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Par l.peltier dans (3 : 1163 à 1522) le 4 décembre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

4 12 1259                    Le traité de Paris met fin à des décennies de guerre avec l’Angleterre. Le roi de France Louis IX rend au roi d’Angleterre tout ce qu’il détient dans les diocèses de Limoges, de Cahors et de Périgueux. De plus tout ce que son frère Alphonse de France possédait en Agenais et en Saintonge, au sud de la Charente, serait rendu au roi d’Angleterre si Alphonse mourait sans héritier. En revanche, Henri III validait les conquêtes de Philippe Auguste : Normandie, Maine, Anjou, Touraine, Poitou et l’Anglais rendait hommage au roi de France pour son duché d’Aquitaine.

À l’instar des contemporains stupéfaits d’une générosité estimée excessive, Joinville rapporta la controverse entre le roi et nombre de membres du conseil royal :

Sire, nous nous émerveillons fort que votre volonté soit telle que vous voulez donner au roi d’Angleterre une si grande partie de votre terre que vous et vos devanciers avez conquise sur lui par sa défaite…. Si vous entendez que vous n’y avez pas droit, vous ne faites pas bien de les rendre au roi d’Angleterre, ou alors rendez-lui toute la conquête que vous et vos devanciers avez faite ; et si vous entendez que vous y avez droit, il me semble que vous perdez ce que vous lui rendez.

A cela, répondit le saint roi de telle manière :

Seigneurs, je suis certain que les devanciers du roi d’Angleterre ont perdu à bon droit la conquête que je tiens ; et la terre que je lui donne, je ne la lui donne pas pour quoi que ce soit dont je sois tenu envers lui ou ses héritiers, mais pour mettre amour entre mes enfants et les siens qui sont cousins germains, et il semble qu’en la lui donnant je l’emploie bien, car il n’était pas mon homme et désormais entre en mon hommage.

1259                           Qoubilaï, autre petit fils de Gengis Khan, monte sur le trône mongol, à la tête du plus grand empire qui ait jamais existé : 33 millions de km². De la Corée, conquise l’année précédente au Danube et de la Sibérie au Golfe Persique ; le tout fédéré en quatre Ulus : Ulus des Ilkhans [actuels Turquie, Iran, Afghanistan, Pakistan] Ulus de la Horde d’Or [de l’actuelle Bulgarie à l’est de l’Oural, Ulus du Diaghataï, [Sibérie Centrale du nord au sud, jusqu’à Samarkand, Ulus du Grand Khan, à peu près l’actuelle Chine. Il mourra à Pékin en 1294. Il mourra à Pékin en 1294.

Le refroidissement qui va s’installer durablement dans ces steppes du nord – le petit âge glaciaire – est une des causes de cette migration des Mongols vers le sud. Ils vont s’avérer de puissants alliés contre les musulmans et les Turcs qui interdisaient la route de l’Orient ; les deux routes de la soie existaient certes depuis longtemps, mais les marchands francs et vénitiens s’arrêtaient aux ports de la méditerranée orientale, ou, tout au plus Alep ou Damas et Alexandrie, passant alors le relais aux marchands arabes et ottomans. La route s’ouvrit alors au voyageur européen ; le premier d’entre eux sera Marco Polo. Le commerce des Indes va se déplacer plus au nord, avec pour principale plaque tournante Trébizonde, port de la rive sud de la Mer Noire.

Le Thibet, le Turkestan, la Moscovie, le Siam, la Cochinchine, le Tonking, et la Corée reconnaissaient la suzeraineté du grand Khan des Tartares, et lui payaient fidèlement le tribut. Les nations européennes furent même, à plusieurs reprises, insolemment sommées de reconnaître la domination mongole. Des lettres orgueilleuses et menaçantes furent envoyées au Pape, au Roi de France, à l’Empereur, pour leur enjoindre d’apporter en tribut les revenus de leurs États jusqu’au fond de la Tartarie. Les princes issus de la famille de Tchinggiskhan, qui régnaient en Moscovie, en Perse, dans la Bactriane et dans la Sogdiane, recevaient l’investiture de l’empereur de Péking, et n’entreprenaient rien d’important, sans lui en avoir donné avis par avance. Les pièces diplomatiques que le roi de Perse envoyait au treizième siècle à Philippe le Bel, sont une preuve de cette subordination. Sur ces monuments précieux, qui se sont conservés jusqu’à nos jours aux Archives de France, on voit des sceaux en caractères chinois, et qui constatent la suprématie du grand Khan de Péking sur les souverains de la Perse.

Les conquêtes de Tchinggiskhan et de ses successeurs, plus tard celles de Tamerlan ou Timour, qui transporta le siége de l’empire Mongol à Samarcande, contribuèrent, autant et peut-être plus que les croisades, à renouer les relations de l’Europe avec les États Ies plus reculés de l’orient, et favorisèrent les découvertes qui ont été si utiles au progrès des arts, des sciences et de la navigation.

M Huc Souvenirs d’un voyage dans la Tartarie, le Thibet et la Chine pendant les années 1844,1845 et 1846.          Librairie d’Adrien Le Clerc 1853

Les marchands ne sont pas les seuls témoins (de la Chine). D’autres ont parlé à travers toute l’Europe, comme ce moine chinois, Rabban Çauma, un moine chrétien de rite nestorien. Car il est au cœur de l’Asie une église chrétienne, ou plutôt des communautés chrétiennes généralement issues, entre le VI° et le VII° siècle, de l’Eglise nestorienne organisée en Perse après la condamnation de l’hérésie de Nestorius – le Christ-homme entièrement distinct du Christ-Dieu – par le concile de Chalcédoine en 451. Le monachisme nestorien est au XIII° siècle bien vivant en Arabie, en Inde, en Chine. Lui aussi se pose la question d’Innocent IV, mais en sens inverse : qu’en est-il de l’Occident ? Le moine Rabban Çauma vient donc en Europe. Il visite Rome et Paris. Il voit Nicolas IV, Philippe le Bel, Edouard I°. Il s’entretient avec les maîtres des universités. Il écoute, et nous ne savons ce qu’il racontera plus tard en Asie. Mais il parle, et l’Occident entend des choses étonnantes.

A tous, le propos que tient Rabban Çauma paraît engageant, même pour qui ne sait pas bien si le moine se contente de prolonger en Europe un voyage dont l’objet premier était un pèlerinage à Jérusalem, ou s’il est vraiment chargé d’une mission diplomatique par le Khan.

Jean Favier      Les Grandes découvertes       Livre de poche Fayard 1991

1259                            Les lieutenants de Tchinggiskhan et de ses premiers successeurs, en arrivant dans l’Asie occidentale, ne cherchèrent d’abord à y contracter aucune alliance. Les princes dans les États desquels ils entraient se laissèrent imposer un tribut ; les autres reçurent ordre de se soumettre. Les Géorgiens et les Arméniens furent du nombre des premiers. Les Francs de Syrie, les rois de Hongrie, l’Empereur lui-même, eurent à repousser d’insolentes sommations ; le Pape n’en fut pas garanti par la suprématie qu’on lui reconnaissait à l’égard des autres souverains chrétiens, ni le roi de France par la haute renommée dont il jouissait dans tout l’Orient.

La terreur qu’inspiraient les Tartares ne permit pas de faire à leurs provocations la réponse qu’elles méritaient. On essaya de les fléchir, on brigua leur alliance, on s’efforça de les exciter contre les Musulmans. On eût difficilement pu y réussir, si les Chrétiens orientaux qui, en se faisant leurs  vassaux, avaient obtenu du crédit à la cour de leurs généraux et de leurs princes, ne s’y fussent employés avec ardeur ; les Mongols se laissèrent engager à faire la guerre au sultan d’Égypte.

Tel fut l’état des rapports qu’on eut avec eux pendant la première période, qui a duré depuis 1224 jusqu’en 1262.

Dans la seconde période, le khalifat fut détruit ; une principauté mongole se trouva fondée dans la Perse elle confinait aux Etats du sultan d’Egypte. Une rivalité sanglante s’éleva entre les deux pays : les Chrétiens orientaux s’attachèrent à l’aigrir. L’empire des Mongols était divisé ; ceux de Perse eurent besoin d’auxiliaires, leurs vassaux d’Arménie leur en procurèrent ; ces auxiliaires furent les Francs. Leur puissance déclinait alors de plus en plus ; elle ne tarda pas à être détruite. De nouvelles croisades pouvaient la relever. Les Mongols sollicitèrent en occident ; ils joignirent leurs exhortations à celles des Géorgiens, des Arméniens, des débris des croisés réfugiés en Chypre, et à celles des souverains pontifes. Les premiers Tartares avaient débuté par des menaces et des injures ; les derniers en vinrent aux offres, et descendirent jusqu’aux aux prières. Vingt ambassadeurs furent envoyés par eux en Italie, en Espagne, en France, en Angleterre ; et il ne tint pas à eux que le feu des guerres saintes ne se rallumât et ne s’étendît encore sur l’Europe et sur l’Asie.

Ces tentatives diplomatiques dont le récit forme, pour ainsi dire, un épilogue des expéditions d’outre-mer, à même de la plupart d’entre eux, méritaient peut-être de fixer notre attention. Il fallait rassembler les faits, résoudre les difficultés, mettre en lumière le système politique auquel se lient les négociations avec les Tartares. Les particularités de ce genre ne pouvaient être appréciées tant qu’on les considérait isolément, et sans les examiner dans leur ensemble. On pouvait mettre en doute, comme Voltaire et De Guignes, qu’un roi des Tartares eût prévenu saint Louis par des offres de service. Ce fait ne paraissait tenir à rien, et le récit en devait sembler paradoxal. Le même scepticisme serait déraisonnable, quand on voit que les Mongols n’ont fait autre chose pendant cinquante années et quand on est assuré, par la lecture des écrits des contemporains, et par l’inspection des monuments originaux, que cette conduite était naturelle de leur part, qu’elle entrait dans leurs vues, qu’elle était conforme à leurs intérêts, et qu’elle s’explique enfin par les règles communes de la raison et de la politique.

La série des événements qui se rattachent à ces négociations sert à compléter l’histoire des croisades ; mais la part qu’elles ont pu avoir dans la grande révolution morale qui ne tarda pas à s’opérer, les rapports qu’elles firent naître entre des peuples jusqu’alors inconnus les uns aux autres, sont des faits d’une importance plus générale et plus digne encore de fixer notre attention. Deux systèmes de civilisation s’étaient établis, étendus, perfectionnés, aux deux extrémités de l’ancien continent, par l’effet de causes indépendantes, sans communication, par conséquent sans influence mutuelle. Tout à coup les événements de la guerre et les combinaisons de la politique, mettent en contact ces deux grands corps, si longtemps étrangers l’un à l’autre. Les entrevues solennelles des ambassadeurs ne sont pas les seules occasions où il y eut entre eux des rapprochements ; d’autres plus obscures, mais encore plus efficaces, s’établirent par des ramifications inaperçues, mais innombrables, par les voyages d’une foule de particuliers, entraînés aux deux bouts du monde, dans des vues commerciales, à la suite des envoyés ou des armées. L’irruption des Mongols, en bouleversant tout, franchit toutes les distances, combla tous les intervalles, et rapprocha tous les peuples ; les événements de la guerre transportèrent des milliers d’individus à d’immenses distances des lieux où ils étaient nés. L’histoire a conservé le souvenir des voyages des rois, des ambassadeurs, de quelques Missionnaires. Sempad l’Orbélien, Hayton, roi d’Arménie, les deux David, rois de Géorgie, et plusieurs autres, furent conduits par des motifs politiques dans le fond de l’Asie. Yeroslaf, grand duc de Sousdal et vassal des Mongols, comme les autres princes russes, vint à Kara-Koroum, où il mourut empoisonné, dit-on, par la main même de l’impératrice, mère de l’empereur Gayouk. Beaucoup de religieux italiens, français, flamands, furent chargés de missions diplomatiques auprès du Grand-Khan. Des Mongols de distinction vinrent à Rome, à Barcelone, à Valence, à Lyon, à Paris, à Londres, à Northampton ; et un Franciscain du royaume de Naples fut archevêque de Péking. Son successeur fut un professeur de théologie de la Faculté de Paris. Mais combien d’autres personnages moins connus furent entraînés à la suite de ceux-là, ou comme esclaves, ou attirés par l’appât du gain, ou guidés par la curiosité, dans des contrées jusqu’alors inconnues ! Le hasard a conservé le nom de quelques-uns. Le premier envoyé qui vint trouver le roi de Hongrie de la part des Tartares, était un Anglais banni de son pays pour certains crimes, et qui, après avoir erré dans toute l’Asie, avait fini par prendre du service chez les Mongols. Un cordelier flamand rencontra dans le fond de la Tartarie une femme de Metz, nommée Paquette, qui avait été enlevée en Hongrie, un orfèvre parisien, dont le frère était établi à Paris sur le grand Pont, et un jeune homme des environs de Rouen, qui s’était trouvé à la prise de Belgrade ; il y vit aussi des Russes, des Hongrois et des Flamands. Un chantre, nommé Robert, après avoir parcouru l’Asie orientale, revint mourir dans la cathédrale de Chartres ; un Tartare était fournisseur de casques dans les armées de Philippe-le-Bel ; Jean de Plan-Carpin trouva, près de Gayouk, un gentilhomme russe, qu’il nomme Temer, qui servait d’interprète ; plusieurs marchands de Breslaw, de Pologne, d’Autriche, l’accompagnèrent dans son voyage en Tartarie ; d’autres revinrent avec lui par la Russie ; c’étaient des Génois, des Pisans, des Vénitiens. Deux marchands de Venise, que le hasard avait conduits à Bokhara se laissèrent aller à suivre un ambassadeur mongol que Houlagou envoyait à Khoubilai ; ils séjournèrent plusieurs années tant en Chine qu’en Tartarie, revinrent avec des lettres du Grand-Khan pour le Pape, retournèrent auprès du Grand-Khan, emmenant  avec eux le fils de l’un d’eux, le célèbre Marc-Pol, et quittèrent encore une fois la cour de Khoubilai pour s’en revenir à Venise. Des voyages de ce genre ne furent pas moins fréquents dans le siècle suivant. De ce nombre sont ceux de Jean de Mandeville, médecin anglais, d’Oderic de Frioul, de Pegoletti, de Guillaume de Bouldeselle et de plusieurs autres. On peut bien croire que ceux dont la mémoire s’est conservée, ne sont que la moindre partie de ceux qui furent entrepris, et qu’il y eut, dans ce temps, plus de gens en état d’exécuter des courses lointaines que d’en écrire la relation. Beaucoup de ces aventuriers durent se fixer et mourir dans les contrées qu’ils étaient allés visiter. D’autres revinrent dans leur patrie, aussi obscurs qu’auparavant, mais l’imagination remplie de ce qu’ils avaient vu, le racontant à leur famille, l’exagérant sans doute, mais laissant autour d’eux, au milieu de fables ridicules, des souvenirs utiles et des traditions capables de fructifier. Ainsi furent déposées en Allemagne, en Italie, en France, dans les monastères, chez les seigneurs, et jusque dans les derniers rangs de la société, des semences précieuses destinées à germer un peu plus tard. Tous ces voyageurs ignorés, portant les arts de leur patrie dans les contrées lointaines, en rapportaient d’autres connaissances non moins précieuses, et faisaient, sans s’en apercevoir, des échanges plus avantageux que tous ceux du commerce. Par là, non seulement le trafic des soieries, des porcelaines, des denrées de l’Hindoustan, s’étendait et devenait plus praticable ; il s’ouvrait de nouvelles routes à l’industrie et à l’activité commerciale ; mais, ce qui valait mieux encore, des mœurs étrangères, des nations inconnues, des productions extraordinaires, venaient s’offrir en foule à l’esprit des Européens resserrés, depuis la chute de l’empire romain, dans un cercle trop étroit. On commença à compter pour quelque chose la plus belle, la plus peuplée, et la plus anciennement civilisée des quatre parties du monde. On songea à étudier les arts, les croyances, les idiomes des peuples qui l’habitaient ; et il fut même question d’établir une chaire de langue tartare dans l’Université de Paris. Des relations romanesques, bientôt discutées et approfondies, répandirent de toute part des notions plus justes et plus variées ; le monde sembla s’ouvrir du coté de l’Orient ; la géographie fit un pas immense ; l’ardeur pour les découvertes devint la forme nouvelle que revêtit l’esprit aventureux des Européens. L’idée d’un autre hémisphère cessa, quand le nôtre fut mieux connu, de se présenter à l’esprit comme un paradoxe dépourvu de toute vraisemblance ; et ce fut en allant à la recherche du Zipangri de Marc-Pol, que Christophe Colomb découvrit le Nouveau-Monde.

Je m’écarterais trop de mon sujet, en recherchant quels furent, dans l’Orient, les effets de l’irruption des Mongols. La destruction du Khalifat, l’extermination des Bulgares, des Komans, et d’autres peuples septentrionaux. L’épuisement de la population de la haute Asie, si favorable à la réaction par laquelle les Russes, jadis vassaux des Tartares, ont à leur tour subjugué tous les nomades du Nord ; la soumission de la Chine à une domination étrangère, l’établissement définitif de la religion indienne au Thibet et dans la Tartarie : tous ces événements seraient dignes d’être étudiés en détail. Je ne m’arrêterai pas même à examiner quels peuvent avoir été, pour les nations de l’Asie orientale, les résultats des communications qu’elles eurent avec l’Occident. L’introduction des chiffres indiens à la Chine, la connaissance des méthodes astronomiques des Musulmans, la traduction du nouveau Testament et des Psaumes en langue mongole, faite par l’Archevêque latin de Khan-Balik (Péking), la fondation de la hiérarchie lamaïque, formée à l’imitation de la cour pontificale, et produite par la fusion qui s’opéra entre les débris du nestorianisme établi dans la Tartarie et les dogmes des Bouddhistes : voilà toutes les innovations dont il a pu rester quelques traces dans l’Asie orientale  et, comme on voit, le commerce des Francs n’y entre que pour peu de chose. Les Asiatiques sont toujours punis du dédain qu’ils ont pour les connaissances des Européens, par le peu de fruit que ce dédain même leur permet d’en tirer. Pour me borner donc à ce qui concerne les occidentaux, et pour achever de justifier ce que j’ai dit en commençant ces Mémoires, que les effets des rapports qu’ils avaient eus dans le treizième siècle avec les peuples de la haute Asie, avaient contribué indirectement aux progrès de la civilisation européenne, je terminerai par une réflexion que je présenterai avec d’autant plus de confiance, qu’elle n’est pas entièrement nouvelle, et que cependant les faits que nous venons d’étudier semblent propres à lui prêter un appui qu’elle n’avait pas auparavant.

Avant l’établissement des rapports que les croisades d’abord, et plus encore l’irruption des Mongols, firent naître entre les nations de l’Orient et de l’Occident, la plupart de ces inventions qui ont signalé la fin du moyen âge, étaient depuis des siècles connues des Asiatiques. La polarité de l’aimant avait été observée et mis en œuvre à la Chine, dès les époques les plus reculées. Les poudres explosives ont été de tout temps connues des Hindous et des Chinois. Ces derniers avaient, au dixième siècle, des chars à foudre qui paraissent avoir été des canons. Il est difficile de voir autre chose dans les pierriers à feu, dont il est si souvent parlé dans l’histoire des Mongols. Houlagou, partant pour la Perse, avait dans son armée un corps d’artilleurs chinois. D’un autre coté, l’édition princeps des livres classiques, gravée en planches de bois, est de l’an 952. L’établissement du papier-monnaie et des comptoirs pour le change, eut lieu chez les Jou-Tchen l’an 1154 ; l’usage de la monnaie de papier fut adopté par les Mongols établis à la Chine ; elle a été connue des Persans sous le nom même que les Chinois lui donnent, et Josaphat Barbaro apprit en 1450 d’un Tartare intelligent, qu’il rencontra à Asof et qui avait été en ambassade à la Chine, que cette sorte de monnaie y était imprimée chaque année con nuova stampa ; et l’expression est assez remarquable pour l’époque où Barbaro fit cette observation. Enfin les cartes à jouer, dont tant de savants ne se seraient pas occupés de rechercher l’origine, si elle ne marquait l’une des premières applications de l’art de graver en bois, furent imaginées à la Chine l’an 1120.

Il y a d’ailleurs, dans les commencements de chacune de ces inventions, des traits particuliers qui semblent propres à en faire découvrir l’origine. Je ne parlerai point de la boussole, dont Hager me paraît avoir soutenu victorieusement l’antiquité à la Chine, mais qui a dû passer en Europe par l’effet des croisades, antérieurement à l’irruption des Mongols, comme le prouvent le fameux passage de Jacques de Vitry et quelques autres. Mais les plus anciennes cartes à jouer, celles du jeu de tarots, ont une analogie marquée par leur forme, les dessins qu’elles offrent, leur grandeur, leur nombre, avec les cartes dont se servent les Chinois. Les canons furent les premières armes à feu dont on fit usage en Europe ; ce sont aussi, à ce qu’il paraît, les seules que les Chinois connussent à cette époque. La question relative au papier-monnaie, parait avoir été envisagée sous son véritable jour par M. Langlés, et après lui par Rager. Les premières planches dont on s’est servi pour imprimer étaient de bois et stéréotypées, comme celles des Chinois ; et rien n’est plus naturel que de supposer que quelque livre venu de la Chine a pu en donner l’idée : cela ne serait pas plus étonnant que le fragment de Bible en lettres gothiques, que le P. Martini trouva chez un Chinois de Tchang- Tcheou Fou. Nous avons l’exemple d’un autre usage, qui a manifestement suivi la même route ; c’est celui du Souan Pan ou de la machine arithmétique des Chinois, qui a  été sans aucun doute apportée en Europe par les Tartares de l’armée de Batou, et qui s’est tellement répandue en Russie et en Pologne, que les femmes du peuple qui ne savent pas lire, ne se servent pas d’autre chose pour les comptes de leur ménage et les opérations du petit commerce. La conjecture qui donne une origine chinoise à l’idée primitive de la typographie européenne, est si naturelle, qu’elle a été proposée avant même qu’on eût pu recueillir toutes les circonstances qui la rendent si probable : c’est l’idée de Paul Jove et de Mendoça, qui pensent qu’un livre chinois put être apporté, avant l’arrivée des Portugais aux Indes, par l’entremise des Scythes et des Moscovites. Elle a été développée par un Anglais anonyme ; et si l’on a soin de mettre de côté l’impression en caractères mobiles, qui est bien certainement une invention particulière aux Européens, on ne voit pas ce qu’on pourrait opposer à une hypothèse qui offre une si grande vraisemblance.

Mais cette supposition acquiert un bien plus haut degré de probabilité, si on l’applique à l’ensemble des découvertes dont il est question. Toutes avaient été faites dans l’Asie orientale, toutes étaient ignorées dans l’occident.

La communication a lieu ; elle se prolonge pendant un siècle et demi ; et un autre siècle à peine écoulé toutes se trouvent connues en Europe. Leur source est enveloppée de nuages ; le pays où elles se montrent, les hommes qui les ont produites, sont également un sujet de doute ; ce ne sont pas les contrées éclairées qui en sont le théâtre ; ce ne sont point des savants qui en sont les auteurs : des gens du peuple, des artisans obscurs font coup sur coup briller ces lumières inattendues. Rien ne semble mieux montrer les effets d’une communication ; rien n’est mieux d’accord avec ce que nous avons dit plus haut, de ces canaux invisibles, de ces ramifications inaperçues, par où les connaissances des peuples orientaux avaient pu pénétrer dans notre Europe. La plupart de ces inventions se présentent d’abord dans l’état d’enfance où les ont laissées les Asiatiques, et cette circonstance nous permet à peine de conserver quelques doutes sur leur origine.

Les unes sont immédiatement mises en pratique ; d’autres demeurent quelque temps enveloppées dans une obscurité qui nous dérobe leur marche, et sont prises, à leur apparition, pour des découvertes nouvelles ; toutes bientôt perfectionnées, et comme fécondées par le génie des Européens, agissent ensemble, et communiquent à l’intelligence humaine le plus grand mouvement dont on ait conservé le souvenir. Ainsi, par ce choc des peuples, se dissipèrent les ténèbres du moyen âge. Des catastrophes, dont l’espèce humaine semblait n’avoir qu’à s’affliger, servirent à la réveiller de la léthargie où elle était depuis des siècles ; et la destruction de vingt empires fut le prix auquel la Providence accorda à l’Europe les lumières de la civilisation actuelle.

Abel Rémusat       Mémoires.      1824

3 09 1260                   En Galilée, dans la vallée de Jezreel, aux environs du village d’Aïn Jalout, l’armée de Kitbouka, lieutenant de Houlagou reparti contrer d’autres dangers à l’est, se heurte à celle de Al Muzaffar Qutuz, sultan du Caire et son brillant chef de guerre Baibars : la cavalerie mongole est exterminée, Kitbouka décapité. Cinq jours plus tard, les cavaliers mamelouks entrent en libérateurs dans Damas en liesse.

23 10 1260                 Baïbars tue Al Muzaffar Qutuz d’un coup d’épée, et de ce fait devient sultan.

1260                            Blazena Vilemina, – alias Guillemette de Bohême – arrive à Milan, repaire d’hérétiques de tous poils : elle a cinquante ans, est fille de Constance de Hongrie et de Premislas I°, roi de Bohême. Elle y mourra vingt et un ans plus tard, considérée comme sainte, enterrée en grande pompe dans l’abbaye de Chiaravalle.

1261                            Michel VIII, fondateur de la dynastie byzantine des Paléologues, reprend Constantinople aux Latins. Mais Byzance est amputé de la plus grande partie du Péloponnèse, des îles grecques et Constantinople, la ville la plus riche du Moyen Age, compte encore 150 000 habitants mais est ruinée. Les Mamelouks du Caire prennent le contrôle de Jérusalem ; ils vont le garder pendant 250 ans.

1264                           Le revers des armes a poussé Brunetto Latini, florentin, guelfe et diplomate, à se réfugier en France. Il y écrit Le livre du Trésor, en picard, assise de la langue d’oïl, en se justifiant de ce choix : Et si certains se demandaient pourquoi ce livre est écrit en roman selon le langage des Français puisque nous sommes Italien, je dirai que c’est pour deux raisons : l’une c’est car nous sommes en France, et l’autre parce que la parlure de France est plus délectable et plus commune à toute gens.

18 05 1265                Baibars reprend Antioche à Bohémond et rase la ville, massacre la population ou la réduit en esclavage.

1267                            Le français s’impose aux classes cultivées de l’Europe : l’Italien Brunetto Latini écrit en français son encyclopédie, le Livre dou Trésor. Moshé Rambam établit la première communauté juive à Jérusalem depuis leur dispersion en 70.

1269                     On compte environ 100 000 lépreux, rassemblés dans 2 000 léproseries, ou ladreries. Au XVIII°siècle, on ne comptera plus que quelques foyers, les malades seront alors envoyés à Belle Ile. Pierre Le Pèlerin de Maricourt publie Epistola de magnete où il tente d’expliquer le magnétisme. Il y fait mention aussi d’un miroir en verre.

25 08 1270         Saint Louis mène la huitième croisade contre Tunis, où il meurt de la peste. Toutes ces croisades avaient coûté cher : Saint Louis fut le premier à avoir endetté lourdement l’État. Commence alors l’histoire de sa dépouille, longue histoire dont le principal rebondissement sera la sanctification de la personne du roi en 1297, provoquant une montée en flèche de la cote des reliques …

Jamais dans l’histoire le corps d’un roi de France n’a été autant déchiqueté, éparpillé, disséminé que celui de saint Louis. Le cœur est à un endroit, les entrailles à un autre, tandis que les os de son squelette, devenus des reliques, sont conservés dans des dizaines de cathédrales, de monastères et de musées en Europe, et même en Amérique du Nord. Ici un humérus, là une dent, et encore là une côte. Si, aujourd’hui, Louis IX voulait ressusciter avec un corps présentable, il lui faudrait accomplir un marathon de plusieurs milliers de kilomètres pour reconstituer intégralement son squelette.

Le 22 mai 1271, les restes de Louis IX, mort devant Carthage, arrivent en grande pompe à la basilique de Saint-Denis pour y être inhumés. Le cercueil est porté par le nouveau roi de France, Philippe III le Hardi, et ses frères. Tous les plus hauts dignitaires civils et religieux sont présents dans le cortège, tous les corps de métier sont représentés. L’émotion est énorme et la foule, immense. C’est alors que se produit un contretemps incroyable : le cortège se heurte à la porte close de l’abbaye. L’abbé de Saint-Denis refuse d’ouvrir tant que l’archevêque de Sens et l’évêque de Paris portent leurs ornements sacerdotaux, ce qu’il interprète comme une atteinte à ses privilèges ! Ici, il est chez lui, et ces curés n’ont pas à arborer leurs vêtements liturgiques. On parlemente de part et d’autre, Philippe III le Hardi  laisse les hommes d’Église s’étriper entre eux. Finalement, les deux prêtres acceptent d’abandonner leurs chasubles pour que la cérémonie puisse se dérouler. Mais l’autre ne l’emportera pas au paradis… Après une longue et émouvante cérémonie, la dépouille de Louis IX est finalement inhumée sous une simple dalle de pierre.

La dépouille ? C’est un bien grand mot. En réalité, c’est un sac d’os qui a été rapporté d’Afrique du Nord. En effet, à la mort du roi, le 25 août 1270, personne dans son entourage ne connaît les secrets de la momification. Or, avec la chaleur qu’il fait, il ne peut être question de la glisser telle quelle dans un cercueil. L’enterrer en terre musulmane ? Hors de question ! Charles d’Anjou, frère de Louis IX, n’a pas vraiment le choix : faire un pot-au-feu avec le corps pour en récupérer le squelette. [ce qui était pratique courante : tous les croisés morts en Terre sainte étaient ainsi « rapatriés » ndlr] Les chirurgiens entrent en cuisine : ils commencent par prélever le coeur et les entrailles pour les serrer dans deux pots séparés. Ils jettent ensuite le reste du corps dans un grand chaudron contenant du vin et de l’eau salée. Pas d’oignons ni de carottes, apparemment… Après plusieurs heures de cuisson, la chair se détache toute seule des os comme sur un gigot de sept heures. Les ossements sont mis à sécher au soleil avant d’être pieusement enfermés dans un sac en cuir. Quant à la chair, elle est déposée dans une urne close. Voilà Louis IX paré pour un long voyage vers la basilique de Saint-Denis.

Malheureusement il n’y arrivera pas en entier, car on se dispute déjà ses bons morceaux. Les chairs sont inhumées à proximité de Palerme, dans la cathédrale de Monreale consacrée quatre ans plus tôt. Seuls les ossements et le coeur prennent donc la route de Paris, atteint le 21 mai 1271 après plusieurs mois de trajet. Le lendemain, c’est donc l’inhumation à l’abbaye de Saint-Denis, mais le repos éternel n’est pas encore promis à celui qui sera canonisé en 1297.

Car, en devenant saint, Louis IX acquiert une valeur marchande. Au Moyen Âge, le trafic des reliques est un commerce en plein expansion. Philippe le Bel fait exhumer les ossement de son grand-père le 25 août 1298 afin de les déposer dans une superbe châsse digne de sa promotion papale. La grande distribution des reliques peut alors commencer. Mais, avant cela, Philippe le Bel désire rapatrier saint Louis dans son palais de la Cité qu’il a agrandi et embelli. Le pape donne son accord à la condition qu’un bras ou un tibia soit laissé à l’abbaye de Saint-Denis. Mais l’abbé refuse le deal. Pas question de se laisser dépouiller. En 1305, le roi de France revient à la charge auprès du nouveau pape, Clément V. Celui-ci coupe la poire en deux : il lui accorde le crâne, mais demande que le menton, la mâchoire inférieure et les dents restent à Saint-Denis. Le transfert a lieu le 17 mai 1306. On en profite pour abandonner une côte à l’évêque de Paris pour l’exposer à Notre-Dame. Il se dit que le cœur royal aurait également fait partie du transfert vers la Sainte-Chapelle.

Au cours du siècle qui suit, c’est la grande distribution : des phalanges pour le roi de Norvège, des fragments de côte pour les dominicains de Paris et de Reims, les abbayes de Pontoise et de Royaumont. Des fragments divers sont remis à la reine Blanche de Suède et à l’empereur Charles IV, lors de leur passage à Paris. Lorsqu’en 1392 les ossements restant à Saint-Denis sont déposés dans une nouvelle châsse, on en profite pour distribuer trois côtes : une pour le pape, une pour le duc de Berry, et la dernière pour le duc de Bourgogne. Les prélats présents à la cérémonie reçoivent pour leur peine un morceau d’os, à charge de se le partager entre eux. Plus tard encore, des éclats sont remis à Louis VII de Bavière. Quelques mois après l’assassinat d’Henri IV, son épouse, Marie de Médicis, reçoit à son tour un os, mais le restitue lors du sacre de son fils Louis XIII. Six ans plus tard, sa belle-fille, Anne d’Autriche, 15 ans, est furieuse de ne recevoir qu’un morceau de côte, aussi l’année d’après a-t-elle droit à sa côte entière. Et elle fait obtenir à ses amis jésuites encore une côte et même un os du bras.

Lorsqu’en 1793 les sans-culottes viennent vider les tombeaux de l’abbaye de Saint-Denis, les reliquaires contenant les ossements de saint Louis sont emportés pour être fondus. Seule la mâchoire est sauvée et se trouve aujourd’hui encore dans le trésor de Notre-Dame. Tout le reste, y compris le crâne que Louis XVI avait restitué à Saint-Denis, a disparu. Où ? Dieu seul le sait et il n’est pas près de parler. Mais il est tout à fait possible que quelques-uns des révolutionnaires qui ont participé au sac de l’abbaye aient emporté en douce quelques morceaux d’os. Fouillez vos greniers !

Frédéric Lewino, Gwendoline dos Santos                 Le Point 21 mai 2012

1270                            La dynastie Zagoué est renversée en Ethiopie, et c’est Yikunno Amlak, du pays Choa, qui monte sur le trône : il se prétend alors descendant de Salomon et de la Reine de Saba : vrai, faux ? peu importe, l’essentiel, c’est qu’on le croie, et on le croie. Ainsi commence l’histoire de la communauté Beta Israel, les Falacha. Son petit-fils, Amda Seyon sera le plus grand roi guerrier de l’Ethiopie, qui agrandira son pays de tous côtés. Les chroniques royales et les documents ecclésiastiques nous ont bien renseignés sur la vie éthiopienne d’alors. Le paysan entourait sa maison d’anneaux concentriques de cultures de moins en moins intensives et au-delà se défendait comme il pouvait des forces naturelles. Mais Saint Takla Haymanot, abbé du Choa leur conseillaient la patience en cas de pillage des récoltes par les animaux : Laissez-les tranquilles, car c’est nous qui avons envahi leur habitat, et non eux le nôtre ; cependant, comme il y a des limites à tout, quand un gros singe dépouille une pauvre veuve, cela devient : Par la parole du Dieu que je sers, que tu sois retenu prisonnier, toi parmi toutes les bêtes du désert, car tu as dépassé les limites qui t’ont été fixées.

vers 1270                    Des poèmes qui nous sont parvenus, cette complainte est sans doute la plus ancienne.

Que sont mes amis devenus
Que j’avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L’amour est morte
Ce sont amis que vent emporte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta

Avec le temps qu’arbre défeuille
Quand il ne reste en branche feuille
Qui n’aille à terre
Avec pauvreté qui m’atterre
Qui de partout me fait la guerre
Au temps d’hiver
Ne convient pas que vous raconte
Comment je me suis mis à honte
En quelle manière

Que sont mes amis devenus
Que j’avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L’amour est morte
Le mal ne sait pas seul venir
Tout ce qui m’était à venir
M’est avenu

Pauvre sens et pauvre mémoire
M’a Dieu donné le Roi de gloire
Et pauvre rente
Et froid au cul quand bise vente
Le vent me vient le vent m’évente
L’amour est morte
Ce sont amis que vent emporte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta

 

Rutebeuf vers 1225  – 1285

S’il se posait des questions sur le devenir de ses amis, il avait des réponses sur celui des Dominicains – nommés aussi Jacobins – comme sur celui des Franciscains :

Les Dominicains

Les Jacobins sont si prudhommes
Qu’ils ont Paris et qu’ils ont Rome
Ils sont à la fois rois et papes,
Et de biens ils ont grand somme.
Celui qui meurt et ne les nomme
Ses exécuteurs perd son âme.
Ils sont apôtres par parole :
Bien profitèrent de leur école

Les Franciscains

Humilité était petite
Que pour eux ils avaient choisie.
Humilité a bien grandi,
Car les frères sont les seigneurs
Des rois, des prélats et des comtes.
Humilité chasse l’orgueil,
C’est bien le droit et la raison
Que si grande dame ait grands maisons
Et beaux parloirs et belles salles

Il n’est pas non plus chaud partisan de la croisade :

On peut bien gagner Dieu sans bouger de son pays, en vivant de son héritage. Je ne fais de tort à personne. Si je pars, que deviendront ma femme et mes enfants ? Il sera temps de se battre quand le soudan viendra ici.

D’autres poètes restent plus attachés à la simple joie de vivre qui, en l’absence de télévision, a tout loisir pour s’exprimer à la veillée :

Et pour vous faire entendre que ma parole soit veritable, je vous declaire qu’en ce tampz cy l’en y fait la sairie à laquelle femmez, fillez, jonez, viellez, marieez et à marier, viennent. Desquellez là l’une pigne, l’autre fille, l’aultre garde, l’aultre desvuide et, en faisant sa besognette, ellez chantent, rient, puis parlent de leurs amours avec bouviers, parquiers, vacquiers et avec moy quy suy le mieux amé des aultrez. Et à brief dire quant nous sommes tous assemblez, il n’est point de tel soulas que de ouir nos bons motz.

Traduction : Et pour vous prouver que je dis la vérité, je vous affirme que, en cette saison de l’année, on s’y réunit à la veillée : les femmes et les filles, jeunes et vieilles, mariées ou à marier, y viennent ; l’une peigne la laine, l’autre file, une autre carde, une autre dévide sa quenouille et, tout en travaillant – chacune étant occupée à sa besogne – toutes ensemble, elles chantent et rient ; ensuite, elles racontent leurs amours avec les bouviers, les porchers, les vachers et surtout avec moi qu’elles aiment bien plus que tous les autres. Et pour dire les choses en peu de mots, quand nous sommes tous réunis, je ne connais pas de plus grand bonheur que d’entendre les plaisanteries qui se disent à cette veillée.

Jean d’Avesne 1248 – 1304

Le beau langage est bien celui de Paris, et d’aucuns éprouvent le besoin de s’excuser de ne pas le parler : ainsi de Jean de Meun, dans son prologue de la traduction de la Consolation de Philisophie de Boèce :

Si m’escuse de mon langage
Rude, malostru et sauvage,
Car nés ne suis pas de Paris,
Ne se cointes con fut Paris ;
Mais me rapporte et me compère
Au parler que m’aprist ma mere
A Meün quand je l’alaitoie,
Dont mes parlers ne s’en desvoie.
 
 [Traduction]  Je m’excuse de mon langage,
rustre, grossier et sauvage,
mais je ne suis pas né à Paris
et ne suis pas aussi sage que le fut Pâris ;
je reproduis et reprend le parler que ma mère m’a appris
à Meun [proche d’Orléans], quand elle m’allaitait ;
mon parler ne s’en écarte pas.

Le royaume de Grenade s’est constitué en 1232, lors de la dislocation de l’empire des Almohades : il contrôlait alors Cordoue, Séville et Jaén. Depuis 1270, Grenade – Al Andalus – était la dernière place musulmane d’Espagne.

Le pluralisme religieux y anime la vie sociale comme dans toute l’Espagne musulmane, mais sur une base inégalitaire ; si les chrétiens soumis – les dhimmis – ne s’acquittent pas de l’impôt, ils risquent l’esclavage ou la mort. Ils sont obligés de porter des vêtements distinctifs. Posséder des armes ou monter à cheval leur est interdit. Ils doivent l’hospitalité gratuite à tout musulman qui l’exige. Sur la voie publique, ils doivent céder le pas aux musulmans. Leurs maisons doivent être plus basses que celle des musulmans. Leur culte est autorisé, mais ils ne peuvent ni bâtir une nouvelle église, ni sonner les cloches, ni effectuer de processions, ni exposer une croix ou du vin. Tout prosélytisme est réprimé. Le musulman qui se convertit en secret au christianisme encourt la peine de mort. Il n’y a pas tolérance mais coexistence.

En dépit et au-dessus de tout cela, pour le Roi de Castille et Leon, astronome-poète, Alphonse X [1254-1284] l’Espagne, possède tout ce qu’il faut pour que ce soit le Paradis :

Et chaque pays du monde et chaque province fut honoré par Dieu à sa façon et reçut ses dons de Lui ; mais parmi tous les pays, celui qu’il honora le plus fut l’Espagne de l’Occident ; car Il la combla de tout ce que l’homme convoite. Car depuis que les Goths erraient par tous les pays, les mettant à l’épreuve des guerres et des batailles, conquérant de nombreuses provinces en Asie et en Europe, essayant mainte demeure en chacune et considérant bien et choisissant parmi toutes la plus avantageuse, ils trouvèrent que l’Espagne était la meilleure de toutes et l’estimèrent plus que les autres, car, plus que toutes, l’Espagne est une terre d’abondance et de richesses. En outre, elle est fermée sur tout son pourtour. Oui, cette Espagne que nous disons est semblable au paradis de Dieu, car elle est arrosée de cinq grands fleuves. L’Espagne a des moissons abondantes, des fruits délicieux, des poissons variés, des laits et des fromages savoureux, elle regorge de gibier et de bétail ; heureuse dans ses maisons, bien assise sur ses mulets, à l’abri dans ses nombreux châteaux, animée par ses bons vins, bien nourrie grâce au pain abondant, elle est riche en métaux : plomb, étain, vif argent, fer, cuivre, argent, or, et en pierres précieuses ; elle a des carrières de marbre, les sels de la mer et de ses mines et les autres ressources de son sol : pierre bleue, ocre, argile, alun, et bien d’autres encore ; elle s’enorgueillit de sa soie et de ses soieries, s’égaye de son safran, s’éclaire de sa cire ; elle a le miel et le sucre, et l’huile en abondance. L’Espagne est ingénieuse entre toutes, hardie et forte à la lutte, légère au travail, loyale envers le Seigneur, persévérante à l’étude, courtoise en son parler, riche de qualités ; il n’est pas de pays au monde qui rivalise avec elle pour l’abondance ou l’égale pour le nombre des forteresses ; il en est peu qui soient aussi grands qu’elle. L’Espagne les dépasse tous par sa grandeur et, de tous, c’est elle la plus prisée pour sa loyauté. Ah ! Espagne ! Il n’est pas de langue ni d’esprit pour dire tes mérites.

Et c’est ce royaume si noble, si riche, si puissant, si plein d’honneur qui d’un seul coup fut dévasté par la discorde de ses fils qui prirent les armes les uns contre les autres, comme s’ils n’avaient pas eu d’ennemis ; et c’est ainsi qu’ils perdirent tout, car toutes les cités de l’Espagne tombèrent aux mains des Maures, et furent détruites par eux.

Alphonse X Éloge de l’Espagne et comment elle regorge de tous les biens.

03 1271                       Baibars reprend Hosn-al-akrad, autrement dit le Krak des Chevaliers.

1271                      Marco Polo, fils de Niccolo, marchand de Venise, a 17 ans. Lui-même serait né sur l’île dalmate de Korçula, (aujourd’hui croate) ; son oncle vit à Constantinople où il possède une maison de commerce ; il a ouvert une succursale en Crimée, à Soudak que son père et un troisième oncle décident de gérer. Tous deux rentrent d’un voyage en orient et y repartent en l’emmenant. Ils passent par Bagdad, Ormuz à l’entrée du Golfe persique et de là, partent par voie de terre au nord-est. Il ne dit pas grand bien des navires arabes cousus et non cloués :

Leurs bateaux sont très mauvais et un grand nombre d’entre eux chavirent, parce qu’ils ne sont pas assemblés avec des clous de fer mais cousus avec de la ficelle d’écorce de noix de coco. Ils détrempent la bourre jusqu’à ce qu’elle prenne la texture du crin de cheval, puis ils en font des cordes et ils cousent leurs bateaux […], c’est la raison pour laquelle faire voile dans ces embarcations est une entreprise aussi périlleuse. Et vous pouvez me croire : il y en a beaucoup qui coulent, car l’océan indien est souvent sujet aux tempêtes.

Marco Polo ne pouvait savoir que les Arabes, en l’absence de bois propres à la construction navale chez eux, se fournissaient en Inde où ils utilisaient un bois très fendif : l’aïni, d’où le développement d’une technique qui permette de se passer de clou. Il est le premier européen à repérer un gisement de pétrole – en latin, petroleum : l’huile de pierre – :

Aux abords de la Caspienne, il y a une fontaine d’où sourd une liqueur telle qu’huile… elle est bonne à brûler et pour oindre les hommes et animaux galeux. Ils traverseront le Pamir où je vous dis qu’à cause du grand froid, le feu n’est pas aussi clair et brûlant, ni de la même couleur que dans les autres lieux, et les aliments cuisent mal. […] Là, ne sont aucuns oiseaux, à raison de la hauteur et du froid intense et pour ce qu’ils n’y pourraient rien trouver à manger.

Après le Pamir, ils rejoignirent la route des caravanes par le nord du Cachemire, pour arriver au désert de Gobi. Dans le désert de Lop (méridien de Dacca, parallèle de Pékin), il entend chanter le sable qui descend les dunes[1] : des hommes oient ces voix d’esprit, et il vous semble maintes fois que vous oyez résonner dans l’air maints instruments de musique et notamment des tambours, et le choc des armes. Ils traversèrent encore les steppes de Mongolie, et parvinrent après trois ans et demi de voyages, à la cour de Koubilaï, le Grand Khan. Ce dernier, grand admirateur de la civilisation chinoise, ne cherchait en rien à la détruire : il conservait l’administration, organisait la lutte contre la famine, remettait en état le Grand Canal ; il abandonne la capitale ancestrale de Karakorum pour construire Khanbalik, à partir de 1260, l’actuelle Pékin. Il décela rapidement chez le jeune Marco des talents aptes à satisfaire son insatiable curiosité et l’engagea pour l’envoyer en mission et lui rendre compte de tout ce qu’il avait découvert de nouveau. Son odyssée durera vingt quatre ans et le mènera dans tout l’empire.

La très nobilissime et magnifique cité qui, pour son excellence, importance et beauté, est nommé Kinsaï [aujourd’hui Hangzhou, en Chine du Nord] […] Kinsaï a cent milles de tour ou à peu près, parce que ses rues et ses canaux sont très larges. Il y a des places carrées où l’on tient des marchés et qui, vu la multitude des gens qui s’y rencontrent, sont nécessairement très vastes et spacieuses. […] Sur chacune de ces places, trois fois la semaine, se réunissent quarante à cinquante mille personnes qui viennent au marché et apportent tout ce que vous pouvez désirer en fait de victuailles parce qu’il y en a toujours une grande abondance ; du gibier, chevreuil, cerf, daim, lièvre, lapin ; et des oiseaux : perdrix, faisans, francolins, cailles, volailles, chapons, et tant d’oies, et tant de canards, qu’on ne saurait dire davantage. Ils en attrapent tant dans ce lac que, pour un gros d’argent de Venise, vous pourriez acheter un couple d’oies ou deux paires de canard.

[…]     Les courtisanes de Kinsaï sont extrêmement  compétentes et accomplies dans l’usage des charmes et des caresses, et savent les mots qui répondent convenablement à chaque sorte de personne ; en sorte que les étrangers qui en ont une fois joui ne se possèdent plus du tout, et sont à ce point captivés par leur douceur et leur charme qu’en rentrant chez eux, ils disent qu’ils ont été au Kinsaï, c’est-à-dire dans la cité céleste, et c’est sans patience qu’ils attendent le moment où il leur sera donné d’y retourner.

[…]  Les grandes dames et nobles de ce pays portent braies jusqu’aux pieds comme les hommes ainsi que vais vous dire, et les font de coton et de soie très fine, avec du musc dedans. Et elles bourrent beaucoup d’effets à l’intérieur de leurs braies. Il y a des dames qui, dans leurs braies, c’est-à-dire le vêtement des jambes, mettent bien cent brasses de très fins tissus de lin et de coton enroulés autour du corps comme langes, et certaines en mettent quatre-vingts, certaines soixante, selon leurs moyens, et elles les font bouffer tout autour. Ainsi font pour montrer qu’elles ont de grosses fesses et devenir belles, car leurs hommes se délectent de femmes rebondies, et celle qui paraît la plus renflée au-dessous de la ceinture leur semble plus belle que les autres. Et voilà racontées toutes les affaires de ce royaume ; nous allons le quitter et vous parler d’un autre peuple qui habite le Midi, à dix journées de voyage de cette province…

[…]     Et encore vous dirai un autre merveilleux usage qu’ils ont et que j’avais oublié d’écrire. Sachez très véritablement que, quand ils sont deux hommes dont l’un ait eu un garçon, qui est mort – et il peut être mort à quatre ans, ou quand on veut avant l’âge du mariage – et un autre homme qui ait eu une fille, morte aussi avant l’âge nubile, ils font mariage des deux trépassés quand le garçon aurait eu l’âge de prendre femme. Ils donnent pour femme au garçon mort la fille morte, et en font dresser acte. Puis un nécromancien jette l’acte au feu, et le brûle; et voyant monter la fumée, disent qu’elle va à leurs enfants en l’autre monde et leur annonce leur mariage ; et que dorénavant le garçon mort et la fille morte en l’autre monde le savent et se tiennent pour mari et femme. Alors ils font une grande noce, et des viandes répandent quelque peu çà et là, disant qu’elles vont à leurs enfants en l’autre monde, et que la jeune épouse et le jeune mari ont reçu leur part de festin. Et ayant dressé deux images, l’une en forme de fille, l’autre en forme de garçon, les mettent sur une voiture aussi bellement adornée que possible. Tirée par des chevaux, elle promène ces deux images avec grande réjouissance et liesse à travers tous les environs ; puis ils la conduisent au feu et font brûler les deux images; avec de grandes prières, ils supplient leurs dieux de faire que ce mariage soit réputé heureux en l’autre monde. Mais ils font aussi une autre chose : ils font des peintures et portraits sur papier à la semblance de cerfs et chevaux, d’autres animaux, d’habits de toute espèce, de besants, de meubles et d’ustensiles, et de tout ce que les parents conviennent de donner en dot, sans le faire en effet; puis font brûler ces images, et disent que leurs enfants auront toutes ces choses en l’autre monde. Cela fait, tous les parents de chacun des deux morts se tiennent pour alliés et maintiennent leur alliance aussi longtemps qu’ils vivent, tout comme si vivaient leurs enfants trépassés.

Le Devisement du monde.

Le Devisement du monde [2] et Le Livre des merveilles, seront écrits vers 1298 en français par un compagnon de cellule, Rusticien de Pise, Rustichello, prisonnier comme lui des Génois à la suite d’une bataille perdue au large de l’île de Korçula, en Dalmatie, entre Génois et Vénitiens [3]. Ces derniers, sceptiques et plutôt ingrats, se moqueront de lui, l’affublant du surnom de il millione – celui qui raconte qu’il a gagné des millions… à moins qu’il ne s’agisse du million de mensonges que contient son récit – ; et pendant bien longtemps, il n’y aura qu’une place portant ce nom pour qu’on se souvienne de lui : il fallut attendre l’avion pour que Venise donne son nom à l’aéroport. Ses détracteurs laisseront à la postérité le si juste se non e vero, e ben trovato .

Si l’Italie ne devait retenir qu’une chose de cette odyssée, ce serait l’adoption ad vitam aeternam, des nouilles que Marco Polo rapporta de Chine. Mais il avait rapporté aussi la poudre à canon, la porcelaine, – en italien, porcellana est un coquillage nacré – [en France de même : ils servaient de crachoir aux pestiférés de Marseille, pour être ensuite jetés en mer : les plongeurs en retrouvent souvent] – et bien d’autres choses que les Chinois connaissaient avant nous.

L’ouverture de la route du Cathay (la Chine, pour les chroniqueurs du Moyen Age) qui se fit en 1259 avec l’apogée de l’empire mongol prit fin avec la dislocation de ce dernier, amorcée par le prise du pouvoir en Chine par Tchou Yuan-tchang, fondateur de la dynastie des Ming, en 1368.

Le pape Clément IV est mort depuis trois ans, et les cardinaux, réunis à Viterbe, au N-O de Rome, n’en finissent plus de se mettre d’accord pour élire un nouveau pape : la population enferme les électeurs dans le palais épiscopal, en mure tous les accès et réduit les cardinaux au pain et à l’eau : le véritable conclave – cum clave : enfermé à clef était né. Le pape élu, Grégoire X, légalisera trois ans plus tard les principes mis en œuvre par la population de Viterbe. Jusqu’au XI° siècle, c’est le clergé et les fidèles du diocèse de Rome qui choisissaient le pape. Ce n’est qu’à partir du XII° que l’élection fut réservée aux seuls cardinaux, qui se virent alors, par deux fois avant ce scandale de Viterbe, enfermés par la population pour accélérer l’élection, en 1216 et 1241.

vers 1272                    La vigne est déjà très répandue : les vins d’Anjou s’exportent depuis longtemps en Angleterre, et du haut de Montmartre

La rivière de Saine vit qui molt estoit lée
Et d’une part et d’autre mainte vigne plantée

Adenet Le Roi.

laquelle vigne ne donnait pas vraiment un grand cru, mais la bonne ville de Paris, au vu de la couleur de ce petit blanc l’avait, nommé la Goutte d’or.

La population de la France poursuit sa croissance, et l’augmentation du rendement des céréales en est sans doute la principale explication :

Pour un grain semé, les céréales rendaient en France 3 grains à la récolte, avant 1200 ; 4,3 entre 1300 et 1500 ; 6,3 entre 1500 et 1820.

Fernand Braudel L’identité de la France           Arthaud Flammarion 1986

Certes, toujours à cause d’un cheptel peu développé, le fumier faisait souvent défaut, mais le marnage et le chaulage tendaient à se généraliser. Aussi les rendements, déjà en progression au XI° siècle, grimpèrent dans certaines régions, et, sur quelques domaines, jusqu’à sept à huit pour un en froment et neuf à dix pour un en avoine ! Pour l’époque, c’était énorme,et , il faut le dire, exceptionnel.

Claude Michelet Histoire des paysans de France         Robert Laffont 1996

1274                            Le grand Khan Qoubilaï attaque le Japon : 20 000 archers, embarqués sur des centaines de navires, se font contenir par les forces japonaises qui restent victorieuses après le passage d’une tempête qui envoie la flotte chinoise par le fond. Cette défaite ne l’empêchera pas de fonder 5 ans plus tard la dynastie des Yuan, avec Pékin pour capitale.

Début de l’élevage du ver à soie dans le comtat Vénaissin[4] .

…Oui, mon enfant, des moines voyageurs, en grand secret, ont rapporté le ver à soie de Chine en Europe. Comme les Chinois voulaient garder pour eux cette industrie précieuse, ils défendaient sous des peines sévères de la faire connaître aux étrangers ; mais les moines cachèrent des œufs de ver à soie dans des cannes creuses, et ils les emportèrent en Europe avec des plants de mûrier. Plus tard, ce fut un pape qui dota la France de l’industrie des vers à soie.

Et comment cela, demanda Julien ?

Vous connaissez bien le Comtat d’Avignon, qui est tout près d’ici ? A cette époque, le comtat appartenait aux papes. Grégoire X y fit planter des mûriers et éleva des vers à soie. Bientôt, on imita dans toute la vallée du Rhône les gens d’Avignon, et à présent  on élève des milliards de vers chaque année.

G Bruno. Le Tour de la France par deux enfants. 1877

Le concile de Lyon interdit toutes les communautés fondées après 1215 et n’ayant pas été expressément reconnues ; l’Eglise tentait ainsi de mettre un terme à la création fréquente de communautés qui avaient quasiment toutes en commun pour idéal une ardente pauvreté,  et étaient donc radicalement opposées aux richesses en général, et à celles de l’Eglise en particulier.

En prenant le parti de l’Eglise, on pourrait facilement se faire accuser de jouer les avocats du Diable. Mais il faut bien reconnaître que cet idéal de pauvreté brandi en étendard pouvait recouvrir pas mal d’ambiguïté. Ils avaient bien dû faire leurs premiers pas en faisant montre d’une certaine rigueur, mais les dérives s’étaient probablement développées au fil du temps. Par définition, ils n’avaient rien d’institutionnel, et s’ils voulaient obtenir quelques succès, il fallait bien, par certains côtés, chercher à plaire, c’est-à-dire se laisser aller à la démagogie, pour avoir des adhérents. Tous ces refus d’une hiérarchie, cette liberté sexuelle [revendiquée par exemple par les Frères apostoliques], parfois même cette justification du vol, cette interdiction de travailler… tout cela avait un parfum très prononcé de peace and love où l’esprit de responsabilité n’avait pas le dessus, étouffé qu’il était sous une démagogie sans limite : on prend l’argent là où il est, on le distribue à tout le monde, et le tour est joué !

1275                            Sous Édouard III, 280 juifs, accusés d’avoir altéré les monnaies, sont pendus à Londres.

1276                     Pierre III, roi d’Aragon, est le premier à aller au sommet du Canigou, 2874 m, le premier… des personnes connues, bien entendu.

Ambrogiotto di Bondone, dit Giotto, né dix ans plus tôt à Colle, sur la commune de Vespignano, dans le Mugello, à une trentaine de kilomètres au nord-est de Florence, se fait remarquer par Cimabue, auteurs de Crucifix byzantins et peintre déjà réputé, en route pour Bologne :

Un enfant merveilleusement doué était né à Vespignano, non loin de Florence. Il était capable de dessiner un brebis d’après nature. Un jour, le peintre Cimabue, en route pour Bologne, passa par ce hameau. Il vit l’enfant par terre en train de dessiner une brebis sur une ardoise. Il fut rempli d’admiration en voyant un enfant d’un âge aussi tendre desiner aussi bien. Cimabie reconnût que l’habileté de cet enfant était un don naturel et il lui demanda son nom. Je m’appelle Giotto. Mon père se nomme Bondone. Il habite dans la première maison. Cimabue, homme de grand renom, alla avec l’enfant voir le père de celui-ci, un homme très pauvre. Il lui demanda de lui confier l’enfant, ce que le père accepta. Cimabue emmena Giotto avec lui, c’est ainsi qu’il devint élève de Cimabue.

Lorenzo Ghiberti 1378-1445                      Commentaires

Giotto se mit à l’école mais sans rien perdre de sa spontanéité. La nature restait son modèle. Sur le nez d’une figure de moine commencée par Cimabue, il fit un jour une mouche. Si ressemblante, si vraie, que le peintre, quand il reprit son travail, essaya plusieurs fois de la chasser avant de découvrir sa méprise.

Dominique Fernandez                     La course à l’abîme   Grasset 2002

24 04 1277                  Philippe le Hardi, soucieux de prouver son alignement sur les positions de l’Eglise en matière d’usure, s’en prend aux prêteurs italiens exerçant en son royaume :

L’an du Christ 1277, le 24 avril, en un seul jour, le roi Philippe de France fit arrêter tous les prêteurs italiens de son royaume, et même des marchands, sous prétexte que l’usure ne se pratiquait pas dans son pays, les chassant du royaume à cause de l’interdiction qu’avait faite le pape Grégoire au concile de Lyon, mais ce qui montre qu’il faisait plus cela par convoitise d’argent que pour des raisons honnêtes, c’est qu’il les tint quittes pour soixante mille livres de parisis, de dix sous le florin d’or. Après quoi la plus grande partie demeura dans le pays comme avant, en faisant le prêt.

Giovanni Villani       Histoire fiorentine. Florence Magheri, 8vol., 1823 VII-53

1278                            La principauté d’Andorre passe sous la suzeraineté commune de l’évêque d’Urgel et du comte de Foix, ce dernier passant ses droits à la France

vers 1280                    L’Anglais  Walter de Henley publie un Traité agricole où l’on peut apprendre qu’une graine a tendance à s’affaiblir lorsqu’on la sème plusieurs années de suite en un même lieu, et qu’il vaut donc mieux acheter tous les ans des semences et non puiser dans les récoltes de l’année. On y lit aussi la mise au point de l’assolement triennal, améliorés par les amendements et le fumier. Les labours ne doivent être faits qu’à la charrue.

1281                            Le grand Khan Qoubilaï remet cela, cette fois avec 100 000 hommes ; mais les Japonais ont eu le temps de construire une muraille ininterrompue sur la côte ouest du Kyushu – l’île méridionale du Japon – : la bataille dure trois semaines, un typhon salvateur qu’ils nommeront Kamikaze – Vent Dieu : qui survient quand tout est perdu – fait riper les ancres de l’armada chinoise, et ainsi l’envoie au massacre sur les rochers de la côte.

3 03 1282                    Insurrection des Vêpres Siciliennes. Charles, comte d’Anjou, frère de Louis IX, s’est vu chargé en 1266 par la papauté de mettre un terme au pouvoir des Hohenstaufen en Italie et de conquérir Naples et la Sicile, ce à quoi il parvient en battant Manfred, le bâtard à qui Frédéric II avait légué ses terres italiennes, et Conradin, le dernier Hohenstaufen. Mais Charles d’Anjou va s’aliéner le soutien de la population qui se soulève. Le massacre va durer plus d’un mois.

Attribuée, au siècle dernier, par le nationaliste italien Michelo Amari à l’inimitié de ses compatriotes contre l’occupant étranger, préfiguration des Bourbons de Naples, elle l’est surtout par les historiens d’aujourd’hui (comme elle l’était par les récits contemporains) à la rencontre d’un grand conspirateur, créature et fidèle des Hohenstaufen, le médecin Jean de Procida, et d’un prince ambitieux, Pierre III d’Aragon. Une longue préparation diplomatique, auprès des gibelins siciliens, italiens et étrangers, auprès de la cour de Constantinople, auprès de certains milieux du Saint-Siège, mit au point une action qui visait à l’entière dépossession de l’Angevin au profit de l’Aragonais. Les inimitiés locales aidant, elle débuta à Palerme, par une rixe entre peuple et police, qui, peut-être spontanée, fut aussitôt exploitée dans un massacre général, et certainement préparé, de tous les Français de la ville puis d’une grande partie de la Sicile : la localité de Sperlinga, dans la région de Catane, devait plus tard se faire gloire de s’y être, seule, refusée. En un mois, toute l’île fut perdue pour la Cour de Naples, la dernière de ses places, Messine, étant passée à la révolte le 28 avril. Une telle unanimité et une telle promptitude ne sont pas nécessairement la marque d’un profond patriotisme dans la population sicilienne : du moins prouvent-elles que le pays était ulcéré d’une exploitation sans mesure et sans égards par le régime de Charles d’Anjou.

Emile G Léonard L’Italie médiévale  1986

L’impitoyable Charles ne sut pas régner comme il avait su vaincre ; il lâcha la bride à toutes les passions de ses Provençaix, malgré les remontrances des papes qui prévoyaient une révolution dans ses Etats, et apercevoient déjà le feu destructeur qui couvait dans le calme perfide d’une soumission apparente. Un gentihomme sicilien, Jean de Procida, actif, discret, souple, éloquent, fier, blessé vivement d’être négligé par le vainqueur, alla lui susciter des ennemis en Aragon, dans Constantinople, et reçut de puissans secours de l’empereur grec, ennemi déclaré de Charles d’Anjou. Tout à coup, le nouveau Protée se rendit invisible, et, caché sous l’habit de cordelier, soufflant dans tous les cœurs la haine contre les Français, souleva toute la Sicile contre eux : c’était une révolte générale que ce chef habile avait médité, et non un massacre. Les historiens les plus judicieux conviennent que l’on doit attribuer à un effet du hasard la boucherie nommée Vêpres siciliennes. Ce ne fut point la cloche qui sonna le massacre, le lundi de Pâques 1282 ; un Français lui-même donna le véritable signal, et les cris de la pudeur brutalement outragée par lui, en pleine rue, dans une jeune personne qui allait à vêpres, furent le véritable tocsin qui rassembla le peuple, et lui inspira cette rage meurtrière qui coûta la vie à vingt huit mille Français : la preuve que ce massacre ne fut point prémédité, c’est qu’il ne fut pas simultané dans l’île.

Si les historiens se disputent sur les causes des Vêpres siciliennes, tous s’acordent pour en vouer les auteurs à l’exécration des siècles. Un grand nombre de Provençaux, déguisés en paysans, essayèrent de quitter la Sicile ; mais aucun d’eux ne se sauva, parce que les Siciliens, doués d’un esprit infernal, s’avisèrent d’attaquer grammaticalement les fugitifs, et ciceri fut le mot que les insulaires choisirent pour reconnoître  leurs victimes. Ce mot si cruellement immortalisé, et dont la prononciation est très difficile, servit d’arrêt de mort aux étrangers qui ne purent venir à bout de le répéter avec la même délicatesse et le même accent que les naturels. La populace de Palerme poussa la fureur au point d’éventrer les Siciliennes enceintes des Français, afin d’exterminer leurs ennemis jusque dans les entrailles de ces infortunées. Il nous répugne de représenter toutes les horreurs dont la Sicile devint le théâtre : on sait assez que la multitude est capable des plus violens excès, et que, dans tous les âges, chez tous les peuples, elle jouerait souvent de sanglantes tragédies, si elle n’était contenue par un gouvernement sage et vigoureux.

Charles d’Anjou roulait dans sa tête les projets les plus ambitieux, entre autres, celui de détrôner l’empereur grec, lorsque cette nouvelle vint l’écraser et l’anéantir en quelque sorte. Il tenta vainement les plus grands efforts pour recouvrer la Sicile sur dom Pedro, roi d’Aragon, qui étoit venu régner, non sans quelque crainte et sans hésiter, sur ce théâtre de carnage et parmi tant d’assassins. Au bout de trois ans, le Frère de Saint Louis, dévoré par le chagrin, rendit le dernier soupir, maudissant trop tard sa cruelle ambition : il eut pour successeur son fils, Charles II, le boiteux, qui, fait prisonnier par dom Pedro, recouvra la liberté en renonçant au royaume de Sicile.

M.E. Jondot Tableau historique des nations.             1808.

6 08 1284                   Gênes a déjà les dents longues et parvient à se défaire de sa rivale en Méditerranée : Pise, lors de la bataille navale de Meloria, au large de Livourne. Ainsi fait-elle tomber dans son giron la Sicile et la Corse. Cent dix ans plus tôt, elle avait passé un accord avec le comte de Toulouse pour s’emparer de la Provence et en garder les principales villes côtières, dont évidemment la première d’entre elles, Marseille, mais ça n’avait pas marché.

28 12 1284         La voûte du chœur de la cathédrale de Beauvais s’effondre ; commencée en 1225, elle avait été terminée en 1272. On reconstruira, mais ce ne sera terminé qu’en 1500, avec, au-dessus de la croisée des transepts, une énorme tour haute de cent cinquante mètres En 1304, les bourgeois se soulèveront contre le coût insupportable de la construction.

Dans ces années-là, Villard de Honnecourt, commis voyageur du gothique, – selon Roland Bechmann -, parcourait l’Europe des cathédrales, le carnet à la main, aujourd’hui précieusement conservé à la Bibliothèque Nationale. Honnecourt est une petite ville de Picardie, proche d’Amiens et de Saint Quentin. On ne sait quasiment rien de cet homme sinon le contenu extraordinaire de ces carnets, foisonnant de détails d’architecture, de procédés de construction… Cela n’est pas sans rappeler les Croquis d’Albert Laprade, dans l’entre deux guerres, et plus récemment, les illustrations de Lizzi Napoli, en Provence, point de départ d’une vogue certaine des croquis, aquarelles, dessins de voyage. Ce monsieur ne faisait pas que dessiner : muni sans doute d’une solide formation, il créait lui-même des automates pour en équiper le clocher des églises qu’il faisait construire.

1286                           Création de la gabelle, l’impôt sur le sel [en fait, il avait déjà existé de 1140 à 1150, sous le nom de saunerie] : il lui faudra pratiquement cent ans pour s’imposer. À la veille de la Révolution, il représentera pour le Trésor Royal le tiers des impôts indirects. Le mot vient de l’arabe Kabala : impôt. Il ne faut paa perdre de vue que le pays était encore avant tout marqué par le poids des régions …. Et l’impôt se calait sur cette réalité : ainsi seule la France née de l’Île de France était pays de Grande gabelle. Le sud-ouest était pays du Quart-bouillon – le quart de la récolte allait dans les caisses royales -.  Les pays francs ne payent pas de gabelle : Bretagne, pays Basque et Flandre. Les pays de petite gabelle – moitié est du pays d’Oc – les habitants peuvent acheter la quantité qu’ils veulent dans les greniers. Les pays de gabelle de salines : Franche comté et Provence.

Mais le principe de la taxe n’était pas nouveau : l’un des impôts les plus courants avait été jusqu’alors le péage… il en existait de toutes sortes :

Déjà, à l’époque de Charlemagne, on ne relève pas moins de six taxes différentes affectant le trafic routier dans un diplôme délivré à l’abbaye d’Aniane :

  • En tête, le téloneum, le droit de douane des Grecs, adopté par les Romains, et qui, en France, deviendra le tonlieu.
  • Le pontaticum, perçu au passage des ponts.
  • Le capitacum, taxe destinée, en principe, à compenser les dégâts causés aux champs et aux prés des riverains.
  • Le rotaticum, frappant les chariots et les charrettes
  • Le travaticum, encaissé aux portes des villes.

Au XII° siècle, cette liste s’était allongée avec :

  • Le pedaticus, qui a donné les français « péage », perçu pour le passage sur route.
  • Le transitus, dû pour les déplacements en bateau sur les fleuves et les rivières.
  • Le ripaticum, dû pour les transports par eau.

Le droit de relève dont bénéficiaient les propriétaires riverains des voies antiques.

Pierre A Clément. Les chemins à travers les âges.              Les presses du Languedoc 1983.

1287                            Béatrix, duchesse de Savoie, sans doute bien intentionnée, sème la zizanie dans le pays de Megève en octroyant à St Nicolas de Véroce et St Gervais des pâturages sur une étendue considérable autour des actuels chalets d’Hermance, c’est à dire versant Megève. Mais en même temps elle donnait tort à des Beaufortins envahissants qui n’avaient pas hésité à occuper les terres autour du Mont de Vorès, versant Val d’Arly, en les renvoyant au-delà de la ligne de crête Mont de Vorès – Col des Saisies ; toujours est-il qu’en 1789, le procès entre Megève et St Nicolas de Véroce, St Gervais, n’était toujours pas terminé.

1288                            Ibn al-Nafis, disciple d’Avicenne, premier médecin au Caire, tire sa révérence. Il a écrit un traité de médecine Al-Mudjiz al Qanum dans lequel il décrit sans erreur majeure la petite circulation sanguine, entre cœur et poumons. Mais son œuvre restera longtemps inédite en Europe ; il est vrai qu’en dénonçant avec vigueur l’erreur de Galien assurant que le sang passait d’un coté du cœur à l’autre, il se mettait à dos tous ceux dont le mode de fonctionnement est le principe d’autorité : c’est quelqu’un de reconnu qui dit cela, donc c’est la vérité.  Il faudra attendre Servet en 1553 et Colombo en 1559 pour que sa découverte soit reconnue.

27 04 1289                  Après un mois de siège, Tripoli tombe  aux mains de Qalaoun, le sultan mamelouk, qui ne fait pas de quartier : ville pillée puis rasée, population massacrée ou déportée.

1289                            Giovanni da Monte Corvino, frère franciscain, ancien soldat, ancien juge et ancien médecin, donc, homme d’expérience, quitte Venise pour la Chine : il porte au khan mongol de Perse un message du pape Nicolas IV, séjourne treize mois en Inde, s’arrêtant sur le soi-disant tombeau de Saint Thomas, à Melaiapour (aujourd’hui faubourg de Madras) ; il va être archevêque de Khambaluk, l’actuelle Pékin.

1290                            Amédée V, † 1323, prend la Bresse, le Bugey et Genève, où il nomme un vidomne, chargé de contrôler l’évêque dans ses décisions politiques. En Angleterre, 15 000 juifs sont dépuillés de leurs biens et bannis.

A Quiquengrogne, dans l’Aisne, première fabrique française de verre à bouteille.

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[1] Sur les avalanches de sable : www.lps.ens.fr

[2] L’homme aura ses détracteurs, qui prétendent qu’il n’aurait pas effectué ces voyages, mais n’aurait fait que collecter des témoignages de sources multiples… on pourrait ne les prendre que pour des jaloux, malheureusement, ils ont quelques solides arguments dans leur besace : Marco Polo ne mentionne jamais la muraille de Chine, pas plus que le thé, pas plus que les pieds des jeunes chinoises comprimés dans des bandelettes… Il ne parle pas chinois, mais turc et mongol. Ses partisans répondent que la muraille de Chine était à l’époque dans un état si lamentable qu’elle n’attirait pas du tout l’attention, que le thé ne paraissait pas particulièrement remarquable puisqu’on buvait en Europe beaucoup de tisanes, que Marco Polo ne vivait pas chez les Chinois, mais chez les Mandchous, dont les femmes ne comprimaient pas leurs pieds dans des bandelettes…

[3] Dans « les Grandes découvertes » Jean Favier, de l’Institut, n’en fait pas un imposteur, mais seulement un vantard : La rencontre qu’il fait du notaire Rusticello de Pise, compagnon de cellule dans une prison génoise où l’un et l’autre purgent une condamnation pour escroquerie, l’incite à mette au net ce qu’il a pris l’habitude de raconter et d’enjoliver. Et le marchand de laisser broder l’écrivain professionnel qu’est le notaire. L’un et l’autre font l’intéressant. Ils grossissent les chiffres, ce qui est d’ailleurs en leur temps l’habitude de bien des chroniqueurs… les historiens auront quelque peine à dégager le vrai du faux.

[4] dont Avignon ne fait pas partie, contrairement à ce que semble croire G. Bruno


Par l.peltier dans (3 : 1163 à 1522) le 3 décembre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

17 06 1291                L’armée musulmane emmenée par Khalil, fils de Qalaoun, pénètre dans Acre : le roi Henry, son entourage et l’Ordre des Hospitaliers parviennent à se réfugier à Chypre, les autres Franj sont tous capturés et tués.

Nombreux furent les captifs, conduits dans la capitale égyptienne, où ils attendirent parfois longtemps leur rachat. Le frère hospitalier Roger de Stranegrave raconte comment, capturé en 1281 sur le champ de bataille de Homs, il demeura prisonnier au Caire pendant trente-cinq ans, avant d’être racheté par un juif travaillant en Egypte pour le compte d’un marchand génois. Malgré des conditions de détention très rudes, les Latins disposaient parfois d’une certaine liberté de mouvement : une église était même à leur disposition dans l’enceinte de la capitale du Caire. Beaucoup travaillaient sur les chantiers du sultan, affectés aux tâches les plus pénibles. Ils furent aussi sollicités pour leurs talents de maçon. C’est sans doute à des artisans latins que plusieurs monuments du Caire doivent le dessin d’inspiration gothique des ouvertures qui ornent leurs façades, à l’image de l’hôpital édifié en 1284-1285 par le sultan Qulawun.

Julien Loiseau           L’Histoire n° 435 Mais 2017

La neuvième et dernière croisade menée par Nicolas IV, n’est pas parvenue à sauver Acre : les dernières villes franques de Palestine retournent dans le giron des Sarrasins. C’en est fini de la présence des Croisés en Terre Sainte. Ce genre d’événement donne lieu à des réflexes de survie : on sauve l’essentiel. En l’occurrence, c’est une famille Ange qui se chargea de sauver la maison de la Vierge à Nazareth, en la démontant pièce par pièce pour la remonter en lieu sur : Loretto en Italie, au sud d’Ancône, donnant ainsi naissance au pèlerinage de Notre Dame de Lorette. Le nom de la famille à l’initiative du projet était on ne peut mieux placé pour que s’y engouffre la légende qui veut que la maison de la Vierge ait été transportée de Nazareth à Loretto par des anges ! Il n’empêche que des études ont été faites sur la pierre qui constitue l’intérieur des murs de la Santa Casa de Loretto, pierre qui ressemble étrangement à de la brique, et il se révèle que, si elle n’est pas de la région de Nazareth, elle l’est de la région des Nabatéens, alors proches de la Palestine. On ne peut plus parler de la face extérieure de ces trois murs depuis qu’ils ont été revêtus des fantastiques marbres de Bramante.

En apparence, le monde arabe venait de remporter une victoire éclatante. Si l’Occident cherchait, par ses invasions successives, à contenir la poussée de l’islam, le résultat fut exactement inverse. Non seulement les États francs d’Orient se retrouvaient déracinés après deux siècles de colonisation, mais les musulmans s’étaient si bien repris qu’ils allaient repartir, sous le drapeau des Turcs ottomans, à la conquête de l’Europe elle-même. En 1453, Constantinople tombait entre leurs mains. En 1529, leurs cavaliers campaient sous les murs de Vienne.

Ce n’est, disions-nous, que l’apparence. Car, avec le recul historique, une constatation s’impose : à l’époque des croisades, le monde arabe, de l’Espagne à l’Irak, est encore intellectuellement et matériellement le dépositaire de la civilisation la plus avancée de la planète. Après, le centre du monde se déplace résolument vers l’ouest. Y a-t-il là relation de cause à effet ? Peut-on aller jusqu’à affirmer que les croi­sades ont donné le signal de l’essor de l’Europe occidentale  – qui allait progressivement dominer le monde – et sonné le glas de la civilisation arabe ?

Sans être faux, un tel jugement doit être nuancé. Les Arabes souffraient, dès avant les croisades, de certaines infirmités que la présence franque a mises en lumière et peut-être aggravées, mais qu’elle n’a pas créées de toutes pièces.

Le peuple du Prophète avait perdu, dès le IX° siècle, le contrôle de sa destinée. Ses dirigeants étaient pratiquement tous des étrangers. De cette multitude de personnages que nous avons vu défiler au cours de deux siècles d’occupation franque, lesquels étaient arabes ? Les chroniqueurs, les cadis, quelques roitelets locaux – Ibn Ammar, Ibn Mouqidh – et les impuissants califes. Mais les détenteurs réels du pouvoir, et mêmes les principaux héros de la lutte contre les Franj – Zinki, Noureddin, Qoutouz, Baibars, Qalaoun – étaient turcs ; al-Afdal, lui, était arménien ; Chirkouh, Saladin, al el, al-Kamel étaient kurdes. Bien entendu, la plupart de ces hommes d’Etat étaient arabisés culturellement et affectivement ; mais n’oublions pas que avons vu en 1134 le sultan Massoud discuter avec le calife al-Moustarchid par l’intermédiaire d’un interprète, parce que le Seldjoukide, quatre-vingts ans après la prise de Baghdad par son clan, ne parlait toujours pas un mot d’arabe. Plus grave encore : un nombre considérable de guerriers des steppes, sans aucun lien avec les civilisations arabes ou méditerranéennes, venaient régulièrement s’intégrer à la caste militaire dirigeante. Dominés, opprimées, bafoués, étrangers sur leur propre terre, les Arabes ne pouvaient poursuivre leur épanouissement culturel amorcé au VII° siècle. Au moment de l’arrivée des Franj, ils piétinaient déjà, se contentant de vivre sur les acquis du passé. Et s’ils étaient encore nettement en avance sur ces nouveaux envahisseurs dans la plupart des domaines, leur déclin était amorcé.

Seconde infirmité des Arabes, qui n’est pas sans lien avec la première, c’est leur incapacité à bâtir des institutions stables. Les Franj, dès leur arrivée en Orient, ont réussi à créer de véritables États. A Jérusalem, la succession se passait généralement sans heurts ; un conseil du royaume exerçait un contrôle effectif sur la politique du monarque et le clergé un rôle reconnu dans le jeu du pouvoir. Dans les États musulmans, rien de tel. Toute monarchie était menacée à la mort du monarque, toute transmission du pouvoir provoquait une guerre civile. Faut-il rejeter l’entière responsabilité de ce phénomène sur les invasions successives, qui remettaient constamment en cause l’existence même des États ? Faut-il incriminer les origines nomades des peuples qui ont dominé cette région, qu’il s’agisse des Arabes eux-mêmes, des Turcs ou des Mongols ? On ne peut, dans le cadre de cet épilogue, trancher une telle question. Contentons-nous de préciser qu’elle se pose toujours, en des termes à peine différents, dans le monde arabe de la fin du XXe siècle. L’absence d’institutions stables et reconnues ne pouvait être sans conséquences pour les libertés. Chez les Occidentaux, le pouvoir des monarques est régi, à l’époque des croisades, par des principes qu’il est difficile de transgresser. Oussama a remarqué, lors d’une visite au royaume de Jérusalem que lorsque les chevaliers rendent une sentence, celle-ci ne peut être modifiée ni cassée par le roi. Encore plus significatif est ce témoignage d’Ibn Jobair aux derniers jours de son voyage en Orient :

En quittant Tibnin (près de Tyr), nous avons traversé une suite ininterrompue de fermes et de villages aux terres efficacement exploitées. Leurs habitants sont tous musulmans, mais ils vivent dans le bien-être avec les Franj – que Dieu nous préserve contre les tentations ! Leurs habitations leur appartiennent et tous leurs biens leur sont laissés. Toutes les régions contrôlées par les Franj en Syrie sont soumises à ce même régime : les domaines fonciers, villages et fermes sont restées aux mains des musulmans. Or le doute pénètre dans le cœur d’un grand nombre de ces hommes quand ils comparent leur  sort à celui de leurs frères qui vivent en territoire musulman. Ces derniers souffrent, en effet, de l’injustice de leurs coreligionnaires, alors que les Franj agissent avec équité.

Ibn Jobair a raison de s’inquiéter, car il vient de découvrir, sur les routes de l’actuel Liban-Sud, une réalité lourde de conséquences : même si la conception de la justice chez les Franj présente certains aspects qu’on pourrait qualifier de barbares, ainsi qu’Oussama l’a souligné, leur société a l’avantage d’être distributrice de droits. La notion de citoyen n’existe certes pas encore, mais les féodaux, les chevaliers, le clergé, l’université, les bourgeois et même les paysans infidèles ont tous des droits bien établis. Dans l’Orient arabe, la procédure des tribunaux est plus rationnelle ; néanmoins, il n’y a aucune limite au pouvoir arbitraire du prince. Le développement des cités marchandes, comme l’évolution des idées, ne pouvait qu’en être retardé.

La réaction d’Ibn Jobair mérite même un examen plus attentif. S’il a l’honnêteté de reconnaître des qualités à l’ennemi maudit, il se confond ensuite en imprécations, estimant que l’équité des Franj et leur bonne administration constituent un danger mortel pour les musulmans. Ceux-ci ne risquent-ils pas en effet de tourner le dos à leurs coreligionnaires – et à leur religion – s’ils trouvaient le bien-être dans la société franque ? Pour compréhensible qu’elle soit, l’attitude du voyageur n’en est pas moins symptomatique d’un mal dont souffrent ses frères : tout au long des croisades, les Arabes ont refusé de s’ouvrir aux idées venues de l’occident. Et c’est là, probablement, l’effet le plus désastreux des agressions dont ils ont été les victimes. Pour l’envahisseur, apprendre la langue du peuple conquis est une habileté ; pour ce dernier, apprendre la langue du conquérant est une compromission, voire une trahison. De fait, les Franj ont été nombreux à apprendre l’arabe alors que les habitants du pays, à l’exception de quelques chrétiens, sont demeurés imperméables aux langues des Occidentaux. On pourrait multiplier les exemples, car, dans tous les domaines, les Franj se sont mis à l’école arabe, aussi bien en Syrie qu’en Espagne ou en Sicile. Et ce qu’ils y ont appris était indispensable à leur expansion ultérieure. L’héritage de civilisation grecque n’aura été transmis à l’Europe occidentale que par l’intermédiaire des Arabes, traducteurs et continuateurs. En médecine, en astronomie, en chimie, en géographie, en mathématiques, en architecture, les Franj ont tiré connaissance des livres arabes qu’ils ont assimilés, imités, puis dépassés. Que de mots en portent encore le témoignage : zénith, nadir, azimut, algèbre, algorithme, ou simplement chiffre. S’agissant de l’industrie,, les Européens ont repris avant de les améliorer, les procédés utilisés par les Arabes pour la fabrication du papier, le travail du cuir, le textile, la distillation de l’alcool et du sucre – encore deux mots empruntés à l’arabe. On ne peut non plus oublier à quel point l’agriculture européenne s’est elle aussi enrichie au contact de l’Orient : abricots, aubergines, échalotes, oranges, pastèques… La liste des mots arabes est interminable.

Alors que pour l’Europe occidentale l’époque des croisades était l’amorce d’une véritable révolution, à la fois économique et culturelle, en Orient, ces guerres saintes allaient déboucher sur de longs siècles de décadence et d’obscurantisme. Assailli de toutes parts, le monde musulman se recroqueville sur lui-même. Il est devenu frileux, défensif, intolérant, stérile, autant d’attitudes qui s’aggravent à mesure que se poursuit l’évolution planétaire, par rapport à laquelle il se sent marginalisé. Le progrès, c’est désormais l’autre. Le modernisme, c’est l’autre. Fallait-il affirmer son identité culturelle et religieuse en rejetant ce modernisme que symbolisait l’Occident ? Fallait-il, au contraire, s’engager résolument sur la voie de la modernisation en prenant le risque de perdre son identité ? Ni l’Iran, ni la Turquie, ni le monde arabe n’ont réussi à résoudre ce dilemme ; [écrites dans les années 1970, au plus 1980, ces lignes ne pouvaient prévoir l’extraordinaire bon en avant économiques de la Turquie dans les années 2000 ; aujourd’hui, elle n’est plus assimilable au reste des pays du Moyen Orient. ndlr] et c’est pourquoi aujourd’hui encore on continue d’assister à une alternance souvent brutale entre des phases d’occidentalisation forcée et des phases d’intégrisme outrancier, fortement xénophobe.

A la fois fasciné et effrayé par ces Franj qu’il a connus barbares, qu’il a vaincus mais qui, depuis, ont réussi à dominer la terre, le monde arabe ne peut se résoudre à considérer les croisades comme un simple épisode d’un passé révolu. On est souvent surpris de découvrir à quel point l’attitude des Arabes, et des musulmans en général, à l’égard de l’Occident reste influencée, aujourd’hui encore, par des événements qui sont censés avoir trouvé leur terme il y a sept siècles.

Or, à la veille du troisième millénaire, les responsables politiques et religieux du monde arabe se réfèrent constamment à Saladin, à la chute de Jérusalem et à sa reprise. Israël est assimilé, dans l’acception populaire comme dans certains discours officiels, à un nouvel État croisé. Des trois divisions de l’Armée de libération palestinienne, l’une porte encore le nom de Hittin et une autre celui d’Ain Jalout. Le président Nasser, du temps de sa gloire, était régulièrement comparé à Saladin qui, comme lui, avait réuni la Syrie et l’Égypte  – et même le Yémen ! Quant à l’expédition de Suez de 1956, elle fut perçue, à l’égal de celle de 1191, comme une croisade menée par les Français et les Anglais.

Il est vrai que les similitudes sont troublantes. Comment ne pas penser au président Sadate en écoutant Sibt Ibn al-Jawzi dénoncer, devant le peuple de Damas, la trahison du maître du Caire, al-Kamel, qui a osé reconnaître la souveraineté de l’ennemi sur la Ville sainte ? Comment distinguer le passé du présent quand il s’agit de la lutte entre Damas et Jérusalem pour le contrôle du Golan ou de la Beeka ? Comment ne pas demeurer songeur en lisant les réflexions d’Oussama sur la supériorité militaire des envahisseurs !

Dans un monde musulman perpétuellement agressé, on ne peut empêcher l’émergence d’un sentiment de persécution, qui prend, chez certains fanatiques, la forme d’une dangereuse obsession : n’a-t-on pas vu, le 13 mai 1981, le turc Mehemet Ali Agca tirer sur le pape après avoir expliqué dans une lettre : J’ai décidé de tuer Jean-Paul II, commandant suprême des croisés. Au- delà de cet acte individuel, l’Orient arabe voit toujours en l’Occident un ennemi naturel. Contre lui, tout acte hostile, qu’il soit politique, militaire ou pétrolier, n’est que revanche légitime. Et l’on ne peut douter que la cassure entre ces deux mondes date des croisades, ressenties par les Arabes, aujourd’hui encore, comme un viol.

Amin Maalouf Les Croisades vues par les Arabes                 J.C. Lattès 1983

C’est la fin des croisades. Les derniers établissements latins en Palestine tombent les uns après les autres. En 1291, la chute de Saint Jean d’Acre marque la fin de cette incroyable aventure. En apparence, il ne demeure pas grand-chose de cet effort impressionnant. Simplement des communautés chrétiennes : au Liban, en Palestine et en Égypte. Ceci pourtant : des hommes comme Urbain II et Innocent III, des saints comme Bernard et Louis, roi de France, ont donné leur vie pour cette quête presque désespérée. Ceux-là voulaient retrouver le tombeau du Christ. Malgré tout ce qu’on a pu dire, l’histoire a retenu cette folie mystique. Il y a quelque chose de saisissant dans cette volonté acharnée mise au service d’une fidélité religieuse et historique.

Georges Suffert Tu es Pierre         Éditions de Fallois           2000

Parmi les améliorations dans la fabrication du papier, l’utilisation par les Italiens de peaux d’animaux améliorera beaucoup la durée de vie du papier, grâce à la gélatine qu’elle contient ; tant qu’elle était fabriquée exclusivement avec du végétal, la pâte à papier donnait un papier à durée de vie très limitée.

1 08 1291                   Fondation de la Confédération Helvétique, sur le Grütli, une prairie au bord du lac des Quatre Cantons, ou à Brunnen, un peu plus à l’est : les trois cantons fondateurs : Uri, Schwyz, et Nidwald [1] y scellent un pacte de liberté et d’alliance éternelle – le serment du Rütli – contre l’oppresseur : les Habsbourg. La formule du serment est due à Schiller dans son Guillaume Tell (1804). Il fallait certes un sacré culot à ces paysans pour ainsi s’opposer à l’empereur, mais ils avaient bien pris conscience depuis 60 ans que l’ouverture de la route du Saint Gothard – en 1230 – avait donné à leurs terres une puissance stratégique jusqu’alors inconnue.

Chez les Suisses, la liberté conquise avec tant de valeur, ne fût souillée par aucun forfait ; aussi cette nation, récompensée de sa justice et de son humanité, vivant au sein de la gloire, jouit d’un bonheur durable, occupée tranquillement à organiser sa constitution politique. Il y eut une généreuse rivalité de patriotisme et de vertu entre les habitans des campagnes et les habitans des villes, qui tous se distinguèrent par leur attachement inviolable à la religion, et par leur soumission aux loix ainsi qu’aux magistrats : cette république fédérative n’offre, à cette époque, que des traits paisibles de modération, une aimable monotonie de prospérité, de calme, peu propres à orner les fastes de l’histoire qui ne vit, pour ainsi dire, que de grandes révolutions. Desormais, c’est parmi les bergers des Alpes que l’imagination, fatiguée du récit des combats et des guerres civiles, doit se transporter pour se distraire un moment. Glaris, Zug et Berne entrèrent dans la confédération helvétique, et cette dernière ville, par son accession à la république des Suisses, se guérit des maux de l’anarchie, et partagea le sort fortuné des cantons.

M.E. Jondot Tableau historique des nations.           1808

Mais toute médaille à un revers, et rares sont les Suisses à en avoir conscience :

Dans Mémoires d’un Européen, Denis de Rougemont constate : La Suisse n’est pas un État, c’est une communauté de défense. Il est de fait qu’historiquement la Confédération helvétique est née de la lente et progressive réunion de régions, de vallées, de villes libres d’Empire, d’anciens fiefs et de communes en rébellion. Cette croissance organique a débuté au XII° siècle, et l’arbre a atteint sa taille maximale six siècles plus tard, au milieu du XIX°.

À chaque époque de l’Histoire, les Suisses ont marché à contre-courant, faisant exactement le contraire de leurs voisins. La fin du XI° siècle a vu naître en Europe les grandes monarchies féodales, qui parvinrent à leur apogée aux XIV° et XV° siècles. Les Suisses, à l’inverse, chassèrent leurs féodaux – étrangers ou natifs – et créèrent, d’abord dans le massif du Gothard, puis dans les vallées vers le nord, l’est et l’ouest, des entités d’autogestion corporative ou plus exactement des États paysans. Vint ensuite la fraternisation avec les municipes rebelles des villes libres d’Empire et les régions du Mittelland ; l’organisation interne de ces entités était souvent foncièrement différente : la démocratie directe de la commune rurale régissait les États paysans du noyau originel, tandis que les villes étaient dominées par les corporations ou le patriciat. Six siècles durant, la seule finalité de la Confédération fut l’assistance mutuelle face à l’étranger, l’entraide militaire contre les attaques des grandes monarchies féodales d’outre-Rhin ou d’outre-Jura, et la défense commune de libertés localement différentes.

L’anachronisme s’est poursuivi au XIXe siècle. Alors que, dans toute l’Europe, se renforçaient les États nationaux souverains et centralisés, les Suisses firent encore exactement le contraire : ils créèrent un État fédéral qui était surtout une fédération et à peine un État. La Constitution de 1848 – encore en vigueur aujourd’hui – laisse leur souveraineté aux cantons dans des domaines décisifs : fisc, enseignement, justice, police, etc. La fédération exerce uniquement les compétences qui lui ont expressément été transférées par la Constitution. Chaque canton a son gouvernement élu, son parlement. Je connais des collègues des deux sexes qui refusent d’être candidats au Conseil national (le Parlement de la Confédération). Ils entendent rester conseillers cantonaux, estimant que c’est à ce niveau seulement qu’on fait vraiment de la politique.

La Constitution fédérale suisse commence par ces mots : Au nom de Dieu tout-puissant, la Confédération, dans sa volonté de renforcer l’alliance entre les confédérés, de préserver et de promouvoir l’unité, la force et l’honneur de la nation suisse, a adopté la Constitution suivante…

La nation est conçue comme une alliance entre des populations largement autonomes, dont chacune possède sa langue, sa culture, sa religion, son histoire. Comme une confédération consentie par serment et dont l’unité vient de l’extérieur. Comme une association à fin de commune autodéfense.

Un mythe européen voudrait que cette confédération vive de sa culture plurielle. Cette culture plurielle est une fiction. Elle n’a pas d’existence. Ce qui existe, ce sont quatre cultures véritables (romanche, française romande, alémanique et italienne); elles coexistent bel et bien dans un étroit espace ; mais des années-lumière séparent un vigneron du Léman d’un berger d’Uri, ou un avocat d’affaires de Lugano d’un moine de Sankt Gallen. Un chasseur de l’Engadine est aussi différent d’un ouvrier chimiste bâlois ou d’un employé de banque zurichois qu’un Esquimau d’un Pygmée.

Je le répète : c’est une illusion de voir la Suisse comme un État plurinational. Et ce pour deux raisons. La première est que les peuples n’y vivent pas ensemble, mais côte à côte dans une mutuelle ignorance (et tolérance). La seconde est que la Suisse n’est pas vraiment un État ; elle est une communauté de défense. Nous avons besoin de l’étranger. Seul l’étranger préserve la Suisse de la dissolution. Plus précisément : il faut que l’étranger soit démonisé. S’il ne représentait plus un danger, d’où viendrait la pression extérieure dont nous avons besoin pour assurer notre cohésion interne ?

 La peur de l’étranger, de la critique étrangère, s’inscrit dans une logique historique qui répond à une nécessité immanente.

 […] Les Suisses sont un peuple aimable et pacifique. Ils n’ont qu’une passion, celle de ne pas se trouver coupables.

Jean Ziegler La Suisse, l’or et les morts.   Seuil 1997

1291                     Philippe le Bel crée l’administration des Eaux et Forêts.

1292                    Premier arsenal maritime en France, construit par des Génois, au clos des Galées de Rouen. L’institution typiquement parisienne des concierges est déjà en place.

1294                       Après un conclave qui aura duré 27 mois, les cardinaux élisent un ermite qui avait fondé l’ordre des Célestins, qui prend le nom de Célestin V ; symboliquement, il entrera dans Rome juché sur un âne, et, quelques mois plus tard, dépassé, se retirera en refusant la charge, ce que Dante stigmatisera sous le nom de grand refus. En 2011, le thème sera repris dans le film Habemus Papam. Et en 2013, Benoît XVI démissionnera, mais après avoir exercé plusieurs années.

Mort de l’Anglais Roger Bacon, franciscain, né en 1214, surnommé Le Docteur Admirable. Il avait eu pour pour maitre un autre franciscain anglais célèbre, Robert Grosseteste. Il s’orienta vers les sciences expérimentales et suggéra que, grâce à l’énergie solaire, il serait un jour possible d’avoir des bateaux sans rameurs, des voitures sans chevaux et des machines capables de voler. Il n’inventa pas à proprement parler les lunettes mais il les annonça quand même, dès 1268 : Si on examine des lettres ou des petits objets au moyen d’un cristal ou d’un verre dont la forme soit celle du segment inférieur d’une sphère, avec le coté convexe du coté de l’œil, on verra les lettres plus nettes et plus grandes. Un tel instrument est utile à tout le monde. Soupçonné par la hiérarchie de l’Église de nécromancie et d’hérésie, il passa de longues années consigné à Paris où ses supérieurs gardaient un œil sur lui. Le supérieur général des franciscains n’était autre que Jean de Fidanza, qui allait devenir Saint Bonaventure ; Bacon acceptait l’alchimie et l’astrologie, Bonaventure s’y opposait catégoriquement et avait interdit toute publication chez les franciscains d’ouvrages traitant de ces questions sans son autorisation expresse. Bacon avait contourné l’oukhase. De plus, il avait énoncé quelques principes alors sulfureux :

Il existe quatre obstacles à l’appréhension de la vérité des choses :

  • Une autorité débile et incompétente
  • De vieilles habitudes
  • Une opinion publique ignorante
  • La dissimulation de l’ignorance individuelle sous un étalage de sagesse apparente.

Premières horloges mécaniques à Exeter et Canterbury, en Angleterre.

L’horloge existe depuis l’Antiquité, puisque le même mot recouvre tous les systèmes d’indication du temps, que ce soit les clepsydres, les sabliers ou les horloges mécaniques. Cette ambiguïté dans le terme employé ne facilite pas la tâche de l’historien, les textes médiévaux ne précisant pas en général le type de technique utilisé dans les horloges mentionnées. La détermination précise du passage de l’horloge hydraulique à l’horloge mécanique n’en est que plus délicate. De nombreux ingénieurs nourrissaient une véritable passion pour la mécanique sous ses différentes formes et tentaient de doter les cathédrales – là était le pouvoir, et donc les finances – d’automates, comme l’ange et l’aigle mécaniques de Villard de Honnecourt.

Il ne s’agit sûrement là que de simples amusements de techniciens, mais ils témoignent d’un milieu technique ouvert aux innovations, pour autant que la volonté de réaliser de tels objets techniques soit suffisamment forte. Si c’est dans le cadre du pouvoir spirituel que naît la première demande en horloges mécaniques, pour l’appel des fidèles à la prière, c’est le pouvoir temporel qui leur donnera leur véritable élan. Un élan qui ne cessera de s’étendre jusqu’à aujourd’hui, affinant peu à peu cette mesure du temps vers des portions de plus en plus infimes. Dans la société rurale traditionnelle, les rythmes de la vie sont fondés sur les phénomènes naturels : le cycle du jour, celui des saisons. L’ordre monastique, et notamment la règle de saint Benoît, fixent, sous l’empire carolingien, les rythmes de vie des populations occidentales et scandent les événements du jour et de l’année par les sonneries de cloches. Les églises romanes ont des clochers, mais pas encore de dispositif d’affichage de l’heure. L’expansion urbaine d’après l’an mille va profondément modifier cet état de choses. Le pouvoir de la ville va peu à peu se substituer au pouvoir de l’Église. Dans leurs premiers travaux de construction, les villes d’Europe du Nord se dotent de murs d’enceinte et de beffrois, tours qui, comme le clocher, ont pour fonction de montrer un pouvoir autant par leur taille que par leurs cloches qui imposent un rythme aux populations. Jusqu’à la fin du XIII° siècle, ces cloches sont actionnées manuellement, le temps étant réglé sur des cadrans solaires ou des clepsydres. Les automates mécaniques des églises ont pour correspondants les jacquemarts des beffrois. C’est probablement de cette proximité entre dispositifs mécaniques et hydrauliques que naîtra l’idée de réaliser des machines capables de sonner les cloches, d’indiquer périodiquement l’heure à l’oreille, avant de l’afficher en continu à l’aide d’un cadran. L’horloge mécanique, c’est finalement la fusion du cadran de la clepsydre et du mécanisme de l’automate. Au moment où le moulin à eau devient le principal générateur de force motrice, on peut s’étonner de voir la technique hydraulique de la mesure du temps, maîtrisée depuis des siècles, remplacée par une mécanique imprécise et d’entretien difficile. On peut voir une raison simple à ce changement technique. Nous sommes au XIII° siècle et le foyer d’innovation et de développement urbain se trouve dans l’Europe du Nord…. Or, les clepsydres ont l’inconvénient, dans ces régions, de geler l’hiver, contrairement aux pays méditerranéens ; cet inconvénient sera fatal aux horloges à eau qui verront alors leur usage restreint aux curiosités historiques.

Bruno Jacomy              Une Histoire des techniques        Seuil 1990

L’horloge a été précédée de longs tâtonnements. Très tôt, les hommes inventent la clepsydre qui signifie en grec voleur de l’eau et qui convertit l’écoulement de l’eau en morceaux de temps, en durée. Plus ancien encore et probablement premier lecteur de temps, voici le gnomon, le cadran solaire, qui permet d’étalonner la course du soleil. Les prostituées japonaises évaluent le prix de leur corps et celui, variable, des différents morceaux de leur corps, grâce à des marques qu’elles font sur des bougies allumées. Les pupilles des chats indiquent l’heure aux moines du Tibet. La prière est une autre horloge. Si le requin s’appelle requin, c’est que ses malheureuses proies ont juste le temps de réciter un requiem avant de trépasser. Certains vents sont si réguliers que les paysans s’en servaient comme d’une horloge et, dans les pays secs et chauds, les horribles concerts des cigales ou des grillons commandaient au repos, aux labours et aux semailles. Tous ces dispositifs sont les premiers comptables du temps. Ils sont rudimentaires, grossiers et peu fiables. Les heures qu’ils mesurent sont mal découpées et ces heures sont naturelles puisqu’elles reproduisent les parcours du soleil ou des étoiles. Comme ces parcours varient avec les saisons, les heures que débite le gnomon sont inégales. Jules César franchit le Rubicon à une heure inégale. Le Christ meurt à une heure inégale. Jusqu’à la fin du Moyen Âge, les heures égales sont emmagasinées au fond des hor­loges mécaniques qui n’existent pas encore. C’est à partir du XIII° siècle, à peu près, que les ingénieurs apprennent à les produire. C’est alors qu’elles asservissent nos journées à leur loi. Mon Dieu, dit un poète de la Renaissance, rendez-nous nos heures inégales.

Il n’empêche, même si ses heures sont encore taillées au hasard du soleil et de la lune, le gnomon fait une première éraflure dans l’étoffe lisse du temps. Il annonce qu’un nouvel acteur a fait son entrée sur le théâtre de l’Histoire et qu’un jour cet acteur pliera à son gouvernement, à sa loi de fer, nos douleurs, nos industries, notre naissance et notre mort, nos joies. Au début, les poètes sont les seuls à mesurer la virulence de ces instruments. Les géomètres et les philosophes sont plus lents. Dès que la clepsydre apparaît à Athènes, introduite, dit-on, par Platon, Plaute lance un cri d’alarme. Il insulte l’horloge à eau du Forum : Que les dieux damnent celui qui a fait placer ici cette horloge qui me divise pour mon malheur et abrège mes journées. Quand j’étais enfant, j’avais mon ventre pour horloge. C’était de toutes, celle qui marchait le mieux et qui était la plus exacte.

Un autre instrument complète la collection des garde ­temps. Il est plus tardif. C’est le sablier qui apparaît au XII° ou même au XIII° siècle. On l’appelle aussi l’ampoule à sable, ou le poudrier ou le verre. C’est un objet raffiné et savant, surtout le sablier de marine. Sa fabrication fait appel à des techniques dissemblables. Les fabricants de ces ampoules sont des ouvriers d’exception. Ils doivent maîtriser les secrets du verre, bien entendu, de la serrurerie, pour façonner le cuivre ou le laiton, de la minéralogie, pour choisir le sable, et enfin de l’astronomie pour régler leur chef d’œuvre. Un des plus illustres créateurs de sabliers, maître Erhard Etzlaub, se pare du titre d’astronomus.

Ernst Jünger a rassemblé, dans son magnifique Traité du Sablier, les secrets de ces artisans. Le sable qui coule entre l’ampoule supérieure et l’ampoule inférieure doit être homo­gène, lisse et sans le moindre grumeau, de manière qu’il glisse à une vitesse égale sur les flancs du ballon de verre, surtout au moment où il franchit le minuscule goulot qui relie et sépare la bulle supérieure et la bulle inférieure.

Les fabricants font appel à des matières raffinées, la plus prisée étant la poussière de marbre, bouillie dans du vin. Les sabliers présentent différentes couleurs. Le sable rouge est recherché à cause de l’éclat qu’il donne au temps. On l’obtient en faisant cuire la poudre de marbre dans une poêle. Le sable jaune, qui est peut-être cet or du temps dont parle André Breton, se récolte tout simplement dans la nature. On peut faire du sable blanc avec des coquilles d’ œufs broyées et calcinées et du sable gris avec de la poudre d’étain ou de plomb.

Jünger cite un poème qu’un vendeur de sabliers de Nuremberg avait écrit en 1648 pour séduire sa clientèle :

Je fais l’horloge de voyage
Polie et selon la mesure
De verre clair et de fin sable
Bien faite afin que longtemps dure.
De bois je lui mets sa monture
Où je l’enclos avec adresse
La peins en vert, gris, rouge et bleu
Pour indiquer l’heure et les quarts.

L’ampoule à sable du marin est communément façon­née pour mesurer les demi-heures. La durée du quart, c’est-à-dire du temps durant lequel le marin doit surveiller la mer, est ordinairement de quatre heures, soit huit sabliers. Certains marins cossards, ivrognes ou désinvoltes man­geaient le sable : ils retournaient le verre avant que le sable ne fût écoulé […]. Leur ruse pouvait entraîner des effets mortels. Elle brouillait l’heure et la mesure des distances. Elle froissait la mappemonde. Elle effaçait certaines îles, en dévoilait d’autres. Elle risquait de fracasser le bateau sur un récif, de découvrir une autre terre que celle qu’on avait découverte, de noyer un équipage.

Les sabliers mesurent la vitesse du navire. Certains, que l’on nomme les sabliers de timonerie, sont rapides : ils se vident en 28 secondes, parfois en 14 secondes. Ce sont des compteurs de vitesse : ils permettent de déterminer approxi­mativement la rapidité du navire quand on jette le loch, qui est une planche immergée au bout d’une corde graduée de nœuds. Avant l’invention du sablier, les marins se conten­taient de lancer un objet à la mer et ils mesuraient le chemin que celui-ci avait fait, le long de la coque, pendant qu’ils disaient un Ave ou un Miserere.

Le sablier de marine a une autre vocation. Il donne une heure identique à tous les hommes de l’équipage. Il gère la société que forme le navire. Il réglemente la vie et le travail de chacun. Il découpe le temps en petits comparti­ments dont aucun ne doit être inutile et dont chacun s’emboîte avec les autres comme dans une marqueterie. Le sablier – théoriquement du moins – est à la fois le maître de chaque matelot et le dénominateur commun à tous. Sans lui, un équipage n’est qu’une collection d’individus disparates et chacun en fait à sa tête. […]

Le couvent est une autre horloge. Sa singularité est qu’elle affiche sur son cadran deux durées incompatibles, dont une qui n’existe pas : l’heure éternelle d’une part, et, d’autre part, le temps des semailles, des amours ou des guerres. Les moines clopinent entre l’éternité et le temps. Le même marqueur de temps, qui est la prière et la célébra­tion, étalonne à la fois le programme des journées et le temps de Dieu qui est hors du temps.

La règle qui ordonne la vie quotidienne des religieux n’est pas seulement une horloge. Elle est également un calendrier. Elle découpe le cercle des années en segments, à mesure que défilent la naissance du Christ, ses démêlés avec les marchands du Temple, la rencontre avec les dis­ciples d’Emmaüs, le Sermon sur la montagne, le supplice du Golgotha. Elle célèbre l’Avent et le Carême, la Passion, la Résurrection, l’Assomption. De la même manière, elle étalonne chaque journée, matines au lever du Soleil et complies à son coucher, sixte quand le Soleil est au zénith, prime et tierce le matin et l’après-midi, none et vêpres. À l’intérieur du grand cercle de l’année, la prière dessine les cercles plus petits et inscrits dans le premier de ceux-ci, le cercle de l’année, celui des jours, celui des heures, des minutes, des secondes. Le temps du couvent a des façons de poupées russes ou de boîtier de montre : si on le dévisse, on aperçoit un tas de petits rouages entraînés les uns par les autres, un tas de durées entrelacées. Et pour embrouiller un peu l’affaire, tous ces temps sont eux-mêmes enclos dans une enveloppe plus surprenante, inconcevable même et incalculable, celle de l’absence de durée qu’est l’éternité.

Cette formidable machine à prières qu’est le couvent est une machine à compter le temps et à l’exhiber, une machine à être le temps. Les prières des moines forment l’aiguille de l’immobile éternité et également, celle des heures qui passent, des minutes, des secondes, des siècles. Elles font du corps du prieur, de ceux des moines et des frères convers, les ressorts, les engrenages, les poulies, les cordes et les poids de cette horloge vive qu’est le monastère.

Ainsi, avant même que les artisans eurent façonné les premières horloges mécaniques, deux objets au moins avaient déjà arraisonné le temps – le bateau avec le concours du sablier, et le couvent par ses prières. L’un comme l’autre pourchassent le même but que l’horloge mais aussi que la géographie : maîtriser l’informe, le chaos. Colmater les brèches par où l’infini peur nous envahir.

L’horloge mécanique est un engin prodigieux. Son invention fut l’une des prouesses du génie humain. Ses rouages et ses dentelures, ses balanciers, son jeu de poids et ses carillons, son oscillateur ou ses cristaux de quartz, son mécanisme d’échappement, ses foliots, son balancier com­mandent encore nos sociétés. Nous n’irions pas sur la Lune sans elle et pour faire exploser une bombe, pour naître à l’heure ou pour tuer à l’heure, il nous faut un réveil. Pour­tant, quand l’horloge s’est introduite dans nos sociétés, nul ne l’a remarquée. Une des plus formidables créations des hommes s’est glissée parmi nous à pas de loup, sans tin­touin ni trompette, avec des manières d’ombre. Personne n’a assisté à son arrivée. Nous ignorons jusqu’au siècle où elle a commencé à débiter ses heures. Nous ne savons pas quelle est la première minute tombée de cet assemblage délicat de rouages et d’aiguilles. Si nous la retrouvions, cette minute, elle mériterait d’être présentée dans un musée et sous la protection d’une vitre bien plus blindée que celle de la Joconde.

Le génie qui combina ces rouages n’a pas de nom. Nous ignorons sa nationalité et sa date de naissance. Le paratonnerre, nous savons qu’il est sorti de la cervelle fructueuse de Franklin. La poubelle, c’est le préfet Poubelle, et le gardé­nia, c’est le botaniste écossais Garden, au XVIII° siècle. Le godillot, c’est Alexis Godillot, fournisseur de l’armée au XIX° siècle. Mais l’effrayant génie qui a mis la main sur le temps et qui gouverne encore, par ses horloges, nos per­sonnes et nos sociétés d’une main de fer, est anonyme.

Quand il fait son coup, personne ne le remarque. Très vite, cependant, on soupçonne qu’avec l’horloge à échap­pement, une étoffe nouvelle et qui n’était pas au monde a fait son entrée dans nos sociétés, et qu’à l’avenir c’est sur ce tissu-là que l’histoire des sociétés inscrira ses consonnes et ses voyelles. Une secousse énorme, muette, s’est produite dans les coulisses du temps, mais quoi exactement ? Le sûr est que les hommes se sont embarqués, sans le faire exprès, dans un véhicule inconnu qu’a usiné on ne sait pas qui.

Les historiens modernes se sont lancés à la traque de cet individu. Ils ont jeté leurs filets et ont attrapé plusieurs suspects. La récolte est abondante mais douteuse. Le pre­mier de la liste fut Gerbert d’Aurillac, un berger français extrêmement intelligent, qui devient moine clunisien, précepteur du fils d’Hugues Capet, archevêque de Reims, de Ravenne, puis pape sous le nom de Sylvestre II. L’ennui, c’est qu’il régnait en l’an 1000 alors que les minutes nou­velles n’entreront pas dans la carrière avant le XII° ou le XIII° siècle. En réalité, Gerbert a probablement trafiqué dans le temps mais il n’a pas inventé l’horloge mécanique. On lui prête l’invention du nocrurlabe. Ce nocrurlabe est un outil réservé aux heures de la nuit. On sait que les étoiles, la nuit, accomplissent un tour complet autour de l’étoile Polaire. Le nocrurlabe permet de se représenter ce tour. Il prélève au­ dessus de l’horizon une étoile brillante. La droite qui relie cette étoile à la Polaire avance comme une immense aiguille et indique le compte des heures. Telle serait l’invention de Sylvestre II. Et encore est-il probable que Sylvestre II a seulement réalisé cette machine qui aurait été imaginée par un Italien d’un siècle précédent.

En tout cas, il n’en faut pas plus pour que ce pape Sylvestre II soit mal considéré des siècles qui suivent. On le décrit comme un démiurge, un Faust, un démon qui a patouillé dans les propriétés de Dieu, qui a créé un outil sacrilège capable de mesurer ce qui est sans mesure, le Temps duquel Dieu s’était réservé le gouvernement, un peu comme le même Dieu avait fait son nom impronon­çable et comme les géographies de la Renaissance sont à peine des approximations, des faux, des copies bâclées de la carte réelle, du Padrão real. Pauvre Gerbert d’Aurillac ! Il n’a pas trouvé grand-chose et pourtant, le verdict tombe : c’est un nécromant.

D’autres noms sont avancés. Deux prétendants tiennent la corde : un moine nommé Henri de Wick qui aurait façonné des horloges mais les horloges tournaient déjà depuis un siècle, semble-t-il, quand Henri de Wick a façonné une belle horloge sonnante pour le roi de France Charles V. Il est donc rayé de la liste des prétendants. Un autre nom est proposé : Guillaume de Hirsau, qui est le supérieur d’un monastère bénédictin. Ce n’est pas un mince personnage : c’est lui qui soumet les monastères allemands à la règle de Cluny, désignée sous le nom de règle de Hirsau. Pourtant, Guillaume de Hirsau vit au XI° siècle alors que les premières horloges mécaniques ne semblent pas avoir été en usage avant le XIII° siècle. Le mystère demeure.

Des moines, en tout cas. Voilà qui confirme ce que la perfection des monastères et la ronde réglée de leurs prières et de leurs activités nous avaient laissé entrevoir : les machines à mesurer le temps étaient déjà à l’ouvrage bien avant d’avoir été inventées. Elles étaient au monde mais ne le savaient pas. Elles régissaient certains dispositifs des sociétés humaines, en catimini. De même que les navires formaient une sorte d’horloge dans les rouages subtils de laquelle les heures, comme du reste les individus, étaient moulinées, comptabilisées et emprisonnées, de même le couvent, avant l’horloge mécanique, forme une pendule à l’état naturel. Tout se passe comme si une machine à dire le temps était déjà au travail, secrètement, dans le navire primitif, dans le couvent, et que l’inventeur de la montre se soit contenté de fournir à cette pendule naturelle son logis de métal, de bois et de verre, tout en affinant le décompte des heures et en les faisant égales.

Les premières pendules mécaniques, celles qui sortent des couvents de la Forêt-Noire, sont grossières. Elles n’ont qu’une seule aiguille. Il arrive qu’elles prennent une heure de retard en une seule journée. On dit qu’elles ber­loquent. C’est en gros morceaux qu’elles découpent le temps. Les minutes du Moyen Âge sont cabossées. Mais, dès la Renaissance, les hommes se lancent dans une grande opération : la mise au point d’une machine à lire le temps sans incertitude ni usure. Ce n’est pas une entreprise simple : entre le moment où la première minute tombe des horloges rhénanes et le moment où les marins dispose­ront d’un chronomètre assez fiable pour leur permettre de faire le point, quatre siècles vont passer.

Pourquoi les marins, les cosmographes, les géographes ­ont-ils besoin d’horloges incorruptibles et parfaites, des engins qui ne berloquent point, s’ils veulent connaître ou dessiner les contours de la Terre ? Faire le point en mer exige de croiser deux informations – la latitude qui me dit le lieu que j’occupe entre le pôle et l’équateur (distance angulaire du point où je suis par rapport à l’équateur mesurée en degrés par l’arc du méridien terrestre), et la longitude qui m’indique où je me trouve, à l’ouest ou à l’est du port dans lequel j’ai embarqué (distance angulaire, mesurée en degrés, du point où me voici rendu par rapport au méridien d’origine).

La latitude, les marins savent la calculer dès le XV° siècle en observant par le moyen de l’astrolabe la hauteur des astres au-dessus de l’horizon. La longitude, au contraire, ne peut être calculée que si l’on tient compte du décalage horaire qui existe entre deux points du globe. En principe, l’opération est simple : elle impose de conserver l’heure du méridien d’origine et de la comparer avec l’heure solaire du lieu où vous êtes rendu. Mais son exécution est difficile. Elle exige des chronomètres sûrs et assez robustes pour résister aux longs voyages, à la dilatation thermique des instruments et aux secousses des tempêtes. Or, toutes les pendules à ressort dont on disposait étaient sujettes à des variations quotidiennes et délivraient des heures de rencontre.

Le XVIII° siècle va remédier à ces insuffisances. En même temps qu’il lance des navigateurs sur toutes les mers du globe, il a conscience que la découverte de nouvelles terres comme aussi la mise en ordre des terres déjà inventoriées lors des précédentes navigations réclament des chrono­mètres parfaits.

Les Anglais, qui jouent un rôle premier dans les explora­tions maritimes, se vouent à cette tâche : le Parlement bri­tannique, sans doute sur la suggestion de Newton lui-même, promet une récompense de vingt mille livres à l’horloger qui saura construire pareil instrument.

Trois hommes réalisent le chef-d’œuvre. Le premier est le mécanicien anglais John Harrison (1693-1776) dont l’horloge achevée en 1761 permet de mesurer la longitude avec une marge d’erreur très faible. Le plus grand explora­teur du siècle, Thomas Cook, a embarqué un chronomètre Harrison dès son deuxième voyage, en 1772. En France, un horloger se met au travail : Pierre Le Roy (1717-1785), maître des horlogers de Paris. De son côté, le Suisse Ferdinand Berthoud (1727-1807) présente en 1768 deux chronomètres qui seront testés par la corvette Isis au cours d’un voyage dans l’Atlantique. Quand l’Isis regagne le port de Rochefort, après un an d’absence, on constate l’exactitude et la robustesse des deux horloges. Dès lors, cette longitude qui échappait au contrôle des hommes est attrapée. Le temps de la navigation scientifique commence. Les grandes expéditions françaises sont équi­pées de l’horloge de Berthoud. En 1785, Jean François de Galaup, comte de La Pérouse, appareille de Brest, pour un vaste périple qui s’achèvera mal puisqu’il disparaît, probablement tué par les indigènes de l’île Vanikoro, en Australie. En ce temps-là, la France est occupée à d’autres besognes. Elle fait la Révolution. En 1791, le chevalier d’Entrecasteaux part aux nouvelles. Il périra lui-même en Océanie, en 1793.

À présent qu’ils sont équipés de ces horloges irrépro­chables, les navigateurs et les cosmographes s’en donnent à cœur joie. Ils révisent le monde. Ils enregistrent dans leurs archives les brouillons de leurs prédécesseurs après les avoir rectifiés et recopiés au propre. Pour la première fois, l’homme sait où il se trouve. Il peut dresser des mappe­mondes quasi exactes. L’horloge de Harrison ou celle de Berthoud jettent aux oubliettes les terres imaginaires entre­vues par les anciens navigateurs. La Pérouse, avant le désastre, a le temps de refaire les mers qu’il traverse. Il efface des îles. Il en déplace d’autres. Il est très content quand il anéantit une de ces nombreuses îles qui se sont introduites par supercherie dans les mappemondes de ses prédécesseurs. Il consacre beaucoup de temps à cette tâche. Il publie son tableau de chasse : en quinze jours, il éclaircit un point de géographie très important puisqu’il enlève des cartes cinq ou six îles qui n’existent pas.

Équipés de leurs beaux chronomètres, les nouveaux géo­graphes produisent le dessin définitif, presque définitif, des continents et de leurs rivages. Étonnant détour : pour pein­turer la Terre au plus près, la géographie a dû remplacer le temps naturel, les heures fantasques ou inégales qui sortaient des clepsydres ou des cadrans solaires, par un temps mathé­matique qui n’existe pas. Pour représenter le réel du globe, il fallait d’abord recourir aux services d’un temps irréel.

Gilles Lapouge La légende de la géographie.            Albin Michel 2009

Pour mieux cadrer cette nécessité d’obtenir des chronomètres fiables pour déterminer la longitude, il faut tout de même préciser que c’est une obligation pour un marin, qui navigue sur une surface en mouvement permanent, dans un habitacle de volume limité. Donc, en mer, seul le chronomètre peut y parvenir. Mais à terre, avec des instruments encombrants et sur un sol stable, Jean Dominique Cassini [1625-1712] était parvenu à déterminer la longitude avec précision en mesurant le décalage horaire des éclipses de lune, ne faisant qu’appliquer une suggestion du grec Hipparque dès le II° siècle av.J.C. Avant Cassini, Galilée avait pensé à mesurer les éclipses de Jupiter. Les découvertes de Cassini seront exploitées par les cartographes Nicolas Sanson, Alexis Hubert Jaillot et ses propres petits fils et arrière petit fils, César François et Jean Dominique.

Les édiles de Florence décident de la rénovation de la basilique Santa Maria Reparata, et livrent en préambule leur sentiment sur cette démarche :

Attendu qu’il est de la souveraine prudence d’un peuple de grande origine de procéder à ses affaires de telle façon que par ses œuvres extérieures se reconnaissent non moins la sagesse que la magnanimité de sa conduite, il est ordonné à Arnolfo, maître architecte de notre commune, de faire les modèles ou dessins pour la rénovation de Santa Maria Reparata avec la plus haute et la plus prodigue magnificence, afin que l’industrie et la puissance des hommes n’inventent ni ne puissent jamais entreprendre quoi que ce soit de plus vaste et de plus beau.

Et il en est d’autres pour tenir le même propos :

Che i Fiorentini meritano piu di altre genti. Que les Florentins méritent plus que les autres.

Goro Dati

1295                           Les habitants de Carcassonne se révoltent contre l’Inquisition, emmenés par Bernard Délicieux, membre des spirituels, franciscains dissidents d’abord, hérétiques ensuite, nés des contestations sur le statut de l’ordre face à l’obligation de pauvreté. Il ira à Paris négocier à la cour, obtenant le départ d’un inquisiteur, mais finalement finira sa vie en prison. Au XIX° siècle, le peintre Laurens lui consacrera une toile : L’agitateur du Languedoc, à la vue de laquelle Sainte Beuve dira : Et il fera trembler dans les tribunaux, les juges devant lesquels on le cite.

8 01 1297                   François Rainier Grimaldi prend aux Génois la principauté de Monaco : 700 ans plus tard, la famille est encore là, moyennant quelques petits arrangements avec la transmission du nom et quelques amitiés bien utiles, comme celle de Talleyrand en 1815, qui leur évita la disparition pure et simple lors du traité de Vienne.

Au XIII° siècle, couvrant l’actuel territoire de l’ouest du Nigeria et du Bénin, débute l’une des plus brillantes civilisations d’Afrique Noire : la civilisation urbaine du Yoruba et du Bénin, ayant pour capitale Ife, aujourd’hui dans l’ouest du Nigeria. Le pouvoir est contrôlé par des sociétés secrètes politico-religieuses. Deux cents ans plus tard, les Yorubas vont se faire les meilleurs pourvoyeurs d’esclaves pour les Portugais, ce qui finira par entraîner leur perte, lorsqu’ils durent razzier sur leur propre territoire, les populations voisines restantes s’étant réfugiées dans des endroits inaccessibles.

22 02 1300               Le pape Boniface VIII décide d’accorder une indulgence plénière [2] à tout chrétien qui ira prier à Rome : c’est le jubilé, dont le succès va être grandiose, le premier événement de masse à l’échelle de l’Occident chrétien. Les chroniqueurs parlent de 200 000 pèlerins présents. Le principe avait été arrêté de le fêter une fois par siècle, mais la demande se révélera si forte et les profits si considérables que l’intervalle sera réduit à cinquante ans, puis à trente-cinq et enfin à vingt-cinq.

Ce jubilé marqua la fin du rêve médiéval d’un salut collectif de l’humanité, et ouvrit l’âge de la recherche du salut individuel.

Giulia Barone

Début de la dévotion au purgatoire, issu de la croyance chrétienne, bien ancienne, en la possibilité du rachat de certains péchés dans certaines conditions après la mort. Elle apparaît d’abord dans des pratiques : prières pour les morts, et ensemble d’actes en faveur du salut des défunts qu’on appela bientôt les suffrages. Saint Augustin, Grégoire le Grand et Origène en sont les premiers inventeurs. On le retrouvera tout au long de La Divine Comédie de Dante. Ce n’est qu’après coup que les théologiens, lui cherchèrent des fondements scripturaires, qui se ramènent à quatre textes :

  • Ancien Testament [II Maccabées, XII, 41-46], le sacrifice ordonné par Judas Maccabée pour le rachat des péchés des soldats tombés dans une bataille.
  • Dans le Nouveau Testament, le texte de Matthieu [XII,31-32] évoquant la remise des péchés dans l’autre monde
  • La première épître de Paul aux Corinthiens [III, 11-15], décrivant la purification après la mort de certaines catégories de pêcheurs.
  • L’histoire du pauvre Lazare et du mauvais riche, chez Luc [XVI, 19-31]

vers 1300                   En Extrême Orient, au sud-ouest du détroit de Behring, sur la côte pacifique de l’Asie, il est deux îles, Yttygran et Arakamchechen,  par 64°45’N, sur lesquelles des hommes – Yuit et Tchouktches – dressent des allées de mâchoires de baleines, orientées est-ouest ; sur 400 mètres de distance, 13 groupes de gigantesques crânes – 47 – de une tonne et demie chacun, sont espacés sur le littoral, le long d’une plage, à 50 centimètres au-dessus de la mer, par groupes de 2, puis groupes de 4. Au centre géométrique  se trouve une surface formant un demi-cercle en amphithéâtre de 4-5 mètres au pourtour délimité par d’énormes blocs de pierre. Pour Jean Malaurie, qui nommera cet endroit l’Allée des Baleines, c’est un haut lieu du chamanisme, dans lequel la baleine tient une place centrale.

De façon générale, dans tout l’Occident, on assiste à un refroidissement du climat, qui va durer à peu près 150 ans, de 1300 à 1450 : vers 1200, des paysans suisses avaient construit une canalisation en bois de mélèze, pour prendre de l’eau du glacier d’Aletsch : cette canalisation a du être détournée en 1240 pour éviter les glaces, puis abandonnée en 1370. Près de Zermatt, un village serait encore enfoui sous la glace.

Mise au point de la brouette (contraction de barre et de roue): les principaux utilisateurs en seront les bâtisseurs de cathédrale. Celle attribuée à Pascal ne sera qu’une chaise à porteur montée sur roues.

Une bascule de l’économie s’annonce :

Durant la période d’euphorie, le centre […de l’économie] s’était fixé, pour un bon siècle, dans le quadrilatère remuant des foires de Champagne. Autour de ce centre oscillait le fléau d’une balance essentielle : dans un plateau, les Pays-Bas ; dans l’autre, l’Italie du Nord avec ses villes, vraies multinationales, Venise, Milan, Gênes, Florence. Le Nord, c’est l’industrie drapante ; le Sud, le commerce et la banque – ce dernier plateau plus lourd assurément que l’autre. Par suite, le déclin des foires de Champagne marquera un tournant : leur prospérité, en ce qui concerne les marchandises, ne dépassera pas la fin du XIII° siècle ; les paiements de foire en foire, c’est-à-dire la machine du crédit, se maintiendront au plus tard jusqu’en 1320. Dès 1296, on voit des négociants florentins émigrer à Lyon. Le revenu des foires [pour le fisc] serait passé de 6 à 8 000 livres, au XIII° siècle, à 1 700 au début du XIV° siècle, pour remonter péniblement à 2 630 livres en 1340.

Au total, un tournant décisif pour l’Europe et pour la France. En 1297, l’Italie a réussi, en effet, sa première liaison directe et régulière par Gibraltar jusqu’à Southampton, Londres et Bruges, grâce aux grosses caraques de Gênes que vont suivre, plus ou moins vite, les autres navires de Méditerranée [les galées de Venise inaugureront leur liaison directe seulement en 1317]. En même temps, les routes terrestres les plus actives à travers les Alpes se déplacent vers l’est : au Mont Cenis et au Grand-Saint-Bernard se substituent le Simplon, le Saint-Gothard, le Brenner. L’isthme français ne tombe pas en panne, mais se trouve concurrencé et, au vrai, déclassé. Le métal des mines d’argent allemandes a été, sans doute, un des moteurs de ces déviations.

Finalement, la France que le trafic des foires de Champagne vivifiait – du moins en partie, ainsi dans la vallée du Rhône, dans l’Est et le Centre du Bassin Parisien – se trouve déconnectée, à peu près hors des routes principales du capitalisme européen. Et cette mise à l’écart sera de longue durée. Les pays que favorisera le capitalisme à venir sont curieusement situés sur un cercle qui entoure la France à bonne distance : routes d’Allemagne, itinéraires des navires méditerranéens qui touchent à Marseille, à Aigues-Mortes, mais surtout à Barcelone, à Valence, à Séville, à Lisbonne, et prennent ensuite, vers le nord, la route directe du golfe de Gascogne – laquelle gagne Southampton, Londres et Bruges sans toucher, sauf accident, les ports français (sauf peut-être La Rochelle où des marchands florentins, qui protègent la ville, sont en place durant la guerre de Cent Ans). Ainsi se ferme le cercle qui nous entoure.

Ces nouvelles liaisons ont été lentes à s’organiser, comme le veut ce genre de processus. Cependant, avec le mouvement de bascule qui se produit alors, c’est l’Italie qui l’emporte. Si bien que, dans les temps gris et plus que maussades qui s’instaurent, elle se trouvera relativement à l’abri, comme disent les économistes.

Du coup, la lutte pour la primauté devient serrée, dramatique, entre les grandes villes de la péninsule qui sont chacune, déjà, de grands centres liés à l’économie internationale. Florence qui, jusque-là, avec l’Arte di Calimala. se contentait de teindre les draps écrus achetés dans le Nord, naturalise chez elle la fabrication des draps avec l’essor rapide de son Arte della Lana ; elle est à la fois victorieuse sur le plan industriel et sur le plan plus risqué, mais qu’elle pratique depuis longtemps déjà, de la banque, de la finance. Elle aura joué, contre la France, la carte anglaise. Gênes, la première comme toujours à flairer le vent, a ouvert la nouvelle (et dès lors régulière) route du Nord, par Gibraltar. Milan, en pleine activité, s’approche de ce qui aurait pu être, des siècles à l’avance, la Révolution industrielle. Est-ce la crise (elle existe, même pour les privilégiés) qui l’a privée de ce succès, seulement frôlé et pourtant étonnant, sensationnel aux yeux des historiens ?

Finalement, c’est Venise qui l’emporte sur toutes ses rivales, et grâce à un capitalisme marchand – et non bancaire – que je qualifierai de capitalisme vieux jeu, traditionnel. Certes, mais le moteur de l’économie, dans ce qu’elle a d’international et de plus fructueux, n’est-ce pas alors à l’Est de l’Europe, la mer Noire et la route de la soie, jusqu’à l’invasion mongole de 1340 ? Et ensuite le Levant, particulièrement l’Egypte (qui draine le poivre et les épices de l’océan Indien, plus l’or en poudre du Niger), dont Venise s’ouvre à nouveau la porte vers les années 1340 ? D’ailleurs, c’est sur mer et sur les marchés du Moyen-Orient et de la mer Noire que Gênes et Venise se livreront leur guerre sans merci. Le combat restera longtemps indécis puisque ce n’est qu’à la fin du XIV° siècle, après sa victoire à l’issue de la guerre dramatique de Chioggia (1383), que Venise sera enfin débarrassée du rival génois et s’installera dans sa primauté, dès lors tranquille. Et cette primauté déclasse la France qui, pour longtemps, est bel et bien hors jeu. Qui le restera lorsque, finalement, l’Europe sortira du tunnel.

Fernand Braudel           L’identité de la France              Arthaud Flammarion 1986

04 1302                     Philippe le Bel ordonne la réunion des représentants des 3 ordres, la noblesse, le clergé et la bourgeoisie des villes, cette dernière formant l’amorce de ce qui sera plus tard le Tiers État. Le mot n’est pas prononcé, mais il s’agit bien d’États Généraux, qui naissent ainsi à l’initiative du pouvoir royal. Et où donc va-t-on mettre tout ce beau monde – cela fait à peu près 1 000 personnes – eh bien ! ce sera à Notre Dame de Paris, tout juste terminée depuis 50 ans… dans laquelle on verra le chancelier Pierre Flote se livrer à un violent réquisitoire contre la papauté !

11 07 1302                  La Flandre, riche de ses draperies et de ses grandes villes, est tiraillée entre France et Angleterre, et aussi convoitée par les deux pays. Philippe le Bel veut en découdre : ses troupes conduites par Robert d’Artois, se réjouissent de voir qu’en face, il n’y a que les clauwaerts – le petit peuple, à pied, bien sûr -. La cavalerie française se lance dans la grande plaine marécageuse de Courtrai, au bout de laquelle a été creusé un profond fossé, bien masqué, au fond duquel viennent chuter les lourds chevaux et leurs cavaliers, rapidement égorgés par les Flamands. La piétaille a eu le dessus sur la cavalerie ! Il faudra attendre deux ans pour tenir la revanche à Mons en Pévèle, en 1304.

8 11 1302                    Le pape Boniface VIII édicte la Bulle Unam Sanctam

Il faut que le glaive soit sous le glaive, et l’autorité temporelle sous l’autorité spirituelle. Le pouvoir spirituel institue le pouvoir terrestre et, s’il est mauvais, il le juge.

[…] être soumis au pontife romain demeure pour toute créature nécessité de salut.

Cela ne pouvait plaire à Philippe le Bel qui n’en était pas à son premier conflit avec le pape. L’année suivante, il envoyait des lettres dans tous les baillages, les sénéchaussées et les villes du royaume, pour dresser ses sujets contre le pape, et son envoyé Guillaume de Nogaret insultait directement le pape à Agnani. Juriste de formation, le bonhomme versait volontiers dans un mysticisme adossé à une grande culture biblique et eschatologique ; il exaltait la nature religieuse de l’autorité royale de Philippe le Bel, le faisant quasiment pape en son royaume.

1302                            Un tremblement de terre détruit ce qu’il reste du phare d’Alexandrie.

1303            Bacon les avait annoncées et elles arrivent, avec Bernard de Gordon qui crée les premières lunettes de correction en France. On n’en connaît pas le véritable inventeur, qui aurait été soit un moine de Florence : Spina, soit un membre de la Guilde des Verriers de Venise : on corrigeait la presbytie et l’hypermétropie dès 1285. En 1352, Thomas de Modène fera le portrait d’un dominicain portant lunettes. De 1466 à 1475, un apothicaire de Venise, originaire d’Arezzo, en expédiera près de 100 000 paires à Damas.

1303                     Tremblement de terre en Chine, où l’on comptera plus de 800 000 victimes.

1305                    Bafoué, bousculé par Philippe le Bel, Boniface VIII est mort en octobre 1303. Philippe le Bel fait élire à la tête de l’Eglise Bertrand de Got, gascon et français, archevêque de Bordeaux qui deviendra Clément V, passera 4 ans à Rome, très souvent au milieu de troubles graves.

21 07 1306          Les Juifs sont expulsés une nouvelle fois du Royaume de France : c’est Philippe le Bel qui l’ordonne : il confisque au passage leurs biens, et, quand ils seront autorisés à revenir en 1315, ne leur en rendra que le tiers. Sa réputation de roi-faux-monnayeur n’est pas fausse : il s’arrangera d’une dette croissante de l’Etat en opérant des refontes successives du métal en circulation, en jouant sur la monnaie par des dévaluations et des réévaluations incessantes.

1306                      L’ordre des Hospitaliers met l’île de Rhodes dans son giron.

23 03 1307          Fin d’un siège de presque trois ans sur le Mont Rubello, dans le Valsesia, au sud-ouest du lac Majeur, en Italie du Nord, où les Frères apostoliques, menés par Fra Dolcino Tornielli, [Dulcin, pour les français] avaient résisté dans un camp fortifié au siège des militaires menés par l’évêque de Vercelli : depuis plus de trois mois, toutes les voies de communication avaient été coupées, et on dénombra parmi les assiégés près de 400 morts de faim. Il restait 140 survivants.

Les Frères apostoliques avaient été fondés en 1260 par Segarelli, et, à sa mort sur le bûcher en 1300, Dolcino avait pris sa suite. Ce mouvement dolcinien, dans la ligne des théories millénaristes de Joachim de Flore, se définissait par quelques prises de position précises : refus de la hiérarchie ecclésiastique et retour aux idéaux originaux de pauvreté et d’humilité, refus du système féodal, libération de toute contrainte et de tout assujettissement, organisation d’une société égalitaire d’aide et de respect mutuel, mettant en commun les biens et respectant l’égalité des sexes.

Fra Dolcino et sa compagne Margherita Boninsegna n’auront même pas droit à un procès : le 1 juin 1307, Fra Dolcino sera castré, et, après leur mort, les deux corps seront démembrés. On ne les oubliera pas vite : 15 ans plus tard, l’Eglise brûlera à Padoue 100 frères apostoliques…

24 08 1307           Le pape Clément V, pourtant créature de Philippe le Bel, face aux prétentions exorbitantes de ce dernier [ouverture d’un procès posthume contre Boniface VIII, levée des anathèmes contre l’attentat d’Agnani], lui écrit pour lui faire part de l’ouverture d’une enquête sur les Templiers, à la demande même de ces derniers qui voient avec inquiétude grossir dans l’entourage royal les rumeurs de mala fama – mauvaise réputation – .

Quel en est le contenu ? Il semble bien que leur richesse, si elle suscitait bien des convoitises, n’ait pas été au premier rang des motifs. Il faudrait plutôt aller voir du coté du catholicisme exalté de Guillaume de Nogaret qui lui faisait prêter les deux oreilles à la littérature prophétique de l’époque, et précisément celle du cistercien calabrais Joachim de Flore, selon lequel l’Antéchrist annoncé dans l’apocalypse de Jean, s’installerait dans le temple de Jérusalem, lequel avait donné son nom aux Templiers. On avait tricoté des mensonges tous plus gros les uns que les autres sur de secrètes pratiques diaboliques. Et il est vrai aussi que leur image s’était dégradée depuis la perte de leurs dernières positions de Terre Sainte, en 1291.

13 09 1307                 La procédure annoncée par le pape sur les Templiers risque de couper l’herbe sous les pieds de Philippe le Bel, lui enlevant toute maîtrise de l’affaire : il ordonne à tous ses représentants en France, baillis et sénéchaux, commissaires spécialement nommés, de préparer leur arrestation.

12 10 1307                Jacques de Molay, grand maître de l’ordre du Temple, assiste en compagnie de Philippe le Bel aux funérailles de la belle sœur du roi.

13 10 1307                  Philippe le Bel fait arrêter à la même heure, dans toutes les villes de France l’ensemble des Templiers : c’est certainement la première rafle policière d’importance.

Le temple, comme tous les ordres militaires, dérivait de Cîteaux. Le réformateur de Cîteaux, saint Bernard, de la même plume qui commentait le Cantique des Cantiques, donna aux chevaliers leur règle enthousiaste et austère. Cette règle, c’était l’exil et la guerre sainte jusqu’à la mort. Les Templiers devaient toujours accepter le combat, fût-ce d’un contre trois, ne jamais demander quartier, ne point donner de rançon, pas un pan de mur, par un pouce de terre. Ils n’avaient pas de repos à espérer. On ne leur permettait pas de passer dans les ordres moins austères.

Allez heureux, allez paisible, leur dit Saint Bernard ; chassez d’un cœur intrépide les ennemis de la croix du Christ, bien sûrs que ni la vie ni la mort ne pourront vous mettre hors l’amour de Dieu qui est en Jésus. En tout péril, redites-vous la parole : Vivants ou morts, nous sommes au Seigneur… Glorieux les vainqueurs, heureux les martyrs !

Voici la rude esquisse qu’il nous donne de la figure du Templier : Cheveux tondus, poil hérissé, souillé de poussière ; noir de fer, noir de hâle et de soleil… Ils aiment les chevaux ardents et rapides, mais non parés, bigarrés, caparaçonnés… Ce qui charme dans cette foule, dans ce torrent qui coule à la Terre sainte, c’est que vous n’y voyez que des scélérats et des impies. Christ, d’un ennemi, se fait un champion : du persécuteur Saül, il fait un saint Paul… Puis, dans un éloquent itinéraire, il conduit les guerriers pénitents de Bethléem au Calvaire, de Nazareth au Saint-Sépulcre.

Le soldat a la gloire, le moine le repos. Le Templier abjurait l’un et l’autre. Il réunissait ce que les deux vies ont de plus dur, les périls et les abstinences. La grande affaire du moyen-âge fut longtemps la guerre sainte, la croisade ; l’idéal de la croisade semblait réalisé dans l’ordre du Temple. C’était la croisade devenue fixe et permanente.

Associés aux Hospitaliers dans la défense des saints lieux, ils en différaient en ce que la guerre était plus particulièrement le but de leur institution. Les uns et les autres rendaient les plus grands services. Quel bonheur n’était-ce pas pour le pèlerin qui voyageait sur la route poudreuse de Jaffa à Jérusalem, et qui croyait à tout moment voir fondre sur lui les brigands arabes, de rencontrer un chevalier, de reconnaître la secourable croix-rouge sur le manteau blanc de l’ordre du Temple ! En bataille, les deux ordres fournissaient alternativement l’avant-garde et l’arrière-garde. On mettait au milieu les croisés nouveaux venus et peu habitués aux guerres d’Asie. Les chevaliers les entouraient, les protégeaient, dit fièrement un des leurs, comme une mère son enfant. Ces auxiliaires passagers reconnaissaient ordinairement assez mal ce dévouement. Ils servaient moins les chevaliers qu’ils ne les embarrassaient. Orgueilleux et fervents à leur arrivée, bien sûrs qu’un miracle allait se faire exprès pour eux, ils ne manquaient pas de rompre les trêves ; ils entraînaient les chevaliers dans des périls inutiles, se faisaient battre et partaient, leur laissant le poids de la guerre et les accusant de les avoir mal soutenus. Les Templiers formaient l’avant-garde à Mansourah, lorsque ce jeune fou de comte d’Artois s’obstina à la poursuite, malgré leur conseil, et se jeta dans la ville ; ils le suivirent par honneur et furent tous tués.

On avait cru avec raison ne pouvoir jamais assez pour un ordre si dévoué et si utile. Les privilèges les plus magnifiques leur furent accordés. D’abord, ils ne pouvaient être jugés que par le pape ; mais un juge placé si loin et si haut n’était guère réclamé ; ainsi les Templiers étaient juges dans leur causes. Ils pouvaient encore y être témoins, tant on avait foi dans leur loyauté ! Il leur était défendu d’accorder aucune de leurs commanderies à la sollicitation des grands ou des rois. Ils ne pouvaient payer ni droit, ni tribut, ni péage.

Chacun désirait naturellement participer à de tels privilèges. Innocent III lui-même voulut être affilié à l’ordre ; Philippe le Bel le demanda en vain.

Mais quand cet ordre n’eut pas eu ces grands et magnifiques privilèges, on s’y serait présenté en foule. Le Temple avait pour les imaginations un attrait de mystère et de vague terreur. Les réceptions avaient lieu dans les églises de l’ordre, la nuit et portes fermées. Les membres inférieurs en étaient exclus. On disait que si le roi de France lui-même y eût pénétré, il n’en serait pas sorti.

La forme de réception était empruntée aux rites dramatiques et bizarres, aux mystères dont l’Eglise antique ne craignait pas d’entourer les choses saintes. Le récipiendaire était présenté d’abord comme un pêcheur, un mauvais chrétien, un renégat. Il reniait, à l’exemple de saint Pierre ;  le reniement, dans cette pantomine, s’exprimait par un acte, cracher sur la croix. L’ordre se chargeait de réhabiliter ce renégat, de l’élever d’autant plus haut que sa chute était plus profonde. Ainsi, dans la Fête des fols ou idiots, l’homme offrait l’hommage même de son imbécillité, de son infamie, à l’Église qui devait le régénérer. Ces comédies sacrées, chaque jour moins comprises, étaient de plus en plus dangereuses, plus capables de scandaliser un âge prosaïque, qui ne voyait que la lettre et perdait le sens du symbole.

Elles avaient ici un autre danger. L’orgueil du Temple pouvait laisser dans ces formes une équivoque impie. Le récipiendaire pouvait croire qu’au-delà du christianisme vulgaire, l’ordre allait lui révéler une religion plus haute, lui ouvrir un sanctuaire derrière le sanctuaire.

Ce nom du Temple n’était pas sacré pour les seuls chrétiens. S’il exprimait pour eux le Saint-Sépulcre, il rappelait aux Juifs, aux musulmans, le temple de Salomon. L’’idée du Temple, plus haute et plus générale que celle même de l’Église, planait en quelque sorte par-dessus toute religion. L’Église datait, et le temple ne datait pas. Contemporain de tous les âges, c’était comme un symbole de la perpétuité religieuse. Même après la ruine des Templiers, le Temple subsiste, au moins comme tradition, dans les enseignements d’une foule de sociétés secrètes, jusqu’aux Rose-Croix, jusqu’aux Francs-Maçons.

L’Église est la maison du Christ, le Temple celle du Saint-Esprit. Les gnostiques prenaient pour leur grande fête, non pas Noël ou Pâques, mais la Pentecôte, le jour où l’Esprit descendit. Jusqu’à quel point ces vieilles sectes subsistèrent-elles au moyen-âge ? Les Templiers y furent-ils affiliés ? De telles questions, malgré les ingénieuses conjectures des modernes, resteront toujours obscures dans l’insuffisance des monuments.

Ces doctrines intérieures du Temple semblent tout à la fois vouloir se montrer et se cacher. On croit les reconnaître, soit dans les emblèmes étranges sculptés au portail de quelques églises, soit dans le dernier cycle épique du moyen-âge, dans ces poèmes où la chevalerie épurée n’est plus qu’une odyssée, un voyage héroïque et pieux à la recherche du Graal. On appelait ainsi la sainte coupe qui reçut le sang du Sauveur. La simple vue de cette coupe prolonge la vie de cinq cents années. Les enfants seuls peuvent en approcher sans mourir. Autour du Temple qui la contient, veillent en armes les Templiers ou chevaliers du Graal.

Cette chevalerie plus qu’ecclésiastique, ce froid et trop pur idéal, qui fut le fin du moyen-âge et sa dernière rêverie, se trouvait, par sa hauteur même, étranger à toute réalité, inaccessible à toute pratique. Le templiste resta dans les poèmes, figure nuageuse et quasi divine. Le templier s’enfonça dans la brutalité.

Je ne voudrais pas m’associer aux persécuteurs de ce grand ordre. L’ennemi des Templiers les a lavés sans le vouloir : les tortures par lesquelles il leur arracha de honteux aveux semble une présomption d’innocence. On est tenté de ne pas croire les malheureux qui s’accusent dans les gênes. S’il y eut des souillures, on est tenté de ne plus les voir, effacées qu’elles furent dans la flamme des bûchers.

Il subsiste cependant de graves aveux, obtenus hors de la question et des tortures. Les points mêmes qui ne furent pas prouvés n’en sont pas moins vraisemblables pour qui connaît la nature humaine, pour qui considère sérieusement la situation de l’ordre dans ses derniers temps.

Il était naturel que le relâchement s’introduisit parmi des moines guerriers, des cadets de la noblesse, qui couraient les aventures loin de la chrétienté, souvent loin des yeux de leurs chefs, entre les périls d’une guerre à mort et les  tentations d’un climat brûlant, d’un pays d’esclaves, de la luxurieuse Syrie. L’orgueil et l’honneur les soutinrent tant qu’il y eut espoir pour la terre sainte. Sachons- leur gré d’avoir résisté si longtemps, lorsqu’à chaque croisade, leur attente était tristement déçue, lorsque toute prédiction mentait, que les miracles promis s’ajournaient toujours. Il n’y avait pas de semaine que la cloche de Jérusalem ne sonnât l’apparition des Arabes dans la plaine désolée. C’était toujours aux Templiers, aux Hospitaliers à monter à cheval ; à sortir des murs… Enfin ils perdirent Jérusalem, puis Saint Jean d’Acre. Soldats délaissés, sentinelles perdues, faut-il s’étonner si, au soir de cette bataille de deux siècles, les bras leur tombèrent ?

La chute est grave après les grands efforts. L’âme montée si haut dans l’héroïsme et la sainteté tombe bien lourde en terre… Malade et aigrie, elle se plonge dans le mal avec une faim sauvage, comme pour se venger d’avoir cru.

Telle paraît avoir été la chute du Temple. Tout ce qu’il y avait eu de saint en l’ordre devint péché et souillure. Après avoir tendu de l’homme à Dieu, il tourna de Dieu à la bête. Les pieuses agapes, les fraternités héroïques, couvrirent de sales amours de moines. Ils cachèrent l’infamie en s’y mettant plus avant. Et l’orgueil y trouvait encore son compte ; ce peuple éternel, sans famille ni génération charnelle, recruté par l’élection et l’esprit, faisait montre de son mépris pour la femme, se suffisant à lui-même et n’aimant rien hors de soi.

Comme ils se passaient de femmes, ils se passaient aussi de prêtres, pêchant et se confessant entre eux. Et ils se passèrent de Dieu encore. Ils essayèrent des superstitions orientales, de la magie sarrasine. D’abord symbolique, le reniement devint réel ; ils abjurèrent un dieu qui ne donnait pas la victoire ; ils le traitèrent comme un allié infidèle qui les trahissait, l’outragèrent, crachèrent sur la croix.

Leur vrai dieu, ce semble, devint l’ordre même. Ils adorèrent le Temple, et les Templiers, leurs chefs, comme Temples vivants. Ils symbolisèrent par les cérémonies les plus sales et les plus repoussantes le dévouement aveugle, l’abandon complet de la volonté. L’ordre, se serrant ainsi, tomba dans une farouche religion de soi-même, dans un satanique égoïsme. Ce qu’il y a de souverainement diabolique dans le Diable, c’est de s’adorer.

Voilà, dira-t-on, des conjectures. Mais elles ressortent trop naturellement d’un grand nombre d’aveux obtenus sans avoir recours à la torture, particulièrement en Angleterre.

Que tel ait été d’ailleurs le caractère général de l’ordre, que les statuts soient devenus expressément honteux et impies, c’est ce que je suis loin d’affirmer. De telles choses ne s’écrivent pas. La corruption entre dans un ordre par connivence mutuelle et tacite. Les formes subsistent, changeant de sens, et perverties par une mauvaise interprétation que personne n’avoue tout haut.

Mais quand ces infamies, ces impiétés auraient été universelles dans l’ordre, elles n’auraient pas suffi pour entraîner sa destruction. Le clergé les aurait couvertes et étouffées, comme tant d’autres désordres ecclésiastiques. La cause de la ruine du Temple, c’est qu’il était trop riche et trop puissant. Il y eut une autre cause plus intime, mais je la dirais tout à l’heure.

À mesure que la ferveur des guerres saintes diminuait en Europe, à mesure qu’on allait moins à la croisade, on donnait davantage au Temple pour s’en dispenser. Les affiliés de l’ordre étaient innombrables. Il suffisait de payer deux ou trois deniers par an. Beaucoup de gens offraient tous leurs biens, leurs personnes mêmes. Deux comtes de Provence se donnèrent ainsi. Un roi d’Aragon légua son royaume (Alphonse le Batailleur, 1131-1132) ; mais le royaume n’y consentit pas.

On peut juger du nombre prodigieux des possessions des Templiers par celui des terres, des fermes, des forts ruinés qui, dans nos villes ou nos campagnes, portent encore le nom du Temple. Ils possédaient, dit-on, plus de neuf mille manoirs dans la chrétienté. En une seule province d’Espagne, au royaume de Valence, ils avaient dix-sept places fortes. Ils achetèrent argent comptant le royaume de Chypres, qu’ils ne purent, il est vrai, garder.

Avec de tels privilèges, de telles richesses, de telles possessions, il était bien difficile de rester humbles. Richard Cœur de Lion disait en mourant : Je laisse mon avarice aux moines de Cîteaux, ma luxure aux moines gris, ma superbe aux Templiers.

Au défaut de Musulmans, cette milice inquiète et indomptable guerroyait contre les chrétiens. Ils firent la guerre au roi de Chypre, et au prince d’Antioche. Ils détrônèrent le roi de Jérusalem Henri II et le duc de Croatie. Ils ravagèrent la Thrace et la Grèce. Tous les Croisés qui revenaient de Syrie ne parlaient que des trahisons des Templiers, de leurs liaisons avec les infidèles. Ils étaient notoirement en rapport avec les Assassins de Syrie ; le peuple remarquait avec effroi l’analogie de leur costume avec celui des sectateurs du Vieux de la Montagne. Ils avaient accueilli le soudan dans leur maison, permis le culte mahométan, averti les Infidèles de l’arrivée de Frédéric II. Dans leurs rivalités furieuses contre les Hospitaliers, ils avaient été jusqu’à lancer des flèches dans le Saint Sépulcre. On assurait qu’ils avaient tué un chef musulman qui voulait se faire chrétien pour ne plus leur payer tribut.

La maison de France particulièrement croyait avoir à se plaindre des Templiers. Ils avaient tué Robert de Brienne à Athènes. Ils avaient refusé d’aider à la rançon de Saint Louis. En dernier lieu, ils s’étaient déclarés pour la Maison d’Aragon contre celle d’Anjou.

Cependant la Terre Sainte avait été définitivement perdue en 1191, et la croisade terminée. Les chevaliers revenaient inutiles, formidables, odieux. Ils rapportaient au milieu de ce royaume épuisé, et sous les yeux d’un roi famélique, un monstrueux trésor de cent cinquante mille florins d’or, et en argent la charge de dix mulets. Qu’allaient-ils faire en pleine paix de tant de forces et de richesses ? Ne seraient-ils pas tentés de se créer une souveraineté dans l’Occident, comme les chevaliers teutoniques l’ont fait en Prusse, les Hospitaliers dans les îles de la Méditerranée, et les Jésuites au Paraguay. S’ils s’étaient unis aux Hospitaliers, aucun roi du monde n’eut pu leur résister. Il n’était point d’État où ils n’eussent des places fortes. Ils tenaient à toutes les familles nobles. Ils n’étaient guère en tout, il est vrai plus de quinze mille chevaliers ; mais c’étaient des hommes aguerris, au milieu d’un peuple qui ne l’était plus, depuis la cessation des guerres des seigneurs. C’étaient d’admirables cavaliers, les rivaux des Mameluks, aussi intelligents, lestes et rapides que la pesante cavalerie féodale était lourde et inerte. On les voyait partout orgueilleusement chevaucher sur leurs admirables chevaux arabes, suivis chacun d’un écuyer, d’un page, d’un servant d’armes, sans compter les esclaves noirs. Ils ne pouvaient varier leurs vêtements, mais ils avaient de précieuses armes orientales, d’un acier de fine trempe et damasquinés richement.

Ils sentaient bien leur force. Les Templiers d’Angleterre avaient osé dire au roi Henri III : Vous serez roi tant que vous serez juste. Dans leur bouche, ce mot était une menace. Tout cela donnait à penser à Philippe le Bel.

Il en voulait à plusieurs d’entre eux de n’avoir souscrit l’appel contre Boniface qu’avec réserve, sub protestationibus. Ils avaient refusé d’admette le roi dans l’ordre. Ils l’avaient refusé, et ils l’avaient servi, double humiliation. Il leur devait de l’argent ; le Temple était une sorte de banque, comme l’ont été souvent les banques de l’antiquité. Lorsqu’en 1306, il trouva un asile chez eux contre le peuple soulevé, ce fut sans doute pour lui une occasion d’admirer ces trésors de l’ordre : les chevaliers éteint trop confiants, trop fiers pour lui rien cacher.

La tentation était forte pour le roi. Sa victoire de Mons-en Puelle l’avait ruiné. Déjà contraint de rendre la Guyenne, il l’avait été encore de lâcher la Flandre flamande. Sa détresse pécuniaire était extrême, et pourtant, il lui fallut révoquer un impôt contre lequel la Normandie s’était soulevée. Le peuple était déjà si ému qu’on défendit les rassemblements de plus de cinq personnes. Le roi ne pouvait sortir de cette situation désespérée que par quelque grande confiscation. Or, les Juifs avaient été chassés, le coup ne pouvait frapper que sur les prêtres ou sur le nobles, ou bien sur un ordre qui appartenait aux uns ou aux autres, mais qui, par cela même, n’appartenant exclusivement ni à ceux-ci, ni à ceux-là, ne serait défendu par personne. Loin d’être défendus, les Templiers furent plutôt attaqués par leurs défenseurs naturels. Les moines les poursuivirent. Les nobles, les plus grands seigneurs de France, donnèrent par écrit leur adhésion au procès.

Philippe le Bel avait été élevé par un dominicain. Longtemps, ces moines avaient été amis des templiers, au point même qu’ils s’étaient engagés à solliciter de chaque mourant qu’il confesserait un legs pour le Tempe. Mais peu à peu, les deux ordres étaient devenus rivaux. Les dominicains avaient un ordre militaire à eux, les Cavalieri gaudenti, qui ne prit pas grand essor. À cette rivalité accidentelle, il faut ajouter une cause fondamentale de haine. Les templiers étaient nobles ; les dominicains, les Mendiants, étaient en grande partie roturiers, quoique dans le tiers ordre ils comptassent des laïcs illustres et même des rois.

Dans les Mendiants, comme dans les légistes conseillers de Philippe le Bel, il y avait contre les nobles, les hommes d’armes, les chevaliers, un fonds commun de malveillance, un levain de haine niveleuse. Les légistes devaient haïr les Templiers comme moines ; les dominicains les détestaient comme gens d’armes, comme moines mondains, qui réunissaient les profits de la sainteté et l’orgueil de la vie militaire. L’ordre de saint Dominique, inquisiteur de naissance, pouvait se croire obligé en conscience de perdre en ses rivaux des mécréants, doublement dangereux, et par l’importation des superstitions sarrasines, et par leurs liaisons avec les mystiques occidentaux, qui ne voulaient plus adorer que le Saint-Esprit.

Le coup ne fut pas imprévu, comme on l’a dit. Les templiers eurent le temps de le voir venir. Mais l’orgueil les perdit : ils crurent toujours qu’on n’oserait.

Le roi hésitait en effet. Il avait d’abord essayé les moyens indirects. Par exemple, il avait demandé à être admis dans l’ordre. S’il y eut réussi, il se serait probablement fait grand maître, comme fit Ferdinand le Catholique pour les ordres militaires d’Espagne. Il aurait appliqué les biens du Temple à son usage, et l’ordre eut été conservé.

Depuis la perte de la terre sainte, et même antérieurement, on avait fait entendre aux Templiers qu’il serait urgent de les réunir aux Hospitaliers. Réuni à un ordre plus docile, le Temple eût présenté peu de résistance aux rois.

Ils ne voulurent point entendre à cela, Le grand maître, Jacques Molay, pauvre chevalier de Bourgogne, mais vieux et brave soldat qui venait de s’honorer en Orient par les derniers combats qu’y rendirent les chrétiens, répondit que saint Louis avait, il est vrai, proposé autrefois la réunion des deux ordres, mais que le roi d’Espagne n’y avait point consenti ; que pour que les Hospitaliers fussent réunis aux Templiers, il faudrait qu’ils s’amendassent fort ; que les Templiers étaient plus exclusivement fondés pour la guerre. Il finissait par ces paroles hautaines : On trouve beaucoup de gens qui voudraient ôter aux religieux leurs biens, plutôt que de leur en donner Mais si l’on fait cette union des deux ordres, cette Religion sera si forte et si puissante qu’elle pourra bien défendre ses droits contre toute personne au monde.

Pendant que les Templiers résistaient si fièrement à toute concession, les mauvais bruits allaient se fortifiant  Eux-mêmes y contribuaient Un chevalier disait à Raoul de Presles, l’un des hommes les plus graves du temps que dans le chapitre général de l’ordre, il y avait une chose si secrète, que si pour son malheur quelqu’un la voyait, fût-ce le roi de France, nulle crainte de tourment n’empêcherait ceux du chapitre de le tuer, selon leur pouvoir.

Un Templier nouvellement reçu avait protesté contre la forme de réception devant l’official de Paris. Un autre s’en était confessé à un cordelier qui lui donna pour pénitence de jeûner tous les vendredis un an durant sans chemise. Un autre enfin, qui était de la maison du pape lui avait ingénument confessé tout le mal qu’il avait reconnu en son ordre, en présence d’un cardinal son cousin, qui écrivit à l’instant cette déposition.

On faisait en même temps courir des bruits sinistres sur les prisons terribles où les chefs de l’ordre plongeaient les membres récalcitrants. Un des chevaliers déclara qu’un de ses oncles était entré dans l’ordre sain et gai, avec chiens et faucons ; au bout de trois jours, il était mort.

Le peuple accueillait avidement ces bruits, il trouvait les Templiers trop riches et peu généreux. Quoique le grand maître dans ses interrogatoires vante la munificence de l’ordre, un des griefs porté contre cette opulente corporation, c’est que les aumônes ne s’y faisaient pas comme il convenait.

Les choses étaient mûres. Le roi appela à Paris le grand maître et les chefs ; il les caresse, les combla, les endormit. Ils vinrent se faire prendre au filet comme les protestants à la Saint Barthélémy.

Il venait d’augmenter leurs privilèges. Il avait prié le grand maître d’être parrain d’un de ses enfants. Le 12 octobre, Jacques Molay, désigné par lui avec d’autres grands personnages, avait tenu le poêle à l’enterrement de la belle-sœur de Philippe. Le 13, il fût arrêté avec les cent quarante Templiers qui étaient à Paris. Le même jour, soixante le furent à Beaucaire, puis une foule d’autres par toute la France.

On s’assura de l’assentiment du peuple et de l’Université. Le jour même de l’arrestation, les bourgeois furent appelés par paroisses et par confréries au jardin du roi dans la Cité ; des moines y prêchèrent. On peut juger de la violence de ces prédications populaires par celle de la lettre royale, qui courut par toute la France : Une chose amère, une chose déplorable, une chose horrible à penser, terrible à entendre ! chose exécrable de scélératesse, détestable d’infamie ! … Un esprit doué de raison compatit et se trouble dans sa compassion, en voyant une nature qui s’exile elle-même hors des bornes de la nature, qui oublie son principe, qui méconnaît sa dignité, qui, prodigue de soi, s’assimile aux bêtes dépourvues de sens ; que dis-je ? qui dépasse la brutalité des bêtes elles-mêmes ! … On juge de la terreur et du saisissement avec lesquels une telle lettre fut reçue de toute âme chrétienne. C’était comme un coup de trompette du jugement dernier.

Suivait l’indication sommaire des accusations : reniement, trahison de la chrétienté au profit des Infidèles, initiation dégoûtante, prostitution mutuelle ; enfin, le comble de l’horreur, cracher sur la croix !

Tout cela avait été dénoncé par des Templiers. Deux chevaliers, un Gascon et un Italien, en prison pour leurs méfaits, avaient, disait-on, révélé trous les secrets de l’ordre.

Ce qui frappait le plus l’imagination, c’étaient les bruits étranges qui couraient sur une idole [3] qu’auraient adoré les Templiers. Les rapports variaient. Selon les uns, c’était une tête barbue ; d’autres disaient une tête à trois faces. Elle avait, disait-on encore, des yeux étincelants. Selon quelques-uns, c’était un crâne d’homme. D’autres y substituaient un chat.

Quoiqu’il en fût de ces bruits, Philippe le Bel n’avait pas perdu de temps. Le jour-même de l’arrestation, il vint de sa personne s’établir au Temple avec son trésor et son Trésor des chartes, avec une armée de gens de loi, pour instrumenter, inventorier. Cette belle saisie l’avait fait riche tout d’un coup.

Jules Michelet                       Histoire de France 1867

vers 1307                      La situation de l’Italie ne convient pas du tout à Dante, installé alors à Vérone.

Ah ! Italie esclave, maison de douleur, navire sans nocher [pilote] en grande tempête, non plus maîtresse de provinces mais bordel !… Maintenant, chez toi, tes fils vivants sont tous en guerre et se rongent entre eux, chacun enfermé derrière un mur et un fossé… Toutes les cités d’Italie sont pleines de tyrans et tout vilain qui se présente, devient, à la faveur des partis, un Marcellus.

Dante  [4]

L’auteur de la Comédie – ce n’est qu’au XVI° siècle qu’on la qualifiera de divine – est considéré comme le père de la langue italienne : publiée de 1314 à 1320, la Comédie est la première œuvre d’importance à être écrite dans une langue commune à toute l’Italie, dont le socle de base est tout naturellement le parler toscan, mais qui fait de nombreux emprunts aux autre langues vernaculaires.   C’est à Dante que l’on doit les noms de nos langues : il avait choisit de les nommer par leur oui, et c’est ainsi que l’on eut la Langue d’Oc, la langue d’Oïl, l’italien étant la langue de Si. Et c’est encore à Dante que l’on doit le mot artiste : non content du mot existant artigiano – artisan – pour glorifier Giotto dans le Purgatoire, il invente artista.

Mais il s’en faudra de quelques années pour que jaillisse, malgré ou peut-être à cause de ces luttes intestines, le splendide Trecento italien lors duquel humanistes, artistes – ils ont pour nom Dante, Pétrarque, Giotto… – mais aussi marchands et banquiers, inaugurent la Renaissance : – là encore, la réalité aura existé avant que d’être nommée : le mot ne viendra que très tard, dans la bouche de Giorgio Vasari, peintre et architecte des Médicis et de la papauté :  Rinascita, en 1550 -. C’est à Pétrarque que l’on doit le retour au milieu des hommes de quelques textes majeurs tombés dans l’oubli : à Liège il découvrit le Pro Archia de Cicéron, à Vérone, ses Ad Atticum, Ad Quintum et Ad Brutum. À Paris il retrouva les poèmes élégiaques de Properce. En 1350,  Quintillien. Il recomposa la première et la quatrième décade de l’Histoire Romaine de Tite Live à partir de fragments,  et restaura des textes de Virgile.

Chose singulière au premier abord, mais dont une observation quelque peu intuitive montre la fréquence, et presque la nécessité. On assiste, si on poursuit ce parallèle entre le Japon et la Grèce, à un renversement des lois que leur esprit politique révèle. L’art grec, dans son ensemble, présente une sérénité dans l’ordre qui l’a fait parfois taxer de froideur. L’art japonais, malgré la continuité imperturbable de son style décoratif, offre une nervosité qui révèle l’agitation de l’esprit. Il semble qu’on rencontre ici un exemple de plus de cette étrange loi qui contraint tous les peuples à chercher, dans les manifestations de leur univers esthétique, un contrepoids aux exigences de leur univers moral. C’est ainsi que chez les Hindous, le mouvement de flot de la grande sculpture rupestre compense la rigidité du régime des castes. C’est ainsi que l’Égyptien s’évade d’un appareil théocratique immuable en cherchant, entre les plans catégoriques des statues qui l’expriment, des ondulations infinies où l’âme humaine atteint peut-être le degré de subtilité musicale le plus insaisissable auquel elle ait pu prétendre. C’est ainsi que la mesure de l’art français contrebalance l’instabilité d’opinions, de modes, de jugements qui caractérise la France. C’est ainsi que l’arabesque qui réunit, dans la peinture italienne, les formes et les mouvements, offre aux conflits des passions dont les cœurs italiens sont si constamment le théâtre, l’abri d’une unité spirituelle irréalisable dans le domaine social. C’est ainsi que le lyrisme de la poésie anglaise rachète le positivisme de la morale et de la politique des Anglais. C’est ainsi que la musique allemande refoule, par une reprise victorieuse de sa volonté de construire, la manie germanique d’accumuler des multitudes d’idées, d’objets et de faits sans lien visible. Peut-être le contraste offert sur ce terrain entre le Japonais et le Grec est-il le signe, chez le Grec, de la prédominance des éléments blanc et noir sur l’élément jaune, et, chez les Japonais, de la prédominance des éléments jaune et blanc sur l’élément noir ? Mais le fait est que la Grèce vient à bout de son désordre politique par un ordre esthétique rigoureux. Et que le Japon, par la continuité et la fermeté de sa direction morale, réagit contre ce que son génie artistique peut avoir de trop inquiet. Il n’est pas inutile d’ajouter que cette impressionnabilité a justement favorisé, chez l’artiste japonais, une invention infatigable dans les rythmes et les motifs du décor et de la technique, comme le désordre politique grec faisait naître, chez les moralistes et les psychologues, une incroyable abondance de vues nouvelles et de fécondes directions. La contradiction apparente que nous avons dénoncée aboutit à nous révéler, entre le Japon et la Grèce, une ressemblance de plus.

Élie Faure           Histoire de l’Art          Denoël 1985 [Première édition 1909]

Ce climat de luttes politiques incessantes n’a pourtant pas empêché le développement de la brillante Renaissance italienne. D’une certaine façon, il l’a même favorisé, chaque cité voulant rivaliser avec ses voisines par le faste de sa production littéraire et artistique. Princes, communes et églises engagent dans leurs chancelleries des hommes de lettres qui servent leur propagande et lancent des guerres idéologiques presque aussi décisives que celles menées par les condottieri. Ainsi, la multiplicité des pouvoirs politiques permet à de nombreux intellectuels de voyager d’un protecteur à l’autre, créant ainsi, à défaut d’unité politique, une remarquable identité culturelle italienne.

[…] Ce renouveau est aussi le fruit du dynamisme économique. Gênes et Venise ont pratiquement acquis le monopole du commerce avec l’Orient. Les marchands connaissent parfaitement les routes maritimes et terrestres et possèdent des comptoirs dans les terres d’Islam et dans l’empire byzantin, presque colonisé. De grands centres artisanaux (Lucques et Florence pour le textile, Milan pour les armes et la métallurgie) exportent des produits luxueux et raffinés.

Enfin, grâce à la maîtrise des techniques commerciales (la lettre de change, la comptabilité à partie double), les banquiers toscans et lombards dominent l’Europe. Ils contrôlent les foires de Champagne et le commerce de Bruges. Ils conseillent les financiers du pape et des rois de France et d’Angleterre. Mères des Arts, l’Italie est aussi celle de l’économie moderne, et, pendant des siècles, elle fournira ses modèles à l’Europe.

L’Histoire du Monde                  Le Moyen Age.    1995

La volonté individuelle de l’artiste de ne pas être seulement fils de, petit fils de les amenait fréquemment sinon à changer de nom, du moins à le modifier :

Ni ascendance, ni descendance : n’exister que par mes tableaux. Et d’abord, quitter ce nom de  Mérisi, qui était le nom de mon père, de mon grand’père, de mon arrière grand-père, de tous ceux dont je résultais et qui formaient depuis Adam une chaîne ininterrompue. Briser cette chaine. Renoncer à cette estampille. Refuser de m’appeler d’un nom qui avait servi à tant d’autres. En prendre un qui ne serait qu’à moi.

Je passais en revue les divers pseudonymes adoptés par les peintres. Le métier de leur père, qu’ils avaient eux-mêmes exercé dans leur jeunesse les avait souvent inspirés. Andrea del Sarto, fils et apprenti du Tailleur, Tintoretto, fils du Teinturier et petit teinturier. Pollaiolo, qui s’appelait Benci, avait choisi ce sobriquet parce que son père faisait commerce de poulets. D’autres s’étaient contentés de rallonger leur prénom : faisant de Donato Donatello, de Giorgio Giorgione, de Tommaso Masolino. Sa spécialité avait fourni son surnom à Fra Angelico, ses moeurs à Sodoma (quel mauvais goût, tout de même !), son lieu d’origine à Veronèse, à Léonard de Vinci, à Perugino. Tiens ! Pouquoi pas Caravaggio ?  Il me passa bien par la tête que c’était une autre façon de m’ancrer dans le passé, que de porter le nom de mon village natal, mais j’écartais l’objection.

Caravaggio, ces quatres syllabes me plaisaient. Longueur d’un bon coup d’épée. Le mot rimait avec Selvaggio, avec Malvaggio. Il avait je ne sais quoi de fierté et d’audace. Flottait comme un étendard. Claquait comme une gifle. Carvaggio. Le double g, qui sonne comme une charge. Allitération avec caravansérail : odeur de Malte, de Sud, d’Orient. Je fus si content de m’avoir trouvé ce pseudonyme, que je m’exerçai pendant un jour entier à inventer une nouvelle signature, tantôt régulière, tantôt fantasque et biscornue.

Dominique Fernandez                     La course à l’abîme   Grasset 2002

www.musenor.com/vt/renaissanceitalienne/index.html

La maison, la parentèle, la guilde, la corporation : tels étaient les tuteurs sur lesquels s’appuyait l’idée de personne. L’indépendance et l’autosuffisance n’avaient pas de valeur : à peine concevables, elles ne pouvaient être prisées. L’identité s’accompagnait d’une position précise et bien comprise dans une chaîne de commandement et d’obéissance.

Stephen Greenblatt              Quattrocento  Flammarion 2011

En Angleterre, les barons modifient le serment que prête le roi, lors du sacre d’Édouard II, en y insérant une clause selon laquelle le souverain s’engageait à garder les lois et justes coutumes que la communauté de votre royaume aura choisi. Les légistes anglais avaient déjà inventé la formule : le roi est sous Dieu et sous la loi. Peu après, les barons vont faire entendre que l’hommage et le serment de fidélité sont dus à la couronne plutôt qu’au roi. Si le roi n’agit pas comme il convient qu’il agisse, ses hommes liges sont tenus de le ramener dans le droit chemin

9 03 1309                   Clément V s’attarde fréquemment en France. Ce jour-là, il est en Avignon pour y préparer le concile qui devrait décider du sort des Templiers, et décide de s’y installer provisoirement. Les tribunaux ecclésiastiques, d’où la torture est exclue, avaient vu les Templiers revenir sur les aveux arrachés par les tribunaux du roi de France : ils devenaient dès lors relaps, et donc, passibles de la peine de mort. Au concile de Vienne, en 1311 et 1312, évêques, cardinaux et pères conciliaires s’opposeront à toute peine de mort à l’encontre des Templiers, émanant tant du roi que du pape : les Templiers doivent continuer à vivre et l’État doit leur restituer leurs biens. Il nommera 23 cardinaux français, dont 20 de langue d’oc… assurant ainsi pour plusieurs années l’élection de papes français.  Jacques Fournier, ariégeois de Saverdun, ancien élève du Collège des Bernardins, devenu le pape Benoît XII fera construire par le maître d’œuvre Pierre Poisson, de Mirepoix le [vieux] Palais des Papes à partir de 1335.

1309                           Les moines de Cluny achèvent un nouveau pont sur le Rhône : le Pont Saint Esprit : ils l’avaient commencé 44 ans plus tôt ! Première Bourse de commerce, à Bruges, dans l’actuelle Belgique.

avril 1310                    Pèire Autier, notaire à Ax, dans le comté de Foix, était parti en Italie se faire ordonner bonhomme et était revenu à Toulouse pour activer des réseaux clandestins. Capturé par l’inquisiteur Bernard Gui, il est brûlé avec ses livres  devant la cathédrale St Étienne de Toulouse.

2 06 1310                    Marguerite Porete est brûlée en place de Grève. Elle est béguine, un tiers ordre qui ressemble  comme deux gouttes d’eau à un ordre religieux si ce n’est que les tiers ordres ne prononcent pas de vœux. Qu’a-t-elle donc fait ? Elle a écrit Mirouer des simples âmes anéanties, le titre complet étant Le miroir des âmes simples et anéanties et qui seulement demeurent en vouloir et désir d’amour.

Le livre a été condamné une première fois par l’évêque de Cambrai, mais Marguerite n’a pas obtempéré et a continué à le diffuser.

Vers le moulin saint Antoine et pour voir après ce ensuivant, la veille de l’Ascencion de Nostre-Seigneur JC, les autres Templiers en ce lieu meisme furent ars (brûlés), et les chars (chairs) et les os ramenés en poudre … Et le lundi ensuivant, fut arsé au lieu devant dit In communi platea Gravi [place de Grève], une béguine clergesse qui estoit appellée Marguerite la Porete, qui avoit trespassée et transcendée l’escripture devine, et ès articles de la foy avoit erré ; et du sacrement de l’autel avoit dit paroles contraires et préjudiciables ; et, pour ce, des maistres expers de théologie avoit esté condampnée. 

Les grandes chroniques de France

Deux ans plus tard, en 1312, cette condamnation contribua à la rédaction d’un canon du Concile de Vienne qui dénonçait l’hérésie du Libre-Esprit. Les théologiens d’aujourd’hui diront clairement qu’il n’y avait dans son livre aucune matière à condamnation.

L’Eglise comme le pourvoir séculier avaient le procès facile : en France on sortait à peine de la mise à mort des Templiers ; un mois plus tôt, on brûlait Pèire Autier, un notaire d’Ax, dans le comté de Foix, devenu bonhomme ; en Italie du Nord, c’étaient les Frères apostoliques qui avaient été éliminés. Tout ce qui, de près ou de loin pouvait remettre en question l’autorité de l’Eglise catholique était violemment combattu.

Seigneur, qu’est-ce que je comprends de votre puissance, de votre sagesse ou de votre bonté ? Ce que je comprends de ma faiblesse, de ma sottise et de ma mauvaiseté. Seigneur, qu’est-ce que je comprends de ma faiblesse, de ma sottise et de ma méchanceté ? Ce que je comprends de votre puissance, de votre sagesse et de votre bonté. Et si je pouvais comprendre l’une de ces deux natures, je les comprendrais toutes deux. Car si je pouvais comprendre votre bonté, je comprendrais ma mauvaiseté. Et si je pouvais comprendre ma mauvaiseté : telle est la mesure. 

[…]     Et ce simple vouloir, qui est divin vouloir, met l’Âme en divin état. Plus haut, nul ne peut aller ni descendre plus profond ni être homme plus annulé. Qui veut entendre cela se garde des pièges de Nature, car aussi subtilement que le soleil tire l’eau hors du drap, sans qu’on s’en aperçoive, même en le regardant, pareillement Nature se trompe à son insu si elle ne se tient sur ses gardes grâce à sa très grande expérience. 

[…]     Ah ! Dieu, que Nature est subtile en bien des points en demandant sous apparence de bonté et sous couleur de nécessité ce qui nullement ne lui revient.

Marguerite Porete   Mirouer des simples âmes anéanties

1310                             Sur la décennie qui commence, des pluies diluviennes vont entraîner trois années de famine.

1311                             Les Vénitiens achèvent la construction du Palais des Doges.

1312                            Philippe le Bel met Lyon dans l’escarcelle du royaume de France. Le pape cède à Philippe le Bel sur le sort des Templiers.

18 03 1314                 Philippe le Bel et Guillaume de Nogaret ont juré depuis 3 ans la perte des Templiers, par le fer et le feu de l’Inquisition. Les procès truffés de contre vérités ne leur font pas peur, et  géhenne aidant, 54 exécutions ont déjà eu lieu. Le grand maître, Jacques de Molay et le précepteur de Normandie, Geoffroy de Charnay, avaient avoué des crimes fabriqués par l’accusation, mais après 7 ans d’emprisonnement, ils reconnaissent cette trahison, et les deux relaps meurent sur le bûcher, dans l’île des juifs, face au quai des Augustins. La meilleure preuve de leur innocence tient surtout dans l’échec général des autres procédures déclenchées dans les autres pays d’Europe où l’ordre était implanté, sauf, dans les rares cas où la torture fût employée, alors qu’elle fût systématique en France. Tous les biens passent aux Hospitaliers [de Saint Jean de Jérusalem, ou encore l’ordre de Malte]. Clément V, pour sauver une indépendance de façade, s’était résigné à dissoudre l’ordre en 1312, sur injonction de Philippe le Bel. Il va multiplier la création d’évêchés dans le Midi.

1314                            A Caen, première horloge publique française, pourvue de poids et de balancier.

On brûle les Templiers, certes, mais on ne badine pas avec l’amour :

Au début de l’année 1314, un grand scandale éclata à la Cour de France. Les trois brus du roi (Philippe le Bel), Marguerite de Bourgogne, femme du prince Louis, roi de Navarre (le futur Louis X), Jeanne de Bourgogne, femme de Philippe, comte de Poitiers (le futur Philippe V), Blanche de Bourgogne, femme de Charles, comte de La Marche (le futur Charles IV), furent arrêtées et emprisonnées pour avoir été compromises par Philippe et Gautier d’Aunay, deux chevaliers de la Cour. C’est l’histoire qu’Alexandre Dumas a portée à la scène dans le mélodrame de la Tour de Nesle. Il est inutile d’ajouter que la Tour de Nesle et Buridan sont étrangers à cette affaire. Les deux galants furent sommairement exécutés, après avoir été fort amoindris. Les trois princesses furent emprisonnées. On mit rapidement hors de cause la princesse Jeanne de Bourgogne, contre laquelle on relevait seulement l’accusation d’avoir connu la double intrigue de ses belles-sœurs, et de ne l’avoir pas dénoncée. Mais Marguerite et Blanche restèrent en prison. Marguerite y mourut et Blanche, après sept années de séjour au Château Gaillard, fut répudiée au moment où son mari arrivait au trône de France et mourut au couvent peu après. Les princesses étaient-elles coupables ou étaient-elles les victimes des calomnies de leur belle-sœur, Isabelle de France, qui avait épousé le roi d’Angleterre Édouard II, qu’elle fit assassiner [5] plus tard ? Il n’est pas possible de trancher la question. Mais ce qu’il faut retenir de cette sombre histoire, c’est que le roi de France, au moment où la dynastie capétienne est à son apogée, n’hésite pas, quand un adultère est commis dans sa famille, à punir publiquement les coupables, sans étouffer le scandale qui couvrait, au moins de ridicule, ses trois fils. On reconnaîtra qu’il est difficile de pousser plus loin le souci des bonnes mœurs.

Robert Fawtier           Les Capétiens directs 1986

15 11 1315                  Le duc Léopold I° lève une ramée de vingt mille hommes pour soumettre les montagnards suisses. A Mortgarten, les combattants suisses, liés entre eux par des cordes, dévalent la montagne et prennent comme dans une nasse la cavalerie des Habsbourg. A coups de hallebarde, ils taillent et massacrent, causant tant d’effroi à leurs adversaires que les survivants, pour leur échapper, se jettent dans le lac d’Ägerie, où ils meurent noyés. La Confédération helvétique était désormais bien soudée.

L’Histoire du Monde               Le Moyen Age 1995

Une nation pauvre, ignorée, perdue dans les étroites vallées d’un pays hérissé de montagnes, paroît sur la scène du monde en même temps que les Turcs. La cruauté de Gesler, bailli ou gouverneur de ce pays, et le dévouement de Guillaume Tell opérèrent une révolution : à la vue d’une maison commode et d’un agréable aspect, le tyran eut l’imprudence de s’écrier : Peut-on souffrir qu’un paysan soit aussi bien logé ? L’honneur des femmes outragé, des insultes journalières, des excès de tous les genres indignèrent des cœurs magnanimes et nés pour la liberté ; trois habitants, Walter-Furst, Stou-Fach et Arnold de Melchtal se mirent à la tête de leurs compatriotes qui se contentèrent de renvoyer les tyrans qui contristaient, par des violences inouïes, des hommes qui sentaient tout le prix de la liberté et de la vertu. Léopold, duc d’Autriche, s’avança pour détruire cette république naissante de montagnards, postés sur les hauteurs de Morgarten ; ils écrasèrent avec des quartiers de rochers, la cavalerie ennemie, mirent en déroute l’armée autrichienne ; et les vainqueurs, dans les transports de leur enthousiasme religieux, tombèrent à genoux sur le champ de bataille, pour remercier le ciel qui venait de leur accorder un si glorieux triomphe.

M.E. Jondot               Tableau historique des nations. 1808

1315                             A Arras, une commission mixte de délégués de maître drapiers et de valets des foulons fait droit à la réclamation de ces derniers qui désiraient des journées plus longues et des salaires plus élevés. Nicolas Sarkozy nous chantera la même chanson !

1316                            Philippe le Bel est mort en 1314. Son fils aîné monte sur le trône devenant Louis X le Hutin, mais son décès prématuré 2 ans plus tard donne lieu à une situation inédite. Jusqu’à présent, depuis 300 ans, les rois avaient toujours eu un fils et donc s’était ancré dans les esprits l’idée qu’au royaume de France, le pouvoir ne pouvait être que masculin. Dans la succession présente, en prenant le droit d’aînesse, le trône serait revenu à la fille de ce fils aîné Louis X le Hutin. Diable ! quelle hérésie ! Et pour bien montrer que l’on n’était effectivement pas loin de l’hérésie, ces messieurs les juristes allèrent faire dire aux traditions remontant aux Francs Saliens ce qu’elles ne disaient pas, à savoir que le pouvoir ne pouvait être que masculin : la loi salique était promulguée mais seulement à l’occasion de la succession de Louis X le Hutin et non à celle d’on ne sait quel roi Franc. Le royaume des lis ne doit point tomber en quenouille. Et c’est ainsi que furent préférés les frères puînés du fils défunt, Philippe V le Long (1316-1322), Charles IV le Bel (1322-1328).

22 08 1320                Réunis en conclave depuis 1314, les cardinaux ont fini par élire, au bout de 2 ans, Jean Duèse né à Cahors, auparavant évêque de Porto : il est pape sous le nom de Jean XXII, depuis 1316. Il a décidé de continuer à résider en Avignon où il dote l’Église de structures administratives, à l’instar des souverains de l’époque pour leurs états. Il a rassemblé 10 experts : théologiens, maîtres d’université, pour répondre à la question : ceux qui se livrent à des maléfices doivent-ils être tenus pour hérétiques ou doivent-ils seulement être jugés comme sortilèges ? Et comment doivent-ils être punis : selon l’une ou l’autre de ces qualifications ? La réponse fera basculer la sorcellerie du camp de simple d’esprit à celui d’hérétique : et rapidement une bulle autorise l’inquisiteur de Carcassonne à châtier les sorcières : de 1330 à 1350, 600 d’entre elles finiront sur les bûchers de Toulouse et Carcassonne.

Complot des lépreux en Languedoc et Aquitaine : facilement reconnaissables par leurs vêtements marqués et le port d’une cliquette, ils furent accusés d’avoir reçu de l’argent des juifs pour empoisonner l’eau des puits et des fontaines, poison constitué de sang humain, d’urine et d’hosties consacrées… nombre d’entre eux finirent sur le bûcher.

En 1318, la Curie avait envoyé au bûcher 4 béguins à Marseille, qui défendaient l’idéal de pauvreté des Franciscains. Leur persécution se poursuivra encore sept ans en Languedoc. Les béguins étaient un tiers ordre des Franciscains [des laïcs qui observaient leur règle mais sans prononcer de vœux]. Le béguinage était très répandu surtout dans les grandes villes allemandes du XIV° siècle, plus chez les femmes que chez les hommes ; le souci de pauvreté originel avait été assez rapidement oublié.

Les magistrats de Provins organisent un scrutin pour délibérer sur la nécessité de confier l’administration locale aux agents royaux : 156 votants sur 2701 (dont 350 femmes) souhaitent rester sous le gouvernement des maires et échevins contre 2545 qui désirent n’être plus gouvernés que par le roi seul.

1320                            Une crue de l’Aude rompt la digue que les Romains avaient construite pour dévier ses nombreux bras vers le grau de Vendres, et maintenir le cours principal sur Narbonne : en se créant un nouveau lit, l’Aude trouve une embouchure sur la mer bien loin de Narbonne, dont elle amorce ainsi la décadence.

1321                            Des pirates croates tentent de s’emparer de l’abbaye cistercienne Santa Maria a mare sur l’île San Nicola, une des îles Tremiti sur l’Adriatique italienne, au large des Pouilles. Les moines ont une solide réputation de valeureux défenseurs de leurs biens et ils ont jusqu’alors toujours eu le dessus sur les assaillants… mais cette fois-ci, les pirates se sont montrés plus malins que d’habitude, déclarant qu’un des leurs, avant de mourir, avait demandé à être enterré chrétiennement : ce qui fût accordé. Mais le lascar était bien vivant dans son cercueil, accompagné d’un confortable lot d’armes : il en bondit juste avant l’entrée dans l’église. Il n’y eut aucun survivant et l’abbaye resta sans moines pendant des décennies.

Guilhem Bélibaste, dernier résistant cathare est capturé dans les Corbières et brûlé vif.

Odoric de Pordenone, missionnaire franciscain, visite Java :

D’en costé ce royaume est une isle qui a nom Fana, qui a bien trois mille milles de tour. Li rois de ceste isle a sept rois tous couronnez. Ceste isle est moult habitée et est la seconde meilleur qui soit en tout le monde. On y treuve les clous de giroffle, les cubebes, nois muscades et plusieurs autres espices qui y croissent et toutes manières de vivres en très grand habondance fors de vin. Le roy de ceste isle demeure en un merveilleux palais et très grant. Les degrez sont tellement fait, que l’un est d’or et l’autre d’argent, et du pavement aussi. Les murs sont couvers de platines d’or. Et sont les parois en ce palais entaillies hommes à cheval tout à or fin… Le grant Caan de Cathay qui est le souverain empereur de tous les Tartres a souvent meu guerre à ce roy cy, et souvent à lui s’est assemblés à bataille ; mais ciltz roys cy a tousjours vaincu et desconfit.

1307-1330                   Le règne de Kankan Moussa marque l’apogée de l’empire mandingue, essentiellement peuplé de Malinkés. Né au XII° siècle avec Soundiata Keita – le Lion du Mali – : le Mali s’étend de la forêt au Sahel et du Bas Sénégal au Moyen Niger ; ayant soumis, outre les anciens feudataires du Ghana, les Touaregs et les Songhaï, Kankan Moussa développe l’instruction, attire à sa cour des savants et architectes arabes, entretient des relations avec le Maghreb – il y a de l’or en Afrique du nord – et l’Égypte. Son pays est riche de sel, cuivre, fer, or et les provinces paient un tribut. La capitale se nomme Mali : c’est aujourd’hui le village de Niani, à la frontière du Mali et de la Guinée, sur le fleuve Sankarani. Le nom de Mali était resté du discours fondateur de Soundiata Keita aux chefs des ethnies vaincues – Malinké, Bambara, -Sosso, Soninké, Dioula, Peuhl -: Tous les rois qui ont lutté contre moi et qui ont été vaincus conserveront leurs royaumes. L’animal le plus puissant, aussi bien dans l’eau que sur terre est l’hippopotame [mali en bambara] et tous ensemble, nous formons une force encore plus importante que celle de l’hippopotame et c’est pourquoi l’empira aura pour nom Mali.

En 1324, le mansa – roi – part pour La Mecque, avec 50 000 soldats, 12 000 esclaves chargées d’or, revêtus de tuniques de brocart et de soie du Yemen, des chameaux portant quatre-vingt charges de poudre d’or pesant chacune trois quintaux qu’il distribue sans parcimonie aux différentes étapes, la plus importante étant celle du Caire où cela entraîna une belle inflation, puis La Mecque et Médine : il fait ainsi connaître son empire au monde. Le voyage durera dix-huit mois. Les grandes villes du pays, Oualata, Tombouctou, Gao, Djenné, deviennent des haltes obligées sur les routes transsahariennes. Le dernier mansa du Mali sera défait en 1645. Mais 8 ans plus tard, tout cela devait encore présenter de beaux restes puisqu’en 1653, Ramusio, secrétaire des Doges de Venise, s’adressait ainsi à ses pairs en parlant des marchands italiens :

Laissons les aller et faire des affaires avec les rois de Tombouctou et du Mali, et il est certain qu’ils seront bien reçus et bien traités, eux, leurs navires et leurs marchandises. Ils s’y verront accorder tout ce qu’ils désirent.

Aujourd’hui, il nous reste quantité de manuscrits – environ 300 000 -, exhumés dans les années 2000 à Tombouctou, venant confirmer, – c’est encore souvent nécessaire -, que l’Afrique n’a pas connu qu’une tradition orale, mais a bien eu sa tradition écrite. Une petite partie de ces manuscrits – le principal avait été mis en sécurité – partira en fumée le 28 janvier 2013, quand les islamistes primaires et incultes  mettront le feu au centre Ahmed Baba, où se trouvaient nombre d’entre eux, fuyant l’arrivée des forces françaises et maliennes.

1323                              Epidémie de peste.

En 13 ans d’exercice l’inquisiteur principal de Toulouse a prononcé 40 condamnations au bûcher. Il laisse des conseils : Si l’on n’obtient rien et si l’inquisiteur et l’évêque croient en toute bonne foi que l’accusé leur cache la vérité, alors, qu’ils le fassent torturer modérément, et sans effusion de sang… Si l’on n’avance pas par ces moyens, on torture l’accusé de la manière traditionnelle, sans chercher de nouveaux supplices… S’il n’avoue pas, on lui montrera les instruments d’un nouveau type de tourment en lui disant qu’il lui faudra les subir tous. Lorsque l’accusé, soumis à toutes les tortures prévues, n’a toujours pas avoué, il part libre.

Bernard Gui, juge de l’Inquisition à Toulouse, de 1310 à 1323

14 06 1325                 Abou Abd Allah Mohammed, qui va devenir Ibn Battuta, marocain sunnite de rite malékite, vient de terminer ses études de droit à Tanger : plein du désir de visiter les illustres sanctuaires, il quitte famille, pays, seul, sans compagnon avec qui il pût vivre familièrement, sans caravane dont il pût faire partie. Pour autant, il n’était certainement pas démuni d’argent et surtout, de relations. L’esprit d’aventure et une insatiable curiosité intellectuelle lui feront dépasser très nettement La Mecque, puisqu’il alla jusqu’en Chine, via la Volga, Samarkand, Goa, Ceylan, les Maldives où, nulle part dans l’univers, il ne trouva de femmes d’un commerce plus agréable, les îles Nicobar, Sumatra ; son aventure dura 24 ans ; probablement le plus grand voyageur du Moyen Age.

1325                            Le chanoine italien Etienne Musique achève l’horloge à carillon de la cathédrale de Beauvais, et à Grenade, les Arabes commencent la construction de l’Alhambra. Il était dans la tradition islamique que chaque souverain construise un nouveau palais plutôt que d’occuper celui de ses prédécesseurs. Il en fût ainsi pour Yusuf I et son fils Muhammad V, qui le nommèrent Al Hambra – la Rouge -, de la couleur de la citadelle primitive et du nom du fondateur de la dynastie des Nasrides, Muhammad I Al Ahmar – le Rouge -. Il dût y en avoir des palais dans l’Espagne mozarabe ! probablement recouverte d’un rouge manteau de palais, comme l’Europe au XI° siècle l’avait été, pour reprendre les mots du moine Glaber, d’un blanc manteau d’églises.

Venus des steppes désertiques du nord du Mexique, des Mexicas, se laissent guider par le colibri du sud, – Huitzilopotchli – dieu du Soleil au zénith, Mexitli étant le dieu de la guerre. Sur un îlot au milieu du lac de Texcoco, ils voient se matérialiser la prédiction annonciatrice de la fin de leur errance : un aigle, sur un cactus, dévore une figue de Barbarie : c’est donc là qu’ils fondent leur capitale : Tenochtitlán. On les nommera dès lors Aztèques, nom d’une tribu des Mexicas. Ils vont créer une chapelet d’îles artificielles constitué de branchages mêlés à de la boue prise sur le fond du lac : ces jardins flottants, les chinampas s’enracineront peu à peu au fond de la lagune, contribuant ainsi à son assèchement partiel. Deux siècles plus tard, des palais et des chaussées auront été construits, mais la plupart des rues sont des canaux. Pour les Aztèques, l’Univers est en état d’instabilité permanente ; pour éviter que le soleil ne disparaisse, il faut lui offrir sa nourriture, l’eau précieuse, qui n’est autre que le sang des hommes. Et, comme ceux-là sont rarement consentants, on les prend parmi les prisonniers ennemis, et s’il n’y en a plus, on fait à nouveau la guerre.

1326                             Nouvelle formulation de la fin des édits royaux : car tel est notre bon plaisir… la formule durera jusqu’à la chute de la monarchie, en août 1792. Premier moulin à papier, près d’Ambert. Le papier tend à remplacer le parchemin.

Ibn Battuta a quitté son pays depuis plus d’un an pour un pèlerinage à la Mecque. Il s’est marié à Sfax ; un désaccord avec son beau-père lui a fait prendre une autre femme à Tripoli. A Alexandrie, il décrit la colonne des Piliers, dite de Pompée, et ce qu’il reste du phare, qui aura disparu quand il reviendra. De la Mecque, il repart pour l’Irak, l’Iran, le Yemen, la côte est de l’Afrique. Il va passer un an en Asie Mineure, sera en Inde en 1335, où il va passer 7 ans à la cour du sultan de Delhi, puis sera juge –  cadi – aux Maldives. Il serait peut-être allé jusqu’à Pékin. Il sera de retour chez lui en 1345. Ayant joui très vite d’une grande notoriété, les divers cadeaux offerts partout où il passait lui auront permis de vivre dans l’aisance. Il sera envoyé en février 1352 par son sultan vers le Sud, pour reconnaître le pays : le sultan rêvait d’agrandir son royaume de Fès à Gabès. Il prendra la route des caravanes de l’or, du sel [6], du cuivre, des étoffes et des esclaves. Les échanges se font à la limite entre caravanes chamelières du nord et files de porteurs ou pirogues du sud. 25 jours pour arriver à Teghazza, (aujourd’hui Thrasa), la ville du sel, puis Walata dernière ville du royaume de Mali avant le désert (aujourd’hui au sud-est de la Mauritanie) :

C’est alors que je regrettai de m’être rendu dans le pays des nègres, à cause de leur mauvaise éducation et du peu d’égards qu’ils ont pour les hommes blancs

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Il s’accommode mal de mœurs qui lui paraissent éloignées des prescriptions du Prophète. Les femmes jouissent à Walata d’une liberté qui le choque et de droits qui le bouleversent. Non seulement l’héritage passe par les femmes, ce qu’Ibn Battuta n’a vu nulle part, sinon sur la côte du Malabar, mais les femmes ignorent le voile et conversent avec les hommes. Que le mari ne s’inquiète pas de trouver en rentrant sa femme seule avec un homme, voire avec un étranger, voilà qui laisse éberlué l’ancien pèlerin de La Mecque. Il juge les femmes sans pudeur, les hommes veules.

Jean Favier             Les Grandes Découvertes.        Livre de poche Fayard 1991

Le 28 juillet 1352, il est à Mali, aujourd’hui le village de Niani ; l’empire du Mali est alors à son apogée. Il y reste 7 mois.

J’ai assisté, dans la capitale du Mali, à deux fêtes : celle du Adhâ [fête du sacrifice], et celle du Fitr [rupture du jeûne]. Les gens sortirent vers le lieu de prière collective à ciel ouvert qui est à proximité du palais du sultan. Ils portaient de beaux vêtements blancs. Le sultan était à cheval, un châle de prière sur la tête. Les Noirs ne portent le châle de prière que pour la Fête, à l’exception du cadi [juge], du prédicateur et des juristes, qui le portent habituellement. Ces derniers étaient, le jour de la Fête, devant le sultan, prononçant le shahâda [profession de foi] et disant Allahu Akbar. Devant lui, il y avait des étendards de soie rouge. Une tente était dressée sur le méchouar [grande place où les sujets font allégeance publique]: le sultan y entre pour se préparer. Il sortit ensuite sur le mechouar et la prière fut dite, suivie du sermon. Le prédicateur descendit ensuite de sa tribune et s’assit devant le sultan et parla assez longuement. Il y avait là un homme, avec une lance en main, expliquant aux gens dans leur langue le discours du prédicateur. C’était exhortations, rappels de souvenirs et éloges à l’adresse du sultan, avec encouragement à persévérer dans l’obéissance et à s’acquitter de ses obligations envers lui. […]

Le jour de la Fête […], les poètes viennent. On les appelle dyeli. Chacun d’eux se glisse dans le creux d’une figure faite avec des plumes, ressemblant à un shikshâk, sur laquelle est disposée une tête en bois munie d’un bec rouge, exactement comme la tête du shikshâk. Ils se tiennent devant le sultan dans cet accoutrement ridicule et récitent leurs vers. On m’a rapporté que leur poésie est une sorte d’exhortation, dans laquelle ils disent au sultan que sur l’estrade sur laquelle il se trouve était assis tel roi qui avait accompli telles bonnes actions, qu’il y avait eu untel, qui avait fait telles actions : Fais donc aussi du bien qu’on rappellera après toi.

Ensuite, le chef des poètes gravit les marches de l’estrade, place sa tête dans le giron du sultan ; puis il monte au plus haut de l’estrade et met sa tête sur l’épaule droite du sultan puis sur l’épaule gauche, en parlant dans leur langue. Ensuite, il descend.

On m’a informé que cette manière de faire remonte à l’ancien temps avant l’islam et qu’ils y sont restés fidèles. […]

Parmi leurs bonnes actions, on peut noter : […]

  • la complète sécurité dans leur pays ; ni le voyageur, ni celui qui séjourne n’ont à craindre des voleurs et des agresseurs ;
  • leur assiduité à la prière et leur fidélité à la pratiquer collectivement, obligeant même leurs enfants. Le vendredi, si on ne se rend pas tôt à la mosquée, on ne trouve pas de place à cause de la grande affluence. Chacun a coutume d’envoyer un jeune serviteur étendre pour lui la natte de prière au lieu qui lui revient en attendant qu’il se rende à la mosquée. Leurs nattes sont faites avec les feuilles d’un arbre qui ressemble au palmier, mais qui ne donne pas de fruits ;
  • leurs habits sont de beaux vêtements blancs le jour du vendredi. Si quelqu’un ne possède qu’un boubou usé, il le lave et le rend propre pour assister à la prière le vendredi ;
  • leur application à apprendre par cœur le saint Coran ; ils mettent des liens à leurs enfants, si se manifeste, à leur avis, un ralentissement à l’apprendre et ils ne les leur enlèvent pas avant que le Coran ne soit connu par cœur. […]

Parmi leurs actions blâmables :

  • le fait pour les servantes, les esclaves et les jeunes filles, de paraître nues en public, les parties honteuses découvertes. J’en ai vu beaucoup durant le mois de Ramadan dans cet état. C’est la coutume des princes de rompre le jeûne dans la maison du sultan, chacun y recevant son repas qu’apportent ses femmes esclaves, au nombre de vingt et même plus, qui sont nues ;
  • le fait que les femmes se présentent au sultan nues, sans aucun voile. Même ses filles sont nues. J’ai vu, lors de la vingt septième nuit de Ramadan, une centaine des femmes esclaves sortir toutes nues du palais avec de la nourriture. Il y avait avec elles deux filles du sultan aux seins arrondis et elles n’avaient aucun voile sur elles ;
  • le fait de se mettre de la terre ou de la cendre sur la tête sous prétexte de bonne éducation ;
  • la bouffonnerie déjà signalée, lors de la récitation des vers par les poètes ;
  • le fait que beaucoup d’entre eux mangent des animaux non rituellement immolés, ainsi que des chiens et des ânes.

Reparti de Mali, en route pour la ville de Takkada, [près d’Agadès] il traverse la région occupée par la tribu berbère des Bardama : Les caravanes ne se déplacent jamais que sous leur protection et dans ce domaine la femme joue chez eux un plus grand rôle que l’homme. Ce sont des nomades, qui ne stationnent pas. Leurs tentes ont une forme curieuse : on plante des pieux en bois, sur lesquels on superpose des nattes, puis des branches enchevêtrées et enfin des pieux ou des tissus de coton. Les femmes sont les plus belles du monde, et les plus jolies de figure. Elles sont d’un blanc [7] pur, et ont de l’embonpoint.  Je n’ai vu dans aucun pays de l’univers de femmes aussi grasses que celles-ci. Elles se nourrissent de lait de vache et de millet pilé grossièrement qu’elle boivent, matin et soir, mélangé avec de l’eau et sans cuisson. Quiconque veut se marier parmi ces femmes doit habiter avec elles dans le lieu le plus rapproché de leur contrée et il ne doit pas les emmener plus loin que Kaw-Kaw [Gao] et Iwalatan […] Nous marchâmes encore dix jours pour arriver dans le Hoggar, qui est le pays d’une tribu de Berbères [les Touaregs] qui portent un voile sur la figure. Il y a peu de bien à en dire. Ce sont des vauriens. Un de leurs chefs vint à notre rencontre, arrêta la caravane jusqu’à ce quelle versât un tribut de tissus et autres marchandises.[…] Nous voyageâmes un mois dans le Hoggar : c’est une région où la végétation est rare, qui est rocailleuse et dont la route est accidentée. Nous arrivâmes le jour de la fête de la rupture de jeûne dans le pays de ces Berbères voilés comme les précédents.

En janvier 1354, il est de retour à Fès ; il a parcouru la moitié du globe et conclue : l’Occident est le plus beau pays du monde.

1328                             Des missionnaires atteignent Lhassa : La ville est moult belle, toutes de blanches pierres et ses rues sont bien pavées.

Anonyme

Etat des paroisses et des feux, des baillis et sénéchaussées de France : c’est le premier recensement… pour, bien sûr, lever des impôts.

Charles IV, troisième fils de Philippe le Bel, meurt sans héritier mâle. Son cousin, le Valois Philippe VI devient roi, mais la couronne de France lui est disputée par Edouard III, roi d’Angleterre et fils de la sœur de Charles IV. 9 ans plus tard, on se mettra à croiser le fer.

Les Ermites de Saint Augustin créent une brasserie à Munich : la bière porte le nom de leur Saint Patron : Augustiner ; elle est toujours fabriquée même avec quelques changements de propriétaires. On peut la trouver à Paris à l’épicerie allemande du Marché de la Porte Saint Martin, Der tante Emma Laden.

1332                            On a faim à Montpellier, et les pauvres doivent se contenter d’herbe crue pendant tout l’hiver. L’oranger (orange amère) est introduit à Nice.

26 04 1336                  Pétrarque est au sommet du Mont Ventoux, 1912 m., – du provençal venturi : qui se voit de loin -.

Le Ventoux est une montagne divine au-dessus des hommes, sacrée pour ceux qui vivent à ses pieds ou qui la voient de loin.

Paul Peyre cofondateur des Carnets du Ventoux, vivant à Malaucène

Pour les Provençaux, il est l’emblème de leur terre, et pour les écrivains et poètes, une terre d’inspiration, à la différence de la Sainte Victoire, montagne des peintres.

Bernard Mondon           Le Mont Ventoux.          Encyclopédie d’une montagne provençale

Et c’est sans crier gare que le Ventoux fut là. Ce tumulus désertique, ce Sahara suspendu, ce pelé, ce galeux.

Antoine Blondin, en 1973.

La réverbération mange l’oxygène.

Roger Pingeon, qui y fut vainqueur d’une étape du Tour de France

Ventoux du ciel ! Ventoux du Diable !

Jacques Goddet, fondateur de L’Équipe, longtemps directeur du Tour de France

Un dieu du mal

Roland Barthes, Mythologies

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Aujourd’hui, mû par le seul désir de voir un lieu réputé pour sa hauteur, j’ai fait l’ascension d’un mont, le plus élevé de la région, nommé non sans raison Ventoux… Au début, surpris par cet air étrangement léger et par ce spectacle grandiose, je suis resté comme frappé de stupeur. Je regarde derrière moi : les nuages sont sous mes pieds et je commence à croire à la réalité de l’Athos et de l’Olympe en voyant de mes yeux, sur un mont moins fameux, tout ce que j’ai lu et entendu à son sujet. Je tourne mon regard vers les régions italiennes, où me porte particulièrement mon cœur ; et voici les Alpes immobiles et couronnées de neige (…) lointaines, elles semblent toutes proches. Je le confesse : j’ai pleuré ce ciel d’Italie que voyait mon âme et que cherchaient mes yeux…

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le lundi 20 juillet de l’an 1304, au lever de l’aurore, dans un faubourg d’Arezzo appelé l’Orto, je naquis, en exil, de parents honnêtes, Florentins de naissance et d’une fortune qui touchait à la pauvreté.

Après avoir suivi ses parents à Avignon, Francesco Petracchi [il latinisera plus tard son nom en Petrarca] fit ses études tour à tour à Carpentras où il apprit la grammaire et la rhétorique sous le Toscan Convennole, à Montpellier [de 1319 à 1322], à Bologne où il passa trois ans [1323 -1326] à l’école de jurisconsultes qu’il traite lui-même de divins. Au lieu de se livrer à l’étude du droit qui promettait à la sollicitude paternelle une profession lucrative, il lisait en secret Cicéron, Virgile, tous les classiques alors connus, malgré son père qui brûlait ses livres à l’occasion.

J’ai perdu ces sept années plus que je ne les ai vécues. Ce n’est pas que la majesté des lois ne me plût pas ; elle est grande sans aucun doute, et pleine de cette antiquité romaine qui me charme ; mais l’usage en a été corrompu par la perversité humaine. Aussi avais-je de la répugnance à apprendre une science dont je ne voulais pas me servir malhonnêtement, dont je pouvais à peine me servir honnêtement, et avec laquelle, si j’avais voulu être honnête, on eût attribué ma probité à l’ignorance

Après la mort de ses parents il prit l’habit clérical, sans avoir l’intention de s’engager au delà. Cet usage fort suivi depuis de se rendre apte à recueillir tous les bénéfices dont disposaient l’Église, les princes, les seigneurs, était plutôt un engagement littéraire, un mariage avec la science ou avec l’art, qui non seulement excluait l’autre, mais qui multipliait les chances de s’enrichir. Pétrarque en donnait un exemple éclatant qui devait trouver, surtout en Italie, des milliers d’imitateurs. De plus, son école de poésie amoureuse si religieusement suivie durant des siècles permettait aux adeptes de célébrer cette passion très humaine, sans blesser les convenances, de cacher parfois des feux très réels et des aiguillons médiocrement purs sous un voile de platonisme et de mysticité. On ne calomnie pas Pétrarque en disant qu’il a fait lui-même l’aveu de ses faiblesses, en ajoutant qu’il ouvrait à la poésie comme aux écrivains une ample carrière à laquelle Dante n’avait pas songé, et que les imperfections de l’humanité comme les circonstances du temps rendaient fructueuses. Il répond à Boccace qui l’exhortait à lire l’œuvre de son grand devancier, Dante :

Vous lui devez respect et reconnaissance comme au premier flambeau de votre éducation ; moi, je ne le vis qu’une fois et de loin dans ma tendre enfance. Il fut banni le même jour que mon père ; mais celui-ci se soumit à sa destinée, et employa tous ses soins à élever son fils. L’autre prit le chemin contraire ; il suivit le sentier qu’il s’était choisi, glorieux, il est vrai, et négligea tout autre objet. S’il vivait aujourd’hui, et si son caractère était semblable au mien, comme l’était son génie, il n’aurait pas d’ami plus intime que moi.

À travers les précautions qu’il prend pour expliquer son indifférence et s’affranchir de toute apparence d’envie, […] à la colère du proscrit il préfère visiblement la résignation philosophique ; sa destinée était de marcher toujours dans les chemins de l’exil, de n’y jamais trouver peut-être le repos, mais de chercher toujours le moyen d’y accommoder sa vie.

Des hommes actuels, la seule vue me blesse gravement ; tandis que les souvenirs, les noms illustres des Anciens me causent une joie profonde, magnifique et si inestimable que si le monde le pouvait savoir, il s’étonnerait de ce que je me plaise tant de converser avec les morts, et si peu avec les vivants.

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Les Anciens, avaient accoutumé de gagner Athènes lorsqu’ils voulaient étudier, du moins jusqu’au jour où Rome, source de la force militaire et de l’empire, le devint aussi des belles lettres. De nos jours, c’est à Paris ou à Bologne qu’on se rend, à Bologne où, tu t’en souviens, nous sommes allés, nous aussi, dans notre jeunesse… Ainsi la vie laborieuse des humains s’impose avec avidité des voyages coûteux et pénibles, elle ne recule devant aucune fatigue pour recueillir quelque partie d’une Philosophie gonflée de vent ou bien l’insidieux bavardage du Droit ; à puiser chacune de ces connaissances, elle épuise la totalité de sa jeunesse, car elle ne réserve pas un instant à de plus dignes soins…

Car je ne voudrais pas que tu la prisses pour la Philosophie véritable, cette philosophie qu’en une seule ville, professent mille personnes ; le bien n’est pas si commun que le croit la multitude. Cette philosophie qui est, sous nos yeux, prostituée au vulgaire, que veut-elle ? Que, jusqu’à l’anxieuse sollicitude, se préoccupent de questionnettes et de querelles de mots, des gens dont l’ignorance est, en général, non moins assurée et, peut-être, plus assurée que la science. On laisse la vérité tomber dans l’oubli, on néglige les bonnes mœurs, on méprise les objets mêmes de cette noble philosophie que nul ne trouve en défaut ; on ne prête attention qu’à des mots vides.

[…] Il disent qu’Aristote avait accoutumé de discuter de la sorte… Mais ils se trompent. Aristote, homme d’un génie ardent, traitait des sujets les plus élevés, tantôt par la discussion orale, tantôt dans ses écrits… Pourquoi donc ces gens-là s’écartent-ils si complètement de la voie suivie par leur chef ? Quel plaisir éprouvent-ils à se dire Aristotéliciens ? Comment ce titre ne leur fait-il point de honte ? Rien de moins semblable à ce grand philosophe qu’un homme qui n’écrit rien, qui comprend peu, qui crie beaucoup et sans utilité.

Mon ami, je ne te dirai que ce seul mot : Si tu poursuis la vérité et la vertu, évite les gens de cette espèce.

Pétrarque Lettre à son frère

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Des plus beaux yeux et du plus cleir visage
Qui onques fut, et des plus beaux cheveux longs,
Qui faisaient l’or et le soleil moins blons
Du plus doux ris, et du plus doux langage,

Des bras et mains, qui eussent en servage,
Sans se bouger, mené les plus félons,
De celle qui du chef iusqu’aux talons
Sembloit divin plus qu’humain personnage,

Ie prenois vie. Or d’elle se consolent
Le Roy celeste et ses courriers qui volent,
Me laissant nud, aveugle en ce bas estre,

Un seul confort attendant à mon deuil,
C’est que là-haut, elle, qui sçait mon vueil,
M’impetrera qu’avec elle puisse estre.

Clément Marot               Sonnet de Pétrarque sur la mort de sa Dame Laure.

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Si j’avais pensé qu’on eût attaché tant de prix à l’accent de mes soupirs en rimes, j’aurais fait celles-ci, dès l’origine même de mes soupirs, plus considérables par le nombre, plus rares par le style. Maintenant qu’Elle [Laure de Noves, emportée par la peste en 1347] est morte, celle qui me faisait parler, celle qui de mes pensées occupait la cime, je n’ai plus la force, je n’ai plus cette lime si douce, pour rendre suaves et brillantes des rimes âpres et sombres. Certes toute mon étude dans ce temps était de soulager en quelque façon mon cœur douloureux, non d’acquérir de la renommée.

Je ne voulais que pleurer, non me faire honneur de mes pleurs. Aujourd’hui je voudrais bien plaire, mais silencieux, fatigué, cette dame altière m’invite à la suivre.

On peut s’amuser au petit jeu des « Et si… » : Et si la peste n’avait pas emporté Laure, et si Laure s’était mise à aimer Pétrarque comme il l’aimait, et si elle l’avait épousé… eh bien, peut-être n’aurait-elle pas été au bout de ses peines, car c’est bien le même Pétraque qui écrivait sur la femme en général :

La femme … est un vrai diable, une ennemie de la paix, une source d’impatience, une occasion de disputes dont l’homme doit se tenir éloigné s’il veut goûter la tranquillité… Qu’ils se marient, ceux qui trouvent de l’attrait à la compagnie d’une épouse, aux étreintes nocturnes, aux glapissements des enfants et aux tourments de l’insomnie… Pour nous, si c’est en notre pouvoir, nous perpétuerons notre nom par le talent et non par le mariage, par des livres et non par des enfants, avec le concours de la vertu, et non avec celui d’une femme.

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Siècle fécond, jeune, sensible, dont l’admiration remuait les entrailles ; siècle qui obéissait à la lyre d’un grand poète, comme à la loi d’un législateur. C’est à Pétrarque que nous devons le retour du souverain pontife au Vatican, c’est sa voix qui a fait naître Raphaël et sortir de terre le dôme de Michel-Ange.

François-René de Chateaubriand,                   Mémoires d’outre-tombe, 2° partie, livre 14, châpitre 2               Voyage dans le midi de la France, 1802

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[1] Nommé encore Unterwalden.

[2] la rémission des peines de l’Au-delà.

[3]       Idole qui pourrait bien être le Mandylion, qui, bien plus tard, sera renommé Suaire de Turin : on le retrouvera en 1357 chez Geoffroy de Charny, qui l’aurait tenu de Geoffroy de Charnay, templier brûlé en même temps que Jacques de Molay.

[4] Lui-même avait été victime dès 1302 d’une mesure de bannissement de Florence, où il était élu au priorat : dans le long combat entre guelfes et gibelins, né d’une banale querelle entre deux lignages rivaux, il avait fini par être du coté des vaincus. Il animait le parti des guelfes blancs, partisans italiens des papes contre les empereurs germaniques, mais, dans le même temps, il s’opposait à la volonté théocratique du pape, lequel cherchait à ce que son autorité spirituelle devienne temporelle. Les gibelins d’Italie regroupaient les partisans des empereurs allemands contre les papes.

Et toi tu t’en tires en laissant en arrière / Ceux à côté desquels la vie aura coulé : / C’est là le premier coup qui frappe l’exilé. /Tu sentiras, bien loin de Florence et des nôtres, / Qu’il est dur de monter par l’escalier des autres, / Et combien est amer le pain de l’étranger !

Dante, Le Paradis, chant XVII

[5] Elle aussi avait pour cela quelques raisons : son Edouard II s’était révélé être bisexuel et entretenait un très dispendieux amant : Hugh le Despenser. Aidé de son amant Roger de Mortimer, elle fait assassiner le roi, devient régente, mais son fils Edouard III lui fera passer plus d’un quart de siècle en prison.

[6] Fernand Braudel , dans La Méditerranée au temps de Philippe II, donne la valeur du sel à cette époque : « on raconte que le sel s’échange au Mali à égalité de poids avec l’or, en 1450. » [ p 426] Prudent il dit : on raconte, néanmoins , il rapporte tout de même l’information, ce qu’il n’aurait pas fait s’il l’avait jugée parfaitement fantaisiste. Le  prudent on est en fait l’historien arabe Al Bakri, du XIV° siècle, géographe de Cordoue qui rapporta ce que lui apprenaient les marchands, mais sans jamais avoir quitté sa bonne ville.

[7] Ibn Battuta n’est plus là pour nous dire ce qu’il entend par blanc, car cela mériterait tout de même quelques explications !   Quant à l’embonpoint, l’estime que l’on avait alors pour lui était commun aux Blancs chrétiens et aux Arabes musulmans et ce n’est qu’une graphie récente qui en fait un terme à consonance péjorative, – ainsi vont les modes -, puisqu’au XVI ° siècle encore, des formes arrondies étaient dites en bon point, c’est-à-dire propres à aiguiser l’appétit … à telle enseigne que l’on s’était mis à fabriquer des faux culs, alors nommé embourrement ou hausse cul : le dialogue entre une maîtresse et sa servante en fait foi :

–              Janneton, apporte-moi mon cul, s’il te plaît !

La pauvre Janneton revient bredouille, navrée :

–              On ne trouve point le cul de Madame, le cul de Madame est perdu !

Là encore, comme trop souvent, on est passé de l’être à l’avoir : du il est en bon point, d’autrefois, constatation gratifiante d’un état d’équilibre, à une dégradation à connotation péjorative :  il a de l’embonpoint, socle idéologique de la dictature du ventre plat. Il en est même pour nous expliquer que la mode mettrait au pinacle ce qui nous manque : quand on a faim, les signes d’abondance sont à la mode, quand on mange trop, c’est le contraire : on exalte la minceur. Et il est vrai que l’Afrique qui a faim, noire comme arabe, continue à avoir en grande estime les femmes plantureuses.


Par l.peltier dans (3 : 1163 à 1522) le 2 décembre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

05 1337                       Philippe VI s’empare de la Guyenne, alors anglaise : les manuels d’histoire disent que c’est là le début de la guerre de cent ans, le grand règlement de comptes entre Plantagenêts et Capétiens. Édouard III, roi d’Angleterre lui fait alors porter un défi : à Philippe de Valois, qui se dit roi de France.

Ferdinand Lot estime que la France comptait alors 23 à 24 millions d’habitants.

Les manuels d’enseignement secondaire ont ancré dans l’esprit des Français que la guerre de Cent Ans, a commencé en 1337, qu’elle a duré cent ans et qu’elle n’a été marquée que par une série d’éclatantes défaites françaises : Crécy, Poitiers, Azincourt, le tout se terminant par l’apothéose de Jeanne d’Arc. C’est là une idée d’une fausseté si remarquable, qu’on s’étonne – mais peut-être faudrait-il au contraire ne pas s’en étonner – qu’elle persiste encore de nos jours. La guerre de Cent Ans a commencé en réalité au XII° siècle, quand Henri II a épousé Aliénor d’Aquitaine ; elle ne s’est en réalité terminée qu’à la paix d’Amiens au début du XIX° siècle quand le roi d’Angleterre a cessé de revendiquer le titre de roi de France.

[…] C’est au XIV° siècle que naît en effet l’idée d’une nation anglaise. La guerre qui, pour n’être pas constante, n’en existe pas moins toujours entre la France et l’Angleterre, sépare les deux pays, va faire éclater cette solidarité intellectuelle et morale franco-normande qui, pendant plusieurs siècles, avait uni, en dépit de leurs divisions apparentes, les conquérants de l’Angleterre à leurs anciens compatriotes. Sous l’influence de ce sentiment le français va cesser d’être la langue employée en Angleterre et l’on verra apparaître, ou plutôt prendre la prépondérance, la langue des vaincus d’Hastings, un anglo-saxon évolué assoupli, enrichi de mots français qui deviendra l’anglais.

Alfred Fichelle Le monde slave            1986

La guerre de Cent Ans n’a pas existé. Anglais et Français ne se sont pas battus continuellement pendant un siècle. La première guerre franco-anglaise s’achève avec la bataille de Poitiers (1356) et la paix de Calais (1360), sous Jean II le Bon. Puis vient le règne réparateur de Charles V (1364-1380) prolongé par les trente premières années du règne de Charles VI (1380-1422), où le royaume connaît une prospérité et une explosion culturelle remarquables. Mais Charles VI est devenu fou en 1392, et le reste malgré des moments de lucidité. La vie politique française s’en trouve gravement perturbée. La rivalité entre les princes devient de plus en plus vive. […] C’est désormais la guerre entre Bourguignons et Armagnacs.

Le roi d’Angleterre Henri V en profite pour reprendre la guerre contre la France. Il remporte la victoire d’Azincourt en 1415. Cette guerre affreuse dure jusqu’en 1453. Ce n’est qu’avec le règne de Louis XI (1461-1483) que commence la lente reconstruction du royaume.

Bernard Guénée L’Histoire. Octobre 2002

Et, la signature de l’un de ces multiples traités de paix donnait lieu à une fête de la paix :

Et tous les bons faire les feux de joie
Et tout partout tous crier monjoie
Et dresser tables parmi ces carrefours
Apporter vins et rotis et pâtés de fours
Acollant l’un l’autre par bonne amour
Chanter, danser, criant jusqu’au jour
 » Nous avons paix ! Dieu en soit loué !  »
Tant que chacun sera tout enroué.

Pierre de Nesson Lay de guerre, après 1424

1339                              Création de l’université de Grenoble par le pape Benoît XII.

1340                              Enfreignant les interdits religieux, Louis d’Anjou autorise la faculté de Médecine de Montpellier à disséquer, une fois par an, un cadavre de supplicié dans le cadre des études d’anatomie.

Robert d’Anjou, roi de Naples, successeur de Frédéric II pour le titre de roi de Jérusalem, et sa seconde épouse Sancia de Majorque ont pris le temps qu’il fallait pour négocier auprès du sultan du Caire l’installation définitive des Franciscains à Jérusalem pour y devenir gardiens des Lieux Saints, principalement l’église du Saint Sépulcre et le mont Sion. Le tout sera conforté par une lettre du pape Clément VI en 1342.

1341                                Le volcanisme sème la désolation en Islande :

Éruption volcanique du Mont Hekla. Il tomba tant de cendres et de pierres ponces et il se produisit dans le sol des fissures si grandes que des falaises tombèrent dans les flammes, faisant un tel vacarme qu’on l’entendit d’un bout à l’autre du pays. Il faisait si noir pendant que la pluie de cendres était à son maximum qu’il n’y avait pas assez de lumière pour lire dans les églises les plus proches de la source du feu. Grande famine. Grande hécatombe de cheptel (mouton et bétail). Rien qu’entre les jours du déménagement [à la fin mai] et la Saint Pierre [1° août] quatre-vingts têtes de bétail appartenant à Skálholt périrent.

Annales de Skálholt, à l’année 1341

1342                             Mathieu d’Arras est appelé à Prague pour y construire la cathédrale.

1343                           Guillaume de Machaut, chanoine de la cathédrale de Reims, est le premier compositeur à écrire seul une messe : la Messe de Notre Dame. Il échappe à la peste en s’enfermant chez lui. C’est sous son influence que se développe l’école Ars Nova et avec elle, le chant polyphonique.

À nouveau, inondations à Chambéry : les édiles procéderont à des travaux d’endiguement.

1344                           Depuis le XI° siècle, c’est le seizième séisme qui frappe Byzance. Le sultan turc crée le corps des Janissaires ; originaires des steppes asiatiques, les Turcs étaient  excellents cavaliers, mais piètres fantassins. Et, plutôt que de payer des mercenaires adultes, pourquoi ne pas se servir en jeunes chrétiens, de 10 à 15 ans, pris en pays conquis ? On commencera par en faire de bons petits musulmans, puis de très bons soldats. Leur statut d’esclave ne les empêchera pas d’accéder souvent à des postes de responsabilité : de 1453 à 1623 presque tous les vizirs seront  sont des janissaires. Ils acquerront rapidement un rôle de garde prétorienne, deviendront un maillon du pouvoir au sein de la cour du sultan ; les réformes ne toucheront jamais leurs privilèges.

La confrérie religieuse, mystique  des Bektachi, au sein desquels on trouve des derviches tourneurs, encadre alors la vie spirituelle de l’élite ottomane, – un équivalent de nos Jésuites – élite dont font partie les futurs janissaires : morale islamique et esprit de corps. Le chef suprême des janissaires, l’Ağa, est même membre à part entière des Bektachi, fondés au XIIIe siècle, par Hâddjdjï Bektash Wâli (Veli), venu d’Iran, qui avait uni en une Trinité, Allah, Mahomet et Ali.  Les alévis, qui regroupent les différentes confréries de derviches tourneurs, sont musulmans mais n’ont pas l’obligation des cinq prières quotidiennes ni du hadj à la Mecque : pour eux, le véritable pèlerinage se fait autour de la véritable Kaaba, le Cœur de l’Homme. Leur lieu de culte n’est pas la mosquée mais le cemevi, – cem evi qui signifie maison ou lieu du rassemblement -, où femmes et hommes assis côte à côte sont égaux devant leur Créateur. Ils célèbrent leurs cérémonies religieuses avec une danse giratoire sacrée, le semah au rythme du baglama. De nos jours, les alévis existent toujours en Turquie, se réclamant de libéralisme et de modernité : ce sont essentiellement eux qui agiteront Istanbul en juin 2013, en s’opposant à l’intégrisme soft du premier ministre Erdogan.

Par ordonnance, le parlement se voit accordé le droit de présenter des remontrances au roi.

1345                            À Florence, des cardeurs et d’autres ouvriers de l’Art de la laine revendiquent depuis plusieurs mois le droit de s’organiser, en créant une confrérie. Leur chef, Ciuto Brandini, est arrêté et condamné à mort.

19 05 1346                    Il est fait pour la première fois mention de la tarte lors des fêtes données pour l’élection du pape Clément VI.

29 05 1346                    L’ordonnance de Brunoy donne naissance au premier code forestier royal.

26 8 1346                      Édouard III, roi d’Angleterre, a débarqué à Saint Vaast la Hougue, dans le Cotentin, le 12 juillet. Il a pris Avranches, Ducey, Saint James,  brûlé Caen qui avait tenté de résister, pris Lisieux, Elbeuf, franchi la Seine à Poissy et traverse la Somme pour camper à Crécy en Ponthieu – au nord d’Abbeville –  où les chevaliers de Philippe VI de Valois chargent à découvert les archers d’Édouard III, fort bien entraînés, munis d’arcs qui lançaient trois flèches en même temps ; ils essuient en retour le tir des canons anglais : c’est la première apparition du canon en Occident. Le corps des arbalétriers génois, mercenaires au service de la France, était équipé d’arc ne tirant qu’une seule flèche. Fatigués, rechignant à aller au combat, ils se firent, sur ordre du roi de France, bousculer par la cavalerie française ! On enleva Philippe VI à la mort sur le champ de bataille.

A la vêprée, tandis que le jour tombait, partit le roi Philippe tout déconforté… Il chevaucha tout lamentant et plaignant ses gens jusqu’au château de la Broye. Quand il vint à la porte, il la trouva fermée et le pont levé, car il était toute nuit et il faisait fort brun et sombre. Alors fit le roi appeler le châtelain, car il voulait entrer dedans. Il fut appelé et vint avant sur les guérites et demanda tout haut : « Qui est là qui erre à cette heure ? » Le roi Philippe, qui entendit la voix, répondit et dit: « Ouvrez, ouvrez, châtelain, c’est l’infortuné roi de France ! » Le châtelain sortit aussitôt qui reconnut la parole du roi de France et savait déjà que les siens étaient déconfits, par quelques fuyards qui étaient passés vers le château. Il abaissa le pont et ouvrit la porte. Alors entra le roi dedans et toute sa troupe. Ils furent là jusqu’à minuit et le roi n’eut conseil d’y demeurer et s’y enfermer. Il but un coup et ainsi firent ceux qui avec lui étaient et puis partirent et sortirent du château et montèrent à cheval et prirent guide pour les mener… Et chevauchèrent tant qu’au point du jour ils entrèrent en la bonne ville d’Amiens… Vous devez savoir que la déconfiture et la perte, pour les Français, fut fort grande et fort horrible et trop y demeurèrent sur le champ de bataille de nobles et vaillants hommes, ducs, comtes, barons et chevaliers, desquels le royaume de France fut depuis fort affaibli d’honneur, de puissance et de conseils.

Froissart

L’averse, violente, fut de courte durée. Quand la pluie cessa, Ralph baissa les yeux vers la vallée et vit que l’ennemi était arrivé. Il tressaillit. Les Anglais occupaient une crête rocheuse qui courait du sud-ouest au nord-est. Sur leur arrière, au nord-est, s’étendait une forêt ; devant et sur les côtés, le terrain était vallonné. Le flanc droit dominait la ville de Crécy-en-Ponthieu, nichée dans une vallée traversée par la rivière Maye.

Les Français arrivaient par le sud.
Ralph se trouvait sur le flanc gauche. Les hommes du comte Roland, sous les ordres du jeune prince de Galles, avaient pris la formation qui avait démontré toute son efficacité lors des combats contre les Écossais. Cette tactique, d’une nouveauté radicale, consistait à déployer les archers en deux triangles à droite et à gauche, les bataillons disposés en dents de scie, et à regrouper au centre non seulement les hommes d’armes, mais aussi les chevaliers à pied. On comprendra donc qu’elle n’ait pas la faveur de ces derniers, qui se sentaient vulnérables, privés de leurs destriers. Las, le roi avait été implacable : tout le monde irait à pied ! A l’avant, le terrain avait été creusé de trous carrés, profonds d’un pied, destinés à faire trébucher les montures ennemies.
Sur la droite de Ralph, tout au bout de la crête, des machines, d’une extraordinaire innovation technique elles aussi, avaient été installées. Elles lançaient des pierres rondes grâce à l’utilisation d’une poudre explosive. Appelées bombardes ou canons, ces machines étaient au nombre de trois. Elles avaient été tractées à travers toute la Normandie au gré de la campagne militaire, mais n’avaient pas encore servi. On ignorait donc si elles fonctionneraient. Aujourd’hui, face à un ennemi entre quatre et sept fois supérieur, le roi Édouard avait ordonné de les monter, déterminé qu’il était à utiliser tous les moyens à sa disposition.
Sur le flanc gauche, les hommes du comte de Northampton avaient été placés eux aussi selon cette même formation en herse. Derrière cette ligne de front, un troisième bataillon mené par le roi se tenait en réserve, conforté sur l’arrière par deux remparts. Le premier était constitué par les chariots de l’intendance disposés en cercle et servant de muraille aux bêtes de somme et à tous ceux qui ne participaient pas au combat : des cantiniers aux ingénieurs, en passant par les palefreniers ; le second était le bois lui-même où les survivants de l’armée anglaise, étant à pied, pourraient s’enfuir en cas de défaite sans être poursuivis par les chevaliers français dont les destriers seraient incapables de se frayer une voie à travers les taillis.
Les Anglais attendaient là depuis les premières heures du matin, le ventre creux, n’ayant reçu pour pitance que de la soupe aux pois et des oignons. Sous son armure, Ralph souffrait de la chaleur. Il avait accueilli l’averse d’orage avec d’autant plus de bonheur qu’elle avait rendu la pente boueuse et traîtreusement glissante, ce qui ralentirait l’assaut des Français.
Il devinait déjà leur tactique. Les Génois tireraient à l’arbalète, dissimulés derrière leurs pavois, pour affaiblir les lignes de front anglaises. Puis, quand ils considéreraient avoir causé suffisamment de dommages, ils s’écarteraient pour céder le passage aux chevaliers français, qui s’élanceraient à l’assaut sur leurs chevaux de bataille.
Rien n’était plus terrifiant que cette charge. Appelée « fureur francisque », c’était l’arme ultime de la noblesse française. Juchés sur des bêtes prodigieuses, des êtres monstrueux recouverts de fer de la tête aux pieds déferlaient telle une vague sur les archers tapis derrière leurs boucliers, de même que sur les hommes d’armes brandissant leurs épées.
Cette tactique, bien sûr, ne leur garantissait pas systématiquement la victoire car l’assaut pouvait être repoussé, en particulier lorsque le terrain favorisait les défenseurs comme c’était le cas ici, mais les Français ne se laissaient pas décourager : fidèles à leur code de l’honneur, ils chargeraient encore, au mépris du danger.
Face à leur colossale supériorité numérique, les Anglais ne résisteraient pas indéfiniment, se disait Ralph avec effroi. Pour autant, il ne regrettait pas d’être là. Depuis sept ans déjà, il menait la vie qu’il avait toujours souhaité vivre, une vie où les forts étaient les rois et où les faibles ne comptaient pas. Il avait vingt-neuf ans, un âge qu’atteignaient rarement les hommes d’action. Il avait commis mille péchés dont il avait toujours été absous, notamment ce matin même par l’évêque de Kingsbridge en personne, lequel se tenait à présent à côté de son père, le comte de Shiring, armé d’une massue car les prêtres n’étaient pas censés répandre le sang. Mais cette règle, ils la détournaient en ramassant les armes émoussées sur les champs de bataille.
Les arbalétriers dans leurs capes blanches avaient atteint le pied de la colline. Les archers anglais, restés assis jusque-là, leurs flèches fichées dans le sol devant eux, se mirent debout et bandèrent leurs arcs. Ralph se dit que la plupart d’entre eux devaient éprouver un sentiment identique au sien, où se mêlaient le soulagement de voir une longue attente s’achever enfin et la peur que la chance ne leur sourie pas aujourd’hui.
Les combats ne commenceraient pas avant longtemps. Les Génois n’avaient pas encore leurs grands pavois, élément essentiel de leur tactique. Les Français ne livreraient pas bataille tant que leurs arbalétriers n’auraient pas leurs défenses, Ralph en était convaincu.
Des milliers de chevaliers se déversaient dans la vallée par le sud, se répartissant à droite et à gauche derrière les lignes des arbalétriers. Le soleil réapparut, faisant étinceler les couleurs des bannières et des caparaçons des chevaux. Ralph reconnut celles du comte d’Alençon, Charles, le frère du roi Philippe.
Les arbalétriers s’arrêtèrent au pied de la colline. Ils étaient des milliers. Soudain, comme s’ils répondaient à un signal donné, ils se mirent à pousser des cris effrayants, et certains même à sauter en l’air. Les trompettes sonnèrent.
C’était le cri de guerre, un cri censé terroriser l’ennemi, mais qui laissa les Anglais de marbre : en six semaines de campagne, ils avaient eu le temps de s’y habituer.
Mais voilà qu’à l’ébahissement de Ralph, les Génois levèrent leurs armes. Que faisaient-ils ? Ils n’avaient même pas leurs boucliers !
Éclata soudain le bruit terrifiant de cinq mille flèches en fer traversant les airs. Mais les Anglais étaient hors d’atteinte. Les arbalétriers auraient-ils oublié qu’ils tiraient vers le haut ? Étaient-ils éblouis par le soleil de l’après-midi, que les Anglais avaient dans le dos ? Quelle qu’en soit la raison, les flèches retombèrent sans avoir touché personne.
Il y eut alors, au milieu de la ligne de front anglaise, l’éclair d’une flamme, suivi d’un craquement aussi retentissant que le tonnerre. Ralph vit de la fumée s’élever de l’endroit où les nouvelles machines étaient installées. Le vacarme était impressionnant. Quand il reporta les yeux sur l’ennemi, il constata que les bombardes n’avaient pas causé grand dommage dans les rangs ennemis. À défaut, elles avaient à ce point stupéfié les arbalétriers qu’ils en avaient oublié de recharger leurs armes.
Le prince de Galles en profita pour donner à ses archers l’ordre de tirer. Deux mille arcs de guerre se levèrent ensemble.
Se sachant trop éloignés, les archers ne tirèrent pas parallèlement au sol mais visèrent le ciel, devinant intuitivement le tracé que suivraient leurs flèches. Tous les arcs se courbèrent simultanément comme les épis d’un champ ployant sous une brise soudaine, et les flèches furent lâchées dans un bruit de tocsin. Elles escaladèrent le ciel plus vite que l’oiseau le plus vif et retombèrent en piqué pour s’abattre sur les arbalétriers telle une averse de grêle.
L’ennemi se massait en rangs serrés. Leurs pourpoints matelassés n’offraient aux Génois qu’une protection dérisoire. Sans leurs pavois, ils étaient vulnérables. Ils s’écroulèrent par centaines, morts ou blessés.
Ce n’était que le début du combat. Les survivants rechargèrent leurs armes, les Anglais tirèrent à nouveau. Un archer n’avait pas besoin de plus de quatre ou cinq secondes pour arracher du sol la flèche plantée devant lui, la poser sur la corde, bander son arc, viser et tirer, et il lui fallait moins de temps encore s’il était expérimenté. En l’espace d’une seule minute, vingt mille flèches s’abattirent sur des arbalétriers privés de toute protection.
Ce fut un massacre. La conséquence, prévisible, ne se fit pas attendre : ils tournèrent les talons et s’enfuirent à toutes jambes.
En un instant, les Génois furent hors de portée. Les Anglais cessèrent le tir, riant à ce triomphe auquel ils ne s’attendaient pas, raillant l’ennemi.
Les Génois qui fuyaient en un troupeau compact se retrouvèrent nez à nez avec la masse des chevaliers français sur le point de charger. Ce fut le chaos !
Ralph fut alors témoin d’une scène stupéfiante : les ennemis se battaient entre eux. Les chevaliers brandissaient leurs épées contre les archers, et ceux-ci, en retour, visaient les chevaliers ou les attaquaient au couteau. Les nobles auraient dû s’employer à faire cesser le carnage, mais apparemment ceux qui portaient les armures les plus riches et montaient les chevaux les plus grands étaient les premiers à taillader leurs propres soldats, et cela avec une fureur redoublée.
Les chevaliers forcèrent les fuyards à remonter la pente jusqu’à se trouver à nouveau à portée des Anglais.
Le prince de Galles, bien évidemment, donna l’ordre de tirer à ses archers. Leurs flèches, à présent, s’abattirent sur les chevaliers français aussi bien que sur les Génois. En sept années de guerre, Ralph n’avait jamais vu cela. Les ennemis gisaient par centaines sur le sol, morts ou blessés. Et pas un seul Anglais n’avait reçu une simple égratignure !
Les chevaliers français finirent par sonner la retraite. Ce qui restait des arbalétriers se dispersa dans la campagne, laissant le flanc de colline jonché de corps juste en dessous des positions anglaises.
Des soldats originaires du pays de Galles et de Cornouailles s’élancèrent alors des rangs anglais pour achever les Français blessés et ramasser les flèches réutilisables. Et aussi, certainement, pour dépouiller les cadavres. Pendant ce temps, les coursiers filèrent s’approvisionner en flèches auprès de l’intendance et les rapportèrent aux premières lignes des forces anglaises.
Il y eut une pause, elle fut de courte durée.
Les chevaliers français s’étaient regroupés. Des forces nouvelles venaient s’adjoindre à celles du comte d’Alençon; elles arrivaient par centaines et par milliers. Les voyant apparaître, Ralph en scruta les rangs. Il reconnut les couleurs des Flandres et de la Normandie.
Les troupes du comte d’Alençon s’avancèrent en première ligne, les trompettes sonnèrent et les cavaliers se mirent en mouvement.
Ralph abaissa son heaume et sortit son épée du fourreau. Il eut une pensée pour sa mère. Il savait qu’elle priait pour lui chaque fois qu’elle allait à l’église et il éprouva subitement pour elle une chaleureuse gratitude. Puis il reporta les yeux sur l’ennemi.
Entravés par le poids de leurs cavaliers en armure, les énormes chevaux étaient lents à démarrer. Les rayons du soleil couchant se reflétaient sur les casques d’acier des Français et leurs bannières claquaient dans la brise du soir. Peu à peu, le tintement des sabots résonna plus fortement et l’allure des chevaux s’accéléra. Les chevaliers flattaient leurs montures et se hurlaient des encouragements l’un à l’autre, en agitant leurs piques et leurs épées. La vitesse à laquelle ils déferlaient telle une vague sur la plage créait l’impression qu’ils étaient de plus en plus nombreux à mesure qu’ils se rapprochaient. Ralph avait la bouche sèche, son cœur battait comme un tambour.
Les Français étaient arrivés à portée de tir, et le prince, une fois de plus, donna l’ordre de tirer. À nouveau, les flèches s’élevèrent dans le ciel et retombèrent comme une pluie mortelle.
Les chevaliers lancés à l’assaut de la colline étaient recouverts de la tête aux pieds par leur armure et c’était un miracle lorsqu’une flèche trouvait la jointure entre deux plaques de métal. Leurs montures, en revanche, n’avaient que le museau et l’encolure protégés par une plaque de métal ou une cotte de mailles, et lorsqu’une flèche se plantait dans leur flanc ou leur poitrail, soit ils s’immobilisaient, soit ils s’écroulaient, soit ils faisaient demi-tour. Les collisions entre chevaux causaient de nombreuses chutes et leurs cavaliers, à l’instar des archers, se retrouvaient alors écrasés par ceux qui arrivaient derrière et qui, emportés par leur élan, leur passaient sur le corps.
Mais aujourd’hui, les chevaliers se comptaient par milliers, et il en arrivait encore et encore ! Les rangs des archers s’effilochaient, leurs tirs perdaient en précision. Lorsque les Français ne furent plus qu’à quelques centaines de pas, ils changèrent leurs flèches en pointe pour d’autres à bout carré, capables de perforer les armures. À présent, ils étaient en mesure de tuer les cavaliers, même si abattre leurs montures s’avérait presque aussi efficace.
Le sol était détrempé par la pluie. Dans quelques instants, les Français parviendraient à la partie de terrain creusée par les Anglais. A la vitesse qui était la leur, les bêtes allaient trébucher et même s’écrouler si elles posaient le pied dans un trou. Et leurs cavaliers, bien souvent projetés au sol, se retrouveraient sous les pattes mêmes des autres chevaux.
Comme l’avaient prévu les Anglais, les chevaliers qui arrivaient à la charge s’écartèrent sur la droite et sur la gauche pour éviter les archers. C’est alors qu’ils se découvrirent canalisés dans un étroit goulot, devenus la cible de tirs venant des deux côtés à la fois.
La stratégie anglaise allait démontrer toute sa raison d’être. L’ordre intimé aux chevaliers anglais de combattre à pied prenait maintenant tout son sens. À cheval, ils n’auraient pas résisté à la tentation de s’élancer à la rencontre des Français et les archers auraient cessé de tirer de peur de tuer leurs propres combattants. Mais comme les chevaliers et les hommes d’armes campaient sur les positions qui leur avaient été assignées, l’ennemi put être massacré sans que les Anglais ne subissent de pertes.
Hélas, face au nombre et à la bravoure des Français, cette ruse ne suffit pas. L’assaut se poursuivit et les Français finirent par atteindre les chevaliers et les soldats anglais, massés entre les deux groupes d’archers. La bataille, alors, commença véritablement.
Si les cavaliers français étaient parvenus à enfoncer les premiers rangs des lignes anglaises, malgré le terrain glissant et la pente, ils n’étaient plus en nombre suffisant pour affronter le gros des troupes anglaises massé là.
Brutalement plongé au cœur de la mêlée, Ralph s’efforçait du mieux qu’il pouvait d’éviter les coups que lui portaient les chevaliers français du haut de leurs montures. A grand renfort de moulinets, il cherchait à trancher les jarrets des chevaux, moyen le plus facile et le plus rapide d’invalider l’animal. La bataille faisait rage. Les Anglais n’avaient pas de base de repli. Quant aux Français, ils savaient que, s’ils battaient en retraite, ils subiraient à nouveau la même averse de flèches qu’en montant.
Autour de Ralph, les hommes s’écroulaient, pourfendus par les épées et les haches de guerre et aussitôt piétines par les puissants sabots des destriers. Ralph vit le comte Roland déraper et tomber sous les coups d’épée d’un Français et l’évêque Richard faire tournoyer sa massue pour protéger son père à terre. Mais un cheval de guerre percuta l’évêque et le comte fut piétiné sous les sabots de la bête.
Les Anglais étaient contraints de reculer. Ralph se rendit compte brusquement que les Français s’étaient concentrés sur le prince de Galles. A vrai dire, il n’éprouvait pas une affection particulière pour ce garçon de seize ans, mais il savait que la mort ou la capture de l’héritier du trône porterait un coup terrible au moral des Anglais. Il recula donc vers la gauche et rejoignit plusieurs de ses camarades qui formaient une défense autour de leur prince. Las, les Français intensifiaient leurs efforts, et ils étaient à cheval.
A un moment, Ralph se retrouva épaule contre épaule avec le prince qu’il reconnut à son pourpoint : fleurs de lys sur fond bleu et lions héraldiques sur fond rouge.
L’instant était critique.
Il bondit sur l’attaquant du prince et parvint à introduire son épée sous son bras, à l’endroit précis où les deux parties de son armure se rejoignaient. Avec quel plaisir il sentit la pointe de son arme entailler la chair du Français et vit le sang jaillir de la blessure.
Un guerrier s’était jeté à califourchon sur le prince tombé à terre et le protégeait en balançant son épée, déterminé à empêcher quiconque, homme et cheval, d’approcher de son maître. Ralph reconnut en lui Richard Fitzsimon, le porte-étendard du prince. Il avait laissé choir son drapeau, dissimulant ainsi le prince aux yeux de l’ennemi. Ralph se battit comme un lion à ses côtés, sans même savoir si le fils du roi était mort ou vivant.
Des renforts arrivèrent. Le comte d’Arundel apparut à la tête de nouvelles troupes. Ces hommes, nombreux et reposés, se lancèrent dans la mêlée avec ardeur et surent inverser la situation. Les Français commencèrent à reculer.
Le prince de Galles se redressa sur les genoux. Ralph leva son heaume et l’aida à se mettre debout. Il avait été touché mais sa blessure ne semblait pas être grave. Ralph se retourna pour reprendre le combat.
Les Français se dispersaient. Leur courage suppléant à leur folie, ils étaient presque parvenus à briser les lignes anglaises, mais n’avaient pas réussi à les mettre en déroute et, maintenant, c’étaient eux qui fuyaient pour rejoindre leurs lignes, se livrant aux flèches des archers. Il en tomba un grand nombre tandis qu’ils dévalaient la pente couverte de sang. Un cri de joie monta des forces anglaises, épuisées mais radieuses.
Une fois de plus, les Gallois envahirent le champ de bataille, tranchant la gorge aux blessés et ramassant des milliers de flèches. Les archers récoltèrent aussi les tiges, pour renouveler leurs munitions. Des cantonniers apparurent de l’arrière, avec des jarres de bière et de vin, et les chirurgiens se précipitèrent pour soigner les nobles blessés.
Ralph vit William de Caster penché sur son père. Le comte Roland respirait encore, mais il avait les yeux fermés et il semblait bien près de mourir.
Ralph essuya dans l’herbe le sang de son épée et releva sa visière pour boire une chope de bière. Le prince de Galles s’avança vers lui.
–           Comment t’appelles-tu?
–           Ralph Fitzgerald, de Wigleigh, mon seigneur.
–           Tu t’es battu bravement. Demain, tu seras sieur Ralph si le roi daigne m’écouter.
Ralph eut un sourire resplendissant. Je vous remercie, mon seigneur. Le prince lui décocha un gracieux signe de tête et poursuivit son chemin.

Ken Follet              Un monde sans fin              Robert Laffont 2008

J’ai vu Crécy, j’ai visité ce sombre champ de bataille. J’ai fait le tour du vieux moulin de pierre qui marque la place où l’attaque a commencé. Je suis descendu au fond de ce vallon où les dolabres et les hâches d’armes ont si rudement travaillé. Le village est assez pittoresque. J’en ai dessiné l’église, laquelle a vu la bataille. Il y a aussi, au milieu de la place du village, une vieille fontaine romane qui a du étancher bien du sang ce jour-là. Fontaine curieuse et unique pour moi jusqu’à ce jour. Grosses nervures de brique à plein cintre. Piliers trapus en pierre avec chapiteaux sculptés. Trois étages, dont deux sont déformés.

Victor Hugo              Lettre à Adèle. Bernay, 5 septembre 1837

4 08 1347                    Après onze mois de siège, – on y mangeait toutes ordures par droite famine, et il devenait inutile de perdre corps et âme par rage de faim – les Anglais prennent Calais : Édouard III a exigé que six notables lui apportent les clés de la ville nus pieds et nus chefs, en leurs linges draps tant seulement, les harts au col.

Messire Jean de Vienne [le capitaine de Calais] vint au marché et fit sonner la cloche pour assembler toutes gens en la halle. Au son de la cloche vinrent hommes et femmes, car ils désiraient fort entendre nouvelles, eux qui étaient si accablés de famine que plus ne la pouvaient supporter. Quand ils furent tous venus et assemblés en la halle, hommes et femmes, messire Jean de Vienne leur démontra doucement les paroles […] du roi et leur dit qu’il n’en pouvait être autrement et qu’ils eussent sur ce avis et brève réponse. Quand ils entendirent ce rapport, ils commencèrent tous à crier et pleurer tellement et si amèrement qu’il n’est si dur cœur au monde, s’il les eût vus ou entendus, qui n’en eût pitié. Ils n’eurent pour l’heure pouvoir de répondre et de parler, et de même messire Jean de Vienne en avait telle pitié qu’il larmoyait fort tendrement. Un moment après se leva le plus riche bourgeois de la ville qu’on appelait sire Eustache de Saint-Pierre et il dit devant tous ainsi :

–           Seigneur, grand pitié et grand mal ce serait de laisser mourir un tel peuple qu’il y a ici par famine ou autrement quand on y peut trouver autre moyen. Et ce serait grande grâce envers Notre Seigneur à qui pourrait le garder d’un tel mal. J’ai si grande espérance d’avoir grâce et pardon de Notre Seigneur, si je meurs pour ce peuple sauver, que je veux être le premier et me mettrai volontiers en chemise, le chef nu, la hart au col à la merci du roi d’Angleterre.

Quand Eustache de Saint-Pierre eut dit cette parole, chacun en eut pitié ; et plusieurs hommes et femmes se jetaient à ses pieds, pleurant tendrement et c’était grand pitié d’être là et de les ouïr, écouter et regarder. Secondement, un autre très honnête bourgeois et de grande affaire, et qui avait pour filles deux belles demoiselles, s’éleva et dit aussi qu’il ferait compagnie à son compère, sire Eustache de Saint-Pierre. Il s’appelait sire Jean d’Aire. Après, se leva le troisième qui s’appelait sire Jacques de Wissant, qui était riche homme de meubles et d’héritage, et dit qu’il ferait compagnie à ses deux cousins. Aussi fit Pierre de Wissant, son frère, puis le cinquième, puis le sixième ; et là se dévêtirent ces six bourgeois, tout nus en leurs braies et leur chemise, en la ville de Calais, et mirent hart (corde) au cou, comme l’ordonnance le portait, et prirent les clés de la ville et du château, chacun en tenant une poignée. Les six bourgeois s’acheminent ainsi vers le camp royal.

Le roi était à cette heure en sa chambre avec grande compagnie de comtes, de barons et de chevaliers. Il entendit dire que ceux de Calais venaient en l’attirail qu’il avait ordonné et il vint dehors et se tint en la place devant son hôtel et tous ses seigneurs après lui et encore grand foison qui survinrent pour voir ceux de Calais et mêmement la reine d’Angleterre, qui était fort enceinte, suivit le roi son seigneur. Et vint messire Gautier de Mauny et les bourgeois qui le suivaient et il descendit vers la place et s’en vint vers le roi et lui dit :
–           Sire, voici la représentation de la ville de Calais à votre ordonnance.
Le roi se tint coi et les regarda fort cruellement, car il haïssait les habitants de Calais à cause des grands dommages que ce temps passé lui avaient faits. Ces six bourgeois se mirent à genoux devant le roi, et, joignant leurs mains, dirent :
–           Gentil sire et gentil roi, voyez-nous ici six qui avons été d’ancienneté bourgeois de Calais et grands marchands, nous vous apportons les clés de la ville et du château de Calais et vous les rendons à votre plaisir, et nous mettons au point que vous voyez en votre volonté pour sauver le reste du peuple de Calais qui a souffert grand malheur. Veuillez avoir de nous pitié et merci par votre très haute noblesse.
Certes, il n’y eut en la place seigneur, chevalier ni vaillant homme qui pût s’abstenir de pleurer de pitié et qui pût parler. Et vraiment ce n’était pas merveille, car c’est grand pitié de voir hommes de bien tombés en tel état. Mais le roi ne se laisse pas si facilement attendrir : il ordonne qu’on leur coupe la tête. Les seigneurs intercèdent en faveur de ces hommes, mais sans résultat :
–           Ceux de Calais ont fait mourir tant de mes hommes qu’il convient que ceux-ci meurent aussi.
Alors fit la noble reine d’Angleterre [Philippa de Hainaut] grande humilité ; elle était durement enceinte et pleurait si tendrement de pitié qu’elle ne se pouvait soutenir. Elle se jeta à genoux par-devant le roi, son seigneur, et dit ainsi :
–         Ah ! gentil sire ! Depuis que je repassai la mer en grand péril comme vous savez, je ne vous ai rien requis ni demandé ; or, je vous prie humblement et requiers comme don que pour le Fils Sainte Marie et pour l’amour de moi vous veuillez avoir pitié de ces six hommes.
Le roi attendit un peu avant de parler et regarda la bonne dame sa femme qui pleurait à genoux fort tendrement ; cela lui amollit le cœur, car il aurait eu peine de la courroucer au point où elle était ; et il dit :
–         Ah! dame, j’aurais mieux aimé que vous fussiez autre part qu’ici. Vous me priez si fort que je ne vous ose éconduire. Et, bien que j’aie peine à le faire, tenez, je vous les donne, faites-en votre plaisir.
La bonne dame dit :
–         Monseigneur, très grand merci.
Alors se leva la reine et fit lever les six bourgeois et leur fit ôter les cordes d’entour leurs cous et les emmena avec elle en sa chambre et les fit revêtir et donner à dîner tout à l’aise, puis donna à chacun six nobles (pièces de monnaie), et les fit conduire hors de l’armée, en sûreté, et ils s’en allèrent habiter et demeurer en plusieurs villes de Picardie.

Froissart

Dans L’Histoire n° 380 d’octobre 2012, Philippe Contamine, affirme que tout cela est faux, sans le prouver, ce qui est embêtant ; mais il renvoie au livre de Jean-Marie Moeglin – Les Bourgeois de Calais, Albin Michel 2002 -, qui lui, paraît-il , le prouve.

Soldats et bourgeois n’étaient pas toujours les seuls en première ligne. Un petit village des environs de Compiègne, Longueil-Sainte-Marie, dans l’Oise, a connu les exploits de deux paysans, Guillaume l’Aloue et son compagnon, une sorte de géant à la force incroyable, qu’on appelait le Grand Ferré. Ils avaient réuni autour d’eux une troupe d’environ 200 paysans. Les Anglais, qui occu­paient la forteresse de Creil, dans l’Oise, pensèrent faire bon marché de la résistance de ces rustres ; mais, par deux fois, ils furent mis en déroute.

Leurs bras s’élevaient en l’air et puis s’abattaient avec une telle violence qu’il n’y avait guère de leurs coups qui ne fussent mortels.  A la seconde attaque, Guillaume l’Aloue fut atteint mortellement. Le Grand Ferré en redoubla d’ardeur, chargeant les Anglais qui ne lui arrivaient même pas à la hauteur de l’épaule, il brandit sa hache et en assena de tels coups, et si redoublés, qu’il faisait devant lui place nette. Car il ne touchait pas un ennemi, le frappant d’un coup droit sur la tête, sans lui fendre le casque et le renverser lui-même par terre, la cervelle répandue. Or le combat venait de finir et les Anglais étaient mis en déroute. Le Grand Ferré tout en sueur, car il faisait une chaleur excessive, échauffé d’ailleurs par cette besogne, but une grande quantité d’eau froide. Il fut pris presque aussitôt d’un accès de fièvre. Alors, il quitta ses compagnons et, ayant regagné sa chaumière située près de là à Rivecourt, il se mit au lit, se sentant fort malade, non sans toutefois garder près de lui sa hache de fer qui était si pesante qu’un homme ordinaire n’aurait pu qu’avec peine la lever des deux mains jusqu’aux épaules. A la nouvelle de la maladie du Grand Ferré, les Anglais se réjouirent fort parce que, lui présent, nul d’entre eux n’aurait osé se risquer à venir du côté de Longueil. Craignant qu’il ne guérît, ils envoyèrent secrètement douze d’entre eux pour l’égorger dans son habitation. Mais sa femme, qui de loin les vit venir, courut en toute hâte vers le lit où il était gisant et lui dit :

–           Hélas! Ferré, mon bien-aimé, voilà les Anglais et je crois bien que c’est à toi qu’ils en veulent. Que vas-tu faire ?

Mais lui alors, oubliant son mal, se met précipitamment en état de défense et, saisissant sa lourde hache avec laquelle naguère il avait frappé mortellement tant d’ennemis, il sort de son logis et s’en vient en une petite cour d’où, apercevant les Anglais, il leur crie :

–           Brigands, vous êtes donc venus pour me prendre dans mon lit, mais vous ne me tenez pas encore !

Et, s’adossant contre un mur pour ne pas être entouré, il fond impétueusement sur eux et joue de sa hache avec la force et la vaillance des meilleurs jours… Les Anglais s’enfuirent. Mais il s’était échauffé à force de donner des coups. Il but de nouveau de l’eau froide en abondance de sorte que la fièvre le reprit plus fort. Les accès ayant redoublé de violence, le Grand Ferré, peu de jours après, reçut les sacrements et quitta ce monde. On l’enterra dans le cimetière de son village. Il fût bien pleuré de ses compagnons et de tout le pays, car, lui vivant, jamais Anglais n’y aurait mis le pied.

Jean de Venette, carme de Paris

Une autre épidémie de peste noire [1] ravage le pays, apportée de la Mer Noire par les galères génoises : le khan tatar Djanibek assiégeait la colonie génoise de Caffa – aujourd’hui Feodosiya -, en Crimée. Ses troupes ayant été touchées par la peste, il la propagea aux Génois en catapultant des rats – Rattus rattus – contaminés sur leurs navires. La peste vient d’Asie, le principal foyer étant en Chine, dès 1331. On estime la population de l’empire à 125 millions cette année-là ; en 1393, elle n’était plus que de 90 millions. Vers 1338, la peste est attestée sur les plateaux d’Asie centrale et aux environs du lac Baïkal : elle va suivre la route de la soie.

Péra, colonie génoise de Constantinople, a été touchée dès l’été 1347, la Sicile en octobre, Gênes et Marseille en novembre [2], la Sardaigne et la Corse en décembre, Pise et Venise en janvier 1348, les villes du Languedoc en février, Toulouse et Lyon en avril, Barcelone et Valence en mai, Bordeaux et Rouen en juin, Paris dans l’été, qui perdra ainsi près du quart de sa population en 1349.

Les gens n’étaient malades que deux ou trois jours et mouraient rapidement, le corps presque sain. Celui qui aujourd’hui était en bonne santé, demain était mort et porté en terre.

[…] Quand l’épidémie, la pestilence et la mortalité eurent cessé, les hommes et les femmes qui restaient se marièrent à l’envi… Les femmes survivantes eurent un nombre extraordinaire d’enfants… Hélas ! de ce renouvellement du monde, le monde n’est pas sorti amélioré. Les hommes furent après encore plus cupides et avares, car ils désiraient posséder bien plus qu’auparavant ; devenus plus cupides, ils perdaient le repos dans les disputes, les brigues, les querelles et les procès.

Jean de Venette, carme de Paris

6 cardinaux et 93 membres de la cour des papes en Avignon en meurent, mais l’apothicaire du pape Clément VI, en le murant dans sa chambre, le mit à l’abri du fléau. Ce pape aimait Avignon et, un an plus tard, en 1348, acheta la part de la bonne ville qui manquait à la papauté à Jeanne d’Anjou, reine de Naples, comtesse de Provence, pour 80 000 florins, laquelle faisait peut-être une affaire, mais cherchait surtout à se faire pardonner un crime qu’elle n’avait peut-être pas commis, mais que lui imputait la rumeur publique : l’assassinat de son mari André, à Averse, à la veille de devenir roi des Deux Siciles.

Vont s’installer des décennies de disette, rendant les seigneurs, par ailleurs ruinés par les guerres, durs à l’excès avec leurs vassaux : c’est entre un tiers et un quart de la population du royaume qui en meurt ; dans les villes entre la moitié et un tiers, jeunes comme vieux, riches comme pauvres.

La meilleure prévention s’avérera être la fermeture des portes des villes à l’annonce de l’arrivée du fléau. Encore une fois, on ne pourra bien souvent s’empêcher de trouver des boucs émissaires… qui seront les juifs en priorité : 12 000 d’entre eux seront brûlés à Mayence, 40 à Toulon en 1348, près de 900 à Strasbourg fin 1348. La vieille croyance de la punition divine avait aussi la vie dure, celle que plus tard dénoncera La Fontaine : ce Mal que le Ciel en sa fureur inventa pour punir les crimes de la terre.

Le clergé maintient le rituel de la mort, organise des processions et très souvent se trouve au premier rang pour sauver ceux qui peuvent l’être. En Angleterre, le clergé bouscule l’ordre des choses :

La présente pestilence, dont la contagion se répand en tous lieux, a laissé beaucoup de paroisses vides de prêtres. Comme on n’en trouve plus […], de nombreux malades décèdent sans les derniers sacrements. Annoncez à tous que, s’ils sont sur le point de mourir ils peuvent se confesser les uns aux autres, et même à une femme.

L’évêque de Bath and Wells

Puis donc par tous païs une maladie que l’on clame épidémie couroit, dont bien la tierce partie du monde mourut.

Froissart – Rapporté par Saint Genis

Guy de Chauliac, lozérien, médecin du pape Clément VI en Avignon, obtint de ce dernier une mesure alors révolutionnaire, car elle était jusqu’alors limitée à une fois l’an : l’autorisation des faire des autopsies sur les pestiférés à Montpellier pour tenter de comprendre et soigner la maladie.

Les épidémies qu’on avait connu jusque là, n’occupèrent qu’une région, celle-ci tout le monde, celles-là étaient remédiables en quelqu’un, celle-ci en nul

[…] En Avignon, elle fut de deux sortes : la première dura deux mois avec fièvres continues et crachement de sang, et on en mourait dans trois jours. La seconde fut, tout le reste du temps, aussi avec des fièvres continues, et apostèmes et carboncles et parties internes principalement aux aisselles et aines, et on mourait dans cinq jours… Elle occupa tout le monde ou peu s’en fallut, car elle commença en Orient, et ainsi jetant ses flèches contre le monde, passa par notre région vers l’Occident et fut si grande qu’à peine elle laissa la quatrième partie des gens.

La Grande chirurgie. 1363

Le père ne visitait plus le fils
Le fils ne visitait plus le père
La charité était morte
Et l’espérance abattue

Quelle marge de manœuvre restait-il au commun des mortels, sinon ce conseil ? Pars de bonne heure, parcours une longue route et ne reviens pas avant longtemps. Les conséquences économiques seront graves : dès lors que l’objectif de chacun est de fuir l’épidémie, si elle n’a pas gagné son village, il n’en bouge plus :

Du drapier au maçon, les maîtres survivants se retrouvèrent sans compagnon, sans valet, sans apprenti.

Jean Favier

Hausse des prix agricoles : le paysage est en place pour les jacqueries à venir : les Jacques de la plaine de France en 1358, les Travailleurs anglais du Kent et de l’Essex en 1381, lesquelles avaient été précédées de celles des Karls de la Flandre de 1323 à 1328.

Henri Mollaret, spécialiste de la peste à l’Institut Pasteur, situe le nombre de morts sur l’Europe, de 1348 à 1350, entre le tiers et la moitié de la population, soit au moins 25 millions de morts, trois fois plus que les soldats tués pendant la première guerre mondiale. Les 3 pandémies depuis le début de l’ère chrétienne auraient tué environ 200 millions de personnes. Si la peste fut aussi meurtrière, c’est parce qu’elle frappait un Occident en général sous-alimenté.

La mort travaillait à grande lame et fauchait sans préférence ni discernement.

Pierre Magnan                    Chronique d’un château hanté           Denoël 2008

Dans cet interminable déroulement, ne se signale qu’un gouffre exceptionnel, visible dès la première observation – un « Hiroshima » , dit Guy Blois : le repli dramatique, l’effondrement de la population française et européenne de 1350 à 1450, sous le triple signe de la famine de la Peste Noire et de la guerre de Cent Ans. A la France comme à l’Occident, il faudra au moins un siècle (1450-1550), voire deux siècles (1450-1650), pour que se guérisse cette blessure profonde, restée longtemps béante : le quart, le tiers, la moitié, parfois jusqu’à 70 % de la population ayant disparu.

Cependant, de 1450 à nos jours, aucune catastrophe de cette fabuleuse ampleur ne se produit plus. La différence est incalculable, la vraie clef d’une explication d’ensemble : 1450 est une coupure comme il n’en existe ensuite aucune autre de pareille signification, dans tout ce que nous connaissons de notre histoire.

[…] Au terme de ce calvaire, la population française est terriblement amoindrie. Si, en 1328, le royaume comptait de 20 à 22 millions d’habitants, acceptons qu’en 1450, il en compte au plus 10 à 12, chiffre supérieur, probablement, à ce qu’il était à l’époque de Charlemagne. Mais  quel recul !

Fernand Braudel, L’Identité de la France.     Arthaud Flammarion 1986

Quelle époque désastreuse que celle dont nous venons de présenter le tableau ! aucun refuge sur la terre pour l’homme paisible ; la guerre, la peste et la famine se suivent sur toute la surface de la terre ; des nuées de sauterelles, durant trois années consécutives, causèrent, en beaucoup de pays, d’effroyables ravages, et furent en France, comme en Allemagne, les messagères des fléaux qui alloient fondre sur les peuples; des secousses répétées de tremblement de terre , des tourbillons de vapeurs mortelles sortis de son sein, précédèrent la peste, et l’occasionnèrent, disent un grand nombre d’historiens : on croit le plus communément, que des vaisseaux marchands en apportèrent le funeste germe en Europe. Ce terrible fléau se promena sur toute la surface du globe, et moissonna, sur son passage, le tiers de la population, dans les campagnes aussi bien que dans les villes ; les animaux de même que les hommes en furent atteints : les grandes cités ressembloient à des cimetières, et les morts étoient traînés au tombeau par les mourans : on ne regardoit le ciel que pour y lire les plus sinistres présages qui aggravoient encore le mal. Dans presque toute l’Asie, les campagncs désertes restèrent sans culture, et la famine fit périr ceux que la peste avoit épargnés ; la contagion étoit générale : pour ne parler que de l’Europe, on compta, dans Londres, cinquante mille victimes de la peste, soixante mille à Florence, quatre-vingts dix mille à Lubeck, plus de soixante mille à Basle : plus de cinq cents morts sortoient, par jour, du seul Hôtel-Dieu de Paris. Venise demeura presque sans habitans ; le nombre des nobles du grand conseil se trouva réduit, de douze cent cinquante à trois cent quatre-vingt. Le doge, André Dandolo, effrayé de la solitude de sa patrie, attira de nouveaux habitans dans Venise, en leur accordant les privilèges les plus avantageux : presque tous les malades mouroient dans l’abandon.

Le sénat de Berne, en Suisse, pour distraire la jeunesse de ces pensées funèbres qui agitoient les cœurs, l’envoya, escortée d’un grand nombre de musiciens, dans la belle vallée de Simmenthal : Que celui qui veut faire pénitence, disoient les jeunes gens, vienne plutôt prendre part à nos festins et se réjouir avec nous d’avoir échappé à la grande mortalité.

Dans plusieurs villes d’Italie, au rapport de Bocace, un grand nombre d’hommes, pensoient que boire, chanter, satisfaire tous ses appétits, et n’avoir ni souci, ni crainte, étoit le meilleur remède qu’on put opposer à la contagion. Cependant, si nous en exceptons ce petit nombre d’exemples, la consternation étoit générale ; les peuples n’avoient les yeux fixés que sur la tombe, et sembloient tous se trouver devant le tribunal redoutable de la divinité ; on n’entendoit de tous côtés que pleurs et gémissemens ; un voyageur isolé étoit regardé comme l’antechrist.

Une terreur religieuse glaça tous les esprits exaltés par le spectacle des calamités publiques ; ils crurent voir dans ces fléaux, les avant-coureurs de la destruction de l’Univers : un passage de l’Apocalypse, faussement interprété, fortifioit ce préjugé superstitieux. Les guerriers uniquement occupés de leur salut, ne songeoient plus à la défense de l’État ; les travaux de l’agriculture furent interrompus ; le bruit de la fin du monde se répandoit en tous lieux ; on n’entendoit plus que des gémissemens et des cris de pénitence ; on ne voyoit de toutes parts que des bandes d’hommes et de femmes qui se flagelloient et se déchiroient le corps; on auroit cru que la trompette fatale, dont le son doit réveiller un jour la cendre de toutes les générations, reténtissoit aux oreilles des peuples.

Mais l’ambition de quelques rois ne parut pas fort effrayée, et ils ne se montraient pas moins attentifs à s’agrandir sur cette terre arrosée de pleurs, et menacée d’une destruction prochaine.

Comme si la peste n’eût pas détruit assez d’hommes, les Juifs furent poursuivis avec acharnement, et l’on imputoit les malheurs de la nature à ces étrangers proscrits, dont le peuple en fureur, brûla une grande quantité, en France, en Allemagne, en Bohême, ainsi qu’en Italie.

Le spectacle que présente l’Egypte ne paroît pas moins lugubre; ce fut, dans cette période, la contrée la plus malheureuse de la terre, sans en excepter la France elle-même ; la peste et la famine désolèrent cette contrée. Les Egyptiens consternés, crurent que des esprits mal-faisans, sortis des ruines des anciennes cités, avoient corrompu l’air : une si grande famine désola l’Egypte que les hommes, dit l’histoire, dévoroient les animaux morts, recouroient aux plus vils alimens, et que des mères mangeoient leurs propres enfans. Traités comme des esclaves par une milice étrangère, accablés par tant de maux, les Egyptiens perdirent jusqu’au souvenir de la gloire de leurs ancêtres.

Il semble que l’Univers vacille et menace ruine ; c’est pourtant, au milieu de ces malheurs, de ces convulsions, que l’homme augmente les moyens de destruction, par l’invention de la poudre et de l’artillerie.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

L’Egypte certes, mais encore l’ensemble de l’Afrique de l’hémisphère nord :

Au milieu du VIII ° siècle [notre XIV° siècle], la civilisation, à l’est comme à l’ouest, fut visitée par une peste destructrice qui dévasta les nations et fit disparaître les populations…. La civilisation déclina avec l’humanité. Les cités et les maisons furent abandonnées, les routes disparurent, les terres et les demeures restèrent vides, les dynasties et les tribus s’affaiblirent. Tout le monde habité changea…

Par conséquent, il est nécessaire qu’aujourd’hui quelqu’un entreprenne de faire un relevé systématique de la situation du monde dans toutes les régions et dans toutes les races, ainsi que les coutumes et les croyances sectaires qui ont changé pour ceux qui y adhèrent.

Ibn Khaldoun            Al Muqaddimah

En ces temps troublés, dans le sud du pays, une personnalité hors du commun, le flamboyant Gaston III, qui se fit appeler Phébus parce que sa chevelure d’un blond roux le couronnait de soleil, ne cesse d’oser, avec un culot qui force le respect :

Gaston Fébus est un incroyable héros médiéval, lettré, d’une audace sans pareil à la guerre comme en politique, follement adonné à la chasse et à l’amour, sans scrupule dans la répudiation de sa femme comme dans le meurtre de son fils, accompli de sa main, mais qui le plongera dans le remords, au moins littéraire, génie militaire, génie artistique, génie financier, Gaston Fébus le démesuré est, deux cents ans avant Henri IV, la première figure légendaire du Béarn. C’est lui qui, à dix sept années de distance, refusera l’hommage au roi de France d’abord, en 1347, au Prince noir, fils du roi d’Angleterre, ensuite, en 1364, affirmant au visage de ces deux rois « qu’il ne tenait son pays de Béarn que de Dieu et de nul homme au monde », et convoquant des notaires pour que cette affirmation inouïe fût consignée pour l’éternité. C’est lui qui construira autour du Béarn un appareil de forteresses sans précédent. C’est lui qui le dotera d’une armée populaire, mobilisable à tout instant et d’une organisation administrative d’avant-garde. C’est lui qui, laissant à sa mort un trésor inouï de plus de 700 000 florins, permettra à ses descendants d’envisager une politique d’indépendance pourvue de véritables moyens financiers, réalité sans exemple à l’époque où la politique des plus grands se nourrit d’expédients.

Le miracle, né de l’histoire et sans doute aussi de la géographie, fut que cette principauté pyrénéenne, prise en tenailles entre l’impérialisme français et l’impérialisme espagnol, « un pou entre deux singes » comme dira le grand père d’Henri IV, puisse au travers des siècles sauver et renforcer son indépendance.

François Bayrou               Henri IV, le Roi libre.    Flammarion. 1994

13 01 1349                  En Flandres, des soviets avant l’heure ? On parle de 6 000 victimes.

Nulle part l’esprit révolutionnaire ne déploya plus d’ardeur mystique, plus d’esprit de propagande internationale, plus d’âpreté dans la poursuite des revendications de classe et de la dictature ouvrière qu’aux Pays Bas. Là, des centaines de milliers d’hommes luttèrent avec une énergie farouche, avec une bravoure extraordinaire que souillèrent de hideux excès, pour le triomphe de leur idéal, contre les nobles, les clercs et surtout les bourgeois. Ils caressèrent la chimère de l’égalité des fortunes et de la suppression de toute hiérarchie, de toute autorité, en dehors de celle des travailleurs manuels. Une première expérience avait déjà été tentée à Ypres et à Bruges (1323 et 1328), à la faveur de la Jacquerie de la Flandre maritime, par deux ouvriers, Guillaume de Decken et Jacques Peit, qui avaient décrété la guerre aux riches et aux prêtres, et fait régner la terreur jusqu’au moment où la bourgeoisie coalisée avec la noblesse, leur infligea le désastre de Cassel [1328]. Une seconde, plus longue grave encore, fut faite par un tribun éloquent et hardi, un grand bourgeois, le drapier Jacques Arteveld. Celui-ci réalisa un moment, par l’entente des classes ouvrières et d’une partie de la bourgeoisie, son plan d’établissement de l’hégémonie de Gand en Flandre, avec l’appui du roi d’Angleterre (1338-1375). Mais il fut bientôt débordé par la démocratie des tisserands, impatients d’établir le gouvernement exclusif de la classe ouvrière. Cette dernière dictature, qui débuta par l’émeute, où périt Arteveld, eut pour moyens l’emprunt forcé, le massacre, les confiscations, le pillage ; elle mit aux prises les ouvriers les uns avec les autres, opposa les foulons qui furent écrasés (2 mars 1345) aux tisserands. Elle finit par la chute de ces derniers (13 janvier 1349), contre lesquels s’étaient unis, princes, nobles, clercs, paysans, bourgeois et petits artisans. Une partie des vaincus émigra en Angleterre, les autres préparèrent leur revanche ; ils la tentèrent en 1359 et surtout en 1378.

Cette fois le mouvement ouvrier gantois faillit avoir en Occident un immense contrecoup,  et y déchainer la révolution internationale. Les meneurs de Gand prétendaient inaugurer une dictature ouvrière sans mélange, spolier et détruire la bourgeoisie, soulever les compagnons contre les patrons, les salariés contre les grands entrepreneurs, les paysans contre les seigneurs et les clercs. On prétendit qu’ils avaient prémédité l’extermination de toute la classe bourgeoise, à l’exception des enfants de six ans, de même que celle de la noblesse.

Prosper Boissonnade                   Le travail dans l’Europe  chrétienne au Moyen Age V°-XV ° siècle. F Alcan Paris 1930

1349                           Philippe VI de Valois, roi de France, achète la ville de Montpellier et son port de Lattes à Jacques III, roi de Majorque. C’est alors un foyer culturel cosmopolite : on y parle hébreu, grec, latin, avec une prédominance de la science et, donc de la langue, arabe. On s’y sentira vite français, au point de nommer un boulevard Bonne Nouvelle, quatre vingts ans après que Jeanne d’Arc ait libéré Orléans. Arnaud de Villeneuve, 1238-1313, y pratique la chimie, dont celle du vin :

Les Vins Doux Naturels [VDN]sont trop souvent nommés à tort vins cuits alors que ces vins sont produits selon la méthode du mutage découverts par Arnaud de Vilanova, Médecin à la cour des Rois de Majorque, Recteur de l’Université de Montpellier et Alchimiste au XIII° siècle, qui consiste à ajouter au cours de la fermentation un peu d’alcool pur au vin afin de stopper la transformation du sucre en alcool et d’obtenir un vin doux grâce à ces sucres résiduels. Non contente de leur apporter de la douceur, cette technique était surtout un moyen de conserver les vins  qui ne tenaient pas lors des transports. Une fois fortifiés, ces vins étaient plus à même de voyager et de vieillir sans le moindre souci.

Dominique Laporte, meilleur sommelier de France

Le 16 juillet, c’est le Dauphiné qu’il met dans son escarcelle ; la Maison de Savoie se tourne alors vers l’Italie, et, en achetant Nice, se donne un débouché maritime. Le terme de Dauphin commença par être, au XI° siècle, le surnom des comtes d’Albon, maîtres du Viennois, qui deviendra, en s’agrandissant, le Dauphiné. A l’origine se trouvait une mère anglaise qui donna à son fils un prénom anglais : Delphin, qui est donc en anglais aussi le nom du plus humain des mammifères marins : en faire un prénom était donc pour ce peuple de marins une forme d’hommage rendu à l’animal. Humbert, véritable panier percé toujours en manque d’argent, mais gardant sa fierté, n’eût plus que son nom à vendre au Roi de France, ce dernier s’engageant à donner ce nom à celui de ses enfants qui hériterait du trône : le premier dauphin est Charles, fils aîné de Jean qui succédera à Philippe VI en 1350, sous le nom de Jean II le Bon.

vers 1350                    Dans l’actuel Pérou septentrional, les Chimús fondent une civilisation vivant d’agriculture intensive – maïs et pomme de terre -. Ils construisent aussi de nombreuses routes, sont habiles dans l’art de la céramique : ce sont les précurseurs des Incas. Pour s’installer là, il leur a fallu combattre un autre peuple installé dans la vallée de Lambayeques, qui était là depuis l’an 850 à peu près : on découvrira 119 squelettes d’hommes, femmes, enfants sur une pyramide de Túcume.  Les Lambayeques avaient construit quantité de pyramides, dont la plus grande avait 700 mètres de long ; elles n’étaient pas hautes : 20 m. en moyenne. Construite en adobe – mélange de paille et d’argile – elles n’auraient pu être plus hautes. La pluie se chargera de leur érosion, de même qu’elle s’était chargé de l’érosion de nos premiers châteaux forts, eux aussi en terre, dont il ne nous reste que des noms de villages : La Motte, La Motte Servolex, la Motte Beuvron, La Motte Chalençon, La Motte d’Aveillans. Par contre, on a trouvé de forts beaux masques funéraires, et de nombreux couteaux sacrificiels en or – les tumis -.

25 03 1351                  La tradition chevaleresque connaît l’une de ses dernières manifestations avec le combat des Trente, au cours duquel 30 chevaliers bretons vainquirent 30 chevaliers anglais : l’affaire, qui fit grand bruit, se déroula sur la lande de la Mi-Voie, entre Josselin et Ploërmel. Quand on dit que la perte des traditions peut causer des dommages irréparables… on ne parle pas pour ne rien dire : la mort d’une quarantaine de chevaliers, c’est tout de même moins grave que celle de millions d’hommes. Et ne disons donc pas trop de mal non plus des légendes : il est bien possible que ce soit celle des Horace et des Curiace qui ait inspiré cette tradition chevaleresque.

Nicolas Oresme, fils de paysans normands aisés, publie le Traité des Monnaies : il y est dit  beaucoup de choses qui n’ont guère vieilli :

la stabilité des prix est un impératif, car celui qui investit doit avoir une vue claire de l’avenir. L’augmentation de la masse monétaire est une cause de désordre économique, car elle crée l’instabilité des prix en augmentant leur niveau. La stabilité monétaire ne peut être garantie avec certitude que par l’indépendance de l’autorité monétaire par rapport au roi. Le roi doit résoudre ses problèmes financiers par la fiscalité.

Devenu plus tard évêque de Lisieux, il traduira Aristote, accompagnant sa traduction de commentaires favorables à l’astronomie héliocentrique… de façon suffisamment prudente pour ne pas être inquiété, mais assez claire pour ébranler un des ses lecteurs nommé… Copernic. On est normand ou on ne l’est pas. Charles V, qui l’écouta, fût surnommé le Sage[3]. Charles VI ne l’écouta pas, revenant aux dévaluations et à l’inflation : on l’appela d’abord le Bien Aimé, puis le Fou.

1352                             Une ordonnance de Jean le Bon fait défense à toute personne de préparer tout médicament. Cela va permettre aux communautés d’apothicaires de s’opposer à la vente des drogues de composition illicite par tous les charlatans, guérisseurs et empiriques qui commercialisaient des remèdes sans activité thérapeutique. Seul l’apothicaire pouvait exercer la pharmacie ; chaque médicament, préparé selon la prescription du médecin, était destiné à un malade déterminé ; à coté de ces médicaments « sur mesure » s’étaient constitués des médicaments préparés à l’avance, qui prendront vite le nom de remèdes secrets : leur composition était tenue secrète, car c’était le seul moyen de protéger l’inventeur du produit. Le droit de fabriquer des remèdes secrets n’appartenait à personne, pas plus aux apothicaires qui devaient respecter la prescription médicale et le qui pro quo [4], qu’aux médecins.

1354                               La concertation n’est pas la qualité première de l’archevêque de Narbonne : depuis quelques dizaines d’années a été entrepris la construction de la cathédrale, et on a commencé par le chœur, avec des dimensions impressionnantes : des voûtes de plus de quarante mètre de haut ; mais la construction de la nef impose la destruction partielle du mur d’enceinte de la ville, et cela, les consuls ne peuvent l’accepter : c’est donc l’arrêt de la construction de la cathédrale ; quelques 5 siècle plus tard, quand la croissance de la ville aura mis par terre ce mur d’enceinte, Viollet le Duc tentera de reprendre le chantier, mais ce jour-là, il aurait mieux fait de rester au lit : cela nous aurait évité les vilaines tourelles qui enlaidissent la tentative de construction d’une nef. A l’heure actuelle, l’ouverture du choeur sur la nef a été fermée, et, un espace nommé place de Sainte Eutrope est encadré par la croisée des transepts et 2 chapelles pentagonales de la nef, qui aurait dû en comprendre 10.

1355                              Le gouverneur royal d’Artois autorise les gens d’Aire-sur-la-Lys à construire un beffroi dont les cloches sonneront les heures des transactions commerciales et du travail des ouvriers drapiers, car il convient que la plupart des ouvriers journaliers aillent et viennent à leur travail à des heures fixes.

Rome percevait sa dîme au Groenland : on sait qu’elle avait été payée en 1282, non en espèces mais en nature : défenses de morses et peaux d’ours polaire ; en 1327, on sait encore que le Groenland avait bénéficié d’une remise de dîme de six ans, mais après, il y eut une interruption si longue que Rome monta finalement une expédition qui ne put que constater la disparition totale de la colonie ; déjà, les Vikings avaient subi les effets d’un net refroidissement du climat, isolés sur la côte ouest par les glaces qui encombraient le cap Farewell, au sud de l’île ; de plus, les produits qu’ils exportaient (fourrures, ivoire) avaient perdu peu à peu leurs débouchés. Ils furent peut-être aussi victimes de la peste noire qui décima la colonie, après avoir fauché en 1349 le tiers de la population de Bergen, qui, en Norvège, avait l’exclusivité du commerce avec le Groenland.          Les fouilles effectuées en 1921 par Paul Nordlund mirent à jour des corps étonnamment conservés dans le sol glacé, vêtus à la mode du temps de Charles VII et de Louis XI (1420-1480), dont les squelettes portaient les traces de la dégénérescence : nanisme, débilité osseuse, mortalité infantile, rétrécissement du bassin – signe de stérilité chez les femmes -. Un rapport envoyé de la ville de Gadhar à la cour de Norvège entre 1341 et 1348 est, peut-être, le commentaire le plus éloquent de ces fouilles :

Partout la terre est désertique. La grande église de Vestribygdh fût la cathédrale et le siège de l’évêque.

Les Skraelinjar [5] ont complètement pillé Vestribygdh au point qu’il ne subsiste que chèvre, mouton, vache et veau, à l’état sauvage. Plus un homme, ni chrétien, ni païen. Tel est ce que dit Ivar Bardsen qui administra quelques années l’évêché de Gardhar. Il a tout vu par lui-même […] Attivé à Vestribygdh, il ne trouva absolument personne. […]

On trouve dans un roman de l’entre deux guerres un récit légèrement différent, très plausible lui aussi, encore qu’il taise toute présence autochtone d’eskimos, et le fait qu’avant d’avoir la peau de l’ours et du phoque, on a leur viande :

Eric le Rouge et ses fils, bannis d’Islande, voguèrent longtemps sur une mer embrumée avant de découvrir un pays verdoyant, si ver­doyant qu’ils le nommèrent la Terre verte, le Groenland. Le Gulf stream n’a­vait pas, alors, le même cours qu’aujour­d’hui. Sur cette terre qu’il réchauffait poussèrent des arbres fruitiers, et les pâ­turages y nourrissaient d’immenses troupeaux. Éric et ses fils étendirent leur domaine. Leif découvrit même l’Amérique, où ils songèrent un instant à s’installer. Mais le riche Groënland nourrissait bien la pauvre Islande, et le commerce était florissant. Le Groënland se couvrit alors d’églises magnifiques, dont on découvre peu à peu les restes, ensevelis aujourd’hui sous les neiges séculaires. Deux ou trois siècles plus tard, le Gulf Stream eut un caprice et modifia sa course. Le Groënland se mit à se refroidir. Les arbres disparurent. Les pâturages devinrent moins bons. Les bœufs moururent. Cependant, les Groënlandais se tiraient d’affaire parce qu’ils étaient bons chasseurs de phoques et d’ours blancs, et qu’ils se mirent à échanger les fourrures de ces animaux contre la morue sèche des Islandais. Des navires arrivaient d’Islande une fois l’an, débarquaient leur cargaison de poisson et enlevaient la marchandise. L’opération se faisait toujours sur la même pointe de terre.[…] Puis, une année, il y eut la guerre civile en Islande, et les navires ne partirent pas pour le Groënland. L’année d’après , lorsque les Islandais voulurent reprendre le trafic, ils ne virent pas les gens du Groënland les attendre, comme de coutume, en chantant et ne leur faisant des signaux. Les Islandais débarquèrent et cherchèrent. Ils trouvèrent auprès de l’église les cadavres de toute la population. Les derniers descendants d’Eric le Rouge étaient morts faute d’avoir été ravitaillés…

Maurice Constantin Weyer                 La nuit de Magdalena     Sequana 1933

Le climat s’est réchauffé après le dernier âge de glace, il y a environ quatorze mille ans : la température des fjords du Groenland n’était désormais plus que froide, au lieu de glaciale, et des forêts de petits arbres commencèrent à s’y développer. Mais le climat du Groenland n’est pas devenu stable au cours des derniers quatorze mille ans : il s’est refroidi à certaines époques, puis il s’est radouci. Ces fluctuations climatiques eurent une grande importance pour les colons amérindiens qui peuplèrent le Groenland avant l’arrivée des Scandinaves. Si les espèces animales pouvant être chassées sont peu nombreuses dans l’Arctique – le renne, le phoque, la baleine et les poissons -, ces quelques espèces sont souvent présentes en abondance. Mais il peut arriver que, lorsque l’espèce chassée habituellement disparaît ou migre, les chasseurs n’aient pas la possibilité de se rabattre sur une autre alternative, comme ils peuvent le faire à des latitudes plus basses, où les espèces sont beaucoup plus variées. C’est pourquoi l’histoire de l’Arctique (et celle du Groenland ne fait pas exception) est faite de peuples qui arrivent, occupent de vastes territoires pendant plusieurs siècles, puis déclinent, ou disparaissent, ou sont contraints de modifier leur mode de vie sur une vaste échelle spatiale lorsque les changements climatiques entraînent des changements dans la nature des espèces chassées.

Ces conséquences des changements climatiques sur les chasseurs indigènes au Groenland ont pu être directement observées au cours du XX° siècle. Au début de ce siècle, une augmentation de la température de la mer entraîna la quasi-disparition des phoques du sud du Groenland. La chasse au phoque put reprendre lorsque le climat se refroidit à nouveau. Puis, lorsque le climat connut un fort refroidissement, entre 1959 et 1974, les populations d’espèces migratoires de phoques chutèrent en raison de l’importante augmentation de la glace de mer. Le nombre total de prises effectuées par les Groenlandais autochtones diminua, mais les Groenlandais évitèrent la famine en se concentrant sur les phoques annelés, dont la population demeura constante, car ces phoques sont capables de creuser des trous dans la glace pour pouvoir respirer. Des fluctuations climatiques similaires entraînant d’importants changements dans la nature des espèces chassées ont peut-être contribué à la première colonisation du Groenland par des Amérindiens vers 2500 avant J.-C, à leur déclin ou à leur disparition vers 1500 avant J.-C, à leur retour puis à leur nouveau déclin, et enfin à leur totale disparition du sud du Groenland quelque temps avant l’arrivée des Scandinaves, vers 980. C’est la raison pour laquelle les Scandinaves ne rencontrèrent au départ aucun Indien autochtone, alors qu’ils trouvèrent des ruines témoignant du passage d’anciennes populations. Malheureusement pour les Scandinaves, le climat doux qui caractérisait la période de leur arrivée permit en même temps aux Inuits de se répandre rapidement vers l’est, du détroit de Bering à travers l’Arctique canadien, parce que les glaces qui avaient empêché tout passage entre les îles du nord du Canada pendant les siècles de froid commencèrent à fondre durant l’été, ce qui permit aux baleines boréales, qui constituaient la principale source de subsistance des Inuits, d’emprunter ces passages maritimes de l’Arctique canadien. Ce changement climatique permit aux Inuits de pénétrer le nord-ouest du Groenland en partant du Canada vers 1200, ce qui eut de lourdes conséquences pour les Scandinaves.

Entre l’an 800 et le début du XIV° siècle, les carottes glaciaires nous indiquent que le climat du Groenland était relativement doux, semblable à ce qu’il est aujourd’hui, voire un peu plus chaud. On appelle ces siècles l’optimum climatique du Moyen Âge. Ainsi, les Scandinaves atteignirent le Groenland à un moment favorable à la fauche du foin et à l’élevage du bétail (favorable étant entendu relativement aux moyennes climatiques du Groenland sur les derniers quatorze mille ans). Cependant, au début du XIV° siècle, le climat de l’Atlantique Nord commença à se refroidir et devint plus variable d’une année à l’autre, marquant le début d’une période froide appelée le petit âge de glace, qui dura jusqu’au XIX° siècle. Vers l’an 1420, le petit âge de glace était bien installé, et l’augmentation estivale des glaces dérivant entre le Groenland, l’Islande et la Norvège mit fin à la communication maritime entre le Groenland nordique et le monde extérieur. Ces conditions climatiques froides étaient tolérables, voire bénéfiques, pour les Inuits, qui pouvaient chasser le phoque annelé, mais elles furent défavorables aux Scandinaves, qui dépendaient de la fauche du foin. Le commencement du petit âge de glace participa à la disparition des Vikings du Groenland. Mais on avait déjà assisté à de courtes périodes de froid avant le XIV° siècle, auxquelles les Scandinaves avaient survécu, et il y eut de courtes périodes de réchauffement après le XV° siècle qui ne suffirent pas à les sauver. Aussi la question est-elle plutôt de savoir pourquoi les Vikings n’apprirent pas à s’accommoder du froid du petit âge de glace en observant la manière dont les Inuits relevaient le même défi.

L’environnement du Groenland n’est pas seulement climatique et météorologique, mais également fait d’espèces végétales et animales indigènes. La végétation dont le développement est optimal est confinée dans les régions de climat doux protégées des embruns dans les longs fjords intérieurs des Établissement de l’Est et de l’Ouest, sur la côte sud-ouest du Groenland. Là, la végétation qui pousse dans des zones où le bétail ne vient pas paître varie en fonction de sa localisation. Aux altitudes élevées, où les températures sont froides, et dans les fjords côtiers proches de la mer où la croissance végétale est contrainte par le froid, le brouillard et les embruns, la végétation est essentiellement constituée de laîches, qui sont plus basses que les herbes et dont la valeur nutritionnelle est moindre pour les bêtes. Les laîches peuvent pousser dans ces régions pauvres parce qu’elles sont plus résistantes à la privation d’eau que les herbes, et qu’elles peuvent donc prendre racine dans des graviers dont la rétention d’eau est moindre. À l’intérieur des terres, dans des zones protégées des embruns, les montagnes abruptes et les sites exposés au froid et au vent à proximité des glaciers ne sont quasiment que roche nue dépourvue de toute végétation. Dans les régions moins hostiles de l’intérieur des terres, on trouve essentiellement une végétation de lande constituée d’arbustes nains. Les meilleures terres intérieures c’est-à-dire celles qui sont situées à faible altitude, dont les sols sont de bonne qualité, qui sont protégées du vent, bien irriguées et qui, par leur orientation au sud, bénéficient de plus d’ensoleillement sont faites de zones boisées où poussent de petits bouleaux et de petits saules, ainsi que quelques genévriers et quelques aulnes, qui pour la plupart ne dépassent pas les cinq mètres de hauteur, même si dans les zones les plus privilégiées certains bouleaux peuvent mesurer jusqu’à dix mètres.

Dans les zones où, aujourd’hui, paissent moutons et chevaux, la végétation se présente différemment, comme ce devait déjà être le cas à l’époque des Nordiques. Des prairies humides sur des pentes douces, comme on en voit autour de Gardar et de Brattahlid, sont constituées d’herbes grasses pouvant atteindre trente centimètres de hauteur et parsemées de fleurs. Des petits bosquets de saules et de bouleaux nains que viennent brouter les moutons n’atteignent que cinquante centimètres de hauteur. Dans des champs plus secs, plus pentus et exposés au vent, on trouve des herbes ou des saules nains ne mesurant que quelques centimètres. Ce n’est qu’aux endroits protégés des moutons et des chevaux, comme dans le périmètre autour de l’aéroport de Narsarsuaq, que j’ai pu voir des petits saules et des petits bouleaux mesurant jusqu’à deux mètres, dont la croissance avait été stoppée par les vents froids soufflant d’un proche glacier. Quant aux animaux sauvages du Groenland, ceux qui avaient potentiellement le plus d’importance pour les Nordiques et les Inuits étaient les mammifères terrestres et marins, ainsi que les oiseaux, les poissons et les invertébrés marins. L’unique grand herbivore terrestre indigène du Groenland vivant dans les anciennes régions d’occupation viking (nous ne prendrons donc pas en compte le bœuf musqué vivant à l’extrême nord) est le caribou, que les Lapons et d’autres peuples indigènes du continent eurasiatique domestiquèrent sous le nom de renne, mais qui ne fut jamais domestiqué ni par les Vikings ni par les Inuits. Au Groenland, on ne pouvait voir des ours polaires et des loups que dans les régions situées au nord des colonies Scandinaves. On trouvait aussi du petit gibier : des lièvres, des renards, des oiseaux terrestres (dont les plus grands représentants étaient des oiseaux de la famille de la grouse appelés lagopèdes), des oiseaux d’eau douce (les plus grands étant le cygne et l’oie) et des oiseaux de mer (notamment des eiders et des pingouins, autrement dit des alcidés). Les mammifères marins les plus importants étaient des phoques de six espèces différentes, qui n’avaient pas la même signification pour les Vikings et pour les Inuits, en raison de différences dans leur distribution et dans leur comportement que j’expliquerai ultérieurement. La plus grande de ces espèces était le morse. On trouvait de nombreuses espèces de baleines le long de la côte, et celles-ci furent chassées avec succès par les Inuits, mais pas par les Scandinaves. Les rivières, les lacs et les océans regorgeaient de poisson, et les crevettes et les moules étaient les plus appréciés des invertébrés marins comestibles.

D’après les sagas et les récits médiévaux, aux environs de l’an 980, Érik le Rouge, un Norvégien au tempérament violent, fut accusé de meurtre et exilé en Islande, où il se rendit rapidement coupable de quelques autres meurtres et fut chassé dans une autre région de l’Islande. Là encore, au cours d’une, altercation, il fit quelques autres victimes, et cette fois il fut bel et bien banni d’Islande, pour une durée de trois ans à compter de l’an 982.

Erik se rappela que, plusieurs dizaines d’années auparavant, un certain Gunnbjôrn Ulfsson avait été dévié de sa course par une tempête alors qu’il faisait voile vers l’Islande et qu’il avait aperçu quelques petites îles pelées, dont nous savons aujourd’hui qu’elles sont situées à peu de distance des côtes sud-est du Groenland. Ces îles avaient été à nouveau visitées vers 978 par un lointain parent d’Erik, Snaebjôrn Galti, qui naturellement s’était lui aussi battu avec les membres de son équipage et avait été dûment assassiné. Érik se rendit sur ces îles pour y tenter sa chance, passa les trois années suivantes à explorer la plus grande partie des côtes du Groenland et découvrit de bons pâturages dans les profondeurs des fjords. À son retour en Islande, une condamnation pour une autre violente querelle l’obligea à prendre la tête d’une expédition de vingt-cinq navires qui partit coloniser les terres nouvellement explorées, qu’il appela astucieusement Groenland (le pays vert). Les Islandais ayant entendu dire que de bonnes terres n’attendaient que d’être cultivées au Groenland, trois nouvelles expéditions quittèrent l’Islande au cours de la décennie suivante. Ce qui fait que, vers l’an mil, la quasi-totalité des terres susceptibles d’accueillir une ferme des Établissements de l’Est et de l’Ouest étaient occupées, et que la population Scandinave avait atteint un chiffre dont on estime aujourd’hui qu’il était d’approximativement cinq mille âmes : environ un millier d’individus occupaient l’Établissement de l’Ouest, et l’Établissement de l’Est comptait dans les quatre mille habitants.

Au départ de leurs colonies, les Scandinaves se lancèrent dans des explorations et des chasses annuelles vers le nord en suivant la côte ouest, bien au-delà du cercle arctique. Il est possible que l’une de ces expéditions ait atteint une latitude de 79° Nord, à seulement mille kilomètres du pôle Nord, où l’on a retrouvé, sur un site archéologique inuit, de nombreux objets Scandinaves, parmi lesquels une cotte de mailles, un rabot de charpentier et des rivets de bateaux. Confirmant avec plus de certitude encore ces explorations vers le nord, on a également mis au jour, à une latitude de 73° Nord, un cairn contenant une pierre runique (c’est-à-dire une pierre gravée dans l’alphabet runique norrois) établissant que Erling Sighvatsson, Bjarni Thordarson et Eindridi Oddson avaient érigé ce cairn le samedi précédant le jour des Rogations Mineures (le 25 avril), probablement au début du XIV° siècle.

Les Vikings du Groenland assurèrent leur subsistance en pratiquant à la fois le pastoralisme (élevage d’animaux domestiques) et en chassant des animaux sauvages pour leur viande. Érik le Rouge avait dans un premier temps emporté avec lui du bétail domestique d’Islande, puis les Vikings du Groenland s’habituèrent à consommer de la viande d’animaux sauvages en bien plus grande proportion qu’en Norvège et en Islande, où le climat plus doux permettait aux habitants de satisfaire la plus grande partie de leurs besoins alimentaires uniquement par le pastoralisme et en Norvège par les cultures vivrières.

Les colons du Groenland commencèrent par vouloir élever les mêmes espèces que celles dont se nourrissaient les riches chefs norvégiens : beaucoup de vaches et de porcs, un peu moins de moutons et encore moins de chèvres, sans oublier quelques chevaux, des canards et des oies. Ainsi que permet de le déduire le décompte des os d’animaux identifiés dans les dépotoirs du Groenland datés au radiocarbone sur différentes périodes d’occupation Scandinave, il apparut rapidement que l’élevage de ces multiples espèces, jugé idéal en Norvège, ne convenait pas aux conditions climatiques plus froides du Groenland. Les canards et les oies de basse-cour furent immédiatement abandonnés, peut-être même dès la traversée vers le Groenland : aucune trace archéologique ne permet de dire s’il y en eut jamais sur ces terres. Les porcs trouvaient de grandes quantités de glands à manger dans les forêts de Norvège, et les Vikings appréciaient la viande de porc plus que toute autre, mais les porcs s’avérèrent terriblement destructeurs et peu rentables dans les forêts clairsemées du Groenland, dont ils détruisaient la végétation et les sols fragiles par leurs fouilles. En un bref laps de temps, il n’en resta plus que quelques-uns, s’ils ne disparurent pas totalement. Les fouilles archéologiques, qui ont mis au jour des bâts et des traîneaux, ont montré que les Vikings élevaient des chevaux qu’ils utilisaient comme bêtes de somme. Cependant ils ne les mangeaient pas, car la religion chrétienne l’interdisait, c’est pourquoi on ne trouve que très rarement des os de chevaux dans les dépotoirs. Dans le climat du Groenland, il était bien plus difficile d’élever des vaches que des moutons ou des chèvres, car elles ne pouvaient paître que pendant les trois mois d’été sans neige. Le reste de l’année, il fallait les garder à l’étable et les nourrir de fourrage, dont la préparation devint la principale corvée estivale des fermiers groenlandais. On peut penser qu’il eût été préférable pour les Groenlandais d’abandonner l’élevage de ces vaches qui leur causait tant de travail, et dont le nombre diminua effectivement au cours des siècles, mais les vaches étaient dotées d’un statut symbolique trop important pour qu’elles soient totalement éliminées.

On retrouva donc bientôt à la base de l’alimentation des Groenlandais des races résistantes de moutons et de chèvres, qui étaient bien mieux adaptées aux climats froids que les bovins. Ces bêtes avaient également l’avantage, contrairement aux vaches, de pouvoir creuser sous la neige pour trouver de l’herbe pendant l’hiver. Au Groenland, aujourd’hui, on peut laisser les moutons paître à l’extérieur pendant neuf mois de l’année (trois fois plus longtemps que les vaches) et il ne faut les mettre à l’abri et les nourrir que pendant les trois mois où la couche de neige est la plus épaisse. Sur les sites groenlandais les plus anciens, il y eut au départ un nombre de moutons et de chèvres à peu près égal à celui des vaches, puis ce nombre augmenta dans le temps jusqu’à ce qu’on atteigne huit moutons ou chèvres pour une vache. Quant à la différence entre les moutons et les chèvres, les Islandais élevaient six moutons ou plus pour une chèvre, rapport qu’on retrouva dans les meilleures fermes du Groenland durant les premières années de la colonisation, mais qui évolua dans le temps jusqu’à ce que le nombre de chèvres vienne rivaliser avec le nombre de moutons. Cela était dû au fait que les chèvres, contrairement aux moutons, sont capables de digérer les branchages et les arbres nains qui constituaient l’essentiel de la végétation des pâturages pauvres du Groenland. Ainsi, alors que les Vikings arrivèrent au Groenland avec une préférence pour les vaches par rapport aux moutons et alors qu’ils préféraient encore ces derniers aux chèvres, ce sont les chèvres qui finirent par l’emporter, en raison de leur plus grande adaptabilité aux conditions climatiques du Groenland. La plupart des fermes (en particulier celles de l’Établissement de l’Ouest, qui était le plus septentrional, et dont les conditions étaient par conséquent les plus difficiles) durent finalement se contenter d’élever plus de chèvres, animaux méprisés, et moins de vaches, qui étaient pourtant les plus valorisées; seules les fermes les plus productives de l’Établissement de l’Est parvinrent à satisfaire leur préférence pour les vaches.

[…]     Au cours de l’hiver, les vaches étaient nourries avec le fourrage récolté pendant l’été, et si les quantités n’étaient pas suffisantes, le complément était fourni par des algues qui se déposaient à l’intérieur des terres. Les vaches, n’appréciant pas ce complément, finissaient par diminuer en taille et en poids. Vers le mois de mai, lorsque la neige commençait à fondre et que l’herbe recommençait à pousser, on pouvait enfin sortir les vaches pour qu’elles aillent paître, mais elles étaient alors si faibles qu’elles ne pouvaient plus marcher et il fallait les porter dehors. Au cours des hivers les plus rigoureux, lorsque les réserves de fourrage et d’algues étaient épuisées avant le retour de l’été, les fermiers ramassaient les premières branches de bouleau et de saule du printemps qu’ils faisaient manger à leurs bêtes pour éviter qu’elles ne meurent de faim.

Les vaches, les brebis et les chèvres du Groenland étaient élevées plus pour leur lait que pour leur viande. Après que les bêtes avaient mis bas, en mai ou en juin, elles ne donnaient du lait que pendant les quelques mois d’été. À partir de ce lait, les Scandinaves fabriquaient alors du fromage, du beurre et cette sorte de yaourt appelée skyr, qu’ils stockaient dans de grandes barriques gardées au froid soit dans des torrents de montagne soit dans des locaux de tourbe; ils consommaient ces produits pendant toute la durée de l’hiver. Ils élevaient également les chèvres et les moutons pour leur laine, qui était d’une qualité exceptionnelle car, dans ces climats froids, les moutons produisaient une laine grasse naturellement imperméable. Ils ne pouvaient consommer la viande de leur bétail que lors des périodes d’abattage, en automne notamment, lorsque les fermiers calculaient le nombre de bêtes qu’ils pourraient nourrir pendant l’hiver avec la quantité de fourrage qu’ils venaient de récolter. Ils abattaient tous les animaux restants pour lesquels ils estimaient qu’ils n’auraient pas assez de fourrage. Parce qu’il y avait peu de viande d’animaux d’élevage, presque tous les os des animaux abattus étaient fendus et brisés pour en extraire toute la moelle qu’on pouvait y trouver, pratique bien plus courante au Groenland que dans les autres contrées vikings. On constate que sur les sites archéologiques des Inuits du Groenland, qui étaient de bons chasseurs et qui rapportaient bien plus de gibier que les Vikings, on retrouve beaucoup de ces larves de mouches qui se nourrissent de moelle avariée et de graisse. En revanche elles sont rares sur les sites vikings, où elles ne durent guère trouver de quoi se nourrir.

Pendant la durée d’un hiver groenlandais moyen, il fallait plusieurs tonnes de fourrage pour garder une vache en vie, et beaucoup moins pour un mouton. C’est pourquoi la principale occupation de la plupart des Groenlandais Scandinaves à la fin de l’été consistait à couper, sécher et stocker le foin. Les quantités de foin accumulées à ce moment-là étaient d’une importance capitale, car elles déterminaient le nombre de bêtes pouvant être nourries au cours de l’hiver suivant, mais ce nombre dépendait aussi de la durée de l’hiver, qui ne pouvait être précisément déterminée à l’avance. C’est pourquoi, tous les ans au mois de septembre, les Scandinaves devaient prendre la terrible décision du nombre de têtes de bétail à abattre, en fondant cette décision sur la quantité de fourrage disponible et sur leurs prévisions quant à la durée de l’hiver à venir. S’ils tuaient trop de bêtes en septembre, ils se retrouvaient au mois de mai avec du fourrage inutilisé et un tout petit cheptel, et le terrible regret de n’avoir pas fait le pari de pouvoir nourrir plus de bêtes. Mais s’ils tuaient trop peu de bêtes en septembre, ils pouvaient se trouver à court de fourrage avant le mois de mai, et risquaient donc de faire mourir de faim tout le cheptel.

[…] Fait marquant, le poisson est quasi absent des sites archéologiques scandinaves, bien que les Groenlandais scandinaves aient été les descendants de Norvégiens et d’Islandais, grands pêcheurs et consommateurs de poisson. Les os de poisson ne représentent que 0.1% des os d’animaux retrouvés sur les sites archéologiques des Groenlandais scandinaves, que l’on peut comparer aux 50 à 95% d’os de poisson retrouvés sur la plupart des sites en Islande, au nord de la Norvège et sur les îles Shetland à la même époque.

[…] Personnellement, je préfère prendre les choses telles qu’elles sont : même si les Vikings du Groenland appartenaient à une société de mangeurs de poisson, peut-être ont-ils développé un tabou leur interdisant de la consommer. […] La raison essentielle pour laquelle la viande et le poisson sont si souvent l’objet de tabous tient au fait qu’ils sont plus susceptibles que les aliments d’origine végétale de développer des bactéries ou des protozoaires qui peuvent empoisonner ou parasiter le consommateur. Le risque est tout particulièrement élevé en Islande et en Scandinavie, où l’on emploie de nombreuses méthodes de fermentation assurant la longue conservation de poissons odorants, qui supposent entre autres l’utilisation de bactéries mortelles pouvant être cause de botulisme. J’aime imaginer qu’Érik le Rouge, dans les premières années de la colonisation du Groenland, fut victime d’une terrible intoxication alimentaire suite à la consommation d’un poisson. Sitôt rétabli, il aurait déclaré à qui voulait l’entendre que le poisson était un aliment dangereux et que les Groenlandais ? qui étaient un peuple propre et fier, ne s’abaisseraient jamais à manger la même chose que les Islandais et les Norvégiens, malpropres condamnés à l’ichtyophagie.

[…]     Le Groenland, qui était l’avant-poste le plus lointain d’Europe, resta émotionnellement attaché à l’Europe. Cette attitude serait restée bien innocente si ces liens ne s’étaient matérialisés que dans des peignes à deux rangées de dents et dans la manière dont les bras d’un mort étaient positionnés dans la tombe. Mais cette volonté inflexible d’affirmer une appartenance européenne fut infiniment plus préjudiciable lorsqu’elle conduisit à vouloir à tout prix continuer à élever des vaches dans un climat comme celui du Groenland, à entraîner les hommes qui auraient pu participer aux récoltes de foin à la chasse dans la Nordrseta, à refuser d’adopter les techniques inuits qui auraient pu se révéler très utiles, pour finir par mourir de faim. Pour nous qui appartenons à une société moderne et laïque , il est difficile d’imaginer pourquoi et comment les Groenlandais en arrivèrent à cette dramatique situation. Mais pour eux qui avaient autant le souci de leur survie sociale que de leur survie biologique, il était hors de question d’investir moins dans les églises, d’imiter les Inuits ou de se marier avec eux, car une telle attitude leur aurait fait encourir une condamnation à l’enfer éternel pour avoir simplement voulu survivre un hiver de plus sur terre. Dans cette volonté farouche qu’avaient les Groenlandais de maintenir leur image de chrétiens européens, il est possible d’identifier une des raisons de ce conservatisme évoqué plus haut : plus européens que les Européens eux-mêmes, ils n’eurent pas les moyens culturels de pratiquer les changements dans leur mode de vie qui les auraient aidés à survivre.

[…]      Le rôle majeur dans l’histoire de la disparition des Vikings du Groenland est tenu par les Inuits. Ce sont eux qui marquent la différence essentielle entre l’histoire de la société viking du Groenland et celle de la société viking d’Islande : si, par comparaison avec les Vikings du Groenland, les Islandais profitèrent d’un climat moins rude et de plus courtes routes commerciales permettant d’échanger avec la Norvège, leur plus grand avantage résida néanmoins dans le fait qu’ils ne furent jamais menacés par les Inuits. Dans la pire des configurations, les attaques des Inuits ou les menaces qu’ils firent peser sur les Vikings furent peut-être directement à l’origine de l’extinction de la société viking. Toutefois, les Inuits offraient aux Vikings un exemple de survie, mais ces derniers refusèrent de le suivre.

Aujourd’hui, dans notre représentation, les Inuits sont l’unique peuple autochtone du Groenland et de l’Arctique canadien. En réalité, ils ne sont que le peuple le plus récent d’une série qui, d’après les archéologues, comptait au moins quatre peuples différents dont l’expansion s’était effectuée à travers le Canada vers l’est et qui pénétrèrent au Groenland par le nord-ouest sur une période de près de quatre mille ans avant l’arrivée des Vikings. Ces peuples immigrèrent en plusieurs vagues, ils demeurèrent au Groenland pendant des siècles, puis ils disparurent, nous laissant en héritage l’énigme de leur effondrement. Cependant, nous sommes trop peu renseignés sur ces disparitions lointaines pour qu’elles puissent être étudiées dans cet ouvrage autrement qu’au titre d’arrière-plan permettant de comprendre les raisons de la disparition de la société viking. Bien que les archéologues aient donné à ces lointaines cultures des noms comme Point Independence I, Point Independence II et Saqqaq, selon les sites sur lesquels des objets leur appartenant ont été retrouvés et identifiés, la langue et les noms de ces peuples nous sont à jamais inconnus.

Les prédécesseurs immédiats des Inuits furent un peuple que les archéologues nomment les Dorsets, en référence au Cap Dorset, sur l’île canadienne de Baffin, où furent retrouvés les premiers vestiges de cette société. Après avoir occupé la majeure partie de l’Arctique canadien, ils pénétrèrent au Groenland vers l’an 800 avant J.-C. et s’installèrent pour une période d’environ un millier d’années dans de nombreuses régions de l’île, notamment dans celles du Sud-Ouest qui, ultérieurement, allaient être colonisées par les Vikings. Pour des raisons inconnues, aux alentours de l’an 300, ils disparurent ensuite du Groenland et de la plus grande partie de l’Arctique canadien, pour se retirer vers des régions situées au cœur du Canada. Cependant, vers l’an 700, ils reprirent leur expansion pour s’en aller occuper à nouveau le Labrador et le nord-ouest du Groenland même si, lors de cette migration, ils n’allèrent pas jusqu’au sud, ultérieurement peuplé par les Vikings. Dans les Etablissements de l’Ouest et de l’Est, les premiers colons vikings déclarèrent n’avoir vu que des ruines de maisons inhabitées, des morceaux de bateaux en peau et des outils de pierre dont ils devinèrent qu’ils avaient été abandonnés par des autochtones disparus, vestiges identiques à ceux qu’ils avaient aperçus en Amérique du Nord lors de leur exploration du Vinland.

[…]           Les six colonies vikings de l’Atlantique Nord constituent six expériences parallèles d’établissements de sociétés ayant toutes les mêmes origines ancestrales. Mais elles eurent chacune des issues différentes : les colonies des Orcades, des îles Shetland et des îles Féroé perdurèrent pendant plus de mille ans sans que leur survie soit jamais sérieusement remise en question ; la colonie islandaise, elle aussi, persista, mais eut à surmonter la misère et de graves difficultés politiques ; la colonie viking du Groenland disparut après quatre cent cinquante ans ; et la colonie du Vinland fut abandonnée dès la première décennie de son existence. Ces évolutions différentes sont très clairement liées aux différents environnements des colonies, marqués par quatre variables : les distances à parcourir en mer ou la durée de la traversée en bateau entre ces colonies et la Norvège et la Grande Bretagne ; la résistance qui fut opposée par les indigènes, lorsque les terres étaient habitées ; le potentiel agricole, qui dépendait en particulier de la latitude et du climat local ; et de la fragilité de l’environnement (propension des sols à subir une érosion et risque de déforestation, notamment).

[…]                 De toutes les sociétés européennes médiévales, la société du Groenland viking est celle dont les ruines ont été le mieux préservées, précisément parce que ses sites furent abandonnés en l’état, contrairement à la quasi-totalité des sites médiévaux majeurs de Grande Bretagne et d’Europe continentale, qui continuèrent d’être occupés et qui furent ensevelis sous des constructions postmédiévales.

Jared Diamond                        Effondrement            Gallimard 2005

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[1] Il existe deux pandémies : la peste noire, dite encore peste bubonique, qui se propage par contact cutané : elle peut épargner 10 à 20 % de malades, et la peste pulmonaire, qui se propage par les voies respiratoires : elle n’épargne personne. Chacune des deux peut évoluer en peste septicémique : les bactéries sont alors présentes dans le sang : la mort peut-être foudroyante.

[2] Parmi les victimes, le grand amour de Pétrarque, Laure de Noves.

[3] Sage on veut bien, mais était-il vraiment bien sage, pour construire la fameuse vis du Vieux Louvre, de se faire livrer en provenance du cimetière des Saints-Innocents, dix tombes pour en faire des marches ? De nos jours, on baptise cela profanation. En ce temps là, que pouvait bien être une profanation ?

[4] En latin médiéval, médicament donné, volontairement ou non, à la place d’un autre.

[5] Les indigènes,en l’occurrence les eskimos.


Par l.peltier dans (3 : 1163 à 1522) le 1 décembre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

19 09 1356                 Lourde défaite de Poitiers : le Prince Noir, fils d’Edouard III, capture le roi de France Jean II, qui va être prisonnier à Londres. Son fils, le dauphin Charles a préféré prendre la fuite.

Temps de douleur et de tentation
Âge de pleurs, d’envie et de tourment.
Temps de langueur et de domination,
Âge mineur, près du définement.

Eustache Deschamps

17 10 1356                  Les Etats de Langue d’oïl s’ouvrent à Paris, forts de 800 députés des 3 ordres, mettant sur pied une réforme du gouvernement, stipulant qu’ils instituaient un Conseil de 287 membres chargés de tout faire et ordonner au royaume aussi comme le roi : c’était l’institution d’un régime parlementaire. Etienne Marcel, prévôt des marchands de Paris en est l’un des principaux animateurs. Les Etats de Langue d’oc n’allèrent pas si loin. En mars, le dauphin lâchera du lest, en acceptant le principe d’une réforme administrative, mais il n’y sera plus question de conseils issus des Etats pour tenir la monarchie en tutelle.

18 10 1356                Un séisme dont l’épicentre est à Bâle, où l’on compte 300 morts, fait des milliers de victimes en Alsace : on ressentit des secousses à Berne, Zurich, et même Constance en Allemagne. En France, l’Alsace, la Lorraine, la Franche-Comté, la Bourgogne, la Champagne et l’Ile-de-France ont été touchées. À Dijon, les murs du Castrum romain se fissurent, les verrières du palais ducal se cassent. À Metz, Philippe de Vigneulles rapporte que le jour de la Saint Luc en hyveir, fut le tremblement de terre en Mets, tel et si grant que tout crollait en plusieurs lieux par la cité et semblait que les maisons deussent cheoir.

*****

Les tremblements de terre avaient été si violents que pas un seul bâtiment, notamment ceux construits en pierre, n’échappa à une destruction partielle ou totale.

[…] Les secousses se poursuivent dans la même journée et la nuit suivante avec une violence telle que les habitants fuirent la ville, s’installèrent dans les champs, dans les cabanes et les fermes pour de nombreux jours.

Konrad von Waltenkofen Alphabetum Narrotionum1357

Les séïsmologues français estiment aujourd’hui sa magnitude à 6.2, les Suisses à 6.8 ; la France s’inspirera de ces témoignages pour concevoir sa première centrale nucléaire, Fessenheim, à 50 km de Bâle, dont les normes de sécurité devraient lui permettre de résister à un séisme de magnitude 6.7.

1356                            Bertrand du Guesclin est nommé chef de la garnison du Mont Saint Michel. Il était aussi laid que brave, et c’est dire, car de la bravoure, il en avait à revendre. D’ascendance sarrasine, il était devenu si populaire que lorsqu’il fut fait prisonnier des Anglais, toutes les filles de Bretagne filèrent la laine pour payer sa rançon. On serait tenté d’en tirer un conseil : Si vous voulez plaire aux filles et que vous êtes vilain, soyez donc au moins brave. Mais à qui donc le conseil parlerait-il aujourd’hui ? A l’époque la belle Thiphaine Raguenel, astrologue à ses heures, le suivit, qui épousa Bertrand à Dinan en 1360. Il fit construire un bon logis pour sa douce fée au Mont Saint Michel 5 ans plus tard, dont elle ne profita que 8 ans, rendant l’âme pendant que son homme guerroyait en Poitou.

Estoc d’honneur et arbre de vaillance,
Cœur de lion épris de hardiment,
La fleur des preux et la gloire de France,
Victorieux et hardi combattant,
Sage en hauts faits et bien entreprenant …

22 02 1358                  Etienne Marcel et ses 3 000 hommes de la milice parisienne déclenchent l’émeute, suite à l’assassinat le 24 janvier de Jean Baillet, trésorier du duc de Normandie ; Marc Perrin, l’assassin  avait été vite retrouvé par le maréchal de Normandie et les hommes du dauphin, qui l’ont fait exécuter. Etienne Marcel et ses gens investissent le Louvre où ils vont jusqu’à la chambre du Dauphin : Sire, ne vous ébahissez pas des choses que vous allez voir, car elle ont été décidées par nous et il convient qu’elles soient faites : « ces choses » ne sont rien d’autre que l’assassinat du maréchal de Normandie et du maréchal de Champagne,  tous deux familiers du dauphin, dans l’enceinte même du palais ; le dauphin lui-même est coiffé du chaperon rouge et bleu des rebelles… Mais Etienne Marcel a mal estimé la position du Dauphin : il le croit perdu et le laisse quitter Paris : or Charles a tout le pays avec lui, y compris l’allié de circonstance d’Etienne Marcel, le roi de Navarre. La démagogie exercée auprès des Jacquets ne va pas peser lourd vis à vis de la répression qui va faire à peu près 20 000 morts en juin : Etienne Marcel lui-même sera mis à mort le 31 juillet. Le dauphin se montrera très large dans son amnistie.

28 05 1358                Révolte des paysans affamés du Beauvaisis, emmenés par Guillaume Carle : s’émurent menues gens du Beauvaisis, des villes de Saint Leu d’Esserent, de Nointel, de Cramoisy et d’environ, et s’assemblèrent par mouvement mauvais

Grandes Chroniques

Pour la première fois les paysans à bout de misère et de tourments, las de voir des seigneurs fainéants qui ne les protégeaient plus faire la fête sur leur dos, se révoltèrent pour de bon, et brûlèrent les châteaux en égorgeant leurs habitants. La grande Jacquerie (Jacques Bonhomme était le surnom du manant pour les hommes d’armes) éclata au printemps 1358, et se répandit comme la foudre en Beauvaisis et dans l’Amiénois, puis en Champagne et en Ile de France.

Claude Duneton. Histoire de la Chanson Française.               Seuil 1998.

La noblesse était dans la stupeur : les animaux de proie ne seraient pas plus étonnés si les troupeaux qu’ils sont accoutumés à déchirer sans résistance se retournaient tout à coup contre eux avec furie. Presque nulle part les nobles n’essayaient de se défendre : les plus illustres familles fuyaient à dix ou vingt lieues dès qu’on signalait l’approche des Jacques, et voyaient derrière elles remparts et donjons s’écrouler dans les tourbillons de flammes.

Henri Martin. 1810 – 1883 Histoire de France

1 09 1358                       Boniface Rotario, natif d’Asti, arrive au sommet de Rochemelon, 3 538 m, à l’est du Mont Cenis.

1358                               Sambucuccio mène la révolte des Corses contre les Génois : ces derniers n’occupent plus que Bonifacio et Calvi et acceptent que le gouverneur soit assisté d’un conseil composé d’insulaires.

5 12 1360                       Le Roi Jean le Bon vient d’être libéré de sa captivité chez les Anglais moyennant deux fils et un frère laissés en otage: il se trouve donc franc des Anglais, et pour célébrer l’événement, donne ce nom à la monnaie qu’il crée : le Franc, qui aura cours jusqu’au 1°janvier 2002 : il sera alors remplacé par l’Euro. Nicolas Oresme a été l’un des principaux concepteurs d’une réforme financière reposant sur la création de cette nouvelle monnaie, dont le nom signifie aussi qu’elle ne sera pas dévaluée, qu’elle sera franche ; mais cela, c’est une autre histoire.

Mais il se constituera à nouveau prisonnier en janvier 1364 quand son fils, Louis d’Anjou s’enfuit. Il mourra à Londres en avril 1364, quand la moitié seulement de la rançon avait été payée. Le dauphin Charles le remplace avec le titre de lieutenant du roi.

Pétrarque visite la France :

Je pouvais à peine reconnaître quelque chose de ce que je voyais. Le royaume le plus opulent n’est plus qu’un monceau de cendres ; il n’y avait pas une seule maison debout, excepté celles qui étaient protégées par les remparts des villes et des citadelles. Où donc est maintenant ce Paris qui était une si grande cité ?

1360                           Le Français Nicolas de Lynn visite le Grand Nord en bateau. Les Turcs prennent Andrinople, l’actuelle Edirne.

1361                           De 1357 à 1367, Pierre I° est roi du Portugal. Avant le début de son règne, fiancé à Constance de Castille, il s’éprend d’une suivante, Inès de Castro, d’une puissante famille castillane. Son père Alphonse IV et les nobles ne peuvent accepter la situation : Inès est bannie en 1340. Mais la princesse Constance meurt en 1345, et Inès revient auprès de son amant, l’épousant secrètement. Alphonse fait assassiner Inès en 1355. Lui-même meurt 2 ans plus tard : Pierre accède au trône, fait poursuivre les assassins de sa femme, leur fait arracher le cœur avant de les conduire au bûcher. En 1361, il fait exhumer le cadavre d’Inès, le pare d’une robe royale, le coiffe de la couronne, l’installe à ses cotés sur le trône… et fait défiler tous les membres de la cour pour venir baiser la main décomposée de la reine.

1362                          Le français était devenu la langue officielle de l’Angleterre depuis sa conquête par Guillaume le Conquérant : c’en est terminé avec le Statute of pleading par lequel le parlement anglais demande que les procédures légales se fassent désormais en anglais, à cause de l’incompréhension du français.

Les volcans ravagent encore l’Islande :

Le feu jaillit du sol en trois endroits dans le Sud. Il continua depuis les jours du déménagement [fin mai] jusqu’à l’automne, avec de si extraordinaires recrudescences qu’il détruisit tout le district de Litla [aujourd’hui Öræfi] et presque toute la région de Hornafjord ainsi que la région de Lon. Dans cette zone, environ 160 kilomètres furent dévastés. Avec cela, le glacier Knappafell fondit et s’écoula dans la mer. Là où il y avait avant une profondeur d’eau de trente brasses, la pierre, la terre et le sol inculte laissèrent place à des bancs de sable. Deux paroisses entières furent balayées, à Hof et à Raudalæk. Les cendres se déposèrent sur les plaines jusqu’à mi-jambe. Elles formaient d’immenses nuages entraînés par le vent, de sorte qu’on voyait à peine les maisons. La pluie de cendres fut emportée au nord sur la terre ; elle était si épaisse qu’on pouvait y voir des traces. Et il arriva aussi que de gros amas de pierres ponces dérivassent au large des fjords de l’Ouest, si bien que les bateaux pouvaient à peine se frayer un chemin à travers eux.

Annales de l’évêché de Skálholt

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1363                            Le Tyrol, qui faisait déjà partie depuis longtemps du Saint Empire romain germanique, fait partie désormais de l’empire autrichien des Habsbourg. Le Tyrol, c’est la région qui se trouve de part et d’autre du col du Brenner ; et donc cela signifie que cette partie sud du Brenner, l’actuelle région de Bolzano, va devenir autrichienne, et ce jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale, quand elle deviendra alors italienne avec le traité de Saint Germain en Laye…. Parfaite illustration du constat que les montagnes peuvent autant unir les hommes que les séparer. Cinq siècles de culture autrichienne : si l’italien, parlé par 26 % de la population, y est aujourd’hui langue officielle, il partage ce statut avec l’allemand, parlé par 70 % de la population, et le ladin, parlé par 4 % de la population.

1364                            Philippe le Hardi, fils de Jean II le Bon, reçoit le duché de Bourgogne. Vingt ans plus tard, il épousera Marguerite de Mâle, héritière de la Flandre, de l’Artois, d’Anvers et de Malines : et le voilà à la tête de 5 à 7 millions d’habitants sur ce territoire qui va du Rhône aux côtes de la mer du nord et du Jura aux confins de l’Auvergne.

Les habitants des villes de Gand, Bruges, Bruxelles, Anvers sont sans nombre, comme leur richesse et puissance, leur habitude de la marchandise, leur abondance de tous biens […] On y voit convives et banquets plus grands et plus prodigues qu’en nul autre lieu, et toutes sortes de festoiements.

Des chroniqueurs

Quiconque a de l’argent et veut le dépenser trouvera dans la ville de Bruges tout ce que produit le monde entier. J’y ai vu des oranges et citrons de Castille qui semblaient tout juste cueillis des arbres, des fruits et du vin de Grèce aussi abondants que dans ce pays. J’y ai vu aussi des pâtisseries et des épices d’Alexandrie et de tout le Levant comme si on y était ; des fourrures de la Mer Noire comme si elles avaient été confectionnées tout près. Il y avait toute l’Italie, avec ses brocarts, ses soies, ses armures et tout ce qui se fabrique là-bas ; en fait, il n’est aucune région du monde dont on ne trouve ici les productions dans leur meilleur état.

Anonyme espagnol

Il va installer sa cour à Dijon, y attirant nombre d’artistes venus de Flandre. Son fils Philippe le Bon lui donnera un exceptionnel éclat :

Il avait chevelure abondante, front large, teint coloré, regard aigu et fier sous ses sourcils dont les crins se dressaient comme corne en son ire.
Toujours vêtu de noir, très noble de sa personne, très énergique, extrêmement aimable et bien fait, grand et élégant, vif et chevaleresque.

Il faudra attendre sans doute le Versailles de Louis XIV pour retrouver de telles fêtes où la démesure atteint des sommets :

Des fêtes splendides animaient cette cour des Valois de Bourgogne, aussi avides de plaisirs que tous les autres membres de la dynastie. A Marsannay-la-Côte eut lieu, en juillet-août 1443, le pas de l’arbre de Charlemagne. On avait imaginé, au XV° siècle, de renouveler le jeu des tournois en y mêlant des données historiques qui permettaient de déployer tous les fastes du décor et du vêtement : à un arbre, dit de Charlemagne, des écus armoriés avaient été suspendus ; deux lices, l’une pour les combats à pied, l’autre pour les combats à cheval, avaient été aménagées, ainsi qu’une tribune, splendidement décorée, réservée aux spectateurs et surtout aux spectatrices de marque. On y vit les meilleurs jouteurs de l’époque, entre autres ce Jacques de Lalaing qu’on rencontre dans presque tous les tournois célèbres et qui est réputé le bon chevalier : c’est un écuyer du Hainaut qui, à vingt-deux ans, anime les fêtes, joutes, tournois, danses et caroles qui se font à la cour du duc de Bourgogne. Le Livre des faits du bon chevalier Jacques de Lalaing raconte ses prouesses.

La plaine de Chalon-sur-Saône a vu un autre de ces pas d’armes : le pas de la Fontaine aux pleurs. Une image de la Vierge était dressée, au pied de laquelle fut figurée une dame fort honnêtement et richement vêtue… et faisait manière de pleurer tellement que les larmes couraient et tombaient sur le côté gauche où fut une fontaine figurée. Les tentes des chevaliers, les tribunes de ce qu’on appelait la maison des juges – un pavillon où se tenaient les arbitres – s’élevaient alentour. Des combats mémorables s’y déroulèrent, terminés par une étrange procession des jouteurs en costume d’apparat.

Les ducs donnaient aussi des festins splendides, tel celui-ci :

On dîna, raconte un témoin, dans une vaste salle à cinq portes, gardées par des archers vêtus de drap gris et noir (c’était la livrée du duc de Bourgogne). Au milieu de la table s’élevait une église dont le clocher avait cloches sonnantes ; quatre chantres et des enfants de chœur chantaient une très douce chanson. Puis on voyait une grande prairie, des rochers en façon de saphirs, une fontaine. Sur une autre table plus longue et plus large paraissait un pâté dans lequel étaient vingt-huit personnes vivantes, jouant de divers instruments, chacune quand son tour venait, entre autres un berger d’une musette moult nouvelle ; puis le château de Lusignan, les fossés remplis d’eau d’orange, et Mélusine en forme de serpent ; un dessert où des tigres et des serpents se combattaient avec fureur ; un fol monté sur un ours, etc.

Et les plats de rôti étaient des chariots d’or et d’azur ; et l’on voyait quarante-huit manières de mets à chaque plat (service). Pendant le dîner, on entendit jouer l’orgue dans l’église, et, dans le pâté, on entendait jouer du cor, moult étrangement. Et toujours faisaient ainsi l’église et le pâté quelque chose entre les mets…

Mais c’est à Lille peut-être qu’eut lieu le banquet le plus splendide, celui du Vœu du Faisan où fut récitée la Complainte de Dame Église. Au cours du banquet, un faisan fut apporté sur la table, vif et orné d’un très riche collier d’or, très richement garni de pierreries et de perles, sur lequel le duc jura de partir pour la croisade. Rien ne donne mieux l’idée de ce mélange étonnant de prouesses factices, de luxe incongru et d’illusoires combats que ce vœu qui naturellement ne devait jamais être accompli et dont l’objet même, la croisade, n’était guère que pure tradition, l’Occident se trouvant bel et bien impuissant à tenter quoi que ce fut d’utile dans un Orient plus lointain que jamais.

Georges et Régine Pernoud Le Tour de France médiéval                Stock 1983

En Espagne, les aristocrates ont aussi leurs jeux qui ressemblent à nos tournois, mais ils ont adopté d’autres règles : ce n’est pas un homme contre un homme, mais un homme armé contre un taureau : on a là l’ancêtre des corridas.

Giovanni di Dondi termine à Padoue la construction d’une extraordinaire horloge astronomique, au bout de 16 ans de travail.

Charles V commence à constituer une bibliothèque royale dans le château de Vincennes : plus de 1 000 manuscrits qui représenteront le fonds le plus ancien de notre Bibliothèque Nationale.

Dans l’Extrême Orient, la conjuration de tous les Chinois pour chasser les Mongols est couronnée de succès :

En Chine vers l’an 1368, les Chinois songèrent à secouer le jour de la dynastie tartare fondée par Tchin-Kis-Khan, et qui gouvernait l’empire depuis près de cent ans. Une vaste conjuration fût ourdie dans toutes les provinces ; elle devait éclater sur tous les points, le quinzième jour de la huitième lune, par le massacre des soldats mongols, établis dans chaque famille chinoise pour maintenir la conquête. Le signal fût donné de toutes parts, par un billet caché dans les gâteaux de la lune, qu’on avait coutume de s’envoyer mutuellement à pareille époque. Aussitôt les massacres commencèrent et l’armée tartare, qui était disséminée dans toutes les maisons de l’empire, fut complètement anéantie. Cette catastrophe mit fin à la domination mongole ; et maintenant les Chinois, en célébrant la fête du Yué-Ping, se préoccupent moins de superstitions de la lune, que de l’événement tragique auquel ils durent le recouvrement de leur indépendance nationale.

Père Huc, prêtre missionnaire de la congrégation de St Lazare.               Souvenir d’un voyage dans la Tartarie, le Thibet et la Chine de 1844 à 1846

1368-1369                   Charles V réunit successivement une assemblée de 48 notables, puis une assemblée de députés des 3 ordres sur l’affaire d’Angleterre en leur demandant s’ils voient qu’il ait fait quelque chose qu’il n’aurait pas dû, qu’ils le disent, et il corrigerait ce qu’il avait fait. Il recourt au vote de ses conseillers – plus de 200, c’est-à-dire en fait l’ensemble de son administration centrale – pour le choix de ses grands officiers.

La dynastie des Yuan, à la tête de la Chine depuis une petite centaine d’années, cède la place aux Ming, qui vont rester au pouvoir en Chine jusqu’en 1644. Les Yuan auront été constamment trop chinois pour les Mongols, trop Mongols pour les Chinois. Des mouvements religieux avaient encadré les révoltes. Le coup de grâce est donné par Zhu Yuanzhang, un bonze fondateur de la dynastie des Ming, qui avait étudié les techniques militaires mongoles et pris la tête du mouvement des Turbans rouges, dont une des branches provenait de la secte du Lotus Blanc. On dit là-bas que le signal de l’insurrection anti-mongole fut donné le soir de la fête de la mi-automne par des messages dissimulés dans les gâteaux de lune, consommés par les seuls Hans. L’empereur Toghan Temur s’enfuit en Mongolie en continuant à se considérer comme le souverain de la Chine (Yuan du Nord), tandis que Zhu Yuanzhang proclamait de son côté l’avènement des Ming. Les armées chinoises attaqueront la Mongolie en 1380 ; Karakorum, la capitale, tombera en 1388.

Zhu Yuanzhang, devenu l’empereur Ming Hongwu tentera pendant ses 30 ans de règne d’établir une société de communautés rurales auto-suffisantes, sans impératif pour faire affaire avec la ville. La reconstruction de la base agricole chinoise et le renforcement des voies de communications à travers le système militaire des coursiers eurent pour conséquence imprévue une productivité record qui dégagea d’importants surplus agricoles pouvant être vendus sur les  marchés établis tout au long des routes des coursiers : au final, cette surproduction finira par être écoulée en ville !

1371                            Les Turcs s’avancent dans les Balkans en remportant une bataille à Cernomen, sur la Maritza, un fleuve dont l’embouchure est au nord de l’île de Samothrace.

1372                           Création de la Société des moulins du Bazacle, à Toulouse, première société par actions. L’Honor del molis del Bazacle, s’offre pour sa fondation une charte de 3 mètres de long, toujours conservée aux archives.

L’entreprise a toutes les caractéristiques institutionnelles d’une société par actions moderne et sera rapidement imitée par un second moulin toulousain. Les parts sont librement cessibles et la responsabilité des pariers ne peut être engagée au-delà de leur apport initial, dispositions décisives pour attirer les épargnants.

Des statuts succincts sont adoptés en 1417 avant une version exhaustive de 59 articles en 1531. Les pariers, parfois des femmes, exercent tout type de profession et certains sont des investisseurs institutionnels, comme des établissements religieux ou des collèges universitaires. Un collège, qui accueille les étudiants démunis grâce à une dotation notamment investie en uchaux, consacre même un article de ses statuts de 1423 à la gestion de ses parts de moulins.

Chaque année, se réunit le Cosselh general dels senhors paries am gran deliberacio pour discuter des choix importants et élire un trésorier, deux auditeurs des comptes et le conseil d’administration (régence). Composée de huit pariers élus, la régence choisit le dirigeant, les employés secondaires et contresignent tous les contrats. Les régents sont en place pour une année, sauf deux d’entre eux qui sont reconduits une année supplémentaire. En fin de mandat, chaque régent désigne trois successeurs potentiels qui sont ensuite soumis au vote de l’ensemble des pariers.

Ce fonctionnement est similaire à celui des capitouls, les consuls qui dirigent la cité. Depuis le XIIe siècle, à l’image des communes italiennes, les Toulousains jouissent d’une autonomie presque complète. Le comte puis le roi ne disposent que du droit de frapper monnaie et de conscription en cas d’agression de la ville qui, jusqu’à la Révolution, est appelée République toulousaine. Les capitouls, souvent marchands, contribuent à créer un contexte institutionnel favorable à l’activité économique. En tant que tribunal, ils développent un droit local qui autorise le prêt à intérêt, organise la saisie rapide des biens d’un débiteur défaillant et garantissent la liberté contractuelle et les droits de propriété.

Pourquoi ce modèle de société par actions n’a-t-il pas été reproduit au-delà de la ville ? La fiscalité peut avoir joué un rôle. Dans le système féodal, le propriétaire d’un bien versait à son seigneur un cens annuel (comme notre taxe foncière) et un pourcentage du prix (lods) lors d’une vente (comme nos droits de mutation).

En échange de ces redevances, le seigneur (comme l’Etat aujourd’hui) garantit liberté et sécurité dans la jouissance du bien. Le montant du cens étant fixe, il est vite devenu dérisoire avec l’inflation monétaire (comme si votre taxe foncière était toujours du montant fixé en 1811). Variable selon les régions mais toujours fixé en pourcentage, le lods constitue vite le plus rémunérateur des droits féodaux. Dans la coutume de Paris, régissant une large part du territoire, ce droit de mutation était de 20 %, dissuadant les transactions.

A l’inverse, les uchaux n’étaient soumis qu’à un droit de lods symbolique. Dès 1192, ce droit est divisé par dix par rapport à celui fixé en 1182. Le taux tombe à 1/48 en 1248 puis 1/70 en 1474 avec pour motif explicite de faciliter le financement des travaux.

Ces compagnies ne sont pas seulement un premier cas bien documenté de sociétés par actions, elles vont aussi connaître une très longue histoire. Des institutions demeurent actionnaires durant plusieurs siècles alors que les parts des particuliers changent souvent de mains, permettant de suivre les cours des actions sur six siècles.

C’est donc dans sa partie sud et dès le Moyen Age que l’Europe a créé des institutions capables de générer le développement économique. Ces institutions sont encore absentes dans de nombreux pays, les privant d’un moteur de croissance essentiel.

Les Moulins du Bazacle se transforment en société standard puis en producteur d’électricité en 1888 avant d’être introduits à la Bourse de Paris en 1910. Ils restent cotés jusqu’en 1946, lorsque les entreprises d’électricité sont nationalisées pour créer EDF.

David Le Bris, Sébastien Pouget                Le Monde 20 septembre 2014

1373                            Pétrarque est à la veille de sa mort, retiré dans la maison d’Arqua, près de Padoue ; il n’a pas oublié ce qu’est l’invective et en use envers Jean de Hesdin, maître de l’université de Paris, qui s’est attaché à démontrer la supériorité de la France sur l’Italie :

Que le Gaulois dresse à présent l’oreille et que sa crête insolente retombe afin d’écouter non pas éternellement ce qui lui fait plaisir, mais parfois aussi ce qui est vrai.

Il nous faut remercier notre cousin d’Italie d’avoir su diagnostiquer aussi tôt une maladie bien française, dont personne jusqu’à présent n’a cherché le remède, pour la bonne et simple raison qu’elle n’a jamais été perçue comme maladie. Il garde d’autres flèches dans son carquois, et c’est pour l’Eglise :

A la place des apôtres qui allaient nu-pieds, on voit à présent des satrapes montés sur des chevaux couverts d’or. On les prendrait pour des rois de Perse ou des Parthes qu’il faut adorer et que l’on n’oserait aborder les mains vides.

Lettres de la vieillesse

vers 1373                    À la demande de Charles V, Guillaume Tirel, dit Taillevent, écrit le premier livre de cuisine français : le Viandier – du latin vivenda : alimentation en général -.

Saulce Poetevine

Broiés gingembre, girofle, graine de paradis et de vos foies, pain brullé, vin et verjus, et faites bouillir, et de gresse de rost dedans ; puis verssés dedanz vostre rost ou vous dressiés par escueilles.

1375                            Abraham Cresques, cartographe et ingénieur du Roi d’Aragon, réalise à Majorque l’Atlas Catalan, qui se propose de fournir une mappemonde, c’est à dire, une image du monde et des régions qui sont sur terre, ainsi que des diverses sortes d’hommes qui l’habitent.

Il représentait l’univers alors connu sur 12 feuilles montées sur des panneaux pliants. Il ne détaillait ni l’Europe et l’Asie du Nord, ni l’Afrique Australe [1], mais faisait figurer l’Orient et le peu que l’on connaissait de « l’Océan Occidental ». A l’inverse des cartes chrétiennes, l’Atlas catalan est un modèle d’empirisme : il synthétise l’expérience d’innombrables individus, y compris les navigateurs arabes et les plus récents des voyageurs européens, jusqu’alors dispersées dans les différents portulans existants. Les portulans (de l’italien portolano : guide des ports), étaient les premières cartes côtières de la Méditerranée, réalisées par des marins, portatives : confrontées directement à la réalité, elles pouvaient donc être corrigées. Il est agrémenté en marge de plusieurs miniatures, dont la représentation du très grand roi du Ghana avec, dans un cartouche : Ce seigneur noir est appelé Mussa Melly, seigneur des Noirs de Guinée. Ce roi est le plus riche et le plus noble seigneur de toutes ces parties par l’abondance de l’or qui se recueille en ses terres.

1376                            Les Vénitiens font parler la poudre : c’est la première apparition du canon en Occident, sous les remparts de Padoue, … dont les habitants, effrayés capitulent rapidement, dixit M.J. Jondot dans le Tableau des Nations, car d’autres récits en parlent déjà, trente ans plus tôt, à Crécy.

Première apparition de la franc-maçonnerie en Angleterre – freemason – . Les étymologies qui, un temps fleurirent, nombreuses, toutes aussi farfelues les unes que les autres, peuvent se ramener à deux aujourd’hui :

  • Sculpteur, ouvrier privilégié, plus habile que les autres, apte à tailler la freestone, la pierre tendre, sableuse ou calcaire, utilisée pour les croisées à rosace et les voussures des caves, quand le travail de la pierre dure (la roche du Kent) était laissée aux ouvriers moins qualifiés.
  • Homme libre, ouvrier hors du commun, bénéficiant de franchises accordées par l’Église ou par les souverains, libre des obligations d’une corporation ou libre de naissance. Les tailleurs de pierre étaient tenus en haute estime par leurs employeurs -Église ou prince –

Cette franc-maçonnerie, dite opérative : de métier, composée d’artisans maniant truelle, équerre et compas -, s’était organisée et munie de règlements – Old Charges – qui représentent à peu près 150 manuscrits anglais du XIV° siècle au début du XVIII° siècle : on y apprend qu’on se réunissait dans des locaux – loges – près du chantier, sous l’autorité du maître maçon qui formait et soutenait les apprentis qui devaient attendre plusieurs années avant que de devenir compagnon. Loyauté, respect, honnêteté, ardeur au travail : il fallait faire preuve de tout cela si l’on ne voulait pas être mis dehors. Donc pas question alors de cooptation, seul comptait le talent professionnel. En outre, promesse de fidélité était faite au roi et à l’Église, avec obligation d’une pratique religieuse régulière. Ils s’étaient mis sous la protection de quatre saint – le quatuor coronati – quatre maçons romains qui auraient refusé, sous Dioclétien, de construire des temples aux divinités païennes, et, de ce fait auraient été mis à mort en 304 munis de couronnes fixées au crâne par leurs épines.

La diminution des constructions religieuses en Europe entraîna celle des loges opératives, sauf en Écosse et en Angleterre, on ne sait trop pourquoi.

25 10 1379                Lassé du poids des impôts, le peuple de Montpellier prend à partie officiers et receveurs, dont plusieurs furent massacrés sur place : la Male Nuit.

1379                            On ne peut pas dire Gênes et Venise ; il faut dire Gênes ou Venise : ainsi en ont décidé les deux villes : il n’y a pas de place pour deux grands ports en mer chrétienne :

Carlo Zéno, un des plus grands hommes de ce siècle, se distingua dans les diverses campagnes faites contre les Génois et les Padouans ligués. Pisani, autre général non moins habile, relevant la gloire de Venise, s’empara de Cattaro, et ses belles manœuvres militaires furent admirées de toute l’Europe : les Génois animés par l’ambition, combattant pour l’honneur de leur patrie, défirent sur mer les Vénitiens qui, ayant l’injustice d’attribuer leur défaite à Pisani, le dégradèrent, et le mirent en prison.

L’audacieux Carlo-Zéno, pour venger sa patrie , alla porter la guerre dans le golfe de Gênes même, et ravagea toutes les côtes de cette république ; les Génois à leur tour, secondés par les ennemis de Venise, parurent dans le golfe adriatique en 1379), assiégèrent la ville de Chiozza, et s’en rendirent maîtres. Venise eût été perdue, sans l’habileté de Pisani que le doge fit tirer de la prison, en lui disant : Oubliez une disgrâce que la loi et l’usage ont dû vous faire subir ; ne songez qu’à mettre en œuvre tout ce que le ciel vous a donné de talens et de lumières, pour prévenir la chute de cet Etat ; Venise met en vous toutes ses espérances. Le vertueux Pisani oubliant l’injustice de ses concitoyens, répondit avec une magnanimité vraiment romaine : Me voilà prêt à donner ma vie pour le salut de ma patrie. Les Vénitiens, un moment intimidés par le danger, reprirent courage ; tous voulurent combattre. Le doge lui-même, quoiqu’âgé de quatre-vingt ans, monta sur la flotte destinée : Mes enfans, dit ce généreux vieillard , il est temps que nous nous réunissions tous pour combattre des ennemis qui en veulent à notre liberté. Une partie du sénat s’embarqua aussi avec le doge : ce dévouement héroïque sauva Venise. L’intrépide Carlo-Zéno, accouru des mers du Levant, augmenta la confiance générale , défit complètement les Génois, et les força de se rendre à discrétion dans Chiozza. Zéno, Pisani, André Contarini concoururent, avec une égale ardeur, au salut de leur patrie, et les Vénitiens donnèrent. à ces grands hommes les marques les plus touchantes de reconnoissance. Pisani étant mort, ses compatriotes assistèrent à ses obsèques, et honorèrent de leurs larmes la mémoire de cet excellent citoyen. Enfin la paix rendit en 1381 à Venise son ancienne tranquillité, son ancien lustre, mais perdit la ville de Gènes qui, un moment, s’étoit vue maîtresse des destinées de sa rivale. La puissance des Vénitiens alla toujours en croissant ; vainqueurs des Carrares, leurs plus mortels ennemis, maîtres d’un grand nombre de places de la Morée et de l’Albanie, ils reparurent plus formidables qu’auparavant.

M.E. Jondot      Tableau historique des nations. 1808

1380                            Dmitri Donskoï, grand prince de Moscou défait l’armée tartaro-mongole à Koulikovo.

Enfin les Russes commencèrent à respirer, à se reconnaître, en 1380, sous le règne de Dimitri IV, Donski (ou vainqueur sur le Don) qui ranimant le patriotisme de la nation, rassembla une armée contre les Tartares, s’affranchit de leur joug, et répandit la terreur parmi leurs hordes barbares, alors en proie aux discordes civiles : les Russes doivent regarder Dimitri IV, comme le vengeur et le restaurateur de leur empire. Quelque temps après, les Tartares revenus à la charge, en plus grand nombre, vainquirent à leur tour les Russes, s’emparèrent de la ville de Moscou, en égorgèrent les habitans, et réduisirent en cendres cette grande ville qui bientôt se repeupla.

M.E. Jondot      Tableau historique des nations. 1808

vers 1380                   Dans la région de Liège, construction du premier [en occident] haut fourneau permettant de couler la fonte, mélange de minerai de fer, de coke métallurgique et d’un fondant.

Le sport n’est pas encore très répandu mais certains le conseillent déjà :

Exercitez-vous au matin
Si l’air est clair et entérin
Et soient vos mouvements trempés
Par les champs, es bois, es prés
Et si le temps n’est de saison
Prenez l’esbat en vos maisons

Eustache Deschamps

Et, 150 ans plus tard :

se déportoient en Bracque ou es prez, § ioueoient à la balle, ou à la paulme, galentement se exercens les corps, comme ilz avoeint les ames auparavant

Rabelais         Gargantua       1534

Et, 350 ans plus tard :

Ogul, dès le premier jour fut tout essoufflé, et crut qu’il mourrait de fatigue. Le second, il fut moins fatigué, et dormit mieux. En huit jours, il recouvra toute la force, la santé, la légèreté, et la gaieté de ses plus brillantes années. Vous avez joué au ballon et vous avez été sobre, lui dit Zadig : apprenez qu’il n’y a point de basilic dans la nature, qu’on se porte toujours bien avec de la sobriété et de l’exercice, et que l’art de faire subsister ensemble l’intempérance et la santé est un art aussi chimérique que la pierre philosophale, l’astrologie judiciaire et la théologie des mages.

Voltaire          Zadig   1747

Étymologie voyageuse que celle de sport : un verbe d’abord, chez Rabelais : se desporter… qui part en Angleterre pour y devenir disport, d’où il nous revient au XIX° siècle en devenant sport.

1381                            De 1309 à 1376 Avignon aura été le siège de la papauté… le Palais (neuf, mitoyen du premier) des papes sera construit en 10 ans par le maître d’œuvre Jean de Louvres, venu d’Île de France, pour Pierre Roger, devenu en 1342 Clément VI. Autant le premier palais faisait preuve d’une austérité inspirée de la pauvreté évangélique, autant le second annonçait la Renaissance par son luxe systématique, omniprésent. Matteo Giovanetti et Simone Martini s’adonnèrent avec un grand bonheur à leur art de la fresque. La plus belle et plus forte maison du monde, selon Froissart. C’était plus le palais d’un prince que celui du premier des évêques ; et le palais d’un prince, c’est fait avant tout pour faire de belles et somptueuses fêtes, données pour une cour brillante et avide de plaisirs.

De façon générale, on aura assisté à une recrudescence du népotisme : le pape, les cardinaux, les évêques ont favorisé avant tout leur famille. Le Sacré Collège a été peuplé de parents du pape. Et ces cardinaux, pour la plupart issus de milieux riches, noblesse ou bourgeoisie, ont représenté une capacité financière qui a fait d’Avignon une plaque tournante des marchés financiers.

Cette papauté en Avignon était mal perçue de façon générale : on parlait de captivité de Babylone. Pour les Italiens, Rome sans le pape était une ville décapitée et la gestion temporelle des biens de la papauté, – un territoire qui représentait le tiers de la péninsule italienne, avec au sud les délicates relations avec le royaume de Naples et au nord le duché de Milan, ne pouvait se faire correctement depuis Avignon. De là à dire que les papes étaient ainsi soumis au roi de France, c’était une généralisation hâtive faite surtout par les Italiens que l’on ne vît jamais dénoncer la mainmise sur la papauté romaine par quelques grandes familles que l’on pouvait compter sur les doigts de la main.

Pétrarque s’était placé à la tête des imprécateurs : Avignon, c’est Babylone, l’enfer des vivants, la sentine des vices, l’égout de la Terre, alors que la résidence du souverain pontife aurait du en faire le sanctuaire de la religion.

Nombreux étaient les émissaires qui s’étaient déjà pressés à la cour pour inciter le pape à regagner Rome. Urbain V, rançonné en Avignon par les grandes compagnies – des mercenaires qui n’étaient payés qu’en temps de guerre – était retourné à Rome… où une révolte populaire l’avait contraint à revenir en Avignon, pour y mourir. Sainte Brigitte de Suède avait voulu convaincre son successeur Grégoire XI de reprendre la même démarche… en vain. Seule Catherine Benincasa, 19° fille d’un couple de teinturiers, mantellate [tertiaire des Dominicains], qui va devenir Sainte Catherine de Sienne, y parvint. Accompagné du jeune poète Neri di Landoccio qui faisait partie de la bella brigata [son escorte permanente], elle entreprit le voyage en Avignon où elle fut reçue par Grégoire XI le 18 juin 1376 : elle parvint à le convaincre de regagner Rome : il s’embarqua, subit des tempêtes qui le firent relâcher d’abord à Port-Miou, la calanque voisine de Cassis, puis à Gênes où il reçut d’alarmantes nouvelles de Rome, poussa jusqu’à Sienne où Catherine le persuada de persévérer : il reprit la mer pour entrer à Rome sous les acclamations le 17 janvier 1377. Mais, trop éprouvé, il mourut rapidement.

Mais le pape, avec ses mules, avait changé de maison
Avec ses mules et ses bulles, s’est envolé en direction
D’une ville appelée Rome, où tous les chemins s’en vont
Où parfois s’en vont les cloches quand les cloches ont le bourdon.

Chanson de Jacques Douai. Paroles de G. Montassut, B. Astor

C’est un autoritaire violent qui a succédé à Grégoire XI : Bartolomeo Prignano, un Napolitain, qui va se nommer Urbain VI : les cardinaux prennent peur [ils ont bien raison d’avoir peur : il a déjà tué sept d’entre eux !] au point d’annuler son élection, entachée d’indubitables violences et vices de forme ; il est notoirement très insuffisant, tant à cause de son absence de science que de son manque de sagesse et plus de conscience, dixit le cardinal Pierre Flandrin, et Dietrich von Nieheim, urbaniste, ajoute : il est seul, comme un moineau sur le toit. Ils choisissent à Fondi, le 20 septembre 1378, avec un moral rehaussé par plus de 10 quintaux de tomme envoyés par les chanoines d’Abondance, un nouveau pape, Robert de Genève qui devient Clément VII et finit par s’installer en Avignon en avril 1379, quand il réalise qu’il ne pourra occuper le trône pontifical à Rome. C’est le début du Grand Schisme qui prendra fin en 1417 :

Bientôt la Chrétienté se partagea entre urbanistes, partisans du pape de Rome, et Clémentistes, partisans de celui d’Avignon. Si l’empereur traditionnellement lié à la ville de Rome choisit Urbain VI, ses rivaux les Habsbourg se déclarèrent pour Clément VII, tout comme les Ecossais, ennemis de l’Angleterre, tandis que les Flamands, contestataires obstinés dans le royaume de France, furent toujours partisans du pape de Rome. Les rivalités internationales dessinèrent la carte des deux obédiences. Le grand schisme n’est pas né d’un accident. La Chrétienté portait en elle-même les germes de ces divisions. Pourtant, aux yeux de beaucoup, Charles V en choisissant le pape français portait la responsabilité du schisme.

Françoise Autrand Charles VI             Fayard 1986

Le schisme n’est pas une conséquence, l’appendice monstrueux, l’enfant dénaturé d’une papauté avignonnaise en mal des descendance. Il n’y a d’ailleurs aucune rupture fondamentale entre les mécanismes de gouvernement avignonnais et ceux de la papauté réunifiée. En revanche, et c’est là probablement son impact majeur sur l’histoire de l’Europe, le Schisme est le temps où se clôt le grand rêve médiéval d’unité chrétienne, emmenée par un pape oracle des volontés divines (une croyance qu’il était devenu bien difficile d’admettre) le délitement de ce concept ouvrait la porte aux réflexes identitaires des nations et à la compétition des Etats.

Armand Jamme L’Histoire n° 343 Juin 2009

À Rome, nous avons un pape,
Et un autre en Avignon.
Chacun veut être le vrai,
Le monde en est tout troublé…
Mieux vaudrait n’en avoir point
Que d’en avoir deux…
Deux papes, cela ne doit pas être,
Dieu même n’en a voulu qu’un,
Il l’a manifesté dans saint Pierre,
Qui pleurait tant ses péchés,
Comme tant et tant de fois
On peut le lire dans les livres.
Le Christ a donné à saint Pierre
Pouvoir de lier et délier.
Maintenant on lie ici et là.
Vous seul pouvez nous délier, Seigneur

Pierre Sucherwirt, trouvère allemand

Il reste que ce grand schisme n’est déploré que par les hauts responsables de l’Eglise et les détenteurs du pouvoir politique : pour le peuple, l’important, c’est d’avoir un curé, un évêque : au-delà, c’est trop lointain pour que le paroissien de base s’en préoccupe. Le comtat Venaissin lui-même restera sous administration pontificale jusqu’à la révolution. François I° accordera à ses habitants la double nationalité (française en plus de la vaticane).

1 03 1382                   Il y a des malentendus entre le jeune – 14 ans – roi Charles VI et son peuple : une ordonnance de 1380 avait fait croire à une suppression des impôts, quand il ne s’agissait que de la suppression des fouages, impôt direct sur chaque feu.

Dès son entrée à Paris le 11 novembre 1380, les choses sont allées de mal en pis entre le roi et ses sujets : agitation et refus de l’impôt dès le lendemain du sacre. Réunion houleuse d’états généraux. Révoltes enfin : révolte et trahison en Flandres, révolte aux lointains confins du Languedoc, révolte au cœur même du royaume, à Rouen, à Paris. Il fallut l’écrasement des Flamands pour que les Français rentrent dans l’obéissance.

Françoise Autrand      Charles VI               Fayard 1986

À la première heure, aux Halles, un percepteur veut faire payer l’impôt à une marchande des quatre saisons, qui se met à crier A bas les impôts. Ainsi démarre l’émeute des Maillotins, ainsi nommés car ils s’étaient vite munis de 2 000 maillets de plomb – une sorte de marteau que le prévôt de Paris avait fait faire pour recevoir des Anglais et qui, n’ayant pas servi, avaient été stockés à l’Hôtel de Ville -. Ils commencent par s’en prendre aux Juifs, aux fermiers des impôts. Ils mettent le feu aux registres du Châtelet, siège de la justice royale. En route pour Rouen, le roi fait demi-tour, et le duc de Bourgogne se retrouve à négocier non avec les émeutiers mais avec les bourgeois qui cherchaient à les manipuler. Les émeutiers reprennent l’assaut du Châtelet pour libérer les rares prisonniers qui s’y trouvaient et, mécontents du résultat, s’attaquent au quartier Notre Dame, siège de la prison d’Eglise, mieux remplie que celle du roi. Le lendemain, c’est au tour des abbayes de recevoir leur visite.

Il faudra attendre le 4 mars pour qu’un accord soit conclu : le roi pardonne, mais les fauteurs de la sédition seront immédiatement châtiés.

De ce jour, quelque chose était brisé entre Charles VI et ses sujets. Le roi avait pu pardonner le refus de l’impôt, et même le meurtre de ses Juifs et de ses officiers que protégeaient la sauvegarde royale, pire encore l’attaque du Châtelet, siège de sa justice. Mais si les Parisiens, bafouant les conditions mises à leur pardon, ne respectent pas sa grâce, aucun dialogue n’est possible. Jusqu’à la fin de l’année, il n’y eut plus entre le roi et la nation, que des paix fourrées, des ruses, de fausses promesses, en attendant qu’après l’échec de sa justice et de sa grâce le roi ne recoure à la force.

Françoise Autrand       Charles VI               Fayard 1986

27 11 1382                 Sur le Mont d’Or, proche du village de Roosebeke, [au sud d’Ostende, à l’est de Calais] emmenés par le connétable de Clisson, les Français défont les Flamands d’Artevelde, qui meurt.

28 02 1383              Jean des Marès, chevalier, avocat du roi au Parlement, conseiller très écouté de Charles V, est prisonnier de Charles VI depuis le 11 janvier. On le sort de sa tour de Vincennes, on l’emmène au Châtelet on le conduit aux Halles où il est décapité. Cette exécution est la dernière de 40 éminents personnages, bourgeois, échevins, juges etc… victimes de la répression royale depuis 40 jours pour mettre Paris au pas.

17 07 1385                Charles VI a 17 ans : il est donc plus que temps de le marier ; c’est Elisabeth, de la famille des Wittelsbach, princes de Bavière qui est l’heureuse élue ; les noces se font en la cathédrale d’Amiens et les français la nommeront Isabeau. Heureuse élue, car pour le roi, – et en cela c’est une exception qui confirme la règle des enfants royaux dont on organisait le mariage parfois avant même qu’ils fussent nés ! – il fallait qu’elle fut en sa plaisance, sans quoi tout serait rompu.

1385                           Les toitures en chaume et en bois sont interdites à Chambéry, pour limiter les risques d’incendie. Annecy fera de même en 1448.

Février/mars 1386    Les conférences entre la France et l’Angleterre, dans une chapelle couverte de chaume près du village en ruines de Leulinghen, entre Calais et Boulogne amènent les deux pays au bord de la paix. La chapelle a été choisie, car exactement à cheval sur la frontière : les deux portes des transepts donnent, l’une sur la France, l’autre sur l’Angleterre : cela simplifie les questions de protocole. Mais les Anglais à qui profite la guerre sauront faire ce qu’il faut pour que tout ce travail n’aboutisse pas : ils iront au plus simple en poussant Richard II vers la sortie. Dieu, que la guerre est jolie et même populaire quand on la fait sur le territoire de l’autre : pillage, rapines vols, viols, tout cela sur le dos de l’ennemi : c’est tout bénef !

1386                         Le prince lituanien Jagellon épouse Hedwige d’Anjou, se convertissant en même temps à la religion catholique : ainsi naît vraiment la Pologne, nouvelle grande puissance en Europe orientale. La dynastie sera au pouvoir jusqu’en 1572. Hedwige, morte prématurément en 1399, avait auparavant préparé la réorganisation de l’Université de Cracovie. Très populaire en Pologne, elle sera canonisée.

A Falaise en Normandie, une truie de 3 ans a mangé un nourrisson. L’extraordinaire dans cette histoire n’est pas qu’elle ait été tuée : un coup de sang bien compréhensible de la part du père de l’enfant, et la relation de cette affaire n’aurait pas franchi les limites du village où elle s’était passée. L’extraordinaire donc, c’est que les choses ne se sont pas passées ainsi : la truie a bien été tuée, mais à l’issue d’un procès en règle, avec jugement et tout et tout : condamnée à être tailladée puis pendue par les jarrets !

Les Suisses ne s’en laissent pas conter et flanquent une rossée à Léopold, duc d’Autriche à Stempach, à son fils deux ans plus tard à Naefels, et encore à Rutile : la tranquillité suisse a été chèrement payée !

Léopold, archiduc d’Autriche, résolu d’écraser la nouvelle confédération helvétique, marcha contre les cantons, à la tête d’une petite armée formée de l’élite de la noblesse allemande. Je serais, dit-il à ses soldats, vainqueur ici, sur cette terre qui m’appartient, ou je périrai avec vous en défendant mes sujets. Les Autrichiens, en bataillons carrés, présentoient à l’ennemi une forêt hérissée de piques ; les Suisses, au nombre de quatorze cents hommes seulement, retranchés à Stempach, non loin du lac de Sursee, étoient près de succomber, lorsque l’un d’eux, Arnold de Vinkelried, nouveau Décius, s’écria : Mes compagnons d’armes, ayez soin de ma femme et de mes enfans, je vais vous ouvrir un passage ; et aussitôt se jetant, tête baissée, au milieu des ennemis, il ménagea effectivement, par cet acte de dévouement, une ouverture à ses compatriotes qui, passant sur son cadavre, enfoncèrent l’armée autrichienne. Léopold aurait pu se sauver ; mais ce vaillant et généreux prince ne pouvant survivre à la perte de tant de seigneurs couchés sur le champs de bataille : puisque tant de braves sont morts, dit-il, je veux mourir comme eux avec honneur ; et aussitôt il s’élança dans les rangs des Suisses où il trouva un trépas glorieux. Les vainqueurs se défendirent avec la même valeur contre le fils de Léopold, à la journée de Naefels, et usèrent toujours de la victoire avec une modération qu’on ne saurait trop admirer. Les habitans de Glaris triomphèrent, près du mont Rutile, d’une armée autrichienne, avec une bravoure qui tient du prodige : ces hommes simples et religieux, étonnés eux-mêmes de leurs succès, en attribuèrent au ciel tout le mérite, et voulurent éterniser leur reconnaissance par de pieuses fondations qui, tous les ans, rassemblent encore les habitans de l’Helvétie. Une paix aussi avantageuse qu’honorable, leur permît bientôt de goûter les douceurs d’une liberté si glorieusement conquise.

M.E. Jondot       Tableau historique des nations. 1808

28 09 1388                Hostiles au comte de Provence, Louis II d’Anjou, bridés par l’importance des ports voisins de Gênes et Marseille, les Niçois transfèrent leur hommage au duc Amédée VII de Savoie. La Dédition de Nice stipule que les princes de Savoie auront à assurer la liberté de communication entre la cité et le Piémont : l’affaire est d’importance, puisqu’il s’agit du commerce du sel : à Nice arrivent les bateaux des salines provençales et languedociennes, et les éleveurs piémontais sont gros demandeurs de sel, pour les salaisons, le beurre, le fromage, l’alimentation animale et humaine, le traitement des peaux. Le col de Tende devient axe majeur, reliant les possessions des ducs de Savoie du Nord au Sud : le grand chemin ducal, décidé en 1610, sera terminé en 1614 : 1,4 m de large sur 230 km et 1 800 m de dénivelé : il verra jusqu’à 80 000 mulets par an !

1388                           Charles VI a 20 ans. Il en avait 12 à la mort de son père Charles V, et ce sont ses oncles, les ducs de Bourbon, de Bourgogne, de Berry et d’Anjou qui, depuis, sont à la tête de l’Etat : il voyait faire à ses oncles choses qui étaient plus au profit d’eux et d’autres particuliers que du bien public, écrira Juvénal des Ursins, son chroniqueur. Il les remercie.

Le portrait suivant ne laisse rien augurer des lugubres années à venir :

Philippe de Mézières écrit dans Le Songe du Vieil Pèlerin que Charles a belle forme humaine ; il est sain, bel, fort, droit et léger. Il est bien pourvu de mémoire et d’intelligence. Il ne jure pas mais laisse trop ses familiers jurer en sa présence, sans frein et sans vergogne. [cela, c’est pour Clisson, un breton qui a reçu le titre de connétable à la suite de du Guesclin]. Il ne s’intéresse guère à l’astrologie la sorcellerie, la magie, mais doit bien s’en garder. [Cela, c’est pour Louis, le frère du roi]. Son défaut , c’est de passer la nuit à la fête et à la danse, après sa dure journée de travail et de manquer de sommeil. Déjà, il souffre d’insomnies. Et puis il y a les femmes. Philippe a beau lui recommander de boire l’eau de sa propre citerne et de s’enivrer saintement des belles mamelles d’Isabeau, Charles aime trop la compagnie des autres, des belles femmes estranges et le vieux maître doit lui répéter que, dans cette délicate affaire, on ne peut mieux avoir la victoire que fuir.

Françoise Autrand      Charles VI        Fayard 1986

Vint alors le temps, 4 ans, des Marmousets – pour reprendre le surnom dont Michelet a jugé utile de les affubler -. Le mot recouvre plusieurs réalités, dont la plus commune serait un synonyme des grotesques que l’on mettait aux toits des maisons, aux meubles, dans l’orfèvrerie. Les Marmousets étaient en fait les anciens ministres de Charles V, remerciés par ses oncles à la mort du roi. Ce ne sont pas des princes, ce ne sont pas de simples fonctionnaires, ce sont des familiers de la maison du roi. Ils ont le sens de l’Etat, ils ont une idée précise de ce qu’il faut faire et ce sont eux qui vont mettre en place une administration rigoureuse et impartiale, et c’est à la cour d’Avignon qu’ils sont allé prendre leurs idées d’un Etat moderne.

15 06 1389                Lazare, prince de Serbie, s’est allié à Tvartko, prince de Bosnie et aux Croates pour arrêter la marée turque ; en vain : ils sont écrasés, à Kosovo, au Champ des Merles au nord de Skoplié. 70 ans plus tard, c’en était fait du premier état serbe : la Bulgarie et la plus grande partie de la Serbie étaient aux mains des Turcs, à l’exception de la Croatie et de la Slovénie, qui appartenaient à la Hongrie, et de la Dalmatie, partagée entre Venise et la Hongrie : seule Raguse – Dubrovnik -, gardait intact l’héritage de la culture slave du sud médiéval. La défaite de Kosovo et la mort du prince Lazare prendront rapidement la première place au sein du panthéon du nationalisme serbe.

1390                           L’empire de Tamerlan est à son apogée : il couvre tout l’Iran actuel et déborde largement à l’est et à l’ouest : mais cela ne représente déjà plus que le quart de l’empire de Gengis Khan et à sa mort en 1405, l’empire n’était plus qu’un souvenir. Infatigable batailleur, Temur-Leng – Temur le Boiteux, (des suites d’une blessure à la jambe droite) – ne pérennisera aucune conquête :

Bagdad, Brousse, Saraï, Qarachahr, Delhi seront par lui saccagées, mais il n’abattra ni l’empire ottoman, ni la Horde d’Or, ni le khanat de Mogholistan, ni le sultanat indien, et même les Djelair d’Iraq Arabi se relèveront chaque fois après son passage. Aussi a-t-il dû conquérir trois fois le Khârez, six ou sept fois l’Illi (sans jamais y parvenir autrement que pour la durée de la campagne), deux fois la Perse orientale, s’y reprendre à trois fois pour soumettre la Perse occidentale, faire deux campagnes de Russie, etc…

René Grousset

Il prendra tout de même le temps de faire construire dans sa capitale de Samarkand la plus grande mosquée d’Asie Centrale, Bibi Khanum : 167 mètres de long sur 109 de large, et son tombeau, le Gur-Emir, est un des plus grands monuments de l’art islamique.

La chrétienté trembloit au nom de Bajazet ; ce prince était au comble de la gloire et de la prospérité, lorsqu’un autre conquérant vint lui arracher ses conquêtes, l’honneur, la liberté et la vie.

C’étoit Timur-Lenck ou le boiteux, plus connu sous le nom de Tamerlan. […] À la tête d’une armée mogole, il avoit déjà conquis la Perse, et mis fin à la dynastie fondée dans Bagdad par Holagu, un des fils de Gengis-Kan. Les rois de Perse de cette dynastie conquérante, la plupart se plongèrent dans la mollesse, et leur histoire se borne à une simple nomenclature de crimes hideux. On vit, comme au temps des Sassanides des fils égorger leur père, afin de régner plus promptement, et les parricides recevoir bientôt après, le juste prix de leur scélératesse.

Tamerlan, zélé pour la religion musulmane, animé d’un zèle barbare poursuivit les anciens Perses, adorateurs du feu, et les extermina dans tous les lieux où il put les rencontrer. Ceux de ces infortunés proscrits qui purent échapper au glaive des Tartares, allèrent chercher un asile dans l’Indostan, où l’on en trouve encore aujourd’hui un grand nombre qui, sous le nom de Guèbres, Parsis, ou Gaures, vivent méprisés universellement des Indiens idolâtres.

De tous les peuples qui lui opposèrent quelque résistance, les Géorgiens commandés par une femme non moins courageuse que criminelle, déployèrent le plus de bravoure ; mais ils furent vaincus près de Teflis, et Tamerlau fit mettre à mort deux rois de ce pays (1394). Il subjugua l’Inde, détruisit toutes les pagodes, extermina tous les fakirs païens, ordonna, en un seul jour, le massacre de cent mille Indiens ses prisonniers, et dans la ville de Delhi, fit périr tous les adorateurs des idoles, contre lesquels cet homme se sentoit une haine invétérée.

Bajazet lui-même irrita par son orgueil ce terrible conquérant qui, maître du plus puissant empire de la terre, et d’ailleurs sollicité par Manuel-Paléologue, accourut à la tête d’une armée victorieuse, et se jeta sur le territoire des Turcs. Les deux peuples en vinrent aux mains dans les plaines d’Angonry (autrefois Ancyre), déjà célèbre par une grande bataille livrée du temps des Séleucides, deux siècles environ avant l’ère chrétienne. Trois cent quarante mille hommes restèrent, dit-on, sur le champ de bataille, du côté des Turcs (1402), et tous les janissaires périrent.

Les Tartares ayant l’ait prisonnier Bajazet I°, le conduisirent devant leur kan qui, à l’aspect du prince vaincu, se mit à rire :

  • II n’est pas d’un grand cœur, dit Bajazet, d’insulter un malheureux.
  • Je n’insulte point à ton état, répondit Tamerlan, mais je ris de ce que la fortune a partagé l’empire du monde entre un borgne comme toi, et un boiteux comme moi.

Bajazet, qu’un pareil compliment égayoit fort peu, répliqua fièrement à son ennemi :

  • Profite de ta fortune, et ne te mêle point de me donner des leçons.

Le vainqueur fit renfermer, comme un animal, son prisonnier dans une cage de fer : l’infortuné Bajazet ne put survivre longtemps à cet excès d’humiliation, de barbarie, et se cassa la tête contre les barreaux de sa cage. On ne sait pour quelle raison des historiens essaient de révoquer en doute ce trait de férocité de la part de Tamerlan comme s’il n’eût pas déjà fait ses preuves, et donné des gages suffisans de sa cruauté.

En traversant la Phénicie, le féroce conquérant qui affectoit des sentimens religieux, voulut gravir lui- même jusqu’au sommet du Liban, et passa un jour et une nuit en prière, au pied des cèdres de Salomon, arbres révérés dans tout l’Orient, comme les plus anciens monumens du monde. Quoique ennemi déclaré des chrétiens, le kan des Tartares ne put se défendre d’un certain sentiment de vénération à la vue des solitaires d’un couvent, qui le reçurent les yeux baissés, et dans l’attitude d’hommes entièrement morts au monde. Le vainqueur de Bajazet, frappé d’une scène si nouvelle pour lui, les honora des plus grandes marques d’affection, assista à tous leurs exercices de piété, et leur prodigua tous les éloges imaginables.

Une cruauté d’un raffinement aussi rare qu’affreux, ternit les exploits de Tamerlan, et l’éclat de quelques bonnes actions. Les mamelucs circassiens d’Egypte arrêtèrent la marche de ses troupes victorieuses : heureusement pour les chrétiens et pour les Turcs, il quitta l’Asie mineure, et se dissipant comme un affreux météore, s’enfonça dans la Tartarie pour aller conquérir la Chine mais la mort le surprit en route, à l’âge de quatre-vingt ans Avant d’expirer, il parla en ces termes à ses principaux officiers :

Me voici enfin arrivé au terme fatal où toute puissance et toute grandeur humaine doivent finir … Je n’avois désiré la vie que pour une entreprise méritoire, Dieu en dispose autrement… J’ai toujours protégé le foible contre les puissans ; j’ai puni le crime et récompensé la vertu

C’est ainsi que ce barbare, à l’approche de la mort, se déguisoit à lui-même l’horreur de ses injustes exploits et de ses massacres : c’est ainsi qu’il s’adressoit à un Dieu vengeur de tant de nations détruites par le fer et par la flamme : il étoit, quelquefois, humain par caprice. Un jour il demanda à un poète :

A quel prix me mettez-vous?

A quatre-vingts aspres,- répondit cet homme. Tamerlan reprit :

Votre estimation n’est pas juste, le linge seul dont je suis ceint en vaut autant. Ahmedi, c’étoit le nom du poête, repartit :

Je parle aussi de ce linge, car pour votre personne, elle ne vaut pas une maille.

Tamerlan étoit un fanatique, un enthousiaste, un illuminé, ou qui du moins feignoit de l’être. […] Cependant il étoit très spirituel : le même homme qui éleva des tours avec des prisonniers vivans, entassés symétriquement les uns sur les autres, composa des ouvrages remarquables pour le bon sens, la finesse, et quelquefois la délicatesse des pensées : aucun prince n’eut la repartie plus vive, ni des saillies d’esprit plus agréables ; c’étoit un tigre à demi civilisé. Les troupes de Tamerlan remuant, si je puis m’exprimer ainsi, les cendres de l’Asie, achevèrent de défigurer le tableau des merveilles que l’art, depuis tant de siècles, y avoit rassemblées.

A peine ce conquérant eut les yeux fermés, que la discorde mit les armes entre les mains de ses fils, et la guerre civile affoiblit le vaste empire formé subitement sur les ruines de l’Asie. Jehan-Ghir, l’un d’eux, fixa le séjour de l’empire dans l’Indostan.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

5 08 1392                 Charles VI relève à peine d’une méchante fièvre autour de Pâques ; il emmène son armée mettre à la raison de duc de Bretagne qu’il soupçonne de protéger Craon, présumé coupable de la tentative d’assassinat de Clisson, son connétable. Il chevauche dans la forêt du Mans :

Comme il traversait ainsi la forêt, un homme de mauvaise mine sans autre vêtement qu’une cotte blanche, se jette tout à coup à la bride du cheval du roi, criant d’une voix terrible : Arrête, noble roi, ne passe pas outre, tu es trahi !

On lui fit lâcher la bride, mais on le laissa suivre le roi et crier une demi-heure.

Il était midi, et le roi sortait de la forêt pour entrer dans une plaine de sable où le soleil frappait d’aplomb. Tout le monde souffrait de la chaleur. Un page qui portait la lance royale s’endormit sur son cheval, et la lance tombant, alla frapper le casque que portait un autre page. A ce bruit d’acier, à cette lueur, le roi tressaille, tire l’épée, et, piquant des deux, il crie : Sus, sus aux traîtres ! ils veulent me livrer ! Il courait ainsi l’épée nue sur le duc d’Orléans. Le duc échappa, mais le roi eut le temps de tuer quatre hommes avant qu’on pût l’arrêter. Il fallut attendre qu’il se fut lassé ; alors un de ses chevaliers vint le saisir par derrière. On le désarma, on le descendit de cheval, on le coucha doucement par terre. Les yeux lui roulaient étrangement dans la tête, il ne reconnaissait personne et ne disait mot.

Michelet

Transporté à l’abbaye du Mans, puis au château de Creil, il va se rétablir lentement, grâce aux soins attentifs de maître Guillaume de Marcigny… de quoi s’agissait-il vraiment ? Nul ne le saura jamais. L’accident avait été sévère, et tout le pays l’avait perçu comme tel…. Sa mère Jeanne de Bourbon, avait souffert de maladie mentale, mais avait guéri…

1392                           Un bourgeois parisien rédige Le Ménagier de Paris, traité de morale et d’économie domestique, y compris les premières recettes culinaires raisonnées ; il ne sera publié qu’en 1846. L’homme, beaucoup plus âgé que son épouse, s’était mis en tête de rédiger à son intention un petit traité comportant tout ce que doit savoir une maîtresse de maison ; on peut lire en sa dédicace ces mots qui sont d’un sage : ainsi l’homme que vous épouserez après moi pourra-t-il m’être reconnaissant.

Sa cuisine fait grand usage d’épices : celles de chez nous : persil, cerfeuil, fenouil, thym, romarin, sarriette, marjolaine, épinards, verjus [en place du citron de nos jours, extrait de l’oseille broyée ou du bourgeon et de la tige de vigne jeune et tendre]… et celle d’orient : gingembre, cumain, girofle, poivre, muscade …

Les procédés de conservation se limitent aux pâtés, pour lesquels on fait grand usage de gelée ; pour le reste, on se nourrit au rythme des saisons, consommant ainsi beaucoup de poissons d’eau douce, en raison du nombre de jours maigres prescrits par l’Eglise. Dans les viandes domine le porc et le gibier : sanglier, cerf, lièvre. Il y a peu de lapin. Et parmi les volailles, surtout les cygnes, les paons et beaucoup d’oiseaux : héron, bécasse, poule d’eau, caille, grive, becfigue.

Pour un festin, il donne un exemple :

  • Première assiette : vin de grenache et rôties, pâté de veau, pâté de pinperneaux (petite anguilles), boudin et saucisses.
  • Seconde assiette : civet de lièvre, pois.
  • Troisième assiette : rôtis de lapin, de perdrix, de chapons, bars, carpes, etc …
  • Quatrième assiette : oiseaux de rivière, riz, anguilles.
  • Cinquième assiette : pâté d’alouettes, rissoles, flan sucré.
  • Sixième assiette : poires et dragées, nèfles et noix pelées, hypocras et oublies.

28 01 1393               Charles VI organise un bal à l’Hôtel Saint Pol, demeure royale, – aujourd’hui quai des Célestins – pour le remariage d’une demoiselle d’honneur de la reine Isabeau de Bavière. Pour mettre un peu d’animation dans ce charivari – c’est le nom de la fête donnée en cette occasion en Bavière – bien codifié, Charles VI et quatre de ses amis décident de se déguiser en sauvage lors du bal costumé : ils s’enduisent donc de plumes et de poils d’étoupe qu’ils font tenir avec de la poix, et pour en rajouter à l’authentique, ils s’enchaînent. Les farceurs dansent frénétiquement depuis un moment quand le duc d’Orléans, frère du roi et le duc de Berry, de retour d’un début de soirée déjà arrosé, s’approchent des sauvages pour essayer de voir leurs bobines à l’aide d’une torche… qui enflamme la poix qui faisait tenir tout le déguisement. Le roi déjà fragilisé par la crise de la forêt du Mans en sortira vivant grâce au réflexe de sa tante Jeanne de Boulogne, duchesse de Berry qui l’enveloppe de ses très nombreux jupons, sans dommage apparent, prenant soin d’aller tout de suite rassurer la reine, mais l’accident avait sans doute agrandi quelque peu les premières fêlures. Un autre parvient à se déchaîner et se jettera dans un cuvier, mais les trois autres mourront de leurs brûlures au bout de 3 jours.

Un charivari n’est pas affaire innocente. La mariée avait déjà usé 2, peut-être 3 maris, et l’usage était de tourner en ridicule ces énièmes noces par un charivari, qui, pour l’Eglise, étaient une injure au sacrement du mariage, un véritable sacrilège, faisant de l’homme une bête surgie du fond des âges. Ce ne peut être que le fait de dépravés. L’affaire passera à l’histoire sous le nom de Bal des Ardents.

Cinq mois plus tard, la folie de Charles deviendra chronique, les périodes de crises alternant avec celles de rémission pendant lesquelles ils retrouvait tous ses esprits. La folie du Roi est perçue comme un désamour de Dieu pour la France :

Par nos péchés si porte la penance
Notre bon roi qui est en maladie.

Christine de Pisan

Veuve à 26 ans, avec trois enfants à charge, la mort de son mari fit d’elle une étrangère à part entière, [née à Pisano, village proche de Bologne, elle était italienne] ne bénéficiant plus d’aucun appui à la cour, où son père avait exercé officiellement la profession de médecin, officieusement celle de devin ; bien au contraire… elle connut le dénouement au cœur de la guerre entre Armagnacs et Bourguignons, et il lui fallut vivre de ses talents littéraires, ce qui finit par lui attirer reconnaissance, surtout de la part de ceux qu’insupportait la suffisance de l’auteur à la mode : Jean de Meung avec son Roman de la Rose, qu’elle avait copieusement égratigné. Étant toute sa vie restée une étrangère, elle ne devait pas se sentir beaucoup d’atomes crochus avec les imbéciles heureux qui sont nés quelque part, chers à Brassens, et préférais s’évader bien loin :

Je fus au pais de Brachyne / Où les gens sont bons par nature / Et ne font pechie ne leidure

[Stefania Sandrelli réalisera en 2009 un très beau film avec sa fille dans le rôle de Christine, étrangement absent des écrans français.]

Charles VI publiera une ordonnance par laquelle il confie la régence à son cher et très aimé frère Louis duc d’Orléans, comte de Valois et de Beaumont, tant pour le bien, sens et vaillance de lui comme pour la très singulière, parfaite loyale et vraie amour qu’il a toujours eue à nous et à nos enfants.

Mais ce frère sera jugé trop jeune et la régence échoira aux oncles qu’il avait voulu évincer 5 ans plus tôt, les ducs Jean de Berry et Philippe le Hardi.

30 06 1394                             L’Université de Paris veut peser dans l’arbitrage sur le choix à faire entre les deux papes : Clément VII – Robert de Genève – en Avignon, Boniface IX – Pietro Tomacelli – à Rome :

Il n’y a rien que les belles consciences n’affectionnent tant que de jouer un rôle sur le devant de la scène du monde. Dès qu’une plaie s’ouvre quelque part, elles s’y mettent aussitôt à fourmiller. C’est leur façon de briller. Leur haute autorité morale se rengorge et se nourrit de la confusion et de la faiblesse des pouvoirs constitués, en l’occurrence, cette année-là, deux papes rivaux et un roi, le malheureux roi de France Charles VI qui ne gouverne plus qu’à éclipses entre deux accès de folie. Se substituer aux pouvoirs établis et leur imposer le recours de leur propre vérité, resplendissante et infaillible, est la félicité suprême des belles consciences. Chacune d’entre elles, si médiocre soit-elle, pourvu qu’elle ait chanté sans se tromper de chorale, peut s’en gargariser de gloire. Sur la plaie ouverte et palpitante du Grand Schisme, elles vont accourir de partout et bientôt grouiller comme des mouches dans le bourdonnement incessant et infatué de doctes et solennelles sessions. Ainsi entre en scène l’Université de Paris.

L’Université de Paris offre en effet, à cette époque, la plus puissante et la plus représentative concentration de belles consciences qui puisse se trouver en Occident. Elle siège sur la montagne Sainte-Geneviève qui en restera longtemps imprégnée. Héritière du grand Sorbon, dominée par la théologie, discipline hégémonique qui régit la pensée du temps, elle est reconnue, en cette fin de siècle, comme la plus haute autorité religieuse du monde chrétien après le pape. Les deux papes s’annulant, la voilà donc au premier rang, tout au moins à ses propres yeux, complaisants et vaniteux. Au-dessus du commun, parmi tous ces savants docteurs qui se gonflent d’importance, se tiennent quelques hommes irréprochables, d’une élévation intellectuelle et morale incontestable, et qui ressentent presque dans leur chair la fracture de l’Église romaine : le chancelier de l’Université Pierre d’Ailly, futur cardinal du pape d’Avignon, Jean Gerson, qui lui succédera, surnommé le docteur très-chrétien, Gilles des Champs et quelques autres. Pour le reste, le commun, précisément, un marais de cuistres discoureurs, porteurs de toges, de bonnets carrés ou pointus, de toques, de mortiers, de capes d’hermine, de hochets de toutes sortes qui sont la marque de leur conformisme, ployant de concert sous les vents dominants. Et le vent dominant, c’est le compromis. Ce que l’Université de Paris, en cette gravissime circonstance, appelle la voie de compromis, ou voie de cession. Peu importe qui est le vrai pape ! Ils doivent céder tous les deux, se démettre, abdiquer, faute de quoi on les déposera, pour permettre l’élection d’un troisième auquel chacun se rallierait. L’université de Paris n’en démordra plus. Le Grand Schisme lui devra sa survie d’au moins trente années publiques, et ensuite trente années cachées.

[…]     Cependant il fallait en référer au roi et lui faire tenir un mémoire sur ce qui avait été conclu. S’y attelèrent les meilleurs latinistes de Paris. Une fois le document achevé, ce qui nécessita de longues semaines, audience fut demandée au roi. Pauvre roi. Ses périodes de lucidité s’espaçaient, entre lesquelles gouvernaient à sa place ses deux oncles, le duc de Berri et le duc de Bourgogne. Le duc de Berri tenait pour Clément VII Quand il prit connaissance du document, il entra dans une fureur noire, saisit au collet le nouveau chancelier, Arnaud de Corbie, injuria la délégation, plus morte que vive, laquelle s’entendit traiter de ramassis de rebelles, de séditieux, et même de théologiens, ce qui, dans la bouche du prince, ressemblait curieusement à une insulte :

— Hors de ma vue, théologiens ! cria-t-il.

A la fin il appela la garde pour les faire jeter à la Seine. Se ravisant, il les fit seulement jeter dehors.

Le duc de Bourgogne, Philippe le Hardi, tenait plutôt pour la cession. Il était plus fin diplomate et ses Etats jouxtaient l’Empire, qui avait choisi le camp de Boniface. L’Université de Paris, toute honte bue, s’en vient pleurer dans son giron. Elle clame son indignation. On lui a fait injure. On l’a humiliée. Philippe le Hardi écoute. Il trouve le mémoire plutôt raisonnable. Il promet sa protection. En réalité, il place ses pions. L’heure est proche où le royaume de France va tomber comme un fruit mûr. Il interviendra auprès du roi.

L’audience est accordée. Le dernier jour de juin, dans la chambre du roi, en présence des princes, des officiers de la couronne et d’une multitude de prélats, s’avance jusqu’aux pieds de Sa Majesté l’armée noire des théologiens. Ils ont soigné leur délégation. Rien que des vedettes. Tout ce que l’Université de Paris compte de plus rengorgé et de plus tordu à la fois. De la morgue enveloppée d’humilité, et quelques jeunes espoirs parmi eux pour bien montrer au souverain — il a vingt-six ans — qu’il ne s’agit pas d’un conflit de générations. C’est ainsi que Pierre Cauchon, futur évêque et futur accusateur de Jeanne d’Arc, figure dans les rangs des docteurs. Pour se faire une idée juste de ces gens-là, de leurs ambitions, de leurs arrière-pensées, de leurs façons torves et envieuses, il suffit de savoir que c’est l’Université de Paris, vendue aux Anglais et aux Bourguignons, unanime derrière son chancelier Pierre Cauchon, qui s’acharnera trente ans plus tard sur Jeanne d’Arc, menant de bout en bout le procès dans tout l’éclat des vanités. Ce 30 juin 1394, tels sont les contempteurs de Clément VII.

Jean Raspail              L’anneau du pêcheur             Albin Michel 1995

17 09 1394                  Ordonnance d’expulsion des Juifs du royaume : il fallait bien trouver des boucs émissaires pour expliquer la folie du roi : et quel meilleur bouc émissaire qu’un juif ? La France n’avait pas le monopole de l’antisémitisme : l’Espagne s’y était mise depuis plusieurs années :

Ce XIVe siècle fut fatal à la race juive dans toute l’Europe ; la Mort noire qui désolait tous les pays souleva d’abord en Allemagne, puis chez les autres peuples, une fureur aveugle contre les juifs, qu’on tenait pour responsables de la peste – tragique mais significatif exemple des dangereux effets de la différence. Les efforts du Pape Clément VI pour arrêter cette explosion de fanatisme insensé furent vains. L’Espagne, où l’épidémie faisait de nombreuses victimes, connut également sa vague d’antisémitisme, qui commença par les terribles massacres de Barcelone et de Gérone. Pourtant, ces événements ne furent que les signes avant-coureurs de la persécution générale qui débuta à Séville en 1391 sous la direction du Doyen. Ce prêtre, qui avait nom Don Ferran Martinez, entêté jusqu’à en devenir rebelle et s’appuyant sur la faveur populaire, passa outre aux ordres exprès du Roi, de l’Archevêque et du Chapitre pro-juifs et entraîna la foule, contre les forces royales, au massacre et au pillage des riches quartiers juifs de la ville. Comme un feu de forêt, le pogrome prit dans beaucoup d’autres villes, avec les mêmes terribles effets. Les riches judérias des villes d’Espagne furent détruites par le pillage, leurs habitants assassinés. Le grand Chancelier, Pero Lopez de Ayala, devait écrire plus tard de son style sec, implacable : Tout cela n’était que cupidité de voler plutôt que dévotion. La perte pour la vie économique de l’Espagne fut incalculable. Sous la pression des événements, de nombreux juifs quittèrent l’Espagne. (Il est très probable que c’est vers cette époque que les ancêtres de Colon s’enfuirent à Gênes. Le tissage était un métier spécifiquement juif dans l’Espagne méditerranéenne.) Beaucoup se firent chrétiens. On avait souvent vu des conversions sur une petite échelle, individuelles ; c’était le premier mouvement de conversions en masse auquel on assistait dans la Péninsule. Le chef en était Fraï Vicente Ferrer, qui devait être canonisé sous le nom de Saint Vicente Ferrer. L’un de ses succès les plus remarquables fut la conversion de Selemoh ha-Levi, célèbre rabbin connu dans toute la juiverie espagnole pour son érudition et son talent, qui devint un Prince de l’Église non moins célèbre sous le nom de Don Pablo de Santa Maria.

Cet illustre converso, Don Pablo de Santa Maria, fut le principal chef de l’antisémitisme espagnol au XVe siècle. Également respecté pour sa science et pour sa vertu, il s’éleva rapidement dans l’Église et dans l’État et devint Évêque de Burgos, tuteur du Prince Jean (le futur Jean II de Castille) et Chancelier du royaume. Véritable père de l’Église à bien des égards, Don Pablo de Santa Maria plaça aux plus hauts postes de l’Église et de l’État sa nombreuse, et, semble-t-il, talentueuse famille. Grâce à son autorité sans rivale sur l’Eglise et l’Etat, et avec l’aide et la collaboration de ses nombreux fils, cet homme, qui était certainement droit et honnête, mais qui était animé d’une violente passion contre ses anciens frères de religion, organisa avec succès une campagne d’opinion et de législation dont le couronnement devait être non seulement l’expulsion des juifs en 1492, mais aussi l’implacable persécution des conversos par l’Inquisition, qui commença vers 1483 et qui devait durer des siècles.

Pablo de Santa Maria fut le premier à introduire une distinction entre les juifs fidèles, c’est-à-dire convertis, et les infidèles, c’est-à-dire les non-convertis. Toute sa vie, qui fut très longue, il resta un ennemi invétéré, intelligent et actif de sa race. Il inaugura ses activités officielles par l’établissement et la promulgation de l’Ordonnance sur l’Isolement des juifs et des Maures (2 janvier 1412), connue sous le nom d’Ordonnance de Santa Catalina, d’après le nom de la Reine Régente de Castille qui la signa. Les vingt-quatre articles de cette loi visaient à l’anéantissement complet de la part matérielle et morale que les juifs s’étaient taillée dans le pays.

Salvador de Madariaga Christophe Colomb    1951

25 09 1396                 Les armées du sultan Bayézid anéantissent les Croisés du comte de Nevers et de l’armée hongroise du roi Sigismond à Nicopolis, dans l’actuelle Roumanie :

Ce fut une terrible défaite, où la chevalerie française, sous le commandement du fils aîné du duc de Bourgogne, Jean sans Peur, alors connu sous le nom de comte de Nevers, et l’armée hongroise du roi Sigismond avaient été, après la lutte la plus glorieuse, écrasées par les innombrables et terribles soldats [des Janissaires, pour la plupart d’entre eux] du sultan Bayézid. Le désastre de cette armée de cent mille hommes avait été complet, malgré les prodiges de valeur accoutumés. Les chevaliers français, ici, comme presque toujours, avaient été victimes de leur témérité. Presque tous ceux qui n’avaient pas succombé sur le champ de bataille furent égorgés le lendemain par centaines ou plutôt par milliers, par les ordres ou sous les yeux de Bayézid assis sous sa tente en pleine campagne, entouré du plus brillant état-major. Cette boucherie dura toute la journée.

Gustave Schlumberger

Bayézid savait hiérarchiser les ordres donnés, et il n’était donc pas question de trucider les combattants de grande valeur comme le fils du duc de Bourgogne, dont la rançon fut payée avec douze faucons gerfauts du Groenland… ce qui en dit long sur la valeur de ces oiseaux-là.

Dès la fin du XIV° siècle, les Turcs, derniers venus des envahisseurs, étaient arrivés au Danube ; Mircea le Grand, voevode de Valachie (qui s’intitulait pompeusement Maître et Prince de tous les pays de l’Ungrovalachie et, par delà les montagnes, des duchés de Fogarach et d’Amlach, duc du Banat de Severin et maître des deux rives du Danube jusqu’à la grande mer, Mircea le Grand, allié de Sigismond, roi de Hongrie, appelle à son secours l’Europe chrétienne. Venise envoie ses galères dans le delta du Danube, et Charles VI de France ses chevaliers à Nicopoli où les rejoignent leurs alliés, les chevaliers teutoniques, le Grand Maître de Rhodes, et Sigismond de Bohême. Les étendards des Burgraves, ceux de l’ordre de St Jean, ceux des Bourguignons, des Palatins, de Jean de Valois, comte de Nevers, flottent à coté de l’oriflamme de Mircea orné de la tête de bœuf à mufle carré, totem de la Valachie. Enthousisame sans lendemain. Les chevaliers français, vêtus comme pour une fête avec leurs souliers à la poulaine dont ils étaient obligés de couper les pointes avant de commencer le combat, réclamèrent impérieusement l’honneur de l’attaque. Froissart nous a décrit le grand désastre des chrétiens, la fin de cette brillante cavalerie sous les coups des janissaires et la tragique décollation des prisonniers, ces guerriers francs en chemise et pied nus devant le bourreau. Mircea échappa au péril et obtint même du sultan un pacte d’autonomie qui sauvegardait ses droits moyennant un tribut versé à l’Osmanli. Il est curieux que cet accord soit resté jusqu’en 1816 le statut de la Roumanie.

Paul Morand      Bucarest 1935

27 10 1396                 Charles VI, roi de France rencontre Richard II, roi d’Angleterre, aux champs près du moulin d’Ardres, à la frontière : les rois ont juré, en paroles de roi, sur les Saints Evangiles, que dorénavant, ils seront bons et loyaux amis ensemble, et que comme père et fils s’entr’aimeront et aideront l’un et l’autre envers et contre tous. Ils ont fait alliance perpétuelle.

Juvénal des Ursins

Charles VI est accompagné de sa fille Isabelle, 6 ans, qui suivra Richard II pour devenir son épouse en temps voulu.

1397                            Marguerite la Grande, reine de Norvège car veuve du roi Haakon VI, fille du Roi du Danemark, est déjà parvenue à unir son pays au Danemark. Par l’Union de Kalmar, c’est la Suède qui rejoint les deux premiers. Cela tiendra 126 ans, jusqu’en 1523, quand le futur Gustave I° Vasa, emmènera dans la révolte les Suédois, qui reprendront alors leur indépendance.

En Danemark, Valdemar II, vivant au milieu d’un peuple affligé par la peste, par la famine et par la guerre civile, se vit obligé de s’exiler : sa fille Marguerite, à la mort de cet infortuné monarque, en 1375, saisit d’une main ferme les rênes du gouvernement, en qualité de régente du royaume et de tutrice de son fils Olaüs qui vécut seulement cinq années. Le royaume, affaibli sous les règnes précédens, sortit de cet état de langueur ; la Norvège, unie au Danemark, accrut les forces et les ressources de ce pays. Marguerite de Valdemar, aussi guerrière que reine éclairée et prudente, conquit la Suède sur Albert, et une seule victoire, celle de Falkopink, en 1389, en Vestro-Gothie, lui valût cette importante conquête. Les peuples, ravis d’avoir pour souveraine une femme de ce caractère, lui obéirent docilement.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

29 09 1399                 Menés par le cousin du roi, Henri de Lancastre, les Anglais que la guerre arrange bien contraignent le roi Richard II d’Angleterre à abdiquer. Ils le tueront peu après.

1399                            L’époque est traversée par deux grands courants eschatologiques, le millénium, très léger quant à ses fondements dans l’Ecriture, devant surtout son succès à son contenu, et la proximité de la fin prochaine, beaucoup plus au cœur des Ecritures Saintes. Les décennies précédentes n’avaient pas été avares de calamités propres à assurer le succès des annonciateurs d’apocalype : retour de la Peste noire en 1348, interminable guerre de Cent ans, avance turque inquiétante à partir des défaites de Kosovo en 1389 et Nicopolis en 1396, les croisades contre les Hussites, et, surtout le Grand schisme – scandale des scandales – .

Les deux grandes visions eschatologiques […] – celle du millenium et celle du Jugement dernier – revêtent – au moins dans leurs formulations les plus catégoriques – des significations bien différentes. L’une peut être qualifiée d’optimiste puisqu’elle laisse apercevoir à l’horizon une longue période de paix au cours de laquelle Satan sera enchaîné en enfer. L’autre est de coloration bien plus sombre. Certes, le Jugement final place définitivement les élus en paradis ; mais qui peut dire d’avance qu’il sera compté parmi les brebis à la droite du Souverain Juge ? Celui-ci apparaît dur et sévère. Le dernier jour de l’humanité est bien celui de la colère : dies irae. Seconde distinction essentielle : la conception du millenium a eu tendance à se teinter, en Occident comme chez les adeptes mélanésiens du Cargo, [le jour de la vengeance et du salut, un bateau à vapeur, mené par les ancêtres, apporterait aux opprimés fusils, nourritures et biens terrestres] d’une coloration matérialiste, à la limite peu chrétienne, en particulier chez les chiliastes révolutionnaires. Durant les mille ans du règne des saints, souffrance, maladie, misère, inégalité, exploitation de l’homme par l’homme auront disparu de la terre. Ce sera le retour à l’âge d’or – éternelle aspiration humaine – que certains, à Tabor ou à Munster, se représentaient comme un authentique pays de cocagne.

Jean Delumeau       La peur en Occident             Arthème Fayard 1978

Les prophéties apocalyptiques étaient tout à fait familières aux contemporains. Cette époque, qui fut marquée par tant de découvertes et de conquêtes, n’eut pour ainsi dire jamais le sentiment qu’elle voyait poindre l’aube d’un temps nouveau. Obsédée par la hantise du déclin, du péché et du jugement, elle eut, au contraire, la certitude qu’elle était le point d’aboutissement de l’histoire.

Jean Lebeau

Ces grands thèmes eurent leurs prédicateurs de prédilection : P. Vieira, jésuite portugais, Savonarole, Luther, Vincent Ferrier, qui sera canonisé : ce dernier quitte Avignon en 1399, prêche d’abord en Provence, Savoie, Dauphiné, Piémont, peut-être Lombardie. De 1409 à 1416, il sera de retour en France, passera à Toulouse, traversera le Massif Central, les pays de la Loire, la Normandie et terminera son apostolat en Bretagne, où il meurt – à Vannes – en 1419 ! On comprend ainsi un peu mieux l’expression avoir la foi chevillée au corps.

17 11 1400                 Charles VI donne sa forme définitive à la course, nom donné à l’activité des corsaires, en créant l’obligation de la lettre de marque. L’activité existait depuis belle lurette, mais se développa surtout lors de la guerre de cent ans : la construction d’un navire coûtait alors fort cher, les caisses royales n’y suffisaient pas et il était donc plus courant de sous-traiter, en payant le propriétaire du navire au coup par coup :

Se aucun, de quelque estat qu’il soit, mestoit suz aulcune nef à ses propres despenz por porter guerre à nos ennemys, ce sera par le congié et consentement de notre dict admiral ou de son lieutenant. Lequel a ou aura, au droit de son dict office, la cognoissance, jurisdiction, correction de toz les faicts de la dicte mer et de ses dependances, criminellement et civilement.

Dans toute profession, dans tout corps de métier, il y a les gros mais aussi le menu fretin :

Trois au quatre hommes duicts à la marine, hardiz à se mettre à l’aventure, pauvres n’ayant que quelque petite barque ou frégate ou quelque brigantin mal équipé : mais au reste ont une boete de quadran à naviguer nommée bussolo, qui est le quadran de marine : et ont aussi quelque peu d’appareil de guerre, sçavoir est quelques armes légières pour combattre de plus loin. Pour eux vivre ilz ont un sac de farine et quelque peu de biscouit, un bouc d’huile, du miel, quelques liaces d’aulx et oignons et un peu de sel qui est pour la provision d’un mois. Cela faict, ilz se mettent à l’aventure. Et si le vent les contrainct de se tenir au port, ils tireront leur barque en terre, qu’ilz couvriront de rameaux d’arbres et tailleront du bois avec leurs cognées et allumeront du feu avec leur fusil… feront un tourteau de leur farine qu’ilz cuiront à la mesme manière que les soldats romains faisoient, le temps passé, en guerre.

Belon du Mans

vers 1400                    Le beau Moyen Age s’en va :

Le XIV° siècle, ce siècle catastrophe venant à la suite d’une des plus belles envolées de l’humanité vit l’effondrement des valeurs morales, à la traîne des gouvernements de Philippe le Bel et de ses successeurs, les premiers rois escrocs et dictateurs. La féodalité, en gros, reposait sur le fair-play, la foi jurée, le respect des serments, la réciprocité, voir l’amour de Dieu. Or, une société qui renie ses fondements s’expose à la débâcle, à la ruine, à l’horreur. Nuit et brouillard… Ce qui caractérise l’état des lieux du royaume de France, dans la majeure partie des années 1300, c’est la guerre, la division, l’anarchie sur tous les plans.

[] Le costume masculin se différencie définitivement du costume féminin ; l’habillement de l’homme se virilise, abandonnant la cotte médiévale, la tunique se raccourcit progressivement tandis que les cuisses du mâle se couvrent d’un haut de chausse un peu bouffant, qui lui donnent des pattes de coq. Et puis, innovation capitale, on inventa la braguette : cette poche externe, taillée en présentoir pour les attributs masculins, attachés par un lacet – l’aiguillette – devant le haut de chausse. Un costume bien commode pour la guerre perpétuelle : mais un attifement de gallinacé multicolore, qui exprimait désormais la différence de celui qui portait la culotte !

Claude Duneton Histoire de la chanson française Seuil 1998.

1400                            Baldassare Cossa, seigneur de l’île de Procida, proche de Naples, secrétaire apostolique du pape et cardinal de Bologne, futur Jean XXIII, perfectionne le produit indulgence pour le Jubilé, dont le précédent datait de seulement dix ans. Les fidèles qui voulaient bénéficier de l’indulgence plénière accordée aux pèlerins, sans avoir à se lancer dans l’aventure qu’était la traversée des Alpes, – c’était le cas des Allemands – pouvaient se contenter d’un pèlerinage sur certains lieux saints d’Allemagne, mais à condition de s’acquitter du prix que leur aurait coûté le long voyage à Rome. Le Jubilé était devenu une manifestation aussi juteuse que nos Jeux Olympiques, à la différence que c’était toujours la même ville qui en était bénéficiaire : Rome.

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[1] laissées en blanc sur la carte, preuve d’un esprit scientifique peu commun, à une époque où l’horreur du vide faisait préférer le mythe à la mention terra incognata.


Par l.peltier dans (3 : 1163 à 1522) le 30 novembre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

1402                           Les chiffres arabes, [d’invention hindoue] apparaissent à Toulouse. Le normand Jean de Béthencourt veut coloniser les Canaries : Lancelleto Malocello, génois y avait en fait déjà débarqué en 1312 et depuis lors, on s’y approvisionnait en esclaves et en… oseille. Accompagné de Gadifer de La Salle, il fait la conquête des îles Lanzarote et Fuerteventura, tandis que les autres îles de La Palma, El Hierro et Tenerife se trouvent aux mains des indigènes, les Guanches. Reconnu comme seigneur de l’archipel, il se donnera une capitale : Betencuria, la peuplera de Normands, prendra possession de mouillages africains au sud du cap Bojador, mais la colonisation ne sera jamais effective et la présence française aux Canaries n’aura duré que 17 ans. Les Espagnols prendront la suite en 1492, pour longtemps, y amèneront la canne à sucre, monoculture d’exportation qui occupa le terrain en lieu et place de cultures vivrières des Guanches, contribuant ainsi à leur déclin démographique.

Les Guanches étaient là depuis beaucoup plus longtemps, et curieusement, s’ignoraient d’une île à l’autre puisqu’ils ne naviguaient pas. Les chapelains de l’expédition notent qu’ils se croient seuls au monde, derniers survivants d’une terrible catastrophe. Sur Hierro, ils vouent un culte à un énorme Garoé, un arbre d’un diamètre d’1.5 m, à 1 000 mètres d’altitude, qui leur fournit de l’eau en abondance. Jean de Bethencourt note que dans les parties les plus hautes de l’île, il y a des arbres qui toujours dégouttent eau belle et claire, qui chet en fosse auprès des arbres. En fait cet arbre est un capteur de brouillard, sur les feuilles desquels celui-ci se condense. Autre curiosité aujourd’hui prouvée : ils ont en commun avec les Basques un taux anormalement élevé de groupe sanguin O.

En Extrême Orient, le Kangnido, une nouvelle mappemonde dresse l’état des connaissances géographiques dans la région. Le Kangnido est une mappemonde coréenne dont le nom complet est Hon’il kangni yokyae kuktojido – carte unitaire des pays et des villes des temps anciens – Kangnido en étant l’abréviation. L’original a disparu ; il en existe aujourd’hui 4 copies, toutes au Japon, chacune avec des variations qui laissent place à bien des suppositions, venues là soit par pillage, soit à titre de cadeau d’un temple à l’autre. Cette mappemonde ne s’est pas faite ex nihilo : sous la direction de Kwôn Kûn, un lettré coréen, Kim Sa-hyông, Yi Mu et Yi Hoe, tous trois cartographes coréens, se sont inspirés pour le canevas général de cartes chinoises préexistantes et probablement aussi de la mappemonde arabe d’Al Idrîsî, en y ajoutant les découvertes les plus récentes. Un des 4 exemplaires mesure 164 X 172 cm. Elle permet de voir que les Chinois avaient déjà découvert l’Australie, avant Zeng He. Il est possible aussi qu’ils aient atteint l’Afrique du Sud, et encore l’Amérique du sud, en ayant donc passé le cap de Bonne Espérance. La Chine est au centre : ses contours maritimes orientaux sont fidèles à la réalité, de la péninsule coréenne à l’ile de Hainan. La Corée s’y révèle surdimensionnée par rapport à la Chine et le Japon sous-dimensionné : cela répondait probablement aux préoccupations du temps. À l’ouest apparaissent deux pédoncules, l’un : la péninsule arabique, l’autre l’Afrique dans son ensemble. Le monde méditerranée-europe est assez confus, mais y apparaissent tout de même une centaine de toponymes concernant l’Europe, dont celui de la France : Fa-li-sa-na.

Vers le sud et l’ouest sont placées très certainement les régions à visiter par les expéditions de Zeng He. Voilà, sur ce point une différence majeure d’avec Diogo Cão. Bartolomeu Dias, Sébastien Cabot ou Giovanni Verrazano, voire Christophe Colomb lui-même puisque la fameuse carte de Toscanelli qui lui aurait confirmé noir sur blanc la route de l’ouest vers Cipango a disparu. En effet, les Chinois savent vraiment où ils veulent aller, certains de leurs ancêtres se sont déjà rendus à la Mecque, le commerce arabo-musulman est connu, les équipages disposent déjà d’interprètes en malais et en arabe… Ils détiennent à coup sur les cartes. La seule inconnue véritable, la seule découverte au sens fort du terme, c’est l’exploration le long de la côte orientale de l’Afrique, plus au sud de Mogadiscio, celle de la sixième expédition d’un lieutenant de Zeng-He, comme par hasard la plus mystérieuse, la moins bien consignée, à moins que ses témoignages en aient été détruits.

Philippe Pelletier L’extrême –Orient               Folio Histoire Gallimard 2011

1403                            Ruy Gonzales de Clavijo est ambassadeur d’Espagne auprès de l’empire d’orient, à Constantinople. Il visite les églises et s’amuse beaucoup :

Je vis à l’église de la Vierge Pammacaristos le bras de saint Jean Baptiste amputé d’un doigt par le coup de dents d’un père de famille dont la fille se voyait menacée, à Antioche, d’être livrée au dragon : le père a lancé le doigt du saint dans la gueule du dragon, lequel en a trépassé sur le champ. A Sainte Sophie, je vis les grils sur lesquels fut rôti saint Laurent. Mais c’est à Saint Jean in trullo que l’on montre les grandes reliques de la Passion, le morceau du pain de la Cène que Judas ne mangea pas, la fiole pleine du Précieux Sang, les poils de la barbe du Sauveur, arrachés au moment de la Crucifixion, le fer de la Sainte Lance, un fragment de l’éponge imbibée de vinaigre, la robe tirée au sort. Quant à l’église Saint-François, elle offre à la vénération un morceau de la Vraie Croix, les os de l’apôtre saint André, le bras droit de sainte Anne et la robe de bure de saint François d’Assise.

Ruy Gonzales de Clavijo a manqué tout de même un éternuement du Saint Esprit enfermé dans un bocal en verre. Cela existe ; si, si !

1403- 1421                 En moins de vingt ans, le chinois Yongle

1403- 1421                 En moins de vingt ans, le chinois Yongle, troisième empereur des Ming, construit la ville de Pékin : de larges douves protègent la ville, des portes aux allures de forteresse, un plan orthogonal pour les rues et avenues, dont certaines pouvaient avoir 20 mètres de large et jusqu’à 6 km. de long. Plus que tout, la Cité Interdite, – elle s’ouvre aujourd’hui sur la place Tian’Anmen – située au centre de la métropole, symbolisait le cœur de l’empire.

http://www.linternaute.com/voyager/photo/2006/pekin/14.shtml

En 1409, il va élever le royaume de Malaka – aujourd’hui au nord-ouest de Singapour – au rang de royaume tributaire… Malaka, Gibraltar oriental pour Stefan Zweig, où l’on voit, selon Castanheda des jonques qui sont très différentes de tous les navires du monde : elles tiennent très bien la mer, prennent beaucoup plus de fret que nos navires et sont beaucoup plus fortes. On trouve là résines, bois précieux, étain… et on importe de Sumatra, Bornéo, Sulu et autres îles, épices, chevaux et parfois esclaves.

27 04 1404                   Succession chez le duc de Bourgogne : Philippe le Hardi meurt : Jean Sans Peur prend sa place.

1404                             Première charrue permettant de commander la profondeur du labour à l’aide d’une cheville qui dispose de 5 positions sur un bâton fourchu. Le paysage politique italien manifeste encore une fois sa précocité : les villes italiennes, au moins pour les plus petites d’entre elles, n’offrent plus le cadre permettant leur continuité : Vérone est enlevée par les Vénitiens en avril 1404, Pise devient florentine en 1405, Venise encore enlève Padoue en novembre1406, Breschia en 1426, Bergame en 1427 : Venise constituait la Terre Ferme, Milan créait le Milanais, Florence allait devenir la Toscane. Les événements à venir – prise de Constantinople en 1453, capitulation de Barcelone devant Jean d’Aragon en 1472, intégration de la Provence et de Marseille à la France en 1480, chute de Grenade en 1492 – sonnaient la fin des Etats urbains qui laissent à la manœuvre les Etats nations. Seules Venise et Gênes jouent les prolongations : ainsi, trois ans plus tard, en 1407, Gênes, agissant par l’intermédiaire d’opérateurs privés auxquels elle concède des revenus fiscaux, créera la Casa San Giorgio, en quelque sorte une banque publique [1], qui va rapidement devenir l’institution financière la plus importante d’Europe. Christophe Colomb y placera ses avoirs avant son départ et les Génois seront d’ailleurs les grands financiers des premières opérations espagnoles dans les Amériques. De même, en 1347, ne pouvant rembourser un groupe de Génois qui avaient financé une armée, la République leur avait confié les revenus de l’île de Chios. Ces financeurs s’étaient répartis les parts et s’étaient rebaptisés du nom de Giustiniani. Ils géreront l’île, en se revendant les parts à un cours variable, jusqu’à sa conquête par les Ottomans en 1566.

23 11 1407                   Assassinat de Louis de France, frère du roi Charles VI.

Mercredi XXIII° jour de novembre. Ce jour, environ VIII heures de nuit, messire Loiz de France, fils du roi Charles V et frère unique du roi Charles VI régnant à présent, âgé d’environ trente six ans, marié à la fille du duc de Milan dernièrement trépassé, dont il avait trois enfants, deux fils, l’un âgé de quatorze ans et l’autre de onze ou douze et une fille, lequel Louis était duc d’Orléans, comte de Blois, de Soissons, de Valois, de Beaumont, d’Angoulême, de Périgord, de Luxembourg, de Porcien, de Dreux et de Vertus, seigneur de Coucy, de Montargis, de Château Thierry, d’Epernay et de Sedenne en Champaigne, a été tué environ la porte Barbette, en la rue appelée Vieille du Temple par des meurtriers qui l’épiaient en une maison quand il revenait de l’Hôtel de la reine, trop petitement accompagné et lui ont coupé la main dont il tenait la bride de son cheval et puis l’ont fait choir, puis lui baillèrent d’une guisarne par la tête tant qu’ils firent voler la cervelle sur le pavé et lui qui était le plus grand de ce royaume après le roi et ses enfants est en si peu de temps si chétif. Parcat sibi Deus.

Le greffier du Parlement

Deux jours plus tard, le commanditaire de l’assassinat, pour ne pas faire emprisonner des exécuteurs du contrat rapidement identifiés, se dénonce lui-même : ce n’est autre que Jean Sans Peur, duc de Bourgogne, oncle du roi, le personnage le plus puissant du royaume après le roi. Celui-ci commence par se réfugier sur ses terres, dans le nord, où il affûte sa défense, à telle enseigne qu’il parvient à débaucher un docteur en théologie de l’Université de Paris, Maître Jean Petit pour tenir le crachoir 4 heures durant devant tous les grands du royaume rassemblés à l’Hôtel Saint Pol le 8 mars 1408 : c’est la Justification du duc de Bourgogne, apologie du tyrannicide. Jean Petit parvint donc à triturer la réalité jusqu’à faire passer faire passer Louis pour un tyran, et le lendemain, le roi signait les lettres de grâce de Jean de Bourgogne.

Louis d’Orléans fut le prince qui incarnait tout un courant d’idées politiques portés par un groupe de penseurs et d’hommes d’action. Pour eux, il réalisa un modèle idéal : prince nouveau du nouvel Etat. Reste à savoir si les Français ne préféraient pas un autre type de prince, s’ils appréciaient, comme on le fit plus tard, certains traits de la personnalité de Louis ou s’ils en préféraient d’autres. On a fait gloire à Louis d’avoir été un précurseur de la Renaissance, on admire son éloquence, son goût pour la culture ; son entourage d’humanistes, mais Pierre Salmon qui écrit au début du XV° siècle lui conseille vertement d’écouter les sages et les gens d’âge et de consulter les bons livres d’Histoire. Louis est méthodique dans son travail, habile et réservé dans les négociations diplomatiques, mais à cette efficacité les Français ne préfèrent-ils pas, chez un prince, la bonne grâce ?

Et quant aux idées nouvelles, dont Louis s’était fait porteur, sur les progrès de l’Etat, tiennent-elles la comparaison avec le vieil idéal de réforme et l’antique respect de la liberté française ? Le duc de Bourgogne qui s’en était fait le champion gagna le cœur des Parisiens et d’un bon nombre de Français. Face à lui, Louis est le mal-aimé.

Françoise Autrand Charles VI Fayard 1986

Le duc de Bourgogne fit tuer le duc d’Orléans, son cousin germain. Dont si grandes et si maudites guerres s’ourdirent que peu s’en fallut que tout le royaume ne fut détruit.

Jean Lefèvre, seigneur de Saint Remy.1463

Quand Monseigneur d’Orléans fut tué à Paris, il était si grande paix par tout le royaume de France que l’on eût su trouver homme qui eût fait chose mal faite. Dans trois semaines après, ou un mois, qu’il fut tué, il n’était homme qui allât dans le royaume qu’il ne fût détroussé et roué jus s’il n’était pas trop fort.

Un vieux sénéchal

1407                            Sur l’île dalmate de Korčula [aujourd’hui en Croatie], une loi stipule qu’un propriétaire terrien peut perdre tout le bénéfice de ses vignes s’il les néglige, et que celui qui à dessein les endommage aura la main droite tranchée. Ce sont aujourd’hui les meilleurs vins rouges du pays : sur de très fortes pentes, on y cultive le plavac mali, cépage au caractère bien trempé et aux arômes de fruits noirs. Pour le blanc, c’est le posip qui donne des vins aux parfums d’agrumes épicés et le grk (gueurk), aussi rare que réputé, très vif et minéral.

21 05 1408                 Louis d’Orléans était résolument partisan du pape d’Avignon. Mort, le pape d’Avignon perdait en France son principal soutien et Charles VI pouvait, sinon rallier le camp de Rome, au moins adopter vis-à-vis des deux papes une attitude de neutralité ; Benoît XIII réagit violemment et menace d’excommunication Charles VI s’il passe à l’acte. Ce dernier réagit aussi avec virulence en rassemblant dans les jardins du Palais de la Cité nobles, prélats, clergé, parlement, les princes, les ambassadeurs et autant de monde que pouvait en contenir le lieu pour écouter Jean Courtecuisse, désigné par l’Université de Paris, se livrer à un violent réquisitoire contre ce pape hérétique, schismatique etc… La rupture avec Benoît XIII est consommée. La papauté d’Avignon a perdu son principal soutien.

28 08 1408                   Valentine, veuve de Louis d’Orléans entre à Paris avec ses enfants, Isabelle, Charles, Philippe et Jean pour faire entendre devant une assemblée solennelle la justification de Louis d’Orléans et la défense de sa mémoire. Se met ainsi en place le paysage politique qui va donner naissance à la guerre fratricide entre Armagnacs – le beau-père de Charles, chef de parti, était comte d’Armagnac ; Charles avait épousé Bonne d’Armagnac – et Bourguignons. La puissance de chaque camp se mesurera à l’aune de la présence ou de l’absence du plus prestigieux des otages : le roi.

23 09 1408                    Jean de Bourgogne – Jean Sans Peur -, remporte une victoire sur les bourgeois et gens de métiers de Liège à Othée, près de Tongres. Le retentissement de cette victoire va-t-il lui ouvrir les portes du pouvoir en France ?

3 11 1408                      Le roi en pleine crise, prostré et inconscient, est enlevé par le duc de Bourbon et Jean de Montaigu qui l’emmènent à Melun.

4 11 1408                      La reine et le dauphin Louis rejoignent le roi à Melun d’où ils gagnent Giens : toute la cour s’embarque sur la Loire, direction : Tours.

Le peuple de Paris est tout entier pour le duc de Bourgogne, le roi, la reine, leurs enfants et les seigneurs sont partis de Paris et sont allée à Tours en Touraine, par crainte du peuple.

Un marchand italien d’Avignon.

28 11 1408                  A Douai, le duc de Bourgogne, prévenu des événements par messager au férir de l’éperon et à tue cheval, s’est mis en route et entre triomphalement à Paris.

9 03 1409                    Grande cérémonie de réconciliation célébrée en la cathédrale de Chartres, mais, ainsi qu’on le disait du fou du duc de Bourgogne, un très bon fol … qu’on disait être fort sage, il s’en alla acheter une paix d’Église et la fit fourrer et disait que c’était une paix fourrée. La guerre va venir, d’autres paix aussi, toutes aussi éphémères que cette première : à Bicêtre, à Auxerre.

Printemps 1409          Les cardinaux dissidents des deux obédiences convoquent à Pise un concile qui juge et dépose à la fois Grégoire XII, le pape romain, et Benoît XIII, le pape avignonnais et en élisent un nouveau, Alexandre V. Mais les deux premiers refusent de se soumettre. L’Église a trois papes !

La désolation. La tragédie. La comédie. L’horreur. La bouffonnerie… La tunique du Christ réduite en lambeaux… On se trahit, on s’assassine, on s’achète, on se vend, on trompe, on se ment, on jure et on se parjure, on se hait, on se calomnie, on mord la main que l’on a baisée, on se déshonore…

Si ce n’était pas désolant, révoltant, est-ce que ce ne serait pas bouffon, le spectacle de ces trois papes, l’un à Tortosa, en Catalogne, l’autre à Pise, le troisième errant quelque part près de Sienne, en Italie, chacun une tiare sur la tête, un morceau du trésor pontifical dans ses coffres, les clefs de saint Pierre en armoiries ? Sa Sainteté non plus dédoublée, mais triplée! Car il y a trois papes en même temps, s’excommuniant mutuellement, faisant retentir toute l’Europe de leurs imprécations, et trois Sacrés Collèges de cardinaux rapaces que chacun des trois pontifes renouvelle au fur et à mesure des morts et des trahisons, et trois conciles simultanés qui prétendent détenir chacun la vérité, l’un à Pise, l’autre à Perpignan, le troisième à Cividale, dans le Frioul, et à chacun de ces trois papes une part de la tunique, déchirée en fragments inégaux, c’est-à-dire trois obédiences : au pape Luna, Benoît XIII, qui a désarmé ses galères et jeté l’ancre à Tortosa, l’Aragon, la Castille, la Navarre, l’Ecosse, l’Armagnac, les comtés de Foix et de Rodez et quelques évêchés crottés de Provence comme Senez, Riez et Glandèves; à Angelo Correr, pape qui était à Rome et maintenant à Sienne sous le nom de Grégoire XII, les royaumes de Naples et de Sicile, le Palatinat, Venise et trois ou quatre cités italiennes ; au troisième, enfin, nouvel élu, Pietro Filargos, cardinal de Milan, pape à Pise sous le nom d’Alexandre V, la France, l’Angleterre, le Portugal, la majeure partie de l’Italie et de l’Allemagne et presque tout le reste de l’Europe, la part du lion pour ce Crétois né misérable et devenu riche, qui aime le grec, le latin et le bon vin, et qui n’est, en réalité, que la créature, la marionnette du nouveau cardinal de Bologne Baldassare Cossa, âme damnée du concile de Pise… Trois papes.

Un vrai et deux faux ? Deux vrais et un faux ? Trois vrais ? Trois faux ?

Une trentaine de cardinaux. Dix-neuf ralliés au pape de Pise – soit quatorze ayant trahi Grégoire XII et cinq ayant trahi Benoît XIII -, six demeurés à Tortosa, cinq à Sienne. Quels sont les faux ? Quels sont les vrais ? Aux théologiens retors qui tournoient autour de lui comme des mouches, dépêchés par le concile de Pise, le pape Benoît XIII oppose immanquablement que s’il y avait doute, comme on le lui assure, sur la légitimité de tous ces cardinaux, ce doute ne s’appliquerait pas à lui-même et que, seul, il y échappait, puisque seul et parmi tous les autres et même parmi les quatre papes qu’on avait tour à tour élus contre lui, il avait été nommé cardinal par le dernier pape antérieur au schisme, Grégoire XI, que cela était incontestable et que cette conséquence de son grand âge faisait de lui, Pedro de Luna, le seul et unique dépositaire de la filiation apostolique. Et quand on le pousse à bout, il balaye tous les arguments et cloue le bec aux hommes en noir en posant cette question imparable : puisque le concile avait déposé les deux papes élus par ces cardinaux douteux, pourquoi ne pas se demander quelle serait la légitimité d’un troisième pape élu par les mêmes ? Un raisonnement sans réplique qui flanque des maux de tête carabinés à tous les princes chrétiens de la terre et plonge dans une rage noire la plupart des prélats réunis à Pise et bien décidés à en finir…

Jean Raspail              L’anneau du pêcheur  Albin Michel 1995

7 10 1409                   Le nouveau prévôt de Paris fait arrêter Jean de Montaigu, l’un des Marmousets des années 1388 -1392, qui était alors en fait maître des finances royales. Torturé au Petit Châtelet, il avoue tout ce dont on l’inculpe, mais, 10 jours plus tard, aux Halles, le lieu d’exécution, il montre à la foule ses mains disloquées, son bas-ventre déchiré, et crie très haut son innocence de tous les crimes dont on l’accuse : il n’a fait que voler de l’argent au roi. Après l’assassinat de Louis d’Orléans, l’exécution de Jean de Montaigu, c’en est bien fini du poids des Marmousets et chaque camp fourbit ses armes.

31 12 1409               À 13 ans, le dauphin Louis, sorti de la tutelle maternelle, a désormais le pouvoir pendant les  absences du roi. De fait, il est entre les mains du duc de Bourgogne.

15 07 1410              L’armée polonaise, lituanienne et ruthène bat les Chevaliers Teutoniques à Grünwald-Tannenberg : la puissance des Croisés germaniques est brisée pour longtemps et permet le début de l’expansion polonaise.

14 07 1411                  Par le manifeste de Jargeau, les princes d’Orléans demandent au roi justice pour le meurtre de leur père.

18 07 1411                  Les princes d’Orléans s’adressent directement au duc de Bourgogne : A toi, Jean, qui te dis de Bourgogne … te faisons savoir que de cette heure en avant, nous te nuirons de toute notre puissance et par toutes les manières que nous pourrons.

14 08 1411                 Autorisé par Charles VI à lever une armée, Jean de Bourgogne répond : Toi et tes frères avez menti et mentez faussement, mauvaisement et déloyaument, traîtres que vous êtes.

automne 1411            les vignerons étaient en pleines vendanges quand les faux bandés Armagnacs commencèrent à faire tout le pire qu’ils pouvaient …. Et firent tant de maux, comme eussent fait Sarrasins, car ils pendaient les gens, les uns par les pouces, les autres par les pieds, ils tuaient et rançonnaient les autres et violaient les femmes et boutaient le feu.

Journal d’un Bourgeois de Paris, farouche partisan des Bourguignons

18 05 1412                  Les ducs de Berry, d’Orléans, de Bourbon et le comte d’Alençon signent le traité de Bourges avec Henri IV d’Angleterre, qui s’engage à mettre à leur disposition 1 000 hommes d’armes et 3 000 archers anglais en échange de quoi les premiers l’aideront à reconquérir toute la Guyenne, lui prêteront hommage pour les seigneuries qu’ils tiennent en ce duché. A la mort des ducs de Berry et d’Orléans, Poitou et Angoumois reviendront au Lancastre.

11 06 1412                     Sous la direction du duc de Bourgogne, chef du gouvernement, l’armée royale s’est mise en route pour assiéger Bourges, capitale du duc de Berry. Le dauphin Louis de Guyenne, 15 ans, n’aime pas cela et déclare en plein Conseil que vraiment la guerre a trop duré et que c’était au préjudice du royaume et du roi son père et qu’à lui-même pouvait redonder et qu’aussi ceux contre qui se faisait la guerre étaient ses oncles, cousins germains et proches de son sang.

Il faudra attendre un mois pour que le comte de Savoie voie ses offres de médiation aboutir, le 12 juillet, avec des dialogues qui laissent pantois, tant ils sont ceux de joueurs qui terminent une partie d’échecs, ou de tout autre jeu :

Le duc de Berry :- Beau neveu, j’ai mal fait et vous encore pire. Faisons et mettons peine que le royaume demeure en paix et tranquillité
Jean Sans Peur : Bel oncle, il ne tiendra pas à moi.

Juvénal des Ursins

Et le duc de Berry vint solennellement remettre les clefs de la ville au roi.

1412                              Naissance de Jeanne d’Arc à Domrémy, en Lorraine : le village est sur une grande route, l’ancienne voie romaine de Langres à Verdun. Ce pays de Vaucouleurs est, avec le Mont Saint Michel et Tournai, le lointain avant poste de l’obédience officielle et reconnue du roi de Bourges. Ses parents, Jacques d’Arc et Isabelle Romée, possèdent une vingtaine d’hectares de bonnes terres et de bons prés : ils appartiennent à la bourgeoisie rurale de ceux que l’on appelle alors les laboureurs . Son père a exercé un temps des fonctions équivalentes à celle d’un maire. Lors de son procès, Jeanne dira de son enfance : Pendant que j’étais dans la maison de mon père, je m’occupais à l’intérieur des soins du ménage. Je n’allais pas aux champs à la suite des brebis et du bétail.

Jean Hus, maître à l’Université de Prague, prédicateur soutenant le réformateur anglais Wyclif contre les maîtres allemands, proteste contre la Bulle des Indulgences de l’anti-pape Jean XXII : il est excommunié.

28 04 1413                 Une émeute soulève les Parisiens contre le dauphin, emmenée par Simon Le Coutelier dit Caboche, ouvrier des abattoirs, écorcheur de bêtes. D’autres suivront, les 9, 10, 11 mais et encore le 22 mai pour aboutir à la publication, le 26 mai, de l’ordonnance de réforme qui se préparait depuis la tenue des Etats Généraux, début février. Les Cabochiens tiennent la famille royale en otage : ces méchantes gens, tripiers, bouchers et écorcheurs, pelletiers, couturiers et autres pauvres gens de bas état qui faisaient de très inhumaines, détestables et déshonnêtes besognes.

Juvénal des Ursins, à qui l’on doit le nom Caboche

4 08 1413                   La paix de Pontoise est acceptée par les Parisiens, Les chefs des émeutes s’enfuient et le duc de Bourgogne de même : il a perdu le pouvoir et la réforme, c’est-à-dire le retour aux coutumes traditionnelles, au régime des libertés, a échoué.

Négociations pour le mariage de Catherine, 12 ans, fille de Charles VI avec Henri V d’Angleterre : elles vont être longues, en 1415 les prétentions anglaises seront exorbitantes : d’abord la couronne de France, la rançon du roi Jean, 2 millions de francs de dot, sur le plan territorial, tout l’ancien empire Plantagenêt, y compris la Normandie, la souveraineté sur la Flandre et l’Artois, et même une partie de la Provence… qui n’est pas française !

5 09 1413                    L’ordonnance cabochienne est abolie, et la famille royale va passer sous la coupe des Armagnacs.

11 1413 à 07 1418      Jean XXIII, – Baldassare Cossa, napolitain de naissance -, successeur du pape Alexandre V, a été militairement vaincu par Ladislas I°, roi de Naples, qui a mis Rome à sac. Ladislas I° est aussi partisan de Grégoire XII, un autre pape.

Qui avait convoqué le concile de Pise en 1409 ? Personne et tout le monde. Une idée qui flottait dans l’air, comme ça. Tout le monde s’en était mêlé, les rois, les princes, les cardinaux, les évêques, la chanoinerie, la théologie, la cuistrerie universitaire, tous très excités, très agités, mais qui les avait rassemblés? Dans le même temps le pape Benoît XIII les avait convoqués en concile à Perpignan, le pape Grégoire XII à Cividale, mais aucun de ces deux papes, l’un étant le vrai et l’autre le faux ou vice versa, ne les avait appelés en concile à Pise, et aucun de ces deux papes n’avait déclaré ouvert le concile de Pise selon l’usage établi à Nicée en l’année 325. Ils s’y étaient appelés eux-mêmes, oubliant et passant outre, par orgueil, par légèreté, mal conseillés par des ambitieux, à cette vérité essentielle qui à présent leur sautait sous les pieds comme une mine : seul le pape a le pouvoir de convoquer un concile. Qu’ensuite le concile se proclame supérieur au pape ou qu’en y mettant plus de formes il substitue sa propre volonté à celle du pape, cela est une autre histoire à propos de laquelle on n’a pas fini de débattre et dont l’Église a offert pas mal d’exemples, le dernier en date n’étant pas le moindre : le concile de Vatican II échappant comme une machine folle aux louables intentions du malheureux Paul VI…

Voilà donc les pères conciliaires de Pise rentrés chez eux, bien embêtés. Leur concile ne vaut pas un sol. A présent, tout le monde en convient. La déposition de Grégoire XII : nulle ! La déposition de Benoît XIII : nulle ! L’élection d’Alexandre V, puis l’élection de Jean XXIII : nulles ! Pour ce dernier, personne ne s’en fâche. Plus reître et pirate que pape, malhonnête, simoniaque, jouisseur, brutal, le pape Cossa finit par lasser. Mais comment sortir de là? Pour peu que l’on s’obstine dans la même voie qu’à Pise, à réunir un nouveau concile invalide qui déposera les trois papes pour en élire encore un autre, on se retrouvera bientôt avec quatre papes en même temps sur les bras, et pourquoi pas cinq, ensuite, ou six? Une inflation de papes. Le gouffre…

C’est alors que fait son entrée sur la scène européenne Sa Majesté Sigismond de Luxembourg, roi de Hongrie, roi de Bohême, roi des Romains, empereur germanique, vingt-quatrième successeur d’Othon Ier au trône électif du Saint Empire romain germanique, un homme considérable, intelligent, fastueux, raisonnablement bon chrétien, qui va occuper le vide laissé dans la Chrétienté par la démence du roi Charles VI. Déchiré entre Armagnacs et Bourguignons depuis l’assassinat du duc d’Orléans, livré aux bandes, aux factions, le royaume de France tombe en lambeaux. Le désastre d’Azincourt est tout proche, qui va sceller la fin de la chevalerie française. La France et son roi hors du jeu, tous les regards, toutes les espérances se tournent vers l’empereur Sigismond pour sauver la Chrétienté du chaos.

Il a tout compris, Sigismond. Il ne commettra pas les mêmes erreurs. Il ne tombera pas dans les mêmes pièges. Un concile? Naturellement. Il n’existe pas d’autre solution. Mais un concile œcuménique dûment et validement convoqué par le pape. Du solide. De l’indiscutable. Quel pape? On en a trois. Celui de Sienne et celui de Tortosa ne représentent plus grand monde. Autant se rabattre sur le troisième, le pape Cossa, Jean XXIII, qui rassemble au moins sur son nom, par raison plus que par adhésion, les neuf dixièmes de la Chrétienté. Que ce pape-là soit vrai ou faux, peu importe à l’empereur Sigismond puisque au demeurant nul n’en sait rien, mais pour convoquer un concile, ce vilain pape fera très bien l’affaire. Encore faut-il qu’il l’accepte.

La diplomatie à cheval se met en branle. L’empereur inonde l’Europe de ses messagers qui galopent de cour en cour et d’évêché en abbaye. La cour de France se fait tirer l’oreille puis finit par se rallier au projet, persuadée que son poulain, Jean XXIII, en sortira seul et unique pape. C’est aussi ce que ses cardinaux, qui mentent comme des arracheurs de dents, s’évertuent à expliquer à Sa Sainteté Baldassare Cossa, plutôt méfiante. Les cardinaux, l’empereur les a tous mis dans sa poche, même ceux de Grégoire XII et de Benoît XIII, soit vingt-trois éminences en totalisant les trois obédiences. Ils ont chacun une chance sur vingt-trois de devenir le prochain pape, de quoi nourrir une ambition. Ce n’est pas négligeable, une chance sur vingt-trois, ça se caresse, ça se mitonne. L’empereur laisse entendre que, hé ! hé ! tel ou tel ne lui déplairait pas, ou peut-être tel ou tel… Mais d’abord, et avant tout, se débarrasser encore une fois de Grégoire et de Benoît, et surtout, et définitivement, de ce soudard de Jean XXIII ! Mensonges, flatteries, fausses promesses, pommade et coups d’encensoir, ses chers cardinaux qui lui doivent tout finissent par emporter le morceau. C’est au tour du pape Cossa d’avaler la ligne et l’hameçon. En janvier 1414, de sa résidence de Pise, les chevaucheurs de Sa Sainteté prennent la route, porteurs des bulles de convocation.

Le concile se réunira à Constance, en terre d’Empire, au bord du lac. Son ouverture est fixée au jour de la Nativité, le 24 décembre 1414 à minuit. Jusque-là, les prélats allemands avaient fait le dur voyage pour l’Italie, en traversant les Alpes ; cette fois-ci, ce sera la cour papale de Rome qui fera le voyage.

Jean Raspail              L’anneau du pêcheur             Albin Michel 1995

Ledit concile va donner le premier rang aux décisions conciliaires, donc avant celles des papes – Grégoire XII, Jean XXIII et Benoît XIII -. Sigismond obtient aussi que l’on vote par nation et non par tête, ce qui diminue le poids des Italiens mais aussi de la France. Et il y en avait du monde : 32 princes, 47 archevêques, 361 juristes, 1 500 chevaliers, 1 400 marchands, 5 000 prêtres et 700 prostituées parmi les 72 000 participants ! On décréta que  tous, de quelque état et dignité qu’ils soient, celle-ci fut-elle papale, sont tenus de lui obéir, pour ce qui concerne la foi et l’extirpation dudit schisme, ainsi que la réforme générale de ladite Eglise de Dieu.

Fin octobre 1414, arrivant en vue du lac et de la ville de Constance, après une épuisante traversée des Alpes, Jean XXIII lâche : Voici dons la fosse où l’on piège les renards ! Se sentant de moins en moins en sécurité à Constance, il va s’enfuir le 20 mars 1415 à Schaffhouse : rattrapé par des membres de la Curie, il va être vulgairement jeté en prison avec 70 chefs d’accusation ! on simplifiera en ne gardant que la simonie, la sodomie, le viol, l’inceste, la torture et le meurtre ! le 29 mai 1415, il sera officiellement déposé, emprisonné dans le même château de Gottlieben où croupissait Jean Hus depuis deux mois, sur ordre de Sigismond qui l’avait déclaré hérétique et relaps : il mourra sur le bûcher le 6 juillet 1415, ses os seront jetés dans le Rhin. La nation tchèque refusera désormais d’obéir à l’Eglise romaine, qui ira jusqu’à déclencher contre les hussites des croisades. Un an plus tard, comme si la mort de Jean Hus ne suffisait pas, on s’en prendra encore à Jérôme de Prague, brillant réformateur religieux diplômé des universités de Paris, d’Oxford et de Heidelberg qui sera exécuté le 30 mai 1416. Sigismond marchait dans les pas de Néron : Qu’ils me haïssent pourvu qu’ils me craignent ! Quant à Jean XXIII, il sauvera sa tête, et après 3 ans de prison, finira même cardinal de Florence !

01 1414                       Les Lollards tentent un coup d’État pour renverser la monarchie anglaise : cela supposait le rassemblement à Londres d’une troupe conséquente : mais le soulèvement avait été dévoilé et donc étouffé dans l’œuf. Parmi le 80 prisonniers, peu furent pendus et brûlés, c’est-à-dire condamnés au titre d’insurgé et d’hérétique. La plupart furent seulement pendus, châtiment normal pour les auteurs d’une insurrection.

Mais qui sont-ils,  ces Lollards dont le chef était sir John Olscastle ? Il faut pour cela remonter à John Wyclif [1330-1384] professeur de théologie à Oxford qui s’était livré à une virulente critique de l’Eglise féodale qu’il voulait réformer. Pour lui, autorité et propriété ne devaient être détenues et exercées que par l’autorité politique, l’Eglise ne se caractérisant que par la pauvreté. Il avait rencontré à la cour de nombreux soutiens : il faut dire que le financement de l’Eglise par les pays chrétiens, en ces temps de guerre de cent ans où les papes étaient en Avignon sous la haute protection de la France et eux-mêmes très souvent français passait mal chez les responsables politiques anglais.

À la mort de John Wyclif, John Purvey, son ancien secrétaire avait pris le relais et leur anticléricalisme n’avait fait que se renforcer : Ces messieurs du clergé ne devraient pas arriver, montés sur des chevaux fringants, porter des bijoux, des vêtements somptueux et faire des repas plantureux mais renoncer à tout, en faire don aux pauvres et donner l’exemple.

Mais en 1399, les Lancaster étaient arrivés au pouvoir, Richard II incarcéré et Henri IV, partisan de l’Eglise était monté sur le trône, introduisant les premières lois antihérétiques. Pas découragés pour autant, les Lollards avaient présenté au parlement en 1410 une pétition soulignant tous les avantages qu’aurait une nationalisation pure et simple des biens d’Eglise. Le parlement n’avait pas donné suite. Ne restait plus dès lors qu’une tentative de renversement du pouvoir.

02 1414                        Apparition d’une fièvre et toux incontrôlable : le tac ou horion qui prendra le nom de coqueluche.

07 1414                         Charles VI sombre définitivement dans la folie.

30 06 1415                 Les Français arrivés à Winchester pour porter la réponse sur le mariage de Catherine avec le roi Henri n’ont guère le temps d’entamer les palabres : Henri V convoque une assemblée de 1 500 personnes devant laquelle il annonce la rupture des négociations.

12 08 1415                 Débarquement de Henri V au Chef de Caux. Il a confié la régence du royaume à son frère, duc de Bedford. 1 400 nefs ont transporté ses troupes de Southampton à la pointe de la Hève [proche du Havre, qui n’existe pas encore] : plus de 10 000 hommes, dont 2 000 hommes d’armes, 6 000 archers.

19 09 1415                  Le jeune et très puissant empereur Sigismond vient rencontrer à Perpignan le vieux Pedro de Luna, irréductible pape qui se refuse à renoncer : ses partisans se réduisent comme peau de chagrin mais il a pour lui sa légitimité, une intelligence et une dialectique hors-pair :

Pedro de Luna a quatre-vingt-onze ans. Il joue sa dernière partie et il a perdu tous ses atouts majeurs. La Castille, la France, la Navarre ne le reconnaissent plus et le roi Ferdinand d’Aragon dont il est l’hôte au palais des rois de Majorque, à Perpignan, malade et déjà marqué par la mort, a lui aussi choisi son camp. A vives étapes et en grand arroi, l’empereur Sigismond approche. Quatre mille cavaliers l’accompagnent ainsi que quatorze évêques et abbés délégués par le concile. A Constance, avant son départ, les cardinaux ont béni l’empereur afin qu’il soit bien établi que la grâce de Dieu est sur lui. Puissance temporelle et spirituelle. Nul ne s’y trompe sur son passage. Princes, ducs, comtes et barons l’accueillent aux frontières de leurs États et de leurs seigneuries et se joignent à son escorte. Les villes pavoisent, les cloches sonnent. Les manants, au bord du chemin, ploient le genou. Presque chaque jour, au palais des rois de Majorque, des messagers arrivent au galop pour rendre compte de la marche impériale.

Le 13 août, l’empereur est à Nice. Le 30 août à Saint-Victor de Marseille où les moines se bousculent pour se faire pardonner d’avoir naguère abrité l’antipape. Le 9 septembre, à Maguelone, l’évêque Andréa de Villaloba, qui fut légat de Benoît XIII en Avignon, sauve l’honneur. Il a envoyé son chapitre au-devant du souverain mais refuse de paraître lui-même. Geste inutile. L’évêque Andréa ne compte plus et ses chanoines le renient. Le 13 septembre, l’empereur Sigismond est à Narbonne. Le 17, au Canet. Son entrée à Perpignan est prévue pour le 19.

Au palais, Pedro de Luna attend.

Avec son neveu Rodrigo, il refait encore une fois le recensement des fidélités. Quatre cardinaux, tous espagnols. Un cinquième, le dernier Français, le cardinal Pierre Ravat, évêque de Saint-Pons, qui était avec lui, sur sa galère, quand il avait dû s’enfuir de Gênes, est allé se jeter aux pieds de l’empereur. Quelques évêques, celui de Saragosse, celui de Tarragone, l’archevêque de Barcelone, le père abbé de Montserrat, et Dominique de Bonnefoi, un autre Français, prieur de la Chartreuse de Montalegre, bien peu de monde, en vérité.

Et Iona? demande le pape Luna. A-t-on des nouvelles de Iona? Pourquoi le cardinal Falkirk n’est-il pas là ?

La gorge de Rodrigo de Luna se serre. Le vieillard lui pose souvent cette question. Elle revient dans sa bouche comme un symbole. Falkirk était le plus fidèle. Falkirk ne pouvait l’abandonner. Un jour la mer apporterait la chanson aiguë des cornemuses et le cardinal Falkirk débarquerait de son navire hérissé de boucliers…

—        Il viendra, Très Saint-Père, il viendra. Un Breton lui a porté votre message.

Rodrigo ment. Il n’a pas voulu accabler le vieil homme. Nul messager n’a quitté Perpignan pour l’Ecosse. Il n’y a plus de Bretons au service du pape. Ni de Provençaux, ni de Français. Plus de Siciliens, plus d’Angevins. Tous ont déserté. Le compte est vite fait. Restent seulement au pape Luna ses trois cents archers aragonais, une petite cohorte de serviteurs, quelques chevaliers de Saint-Jean autour du bailli de Gérone, et parmi les princes présents, un seul, le comte Jean IV d’Armagnac, comte de Comminges et de Rodez. Et enfin, Vincent Ferrier.

—        Comment se porte frère Vincent ce matin? demande à nouveau le pape Luna. Lui a-t-on envoyé mon médecin ?

Car le saint homme a dû s’aliter. On a même craint pour sa vie. Sa voix qui ralliait au pape Luna des milliers et des milliers de fidèles s’est tue. Alors qu’il prêchait à la cathédrale de Perpignan, un malaise l’a terrassé. L’épuisement, l’âge – il a soixante-cinq ans -, le chagrin, sans doute, aussi, devant tous ces déchirements qui persistent… Transporté dans la cellule du prieur des dominicains, il s’y repose en silence.

—        Le médecin n’a pas été reçu, Très Saint-Père, dit Rodrigo. Et voici la réponse du frère Vincent : Remerciez le souverain pontife, mais ce n’est pas de la terre que doit me venir le remède. Jeudi, je pourrai de nouveau prêcher.

—        Il me manquera demain, constate simplement Pedro de Luna.

Demain, lundi 19 septembre, en présence de l’empereur Sigismond et des envoyés du concile, Sa Sainteté le pape Benoît XIII sera seule.

La ville ruisselle de soleil. Le peuple se repaît du spectacle. Un vieil homme chargé d’années traqué au fond d’un palais et un jeune empereur triomphant. Dieu accompagne l’un et l’autre. Dieu n’a pas encore tranché. La scène se jouera à deux voix. La troisième, celle de saint Vincent Ferrier, n’est plus qu’un souffle entre les quatre murs d’une cellule. Dieu pourrait-Il se tromper ? Quarante pages se sont alignés devant le grand portail des rois de Majorque. Retentissent les sonneries des trompettes ornées de guidons aux armes impériales. Il y a eu des joutes et des tournois, pour marquer la solennité de cette journée. L’empereur est là, en majesté. Face au vieillard solitaire, il déploie toute sa puissance, comme si quelque doute, encore, subsistait, que les fastes impériaux feront oublier. L’empereur a bien déjeuné. Des volailles, des poissons, des fruits, des vins de Catalogne et d’Aragon que lui ont servis, religieusement, les chevaliers du roi Ferdinand.

Dans la salle d’audience du palais, l’étole pontificale rouge et or au cou, coiffé d’un bonnet rouge bordé d’hermine, assis, immobile, sur son trône, le pape Benoît XIII prie. Le son des trompettes parvient jusqu’à lui. On entend des rumeurs, des piétinements. Place ! crie un héraut. Place à Sa Majesté le Saint Empereur romain germanique ! Le pape Luna se tourne vers Rodrigo.

—        Ouvrez le portail, je vous prie, dit-il.

Un théâtre. Dieu vient de frapper les trois coups. Combien sont-ils, dans la salle d’audience, groupés en foule derrière Sigismond, face au maigre troupeau désemparé tassé autour du souverain pontife ? Le nombre, la force, la puissance… Au pied du trône, impertinents, insolents, méprisants, se poussant du col, sûrs d’eux, les quatorze prélats délégués par le concile. Et devant eux, seul, face au pape, leur champion, l’empereur Sigismond. Sa Sainteté Benoît XIII le considère de son regard noir, sans indulgence, ni charité.

—        Très dévot père, commence l’empereur…

Il y a des murmures approbateurs dans la salle. L’œil du pape Luna étincelle de colère. Ce n’est pas ainsi qu’on s’adresse au pape, fût-on l’empereur germanique ! Pour chacun, rois et manants, le pape est le Très Saint-Père. L’affront est délibéré. Le pape se domine. La suite respecte mieux les formes. Quant au fond… Voilà vingt et un ans que le vieillard entend rabâcher ce même raisonnement, depuis son élection à Avignon, en 1394. Pendant ce long laps de temps, trois papes sont morts, à Rome, à Pise, et deux ont été démis, qui tous les cinq lui avaient été opposés. Ce jugement de Dieu ne suffit-il pas ? Pourquoi ces discours trompeurs qu’on lui tient ? Ces arguments cent fois répétés, cent fois récusés, que l’empereur dévide comme un écheveau de mensonges et de perfidies : Que la conscience, l’honneur, ses promesses, ses serments l’obligeraient maintenant qu’il n’avait plus aucune raison apparente pour s’en défendre, à faire ce que quelques prétextes spécieux lui avaient peut-être auparavant donné sujet de différer. Que Grégoire et Jean, ses deux adversaires, s’étant déposés, la condition au nom de laquelle il avait juré d’en faire autant était pleinement accomplie. Que le repos et la paix des chrétiens, après cela, dépendaient uniquement de lui. Qu’après trente-huit ans de schisme, de trouble, de désolation, il était donc le seul obstacle qu’il y eût encore à l’union, à la tranquillité et au bonheur de la chrétienté. Que l’Église lui tendait les bras dans cet abîme de malheurs où elle était plongée et d’où il la pouvait tirer si facilement en quittant volontairement ce qu’on lui ôterait bientôt par la force…

Le pape Luna écoute, impassible. Il jette à peine un regard sur les documents de renonciation signés par Grégoire et par Jean et que l’empereur a apportés avec lui. En quoi cela le concerne-t-il ? On le confondrait avec ces deux-là? L’empereur en a presque terminé.

—        N’attendez pas, très dévot père, dit-il, dans l’extrême vieillesse où vous vous trouvez, que la mort, qui pour vous est prochaine, ne vienne vous arracher votre pontificat, laissant sur votre nom déshonneur et honte éternels. Puisqu’il vous reste si peu de temps, mieux vaut abandonner, renoncer, avec l’assurance d’une gloire immortelle…

Commencé par un affront à la dignité du pontife, conclu sur un affront à son âge, ce discours a rendu toutes ses forces combatives au vieillard. Le pape Luna va répondre. Sa voix ne tremble pas. Les murmures hostiles ont cessé. On l’écoute dans un silence pétrifié, et d’abord avec un immense étonnement. Car cet homme sévère a souri. L’idée de sa mort prochaine le fait sourire.

—        Je sais que le moment n’en est pas encore venu, dit-il avec un éclair malicieux dans le regard. Je sais que je vivrai encore des années…

Et s’il disait vrai ? Les délégués du concile échangent des coups d’œil consternés. Cette petite satisfaction acquise, il poursuit. Point de sire ou de majesté. Il dit seulement : Mes fils bien aimés. Il ne s’adresse pas à l’empereur, ni aux prélats conciliaires, ni à quiconque dans cette salle où chacun souhaite sa perte, mais à toute la Chrétienté, à l’Histoire, à la postérité. Sur un coussin, ses cardinaux lui ont présenté la tiare et il l’a posée sur sa tête afin que nul n’ignore qui parle. Et il va parler sept heures, en latin. Pendant sept heures il va déployer sa passion, son ardeur, sa violence, son inébranlable foi en sa légitimité, et toutes les ressources d’une grande intelligence et d’une immense agilité d’esprit. Il ne plaide pas, puisqu’il a raison. Ce n’est pas un plaidoyer, mais un rappel. Son raisonnement procède d’une logique implacable : il est le vrai pape. Même en douterait-on, ce n’est pas lui qui entretient le schisme, dans l’état actuel des choses, mais bien l’assemblée de Constance, puisque les deux autres pontifes ont cédé et qu’il demeure à présent le seul. Qu’on le reconnaisse et le schisme cessera, puisqu’il n’y a plus d’autre concurrent, tandis que si l’assemblée de Constance procède à une élection, il y aura de nouveau deux papes et le schisme renaîtra. Et qui pourrait élire un pape, quel qu’il soit, sinon lui-même, et lui seul ? Parmi tous les cardinaux vivants, n’est-il pas le seul, précisément, à avoir été promu par Grégoire XI avant le schisme? Seul à détenir, à ce titre, la légitimité apostolique ? Rien ni personne ne saurait l’empêcher de s’élire lui-même une seconde fois, et dans le cas où l’on s’y opposerait, il n’en resterait pas moins vrai que seul il conserve le pouvoir de désigner son propre successeur au trône de Pierre. Qu’on le proclame donc pape et qu’on en finisse une bonne fois, puisqu’il est le pape…

Les archives du Vatican ont conservé les minutes de cet extraordinaire discours-fleuve, versées ensuite au dossier Benoît. Lorsque le cardinal Pietro Francesco Orsini, évêque de Bénévent, fut élu pape en 1724 et choisit à la surprise générale de régner sous l’appellation de Benoît, treizième du nom, les spécialistes de l’entourage du pontife se précipitèrent frénétiquement sur ce texte pour lui extorquer des arguments justifiant trois cents ans plus tard, à titre posthume, ce qui apparaissait à tous comme une seconde condamnation – et dans quel but ? la première ne suffisait-elle pas ? – du pape Pedro de Luna, pape sous le nom de Benoît XIII. Peine perdue. Le texte résista. Du béton. Des générations de canonistes s’y cassèrent les dents. De même en 1958, lorsque, à peu près pour les mêmes raisons, on exhuma le dossier Benoît pour le passer au peigne fin quand le vieux cardinal Angelo Roncalli, patriarche de Venise, fut élu, et choisit bizarrement d’enjamber cinq siècles pour s’en aller débusquer un nom de pape, assorti du numéro vingt-trois, qu’avait porté le malchanceux Cossa, élu par le concile de Pise sous le nom de Jean XXIII. Comme si l’on se rappelait subitement, au Vatican, en plein milieu du XXe siècle, que ce vieux compte du Moyen Age n’avait pas été tout à fait réglé…

Le pape Luna a achevé de parler. Il bénit la foule. Tous se signent – comment l’éviter ? – et ne l’en détestent que plus. La salle d’audience se vide en silence. L’empereur a tourné les talons. Il se retire dans son camp de toile. Il ne reverra plus le pape Luna. Il lui a donné cinq jours pour se démettre sans condition, faute de quoi le concile de Constance prononcera sa déposition et son excommunication. Chaque matin il lui fait porter un message dont les termes de plus en plus autoritaires marquent son impatience et sa colère. La réponse ne varie pas. L’ambiance se fait pesante à Perpignan. Entre Allemands et Aragonais, de nombreux incidents éclatent. On se bat dans les rues. Les chevaliers de Saint-Jean tournent casaque. Leur grand-maître le paiera de sa vie, tué en duel par Jean d’Armagnac, lequel n’a que le temps de fuir et de regagner ses États, laissant le pape Luna encore plus seul.

Enfin arrive le jeudi. Vincent Ferrier a tenu sa promesse. Il a fait annoncer qu’il prêcherait dans la chapelle du palais lors de vêpres solennelles en présence du pape et des princes, des cardinaux, des ambassadeurs. Le fidèle d’entre les fidèles, lui qui accomplit des miracles, le saint que chacun vénère d’un bout à l’autre de l’Europe, va-t-il encore retourner la foule, tous ces dignitaires, ces prélats? On le soutient aux épaules, car il tient à peine debout. Marche après marche, on doit le hisser en chaire. Son visage émacié a la pâleur de l’ivoire. Il élève ses mains décharnées :

—        Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit… On l’entend mal. Sa voix n’est qu’un filet. Chacun retient son souffle. Mais quel étrange exorde !

—        Je m’adresse à vous, mes frères, dit-il, afin que vous désiriez ardemment trouver Dieu et aspiriez à la perfection qui vous rendra plus utiles aux âmes. Je m’adresse à vous afin que vous alliez à Dieu d’un cœur simple, sans duplicité, pour pratiquer à fond la vertu et par la voie de l’humilité parvenir à la gloire de la majesté…

Chacun se regarde. Où veut-il en venir? Il poursuit :

—        L’innocence et la perfection auxquelles nous oblige la loi de Dieu exigent, avec l’absence de tout vice et de tout péché, la plénitude de la vertu. C’est en effet ce que demande le commandement d’aimer Dieu de tout notre cœur, de toute notre âme et de toutes nos forces. Pensez-y, mes frères, et vous verrez votre faiblesse et la distance qui vous sépare de cette pureté parfaite. Mais cela ne peut produire effet que dans l’âme qui sent quelle haute perfection le Seigneur demande à toute créature, et qui, pour ce motif sublime, s’efforce d’accomplir généreusement la volonté divine…

Il s’interrompt un moment, comme s’il rassemblait ses forces, puis reprend, tourné vers le pape qui l’écoute, assis sur son trône, immobile, les mains posées sur ses genoux :

—        Car le Seigneur demande à toute créature d’accomplir généreusement (il répète ce mot : généreusement) la volonté divine…

Chacun, déjà, a compris. Vincent Ferrier s’éloigne du pape qu’il a défendu pendant plus de vingt années. Il y met toutes les formes du respect, de l’amour filial, de l’estime, mais son propos n’en est que plus clair : il l’abandonne. Au nom de la volonté divine, il condamne son obstination. Il l’exhorte à la générosité, au sacrifice, pour l’amour de Dieu.

—        Très Saint-Père, dit-il, je vous ai accompagné sans faiblir tout au long de ce chemin dont je ne vois plus l’issue. La volonté divine s’est exprimée à Constance. Aux côtés de Votre Sainteté, je ne saurais m’engager plus avant sous peine de devenir moi-même schismatique.

Le mot est lâché. Comme un cordon de poudre enflammée, il va faire le tour de la ville, crépiter jusqu’en Catalogne, en Aragon, en Castille, de village en château, d’église en église. Par la bouche de Vincent Ferrier, en ces temps de foi brutale, c’est un mot qui terrifie les âmes simples. Si les grands de ce monde s’en étaient déjà détachés, le peuple suivait encore le pape Luna. Ce mot-là l’en délie à jamais.

Dans la salle règne un silence de mort. Le pape est livide. Sans un regard, sans une parole, il se lève et quitte les lieux. Ce qu’il a entendu ne compte pas. Ce n’est qu’une trahison de plus. Il l’a déjà chassée de son esprit. En pleine nuit et sans attendre que les troupes impériales manœuvrent pour l’en empêcher, il prend la route du Canet et embarque dans sa dernière galère.

Saint Vincent Ferrier ne reverra plus le pape Luna. À califourchon sur un âne, entouré de ses moines gyrovagues, il a pris le chemin de la Bretagne. Il y mourra en 1419, à Vannes, précédant de cinq ans le pape Luna…

La nuit est claire. Les rames frappent l’eau. Au firmament brille le croissant de lune escorté de milliers d’étoiles. A bord de la galère pontificale on se compte. Les archers, les domestiques, une dizaine de prêtres et d’évêques, quatre cardinaux, personne ne manque. À force de trahisons successives, l’ultime carré s’est épuré. Le pilote attend l’ordre du pape.

Route au sud, vers Peñiscola.

Jean Raspail              L’anneau du pêcheur             Albin Michel  1995

C’est probablement à la demande de ce concile qu’un moine rédigera un Ars Moriendi -Art de mourir – qui rencontrera un grand succès : quelque 60 ans après la grande peste, on se souvenait du nombre de malades qui avaient succombé sans l’assistance de prêtre, tant le nombre de ces derniers était insuffisant. Ainsi, chacun pouvait savoir ce qu’il avait à faire pour accompagner un agonisant aux portes de la mort.

22 09 1415                 Prise d’Harfleur, principale clef sur mer de toute la duché de Normandie.

25 10 1415                  Les troupes coûtent cher, l’épidémie les ravage et les provisions s’épuisent : Henri V avait décidé de rentrer, en regagnant Calais. À Azincourt, [nord-ouest d’Arras], ils découvrent l’armée française qui leur bloque la route. Les archers anglais déciment les chevaliers français, empêtrés dans leur lourde armure, montés sur des chevaux qui glissaient, car il avait plu toute la nuit, ne pouvant se livrer aux manœuvres prévues, faute de place : la plaine d’Azincourt ne fait que 4 km de long pour 1 km de large. Les coutiliers achèvent le massacre, n’épargnant que les princes susceptibles d’être rançonnés : ainsi, on estime à peu près aux trois quart des lignées nobles du royaume celles qui n’auront plus de descendance mâle.

C’est que le coup a porté où il fallait pour ébranler la monarchie. Les pertes humaines ont été considérables : 3 000 hommes, 4 000, plus peut-être, on ne le sait. Aujourd’hui encore, quand les siècles d’oubli ont passé sur l’événement et dispersé la documentation, on peut dresser une liste de 600 chevaliers et barons morts à Azincourt. Mais surtout elles ont été concentrées sur une part bien définie de la société politique : d’abord la cour, qui perd, morts ou prisonniers, cinq ducs, douze comtes et bien d’autres grands seigneurs ou brillants nouveaux venus de la classe dirigeante. Ainsi la cour amoureuse de Charles VI, sorte de club politique et mondain, qui réunissait depuis 1400 les hommes les plus influents de la haute société parisienne, perd un tiers de ses membres et la liste de ses dignitaires prend l’allure sinistre d’un nécrologe.

En dehors de la haute aristocratie, c’est la noblesse de langue d’oïl, surtout, qui a été atteinte. Plusieurs milliers de morts, de prisonniers, des rançons à payer, des familles éteintes ou ruinées. Or les régions les plus touchées, la Picardie, l’Artois, la Normandie, le Beauvaisis, le Soissonnais, sont celles où depuis des siècles, la monarchie recrutait ses serviteurs civils et militaires. Privé de cette noblesse du Nord, le roi a perdu un de ses plus fermes soutiens. D’autre part à côté des grands officiers de la couronne, tués ou faits prisonniers, presque tous les baillis de langue d’oïl – quinze sans doute sont tombés à Azincourt – ont disparu. Au lendemain de la Saint-Crépin, l’administration militaire est décapitée, celle du Domaine royal désorganisée. Dans les jours qui suivent, il faudra, à la hâte, procéder à de nouvelles nominations. Ainsi en frappant la chevalerie du Nord et les officiers du roi, le désastre d’Azincourt a ébranlé les plus solides fondements de la monarchie.

Rien de tout cela pourtant n’était irréparable. Le royaume, après tout, ne se limite pas à la langue d’oïl. Il reste des forces vives en France, il reste des chevaliers pour se battre dans l’armée royale, des hommes pour gouverner. Mais il faudra les chercher hors du cœur du pays français, dans ces régions lointaines auxquelles on ne pense pas : le Centre, le Midi… Azincourt fera donc arriver au pouvoir des hommes nouveaux, des hommes différents et cela aussi sera un choc pour la France et pour les Français.

Françoise Autrand Charles VI                Fayard 1986

12 02 1416               Le comte d’Armagnac, gendre du duc de Berry, devenu connétable le 30 décembre, est nommé capitaine général du royaume et gouverneur de toutes les finances.

01 1417                      Gian Francesco Poggio Braciolini – Le Poge – découvre dans la bibliothèque d’un monastère De Natura Rerum de Titus Lucretius Carus – Lucrèce – poète philosophe du 1° siècle av.J.C. C’est un long poème, traduction de la doctrine d’Épicure, dont le clergé de Florence interdira la lecture quelques soixante ans plus tard :

Sept mille quatre cents lignes, divisées en six livres, écrites en hexamètres, les vers de six pieds non rimés dans lesquels écrivaient Virgile et Ovide.
Un poème d’une intense beauté lyrique, qui mêle des méditations philosophiques sur la religion, le plaisir et la mort, et des théories scientifiques sur la nature. Un sens du merveilleux. Et une compréhension étonnement moderne de l’univers.
[…]            Mais les poèmes sont difficiles çà faire taire. Il y a des moments rares et puissants où un écrivain disparu depuis longtemps, semble se tenir devant vous et vous parler directement, comme s’il portait un message à votre intention.

Par chance, des copies de De natura rerum, trouvèrent place dans quelques bibliothèques de monastères, qui avaient enterré, apparemment à jamais, l’idée même de la recherche du plaisir.

Par chance, un moine, au IX° siècle de notre ère, copia le poème avant qu’il ne se dissolve.
Et par chance, cette copie échappa pendant encore cinq siècles aux incendies et aux inondations. Jusqu’à ce qu’un jour, au début de l’année 1417, il tombe dans les mains d’un homme qui se nommait lui-même avec fierté Poggius Florentinus. Il tendit le bras, retira un très vieux manuscrit d’une étagère, et vit avec émotion ce qu’il venait de découvrir.

 Stephen Greenblatt                        The swerve How the world became modern Norton 2011

L’encre qu’utilisaient les moines copistes était d’une fabrication plus sophistiquée que dans l’antiquité où l’on se contentait à peu près de mélanger de la suie, venue des mèches de lampes et de la gomme d’arbre :

La bonne encre se fait ainsi : prends une livre et demi de noix de galle concassée. Trempe la dans une quantité de dix flacons d’eau de pluie chaude ou de vin chaud ou de vinaigre. Et laisse macérer pendant un jour ou plus ; ensuite, fais bouillir jusqu’à ce que ladite eau, vin ou vinaigre se réduise à un tiers ; retire alors du feu et ajoute immédiatement un flacon ou deux de vin ou de vinaigre et autant d’eau qu’il s’en est évaporé et remets le tout sur le feu une autre fois. Lorsque le mélange commence à bouillir, retire le du feu ; lorsqu’il est juste chaud, presse-le et ajoute y une livre et demi de gomme arabique en poudre et une livre de vitriol romain et mélange le tout.

Jehan de Bègue XV° siècle, greffier à la Cour des comptes de Paris.

Lucrèce [~ 98 – ~ 55 ?] parle presque de tout, dans la ligne de son maître Épicure… des atomes… de l’amour ; et l’Église réalisera que la censure devait s’exercer … mais il sera trop tard, déjà nombreuses étaient les copies en circulation.

Aussi les mouvements destructeurs ne peuvent-ils / à jamais triompher, ensevelissant toute vie, / ni les mouvements générateurs et nourriciers / préserver à jamais les choses qu’ils ont créé. / Ainsi donc se poursuit à égalité la guerre / que les atomes se livrent de toute éternité. / Tantôt ici, tantôt là, les pouvoirs de vie sont vainqueurs / et vaincus à leur tour ; aux funérailles se mêlent / le vagissement des nouveau-nés découvrant la lumière, / car jamais la nuit ne succède au jour, l’aube à la nuit /  qu’elles n’entendent mêler aux plaintes vagissantes / les pleurs, compagnons de la mort et des noires funérailles.

II, v.569-580

Car ce n’est pas après concertation ni par sagacité / que les atomes se sont mis chacun à sa place, / ils n’ont point stipulé quels seraient leurs mouvements, / mais de mille façons heurtés et projetés en foule / par leurs chocs éternels à travers l’infini, / à force d’essayer tous les mouvements et liaisons, / ils en viennent enfin à des agencements / semblables à ceux qui constituent notre monde

I, v. 1021-1028

Douceur, lorsque les vents soulèvent la mer immense, / d’observer du rivage le dur effort d’autrui, / non que le tourment soit jamais un doux plaisir, / mais il nous plaît de voir à quoi nous échappons. / Lors des grands combats de la guerre, il plaît aussi / de regarder sans risque les armée dans les plaines. / Mais rien n’est plus doux que d’habiter les hauts lieux / fortifiés solidement par le savoir des sages, / temples de sérénité d’où l’on peut voir les autres / errer sans trêve en bas, cherchant le chemin de la vie, / rivalisant de talent, de gloire nobiliaire, / s’efforçant nuit et jour par un labeur intense / d’atteindre à l’opulence, ai faîte du pouvoir.

II, v. 1-13

Oui ! la volupté est plus pure aux hommes sensés / qu’à ces malheureux dont l’ardeur amoureuse / erre et flotte indécise à l’instant de posséder, / les yeux, les mains ne sachant plus de quoi d’abord jouir. / Leur proie, ils l’étreignent à lui faire mal, / morsures et baisers lui abîment les lèvres.

IV, v. 1076-1080

Unis enfin, ils goûtent à la fleur de la vie, / leurs corps pressentent la joie, et déjà c’est l’instant / où Vénus ensemence le champ de la femme. / Cupides, leurs corps se fichent, ils joignent leurs salives, / bouche contre bouche s’entrepressent les dents, s’aspirent, n vain : ils ne peuvent rein arracher ici / ni pénétrer, entièrement dans l’autre corps passer. / Par moments on dirait que c’est le but de leur combat / tant ils collent avidement aux attaches de Vénus / et, leurs membres tremblant de volupté, se liquéfient.

IV, v 1105-1114

Il ne serait pas étonnant que Botticelli ait trouvé là son inspiration pour le Printemps.

Ils étaient quatre amis à se réunir régulièrement chez l’un d’eux : Collucio Salutati, chancelier de la république de Florence. Il y a là Leonardo Bruni, qui fera traduite les grands philosophes de l’Antiquité grecque, et qui deviendra secrétaire de plusieurs papes, puis succédera à Salutati comme chancelier de Florence. Il y a Niccolo Nicolli, le bibliophile, qui lèguera sa riche bibliothèque à la ville d de Florence. Et il y a Gian Francesco Poggio Braciolini, -le Poge –  qui sera secrétaire de plusieurs papes, avant, à son tour, de devenir chancelier de la république de Florence. Quatre amis qui formaient un cercle de lettrés.

Poggio sera l’ami d’artistes, dont Donatello et de penseurs, dont Nicolas de Cusa, qui deviendra cardinal et qui écrira, un siècle avant Copernic – la terre ne peut être le centre de l’univers, ne peut pas ne pas être en mouvement -.

Poggio avait écrit une série de contes comique et indécents – les Facetias. Mais il devait sa notoriété à ses découvertes de manuscrits. […] Les textes découverts étaient copiés, diffusés, commentés, et formaient la base de ce que l’on appellera les Humanités.

[…] Entre 1414 et 1418, Poggio visite les abbayes de Saint Gall, de Reichenau, de Weingarten. Et il y découvre des manuscrits perdus… des comédies de Plaute, des textes de Cicéron. De Architectura, l’œuvre du grand architecte romain du I° siècle avant notre ère, Vitruve, une œuvre qui révolutionnera l’architecture de la Renaissance. Et l’œuvre majeure du grand théoricien romain du I° siècle de notre ère, – l’avocat et professeur d’éloquence, Quintulien – qui transformera l’enseignement dans les universités, à travers l’Europe.

Quintilien, qui évoque aussi l’éducation du petit enfant, dès son plus jeune âge. Il prescrit un enseignement fondé sur un travail d’amour, et non un devoir. Il propose une éducation à l’école plutôt que par un précepteur à domicile , mais recommande que le nombre d’élèves par classe ne dépasse pas le nombre d’élèves qui permet à l’enseignant de s’occuper de chacun d’eux.

Jean-Claude Ameisen                      Sur les épaules de Darwin. Les battements du temps. Éditions LLL.2012

Ce sont des chaînes discrètes, des relais rares et indiscutables dans le monde, au cours du temps, et qui portent sur un si petit nombre d’hommes, presque silencieux, de lettré à lettré, ou entièrement silencieux, de lettre à lettre.

[…]            Barthélémy de Montepulciano a montré le Pogge serrant contre son sein, en pleurant, dans un grenier de l’abbaye de Saint-Gall, un Quintillien complet souillé d’ordures, gluant de poussière, qui est le thésaurus de la rhétorique spéculative romane.

Des siècles et des siècles étaient passés. La langue dans laquelle avaient été écrits ces livres était morte. Ils en recevaient cependant l’appel dans une intense émotion.
Pogge et Cusa durent leur premier renom à la découverte de volumes anciens qu’ils avaient exhumés des monastères et des tombes anciennes, quelque temps qu’il fit , en quelque état que fussent les routes, les grèves, les lacets des montagnes, les bois, les chemins […]
Au cours des années les plus ensanglantées de l’Histoire de l’Italie médiévale, l’anarchie étant dans Naples, la Lombardie déchirée, le Milanais et la Vénétie dévastés, les États de l’Église et les villes indépendantes soit rançonnés, soit pillés, dans cet orage sans cesse crevé et sans cesse menaçant à nouveau, le Pogge vécut dans le calme.
Sa chambre était silencieuse. […] Il lisait.
Le secrétaire pontifical Poggio était d’une indifférence absolue en matière de religion. […] Il collectionnait les livres. Parfois il prenait sa mule, il s’entourait de chariots, il grimpait dans une tour en ruine pour se réapprovisionner en livres disparus.
Cela s’appelle renaître.
Ce sont les premiers Renaissants.

Pascal Quignard           Rhétorique spéculative.

28 10 1417                  Le concile de Constance finit par donner un pape à la chrétienté : ce sera Odonne Colonna qui prendra le nom de Martin V : Grégoire XII et Jean XXIII se retireront alors. Benoit XIII, le pape d’Avignon – dans le civil Pedro Martínez de Luna -, restera fidèle aux convictions exprimées deux ans plus tôt devant l’empereur Sigismond à Perpignan et se cramponnera jusqu’à sa mort à Peñiscola en 1423. Son successeur, Clément VIII – Gil Sánchez de Munõs – attendra 1429 pour renoncer à se prétendre pape [2]

C’est vrai que toute la chrétienté aspirait à l’unité, quelles que fussent la voie pour la retrouver et l’iniquité des moyens employés à Rome à l’encontre du pape Benoît XIII. Le retour de Martin V à Rome déchaîne les enthousiasmes sur son chemin et précipite les foules à ses pieds. Il a quitté Constance escorté par quarante mille cavaliers. Les cloches se relaient sur son passage, formant comme une haie d’honneur sonnante et ininterrompue. Sur les rives du Rhin où il a embarqué, des feux de joie, partout, le saluent. Il traverse Berne, Genève, Milan, Mantoue, Florence et tant de villes et de villages qui se portent en masse au-devant de lui et retardent sa marche triomphale. On tient le pape, on ne veut plus le lâcher. Cette lenteur, en fait, lui convient. Colonna et Orsini, naturellement, se sont jetés les uns contre les autres, à Rome, et il faut au pape Colonna des trésors de patience et de diplomatie pour calmer la fougue de ses partisans.

Jean Raspail              L’anneau du pêcheur  Albin Michel  1995

2 11 1417                    Jean Sans Peur délivre la reine Isabeau exilée à Tours. Il l’installe à Troyes où elle gouvernera jusqu’au 8 juillet 1418. A Paris, le dauphin Charles porte le titre de lieutenant général du royaume, et la lutte entre Bourguignons et Armagnacs fait rage. Ces derniers font régner une quasi terreur, exécutant à tour de bras : on faisait plusieurs et diverses exactions indues par manière d’emprunts et en autres manières sur les bourgeois et spécialement sur ceux qu’on savait avoir de quoi

Juvénal des Ursins

29 05 1418                 Entrée des Bourguignons à Paris. Le dauphin Charles s’enfuit par la route de l’est, bien gardée par la Bastille : il va gagner son apanage de Poitou, Touraine et Berry, où il établira un nouveau gouvernement.

Les Bourguignons finirent par arriver au petit matin du 29 mai 1418. Mais au lieu de la paix et de l’unité, leur retour apporta à Paris un été de terreur suivi de près de vingt ans d’occupation, et à la France un division si profonde que l’on peut parler pour les années 1418-1435 d’un schisme royal.

Pour la troisième fois depuis le début du règne de Charles VI, après les Maillotins et les Cabochiens, Paris allait connaître la terreur d’une commotion populaire, avec les pillages et les massacres, les cris – Tuez tout ! -, les rumeurs – l’ennemi a fait coudre des sacs pour noyer les femmes et les enfants – et les symboles – le dragon qui vole par-dessus les murailles – qui se retrouvent dans chaque émeute. Et même, pour citer J Huizinga, l’odeur mêlée du sang et des roses… Le rituel de la violence est immuable. Mais en 1418, les choses allaient bien plus mal qu’en 1383 ou en 1413 et les troubles de l’entrée des Bourguignons à Paris allaient avoir, pour la France entière, une tout autre portée.

Françoise Autrand Charles VI      Fayard 1986

12 06 1418                  La foule envahit la Conciergerie du Palais, y massacre le connétable et autre Armagnacs qui y étaient enfermés. Les autres prisons connaissant le même sort, Grand et Petit Châtelet, celle de l’évêque, du chapitre et des abbayes, Saint-Eloi, Saint Magloire, le Four -l’Evêque, Saint Martin des Champs, le Temple : 12 heures de tuerie.

8 07 1418                     Isabeau et Jean Sans Peur quittent Troyes pour regagner Paris.

Trop souffrait le peuple de griefs par eux [les Armagnacs] car rien ne pouvait venir à Paris qui ne fût rançonné deux fois plus que sa valeur et toutes les nuits il fallait faire guet de feu, de lanternes dans les rues, aux portes, faire gens d’armes et rien gagner et tout plus cher que de raison par les feux bandés qui tenaient maintes bonnes villes d’entour Paris, comme Sens, Moret, Melun, Meaux en Brie, Crécy, Compiègne , Montlhéry.

Journal d’un Bourgeois de Paris

21 08 1418                  Grande tuerie, émeute terrible, horrible et merveilleuse. […] Lors se leva la déesse de discorde qui était en la Tour de Mau-Conseil et éveille Ire la forcenée et Convoitise et Enragerie et Vengeance et prirent armes de toutes manières et boutèrent hors d’avec eux Raison, Justice, Mémoire de Dieu et Atremprance, moult honteusement

Journal d’un Bourgeois de Paris

30 08 1418                   Par ordonnance des gens du Conseil du Roi, on fit vider de Paris les gens de menu peuple pour aller en la compagnie de certains gens d’armes au siège de Mont le Héry.

Au bout d’une dizaine de jours, sans avoir participé en quoi que ce soit à un siège quasiment levé, les Parisiens furent renvoyés en leurs foyers, mais durent attendre 2 ou 3 jours pour que s’ouvrent les portes. Le ménage avait été fait.

30 12 1418                  Le dauphin prend le titre de régent. Dès le 21 septembre avait été crée le Parlement de Poitiers.

La volonté politique des Armagnacs est claire et nettement exprimée : jamais le dauphin Charles, duc de Touraine, ne se soumettra à l’autorité de son oncle de Bourgogne. Jamais ses partisans – ses serviteurs ou ses gouverneurs – ne reconnaîtront un gouvernement et une administration dominée par les Bourguignons. Jamais les sujets du dauphin, ceux de son apanage de Touraine, Poitou, Berry, ni ceux du Dauphiné, ni les sujets de son cousin le duc d’Orléans n’obéiront à Jean Sans Peur.

Françoise Autrand      Charles VI              Fayard 1986

1418                            Henri le navigateur devient  maître de l’Ordre du Christ Tomar, qui, au Portugal, a pris la suite des Templiers : il va consacrer à la découverte maritime l’immense fortune que cette position lui procure.

2 01 1419                     Capitulation de Rouen : assiégée par les Anglais depuis le 29 juillet, la ville ne reçut aucun secours, pas plus du duc de Bourgogne que du dauphin. Affamés, les hommes d’armes mangèrent leurs chevaux et les pauvres gens de la ville étaient réduits par famine à manger chiens, chats, rats, souris et telles autres choses

Pierre de Fénin

06 1419                       Les négociations avec l’Angleterre menées par Jean sans Peur se heurtent à la crainte d’une résistance nationale menée par le dauphin. Isabeau l’écrira le 20 septembre au roi d’Angleterre : Si nous et notre cousin eussions accepté et conclu la paix, tous barons, chevaliers et les cités et bonnes villes de monseigneur nous eussent abandonnés et laissés et se fussent joints avec notre fils, dont plus grande guerre fut venue.

10 09 1419                   Au Pont de Montereau, Jean sans Peur vient rencontrer le dauphin, mais tombe dans un guet-apens tendu par ce dernier. Le crâne fracassé par une hache, il meurt avant même qu’ait été engagée une conversation. La version officielle innocentera le dauphin. Il s’agissait en fait bel et bien d’un assassinat : Louis d’Orléans était vengé. La loi du talion avait fonctionné jusqu’au bout. Philippe le Bon devient duc de Bourgogne.

17 01 1420                  Des lettres patentes du roi proclament la rupture avec le dauphin, et approuvent l’accord conclu avec les Anglais par le duc de Bourgogne.

Par le meurtre de Montereau, le dauphin s’est rendu parricide, criminel de lèse majesté, détruiseur et ennemi de la chose publique, et s’est fait transgresseur de la loi de Moïse, de la foi de l’Évangile, de la censure du droit canon, de l’institution des apôtres et de toute lois, et constitué ennemi de Dieu et de justice, et tellement que par le damnable et énorme crime de lui et des siens, il a clos le chemin de quérir paix avec lui et ses complices.[…] Ainsi s’est-il rendu indigne de la couronne royale et de tout autre honneur et dignité.

Pendant 4 mois encore les Bourguignons, avec l’appui des troupes de Henri V, font la guerre sans pitié au dauphin.

03 1420                    Par ordonnance, Charles VI met en garde contre les cordonniers dont plusieurs compaignons et ouvriers du dist métier, de plusieurs langues et nations, aloient et vénoient de ville ne ville, œuvrer pour apprendre, congnoistre, veoir et savoir les uns des autres : c’est là une bonne définition du compagnonnage naissant, dont il convient donc de se méfier puisqu’il fait montre d’une volonté d’indépendance vis-à-vis du maître.

21 05 1420                Le honteux traité de Troyes livre une bonne partie de la France aux Anglais, et Catherine, la fille de Charles VI, à Henri V. Isabeau a fini par se ranger à l’accord négocié par Philippe duc de Bourgogne, car c’était la condition pour que celui-ci renfloue ses caisses, désespérément vides.

  • Les Anglais occupent la Normandie, la Guyenne et Paris
  • La France de Charles VI et d’Isabeau, en fait celle du duc de Bourgogne qui ajoute à ses possessions la Champagne, la Brie, la Picardie et son duché s’étend jusqu’aux Pays Bas.
  • La France du dauphin Charles, la plus faible, réfugiée autour de Bourges, sa capitale. Le fondement du traité de Troyes était qu’à cause du meurtre de Jean sans Peur, le dauphin ne peut devenir roi et les négociateurs bourguignons avaient commencé par avancer leurs pions :

Attendu le crime commis en la personne de feu monseigneur de Bourgogne, tous les consentants, coupables et leurs favorisants sont inhabiles de toute seigneurie[…] A monseigneur de Charolais (Philippe le Bon) comme plus prochain héritier devrait appartenir la couronne après le roi.

Mais les Anglais l’avaient clairement signifié aux ambassadeurs bourguignons : si Philippe prétendait à la couronne, le roi d’Angleterre lui ferait guerre jusqu’à la mort.

Et le texte du traité le dit :

Article I                    Par son mariage, le roi Henri est devenu notre fils et celui de notre très chère et très aimée compagne la reine.
Article II                  Charles VI et Isabeau restent à vie roi et reine de France.
Article VI                  Après la mort de Charles VI, la couronne et royaume de France demeureront et seront perpétuellement à notre fils le roi Henri et à ses hoirs
Article VII                Dès à présent, le roi Henri aura la régence et le gouvernement du royaume : Pour ce que nous sommes tenus et empêchés la plupart du temps, de telle manière que nous ne pouvons en notre personne entendre ou vaquer à la disposition des besognes de notre royaume, la faculté et exercice de gouverner et ordonner la chose publique du royaume seront et demeureront, notre vie durant, à notre fils le roi Henri.
Article XXIX           … considéré les horribles et énormes crimes et délits perpétrés au royaume de France par Charles, soi-disant dauphin de Viennois, il est accordé que ni nous, ni notre fils, le roi Henri, ni aussi notre cher fils, Philippe, duc de Bourgogne, ne traiterons aucunement de paix ou concorde avec le dit Charles… sinon du conseil et assentiment de tous et chacun de nous trois et des trois états des deux royaumes.

30 09 1420                  Le nouveau pape Martin V, fait son entrée dans la ville sainte, les épées remisées au fourreau. Le Grand schisme d’Occident est terminé.

1 12 1420                    Entrée solennelle de Charles VI, aux cotés de Henri V à Paris

1420                            Ulugh-Beg, de son vrai nom Mahomet Taragay, petit-fils de Tamerlan, souverain du Maveramnakhr avec pour capitale Samarkand, y fonde une medersa, institut d’études supérieures dont l’astronomie était la discipline principale. Quatre ans plus tard, il construit un observatoire muni d’un sextant géant, le plus grand du monde, dont le rayon n’atteignait pas moins de 40 mètres. L’observatoire était construit pour enregistrer la longueur précise de l’année. Sur son échelle graduée de maçonnerie, un degré occupait plus de 70 centimètres, et l’arc d’une minute 12 millimètres. Ce qui signifie que l’on pouvait obtenir une précision de l’ordre de 2 à 3 arcs d’une seconde : 4 arcs de seconde sont égaux à la largeur d’un crayon ordinaire vu à une distance de 1.4 km.

Les Hussites s’opposent à Rome et au Roi Sigismond sur Quatre articles : l’exigence de sécularisation des biens de l’Eglise, la liberté de prêcher, la communion sous les deux espèces et la punition des péchés mortels par les autorités civiles. Deux partis parmi eux : les modérés, nobles et réformistes qui finiront par s’entendre avec Rome et Sigismond, et les radicaux, pour la plupart pauvres, déracinés qui vont verser dans le millénarisme qui prendra le nom local de chiliasme. Ils vont faire de la forteresse de Tabor, 80 km au sud de Prague, à partir de 1420, le cœur de leur révolte religieuse : disparition de la distinction entre clercs et laïcs. Rejet de l’Institution ecclésiastique : la foi en la présence réelle dans l’eucharistie est rejetée, on ne croit plus au purgatoire, aux sacrements, à la prière, aux saints et aux pèlerinages. La propriété privée a été abolie ainsi que les dîmes et redevances seigneuriales. Et on annonce l’arrivée de mille années de bonheur : Alors, les gueux cesseront d’être opprimés, les nobles seront grillés comme paillle au brasier, tous les droits et impôts seront abolis, personne ne forcera quelqu’un d’autre à faire quoi que ce soit, car tous seront égaux et frères. Cela ne résista pas longtemps à l’ordre des choses, et, une reprise en main  redonnera une direction plus classique à l’ensemble, avec restauration d’une hiérarchie. Il reste que paysans et pauvres purent réellement jouer un rôle religieux et participer à la vie politique de cette ville. Hussites modérés et catholiques mettront fin à cette expérience à la bataille de Lipany en 1434 ; mais la résistance durera jusqu’en 1452.

Les Hussites, sous la conduite de Procope, ravagèrent, inondèrent de sang l’Allemagne, pillant, brûlant les églises, massacrant les prêtres, et proclamant la liberté et l’égalité sur leur passage en Autriche ainsi qu’en Moravie. Aucune armée n’osait plus tenir la campagne devant ces terribles sectaires : la division se mit heureusement entre eux, et deux partis bien prononcés, se formèrent, sous le nom de modérés et d’enthousiastes. La noblesse, que l’ambition, la cupidité, le désir de partager les dépouilles du clergé avoient jeté dans leurs troupes, alarmée à son tour pour sa propre existence, tremblant d’être rangée sous le niveau de l’égalité, implora le secours de Sigismond, tout à la fois empereur d’Allemagne et roi de Bohême ; les enthousiastes furent vaincus, et leur chef Procope tué : le concile de Bâle gagna un grand nombre d’Hussites ; les plus obstinés propagèrent dans l’ombre leur doctrine, que le moine Martin Luther recueillit ensuite, pour en distiller le venin contre les papes.

M.E. Jondot      Tableau historique des nations. 1808

vers 1420                    En Italie, l’ardeur humaniste exalte la liberté et la démocratie :

Nous abhorrons la domination d’un seul ; nous ne voulons pas servir à la puissance d’un petit nombre. Nous voulons la liberté, égale pour tous, obéissant seulement aux lois, délivrés de la crainte d’un homme. L’espoir de conquérir les honneurs et de s’élever est égal pour tous, à condition que viennent à l’aide l’activité, le talent, la conduite personnelle. Notre cité demande en effet vertu et probité à ses citoyens, et elle estime digne de gouverner l’État quiconque possède ces qualités. Elle hait la superbe et le caractère hautain des grands. Voilà la vraie liberté, voilà l’égalité des citoyens : ne craindre la violence ou l’injustice de personne, jouir de droits égaux, pouvoir également aspirer au gouvernement de l’État. Et cela n’est compatible ni avec la seigneurie d’un seul, ni avec la domination de quelques privilégiés.

Leonardo Bruni. 1370-1444

Ce beau manifeste tout à la gloire de la civilisation urbaine d’Italie ne peut avoir de réalité que si l’on parvient à nourrir tout ce monde rassemblé dans les villes : si, des 3 cultures fondamentales du monde méditerranéen, l’huile et la vigne ont été de toujours suffisantes, il n’en va pas de même de la troisième, le blé, souci constant dont se préoccupent toutes les correspondances, tous les responsables. La récolte va-t-elle être bonne ? Les réserves pourront-elles être réapprovisionnées ? C’est qu’il faut aller parfois bien loin pour en trouver : Mer Noire, Égypte, Thessalie, Sicile, Albanie, Pouilles, Sardaigne, Aragon, Andalousie : le blé de mer est une expression courante à Venise, Naples, Florence, Gênes, Rome, Florence : c’est environ un million de quintaux de blé qui est transporté chaque année sur mer.

Les Hussites n’ont pas digéré le concile de Constance : Le concile de Constance s’est rendu coupable d’avoir appelé nos ennemis naturels, tous les Allemands qui nous entourent, à une lutte injuste contre nous, bien qu’ils n’aient aucune raison de se dresser contre nous, sinon leur inapaisable fureur contre notre langue.

Manifeste hussite

de 1405 à 1433          L’empereur de Chine Ming Zhu Di proclame l’avènement de l’ère Yung Lo – Bonheur Eternel -. C’est sous ce nom qu’on prendra l’habitude de le nommer. Il consolide le territoire impérial, s’emparant de la Mandchourie jusqu’à l’embouchure de l’Amour. Il soumet les Mongols en 1410 et annexe les régions vietnamiennes du fleuve Rouge.

Il décide d’expéditions navales dont il confie la direction à un eunuque de confession musulmane : Zheng He [3]  : nul n’en a alors jamais vu d’aussi importantes : 37 000 hommes répartis dans des flottilles comptant jusqu’à 317 unités : le plus grand vaisseau est un 9 mâts de 130 m de long, 55 de large ! le plus petit fait 54 m de long et 20 de large. Les chinois cloisonnent leurs navires, (probablement en observant les bambous, dont les septums partagent l’intérieur en compartiments), étant ainsi les premiers à limiter les effets d’une voie d’eau… aucune ambition colonisatrice dans ce déploiement de force, sinon celle de montrer aux tributaires que la Chine était bien le seul et unique centre de civilisation qui fût : le système du tribut, qui dominait alors les relations des Chinois avec les autres Etats asiatiques, était totalement différent de tout ce qu’a jamais pu connaître l’homme occidental. Verser tribut à la Chine n’était pas pour un Etat, faire acte de soumission. C’était reconnaître au contraire que la Chine, par définition le seul pays vraiment civilisé, n’avait nul besoin d’aide. Le tribut, par conséquent, était purement symbolique.

Même si on les nommait les bateaux de bijoux – ils rapportaient pierres précieuses, animaux rares : autruches, zèbres, girafes – tout ce déploiement de fastes coûtait cher pour un rapport discutable : l’opposition devint telle que l’affaire prit brutalement fin : Zheng He mourut en mer et n’eut pas de successeur. En 2005, Chen Kaige réalisera un documentaire reprenant l’épopée de Zheng He : L’empereur des mers, que diffusera Arte.

Ce n’est pas l’ascétisme, c’est la satisfaction de soi qui a frappé de stérilité l’entreprise chinoise d’exploration. Tout en condamnant comme un crime la recherche de produits étrangers, les Chinois affichaient une confiance souveraine en leur immunité naturelle face aux sollicitations extérieures.

Daniel Boorstin       Les Découvreurs.        Robert Laffont Mars 2000

Dans la conception chinoise de l’importance du commerce avec l’étranger, entraient toujours des considérations diverses. Du point de vue pratique, le commerce avec l’étranger signifia la prospérité pour un nombre incalculable de gens qui en tirèrent profit ; le Trésor se trouva enrichi par les droits d’importation, et bien que l’écoulement de la monnaie fût une mauvaise chose, les avantages du commerce avec l’étranger, en particulier pour les provinces méridionales, étaient considérables. Or le commerce d’outre-mer concernait principalement les articles de luxe : toutes sortes de pierres précieuses, des bois odoriférants, des épices, des objets rares ; les consommateurs de ces denrées faisaient partie des classes aisées, d’abord et surtout la Cour et les dames du harem. Du point de vue idéologique, cependant, on n’a jamais admis cet état de choses ; selon la théorie confucéenne, le commerce était considéré comme quelque chose d’inférieur, de sordide presque, avec lequel l’Empereur ne pouvait pas être mêlé. C’est pourquoi les rapports avec les pays d’outre-mer étaient considérés sous la forme de l’apport du tribut. Les barbares venaient de loin, afin de reconnaître la suprématie du Fils du Ciel et pour apporter le tribut, après quoi on leur permettait gracieusement de faire du commerce. Dans le passé les envoyés chinois avaient été expédiés constamment par-delà les mers pour encourager les nations étrangères à venir en Chine porter le tribut, augmentant de cette façon et le prestige de l’Empereur chinois et leur propre prestige. Plus il y avait d’envoyés étrangers pour assister aux audiences du Nouvel An à la Cour, plus illustre était la gloire de l’Empereur, qui comme le Duc de Tcheou d’autrefois réussissait par son sage gouvernement à attirer les barbares étrangers

J. J. L. Duyvendaak       China’s Discovery of Africa

Des preuves archéologiques permettent d’affirmer que le commerce entre le continent asiatique et les Philippines était déjà très développé en l’an 1000. Les jonques chinoises, reconnaissables à leurs trois hautes voiles en forme d’ailes et raidies par des lattes, étaient devenues familières aux Philippines, où on les accueillait volon­tiers. Ce commerce actif avec l’archipel des Philippines sortit les insulaires de leur isolement et dissémina la culture asiatique, en particulier l’écriture, autant que les biens marchands.

L’exploration des Philippines par les Chinois atteignit son apogée commerciale entre 1405 et 1433, quand la flotte des Trois Trésors régnait sur le Pacifique sud et l’océan Indien. Ses immenses navires allaient jusqu’à la côte orientale de l’Afrique pour y collecter des objets précieux et les tributs dus à l’empereur de Chine. Ils étaient huit ou neuf fois plus longs que les bateaux de Christophe Colomb, cinq ou six fois plus longs que la plus grande nef de l’armada de Magellan, puisque le vaisseau amiral et ses neuf mâts mesurait cent quarante mètres de long et cinquante de large ! Par sa taille, la flotte des Trois Trésors, qui compta jusqu’à 317 bateaux et trente sept mille marins, resta sans rivale jusqu’aux plus beaux jours de la marine britannique, au XIX° siècle. […] A bien des égards, c’était la création d’un seul homme dont les prouesses égalaient, voire surpassaient, les exploits, plus célèbres, de Christophe Colomb et de Fernand de Magellan : Zheng He.

En 1381, l’armée chinoise prit le contrôle de la province montagneuse du Yunan, dans le sud de la Chine, et captura un gamin, Ma Ho, fils d’un pieux musulman. Avec d’autres jeunes captifs, il fut castré à l’âge de treize ans, une pratique courante en Chine, où les eunuques occupaient les postes enviés de serviteurs des grandes familles. Ma Ho se retrouva au service du quatrième fils de l’empereur de Chine, le prince Zhu Di. Des dizaines de milliers d’eunuques occupaient de tels postes, qui étaient si enviables que les autorités chinoises finirent par interdire l’autocastration afin de décourager le nombre démesu­ré de postulants. En dépit d’une âpre compétition entre les eunuques, Ma Ho s’éleva au rang d’officier grâce à ses talents de soldat et de diplomate. Plus tard, le prince conféra à son serviteur loyal et si compétent le nom de Zheng He, et c’est ainsi qu’on le connaît pour le rôle crucial qu’il joua aux plus belles années de la dynastie Ming. (Si on trouve encore souvent son nom écrit Tcheng Ho ou Cheng Ho, la translittération moderne du chinois selon le système pinyin veut qu’on écrive son nom Zheng He.) C’était un véritable géant de deux mètres vingt, fort corpulent, doté d’une robuste personnalité en harmonie avec sa stature et sa position sociale. On disait qu’il avait la peau rugueuse comme la surface d’une orange et que ses sourcils étaient comme des épées et son front large comme celui d’un tigre.

Son étoile monta plus haut lorsque son maître Zhu Di devint empereur en 1402. Zhu Di, pour contrecarrer le pouvoir des bureaucrates, remit l’autorité administrative entre les mains des eunuques qui l’avaient aidé à conquérir le pouvoir, dont Zheng He. Ayant débarrassé son royaume de ses ennemis, l’empereur décida de se donner un nom approprié. Il choisit Yongle, qui signifie Joie désirable. Afin d’atteindre le but qu’il s’était fixé – construire un empire commercial international – Yongle conféra à Zheng He le titre d’amiral et le chargea d’une mission ambitieuse, et très peu chinoise, sous certains aspects : cons­truire une grande flotte pour explorer les océans.

Zheng He supervisa les opérations dans d’énormes chantiers navals, à Nanjing, ordonna la plantation de milliers d’arbres pour fournir le bois nécessaire à la construction des bateaux et il organisa le fonctionnement d’une école destinée à former des interprètes en différentes langues étrangères. Il livra très vite une flotte de mille cinq cents bateaux, dont les plus grands voiliers jamais construits. Ils étaient d’un luxe extraordinaire, avec de somptueux salons, des ustensiles en or, des canons en bronze (plus pour la parade que pour le combat), et des étoffes faites des plus belles soies. Leur navigabilité fut considérable­ment améliorée par des cloisons formant des compartiments étanches, dont la conception avait été inspirée à Zheng He par la structure des tiges de bambou. Il faudra attendre plusieurs siècles pour que les navires occidentaux utilisent cette même technologie.

En 1405, la flotte des Trois Trésors se rassembla sur le Yangii à Nanjing, prête pour son premier voyage épique. Elle comptait vingt-sept mille huit cents hommes. Les plus grands navires de la flotte des Trésors – dont certains dépas­saient les cent soixante mètres de long – emportaient chacun un millier d’hommes. D’autres étaient conçus pour ne transporter que des chevaux et d’autres encore de l’eau, ou des armes et des soldats, au cas où il serait nécessaire de défendre la flotte. Sur certains bateaux, il n’y avait que de la nourriture, de crainte que l’équipage ne trouve rien à manger sur les rives lointaines auxquelles ils aborderaient, d’autres emportaient de vastes bacs de terre pour cultiver fruits et légumes – un luxe qui explique peut-être que le scorbut ne ravagea pas l’équipage.

[…] La flotte des Trois Trésors ne partait pas à la conquête de terres lointaines à revendiquer pour son empire. Si les Chinois ne doutaient pas de leur supériorité culturelle sur le monde extérieur, ils n’avaient pas l’intention de fonder un empire colonial ou militaire. Leur but était plutôt d’établir des relations commerciales et diploma­tiques avec les barbares au-delà de leurs frontières et de mener des recherches scientifiques. Cette philosophie chinoise de l’exploration, unique en son genre, est exprimée avec éloquence sur une tablette écrite de la main de l’empereur au plus fort de l’activité de la flotte des Trois Trésors :

Nous régnons sur tout ce qui est sous les cieux, paci­fiant et gouvernant Chinois et barbares avec une bonté impartiale et sans distinction entre ce qui est mien ou ce qui est vôtre. Prolongeant la manière des rois éclairés et des anciens empereurs dans leur sagesse afin d’être en accord avec la volonté du ciel et de la terre, nous désirons que tous les pays lointains et tous les domaines étrangers trouvent leur juste place sous les cieux.

En mer, les navires de la flotte des Trois Trésors restaient en contact les uns avec les autres grâce à un système de drapeaux et de lanternes […]. Ils avaient aussi recours à des cloches, à des gongs et même à des pigeons voyageurs, pour communiquer. Ils mesuraient le temps en faisant brûler des bâtons d’encens gradués. Ils naviguaient au compas, qu’ils plaçaient dans une capsule d’eau pour plus de stabilité. Les pilotes chinois utilisaient aussi un instrument de mesure, le quianxinghan, afin de déterminer leur latitude, se repérant à la Croix du Sud ou à l’étoile Polaire. Zheng He disposait de l’équivalent chinois des portulans : une carte nautique en rouleau, de sept mètre de long, qu’il consultait une section après l’autre à mesure que progressait son voyage. Comme les portulans employés par les navigateurs espagnols et portugais un siècle plus tard, cette carte indiquait les points de repère, les données des compas et des instructions détaillées pour aller d’un point à un autre. Les navigateurs chinois apprirent aussi à se diriger en fonction des étoiles, à partir de cartes du ciel qui complétaient leurs cartes marines. Les constellations que reconnaissaient les Chinois étaient différentes de celles qu’on voyait et utilisait traditionnellement en Occident, et leurs principales références portaient des noms comme constellation de la Lanterne ou constellation de la Tisseuse.

[…] La première destination importante de la flotte des Trésors fut Calcutta, sur la côte sud-ouest de l’Inde. Des explorateurs chinois avaient atteint cette ville huit siècles plus tôt par les terres, mais l’arrivée de la flotte des Trois Trésors entraîna des débordements de générosité de la part du souverain de Calcutta, qui offrit de somptueux cadeaux sous forme d’écharpes et de ceintures tissées en fil d’or et constellées de perles et de pierres précieuses.

[…] Quand il revint du premier voyage de la flotte des Trois Trésors, Zheng He fut accueilli en héros et ne tarda pas à élaborer le projet de futurs voyages. Il ne quitta pas la Chine lors du second voyage, ne reprenant la mer qu’à l’occasion du troisième, prenant la tête d’une flotte de quarante-huit bateaux et 37 000 hommes. Visionnaire, il établit des comptoirs commerciaux et des entrepôts partout où il toucha terre. Il fit de même pendant trois voyages de plus, dont chacun dura approximativement deux ans. La flotte des Trois Trésors établit et entretint donc le premier réseau commercial maritime international. Elle explora la côte africaine jusqu’au sud du Mozambique, le golfe Persique et bien d’autres lieux dans toute l’Asie du sud-est et en Inde.

Les produits du pays [la Somalie] sont les lions, les léopards tachetés d’or, les oiseaux-chameaux [les autruches] qui font six à sept pieds de haut. Ils ont aussi de la salive de dragon [de l’ambre gris], de l’encens et de l’ambre doré. Comme marchandises, ils prennent le vermillon, la soie de couleur, l’or, l’argent, les porcelaines, le poivre, le satin coloré, le riz et d’autres céréales [rapporté par Duyvendaak 1949]

L’attrait romantique de l’exploration des océans gagna toute la Chine, attisée par les écrits comme ceux de Zheng He :

Nous avons connu sur l’océan d’immenses vagues comme des montagnes s’élevant jusqu’au ciel, et nous avons posé les yeux sur des régions barbares lointaines cachées dans la transparence bleue des vapeurs de lumière, tandis que nos voiles, déroulées majestueusement tels des nuages, nous permettaient de continuer notre chemin jour et nuit en suivant les étoiles, traversant les vagues furieuses comme si nous marchions sur une grande route.

En 1424, l’empereur Zhu Di mourut. Ses funérailles reflétèrent les excès de sa vie, quand dix mille sujets en deuil assistèrent à sa mise en terre avec seize de ses concubines. Les pauvres femmes avaient été pendues quand elles n’avaient pas obéi à l’ordre de s’ôter la vie elles-mêmes, en vue de cette cérémo­nie. Leur tombeau fut entouré par une procession d’un kilomè­tre et demi de soldats, d’animaux et de personnages officiels sculptés dans la pierre.

Mais dès qu’il lui succéda, son fils, Zhu Gaozhi, annula tous les voyages prévus par la flotte des Trois Trésors : Le territoire de la Chine produit tous les biens en abondance ; alors pourquoi devrions-nous acheter à l’étanger des pacotilles sans intérêt ?  Comme d’autres souverains de la dynastie Ming, Zhu Gaozhi était déchiré entre les confucéens adeptes des traditions qui le poussaient à regarder vers l’intérieur du pays et à négliger les échanges avec les étrangers, et les eunuques, qui encourageaient un commerce international qui les enrichissait. Zhu Gaozhi prit le parti des confucéens et l’amiral Zheng He, jadis l’homme le plus puissant de Chine après l’empereur, fut assigné à résidence à Nanjing. Les superbes chantiers navals, où trente mille hom­mes avaient jadis travaillé, tombèrent dans le silence, et on ne construisit plus de bateaux.

Si Zhu Gaozhi avait vécu longtemps, c’eût été la fin de la flotte des Trois Trésors, mais il mourut quelques années plus tard, et son fils, âgé de vingt-six ans – le petit-fils de Zhu Di -, confia à nouveau la politique du palais aux eunuques, qui rendirent très vite à la flotte des Trois Trésors sa splendeur passée. En 1431, au cours de son septième voyage, la flotte comptait 300 bateaux et 27 500 hommes. On chargea Zheng He de restaurer des relations pacifique entre la Chine et les royaumes de Malacca et de Siam. Sa mission accomplie, une partie de la flotte continua sa route et il est probable qu’elle atteignit le nord de l’Australie. On en a la quasi-certitude depuis qu’on a retrouvé en Australie des objets chinois de l’époque des découvertes qui, de surcroît, confortent la tradition orale des Aborigènes. Ce voyage remarquable devait être la dernière aventure de la flotte des Trois Trésors : Zheng He, qui avait inspiré toute l’entreprise, mourut pendant le trajet de retour. L’empereur mit alors la flotte en cale sèche, ferma les chan­tiers navals de Nanjing et détruisit tous les documents relatifs à ce qu’elle avait accompli. La science et la technologie chinoi­ses, surtout en ce qui concernait l’exploration, tombèrent en désuétude. En 1500, un édit impérial déclara même que faire prendre la mer à tout bateau de plus de deux mâts était un crime puni de la peine capitale ; en 1525, on entreprit de détruire les plus grands bateaux de la flotte des Trois Trésors. La Chine impériale renonça alors tout à fait à l’immense empire commercial transocéanique créé par cette flotte et, guidée par les préceptes confucéens, se replia sur elle-même. Jamais plus elle n’explorera l’océan.

Laurence Bergreen      Par delà le bord du monde. L’extraordinaire et terrifiant périple de Magellan.       Grasset 2003

On rencontre beaucoup d’eunuques dans tout l’Orient, mais particulièrement en Chine où leur présence dans les premiers cercles du pouvoir remonte à la nuit des temps :

L’émasculation représentait une grave violation des normes confucéennes, un infirme n’étant pas autorisé à accomplir les rites pour les ancêtres, et la perpétuation de la lignée étant l’un des premiers devoirs fondamentaux de la piété filiale. Pourtant, bien que tout le monde méprisât la classe des eunuques, présente déjà à l’époque pré-impériale et constituée formellement sous le premier empereur des Han de l’Est, presque aucun lettré confucéen n’a jamais songé à en demander la suppression. Les conseillers confucéens tentaient plutôt de borner le champ d’action des castrats au sein des murs du palais intérieur, le droit de s’entourer d’eunuques étant exclusivement réservé à l’empereur. Mais, dans certains cas, ils ne purent empêcher que les eunuques, exploitant les rivalités entre les dames, l’inexpérience de l’empereur-enfant ou l’incompétence d’un souverain, réussissent à concentrer dans leurs mains d’immenses richesses et un pouvoir démesuré : plus d’une fois la faute de la chute d’une dynastie a été imputée aux intrigues des castrats du palais impérial. Le premier empereur de la dynastie Ming, Hongwu, réduisit drastiquement le nombre des eunuques et leur interdit de s’immiscer dans les affaires de l’Etat. Mais ces mesures fur révoquées sous ses successeurs : vers la fin de la dynastie, plus de dix mille eunuques vivaient auprès du palais intérieur, qui veillaient à l’administration et géraient les affaires publiques et le Trésor.

[…] À Pékin, les préposés à la castration exerçaient leur activité devant les murs de la cité interdite ; ils procédaient à l’émasculation totale des jeunes garçons, généralement d’âge tendre, que l’on soumettait à leur intervention. […] L’appareil génital amputé, dit par euphémisme trésor, était soigneusement conservé : il était montré chaque fois que l’eunuque était promu à un rang supérieur et il était enfin déposé dans le cercueil du défunt pour lui permettre de se présenter entier dans l’au-delà.

Alexandra Wetzel       La Chine ancienne       Hazan 2007

Quels sont les motifs du nouveau pouvoir chinois pour se lancer brusquement dans des expéditions outre-mer ? Quel est, finalement, leur but ? Les historiens occidentaux oscillent sur la réponse à donner. Pour Jean-Pierre Drège, leur objectif reste peu clair – à la fois diplomatique, commercial et militaire. Pour Jean-Pierre Duteil, il semble avoir été surtout d’ordre diplomatique : faire reconnaître la suzeraineté chinoise, matérialisée par le paiement d’un tribut. Mais elles ont été aussi l’occasion pour certains de leurs membres de publier une relation de ces étonnants voyages, comme les Merveilles des Océans. Pour Rhoads Murphey, la réponse fait moins de doute : La motivation économique de ces énormes aventures semble avoir été importante, et ces navires disposaient souvent de cabines spacieuses et privées pour les marchands. Mais le but principal était probablement politique, montrer le drapeau et imposer le respect envers l’empire, enrôler davantage d’États dans le tribut.

Le surnom chinois donné à l’armada, à savoir la flotte des Trésors, donne déjà une indication, mais que l’on ne s’y trompe pas : il s’agit autant d’une opération de prestige que d’une course aux richesses en soi. Yong Le en a besoin pour effacer son image d’usurpateur et pour asseoir son pouvoir : symboliquement, par des faits spectaculaires, politiquement, en drainant la présence d’ambassadeurs étrangers, et économiquement, car il prend le contrôle du commerce outre-mer via l’imposition d’un monopole impérial sur toutes les transactions. Avec les expéditions de Zheng He, il s’agit bien d’une application extensive du système tributaire chinois, à la fois commerciale et diplomatique, ainsi que culturelle. Yong Le poursuit aussi les orientations de son prédécesseur et parent proche Hongwu, une sorte de despote aménageur, fondateur de la dynastie des Ming, c’est-à-dire des Lumières, qui a fait planter des milliers d’arbres – un milliard, dit-on – dans la région de Nanjing pour préparer la construction d’une marine. Il y ajoute une dimension nettement mégalomaniaque, qui ne contrecarre pas les besoins de la Chine de son époque, à l’image de la réfection du Grand Canal (1402-1416) ou du déplacement de la capitale de Nanjing à Beijing (1421), avec la colossale construction de la prestigieuse Cité interdite. Tout cela coûte cher. L’argent est engrangé par le fruit des expéditions outre-mer. Mais le profit retiré des premières expéditions permet aussi de s’engager dans une telle politique de dépenses.

Bien que n’hésitant pas, à l’instar des dirigeants des temps anciens, à se montrer féroce avec ses opposants et ses contestataires, Yong Le veut la stabilité en Chine par une paix en Asie, une pax sinica, s’entend. Celle-ci est le moins possible imposée par la force, le plus possible par la diplomatie et par la démonstration de puissance. Le déploiement de l’armada avec ses énormes navires, ses six voilures, ses canons ostensiblement montrés et quelquefois utilisés, suffit bien souvent à calmer les éventuelles volontés de résistance chez les populations accostées.

La Chine recherche plutôt la mise en place de souverains locaux qui lui sont favorables, préférant l’intrigue et le commerce à la bataille et aux massacres. Ainsi le sultanat de Malacca reste-t-il autonome et les divisions du Sri Lanka, qui ont suscité quelques accrochages avec l’armada de Zheng He, profitent-elles finalement aux Ming qui y établissent l’unité à leur profit. Zheng He proclame la suzeraineté chinoise sur Cochin, Ceylan et Sumatra. Il s’efforce d’établir les bases d’un commerce équitable pour les deux parties, qui demande du temps et de tranquilles négociations. À part quelques exceptions comme Malacca, les Ming ne sont pas favorables à l’installation de familles chinoises dans les ports contactés. Lorsque cela arrive, il s’agit bien souvent de déserteurs, plutôt discrets, qui finissent par se mélanger à la population locale (Sumatra) ou qui s’autonomisent en isolât dans un lieu reculé (archipel de Lamu, au large de l’actuel Kenya). Tout cela n’a donc rien à voir avec une colonisation au sens propre du terme. Au contraire, à chacune des expéditions, parfois en amont d’elles, au cours des phases préparatoires, des émissaires des pays visités sont invités à la Cour chinoise, où ils sont reçus avec faste et honneur.

On voit bien la différence, l’opposition, avec la colonisation portugaise puis européenne qui interviendra ultérieurement dans ces mêmes terres et ces mêmes mers. Alternant la carotte et le bâton, manipulant le sabre et le goupillon, les Européens progresseront par le commerce mais aussi par le massacre et la conversion souvent forcée. Les comptoirs seront rapidement transformés en fortins, en repaires militaires, ce que les expéditions de Zheng He n’ont jamais fait. Zheng He laisse un souvenir tellement bon qu’il est même divinisé sous son nom officiel chinois de San Bao, qui signifie Trois Trésors, dans plusieurs endroits d’Asie du Sud-Est comme Malacca ou l’île d’Ayutthaya.

Trois faits résument et symbolisent le caractère profond des expéditions Ming. Tout d’abord, la stèle que Zheng He emporte au Sri Lanka : elle est trilingue, écrite en chinois, en tamoul et en persan. Chaque  texte comporte des louanges envers chacune des religions concernées, l’hindouisme ou l’islam. Ainsi les Chinois ont appris la langue et l’écriture des pays à visiter. Ils en respectent la religion, sans chercher à imposer la leur.

Ensuite, les lorgnons rapportés à Yong Le, qui était myope. Les marchands de Malacca qui se les sont très certainement procurés de plus loin, les lunettes ayant été inventées à Venise quelques décennies auparavant, sont alors couverts d’une avalanche de cadeaux par un Yong Le reconnaissant. Selon certaines sources, Zheng He amène aussi deux souffleurs de verre moyen-orientaux qui font connaître cette technologie en Chine. L’échange n’exclut pas la générosité. Les cales des navires chinois ne sont pas remplies de pacotilles comme celles des caravelles ibériques, mais de soieries, de porcelaines et de biens précieux qui sont négociés contre d’autres choses estimables : pharmacopées, résines diverses (aloès, benjoin, myrrhe, styrax, momordica, chaumoogra…), métaux, jade, bois précieux…

Enfin, les fameuses girafes offertes à plusieurs reprises par des souverains indiens, arabes ou africains sont amenées jusqu’en Chine où elles suscitent l’engouement auprès de tous. Elles sont confondues avec le légendaire Qilin, animal mythique réputé pour porter bonheur. Les dignitaires de la Cour demandent à l’empereur de faire une déclaration publique se félicitant de ce merveilleux auspice, mais celui-ci refuse en arguant : Que les ministres s’efforcent du matin au soir d’aider le gouvernement pour le bien du monde. Si le monde est en paix, même sans Qilin, rien ne viendra troubler la bonne marche du gouvernement. Oublions les félicitations. Xuande (1398-1435), cinquième empereur (1425-1435) de la dynastie Ming et petit-fils de Yong Le, réagit de la même façon.

On peut, bien sûr, interpréter différemment cette attitude, et considérer que l’empereur de Chine cherche à garder son prestige et son autorité sacrée en le mettant au-dessus d’une merveille terrestre. Mais on peut aussi l’analyser au premier degré : ces merveilles venues de l’étranger peuvent bien être belles, elles ne sont pas fascinantes. Pas d’exotisme au pays du sinocentrisme ! Les valeurs sûres et premières sont dans l’empire du milieu. C’est ce que souligne, parmi tant d’autres écrits, un passage du Livre des documents évoquant la stèle érigée à Cochin, sur la côte de Malabar, à la gloire de la Chine venue jusque-là grâce à Zheng He : nous régnons sur tout ce qui vit sous les cieux, pacifiant et gouvernant les chinois et les barbares avec la même bonté et sans distinction entre ce qui est mien et ce qui est tien. […] et il n’existe pas un seul lieu qui n’ait entendu parler de nos coutumes et admiré notre civilisation. Voilà, c’est clair : c’est la Chine qui est admirable, pas le reste…

Des récits chinois narrent les expéditions, souvent rédigés par des membres qui y ont participé. Ceux de Gong Zhen (1434), de Fei Xin (1436) et de Ma Huan (1416-1435, publiés en 1451) sont les plus connus. Ils ne manquent pas de décrire les contrées abordées, les peuples rencontrés, les coutumes, les mœurs et les animaux étranges constatés. D’ailleurs, la bureaucratie de la cour a demandé de consigner toutes ces choses-là. Mais c’est aussi, sinon davantage, un moyen de valoriser les propres exploits de l’armada, le courage, l’astuce, l’endurance, ainsi que les mérites infinis tant de l’empereur que des valeurs chinoises.

Bref, comme le souligne Joseph Needham, … les chinois ne cherchaient pas à contourner une grande civilisation étrangère, située au travers de leurs routes commerciales ; ils s’intéressaient aux objets étranges, aux raretés et à la perception de tributs de principe, plutôt qu’à toute espèce de commerce ; ils n’étaient pas mus par un prosélytisme religieux ; ils ne bâtissaient pas de forts ni n’établissaient de colonies. Pendant moins d’un demi-siècle, on constate leur présence puis, soudain, ils ne vinrent plus, et la Chine retourna à sa vocation agricole tournée vers l’intérieur.

Philippe Pelletier     L’Extrême Orient.        Gallimard Folio Histoire 2011

31 08 1422       Mort d’Henri V d’Angleterre. Son frère, le duc de Bedford devient régent.

21 10 1422                     Mort de Charles VI : pas moins de 12 000 livres de cire sont brûlées lors de ses obsèques à Notre Dame !

1423                      La flotte catalane du Roi d’Aragon, rival du comte de Provence pour la couronne de Naples, met à sac Marseille, tuant, emprisonnant, incendiant les vaisseaux, les maisons, entrepôts, ateliers et chantiers.

Venise ouvre le premier lazaret, destiné à mettre en quarantaine les voyageurs issus de zones infectées : l’établissement se trouve sur l’île de Sainte Marie de Nazareth : lazaret pourrait être une déformation de Nazareth.

28 09 1424                Les Anglais commencent le siège du Mont Saint Michel : 20 ans de tentatives n’en viendront pas à bout : la garnison ne se rendra jamais. Ils ne sont pourtant pas loin : Tombelaine, à trois kilomètres, est terre anglaise. Quelques années plus tôt, l’abbé Pierre Jolivet, avait entrepris la fortification de l’ensemble, puis en 1420, croyant peut-être encore en Dieu, mais plus en la France, était passé dans le camp anglais ; ceux-ci se firent une joie de lui dire : Père abbé, vous connaissez le Mont mieux que quiconque, prenez-le. Le cher homme n’y parvint pas : il avait fait du très bon travail. En 1425, des corsaires malouins parvinrent à forcer le blocus des godons – le surnom des Anglaispour approvisionner le Mont. Sept ans plus tard, Pierre Jolivet fera partie des juges qui enverront Jeanne d’Arc au bûcher.

A Paris, les Anglais introduisent l’un de leurs jeux : le mât de cocagne.

vers 1425                    Le moine André Roublev peint l’icône russe qui deviendra l’une des plus célèbres : La Trinité, – la visite des trois anges à Abraham pour lui annoncer que son épouse Sara est enceinte -. C’est une habile manière de représenter la Trinité sans représenter Dieu, ce qui est interdit. Elle est destinée à orner l’abbatiale du monastère de la Trinité Saint Serge à Serguiev Possad, près de Moscou. Elle est aujourd’hui à la Galerie Trétiakov à Moscou.

29 08 1427                 Chassés de l’Inde vers l’an 900, les premiers Gitans arrivent en France.

Le commun, cent ou cent vingt hommes, femmes et enfants, n’arriva que le jour de la décollation de saint Jean [29 août]… Les hommes étaient très noirs et leurs cheveux crépus. Les femmes étaient les plus laides et les plus noiraudes qu’on pût voir. Toutes avaient des plaies au visage [tatouages], et les cheveux noirs comme la queue d’un cheval. Elles étaient vêtues d’une vieille flaussaie [étoffe grossière] attachée sur l’épaule par un gros lien de drap ou de corde ; leur seul linge était un vieux rochet [blouse] ou une vieille chemise ; bref, c’était les plus pauvres créatures que de mémoire d’homme on eût jamais vu venir en France. Malgré leur pauvreté, il y avait dans leur compagnie des sorcières, qui, en regardant les mains des gens, dévoilaient le passé et prédisaient l’avenir… Leurs enfants étaient d’une incomparable adresse, qui se manifestait surtout dans leur dextérité à vider dans leur bourse celle de leurs auditeurs ; la plupart, presque tous même, avaient les oreilles percées et portaient à chacune d’elles un ou deux anneaux d’argent. C’était, disaient-ils, la mode de leur pays.

Le journal d’un bourgeois de Paris

Le tableau qui suit date de 1935, par Paul Morand, voyageur-diplomate, qui, pour avoir épousé une Roumaine, séjourna longtemps à Bucarest. Cinq siècles séparent donc ces dates, et plus de 2 000 kilomètres, et cependant les traits communs sont plus nombreux, tant ils sont de toujours,  que ce qui les sépare.

Ils sont l’Extrême-Orient de ce proche Orient. Vers le XIII° siècle ils se sont arrêtés sur les bords du Danube. Venaient-ils d’Egypte ou de l’Oural ? Fuyaient-ils l’Inde envahie par Tamerlan ? (Aujourd’hui encore, nous appelons hordes tziganes leurs tribus errantes.) Les Tartares qui en avaient fait leurs esclaves les amenèrent en Europe dans leurs bagages. Bien qu’ayant essaimé jusqu’en Ecosse et même jusqu’à New York, ils semblent avoir une prédilection pour ces parages voisins de la Thrace où les sorciers sont rois, pour ces monts de Transylvanie où l’or sommeille sous la terre, pour ces campagnes où des hommes simples chantent lorsqu’ils souffrent et lorsqu’ils sont heureux. Ils n’ont pas cessé de porter sous le bras ces instruments de musique dont ils jouent avec un si étrange talent. Par un contraste singulier, ces nomades qui dorment à l’ombre de leurs chariots se sont voués à construire les maisons d’autrui. Partout, le long des échafaudages, vous les voyez courir, eux et leurs femmes, pieds nus, corps nus à travers les haillons, courbés sous les piles de briques dont ils ont la couleur et l’odeur de terre brûlée, pareils à des files de fourmis rouges. Longtemps esclaves des boyards, ils reçurent la liberté, il y a près d’un siècle, comme un don médiocre ; mais ils sont restés des parias ; non pas parce qu’ils se vêtent de loques multicolores ou de vieux sacs, parce que seuls ils acceptent de faire des métiers rebutants ou parce qu’ils vivent à l’écart, mais parce qu’ils sont d’une autre race, une race aux lèvres violettes, aux yeux bistrés, aux oreilles et aux nuques négroïdes, à la sclérotique jaunâtre, aux cheveux bouclés.

Les Tziganes se divisent en clans, en métiers ; les musiciens ou lautari (c’est-à-dire probablement laudatori, chanteurs de louanges, comme nos troubadours), les oursari ou montreurs d’ours, les lingurari ou tourneurs de cuillers, qui travaillent les métaux… Dans tous les pays du monde ils rétament les casseroles ; à Chicago, à Grenade, à Brasov ou dans le Jura, je les ai toujours vus souder et fondre les baguettes d’étain ; dans la campagne roumaine ils passent vers le soir, en compagnie de leur femme qui porte un réchaud et un énorme soufflet, ou bien suivis d’un ours qu’ils tiennent enchaîné par le nez ; bien avant qu’ils se soient arrêtés aux portes, les juments ont couché leurs longues oreilles et ont henni dans les écuries ; à mesure qu’ils approchent, on entend résonner dans les bat-flanc les coups sourds des sabots. Pauvre innocent ours, à peine plus velu que son maître, enfumé dans sa tanière des Carpathes par un beau matin d’hiver et qui se dandine maintenant, un bâton derrière le cou ; le Tzigane l’a capturé tout petit et lui a appris à danser sur une plaque de tôle chauffée ; il danse sans gaieté tandis que l’homme qui l’accompagne avec un tambourin lui promet, en psalmodiant d’un ton guttural, du pain et des olives. Il y a un autre métier où les Tziganes excellent, c’est celui de cuisinier ; naturellement doués, ils possèdent de merveilleuses recettes qu’ils tiennent sans doute par tradition orale de leurs aïeules servant dans les cuisines des boyards sous des chefs français ; j’en ai vu improviser des sauces hollandaises, des béchamels étonnantes dont ils ignoraient naturellement l’origine occidentale.

L’hiver, ils se font plus rares, les Tziganes. Comme les hommes des cavernes, ils s’endorment, faute de lumière, à la tombée de la nuit ; pour ne pas geler, ils jonchent la paille tous ensemble par grappes, leurs vêtements boutonnés à ceux du voisin. À la belle saison ils sortent de leurs trous ; les enfants conçus pendant ces nuits obscures grouillent à quatre pattes dans les ornières ; à cinq ans on les laisse seuls avec un violon fait d’une planche et de deux boyaux de chat, et ils gardent la tanière ; les femmes s’en vont en ville mendier ou vendre des fleurs et des journaux ; la poitrine ferme sous la chemise déchirée, habillées à partir de la taille de grandes robes de toile crasseuses et superposées, la tête serrée dans un mouchoir de teinte crue, elles sont accroupies devant leurs paniers ronds pleins de jacinthes ou guettent la sortie des grands hôtels ou des confiseries. De leur bouche sort une mélopée ininterrompue : qu’elles vous offrent des giroflées ou qu’elles vous tendent leurs nourrissons nus, ou qu’elles vous proposent des journaux, sans cesse elles nasillent à un centimètre de votre visage, vous tirant par le bras, entravant votre marche, insensibles aux rebuffades, impossibles à éloigner. La police leur impose des lieux de stationnement, mais elles n’en tiennent pas compte. Elles sont ravissantes de quatorze à dix-sept ans, avec les plus beaux seins, les plus beaux yeux, les plus belles dents du monde, mais très vite elles se flétrissent. Les hommes ont peu de goût pour la capitale ; s’ils sont lantari, ils redoutent la concurrence de la radio et des jazz, préfèrent la province et les gros bourgs où ils s’avèrent aussi bons agents électoraux et connaisseurs en chevaux. Il est rare qu’un Tzigane fasse fortune… sauf dans la traite des Blanches ; en ce cas, installés non loin du quartier de la Croix de Pierre (où les filles logent dans des cases séparées par de petites cours qui rappellent en moins pittoresque, le Mangue de Rio), ils surveillent leur petit commerce aphrodisiaque avec une compétence puisée dans leur passé de maquignons ; le dimanche, ils louent une voiture et emmènent leurs pensionnaires respirer à la campagne, tandis que leurs épouses lisent dans la main, ou dans le marc de café, ou dans les haricots jetés sur un fond de tamis renversé, ou dans le plomb fondu. Elles vendent aussi des colliers, des talismans, aiment la compagnie des morts et vont aux veillées funèbres où elles hurlent avec d’autant plus de ferveur professionnelle que l’enterrement est plus beau et plus grande la coliva, ce gâteau de funérailles posé sur la tombe et orné parfois du portrait du défunt en sucre, avec favoris de chocolat que lèchent en cachette les enfants ; ou bien, assises au bord du trottoir, elles tendent vers le ciel leur visage plus noir que celui des icônes.

Des Tziganes, on ignore le nombre car ils échappent au cens et, autant que possible, au service militaire. Les autorités ont essayé de leur octroyer des passeports collectifs mais sans plus de succès. Parfois, pour les fixer, les municipalités leur accordent un rayon d’action de cinq kilomètres afin de leur donner l’illusion du nomadisme. Les Tziganes possèdent un roi, Michel II Kwik, élu il y a deux ans près de Varsovie par les délégués des tribus, qui votèrent par empreintes de doigts ; ce monarque absolu est suivi d’un conseil des ministres ambulant ; il rend la justice et les délits commis ne sont punis que s’ils ressortissent du droit tzigane, code traditionnel et oral. Il existe une Europe tzigane qui se superpose à l’autre et dont nos nations ne sont que des départements temporaires ; dans chaque pays un voïvode représente le roi. Michel II rêve de fonder une sorte de sionisme et d’obtenir du gouvernement britannique la création sur les bords du Gange originel d’une petite Palestine tzigane.

Paul Morand        Bucarest         1935

1427                            La Chine des Ming occupe le Dai Viet depuis 1406 – il s’appellera Viet-Nam en 1804 -, suscitant ainsi le mouvement d’indépendance de Lê Loi, qui, après dix ans de lutte, parvient à libérer son pays :

Les Dieux du Sol et des Céréales sont assurés. Les monts et les fleuves ont changé d’apparence. L’univers déréglé retrouve son harmonie. Le soleil et la lune passent des ténèbres à la clarté [] O pureté éternelle des quatre mers, proclame une ère de nouveau gouvernement.

La dynastie des Lê va s’atteler à la reconstruction du Dai Viêt, portant à son apogée cette civilisation : encouragement de l’agriculture et de l’artisanat, exploitation des mines de cuivre, zinc, or et argent du Haut Tonkin, limitation des pouvoirs des princes royaux, réhabilitation des fonctionnaires de base.

1428                            Début d’une longue série de procès de sorcellerie à Briançon : jusqu’à 1450, 110 femmes et 57 hommes seront brûlés. L’usage du bouc émissaire, pratique idéale pour qui préfère ne pas se poser de question sur soi, était alors très répandu, et était loin de concerner le seul petit peuple : chaque fois qu’un pape était élu à Rome, le chef de la communauté juive devait lui remettre son plus beau livre de la Torah, se prosterner devant lui et recevoir un coup de pied au derrière, avant de rentrer entre deux haies de passants qui l’insultaient.

Les XIV° et XV° siècles ont été le temps des chrétiens conformes.

Hervé Martin       Mentalités médiévales, XI° – XV° siècle PUF 1996

La terre tremble à Puicerda dans les Pyrénées orientales, au point de provoquer l’effondrement de l’église et la mort de ceux qui s’y trouvaient.

4 03 1429                  Jeanne est présentée et obtient la confiance de Charles VII à Chinon. Comment une paysanne des marches du royaume, 17 ans, a-t-elle bien pu rencontrer le roi de France ? Fut-il maître d’un royaume dont la situation est alors bien peu glorieuse : pratiquement tout ce qui est au nord d’Orléans est sous domination anglaise, de même que la Guyenne, plus au sud. Elle a eu des voix lui demandant de se rendre à Vaucouleurs où réside Baudricourt, le représentant du roi : c’est lui qui aura fait le lien. Des voix, ce n’est pas alors chose rare ; prophètes et prophétesses sont fréquents et le roi a obligation de les recevoir. Parmi les plus illustres, sainte Brigitte de Suède, 1303-1373, patronne des faussaires, qui eut l’ingéniosité de faire passer ses conseils plus ou moins avisés pour des révélations venues en ligne directe de Dieu, de la Vierge et d’innombrables saints … et ça marchait plutôt bien ; cela lui permit de fonder le monastère de Vadstena avec pour abbesse sa fille Catherine. Sur la guerre entre la France et l’Angleterre, elle eut la révélation de la Vierge Marie d’une paix négociée en faveur de l’Angleterre puisque Édouard, roi d’Angleterre, étant le petit-fils de Philippe le Bel, devenait l’héritier du trône de France, ce qu’aurait du reconnaître Philippe VI de Valois.

Charles II fera vérifier l’authenticité de la démarche de Jeanne par une commission de théologiens réunie à Poitiers, et Yolande d’Aragon, belle-mère du roi, s’assurera de la virginité de la pucelle : au combat, la virginité, cela donne la baraka.

Il fera vérifier l’authenticité de la démarche par une commission de théologiens réunie à Poitiers, et Yolande d’Aragon, belle-mère du roi, s’assurera de la virginité de la pucelle : au combat, la virginité, cela donne la baraka.

Jeanne d’Arc annonce au petit roi de Bourges :

Noble dauphin, j’ai nom Jeanne la Pucelle. Ne tenez plus davantage de délibérations, et si longues ; venez au plus tôt à Reims pour prendre une couronne.

Voilà qui est bien, mademoiselle, mais Reims est aux Anglais, que je sache. Comment y aller ?
– En les battant, Noble Dauphin. Nous commencerons par Orléans et ensuite, nous irons à Reims
Il lui faut donc bouter les Anglais hors de France : elle commence par les en avertir :

Roi d’Angleterre et vous, duc de Bedford, qui vous dites régent du royaume de France […], rendez à la Pucelle, ci envoyée de par Dieu, le Roi du ciel, les clefs de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France. Je suis ci venue de par Dieu pour réclamer le sang royal. Je suis toute prête à faire la paix, si vous voulez me faire raison en abandonnant la France et payant pour ce que vous l’avez tenue. Et vous tous, archers, compagnons de guerre, gentilshommes et autres qui êtes devant la ville d’Orléans, allez-vous en en votre pays, de par Dieu ; et si vous ne le faites ainsi, attendez les nouvelles de la Pucelle qui ira vous voir sous peu, à vos bien grands dommages.

Roi d’Angleterre, si vous le faites ainsi, je suis chef de guerre et en quelque lieu que j’attendrai vos gens en France, je les en ferai aller, qu’ils le veuillent ou non. Et, s’ils ne veulent obéir, je les ferai tous occire ; je suis ci venue de par Dieu, le Roi du Ciel, corps pour corps, pour vous bouter hors de toute France !

En ces temps-là, la langue française ne changeait guère : à peu près quatre cents ans plus tard, George Sand prêtera à Brunette, l’un des personnages des Maîtres Sonneurs des accents bien ressemblants : si Brunette n’est pas chef de guerre, elle n’en est pas moins capable de donner à son indignation une force qui fait reculer les manants, avec des mots qui auraient pu être ceux de Jeanne :

Hommes sans cœur, j’ai le bonheur de ne pas comprendre ce que vous me dites, mais je vois bien que vous avez intention de me faire insulte dans vos pensées. Eh bien, regardez-moi, et si jamais vous avez vu la figure d’une femme qui mérite respect, connaissez que la mienne y a droit. Ayez honte de votre vilain comportement, et laissez-moi continuer mon chemin sans vous plus entendre.

8 05 1429               Jeanne contraint les Anglais à lever le siège d’Orléans. Ainsi le retiendra l’histoire. De fait, elle commença par n’être qu’un porte étendard, ce qui est déjà beaucoup sur le plan symbolique. Ce n’est qu’au fur et à mesure de l’expérience acquise et de sa maîtrise dans le combat qu’elle deviendra effectivement chef militaire.

18 06 1429                  Jeanne bat les Anglais à Patay.

Gouvernant sa bataille en bonne ménagère
Bien allante et vaillante et sans étourderie,
Bien venante et plaisante et sans coquetterie,
Bien disante et parlante et sans bavarderie.

Charles Péguy. La tapisserie de Sainte Geneviève et de Jeanne d’Arc.

18 06 1429                   Jeanne bat les Anglais à Patay.

17 07 1429              La promesse de Jeanne s’accomplit : Charles VII est sacré à Reims, et va faire preuve désormais envers elle d’une monstrueuse ingratitude. La honte du Traité de Troyes est lavée. La bravoure dont a fait preuve Gille de Rais aux coté de Jeanne d’Arc lui vaut de porter la Sainte Ampoule. Soulignant ses hauts et recommandables services, les grands périls et dangers auxquels il s’est exposé, comme la prise du Lude et autres beaux faits, la levée du siège devant la ville d’Orléans, Charles VII l’élève à la dignité de maréchal et l’autorise à faire figurer une guirlande de fleurs de lys d’or sur ses armoiries.

08 1429                       N’en déplaise aux contempteurs de Jeanne d’Arc, elle n’est pas un produit culturel fabriqué et exploité dans des temps récents surtout par une droite traditionaliste, et parfois extrême. Avec ses seuls 17 ans, elle est déjà connue à l’autre bout du royaume et d’aucuns font appel à elle – en l’occurrence le comte d’Armagnac, qui loge à Rodez – qui lui demande conseil pour savoir à quel pape il faut obéir, étant donné qu’il y en a trois ! Elle est déjà donc bien perçue comme dotée de pouvoirs et de connaissances d’ordre surnaturel :

Ma très chère dame, il y a trois contendans au papat : l’un demeure à Rome, qui se fait appeler Martin Quint, auquel tous les rois chrétiens obéissent ; l’autre demeure à Peniscole, lequel se fait appeler Clément VIII ; le tiers, on ne scet où il demeure, se non seulement le cardinal de Saint-Etienne, Jean Carrier, et peu de gens avec lui, lequel se fait nommer pape Benoît XIV… Veuillez supplier à N.S. Jésus-Christ que, par sa miséricorde infinite, nous veuille par vous déclarer qui est des trois dessudiz vray pape, et auquel nous devons croire, si secrètement ou par aucune dissimulation, ou publique manifeste. Car nous serons tous preste de faire le vouloir et plaisir de N.S. Jésus-Christ.

Le messager du comte d’Armagnac attendit à Compiègne la réponse pour l’apporter à son maître, d’où il ressort que la belle était à l’écoute des trompettes de la renommée, car elle aurait fort bien pu éconduire le comte en lui disant quelque chose comme : « Très cher conte, je suis vraiment désolée de ne pas être en mesure de vous répondre, mais, comme vous le savez sans doute, je suis branchée avec le ciel par une ligne directe, aussi pour ce qui est du sort des intermédiaires, et surtout du pape, en plus encore s’ils sont trois, I do’nt care. Et puis il est vrai que j’ai d’autres chats à fouetter. Bien sincèrement. Jehanne ». Mais non, car ce fût :

Conte d’Armignac, mon très chier et bon ami, Jehanne la Pucelle vous fait savoir que vostre message est venu par devers moy, lequel m’a dit que l’aviés envoié par-deçà pour savoir de moy auquel des trois papes, que mandés par mémoire, vous devriés croire. De laquelle vous ne puis bonnement faire savoir au vray pour le présent jusques à ce que je soye à Paris ou ailleurs, à requoy, car je suis pour le présent trop empeschiée au fait de la guerre : mais quant vous sarey que je seraz à Paris, envoiez ung message pardevers moy, et je vous feray savoir tout au vray auquel vous devrez croire, et que en aray sceu par le conseil de mon droiturier et souverain seigneur, le Roy de tout le monde, et que en aurez à faire, à tout mon povoir. A Dieu vous commans ; Dieu soit garde de vous.

Jehanne          Escript à Compiengne. le XXII° jour d’aoust

8 09 1429                   Jeanne échoue à libérer Paris des Anglais. Le Bourgeois de Paris note dans son journal : Une créature en forme de femme avec eux, qu’on nommait la Pucelle. Qui c’était, Dieu le sait.

16 03 1430                  De Sully sur Loire, Jeanne écrit aux habitants de Reims :

A mes tres chiers et bons amis gens d’Eiglise, bourgois et aultres habitants de la ville de Rains.

Tres chiers et bien aimés et bien desiriés a veoir, Jehenne la Pucelle ey receu vous letres faisent mancion que vous vous doptiés d’avoir le siecge. Vulhés savoir que vous n’arés point si je les puis rencontreys bien bref, et si ainsi fut que je ne les recontrasse ne eux venissent devant vous, si fermés vous pourtes car je serey bien brief vers vous, et ci eux y sont je leur feray chousier leurs esperons si a aste qu’il ne saront par ho les prandre et lever c’il y et si brief que ce sera bien tost. Autre chouse ne vous escri pour le present mes que soyez tout jours bons et loyals. Je pri a Dieu que vous ait en sa guarde. Escrit a Sulli le XVIe jour de mars. Je vous mandesse anquores auqunes nouvelles de quoy vous seriés bien choyeaux [ce mot barré] joyeux mes je doubte que les letres ne feussent prises en chemin et que l’on ne vit les dictes nouvelles.

Jehanne

Traduction :     À mes très chers et bons amis gens d’Église, bourgeois et autres habitants de la ville de Reims.

Très chers et bien-aimés, que je désirerais bien voir. Jeanne la Pucelle, j’ai bien reçu vos lettres faisant mention que vous craignez un siège. Veuillez savoir que vous n’en aurez point si je puis les rencontrer rapidement, et s’il arrivait que je ne les rencontrasse pas et qu’ils viennent vers vous, fermez vos portes, car je serai rapidement près de vous et s’ils y sont, je leur ferai chausser leurs éperons si vite qu’ils ne sauront par où les prendre et lever [le siège], s’il y est, si rapidement que ce sera bientôt. Je ne vous écris pas autre chose pour le présent sinon que vous soyez bons et loyaux. Je prie Dieu qu’il vous ait en sa garde. Écrit à Sully, le 16e jour de mars. Je vous annoncerais encore quelques nouvelles dont vous seriez bien joyeux, mais je crains que les lettres ne soient prises en chemin et que l’on ne vît lesdites nouvelles.

Jehanne

Cette lettre est l’une des trois conservées qui portent la signature Jehanne. Il n’est pas certain que la Pucelle ait su lire et écrire ; du moins eut-elle à cœur d’apprendre à tracer son nom, maladroitement, de façon à donner plus de force et d’authenticité à ses missives.

Philippe Contamine    Bibliothèque Nationale    Les plus belles lettres manuscrites de la langue française.       Robert Laffont1992

23 05 1430                 Aux portes de Compiègne, Jeanne est faite prisonnière par les troupes de Jean de Luxembourg… Enfermée au sommet de la tour du château, d’à peu près 20 mètres de haut, elle saute en passant par la fenêtre qui n’était pas munie de grille, et s’en sort sans fracture particulière après trois jours de soins ! Le procès ne manquera pas de mentionner pareille charge : tentative de suicide… nombre d’historiens pensent de même aujourd’hui. [l’acte d’accusation, dans son article VII, précisera : Tu as dit que tu avais volontairement et de ton plein gré, sauté de la tour de Beaurevoir, aimant mieux mourir que d’être remise aux mains des Anglais et que de vivre après la destruction de Compiègne, et que, malgré la défense que t’en avaient faite sainte Catherine et sainte Marguerite, tu n’avais pu t’empêcher de te précipiter]. Jean de Luxembourg la vendra, après sa convalescence, pour dix mille livres tournois, à l’évêque de Beauvais, Pierre Cauchon, qui la réclame au nom du roi d’Angleterre. Charles VII ne tentera rien qui aurait pu la sortir de là.

Son passage avait valu à la cause française, sur le seul plan territorial, les pays d’Orléans, de Vendôme et de Dun, une grande partie de la Champagne et de la Brie, le Valois, les comtés de Clermont et de Beauvais ; indirectement le duché de Bar, dont l’héritier, René d’Anjou, avait été poussé par les victoires françaises à rejeter la suzeraineté anglaise. La disparition de la Pucelle et l’influence persistante de La Trémoille ramenèrent la guerre au stade désespérant des petites opérations locales et de la réclusion dans les châteaux, que l’ennemi se remettait à gagner un à un, avec l’accompagnement de dévastations et de violences où le pays souffrait autant de certains de ses défenseurs que de l’adversaire.

Emile G Léonard       Histoire classique du Moyen Age français depuis l’avènement des Capétiens.   1986

1430                            Le comté de Piémont vient en apanage à la maison de Savoie en 1419, et Amédée VIII, futur pape Félix V, [† 1439], le réunira à la Savoie en 1427 ; il confortera son pouvoir sur Genève, promulguera le statut des notaires et surtout publiera les Statuts de Savoie, monument juridique dont certaines dispositions resteront en vigueur jusqu’au XVIII° siècle.

vers 1430                    Les syndics de Toulon font appel au sieur Palmier, industriel à Grasse pour qu’il y installe une savonnerie au nord de la place du Portalet sur des terrains jusqu’alors utilisés pour le parcage des animaux destinés à la boucherie. D’autres savonneries viendront s’y installer, mais les plaintes des riverains relatives aux odeurs entraîneront leur déménagement deux siècles plus tard en 1633, au-delà des remparts de la ville. De huit savonneries en 1600, le nombre passa à vingt en 1650 qui exportaient plus de 60 000 quintaux de savons par an.

9 01 1431                    Début du procès de Jeanne d’Arc.

30 05 1431                 Jeanne d’Arc est brûlée à Rouen, à la suite d’un procès dirigé par Pierre Cauchon évêque de Beauvais. Elle n’a pas été torturée, car la torture est réservée aux hommes. Elle avait abjuré le 24 mai, reprenant alors l’habit féminin, puis avait repris l’habit masculin le 28. On lui fera grief de bien des choses… hérétique, idolâtre apostate, relapse, indigne de toute grâce et communion et même d’avoir dansé sous un chêne à la Saint Jean, de s’être servi de la mandragore, la plante des sorcières. Puisque ses indiscutables victoires ne pouvaient être d’origine divine, il fallait qu’elles soient d’origine satanique !

On entendra un officiel témoin de sa mort murmurer : Plût à Dieu que mon âme fut au lieu où je crois être l’âme de cette femme.

A ses juges : Je ne sais qu’une chose de l’avenir, c’est que les Anglais seront boutés hors de France.

Elle tient à ne pas prendre parti sur les querelles bien temporelles de l’Eglise : Je suis venue au roi de France de la part de Dieu, de la Sainte Vierge Marie, et de tous les saints du Paradis, et de l’Eglise victorieuse de là-haut, et par leur commandement ; et à cette Eglise-là je soumets tous mes bons faits et tout ce que j’ai fait et ferai.

*****

Tout à coup, le ciel suscite une libératrice au royaume ; une jeune fille, sortie de la plus basse condition, paroît, relève les esprits abattus, leur redonne de la confiance, et les plus vieux guerriers suivent ses étendards avec une admiration mêlée d’un respect religieux ; une force surnaturelle semble animer les soldats. Devenue générale par  inspiration, Jeanne d’Arc marche au secours d’Orléans, fait lever le siège de cette importante ville, bat les Anglais et, victorieuse, semant la terreur sur son passage, conduit à travers les provinces soumises à l’ennemi, son roi Charles VII, pour êtrer sacré dans Rheims : on diroit que la victoire a pris les traits de cette jeune et intéressante personne. Satisfaite d’avoir porté un coup mortel aux Anglais, et d’avoir vu la couronne posée sur la tête du monarque, elle veut se retirer ; mais elle est retenue, et cette héroïne, l’année suivante, tombe au pouvoir des Anglais qui la firent brûler vive. Tant de sagesse, de prudence, d’habileté, de valeur, dans un âge si tendre, et dans un sexe naturellement si foible, ne purent lui faire trouver grâce devant les infâmes juges qui la traitèrent comme une sorcière.

M.E. Jondot        Tableau historique des nations. 1808

Cependant la flamme montait… Au moment où elle toucha, la malheureuse frémit et demanda de l’eau bénite ; de l’eau, c’était apparemment le cri de la frayeur… Mais, se relevant aussitôt, elle ne nomma plus que Dieu, que ses anges et ses Saintes. Elle leur rendit témoignage : oui, mes voix étaient de Dieu, mes voix ne m’ont pas trompée ! Que toute incertitude ait cessé dans les flammens, cela doit nous faire croire qu’elle accepta la mort pour la délivrance promise, qu’elle n’entendit plus le salut au sens judaïque et matériel, comme elle avait fait jusque là, qu’elle vit clair enfin, et que, sortant des ombres, elle obtint ce qui lui manquait encore de lumière et de sainteté.

Cette grande parole est attestée par le témoin obligé et juré de la mort, par le dominicain qui monta avec elle sur le bûcher, qu’elle en fit descendre, mais qui d’en bas lui parlait, l’écoutait et lui tenait la croix. Nous avons encore un autre témoin de cette mort sainte, un témoin bien grave, qui lui-même fut sans doute un saint. Cet homme, dont l’histoire doit conserver le nom, était le moine augustin déjà mentionné, frère Isambart de la Pierre ; dans le procès, il avait failli périr pour avoir conseillé la Pucelle, et néanmoins, quoique si bien désigné à la haine des Anglais, il voulut monter avec elle dans la charrette, lui fit venir la croix de la paroisse, l’assista parmi cette foule furieuse, et sur l’échafaud et au bûcher.

Vingt ans après, les deux vénérables religieux, simples moines, voués à la pauvreté et n’ayant rien à gagner ni à craindre en ce monde, déposent ce qu’on vient de lire : Nous l’entendions, disent-ils, dans le feu, invoquer ses Saintes, son archange ; elle répétait le nom du Sauveur… Enfin, laissant tomber sa tête, elle poussa un grand cri : Jésus !

Dix mille hommes pleuraient… Quelques Anglais seuls riaient ou tâchaient de rire. Un d’eux, des plus furieux, avait juré de mettre un fagot au bûcher ; elle expirait au moment où il le mit, il se trouva mal ; ses camarades le menèrent à une taverne pour le faire boire et reprendre ses esprits ; mais il ne pouvait se remettre : J’ai vu, disait-il hors de lui-même, j’ai vu de sa bouche, avec le dernier soupir, s’envoler une colombe. D’autres avaient lu dans les flammes  le mot qu’elle répétait : Jésus ! Le bourreau alla le soir trouver frère Isambart ; il était tout épouvanté ; il se confessa, mais il ne pouvait croire que Dieu lui pardonnât jamais… Un secrétaire du roi d’Angleterre disait tout haut en revenant : Nous sommes perdus, nous avons brulé une sainte !

Cette parole, échappée à un ennemi, n’en est pas moins grave. Elle restera. L’avenir n’y contredira point. Oui, selon la Religion, selon la patrie, Jeanne d’Arc fut une sainte. Quelle légende plus belle que cette incontestable histoire ? Mais il faut se garder bien d’en faire une légende ; on doit en conserver pieusement tous les traits, même les plus humains, en respecter la réalité touchante et terrible…

Que l’esprit romanesque y touche, s’il ose ; la poésie ne le fera jamais. Eh ! que saurait-elle ajouter ? L’idée qu’elle avait, pendant tout le Moyen-Age, poursuivie de légende en légende, cette idée se trouva à la fin une personne ; ce rêve, on le toucha. La Vierge secourable des batailles que les chevaliers appelaient, attendaient d’en haut, elle fut ici-bas… En qui ? C’est la merveille. Dans ce qu’on méprisait, dans ce qui semblait le plus humble, dans une enfant, dans la simple fille des campagnes, du pauvre peuple de France… Car il y eut un peuple, il y eut une France. Cette dernière figure du passé fut aussi la première du temps qui commençait. En elle apparurent à la fois la Vierge… et déjà la Patrie.

Jules Michelet       Histoire de France. Tome V, Charles VII. Jeanne d’Arc, 1841

Elle aima tant la France que la France, touchée, se mit à s’aimer elle-même.

Charles Peguy

Jeanne d’Arc, la seule figure de victoire qui fut aussi une figure de pitié.

André Malraux

C’est sans doute à la peste que l’on doit d’avoir retrouvé le seul portrait de son vivant, mis à jour en 1997 dans la chapelle Notre Dame de Bermont, à proximité de Domrémy : la fresque était masquée par un enduit de chaux, appliqué préventivement contre l’épidémie.

Pareille vie ne pouvait manquer de fasciner… elle sera réhabilitée en 1456… puis on l’oubliera pendant quelques siècles. C’est peut-être son personnage qui inaugura les falsifications historiques, dûment argumentés bien sûr : pour les uns d’origine royale, pour d’autres, substituée avant le bûcher à une autre et réapparaissant 5 ans plus tard à ses frères près de Metz sous le nom de Claude Désarmoise. On reverra ce phénomène avec le roi Sebastian du Portugal, avec Napoléon et même avec Hitler. Le cinéma, dès ses premières années, en fera la star éternelle du grand écran : qu’on en juge…

1898                Exécution de Jeanne d’Arc,               Catalogue Lumière

1900                Jeanne d’Arc Mélies

1908                Jeanne d’Arc Albert Cappellani

1908                Jeanne d’Arc Mario Caserini

1913                Jeanne d’Arc Nino Oxillia

1917                Joan the woman Cecil B. De Mille, avec Géraldine Farrar

1920                La Vie merveilleuse de Jeanne d’Arc Marco de Gastyne

1920                La Passion de Jeanne d’Arc Carl Théodor Dreyer, avec Renée Falconetti

1948                Jeanne d’Arc Victor Fleming, avec Ingrid Bergman

1954                Jeanne Jean Delanoy, avec Michèle Morgan

1954                Jeanne au bûcher Rossellini, sur un texte de Claudel, et un  oratorio d’Arthur Honegger, avec Ingrid Bergman.

1957                 Saint Joan, Otto Preminger, avec Jean Seberg

1961                Le procès de Jeanne d’Arc  Robert  Bresson, avec Florence Delay

1970                Le Début        Gleb Panfilov, avec Inna Tchourikova [hors studio, un couple]

Tchourikova est la plus grande Jeanne de l’histoire du cinéma.

Pierre Murat            Télérama

1994                Jeanne la Pucelle Jacques Rivette, avec Sandrine Bonnaire

1999                Jeanne d’Arc Luc Besson avec Milla Jovovitch

2011                Jeanne captive Philippe Ramos avec Mathieu Amalric, Clémence Poésy.

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[1] Les premiers banquiers exerçaient leur activité sur un banc. Lorsqu’ils faisaient faillite, on cassait leurs bancs. Casser en italien, c’est rotta : cela donnait une banca rotta : notre banqueroute.

[2]  Jean Raspail, écrivain prolifique né en 1925, essentiellement connu pour Le camp des Saints sorti en 1973, a écrit en 1995 L’anneau du pêcheur dont le fond historique est ce schisme de la papauté. Il a effectué d’importantes recherches et il est assez aisé dans son roman de faire le tri entre ce qui s’est réellement passé et le roman. Ces papes d’Avignon auraient mis beaucoup plus longtemps à renoncer à se prétendre chef de l’Eglise Catholique. Que faut-il pour être pape ? des cardinaux qui vous élisent et donc, ils en nommèrent de façon à avoir un successeur ; ainsi à Clément VIII aurait succédé Benoît XIV – Bernard Garnier – 1428-1430, élu à Villefranche de Rouergue, Benoît XIV – Jean Carrier – 1430-1437, élu à Rodez, Benoît XV – Pierre Tifane, élu près de Rodez, cardinal de Tibériade, Benoît XVI, – Jean Langlade 1470-1499, cardinal de Césarée. Certains les nommeront la petite Eglise du Viaur.

[3] Fils d’un chef musulman tué par les Chinois lors d’une conquête, il avait été fait prisonnier des Chinois alors qu’il était enfant, et castré, au service de son maître quand il n’était encore que prince impérial.


Par l.peltier dans (3 : 1163 à 1522) le 29 novembre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

7 12 1431                             Pietro Querini, noble vénitien d’une trentaine d’années, a armé une nef pour aller vendre sa cargaison de vin et de bois en Flandres. Il appareille de Crète – alors vénitienne – en avril 1431 ; son équipage est de 68 marins de nations diverses, dont 2 officiers de bord, Nicolò de Michiel et Cristoforo Fioravante. Ce type de voyage n’a alors rien d’exceptionnel, et l’on compte environ une dizaine de mois pour un aller-retour. Mais la mer est devenue bien mauvaise et le navire essuie du très gros temps depuis le 9 novembre : bien des pièces essentielles du navire ont déjà été endommagées dont le timon (gouvernail). Le navire sera perdu et 11 hommes, embarqués sur une chaloupe, arriveront vivants aux îles Lofoten, au large du nord de la Norvège.

Le 4 décembre, le jour de la Sainte-Barbara, trois vagues successives nous submergèrent, faisant vaciller encore davantage le malheureux navire. Malgré notre effroi, nous reprîmes courage, nous jetant dans l’eau jusqu’à mi-corps afin de le vider de ce chargement superflu. Le 7 décembre, la tempête redoubla. À 2 heures, le navire fut à nouveau inondé. Il se renversa du côté sous le vent et, comme plus rien ne faisait contrepoids, l’eau s’y engouffra de façon effrayante. Voyant notre fin approcher et ne sachant plus que faire, nous recommandâmes nos âmes à Dieu. Je craignais tellement de me noyer que je me fis apporter de l’eau, dont je bus des quantités incroyables. Je pensais qu’en en remplissant mon estomac et mon ventre, la mer ne pourrait plus y pénétrer, ce qui, tout bien considéré, était une idée fausse et insensée.

Les circonstances étaient tragiques. Nous nous regardions les uns les autres, gémissant, terrifiés par la mort à venir. Nous savons tous que nous allons mourir, mais il y a des façons de mourir pires que d’autres, et la noyade compte parmi celles-ci. Nous prîmes comme ultime décision de couper le mât et la couronne de l’infortuné navire. Il nous semblait qu’une fois allégé de ce poids, il allait pouvoir se relever, ce qui empêcherait la mer d’y pénétrer. Une fois coupés le mât et l’antenne, il plut à Dieu de les faire tomber sans qu’ils ne heurtent aucune partie du navire, comme si une main invisible les avait jetés par-dessus bord. Notre misérable embarcation reprit son souffle. Cela nous redonna courage et force, et nous pûmes la vider de son dangereux et funeste chargement. Lors, comme il plut à Dieu, la fureur de la mer et du vent commença enfin à se calmer.

Nous l’avons dit, tout était différent maintenant que notre navire n’avait plus son mât, qui constitue, comme le savent les marins, la partie la plus importante d’une embarcation. Mais il vacillait désormais et la mer s’engouffrait à son bord. Nous ne parvenions pas à rester debout, ni même à nous reposer, car il fallait en permanence écoper le navire. Nous avions perdu tout espoir de jamais revoir la terre.

Condamnés à cet état misérable et calamiteux, nous décidâmes par un vote à main levée que si Dieu voulait apaiser la colère de la mer et du vent, nous embarquerions sur la chaloupe et l’esquif. Rester à bord ne pourrait que nous conduire à la mort, à la damnation de nos âmes et de nos corps. Nous savions qu’il était désormais impossible d’atteindre la côte à bord de ce navire estropié sans timon, ni mât, ni voile. Selon nos estimations, nous nous trouvions à plus de 700 milles au large de l’Irlande. Nous décidâmes de préparer les petites embarcations pour abandonner la plus grande dès que la mer déchaînée nous le permettrait.

Depuis le début de la tempête, certains compagnons n’avaient de cesse de boire du vin, sans aucune retenue. Ils passaient la plupart de leur temps auprès d’un feu qu’ils allumaient avec le cyprès odoriférant dont le corps du navire et son chargement étaient en grande partie constitués. Dans ces conditions, ils ne redoutaient pas de mourir. Or, comme nous allons le voir, le changement de situation fut pour eux particulièrement éprouvant.

À ce moment-là, le timon se détacha et alla heurter les rambardes. Cela ne fit qu’accroître le tourment du navire. Nous fûmes donc obligés d’en faire plusieurs morceaux et de les jeter à la mer.

Nous avions pris l’habitude, durant les nuits interminables, de nous réunir pour prier ensemble, le visage couvert de larmes, et louer la Vierge, notre impératrice Marie, ainsi que son Fils, notre omnipotent rédempteur, auquel nous adressions dévotement nos oraisons pour qu’ils nous sauvent de la fureur et des ténèbres. Il ne nous était désormais plus possible de nous livrer à de tels mystères. Nous ne parvenions ni à nous déplacer, ni à rester immobile, ni à nous allonger, et ne faisions que nous lamenter, prier et pleurer.

J’avais plusieurs préoccupations à l’esprit. Je pensais en particulier aux chaloupes sur lesquelles nous embarquerions si nous réussissions à les mettre à la mer. Or, la plupart de l’équipage considérait que l’une d’entre elles était bien meilleure. Je voulais éviter une querelle à ce propos parmi les moins modérés des marins, d’autant que l’abus de vin rendait une dispute très probable.

J’adressai donc de ferventes prières à l’Omnipotent, lui demandant de me prêter grâce afin de sauver les membres de l’équipage. Il me suggéra de les rassurer en leur expliquant que le choix de chacun resterait secret.

L’écrivain de bord en prendrait note et j’espérais que la miséricorde divine aiderait à la répartition. Par miracle, alors que nous avions décidé que vingt-et-un d’entre nous embarqueraient sur l’esquif et quarante-sept à bord de la chaloupe la plus grande, il advint que vingt-quatre firent le choix de l’esquif. J’eus le privilège de pouvoir choisir, avec un familier de mon choix, l’embarcation qui me plaisait davantage. J’avais personnellement pensé embarquer sur l’esquif qui me semblait très bon, mais lorsque je vis que tous mes officiers avaient choisi la chaloupe, je changeai d’avis. Comme le lecteur le verra, cela fut la cause de notre salut, à moi et à mon familier.

Nous commençâmes à préparer les chaloupes pour abandonner notre navire. Mais il paraissait difficile de les mettre à la mer, sans mât ni point élevé pour les hisser. La nécessité nous suggéra alors de dresser la barre de notre timon et de la lier fortement à gauche du château de poupe, sous le vent, puis d’y accrocher les amarres à la cime et d’attendre que le vent et la mer s’apaisent.

Le 17 décembre, le calme était partiellement revenu. A l’aube, nous parvînmes péniblement à mettre les petites chaloupes dans la grande et effrayante mer. Nous partageâmes de façon équitable les vivres qui restaient, distribuant à ceux de l’esquif des provisions pour vingt et une personnes, et à ceux de la chaloupe pour quarante sept. En revanche, chacun des deux équipages put prendre autant de vin qu’il était possible d’en embarquer, car nous en avions en abondance.

L’heure de notre départ et de notre séparation arriva.

J’appelai d’abord ceux qui semblaient vraiment manquer de vêtements, et leur donnai une partie des miens. Je les aurais sauvés si je l’avais pu, car ma contrition était alors immense. Je n’agissais pas seulement par pitié, mais aussi parce que j’avais l’impression de quitter ma sépulture pour entrer dans un monument. Puis nous embarquâmes à bord des chaloupes, et fûmes alors saisis d’une tristesse infinie. Nous nous serrâmes dans les bras les uns des autres, nous embrassant sur la bouche et soupirant amèrement. Nous nous séparions ainsi de ceux que nous n’allions plus jamais revoir. Ô combien ces adieux furent douloureux pour notre équipage malheureux.

Nous partîmes à 2 heures. Nous abandonnions ce malheureux navire que j’avais fabriqué avec beaucoup d’attention et de joie, que j’avais moi-même affrété et préparé, espérant beaucoup de sa navigation, comme je l’ai raconté dans la première partie de ce livre. Nous y laissions 800 bottes de vin de Malvoisie provenant du Sud de la Grèce et des îles de la mer Égée, de grandes quantités de cyprès odoriférant ouvragé, du poivre et du gingembre pour une somme élevée, et bien d’autres marchandises de valeur.

En m’éloignant du navire, j’eus l’impression que c’était ma patrie et la vie très heureuse que j’abandonnais.

Ce jour-là, nous comprîmes que si nous changions d’embarcation, nous ne changions pourtant pas de destin. La nuit du mardi au mercredi fut longue. Nos ennemis, le vent d’est irascible et le sirocco, se renforcèrent.

La tempête devint si violente que le misérable esquif s’éloigna de nous et se perdit. Nous ne sûmes jamais ce qu’il advint de lui.

La mer démontée arracha le timon de notre chaloupe et nous crûmes que la nuit allait sonner le glas de notre existence amère et crucifiée. Grâce au peu d’énergie qui nous restait, nous devions écoper l’eau qui pénétrait à bord. Pour voir notre vie se prolonger, nous dûmes nous séparer de ce qui nous maintenait justement en vie. Cette nuit-là en effet, pour alléger le navire, nous jetâmes par dessus bord la plupart du vin et de la nourriture, certains vêtements et des instruments, tous nécessaires à notre navigation comme à notre survie.

Pour le salut des onze survivants de cette aventure, il plut toutefois à Dieu de faire cesser la tempête le lendemain, le 18 décembre. Nous prîmes la direction du levant vers où nous pensions trouver la terre la plus proche, en l’occurrence l’Irlande. Mais il nous était impossible de tenir le cap, car les vents étaient très instables, venant tantôt de l’est tantôt de l’ouest. Nous commençâmes alors à dériver, sans plus d’espoir de rester en vie, vu que nous n’avions plus aucun moyen de subsistance.

Il faut raconter aux lecteurs et aux auditeurs, sans taire la vérité, le sort funeste de ceux qui commencent à mourir. En premier lieu, sachez qu’à cause de la tempête et de notre traversée mouvementée, la chaloupe avait déjà énormément souffert : elle était si abîmée qu’elle prenait l’eau de toute part. Nous devions nous relayer en permanence pour la vider, à genou, dans l’eau. En second lieu, nous n’avions presque plus rien à boire. Il nous fallut rationner les toutes petites quantités de vin qui nous restaient, à raison d’un quart de tasse déjà fort petite, deux fois entre le jour et la nuit : une vraie misère. Quant à la nourriture, la situation était meilleure, car nous avions suffisamment de viande salée, de fromage et de biscuits. Mais imaginez le dilemme de devoir manger des aliments salés dans ces conditions.

Certains commencèrent alors à mourir. On ne voyait aucun signe particulier de leur mort prochaine et ils s’effondraient soudainement, comme les petits oiseaux frappés par le gel dans leur cage. En vérité, je rapporterai que les premiers qui moururent furent justement ceux qui avaient mené une vie dissolue à bord du navire, buvant beaucoup de vin et restant toute la journée auprès du feu. C’était pourtant les plus robustes, mais le passage d’un extrême à l’autre leur fut intolérable. Tel jour, il en mourrait deux, tel autre trois ou quatre, et cela du 19 au 28 décembre. La mer devenait l’unique sépulture de cet équipage malheureux.

Le 28 décembre, nos réserves de vin furent totalement épuisées. À cette date, nous ignorions encore quelle distance nous séparait de la côte. Au plus profond de moi-même, j’aurais préféré compter parmi ceux qui étaient déjà morts. Pourtant, plut à Dieu, je fis preuve d’une grande résistance et je restai en vie. Les marins étaient désespérés, convaincus de leur mort prochaine. Je fus inspiré par Dieu de les persuader de recevoir la mort en communiant et partageant le peu de vin qui restait. Tout le monde fit preuve d’une excellente disposition et, le visage couvert de larmes, nous recommandâmes notre âme au Seigneur.

Je me retrouvai alors comme un oiseau de proie à qui la nourriture vient à manquer et qui se mortifie en se griffant et se déplumant. Je laissai ma tête fatiguée chanceler, sans y prendre soin attendant une fin imminente. Il devenait tellement urgent de boire que beaucoup se mirent à consommer de l’eau de mer. Ceux-là, en fonction de leur complétion, passèrent l’un après l’autre de vie à trépas. Avec une dizaine de compagnons, nous nous forçâmes à boire notre propre urine, dernière solution pour nous maintenir en vie. Quant à moi, pour ne pas souffrir davantage de la soif,  je cessai de manger pendant trois jours,  pour éviter les aliments salés.

Imaginez quels étaient notre angoisse et notre tourment dans des circonstances si misérables et désespérées. Cela dura cinq jours encore, quand, enfin, à l’aube du 4 janvier, alors qu’un léger grec [un vent de la méditerranée. ndlr] nous guidait, l’un des compagnons à la proue crut apercevoir l’ombre de la terre. D’une voix anxieuse, il nous en informa, et nous qui attendions cela si ardemment regardâmes avec des yeux attentifs dans cette direction. Mais le jour n’était pas encore levé, et nous attendîmes que la clarté confirme qu’il s’agissait bien de la terre. Notre joie, notre réconfort et notre bonheur furent immenses et inimaginables.

Rassemblant vigueur et force, nous saisîmes les rames pour rejoindre la terre si désirée. Elle était loin, et le jour était court. Il ne dura que deux heures et nous la perdîmes de vue. Nous étions si faibles qu’il nous était vraiment difficile de ramer. La nuit fut très longue, mais nous gardâmes espoir.

Le lendemain, l’île avait disparu, mais sous le vent, il y en avait une autre plus proche et très montagneuse, sur laquelle il semblait plus aisé d’accoster. Nous en marquâmes la direction sur notre boussole afin de ne pas la perdre de vue durant la nuit suivante. Nous essayâmes de garder le vent en poupe, et à environ 4 heures du matin, nous réussîmes à l’atteindre. À la façon dont les vagues se rompaient, nous comprîmes qu’elle était entourée de récifs. Or rien n’est plus effrayant pour un marin que de se trouver dans un lieu inconnu entouré de récifs, en plein milieu de la nuit.

Notre bonheur et notre réconfort se transformèrent en un désespoir et une tristesse absolus. Nous pleurions et nous nous recommandions à Dieu et sa Mère, qui viennent en aide aux pécheurs. Il plut à leur miséricorde de nous secourir et, au moment où notre chaloupe allait heurter l’un de ces récifs, une vague monta par le fond, la souleva et l’en éloigna, nous délivrant ainsi de ce danger.

En outre, l’île[1] de notre salut n’avait ni plage, ni lieu où nous aurions pu débarquer, et elle était entourée de falaises. Par miracle, notre Guide et Sauveur nous conduisit sur l’unique petite plage de l’île. Fatigués et las, nous y arrivâmes épuisés, tels des oiseaux qui viennent de traverser la mer du nord au sud et atteignent enfin le continent

Pietro Querini        Naufragés.      Traduit du vénitien par Claire Judde de Larivière. Anacharsis 2005

La suite du récit, relatée maintenant par les deux officiers de bord, est d’une autre veine, qui perd en conformisme religieux et gagne en réalisme :

À peine la chaloupe eut-elle touché le sable humide que cinq de nos compagnons, plus désireux de boire que de toute autre chose, se jetèrent à la mer sans aucune précaution. Avec de l’eau jusqu’à la poitrine, ils se précipitèrent vers la neige et l’avalèrent avec une avidité immense. Mais ils étaient trempés et fatigués, et n’en furent pas pour autant rassasiés. Ils nous en apportèrent une énorme quantité que nous avalâmes avec un plaisir aussi grand, telle cerf blessé poursuivi par les chasseurs qui, à la recherche d’eau, arrive enfin à une source. Nous restâmes toute la nuit dans la chaloupe pour éviter qu’elle ne se rompe. Nous estimions avoir passé dix-neuf jours à bord de cette embarcation en fort mauvais état, du jour où nous avions abandonné notre nef jusqu’au 6 janvier, nous dirigeant toujours entre l’est et le nord-est, poussés par le vent à au moins 5 milles à l’heure. Nous avions sans doute parcouru plus de 2 000 milles.

Le 6 janvier, le jour solennel de la pâque de l’Épiphanie, nous fûmes dix-huit à débarquer dans ce lieu désert et aride appelé l’île des Saints, située sur la côte de la Norvège et soumise à la couronne de Dacia. Deux compagnons restèrent pour garder notre chaloupe en péril, et éviter que le ressac de la mer ne la brise. Nous nous réfugiâmes dans le lieu le moins venteux de la côte et à l’aide d’un peu d’étoupe, nous essayâmes d’allumer un feu avec deux de nos rames. En voyant le feu bienfaisant, nos membres froids et gelés retrouvèrent la mémoire.

Cette première nuit fut pourtant de mauvais augure, car aussitôt, trois de nos compagnons moururent à cause des tourments qu’ils avaient jusqu’alors subis. Quant aux deux qui étaient restés à bord de la chaloupe, voyant que personne ne venait ni ne pouvait venir leur apporter de l’aide ou les relayer, ils l’abandonnèrent avec tout son équipement ; tremblants de froid et à demi morts, ils vinrent se réchauffer auprès de notre faible feu, déjà presque éteint.

S’il était évident que cette île n’était pas habitée, une île voisine portait toutefois des signes d’habitations et nous décidâmes de nous y rendre. Notre chaloupe avait été portée sur la rive par la marée. Malgré notre faiblesse, nous essayâmes de la calfater et d’y remettre le peu d’amarres qui nous restaient, afin d’y embarquer avec notre nouveau chargement, qui n’était fait que de soupirs, d’inquiétude et de neige. Cinq d’entre nous montèrent à bord, mais aussitôt les jointures de la chaloupe se défirent, car elle avait été trop longtemps malmenée par la tempête. C’était d’un médecin dont elle avait besoin, et non de simples égards. Submergée par le poids de l’eau, elle sombra, et nous dûmes alors modifier nos projets. Tout mouillés, nous l’abandonnâmes sur la berge, délaissant tout espoir de pouvoir y réembarquer.

Nous fîmes alors de notre mieux pour l’adapter à nos besoins. La brèche nous permit d’en faire deux morceaux : du plus grand, nous fîmes une cabane pour treize d’entre nous ; du plus petit, une autre pour 5 hommes. Et des reliques de la chaloupe, nous fîmes de fréquents sacrifices à Vulcain, sans jamais faire d’ouverture pour la fumée, préférant rester à l’intérieur, sans sortir pour voir le ciel.

Nous n’avions presque pas de nourriture. Nous errions sur la rive, où la nature nous apportait de quoi survivre, en l’occurrence quelques petits vers, escargots de mer et coquillages. Il n’y en avait toutefois pas autant que nous le désirions, et nous n’en trouvions pas toujours. La neige était abondante, et nous y ajoutions une herbe très amère, la fixolla, que nous faisions bouillir dans un chaudron. Cela ne parvenait pourtant pas à nous rassasier. Nous y ajoutions une autre herbe dont le nom nous était inconnu, que nous trouvions parfois en petite quantité entre les cailloux. Nous vécûmes ainsi pendant treize jours, faisant preuve de bien peu de charité entre nous, souffrant et manquant de tout, nous méfiant les uns des autres. Nous menions une vie caprine et animale.

Nous persévérâmes dans cette existence âpre et cruelle. À cause de cette situation insupportable, cinq autres de nos compagnons moururent. Ils se trouvaient dans la cabane la plus grande, celle de notre patron affligé. Nous fûmes contraints de garder leurs corps sans âme auprès de nous, les éloignant à peine, car nous étions si faibles et avions perdu tant de force que nous ne pouvions les soustraire à notre regard et leur donner une sépulture. À cause du gel extrême et de leur longue abstinence, ils n’avaient pas la fétidité des morts. Nos corps étaient purgés, comme vides, et nos viscères ne pouvaient même pas être en désordre ou colorés. Je vous dirai même qu’à peine mettions-nous la neige glacée dans notre bouche que la nature l’envoyait immédiatement à l’autre extrémité. La voie était très large à cause des froidures extrêmes que nous avions supportées, et rien ne pouvait retenir la neige ingurgitée. Les moments où nous avions envie de faire étaient si fréquents que nous n’avions même pas le temps de nous lever pour aller nous libérer de l’insupportable poids. Ainsi, devions-nous, bien malgré nous, nous répandre sur le corps de nos compagnons morts, ce qui était bien peu honorable. Le froid nous obligeait à nous serrer les uns contre les autres comme si nous étions cousus ensemble.

Sur le côté, notre cabane était recouverte par la voile. Celle-ci retenait la fumée que nous apprécions pour sa chaleur. Nous ne pouvions la détester, mais il y en avait tellement que cela faisait gonfler nos yeux et enfler les articulations de nos pieds et de nos jambes. Nous avions presque perdu la vue. Notre laideur et notre souillure augmentaient de jour en jour. Nous ne changions jamais nos vêtements, remplis de vermines et de poux, qui étaient presque plus nombreux que les poils que la nature nous avait donnés. Nous les jetions par pleines poignées dans le feu et c’est selon nous cette abominable vermine qui provoqua la mort de notre jeune et tendre écrivain de bord.

En errant dans ce lieu désert et sauvage, certains de nos compagnons trouvèrent par hasard une petite cabane, ancienne et solitaire, fabriquée par des bergers pour l’été. Elle était située sur la côte, vers l’ouest, à environ un mille et demi à la latine de là où nous nous trouvions. Nous fûmes six parmi les huit compagnons du premier refuge à choisir d’y emménager, car elle était moins inconfortable, mais il nous fallut abandonner les deux autres dans ce lieu désert, parce qu’ils ne pouvaient pas marcher et que nous étions trop faibles pour les y conduire. Depuis notre arrivée sur cette île, nous ne faisions plus preuve d’aucune charité envers notre prochain, en raison de la grande pénurie dont nous souffrions. Nous gardions tout ce que nous trouvions pour nous-mêmes, à cause de la faim insupportable que nous devions endurer.

Par la grâce et la volonté de Dieu qui, dans le désert, rassasia cinq mille créatures de cinq pains et de deux poissons, nous fîmes la découverte d’un immense poisson, appelé marsouin ou baleine. Ce poisson frais, gras et bon, jeté sur la grève, était mort peu de temps auparavant. La foi nous poussa à croire que Dieu avait ainsi voulu rassasier nos corps exténués et avides de nourriture. Les cinq compagnons du second abri s’aperçurent alors que nous avions fait une telle découverte mais que nous voulions garder ce don secret. Ils se rassemblèrent, s’encourageant l’un l’autre, décidés à en acquérir leur part, que ce soit de force ou par amour. La faim les rendait cruels et violents. Leur âme était mauvaise : ils étaient déjà peu unis ou enclins à faire preuve d’humilité, prompts à se contredire l’un l’autre, faisant passer la nourriture avant la vie même. Le capitaine fit montre d’un esprit précieux et patient ainsi que d’une incorruptible humanité. Avec les mots qui conviennent, il s’ingénia à les calmer et à supprimer les motifs de discorde. Il expliqua qu’il valait mieux avoir faim que de finir dans le sang et, grâce à l’aide de Dieu, il parvint à rétablir une situation pacifique. Dès lors, nous onze, apaisés, nous nous retrouvâmes chaque jour pour partager ce poisson lors d’un festin divin. Nous nous nourrîmes abondamment et décemment pendant neuf jours, avant de devoir limiter nos rations. Or, les treize jours que dura ce poisson furent justement des jours de grand vent, de pluie et de neige, et ce temps cruel ne nous aurait d’aucune façon permis de sortir de notre cabane.

Une fois que nous l’eûmes totalement consommé, la tempête se calma quelque peu. Poussés par le besoin de nourriture – comme le loup qui, acculé par la faim, prend le risque de sortir du bois pour s’approcher des maisons voisines -, et pour assouvir notre appétit, nous quittâmes notre cabane. Nous allions vers les collines, au prix d’un immense effort, chercher quelque don de la nature pourtant bien rare, et il fallait creuser la neige épaisse et gelée. Nous trouvions de l’herbe, ou plutôt des brindilles qui étaient parfois si dures et sèches que même en les mettant à bouillir dans le chaudron avec de la neige, elles ne cuisaient pas. Qu’il s’agisse de fourrage ou de foin, nous la portions toutefois à notre bouche affamée. Mais notre gorge était si irritée et contractée qu’on ne parvenait à l’avaler qu’à l’aide du liquide amer qui en sortait. La nature se contente et se nourrit parfois de peu. Nous vécûmes ainsi, dans une grande détresse, jusqu’au dernier jour de janvier. Mais nous gardions espoir, car nous avions vu des excréments de bêtes domestiques séchés par le froid, et pensions que l’île retrouverait ses pâtures avec le printemps.

Nous avions donc quelque espérance de connaître une fin heureuse, et grâce à cela, nous tolérions en partie notre angoisse et notre accablement. Nous priions notre immense Créateur, Seigneur plein de pitié, de choisir le moment de conduire vers le port du salut ses brebis épuisées et de nous redonner la vie.

Or il se trouvait qu’un pêcheur qui habitait l’île de Rustené, (il s’agit de l’île de Røst, dans les îles Lofoten) à six milles de là, avait perdu l’année précédente deux de ses veaux. Il n’avait jamais su ce qu’ils étaient devenus, et n’avait plus d’espoir de les retrouver. Par miracle, l’un de ses fils eut une vision à laquelle il crut fermement : les veaux s’étaient échappés sur l’île où nous avions fait naufrage, à l’est, là où il n’était pourtant ni habituel ni normal qu’une pareille chose ne se passe. Le jeune garçon, âgé de seize ans, pria tendrement son père et convainquit l’un de ses frères de l’accompagner pour aller les chercher. Après de longues discussions et des objections justifiées, ils mirent le cap sur l’île avec leur petite barque de pêche et arrivèrent précisément à’ l’endroit où nous nous trouvions.

Débarquant à terre, les deux garçons laissèrent leur vieux père garder la barque pour la protéger du ressac. Afin de retrouver leurs bêtes, ils se dirigèrent vers l’endroit que le garçon avait vu dans ses visions et c’est là qu’ils virent la fumée qui sortait de leur cabane : effrayés, ils se demandèrent comment cela était possible et qui pouvait faire du feu à cette saison. Ils comprirent que cela ne pouvait venir que d’une présence humaine et en demeurèrent stupéfaits. Ils commencèrent à en discuter dans leur langue. Nous les entendîmes mais ne comprenions pas ce que cela pouvait être. Nous ne pouvions imaginer une telle présence, et nous pensâmes qu’il s’agissait plutôt du croassement des corbeaux. En effet, peu de temps auparavant, nous en avions vu un grand nombre rassemblés pour dépecer les misérables corps de nos défunts compagnons. Mais plus se rapprochaient les voix de ces garçons si purs envoyés par Dieu pour nous sauver, plus elles pénétraient avec clarté dans nos oreilles avides et désireuses d’entendre un pareil bruit. Nous comprîmes alors que nous nous étions trompés et qu’il s’agissait de voix humaines.

Crisoforo Fioravante sortit de la cabane. Voyant les deux jeunes garçons, il se mit à crier vers les compagnons qui gisaient à l’intérieur: Allez la compagnie, voilà qu’arrivent deux esclavons ! Poussés par un désir ardent, nous nous levâmes pour aller à leur rencontre mais cela était si inattendu qu’ils en furent effrayés, et qu’ils se regardèrent l’un l’autre en se demandant s’ils n’étaient pas en danger. Nous, bien au contraire, réjouis, réconfortés, et pleins d’espoir, nous leur adressions des signes et des actes d’humilité, gestes qui nous semblaient naturellement devoir lever tout soupçon.

De nombreuses pensées nous traversèrent l’esprit : devions-nous retenir l’un ou les deux garçons ? Devions-nous plutôt envoyer l’un d’entre nous pour les accompagner ? Nous ne les comprenions pas, et eux non plus, mais l’Esprit saint nous conseilla. Avec des manières douces, nous descendîmes jusqu’à la barque où leur père les attendait. Quand il nous vit et après avoir parlé à ses fils, il chercha quelque nourriture à nous donner, puis accepta de mener Girardo de Lyon, écuyer, et Cola d’Otrante. Il s’agissait des deux compagnons les plus adaptés pour cette mission, car ils parlaient plusieurs langues, en particulier celles du Ponant. Nous espérions que l’heure de notre salut était arrivée. Ils surent que nous avions fait naufrage, car ils virent les restes de la chaloupe, les amarres, et nos vêtements plus respectables que ceux de sauvages. Le vieillard montra qu’il avait compris que nous n’étions pas des hommes dangereux mais des personnes qu’il fallait servir. Alors, tous ensemble et heureux, nous regagnâmes notre cabane.

Une fois leur barque parvenue à Rustene, de très nombreuses personnes accoururent. Voyant nos compagnons, leur aspect, leurs gestes et leurs vêtements si étranges, ces marins indigènes furent stupéfaits et emplis de curiosité. Afin d’être compris, nos compagnons tentèrent de parler différentes langues et finalement, un prêtre allemand de l’ordre des Prêcheurs conversa en allemand avec l’un d’entre eux. Il put comprendre qui nous étions, d’où et par quel chemin nous étions miraculeusement arrivés ici. Le matin suivant, durant la messe, il raconta notre aventure, incitant chacun à nous porter secours et nous offrir son aide.

Nous autres attendions, pensant que dès le lendemain, leurs barques seraient revenues pour nous mener à bon port. Ne les voyant pas venir, des pensées terribles nous traversaient l’esprit : peut-être s’agissait-il de la chaloupe d’un navire plus grand, arrivée ici à la recherche de quelques vivres, et qui ne reviendrait pas ; peut-être qu’avec la marée, ils s’étaient tous noyés ou bien seulement nos compagnons. Au bout de deux jours, et sachant que la distance à parcourir n’était pourtant pas grande, nous fûmes gagnés par l’amertume et la mélancolie. Nous n’avions plus la force de pourvoir à nos besoins, et nous restâmes à jeun, ne mangeant que quelques restes de suif et de cuir du navire naufragé, mêlés avec de l’eau de neige réchauffée.

Enfin, le 3 février 1431, répondant à l’appel de leur prêtre, les citoyens de Rustene arrivèrent avec six barques chargées de boisson et de nourriture. Ils voulaient nous conduire chez eux pour faire se reposer nos corps exténués. Ils nous y menèrent et nous nous restaurâmes abondamment, mangeant avec avidité. Nous avions la sensation du pendu qui, grâce à un coup d’épée inopiné dans la corde tendue, se retrouve sain et sauf.

Nos deux compagnons malades restés dans notre premier abri ne savaient rien de tout cela. Nous informâmes ces paysans catholiques de leur présence, ainsi que de celle des quatorze corps sans sépulture. Ils se réunirent alors et rejoignirent l’île à bord de leurs barques, en compagnie de leur prêtre, chantant des psaumes et portant des croix, pour enterrer les défunts et sauver nos deux compagnons accablés. Arrivés sur l’île, ils firent leur septième et dernière œuvre en enterrant les morts, y ajoutant l’un des deux compagnons qui avait expiré. Pensez combien l’autre dut être réconforté et soulagé, lui qui était resté sans nourriture, gagné par la peur et par ses tourments. Ils le conduisirent à Rustene, mais aussitôt son âme fut contrainte de quitter son corps. Le prêtre, le peuple de Rustene et nous-mêmes inconsolés lui offrirent une sépulture et l’accompagnâmes, éplorés.

À Rustene, nous onze fûmes accueillis dans la maison du pêcheur, notre premier guide. Arrivé chez lui, notre très prudent capitaine et guide messer Pietro Querini, usant de sa sagesse, fit un acte d’une grande humilité : dès qu’il vit l’épouse du chef de famille, il voulut manifester son désir de la reconnaître pour madonna. Il se jeta à ses pieds pour l’embrasser, une chose fort inhabituelle pour eux. Nous fûmes alors accueillis par tous les membres de la maison comme si nous étions chez nous.

Ici, cent vingt pêcheurs habitent dans douze maisons ou cabanes. Ils n’ont d’autres ressources que le poisson qu’ils pêchent. La nature les a dotés de nombreux savoir-faire : les filets, les paniers, les barques et toute autre chose dont ils ont besoin. Ils échangent les fruits de leur travail les uns contre les autres. Ils vendent des poissons séchés au vent, que dans leur langue ils appellent stock-fisch. Ils en apportent dans toute la Dacia, (le Danemark) la Suède et la Norvège, royaumes soumis au roi de Dacia, où ils les troquent contre du cuir, des tissus ou les vivres qui leur manquent. Mais entre eux, ils n’utilisent aucune forme de monnaie battue.

Ici, on se nourrit de poissons de nombreuses espèces, de lait de vache, d’ail, et d’un pain doux de seigle. Du seigle, ils font aussi de la cervoise.

Ici, on se vêt de peaux de bœuf et de tissus grossiers. Les habitants vont très régulièrement à l’église, car ils font preuve d’un grand respect et d’un amour immense pour le culte divin.

Ici, les habitants ont une grande simplicité de cœur et sont attachés au précepte divin. Ils ne savent en aucune façon ce qu’est la fornication ou l’adultère et usent du mariage comme d’un sacrement. J’apporterai à cela un exemple. Nous demeurions dans la maison de ce pêcheur, et nous dormions sous le même toit que lui et sa femme. À côté de son lit, dormaient ses filles et fils, et nous dormions dans trois autres lits juste à côté d’eux. Lorsqu’ils se couchaient, se levaient, ou se déshabillaient, ils n’avaient aucun soupçon et ne faisaient preuve d’aucune pudeur à notre égard. Je vous raconterai même que presque un jour sur deux, le maître de maison se levait à 4 heures du matin, voire plus tôt encore s’il le fallait, pour aller à la pêche, laissant au lit sa femme et ses filles. Il nous faisait autant confiance que s’il les avait gardées dans ses propres bras.

Ici, l’avarice n’existe pas, et si parfois ils ferment les portes ou les pièces, c’est seulement par crainte des bêtes sauvages ou des animaux domestiques.

Ici, la volonté des habitants est tellement en accord avec celle de Dieu que lorsqu’un père, un mari, un fils ou quelqu’un de cher vient de mourir, les parents et les amis se réunissent pour prier pour son âme et remercier Dieu. Ils ne ressentent ni ne manifestent aucun sentiment de douleur et se retrouvent seulement pour louer le Seigneur.

En vérité, nous pouvons dire que du 3 février 1432 jusqu’au mois de mai 1432, nous avons demeuré dans le premier cercle du paradis, loin de la confusion et de l’opprobre des mœurs italiennes.

Ici, lorsque vient l’été, les femmes se rendent dans des espèces de bains. Elles sortent de leur maison aussi nues qu’à leur naissance, sans vêtement, avec un faisceau d’herbes dans les mains, plus par usage que par pudeur, car elles vivent purement et simplement. Vu la fréquence de cette pratique, nous n’y faisions même plus attention.

Ici, du 20 novembre au 20 février, la nuit et l’obscurité se prolongent pendant vingt et une heures ou plus, la lune cependant ne disparaissant jamais.

Ici, du 20 mai au 20 août, on voit le soleil en permanence ou au moins une partie de ses rayons.

Ici, il y a une multitude d’oiseaux blancs appelés muxi, et que, dans notre langue, nous appelons mouettes. Ils les domestiquent comme des pigeons. Ces oiseaux piaillent en permanence, mais quand les jours sont longs et que le soleil est haut, vers 4 heures, au moment d’aller dormir, ces oiseaux cessent leurs cris et les hommes vont se reposer.

Ici on pêche des flétans d’une taille admirable. Nous en vîmes certains de 6 pieds et demi de long, 2 pieds de large, un pied de haut et de plus de 250 livres.

Ici, il y a des peaux d’ours d’environ 12 pieds de long ! et blanches comme la neige la plus pure, chose incroyable pour qui n’y est pas habitué.

Cristoforo Fioravante & Nicolò de Michiel, transcrits par Antonio de Cardini.      Naufragés.    Traduit du vénitien par Claire Judde de Larivière    Anacharsis 2005

1432                         Henri, fils du roi du Portugal Joao I° quitte Lisbonne pour s’installer dans une austère forteresse, la Vila do infante, en Algarve, sur le promontoire de Sagres, à la pointe du cap Saint Vincent : il y devient Henri le Navigateur, initiateur d’une exploration méthodique, collective des océans, marquant ainsi le début de l’empire portugais. Il y vivra jusqu’à sa mort, presque trente ans plus tard, le 13 novembre 1460

Il est toujours merveilleux dans le cours de l’histoire de voir le génie d’un individu communier avec le génie de l’heure, un homme comprendre clairement le désir de son époque. Parmi les pays d’Europe, il en est un qui n’a pu jusqu’ici accomplir sa part de la mission européenne : le Portugal, qui vient de se libérer de la domination maure dans de longues et interminables luttes. Mais depuis qu’il a remporté la victoire et conquis définitivement son indépendance, le dynamisme magnifique de ce peuple jeune et passionné demeure inutilisé, ce besoin naturel d’expansion, inhérent à toutes les nations ascendantes, ne trouve d’abord aucune soupape d’échappement. Le Portugal s’appuie sur toutes ses frontières à l’Espagne, son alliée, sa sœur ; pays petit et plutôt pauvre, il ne pourrait se développer que du côté de la mer, par le commerce et la colonisation. Malheureusement sa situation géographique est la plus défavorable de toutes les nations maritimes de l’Europe, ou du moins semble telle. Car l’océan Atlantique, qui le borde à l’ouest, passe, d’après la géographie ptoléméenne (la seule qui fit autorité pendant tout le Moyen Age), pour une nappe d’eau illimitée et infranchissable; non moins impraticable est la route du Sud, le long de la côte africaine, puisqu’il est impossible, toujours selon Ptolémée, de contourner en bateau ce pays inhospitalier et inhabitable qui touche au pôle antarctique et est relié sans la moindre fissure à la terra australis. D’après l’ancienne géographie, le Portugal, parce qu’en dehors de la seule mer navigable, la Méditerranée, occupe parmi les nations maritimes de l’Europe la position la plus défavorable qui soit.

Rendre possible cette soi-disant impossibilité et essayer si, selon la parole de l’Ecriture, les derniers ne pourraient pas devenir les premiers, sera l’idée à laquelle un prince portugais vouera son existence. Si Ptolémée, ce geographus maximus, ce pape de la géographie s’était grossièrement trompé ? Si cet océan, dont les vagues puissantes amènent parfois de l’ouest sur les côtes du Portugal d’étranges morceaux de bois (qui viennent pourtant de quelque part !) n’était pas infini, mais conduisait vers des pays nouveaux et inconnus ? Si l’Afrique était habitable au-delà des tropiques et si l’on pouvait atteindre par mer l’océan Indien ? Alors le Portugal, parce que situé si loin à l’ouest, serait le véritable tremplin de toutes les découvertes, le mieux placé sur la route des Indes; il serait non plus déshérité par l’océan mais prédestiné plus qu’aucune nation d’Europe aux voyages sur mer. Transformer le Portugal, ce petit pays impuissant, en une puissance maritime, et l’océan Atlantique, considéré jusque-là comme un obstacle, en un moyen de communication a été en substance le rêve de toute la vie de l’Infant Enrique, celui que l’Histoire a surnommé à tort et à raison le Navigateur. A tort, parce qu’en dehors d’une brève expédition militaire contre Ceuta il n’est jamais monté sur un navire et qu’il n’existe pas de livre, de traité de navigation signé de sa main. A raison, car il a consacré toute sa fortune à la marine et aux marins. Ayant fait ses preuves tout jeune pendant la guerre contre les Maures au siège de Ceuta (1412) et en même temps un des hommes les plus riches de son pays, ce fils et neveu de roi portugais et anglais pouvait prétendre briller dans les plus hautes sphères ; toutes les cours l’invitent, l’Angleterre lui offre un haut commandement. Mais cet étrange rêveur choisit comme forme d’existence la féconde solitude. Il se retire sur le cap Sacrez l’ancien promontoire sacré des Anciens. C’est de là qu’il prépare, durant près de cinquante ans, le voyage aux Indes et la grande offensive contre la mare incognitum.

Qui a donné à ce hardi penseur l’audace de prétendre, à l’encontre des plus hautes autorités de son temps en matière de cosmographie, que l’Afrique n’était pas un continent soudé au pôle, mais parfaitement contournable et ouvert vers les Indes ? Mystère. Toutefois le bruit courait encore (Hérodote et Strabon le mentionnent) qu’à l’époque lointaine des Pharaons une flotte phénicienne avait descendu la mer Rouge et était revenue inopinément deux ans plus tard par les Colonnes d’Hercule (le détroit de Gibraltar). Peut-être aussi l’Infant avait-il appris d’un marchand d’esclaves maure qu’il existait au delà de la Libya déserta du Sahara sablonneux, un pays de richesse, un bilat ghana. Effectivement l’actuelle Guinée se trouve déjà indiquée sous ce nom avec beaucoup d’exactitude sur une carte dressée en 1150 par un cosmographe arabe pour le roi normand Roger II. Il se pourrait donc qu’Enrique fût mieux renseigné sur la géographe de l’Afrique par un bon service de renseignements que les géographes patentés qui ne juraient que par les codices de Ptolémée et récusaient les œuvres de Marco Polo et d’Ibn Battuta comme des impostures.

Ce qui fait surtout la grandeur morale d’Enrique, c’est d’avoir reconnu, en même temps que l’importance du but, l’énormité de la tâche, d’avoir su noblement se résigner à ne jamais voir son rêve s’accomplir, parce qu’il fallait déjà plus que le cours d’une vie humaine pour en préparer la réalisation. Car comment entreprendre un voyage du Portugal aux Indes sans connaître la mer et sans vaisseaux ? On ne conçoit pas, à l’époque où Enrique se met au travail, combien les notions géographiques et nautiques de l’Europe sont rudimentaires. Pendant les sombres siècles d’ignorance et d’abrutissement qui suivirent la chute de l’empire romain, le Moyen Age a oublié tout ce que les Phéniciens, les Grecs, les Romains savaient en cosmologie. L’expédition d’Alexandre jusqu’aux confins de l’Afghanistan et même de l’Inde est tenue pour légendaire ; les excellentes cartes, les globes des Romains sont perdus, leurs chaussées jalonnées de bornes milliaires, qui pénétraient jusqu’au cœur de l’Angleterre et de la Bithynie, sont oubliées ; on a désappris à voyager, la joie de découvrir est morte, la science de la navigation est retombée en enfance : sans cartes et sans boussole, sans but vaste ni hardi, de frêles esquifs pratiquent un timide et mesquin cabotage de port en port, avec la crainte continuelle des tempêtes ou des pirates, plus redoutables encore. Au milieu d’une pareille décadence de la cosmographie et avec d’aussi pitoyables embarcations il est impossible de dompter les océans et de conquérir les empires d’outre-mer. Il faudra tout d’abord reconstituer par un long, très long sacrifice ce que des siècles d’indifférence ont laissé se perdre. Et Enrique, dont la gloire est de l’avoir compris, est résolu à vouer sa vie à cette entreprise.

Seuls quelques murs en ruine subsistent encore de l’ancien château que le prince Enrique avait fait construire sur le cap Sacrez et qu’un ingrat héritier de sa science, Francis Drake, pilla et détruisit. A travers les ombres et les voiles de la légende, il est difficile de discerner de quelle façon l’Infant a élaboré ses vastes plans de conquêtes. D’après les récits, un peu romancés, peut-être, de ses chroniqueurs intimes, il fit tout d’abord venir une foule de livres et de cartes de tous les coins du monde et appela auprès de lui des savants arabes et juifs. Tout capitaine, tout marin qui rentrait de voyage fut interrogé ; leurs rapports, leurs communications furent consignés dans des archives privées ; en même temps une série d’expéditions étaient organisées. Sans arrêt on s’attacha au perfectionnement de l’art de la construction navale; aux antiques barcas, aux barques de pêche non pontées, véritables naos comptant dix-huit hommes d’équipage, succèdent en quelques années de robustes cotres de quatre-vingts et cent tonnes, capables de tenir la mer par gros temps. Ce nouveau et excellent modèle de bateau nécessite à son tour un nouveau type de marins : au pilote s’adjoint un maître de l’astrologie, un spécialiste de la navigation, qui sait lire les portulans, calculer la déclinaison astrale et tracer les méridiens. Théorie et pratique s’unissent dans une collaboration féconde. Ainsi émerge peu à peu, systématiquement, une race de navigateurs et de découvreurs dont l’avenir s’annonce glorieux. De même que Philippe de Macédoine laisse à son fils Alexandre son irrésistible phalange pour conquérir le monde, de même Enrique lègue au Portugal la flotte la plus moderne, la meilleure de son époque, les plus habiles nautoniers pour vaincre l’océan.

Mais il appartient au destin tragique des précurseurs de mourir au seuil de la terre promise sans la voir. Enrique n’a pas assisté à une seule de ces grandes découvertes qui ont conféré l’immortalité à son pays. L’année de sa mort (1460) on n’a encore obtenu aucun résultat tangible dans le domaine géographique. La fameuse découverte des Açores et de Madère ne fut en réalité qu’une redécouverte (le Portolano Laurentino les signale déjà en 1315). Les naos se sont timidement risqués sur la côte occidentale de l’Afrique, mais en un demi-siècle ne sont pas encore descendus jusqu’à l’Equateur; un trafic peu glorieux a commencé, la traite des Noirs : autrement dit, on enlève en masse les nègres sur la côte du Sénégal pour les vendre sur le marché d’esclaves de Lisbonne ; on trouve aussi un peu de poussière d’or : ces maigres et insignifiants débuts sont tout ce qu’Enrique a vu de l’œuvre qu’il a conçue. En réalité le résultat décisif est cependant déjà acquis. Le grand progrès pour la marine portugaise ne réside pas en effet dans la distance parcourue, mais dans l’influence morale, dans l’accroissement du goût des entreprises et dans la destruction d’une fable dangereuse. A travers les siècles, les gens de mer racontaient tout bas que passé le cap Non la navigation était impossible. Au-delà commençait immédiatement la mer verte des ténèbres ; malheur au navire qui s’aventurait dans ces parages mortels ! Sous ces latitudes, l’ardeur du soleil faisait bouillir la mer ; les bordages et les voiles prenaient feu aussitôt et le chrétien qui osait pénétrer dans le pays de Satan, lequel était désolé comme un paysage lunaire, était métamorphosé sur-le-champ en nègre. Les marins éprouvaient une terreur si insurmontable pour tout voyage le long de la côte africaine que le pape, pour procurer à Enrique des hommes en vue de ses premières expéditions, dut promettre aux volontaires pleine et entière rémission de leurs péchés. Aussi quel triomphe lorsque Gil Eannes double en 1434 ce cap Non, soi-disant infranchissable, et peut écrire à propos de la Guinée que le grand savant Ptolémée n’était qu’un vieux radoteur, car, dit-il, la navigation y est aussi facile que chez nous et le pays est en outre d’une beauté et d’une richesse extrêmes. Ainsi le point mort est dépassé. Le Portugal n’a plus besoin de faire d’efforts pour constituer ses équipages ; amoureux d’aventures et aventuriers accourent de tous les pays pour se mettre à son service. Chaque nouveau voyage couronné de succès enhardit les navigateurs; une nouvelle race d’hommes jeunes et intrépides éclot soudain, auxquels l’aventure est plus chère que la vie. Navigare necesse est, vivere non est necesse : naviguer est une nécessité, vivre n’en est pas une – le vieil adage de la Hanse, a retrouvé son empire sur les esprits. Et toutes les fois qu’une génération ferme et résolue se met au travail l’univers se transforme.

C’est pourquoi la mort d’Enrique ne représente qu’une pause avant le grand élan. A peine l’énergique roi Joâo II est-il monté sur le trône qu’il se produit un essor qui dépasse toute attente. Ce qui n’avançait jusque-là qu’avec la lenteur de l’escargot marche maintenant à pas de géant. Hier encore, on s’émerveillait d’avoir, en douze ans, franchi les quelques centaines de milles qui séparent Lisbonne du cap Bojador et, en douze autres années de lente progression d’avoir réussi à atteindre le cap Vert : aujourd’hui un bond en avant de cent, de cinq cents milles n’a plus rien d’extraordinaire. Nous seuls, qui avons assisté à la conquête de l’air, qui, au début du siècle, nous extasions à la pensée qu’un aéroplane parti du Champ de Mars avait pu tenir l’air trois, cinq, dix kilomètres et qui avons vu plus tard survoler continents et océans, nous seuls, peut-être, sommes capables de comprendre l’intérêt passionné, l’enthousiasme vibrant avec lequel l’Europe accueille les brusques succès du Portugal. En 1471, l’Equateur est atteint ; en 1484, Diego Cam débarque à l’embouchure du Congo en 1486, le rêve prophétique d’Enrique s’accomplit : un navigateur portugais, Bartholomeu Diaz, touche à la pointe sud de l’Afrique le cap de Bonne-Espérance, baptisé d’abord par lui, sans doute à cause des tempêtes qu’il y essuie, Cabo tormentoso. Mais bien que l’ouragan ait déchiré sa voilure et brisé ses mais, le hardi conquistador continue sa route. Il est déjà en vue de la côte occidentale [de l’océan Indien], d’où les pilotes musulmans pourraient facilement le conduire aux Indes, lorsque son équipage se révolte : c’est assez pour cette fois. Le cœur ulcéré, Bartholomeu Diaz doit faire demi tour, renonçant par la faute d’autrui à la gloire d’être le premier Européen à avoir frayé la route des Indes, et c’est un autre Portugais, Vasco de Gama, qu’à cette occasion Camoëns glorifie dans des vers immortels. Comme toujours, le pionnier, l’initiateur infortuné est oublié au profit du réalisateur plus heureux. Toutefois l’acte décisif est effectué. Pour la première fois, la configuration géographique de l’Afrique se trouve précisée, Ptolémée reçoit un démenti formel : il existe bien une route maritime des Indes. Les disciples et les héritiers d’Enrique ont réalisé le rêve de sa vie vingt-six ans après la mort de leur maître.

Le monde tourne maintenant des regards étonnés et envieux vers cet insignifiant petit peuple de marins, relégué à l’extrême pointe de l’Europe. Pendant que les grandes puissances, la France, l’Allemagne, l’Italie s’entre-déchirent dans des guerres stupides, leur frère cadet, le Portugal, décuple, centuple son champ d’action, Rien ne peut plus entraver son formidable essor. Il est devenu du jour au lendemain la première nation maritime du monde, il a acquis par son activité non seulement de nouvelles provinces mais même de véritables continents. Dix ans encore, et le plus petit État d’Europe pourra prétendre posséder et régir un territoire plus vaste que l’empire romain au temps de sa plus grande extension.

Il est évident qu’en essayant de réaliser des prétentions aussi exagérément impérialistes le Portugal ne tardera pas à épuiser ses forces. Un enfant prévoirait qu’un pays aussi minuscule, qui ne compte guère au total plus d’un million et demi d’habitants, ne saurait à lui seul occuper, coloniser, gouverner, ni même seulement monopoliser commercialement l’Afrique, l’Inde et le Brésil tout entiers, ni surtout se défendre éternellement contre la jalousie des autres nations. Une seule goutte d’huile ne peut suffire à rendre étale une mer démontée, un pays grand comme la main soumettre des pays cent fois plus étendus. Raisonnablement, l’expansion illimitée du Portugal représente une absurdité, une donquichotterie de la plus dangereuse espèce. Mais ce qui est héroïque est toujours déraisonnable, irrationnel. Chaque fois qu’un homme ou un peuple s’impose une mission qui dépasse sa mesure, ses forces se haussent à un niveau insoupçonné. Jamais peut-être une nation ne s’est aussi magnifiquement synthétisée dans une période glorieuse que le Portugal à la fin du XVe siècle : il possède tout à coup non seulement un Alexandre, des Argonautes en Albuquerque, Vasco de Gama et Magellan, mais un Homère en Camoëns, un Tite-Live en Barros. Des savants, des architectes, de grands commerçants lui naissent spontanément. Comme la Grèce au temps de Périclès, l’Angleterre sous Elisabeth, la France sous Napoléon, ce peuple réalise son idée profonde sous une forme universelle et la met en évidence aux yeux du monde. Pendant une heure de l’histoire du monde, le Portugal est la première nation de l’Europe, le guide de l’humanité !

Mais les hauts faits d’un peuple profitent toujours aux autres peuples. Tous sentent que cette poussée dans l’inconnu a bouleversé tous les concepts et mesures admis jusqu’ici, toutes les notions de distance, et dans les cours, dans les universités, on attend avec une impatience fébrile les dernières nouvelles de Lisbonne. Grâce à une merveilleuse clairvoyance, l’Europe comprend tout à coup que les grands voyages et les découvertes vont transformer davantage l’univers que toutes les guerres et la grosse artillerie, qu’une époque séculaire, millénaire, le Moyen Age, est révolue et qu’une autre commence, celle des temps modernes, qui pensera et créera dans des dimensions plus vastes. C’est pourquoi l’humaniste florentin Polician, pressentant ce moment historique, prend solennellement la parole pour glorifier le Portugal, et la gratitude de toute l’Europe civilisée s’exprime par sa bouche en ces termes enthousiastes : Il n’a pas seulement laissé derrière lui les colonnes d’Hercule et dompté un océan déchaîné, mais resserré les liens jusqu’alors relâchés de l’unité du monde habitable. A quelles nouvelles possibilités et à quels avantages économiques, à quelle élévation du savoir, à quelle confirmation de la science antique, dont on récusait jusqu’à présent l’exactitude, n’est-on pas maintenant en droit de s’attendre ? De nouveaux pays, de nouvelles mers, de nouveaux mondes (alli mundi) ont émergé des ténèbres séculaires. Le Portagal est aujourd’hui le gardien, la sentinelle d’un second univers !

Un événement déconcertant vient, hélas ! interrompre cette incomparable marche triomphale. Le second univers semble déjà atteint par la voie orientale, le sceptre et les trésors de l’Inde paraissent déjà assurés au roi Joâo : depuis que le cap de Bonne Espérance a été doublé, personne ne peut plus devancer le Portugal, ni même le suivre dans la voie qu’il a prise. Car Enrique le Navigateur avait eu la prudence de faire garantir aux Portugais par bref spécial du pape la propriété exclusive de tous les continents, mers et îles qu’ils découvriraient au-dessous du cap Bojador, et trois autres papes avaient confirmé cette étrange donation, aux termes de laquelle la maison des Viseu recevait en apanage tout l’Orient encore inconnu et des millions d’habitants. Avec d’aussi indiscutables garanties entre les mains, on ne se sent généralement pas enclin aux affaires hasardeuses ; rien d’étonnant donc que le beatus possidens, que Joâo II eût montré peu d’intérêt pour les projets confus de ce Génois inconnu qui réclamait avec emphase toute une flotte para buscar el levante por el ponente, pour gagner les Indes par l’ouest. Certes on avait aimablement accordé audience à messer Christoforo Colombo au palais de Lisbonne ; on ne lui avait pas opposé un refus brutal, mais on s’en était tenu là. On se rappelait trop bien que toutes les expéditions visant les fabuleuses Antilles et le Brésil, lesquels devaient se trouver quelque part à l’ouest, entre l’Europe et les Indes, avaient, les unes après les autres, lamentablement échoué. Et d’ailleurs pourquoi risquer d’excellents ducats portugais dans la recherche d’une route des Indes problématique, alors qu’on venait de trouver la bonne après des années d’efforts et que les chantiers navals du Tage travaillaient jour et nuit à la construction de la grande flotte qui irait directement aux Indes par le Cap ?

La brusque nouvelle que l’aventurier génois a réellement ftranchi l’Océano tenebroso pour le compte de l’Espagne et rencontré la terre à l’ouest après trois courtes semaines de navigation éclate au palais du roi Joâo comme un coup de tonnerre.[…]

Il est vrai que Colomb, le nouvel argonaute, est à cent lieues de soupçonner qu’il a découvert un monde nouveau. Cet homme fantasque et obstiné continuera jusqu’à sa dernière heure à prétendre, sans jamais vouloir en démordre, qu’il a atteint le continent asiatique et qu’en poursuivant à l’ouest de l’Espagne il débarquerait peu de jours après à l’embouchure du Gange. C’est cela surtout qui effraie le Portugal. A quoi lui sert en effet l’encyclique papale qui lui confère la propriété de tous les pays qu’il rencontrera en allant vers l’est, si avant l’élan final l’Espagne le devance par la route de l’ouest et lui souffle les Indes? Cinquante années de travail de la vie d’Enrique, quarante années d’efforts après sa mort seraient annihilées du coup et les Indes perdues par le trait de folle audace de ce maudit Génois ? Si le Portugal veut maintenir la priorité de ses droits sur les Indes, il n’a plus d’autre ressource que de prendre les armes pour s’opposer à la soudaine intrusion de sa rivale.

Heureusement le pape conjure le danger menaçant. Le Portugal et l’Espagne sont chers à son cœur, parce que ce sont les seules nations dont les souverains ne se soient jamais dressés contre sa volonté. Ils ont combattu les Maures, chassé les Infidèles, extirpé par le fer et par le feu l’hérésie de leurs royaumes ; jamais l’Inquisition n’a trouvé d’auxiliaires aussi complaisants contre les Musulmans et les Juifs. Non, décide le Saint Père, ses enfants chéris ne doivent pas se brouiller. Et il répartit tout bonnement entre eux les parties du monde encore inconnues. Il ne les leur remet pas, pour parler le langage hypocrite de notre diplomatie moderne, à titre de sphères d’intérêts, mais il les leur donne en toute propriété, en vertu de son autorité de vicaire de Jésus-Christ. Il prend le globe terrestre et le coupe en deux comme s’il s’agissait d’une pomme, non avec un couteau certes, mais à l’aide de la bulle du 4 mai 1493. La ligne de démarcation passe à cent léguas (une ancienne mesure milliaire) des îles du cap Vert ; tous les pays non encore reconnus à l’ouest de cette ligne appartiendront à sa fille bien-aimée l’Espagne, tous ceux situés à l’est à son cher fils le Portugal. Les deux enfants acceptent d’abord avec reconnaissance ce superbe présent. Mais bientôt le Portugal ressent de l’inquiétude et demande que la limite soit légèrement reculée vers l’Occident. Cette requête est exaucée par le traité de Tordesillas (7 juin 1494), qui recule la ligne de démarcation de deux cent soixante-dix léguas vers l’ouest (clause qui octroie au Portugal le Brésil non encore découvert à l’époque).

Si grotesque que puisse paraître à première vue une pareille libéralité, qui confère la presque totalité du monde à deux nations sans tenir compte des autres, il n’en faut cependant pas moins admirer dans cette solution pacifique, qui aplanit un conflit sans recourir à la violence, un des rares actes raisonnables de l’Histoire. Effectivement le pacte de Tordesillas évitera pendant de nombreuses années toute guerre coloniale entre l’Espagne et le Portugal, bien que cet arrangement soit condamné d’avance à n’être que provisoire. Mais où se trouvent les îles tant recherchées, les précieuses îles des épices ? A l’est ou à l’ouest de la ligne de démarcation ? Du côté du Portugal ou du côté de l’Espagne ? C’est ce qu’ignorent à ce moment-là pape, rois et savants, parce que personne n’a encore mesuré la circonférence de la terre et parce que l’Eglise ne veut reconnaître à aucun prix qu’elle soit ronde. Mais avant la décision finale les deux nations auront fort à faire pour avaler les deux monstrueux morceaux que le destin leur a jetés en pâture : à la petite Espagne, la gigantesque Amérique ; au minuscule Portugal les Indes et l’Afrique !

Stefan Zweig             Magellan        Herbert Reichner Verlag       1938

Première entreprise moderne d’exploration, sa cour était un laboratoire de recherche et développement avant la lettre : centre de cartographie, de navigation et de construction navale. Il exigea de ses marins un journal de bord ainsi que des croquis précis et exhaustifs. A Sacrez affluèrent marins, voyageurs et savants, chacun porteurs d’un fragment de réalité ou d’une nouvelle approche des faits : s’y côtoyaient Juifs, Arabes, Génois et Vénitiens, Allemands et Scandinaves, et, lorsque l’exploration progressa, Noirs d’Afrique Occidentale. Dans l’univers du croisé, le connu était dogme et l’inconnu inconnaissable. Mais dans le monde de l’explorateur, l’inconnu était simplement ce qui restait à connaître. Mais les deux mondes se chevauchèrent longtemps et le cœur de l’action de Henri fut bien le rêve d’un croisé : prendre l’Islam en tenaille en trouvant le royaume du prêtre Jean, et ainsi reconquérir les Lieux Saints.

Le compas, – boussole améliorée par l’adjonction d’un bras articulé qui la rend insensible aux mouvements du navire, due à l’Italien Jérôme Cardan – y perdit les pouvoirs occultes qu’on lui prêtait, l’astrolabe, instrument délicat et coûteux, fût remplacée par l’arbalète, simple bâton gradué porteur d’une règle transversale mobile, permettant de lire la hauteur du Soleil sur l’horizon, on y mit au point le quadrant et de nouvelles tables de déclinaison.

Mais la plus célèbre nouveauté fût sans conteste la Caravelle, inspirée bien sur de ce qui existait à l’époque – on en a repéré en Méditerranée dès le début du XIII° siècle – mais conçue pour répondre aux besoins d’une exploration : il ne s’agissait pas de transporter de lourdes cargaisons, mais essentiellement de rapporter de l’information, donc le navire pouvait être plus petit que ce que l’on faisait alors : les deux Caravelles de Christophe Colomb (son troisième navire, la Santa Maria, anciennement Marigalante, n’était pas une caravelle, mais une lourde nef de Galice, de 39 mètres de long, 8 de large pour 3 m. de tirant d’eau, jaugeant 280 tonnes – 233 tonneaux -) seront 5 fois plus petites – la Pinta jaugeait 140 tonnes et la Niña 100 seulement – que les navires vénitiens de l’époque ; et il s’agissait surtout de revenir, c’est à dire, la plupart du temps d’utiliser le vent qu’on avait eu à l’aller pour aller dans l’autre sens : dès lors, il devenait capital, pour le moral des marins comme pour l’efficacité du voyage, de pouvoir remonter au plus près possible du vent, on disait alors naviguer à la bouline, que ce fût à l’aller ou au retour : le gain de temps devenait considérable. Les voiles carrées en service sur les plus gros navires ne permettaient pas de remonter au vent à moins de 67 degrés. Muni de ses voiles latines – qui étaient le gréement des bateaux arabes -, la Caravelle pouvait remonter au vent jusqu’à 55 degrés !

A cette époque, les seuls navires présentant le caractère de la Caravelle : – le seul château est à l’arrière, tandis que l’avant est bas sur l’eau – sont la jonque chinoise et, dans une moindre mesure, le boutre arabe, ou dhaou, sur la côte orientale de l’Afrique, avec un rapport longueur-largeur entre un quart et un cinquième, une largeur maximum sur l’arrière et, un fond presque plat quand la quille est de plus en plus accentuée vers l’avant. Jusque là, les navires européens continuaient à être construits dans le droit fil de la tradition, issue de l’ancien drakkar ou de la galère : deux châteaux, l’un à la proue, l’autre à la poupe, avec un rapport longueur-largeur d’un sixième sur la galère, et d’un tiers sur le vaisseau rond. Le gréement de la Caravelle sera mixte, voile carrée sur le grand mât et l’artimon, voile latine sur la misaine, beaucoup moins révolutionnaire que la coque. Christophe Colomb fera remplacer aux Canaries les voiles latines de la Pinta par des voiles carrées. La Caravelle réalise le mariage d’une coque révolutionnaire et d’une voilure presque entièrement traditionnelle : l’ingénieur naval est novateur, le capitaine, lui, garde la préférence pour ses habitudes. Et encore, son faible tirant d’eau la rendait apte à explorer les côtes, et facilitait l’échouage pour le radoub.

Dans un premier temps, le but des expéditions programmées, fût le dépassement du Cap Nâo, aujourd’hui au Maroc, [renommé cap Chaunar, ou cap Noun entre Tarfaya et Sidi Ifni, à la latitude de Puntagorda, sur la Palma, la plus septentrionale des îles Canaries]. Il marquait la limite sud du littoral connu de l’Afrique, et était devenu mentalement un obstacle infranchissable :

Avait alors cours le proverbe Quem passar o Cabo de Não, ou tornará ou não – Qui passe le cap du Non, retournera ou non -. Ce fût chose faite en 1415, quand fût atteint le cap Bojador, [Boujdour] un peu plus au sud, grosse bosse sur le littoral ouest africain, au sud des Canaries :

Au vrai, ce n’était ni par couardise, ni par manque de bonne volonté, mais en raison de la nouveauté de la chose, et des nombreuses et anciennes rumeurs concernant ce cap qu’étaient allé répétant des générations de marins en Espagne. […] Car, assurément, l’on ne saurait imaginer que parmi tant d’hommes nobles qui accomplirent de si hauts faits pour leur plus grande gloire, il ne s’en soit point trouvé un seul pour oser un tel acte. Mais, certains qu’ils étaient du péril et ne voyant espoir ni d’honneur, ni de profit, ils renoncèrent. Car, disaient les marins, il est tout à fait clair que, au-delà de ce cap, il n’est ni race d’hommes, ni lieu habité […] La mer y est si peu profonde que, à une bonne lieu de la terre, elle n’a qu’une brasse de profondeur, et les courants sont si terribles qu’aucun navire, une fois franchi le cap, n’en pourrait jamais revenir. […] Nos marins […] étaient menacés non seulement par la peur, mais par son ombre, dont la grande fourberie fût cause de très grandes dépenses.

Zurara

L’une des premières expéditions, menée par le capitaine Zarco s’arrêta en 1419 à Madère (madeiras veut dire bois) : l’expédition tourna court par la faute de la descendance d’une lapine pleine qu’ils avaient eu l’imprudence de lâcher dans la nature de la petite île voisine de Porto Santo. Ils revinrent 5 ans plus tard, trouvèrent une forêt si dense qu’ils entreprirent de l’éclaircir en pratiquant le brûlis ; mais ils ne parvinrent pas à l’éteindre et l’incendie ne dura pas moins de 7 ans ! Pour remplacer tous ces arbres brûlés, ils importèrent de la vigne de Crète, qui prospéra au-delà de tout espoir sur toute la potasse produite par la combustion des arbres : le fameux vin de Madère était né. Il restait des cantons qui n’avaient pas été atteints par l’incendie : on en tira du bois d’œuvre et un vernis nommé sang du dragon. Puis, la canne à sucre, par les quantités de bois que demandaient les moulins à sucre contribua grandement au déboisement.

Henri le Navigateur mourut à Sacrez en 1460, mais son œuvre fût poursuivie par le roi Alphonse V, qui passa un contrat avec Fernao Gomez, ce dernier s’engageant à découvrir chaque année 400 kilomètres de côte, en reversant au roi une partie des revenus que lui procurait le monopole du commerce avec la Guinée : les richesses se mirent à affluer : poivre, ivoire, or, esclaves. Encore plus tard, dans les années 1480, Diogo Cao inaugura l’usage des padrães, bornes de pierre aux armes portugaises surmontées d’une croix, affirmation des droits du Portugal et témoignage de la présence chrétienne.

Remarquons qu’il n’est pas forcément nécessaire de poser une pierre pour que l’on se souvienne de vous… dans les années 1970, dans le sud du Gabon, ex très ancienne colonie française, et où donc les Portugais n’étaient plus présents depuis très longtemps, on pouvait encore entendre des femmes qui pour un au revoir disaient cambaccio, terme qui n’a rigoureusement rien d’africain et qui est l’au revoir d’un dialecte portugais.

Les Portugais s’immortalisaient par d’autres découvertes […]; leur ardeur ne faisait qu’augmenter : ni les écueils, ni les caps nouveaux, ni les tempêtes, ni les éclats de la foudre, ni les trombes, ni les phénomènes les plus terribles ne purent les intimider ; leur courage croissoit avec les obstacles et les dangers. Nugno-Tristan découvrit le cap Blanc, ainsi nommé à cause de la terre blanche et sablonneuse que l’on y trouve ; Gilles-Annius, un de leurs marins, brave le premier les courans du cap Bojador, et doubla ce cap redoutable en 1435. Antoine Gonzale, le premier, commerça avec les noirs de l’Afrique ; le sang des Européens, conduits pas Cintra, coula aussi pour la première fois, sous ces climas brûlans, près des îles d’Arguïn.

Alphone V, successeur de Jean I°, encouragé par ces divers succès, tenta de plus grands efforts ; des pilotes expérimentés découvrirent, doublèrent le cap Vert en 1446, et reconnurent l’embouchure du Sénégal, appelé d’un nom que le portugais Lancelot entendit proférer par les noirs. La croix fut plantée sur les côtes barbares de la Guinée, et les navigateurs rapportèrent de ces voyages, des productions et des animaux qui devinrent les objets de l’étonnement, aussi bien que de l’admiration de leurs compatriotes.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

Revenir : c’était la condition sine qua non de l’exploration : sans retour, pas d’information, pas d’enrichissement, qu’il soit intellectuel ou financier. Les expéditions maritimes, lorsqu’elles étaient à sens unique, n’ont eu par elles-mêmes que peu d’importance, et n’ont guère laissé de traces dans l’histoire : on a retrouvé aux Açores des pièces de monnaie carthaginoises du IV° siècle, et des navires fous semblent avoir apporté au Venezuela des pièces romaines. Des bateaux Vikings ont vraisemblablement touché l’Amérique du Nord à diverses reprises au Moyen Age. En 1291, les frères Vivaldi appareillèrent de Gênes dans le but de contourner l’Afrique, mais disparurent. Il est possible également que, à l’époque précolombienne, certaines jonques chinoises ou japonaises se soient trouvées entraînées jusque sur les côtes de l’Amérique. Mais tous ces événements sans effet de retour ne furent, pour cette raison même, que des incidents sans lendemain.

Daniel Boorstin. Les Découvreurs.                      Robert Laffont Mars 2000.

Ce que dit là Daniel Boorstin relève d’une classification qui perd le contact avec le réel, car il faut tout de même bien souligner qu’entre simples marins ou aventuriers et explorateurs, il n’y a pas rupture, mais continuité : les découvreurs ont apporté un plus, c’est évident, mais eux-mêmes ont pris bien soin, avant de partir, de rassembler un maximum d’informations, lesquelles étaient glanées auprès de ceux qui avaient déjà l’expérience de ces mondes, – qu’il s’agisse de mer ou de terre -. Les marins n’ont pas attendu Christophe Colomb pour naviguer bien loin de leur port d’attache : les exemples de navigation hauturière ne manquent pas dans l’antiquité, Christophe Colomb lui- même, marchand de cartes, savait ce qu’est l’expérience d’un marin et s’était muni d’un maximum d’informations ; les marins de Dieppe s’étaient aventurés jusqu’en Sierra Leone dès 1364 – c’est la guerre de cent ans qui leur fit abandonner ces comptoirs – ; l’expérience des baleiniers a été irremplaçable pour toutes les expéditions qui tentèrent le passage du nord-ouest… et les corsaires et les forbans, flibustiers et pirates… ils en connaissaient aussi un brin, et même un sacré brin… les Jean Bart, René Duguay-Trouin, Jean Laffite, Pierre Le Picard, Robert Surcouf, et chez nos meilleurs ennemis, les Anglais, le grand Sir Francis Drake, Barbenoire etc… etc…

Il faut tout de même rendre justice à tous ces sans-grade, tous ces soutiers de la gloire, ces transparents [2] qui, à un moment ou à un autre se sont trouvés à la même table de jeu que les Colomb, Magellan, Vasco de Gama, puis Peary, Nansen, Amundsen, Nordenskjöld, Cook, La Pérouse, Paul Emile Victor, etc… et ont vu ces derniers qui, simplement parce qu’ils savaient lire et écrire, systématiquement rafler la mise.

O combien d’actions, combien d’exploits célèbres
Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres…

Pierre Corneille Le Cid

Celui qui pille avec un petit vaisseau se nomme pirate.
Celui qui pille avec un grand navire s’appelle conquérant.

Proverbe grec.

N’allons pas croire qu’on n’échangeait que des grivoiseries au comptoir des estaminets ; toutes ces précieuses informations baignaient dans l’atmosphère de secret qui entourait les découvertes, elles faisaient certainement l’objet de marchandages, peut-être le plus souvent ne s’agissait-il que d’une forme de chantage, de solidarité clanique, mais soyons bien certains que toutes nos gloires se sont construites en bonne partie avec les informations recueillies patiemment sur les quais et dans les troquets.

Rappelons-nous donc l’épisode de la comtesse d’Angeville – les montagnards sont cousins des marins, Tabarly passait ses vacances à Chamonix – qui, en 1838, fit croire qu’elle avait été la première femme à gravir le Mont Blanc, alors que Marie Paradis, une servante de Chamonix, y était montée 29 ans plus tôt… et Behring qui donne son nom au détroit en lieu et place du cosaque Dezhnev etc, etc…

Et encore ! Il est plutôt récent le temps où l’on honore les découvreurs. Pendant combien d’années, voire de siècles ceux-ci ont-ils été considérés par leurs souverains, comme certains espions par les services secrets aujourd’hui : on les supprime car il arrive vite le temps où ils en savent trop, et donc finissent par représenter une menace pour le pouvoir :

Les âges héroïques ne sont jamais sentimentaux : ces hardis conquistadors qui ont donné des mondes entiers à l’Espagne et au Portugal sont mal récompensés par leurs rois. Colomb rentre à Séville dans les fers, Cortez tombe en disgrâce, Pizzaro est assassiné, Nunez de Balboa, qui découvrit l’océan Pacifique, est décapité ; Camoëns, le poète guerrier du Portugal, passe comme Cervantès des mois et des années dans un cachot infâme. Monstrueuse ingratitude de l’époque des découvertes : ces invalides et ces mendiants, qui errent à travers les rues de Cadix et de Séville, rongés par la vermine et la misère, ce sont ces mêmes soldats qui ont donné à l’empereur les joyaux et les trésors des Incas ; ceux que la mort a épargnés aux colonies sont enterrés sans gloire dans leur patrie comme des chiens galeux. Qu’importent en effet leurs prouesses aux courtisans qui sont restés prudemment embusqués au palais, où ils raflent adroitement les richesses que les autres ont conquises ! Ces frelons deviennent adelatandos, gouverneurs des nouvelles provinces, ils entassent l’or à plein sac et repoussent de l’assiette au beurre comme des intrus les coloniaux, soldats et officiers, lorsque, après des années de privations et de sacrifices, ils ont commis la folie de rentrer dans leur pays. Avoir combattu à Cannanore, à Malacca, et dans de multiples batailles, avoir cent fois risqué sa vie et sa santé pour la victoire du Portugal n’assure pas le moindre avancement à Magellan.

Stefan Zweig             Magellan        Herbert Reichner Verlag       1938


[1] L’équipage débarque sur l’île de Sandoy, la plus méridionale des îles de l’archipel des Lofoten.

[2]   …les soutiers de la gloire c’est ainsi que Pierre Brosselette nommait les résistants. Pour René Char sont transparents, tous ceux qui n’éprouvent pas l’impérieux besoin d’une grande ambition pour vivre, pour qui gagner son pain en travaillant, se réjouir de la beauté d’une fleur, de la transparence d’une eau de rivière, de la complicité d’une femme et de la joie des enfants qu’elle vous a donné suffit à remplir l’existence. Au début des années 1990, le cinéaste René Allio disait : j’ai donné la parole aux gens  qui n’ont pas d’histoire, qui ne sauraient compter dans l’histoire, représentation qui est toujours payée à son juste prix, c’est-à-dire rien.


Par l.peltier dans (3 : 1163 à 1522) le 28 novembre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

5 04 1434                  Un incendie ravage le Mont Saint Michel ; les Anglais tentent de mettre à leur profit le désarroi, parviennent à ouvrir une brèche dans la première enceinte, mais Louis d’Estouteville, ses compagnons et leurs chiens d’attaque parviennent à les mettre en fuite : ils abandonnent des canons, dont on peut encore voir deux exemplaires aujourd’hui. Les vents cessent dès lors d’être  favorables aux Anglais. Jusqu’au XX° siècle, le Mont aura connu 12 incendies, pour la plupart dus à la foudre.

1434                            Gil Eannez franchit le cap Bojador, et dès lors l’exploration de la côte ouest africaine va être systématique.

Les Portugais s’immortalisoient par d’autres découvertes d’un autre genre et qui n’étoient pas moins importantes ; leur ardeur ne faisoit qu’augmenter : ni les écueils, ni les caps nouveaux, ni les tempêtes, ni les éclats de la foudre, ni les trombes, ni les phénomènes les plus terribles ne purent les intimider ; leur courage croissoit avec les obstacles et les dangers. Nuno-Tristan découvrit le cap Blanc, ainsi nommé à cause de la terre blanche et sablonneuse que l’on y trouve ; Gilles Annius, un de leurs marins , brava le premier les courans du cap Bojador, et doubla ce cap redoutable (1435). Antoine Gonzale, le premier, commerça avec les Noirs de l’Afrique ; le sang des Européens, conduits par Cintra, coula aussi, pour la première fois, sous ces climats brûlans, près des îles d’Arguïn.

Alphonse V, successeur de Jean I°, encouragé par ces divers succès, tenta de plus grands efforts ; des pilotes expérimentés découvrirent, doublèrent le cap Vert (1446), et reconnurent l’embouchure du Sénégal, appelé d’un nom que le Portugais Lancelot entendit proférer par les noirs. La croix fût plantée sur les côtes barbares de la Guinée, et les navigateurs rapportèrent de ces voyages, des productions et des animaux qui devinrent les objets de l’étonnement, aussi bien que l’admiration de leurs compatriotes.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

1436                        Seize ans après le traité de Troyes, c’est pitié que de voir ce qu’est devenu Paris :

Vous auriez entendu dans Paris des lamentations pitoyables. On voyait sur un fumier des dizaines d’enfants qui mouraient de faim et de froid. La mort taillait tant et si vite qu’il fallait creuser dans les cimetières de grandes fosses où l’on jetait les cadavres par trente et quarante, arrangés comme lard ou à peine poudrés de terre. Des bandes de loup couraient les campagnes et entraient même la nuit dans Paris pour enlever les charognes.

Journal d’un bourgeois de Paris

12 11 1437                   Charles VII fait son entrée solennelle dans Paris. Il va mettre de l’ordre dans la maison… qui en avait bien besoin :

Et Dieu scet les tyrannies que a souffertes le povre peuple de France par ceulx qui deussent les avoir gardés, car entre eulx n’a eu ne ordre ne forme de conduicte de guerre mais a chacun fait le pis qu’il a peu… Et au regard des povres prestres, gens d’église, religieux, et autres povres laboureurs tenant vostre party, on les emprisonne, on les met aux fers… en fossez, en lieux ors plains de vermine, et laisse on mourir de faim… On rostit les ungs, aux autres on arraches les dens, les autres sont bastus de gros bastons, ne jamais ne seront délivrez jusques ad ce qu’ilz aient paié argenty plus que leur chevance ne monte.

Cité par Jean Juvénal des Ursins. Ecrits politiques

Paris faisait peine à voir. Je ressentis le même choc qu’en traversant, pour me rendre en Orient, les campagnes dévastées du Midi. Encore, les campagnes, entre les villages détruits, offraient le spectacle reposant d’une nature redevenue sauvage mais éclatante de vie. Les plaies de Paris étaient béantes et stériles. Les émeutes, les pillages, les incendies, les épidémies, les exodes successifs avaient outragé le corps de la ville. De nombreuses maisons étaient à l’abandon, des ordures s’accumulaient dans des terrains vagues. Sur le Pont au Change, la moitié des boutiques étaient fermées. Les rues, étroites et sombres, étaient encore encombrées de tout ce que le peuple avait jeté sur les Anglais pour les faire partir et des porcs fouaillaient ces débris pour s’en repaître.

[…]     Nulle part comme à Paris, je n’avais vu autant de riches, pauvres. La haute société était tenue de paraître dans cette ville qui s’honorait d’être la capitale. Malgré la saleté et les misères des alentours, on continuait de mener grand train dans les palais que m’avait décrit jadis Eustache. Mais pour avoir la fierté de s’illuminer de flambeaux et de lustres les soirs de fêtes, on se privait de dîner cinq jours par semaine. Les femmes étaient mieux fardées qu’elles n’étaient nourries. La soie et le velours enveloppaient des carcasses affamées. Malgré les appétits que faisait naître en moi cette vie, je renonçai san effort à nombre de bonnes fortunes. Il me suffisait, au moment où s’approchait de moi une  femmme empressée, d’apercevoir un sein flétri, une denture déficiente, l’auréole d’une dartre sur un décolleté pour me détourner de toute tentation. Je n’avais pas connu jusque là cet étrange mélange d’un luxe extrême et d’une déchéance si profonde. Chez nous, on était plus ou moins riche, mais nul n’aurait renoncé à la santé pour le seul bénéfice du superflu.

Jean Christophe Rufin                    Le grand Cœur.          Gallimard 2012

Dans les campagnes, ce n’est pas plus brillant : si la France n’a certes pas connu 100 ans de guerre, dans les campagnes, la soldatesque, non rémunérée hors temps de guerre, vivait de rapines et brigandage, installant un climat permanent d’insécurité. Famines, chute des rendements… Nombre de paysans allèrent dès lors se réfugier là où on pouvait trouver plus de sécurité : en ville. La friche recommença à gagner du terrain : on disait : Les bois sont venus en France avec les Anglais. Des mouvements de migration vont se développer pendant une cinquantaine d’années, des régions pauvres, qui n’étaient pas à même de nourrir leur trop nombreuse population et relativement épargnées par la guerre : Bretagne, Périgord, Limousin, Auvergne, vers les régions appauvries par la guerre, dépeuplées mais au fort potentiel agricole : Île de France, Picardie, Nord, Bordelais.

1437                            Duarte, roi du Portugal, a envoyé ses frères Henri le Navigateur et Fernando à la conquête de Tanger : mais l’expédition, aussi mal préparée  qu’exécutée, tourne au désastre. Fernando est capturé, les négociations pour le faire libérer échoueront et il sera pendu par les pieds sur les remparts de Fès en 1448. La crédibilité militaire d’Henri sera gravement atteinte.

7 07 1438                   Préparé par le Conseil Royal et par des théologiens, la Pragmatique Sanction est publiée à Bourges : violent réquisitoire contre les abus du Saint Siège, elle est la charte du gallicanisme, qui marque la volonté d’autonomie de l’Église de France vis à vis de Rome : prééminence des conciles œcuméniques en matière de foi et de discipline, obligation de les réunir tous les 10 ans ; élection des évêques et des abbés par les chapitres et les couvents ; le pape se voit retirer la consécration des élus… autant de manifestations d’indépendance qui plus tard, couperont en parti l’herbe sous les pieds du protestantisme, qui s’implantera moins bien en France qu’en Allemagne. Mais Louis XI rognera les ailes de cette position tranchée.

En s’adressant aux évêques français, Charles VII veut que l’on fasse le tri entre les nouvelles règles votées à Bâle, les traditions romaines et les impératifs de la monarchie française. Ce que l’on va désigner du terme de Pragmatique Sanction de Bourges est relativement simple : roi et évêques français reconnaissent l’autorité suprême du concile sur le pape ; la Pragmatique Sanction fixe le montant des redevances que chaque évêque doit à Rome ; on accepte que les nouveaux évêques soient pratiquement désignés – in fine – par le roi. C’est juridiquement le premier texte qui fonde le gallicanisme. Rome ne l’approuvera jamais ; pas davantage la Bourgogne et les autres pays limitrophes. Pourtant la Pragmatique Sanction restera en vigueur jusqu’aux environs de 1520. À cette date, un véritable règlement définira les rapports entre Rome et l’Eglise française. Une chose néanmoins, à retenir : le développement d’une volonté  d’indépendance vis-à-vis de Rome. L’Angleterre d’Henri II avait cherché à ouvrir la voie ; après le Grand Schisme, c’est la France qui s’engage sur un chemin comparable. Elle va très vite, mais sans grand succès – être imitée par l’Allemagne.

Georges Suffert Tu es Pierre   Éditions de Fallois.2000

5 07 1439                    Le concile de Ferrare, initialement tenu à Florence, proclame l’Acte d’Union de l’Église Catholique Romaine et de l’Église Orthodoxe grecque : l’affaire est solennelle et on tient à le faire savoir : Que les cieux se réjouissent et que la terre bondisse d’allégresse…

Le premier à manifester son désaccord sera un outsider :

J’oubliais un autre opposant d’un rang moins élevé, mais très orthodoxe, le chien favori de Paléologue qui, ordinairement tranquille sur le marchepied du trône, aboya avec fureur pendant la lecture de l’Acte d’Union. On employa inutilement les caresses et les coups de fouet pour le faire taire.

Gibbon

De quoi s’agit-il ? Avant tout pour l’Église d’Orient d’obtenir de celle d’Occident du secours pour lutter contre le Turc. [Les craintes étaient fondées : 14 ans plus tard, Byzance allait tomber aux mains des Turcs]. Donc, Byzance est demandeur. On n’en n’est pas à la première tentative, elles ont déjà été nombreuses dans un passé récent. Cette fois-ci, ce ne sont pas moins de 700 personnes qui représentent l’Église orthodoxe, dont l’empereur Jean VII Paléologue, fils de Manuel, le patriarche de Constantinople, les archevêques Bessarion de Nicée, le métropolite Isidore de Kiev et Marc Eugène d’Éphèse. Le concile aura aussi la visite d’une délégation éthiopienne qui met son église sous l’autorité du Saint Siège : le souverain éthiopien, Zera Yakob avait converti les impies en employant la manière forte : tatouages sur la peau d’éléments du credo chrétien, institution d’une Inquisition, construction de nombreuses églises et obligation pour les prêtres d’assurer un enseignement religieux. Pourtant son sacre s’était déroulé sous les meilleures auspices :

Lorsque notre roi Zara Yakob se rendit dans le district d’Axoum pour accomplir la loi et la cérémonie du sacre  selon les rites suivis par ses aïeux, et lorsqu’il arriva sur les confins de ce district, tous les habitants, ainsi que les prêtres, allèrent à sa rencontre et l’accueillirent avec une grande joie ; les choums [chefs] et tous les Tshawa [corps de troupe] du Tigré étaient à cheval, portant le bouclier et la lance, et les femmes, en grand nombre, se livraient, suivant leur antique coutume, à une danse sans fin. A son entrée aux portes de la ville, le roi avait à sa droite et à sa gauche le gouverneur du Tigré et l’administrateur d’Axoum qui portaient et agitaient, suivant l’usage, des rameaux d’olivier. […]

Le 21 du mois de ter, jour de la mort de Notre Sainte Vierge Marie, fut accomplie la cérémonie du couronnement, pendant laquelle le roi était assis sur un trône de pierre. Cette pierre, avec la construction qui la supporte, est seule réservée au couronnement. Il en est une autre sur laquelle s’assied le roi lorsqu’on le bénit et plusieurs autres, à droite et à gauche, sur lesquelles prennent place les douze juges suprêmes. Il y a en outre le trône du métropolitain.

Les chroniques de Zara Yakob et de Bada Maryam, rois d’Éthiopie de 1434 à 1478.               Traduit du guèze par Jules Perruchon, Paris, 1893

On ne se voit pas tous les jours, et donc chacun découvre l’autre : les Grecs admiraient Brunelleschi, Donatello, Masaccio et Fra Angelico. Les Florentins s’émerveillent de la collection de livres antiques que Jean VIII a apportée de Constantinople : Platon, Aristote, Plutarque, Euclide, Ptolémée… Les Égyptiens offrent au pape un manuscrit arabe des Évangiles, du X° siècle, traduit d’un original copte. Les Arméniens laissent des manuscrits enluminés du XIII° siècle, fruit d’héritages mongols, chrétiens et islamiques. Les Éthiopiens font circuler des psautiers en guèze, leur langue savante…

Cette diversité des participants incitent à la compréhension et l’Eglise catholique finit par voir acceptés la plupart des points auxquels elle tenait :

  • Acceptation du Filioque : le Saint Esprit procède du Père et du Fils.
  • L’Eucharistie peut être célébrée aussi bien avec du pain fermenté qu’avec du pain azyme.
  • Existence du Purgatoire
  • Primauté du Saint Siège de Rome sur toutes les autres patriarcats.

Cette union aboutit en fait à un désastre politique, car l’aide escomptée par les Byzantins pour contrer les Turcs se révélera notoirement insuffisante. Et, à la grande stupeur du monde latin, toutes ces négociations et toutes ces dépenses furent stériles et tournées en dérision. L’Église d’Orient repoussa ces articles. Le métropolite Isidore de Kiev fut saisi par le grand prince de Moscou et enfermé dans un couvent d’où il s’échappa pour gagner Rome, où le pape lui donna, ainsi qu’à Bessarion, le chapeau de cardinal. Le métropolite de Kiev cessa d’être grec : c’était la naissance d’une église orthodoxe nationale. En 1443, les patriarches de Jérusalem, d’Antioche et d’Alexandrie osèrent rédiger une lettre qui traitait le concile de Florence de synode de brigands. L’union du Saint-Siège avec les Arméniens et d’autres groupes orientaux, fortement espérée, finit par échouer. Seuls les Nestoriens de l’île de Chypre, et, en 1516, les Maronites se rattachèrent à l’Église d’Occident.

1439                                Achèvement de la cathédrale de Strasbourg, par une flèche de 142 m., chef d’œuvre de Jean Hultz

02 1440                       Les grands féodaux se révoltent contre Charles VII, visant à le remplacer par le dauphin Louis : Charles VII va se montrer expéditif : le meneur des conjurés, Alexandre de Bourbon, sera cousu dans un sac et jeté dans la rivière à Bar sur Aube. Le remuant dauphin Louis partira plus tard en son Dauphiné.  En attendant, les libertés de son épouse Marguerite Stuart inspirent le poète :

Marguerite d’Écosse, aux yeux pleins de lumière,
A de douces lueurs sur son visage altier ;
Bien souvent on la voit tendre  vers l’argentier
Sa blanche main, de tous les bienfaits coutumière.

Avec toute la cour et marchant la première,
La Dauphine qui sait l’honneur du gai métier,
Passe par une salle où dort Alain Chartier
Comme un bon paysan ferait dans sa chaumière.

Alors d’une charmante et gracieuse humeur,
Voilà qu’elle se penche et baise le rhythmeur,
Encor qu’il soit d’un air fantastique et bizarre

Et quelque peu tortu comme les vieux lauriers,
Car il messiérait fort de se montrer avare
Pour payer l’art subtil de tels bons ouvriers.

Théodore de Banville, 1823-1891          Marie d’Ecosse           Princesses

26 10 1440                  Gilles de Rais est pendu dans la prairie de Biesse, sur les bords de la Loire. Les chefs d’accusation étaient multiples, le principal étant d’avoir sacrifié à Satan plusieurs centaines d’enfants. Au retour de la guerre, son caractère dispendieux et ses comportements de rebelle – on l’avait vu entrer à cheval dans une église – avaient pris le dessus et la famille avait pris peur : Charles VII l’avait déclaré « prodigue », c’est-à-dire que la vente de ses biens français lui était interdite ; il ne lui restait qu’à engager ses biens bretons auprès du duc de Bretagne. Des enfants, des hommes disparaîtront et un légende va naître sur son compte tant et si bien qu’il va être arrêté et aura droit à deux procès, tous deux à Nantes, l’un ecclésiastique, pour sorcellerie et sodomie, l’autre séculier, pour les disparitions et homicides.  Les témoignages seront recueillis avec la même naïveté que ceux, aujourd’hui de notre procès d’Outreau, dans les années 2000. On trouve des « aveux », sans certitude aucune quant à leur authenticité :

Pour mon ardeur et délectation de luxure charnelle, plusieurs enfants, en grand nombre, duquel nombre je ne suis certain, je pris et fis prendre, lesquels je tuai et fis tuer, avec lesquels le vice et péché de sodomie je commettais sur le ventre desdits enfants, tant avant qu’après leur mort et aussi durant leur mort, émettais damnablement la semence spermatique, auxquels enfants quelquefois moi-même, et autrefois d’autres, notamment par les dessus nommés Gilles de Sillé, le Seigneur Roger de Briqueville, Chevalier, Henriet et Poitou, Rossignol, Petit Robin, j’infligeais divers genres et manières de tourments, comme séparation du chef et du corps avec dagues et couteaux, d’autres avec un bâton leur frappant sur la tête violemment, d’autres les suspendant par une perche ou crochet en ma chambre avec des cordes et les étranglant, et quand ils languissaient, commettais avec eux le vice sodomique en la manière susdite, lesquels enfants morts je baisais, et ceux qui avaient les plus belles têtes et les plus beaux membres, cruellement les regardais et faisais regarder, et me délectais, et que très souvent, quand lesdits enfants mouraient, m’asseyais sur leur ventre et prenais plaisir à les voir ainsi mourir, et de ce riais avec lesdits Corillaud, Henriet, et après faisais brûler et convertir en poussière leurs cadavres par lesdits Corillaud et Henriet.

*****

Quand, dans la grande cheminée, Gilles regarde les restes de l’enfant, dans un lit de flammes, devenir peu à peu des cendres, avec l’horrible grésillement de la chair qui brûle, il sent en lui gronder le rire et le plaisir d’avoir trouvé, dans le paroxysme et la terreur, l’orgueil d’avoir fait ce que peut-être avant lui nul autre n’avait osé.

Michel Bataille.

22 12 1440                 Charles d’Orléans, prisonnier à Londres depuis la défaite d’Azincourt en 1415, est libéré et ramène avec lui la coutume anglaise de la fête des amoureux : la Saint Valentin du 14 février. Cette longue captivité lui permit de nous laisser nombre de beaux poèmes, et une Saint Valentin anglaise ne saurait faire oublier le pays de France :

En regardant vers le païs de France,                           En regardant vers le pays de France
Un jour m’avint, a Dovre sur la mer,                           Un jour advint à Douvres sur la mer
Qu’il me souvint de la doulce plaisance                       Qu’il me souvint du doux plaisir
Que souloye oudit pays trouver,                                    Qu’en ce pays je trouvais
Si commencay de cœur à soupirer,                               Et mon cœur commença à soupirer
Combien certes que grand bien me faisait                   Mais à mon cœur amer
De voir la France que mon cœur amer doit                 Voir la France faisait grand bien

19 09 1441                  La prise de Pontoise par Charles VII marque la fin de la présence anglaise en Île de France. Des décennies de temps sombres : – peste, guerres à peu près partout en Europe – , ont déprimé l’économie et c’est pourtant sur ce terrain où tout était à reconstruire que va naître la Renaissance :

Les XIV° et XV° siècles ont été une période de dépression économique profonde. Les prix baissaient, les salaires s’effondraient. L’impact dévastateur de la peste noire, qui a éclaté en 1348, a encore aggravé les difficultés. Il est vrai qu’une des conséquences d’une immense vague d’épidémie et de mort, comme d’une guerre, est souvent un bouleversement et un changement social radical. C’est ce qui s’est passé en Europe au lendemain de la peste. Outre la maladie, la guerre a simultanément ravagé la région. Les guerres civiles flamandes (1293-1328), le conflit entre chrétiens et musulmans en Espagne et en Afrique du Nord (1291-1341), les guerres entre Gênes et Venise (1291-1299 ; 1350-1355 ; 1378-1381) et la guerre de Cent Ans en Europe du Nord (1336-1453) ont perturbé le commerce et l’agriculture en créant une structure cyclique d’inflation suivie d’une brutale déflation. L’un des effets de toutes ces morts, épidémies et guerres a été une concentration sur la vie urbaine, et une accumulation de richesses entre les mains d’une élite réduite mais prospère, dont la consommation ostentatoire a commencé à définir l’extravagance cultivée que nous appelons Renaissance. C’est le fastueux étalage de luxe et d’ornementation constaté par Johan Huizinga dans son étude des cours de Bourgogne en Europe du Nord et par Jacob Burckhardt dans l’Italie du XV° siècle.

Comme à la plupart des périodes historiques, quand certains subissent la dépression et le déclin, d’autres ont des possibilités d’enrichissement et font fortune. Venise, en particulier, a profité de la situation pour accumuler du capital grâce à la hausse de la demande de biens de luxe, et a mis au point de nouveaux moyens de transport permettant de faire circuler davantage de marchandises entre l’Orient et l’Occident.

L’ancienne galère ou galée vénitienne, navire étroit à rames, a été peu à peu remplacée par un lourd navire à voile et à coque ronde, la cocca, qui servait à transporter des produits de base volumineux comme le bois de construction, les céréales, le sel, le poisson et le fer entre les ports d’Europe du Nord. La cocca pouvait transporter plus de 300 tonneaux de marchandises (un tonneau équivaut à 900 litres), plus de trois fois la cargaison maximale de l’ancienne galée. C’est à la fin du XV° siècle qu’on a élaboré la caravelle, à trois mâts. Fondée sur des dessins arabes, elle contenait jusqu’à 400 tonneaux de fret, et elle était aussi de loin plus rapide que la cocca.

Parallèlement à l’augmentation en volume et à l’accélération de la distribution des marchandises, les façons de conclure les transactions changeaient aussi. Sur son lit de mort en 1423, le doge de Venise Tommaso Mocenigo a rédigé un bilan rhétorique de la situation commerciale de sa ville, qui donne quelque idée de l’échelle et de la complexité croissantes du commerce et de la finance pendant la période :

Les Florentins apportent à Venise chaque année 16 000 draps tant moyens, fins que très fins, et nous les apportons à Naples, en Sicile et en Orient. Ils achètent pour 392 000 ducats de laine, soie, or et argent, raisins et sucre. En Lombardie, Milan dépense chaque année à Venise 900 000 ducats ; Monza, 56 000 ; Côme, Tortone, Novare, Crémone, 104 000 ducats chacune. […] Et ces villes apportent à leur tour à Venise pour 900 000 ducats de drap, si bien que le chiffre d’affaires se monte au total à 2 800 000 ducats. Les exportations vénitiennes dans le monde entier représentent 10 millions de ducats par an ; les importations, 10millions également. Sur ces 20millions, Venise fait un profit de 4 millions, donc au taux de 20 %.

La réalité financière était probablement plus confuse que ne le suggèrent les chiffres ronds de Mocenigo. Mais la difficulté d’équilibrer l’importation et l’exportation tant des produits de base que des articles de luxe internationaux et de calculer le crédit, le profit et le taux d’intérêt nous est aujourd’hui si familière que l’on voit aisément pourquoi la Renaissance est souvent perçue comme le berceau du capitalisme moderne. Il serait toutefois inexact de dire que c’était un phénomène exclusivement européen. En négociant les produits exotiques de l’Orient, les marchands européens ont intégré du même coup des pratiques d’affaires arabes et islamiques par leurs contacts avec les bazars et les comptoirs commerciaux partout en Afrique du Nord, au Moyen-Orient et en Perse.

Jerry Brotton      Le Bazar Renaissance          LLL Les Liens qui Libèrent 2011

1441                            Antam Gonçalvez, jeune capitaine portugais, enlève un homme et une femme sur la côte occidentale du Sahara pour les offrir à son seigneur Henri le Navigateur, ce qui lui vaut d’être fait chevalier. Quatre ans plus tard, les Portugais édifieront sur l’île d’Arguin, au large de la côte mauritanienne, un fort à partir duquel ils pourront se procurer des esclaves et de l’or. C’est ainsi que naquit la traite négrière atlantique.

1443                         Début de la construction des Hospices de Beaune et du Palais de Jacques Cœur à Bourges.

10 11 1444                    Ladislas III Jagellon, roi de Pologne et de Hongrie, a franchi le Danube un an plus tôt à la tête de 30 000 hommes, pour soutenir Byzance contre les Turcs. Il a pris Sofia. Le sultan Murad II accourt d’Asie Mineure pour sauver sa capitale Andrinople (aujourd’hui Edirne) : ses 100 000 hommes anéantissent l’armée chrétienne à Varna. Ladislas III est tué. C’est le voïvode de Transsylvanie, Jean Hunyadi, qui va assurer la régence. L’Occident ne fera plus rien désormais pour sauver Constantinople.

Les Turcs n’étoient pas des ennemis aussi faciles à vaincre ; cependant Jean Corvin Huniade obligea Amurah II, sultan des Turcs, à lever le siège de Belgrade, les battit complètement, et mit en déroute une armée autrichienne qui vouloit detrôner Ladislas ; mais les Hongrois furent terrassés à la journée de Varne ; leur jeune roi Ladislas tué, et sa tête mis au bout d’un lance par les vainqueurs. Cette victoire des Turcs doit beaucoup aux Gênois, car ce sont eux, qui, moyennant un péage d’un écu pour chaque soldat, laissèrent passer sur leurs galères toute l’armée turque qui manquait de bâtimens pour se rendre de l’Asie en Europe. Huniade ne fit pas dans cette bataille ce que l’honneur et le devoir lui commandoient, et on le soupçonna, sans doute injustement, d’avoir trahi ses compatriotes, qui pourtant le nommèrent administrateur du royaume. Le héros, quelque temps éclipsé, reparut, et le reste de sa vie, travaillant à faire oublier tant de malheurs, il effaça un injurieux souçon qui eût flétri sa mémoire. Huniade remporta une victoire complète sur les infidèles : ce grand homme n’obtint pas des succès moins brillans sur les Bohémiens. Durant la minorité et l’absence de Ladislas le posthume, l’administrateur repoussa les Infidèles.

La Hongrie étoit le vrai rempart de la chrétienté : vainqueurs ou vaincus, les Hongrois tenoient perpétuellement en haleine les Ottomans.

M.E. Jondot      Tableau historique des nations. 1808

La liberté consolidée dans les montagnes de l’Helvétie, avoit fait des progrès sensibles ; la jalousie, l’ambition enfantèrent bientôt la guerre civile, et rallumèrent dans le cœur des princes de la maison d’Autriche, le désir et l’espérance de reconquérir un pays contre lequel jusqu’alors, ils n’avaient tenté que des entreprises infructueuses, parce que la concorde avoit rendu les Suisses invincibles. Les Zurichois, armés contre le pays de Schwiz et de Glaris, et battus par les troupes de ces deux cantons, s’allièrent avec l’empereur Frédéric III et jurèrent la destruction de Schwitz ; les soldats de ce petit canton, ainsi que ceux de Glaris et de Zug, firent des merveilles contre leurs ennemis unis aux Autrichiens. Ceux-ci avaient pour auxiliaires des bandes de soldats français, connus sous le nom d’Armagnacs, gens accoutumés au pillage, au meurtre, et que les Suisses nommèrent les écorcheurs. Les confédérés républicains se battirent avec toute l’intrépidité des anciens Spartiates ; un de leurs corps se fit tailler en pièces plutôt que de se rendre. Le dauphin, depuis [devenu] Louis XI, perdit six mille hommes en écrasant cette poignée de braves ; les Français, si bons juges de la valeur, apprirent à estimer une nation si intrépide : de nouvelles victoires remportés par les habitans des petits cantons sur les Autrichiens, valurent à la Suisse une paix glorieuse, conclue en 1444.

M.E. Jondot       Tableau historique des nations. 1808

1444                           Charles VII institutionnalise la Taille, – impôt soit sur le revenu supposé, soit sur le foncier – qui est désormais levée régulièrement, alors qu’elle était jusqu’alors négociée au coup par coup. Seize ans plus tard, à la fin de son règne, elle rapportera 1 200 000 livres. Et près de quarante ans plus tard, à la fin du règne de Louis XI, elle rapportera 3 900 000 livres.

Charles VII a alors devant lui la tâche énorme de reconstruire un pays ravagé par cent ans de guerre et qui n’est pas encore délivré de la présence étrangère. […] Il s’attaque ensuite au redressement des finances du royaume. Son objectif premier est de concevoir une fiscalité compréhensible de tous et surtout prévisible. Parmi ses proches conseillers, Jacques Cœur (1395-1456), un homme d’affaires brillant et déterminé, connaîtra un destin heurté. En 1439, il a l’oreille du roi et joue le rôle d’une sorte de ministre des finances. Il insiste auprès de Charles VII pour une réorganisation des finances publiques qui tienne compte de ce qu’il estime être l’attente majeure de la population : selon lui, celle-ci souhaite avant tout savoir combien elle va devoir payer et avoir la certitude que le montant fixé ne sera pas revu de façon arbitraire au gré des foucades du roi ou de l’avidité des collecteurs d’impôt. Dans son Histoire de France, Jules Michelet (1798-1874), évoquant le règne de Charles VII, emploie le mot de guérison. Et il souligne : sous ce règne, on invente une chose alors inouïe en finances : la justice.

Le second objectif de la réforme est de légitimer l’impôt par le contenu des dépenses qu’il va servir à financer. Charles VII présente donc simultanément sa réforme fiscale et un projet de restructuration de l’armée dont le but est d’éviter de nouveaux désastres militaires de l’ampleur d’Azincourt.

Cette nouvelle fiscalité est centralisée : ce sont les agents du roi qui perçoivent les impôts dus au roi, et non les divers échelons de la pyramide féodale. Les impôts sont réorganisés en deux grands types. D’abord des impôts indirects, qui sont assis sur certains biens de consommation courante. On les appelle les aides. Le principal de ces impôts indirects est la gabelle, un impôt sur le sel.

Un impôt direct, ensuite, sorte d’impôt sur le revenu ou en tout cas d’impôt sur les récoltes : la taille. Il reprend des impositions plus ou moins disparates existant déjà dans certaines régions pour les uniformiser et les étendre à l’ensemble du pays. Il doit son nom à ce qu’à l’occasion de son paiement on reçoit un morceau de bois – une taille – qui permet de fournir, en cas de contrôle, la preuve que l’on s’est acquitté de ses obligations. Un reçu écrit aurait pu être envisagé mais, dans un pays où l’immense majorité de la population est analphabète, il devient vite évident qu’une telle pratique n’inspirerait aucune confiance.

Une fois mise au point, la réforme est soumise à l’approbation des États généraux, consolidant une procédure déjà utilisée par Philippe le Bel au début du XIVe siècle. L’accord obtenu permet à Charles VII de venir à bout d’une révolte de la noblesse, qui se sent dépossédée de son pouvoir fiscal, d’une part, et de ses prérogatives militaires par la réorganisation de l’armée, d’autre part. Entrée dans l’histoire sous le nom de Praguerie – en référence aux révoltes contemporaines de Prague et par opposition aux jacqueries paysannes -, cette révolte, à laquelle le fils de Charles VII, le futur Louis XI, qui déteste son père, prend une part active, échoue faute de relais populaire.

Charles VII achève son œuvre financière par une ordonnance de 1443 qui simplifie la présentation du budget et oblige les fonctionnaires qui collectent ou dépensent des fonds publics à tenir une comptabilité détaillée, soumise à la vérification de la Chambre des comptes créée par Philippe le Bel.

Grâce à la bonne connaissance de la situation financière qui en découle, Charles VII autorise ses représentants locaux à dépenser sur place une partie des impôts collectés, à condition que ce soit pour réaliser des investissements publics. C’est ainsi que Narbonne soumet au roi un plan de reconstruction de ses ponts sur l’Aude et obtient d’y consacrer la gabelle perçue sur le territoire de son évêché.

Ces réformes sont un succès à la fois économique – la croissance fait ou refait son apparition à compter de 1445, redonnant à la France une place de premier rang en Europe – et politique, permettant à Charles VII de ne plus réunir les Etats généraux. Il se justifie en déclarant qu’il  » n’est pas besoin d’assembler les trois États pour mettre sus les tailles, car ce n’est que charge et dépense au pauvre peuple qui a payé les frais de ceux qui y viennent « , anticipant ceux qui dans les siècles suivants vont se plaindre à tort ou à raison du train de vie des élus du peuple.

Quelle est donc en fin de compte la recette du succès de Charles VII ? Des collaborateurs efficaces (le Bien servi), un redressement financier associé à l’affirmation politique du retour de la dignité nationale […], une simplification qui rend l’impôt plus lisible, le sentiment d’un effort mieux partagé, la fermeté face aux tentatives de blocage des conservatismes et, ce qui est non négligeable, une phase de croissance qui donne à tous la conviction que le jeu en valait la chandelle.

Jean-Marc Daniel        Le Monde 7 décembre 2013

Charles VII envoie son remuant fils, au secours du roi des Romains, Frédéric III de Habsbourg, aux prises avec les Suisses, accompagné de soldats perdus de la guerre de Cent ans, devenus écorcheurs : ces anciens héros, les La Hire, Xaintrailles, Grailly, Antoine de Chabannes, se retrouvant sans revenus, étaient devenus bandits de grands chemins. Ils seraient moins nuisibles à l’étranger qu’en France.

235 esclaves sont rapportés du Cap Blanc, (actuellement en Mauritanie) à Lagos, ville voisine de Sacrez : les affairistes portugais flairent l’énorme affaire, avec la bénédiction possible de l’Église qui arriva en 1454 quand le pape déclara licite le commerce d’esclaves : depuis des siècles les Arabes se livraient à ce commerce, faisant traverser le Sahara aux Noirs captifs pour les vendre sur les rivages méditerranéens, et c’était donc faire œuvre pie que de leur enlever le monopole de ce commerce et ensuite d’amener ces Noirs à la religion chrétienne sans difficulté notoire. Ainsi naquit la traite des Noirs, à l’initiative des Portugais, avides de prendre aux Arabes des parts de ce juteux marché.  Avant les Amériques, la première destination de ces esclaves sera l’île de Sao Tomé, colonie portugaise au large du Gabon.

1445                           L’architecte gênois Leon Batista Alberti invente le principe de la triangulation. C’est la base de la géodésie, qu’Alberti applique à la représentation cartographique de Rome, réalisée entre 1433 et 1445 dans sa Descriptio urbis Romae ;  pour la première fois sont utilisées en cartographie des méthodes scientifiques indubitables. La triangulation sera décrite à nouveau par Gemma Frisius (tenu longtemps pour l’inventeur de la technique), dans la deuxième édition de la Cosmographia d’Apianus, en 1533.

une telle méthode permet de construire une carte des territoires tout à fait exacte, pouvant s’étendre à volonté, d’après des observations d’angles effectuées à partir de deux lieux au moins, plus un troisième pour contrôle, et répétées autant de fois que nécessaire pour couvrir le territoire que l’on entend représenter, compte tenu de l’altimétrie du lieu.

Luigi Vagnetti

1446                             Création de la Cour des Comptes et de la Cour des Aides. Le Portugais Cão da Mosto double le Cap Vert. [position de l’actuel Dakar, la pointe la plus occidentale de l’Afrique]

En Corée, le roi Sejong, pour permettre au plus grand nombre d’apprendre à lire et à écrire, les idéogrammes chinois étant d’un apprentissage difficile, promulgue le han’gûl, un alphabet de 24 lettres formées de traits géométriques simples. Les lettrés conserveront les idéogrammes chinois, mais cet alphabet sera en vigueur jusqu’à l’occupation japonaise au début du XX° siècle.

Après la libération, le nord le rendra obligatoire tandis que le sud affichera son attachement aux idéogrammes utilisés jusqu’à l’avènement de la démocratie, à la fin des années 1980. À l’ère numérique, le han’gûl constitue un atout de taille, en particulier pour la téléphonie mobile : en Chine et au Japon, il a fallu mettre au point des systèmes complexes pour adapter les claviers aux idéogrammes.

Pascal Dayez-Burgeon        L’Histoire n° 385 mars 2013

1447                           La manufacture de tapis de la famille Gobelins s’installe au bord de la Bièvre, faubourg Saint Marcel. Des tapissiers flamands la reprendront en 1602 en introduisant des techniques bruxelloises de tissage. Jacques Cœur crée les Galées de France.

15 04 1450                Le dernier sursaut anglais – le roi a engagé les joyaux de la couronne – se termine par la victoire française de Formigny – en Normandie, au sud-est du Cotentin – .

Étrange destin, vraiment, que celui de ce roi, jeté dans le monde, si faible et si humilié, souverain méprisé d’un pays divisé, ravagé, occupé et qui, par sa seule volonté, viendrait à bout de tous les obstacles, terminerait une guerre qu’on croyait éternelle, conclurait le schisme d’Occident, assisterait à la chute de Byzance et recueillerait en partie son héritage, en ouvrant son pays vers l’Orient. S’il a voulu et organisé tout cela, ce ne fut point à la manière d’un Alexandre ou d’un César. Ceux-là, dans un tel triomphe, eussent chevauché tête nue, soulevés d’enthousiasme, et chacun aurait compris que leurs armées les avaient suivis dans l’ivresse et par amour. Charles, lui, avait tout préparé en silence, comme un enfant vexé qui médite sa revanche. Ce qu’il avait accompli de grand n’était que l’ombre portée de ses petits calculs. Sa faiblesse lui avait attaché des hommes de valeur qui s’étaient pris de pitié pour lui et dont il usait comme de jouets inertes, sans hésiter, s’il changeait de sentiment à leur égard, à les briser. Et maintenant que le temps de la victoire était venu, maintenant que l’enfant capricieux s’était vengé, n’apparaissaient pas d’autres ambitions, comme en nourrissent toujours, de plus en plus grandes et jusqu’à les perdre, les vrais conquérants, mais plutôt des satisfactions égoïstes et minuscules : la boisson, le divertissement, la luxure, en un mot, le vide.

Jean Christophe Rufin        Le grand Cœur      Gallimard 2012

vers 1450                    Le français s’impose dans la moitié nord de la France comme langue écrite de l’administration à la place du latin. Premiers plombages dentaires en or.

Vraies anecdotes… légendes ? Le grand Alberti n’était pas homme à prendre pour argent comptant la première sornette venue : les anciens n’avaient pas construit n’importe quoi n’importe où : Il ne pleut jamais au temple de Vénus à Paphos. En Troade près de la statue de Minerve la chair des animaux sacrifiés ne pourrit pas. À Rome au marché aux bœufs il n’entre ni mouche ni chiens… À Tolède à la grande boucherie, on ne voit en toute l’année qu’une seule mouche, et encore si blanche qu’on la regarde avec plaisir…

Leon Battista Alberti – 1404-1472 – De re aedificatoria – L’Architecture et Art de bien bastir. Livre VI

1450                              Johannes Gensfleich zur Laden zum Gutenberg, plus simplement Johannes Gutenberg expose à la foire de Francfort le premier livre imprimé : avec la collaboration de Peter Schöffer, copiste et calligraphe, il a mis 5 ans à le réaliser : c’est la Bible latine, imprimée sur des pages de 36 lignes, – 36 lignes par colonne – réunies en feuillets, imprimée en 180 exemplaires. 5 ans plus tard, il imprimera la Bible mazarine, en 42 lignes. 30 exemplaires furent tirés sur vélin : 340 feuillets de 42 x 62 cm, cela fait 170 animaux abattus pour un seul exemplaire ! Pour ce faire, il s’est couvert de dettes auprès de Johannes Fust, riche négociant, qui deviendra son associé, puis concurrent : Gutenberg se refusera à lui rembourser le moindre sou, tant en intérêt qu’en capital. En fait, le procédé de l’impression existait depuis longtemps, mais Gutenberg est le premier à avoir mécanisé l’impression, caractère par caractère : son invention était très technique :

Le génie de Gutenberg fût d’inventer un moule spécial capable de former des caractères parfaitement identiques, rapidement et en grand nombre : c’était une machine outil à fabriquer les caractères.

Daniel Boorstin.

Les Chinois reproduisaient déjà par xylographie : le texte à imprimer était reproduit sur une feuille transparente qui était retournée et gravée sur une planche de bois tendre ; l’encrage des parties saillantes permettait de tirer autant de feuilles que l’on souhaitait. On leur attribue la paternité du premier livre imprimé en caractères mobiles, en 1390 : la technique va alors atteindre l’Égypte, via l’Asie Centrale ; elle y sera mise en stand by. l’Islam se refusant à l’usage de l’imprimerie pour les écrits sacrés. L’orientaliste Bernard Lewis rapporte que, lors de la réception de la première imprimerie à Istanbul, plutôt que de la faire étudier par ses savants, le sultan demanda aux oulémas ce qu’il convenait d’en penser : Imprimer le Coran serait un sacrilège, répondirent les religieux.

Le succès de Gutenberg sera très rapide : des presses seront installées dès 1465 en Italie, 1470 en France, 1472 en Espagne, 1475 en Hollande et en Angleterre, 1482 à Chambéry, 1489 au Danemark et à Embrun. Ce sera plus long pour le Nouveau  Monde : 1533 à Mexico, 1638 à Cambridge, dans le Massachusetts. Plus de 30 000 livres – les Incunables – furent imprimés avant 1500. Au milieu du XVI° siècle, on comptait plus de 8 millions de livres imprimés. Les gros tirages atteignaient alors à peine 1 000 exemplaires et le plus couramment, cela tournait autour de 250.  Mais n’allons pas croire que la révolution fut totale et rapide : de même qu’au XIX° siècle, pour les navires, la vapeur ne supplantera pas la voile en un jour, de même dans le livre, chacun mode de reproduction conserva longtemps son pré-carré : c’est une question de seuil : jusqu’au XVIII° siècle, le procédé de la copie manuscrite resta en vigueur, car plus économique tant que l’on restait en-dessous de 100 exemplaires.

Le premier éditeur fût l’Italien Aldo Manuzio, dit Manuce, mort en 1515 :

Quelles que soient les couronnes que l’on puisse tresser à ceux qui, par leurs vertus, défendent ou accroissent la gloire de leur pays, leurs actes n’affectent que la prospérité du siècle, et dans des limites étroites. Mais l’homme qui fait renaître les connaissances perdues (ce qui est presque plus difficile que de leur donner vie), celui-là édifie une chose immortelle et sacrée, et sert non seulement une province, mais tous les peuples et toutes les générations. Autrefois, ce fût la tâche des princes et la plus grande gloire de Ptolémée. Mais la bibliothèque de ce dernier ne dépassait pas les murs de sa propre demeure, tandis que celle qu’édifie Manuce n’a d’autres limites que le monde lui-même.
[…] J’aimerais mieux qu’on se trompât sur quelques points que de lever le glaive pour la vérité avec un si grand tumulte dans le monde.

Erasme.

L’imprimerie devient aussi actrice de l’évolution – en l’occurrence plutôt fixation – de la langue :

Dans la diffusion manuscrite, effectuée par les copistes, une fois sa première copie lâchée dans la nature, l’auteur ne peut plus contrôler son texte ; car il ignore qui le recopie. D’autre part, toute copie en tant que telle est source de modifications. Le copiste, en effet, est d’abord lecteur du texte. Si le modèle qu’il utilise est ancien, peu lisible, dans un dialecte qui lui est étranger, sa lecture pourra être mauvaise. Le segment du texte lu est ensuite mémorisé avant d’être transcrit. À chacune de ces étapes, des fautes dues à l’inattention peuvent survenir. De plus, certains copistes lettrés prennent l’initiative d’amender le texte ou de l’améliorer. Le texte original est nécessairement altéré par le renouvellement de l’opération de copie.

L’introduction de l’imprimerie bouleversa considérablement la transmission des textes et leur assura une fixité bien plus grande. La typographie ne supprime pas toutes les erreurs, car la phase de lecture persiste, mais les problèmes de lisibilité sont atténués quand le modèle est imprimé. La copie manuscrite est remplacée par la phase de composition, qui voit apparaître des erreurs nouvelles, comme les coquilles, qui sont des erreurs dans un processus, soit de déchiffrage, soit de reproduction technique. La modification essentielle est la réduction drastique du nombre de copies en cascade, puisque chaque composition donne lieu à un grand nombre d’exemplaires identiques. Le caractère mouvant du texte médiéval reposait largement sur la répétition de l’activité de copie. Une fois celle-ci supprimée, il se réduisit.

Alain  Rey       Mille ans de langue française      Perrin 2007

Au milieu de la décennie 1460, […] Alberti écrivait qu’il approuvait très chaleureusement l’inventeur allemand qui a récemment rendu possible, en faisant certaines empreintes de lettres, la fabrication par trois hommes de plus de deux cents exemplaires d’un texte original en cent jours, puisque chaque pressage donne une page grand format. Il n’est guère surprenant qu’un lettré comme Alberti ait accueilli l’avènement de l’imprimerie avec enthousiasme. L’invention du caractère mobile en Allemagne autour de 1450 a été la plus importante innovation culturelle et technologique de la Renaissance. L’humanisme a vite saisi les possibilités concrètes qu’offrait la reproduction en série, comme le suggère le jugement d’Alberti, mais c’est en Europe du Nord que l’impact révolutionnaire de l’imprimé a été le plus fort.

L’invention de l’imprimerie a été le fruit d’une collaboration technologique et commerciale entre Johannes Gutenberg, Johann Fust et Peter Schöffer à Mayence au début des années 1450. Leurs professions d’origine en disent long sur la nature de l’imprimerie à ses débuts. Gutenberg était orfèvre : fort de sa maîtrise de la métallurgie, il en avait adapté les méthodes pour fondre des caractères mobiles en métal. Schöffer était copiste et calligraphe : il utilisait ses compétences dans la copie des manuscrits pour mettre en page, composer et fixer le texte.

Fust apportait les financements requis. L’imprimerie était un processus coopératif, et d’abord un commerce, géré par des entrepreneurs à des fins lucratives. En prenant appui sur des inventions orientales bien antérieures, la gravure sur bois et le papier, Gutenberg et ses collaborateurs ont imprimé une Bible en latin en 1455, et en 1457 ils ont publié une édition des Psaumes.

Pour Schöffer, l’imprimerie était simplement l’art d’écrire artificiellement sans roseau ni plume. Au début, la nouvelle technique n’avait pas conscience de sa propre importance. Pour réaliser les premiers livres imprimés, on recrutait très souvent des copistes maîtrisant les enluminures, afin d’imiter la présentation typique des manuscrits. On obtenait ainsi des ouvrages luxueux : les œuvres d’Aristote publiées à Venise en 1483 en sont un bel exemple. Tout autour du texte sont peintes des scènes délicieuses – satyres, paysages fantastiques, monuments, fabuleux bijoux -. La page imprimée est elle-même déguisée en parchemin qui pèle et se déchire, tandis qu’au-dessus Aristote discute avec son traducteur et commentateur musulman, le philosophe Averroès. La décoration fastueuse de ces livres mi-peints, mi-imprimés suggère qu’on les considérait comme des objets précieux, convoités pour leur apparence autant que pour leur contenu. De riches mécènes comme Isabelle d’Esté, Mehmed le Conquérant et Frédéric III de Montefeltro investissaient massivement dans ce type d’ouvrages, qu’ils rangeaient avec leurs manuscrits traditionnels.

Mais on a vite compris que l’imprimerie offrait des avantages que les manuscrits n’avaient pas. La chute du libraire florentin Vespasiano da Bisticci illustre assez le changement radical du nombre de livres qu’a provoqué la nouvelle technique. Dans l’Italie du milieu du XV° siècle, c’était l’un des éditeurs et vendeurs de manuscrits les plus prospères : il en fournissait aux mécènes les plus divers, de Frédéric III de Montefeltro, duc d’Urbino, au roi de Hongrie Mathias Corvin et à John Tiptoft, comte de Worcester. Il exagérait énormément quand il prétendait avoir fourni, dans les années 1460, toute une bibliothèque à Cosme de Médicis en employant quarante-cinq scribes qui avaient copié deux cents manuscrits en deux ans. Mais comparons ce chiffre à la production des imprimeurs allemands Sweynheym et Pannartz, créateurs de la première imprimerie italienne à Rome en 1465 : durant leurs cinq premières années, ils ont imprimé 12 000 livres. Il aurait fallu à Vespasiano un nombre considérable de copistes pour produire le même nombre de manuscrits. Dans les années 1480, il perdit ses illusions et fit faillite ; à cette date, plus de cent imprimeries étaient à pied d’œuvre dans toute l’Italie.

Rien ne pouvait plus arrêter l’imprimerie. En 1480, il y avait des imprimeurs prospères dans toutes les grandes villes d’Allemagne, de France, des Pays-Bas, d’Angleterre, d’Espagne, de Hongrie et de Pologne. On estime qu’en 1500, avec leurs quarante mille éditions distinctes, six à quinze millions de livres étaient sortis de leurs presses – plus qu’on en avait produit depuis la chute de l’Empire romain. Les chiffres du XVI° siècle sont encore plus ahurissants : dix mille éditions pour la seule Angleterre, et cent cinquante millions de livres ou davantage pour une population européenne qui comptait moins de quatre-vingts millions d’habitants.

Cette diffusion massive de l’imprimé a déclenché une révolution du savoir et de la communication qui a touché la société de haut en bas. La rapidité et le volume de la distribution des livres suggèrent que l’imprimé a suscité de nouvelles communautés de lecteurs, avides de consommer les divers matériels qui sortaient des presses. Grâce à la large présence et au coût relativement faible de l’imprimé, jamais autant d’Européens n’avaient eu accès aux livres. L’imprimerie était une activité rentable. Elle répondait à une demande du public – qui était forte : le succès et la prospérité des grandes imprimeries, Manuce et Jenson à Venise, Caxton à Londres et Plantin à Anvers, le montrent assez. Puisque, de plus en plus souvent, on parlait et écrivait les vernaculaires européens – l’allemand, le français, l’italien, l’espagnol et l’anglais -, un nombre croissant de livres ont été imprimés dans ces langues et non en latin et en grec, dont le lectorat était plus réduit. Les vernaculaires ont été peu à peu homogénéisés, et sont devenus le principal moyen de communication juridique, politique et littéraire dans la plupart des États européens. Cette évolution a encouragé l’essor des consciences nationales. La masse des livres imprimés dans les langues d’usage quotidien a contribué à créer l’image d’une communauté nationale chez ceux qui partageaient un même vernaculaire. Au fil des siècles, les individus ont fini par s’autodéfinir par allégeance à une nation et non à une religion ou à un monarque, ce qui a eu de lourdes conséquences pour l’autorité religieuse : l’érosion de l’emprise absolue de l’Église catholique et l’ascension d’une forme de protestantisme plus laïque.

L’imprimerie a pénétré tous les domaines de la vie publique et privée. Au début, les imprimeurs tiraient des livres religieux – bibles, bréviaires, sermons et catéchismes -, mais ils ont progressivement introduit des ouvrages profanes : romans de chevalerie, récits de voyages, pamphlets, placards et manuels pratiques qui dispensaient des conseils sur toute sorte de sujets, de la médecine aux devoirs conjugaux. Dans les années 1530, une brochure imprimée se vendait au prix d’une miche de pain, et un exemplaire du Nouveau Testament coûtait un jour de salaire d’un manœuvre. Une culture fondée sur la communication par l’écoute, le regard et la parole s’est peu à peu métamorphosée en une autre, où les interactions passaient par la lecture et l’écriture. Cette nouvelle culture écrite n’était plus organisée autour des cours ou des églises, mais émergeait autour d’un foyer semi-autonome : l’imprimerie. Ses centres d’intérêt n’étaient plus fixés par l’orthodoxie religieuse ou l’idéologie politique, mais par la demande et le profit. Les imprimeries ont fait de la créativité intellectuelle et culturelle une activité coopérative : imprimeurs, marchands, professeurs, copistes, traducteurs, peintres et écrivains unissaient leurs compétences et leurs ressources pour créer le produit fini. Un historien a pu écrire que l’imprimerie vénitienne d’Aide Manuce à la fin du XV° siècle était simultanément un atelier-bagne, une pension de famille et un institut de recherche. Au fil de l’apparition progressive d’occasions d’expansion dans de nouveaux marchés, des maisons comme celle de Manuce ont créé une communauté internationale d’imprimeurs, de financiers et d’auteurs.

L’imprimerie a aussi changé le mode de compréhension et de transmission du savoir. Un manuscrit est un objet unique et non reproductible, si brillant que soit le copiste. L’imprimé, avec son format et ses caractères homogènes, a introduit l’exactitude de la reproduction en série. Désormais, des lecteurs éloignés pouvaient discuter de livres identiques, et même de tel mot précis à telle page. Avec l’apparition de la pagination continue, des index, de l’ordre alphabétique et des bibliographies (innovations impensables dans les manuscrits), le savoir lui-même a été lentement reconditionné. La philologie est devenue une science progressant par accumulation d’acquis, car les érudits pouvaient à présent rassembler des manuscrits, disons, de la Politique d’Aristote et, après avoir comparé tous les exemplaires disponibles, en imprimer une édition standard faisant autorité. Processus qui a également suscité un autre phénomène : les nouvelles éditions et les éditions revues. Les éditeurs ont compris qu’ils pouvaient intégrer aux œuvres d’un auteur les nouvelles découvertes et corrections. Intellectuellement rigoureux, le procédé était aussi commercialement très lucratif : on pouvait amener des lecteurs à acheter une nouvelle version d’un livre qu’ils possédaient déjà. Dans des disciplines comme la langue et le droit, les ouvrages de référence fondateurs et encyclopédies pionnières faisaient valoir qu’ils reclassaient le savoir selon les nouvelles méthodologies des ordres alphabétique et chronologique.

L’imprimerie n’a pas seulement publié des textes. L’un de ses effets révolutionnaires a été la création, pour citer William Ivins, de l’énoncé pictural exactement reproductible. Avec la gravure sur bois ou – technique plus raffinée – sur plaque de cuivre, elle a rendu possible la diffusion massive d’images standardisées : cartes, tableaux et schémas scientifiques, plans architecturaux, croquis médicaux, dessins et images pieuses. À un bout de l’échelle sociale, l’image imprimée saisissante a eu un immense impact sur les illettrés, notamment quand elle était utilisée à des fins religieuses. À l’autre bout, les reproductions exactes ont révolutionné l’étude de disciplines comme la géographie, l’astronomie, la botanique, l’anatomie et les mathématiques. L’invention de l’imprimerie a déclenché une révolution des communications dont l’impact allait se faire sentir pendant des siècles, et qui resterait inégalée jusqu’au développement des technologies de l’information et d’Internet à la fin du XX° siècle.

Les humanistes ont vite compris la puissance de l’imprimerie pour répandre leur message. Leur plus célèbre représentant en Europe du Nord, Didier Érasme de Rotterdam (1466-1536), s’en est servi pour diffuser sa propre marque d’humanisme et se faire une image de prince de l’humanisme. Ordonné prêtre, il avait reçu une dispense pontificale : il avait donc pu faire carrière comme érudit et professeur itinérant, et s’attacher à de grandes maisons et à des imprimeries puissantes dans toute l’Europe. Pour répondre à ceux qui accusaient les premiers humanistes de s’intéresser davantage aux auteurs antiques païens qu’au christianisme, Érasme s’était lancé dans une vaste entreprise de traduction et de commentaire des textes bibliques, dont le couronnement avait été son édition du texte grec du Nouveau Testament avec traduction latine en regard (1516). Sa production extrêmement prolifique comprend aussi des traductions et commentaires d’auteurs classiques (dont Sénèque et Plutarque), des recueils de proverbes latins, des traités de style et de pédagogie et d’innombrables lettres à des amis, imprimeurs, lettrés et monarques de toute l’Europe. Son livre le plus lu aujourd’hui est son sardonique Éloge de la folie (1511). Cette satire mordante est particulièrement acerbe dans ses attaques contre la corruption et la complaisance de l’Église, dont les convictions sont ainsi définies : instruire le peuple est fatigant […] ; prier, c’est oiseux ; verser des larmes, lamentable et bon pour les femmes ; être pauvre, sordide ; être vaincu, honteux.

Érasme a consacré l’essentiel de sa formidable énergie intellectuelle à construire sur des bases durables une communauté savante et une méthode d’éducation, dont le cœur était son œuvre imprimée et son statut d’homme de lettres par excellence. L’imprimerie a joué un rôle crucial dans son astucieuse mise en scène de sa carrière intellectuelle, et cela jusqu’à la diffusion de sa propre image. En 1526, après maintes sollicitations de l’intéressé, Durer accepte d’exécuter une gravure monumentale d’Érasme. Celui-ci utilise donc magistralement la nouvelle technique de l’imprimerie pour diffuser une représentation forte et mémorable du lettré humaniste dans son bureau, en train d’écrire une lettre, environné de ses livres imprimés qui, comme le suggère l’inscription grecque de Durer, incarnent la gloire durable d’Érasme : ses œuvres donneront de lui meilleure image.

En 1512, Érasme publie l’un de ses ouvrages les plus influents, le De copia, manuel d’exercices en éloquence latine. L’une de ses plus célèbres caractéristiques est de contenir deux cents façons différentes d’exprimer le sentiment : Aussi longtemps que je vivrai, je me souviendrai de vous. Le frontispice de la première édition, qui représente une imprimerie en pleine activité autour d’une presse à vis, montre assez l’importance de la nouvelle technique aux yeux de l’auteur. Il avait écrit le De copia pour son ami John Colet, doyen de la Saint-Paul’s School de Londres. Dans sa dédicace, Érasme lui disait qu’il avait voulu apporter une petite contribution littéraire à l’équipement de [son] école, et qu’il avait choisi ces deux nouveaux commentaires sur l’abondance du style et des idées [De copia], dans la mesure où cet ouvrage est lisible par de jeunes garçons. On voit ici Érasme étendre habilement le marché de ses nouvelles disciplines humanistes grâce à l’imprimerie. Les éditions suivantes du De copia allaient être dédicacées à d’influents érudits et mécènes européens, afin que le livre ne soit pas uniquement utilisé à Londres mais aussi dans des écoles de toute l’Europe. Érasme avait compris qu’il devait prendre appui sur les succès pédagogiques de l’humanisme du XV° siècle pour vendre, en utilisant l’imprimerie, une façon entièrement nouvelle d’apprendre et de vivre. En publiant des livres aussi différents que son Nouveau Testament et le De copia, il associait les études antiques et chrétiennes à l’élaboration méthodique d’un programme scolaire humaniste.

Tout en révolutionnant la pédagogie, l’humanisme devait se rendre agréable à l’autorité politique : Érasme le comprenait aussi. En 1516, il rédige une Éducation du prince chrétien, et la dédicace à un prince de la maison de Habsbourg, le futur empereur Charles Quint. Il lui explique dans ce livre comment commander à des personnes libres et volontaires, et pourquoi il lui faut être formé et conseillé par des experts en philosophie et en rhétorique. Autant dire qu’Érasme pose sa candidature à des fonctions politiques : conseiller personnel du jeune prince et gourou de ses relations publiques. Or, Charles Quint accepte aimablement le manuel, mais sans proposer d’emploi à son auteur. Érasme réagit en envoyant un autre exemplaire de L’Éducation du prince chrétien à un rival de Charles Quint, Henri VIII ! Dans sa nouvelle dédicace, rédigée en 1517, Érasme félicite ce monarque de parvenir à consacrer une partie de [son] temps à lire des livres, ce qui, écrit-il, fait de lui un homme meilleur et un meilleur roi. Il s’efforce de convaincre Henri VIII que continuer à pratiquer l’humanisme est un excellent moyen de gouverner son royaume, car ces études l’amélioreront personnellement et le doteront des compétences nécessaires à ses objectifs politiques.

Il est significatif qu’Érasme ait jugé convenable de dédicacer le même texte à Charles Quint et à Henri VIII. Les deux monarques comprendraient, supposait-il, que ses compétences rhétoriques pouvaient servir à construire n’importe quelle argumentation politique, selon leurs besoins. S’il était capable d’imaginer deux cents manières de conserver le souvenir d’un ami, il serait tout aussi éloquent pour justifier les actes d’un souverain – à condition que ce dernier y mette le prix.

Érasme n’a pas obtenu le poste politique lucratif qu’il convoitait, mais sa dédicace de l’Éducation au roi d’Angleterre n’en a pas moins accru son prestige dans les hautes sphères de la monarchie des Tudor. Henri VIII, comme ses rivaux Charles Quint, François Ier, Jean III de Portugal et Soliman le Magnifique, a acquis la conviction qu’il fallait employer les compétences expertes des lettrés humanistes. Les contacts diplomatiques, entre l’Orient et l’Occident comme entre les empires polyglottes d’Europe occidentale, exigeaient la maîtrise de l’éloquence dans les langues préférées de la diplomatie internationale, le grec et le latin. Quand l’échelle et la complexité de ces échanges se sont accrues, l’habileté à rédiger des documents juridiques et politiques difficiles, la maîtrise de l’art oratoire et du métier d’ambassadeur et l’aptitude à discourir (et souvent à feindre) sur des problèmes politiques, religieux et économiques sont devenues des talents très prisés. Dans les années 1530, Henri VIII avait un besoin particulièrement pressant des compétences rhétoriques d’Érasme et de ses émules. Afin de pouvoir épouser Anne Boleyn, le roi désirait vivement justifier son divorce de sa première femme, Catherine d’Aragon – divorce auquel le pape refusait de donner son aval. En défiant frontalement l’autorité pontificale, Henri VIII commençait à ressembler dangereusement au réformateur protestant Martin Luther. Dans cette situation politique ultrasensible, sa réaction a été de recruter une équipe d’érudits chevronnés, tous humanistes, tous élèves et émules d’Érasme, pour élaborer une argumentation de nature à justifier son divorce, à le dissocier nettement de Luther et à soutenir ce qui allait suivre : la concentration entre ses mains du pouvoir absolu, politique et religieux. Le mariage secret d’Henri VIII avec Anne Boleyn, son divorce de Catherine et son élévation au statut de chef de la nouvelle Église d’Angleterre ont marqué le triomphe de sa stratégie politique, mais aussi le succès des services rhétoriques et intellectuels rendus par ses humanistes en résidence.

Jerry Brotton       Le Bazar Renaissance      LLL Les Liens qui Libèrent. 2011

Dans les techniques et des sciences, l’imprimerie contribua aussi à faire évoluer rapidement les  mentalités : des ouvrages techniques se mirent à paraître –Buch zu Distillieren, publié à Brunswick en 1519, Pirotechnia, de Vannochio Biringuccio, publié en 1541, un an après sa mort, Description des méthodes de traitement et d’exploitation des minerais de Lazarus Ercker, publié en 1574, De re metallica, de Georg Bauer, alias Georgius Agricola, publié en 1557 – dont les auteurs manifestaient un grand souci de clarté, souci induit par la grande diffusion possible de ces ouvrages grâce à l’imprimerie, et c’était là prendre brutalement le contrepied des ouvrages alchimiques, rédigés dans un style obscur, lourdement chargé de symbolisme, et donc, hermétique. L’alchimie commençait à céder la place à la chimie, et l’imprimerie avait une large part dans cette évolution.

À mi-parcours de la technique et de l’art, l’architecture [difficile à vendre… l’architecte vend quelque chose qui n’existe pas encore] a été probablement une des premières bénéficiaires de l’imprimerie, principalement avec l’édition princeps dès 1486 du De Architectura  de Vitruve, à partir du manuscrit retrouvé par Poggio à Saint Gall 70 ans plus tôt : c’est le seul traité d’architecture antique, dédié à Auguste, à nous être parvenu complet. Il n’avait jamais été perdu et assez nombreuses sont les preuves de sa consultation en plein moyen-âge : on en trouve trace chez Villard de Honnecourt, chez Hildegarde von Bingen, mais sa diffusion au même moment auprès de gens sensibilisés accéléra considérablement le mouvement : un préfacier d’une édition de 1532, écrit :

Notre Vitruve n’a pas encore été bien compris ; les raisons en sont nombreuses ; d’abord il a été utilisé par des hommes de l’art qui ignoraient tout des lettres ; puis il a été manié par des hommes de lettres qui n’avaient pas la pratique de l’art.

Giulano da Sangalo le Jeune

Très vite, humanistes et architectes se prêtent la main, et les contacts entre Filippo Brunelleschi et Leon Battista Alberti, entre Fra Giocondo et Guillaume Budé, entre Palladio et Daniele Barbaro, entre Philibert de l’Orme et Rabelais, entre Jean Goujon et Jean Martin, déterminent le développement du vitruvianisme.

[…]     Les architectes humanistes trouvent dans Vitruve l’idée fondamentale que la beauté consiste en une intégration rationnelle des proportions de toutes les parties de l’édifice, de telle sorte que chaque partie a une taille et une forme définies et que rien ne peut être ajouté ou enlevé sans détruire l’harmonie du tout.

Claude Mignot          Le Grand Atlas de  l’architecture mondiale. Encyclopædia Universalis 1988

Vitruve ? mais oui, mais c’est bien sur le logo de Manpower, l’agence d’intérim qui n’a fait que reprendre un dessin à la plume, encre et lavis sur papier de Léonard de Vinci, nommé Étude des proportions du corps humain selon Vitruve ou, plus simplement L’homme de Vitruve, ainsi décrit :

La Nature a distribué les mesures du corps humain comme ceci :
Quatre doigts font une paume, et quatre paumes font un pied, six paumes font un coude : quatre coudes font la hauteur d’un homme. Et quatre coudes font un double pas, et vingt-quatre paumes font un homme ; et il a utilisé ces mesures dans ses constructions.
Si vous ouvrez les jambes de façon à abaisser votre hauteur d’un quatorzième, et si vous étendez vos bras de façon que le bout de vos doigts soit au niveau du sommet de votre tête, vous devez savoir que le centre de vos membres étendus sera au nombril, et que l’espace entre vos jambes sera un triangle équilatéral.
La longueur des bras étendus d’un homme est égale à sa hauteur.
Depuis la racine des cheveux jusqu’au bas du menton, il y a un dixième de la hauteur d’un homme. Depuis le bas du menton jusqu’au sommet de la tête, un huitième. Depuis le haut de la poitrine jusqu’au sommet de la tête, un sixième ; depuis le haut de la poitrine jusqu’à la racine de cheveux, un septième.
Depuis les tétons jusqu’au sommet de la tête, un quart de la hauteur de l’homme. La plus grande largeur des épaules est contenue dans le quart d’un homme. Depuis le coude jusqu’au bout de la main, un quart. Depuis le coude jusqu’à l’aisselle, un huitième.
La main complète est un dixième de l’homme. La naissance du membre viril est au milieu. Le pied est un septième de l’homme. Depuis la plante du pied jusqu’en dessous du genou, un quart de l’homme. Depuis sous le genou jusqu’au début des parties génitales, un quart de l’homme.
La distance du bas du menton au nez, et des racines des cheveux aux sourcils est la même, ainsi que l’oreille : un tiers du visage.

Vitruve        De l’architecture. vers ~25.

On construisait les coques de navire jusqu’alors à clin, c’est à dire que chaque planche recouvre sur l’extérieur la voisine du bas ; on commence en Bretagne à construire en mettant les planches champ contre champ, bord à bord, à carvel ou carvelle. Le procédé, qui suppose une meilleure maîtrise du calfatage, se répandra vite dans toute l’Europe, y compris dans la construction des Caravelles, mais au départ ce sont deux histoires bien distinctes.

Agnès Sorel, maîtresse du roi Charles VII meurt à l’issue d’un quatrième accouchement, empoisonnée au mercure : certains voudront y voir la main du Dauphin Louis.

Et certains dirent aussi que le dauphin avait déjà fait mourir une damoiselle nommée la belle Agnès, laquelle était la plus belle femme du royaume, et totalement en amour avec le roi son père.

Jacques du Clercq

 On ne prend pas pendant dix-huit ans un roi à sa femme et à son peuple sans savoir à fond son métier d’amante et d’enchanteresse.

Emile Zola

Sur tous les lieux plaisans et agréables
Que l’on pourroit en ce monde trouver,
Edifiés de manoirs convenables,
Gais et jolis, pour vivre et demourer
Que c’est à la fin du boys
De Vicennes, que fit faire ly roys
Charles – que Dieu donne paix, joye et santé! –
Son fils aîné, Dalphin de Viennois,
Donna le nom à ce lieu de Beauté.

Ballade d’Eustache Deschamps (1346-1406)

Eustache Deschamps parle de la Tour de Beauté, donnée à Agnès Sorel par Charles VII, proche de Vincennes, rasée par Richelieu en 1626.

Nous sommes les deux morceaux d’une étoile qui s’est brisée, en tombant un jour sur la terre.

Agnès Sorel à Jacques Cœur, selon Jean Christophe Rufin           Le grand Cœur. Gallimard 2012

1451                             Jacques Cœur prépare son installation dans son splendide hôtel de Bourges : mais il ne pourra jamais en profiter : les jaloux ont su se faire entendre du roi, qui emprisonne son grand argentier [1]. Il s’évadera et se mettra au service du pape pour la dernière croisade, au cours de laquelle il mourra, le 25 novembre 1456, sur l’île de Chio. Personnage remarquable, c’est le moins qu’on puisse dire, commerçant de haut-vol, grand commis d’état, il donna à la fonction un lustre alors tout nouveau. Ses entreprises furent menées au nom du Roi, la plupart du temps avec l’argent de l’Etat, parfois avec le sien propre, mais qu’il avait de toutes façons gagné en faisant fructifier celui du Roi. Il commença par occuper la fonction de responsable des monnaies, où il arrangea les normes de fabrication et de teneur en or et argent à son profit : condamné deux fois, il s’éloigna un temps en allant à Damas – d’aucuns disent que ce fut pour être initié [2] – puis revint occuper le poste d’argentier de Charles VII, alors réfugié à Bourges…  réfugié qui éprouvait très certainement une grande affection pour cet exil, puisqu’il avait ordonné à Jacques Cœur de frapper monnaie où les fleurs de lys étaient ainsi légendées : Karolus Francorum rex Bitur, la mention du lieu de la frappe n’étant pas faite jusqu’alors. Commerçant hors pair, il donna à la maison du Roi une dimension qui dépassait très largement le nécessaire. Soucieux de s’affranchir du recours aux grands commerçants de Gênes et de Venise, il créa les Galées de France – 4 nefs, partant d’Aigues Mortes, administrées depuis Montpellier – qui commercèrent pendant 4 ans avec Alexandrie, sans jamais toutefois acquérir les dimensions des entreprises vénitiennes et génoises ; mais c’était le roi de France qui était représenté, c’est à dire un pays, et non une entreprise, et cela pesa pour asseoir le prestige de la France en Orient. A l’aller, on chargeait du corail de Provence, fort apprécié en Orient, de l’argent aussi et au retour, épices et soieries d’Orient et même d’Extrême Orient, et de l’or du Soudan, alors délimité par les cours supérieurs des fleuves Sénégal et Niger. Il exerça aussi en Languedoc les fonctions de fermier général et oublia certainement de remettre dans les caisses de l’État l’intégralité de l’argent qu’il avait perçu : cela lui permit de financer largement la reconquête finale du royaume jusqu’à l’entrée dans Rouen.

La caravane passa lentement devant nous et soudain, je compris ce qui m’émerveillait dans ce pays : il était le centre du monde. En lui-même, il ne disposait pas de qualités exceptionnelles, mais l’histoire avait fait de lui le lieu vers lequel tout convergeait. C’était là qu’étaient nées les grandes religions, là que se mêlaient les peuples les plus divers que l’on croisait dans les rues : arabes, chrétiens, juifs, turcomans, arméniens, éthiopiens, indiens. Surtout, c’était vers lui que les richesses du monde entier étaient attirées. Ce qu’on produisait de plus beau dans la Chine, l’Inde ou la Perse y rejoignait les meilleures fabrications de l’Europe et du Soudan.

Cette découverte bouleversait l’image que je m’étais fait jusqu’ici du monde présent. Si la Terre Sainte en était le centre, cela signifiait que notre pays de France était relégué très loin sur ses marges. Les querelles interminables du roi de France  et de l’Anglais, les rivalités entre le duc de Bourgogne et Charles VII, tous ces événements que nous regardions comme essentiels n’étaient que détails sans importance et même sans réalité quand on les considérait d’où nous étions. L’Histoire s’écrivait ici ; nous en découvrions les traces à tout instant sous la forme de temples recouverts par les sables. Les croisés avaient cru pouvoir conquérir ces terres. Ils y avaient été défaits après tant d’autres et leurs ruines s’ajoutaient à celles des civilisations que le centre du monde avait attirées et qui s’y étaient abîmées.

[…]     Plus encore que Beyrouth, Damas était vraiment le centre du monde.

Elle avait pourtant subi de graves destructions, qui n’étaient pas seulement le résultat des guerres contre les Francs, mais aussi des incursions turques. La dernière en date, quelques années avant mon passage, était celle de Tamerlan. Il avait incendié la ville. Les poutres d’ébène et les vernis de sandaraque avaient brûlé en torche. Seule la grande mosquée des Omeyyades avait échappé au désastre. La ville n’était pas encore complètement reconstruite quand j’y arrivai. Pourtant elle dégageait une impression de puissance  et de richesse inouïe. Les caravanes s’y dirigeaient d’abord et ses marchés étaient encombrés de toutes les merveilles que l’industrie humaine peut produire. Le mélange des races y était encore plus étonnant qu’à Beyrouth. Les chrétiens avaient été, disait-on, passés au fil de l’épée jusqu’au dernier par les Mongols. Mais de nombreux marchands latins étaient revenus et circulaient dans les rues.

[…]     Surtout Damas comptait de fabuleux jardins [3]Cet art, poussé à l’extrême de son raffinement, me parut être, autant que l’architecture, le signe d’une haute civilisation.

[…]     Entre la ville et la campagne, les Arabes avaient inventé cette nature réglée, hospitalière et close qu’est le jardin. Pour cela, ils avaient simplement inversé toutes les qualités du désert. À l’immensité ouverte, ils substituaient la clôture de hauts murs ; au soleil brûlant, l’ombre fraiche ; au silence, le murmure des oiseaux ; à la sécheresse et à la soif, la pureté des sources glacées qui coulaient en mille fontaines. Nous découvrîmes à Damas bien d’autres raffinements, en particulier le bain de vapeur. J’en usai presque chaque jour et y ressentais un plaisir inconnu.

Jamais, jusque-là, je ne m’étais laissé aller à penser que le corps pût être en lui-même un objet de jouissance. Nous étions accoutumés depuis l’enfance à le tenir couvert et caché. L’usage de l’eau était une obligation pénible sous nos climats, car elle était le plus souvent froide et toujours rare. Le contact des sexes se faisait dans l’obscurité de lits fermés de courtines. Les miroirs ne reflétaient que les atours qui couvraient les corps habillés. A Damas, au contraire, je découvris la nudité, l’abandon à la chaleur de l’air et de l’eau, le plaisir d’un temps occupé à rien d’autre qu’à se faire du bien. Puisque je n’avais qu’une vie, tant valait qu’elle fût pleine de bonheur et de volupté. Je me rendis compte, en suant dans les bains de vapeur parfumée, combien cette idée était nouvelle pour moi.

C’était peut-être la plus étonnante particularité de Damas, qui complétait ma compréhension de l’Orient. Elle était le centre du monde, mais elle faisait usage de cette position pour accroître le plaisir et non pas seulement la puissance de ceux qui y vivaient. La raison d’être des caravanes qui convergeaient vers la ville était certes le commerce. Les biens entraient et sortaient, s’échangeaient et apportaient des profits. Mais la ville prélevait sa part sur toute chose de valeur et ceci à une seule fin : servir à son bien-être. Les maisons étaient ornées de tapis précieux. On mangeait dans les plus rares porcelaines. Partout flottaient des odeurs suaves de myrrhe et d’encens ; les nourritures étaient choisies et l’art des cuisiniers les assemblait avec talent. Des lettrés et des savants étudiaient en toute liberté et disposaient dans leurs bibliothèques d’ouvrages de toutes provenances. Cette conception du plaisir comme fin ultime de l’existence était une révélation pour moi. Encore avais-je conscience de ne pas en mesurer toute l’étendue car, nous autres chrétiens, n’avions pas accès à celles qui étaient à la fois les bénéficiaires et les dispensatrices suprêmes de ces plaisirs, c’est-à-dire les femmes. Nous étions sévèrement surveillés sur ce point et toute intrigue menée avec une musulmane nous eût valu la décollation. Cependant, nous les apercevions. Nous les rencontrions dans les rues, nous croisions leurs regards à travers leurs voiles ou les grilles de leurs fenêtres, nous distinguions leurs formes, nous humions leurs parfums. Quoique recluses, elles nous semblaient plus libres que nos femmes d’Occident, plus dédiées à la volupté, et promettaient des plaisirs que le corps révélé au hammam nous donnait l’audace d’imaginer. Nous sentions que l’intensité de ces plaisirs pouvait nourrir des passions violentes. Les étrangers se répétaient des histoires sanglantes de jalousies ayant conduit au meurtre et parfois au massacre. Loin de provoquer une répulsion, ces excès ne faisaient qu’accroître le désir. Plusieurs marchands avaient payé de leur vie l’incapacité où ils avaient été de résister à ces tentations.

Jean Christophe Rufin [4]            Le Grand Cœur   Gallimard 2012

Il acquérait ville et chasteaux et faisait édifices non pareils, comme son hostel superbe qui est à Bourges ; ce que l’envie ne pouvoit faillir de courir sur luy, car il y avait bien à mordre… C’estoit un homme d’esprit et d’intelligence, mais trop entreprenant, qui se mettant trop en avant à la maison des princes et grands seigneurs, s’embarquant enfermes, receptes et pretz, donna du nez en terre, ne pouvant suffire à tous, s’obligeant à trop et se rendant odieux à beaucoup.

Jean Chaumeau 1566

Là, j’ai vu encore un hôtel digne d’un grand prince que fit bâtir, avec un soin extrême, l’argentier de notre puissant roi, cet homme aussi grand par l’esprit que riche par ses trésors qui l’égalent au célèbre Crassus, d’illustre renommée ; et, quoiqu’il n’ait pas encore achevé son hôtel, il a déjà dépensé cent mille écus d’or, tant il déploie d’efforts pour se construire une belle demeure, tant il désire que rien ne manque à la splendeur de cette résidence.

cité par Leroux de Lincy et Tisserand Paris et ses historiens 1867

Elle est si belle, décorée de tant d’ornements que dans toute la France, jusques chez le Roy, on pourrait difficilement trouver demeure plus magnifique.

Thomas Basin Histoire de Charles VII

Est-ce de cette époque que date cet état d’esprit qui consiste à mieux considérer l’homme de pouvoir, chargé d’administration, politicien, que l’homme d’action, adonné à un véritable travail de production, assez déterminé pour y engager ses biens et sa responsabilité ? A penser que le tout Etat vaut mieux que la libre activité des individus, à tenir comme suspects ceux qui arrivent par leurs propres moyens au risque de perdre beaucoup en chemin et, au contraire, admirer sans retenue les agents du public, jamais enviés, acceptés comme nécessaires, insoupçonnables et couverts d’honneurs ? Faut-il rappeler que, par tradition, tout au long des siècles, sous nos rois et nos républiques, rares furent les grands ministres, chargés des finances, du contrôle de la fiscalité et de l’économie, ayant fait leurs preuves à la tête d’une affaire privée ; tous, ou presque, n’avaient d’autre savoir faire et expérience que ceux de commis. Jacques Cœur fut sans doute l’un des premiers de ces techniciens d’Etat, homme à tout régenter.

Jacques Heers. Jacques Cœur. Perrin 1997

1452                            Éruption géante sur l’île de Kuwae, 168° E, 12° S,  dans l’archipel de Vanuatu (ex  Nouvelles Hébrides) : un cratère se forme, s’effondre et provoque ainsi un raz de marée. La puissance de cette explosion et de ce raz de marée ravagent toute la région. Le nuage de poussières entrainera une baisse de la température mondiale d’environ un degré. De la Corée à l’Écosse en passant par le Caire, les chroniques enregistreront d’importants désordres climatiques.

29 05 1453                  Le sultan ottoman Mehmet II prend Constantinople, ultime réduit de l’Empire Romain d’Orient. La richesse et la solidité de ses murailles, jusque là les deux atouts maîtres de Constantinople, seront défaillants : les caisses étaient vides et les murailles insuffisamment renforcées pour résister au canon de Mehmet II, à même de projeter des boulets de 400 kilos : il pesait plusieurs dizaines de tonnes, avait été fabriqué à Edirne, par un saxon de Transylvanie, Urban : il fallait 30 paires de bœufs pour le tirer, et pas moins de 200 hommes s’en occupaient ! La brèche faite dans les murailles se nommera Topkapou – la porte du canon -. Les byzantins avaient fermé la Corne d’Or avec leurs navires. Qu’à cela ne tienne, le sultan fera passer les siens par voie de terre, avec l’aide d’ingénieurs italiens, derrière Galata, du Bosphore à la Corne d’Or : [Galata, c’est la pointe sud de la rive nord de la Corne d’Or ; le principal de la ville est en face, rive sud de la Corne d’Or] la ville va subir un double bombardement. Constantin XI meurt au combat. Les Turcs pillent la ville pendant trois jours. Puis Mehmet II entre à cheval dans la ville, – ce qui, en turc, se dit « Istanbul » -, et ce, jusqu’à l’intérieur de la basilique Sainte Sophie. Mais il ne fera pas raser ce qui reste de la capitale. [On peut considérer cette étymologie quelque peu fantaisiste ; il en est une autre qui parle d’Islam-bol – l’Islam abonde – devenu sur le tard, seulement en 1760 sur les monnaies – Istanbul, tandis que sera longtemps conservé Kustantiniyya.] Moins de deux ans plus tard, il entreprenait la construction du Palais de Topkapi, sur la rive sud de la Corne d’Or, à son débouché sur le Bosphore, avec trois Portes monumentales donnant accès, les unes aux parties privées, les autres aux parties publiques. Plus tard, quand Mimar Sinan aura doté le palais de fabuleuses cuisines, les effectifs de celles-ci passeront de 277 en 1527 à 629 quarante ans plus tard : le déclin à venir de l’empire turc n’est peut-être pas à chercher plus loin : sucreries à l’eau de rose, au miel, à la pistache … trop de sucre… obésité garantie… Sainte Sophie devient mosquée. Constantinople était vouée à la Vierge… qu’on ne pouvait rendre responsable de ce désastre : il fallut donc admettre que la faute en revenait aux péchés des habitants, et que c’était là châtiment du ciel. Dans l’imaginaire des grecs, il ne pourra s’agir que d’une parenthèse.

Que dire de la terrible nouvelle qui nous arrive de Constantinople ? […] Qui douterait […] de l’acharnement des Turcs contre les églises de Dieu ? Je m’afflige à la pensée que l’Église Sainte Sophie, célèbre dans le monde entier, soit détruite ou profanée, que les nombreuses et magnifiques basiliques dédiées aux saints, véritables œuvres d’art, aient subi la destruction ou les souillures de Mahomet. Que dire aussi des livres, qui s’y trouvaient en grand nombre et inconnus encore de nous les Latins ? C’est une deuxième mort pour Homère, un second trépas pour Platon.

Eneas Silvius Piccolomini, futur pape Pie II.                 Lettre au pape Nicolas V.

Suivant une tradition bien établie les Turcs mettent la ville à sac trois jours durant. Quartier après quartier, rue après rue, ils tuent femmes et enfants, détruisent impitoyablement les icônes, les églises, les manuscrits. Dans le palais Impérial des Blachernes, ils exterminent la garnison vénitienne et mettent lez feu à tout ce qu’ils peuvent. Ils éliminent les livres qu’ils trouvent, non sans en arracher auparavant les couvertures ornées de pierres précieuses. On a des preuves de saccage dans les églises Sainte Sophie, Saint Jean de Patras, Saint Sauveur in Chôra et Sainte Théodosie, ainsi que dans la triple église du Pantocrator. De nombreux centres religieux sont transformés en mosquées.

D’après Edward Gibbon, 120 000 manuscrits non-conformes à la foi de Mahomet sont empilés, et, au terme de ce violent épisode, flottent sur la mer avant d’y être engloutis. Dans une citation conservée par Migne dans sa Patrologie latine, Constantin Lascaris affirme que les Turcs ont détruit l’exemplaire d’une copie complète de l’Histoire Universelle de Diodore de Sicile. Quoi qu’il en soit, la plus grande partie des livres furent anéantis.

Fernando Báez       Histoire universelle de la destruction des livres Fayard 2008.

L’occident chrétien va attendre plus de 2 siècles – le second siège de Vienne en 1683 – pour barrer la route à la puissance ottomane. Les derniers lettrés grecs fuient en Italie et apportent à la Renaissance la culture grecque en direct.

Tout va changer autour de nous ; l’esprit humain, engourdi depuis tant de siècles, va se réveiller, reparaître avec toutes ses grâces, toute la fraicheur de la jeunesse, et prendre un vol plus hardi : le génie de l’ancienne Grèce ainsi que de l’ancienne Rome, échappé de Constantinople, va se faire jour à travers les débris, et mettre en mouvement l’imagination des peuples de l’Europe entière.

[…]     Lorsque l’empire s’éteint, la valeur romaine se ranime dans le cœur d’un petit nombre de sujets qui secondèrent Dragosès, et partagèrent son généreux désespoir : quoique réduits à 7 000 combattants, dont 3 000 étrangers, les Grecs se défendirent comme des lions. Le Bosphore couvert de vaisseaux turcs, 250 000 ennemis devant les murs de sa capitale, le bruit de la grosse artillerie des infidèles qui, nuit et jour, tonnait contre les remparts de Constantinople, avec un épouvantable fracas, la longue et forte chaine qui fermoit l’entrée du port aux vaisseaux vénitiens et génois, rien ne put intimider ces intrépides défenseurs ; jusqu’au dernier moment, ils se souvinrent qu’ils étaient Romains. Leur vaillant empereur, prévoyant qu’il serait écrasé, communia dans Sainte Sophie, demanda pardon à tous ceux qu’il aurait pu offenser, et, fortifié des secours célestes, se porta aussitôt contre les Turcs ; les voyant maîtres de la porte romaine, il crie à ses soldats épouvantés : Lâches, si vous ne voulez pas me conserver ma couronne, arrachez-moi la vie ; épargnez vous l’horreur de voir votre empereur entre les mains des infidèles. Il dit, se précipite, l’épée à la main, au milieu des bataillons ennemis, et périt dans la mêlée.

Quelle mort que celle de Constantin-Dragosès qui, sourd à toutes les flatteuses propositions de Mahomet II, périt, à la tête d’une poignée de ses braves sujets, et s’ensevelit sous les ruines d’un empire qu’il ne pouvait plus conserver ! Mort éternellement mémorable ! mort trop peu célébrée par les poëtes, ainsi que par les historiens ! mort dont le récit fait couler les larmes de l’attendrissement et de l’admiration ! Oui, encore une fois,  la postérité est aveugne et injuste ; elle ferme les yeux sur l’héroïsme le plus touchant, pour les ouvrir sur de barbares exploits. Cependant Dragosès est le seul souverain des quatre grands empires, qui succombe avec gloire, et dont le trépas doit exciter nos regrets. Le marbre et la toile n’offrent jamais les traits de ce pieux héros, bien supérieur aux Cursius, aux Decius, si connus, si célébrés dans nos écoles. Il est facile de la voir, l’immortalité est sujette  à des caprices aussi bizarres que l’homme lui-même. Un chef de brigans, un fratricide, le premier des Romains, est immortel ; le dernier et le plus vertueux de tous, est presque ignoré. Les peuples ne méritent réellement pas d’avoir d’aussi grands hommes, et d’un héroïsme aussi pur, aussi vertueux. La postérité, ingrate et légère dans ses jugements, ainsi que dans le choix de ses héros, apprend ce qu’elle devrait oublier, elle oublie ce qui devrait vivre éternellement dans la mémoire des hommes.

[…]                      La vieillesse de l’empire d’Orient avoit été longue et vigoureuse ; s’il subsista l’espace de onze cent cinquante-quatre ans, sous quatre-vingt-deux empereurs, à compter de la mort de Théodose-le-Grand , jusqu’en 1453, c’est que les parties à l’extrémité de l’Asie furent longtemps intactes et saines ; l’esprit belliqueux des Romains fut entretenu par les attaques continuelles des Perses ; toute la frontière, du côté de la Mésopotamie, offrit toujours le plus formidable aspect, jusqu’à l’époque de l’invasion de la Syrie par Abul-Obeïdah et Caled, généraux musulmans. Les Perses et les Romains, ennemis irréconciliables, depuis la défaite de Crassus, différoient entièrement de mœurs et de religion ; et leur antipathie, les cruelles représailles exercées par les deux nations, ne leur laissèrent guères le temps de s’amollir dans les douceurs du repos. L’Asie fournit une pépinière de bons soldats, et rassura le petit point de l’Europe orientale où les Romains luttoient si péniblement contre une foule de peuples barbares. L’Asie seule, jusqu’à la fin du règne d’Héraclius, jouit, dans un grand nombre de provinces, de tous les avantages que garantit la victoire ; l’empire romain d’Europe n’en jouit presque jamais. Lorsque, sous Justinien, les armées triomphoient des Perses, lorsqu’elles arrachoient l’Afrique aux Vandales, et l’Italie aux Goths, les Avares, les Bulgares, les Esclavons pilloient, incendioient, dévastoient les provinces voisines de Constantinople. L’empire, sur les confins de l’Europe, se bornoit souvent à l’enceinte de la capitale que son heureuse position sur le Bosphore, aussi bien que l’ignorance de ces barbares, préservoient du danger.

En Asie, au contraire, les liens de la subordination furent moins relâchés, il y régnoit plus de vigueur et de patriotisme. Lorsque les Musulmans eurent enlevé la Syrie aux Romains, rien n’étoit perdu, si les empereurs eussent voulu seconder l’ardeur guerrière des Maronites qui vivoient retranchés dans les montagnes de la Phénicie. Ces braves gens, quoique abandonnés à eux-mêmes, repoussèrent constamment les efforts des infidèles : ils auroient repris infailliblement la Syrie, et peut-être anéanti la puissance des Arabes, si Justinien II ne les eût punis de leurs victoires, en dispersant douze mille de ces montagnards, et s’il n’eût renversé lui-même la seule barrière capable d’arrêter les Musulmans.

La populace de Constantinople se montra aussi redoutable pour les empereurs que tous ces ennemis ; elle n’aimoit que les jeux du cirque : transportée d’un enthousiasme meurtrier pour des cochers, plus d’une fois, dans une aveugle fureur, elle se précipita sur la garde impériale, égorgea les hommes de la faction qu’elle détestoit, et mettant le feu dans les divers quartiers de la ville, n’en fit qu’un immense bûcher : des querelles de religion remplirent de sang le palais, la capitale, Alexandrie, Antioche et tout l’empire. Nestor fut un des premiers auteurs de ces troubles ; ensuite vinrent les Eutycbiens, puis les Monothélites et les Iconoclastes ; les souverains souffloient un feu que l’Église s’efforçoit d’éteindre.

Après de grandes catastrophes, des élans d’audace sauvèrent Constantinople ; l’effrayante énergie de Zimiscès raffermit l’empire, et des éclairs de prospérité éblouirent les nations ennemies qui attendoient en silence la chute de cet empire. Il semble remonter à la hauteur du génie des illustres souverains, Nicéphore – Phocas, Basile, Alexis et Jean-Comnène, etc ; mais il redescend sous d’indignes successeurs, pour se relever de nouveau et redescendre. Le génie des Grecs s’agrandit ou se resserre en même temps que celui des empereurs ; à chaque instant c’est une grandeur qui se choque et qui se repousse. Dans aucun pays la fortune ne se signala davantage par la bizarrerie de ses jeux ; des mendians mêmes s’assirent sur le trône du grand Constantin : tels furent Justin Ier, Léon III Pisaurieu, Basile le macédonien, Michel Calaphate, etc.

L’histoire du bas-empire, il faut l’avouer, ne présente le plus souvent qu’une affreuse nomenclature d’empoisonneurs, d’assassins, de parricides, de monstres tremblans sous le poids de leur propre grandeur, qui ne respectent ni les loix divines, ni les loix humaines, et qui, presque tous, finissent par avoir la tête tranchée ou les yeux crevés.

La prise de Constantinople affermit la puissance des Ottomans, et fit concevoir à Mahomet II de nouveaux projets d’agrandissement.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

A son avènement, le sultan Mohammed II est âgé de vingt-deux ans. Il prépare aussitôt le siège de Constantinople. Celui-ci dura plus d’un mois et Mohammed utilisa au maximum la puissance de l’artillerie. C’était la première fois qu’on s’en servait en grande masse, et les énormes bombardes arrosaient la ville de gigantesques boulets de pierre. Constantinople fut enlevée d’assaut et devint immédiatement la capitale de l’empire ottoman.

Cette histoire du monde musulman, depuis Mahomet, se termine au milieu du XV° siècle sur des promesses qui seront tenues. L’Islam se trouve à son apogée politique, dominant dans le bassin de la Méditerranée et sur une partie de l’Europe. L’univers islamique a revêtu des aspects bien divers depuis l’empire arabe de Damas, qui eut le mérite d’organiser les territoires conquis et de créer un État. Le mouvement abbasside, né en pleine Perse, fut un essai de légitimisme à la mode iranienne.

Aux confins du royaume, on achète des esclaves turcs, qui deviennent l’élément capital, puis exclusif de l’armée califienne. Au moment du morcellement de l’empire, avec une grande coupure entre Orient et Occident, et la naissance toujours renouvelée de petites principautés, les gouvernements restent en grande majorité sunnites. Au cours des X° et XI° siècles, le sunnisme est contesté par la domination fatimide, établie en Égypte, il risque même de sombrer et, en fin de compte, est sauvé par les Turcs Seldjoukides. L’Islam, régénéré, chasse les Croisés et résiste aux invasions mongoles, et c’est l’apothéose du XIV° siècle. Enfin, l’ascension de la puissance ottomane vient compenser la conquête chrétienne de l’Espagne.

Gaston Wiet, de l’Institut.                    L’Islam 1986

Le fils de Mircea, Vladislav, régnait en Valachie lorsqu’au mois d’août 1453 on y vit apparaître les premiers fugitifs de la grande catastrophe byzantine ; c’était l’évêque Samuel entouré de ses prêtres et d’une poignée de malheureux échappés à l’atroce massacre légal de trois jours qui dépeupla Constantinople ; les pieds alourdis d’une chaîne, emblème de leur triste situation, ils s’en allaient en mendiant pour ramasser la somme nécessaire au rachat de leur famille et annonçaient avec effroi une ruée prochaine des Turcs contre la Roumanie et la Hongrie.

Cependant Byzance, qu’ils croyaient morte, était en train de renaître. Mahomet II qui l’avait traitée si cruellement l’aimait et s’en montrait fier ; ce Barbare cultivé y était jadis venu plusieurs fois en hôte. Il repeupla la ville dévastée et y installa non seulement des Turcs, mais plus de trente mille familles chrétiennes venues de tous les points de l’Empire, leur donnant des maisons, à chacun d’après son rang. Constantinople compta quarante mille maisons de chrétiens, dix mille de juifs, soixante mille de Turcs, sans parler des dix mille maisons grecques de la banlieue. Les Arméniens, grands joailliers, avaient leur quartier au Stoudion, leur église, Saint-Georges, et un évêque à qui le protocole accordait le premier rang, immédiatement après le patriarche œcuménique. Les juifs, logés près du Bosphore, faisaient du commerce, se distinguant aussi par la pratique de la médecine et de l’astrologie ; une juive, Esther Kyra, amie et confidente de deux sultanes, devint Douanière de l’Empire; accusée de faire de la fausse monnaie, elle fut mise à mort par les spahis ; son peuple se ressentit de cette disgrâce, car il lui fut enjoint de renoncer à son luxe et de ne plus porter que le bonnet rouge. Cela n’empêcha pas le Grand Juif don Joseph Nazi (drôle de nom pour un juif) d’obtenir en ferme tous les vins des îles (dont le monopole de vin de Crète pour la Moldavie) et de vivre dans sa seigneurie de Naxos entouré du plus grand apparat, servi par des laquais venus d’Espagne, gardé par des janissaires, envoyant des gens au supplice d’un mouvement de son menton que prolongeait une petite barbe noire et pointue hors du caftan de satin bordé d’hermine.

Les Italiens de Constantinople, ces futurs Levantins, n’étaient pas moins bien traités ; Mahomet II leur laissait leur autonomie, leurs églises à Péra, que fréquentait aussi la colonie occidentale, peintres français, horlogers et armuriers allemands ; ils pouvaient accéder aux honneurs, comme ce bâtard de doge, cet Aloisi Gritti qui vivait avec les Turcs en turc, et en chrétien avec les chrétiens. Sa suite se composait de mille personnes, de six cents chevaux, et cinq cents esclaves servaient dans son sérail ; il avait pris à ferme les douanes de Gallipoli et d’Angora qui lui rapportaient cent mille ducats par an et coiffant sa tête folle d’un bonnet à la hongroise, rêvait du trône de Hongrie

Mais qu’était la puissance de ces raïas auprès de celle qui devait échoir aux maîtres dépossédés de Constantinople, aux Grecs du Bas-Empire ! C’est en eux que vivra pendant près de quatre siècles l’immuable pérennité byzantine, ce type de civilisation formé de l’intellectualité hellénique, du droit romain, de la religion orthodoxe et de l’art byzantin. […]

Incapables de rien inventer, pas même le nom de leur capitale, car [Stamboul n’est que le Eis tin polin (en ville) des Grecs, les Turcs du moins eurent le mérite de ne pas chercher à dénationaliser ou à déchristianiser les vaincus. Mahomet II releva le Patriarcat œcuménique, ce Vatican des orthodoxes. Il nomma même patriarche le savant moine Gennadios, l’installa à la Panmakaristos, lui permit de traverser la ville à cheval, en habit de cérémonie, avec le haut bonnet rond de pope et le grand voile ; l’aigle bicéphale de Byzance s’éployait librement sur l’humble robe de bure noire du Patriarche qui allait par les rues accompagné de janissaires et prodiguant ses bénédictions ; on lui rendait les honneurs comme à un dignitaire de la Porte et ses sentences étaient exécutées par les cadis. Mahomet II mettait pied à terre devant la Panmakaristos et y discutait théologie ; toute offense aux chrétiens était punie. Un siècle après la conquête, Constantinople regorgeait encore de couvents, l’on pouvait voir à Sainte-Sophie l’image du Pantocrator ; les Turcs respectaient le mont Athos et le Sinaï, citadelles escarpées de la foi. Hélas, cette tolérance avait son revers ; le patriarcat devait payer au sultan un tribut qui ne cessait de grossir d’année en année à une cadence impressionnante. Là comme partout régnait le funeste système oriental qui commence en Turquie avec le bakchich et finit en Chine avec le squeeze. Tout était prétexte à pressurer les raïas qui, par leurs rivalités incessantes, ne donnaient que trop d’occasions à la Porte de se faire payer son arbitrage. Les concurrents se traînaient les uns les autres devant le Divan, s’accusant réciproquement de trahison contre l’État, de complicité avec le pape ou avec l’Empire, cependant qu’au-dehors la foule hurlante réclamait tel ou tel patriarche. Le Grand Turc décidait, et sa décision coûtait cher. De plus en plus obéré, le patriarcat s’efforçait de trouver des subsides ; les évêques, l’œcuménique lui-même voyageaient dans toute la chrétienté orthodoxe en quête d’aumône. Déjà au-dessus d’eux se levaient les gens de Galata, les chefs de la nation, les descendants des grandes familles byzantines.

Les sultans ne pouvaient se passer des Grecs ; sans eux, comment eussent-ils fait pour organiser et administrer leur empire ? Les Turcs n’étaient aptes qu’à la guerre ; la guerre, c’est la vie des Turcs, disaient les Vénitiens, la paix, c’est leur mort ; aussi est-ce avec des cadres byzantins, un personnel byzantin, des méthodes byzantines que la Porte gouverna ses provinces. Des Grecs renégats, – peu nombreux il est vrai car les apostasies étaient rares – devenaient beys, pachas, grands vizirs même, comme le Grec Younous ; Mézed pacha était un Paléologue ainsi que son cousin, le commandant de l’armée turque devant Rhodes. Mahomet II s’entourait de fils de bonnes familles chrétiennes et Bajazet II honorait Emmanuel Paléologue despote de la Grèce, au point de lui accorder le droit, interdit à tout autre seigneur de Turquie, de s’asseoir au sérail dans une loggia de marbre fin.

Entourés d’une population aisée enrichie par les commandes du sultan, ces chefs grecs étalaient un luxe qui éblouissait les voyageurs ; l’impératrice d’Allemagne elle-même, avouaient ceux-ci, ne pourrait rivaliser d’élégance avec ces femmes qui assistaient aux banquets pour être vues plutôt que pour manger chaussées d’or, coiffées de longs fils d’or, couvertes de pierreries. Le plus représentatif de ces archontes fut Michel Cantacuzène, dit Chaïtanoglou, ou fils de Satan ; il était grand douanier, fermier des salines et des pêcheries de l’Empire ; il pouvait mettre plus de cinquante galères à la disposition du sultan et lui livrait pour soixante mille écus par an de fourrures splendides apportées de Russie par ses agents ; fier de ses ancêtres impériaux dont il avait fait graver sur son sceau l’aigle bicéphale, il avait fondé dans son château, à Anchiale, une bibliothèque précieuse contenant tous les chroniqueurs byzantins. Sous son impulsion un mouvement s’esquissait qui, s’il eût réussi, eût réuni en une seule toutes les Églises orthodoxes, du Caire à Moscou, de Venise à Iassy, d’Ancône en Crète et refait, dans l’ordre spirituel, la Byzance de Justinien. Chaïtanoglou, ce dieu des Grecs, cette colonne des Romains, disposait à son gré non seulement du patriarcat et des évêchés, mais encore, disait-on, des places de grand vizir et des trônes d’hospodars. Mais cette puissance était fragile : une simple dénonciation causa sa fin ; accusé d’avoir désiré la couronne impériale, il fut arrêté et pendu en présence de sa famille, à la porte de son palais au bord de la mer Noire, et ses robes de brocart aux boutons de rubis, ses chemises de soie rouge, ses zibelines, ses chevaux admirables furent vendus en hâte, à la criée, à un prix si bas qu’il en demeura proverbial : Tu l’as acheté aux enchères de Chaïtanoglou. Cette chute atteignait toute la grécité, mais l’idée byzantine ne pouvait périr. Ces Grecs la transportaient partout avec eux comme une semence prête à germer : elle alla fleurir dans les principautés danubiennes.

Paul Morand               Bucarest         1935

Et puis, au fil des ans, le business entre Venise, ses rivales et l’empire turc reprendra ses droits :

  • Une petite année plus tard, Venise signera un traité avec Mehmed qui lui octroyait des privilèges de préférence commerciale. Notre intention est de vivre en paix et amitié avec l’empereur turc, disait le doge de Venise
  • En 1461, Sigismond Malatesta, le redoutable seigneur de Rimini, enverra à Istanbul son artiste de cour Matteo de’Pasti pour peindre et sculpter le sultan, en vue d’une alliance contre Venise.
  • En 1479, le doge de Venise loua Gentile Bellini à Mehmed : une fois peint son portrait [aujourd’hui à la National Gallery de Londres] Bellini repartira à Venise chargé de cadeaux.

Dans la bibliothèque de Mehmed, au palais de Topkapi, on trouvait la Géographie de Ptolémée, le Canon d’Avicenne, la Somme contre les Gentils, de Thomas d’Aquin, l’Iliade d’Homère etc…

En 1453, la chute de Constantinople avait provoqué un choc psychologique en Occident. Aeneas Sylvius Piccolomini, le futur Pie II, pouvait dire mélancoliquement : Dans le passé nous avons été blessés en Asie et en Afrique, c’est-à-dire dans des pays étrangers. Mais, maintenant, nous sommes frappés en Europe, dans notre patrie, chez nous. Objectera-t-on que déjà, autrefois, les Turcs passèrent d’Asie en Grèce, les Mongols eux-mêmes s’établirent en Europe et les Arabes occupèrent une partie de l’Espagne après avoir franchi le détroit de Gibraltar. Mais jamais nous n’avions perdu une ville ou une place comparable à Constantinople.

C’est un futur pape qui parle ainsi. En réalité, dans l’Europe chrétienne, tout le monde a-t-il eu peur des Turcs ? F. Braudel a fait ressortir combien la conquête ottomane dans les Balkans avait été facilitée par une sorte de révolution sociale : Une société seigneuriale, dure aux paysans, a été surprise par le choc et s’est écroulée d’elle-même. De violents troubles agraires avaient parfois précédé l’arrivée des envahisseurs. Au début du moins, leur régime fut moins lourd que celui qui l’avait précédé, les nouveaux seigneurs – les spahis – exigeant plus de redevances en argent que de corvées. C’est plus tard, avec le temps, que la situation paysanne redeviendra dure. Mais au XV° siècle et au début du XVI°, de nombreux paysans émigrèrent vers les territoires contrôlés par les Turcs dans les Balkans. Ils y trouvaient apparemment des conditions de vie moins pénibles que dans les régions chrétiennes qu’ils abandonnaient. En outre, dans l’espace chrétien conquis par les Turcs, le gouvernement ottoman finit par créer des cadres où les peuples de la péninsule [balkanique] prirent place, un à un pour collaborer avec le vainqueur et, ici ou là, curieusement ranimer les fastes de l’Empire byzantin. Dès lors, comment éviter des conversions à l’islam ? Sur 48 grands vizirs, de 1453 à 1623, 33 au moins furent des renégats. Dans l’est asiatique de l’empire, les fonctionnaires furent de plus en plus des reniés progressivement introduits dans la classe ottomane dominante. C’est par milliers que les chrétiens – prisonniers ou déserteurs – renièrent leur foi pour passer à l’Islam. Certains, à la fin du XVI° siècle et au début du XVII°, défrayèrent la chronique : Occhiali, pêcheur calabrais, devenu roi d’Alger sous le nom d’Euldj Ali ; Cicala, renié silicien, capturé enfant sur le navire de son père, corsaire chrétien, et qui fut amiral, puis ministre de la Guerre du sultan. Mais à côté de ces cas illustres, combien de faits plus obscurs mais significatifs, épars dans les chroniques du temps : épidémies de désertion dans les garnisons espagnoles des présides d’Afrique du Nord, nombre important des renégats portugais à Ormuz et au départ de Goa, fuite de chrétiens siciliens en direction des côtes barbaresques, expédition marocaine de 1591 vers Tombouctou conduite par des reniés espagnols. Jusqu’aux religieux qui sont pris parfois par le vertige de la conversion à l’islam puisque, en 1630, on conseillera au père Joseph de rappeler les capucins disséminés dans le Levant de peur qu’ils ne se fassent turcs. Enfin, les techniciens chrétiens ont aidé à la modernisation (partielle) de l’armée turque. Un Français assurait en 1573, en exagérant toutefois et en oubliant le rôle des Juifs : Les Turcs ont, par les renégats, acquis toutes les supériorités chrétiennes.

Ainsi de Corse, de Sardaigne, de Sicile, de Calabre, de Gênes, de Venise, d’Espagne, de tous les points du monde méditerranéen, des renégats sont allés à l’islam. Dans l’autre sens, rien d’analogue. Inconsciemment peut-être, le Turc ouvre ses portes et le chrétien ferme les siennes. L’intolérance chrétienne, fille du nombre, n’appelle pas les hommes : elle les repousse … Tout part vers l’islam où il y a place et profits.

Jean Delumeau La peur en Occident            Arthème Fayard    1978

1453                            Le dauphin Louis crée le parlement de Grenoble et l’université de Valence. Depuis 1335 existait un conseil delphinal organisé par Humbert II. Il a renvoyé Raoul de Goncourt, l’homme de confiance de son père. Contre la volonté de son père, il épouse Charlotte de Savoie. C’en est trop : en 1456 Charles VII lève des troupes contre lui : Louis s’enfuit et se réfugie chez Philippe le Bon, duc de Bourgogne, qui l’accueille à bras ouverts. Charles VII rit jaune mais voit loin et juste : Mon cousin de Bourgogne nourrit le renard qui lui mangera ses poules.

De 1450 à la fin du XVI° siècle, on assiste à une phase de réchauffement climatique qui va favoriser certains travaux de voirie en altitude : les grands essartements du Moyen Age n’y seraient pas étrangers, l’abattage des bois se traduisant par une diminution de l’humidité, et donc, une augmentation de la température. On estime que le pourcentage de la forêt par rapport à la surface du pays est passé de 35 à 25 %. Fernand Braudel parle d’une diminution de moitié de la surface forestière : les 26 millions d’hectares de l’an Mille seraient devenus 13 millions.

Tu deviendras campagne et, en lieu de tes bois, […]
 Tu sentiras le soc, le coutre et la charrue ;
Tu perdras ton silence et, haletant d’effroi
Ni Satyres ni Pans ne viendront plus chez toi.
Adieu, vieille forêt, le jouet de Zéphyrs, […]
Adieu vieille forêt, adieu têtes sacrées […].
Adieu, chêne, couronne aux vaillants citoyens,
Arbres de Jupiter, germes Dodonéens,
Qui premiers aux humains donna à repaître !
Peuples vraiment ingrats, qui n’ont su reconnaître
Les biens reçus de vous, peuples vraiment grossiers
De massacrer ainsi nos pères nourriciers !

Pierre Ronsard Contre les bûcherons de la forêt de Gastine. Élégies XXIV

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[1] A cette époque, l’argentier n’était pas un équivalent de notre ministre des finances, mais plus modestement l’économe de la maison du Roi. Il est vrai cependant que la maison du Roi se confondant en quelque sorte avec la totalité du pays, les deux fonctions pouvaient avoir une tendance fusionnelle, ce qu’avait compris très rapidement Jacques Cœur.

 [2] Initié… aux secrets de l’ésotérisme, qui donnent connaissance du fonctionnement réel de notre monde. Au-dessus des portes de ses palais de Montpellier comme de Bourges figurent des blasons où abondent les symboles franc-maçons, les symboles d’initiés.

[3] Les Arabes ont fait prospérer le  jardin qu’ils avaient vu chez les Grecs, lesquels, avec les conquêtes d’Alexandre l’avaient découvert chez les Perses, qui, une fois devenus iraniens, leur deviendra tellement cher qu’ils le nommeront pairi daeza, dont notre paradis est la francisation.

[4]   Jean Christophe Rufin a crée un Jacques Cœur quelque peu surréaliste, devenu plus riche que le roi sans y avoir pris garde en quelque sorte, presque par erreur, car s’il avait le goût de l’échange, celui d’ouvrir les fenêtres pour laisser entrer les vents lointains, il n’aurait pas vraiment eu le goût de l’argent… Ben voyons ! Mon château de Blois ? mais c’est ma femme qui n’a eu de cesse de me le demander. Ma fortune ? mais ce sont mes associés – choisis avec soin par moi-même il est vrai, qui l’ont construite. La vengeance du roi ? Simple jalousie d’un souverain pour un sujet devenu plus riche que lui. Livre au demeurant  magnifiquement écrit, qui a pris soin d’éviter les vieilles rengaines : empoisonnement d’Agnès Sorel, initiation de Jacques en Orient… un régal.


Par l.peltier dans (3 : 1163 à 1522) le 27 novembre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

5 06 1454                    Assis sur un banc en compagnie d’une belle, Ysabeau, à proximité de Saint  Benoît, François Villon a le déplaisir d’être provoqué par un prêtre du nom de Philippe Sermoise qui le blesse à la lèvre d’un coup de dague. Il riposte et c’est avec une blessure à l’aine que s’enfuit Philippe Sermoise ; François Villon le poursuit, lui lance une pierre à la tête et va se faire recoudre chez un barbier. Philippe Sermoise mourra deux jours plus tard à l’hôpital.

À partir de ce jour, Villon se cache : le port d’arme est interdit par la loi (mais chaque homme a la sienne), et l’homicide est toujours sanctionné par la potence, hors la légitime défense. Le régime de la liberté surveillée n’existe pas : le suspect peut toujours présenter une requête en grâce auprès du roi, par lettre, mais la réponse peut attendre un ou deux ans. Fuir, c’est la seule manière d’éviter la prison. Villon fait sa requête auprès du roi, mais il la fait par deux fois et sous deux identités différentes.

Il va devenir proche de la Coquille, un vaste gang organisé.

La Coquille s’est recomposée dans les années trente du XV° siècle, principalement en Bourgogne, à partir des débris des bandes d’Ecorcheurs, mercenaires démobilisés de la guerre de Cent ans, rassemblant Faux-Visages, Caïmans (moines mendiants), Goliards (clercs vagabonds), paysans las de voir leurs récoltes ravagées, bref, tous ceux que la misère des temps a jeté sur les routes.

Cette organisation maffieuse, très hiérarchisée, se déploie et diverses branches et spécialités : crocheteurs (ouvreurs de coffres qui manient le daviot, ou petit David), rueurs (fauteurs de vol à main armée), beffleurs (biaiseurs de cartes et pipeurs de dés), faux monnayeurs, blancs coulons (qui dévalisent en duo les marchands dans les auberges, l’un des deux comparses se faisant passer lui aussi pour victime), vendangeurs (coupeurs de bourse)et envoyeurs (dont Boris Vian mettra en scène les héritiers dans Arthur, où t’as mis le corps ?)

En 1455 a lieu à Dijon un grand procès de soixante Coquillards. Et les minutes du procès rapportent que lesdits Coquillards ont entre eulx ung langaige exquis, que autres gens ne scevent entendre s’ilz ne lont revely et aprins, par lequel langaige ils cognoissent ceulx qui sont de ladite Coquille… Autrement dit, les Coquillards jactent l’argot, et seul qui en est au parfum est un frangin. Or Villon écrit dans ce jargon, cet exquis langaige, trois balades qu’on peut dater – pour l’une au moins – par la référence aux pendaisons de Cayeux (1457) et de Montigny (1460).Était-il de cette bande bien avant ?

[…]            La France où naît [en 1431] Villon est un monde violent, marqué par la destruction des cadres légaux et financiers. Les Lombards qui géraient la banque naissante ont fui, laissant la place à une jungle commerciale où tous les trafics sont permis – ou tentés -. La justice est arbitraire et expéditive. Même si les étudiants dépendent de la loi ecclésiale, celle-ci comprend aussi la peine de mort : ainsi le chapelain Villon [son père adoptif auprès duquel l’avait placé sa mère à l’âge de sept ans] dispose en Bourgogne du droit de justice avec une potence à son usage. Les faux-monnayeurs sont ébouillantés vifs puis pendus. On pend pour un vol aussi souvent, sinon plus, que pour un meurtre. Tout homme est armé d’une dague, même si le droit l’interdit. La réponse à l’injure, comme l’état d’ébriété sont des circonstances atténuantes aux meurtres commis.

Le Villon qui transparaît dans les archives judiciaires n’est ni pire ni meilleur que le Parisien moyen de son époque. Serait-il pire cela ne change rien car le poète n’est pas tenu d’être au-dessus de son époque ni meilleur que la société dans laquelle il vit.

Michel Arbatz           Je connais que pauvres et riches       Le testament Villon         Le temps qu’il fait 2016

1455                            Le sel, d’où vient le salaire, lorsque les légionnaires romains étaient payés en sel, garde de par le monde son caractère bien particulier, ainsi que le rapportent à 50 ans d’intervalle deux chroniqueurs portugais, de leurs voyages en Afrique Noire et Saharienne :

Les rois donnent plus d’or en échange du sel que de toute autre marchandise. Ils le consomment eux-mêmes, comme leur bétail et prétendent que, sans le sel, ni eux, ni leurs troupeaux, ne pourraient ni subsister, ni prospérer […] D’ailleurs, il y a plusieurs de leurs maladies internes ou celles de leur bétail [1] qu’ils guérissent en mangeant du sel.

Valentin Fernandes      Description de la côte d’Afrique de Ceuta au Sénégal. 1506-1507

Dans ces lieux, la chaleur est telle qu’à certains moments de l’année le sang se putréfie, de sorte que [si les animaux] n’avaient le sel comme médecine, ils mourraient.

Alvize Ca’ Da Mosto Voyage en Afrique Noire d’Alvize Ca’ Da Mosto

Le même homme, étant parmi les premiers explorateurs d’occident, arrivait dans ces territoires avec des yeux neufs, même si l’esclavage était déjà au cœur des relations :

Je passai le dit fleuve de Sénégal avec ma caravelle, et je parvins en naviguant au pays de Bodumel [l’actuel Sénégal, le fleuve ayant son embouchure à St Louis, au nord du pays]. Ce nom est le nom du seigneur et n’est pas vraiment son nom, et l’appeler terre de Bodumel, c’est comme dire pays de tel seigneur ou comte.

Je m’arrêtai à ce lieu avec ma caravelle pour prendre contact avec ce seigneur. Pour cela, j’avais eu information par d’autres Portugais, qui avaient eu affaire avec lui, qu’il était une personne de bien et seigneur auquel on peut se fier, il payait réellement ce qu’il prenait, et comme j’avais apporté avec moi quelques chevaux d’Espagne et d’autres choses nécessaires qui sont très demandées dans le pays des Noirs, je décidai d’essayer mon fait avec ce seigneur.[…] et brièvement le susdit seigneur comprit la chose, chevaucha et vint au rivage avec environ 13 chevaux et 150 piétons, et m’envoya dire de lui faire plaisir de descendre à terre et d’aller le voir, qu’il me ferait honneur et prix. Donc, connaissant sa bonne renommée, j’y allai ; et il me fit grande fête ; et après beaucoup de paroles, je lui donnai mes chevaux et tout ce qu’il voulut, et me fiai à lui. Et il me pria d’aller chez lui, dans ses terres, qui étaient à environ 25 milles du rivage, et que là il me payerait ce dont il était débiteur ; il fallait vraiment que j’attende quelques jours, car pour ce qu’il avait reçu de moi, des chevaux et des choses, il m’avait promis cent esclaves. Moi je lui donnai mes chevaux avec leurs équipements et d’autres choses, le tout me coûta une somme supérieure à 300 ducats : je décidai donc d’aller avec lui.

[…] Les Noirs acourayaient tous pour me veoyr, comme une grande merveille, leur semblant grand-chose la veüe d’un chrétien dont ils n’avoyent qu’ouy parler. Et ne s’étonnoyent moins de ma blancheur que de mes habits à l’espagnole, une jupe de damas noir avec un petit manteau pardessus. Si que les uns me manioyent les mains et les bras qu’ils frotoyent, ayant mis leur salive pardessus pour veoyr si la blancheur procédoyt de fard ou teinture ou bien si c’étoyt chair.

[…] Ils [les commerçants arabes] vont chez les Noirs, mais aussi dans nos terres de Barbarie. Ils sont nombreux et ont quantité de chameaux qui leurs servent à transporter du cuivre de Barbarie, de l’argent et d’autres marchandises à Tombouctou et au pays des Noirs. […] Et ils en rapportent de l’or et de la malaguette [poivre de Guinée, nommé encore graines de paradis]

Alvize Ca’ Da Mosto Relation des voyages à la côte occidentale d’Afrique. 1455-1457

1456                            Les Turcs occupent Athènes ; en 1460 ce sera la Morée, la Bosnie en 1462-1466, l’Herzégovine en 1481. Mais ils sont tenus en échec devant Belgrade, par Jean Hunyadi, régent de Hongrie, qui met en déroute Mehmet II devant Belgrade assiégée : la plus grande parmi ses nombreuses réussites, et la dernière, car il succomba à ses blessures :

Hunyadi est le personnage le plus vénéré de l’histoire hongroise ; les Roumains le revendiquent à juste titre comme un des leurs ; il fut le plus grand champion, au quinzième siècle, de toute la chrétienté. Il était entré tout jeune au service du roi Sigismond de Hongrie (le fils du roi aveugle de Bohême tué à Crécy ; ultérieurement empe­reur du Saint Empire), et l’on prétendait parfois qu’il en était le fils naturel. Il remporta de brillantes victoires, gouverna la Transylvanie à une période difficile, avant d’administrer l’ensemble du royaume. Grâce à sa campagne dans les Balkans, il brisa le pouvoir du sultan en Herzégovine, Bosnie, Serbie, Bulgarie et Albanie ; et sa plus grande réussite consista à mettre en déroute, sous Belgrade assiégée, l’armée de Mehmet II, trois ans après que ce sultan conquérant eut pris Constanti­nople. Cette délivrance, le triomphe remporté sur l’invincible Mehmet, étaient journellement célébrés par des carillons, à midi, dans tout le monde catholique. Ils continuent de l’être en Hongrie. Cette victoire donnait un répit supplémentaire au royaume, jusqu’à la bataille de Mohacs, soixante-dix ans plus tard. Connu dans toute l’Europe sous le nom de Chevalier Blanc, ce ne fut pas seulement un grand chef militaire et un homme d’État, mais un roc de dignité morale, dans un royaume et à une époque abondant en conspirations.

Né au temps des Plantagenêts, c’est un contempo­rain de Jeanne d’Arc et de la guerre des Deux Roses. (C’est seulement grâce à ce genre de rapprochements, et parfois en m’aidant aussi des costumes, que je suis en mesure d’arrimer ces personnages historiques dans leur période ; je me permets donc de les glisser ici et là dans ces pages, dans l’hypothèse où mon lecteur me ressemblerait.) Les enjolivements architecturaux sur la façade du château étaient peut-être dus à son célèbre fils, qui l’agrandit. Mathias, quoique un peu différemment, fut aussi remarquable que son père. On lui donne généralement le nom de Mathias Cor­vin, d’après le corbeau figurant sur son bouclier ; il prit part aux campagnes de son père dès l’âge de douze ans ; par la suite, il fut élu au trône de Hongrie par quarante mille nobles intrépides, réunis sur le Danube gelé, et devint l’un de leurs plus grands rois. De nou­velles victoires sur les Turcs vinrent poursuivre l’œuvre paternelle dans les Balkans ; il éparpilla les armées des Polonais et de l’empereur, et affronta les hussites ; les catholiques tchèques l’élirent roi de Bohême. Il inves­tit Breslau, occupa Ancône, reprit Otrante aux Turcs, et sa soumission d’une moitié de l’Autriche fut par­achevée par une entrée triomphale à Vienne. Il n’eut pas que des talents martiaux, mais aussi d’homme d’État, de législateur, d’orateur, et même d’érudit singulièrement averti qui avait coutume de passer la moitié de la nuit à lire. S’il faut en croire un historien anglais, c’est indiscutablement le plus grand homme de son temps, et l’un des plus grands souverains de tous les temps. Profondément cultivé, polyglotte, humaniste passionné, il fonda la fabuleuse bibliothèque Corvine et construisit de nombreux palais – ­un splendide prince de la Renaissance, en fait ; mais à la différence de plusieurs d’entre eux (continue notre historien) bien qu’il ait fait l’expérience de l’ingratitude et de la traîtrise, il ne se rendit jamais coupable d’une seule action cruelle ou dictée par l’esprit de revanche.

Patrick Leigh Fermor Entre fleuve et forêt. Payot 1992.

Si Hunyadi père et fils sont aussi populaires en Hongrie, c’est aussi parce qu’ils sont les seuls, en 6 siècles de succession de souverains à la tête de la Hongrie, à être Hongrois. Tous les autres avant comme après eux, venaient qui de la France, qui de l’Autriche, qui de la Pologne. Les Hunyadi étaient nés à Kolozsvár en Transylvanie, à l’est de Budapest.

Fra Filippo Lippi, né à Florence, carme depuis l’âge de 15 ans, grand peintre de la première renaissance italienne, est nommé à 50 ans chapelain du couvent Sainte Marguerite à Prato. Il y remarque la beauté de la nonne Lucrezia Buti, la séduit et, quand elle se révèle être enceinte, part avec elle sous d’autres cieux. Il est le maître de Botticelli, qui le deviendra de son fils, Filippino Lippi. Le modèle de la Vierge à l’enfant et deux anges, aux Offices de Florence, n’est autre que Lucrezia Buti, et l’enfant Jésus, Filippino.

7 09 1457                   Georges Castriota, dit Skanderberg, d’une famille qui domine le nord de l’Albanie, a lui aussi été élevé à la cour de Murad II en étant otage. Il s’est même converti à l’islam, mais il profite des guerres entre Turcs et Polonais pour regagner son pays, y organiser la résistance et infliger une défaite aux Turcs à Abulene, acquérant ainsi une stature européenne. Il mourra 11 ans plus tard.

1459                           Les Turcs consolident leur pénétration dans les Balkans avec la victoire de Sméredevo, à l’est de Belgrade, sur la route des Portes de Fer : on est à la confluence de la Morava et du Danube : le chemin pour la Hongrie est libre.

vers 1460                   Venant probablement de Mandchourie, le sarrasin est introduit en Normandie, puis en Bretagne.

Un agent des Médicis achète en Macédoine un manuscrit grec contenant 14 des 15 traités qui composent les écrits hermétiques. Marsile Ficin, brillant intellectuel de l’époque, lui aussi au service des Médicis, traduit tout cela. L’hermétisme d’Hermès Trismégiste est une gnose à mi-parcours entre religion et magie, dont l’inspiration puisait sa source chez Moïse – pas moins – inspiré par Thot dieu égyptien du calcul et du savoir, dont l’équivalent grec était Hermès, qualifié de Trismégiste – trois fois grand – . Il faudra attendre 1614 pour qu’Isaac Casaubon, protestant genevois démontre que ces écrits ne pouvaient avoir été contemporains de Moïse et qu’ils avaient été rédigés bien après le commencement de l’ère chrétienne. En attendant, donc, pendant 150 ans – sans compter ceux qui ne voulurent pas croire les conclusions de Casauban – l’ouvrage rencontra un énorme succès bien sur chez les Médicis, mais encore par exemple auprès de Philippe II d’Espagne : l’impact de ces textes fut pour l’époque au moins aussi important que la découverte des Manuscrits de la Mer Morte pour la nôtre. L’ancienneté était à cette époque un certificat de respectabilité. On trouvait dans le corpus de ce texte un mélange de néo-platonisme et de mysticisme, de magie et de métaphore, des mystères que seul l’initié, le mage, pouvait comprendre. C’était l’univers aristotélico-ptolémaïque des sphères, mais conduit par des êtres divins et fonctionnant grâce à la magie, l’astrologie, l’alchimie et autres sciences occultes. Il y a des chapitres consacrés à la Kabbale – le mysticisme ésotérique juif fondé sur la tradition orale que Dieu aurait transmise à Moïse, et sur une numérologie sophistiquée -. D’autres chapitres traitent de différentes pratiques occultes. L’unité de tout cela se fait dans une piété intense et pénétrante. Sa philosophie enseignait que l’homme peut trouver en lui les éléments divins. Tous le corpus hermétique visait à encourager les efforts individuels pour atteindre à une compréhension intuitive de Dieu et du salut, avec le concours permanent d’Hermès.

L’affaire ne fût pas sans incidence sur le cours pris par la science :

Progressivement la critique de Casauban gagna un terrain fertile et détourna peu à peu les hommes de cette forme particulière du mysticisme de la Renaissance. La critique des textes par Casaubon n’engendra pas à elle seule la nouvelle race des philosophes naturalistes, tels que Galilée et Newton, qui transformèrent la conception humaine de l’univers ; d’autres facteurs y travaillèrent aussi. Mais elle joua un rôle, en facilitant l’achèvement d’un processus de sevrage : pour partie grâce à elle, les érudits de la Renaissance se dégagèrent de la magie, de telle sorte que ceux du XVII° siècle furent en mesure de considérer le monde physique sans recourir à la magie ou à la kabbale.

Colin Ronan Histoire mondiale des sciences              Seuil 1988

19 06 1461                 Louis XI vient de monter sur le trône de France. Sa volonté très affichée d’indépendance quand il n’était que Dauphin l’a fait s’opposer à bien des officiers qui n’avaient fait qu’obéir à son père : il les congédie. Ce sera une de ses seules erreurs. Il lui faut rapidement ferrailler contre ses anciens compagnons, regroupés dans la ligue du Bien public ; l’issue incertaine de la bataille de Montlhéry en 1465 lui permet cependant de tenir Paris et de négocier.

Il va faire venir des Italiens pour créer une industrie de la soie, des Allemands pour relancer les mines. Il va fonder à Lyon des foires à même de concurrencer celle de Genève, il développe le commerce méditerranéen à Marseille.

Il crée une poste royale, destinée aux communications gouvernementales, avec des relais [2] espacés de 4 lieues afin que les Coureurs de France, les facteurs de l’époque, puissent changer de cheval et porter leurs messages partout en France. 4 lieues représentent un peu moins de 16 km.

On ne sait pas vraiment si les Coureurs de France étaient aussi performants que leurs collègues mongols, mais ces derniers n’avaient sans doute pas d’accortes filles d’aubergiste à courtiser pour s’attarder aux relais : cela se passe dans les années 1920… mais qu’importent les différences de siècles, les histoires d’hommes et de chevaux sont les mêmes depuis que le second a adopté le premier.

Le prince Choultoun Beyli nous donna un très bon guide, un vieux Mongol nommé Tzéren qui savait lire et écrire le russe à la perfection. C’était un personnage très intéressant, qui remplissait les fonctions d’interprète auprès des autorités mongoles et quelquefois auprès du commissaire chinois. Peu de temps auparavant, il avait été envoyé à Pékin, en mission spéciale, avec des dépêches très importantes et cet incomparable cavalier avait fait le trajet d’Ouliassoutaï à Pékin, c’est-à-dire, deux mille huit cent kilomètres en neuf jours, si incroyable que cela puisse paraître. Il se prépara à ce voyage en se serrant l’abdomen, la poitrine, les jambes, les bras et le cou  avec de forts bandages de coton pour se protéger contre les efforts musculaires que devaient occasionner de si longues heures en selle. A sa toque, il portait trois plumes d’aigle, pour marquer qu’il avait reçu l’ordre de voler aussi vite qu’un oiseau. Armé d’un document spécial appelé tzara , qui lui donnait le droit de recevoir, à chaque relais de poste, les meilleurs chevaux, un pour le relais, et un autre tout sellé qu’il menait à la bride comme cheval de rechange, en même temps que deux oulatchens[3] ou gardes pour l’accompagner et ramener les chevaux du relais précédent (ou ourton), il accomplit au grand galop chaque trajet de vingt-cinq à quarante kilomètres entre chaque relais, ne s’arrêtant que juste le temps de changer de chevaux et d’escorte avant de repartir. En avant de lui galopait un oulatchen avec les meilleurs chevaux afin d’annoncer son arrivée et de préparer les nouvelles montures au prochain relais. Chaque oulatchen avait trois chevaux, de telle sorte qu’il pouvait sauter de celui qui était épuisé et le laisser pâturer jusqu’à son retour où il le retrouvait et le ramenait. Tous les trois relais, sans quitter la selle, on lui donnait une tasse de thé vert chaud, salé, et il continuait sa course vers les sud. Après dix-sept ou dix-huit heures de cette chevauchée, il s’arrêtait à l’ourton pour y passer la nuit – ou ce qu’il en restait – dévorait un gigot de mouton bouilli et dormait. Ainsi il mangeait une fois par jour, et cinq fois par jour prenait du thé ; et c’est de cette façon qu’il fit le trajet en neuf jours !

Ferdynand Ossendowski     Bêtes, Hommes et Dieux       Plon 1924

Le réalisme gagne du terrain :

En matière d’affaires d’Etat, on n’attend pas que le crime soit commis pour le punir : on le prévient… Comme on ne punit pas seulement pour le mal qui a été fait, mais pour l’exemple, c’est se rendre coupable que de pardonner des crimes qui troublent la société civile et qui par l’habitude deviennent contagieux.

Le Rosier des guerres, écrit pour l’instruction du futur Charles VIII

Il inaugure une tradition malheureuse du Mont Saint Michel, en y installant l’une de ses fameuses fillettes, rien d’autre qu’une cage pour prisonnier où celui-ci ne peut même pas se tenir debout. Louis XIV, Louis XV, les Révolutions poursuivront cet usage de prison. Sous la Terreur, on n’hésitera pas à renommer la Bastille des mers, Mont Libre !

En 1847, Gustave Flaubert le visitera dans cette fonction :

La route de Pontorson au Mont Saint-Michel est tirante à cause des sables. Notre chaise de poste (car nous allons aussi en chaise de poste) était dérangée à tous moments par quantité de charrettes remplies d’une terre grise que l’on prend dans ces parages et que l’on exporte je ne sais où pour servir d’engrais. Elles augmentent à mesure qu’on approche de la mer et défilent ainsi pendant plusieurs lieues, jusqu’à ce que l’on découvre enfin les grèves abandonnées d’où elles viennent. Sur cette étendue blanche ou les tas de terre élevés en cônes ressemblaient à des cabanes, tous ces chariots dont la longue file ondulante fuyait dans la perspective nous rappelaient quelque émigration des barbares qui se met en branle et quitte ses plaines.
L’horizon vide se prolonge, s’étale et finit par fondre ses terrains crayeux dans la couleur jaune de la plage. Le sol devient plus ferme, une odeur salée vous arrive, on dirait un désert dont la mer s’est retirée. Des langues de sable, longues, aplaties l’une sur l’autre, se continuant indéfiniment par des plans indistincts, se rident comme une onde sous de grandes lignes courbes, arabesques géantes que le vent s’amuse à dessiner sur leur surface. Les flots sont loin, si reculés qu’on ne les voit plus, qu’on n’entend pas leur bruit, mais je ne sais quel vague murmure, insaisissable, aérien, comme la voix même de la solitude qui n’est peut-être que l’étourdissement de ce silence.
En face, devant nous, un grand rocher de forme ronde, la base garnie de murailles crénelées, le sommet couronné d’une église, se dresse, enfonçant ses tours dans le sable et levant ses clochetons dans l’air. D’énormes contreforts qui retiennent les flancs de l’édifice s’appuient sur une pente abrupte d’où déroulent des quartiers de rocs et des bouquets de verdure sauvage. A mi-côte, étagées comme elles peuvent, quelques maisons, dépassant la ceinture blanche de la muraille et dominées par la masse brune de l’église, clapotent leurs couleurs vives entre ces deux grandes teintes unies.
La chaise de poste allait devant nous, nous la suivions de loin, d’après le sillon de ses roues qui creusaient des ornières ; elle s’enfonçait dans l’éloignement, et sa capote que l’on apercevait seule, s’enfuyant, avait l’air d’un gros crabe qui se traînait sur la grève.
Çà et là, des courants d’eau passaient ; il fallait remonter plus loin. Ou bien c’étaient des places de vase qui se présentaient à l’improviste encadrant dans le sable leurs méandres inégaux.
À nos côtés cheminaient deux curés qui venaient aussi voir le Mont Saint-Michel. Comme ils avaient peur de salir leurs robes neuves, ils les relevaient autour d’eux pour enjamber les ruisseaux et sautaient en s’appuyant sur leurs bâtons. Leurs boucles d’argent étaient grises de la boue que le soleil y séchait à mesure, et leurs souliers trempés bâillaient en flaquant à tous leurs pas.
Le mont cependant grandissait. D’un même coup d’œil nous en saisissions l’ensemble et nous voyions, à les pouvoir compter, les tuiles des toits, les tas d’orties dans les rochers et, tout en haut, les lames vertes de la persienne d’une petite fenêtre qui donne sur le jardin du gouverneur.
La première porte, étroite et faite en ogive, s’ouvre sur une sorte de chaussée de galets descendant à la mer ; sur l’écu rongé de la seconde, des lignes onduleuses taillées dans la pierre semblent figurer des flots, par terre, des deux côtés, sont étendus des canons énormes faits de barres de fer reliées avec des cercles pareils. L’un d’eux a gardé dans sa gueule son boulet de granit ; pris sur les Anglais, en 1423, par Louis d’Estouville, depuis quatre siècles ils sont là.
Cinq ou six maisons se regardant en face composent toute la rue ; leur alignement s’arrête et elles continuent par les raidillons et les escaliers qui mènent au château, se succédant au hasard, juchées, jetées l’une par-dessus l’autre.
Pour y aller, on monte d’abord sur la courtine dont la muraille cache aux logis d’en bas la vue de la mer. La terre paraît sous les dalles fendues ; l’herbe verdoie entre les créneaux, et dans les effondrements du sol s’étalent des flaques d’urine qui rongent les pierres grises. Le rempart contourne l’île et s’élève par des paliers successifs. Quand on a dépassé l’échauguette qui fait angle entre les deux tours, un petit escalier droit se présente ; de marche en marche, en grimpant, s’abaissent graduellement les toits des maisons dont les cheminées délabrées fument à cent pieds sous vous. Vous voyez à la lucarne des greniers le linge suspendu sécher au bout d’une perche, avec des haillons rouges recousus, ou se cuire au soleil, entre le toit d’une maison et le rez-de-chaussée d’une autre, quelque petit jardin grand comme une table où les poireaux languissant de soif couchent leurs feuilles sur la terre grise ; mais l’autre face du rocher, celle qui regarde la pleine mer, est nue, déserte, si escarpée que les arbustes qui y ont poussé ont du mal à s’y tenir et, tout penchés sur l’abîme, semblent prêts à y tomber.
Bien haut, planant à l’aise, quand vous êtes ainsi à jouir d’autant d’étendue que s’en peuvent repaître des yeux humains, que vous regardez la mer, l’horizon des côtes développant son immense courbe bleuâtre, ou, dressée sur sa pente perpendiculaire, la muraille de la Merveille, avec ses trente-six contreforts géants, et qu’un rire d’admiration vous crispe la bouche, tout à coup, vous entendez dans l’air claquer le bruit sec des métiers. On fait de la toile. La navette va, bat, heurte ses coups brusques ; tous s’y mettent, c’est un vacarme.
Entre deux fines tourelles représentant deux pièces de canon sur leur culasse, la porte d’entrée du château s’ouvre par une voûte longue où un escalier de granit s’engouffre. Le milieu en reste toujours dans l’ombre, éclairé qu’il est à peine par deux demi-jours, l’un qui arrive d’en bas, l’autre qui tombe d’en haut par l’intervalle de la herse ; c’est comme un souterrain qui descendrait vers vous.
Le corps de garde est, en entrant, au haut du grand escalier. Le bruit des crosses de fusil retentissait sous les voûtes avec la voix des sergents qui faisaient l’appel. On battait du tambour.
Cependant un garde-chiourme nous a rapporté nos passeports que M. le gouverneur avait désiré voir ; il nous a fait signe de le suivre, il a ouvert des portes, poussé des verrous, nous a conduits à travers un labyrinthe de couloirs, de voûtes, d’escaliers. On s’y perd, une seule visite ne suffisant pas pour comprendre le plan compliqué de toutes ces constructions réunies où, forteresse, église, abbaye, prisons, cachots, tout se trouve, depuis le roman du XI° siècle jusqu’au gothique flamboyant du XVI°. Nous ne pûmes voir que par un carreau, et nous haussant sur la pointe des pieds, la salle des Chevaliers qui, servant maintenant d’atelier de tissage, est par ce motif interdite aux gens. Nous y distinguâmes seulement quatre rangs de colonnes à chapiteaux ornés de trèfles et supportant une voûte sur laquelle filent des nervures saillantes. A deux cents pieds au-dessus du niveau de la mer, le cloître est bâti sur cette salle des Chevaliers. Il se compose d’une galerie quadrangulaire formée par une triple rangée de colonnettes en granit, en tuf, en marbre granitelle ou en stuc fait avec des coquillages broyés. L’acanthe, le chardon, le lierre et le chêne s’enroulent à leurs chapiteaux ; entre chaque ogive bonnet d’évêque, une rosace en trèfle se découpe dans la lumière ; on en a fait le préau des prisonniers.
La casquette du garde-chiourme passe le long de ces murs où l’on voyait rêver jadis le crâne tonsuré des vieux bénédictins travailleurs, et le sabot du détenu bruit sur ces dalles que frôlaient les robes des moines soulevées par les grosses sandales de cuir qui se ployaient sous leurs pieds nus.
L’église a un chœur gothique et une nef romane, les deux architectures étant là comme pour lutter de grandeur et d’élégance. Dans le chœur l’ogive des fenêtres est haute, pointue, élancée comme une aspiration d’amour ; dans la nef, les arcades l’une sur l’autre ouvrent rondement leurs demi-cercles superposés, et sur la muraille montent des colonnes rondes qui grimpent droites comme des troncs de palmier. Elles appuient leurs pieds sur des piliers carrés, couronnent leurs chapiteaux de feuilles d’acanthe, et continuent au-delà par de puissantes nervures qui se courbent sous la voûte, s’y croisent et la soutiennent.
Il était midi. Par la porte ouverte le grand jour entrant faisait ruisseler ses effluves sur les pans sombres de l’édifice.
La nef séparée du chœur par un grand rideau de toile verte est garnie de tables et de bancs, car on l’a utilisée en réfectoire.
Quand on dit la messe, on tire le rideau, et les condamnés assistent à l’office divin sans déranger leurs coudes de la place où ils mangent : cela est ingénieux.
Pour agrandir de douze mètres la plate-forme qui se trouve au couchant de l’église, on a tout bonnement raccourci l’église ; mais comme il fallait une entrée quelconque, un architecte a imaginé de fermer la nef par une façade de style grec ; puis, éprouvant peut-être des remords ou voulant, ce qui est plus croyable, raffiner son œuvre, il y a rajouté après coup des colonnes à chapiteaux assez bien imités du XI° siècle, dit la notice. Taisons-nous, courbons la tête. Chacun des arts a sa lèpre particulière, son ignominie mortelle qui lui ronge le visage. La peinture a le portrait de famille, la musique a la romance, la littérature a le critique et l’architecture a l’architecte.
Les prisonniers marchaient sur la plate-forme, tous en rang, l’un derrière l’autre, les bras croisés, ne parlant pas, dans ce bel ordre enfin que nous avions contemplé à Fontevrault. C’étaient les malades de l’infirmerie auxquels on faisait prendre l’air et qu’on distrait ainsi pour les guérir.
L’un d’eux relevant les pieds plus haut que les autres et se tenant les mains à la veste du compagnon qui était devant lui, suivait la file en trébuchant. Il était aveugle. Pauvre misérable ! Dieu l’empêche de voir et les hommes lui défendent de parler ! Il avait l’air doux cependant, et sa figure aux yeux fermés souriait sous les chauds rayons du soleil.
Après avoir donné la pièce à notre garde-chiourme, qui nous fit en signe de remerciement une grimace de chat-tigre, nous redescendîmes les escaliers et, cinq minutes après, nous étions de retour dans l’intérieur du village où des femmes, assises devant les portes, faisaient des filets sur leurs genoux.

Gustave Flaubert Par les champs et par les grèves 1847                   Arléa 2007

1461                           François de Montcorbier, dit François Villon, maître es Arts, bretteur, cambrioleur, souteneur, mais aussi poète, est enfermé dans les geôles de l’évêque d’Orléans, d’où il sortira par la grâce de l’avènement de Louis XI… mais un peu plus tard, c’est le prévôt de Paris qui demandera sa pendaison, qu’il parviendra à faire transformer en bannissement.

Ballade des Pendus, 1463

Frères humains qui après nous vivez,
N’ayez les cœurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plutôt de vous mercis.
Vous nous voyez ci attachés cinq, six
Quant à la chair que trop avons nourrie,
Elle est piéça dévorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et poudre.
De notre mal personne ne s’en rie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

Si frères vous clamons, pas n’en devez
Avoir dédain, quoique fûmes occis
Par justice. Toutefois, vous savez
Que tous hommes n’ont pas bon sens rassis ;
Excusez-nous, puisque sommes transis,
Envers le fils de la Vierge Marie,
Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
Nous préservant de l’infernale foudre.
Nous sommes morts, âme ne nous harie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

La pluie nous a débués et lavés,
Et le soleil desséchés et noircis ;
Pies et corbeaux nous ont les yeux cavés,
Et arraché la barbe et les sourcils.
Jamais nul temps nous ne sommes assis ;
Puis çà, puis là, comme le vent varie,
A son plaisir sans cesser nous charrie,
Plus becquetés d’oiseaux que dés à coudre.
Ne soyez donc de notre confrérie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

Prince Jésus, qui sur tous a maistrie,
Garde qu’Enfer n’ait de nous seigneurie.
A lui n’ayons que faire ni que soudre.
Hommes, ici n’est point de moquerie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre ! 

et, dédiés à sa mère :

Femme je suis povrette et ancienne
Qui rien ne scay ; oncques lettre ne leuz
Au moustier voy dont je suis paroisienne
Paradis poinct, ou sont harpes et luz,
Et ung enfer ou damnez sont boulluz :
L’ung me faict paour, l’autre joye et liesse

17 06 1462                 Mehmet II a envahi la Valachie (entre Hongrie et Bulgarie), à la tête de laquelle se trouve Vlad Tepes, qui n’entend pas se laisser faire : il l’attend cette nuit-là au coin du bois et c’est la nuit de la terreur : 15 000 turcs au tapis. Mehmet II pousuit tout de même sa conquête jusqu’à la capitale Târgoviste où  l’accueillent 5 000 de ses compatriotes empalés : terrifié, il fait demi-tour.

Vlad II Dracul, communément Vlad Tepes, prince de Valachie, s’était échappé de la cour du sultan Murad II, où il avait été élevé en étant otage. Il retrouvera son trône en son palais de Târgoviste où il avait donné une grande fête à laquelle il avait convié cinq cents boyards… qu’il avait fait tous empaler, comme il l’avait vu faire à la cour du sultan. Il faisait clouer sur leur tête les turbans des ambassadeurs turcs qu’il recevait. Il avait dévasté l’empire ottoman, avait été fait prisonnier des Hongrois pendant quinze ans et c’est l’amour de la fille de Mathias Corvin qui l’avait sauvé, avec obligation de se convertir au catholicisme. Il était alors rentré à Târgoviste en triomphateur, juste avant de mourir en 1477. La légende oubliera la conversion tardive pour en faire Dracula, indétrônable premier au hit parade des films d’horreur, avec pas moins de 223 films, vidéos qui lui sont consacrés !  On trouve cependant des récits qui cherchent à coller au plus près de la réalité :

Dans les annales roumaines, en revanche, Sighissoar doit d’être remarqué, au quinzième siècle, à un personnage étrange et compliqué ; n’était un travers particulier, il aurait pu laisser dans l’histoire le souvenir d’un héros. Vlad III de Valachie, sorti de la fameuse dynastie bessarabienne, était l’arrière petit-fils de Radu le Noir, le petit fils du prince guerrier Mircéa le Vieux et le fils de Vlad le Dragon – ainsi nommé, paraît-il, pour avoir reçu de son suzerain, l’empereur Sigismond, son allié et son ennemi, l’ordre du Dragon. Remis au sultan en otage alors qu’il n’était qu’un enfant, le troisième Vlad monta sur le trône valaque par la suite, et sut combattre les Turcs avec adresse et vigueur. Il revint au sultan Mehmet II, le conquérant de Constantinople, de le châtier pour ses succès. Mais une scène d’indicible horreur devait brusquement arrêter la marche de son expédition punitive : je veux parler d’une large vallée, pleine de milliers de cadavres turcs et bulgares vieux d’un an, empalés sur une forêt de  pieux, pourrissant à mi-hauteur, cependant que le général du sultan, dans ses robes de cérémonie, était fiché sur le plus haut de tous. Le sultan, dont nous connaissons les traits aquilins et le turban neigeux et globuleux grâce au portrait de Bellini et à la médaille de Pisanello, avait été élevé au sang, comme un faucon ; mais ici, il recula, horrifié – certains prétendent que c’était par respect pour la barbarie de son vassal rebelle – et fondit en larmes. Car le travers de Vlad, tout au long de sa vie, fût d’empaler. Nombreux sont les bas-reliefs de bois sculpté qui montrent le prince festoyant dans les landes des Carpates, comme une pie-grièche dans son garde-manger, entre des taillis d’ennemis empalés.

En Roumanie, on l’avait toujours appelé Vald Tsepesh – l’empaleur -,  mais pour les étrangers, qui pensaient à son père, Vlad le Dragon (Vlad Dracul), c’était le fils du dragon. (Dragon en roumain se dit Dracu, et le l postposé équivaut à l’article. D’où les exotiques Dracula, Drakole, etc., termes qu’on n’entendra jamais sur des lèvres roumaines, puisque improprement formés sur un Draculea tout juste possible, c’est-à-dire, fils du Dragon.)

Ce fut ce trisyllabe étrange et dramatique, nanti d’une vague aura sanguinolente, qui donna à Bram Stocker l’idée d’un comte Dracula vampire, volant dans la nuit en habit et cravate blanche pour planter ses crocs dans les gorges de ses victimes ; seul Tarzan, dans les décennies récentes, [et Superman, dans les toutes dernières décennies. ndlr] l’a détrôné au firmament de la popularité cinématographique. Mais le fait que la Transylvanie soit bien une région de châteaux, de forêts, de comtes et de vampires, et que des bribes confuses d’histoire locale aient réussi à s’imbriquer à l’arrière plan du roman, cela a toujours contribué, à mes yeux, à lui ôter le moindre charme. Et ce sont des gens qui devraient savoir de quoi ils parlent qui exploitent la confusion existant entre les deux personnages, si bien que les cars de touristes auxquels on indique le château de Dracula ne pensent pas, j’en ai peur, à la figure historique – ce prince coiffé de plumes au regard exorbité, à l’ample moustache, en ses cheveux longs, sa massue à ailettes et la palissade de pieux grossiers – mais à un comte élégant sous un chapeau d’opéra, vêtu d’une cape doublé de satin, aux incisives bizarres ; bref, à un être qui pourrait tout aussi bien recommander un après-rasage, enseigner le tango, ou scier une dame dans sa boite lors d’une matinée enfantine.

Patrick Leigh Fermor Entre fleuve et forêt                Payot 1992

7 05 1463                 Le feu ravage Toulouse, parti d’une boulangerie à proximité du cloître des Carmes : il va falloir plusieurs jours pour en venir à bout ; un violent vent d’autan l’attisait et les deux tiers de la vieille ville – plus de 7 000 maisons – seront détruits. Le boulanger, déclaré coupable, ne devra qu’à la grâce de Louis XI, de passage à Toulouse, d’échapper à la mort. Les capitouls favoriseront les constructions en maçonnerie, aux dépens de celles en bois, et c’est ainsi que Toulouse devint rose, la couleur des briques cuites. Au départ réservé aux grands édifices, l’emploi de la brique se généralisera au XVIII° siècle.

1467                            Charles le Téméraire succède à son père Philippe le Bon à la tête du duché de Bourgogne. Il rêve de créer un royaume continu entre la France et l’Empire germanique, en annexant la Champagne et la Lorraine, en quelque sorte une reconstitution de la Lotharingie issue du partage de l’empire de Charlemagne.

14 10 1468                 Lors de l’entrevue de Péronne entre Charles le Téméraire et Louis XI, la ville de Liège, soutenue par Louis XI, se soulève contre le Téméraire : retenu alors prisonnier, Louis XI doit assister à la sanglante répression de Liège. Grâce à l’entremise de Philippe de Commynes, il est libéré. Contre Charles, qu’il jugeait fol ou peu s’en fault, il ne commettra plus d’erreur et saura le contrer dans toutes ses entreprises.

Sa maxime favorite : Celui qui ne sait pas dissimuler ne sait pas régner.

1468                           Sonni Ali Ber, qui aura régné de 1464 à 1492 sur l’empire Songhaï, s’empare de Tombouctou, marquant ainsi le début du déclin de l’empire du Mali. Il prendra Djenné en 1473, puis le Macina, se retrouvant alors à la tête d’un empire plus vaste que celui du Mali : il englobait la région d’Agadès à l’est, celle de Kano au sud. Il contrôlait aussi les mines de sel de Teghazza et de Taoudenni au nord, aujourd’hui à cheval sur la frontière Mali-Mauritanie.

Au sud du Sahara, pour ce qui concerne l’islam, on ignore certainement tout du mot œcuménisme, mais rien de sa pratique :

On raconte qu’un souverain de Djenné fit construire une mosquée divisée en deux parties : l’une pour les musulmans, l’autre pour les païens. Jusqu’à la fin du XVIII° siècle, à la cour de Katsina du bétail fut sacrifié au Coran.

Les musulmans réagissaient diversement à un tel éclectisme. Au XVI° siècle, à Tombouctou, des clercs rigoureux, à l’exemple du maître algérien Al-Maghili, dénoncèrent une telle incroyance, tandis que d’autres plus accommodants, s’inspirant de l’érudit égyptien Al Suyuti, y voyaient l’effet d’une ignorance, que la piété permettrait peu à peu d’éradiquer par l’exemple. Dans la pratique, les musulmans s’opposèrent courageusement à certains rites autochtones, en particulier le sacrifice des serviteurs lors des funérailles des big men ; de telles pratiques avaient, au XIX° siècle, virtuellement disparu dans les régions sous influence islamique. Apparemment, les musulmans abolirent à Tombouctou la coutume, d’origine songhaï, de l’excision des femmes ; en règle générale ils considéraient comme mauvais la magie et les esprits non islamiques, même quand certains non-musulmans les jugeaient bénéfiques. Et pourtant, à certains égards, nombre de musulmans étaient des éclectiques, notamment à la frontière sud de l’islam, où de nombreux récits nous décrivent les descendants de pèlerins dioula offrant des sacrifices devant des exemplaires du Coran achetés à la Mecque.

La vénération du livre saint souligne le fait que l’alphabétisation constitua une différence cruciale entre l’islam et les religions autochtones. La langue songhaï a emprunté divers mots à l’arabe, parmi lesquels celui pour encre, mais aussi religion, paradis, amulette et profit. Des sociétés insuffisamment peuplées, qu’il était difficile de taxer et de contrôler, ne pouvaient entretenir les bureaucraties qui, à Sumer et dans lEgypte Ancienne, avaient inventé l’écriture. Cela avait pour conséquence que la culture orale était en Afrique d’une exceptionnelle richesse. À la cour kuba, l’art oratoire, le débat, la poésie, la conversation, étaient des arts très raffinés. Limagination, n’étant pas asservie à des textes écrits, pouvait se donner libre cours. La mémoire était un art cultivé par des devins, qui interprétaient les vers ifa, des spécialistes porteurs de messages ou chargés de préserver les traditions des royaumes, des commerçants – dont un collègue européen dit que les pouvoirs en ce domaine dépassaient de beaucoup l’imagination. De rares groupes dAfrique occidentale inventèrent des systèmes de signes écrits, en particulier l’écriture nsibidi utilisée par la société secrète ekpé, au sud-est du Nigeria actuel, mais leur ancienneté est sujette à caution, et surtout ils étaient dépourvus de la souplesse propre à la véritable écriture. Les appels de tambours, ou des groupements d’objets, pouvaient transmettre des messages stéréotypés ; les tisserands haoussa signaient leurs tissus en y insérant un motif minuscule ; à Djenné, les mères identifiaient leurs enfants par des cicatrices spécifiques. De tels procédés laissent penser que de nombreux Africains de l’Ouest pouvaient tirer parti de l’alphabétisation islamique. Et pourtant, comme dans l’Egypte ancienne, l’impact de l’écriture dépendait des intérêts de ceux qui la transmettaient, et du contexte social propre à ceux qui la recevaient. On dit qu’au milieu du XVIe siècle, Tombouctou comptait entre cent cinquante et cent quatre-vingt écoles coraniques, mais la plupart se contentaient de faire apprendre par cœur les textes arabes. Les Africains furent relativement peu nombreux à apprendre à écrire : aucun de ceux-ci ne renonça à l’oralité. Au Mali, il existait des secrétaires chargés de la correspondance avec l’étranger ; mais l’administration intérieure ne connaissait que la parole. L’écriture servait par ailleurs à des buts tels que la rédaction d’amulettes. C’est seulement dans une infime minorité des régions de la savane qu’elle devint plus qu’un simple adjuvant à la communication orale, surtout quand l’arabe servit à noter les langues africaines – en premier lieu, peut-être, le haoussa, au XVe ou XVIe siècle. À long terme, l’orthodoxie littérale l’emporterait sur l’éclectisme oral. Mais la victoire était encore loin.

L’islam s’adapta également aux relations sociales autochtones. Dans leur lutte très âpre contre la nature, les Africains se préoccupaient avant tout de la prospérité el de l’harmonie au sein du monde terrestre, idéal qu’incarnait le big man local, riche en entrepôts à grain, en bétail, en or, et par-dessus tout en hommes pour assurer travail, pouvoir et sécurité. Les vers ifa définissaient une existence idéale, marquée par la richesse, les épouses, les enfants, les titres, et une longue vie. La quête de la prospérité entretenait un esprit de concurrence et d’initiative, mais on ne pouvait prouver l’avoir atteinte qu’en l’exhibant ouvertement. Au XVIIe siècle, les nobles de la Côte de l’Or donnaient, plusieurs fois par an, des fêtes au cours desquelles ils offraient boisson, nourriture et cadeaux à tous ceux qui se présentaient, ce qui avait pour effet, comme le nota un visiteur européen, d’empêcher toute accumulation. Uarziki – la fortune, aux deux sens du terme, en langue haoussa – était facilement perdue là où la nature était hostile et la mort toujours présente. La mobilité sociale n’allait donc pas sans une franche acceptation de l’inégalité – même, et peut-être surtout chez les peuples sans État, ostensiblement égalitaristes, mais pour qui tout statut social était le résultat de la concurrence. Dans ce monde où la terre ne manquait pas, les pauvres étaient ceux qui ne pouvaient la travailler – parce qu’ils étaient vieux, malades, handicapés, trop jeunes, ou chargés d’enfants, ou qu’ils ne pou­vaient compter sur le travail des autres (en particulier leur parenté) pour les nourrir. Hors du cadre familial, la charité restait généralement informelle, bien que les autorités politiques de la Côte-de-l’Or eussent fourni aux aveugles et aux handicapés des moyens de subsistance par le biais d’emplois protégés, tandis que les gouvernants du Bénin faisaient preuve d’un panache bien caractéristique :

Le roi étant très charitable, comme tous ses sujets, il a autour de lui des officiers dont la fonction principale est, certains jours, de porter une grande quantité de provisions, toutes prêtes, que le roi envoie en ville à l’intention des pauvres. Ces hommes forment une sorte de procession, marchant deux par deux, en bon ordre, avec ces provisions, précédés par l’officier en chef, qui a un long bâton blanc en main.

Les musulmans acceptèrent ces usages, négligeant le don institutionnel (waqf) qui était ailleurs la base coutumière de la charité islamique, préférant plutôt les aumônes personnelles, surtout envers les mendiants qui, à en juger par les premiers témoignages dont nous disposons, et qui remontent au XIX° siècle, étaient très nombreux dans les États de la savane. Les idéaux ascétiques de l’Islam différaient de ceux des religions africaines ; mais dans les chroniques de Tombouctou, le clerc qui savait se montrer à la fois ascétique et généreux, donnant aux pauvres ce qu’il avait reçu en aumônes, était l’incarnation de toutes les vertus. C’était là une fusion réussie des valeurs islamiques et autochtones.

John Iliffe         Les Africains     Flammarion 2016

1469                          Giovanni Andrea, bibliothécaire du pape, pour opposer les anciens de cette époque aux modernes de notre temps, invente le terme Moyen Âge.

Le florentin Benedetto Dei, arrive à Tombouctou : J’ai été à Tombouctou, en dessous du royaume de Barbarie, en pays très arides dans les terres.

L’infante Isabelle de Castille épouse Ferdinand, prince d’Aragon, mettant ainsi en place la base de l’unité espagnole.

Isabelle naquit à Madrigal en Vieille-Castille ; et comptait dans ses royaux ancêtres Alfred le Grand, Guillaume le Conquérant, Henri II Plantagenet, Philippe le Hardi et deux saints : Louis IX de France et Ferdinand III de Castille.

Elle était grande et blonde, d’une santé robuste et bien avant l’âge de dix ans, avait délaissé la mule pour le cheval ; puis elle chassa l’ours, et il lui advint d’en servir un elle-même, d’un coup d’épieu ; son teint était frais, ses yeux grands et bleus, semés de points gris et or.

Elle vint toute jeune encore à la cour de son frère Henri le Libéral, surnommé Henri l’Impuissant, où le scandale était permanent, car le roi fréquentait juifs et Sarrazins, tandis qu’il s’en était remis à un courtisan du soin de donner une fille à la reine. Cette enfant, surnommée la Beltraneja, devait monter sur le trône tandis qu’on marierait Isabelle à un converso, Giron, grand-maître de Calatrava. Ces plans matrimoniaux furent renversés par l’archevêque de Tolède Carrillo, bel homme toujours en armes et à cheval par monts et par vaux ; le prélat sut gagner Isabelle à la cause d’un autre prétendant, Ferdinand d’Aragon.

Leur mariage eut lieu dans des conditions romanesques. Tandis qu’Henri avait dû courir en Estrémadure pour y mater une rébellion, Ferdinand, déguisé en muletier, passait la frontière avec un convoi de marchands juifs réunis pour la circonstance et venait à marches forcées présenter son hommage à sa future épouse et lui remettre en gage un collier de quarante mille écus. L’affaire était publique, l’engagement irrévocable. Quand le roi fut de retour, il dut, quoique furieux, s’incliner, et Carrillo célébra le mariage des infants.

Elle le dépassait légèrement par l’âge et la taille, mais il avait la démarche noble, un regard audacieux, le front intelligent, l’expérience de l’adversité. Ce fut un couple terrible qui en 1474 monta sur le trône de Castille.

Deux traits achèveront de caractériser les époux. En 1476, Isabelle, avertie que sa fille était menacée dans Ségovie par une émeute, saute à cheval, galope toute la nuit avec trois cavaliers d’escorte, affronte la foule et la retourne en sa faveur.

Ferdinand savait payer de sa personne. En juin 1482, devant la place grenadine de Loja, les chrétiens sont sur le point d’être submergés par les Maures quand le roi se jetant presque seul au-devant de l’ennemi, change le sort de la journée. Quand on parvient jusqu’à lui, il vient de percer de sa lance un Sarrazin, et les cimeterres sont brandis sur sa tête.

Dans l’intérêt de la majesté royale, Ferdinand, sciemment bien qu’à regret, laissait le devant de la scène à sa femme, dont la force tragique subjuguait les hommes.

La chronique anarchie espagnole célébrait des orgies. Isabelle se porta tout d’abord en Galice, fit raser quarante-sept châteaux et tomber presque autant de têtes. Quinze cents irréguliers quittèrent aussitôt un pays où régnait une si exacte justice. À Séville, deux mois durant, elle présida en personne aux vengeances et aux réparations : quatre mille suspects s’enfuirent alors au Portugal et jusque dans le royaume encore musulman de Grenade. Cette population instable, traditionnelle en Espagne, fournira plus tard en partie le personnel des expéditions lointaines ; gentilshommes pauvres, soldats congédiés, malfaiteurs purs et simples, anarchistes en puissance, ennemis par tempérament de tout pouvoir énergique, le Nouveau Monde leur offrait l’occasion de se refaire, ou du moins de vivre à leur guise.

L’institution de la Sainte-Hermandad, bientôt étendue à l’Aragon, mit à la disposition du pouvoir central une gendarmerie, ponctuelle exécutrice de décrets draconiens : oreille et main coupées pour un vol, le pied en cas de récidive. Trois ans durant, les cadavres des criminels branchés ou criblés de flèches jalonnèrent les chemins.

Après avoir ainsi taillé, il fallait recoudre. Un corps de fonctionnaires de souche roturière, les Letrados, prit dans les affaires la succession des grands. Des conseils présidaient aux principaux départements d’État. Ferdinand s’assura le contrôle financier des grands Ordres. La conversion d’office nivela les aspérités culturelles et raciales ; l’Inquisition tenait à l’œil les juifs et les Maures fraîchement convertis. Tout ce qui ne voulut pas se convertir fut tenu pour opposant politique et refoulé ; cette proscription devait atteindre 120 000 familles juives sur une population d’au moins trois millions. En revanche, les conversos, même suspectés par les Inquisiteurs, accédaient aux fonctions de plus en plus élevées dans l’administration, les finances, l’Église ou la diplomatie.

Jean Amsler Les Explorateurs                        1995

Ce faisant, Isabelle et Ferdinand semaient les graines de la discorde : elles allaient rester profondément enfouies pendant des siècles, sous la botte des pouvoirs politique et ecclésiastique, puis elles se mirent à germer au début du XX° siècle et finirent par donner la plus horrible des guerres civiles. Les parents ont mangé des raisins verts et les dents des enfants ont été agacées, dit la Bible

Afin de poursuivre la Reconquista, l’aristocratie avait besoin d’argent, non de nourriture. Et la production agricole qui pouvait fournir cet argent était la laine de mérinos. Les terres communales furent accaparées pour l’élevage des moutons, ce qui eut des conséquences catastrophiques sur l’approvisionnement en vivres des paysans, mais entraîna également une érosion des sols, ruinant ce que l’on avait jadis qualifié de grenier de l’Empire romain [4]. Peu de mains étaient nécessaires pour s’occuper des moutons et la seule alternative à la famine était l’armée et, plus tard, l’empire. Au Moyen Âge, la population espagnole était estimée à environ quatorze millions d’âmes. À la fin du XVIII° siècle, elle s’élevait à un peu plus de sept millions.

Antony Beevor La guerre d’Espagne.                      Calmann-lévy 2006.

1470                           Invention du rouet à pédales qui libère une main de l’ouvrière. Premier moulin à couteaux à Thiers. Louis XI n’adore pas le Veau d’Or, mais il a tout de même pour l’argent des prudences peu communes :

Louis XI, qui s’était donné la peine, chose peu courante chez nos rois, d’apprendre l’italien, suivait de très près les affaires de la péninsule. Non qu’il souhaitât la conquérir. Il voulait seulement empêcher les autres de le faire et y arbitrer les conflits : la tenir par alliés interposés. Et il avait parfaitement mesuré les pouvoir des grands manieurs d’argent. Ce n’est pas un geste de sympathie désintéressée qui lui fit accorder à Pierre [de Medicis] le droit d’adjoindre aux pilules familiales, sur son blason, trois fleurs de lis venues tout droit de France. Il récompensait, par une satisfaction d’amour-propre, le service que le Florentin venait de lui rendre en coupant les crédits à son ennemi Charles le Téméraire. Pour un Médicis, l’honneur était de taille. Il présentait pour Louis XI l’avantage supplémentaire de concrétiser les liens qui inféodaient à la France les maîtres de la grande cité toscane, nos parents, amis et alliés, se plaisait-il à dire.

Simone Bertière Les Reines de France au temps des Valois              France Loisirs 1994

printemps 1471         Sur le versant nord de la vallée de l’Arve, en Haute Savoie, chute de rochers du Dérochoir, sur le flanc sud des Rochers des Fiz : les rochers barrent l’Arve, inondent Servoz et créent probablement le lac Vert, en amont.

1471                            Le pape Sixte IV ouvre au public les galeries de sculptures du Palais de Latran : on peut considérer que c’est le premier musée, après l’éphémère mouseïon d’Alexandrie construit par un Ptolémée –  la Maison des Muses -.

1472                          Création de la première banque, encore en activité, Banca Monte dei Paschi di Siena, -Sienne -, en Toscane.

25 06 1474                  Ayant entendu dire qu’un chanoine de Lisbonne, Fernão Martins tenait de Paolo del Pozzo Toscanelli, mathématicien et physicien bien connu de Florence, très versé dans l’établissement de cartes, que la voie de l’ouest pour atteindre les Indes était parfaitement possible et certainement plus courte et plus accessible que le passage de l’est, le Prince Jean du Portugal avait demandé à ce chanoine confirmation écrite, et Toscanelli lui avait envoyé une carte accompagnée du courrier suivant : voici donc la carte dessinée de mes propres mains grâce à laquelle vous pouvez entreprendre le voyage vers l’ouest, [et indiquant] les lieux que vous devez atteindre et à quelle distance du pôle et de la ligne équinoxiale vous devez tourner, et combien de lieux vous aurez à faire pour atteindre ces régions, les plus fertiles en toutes sortes d’épices, de joyaux et de pierres précieuses ; ne croyez point merveilleux que j’appelle Ouest la terre des épices, alors qu’on prétend généralement que les épices viennent de l’Est, car tous ceux qui navigueront vers l’ouest dans l’hémisphère le plus bas trouveront toujours lesdits chemins vers l’ouest, et tous ceux qui navigueront vers l’est par voie de terre dans hémisphère le plus haut trouveront toujours la même terre à l’est.

La route à l’ouest en direction des Indes où poussent les épices et du Cathay où règne le grand Khan est courte. De Lisbonne par l’ouest jusqu’à Quinsay et à Zaitoun, il y a mille six cents vingt cinq lieus italiennes ; mais à partir de l’île d’Antilia, située à dix degrés à l’ouest du Portugal et que l’on connaît bien (Madère ?) jusqu’à Cipango, il y a deux mille cinq cent milles marins. Cette île est riche en or, en perles et en pierres précieuses ; les temples et les palais sont recouverts en or massif.

La carte aurait évidemment moins retenu l’attention des décideurs s’il avait dit qu’il n’y avait là que pierre et sable. Mais, de l’avis des capitaines entourant le Prince Jean, Toscanelli ne donnait pas assez d’éléments pour justifier l’aventure : elles furent mises au rancart et oubliées de tous sauf… sauf d’un jeune homme qui allait arriver au Portugal deux ans plus tard à 26 ans, qui entendra parler de ces documents et parviendra à les consulter suffisamment longtemps pour en établir copie ; il quittera le Portugal en 1484 pour la Castille muni de ces copies dont il ne pourra malheureusement pas faire état, puisque obtenues frauduleusement : cet homme, c’est Christophe Colomb.

Lisbonne, ma Lisbonne, est, à elle toute seule, un archipel qui vaut bien les Açores ou les Canaries en diversité et en mystère. Chacun des peuples qui vivent ici est une île. À l’île principale, celle des Portugais de vieille souche, d’autres îles se sont ajoutées au fil des siècles. L’île des Arabes couverte de potagers irrigués : l’eau est leur passion depuis des millénaires, ils ne se lassent pas d’en écouter la chanson comme si elle conduisait au Paradis. L’île des Juifs, la Mouraria Judiaria, où les mères aiment leurs fils comme nulle part ailleurs, si bien que lesdits fils ne trouvent jamais épouses assez éblouies et où les hommes, depuis leur plus jeune âge, disputent sans fin de questions insolubles, si bien que les cerveaux mâles y atteignent une incomparable agilité. L’île des Vénitiens, qu’on croit toujours perchés, comme leurs palais, sur de hauts pilotis tant ils méprisent le reste de l’Univers. L’île des Génois, où l’on fait commerce de tout, et si possible avec les Flamands dont la placidité industrieuse s’allie toujours profitablement à la sournoiserie méditerranéenne. L’île des Pisans, où l’on trame et retrame des complots pour écraser les Génois. Plus modeste, mais seulement par la taille, l’île des Teutons : arrivant de lieux sans rivages, ils sont si frappés par la vue de l’océan, cette étendue désertique, que certains en deviennent fous, tant leur esprit était jusque-là étayé par les fûts de leurs forêts. L’île des Bretons : pour se défatiguer d’affronter des mers toujours furieuses, ils n’apprécient rien tant que boire de l’alcool de miel et danser accrochés les uns aux autres par le petit doigt. L’île des Grecs : on dirait qu’ils y attendent l’éternel retour en égrenant des chapelets d’ambre…

Erik Orsenna              L’entreprise des Indes                Stock/Fayard 2010

29 08 1475                  Le traité de Picquigny, en Picardie, met fin à la guerre de cent ans. Edouard IV d’Angleterre, qui avait eu l’intention de reconquérir les territoires perdus avait réalisé que ses armées étaient trop inférieures en nombre : Louis XI acheta son retour en Angleterre contre une somme de 75 000 écus d’or et une pension annuelle de 50 000 écus d’or (soit la promesse totale de cinq cent mille écus). Marguerite d’Anjou est libérée contre une rançon de 50 000 écus. Les deux armées fêtent la paix à grand renfort de vin pendant tout un jour : D’eau n’était nouvelles commentera sobrement Philippe de Commynes.

1475                               Le lama Dge-‘dun-grub meurt au Tibet. Il laisse aux moines un signe de reconnaissance : un bonnet cérémoniel, pointu et jaune, et un principe qui leur permettra de reconnaître le chef de la communauté, censé se réincarner dans un enfant. On le considère comme le premier Dalaï Lama.

2 03 1476                    Les Suisses mettent une rossée au Grand duc d’Occident – ainsi se nommait lui-même Charles le Téméraire, à Grandson, près du lac de Neuchâtel en se jetant sur ses bagages débordant de richesses, et remettront le couvert à Morat le 22 juin suivant en massacrant 10 000 de ses hommes.

Les Suisses, vainqueurs du duc de Bourgogne, s’agrandissoient chaque jour, et devenaient aussi chaque jour plus redoutables ; les peuples voisins envioient le sort heureux et la douce liberté des cantons. Les Francs-Comtois voulurent faire partie de la confédération helvétique ; des raisons de politique, qui font honneur à la sagesse des Suisses, engagèrent ceux-ci à rejeter une offre si flatteuse. Une jalousie secrète s’alluma cependant entre les villes de Berne, de Zürich, de Lucerne et de Fribourg ; le désir des richesses enflamma le cœur des jeunes gens, qui abandonnèrent leurs montagnes pour aller se mettre à la solde des puissances étrangères. La pureté de leurs mœurs s’altéra, et les sentiments de modération et de justice firent place à l’ambition, ainsi qu’à la noblesse des sentimens républicains qui les avaient distingués, jusqu’à cette époque, de tous les autres peuples : quelques hostilités contre le duc de Milan, furent suivis d’une paix qu’ils vendirent à leur ennemi. De tous les souverains, Louis XI fut celui qui les caressa le plus, et qui les suborna, avec le plus d’art, aux dépens même de leur propre intérêt.

Dans l’année 1481, un hermite, le pieux Nicolas de Glue, animé des sentimens les plus patriotiques, ne respirant que le bonheur de l’humanité, rétablit la concorde parmi les cantons suisses près d’en venir aux mains : les exhortations de cet ange de paix rétablirent l’empire de la justice ainsi que de la vertu dans les montagnes de l’Helvétie, et ce pays lui dut le pacte célèbre, sous le nom de Convenant de Stanz, pacte qui mofifia, avec plus de sagesse, la constitution politique et fédérative des Suisses. Nicolas de Glue, l’Épéménide des siècles modernes, chez les Grecs, eût été immortalisé ; mais ce bienfaiteur de l’humanité est à peine connu de ses compatriotes eux-mêmes.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

5 01 1477                    Charles le Téméraire est tué lors du siège de Nancy.

Après avoir failli tomber l’année précédente dans l’escarcelle de Charles le Téméraire, – seulement failli car les deux défaites que lui avaient infligé les Suisses avaient mis fin à ce projet -, la Savoie perd le bas Valais, le pays de Vaud et le protectorat de Berne et de Fribourg. Des querelles internes au duché l’affaiblissent (parti savoyard, parti piémontais).

Il [Charles le Téméraire] se lançait dans tant de grandes entreprises que la vie ne lui laissait pas le temps de les mener à bien. Il s’agissait du reste de choses presque impossibles, car la moitié de l’Europe n’aurait su le contenter. Il avait assez de hardiesse pour entreprendre en toutes choses. Sa personne était capable de supporter la peine qu’il lui était nécessaire de déployer, il disposait d’hommes et d’argent en quantité suffisante, mais il n’avait pas assez d’intelligence et de malice pour conduire ses entreprises. Car tous les ingrédients propices à la réalisation des conquêtes ne sont rien s’il ne s’y joint une très grande intelligence, qui, je crois, ne peut venir que de la grâce de Dieu. S’il avait été possible de prendre une partie des qualités du roi notre maître et une partie des siennes pour fabriquer un prince, ce prince-là aurait été parfait, car à n’en pas douter le roi, pour ce qui est de l’intelligence, dépassait le duc de beaucoup comme les événements l’ont bien montré.

[…] De tous les hommes que j’ai pu connaître le plus habile à se tirer d’un mauvais pas dans une période d’adversité, c’était le roi Louis (XI) notre maître. C’était aussi le plus humble dans son discours comme dans sa mise, et celui qui s’acharnait le plus à se concilier un homme qui pouvait le servir ou au contraire lui nuire. Et s’il lui arrivait d’échouer dans sa tentative, loin de se décourager, il insistait, sans lésiner sur les promesses qu’il tenait, en offrant à l’homme de l’argent et des dignités dont il savait qu’elles le combleraient ; quant à ceux qu’il avait chassés et privés de leurs charges en temps de paix et de prospérité, il les rachetait au prix fort lorsqu’il avait besoin d’eux, et il utilisait leurs services sans éprouver à leur égard aucune haine pour les différends qui les avaient opposés.

Il était naturellement l’ami des gens de moyenne condition et l’ennemi de tous les grands qui pouvaient se passer de lui. Nul ne prêta jamais autant que lui l’oreille aux gens, personne ne s’enquit d’autant de choses qu’il le faisait ni ne voulut connaître autant de gens, car tout autant que ses sujets, il connaissait tous les personnages d’autorité et de valeur qui se trouvaient en Angleterre et en Espagne, en Italie, en Bourgogne et en Bretagne.

Philippe de Commynes, conseiller du duc de Bourgogne jusqu’au 8 août 1472, puis du roi de France, Louis XI.

La mort de Charles le Téméraire ouvrit un vaste champ à l’ambition ; Louis XI laissa échapper la plus riche partie de la succession de son ennemi, dont la fille et l’héritière Marie, fut mariée à l’archiduc Maximilien d’Autriche. Ainsi la témérité du dernier duc de Bourgogne, fut le principe de l’élévation de la maison d’Autriche : la province de Bourgogne, réunie à la couronne de France, accrut pourtant les ressources de la monarchie. Louis XI n’osa presque jamais faire la guerre ; ses ennemis l’y contraignirent cependant, et l’empereur Maximilien vainquit l’armée française, à la journée de Guinegate, en Artois.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

26 04 1478               Le pape Sixte IV, le comte Girolamo Riario, le roi de Naples Ferrante, le duc Frederic d’Urbino, la famille Pazzi ont mis au point un complot pour assassiner Laurent de Medicis, le maître de Florence et son jeune frère Julien : la tentative a lieu en plein Duomo, pendant un office : Julien succombe, poignardé, mais Laurent parvient à s’échapper : la famille Pazzi s’en souviendra le temps que s’éteigne sa race, de par l’interdiction où se trouveront ses filles de se marier ; les armes seront martelées ou effacées. Les seules Pazzi qui échappèrent à la vendetta furent ceux qui avaient déjà convolé en justes noces avec des Médicis.

1 11 1478                   Par la bulle Exigit sincerae devotionis, Sixte IV concède à la reine Isabelle de Castille, et Ferdinand d’Aragon, son mari, qui sera roi en 1479, le droit de mettre en place une juridiction spéciale pour combattre le mouvement des crypto-judaïsants : les Juifs convertis qui maintiennent clandestinement des pratiques judaïques : l’Inquisition d’Espagne est née à peu près en même temps que l’Espagne elle-même : l’Inquisition espagnole est un rouage de l’État : même religieux, ses magistrats sont des fonctionnaires, nommés par le roi et rémunérés par le Trésor royal.

Quatre siècles plus tard, la magie du verbe de notre poète national se saisira de l’affaire, en lui faisant atteindre des sommets : la recherche historique n’était pas sa tasse de thé, et le titre la légende des siècles dira bien son nom :

Pour que l’enfer se ferme et que le ciel se rouvre, il faut le bûcher
L’enfer d’une heure annule le bûcher éternel
Le péché brûle avec le vil haillon charnel
Et l’âme sort, splendide et pure, de la flamme
Car l’eau lave le corps, mais le feu lave l’âme.

Prêtés à Thomas de Torquemada dans « L’Inquisition » de Victor Hugo.

Sous le seul mandat de Torquemada [5], – seize ans – se tiendront cent mille procès, suivis de deux mille exécutions. Les principales cibles en Espagne sont les Juifs marranes, les Moriscos Maures convertis, – en France les Cathares et les Vaudois – qui n’avaient la sympathie que d’une très petite minorité de la population : environ 5 %, en Italie, Savonarole et ses compagnons etc…

En trois siècles d’existence, les 10 à 12 000 exécutions capitales doivent être rapprochées des 50 000 sorcières brûlées en trois ou quatre décennies dans le reste de l’Europe au début du XVII° siècle. Cette comparaison prouve que la répression inquisitoriale a été relativement économe en vies humaines.

Pierre Chaunu

En Europe, entre le X° et le XVIII°  siècle, près d’un demi-million de femmes ont été condamnées au bûcher sous prétexte d’être des sorcières et d’avoir signé un pacte avec le diable, c’est-à-dire d’avoir eu des relations sexuelles avec lui. […] Les accusations venaient le plus souvent de la part des maris.

[…] Dans les annales ecclésiastiques, on trouve une formulation judiciaire symptomatique : impotencia ex maleficio, l’impotence provoquée par la méchanceté et la magie. L’appétit sexuel de la femme devient terrifiant… et terrifie l’homme... Aucun doute, elle fricote avec le Malin. C’est une sorceresse  ou une charmeresse, comme on disait au XVI°  siècle.

Venko Andonovski                       Sorcières ? Éditeur à Bruxelles 2015

La puissance qui s’exerçait sur la population était une force irrésistible, soutenue par la menace de l’enfer et sa préfiguration terrestre sous la forme de l’Inquisition. Une simple dénonciation, un murmure anonyme d’un ennemi jaloux suffisaient souvent au Saint-Office, et les confessions publiques extorquées avant les autos da fé étaient un avant-goût amer de l’État totalitaire. En outre, l’Église contrôlait tous les aspects de l’éducation et plaçait la population entière sous une tutelle protectrice de l’esprit en brûlant les livres pour empêcher toute hérésie religieuse et politique. C’était également l’Église qui prônait les vertus castillanes telles que l’endurance au mal et à la souffrance et l’équanimité devant la mort. Elle encourageait l’idée qu’il valait mieux être un caballero affamé qu’un marchand gras et repus.

Ce puritanisme catholique espagnol avait été initié par le cardinal Jiménez de Cisneros, moine ascétique dont Isabelle fit l’homme d’État le plus puissant de l’époque. Il s’agissait fondamentalement d’une réforme religieuse intérieure. En effet, la papauté se voyait rejetée pour cause de corruption et l’Espagne se devait de sauver l’Europe de l’hérésie et le catholicisme de ses propres faiblesses. En conséquence, le clergé mit en actes ce qu’il prêchait, à l’exception du pardon et de l’amour fraternel, et fit parfois des déclarations sur la propriété terrienne et les biens presque aussi subversives que l’enseignement originel. Néanmoins, l’Église apportait une justification spirituelle à la structure sociale castillane et fut l’instrument le plus autoritaire de sa consolidation.

Le troisième courant de conflit, l’opposition entre centralisme et régionalisme, se développa également aux XV° et XVI° siècles. Le soulèvement des comuneros en 1520 contre le petit fils d’Isabelle, l’empereur Charles Quint, eut pour origine non seulement son exploitation du pays comme trésor de son empire et l’arrogance de ses courtisans flamands, mais aussi son mépris des coutumes et des droits locaux. La majeure partie du pays avait été intégrée au royaume de Castille par mariages royaux et les Habsbourg d’Espagne choisirent de laisser l’Eglise agir comme force cohésive du royaume.

Antony Beevor La Guerre d’Espagne                    Calmann-lévy. 2006

1478                            Louis XI et le marquis de Saluce (aujourd’hui ville italienne à mi-chemin entre le col de Tende et Cuneo) font creuser à 2867 m. d’altitude le tunnel du col de la Traversette, dans le Queyras, proche du Mont Viso, 2 950 m. sur une longueur de 75 m., pour relier le Queyras au Piedmont : longtemps abandonné, il a été rénové en l’été 2014 . Ce Pertus do Visol ou encore Bucco di Viso est considéré comme la première percée alpine, évitant les précipices du col de la Traversette, juste au-dessus, pour la sécurité des piétons et mulets qui voyageaient entre Piémont et Dauphiné. Les caravanes de la route du sel empruntaient cet itinéraire depuis la Camargue au temps des Papes en Avignon, des hérésies et des troubadours… Les Piémontais effectuaient là de nombreux transits saisonniers jusqu’à la dernière guerre. Côté Queyras, le souvenir des transhumances inverses – le tunnel sera encore rénové en 1803 et 1878 – semble avoir complètement disparu. De façon générale, les montagnards se sont toujours sentis plus d’affinités avec ceux d’au-delà des cols qu’avec ceux de la plaine, en partie aussi parce qu’ils redoutaient beaucoup plus les risques d’une montée soudaine des eaux du Guil dans la Combe du Queyras, que la fatigue à passer des cols pas trop difficiles.

coté italien

côté français, après 2014

Première mention du matelas pneumatique, alors nommé lit de vent.

4 9 1479                    Par le traité d’Alcobaça, la Castille reconnaît les droits du Portugal : les îles Canaries restent à l’Espagne et Madère, les Açores et les îles du Cap Vert au Portugal, qui se réserve aussi la Guinée et le droit de découverte au sud des Canaries et au long de la Guinée.

1479                            Jean II d’Aragon, – le père de Ferdinand qui a épousé dix ans plus tôt Isabelle de Castille – enlève Barcelone.

1480                           William Caxton publie l’un des premiers dictionnaires bilingues : English-French Vocabulary. L’hiver est rude : … le jour de la fête des Saints Innocents (3 jours après Noël), on note le gel des pieds, des mains, et du membre viril de plusieurs hommes. Les crêtes des coqs et des poules gèlent.

Claude Haton, curé à Provins.

Noé de Barras tient les registres de transhumance des moutons d’Aix en Provence au Mont Guillaume, soit trois troupeaux, pour les alpages au-dessus d’Embrun : ils totalisent 34 000 bêtes !

Au Vatican, achèvement de la construction de la Chapelle Sixtine à la demande de Sixte IV, conçue sur les plans attribués au temple du Roi Salomon : 40,5 m de long, 13,2 de large et 20,7 de haut : Michel Ange, à la demande de Jules II y peindra son très célèbre Jugement dernier et le plafond de 1509 à 1512, laissant le reste à Ghirlandaio, Le Pérugin, Botticelli et Signorelli : le tout sera magnifiquement restauré dans les années 1980. Il avait tenu à être seul pour le plafond, congédiant sans ménagement tous les aides qui lui avaient été attribués : seul devant la Création. Sculpteur de génie autant que peintre, il prêtera cette supplique à la statue de la Notte delle capelle medicce à Florence :

Il m’est doux de dormir, plus encore d’être de pierre , / En ces temps de malheur et de honte. / Ne pas voir, ne pas entendre m’est d’un grand réconfort. / Ne m’éveille pas ; je t’en prie ! Parle-bas.

Il fallait des finances pour ce faire et le Vatican aura toujours su les confier aux meilleurs banquiers : les Médicis, les Függer, et plus tard les Rothschild.

http://www.vatican.va/various/cappelle/sistina_vr/index.html

vers 1480                   Premières écluses à sas en bois, sur le canal à bief de partage, à Stecknitz, en Allemagne.

Dans l’actuel Zimbabwe, mort du souverain Matopé : son règne aura été celui de la plus grande extension de l’empire du Monomotapa[6], riche de l’or et du cuivre qu’il exportait en Inde via les ports de Sofala, puis de Kilwa : Zimbabwe a commencé par être le nom de la capitale de cet empire, sur un plateau granitique à 1000 mètres d’altitude : on y construisit des enceintes de granit, qui sont encore les témoins de cet empire… L’Encyclopédia Universalis parle de gigantesques constructions, architecture cyclopéenne …quand on en voit les photos, on se dit quand même : du calme, du calme, car on atteint tout au plus dix mètres de haut !

Il semble que ce développement de constructions en pierres se soit fait à la faveur d’un changement d’ethnie dominante, les Rozwi, du peuple des Mapoungoubwé, ayant pris l’ascendant sur les Chonas, – des Bantous -, les premiers occupants.

L’or y était exploité depuis longtemps, et les rendements de l’époque  ne mettaient pas le curseur de l’intérêt d’une mine au même endroit qu’aujourd’hui : on exploite de nos jours avec des teneurs de moins de 10 gramme par tonne, mais on ne s’intéressait alors qu’aux teneurs supérieures à 85 grammes par tonne. Cet or approvisionnait probablement l’Egypte et la plupart des pays riverains de l’océan indien, voire même la Chine : on retrouvera à Zimbabwe des porcelaines chinoises !

Entre le Xe et le XIIe siècle, des peuples de pasteurs diffusèrent la langue shona, comme leur poterie et leurs activités pastorales, à travers tout le plateau du Zimbabwe, jusqu’à ses marges nord et est. Les anciennes cultures locales res­tèrent, pour l’essentiel, intactes ; houes et silos à grain changèrent à peine. Mais de nouvelles structures politiques émergèrent car les pasteurs pouvaient accumuler richesse et clientèle non seulement grâce à leurs troupeaux, mais aussi avec le commerce de l’or.

Les effets s’en firent d’abord sentir sur la rive sud du Limpopo, à Mapungubwe. C’est là, à la fin du Xe siècle, qu’un peuple appartenant à la culture de Leopard’s Kopj installa une colonie autour d’un parc à bétail. Dans cet important  centre commercial, de nombreux objets d’ivoire s’échangeaient aussi contre des perles de verre importées ; à mesure que ce trafic se développa, les troupeaux furent déplacés, sans doute parce qu’ils étaient devenus trop importants pour être maintenus sur place. Puis, vers 1075, la cour quitta la plaine pour le sommet d’une colline gréseuse, où fut mise en place une culture élitiste. D’imposants murs de pierre y délimitaient les zones importantes. Des fuseaux révèlent la production du premier tissu fabriqué en Afrique centrale ; à en juger par les offrandes funéraires plaquées d’or retrouvées dans les tombes des notables et par la hiérarchie des habitations environnantes, cet État était parvenu à surmonter la segmentation qui avait limité les dimensions de tous les royaumes précédents.

Au début du XIIIe siècle, quand Mapungubwe fut abandonné, le pouvoir régional se déplaça vers le nord du Limpopo, à Grand Zimbabwe, où se dressent encore aujourd’hui les vestiges les plus majestueux de l’âge du fer africain. Ses bâtiments de pierre – un palais édifié au sommet d’une colline, une grande enceinte aux hautes murailles en dessous, et un réseau d’habitation aux murs moins élevés – ne constituaient que le cœur d’une petite ville aux structures moins durables ; c’est le plus impressionnant des cent cinquante sites encore visibles sur le plateau, disposés pour la plupart le long de sa crête sud-est, afin de permettre l’accès à des environnements variés, et de faire brouter les troupeaux toute l’année dans le veld. Grand Zimbabwe se trouvait dans une région exceptionnellement bien arrosée, admirablement située pour le pastoralisme. Au XIIe siècle, ce fut sans doute la capitale d’une dynastie locale, un micro-Etat parmi les centaines d’autres du plateau qui formaient les éléments de base des empires, assez semblables en cela aux kafu du Mali. L’édification de ses murailles de granit commença vers la fin du XIIIe siècle, ce qui coïncide avec les premiers témoignages d’extraction de l’or. Les mineurs étaient souvent des femmes et des enfants qui descendaient, non sans courir de grands risques, dans des puits d’une trentaine de mètres de profondeur. Cela permettait, à l’apogée de l’exploitation, d’exporter près d’une tonne d’or par an, soit à peu près ce que les Européens recueilleraient plus tard dans les terrains aurifères akan d’Afrique occidentale – mais seulement les années fastes. Grand Zimbabwe était situé assez loin des filons, mais contrôlait apparemment le commerce du métal de la vallée de la Sava jusqu’à Sofala, ce qui permit à ses souverains d’évincer leurs rivaux et de devenir le centre d’une culture très étendue. Celle-ci connut sans doute son apogée au début du XIVe siècle, époque à laquelle Kilwa dominait la côte Sofala. On a trouvé à Grand Zimbabwe une pièce de monnaie de Kilwa, datant de 1320-1333, ainsi que de nombreux objets importés (Chine, Perse, monde islamique) datant de cette période. Le commerce était sans cloute aux mains des Africains, car rien ne témoigne de l’existence d’une communauté marchande étrangère. Comme la plupart des capitales du continent, Grand Zimbabwe avait certainement des fonctions religieuses : on a successivement évoqué un culte des esprits, une initiation des femmes, une adoration du grand dieu des Shona, Mwari (peut-être symbolisé par les oiseaux de stéatite découverts sur le site). L’agriculture, le pastoralisme et le commerce étaient toutefois au cœur de l’économie de la cité : aussi la surexploitation de l’environnement local (encore dénudé aujourd’hui), mais surtout le déplacement du commerce de l’or vers le nord, dans la vallée du Zambèze située en dessous de la bordure nord du plateau, furent vraisemblablement à l’origine de son déclin au cours du XVe siècle. On devine la prospérité de cette dernière région à la richesse des tombes (fin du XIVe début du XVe siècle) d’Ingombe Ilede, tout près du confluent du Zambèze et de la Kafue : l’abondance d’or, de lingots de cuivre de fabrication locale, la présence de fuseaux, de coquillages et de perles importées suggèrent l’existence d’un important commerce avec la côte – sur laquelle, au XVe siècle, des marchands dissidents de Kilwa créèrent un port concurrent à Angoche, pour dominer le commerce de la vallée du Zambèze.

L’héritage de Grand Zimbabwe fut divisé. Au sud, le pouvoir passa, plus à l’ouest, aux souverains Torwa de Butua, dont Khami, la capitale, fut bâtie dans le plus beau style Grand Zimbabwe. Au nord, l’extension du commerce du Zambèze entraîna la création du royaume de Monomotapa, fondé au XVe siècle en bordure du plateau, en apparence par une armée venue de Grand Zimbawe, mais plus probablement par des chasseurs, des pasteurs et des aventuriers. Ceux-ci étaient partie prenante du grand déplacement des populations vers le nord, et leurs alliances avec les chefferies locales et les négociants musulmans permirent l’apparition d’un Etat dont l’influence s’étendait jusqu’à la côte. Il eut des relations avec les Portugais qui, contournant le cap de Bonne-Espérance en 1498, avaient atteint les rivages d’Afrique orientale : en 1505, ils pillèrent Kilwa et Mombasa, enrichissant de la sorte leur forteresse de Sofala, édifiée en vue de prendre le contrôle du commerce de l’or. Un des leurs arriva vers 1511 à la cour du Monomotapa ; vingt ans plus tard, les Portugais créaient une base intérieure à Sena, sur le Zambèze. Les relations se tendirent en 1561, quand le missionnaire Gonçalo da Silveira, qui avait converti un jeune prince du Monomotapa, fut assassiné par des traditionalistes et des commerçants musulmans. Ces derniers furent massacrés par une expédition portugaise chargée de s’emparer des mines d’or ; mais elle ne put s’assurer la maîtrise du plateau, et se contenta de créer des concentrations d’esclaves armés sur la rive sud du Zambèze. Des aventuriers recoururent à ces chikunda pour exploiter le commerce et extorquer un tribut aux chefferies de la vallée et de ses bordures, se réservant ainsi des domaines privés que la couronne portugaise, à partir de 1629, reconnut sous le nom de prazos. A la fois paternalistes et exploiteurs, ils prirent peu à peu un caractère de plus en plus africain, et dominèrent la vallée jusqu’à la fin du siècle dernier. Dans les années 1620, leurs armées privées déstabilisèrent le royaume du Monomotapa, permettant ainsi aux Portugais d’imposer une dynastie fantoche qui resta sous leur contrôle pendant une bonne soixantaine d’années. Leur position en Afrique orientale ne cessa pourtant de se dégrader au cours du XVIIe siècle. Entre 1693 et 1695, ils furent même tenus à l’écart du plateau par le Changamire, vassal du Monomotapa, dont le pouvoir reposait, semble-t-il, sur une armée composée de jeunes gens enrôlés de force, sur le modèle des chikunda. Le Changamire conquit également l‘État torwa, et en fonda un appelé Rozvi (les destructeurs), qui jusqu’au XIXe siècle exerça un pouvoir assez lâche sur le sud-ouest. Il installa aussi une dynastie qui lui était soumise chez les Venda, au sud du Limpopo, et affirma sa domination sur Manyika et son travail de l’or. Gravement affaibli, le royaume du Monomotapa déplaça sa capitale dans la vallée du Zambèze, où il survécu i jusqu’au XXesiècle.

John Iliffe           Les Africains        Flammarion 2016

Toujours en Afrique, mais dans l’hémisphère nord, les Haoussas, chassés du nord par les Touaregs et les Arabes installés sur la haute vallée du Nil ont fondé à Kano (dans le nord de l’actuel Nigeria) la capitale d’un royaume prospère qui va vivre d’esclavage et de tributs aux dépens des voisins.

23 12 1482                Le traité d’Arras entérine le partage du duché de Bourgogne entre Louis XI et Maximilien de Habsbourg, veuf de Marie de Bourgogne, fille du Téméraire. Louis XI va mourir peu après, laissant un royaume prospère : il a récupéré l’Anjou, le Barrois, la Provence ; la petite fille du Téméraire, Marguerite est promise à Charles VIII. Partout où le roi se rendait en son royaume, il se faisait précéder par son grand écuyer portant devant lui son épée nue, symbole du pouvoir et de la justice du roi, levée vers le ciel, partout… sauf dans le Béarn :

A son entrée en Béarn, le roi fit mettre à bas son épée et dit ces paroles à son écuyer Garguessalle : Je suis maintenant dans un pays qui est une terre d’Empire et qui ne dépend en rien de moi ; aussi, tant que je chevaucherai dans ce pays-ci, vous, grand écuyer, ne portez point mon épée, car on ne doit point le faire ici.

Guillaume Leseur Chronique

1482                            Francesco Berlinghieri publie à Florence la Geographia, où l’on peut voir la plus ancienne carte imprimée de France.

printemps 1483       Andrea Verrochio arrive à Venise, pour y réaliser la statue de Bartolomeo Colleoni, – dite statue du Colleone – sur le Campo dei Santi Giovanni et Paolo. L’affaire va lui procurer cinq ans de travail, démêlées avec les maitres  d’œuvre incluses… Ils ne sont pas faciles à vivre, ces sénateurs, pour la plupart riches marchands. La parole donnée ? De quoi voulez-vous donc parler, au juste ?

Le piédestal corinthien du monument Colleoni, ouvrage de Leopardo, est le premier qui existe pour l’élégance, le bon goût des ornements ; les statues des princes sont inférieures en ce point à la statue de ce condottiere. Elle est l’ouvrage  d’André de Verrocchio, florentin, un  des premiers artistes de son temps, peintre, sculpteur, architecte et maître du Perugin et de Leonard de Vinci. L’histoire de sa statue, racontée par Vasari, peint la passion, l’amour propre jaloux, l’indépendance et l’activité des artistes  de cette époque : comme Verrocchio avait terminé le cheval, il apprit que la figure allait être accordée par faveur à Vellano de Padoue, le protégé de quelques patriciens. Indigné, il cassa la tête et les jambes de son cheval, et partit furtivement pour Florence. Le sénat de Venise lui fit aussitôt signifier que, s’il osait jamais y reparaître, on lui trancherait la tête ; il répondit qu’il s’en garderait bien, attendu qu’il ne dépendait point de la seigneurie de lui remettre sa tête si elle était coupée, comme il lui serait facile de refaire celle du cheval qu’il avait brisée. Cette réponse ne déplut point, et Verrochio obtint la liberté de revenir ; il reprit ses travaux avec une telle ardeur, qu’atteint d’une fluxion de poitrine, il ne mourut, et que Leopardo fut chargé du nettoyage de la fonte de la statue.

Antoine Claude Pasquin dit Valery           Voyages historiques, littéraires et artistiques en Italie 1838.

Colleone à cheval marche dans les airs. Il ne tombera pas. Il ne peut choir. Il mène la terre avec lui. Son socle le suit […]                

Il a toute la force et tout le calme. Marc Aurèle, à Rome, est trop paisible. Il ne parle pas et ne commande pas. Colleone est l’ordre de la force, à cheval. La force est juste, l’homme est accompli. Il va un amble magnifique. Sa forte bête, à la tête fine, est un cheval de bataille : il ne court pas, mais, ni lent ni hâtif, ce pas nerveux ignore la fatigue. Le condottiere fait corps avec le glorieux animal. C’est  un héros en armes.

André Suarès            Le voyage du Condottiere     T1       Vers Venise    Emile Paul 1949.

30 05 1483                 La serviette de table individuelle apparaît au sacre de Charles VIII. Les vitres commencent à remplacer aux fenêtres le papier ou la toile huilée dans les villes. Diego Caõ reconnaît l’embouchure du Congo.

 

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[1] Ce sel possède des oligoéléments absents du sel blanc industriel, à même de soigner l’héméralopie dont souffrent les animaux carencés en sel, qui se manifeste par des troubles de la vision.

[2] Relais postaux, auberges… ancêtres de notre actuelle hôtellerie, ne pouvaient  compter vivre décemment des revenus du seul hébergement, aussi était-il stipulé que si le client voulait dormir, il fallait aussi qu’il prenne son repas : Qui dort dîne. Ce que l’on voit encore pratiqué par certains gîtes, chambres d’hôtes et même hôtels qui n’acceptent de client qu’en demi-pension.

[3] Dans nos Alpes, cette fonction existera un temps, à la naissance du tourisme : on les nommera rentourneurs, qui ramenaient à leur point de départ les montures – plus souvent ânes et mulets que chevaux – à leur écurie.

[4] … à telle enseigne que les Castillans en ont fait un proverbe : Si l’alouette veut traverser la Castille, il faut qu’elle emporte son grain avec elle. On voit donc bien que l’affaire est récente.

[5] Dominicain né dans une grande famille de conversos ; il a été confesseur des Rois Catholiques. Il a mis au point un code de procédure qui prenait en compte la défense de l’accusé.

[6] De mwene mutapa : le maître du pillage.


Par l.peltier dans (3 : 1163 à 1522) le 26 novembre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

5 01 1484                   Des États Généraux se tiennent à Tours qui, pour la première fois réunissent pays de langue d’Oïl et pays de langue d’Oc. L’usage du mot  Oc pour désigner ce fonds de langues romanes qui permettait à tout le sud de la France de se comprendre remonte à Dante ; on sait aussi que Rabelais [1494 – 1553] en utilisait un autre : Languegoth qui figure dans les trois premières éditions de ses œuvres.

fin 1484                      Christophe Colomb, a environ 34 ans : fils de juifs espagnols établis à Gênes, il parle, lit et écrit l’espagnol, le latin, parle et lit l’italien mais ne l’écrit pas. Il a deux frères : Bartolomée et Diego. Il a déjà navigué comme mousse, a passé quelques temps en Angleterre à Bristol, siège de vagues traditions relatives à la Grande-Irlande, contrée fabuleuse située outre-mer. En 1480, il a épousé à Lisbonne Felipa Moñiz de Perestrello, d’origine italienne, dont le père Bartolomeo I° avait la concession de Porto-Santo, îlot proche de Madère. Un fils leur naquit : Diego. Colomb séjourna à Porto-Santo balcon sur la mer des Ténèbres. Il pût y voir sur les plages, jetés par les vents d’ouest, des bois flottés d’essences inconnues, dont certains travaillés, des arbres entiers, des roseaux géants, des fèves de mer, graines d’une plante grimpante des Antilles, l’Entada Gigas, et même, un jour une pirogue faite d’un seul tronc où se trouvaient deux cadavres à la peau tannée et au visage très large… de quoi stimuler une imagination qui ne demandait qu’à s’enflammer : il devint postulant pour diriger une expédition aux Indes.

Et surtout, il recueillit un jour cinq marins épuisés, au seuil de la mort… cinq marins, derniers survivants de la première découverte de l’Amérique. C’est le pilote Alonso Sanchez qui va lui révéler son secret, en remerciement de son hébergement. Mais quelle est donc cette histoire ?

Environ de l’an 1484, Alonso Sanche de Heulua, fameux pilote (ainsi surnommé, parce qu’il était natif du même lieu de Heulua, qui est au comté de Niebla), trafiquait ordinairement sur la mer avec un petit navire, dans lequel il enlevait d’Espagne des marchandises qu’il transportait aux Canaries, où il les vendait fort bien. Pour y mieux trouver son compte, il y chargeait son vaisseau de marchandises du pays, qu’il allait vendre à l’île de Madère, d’où il s’en retournait en Espagne, chargé de conserves et de sucre. Dans cette route triangulaire, comme il faisait le trajet des Canaries à Madère, il fut battu d’une si grande tempête, que n’y pouvant résister, il fut contraint de carguer les voiles et d’abandonner son navire à la violence de la tourmente. Elle fut si impétueuse qu’elle le fit courir vingt neuf jours, sans avoir où il était, ni quelle route il devait tenir, parce qu’en tout ce temps-là il lui fut impossible de prendre les élévations ni par le soleil ni par le nord.

Cependant, on ne saurait dire à quelles extrémités se virent réduits ceux de son vaisseau par une tempête si étrange, qu’elle les empêchait de manger et de dormir. Mais enfin, s’étant calmée par le changement du vent, ils se trouvèrent près d’une île dont on ne sait pas bien le nom : néanmoins, l’apparence a fait croire depuis que c’était celle que l’on nomme à présent Saint Dominique. Ce qu’il y a de remarquable en cela, c’est que cette île étant à l’occident des Canaries, il fallait de nécessité que ce vent qui emporta ce navire fut l’est, qui en cette navigation calme plutôt la tourmente qu’il ne l’irrite.

[…]            Le pilote, abordé à terre, prit aussitôt les élévations et ne manque pas de faire de bons Mémoires de tous les accidens qu’il avait courus sur cette mer aussi bien que des choses qu’il avait vues ; il en fit aussi de celle qui lui arrivèrent depuis en s’en retournant. Ensuite ayant fait aiguade et provision de bois, il se remit à la voile sans savoir à son retour, non plus qu’à son abord, quelle route il devait prendre ; et comme il avait été plus longtemps qu’il ne fallait en cette navigation, l’eau et les provisions lui manquèrent. Ces nouvelle misères, jointes aux autres incommodités que tous ceux de son navire avaient souffertes en allant et en venant, en firent depuis tomber malades plusieurs, dont il en mourut la plus grande partie : car des dix-sept hommes qu’ils étaient sortis d’Espagne, il n’en arriva que cinq dans la Tercère, du nombre desquels était le pilote Alonso Sanchez de Huelua.

A leur abord dans cette île, ils s’en allèrent loger dans la maison du fameux Christophe Colomb, génois, parce qu’ils avaient appris que c’était un grand pilote et qu’il faisait des cartes pour naviguer. Cet excellent homme les reçut avec de grandes démonstrations d’amitié et leur fit tout le bon conseil qu’il lui fut possible, afin de s’instruire d’eux touchant les choses qu’ils disaient leur être arrivées dans un si long et si étrange naufrage. Mais quelque bon traitement qu’il leur fit pour les remettre en santé, il n’en put venir à bout ; de sorte qu’étant affaibli par tant de maux qu’ils avaient souffert, ils furent contraints de céder à leur dernière violence, et moururent tous dans sa maison. Les travaux qui avaient été cause de leur mort, furent tout l’héritage qu’ils laissèrent au grand Colomb, qui les accepta avec tant de résolution et de courage, qu’oubliant ceux du passé, bien qu’ils fussent en plus grand nombre, et qu’ils eussent duré plus longtemps, il entreprit dès lors de donner à l’Espagne les prodigieuses richesses du Nouveau Monde.

Garcilaso de la Vega       Histoire des Incas, rois du Pérou. Chapitre III. De la découverte du Nouveau Monde. 1658. Traduction de Jean Baudoin.

De son vrai nom Gómez Suárez de Figueroa, il est fils d’un noble espagnol et d’une princesse inca. On le considère comme le premier écrivain du Pérou.

L’Atlante, le navire d’Alonso Sanchez dériva vers l’ouest jusqu’à s’échouer sur une île que les indigènes appelent Quisqueya, renommée La Espanola [Saint Domingue/Haïti actuels] et dont Alonso Sanchez dessine les contours sur une carte qui se trouve actuellement dans les Archives Générales de la Marine.

[…]                 Longtemps, les spéculations iront bon train sur le secret de Colomb,  ses connaissances qui le rendaient si sûr de lui lorsqu’il sollicitera auprès des Rois Catholiques, le titre de Vice-Roi perpétuel et héréditaire pour les terres qu’il allait découvrir.

On trouve les preuves de l’existence d’Alonso Sanchez dans le manuscrit du Frère Antonio de Aspa, aujourd’hui à l’Académie d’Histoire de Madrid, et rédigé vraisemblablement avant les écrits de Bartholomé de Las Casas, c’est-à-dire aux environs de 1512, peu après la date officielle de la découverte de Colomb.

Maria Dolorès Fernandez Figares

Qu’Alonso Sanchez ait réellement existé, c’est une chose. Que sa découverte d’Haïti/Saint Domingue soit réelle en est une autre. S’il est arrivé là-bas, c’est après une grosse tempête qui a fatigué tout son équipage. Que son navire soit resté en état de naviguer, ou qu’il se soit brisé en s’échouant [selon le récit fait par  Maria Dolorès Fernandez Figares], de toutes façons il lui a fallu rester sur ces rivages plusieurs semaines, le temps de se refaire une santé. Et pendant tout ce temps, il n’aurait vu personne, ou, s’il a rencontré des êtres humains, il n’a pas jugé nécessaire et indispensable d’en dire un seul mot à Christophe Colomb, qui lui, 8 ans plus tard, a rencontré dans les mêmes eaux des autochtones en grand nombre ? Cela seul rend méfiant quant à l’authenticité de cette découverte.

Quoi d’autre sur ces terra incognata ? Officiellement pas grand chose : les Portugais ont doublé le cap Bojador depuis 43 ans, mais ils en sont encore à explorer la côte ouest de l’Afrique, ce qu’avaient tout de même déjà fait avant eux les Carthaginois, vers 450 av. J.C. On ne savait donc rien de