieuses d’instruction : les efforts de Charlemagne furent inutiles, et il ne put rappeler les muses en France ; elles ne firent que jeter des regards languissans sur cette contrée. Presque tous les savans, si nous en jugeons d’après Alcuin, le plus célèbre d’entre eux, étoient des espèces de barbares qui prirent les noms les plus imposans de l’antiquité, parce qu’effectivement ces accadémiciens n’avoient pas assez de mérite pour rendre illustres leurs propres noms.

Charlemagne fut donc, à cette époque, le seul homme extraordinaire parmi les Français, et l’éclat de ses éminentes qualités rejaillit sut-la nation entière : toute l’attention doit se concentrer dans ce prince qui est lui-même, en Occident, au-dessus de son siècle.

Après la mort d’un si grand empereur, cette foible lueur littéraire disparut ; l’indifférence, la stérilité accablèrent l’esprit humain qui, pliant sous les efforts de l’ignorance et de la barbarie conjurées, reprit ses teintes sombres, tomba dans l’assoupissement, et se perdit dans le bruit sinistre des guerres civiles qui suivirent le règne de Charlemagne. On serait tenté de croire que des loix sont prescrites aux sciences, et qu’à l’exemple de la nature, elles ont leurs diverses saisons : ici, c’est un long hiver qui va les flétrir, et qui durera jusqu’à l’époque de la chute du trône de Byzance, avec quelques beaux jours durant cet immense espace de temps. Si l’esprit humain n’a plus auprès du Bosphore son activité accoutumée, si de sanglantes révolutions l’effraient et le ternissent, cependant il se soutient encore au milieu des ruines et du fracas des révolutions; les muses sacrées et profanes continuent à répandre, chez les Grecs , quelques étincelles assez vives dans la nuit épaisse qui enveloppe de nouveau presque tout l’Occident.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

Pour construire une abbaye à Aniane, (il tient le terrain de son père le comte de Maguelone) Benoît, habile[3] réformateur des Bénédictins avec le Codex Regularum, obtient l’autorisation d’aller se servir à Nîmes sur les monuments romains, les arènes essentiellement. Charlemagne va s’attacher à orienter les monastères vers des fonctions relativement semblables à celles du clergé séculier : ainsi en témoigne son ancien conseiller, l’Anglais Alcuin, natif d’York, qui lui écrit depuis sa retraite de Saint Martin de Tours :

Pour me conformer à vos exhortations et à votre volonté, je m’efforce ici, sous les toits de St Martin, à fournir aux uns le miel des Saintes Ecritures ; d’autres, je m’applique à les enivrer du vieux vin des antiques disciplines ; pour d’autres, c’est des premiers fruits des subtilités grammaticales que je commence à les nourrir ; à certains, je tente de faire comprendre le cours des astres.

Lequel Alcuin était la principale autorité de l’Académie du Palais où des esprits déjà instruits pouvaient se perfectionner par les entretiens de savants renommés : l’école qu’a inventé ce sacré Charlemagne n’était guère plus que cela : celle de France Gall et de tant d’autres est en fait une légende montée 80 ans plus tard par l’abbé de Saint-Gall, Nokter le Bègue, qui a fait d’une louable intention qui connut quelques réussites locales, un succès général qui est loin d’avoir existé. Et Charlemagne, en dépit de louables efforts, s’il parvint à lire, à apprendre des langues étrangères, resta incapable d’écrire.

De cette activité intellectuelle – très axée sur la copie des textes anciens – nous viendra le beau caractère d’écriture qu’est la Caroline, dont la lisibilité et l’élégance supplanteront la lettre majuscule gothique. Le passage à l’imprimerie la débaptisera pour la nommer : caractère romain. Il s’agissait surtout de faciliter le travail du copiste et d’économiser le parchemin. L’alphabet que nous appelons romain est en réalité celui d’Alcuin. Il en va de même à Byzance où l’écriture exclusivement   en majuscule, dite onciale, le cède à la minuscule cursive.

Je te montrerai tout ce que l’art d’écrire a de pénible et de pesant. Il obscurcit la vue, courbe le dos, brise les côtes et le ventre et endolorit les reins : le dégoût envahit le corps tout entier.

Commentaire de Beatus, copiste sur l’Apocalypse, fin XI°, début XII°.

Le statut du paysan était plus indécis que ce que nous apprit l’école de la République sur le servage :

En immense majorité, les paysans de France, dont nous sommes tous issus, n’ont jamais été des serfs, mais des hommes de condition indécise, sorte de demi-libres, puis de condition vraiment libre, franche, dès la fin des temps carolingiens.

Ferdinand Lot

Entre statut juridique et niveau de vie, il n’y avait nullement correspondance : des paysans libres (il y en avait encore) étaient pauvres, des serfs riches.

Georges Duby

Le pape condamne les notions pythagoriciennes de sphéricité de la Terre

vers 800                      La civilisation maya est à son apogée tant sur le plan démographique que de la civilisation : pendant deux siècles, on a défriché les forêts, bâti des pyramides, sculpté des stèles sans compter ; la ville de Tikal, dans l’actuel Guatemala, compte à peu près 200 000 habitants ! Cette civilisation connaît maintenant un début de déclin qui va aller s’accélérant : les besoins de la population ont entraîné une déforestation, – leur culture du maïs sur brûlis impose des jachères de dix ans pour deux ou trois ans de production – une érosion des sols, l’eau a été mal gérée en dépit de la construction d’un complexe réseau de drains et d’immenses réservoirs souterrains d’eau de pluie,… autant d’éléments qui vont conduire à la pénurie alimentaire. Il est aussi très probable que la coercition exercée sur la population pour la construction de ces temples colossaux, – on peut parler de travaux forcés – a entraîné des révoltes : on trouve dans le Peten, au sud du Yucatan, des statues décapitées, des temples détruits intentionnellement, d’autres incendiés ou ensevelis, donc une manifeste volonté de destruction ; mais, venant de qui ? Des populations elles-mêmes, ou bien d’un agresseur extérieur ? On ne le sait pas aujourd’hui.

On estime qu’en 910, près de 90 % de la population aura disparue. Il y eut aussi beaucoup plus de métissage, par une immigration de Nahuas en provenance des plateaux mexicains. On a pu déceler trois grandes sécheresses : 810, 850 et 910, sans être à même de déterminer si les Mayas sont responsables ou simplement victimes, de ces sécheresses.

Cette déforestation a libéré les terres acides qui ont ensuite contaminé les vallées fertiles, tout en affectant le régime des pluies. Finalement, entre 790 et 910, la civilisation maya du Guatemala, qui connaissait l’écriture, l’irrigation, l’astronomie, construisait des villes pavées et des temples monumentaux, avec sa capitale, Tikal, de 60 000 habitants, disparaît. Ce sont 5 millions d’habitants affamés qui quittent les plaines du sud, abandonnant cités, villages et maisons. Ils fuient vers le Yucatan, ou s’entre-tuent sur place.

[…]  L’examen de l’agriculture maya est tout particulièrement important pour notre propos. Celle-ci était fondée sur des cultures domestiquée au Mexique – en particulier le maïs el les pois, par ordre d’importance. Pour l’élite aussi bien que pour le commun, le maïs formait au moins 70 % du régime alimentaire, comme on a pu le déduire d’analyses isotopiques effectuées sur des squelettes mayas. Leurs seuls animaux domestiques étaient le chien, la dinde, le canard et une abeille dépourvue de dard produisant du miel ; leur plus importante source de viande sauvage était le cerf qu’ils chassaient, plus le poisson sur certains sites. Cependant les rares os d’animaux présents sur les sites archéologiques mayas suggèrent que la quantité de viande disponible était faible. La venaison était surtout un plat de luxe pour l’élite.

On croyait auparavant que l’agriculture maya reposait sur des brûlis : on défriche et on brûle la forêt, on fait pousser des cultures dans les champs ainsi créés pendant une ou plusieurs années, jusqu’à ce que le sol soit épuisé ; puis on abandonne le champ pour une longue période de jachère de quinze à vingt ans jusqu’à ce que la repousse de la végétation restaure la fertilité du sol. Puisque, dans ce système, la plus grande partie des champs est en jachère, ils ne peuvent supporter qu’une densité démographique modeste. Ainsi, les archéologues ont eu la surprise de découvrir que la densité de la population maya ancienne, estimée d’après le nombre de fondations de fermes en pierre, était souvent bien plus élevée que ce système agricole ne pouvait le supporter. Les valeurs réelles font l’objet de discussions et divergent évidemment selon les régions, mais les estimations souvent citées vont de quatre-vingts à deux cent quatre-vingt-dix habitants au kilomètre carré, peut-être même cinq cent quatre-vingts. (À titre de comparaison, même aujourd’hui, les pays d’Afrique dont la densité de population est la plus élevée, le Rwanda et le Burundi, ont respectivement une densité de deux cent quatre-vingt-dix et de deux cent seize habitants environ au kilomètre carré. Les anciens Mayas connaissaient donc le moyen de développer la production agricole au-delà de ce qui était possible dans le cadre du système des brûlis.

Dans beaucoup de régions mayas, on trouve des restes de structures agricoles visant à accroître la production, comme des terrasses placées sur les collines pour retenir les sols et l’humidité, des systèmes d’irrigation, des fossés de canaux et des champs drainés ou surélevés. Ces derniers systèmes, qui sont testés ailleurs dans le monde et dont la construction exige beaucoup de travail, mais qui permettent en retour une augmentation de la production alimentaire, impliquent de creuser des canaux pour drainer une zone mise en eau, de mettre de l’engrais, de hausser le niveau des champs entre les canaux en amassant de la boue et des jacinthes d’eau de draguér des canaux dans les champs afin d’empêcher qu’ils ne soient inondés. Outre la récolte des cultures poussées sur les champs surélevés, les agriculteurs trouvent dans les poissons et les tortues sauvages des canaux une alimentation additionnelle. Cependant, dans d’autres régions mayas, comme les villes de Copân et de Tikal, bien étudiées, on n’a guère retrouvé de preuves archéologiques de terrasses, d’irrigation, de systèmes de champs surélevés ou drainés. Leurs habitants devaient recourir à des pratiques qui n’ont laissé aucune trace visible pour les archéologues afin d’augmenter la production alimentaire ; ils utilisaient des paillis, inondaient les champs, raccourcissaient le temps de jachère, labouraient le sol pour restaurer sa fertilité ou, dans les cas extrêmes, ne pratiquaient pas la jachère et faisaient des récoltes chaque année, voire deux fois par an dans les zones humides.

Les sociétés socialement stratifiées, comme la société américaine et européenne contemporaine, disposent d’agriculteurs, qui produisent de la nourriture, et de non-agriculteurs, comme les bureaucrates et les soldats, qui consomment les surplus que produisent les agriculteurs. Le nombre de consommateurs non productifs dépend de la productivité agricole de la société. Aux États-Unis aujourd’hui, l’agriculture étant extrêmement efficace, les agriculteurs ne représentent que 2 % de la population et chacun peut nourrir en moyenne cent vingt-cinq autres personnes […]. L’agriculture de l’Égypte ancienne, bien que moins efficace que l’agriculture mécanisée moderne, l’était toutefois assez pour qu’un paysan égyptien produise cinq fois plus que la nourriture qui lui était indispensable ainsi qu’à sa famille. Mais un paysan maya ne pouvait produire que le double de ses besoins et de ceux de sa famille. 70 % au moins des Mayas étaient des paysans. C’est la raison pour laquelle l’agriculture maya s’est heurtée à plusieurs limites.

Premièrement, elle procurait peu de protéines. Le maïs, de loin la culture dominante, a un contenu en protéines plus faible que le blé ou l’orge du Vieux Continent. Les rares animaux domestiques comestibles que j’ai mentionnés n’étaient pas très gros et donnaient moins de viande que les vaches, les moutons, les porcs et les chèvres du Vieux Continent. Les Mayas dépendaient d’un éventail plus restreint de cultures que les agriculteurs des Andes (lesquels, outre le maïs, connaissaient la pomme de terre, les quinoas riches en protéines, maintes autres plantes et les lamas pour la viande) et plus limité que les diverses cultures de la Chine et de l’Eurasie occidentale.

Une autre limite tenait au fait que la culture maya du maïs était moins intensive et moins productive que les chinampas aztèques (type très productif d’agriculture sur champs surélevés), que les champs surélevés de la civilisation tiahuanaca dans les Andes, ou l’irrigation des Moches sur la côte du Pérou, pour ne rien dire des champs labourés par des charrues tirées par des animaux presque partout en Eurasie.

Une autre limite venait du climat humide, qui rendait difficile le stockage du maïs plus d’un an, alors que les Anasazis vivant sous le climat sec du sud-ouest des États-Unis pouvaient le conserver trois ans.

Enfin, à la différence des Indiens des Andes avec leurs lamas et des peuples du Vieux Continent avec leurs chevaux, bœufs, ânes et chameaux, les Mayas ne disposaient pas de moyen de transport ou de labour animal. Dans tout le pays, les transports s’effectuaient à dos de porteurs. Si vous envoyez un porteur chargé d’une cargaison de maïs aux côtés d’une armée en campagne, une partie de cette cargaison doit nourrir le porteur lui-même durant le voyage aller mais aussi retour, ce qui ne laisse qu’une partie de la cargaison pour alimenter l’armée. Plus le trajet est long, moins les besoins du porteur laissent de cargaison disponible. Au-delà de quelques jours de marche à une semaine, il n’est plus intéressant économiquement d’envoyer des porteurs approvisionner l’armée ou les marchés. Ainsi, la productivité modeste de l’agriculture des Mayas et leur manque d’animaux de trait ont gravement limité la durée et la distance possibles de leurs campagnes militaires.

Nous sommes habitués à penser que le succès militaire est déterminé par la qualité de l’armement et non par l’approvisionnement alimentaire. L’histoire des Maoris, premier peuple à s’être installé en Nouvelle-Zélande, donne un exemple très clair de la façon dont des améliorations introduites dans l’approvisionnement en nourriture peuvent favoriser le succès militaire. Traditionnellement, les Maoris se livraient régulièrement des guerres féroces entre tribus voisines. Ces guerres étaient limitées par la productivité modeste de leur agriculture, dont la principale culture était la patate douce. Il n’était pas possible de faire pousser assez de patates douces pour nourrir l’armée en campagne pendant une longue période ni sur une longue distance. Lorsque les Européens sont arrivés en Nouvelle-Zélande, ils ont apporté la pomme de terre, ce qui a considérablement augmenté la production maori après 1815. Les Maoris purent désormais faire pousser assez de nourriture pour approvisionner les armées au combat pendant de nombreuses semaines. Il en est résulté dans l’histoire maori une période de quinze ans, de 1818 à 1833, au cours de laquelle les tribus qui avaient acquis la pomme de terre et des armes à feu auprès des Anglais menèrent des raids pour en attaquer d’autres situées à des centaines de kilomètres et qui ne disposaient ni de l’un ni de l’autre. Ainsi, la productivité de la pomme de terre a supprimé les limites qui pesaient auparavant sur la conduite des guerres chez les Maoris, semblables à celles que la faible productivité de la culture du maïs imposait aux Mayas.

Ces questions d’approvisionnement alimentaire pourraient contribuer à expliquer pourquoi la société maya est restée divisée en petits royaumes qui étaient perpétuellement en guerre les uns avec les autres et qui ne se sont jamais unifiés pour devenir de vastes empires comme l’empire aztèque de la vallée du Mexique (nourri grâce à ses chimpanas et autres formes d’agriculture intensive) ou l’empire inca des Andes (nourri grâce à diverses cultures transportées par les lamas sur des routes bien construites). Les armées et les bureaucraties mayas sont restées réduites et incapables de monter de longues campagnes sur de longues distances. […] Beaucoup de royaumes mayas n’avaient qu’une population de vingt-cinq à cinquante mille personnes, et aucun de plus d’un demi-million, dans un rayon de deux à trois jours de marche du palais royal. […] Du haut des temples de certains royaumes, il était possible d’apercevoir ceux du royaume le plus proche. Les villes mayas restaient petites (la plupart du temps moins de deux ou trois kilomètres carrés). On était donc loin des populations nombreuses et des grands marchés de Teoti-huacân et de Tenochtitlân dans la vallée du Mexique ou de Chan-Chan et de Cuzco au Pérou. Aucune preuve archéologique n’atteste que le stockage et le négoce alimentaires étaient gérés par le roi comme dans la Grèce et la Mésopotamie ancienne.

La terre des Mayas fait partie de l’antique région culturelle plus vaste qu’on appelle la Mésoamérique. Elle s’étendait approximativement du Mexique central au Honduras et constituait (avec les Andes en Amérique du Sud) l’un des deux centres d’innovation du Nouveau Monde avant l’arrivée des Européens. Les Mayas avaient beaucoup en commun avec les autres sociétés mésoaméricaines, pas seulement par ce qu’ils possédaient, mais aussi par ce qui leur faisait défaut. Par exemple, ce qui étonnera les Occidentaux dont les attentes sont marquées par les civilisations du Vieux Continent, les sociétés mésoaméricaines ne disposaient pas d’outils de métal, de poulies et autres machines, de roues (sauf par endroits en guise de jouets), de bateaux à voile et d’animaux domestiques de trait assez grands pour porter des paquets ou tirer une charrue. Tous les grands temples mayas furent construits avec des outils en pierre et en bois, et grâce à la seule puissance musculaire humaine.

De nombreux ingrédients de la civilisation maya venaient d’ailleurs en Mésoamérique. Par exemple, l’agriculture mésoaméricaine, les villes et l’écriture étaient apparues hors du territoire maya, dans les vallées et les plaines côtières de l’Ouest et du Sud-Ouest, où le maïs, les pois et les agrumes avaient été domestiqués et étaient devenus des composantes importantes de l’alimentation quotidienne vers 3000 avant J.-C. ; où la poterie était apparue aux environs de 2500 avant J.-C. ; les villages vers 1500 avant J.-C, les villes vers 1200 avant J.-C. chez les Olmèques; l’écriture chez les Zapotèques d’Oaxaca aux environs de 600 avant J.-C. ou plus tard ; et les premiers États vers 300 avant J.-C. Deux calendriers complémentaires, un calendrier solaire de trois cent soixante-cinq jours et un calendrier rituel de deux cent soixante jours, étaient aussi apparus hors du territoire maya. Les autres éléments de la civilisation maya furent inventés, perfectionnés ou modifiés par les Mayas eux-mêmes.

Sur le territoire maya, les villages et la poterie sont apparus aux environs de 1000 avant J.-C. ou plus tard, les constructions importantes vers 500 avant J.-C. et l’écriture aux environs de 400 avant J.-C. Tous les écrits mayas anciens qui ont été préservés, soit un total d’environ quinze mille inscriptions, figurent sur de la pierre ou des poteries et traitent seulement des rois, des nobles et de leurs conquêtes. Aucune mention n’est faite de gens ordinaires. Lorsque les Espagnols sont arrivés, les Mayas utilisaient encore du papier en écorce revêtu de plâtre pour écrire des livres. Les quatre à avoir échappé aux bûchers de l’évêque Landa se trouvaient être des traités d’astronomie et de comput. Les anciens Mayas avaient des livres d’écorce, souvent représentés sur leurs poteries, mais seuls des lambeaux ont survécu dans certaines tombes.

[…]    La période dite classique de la civilisation maya commence au baktun 8, aux environs de 250 après J.-C, lorsque apparaissent des preuves des premiers rois et dynasties. Parmi les glyphes (signes écrits) figurant sur les monuments mayas, les spécialistes de l’écriture en ont reconnu quelques dizaines, chacun concentré dans sa propre zone géographique et considéré désormais comme ayant approximativement le sens de dynasties et de royaumes. Outre les rois qui avaient leurs propres glyphes nominaux et leurs palais, beaucoup de nobles en avaient aussi. Dans la société maya, le roi faisait également fonction de grand prêtre : il avait la responsabilité des rituels astronomiques et calendaires, c’est-à-dire d’apporter la pluie et la prospérité, qu’il affirmait avoir le pouvoir surnaturel d’offrir en vertu de ses relations familiales prétendues avec les dieux. Autrement dit, il existait un quiproquo tacite : les paysans supportaient le mode de vie luxueux du roi et de sa cour, lui fournissaient maïs et venaison, et lui construisaient des palais parce qu’il leur avait implicitement fait de grandes promesses de fertilité.

A partir de 250 après J.-C, la population maya (évaluée au nombre de sites archéologiques attestés de maisons), le nombre de monuments et de bâtiments, ainsi que celui des dates figurant sur les monuments et les poteries, ont augmenté de façon quasi exponentielle pour culminer au VIII° siècle après J.-C. Les plus grands monuments ont été érigés vers la fin de la période classique. Trois de ces indicateurs marquant une société complexe ont décliné au cours du IX° siècle, jusqu’à la dernière date connue sur un monument, pendant le baktun 10, en l’an 909 après J.-C. Ce déclin de la population, de l’architecture et du calendrier constitue ce que l’on appelle l’effondrement des Mayas classiques.

Jared Diamond Effondrement            Gallimard 2005

La civilisation maya, comme, plus tard, celles des Aztèques et des Incas, ne dépassera pas sur le plan technique le stade néolithique : l’absence de la roue et de la métallurgie du fer s’explique par celle des animaux domestiques de trait : les Américains du paléolithique avaient chassé et détruit la plupart des grands mammifères, et ne laissèrent à leurs descendants que des espèces sauvages – lamas, guanacos -, inadaptés à la traction[4]. Le décollage technique et économique d’une société est directement lié au passage d’une agriculture uniquement humaine à la traction animale :

Les mouvements humains sont naturellement des mouvements de va-et-vient alternatifs. C’est l’animal de trait qui fournit un mouvement continu et c’est lorsqu’on a appris à utiliser ce mouvement que l’on a pu utiliser l’énergie hydraulique.

André-Georges Haudricourt. L’origine des techniques.

L’Amérindien n’a pas eu d’animaux de charge – sauf le lama des Andes – et n’a jamais utilisé la roue pour ses transports. Il n’a connu ni le tour à potier – ce qui ne l’a pas empêché d’être un merveilleux céramiste – ni le blé, ni l’orge, ni le seigle, ni le verre, ni le fer. Il n’a employé le cuivre et le bronze que tardivement ; tout démontre qu’il a inventé pour son compte la métallurgie de l’or et de l’argent, puis celle des métaux utilitaires mentionnés plus haut. Le Mexique est demeuré jusqu’à la fin au stade néolithique, le métal ne jouant qu’un rôle latéral et d’appoint, ou de luxe. L’Indien n’a connu aucun des systèmes d’écriture pratiqués en Asie ou en Europe, ni les spéculations astrologiques ou mathématiques de l’ancien monde.

En revanche, il a su créer, à partir des espèces sauvages de son continent, une des céréales les plus importantes de l’humanité, le maïs ; des tubercules nourriciers comme le manioc des régions chaudes et surtout la pomme de terre des Andes ; des plantes vivrières secondaires mais non dénuées de valeur comme l’amarante et la sauge du Mexique, la quinoa («  riz sylvestre ») du Pérou. Il a élevé le chien, le dindon, le canard, les abeilles. On lui doit le caoutchouc, le tabac, la coca, le cacao. En Amérique moyenne, il a inventé des systèmes d’écriture hiéroglyphique complexes, sans aucun rapport avec ceux de notre vieux continent, des calendriers étonnants de précision, des méthodes de calcul extrêmement perfectionnées. Les Indiens d’Amérique ont su édifier de grandes villes comme Tenochtitlan ou Cuzco, bâtir des monuments énormes et harmonieux, décorer leurs murailles de bas-reliefs et de fresques, écrire des livres rituels et historiques. Ils ont su également organiser des États puissants et policés, en tout comparables à ceux de notre antiquité orientale.

Jacques Soustelle Les origines de l’Amérique précolombienne 1956

Le plus étonnant pour les Occidentaux reste l’absence de la roue à ce stade d’évolution de la culture américaine, d’autant qu’on a retrouvé des jouets à roulettes et des disques percés à usage sportif. Et la méconnaissance de la roue implique l’absence de chars et chariots, première utilisation traditionnelle de la roue dans les différentes civilisations, de même que celle de rouets, de tours, de moulins, d’engrenages, etc. En un mot, aucune machine ne peut voir le jour sans la roue. Pour imaginer les raisons de ce blocage, il convient de concevoir le système technique dans son ensemble. On constate en effet que l’avènement de la roue en Occident a suivi la domestication d’animaux de trait : comme la voiture ne se conçoit pas sans la route, la roue ne se conçoit pas sans l’animal.

Bruno Jacomy Une histoire des techniques.             Seuil 1990

802                              Le roi Jayavarman II, en déclarant son indépendance vis-à-vis de Java, installe sa capitale à Angkor et fonde l’empire khmer.

803                              Guilhem, comte de Toulouse, prend Barcelone, qui devient ainsi une marche de l’empire : les germes de ce qui deviendra un jour la Catalogne sont semés. Trois ans plus tard il se retirera[5], se faisant moine chez les bénédictins réformés par son ami Benoît d’Aniane, et deviendra vite ermite dans le val de Gellone, qui deviendra par la suite, en son hommage, Saint Guilhem le Désert.

813                                L’extrémité nord ouest de l’Espagne, les royaumes des Asturies et Leon sont devenus, de par la puissance des Sarrasins, le seul réduit encore catholique du pays… de quoi enflammer une foi bien mise à mal sans être pour autant persécutée. L’ermite Pelayo, vivant près de l’actuel sanctuaire de St Jacques de Compostelle, voit des lueurs naître d’un monticule. Un songe l’avertit qu’il s’agit du tombeau de l’apôtre : le besoin qu’avait l’Espagne d’un étendard pour tenir tête face aux Maures fit de cette histoire gentillette une épopée nationale : 31 ans plus tard, à la bataille de Clavijo, Saint Jacques apparaît au plus fort de la bataille : il devient alors le Matamore - le tueur de Maures -. Naîtra de là à peu près 150 ans plus tard un des plus grands pèlerinages européens. Alphonse II fait édifier une église. Alphonse III en fera construire une autre, consacrée en 899.

815                                 En concile, Léon V l’Arménien fait de nouveau proscrire les Icônes, ouvrant ainsi la seconde phase de la querelle iconoclaste, qui ne prendra fin qu’en 842. Cette querelle provoquera de chaque coté un important développement culturel, chacun allant rechercher dans les Écritures Saintes de quoi conforter ses arguments. Déjà lieu de pèlerinage pour bien des chrétiens se rendant à Jérusalem, le monastère de Sainte Catherine dans le Sinaï va devenir un refuge pour de nombreuses icônes apportées par des moines de Constantinople fuyant la querelle des images.

La succession de Léon V ne va pas manquer de piquant et de cruauté : Michel le Bègue, pour avoir conspiré contre lui, avait été emprisonné et aurait dû être brûlé vif la veille de Noël ; l’impératrice obtint un sursis, mais ce saint jour fut profané par un régicide. Michel, du fond de sa prison, eut l’audace de briguer la pourpre impériale, et le singulier bonheur de réussir. Ses complices, dans la crainte d’être dénoncés, assassinèrent Léon l’Arménien, au moment qu’il entonnoit une antienne dans la chapelle impériale : ainsi mourut ce prince, violent persécuteur de la religion, mais grand capitaine, homme ferme, homme actif, intrépide, en un mot, tel qu’il le fallait pour repousser les Bulgares, et vaincre leur roi Crum qui, pour le courage, l’habileté, ne le cédait qu’à Léon l’Arménien lui-même.

Michel le Bègue passa du cachot sur le trône qui, tant de fois, avoit déjà été la sauvegarde du crime : il y parut avec les fers au pied, qu’on n’avait pas eu le temps de lui enlever ; spectacle unique dans l’histoire, spectacle d’horreur, et bien propre à faire naître d’utiles réflexions sur le mépris et sur les dangers de la puissance suprême. S’il eut été question de choisir l’homme le plus vicieux, le plus ignorant, le plus brute, on n’aurait pu mieux rencontrer : ce fut un tyran impie, que les peuples abhorrèrent ; le plaisir de la vengeance le poussa à d’horribles cruautés. Thomas avait pris, au fond de l’Orient, les armes contre lui ; Michel, après l’avoir vaincu sous les murs d’Andrinople,  ordonna de couper au rebelle les bras et les jambes, et le fit ensuite promener sur un âne, dans tous les rangs de son armée. En vain l’infortuné Thomas criait à son bourreau : Ayez pitié de moi, Michel, vous êtes seul empereur. Le barbare Michel prolongea ce supplice et finit par faire empaler un rival malheureux, bien plus estimable que lui-même. Michel mourut au milieu des révoltes qui éclatèrent de toutes parts, et qui firent perdre à l’empire un grand nombre de provinces.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

10 07 817                      Benoît d’Aniane est devenu l’inspirateur de Louis le Pieux, fils de Charlemagne, et le gouvernement prendra alors une allure ecclésiastique et presque monastique. Il fonde l’abbaye d’Inde – aujourd’hui Kornelimünster – dont Louis le Pieux le nomme abbé : il fait adopter sa règle en 80 articles par tous les religieux de l’empire.  Le nom Louis n’est qu’une version simplifiée de Clovis : on a laissé tomber le C et le V est devenu U. Et le nom de Louis lui-même connaîtra aussi des évolutions puisqu’il va se faire Lys pour devenir la fleur qui symbolisera la royauté à partir de Louis VII, aux alentours de 1150, alors qu’au départ, selon la légende préférée d’Alain Baraton, le jardinier de France Inter – mais il y en a bien d’autres -, le lys de la monarchie serait né de la cache qu’aurait offert à Clovis des iris jaunes en grand nombre, quand des Sarrazins étaient à ses trousses. L’iris serait devenu alors la fleur de Clovis, puis fleur de Louis pour finir fleur de lys.

Le célibat est imposé au clergé séculier : la femme du clerc s’estimait, après sa mort, propriétaire des biens paroissiaux, et donc, les transmettait à ses enfants : cela ne pouvait durer… mais de la loi à son application, il y a plus qu’un pas, lequel ne sera pas franchi d’un coup.

824-827                       Les pirates andalous s’emparent de la Crète, qui va devenir arabe jusqu’en 961 : devenue alors un haut lieu de la Jihad et de la piraterie, elle va donner aux Arabes la maîtrise de la Méditerranée orientale pendant cette période.

828                              Buono da Malacomo et Rustico de Torello, marchands vénitiens sont à Alexandrie pour affaires. Ils apprennent que le site où se trouve le tombeau de St Marc est menacé de destruction, car l’emplacement a été choisi pour l’édification d’un palais. Ils vont baratiner le gardien jusqu’à ce que celui-ci cède à leurs instances : tu dois savoir qu’avant de résider à Alexandrie, Saint Marc avait évangélisé Venise ; cela fait partie de notre histoire aujourd’hui, etc, etc… tant et si bien que le gardien se laisse fléchir, peut-être avec l’aide de quelque monnaie, et les laisse emporter le corps de Saint Marc, qu’ils ramènent prudemment d’abord : caché sous des salaisons de porc pour être à l’abri des contrôles musulmans, puis glorieusement une fois dans les eaux vénitiennes. Tintoretto a immortalisé la scène.

Le corps de Saint Marc, enlevé par une pieuse fraude, fut transféré, par mer, d’Alexandrie à Venise : cette translation excita parmi le clergé et la noblesse, une joie universelle, et la république choisit pour patron ce grand apôtre.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

831                                 Louis le Pieux a envoyé des missionnaires évangéliser la Scandinavie : Anschaire – Ansgar – devient le premier archevêque de Hambourg, dont l’autorité s’étend sur toute la Scandinavie.

avril 837                        A Chang-An, capitale de la dynastie des Tang, les astronomes chinois sont à l’affût du suivi de la comète de Halley, qui passe à moins de 6 millions de km de la terre ; une semaine durant, ils ne quitteront pas leur lunette.

Tous les passages de la Comète de Halley, sans exception, dont nous pouvons aujourd’hui reconstituer l’orbite passée, ont pu être retrouvés dans des textes chinois à partir de ~ 239, ce qui donne plus de vingt neuf apparitions réparties sur plus de vingt deux siècles !

Jean-Marc Bonnet-Bidaud

Dans le même temps, en Occident, un anonyme signale simplement, au détours d’une chronique, qu’en pleine fête pascale, une comète apparut dans la Vierge qui parcourut en vingt cinq jours le Lion, le Cancer et les Gémeaux. Mais on faisait quand même attention à elle, puisque la tapisserie de Bayeux représentera son passage en 1066.

838                               Les Arabes ont encore de beaux jours devant eux en Occident, mais en Orient, c’est leur dernier succès contre Byzance, qui va reprendre le contrôle de l’Arménie, puis de la Grèce, où les Slaves sont hellénisés et christianisés.

Cela ne les empêche pas de continuer à être le trait d’union entre les savoirs grecs et la connaissance occidentale, encore et pour longtemps bloquée par une lecture à la lettre de la Bible ; les connaissances grecques de la terre sont reprises pour êtres fondues dans l’alchimie, mélange de science, d’art et de magie.

L’alchimie avait pour objet la transformation de la substance des choses en présence d’un agent spirituel, souvent appelé pierre philosophale. L’alchimiste lui-même n’était pas insensible à ces transformations. Il utilisait des métaux et des minéraux qui étaient censés participer aux opérations, non seulement comme des corps matériels, mais également comme des symboles du monde cosmique de l’homme ; d’où leurs relations avec les signes astrologique dans les manuscrits et les dessins alchimiques où, par exemple, le signe du Soleil représentait l’or, celui de la Lune l’argent tandis que Mercure représentait le mercure (vif-argent) et Vénus le cuivre. C’était une «science» qui embrassait le cosmos et l’âme, et où la Nature était un domaine sacré qui engendrait les métaux et les minéraux. Aussi, bien qu’elle inspirât beaucoup de mysticisme, elle stimula également une étude soigneuse des métaux et des minéraux qui sera plus tard très utile à la vraie science. En Arabie, cette dernière entraîna à la fois l’adoption des descriptions grecques, hindoues et persanes, et le réexamen de certaines substances. De nombreux savants arabes s’y engagèrent, particulièrement Al-Bïrùnï, qui écrivit un important compendium de minéralogie : le Livre de la multitude des connaissances des pierres précieuses, et Ibn Sïna, dont les ouvrages : le Livre de la guérison et Canon, contiennent des classifications des minéraux et des métaux, et des descriptions de la façon dont, selon l’auteur, ils s’étaient formés.

Le plus grand de tous les alchimistes fut Jâbir ibn Hyyãn, dont les travaux couvrent la fin du  VIII° siècle et le début du IX° siècle. Ibn Hayyãn (ou Jâbir, son nom le plus usité) avait une philosophie globale de la Nature, fondée sur le concept de microcosme-macrocosme et sur une croyance profonde en l’interaction entre les forces terrestres et cosmiques. Le règne minéral avait une signification particulière dans sa représentation des choses, qui incluait des phénomènes tels que la transmutation des métaux communs en or. Il admettait aussi l’hylomorphisme – la doctrine aristotélicienne des quatre éléments et des quatre qualités – et, à partir des quatre qualités (le chaud, le froid, le sec et l’humide), il obtint  deux principes de base : mercure et soufre, qui traverseront toute l’alchimie à venir, aussi bien l’arabe que l’européenne. Ces deux principes n’étaient pas les substances que nous appelons aujourd’hui le mercure et le soufre, mais deux principes d’action, comme les principes masculin et féminin ou comme le yin et le yang chinois. C’était le «mariage» de deux principes qui donnait naissance à tous les différents métaux présents dans la Nature, dans lesquels seules différaient les proportions en soufre et en mercure qu’ils contenaient et les influences célestes qui avaient présidé à l’union de leurs principes. Jâbir croyait à l’intervention d’influences célestes à cause de la nature «non naturelle» et «extra-terrestre» de tous les métaux ; ils étaient les signes des planètes sur le plan terrestre (le Soleil et la Lune comptaient parmi les planètes, au sens où Jâbir utilisait ce mot). Il croyait également aux rapports numérologiques entre les métaux. Ainsi, lorsqu’elle était appliquée aux métaux, chacune des quatre qualités (le chaud, le froid, le sec et l’humide) devait être divisée en quatre degrés, et chaque degré divisé en 7 parties, soit un total de 28, un nombre égal à celui des lettres de l’alphabet arabe. Il y avait également 4 natures, qui pouvaient être exprimées par la série 1, 3, 5, 8, dont le total est 17, la clé de la compréhension de la structure du monde. Le chiffre 17 était également relié à un carré magique, dont les composants numériques étaient eux-mêmes reliés à la gamme des notes musicales de Pythagore, aux proportions architecturales babyloniennes et à l’écrin symbolique chinois du paradis, le Ming-Tang (la Salle de Lumière), édifié par l’Impératrice Wu en 688, soit peu avant l’époque de Jâbir.

Le schéma de Jâbir cherchait à ordonner la multitude des substances distinctes, présentes dans la Nature, mais il le fit en recherchant des correspondances entre les mondes naturel et surnaturel. Il procédait à la fois de l’alchimie, élaborée à Alexandrie au cours des II° et III° siècles, notamment par Zosime, et d’autres éléments dérivés du mysticisme pythagoricien et de l’allégorie persane. Cependant, ce n’était pas seulement un schéma imaginaire pour mettre de l’ordre dans le chaos mais aussi un système destiné à développer des techniques grâce auxquelles les forces spirituelles pourraient être utilisées pour transcender le cosmos. Et, pour Jâbir comme pour les autres penseurs islamiques de l’époque, le cosmos n’était pas un simple règne physique, comme la science l’envisage aujourd’hui ; c’était plutôt un royaume doté de différents niveaux d’existence et illuminé par la révélation islamique. C’était un conglomérat de sphères, des quatre éléments et des signes du zodiaque, dans lequel les 28 noms divins jouaient l’alchimie leur rôle. Le sommet en était le paradis suprême du trône  divin ; c’était un lieu où le Prophète était le symbole de tout ce qui est positif.

La transmutation des métaux communs en or n’était pas considérée comme un simple phénomène physique, mais comme l’intervention d’un principe supérieur opérant dans le monde naturel ; elle était liée à l’idée d’un élixir, qui lui-même avait à voir avec les concepts alchimiques de mort et de résurrection, de dissolution et de coagulation. Mais la transmutation était-elle réellement possible ? Se produisait-elle jamais ? Ce sont des questions qui furent débattues pendant toute l’histoire de l’Islam. Les théologiens en général n’admettaient pas la transmutation, pas plus qu’ils n’appréciaient l’alchimie et les autres sciences occultes, bien qu’il y ait eu des exceptions. Le muta’zilite, Qâdï’Abd al-Jabâr, était un partisan de la transmutation et beaucoup de scientifiques-philosophes et de médecins l’admettaient, cependant qu’Ibn Sïna, tout en acceptant les concepts alchimiques mercure et soufre, fulminait contre cette idée.

[…] Le rationaliste obstiné qu’était Al-Râzï rejeta une grande partie du mysticisme de l’alchimie et se concentra particulièrement sur les résultats expérimentaux obtenus par les alchimistes. Néanmoins, il eut toujours tendance à utiliser le langage de l’alchimie – il écrivit le Livre des secrets et le Livre du secret des secrets, des titres qui soulignent le côté ésotérique et mystérieux de l’alchimie -, bien qu’il ait décrit clairement et sans faire de mystère de nombreux procédés chimiques, comme la distillation et la calcination (quand les matériaux sont portés à haute température, sans qu’il y ait fusion, pour obtenir des changements tels que l’oxydation ou la pulvérisation). Il classa également les substances, selon leur «royaume», en animales, végétales ou minérales, ce qui était alors un schéma pharmacologique très utile, et s’intéressa aux utilisations médicales des composés chimiques. La tradition selon laquelle Al-Râzï aurait été le premier à faire un usage médicinal de l’alcool est erronée, mais c’est lui qui amorça la transformation de l’alchimie arabe en une science de la chimie.

Pendant le X° siècle, Ibn Sïna et Al-Farâbï écrivirent tous deux sur les élixirs et sur quelques autres sujets liés à l’alchimie, mais pas sur l’alchimie proprement dite ; un siècle plus tard, Abu al-Hâkim al-Kathï rédigea un guide très utile de tout l’appareillage alchimique. En fait, l’alchimie progressa parallèlement à l’approche plus pragmatique des réactions chimiques adoptées par des hommes de science qui rejetaient son mysticisme et, bien que l’alchimie ait été un des legs de la culture arabe à l’Occident, elle apportait avec elle la proto-chimie, qui avait été amorcée par Al-Razi et ses confrères.

Colin Ronan Histoire mondiale des sciences         Seuil   1988

14 2 842                     Deux des petits fils de Charlemagne, Charles le Chauve et Louis le Germanique se jurent fidélité contre le troisième, Lothaire : c’est le serment de Strasbourg, premier traité rédigé en deux langues vulgaires : la langue tudesque (ancien allemand) et la langue romane (ancien français) :

Pro Deo Amor…, pour l’amour de Dieu, pour le salut du peuple chrétien et notre salut commun, à partir d’aujourd’hui, et tant que Dieu m’en donnera le savoir et le pouvoir, je défendrai mon frère Charles…

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Essentiellement hybrides, les Serments se situent à la charnière de la langue formulaire mérovingienne et carolingienne et de l’usage vernaculaire. Leur inscription dans une tradition juridique latine les éloignent de la langue parlée des illettrés. Il ne s’agit pas là d’une « langue rustique », qu’elle soit romaine (romana) ou française.

[...]     On a voulu longtemps voir dans les Serments de Strasbourg l’acte de naissance du français, mais cette vision rétrospective est fausse à plus d’un titre. En effet, elle sous-entend à tort que les Serments marquent la volonté politique délibérée d’instituer une nouvelle langue. Ensuite, parler de « naissance » à propos du français est malvenu. C’est plutôt de scissiparité qu’il s’agirait, d’une séparation progressive et graduelle entre un latin des lettrés et un latin vernaculaire. Enfin, on ne peut estimer qu’une langue n’existe pas tant qu’elle n’est pas attestée graphiquement. Le vieil anglais, par exemple, n’est pas attesté par des textes avant le VIII° siècle, mais personne ne met en doute son existence antérieure. Les Serments de Strasbourg sont avant tout la manifestation d’un nouveau système d’écriture pour une même langue, plus que la naissance d’une langue nouvelle. Cette langue, comme le soulignait A. Roncaglia à propos du concile de Tours, n’est pas la langue parlée par le peuple, mais une langue qui doit être comprise par lui. Cette langue écrite est intermédiaire entre le latin parlé des lettrés et le latin parlé des illettrés ; le français écrit au Moyen Age tiendra constamment la voie moyenne entre ces deux pratiques linguistiques.

Alain Rey Mille ans de langue française. Perrin 2007

14 2 843                     L’empire de Charlemagne se défait, malgré au départ, un concours de circonstances favorable au maintien de l’unité puisque de ses trois fils, deux étaient morts avant lui : Louis était donc devenu seul empereur. Au traité de Verdun, les Saboïa, qui dépendaient jusqu’alors du royaume de Bourgogne, sans frontières bien précises, dépendent maintenant de la Lotharingie, elle-même partie du Saint Empire romain germanique. Et Lyon, capitale des gaules, est en Lotharingie, c’est dire qu’elle ne sera plus française jusqu’à ce que Philippe le Bel, en 1312, juge cela inacceptable. C’est le début du Moyen Âge.

Mais l’éclatement de l’empire carolingien en fait un monde suffisamment complexe pour que les conflits internes l’emportent sur l’expansion. On se battra au IX° siècle entre Francie de l’est et Francie de l’ouest, au XI° siècle entre comté d’Anjou et comté de Blois. Il faudra l’impérialisme pontifical pour faire de nouveau, à la fin du XI° siècle et dans la logique de la réforme grégorienne, l’unité – combien temporaire et combien relative – de l’Europe occidentale dans une lutte commune pour la libération et la défense des Lieux Saints.

Jean Favier Les Grandes découvertes. Livre de poche Fayard 1991.

Le début du Moyen Âge… c’est-à-dire le début aussi des châteaux forts. Le qualificatif  fort ne fera son apparition qu’au XIX°, quand on voudra faire la distinction avec ceux qui ne l’étaient pas. Mais en ce temps, tous les châteaux étaient forts. L’affaiblissement du pouvoir central entraînait un regain de l’insécurité, que ce soit du fait de simples bandes ou d’invasions, normandes entre autres,  et donc, une nécessité de lieux où celle-ci fut assurée, pour le seigneur et sa famille, mais aussi pour les villageois vivant à l’extérieur de l’enceinte. Les anciens représentants de l’empire, comtes ou ducs, deviennent seigneurs et créent un réseau nommé féodalité. Les premiers châteaux furent de terre et de bois, avec un élément essentiel, le donjon, planté sur une butte artificielle : les mottes féodales. De ceux-là évidemment il ne reste rien… hormis le nom de nombre de nos villages commençant par La Motte, Lamotte, La Mothe. Puis on les construisit en pierre. Peu à peu la fonction utilitaire va se laisser pénétrer par le besoin d’ostentation : on construira à Angers un château avec des tours tous les quinze mètres, ce qui n’a aucune utilité ! La guerre de Cent ans entraînera bien des destructions, mais verra croître aussi les constructions.

Cathédrale, cloître et château fort ont tous les trois une fonction sociale, une signification symbolique et une attitude artistique. Si le miracle est divin, la merveille est humaine. La merveille – du latin mirari – renvoie à la vue, signifie littéralement qu’elle fait ouvrir grands les yeux de l’homme. Et tous trois sont des espaces fermés, comme un rappel du jardin clos et du paradis. […] Le château-fort est, dans un premier temps, un endroit de défense : il met donc l’accent sur ce qui va à l’intérieur, non pas sur ce qui va vers l’extérieur. En dehors de ses habitants habituels – le seigneur, sa famille, ses serviteurs…-, le château, en temps de trouble et de violence, est aussi un refuge pour les populations alentour et ceux que le seigneur exploite mais aussi protège. L’aspect protecteur du château l’emporte donc, du moins pendant les XI° et XII° siècles.

[…] Le château a connu une longue évolution ! Au départ, le château est relativement fruste… Mais au XI° siècle se produit une évolution technique qui a un impact considérable : le remplacement du bois par la pierre. C’est un événement majeur, mais qui n’est pas spécifique au château puisqu’il apparaît en même temps  dans les édifices de l’Église.

[…] Dès le départ, le château est assez rapidement mythifié, comme on peut le voir dans certaines enluminures. Son image devient très négative pendant la Renaissance : elle renvoyait à celle de guerriers primitifs, de gens qui ne se soucient pas de l’agrément de la vie tel qu’on le concevait à la Renaissance. Une opposition frappante que l’on observe à Langeais : côte à côte, le donjon féodal et le château Renaissance. Celui-ci apparaît comme l’habitation civilisée des puissants par rapport à l’habitation sauvage des anciens chevaliers. La vision sera tout autre au XIX° siècle quand le romantisme découvre le Moyen Âge. Le château apparaît alors comme une construction de rêve, qui, chez certains, peut prendre un aspect paradisiaque, comme on le voit avec les constructions moyenâgeuses extraordinaires du roi fou Louis II de Bavière, [lequel s’était en fait inspiré directement du château tout neuf de Pierrefonds, construit par Viollet le Duc. ndlr] Le Moyen Âge, période située entre la société antique, fondée surtout sur la puissance militaire, et la société moderne et contemporaine, dominée par l’argent et la technique, a été incontestablement celle du domaine de l’imaginaire. Le château fort en est l’un de ses exemples : même Las Vegas, la ville du jeu et des folies pseudo-historiques, en a érigé un au XX° siècle !

[…] C’est le château-fort du XIV° siècle qui reste dans l’imaginaire, parce qu’il y a une sorte d’équilibre entre les deux fonctions du château – défensive et résidentielle. Il se dote de mâchicoulis et d’échauguettes, mais il a aussi de plus larges fenêtres, et on y trouve des espaces pour l’habitation et pour le divertissement. C’est la période d’apogée du château avant sa disparition avec l’évolution de l’artillerie. […] L’Espagne a été un terrain exceptionnel de construction de châteaux forts des chrétiens pour combattre les musulmans, qui ont longtemps occupé la péninsule. La multiplication de ces édifices a fini par apparaître comme une exubérance imaginaire, d’où l’expression châteaux en Espagne. Deux autres endroits me semblent importants : le pays de Galles, où les Anglais ont entouré l’endroit d’une chaîne de châteaux. Cet ensemble de forteresses galloises forme une des images mythiques de l’imaginaire britannique. Et le Moyen Orient, avec les châteaux des Croisés

Jacques Le Goff Détours. Le monde secret des châteaux forts 2010.

11 03 843                    Fête des orthodoxes.

Sitôt le basileus Théophile mort, sa veuve Théodora, régente pour son fils Michel III, fait convoquer un concile qui rétablit solennellement et définitivement cette fois le culte des images, tout en sauvegardant, à la demande de la souveraine, la mémoire de Théophile.

La lettre des trois patriarches d’Orient à l’empereur Théophile précise que, le Verbe s’étant fait chair, il est légitime de figurer Jésus dans sa vie terrestre. Pour Théodore de Stoudios, la personne du Verbe, en tant qu’elle se manifeste dans la nature humaine, est présente dans l’icône, de la même manière que dans l’eucharistie. Ces trois tendances prouvent assez à quelles exagérations s’étaient parfois portés les iconodoules. Quoi qu’il en soit, leur victoire définitive provoqua un développement prodigieux de la fabrication et du culte des icônes, qui demeura une caractéristique de la vie religieuse orientale. Ce culte, qui faisait partie intégrante des dogmes de l’Eglise orthodoxe, fut introduit dans tous les pays que les Byzantins convertirent au christianisme : Bulgarie, Serbie et Moscovie. Introduites en Occident, les Images exercèrent une action non négligeable sur le développement de l’art et de l’iconographie religieuse.

Cette société byzantine était profondément pénétrée de vie religieuse, par suite de l’importance tenue par l’Église dans l’Etat. La juridiction épiscopale avait la confiance du peuple et s’étendait sans cesse aux dépens de celle de l’État. L’Église avait d’ailleurs la juridiction exclusive sur le clergé orthodoxe et un droit d’asile protégeant tous ceux qui, poursuivis par l’État, se réfugiaient dans une église. L’évêque avait le droit de surveiller les prisons et de contrôler l’administration publique de son diocèse. En outre, l’Eglise avait la charge des pauvres, des malades et des indigents. L’enseignement, traditionnellement dévolu à l’État, était devenu pour une bonne part religieux. L’Université impériale de Constantinople, seule survivante des établissements laïques, comptait souvent des clercs parmi son personnel enseignant. L’enseignement secondaire était le fait de professeurs privés. Au IX° siècle, la littérature grecque païenne redevint à la mode, mais elle recevait une interprétation intégralement chrétienne. Toute la vie du Byzantin était baignée dans un halo religieux, et chaque citoyen consacrait une part importante de son temps à l’exercice de sa religion. Les questions religieuses le passionnaient, d’où la fréquence et la gravité des crises religieuses. En revanche, les évêques dépendaient au temporel du basileus, auquel le pape reconnaissait le droit de convoquer les conciles et d’en diriger les débats. Le patriarche de Constantinople devait sans cesse tenir compte des vues impériales ; son pouvoir temporel s’était élargi, depuis qu’il avait reçu au VIII° siècle la juridiction sur l’Illyricum, enlevée au pape, ainsi que celle de la Sicile et de la Calabre ; le ressort patriarcal était ainsi équivalent au territoire de l’Empire. Le basileus fut le principal bénéficiaire de cette unification ; il ne se faisait pas faute de légiférer en matière de constitution et de discipline ecclésiastiques ; en outre, il nommait le patriarche de Constantinople, le déposait à sa guise et parfois le maltraitait. Cette servitude du clergé séculier à l’égard du pouvoir impérial explique dans une mesure importante la force et le prestige du clergé régulier, beaucoup plus indépendant.

Les moines, en effet, étaient aimés et respectés de tous, les ascètes vénérés jusqu’à la superstition ; les plus hauts personnages de l’Empire, à toutes les époques, se faisaient volontairement moines, surtout dans la dernière partie de leur vie ; les empereurs eux-mêmes entraient parfois dans un couvent de leur propre gré. Les monastères servaient aussi de prisons pour ceux que l’on voulait écarter du pouvoir ou qui avaient commis des fautes graves. La règle suivie par les monastères byzantins et plus tard par les monastères slaves était due à saint Basile le Grand, un Père de l’Église du IV° siècle. Les couvents les plus célèbres étaient ceux du Mont Athos, fréquentés par des anachorètes dès la première moitié du IX° siècle ; un monastère y fut fondé sous Basile I° au nord de l’Athos. L’art, l’assistance publique et l’enseignement doivent beaucoup aux moines ; ceux-ci ont fourni d’excellents évêques et patriarches, ont porté l’Évangile chez les Tchèques, les Serbes, les Bulgares et les Russes. Mais leur niveau moral et intellectuel laissait à désirer et ils sont restés en tout cas bien inférieurs aux grands ordres occidentaux du Moyen âge. Le christianisme oriental, porté dès l’origine à la spéculation et à la méditation, devint de plus en plus enclin aux théories issues de la sensibilité et à la controverse, figé dans un ritualisme étroit, organisé administrativement et support d’expansionnisme et d’aspirations nationalistes, très éloigné de l’Église occidentale, qui agit sur la société.

La sensibilité aux valeurs esthétiques était d’ailleurs l’un des caractères dominants de la société byzantine, qui allait jusqu’à l’exprimer dans son système administratif. La liturgie impériale en imposait aux Barbares et devenait un moyen de domination et une source de prestige. Au sommet de la hiérarchie était l’empereur, d’où émanait tous les biens et toutes les faveurs. L’ensevelissement de la dépouille d’un basileus était une cérémonie grandiose. Tout ce qui appartenait au souverain était sacré ; il était le centre de nombreuses cérémonies à la fois profanes et religieuses où il faisait l’objet d’une vénération quasi divine. L’appartement privé de l’empereur, le sacrum cubiculum ou koubouklion devint le centre de la vie impériale, avec son personnel d’eunuques ; ceux-ci étaient de très hauts fonctionnaires qui, à l’époque de la grandeur byzantine, avaient le pas sur les dignitaires barbus de la même classe.

Les processions, les audiences impériales étaient fastueuses ; elles étaient dirigées par un maître des cérémonies et par les silentiaires ou huissiers impériaux. Le basileus, revêtu de pourpre, d’or et de joyaux, mystiquement silencieux, donnait ses ordres par signes au grand chambellan ou au maître des cérémonies ; il répondait aux ambassadeurs par le truchement de son ministre des Affaires étrangères[6], au son d’une musique et de la voix d’animaux mécaniques en or, lions rugissant et se dressant, oiseaux perchés sur des arbres d’or…

Rodolphe Guilland L’empire byzantin        1986

En entrant cet étranger salue les souverains d’une proskynèse [prosternation] en tombant à terre, et aussitôt les orgues jouent. Ensuite, il s’avance et s’arrête à une certaine distance du trône, et aussitôt les orgues cessent. [...] Et tandis que le logothète [haut fonctionnaire] du Dromos lui pose des questions habituelles, les lions [des automates] se mettent à chanter harmonieusement, et les bêtes du trône se dressent sur leur socle. Pendant que la cérémonie se déroule ainsi, les cadeaux de l’étranger sont apportés par le protonotaire du Dromos. Peu après, les orgues cessent à nouveau, les lions se tiennent tranquilles, les oiseaux cessent de chanter et les bêtes reprennent leur position assise. Alors, à la fin de la représentation des cadeaux, l’étranger, sur les indications du logothète, fait la proskynèse et sort. Pendant qu’il fait mouvement pour sortir, les orgues jouent, les lions et les oiseaux se font entendre chacun à leur façon, et toutes les bêtes se dressent sur leur socle. [...]

Quand tout le monde est sorti, les souverains descendent de leur trône et, après avoir retiré leur couronne et leur chlamyde [manteau pourpre], revêtent leur sagion [une sorte de tunique] bordé d’or. Ils rentrent privément au palais gardé par Dieu en suivant le même itinéraire qu’à l’aller, escortés par les gens de la Chambre.

Livres des cérémonies.

J’ai mis bien des années à sentir l’attrait des églises orthodoxes ; l’ordonnance antique des basiliques, la pureté de notre roman massif mais si spiritualisé, l’élan divin des cathédrales gothiques, la pompe évaporée des sanctuaires jésuites m’éloignaient de leur lourdeur monstrueuse, de leur gaucherie trapue et barbare. Peu à peu, aux lieux saints où la majesté du catholicisme lutte avec peine contre les troubles splendeurs d’un rite plus primitif, en Syrie, en Roumanie, au mont Athos, j’ai appris à aimer ces parois glacées comme des citernes ; ces gâteaux mal démoulés aux pesantes absides, aux arcades aveugles perdues dans l’obscurité, aux fûts coiffés d’épais coussinets, aux ornements sans souplesse, ont fini par me séduire. Enfumées comme une gare par l’encens, je goûtai peu à peu leur solitude, le mystère de leur saint des saints derrière l’iconostase, où comme au mont Athos les femmes n’ont pas accès, leurs murs enluminés comme des missels, leurs candélabres aux vives couleurs d’œufs de Pâques, les clairs-obscurs des voûtes où parfois un nimbe d’or détache son disque fauve parmi les perspectives de ces ombres sans ombre. Figés dans l’art byzantin, fixés une fois pour toutes par les canons de Panselinius, les saints défilaient devant moi avec leur figure de profil et leur corps de face comme les armées d’Assyrie ou comme les armées des films soviétiques… Les donateurs barbus, vêtus de damas raides et de fourrures qui les protégeaient mal contre le salpêtre suintant le long des murs, m’accueillaient avec dignité dès l’entrée. J’ai su reconnaître les icônes grecques à l’air mauvais, embaumées dans un hiératisme définitif et dont lady Montague disait naïvement qu’elles témoignaient du goût monstrueux des Grecs en peinture, les icônes russes, égayées d’émaux, entourées d’épisodes de la vie des saints, les icônes roumaines, si campagnardes et si cordialement tutélaires. Je pus demeurer immobile à entendre d’interminables offices, la lecture des douze évangiles, les vigiles traînantes des dimanches et fêtes ; au mont Athos, je me relevais à minuit, quittant ma cellule pour les nocturnes et les offices d’après-dîner, ne pouvant me détacher de cette liturgie qui m’était aussi étrangère que le rituel des temples bouddhistes et mêlée pour moi à des odeurs riches, à des symphonies de cuir de Russie, de benjoin, au relent gras des larmes que pleurent les cires jaunes d’énormes cierges. Les orgues de nos grands mariages me choquent comme un spectacle d’opéra au milieu d’un deuil, depuis que j’ai aimé la riche austérité des voix qui s’élèvent, creuses comme des voûtes, sans le soutien d’aucun instrument. Je goûte le jeu des coupoles et des coupolettes qui s’élancent hors de la brusque nuit des cintres épais, se faisant la courte échelle grâce à leurs supports engagés, leurs consoles en porte-à-faux et leurs stalactites. J’aime la solidité de la croix carrée, croix grecque que la foi orientale tient serrée sur sa poitrine, que l’architecture ne quitte pas des yeux et dont elle suit le plan dans les soubassements des édifices et jusque dans le faîtage.

Paul Morand Bucarest         1935

843                              Les Vikings s’emparent de la cathédrale de Nantes, à l’embouchure de la Loire, tuent l’évêque et tous les prêtres.

[3] il fallait bien l’être pour parvenir à ne pas courroucer Charlemagne.

[4] Les chevaux des Indiens d’Amérique du Nord, du temps de la conquête de l’Ouest, ont bien existé, mais ils étaient toutes proportions gardées, très récents, venus avec les conquistadores espagnols au début du XV° siècle, et redevenus sauvages avant que d’être à nouveau domestiqués, mais par les Indiens, jusque là sédentaires vivant de cueillette et de culture du maïs.

[5] A cette époque, on se retirait en devenant abbé, comme aujourd’hui les hauts fonctionnaires ou les anciens ministres se retirent en pantouflant dans des Conseils d’administration. Un comte, tout comme un duc était beaucoup plus fonctionnaire que noble.

[6] Lequel s’appelait en fait le bureau des Barbares.


Par l.peltier dans (2 : 01 à 1163) le 27 octobre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

Juin 1084                           Hugues, évêque de Grenoble (il sera canonisé) conduit 7 compagnons en quête de solitude dans la vallée de la Chartreuse, dont Bruno, fondateur des Chartreux : leur règle est une observance stricte de celles de Saint Benoît et de Saint Jérôme. Né à Cologne, il a d’abord enseigné l’exégèse à Reims puis a commencé par goûter à la solitude en forêt de Sèche-Fontaine en Champagne. Les débuts furent difficiles et les effectifs commencèrent par fondre avant de se développer. Les alcools doux, la verte à 55°, la jaune à 45°, ne seront mis au point que beaucoup plus tard, en 1737, par le frère Jérôme Maubec, qui les fabriquera à partir de l’élixir végétal de la Grande Chartreuse.

L’Église Catholique est à l’œuvre depuis 5 siècles dans les Alpes ; elle a été fondée depuis plus de 1 000 ans… Cela laisse le temps de prendre des habitudes, critiquables ou non, et le pape Grégoire VII (1020 – 1085) fera le nécessaire pour y mettre bon ordre : c’est la Réforme Grégorienne, qui se traduira par un renforcement considérable du pouvoir de Rome, plus précisément de l’autorité du pape sur les évêques, objet de la querelle des Investitures, le pape contestant le privilège qu’avaient depuis des siècles les rois de nommer évêques et abbés.

Il faut comprendre la situation pendant les siècles qu’a duré le déclin de l’empire romain : il fallait tout de même bien continuer à vivre, c’est à dire à faire en sorte que les fonctions assurées de moins en moins par l’administration romaine trouvent un relais : pour les autorités locales, toutes les fonctions sociales assurées jusqu’alors par l’administration romaine furent transférées aux évêques, qui se trouvèrent ainsi munis de pouvoirs attribués par une autorité temporelle, avec une fonction plus sociale que religieuse. Il peut être utile de rappeler l’étymologie du mot administration : aller vers le minus, à savoir le menu peuple, les gens de peu. Les évêques furent les premiers « conseillers généraux », assumant les services sociaux ; la tentation d’utiliser cette situation à des fins prosélytes devait bien devenir une pratique de temps à autre, un peu dans le genre de nos curés d’après guerre disant aux gamins du patronage : dis donc, petit bonhomme, je ne te vois pas souvent à la messe le dimanche ! Mais il semble que l’on ne puisse que rarement parler de conversions forcées et d’utilisation de la violence pour amener les populations au christianisme. La création des paroisses ne s’est faite qu’au fur et à mesure des nécessités de décentralisation, le découpage des évêchés étant très inégalement réparti – certains évêchés n’avaient qu’un territoire très limité, d’autres un territoire très vaste -.

Les vrais maîtres des églises nationales sont les évêques, souvent réunis en conciles provinciaux ou régionaux, et les souverains, lorsqu’ils parviennent à prendre le contrôle de ces conciles.

Jean Favier Les grandes découvertes.               Livre de poche Fayard 1991

Et il en fut ainsi pendant des siècles. Bien sur, ces transmissions toutes pragmatiques de pouvoir avaient laissé place à ce que l’on a alors appelé la Simonie : la vente des biens matériels – archevêché, évêché, abbaye, paroisse, charges – mais aussi spirituels : les sacrements. [Simon le Magicien aurait proposé aux apôtres de leur acheter leur secret pour pouvoir faire des miracles.]

Il s’agissait donc pour le pape, plutôt que de combattre un abus, de revenir à la situation de l’Église primitive, où les évêques étaient élus par une élite du clergé, en se démarquant d’une situation née de la nécessité d’assumer au mieux le déclin de l’empire romain.

La Réforme Grégorienne, s’attachera encore à prendre les mesures pour mettre à bas le deuxième fléau interne au clergé d’alors : le Nicolaïsme, le fait de tous les prêtres se refusant au célibat : en 1073, il proclame solennellement que toute activité sexuelle est incompatible avec la fonction ecclésiastique… jusqu’alors la coutume des prêtres mariés ayant des enfants, dont un reprenait éventuellement la fonction, était bien établie. La décision du pape entraînera d’ailleurs la protestation d’un synode à Paris en 1074… et le clergé pratiquera encore longtemps le concubinage.

Le clergé séculier qui avait en charge les paroisses, était, de par son isolement, plus exposé à ces deux « maux » que le clergé régulier : les moines. Les vœux que prononçait chaque religieux étaient plus contraignants que les simples promesses prononcées avant d’être prêtre, et la hiérarchie des religieux – un supérieur sur place – leur donnait une meilleure cohésion qu’au clergé séculier, pour lequel l’évêque était souvent un personnage lointain.

Grégoire VII fit donc des moines l’instrument de sa réforme et ceux-ci fondèrent alors tous ces prieurés pour conforter, voir même encadrer, le clergé des paroisses. Père du monachisme chrétien en Europe, Saint Benoît de Nursie fût aussi le parrain des bibliothèques : la préservation durant tout le Moyen Age des trésors littéraires de l’Antiquité et du christianisme fût l’œuvre des Bénédictins.

Confisquant la papauté, Henri III la réformait du même coup : les papes qu’il nomma furent infiniment supérieurs à leurs prédécesseurs : tous, et surtout Léon IX, agirent vigoureusement dans l’Église en vue de la réforme.

Cette réforme, qu’on appellera du nom de son plus ardent promoteur, Grégoire VII, la réforme grégorienne, est inspirée d’idées anciennes mais qui se lient à partir du milieu du XI° siècle en un système logique, propre à donner une tonalité nouvelle au sentiment religieux. Elles se firent jour d’abord dans les monastères en Lorraine, en Italie et hors de l’Empire à Cluny : aussi bien pourrait-on parler d’une sorte de conquête de l’Église par l’idéal monastique. Parmi les thèmes essentiels de la réforme se dégage avant tout l’indépendance du spirituel conçu comme nettement différent du temporel et supérieur à lui. Il y a un monde divin dont les prêtres ont la clef et un monde temporel que gouvernent les princes. Pour être dignes de leur ministère, les prêtres doivent mener une vie ascétique, semblable à celle des moines, complètement en dehors du siècle. Aussi les réformateurs prennent-ils position contre le mariage des prêtres, flétri par eux sous le nom de nicolaïsme, assez largement répandu en Occident ; ils réclament avec autant d’énergie la libération de toutes les dignités ecclésiastiques de l’emprise laïque, dénonçant la simonie, dont le sens fut très élargi, puisque ce mot ne vise plus seulement l’achat d’un office ecclésiastique mais toute promesse (par exemple celle de fidélité) faite par un clerc à un laïque pour recevoir de lui un bénéfice ; à la pratique des nominations ils opposent le principe des libres élections. Si la condamnation du nicolaïsme pouvait être admise sans difficulté par les empereurs, le second point du programme des réformateurs représentait pour eux un danger d’une exceptionnelle gravité : comment consentir à abandonner la nomination et l’investiture des évêques qui tenaient dans l’État la place que nous avons définie plus haut ? Comment renoncer à la direction de l’Église impériale à laquelle ils semblaient habilités par l’onction qui leur conférait un caractère quasi sacerdotal ? Pour vaincre cette résistance, les Grégoriens en viendront à dépouiller le pouvoir royal de son contenu religieux dont il tirait le plus clair de son autorité.

Ces traits suffisent à mesurer l’importance de la réforme dans l’histoire d’Allemagne : c’est une véritable révolution qui s’annonce. Préparée par l’affranchissement de la papauté de l’emprise germanique pendant la minorité de Henri IV – le décret de Nicolas II sur l’élection pontificale date de 1059 – elle fut inaugurée par les mesures sévères que prit le pape Grégoire VII contre la simonie et l’investiture des dignités ecclésiastiques par les laïques (1074-1075). Elle se poursuivit sous le nom de querelle des Investitures pendant plus d’un demi-siècle avec des aspects divers.

Sous le pontificat de Grégoire VII, elle revêt un caractère d’une extrême violence. Sommé par Henri IV que suivaient vingt-quatre évêques allemands de descendre du siège qu’il avait usurpé, Grégoire VII riposta en excommuniant le roi et en déliant ses sujets de leur serment de fidélité. Fort habilement mais non sans humilier la royauté, Henri IV réussit à se faire absoudre par le pape lors de l’entrevue de Canossa (janvier 1077). Il ne put néanmoins arrêter le développement normal des conséquences de la première sentence pontificale : la haute aristocratie avec laquelle il se trouvait en conflit depuis le début de son règne, lui opposa un antiroi, Rodolphe de Rheinfelden, qui sollicita aussitôt l’appui de Grégoire VII, en lui faisant d’importantes promesses : le pape devenait ainsi l’arbitre du conflit politique allemand (1077). Il atermoya pendant plus de trois ans tandis que Henri IV recherchait la solution sur le champ de bataille. Les succès qu’il remporta en 1080-1081 sur son adversaire lui firent perdre toute retenue à l’égard de Grégoire. Excommunié une seconde fois en 1080, il convoqua à Brixen un synode qui déposa le pape et le remplaça par l’archevêque Guibert de Ravenne (Clément III). Quatre ans plus tard il installa ce dernier à Saint Pierre de Rome et reçut de lui la couronne impériale. Grégoire VII mourut peu après en terre d’exil (1085).

Ses idées se répandaient néanmoins en Allemagne, surtout grâce à la propagande que sut organiser son deuxième successeur Urbain II auprès des églises et des seigneurs. Ses instruments essentiels furent son légat, Gebhard de Constance, ainsi que les moines de la congrégation de Hirsau, représentant un type nouveau d’organisation monastique, calquée sur Cluny, indépendante à l’égard du pouvoir séculier et rattachée solidement à Rome. Ces moines prêchèrent la soumission à la papauté comme seul moyen de salut pour les âmes, fondèrent des confréries laïques et retournèrent peu à peu l’opinion. Ce sourd travail sapa le pouvoir de Henri IV autour duquel les défections se multipliaient ; une nouvelle révolte de l’aristocratie dirigée par son fils Henri V l’obligea à fuir dans l’Ouest de l’Empire : c’est à Liège qu’il mourut en 1106, dans une atmosphère de tragédie, mais n’ayant rien cédé.

La recherche d’une solution au conflit occupa l’essentiel du règne de Henri V. Non sans peine d’ailleurs. Un projet de Pascal II – liberté complète de l’Église qui aurait au préalable renoncé à son pouvoir temporel – fut écarté d’emblée par les évêques allemands. Fait prisonnier par Henri V, le pape dut lui consentir le droit d’investir les évêques élus librement, mais avec son assentiment (1111). Cette solution provoqua une levée de boucliers générale dans la chrétienté contre Pascal II qui dut annuler son privilège. Au reste, ce dernier était anachronique, étant donné le triomphe à ce moment-là, dans le droit canonique, d’un point de vue nouveau : la distinction dans toute charge ecclésiastique entre la fonction religieuse proprement dite et les biens qui constituaient sa dotation. Cette distinction, qui s’était imposée en France et en Angleterre en 1107, inspira pareillement le concordat conclu en 1122 à Worms entre le pape Calixte II et l’empereur Henri V. L’empereur renonçait à l’investiture des spiritualia et reconnaissait à l’Église l’élection canonique des évêques. Le pape, en échange, laissait à l’empereur l’investiture des regalia, mais au moyen d’un emblème temporel, le sceptre et non plus la crosse. Telle fut la clause principale du concordat qui conservait en outre en Allemagne au roi un certain droit de contrôle sur les élections et celui de conférer l’investiture aux élus avant leur sacre, alors que dans les deux royaumes associés, Italie et Bourgogne, le contrôle royal ne jouerait plus et l’investiture serait une simple formalité après la consécration des intéressés. L’Empire n’est donc plus considéré comme une unité politique. Ce qui est plus grave, c’est que le concordat mit fin au régime de l’Église qu’avaient créé les Ottons : les évêques cessent d’être fonctionnaires du roi et ne sont plus que ses vassaux ; ils se trouvent désormais sur le même plan que l’aristocratie laïque : un pas nouveau vers la féodalisation du royaume est accompli.

Robert Folz Le monde germanique 1986

L’histoire de Grégoire VII est avant tout celle d’un précurseur et d’un exemple. Le décret de février 1075 où il interdit l’intrusion des laïcs dans les nominations ecclésiastiques fut moins un ordre réellement suivi qu’un texte invoqué par les adversaires de cette intrusion, décorée par les canonistes du nom de simonie, comme les mauvaises mœurs du clergé recevaient celui de nicolaïsme. On ne sait pas ce que constitue réellement le fameux Dictatus papae, liste de propositions abruptes, qu’il rédigea en mars 1075 :

Seul le pape peut déposer ou absoudre les évêques… Le pape est le seul homme dont tous les princes baisent les pieds… Son nom est unique au monde. Il lui est permis de déposer les empereurs… Aucun synode ne peut être appelé général sans son ordre… Il ne peut être jugé par personne. Personne ne peut condamner une décision du Siège apostolique… L’Église romaine n’a jamais erré et, comme l’atteste l’Écriture, ne pourra jamais errer. Le pontife romain, s’il a été ordonné canoniquement, devient indubitablement saint par les mérites de saint Pierre. Sur son ordre et avec son autorisation, il est permis aux sujets d’accuser (leurs supérieurs). Il peut, en dehors d’une assemblée synodale, déposer et absoudre les évêques. Celui qui n’est pas avec l’Église romaine n’est pas considéré comme catholique. Le pape peut délier les sujets du serment de fidélité fait aux injustes.

Est-ce le plan d’une allocution, ou le programme d’une collection canonique? Pour ses contemporains et ses compatriotes, ce réformateur, ce prophète d’une théocratie qui ne devait prendre forme que bien des siècles plus tard, fut avant tout l’adversaire d’Henri IV, l’un de ces deux prétendants au pouvoir suprême grâce à l’opposition desquels l’Italien pouvait vivre à peu près comme il l’entendait. Rien de bien original d’ailleurs, à ce point de vue, dans une lutte restée célèbre, et qui n’est que l’un des épisodes de la « querelle du Sacerdoce et de l’Empire ». Le pape ayant nommé un réformiste à l’archevêché de Milan, Henri IV prétendit y déléguer une de ses créatures. Soutenu par les évêques d’Allemagne et de Lombardie, il fait déposer son adversaire (janvier 1076), et celui-ci l’excommunie et le dépose de même. En danger d’être abandonné par les princes allemands, Henri feint la soumission, à Canossa, – c’est Hugues de Semur, abbé de Cluny, qui a organisé la rencontreet est réintégré dans la communion de l’Église (28 janvier 1077). Trois ans plus tard, Grégoire, se voyant joué, excommunie et dépose une seconde fois Henri IV (7 mars 1080), et celui-ci le fait déposer à nouveau par un concile allemand et lombard, qui le remplace par l’archevêque de Ravenne Guibert, Clément III (25 juin 1080). Il descend en Italie, ravage pendant trois ans la campagne romaine, se fait couronner empereur à Rome (31 mars 1084) par son antipape. Grégoire VII, assiégé dans le château Saint-Ange, est délivré par les Normands et va mourir en exil à Gaète [ou Salerne, d'après Georges Suffert ?] (25 mai 1085).

Émile G Léonard. L’Italie médiévale 1986

En 1077 à Canossa, Grégoire a gagné ; en 1084 c’est au tour d’Henri , mais à long terme la bataille du sacerdoce et de l’Empire tournera à l’avantage du premier car la réforme religieuse l’emportera, provoquant en Allemagne une révolte politique qui va se poursuivre pendant des années.

Ce sont des bénédictins de Picardie qui, à l’appel des rois d’Écosse aux X° et XI° siècles, vinrent y construire tout un collier d’abbayes. La puissance des Bénédictins atteint son apogée à la fin du XII° siècle : on estime alors le nombre d’abbayes en France à 2 000, et celui des prieurés à 20 000. Dans l’Europe entière, le nombre de monastères dépassait 100 000. En 1200, l’Ordre des Cisterciens comptait en France plus de 530 abbayes. Un adage va prendre naissance que les siècles futurs garderont longtemps, sans doute jusqu’à la guerre de Cent ans : Il fait bon vivre sous la crosse.

Très longue, la liste de ce que nous devons aux frères des villes et des clairières : nos meilleurs collèges (Oxford et Cambridge, héritages des congrégations dissoutes par Henry VIII), nos écoles militaires, nos maisons de retraite, notre hôtellerie, nos ladreries, orphelinats, bibliothèques, asiles de fous, nos hospices et nos hôpitaux. Ajoutons-y, pêle-mêle, la gastronomie, le réseau routier (ponts, quais, viaducs compris), l’agriculture et l’agronomie, les eaux et forêts, la papeterie (proche des moulins à eau), la bière (inventée au IX° siècle, les premières brasseries ayant été des couvents, et la bière trappiste gardant la palme), le whisky, né dans les monastères d’Écosse (sans doute du besoin d’alcooliser l’eau par mesure d’hygiène), en plus du houblon et de l’orge, la vigne et le vin (nécessaire à l’eucharistie), le marquage du temps (l’horloge mécanique, progrès technique décisif, inventée pour calculer et synchroniser les offices). Un bouffeur de curés emprunte sa langue aux moines chaque fois qu’il parle de déjeuner (rompre le jeûne), de sa profession (déclaration de foi, d’où s’ensuit l’état légalement exercé), sa pitance (la portion du moine, de pitié et piété), qu’il rejette toute capitulation (le compromis que l’abbé doit passer avec ses subordonnés, les moines capitulaires), qu’il veut avoir voix au chapitre ou pouvoir décompter les voix, s’agissant de bulletins de papier récoltés par tel candidat (car le moine devait déclarer son opinion à haute et intelligible voix), à l’issue d’un scrutin (scrupuleux dénombrement des voix).

N’oublions pas en chemin la lecture silencieuse, qui a rompu avec un millénaire de lecture acoustique, à haute voix. Elle s’est inaugurée au VI° siècle dans les monastères, avec la lecture méditée de la parole de Dieu. C’est saint Benoît qui a rapproché ces deux exercices jusqu’alors séparés : l’exercice physique du déchiffrement et l’exercice mental de la réflexion.

Régis Debray Le feu sacré              Fayard 2003

fin XI°                                     L’art roman donne sa plénitude dans les abbayes, églises, dans l’image mais surtout dans la sculpture, « oubliée » pendant des siècles :

Dès l’extrême fin du XIe siècle, les maîtres d’ouvrage exigent que les architectes relèvent une succession de défis, le premier étant d’étendre à l’ensemble de l’édifice de culte, et donc au vaisseau central, le couvrement de pierre, jusqu’alors réservé à l’abside et aux collatéraux. Les basiliques constantiniennes du IVe siècle disposaient d’un vaisseau central charpenté de 10 mètres de large pour les plus modestes mais jusqu’à 24 mètres à Saint-Pierre de Rome. Les collatéraux, quand ils étaient voûtés d’arêtes, ne dépassaient pas 4 à 5 mètres. Les premières tentatives romanes pour passer de la charpente au couvrement de pierre se révèlent assez décevantes. A Saint-Michel de Cuxa, la référence en ce domaine, la voûte en plein cintre ne fait que 3,60 mètres de large. Pour faire plus large et plus haut, il fallait imaginer des solutions nouvelles. Afin de supporter le poids des voûtes de pierre, alors très lourdes car en blocage, en plein cintre, formant un berceau continu ou brisé, les maîtres d’œuvre commencent, à la fin du XIe siècle, par épaissir considérablement la maçonnerie, abandonner les baies hautes et donc l’éclairage direct, porter les murs sur des piliers massifs, et enfin, pour empêcher la voûte de se déverser, ils imaginent de la contre-buter par des tribunes à l’intérieur et par des contreforts extérieurs. Mais ces précautions ne suffisent pas à dépasser la largeur du modèle charpenté : 6 mètres à Saint-Savin, 8,10 mètres à Compostelle, 8,80 mètres à Saint-Sernin de Toulouse.

Pour aller au-delà, il faut faire appel à des techniques plus sophistiquées encore. Ainsi en 1120, à la Madeleine de Vézelay, pour atteindre 10 mètres avec une voûte en plein cintre, une élévation à deux niveaux sans tribune mais avec d’immenses baies, l’architecte tend en travers du vaisseau central des tirants de métal – dont il subsiste encore les crochets au-dessus des chapiteaux -, lance des arcs-doubleaux retombant sur des supports en forte saillie sur les murs et développe les contreforts extérieurs. L’aménagement de lunettes dans la voûte assure la diffusion de la lumière. À cette réussite technique s’ajoute une réussite esthétique non moins exceptionnelle, grâce à un traitement de la lumière d’une rare subtilité.

[…] Nombre de monuments déjà construits ou en cours de construction sont modifiés pour être adaptés à cette demande nouvelle qui paraît, en France du moins, très impérieuse. Ainsi à Notre Dame de Fleury, sur la Loire et à Cluny, les voûtes de pierre sont montées sur des murs minces destinés à l’origine à porter une charpente légère. Il s’ensuit parfois des drames comme à Cluny où une voûte s’effondre, en 1125. Pour contourner cette difficulté, l’architecte de Saint Philibert de Tournus imagine de lancer en travers du vaisseau central une série de berceaux transversaux venant reposer sur des doubleaux, réussissant ainsi à conserver l’éclairage direct d’une nef qui était jusqu’alors charpentée. C’est également à la même époque qu’est inventé un nouveau système de couvrement qui connaîtra, à la génération suivante avec l’architecture gothique, une diffusion remarquable : la croisée d’ogives. Les voûtes sont soulagées par des arcs se croisant sur une clé. La présence d’un arc formeret le long des murs latéraux offre l’avantage de ne pas faire porter le poids des voûtes sur ceux-ci et de conserver l’éclairage direct, comme à Tournus. Les abbatiale de Caen et la cathédrale de Durham en Angleterre en sont les plus anciens témoignages.

Alain Erlande- Brandeburg L’art roman. Un défi européen.             Découvertes Gallimard 2005

Dès le XIe siècle, les langues romanes se constituent et témoignent par leurs savants procédés d’analyse de ce besoin d’ordre qui se fait partout sentir. L’art, cette autre langue non moins expressive, se transforme à son tour.

Il a deux âges bien distincts : un âge de formation par voie d’emprunt auquel on a très justement donné le nom même qui désigne les langues nouvelles dont il est contemporain, l’âge roman ; puis l’âge d’originalité absolue, l’âge analytique au plus haut point, auquel on attribue le nom impropre mais consacré de gothique. De l’un à l’autre il n’existe point d’interruption : l’un marque l’aspiration méthodique, l’autre le résultat acquis.

Précisons les caractères techniques des deux époques :

Pour l’une et pour l’autre, le programme est le même : voûter la basilique latine ; c’est dans la façon de bâtir et de maintenir les voûtes que les procédés diffèrent, que le progrès se manifeste.

a. – À l’époque romane, la concrétion par couches horizontales qui constituait les voûtes antiques est remplacée par un blocage à lits rayonnants. Le pilier qui reçoit la retombée commence à se fractionner suivant les membres qu’il supporte, mais ce pilier joue encore le double rôle de pied-droit soutenant les charges verticales et de culée amortissant les poussées. On n’imagine pas encore d’autre moyen de contrebalancer l’effort des voûtes, que de leur adosser directement des massifs de butée. La solution est incomplète, mais déjà se fait sentir un esprit d’analyse étranger à l’Antiquité romaine.

b. – Arrive la période gothique : l’architecture prend des allures libres inconnues à l’époque romane. La structure nouvelle est le triomphe de la logique dans l’art ; l’édifice devient un être organisé où chaque partie constitue un membre, ayant sa forme réglée non plus sur des modèles traditionnels mais sur sa fonction, et seulement sur sa fonction.

À l’époque romane, la voûte d’arête était une coque liaisonnée où les panneaux se tenaient et ne faisaient qu’un ; à l’époque gothique, elle se décompose en panneaux indépendants portés sur un squelette de nervures.

Les poussées étaient autrefois des efforts plus ou moins diffus, les nervures en localisent l’effet, le concentrent en des points bien déterminés : en ces points seulement une résistance est nécessaire ; le mur plein de l’architecture romane devient inutile, il disparaît et fait place à une claire-voie.

Auguste Choisy. Histoire de l’architecture.t. II,            Paris, 1954

Un des phénomènes les plus étranges à constater dans l’histoire de l’art du Moyen Âge est l’abandon presque total de la sculpture sur pierre avec représentations de scènes à personnages, depuis l’époque des invasions barbares jusqu’au XIe siècle. [...]

C’est seulement vers le milieu du XIe siècle et, d’une façon plus tangible, dans les dernières années de ce siècle qu’apparaissent de véritables bas-reliefs de pierre d’assez grandes dimensions donnant réellement l’impression d’œuvres d’art. Mais si le bas-relief à personnages exécuté dans la pierre fut à peu près inconnu aux époques mérovingienne et carolingienne, il fut pratiqué en ce temps-là dans d’autres matières et surtout dans l’ivoire pour des figures de petites dimensions, et dans le métal pour des figures de proportions variables et parfois assez grandes. L’art de l’orfèvrerie prit à l’époque carolingienne un grand développement ; on constate alors la production d’une quantité vraiment considérable de monuments de métal précieux ornés de figures en relief. Pendant les siècles romans, le XIe et le XIIe siècle, l’usage des œuvres d’orfèvrerie fut aussi très fréquent : observons qu’il ne s’agit pas seulement d’objets de petite taille tels que des calices, des encensoirs, des pyxides, des lampes, des couronnes suspendues au-dessus des autels, mais aussi d’ouvrages plus importants comme de grandes châsses, des devants d’autel et des statues.

Paul Deschamps. Étude sur la renaissance de la sculpture en France à l’époque romane, Bulletin monumental, Société française d’archéologie, 1925

La résurrection de la sculpture au commencement du XIIe siècle est un des grands événements de l’histoire de l’humanité. On a répété souvent que le triomphe du christianisme avait précipité la décadence de la sculpture : l’Église, après sa victoire, aurait aussitôt déclaré la guerre aux statues, où elle voyait des idoles. Les faits ne répondent pas à ces affirmations. On a retrouvé des statues chrétiennes des premiers siècles, et l’on sait que les sarcophages chrétiens décorés de bas-reliefs abondent dans nos musées. La vraie cause de la disparition de la sculpture n’est pas l’hostilité de l’Église, mais l’avènement d’un art nouveau…

L’Église a si peu condamné la sculpture que c’est elle qui la fit revivre. C’est la France méridionale qui eut la gloire de cette résurrection. On a pu hésiter entre la Bourgogne et le Sud-Ouest, mais les études les plus récentes concluent en faveur de Toulouse. Il ne semble pas qu’il y ait d’ensemble plus ancien que les chapiteaux du cloître de la Daurade, à Toulouse ; ils ont été sculptés entre 1060 et 1070. Les chapiteaux et les bas-reliefs du magnifique cloître de Moissac, terminés en 1100, sont un peu postérieurs. Ainsi, les moines français recommencèrent l’œuvre de la Grèce. Moissac et la Daurade étaient deux prieurés clunisiens. Reconnaissons ici le génie si large et si humain de Cluny, que nous n’admirerons jamais assez. En quelques années, on vit la sculpture se propager dans tout le Midi, gagner la Bourgogne et enfin l’Ile-de-France.

Les moines clunisiens, qui portèrent la sculpture jusqu’en Espagne, y virent la plus puissante alliée de la loi. Leurs tympans sculptés parlèrent désormais avec autant d’éloquence que leurs docteurs. Quelle pensée inscrivirent-ils au front de leurs églises ? Une pensée profonde, qui ne pouvait laisser aucun homme indifférent : celle du jugement. Le Dieu de l’Apocalypse, majestueusement assis entre les quatre animaux et les vingt-quatre vieillards, apparaissait, à la fin des temps, prêt à prononcer la sentence. Le pèlerin qui allait d’église en église, rencontrait sans cesse cette redoutable image.

Emile Mâle Art et artistes du Moyen Âge. Flammarion, Paris, 1968

Mais la pierre réclame l’outil. Elle ne se pétrit pas avec les doigts. Elle ne se prête pas ou se prête difficilement à la sensualité de la caresse, à la virtuosité de la recherche. Il faut aller chercher la forme dans le bloc, et non l’accroître lentement autour de l’armature. Le travail y part de dehors, et c’est le contraire pour la terre, où il part de l’intérieur. De nos jours, les choses sont confondues, et la maquette en terre est remise au praticien pour l’exécution en pierre ou en marbre, au moins pour la mise au point. Mais même si l’artiste du Moyen Âge s’était servi d’ébauches ou d’indications en terre, il eût été dominé par l’idée de la pierre. Il ne songeait pas à exécuter un bibelot de grande taille pour un particulier, il travaillait à un mur d’église. Sur le vitrail de Chartres, on le voit frapper dans le bloc, à coups de maillet, à coups de ciseau. Dans le plus grand nombre de cas, le sculpteur et le maçon besognent, parfois côte à côte, dans la même matière et pour le même objet.

Mais ce n’est pas d’un seul coup que la sculpture en pierre, au Moyen Âge, a possédé ses ressources et défini son esprit. On verra comment elle a été quelques temps rivée à l’imitation du bois, du stuc, de l’orfèvrerie et des ivoires. Plus tard elle a été peut-être déviée par l’imitation du marbre. Celui-ci est admirable par la douceur et l’éclat ; on dirait que, sous une mince pellicule de sa surface, il accueille et réfracte la lumière qui semble ainsi lui venir, non d’un éclairage extérieur, mais de sa propre substance ; parfois semé de paillettes cristallines, dans les carrières des îles de l‘Égée, il est à la fois lumineux et robuste. Les Grecs eurent eux aussi, et avant tous, dans leurs édifices et dans leur sculpture, cette noble unité de matière qui caractérise également nos églises. Le Moyen Âge a connu un bâtard du marbre, l’albâtre, fourni par les carriers flamands aux imagiers bourguignons et anglais. Mais l’albâtre est au marbre grec ce que le plomb est au bronze, et le marbre lui-même, qui favorise les recherches d’épiderme, incline aussi à une mollesse brillante et à la rondeur. [...]

La sculpture romane est mouvement avant tout. L’homme même, le long géant des trumeaux, des piédroits, des tympans, se meut avec une ardeur passionnée. Appuyés au linteau sur ces socles d’immobilité que leur font les vingt-quatre vieillards de l’Apocalypse, les Jugements Derniers bougent de toutes parts. Aux anges, aux élus, aux damnés qui plient les genoux s’ajoutent les figures volantes, celles qui tombent, celles qui se renversent en arrière et, dans les médaillons, celles qui font la roue. L’art roman n’est pas seulement l’art des monstres, il est l’art des acrobates : à côté de l’anomalie de la forme, il y a l’anomalie du geste, comme si, lorsqu’il respecte la nature dans un corps bien fait, le sculpteur voulait néanmoins lui imposer une sorte de frénésie cachée et l’audace de ses songes. Peut-être est-ce là que nous verrons s’exercer avec le plus de rectitude et d’autorité les règles que l’on aperçoit déjà.

Henri Focillon. L’Art des sculpteurs romans.              Leroux, Paris, 1931

Les combinaisons de l’ombre et de la lumière ne sont pas les seules à donner aux monuments la vie de la couleur. L’église romane utilise la polychromie pour la sculpture et fait accueil à la peinture murale. L’étude de la première de ces deux questions est rendue difficile par l’extrême rareté et par le délabrement des exemples. Ces couches légères, qui revêtaient la pierre d’un mince épiderme de ton, ont presque complètement disparu, mais les traces qui, çà et là, en subsistent, attestent l’intérêt d’une pratique dont les Anciens avaient fait grand usage, sans qu’il nous soit possible d’en préciser le rôle et la portée au XIIe siècle. La polychromie était-elle employée à titre de rehauts, par exemple pour «enlever» les reliefs sur les fonds et pour leur donner plus d’accent ? On aurait peine à croire que des maîtres si entendus dans l’interprétation architecturale et plastique de l’espace et, comme nous le verrons, si sensibles aux valeurs optiques de la peinture, aient ainsi risqué de désorganiser un système aussi savamment établi. Plus probablement la polychromie de la sculpture fut à leurs yeux une parure, du même ordre que la polychromie des assises et les jeux d’appareil. Mais il est possible aussi que, la faisant intervenir dans les procédés de la composition ornementale, ils en aient tiré parti soit pour préciser, soit pour feindre certains effets et certains mouvements.

Henri Focillon. Art d’Occident               Max Leclerc, Paris, 1938

Au Xe siècle, la sculpture avait disparu. L’histoire de l’art conçue au XIXe a donc supposé que les artistes réapprirent à sculpter pendant le XIe; et, parce qu’elle postulait que le développement de tout art se confond avec une conquête de l’illusion, elle a établi une évolution depuis les chapiteaux «primitifs» jusqu’au tympan de Moissac.

L’art de ces chapiteaux n’est plus celui des invasions, ni l’expression celtique maintenue par l’enluminure des Iles. Pas davantage un art de tradition, semblable à ceux de l’Afrique et de l’Océanie ; l’admirable s’y mêle aux graffiti. Nous commençons à en distinguer les cadres. Figures d’instinct semblables aux dessins d’enfants ; héritières incertaines de la forêt mérovingienne ; imitations tantôt habiles et tantôt maladroites d’œuvres antérieures, d’orfèvreries surtout (ici paraissent à la fois le bas des vêtements «en feston» et l’accord des personnages avec l’acanthe rustique des chapiteaux); abstraction et expressionnisme sacrés, liés à un accent populaire, qui se rejoindront à Payerne ; d’autres cadres encore. Le style roman n’effacera pas d’un coup ce chaos, que l’on ne peut définir comme on définit un style. Tout au plus peut-on tenter de voir les pôles de sa vraie création dans l’abstraction du chapiteau des SÉRAPHINS et la trouble plénitude de la VISITATION de Selles-sur-Cher, qui exprime l’émotion d’un grand art de bergers par un geste admirable, par des robes où une orfèvrerie barbare magnifie des haillons, et ces pieds informes qui dressent la rencontre sacrée sur la misère et la boue des siècles…

A Saint-Benoît comme à Poitiers, comme dans les ensembles espagnols et rhénans, on distingue non seulement plusieurs sculpteurs, mais encore ce qu’on appellerait aujourd’hui plusieurs écoles : la création du XIe siècle est multiple, étendue, et féconde en trouvailles dont l’indépendance nous intrigue. Pourtant cette création, même admirable, est toujours élémentaire, élémentaire s’opposant ici à traditionnel et à élaboré. L’art ne passe manifestement pas des SÉRAPHINS au tympan de Moissac ; la VISITATION demeure sans postérité. La sculpture subit une mutation brusque.

On connaît depuis longtemps le lien qui unit aux ivoires la sculpture de Toulouse et de Compostelle ; mais ce ne sont pas les seuls ivoires, c’est l’art du livre tout entier, que la sculpture découvre au début du XIIe siècle. [...] L’idée que l’art du tympan de Moissac puisse venir d’une enluminure, fût-elle géniale, est inconcevable pour un sculpteur. On peut – parfois – agrandir un ivoire aux dimensions d’un haut-relief ; mais si on peut faire un haut-relief d’une enluminure, d’un tableau de Raphaël ou d’un portrait de Cézanne, on ne peut en faire une œuvre d’art – à moins d’en faire une œuvre étrangère, par sa nature même, à celle qui l’a suscitée. L’enluminure n’apporte pas aux sculpteurs des modèles d’expression ou d’illusionnisme, elle leur révèle un «niveau d’élaboration», un monde de formes irréductible à celui de la sculpture pré-romane, et, comme tout l’art du livre, un domaine de références.

Peu importe l’éducation technique des premiers maîtres romans. La technique de la sculpture n’est pas héréditaire. Il n’a pas fallu plusieurs vies à Poussin, à Daumier, à Gauguin, pour l’acquérir ; il faut moins de temps encore à un orfèvre et à un ivoirier. La grande sculpture surgit soudain, comme a surgi l’enluminure ; et sa relation avec les chapiteaux primitifs rappelle souvent celle de l’enluminure carolingienne avec l’illustration zoomorphe des manuscrits mérovingiens. Encore les premiers enlumineurs connaissaient-ils la miniature insulaire et byzantine. Son rôle semble repris par le Trésor des couvents. Le sculpteur des SÉRAPHINS, artistiquement, est illettré ; pas celui de Moissac. La sculpture sur pierre devient un art historique. Le petit maître de Saint-Sernin et le maître génial de Moissac, que l’on a peine à croire voisins, peine à croire contemporains, écartent du même geste les chapiteaux de Saint-Benoît. Que l’on pense à Moissac, à Vézelay ou à Autun entre ces chapiteaux et les enluminures majeures : celles du Pontifical de Robert par exemple, ou les dessins des psautiers anglo-saxons. Au XIe siècle, le monde de formes instinctif ou brut de la sculpture sur pierre, et le monde de formes dominé (et souvent raffiné) du livre, ne semblent pas appartenir à la même civilisation…

André Malraux La Métamorphose des dieux               La Galerie de la Pléiade, Gallimard, 1957

Au XII° Adélaïde de Savoie épouse le roi de France, Louis VI et la Savoie française fut alors intégrée aux États de la Maison de Savoie.

Le Moyen Age d’après l’an 1000 a connu un enthousiasme profond, nourri par une foi religieuse tellement vive, qu’elle lança les bases d’une nouvelle civilisation. Je parle du noyau central, de cet âge véritablement « renaissant » qui s’étend du XI°siècle à la fin du XIII°, en gros : ce moment crucial où se forgèrent langues et techniques, modes, mœurs, littératures, gouvernements, religions, sans parler de la construction de beaux châteaux et d’époustouflantes églises.

Le climat lui-même s’était mis du coté de cette marche en avant : il se réchauffait lentement. Ce qui signifie que pendant deux ou trois cents ans, les petits fils vivaient des étés plus ensoleillés que ceux qu’avaient connus leurs grands parents ! Les terres se défrichaient en conséquence, les royaumes s’organisaient, les pillards du Nord, un peu partout refoulés, s’installaient en résidence, tandis que Dieu lui aussi, ne cessait de gagner du terrain et de l’influence, grâce à ses armées de moines vaillants qui parachevaient son culte, alimentant le mysticisme ambiant par les travaux de leurs mains, bâtisseurs et savants. La foi, intense, irréfléchie, qui fera courir en foule vers l’oriental Sépulcre des chevaliers coiffés de salades, jugulait quelque peu les passions les plus meurtrières ; les trêves de Dieu appuyées par le spectre de l’excommunication, bridaient les instincts mauvais des barons les plus farouches.

Le XII° siècle sera celui de l’expansion, de la culture sous toutes ses formes, agricole et intellectuelle ; celui des sensationnelles créations en pierre de taille ! les hommes d’alors, sous la pulsion d’une société gonflée d’espoir, soulevèrent des milliers de tonnes de cailloux à des hauteurs merveilleuses, vers le ciel, au milieu des champs labourés.

Entre l’an 1000 et ce qui fût l’apogée du règne de Philippe Auguste, l’Extrême Occident se donna les assises turbulentes qui allaient régir la suite des événements pour des siècles. L’Angleterre s’acquit des rois entreprenants et stables ; gros propriétaires en France, ils épousèrent des princesses aquitaines et poitevines. D’un autre coté, le royaume de France finit par établir un pouvoir décisif et irréversible sur ses provinces occitanes, dûment massacrées et passées au glaive, tandis qu’au-delà des montagnes Pyrénées s’amorçait la déconfiture des Maures, ce dont les Castillans profitèrent pour entamer une lente reconquête.

Pour la première fois depuis la lointaine époque gallo-romaine, les forêts reculaient devant la charrue dans les plaines fertiles, cependant qu’une littérature de première force bourgeonnait dans cette langue un peu sourde, mais douce aux oreilles appelée « langue d’oïl », de sa manière de dire « oui ». Le français ancien s’organisait, sans toutefois unifier entièrement ses différents dialectes, pour former de grandes branches voisines. Autre événement de conséquence : l’Église mettait la croix sur ses bannières ; les croisés abattirent trois expéditions au Moyen-Orient, faisant massacrer un certain nombre d’Infidèles, mais surtout des chrétiens à plenté ! Cependant des moines dévots organisaient pour eux-mêmes une vie régulière qui laissait place à l’exaltation mystique et à la réflexion, ainsi qu’à une action sociale digne d’éloge ; les institutions monastiques cultivaient le germe d’une puissance intellectuelle, austère et efficace, qui, au bout du compte, changerait la face du monde.

Enfin, « last but not least » comme on ne disait pas encore dans les provinces angevines où la monarchie anglaise érigeait ses tombeaux, les cathédrales poussaient du sol en une fiévreuse éruption lapidaire. Les châteaux forts se renforçaient, passant des blocs de bois inflammables au rocher. Ils s’équipaient de chemins de ronde et de donjons crénelés tels que nous les avons contemplés par des matinées fraîches, dans les classes aux vitres givrées, sur des gravures destinées aux rêves des écoliers.

Bref, c’est le Moyen Age, le vrai ! Le fantastiquement actif Moyen Age. Le bourdonnement y est intense, causé non seulement par le bruit des marteaux, mais aussi par celui des bouches chanteuses qui font voltiger la musique sous toutes ses variétés, du cantique à la chansonnette !

Claude Duneton. Histoire de la Chanson Française.                 Seuil 1998.

http://www.moyenageenlumiere.com/

1085 Ferdinand de Castille (1036-1064) avait, au milieu du XI° siècle, donné une impulsion nouvelle à la lutte antimusulmane, contraignant les rois musulmans de Badajoz et de Tolède à se reconnaître ses vassaux, et obligeant Al Motamid de Séville à lui livrer les reliques de saint Isidore[8] – la figure la plus marquante du royaume Wisigoth antérieure à la conquête arabe – pour les enterrer solennellement à Léon. Son second fils, Alphonse VI (1072- 1109), après avoir dû lutter contre ses frères pour refaire l’unité du royaume castillan, rompue par le partage successoral qui avait suivi la mort de Ferdinand reprit, avec plus de vigueur encore sa politique offensive à l’égard de l’Islam. Elle fut couronnée, en 1085, par la conquête de l’ancienne capitale wisigothique, Tolède. Le retentissement de cette victoire, qui coïncidait avec l’occupation de Valence par une autre armée castillane, fut énorme, tant dans le monde chrétien que dans le monde musulman, où elle provoqua un véritable sursaut : menacés par l’avance chrétienne, et par les exigences de plus en plus pressantes du roi de Castille, les rois de taifas, parmi lesquels Al Motamid II de Séville, se décidèrent à faire appel à Youssouf, sultan des Almoravides.

Depuis le milieu du siècle, ces Berbères fanatiques qui réclamaient une stricte observance des préceptes coraniques, avaient étendu leur domination sur toute l’Afrique septentrionale, et leur installation dans les régions qui faisaient face à Al Andalus avait suscité plus d’inquiétude que de satisfaction chez les rois de taifas.

Mais il ne restait, pour Motamid et les autres roitelets d’Andalousie, que le choix entre faire paître les chameaux chez les Almoravides, ou garder les porcs chez les chrétiens.

En 1086, Youssouf débarquait à Algésiras, obligeant à la retraite les troupes castillanes qui s’étaient avancées jusqu’au détroit. La rencontre décisive eut lieu à Zalacca (ou Sagrajas) en Estrémadure, et aboutit à une défaite complète des armées castillanes. Du jour au lendemain la situation était renversée, et la plus grave menace pesait sur l’Espagne chrétienne. Heureusement, Youssauf ne sut pas mettre à profit le désarroi de ses adversaires. Soutenu par les alfaquies et par l’opinion populaire qui reprochait aux rois de taifas leur tiédeur religieuse, il entreprit de soumettre toute l’Espagne musulmane au pouvoir almoravide, et de rétablir à son profit l’unité politique de Al Andalus. Cette ambition était réalisée lorsqu’il mourut en 1106, mais elle avait assuré un précieux répit aux chrétiens.

Marcelin Defourneaux La Péninsule ibérique             1986

Al Andalus est désormais la province d’un empire dont la capitale, sous les dynasties successives des Almoravides [1090-1147] et des Almohades [1147-1269], est située à Marrakech, au Maroc.

Gabriel Martinez-Gros L’Histoire               Mai 2011

Guillaume de Normandie ordonne une vaste enquête pour connaître l’état du Royaume d’Angleterre, avant son arrivée en 1066, et après 20 ans de règne : ce sont les moines qui vont effectuer le travail : cela va donner le Domesday Book, encore visible aujourd’hui au Public Record Office de Kew, à Londres. On peut y voir que la famille royale possède un cinquième du pays, l’Église un quart, et une dizaine de grands seigneurs un autre quart. La terre est contrôlée par 250 personnes environ, dont aucun Anglo-Saxon.

[En 1986, la BBC dépensera 2.5 millions de £ pour créer une version multimédia du Domesday book, plus ambitieuse que la version originale : 250 000 noms de lieux, 25 000 cartes, 50 000 illustrations, 3 000 fichiers et 60' d'images animées, et nombre de récits rendant compte de ce qu'était alors le pays. Plus d'un million de personnes contribuèrent au projet, stocké sur des disques laser lisibles seulement par un micro-ordinateur de la BBC. 16 ans plus tard, on essaya de lire ces disques sur un des rares ordinateurs de ce type existant encore, sans succès. On chercha, en vain d'autres solutions. Un expert mondial de la sauvegarde de données, de la Rand Corporation, ne parvint pas à résoudre la difficulté. Ce genre d'histoire fait les délices de ceux qui ne veulent en aucun cas se tenir au premier rang des supporters de l'informatique, tels Albert Manguel, qui la rapporte dans La Bibliothèque, la nuit. 2006.]

C’est en Normandie qu’on voit pour la première fois mentionnée un moulin à foulon, à Saint Wandrille, un moulin à bière, près d’Évreux.

Un an plus tard, Guillaume va obtenir de tous les tenanciers du royaume d’Angleterre qu’ils prêtent au roi serment d’hommage et de fidélité, un vrai tour de force ; mais la situation générale n’est pas simple, car, pour les barons comme pour le roi, la question va être de savoir qui l’emportera, de l’Angleterre ou de la Normandie, et cela va être au cœur des préoccupations anglaises jusqu’au début du XIII° siècle :

Car le duc de Normandie est le vassal du roi de France ; il lui doit l’hommage et les services que la vassalité entraîne. Les barons normands sont également les vassaux du duc de Normandie, mais ils sont aussi des barons du Roi d’Angleterre dont ils ont reçu des terres et auquel ils doivent leur hommage et leurs services. Il faut donc que le roi d’Angleterre et le duc de Normandie soient une seule et même personne et, d’autre part, il faudrait que ce roi décide s’il préfère être roi d’Angleterre ou duc de Normandie.

Alfred Fichelle Le monde slave 1986

30 09 1088                  Début de la construction de la troisième abbaye de Cluny. Gauzon de Baume et Hézelin de Liège en sont les concepteurs, s’inspirant manifestement de l’abbé Didier à l’abbaye du Mont Cassin ; Hugues de Semur en est l’abbé. Pierre le Vénérable (1092 – 1156), le dernier des grands abbés de Cluny l’achèvera, après la fin de mandat tempétueuse de Pons de Melgueil, abbé de 1109 à 1122 : elle prend la place de deux basiliques antérieures du X° siècle, construites par Guillaume d’Aquitaine, fondateur de l’ordre 80 ans plus tôt ; de 12 au départ, la communauté était passée à 100, et enfin à 400 moines et 600 convers : 1 000 religieux ! On nommera alors les bénédictins d’avant Cluny les anciens bénédictins.

Cela va être la plus grande église du monde – Major Ecclesia – jusqu’à la construction de Saint Pierre de Rome. Longue de 187 m, elle a été conçue non à la mesure du monastère, mais de l’ordre tout entier : un vaste narthex, une immense nef à double collatéraux coupée par deux transepts, un déambulatoire encerclant le chœur sur lequel s’ouvraient 5 chapelles rayonnantes. Ce gigantesque vaisseau était couronné par une gerbe de 5 grands clochers encadrant la façade et le transept : 2 à l’entrée du narthex, un clocher carré à la croisée du transept majeur et 2 clochers octogonaux à l’extrémité du croisillon. Tout cela sera terminé 40 ans plus tard… les cathédrales gothiques à venir auront souvent besoin de plus de 100 ans de travaux, et resteront toutes de moindre dimension. Les travaux ont été effectués par des compagnons et tout cela a coûté fort cher : le roi de Castille Alphonse VI a certes apporté une contribution majeure dans la robe de la mariée, – il avait épousé la nièce du duc de Semur – mais les finances ont été grevées pour des dizaines d’années et cela va créer de grandes tensions sous le mandat de Pons de Melgueil, successeur de Hugues de Semur. La réalisation est splendide, mais elle n’alla pas sans quelques déboires : bien des chantiers commençaient avec comme objectif un plafond plat tenu par une charpente, mais la tendance de l’époque était à l’élargissement du vaisseau central, ce qui ne pouvait se faire qu’en abandonnant le plafond plat pour un couvrement en voute :

Nombre de monuments déjà construits ou en cours de construction sont modifiés pour être adaptés à cette demande nouvelle qui paraît, en France du moins, très impérieuse. Ainsi à Notre Dame de Fleury, sur la Loire et à Cluny, les voûtes de pierre sont montées sur des murs minces destinés à l’origine à porter une charpente légère. Il s’ensuit parfois des drames comme à Cluny où une voûte s’effondre, en 1125.

Alain Erlande-Brandeburg. L’art roman. Un défi européen.                 Découvertes Gallimard 2205

Tout ceci n’empêche pas Pierre le Vénérable de voyager : ayant découvert le Coran lors d’un passage à Tolède, il demande à l’anglais Robert de Kenton de le traduire en latin afin de pouvoir argumenter contre l’exécrable et nuisible hérésie de Mahomet [...] Ainsi, les Latins pourront s’instruire des choses qu’ils ignorent et se rendre compte à quel point cette hérésie est pernicieuse, ainsi, ils pourront la combattre et la rejeter. Dans l’un de ces recueils, on trouve même une caricature de Mahomet[9], commentée par Pierre : Mahomet est monstrueux, doté d’une tête d’homme avec un cou de cheval et couvert de plumes ; le dessin est inspiré des vers du poète latin Horace : Supposez qu’un peintre ait l’idée d’ajuster à une tête d’homme un cou de cheval et de recouvrir ensuite de plumes multicolores le reste du corps, composé d’éléments hétérogènes ; si bien qu’un beau buste de femme se terminerait en une laide queue de poisson. A ce spectacle, pourriez-vous, mes amis, ne pas éclater de rire ?

Bien évidemment, ceci ne pouvait que susciter l’hostilité des musulmans, dont le livre saint rayonnait dans son texte original, quand la Bible, elle, avait été largement diffusée grâce à ses versions grecque (Septante) et latine (Vulgate).

Le Dieu tout puissant a fait grandir cette maison de partout, par sa seule clémence et non par nos mérites. Il a répandu notre ordre non seulement en Bourgogne mais même en Italie, en Lorraine, en Angleterre, en Normandie, en France, en Aquitaine, en Gascogne, en Provence, en Espagne.

Testament de Hugues de Semur, 6° abbé de Cluny

On disait alors : Partout où le vent vente, l’abbé de Cluny a rente.

Ces gens là faisaient partie des grands de ce monde, diplomates de haute volée, leur impartialité attirant la confiance. Odilon abbé de 994 à 1049, instituera les trêves de Dieu, indispensable respiration au milieu des guerres. L’abbé de Cluny était élu ; il dirigeait toutes les abbayes et prieurés d’obédience – les affiliés avaient plus d’indépendance -; l’ordre bénéficiait de l’exemption : il n’avait de compte à rendre pas plus aux évêques qu’aux rois et seigneurs ; l’abbé de Cluny n’en référait qu’au pape. Cette indépendance leur vaudra de nombreuses inimitiés, et ce d’autant que Rome, pendant des siècles n’eut pas de doctrine bien précise sur les rapports entre les évêques et les ordres religieux, demandant tantôt à ces derniers de rendre compte et d’obéir à l’évêque, tantôt les exemptant de toute ingérence de l’évêque dans leurs affaires.

Les rentes venaient des « cotisations » de chaque prieuré et abbaye rattachée à la maison mère… mais l’extraordinaire richesse de très nombreuses abbayes découlait aussi pour partie d’une pratique de simple bon sens : les dons affluaient, ne trouvaient pas toujours une utilisation immédiate et donc, les abbayes se retrouvaient en position de banquiers… lesquels n’existaient pas puisque le droit canon interdisait l’usure, c’est à dire le prêt d’argent avec intérêt[10]. Les bons moines avaient tourné la difficulté par la pratique de la mise en gage – pignoratio – d’un bien ou d’un droit dont le prêteur encaissait les revenus pendant tout le temps de la durée de l’emprunt. Les grecs, en d’autres temps avaient déjà utilisé « l’astuce », non pour contourner une interdiction de prêter de l’argent, mais l’impossibilité d’acquérir de la terre.

Fatto la legge, trovato l’ingano, disent les Italiens : dès que la loi est faite, on trouve moyen de la tourner.

L’opération se révélait encore plus profitable quand l’emprunteur ne pouvait pas s’exécuter au terme fixé par l’acte, malgré les reports d’échéance souvent accordés ; le gage rentrait alors définitivement dans le patrimoine de l’abbaye qui réalisait ainsi des acquisitions à très bas prix.

Il est vrai encore qu’une bonne part des revenus partait pour honorer le régime de la prébende, selon lequel le décès d’un religieux impliquait le don d’un repas par jour à 10 nécessiteux, pendant 30 jours ; si le religieux était l’abbé, les 30 jours devenaient un an ! ces chiffres seront assez rapidement revus et corrigés… à la baisse… la simple survie du principe l’exigeait.

La règle bénédictine ne faisait pratiquement pas obligation du travail manuel et toute la vie du moine était centrée sur la prière… et le travail intellectuel – c’est à dire, pour l’essentiel de la copie – ; prière à travers les heures de l’office et la messe, pour les vivants, mais surtout pour les morts : le Jour des Morts, lendemain de la Toussaint est ainsi né à Cluny.

Cluny est l’ordre qui a connu le plus grand rayonnement au Moyen Age, mais il est loin d’être le seul ; sur l’ensemble des monastères d’Europe, ceux qui n’étaient pas clunisiens restaient les plus nombreux.

Il n’est pas inutile de revenir sur cette interdiction de l’usure notifiée par le droit canon, car, à nos yeux et nos perceptions du XXI° siècle, vivant dans un monde où l’économie impose ses catégories depuis plus d’un siècle, les motifs ne paraissent pas d’une évidence aveuglante tant étaient différentes les catégories mentales, et l’univers intellectuel : on peut lire ceci sous la plume d’un lecteur général de l’Ordre franciscain dans les premières années du XIV° siècle :

Question : Les marchands peuvent-ils pour une même affaire commerciale se faire davantage payer par celui qui ne peut régler tout de suite que par celui qui règle tout de suite ?
Réponse : Non, car ainsi, il vendrait le temps et commettrait une usure en vendant ce qui ne lui appartient pas.

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L’usurier agit contre la loi naturelle universelle, car il vend le temps, qui est commun à toutes les créatures. Augustin dit que chaque créature est obligée de faire don de soi ; le soleil est obligé de faire don de soi pour éclairer ; de même la terre est obligée de faire don de tout ce qu’elle peut produire et de même l’eau. Mais rien ne fait don de soi d’une façon plus conforme à la nature que le temps ; bon gré mal gré les choses ont du temps. Puisque donc l’usurier vend ce qui appartient nécessairement à toutes les créatures, il lèse toutes les créatures en général, même les pierres d’où il résulte que même si les hommes se taisaient devant les usuriers, les pierres crieraient si elles le pouvaient ; et c’est une des raisons pour lesquelles l’Église poursuit les usuriers. D’où il résulte que c’est spécialement contre eux que Dieu dit : Quand je reprendrai le temps, c’est-à-dire, quand le temps sera dans ma Main de telle sorte qu’un usurier ne pourra le vendre, alors je jugerai conformément à la justice.

Guillaume d’Auxerre |1160-1229]                 Summa aurea, III, 21, fol.225v

Comme les usuriers ne vendent que l’espérance de l’argent, c’est-à-dire, le temps, ils vendent le jour et la nuit. Mais le jour est le temps de la lumière et la nuit le temps du repos ; ils vendent donc la lumière et le repos. Aussi il ne serait pas juste qu’ils jouissent de la lumière et du repos éternels.

Auteur inconnu Tabula exemplorum

Mais, plus directement, plus simplement, pour condamner l’usure, il suffisait de se référer à l’évangile [Luc, VI,34-35] : Prêtez sans rien espérer en retour.

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Usura, l’usure en soi, est le dénominateur commun d’un ensemble de pratiques financières interdites. L’usure, c’est la levée d’un intérêt par un prêteur dans des opérations qui ne doivent pas donner lieu à intérêt. Ce n’est donc pas le prélèvement de tout intérêt. Usure et intérêt ne sont pas synonymes, ni usure et profit : l’usure intervient là où il n’y a pas production ou transformation matérielle de biens concrets.

Thomas de Chobham introduit son exposé sur l’usure par ces considéra­tions : Dans tous les autres contrats je peux espérer et recevoir un profit, tout comme si je t’ai donné quelque chose je peux espérer un contre-don, c’est-à-dire une réplique au don et je peux espérer recevoir, puisque j’ai été le premier à te donner. De même si je t’ai donné en prêt mes vêtements ou mon mobilier je peux en recevoir un prix. Pourquoi n’en va-t-il pas de même si je t’ai donné en prêt mon argent ?

Tout est là : c’est le statut de l’argent dans la doctrine et la mentalité ecclé­siastiques du Moyen Age qui est la base et la condamnation de l’usure. Je ne me livrerai pas ici à une étude proprement économique, qui devrait d’ailleurs tenir compte de la façon – très différente de la nôtre – dont sont perçues les réalités que nous isolons aujourd’hui pour en faire le contenu d’une catégorie spécifique : l’économique. Le seul historien et théoricien moderne de l’économie qui peut nous aider à comprendre le fonctionne­ment de l’économique dans la société médiévale me semble être Karl Polanyi (1886-1964).

Pour éviter tout anachronisme si l’on veut tenter d’analyser le phéno­mène médiéval de l’usure dans une perspective économique, il faut rete­nir deux remarques de Polanyi et de ses collaborateurs. La première, empruntée à Malinowski, concerne le domaine du don et du contre-don : Dans la catégorie des transactions, qui suppose un contre-don économi­quement équivalent au don, nous rencontrons un autre fait déroutant. II s’agit de la catégorie qui, selon nos conceptions, devrait pratiquement se confondre avec le commerce. Il n’en est rien. Occasionnellement, l’échange se traduit par le va-et-vient d’un objet rigoureusement iden­tique entre les partenaires, ce qui enlève ainsi à la transaction tout but ou toute signification économique imaginable ! Du simple fait que le porc revient à son donateur, même par une voie détournée, l’échange des équivalences, au lieu de s’orienter vers la rationalité économique, s’avère être une garantie contre l’intrusion de considérations utilitaires. Le seul but de l’échange est de resserrer le réseau de relations en renforçant les liens de réciprocité.

[...] Les hommes du Moyen Âge, confrontés à un phénomène, en cherchaient le modèle dans la Bible. L’autorité biblique fournissait à la fois l’origine, l’explication et le mode d’emploi du cas en question. Ce qui a permis à l’Église et à la société médiévales de ne pas être paralysées par l’autorité biblique et contraintes à l’immobilité historique, c’est que la Bible se contredit souvent et que, comme le disait Alain de Lille à la fin du XII° siècle, les autorités ont un nez de cire – malléable au goût des exégètes et des utilisateurs.

Mais, en matière d’usure, il ne semblait guère y avoir de contradiction ni de faille dans sa condamnation. Le dossier scripturaire de l’usure comprend essentiellement cinq textes. Quatre appartiennent à l’Ancien Testament

1 – Si tu prêtes de l’argent à un compatriote, à l’indigent qui est chez toi, tu ne te comporteras pas envers lui comme un prêteur à gages, tu ne lui imposeras pas d’intérêts. (Exode, XXII, 24).

Cette interdiction qui s’imposera à la communauté juive est également res­pectée par les chrétiens, conscients au Moyen Âge de former une fraternité dans laquelle le pauvre, spécialement, a des droits particuliers. La renais­sance de la valeur de pauvreté au XIII° siècle rendra encore plus aigu le sentiment d’indignité de l’usurier chrétien.

2 – Si ton frère qui vit avec toi tombe dans la gêne et s’avère défaillant dans ses rapports avec toi, tu le soutiendras à titre d’étranger ou d’hôte et il vivra avec toi. Ne lui prends ni travail ni intérêts, mais aie la crainte de ton Dieu et que ton frère vive avec toi. Tu ne lui donneras pas d’argent pour en tirer du profit ni de la nourriture pour en percevoir des intérêts… » (Lévitique, XXV, 35-37).)

Texte particulièrement important par sa version latine dans la Vulgate de saint Jérôme qui a fait autorité au Moyen Âge et qui dit à la dernière phrase : Tu ne lui donneras pas ton argent à usure et tu n’exigeras pas une surabondance de vivres. Deux termes ont été retenus par le chrétien et ont gardé au Moyen Âge toute leur efficacité : à usure – c’est bien l’usure qui est ici inter­dite – et la surabondance, le surplus, c’est l’excès qui est condamné.

3 – Tu ne prêteras pas à intérêt à ton frère, qu’il s’agisse d’un prêt d’argent ou de vivres, ou de quoi que ce soit dont on exige intérêt. À l’étranger tu pourras prêter à intérêt, mais tu prêteras sans intérêt à ton frère. (Deutéronome, XXIII, 20).

Notons ici l’emploi par la Vulgate d’un mot emprunté au droit romain : prêter à intérêt, faire l’usure, ce qui favorisera la constitution au XII°siècle d’une législation anti-usuraire romano-canonique. Quant à l’autorisation d’exercer l’usure à l’égard de l’étranger, elle a fonctionné au Moyen Âge dans le sens Juif-chrétien, mais non en sens inverse, car les chrétiens médiévaux n’ont pas considéré les Juifs comme des étrangers. En revanche ils ont assimilé les ennemis aux étrangers et, en cas de guerre, on peut licitement pratiquer l’usure à l’en­contre de l’adversaire. Le Décret de Gratien (vers 1140), matrice du droit canonique, a repris la formule de saint Ambroise : Là où il y a droit de guerre, il y a droit d’usure.

4 – L’usurier ne peut être l’hôte de Yahvé selon le Psaume XV:

Yahvé, qui logera sous ta tente, habitera sur ta sainte montagne ? Celui qui marche en parfait [...] ne prête pas son argent à intérêt…

Le chrétien du Moyen Âge a vu dans ce psaume le refus du paradis à l’usurier. À ces quatre textes de l’Ancien Testament on peut ajouter le passage où Ézéchiel (XVIII, 13), parmi les violents et les sanguinaires qui suscitent la colère de Yahvé, cite celui qui prête avec usure et prend des intérêts, et où il prophétise : Il mourra et son sang sera sur lui.  Jérôme et Augustin ont commenté ce jugement d’Ézéchiel.

5 – Enfin, dans le Nouveau Testament, l’évangéliste Luc a repris en l’élar­gissant la condamnation vétéro-testamentaire, établissant ainsi la struc­ture en écho nécessaire pour que les chrétiens du Moyen Âge considèrent l’autorité scripturaire comme bien assurée : Et si vous prêtez à ceux dont vous espérez recevoir, quel gré vous en saura-t-on ? Même des pécheurs prêtent à des pécheurs, afin de recevoir l’équivalent. Au contraire, aimez vos ennemis, faites du bien et prêtez sans rien attendre en retour. (Luc, VI, 36-38). Ce qui a le plus compté au Moyen Âge c’est la fin du texte de Luc : faites du bien et prêtez sans rien attendre en retour, parce que l’idée de prêter sans rien en attendre s’exprime à travers deux mots clés de la pratique et de la menta­lité économiques médiévales : mutuum qui, repris au droit romain, désigne un contrat qui transfère la propriété et consiste en un prêt qui doit rester gratuit, et le terme sperare, l’espoir, qui au Moyen Âge désigne l’attente intéressée de tous les acteurs économiques engagés dans une opération impliquant le temps, s’inscrivant dans une attente rémunérée soit par un bénéfice (ou une perte), soit par un intérêt (licite ou illicite).

Puis vient une longue tradition chrétienne de condamnation de l’usure. Les Pères de l’Église expriment leur mépris des usuriers. Les canons des pre­miers conciles interdisent l’usure aux clercs (canon 20 du concile d’Elvire, vers 300 ; canon 1 T du concile de Nicée, 325) puis étendent l’interdiction aux laïcs (concile de Clichy, en 626). Surtout Charlemagne, légiférant au spirituel comme au temporel, interdit aux clercs comme aux laïcs l’usure par l’Admonitio generalis d’Aix-Ia-Chapelle dès 789. C’est donc un lourd passé de condamnation par les pouvoirs, ecclésiastique et laïque, qui pèse sur l’usure. Mais, dans une économie contractée, où l’usage et la circula­tion de la monnaie restent faibles, le problème de l’usure est secondaire. Ce sont d’ailleurs des monastères qui fournissent jusqu’au XII° siècle l’essentiel du crédit nécessaire. À la fin du siècle, le pape leur interdira leur forme préférée de crédit, le mort-gage, prêt garanti par un immeuble dont le bailleur de fonds perçoit les revenus.

Lorsque l’économie monétaire se généralise, durant le XII° siècle, que roue de fortune tourne plus vite pour les chevaliers et les nobles, comme pour les bourgeois des villes qui bourdonnent de travail et d’affaires et s’émancipent, dame Usure devient un grand personnage. L’Église s’en émeut, le droit canon naissant et bientôt la scolastique, qui s’efforce de pen­ser et d’ordonner les rapports de la nouvelle société avec Dieu, cherchent à refouler l’inflation usuraire. Je n’égrène ici la litanie des mesures conciliaires et des textes les plus importants que pour signaler l’extension et la force du phénomène, et l’entêtement de l’Église à le combattre. Chaque concile, Latran II (1139), Latran III (1179), Latran IV (1215), le second concile de Lyon (1274), le concile de Vienne (1311), apporte sa pierre au mur de l’Église destiné à contenir la vague usuraire. Le Code de droit canonique s’enrichit aussi d’une législation contre l’usure. Gratien, vers 1140, dans son Décret, rassemble le dossier scripturaire et patristique (29 « autorités »). La décrétale Consuluit d’Urbain III (1187) prendra dans le second quart du XIII° siècle sa place dans le Code parmi les Décrétales de Grégoire IX. Les théologiens ne sont pas en reste. Un évêque de Paris, Pierre Lombard, mort en 1160, dans son Livre des sentences, qui sera au XIII° siècle le manuel universitaire des étudiants en théologie, reprenant saint Anselme qui le premier, au tournant du XI° au XII° siècle, assimila l’usure à un vol, situe l’usure, forme de rapine, parmi les interdits du quatrième commandement. Tu ne voleras point. Le cardinal Robert de Courçon, chanoine de Noyon, qui réside à Paris depuis 1195 avant de diriger la croisade contre les Albigeois en 1214 et de donner à la jeune université de Paris ses premiers statuts (1215), avait inséré dans sa Summa, antérieure au concile de Paris de 1213 auquel il fit prendre des mesures rigoureuses contre les usuriers, un véritable traité De usura. Ce fléau qu’il considère, avec l’hérésie, comme le grand mal de son époque, il propose de le combattre par une vaste offensive que mettrait au point un concile œcuménique. En l’usurier il voit partout un oisif, et pour lui l’oisiveté est bien la mère de tous les vices. Le concile, présidé par le pape, où se réuniraient tous les évêques et tous les princes, ordon­nerait à chaque chrétien, sous peine d’excommunication et de condamna­tion, de travailler spirituellement ou corporellement et de gagner son pain à la sueur de son front, selon le précepte de saint Paul. Ainsi, tous les usuriers, rebelles et ravisseurs disparaîtraient, on pourrait faire des aumônes et pourvoir les églises et tout serait ramené à son état origi­ne. Après cette utopie anti-usuraire, tous les grands scolastiques consa­crent à l’usure une partie plus ou moins importante de leurs sommes. C’est le cas de Guillaume d’Auxerre, évêque de Paris, mort en 1248, de saint Bonaventure et de saint Thomas d’Aquin, morts en 1274. Gilles de Lessines, disciple de Thomas d’Aquin, quant à lui, compose entre 1276 et 1285 un traité entier sur les usures, De usuris.

Entre le milieu du XII° et le milieu du XIII° siècle la recrudescence des condamnations de l’usure s’explique par la crainte de l’Église de voir la société bouleversée par la prolifération des pratiques usuraires. Le troi­sième concile du Latran (1179) déclare que trop d’hommes abandonnent leur état, leur métier pour se faire usuriers. Au XIII° siècle, le pape Innocent IV et le grand canoniste Hostiensis redoutent la désertion des campagnes, du fait des paysans devenus usuriers ou privés de bétail et d’instruments de travail par les possesseurs de terres eux -mêmes attirés par les gains de l’usure. Un attrait de l’usure fait apparaître la menace d’un recul de l’occu­pation des sols et de l’agriculture et avec elle le spectre des famines.

Les définitions médiévales de l’usure viennent de saint Ambroise : L’usure, c’est recevoir plus que l’on a donné, de saint Jérôme : On nomme usure et surplus quoi que ce soit, si on a perçu plus que l’on a donné, du capitulaire de Nimègue (806) : Il y a usure là où on réclame plus qu’on ne donne, et du Décret de Gratien : Tout ce qui est exigé au-delà du capital, c’est de l’usure.

L’usure, c’est le surplus illicite, le dépassement illégitime.
La décrétale
Consuluit d’Urbain III (1187), intégrée dans le Code de droit canonique, exprime sans doute le mieux l’attitude de l’Église vis-à-vis de l’usure au XIII° siècle :

  • L’usure est tout ce qui est demandé en échange d’un prêt au-delà du bien prêté lui-même.
  • Prendre une usure est un péché interdit par l’Ancien et le Nouveau Testament.
  • Le seul espoir d’un bien en retour au-delà du bien lui-même est un péché.
  • Les usures doivent être intégralement restituées à leur véritable possesseur.
  • Des prix plus élevés pour une vente au crédit sont des usures implicites.

Thomas de Chobham dans la plus ancienne Somme de confesseurs connue, rédigée pour l’essentiel avant 1215 et probablement mise en circulation en 1216, fonde l’usure sur les seules autorités du Nouveau Testament et du droit canonique :

Et le Seigneur dit dans l’Évangile : Prêtez sans rien attendre en retour (Luc, VI, 35). Et le canon dit : Il y a usure là où on réclame plus qu’on ne donne (Décret de Gratien, c. 4, CXIV, q. 3, reprenant le capitulaire de Nimègue de 806), de quoi qu’il s’agisse et même si on ne reçoit pas, si on conçoit seulement l’espoir de recevoir (Décret, c. 12, Comp. 1, v. 15, repris par la décrétale Consuluit).

Élément capital : l’usure est plus qu’un crime, c’est un péché. Guillaume d’Auxerre le dit : Donner à usure est en soi et selon soi un péché. C’est d’abord un péché en tant que forme de la cupidité. Cupidité que Thomas de Chobham place d’entrée de jeu sur le plan spirituel : Il y a deux espèces d’avaritia détestables qui sont punies par un verdict judiciaire : l’usure et la simonie [trafic de biens spirituels], dont je parlerai ensuite. En premier lieu l’usure.

Dans son Dialogus miraculorum, entre un moine et un novice, Césaire de Heisterbach, vers 1220, fait ainsi parler ses personnages :

Le novice. -  « Il me semble que l’usure est un péché très grave et difficile à corriger ».
Le moine. – « Tu as raison. Il n’y a pas de péché qui, de temps en temps, ne sommeille. L’usure ne cesse jamais de pécher. Pendant que son maître dort, elle-même ne dort pas, mais sans arrêt grandit et monte. »

Et dans la Tabula exemplorum, manuscrit du XIII° siècle de la Bibliothèque nationale de Paris, on peut lire : Tout homme s’arrête de travailler les jours de fête, mais les bœufs usuraires travaillent sans arrêt et offensent ainsi Dieu et tous les saints et l’usure, comme elle pèche sans fin, sans fin doit aussi être punie.

On sent combien le thème a dû être exploité par les prédicateurs et comme il se prête bien à des effets oratoires : Mes frères, mes frères, connaissez-vous un péché qui ne s’arrête jamais, que l’on commet tout le temps ? Non ? Eh bien si, il y en a un, et un seul, et je vais vous le nom­mer. C’est l’usure. L’argent donné à usure ne cesse de travailler, il fabrique sans arrêt de l’argent. De l’argent injuste, honteux, détestable, mais de l’argent. C’est un travailleur infatigable. Connaissez-vous, mes frères, un travailleur qui ne s’arrête pas le dimanche, les jours de fête, qui ne s’arrête pas de travailler quand il dort ? Non ? Eh bien l’usure continue à travailler de jour et de nuit, les dimanches et fêtes, dans le sommeil comme dans la veille ! Travailler en dormant ? Ce miracle diabolique, l’usure, aiguillonnée par Satan, réussit à l’exécuter. En cela aussi l’usure est une injure à Dieu et à l’ordre qu’il a établi. Elle ne respecte ni l’ordre naturel qu’il a voulu mettre dans le monde et dans notre vie corporelle, ni l’ordre du calendrier qu’il a établi. Les deniers usuraires ne sont-ils pas comme des bœufs de labour qui labourent sans cesse ? À péché sans arrêt et sans fin, châtiment sans trêve et sans fin. Suppôt sans défaillance de Satan, l’usure ne peut que conduire à la servitude éternelle, à Satan, à la punition sans fin de l’enfer !

Nous pourrions dire aujourd’hui que le travail à la chaîne de l’usure s’achève inéluctablement dans les chaînes éternelles de la damnation.

Faire enfanter des petits à des pièces de monnaie, faire travailler, au mépris des lois naturelles fixées par Dieu, de l’argent sans la moindre pause, n’est­ ce pas un péché contre nature? D’ailleurs, surtout depuis le XII°siècle, siècle naturaliste, des théologiens ne disent-ils pas : La nature, c’est-à-dire Dieu ?

[...] Oui, Usure ne pouvait avoir qu’un destin, l’enfer.

Déjà, au milieu du V° siècle, le pape saint Léon I° le Grand avait eu cette formule qui résonne tout au long du Moyen Âge : Le profit usuraire de l’argent, c’est la mort de l’âme.

L’usure, c’est la mort.

[...] Une hirondelle ne fait pas le printemps. Un usurier en purgatoire ne fait pas le capitalisme. Mais un système économique n’en remplace un autre qu’au bout d’une longue course d’obstacles de toutes sortes. L’histoire, ce sont les hommes. Les initiateurs du capitalisme, ce sont les usuriers, marchands d’avenir, marchands du temps que, dès le XV° siècle, Léon Battista Alberti définira comme de l’argent. Ces hommes sont des chrétiens. Ce qui les retient sur le seuil du capitalisme, ce ne sont pas les conséquences terrestres des condamnations de l’usure par l’Église, c’est la peur, la peur angoissante de l’enfer. Dans une société où toute conscience est une conscience religieuse, les obstacles sont d’abord – ou finalement – religieux. L’espoir d’échapper à l’enfer grâce au purgatoire permit à l’usurier de faire avancer l’économie et la société du XIII° siècle vers le capitalisme.

Jacques Le Goff Un autre Moyen Âge.La Bourse : l’Usure. La Bourse et la Vie : le Purgatoire.                  Quarto Gallimard. 1999

On serait en droit de penser que ce long texte de Jacques Le Goff ne peut intéresser que les historiens du rapport entre l’homme et l’argent, mais, avec l’arrivée au pouvoir en 2011 d’islamistes dans nombre de pays arabes, cette condamnation de l’usure – contenue dans le programme politique des islamistes tunisiens – refait surface et avec des arguments très semblables à ceux de l’Église du Moyen Âge.

La primauté de l’avenir date de l’époque où l’Occident a inventé ce nouvel art de faire des promesses, à partir de la Renaissance, au moment où le crédit est entré dans la vie des Européens. Pendant l’Antiquité et le Moyen Age, le crédit ne jouait presque aucun rôle parce qu’il était entre les mains des usuriers, condamnés par l’Église. Tandis que le crédit moderne, lui, ouvre un avenir. Pour la première fois, les promesses de remboursements peuvent être remplies ou tenues. La crise de civilisation réside en ceci : nous sommes entrés dans une époque où la capacité du crédit d’ouvrir un avenir tenable est de plus en plus bloquée, parce qu’aujourd’hui on prend des crédits pour rembourser d’autres crédits.

Autrement dit, le créditisme est entré dans une crise finale. On a accumulé tant de dettes que la promesse du remboursement sur laquelle repose le sérieux de notre construction du monde ne peut pas être tenue. Demandez à un Américain comment il envisage le remboursement des dettes accumulées par le gouvernement fédéral. Sa réponse sera sûrement : personne ne le sait, et je crois que ce non-savoir est le noyau dur de notre crise.

Personne sur cette Terre ne sait comment rembourser la dette collective. L’avenir de notre civilisation se heurte à un mur de dettes.

Peter Sloterdijk, philosophe allemand, né en 1974.              Le Monde du 28 mai 2011

1088 à 1092                       Han Kung-Lien, ingénieur, construit pour le palais impérial de K’aifeng, dans la province chinoise du Ho-nan, une tour horloge astronomique conçue par Shen Kua : une roue hydraulique met en action par l’intermédiaire d’engrenages, une sphère armillaire[11] de bronze à l’intérieur de laquelle se trouvait un globe céleste ; à l’extérieur de chacun des 5 étages, un défilé de personnages en habits colorés annonçant l’heure avec des cloches et des gongs. Tous les quarts d’heure, l’édifice tout entier résonnait du tintement des cloches et des gongs, du bruit de l’eau, du craquement des roues géantes et du mouvement des personnages. Il fallait une tonne et demi d’eau montée par des norias manuelles pour faire marcher tout cela chaque jour. Des boites constituaient le système de siphon destiné à l’échappement de l’eau. L’ensemble faisait plus de 10 m. de haut. Transférée 30 ans plus tard à Pékin, elle y fonctionnera encore 250 ans. Puis elle deviendra la proie des vandales et s’effacera de la mémoire des lettrés. C’est aussi au cours des trois premiers siècles de ce millénaire que les Chinois inventent le gouvernail d’étambot mobile, d’où une stabilité améliorée.

Et c’est encore du XI° au XIII° siècle que la riziculture irriguée fait des progrès considérables avec le repiquage au Sichuan et dans le bassin du Yangzi : si, très vite, les Chinois sont devenus si nombreux, ce n’est pas qu’ils avaient plus d’enfants qu’ailleurs, c’est que ces enfants restaient vivants plus facilement qu’ailleurs, et ceci, surtout grâce au riz :

L’espace nécessaire à une agriculture extensive comme celle de la haute antiquité chinoise est 100 fois moins important que celui qu’exige une population qui vit de la chasse et de la cueillette. Et celui qui suffit à la riziculture irriguée est 1 000 fois moins important ! Au cours du XI° – XIII° siècle, les régions de polders, protégées par des digues de mer, qui s’étendent au nord et au sud du cours du Yangzi, avec deux et parfois trois récoltes par an, voient leur population croître très rapidement. A titre d’exemple, dans une préfecture située au sud de l’actuelle Shanghai, on est passé d’une moyenne de 84 habitants au km² entre 1080 et 1102, à 294 habitants en 1290.

Les rendements du blé avec jachère de l’Europe moderne sont très inférieurs à ceux du riz inondé avec repiquage, ce qui explique la différence des densités démographiques. Pour le blé, le rapport entre les semences et la récolte est, dans l’Europe moderne, de 1 à 5. Sous les Song, dans les régions de polders, celui du riz est de 1 à 51 les meilleures années

Jacques Gernet L’Histoire Juillet- Août 2005

Les stéréotypes ayant la vie dure, il n’est pas inutile de redire que si le riz est la céréale la plus cultivée en Chine, c’est l’affaire de la Chine du Sud, mais que dans la Chine du Nord, c’est le blé qui est à l’honneur :

Dans les champs, les paysans ont commencé les moissons. En partant deTurfan, le blé sortait du sol. Au fur et à mesure de mon avancée il a grandi puis pris sa couleur d’or. Aujourd’hui, on le coupe à la faucille. Les moissonneurs portent la lame dans leur musette et ne la montent sur la serpe à angle droit – à la différence des nôtres -, qu’au moment de travailler. Ces lames sont très affûtées, un paysan m’en a crânement fait tâter une. Si seulement les coiffeuses chinoises affilaient aussi bien leurs rasoirs…

Sur la route, on rencontre des groupes de faucheurs qui vont d’un village à l’autre pour louer leurs services. Ils travaillent accroupis, saisissent une poignée de tiges qu’ils coupent à la base d’un mouvement vif. Chaque botte est ligaturée avec deux poignées de blé mises bout à bout. Les gerbes sont rarement laissées dans les champs. On les emporte le soir dans des charrettes à bras. Lorsqu’elles restent sur place, le paysan dort dans l’herbe, à proximité, par crainte des voleurs.

Le battage utilise mille façons. La plus ancienne se fait au fléau, ces grands manches de bois au bout desquels un bâton plus petit et articulé sert à frapper les javelles sur une aire parfaitement plane et dure. La plus moderne – je n’en ai vu qu’une seule -, est une petite batteuse actionnée par le moteur d’un tracteur. On y introduit la gerbe, et la paille fracassée sort par un côté, le grain par l’autre. Entre les deux, il y a les roues. La plus ancienne est un cylindre de pierre cannelé auquel on attelle un cheval qui piétine à longueur de journée les tiges sur l’aire de battage. Une variante consiste à remplacer le cheval et la pierre par un tracteur attelé d’une remorque. Le système le plus désinvolte consiste tout simplement à étaler les javelles sur la route. Les camions et les voitures, en roulant, font le travail… Ensuite, il faut encore vanner le blé, c’est-à-dire séparer le grain des poussières et impuretés ramassées sur l’aire de battage. Le bon grain et l’ivraie… Ça, c’est plutôt le travail des femmes: ce sont elles qui manient le van avec dextérité, jetant le grain en l’air en cherchant de préférence à travailler dans un courant d’air. Les fétus s’envolent, et les grains plus lourds retombent dans le van. L’avant-dernière étape consiste à étaler le grain propre sur le bord de la route ou sur l’aire de battage pour le faire sécher et durcir au soleil, avant d’apporter les sacs chez le meunier qui, pour salaire, prélève une partie du grain.

Je remarque que toutes les phases de la moisson, bêchage de la terre, récolte, battage, vannage sont faits à la main avec des outils exactement semblables à ceux que devaient utiliser les paysans chinois au temps de Marco Polo. Seule touche de modernité : les roues en caoutchouc des charrettes à bras sur lesquelles on transporte le précieux chargement.

Je ne m’arrête à Gangou [dans la boucle que forme le Hoang Ho vers le nord, près de la vallée de la rivière Wei, affluent de la rive droite du Hoang Ho] que le temps d’un déjeuner et je file vers la montagne. Une côte raide me hisse de 1 200 m d’altitude vers un col à 1 700 m. Au sommet, si puissante est la vue qui s’offre à moi et m’éblouit que je lâche Ulysse [son chariot] et reste, le cul dans l’herbe, une bonne heure à contempler le spectacle, éperdu d’émotion.

La route, à cet endroit, est perchée au faîte d’une colline et la vue s’étend vers le sud, le nord et l’est jusqu’à des coteaux lointains noyés dans une brume couleur de pervenche. De là, de quelque côté que je me tourne, vers le haut ou vers le bas, des terrasses par milliers. Grandes, petites ou même minuscules, elles sont plantées de blé, de maïs, de piments et d’arbres fruitiers. Dans ce jardin extraordinaire, du creux des vallons jusqu’au sommet des éminences, pas un mètre, pas un centimètre carré qui ne soit jardiné. Les couleurs, dans le soleil revenu, forment une palette éclatante. Instantanément je suis en communion avec les hommes qui ont réalisé cette œuvre. Combien de milliards de pelletées, combien de sueur a-t-il fallu à ces hommes pour transformer ainsi des montagnes naturellement pelées en ces jardins somptueux ? Combien de générations, de siècles a-t-il fallu à ces humbles fermiers pour bâtir ce chef-d’œuvre, ce décor d’une infinie grandeur ?

Les artistes de ce paysage fabuleux sont de modestes paysans, armés d’une pelle et de la volonté de faire courber leurs têtes altières à ces sommets pour en tirer leur subsistance et celle de leurs frères humains.

[…] Elle est là, sous mes yeux, la Chine éternelle. Depuis une éternité en effet, du fond de la nuit des temps, cette œuvre n’a cessé d’être améliorée, embellie.

[…] La Grande Muraille s’effrite sous le temps et les graffitis, les temples sont détruits dans des guerres plus ou moins religieuses, rongés par les ans et les hommes, mais ces terrasses sont plus belles chaque année, sculptures vivantes et changeantes, couvertes chaque printemps de fleurs, de blé en herbe et de promesses de fruits. Le voilà le plus grand musée du monde.

[…] La mise en valeur des déserts et la mécanisation qui s’amorcent sonneront-elles la fin des terrasses de Dong San Shi Pu ? Alors la nature reprendra ses droits. Car qu’iraient faire des tracteurs dans ces jardins vertigineux et fragiles ? Comment imaginer des diesels venant troubler cette calme grandeur ?

Émerveillé par tant de beauté, incapable de m’en détacher, je grignote un morceau de pain, sans doute fait de la farine du blé qui a poussé ici, accompagné de raisins secs de Turfan [plein ouest, au Sinkiang]. J’ai l’estomac vide et l’âme pleine. Quand je reprends le timon d’Ulysse, j’ai envie de chanter. La ferveur des fidèles du temple ce matin et cette vision de rêve cet après-midi m’ont enfin montré la Chine multiséculaire, celle qui ne se cache pas derrière quelque construction liftée ou maquillée pour plaire aux touristes et qu’on découvre sous la conduite d’un guide. Ici, point besoin de cicérone, l’homme et la terre, comme l’effort et l’orgueil, parlent clair et fort.

Bernard Ollivier Longue Marche III Le Vent des Steppes       Phébus 2003

[8] Évêque de Séville, auteur d’une encyclopédie de 20 volumes qui reprenait l’ensemble des connaissances religieuses et profanes.

[9] Il n’existe aucune interdiction des images dans le Coran. Du XIV° au XVI°, Mahomet est fréquemment peint à visage découvert.

[10] Les Juifs s’étaient en quelque sorte spécialisés dans ce type d’activité en grande partie parce qu’interdiction leur avait été faite de posséder et d’exploiter des terres, mais aussi parce que c’était l’activité qui dégageait le plus de temps possible pour se livrer à l’étude de la Bible et du Talmud. Un juif analphabète, cela n’existe pas : tout le monde étudie.

Je crois que j’étais déjà attiré par cette intellectualité juive, je ne sais comment l’appeler, peut-être spiritualité, qu’on trouve même dans les familles les plus pauvres. Je ne veux pas dire par là qu’il y a moins de spiritualité dans les autres peuples, c’est peut-être parfois le contraire, mais il n’en reste pas moins qu’il y a quelques chose de très particulier, très aigu, dans cette spiritualité juive.

Andreï Sakharov, parlant de son enfance               Mémoires      Seuil   1990

[11] Ce qui vient contredire l’histoire écrite en occident selon laquelle les Chinois n’auraient admis la rotondité de la Terre qu’à la fin du XIX° siècle… S’ils l’ont redécouverte au XIX°… c’est tout simplement parce qu’ils l’avaient oubliée.


Par l.peltier dans (2 : 01 à 1163) le 27 octobre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

1068                           Le géographe arabe Al Bakri [1040-1094], résidant à Cordoue met par écrit les informations reçues des marchands qui reviennent d’Afrique : il y est question du royaume du Ghana, qui porte le nom de la capitale, occupant le sud de l’actuelle Mauritanie et l’ouest du Mali. Restauré au X° siècle grâce au contrôle des mines d’or situées à des centaines de kilomètres plus au sud, dans la région du Bambouk, cet empire disparaîtra vers le XIII° siècle, supplanté dans sa fonction de porte du commerce transsaharien par Oualata, aujourd’hui en Mauritanie, puis Tombouctou, à partir du XIV° siècle. C’est Soundjata Keita qui lui donnera le coup de grâce, entre 1235 et 1234, en fondant l’empire du Mali.

Ghana est le titre que portent les rois du pays, dont le nom est Aouker. Le roi actuel s’appelle Tounka Minine. Il prit le pouvoir en 1063. Son prédécesseur, Bassi, commença à gouverner à l’âge de 85 ans. [...] Ce Bassi était l’oncle maternel de Tounka Minine. La coutume chez eux exige que le successeur du roi soit toujours le fils de sa sœur, car si l’on ne peut douter qu’il soit le fils de sa sœur, on n’est, par contre, jamais sur qu’il soit vraiment le fils de son père. Tounka Minine était un homme intrépide, doté d’un vaste royaume ; il détenait un pouvoir redoutable.

La ville de Ghana se compose de deux villes, situées dans une plaine. L’une des deux est habitée par les musulmans : il y a douze mosquées, dont l’une sert pour la prière communautaire du vendredi. Elles ont toutes leurs imams, leurs muezzins, leurs récitants du Coran. Il y a dans la ville des spécialistes du droit islamique et des érudits. Dans les environs, on trouve des puits d’eau douce et potable auprès desquels on cultive des légumes. La ville du roi est à une douzaine de kilomètres de la première. Elle s’appelle Le Bois. Entre les deux, il y a des habitations. Leurs constructions sont en pierre et en bois d’acacia. Le roi possède un palais et des huttes à toit arrondis. L’ensemble est clôturé comme par un mur. Dans la ville du roi, il y a une mosquée pour les musulmans venus pour affaires, non loin de la salle des audiences royales.

Tout autour de la ville du roi, on voit des huttes, des massifs d’arbres et une végétation touffue. C’est là que vivent leurs sorciers, ceux qui veillent à leur religion. C’est ici que se trouvent leurs objets sacrés et les tombeaux de leurs rois. Des gardiens sont préposés à ces bois sacrés : nul ne peut y pénétrer et personne ne peut savoir ce qui s’y passe. Là se trouvent également les prisons royales. Si quelqu’un y est interné, on n’entend plus parler de lui.

Les interprètes du roi sont choisis parmi les musulmans, ainsi que son trésorier et la plupart de ses ministres.

Parmi les coreligionnaires du roi, seul ce dernier et l’héritier présomptif, c’est-à-dire le fils de sa sœur, peuvent porter des vêtements cousus ; les autres qu’eux se revêtent, selon leurs moyens, de pagnes de coton, de soie ou encore de soie avec des motifs tissés faits de fils dorés. Tous les hommes se rasent la barbe et les femmes la tête. Leur roi se pare, comme les femmes, de colliers et de bracelets. Il se coiffe de bonnets dorés, autour desquels est enroulé un turban de cotonnades très fines.

Il donne audience pour réparer les injustices, dans une maison à coupoles. Autour de cette maison sont rangés dix chevaux, caparaçonnés avec des étoffes d’or. Derrière le roi se tiennent dix pages portant des boucliers et des épées d’or ; à sa droite sont rangés les fils des princes de son empire, aux cheveux tressés et entremêlés d’or et portant des habits magnifiques ; le gouverneur de la ville est devant lui, assis par terre au milieu des ministres, également assis par terre. Devant la porte de la coupole, des chiens de garde qui ne quittent presque jamais le roi, sont ornés de colliers d’or et d’argent garnis de grelots des mêmes métaux. L’ouverture de l’audience est annoncée par des coups sur un tambour, fait d’une longue pièce de bois évidée. Alors les gens se rassemblent aussitôt. Ses coreligionnaires, à son approche, se prosternent sur leurs genoux et jettent de la terre sur leur tête : c’est leur manière de saluer le roi. Quant aux musulmans, ils se contentent de battre des mains.

Leur religion est le paganisme. Ils adorent des objets sacrés. À la mort d’un roi, il dressent un immense dôme en bois d’acacia au-dessus de sa sépulture. [...] Une fois la porte fermée, on dispose sur l’édifice des nattes et des toiles. Toute la foule assemblée recouvre de terre le tombeau, qui devient peu à peu comme un tumulus impressionnant. On creuse ensuite un fossé tout autour, en laissant un passage pour accéder au tombeau. Ils ont, en effet, la coutume d’offrir à leurs morts des sacrifices et des libations.

Le roi prélève un dinar d’or sur chaque âne chargé de sel qui entre dans le pays et deux dinars en cas d’exportation. Il perçoit pour chaque charge de cuivre cinq mithqal et dix pour toute autre marchandise. Le meilleur or local vient de Ghirayou, qui est à plus de quatre cents kilomètres au sud, à travers une région peuplée de nombreuses tribus de Noirs, avec des habitations tout le long de la route. Si l’on découvre, dans les mines du pays, de l’or en pépites, le roi se le réserve.

1070                             Salomon ben Isaac, plus tard nommé Rachi, a 30 ans ; il est né à Troyes, où sa famille est active sur les foires de Champagne ; il y restera toute sa vie et devient un maître très écouté pour ses commentaires de la Bible hébraïque et du Talmud. Toujours à la recherche de la clarté dans sa pensée comme dans son expression, il acquit rapidement une stature internationale dans le monde religieux juif et une incontestable autorité, en ayant suffisamment de sagesse pour donner à sa vigne le temps qu’il fallait pour donner du bon vin. Il mourra en 1105.

Des marchands d’Amalfi, [au sud de Naples], créent à Jérusalem un hospice pour accueillir les pèlerins et soigner les malades : c’est le début de ce qui deviendra l’ordre des Hospitaliers, qui parviendra à composer avec les Turcs.

Les Turcs Seldjoukides sont à Jérusalem : ils occupent durablement la ville à partir de 1078 : c’en est fini du pèlerinage au tombeau du Christ : l’intolérance l’emporte, l’Occident se voit fermer la route des Lieux Saints.

Les Seldjoukides créèrent un enseignement officiel : l’école de théologie, une forteresse de théologiens, suivant la définition d’un écrivain arabe. Avec cette institution, la madrasa, c’en sera fini des dissensions religieuses et philosophiques, ainsi que du culte de l’antiquité, prôné sous les premiers Abbassides et les Fatimides. De nouveaux programmes, uniquement inspirés par la pensée sunnite vont asseoir définitivement l’orthodoxie. La madrasa naît donc en Iran, et elle va rayonner dans tout l’univers islamique : les collèges sortent de terre comme par enchantement. C’est dans ces établissements que furent formés les esprits qui contribueront à la résistance contre les Croisés et contre les Mongols : politiquement la madrasa a sauvé l’Islam.

Les matières enseignées correspondaient à peu près au trivium des universités européennes, soit la grammaire, la rhétorique et la dialectique. Mais l’enseignement des madrasa se figea et sa décadence s’est produite en Orient pour les mêmes raisons qu’en Occident, par l’abandon de la culture antique, de sorte qu’au moment même où l’Europe retrouvait l’antiquité, en partie par le détour de la civilisation arabe, les universités orientales consommaient leur déclin.

En effet, le danger politique n’avait pas été seul à menacer la puissance de l’Islam. Sous l’influence des traductions du grec, les intellectuels s’étaient efforcés de donner une conception philosophique du monde qui ne fût pas en désaccord avec la religion. Ce fut tout d’abord Kindi, de race arabe, dont l’activité se place au milieu du IX° siècle. Le Turc Farabi, mort en 950, commenta Aristote et, dans un de ses ouvrages, envisagea la vie utopique d’une cité idéale administrée par des sages et fondée sur la justice et le dévouement mutuel. Ce grand esprit exerça sa curiosité dans de nombreux domaines, et certains de ses aperçus sur la violence, sur les sociétés humaines, ne sont pas sans clairvoyance.

Ce furent les écrits de Farabi qui contribuèrent à la formation du Persan Avicenne, personnalité remarquable du siècle suivant, d’une culture extraordinaire, le plus grand philosophe du Moyen Âge oriental, traduit très tôt en Europe.

L’effort des philosophes fut sincère et leur piété indiscutable. Ils ne visaient d’ailleurs pas à une réforme de l’Islam et se préoccupaient d’asseoir l’orthodoxie religieuse sur la raison : selon eux, le progrès des études philosophiques devait concourir à la plus grande gloire de la religion.

En dehors du fond même de la question, c’était là une orientation que la tradition musulmane et arabe ne pouvait approuver. Une fois encore le problème religieux n’avait pas un aspect unique : l’Islam issu de l’enseignement de Médine ne souhaitait pas qu’on examinât la révélation coranique, la parole divine émise en langue arabe, à la lumière de la pensée antique. En même temps donc qu’une lutte de doctrine il y avait une position qu’il n’était pas possible d’abandonner.

Gaston Wiet L’Islam 1956

Sans ce peuple sauvage et guerrier des Turcomans, c’en était fait de l’islamisme. Dans tout l’orient, cette religion dépérissoit ; les âmes s’étoient énervées, la philosophie avoit déraciné les principes religieux dans presque tous les esprits, et, sur les bords du Tigre et de l’Euphrate, les théistes ainsi que les athées ne rougissoient point de publier une doctrine subversive de toute société ; les fréquentes disputes sur le religion avaient détruit les fondemens de la religion même. Les turcomans redonnèrent la sève de la vie à la religion musulmane, qu’ils firent respecter les armes à la main.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

Pour autant, il sera encore possible de s’exprimer librement pendant quelques décennies : ainsi, une centaine d’années plus tard, Omar Khayyâm, poète persan pourra encore dire tout le bien qu’il pense du vin :

Tant que je ne suis pas ivre, mon bonheur est incomplet ;
Quand je suis pris de vin, l’ignorance remplace la raison ;
Il existe un état intermédiaire entre l’ivresse et la saine raison ;
Oh ! qu’avec bonheur, je me constitue l’esclave de cet état, là est la vie !

Et encore quelques centaines d’années plus tard, notre François Rabelais dira à peu près la même chose, en plus concis et plus cru :

En boire peu nous fait sage, beaucoup nous fait lion, et trop nous fait porc, à rouler sous la table et à ronfler du groin.

1071                            Le sultan seldjoukide Alp Arslan inflige une lourde défaite aux troupes du basileus Romain IV Diogène à Mantzikert, [ou Malazgirt] en Asie Mineure, laquelle devient turque. Mais surtout, humiliation suprême pour l’empire d’orient, le basileus est fait prisonnier.

Les Normands prennent goût au monde méditerranéen :

Les aventuriers normands, maîtres de la Sicile, se virent entièrement maîtres de l’Italie méridionale par la prise de Bari en 1071, et ces conquêtes rendirent Robert Guiscard, leur chef, un des plus puissants monarques de son temps. Appuyé du Saint Siège, redouté de l’empereur d’Occident, et encore plus de celui de l’Orient, ce vaillant guerrier méditoit des projets d’invasion et remplissait la terre du bruit de sa renommée et de celle des Normands.

Les Vénitiens, jaloux des progrès de ce peuple, fiers eux-même de leur puissance maritime, et de l’immense commerce dont leur patrie étoit l’entrepôt, vainqueurs des Dalmates, des Croates, se déclarèrent les ennemis des Normands qui, sur mer ainsi que sur terre, soutinrent contre ces républicains leur haute réputation d’intrépidité.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

1074                             Étienne de Thiers fonde l’ordre de Grandmont, aujourd’hui disparu.

1076                             Les Arabes Almoravides s’emparent de la capitale de Tunka Minine, roi du Ghana, royaume fondé par les Soninkés. Le roi est mort. C’est la fin du royaume Soninké.

1078                              Les Turcs Seldjoukides prennent Jérusalem.

vers 1080                    Therould, clerc à Avranches, écrit la première chanson de geste : la Chanson de Roland, neveu de Charlemagne, mort à Roncevaux en 778 : la France entre dans la légende avec ces mots que l’auteur prête à Roland agonisant, mais refusant d’abandonner son épée :

Ne vos ait om qui facet codardie !                                    Puisse jamais ne t’avoir un homme capable de couardise
Dieu, ne laissez que France en seit honide !                   Dieu, ne permettez pas que la France ait cette honte !

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On peut qualifier l’époque allant de la chute de l’empire romain – V° siècle – à l’an 999, un Age des ténèbres parce que les invasions barbares qui se sont produites durant cette période ont handicapé l’Europe pour des siècles et détruit peu à peu la civilisation romaine. Les villes, ruinées, furent désertées ; les grands chemins, négligés, disparurent sous les ronces et les mauvaises herbes ; et des techniques essentielles furent oubliées, y compris la façon d’exploiter une mine ou une carrière. La terre cessa d’être cultivée et, au moins jusqu’aux réformes féodales de Charlemagne, des zones agricoles entières retournèrent à la forêt.

En ce sens, le Moyen Age antérieur à l’an 1000 fut une période d’indigence, de famine et d’insécurité…

Tandis que la population diminuait et s’affaiblissait physiquement, les maladies endémiques (tuberculose, lèpre, ulcères, eczéma, tumeurs diverses) et de redoutables épidémies comme la peste prélevaient un lourd tribut en son sein.

Il est toujours risqué de s’aventurer à des évaluations démographiques pour les millénaires écoulés, mais, d’après certains savants, l’Europe du VII° siècle a vu sa population réduite à environ 14 millions d’habitants ; d’autres avancent le chiffre de 17 millions d’Européens au VIII° siècle. La sous population, combinée à la sous culture des terres, a entraîné une sous alimentation presque générale.

A l’approche du deuxième millénaire, toutefois, les chiffres changent : la population croît. Certains experts estiment la population européenne à 22 millions en l’an 950 ; d’autres parlent de 42 millions en l’an 1000. Au XIV° siècle, la population européenne oscille entre 60 et 70 millions de personnes. Même si les chiffres diffèrent, ils sont d’accord sur un point : au cours des cinq siècles postérieurs à l’an 1000, le nombre d’Européens a doublé, peut-être même triplé. Les raisons de cette rapide croissance sont difficiles à déterminer avec précision. Entre le XI° et le XIII° siècle, des transformations radicales interviennent dans la politique, l’art et l’économie. Mais si l’on constate dès lors une évolution de la situation politique et une véritable renaissance des villes, ne serait-ce pas parce que quelque chose a amélioré les conditions d’existence et de travail ?

Durant les siècles qui ont précédé l’an 1000, un nouveau système de rotation triennale des cultures avait été peu à peu adopté, qui permettait à la terre d’être plus fertile. Mais l’agriculture requiert des outils et des animaux de trait, et des avancées étaient également intervenues sur ce plan là. A la veille de l’an 1000, on commença à équiper les chevaux avec des fers en métal ( jusque là, on se contentait d’envelopper les sabots de chiffons) et des étriers. Ces derniers, naturellement, profitèrent plus aux chevaliers qu’aux paysans. Pour ces derniers, c’est l’invention d’un nouveau genre de harnais pour les chevaux, les bœufs et autres bêtes de somme qui s’avéra révolutionnaire. Les anciens colliers faisaient porter tout l’effort sur les muscles du cou du cheval, ce qui comprimait la trachée. Le nouveau dispositif, la bricole, mettait en revanche à contribution les muscles du poitrail, ce qui accrut d’au moins deux tiers les capacités de l’animal et permit, pour certaines tâches, de remplacer les bœufs par des chevaux (les bœufs travaillaient à un rythme plus lent que les chevaux). De plus, alors que, dans le passé, on attelait les chevaux en paire, ils purent désormais l’être en ligne, ce qui augmenta de façon significative leur puissance de trait.

Vers cette époque, on assista également à des changements dans la façon de labourer. Désormais, la charrue fût dotée de deux roues et de deux lames, l’une pour entailler la terre, l’autre (le soc) pour la retourner. Même si cette « Machine » était déjà connue des peuples nordiques dès le II° siècle av. J.C., ce n’est qu’au XII° siècle qu’elle se répandit dans toute l’Europe.

Mais ce dont je veux surtout parler, ce sont des haricots[6] , et pas seulement des haricots, mais aussi des petits pois et des lentilles. Tous ces fruits de la terre sont riches en protéines végétales, comme le sait quiconque se voit contraint de suivre un régime maigre, car les nutritionnistes ne manquent pas de souligner le fait qu’un bon plat de lentilles ou de pois cassés possède la même valeur nutritive qu’un gros steak saignant. Or les pauvres, en ce lointain Moyen Age, ne mangeaient pas de viande, à part ceux qui se débrouillaient pour élever quelques poulets ou qui se livraient au braconnage (le gibier des forêts appartenait aux seigneurs). Et, comme je l’ai indiqué plus haut, ce régime alimentaire frugal expliquait que la population fût sous-alimentée, maigre, maladive, chétive et incapable d’entretenir les champs. C’est pourquoi, lorsque, au X° siècle, la culture des légumineuses commença à se répandre, elle eût de profondes conséquences sur l’Europe. Les gens qui travaillaient purent absorber plus de protéines, et, partant, devinrent plus robustes, vécurent plus longtemps, procréèrent davantage et finirent par repeupler le continent.

Umberto Eco. Courrier International. 23 12 1999 au 5 01 2000.

Dans l’état actuel de nos connaissances, il est impossible de déterminer avec exactitude la date de l’apparition en France de la charrue ; impossible donc, à plus forte raison, de mettre un nom sur celui qui en usa le premier au cours du ou XI° siècle. C’est bien dommage car, s’il est tout à fait légitime que Mathieu de Dombasle, qui améliora beaucoup cet outil quelque huit siècles après son arrivée chez nous, ait sa statue à Nancy, sa ville natale, il est regrettable que le premier inventeur n’ait pas laissé son nom à la postérité. Dieu sait pourtant si l’humanité doit lui être reconnaissante d’avoir eu cette idée de génie qui le poussa à transformer un vulgaire araire en charrue, en changeant la forme de son soc !

Car si l’emploi de l’araire dans les terres de nos ancêtres avait déjà été une sorte de révolution dans l’art de la culture, celui de la charrue, au cours du XI° siècle, fit entrer l’agriculture dans une voie, très révolutionnaire elle aussi, dont elle ne sortit plus jamais. Une voie que tous les agronomes améliorèrent de siècle en siècle mais qui fut bel et bien ouverte par le premier vrai sillon que traça un ancêtre anonyme.

Je rappelle pour mémoire que, depuis des millénaires, l’homme s’astreignait à gratter le sol avant de l’emblaver. Travail superficiel qui ne permettait pas,ou très peu, de retourner la terre. Car même si l’araire avait été amélioré grâce à un avant-train à roues, l’espèce de rostre symétrique, en bois durci ou en métal, qui lui servait de soc, et les oreilles en planches qui l’encadraient ne pouvaient en aucune façon faire remonter en surface une glèbe qui ne demandait pourtant qu’à voir enfin le soleil et s’aérer pour devenir généreuse.

L’araire creusait des raies au fond desquelles tombaient les graines. La charrue, non seulement incise la terre avec son coutre, fouille et ouvre le sous-sol de son soc, mais contraint surtout la bande de terre précédemment découpée à monter, en glissant le long du versoir, à se torsader, à se retourner avant de retomber enfin en enfouissant sous elle toute la couche superficielle qui, de tout temps, recouvrait le champ. Et ce fut parce qu’un homme comprit un jour tout le parti qu’il pouvait tirer d’un simple versoir placé dans le prolongement du soc, que la quasi-totalité des bonnes terres arables du monde sont désormais labourées à la charrue ; car s’il existe encore des pays qui usent de l’antique araire, on ne peut pas les considérer comme de grands producteurs.

Si la charrue, vers les temps que nous évoquons, contribua à une très nette augmentation des rendements – ils grimpèrent jusqu’à quatre, voire cinq pour un ! – et s’il n’est pas certain que la nouvelle pratique du labour due à la charrue explique toute cette progression, on est en droit de penser qu’elle y contribua beaucoup. De même, faut-il se souvenir que ce fut toujours à cette époque que fut vulgarisé l’emploi du collier rigide pour les chevaux.

Eux aussi, depuis leur domestication, trois mille ans plus tôt, attendaient l’inventeur qui viendrait les débarrasser de cette sorte de garrot de cuir qui leur ceignait le cou et les étouffait dès la moindre traction. Le collier d’épaule les soulagea à un tel point que leur puissance de travail et de traction fut multipliée par dix ! De même, grâce aux fers dont on les dota, ils purent désormais déplacer leur charge en tout terrain avec beaucoup plus d’aisance. Mais je ne jurerai pas qu’ils eurent moins de travail, car si, dans certains cas, l’araire pouvait être tiré à bras d’hommes, la charrue, vu le travail qu’elle effectue et la profondeur où elle s’enfonce dans le sol, exige de solides et puissants attelages ; les chevaux furent donc mis à la peine.

Cela dit, je pense qu’il faut rappeler que le petit paysan – libre ou serf – était sans doute beaucoup trop misérable pour pouvoir acquérir un outil aussi coûteux qu’une charrue. De même, très rares étaient sans doute ceux qui pouvaient s’acheter et nourrir un attelage de chevaux ou des bœufs, d’ailleurs les écrits de l’époque mentionnent tous des «laboureurs à bras», c’est tout dire.

Mais à propos de ces siècles qui virent de réels progrès, tant dans la mécanisation, les façons culturales et les rendements, il est impossible de les évoquer sans parler de ce phénomène extraordinaire que furent les croisades.

Extraordinaire, car même si certains historiens assurent – ce qui est leur droit – que les croisades se transformèrent plus souvent en opération commerciale qu’en pèlerinage mystique – mais l’un empêche-t-il vraiment l’autre? -, le fait est qu’il n’est pas à la portée du premier prédicateur venu d’expédier, en moins de deux siècles et grâce à huit levées en masse, plus d’une douzaine de rois et d’empereurs, des papes, des évêques et plusieurs centaines de milliers d’individus en direction de la Terre sainte ! Car on voudra bien reconnaître que, même à cheval – et la majorité des pèlerins n ‘en possédait pas ! – ce n ‘est pas la porte à côté ! Comme, de surcroît, les chemins étaient très mal fréquentés, partir en croisade exigeait, envers et contre tout, d’exceptionnelles motivations.

Mais cela demandait aussi de grosses mises de fonds de la part de tous les seigneurs et autres chevaliers pressés d’en découdre avec les Sarrasins ; l’équipement, les montures, les armes et la troupe à pied coûtaient cher, et, si les croisés connaissaient la date de leur départ, il n’en allait pas de même de celle du retour… Il était donc prudent et indispensable de partir avec de bonnes réserves d’argent.

Aussi peut-on penser, qu’au-delà de toute considération spirituelle, et même si la majorité des manants ne quitta jamais sa paroisse, le phénomène des croisades toucha aussi le monde paysan à cause de touts les ventes de terrains que certains propriétaires n’hésitèrent pas à faire pour partir vers le tombeau du Christ.

Qui dit vente de terrain dit changement de maître pour les serfs, mais aussi, pour les paysans libres, possibilité d’acquérir enfin le modeste lopin tant convoité, ce bout de terre qui va faire de vous un autre homme, un petit propriétaire !

Si l’on ajoute à cela que beaucoup de croisés découvrirent, en cours de route et au Moyen-Orient, des modes de culture très différents des nôtres, ces plantes jusque-là inconnues et qu’ils en tirèrent sûrement de précieux et très terre à terre enseignements, on est bien obligé de penser que, si les départs en croisade exaltaient le spirituel, les retours rendaient au temporel la part qui lui était due.

Claude Michelet Histoires des paysans de France      Robert Laffont 1996

On peut s’étonner de ce que Claude Michelet ne se réfère pas à Pline l’Ancien, qui parle abondamment de la charrue utilisée par le paysan romain dès le I° siècle de notre ère. Mais, sans qu’il le cite, peut-être est-ce à cette charrue de Pline l’Ancien qu’il se réfère quand il parle d’une espèce de rostre symétrique, qui aurait été donc dépourvue de versoir. Le même mot aurait été utilisé pour désigner des outils bien différents.

Le travail du sol est essentiellement effectué par l’araire, adaptation du bâton à fouir originel à la traction animale, l’attelage de bœufs principalement.

Le labour effectué par l’araire est superficiel et symétrique. Il nécessite en général un labour entrecroisé et convient surtout aux terres sèches du Midi. Il restera d’ailleurs en usage dans certaines régions de la France du sud de la Loire jusqu’à une époque récente. Mal adapté aux terres lourdes et humides des régions septentrionales, il y sera remplacé progressivement au Moyen Age, par un nouveau type de charrue bénéficiant de trois perfectionnements essentiels : le coutre, long couteau plat coupant la terre verticalement, le soc plat, qui coupe horizontalement la terre et les racines en profondeur, et le versoir, qui retourne la terre sur le coté. Déjà attesté en Bohème et en certaines contrées de l’Europe du Nord dès le VIII° siècle, son expansion en Europe Occidentale, se produit surtout au XII°. Ses avantages en climat humide sont avant tout une moindre fatigue du paysan et une fertilisation des sols permettant une augmentation substantielle de la production agricole.

En revanche, le poids et la puissance de cette charrue moderne nécessitent le recours à des attelages pouvant atteindre huit bœufs, et donc, la mise en commun du travail par plusieurs paysans. Marc Bloch a vu dans ce changement technique la cause essentielle de la constitution de communautés paysannes dans l’Europe du Nord. De l’avènement de la charrue à versoir découlerait, par conséquent, l’opposition entre les régions situées au sud de la Loire et des Alpes, aux structures sociales plus individualistes à cause de l’utilisation de l’araire, et celles du nord, où la charrue à versoir était en usage. Cette hypothèse viendrait expliquer en partie la séparation entre les moulins communautaires à roue verticale du Nord et les rouets familiaux du Sud.

[...] L’expansion du moulin à eau dès le X° siècle n’est pas due à une innovation technique majeure, … mais à une conjonction de facteurs aussi divers que :

  • Les changements dans l’agriculture : importation et culture de nouvelles catégories de blés nécessitant la substitution de la meule au pilon ;
  • L’exploitation des forêts et donc la demande en scieries mécanisées ;
  • Les progrès de la métallurgie et de la demande en fer, et donc en forges hydrauliques ;
  • Le rôle des cisterciens qui ont mené une véritable politique de mécanisation dans les centaines de monastères qu’ils créèrent à travers toute l’Europe
  • L’évolution du système féodal : pénurie de main d’œuvre due à la disparition des équipes d’esclaves dans les grandes villas, hypothèse à prendre avec prudence… ;
  • La première urbanisation du XI° siècle et l’exploitation de l’eau à tous les niveaux : énergie, hygiène, transport… ;
  • Les raisons financières : la construction d’un moulin demandait un investissement important, mais son exploitation pouvait être d’un excellent rapport ;
  • Le réchauffement climatique de la fin du XII° siècle, qui augmente notablement les rendements céréaliers.

Toutes ces raisons se sont conjuguées pour aboutir à un immense engouement pour la construction de moulins.

[...] A quelques exceptions près, les moulins des pays de langue d’oc sont pourvus en majorité de roues horizontales, alors que les autres ont des roues verticales.
[...] Au nord, les défrichements, les travaux de canalisation des rivières et toute une politique d’exploitation de l’espace ont favorisé l’implantation de moulins collectifs d’une puissance plus importante que les rouets méridionaux, adaptés par leur technique à une production plus familiale.
[...] les moulins hydrauliques ont représenté un mode de production d’énergie beaucoup plus répandu que les moulins à vent, hormis dans certaines régions comme le Moyen Orient, la Grèce ou les Flandres.
[...] En fait, la culture technique moderne s’est bâtie progressivement tout au long des dix siècles qui ont précédé la révolution industrielle, une culture largement fondée sur la roue, le mouvement rotatif, le volant. Toute la mécanique du XIX° siècle va y puiser ses sources et l’on pressent le bouleversement qui aura dû s’accomplir dans l’esprit des ingénieurs du XVIII° siècle pour imaginer une machine à vapeur fondée sur le mouvement alternatif. Avec elle s’ouvre la voie qui conduira au moteur à combustion interne, aujourd’hui reproduit à des millions d’exemplaires dans la plupart des transports du XX° siècle.

Bruno Jacomy Une histoire des techniques         Seuil 1990

Autant de fonctions, autant de moulins …

  • Le moulin à huile – olive, colza, lin[1] , noisettes, moutarde, tournesol, noix -.
  • Le moulin à forge, mettant en action un martinet, gros marteau de 150 à 200 kg.
  • Le moulin à scier, avec une scie, d’abord circulaire, puis droite quand on saura transformer un mouvement circulaire en mouvement linéaire.
  • Le moulin à foulons, pour la fabrication des tissus et de la pâte à papier.
  • Le moulin à pilons, pour extraire le minerai de fer.
  • Le moulin à céréales, pour obtenir la farine.

Au cœur de ces moulins : les meules.

L’opération qui consiste à écraser le grain entre deux pierres pour en extraire de la farine nécessite une grande habileté de la part du meunier. Les meules de son moulin doivent tourner à une vitesse et à un écartement bien précis, être souvent repiquées au marteau pour garder leur abrasivité. Surtout, elles ne doivent pas être taillées dans n’importe quelle pierre. Une roche trop souple ne ferait que déchiqueter le blé et donnerait un gruau dont on ne pourrait retirer le son ; à l’inverse, une pierre trop dure transformerait la farine en une poussière difficilement panifiable, chargée en plus d’une huile empêchant sa conservation. Enfin, les meules ne doivent pas s’user trop rapidement sous peine de ruiner leur propriétaire, puisqu’une seule de ces pierres équivaut au prix d’une maison au XVIII° siècle. La pierre idéale doit donc posséder plusieurs qualités contradictoires, être à la fois solide, dure et souple. De telles pierres ne courent pas les champs. On ne les trouve que dans des gisements bien déterminés, dont on fit la recherche dès le Moyen Age voire dès l’Antiquité, et qui donnèrent naissance à des carrières spécifiques : les meulières. De ces meulières, il existe des milliers d’exemplaires à travers la France. Les unes, les plus nombreuses, se résument à quelques trous percés dans le rocher, tandis que d’autres – un peu plus de 200 à l’échelle de l’hexagone, s’étirent sur plusieurs hectares voire plusieurs dizaines de kilomètres carrés pour les plus vastes d’entre elles. [Les meulières du Mont de Vouan, sur la commune de Viuz en Sallaz, en Haute Savoie, exploitaient un grès et des marnes contenant 85 % de quartz, dans la nappe du Gurnigel, remontant à ~ 60 à 50 m.a. Finie, la meule mesurait 1.1 m de diamètre pour une épaisseur de 30 cm. L’éclatement de la face interne de la meule par dilatation de coins de bois mouillés se faisait à une pression de 300 kg/cm². On estime la production totale entre 20 000 et 30 000 meules.] Les petites meulières locales eurent leur heure de gloire au Moyen Age. A une époque où l’état des voies de circulation empêchait ou rendait très dispendieux le transport de masses supérieures à la tonne, meuniers et propriétaires s’approvisionnaient au plus près des moulins, quitte à se contenter de la première pierre venue. […] Ces roches fréquemment médiocres ne produisaient qu’une farine colorée, semée de minuscules grains de sable qui donnaient au pain un « craquant » épouvantable. Aussi, à force d’ingurgiter leur vie durant des montagnes de miches mâtinées de silice, les contemporains d’Hugues Capet (941-996) ou de saint Louis (1214-1270) finissaient par s’user les dents avant leurs quarante ans. Ils y gagnaient des visages déformés, des molaires limées jusqu’aux racines, des douleurs insupportables, parfois des infections mortelles, sans compter un moindre plaisir à goûter le moment du repas. Dès le XVI° siècle, médecins et agronomes dénoncèrent les effets de ces mauvaises meules et conseillèrent l’emploi de pierres mieux adaptées au travail de mouture. Les meuniers ne les avaient pas attendus pour commencer à changer leurs pratiques. […] Une évolution radicale est intervenue au cours de l’Ancien Régime. Un tri s’est opéré progressivement dans la France médiévale et moderne, au profit des carrières exploitant les gisements de meilleure qualité et implantés à proximité des cours d’eau navigables. Aux XIV° et XV° siècles, certaines de ces « meulières régionales » travaillent déjà à une échelle industrielle et expédient leurs produits dans un rayon de quelques dizaines de kilomètres, quand ce n’est pas dans plusieurs provinces. Leur succès se généralise et s’amplifie aux XVI° et XVII° siècles, que l’on peut considérer comme leur âge d’or. Il provoque peu à peu l’abandon des meulières villageoises, lesquelles n’alimentent plus au XVIII° et au début du XIX° siècle que les localités montagnardes restées hors de portée des routes carrossables. Puis les meulières régionales s’effacent à leur tour devant la concurrence d’une poignée de très grandes carrières. Spécialisées dans la fabrication de meules de silice presque pure, ces championnes toutes catégories s’ouvrent en forêt de Moulière (Poitou), près de Domme et de Bergerac (Périgord), en Touraine (Cinq-Mars) et surtout en Champagne et en Brie, autour de La Ferté-sous-Jouarre. C’est là, aux portes de Paris, que se trouve la pierre meulière réputée la meilleure du monde. [L’éclatement de la face interne de la meule nécessite une pression de 2.4 tonnes/cm²]. Elle est travaillée par une armée de meuliers qui, dès le XV° siècle, alimentent les moulins du Bassin Parisien et jusqu’à ceux des Flandres, de Bretagne et d’Angleterre. Aux XVI° et XVII° siècles, tandis que la commercialisation des briardes gagne de nouveaux territoires (sud de la France, Allemagne, colonies américaines même), le gisement tombe entre les mains de quelques négociants qui concentrent toutes les étapes du processus industriel, depuis l’appropriation de la ressource jusqu’à la vente au loin, sans oublier le contrôle de la main d’œuvre. Cette mutation des cadres de production n’est pas du goût de tous les meuliers qui, de maîtres artisans indépendants, se voient ravalés au rang de simples ouvriers. Deux villages de Brie champenoise tentent de faire barrage à l’appétit des négociants fertois, et vont jusqu’à déclencher une affaire d’État au cour des grands débats du siècle des Lumières. Rien n’y fait. En même temps qu’ils s’enrichissent et, pour certains d’entre eux, accèdent à la noblesse et deviennent de grands commis de l’État, ces marchands-meuliers de La Ferté poursuivent une progression qui les amène à prendre le contrôle des gisements concurrents ou à les faire disparaître. Aux XVIIIe et XIXe siècles, leur pierre meulière et ses équivalents du sud-ouest de la France s’imposent dans le monde entier comme condition sine qua non d’une mouture moderne, ainsi qu’une vaste campagne de promotion littéraire et scientifique le clame à tour de pages. […] En se détournant des meulières locales de tout-venant au profit des carrières régionales puis des gisements briards, les Français en général et les ruraux en particulier cherchèrent à améliorer la saveur de leur pain et jusqu’à sa blancheur, si importante dans une société qui cultivait déjà les apparences . Dès les XIV° et XV° siècles, rares étaient les villages qui ne disposaient pas d’un « moulin blanc », produisant sans la colorer une farine de froment sous des pierres calcaires ou de silice. Aux XVII° et XVIII° siècles, le nec plus ultra des pierres – les briardes ou leur équivalent – équipait peu ou prou toutes les communautés, à l’exception des localités de montagne les plus isolées. Le pain français devint le meilleur pain du monde, y compris pour les bouches villageoises. Cette révolution culinaire s’accompagna d’une notable avancée médicale, un recul important de l’usure dentaire, et par ricochet des troubles qu’elle ne manquait pas d’entraîner. Les meulières participèrent donc au mouvement général du progrès. La bonne pierre accoucha d’un bon pain, bien avant le XIX° siècle et la révolution industrielle.

La pierre à pain. Les carrières de meules de moulins en France, du Moyen Age à la révolution industrielle . Presses Universitaires de Grenoble, 2006, tome 2, pp. 253-254

Au Moyen Age, une classification symbolique des aliments sous-tend (et valide) la hiérarchie sociale. Du monde inanimé à Dieu, la « chaîne de l’être » ordonne les créatures vivantes et les aliments qu’elles peuvent fournir. Tout en bas, les racines et les bulbes, ce qui est en contact avec la terre, au plus loin de l’esprit. Suivent les herbes, les fleurs et les fruits. Puis les poissons, nourriture de carême à tendance froide, portant à la tempérance. Le porc, animal grossier, volontiers mangeur de racines, est au rang le plus inférieur des quadrupèdes, où se distingue au contraire le veau. Viennent enfin la volaille et, dans leurs connivences angéliques, les oiseaux, chair la plus favorable à qui œuvre au devenir de l’esprit. On verra donc force chapons et gibier à plume au menu des seigneurs et des gens d’Église ; quand le vilain s’estime parfois heureux de partager l’ordinaire des cochons[7]. Le hic est que, vue d’en haut, la nourriture du vilain lui est, pense-t-on, convenable par essence. Sa nature grossière non seulement s’accommode des aliments « inférieurs », mais les requiert ; la nourriture des gens de qualité lui serait néfaste. « La consommation de produits végétaux devient, selon [les médecins, les diététiciens et les nouvellistes du temps], une véritable nécessité physiologique des rustres. » L’aliment végétal, illustré dans ce qu’il a de pire par les ressources sauvages des temps de disette, apparaît comme le redoutable « marqueur » d’un état social apparenté à celui des bêtes. Le peuple qui, selon les chroniques, « se nourrit d’herbes sauvages et de racines », ne saurait émouvoir outre mesure les mangeurs de palombes. Ainsi, au sens strict, s’alimente l’injustice.

Le rustre, lui, très éloigné des gloses sur le bien-fondé (céleste) de la hiérarchie sociale, doit sa survie aux céréales. On a vu depuis combien de millénaires. Les estimations les plus fiables sur la ration quotidienne moyenne de grains par personne dans l’ancienne société (au Moyen Age, sans qu’on puisse étendre la validité de ces données aux temps protohistoriques) sont au minimum de trois quarts de litre (environ 600 grammes) ; c’est-à-dire 275 litres par an (environ 220 kilos). Cette quantité journalière est plus souvent supérieure à 1 litre : de 1,1 à 1,65 litre (entre 400 et 600 litres par an) dans les comptes des tables favorisées cités par L. Stouff (Provence des XIV° et XV° siècles). Plus on descend dans l’échelle sociale, plus la part du pain est grande : de 25 % chez les précepteurs des maisons nobles, elle passe de 55 à 70 % chez les ouvriers agricoles. Au point que le reste de la ration alimentaire est appelé companage, « ce qui accompagne le pain ».

Pierre Lieutaghi La Plante compagne            Actes Sud 1998

Le temps des invasions appartenait au passé – celles des Normands dans le nord, celles des Sarrasins dans le sud – et la relative sécurité revenue entraîna un accroissement important de la population, de la production et circulation des denrées et des biens : lorsque le besoin de sécurité se relâche, c’est la dépendance directe du seigneur qui en fait autant : bourgs et bastides se mirent à couvrir le territoire ; bourg au nord, bastide au sud : les deux mots impliquent une fortification : le retour d’une relative sécurité ne va pas jusqu’à se priver d’une enceinte fortifiée. Et l’habitant du bourg est un bourgeois.

C’est dans la France du Nord qu’on voit apparaître un principe de droit selon lequel un homme qui aura passé un an et un jour dans une ville ne pourra plus être réclamé comme serf par son ancien seigneur ; le principe nous vient d’Allemagne, résumé dans le célèbre adage : Stadtluft macht frei – l’air de la ville rend libre -. Huit siècles plus tard, l’adage est toujours bien vivant, vidé de son cadre juridique, pour illustrer une donnée sociale plus générale, mais bien réelle, non seulement en Allemagne, mais dans le monde entier. Cette liberté va être au cœur de la naissance des villes

Comment se créent-elles ? Les cas de figure sont nombreux : ce peut-être une abbaye qui concède un terrain à tous ceux qui voudront s’y installer pour y exercer métier ou commerce, avec des privilèges variables, mais qui comportent presque toujours la liberté personnelle. Parfois l’initiative vient du seigneur : ainsi vers 1229, le comte de Toulouse entreprend la construction des premières bastides pour faire concurrence aux grandes villes anciennes, limiter les pouvoirs des féodaux, protéger ses frontières tout en assurant aux paysans liberté et sécurité.

Ce peut-être aussi le fait du roi lui-même : ainsi en est-il d’Aigues Mortes, à laquelle Saint Louis octroya une Charte de franchise en 1246 : exemption d’impôts et de péage pour les marchandises, exemption d’obligations militaires, biens garantis par l’autorité royale, qui entretiendra une garnison de vingt cinq sergents. La ville s’administrera elle-même en élisant un consul ; un marché hebdomadaire et une foire annuelle entretiendront le commerce.

Les villes anciennes s’émancipaient elles aussi de la tutelle seigneuriale, et quand le cours naturel des choses n’y suffisait pas, on employait la force : ainsi, et cela est surtout vrai dans le nord, les villes de Laon, Saint Riquier, le Mans, connurent des troubles sanglants.

Le résultat, c’est qu’il y eut en France autant de régimes, ou peu s’en faut, que de villes : ici, les habitants avaient seulement obtenu l’exemption d’impôts ou l’exemption de taxe et d’octroi pour leurs marchandises lorsqu’il y avait une foire ou un marché ; ailleurs, le représentant du seigneur, qu’on appelait généralement le prévôt ou viguier, gardait l’administration de la justice ou encore celle de la police ; ailleurs enfin, les villes s’administraient entièrement elles-mêmes, leurs habitants s’engageant les uns envers les autres par ce qu’on appelait le serment communal ; ils se juraient une fidélité réciproque, comme les vassaux nobles juraient fidélité à leur seigneur ; ils élisaient eux-mêmes leurs administrateurs, qu’on appelait, suivant le lieu, échevins, consuls ou encore jurats, ou, à Toulouse, capitouls.

Georges et Régine Pernoud Le Tour de France médiéval              Stock 1983

La condition du serf n’est pas connue précisément ; l’histoire enseignée à la fin du XX° a probablement noirci à dessein le tableau ; le « cursus professionnel » de Constant Leroux cité par Régie Pernoud pourrait n’être à la limite qu’une exception venant confirmer la règle, mieux, il peut représenter une moyenne du type d’évolution du serf, et encore mieux, c’est l’hypothèse de Régine Pernoud, son cas est représentatif de celui de milliers d’autres ; de toutes façons cet opportunisme a bien existé, et avec lui l’avancement par le mérite :

Qui était Constant Leroux ? Un serf, un simple serf du Ronceray, l’homme placé le plus bas dans la hiérarchie sociale de son temps : la seconde moitié du XI° siècle. Il est bien rare d’avoir quelque trace de l’histoire d’un serf en cette lointaine époque, à moins qu’il ne s’agisse d’un serf qui se soit élevé à une fortune exceptionnelle, comme Suger. Rien de tel chez Constant Leroux, qui serait resté aussi ignoré que les millions d’autres serfs qui ont vécu sur notre sol si un érudit de notre temps, Jacques Boussard, n’avait exhumé son histoire à travers les actes qui le concernent dans le cartulaire (registre où étaient recopiées, ou du moins mentionnées, les chartes, c’est-à-dire les actes divers, donations, baux, ventes, achats, legs, etc., passés pour le compte d’un monastère) de l’abbaye du Ronceray, où une moniale avait d’ailleurs pris soin, à la fin du XIe siècle, de consacrer une notice au personnage.

Constant Leroux s’était vu confier la garde du cellier de l’abbaye, proche de l’église Saint-Evroult, ainsi qu’une vigne attenante dans le quartier de la Doutre. Au bout de quelque temps, les religieuses lui remirent, à titre viager, une maison avec fournil et un demi-arpent de vignes situés près de la porte de Chanzé, et qu’une certaine Ermengarde, veuve, leur avait légués par testament. A cela s’ajoutèrent, un peu plus tard, deux terres cultivables et des prés situés à l’Espau et à Femart. Visiblement, Constant Leroux ne reculait pas devant la besogne.

Mais il entendait aussi tirer profit de son travail. Un beau jour, il vint trouver les religieuses : ces terres, il les cultivait à mi-fruit ; c’était d’un trop faible rapport pour le travail qu’il y faisait. Les religieuses, conciliantes, acceptèrent de transformer le mi-fruit en un «terrage », sorte de bail qui devait être à prix fixe. Constant se retire satisfait. Pas pour longtemps : voilà qu’il apprend qu’un autre legs vient d’être fait aux religieuses ; il s’agit de deux arpents de vigne au lieu-dit les Châtaigniers, qui justement touche ses terres ; et ces vignes sont quittes de tout droit. Constant se présente donc de nouveau au Ronceray et obtient les vignes, à titre viager. Et quelque temps après, sur de nouvelles instances, il se fait encore donner deux arpents de prés vers la Roche de Chanzé.

Voilà le petit serf, à ses débuts simple domestique de l’abbaye, devenu un riche exploitant. Malheureusement, sa femme Gosberge ne lui a pas donné d’enfants; aussi prend-il avec lui son neveu Gautier et sa nièce Yseult ; celle-ci épousera le cellérier de l’abbaye, un certain Rohot. Quant à Gautier, Constant tient à l’établir sur les terres qu’il a travaillées.

Lui-même, sur ses vieux jours, demande à entrer comme moine à l’abbaye de Saint-Aubin ; sa femme, de son côté, prend le voile au Ronceray. Mais une fois moine, Constant réclame des religieuses, en récompense de ses bons services, que son neveu jouisse des mêmes avantages et des mêmes terres que lui-même. Ce qu’il obtient.

L’histoire de Constant Leroux a dû être celle de milliers et de milliers de ­Legrand, de Lefort, de Dubois et de Duval : paysans laborieux, tenaces, finauds, attentifs à toutes les occasions d’arrondir leur parcelle, exploitant en connaisseurs le pâturage de la vallée et la vigne du coteau ; au surplus, attachés à leur famille autant qu’à leurs biens, et capables, au terme d’une existence qu’on a pu croire uniquement terre à terre, de tourner leurs regards vers le ciel.

Georges et Régine Pernoud Le Tour de France médiéval             Stock 1983

L’homme doit travailler à l’image de Dieu. Or le travail de Dieu, c’est la Création . Toute profession qui ne crée pas est donc mauvaise ou inférieure. Il faut, comme le paysan, créer la moisson, ou à tout le moins, transformer comme l’artisan la matière première en objet.
À défaut de créer, il faut transformer – « mutare » -, modifier – « emendare » -, améliorer – « meliorare ». Ainsi est condamné le marchand qui ne crée rien. C’est là une structure mentale essentielle de la société chrétienne, nourrie d’une théologie et d’une morale épanouies en régime précapitaliste.
L’idéologie médiévale est matérialiste au sens strict. Seule a valeur la production de matière. La valeur abstraite définie par l’économie capitaliste lui échappe, lui répugne, est condamnée par elle.
Le tableau esquissé jusqu’ici vaut surtout pour le haut Moyen Âge. La société occidentale, à cette époque essentiellement rurale, englobe dans un mépris presque général la plupart des activités qui ne sont pas liées directement à la terre. Encore l’humble travail paysan se trouve-t-il humilié par le biais des  « opera servilia », des tâches serviles interdites le dimanche, et par l’éloignement où se tiennent les classes dominantes – aristocratie militaire et foncière, clergé – de tout travail manuel. Sans doute quelques artisans – des artistes plutôt – sont-ils auréolés de singuliers prestiges où la mentalité magique se satisfait de façon positive : l’orfèvre, le forgeron, le forgeur d’épées surtout… Numériquement, ils comptent peu. À l’historien des mentalités, ils apparaissent plus comme des sorciers que comme des hommes de métier. Prestige des techniques du luxe, ou de la force, dans les sociétés primitives…
Or ce contexte, entre le XIe et le XIIIe siècle, change. Une révolution écono­mique et sociale se produit dans l’Occident chrétien, dont l’essor urbain est le symptôme le plus éclatant, et la division du travail l’aspect le plus important.
De nouveaux métiers naissent ou se développent, de nouvelles catégories professionnelles apparaissent ou s’étoffent, des groupes socioprofessionnels nou­veaux, forts de leur nombre, de leur rôle, réclament et conquièrent une estime, voire un prestige appropriés à leur force. Ils veulent être considérés et y réussissent. Le temps du mépris est révolu. Une révision s’opère dans les attitudes à l’égard des métiers. Le nombre des professions interdites ou déconsidérées décroît, les causes d’excuse à l’exercice de tel ou tel métier, jusqu’alors condamné, se multiplient.
Le grand instrument intellectuel de cette révision, c’est la scolastique. Méthode de distinction, elle bouleverse la classification grossière, manichéenne, obscure, de la mentalité préscolastique. Casuistique – c’est, aux XIIe et XIIIe siècles, son grand mérite avant de devenir son grand défaut – elle sépare les occupations illicites en soi, par nature – « ex natura » – de celles qui sont condamnables selon les cas, par occasion – « ex occasione ».
Le phénomène capital, c’est que la liste des métiers condamnés sans rémission « ex natura », s’amenuise à l’extrême, s’amenuise sans cesse.
L’usure, par exemple, encore maudite sans recours au milieu du XII° siècle, dans le Décret de Gratien, se différencie insensiblement en diverses opérations dont certaines, de plus en plus nombreuses, seront peu à peu tolérées.
Bientôt seuls jongleurs et prostituées seront bannies de la société chrétienne. Encore la tolérance de fait dont ils jouiront s’accompagnera-t-elle de complaisances théoriques à leur égard, et même de tentatives de justification.
[...] Ainsi, lors de la construction de Notre Dame de Paris, un groupe de prostituées demanda à l’évêque la permission d’offrir un vitrail à la Vierge, exemple très particulier du vitrail de corporation, qui devait en tout cas exclure toute représentation des activités du métier. L’évêque, embarrassé, consulta et finalement refusa. Nous avons conservé l’avis émis par l’auteur d’un des premiers Manuels de confession, Thomas de Chobham. Or le raisonnement du savant chanoine est curieux. « Les prostituées, écrit-il, doivent être comptées parmi les mercenaires. Elles louent en effet leur corps et fournissent un travail… D’où ce principe de la justice séculière : elle agit mal en étant une prostituée, mais elle n’agit pas mal en recevant le prix de son travail, étant admis qu’elle est une prostituée.
D’où le fait qu’on peut se repentir de se prostituer, et toutefois garder les bénéfices de la prostitution pour en faire des aumônes. Mais si on se prostitue par plaisir et si on loue son corps pour qu’il connaisse la jouissance, alors on ne loue pas son travail, et le bénéfice est aussi honteux que l’acte. De même si la prostituée se parfume et se pare de façon à attirer par de faux attraits et fait croire à une beauté et à des appâts qu’elle ne possède pas, le client achetant ce qu’il voit, et qui, dans ce cas, est mensonge, la prostituée commet par là un péché, et elle ne doit pas garder le bénéfice qu’elle en retire. Si en effet, le client la voyait telle qu’elle est vraiment, il ne lui donnerait qu’une obole, mais, comme elle lui parait belle et brillante, il lui donne un denier. Dans ce cas , elle ne doit garder qu’une obole et rendre le reste au client quelle a trompé, ou à l’Église, ou aux pauvres … »

Jacques Le Goff Un autre Moyen Age. Temps et Travail.    Quarto Gallimard 1999

Par-delà ces rapports malgré tout extérieurs entre l’univers religieux et le monde matériel, il faut se rappeler que toute prise de conscience au Moyen Âge se fait par et à travers la religion – au niveau de la spiritualité. On pourrait presque définir une mentalité médiévale par l’impossibilité à s’ex­primer en dehors de références religieuses – et ceci, jusqu’au cœur religieux du XVIe siècle. Quand une corporation de métier se fait représenter, et pour ce exhibe les instruments de son activité professionnelle, c’est en en faisant les attributs d’un saint, en les intégrant à une légende hagiographique, et ceci tout naturellement, parce que la prise de conscience des hommes de la corporation s’opère par une médiation religieuse. Il n’y a de prise de conscience d’une situation, individuelle ou collective, y compris une situation profession­nelle, qu’à travers une participation, et, au Moyen Âge, cette participation ne peut être qu’une participation à un univers religieux, plus précisément à l’univers que leur propose ou leur impose l’Église. Mais l’univers de l’Église n’est-il pas précisément exclusif du métier ?

Notons d’abord que lorsqu’il y a eu dans l’Occident médiéval, au moins avant le XIVe siècle, révolte contre l’Église et contre son univers mental et spirituel, ces révoltes ont presque toujours pris une allure en quelque sorte hyperreligieuse, c’est-à-dire une forme de religiosité mystique dont un des principaux aspects a été d’exclure toute intégration de la vie matérielle – et partant professionnelle – à l’univers religieux. Presque toutes ces révoltes se sont traduites en hérésies et ces hérésies ont presque toutes été à carac­tère manichéen, dualiste. Or, la vie matérielle y était rangée dans l’univers du mal. Le travail, tel que l’accomplissaient et par suite le concevaient les hérétiques avait pour résultat de servir l’ordre établi ou soutenu par l’Église et se trouvait donc condamné comme une sorte d’asservissement, voire de complicité avec un état de choses exécré. Que les hérésies médié­vales aient eu une base, plus encore une origine sociale, ne me semble pas douteux, encore que la physionomie et la structure sociale des mouve­ments hérétiques soient complexes. Des groupes sociaux se sont jetés dans l’hérésie parce qu’ils étaient mécontents de leur situation économique et sociale : nobles envieux de la propriété ecclésiastique, marchands irrités de ne pas avoir dans la hiérarchie sociale une place correspondant à leur puissance économique, travailleurs des campagnes – serfs ou salariés – ou des villes – tisserands ou foulons – dressés contre un système auquel l’Église semblait donner son appui. Mais au niveau de la prise de conscience, il y a eu condamnation sans appel des différentes formes du travail. Chez les Cathares par exemple, le travail est toléré pour les croyants qui continuent à mener dans le siècle une existence entachée de mal, mais il est absolument interdit aux parfaits. Il est d’ailleurs vraisem­blable que cette impuissance des hérésies médiévales entre le XIe et le XIVe siècle à définir une spiritualité et une éthique du travail a été une des causes déterminantes de leur échec. L’inverse sera une des raisons du suc­cès, à l’époque contemporaine, des divers socialismes, et d’abord du marxisme.

En revanche, et ceci légitime une approche de la prise de conscience du métier et de la profession à travers la littérature pénitentielle orthodoxe du Moyen Âge, l’Église médiévale a su créer des structures idéologiques d’accueil pour les besoins spirituels liés à l’activité professionnelle du monde des métiers.

Sans doute il lui a fallu pour cela évoluer. Il n’est pas douteux que dès l’ori­gine le christianisme offrait une spiritualité, voire une théologie du travail. Les bases s’en trouvent dans l’Écriture sainte et d’abord chez saint Paul (II Thess. III, 10 : Si l’on ne veut pas travailler, on ne mangera pas.) et chez les Pères, et surtout chez les Pères grecs, un saint Basile, un saint Jean Chrysostome au premier rang. Mais entre le IV° et le XII° siècle cet aspect du christianisme est demeuré à l’état latent, virtuel, comme une possibilité non épanouie, voire oblitérée. L’état économique et social du haut Moyen Âge avait en effet fini par trouver son expression dans le fameux schéma triparti de la société, résurgence d’une conception commune à toutes les sociétés indo­européennes. Oratores, bellatores, laboratores, ce schéma est celui d’une hiérarchie. Si l’ordre des oratores – les clercs – a fini par admettre à ses côtés, à une place éminente, l’ordre des bellatores – les seigneurs -, il s’est entendu avec lui pour considérer avec le plus grand mépris l’ordre inférieur des travailleurs – les laboratores. Le travail est ainsi déconsidéré, compromis avec l’indignité de la classe à laquelle il est réservé. L’Église explique l’état du serf, bouc émissaire de la société, par la servitude à l’égard du péché et l’ignominie du travail qui définit sa condition par le même péché originel : le texte de la Genèse fournit le commentaire requis. Il ne faut pas à cet égard s’illusionner sur la position de saint Benoît et de la spiritualité bénédictine à l’égard du travail. Sous les deux formes sous lesquelles la Règle bénédictine l’impose aux moines – travail manuel et tra­vail intellectuel, il est, conformément à l’idéologie de l’époque, une péni­tence. Dans l’esprit bénédictin du haut Moyen Âge, la spiritualité du travail, simple instrument de pénitence, et la théologie du travail, pure consé­quence du péché originel, n’ont en quelque sorte qu’une valeur négative. Guère plus positive n’est la conception concomitante du travail, échappa­toire à l’oisiveté, porte fermée aux tentations du Malin.

Si l’Église avait maintenu cette attitude, la prise de conscience du métier par les gens de métier aurait sans doute été très différente de ce qu’elle a été. Et d’ailleurs l’Église, dans une certaine mesure, a opposé non seule­ment un écran mais même un obstacle à cette prise de conscience. Cette hostilité de l’Église s’est surtout manifestée de deux façons. Elle s’est adressée d’abord aux corporations. L’hostilité de l’Église aux corporations n’a pas été seulement occasionnelle, dans les cas où les corporations ont mené pour le triomphe des libertés urbaines et d’abord des libertés économiques le combat contre le pouvoir temporel des évêques seigneurs de villes. L’Église, ennemie du monopole, et partisan du justum pretium, en fait le prix de la libre concurrence sur le marché, est plus pro­fondément opposée au but même des corporations qui est d’éliminer la concurrence sur le marché urbain. Enfin l’Église est méfiante envers le fait corporatif lui-même parce qu’elle ne reconnaît comme légitimes que les groupes relevant à ses yeux de la volonté divine et de la nature humaine : la division tripartie considérée par elle comme naturelle et surnaturelle à la fois, les classifications fondées sur des critères proprement religieux ou ecclésiastiques : chrétiens et non-chrétiens, clercs et laïcs. Elle n’admettra d’ailleurs vraiment l’organisation des métiers que dans la mesure où celle-ci se doublera d’une organisation religieuse : les confréries. Il en résultera pour la prise de conscience des gens de métier une situation très particu­lière, une sorte de dialectique entre l’esprit corporatif et l’esprit confraternel dont il nous faut tenir compte sans pouvoir malheureusement bien le saisir tant que nous connaîtrons mal l’histoire des confréries.

La seconde forme sous laquelle s’est manifestée l’hostilité de l’Église à l’égard du monde des métiers, c’est sa méfiance face à un grand nombre d’activités professionnelles : c’est tout l’univers des métiers illicites qui est ici en cause dont l’histoire est si éclairante. Ce drame de conscience pour tant d’hommes du Moyen Âge qui se demandaient souvent avec angoisse – on pense naturellement au marchand – s’ils couraient vraiment à la damnation en exerçant un métier suspect aux yeux de l’Église a en définitive dû jouer un rôle de premier plan dans la formation de la conscience professionnelle. Et l’on sait que la pression du monde des métiers a finalement fait céder l’Église, a fait germer la théologie positive du travail implicite dans la doctrine chrétienne et conquis, après la force matérielle, la dignité spirituelle.

Jacques Le Goff Un autre Moyen Âge Travail et systèmes de valeurs.         Quarto Gallimard 1999


[1] La consommation d’huile provenait essentiellement du lin, riche en omégas 3. Ce qui donnait une alimentation où le nombre d’oméga 3 était identique à celui des omégas 6. Puis le tournesol, riche en omégas 6 a pris peu à peu la place du lin, ce qui fait que dans notre alimentation actuelle, on a un oméga 3 pour 40 omégas 6 ! L’huile de lin utilisé en peinture contient une toxine qu’un traitement supplémentaire permet d’éliminer pour avoir de l’huile alimentaire.

[6] On mettra sur le compte d’une erreur de traduction l’emploi du mot haricot, car en fait, ce dernier ne fût introduit en Europe que beaucoup plus tard, par Christophe Colomb revenant d’Amérique.

[7] … et ensuite de le manger. Le cochon était fréquemment atteint de ce que l’on nommait à tort peste du cochon et qui était une trichinose, due à une sorte de ténia.


Par l.peltier dans (2 : 01 à 1163) le 27 octobre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

22 05  987                 Louis V, dernier descendant de Charlemagne, meurt à 20 ans d’une méchante chute de cheval dans les Bois de Compiègne quelques jours plus tôt. Seigneurs et prélats étaient là, qui suivaient le cercueil jusqu’en l’abbaye Saint Corneille, car le roi les avait justement convoqués pour un conseil, ou plutôt un tribunal, chargé de juger Adalbéron, l’évêque de Reims que le roi accusait de trahison, lequel Adalbéron avait un tel ascendant et autorité sur cette assemblée qu’il parvint à réduire à rien ces accusations. Le défunt n’ayant ni frère ni sœur, la succession devenait délicate et il fallait déployer un grand talent de manœuvrier pour éviter les écueils, le premier d’entre eux étant son plus proche parent : son oncle Charles, alors duc de Basse Lorraine, et de ce fait, vassal de l’empereur germanique. Adalbéron avait ce talent, qui engagea la France pour plus de 300 ans : Le trône ne s’acquiert pas par droit héréditaire, et l’on ne doit mettre à la tête du royaume que celui qui se distingue non seulement par la noblesse corporelle, mais encore par les qualités de l’ esprit, celui que l’honneur recommande, qu’appuie la magnanimité. [...] Donnez-nous pour chef le duc. Le duc Hugues est recommandable par ses actions, par sa noblesse, par ses hommes d’armes ; vous trouverez en lui un soutien non seulement des affaires publiques, mais de vos affaires privées.

3 07 987                         Hugues Capet est sacré roi de France dans la cathédrale de Noyon. Il avait été élu à Senlis le 1° juin.

Les seigneurs de France qui écoutaient parler Adalbéron avaient à faire un choix difficile : ou bien rester fidèle à la dynastie de Charlemagne, ou bien fonder une nouvelle dynastie en nommant Hugues. Le choix de celui-ci équivalait à une révolution, car, au lieu du César que serait le descendant de Charlemagne, Hugues ne serait qu’un seigneur parmi les autres, investi seulement du rôle d’arbitre.

Et une hypothèse est permise concernant l’accusation de trahison que le jeune homme qu’on venait d’enterrer avait portée avant de mourir contre Adalbéron : l’archevêque de Reims, jugeant que le vieil  empire de Charlemagne avait fait son temps, rêvait peut-être d’un nouveau pays, une France jeune, gérée par de vaillants seigneurs qui se donneraient librement un chef. Dans le cerveau d’Adalbéron, la France féodale n’était-elle pas déjà née ? C’est là sans doute ce que Louis avait nommé sa trahison.

[...] Hugues fit en sorte de substituer dans les faits le principe d’hérédité au principe d’élection auquel lui-même devait sa couronne : l’année ne s’était pas écoulée qu’il associait son fils Robert au trône et le couronnait solennellement dans la basilique Sainte Croix d’Orléans. Pourtant, pendant deux siècles encore (la dernière assemblée eut lieu en 1179), les rois durent, avant de pouvoir désigner leur fils aîné comme leur successeur, convoquer une assemblée et demander le consentement des seigneurs réunis.

Georges et Régine Pernoud Le Tour de France Médiéval    Stock 1983

La France, ce n’est alors pas grand chose : les comtés d’Orléans, d’Étampes, de Senlis, les châtellenies de Poissy et de Montreuil sur Mer, le domaine d’Attigny et du Palais de la Cité à Paris. La Cité ne communique avec les deux rives de la Seine que par 2 ponts que défendent des forteresses – Grand Châtelet rive droite, Petit Châtelet rive gauche, lesquels appartiennent à des vassaux !  Ce n’est que sous Philippe Auguste que le Petit Châtelet deviendra possession royale, et ce n’est qu’en 1248 que Saint Louis rachètera le Grand Châtelet à Adam Hareng.

Il leur en faudra, de l’opiniâtreté et de la constance, pour devenir La Grande Nation de Louis XIV, ville après ville, comté après comté, duché après duché…, pendant sept siècles, par diplomatie souvent, par ruse parfois, par persuasion, mais aussi par le fer et le feu lorsque le reste avait échoué.

988                                Erik Thorvaldsson – Erik le Rouge – , fils de Thorwald Aswaldssons, avec deux meurtres à son actif en Islande, doit s’enfuir :

Il avait l’intention d’aller à la recherche de cette terre aperçue par Gunnbjörn, fils d’Ulf le Corbeau, lorsqu’il était chassé vers l’ouest, à travers la pleine mer.
[...] Le pays que l’on appelle Groenland fût découvert et colonisé par des Islandais. Un homme du nom d’Erik le Rouge, originaire de Breidhifjordh, partit d’Islande pour s’établir dans une terre appelée depuis Eiriksfjördhr. Il donna un nom au pays et l’appela Groenland (terre verte[1]), espérant qu’un beau nom encouragerait les gens à émigrer.

Livre d’Ari le savant

Il leur fallait une bien bonne maîtrise de l’astronomie nautique pour naviguer ainsi en haute mer ! Protégés de la glace à la belle saison par le Gulf Stream, les pâturages y nourrissent ours et caribous, les eaux sont poissonneuses. Il retourne en Islande et persuade 1 500 colons de s’y installer : ils partirent 25 knörrs et drakkars[2], emportant tout ce monde, avec meubles, vaches, chevaux, mais par de méchantes tempêtes, ils se virent seulement 14 navires en arrivant sur la côte ouest du Gröenland. Cette colonie atteindra 3 000 membres. L’inscription runique la plus élevée en latitude a été trouvée par 72°55′ N. L’un d’eux se convertit au Christianisme, qui se répandit très vite : 3 siècles plus tard, on comptait 18 églises. En 989, Bjarni souhaite rejoindre le Groenland depuis Bergen, mais, à proximité de la pointe sud, il est pris dans un épais brouillard, et s’égare pendant 3 jours dans la brume ; le retour du soleil lui permet de s’orienter :

Ils hissèrent toute la voile, et poussèrent en avant, toute une journée et toute une nuit. Ils aperçurent une terre, mais Bjarni dit qu’il ne croyait pas que ce puisse être le Groenland. Ils naviguèrent encore neuf jours et reconnurent trois terres différentes avant de retrouver le Groenland.

Saga des Groenlandais

Ils découvrirent le Labrador, puis Terre Neuve, où rivière et lac ne manquaient pas de saumons, et ceux-ci étaient les plus gros qu’ils eussent jamais vus. Le sol était d’une telle qualité qu’il leur parût inutile de mettre de coté du fourrage pour l’hiver. Durant la saison froide, il ne gela pas et l’herbe dépérit à peine. Le jour et la nuit étaient d’une durée plus égale en ces lieux qu’au Groenland ou en Islande. Au plus profond de l’hiver, le Soleil était visible depuis l’heure du petit déjeuner jusqu’au milieu de l’après-midi.

Ils y fondèrent une colonie, commençant par 250 hommes et femmes. Mais les relations avec les indigènes Skraelings (indiens ou eskimos), après avoir été au début placées sous de bons auspices, se détériorèrent et finalement, ils regagnèrent le Groenland. 15 ans plus tard, Leif Ericsson, accompagné entre autres de Tyrkir, un Allemand, homme du sud qui sait reconnaître un plant de vigne, découvrit encore une autre terre qu’ils baptisèrent Vinland, car Tyrkir y reconnût des pieds de vigne sauvage, aujourd’hui répertoriée Vitis riparia : la présence de vigne demande de la situer entre les 41° et 44° parallèle, c’est à dire entre Boston et New-york, où, curieusement, il existe une île nommée encore aujourd’hui Martha’s Vineyard.

Si la carte du Vinland dessinée au XV° siècle et publiée en 1968 par l’université de Yale s’est avérée être un faux, les Vikings ont laissé d’autres traces de leur passage : d’incontestables vestiges d’habitat, au nord de l’île de Terre Neuve, l’Anse aux Meadows, et encore la pierre découverte en 1898 à Kensington dans le Minnesota, à l’ouest du lac Supérieur, par un fermier en défrichant son terrain. Cette pierre est du grauwacke, une roche sédimentaire détritique verte composée de feldspath, de quartz et d’argile, faiblement métamorphisée : d’un poids de 90 kg, elle mesure 76 cm x 41 cm x 15 cm et porte les inscriptions runiques ainsi interprétées :

Nous sommes 8 Goths et 22 Norvégiens en voyage de découverte depuis le Vinland vers l’ouest. Nous avions un camp près de deux rochers, à quelques journée de marche au nord de cette pierre. Nous nous mîmes en route pour pêcher un jour. Quand nous revînmes nous trouvâmes 10 de nos compagnons rouges de sang et morts. A(ve) V(irgo) M(aria), sauve nous du péril.
Nous avons dix de nos marins au bord de la mer pour veiller sur nos bateaux, à quatorze journées de marche de cette île.          Année 1362

Il y a maintenant plus d’un siècle que l’authenticité de cette pierre est contestée et que chaque contestation fait naître une nouvelle argumentation en faveur de son authenticité ! Des Vikings fuyant le Groenland devenu inhospitalier vers l’Amérique plutôt que de retourner vers la mère patrie ?

Karlsefni et ses hommes s’étaient maintenant rendu compte que, bien que la terre fut excellente, ils ne pourraient jamais y vivre en toute sécurité, sans craindre les gens qui l’habitaient déjà. Ils se préparèrent donc à quitter les lieux et à rentrer chez eux [au Groenland].

La Saga d’Erik le Rouge

19 05 989                   Vladimir I° le Grand, tzar de la Rous’ – Russie -, avait épousé 2 ans plus tôt Anne Porphyrogénète, dernière sœur du basileus. Il se convertit au christianisme en l’église Saint Baptiste de Cherson, en Crimée. Le 15 août suivant, plusieurs milliers de guerriers seront baptisés dans les eaux du Dniepr, à Kiev. La Rous’, c’est alors un ensemble politique qui regroupe les peuples russe, biélorusse et ukrainien ; ils parlent le slave oriental commun – improprement appelé vieux russe -. Ils ont aussi une même religion, car le christianisme avait déjà pénétré le pays : il existait une église Saint Élie dès 944 à Kiev. La christianisation de son peuple, officiellement imposée à la suite de son baptême, va en fait se faire peu à peu, le paganisme se maintenant en beaucoup d’endroits, faute d’un clergé suffisant et qualifié dans l’Église.

En 989, Wladimir, grand duc de Russie, se fit baptiser. Alors cet empire, couvert de peuples féroces, présentait le plus hideux des spectacles ; les côtes de la mer Blanche et de la Baltique, étoient continuellement dévastées par des pirates qui infestoient les lacs et les rivières ; l’épouvante qu’ils semoient, en tous lieux, leur avoit valu le sobriquet de loups ; les autels des faux dieux dégouttoient, chaque jour, du sang des victimes humaines, et les prêtres étoient tels qu’Antonio de Solis nous peint ceux des Mexicains dans les temples de Mexico. Les loups, ayant renoncé au culte des idoles, redevinrent des hommes, et les Russes purent désormais se livrer aux travaux de l’agriculture. Wladimir lui-même, cruel lorsqu’il étoit idolâtre, changea de mœurs après avoir reçu le baptême : ce monarque coupable d’un fratricide, pleura amèrement ce forfait, et, touché de repentir, quand il falloit signer l’arrêt de mort d’un criminel, il s’écrioit : Qui suis-je pour condamner les hommes à la mort ? Il gouverna ses sujets avec tant de justice, de sagesse et de douceur, qu’il mérita leur affection et le surnom de Grand : Anne, son épouse, fut la Clolilde des Russes.

En Russie, deux phénomènes politiques nous frappent à cette époque ; Novogorod, ville sur le Volkof, près du lac Ilmen, et Kief, sur le Dnieper. Les Novogorodiens étoient plongés dans toutes les horreurs de l’anarchie ; légers, inconstans, capricieux, jaloux de leur liberté, aucun sacrifice ne leur coûtoit pour s’y maintenir. Dans cette république hyperboréenne, on voit des conspirations, des actes de patriotisme, et les mêmes désordres qui, sous un ciel moins rigoureux, éclatèrent dans Athènes et dans Rome. Le commerce des habitans de Novogorod étoit très-florissant, et leur patrie si redoutable aux peuples voisins, que ceux-ci disoient communément : Qui oseroit s’attaquer à Dieu et à Novogorod la grande ? Kief, ville non moins florissante, fut le véritable berceau de l’empire russe.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

990                             Les guerres, l’insécurité appellent des entre’acte, et l’Église se met à prêcher la paix de Dieula trêve de Dieu :

Que dorénavant, dans les évêchés et dans les comtés, aucun homme ne fasse irruption dans les églises ; que personne n’enlève des chevaux, des poulains, des bœufs, des vaches, des ânes, des ânesses avec leurs fardeaux, des moutons, des chèvres, des porcs. Qu’on n’emmène personne pour construire ou assiéger un château, si ce n’est ceux qui habitent sur votre terre, votre alleu, votre bénéfice ; … Que nul ne fasse tort aux moines ou à leurs compagnons qui voyagent sans armes ; … qu’on n’arrête point le paysan ou la paysanne pour les contraindre à se racheter.

Gui d’Anjou, évêque du Puy

992                             Basile II, empereur romain d’Orient signe avec le doge de Venise Pietro II Orseolo un traité qui accorde à Venise des privilèges douaniers à Constantinople, en échange du transport par les Vénitiens de troupes byzantines en Italie du Sud, pour y contrer les Normands de Robert Guiscard, qui se taillaient un fief en Sicile. Une centaine d’années plus tard, les privilèges des Vénitiens à Constantinople accordés par Alexis Comnène seront devenus tels que son successeur Jean II voudra y mettre fin, face aux protestations de ses propres sujets : Venise n’en démordra pas et Jean II devra céder et conserver le décret de son père. Tout cela ne pouvait qu’attiser la haine des orientaux pour les latins d’occident.

08 997                          Al Mansur, maître d’Al Andalus, après avoir conforté son pouvoir et porté au plus haut la puissance et le rayonnement des califes de Cordoue[3] , lance la Jihad : 57 expéditions par lesquelles il ne cherche pas à agrandir le royaume arabe, mais à humilier son adversaire, razzier tout ce qui peut l’être, en priorité les jolies femmes franques ou basques qui feront de très bonnes concubines… Ce jour-là, c’est la très riche basilique de Saint Jacques de Compostelle qui part en fumée. Elle sera relevée par Odilon, abbé de Cluny.

En fait, dès cette époque l’Espagne présente un paysage politique très complexe, et la frontière entre islam et chrétienté est tout sauf étanche ; nombreux sont alors les chrétiens qui vont chercher sécurité ou fortune en pays musulman, mettant leurs armes au service de souverains musulmans : ainsi Al Mansur fut-il secondé dans cette destruction de Saint Jacques de Compostelle par des comtes chrétiens.

En Espagne, Almanzor (le Victorieux) s’avance jusqu’aux Asturies et en Galice, où ses troupes occupent Saint Jacques de Compostelle ; les portes de la ville et les cloches du sanctuaire, portées par des captifs chrétiens, sont ramenées à Cordoue comme butin de guerre.

La gloire et le prestige du Califat de Cordoue au X° siècle ne tiennent pas seulement à ses succès militaires, mais aussi à l’éclat de sa vie économique, sociale et intellectuelle. Si les Arabes ne sont pas les créateurs du système d’irrigation dont on leur a fait souvent honneur, ils l’ont certainement développé et amélioré ; aux cultures traditionnelles, céréales, vigne, olivier, ils ont ajouté des espèces nouvelles : riz, canne à sucre, mûrier pour l’élevage du ver à soie. Les mines sont activement exploitées ; les métiers textiles travaillent la laine et la soie ; l’industrie de la céramique, celle du cuir (cordouans) alimentent le commerce d’exportation. Des techniques nouvelles – celle de la fabrication du papier par exemple – sont introduites en Espagne, et se transmettront de là au reste de l’Europe. La flotte du Califat domine toute la Méditerranée occidentale, et assure d’actives relations commerciales avec l’Empire byzantin et les pays musulmans qui relèvent du Califat de Bagdad. Tandis que l’or a disparu de la circulation monétaire de l’Europe chrétienne, le calife frappe des dinars d’or qui ont cours dans tout le monde méditerranéen.

Aux ressources du commerce extérieur, dont l’importance est attestée par les droits de douane perçus par le trésor royal, s’ajoutent celles de la piraterie, centrée sur les ports de la côte du Levant.

La croissance des villes reflète l’essor économique. Séville, Malaga, Almeria sont des centres actifs, animés par le commerce et le travail des métiers. Mais c’est Cordoue qui résume aux yeux des contemporains éblouis la splendeur du Califat… La capitale califale est une ville sans égale dans tout le monde occidental et méditerranéen. Embellie par Abd er-Rhaman III, qui a agrandi la mosquée érigée par le premier émir et fait construire des palais, des thermes et des jardins, elle devient sous son successeur AI-Hakam II, le plus lettré des califes cordobais, un centre actif de vie intellectuelle. AI-Hakam y a rassemblé une bibliothèque qui comptait, dit-on, plus de quatre cent mille volumes ; il fonde des écoles et accueille à sa cour des savants et des écrivains, parmi lesquels le More Rasis, le premier grand historien de l’Espagne musulmane. L’éclat intellectuel survivra même, comme il arrive fréquemment, à la puissance politique, et donnera ses plus beaux fruits après la chute du Califat, à l’époque des rois de taifas.

Marcelin Defourneaux La Péninsule Ibérique   1956

999                               Élection du premier pape français : Gerbert d’Aurillac, sous le nom de Sylvestre II . Avant d’atteindre cette suprême dignité, il avait inventé l’orgue hydraulique à vapeur, l’horloge à balancier et avait vulgarisé l’abaque, – une table à calcul -.

1000                              R.A.S[4]. …enfin, presque, car le Norvégien Leif Eriksson débarque à Terre Neuve et longe la côte américaine jusqu’à Rhode Island – Boston – .

C’est au cours du X° siècle que l’on voit  se développer de grandes cités en Afrique : Gao, dans l’actuel Mali, Mogadiscio, dans l’actuelle Somalie, Mombasa, dans l’actuel Kenya, Kinshasa, dans l’actuel Congo.

1003                             A l’approche de la troisième année après l’an Mil, dans presque toute la terre, surtout dans l’Italie et dans les Gaules, on se mit à reconstruire les églises. Bien que la plupart n’en eussent nul besoin, une émulation poussait chaque communauté chrétienne à en avoir une plus somptueuse que les autres. On eut dit que le monde secouait ses haillons, pour revêtir de toutes parts un blanc manteau d’églises.

Raoul Glaber, moine de Saint Bénigne (Dijon).              Histoires, vers 1048

1004                            Sècheresse exceptionnelle suivie de pluies torrentielles et d’inondations ; une invasion de sauterelles achève de ruiner les récoltes, entraînant une famine en 1005 et 1006.

1006                            Les Chinois, observateurs attentifs de tout ce qui advient dans le cosmos, notent la manifestation d’une supernova - explosion d’étoile, entourée d’une enveloppe de gaz chaud, extrêmement brillante – . Il en existe quelques comptes-rendus en Occident où elle a été probablement prise pour une comète.

1009                            À Jérusalem, le calife Al-Hakim fait détruire l’église du Saint Sépulcre. Les autorités chrétiennes, sentant venir le vent mauvais, avaient caché le fragment de la Vraie Croix qui s’y trouvait ; il restera caché pendant 90 ans : ce sont les Croisés de Godefroy de Bouillon qui le retrouveront en 1099.

1010                            Geoffroy de Sablé fait une donation aux bénédictins de l’abbaye Mancelle de la Couture au Mans qui leur permet de fonder le prieuré de Solesmes. Après la révolution Dom Guéranger (1805-1875) sera l’artisan du renouveau de l’ordre et du chant grégorien.

Le chant fait partie de notre vie intérieure. Avec le temps, on n’a plus besoin d’écouter d’autres musiques. Le chant grégorien est la dernière vibration avant le silence, qui est plus beau que tout.

Dom Michael Bozell

On a dit que le chant grégorien avait été écrit en fonction de la résonance des cathédrales ; encore faut-il y mettre les corrections nécessaires, la résonance d’un volume déterminé par des murs nus comme ils le sont aujourd’hui n’étant pas la même que celle d’un volume où les sons arrivent sur des tentures, tapisseries, oriflammes et autres, qui décoraient alors ces cathédrales. L’expérience in situ n’est pas donnée à tout le monde, mais par contre tout le monde sait quelle est la différence en matière de résonance entre un appartement vide et le même meublé ; et il s’agit bien du même phénomène.

En Extrême Orient, le roi Ly Thai To transfère sa capitale  et la baptise Thang Long – le dragon qui prend son envol - , site de l’actuel Hanoï, la capitale du VietNam.

vers 1010                    Le puissant abbé Gauzlin a défini le parti général de la construction de Notre Dame de Fleury, en allant loin dans le détail.

Bien mieux, l’abbé Gauzlin, rehaussant la noblesse de sa race par les marques visibles de sa sagesse, décida de construire une tour, à l’ouest de l’abbatiale, avec des pierres de taille qu’il avait fait transporter par bateau du Nivernais. Le roi ayant demandé au plus bienveillant des maîtres d’œuvre quel genre de travail il ordonnait d’entreprendre, il répondit : « Une œuvre telle qu’elle soit un exemple pour toute la Gaule ».
Il orna aussi le chœur des chantres d’un très beau décor de marbre qu’il avait fait apporter des pays de la « Romania ».
Il fit aussi un lutrin en métal d’Espagne massif pour servir aux jours de fête. La base en avait été soudée par l’art du fondeur, qui la renforça et l’embellit de quatre lionceaux ; au-dessus, une colonne de trois coudées de haut, façonnée par l’art du fondeur et d’un fini en tous points considérable ; en son centre rayonnait l’image d’un aigle aux ailes déployées.
Il fit aussi un encensoir, dont la matière était d’or massif, d’un travail vraiment admirable et d’une dimension considérable.
Et encore, il mena jusqu’à son achèvement ce qui restait à faire de la salle du trésor commencée par son prédécesseur.
De plus, il acheta au prix de dix livres une aube que l’or roidissait de toutes parts et il en fit don pour rehausser la gloire de son abbaye.
Il fit orner avec goût, d’or et d’argent, le poème de Raban [Maur] écrit à la louange de la sainte Croix [...].
Il fit voûter de pierre l’oratoire consacré en l’honneur de saint Jacques et un autre aussi élevé en commémoration de saint Jean l’Évangéliste.
Il fit aussi, en l’honneur du Sauveur Universel, un oratoire dans lequel il exigea pour toujours l’accomplissement de prières à son intention.

Helgaud Vie de l’abbé Gauzlin, in Pierre Riche (sous la direction), L’Europe de l’an mil, Zodiaque, 2001

1014                           La Corse est libérée de ses envahisseurs musulmans.

Alexis Xiphias, à la tête de l’armée de Basile II, empereur d’Orient, défait la dernière armée bulgare du tzar Samuel. Il capture 15 000 prisonniers : sur ordre de Basile II, on crève les yeux de tous, sauf un sur cent, qui conserve un œil pour pouvoir ramener les autres au tzar Samuel.

1015                            Le roi Robert le Pieux, et sa femme, désireux d’honorer saint Savinien inhumé à Pierre-le-Vif à Sens dans une chasse en plomb confient au moine Odoran le soin d’en confectionner une nouvelle en matériau précieux.

La reine Constance entreprit tous ses efforts à faire orner de pierres précieuses et d’or le corps du saint qui, longtemps enfermé dans une châsse de plomb, avait été déposé par nos anciens pères ; comme elle s’ouvrait au roi de ce vœu, elle le trouva, grâce à Dieu, prêt à le satisfaire entièrement. Le roi fit venir Odorannus, moine dudit lieu, qui lui semblait capable d’exécuter cette œuvre, et, en accord avec la reine, confia à sa foi cet ouvrage de grande piété. Ils donnèrent donc à Sens, tout d’abord par l’intermédiaire du prévôt Gaudri, quatre livres d’argent fin ; puis, à Sens, par les mains du chambrier Guillaume, cinquante cinq sous d’argent fin. Ensuite ils envoyèrent par l’intermédiaire d’Eudes Parage, trente-sept sous d’argent fin : ils envoyèrent encore à Paris par l’intermédiaire du moine Odorannus dix-sept sous et huit deniers d’or et des pierres très précieuses. Ceci reste à dévoiler aux fidèles du Christ les miracles de Dieu que, lors de la fabrication de cet ouvrage, nous avons vus de nos yeux et en partie touchés de nos mains. Ce serait un crime de les passer sous silence. Donc le roi, absorbé par les divers soucis du siècle, différa quelque peu d’envoyer au monastère ce qu’il fallait pour couvrir les frais de l’ouvrage entrepris. Quand il eut repris sa tranquillité d’esprit, il fit dire par Francolin au susdit frère Odorannus de venir au plus vite à Dreux pour y recevoir son offrande pour le travail de la châsse.

Après l’office du soir et après avoir reçu, suivant l’usage monastique, la bénédiction de l’abbé, Odorannus se mit en route pour gagner les hauteurs du château de Dreux. [...] Ils arrivèrent au palais du roi au moment où celui-ci se levait de table. Après qu’Odorannus eut salué le roi et la reine, les présages donnés par l’astre allaient apparaître d’une complète véracité, car la reine dit au moine : «Prends les offrandes que nous avons décidé de remettre dès à présent, selon nos possibilités, à saint Savinien et hâte-toi de t’en retourner.» [...] Plus tard, le roi donna à Sens par les mains du moine Odorannus huit onces d’or et quinze sous d’argent fin. Pour l’achèvement de cet ouvrage, afin de ne point être trop à la charge du roi par les demandes répétées d’or et d’argent, on préleva sur le trésor de l’église cinq onces d’or et trois livres d’argent fin [...]. Le frère, au jugement et à la discrétion de qui on s’en était remis pour l’exécution de l’ensemble de l’œuvre, était resté dans le chœur du monastère et remplissait avec de la cire amollie par la chaleur les figurines d’argent qu’il s’apprêtait à placer sur le couvercle de la châsse.

Odorannus de Sens,              Opera omnia,                       Bautier, Paris, 1972

1018                              Étienne, Roi de Hongrie, ouvre aux pèlerins la route terrestre vers Jérusalem : elle traverse la Hongrie en longeant le Danube : la voie est plus sûre et moins coûteuse que le trajet maritime. Vajk était son nom de naissance, il devint Étienne à son baptême en 985 et sera canonisé en 1083. Des guides ont été rédigés :

La Hongrie commence au milieu du fleuve Fischa. A une lieue de là, se trouve le château de Hainburget, à deux journées de marche de celui-ci, le château de Györ. Entre ce dernier et le château de Fehérvar, il y a trois journées de marche, et autant pour arriver à Tolna…

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A cette époque, presque tous ceux qui, d’Italie et de Gaule, désiraient se rendre au sépulcre du Seigneur à Jérusalem, se mirent à délaisser la route accoutumée, qui traversait les détroits de la mer, et à passer par le pays de ce roi Étienne… Il accueillait comme des frères tous ceux qu’il voyait, et leur faisait d’énormes présents. A l’appel de ce souverain, une foule innombrable d’hommes du peuple et de nobles partit pour Jérusalem.

Raoul Glaber, moine de Sainte Bénigne

Défenseur de la Chrétienté contre l’invasion ottomane, il resta bien seul à le faire, en dépit de ses appels à l’aide, non entendus. Battu à Rasboieni, il finit tout de même par chasser les Turcs, puis courut châtier les Valaques, les Hongrois et les Polonais. Sur son lit de mort, l’Athlète du Christ, comme l’appelait le pape, conseilla à son fils de se soumettre  à l’inévitable et de reconnaître la suzeraineté du sultan.

Paul Morand Bucarest 1935

Le christianisme changea tout à coup le caractère des Hongrois, et apaisa leur fureur dévastatrice. Geïfa, baptisé par S. Adalbert, doit être regardé comme le premier roi chrétien de la Hongrie ; cependant S. Étienne, son successeur est beaucoup plus célèbre, parce que, sous le règne de ce prince, les progrès de la religion devinrent plus rapides et plus universels.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

Al-Darazi, un vizir du calife al Hãkim [996-1021] du Caire fuit en Syrie après la disparition de ce dernier ; il y fonde la secte des Druzes, qui s’appuie sur l’ésotérisme et la métempsychose. À la fin de sa vie al Hakim avait prétendu être une incarnation divine et Al Darazi le croyait, qui mit l’accent sur la foi ésotérique et sur l’adoration de l’imam al Hakim, mettant au second rang  la foi exotérique et le Prophète. Dès lors ils s’excluaient de la communauté musulmane. En Syrie, les Druzes auront pour guide Bahã’ al-dîn al-Muktanã qui rédigera les bases de l’orthodoxie druze dans ses Lettres de la Sagesse.

Ils disent que quand l’âme quitte le corps, elle se réincarne dans un nouveau-né si l’homme est bon, et dans le corps d’un chien ou d’un âne si l’homme est mauvais.

Benjamin de Tulède

Après sa mort, le prosélytisme cessera, les Druzes deviendront une communauté fermée, à la doctrine secrète, interdisant les mariages avec les membres d’autres communautés. Aujourd’hui présents dans le sud du Liban, le sud de la Syrie et le nord d’Israël, en Galilée, on les estime à 400 000 environ.

1023                             Construction de la première abbatiale du Mont Saint Michel.

Le rocher de Mont Tombe qui avait été séparé du continent par la grande marée de 709, abritait déjà des cultes à Saint Étienne et à Saint Symphorien. C’est un témoin du massif hercynien, l’ancêtre de toutes les montagnes, cela va chercher vers ~ 330 m.a ; Tombe vient du latin Tumulus : butte, laquelle n’est pas bien grande : 900 mètres de circonférence. En 708, trois apparitions de  l’archange Saint Michel – on l’appellera alors le Rocher de l’Archange – décidèrent Aubert, évêque d’Avranches à construire une église ; elle sera remplacée par une église carolingienne, qui remonte à 965. La règle clunisienne s’y introduit alors et le rocher fût nivelé – 25 m. x 80 m., tout de même – pour permettre la construction de la nouvelle abbatiale, qui sera achevée en 1084.

Il fallait de l’argent pour ce faire, mais les moines n’en manquaient pas, contrairement à de la place, ce qui les contraindra à des prouesses d’architecture ; les revenus liés au pèlerinage étaient conséquents, et les propriétés de l’abbaye allaient de la Grande Bretagne à l’estuaire de la Loire. Au début du XIII° furent élevés le cloître, chef d’œuvre de raffinement architectural, et la Merveille, espace séparé en 2 nefs de hauteur égale, présentant la même superposition de salles sur 3 niveaux, le 1° pour le peuple – Tiers État-, le 2° pour les seigneurs et leurs suite – la Noblesse- et le 3° pour les moines – le Clergé - ; l’ensemble sera terminé en 1228. Pour ce faire, on ira chercher le granit sur les îles Chausey. Chœur et transept de l’église abbatiale sont gothiques, car reconstruits au XV° siècle en remplacement du chœur roman, effondré en 1421.

En 1066, les moines de l’abbaye apportèrent leur soutien à Guillaume de Normandie dans sa volonté de conquête de l’Angleterre : il les en remerciera en leur donnant un autre caillou proche de Penzance en Cornouailles, où ils construiront un prieuré qui se nommera aussi Abbaye du Mont Saint Michel.

1025                              Adalbéron, évêque de Laon adresse à Robert le Pieux, le fils d’Hugues Capet un poème décrivant la société comme la cohabitation de 3 ordres : les travailleurs chargés de la fonction nourricière [laboratores], les combattants chargées de la défense [bellatores], et les clercs qui prient pour le salut des hommes [oratores][5]. 800 ans plus tard, on retrouvera cela quasiment inchangé avec la Noblesse, le Clergé et le Tiers Etat.

On trouvait aussi d’autres clercs pour exercer un terrorisme autrement plus domestique, avides de régenter le plus intime de chacun, ne laissant aucune liberté à l’individu et ne faisant de lui qu’un rouage qui n’a qu’à obéir aux ordres :

Avec ton épouse ou avec une autre, t’es-tu accouplé par derrière, à la manière des chiens ? Si tu l’as fait, tu feras pénitence dix jours au pain et à l’eau.

T’es-tu uni à ton épouse au temps de ses règles ? Si tu l’as fait, tu feras pénitence dix jours au pain et à l’eau. Si ta femme est entrée à l’église après l’accouchement  avant d’avoir été purifiée de son sang, elle fera pénitence autant de jours qu’elle aurait dû se tenir encore éloignée de l’église. Et si tu t’es accouplé avec elle ces jours-là, tu feras pénitence au pain et à l’eau pendant vingt jours.

T’es-tu accouplé avec ton épouse après que l’enfant a remué dans l’utérus ? ou du moins quarante jours avant l’accouchement ? Si tu l’as fait, tu feras pénitence vingt jours au pain et à l’eau.

T’es-tu accouplé avec ton épouse après qu’une conception fût manifeste ? Tu feras pénitence dix jours au pain et à l’eau.

T’es-tu accouplé avec ton épouse le jour du Seigneur ? Tu dois faire pénitence quatre jours au pain et à l’eau.

T’es-tu souillé avec ton épouse en Carême ? Tu dois faire pénitence quarante jours au pain et à l’eau, ou donner vingt six sous en aumône. Si c’est arrivé pendant que tu étais ivre, tu feras pénitence vingt jours au pain et à l’eau. Tu dois conserver la chasteté vingt jours avant Noël, et tous les dimanches, et pendant les jeûnes fixés par la loi, et pour la nativité des apôtres, et pendant les fêtes principales, et dans les lieus publics. Si tu ne l’as pas conservée, tu feras pénitence quarante jours au pain et à l’eau.

Burchard de Worms, canoniste allemand du XI° siècle.               Décret à propos de l’«abus de mariage».

Si l’on fait les comptes, les interdits auraient amené les « couples dévots » à ne s’unir que 91 à 93 jours par an, sans compter les périodes d’« impureté» de la femme (règles, grossesse, période post partum). Souhaitons simplement qu’ils aient été nombreux à dire  cause toujours.

1030                            Des pluies diluviennes s’abattent sur l’Europe entière, gonflant les fleuves, noyant les champs, pourrissant les récoltes et provoquant la famine :

Riches et moins riches étaient hâves, comme les pauvres, car la misère universelle avait mis fin au pillage des puissants [...] Après avoir mangé le bétail et les oiseaux, les hommes se mirent, poussés par une faim atroce, à manger des charognes ou autres nourritures innommables. Dire à quel excès porta la corruption du genre humain provoque l’horreur ; on vit alors, ô douleur ! ce qu’on n’avait vu que rarement dans le passé, des hommes rendus furieux par la faim, manger la chair d’autres hommes. Les voyageurs, assaillis par des hommes plus vigoureux qu’eux, étaient démembrés, cuits au feu et mangés. Très souvent, montrant un fruit ou un oeuf à un enfant, on l’entraînait dans un lieu écarté pour le tuer et le manger [...] En raison des péchés des hommes, cette effroyable calamité sévit trois ans durant dans le monde entier.

Raoul Glaber, moine de Saint Bénigne.                  Histoires, vers 1048

1031                             En Espagne, les chrétiens confirment un avantage pris sur les musulmans dès les années 1010, et c’est l’effondrement du califat de Cordoue, qui donne lieu à un nouveau type d’organisation politique : les petits royaumes indépendants se nomment taïfas, lesquels versent à des souverains chrétiens un paria, qui est un tribut en échange duquel ces derniers s’engagent à ne pas les attaquer, voire à les protéger : dans ces conditions, on pouvait ne pas être pressé du tout de mettre les Arabes à la porte : c’aurait été tuer la poule aux œufs d’or ; et si l’affaire a duré presque 800 ans, c’est que cela a profité à plus d’un ! Les musulmans restés en territoire chrétien sont des mudejares. Les chrétiens sous domination musulmane – les mozarabes – ont le statut de dhimmi.

Les choses vont prendre un autre tour après la prise de Tolède en 1085 par Alphonse VI : les souverains des taïfas prennent peur et font appel aux Almoravides, des berbères récemment convertis à l’islam, qui font preuve du zèle des convertis.

On ne peut nier que la mainmise des Almoravides, puis des Almohades fut préjudiciable à la brillante civilisation littéraire qui florissait dans la péninsule et qui influa d’une façon si féconde sur le monde européen. « A l’époque du pullulement des capitales provinciales, les cours des rois musulmans de Tolède, de Badajoz, de Valence, de Dénia, d’Almeria, de Grenade, de Séville surtout, deviennent autant de cénacles où poètes, lettrés, artistes, savants, philosophes, médecins, spécialistes des sciences exactes travaillent, dans des conditions matérielles favorables, autour de princes, mécènes éclairés qui trouvent en leur société le meilleur dérivatif à leurs préoccupations quotidiennes dans l’exercice du pouvoir. Époque de profonde décadence politique, qui s’accompagne – on en a d’autres exemples à l’intérieur et à l’extérieur du monde de l’Islam – d’un incomparable renouveau des productions de la pensée » (Lévi-Provençal).

Gaston Wiet L’Islam    1956

Les troubles intérieurs qui s’ensuivent provoquent, de façon presque soudaine, un renversement des relations politiques entre l’Espagne chrétienne et l’Espagne musulmane. Ce sont maintenant les roitelets de Taifas qui sollicitent l’intervention des princes chrétiens dans leurs querelles, et paient leur aide soit par des cessions de territoires, soit par des tributs annuels ou parias. Cependant, quelques uns des royaumes de Taifas – dont le nombre s’élève à vingt-trois vers le milieu du XI° siècle – constituent des États assez étendus, et qui jouent encore un rôle politique important. Au nord-est de la péninsule, le royaume de Saragosse maintient, au contact des Pyrénées, un centre puissant de domination musulmane ; il s’interpose entre la Catalogne et les États chrétiens de Castille et Léon et interdit aux comtés aragonais, enfermés, dans les hautes vallées des sierras, l’accès au val de l’Ebre. Sur la côte méditerranéenne, Alméria, Valence sont le centre de petits États très prospères qui combinent les ressources de l’agriculture et du tissage des toiles avec celles de la piraterie. Mais c’est Séville qui apparaît comme la véritable héritière de la splendeur du Califat, sous les règnes de AI Motamid 1er (1042-1061) et de son fils AI Motamid II (1061-1095). Ce dernier, qui réussit à soumettre à son autorité Cordoue et le royaume de Murcie, apparaît comme le type le plus représentatif de ces « rois de Taifas », chez qui l’astuce politique et l’implacable cruauté s’unissent aux goûts du poète et aux raffinements de l’amateur d’art.

Car la civilisation de l’Espagne musulmane, loin de décliner avec la chute du Califat, atteint son zénith dans les royaumes de taifas. Civilisation très originale, qui n’est nullement une transposition, en terre espagnole, des formes de vie matérielle et morale, qui ont fleuri dans les Califats de Damas et de Bagdad, mais qui, en beaucoup de domaines, est la création commune des différents éléments ethniques et religieux qui composent la population de AI Andalus. L’arabe y joue le rôle de langue littéraire, de véhicule de la culture, comme le latin dans le monde médiéval chrétien ; c’est par des traductions arabes que s’est transmis l’héritage de la Grèce et d’Alexandrie, enrichi d’apports orientaux. Mais les Arabes purs ne constituent qu’un groupe numériquement très restreint ; quant aux Berbères, grossiers et fanatiques, ils apparaissent peu ouverts aux curiosités de l’esprit. L’élément espagnol – non seulement les renégats et les juifs, mais aussi les mozarabes qui se laissent gagner par le prestige de la langue arabe et de la culture dont elle est le support – participent largement à l’élaboration de la civilisation hispano-musulmane. Cette compénétration intellectuelle des musulmans et des chrétiens constitue un facteur essentiel de la diffusion de la pensée et de la science arabe dans l’Espagne chrétienne d’abord, puis dans toute l’Europe occidentale. Si dans certains domaines – sciences exactes, astronomie, médecine – le rôle de Al Andalus est surtout celui d’un relais entre la culture antique et le monde médiéval, dans d’autres – poésie, histoire, philosophie – se révèle une remarquable originalité et parfois une étonnante audace de pensée, comme dans l’Histoire critique des religions de Abn Hazan (994-1064) ou dans l’œuvre philosophique d’Averroës et du juif Maïmonide, un siècle plus tard.

La contrepartie de cette liberté intellectuelle est le relâchement de la pure doctrine de l’Islam, non seulement chez certains penseurs, mais aussi chez les souverains qui pratiquent à leur égard un généreux mécénat, rassemblent d’importantes bibliothèques et sont parfois eux-mêmes – c’est le cas d’Al Motamid II – de délicats poètes. Aussi les souverains trouvent-ils d’âpres censeurs parmi leurs sujets, et surtout chez les alfaquies, docteurs de la loi musulmane, qui leur reprochent leur tiédeur religieuse, leur goût du luxe, et même leur penchant à la boisson. C’est avec l’appui d’une partie du bas peuple, animé par les alfaquies, qu’à deux reprises, à la fin du XI° et au XII° siècle, les musulmans d’Afrique, Almoravides, puis Almohades, referont la conquête de l’Espagne, mettant en péril l’œuvre de reconquête menée par les royaumes chrétiens du Nord

Marcelin Defourneaux La Péninsule Ibérique   1956

L’afflux soudain des connaissances grecques se fit d’abord sous la forme de traductions en latin de textes arabes, soit de travaux arabes originaux, soit de traductions ou de commentaires arabes des textes grecs d’Aristote. Plus tard, les textes grecs furent directement disponibles en latin et en grec. Une grande partie du travail initial fut accompli à Tolède, par des hommes tels qu’Adélard de Bath, Gérard de Crémone et Michel Scot. Adélard, le futur précepteur d’Henri II d’Angleterre, est l’auteur de nombreuses traductions scientifiques en latin, y compris celle d’une version arabe des Eléments d’Euclide, qui, pendant des siècles, fit autorité auprès des géomètres occidentaux ; très fécond lui aussi, Gérard de Crémone traduisit quelques 80 ouvrages, dont l’Almageste de Ptolémée. Michel Scot (1175-1232) qui fut un astrologue et un devin célèbre et que Dante a mentionné dans son Enfer et Boccace dans ses œuvres, semble s’être établi finalement à la cour de l’empereur Frédéric II, dont le royaume de Sicile était une autre voie importante par laquelle l’érudition arabe gagna la chrétienté.

Colin Ronan Histoire mondiale des sciences         Seuil   1988

En Espagne, les Maures, toujours armés les uns contre les autres, renversent eux-mêmes l’édifice de leur puissance ; déjà on voit sept ou huit monarchies musulmanes se former des débris de la principale monarchie de Cordoue. Les chrétiens, non moins aveuglés par la discorde et l’ambition, en viennent aux mains, et Bermude IV est tué dans une grande bataille, en 1037 : avec ce prince s’éteint la dynastie des rois visigoths, qui subsistoit depuis plus de sept siècles. A dater de cette époque, les chrétiens prennent une supériorité bien marquée sur les infidèles ; Ferdinand, roi de Castille, vainqueur de Bermude IV, réunit à ses états les royaume de Leon et des Asturies, enlève, en Portugal, un grand nombre de places aux Maures, et soumet au tribut plusieurs de leurs princes ; mais la guerre rallumée entre les chrétiens, arrêta, dans ses projets de conquêtes, ce vaillant roi qui gagna une grande bataille sur les Navarrois : en 1055, les vaincus perdirent leur roi Garcie.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

1033                             Il ne s’est rien passé de vraiment exceptionnel pour les 1 000 ans après la naissance du Christ, donc, on se reporte sur les 1 000 ans après sa Passion.

La millième année après la Passion du Seigneur, les nuées s’apaisèrent, obéissant à la bonté et à la miséricorde divine [...] toute la surface de la terre se couvrit d’une aimable verdeur et d’une abondance de fruits.

Raoul Glaber

1037                             Construction de l’église abbatiale de Jumièges.

Abu ‘Ali al-Husayn ‘Abd Allah ibn Sina, plus connu en Occident sous le nom de Avicenne meurt à Hamadan, en Iran, à 57 ans. Natif de Boukhara, alors aux confins du monde iranien – aujourd’hui en Ouzbékistan -, il était devenu le plus grand savant de son époque. Doté d’une prodigieuse mémoire, il avait assimilé tant le Coran et les sciences arabes que les grecs, d’Aristote à Ptolémée. Il gardera un statut d’homme de cour, menant une vie d’errance, au gré des tribulations politiques. Parmi d’innombrables ouvrages, notons le Canon de la Médecine, – plus d’un million de mots – : les meilleures écoles – Montpellier, Toulouse, Louvain – en feront pendant des siècles leur principal outil pédagogique.

Le corps est une monture qu’il faut savoir abandonner lorsque le but du voyage est atteint.

1039                            Construction de la 3° église Sainte Foy de Conques, celle que nous connaissons, à l’exception des deux clochers de la façade, ajoutés on ne sait pas très bien pourquoi par Viollet le Duc au XIX°.

Vers 1039                  La tradition qui veut qu’en règle générale on assure la poursuite des travaux entrepris par l’abbé précédant, peut souffrir des exceptions : ainsi à Saint-Remi de Reims, l’abbé Thierry décide de raser l’édifice que son prédécesseur l’abbé Airard (1005-1034) avait entrepris, le jugeant trop ambitieux. Il ne récupéra que les supports qu’il remonta pour les replacer dans la nef actuelle.

Après sa mort [de l'abbé Airard], Thierry, son successeur, voulut achever son entreprise, mais la tâche était si lourde qu’il lui parut impossible de la mener à bonne fin. Il prit donc conseil des plus sages parmi les moines et des personnages les plus respectables de la province de Reims ; sur leur avis il se décida à détruire en partie l’édifice commencé par son prédécesseur, en respectant quelques fondations dont la conservation sembla nécessaire aux architectes ; puis il se mit à élever une église d’une construction plus simple mais tout aussi convenable.

Ce fut la cinquième année de sa promotion à la dignité d’abbé, vers 1039, qu’il entreprit cette œuvre. Laïcs et ecclésiastiques lui prêtèrent à l’envi leur concours ; plusieurs membres du cler employèrent d’eux-mêmes leurs chariots et leurs bœufs au transport des matériaux. On établit des fondations dans les endroits où il n‘y en avait pas encore, on mit en état les colonnes du premier édifice détruit, on éleva sur elles des arceaux cintrés avec soin, et la basilique commença à prendre forme entre les mains des constructeurs. Puis, lorsque les murs des galeries furent bâtis de toutes parts et que le faîte de la nef eut atteint une plus grande hauteur, on rasa de fond en comble la vieille église dédiée jadis par Hincmar, et l’on couvrit d’un toit provisoire le chœur des moines afin qu’ils pussent vaquer aux offices divins sans être exposés aux intempéries.

Anselme. Historia. Traduction in Alain Erlande-Brandenburg Quand les cathédrales étaient peintes «Découvertes», Gallimard. Paris.1993

1043                            Robert de Turlande fonde l’abbaye de la Chaise Dieu.

1044                           Il y a à peu près un siècle que se construit, au cœur de l’actuelle Birmanie, à Pagan, capitale du royaume, un centre de temples bouddhistes qui s’étendra sur 50 km². Les styles commenceront par être ceux des pays voisins puis prendront peu à peu leur caractère propre. De nombreux tremblements de terre feront bien des dégâts, surtout celui de juillet  1975. Les autorités locales entreprendront des restaurations discutables, ce qui maintiendra ce site remarquable hors du Patrimoine mondial de l’UNESCO.

1050                             Apparition du moulin à vent via l’Espagne musulmane.

Guido d’Arezzo, moine à l’abbaye de Pomposa - la Magnifique – entre marais et Adriatique, à l’est de Ferrare, laisse à la postérité la mise en écrit de la musique, jusqu’alors transmise par la seule tradition orale : la solmisation. Il met en musique un acrostiche chanté aux vêpres écrit par Paul Diacre, conseiller musical de Charlemagne :

UT queant laxis                          Pour que puissent tes serviteurs
REsonare fibris                           Faire sonner à pleine voix
MIra gestorum                           Les merveilles de ta geste passée
FAmuli tuorum                           Ouvre leurs lèvres
SOLve polluti                              Souillées de péchés
LAbii reatum
Sancte Iohannes.

Gamme, portée… les grandes bases du solfège sont en place. C’est le moment merveilleux où, avec une grande fraîcheur, le musicien a posé les jalons d’une grammaire neuve.

Olivier Cullin

1050     Le premier ministre des Fatimides, Yazouri, met à exécution une vengeance contre les Berbères d’Ifriqiya, – l’actuelle Tunisie - : deux tribus arabes, les Banou Hilal et les Banou Soulaïm, dont les brigandages infestaient la haute Égypte, furent invitées à partir pour l’Afrique du Nord : « Nous vous l’abandonnons, dévastez-la », leur fut-il dit. Et cette immigration de Bédouins insupportables fut pour toute l’Afrique du Nord une véritable catastrophe : elle se produit au milieu du XI° siècle.

La Berbérie avait beaucoup souffert de l’occupation arabe, d’une façon indirecte, d’abord parce que la Kahina, cette femme qui prit un instant la direction de la lutte contre l’envahisseur, avait fait le désert derrière elle. L’irruption hilalienne fit le reste, consommant la crise de l’agriculture et compromettant pour longtemps la sécurité. Cette invasion, accomplie dans des conditions particulièrement sauvages, porta une atteinte à la prospérité générale : la ruine s’étendit partout, et des brigands, par masses, interceptèrent les routes et dépouillèrent les voyageurs. « La dévastation et la solitude y règnent encore », écrivait Ibn Khaldoun au début du XV° siècle.

Émilienne Demougeot L’apparition des Arabes en Occident 1986

1051                              Henri I°, fils de Robert le Pieux, s’en va bien loin pour chercher femme : il épouse Anne de Russie, fille du grand prince de Kiev, Iaroslav I°, dit le Sage : il avait contribué à la rédaction du plus ancien code judiciaire russe : Rouskaïa Pravda. A sa mort, 3 ans plus tard, la Russie kievienne était la plus grande fédération d’Europe. C’est Vladimir, – au nord-est de Moscou -, qui était alors la capitale et non Kiev.

16 07 1054                 Le pape Léon IX a envoyé en ambassade à Constantinople le cardinal Humbert de Moyenmoutier. Diplomate maladroit, il se heurte de front à l’intransigeant patriarche Michel Kéroularios, [francisé en Cérulaire] jaloux de son influence sur l’empereur Constantin IX Monomaque. Humbert dépose sur l’autel de Sainte Sophie une bulle d’excommunication contre Michel Keroularios… et prend la fuite avec les autres légats. Michel riposte par le biais du synode de l’Église d’Orient qui condamne les agissements des légats, ces hommes d’Occident venus de la région des Ténèbres. La goutte d’eau venait faire déborder le vase : les Églises d’Orient refusent de reconnaître la primauté du pape, – primum inter pares, pour les catholiques -: c’est le schisme fondateur des Églises orthodoxes d’origine byzantine ou grecque.

Le concile de Narbonne codifie la Trève de Dieu.

1054                            Les Chinois et les Japonais observent une supernova, dont les restes sont aujourd’hui nommés nébuleuse du Cancer.

15 12 1055                  Les Turcs prennent place en Asie Mineure.

À la mort de leur grand-père, Seldjouk, éponyme de la tribu et du futur sultanat, au début du xie siècle, Tchaghri Beg et son frère Toghroul Beg avaient quitté l’Asie centrale, étaient passé en Transoxiane, puis s’étaient heurtés aux Ghaznévides qui, vaincus, abandonnent le Khorassan et les régions limitrophes à Tchaghri Beg -1035 -, tandis que Toghroul poursuivait sa marche vers l’ouest, s’emparait de Nichapour (1038), occupe le Khwarezm et se fait reconnaître comme le chef de la tribu des Seldjoukides, Tchaghri Beg conservant néanmoins une très large autonomie jusqu’à sa mort (1060). Toghroul Beg pénètre ensuite en Iran, occupe Hamadan et Isfahan – 1051 –  dont il fait sa capitale ; puis, des troubles étant survenus à Bagdad, la capitale du califat abbasside, où les vizirs bouwayhides sont en plein déclin, les Fatimides d’Égypte envoient une armée d’intervention qui s’empare de Bagdad ; le calife al-Qā’im, qui s’est enfui de cette ville, fait alors appel à Toghroul Beg. Victorieux du général fatimide Basāsīrī, celui-ci reconquiert Bagdad le 15 décembre 1055, rétablit le calife sur le trône abbasside, devient son protecteur officiel, épouse sa fille et reçoit le titre de sultan ; il est alors le deuxième personnage du califat.

Toghroul Beg fera ensuite quelques incursions en Asie Mineure orientale byzantine et arménienne, en Azerbaïdjan, mais ne cherchera pas à conquérir ces régions ; en revanche, il consolidera le pouvoir seldjoukide sur l’Iran et l’Irak et fondera un État qui devait encore s’agrandir sous ses successeurs et permettre l’établissement définitif des Turcs dans le Proche-Orient.

Paul Engoulevent                Encyclopédie Universalis

13 04 1059                 Nicolas II, jusque-là évêque de Florence, au demeurant bourguignon, promulgue un décret qui réserve aux cardinaux l’élection du pape.

1060                            Début de la construction de la cathédrale Saint Sernin à Toulouse.

1062                             Guillaume le Conquérant et la reine Mathilde font construire à Caen l’abbaye aux Dames, puis l’abbaye aux Hommes, [toutes deux miraculeusement épargnées par les bombardements de 1944] . Guillaume offre l’hospitalité à Édouard,  futur roi  d’Angleterre, qui s’attache à la Normandie d’où il emmène nombre d’hommes en Angleterre lorsqu’il y est rappelé pour monter sur le trône : ils y trouveront places et honneurs. Guillaume sera reçu en Angleterre comme un roi, et plus tard, recevra Harold, héritier du trône, encore jeune homme, auquel il arrachera la promesse de le soutenir dans sa volonté d’occuper le trône d’Angleterre.

En Chine, Bao Zheng (999- 1062) juge de la dynastie Song, préfet de Kaifeng, capitale des Song du Nord, est célèbre pour son intégrité et son respect des lois qui lui ont valu le surnom de Bao Gong, Bao le juste. Il rend la justice sans distinction d’appartenance sociale, avec la même rigueur, la même attention pour le paysan que pour le prince. Il est probablement le seul homme, ministre de la justice, à avoir tenu tête à l’empereur, Rhen Zong. A l’époque, c’était la mort assurée pour quiconque tentait d’aller à l’encontre des désirs du Fils du Ciel, et généralement, toute la famille jusqu’aux cousins éloignés, était éliminée systématiquement.
La bande dessinée de Patrick Marty fera découvrir à l’Occident ce héros que les Chinois n’ont jamais oublié :

Depuis le premier empereur de la dynastie Qin et la toute première loi fonctionnant sur le principe de la culpabilité par association, jusqu’à la Chine d’aujourd’hui, qui, deux mille ans plus tard, émerge à peine de ses tribulations politiques, résonne d’outre-tombe l’écho des plaintes des innombrables victimes d’erreurs judiciaires, victimes de fonctionnaires locaux corrompus qui usent de leur pouvoir au mépris de la vie humaine. En deux mille ans d’histoires chinoises et de fanfaronnades autour de nos anciens systèmes politique et judiciaire, il n’y eut qu’un seul grand juge, sous la dynastie des Song : l’incorruptible juge Bao, connu de tous les Chinois pour son indéfectible droiture ! Un seul !

Xinran Mémoire de Chine     Éditions Philippe Picquier    2010

1063                            Consécration de l’église de Moissac. Le doge Domenico Contarini décide de reconstruire la basilique de Venise, qui deviendra Saint Marc, sur le modèle de la basilique des Saints Apôtres de Constantinople : croix grecque et cinq coupoles. Les fidèles viendront y vénérer les reliques de Saint Marc, volées en 828 par les marchands vénitiens. À Pise, au lendemain de la victoire navale des Pisans sur les Arabes, qui vient raviver la rivalité avec Venise, la République charge l’architecte Buscheto de réaliser un projet grandiose, associant  cathédrale, campanile [la fameuse tour penchée dont l’Unesco stoppera le mauvais penchant dans les années 2000], baptistère et Campo Santo. Rainaldo terminera la cathédrale en 1130. L’ensemble forme un des plus somptueux ensembles architecturaux : une merveille. Les Pisans avaient de bonnes raisons d’en vouloir aux Arabes :

Les Sarrasins, retranchés en Italie, sur le mont Gargano, ravageaient toute cette presqu’île [sur la côte Adriatique, entre Pascara et Bari], et leur cruauté causèrent une telle épouvante, qu’un grand nombre d’habitants fugitifs, se retirèrent en 931 dans Pise, événement qui donna naissance à la grandeur de cette république.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

1064                            Le sultan  Alp Arslan – le lion héros – détruit Ani, capitale de la Grande Arménie. Les réfugiés arméniens vont fonder en Cilicie la petite Arménie.

20 09 1066                 Guillaume de Normandie a réuni à Saint Valéry, en baie de Somme, 14 000 cavaliers, plus de 40 000 fantassins, qu’il embarque sur 1 500 bateaux, et débarque à Pevensey sur la côte sud de l’Angleterre. C’est la première invasion réussie de l’Angleterre, ce sera aussi la dernière : Napoléon, Hitler en rêveront mais s’y casseront les dents.

25 09 1066              Harold Godwinsson, souverain d’Angleterre, parti dans le nord du pays, gagne la bataille de Stamfordbridge contre le roi de Norvège et son rival Tostig.

14 10 1066                 Le même Harold, revenu vers le sud à marche forcée, affronte Guillaume de Normandie à Hastings : la bataille fait rage, l’issue en est incertaine quand Harold est tué : ses housecarls se retirent ; pour Guillaume, Dieu a jugé. Toute espèce de résistance de l’Angleterre anglo-saxonne est supprimée et Guillaume devient le maître de l’Angleterre : il va se faire couronner à Westminster le jour de Noël de la même année. Une abbaye de Battle sera édifiée sur le lieu même de Hastings.

On parle toujours de l’invasion normande de 1066, de l’invasion normande à main armée, mais il ne faudrait pas oublier que celle-ci a été précédée d’une infiltration qui a mis à la tête de l’Église de Londres, puis de la province ecclésiastique du sud de l’Angleterre, un normand authentique, Robert Champart, abbé de Jumièges, qui a installé comme comte de Hereford, Gloucester et Oxford, Raoul, fils du comte normand de Nantes, et crée dans le centre de l’Angleterre un petit État normand.

Alfred Fichelle Le Monde Slave         1986

Frères des Vikings danois d’Angleterre, ces terribles razzieurs Scandinaves qui massacraient les Parisiens sur l‘emplacement de notre Champ-de-Mars, s’étaient eux aussi calmés ; établis au nord du Vexin, mariés aux femmes du pays (la mère de Guillaume le Conquérant est la fille d’un tanneur de Falaise), las de la mer et de ses aventures, ils étaient devenus terriens, bons chrétiens, et dans les grasses prairies du pays de Caux, vrais maquignons, ils s’adonnaient déjà au commerce des chevaux et aux procès. Leur prestige était grand dans toute l’Europe. Voyageurs féodaux, ils avaient poussé jusquau Levant, battu l’empereur de Byzance Alexis, fondé le royaume normand de Sicile, occupé l’Albanie, Malte, la côte d’Afrique, et le pape recherchait leur alliance. Sitôt qu’ils eurent jeté les yeux sur l’Angleterre, son sort fut réglé. Dès le début du siècle, on les trouve installés outre-Manche. Leur influence à la Cour est prédominante ; les Normands commandent la flotte saxonne ; d’autres tiennent garnison à Canterbury ; un fils d’Ethelred II, Edouard le Confesseur, est élevé à Jumièges, et en ramène des fonctionnaires normands. En 1051, Guillaume de Normandie se rend à Londres pour visiter son cousin, Harold le Saxon. Le duc de Normandie fait bien plus grande figure que le roi de France ou que le roi d’Angleterre ; sa suite romanisée, habillée de magnifiques dalmatiques ou d’armures byzantines, ne parle que français et latin. Peu de temps après, le roitelet saxon et les thanes, ses hommes liges, fuient frappés d’épouvante à l’apparition de la comète sinistre qui luit encore au ciel de la tapisserie de Bayeux ; c’est presque sans espoir qu’ils se retranchent au camp de Hastings pour résister à l’assaut des chevaliers normands en armures à écailles de poisson, débarqués de sept cents nefs battant pavillon du pape et de Normandie. Trompés par une feinte, les luxons stupides sont écrasés aux accents de la Chanson de Roland, Londres ouvre ses portes et Guillaume le Conquérant couche dans la barbacane romaine, qu’il baptise la Tour blanche, et qui sera le cœur de la Tour de Londres. Ses chevaliers se partagent le pays, laissant à l’Église catholique romaine les rives du Surrey et du Middlesex qui se remplissent, au cours des siècles, de Frères gris, de Clarisses, Augustins, Franciscains, Dominicains, Carmélites et Templiers. Rouen obtient le monopole du commerce franco-anglais et Guillaume installe dans la ville anglaise ses Juifs rouennais.

De la domination romaine à la domination normande, on dirait qu’il n’y a pas eu solution de continuité, tant les nouveaux maîtres appliquent à leur conquête les méthodes de l’Empire, apprises à Palerme. La coutume de Rouen et de l’Échiquier de Normandie fixe pour eux la jurisprudence.

Fonctionnaires dans l’âme, ils établissent le cadastre, recensent la population, et croient, en bons élèves des Latins, tenir le pays parce qu’ils ont dressé le registre des mutations immobilières. En fait, dès le début, l’insurrection couve partout. La lourde masse saxonne, goinfre et barbare, est attachée féodalement à la glèbe et vendue avec les terres. Mais il reste les hommes libres, petits nobles ou vilains indépendants, vivant hors des villes, il reste les outlaws, retirés au fond des forêts, qui ont abandonné Londres au clergé et aux chevaliers étrangers. C’est là que se conservent les traditions autochtones et c’est de là qu’elles regagneront tout le pays quand les barons normands, ayant perdu contact avec la France, se seront croisés avec les Saxons et en seront venus peu à peu à prendre parti pour eux contre le roi. Seul le clergé, enfermé jalousement dans ses bénéfices, demeurera fidèle à la grande doctrine romaine de la souveraineté de l’État. Aussi est-ce sur lui que se concentrera la haine du peuple, c’est lui que poursuivront les visions mystiques de Pierre le Laboureur et les railleries de Chaucer. Ces moines papistes, on les voit partout, moines quêteurs drainant vers la Ville éternelle le bon argent anglais, moines gras des Contes de Cantorbéry ; ils s’en vont par les routes romanes du Sud, la Old Kent Road des chansons enfantines, et leur saleté dégoûte les nonnes sur leurs mules, les chevaliers avec leurs lévriers et leurs faucons, la petite noblesse campagnarde, les hommes d’armes et les hommes de loi, entourant les litières et les lourds wagons saxons. Ainsi grandira, de Chaucer à Henri VIII, en passant par Wicliff et les Lollards, l’antipapisme anglais.

Tandis qu’en France les communes prêtent au roi, expression de l’État, leur appui contre les féodaux, en Angleterre elles s’allient aux féodaux contre le roi. Cette lutte de l’individu contre l’État, c’est toute l’histoire de l’Angleterre, de son Parlement, de son libéralisme ; c’est aussi toute l’histoire de Londres.

Tout contrat, dit Ortega y Gasset, est un acte de méfiance. La Cité s’est tout de suite méfiée du roi, très redouté seigneur. Du lendemain même de la conquête date cette petite bande de parchemin, si émouvante, qui est la première charte :

Guillaume le roi salue son ami l’évêque Guillaume, le bailli Godfrith et tous les bourgeois de Londres, français et anglais. Je déclare que vous êtes sous la protection des lois, comme au temps du roi Edouard. J’accorde à chaque enfant droit sur l’héritage de son père quand celui-ci mourra, et je ne souffrirai pas que personne vous fasse tort. Que Dieu vous garde. W. N.

Paul Morand Londres               1933

Dans le domaine monastique, le succès est exceptionnel. On passe de 61 monastères en 1066 à 330, dont 75 de femmes, en 1215. Dans le même temps, l’équipement paroissial est développé de façon remarquable. Les religieux, nommés par le roi et souvent d’origine normande, se lancent dans des entreprises audacieuses : la construction ou la reconstruction des édifices de culte, ne s’efforçant de répondre aux exigences grégoriennes. On connaît ainsi Lanfranc à Canterbury, Paul de Caen à Saint –Albans, Gondulf à Rochester, Wauquelin à Winchester, Roger à Salisbury… En un demi-siècle, le panorama architectural de l’Angleterre se modifie considérablement ; le bois dominait jusqu’alors et les édifices étaient généralement de dimensions médiocres ; la pierre prend à partir de cette fin du XI° siècle la première place pour permettre d’atteindre des dimensions gigantesques, ainsi Winchester avec ses 169 mètres de  long, Ely avec sa nef de douze travées, et Norwich avec ses seize travées.

[…] Bien que Guillaume le Conquérant se soit efforcé d’imposer l’emploi de la pierre locale lors de la construction de l’abbaye de Battle, les Normands sont restés attachés à la pierre de Caen. Des millions de tonnes ont ainsi traversé la Manche pour alimenter les nombreux chantiers.

Alain Erlande-Brandeburg.         L’art roman Un défi européen        Découvertes Gallimard 2005

Guillaume marqua très rapidement sa nette préférence pour les cerfs sur les serfs :

Le roi est le garant des récoltes et de la survie de ses sujets, mais comme représentant de Dieu sur terre, il reste le maître de la nature sauvage, protecteur des arbres et des animaux. Guillaume le Conquérant use des mêmes prérogatives. La mémoire collective anglo-saxonne le retiendra comme le type même du roi forestier. À la suite de la conquête de l’île, il introduit avec une rigueur inconnue jusque-là une législation normande héritée des Carolingiens qui peuple l’Angleterre de forêts stricto sensu. Pour assouvir sa passion de la chasse, il n’hésite pas à vider de leurs habitants des terres jusque là cultivées. Les sanctions frappant les contrevenants sont lourdes et peuvent aller jusqu’à la mutilation.

Sophie Cassagnes-Brouquet, Vincent Chambarlhac. L’âge d’or de la forêt.       Éditions du Rouergue 1995

1066                            Et encore d’autres magnifiques abbayes en Italie :

L’abbé Didier du Mont Cassin, dans le Latium, se lance en 1066 dans la reconstruction de son abbaye. L’opération est conduite avec une rapidité foudroyante – cinq ans – grâce à une volonté de fer et à des moyens financiers exceptionnels. Didier a établi son projet en s’inspirant des édifices paléo-chrétiens – l’atrium et l’élévation de l’abbatiale – et carolingiens – le plan du chevet avec ses trois absides. Pour souligner mieux encore ce retour aux sources, il a récupéré à Rome des marbres antiques, fait appel à des mosaïstes de Constantinople et fait exécuter les portes de bronze dans cette même ville. La réalisation des ornamenta ecclésiae s’inscrit dans l’esprit de la commande de Constantin pour Saint Pierre de Rome. Ce choix paléochrétien frappe l’imagination des contemporains et suscite l’émulation générale des religieux. La renaissance paléochrétienne de Rome dans le premier tiers du XII° siècle en est la conséquence immédiate. À Rome, Saint Clément en témoigne pour l’architecture, comme pour la totalité du décor intérieur : mosaïque pariétale, sol de marbre, sculpture ; dans le reste de l’Italie, la basilique charpentée élaborée au IV° siècle est généralement conservée, moins par référence passéiste que parce qu’elle paraît le mieux adaptée à sa finalité. L’exemple le plus abouti en est San Miniato, l’abbatiale de Florence, reconstruite dans la seconde moitié du XII° siècle, avec ses murs minces et son éclairage abondant.

Alain Erlande-Brandeburg.         L’art roman Un défi européen        Découvertes Gallimard 2005


[1] Début 2010, les empoignades entre scientifiques membres du GIEC, – Groupe Intergouvernemental sur l’évolution du climat -, et opposants, deviendront une polémique quasiment planétaire où l’éthymologie donnée à ce mot Groenland aura sa place :   les premiers disant, dans la ligne du texte cité ici, qu’il ne s’agit que d’un appât publicitaire, les seconds affirmant qu’il s’agit bien d’une qualification de la réalité.   L’interprétation au plus près du texte donnerait à penser qu’il peut bien ne s’agir que d’un « coup de pub », mais… mais ils sont tout de même plutôt nombreux à parler de rennes, de pâturages, de vigne sauvage sur la côte américaine etc… pour qu’on les suive dans cette vision d’un Groënland vraiment vert.

[2] drakkar : pluriel de dreki, le dragon… qui, très souvent était la figure de proue. Le nom exact de ce type de navire est snekkjur. Ce sont des bateaux de guerre. Les bateaux « marchands » sont nommés knörr.

[3] L’algèbre, l’astronomie, la biologie, la botanique, la zoologie, la musique, sont alors très en avance sur ce qu’elles sont dans l’Occident chrétien. L’Andalousie adopte le système de numérotation indien, dit de position, avec une base 10, ancêtre du nôtre, et dont la pièce maîtresse devient le zéro. Le meilleur chirurgien musulman, Abulcasis, vit alors à Cordoue. On y construit un planétarium ; on fabrique des astrolabes, des horloges, des cadrans ; on utilise les tables astronomiques indiennes ; on ouvre des parcs zoologiques et des jardins botaniques ; on met au point des pharmacopées. La bibliothèque est riche de 40 000 volumes. En provenance de Cordoue, l’Europe découvrira peu à peu le ver à soie, le papier, le riz, le sucre, le coton, les citrons, les asperges…

[4] ce qui, en langage militaire, est l’abréviation de : Rien A Signaler. La grande peur de l’an mil n’est qu’un mythe.

[5] Adalbéron avait du avoir connaissance de la traduction par le roi Alfred le Grand dans le dernier quart du IX° siècle du De consolatione Philosophiae de Boèce : le roi doit avoir gebedmen § fyrdmen § woercmen, des hommes pour la prière, des hommes pour la guerre et des hommes pour le travail.


Par l.peltier dans (2 : 01 à 1163) le 27 octobre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

1130                            Suger, abbé et maître d’ouvrage[4] donne à la manière française d’édifier les cathédrales[5] ses lettres de noblesse dans la reconstruction du chœur de l’abbatiale de Saint Denis, [Saint Denis n'avait pas rang de cathédrale, où siège un évêque - le siège a pour nom cathèdre -.] le plus royal de tous les établissements monastiques :

Une œuvre magnifique qu’inonde une lumière nouvelle

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Par la beauté sensible, l’âme engourdie s’élève à la vraie beauté et, du lieu où elle gisait engloutie, elle ressuscite au ciel en voyant la lumière de ses splendeurs.

Inscription sur la porte de bronze de St Denis

En l’absence du roi Louis VII pour cause de croisade, l’homme sera régent du royaume. Amené à beaucoup voyager, il prenait des notes, surtout en Angleterre d’où il ramena la croisée d’ogives. Il va mourir en 1151, mettant ainsi en arrêt les travaux pour… 80 ans : c’est dire la particularité du lien qui unissait maître d’ouvrage et maître d’œuvre. C’est Eudes Clément qui prendra sa suite, reconstruisant la nef, jusqu’alors restée carolingienne, au plafond plat comme celui des basiliques romaines. Nécropole des rois de France, on y trouve aujourd’hui les gisants, tombeaux, ossuaires de 42 rois, 32 reines, 63 princes et princesses, et 10 grands du royaume.

Presque en même temps, en 1135, début de la construction de la cathédrale de Sens où Henri Sanglier expérimente la croisée d’ogives, puis de Noyon à partir de 1145.          http://www.saint-denis.culture.fr/

Suivent Paris à partir de 1163, à l’initiative de l’évêque Maurice de Sully – Il est à coup sur peu de plus belles pages architecturales que cette façade. Victor Hugo. Notre Dame de Paris 1831 -, Bourges et Chartres à partir de 1195, Reims à partir de 1211, Amiens à partir de 1220. La plupart des grandes cathédrales seront achevées en 1260.

Aux bâtisseurs de cathédrales

Aux bâtisseurs[6] de cathédrales
Il y a tellement d’années
Tu créais avec des étoiles

Des vitraux hallucinés
Flammes vives, tes ogives
S’envolaient au ciel léger
Et j’écoute sous tes voûtes
L’écho de par inchangé
Mais toujours à tes cotés,
Un gars à la tête un peu folle
N’arrêtait pas de chanter
En jouant sur sa mandole :

Sans le chant des troubadours,
N’aurions point de cathédrales
Dans leurs cryptes, sur leurs dalles,
On l’entend sonner toujours.

Combien de fous, combien de sages
Ont donné leur sang, leur cœur
Pour élever de vers les nuages
Une maison de splendeur
Dans la pierre, leur prière
Comme au temps de mainlevée
On fait chapelle plus belle
Que l’on ait jamais rêvé
Le jongleur à deux genoux
A bercé de sa complainte
Les gisants à l’air très doux,
Une épée dans leurs mains jointes.

Toi qui jonglais avec les étoiles
O bâtisseur de beauté,
O bâtisseur de cathédrales
O puissions nous t’imiter.

Mille roses sont écloses
Aux cœurs des plus beaux vitraux
Mille encore vont éclore
Si nous ne tardons pas trop.
Et si nous avions perdu
Nos jongleurs et nos poètes
D’autres nous seraient rendus
Rien qu’en élevant la tête.

Anne Sylvestre. 1960

Cinquante ans plus tard, elle chantera parfois encore Les Cathédrales, mais en prenant de la distance : un ramassis de poncifs moyenâgeux, mais je suis la seule autorisée à le dire. Il est assez fréquent que, sur le tard, certains éprouvent ainsi le besoin de dénigrer pour le moins, quand ce n’est renier, la fraicheur et l’enthousiasme de leur 20 ans… c’est bien dommage. Quant aux poncifs, si ce sont eux qui permettent d’avoir des cathédrales, eh bien, vive les poncifs !

Georges Brassens, qui savait ce qu’est une chanson, brossa pour Anne Sylvestre quelques mots qui ont valeur pour tout artiste :

Ce public de France et de Navarre que l’on a coutume de considérer comme le plus fin du monde semble avoir une tendance fâcheuse à bouder un peu les débuts de ceux qui le respectent assez pour se refuser à lui faire la moindre concession.
Cependant un jour ou l’autre il finit par vouer une profonde gratitude aux artistes qui ont réussi à se faire aimer de lui, malgré lui si j’ose dire, en dérangeant ses habitudes.
Ce jour est venu pour Anne Sylvestre. Petit à petit, en prenant tout son temps, sans contorsions, grâce à la qualité de son œuvre et à la dignité de son interprétation elle a conquis ses adeptes ses amis un par un et définitivement. On commence à s’apercevoir qu’avant sa venue dans la chanson il nous manquait quelque chose et quelque chose d’important.

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Le passage du Roman au Gothique fût bien évidemment progressif, et les circonstances économiques n’y sont sans doute pas étrangères : on avait déjà beaucoup essarté – ainsi disait-on dans le Nord de la France, artiguer, dans le sud, pour défricher, aujourd’hui -, la part de la forêt allait s’amenuisant, les villes se développaient… et brûlaient fréquemment… autant de bonnes raisons pour chercher à économiser le bois et trouver les solutions techniques qui permettaient de s’affranchir des massives charpentes romanes.

L’épanouissement du gothique se produira surtout dans le nord ; ce sont les moines et les chevaliers du nord qui l’introduiront dans le sud, en même temps que… la croisade contre les Albigeois : cela ne s’oublie pas et explique nombre de réticences.

D’un point de vue strictement technique, les cathédrales ne constituent pas une avancée aussi importante que le développement des moulins hydrauliques ou de l’agriculture. Mais elles représentent la synthèse de tout un système technique et économique alors à son apogée. Elles reflètent, par leurs prouesses architecturales, une volonté de dépassement, un défi aux dimensions traditionnelles, signe du dynamisme des hommes et des villes de ce temps. La part de la construction des grandes cathédrales dans l’histoire des techniques à partir du XIII° siècle ne se limite pas à cette démonstration de savoir-faire technique et de puissance financière.

Ce grand courant né dans la France septentrionale suscitera aussi l’émergence de nouveaux modes d’organisation du travail et de nouvelles catégories professionnelles qui se répandront à travers l’Europe entière entre le XII° et le XV° siècle. Architectes, ingénieurs, mais aussi tailleurs de pierres, maçons vont de ville en ville, de chantier en chantier, emportant avec eux leur savoir-faire, leurs secrets de fabrication acquis par cette itinérance. Si un véritable mouvement pousse les populations à participer, par leur travail ou leur argent, à la construction de ces édifices gigantesques et luxueux, les investissements, parfois démesurés avec les possibilités des villes, ne font pas l’unanimité.

Robert Sabatino Lopez [7] pose même la question de savoir jusqu’à quel point le drainage organisé de capitaux et de main-d’œuvre à des fins économiquement improductives a contribué à ralentir le progrès de la France médiévale et jusqu’à quel point la petitesse des églises a rendu plus facile l’agrandissement des villes italiennes. Opinion qui est loin d’être unanimement partagé par les historiens du moyen âge.

Les ingénieurs de la Renaissance sont les descendants directs de ces constructeurs de cathédrales, et ils n’auraient pu atteindre un tel degré de savoir technique si auparavant, l’attelage du cheval, les chariots à avant-train mobile, le développement des voies de communication et tous les autres progrès médiévaux n’avaient permis des échanges intenses à travers toute l’Europe, des Flandres à l’Espagne, de l’Italie à l’Angleterre ou à l’Allemagne. Cette soif de mouvement, de connaissances nouvelles, d’échanges techniques, culturels, artistiques ou économiques est l’un des ferments les plus forts de la naissance de l’Europe moderne.

Bruno Jacomy Une histoire des techniques                Seuil 1990

Si les traces du compagnonnage ne remontent pas en deçà du XV° siècle, il est probable qu’en fait il soit né avec les cathédrales gothiques : les compagnons s’organisèrent en communautés face à des maîtres qui les empêchaient de se perfectionner en allant voir ailleurs, et qui les voulaient tout à leur service : c’est l’ancêtre d’une certaine forme de syndicalisme.

La construction médiévale est grande consommatrice de bois. Elle utilise les troncs pour élever les charpentes et les échafaudages. La charpente demeure longtemps la règle pour la couverture des édifices civils et religieux et, si la voûte de pierre s’impose vers l’an mil, certaines régions comme la Normandie, l’Angleterre, le Saint-Empire lui demeurent longtemps hostiles. Seules les régions méditerranéennes adoptent la voûte en berceau. La voûte en pierre présente le double avantage d’économiser le bois et de limiter les risques d’incendie. Pourtant, à l’époque romane, des régions, comme  la Normandie, la rejettent car elle pénalise, par son poids, l’élévation et l’ouverture des murs. Cette fidélité à la charpente de bois ne doit pas être interprétée comme le signe d’un retard architectural ; elle est au contraire le fait de grands édifices où cette pratique permettait de couvrir de vastes et larges nefs plus lumineuses, comme en témoigne la belle église prieurale de Saint-Étienne de Vignory en Champagne au XIe siècle.

La présence de forêts est indispensable à l’édification de bâtiments de grande taille, comme les églises abbatiales, les cathédrales. Nombre d’évêques, d’abbés se préoccupent, avant de lancer de tel chantiers, de s’assurer un approvisionnement régulier grâce à la possession de parcelles boisée. Encore ne peut-on utiliser n’importe quel bois, il faut, pour bâtir de semblables charpentes, des arbres anciens aux troncs longs et réguliers et ceux ci ne sont pas légion dans les forêts d’époques romane et gothique, très mal gérées. Lorsqu’il décide à reconstruire l’église de Saint-Denis dans la première moitié du XIIe siècle, l’abbé Suger se heurte cette difficulté. Certes, la riche abbaye royale possède de nombreux bois aux alentours de Paris, mais tous les maîtres d’œuvre lui assurent qu’on n’y trouvera aucun arbre répondant aux exigences d’une grande charpente. La consommation parisienne semble avoir anéanti les vastes forêts d’Ile-de France. Ils suggèrent d’aller chercher les tronc en Bourgogne. Suger, avec l’aide de Dieu, finit par trouver son bonheur dans la vallée de Chevreuse. Miraculeux pour le chroniqueur de l’abbaye de Saint-Denis, cet épisode est significatif de la part du bois d’œuvre dans les entreprises architecturales du Moyen Âge. La charpente d’un tel édifice est constituée des fermes, qui correspondent à un arc de maçonnerie ; chaque ferme est espacée de deux à cinq mètres. Entre les fermes, on dispose des pannes supportant les chevrons. À l’époque gothique, pour économiser le bois, les pannes disparaissent. En effet, à partir du XIIIe siècle, les forêts sont plus rares. L’augmentation de la population, l’expansion des cités, les grands chantiers cathédraux contribuent à l’augmentation croissante de la demande. Le prix du bois s’envole, les difficultés se font plus fréquentes. Dans son dictionnaire d’architecture médiévale, Viollet-le-Duc note une différence entre les charpentes des cathédrales anglaises, qui possèdent des bois de haute volée, et les œuvres contemporaines françaises qui tentent de limiter au maximum l’utilisation du bois. Il explique ces partis par l’inégale répartition des forêts entre l’île où les forêts royales sont protégées depuis l’époque de Guillaume le Conquérant, et le continent, où la déforestation est bien amorcée au XIIIe siècle. Certes, les rois d’Angleterre ont aussi davantage joué le rôle de mécènes dans la construction des cathédrales. Ainsi, en 1232, le roi Henri III donne une centaine de chênes de sa forêt de Dean pour l’édification de l’église abbatiale de Gloucester. La voûte de bois de la grande salle du palais de Westminster, qui date de la fin du XIVe siècle, illustre à merveille le degré d’habileté auquel étaient parvenus les charpentiers anglais. Dans le royaume de France, rares sont les édifices civils d’une telle ampleur conservés. Quant aux cathédrales, les Capétiens laissèrent aux évêques et aux chapitres de chanoines toutes les difficultés et la gloire de ces chantiers.

À la fin du Moyen Âge, les bois progressent de nouveau sous l’effet du dépeuplement, dû aux épidémies et aux guerres. Le goût du travail du bois reparaît en architecture. Les charpentiers de marine, inemployés pendant la période hivernale, exercent leur talent sur des chantiers de construction où leur expérience est mise à profit. Ils élèvent de magnifiques voûtes en bois de châtaignier en carène de vaisseau renversée dans les châteaux et les édifices civils. La superbe salle des Pôvres de l’Hôtel-Dieu de Beaune était destinée à accueillir des indigents, des malades victimes de ces temps de guerre. Sa charpente fut réalisée entre 1446 et 1448, par le maître charpentier Guillaume La Rathe, sur les ordres de Nicolas Rolin, chancelier du duc de Bourgogne, Philippe le Bon. C’est un chef-d’œuvre de l’architecture de cette époque. Cette immense coque de navire renversée, de 72 m de long sur 14 m de large, est soutenue par des poutres peintes et dorées qui émergent de la gueule de monstres. Le bois des charpentes provient des forêts ducales d’Argilly, de Borne, de Champ-Jarley et de l’Epenôt. Encore de nos jours, la visite de ces charpentes donne l’impression de pénétrer sous une vaste futaie. L’architecture est grosse consommatrice de bois d‘œuvre pour ses échafaudages. Mais le bois est également présent dans la cathédrale, comme source d’énergie pour les forgerons, les verriers. Pour dresser ces dessins de lumière, combien de futaies ont-elles été consumées ? Comme s’ils avaient voulu rendre un hommage à la forêt, les artistes l’ont déclinée sous toutes ses formes dans la pierre des édifices qu’ils élevaient à la gloire de Dieu. Ainsi, tandis que les grands massifs forestiers de l’Antiquité disparaissaient définitivement sous les coups de hache des défricheurs, les tailleurs de pierre sculptaient leur mémoire à tout jamais dans l’élévation des cathédrales.

La guerre de Cent Ans mit fin aux grands chantiers des cathédrales, dont certaines ne furent achevées qu’au XIXe siècle. Tandis que les forêts disparaissaient dans l’Europe urbanisée et industrielle, l’art gothique était toujours plus mal compris. Qualifié de barbare, il ne fut réhabilité que par les romantiques. Gœthe fut l’un des premiers à célébrer la splendeur de la cathédrale de Strasbourg, [dont les maîtres d'œuvre avaient été, pour la façade, Michel de Fribourg, Klaus de Klaus de Lohr, Erwin von Steinbach [1244-1318], Ulrich d’Ensingen, pour la tour octogonale,- il sera encore maître d’œuvre de la tour de la Cathédrale d’Ulm -, et Johannes Hültz pour la flèche] en laquelle il voyait la plus parfaite incarnation du génie allemand. Lors de sa visite dans la capitale de l’Alsace en 1772, il s’extasie sur l’architecture de la grande église qu’il compare à un arbre sublime aux mille branches. La mythologie germanique prenait sa source dans la forêt primitive ; elle semble s’incarner dans le grand vaisseau de pierre à l’âge de la grandeur allemande. Rapidement, la cathédrale de Cologne détrône, comme véritable symbole de l’âme allemande, celle de Strasbourg. Dans l’étude systématique qu’il lui consacra en 1805, Friedrich von Schlegel insiste sur la structure de l’église, comparable à celle d’une forêt ; ses tours, ses tourelles, ses gables et ses pinacles, qui en font une véritable dentelle de pierre, sont semblables aux feuillages d’une immense futaie. Quand le visiteur pénètre à l’intérieur de l’édifice, il lui semble parcourir une longue allée couverte d’arbres gigantesques. Si les Allemands sont les véritables précurseurs de la réhabilitation de l’art gothique, la France, lieu de naissance de cet art, ne pouvait tarder à voir sa reconnaissance. Après les destructions de la Révolution, celle-ci vint de la plume de Chateaubriand qui, peu de temps après son retour d’émigration, écrivit Le Génie du Christianisme. Sans doute plus sensible, par son enfance bretonne, à la nature et aux légendes celtiques, il compare lui aussi, dès 1802, la cathédrale à une vaste forêt. Ces voûtes ciselées en feuillages, ces jambages qui appuient les murs et finissent brusquement comme des troncs brisés, la fraîcheur des voûtes, les ténèbres du sanctuaire, les ailes obscures, les passages secrets, les portes abaissées, tout retrace le labyrinthe des bois dans les églises gothiques, tout en fait sentir la religieuse horreur, les mystères de la divinité… L’architecte chrétien, non content de bâtir des forêts, a voulu pour ainsi dire en bâtir les murmures, et au moyen de l’orgue et du bronze suspendu, il a attaché au temple gothique jusqu’au bruit des vents et des tonnerres qui roulent dans la profondeur des bois.

Celui qui a vécu l’expérience unique de se retrouver seul à la nuit tombée dans la nef à peine éclairée d’une grande cathédrale sait combien les paroles de l’écrivain sont justes. Si Chateaubriand se contente d’établir une analogie entre les deux mondes que les romantiques trouvent les plus dignes de l’imaginaire à la fin du XIXe siècle, J. K. Huysmans imagine une relation plus consubstantielle entre la cathédrale et la forêt. Dans son roman La Cathédrale, paru en 1898 où il retrace l’épopée de Chartres, il souligne ce lien organique.

Il est à peu près certain que l’homme a trouvé dans les bois l’aspect si discuté des nefs et de l’ogive. La plus étonnante cathédrale que la nature ait elle-même bâtie en y prodiguant l’arc brisé de ses branches est Jumièges.

L’image de Jumièges est symbolique et émouvante Dans la belle église abbatiale ruinée par la Révolution, la voûte a disparu, les arbres ont poussé dans la nef, remplaçant par leurs branches les anciennes nervures de la voûte.

Quand ils imaginèrent la grande église du Moyen Âge comme une forêt de pierre, les romantiques reprirent une image constituée dès la Renaissance, aboutie à l’âge classique. Pour les contemporains du Quattrocento, l’assimilation des cathédrales aux forêts soulignait l’aspect barbare de ces édifices. Ils les nommèrent gothiques. Apparu en Italie au XVe siècle, le terme tedesco ou tudesque désigne cette architecture imposée par des Barbares venus du nord, les Goths, au génie italien, naturellement favorable aux formes classiques de l’Antiquité. Pour Félibien, théoricien de l’art français à l’âge classique, ces guerriers ne pouvaient proposer d’autre modèle que celui, primitif, du monde forestier. Aux cathédrales gothiques s’opposent la cité et son univers empreint de raison, illustrés par l’art du siècle de Louis XIV.

Le Moyen Âge a-t-il eu conscience de cette ressemblance entre les grands édifices de pierre qu’il élevait au sein de ses cités et la masse des bois qui les entourait ? La simple contemplation d’une architecture aussi pensée, aussi symbolique, permet de l’affirmer. A la fin de l’époque médiévale, les maçons et les peintres se plaisent à jouer sur ces analogies pour en tirer des solutions décoratives originales. Léonard de Vinci réalise en 1498, dans la Sala délie Aàde du château Sforza de Milan où il travaille pour Ludovic le More, un décor de branches d’arbres formant une fausse voûte gothique. Dans la deuxième moitié du XVe siècle se répand en Europe la mode des voûtes en forme de branchages, ou voûtes arborées ; elle montre la claire conscience des architectes de leur dette vis-à-vis de la forêt. Dans le chœur polygonal de Sainte-Marie-de-Pirna, près de Dresde, élevé entre 1502 et 1546, des nervures en forme de branches d’arbres forment des entrelacs, au sein desquels grimpent des hommes sauvages. Trop sensible au symbolisme des formes pour ne pas avoir senti, dès l’origine, les ressemblances de l’élévation des cathédrales avec celle de la nature, le Moyen Age en joua avec un humour que ne surent percevoir les siècles suivants.

À la forêt, les architectes gothiques reprirent la verticalité des grands troncs de bois, pétrifiés dans les fûts des colonnes de la nef. Par son immensité et sa hauteur la futaie était respectable, digne de l’œuvre de Dieu. Les maîtres d’œuvre trouvèrent ainsi, dans l’arbre qui semblait à tous éternel et immense, véritable image de Dieu, un modèle à leurs aspirations vers la grandeur. La simple colonne fut abandonnée au profit de piles fasciculées qui imitaient, dans la pierre, la variété et la diversité des troncs de la forêt. La hauteur, mais aussi le foisonnement, furent les deux principes de cette adaptation de la nature dans la pierre.

Le mouvement d’ascension des structures gothiques se libère ici des dimensions mesurables, il se prolonge, il se perd dans le foisonnement des floraisons buissonnières, en feuillages grimpant sur l’arête du gable. Au sommet de l’envolée, porté sur les ailes des anges, le soleil lui-même devient fleur. Un tel jaillissement est celui de l’arbre des futaies. Au faîte de l’élévation de la nef et du chœur, lorsque les troncs des hauts piliers s’interrompent, la voûte jaillit comme une frondaison. Elle est le toit de cette vaste forêt de pierre. Si les maîtres maçons français restèrent fidèles aux formes oblongues, géométriques et raisonnables, inspirées par les principes de la Physique d’Aristote, les architectes anglais s’en affranchirent pour laisser libre cours à leur fantaisie naturaliste. Ils poussèrent le plus loin l’analogie. Au XIVe siècle, les voûtes en éventail de la galerie du cloître de la cathédrale de Gloucester mettent en évidence les affinités entre le goût des formes compliquées et savantes de l’architecture de l’île et l’omniprésence des forêts. Issues de fines colonnes, elles s’épanouissent en éventail imitant les branches d’une longue galerie d’arbres. Le sommet est atteint un siècle plus tard avec la voûte de la chapelle du King’s Collège de Cambridge. Construite entre 1446 et 1515, sous l’égide de l’architecte John Westell, elle est l’exemple le plus spectaculaire du développement pris par les voûtes en éventail sur l’île. Les étudiants qui se réunissaient dans la nef oubliaient sans doute un instant le monde des livres et de la scolastique, pour, grâce à cette architecture fantastique, se retrouver transportés dans l’espace illogique de la forêt, celui des évasions chevaleresques dans l’imaginaire, celui des équipées qui lançaient dans l’aventure les jeunes hommes de la société noble…

Cette empreinte de la forêt est également présente dans les marges enluminées des manuscrits où la fantaisie des miniaturistes trouve un espace propice à l’imaginaire et au défoulement. Les lettrines illustrées des manuscrits, exécutées à Cîteaux sous l’abbatiat d’Etienne Harding, au début du XII° siècle, insèrent la figure humaine dans un décor d’entrelacs et de ramures. Elles imaginent l’homme comme prisonnier des pièges et des sortilèges des bois, tout comme le pèlerin et le fidèle qui pénètrent sous les grandes voûtes arborées de la cathédrale. Parfois, c’est le corps qui devient liane, soulignant encore l’imparfaite rupture entre le monde de l’homme et celui de la nature, omniprésente. Certes, les manuscrits de Cîteaux présentent aussi de cocasses portraits de moines bûcherons mais ils témoignent de la fascination exercée sur les hommes de Dieu par les formes changeantes et variées du monde végétal. Elles sont à la base d’un répertoire décoratif omniprésent dans les arts roman et gothique. Depuis le haut Moyen Age, la flore fournissait à la sculpture des églises un répertoire ornemental hérité de l’Antiquité, et influencé par les motifs d’entrelacs celtiques. Feuilles plates, volutes et crochets décorent les chapiteaux du premier art roman. Les arbres apparaissent sur les chapiteaux du rond-point de l’abbatiale de Cluny vers 1089-1095. Pommier de la tentation d’Adam et Eve, figuier derrière lequel les premiers ancêtres de l’homme se cachent après avoir succombé et arbres du Paradis témoignent du goût des imagiers pour ces motifs. À l‘occasion, comme dans la belle représentation des feuilles d’aulne sur un chapiteau de l’abbatiale bourguignonne de Saulieu, un certain naturalisme transparaît. Néanmoins, une grande partie de ces images demeure encore symbolique et stéréotypée. La flore naturaliste n’éclot qu’à la faveur de l’art gothique du XIIIe siècle. Les sculpteurs qui travaillent aux portails nord et sud du transept de la cathédrale de Chartres (1200-1230) s’ingénient à représenter les particularités de certaines feuilles. La sculpture devient un véritable album de botanique où l’on reconnaît le houx, le lierre, l’aubépine et l’églantier. Cette flore naturaliste peuple la sculpture des chapiteaux, s’enracine dans les portails des grandes cathédrales, à Sens, à Amiens. Ce goût de la nature s’épanouit avec la plus grande liberté à la Sainte-Chapelle de Paris. L’édifice devient le chef-d’œuvre de cet art naturaliste.

Les feuilles de la forêt, sculptées dans la pierre, envahissent ainsi l’espace du monument dont la structure même rappelle les couverts forestiers. Alors que les défrichements battent leur plein, les imagiers gothiques, dans une volonté d’appréhender le monde dans sa totalité, caractéristique de l’art des grandes cathédrales, font de celles-ci une vaste encyclopédie où la flore est largement représentée. C’est l’époque où les Sommes, ces encyclopédies du Moyen Âge, ambitionnent de décrire la totalité de la création divine. Les arbres, leurs branches et leurs feuilles bénéficient d’un intérêt nouveau, scientifique d’abord, puis artistique. La pierre recueille alors la mémoire des forêts, attaquées par les hommes. Elle atteste, pour l’éternité, du lien symbolique entre la cathédrale, véritable forêt de pierre, et la nature primitive des bois. Les rameaux cathédraux ont su triompher des bûcherons.

Sophie Cassagnes-Brouquet, Vincent Chambarlhac. L’Âge d’Or de la Forêt.                Éditions du Rouergue 1995

Le texte qui suit – La cathédrale et la Commune – appelle une courte présentation de l’auteur, Elie Faure [1873-1937]. Suzanne Reclus, sa mère est sœur d’Élisée, géographe et anarchiste, et d’Elie, ethnologue, deux oncles avec lesquels il entretiendra toujours des liens très étroits. Au lycée, il a pour professeur de philosophie Henri Bergson. Il épousera la fille d’un pasteur, fera médecine et exercera avec son frère Louis, chirurgien et gynécologue, comme anesthésiste et embaumeur. On le verra aux cotés des Dreyfusards, puis des Républicains pendant la guerre d’Espagne. Sa passion pour l’art est donc celle d’un autodidacte. Ses sympathies anarchistes transparaissent maintes et maintes fois à travers ses textes qui glissent facilement du propos sur l’art au militantisme marqué. La phrase est longue, ample… tout le contraire de ce qui se fait aujourd’hui où le cap à suivre est celui du slogan publicitaire. Il faut donc faire un effort certain pour pénétrer ce genre de littérature dont notre époque systématiquement pressée nous a déshabitué. Mais la ressemblance politique et sociale entre son époque et la nôtre est telle que le décalage du style n’empêche pas d’apprécier l’analyse de fond. Un journaliste lui pose la dernière question d’un entretien : Quel sera le mot de la fin ? Je cherche, et suis déjà certain de ne jamais vivre  assez longtemps pour trouver.

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Le Moyen Age. Le nouvel âge de pierre. Comme l’âge moderne est le nouvel âge de fer.

Mille ans et plus l’Orient et l’Occident acceptent la loi intérieure des religions éthiques. Mille ans et plus l’homme vit sous l’étreinte de la pensée sémitique qui déteste la forme, et ne construit aucun poème de pierre.

Le réveil de la sensualité chez les peuples se fit au même moment de l’histoire, par une concordance merveilleuse, en Asie, en Europe, en Amérique du Nord et du Sud. Avec une irrésistible abondance. Et, quoi qu’en ait prétendu l’Église, contre les Dieux. Les multitudes se meuvent dans les cadres spirituels du dogme, mais s’en échappent déjà par l’instinct. La libération sensuelle et mystique des masses du Moyen Age prépare la libération individuelle de la Renaissance. Jamais le monde n’avait vu pareil et unanime jaillissement de voûtes, de pyramides, de clochers et de tours, pareille marée de statues montant du sol comme des plantes pour envahir l’espace et s’emparer du ciel… L’architecture, l’art anonyme et collectif, l’hymne plastique des foules en action sortit d’elles avec une si profonde rumeur, avec un tel emportement d’ivresse qu’elle apparut comme la voix de l’universelle espérance, la même chez tous les peuples de la terre cherchant dans leur propre substance les dieux qu’on dérobait à leurs regards. Quand ils eurent vu la face de ces dieux, les bâtisseurs de temples s’arrêtèrent, mais ils eurent un tel geste de désespoir qu’il brisa l’armure de fer où les théocraties muraient l’intelligence, et que l’individu décida de se conquérir.

Je ne crois pas que personne ait parlé de la cathédrale comme l’a fait Élie Faure. De nombreuses et belles photographies ornent le volume. Mais l’image ne dit bien le monument qu’après la phrase du poète. La cathédrale associée à la commune représente le plus éperdu des élans populaires qu’ait connus l’histoire. La foi est plus grande que la religion, plus grande que le dogme. Foi, ici, est synonyme d’énergie nationale… Et l’énergie brûle d’une telle flamme qu’elle se dévore en deux siècles, ou trois.

De loin, de haut, écrit Élie Faure, l’histoire d’une grande race paraît pouvoir tenir dans une œuvre particulière où elle prend une forme visible, tangible, où toutes ses aventures d’intelligence et de douleur semblent sublimées. C’est ainsi qu’on peut trouver l’Espagne en Cervantes, l’Angleterre en Shakespeare, la Flandre en Rubens. Mais pour la France ? Il n’est pas d’individu qui la racontera entièrement. Montaigne, si intelligent, est trop supérieur aux passions du peuple. Pascal, tragique, ne connaît pas la joie. Rabelais, La Fontaine, Molière, si bien disants, n’ont pas l’héroïsme de l’âme qui commande l’élan des sens et la force du sentiment. Hugo, si puissant, se boursoufle de programmes et de sermons. Eh bien, ce que nous aimons chez les uns, et ce qui manque chez les autres, nous le retrouvons au Moyen Age, en ces temples anonymes qui emportent si tumultueusement les plus hauts pressentiments des foules.

Le héros français, c’est la cathédrale.

Dominique Braga.                      Le Crapouillot, 1er février 1922.

 LA CATHÉDRALE ET LA COMMUNE

Une religion ne conserve jamais la forme originelle sous laquelle elle apparut à ses martyrs et à ses bourreaux. Jamais l’expression qu’en donnent les artistes ne correspond par conséquent à ses aspirations primitives. Le nom que nous lui imposons suffit pourtant à évoquer tout un développement historique de directions sentimentales et de dogmes moraux qu’acceptent ses fidèles dans son ensemble. Quand on retrouve dans le Parthénon la trace de ces dogmes et de ces directions, on peut se risquer à conclure qu’il exprime l’hellénisme. Si on les retrouve dans la cathédrale, c’est qu’elle exprimera l’espoir et les croyances des chrétiens.

Or, le Parthénon s’éleva sur un rocher grec, en face de la mer d’où Aphrodite était sortie, à proximité des gorges et des plaines où Héraklès avait poursuivi les lions et desséché les marécages, à l’heure où Eschyle et Sophocle dégageaient du symbole le sens humain des mythes que les bergers du Pinde et les pêcheurs des Cyclades se racontaient depuis cinq cents ans. Il résumait nécessairement les énergies qui avaient permis aux peuples de la Grèce d’orienter les hommes dans la voie de la liberté et de l’action. Au contraire, la Cathédrale se construisit loin des déserts où le mythe juif avait pris naissance, et plus de mille ans après l’heure où la passion des prophètes sémites avait touché l’Occident. Elle ne pouvait exprimer, dans le cadre légendaire dont le catholicisme avait entouré l’âme, que la prise de possession par une race neuve des énergies accumulées en elle par les événements économiques et politiques qui préparèrent son émancipation.

Le Christianisme n’a le droit de réclamer la Cathédrale qu’en revendiquant avec elle tout l’art contemporain du moment où elle apparut. Elle représentait une voix sans doute, et la plus haute et la plus pure, dans la symphonie populaire. Mais elle n’était pas toute l’architecture. Les palais, les maisons, les ponts, les halles, les remparts qui l’environnaient sortaient des mêmes besoins et reposaient sur les mêmes principes. Et si c’était la cathédrale qui dominait les villes en France, en Italie c’était le Palais public, en Flandre c’était la Halle, et la Flandre et l’Italie, qui étaient pays catholiques, eussent dû, en lui donnant le premier rang, participer avec la France à unifier un dogme dont l’unité est le souci le plus constant. Même en France, d’ailleurs, elle ne servait pas au culte seulement. Elle était le marché, la bourse du commerce, le grenier d’abondance. On y dressait des tréteaux, on y dansait. Les professeurs de l’Université, les étudiants y tenaient leurs assemblées plénières. Elle était la Maison du peuple. Certains jours, toute la ville y débattait ses intérêts. C’était un carrefour ouvert à tous les tumultes, traversé du matin au soir par la houle des cités, l’asile central des passions, des disputes, des affaires, à la fois le ventre et la tête, la réalité d’aujourd’hui où s’élabore sans arrêt le dieu vague et changeant qui est la projection de nous-mêmes sur l’avenir.

A la suite des Croisades, des routes qu’elles ouvraient, des énormes courants de négoces et d’idées qu’elles répandaient sur la terre, brassant les races, les croyances, les mœurs, les religions, les connaissances, une confusion magnifique agitait les sociétés occidentales. L’armure théocratique n’était plus capable de contenir l’esprit qui fusait de partout après huit ou dix siècles de brutalité militaire et de compression monastique. Les universités qui se fondaient par toute l’Europe, l’art, la chanson, l’architecture, les controverses théologiques elles-mêmes n’étaient que 1’expression infiniment diverse, mais soulevée d’un même élan, des aptitudes et des forces que les peuples manifestaient. Là-dedans, l’idée chrétienne était noyée, débordée par la vie générale, transformée et refondue par trente générations d’hommes, tout à fait détournée de son sens primitif et sans accord réel avec les besoins populaires que la fermentation du monde arrachait des profondeurs.

La vulgarité de l’argument anticlérical l’a retourné contre lui-même. Sans doute, la sculpture des cathédrales ne respecte pas le clergé. Sans doute il est étrange de voir la critique historique avouer l’irrespect et la haine pour le prêtre des auteurs de fabliaux et prétendre que les maçons qui les coudoyaient dans la rue tenaient un autre langage et avaient d’autres sentiments. L’architecture et la littérature sortaient des mêmes masses en rumeur et la foule, libre au-dehors, ne laissait pas son âme au seuil du Temple. Pourtant, l’office l’attirait, et les lueurs paradisiaques et la porte ouverte du ciel. Elle ne confondait pas la religion avec le prêtre. Elle croyait, les saints mystères charmaient son imagination. Les pauvres gens qui construisaient l’église n’étaient pas des libres penseurs.

Mais c’étaient des libres instincts. Le désir qui les attirait vers les formes à féconder débordait de partout l’enseignement de la théologie, et si la cathédrale était chrétienne dans la lettre de la croyance populaire, elle ne l’était pas dans son esprit. Le catholicisme, tournant décidément le dos au christianisme, y prenait le sens esthétique qui le définit chez nous. L’artiste le transfigurait. La cathédrale a beau être symbole, du haut en bas, ce n’est pas là qu’est sa beauté, ce n’est pas là qu’est sa vie. Jamais nous ne cherchons, nous, hommes qui ne sommes pas des savants, le sens caché des scènes qui la couvrent, ni la signification secrète de sa structure et de son orientation. Ce qui nous émeut, ce sont ses piliers qui s’élancent, ses voûtes nues qui planent, l’or aérien répandu dans sa nef et l’infini murmure que la foule des hommes, des animaux et des feuilles sculptés y répand sur la façade, sur les arcs-boutants, les pinacles, l’encadrement des fenêtres et jusqu’au sommet des tours. L’art seul, disait le Concile de Nicée, l’art seul appartient aux peintres, l’ordonnance aux Pères.

L’ordonnance nous indiffère, car nous savons qu’elle ne signifie pour les Pères qu’un ordre extérieur et fini, et non pas la science vivante qui équilibrait, dans le cerveau des architectes, les voûtes avec leurs supports. En reconnaissant l’art au peintre, le Concile de Nicée rendait la Cathédrale au peuple. Tout ce qui, dans le poème, n’est pas aussi dans le poète, n’atteint pas notre émotion.

Ce qui fait la cathédrale, ce qui nous la rend sensible, c’est la logique de sa structure et le sensualisme de sa décoration. Elle apparaît par là dans son ensemble comme une insurrection des sens et de l’intelligence contre le christianisme des apôtres et des pères de l’Église et la reprise de contact du peuple avec les formes de la vie qu’ils avaient, depuis douze siècles, oubliées ou combattues. Les moines bâtisseurs de l’église romane, bien plus chrétienne que l’église gothique par sa rigidité, sa massivité, l’obscurité de son vaisseau, sa nudité primitive, anathématisaient ces grands édifices sonores, clairs et vastes, couverts de vie bruissante et remuante, qui sortaient du sol français, et l’anathème était porté au nom de la loi religieuse. Le gardien même de l’unité de l’Église contre la diversité du monde, saint Bernard, pénétrait au cœur du problème : Si nombreuse, disait-il, si étonnante apparaît partout la variété des formes, que le moine est tenté d’étudier bien plus les marbres que les livres et de méditer ces figures bien plus que la loi de Dieu. Or, le même saint Bernard faisait condamner Abailard par le Concile de Sens au moment où les premiers temples bondissaient hors de la terre, et Abailard était celui qui, en plein XII° siècle, niait le péché originel, mettait la faute dans l’intention, non dans le fait, examinait la valeur matérielle des saints livres et allait jusqu’à nier la divinité de Jésus.

Cette étrange liberté d’esprit pénétrait même l’Église, qui eût fait brûler Abailard trois siècles plus tard et se contentait de le désavouer. C’est l’époque où se fondent les grandes écoles philosophiques, où le nominalisme et le conceptualisme s’opposent au réalisme des chrétiens. La fin du XIe siècle, le commencement du XII° siècle sont l’apogée de l’hérésie. Le dogme est attaqué de tous côtés dans son unité, dans son intangibilité, les éléments vivants se détachent du bloc impénétrable qu’il formait un siècle plus tôt, alors que l’église romane l’exprimait si complètement. Et pour vaincre la mort, pour faire reculer l’inertie, ils tentent de se réunir. L’architecture va traduire, sur le terrain nouveau qui se révèle en face de l’Église, une nouvelle association de ces éléments libérés. Ce terrain nouveau, c’est la Commune.

Les ecclésiastiques le sentaient. Saint Bernard combattait de front la Commune, l’art plastique, l’hérésie intellectuelle représentée par Abailard. Il n’avait fondé la Règle que pour résister à la sécularisation progressive de l’Église qui s’effectuait parallèlement à la sécularisation progressive de la philosophie et de l’architecture. L’organisme communal s’était d’ailleurs formé plus encore pour résister à la féodalité ecclésiastique qu’à la féodalité militaire. Les nobles s’appuyaient plutôt sur le serf de la campagne. La monarchie opposait les bourgeois aux féodaux d’Église ou d’épée pour affermir son pouvoir à la faveur de leur querelle. C’est contre le clergé régulier ou séculier dont la juridiction s’étendait surtout sur les villes que les corporations eurent avant tout à lutter pour conquérir et pour défendre la Commune. A Laon, l’évêque est massacré et son corps traîné dans les rues. A Soissons, à Sens, à Reims, on tue les abbés qui résistent. A Amiens, dont les corporations sont pourtant les plus puissantes de France, la guerre des rues est un spectacle quotidien. Pendant tout le XIII° siècle, même alors que la Commune semble établie légalement, l’insurrection ne cesse pas dans les villes ecclésiastiques, à Laon, à Soissons, à Beauvais, à Sens, à Rouen. Reims, le premier fief clérical du royaume, provoqua par la violence de ses soulèvements populaires un scandale universel. Tout le clergé, saint Bernard en tête, la couvrit de malédictions.

Ces révolutions immédiatement et matériellement intéressées contre les féodaux d’Église aboutirent presque partout, dans les vallées de l’Oise et de la Seine, à constituer l’organisme communal au début du XIIe siècle. Or, c’est au début du XII° siècle que l’art ogival fit ici son apparition et que les corporations s’emparèrent de l’architecture, jusque-là privilège monastique, au grand scandale du clergé. Partout la majesté, la grandeur, la logique, la beauté de la cathédrale sont en raison directe de la puissance de l’organisme communal, des résistances qu’il rencontre et des difficultés qu’il traverse pour triompher. Les grandes Communes s’appellent Amiens, Laon, Beauvais, Sens, Noyon, Soissons, Reims, Rouen. Il suffit de promener un regard circulaire sur les campagnes de Picardie, d’Ile-de-France, de Normandie, de Champagne et de l’arrêter partout où deux tours élèvent vers le ciel la puissance des rues et des cultures pour retrouver tous ces noms-là. Trois grandes cathédrales seulement, Bourges, Paris, Chartres, échappent à la loi et montent du pavé de villes asservies. Mais Bourges et Paris sont villes royales. Les corporations, protégées par la monarchie, y échappent à la tyrannie féodale. Chartres est le foyer d’une grande école de théologiens révolutionnaires dont les tendances panthéistes combattent le dualisme chrétien. Le conflit douloureux qui s’y déroule un siècle entre les artisans écrasés et le féodal victorieux y éclate avec évidence dans la cathédrale angoissante, sombre et dorée, rigide comme un système et profonde comme un soupir. Avant le XVe siècle, c’est la seule église mystique que le peuple français ait arrachée à sa passion. Chartres à part, la douleur de vivre ne s’écrit dans l’architecture que quand le corps social est broyé par l’effondrement de la Commune et qu’entre la guerre étrangère qui ruine le pays français et la perte des libertés qui ruine l’espoir populaire, il n’y a plus que des champs en friche, des sources souillées de boue et des cœurs désespérés.

La cathédrale apparaît tellement comme l’expression de la vie corporative libérée, que là où la Commune ne peut parvenir à vivre, dans la vallée de la Loire notamment, la cathédrale est médiocre et débile et réduite à imiter de loin les grandes inventions des architectes du Nord. Partout où elle est elle-même, partout où elle monte comme un chant, entraînant dans son essor joyeux toutes les bêtes domestiques, toutes les feuilles de la terre, appelant les oiseaux du ciel, ouvrant ses larges flancs aux paysans et aux ouvriers pour y abriter leurs travaux, leurs passions, leurs souffrances, elle traduit l’immense mouvement d’enthousiasme et de virilité qui suivit le triomphe des organismes associés contre les puissances anarchiques d’en haut. Elle jaillit dans le tumulte d’autant plus vite et plus haut que ceux qui la bâtissent craignent de ne pouvoir parler longtemps. C’est le pavé des barricades qui s’entasse entre ses nervures ardentes pour la jeter plus profond dans l’espace avec l’espoir, l’illusion, l’amour, la force guerrière qui donne et qui suit la victoire et féconde la volonté. A Beauvais, les colonnes, les arcs-boutants, les vitres volent si violemment dans le bruit des cloches de bronze et du vent, le cri populaire est si fort qu’on dirait que la foudre monte pour aller briser les cieux. A Amiens, c’est le triomphe de la liberté et de la vie acheté à toutes les heures par la violence et le combat. Le vaisseau semble illuminé par une éternelle aurore, bercé sur une mer fleurie. L’air y circule, et la lumière, à vastes flots. Les grandes verrières versent incessamment le ciel sur les dalles sonores. La nef est claire, nue, aussi logiquement décrite par ses charpentes de pierre que la force sociale est logiquement distribuée dans les corporations des travailleurs. Dieu n’est que l’hôte de la foule qui a d’abord pour elle, pour ses flux, ses remous, ses fureurs, ses apaisements, pour l’accumulation matérielle et morale de ses énergies libérées, bâti cette grande maison. C’est un chœur populaire. La concentration des vertus humaines profondes, celles qui produisent, celles qui luttent pour l’abri, pour le pain, pour le droit quotidiennement conquis d’acheter, de vendre, de forger et de labourer, amène l’éclosion d’une espérance collective, anonyme, obscure, dont l’architecture apparaît comme la projection sur l’horizon de l’avenir. Le maître d’œuvre n’est que le chef d’un orchestre innombrable où tous ceux qui travaillent chantent. Le miracle, c’est l’accord spontané de tous ces corps de métiers maîtres de leur destinée, maçons, imagiers, verriers, tailleurs de pierre, qui travaillent tous ensemble sans prendre souci du voisin, et, sans s’être consultés, parce qu’ils ont fait leur tâche, unissent dans le dernier plomb du vitrail et la dernière pierre de la voûte toutes les ondes sociales de la symphonie monumentale qui ont pris naissance cent cinquante ans auparavant dans le cœur de leurs aïeux.

La cathédrale suivit, du commencement à la fin, la destinée de la Commune. On pourrait voir ses charpentes monter, disparaître, ses profils s’arrêter, son squelette se décharner et se disloquer peu à peu en suivant pas à pas l’ascension, l’établissement, la déchéance progressive et la dislocation finale des groupements corporatifs. Équilibrée comme eux, au début, par ses éléments associés qui se complètent et s’opposent, elle évolue comme eux vers un déséquilibre progressif. Aux temps de la conquête, quand ils avaient à vaincre ensemble pour obéir à leurs besoins, pour atteindre les fruits mûrissants que leur travail avait nourris, les patrons et les ouvriers étaient restés d’autant plus unis que leurs intérêts étaient plus solidaires et qu’une pauvreté commune leur faisait tendre les mains vers les richesses qu’ils créaient et dont profitaient leurs maîtres. Mais peu à peu, dans la Commune, une classe grandit, une oligarchie de marchands se détacha automatiquement des masses coalisées pour les exploiter à son tour et réclamer pour les maintenir dans l’obéissance la protection des grands féodaux auxquels ils allaient livrer la Commune en échange. L’organisme architectural se divise à la même heure, poussant dans des directions divergentes ses éléments constitutifs jusqu’à l’anarchie finale. Énervé, désorienté, se compliquant tous les jours, ses supports deviennent trop faibles, sa décoration se surcharge et noie peu à peu, sous l’avalanche ornementale, les lignes du monument. La bourgeoisie se sépare des ouvriers qui l’enrichissent en même temps que les sculpteurs et les peintres se séparent des maçons. Et chaque homme s’en va de son côté pour commencer l’enquête et préparer dans l’analyse, à travers la Renaissance, l’Encyclopédie, le Transformisme, l’Industrialisme, le nouvel organisme que nous pressentons aujourd’hui.

C’est aux heures dures à vivre où nous trouvons que nous sommes vraiment trop seuls, où nous ne voyons autour de nous que des intelligences antagonistes et des forces désagrégées, que nous nous tournons avec émoi vers la Cathédrale pour lui demander ses conseils. Si nous savons oublier le prétexte qui la fit naître, si nous arrivons à nous pénétrer des puissances véritables d’émotion sensuelle, sentimentale et rationnelle qui s’en dégagent, c’est elle qui nous apprendra que nous ne réaliserons un organisme architectural qu’après avoir créé de fond en comble un autre organisme social. Les puissances de l’heure ne règnent, comme au XIIe siècle, qu’en divisant les forces d’en bas qui leur sont opposées et en faisant appel aux intérêts individuels pour s’emparer de la fortune collective. C’est par l’association corporative que nous saisirons à la fois l’ordre et l’enthousiasme nouveaux.

Ce n’est pas à dire que l’individu doive disparaître du sein de cet ordre nouveau. Il doit au contraire y rajeunir ses forces énervées. Il modèlera sa statue, il peindra sa fresque, il jouera sa partie dans la symphonie sociale recomposée par le dedans. Les individualités survivent au triomphe des grands rythmes collectifs, comme la discipline sociale survit, au moins en apparence, quand une période de dispersion leur succède peu à peu. Au XIII° siècle, la variété des tempéraments est aussi manifeste dans la sculpture que dans la philosophie, mais les tempéraments, comme au sein d’un orchestre d’instruments et de voix mêlés, se subordonnent tous aux mêmes directions générales, aux mêmes effets d’ensemble à obtenir, et participent à la constitution d’une masse symphonique dont tous les cris montent, descendent, planent en même temps et ne cessent de se répondre et de se renvoyer leurs échos. Le chœur une fois dissocié, la foule est toujours organisée sans doute. Mais elle n’agit plus, elle imite. Ce n’est plus l’organisme spontané, vivant, créateur, l’organisme dynamique des heures d’accord et de joie, c’est un organisme immobile, imposé, infécond, statique. La force, alors, appartient aux héros. On ne voit qu’eux, c’est leur tempête qui masque le sommeil du marécage. Il faut que leur effort ait créé un autre organisme pour que leurs cris soient couverts par le grand bruit de l’océan. Le héros, alors, c’est la foule, l’anonymat sublime règne, et nous ne savons plus les noms des verriers et des sculpteurs.

Mais cet héroïsme ne se manifeste jamais avant l’heure de la victoire et de l’exaltation qui la suit. Le monde de ceux qui produisent n’est pas encore, à l’heure actuelle, conscient de la force qu’il prendrait dans la cohésion, alors que le monde de ceux qui profitent n’est pas encore tout à fait dissocié. Si les maîtres de l’heure savaient que leurs intérêts immédiats sont les mêmes, l’alliance les ferait peut-être invincibles. Mais l’entente est-elle possible entre ceux qui représentent précisément les éléments sociaux les plus analysés par l’action dissolvante de l’égoïsme étroit qu’entraîne la grande fortune matérielle et la haute culture de l’esprit ? En France, surtout, tout le monde est anarchiste, même les gouvernants qui s’appuient sur un ordre expirant et les réacteurs qui insultent cette agonie au nom d’un ordre mort. Il n’y a que les syndicalistes qui commencent à ne l’être plus. Et cependant, dans la masse chaotique même de cet individualisme frénétique qui divise les dirigeants, deux courants ennemis se dessinent : en face de l’esprit destructif où le sémitisme, le théâtre contemporain, la critique renanienne s’accordent momentanément pour pousser jusqu’aux dernières conséquences l’analyse sociale nécessaire provoquée par la Renaissance et continuée par la Révolution l’esprit constructif traditionnel proteste par la voix des derniers catholiques et des illusionnés qui les accompagnent. Ceux-ci, par haine des premiers, favorisent la croissance de l’organisme syndical dans l’espoir de l’absorber, oubliant que jamais l’histoire ne repasse par le même point. Et cet organisme se fortifiera peu à peu sous l’influence double des nécessités économiques qui provoquent l’association des forces constructives et de la division de ceux qui ont intérêt à la combattre. Si cet organisme parvient à vivre et à établir sa victoire, nous aurons une architecture.

Elle doit apparaître en France. L’architecture, d’abord, paraît être, des Romans à Louis XIV, l’expression essentielle des Français, comme la peinture décorative est celle des Italiens, la musique symphonique celle des Allemands, la poésie lyrique celle des Anglais. Et puis, si je me reporte aux phénomènes qui ont précédé et accompagné sur ce sol l’apparition de la Cathédrale, je constate que la cathédrale fut d’autant plus belle et vivante et qu’elle exprima un élan d’autant plus enthousiasmé que le mouvement communal fut plus violent, à Laon, à Beauvais, à Amiens, à Soissons, à Reims, à Sens. C’est surtout dans l’Ile-de-France, la Champagne occidentale, la Picardie, que les corporations s’affranchirent par le fer et le feu, alors qu’ailleurs, dans le Midi de la France, en Angleterre, la Charte librement discutée entre les féodaux et les corporations en fut le moyen principal. Or, là, l’architecture romane théocratique ne fut que rarement abandonnée et pour des imitations pas toujours heureuses du gothique septentrional, ici l’architecture ogivale n’exprima qu’une caste marchande, raide et guindée et riche et sûre, dès l’origine, de sa domination. Ce n’est pas seulement à cause des qualités structurales de l’intelligence française que l’architecture française réalisa, depuis l’Égypte et la Grèce dorienne, la première expression collective neuve et vivante, c’est aussi parce que le mouvement communal s’accomplit violemment chez le Français du Nord, alors qu’il se déroulait ailleurs dans une paix relative. C’est une analogie de plus avec l’état actuel de la question sociale, et la méthode française qui s’essaya, depuis les Communes, dans la révolution politique d’il y a cent ans et l’élan d’idéalisme conquérant qui la suivit, semble ne pas avoir changé. Les pessimistes de chez nous constatent avec amertume les progrès du syndicalisme allemand ou anglais et notre retard sur lui. Mais la conquête révolutionnaire de l’Association et des droits qu’elle entraîne est peut-être caractéristique du Français. L’explosion d’enthousiasme après la victoire et le retentissement universel qu’elle a, vient évidemment chez nous de ce que la résistance des classes possédantes est plus longue, plus entêtée et plus aveugle qu’ailleurs. L’eau, le feu souterrain jaillissent plus haut et plus fort quand ils sont comprimés et tendus par plus d’épaisseurs de roches.

La comparaison, au reste, ne peut être poussée plus loin. Le problème social au XX° siècle est autrement vaste et complexe que le problème communal au XII°, puisqu’il tend, non pas seulement à émanciper les corps de métiers des villes industrielles, mais à mettre en possession de l’ensemble des producteurs toutes les forces productives de la planète, et même à équilibrer la production internationale avec les aptitudes et les ressources particulières aux nations. Que l’art issu de la victoire sorte ou non du génie français, plus d’éléments universels entreront dans sa formation, ses matériaux seront plus divers, mais aussi plus maniables, son extension plus rapide et son déclin peut-être aussi. Nous ne savons pas autre chose de lui. C’est un espoir  confus qui nous habite et nous fait, pour la joie de nos fils, supporter la souffrance de vivre et de refouler le doute versé plus implacablement par nos intelligences sur nos cœurs à mesure que s’étend sur nous l’ombre de la nuit définitive.

Élie Faure                                      La Grande Revue 25 janvier 1912

1131                                   Roger II, roi de Sicile, s’empare de la République maritime d’Amalfi, mettant ainsi fin à l’âge d’or de cet état, rival des Républiques de Gênes, de Venise et de Pise. Deux cents ans plus tard, en 1343, un raz de marée finira de la ruiner. Sa situation, – au sud de Naples –  lui avait permis d’avoir la maîtrise du commerce avec Byzance : exportation de céréales, sel et esclaves, de bois vers l’Egypte et la Syrie et importation des soieries de Byzance. Les portes de bronze de la cathédrale avaient été fondues à Constantinople en 1066. Elle passera en 1137 sous la coupe de Pise. Les marins d’Amalfi furent les premiers à faire un usage courant de la boussole. Les Tables amalfitaines sont le premier code maritime connu qui aura force de loi dans toute la méditerranée occidentale jusqu’en 1570, faisant la part large au prêt à la grosse aventure, base du commerce maritime de l’époque, ce contrat permet à un commerçant de collecter des fonds pour financer son voyage. L’intérêt versé est fonction du risque que le bateau met à revenir. Mais, en cas de sinistre, le commerçant ne rembourse ni le prêt ni l’intérêt. Lieux superbes : Rudolf  Noureev ne s’y était pas trompé, qui avait acheté les rochers Li Galli, à une portée de flèches d’Amalfi.

1131                                 Roger II, roi de Sicile, s’empare de la République maritime d’Amalfi, mettant ainsi fin à l’âge d’or de cet état, rival des Républiques de Gênes, de Venise et de Pise. Sa situation, – au sud de Naples –  lui avait permis d’avoir la maîtrise du commerce avec Byzance : exportation de céréales, sel et esclaves, de bois vers l’Égypte et la Syrie et importation des soieries de Byzance. Les portes de bronze de la cathédrale avaient été fondus à Constantinople en 1066. Elle passera en 1137 sous la coupe de Pise. Les marins d’Amalfi furent les pemiers à faire un usage courant de la boussole. Les Tables amalfitaines sont le premier code maritime connu qui aura force de loi dans toute la méditerranée occidentale jusqu’en 1570. Lieux superbes : Rudolf  Noureev ne s’y était pas trompé, qui avait acheté les rochers Li Galli, à une porté de flèches d’Amalfi.

1132                              Le roi Roger II fait construire la chapelle Palatine :

On sait combien est fertile et mouvementée cette terre [la Sicile], qui fut appelée grenier de l’Italie, que tous les peuples envahirent et possédèrent l’un après l’autre tant fut violente leur envie de la posséder, qui fit se battre et mourir tant d’hommes, comme une belle fille ardemment désirée. C’est, autant que l’Espagne, le pays des oranges, le sol fleuri dont l’air, au printemps, n’est qu’un parfum ; et elle allume, chaque soir, au-dessus des mers, le fanal monstrueux de l’Etna, le plus grand volcan d’Europe. Mais ce qui fait d’elle, avant tout, une terre indispensable à voir et unique au monde, c’est qu’elle est, d’un bout à l’autre, un étrange et divin musée d’architecture.

L’architecture est morte aujourd’hui, en ce siècle encore artiste, pourtant, mais qui semble avoir perdu le don de faire de la beauté avec des pierres, le mystérieux secret de la séduction par les lignes, le sens de la grâce dans les monuments. Nous paraissons ne plus comprendre, ne plus savoir que la seule proportion d’un mur peut donner à l’esprit la même sensation de joie artistique, la même émotion secrète et profonde qu’un chef d’œuvre de Rembrandt, de Velasquez ou de Véronèse. La Sicile a eu le bonheur d’être possédée, tour à tour, par des peuples féconds, venus tantôt du nord et tantôt du sud, qui ont couvert son territoire d’œuvres infiniment diverses, où se mêlent, d’une façon inattendue et charmante, les influences les plus contraires. De là est né un art spécial, inconnu ailleurs, où domine l’influence arabe, au milieu des souvenirs grecs et même égyptiens, où les sévérités du style gothique, apporté par les Normands, sont tempérées par la science admirable de l’ornementation et de la décoration byzantines.

Et c’est un bonheur délicieux de rechercher dans ces exquis monuments, la marque spéciale de chaque art, de discerner tantôt le détail venu d’Égypte, comme l’ogive lancéolée qu’apportèrent les Arabes, les voûtes en relief, ou plutôt en pendentifs, qui ressemblent aux stalactites des grottes marines, tantôt le pur ornement byzantin qui éveillent soudain le souvenir des hautes cathédrales des pays froids, dans ces églises un peu basses, construites aussi par des princes normands.

Quand on a vu tous ces monuments qui ont, bien qu’appartenant à des époques et à des genres différents, un même caractère, une même nature, on peut dire qu’ils ne sont ni gothiques, ni arabes, ni byzantins, mais siciliens, on peut affirmer qu’il existe un art sicilien et un style sicilien, toujours reconnaissable, et qui est assurément le plus charmant, le plus varié, le plus coloré et le plus rempli d’imagination de tous les styles d’architecture.

C’est également en Sicile qu’on retrouve les plus magnifiques et les plus complets échantillons de l’architecture grecque antique, au milieu de paysages incomparablement beaux.

[...] La forme de Palerme est très particulière. La ville, couchée au milieu d’un vaste cirque de montagnes nues, d’un gris bleu nuancé parfois de rouge, est divisée en quatre parties par deux grandes rues droites qui se coupent en croix au milieu. De ce carrefour, on aperçoit par trois côtés, la montagne, là-bas, au bout de ces immenses corridors de maisons, et, par le quatrième, on voit la mer, une tache bleue, d’un bleu cru, qui semble tout près, comme si la ville était tombée dedans ! Un désir hantait mon esprit en ce jour d’arrivée. Je voulus voir la chapelle Palatine, qu’on m’avait dit être la merveille des merveilles.

La chapelle Palatine, la plus belle qui soit au monde, le plus surprenant bijou religieux rêvé par la pensée humaine et exécuté par des mains d’artiste, est enfermée dans la lourde construction du Palais royal, ancienne forteresse construite par les Normands.

Cette chapelle n’a point de dehors. On entre dans le palais, où l’on est frappé tout d’abord par l’élégance de la cour intérieure entourée de colonnes. Un bel escalier à retours droits, fait une perspective d’un grand effet inattendu. En face de la porte d’entrée, une autre porte, crevant le mur du palais et donnant sur la campagne lointaine, ouvre, soudain, un horizon étroit et profond, semble jeter l’esprit dans des pays infinis et dans des songes illimités, par ce trou cintré qui prend l’œil et l’emporte irrésistiblement vers la cime bleue du mont aperçu là-bas, si loin, si loin, au-dessus d’une immense plaine d’orangers.

Quand on pénètre dans la chapelle, on demeure d’abord saisi comme en face d’une chose surprenante dont on subit la puissance avant de l’avoir comprise. La beauté colorée et calme, pénétrante et irrésistible de cette petite église qui est le plus absolu chef-d’œuvre imaginable, vous laisse immobile devant ces murs couverts d’immenses mosaïques à fond d’or, luisant d’une clarté douce et éclairant le monument entier d’une lumière sombre, entraînant aussitôt la pensée en des paysages bibliques et divins où l’on voit, debout dans un ciel de feu, tous ceux qui furent mêlés à la vie de l’Homme- Dieu.

Ce qui fait si violente l’impression produite par ces monuments siciliens, c’est que l’art de la décoration y est plus saisissant au premier coup d’œil que l’art de l’architecture. L’harmonie des lignes et des proportions n’est qu’un cadre à l’harmonie des nuances.

On éprouve, en entrant dans nos cathédrales gothiques, une sensation sévère, presque triste. Leur grandeur est imposante, leur majesté frappe, mais ne séduit pas. Ici, on est conquis, ému par ce quelque chose de presque sensuel que la couleur ajoute à la beauté des formes.

Les hommes qui conçurent et exécutèrent ces églises lumineuses et sombres pourtant, avaient certes une idée tout autre du sentiment religieux que les architectes des cathédrales allemandes ou françaises ; et leur génie spécial s’inquiéta surtout de faire entrer le jour dans ces nefs si merveilleusement décorées, de façon qu’on ne le sentît pas, qu’on ne le vît point, qu’il s’y glissât, qu’il effleurât seulement les murs, qu’il y produisît des effets mystérieux et charmants, et que la lumière semblât venir des murailles elles-mêmes, des grands ciels d’or peuplés d’apôtres.

La chapelle Palatine, construite en 1132 par le roi Roger II dans le style gothique normand, est une petite basilique à trois nefs. Elle n’a que trente-trois mètres de long et treize mètres de large, c’est donc un joujou, un bijou de basilique.

Deux lignes d’admirables colonnes de marbre, toutes différentes de couleur, conduisent sous la coupole, d’où vous regarde un Christ colossal, entouré d’anges aux ailes déployées. La mosaïque, qui forme le fond de la chapelle latérale de gauche, est un saisissant tableau. Elle représente saint Jean prêchant dans le désert. On dirait un Puvis de Chavannes plus coloré, plus puissant, plus naïf, moins voulu, fait dans des temps de foi violente par un artiste inspiré. L’apôtre parle à quelques personnes. Derrière lui, le désert, et, tout au fond, quelques montagnes bleuâtres, de ces montagnes aux lignes douces et perdues dans une brume, que connaissent bien tous ceux qui ont parcouru l’Orient. Au-dessus du saint, autour du saint, derrière le saint, un ciel d’or, un vrai ciel de miracle où Dieu semble présent.

En revenant vers la porte de sortie, on s’arrête sous la chaire, un simple carré de marbre roux, entouré d’une frise de marbre blanc incrustée de menues mosaïques, et porté sur quatre colonnes finement ouvragées. Et l’on s’émerveille de ce que peut faire le goût, le goût pur d’un artiste, avec si peu de chose.

Tout l’effet admirable de ces églises vient, d’ailleurs, du mélange et de l’opposition des marbres et des mosaïques. C’est là leur marque caractéristique. Tout le bas des murs, blanc et orné seulement de petits dessins de fines broderies de pierre, fait ressortir puissamment, par le parti pris de simplicité, la richesse colorée des larges sujets qui couvrent le dessus.

Mais on découvre même dans ces menues broderies qui courent comme des dentelles de couleur sur la muraille inférieure, des choses délicieuses, grandes comme le fond de la main : ainsi deux paons qui, croisant leurs becs, portent une croix.

On retrouve dans plusieurs églises de Palerme ce genre de décoration. Les mosaïques de la Martorana sont même, peut-être, d’une exécution plus remarquable que celle de la chapelle Palatine, mais on ne peut rencontrer, dans aucun mouvement, l’ensemble merveilleux qui rend unique ce chef d’œuvre divin.

Guy de Maupassant La vie errante                1890

Pierre de Tarentaise fonde l’abbaye de Tamié, dans le massif des Bauges, dans l’actuelle Savoie.

1137                                    Victoire portugaise d’Ourique sur l’Espagne.

La victoire d’Ourique remportée sur les Arabes par Alphonse Henri, comte du Portugal marque, légende aidant, l’indépendance du royaume du Portugal. Il dirige alors son effort contre Lisbonne, important entrepôt maritime, et grâce à l’appui d’une flotte de croisés anglais et flamands partis pour la Terre Sainte et que le hasard d’une tempête avait obligés à se réfugier dans l’embouchure du Douro, il força la ville à capituler, en octobre 1147.

Le Tage franchi, les armées portugaises entreprirent la conquête de l’Alentejo, où elles s’emparèrent de Beja et d’Évora. Alphonse Henri mourut en 1178, ayant doublé l’héritage qu’il avait reçu de son père, et ayant, grâce à ses succès politiques et militaires, affirmé la personnalité du nouveau royaume portugais face aux autres monarchies péninsulaires.

Plus tard, l’établissement de relations commerciales suivies avec l’Angleterre et les Flandres et l’installation d’une importante colonie flamande à Lisbonne annonceront l’orientation atlantique qui sera celle du Portugal.

Marcelin Defourneaux La Péninsule ibérique 1986

1139                              Le concile de Latran II décrète illicite et invalide le mariage des prêtres, chanoines et religieux.

Alphonse VII, roi de Castille et Leon, entre à Tolède : l’empereur des 3 religions ordonne des cérémonies festives qui unissent chrétiens, juifs et musulmans. Il existe à Tolède une école de traduction de l’arabe au latin. Mais, à peu près dans le même temps, le régent maure de Cordoue Abu Amir al-Mansur livre aux flammes une exceptionnelle collection d’œuvres scientifiques et philosophiques recueillies par ses prédécesseurs dans les bibliothèques andalouses :

Ces sciences étaient méprisées par les anciens et critiquées par les puissants, et on accusait ceux qui les étudiaient d’hérésie et d’hétérodoxie. Par la suite, tous ceux qui détenaient ces connaissances gardèrent le silence, se cachèrent et conservèrent leur savoir secret dans l’attente d’une époque plus éclairée.

Saïd l’Espagnol

Juin 1140                   Louis VII a réuni à Sens tout ce qui compte en philosophie et théologie : Bernard de Fontaines – le futur Saint Bernard – qui a reçu une grande culture chez les chanoines de Châtillon sur Seine, y invective violemment Abélard, et les évêques le suivent si bien que certaines propositions du maître seront condamnées quelques mois plus tard. La controverse était très théologique… la Trinité, la grâce, la liberté, le bien et le mal… les hérésies couraient encore les rues et on s’empoignait ferme sur le contenu de la doctrine… Sur un point qui nous est resté sensible, Abélard soutenait que Ceux qui ont crucifié le Christ sans le connaître n’ont pas péché. Il n’y a pas de péché d’ignorance. On nous oppose le fait des Juifs, qui ont crucifié le Christ, celui des hommes qui, en persécutant les martyrs pensaient rendre gloire à Dieu, et enfin celui d’Eve qui n’agit point contre sa conscience puisqu’elle fut séduite, et on nous fait remarquer que tous ont péché. A cela je réponds qu’en effet ces Juifs, dans leur simplicité, n’agissant point contre leur conscience, ne persécutant Jésus-Christ que par zèle pour leur loi et ne pensant point mal faire n’ont réellement pas commis de péché, et que s’ils sont damnés ce n’est pas à cause de cela mais en punition d’autres péchés précédents qui les ont fait tomber dans leur aveuglement. Parmi eux il s’en trouvait même d’élus ; ce sont ceux pour qui Jésus-Christ a prié en disant : – Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font -. Il ne demanda point dans sa prière que ce péché leur fut remis puisque à proprement parler ce n’était point un péché ; mais plutôt que leurs péchés précédents leur fussent pardonnés.

Et globalement, pour l’ensemble des propositions d’Abélard, Saint Bernard concluait, dans sa lettre 192 : Il parle de la Trinité comme Arius, de la grâce comme Pélage et de la personne du Christ comme Nestorius.

vers 1140                      Invention de la moutarde à Dijon.

On trouve dans le Décret[8] de Gratien, canoniste italien, de quoi légitimer la chasse aux sorcières : Que les évêques et leurs ministres s’emploient à travailler de toutes leurs forces pour que l’art des magies et des sortilèges, art pernicieux et inventé par le diable, soit entièrement éradiqué de leurs diocèses. [...] Car il ne faut pas omettre que des femmes scélérates, revenues à Satan et séduites par les illusions et les fantasmes des démons, croient et professent chevaucher aux heures de la nuit sur certaines bêtes avec Diane, déesse des païens, (ou Hérodiade) et une innombrable quantité de femmes, et franchir au cœur de la nuit des vastes espaces de terre, et obéir à ses ordres comme à une maîtresse, et être appelées à son service certaines nuits.

N’allons pas trop vite pour mettre aux orties ces vieilleries : elles ont la vie dure : la petite comptine de notre enfance : pique et pique et colegram, bour et bour et ratatam, amstramgram piquegram vient bien directement d’une incantation de sorcellerie, venue du nord-est de l’Europe :

Emstrang Gram,                                                   Toujours-fort Grain,
Bigà bigà ic calle Gram,                                       Viens donc viens, j’appelle Grain,
Bure bure ic raede tan,                                         Surviens car je mande au brin,
Emstrang Gram,                                                   Toujours-fort Grain.
avec le cri final Mos !

Grain étant l’ancêtre de notre loup des fabliaux : Isengrin

Autrefois, il y a bien longtemps, l’Église a cherché à faire siennes beaucoup de croyances, respectant mais christianisant, seulement elle n’a jamais complètement réussi à vaincre cette sorcellerie qui parfois n’est plus entre les griffes du diable, mais des seuls humains… Et si l’homme méchant vaut dix Satan, l’homme crédule subit dix peurs qui risquent de le rendre mauvais comme vingt diables.

L’Église a fait mieux. Criant à l’hérésie, elle n’a pas seulement menacé, mais impitoyablement braisé vif les sorciers.

Seulement malgré les en-veux-tu ? en voilà partis en fumée, aucune victoire décisive ne l’a rendue maître des travers de l’âme. La magie a survécu aux bûchers. Présentement, en plein dix-neuvième siècle, le germe est toujours dans l’esprit où il bourgeonne comme peut-être jamais il ne l’a pu. On ne trouve plus de Grands Sorciers directement issus de l’enfer, mais une multitude de petits, agissants et insaisissables comme des puces.

Claude Seignolle Le Rond des sorciers               Phébus 2001

Bien loin de là, à l’est, dans la forteresse du Moinestre, tenue par le sire de Gibelet, dépendant du comté de Tripoli, l’un des royaumes francs issu des croisades, on pouvait faire appel, lorsqu’on ne se battait pas, aux compétences locales en cas de nécessité : il s’agit ici de médecine.

Parlons des étrangetés de la médecine franque. Le seigneur d’Al-Munayt’ira [vassal du sire de Gibelet] écrivit à mon oncle pour lui demander de lui envoyer un médecin apte à soigner certains de ses compagnons malades. Mon oncle lui envoya un médecin chrétien [syrien] nommé Thâbit. Il ne s’était pas absenté plus de dix jours qu’il revint déjà. Nous lui dîmes qu’il avait bien vite fait de soigner ces malades ! Mais lui d’expliquer : On m’a présenté un chevalier à la jambe duquel était venu un abcès, et une femme atteinte de fièvre desséchante. Pour le chevalier, j’ai préparé un petit emplâtre, l’abcès a percé et a pris bonne tournure. Pour la femme, j’ai prescrit un régime rafraîchissant son tempérament.

Sur ces entrefaites un médecin franc est arrivé et il a déclaré que je n’y connaissais rien. Que préfères-tu, a-t-il demandé au chevalier : vivre avec une seule jambe ou mourir avec les deux ? L’autre a répondu qu’il aimait mieux vivre avec une seule. Je veux, a dit alors le médecin, un soldat robuste et une hache bien tranchante ! Quand l’un et l’autre ont été là, assistant moi-même à la scène, le médecin a placé la jambe du malade sur un billot et il a dit au soldat : Tranche-lui la jambe avec la hache d’un coup d’un seul ! J’ai vu le soldat frapper une première fois, sans réussir à couper la jambe. Au second coup, la moelle s’est répandue, et le patient est mort sur l’heure. Puis le médecin a examiné la femme, il a déclaré qu’elle était possédée d’un démon à la tête, et demandé qu’on lui rasât les cheveux. Une fois fait, elle s’est mise à ingérer de l’ail et de la moutarde, entre autres choses qu’on mange chez les Francs. Elle s’est encore plus desséchée et le médecin a dit : Le démon est vraiment entré dans sa tête. Avec un rasoir, pratiquant sur le crâne une incision en forme de croix, il lui a fait une entaille si profonde que l’os est apparu. Il a frotté ça avec du sel : la femme est aussitôt morte. J’ai demandé aux Francs s’ils avaient encore besoin de moi, et, comme ils me répondaient que non, je suis revenu, ayant appris sur leur médecine bien des choses inconnues de moi jusque là…

Usâma ibn Munqidh Kitâb al-I’tibâr [Livre des enseignements de la vie]              vers 1180

1141                             Les bourgeois de Montpellier se révoltent pour obtenir un consulat : Guilhem VI se replie sur Lattes. La ville se dote de la première faculté de médecine d’Europe, qui sera officialisée par une bulle de Nicolas IV en 1289.

1145                             Saint Bernard est en mission en Toulousain et Albigeois, pour s’opposer aux Albigeois : il est loin de connaître le succès habituel.

1146                           Le charisme de Saint Bernard a contribué pour beaucoup au développement de l’ordre de Cîteaux. À 56 ans, il prêche la deuxième croisade à Vézelay à la demande du pape Eugène III, un ancien moine de son abbaye de Clairvaux. Il serait parvenu à rassembler là entre 50 et 70 000 auditeurs. Comment se fit-il entendre de tout ce monde ? Personne ne le sait, même André Malraux, fasciné par le phénomène. Des interprètes-crieurs  auraient-ils été déjà présents comme pour la suite du voyage, en Allemagne où, ne parlant pas la langue locale, il est accompagné d’un interprète, et, magie du charisme, ce sont les paroles incomprises qui émeuvent et non la traduction compréhensible. On préférait déjà le chanteur à la chanson :

Au temps de l’empereur Conrad, alors que saint Bernard en Allemagne prêchait en français [lingua gallica], il enflamma tellement le peuple qu’il pleurait abondamment ; et ce, alors qu’il ne comprenait pas ses paroles ; mais quand, ensuite, un très habile interprète expliqua le sermon, le peuple ne fut pas ému.

Vie de saint Bernard

Entre 1119 et 1215, 7 conciles analysent et condamnent les thèses manichéistes.

vers 1147                   Le pape Eugène III et le roi Louis VII assistent au premier chapitre de l’ordre du Temple, qui se verra confier le Trésor royal pendant la seconde croisade, organisée par St Bernard. Louis VII confie la régence du royaume à Suger pour prendre la tête de la croisade aux cotés de Conrad III : ils commencent par se heurter à Alexis Comnène, empereur de Byzance, qui ne cache pas sa préférence pour les Turcs plutôt que pour les chevaliers latins, puis échoueront à Dorylée pour les chevaliers de Conrad, et dans la plaine d’Adalia, en Anatolie pour ceux de Louis VII : sur les 25 000 partis, 5 000 seulement parvinrent à Jérusalem, où ils entreprendront de reconstruire l’église du Saint Sépulcre, selon le plan de la Croix : elle sera inaugurée le 15 juillet 1149.

Louis VII avait une haute conscience de ses devoirs, sauf du conjugal, et son épouse Aliénor d’Aquitaine, qui était du voyage et avait du tempérament, ira se consoler dans les bras de son jeune oncle Raymond de Poitiers, prince d’Antioche, qui avait aux dires de Guillaume de Tyr, tout ce qu’il faut pour combler la belle : un seigneur d’ascendance très noble, de figure grande et élégante, le plus beau des princes de la terre, un homme d’une conversation et d’une affabilité charmante, fort dans le maniement des armes et dans l’expérience militaire, protecteur des lettres bien qu’illettré. L’homme avait épousé 11 ans plus tôt une enfant de 10 ans : elle en avait donc 21 ; il dut se dire : ma jolie nièce, en plus, elle a de la conversation.

Maints esprits en furent troublés, en tout premier lieu celui du roi qui fit des choix stratégiques en tous points opposés à ceux préconisés par Raymond de Poitiers : ce dernier était partisan du siège d’Alep, menace permanente pour les Croisés, et le roi choisit d’assiéger Damas, dont le sultan pourtant allié des Francs, sera néanmoins secouru par Saladin : ce sera son dernier échec.

De retour en France, c’est du comte d’Anjou, Henri Plantagenêt, qu’Aliénor reçu les avances tant et si bien qu’elle finira par l’épouser. Deux enfants naîtront de cette union : Richard, qui deviendra Cœur de Lion, et Jean, qui restera Sans Terre. Puis elle se mettra à préférer à la cour d’Angleterre la gestion, efficace au demeurant, de son duché d’Aquitaine, et l’animation d’une cour raffinée à Poitiers. Son mari la fera mettre en prison d’où elle ne sortira qu’une fois son fils Richard arrivé sur le trône.

Achèvement de la fortification – kremlin, en russe – du village de Moscou, crée par le prince de Souzdal’, Juri Dolgorouki, surnommé Le Rassembleur des Terres : s’y tient alors une assemblée de princes russes.

1148                            Wibald, abbé de Stavelot, dans les Ardennes, et un orfèvre resté anonyme s’écrivent : on y voit que les tensions entre le commanditaire, pressé de voir l’œuvre achevé et l’artiste, maître d’œuvre, ne datent pas d’aujourd’hui :

Frère Wibald, par la grâce de Dieu abbé de Stavelot et de Corbie dans l’Église catholique à son cher fils G., orfèvre, salut et bénédiction

Les hommes de ton art souvent ont l’habitude de ne point tenir leurs promesses, par la raison qu’ils acceptent plus de travaux qu’ils ne peuvent faire. La cupidité est la racine de tout mal. Mais un esprit élevé comme le tien, servi d’ailleurs par des mains habiles et illustres, échappe à tout soupçon de fausseté. Ton art commande la confiance ; ton œuvre est inspirée par la vérité. L’effet répond à tes promesses et tes engagements s’accomplissent au temps fixé. Et si nous avons pensé à te rappeler tes promesses et les obligations contractées envers nous, c’est assurément en écartant la pensée que le dol et la fraude puissent avoir élu domicile auprès d’un esprit aussi distingué.

À quelle fin donc cette lettre ? Simplement pour que tu t’appliques avec un soin exclusif aux travaux que nous t’avons commandés, écartant jusqu’à leur achèvement toute besogne qui pourrait y mettre obstacle. Sache donc que nous sommes prompt dans nos désirs, et ce que nous voulons, nous le voulons sans retard. Sénèque, dans son Traité des bienfaits, dit : Celui-là donne deux fois qui donne vite. Après celle-ci, nous nous proposons de t’écrire plus longuement du soin et de la conduite de ta maison, du régime de ta famille ainsi que des observations relatives à la direction de ta femme. Adieu.

******************

Au Seigneur Wibald, par la grâce de Dieu, abbé de Stavelot et de Corbie, salut et obéissance de son serviteur G.

J’ai reçu les avertissements que tu m’adresses et qui découlent du trésor de ta bienveillance, avec autant de déférence que de plaisir. Ils ne me semblent pas moins acceptables par leur utilité et leur gravité que par l’autorité de celui qui les émet. J’ai confié à la garde de ma mémoire et je me suis bien pénétré du précepte que la bonne foi doit accompagner mon art, que mon travail doit être inspiré par la vérité, et qu’enfin mes promesses ne doivent pas être vaines.

Toutefois il n’est pas toujours possible à celui qui promet de tenir ses engagements ; il dépend souvent au contraire, de celui auquel la promesse est faite d’en hâter ou d’en différer l’accomplissement. Si donc, comme tu le dis, tu es prompt dans tes désirs, et si ce que tu veux, tu veux l’obtenir sans retard, fais en sorte que je puisse courir à l’accomplissement de l’œuvre que tu désires. Car j’y cours et je continuerai à y courir à moins que la nécessité ne m’arrête. Il faut que je te dise que ma bourse est vide et aucun de ceux que je sers par mon travail ne me donne quelque chose. Malgré les luminaires que tu as promis à ma femme je suis dans les ténèbres, et l’attente où je me trouve du bienfait annoncé, suspend celui qu’à ton tour, tu attends de moi. Et puisqu’il est dans la nature humaine de jouir doublement de l’abondance après avoir souffert du dénuement, je te prie d’apporter le remède, maintenant que tu connais la nécessité. Donne vite, afin de donner deux fois, et tu me trouveras aussi constant que fidèle, et tout dévoué au travail que tu me demandes de faire. Adieu.

Considère bien le temps qu’il y a du commencement de mai à la fête de sainte Marguerite, et de celle-ci à la fête de saint Lambert. Tu me comprends à demi-mot.

Bulletin de la Guilde de Saint-Thomas et de Saint-Luc. t. III. 1874-1876               Traduction Jules Helbig

1149                            Dans l’Espagne et autres terres acquises à l’islam est décrétée l’interdiction de séjour aux Juifs.

vers 1150                   Fondation de la première université à Bologne : on y enseigne surtout le droit. Quid de l’enseignement jusqu’alors ?

Dans l’Europe du Moyen Age, les ecclésiastiques ont le monopole du savoir. L’enseignement, tourné surtout vers la grammaire qui permet de comprendre les textes sacrés, lus avec les commentaires des Pères de l’Église – saint Augustin, saint Grégoire, saint Ambroise – est uniquement dispensé dans les écoles monastiques, qui relèvent des grands monastères comme saint Martin de Tours ou Fleury sur Loire [...] Au XI° siècle la situation évolue. Avec le renouveau urbain apparaissent des écoles dépendant des cathédrales… Les plus brillantes se trouvent en Italie du Nord, à Bologne, et, dans la France royale, à Laon, Chartres et Paris. [...] Les écoles des cathédrales se tournent volontiers vers les textes profanes : à Bologne, on étudie avec grand intérêt le droit romain ; de Paris à Montpellier circulent les textes de Gallien et d’Hippocrate à travers lesquels on redécouvre une médecine savante.

Cet élargissement des disciplines s’accompagne d’une ouverture de l’horizon intellectuel, qui ébranle l’autorité ecclésiastique. D’autant plus qu’il n’y a aucun contrôle : quiconque possède la culture suffisante a le droit d’enseigner. Avec leur engouement pour les œuvres d’Aristote ou d’Avicenne, les maîtres peuvent répandre des idées s’éloignant de la foi chrétienne. La première urgence est donc de juguler leur ardeur : à partir de 1150, toute personne qui souhaite enseigner doit obtenir une licence – licentia docendi – du chancelier de la cathédrale. D’autre part, à l’exemple des gens de métier, maîtres et étudiants ressentent le besoin de se structurer pour défendre leurs libertés. En bref, un désir identique d’organisation anime l’Église et la population estudiantine : de là naît l’Université, qui place l’enseignement sous contrôle ecclésiastique – même pour les matières non religieuses comme le droit et la médecine -, et garantit aux maîtres et aux élèves des privilèges particuliers, accordés par le roi ou par le pape.

Histoire du Monde                Le Moyen Age.                 Larousse 1995

Aimery Picaud, de Parthenay le Vieux, écrit le premier guide de pèlerinage : Guide du pèlerin de Saint Jacques de Compostelle, qui forme le 5° livre du Liber Sancti Jacobi : Livre de Saint Jacques – appelé aussi Codex Calixtinus -

Il y met en garde contre l’hostilité de la nature mais surtout contre le naturel des habitants [9]. Certains – les Saintongeais par exemple – sont décrits tout à leur honneur, mais plus au sud, ça se gâte :

[...] En effet, ils (les péagers du pays basque) vont au devant des pèlerins avec deux ou trois bâtons pour extorquer par la force un injuste tribut, et si quelque voyageur refuse de céder à leur demande et de donner de l’argent, ils le frappent à coup de bâton et lui arrachent la taxe en l’injuriant et le fouillant jusque dans ses culottes. Ce sont des gens féroces et la terre qu’ils habitent est hostile aussi par ses forêts et par sa sauvagerie ; la férocité de leurs visages et, semblablement, celle de leur parler barbare, épouvantent le cœur de ceux qui les voient…

Chez les Navarrais, toute la maisonnée, le serviteur comme le maître, la servante comme la maîtresse, tous ensemble mangent à la même marmite, les aliments qui y ont été mélangés, et cela avec leurs mains, sans se servir de cuillers et ils boivent dans le même gobelet. Quand on les regarde manger, on croirait voir des chiens ou des porcs dévorer gloutonnement ; en les écoutant parler, on croit entendre des chiens aboyer. Leur langue est en effet tout à fait barbare…

C’est un peuple barbare, différent de tous les peuples et par ses coutumes et par sa race, plein de méchanceté, noir de couleur, laid de visage, débauché, pervers, perfide, déloyal, corrompu, voluptueux, ivrogne, expert en toutes violences, féroce et sauvage, malhonnête et faux, impie et rude, cruel et querelleur, inapte à tout bon sentiment, dressé à tous les vices et iniquités.

Traduit par Jeanne Vielliard 5° édition 1997                     Librairie philosophique.

[Vu sur l’ancienne voie romaine de la forêt d’Aubrac, allant de l’ancienne Secodunum, aujourdhui Rodez, à Anderitum, aujourd’hui Javols, au sud-est d’Aumont Aubrac]  :  Lieu d’horreur et de vastes solitudes, terrifiant, boisé, plein de ténèbres et inhabitable, sans aucune nourriture ni fruit à moins de trois lieues à la ronde.

Adalard, comte de Flandres

Mais tout cela, dans le fond, c’est pour l’accessoire, ce qui peut-être classé dans l’ordre de l’anecdote, car, pour le principal :

Nous serons pèlerins Per Agrum : de ceux qui vont au-delà du champ. Nous couperons, franchirons, enjamberons. Notre trajet ira en diagonale à travers les prairies, à travers les maisons vers le champ de l’Etoile, ce Campus Stellae des confins d’Espagne. L’au-delà prévaudra jusqu’au bout, dépasser le champ, dépasser la limite, dépasser les forces. La vieille devise des pèlerins Ultreïa – Plus oultre, celle consistant à aller toujours au-delà, sera vérifiée.

Edith de la Herronnière. La Ballade des Pèlerins             Mercure de France 1993

Je marcherai. Je marcherai sous le soleil trop lourd, sous la pluie à verse et dans la tourmente. En marchant, le soleil réchauffera mon cœur de pierre ; la pluie fera de mes déserts un jardin. À force d’user mes chaussures, j’userai mes habitudes. Je marcherai, et ma marche sera démarche. J’irai moins au bout de la route qu’au bout de moi-même. Je serai pèlerin. Je ne partitai pas seulement en voyage. Je deviendrai moi-même un voyage, un pèlerinage.

Jean Debruyne

J’irai loin, bien loin, comme un bohémien… Et un bonheur infini me montera dans l’âme…

Arthur Rimbaud

Pendant quelques mois vous n’aurez rien à faire qu’à marcher devant vous, où vous voudrez, comme vous voudrez, vite ou lentement ; rien ni personne ne vous presse. J’ai connu cette vie et je la pleure éternellement.

Gobineau Nouvelles Asiatiques.

Je devinais obscurément que je m’éloignais de mon pays habituel : une audace bizarre me transportait, me faisait oublier mes frères et mes sœurs, la nuit proche

S. Corinna Bille Theoda

Dans la région languedocienne, l’implantation de l’ordre bourguignon fut la conséquence directe de la mainmise sur les chemins de Compostelle… La visite à Compostelle, en 950, de Godescale, évêque du Puy, témoigne de l’audience extranationale prise dès cette époque par la marche à la voie lactée. L’expansion européenne du pèlerinage coïncida avec celle de l’ordre clunisien dont l’abbé Odilon (994-1049) fut le plus actif protagoniste.

En authentiques promoteurs touristiques, les moines bourguignons assurèrent la publicité de Compostelle ainsi que l’encadrement et l’hébergement des caravanes de jacquots. Par le jeu d’acquisitions, à titre gratuit ou onéreux, de fondations de prieurés ou d’affiliations à l’ordre d’anciens monastères, les clunisiens se réservèrent des relais tout au long des grands itinéraires franco ibériques.

Pierre-A Clément. Les chemins à travers les âges.            Les Presses du Languedoc.1983

Tous ces va et vient donnent lieu à une importante activité économique : marchands et gens d’église tiennent à leurs reliques, objets d’une grande vénération, principal attrait pour le pèlerin : à Saint Gilles, on met en garde contre les faussaires :

Telle est la tombe du bienheureux Gilles, confesseur, dans laquelle son corps repose et est honoré. Qu’ils rougissent de honte, les Hongrois qui prétendent avoir son corps ! Qu’ils se troublent les moines de Chamalières, qui imaginent avoir son corps tout entier ! Qu’ils soient confondus, les gens de Saint Seine, qui se glorifient d’avoir son chef ! Que soient troublés de crainte les Normands du Cotentin, qui se vantent d’avoir son corps tout entier.

La coquille Saint Jacques devient elle-même le signe de reconnaissance des pèlerins qui vont à Santiago : personne n’est absolument certain de la nature du lien à établir : probablement les eaux de Galice étaient-elles particulièrement riches de ce coquillage, ce qui permettait d’en fournir abondamment les marchés, et donc chaque pèlerin l’utilisait comme cuiller et s’en prévalait comme signe de son arrivée à Saint Jacques. Mais la représentation de ce coquillage n’a pas attendu le XII° siècle pour voir le jour : on en trouve de magnifiques sur les linteaux de Baalbek… datant donc de l’empire romain.

La Champagne est depuis longtemps une région de foires locales : on en compte une douzaine : on y rencontre surtout et assez tôt des marchands des Flandres, puis, un peu plus tard des Italiens. Les comtes de Champagne principalement Thibaud II, vers 1150, puis Henri le Libéral, vers 1170, réalisent que ces étrangers portent avec eux la richesse, et que s’ils parviennent à maîtriser ce phénomène, leur comté bénéficiera d’une essor capital. Ils se décident alors à prendre l’affaire en main, et pour ce faire, commencent par réduire le nombre de foires, en ne gardant que celles qui couvrent au mieux l’ensemble de l’année :

  • du 2 au 15 janvier Foire de Lagny sur Marne
  • du mardi précédant la mi-carême Foire de Bar sur Aube au dimanche de la Passion
  • en mai Foire de Saint Quiriace à Provins
  • en juillet/août Foire chaude ou de la Saint Jean à Troyes.
  • septembre Foire de Saint Ayoul à Provins
  • début octobre à la semaine Foire froide ou de la Saint Rémi à Troyes, précédant Noël.

Par un conduit, ils assurent à ces foires la sécurité des biens des marchands, la sécurité des personnes aussi, allant jusqu’à assurer, des fonctions notariales qui garantissent les transactions commerciales Le conduit va même devenir royal avec celui de Philippe Auguste en 1209 : la Champagne est alors le grand carrefour commercial de l’Europe.

Les marchands des Flandres viennent vendre draps et toiles, les Italiens, soieries, épices orientales, cire, et aussi le change, – l’affaire est d’importance, aux mains des Toscans et Lombards, qui pratiquent déjà la lettre de change, limitant ainsi la circulation des espèces – ; on y voit encore les gens du Midi qui proposent des cuirs venant de Cordoue, les Bourguignons qui vendent leur vin, les Allemands avec cuirs et fourrures. Seuls absents notoires : les Anglo-Normands. Nombre de ces pays ont un consul à même de défendre les intérêts de leurs ressortissants auprès des autorités.

Et l’on versifie sur le sujet :

Marchands s’en vont de par le monde
Diverses choses acheter ;
Quand reviennent de marchander
Ils font maçonner leur maison,
Mandent plâtriers et maçons
Aussi couvreurs et charpentiers ;
Quand ont fait maison et cellier
Fêtes font à leur voisinage.
Puis s’en vont en pèlerinage
A Saint Jacques ou à Saint Gilles,
Et quand reviennent en leur ville
Leurs femmes font grande joie d’els [d'eux]
Et ils mandent les menestrels,
L’un tamboure et l’autre vielle,
L’autre redit chansons nouvelles.
Et puis, quand la fête est finie,
Ils s’en revont en marchandie.
Les uns s’en vont en Angleterre
Laines et cuirs et bacons querre [chercher],
Les autres s’en vont en Espagne,
Et d’autres s’en vont en Bretagne,
Bœufs, porcs et vaches acheter,
Et s’efforcent de marchander
Et reviennent de tous pays …

Phelippot Le Dit des Marchands

Paris finira par froncer les sourcils devant un tel succès, et fera en sorte que les établissements étrangers présents à demeure ne puissent plus être présents en quatre places en Champagne et à Paris.

Et l’on versifie encore, sur les places de chacun.

Au bout, par deça regrattiers [revendeurs : l'actuel épicier]
Trouvai barbiers et cervoisiers [brasseurs],
Taverniers, et puis tapissiers ;
Assez près d’eux sont les meuniers ;
A la cote du gag chemin
Est la foire du parchemin ;
Et après trouvai les pourpoints
Dont maint homme est vêtu à point ;
Tiretaines dont simples gens
Sont revêtus de peu d’argent …
Puis m’en revins en une plaine
Là où l’on vend cuits crus et laine.
Par devers la croix du Lendit
M’en vins par la ferronnerie,
Après trouvai la batterie [chaudronnerie],
Cordouaniers et bourreliers,
Selliers et freniers et cordiers …
Martelliers et banquiers trouvai [fabricants de bancs],
Tanneurs, mégissiers de bons cuirs,
Chaussiers, huchiers et les changeurs
Qui ne sont mie les meneurs [les moindres]
Ils se sont logés bel et gent.
Après sont les joyaux d’argent
Qui sont ouvrés d’orfèvrerie…

Dit du Lendit [Foire de Saint Denis]

Nul pays ne se poet de li seus gouvrener ;
Pour chou vont marchéant travillier et mener
Chou qui faut ès pays, en tous règnes mener ;
Se ne les doit-on mie sans raison formener
Chou que marchéant vont delà mer, dechà mer
Pour pourvir les pays, che les font entr’amer ;
Pour riens ne se feroient boin marchéant blasme
Mais ils se font amer, loyal et bon clamer.
Carités et amours par les pays nouriscent ;
Pour chou doit on moult goïr s’il enrikiscent.
C’est pités, quant en tière boin marchéant povriscent
Or en ait Dieus les âmes quant dou siècle partiscent !
Gilles le Muisit, chanoine de Tournai.

Dit des Marchands. Début XIV° siècle

Dans le même temps, le développement du trafic maritime venait concurrencer directement les foires : les galées génoises et vénitiennes arrivaient à Bruges en 1297 ; les échanges terrestres et par voie fluviale se déplaçaient quant à eux vers l’est, au Mont-Cenis et au Grand-Saint-Bernard se substituent le Simplon, le Saint-Gothard, le San Bernardino et sa fameuse Via Mala, le Brenner. Les foires de Champagne reprirent la dimension d’une foire locale vers le milieu du XIV° siècle.

De façon générale, dans le simple cadre de la vie quotidienne, une réglementation précise s’applique aux transactions commerciales :

L’historien de Lille a pu écrire : La moindre ménagère faisant son marché était efficacement protégée. Protégée aussi bien contre la fraude, qui atteint toujours davantage les petites gens, que contre la vie chère, provenant des abus de l’intermédiaire. Car, à l’époque, le consommateur direct a priorité absolue sur le revendeur. Ainsi, à Paris – qu’il s’agisse de n’importe quel achat : blé, œufs, fromages, vin -, le consommateur qui intervient avant que le denier à Dieu [les arrhes] ait été remis par l’acheteur ou même pendant qu’il le remet, au moment où l’on ferme le sac, a le droit de se faire céder la marchandise. Partout, on règle sévèrement le lieu où les revendeurs doivent se tenir pour être facilement distingués de ceux qui vendent le produit de leur propre travail. Ainsi, à Marseille, les revendeurs de poisson ne pouvaient se tenir qu’au grand marché ; à la poissonnerie, l’acheteur était sûr de ne rencontrer que des pêcheurs vendant le produit de leur pêche. De plus, – et cela se retrouve dans des villes aussi éloignées que Provins et Marseille -, le revendeur ne peut acheter qu’à partir de midi. Toute la matinée est réservée à celui qui achète pour sa consommation familiale.

C’est, on le voit, le contraire de ce qui se passe de nos jours, où l’acheteur privé ne peut se servir directement chez le marchand de gros, encore moins chez le producteur.

Pour les matériaux les plus chers, comme les matériaux de construction, bois, tuiles, etc…, les obligations allaient plus loin encore : pendant quinze jours, lorsque avaient été débarqués sur le port de Marseille des bois de charpente, seuls avaient le droit d’acheter les acheteurs privés ; et pendant huit jours encore, ceux qui avaient laissé passer les délais pouvaient se faire rétrocéder au prix coûtant la marchandise acquise par le revendeur.

Georges et Régine Pernoud Le tour de France médiéval.            Stock 1983

À la demande du roi roi Géza II de Hongrie [1141-1162], des Allemands commencent à s’installer en nombre en Transylvanie, sur les marches orientales de l’actuelle Roumanie, pour défendre le pays contre les risques d’invasion Tatar, puis Turque. On les nommait Saxons, terme qui englobait en langue latine des territoires beaucoup plus divers que la seule actuelle Saxe.  Par la suite, jusqu’au début du XX° siècle, l’immigration allemande sera continue. Sibiu [Hermannstadt], Brasov [Kronstadt], Sighisoara [Schässburg] ont encore des centre ville, des églises fortifiées qui témoignent de ce passé-là.

Dix ans avant la deuxième guerre mondiale, les Allemands de Roumanie seront 745 000 : Hitler les libérera en envoyant les hommes combattre sur le front russe. Après la guerre, les communistes inciteront les Allemands qui étaient encore vivants à rentrer dans leur pays d’origine, mais Ceaucesu fera mieux : il rendra ce départ payant : de 2700 € [en fait en Deutsch Mark] à 11 000 € selon le niveau d’études. 200 000 Allemands quitteront ainsi le pays. La chute de Ceaucescu réduira cette communauté allemande à 35 000 personnes, qui resteront une minorité très active, sachant attirer les investissements allemands, et même provoquer une nouvelle immigration : en 2014, un candidat à l’élection présidentielle sera d’origine allemande.

18 03 1152                Le concile de Beaugency casse le mariage de Louis VII et d’Aliénor d’Aquitaine, laquelle épouse 6 semaines plus tard Henri Plantagenêt, futur roi d’Angleterre, duc de Normandie, emmenant avec elle ses immenses domaines : c’est le début de 3 siècles d’affrontements entre la France et l’Angleterre, qui, par goût de la simplification, deviendront la guerre de Cent ans.

Simplification encore que de croire que la France a alors perdu l’Aquitaine… pour la bonne et simple raison, c’est qu’elle ne l’avait jamais possédée : elle était propriété d’Aliénor que son mari fût roi de France ou roi d’Angleterre ; la titulature du Roi de France disait bien la situation : Louis, par la grâce de Dieu, roi des Francs et duc des Aquitains.

Les marchands de Rouen obtiennent d’Henri II que nul, s’il n’est bourgeois de Rouen, ne soit autorisé à faire descendre ses marchandises par la Seine à travers la ville, ni à décharger en celle-ci du vin, pur l’y mettre en dépôt : lequel monopole commercial fera la richesse de Rouen

1154                            Valdemar s’empare du trône du Danemark : en 25 ans de règne, entouré de nobles et de prélats remarquables dont l’évêque Absalon, ancien élève des écoles de Paris, il va couvrir le pays de fondations monastiques, surtout cisterciennes, diffusant une influence française qui était un utile contrepoids à celle de l’Allemagne.

Al-Idrîsî établit une mappemonde du monde méditerranéen et du moyen orient. Né vers 1100 à Ceuta, il passa son enfance à Cordoue, et accepta la commande d’un planisphère faite par Roger II, roi de Sicile, accompagné du Livre du divertissement de celui qui désire découvrir le monde (Kit?b nuzhat al-musht?q f? ikhtir?q al-?f?q ) – plus communément connu sous l’appellation de Livre de Roger. Île stratégique de la Méditerranée, la Sicile était autant une focale d’informations en provenance de tous les navires qui y relâchaient qu’un syncrétisme entre civilisations byzantine, normande et arabe. Le Livre de Roger comprend une description de la Sicile, de l’Italie, de l’Espagne, de l’Europe du Nord et de l’Afrique, ainsi que de Byzance : c’est une description résolument universaliste qui comprend aussi bien la géographie physique que les activités humaines. Sa connaissance du Niger, du Soudan et du Nil est remarquable pour son époque. Plus tard, al-Idrïsï publiera une autre encyclopédie géographique, plus complète encore, intitulée Rawd-Unnas wa-Nuzhat al-Nafs (Plaisir des hommes et joie de l’âme), livre également connu comme Kitab al-Mamalik wa al-Masalik (Livre des royaumes et des routes). Al-Idrïsï a soutenu la théorie de la sphéricité de la Terre : La terre est ronde comme une sphère, et l’eau s’y tient et y reste par le biais de l’équilibre naturel qui ne subit pas de changement. Il n’est donc pas exact de prétendre qu’à l’époque de Christophe Colomb, tout le monde croyait encore que la Terre était plate : nombreux étaient alors les chercheurs, astronomes à penser, et ce, depuis le V° siècle, que la Terre était ronde.

1157                            La Reconsquista marque le pas.

Au centre et à l’est de la péninsule ibérique, la grande offensive chrétienne dont Alphonse le Batailleur avait été le principal artisan se poursuit jusqu’au milieu du siècle. Tortosa, qui bloquait le cours inférieur de l’Ebre, est enlevée en 1147 par le prince d’Aragon Raymond Béranger IV qui, l’année précédente, avait, en une campagne conjointe avec le roi de Castille Alphonse l’Empereur, occupé Almeria ; par le traité de Tudelen, en 1151, les deux souverains se répartirent les territoires à conquérir dans l’avenir. Mais après cette date, l’élan de la reconquête se ralentit, en dépit de l’apparition de milices monastiques nouvelles – ordre de Calatrava, créé en 1158 (et qui prendra, au Portugal, le nom d’ordre d’Avis), puis ordres de Santiago et d’Alcantara – spécialement constitués en vue de la lutte contre l’Infidèle, et appelés à jouer, dans la période suivante, un rôle militaire et politique important.

Les causes de ce ralentissement sont multiples. Elles tiennent en partie au déferlement sur l’Espagne d’une nouvelle vague d’envahisseurs musulmans. En Afrique, les Almohades (Unitaires), bandes fanatiques menées par le Mahdi Abou Abdallah ont mis fin à l’empire créé par Youssouf ; en Espagne même, la domination almoravide va se désagrégeant, du fait du relâchement religieux et militaire des conquérants au contact de la civilisation raffinée d’Al Andalus. Des soulèvements locaux se produisent, donnant naissance à une nouvelle génération de royaumes de taifas à Murcie, Cordoue, Valence. De même que soixante-dix ans auparavant Al Motamid de Séville avait fait appel à Youssouf pour arrêter l’avance chrétienne, les rebelles à l’autorité almoravide demandent l’aide des Almohades. Abd al Mumin, successeur du Mahdi, envoie en Espagne une armée qui, en une vingtaine d’années (1146- 1163) soumet à son autorité tous les territoires musulmans de la péninsule ; ceux-ci deviennent une simple dépendance de l’Empire almohade d’Afrique, représenté à Séville par un gouverneur. La menace que constituait pour les chrétiens cette nouvelle invasion fut rendue évidente par la perte d’Alméria qui, en 1157, retomba au pouvoir des musulmans.

Marcelin Defourneaux La Péninsule ibérique 1986

1158                            Création de la place marchande de Lübeck, en Allemagne, fruit d’une aspiration aux échanges et d’une bourgeoisie d’affaires.

1159                            En Afrique du Nord, les persécutions d’Abdalmu’min mettent fin aux dernières Chrétientés remontant à l’empire romain. A Gafsa, selon Edrisi, on parlait encore le latin d’Afrique, c’est-à-dire, quelque 4 ou 5 siècles après la conquête musulmane !

1160                            Béziers met fin à une vieille tradition qui autorisait la lapidation des maisons juives du samedi des Rameaux au samedi de Pâques. A la même époque à Toulouse, chaque samedi saint, un juif était publiquement giflé par le seigneur de la ville. Début d’exploitation des mines de fer en Dauphiné.

1162                           Sept ans plus tôt Frédéric Barberousse a été élu roi des Romains : l’Italie est l’un des trois royaumes  - les deux autres : la Germanie et la Bourgogne – qui composent son empire. Entre les communes naissantes enivrées par l’esprit de  liberté et l’empereur qui entend y retrouver sa souveraineté, la confrontation est inévitable : les troupes impériales prennent Milan, mettant à bas les murailles, symboles de son autonomie.

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[4] Le maître d’ouvrage est celui qui passe commande de la construction et détient le financement ou au moins est à même de le garantir ; le maître d’œuvre est l’entrepreneur, l’exécutant des travaux.

[5] Ce n’est que plus tard que cet art, que l’on avait commencé par nommer « ogival » deviendra « gothique ».

[6] On ne les connaît pas tous, mais certains d’entre eux ont laissé leurs noms dans des labyrinthes, à l’intérieur des cathédrales : Jean de Chelles, Pierre de Montreuil, un des constructeurs de Notre Dame de Paris, Robert de Coucy, Peter Palet, Hugues Libergié, Alexandre et Colin de Berneul ; on connaît les noms des quatre docteurs es-pierres de Reims : Jean d’Orbais, Jean le Loup, Gaucher de Reims, Bernard de Soissons. Après avoir achevé son chantier à Paris, Étienne de Bonneuil ira construire la cathédrale d’Uppsala en Suède. Le génial sculpteur du tympan de la cathédrale d’Autun se nommait Gislebertus.

[7] Robert Sabatino Lopez. Economie et architecture médiévales. Annales, économie, sociétés, civilisations. 1952.

[8] Très important ouvrage, réalisé par le moine Gratien à Bologne de 1140 à 1160, comportant 3 600 articles ! Ce n’est ni plus ni moins que le grand’père, voire le père du Droit Canon.

[9] Les Anglais nommaient bien le mot voyage puisque travel vient directement de travail, lui-même synonyme de torture : le trepalium était un instrument de supplice à trois pieux. Il faudra que beaucoup d’eau coule sous les ponts avant que le terme ne soit associé à la notion de plaisir.


Par l.peltier dans (2 : 01 à 1163) le 27 octobre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

Cent cinquante ans, de 1100 à 1250, vont marquer l’âge d’or des Troubadours, Trobairitz, Trobadors. Le premier d’entre eux, Guillem de Peytieu, 1071-1126, duc d’Aquitaine, comte de Poitiers, chanta l’amour (alors conjugué au féminin) dans la truculence et la tendresse : la pudibonderie ne naîtra que beaucoup plus tard, et les femmes, comme les hommes, réclamaient tout crûment leur participation au plaisir, à la Joy. Le rouleau compresseur ecclésiastique n’était pas encore passé par là pour en faire la créature soumise et obéissante qu’elle dût devenir.

Il se sentait une telle ardeur, qu’il fit représenter le corps de sa femelle sur son bouclier.

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J’ai tant appris du jeu savoureux !
Plus que tous, j’y ai la main heureuse
et à qui demandera conseil
je répondrai.
Personne ne partira déçu.
J’ai nom
maître infaillible »
Jamais mon amie ne m’aura une nuit
qu’elle ne me veuille le lendemain.
Je suis dans ce métier, je m’en vante, si expert
que j’ai de quoi gagner mon pain
sur tous les marchés.

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Toute dame qui m’accorde son amour,
je veux tout d’abord qu’elle me laisse le lui faire
… Que Dieu me laisse en vie tant
que je peux glisser la main sous son manteau !
… Toutes les joies se font humbles,
et tout autre amour se soumet
devant ma dame au bel accueil,
au doux regard ;
et l’homme vivra plus de cent ans
qui saura sa joie aimante saisir.
Par sa joie ma dame peut guérir,
par sa colère elle peut tuer,
par elle le plus sage peut sombrer dans la folie,
le plus beau perdre sa beauté,
le plus courtois devenir un rustre,
et le plus rustre devenir courtois.

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… Toute la joie du monde est nôtre, dame, si tous les deux nous nous aimons.

Guillaume de Poitiers

… Cette dame, qui avec un tel amant couche est allégée de tous ses péchés.

Bertrand de Born

La femme avait alors suffisamment de santé pour oublier les âneries de la première église [1]… – qu’elle fût d’Orient ou d’Occident :

Toutes les femmes devraient mourir de honte à la pensée d’être des femmes

Clément d’Alexandrie II° siècle.

Tu devrais toujours porter le deuil, être couverte de haillons et abîmée dans la pénitence, afin de racheter la faute d’avoir perdu le genre humain… Femme, tu es la porte du diable. C’est toi qui as touché à l’arbre de Satan, et qui, la première, a violé la loi divine.

Tertullien 155-222

Figurait, parmi d’autres mâles sentences : les mamelles des femmes sont les forteresses de Satan.

On célébrait alors les fêtes de  « l’amour de mai » : la nuit qui précède le 1° mai, et pour prolonger l’ancienne fête celtique de Beltaine, les femmes mariées avaient droit à un amant d’une nuit :

Patience, mon mari, avec votre permission, je suis à vous demain et à mon amant cette nuit.
Je ne t’aimerai vraiment que si tu joins les bracelets de mes chevilles à mes boucles d’oreilles.
Anonyme

Je serai votre défense et votre bouclier, votre cœur et votre réconfort. Pour vous défendre contre toute mésaventure, je serai votre guide et votre escorte, je serai votre toit pour vous protéger de l’orage.

Obilote à Gauvain dans Parzival de Wolfram d’Eschenbach.

Je voudrais tant mon cavalier tenir un soir dans mes bras nus ; qu’il en soit comblé et à lui seul servir de coussin.

Comtesse de Die

Dans ma chambre et ses courtines il est entré en voleur ! Dans ma chambre et ses dorures je le garde en prison. Ah ! Eh ! Hi !

Anonyme

Car de langueur peut mourir une dame si on ne la prend toute entière.

Na Castelosa.

Au nord de la Loire, les troubadours ont pour nom trouvères, les mœurs n’y sont sans doute pas aussi libres, mais la révolution probablement plus globale : ne parlons pas de langue d’oïl, puisque c’est de Bretagne que vient cet idéal de société douce et polie :

A Brocéliande, dans cette forêt où l’amour est inventé, on retrouve le secret de la magie de cette Table ronde autour de laquelle le Moyen Age groupa toutes ses idées d’héroïsme, de beauté, de pudeur et d’amour. C’est en révélant à une société barbare l’idéal d’une société douce et polie qu’une tribu oubliée aux confins du monde imposa ses héros à l’Europe et accomplit dans le domaine de l’imagination et du sentiment une révolution sans exemple peut-être de l’esprit humain. [...] C’est surtout en créant le caractère de la femme, en introduisant dans la poésie auparavant dure et austère du Moyen Age les nuances de l’amour, que les romans bretons réalisèrent cette prodigieuse métamorphose. Ce fut comme une étincelle électrique : en quelques années, le goût de l’Europe fût changé ; le sentiment kymrique courut le monde et le transforma.[...] La galanterie chevaleresque qui fait le bonheur suprême du guerrier est de servir une femme et de mériter son estime, cette croyance que l’emploi le plus beau de la force est de sauver et de venger la faiblesse, tout cela est éminemment breton ou du moins a trouvé d’abord son expression chez les peuples bretons.

Ernest Renan 1823-1892

Mais J.M. Jondot lui, pense que cela nous vient non de Bretagne mais l’Al Andalus :

En France, déjà paroissent les Toubadours, poëtes provençaux, dont le nom signifie inventeurs. Les chantres de l’amour et des dames, inspirèrent le goût de la galanterie qu’ils avoient emprunté des Maures ; mais les muses ne leur enseignèrent pas les bonnes moeurs ; la plupart de ces poëtes menèrent une vie très dissolue.

[…]                 L’ardeur de cette dévotion guerrière s’empara de toutes les classes de la société. Trois armées précédèrent celle de Godefroy de Bouillon, l’une commandée part Gauthier sans avoir, l’autre par Pierre l’hermite, l’autre enfin par un moine grec. Toutes les trois commirent, sous l’étendard de la croix, d’horribles brigandages ; toutes les trois, après avoir été affoiblies par les Grecs, par les Hongrois dont elles ravageaient le territoire, furent exterminés par les Turcomans, quand elles eurent débarqué en Asie. L’Orient se vengea de ses antiques défaites, avec le fer des Turcomans sortis de la Perse, de ce même pays dont l’antique Europe avoit dévoré des millions de soldats.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

La chevalerie, cet ensemble de coutumes fondées sur la générosité et la loyauté, devient une éthique :

C’est une si noble vertu et si grande recommandation qu’on ne doit jamais passer trop brièvement, car elle est la mère et la lumière de tous les gentilshommes. Ainsi doivent tous les jeunes gens qui doivent avancer avoir un ardent désir d’acquérir le fait et la réputation de prouesse afin d’être mis et comptés au nombre des preux.

Froissart

La cérémonie elle-même a de fortes ressemblances avec la prise d’habit d’un religieux :

Seigneur très saint père, toi qui a permis sur terre l’emploi du glaive pour réprimer la malice des méchants, qui pour la protection du peuple as voulu instituer l’ordre de la chevalerie, fais en disposant son cœur au bien que ton serviteur n’use jamais de ce glaive pour léser injustement personne.

Guillaume Durand Le Pontifical.

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Qu’est ce que la chevalerie ? La plus belle institution médiévale très certainement. C’est la solution chrétienne aux problèmes de la guerre et de cette éternelle tentation que représente pour l’homme le droit du plus fort.

La cérémonie elle-même a de fortes ressemblances avec la prise d’habit d’un religieux :

Le suzerain, assis sur une chaise haute, entouré de tous les autres vassaux, voit s’avancer le jeune homme qui vient faire acte personnel d’hommage. Le jeune homme s’agenouille tête nue et sans armes. Il a même défait son ceinturon, en signe qu’il s’abandonne au seigneur. Le suzerain lui demande s’il veut devenir son homme sans réserve. Il répond :

-           Je le veux,

et il place ses mains dans celles de son seigneur. Celui-ci l’embrasse. Puis le jeune homme vient jurer sur le reliquaire de la chapelle, engageant sa foi sur l’acte d’hommage qu’il vient d’accomplir :

-           Je promets en ma foi d’être, à partir de cet instant, fidèle au comte et de lui garder contre tous et entièrement mon hommage, de bonne foi et sans tromperie.

Généralement le suzerain lui remet alors, symboliquement, son fief : il lui donne une motte de terre ou un fétu de paille qui symbolise le domaine dont il aura désormais la garde.

Ainsi ces deux hommes s’engagent-ils l’un envers l’autre par un double contrat pour lequel on fait confiance à la parole donnée : l’un promet fidélité, l’autre doit protection.

Georges et Régine Pernoud Le Tour de France médiéval    Stock 1983

L’époque connut nombre de maîtresses femmes : Hadewich d’Anvers, Aliénor d’Aquitaine… et tant d’autres… mais surtout la grande, toute grande Hildegarde von Bingen, bénédictine et mystique allemande (1098 – 1179). Née à Bermersheim, à 25 km de Mayence, elle est la dixième enfant d’une famille de petite noblesse ; à 14 ans, elle entre chez les Bénédictines qui ont pour abbesse Jutta von Sponheim ; élue supérieure à 38 ans, elle fonde le Rupersberg – Mont de Saint Rupert – en 1150, puis celui d’Elbingen, au bord du Rhin, où elle sera enterrée. Elle avait plus de soixante ans quand elle entreprit après la mort de Saint Bernard en 1153, quatre croisades de prédication dans le bassin du Rhin, de la Moselle à la Suisse, des Pays-Bas aux confins de l’Allemagne, dénonçant les abus du clergé, annonçant l’hérésie cathare. Benoit XVI la proclamera docteur de l’Église le 7 octobre 2012 ; elle venait ainsi rejoindre ce club très fermé où l’acceuillirent de Sainte Thérèse d’Avila, Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, Sainte Catherine de Sienne.

Dieu a crée le monde à partir des quatre éléments, pour glorifier Son nom. Il a renforcé le monde avec le vent. Il a relié le monde aux étoiles. Et Il a empli le monde avec toutes sortes de créatures. Puis il a mis les êtres humains partout dans le monde, leur donnant une grande puissance en tant que gardiens de toute la Création. Les êtres humains ne peuvent vivre sans le reste de la nature, ils doivent veiller sur toutes les choses naturelles.

[…]            Le reste de la Création se récrie contre la méchanceté et la perversité de l’espèce humaine. Les autres créatures accomplissent les commandements de Dieu : elles honorent ses lois. Et les autres créatures ne maugréent pas et ne se plaignent pas de ces lois. Mais les êtres humains se rebellent contre ces lois, les défiant en paroles et en actes. Et se faisant, ils infligent une terrible cruauté au reste de la Création divine.

[…]            Ceux qui ont foi en Dieu honoreront aussi la stabilité du monde : les orbites du Soleil et de la Lune, les vents et l’air, la terre et l’eau. (…) Nous n’avons pas d’autre endroit où poser le pied. Si nous abandonnons ce monde, nous serons détruits par des démons et privés de la protection des anges.

[…]            Ne blessons point la terre ! Il ne faut pas la détruire ! Aussi longtemps que les choses terrestres seront violentées et subiront des mauvais traitements, Dieu pansera ses blessures. Il les lavera dans les souffrances et les épreuves de l’humanité. Toute la création, Dieu la donne à l’homme pour qu’il en use à son gré. Mais si ce privilège est employé abusivement, la justice de Dieu permet que l’humanité soit punie par la création.

On lui attribue trois livres de visions, le Scivias – Apprend les voies du Seigneur – Le livre des mérites de la vie et Le Livre des œuvres divines, plus de soixante dix œuvres musicales – Symphonie des harmonies des révélations célestes – un drame liturgique – Ordo virtutum -.

 O feu de l’Esprit Saint,
Loué sois-tu, toi qui œuvres au son des tambourins et des cithares […]
Lorsque tu enflammes l’esprit des hommes,
Le tabernacle de leur âme s’emplit de ta puissance.
Toute créature te loue, vie de toute chose,
Baume très précieux qui transfigure nos blessures béantes et souillées
En pierres précieuses !
Daigne maintenant nous rassembler tous ensemble en Toi,
Et diriger nos pas sur le chemin de la droiture. Amen

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Au Ciel, ma patrie, je rencontrerai ceux que tu as crées ;
L’Amour de Dieu, voilà toute ma joie.
Parvenir à la tour du désir brûlant, voilà mon seul désir.
Mon Dieu je veux faire ce que tu veux que je fasse
Grâce aux ailes de la bonne volonté,
Je veux voler au-dessus des étoiles du ciel pour accomplir ta volonté.
Je n’ai d’autre désir, d’autre souhait,
Je n’aspire qu’à ce qui est saint.
Mon Dieu, fais de moi ton instrument,
Que je résonne entre tes mains comme le tambourin de ton amour !

Elle gardait néanmoins les pieds sur Terre : elle produisit une œuvre abondante de phytothérapie – qu’elle ne nommait évidemment pas ainsi, mais il s’agissait bien de cela - : Physica, où sont inventoriées plus de 100 espèces indigènes, et Les causes et les remèdes, qui fait plus que reprendre l’ensemble des connaissances de l’époque : elle est par exemple la première à parler de l’application du mercure en dermatologie, de l’utilisation de la muscade et du camphre en médecine. Elle dit aussi sur les champignons des choses tout à fait nouvelles.

En médecine, elle reprenait les catégories de son temps, qui remontaient à Hippocrate de Cos [~ 460- ~ 377] relayée par Galien et qui resteront la référence jusqu’au XVIII° siècle : c’était la théorie des humeurs : le sang, le phlegme, la bile jaune et la bile noire, caractérisées par les quatre qualités primordiales traditionnelles de l’Antiquité : le sang est chaud et humide, le phlegme froid et humide, la bile noire froide et sèche, la bile jaune chaude et sèche. Hildegarde parlait de sec, humide écume et tiède, ces quatre humeurs elles-même liées aux quatre éléments : feu, air, eau et terre.

D’aucuns aujourd’hui voudront établir des correspondances entre ces humeurs et les quatre principaux éléments du sang connus aujourd’hui : le sec correspondrait aux globules rouges, l’humide au sérum, l’écume aux plaquettes et aux protéines et le tiède aux globules blancs. Ce raccourci semble faire bon marché de la rigueur et ressemble plutôt à un tour de passe passe, mais il a le grand avantage de pouvoir faire dire à ces textes de près neuf cents ans, des choses compréhensibles car les traductions établies en catégories contemporaines nous parlent.

Elle ne tarit pas d’éloges sur l’épeautre, et, dégradation de la qualité du blé aidante, en proportion au nombres de variétés crées par les croisements, ce qu’elle en dit nous parle de plus en plus :

L’épeautre est un excellent grain, de nature chaude, gros et plein de force, et plus doux que les autres grains. A celui qui le mange, il donne une chair de qualité, un sang de qualité. Il donne un esprit joyeux et mets de l’allégresse dans l’esprit de l’homme.

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Les livres d’Hildegarde datent du Moyen Age mais, avec l’apport de la science moderne, cette céréale rustique et peu attractive au premier abord a été redécouverte, étudiée scientifiquement et fait l’objet actuellement d’un marché florissant.

Il est vrai que depuis l’avènement de l’agriculture industrielle, l’épeautre n’était plus cultivé que dans de rares contrées d’Europe, spécialement dans les Ardennes belges ou dans les régions alémaniques en montagne, là où le blé ne pousse plus. Là raison est très simple, le froment offre des rendements bien supérieurs, surtout avec les apports faramineux d’engrais de l’agriculture moderne. L’autre raison provient de la difficulté à décortiquer l’épeautre à cause de sa double enveloppe, appelée balle, qui nécessite plus de travail pour obtenir les grains. Cette difficulté devient un avantage en agriculture biologique parce que la balle protège l’épeautre des maladies. D’une taille supérieure au blé, il n’a surtout pas besoin d’apport massif d’engrais, ce qui le ferait pousser trop haut et fragiliserait sa récolte. Autre avantage, l’épeautre a la vertu de nettoyer le terrain, ce qui rend inutile l’emploi d’herbicides. Par ailleurs, il résiste mieux que le blé à l’humidité ou à la sécheresse et s’acclimate bien à tous les types de sols. Mieux encore, sa conservation se fait dans sa balle, offrant ainsi une protection efficace et naturelle contre les charançons. Enfin, il ne prend que très faiblement la radioactivité.

La meilleure façon de le cultiver est d’alterner les prairies et l’épeautre comme unique céréale, à l’instar de ce qui se fait encore dans le Jura souabe ou dans la Forêt noire, ce qui évite le risque d’hybridation avec le blé.

Car, si l’épeautre est un proche cousin du blé, c’est le gène speltoïde qui lesdifférencie. Ces deux céréales seraient nées il y a 9 000 ans dans la région du Caucase. Hildegarde avait bien vu cela en attribuant des qualités nutritives assez similaires pour le blé et l’épeautre qu’elle décrit, pour les deux céréales, comme donnant bonne chair et bon sang mais en donnant sa préférence à l’épeautre. Cela serait dû à la présence, dans la famille des hexaploïdes (blé, épeautre), des 42 chromosomes très proches des 46 chromosomes de nos cellules humaines.

Mais de quel épeautre s’agit-il ? Si l’on compare les grains de grand et de petit épeautre, ils ont une forme très différente, comme celui du blé aussi. Donc, il convient de considérer chaque céréale à part car, si certaines valeurs minérales peuvent être comparables d’un épeautre à l’autre, les valeurs subtiles et thérapeutiques sont différentes. Ainsi, le biologiste et naturopathe Wighard Strehlow, le plus grand spécialiste de la diététique hildegardienne, a déterminé que c’est le grand épeautre (Triticum spelta en latin) qui offre la plus grande proximité avec le sang humain. Les autres espèces d’épeautre possèdent aussi des grains vêtus mais différents, dit-il, qui ont une richesse chromosomique inférieure, comme l’épeautre italien amidonnier (ou shrank), porteur de 24 chromosomes, ou le petit épeautre (ou engrain), porteur seulement de 12 chromosomes. Par expérience, on a pu déterminer que la cuisson du grain de grand épeautre dans de l’eau produit un jus qui ressemble étonnamment au plasma sanguin.

Hildegarde n’a parlé que du grand épeautre puisqu’elle décrit textuel-nt cette céréale comme un grain gros et plein de force. Elle la différencie des autres céréales, surtout pour la consommation en grains, qu’elle déconseille formellement pour le froment, celui-ci, dit-elle encore, n’étant digeste que sous forme de pains ou gâteaux cuits à la chaleur du four avec de la farine complète broyée à la meule de pierre. Alors que l’épeautre peut s’accommoder de toutes les manières : en grain, en farine, en  pâtes, en concassé, en semoule…

L’autre qualité qu’Hildegarde indique pour l’épeautre, outre qu’il donne la bonne humeur, est sa capacité à soigner l’être humain, comme un baume de l’intérieur. De même, elle décrira aussi l’avoine comme une bonne céréale apportant, comme l’épeautre, la jovialité, sauf pour les personnes qui ont un estomac délicat précise-t-elle encore. Hildegarde est plus réservée pour le seigle, qui est plutôt pour les personnes fortes, tandis qu’elle proscrit l’orge car il affaiblit mais le recommande seulement pour la bière ou sous forme de lotion externe grâce à sa capacité à réhydrater la peau.

Les Allemands, sous l’impulsion du Dr Gottfried Hertzka, avaient réuni un symposium en 1988 à l’université d’Hohenheim sur le grand épeautre pour mettre en évidence toutes ses qualités, notamment la présence des huit acides aminés essentiels à l’alimentation humaine. L’autre surprise fut de trouver dans l’épeautre, outre des valeurs minérales supérieures à toutes les autres céréales, la présence de substances vitales à la vie humaine comme la rhodanide, découverte par le Pr Wolfgang Weuffen de l’université de Creifswald, qui agit sur le développement cellulaire.

Seulement, il y a une condition absolue pour que l’épeautre apporte à l’être humain toute sa plénitude et son efficacité thérapeutique : il ne faut pas qu’il soit hybride (croisé) avec une autre céréale. Surtout à l’ère moderne, qui a vu le blé considérablement appauvri par les multiples sélections variétales au profit du rendement mais au détriment de la qualité nutritive ; notamment pour le gluten, dont on soupçonne qu’il soit devenu maintenant, sur les variétés récentes, hautement allergène.

Pour cela, les Allemands ont créé un label dit Hertzka, qui regroupe cinq variétés de grand épeautre non hybride : oberkulmer, frankencorn, tyrolien rouge de Steiner, ostro, souabencorn. Ce label garantit, dans le cadre d’une culture biologique, hors des aéroports et des autoroutes, un gluten de qualité non allergène et l’absence de substances nocives. Le naturopathe Strehlow affirme avoir des résultats positifs à 90 % avec le grand épeautre non hybride Hertzka dans les cas d’intolérance au gluten.

Hildegarde énonçait l’épeautre (Triticum spelta, dit grand épeautre) comme le grain le plus tendre parmi les céréales connues à son époque, ce que révèle sa saveur douce et légèrement plus parfumée que le froment. Cette douceur se révèle aussi dans son excellence thérapeutique par la qualité qu’il redonne au sang et beaucoup de personnes témoignent de ses innombrables bienfaits sur leur santé, leur vitalité et même leur équilibre de vie. Si les autres céréales ne sont pas à négliger, il est sûr que l’épeautre a repris légitimement sa place à la table quotidienne comme la châtaigne, le fenouil et tant d’épices, ces aliments si bons et remis au goût du jour par notre bonne et géniale abbesse Hildegarde.

François Delbeke                 Biocontact      Novembre 2014         www.biocontact.fr

1090                                Aime, comte de Genève, fonde le prieuré de Chamonix.

Création de la secte des Assassins.

Des dissidents musulmans se spécialisent dans les attentats terroristes. Ils sont connus sous le nom d’Assassins : on doit voir dans ce mot une déformation de Hachchachin, consommateurs de hachich, car les adeptes s’enivraient de cette plante avant de commettre leurs forfaits. Le premier Grand Maître des Assassins, Hassan Sabbah, s’installe dans les montagnes environnant Kazvin, dans un repaire au nom prédestiné, Alamout, le Nid d’aigle. Un autre groupe, dont l’action s’exerça aussi bien contre les musulmans que contre les Croisés, résidait dans les montagnes entre Hama et Lattakieh.

Gaston Wiet, de l’Institut.                L’Islam           1986

Qazvin se situe près des châteaux du Vieux de la Montagne. Au XI° siècle, à la tête d’une secte d’Ismaéliens, Hassan Sabah entretenait une armée de tueurs à gages dans des forteresses, véritables nids d’aigle au fond des vallées d’Alamut et du Chah Rud. On y vivait avec art, dégustant les mets les plus fins, servis par des jeunes filles en fleur. Un vrai paradis d’Allah. Et justement, Hassan Sabah prétendait qu’il avait le pouvoir d’intercéder auprès de Dieu pour faire ouvrir les portes du paradis. L’homme savait faire exécuter proprement qui lui déplaisait : il lui suffiasait d’envoyer chez l’ennemi un de ses jeunes soumis, qu’il savait conforter par des prises de haschisch, afin de les aider à porter le coup mortel. Redouté dans tout l’empire, Hassan Sabah, puis ses descendants, toujours appelés Vieux de la montagne, virent leur secte surnommée, à cause de la drogue, du non de hashishins. Racontée par Marco Polo, puis par les Croisés qui se rendaient à Jérusalem, l’histoire du Vieux de la montagne frappa l’opinion occidentale et donna naissance au mot assassin. Hassan Sabah et ses successeurs terrorisèrent la Perse durant deux bons siècles. Lorsque les Mongols conquirent la région, leur chef Houlagou, petit-fils de Gengis Khan, mit le siège aux châteaux et passa au fil de l’épée tout ce qui, à l’intérieur, était vivant. Le Vieux de la montagne avait trouvé plus impitoyable que lui.

Bernard Ollivier Longue marche II.  Vers Samarcande           Libretto Phébus 2001

C’est un homme de vaste culture, sensible à la poésie, esprit curieux au fait des derniers progrès des sciences, qui avait créé en 1090 cette secte, la plus redoutable de tous les temps. Hassan as-Sabbah était né vers 1048 dans la ville de Rayy, tout près de l’endroit où sera fondée, quelques dizaines d’années plus tard, le bourg de Téhéran. A-t-il été, comme le veut la légende, l’inséparable compagnon de jeunesse du poète Omar al-Khayyam, passionné, lui aussi, de mathématiques et d’astronomie ? On ne le sait pas au juste. On connaît en revanche avec précision les circonstances qui ont amené cet homme brillant à consacrer sa vie à l’organisation de sa secte.

À la naissance de Hassan, la doctrine chiite [chiisme ismaélien.ndlr], à laquelle il adhère, était dominante en Asie musulmane. La Syrie appartenait aux Fatimides d’Egypte, et une autre dynastie chiite, celle des Boueyhides, contrôlait la Perse et dictait sa loi au calife abbasside en plein cœur de Baghdad. Mais durant la jeunesse de Hassan, la situation s’est entièrement renversée. Les Seldjoukides, défenseurs de l’orthodoxie sunnite, se sont emparés de toute la région. Le chiisme, naguère triomphant, n’est plus alors qu’une doctrine à peine tolérée, et souvent persécutée.

Hassan, qui évolue dans un milieu de religieux persans, s’insurge contre cette situation. Vers 1071, il décide d’aller s’installer en Egypte, dernier bastion du chiisme. Mais ce qu’il découvre au pays du Nil n’est guère réjouissant. Le vieux calife fatimide al-Moustansir est encore plus fantoche que son rival abbasside. Il n’ose plus sortir de son palais sans l’autorisation de son vizir arménien Badr el-Jamali, père et prédécesseur d’al-Afdal. Hassan trouve au Caire beaucoup d’intégristes religieux qui partagent ses appréhensions et souhaitent, comme lui, réformer le califat chiite et se venger des Seldjoukides.

Bientôt, un véritable mouvement prend forme, ayant pour chef Nizar, le fils aîné du calife. Aussi pieux que courageux, l’héritier fatimide n’a aucune envie de s’adonner aux plaisirs de la cour ni de jouer le rôle d’une marionnette entre les mains d’un vizir. A la mort de son vieux père, qui ne saurait tarder, il devrait prendre la succession et, avec le concours de Hassan et de ses amis, assurer aux chiites un nouvel âge d’or. Un plan minutieux est mis au point, dont Hassan est le principal artisan. Le militant perse ira s’installer au cœur de l’empire seldjoukide pour préparer le terrain à la reconquête que Nizar ne manquera pas d’entreprendre à son avènement.

Hassan réussit au-delà de toute espérance, mais avec des méthodes bien différentes de celles imaginées par le vertueux Nizar. En 1090, il s’empare par surprise de la forteresse d’Alamout, ce nid d’aigle situé dans la chaîne de l’Elbrouz, près de la mer Caspienne, dans une zone pratiquement inaccessible. Disposant ainsi d’un sanctuaire inviolable, Hassan commence à mettre sur pied une organisation politico-religieuse dont l’efficacité et l’esprit de discipline resteront inégalés dans l’Histoire.

Les adeptes sont classés selon leur niveau d’instruction, de fiabilité et de courage, des novices au grand maître. Ils suivent des cours intensifs d’endoctrinement ainsi qu’un entraînement physique. L’arme préférée de Hassan pour terrifier ses ennemis est le meurtre. Les membres de la secte sont envoyés individuellement ou, plus rarement, en petites équipes de deux ou trois, avec pour mission de tuer une personnalité choisie. Ils se déguisent généralement en marchands ou en ascètes, circulent dans la ville où doit être perpétré le crime, se familiarisent avec les lieux et les habitudes de leur victime, puis, une fois leur plan mis au point, ils frappent. Mais, si les préparatifs se déroulent dans le plus grand secret, l’exécution doit nécessairement se passer en public, devant la foule la plus nombreuse possible. C’est pourquoi le lieu est la mosquée, et le jour préféré le vendredi, généralement à midi. Pour Hassan, le meurtre n’est pas un simple moyen de se débarrasser d’un adversaire, c’est avant tout une double leçon à donner en public : celle du châtiment de la personne tuée et celle du sacrifice héroïque de l’adepte exécuteur, appelé fedai, c’est-à-dire commando suicide, parce qu’il est presque toujours abattu sur-le-champ.

La manière sereine dont les membres de la secte acceptaient de se laisser massacrer a fait croire aux contemporains qu’ils étaient drogués au haschisch, ce qui a valu le surnom de haschischiyoun ou haschaschin, un mot qui sera déformé en Assassin, et qui deviendra bientôt, dans de nombreuses langues, un nom commun. L’hypothèse est plausible, mais, pour tout ce qui touche à la secte, il est difficile de distinguer réalité et légende. Hassan poussait-il les adeptes à se droguer afin de leur donner la sensation de se trouver pour un temps au paradis et les encourager ainsi au martyre ? Essayait-il, plus prosaïquement, de les accoutumer à quelque narcotique pour les tenir constamment à sa merci ? Leur fournissait-il simplement un euphorisant pour qu’ils ne faiblissent pas au moment de l’assassinat ? Comptait-il plutôt sur leur foi aveugle ? Quelle que soit la réponse, le seul fait d’évoquer ces hypothèses est un hommage rendu à l’organisateur exceptionnel qu’était Hassan.

Son succès est d’ailleurs foudroyant. Le premier meurtre, exécuté en 1092, deux ans après la fondation de la secte, est à lui seul une épopée. Les Seldjoukides sont alors à l’apogée de leur puissance. Or le pilier de leur empire, l’homme qui a organisé, pendant trente ans, en un véritable Etat le domaine conquis par les guerriers turcs, l’artisan de la renaissance du pouvoir sunnite et de la lutte contre le chiisme, est un vieux vizir dont le seul nom est évocateur de l’œuvre : Nizam el-Moulk, l’Ordre du Royaume. Le 14 octobre 1092, un adepte de Hassan le transperce d’un coup de poignard. Quand Nizam el-Moulk fut assassiné, dira Ibn al-Athir, l’Etat se désintégra. De fait, l’empire seldjoukide ne retrouvera plus jamais son unité. Son histoire ne sera plus ponctuée de conquêtes mais d’interminables guerres de succession. Mission accomplie, aurait pu dire Hassan à ses camarades d’Égypte. Désormais, la voie est ouverte à une reconquête fatimide. A Nizar de jouer. Mais, au Caire, l’insurrection tourne court. Al-Afdal, qui hérite le vizirat de son père, en 1094, écrase impitoyablement les amis de Nizar, lui-même emmuré vivant.

Hassan se trouve, de ce fait, devant une situation imprévue. Il n’a pas renoncé à l’avènement d’un renouveau du califat chiite, mais il sait qu’il y faudra du temps. En conséquence, il modifie sa stratégie : tout en poursuivant son travail de sape contre l’islam officiel et ses représentants religieux et politiques, il s’efforce de trouver désormais un lieu d’implantation pour constituer un fief autonome. Or quelle contrée pourrait offrir de meilleures perspectives que la Syrie, morcelée en cette multitude d’États minuscules et rivaux ? Il suffirait à la secte de s’y introduire, de jouer une ville contre l’autre, un émir contre son frère, pour pouvoir survivre jusqu’au jour où le califat fatimide sortira de sa torpeur.

Hassan dépêche en Syrie un prédicateur perse, énigmatique médecin-astrologue, qui s’installe à Alep et parvient à gagner la confiance de Redwan. Les adeptes commencent à affluer vers la ville, à prêcher leur doctrine, à constituer des cellules. Pour conserver l’amitié du roi seldjoukide, ils ne répugnent pas à lui rendre de menus services, notamment à assassiner un certain nombre de ses adversaires politiques. A la mort du médecin-astrologue, en 1103, la secte délègue immédiatement auprès de Redwan un nouveau conseiller perse, Abou-Taher, l’orfèvre. Très vite, son influence devient plus écrasante encore que celle de son prédécesseur. Redwan vit totalement sous son emprise et, selon Kamaleddin, aucun Alépin ne peut plus obtenir la moindre faveur du monarque ou régler un problème d’administration sans passer par l’un des innombrables sectateurs infiltrés dans l’entourage du roi.

Mais, en raison même de leur puissance, les Assassins sont détestés. Ibn al-Khachab, en particulier, réclame sans arrêt que l’on mette fin à leurs activités. Il leur reproche non seulement leur trafic d’influence, mais aussi et surtout la sympathie qu’ils manifestent à l’égard des envahisseurs occidentaux. Pour paradoxale qu’elle soit, cette accusation n’en est pas moins justifiée. A l’arrivée des Franj, les Assassins, qui commencent à peine à s’implanter en Syrie, sont appelés les batinis, ceux qui adhèrent à une croyance différente de celle qu’ils professent en public. Une appellation qui laisse entendre que les adeptes ne sont musulmans qu’en apparence. Les chiites, tel Ibn al-Khachab, n’ont aucune sympathie pour les disciples de Hassan, en raison de sa rupture avec le califat fatimide qui demeure, malgré son affaiblissement, le protecteur attitré des chiites du monde arabe.

Détestés et persécutés par tous les musulmans, les Assassins ne sont pas mécontents, en conséquence, de voir arriver une armée chrétienne qui inflige défaite sur défaite aussi bien aux Seldjoukides qu’à al-Afdal, meurtrier de Nizar. Il ne fait aucun doute que l’attitude exagérément conciliante de Redwan à l’égard des Occidentaux était due, en bonne partie, aux conseils des batinis.

Aux yeux d’Ibn al-Khachab, la connivence entre les Assassins et les Franj équivaut à une trahison. Il agit en conséquence. Lors des massacres qui suivent la mort de Redwan, fin 1113, les batinis sont traqués de rue en rue, de maison en maison. Certains sont lynchés par la foule, d’autres sont précipités du haut des murailles. Près de deux cents membres de la secte périssent ainsi, dont Abou-Taher, l’orfèvre Toutefois, indique Ibn al-Qalanissi, plusieurs parvinrent à s’enfuir et se réfugièrent chez les Franj ou se dispersèrent dans le pays.

Ibn al-Khachab a eu beau arracher aux Assassins leur principal bastion en Syrie, leur étonnante carrière n’en est encore qu’à ses débuts. Tirant les leçons de son échec, la secte change de tactique. Le nouvel envoyé de Hassan en Syrie, un propagandiste perse du nom de Bahram, décide de suspendre provisoirement toute action spectaculaire et de revenir à un travail minutieux et discret d’organisation et d’infiltration.

Bahram, raconte le chroniqueur de Damas, vivait dans le plus grand secret et la plus grande retraite, changeait d’accoutrement et de vêtements, si bien qu’il circulait dans les villes et les places fortes sans que personne ne soupçonne son identité.

Au bout de quelques années, il dispose d’un réseau suffisamment puissant pour songer à sortir de la clandestinité. Bien à propos il trouve un excellent protecteur en remplacement de Redwan.

Un jour, dit Ibn al-Qalanissi, Bahram arriva à Damas, où l’atabek Toghtekin le reçut très bien, par précaution contre sa malfaisance et celle de sa bande. On lui témoigna des égards et on lui assura une vigilante protection. Le second personnage de la métropole syrienne, le vizir Tahir al-Mazdaghani, s’entendit avec Bahram, bien qu’il n’appartînt pas à sa secte, et l’aida à jeter de tous côtés les lacets de sa malfaisance.

De fait, en dépit du décès de Hassan as-Sabbah dans son repaire d’Alamout en 1124, l’activité des Assassins connaît une forte recrudescence. Le meurtre d’Ibn al-Khachab n’est pas un acte isolé. Un an plus tôt, un autre résistant enturbanné de la première heure tombait sous leurs coups. Tous les chroniqueurs relatent son assassinat avec solennité, car l’homme qui avait conduit en août 1099 la première manifestation de colère contre l’invasion franque était devenu depuis l’une des plus hautes autorités religieuses du monde musulman. On annonça de l’Irak que le cadi des cadis de Baghdad, splendeur de l’islam, Abou-Saad al-Harawi, avait été attaqué par des batinis dans la grande mosquée de Hamadhan. Ils le tuèrent à coups de poignard, puis ils s’enfuirent sur-le-champ, sans laisser d’indice ou de trace, et sans que personne ne les poursuivît tant on avait peur d’eux. Le crime provoqua une vive indignation à Damas, où al-Harawi a vécu de longues années. Dans les milieux religieux surtout, l’activité des Assassins suscita une hostilité croissante. Les meilleurs parmi les croyants avaient le cœur serré, mais ils s’abstenaient de parler, car les batinis avaient commencé à tuer ceux qui leur résistaient et à soutenir ceux qui les approuvaient dans leurs égarements. Personne n’osait plus les blâmer en public, ni émir, ni vizir, ni sultan !

Cette terreur est justifiée. Le 26 novembre 1126, al-Bosoki, le puissant maître d’Alep et de Mossoul, subit à se tour la terrible vengeance des Assassins.

Et pourtant, s’étonne Ibn al-Qalanissi, l’émir se tenait sur ses gardes. Il portait une cotte de mailles où ne pouvait pénétrer la pointe du sabre ni la lame du poignard et s’entourait de soldats armés jusqu’aux dents. Mais le destin qui s’accomplit ne peut être évité. Al-Borsoki s’était rendu comme d’habitude à la grande mosquée de Mossoul pour remplir son obligation du vendredi. Les scélérats étaient là, vêtus à la manière de soufis, en train de prier dans un coin sans éveiller les soupçons Soudain, ils bondirent sur lui et lui assenèrent plusieurs coups, sans parvenir à transpercer sa cotte de mailles. Quand les batinis virent que les poignards n’avaient pas prise sur l’émir, l’un d’eux cria : « Frappez en haut, à la tête ! » De leurs coups, il l’atteignirent à la gorge et le lardèrent de blessures. Al-Borsok mourut en martyr et ses meurtriers furent mis à mort.

Jamais la menace des Assassins n’a été aussi sérieuse. Il ne s’agit plus d’une simple entreprise de harcèlement, mais d’une véritable lèpre qui ronge le monde arabe à un moment où il a besoin de toute son énergie pour faire face à l’occupation franque. D’ailleurs la série noire continue. Quelques mois après la disparition d’al-Borsoki, son fils, qui vient de lui succéder, est assassiné à son tour. A Alep, quatre émirs rivaux se disputent alors le pouvoir, et Ibn al-Khachab n’est plus là pour maintenir un minimum de cohésion. En automne 1127, tandis que la ville sombre dans l’anarchie, les Franj réapparaissent sous ses murs. Antioche a un nouveau prince, le jeune fils du grand Bohémond, un géant blond de dix-huit ans qui vient d’arriver de son pays pour prendre possession de l’héritage familial. Il a le prénom de son père, et surtout son caractère impétueux. Les Alépins s’empressent de lui payer tribut, et les plus défaitistes voient déjà en lui le futur conquérant de leur cité.

À Damas, la situation n’est pas moins dramatique. L’atabek Toghtekin, vieillissant et malade, n’exerce plus aucun contrôle sur les Assassins. Ils ont leur propre milice armée, l’administration est entre leurs mains et le vizir al-Mazdaghani, qui leur est dévoué corps et âme, entretient des contacts étroits avec Jérusalem. De son côté, Baudouin II ne cache plus son intention de couronner sa carrière par la prise de la métropole syrienne. Il semble que seule la présence du vieux Toghtekin empêche encore les Assassins de livrer la ville aux Franj. Mais le sursis sera court. Début 1128, l’atabek maigrit à vue d’œil et n’arrive plus à se lever. À son chevet, les intrigues vont bon train. Après avoir désigné son fils Bouri pour successeur il s’éteint le 12 février. Les Damascains sont désormais convaincus que la chute de leur ville n’est plus qu’une question de temps.

[En fait Bouri éloignera son vizir, laissant ainsi la population de Damas massacrer les Assassins et des pluies diluviennes immobiliseront au pied de Damas l’armée de Baudoin, qui regagnera, la mort dans l’âme, Jérusalem, renonçant définitivement à la conquête de Damas.]

Amin Maalouf Les croisades vues par les Arabes.      J.C.Lattès 1983

L’étymologie du mot Assassin, à l’instar de tant d’autres, paraît un peu trop farfelue, tirée par les cheveux, pour que l’on s’abstienne de citer ceux qui en proposent une autre. Et tout d’abord, vu la pointure de leur chef Hassan as-Sabbah, il serait étonnant qu’il ait fait prendre du haschisch à ses adeptes pour guider leur geste : on ne sait pas que le haschisch ait cette vertu, mais bien au contraire celle de faire planer. Le mot proviendrait donc du substantif arabe et/ou persan assâs – fondement – ou de l’adjectif assâssi – fondamental -. Assas signifiant également gardien dans des dialectes locaux d’Afrique du Nord, et par gardien il était sous entendu qu’ils étaient les gardiens de la terre sainte. Les Nizârites [Ismaéliens] se voulaient des fondamentalistes, et Hassan aimait appeler ses adeptes Assassiyoun, ceux qui sont fidèles au fondement de la foi. Cette étymologie a au moins le mérite de faire plus sérieux.

1094 Rodrigo Diaz de Vivar, alias le Cid Campéador [2]- le seigneur qui gagne les Bataille - reprend Valence aux Arabes Almoravides :

Nous partîmes cinq cents ; mais par un prompt renfort
Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port,
Tant, à nous voir marcher avec un tel visage,
Les plus épouvantés reprenaient de courage !
J’en cache les deux tiers, aussitôt qu’arrivés,
Dans le fond des vaisseaux qui lors furent trouvés ;
Le reste, dont le nombre augmentait à toute heure,
Brûlant d’impatience autour de moi demeure,
Se couche contre terre, et sans faire aucun bruit,
Passe une bonne part d’une si belle nuit.
Par mon commandement la garde en fait de même,
Et se tenant cachée, aide à mon stratagème ;
Et je feins hardiment d’avoir reçu de vous
L’ordre qu’on me voit suivre et que je donne à tous.
Cette obscure clarté qui tombe des étoiles
Enfin avec le flux nous fait voir trente voiles ;
L’onde s’enfle dessous, et d’un commun effort
Les Mores et la mer montent jusques au port.
On les laisse passer ; tout leur paraît tranquille :
Point de soldats au port, point aux murs de la ville.
Notre profond silence abusant leurs esprits,
Ils n’osent plus douter de nous avoir surpris ;
Ils abordent sans peur, ils ancrent, ils descendent,
Et courent se livrer aux mains qui les attendent.
Nous nous levons alors, et tous en même temps
Poussons jusques au ciel mille cris éclatants.
Les nôtres, à ces cris, de nos vaisseaux répondent ;
Ils paraissent armés, les Mores se confondent,
L’épouvante les prend à demi descendus ;
Avant que de combattre, ils s’estiment perdus.
Ils couraient au pillage, et rencontrent la guerre ;
Nous les pressons sur l’eau, nous les pressons sur terre,
Et nous faisons courir des ruisseaux de leur sang,
Avant qu’aucun résiste ou reprenne son rang.
Mais bientôt, malgré nous, leurs princes les rallient,
Leur courage renaît, et leurs terreurs s’oublient :
La honte de mourir sans avoir combattu
Arrête leur désordre, et leur rend leur vertu.
Contre nous de pied ferme ils tirent leurs alfanges,
De notre sang au leur font d’horribles mélanges ;
Et la terre, et le fleuve, et leur flotte, et le port,
Sont des champs de carnage, où triomphe la mort.
O combien d’actions, combien d’exploits célèbres
Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres,
Où chacun, seul témoin des grands coups qu’il donnait,
Ne pouvait discerner où le sort inclinait !
J’allais de tous côtés encourager les nôtres,
Faire avancer les uns, et soutenir les autres,
Ranger ceux qui venaient, les pousser à leur tour,
Et ne l’ai pu savoir jusques au point du jour.
Mais enfin sa clarté montre notre avantage :
Le More voit sa perte et perd soudain courage ;
Et voyant un renfort qui nous vient secourir,
L’ardeur de vaincre cède à la peur de mourir.
Ils gagnent leurs vaisseaux, ils en coupent les câbles,
Poussent jusques aux cieux des cris épouvantables,
Font retraite en tumulte, et sans considérer
Si leurs rois avec eux peuvent se retirer.
Pour souffrir ce devoir leur frayeur est trop forte :
Le flux les apporta, le reflux les remporte ;
Cependant que leurs rois, engagés parmi nous,
Et quelque peu des leurs, tous percés de nos coups,
Disputent vaillamment et vendent bien leur vie.
A se rendre moi-même en vain je les convie :
Le cimeterre au poing, ils ne m’écoutent pas ;
Mais, voyant à leurs pieds tomber tous leurs soldats,
Et que seuls désormais en vain ils se défendent,
Ils demandent le chef : je me nomme, ils se rendent.
Je vous les envoyai tous deux en même temps ;
Et le combat cessa faute de combattants.

Pierre Corneille 1606-1684      Le Cid Acte IV scène III. Corneille place l’action à Séville, contre toute vraisemblance.

27 11 1095                    Urbain II, qui a été moine à Cluny avant de devenir pape, est à Clermont pour un concile au cours duquel il excommunie Philippe I°, qui, déjà marié, a enlevé 3 ans plus tôt la femme d’un vassal le jour de ses noces ! Pourquoi Clermont ? peut-être parce que l’évêque du lieu, Adhémar de Monteil, s’est déjà rendu à Jérusalem huit ans plus tôt. Il lance l’appel à une croisade armée contre les infidèles pour reprendre Jérusalem aux musulmans, dans la place depuis 638. Ses exhortations ont été relatées par Foucher de Chartres, chroniqueur de la première croisade.

Frères, il vous faut beaucoup souffrir au nom du Christ, misère, pauvreté, nudité, persécution, dénuement, infirmités, faim, soif et autres maux de ce genre, comme le Seigneur dit à ses disciples : il vous faut beaucoup souffrir en mon nom.

En Terre sainte, les Turcs s’étendent continuellement. Beaucoup de chrétiens sont tombés sous leurs coups, beaucoup ont été réduits en esclavage. Ces Turcs détruisent les églises ; ils saccagent le royaume de Dieu… Portons secours aux Chrétiens, repoussons ce peuple néfaste.

[...] Je le dis aux présents ; je le mande aux absents : le Christ commande. A tous ceux qui partiront là-bas, si, soit sur le chemin ou sur la mer, soit en luttant contre les païens, ils viennent à perdre la vie, une rémission immédiate de leurs péchés leur sera faite : je l’accorde à ceux qui vont partir, investi que je suis par Dieu d’un si grand nom.

Les pèlerinages ont alors la cote, entre Rome et St Jacques de Compostelle… Jérusalem, c’est évidemment ce qui se fait de mieux.

Quelque chose est en train de naître, porté par cette puissance magnifique qui fait la volonté du pèlerinage, toutes difficultés vaincues, pour l’accomplissement d’un indispensable salut. La vie religieuse de l’Occident a trouvé aux Lieux Saints son centre, et dans l’acte de pèlerinage, l’œuvre suprême de religion individuelle et de plus en plus collective.

Alphandéry

La croisade se veut une réplique à la guerre sainte de l’Islam. Elle est surtout la riposte à l’établissement durable de l’Islam en Espagne, en Sicile, en Orient, et l’on comprendrait mal la géographie des entreprises occidentales si l’on oubliait que l’Égypte copte[3] est, comme la Syrie, la Palestine et l’Asie mineure, une vieille terre chrétienne jalonnée d’évêchés et riche de ses Pères de l’Église, de ses moines et de ses ermites. L’Occident chrétien doit beaucoup à l’Orient, dans son ensemble, et le pèlerinage aux Lieux Saints, autour de Jérusalem et de Bethléem, n’est qu’un aspect de cette relation privilégiée au sein de la chrétienté, que la conquête islamique rend infiniment douloureuse.

[...] Jouant dans tout l’Occident le rôle de recruteur pour la cause de la foi, l’ordre de Cluny se fait le prédicateur d’une reconquête d’abord castillane…

[...] Les choses, soudain, paraissent devoir en rester là. Les chrétiens se lassent quelque peu d’une guerre qui n’en finit pas, et qui profite surtout aux souverains dont elle assure l’expansion territoriale. Les rivalités entre royaumes sont plus évidentes que l’objectif commun. La générosité de l’Occident se tourne vers d’autres fronts. C’est le temps de la Croisade. L’Europe chrétienne laisse les Espagnols s’arranger seuls avec leurs Sarrasins.

Jean Favier. Les grandes découvertes. Livre de poche Fayard. 1991

Officiellement il répond en cela à un appel de l’empereur de Constantinople… politiquement, cela lui permet de reprendre la tête d’une chrétienté divisée depuis le schisme de 1054 entre Rome et Constantinople… et de refaire l’unité de ses princes et barons : rien de tel pour cela qu’un ennemi commun. Et ils vont être nombreux à répondre présent : la démographie des dernières décennies a été importante ; pour ne pas diviser les terres sans cesse, on a institué le droit d’aînesse, qui contraint les cadets à s’entendre avec l’aîné : c’est loin d’être toujours acquis, et donc, il y a foule de cadets désœuvrés.

La marche et le chant étant mariés depuis la plus haute antiquité, on composa pour l’occasion le Salve Regina, ponctué par l’acte de foi, qui va devenir cri de ralliement : Dieu le veut ! Pierre l’Ermite, ascète en robe de bure, parcourt durant l’hiver 1095-1096 l’Auvergne, le Berry, la Lorraine, le petit royaume de France, puis l’Allemagne rhénane, envoûtant son monde de récits sur les souffrances des pèlerins à Jérusalem :

Quelque chose de divin, se sentait dans tous ses mouvements, dans tout ce qu’il disait : le peuple en vint à arracher, pour en faire des reliques, les poils du mulet sur lequel il était monté.

[...] Personne parmi les plus pauvres, ne songeait à l’insuffisance de ses ressources et aux difficultés d’un pareil voyage.

[...] Rien de plus touchant que de voir ces pauvres croisés ferrer leurs bœufs comme des chevaux, les atteler à une charrette à deux roues sur laquelle ils mettaient leurs pauvres bagages et leurs petits enfants. A tous les châteaux, à toutes les villes qu’ils apercevaient sur le chemin, ceux-ci, tendant leurs mains, demandaient si ce n’était pas encore là cette Jérusalem vers laquelle on se dirigeait.

Guibert de Nogent Gesta Dei per Francos

Tous ces pauvres hères partis le 8 mars 1096, sans provisions – Dieu y pourvoira – devaient bien continuer à boire, manger et dormir. Ils n’étaient pas sous la seule direction de Pierre l’Ermite et de Gautier Sans Avoir, mais aussi de seigneurs allemands et français, tels Folkmar, le comte Hartmann de Dillingen, le comte Hugues de Tübingen, le duc Gautier de Tesk, le vicomte Guillaume Le Charpentier, le comte Ernich de Leiningen. Ce dernier, dans une vision, s’était découvert dernier empereur de l’Apocalypse de Saint Jean, destiné à vaincre l’Antéchrist à Jérusalem où il fonderait un empire de mille ans. Pour commencer, il fallait commencer par éliminer les Juifs de Mayence et de Worms. Ces gens emmenèrent leur troupes attaquer les Juifs de Spire le 3 mai 1096, de Worms le 18, puis de Mayence. Pareilles scènes avaient ensanglanté Metz et Cologne, Trèves et Prague. En Hongrie, le roi dut faire donner sa cavalerie pour écarter et châtier ces singuliers pèlerins, – pas loin de 15 000 -.

Une croisade plus tard, les Juifs de Mayence furent à nouveau pris pour cible par le moine Rudolf :

Quand les enfants de l’Arche d’Alliance virent qu’un décret divin de mort avait été prononcé, alors tous acceptèrent la sentence de Dieu, la tenant pour juste. Les femmes ceignirent leurs reins de courage et tuèrent leurs fils et leurs filles, puis se tuèrent elles-mêmes. Beaucoup d’hommes, eux aussi, s’armèrent de courage et tuèrent leur femme, leurs fils, leurs bébés. La mère tendre et délicate acheva le bébé avec qui elle jouait ; tous, hommes et femmes, se levèrent, et mirent mutuellement fin à leurs jours.

Salomon ben Samson, chroniqueur

Le sionisme n’est pas apparu ex nihilo : né dans les prières de la Torah, il s’est nourri des persécutions qui ont accompagné les croisades à travers l’Europe.

[…]  Les atrocités perpétrées par le comte Ernich et ses semblables, allant croissant jusqu’à l’Inquisition, explosèrent au XX° siècle, débouchant sur un isolationnisme ultime de la part des juifs ; c’est là le dernier barreau d’une échelle dont le premier a été posé par les croisés. Et l’on ne peut y échapper. C’est bien le fanatisme chrétien du Moyen Âge qui convainquit les juifs qu’ils ne seraient jamais les bienvenus dans la chrétienté. Les Palestiniens considèrent Israël comme un intrus, mais pour les sionistes, les Palestiniens ne sont que des occupants temporaires, qui ont entretenu la maison en attendant que les vrais propriétaires reviennent prendre possession de leur bien. Israël n’est pas tant une croisade qu’une anti-croisade, un refuge en dehors de la chrétienté, l’étape ultime d’une route parallèle qui passe par les tortionnaires de l’Inquisition espagnole, les nationalistes du XIX° siècle et, enfin, les nazis.

Nicholas  Jubber Sur les traces du Prêtre Jean             Libretto 1995.

Arrivés sous les murs de Constantinople, les pèlerins se virent proposer par l’empereur des bateaux pour franchir le Bosphore… et allèrent se faire battre par les Turcs de Kilij Arslan, sultan de Nicée à Civito et Xerigordos, le 10 août 1096 : on ne comptera que 3 000 survivants.

C’était l’Occident tout entier, tout ce qu’il y avait de nations barbares habitant le pays situé entre l’autre rive de l’Adriatique et les Colonnes d’Hercule, c’était tout cela qui émigrait en masse, cheminait familles entières et marchait sur l’Asie en traversant l’Europe d’une bout à l’autre.

Anne Comnène, fille de l’empereur Alexis I°

Partis le 15 août 1096, les Francs n’ont rien de commun avec les véritables armées. Elles progressent méthodiquement. Personne ne tente de leur résister. Godefroi de Bouillon traverse la Hongrie, Hugues, comte de Vermandois, forme le centre du dispositif, Raymond de Saint Gilles, comte de Toulouse, assisté du légat pontifical, longe la mer. Enfin, Bohémond de Tarente et Tancrède, à la tête des Normands, rejoignent Constantinople par la mer.

Quel est l’état d’esprit des habitants de la capitale ? Depuis des décennies, ils vivent dans la crainte : les armées musulmanes campent aux portes de la ville. Elles ne manquent ni de ravitaillement, ni d’armes, ni de renforts. On a l’impression que le monde musulman est inépuisable. Il fait jaillir de nouvelles armées comme s’il lui suffisait de les puiser dans la mer. Donc, les habitants de Constantinople ont peur. Les renforts qui viennent de l’Ouest leur paraissent, à certains moments, une bénédiction, un présent du Seigneur. C’est une vision enfantine. Alexis et sa cour sont habités par une crainte vague. D’abord, parce que pour eux, les hommes de l’Ouest sont des barbares ; ils ont absorbé les invasions comme une éponge l’eau de pluie. Laisser entrer les soudards dans la ville de beauté, c’est risquer le pire. Alexis sait, d’instinct, que les libérateurs deviennent souvent des occupants.

À tout hasard, il multiplie les précautions. Les 30 000 croisés [chiffre approximatif] sont cantonnés à l’extérieur de la ville. Seuls les responsables sont accueillis dans les palais. Les seigneurs descendus de Rome, de Trèves et de Milan n’ont jamais vu ces merveilles.

Georges Suffert Tu es Pierre    Éditions de Fallois 2000

Ils prendront la principauté arménienne d’Édesse en 1097, Antioche le 3 juin 1098, après que Turcs et Arabes aient passé au fil de l’épée toute la garnison chrétienne du Pont de Fer, et Jérusalem, le 15 juillet 1099, laquelle avait été reprise un an plus tôt par les Égyptiens aux Turcs. De l’aveu même des Croisés, ce fut une piscine de sang. Godefroy de Bouillon y sera fait roi, bien qu’il n’admit que le titre d’avoué du Saint Sépulcre : Je ne porterai pas une couronne d’or là où le Christ porta une couronne d’épines. Après sa mort en 1100, son frère n’aura pas cette pudeur et prendra le nom de Baudouin I° de Jérusalem. Son aide de camp rapportera à sa veuve l’œillet d’Inde. Avant Jérusalem, ils étaient passé au mont Carmel, – proche de l’actuel Haïfa – où ils découvrirent des monastères byzantins installés là depuis fort longtemps. Le culte des reliques était aussi du voyage : c’est la découverte à Antioche de la Sainte Lance qui perça le flanc du Christ qui rendit aux croisés l’ardeur nécessaire pour emporter la victoire ! Un moine pas trop encombré par les scrupules – c’était pour la bonne cause, dira-t-il à confesse – , était à l’origine de la découverte :

Parmi les Franj – appellation la plus courante des Francs pour les Turcs et les Arabes – il y avait Bohémond, leur chef à tous, mais il y avait aussi un moine extrêmement rusé qui leur assura qu’une lance du Messie, paix soit sur Lui, était enterrée dans le Koussyan, un grand édifice d’Antioche. Il leur dit : Si vous la trouvez, vous vaincrez ; sinon, c’est la mort certaine. Auparavant, il avait enterré une lance dans le sol du Koussyan et effacé toutes les traces. Il leur ordonna de jeûner et de faire pénitence pendant trois jours ; le quatrième, il les fit entrer dans l’édifice avec leurs valets et leurs ouvriers, qui creusèrent partout et trouvèrent la lance. Alors le moine s’écria : Réjouissez-vous, car la victoire est certaine ! Le cinquième jour, ils sortirent par la porte de la ville en petits groupes de cinq ou six. Les musulmans dirent à Kabourka : Nous devrions nous mettre près de la porte et abattre tous ceux qui sortent. C’est facile, puisqu’ils sont dispersés ! Mais il répondit : Non, Attendez qu’ils soient tous dehors et nous les tuerons jusqu’au dernier ! En fait ce sont ses propres alliés qui mirent à profit ce délai pour lâcher prise et déserter : la puissante armée musulmane se désintégra sans avoir donné un coup d’épée ou de lance, ni tiré une flèche !

Ibn al-Athir, cité par Amin Malouf dans Les Croisades vues par les Arabes 1983 JC. Lattès.

Le noyau des États latins du Levant est formé des villes d’Édesse, Antioche, Jérusalem et Tripoli, conquises en 1109. Le vernis de civilisation n’a pas résisté au voyage :

Les nôtres ne répugnaient pas à manger non seulement les Turcs et les Sarrasins tués, mais aussi les chiens.

Albert d’Aix

Tous ceux qui se sont renseignés sur les Francs ont vu en eux des bêtes qui ont la supériorité du courage et de l’ardeur au combat, mais aucune autre, de même que les animaux ont la supériorité de la force et de l’agression.

Ousâma

Ceux qui n’avaient pu échapper à la fureur des francs gisaient par milliers dans les flaques de sang aux abords des mosquées. Un grand nombre d’imams, d’ulémas et d’ascètes soufis avaient quitté leur pays pour venir vivre une pieuse retraite dans les lieux saints. Les derniers survivants ont été obligés d’accomplir la pire des besognes : porter sur leur dos les cadavres des leurs, les entasser en sépulture dans des terrains vagues, puis les brûler, avant d’être à leur tour massacrés ou vendus comme esclaves.

Un chroniqueur anonyme, rapporté par Amin Malouf.

Pour ce qui est de ses propres morts, il convenait d’en ramener les restes sur le sol natal : pour ce faire, on faisait, là encore, bouillir les corps, non pour les manger, mais seulement pour les démembrer facilement, et ainsi n’avoir à rapporter que des os, lesquels pouvaient supporter les chaleurs et autres inconvénients du voyage.

1095 Les succès turcs – occupation de la côte de Bithynie en 1081, Cappadoce, Anatolie, Antioche en 1084, Édesse en 1087 – provoquent une levée de boucliers en Occident ; c’est la première croisade. Dès l’origine, il y eut malentendu entre les croisés et les Byzantins ; les premiers voulaient avoir les seconds comme alliés, ceux-ci entendaient récupérer les territoires qu’ils avaient perdus et entendaient recevoir l’hommage des Latins. En outre, la différence de niveau social et de religion aggrava la mésentente ; les Byzantins méprisaient les Latins, qu’ils considéraient comme des barbares ; les Occidentaux enviaient les Orientaux et leurs richesses. Peu à peu germa dans l’esprit des chefs croisés l’idée d’un conflit avec Byzance, qui aboutit à la conquête de 1204. Enfin, les républiques marchandes italiennes, qui avaient acquis des avantages commerciaux des basileis au cours de la décadence du XI° siècle et qui avaient approuvé les croisades dans la pensée d’accroître leurs profits, poussèrent cyniquement les croisés à accentuer leur pression sur l’Empire afin de conquérir pour elles-mêmes les débouchés économiques byzantins. Pour la première fois, Occidentaux et Byzantins se trouvèrent donc aux prises en Orient et, devant la création des États latins de Syrie et de Palestine, Byzance réagit avec mauvaise humeur. La conquête d’Antioche par les Latins (1098) aboutit à la formation d’une principauté au bénéfice de Bohémond I° de Hauteville, fils de Robert Guiscard, duc de Pouille et de Calabre, l’ennemi héréditaire des Byzantins ; l’épineuse question d’Antioche était posée pour deux siècles, car les Byzantins, qui avaient reçu des Latins l’assurance que la ville leur serait rendue, n’admirent jamais sa possession par les croisés. Par contre, Nicée, conquise par les Latins, fut remise aux Byzantins, mais les croisés estimèrent insuffisante l’aide apportée par le basileus à cette occasion. Quoi qu’il en fût, Alexis I° (1081-1118) par sa souplesse et sa ruse, avait conclu une alliance profitable avec les croisés en les transportant en Asie sur ses vaisseaux, puisqu’il avait récupéré toute la côte d’Asie Mineure.

Rodolphe Guilland L’empire byzantin        1986

La connaissance de la révolution qui s’opère dans le monde arabe est absolument indispensable, puisque cette révolution va influer sur les destinées de l’Europe. Les Seljoucides, ou princes des Turcomans, étendront, avant peu, leurs conquêtes, des bords de la mer d’Aral à la Méditerranée, s’empareront de Jérusalem en 1076, profaneront les lieux saints, et commettront des horreurs dont la vue enflammera  le zèle, l’indignation, le saint enthousiasme et l’éloquence de l’hermite Pierre : avant peu, nous verrons ces peuples à demi-sauvages, dont l’histoire nous paraît communément d’un si foible intérêt, nous les verrons joindre, combattre et détruire, dans les champs de Phrygie, de Syrie et de Palestine, l’élite des guerriers de l’Allemagne, de l’Angleterre et de la France, que la ferveur des croisades emportera en Asie.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

21 03 1098                 Robert de Molesmes fonde l’ordre de Cîteaux. Quatre autres abbayes seront rapidement créées : La Ferté sur Grosne, Pontigny, Clairvaux, Morimond, et dès 1200, l’ordre comptera plus de 500 abbayes.

12 12 1098                 En route pour Jérusalem, sous la conduite de Bohémond de Tarente et de Raymond de Saint-Gilles, les Croisés ont commencé à se rassembler dès novembre devant Ma’arrat, une petite ville vivant de vigne, olives et figues. Les habitants ont confiance en leurs épaisses murailles qui leur ont permis de mettre en déroute six mois plus tôt la petite armée de Raymond Pelet, seigneur d’Alès.

Mais, cette armée de Bohémond et Raymond de Toulouse est beaucoup plus nombreuse. Elle multiplie les attaques. Vingt jours durant, les habitants de Ma’arrat les contiennent. L’un des croisés, Foucher de Chartres, écrira : Je ne puis redire sans horreur comment plusieurs des nôtres, transportés de rage par l’excès du besoin, coupèrent un ou deux morceaux de fesses d’un sarrasin déjà mort et, se donnant à peine le temps de les rôtir, les déchirèrent de leurs dents cruelles.

Une tour en bois permet aux Croisés de franchir les remparts et c’est un massacre qui, aux dires de certains, fera 20 000 morts. Raoul de Caen note : À Ma’arrat, les nôtres faisaient bouillir les païens adultes dans les marmites, puis fixaient les enfants sur des broches et les dévoraient tout grillés.

1099                            Consécration de l’église Sainte Radegonde à Poitiers. En cette fin du XI° siècle, Cluny prospère.

Les fils de (l’Espagnol) Sanche le Grand n’héritèrent pas seulement des territoires laissés par leur père, mais aussi de l’orientation européenne qu’il avait donnée aux relations extérieures de son État.

[...] L’initiative essentielle en ce sens fut d’appeler dans ses États des moines clunisiens – dont l’influence réformatrice s’était fait sentir dès le début du XI° siècle en Catalogne – pour leur confier la direction de certaines maisons monastiques. Initiative féconde, dont l’effet se manifesta non seulement dans la vie ecclésiastique de la péninsule, mais aussi dans maints aspects de sa vie politique et sociale. Nulle part en effet l’œuvre clunisienne n’eut de résultats aussi étendus qu’en Espagne. Favorisés par l’appui des souverains, particulièrement d’Alphonse VI de Castille (1072-1109), dont la munificence permit l’érection de la nouvelle église abbatiale de Cluny, les moines noirs furent les plus actifs artisans de l’occidentalisation de l’Espagne chrétienne. Ils ne se bornèrent pas à travailler au relèvement matériel et moral des abbayes qui s’agrégèrent à leur ordre, ou en subirent l’action réformatrice ; ils occupèrent, à la fin du XI° et dans la première moitié du XII° siècle, la plupart des sièges épiscopaux, parmi lesquels le siège primatial de Tolède, restauré par Alphonse VI au lendemain de la reconquête de la ville et confié à Bernard de Sédirac, devenu l’un des conseillers les plus écoutés du souverain. Surtout, ils nouèrent entre les royaumes chrétiens d’Espagne et le reste de la chrétienté de multiples et solides liens. L’usage de la liturgie mozarabe – commune aux communautés chrétiennes de Al Andalus et aux églises de l’Espagne du Nord – contribuait au maintien d’un nationalisme religieux qui apparaissait d’autant plus suspect à la Papauté romaine que, si son autorité dogmatique n’avait jamais été méconnue, son intervention dans la vie ecclésiastique de la péninsule avait été pratiquement nulle entre le IX° et le XI° siècle. L’adoption de la liturgie romaine, imposée par Grégoire VII en dépit de la répugnance nationale, fut le symbole de la réintroduction d’une autorité pontificale effective, dont les clunisiens se firent les efficaces instruments.

Le pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle, qui entre à la fin du XI° siècle dans son âge d’or, contribue à multiplier les contacts entre l’Espagne et les pays voisins. Au long du chemin français qui conduit en Galice se pressent par milliers des pèlerins venus de tous les pays d’Occident. Pour les accueillir des hospices et des hôpitaux ont été aménagés aux principales étapes, en particulier au Somport et à Roncevaux. Leur passage constitue une source importante de revenus, et l’on voit seigneurs laïques et monastères se disputer l’avantage de faire passer le chemin de saint Jacques par leurs domaines ; en Navarre, de nouveaux centres de peuplement se créent, où se fixent des Francs retenus par les privilèges que leur octroient les souverains.

Cluny participe au travail de propagande réalisé en faveur du pèlerinage et dont le témoignage le plus curieux est le Livre de saint Jacques qui associe les légendes épiques françaises à la glorification de l’apôtre de l’Espagne. D’autre part, le pèlerinage contribue à la diffusion des formes de l’art roman, qui s’enrichit en retour de motifs architecturaux et décoratifs où se révèle l’influence de l’art mozarabe. Dans le domaine de la pensée scientifique et philosophique, une équipe de traducteurs groupés à Tolède sous la protection de l’archevêque clunisien Raymond (successeur de Bernard de Sédirac) fait passer en langue latine toute une série d’ouvrages arabes où se retrouve une partie de l’héritage grec et alexandrin.

Autre aspect de l’élargissement de l’horizon espagnol : l’établissement de rapports suivis entre les monarchies ibériques et les grandes maisons féodales françaises. Si les relations qui unissent les barons languedociens aux comtes de Barcelone s’expliquent par la proximité géographique, c’est aux clunisiens que revient le mérite d’avoir noué entre la Castille et le lointain duché de Bourgogne des liens dynastiques étroits : Alphonse VI épouse la fille du duc Robert, et marie deux de ses filles à des comtes bourguignons, Raymond et Henri, qui feront l’un et l’autre souche de rois en Castille et au Portugal. D’autres unions matrimoniales lient la dynastie castillane à la famille comtale de Toulouse, la royauté aragonaise aux ducs d’Aquitaine et aux comtes normands du Perche. Elles contribuent à faire affluer dans la péninsule, à la suite de quelques grands barons, des chevaliers, des soldats, que l’attrait de l’aventure, l’appât du butin et l’espoir des récompenses éternelles amènent à se joindre aux Espagnols pour lutter contre l’Infidèle. Une première expédition, conduite par Guillaume VIII d’Aquitaine, et à laquelle l’appui de la Papauté donnait peut-être déjà le caractère de croisade, avait abouti, en 1063, à la conquête éphémère de Barbafuo (au nord-est de Saragosse) ; mais c’est surtout dans la période suivante que la participation française à la lutte prendra une grande ampleur, s’associant à quelques-uns des épisodes décisifs de la Reconquête.

Marcelin Defourneaux La Péninsule ibérique   1986

Fait curieux, on trouve à l’Alcazar [de Séville] plus de recueillement que dans n’importe quelle église espagnole. Sous ces voûtes élégantes dont la dentelle bleuâtre déroule ses festons annelés, sous ces galeries sans ampleur, mais charmantes, que j’avais beau voir en partie restaurées, un plaisir sans mélange m’accueillit. Coquilles, lobes, étoiles, rosaces enchevêtraient leurs arabesques. J’allais, émerveillé des proportions d’un art si mesuré, si fouillé, si habile, et pénétré d’une sensation à la fois faite d’extase et de sérénité. Une griserie légère m’emplissait dont je n’avais encore nulle part goûté, comme ici, la capricieuse et mobile fantaisie. Cela tenait de l’enchantement. Des lustres d’émail rose pendaient des riches plafonds que des gris niellés d’or revêtaient comme de soie. Des faïences d’un goût raffiné, au reflet métallique de poteries anciennes  couraient le long des murs, entrelaçant leurs dessins de couleur, changeants et compliqués, semblables à des rébus chatoyants et sans fin. Aucun n’était le même. Au croisement des arcs, soutenus par de minces colonnettes, les chapiteaux jouaient à ne jamais se ressembler. Ils étaient de tous styles, de toutes manières, ornés ou simples, compacts ou ciselés, mais toujours ingénieusement choisis et distribués dans un équilibre si rare qu’au lieu de rompre l’harmonie de l’ensemble, il l’étendait et la renouvelait. Les salles non plus n’offraient entre elles aucune comparaison. On passait d’un étroit vestibule à de grandes pièces carrées ou plus petites, à d’exquis corridors, à des patios, à des salons, à des appartements chaque fois différents de volume et de décoration, pour se retrouver, finalement, dans la cour de las Doncellas, devant un long jet d’eau flexible, au ruissellement frais.

Francis Carco [1886-1958]                 Printemps d’Espagne

En Italie aussi, on construit :

En l’an 1099 de l’incarnation du Seigneur, les habitants de la cité se demandèrent où pouvoir trouver l’architecte pour concevoir et édifier un ouvrage de cette importance. Un homme du nom de Lanfranc, artiste admirable, bâtisseur extraordinaire, fut trouvé, assurément par un don de la miséricorde divine. […] Ensuite, sur son conseil, sur son autorité, les habitants et tout le peuple […] commencèrent à creuser les fondations de la basilique. […] On dresse un échafaudage pour différentes activités, on met au jour des marbres éclatants, merveilleusement sculptés et polis, soulevés et disposés à grand ‘peine grâce à l’habileté des artisans. Ainsi s’élèvent les murs, ainsi s’élève l’édifice.

Relatio de innovatione ecclesie sancti Geminiani mutinensis. Chronique italienne début XII° siècle.

1101                            Des moines venus d’Aulps en Chablais fondent le monastère d’Haute Combe, dans un vallon de la montagne de Cessens, au nord-est du lac du Bourget. En 1125 Amédée III de Savoie la reconnaîtra officiellement. En 1132, une avalanche y tuera 7 personnes. En 1139, sous l’impulsion de l’abbé Amédée de Clermont de Hauterives, ils déménageront sur l’emplacement actuel, emportant le nom avec eux, sur la rive ouest du lac.

L’abbaye de Tamié fait état de vignes à Cevins, en Tarentaise. Première traduction de la Bible en français.

1105                            Robert d’Arbrissel fonde l’ordre de Fontevrault, témoin religieux du rang que tenait alors la femme : l’abbesse devait être une femme, à la tête d’une communauté où cohabitaient hommes et femmes. Elle devait avoir connu la plénitude de la vie dite mondaine, autrement dit ne pas être vierge. Il fut le grand apôtre du mouvement de repentance qui va développer le pèlerinage à Jérusalem.

… et qu’après ma mort, nul n’ose aller contre ces dispositions !

Au vu du mépris général dans lequel était alors tenue la femme, un tel novateur ne pouvait voir se dérouler un tapis rouge devant lui : lui-même fils de prêtre, il n’avait pas voulu reprendre l’affaire de son père à la tête de la paroisse d’Arbrissel, dans le diocèse de Rennes, et, après avoir été ermite en prêchant le célibat, avait fondé cet ordre où il accueillait aussi bien les anciennes concubines de prêtres que les anciennes prostituées et les femmes de la noblesse… les oppositions furent rudes, dont celle de Marbode, évêque de Rennes de 1096 à 1123 :

Parmi les innombrables pièges que notre ennemi rusé a tendu à travers toutes les collines et les plaines du monde, le pire, et celui que presque personne ne peut éviter, c’est la femme, funeste cep de malheur, bouture de tous les vices qui a engendré sur le monde entier les plus nombreux scandales, la femme, doux mal, à la fois rayon de cire et venin, qui d’un glaive enduit de miel perce le cœur même des sages.

Et encore, celle de Roger de Caen, un autre contemporain, « premier ministre »  du Roi d’Angleterre Henri I°, puis de la Reine Mathilde :

Crois-moi, frère, tous les maris sont malheureux. Celui qui a une vilaine épouse s’en dégoûte et la hait ; si elle est belle, il a terriblement peur des galants… Beauté et vertu sont incompatibles… Telle femme donne à son époux de tendres embrassements et lui plaque de doux baisers, qui sécrète de doux poisons dans le silence de son cœur ! La femme n’a peur de rien, elle croit que tout est permis.

1115                               Pierre Abélard enseigne la théologie à l’école  cathédrale de Notre Dame de Paris ; le chanoine Fulbert lui a confié l’éducation de sa nièce Héloïse ; elle a 14 ans, elle est belle, intelligente ; lui en a 36, il est très intelligent et encore beau ; ils vont s’aimer et un petit Astrolabe en naîtra en 1116. Pour se mettre à l’abri de la fureur du chanoine, Abélard confie sa maîtresse à sa famille près de Nantes, puis négocie le mariage avec Fulbert, partisan de le porter à la connaissance publique ; mais Abélard et Héloïse ont décidé de le garder secret, et pour se faire, se séparent, Héloïse retournant chez son oncle,… qui trahit son secret ; Abélard ne recueille pas son épouse mais la cache dans un couvent. Furieux, Fulbert charge deux hommes de main de châtrer Abélard. Scandale… les deux malandrains sont punis, et Fulbert  suspendu. Les deux amants prennent alors l’habit, Abélard à Saint Denis et Héloïse à Argentueil. En 1122 Abélard fonde l’oratoire du Paraclet, près de Nogent sur Marne : Héloïse en deviendra la supérieure 7 ans plus tard. Abélard deviendra abbé de St Gildas de Rhuys en Bretagne, avant de se retirer sous la protection de Cluny. Il meurt en 1142 au prieuré Saint Marcel près de Châlon sur Saône. Sa dépouille est transférée au Paraclet, où celle d’Héloïse la rejoint  en 1164, un an après sa mort. Dans cette histoire nul ne s’est soucié de savoir ce qu’est devenu Astrolabe. Pendant toute sa minorité, a-t-il passé la semaine à Argenteuil, puis au Paraclet et le week-end à St Denis, puis St Gildas de Rhuys ? Beaucoup plus probablement aux soins d’une nourrice, pendant de longues années.

Tu sais, mon bien-aimé, et tout le monde le sait qu’en te perdant, j’ai tout perdu, lui écrivait-elle de son abbaye du Paraclet.

Selon la chronique de Tours, lorsqu’elle fut portée dans le tombeau que l’on venait d’ouvrir, Abélard, qui était mort bien des jours avant elle, étendit les bras pour la recevoir.

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Pourquoi donc a-t-on fait de cette figure d’Héloïse, qui était une si noble et si haute figure, quelque chose de banal et de niais, le type fade de tous les amours contrariés et comme l’idéal étroit de la fillette sentimentale ? Elle méritait mieux pourtant, cette pauvre maîtresse du grand Abélard, celle qui l’aima d’une admiration si dévouée, quoiqu’il fût dur, quoiqu’il fût sombre et qu’il ne lui épargnât ni les amertumes ni les coups. Elle craignait de l’offenser plus que Dieu même, et désirait lui plaire plus qu’à lui. Elle ne voulait pas qu’il l’épousât, trouvant que c’était chose messéante et déplorable que celui que la nature avait créé pour tous… une femme se l’appropriât et le prît pour elle seule…, sentant, disait-elle, plus de douceur à ce nom de maîtresse et de concubine qu’à celui d’épouse, qu’à celui d’impératrice, et, s’humiliant en lui, espérant gagner davantage dans son cœur.

O créatures sensibles, ô pécores romantiques qui, le dimanche, couvrez d’immortelles son mausolée coquet, on ne vous demande pas d’étudier la théologie, le grec ni l’hébreu dont elle tenait école, mais tâchez de gonfler vos petits cœurs et d’élargir vos courts esprits pour admirer dans son intelligence et dans son sacrifice tout cet immense amour.

Gustave Flaubert Par les champs et par les grèves. Voyages       Arléa 2007

Ces propos font suite à sa visite de la Grotte d’Héloïse, sur le bord de la Sèvre, en 1847.

La mutation intellectuelle est progressive. Elle commence durant le XI° siècle, et poursuit sa course jusqu’au milieu du XIII° siècle. Si l’on veut donner deux dates, on peut dire que tout est en place lorsqu’Abélard [1079-1142], à la demande des étudiants de Paris, rédige et publie l’Introduction à la théologie. Disons pour simplifier, qu’il s’agit de faciliter la lecture des œuvres de Pierre Lombard [1110-1166], Somme des sentences, qui vont constituer la référence obligatoire pour tous les étudiants pendant plusieurs siècles. Autre formulation : Abélard cherche à introduire l’usage de la dialectique, telle qu’elle est définie par Aristote, dans la réflexion théologique.

Deuxième moment clé : il se situe exactement en 1274. Thomas d’Aquin meurt en se rendant à la dernière session du Concile de Lyon. Bonaventure ne va pas tarder à le suivre, puisque le deuxième grand penseur de l’époque meurt dans la même ville durant la nuit du 14 au 15 juillet de la même année.

C’est l’émergence d’une certaine modernité intellectuelle, avec Abélard. Son prestige à l’époque est impressionnant. Chacun sait qu’il fut le professeur d’Héloïse, puis son époux secret. Ce fut un scandale. Émasculé, il finit ses jours à l’abbaye de Saint Denis, tandis qu’Héloïse prenait le voile à Argenteuil.

La disparition de Saint Thomas et de saint Bonaventure, à l’époque du concile de Lyon, correspond à la fin de cette première grande mutation théologique. Celle-ci croise les autres éléments de la crise qui court du XI° au XIII° siècle.

Georges Suffert Tu es Pierre                   Éditions de Fallois          2000

Mais pourquoi donc faut-il aller voir ailleurs que chez Georges Suffert pour apprendre que l’Introduction à la théologie d’Abélard a été officiellement condamnée par l’Église ?

Lorsqu’en 1120, Abélard édita son Introductio ad theologicam, texte dialectique contre les propositions hérétiques, un synode orthodoxe le condamna pour déviation de la foi, exigeant que l’ouvrage fût brûlé et son auteur reclus au couvent Saint Médard. Vingt ans plus tard, son œuvre complète sera interdite par le concile de Sens et le pape Innocent III, inquiet des sophismes d’Abélard, fera brûler ses écrits en 1141, traitant leur auteur de dragon infernal, précurseur de l’Antéchrist.

Huit siècles plus tard, en 1930, un tribunal des États-Unis interdira la circulation des Lettres d’amour à Héloïse, d’Abélard, parce qu’il mettait à l’honneur les sentiments, lesquels ont toujours été redoutés, et prônait une respectable introduction aux choses du sexe entre intellectuels.

Fernando Báez          Histoire universelle de la destruction des livres Fayard 2008.

Hugues de Payns arrive en Terre Sainte où il rassemble en cinq ans une communauté de huit chevaliers – ils seront plus de 15 000 à la fin du XIII° siècle – qui vont commencer par assurer la sécurité des pèlerins, sous la forme d’une confrérie hébergée par les Hospitaliers de Saint Jean de Jérusalem. Les pèlerins débarquaient alors à Haïfa, et avaient une route peu sûre jusqu’à Jérusalem, car souvent attaquée par les musulmans.

Le roi Beaudoin II logeait alors dans un palais qui passait pour être l’ancien temple de Salomon : il invita ces chevaliers à occuper une aile du palais et on prit alors l’habitude de les nommer les frères pauvres chevaliers du temple de Salomon, puis plus simplement Templiers.

Urbain II avait promis beaucoup de souffrance, de tribulations en tous genres aux Croisés ; en fait, pour ceux qui eurent la chance d’arriver au but, la vie fût plutôt douce, voire très douce :

Dans l’ensemble, les Occidentaux s’acclimatent bien à l’Orient, dont ils découvrent la douceur de vivre, les maisons aux murs frais, les grandes cours ombragées où poussent les orangers, les objets précieux, les tissus soyeux, et les femmes, Arméniennes, Syriennes, ou Galiléennes, qui partagent leur vie et leur donnent des enfants. Les Croisés apprennent la langue de leurs concubines, et celles-ci, parfois, se convertissent au christianisme. « Pourquoi revenir en Occident, puisque l’Orient comble nos vœux ? », s’exclame le chroniqueur Foucher de Chartres.

Histoire du Monde       Le Moyen Age Larousse 1995

Les succès militaires ont connu une pause : quelques défaites des Francs – Merzifun en août 1101, Héraclée, Harran en mai 1104 – alternent avec la victoire des Croisés ; presque toujours inférieurs en nombre, les Franj mettent à profit les divisions constantes des arabes, des turcs, et de leur allié occasionnel, le chrétien basileus de Constantinople ; pèse aussi très lourd la haine que se vouent Chiites et Sunnites, – les Chiites se réclament du califat fatimide du Caire, les sunnites du califat abasside de Baghdad - ; et encore irrésolution face au combat et armement inefficace : que peuvent des flèches contre des armures ?

Saint Gilles, que Dieu le maudisse, revint en Syrie après avoir été écrasé par Kilij Arslan. Il ne disposait plus que de 300 hommes. Alors Fakhr el- Moulk, seigneur de Tripoli, envoya dire au roi Doukak et au gouverneur de Homs : C’est le moment ou jamais d’en finir avec Saint Gilles puisqu’il a si peu de troupes ! Doukak dépêcha deux mille hommes, et le gouverneur de Homs vint en personnes. Les troupes de Tripoli les rejoignirent devant les portes de la ville et ils livrèrent ensemble la bataille à Saint-Gilles. Celui-ci lança 100 de ses soldats contre les gens de Tripoli, 100 contre ceux de Damas, 50 contre ceux de Homs et en garda 50 avec lui. À la seule vue de l’ennemi, les gens de Homs s’enfuirent, bientôt suivis par les Damascains. Seuls les Tripolitains firent front, ce que voyant, Saint Gilles les attaqua avec ses 200 autres soldats, les vainquit et en tua 7 000.

Ibn al-Athir, cité par Amin Malouf dans Les Croisades vues par les Arabes 1983 JC. Lattès.

En l’espace de 17 mois, en 1109  et 1110, Tripoli Beyrouth et Saïda, trois des villes les plus réputés du monde arabe ont été prises, et saccagées, leurs habitants massacrés ou déportés, leurs émirs, leurs cadis, leurs hommes de loi tués ou contraints à l’exil, leurs mosquées profanées. Quelle force peut encore empêcher les Franj d’être bientôt à Tyr, à Alep, à Damas, au Caire, à Mossoul ou - pourquoi pas ? à Baghdad ?  La volonté de résister existe-t-elle encore ? Chez les dirigeants musulmans, sans doute pas. Mais parmi la population des villes les plus menacées, la guerre sainte menée sans relâche au cours des treize dernières années par les pélerins-combattants d’Occident commence à produire son effet : le jihad qui n’était plus depuis longtemps qu’un slogan servant à orner les discours officiels, refait son apparition. Il est à nouveau prôné par quelques groupes de réfugiés, quelques poètes, quelques hommes de religion. C’est précisément l’un d’eux, Abdou-Fahl Ibn al-Khachab, un cadi d’Alep à la petite taille et au verbe haut qui, par sa ténacité et sa force de caractère, se décide à réveiller le géant endormi qu’est devenu le monde arabe.

Le vendredi 17 février 1111,  ce dernier, accompagné de partisans alepins, fait irruption dans la mosquée du sultan à Baghdad et interrompant le prédicateur, se répandent en imprécations contre les Franj ; ils renouvellent leurs protestations le vendredi suivant alors même qu’arrivait en grand appareil l’épouse du calife ; parmi les imprécations, ce terrible slogan : Le roi des Roums – les chrétiens de l’empire byzantin – est plus musulman que le prince des croyants. En effet, quelques semaines plus tôt, le basileus Alexis Comnène avait proposé une alliance aux musulmans, pour chasser Tancrède, prince d’Antioche dont l’insolence et l’ambition devenaient insupportables.

Amin Maalouf. Le Croisades vues par les Arabes. J.C.Lattès 1983

Dès lors Ibn al- Khachab va incarner, animer, propager la révolte populaire contre les Franj. Mais il est juge, non soldat ; ces derniers vont apparaître, trop brièvement dans un premier temps pour entraîner un changement définitif du cours des choses. Mais le vent va commencer à tourner avec la révolte d’Ascalon en juillet 1111, où la population ne laissera aucun survivant de la garnison de Baudoin ; en avril 1112, quand les soldats de Baudoin, encore, seront contraints d’abandonner le siège de Tyr, et encore avec la victoire de Sarmada, où Ilghazi décimera l’armée d’Antioche le 28 juin 1119. Ces soldats se nomment Ilghazi, puis Balak, son neveu, dont les exploits, la gloire seront célébrés longtemps après sa mort prématurée en 1124, et encore al-Borsoki, l’atabek Imadeddin Zinki, maître d’Alep et de Mossoul, son fils Nourredine, totalement dévoué au Jihad, pieux, juste, Chirkouh, brillant militaire kurde qui compte dans son état-major  son neveu Saladin. C’est à lui qu’il reviendra de cueillir ce qu’ont semé ses prédécesseurs, passant ainsi à la postérité comme le vainqueur des Franj.

Bernard de Fontaines, qui a donné à l’ordre des Cisterciens une santé jusqu’alors défaillante, fonde l’abbaye de Clairvaux. S’ils ont été les grands défricheurs, les moines œuvraient en un milieu qui leur était plus que familier :

Tu trouveras dans les forêts plus que dans les livres ; les arbres et les rochers  t’enseigneront des choses qu’aucun maître ne te dira.

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Afin de prémunir les abbayes contre les dangers de l’enrichissement, il était stipulé que le domaine agricole gagné sur les bois ou les marais ne devrait jamais dépasser la superficie strictement nécessaire à faire vivre la collectivité. Si la création d’exploitations supplémentaires – les granges – s’avérait indispensable, elles ne devaient pas être distantes de plus d’une journée de marche du monastère… c’était là un des éléments de la charte de la charité – Carta Caritas – .

Pierre A Clément. Les Chemins à travers les âges. Les Presses du Languedoc.1983.

1118                             Premières manifestations du gothique à Morienval et Poissy.

1119                              Bernard de Fontaines fonde l’abbaye de Fontenay, où l’on peut encore voir aujourd’hui de nombreux témoignages de la sidérurgie médiévale développée par les moines. Le moulin hydraulique fournit une énergie qui permet d’actionner des soufflets, et donc de monter le feu en température jusqu’aux 1 500° nécessaires pour obtenir du fer, quand on devait jusqu’alors se contenter de fonte, qui n’a besoin que de 1 200°.

vers 1119                       Robert de Châtillon a été oblat à Cluny et décide d’entrer à Clairvaux ; puis il y trouve la règle trop dure et… se retrouve à Cluny, avec l’ aide d’un prieur qui est venu le chercher ; rien de bien méchant jusque là… sinon… sinon que le moinillon est le neveu de Bernard de Clairvaux, lequel se montre très mauvais joueur et lui adresse, – avec copie à nombre de monastères – une sacrée diatribe :

Le grand prieur est envoyé par le supérieur de tous les prieurs. Au-dehors, il apparaît sous un vêtement de brebis, au-dedans, c’est un loup rapace. Trompant les gardiens, qui le prenaient pour une brebis, le loup a été introduit, hélas ! hélas ! Seul avec l’agneau ! L’agneau ne s’enfuit pas devant le loup, qu’il croyait être une brebis. Que dire de plus ? Celui-ci l’attire, le captive, le caresse. Ce prédicateur d’un nouvel évangile recommande le vin et blâme l’abstinence ; il appelle misère la pauvreté volontaire ; il traite de folie le jeûne, les veillées, le silence, le travail des mains ; par contre il nomme l’oisiveté contemplation, il appelle discrétion l’amour de la table, il décore le bavardage du nom de curiosité. Quand donc, dit-il, Dieu prend-il plaisir à nos tortures ? Où donc l’Ecriture dit-elle que nous devons nous tuer ? Quelle est cette religion qui consiste à bêcher la terre, à extirper les forêts et à charrier le fumier ? La malheureuse crédulité d’un enfant se laisse séduire par ces raisonnements ; il suit son séducteur et se rend à Cluny ; on lui coupe les cheveux, on le rase, on le baigne, on lui fait déposer ses vêtements grossiers, vils et misérables pour lui en donner de précieux, neufs et somptueux …

Bernard de Clairvaux avait donc le verbe plutôt féroce, mais pour autant, c’était dans l’air, et on ne craignait pas de dire son désaccord,  surtout sur un sujet tel que Touche pas à ma copine :

Quand l’archevêque Geoffroy rentra à Rouen du concile de Reims en 1119, il réunit un synode […], enthousiaste à l’idée de réformer les prêtres de son diocèse. Parmi les canons qu’il promulgua, l’un interdisait toute cohabitation avec les femmes […]. Les prêtres étaient effarés à l’idée de se soumettre à une loi aussi dure, et […] déchirés par le conflit du corps et de l’âme. Un prêtre de grande éloquence, Albert, avait à peine pris la parole que l’archevêque ordonna qu’il fut arrêté et jeté séance tenante dans le cachot. Tandis que les autres prêtres restaient stupéfaits de cette extraordinaire scène, l’archevêque furieux quitta le synode et rameuta les hommes de son escorte qui se ruèrent dans l’église avec des bâtons et des armes et commencèrent à frapper irrévérencieusement les clercs. Certains, ramassant les pierres qu’ils pouvaient trouver sur place, tentèrent de résister […]. Les gens de l’archevêque, honteux d’avoir fui devant un groupe de clercs qui n’étaient même pas armés, entrèrent en fureur et, sans respect pour le caractère sacré des lieux, ramenèrent le combat dans l’enceinte de l’église. […] Ainsi, le sang de prêtres avait coulé dans l’enceinte de notre sainte mère l’Église et un saint synode avait dégénéré en délire collectif et en objet de dérision. Très perturbé, l’archevêque trouva refuge dans ses appartements, mais un peu plus tard, quand le tumulte eut cessé, il ressortit, revêtit son étole, bénit de l’eau, et, accompagné par les chanoines à la mine sombre, il reconsacra l’église qu’il avait souillée.

Orderic Vital. Histoire écclésiastique, livre 12. Traduite par A. Le Prévost et L. Delisle, 1838-1855

15 08 1120                   A Vézelay, la basilique de la Madeleine brûle : plus de 1 000 morts.

vers 1120                     Premier moulins à marée sur l’estuaire de l’Adour, et il y a déjà quelques dizaines d’années que les Hollandais ont commencé à dresser des digues pour se prémunir des inondations de la mer. Norbert de Xanten fonde l’ordre des Prémontrés.

1124                               A Santiago de Compostelle, achèvement de la nef de la cathédrale, que Pons de Melgueil, abbé de Cluny est parvenu à faire élever au rang d’archevêché – au détriment de Merida – en remerciement du don effectué par le roi de Castille pour la construction de Cluny III. Bernard le Vieux, français qualifié de maître génial, en est l’architecte : c’est l’évêque Diego Peláez qui l’a appelé, dès 1078.

Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, qui a succédé après moult tribulations à Pons de Melgueil, souhaite rabattre la jactance de Bernard de Clairvaux :

Oh Pharisiens, vous avez une postérité ! Vous voici revenus à la vie. Ce sont vos fils, ceux qui se considèrent sans égaux et se célèbrent au-dessus des autres. Le prophète leur avait fait dire déjà : ne me touchez pas, je suis saint ! Mais dites-moi, scrupuleux observateurs de la règle, comment vous vantez-vous de lui être si fidèles, vous qui n’avez aucun égard pour ce petit chapitre où elle somme le moine de s’estimer le plus vil et le dernier des hommes, et cela non seulement en parole, mais du fond du cœur ? Êtes-vous dans ces dispositions quand vous ne cessez d’abaisser les autres et de vous élever vous-même, de les mépriser et de vous complaire dans vos mérites, avez-vous oublié cette parole d’Evangile : Quand vous aurez accompli tous les commandements, confessez que vous êtes des serviteurs inutiles. O saints, O hommes uniques, seuls moines véritables égarés au milieu de tous ces religieux faux et corrompus, vous vous élevez dans votre solitude, vous portez avec orgueil un habit de couleur insolite, et, pour vous distinguer de tous les moines de l’univers, vous arborez ostensiblement vos coules blanches parmi nos frocs noirs… La lettre tue, mais l’esprit fait vivre… Vous n’êtes que des éplucheurs de syllabes, et vous voulez faire de Dieu un être semblable à vous : un ratiocineur.

Guillaume, abbé de Saint Thierry, près de Reims, est bénédictin sans être clunisien et encourage Bernard de Fontaine à répondre et à secouer Cluny : ce dernier lui adresse cette apologie contre Cluny, à la règle trop douce, et surtout trop riche :

Je me demande avec étonnement comment il a pu advenir à des moines tant d’intempérance dans le manger et le boire, dans le vêtement et le lit, dans les équipages et la construction des édifices.

[...] On déclare que l’économie est avarice, que la sobriété est austérité, le rire joie, le luxe des vêtements et des équipages dignité, le soin excessif de la literie propreté.

[...] Au réfectoire, on ne parle en rien de l’Ecriture, ni du salut des âmes ; on émet des plaisanteries, du rire et des paroles oiseuses.

Tout entier occupé à ces futilités, on en perd la mesure de la nourriture. On apporte plat après plat ; et pour compenser la viande, dont on s’abstient encore, on double les pièces de poisson.

Vous en voyez qui, en un même repas, avalent trois ou quatre gobelets à moitié pleins (de vin pur)…

Quand les veines sont gonflées par le vin et qu’elles battent dans toute la tête, que faire en sortant de table sinon dormir ? Si daventure vous forcez ce ventre plein à se lever pour Matines, vous n’en tirerez pas un chant mais des éructations…

[...] Que font dans vos cloîtres, là où les frères s’adonnent à la lecture, ces monstres ridicules, ces étranges beautés difformes et ces belles difformités ? Que viennent faire ces singes immondes, ces lions féroces, ces centaures monstrueux, ces bêtes à moitiés humaines, ces tigres tachetés, ces soldats combattants, ces chasseurs sonnant du cor ?

Bernard de Fontaines ( le futur saint Bernard) Apologie à Guillaume de Saint Thierry.

vers 1125                   Premiers médecins à Montpellier. En 1181, le comte Guilhem VIII prohibera tout monopole de l’enseignement médical. L’école de médecine de Salerne, au sud-est de Naples, grave sur le fronton de sa porte d’entrée : Bois un peu de vin.

1126                      A Lillers en Artois, on creuse un puits qui permet d’obtenir de l’eau remontant en surface par le principe des vases communicants : c’est le puits artésien.

1129                              Le concile de Troyes approuve la règle des Templiers, les pauvres chevaliers du Christ, très marquée par l’influence de Bernard de Clairvaux, à la demande d’Hugues de Payns.

On sait que, primitivement destiné à la défense de la Terre Sainte, cet ordre de chevaliers moines a rapidement connu une popularité extraordinaire. L’objet qu’il s’était assigné, soulageant beaucoup de gens qui n’avaient point envie d’aller se faire tuer en Terre Sainte, a incité ceux-ci à faire de larges donations. Les Templiers, si pauvres au début qu’ils devaient, dit-on, se mettre à plusieurs pour partager un cheval, devinrent très rapidement l’ordre le plus riche de toute la chrétienté. Ayant reçu en don des terres et des châteaux, ils ont eu, bientôt, un certain nombre de maisons fortes, dispersées par tout le monde chrétien, forteresses dont ils assuraient la garnison et qui fournissaient, éventuellement, les lieux les plus surs pour déposer la richesse acquise.

Robert Fawtier Les Capétiens directs   1986


[1] Par contre, la croyance prêtée à l’Eglise des premiers siècles selon laquelle la femme n’a pas d’âme n’est que pure invention du XVII° siècle.

[2] Cid, par déformation du mot arabe sayyid, signifiant Seigneur, et Campeador, venant du latin Campi Doctor : maître du champ de bataille.

[3] Le mot copte veut dire égyptien en arabe.


Par l.peltier dans (2 : 01 à 1163) le 27 octobre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

vers 1160                             Une Lettre du prêtre Jean [1] commence à circuler en occident, écrit fabriqué de toutes pièces par un chanoine de Mayence, avec la connivence de son archevêque, indigné par l’indifférence de la chrétienté devant les progrès de l’Islam. Le faussaire n’est pas un fabulateur. Il s’inscrit dans la meilleure tradition des faux documents que toute abbaye forge pour affirmer des droits dont elle est moralement assurée. Le Prêtre Jean devient le type même du héros oriental, une sorte de roi Arthur entouré des trésors de Golconde. Son palais est fait de porphyre, d’améthyste et de cristal. Les colonnes sur lesquelles repose sa table d’or et de pierreries sont d’ivoire. Il a sous lui les rois des Pygmées, des Cynocéphales et des Coclès. La reine des Amazones est sa vassale. Soixante douze rois le reconnaissent pour leur maître. Sept rois servent à sa cour. C’est l’empire des merveilles, tel qu’il apparaît au portail de Vézelay, mais avec, en plus, le triomphalisme. On y joint l’eschatologie : il règne sur la fontaine de Jouvence, voire sur le Paradis terrestre perdu par les autres. Il engendre des rêves de fortune : ne règne-t-il pas sur les serpents qui gardent le pays des épices ?

Tout l’Occident fait circuler, de bonne foi, la Lettre du Prêtre Jean, et nul ne met en doute l’identité de son auteur. On la traduit, on la recopie. Les encyclopédies en font grand cas. On retrouve en 1339 le fleuve de Paradis et les soixante-douze rois sur la mappemonde du Majorquin Angelino Dulvert. La Lettre circulera pendant deux bons siècles. Elle est le véhicule d’un rêve exotique. Il est, en une contrée lointaine, un monde meilleur.

Jean Favier Les Grandes découvertes.               Livre de poche Fayard 1991

Le faux était donc monnaie (fausse, bien entendu) courante, qui eut son heure de gloire aux XI° et XII° siècles :

Pourquoi tant de fausses chartes ? Une raison majeure tient sans doute aux conditions mêmes de la production et de la conservation de l’écrit diplomatique. Il n’existe pas de véritable archivage au départ, (là où le document a été produit) avant le XII° – XIII° siècle : le bénéficiaire d’une charte était ordinairement seul à la détenir : il lui incombait de produire le titre qu’il avait reçu, tandis que l’enregistrement par l’autorité qui délivrait et validait l’acte était inexistant, ou réduit ou partiel dans le meilleur des cas (chancellerie pontificale). Un tournant majeur a lieu au cours du XII° siècle et surtout au XIII° siècle : les archives de chancellerie se développent, l’enregistrement s’affine.

La cadre ainsi posé, on peut dire que les XI° et XII° siècles, au cours desquels on assiste à une profonde réorganisation des pouvoirs, tant laïques qu’ecclésiastiques, constituent un âge d’or du faux diplomatique. Confirmation de droits sur des biens, concessions de privilèges ecclésiastiques, affirmations de libertés statutaires ou de domination sur des individus ou des communautés, ces faux sont d’autant plus nombreux qu’ils sont en rapport avec quelques grands en,jeux du moment comme les rapports entre évêques et monastères ou la montée en puissance de certains seigneurs.

À cela s’ajoute un changement considérable dans les pratiques diplomatiques : l’époque voit se diffuser très rapidement l’usage du sceau de validation, d’abord rivé puis appendu au bas de la charte qu’il garantit. Au cours du XII° siècle, le sceau devient la marque de l’acte valide. Les parchemins anciens, dépourvus pour la plupart de sceau, risquant dès lors de perdre leur efficacité juridique, il n’est pas rare qu’on en pourvoie (indûment) certains de ses sceaux, afin que leur validité soit incontestable.

Laurent Morelle Des Faux par milliers L’Histoire Février 2012

[...] En 1245, le franciscain Jean de Plan Carpin voyagea en Mongolie, l’année même où le franciscain Guillaume de Rubrouck accomplit pour le roi de France une mission auprès de Grand Khan. Tous deux citent le Prêtre Jean, bien que Guillaume de Rubrouck précise que « les nestoriens l’appelaient Jean et disaient de lui dix fois plus que la vérité. Ainsi font les nestoriens ; à partir de rien ils font grandes rumeurs. J’ai traversé ses pâturages, à part quelques nestoriens, personne ne savait rien de lui. »

En 1271, le jeune Marco Polo entame son premier voyage vers la Chine en compagnie de son père et de son oncle. Partis d’Acre, après avoir gagné la petite Arménie, ils décident de se diriger vers Ormuz. Puis, par la voie terrestre au sud de la traditionnelle route de la soie, ils entrent dans le désert de Gobi et arrivent dans la grande province de Tangut. Surprise, c’est un pays chrétien.

Marco Polo conte l’histoire d’un conflit entre le Prêtre Jean et son vassal Gengis Khan, se terminant par la défaite et la mort du souverain chrétien et le mariage du vainqueur avec la fille du vaincu. Puis, dans le chapitre sur la grande province du Tenduc, il poursuit :

Qui part de là trouve Tenduc, province vers le Levant, qui a villes et villages assez, et c’est une des provinces que ce grand roi très fameux dans le monde, nommé par les Latins le Prêtre Jean, voulait habiter. Mais à présent, ils sont au Grand Can, car tous les descendants du Prêtre Jean sont au Grand Can. La maîtresse cité est nommée Tenduc. Et de cette province est roi un de la lignée du Prêtre Jean, encore est le Prêtre Jean ; et sachez qu’il est prêtre chrétien comme sont tels tous les chrétiens de ce pays ; mais son nom est Georges, et la plus grande partie du peuple est de chrétiens. Il tient le pays pour le Grand Can, non pas tout celui que le Prêtre Jean avait, mais seulement une partie. [...] En cette province, on trouve la pierre dont se fait l’azur (le lapis-lazuli), très abondante et de bonne qualité, et ils sont très habiles à le faire. Il y a aussi beaucoup de camelot en poil de chameau et de couleurs variées. Les gens vivent de leurs troupeaux et des fruits de la terre, dont ils font grand commerce, et aussi de ces métiers. Là, le gouvernement appartient aux chrétiens, parce que le roi est chrétien, bien qu’il soit soumis au Grand Can.

Jean de Monte Corvino, voyageant en Chine en 1289, convertit du nestorianisme au catholicisme le roi Georges, chef de la tribu turque des Ongut ; il est persuadé d’avoir converti le descendant du grand roi qui fut nommé le Prêtre Jean de l’Inde.

En 1331, Odorico de Pordenone, voyageur franciscain, situe la terre du Prêtre Jean à cinquante journées à l’ouest de Pékin : Au fur et à mesure que l’on découvre l’Asie, apparaissent des mémoires du royaume du Prêtre, jamais le Prêtre lui-même.

[...] L’histoire éthiopienne est intéressante pour l’Afrique et notre concept d’anthropologie réciproque. L’histoire du Prêtre Jean représente sans doute un chapitre de l’histoire des utopies, celle d’un pays heureux, où jaillit une fontaine de la jouvence et où courent des fleuves de lait et de miel. Elle a aussi été une histoire politique, celle de la recherche d’un point d’appui, fut-il idéal ou fantasmatique, pour encourager et justifier une conquête. Mais cette histoire nous dit aussi que ce qui pousse à établir des contacts avec des peuples lointains, n’est pas la curiosité, et le respect pour la différence, mais le désir d’y retrouver le même, ce qui nous ressemble. On s’était tourné vers l’orient pour retrouver dans ces terres inconnues nos ancêtres Adam et Ève. Réalisant que ce paradis terrestre hébergeait des gens différents de nous, et trop lointains et puissants pour être soumis, on s’est limité à établir avec eux des rapports commerciaux respectueux, mais, pour ainsi dire, sans plus les désirer. Même l’Inde véritable sera prise, plus tard, lorsqu’un empire européen sera capable de la soumettre. En Amérique, qui a immédiatement représenté la terre de la différence absolue, on a envoyé des missionnaires pour civiliser ses créatures diaboliques, et on a détruit leurs civilisations. Mais l’Afrique fut si proche, dès les premiers siècles du premier millénaire, et ses côtes tellement chrétiennes qu’elles donnèrent naissance à saint Augustin. Il fallait qu’il y eut là-bas, au pays des infidèles, des autres comme nous. C’était nécessaire et suffisant pour essayer de forger à notre image le reste du continent, d’où le succès de cette quête.

Ce que j’ai essayé de montrer, c’est que l’histoire de la colonisation de l’Afrique commence au moment même (bien que nous ne sachions pas lequel) où le Prêtre Jean se déplace des profondeurs de l’Inde aux sources du Nil. Étant presque comme nous, les Abyssins sont les seuls dont fut respectée l’indépendance, au moins jusqu’à très tard, jusqu’à un certain personnage italien qui voulait que tous lui ressemblent. Pour le reste du continent, radicalement différent, et du moment qu’il n’avait pas d’armées aussi puissantes que celles des Chinois, il a été soumis pour devenir le domaine du seul Prêtre Jean. Le royaume fut moins heureux, avec moins de lait et de miel, mais tant pis, à la guerre comme à la guerre.

En fait de rencontre de l’autre, on cherche toujours un semblable, et faute de le trouver, on le crée. La différence n’est pas supportable. Ne croyez pas que la vague de l’exotisme fin de siècle et la découverte de l’art africain accomplie par les avant-gardes du début du siècle aient été une acceptation de la différence en tant que telle. Cette différence fut avalée et digérée, exploitée, pour la transformer en une nouvelle possibilité de l’imaginaire occidental. Nous – je dis nous et j’espère nous, citoyens du troisième millénaire – avons compris qu’on ne peut aller vers l’autre qu’en acceptant sa propre différence, en nous comprenant mieux nous-mêmes, comme nous le tentons avec les premières initiatives d’anthropologie réciproque.

Umberto Eco Baudolino        Grasset 2002

Lettre du Prêtre Jean

Prêtre Jehan, par la grâce de Dieu, roi tout-puissant sur tous les rois chrétiens, mandons salut à l’Empereur de Rome et au Roi de France, nos amis. Nous vous faisons nouvelle de nous, de notre état, et du gouvernement de notre terre : c’est à savoir de nos gens et des manières de nos bêtes. Et parce que vous dites que nos Grecs ou gens grégeois ne s’accordent pas à adorer Dieu comme vous faites en votre terre, nous vous faisons savoir que nous adorons et croyons le Père, le Fils et Saint Esprit, qui sont trois personnes en une déité, et un seul vrai Dieu. Et vous certifions et mandons, par nos lettres scellées de notre sceau, ce que nous vous dirons de l’état et manière de notre terre et de nos gens. Si vous voulez quelque chose que nous puissions, mandez-le nous, car nous le ferons de très bon cœur ; et si vous voulez venir par-deçà, en notre terre, en raison du bien que nous avons ouï dire de vous nous vous ferons Seigneurs après nous, et vous donnerons grandes terres, seigneuries et habitations pour le présent.
Item sachez que nous avons la plus haute et digne couronne qui soit en tout le monde ; et nous avons or, argent et pierres précieuses, ainsi que bonnes forteresses et villes fortes, cités, châteaux et bourgs.
Item sachez que nous avons sous notre autorité quarante-deux rois tout-puissants et bons chrétiens.
Item sachez que nous soutenons et faisons soutenir de nos aumônes tous les pauvres qui sont en notre terre, qu’ils soient natifs ou étrangers, pour l’amour de Jésus-Christ.
Item sachez que nous avons promis et juré en notre bonne foi de conquérir le sépulcre de Notre Seigneur Jésus-Christ, et aussi toute la terre de promission. Et si vous voulez venir par deçà, nous vous mettrons, si Dieu plaît, à chemin. Mais que vous ayez grande et bonne hardiesse en vous, comme il nous a été rapporté, et bon courage vrai et loyal. Mais parmi vous autres Français, en avez de votre lignage et de vos gens qui sont avec les Sarrasins, dans lesquels vous avez confiance et dont vous croyez qu’ils vous aident, alors qu’ils sont faux et traîtres hospitaliers. Et sachez que nous les avons tous brûlés, consumés et détruits, ceux qui étaient en notre terre : car ainsi doit-on faire de ceux qui vont contre la foi.
Item sachez que notre terre est divisée en quatre parties, et ce sont les Indes. Et en l’Inde Majeure gît le corps de Saint Thomas l’Apôtre, pour lequel Notre Seigneur Jésus-Christ fait plus de miracles que pour tout autre saint qui soit en Paradis. Et cette Inde est dans les parties d’Orient, car elle est près de Babylone la Déserte, et près d’une tour qu’on appelle Babel. En l’autre partie, du côté du Septentrion, est grande abondance de pain, de vin, de viande, et de toutes choses qui sont bonnes à soutenir et nourrir le corps humain.
Item en notre terre sont les éléphants et d’autres sortes de bêtes qu’on appelle dromadaires ; et chevaux blancs et bœufs sauvages qui ont sept cornes, et ours blancs et lions moult étranges de quatre manières (c’est à savoir rouges, verts, noirs et blancs) ; et ânes sauvages qui ont deux petites cornes, et lièvres sauvages qui sont grands comme un mouton, et chevaux verts qui courent plus que nulle autre bête et ont deux petites cornes.
Item sachez que nous avons des oiseaux qui s’appellent griffons, et qui sont capables de porter un bœuf ou un cheval en leur nid pour donner à manger à leurs petits oiseaux.
Item sachez que nous avons une autre sorte d’oiseaux, lesquels ont seigneurie sur les autres oiseaux du monde. Ils sont couleur de feu, et leurs ailes sont tranchantes comme rasoirs. Ils sont appelés Yllérions et, en tout le monde il n’y en a que deux. Ils vivent l’espace de soixante ans, et puis s’en vont noyer en la mer. Toutefois, ils pondent d’abord et couvent deux ou trois œufs. Au bout de quarante jours, ceux-ci éclosent et deviennent petits oiseaux. Alors les grands, c’est à savoir père et mère, s’en partent et s’en vont noyer en la mer, comme il est dit. Et tous les oiseaux qui alors les rencontrent leur font compagnie jusqu’à la mer, et ne les quittent point jusques à tant qu’ils soient noyés ; et quand ils sont noyés, ils retournent vers les petits oiseaux et les nourrissent jusques à tant qu’ils soient grands et qu’ils puissent voler et mener leur vie.
Item sachez que, par-deçà, sont d’autres oiseaux qui sont appelés tigres, et qui sont de si grande force et vertu qu’ils sont capables d’emporter un homme tout armé avec son cheval, et de le tuer.
Item sachez qu’en une autre partie de notre terre, deçà le désert, il y a une sorte d’hommes qui sont cornus et n’ont qu’un œil devant et trois ou quatre derrière, et il y a des femmes qui sont pareilles aux hommes.
Item, en notre terre, il y a une autre sorte de gens qui ne vivent que de chair crue d’hommes, de femmes et de bêtes, et qui ne redoutent point de mourir. Et quand l’un d’eux est mort, que ce soit leur père ou leur mère, ils le mangent tout cru, et disent que c’est bonne chose naturelle que de manger chair humaine. Ils font cela en rémission de leurs péchés. Ces gens sont maudits de Dieu et sont appelés Gog et Magog, et il est plus de nations de tels gens que de tous autres. Et ils se répandront dans le monde entier à la venue de l’Antéchrist, car ils sont de son alliance et de sa compagnie. Ces gens-là sont ceux qui enfermèrent Alexandre dedans Macédoine et qui le mirent en prison, mais il leur échappa. Toutefois Dieu leur enverra du ciel foudre et feu ardent, qui tous les brûlera et confondra, et l’Antéchrist avec eux, et ils seront de cette manière détruits et décimés. Toutefois nous emmenons beaucoup de ces gens avec nous à la guerre, quand nous y voulons aller, et leur donnons congé et licence de manger nos ennemis quand ils les peuvent vaincre, de sorte que sur mille il n’en demeure pas un qui ne soit dévoré et décimé. Ensuite nous les faisons retourner en leur terre, car s’ils demeuraient longuement avec nous, ils nous mangeraient tous.
Item nous avons une autre sorte de gens en notre terre qui ont les pieds ronds comme un cheval. Aux talons, derrière, ils ont quatre côtes fortes et tranchantes avec lesquelles ils combattent si durement que nulle armure ne leur peut résister. Ils sont bons chrétiens et labourent volontiers leur terre et la nôtre, et nous donnent grands tributs chaque année.
Item nous avons, en une autre partie du désert, une terre qui dure soixante-dix journées de long et quarante de large : on l’appelle Feminée la grande. Et ne croyez pas que ce soit en terre sarrasine ; car celle que nous disons est notre terre ; et en cette terre sont trois reines, sans compter les autres dames qui tiennent leurs terres d’elles.
Et quand ces trois reines veulent aller à la bataille, chacune d’elles mène avec soi cent mille femmes en armes, sans compter les autres qui mènent les chariots, les chevaux, les éléphants qui portent les armes et les viandes, et sachez qu’elles combattent avec force comme si elles fussent des hommes. Et sachez que nul homme mâle ne demeure avec elles sinon dix jours, durant lesquels ils peuvent se divertir et prendre leur plaisir avec elles et engendrer, mais pas plus, car s’ils y demeuraient davantage, ils seraient morts. Mais ils ont la possibilité de s’en aller et d’être dix jours hors de leur pays, puis, au bout des dix jours, de revenir et d’y être dix autres jours comme précédemment.
Item cette terre est environnée d’un fleuve qui vient du paradis terrestre. On l’appelle Cyson, et il est si grand que nul ne le peut passer sinon en grandes nefs ou grandes barques.
Item sachez que, auprès de ce fleuve, est une autre rivière qu’on appelle Piconie, qui est assez petite et ne dure que dix journées de long et six de large. Les gens sont aussi petits qu’ici un enfant de sept ans, et leurs chevaux petits comme un mouton. Ils sont bons chrétiens et labourent volontiers, et nul ne leur fait guerre sinon les oiseaux qui viennent chaque année, quand ils doivent cueillir leur blé, semer et vendanger. Alors le roi de cette terre s’arme de tout son pouvoir contre lesdits oiseaux, et ils font grande tuerie les uns contre les autres. Et puis les oiseaux s’en retournent.
Item sachez qu’en notre terre sont les sagittaires, qui sont depuis la ceinture en amont en forme d’homme et en aval en forme de cheval. Ils portent en leurs mains arcs et flèches et tirent plus fort que toute autre sorte de gens, et ils mangent la viande crue.
Item sachez aussi qu’il y a certaines sortes d’autres gens en notre terre, lesquels gisent haut sur les arbres de peur des dragons et des autres bêtes. Certains de notre cour les prennent et les mettent à la chaîne, et les gens les y viennent voir avec grande curiosité.
Item sachez qu’en notre terre sont les licornes qui ont en leur front une corne unique. Il y en a de trois sortes : des vertes, des noires, et aussi des blanches ; et il leur arrive d’occire le lion. Mais le lion les occit moult subtilement, car quand la licorne est fatiguée, elle se met contre un arbre. Le lion se place de l’autre côté et la licorne le croit frapper de sa corne, et elle frappe l’arbre avec si grande force qu’elle ne la peut ôter ; alors le lion la tue.
Item sachez qu’en l’autre partie du désert sont les Joyans qui avaient en général, à l’origine, quarante coudées de haut, et maintenant n’en ont plus que vingt. Ils ne peuvent sortir du désert, car à Dieu ne plaît mie, parce que, s’ils étaient dehors, ils pourraient bien se battre contre tout le monde.
Item sachez qu’en notre terre il y a un oiseau qui est appelé Fenix. C’est le plus bel oiseau qui soit au monde, mais, en tout le monde il n’y en a qu’un. Il vit cent ans, puis prend son essor vers le ciel, si près du soleil que le feu prend à ses ailes, puis il redescend en son nid et se consume. Et des cendres de lui se conscrit un ver qui se transforme et devient oiseau au bout de cent jours, aussi beau qu’auparavant était son père.
Item, en notre terre, il y a abondance de pain, de vin, de viande, et de toutes choses qui sont bonnes à soutenir le corps humain.
Item sachez qu’en une partie de notre terre ne peut entrer nulle bête qui de sa nature porte venin.
Item sachez qu’entre nous et les Sarrasins court une rivière que l’on appelle Ydonis, laquelle vient du Paradis terrestre, et est toute pleine de pierres précieuses, et court par notre terre où elle se divise en maintes petites et grandes rivières. On y trouve beaucoup de pierres, à savoir : émeraudes, saphirs, jaspes, chalcédoines, rubis, escarboucles, scobasses, et plusieurs autres pierres précieuses que je n’ai pas nommées, et de chacune savons le nom et la vertu.
Item sachez qu’en notre terre il y a une herbe appelée permanable ; et qui la porte sur soi peut enchanter le diable et lui demander qui il est et où il va, ce qu’il fait sur la terre, et on peut le faire parler : et pour cela le diable n’ose pas être en notre terre.
Item sachez qu’en notre terre croît le poivre, lequel n’est jamais semé et croît parmi les arbres et les serpents. Et quand il est mûr, nous mandons nos hommes pour le cueillir et ils mettent le feu dedans le bois, et tout se consume. Et quand le feu est passé, ils font grands monceaux de poivre et de serpents que l’on aère dans le vent. Ensuite on le porte à la maison et on le lave en deux ou trois eaux, puis on le fait sécher au soleil. Et de cette manière il devient noir, bon et fort.
Item sachez qu’en notre terre il y a une montagne appelée Olimphas, et au pied de cette montagne il y a une fontaine. Qui en peut boire de l’eau trois fois à jeun, il n’aura maladie de trente ans, et quand il en aura bu, il aura l’impression d’avoir mangé des meilleures viandes et épices du monde, parce qu’elle est toute pleine de la grâce de Dieu et du Saint Esprit. Et qui peut se baigner en cette fontaine, même s’il est âgé de deux cents ans ou de mille, retrouvera l’apparence d’un homme de trente ans Et sachez que nous sommes né et sanctifié au ventre de notre mère. Nous avons passé cinq cent soixante-deux ans, et nous nous sommes baigné dedans la fontaine six fois.
Item sachez qu’en notre terre est la mer d’Araine, dont les courants sont très forts et font des ondes terribles. Nul ne la peut passer en dehors de nous, quoi qu’il fasse. Nous le faisons porter par nos griffons, ainsi que fit Alexandre quand il alla conquérir certaines places en ce pays.
Item, du côté de cette mer, passe un fleuve, et en ce fleuve on trouve beaucoup de pierres précieuses et maintes bonnes herbes qui sont bonnes en toutes médecines.
Item sachez qu’entre nous et les Juifs passe une rivière qui est pleine de pierres précieuses. Son courant est si fort que nul ne la peut passer, excepté le samedi car elle se repose. Et tout ce qu’elle trouve, elle l’emporte dans la mer d’Araine. Item, en cette partie, il y a un pas qu’il nous faut garder, car nous avons en cette frontière quarante-deux châteaux, les plus beaux et plus forts qui soient au monde, et nous avons des gens qui les gardent : c’est à savoir dix mille chevaliers et six mille arbalétriers, quinze mille archers, quarante mille sergents à cheval et en armes. Ils gardent les passages cités plus haut, de sorte que si le grand Roi d’Israël venait avec sa compagnie, il ne puisse passer avec ses Juifs, lesquels sont bien deux fois plus nombreux que les Chrétiens ou les Sarrasins car ils tiennent les deux parties du monde. Et sachez que le grand Roi d’Israël a avec soi trois cents rois et quatre mille princes, ducs et comtes, tous Juifs, et qui lui obéissent.
Item sachez que si les Juifs pouvaient passer ce pas, tous seraient morts, Chrétiens et Sarrasins.
Item sachez que nous laissons passer chaque samedi huit cents ou mille Juifs pour faire commerce avec nos gens. Ils n’entrent point dedans nos forteresses mais font leur commerce dehors, à cause de la crainte que nous avons d’eux. Ils ne font commerce qu’en plaques d’or et d’argent car ils n’ont point d’autre monnaie, et, quand ils ont fait leur marchandise, ils s’en retournent en leur pays.
Item sachez que nous avons quarante-deux châteaux qui sont près l’un de l’autre d’un trait d’arbalète et pas plus.
Item sachez que nous avons à une lieue près de là une cité qui s’appelle Oriende la Grande, la plus belle et la plus forte qui soit au monde. Et un de nos rois la garde, lequel reçoit du grand Roi d’Israël le tribut, car il nous doit chaque année deux cents chevaux chargés d’or et d’argent et de pierres précieuses, et, outre cela, la dépense qui se fait en cette cité et pour les châteaux dont nous avons parlé.
Item sachez que, quand nous leur faisons la guerre, nous occisons tous ceux qui sont en notre terre. Et pour cela ils n’osent bouger ni faire la guerre. Et sachez que les Juives sont les plus belles femmes du monde et les plus chaudes. Et sachez que près de ce fleuve, qui est d’Araine, vient la mer Areneuse, et nul homme ne la peut passer sinon quand le vent souffle dessus. Alors il s’épand par la terre et on peut la passer, mais qu’on se hâte de retourner. Car si on ne faisait pas cela, on demeurerait dedans la mer. Tout le sable qui ne peut s’en retourner se convertit en pierres précieuses, et nul ne les peut vendre tant que nous ne les avons pas vues. Nous pouvons vous les prendre au prix estimé par nos marchands et, si nous ne les voulons, ils les portent où ils veulent.
Item, en une partie de notre terre, il y a une montagne que nul ne peut habiter pour la très grande chaleur qui y règne. Et là se nourrissent certains vers qui ne peuvent vivre sans feu et sont appelés Salamandres. Au pied de cette montagne, nous tenons toujours quarante mille personnes qui font là un grand feu. Et quand ces vers sentent la chaleur du feu, ils sortent de la terre et entrent dans le feu et, là, font un poil comme les vers qui font la soie. Et de ce poil nous faisons nos robes et celles de nos femmes, pour vêtir aux fêtes annuelles. Et quand nous voulons laver ces robes, nous les mettons au feu, et lors reviennent belles et fraîches comme avant.
Item sachez que nul roi chrétien n’a autant de richesses que nous avons, parce que nul homme ne peut être pauvre en notre terre, pour peu qu’il veuille gagner.
Item sachez que Monseigneur Saint Thomas fait plus de miracles pour nous que saint qui soit en Paradis, car il prêche une fois l’an corporellement en son église, à toutes gens, et il prêche en un de nos palais dont nous vous parlerons.
Item sachez qu’en une autre partie de notre terre il y a des gens d’étrange façon, c’est à savoir qu’ils ont un corps d’homme et une tête de chien, et on peut comprendre leur langage. Ils sont bons pêcheurs, car ils entrent de nuit et de jour au plus profond de la mer et ils sont tout un jour sans en sortir. Ils prennent autant de poissons qu’ils veulent et reviennent tout chargés en leurs maisons qui sont sous terre. Nous épions l’endroit où ils les mettent, et en prenons tant que nous en voulons. Et sachez que ces gens causent bien des maux à nos bêtes sauvages, car ils les mangent. Ils se battent contre nos gens d’armes et nos archers et font souvent de telles batailles.
Item, en notre terre, il y a une espèce d’oiseaux qui sont d’une nature beaucoup plus chaude que les autres. Car quand ils veulent pondre, ils pondent au fond de la mer et font trente œufs ; et quand ils veulent retourner, ils montent sur le haut de l’air, juste au-dessus de leurs œufs. Avec leur chaleur jointe à celle de l’air, il couvent leurs œufs qui deviennent oiseaux. Et au bout de vingt jours, ils sortent de la mer, puis s’envolent, et nous en prenons plusieurs car ils sont bons à manger quand ils sont jeunes. Si la santé faisait défaut à quelque homme ou femme, qu’il mange de ces oiseaux. La santé lui reviendrait aussitôt et il serait plus fort qu’avant.
Item, en notre terre, est l’arbre de vie, duquel sourd le chrême. Et cet arbre est tout sec et un serpent le garde et veille toute l’année, le jour et la nuit, excepté la nuit de la Saint Jean où il dort jour et nuit. Alors nous allons à l’arbre pour avoir du chrême et, sur toute l’année, il n’en sort que trois livres qui viennent goutte après goutte. Quand nous sommes auprès de ce chrême, nous le prenons, puis nous nous en retournons tout bellement, de peur que le serpent ne s’éveille. Cet arbre est près du Paradis terrestre, à une journée. Et quand ledit serpent est éveillé, il se courrouce et crie si fort qu’on l’entend à une journée de là. Il est deux fois plus grand qu’un cheval et il a neuf têtes et deux ailes. Il nous court après, çà et là, et quand nous avons passé la mer, il s’en retourne. Alors nous portons le chrême au patriarche de Saint Thomas, qui le consacre, et c’est de lui que nous sommes tous baptisés, nous, Chrétiens. Ce qu’il en reste, nous l’envoyons au patriarche de Jérusalem, et celui-ci l’envoie au Pape de Rome, lequel le consacre et le multiplie au moyen de l’huile d’olive, puis l’envoie dans toute la chrétienté d’au-delà la mer.
Item, en notre terre, il n’y a nul larron, ni du pays, ni étranger, car Dieu et Saint Thomas les confondraient et nous les ferions mourir de mauvaise mort si nous les y savions.
Sachez que nous avons des chevaux verts capables de porter un chevalier tout armé trois ou quatre jours sans manger.
Item quand nous allons à la bataille, nous faisons porter devant nous par quatorze rois vêtus d’or et d’argent quatorze gonfanons brodés de diverses pierres précieuses, et les autres rois qui viennent après portent des bannières de cendal moult richement ornées.
Item sachez que devant nous vont, armés, quarante mille clercs et autant de chevaliers, et deux cent mille hommes à pied, sans compter les charrettes qui portent les viandes, ni les éléphants et les chameaux qui portent les armures.
Item quand nous allons en bataille, nous recommandons notre terre au patriarche de Saint Thomas.
Item sachez que quand nous chevauchons simplement, nous faisons porter devant nous une croix de bois, et cela pour nous faire souvenir de Notre Seigneur Jésus-Christ qui souffrit mort et passion pour délivrer tous les pécheurs de la mort d’enfer.
Item, à l’entrée de chacune de nos cités, sont trois croix de bois, qui symbolisent les deux croix où les deux larrons pendirent et celle où Notre Seigneur Jésus-Christ fut crucifié, afin que les gens adorent la sainte croix.
Item, quand nous chevauchons simplement, nous faisons aussi porter devant nous un bassin d’or plein de terre, en signe que nous sommes tous venus de la terre et qu’il nous faut en terre retourner. Et faisons porter un autre bassin tout plein d’or, pour montrer que nous sommes le roi le plus puissant et le plus digne qui soit en ce monde. Item sachez que nulle personne n’ose commettre le péché de luxure en notre terre, car incontinent il serait consumé ou brûlé. Pour cela en effet Dieu a établi le sacrement de mariage. Item sachez que nul n’ose mentir en notre terre, car il serait mort ou pendu.
Item sachez que nous visitons tous les ans le corps béni de Saint Daniel le prophète, qui est en notre désert. Nous menons avec nous dix mille clercs, autant de chevaliers, et deux cents châteaux que nous faisons monter sur des éléphants et qu’on dresse la nuit pour nous garder des dragons qui ont sept têtes chacun. Et sachez que, en ce désert, il y a les meilleures dattes qui pendent aux arbres. Elles sont bonnes, vertes et mûres, hiver comme été. Et le désert s’étend sur quatre-vingt et soixante journées, et là autour est l’entrée de notre terre. Et qui va par le désert ne trouve ville ni château de quarante journées. On n’a pas besoin d’emporter de la viande car on y trouve du fruit dont nous venons de parler en suffisance, qui rassasie un homme tout comme il est rempli de la grâce de Dieu.
Item qu’un messager ne pourrait aller par toute notre terre en quinze mois, tant elle est grande.
Item que notre palais est en la manière que je vais vous dire. L’entrée est faite de telle sorte qu’elle ne peut être consumée par quelque feu que ce soit. Sur le palais, il y a deux pommeaux d’or, et sur chaque pommeau se trouvent deux escarboucles, et c’est pourquoi il resplendit de nuit comme de jour. Et les grandes portes de notre palais sont de chalcédoine mêlée de pierres précieuses, et le portail d’oliban. Les fenêtres sont de cristal et nos tables de marbre, et, devant notre palais, il y a une place en laquelle nos jeunes gens se divertissent chaque jour.
Item sachez que la chambre où nous dormons est toute couverte d’or et de pierres précieuses.
Item que le lit où nous dormons est tout semé de saphirs, parce que nous avons chasteté en nous. Nous avons belles femmes et ne dormons avec elles que trois mois l’an, c’est à savoir en mai, en octobre et en janvier, et ceci seulement pour engendrer.
Item que, devant la porte de notre palais, il y a un miroir au milieu de la place, qu’y mit Virgile par son talent. On le voit de quinze journées de loin, et il convient, pour aller audit miroir, de monter par trois cent soixante-dix degrés, tous faits de pierres précieuses.
Item sachez qu’en notre cour viennent chaque année quinze rois, quarante ducs et quarante comtes, pour nous faire le service qu’ils nous doivent tous les ans, sans compter les Français qui nous font service chaque jour.
Item que nous faisons tous les Français qui viennent en notre terre chevaliers, et leur donnons bonnes villes fermées et grandes terres, car ils gardent notre terre et notre table, et notre chambre, et parce que nous avons confiance en eux plus qu’en nuls autres gens.
Item sachez qu’à notre table mangent chaque jour vingt archevêques et quarante évêques, ainsi que le patriarche de Saint Thomas qui s’assoit à table au-dessus de nous parce qu’il a le pouvoir du Pape de Rome. Et nous avons autant d’abbés qu’il y a de jours dans l’année, et chacun vient chanter une fois l’an à l’autel de Saint Thomas, où nous chantons toutes les fêtes annuelles. Et pour cela nous sommes appelé prêtre Jehan, car nous sommes prêtre selon le sacrifice de l’autel, et roi selon justice et droiture. Et sachez que je suis sanctifié avant que d’être né, car Dieu envoya à mon père un ange, lequel lui dit de faire un palais qui serait, par la grâce de Dieu, chambre de paradis pour son enfant qui était à venir : car il serait le plus grand roi terrestre du monde et il vivrait longtemps. Et qui serait au palais n’aurait ni faim ni soif et ne pourrait mourir. Et quand mon père s’éveilla de son dormir, il eut grande joie et commença le palais tel que vous allez l’ouïr.
Premièrement, les parois sont de cristal et la couverture de dessus est de pierres précieuses, ornée par dedans d’étoiles en semblance de celles des cieux. Le pavement est de cristal et, audit palais, vous ne trouverez ni fenêtres ni portes. A l’intérieur du palais, il y a quatre mille deux cents piliers faits d’or et d’argent, et de pierres précieuses de toutes les sortes. C’est là que nous tenons notre cour pour les fêtes annuelles, et Saint Thomas prêche aux gens. Item il y a, au milieu dudit palais, un pilier que Dieu y posa, et à ce pilier Dieu a fait une grâce : car de ce pilier sort du vin et de l’eau, et qui en boit n’a désir des biens temporels. On ne sait où elle va ni d’où elle vient.
Item il y a une autre grande merveille en notre palais, c’est à savoir qu’on n’y prépare rien à manger ni à boire sinon en une écuelle, un gril et un tailloir qui sont pendus à un pilier. Et quand nous sommes à table et que nous désirons avoir des viandes, elles nous sont appareillées par la grâce du Saint Esprit. Et sachez que tous les clercs qui sont au monde ne sauraient dire ni raconter les richesses qui sont en notre palais et en notre chapelle. Et sachez que tout ce que nous vous avons écrit est vrai comme Dieu, et nous ne mentirions pour rien au monde car Dieu et Saint Thomas nous confondraient et nous perdrions nos privilèges.
Si vous voulez de nous quelque chose que nous puissions, mandez-le nous, car nous le ferons de très bon cœur. Nous vous prions de vous souvenir du saint passage, et que ce soit prochainement. Ayez bon cœur et grande hardiesse en vous, et souvenez-vous de mettre à mort ces faux Templiers et païens. Et nous vous prions de nous envoyer réponse par le porteur de ces présentes. Et nous prions le roi de France de sauver tous ces Chrétiens de delà la mer et de nous envoyer quelque vaillant chevalier, qui soit de bonne génération de France, en priant Notre Seigneur qu’il vous donne persévérance en la grâce du Saint Esprit. Amen.
Donné en notre saint palais, l’an de notre nativité cinq cents et sept.
Cy finissent les diversités des hommes, des bêtes et des oiseaux qui sont en la terre de prêtre Jehan.

Transcription en français, à la mode moyenâgeuse de la Lettre du Prêtre Jean, d’après une édition du XV° siècle.

Ouf ! C’est fini !

Le plus étonnant dans cette affaire, c’est qu’ait pu paraître crédible cet ahurissant déballage que, de nos jours, on ne peut percevoir que comme étant le propre du parvenu. Le coté ampoulé, baroque de la traduction ne suffit pas à expliquer cette sensation d’indigestion. Ce Prêtre Jean est ivre de possession et de reconnaissance ; l’imagination vient à chaque instant défier le plus élémentaire bon sens – la rivière qui s’arrête de couler une fois par semaine pour se reposer – !

On atteint des degrés dans le fantastique que ne renierait pas l’apocalypse de Saint Jean !

Rien de tel pour montrer combien le sentiment du merveilleux au Moyen Age était une composante essentielle de l’univers intellectuel, nourrissant ces rêveurs éveillés qu’ont été les hommes du Moyen Âge [Jacques Le Goff] … jusqu’à entraîner des expéditions, à infléchir des politiques pendant des décennies !

La Lettre du Prêtre Jean ayant rencontré un franc succès, un anglais, John Mandeville qui avait sans doute étudié à la faculté des arts de Paris, puis était allé en Terre Sainte et en Égypte péleriner et guerroyer s’essaya au genre, lui aussi avec succès, et cela se nommera Voyages : il est probable que son récit, écrit en français, – il emploie le mot roman – ait été surtout une compilation de l’encyclopédie médiévale Speculum Mundi, de la Lettre du prêtre Jean, et du Devisement du Monde de Marco Polo.


[1] Jean n’étant en fait qu’une francisation du mot Zan, qui veut dire Roi en gheez, la langue savante parlée en Éthiopie.