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Par l.peltier dans (7 : 1872 à 1907) le 3 octobre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

2 04 1888                  Stanley, reparti pour l’Afrique Centrale depuis un an, retrouve Emin Pacha et ses 600 hommes sur les bords du lac Albert. Emin Pacha, comme son nom ne l’indique pas, est allemand : Mazenod, dit Eduard Emmanuel Schnitzer ; il était sous les ordres du général Gordon, qui commandait au Soudan une colonne égyptienne et s’était fait assassiner en 1885 par Mohammed Achmed, chef musulman fanatique. Mais Emin Pacha ne veut pas partir : Stanley attendra donc qu’il change d’avis, ce qui se fera fin 1889 quand il regagnera Zanzibar accompagné de ses hommes.

13 05 1888                 Au Brésil, la majorité parlementaire vote l’abolition de l’esclavage, proclamée par la régente Isabel, épouse de Gaston d’Orléans, petit-fils de Louis Philippe, et fille de Pedro II, en voyage en Europe.

15 06 1888                  Jean Jaurès écrit aux instituteurs :

Vous tenez en vos mains l’intelligence et l’âme des enfants ; vous êtes responsable de la patrie. Les enfants qui vous ont été confiés n’auront pas seulement à écrire et à déchiffrer une lettre, à lire une enseigne au coin d’une rue, à faire une addition et une multiplication…

Ils seront citoyens et ils doivent savoir ce qu’est une démocratie libre, quels droits leur confère, quels devoirs leur impose la souveraineté de la nation.

Enfin, ils seront hommes et il faut qu’ils aient une idée de l’homme, il faut qu’ils sachent quelle est la racine de toutes nos misères : l’égoïsme aux formes multiples ; quel est le principe de notre grandeur : la fierté unie à la tendresse. Il faut qu’ils puissent se représenter à grands traits l’espèce humaine domptant peu à peu les brutalités de la nature et les brutalités de l’instinct et qu’ils démêlent les éléments principaux de cette œuvre extraordinaire qui s’appelle la civilisation. Il faut leur montrer la grandeur de la pensée ; il faut leur enseigner le respect et le culte de l’âme en éveillant en eux le sentiment de l’infini qui est notre joie, et aussi notre force, car c’est par lui que nous triomphons du mal, de l’obscurité et de la mort.

Eh ! quoi ! Tout cela à des enfants !

Oui, tout cela, si vous ne voulez pas fabriquer simplement des machines à épeler.

30 06 1888              Une pluie de météorites – mille environ – s’abat sur Polotsk, en Biélorussie.

23 07 1888              À Belfast, le vétérinaire irlandais John Boyd Dunlop remplace les roues métalliques de son tricycle par des pneumatiques munis d’une chambre à air : les courses auxquelles il participe sont ainsi quasiment gagnées d’avance. La même année, la cour de l’hôtel Savoy de Londres est pavée de cubes de caoutchouc, diminuant ainsi le bruit des attelages.

5 08 1888                Bertha Ringer a épousé Carl Benz, dont les inventions mécaniques ont déjà bien grignoté la dot ; si au moins, il les exploitait convenablement, mais même pas. Elle est très énervée, et, au petit matin, se met aux commandes du prototype Benz Patent Motorwagen – modèle 3 – pour faire les 104 km qui séparent Mannheim de Pforzheim, un record de distance. Comme il ne fallait pas regarder à la dépense d’huile de coude, elle emmène ses deux fils pour changer les piles de recharge, s’approvisionner en benzine chez les pharmaciens, manipuler l’eau pour refroidir les moteurs. Le parcours est effectué à la vitesse de 15 km/h. Carl en tirera quelques leçons, dont certaines mécaniques comme une vitesse supplémentaire pour les côtes. Dès 1885, il avait développé le Tricycle Teo en installant un monocylindre refroidi par eau, d’un litre de cylindrée et de 560 watts, avec allumage électrique, soupape d’admission commandée, boîte de vitesses et différentiel, sur un tricycle. De 1885 à 1887, il en avait développé trois versions.

11 12 1888                  Premier emprunt russe à la Bourse : 500 millions de francs à 4 % d’intérêt, ont été très vite souscrits : l’amitié franco-russe est en route, mais personne ne devine que la belle route va dans le mur. En attendant, on va beaucoup s’embrasser pendant une bonne dizaine d’années. Il y avait une contrepartie : la France allait construire dans l’ouest de la Russie des lignes de chemin de fer stratégiques pour l’acheminement des troupes vers le front en cas de conflit sur les frontières ouest.

12 1888                       A Toulon, premier essai du Gymnote, sous marin à électricité, construit par Gustave Zédé

1888                            Fridtjof Nansen, explorateur norvégien traverse avec cinq compagnons une partie du Groenland avec des skis en chêne à trois rainures, en 24 jours. En 1895, il atteindra en compagnie du lieutenant Hjalmar Johansen le point le plus proche du pôle nord – 379 km -, jusque là jamais atteint : 86° 14′ latitude nord. Son livre In Northern Mists, contribuera grandement à l’essor du ski.

Aux États-Unis, le General Allotment Act met en place la parcellisation des terres indiennes.

Les lecteurs de la presse anglaise se régalent des horreurs des 5 crimes commis par Jack l’Eventreur qui prend son temps pour éviscérer, disséquer en détail les prostituées qu’il assassine. On ne connaîtra jamais vraiment son identité ; plusieurs suspects, proches de la famille royale, mais surtout, un ancien policier satisfaisant ainsi une vengeance contre une hiérarchie qui lui avait refusé une promotion ?

Le début de la ruée sur le caoutchouc en Amazonie a dix ans. Passé le rush des aventuriers au sein desquels les perdants étaient plus nombreux que les gagnants, apparaissent les hommes d’affaires, au mieux malhonnêtes, au pire fous criminels : le Péruvien Julio Cesar Arana sera probablement le pire :

En 1888, l’année où Dunlop invente le pneumatique, Arana se lance dans le commerce du caoutchouc en Amazonie péruvienne, à Tarapoto, sur le rio Huallaga [un des nombreux affluents de l’Amazone, dans son cours supérieur, qui prennent tous leur source sur le versant Est de la Cordillère des Andes. Les sources du Huallaga sont au nord-est de Lima]. Ses profits se montent à 400 %, ce qui l’incite à persévérer, même s’il doit pour cela adopter des méthodes très particulières.

Dès 1890, Arana se heurte à une contrainte inhérente au commerce du caoutchouc naturel : pendant les six mois de la saison des pluies, alors que la forêt inondée devient impraticable et que la cueillette s’arrête, sa main-d’œuvre, constituée alors de Nordestins, devait au minimum continuer à être nourrie. À moins que… Ne pouvait-on trouver une main-d’œuvre dont la pure et simple disparition n’attirerait l’attention de personne ? Impossible à mettre en œuvre avec des Nordestins, cette idée devenait envisageable avec des Amérindiens.

En 1899, Arana s’installe dans le bassin du rio Putumayo [un autre affluent de l’Amazone, plus au nord, dont la source est proche de Quito]. Il se débarrasse des quelques commerçants colombiens qui exploitaient le caoutchouc dans cette zone, puis, avec une armée de mercenaires, criminels, déviants et sadiques, il fait régner une terreur absolue chez les Indiens witotos. Réduits à l’esclavage pour la récolte du latex, les Witotos sont soumis à d’énormes quotas de production ; alors qu’ils auraient la plus grande facilité à disparaître dans la forêt, les malheureux doivent se soumettre, leurs femmes et leurs enfants étant entre les mains des hommes d’Arana. Mais la situation se dégrade très vite, pour atteindre le fond de l’horreur. Tandis que leurs femmes sont livrées à la prostitution et que leurs enfants sont coupés en morceaux pour nourrir les chiens des mercenaires, les travailleurs witotos subissent des traitements de plus en plus effroyables, humiliations, amputations, chasses à l’homme, meurtres incessants à titre de simple distraction, immolations en masse par le feu. Avec une main-d’œuvre aisément renouvelable, il n’était plus nécessaire de nourrir les travailleurs pendant les six mois d’inaction de la saison des pluies.

Tout cela finit par se savoir. En 1907, un jeune ingénieur américain, Hardenburg, qui descendait le Putumayo en pirogue, est arrêté et emprisonné par les mercenaires d’Arana qui le considèrent comme un témoin gênant. Pendant sa détention, il assiste à des scènes de cauchemar et, dès sa libération en 1908, il se rend à Londres pour témoigner ; le journal anglais The Morning Leader sempare de l’affaire et, en 1910, le Foreign Office envoie une commission d’enquête sur le Putumayo, cette région étant alors sous influence anglaise. Six mois plus tard, le rapport de cette commission fait l’effet d’une bombe : pendant les années de la présence d’Arana sur le Putumayo, sa société avait fait un bénéfice de 7 millions de dollars, mais, dans le même temps, la population witoto avait décru de 50 000 à moins de 8 000. Il n’est pas inutile de garder en mémoire que le fameux boom du caoutchouc s’est fait au prix du génocide des Witotos. Julio César Arana n’a jamais été condamné, ni même jugé. Nommé sénateur du département de Loreto au Pérou, il décédera paisiblement à Lima en 1952, à l’âge de 88 ans.

Francis Hallé Plaidoyer pour l’arbre                        Actes Sud 2005

27 01 1889                     La France n’a pas le moral. Le général Georges Boulanger, bel homme de grande prestance, est devenu le fédérateur de tous les râleurs : il a déjà été ministre de la guerre 3 ans plus tôt. Le gouvernement a cru pouvoir s’en débarrasser en le mettant à la retraite : malheur ! cela le rend éligible, et il se présente à chaque élection partielle, jusqu’à celle de Paris pour laquelle il recueille 245 000 suffrages… il hésite à marcher sur l’Elysée, mais il va être inculpé de complot contre l’État et s’enfuira à Bruxelles le 19 avril. Mais ses partisans feront encore trembler la France des isoloirs jusqu’en mai 1890.

La dépression économique des années 1880 a frappé tous les secteurs professionnels et provoqué un marasme général et un chômage massif. Les difficultés budgétaires ralentissent les commandes de l’État. La crise du phylloxéra dévaste la viticulture ; la concurrence des blés étrangers fait chuter les prix ; le petit commerce pâtit des premiers grands magasins.

La crise économique se double d’une crise politique à la suite des élections de 1885 qui ne dégagent aucune majorité stable, la valse des ministères s’ensuit ; l’antiparlementarisme s’enflamme.

Le rejet des travailleurs étrangers devient de plus en plus manifeste. Les tribuns de la plèbe s’emparent du sujet, et pour longtemps. Début mai 1893, un débat allume le parlement sur les conditions du séjour des étrangers en France et sur la protection du travail national. Le terme d’invasion devient courant.

À la xénophobie est lié le déferlement de l’antisémitisme, orchestré par Édouard Drumont, auteur de La France Juive, et bientôt directeur d’un quotidien, La Libre Parole, qui divulgue les crimes prétendus des enfants de Moïse, autant de flèches empoisonnées que répercute toute une presse nationaliste.

La demande pressante d’un retour à l’autorité, qui devrait s’incarner dans un chef populaire, a pris la figure du mouvement boulangiste entre 1886 et 1889. Son échec n’a pas été définitif : les ligues de l’affaire Dreyfus, à la fin du siècle, reprendront aussi bien sa flamme antiparlementaire que l’antisémitisme de Drumont.

Michel Winock Le Monde du vendredi 25 janvier 2013

30 01 1889                   L’archiduc d’Autriche Rodolphe, fils unique de François Joseph et d’Élisabeth, et Mary Vetsera, sa maîtresse, sont retrouvés morts dans un pavillon de chasse de Mayerling, à 40 km au sud de Vienne. On ne sait pas encore aujourd’hui avec certitude la cause de ces morts : assassinat de Mary Vetsera par Rodolphe, puis suicide de Rodolphe, ou bien assassinat sur ordre de François Joseph ou de Bismarck, ou de comploteurs voulant renverser François Joseph ? Le cinéma exploitera largement ce drame. 25 ans plus tôt, à l’âge de 7 ans, le garçon avait connu une éducation particulièrement déstabilisatrice : obsédé par la chose militaire, son père l’avait mis dans les mains d’un précepteur chargé de mettre en pratique ses propres ordres : entraînement intensif, douches froides, manœuvres dans la neige, jusqu’à être lâché dans un zoo pour lui faire croire qu’il était poursuivi par des bêtes féroces… Ce régime commando sur un enfant de 7 ans avait provoqué angines, diarrhées, insomnies, crises de toux et frayeurs subites. Seule une menace d’étalage public de l’affaire de la part d’Élisabeth avait pu mettre un terme à l’entreprise… et ce n’est qu’à cette occasion qu’elle avait pu récupérer la maitrise de l’éducation de ses enfants.

Première incinération en France, au Père Lachaise.

6 02 1889              Camille Douls est étranglé et décapité par ses guides dans le sud Marocain. Il avait 25 ans et voulait marcher dans les pas de René Caillié en gagnant Tombouctou par le Sahara occidental. Rassemblées, ses notes seront publiées : Cinq mois chez les Maures nomades du Sahara occidental. Il avait rencontré le grand cheikh marocain Ma el-Aïnine, fondateur de la ville sainte de Smara, refuge des opposants au colonisateur, quête ultime 40 ans plus tard, de Michel Vieuchange qui mourra peu après l’avoir furtivement connue, rendue au désert, le 1 novembre 1930.

2 04 1889                   Inauguration de la Tour Eiffel à Paris. Les invités montent à pied, car les ascenseurs, les premiers au monde, ne fonctionneront que le 19 mai. Gustave Eiffel avait jugé que l’utilisation de boulons pour l’assemblage des poutrelles ne pouvait convenir, aussi fut-il fait avec du rond de fer chauffé et martelé à chaque bout après avoir été passé entre les deux éléments à assembler.

Eiffel conçut un système de contrevents pour résister à l’action du vent et l’ensemble du monument de fer demeure très léger (sa charge au sol est égale à celle d’un homme assis sur une chaise). Toutefois, si la Tour Eiffel surprend par l’audacieux profil de sa partie supérieure, il a fallu faire des concessions aux préjugés architecturaux du temps et rajouter entre les piles des arcs ajourés qui rassurent l’œil mais n’ont aucune fonction tectonique.

Jean Pierre Mouilleseaux   Le Grand Atlas de l’architecture mondiale. Encyclopædia Universalis 1988

Avec ses 321 m, elle met un terme au monopole de la hauteur détenu jusqu’alors par les édifices religieux : les Allemands avaient justement l’ambition de s’approprier le record avec la cathédrale d’Ulm : mais la flèche, avec 161 m, ne sera achevée que l’année suivante. Bien sûr, elle eut ses détracteurs, beaucoup plus nombreux que les partisans :

ce lampadaire véritablement tragique

Léon Bloy

ce squelette de beffroi.

Paul Verlaine

cette haute et maigre pyramide d’échelles de fer, chandelier creux, squelette disgracieux et géant, dont la base semble faite pour porter un formidable monument de Cyclopes, et qui avorte en un ridicule et mince profil de cheminée d’usine.

Guy de Maupassant

Mais le pompom sera remporté par Joris Karl  Huymans :

Devant ce temple se dresse la fameuse tour à propos de laquelle l’univers entier délire.

Tous les dithyrambes ont sévi. La Tour n’a point, comme on le craignait, soutiré la foudre, mais bien les plus redoutables des rengaines : arc de triomphe de l’industrie, tour de Babel, Vulcain, cyclope, toile d’araignée du métal, dentelle de fer. En une touchante unanimité, sans doute acquise, la presse entière, à plat ventre, exalte le génie de M. Eiffel.

Et cependant sa tour ressemble à un tuyau d’usine en construction, à une carcasse qui attend d’être remplie par des pierres de taille ou des briques. On ne peut se figurer que ce grillage infundibuliforme [qui a la forme d’un entonnoir. ndlr] soit achevé, que ce suppositoire solitaire et criblé de trous restera tel.

Cette allure d’échafaudage, cette attitude interrompue, assignées à un édifice maintenant complet révèlent un insens absolu de l’art. Que penser d’ailleurs du ferronnier qui fit badigeonner son œuvre avec du bronze Barbedienne, qui la fit comme tremper dans du jus refroidi de viande ? – C’est en effet la couleur du veau en Bellevue des restaurants ; c’est la gelée sous laquelle apparaît, ainsi qu’au premier étage de la tour, la dégoûtante teinte de la graisse jaune.

La Tour Eiffel est vraiment d’une laideur qui déconcerte et elle n’est même pas énorme ! – Vue d’en bas, elle ne semble pas atteindre la hauteur qu’on nous cite. Il faut prendre des points de comparaison, mais imaginez, étagés, les uns sur les autres, le Panthéon et les Invalides, la colonne Vendôme et Notre-Dame et vous ne pouvez vous persuader que le belvédère de la tour escalade le sommet atteint par cet invraisemblable tas. – Vue de loin, c’est encore pis. Ce fût ne dépasse guère le faîte des monuments qu’on nomme. De l’Esplanade des Invalides, par exemple, il double à peine une maison de cinq étages ; du quai d’Orléans, on l’aperçoit en même temps que le délicat et petit clocher de Saint-Séverin et leur niveau paraît le même.

De près, de loin, du centre de Paris, du fond de la banlieue, l’effet est identique. Le vide de la cage la diminue ; les lattis et les mailles font de ce trophée du fer une volière horrible.

Enfin, dessinée ou gravée, elle est mesquine. Et que peut être ce flacon clissé de paille peinte, bouché par son campanile comme par un bouchon muni d’un stilligoutte, à côté des puissantes constructions rêvées par Piranèse, voire même des monuments inventés par l’Anglais Martins ?

De quelque côté qu’on se tourne, cette œuvre ment. Elle a trois cents mètres et en paraît cent ; elle est terminée et elle semble commencée à peine.

À défaut d’une forme d’art difficile à trouver peut-être avec ces treillis qui ne sont en somme que des piles accumulées de ponts, il fallait au moins fabriquer du gigantesque, nous suggérer la sensation de l’énorme ; il fallait que cette tour fût immense. (…) C’était irréalisable ; alors à quoi bon dresser sur un socle creux un obélisque vide ? Il séduira sans doute les rastaquouères, les bellâtres passés au jus de chique, les parvenus à l’élégance clinquante, tapageuse, mais il ne disparaîtra pas avec eux, en même temps que les galeries de l’Exposition (…).

Si, négligeant maintenant l’ensemble, l’on se préoccupe du détail, l’on demeure surpris par la grossièreté de chaque pièce. L’on se dit que l’antique ferronnerie avait cependant créé de puissantes œuvres, que l’art des vieux forgerons du XVI° siècle n’est pas complètement perdu, que quelques artistes modernes ont eux aussi modelé le fer, qu’ils l’ont tordu en des mufles de bêtes, en des visages de femmes, en des faces d’hommes ; l’on se dit qu’ils ont également cultivé dans la serre des forges la flore du fer, qu’à Anvers, par exemple, les piliers de la Bourse sont, à leur sommet, enlacés par des lianes et des tiges qui s’enroulent, fusent, s’épanouissent dans l’air, en d’agiles fleurs dont les gerbes métalliques allègent, vaporisent, en quelque sorte, le plafond de l’héraldique salle.

Ici rien ; aucune parure si timide qu’elle soit, aucun caprice, aucun vestige d’art. Quand on pénètre dans la tour, l’on se trouve en face d’un chaos de poutres, entrecroisées, rivées par des boulons, martelées de clous. L’on ne peut songer qu’à des étais soutenant un invisible bâtiment qui croule. L’on ne peut que lever les épaules devant cette gloire du fil de fer et de la plaque, devant cette apothéose de la pile de viaduc, du tablier de pont !

L’on doit se demander enfin quelle est la raison d’être de cette tour. Si on la considère, seule, isolée des autres édifices, distraite du palais qu’elle précède, elle ne présente aucun sens, elle est absurde. Si, au contraire, on l’observe comme faisant partie d’un tout, comme appartenant à l’ensemble des constructions érigées dans le Champ de Mars, l’on peut conjecturer qu’elle est le clocher de la nouvelle église dans laquelle se célèbre (…) le service divin de la haute Banque. (…)

Dans ce cas, sa matière de coffre-fort, sa couleur de daube, sa structure de tuyau d’usine, sa forme de puits à pétrole, son ossature de grande drague pouvant extraire les boues aurifères des Bourses, s’expliqueraient. Elle serait la flèche de Notre-Dame de la Brocante, la flèche privée de cloches, mais armée d’un canon qui annonce l’ouverture et la fin des offices, qui convie les fidèles aux messes de la finance, aux vêpres de l’agio, d’un canon qui sonne, avec ses volées de poudre, les fêtes liturgiques du Capital !

Elle serait, ainsi que la galerie du dôme monumental qu’elle complète, l’emblème d’une époque dominée par la passion du gain ; mais l’inconscient architecte qui l’éleva n’a pas su trouver le style féroce et cauteleux, le caractère démoniaque, que cette parabole exige.

[…] Cette galerie des Machines, elle, trouvait grâce à ses yeux : on n’entre pas dans la Tour Eiffel, mais on entre dans la Galerie des Machines : on y est dans un intérieur]

L’on reconnaît qu’au point de vue de l’art cette galerie constitue le plus admirable effort que la métallurgie ait tenté. Seulement, je dois le répéter encore ; ainsi qu’à l’Hippodrome [architecte : Charles Rouhault de Fleury], ainsi qu’à la Bibliothèque nationale [architecte : Henri Labrousse], cet effort est tout interne. Le palais des Machines est grandiose, en tant que nef, qu’intérieur d’un édifice, mais il est nul, en tant qu’extérieur, en tant que façade vue du dehors. L’architecture n’a donc pas fait un pas nouveau dans cette voie ; faute d’un homme de génie, le fer est encore incapable de créer une œuvre personnelle, entière, une véritable œuvre.

Joris Karl Huysmans Le fer. Certains         1889

La concession avait été établie pour 20 ans : elle aurait du donc être détruite en 1909, mais à ce moment-là, elle était aux mains de l’armée qui y avait établi un centre de communication, et après, il y eut la guerre, et après… on s’y était habitué.

Elle restera la plus haute construction du monde pendant 41 ans ; puis viendront battre ce record l’Empire State Building, à New York en 1931 avec 381 m, le World Trade Center de New York en 1972, avec 417 m, la Sears Tower de Chicago en 1974, avec 443 m et les Petronas Tower de Kuala Lumpur avec 451 m en 1996, le World Financial Center, à Shangaï, avec 460 mètres en 1999, Taipei 101 à Taïwan, avec 508 mètres, Burj Dubaï à Dubaï,  860 m. en 2010 etc…

5 04 1889                  Pierre Loti a été invité par son ami Jules Patenôtre, ambassadeur de France au Maroc, résidant à Tanger, à s’intégrer à la caravane qui va le mener de Tanger à Fez, soit 270 km.

L’apparition de la mouna est toujours l’événement le plus considérable de nos fins d’étapes ; c’est au crépuscule généralement que cela arrive, en long cortège, pour se déposer ensuite sur l’herbe devant la tente de notre ministre. Pardon pour ce mot arabe, mais il n’a pas d’équivalent en français: la mouna, c’est la dîme, la rançon, que notre qualité d’ambassade nous donne le droit de prélever sur les tribus en passant. Sans cette mouna, commandée longtemps à l’avance et amenée quelquefois de très loin, nous risquerions de mourir de faim dans ce pays sans auberges, sans marchés, presque sans villages, presque désert.

Notre mouna de ce soir est d’une abondance royale. Aux dernières lueurs du jour, nous voyons s’avancer au milieu de notre camp français une théorie d’hommes graves, drapés de blanc ; un beau caïd, noble d’allure, marche à leur tête, avec lenteur. En les apercevant, notre ministre est rentré sous sa tente et s’est assis, comme le prescrit l’étiquette orientale, pour les recevoir au seuil de sa demeure. Les dix premiers portent de grandes amphores en terre, pleines de beurre de brebis ; puis viennent des jarres de lait, des paniers d’œufs ; des cages rondes, en roseau, remplies de poulets attachés par les pattes ; quatre mules chargées de pains, de citrons, d’oranges ; et enfin douze moutons, tenus par les cornes – qui pénètrent à contrecœur, les pauvres, dans ce camp étranger, se méfiant déjà de quelque chose -.

Il y a de quoi nourrir dix caravanes comme la nôtre ; mais refuser serait un manque absolu de dignité.

D’ailleurs nos gens, nos cavaliers, nos muletiers, attendent, avec leurs convoitises d’hommes primitifs, cette mouna pour se la partager ; toute la nuit, ils en feront des bombances sauvages, ils en revendront demain, et il en restera encore des débris par terre pour les chiens errants et les chacals. C’est l’usage établi depuis des siècles : dans un camp d’ambassadeur, on doit faire continuelle fête.

À peine le ministre a-t-il remercié les donateurs (d’un simple mouvement de tête comme il convient à un très grand chef), la curée commence. Sur un signe, nos gens s’approchent ; on se partage le beurre, le pain, les œufs : on en remplit des burnous, des capuchons, des cabas en sparterie, des bâts de mulet. Derrière les tentes de cuisine, dans un petit recoin de mauvais aspect, qui semble se transporter, lui aussi, avec nous chaque jour, on emmène les moutons – et il faut les y traîner -, car ils comprennent, se défendent, se tordent. Au crépuscule mourant, presque à tâtons, on les égorge avec de vieux couteaux ; l’herbe est toujours pleine de sang, dans ce recoin-là. On y égorge aussi des poulets par douzaines, en les laissant se débattre longuement le cou à moitié tranché, afin de les mieux saigner. Puis des feux commencent à s’allumer partout, pour des cuisines bédouines qui seront pantagruéliques ; sur des tas de branches sèches, des petites flammes jaunes surgissent çà et là, éclairant brusquement des groupes de chameaux, des groupes de mules qu’on ne voyait déjà plus dans l’obscurité, ou bien de grands Arabes blancs, aux airs de fantôme. On dirait maintenant d’un camp de gitanos en orgie – au milieu de ce pays désert qui est déployé en cercle immense alentour et qui, tout à coup, dès que les feux brillent, paraît plus profond et plus noir.

Temps toujours couvert, très sombre, presque froid. Nous sommes dans une région de prairies, de marécages. Et, pendant ces préparatifs de festins, des grenouilles nous commencent de tous les côtés à la fois, jusque dans les lointains extrêmes, leur musique nocturne, leur même ensemble éternel, qui est de tous les pays et qui a dû être de tous les âges du monde.

Vers huit heures, comme nous finissons de dîner nous-mêmes sous la grande tente commune qui nous sert de salle à manger, quelqu’un avertit le ministre qu’on vient de lui immoler une génisse, là, dehors, à la porte de son propre logis. Et nous sortons, avec une lanterne, pour savoir ce que signifie ce sacrifice et qui l’a accompli.

C’est un usage marocain d’immoler ainsi des animaux aux pieds des grands qui passent, lorsqu’on a une grâce à leur demander. La victime doit râler longuement, en répandant peu à peu son sang sur la terre. Si le seigneur est disposé à accueillir la supplique, il accepte le sacrifice et autorise ses serviteurs à enlever cette viande abattue pour la manger ; dans le cas contraire, il continue son chemin sans détourner la tête et l’offrande dédaignée reste pour les corbeaux. Quelquefois, paraît-il, pendant les voyages du sultan, la route qu’il a suivie est comme jalonnée par les bêtes mortes.

La génisse, encore vivante, est couchée devant la tente du ministre, en travers de sa porte ; elle souffle bruyamment, les naseaux ouverts ; la lueur du fanal éclaire la mare de sang échappée de sa gorge, qui s’élargit sur l’herbe. Et trois femmes sont là – les suppliantes – enlaçant de leurs bras le mât de notre pavillon de France.

Elles sont de la tribu voisine. Pendant les premiers moments du repas de nos gardes, pendant les premières minutes de gloutonnerie affamée, la nuit aidant, elles ont réussi à pénétrer au milieu de nos tentes sans être aperçues ; puis, quand on a voulu les chasser, elles se sont cramponnées à cette hampe du drapeau avec un air de se croire inattaquables sous cette protection-là, et on n’a pas osé les en arracher de force. Elles ont amené avec elles quatre ou cinq petits tout jeunes, qui s’accrochent à leurs vêtements ou qu’elles portent à leur cou. Dans l’obscurité, et avec leurs voiles à moitié baissés, il est impossible de démêler si elles sont jolies et jeunes, ou bien laides et vieilles ; d’ailleurs, leurs tuniques flottantes, agrafées aux épaules par de larges plaques d’argent que l’on voit briller, dissimulent toutes les lignes de leurs corps.

L’interprète s’approche, et d’autres fanaux sont apportés, éclairant mieux ce groupe de formes blanches autour de cette bête égorgée qui finit de mourir par terre.

Ce sont les trois épouses d’un caïd de la région. Pour des méfaits qu’il ne m’appartient pas d’apprécier, leur mari a été enfermé, depuis déjà deux ans, dans les prisons de Tanger, sur les instances de la légation de France. Et elles voudraient que le nouveau ministre français, comme grâce de joyeux avènement, demandât au sultan de Fez de le remettre en liberté.

Il est peut-être coupable, ce caïd, je n’en sais rien, mais ses femmes sont touchantes. Autant que je puis juger, c’est aussi l’avis du ministre, et, bien qu’il ne veuille dès maintenant faire aucune promesse formelle, la cause me paraît en voie d’être gagnée.

[…]        9  avril                  Vers midi, revenus de nouveau dans les régions solitaires et sauvages, nous plantons la tente du déjeuner dans un lieu exquis, absolument embaumé. C’est au bas d’une fraîche vallée sans nom, où des sources jaillissent partout entre les pierres moussues, où des petits ruisseaux clairs courent parmi les myosotis, les cressons et les anémones d’eau. Le ciel, maintenant tout bleu, est d’une limpidité infinie ; on a l’impression des midis splendides du mois de juin à l’époque des hauts foins. Toujours pas d’arbres, rien que des tapis de fleurs ; si loin que la vue s’étende, d’incomparables bigarrures sur la plaine ; mais on a tellement abusé de cette expression tapis de fleurs pour des prairies ordinaires, qu’elle a perdu la force qu’il faudrait pour exprimer ceci : des zones absolument roses de grandes mauves larges ; des marbrures blanches comme neige, qui sont des amas de marguerites ; des raies magnifiquement jaunes, qui sont des traînées de boutons d’or. Jamais, dans aucun parterre, dans aucune corbeille artificielle de jardin anglais, je n’ai vu tel luxe de fleurs, tel groupement serré des mêmes espèces, donnant ensemble des couleurs si vives. Les Arabes ont dû s’inspirer de leurs prairies désertes pour composer ces tapis en haute laine, diaprés de nuances fraîches et heurtées, qui se fabriquent à R’bat et à Mogador. Et sur les collines, où la terre est plus sèche, c’est un autre genre de parure ; là, c’est la région des lavandes ; des lavandes si pressées, si uniformément fleuries à l’exclusion de toute autre plante, que le sol est absolument violet, d’un violet cendré, d’un violet gris ; on dirait ces collines recouvertes de ces peluches nouvelles aux teintes doucement atténuées, et c’est un contraste singulier avec l’éclat si franc des prairies. Quand on foule aux pieds ces lavandes, une odeur saine et forte se dégage des tiges froissées, imprègne les vêtements, imprègne l’air. Et des milliers de papillons, de scarabées, de mouches, de petits êtres ailés quelconques, sont là qui circulent, bourdonnent, se grisent de bonne odeur et de lumière… Dans nos pays plus pâles ou dans les pays tropicaux constamment énervés de chaleur, rien n’égale le resplendissement d’un tel printemps.

Dès le début de notre étape de l’après-midi, nous retombons dans des régions infiniment blanches d’asphodèles, qui durent jusqu’au soir.

Vers deux heures, nous quittons le territoire d’El-Araïch pour entrer chez les Séfiann. Comme toujours, à la limite de la nouvelle tribu, deux ou trois cents cavaliers nous attendent, alignés, le fusil droit, brillant au soleil. Dès qu’ils sont en vue, ceux qui nous escortaient depuis Czar galopent en avant et vont se ranger en ligne, leur faisant face ; nous défilons ensuite entre ces deux colonnes ; et, à mesure que nous passons, un mouvement se fait derrière nous à droite et à gauche, les deux rangs se referment, se mêlent et nous suivent.

Le lieu où cela se passe est fleuri toujours, fleuri comme le plus merveilleux des jardins ; aux quenouilles blanches des asphodèles, s’ajoutent çà et là les hauts glaïeuls rouges et les grands iris violets ; nos chevaux sont jusqu’au poitrail dans les fleurs ; sans mettre pied à terre, nous pourrions, en allongeant seulement le bras, en cueillir des gerbes. Et toute la plaine est ainsi, sans vestige humain nulle part, entourée à l’horizon d’une ceinture de montagnes sauvages.

Les longues tiges de ces fleurs, en se courbant sous notre passage, font un bruit léger, comme si nous frôlions de la soie dans notre course.

Le ciel s’est voilé de nouveau, mais d’une gaze toute légère ; c’est comme un tissu de petits nuages pommelés, d’un gris tourterelle, qui semblent être remontés à des hauteurs excessives dans l’éther. Après ces lourdes nuées basses et sombres qui, les jours précédents, jetaient sur nous leurs continuelles averses, il est délicieux de se promener sous cette voûte tranquille, qui tamise une lumière très douce, qui laisse à l’horizon des limpidités très profondes, et les lointains du jardin immense où nous voyageons ont ce soir des teintes d’une finesse d’Éden.

Des fantasias incessantes, tout le long de notre route, qui dure encore deux heures :

D’abord tous les cavaliers s’élancent en avant, très loin – deux ou trois cents à la fois – toujours étranges, ainsi vus de dos, encapuchonnés en pointe, et d’une blancheur uniforme sous leurs burnous traînants ; ici, on ne voit pas leurs chevaux, qui s’enfoncent et disparaissent dans les herbages et dans les fleurs ; alors on ne s’explique plus bien ces gens en longs voiles, fuyant avec des vitesses de rêve ; et puis ce ciel discret de printemps, et la blancheur de ces costumes, au milieu de toutes ces fleurs blanches, éveillent je ne sais quel sentiment de procession religieuse, de fête de jeunes filles, de mois de Marie…

Brusquement, tous ensemble, ils se retournent ; alors apparaissent les visages de bronze des hommes, et les têtes ébouriffées des chevaux, et toutes les couleurs éclatantes des vêtements et des selles. À un commandement rauque, jeté par les chefs, ils reviennent ventre à terre, par petits groupes de front, au galop infernal, lancés sur nous… Brrr !… brrr !… De chaque côté de notre colonne, ils passent, ils passent debout sur leurs étriers, lâchant toutes leurs rênes à leurs bêtes emballées, agitant en l’air leurs longs fusils, au bout de leurs bras nus échappés des burnous qu’emporte le vent. Et chaque cavalier de chaque peloton qui nous croise pousse son cri de guerre, fait feu de son arme, la lance après dans le vide, et d’une seule main la rattrape au vol… À peine avons-nous eu le temps de les voir, que les suivants arrivent ; il en vient d’autres, et d’autres, comme dans les défilés sans fin au théâtre; brrr !.. brrr !… cela passe en tonnerre, avec toujours ces mêmes cris rauques, avec toujours ce même bruit des asphodèles qui se couchent et se froissent comme sous le vent d’une rafale…

Ces Séfiann sont de beaucoup les plus beaux et les plus nombreux cavaliers que nous ayons rencontrés depuis notre départ de Tanger.

Nous camperons ce soir près de chez leur chef, le caïd Ben-Aouda, dont on aperçoit là-bas, au milieu du désert de fleurs, le petit blockhaus blanc, entouré d’un jardin d’orangers. Notre camp aussi est là dressé, en rond comme toujours, dans une haute prairie où l’herbe est fine, sur une sorte d’esplanade dominant les solitudes, et, alentour de nos tentes, une haie de cactus-raquettes aussi hauts que des arbres nous fait comme une clôture de parc.

La mouna du caïd Ben-Aouda est superbe, apportée aux pieds du ministre par une théorie toujours pareille de graves Bédouins, tout de blanc vêtus : vingt moutons, d’innombrables poulets, des amphores remplies de mille choses, un pain de sucre pour chacun de nous, et, fermant la marche, quatre fagots pour faire nos feux. (Dans ce pays sans arbres, ce cadeau est tout à fait royal.)

Puis, comme si cela ne suffisait pas, vers huit heures du soir, dans la nuit claire, toute bleue de rayons de lune, nous voyons arriver une procession lente et silencieuse, une cinquantaine de nouvelles robes blanches, portant sur la tête de ces grandes choses en sparterie dont j’ai parlé déjà, et qui ressemblent à des pignons de tourelles ; cinquante plats de couscouss, disposés en pyramides, et tout prêts, tout cuits, tout chauds. Au moment de rentrer sous ma tente, la tête déjà lourde de sommeil, je perçois comme à travers un voile fantastique ce dernier tableau de la journée : les cinquante plats de couscouss rangés en cercle parfait sur l’herbe, nous au milieu ; au-delà, en un deuxième cercle, les porteurs alignés comme pour danser une ronde autour, mais gardant toujours leur immobilité grave, sous leurs longs vêtements blancs ; au-delà encore, nos tentes blanches, formant un troisième cercle plus lointain ; puis le grand horizon enfin, vague et bleuâtre, entourant tout. Et, juste au milieu du ciel, la lune une lune trouble, une lune de vision, un fantôme de lune ayant un immense halo blanc, qui semble le reflet, dans le ciel, de tous ces ronds de choses terrestres…

Je m’endors au chant de nos veilleurs de nuit, qui ont l’ordre de faire ce soir un guet plus attentif que d’habitude contre les attaques nocturnes. ÀA leurs voix, qui se prolongent et traînent dans la prairie vide, répondent tout bas des cris de chacals, les premiers que nous ayons entendus depuis notre entrée au Maroc ; – oh ! presque rien : deux ou trois petits cris en sourdine, comme seulement pour dire : Nous sommes là ; mais c’est quelque chose de si mystérieusement triste, qu’on se sent glacer jusqu’aux moelles à ce seul avertissement de présence…

[…]     11 avril           Nuit de grande rosée. L’eau ruisselle partout sous ma tente, qui est remplie d’une buée lourde et où s’est concentrée l’acre odeur des soucis.

Jusqu’au matin, autour du camp, les veilleurs ont chanté, en lutte contre le sommeil. Au petit jour, leur voix a fait place à celle des cailles s’appelant dans les herbages. Levé le camp à six heures. En selle à sept heures. D’abord, nous nous avançons dans l’immense plaine, escortés de nos amis d’hier, les Beni-Malek, au nombre de deux cents. Il semble que l’air soit plus chaud sur cette rive sud du fleuve et que le pays soit plus inhospitalier encore.

Sur les infinis jaunes des colzas et des soucis s’étend un ciel sombre, tourmenté, avec quelques déchirures très bleues.

Puis viennent des régions toutes blanches, des kilomètres et des kilomètres de camomilles, qu’on écrase en passant et qui imprègnent, pour tout le reste du jour, nos chevaux de leur senteur.

Après deux heures de route, nous rencontrons les cavaliers des Beni-Hassem qui nous attendent. Des brigands en effet : à leur aspect, il n’y a pas à s’y méprendre. Mais des brigands superbes ; les plus belles figures de bronze que nous ayons encore vues, les plus belles attitudes, les plus beaux bras musculeux, les plus beaux chevaux. Des mèches de cheveux longs qui s’échappent de leurs turbans au-dessus des oreilles contribuent à donner je ne sais quoi d’inquiétant à leurs physionomies.

Leur chef s’avance, très souriant, pour tendre la main au ministre. Nous serons en sécurité absolue sur son territoire, cela ne fait pas l’ombre d’un doute ; du moment que nous serons ses hôtes, devant le sultan il répond de nos têtes sur la sienne. D’ailleurs il vaut toujours mieux être confié à sa garde que d’être simplement campé dans son voisinage : c’est un axiome bien connu au Maroc.

Il est un type remarquable de vieux bandit, ce chef des Beni-Hassem. Sa barbe, ses cheveux, ses sourcils, d’un blanc de neige, tranchent en très clair sur le jaune de momie du reste de son visage ; son profil d’aigle est d’une distinction suprême. Il monte un cheval blanc couvert d’un tapis de soie rose-fleur-de-pêcher, avec bride et harnais de soie rose, selle à fauteuil en velours rose et grands étriers niellés d’or. Il est tout de blanc vêtu, comme un saint, dans des flots de transparente mousseline.

Quand il étend le bras pour donner des poignées de main, son geste découvre une double manche pagode adorable, d’abord celle de sa chemise en gaze de soie blanche, puis celle de sa robe de dessous, également en soie et d’un vieux vert céladon tout à fait exquis. En vérité on croirait voir les doigts effilés et les manchettes éteintes de quelque marquise douairière sortir des burnous de ce vieux détrousseur.

Nous apercevons plus loin la réserve de ses cavaliers, les plus beaux et les plus riches, qu’il avait laissés là-bas par habileté de mise en scène, pour nous les faire surgir en ouragan du fond de la plaine. Ils arrivent sur nous à fond de train, avec des hurlements féroces, admirables ainsi, vus de face, à travers la fumée de leur fusillade, dans leur ivresse de bruit et de vitesse. Il y a des turbans déroulés qui s’envolent, des harnais qui se rompent, des fusils qui éclatent. Et la terre s’émiette sous les sabots de leurs chevaux, on en voit sauter de tous côtés des parcelles noires qui semblent de la mitraille…

Faut-il qu’ils aient détroussé des voyageurs, pour pouvoir s’offrir un tel luxe ! toutes les brides et tous les harnais sont en soie d’une couleur merveilleusement assortie à la robe du cheval et au costume du cavalier : bleu, rose, vert d’eau, saumon, amaranthe ou jonquille. Tous les étriers sont niellés d’or. Tous les chevaux ont sur le poitrail des espèces de lambrequins très longs, en velours, magnifiquement brodés d’or, maintenus par de larges agrafes d’argent ciselé ou de pierreries. Comme nous prenons en pitié maintenant ces pauvres fantasias des premiers jours, aux environs de Tanger, qui nous avaient semblé jolies !

Son déjeuner aussi, à ce vieux chef, est sauvage, comme son territoire, comme sa tribu. Par terre, sur le tapis de fleurs jaunes, dans un lieu quelconque au milieu de la plaine infinie, il nous offre du couscouss noir, avec des moutons cuits tout entiers, servis sur de grands plats de bois. Et tandis que nous arrachons, avec nos mains, des lambeaux de chair à ces monstrueux rôtis, des suppliants viennent encore égorger devant le ministre un bélier, qui ensanglante les herbages autour de nous.

Toute l’après-midi, la plaine se déroule aussi unie et monotone, plus aride cependant vers le soir, plus africaine, des menthes, des jujubiers épineux remplaçant les colzas et les soucis. Du ciel, complètement dégagé, tombe une lumière chaude et morne. De loin en loin, un cadavre de cheval ou de chameau éventré par les vautours jalonne le chemin. Et dans les rares petits villages de chaume gris, qui sont perdus au milieu des étendues désertes, commence à apparaître la hutte ronde et conique, la hutte soudanienne, la hutte du Sénégal.

Nous changeons de tribu vers quatre heures, n’ayant eu à traverser qu’une toute petite pointe du territoire des Beni-Hassem. Nous entrons chez les Cherarbas, qui sont des peuplades inoffensives et entièrement dans la main du sultan. Mais notre sécurité chez eux sera incertaine, à cause de leurs dangereux voisins qui ne seront plus responsables de nous-mêmes.

Vers six heures, nous campons à un point où bifurquent les chemins de Fez et de Mequinez, près du vénérable tombeau de Sidi-Gueddar, qui fut un grand saint marocain.

Ce tombeau, comme tous les saints d’Algérie et toutes les koubas du Maroc, est une petite bâtisse carrée, surmontée d’un dôme rond. Il est lézardé, fendillé par le soleil, extrêmement vieux. Le drapeau blanc flotte à coté, au bout d’un bâton, pour indiquer aux caravanes qu’il est méritoire d’y déposer quelques offrandes ; une natte, que maintiennent des cailloux lourds, est étendue par terre pour les recevoir, et les pièces de monnaie jetées là par les pieux voyageurs restent à la garde des oiseaux du ciel, jusqu’à ce que les prêtres viennent les ramasser.

Avec des formes polies, on nous recommande de ne pas nous approcher trop de cette sépulture de Sidi-Gueddar : elle est tellement sainte que notre présence à nous, chrétiens, y serait sacrilège.

Pierre Loti Au Maroc       Voyages 1872-1943   Bouquins Robert Laffont 1991

6 05 1889                               Ouverture de l’Exposition Universelle : elle fermera ses portes le 6 novembre après avoir reçu 25 millions de visiteurs. Si la Tour Eiffel rafle la vedette, il ne faut pas qu’elle fasse passer aux oubliettes une autre réalisation exceptionnelle, à l’autre extrémité du Champ de Mars : la Galerie des Machines, d’autant que cette dernière aura la vie courte : après avoir été un temps le premier Vel d’Hiv, elle sera détruite vingt ans plus tard, pour libérer la perspective du Champ de Mars, à la consternation du monde agricole qui y avait pris ses habitudes en y tenant son salon de l’agriculture. Les architectes Ferdinand Dutert, Charles Leon Stephen Sauvestre et les ingénieurs Contamin, Piétron et Charton, ont réalisé un espace couvert de 420 m. sur 115 m, constitué de 20 arcs de métal qui dégagent une surface de 4.5 ha sans aucun point d’appui intermédiaire. Les poutres de la galerie ont une portée de 115 m, la hauteur des voutes est de 43 m : c’était alors une prouesse ! à même d’accueillir les grandes machines industrielles et agricoles ; il y eut un jour où la galerie vit passer plus de 100 000 visiteurs !

Édouard Delamarre Debouteville obtient la médaille d’or pour un moteur au gaz pauvre, monocylindrique, de 100 chevaux. Le moteur à gaz rentre en concurrence avec la machine à vapeur.

Le comte Hilaire de Chardonnet fait la réclame pour son brevet de fabrication de soie artificielle à partir de cellulose ; il crée une usine pour l’exploiter à Près des Vaux, proche de Besançon :

Ce que le ver à soie fait avec la feuille de mûrier dans les élevages où cet insecte valétudinaire consent encore à travailler, de petits tubes capillaires le font ici avec une dissolution de fibres de sapin… Si le procédé est viable…, la Chine n’a qu’à bien se tenir.

Vogüé

Mais, en matière de textile, il n’est pas le seul à se tailler un franc succès, car Herminie Cadolle présente le soutien gorge qui… contient les forts, soutient les faibles, ramène les égarés. Elle le nomme dans son brevet corselet rouge et a déjà ouvert un magasin à Buenos Aires et va en faire autant à Paris. En fait, il s’agit, dans sa première version, d’un corset coupé séparant le haut du bas, et toutes les difficultés ne sont pas réglées. Le temps des seins animés n’était pas encore venu. On s’en tenait aux Pommes de Venus et autres Pommes d’amour.

Aussi, les Américains en revendiquent-ils la maternité, avec Mary Phelps Jacob qui en 1913, présente un soutien gorge où chaque sein a son logement indépendant ; elle vend son brevet à la compagnie américaine Warner’s Bonnets, qui ne produira industriellement qu’au début des  années 30. A peu près en même temps Rosalind Kind apportera aussi sa pierre à l’édifice.

23 05 1889                  Au Grand Orient de France, Georges Clemenceau, Jules Joffrin et Arthur Ranc créent la Société des Droits de l’Homme et du Citoyen.

14 08 1889                  La loi Griffe définit le vin comme le produit issu de la fermentation de raisin frais. Elle exige l’affichage par étiquette  de la nature du produit vendu sous le nom de vin ; le sucrage des marcs est interdit : mais ce sera insuffisant pour empêcher la fraude de se développer dans un contexte de forte demande. De 325 000 ha en 1890 à l’issue de la maladie, la vigne passera à 462 000 ha en 1900. Entre 1865 et 1869, le Parisien buvait 196 litres de vin par an et par personne ; en 1904, cette consommation sera passée à 317 litres.

18 08 1889                  Au sein de l’Exposition Universelle, dans le Palais de l’Industrie, la République célèbre le centenaire de la Révolution en offrant un banquet à 13 000 maires de France.

14 11 1889                  Nellie Bly, jeune journaliste américaine de 25 ans, a obtenu de son rédacteur en chef du New York World qu’il l’autorise à entreprendre un tour du monde, avec, en défi – il faut toujours un défi aux américains pour entreprendre quelque chose… le goût du jeu dans le sang – de battre le record de Philéa Fogg : 75 jours au lieu de 80. Un ami lui conseille d’emporter une arme, mais elle refuse : J’étais persuadée que si je me conduisais correctement, je trouverais toujours des hommes pour me protéger, qu’ils soient américains, anglais, français ou de toute autre nationalité.

  • Embarquement sur le paquebot Augusta Victoria le 14 novembre 1889, à 9h40’30’’ pour Southampton.
  • Arrivée à Londres le 22 novembre, elle prend un train-ferry pour Amiens où elle perd une journée et demi pour visiter la maison de Jules Verne. Puis attrape le train pour Brindisi, où le premier paquebot est pour l’Australie. Il la mène à Port-Saïd, à Aden.
  • Arrivée à Colombo le 8 décembre. Elle reste en rade 5 jours pour attendre un vapeur qui la mène à Penang en Malaisie, puis à Singapour où elle achète un singe qui la suivra partout. La voilà enfin à Hong Kong avec 3 jours d’avance sur son ordre de marche : elle entend parler d’Elizabeth Bisland, une autre journaliste qui, pour un journal rival, a entrepris un tour du monde dans l’autre sens. Elle reste bloquée 5 jours dans la colonie anglaise.
  • Arrivée à Canton pour le 24 décembre. Nellie embarque alors à bord de l’Oceanic, de la White Star Line, qui navigue à la vapeur et à la voile. Il fait une escale à Yokohama, puis s’élance à l’assaut du Pacifique pour rallier San Francisco. La traversée dure une quinzaine de jours.
  • Arrivée le 21 janvier 1890 à San Francisco. Joseph Pulitzer, propriétaire du New York World, affrète un train spécial pour que Nellie puisse tenir son engagement.
  • Arrivée dans le New Jersey, le point de départ le 25 janvier 1890 à 15 h 51. Soit 72 jours, 6 heures, 11 minutes et 14 secondes après son départ. Waouh !

6 ans plus tard, elle fit ce qu’il lui restait à faire : épouser un millionnaire. Veuve à 46 ans, elle coula la boite de son homme qui avait fait fortune en brevetant le bidon de 55 gallons – le fameux baril de pétrole -, retourna au journalisme pour finalement mourir à 57 ans en 1922.

18 11 1889                  Ouverture de l’École Estienne qui prépare aux métiers de l’imprimerie.

1889                            Inauguration du premier syndicat d’initiative de France, à Grenoble.

À Java, Dubois, médecin néerlandais, découvre des ossements d’un pithécanthrope sur le bord de la rivière Solo : s’y trouvent juxtaposés des caractères simiens et hominiens.

Premières voitures à essence, fabriquées avec le moteur à 2 cylindres en V de l’Allemand Gottlieb Daimler.

Dépôt d’un brevet décrivant le principe du dérailleur sur le vélo : il faudra attendre 1937 pour que l’emploi en soit autorisé sur le Tour de France, et encore fallait-il s’arrêter et descendre du vélo pour effectuer l’opération ; ce n’est qu’en 1948 que la société italienne inventa le dérailleur à baguettes qui permet de changer de vitesse en roulant.

Léon Gaumont crée aux Buttes Chaumont la cité Elgé, gigantesque studio dont une scène de 30 m. de long, 43 m. de haut. On y fait tout : décors, prises de vue, tirage des copies, impression des affiches et des programmes, avec un mot d’ordre : pas de gaspillage et laissons à Charles Pathé les courses poursuites dispendieuses.

Dissolution de la Compagnie Universelle de Panama : les dernières émissions d’emprunt n’ont couvert qu’à peine 20 % du montant souhaité. C’est l’aboutissement du plus grand scandale financier de l’époque : plus de 500 000 petits épargnants ont été lésés. Gustave Eiffel ne s’en relèvera pas et se consacrera à la seule recherche, contribuant à la naissance de l’aviation.

De Lesseps a dû abandonner les travaux pour le creusement du canal : la forêt tropicale ne se maîtrise pas aussi facilement que le désert ; la malaria a fait des ravages dans les rangs des cadres et des ouvriers, représentant la cause principale des 8 à 12 000 morts, dont 1 635 français. Il existe encore, perdus dans la jungle deux cimetières français, à Culebra – 800 tombes et Paraiso – 600 tombes. Paul Gauguin, en séjour dans les environs vint y gagner un peu d’argent, retournant comme les autres la terre du matin jusqu’au soir. De Lesseps s’est converti sur le tard à l’idée de faire un canal à écluses plutôt qu’à niveau, comme à Suez. Il laissa une tranchée de 28 kilomètres de long, 21 mètres de large sur 7 de profondeur (terminé, le canal fera 81 km de long).

L’ingénieur français Philippe Bunau Varilla va alors jouer un rôle important : fin 1903, un mouvement séparatiste panaméen faisait sécession de la Colombie et le président Roosevelt reconnaît aussitôt le nouvel État, dont un nouveau ministre est … Bunau Varilla : celui-ci avait racheté les actifs de la compagnie de Panama et les avait revendu à la toute jeune République ; il parviendra à convaincre les Américains de reprendre ce projet, plutôt que de creuser un autre canal au Nicaragua : plan, matériel et concession leurs seront vendus en 1904 pour 40 millions de dollars : le chantier américain fera 4 000 morts de plus, et il sera achevé 10 ans plus tard, juste à la veille de la guerre.

Les Anglais ont entrepris la construction d’un chemin de fer qui relie Mombassa à l’Ouganda. Un chef de chantier choisit un no man’s land des hautes terres kenyanes, à 1 660 m. pour y installer un atelier de construction pour les terrassiers et les poseurs de rail : l’endroit, qui se nomme Nairobi, va devenir la capitale du Kenya.

Le roi Umberto I° d’Italie visite Naples en compagnie de son épouse Margherita qui demande à goûter une spécialité locale : le pizzaiolo Rafaelle Esposito crée alors pour elle l’inusable recette aux couleurs du drapeau italien : la tomate rouge, le basilic vert et la mozzarela blanche, qui sera donc nommée Margherita, érigée très vite en mets mythico-patriotique. L’établissement, qui existe depuis 1780 est toujours là : Brandi, Antica pizzeria della Regina d’Italia. Proprietà Pagnani. Salita S Anna di Palazzo, une petite rue donnant sur la Via Chiaia : la façade est décorée d’une belle plaque en marbre célébrant le centenaire de la pizza Margherita.

On voit déjà la pizza à Naples au XVI° siècle. Et les voyageurs  l’avaient déjà mentionnée : La pizza est à l’huile, la pizza est au lard, la pizza est au saindoux, la pizza est au fromage, la pizza est aux tomates, la pizza est aux petits poissons ; c’est un thermomètre gastronomique du marché ; elle hausse ou baisse de prix, selon le cours des ingrédients sus désignés, selon l’abondance ou la disette de l’année.

Alexandre Dumas. Le Corricolo. 1844.

Henri Duhamel rapporte de l’exposition universelle de Paris 14 paires de patins à skis, qu’il essaiera au Sappey en Chartreuse et au Recoin de Chamrousse. Le Docteur Payot les introduit en 1897, à Chamonix. En 1902, il montera au col de Balme en compagnie du guide Joseph Ducroz. Dès 1890, le Commandant Maurice Allotte de la Fuye (1844–1939), fait fabriquer des skis pour ses sapeurs. A La Bérarde, en Oisans, les 1° skis sont en bouleau : on les farte au savon pour la montée et à la cire d’abeille pour la descente. Chez les Chasseurs Alpins, le lieutenant Auguste Monnier fût l’un des pionniers en se payant à ses frais et à titre personnel, dans les années 1901/1902, des stages de ski dans les armées étrangères : Allemagne, Suisse, Autriche, Italie : essuyant dans un premier temps le refus de sa hiérarchie sur l’introduction généralisée de cette nouveauté, il rencontra en 1902 à Briançon le capitaine Clerc, qu’il finit par convaincre… en offrant à sa femme des skis achetés à Genève. En 1904/1905, le ministère des armées crée l’Ecole de ski de Briançon : le commandant Rivas offre une paire de ski aux recrues terminant leur période. Le premier club de ski, dauphinois, date de 1907. En 1911, Arnold Lunn organise le Challenge Roberts of Kandahar – c’était un officier de l’armée des Indes, Kandahar étant une ville du sud-est de l’actuel Afghanistan -. Les premières remontées mécaniques ne verront le jour que vingt ans plus tard, c’est à dire que pendant ces vingt ans on fera grand usage de la peau de phoque et des mollets pour la montée.

La dynastie des Sanson qui assumait la lourde charge de Bourreau national – ceux de province avaient été supprimés en 1871 – depuis la Révolution, cède son office à la dynastie des Deibler.

André et Édouard Michelin ont repris une entreprise de caoutchouc depuis 1886 à Clermont Ferrand ; un cycliste qui vient de crever s’arrête devant chez eux pour le faire réparer : il s’agit d’un pneu gonflable, récemment breveté par Dunlop. Mais, collé à la jante de bois, il est indémontable : Édouard mettra deux ans pour… le réparer, en inventant le pneu démontable pour vélo. De 1891 à 1900, il multiplia son chiffre d’affaires par treize, et devint vite et pour longtemps le maître du pneu.

De 1883 à 1889, Bismarck dote l’Allemagne impériale d’un niveau de protection sociale alors unique au monde : assurance maladie, assurance accident et assurance invalidité retraite : obligation d’affiliation pour tous les salariés de l’industrie, prélèvement de 3 % du salaire (2/3 employé, 1/3 employeur), gratuité totale des soins…l’État était à l’origine de ces lois, mais l’application en était entièrement confiée aux Caisses régionales. Il sera limogé un an plus tard par Guillaume II, se mettant alors à rédiger de nombreux libelles contre l’empereur et livrant quelques prédictions, avant de mourir en 1898 :

La prochaine guerre sera provoquée par une sacrée chose idiote qui se passera dans les Balkans.

Mais cette protection sociale n’aurait pu exister sans une richesse nouvelle, née d’un fantastique développement économique :

Quand Bismarck devient ministre président de la Prusse en 1862, les régions industrielles des États allemands ne représentent que 4.9 % de la production industrielle mondiale et occupent la cinquième place. La Grande Bretagne, avec 19.9 %, est en tête du classement. De 1880 à 1900, l’Allemagne se hisse à la troisième place, après les États-Unis et la Grande Bretagne. En 1913, elle est deuxième, derrière les États-Unis et la Grande Bretagne. En d’autres termes, de 1860 à 1913, la part de l’Allemagne dans la production industrielle mondiale a été multipliée par quatre, tandis que la part de la Grande Bretagne a baissé d’un tiers. Encore plus impressionnante est la part allemande dans le commerce mondial. En 1880, la Grande Bretagne en contrôle 22.4%. L’Allemagne, quoique deuxième, est loin derrière, avec 10.3 %. En 1913 cependant, à 12.3 %, elle talonne la Grande Bretagne qui ne représente plus que 14.2 %. De tous cotés se dessine un miracle économique allemand : entre 1895 et 1913, la production industrielle a augmenté de 150 %, la production d’acier de 300 %, et celle de charbon de 200 %. En 1913, l’Allemagne produit et consomme 20 % de plus d’électricité que la Grande Bretagne, la France et l’Italie réunies. En Grande Bretagne, les mots made in Germany se chargent de menace, non que les pratiques industrielles ou commerciales de l’Allemagne soient plus agressives ou expansionnistes que celles des autres, mais parce qu’ils indiquent que la prépondérance britannique a ses limites.
Le pouvoir économique de l’Allemagne révélait l’anxiété des dirigeants des autres grandes puissances, comme de nos jours le pouvoir économique de la Chine.

Christopher Clark               Les somnambules                   Flammarion 2013

Bismarck annonçait donc la guerre, ses successeurs la prépareront : votée en 1893, la loi portera les effectifs de l’armée à 552 000 hommes, soit 150 000 de plus que dix ans auparavant et double le budget de l’armée par rapport à 1886. En 1898, le Reichstag votera une nouvelle loi navale, avec le but ultime de faire jeu égal avec la Grande Bretagne ! [Ils n’y parviendront pas]. Les Allemands ont de bonnes raisons de croire qu’on ne les prendra pas au sérieux tant qu’ils ne disposeront pas d’une flotte puissante et crédible. L’amiral Alfred von Tirpitz, secrétaire d’État à la Marine déclarera en 1897 : Sur les mers, l’ennemi le plus dangereux de l’Allemagne est l’Angleterre. Le 6 décembre de la même année, le secrétaire d’État aux Affaires étrangères, von Bülow enchaînera : Le temps où les Allemands laissaient la terre à l’un de leurs voisins, la mer à un autre, et ne gardaient pour eux-mêmes que les cieux où règne la philosophie pure, ce temps est révolu. […] Nous ne souhaitons faire d’ombre à personne, mais nous aussi nous exigeons d’avoir notre place au soleil.

Mais tout le monde s’armait, la France avec le passage à 3 ans du service militaire, en août 1913, les Russes, en pleine croissance économique eux aussi… si bien que dès que l’horizon commença à s’assombrir, les Allemands, stratégiquement, éprouveront la nécessité de faire la guerre le plus tôt possible, tant qu’ils disposent d’une supériorité numérique, car les projections vers l’avenir les desservent ; en 1914, les Russes auront une armée de 1.5 millions d’hommes – deux fois plus que l’Allemagne – et dépasseront de 300 000 hommes les effectifs de l’Allemagne et Autriche-Hongrie réunis. Pour 1916-1917, il est prévu que l’armée russe dépasse les 2 millions d’hommes.

Suicide collectif de déportés politiques sur l’île de Sakhaline, dont le bagne fermera peu après. Soucieux de se rendre compte par lui-même de ce qu’était le sort des plus démunis, Anton Pavlovitch Tchekhov passa deux mois dans l’île, pendant l’été de 1890, alors qu’il était déjà profondément touché par la tuberculose, car le bonheur et la joie de la vie ne sont ni dans l’argent, ni dans l’amour, mais dans la vérité.

Vous dites que personne  n’a besoin de Sakhaline et que cette île n’intéresse personne. Est-ce juste ? Nous avons chassé des hommes enchaînés, dans le froid, pendant des dizaines de milliers de verstes, nous les avons rendus syphilitiques, nous les avons dépravés, nous avons procréé des criminels… Nous avons fait pourrir en prison des millions d’hommes, fait pourrir inutilement, sans raison, d’une manière barbare, en rejetant la responsabilité de tout cela sur les surveillants de prison au nez rouge d’ivrognes. Non, je vous assure, aller à Sakhaline est nécessaire et intéressant, et on ne peut que regretter que ce soit moi qui y aille et non quelqu’un d’autre, plus qualifié et plus capable d’émouvoir l’opinion.

Lettre à son ami Souvorine, 9 mars 1890

Il fut le premier à recenser la population de Sakhaline, chaque isba, chaque casernement, chaque mine, chaque lieu de déportation, fiche en main ; 10 000 habitants, un par un, 10 000 fiches remplies. Il relatera, avec la sécheresse bouleversante du compte rendu, l’abaissement, l’avilissement, le mépris de la personne humaine dans L’Île de Sakhaline.

J’ai tout vu. Il n’y a pas à Sakhaline un seul forçat ou déporté à qui je n’aie parlé.

Lettre à Souvorine, 11 septembre 1890

J’ai maintenant fermement compris que la destination de l’homme, ou bien n’existe pas du tout, ou bien n’existe que dans une seule chose : un amour plein d’abnégation pour son prochain.

Récit d’un inconnu 1893

Nous ne voyons pas, nous n’entendons pas ceux qui souffrent, et tout ce qu’il y a d’effrayant dans la vie se déroule quelque part dans les coulisses. C’est une hypnose générale. En réalité, il n’y a pas de bonheur et il ne doit pas y en avoir. Mais si notre vie a un sens et un but, ce sens et ce but ne sont pas notre bonheur personnel, mais quelque chose de plus sage et de plus grand.

Groseilles à maquereau         1898

Aux termes de la loi suprême du Japon, l’empire du Grand Japon est gouverné par un empereur successeur à jamais de l’ancêtre divin de ligne directe.

20 01 1890                  Marcel Violette fonde le Touring Club de France. Il faisait sien le propos de Viollet le Duc : Nos monuments sont inconnus parce que nous manquons d’auberges.

De 1900 à 1914, il publiera 33 volumes copieusement illustrés où sont présentés, par département, les curiosités naturelles et monumentales de la France.

8 02 1890                    Le duc d’Orléans vient en France pour y faire son service militaire : ce faisant, il se met en infraction avec la loi du 23 juin 1886 qui contraint à l’exil les membres des familles ayant régné sur la France : il est arrêté et condamné à 2 ans de prison : gracié par le président de la République, il sera expulsé le 3 juin.

22 03 1890                  Autorisation de syndicats d’association entre plusieurs communes en vue de réaliser des œuvres d’utilité intercommunale.

1° 05 1890                  Les Américains l’ont crée il y a dix ans ; mais pour la France, c’est le premier Premier Mai.

21 06 1890                  Record du monde de vitesse sur rail par une locomotive française Crampton : 144 km/h.

29 07 1890                 Vincent Van Gogh se suicide à Auvers sur Oise. Il a 37 ans. Il était né le 30 mars 1853, un an jour pour jour après la mort à la naissance de son frère Vincent :

Van Gogh aura vécu toute sa vie avec la terreur inconsciente de rivaliser avec l’enfant mort et idéalisé. Chaque réussite fut pour lui une attaque contre la mémoire du mort. Afin que l’on reconnaisse qu’il avait autant de qualités que son frère, il fallait qu’il soit mort, comme lui.

Théo Van Gogh, son frère

9 10 1890                    Premier vol en aéroplane : Clément Ader parcourt une quarantaine de mètres dans le parc du château d’Arminvilliers sur un appareil qu’il a appelé Éole.

12 11 1890                  A Alger, le cardinal Lavigerie, reçoit l’état-major de l’escadre de la Méditerranée, commandée par l’amiral Duperré. Le cardinal est une grande figure de l’Église ; il se fait le porte parole de Léon XIII, très préoccupé par la vigueur et la puissance du refus des institutions républicaines de la part de la majorité des catholiques de France. Cette réception prendra le nom de toast d’Alger, qui déclenchera un beau charivari. Les dernières années du cardinal en seront très assombries.

L’union, en présence de ce passé qui saigne encore, de l’avenir qui menace toujours, est en ce moment, en effet, notre besoin suprême. L’union est aussi, laissez-moi vous le dire, le premier vœu de l’Église et de ses Pasteurs à tous les degrés de la hiérarchie. Sans doute, Elle ne nous demande de renoncer ni au souvenir des gloires du passé, ni aux sentiments de fidélité et de reconnaissance qui honorent tous les hommes. Mais quand la volonté d’un peuple s’est nettement affirmée ; que la forme d’un gouvernement n’a rien en soi de contraire, comme le proclamait dernièrement Léon XIII, aux principes qui seuls peuvent faire vivre les nations chrétiennes et civilisées ; lorsqu’il faut, pour arracher enfin son pays aux abîmes qui le menacent, l’adhésion, sans arrière-pensée, à cette forme de gouvernement, le moment vient de déclarer enfin l’épreuve faite, et, pour mettre un terme à nos divisions, de sacrifier tout ce que la conscience et l’honneur permettent, ordonnent à chacun de nous de sacrifier pour le salut de la patrie.

C’est ce que j’enseigne autour de moi ; c’est ce que je souhaite de voir enseigner en France par tout notre clergé, et en parlant ainsi je suis certain de n’être point désavoué par aucune voix autorisée.

22 11 1890                  Dès sa naissance à Lille, Charles De Gaulle fait don de la France à sa personne.

15 12 1890             Dans la Réserve de Standing Rock, dans le Dakota du Sud, Sitting Bull , le grand chef sioux, est assassiné au cours d’une échauffourée avec la police.

29 12 1890                  Les Tuniques bleues américaines interceptent le chef Big Foot et son peuple indien lakota à Minneconjou et les emmènent à Pine ridge, près de la rivière Wounded Knee, dans le Dakota du sud, où ils se livrent à un massacre à la mitrailleuse, qui fait 153 morts, dont 62 femmes et enfants, 50 blessés et 150 disparus.

Cette bataille marque la fin des guerres indiennes. On évalue entre 6 et 8 millions les Indiens[1] d’Amérique du Nord en 1492, 600 000 vers 1800, 375 000 vers 1900, – les épidémies étant les premières responsables de ce déclin -, 2 millions aujourd’hui. L’administration américaine reconnaît aujourd’hui que 17 millions d’Indiens ont été victimes de la Conquête de l’Ouest. En ayant terminé avec les conflits sur leur territoire, les États-Unis vont très vite manifester leur volonté de puissance :

Dans l’intérêt de notre commerce (…), nous devrions construire le canal de Panama et, pour protéger ce canal, comme pour assurer notre suprématie commerciale dans le Pacifique, nous devrions contrôler les îles Hawaï et conforter notre influence sur les Samoa. (…) En outre, lorsque le canal de Panama sera construit, Cuba deviendra une nécessité. (…) Les grandes nations annexent rapidement, en vue d’assurer leur future expansion et leur sécurité, toutes les terres inoccupées du globe. C’est un mouvement qui va dans le sens de la civilisation et de l’avancement de la race. En tant que membre du cercle des grands nations, les États-Unis ne peuvent pas ne pas suivre cette voie.

Henry Cabot Lodge, sénateur du Massachusetts

Un nouveau sentiment semble nous habiter : la conscience de notre propre force. Et, avec elle, un nouvel appétit : le désir d’en faire la démonstration. (…) Ambition, intérêt, appétits fonciers, fierté ou simple plaisir d’en découdre, quelle que soit la motivation, nous sommes habités par un sentiment nouveau. Nous sommes confrontés à un étrange destin. Le goût de l’empire règne sur chacun de nous comme le goût du sang règne sur la jungle.

Washington Post

1890 à 1900                L’Église aura attendu jusqu’à la fin du siècle pour mettre fin à la pratique de la castration… [4 000 enfants mutilés chaque année au XVIII° siècle en Italie !] laquelle permettait d’avoir des chanteurs dont la voix ne mue pas. Quand on refuse aux femmes l’accès au chœur de l’Église pour rejoindre le chœur de chant, c’est bien pratique d’avoir des hommes à même de chanter les partitions des sopranes et des altis.

La facilité des échanges avec Genève et la Suisse amènent à répondre aux besoins de l’industrie suisse de l’horlogerie et l’arrivé récente de la fée électricité permet la création d’une nouvelle activité : le décolletage – mécanique de précision pour les mouvements d’horlogerie – qui représente un complément d’activité pour les paysans pendant l’hiver : une machine, entraînée par un moteur électrique, était mise à leur disposition à leur domicile, et ils travaillaient à façon, payés à la pièce. Le collet est la masse de matière enlevée par usinage afin d’obtenir une forme simplement épaulée ou plus complexe, d’où le mot dé-colletage.

Par la suite ces activités dispersées se concentreront en petites industries et ne cesseront de se développer en se diversifiant. Un siècle plus tard, ce sont 650 entreprises qui travaillent dans la Vallée de l’Arve, manquant de main d’œuvre qualifiée, et qui font un chiffre d’affaires supérieur à un Milliards €.

L’arrivée de l’électricité, si elle modifia le paysage industriel de certaines régions, n’entraîna pas cependant la révolution que de nombreux  visionnaires avaient prévu. Les tenants du patronat et du conservatisme social pouvaient à juste titre s’inquiéter, à la suite de la répression de la Commune, du développement de l’anarcho-syndicalisme dans des usines qui ne cessaient de s’agrandir, et donc, d’offrir un terrain de plus en plus favorable à ces idées ; l’arrivée de l’électricité, c’était la possibilité de petits moteurs électriques qui permettrait de casser ce développement en favorisant le retour du travail à domicile : et la famille, c’est le creuset du conservatisme.

En fait, on observa des changements importants dans la région de St Étienne, où les métiers à tisser et machines à coudre électriques passèrent de 19 en 1894 à 10 500 en 1904. On eut encore des chiffres significatifs dans le tissage à Lyon, la lingerie à Paris, et l’horlogerie dans les vallées jurassiennes et de l’Arve : mais de révolution, point.

Hilaire Bernigaud, comte de Chardonnet de Grange, né à Besançon, exerçant à Grenoble, en inventant la viscose, issue de la cellulose végétale, crée l’industrie des textiles artificiels qui va remplacer la soie naturelle avant d’être elle-même détrônée par la fibre synthétique.

1890                   La fabrication des vins de raisins secs est assujettie aux droits sur l’alcool.

William Stewart Halsted, chirurgien américain, introduit l’asepsie, l’anesthésie chirurgicale et plusieurs procédés opératoires, parmi lesquels la mastectomie radicale appliquée au cancer du sein.

Les premiers jalons d’une méthode de ski ont été mis en œuvre par Sondre Norheim (1825-1897), qui a inventé le télémark. L’austro-hongrois Matthias Zdarsky (1856-1940), construit le premier ski alpin qui ne possède sur la semelle qu’une seule rainure, au lieu de trois sur les skis nordiques et une fixation constituée par une plaque métallique à charnière, une talonnière de fer, et un ressort à boudin à l’avant : il ramène en même temps sa longueur de 2,5 m. à 1, 8 m, ce qui lui permet d’inventer le torlauf, l’ancêtre du slalom, et le chasse-neige. Hannes Schneider (1890-1950) inventera le stembogen.

Le cardinal Ratti, futur Pie XI, inaugure le premier refuge Vallot, sur l’arête des Bosses, à 4 520 m d’altitude, entre le Dôme du Goûter et le Mont-Blanc. Ce n’est pas sa première ascension puisqu’il a déjà donné son nom à une voie de l’Aiguille Noire de Peuterey, et fait aussi la première voie normale du Mont Blanc, en partant de Courmayeur en compagnie du guide Bonin. Joseph Vallot, né à Lodève (40 km de Montpellier) en 1854, tenait de son père une fortune constituée des revenus d’un brevet de cerclage en fer des roues de canon. Il fait des études à la Sorbonne, Normale sup. se spécialise en botanique. Il est au sommet du Mont Blanc, dès 1881. Il y retourne pour des études scientifiques, parvient à y passer trois jours, et fait construire à Chamonix un chalet de bois qui sera monté sur l’arête des Bosses à 4 520 m, en 1890 pour devenir le premier refuge Vallot, comprenant une pièce à usage scientifique… avec mobilier d’orient et une autre pour les alpinistes. Mal situé, il provoquait une accumulation de neige sous laquelle il disparaissait. Il fût reconstruit plus bas, à 4 362 m, sur les Rochers foudroyés en 1898. Dès 1890, il y reçut Jules César Janssen, venu là… en chaise à porteur : il avait 66 ans. Pionnier de l’astrophysique solaire, fondateur de l’observatoire de Meudon, il prit Vallot de haut, et se priva donc de ses conseils pour l’édification d’un autre laboratoire sur le sommet du Mont Blanc, commandé à Gustave Eiffel, construit en 1893 : ce dernier fût tout doucement englouti par les glaces, sous lesquelles il disparût définitivement en 1913. Physicien, botaniste, météorologiste, astronome, cartographe – il s’associa avec son cousin Henri et neveu Charles pour établir les premières cartes du Mont-Blanc, au 20 000°, que les progrès techniques d’aujourd’hui (relevés satellitaires, par exemple) n’ont pas fondamentalement remis en cause. Charles popularisera les célèbres Guides Vallot. Il intervint encore dès 1909, avec M. Eugster, sur l’étude du téléférique des Glaciers, à la verticale du tunnel du Mont Blanc ; un autre projet – une voie ferrée jusqu’au sommet du Mont Blanc – fût abandonné après le feu vert donné au TMB. Il se heurta à de nombreuses jalousies sur la fin de sa vie et mourut à Nice en 1925.

La convention Sikkim-Tibet, passée entre la Chine et la Grande Bretagne, définit le tracé de la frontière entre les deux territoires, entérine l’expulsion des troupes tibétaines depuis 1888, confirme le protectorat britannique au Sikkim et réaffirme que le Tibet est partie intégrante de l’Empire chinois.

Les cardinaux et évêques parlent le même langage que le pape :

Je ne crois pas qu’il soit jamais possible d’établir d’une manière efficace et durable des rapports pacifiques entre patrons et ouvriers tant qu’on n’aura pas reconnu, fixé et établi publiquement une mesure juste et convenable, réglant les profits et les salaires, mesure d’après laquelle seraient réglés tous les contrats libres entre le capital et le travail.

Cardinal Manning Lettre à l’évêque de Liège.

15 03 1891                  Toutes les régions de France alignent leur fuseau horaire sur l’heure de Paris, qui devient ainsi l’heure officielle du pays : ce sont les compagnies de chemin de fer qui ont obtenu cette simplification car elles en avaient assez des jongleries imposées par les différences d’heures.

7 04 1891                   Arthur Rimbaud, installé à Harar, en Éthiopie, souffre du genou droit depuis trois mois. C’est le début d’un long calvaire. La douleur –  il s’agit d’un cancer aggravé par une ancienne syphilis  – ne fait qu’empirer et il se décide à quitter Harare, pour se faire soigner à Aden : dans un premier temps il lui faut gagner le port de Zeilah : 300 km  à travers le désert ; treize hommes le portent allongé sur une civière pendant quinze jours.  De Zeilah, Aden en bateau pendant trois jours, où le médecin anglais de l’hôpital européen décide d’attendre. Il décide de se faire rapatrier et ce sont encore treize jours de bateau pour arriver à Marseille où il est hospitalisé à l’Hôpital de la Conception [il existe toujours, boulevard Baille, près de la Timone] ; il est amputé le 24 mai. De rémission en rechute, le cancer ne le lâchera plus et il mourra le 10 novembre, entouré de sa sœur Isabelle. Il a 37 ans.

Elle s’est retrouvée.
Quoi? – L’Éternité.
C’est la mer allée
Avec le soleil.

L’Éternité. Mai 1872

20 05 1891                  Parti le 3 mars en mission pour reconnaître la côte entre la frontière Libéria-Côte d’Ivoire et le delta du Niger, le lieutenant Paul Quiquerez meurt sur les berges du fleuve San Pedro. La famille aura du mal à donner du crédit au récit qu’en fera son adjoint, le sous-lieutenant de Segonzac, et ordonnera une enquête ; l’autopsie fera apparaître deux trous de balle dans le crâne. Mais le procès n’entraînera pas de condamnation : de Segonzac sera acquitté.

Quelque 30 ans plus tard, Pierre Benoit s’inspirera de cette histoire pour une partie de la trame de l’Atlantide.

23 05 1891                  L’Anglais Mills remporte le premier Bordeaux-Paris : c’est du vélo. Il a parcouru près de 600 km en 26 h 34’. Les vélos sont tous équipés de la direction à douille, qui fait passer la tige de fourche au travers du tube avant du cadre.

05 1891                   L’encyclique de Léon XIII, né Joachim Pecci, Rerum Novarum, consacre le vaste effort du catholicisme social mis en œuvre en France par Albert de Mun, la Tour du Pin, Léon Harmel, Marc Sangnier.

[…]     L’État doit pourvoir d’une manière toute spéciale à ce qu’en aucun temps l’ouvrier ne manque de travail, qu’il ait un fond de réserve destiné à faire face non seulement aux accidents soudains et fortuits, inséparables du travail industriel, mais encore à la maladie, à la vieillesse et aux coups de mauvaise fortune.

30 09 1891              Le général Georges Boulanger se suicide sur la tombe de sa maîtresse, à  Ixelles, en Belgique. Un général qui meurt comme un sous-lieutenant, commentera Clémenceau. Dommage qu’il n’y ait pas plus de sous-lieutenants dans notre monde médiatico-politique pour l’assainir.

1891                           Léon Serpollet est le premier homme à obtenir une autorisation de circuler sur une automobile, à la vitesse de 16 km/h. Le 16 août 1889, il avait déjà obtenu le premier examen de conduite sur un tricycle de sa conception. Léon Serpollet n’est donc pas un bourgeois soucieux d’être en avance sur son temps, c’est un homme de 33 ans qui, cinq ans plus tôt, avec l’aide de l’industriel Larsonneau, avait crée la Société des moteurs Serpollet frères et Cie. En 1898 Léon Serpollet rencontrera Franck Gardner, un industriel américain : Serpollet frères et Cie deviendra la Société d’automobiles à vapeur franco-américaine Gardner-Serpollet.

Il avait aidé son frère Henri à mettre au point le premier générateur à vaporisation instantanée, breveté en 1881. Ils vont entreprendre la construction d’une automobile : le tricycle à vapeur Serpollet est la première automobile industrielle : les commandes vont affluer. Armand Peugeot achètera un moteur Serpollet pour sa première voiture, la Peugeot Type 1. Mais il passera rapidement au tout nouveau moteur à combustion interne. En collaboration avec Decauville et Buffaud-Robatel, des moteurs à vapeur vont aussi équiper les locomotives automotrices, ancêtres des autorails.

Moteur à vapeur… moteur Diesel… les concurrence va être plus rude et plus longue qu’on ne pourrait le croire, pendant plusieurs années, et la vapeur vendra chèrement sa peau : en 1903, c’est encore une Serpollet à vapeur qui prendra le record de vitesse : 120.8 km/ h !

Le permis de conduire de Serpollet n’avait pas valeur légale et le 14 août 1893, le préfet Louis Lépine signera une ordonnance instaurant un Certificat de capacité permettant d’être employé en qualité de conducteur d’un véhicule à moteur dans le périmètre de la Préfecture de police de Paris. Ce titre était délivré aux candidats de sexe masculin et de plus de 21 ans par la préfecture sur rapport du service des Mines avec pour critères : savoir démarrer, se diriger, s’arrêter et avoir quelques notions de dépannage. La vitesse est limitée à 20 km/h en campagne et à 12 km/h en agglomération. Ce sont les constructeurs automobiles qui délivrent le certificat de capacité. Il existe alors 1 700 véhicules en France. Par la suite ce certificat deviendra accessible aux femmes et c’est la duchesse d’Uzès qui sera la première femme française à l’obtenir  en mai 1898 et, par voie de conséquence, elle sera aussi la première femme à recevoir une contravention, avec son fils, le 3 juillet 1898, pour excès de vitesse à 40 km/h au lieu des 20 km/h autorisés, au Bois de Boulogne.

Première usine d’automobiles à moteur à combustion interne : Panhard Levassor qui fabrique des voitures à essence munie d’un moteur sous licence Daimler. Panhard est un nom breton : tête dure. La firme est issue de la maison Périn-Panhard constituée en 1867. La plupart des voitures Panhard qui naîtront par la suite auront une touche d’originalité certaine… jusqu’à un volant central, sur la Dynamique sortie en 1938. On peut considérer que les premières voitures  ouvrant l’ère de l’automobile, toutes équipées du moteur Daimler, sont alors, en Allemagne, Daimler et Benz, et en France, Panhard et Peugeot. Il y aura eu une courte vogue auparavant de voitures à moteur électrique – en 1899, la jamais-contente fût la première voiture à briser la barrière des 100 km/h -.

Aujourd’hui, comme il y a cent ans, la voiture électrique se frappe à la même barrière : celle des 160 km (100 milles) d’autonomie : en 2010, deux nouvelles voitures électriques, la Leaf de Nissan et la I-MiEV de Mistsubishi ont exactement cette même autonomie que la Fritchle Modèle A Victoria de 1908. C’est-à-dire 160 km sur une recharge. Les premières voitures électriques, avant 1900, avaient une autonomie de 32 à 64 km, ce qui était toujours mieux que le 20 km qu’un cheval pouvait parcourir en une journée. La génération suivante offrait une autonomie de 80 à 130 km et la troisième génération offrait une autonomie de 120 à 160 km, tout en transportant jusqu’à cinq passagers confortablement. Cent ans plus tard, rien n’est changé. […] La voiture électrique n’a pas besoin d’une collusion des compagnies pétrolières ou des gros fabricants d’automobiles pour freiner son développement, à moins que quelqu’un n’arrive à inventer une pile miracle de 10 fois la capacité des piles actuelles, elle ne pourrait pas rivaliser avec les auto à essence en termes d’autonomie, ni en termes de coût énergétique. […] Alors en 2010 comme en 1908, elle demeure un rêve impossible.

http://www.minarchisteqc.com/2010/10/la-voiture-electrique-reve-impossible/

Les voitures de luxe à nom composé que l’on verra un peu plus tard naîtront de l’association du capital et de la maîtrise technique : le comte de Dion s’associera avec le mécanicien Georges Bouton pour fabriquer les de Dion Bouton ; Charles Rolls s’associera avec Henry Royce pour faire les Rolls Royce.

Chemins de fer électriques Veyrier Collonges sous Salève et Etrembières Monnetier sous Salève  – c’est à une portée de flèches de Genève, en France -: un téléférique remplacera ces deux lignes en 1932. Début de la construction du Transsibérien. Georges Nagelmackers, pour faire son Orient Express, s’était inspiré des Pullman américains ; il y manquait une bonne attaque de méchants : voilà chose faite avec une attaque qui laisse 120 000 livres sterling aux pillards, somme qui comprend la rançon pour les 5 otages enlevés. La flotte russe de Kronstadt accueille une escadre de la marine française où l’on voit le tzar écouter la Marseillaise tête nue, geste que la France apprécie : il y a encore peu, le tzar qualifiait les régimes républicains d’abjects.

Jean Ray et Jules Carpentier inventent le périscope.

Naissance de l’American Express et du chèque de voyage.

Le Crédit lyonnais ouvre une agence à Odessa. La Société générale et Paribas iront aussi en Ukraine pour participer au développement de l’industrie naissante fondée sur de très importants gisements de charbon et de fer. L’Ukraine sera non seulement le grenier à blé de l’URSS, mais encore le pays noir, producteur de charbon, donc d’électricité, et d’acier.

Les persécutions contre les chrétiens – alors essentiellement des protestants – reprennent au Japon.

28 02 1892                  Rudolf Diesel, choqué par l’énorme quantité de combustible nécessaire aux machines à vapeur, dépose le brevet d’un moteur à huile[2] afin d’économiser l’énergie. Allemand né à Paris, il a commencé par travailler dans une entreprise parisienne de machines à glace. La pression de fonctionnement de ce moteur est très élevée et l’allumage s’effectue de façon spontanée, sans qu’il soit nécessaire d’utiliser ce que nous appelons aujourd’hui une bougie. Ce moteur sera perfectionné par Man et Krupp. Rudolf Diesel deviendra vite millionnaire mais ne parviendra pas à réaliser ses objectifs : les 250 atmosphères prévus de pression interne se limiteront à 34, et le rendement thermique ne dépassera pas 32 % : même avec ces paramètres, ce moteur est nettement plus efficace que les autres. Son usine devra tout de même cesser ses activités en 1900. Il mourra ruiné, peut-être en se suicidant depuis un sous-marin à bord duquel il se trouvait pour contrôler le fonctionnement d’un de ses moteurs en mer du Nord en 1913.

30 03 1892                  L’anarchiste Ravachol, de son vrai nom Koenigstein, partisan de la propagande par le fait, a bien manié la dynamite tout au long de l’année : le 29 février, contre l’hôtel du prince de Sagan, le 27 mars au domicile du substitut Bulot. Alphonse Bertillon vient de l’identifier grâce à sa fiche anthropométrique. Il est arrêté au restaurant Very, que ses camarades font sauter le 25 avril, faisant ainsi deux morts et plusieurs blessés. Il sera guillotiné le 11 juillet. Mais le mouvement libertaire ne se réduit pas à ces extrêmes : on y trouve aussi par exemple Fernand Pelloutier, fondateur des Bourses du Travail, Pierre Monate, directeur de La vie ouvrière : d’origine anarchiste, ils ont troqué leur idéal individualiste pour l’action syndicale.

12 07 1892                  Sous le glacier de Tête Rousse, à plus de 3 000 m d’altitude, dans le Massif du Mont Blanc, une poche d’eau de plus de 200 000 m3 crève pendant la nuit : elle descendra jusqu’au Fayet, ravageant tout sur son passage. Le berger des Chalets de l’Are qui aurait du être le premier emporté, doit la vie sauve à ses animaux[1bis], dont l’énervement dans l’étable l’a réveillé, juste avant la catastrophe : il a pu fuir en amont. Le magma de boue, sable, blocs de pierres, glaçons, sapins, emporté par des tonnes d’eau, ravage tout sur son passage : les onze maisons du hameau de Bionnay, à l’embouchure du torrent de Bionassay et du Bon Nant, sont écrasées. En aval, dans les bâtiments des bains de St Gervais, au niveau de la plaine du Fayet, les victimes seront surprises dans leur sommeil : on en dénombrera près de 200. Le niveau de l’Arve monta de 80 cm pendant 5 minutes jusqu’à sa confluence avec le Rhône, en aval de Genève… par contre les habitants du village même de St Gervais, rive droite du Bon Nant, qui, à cet endroit coule au fond d’une gorge profonde, furent complètement épargnés, ne s’apercevant quasiment de rien, sinon que le niveau du torrent, vu du Pont du Diable, avait bien monté.

4 10 1892            Les premiers ballons sonde à usage météorologique sont lancés du parc Montsouris.

5 10 1892           Grat, Emmet et Bob Dalton, Dick Broadwell et Bill Powers descendent de leur monture au centre de Coffeyville, au Kansas. Grimés, trois d’entre eux vont vers la banque Condon, les deux autres vers la Federal National Bank. Ball, le directeur le la Banque Condon, leur raconte qu’il faut attendre que le mouvement d’horlogerie débloque la porte du coffre à 9 h 45 précises. Grat Dalton accepte de patienter, ce qui laisse aux Coffeyvilliens qui ont reconnu les lascars le temps de s’armer et de prendre l’initiative du feu. À la Federal National Bank, les affaires avaient mieux tourné pour les méchants, et aux premiers coups de feu, ils sortent en vitesse, lestés de leur butin pour participer aux combats. Mais quatre d’entre eux vont succomber sous le nombre : seul Emmett survivra, touché par 23 balles ! faut  avoir tout de même le cuir plutôt endurci ! En sortant de prison où il avait passé 14 ans, à 35 ans, il écrira les mémoires du gang Dalton dans Beyond the Law et When the Daltons Rode, se voyant même proposer de jouer son propre rôle à Hollywood :

Notre mère commençait à faiblir et j’avais demandé à un ami comment on pourrait bien la remonter un peu. Que boit-elle tous les jours ? me demanda-t-il. Du lait de notre vache. Et bien, ajoutes y donc un petite dose d’alcool de poire, en augmentant régulièrement et la dose et la quantité de lait. Et notre mère se mit à boire cela, sans aucun commentaire, et sans jamais rien laisser.

Un mois plus tard, elle s’affaiblissait vraiment et fit venir notre aîné : Mon fils, quoi qu’il arrive, ne vends jamais cette vache.

Et pourtant, ils avaient été de bon garçons, tous quatre [l’aîné Frank avait été tué dans l’exercice de ses fonctions] adjoint-marshall, avec le physique de l’emploi, blonds, yeux bleus, tous plus d’1.80 m : de vrais aryens ! Mais un de leurs chefs avait fait une mauvaise manière à Bob en lui piquant son salaire, les deux autres avaient fait deux ou trois excentricités… il n’en faudra pas plus pour qu’ils basculent en devenant de redoutables bandits : entre mai 1891 et juillet 1892, le gang Dalton pille quatre convois. Les compagnies ferroviaires mettent leur tête à prix. Ils rêvent d’un dernier coup avant de raccrocher : attaquer deux banques en même temps, mais ce sera le coup de trop ! On est tout de même assez loin des Dalton de Morris et Goscinny, débilous graves.

10 1892                       Ouverture de l’Université de Chicago, grâce aux dons de John Rockefeller, propriétaire de la Standard Oil, avec l’ambition de concurrencer les grandes universités de la côte est. On y trouve rapidement un département de sociologie, né sous l’impulsion des premiers militants du travail social. C’était à l’université la naissance d’une discipline qui jusqu’alors n’était pas enseignée.

12 12 1892                  Violle et Henri Moissan, chimiste et pharmacien parviennent à obtenir 3 000 degrés dans un four, ce qui va leur permettre de fabriquer du diamant artificiel.

1892                      À Bruxelles, l’hôtel Victor Tassel, de l’architecte Victor Horta, représente un manifeste de l’architecture de l’époque : on l’appellera modern style en France et en Belgique, Jugenstil en Allemagne, Secession stil en Autriche, Liberty, en Angleterre, Tiffany aux Etats Unis, et Modernismo en Espagne.

En Savoie, chemin de fer à crémaillère Aix les Bains Le Revard, qui sera remplacé par un téléférique en 1935.

Première lampe électrique à filament métallique. François Hennebique utilise pour la première fois le béton armé au 1, Rue Danton. Jules Méline inspire une loi, que l’on nommera loi cadenas, qui décide d’un tarif protectionniste pour le blé et le vin, empêchant ainsi les importations de blé russe ou américain. Dans un pays resté encore essentiellement agricole, cela oriente toute une économie, la mettant à l’abri du marché mondial. La loi Brousse autorise la surveillance des marchands et dépositaires de sucre.

Le tsar Alexandre III a repéré Sergueï Witte, jusqu’alors responsable des chemins de fer du pays : il le nomme ministre des finances ; il le restera jusqu’en 1903. Le PIB augmenta de 12 % en moyenne par an, les recettes budgétaires doublèrent, la production industrielle tripla ! Un ouvrier qualifié des usines Poulitov touchait 1 300 roubles par an, l’équivalent de ses homologues chez Krupp ou Ford ; il était interdit de baisser les salaires ou de payer un ouvrier en nature ; la Russie adopta l’étalon-or, et les investisseurs se bousculèrent : Witte, surnommé le renard rusé, préfèrera placer les obligations russes auprès de très nombreux petits porteurs européens plutôt qu’auprès des banquiers de la finance internationale ; la vente forcée des terres au profit de futurs paysans libres souleva de vives oppositions, y compris celle de Nicolas II, propriétaire de 67.8 millions d’hectares ! [une fois et demi la France, excusez du peu !]

Benigno del Carril est estanciero dans la province de Buenos Aires : un estanciero, c’est un grand propriétaire, avec une tradition bien ancrée d’élevage extensif, ovins et bovins ; et quand on est éleveur, on n’est pas paysan ; or tout cet élevage est très mal valorisé : la laine des ovins entre dans un circuit économique, la peau des bovins de même ; mais la viande est pour une bonne part laissée sur place, après abattage, au grand bénéfice des seuls charognards. L’arrivée de la congélation avait permis d’envisager un développement à l’exportation, mais les races existantes ne convenaient pas aux palais occidentaux ; et l’introduction de races européennes exigeait la fourniture sur place de luzerne pour les nourrir ; et quand on est gaucho, on n’est pas cultivateur. Benigno del Carril va régler l’affaire en faisant cultiver ses terres par des immigrants espagnols et italiens : il va leur proposer un nouveau type de contrat de fermage : le loyer sera très faible ; pendant deux ans, le fermier cultivera ce qui lui convient – les terres argentines sont très riches – et la troisième année, il cultivera de la luzerne pour le propriétaire.

La formule va faire florès et se répandre bientôt dans toute la pampa, et le succès économique va suivre rapidement : de 43 000 tonnes en 1895, les exportations de viande de bœuf vont passer à 81 000 tonnes en 1900 et à 230 000 en 1905. Et, pendant les deux ans où les fermiers plantent ce qu’ils veulent, ils font du blé, et ils en font même tellement que l’Argentine, d’une situation d’importateur de blé en 1878, va devenir exportateur en 1908, devenant le troisième fournisseur mondial après les Etats-Unis et le Canada.

Résumé de Bernard Kapp. Révolution agricole dans la pampa. Le Monde 20 02 2001

12 04 1893               La Goulue inaugure l’Olympia, dû à l’architecte Léon Carle et au décorateur Marcel Jambon. Le premier spectacle est de Loïe Fuller avec ses danses serpentines. Il sera entièrement reconstitué à l’identique en 1997 par Anthony Bechu.

En 1888, Joseph Oller, inventeur du Paris Mutuel et du Moulin Rouge, avait installé sur un terrain vague, l’actuelle rue Edouard VII, un grand huit en bois, que la préfecture de police avait rapidement interdit par peur des incendies. Il fit alors construire ce grand music-hall tout en fer.

11 05 1893                  Henri Desgranges décroche le premier record du monde de l’heure à bicyclette, avec 35.325 km : cela se passe au vélodrome Buffalo de Paris.

1 06 1893                    A Toulon, lancement du sous-marin Gustave Zédé.

4 06 1893                    Henry Ford essaie sa première voiture : Il est quatre heures du matin. Paresseux, le soleil se prélasse encore au lit. Deux ombres se glissent dans l’appentis d’une maison située sur Bagley Avenue, à Detroit. Ils s’affairent sur un engin bizarre perché sur quatre roues de bicyclette. Ils le poussent vers la porte, mais boum, l’engin heurte le chambranle ! Les deux hommes se regardent, incrédules, ils tentent à nouveau une sortie. Pas moyen. La porte est trop étroite. […]

Le quadricycle est enfin dans la rue. Il est temps de faire le premier essai avant qu’il n’y ait trop de monde. Vêtu d’une vieille salopette, Henry Ford se penche sur l’avant de son invention où, durant quelques minutes, il s’active sur des leviers et un volant métallique. Une pétarade déchire soudainement le silence de la nuit. Le soleil ouvre un œil, furieux d’être réveillé de si bon matin. Le moteur hoquette, puis se rendort. Henry continue à s’activer. Cette fois, la pétarade s’élève, plus ferme. Henry se hisse sur le siège fabriqué avec une caisse en bois recouverte d’un tissu. Il prend entre ses mains la longue tige métallique permettant de braquer les deux roues avant. Il esquisse un léger sourire à l’adresse de Bishop avant de pousser un levier. Le quadricycle s’ébroue, avance d’un centimètre, puis de dix et de cent. En route Simone. La première voiture fabriquée par Henry Ford roule !

Aussitôt, Bishop saute sur une bicyclette pour lui ouvrir le chemin. En faisant des signes de la main, il écarte les rares attelages et les passants déjà dans la rue à cette heure matinale. Après une première panne vite réparée, le quadricycle dévale la Grand River Avenue, puis parcourt plusieurs rues avant de revenir à son point de départ. Ford dispose de deux vitesses qui lui permettent de pousser des pointes jusqu’à 35 km/h, il ne dispose ni de marche arrière, ni de frein, mais d’une sonnette de maison en guise d’avertisseur. Le moteur à essence transmet la force motrice aux roues par l’intermédiaire d’une simple chaîne de vélo. De retour à l’appentis, Henry est fier, très fier : lui, le p’tit gars de la campagne, a su fabriquer un véhicule à essence fonctionnant à merveille ! N’allons pas lui gâcher sa journée en lui racontant que la bagnole se révélera à la fin du siècle suivant une machine infernale qui pollue, réchauffe la planète et tue les gens par millions… Le soleil, qui s’est enfin levé, se dit qu’aujourd’hui il y a vraiment du nouveau.

La passion de la mécanique a gagné ce fils de paysan dès sa plus tendre enfance. À 15 ans, déjà en rupture d’école (toute sa vie il peinera à écrire et à lire), Ford construit sa première machine à vapeur. Lorsqu’il fabrique le quadricycle, Henry Ford est devenu chef ingénieur chez Edison Illuminating Company, à Detroit, où il est chargé d’assurer la maintenance des machines à vapeur pour 75 dollars par mois. Un bon salaire et pas mal de temps libre, qu’il consacre à la mise au point de moteurs à essence. Il fait fonctionner le premier le 24 décembre 1893, dans l’évier de sa femme, Clara. L’engin tourne moins d’une minute, mais c’est suffisant pour qu’il comprenne avoir trouvé sa vocation. Désormais, il passe tout son temps libre dans le petit appentis qu’il s’est bâti au fond de son jardin. En novembre 1895, il lit dans l’American Machinist Magazine un article consacré à un véhicule actionné par un moteur à essence. Il décide d’en réaliser un à son tour. En mars 1896, il apprend alors qu’un autre ingénieur de Detroit a déjà fabriqué sa propre machine roulante avec une armature en bois, qui atteint la vitesse vertigineuse 8 km/h. Henry décide de faire mieux. Sa voiture sera plus légère, plus puissante et plus rapide.

Il convainc une poignée d’amis, dont Bishop, de lui donner un coup de main. Ils testent une grande variété de moteurs à essence pour trouver le plus efficace. Ford choisit d’utiliser l’acier plutôt que le bois, pour alléger le véhicule. Le moteur qu’il fabrique est un deux-cylindres d’une puissance de 4 chevaux, refroidi par eau. Quelques mois après les premiers tours de roue du quadricycle, il rencontre Thomas Edison, lors d’une convention à New York, qui l’encourage : Jeune homme, vous tenez le truc ! Votre véhicule est autonome et transporte sa propre source d’énergie. La suite de l’histoire fait partie de la légende Ford.

En juillet 1899, il rencontre un riche marchand de bois nommé William H. Murphy qu’il convainc de le financer après lui avoir fait faire un tour sur son quadricycle : 100 kilomètres en trois heures et demie. Ils fondent, le 5 août 1899, la Detroit Automobile Company pour fabriquer des camions de livraison. Mais, perfectionniste dans l’âme, Ford prend beaucoup de temps pour mettre au point son véhicule, au grand dam de son investisseur. Finalement, le premier est mis en vente en janvier 1900, mais il est lourd, compliqué à fabriquer. Ils doivent mettre la clef sous la porte en décembre 1901, après la fabrication de seulement vingt camions. En 1903, ayant trouvé d’autres investisseurs, Ford et Murphy fondent la Henry Ford Company, qui bientôt multipliera les voitures comme Jésus les petits pains.

Frédéric Lowino, Gwendoline dos Santos Le Point 4 06 2012

17 06 1893                  Dans l’ouest australien, Paddy Hannan, Daniel O’Shea et Tom Flanagan cherchent de l’eau pour leurs moutons … et découvrent le Super Pit, une mine d’or à ciel ouvert de 3,8 km de long, 2 km de large et 400 m de profondeur : la plus grande du monde. Ils vont fonder la ville de Kalgoorlie, qui va être longtemps un repaire d’aventuriers, très border line, avant que les grandes compagnies minière n’y installent dans les années 1960 leur ordre.

24 06 1893                    Fridtjof Nansen appareille à bord du Fram, commandé par Otto Sverdrup, pour un long périple sur la route du passage du nord-est, mais avec le but d’aller aussi loin que possible à l’est, s’y laisser prendre dans les glaces pour se laisser dériver avec elles, vers l’ouest, au plus près du pôle nord. L’affaire a commencé quand des Esquimaux découvrirent sur un glaçon de la côte orientale du Groenland, des débris de matériel provenant probablement de la Jeannette, et authentifiés par une casquette et une veste portant les marques personnelles de Ninderman et de Noros, les deux hommes du groupe de De Long, envoyés en éclaireurs pour chercher du secours. Cela ne venait que corroborer d’autres trouvailles, antérieures : mélèzes de Sibérie, diatomées de la mer des Tchouktchis trouvées sur la côte est du Groenland, autant de preuves de l’existence constante d’une dérive des glaces de l’arctique au nord de la Sibérie de l’est vers l’ouest.

Nansen souhaitait rompre avec la tradition des expéditions polaires organisées jusqu’alors, principalement par la marine militaire de la puissance dominante d’alors, l’Angleterre, où l’on ne mégotait presque jamais sur le nombre d’hommes et on prenait ce qui était disponible comme navire, le moins inadapté possible, ce qui peut être très éloigné du mieux adapté possible.

Nansen voulait un équipage réduit pour disposer d’un maximum de place pour des équipements scientifiques et un navire particulièrement adapté aux conditions polaires, c’est à dire qui résiste à l’immobilisation dans les glaces. Il confiera à Colin Archer le soin de changer radicalement le dessin de la coque de façon à ce que les glaces, plutôt que de comprimer la coque jusqu’à l’écrasement, la soulèvent. D’où des formes très rondes, une absence quasi totale de quille, des bordés d’une épaisseur jamais vue : 60 cm, idem pour celle du pont : 40 cm. Il rencontre la banquise le 20 septembre 1893 à l’est de la presqu’île de Taïmyr par 77°44′ N et 138° E. La dérive au gré des glaces commençait. Deux hivernages se passèrent sans mauvaise surprise.

Une discipline stricte et une silencieuse camaraderie régnaient à bord où le travail ne manquait pas.

Paul Emile Victor

Mais la dérive se révélait très, … trop lente, et Nansen décida d’un raid léger sur le pôle. Il partit le 14 mars 1895 par 84°N et 102°E, en compagnie de Halmar Johansen, bon skieur, gymnaste, officier d’un calme et d’une ténacité exemplaire, même au sein des navigateurs norvégiens (c’est dire…). Ils avaient 3 traîneaux, 27 chiens tirant 600 kg de charge. Partant ainsi, ils savaient qu’ils avaient très peu de chances de retrouver le Fram. Le 8 avril 1895, par -38°, Nansen et Johansen plantaient le drapeau norvégien par 86°14′ N : 320 km plus près du pôle que Lockwood, jusque là  l’homme le plus nord à 83°24′ en 1882 avec l’expédition tragique de Greely. La retraite fut longue. Il est déprimant de constater le soir que la dérive des glaces a pratiquement annulé toute la progression de la journée. 670 km les séparaient de l’archipel François Joseph, qu’ils atteignirent finalement le 6 août 1895 ; bien évidemment, le comité d’accueil était inexistant. Les deux derniers chiens avaient été tués, mangés une semaine plus tôt et le 15 août ils mangeaient les dernières rations pemmican pomme de terre. À la fin du mois, ils construisaient une cabane de pierre pour hiverner, sans savoir qu’à 150 km de là l’expédition Jackson avait construit une station confortable. Au menu le matin : ours, à midi : ours, le soir : ours.

Le 17 juin 1896, alors que plusieurs membres de l’expédition anglaise de Jackson et Harmsworth scrutaient les glaces de la terre de François Joseph, depuis le cap Flora, ils aperçurent une étrange silhouette venant vers eux, aux cheveux longs, à la barbe hirsute et aux vêtements souillés de graisse et de sang. Il s’avéra que ce n’était autre que le Dr Fridhjof Nansen, lequel, quinze mois auparavant, avait quitté son navire le Fram, par 83°59′ de latitude nord et 102°27′ de longitude est, pour gagner le Pôle au moyen de traîneaux, de chiens et de bateaux. À quelque distance de là se trouvait, dans un abri, le compagnon du Dr Nansen, le lieutenant Johansen.

National Geographic Octobre 1896

Malgré l’environnement, la glace se brisa tout de même bien vite. Les deux rescapés passèrent sans transition de la vie de naufragé du grand nord au confort, spartiate mais réel d’une station équipée à l’occidentale. Nul n’avait de nouvelles du Fram. Le 13 août, le Winward, navire ravitailleur de Jackson qui avait embarqué les deux rescapés, touchait Vardö, à la pointe extrême nord-est de la Norvège. A Hammerfest, le 19 août, Nansen est l’hôte de Baden Powell à bord de son yacht Otarie, qui revient de Nouvelle Zemble, et le 20 au matin, le postier lui apporte un télégramme de Sverdrup :

Fram arrivé en bon état. Tout va bien à bord. Partons aussitôt Tromsoe. Bienvenue dans la patrie.

Le Fram avait continué à dériver sans incidents. En octobre 1895, il avait atteint 85°57’N. Le 13 août 1896, après 38 jours d’un effort herculéen pour se dégager des glaces du Spitzberg, il faisait route au sud, quand Nansen touchait Vardö.

Le 20 août au matin, à 3 heures, Sverdrup prend d’assaut le bureau de poste de Skjaervoe. Une tête paraît à la fenêtre :
 
Vous en faites du bruit !
 
C’est vrai, concède Sverdrup, mais je viens du Fram.
 
La porte s’ouvre…
 
Le 21 au matin, tout l’équipage du Fram, à Tromsoe, exécutait devant Nansen et Johansen, à bord de l’Otarie, une java de Viking comme ces Nordiques n’en avaient pas vu depuis longtemps.
 
Le 9 septembre, dans le fjord d’Oslo, 130 navires pavoisés, toutes sirènes hurlantes, escortaient le Fram, précédé des unités de guerre et salué de 13 coups de canon.

Paul Emile Victor


[1] 16 millions pour les deux Amériques


[1bis] Les animaux qui sentent le danger ou en sont victimes avant les humains… les exemples ne manquent pas : dans les mines de charbon, les hommes descendaient avec un canari en cage, beaucoup plus sensible que lui au grisou : dès qu’il donnait des signes de malaise ou plus mourrait, le mineur savait qu’il lui fallait rapidement quitter les lieux. On a parlé aussi des éléphants qui avaient fui le tsunami dans l’océan indien en décembre 2004, des parulines à ailes dorées, de la famille des fauvettes qui ont fui les tornades des Appalaches en mars et avril 2014 pour revenir avec le calme : on l’a su car certaines d’entre elles avaient été munies de capteurs…

[2] Et ça marchait, – de toutes façons, le gazole n’existait pas encore – et 100 ans plus tard, ça marche encore, mais les rapports de force ne sont plus les mêmes, et les pétroliers sont tellement puissants qu’ils sont à même de faire barrage aux impudents qui osent produire avec une facilité déconcertante du carburant avec le tournesol (Midi Libre Ressources 25 février 2003)


Par l.peltier dans (7 : 1872 à 1907) le 2 octobre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

15 07 1893                Généralisation des services de médecine des indigents, sous le nom d’Assistance Médicale Gratuite (AMG) :

Tout Français malade, privé de ressources, reçoit gratuitement de la commune, du département ou de l’État, l’assistance médicale à domicile, ou, s’il y a impossibilité de le soigner utilement à domicile, dans un établissement hospitalier.

24 07 1893                  134 Juifs, chassés d’Odessa, arrivent en France.

25 07 1893               Inauguration du canal de Corinthe, 6.3 km de long, 25 m de large, 70 m de hauteur de fossé et 6 m de profondeur sous le niveau d’eau.

16 08 1893             À Aigues Mortes, les ouvriers des Salins du Midi attaquent leurs collègues italiens à coup de fusil et de manche de pioche. Il y a 8 morts, plus de 30 blessés, des reconduites à la frontière, le maire est révoqué ; la presse titrera : La tuerie d’Aigues Mortes. Des manifestations italiennes s’ensuivront devant le Palais Farnèse, l’ambassade française de Rome.

août ou septembre 1893         La mosquée des Omeyyades à Damas brûle. Pierre Loti passera par là huit mois plus tard :

Au centre de la ville, gisent les ruines toutes fraîches de la grande mosquée, qui fut jadis l’église de saint Jean de Damas, contemporaine de Sainte-Sophie et des basiliques de Constantin, célèbre par ses colonnes de marbre et ses mosaïques d’or, puis qui devint l’un des sanctuaires les plus saints de l’islam, le troisième en vénération après ceux de La Mecque et de Jérusalem.

Il y a sept ou huit mois, en plein midi, le feu prit on ne sait comment, dans sa charpente desséchée, et, d’une façon soudaine, en quelques minutes tout flamba comme une pièce d’artifice ; puis, dès que la toiture fut effondrée, commença l’anéantissement imprévu de ces colonnes, qui valaient chacune le prix d’une ville et que les constructeurs avaient enlevées à des temples antiques ; déséquilibrées tout à coup, elles tombèrent les unes contre les autres et se brisèrent sur les dalles, irréparablement.

Depuis, on a tout laissé tel quel, en attendant une décision du khalife ; mais les hommes de nos jours n’ont plus les moyens de refaire de telles magnificences, et c’est d’ailleurs bien dans le sentiment de l’islam de se soumettre en baissant la tête devant les destructions qui semblent fatales.

La cour de la mosquée, qui subsiste toujours, a l’étendue d’une place de grande ville entre ses rangées d’arcades blanches. Pieusement on se déchausse encore pour y entrer, bien qu’elle soit semée de pierres et de décombres et, aujourd’hui même, de nombreux fidèles y sont prosternés le front contre terre.

Mais, dans la partie qui fut le sanctuaire des Ommiades, on a cessé de venir prier, à cause des amas de débris et des colonnes abattues. Çà et là, décorant des arceaux demeurés debout, brillent des restes de mosaïques : sur des fonds d’or byzantin, quelques raides palmiers ou des branches de naïves fleurs. Et par terre, les milliers de petits morceaux scintillants, dont ces mosaïques avaient été si patiemment composées, couvrent, saupoudrent les tas de plâtras et de planches noircies ; on dirait qu’une grêle est tombée ici, une grêle de marbre vert, de porphyre et d’or.

Dans les dépendances épargnées par l’incendie, où nous pénétrons avec notre ami le pacha, au fond d’un vieux kiosque funéraire très mystérieux, qui renferme une source d’eau miraculeuse, on nous montre la châsse d’argent où est gardée la tête d’Hussein, prophète et martyr.

Au grand minaret, nous montons par d’étroits escaliers noirs, usés, luisants de frottements humains. Quand nous sommes en haut, dominant les ruines de la mosquée et tout le déploiement de la ville couleur saumon, il est l’heure de la quatrième prière du jour ; alors, une dizaine de muezzins, qui étaient montés derrière nous, apprêtent tous en même temps leurs mains en porte-voix contre leur bouche… D’ordinaire, on n’entend qu’isolément ces chanteurs, improvisant au-dessus des villes, presque dans le ciel, leurs vocalises tristes ; un chœur de muezzins est pour moi quelque chose de nouveau que je ne prévoyais pas : mais on me dit qu‘à la grande mosquée c’est l’usage de chanter ainsi, pour se faire entendre de plus loin et donner le pieux signal jusqu’aux extrémités des banlieues roses…

Sur l’étroite galerie, nous sommes forcément serrés les uns contre les autres, dans notre commun isolement au milieu de l’air…. Trois heures ! Les voix suraiguës partent toutes ensemble en fugue déchirante, jetant le frisson religieux sur la terre, effarouchant les hiboux du minaret, qui prennent leur vol, et les pigeons coutumiers des toits, qui se lèvent comme un petit nuage blanc sous nos pieds.

Pierre Loti,    La Galilée       Voyages 1872-1913  Bouquins Robert Laffont 1991

En réalité, la cathédrale byzantine, qui avait remplacé un temple romain [lequel avait succédé à un temple araméen], fut entièrement démolie par le calife El Walid en 708, à l’exception du mur d’enceinte avec ses tours d’angle, et la construction de la splendide mosquée demanda ensuite dix ans de travaux. Avant 1893, elle avait été souvent saccagée ou incendiée. On y vénère encore, précieuse relique tant pour les chrétiens que pour les musulmans, la tête de Saint Jean Baptiste.

Claude Martin, rédacteur des notes du livre de Pierre Loti.

http://www.google.fr/search?q=mosqu%C3%A9e+des+omeyyades&hl=fr&prmd=imvns&tbm=isch&tbo=

u&source=univ&sa=X&ei=__jRT-DGNsan0gXC8-y8Dw&sqi=2&ved=0CFoQsAQ&biw=1280&bih=607

12 09 1893                    Madame Peary, épouse du commodore, est enceinte ; elle n’a pas renoncé pour autant à suivre son explorateur de mari dans l’une de ses expéditions vers le nord : l’air y est des plus sains, lui a-t-il dit ; sur le baleinier Falcon bloqué par les glaces par 77°4’N, elle accouche d’une petite fille, qui se portera très bien. Il faut dire que le père n’est pas tendre avec lui-même : il s’est cassé la jambe lors de cette expédition et cela ne l’a pas empêché de poursuivre, se déplaçant avec des béquilles et atteignant 82°N. Quatre ans plus tôt, à la suite d’une autre expédition, il avait fallu l’amputer de 7 orteils. La reconnaissance par Peary de la côte nord du Groenland laissait penser qu’il avait atteint une île, qui, dès lors devenait américaine ; l’affaire était donc d’importance pour le Danemark, qui voulait s’assurer des contours de cette île… qui s’avéra finalement une presqu’île, l’ensemble restant donc territoire danois : ceci donna lieu à plusieurs expéditions danoises au début du XX° siècle, dont bon nombre d’entre elles finirent en drames : mort de faim, d’épuisement, stocks de nourriture pillés allégrement par les ours etc… drames contés avec le laconisme propre chez nous aux militaires :

Péri fjord 79 (degrés nord) après avoir tenté de revenir en passant par l’intérieur en novembre. J’arrive ici comme s’éteint le clair de lune et ne peux plus avancer à cause de mes pieds gelés et de l’obscurité. Les corps des autres sont au milieu du fjord devant le glacier (à deux lieues et demi). Hagen mourut le 15 novembre, Mylius 10 jours plus tard.

Jörgen Brönlund Début 1908     Île Lambert.

9 10 1893                   Le comte Rodolphe Festetics appareille de San Francisco à bord de Tolna, sa goélette d’une trentaine de mètres pour une croisière de 7 ans autour du monde ; rien de plus qu’un voyage d’agrément et d’aventures sur la planète, alors considérée comme terrain de jeu par ceux qui étaient nés une cuiller en argent dans la bouche ; d’origine hongroise, vivant en France, il rencontre à Paris Eila B. Haggin, riche héritière californienne venue en Europe chercher un mari à pedigree. Elle fera 6 ans de voyage de noces sur Tolna, mais craquera avant la fin et divorcera.

Moi, ce qu’il me faut, c’est l’odeur de la terre sauvage. Je la cherche, je la hume, adhérente aux objets que j’ai rapportés des îles, comme on retrouve le goût d’un baiser au parfum d’un vieux billet d’amour.

10 1893                    Le Morbihan s’essaie avec succès à la pisciculture, en baie de La Trinité, avec l’éclosion de plusieurs millions d’alevins de morue. Une escadre russe commandée par l’amiral Avellan est chaleureusement accueillie à Toulon : nous en restera le costume marin très courant pendant des décennies pour les enfants.

12 12 1893                   Des dizaines de milliers de manifestants dénoncent à Montpellier les  vins factices, la  fraude ou la délinquance en col rouge ; ils menacent de ne plus payer leurs impôts et les élus parlent de démission si le Midi continue à être sacrifié aux intérêts des betteraviers et de la viticulture parisienne – la fabrication de vin à partir de raisins secs de Corinthe et de Turquie dans les entrepôts de Bercy, alors le plus grand marché de vin du monde -.

12 1893                      A Grésy sur Aix, en Savoie, création d’une fruitière école. 16 ans plus tard, on comptera 21 fruitières (fromageries) coopératives en France, dont 14 en Haute-Savoie, les autres en Savoie, dans l’Ain et le Jura. Le terme de fruitière est pris dans le sens le plus général de fruit, le fromage étant le fruit du lait.

1893                       Mort d’Alexis Godillot, jurassien, industriel en fournitures militaires et inventeur à ce titre de l’outillage mécanique de fabrication des chaussures : la postérité lui empruntera son nom, sans être bien juste avec lui : le terme conservera un petit coté péjoratif, dépourvu de toute élégance. Peut-être, n’empêche qu’il fallait un goût prononcé pour le progrès pour avoir été le premier à différencier pour des chaussures la gauche de la droite. Qu’ils ont dû se sentir bien dans leurs godillots, les pioupious, avec un pied droit et un pied gauche !

Premier projecteur de cinéma. Georges Clemenceau impose un département asiatique au Louvre et, exécuteur testamentaire du couple d’Ennery, obtient l’ouverture de leur musée, avenue Foch à Paris :

Parce que la civilisation des Chinois est plus ancienne que la nôtre, parce que leurs ancêtres étaient plus policés quand nos aïeux n’étaient que des barbares aux prises avec les loups dans les forêts de la Gaule.
[…]            Avec quelle impatience j’attends le jour où nous verrons débarquer à Marseille des missionnaires bouddhistes et shintoïstes qui viendront s’efforcer de nous convertir ! Nous verrons si l’accueil de nos évêques sera plus favorable que celui des bonzes d’Asie aux députés de Jésus.

Il y a 1 128 000 étrangers en France. La France occupe le Laos.

Le suédois Magnus Andersen traverse l’Atlantique de Bergen à Terre Neuve en 28 jours sur un knorr, réplique exacte d’un bateau viking de l’an 800 : 22 m de long, 5 m de large, muni d’une quille de plus de 17 m taillée dans un seul fût de chêne.

Premier système d’immatriculation, premier en France mais aussi au monde : il impose une simple plaque comportant le nom et l’adresse du propriétaire ainsi qu’un numéro d’autorisation.

A l’initiative du pasteur presbytérien John Henry Barrow, réunion, au sein de l’Exposition Universelle de Chicago, du premier grand Parlement des religions : pendant 18 jours vont se parler 400 délégués chrétiens, juifs, hindous, bouddhistes, jaïns, zoroastriens, confucéens et musulmans, mais… l’universel se dit toujours dans une langue particulière. Régis Debray.

Chicago est alors probablement la ville du monde dont la croissance a été la plus forte : nœud ferroviaire, main d’œuvre abondante, esprit d’entreprise hors du commun font la richesse et le dynamisme d’une métropole industrielle, qui compte 1 million d’habitants. Trente ans plus tôt, Sara Jane Lippincott s’exclamait : La croissance de cette ville est l’une des choses les plus étonnantes dans l’histoire de la civilisation moderne. Vingt ans plus tard, en 1916, Carl Sandburg présentera sa cité comme un jeune et solide gaillard :

Abatteur de porc pour le monde
Outilleur, empileur de blé,
Acteur principal avec les chemins de fer,
Manutentionnaire de fret pour toute la nation,
Emporté, costaud, bagarreur,
La ville aux larges épaules.

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L’exposition colombienne de Chicago ouvrit ses portes en 1893.

La Rome d’il y a deux mille ans s’éleva sur les bords du lac Michigan, une Rome enrichie par des emprunts faits à la France, à l’Espagne, à Athènes et à tous les styles qui en avaient découlé. C’était une cité de rêve, ornée de colonnes, d’arcs de triomphe, de bassins azurés, de fontaines de cristal et de massifs fleuris. Les architectes rivalisèrent à qui saurait le mieux copier les modèles les plus variés et les plus anciens. C’était la répétition, dans un pays neuf, de tous les crimes commis dans le Vieux-Monde. Et cela se développa et se propagea comme une épidémie.

Les gens vinrent, regardèrent, s’étonnèrent et emportèrent avec eux, dans toutes les villes d’Amérique, les germes de ce qu’ils avaient vu. Et ces germes donnèrent naissance à une exubérante végétation d’Offices des Postes ornés de portiques grecs, de maisons de brique enrichies de fer forgé, de constructions hétéroclites faites d’une douzaine de Parthénon dressés les une au-dessus des autres. Et cette végétation prospéra et étouffa tout autour d’elle.

[…] Il n’était plus nécessaire de créer, il suffisait de photographier. L’architecte qui possédait la bibliothèque la mieux pourvue, devenait l’architecte le meilleur. Les imitateurs copiaient des imitations. Et ils étaient absous au nom de la Culture. Vingt siècles s’enrôlaient derrière des ruines poussiéreuses. Il y avait eu la grande  Exposition, et il y avait des cartes postales d’Europe dans chaque album familial.

Ayn Rand La Source vive[1] Editions J.H. Jeheber S.A. 1945

Un accord signé entre l’Angleterre et la Chine instaure un marché à Yatung, au Tibet, à 10 km de la frontière, pour faciliter le commerce entre l’Inde et le Tibet. Les Tibétains vont tout faire pour saboter cet accord.

Conseillez à vos prêtres de ne pas s’enfermer entre les murs de leur église ou de leur presbytère, mais de se mêler au peuple et de s’occuper de tout leur cœur de l’ouvrier, des pauvres, des petits…. Il faut combler l’abîme entre le prêtre et le peuple.

Léon XIII Lettre à l’évêque de Coutances

25 01 1894                 Behanzin, le dernier roi d’Abomey, capitule face au général Alfred Dodds. Par le traité d’Ouidah, en octobre 1890, Porto Novo et Cotonou étaient déjà passé sous tutelle française. Mais Behanzin, fort de ses farouches amazones et de quelques canons, avait continué à guerroyer ferme, lançant aux Français : Est-ce que j’ai été quelquefois en France faire la guerre contre vous ? Il va être aussitôt déporté en Martinique, où il lui faudra vivre, bon gré, mal gré, aux cotés des descendants des esclaves. Trop tard, la France accédera à ses demandes incessantes de retour au pays en 1906 :  il mourra sur le chemin du retour, à Alger.

12 02 1894               Émile Henry, 22 ans, de famille plutôt bourgeoise, quitte le Café Terminus, proche de la gare Saint Lazare, peu après 21 heures ; il sort une bombe de sa poche, entre et la lance au milieu des clients attablés, faisant un mort et de nombreux blessés graves : c’est le début du terrorisme.

22 02 1894                  Pierre Loti entreprend un voyage qui va le mener d’Égypte à Jérusalem, via le Sinaï. Aux portes du désert, en un lieu nommé Oasis de Moïse, il obtient du séïd Omar, fils d’Idriss, Es-Senoussi El-Hosni le sauf-conduit ainsi libellé :

Cet écrit de l’humble, devant la miséricorde de son Dieu très haut le Séïd Omar fils d’Edriss Es-Senoussi El-Hosni, en faveur de l’estimable ami, Monsieur Pierre Loti, l’illustre savant français, pour le recommander auprès de toutes les personnes qui nous connaissant personnellement ou de nom, parmi les chefs de toutes les tribus arabes, à l’effet d’avoir pour lui tous les égards et de l’assister dans son voyage dans le pays des Arabes, car ce Monsieur qui possèdes des qualités éminentes est un des savants les plus renommés de la France où il jouit de la plus haute considération. Il vénère l’islamisme et est animé des meilleurs sentiments pour la religion. Je recommande également son respectable compagnon le duc Dino, [Monsieur le marquis de Talleyrand-Périgord] de nationalité française, qui jouit aussi d’une grande renommée dans  son pays et qui a droit à la plus haute considération. Je serais satisfait de tous ceux qui auront assisté et respecté ces Messieurs ainsi qu’ils le méritent dans le cours de leur voyage. Écrit par nous, le 10 Chaban 1311. Omar, fils d’Edriss El-Senoussi El-Hosni. Suit une invocation de la secte des Senoussi.

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23 mars                       La caravane de Loti, remontée du Sinaï à Akaba, a entrepris, direction nord-ouest,  la traversée du Neguev : elle approche de Gaza : c’en est fini du désert, c’est le doux pays de Canaan, la Terre Promise.

Il y a comme un adoucissement de tout, de la lumière, des formes et des couleurs. Les collines n’ont plus de structure tourmentée, mais s’arrondissent très simplement sous leur léger manteau vert ; des brumes se tiennent sur les lointains et en dégradent les nuances ; il semble que l’on ait changé et atténué tout l’éclairage de la terre.
Les magnificences des midis et des soirs ne se déploient que dans les contrées où l’air, mortel aux plantes, est exempt de vapeur d’eau et diaphane autant que le vide sidéral. Nos souvenirs du désert disparu sont maintenant comme ceux que l’on garderait, en reprenant pied dans les réalités de chaque jour, après quelque spectacle de presque terrifiante magie.
Le vert, le vert nouveau continue de s’accentuer de tous coté. Les asphodèles, qui avaient commencé de paraître avant-hier, d’abord si étiolés et courts, s’allongent, deviennent toujours plus beaux ; il y a des iris de grande espèce, d’un violet merveilleux ; il y a des arums à fleur noire, ressemblant à des cornets de velours. Et des tortues se trainent par terre, des cailles s’enfuient sous les herbes hautes ; des alouettes joyeuses planent au ciel, et l’ai est plein de chants d’oiseaux. La vie monte, monte, de partout à la fois, nous entoure, nous envahit et nous reprend, nous qui arrivons des étranges pays de la mort..
Le soir, nous rencontrons les premiers champs semés de main d’homme, des champs d’orge, labourés en sillons et plus magnifiquement verts que toutes les précédentes prairies.
Et, au campement, des Arabes, bergers ou laboureurs, qui ont leur tentes dans le voisinage, viennent familièrement nous visiter, s’asseoir autour de nos feux.

[…] 31 mars               Loti va séjourner 19 jours à Jérusalem.

Jérusalem est restée sarrasine. Distraitement, je perçois que, pour aller au Saint Sépulcre, nous traversons un bazar oriental, où les échoppes sont occupées par des vendeurs à turban ; dans la pénombre des ruelles couvertes passent à la file des chameaux lents et énormes, qui nous obligent à entrer sous des portes. Maintenant, il faut se ranger encore pour un étrange et long défilé de femmes russes, toutes sexagénaires pour le moins, qui marchent vite, appuyées sur des bâtons ; vieilles robes fanées, vieux parapluies, vieilles touloupes de fourrure, figures de fatigue et de souffrance qu’encadrent des mouchoirs noirs ; ensemble noirâtre et triste au milieu de cet Orient coloré. Elles marchent vite, l’allure à la fois surexcitée et épuisée, bousculant tout sans voir, comme des somnambules, les yeux anesthésiés, grands ouverts dans un rêve céleste. Et des moujiks par centaines leur succèdent, ayant les mêmes regards d’extase ; tous, âgés, sordides, longues barbes grises, longs cheveux gris échappés de bonnets à poil ; sur les poitrines, beaucoup de médailles, indiquant d’anciens soldats… Entrés hier dans la ville sainte, ils reviennent de leur première visite à ce lieu d’adoration où je vais aller à mon tour ; pauvres pèlerins qui arrivent ici par milliers, cheminant à pied, couchant dehors sous la pluie ou la neige, souffrant de la faim, et laissant des morts sur la route…
À mesure qu’on approche, les objets d’Orient dans les échoppes font place à des objets d’obscure piété chrétienne : chapelets par milliers, croix, lampes religieuses, images ou icônes. Et la foule est plus serrée, et d’autres pèlerins, des vieux moujiks, des vieilles matouchkas, stationnent pour acheter d’humbles petits rosaires en bois, d’humbles petits crucifix de deux sous, qu’ils emporteront d’ici comme des reliques à jamais sacrées…
Enfin, dans un mur vieux et fruste comme un rocher, s’ouvre une porte informe, tout étroite, toute basse, et, par une série de marches descendantes, on accède à une place surplombée de hautes murailles sombres, en face de la basilique du Saint-Sépulcre.
Sur cette place, il est d’usage de se découvrir, dès que le Saint-Sépulcre apparaît ; on y passe tête nue, même si l’on ne fait que la traverser pour continuer sa route dans Jérusalem. Elle est encombrée de pauvres et de pauvresses, qui mendient en chantant ; de pèlerins qui prient ; de vendeurs de croix et de chapelets, qui ont leurs petits étalages à terre, sur les vieilles dalles usées et vénérables. Parmi les pavés, parmi les marches, surgissent les socles encore enracinés de colonnes qui jadis supportaient des basiliques, et qui ont été rasées, comme celles de l’église Saint-Étienne, à de lointaines et douteuses époques; tout est amoncellement de débris, dans cette ville qui a subi vingt sièges, que tous les fanatismes ont saccagée.
Les hautes murailles, en pierres d’un brun rougeâtre, qui forment les côtés de la place, sont des couvents ou des chapelles – et on dirait des forteresses. Au fond, plus haute et plus sombre que tout, se dresse cette masse effritée, brisée, qui est la façade du Saint-Sépulcre, et qui a pris les aspects, les irrégularités d’une grande roche ; elle a deux énormes portes du XIX° siècle, encadrées d’ornements d’un archaïsme étrange ; l’une est murée; l’autre, grande ouverte, laisse voir, dans l’obscurité intérieure, des milliers de petites flammes. Des chants, des cris, des lamentations discordantes, lugubres à entendre, s’en échappent avec des senteurs d’encens…
La porte franchie, on est dans l’ombre séculaire d’une sorte de vestibule, découvrant des profondeurs magnifiques où brûlent d’innombrables lampes. Des gardiens turcs, armés comme pour un massacre, occupent militairement cette entrée ; assis en souverains sur un large divan, ils regardent passer les adorateurs de ce lieu, qui est toujours, à leur point de vue, l’opprobre de la Jérusalem musulmane et que les plus farouches d’entre eux n’ont pas cessé d’appeler : el Komamah (l’ordure).
Oh ! l’inattendue et inoubliable impression, pénétrer là pour la première fois ! Un dédale de sanctuaires sombres, de toutes les époques, de tous les aspects, communiquant ensemble par des baies, des portiques, des colonnades superbes – ou bien par de petites portes sournoises, des soupiraux, des trous de cavernes. Les uns, surélevés, comme de hautes tribunes où l’on aperçoit, dans des reculs imprécis, des groupes de femmes en longs voiles ; les autres, souterrains, où l’on coudoie des ombres, entre des parois de rocher demeurées intactes, suintantes et noires. Tout cela, dans une demi-nuit, à part quelques grandes tombées de rayons qui accentuent encore les obscurités voisines ; tout cela étoile à l’infini par les petites flammes des lampes d’argent et d’or qui descendent par milliers des voûtes. Et partout des foules, circulant confondues comme dans une Babel, ou bien stationnant à peu près groupées par nation autour des tabernacles d’or où l’on officie…
Des psalmodies, des lamentations, des chants d’allégresse emplissant les hautes voûtes, ou bien vibrant dans les sonorités sépulcrales d’en dessous ; les mélopées nasillardes des Grecs, coupées par les hurlements des Cophtes … Et, dans toutes ces voix, une exaltation de larmes et de prières qui fond leurs dissonances et qui les unit ; l’ensemble finissant par devenir un je ne sais quoi d’inouï, qui monte de tout ce lieu comme la grande plainte des hommes et le suprême cri de leur détresse devant la mort…
La rotonde à très haute coupole, où l’on pénètre d’abord et qui laisse deviner, entre ses colonnes, le chaos obscur des autres sanctuaires, est occupée en son milieu par le grand kiosque de marbre, d’un luxe à demi barbare et surchargé de lampes d’argent, qui renferme la pierre du sépulcre. Tout autour de ce kiosque très saint, la foule s’agite ou stationne ; d’un côté, des centaines de moujiks et de matouchkas, à deux genoux sur les dalles ; de l’autre, les femmes de Jérusalem, debout en longs voiles blancs, groupes de vierges antiques, dirait-on, dans cette pénombre de rêve; ailleurs, des Abyssins, des Arabes en turban, prosternés le front à terre ; des Turcs, le sabre au poing ; des gens de toutes les communions et de tous les langages…
On ne séjourne pas dans l’étouffant réduit du Saint-Sépulcre, qui est comme le cœur même de cet amas de basiliques et de chapelles, on y défile un à un ; en baissant la tête, on y entre par une très petite porte, en marbre fouillé et festonné ; le sépulcre est là-dedans, enchâssé de marbre, au milieu des icônes d’or et des lampes d’or. En même temps que moi, y passaient un soldat russe, une vieille pauvresse en haillons, une femme orientale en riches habits de brocart ; tous, baisant le couvercle tombal, et pleurant. Et d’autres suivaient, d’autres éternellement suivent, touchant, embrassant, mouillant de larmes ces mêmes pierres…
Aucun plan d’ensemble, dans le fouillis des églises et des chapelles qui se pressent autour de ce kiosque très saint ; il y en a de grandes, merveilleusement somptueuses, et de toutes petites, humbles et primitives, mourant de vétusté dans des recoins sinistres, creusés en plein roc et en pleine nuit. Et, çà et là, le rocher du calvaire, laissé à nu, apparaît au milieu des richesses et des archaïques dorures. Le contraste est étrange, entre tant de trésors amoncelés – icônes d’or, croix d’or, lampes d’or – et les haillons des pèlerins, et le délabrement des murailles ou des piliers, usés, rongés, informes, huileux au frottement de tant de chairs humaines.
Tous les autels, de toutes les confessions différentes, sont tellement mêlés ici, qu’il en résulte de continuels déplacements de prêtres et de cortèges ; ils fendent les foules, portant des ostensoirs et précédés de janissaires en armes qui frappent les dalles sonores du pommeau de leur hallebarde… Place ! ce sont les Latins qui passent, en chasuble d’or… Place encore ! c’est l’évêque des Syriens, longue barbe blanche sous une cagoule noire, qui sort de sa petite chapelle souterraine… Puis, ce sont les Grecs aux parures encore byzantines, ou les Abyssins au visage noir… Vite, vite, ils marchent dans leurs vêtements somptueux, tandis que, devant leurs pas, les encensoirs d’argent, que des enfants balancent, heurtent la foule qui se bouscule et s’écarte. Dans cette marée humaine, une espèce de grouillement continu, au bruit incessant des psalmodies et des clochettes sacrées. Presque partout, il fait si sombre qu’il faut avoir, pour circuler, son cierge à la main, et, sous les hautes colonnes, dans les galeries ténébreuses, mille petites flammes se suivent ou se croisent. Des hommes prient à haute voix, pleurent à sanglots, courant d’une chapelle à l’autre, ici pour embrasser le roc où fut plantée la croix, là pour se prosterner où pleurèrent les saintes Marie et Madeleine ; des prêtres, tapis dans l’ombre, vous appellent d’un signe pour vous mener par de petites portes funèbres dans des trous de tombeaux ; des vieilles femmes aux yeux fous, aux joues ruisselantes de larmes, remontent des souterrains noirs, venant de baiser des pierres de sépulcres…
http://www.terreentiere.com/medias/albums/pelerinages/israel-jerusalem/pelerinage-jerusalem.aspx
[…]      9 avril          A mi-chemin de Jéricho et de Jérusalem, nous faisons halte au caravansérail, où il y a foule aujourd’hui. Un caravansérail, c’est surtout une sorte de citadelle pour abriter les voyageurs et leurs montures contre les pillards des chemins. Du Levant au Moghreb, ils se ressemblent tous : une cour, un carré d’épaisses murailles garnies d’anneaux de fer pour attacher les bêtes ; sur l’une des faces intérieures, un vaste hangar pour abriter les hommes, et, près de la porte d’entrée, la tanière des gardiens du lieu, avec de petits fourneaux primitifs pour faire du café aux passants.
Des bêtes sellées, de toute classe et de toute espèce, encombrent ce caravansérail de la route de Jéricho. Il en entre et il en sort à chaque instant, avec des ruades et des écarts : chevaux de touristes à selle anglaise, ou chevaux ébouriffés, à grande selle arabe, les flancs et la poitrine surchargés de franges de toutes couleurs : longs dromadaires majestueusement bêtes ; mules aux harnais bariolés de perles et de coquilles ; ânons modestes des plus pauvres pèlerins ; pauvres ânons dépenaillés ayant sur le dos des vieilles toiles et des vieilles besaces. Et tout cela se mêle, s’entrave les pieds, s’affole et crie.
Sous le hangar qui regarde cette cour, une centaine de personnes s’empressent à déjeuner, avec des provisions apportées, bien entendu, le caravansérail ne fournissant que l’eau fraîche, le café, le narguilhé et la protection de ses murs. Les uns mangent sur des tables ; les autres, qui n’en ont plus trouvé, s’arrangent par terre. Groupes presque élégants de touristes anglais ou américains. Groupes plus humbles de pèlerins grecs. Amas de pèlerins russes, têtes de vieux braves avec des médailles à la poitrine, faisant bouillir par terre, sur des feux de branches, des petites soupes au pain noir. Beaux guides syriens, tout brodés de soie, poseurs, avec des cheveux à la Capoul [un ténor aussi célèbre pour sa coiffure que pour sa voix] échappés du turban, en coquetterie avec les dames touristes des agences. Et des Turcs et des Serbes. Et des prêtres, qui déjeunent en tenant leurs ânons par la bride. Et des moines blancs et des moines bruns. Et des Bédouins mangeant avec leurs doigts comme au dessert, déchiquetant, à belles dents blanches, d’immondes débris de poulets.
A la table voisine de la nôtre, sont assises des jeunes femmes maronites ; les unes en costume encore un peu national, long manteau de velours et d’hermine, cheveux pris dans un mouchoir pailleté ; les autres, hélas ! en chapeau à fleurs, habillées comme, il y a cinq ou six ans, les grisettes de France ; charmantes quand même à force d’être fraîches, d’avoir de grands yeux. Et un échange amical de dattes et d’oranges s’établit entre notre tablée et la leur, tandis que nous faisons passer des tranches de pain blanc à de bons vieux moujiks accroupis à nos pieds.
Vraiment, pour rencontrer si étrange et si cordiale Babel, il faut venir, en temps de pèlerinage, sur les routes de Palestine…
Et, dans quelques jours d’ici, après les fêtes de Pâques, ce caravansérail va se retrouver, pour de longs mois, silencieux et vide, sous un soleil devenu dévorant.
[…]   10 avril              Visité, pendant la matinée, le Trésor des Latins.
C’est dans des sacristies dépendantes de la grande église franciscaine, un amas de richesses. Depuis le Moyen Age, des rois, des empereurs, des peuples, n’ont cessé d’envoyer des présents magnifiques vers cette Jérusalem dont le prestige immense est aujourd’hui si près de mourir.
On nous montre de grands revêtements d’autel qui sont des plaques d’argent et d’or ; des flambeaux d’argent hauts de dix pieds ; des croix de diamant et des ciboires d’or émaillé ; une exposition pour le Saint-Sacrement, en or et pierreries, offerte jadis par un roi de Naples et pouvant valoir de quatre à cinq millions.
Dans des séries d’armoires, des costumes sans prix, pour les prêtres, s’alignent, enveloppés de mousselines et étiquetés : don de la république de Venise; don de l’Autriche ou don de l’Italie. Rigides et somptueuses choses, qui semblent brodées par des fées patientes, dans toute la magnificence et la pureté des différents styles anciens. Le dernier des dons de la France est une suite d’ornements, brodés d’abeilles d’or en haut relief sur drap d’or, qui ne servirent qu’une fois, le jour du mariage de Napoléon III, à Notre-Dame de Paris. Il y a une vénérable chasuble alourdie de cristal de roche et de pierres fines, qui paraît dater des croisades. Une autre, qui date de la Renaissance espagnole – et qui est loin d’être la plus belle de cette collection prodigieuse – vient de rentrer ces jours-ci au Trésor : on l’avait envoyé réparer dans un couvent de nonnes, et la réparation, qui a coûté quinze mille francs, a duré cinq années.
Une fois l’an, à tour de rôle, chacun de ces jeux de costumes est porté par les prêtres, pendant les pompes asiatiques déployées au Saint-Sépulcre.
Et tant de pièces précieuses ont déjà disparu, nous disent les aimables gardiens de ces merveilles ; les unes, enfouies en terre, pendant les sièges, dans des cachettes qui n’ont plus été retrouvées ; les autres, enlevées pendant les pillages ; les autres encore – des évangiles, des étoles -, brûlées pendant la terreur des pestes, parce qu’elles avaient été touchées par des prêtres contaminés…
Alors, en les écoutant dire, devant ces amas de soieries et de dorures qu’ils déploient si complaisamment pour nous, notre pensée plonge, une fois de plus, au milieu des tourmentes superbes des vieux temps. D’ailleurs, dans cette ville entière, on sent se dégager de ce que l’on voit, de ce que l’on touche, et même sourdre mystérieusement du sol où l’on marche l’âme d’un passé colossal, tout de magnificence et d’épouvante…
Ces prélats de Jérusalem, si accueillants, auxquels on dit sans sourire : Votre Grandeur, Votre Béatitude, ou même Votre Paternité Révérendissime, semblent – du fait même qu’ils sont ici, dans ces vieilles églises et ces vieilles demeures poussiéreuses, observant des rites surannés – être redevenus des hommes du Moyen Age. On ne peut leur en vouloir, à eux-mêmes, de suivre des errements séculaires ; mais de quelle étrange façon les catholiques et les orthodoxes ont compris la grande leçon de simplicité que Jésus est venu donner au monde ! Certes, ils sont intéressants, ces prélats ; leurs cérémonies, leurs monuments et leurs trésors font revivre les époques de la foi aveugle et souveraine. Mais, tout ce passé des cultes magnifiques, chacun sait de reste qu’il a existé, et d’ailleurs il ne prouve rien ; sa reconstitution ne peut être qu’un vain amusement pour l’esprit. Derrière ce Christ conventionnel, que l’on montre ici à tous, derrière ce Christ trop auréolé d’or et de pierreries, trop rapetissé pour avoir passé pendant des siècles à travers tant de cerveaux humains, la vraie figure de Jésus s’efface maintenant à mes yeux plus que jamais ; il me semble qu’elle fuit davantage, qu’elle est plus inexistante. Durant les premières heures émues de l’arrivée, à Bethléem et au Saint-Sépulcre, sous le seul rayonnement de ces noms magiques, il s’était fait en moi comme un réveil de la foi des ancêtres…
Ensuite, c’est dans la mélancolique campagne, ou dans les ruines exhumées des voies hérodiennes, qu’un reflet de Lui encore m’était apparu ; mais quelque chose de déjà plus terrestre, d’à peine divin et d’à peine consolant… Et maintenant, c’est fini… Aujourd’hui, en rentrant à Jérusalem, après ces trois jours d’absence, j’ai revu froidement le lieu du Grand Souvenir – et ma visite au Trésor des Franciscains, sans que je puisse m’expliquer pourquoi, achève de me glacer le cœur.
Pendant notre courte absence, il est arrivé ici chaque jour des pèlerinages nouveaux. C’est l’époque de la grande animation de Jérusalem. De tous côtés, les foules accourent et les églises se parent, pour la fête de Pâques qui sera bientôt. Les rues étroites sont encombrées de gens de tous les pays du monde. Il passe des cortèges de pèlerins chantant des cantiques, des cortèges de petits enfants grecs, psalmodiant à voix nasillarde et haute ; des processions se croisent avec des défilés de mules aux harnais brodés de coquillages, dont les innombrables clochettes sonnent comme des carillons d’église; et, conduits par des Bédouins sauvages, des chameaux entravent le tout, grande bêtes inoffensives et lentes, accrochant les devantures des vendeurs de croix ou de chapelets avec leurs fardeaux trop larges. L’odeur des encens que l’on brûle est partout dans l’air. Et le son grave, le son étrange des trompettes turques perce la vague clameur d’adoration qui s’échappe des chapelles, des couvents et des rues, toujours plus grande aux approches de cette Pâques des Grecs, et qui sera, au Saint-Sépulcre, une fête semi-barbare et que j’aime mieux fuir… Plutôt, je m’en irai là-bas chercher le souvenir du Christ, dans les petites villes de Galilée, ou sur les bords déserts de ce lac de Tibériade où il a passé la majeure partie de sa vie. Jérusalem est trop idolâtre pour ceux dont l’enfance a été illuminée par les purs Évangiles ; les yeux peuvent s’intéresser à son formalisme pompeux, comme d’ailleurs au coloris des choses de l’islam, mais c’est aux dépens des pensées profondes… Le Christ, le Christ de l’Évangile, en somme j’étais venu pour lui seul, comme les plus humbles pèlerins, amené par je ne sais quelle naïve, et confuse, et dernière espérance de retrouver ici quelque chose de lui, de le sentir un peu revivre au fond de mon âme, ne fût-ce que comme un frère inexplicablement consolateur… Et ma détresse aujourd’hui se fait plus morne et plus désespérée, de ce que, même ici, son ombre achève pour moi de s.’évanouir…
Le Gethsémani ! Depuis tant d’années j’avais rêvé que j’y viendrais passer une nuit de solitude, de recueillement suprême, presque de prière… Et je n’ose plus, et, et je remets de soir en soir, redoutant trop de ne rencontrer là, comme ailleurs, que le vide et la mort…

[1° mai.           Baalbek]         Une heure encore, et nous avons enfin l’apparition de la ville de Baal.

Dans les plaines dénudées et grisâtres d’en bas, où nous descendons par des sentiers en lacets, verdit une oasis d’arbres du Nord, de peupliers et de trembles ; on dirait presque un petit morceau de notre France, si ce n’était une chose qui s’élève au-dessus de ces bois printaniers, géante, svelte et haute : la colonnade du temple du Soleil ! [de fait, celui de Jupiter Héliopolitain, 88 m. de long sur 48 de large, date du I° siècle avant notre ère].

Six colonnes seulement, [sur 54, de 20 m de haut] supportant une frise brisée ; il ne reste debout que cela d’un temple qui fut une des plus étonnantes merveilles du monde ; mais c’est encore une ruine souveraine. Dès l’abord et de si loin, on a conscience de ce qu’il y a de surhumain dans ses proportions : elle dépasse par trop ce qui l’entoure ; les plus grands arbres ont l’air d’herbages à ses pieds. Et au-dessous, dans la verdure, sont d’autres masses colossales, des débris déjà terriblement grandioses, qu’elle écrase pourtant de toute sa taille ; des murs, des colonnes, des temples de dieux antiques.

Une mélancolie immédiate, soudaine comme un trait qui frappe, est venue à nous de ces immenses ruines un peu roses, isolées aujourd’hui dans la plaine vide et morte, surgissant au-dessus de leur bois de peupliers avec une si inutile splendeur.

On dirait le fantôme même du vieux paganisme magnifique, cette colonnade du temple du Soleil, qui se tient là-bas dans l’air, trop grande, démesurée comme une vision, en avant des cimes du Liban neigeux, très blanches ce soir sur les obscurités du ciel…

Baalbek (en syriaque : ville de Baal) a des origines presque inconnues. On ne sait pas exactement quels hommes l’ont fondée, quels hommes y ont construit, il y a des temps incalculables, un monstrueux sanctuaire de Baal en pierres cyclopéennes – base presque indestructible qui devait supporter, des siècles plus tard, les grands temples à colonnes bâtis par Antonin le Pieux et Caracala.

Comme Damas, elle dut la vie sans doute à son oasis et à ses eaux courantes, qui étaient là dès les premiers temps humains ; et sa position entre Tyr et Palmyre, sur une des routes les plus fréquentées du vieux monde, avait dû en faire un centre de commerce et de richesse. Mais son histoire demeure singulièrement ignorée.

Au commencement de l’ère chrétienne, elle eut des églises, des évêques et des martyrs ; quand elle fut devenue sarrasine, les croisés la pillèrent ; plus tard, elle subit l’invasion d’Houlagoû et celle de Tamerlan ; puis elle déclina peu à peu, comme tant d’autres villes orientales, et s’éteignit. Elle n’est plus aujourd’hui qu’une misérable bourgade, et les tremblements de terre, les continuelles luttes entre les maronites de la plaine et les Druzes de la montagne achèvent de la détruire.

En approchant, nous distinguons bientôt la Baalbek de nos jours : quelques maisonnettes, les unes arabes, les autres semi-européennes ; tout cela si pauvre et si petit, village de nains sous les pieds des grands temples silencieux !

Les lacets par lesquels nous descendions aboutissent à une voie carrossable, qui court dans la plaine et qui vient de Beyrouth. Par là, nous nous en irons demain, en deux étapes, jusqu’au navire qui nous emportera ; de l’instant où nous avons mis pied sur cette route facile, c’est donc fini pour nous des sentiers de Palestine et de Syrie, ou des battues, des pistes du désert auxquelles nous nous étions habitués depuis notre départ d’Égypte.

A l’entrée de Baalbek, deux ou trois campements de bandes Cook ; des petits hôtels levantins ; une horrible école anglaise à toit rouge, et des voitures qui arrivent, amenant des touristes aux grandes ruines – aujourd’hui prostituées à tous.

Sans descendre de cheval, nous passons devant nos tentes déjà montées et nous traversons la Baalbek contemporaine, pour nous rendre, avant la tombée du crépuscule, au temple du Soleil.

Deux choses en chemin nous arrêtent. D’abord une grande mosquée qui fut construite avec des débris de temples ou d’églises, avec des colonnes disparates, de tous les marbres, de tous les styles; ensuite, délaissée, rendue au plein vent, aux herbes, aux ronces ; des brebis et des ânons y broutent ce soir, sous les arceaux magnifiques. Puis, au milieu de frais ruisseaux, dans un bocage de peupliers où jadis les nymphes devaient venir, les restes d’un temple de Vénus, qui a les lignes courbes, les guirlandes, les coquilles, toute la grâce un peu maniérée et féminine de notre XVIII° siècle occidental.

Enfin, pénétrant au cœur de l’oasis, dans les grands vergers à l’abandon, traversant des ruisseaux et des éboulements de pierres, nous atteignons le pied des grandes ruines.

Elles se présentent à nous, dans leur énormité écrasante, sous l’aspect d’une citadelle de géants, de tous côtés murée et sans ouverture nulle part. Ce sont les premiers Sarrasins qui ont fait de cette acropole des dieux, jadis accessible à tous par des escaliers de marbre, une imprenable forteresse, en détruisant les marches, en murant les propylées et toutes les issues secondaires.

On entre là aujourd’hui par une vieille porte ferrée et basse qu’un gardien turc vous ouvre au prix d’un medjidieh par tête, et qui paraît ne donner accès que dans les souterrains de l’acropole.

Ce seuil franchi, on est, au milieu d’une obscurité de caverne, chez le vieux Baal, dans un lieu d’adoration qui remonte à cette période des Grandes Pierres, commune à toutes les races commençantes.

Deux couloirs parallèles, longs d’une centaine de mètres, et un troisième transversal, tous formés par des alignements de blocs cyclopéens de huit ou dix mètres de face : construction faite pour les durées infinies et qui a déjà vu des millénaires passer sans en être aucunement dérangée. Jadis, sans doute, ces avenues étaient à ciel libre ; le Dieu Fécondant et Pourrisseur y laissait tomber, pendant les étés des âges lointains, sa plus jeune et plus dévorante lumière. Puis, dans la suite des siècles, elles ont été recouvertes de lourdes voûtes, les unes romaines, les autres plus anciennes encore, de façon à composer une sorte de ténébreux sous-sol pour les temples des époques postérieures, consacrés au même maître éternel qui avait seulement changé son nom phénicien de Baal contre celui d’Hélia. C’est au moment où s’élevaient ces prodigieux sanctuaires nouveaux que ce lieu s’est passagèrement appelé Héliopolis, la Ville du Soleil ; mais nulle part en Orient, des appellations gréco-romaines n’ont pu tenir contre les noms primitifs, et, à la longue, Héliopolis est redevenue Baalbek.

Au sortir de ces avenues terribles, on débouche dans l’acropole, parmi les grandes ruines, sur une sorte d’esplanade vaste comme une ville, où gisent pêle-mêle des débris d’édifices surhumains ; on est au milieu d’une confusion de choses trop magnifiques, ruinées, penchées, renversées – toutes de proportions si immenses qu’on ne comprend ni comment les hommes ont pu les créer, ni comment, après, le temps a pu les détruire ; d’incomparables murailles sculptées sont encore debout et des colonnes absolument géantes se dressent dans le ciel, soutenant en l’air des lambeaux de frise. Tout cela était d’une beauté et d’une puissance que nous ne connaissons plus ; tout cela était bâti en blocs monstres qu’on avait appareillés et rangés avec une symétrie merveilleuse ; des monolithes égaux, de douze ou quinze mètres de hauteur, formaient les montants superbes de portes ; des masses, que toutes nos petites machines modernes arriveraient à peine à remuer, hissées effroyablement les unes par-dessus les autres, composaient les linteaux, les corniches ou les voûtes. Auprès de telles choses, toutes les constructions dont nous sommes orgueilleux, nos palais, nos forteresses, nos cathédrales, semblent des œuvres mesquines et passagères, faites de cailloux, de miettes assemblées. Devant ces travaux de Titans, on est oppressé par la conscience de son infime petitesse, par le sentiment de l’impuissance où seraient les hommes de ce siècle, non seulement à rien produire de pareil, mais même à rien réparer, à rien relever dans ce chaos de décombres trop lourds.

Le lieu est solitaire, d’une désolation et d’un silence infinis. Là-bas, un berger bédouin passe comme un petit pygmée étrange sur une corniche de temple ; quelques chèvres, grimpées sur des sculptures précieuses, broutent l’herbe des ruines et, au loin, la chaîne du Liban toute blanche de neiges apparaît entre les colonnes brisées, au-dessus des amoncellements de grandes pierres. L’ensemble est terrifiant sous les nuages sombres.

Pour comprendre un peu le plan général de ces temples, dont on ne saisit d’abord que la confusion et la grandeur, il faut se rendre, à travers le désarroi des choses, jusqu’à l’extrémité est de l’acropole, où jadis se trouvaient les entrées, puis revenir sur ses pas, suivre ainsi la route que prenaient les adorateurs des anciens dieux pour pénétrer jusqu’aux plus immenses sanctuaires du fond.

Ces entrées, ces propylées magnifiques, auxquelles on devait accéder autrefois par un escalier monumental, ont été murées il y a quelque mille ans par les Sarrasins, avec des morceaux, des bribes encore énormes des temples intérieurs ; puis, ce rempart, composé de fragments si dissemblables, a été mutilé par les sièges et les assauts ; et les grands tremblements de terre sont venus enfin, qui ont secoué comme jouets d’enfants ces choses fabuleuses, qui ont laissé tout cela de travers, disloqué, inquiétant et incompréhensible.

Les Sarrasins, d’ailleurs, ont été, après les chrétiens des premières époques, les principaux destructeurs humains de cette acropole unique au monde, qui semblait taillée pour ne jamais finir ; avec une hostilité acharnée et un dédain irréductible, ils ont travaillé pendant des siècles à renverser et à changer, effaçant à coups de hache les fines sculptures à leur portée, tirant à balle et à boulet contre celles des hautes voûtes, faisant sauter la mine au pied des majestueuses colonnes pour prendre le plomb et le fer qui les boulonnaient. Puis, partout, ils ont surélevé les murailles extérieures, pour s’enfermer ici dans une plus sûre forteresse ; au-dessus des corniches antiques, des élégantes frises, ils ont hissé des blocs de démolition pour former leurs traditionnels créneaux pointus. Et c’est étrange, dans ces constructions où des races si différentes ont mis la main, au cours des âges, de constater une dégénérescence de la force humaine, rien que par la dimension des pierres employées : d’abord, celles d’en dessous, les cyclopéennes, sortes de roches à jamais immuables aujourd’hui, apportées on ne sait comment par les premiers hommes ; celles du milieu ensuite, mises par les Romains, encore très effrayantes pour nous, mais déjà bien moindres ; puis celles d’en haut, ajoutées par les musulmans d’autrefois, plus petites encore, bien que dépassant celles de nos misérables bâtisses modernes…

Après ces propylées, après ces grandes entrées pompeuses, qui n’existent plus mais dont on peut reconstituer encore les aspects, on pénètre successivement dans deux gigantesques cours ; la première hexagonale, de soixante-dix mètres de diamètre ; la seconde, rectangulaire, de cent à cent cinquante mètres de côté ; toutes deux d’une égale splendeur. Leurs murailles hautes et profondes – en pierres de grand appareil, il va sans dire – se composent alternativement de parties droites ou de parties courbes qui forment comme des demi-rotondes, et sont ornées de deux étages de niches aux frontons droits, ou arrondis, ou contournés en coquille ; toutes ces niches, sculptées magnifiquement, devaient être ornées de deux de ces colonnes en granit rouge dont le sol est jonché, et renfermer des statues aujourd’hui détruites. Et à la frise supérieure de ces enceintes, au-dessus de tout, courent d’interminables guirlandes en haut relief, de feuillages, de fleurs et de fruits. Cela est déjà un monde, représentant une étonnante dépense de matière et de force, ayant épuisé sans doute la vie d’une légion d’hommes pendant des années. Mais ce n’est encore que le quartier des prêtres, que le vestibule des dieux.

Ces deux cours franchies, on arrive enfin devant les grandes merveilles du fond : à gauche, le temple monstrueux de Jupiter, et, juste en face, dans l’alignement même des propylées, l’inimaginable temple du Soleil, dominant tout de sa stature souveraine, élancé et presque aérien, avec sa svelte colonnade de vingt à vingt-cinq mètres – presque deux fois haute comme les plus hautes maisons de nos villes européennes.

De ces deux temples, le moins détruit est celui de Jupiter, sans doute parce qu’il était plus trapu, plus lourdement assis sur ses bases éternelles, plus résistant aux assauts des hommes et aux secousses du sol.

Devant l’entrée, gisent des amas de débris monstrueux, tronçons monolithes des colonnes, blocs énormes tombés des voûtes. Mais presque toute la cella, une grande partie de la colonnade du péristyle et de celle du pronaos subsistent encore. C’est un temple périptère, d’ordre corinthien ; ses corniches, ses frises sont sculptées à profusion avec un goût presque toujours exquis ; des feuillages, des fleurs courent en guirlandes infinies sur ses effroyables pierres ; au sommet de ses colonnes gigantesques, les acanthes de Corinthe se contournent comme de grandes plumes élégantes. À la voûte du péristyle, on voit encore des figures de dieux, de déesses ou d’empereurs, que les Sarrasins ont à demi effacés en les criblant de balles. Le portique, aujourd’hui déséquilibré et menacé d’une chute prochaine, a dû être une rare merveille ; il a de douze à quinze mètres de haut et il est encadré d’un admirable amas de feuillages, de voûtes, de guirlandes que soutiennent des génies ailés ou des aigles orientales… Et le temple tout entier, malgré son délabrement extrême, porte encore au recueillement profond, éveille encore le sentiment du grand mystère…

Pour nos âmes modernes, tant altérées d’une foi, d’une espérance qui s’enfuient, il y a d’ailleurs un surcroît de trouble à constater que le dieu chimérique d’ici, dont le nom est aujourd’hui pour faire sourire, a pu avoir en son temps de tels sanctuaires solennels dégageant, encore plus que nos églises, l’imprécise épouvante religieuse : illusion décidément, illusion et néant que cette épouvante-là, simple jeu des aspects, des formes sévères, et, sur les êtres très petits que nous sommes, simple impression des choses trop grandes…

Plus haut encore, dans des proportions plus inusitées et plus surhumaines, se dressait l’autre, le temple du Soleil. De celui-là, il ne reste debout que les six colonnes désolées, avec leur lambeau de frise – celles qui sont visibles de si loin, des plaines, des montagnes, des déserts d’alentour ; probablement, du reste, elles s’affaisseront bientôt tant elles sont minées par la base et disjointes. Tout l’emplacement qu’occupait ce temple, long d’environ trois cents pieds, est la partie la plus bouleversée des ruines, la plus jonchée de débris de toute sorte, la plus confuse aujourd’hui sous l’émiettement des grandes pierres ; des tronçons de colonnes, monolithes de deux mètres de diamètre, sur six ou huit mètres de hauteur, y sont couchés dans toutes les directions – et on se promène là comme au milieu d’une forêt géante, après quelque ouragan destructeur des arbres.

Et derrière enfin, fermant l’acropole, s’élève la muraille cyclopéenne dont on ne sait plus l’âge, dont on ne s’explique plus la construction prodigieuse et où se superposent des pierres taillées de vingt mètres de long, qui, mises debout, seraient hautes comme des tours. C’était le rêve des vieux peuples disparus, de bâtir de telles enceintes – qui, suivant les lieux et les temps, se sont appelées Téménos ou Haram – comme pour fixer là leurs dieux et établir immuablement une sorte de cœur de la patrie. Elles représentent, ces enceintes-là, un des plus anciens et des plus formidables efforts de l’homme pour essayer de durer. Presque toutes subsistent encore, des millénaires après l’anéantissement ou la transformation des races dont elles étaient le naos ; mais leur vieux sol sacré a changé tant de fois de dieux et de maîtres, qu’on ne se rappelle plus les noms des premiers – les noms enfantins et rudes qu’elles étaient destinées à perpétuer…

Il y a des vestiges de tous les âges, dans l’acropole immense où nous restons à errer jusqu’à la tombée du soir ; les ruines d’une basilique chrétienne, bâtie aux premiers siècles pour purifier ce repaire de Baal, et les ruines d’une citadelle du Moyen Age où les Sarrasins avaient patiemment ciselé sur les portes leurs fines et invariables stalactites.

Et les murailles, les sculptures, sont criblées de noms de visiteurs, de toutes les époques et de toutes les nations ; sur les feuilles d’acanthe, sur les rubans qui enroulent les guirlandes, sur les écailles des serpents qui se tordent autour des têtes de Méduse, sont gravées des signatures européennes ou asiatiques ; nous trouvons réunies celles des officiers français qui vinrent ici faire l’expédition de 1860 après les massacres de Damas – et, au fond du temple de Jupiter, celle de l’empereur Don Pedro d’Alcantara [le roi du Brésil], à côté du chiffre et de la couronne du grand-duc Nicolas de Russie.

Elle est très frappante, l’obstination qu’ont mise autrefois les hommes fanatisés, tant chrétiens que musulmans, à dégrader et démolir ces incomparables temples. Et, comme s’il fallait absolument qu’ils fussent détruits, les tremblements de terre, seuls assez forts pour agir vite contre des masses aussi superbes, se sont aussi acharnés là, de siècle en siècle, secouant tout comme avec la main, renversant en une seconde les rangées formidables des colonnes, qui devaient s’abattre les unes sur les autres avec de grands bruits de cataclysme.

Devant le chaos d’aujourd’hui, on a conscience de l’irrémédiable de tels anéantissements ; tous nos petits constructeurs d’églises ou de palais s’agiteraient ici en vain, comme d’impuissantes fourmis ; les blocs tombés et confondus ne se relèveraient plus…

Le crépuscule nous prend, très hâtif sous le ciel noir. La blancheur des neiges du Liban, aperçues entre les colonnes des temples, devient lugubre au milieu de cet assombrissement de toutes les choses. Le berger bédouin, qui tout à l’heure se promenait en pygmée sur les hautes frises corinthiennes, rassemble ses chèvres en jouant de la flûte, et, quand il est parti, le silence profond de chaque soir se fait dans les ruines…

En Judée aussi, elles étaient partout, les grandes ruines muettes ; mais, pour la plupart, évoquant des souvenirs de la Bible ou du Christ. A Jérusalem, dans tout cet antérieur plein de tourments que racontaient les pierres, le Christ, presque toujours, occupait la première place ; sous les fanatismes, sous les erreurs, sous les idolâtries, c’était Lui encore que l’on retrouvait à chaque pas. Et, à le sentir si solidement assis dans les passés humains, peut-être se fortifiait d’une manière latente au fond de nous-mêmes, au lieu de s’évanouir, l’illusion encore douce, transmise par les ancêtres, d’une protection suprême émanant de lui…

Mais ici s’affirment, deviennent comme palpables les ferventes et les grandioses adorations pour les dieux puérils qui l’avaient précédé d’un nombre incalculable de siècles ; alors, plus qu’ailleurs, l’esprit s’inquiète du pourquoi de ces grossiers tâtonnements aux origines, de l’inanité primitive des religions, du néant des anciennes prières. Et, dans les magnificences de cette ville de Baal, le cycle de notre pèlerinage se ferme sombrement…

Le vent a sifflé toute la nuit, un vent glacé par son passage sur les cimes blanches.

Au réveil, l’atmosphère balayée est d’une limpidité absolue ; les neiges resplendissent, et svelte, dominatrice, reine, la colonnade du temple du Soleil se dresse là-bas dans l’air ; au-dessus des fraîches verdures neuves des peupliers, au-dessus du temple de Jupiter et de l’amas des grandes ruines, très haut, toute rose et resplendissante sous les rayons d’un nouveau matin, elle se détache en avant du Liban neigeux.

Campés à l’écart comme nous le sommes, nous voyons à peine la Baalbek d’aujourd’hui, infime, presque lilliputienne à côté des restes de la grande, de la Baalbek de Baal. Mais, devant nos tentes, qui se replient une fois de plus pour le changement de chaque jour, passe et défile tout ce qui s’en va aux champs, toutes les bêtes qu’emmènent les bergers, myriades de chèvres noires, ânons, chamelles avec leurs petits – et, ici, il paraît bien humble et bien sauvage, ce train de la vie matinale d’aujourd’hui, auprès des débris qui restent d’un passé d’inconcevable splendeur païenne… Et la colonnade, là-bas, qui a vu lever tant de soleils, qui a regardé tant de commencements de jour, mutilée, triste et grande, regarde encore celui-ci…

Pierre Loti Le désert         Voyages 1872-1913   Bouquins Robert Laffont 1991

22 04 1894                   Paris manque d’eau : Sainjon propose de capter les eaux du Loiret. Duvillard surenchérit : prendre les eaux du lac Léman ! On ne sait pas exactement ce que pouvait craindre le XIX° siècle, mais ce ne sont certainement pas les grands travaux ! Heureusement ceux-là restèrent à l’état de projet.

8 05 1894                   La peste est déclarée à Hong Kong. Alexandre Yersin, installée dans la région, ancien élève de Pasteur va y gagner la célébrité :

C’est vingt ans avant la Première Guerre mondiale, mais déjà la bataille scientifique est aussi politique et les alliances sont les mêmes. Une épidémie de peste en Chine descend vers le Tonkin, parvient en mai à Hong Kong. La grande terreur à la faux se dresse à l’horizon et aussitôt c’est l’hécatombe, la panique chez les Anglais de Kowloon et les Français de Haiphong, dans tous les ports qui entretiennent avec la Chine des liaisons commerciales.

À l’époque de la marche à pied, du cheval, des chars à bœufs aux roues grinçantes et de la marine à voile, la peste avançait au pas et moissonnait devant elle. Vingt-cinq millions de morts en Europe au quatorzième siècle. Les médecins en toge portaient des masques blancs à long bec d’oiseau, bourrés d’herbes aromatiques pour filtrer les miasmes. La terreur est proportionnelle à l’accélération des moyens de transport. La peste attendait la vapeur, l’électricité, le chemin de fer et les hauts navires à coque en fer. Devant la grande terreur en noir, ça n’est plus la faux et son sifflement sur les tiges, c’est la pétarade de la moissonneuse-batteuse lancée à pleine allure au milieu des blés. Aucune thérapie. La peste est imprévisible et mortelle, contagieuse et irrationnelle. Elle sème la laideur et la mort, répand sur le monde le jus noir ou jaune des bubons qui percent sur les corps. La description médicale d’alors, on peut aller la chercher dans le traité des maladies infectieuses du professeur Griesinger de l’université de Berlin paru une quinzaine d’années plus tôt, lequel mentionne que la peste survient dans des populations misérables, ignorantes, malpropres, barbares au degré le plus incroyable.

À Saigon, Yersin emprunte un peu de matériel médical qu’on dépose avec précaution dans une malle cabine, des éprouvettes, des lamelles et un autoclave pour les stériliser. Il retourne à Hanoi et rencontre le docteur Lefèvre, médecin de la Mission Pavie, qui accompagnera l’explorateur du Laos jusqu’à Muang Sing pour délimiter la frontière chinoise. Lefèvre est un politique, et il ne lui cache pas, cher confrère, que la partie ne sera pas simple avec les Anglais. Depuis Bombay jusqu’à Hong Kong, le Raj britannique serait un immense territoire ininterrompu s’il n’y avait cette insupportable épine de l’Indochine française. Les Anglais pour cette raison font appel aux médecins japonais, autant dire aux Allemands, jouent l’Institut Koch contre l’Institut Pasteur.

Cependant un Italien francophile, le père Vigano, un honorable correspondant, un ancien officier d’artillerie décoré à la bataille de Solferino avant d’entrer dans les ordres, une taupe catholique chez les protestants, sourit Lefèvre, est prêt à sauver la mise de la Troisième République en hommage au Second Empire d’avoir assemblé l’Italie. Dans l’esprit de Yersin c’est plus farfelu que la vie des Moïs. Le Suisse et le Rital sont appelés au service de la France. Yersin débarque à Hong Kong à la mi-juin et se rend à l’hôpital de Kennedy Town dirigé par le docteur Lawson.

Depuis son arrivée au port, sous une pluie torrentielle, il a vu des cadavres de pestiférés dans les rues et dans les flaques, au milieu des jardins, à bord des jonques au mouillage. Les soldats britanniques emportent d’autorité les malades et vident leurs maisons, entassent tout et brûlent, versent de la chaux et de l’acide sulfurique, élèvent des murs de brique rouge pour interdire l’accès des quartiers infestés. Yersin prend des photographies, écrit le soir les premières visions d’enfer sous le ciel gris et les averses diluviennes. Les hôpitaux inondés sont inutilement envahis. Lawson ouvre un peu partout des lazarets qui sont des mouroirs, dans une ancienne verrerie et dans le nouvel abattoir en construction, des paillotes réquisitionnées. On jette là des nattes à même le sol qu’on brûlera avec leur occupant. La mort survient en quelques jours. À travers les rideaux de pluie chaude et les bourrasques, roulent au pas des charrettes chargées de cadavres empilés. Je remarque beaucoup de rats morts qui gisent sur le sol. La première note griffonnée par Yersin le soir même concerne les égouts qui dégorgent et les rats en décomposition. Depuis Camus ça semble évident mais ça ne l’était pas. Voilà ce que Camus doit à Yersin quand il écrit son roman, tout juste quatre ans après la mort de celui-ci.

Par télégramme, et dans un souci diplomatique, le gouverneur anglais, sir Robinson, a autorisé Yersin à venir étudier la peste à Hong Kong. Mais la mauvaise volonté des Anglais est évidente et c’est pire encore avec les Japonais, l’équipe de Shibasaburo Kitasato, qui entend se réserver les autopsies. Kitasato et son assistant Aoyama ont suivi le cours de Koch. Kitasato et Yersin sont arrivés en Allemagne la même année, Yersin à Marburg et Kitasato à Berlin, où il est resté sept ans auprès du découvreur du bacille de la tuberculose. Lorsque le docteur Lawson leur présente Yersin, qui s’adresse à eux en allemand, ils se marrent sans lui répondre : Il paraît que depuis le temps que je suis allé en Allemagne, j’ai un peu oublié la langue, car au lieu de me répondre, ils rient entre eux.

Kitasato ne peut ignorer le nom de Yersin et sa découverte avec Roux de la toxine diphtérique. Il partage avec le lama Koch une totale hostilité à l’égard de Pasteur et de ses Instituts. Il faut comprendre aussi, dans cette compétition, qu’on sait bien que cette fois on y est. On va découvrir le microbe de la peste si c’est un microbe. Il ne peut plus s’échapper. Et jamais plus l’occasion ne se présentera dans l’histoire de l’humanité d’avoir été le vainqueur de la peste. Quelques semaines de ravages en plus et ce sont des milliers de cadavres en plus à étudier. La seule chance du microbe serait un arrêt brutal et mystérieux de l’épidémie. Yersin et Kitasato savent bien qu’ils doivent à Koch et à Pasteur d’être ici, les deux génies absolus qui furent des Galilée. Ils savent bien qu’ils sont des nains juchés sur les épaules des deux géants. Kitasato a l’avantage du terrain. Aucun cadavre ne sera mis à la disposition de Yersin.

Celui-ci pourrait s’avouer vaincu et reprendre la mer. Le père Vigano est un adepte de ces méthodes vaticanes un peu fourbes que réprouve d’ordinaire un austère protestant vaudois. Pour Yersin, il fait construire en deux jours une case en bambou recouverte de paille près de l’Alice Mémorial Hospital. Voilà pour la résidence et le laboratoire, dans lequel on installe un lit de camp et ouvre la malle cabine, dispose le microscope et les éprouvettes. Vigano graisse la patte des marins anglais chargés de la morgue de l’hôpital où sont empilés les morts en attente du bûcher ou du cimetière et leur en achète quelques-uns. Yersin joue du bistouri. Ils sont déjà dans leur cercueil et recouverts de chaux. J’enlève un peu de chaux pour découvrir la région crurale. Yersin retrouve la jubilation parisienne des éprouvettes, les cerfs-volants. Le bubon est bien net. Je l’enlève en moins d’une minute et je monte à mon laboratoire. Je fais rapidement une préparation et la mets sous le microscope. Au premier coup d’œil, je reconnais une véritable purée de microbes, tous semblables. Ce sont de petits bâtonnets trapus, à extrémités arrondies.

Tout est dit. Nul besoin d’écrire un livre de mémoires. Yersin est le premier homme à observer le bacille de la peste, comme Pasteur avait été le premier à observer ceux de la pébrine du ver à soie, du charbon du mouton, du choléra des poules et de la rage des chiens. En une semaine, Yersin rédige un article qui paraîtra dès septembre dans les Annales de l’Institut Pasteur.

Kitasato, qui prélevait dans les organes et le sang, et négligeait le bubon, décrit le pneumocoque d’une infection collatérale qu’il prend pour le microbe.

Sans le hasard ni la chance le génie n’est rien. L’agnostique Yersin est béni des dieux. Comme le montreront les études ultérieures, Kitasato bénéficie d’un véritable laboratoire hospitalier, et d’une étuve réglée à la température du corps humain, température à laquelle prolifère le pneumocoque, alors que le bacille de la peste se développe au mieux autour de vingt-huit degrés, température moyenne à cette saison à Hong Kong, et température à laquelle Yersin, privé d’étuve, mène ses observations.

En même temps qu’il les envoie à Paris, il remet ses résultats à Lawson qui s’empresse de les communiquer aux Japonais. Yersin s’en plaint mais n’en fait pas une enclume. Il aurait dû être plus réservé. C’est lui qui, après avoir vu mes préparations, a conseillé aux Japonais de rechercher le microbe dans le bubon. Il m’a lui-même assuré, ainsi que plusieurs autres personnes, que le microbe isolé d’abord par les Japonais ne ressemblait pas du tout au mien. Kitasato s’attribue la réussite et lance la polémique scientifique et politique. Mais la preuve sera faite et Yersin, qui n’a jamais connu de père, et jamais ne sera père, se voit au moins attribuer la paternité de la découverte entérinée : Yersinia pestis.

Il s’enferme encore deux mois dans sa paillote, se penche sur les rats crevés, établit leur rôle dans la propagation de l’épidémie. Suivant l’exemple de Pasteur en Beauce, à la recherche du charbon du mouton, il effectue des prélèvements de terre dans le quartier contaminé de Taypingshang et les décrit pour Calmette. Vous savez que la recherche d’un microbe dans le sol n’est pas chose facile, et que, même si on ne le trouve pas, on ne peut en conclure qu’il n’y en a point. C’est donc dans l’intime persuasion que je ne trouverai rien que j’ai entrepris cette expérience. Il prépare de la terre noire diluée et ensemence des tubes de gélose où baigne un fil de platine. Eh bien figurez-vous que, dans les deux tubes, j’ai obtenu plusieurs colonies de peste et aucun autre microbe étranger.

C’est à titre d’agent sanitaire que les Anglais voudraient maintenant le garder. Les Japonais sont partis. On voit bien que les murs de brique rouge à l’entrée des rues, s’ils bloquent les Chinois, sans doute laissent passer la bestiole. Mais Yersin décide de quitter Hong Kong. Il écrit au gouverneur général à Hanoi. J’estime que le but de ma mission à Hong Kong est atteint, puisque j’ai pu isoler le microbe de la peste, faire les premières études sur ses propriétés physiologiques, et envoyer à Paris un matériel de travail suffisant. Au milieu du mois d’août, il salue sur le port le bon moine-soldat Vigano, rentre à Saigon rédiger son rapport de mission comme celui d’une exploration, restitue le matériel emprunté. Il consigne dans un carnet ses conclusions : La peste est donc une maladie contagieuse et inoculable. Il est probable que les rats en constituent le principal véhicule, mais j’ai constaté également que les mouches prennent la maladie.

En deux mois à Hong Kong c’était plié, la grande histoire de la peste. Il a une autre idée. Il est toujours pressé, Yersin. Comme s’il avait identifié le bacille pour faire plaisir à la petite bande des pasteuriens, comme ça, en deux coups de cuiller à pot, maintenant j’ai mieux à faire, vous finirez bien le boulot, il partage sans retenue pour aller plus vite vers le vaccin et envoie un peu partout des échantillons de son bacille dans des fioles en verre scellées, écrit à Calmette : Je ne suis pas en peine qu’avec M. Roux vous n’arriviez vite à un résultat.

Quelques mois plus tard, il inocule le sérum à un malade de Canton :

Guangzhou – Canton – où débarque Yersin est déjà une ville de près de deux millions d’habitants. L’épidémie de peste vient de tuer cent cinquante mille d’entre eux. Yersin apporte avec lui du vaccin de Paris, et celui des chevaux de Nha Trang élaboré par le vétérinaire Pesas. Il entend appliquer le remède de cheval au Chinois, cherche son Joseph Meister, rencontre le consul de France à Canton ou Guangzhou. Il ne lui cache pas que l’innocuité de son vaccin n’est pas prouvée au-delà du cheval.

Le consul se gratte la tempe. Les Chinois, voyez-vous, n’ont pas la mémoire courte, lui explique-t-il. Même si c’est trente-cinq ans après le sac du palais d’Été par la France et l’Angleterre, trente-cinq ans après que ces deux nations ont gagné la Deuxième Guerre de l’opium, et contraint la Chine à ouvrir ses ports au commerce des fumeries, les Français comme les Anglais sont à peine tolérés, et confinés dans des quartiers réservés. Il serait de mauvais goût qu’un long-nez vienne euthanasier ici à la seringue quelques malades. Le consul se gratte la tempe. Il félicite Yersin pour sa découverte, et sa notoriété qui est parvenue jusqu’ici, mais il le prévient qu’il risque de gravement se ramasser, ou bien il lui rappelle, en ce langage diplomatique désuet, que la roche Tarpéienne est bien proche du Capitole.

Yersin, s’il était catholique, on en ferait un saint, on canoniserait illico le vainqueur de la peste, tant il semble que l’histoire soit d’inspiration surnaturelle.

Elle repose cependant sur trois témoignages concordants et indépendants. Celui de Yersin lui-même conservé à l’Institut Pasteur, celui de l’évêque sans doute dans les archives du Saint-Siège, et celui du consul dans celles du Quai d’Orsay. Le diplomate envoie son rapport dans les jours qui suivent : Le vendredi 26 juin, vers onze heures, je reçus la visite du docteur Yersin, qui m’exposa le but de sa mission, et me demanda si je croyais qu’il réussirait à obtenir l’entrée des hôpitaux chinois de pestiférés, et à y essayer l’emploi du sérum curatif qu’il avait découvert. Je ne dissimulai pas au docteur qu’il m’était impossible de l’autoriser à tenter ici les expériences auxquelles il voulait se livrer, expériences que l’hostilité de la population cantonaise contre tout ce qui est européen pouvait rendre très dangereuses pour les Résidents. Je proposai au docteur, avant de quitter Canton, de se rendre avec moi à la mission catholique. »

Les deux hommes y sont reçus par monseigneur Chausse, lequel allait justement appeler un médecin. Il est préoccupé par l’état de santé d’un jeune séminariste de dix-huit ans, Tisé, qui se plaint depuis quelques jours de maux de tête et d’une violente douleur à l’aine. Ce matin la fièvre s’est déclarée et le jeune homme est alité. Ça l’ennuie, monseigneur, déjà qu’il n’en a pas tant que ça, des convertis, et Dieu qui lui reprend celui-là, allez y comprendre quelque chose. On vient de lui administrer l’extrême-onction. On l’a convaincu, le jeune Chinois, que depuis des siècles que les jésuites évangélisent en ces parages, un chinatown a bien eu le temps de s’installer au jardin d’Eden, où les affiches des maisons de thé sont bilingues, mandarin-latin. On prie à son chevet. On attend que lui poussent les ailes blanches idéales.

Yersin : Mgr Chausse me conduit auprès de lui à trois heures de l’après-midi : le jeune Chinois est somnolent, il ne peut se tenir debout sans vertige, il éprouve une lassitude extrême, la fièvre est forte, la langue chargée. Dans l’aine droite, il existe un empâtement très douloureux au toucher. Nous avons bien devant nous un cas de peste confirmé, et la violence des premiers symptômes peut le faire classer parmi les cas graves. »

Le consul : Je ne m’oppose pas à ce que l’inoculation du sérum antipesteux soit faite, à la condition toutefois que l’opération ait lieu hors de la présence de Chinois, et que les détails en seront strictement tenus secrets jusqu’au rétablissement complet du malade. De telle sorte que nous éviterons les ennuis qui pourraient survenir en cas d’insuccès. »

Yersin : À cinq heures, six heures après le début de la maladie, je pratique une injection de 10 cc de sérum. À ce moment, le malade a des vomissements, du délire, signes très alarmants qui montrent la marche rapide de l’infection. À six heures et à neuf heures du soir, nouvelles injections de 10 cc chacune. De neuf heures du soir à minuit, aucun changement dans l’état du malade qui reste somnolent, s’agite et se plaint souvent. La fièvre est toujours très forte et il a un peu de diarrhée. À partir de minuit, le malade devient plus calme et à six heures du matin, au moment où le Père directeur vient prendre des nouvelles du pestiféré, celui-ci se réveille et dit qu’il se sent guéri. La fièvre, en effet, est complètement tombée. La lassitude et les autres symptômes graves ont disparu. La région de l’aine n’est plus douloureuse au toucher et l’empâtement presque effacé. La guérison est si rapide que si plusieurs personnes n’avaient, comme moi, vu le patient la veille, j’en arriverais presque à douter d’avoir traité un véritable cas de peste. On comprendra que cette nuit passée auprès de mon premier pestiféré ait été pour moi pleine d’anxiété. Mais au matin, lorsque avec le jour parut le succès, tout fut oublié même la fatigue. » Yersin est le premier médecin à sauver un pestiféré.

Patrick Deville                     Peste § choléra           Le Seuil 2012

Au début des années 1890, on est aux débuts de la troisième pandémie de peste.  Elle arrive de Mongolie et fait des ravages dans le sud de la Chine. Le 8  mai 1894, le premier cas de peste est identifié à Hongkong par le responsable de l’hôpital civil de la colonie britannique de Hongkong, James Lawson.  La France, inquiète pour ses colonies en Indochine, décide d’envoyer sur place le pasteurien le plus proche, Alexandre Yersin, 31 ans, alors en poste à Saïgon. L’enjeu scientifique est de taille. En plein âge d’or de la microbiologie, et sur fond de rivalité franco-allemande entre Koch et Pasteur, la peste n’a pas encore été étudiée.

Yersin arrive à Hongkong avec son microscope, sa formation pasteurienne et son intuition. Des cadavres noircis, aux membres gangrenés par la maladie, jonchent les rues du quartier dortoir de Tai Ping Shan, déjà insalubre sans épidémie. Le jour même de son arrivée, Yersin y remarque beaucoup de rats morts.  Yersin a montré le rôle essentiel du rat dans la transmission de la maladie, mais c’est Paul-Louis Simond qui trouvera le rôle de la puce, précise Isabelle Dutry.

Le Japonais Kitasato Shibasaburo, célèbre pour ses travaux sur le tétanos au sein de l’équipe de Koch, est arrivé trois jours plus tôt, fort bien accueilli  par Lawson. Yersin, lui, ne reçoit guère d’assistance de l’administration britannique. Ni laboratoire, ni logement, ni accès aux cadavres de l’hôpital de Kennedy Town, chasse gardée de l’équipe japonaise. Il se fait construire une paillote de deux pièces, à proximité de l’hôpital. Un missionnaire italien, le Père Vigano, l’aide à organiser des prélèvements clandestins, en soudoyant les soldats responsables du transport des corps.

Alors que Kitasato cherche le bacille dans le sang, Yersin le traque dans le pus des bubons. Le 20  juin, il a son premier tête-à-tête avec l’agent le plus pathogène de l’histoire de l’humanité. Le bubon est bien net (…). Je l’enlève en moins d’une minute et je monte à mon laboratoire. Je fais rapidement une préparation et la mets sous le microscope. Au premier coup d’œil je reconnais une véritable purée de microbes, tous semblables. Ce sont là  de petits bâtonnets trapus, à extrémités arrondies et assez mal colorés. (…)  Il y a beaucoup de chances pour que mon microbe soit celui de la peste, mais je n’ai pas encore le droit de l’affirmer, écrit-il dans l’une de ses nombreuses lettres retranscrites par l’épidémiologiste Henri Mollaret et l’historienne Jacqueline Brossollet dans Yersin, ou le vainqueur de la peste (Fayard, 1985).

Une semaine auparavant, Kitasato et Lawson avaient déjà crié victoire. Bien que Kitasato ait des doutes sur son échantillon, prélevé onze heures après la mort du sujet, Lawson prévient The Lancet dès le 15  juin 1894 que Kitasato a réussi à découvrir le bacille de la peste. Le journal scientifique mentionne les faits, mais ajoute que les éléments manquent pour former un jugement. Les approximations de Kitasato trahiront son bluff. Yersin, lui, poursuit ses recherches, envoie le bacille par la poste à l’Institut Pasteur à Paris, puis travaille à un sérum anti pesteux avant de passer à autre chose.

Cette découverte historique semble n’avoir été qu’un chapitre dans la vie de cet homme exceptionnellement libre. Il estime avoir fait son petit travail, sans plus de rancune que d’intérêt pour ces gens peu aimables qu’il a croisés lors de son séjour à Hongkong.

Florence de Changy Le Monde 2 juillet 2014

Touche à tout de génie, ce Yersin. Brillant élève de Pasteur, il aura commencé par être médecin à bord des navires des Messageries maritimes, puis se sera offert des milliers d’hectares d’hévéa – qui vont le mettre à l’abri du besoin, mais encore des poules, des cerfs-volants, de la cocaïne, alors utilisée en pharmacie, directeur d’hôpital à Hanoï et de l’Institut Pasteur qui lui est attaché. Son bonheur, ce sera son domaine de Nah Trang, au Viet Nam, là où il avait, entre autres ses hévéas, mais aussi ses laboratoires, bibliothèque.


[1] Il n’est pas inutile de dire ce qu’a représenté ce livre pour ceux qu’intéresse l’architecture. Sorti en 1943 aux États-Unis, sous le titre Foutainhead, il en a été vendu 6 millions d’exemplaires.  Encore aujourd’hui, il s’en vend 100 000 chaque année. Ayn Rand était une juive russe née à Saint Petersbourg en 1905, dans une famille libertaire. King Vidor en fit un film en 1949 : Le Rebelle, avec Gary Cooper.

[2] Il s’agit probablement de ce vent fou là-bas nommé williwoo

[3] Avoir navigué sous le revolin d’une misaine : avoir servi comme matelot, à la voile.


Par l.peltier dans (7 : 1872 à 1907) le 1 octobre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

1 06 1894                   Une armée de rebelles, les Donghak se dirige vers Séoul, en Corée, alors vassale de la Chine. Signée 10 ans plus tôt par le Japon et la Chine, la convention de Tientsin stipulait que chaque pays signale à l’autre tout mouvement de troupes vers l’étranger. Cette révolte paysanne, motivée par la hausse des prix et des taxes qu’on attribuait à l’époque aux concessions faites aux étrangers, avait été récupérée par le parti Donghak (études orientales), mouvement politico-religieux nationaliste, prônant l’abolition du système des classes, dénonçant l’emprise du clan Min sur le pouvoir et réclamant l’expulsion des étrangers.

Le gouvernement coréen demande l’aide de son suzerain, la Chine pour mater la rébellion. Mais, sous prétexte de violation des accords de neutralité, le Japon, soucieux de reprendre pied sur la péninsule coréenne et de stopper l’avancée russe en Mandchourie, envoya lui aussi des troupes pour affronter les Chinois. Le 23 juillet, les Japonais entrent dans Séoul, contraignent le roi à rappeler son père le Daewongun, désormais leur allié et peut-être aussi l’inspirateur des révoltes paysannes ; ils établissent un nouveau gouvernement pro Japonais, qui annule tous les traités sino-coréens et accorde à l’armée japonaise le droit d’expulser les Chinois de Corée. Ils prendront Pyongyang le 16 septembre, infligeant nombre de défaites aux Chinois, tant terrestres que navales.

24 06 1894                 Assassinat du président de la République Sadi Carnot par l’anarchiste italien Sante Jeronimo Casério, à Lyon, lors de l’inauguration de l’Exposition Internationale.

06 1894                      Lettre du Révérend Père Maurice Marie TOUCHAUX à ses parents.

Né en 1875, il devient prêtre dans la congrégation des Rédemptoristes et embarque au Havre le 13 Mai 1894 à bord du Tropique, accompagné de son frère Joseph, 1877, lui aussi Rédemptoriste, envoyés en mission au Pérou et au Chili. Ils mourront tous deux dans ces pays, Joseph à Santiago du Chili le 11 01 1908, et Maurice à Lima le 26 05 1912.

A bord du Tropique. Océan Pacifique. Coronel.

Mes bien chers parents,

Soit bénie et remerciée l’infinie bonté de notre Dieu qui ne cessa de se témoigner à nous d’une manière de plus en plus remarquable ! Puissent ces lignes vous dire quelque chose de ces délicieux procédés de notre bon maître et vous répéter avec nous dans une commune reconnaissance : goûtez et voyez combien le Seigneur est doux !
Toute la nuit du 21 Juin nous avions donc manœuvré pour éviter d’aller nous mettre au sec. Les côtes avaient été signalées à 9h 1/2 du soir au moment où nous achevions le chant de l’Ave Maria Stella. Il était temps : quelques heures plus tard, nous subissions le sort de l’Antique, navire de la Compagnie qui se perdit sur ces côtes, il y a quatre ans, mais l’étoile de la mer éclairait notre marche.
Le lendemain à 7h du matin, le même littoral revenait devant nous, illuminé par le soleil levant, c’est la Patagonie argentine, avec ses sables arides, semés peut-être de quelques rares arbustes. Ça et là des falaises, des rochers fendus, et tout au bout de l’horizon, le cap des Vierges célèbre par les naufrages arrivés dans tout son rayon. La terrible avant garde à 3 milles en mer, la roche de Nassau, a fait sombrer nombre de voiliers et de vapeurs, depuis le Nassau, navire anglais qui lui donna son nom, jusqu’à la Cléopâtre, vaisseau allemand dont nous voyons plus loin la noire carcasse près de la pointe Dungeness. Mais nous que le ciel dirige rien de pareil ne nous menace. Nous allons à toute vitesse à travers les dangers semés par notre route. Un voilier que nous rencontrons n’a pas si belle contenance : le vent lui manque, il ne peut avancer. Par signaux, il nous prie de le signaler à Punta Arenas. On hisse le pavillon français pour lui répondre qu’il a été compris.
Dungeness est bientôt doublé. Voici déjà la pyramide blanche et rouge, limites des possessions de la République argentine et du Chili, nous sommes dans le détroit de Magellan. Des collines coupent de temps en temps la monotonie du littoral de Patagonie qui se déroule à notre droite. Le plus haut sommet, le mont Dinéro a 83 mètres.
Après avoir longtemps regardé en vain du coté de la Terre de Feu, nous voyons apparaître le cap Espiritu Santo élevé à 30 mètres au dessus du niveau de la mer. Salut à toi, pauvre terre des sauvages ! Puisse la lumière de l’Esprit Saint illuminer tes plages désolées et te rendre digne du nom que l’on t’a donné !
La Patagonie chilienne se découvre toujours avec une surprenante netteté, noirs rochers fendus, végétation inculte, rares maisonnettes rouges et blanches, premier indice d’habitants civilisés, le rivage que nous ne pourrions atteindre après 3/4 d’heure de marche à toute vitesse, on dirait que nous allons le toucher. Mais chose plus curieuse encore ! qu’est ce voilier que nous voyons là-bas, derrière nous si ressemblant à celui qui s’est fait signaler ce matin ? M. le Commandant l’observe et dit qu’il doit être à 3 milles en arrière sur la ligne que nous suivons. Mais c’est impossible puisqu’il n’y a pas de vent. C’est donc bien le même que celui qui a été aperçu ce matin : voilà ses mâts, ses voiles, ses ponts, et pourtant il est à 60 milles en mer. C’est un de ces merveilleux effets du mirage : jamais M. le Commandant n’en avait vu un si frappant qu’aujourd’hui.
Nous prenons donc note de tout ce qui se passe pour vous le transmettre, pendant que notre vaisseau dirigé sur la baie Possession nous emporte rapidement malgré le courant contraire à l’entrée du 1° goulet. Possession nous tente un instant mais il n’est encore que midi, c’est trop tôt pour mouiller. Le temps est beau et il importe d’avoir le courant favorable pour passer les goulets. En avant donc, car tout retard pourrait être décisif. La colline direction nord avec sa pyramide blanche de 68 mètres dirige notre course. Le détroit se resserre, voilà le banc Orange du coté de la Terre de Feu ; encore quelques instants et nous passons avec une vitesse de 15 milles à l’heure entre les pointes Delgada à droite et Andegada à gauche. C’est l’entrée du goulet, un des passages les plus critiques du détroit mais le courant est pour nous et le ciel nous favorise.
A droite, au détour d’un rocher, voici apparaître une ferme avec dépendances au milieu de prairies où paissent bœufs et moutons. Le pavillon chilien (formé de bandes horizontales blanches et rouges dont la blanche forme un carré bleu décoré d’une étoile blanche) monte le long d’un grand mât pour saluer le vaisseau qui passe. Nous répondons par un salut du drapeau français. Les habitants agitent leurs mouchoirs. Nous regardions encore que l’on sortait déjà de l’étroit chenal de 2 879 mètres.
A peine nous avons fait quelques milles au-delà que le courrier anglais arrivait à toute vitesse, à contre bord de nous. Déjà notre pavillon est prêt à faire le salut d’usage quand le voilà qui vire de bord et va mouiller un peu plus haut. Pourquoi cette singulière manœuvre ? C’est que nous sommes au jour le plus court de l’année dans ces parages ; le temps se couvre, le vent contraire se lève. Trois raisons plus que suffisantes.
A notre bord elles sont également appréciées et l’ordre de mouiller ne tarda pas à se faire entendre. Un officier arrive, la sonde à la main. L’on entend successivement 46, 47 mètres ! Soudain l’ordre « Stop » est transmis à la machine qui s’arrête aussitôt. Une ancre roule à la mer suivie de 9 maillons et 125 mètres de chaîne. Toute la nuit nous soutenons la tempête qui rugit avec fureur. Jamais M. le Commandant n’avait vu si gros temps[2] dans cette partie du détroit. Malheur aux pauvres vaisseaux en ce moment sur la grande mer ! Pour nous, protégés par les côtes et affermis sur nos ancres nous sentons à peine le choc des vents ameutés. Au point du jour notre vaisseau reprenait sa route.

On peut apprécier d’autres styles de littérature, plus authentiquement marine : Jean Marie Le Bihor, ancien gabier au long cours, dicte ainsi au fils d’un ami une lettre pour son ancien commandant, lui aussi à la retraite pour lui signifier son désaccord sur une vieille croyance des gens de mer relative au Diable en lest, autrement dit du malheur qu’il y a à emmener une ou plusieurs femmes à bord :

Cap’taine,

Le cap’taine Le Bihan, vous savez, qui commandait aux « Voiliers Nantais », qu’il a pris ses invalides comme moi à St Pierre-Quiberon, qu’il m’emmène pêcher dans son canot et qu’il m’offre souvent dans sa belle maison de fameux boujarons de tafia d’officier qu’il est dans un petit baril avec des cercles en cuivre astiqués à clair comme celui des seilles d’une dunette, il m’a fait lire votre rapport pour le « Diable en lest ».
Eh bien ! cap’taine, soit dit sans vous contredire, je navigue pas tout à fait de conserve avec vous sur ce cap-là, parce que voyez-vous, s’il y a plusieurs numéros de diable en lest comme il y a pour la toile, du cinq des cacatois au double zéro des huniers, tous les numéros du diable en lest, sans exception, il embrouille quelque chose à bord. C’est plus fort que lui.
Le cap’taine Le Bihan m’a dit que j’avais qu’à vous écrire mon histoire, que ça vous fâcherait pas.
Alors que je m’ai patiné voir Jean-Louis, le fils à Yves Penborn, mon ancien matelot qui a filé son câble par le bout du pauvre Jean-Bart (cap’taine Laroche) quand il a fait capsaille sous voile, vous vous rappelez, au large d’Ouessant ?
Jean-Louis a été fourrier à l’État et maintenant il est avec le syndic. S’il a jamais été foutu de tenir un épissoir par le bon bout, il faut reconnaître qu’il se manie mieux que moi avec un porte-plume. Alors, je lui dicte mes lettres, qu’on y comprend rien qu’il me dit.
Laisse courir que je lui réponds, et fais un tour mort et deux demi-clés sur la langue, failli bigorneau de fourrier que tu es ! C’est des marins, des vrais, qui lit ça et pas un sacré maudit buraliste de pharmacien comme toi. Et veille à ne pas faire le plus petit ajut, à ne pas changer le plus petit mot que je te dis.
Vous comprenez, cap’taine, je peux lui parler comme ça, en oncle de Hollande, parce qu’il n’a pas encore seulement quarante ans d’âge, que c’est comme un fils pour moi, et que de plus il n’a jamais tossé la mer sous le revolin d’une misaine[3].
Et maintenant, cap’taine, je vous largue ma réclamation, mais en douceur, par politesse.
Dame ! non, jamais la cap’taine à bord, ça peut-être tout à fait bon, même quand c’est du meilleur, du premier choix.
Et je peux vous en parler par pratique, que j’étais sur la France Chérie (cap’taine Hirigoyen) un grand Basque, qu’était sec comme nordé en coque et en paroles, et pas commode, mais que pourtant je me souviens qu’avec lui on a eu service du dimanche le jour du vendredi saint.
Eh bien ! il avait sa dame à bord, que c’était comme une jolie petite goélette, bien taillée, bien grée en tout et toujours bien pavoisée. Et avec ça pas fière du tout et aimable pour l’arrière et aussi pour nous de l’avant. Qu’un jour elle est venue dans le poste de bâbord avec le lieutenant pour voir le père Cornec qu’était gabier de beaupré, qu’il était vexé d’être malade dans sa cabane, pour lui donner un pot de confiture, du lait en boîte et des petits biscuits de terre. Qu’il aurait préféré, le vieux pirate, un bon quart de rack, mais qu’elle connaissait pas encore le vrai remède du matelot.
Donc, on reconnaissait tous qu’on était tombé sur la bonne broche et qu’on pouvait pas trouver mieux comme dame à bord.
Eh bien ! elle m’a pourtant causé des ennuis sérieux, sans le faire exprès, ça je dois le dire. Parce que, voyez-vous cap’taine, c’était quand même du « lest de diable », bien que ce soit comme qui dirait du « lest de tout petit diable ».
Pour de bref, comme on était beaucoup dans notre temps, vous le savez, je suis bien dessiné[4] et très varié, je peux m’en vanter, et pas seulement en bleu, mais aussi avec du rouge.
Alors que j’ai en plus beau, sur mon bras de bâbord depuis le poignet jusqu’à la charnière du coude, une belle poupée que c’est le portrait d’une des poulies coupées de la maison de danse de la Mercedes à Rio, que vous avez dû la connaître.
Comme de bien entendu, elle a rien dessus de bout en bout, comme elles dansaient toutes chez la Mercedes, qu’était avare pis qu’un cap’taine d’armement, qu’elle leur donnait que des petits souliers d’étoffe et des castagnettes pour s’habiller !
Sans faire de remous, je peux dire qu’elle est dessinée premier brin, qui lui manque rien de rien et qu’on pourrait lui compter les cheveux, comme il disait celui qui me l’a faite là-bas.
Elle s’appelait Consuelo, que ça veut dire qu’elle était pour consoler Jean Matelot de sa misère.
C’était comme de bien entendu une Espagnole. Mais j’ai francisé ma poupée, en lui faisant ajouter un petit pavillon tricolore sur le ventre.
Et qu’un jour, c’était dans un bouzin de Shangaï, qu’on était que quatre du Bougainville de Nantes (cap’taine Montbrun), qu’on s’abordait sans mollir je vous assure, qu’on avait pas voulu brasser à culée devant eux, avec six grands d’un yacht anglais qu’on avait tous, Goddam et Français, une sacrée biture d’amiral. Et tape dessus matelot ! Et tosse dedans garçons ! Et que j’avais décapelé mon tricot.
Tout d’un coup, « stop » qu’on entend ! C’était le propriétaire du yacht qui venait d’entrer avec son cap’taine et trois policemen, qu’ils faisaient rallier leurs hommes pour la partance.
Alors le propriétaire, il voit ma poupée :
Aoh ! boy ! qu’il dit, merveillous ! Je veux. Vendez-moi la peau avec la lady.
Mais dites-donc, monsieur le milord, que je lui réponds, votre compas s’affole pas ?
No ! j’affole pas, qu’il dit. Mon docteur à bord il découpera vous, very proprement sans souffrir.
Mais je veux pas, que je lui renvoie ! Je veux garder ma peau et ma poupée. Qu’elle navigue avec moi depuis dix ans et qu’elle est bien où elle est.
Aoh ! tranquille pour elle soyez. Elle sera encore bien plus dans mon cabine avec un cadre bautéfoul tout en or. Je la veux beaucoup, elle est trop belle et je donne 50 livres pour vous.
C’est qu’il plaisantait pas ! Mais cap’taine, j’ai pas consenti devant lui et pourtant, vous savez qu’à cette époque 50 livres, ça bordait un décompte de presque vingt-cinq mois de campagne !
Vous voyez que je mens pas quand je vous dis que ma poupée elle vaut cher, que c’est un vrai cher-d’œuvre, comme il m’a dit un jour devant témoins le cap’taine Kermor qui commandait La Danaé, qu’il s’y connaissait parce qu’il faisait lui aussi des tableaux avec des couleurs en pile et en vrac, qu’il m’a pris mon portrait et que chaque fois qu’il me copiait : attrape ! à genoper un apéritif Jean-Marie ! Du bitter que c’était, du bitter havarais avec du tafia dedans !
Mais j’ai assez drivé comme ça. Je reviens à mon cap.
Quand la cap’taine a embarqué sur la France-Chérie, au second voyage, que le grand-mât[5] venait juste de la marier, plus moyen de travailler sur le dunette ou d’aller à la barre avec mes manches retroussées, par rapport au costume de ma poupée, qu’elle était à sec de toile !
Et tous, ils me moquaient !
Et même le second (c’était monsieur Martin, un vrai Parisien de Paris et pourtant marin comme les cordes) un jour qu’on était plusieurs à passer au goudron les rides des haubans d’artimon, qu’il me dit pour se payer ma tête devant elle qui était sous le vent, dans son fauteuil avec un livre :
Eh bien ! Le Bihor, mon garçon, qu’est-ce qui te prend ? Tu ne retrousses plus tes manches pour goudronner ? Tu préfères salir ton tricot que tes bras ? Veux-tu aussi que je prête des gants, pour pas abîmer tes mains ?
Et tous ils riaient ! Bien sûr, j’ai pas répondu, mais j’ai failli avaler ma chique de colère !
Alors pour plus avoir l’air d’une Jeannette, le soir j’ai eu une idée et Le Tallec mon matelot, avec du colatar il m’a peint sur ma belle poupée un fichu pour lui cacher ses jolis petits bossoirs, et puis un petit jupon de la ceinture aux genoux.
Ah ! ma doué ! cap’taine ! Si vous aviez vu ça ! C’était triste à voir ! On aurait dit que ma poupée elle était en grand deuil et qu’elle était dans un enterrement de terre ! C’était un vrai massacre ! Foi de Jean-Marie ! J’étais pas content et ça m’a gâté tous mes jours de beau temps.
Tout ça pour pouvoir me mettre en tenue de travail devant la cap’taine !
Vous voyez bien cap’taine que j’ai raison, que même quand c’est qu’un « tout petit lest de tout petit diable », ça cause quand même des ennuis à Jean Matelot.
Vous pensez si à l’arrivée, je me suis paumoyé pour faire la grande propreté de ma poupée et la remettre en tenue !
Que si vous venez à Quiberon, vous pourrez lui passer l’inspection. Mais maintenant la pauvrette, elle fargue plus si bien la Nation, elle fait plus si bien la belle en rade, parce que mon bras depuis que je mange mes invalides, il est tombé tout maigre.
Et que sa peau, elle n’est plus tendue et dure comme misaine sous son ris, comme elle était au beau temps que je bourlinguais, que j’étais jeune et faraud et que je craignais rien ni personne, pas plus une piaule du Cap à décorner le diable que les dangers de terre : gabelous, brasse-carrés, commissaires de la marine et tous les autres de son plat !
Sauf comme de bien entendu, mes chefs – quand ils le méritaient – et puis aussi, un peu… le diable en lest. Même celui que vous dites qu’il n’est pas méchant.
Je vous envoie, cap’taine, mon salut de respect.

Jean-Marie Le Bihor 7312 Vannes. vers 1912

6 07 1894                   Les employés de la Pullmann Palace Car Company, en grève à Chicago depuis un mois, mettent le feu à des centaines de wagons ; le lendemain la milice de l’État intervient :

Dire que la foule est devenue enragée serait un euphémisme. (…) L’ordre de charger a été donné. (…) Dès lors, on n’utilisa plus que les baïonnettes. (…) Une dizaine d’hommes qui se trouvaient dans les premiers rangs reçurent des coups de baïonnette. (…) Armée de pavés, la foule déterminée chargea elle aussi. Le mot passa dans les rangs de la milice que les soldats devaient se défendre. Les uns après les autres, lorsque la situation l’exigeait, ils se mirent à tirer à l’aveuglette sur la foule. (…) La police vint ensuite avec ses matraques. Une clôture de barbelés avait été disposée tout autour des voies. Les émeutiers l’avaient oublié et quand ils ont voulu s’enfuir, ils se sont retrouvés pris au piège. (…) La police se montra peu encline à l’indulgence et la foule, acculée aux barbelés, fût impitoyablement matraquée.(…) Les gens situés à l’extérieur coururent au secours des émeutiers. (…) les jets de pierre continuèrent sans faiblir. (…) Le lieu du combat ressemblait à un champ de bataille. Les hommes tués par les soldats et la police étaient étendus sur le sol un peu partout.

Times de Chicago

On comptera 13 morts, 33 blessés graves et 700 manifestants arrêtés.

10 07 1894                 Le  tout à l’égout devient obligatoire.

22 07 1894                 Le Petit Journal organise la première course automobile sur les 126 km qui séparent Rouen de Paris : la première des 21 voitures a roulé à 18 km/h.

6 09 1894                    Le docteur Émile Roux met au point le sérum antidiphtérique.

27 09 1894                Le général Mercier, ministre de la guerre depuis le 3 décembre 1893, prend connaissance d’un bordereau, – en fait une lettre, déchirée en six morceaux – qui aurait été trouvé dans une corbeille à papier de l’ambassade d’Allemagne par une femme de ménage. Ce bordereau prouverait qu’un traître renseigne l’attaché militaire allemand à l’ambassade d’Allemagne à Paris, Max von Schwartzkoppen : il fournissait l’esquisse d’un frein hydraulique anti-recul du canon de 75.

13 10 1894                 Un officier d’ordonnance sonne au domicile du capitaine Albert Dreyfus pour lui remetre une convovation :

Le général de division, chef d’état-major de l’armée, passera l’inspection de MM. Les officiers stagiaires [à l’École de Guerre] dans la journée du lundi 15 octobre courant. M. le capitaine Dreyfus, actuellement au 39° régiment d’infanterie de Paris, est invité à se présenter à cette date et à 9 heures du matin au cabinet de M. le chef d’état-major général de l’armée, tenue bourgeoise.

14 10 1894                 Une réunion présidée par le général Mercier fixe le déroulement de l’opération montée contre le capitaine Dreyfus : conduite par le commandant du Paty de Clam, chargé de l’Instruction, assisté par l’archiviste Gribelin et le chef de la Sureté Cochefort, la suggestion de ce dernier est retenue : faire écrire au suspect une lettre reprenant le contenu du « bordereau ». Au cours de la dictée, le coupable ne manquerait pas de se trahir. Et d’avouer. On offrirait à l’officier félon, s’il voulait mourir, de se faire justice avec un revolver laissé sur la table.

15 10 1894                 Le capitaine Alfred Dreyfus s’habille en civil. [contrairement à ce que représentera la couverture du Monde illustré du 18 mai 1899. ndlr]. Il quitte son appartement, longe la Seine d’un pas vif : l’air est froid, coupant. Arrivé rue Saint Dominique, la rue du ministère de la Guerre, il ralentit pour ne pas être trop en avance. Peu avant 9 heures, il franchit la porte du bâtiment. Pénétrer ici en costume cravate lui fait une curieuse impression mais il ne s’y arrête pas. Dans l’aile où se trouvent les bureaux de l’état-major de l’armée, le commandant Georges Picquart, qui fut l’un de ses instructeurs à l’École de guerre, le reçoit quelques minutes puis le conduit dans le bureau du général de Boisdeffre, chef d’état-major général adjoint, qui avait déjà noté Dreyfus : Esprit vif, saisissant rapidement les questions, zélé, travailleur, favorablement apprécié partout où il a passé. Fera un bon officier d’état-major.

La porte s’ouvre, il entre, fait quelques pas, entend le lourd battant se refermer derrière lui.

Ce n’est pas le général de Boisdeffre qui lui fait face mais un inconnu, le commandant Ferdinand du Paty de Clam, la main droite bandée de soie noire. Au fond du bureau, trois hommes en civil restent en retrait : le commandant indique au capitaine : Le général va venir.

La pièce est éclairée par un feu puissant dans la cheminée. Le commandant du Paty de Clam invite le capitaine à s’asseoir derrière une petite table, lui fait signer une fiche correspondant à son inscription d’officier stagiaire et lui demande de bien vouloir écrire sous sa dictée une lettre qu’il ne peut lui-même rédiger en raison d’une blessure. Le capitaine obéit. Du Paty de Clam commence à dicter :

Paris, le 15 octobre 1894,

Ayant le plus grave intérêt, Monsieur, à rentrer momentanément en possession des documents que je vous ai fait passer avant mon départ aux manœuvres, je vous prie de me les faire adresser d’urgence par le porteur de la présente qui est une personne sûre. Je vous rappelle qu’il s’agit de :

1°  Une note sur le frein hydraulique du canon de 120 et sur la manière dont …

À ce moment, du Paty de Clam s’arrête brusquement : Qu’avez-vous donc capitaine ? Vous tremblez !

J’ai froid aux doigts, répond Dreyfus en continuant d’écrire. Du Paty de Clam le reprend : Faites attention, c’est grave.

Grossier personnage, songe le capitaine qui continue d’écrire :

… il s’est comporté aux manœuvres ;

2°  Une note sur les troupes de couverture ;

3°  Une note sur Madagascar.

Impatient, du Paty de Clam dicte maintenant en marchant dans son dos. L’exercice terminé, il se place devant Dreyfus, lui saisit d’une main l’épaule et lance d’une vois solennelle : Au nom de la loi, je vous arrête. Vous êtes acuusé du crime de haute trahison.

Immédiatement, le commandant se saisit d’un code pénal et donne lecture de l’article 76 :

Quiconque aura pratiqué des machinations ou entretenu des intelligences avec les puissances étrangères ou leurs agents, pour les engager à commettre des hostilités ou entreprendre la guerre contre la France, ou pour leur en procurer les moyens, sera déporté en forteresse fortifiée [ah bon ! il existerait donc des forteresses non fortifiées !] et ses biens seront confisqués.

Cette disposition aura lieu dans le cas même où lesdites machinations ou intelligences n’auraient pas été suivies d’hostilités.

Abasourdi, le capitaine Dreyfus proteste, ne comprend rien à ce qu’on lui reproche. Je n’ai jamais eu de relations avec aucun agent de l’étranger… J’ai une femme et des enfants, trente mille livres de rente ! Pourquoi, comment irais-je trahir ? Répondez-moi ! Montrez-moi les preuves de cette infamie !

Il y a contre vous des preuves accablantes, rétorque du Paty de Clam.

Le commandant repousse de manière théâtrale un dossier qui recouvre un revolver d’ordonnance posé sur la table. Le capitaine secoue la tête , sidéré : Je suis innocent. Non…non…non. Je ne me brûlerai pas la cervelle ! Je préfère me défendre … Tuez-moi si vous voulez.  Le commandant réplique : Ce n’est pas à nous, c’est à vous de le faire.

Au même moment, les trois personnages en civil assis au fond du bureau font mouvement. Armand Cochefert, commissaire à la sûreté génrale, et son secrétaire, lui demandent de vider ses poches. Il jette un trousseau sur le bureau : Prenez mes clefs ! Ouvrez tout chez moi, vous ne trouverez rien, je suis innocent ; mais je vous en prie, usez de ménagement avec ma femme.

Le troisième homme, Félix Gribelin, archiviste au Service des statistiques du ministère, fait office de greffier.

Une fouille méthodique et humiliante commence.

Cela fait moins d’un quart d’heure qu’il a franchi le seuil du bureau du général de Boisdeffre. Il est écroué à la prison du Cherche Midi.

Un interminable cauchemar s’enclenche.

Laurent Greilsamer.           La vraie vie du Capitaine Dreyfus.   Tallandier 2014

11 1894                       L’agence Havas, créée en 1835, se dote des premiers téléscripteurs, qui transmettent à distance le message qu’on y imprime.

3 12 1894                   Robert Louis Stevenson meurt d’une hémorragie cérébrale : il a 44 ans. Connu des randonneurs surtout pour son Voyages avec un âne dans les Cévennes, douze jours avec Modestine dans ses 20 ans, il ne s’était pas limité à ces débuts prometteurs. Il s’était épris de Fanny Vandegrift Osbourne une Américaine mariée, de dix ans son aînée et mère de deux enfants. Tenace, il traverse, Atlantique, États-Unis pour la retrouver à San Francisco et finalement l’épouser en 1880. Elle sera encore son infirmière, sa muse et son agent littéraire. De retour en Écosse, il écrira L’île au trésor, dont le succès le mettra définitivement à l’abri du besoin. Il s’embarque avec femme et enfants pour la Polynésie et achète une propriété aux Samoa. Le médecin venu constater le décès demande, vu la chaleur et l’humidité, que la cérémonie des obsèques ait lieu le lendemain, avant quinze heures. Il avait rêvé d’être enterré au sommet du mont Vala, avec vue sur mer où que l’on se tourne ; mais aucune piste n’y mène. La défense active des Samoans lui avait attiré tellement de sympathies que 300 d’entre eux se mirent à l’ouvrage immédiatement : le lendemain, la piste était prête : Stevenson, même en se retournant dans son sommeil, pourra contempler la mer à tout jamais.

22 12 1894                  Alfred Dreyfus, seul juif de l’État Major de l’armée, est condamné à la déportation, pour l’affaire d’espionnage au profit de l’Allemagne qui a débuté 3 mois plus tôt. Le cercle des recherches avait été arbitrairement restreint à un suspect en poste ou un ancien collaborateur de l’État-major, nécessairement artilleur et officier stagiaire. L’enquête avait été sommaire et les preuves limitées à de soit disant similitudes d’écriture affirmées par des gens qui n’étaient pas graphologues. Dans un climat où l’antisémitisme était à son apogée, surtout au sein de l’armée, il n’en fallait pas plus pour faire d’Albert Dreyfus le coupable idéal. Les irrégularités ont été constamment présentes au cours de l’instruction : intervention du ministre de la Guerre en pleine instruction, absence de publicité des débats pendant le procès, communication d’un dossier secret aux juges, à l’insu de l’accusé et de son défenseur… Déporté sur l’île du Diable, remise en service comme bagne pour l’occasion, au large de Cayenne, en novembre 1896, il y sera interdit de parole, y compris avec ses gardiens, sera mis aux fers chaque nuit… Ce n’est que 3 ans plus tard que la ténacité de son frère Mathieu et de Bernard Lazare, lui-même juif, patron de la banque éponyme et auteur d’un livre : L’antisémitisme, parviendront à attirer l’attention de la presse et de la Justice.

Quant à moi, j’accuse le général Mercier, ancien ministre de la Guerre, d’avoir manqué à tous ses devoirs, je l’accuse d’avoir égaré l’opinion publique, je l’accuse d’avoir fait mener dans la presse une campagne de calomnies inexplicable contre le capitaine Dreyfus, je l’accuse d’avoir menti.

Bernard Lazare, en 1895.

Mais cette violente diatribe, rédigée à la demande de Mathieu Dreyfus, fût jugée par ce dernier contre productive et donc ne sera pas publiée. L’affaire Dreyfus va diviser très profondément la France, radicalisant la vie politique : le centre va disparaître, il faudra être de gauche ou de droite.

Tout le monde se battait dans ce temps-là. (Il n’y avait que les radicaux qui ne se battaient pas. Ils étaient pleins d’une étrange frousse politique redoublée d’une étrange frousse parlementaire et compliquée d’une étrange frousse électorale[6]).

Nous, tous les autres, nous nous battions comme des chiens !

Péguy

La Libre Parole détient, enfin, la preuve de la trahison des Juifs, en faveur de l’Allemagne, jusqu’aux échelons les plus élevées de l’armée, preuve, s’il en est, de l’urgente nécessité de les en exclure, de même que de l’ensemble de l’appareil d’État.

Edouard Drumont, fondateur de La Libre Parole.

Sur les débris de tant de croyances, une seule foi reste réelle et sincère : celle qui sauvegarde notre race, notre langue, le sang de notre sang et qui nous rend tous solidaires. Ces rangs serrés, ce sont les nôtres. Le misérable n’était pas Français. Nous l’avions tous compris par son acte, par son allure, par son visage.

Léon Daudet. Le Figaro, 6 janvier 1895

Les amis de Dreyfus, quelle présomption de sa culpabilité ! (…) Ils injurient tout ce qui nous est cher, notamment la patrie, l’armée. (…) Leur complot divise et désarme la France, et ils s’en réjouissent. Quand même leur client serait un innocent, ils demeureraient des criminels.

Maurice Barrès. Scènes et doctrines du nationalisme

Lui que des journalistes nommeront le littérateur du territoire, par-delà d’indéniables accents de ferveur, d’inquiétude et d’une certaine sorte de fièvre, était tout à fait à même de proférer des monstruosités : Que les pauvres aient le sentiment de leur impuissance, voilà une condition première de la paix sociale.

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Ce qui est en jeu, c’est l’existence de l’armée ; c’est la liberté de conscience, c’est la propriété de chacun et de la fortune de tous ; c’est l’existence même de la France ! Si Dreyfus était acquitté, il ne resterait plus qu’à prendre le deuil de notre pays . Finis Galliae !

Augustin Cordier, professeur de philosophie, fondateur du Nouvelliste de Bordeaux, membre d’Action Française, grand père de Daniel Cordier, le secrétaire de Jean Moulin.

Georges Clemenceau écrira un article par jour, pendant toute l’affaire Dreyfus !

Il est de fait qu’au scandale innommable, le clergé a pris une part active. Le principal organe de presse catholique, La Croix  dirigé par le fameux abbé Bailly, et rédigé par une équipe de religieux assomptionnistes, multiplie les provocations et se vante d’être le journal le plus antijuif de France, celui qui porte le Christ, signe d’horreur aux Juifs [édition du 30 09 1890].

Est-il des lecteurs de La Croix, cet abbé Gros qui demande une descente de lit en peau de youpin pour la piétiner matin et soir ? Sont-ils ses abonnés, les 300 écclésiastiques qui cotisent pour le monument élevé à la mémoire du colonel Henry, cet officier qui s’est suicidé après avoir été convaincu d’être l’auteur du faux fabriqué pour obtenir la condamnation d’Albert Dreyfus ?

Exceptions ? Dans la sauvagerie et la cruauté, oui. Mais dans l’esprit ? Un grand prédicateur comme le père Didon, dominicain, en appelle à l’armée pour qu’elle déploie plus fermement son énergie bienfaisante et sainte. L’archevêque de Toulouse, Mgr Mathieu, tonne en chair contre les tentatives de réhabilitation d’un traître et les efforts pour charger un innocent (lequel innocent, Esterhazy, n’ose même plus, alors, plaider non coupable.)

Jean-Denis Bredin est alors fondé à écrire que la presse catholique (la bonne presse !)imprégnant une province pieuse et appauvrie, conservatrice et xénophobe, et relativement peu informée sur l’Affaire, fut en définitive plus importante, comme véhicule d’antisémitisme et de militarisme, que les brutales explosions de la presse intellectuelle parisienne.

Jean Lacouture                    Jésuites           Les Conquérants        Seuil 1991

C’est la naissance d’une de nos plus éminentes spécificités : les Intellectuels, dont il est aujourd’hui devenu inutile de dire qu’ils sont de gauche, puisque cela ressemble fort à un pléonasme, ce qui n’était pas vrai à l’époque, car le camp des antidreyfusards aura aussi des têtes de file bien connues : Charles Maurras, bien sûr, mais encore Maurice Barrès, Jules Verne, José Maria de Heredia, Toulouse Lautrec, Cézanne, Gauguin, etc… À l’intérieur de chaque camp, la solidarité elle-même avait ses limites, on était bien loin de l’union sacrée et le plaisir d’une saillie bien grossière ne pouvait reculer devant cette solidarité. Le choix de soutenir Dreyfus réunissait donc dans le même camp Clémenceau et Lyautey. De la part de ce dernier, militaire de haut-rang, cela exigeait une bonne dose de courage voire d’audace. Lyautey était homosexuel, du genre plutôt discret, pas exhibitionniste pour deux sous mais Clemenceau ne put résister au plaisir de cracher son venin : Voilà un homme admirable, courageux, qui a toujours eu des couilles au cul, même quand ce n’était pas les siennes ! Quand on sait comment il a osé traiter sa femme, ce n’est en rien rabaisser le futur Père de la Victoire que de dire qu’il atteint là des sommets de muflerie et de goujaterie : ses appétits sexuels étaient à faire pâlir DSK : on lui prête pas moins de 800 maîtresses, et quand, pendant ce temps là Mary Plummer, sa femme ose se payer le précepteur de ses trois enfants, il fait constater l’adultère et l’envoie quinze jours à la prison Saint Lazare ; pendant l’incarcération il demande le divorce qu’il obtient en 1891 avant de la renvoyer aux États-Unis avec un billet de troisième classe en  obtenant qu’elle perde la garde des enfants et la nationalité française. Revenue vivre en France mais restée perturbée psychologiquement elle mourra seule le 13 septembre 1922 dans son appartement parisien du 208, rue de la Convention ; il l’annoncera ainsi à son frère Albert: Ton ex-belle-sœur a fini de souffrir. Aucun de ses enfants n’était là. Un rideau à tirer. [lettre du 27 septembre 1922 dans sa Correspondance 1858-1929, p.639].

Louis XIV, le Roi Soleil, craint de tous, qui avait mis à ses pieds tous ces nobles bouffis d’orgueil et d’arrogance, Louis XIV, roi de La Grande Nation, n’avait pas fait tout le pataquès du très républicain Clemenceau quand Marie-Thérèse avait donné naissance à un bébé bien noir. Il s’était contenté d’envoyer le bébé dans un discret couvent et d’un sourire qui disait sa largesse d’esprit.

noël 1894                     Le Théâtre de la Renaissance a programmé Gismonda, la nouvelle pièce de Sarah Bernhardt pour le 4 janvier. Il envoie la commande urgente d’une affiche aux Imprimeries Lemercier où Alfons Mucha, illustrateur de livres, né en Moravie 34 ans plus tôt, se trouve être seul. L’affiche qu’il réalise séduit Sarah Bernhardt au point qu’elle fait acheter 4 000 lithographies et passe un contrat avec l’artiste, qui prenait ainsi la tête de l’art nouveau : arabesques en tous genres, ornementations florales ou néo-gothiques… aujourd’hui on dirait qu’il est le premier designer

1894                           Gandhi, 25 ans,  est à Durban, en Afrique du sud depuis un an ; il y a travaillé dans un cabinet d’avocats indiens. Il s’apprête à rentrer en Inde quand de riches marchands indiens le recrutent pour organiser une campagne de protestation contre la nouvelle législation du Natal qui menace de les priver du droit de vote. C’est la marche qui le fera entrer en politique : il n’en partira plus.

10 % des ouvriers sont au chômage. Création de la Grande Loge de France. La loi Siegfried instaure les HBM : Habitations à Bon Marché. Edison commercialise son kinétoscope, appareil à lunette permettant le visionnage individuel d’un film. Il avait eu à ses cotés Nikola Tesla, serbe ou croate, ingénieur génial et fantasque qui avait commencé par travailler chez Edison Paris puis était venu à New-York. Et les deux hommes s’étaient opposés à peu près sur tout ; Tesla était parti pour fonder sa société puis était entré chez Westinghouse en 1885. Edison avait crée le réseau électrique de New-York en courant continu. Tesla, au sein de Westinghouse était partisan du courant alternatif. Au final c’est Westinghouse qui l’emportera. On doit encore à Tesla la radiotransmission, le moteur électrique asynchrone, la télécommande, le radar… Le génial inventeur a déposé pas moins de 700 brevets ! Dans les années 2000, Elon Musk, déjà patron de Paypall, commencera à fabriquer des voitures électriques de luxe auxquelles il donnera en hommage à cet ingénieur tombé dans l’oubli le nom de Tesla, avant de se lancer dans la conquête spatiale à la tête de Space X.

Les Arméniens de Sassoun, en territoire dominé par les Kurdes, à l’est du lac de Van, se révoltent : leur statut de dhimmi – exempté de service militaire – les soumet à un impôt particulier, et ils en paient un autre, sans base légale, aux dignitaires locaux. Ils se font massacrer et ces massacres vont s’étendre à toutes les régions armeno-kurdes et sur le littoral de la mer Noire pendant deux ans : le bilan est impossible à établir : entre 100 000 et 300 000 morts, les autres étant contraints à la conversion. Quand les villages ne sont pas rasés, ils sont occupés et les terres confisquées.

Georges Fabre voit aboutir son projet d’une station expérimentale de météorologie forestière sur l’Aigoual – 1567 m -. Par beau temps, [chose tout de même plutôt rare] on a vue du mont Ventoux au Mont-Blanc, du Canigou au pic du Midi, de la chaîne des Puys à la Méditerranée. Il fallut 7 ans, de 1887 à 1893, à raison de 70 jours de travail par an pour construire l’observatoire, véritable forteresse, aujourd’hui sous la direction de Météo-France. Les registres d’observation seront tenus dès la mise en service. L’observatoire passera sous la direction de la Météorologie Nationale en mai 1943. Il s’associera à l’infatigable Charles Flahautj’espère bien mourir au travail, moyennant quoi je demeure gai et alerte – pour mettre en place l’arboretum l’Hort de Dieu, un peu sous le sommet.

La draille et le torrent sont les deux cheminements qui plongent au cœur de ce monde clos, de ce labyrinthe de vallées et de hautes crêtes. Ils en organisent la structure, traits creusés dans le ciel ou dans la profondeur de la terre, route du conquérant, de l’homme brun, de l’homme blond, du grand troupeau, du colporteur et du forestier ; ou route de l’eau qui va du ciel à la mer.

André Chanson

En 1708, les Cévennes avaient vu geler le châtaignier, et donc disparaître le pain d’arbre, fait de farine de châtaigne ; c’était un des piliers du mode de vie des cévenols qui disparaissait. La châtaigne sera restée très longtemps la nourriture de base des causses et Cévennes en pays d’oc :

La récolte en grains a été si modique qu’il n’est pas possible de permettre l’exportation des châtaignes qui sont l’unique ressource des pauvres gens de la campagne.

Abbé Terreau 1772

Pendant six mois de l’année, métayers et journaliers ne vivaient que de châtaignes ; un châtaignier nourrissait journellement une famille de dix personnes.

[…] Le châtaignier sert de chauffage l’hiver, fournit le bois d’œuvre pour la construction des meubles et des charpentes des maisons. C’est enfin avec le bois de châtaignier qu’on confectionne le cercueil. Il existe ainsi toujours un châtaignier près de la maison, arbre vénérable sous lequel on va se reposer.

Anne Fortier Kriegel Les paysages de France PUF 1996

Le pain, même très noir, dur et grossier, était une nourriture précieuse pour ceux qui vivaient en bonne partie de châtaignes, de pommes de terre et de bouillie, de blé d’Espagne. Puis les gens se souvenaient des disettes fréquentes autrefois, et avaient ouï parler par leurs anciens de ces famines où les paysans mangeaient les herbes des chemins, comme des bêtes, et ils sentaient le bonheur de ne pas manquer de ce pain.

Eugène Le Roy Jacquou le croquant Gallimard 1990

Les Cévenols l’avaient remplacé par le mûrier pour nourrir les vers à soie et cela avait été leur période de gloire, au début du XIX° siècle. Puis, la soie artificielle était venu mettre fin à la culture du ver à soie et c’est ainsi que Georges Fabre, directeur du service de reboisement du Gard à Alès, avait trouvé les Cévennes dans les années 1875 dans un bien triste état, victimes de la voracité des chèvres devenues trop nombreuses pour un territoire plutôt fragile : les sols étaient à nu, une bonne part de la terre arable avait été emportée par les eaux. Il parvint à redonner aux forêts leur parure d’antan, mettant en œuvre un vaste plan de reboisement, – 68 millions d’arbres – fondé essentiellement sur le pin et le hêtre, redonnant ainsi à la forêt les 15 000 ha des Domaines : il y avait urgence : les sédiments charriés par le Tarn devenaient si importants qu’on leur attribuait l’envasement du Port de Bordeaux. Il était parvenu à faire mentir Chateaubriand : les forêts précèdent les hommes, les déserts les suivent, en faisant de son rêve une réalité. L’État, s’il avait versé les financements nécessaires, ne l’avait soutenu par ailleurs que du bout des lèvres et c’est bien la seule compétence, humanité et ténacité d’un homme qui vinrent à bout de ce remarquable programme. Pour avoir poussé plus loin que ne le demandait la doxa des Eaux et Forêts le souci de se garder le soutien des populations locales en évitant l’acquisition et le reboisement des terres agricoles, il sera mis en retraite par anticipation.

La nature, rigoureusement fidèle à ses lois […] ne ressème pas la forêt que notre main imprudente a coupée, lorsque la roche nue apparaît et que la terre a été entraînée par les eaux de fonte et des pluies, ne rétablit pas la prairie dont notre imprévoyance a contribué à faire disparaître l’humus. Ces lois, loin d’en comprendre la merveilleuse logique, vous en détruisez l’économie ou tout au moins vous en gênez le cours ; tant pis pour vous, humains ! Mais alors ne vous plaignez pas si vos plaines sont ravagées, si vos villes sont rasées, et n’imputez pas vraiment ces désastres à une vengeance ou à un avertissement de la Providence. Car ces désastres, c’est en grande partie votre ignorance, vos préjugés, votre égoïsme qui en sont la cause.

Viollet-le-Duc Le Massif du Mont Blanc      Ehhard/Baudry. 1876

L’ensemble du territoire français bénéficie d’un maillage de 35 000 km de routes nationales, le long desquels on compte 3 millions d’arbres, principalement des platanes qui sont venus remplacer les ormes.

02 1895                      Madagascar a su tant bien que mal se garder des entreprises de colonisation, surtout de la part des deux principales puissances dans la région : l’Angleterre et la France. Un traité entre les deux nations a fini par entériner le protectorat français sur la grande île tandis que la France reconnaissait celui de l’Angleterre sur Zanzibar.

Des incidents amènent la France à exiger de la reine Ranavalona III le contrôle français de l’administration malgache : elle rejette l’ultimatum et l’intervention militaire de la division Duchesne, débarquée à Majunga perd 50 hommes au feu et doit en envoyer 6 000 à l’hôpital. Six mois plus tard, une autre colonne prend Tananarive sans coup férir. Arrêtée en 1897 par le gouverneur général Galliéni, la reine est déportée en Algérie, où elle mourra en 1917. Une autre lui succède qui signe le traité de protectorat préparé par Hanotaux.

03 1895                      Le ville de Kong, dans le nord-est de la Côte d’Ivoire, a pris parti pour les Français et elle est menacée par Samory. Aussi le colonel Marchand et le gouverneur Binger envoient le lieutenant Parfait Louis Monteil avec une colonne pour porter secours à Kong. Mais les forestiers Ivoiriens harcèlent la colonne, Monteil est grièvement blessé et doit faire demi-tour. Kong sera prise, et rasée par Samory. Cinq ans plus tôt, Monteil s’était pourtant taillé un beau succès en partant avec une colonne le 10 septembre 1890 de St Louis du Sénégal pour établir une ligne de démarcation entre zone d’influence française et zone d’influence anglaise, jusqu’à Tripoli, 7 800 km plus loin. Il en était revenu le 30 12 1892, mission couronnée de succès.

1 04 1895                  À Nantes, on inaugure la Cigale, probablement la plus belle brasserie du monde, dira beaucoup plus tard Jean-Louis Trintignant. On la doit à Émile Libaudière. Jacques Demy y tournera Lola, avec Anouk Aimée en 1961. Elle sera classée monument historique en 1964 et rénovée en 1982. www.lacigale.com

17 04 1895                 Le traité de Shimonoseki met fin à la guerre entre le Japon et la Chine qui, vaincue, doit reconnaître l’indépendance du royaume de Joseon [dynastie des rois de Corée], mettant fin à son ancienne vassalité et laissant en pratique le champ libre à l’hégémonie nipponne. Elle doit céder au Japon Formose, [aujourd’hui Taïwan, jusqu’à ce que cette île devienne le sanctuaire des nationalistes chinois de Tchang Kaï shek, en 1949] et ses îles environnants, dont les îlots inhabités Senkaku (Diaoyu en chinois) en mer de Chine orientale, les Pescadores,  la presqu’île du Liaodong avec Port-Arthur, verser au Japon une indemnité de guerre de 740 millions, et ouvrir 7 ports aux commerçants japonais.

En fait, les conquêtes japonaises dépassaient la seule Corée : il y avait Formose, le sud de la Mandchourie et il menaçait même Pékin : c’est sous la pression conjuguée des diplomates russe, allemand et français qu’il renonce à ces dernières conquêtes, il en gardera une rancune tenace contre les trois puissances. L’Allemagne occupe le port chinois de Kingdao, à l’embouchure de la baie de Kiao-tcheou. Elle exige l’obtention d’une base navale ainsi que des droits sur l’exploitation du charbon et des facilités ferroviaires sur la péninsule voisine de Shandong. Le traité sera révisé par la triple intervention de la Russie, de l’Allemagne et de la France.

C’est la dernière fois dans l’histoire du monde que les États-Unis ne seront pas partie prenante du règlement d’une affaire internationale

25 04 1895                 Rupture d’un barrage à Bouzey, dans les Vosges : 87 morts.

5 06 1895                   Mary Kingsley, une anglaise qui ne sait peut-être pas ce qu’est l’amour – c’est elle qui le dit – mais qui n’a pas froid aux yeux et déborde de curiosité pour l’humanité, connaît déjà bien l’Afrique, des Canaries au bassin du Niger, de l’Angola à la Sierra Leone. Elle quitte maintenant Libreville pour remonter le fleuve Ogooué, via Lambaréné et Ndjolé. Elle passe sur le bassin de la Remboué où elle observe longuement les Fang. Botaniste, entomologiste, anthropologue, elle ne partage en rien le colonialisme. Elle publiera Travels in West Africa en 1897. En Mai 1900, elle repartira pour l’Afrique du Sud, y débarquant en pleine guerre des Boers, dont elle soigna les blessés à l’hôpital de Simonstown où elle attrapa une fièvre qui l’emporta le 3 juin 1900.

Le fait est que je ne suis pas plus humaine qu’une bourrasque de vent. Je n’ai jamais eu d’existence humaine propre.
 
[…] Il ne me vient jamais à l’esprit que j’ai droit à davantage que, de temps à autre, m’asseoir et me réchauffer au feu d’être humains réels.

10-12 06 1895          La course automobile Paris Bordeaux prouve la supériorité du moteur à pétrole sur le moteur à vapeur. Les voitures sont équipées de pneus gonflables Michelin. Premières lois sanctionnant les parents qui maltraitent leurs enfants.

28 09 1895                 À Limoges, création de la CGT : Confédération Générale du Travail.

Mort de Louis Pasteur : Il me semblerait que je commets un vol si je passais une journée sans travailler -. Il avait 73 ans ; il a droit à des funérailles nationales ; un immense hommage lui avait déjà été rendu, trois ans plus tôt, pour son jubilé.

La modestie de Pasteur, toute théorique, dissimule un orgueil immense. Pasteur a consacré des années à ériger sa propre statue. Avec ce goût immodéré des Français pour la pompe et les monuments, la gloire et les querelles politiques. Cet indémerdable mélange d’universalisme et d’amour sacré de la patrie qui faisait écrire au jeune étudiant Louis Pasteur, fils d’un grognard de Bonaparte, devenu ardent républicain : Comme ces mots magiques de liberté et de fraternité, comme ce renouveau de la République, éclos au soleil de notre vingtième année, nous remplit le cœur de sensations inconnues, et qui furent vraiment délicieuses.

Patrick Deville Peste et choléra          Seuil 2012

9 10 1895                 Min, reine de Corée, est assassinée par une petite troupe d’hommes de main japonais aux ordres de Miura Goro, le tout nouvel ambassadeur du Japon. Ils entrent dans le palais Gyeongbok au sein de l’escorte du Daewongun et attaquent le pavillon où se trouvait la famille royale. Molestant le roi et le prince héritier, ils assassinent le grand chambellan et les suivantes de la reine avant de la mettre elle-même à mort à coups de sabre, de transporter son corps sur une planche dans le parc voisin, de l’asperger d’essence et d’y mettre le feu.

Le traité de Shimonoseki avait laissé en pratique le champ libre à l’hégémonie nipponne : ainsi les membres du clan Min avaient été écartés du pouvoir être remplacées par des réformistes ; les réformes de Gabo, de 1894 à 1896 bouleversèrent l’organisation sociale traditionnelle en abolissant le système des classes, l’esclavage et les concours confucéens. Dans cette nouvelle donne géopolitique, la reine Min, qui manœuvrait avec la Russie pour réduire l’influence du Japon, devenait un obstacle qu’il fallait éliminer.

Face aux protestations internationales, le gouvernement japonais rappela Miura. Il fut traduit en justice, mais le procès d’Hiroshima – organisé seulement pour la forme – l’acquitta de toutes les charges et, après l’annexion de la Corée par le Japon en 1910, Miura entra même au conseil privé de l’empereur Meiji. Le roi Gojong alla se réfugier en 1896 dans la légation russe, puis prit en 1897 le titre d’empereur pour conférer à son pays – désormais rebaptisé Empire du grand Han – une égale dignité, toute symbolique, avec ses voisins.

À la défunte reine fut accordé le titre posthume d’impératrice Myeongseong.

22 10 1895                Une locomotive traverse les quais de la Gare Montparnasse et se retrouve sur la rue de Rennes : la photo, insolite, figurera toujours en bonne place chez les vendeurs de souvenirs pittoresques.

1 11 1895                   Max et Emil Skladanowsky organisent à Berlin une projection d’images animées en bioscope – système à double projecteur – dans un théâtre de variétés : acrobaties, jongleries, danse des voiles, lutte gréco-romaine, démonstration de boxe avec un … kangourou ! Souvent injuste, l’Histoire ne voudra retenir des débuts du cinéma que la projection des Frères Lumière, deux mois plus tard.

8 11 1895                    À Würzburg, en Allemagne, Wilhelm Röntgen, en étudiant le courant électrique dans un tube de Crookes – en quelque sorte l’ancêtre des tubes de téléviseurs – réalise qu’un élément inconnu rend luminescent un écran de platino-cyanure de baryum placé à un mètre de distance : il en déduit que son appareil émet des rayons invisibles et très pénétrants qu’il nomme rayons X, tant leur nature reste mystérieuse. Il réalise également que ces rayons impressionnent les plaques photographiques et que l’on peut ainsi visualiser les os à l’intérieur du corps. La main de Bertha – nom donné à la radiographie de la main de sa femme, fait le tour de l’Europe.

12 11 1895                 Création de l’Automobile Club de France. Men only.

28 12 1895                 Première projection publique et payante des premiers films des frères Lumière, au Salon Indien du Grand Café, 14 Bd des Capucines à Paris : La sortie des usines Lumière, Le Mur, L’arrivée d’un train, Bébé mangeant sa soupe, L’arroseur arrosé : trente huit spectateurs !

A ce spectacle, nous restâmes tous bouche bée, frappés de stupeur, surpris au-delà de toute expression. A la fin de la représentation, c’était du délire, chacun se demandait comment on avait pu obtenir pareil résultat. 

Georges Méliès

Non seulement inventeurs, Auguste et Louis Lumière seront aussi de remarquables industriels.

Avant qu’Antoine Lumière, qui possédait un studio photographique dans le centre-ville de Lyon, n’incite ses deux fils, Louis et Auguste, à inventer le procédé technique qui allait permettre l’éclosion du septième art, il y eut quelques tentatives significatives qui sont retracées au début de l’exposition  : la Lanterne magique, le Thaumatrope, le Phénakistiscope, le Zootrope, le Praxinoscope et, pour finir, la chronophotographie mise au point par Etienne-Jules Marey et Eadweard Muybridge – elle donnera plus tard naissance à la caméra. Tous ces procédés peuvent être aujourd’hui considérés comme les événements avant-coureurs de la découverte des frères Lumière. Sans oublier le Kinétoscope de Thomas Edison qui, le 14  avril 1894 à New York, permit pour la première fois à un spectateur unique de visionner un film.

Quant au Cinématographe, littéralement l’écriture du mouvement, il sera inventé officiellement le 13  février 1895 : Appareil servant à l’obtention et à la vision des épreuves chronographiques. En d’autres termes, à la prise de vue et à la projection. Fabriqué en série dès la fin décembre  1895 dans les usines de Monplaisir à Lyon, il n’allait pas tarder, selon l’expression de Bertrand Tavernier,  à offrir le monde au monde.

Franck Nouchi          Le Monde du 31 mars 2015

12 1895                      Gustave Trouvé produit la première lampe à acétylène.

1895                           A Petersburg, Vladimir Ilitch Oulianov, alias Lénine – car vivant au bord de la Lena -, fonde avec Martov L’Union pour l’émancipation de la Classe ouvrière. Lénine restait hanté par le martyr d’Alexandre, son frère ainé, terroriste pendu huit ans plus tôt. Il va être arrêté la même année. Intellectuellement, l’homme qui l’aura le plus marqué était le romancier Nikolaï Tchernychevski, auteur d’un roman  Que faire ? à telle enseigne que Lénine lui piquera purement et simplement ce nom pour son programme, disant de lui qu’il avait le flair révolutionnaire absolu, propos que Staline reprendra à son adresse : Lénine était né pour la révolution. C’était un véritable génie des explosions et de la direction révolutionnaire. Jamais il ne se sentait plus à l’aise qu’aux époques de bouleversement. Littéralement, il s’épanouissait pendant les coups d’État. Il était doté d’une rare capacité de haine : haine du tsarisme, haine aussi des libéraux russes, haine des démocraties bourgeoises de l’Europe : maudite soit la liberté si elle est bourgeoise ! Mais l’homme avait aussi son jardin secret : Si je continue d’écouter l’Appassionata, je ne finirai jamais la Révolution.

Les Allemands achèvent le canal de Kiel qui assure le passage de la mer du Nord à la Baltique.

Industries et commerces, cinémas, poussent comme des champignons : Société chimique des usines du Rhône, qui deviendra Rhône Poulenc en 1928, Société des Établissements Gaumont, Théophile Bader crée les Galeries Lafayette.

Dans le Congo de Léopold II, des soldats belges reviennent d’une mission de maintien de l’ordre avec 1 357 mains coupées à présenter à leurs officiers.

Albert Morand construit le premier hôtel de Megève : le Panorama. Avant même de prendre un essor exceptionnel grâce au ski, une vocation touristique s’y précise, centrée sur la qualité de l’air, bénéfique aux personnes souffrant de problèmes respiratoires. La très forte implantation de maisons d’enfants après la guerre, viendra confirmer ces atouts, de même que les nombreux sanatoriums crées dans les environs (La Giettaz, Le Plateau d’Assy …)

Le diocèse de Savoie éprouve le besoin de faire un gros cadeau à l’Église de France : et c’est la plus grosse cloche de France, la Savoyarde, fondue aux Établissements Paccard d’Annecy, qui sera installée à St Sulpice à Paris : elle pèse 19 tonnes.

Georges Dufayel construit entre les rues de Clignancourt et le boulevard Barbès un gigantesque magasin à vocation populaire : il a 60 ans d’avance sur le premier Carrefour. Les grands magasins d’alors, – Samaritaine, Au Bon Marché, Grands magasins du Louvre, BHV, Galeries Lafayette, etc… vivant sur de faibles marges, ne pouvaient accorder de crédit et donc, ne s’adressaient qu’à des classes aisées. Outre les différents rayons consacrés à la bijouterie, à l’horlogerie, à l’ameublement, à la literie, aux textiles, à l’outillage de jardin, aux cycles, etc… on y trouvait toute une série d’espaces récréatifs généreusement ouverts à tous les visiteurs : une immense salle de spectacle de 3 800 places où se produisait régulièrement un orchestre de 125 musiciens, des halls d’exposition où l’on montrait des photographies en couleur et plusieurs salons de lecture aux bibliothèques bien garnies. Sans oublier une salle de cinéma où seront organisées plus de 7 000 séances gratuites entre 1897 et 1902.

L’achat à crédit était facilement consenti : le client allait alors chercher sa marchandise directement chez le fournisseur de Georges Dufayel … c’était autant de frais de gestion de stocks en moins. Le profit obtenu de cette formule lui permettait, entre autres, d’employer plus de 800 inspecteurs, sur Paris intra-muros, chargés de contrôler la bonne moralité de ces clients.

L’avantage avec les gens pauvres, c’est qu’ils sont beaucoup plus nombreux que les gens aisés. Et qu’ils ont toujours besoin de quelque chose. Or ça tombe bien : chez Dufayel, on trouve tout !

Résumé de Bernard Kapp. Chez Dufayel, on trouve tout ! Le Monde 28 09 1999

Marie Heurtin est née dix ans plus tôt à Vertou, en Basse Loire ; sourde et aveugle de naissance, ses parents se sont jusqu’alors refusés à l’abandonner à l’asile de fous de Nantes, la grande ville la plus proche. Mais dans le même temps ils n’ont pas su, pas pu entreprendre quelque travail que ce soit pour sortir leur fille de sa nuit, et ils ont d’ailleurs d’autres enfants dans le même cas. Le père se décide à emmener Marie chez les Filles de la Sagesse, des religieuses qui tiennent l’institution de Larnay, près de Poitiers où elles s’occupent de sourdes. Sœur Marguerite va prendre en charge Marie, avec une incroyable volonté et abnégation ; de quoi s’agissait-il ?

Le point de départ de la méthode consiste à donner à l’enfant, par des moyens ingénieux, la notion du signe, c’est-à-dire à lui faire saisir le rapport qui existe entre le signe et l’objet, à savoir entre l’objet palpé et le signe mimique qui le représente.

Abbé de l’Épée 1712 -1789, l’un des précurseurs de l’enseignement dispensé aux sourds

Marie n’avait apporté qu’un objet de chez elle, son doudou, (drôle d’objet pour un doudou) : un couteau. Pendant des mois Marguerite s’évertuera à lui faire faire le geste de déplacer un index perpendiculairement sur l’autre pour qu’il devienne le signe identifiant le couteau… de longs mois, en vain… à désespérer et puis, un jour, un rayon de lumière viendra éclairer la nuit et Marie répétera le geste. Elle avait compris ! l’essentiel avait été fait, il ne restera plus qu’à faire en sorte que la lumière ne quitte plus sa tête, que la soif d’apprendre vienne ouvrir les portes à l’enseignement de Marguerite : place avait été faite à l’apprentissage.

Louis Arnould, professeur à l’université de Poitiers publiera en 1900 Une âme en prison, maintes fois réédité et étendu aux cas de d’Anne-Marie Poyet en 1907 et Marthe Heurtin, sœur de Marie, en 1910, sous le titre Âmes en prison, l’École française des sourdes-muettes-aveugle. Le titre sera repris pour un film dans les années 1930. Larnay connaîtra une renommée internationale ; Marie Heurtin deviendra aussi célèbre que Laura Bridgman et Helen Keller aux États-Unis. En 2014, Jean-Pierre Améris réalisera Marie Heurtin avec Isabelle Carré et Ariana Rivoire.

7 02 1896                   Première radio aux rayons X sur le poignet d’un enfant touché par une balle : c’est le docteur américain Olivier Lodge, qui pratique.

24 02 1896                Henri Becquérel a déposé quelques jours plus tôt sur des plaques photographiques des sels d’uranium : mais le soleil ayant cédé sa place à la pluie, il a rangé ses plaques dans un tiroir et, en les ressortant, découvre qu’elles ont été impressionnées, et avec encore plus d’intensité que celles qu’il avait déjà exposées au soleil ! C’est donc que le minerai émet naturellement, sans cause extérieure, des rayons uraniques, nommée aujourd’hui radioactivité. D’où provient l’énergie nécessaire à leur émission ? Marie Curie en fera son sujet de thèse. Jusqu’alors, ce n’était qu’un minerai sans utilité : ainsi le formulait Le Nouveau Dictionnaire Universel de Paul Guérin.

1 03 1896                   Le général italien Baratieri a reçu l’ordre de marcher sur Addis Abeba : les 50 000 soldats éthiopiens de Menelik lui infligent une lourde défaite à Adoua, en Abyssinie : sur ses 17 500 hommes, 6 000 sont tués et 1 800 prisonniers. Le désastre eut un goût amer : Menelik avait financé l’équipement de son armée avec des crédits alloués par l’Italie !

L’Italie avait déjà tenté de conquérir en janvier 1887 l’Éthiopie pour agrandir la bande de terre aride qu’elle avait acquise le long de la Mer Rouge en 1869, transformée en colonie érythréenne en 1890 : les Italiens avaient alors été décimés dans la vallée de Dogali par les troupes du ras Alula. Ils revinrent à la charge par la voie diplomatique en 1889, en donnant à Ménélik un traité à ratifier dont les versions italienne et amharique diffèrent : dans le texte éthiopien, il est dit que Ménélik peut faire appel à l’Italie pour entretenir ses relations diplomatiques ; la version italienne rend, obligatoire cet intermédiaire. Ainsi, l’Éthiopie devenait protectorat italien. Quand Ménélik découvrit l’embrouille, il protesta, en vain. Ne restait dès lors plus que l’affrontement.

25 03 1896               La loi confère aux enfants naturels reconnus la qualité d’héritiers dans la succession de leur père et mère.

05 04 1896               A l’initiative de Pierre Frédy, baron de Coubertin, premier Jeux Olympiques à Athènes. Neuf sports au total, pour 43 épreuves, réservées aux seuls hommes. On compte 70 000 spectateurs.

On répète le passé, – sans craindre de l’enjoliver – : pour la création de la course du marathon, il fallait bien une belle histoire que l’on fit remonter à la fameuse bataille ; un grec, agriculteur et porteur d’eau à Amaroussi, Loïs Spiridon, gagna la course, en 2h 58’50 ». C’est son ancien supérieur à l’armée qui vint le chercher ; lui-même, rencontrant des difficultés pour se faire accepter par ses futurs beaux-parents, trouva là l’occasion de se faire valoir, et, pour ce faire, n’hésita pas à recourir à ce qu’il faut bien appeler du dopage : un mélange d’alcool et d’hydromel… très efficace. Il fut fêté comme un héros antique et pût sans problème épouser sa belle.

Le choix de la distance définitive sera, lui, tout britannique, en 1908, pour les JO de Londres : les 42.195 km sont la distance exacte qui sépare la terrasse est du château de Windsor de la loge royale du stade olympique de Shepherd’s Bush.

L’Américain James Connoly prend l’or du triple saut, l’argent du saut en hauteur et le bronze du saut en longueur. Robert Garret, capitaine de l’équipe de Princeton, lanceur de poids, s’inscrit aussi pour le lancer de marteau auquel il s’est initié en arrivant à Athènes : il emporte l’or et fera de même pour le poids.

Pour le 100 mètres, tous les coureurs sont debout sur la ligne, tous… sauf un, Thomas Burke, un américain qui met un genou et les deux mains à terre : c’est lui qui gagne, en 12″, l’état sablonneux de la piste ne permettant pas d’approcher le record du monde, alors de 10″8/10°. Le second arrive une seconde après lui. Il gagnera encore le 400 m.

La France emporte cinq médailles d’or, quatre d’argent et deux de bronze, et arrive ainsi au quatrième rang des médaillés, derrière les Etats-Unis, la Grèce et l’Allemagne : l’or au 100 km vélo, une argent et une bronze pour Léon Flameng, vitesse individuelle vélo, contre-la-montre et 10 km pour Paul Masson, soit trois médailles d’or à lui seul,

En ces temps-là, on se souvenait encore du mens sana in corpore sano, culture et sport ne s’ignoraient pas ; l’helléniste Salomon Reinach avait eu l’idée d’organiser pour enrichir les JO , un voyage de découverte des principaux sites de la Grèce antique ; l’entreprise avait eu le soutien de la revue Le Tour du Monde et le concours des Messageries maritimes, qui, pour l’occasion, avaient refait une beauté au Sénégal et de nombreux athlètes français – Eugène-Henri Gravelotte, Henri Delaborde, Henri Calot [escrime], Léon Flameng et Paul Masson [cyclisme], Alphonse Grisel [athlétisme] s’étaient embarqués aux cotés des grands bourgeois médecins, avocats, enseignants, gros commerçants, dans une cohabitation heureuse.  Une fois commencés les Jeux, certains athlètes déserteront provisoirement les stades pour participer aux excursions culturelles.

Un seul journaliste français avait fait le déplacement, Charles Maurras, pour dénoncer le cosmopolitisme de la manifestation, qu’il exècre. Il n’était pas à bord du Sénégal : Voyager en compagnie de Salomon Reinach, un juif, vous n’y pensez pas ? Sa passion nationaliste ne lui permettait pas de voir que ce n’était là que la fusée éclairante de la mondialisation à venir. Cosmopolitisme, si l’on veut, mais il est déjà un pays qui a refusé de faire le déplacement : la Turquie.

Guglielmo Marconi, 22 ans, s’appuyant sur les travaux de Ducretet, Popov et Branly, brevette la TSF : Télégraphie Sans Fil, permettant de transmettre des messages en morse : les bateaux pouvaient enfin communiquer entre eux et avec la terre.

19 04 1896                 Création de ce qui va devenir une grande classique du vélo : la course Paris-Roubaix, l’enfer du nord, à l’initiative de deux patrons du textile, Théodore Vienne et Maurice Perez, soucieux de donner de la distraction aux milliers d’ouvriers et aussi d’acheter à bon compte la paix sociale.

6 06 1896                George Harbo et Frank Samuelsen, américains, fraîchement immigrés norvégiens, et donc fils de vikings, quittent New York à la rame, cap plein est : ils arriveront 55 jours plus tard aux îles Sorlingues (ou encore îles Scilly, anciennement Cassitérides car riches en minerai d’étain, à l’ouest de la Cornouaille anglaise). Poursuivant vers l’est il remonteront la Seine jusqu’à Paris. Pour le retour, ils pensaient prendre du bon temps en se reposant à bord du steamer sur lequel ils avaient chargé leur barque, quand, à l’approche du Cap Cod, au large de Boston, le charbon vint à manquer : ordre du commandant : tout ce qui est en bois passe à la chaudière ; les deux hommes ne purent s’y résigner : ils firent mettre à l’eau leur barque et terminèrent le voyage… à la rame.

16 06 1896                 A Lyon, consécration de la basilique Notre Dame de Fourvière.

À 23 heures, le paquebot anglais Drummond Castle s’échoue sur le récif des Pierres Vertes, au sud-est d’Ouessant, à l’ouest de Molène : la mer est pourtant calme, mais le brouillard à couper au couteau. Le commandant a très probablement sous estimé le très méchant courant de Promveur, et croit avoir déjà doublé Ouessant quand en fait il fait route sur Molène ; il fait seulement parer les canots de sauvetage sans les mettre à l’eau, sans savoir que la coque est très largement éventrée : quatre minutes après l’échouage, le navire coule à pic, entraînant la mort de 243 hommes et femmes : il n’y aura que trois survivants.

Ouessant est la bête noire des marins ; au début du XXI° siècle, 50 000 navires passent au large chaque année. La vitesse des courants y est très puissante, notamment celle  du Promveur, leurs rythmes sont décalés, la brume y est très fréquente.

Jusqu’à cet accident, deux phares y étaient en service : celui du Stiff, au nord-ouest, depuis 1700 construit sur ordre de Vauban, le plus ancien véritable phare après celui de Cordouan, et celui du Créac’h, de 45.2 m. de haut, dont les feux portent à 32 miles, en service en 1863.

Après cet accident, et aussi à cause de lui, trois autres phares seront construits : la Jument au sud, de 1904 à 1911, Kéréon au sud-est de 1906 à 1916 et Nividi à l’ouest, de 1912 à 1933. L’invention des ciments à prise rapide faciliteront les travaux, qui resteront malgré tout à hauts risques. On compte donc aujourd’hui cinq phares sur l’île d’Ouessant.

8 8 1896                     L’Allemand Otto Lilienthal a déjà réalisé des centaines de vols sur ce que l’on nomme aujourd’hui une aile Delta : 7 mètres de long, une armature en osier et bambou revêtue de tissu léger et de cire, pour un poids d’une vingtaine de kilos. Il a lancé les bases du pilotage Ce jour-là, depuis Rhinover, une colline artificielle des environs de Berlin, il tombe de 17 mètres et se brise la colonne vertébrale : il mourra le lendemain. Juste avant de s’envoler, ses dernières paroles avaient été : Il est nécessaire qu’il y ait des victimes

16 08 1896                Jim Skookum, un indien Tagish du Klondike, en Alaska, prend de l’eau dans le Rabbit Creek, un bien joli ruisseau pour préparer l’orignal tué la veille, à partager avec ses trois compagnons blancs – deux hommes, une femme -, et ce sont des paillettes d’or qui scintillent dans l’eau limpide : de l’or, de l’or, de l’or ! C’est la seconde ruée vers l’or, après celle de Californie, quelques 50 ans plus tôt. C’est elle qui entrera dans l’histoire avce la littérature des Jack London, avec La ruée vers l’or, de Chaplin etc.. Ils vont jalonner quatre concessions, deux pour le découvreur et une pour chacun des deux autres hommes et vont les déclarer au poste de police à l’embouchure de la Fortymile River. Une semaine plus tard, la Rabbit Creek, rebaptisée la Bonanza (aubaine) Creek, est cernée de jalons. Les concessions vont se créer, se vendre, se revendre, entraînant la spéculation. Devenu riche, il profitera suffisamment de son argent pour se désocialiser, mais pas pour se déhumaniser et à sa mort, il lèguera de belles sommes à sa sœur, à sa fille, à son neveu et, surtout, il créera le Skookum Jim Indian Fund, un fonds au bénéfice des Indiens du Yukon.

La plupart des prospecteurs débarquaient d’abord à Skagway, en Alaska, ou dans la ville voisine de Dyea, à l’embouchure du canal Lynn, au fond du golfe de Juneau. De là, seuls deux chemins menaient vers Dawson : le col Chilkoot – 2 225 m. – ou le col White – 888 m. -. Une carte géographique de l’époque commentait sobrement dans la manière western : Quel que soit le chemin que vous avez emprunté, vous regretterez de ne pas avoir choisi l’autre ! Les dernières pentes étaient trop escarpées pour qu’on puisse envisager leur passage par des animaux bâtés : donc chacun portait son barda, lequel devait permettre de pouvoir tenir un an ! – c’est la règle qu’avaient fixé les autorités pour éviter les famines de l’autre coté du col -. Le col White avait été surnommé Dead Horse Trail : plus de 3 000 chevaux y avaient succombé. Le 3 avril 1898, une série d’avalanches fera 69 mort sur les pentes du Chikoot Pass. De l’autre coté, on trouve les sources du Yukon, qu’il faut encore descendre sur 800 km pour arriver à Dawson City, proche des gisements d’or, sur le 64° parallèle, à l’est de la frontière entre le Canada et l’Alaska, c’est-à-dire en territoire canadien. Globalement, cette ruée vers l’or engagera beaucoup plus d’argent qu’elle n’en rapportera : très nombreux furent les prospecteurs qui ne trouvèrent rien du tout.

Focale des récits d’aventure, les écrivains s’en emparèrent, suivis rapidement des metteurs en scène ; au premier rang et des plus connus, Jack London, qui fut lui-même de la ruée, avec L’appel de la forêt, Croc Blanc, – tous deux repris au cinéma – la Face perdue, Radieuse aurore, en 1910, Belliou la fumée, 1904, et encore Klondike du Canadien Pierre Berton, et encore, publié un siècle après avoir été écrit – en 1989 ! – Le Volcan d’or de Jules Verne ; et, pour le cinéma, La ruée vers l’or de Chaplin, La Piste 98 de Mae West, Je suis un aventurier, d’Anthony Mann, en 1954…

26 08 1896                  Un comité arménien occupe la Banque Ottomane d’Istanbul pour attirer l’attention des puissances sur les massacres dans l’est du pays : les milices armées de bâtons en tuent 10 000.

6 10 1896                    A Brest, lancement du Gaulois, le premier cuirassé tout acier.

25 10 1896             Inauguration de la Verrerie d’Albi, première coopérative ouvrière dans l’industrie[7] : c’est l’aboutissement d’un très intense conflit social, vieux de quatre ans : le 4 août 1892 la Compagnie des mines de Carmaux avait licencié Calvignac, ouvrier socialiste élu quelques semaines auparavant maire de Carmaux… grèves, démission d’un député, – ce qui permit à Jean Jaurès d’être élu -, démission d’un gouvernement : les luttes ouvrières sont nées à Carmaux.

1896                            Un raz de marée au Japon fait 27 000 morts et chez nous la mer recouvre l’île de Sein. Première bande dessinée aux États-Unis.

La Riker Electric Vehicle Company of Brookyn, de New York, lance la Riker, première voiture électrique. Elle en produira à peu près 1 000 exemplaires, atteignant la vitesse de 65 km/h avec une autonomie de 80 km. Les performances obtenues avec le pétrole et son faible coût lui couperont les jambes. Première carte précise du Mont Blanc, de Kurz et Infeld. Des fêtes somptueuses accueillent à Paris le tzar Nicolas II et la tzarine Alexandra.

Cézanne peint le Lac d’Annecy : le Château de Duingt vu de Talloires. Le tableau est au musée Guggenheim de New York. Georges Méliès tourne ses premiers films.

Le coureur cycliste gallois, Arthur Linton meurt 15 jours après sa participation à Bordeaux Paris, créée 6 ans plus tôt : c’est le premier décès dû au dopage : il s’agissait alors de morphine.

Des inspectrices britanniques du travail font un rapport sur la dangerosité de l’amiante.

La Chine a perdu sa suzeraineté sur l’Annam au profit de la France en 1874. Par le traité sino-russe de 1896, la France s’est encore assuré des privilèges économiques – chemin de fer, mines, commerce -, sur les trois provinces méridionales de la Chine : le Yun-nan, les deux Kouang et le bail de Kouang-tcheou-wan. Paul Doumer, à la suite de Paul Bert, Constans, et Lanessan, devient gouverneur de l’Union Indochinoise : il va entreprendre nombre de grands travaux durant ses 5 ans de gouvernement : pont géant sur le Fleuve Rouge, construction des premiers chemins de fer. Le colonialisme prenait sa vitesse de croisière, les colons prenaient femme, avec un paternalisme qui nous est devenu aujourd’hui difficilement supportable :

C’est moi qui suis sa petite
Son Annana, son Annana, son Annamite
Je suis vive, je suis charmante
Comme un p’tit z’oiseau qui chante.
Il m’appelle sa p’tite bourgeoise
Sa Tonkiki, sa Tonkiki, Sa Tonkinoise
D’autres lui font de doux yeux
Mais c’est moi qu’il aime le mieux.

Vincent Scotto. Les paroles seront réécrites par Georges Villard en 1906. Une nouvelle version sera chantée par Mistinguett puis par Joséphine Baker

Le sultan turc Abd-ul-Hamid se livre au massacre de 300 000 Arméniens.

Un mouvement insurrectionnel contre la colonisation française se déclenche à Madagascar où le résident général Laroche est dépassé : Paris envoie le général Gallieni, qui a déjà fait ses classes au Soudan et au Tonkin : il fait fusiller les meneurs, réprime en tâchant de limiter les dégâts à la base : on parlera tout de même de 10 à 100 000 morts. Trois ans plus tard la pacification était achevée, à part une poche dans l’extrême sud.

6 01 1897                   Inauguration de l’Opéra de Manaus, au cœur de l’Amazonie, avec la Gioconda de Ponchielli interprétée par une troupe italienne de lyrique : 1 600 invités-spectateurs. L’animateur principal de ce délire mégalomaniaque : Edouardo Ribeiro, gouverneur de l’État d’Amazonie : il lui avait suffi d’instaurer une taxe de 20 % sur les exportations de caoutchouc pour financer tout ça. Les travaux ont duré 15 ans, car tout le matériel est venu d´Europe, l’architecte et les pierres du Portugal, les marbres de Carrare, les céramiques et les tuiles pour la coupole d´Alsace, les lustres du foyer de Murano, l’infrastructure métallique de Glasgow… même les fresques représentant des scènes de la forêt amazonienne venaient d’Europe. Le rideau de scène avait été peint à Paris par le brésilien Crispim do Amaral, représentant la rencontre du rio Negro et du rio Solimoes, en aval de Manaus, avec entre les deux, Yara, la déesse du fleuve. Le parquet de la salle de bal est une marqueterie de 12 000 pièces de bois précieux, le macacauba clair pour représenter les eaux jaunâtres du rio Solimoes et le jacaranda brun foncé pour les eaux chargés de sable noir volcanique du rio Négro.

Des goûts de nouveaux riches, qui ont donné ce style dit éclectiqueThérèse Aubreton.

Le téléphone et l´électricité étaient arrivés à Manaus avant Rio de Janeiro et Sao Paulo, les bordels pour les fauchés comme pour les riches, c’est moins sûr. L’architecture de fer fait-elle fureur à Londres comme à Paris ? on fait construire une kyrielle de kiosques métalliques sur le port. En 1850, Manaus comptait 5 000 habitants, en 1900, 70 000. La flambée du caoutchouc avait commencé vingt ans plus tôt : en 1878, sur les 800 000 habitants de la ville de Ceara, 120 000 étaient partis pour Manaus, mais seulement 60 000 y arrivèrent. Les seringueros avaient un statut plus proche de l’esclavage que du travailleur salarié. En 1890, le caoutchouc représentait 10 % des exportations du Brésil, en 1910, 40 %, presque autant que le café. Le territoire d’Acre, arraché par la force à la Bolivie, était le principal fournisseur. Le boom prit fin en 1913, quand les plantations de Ceylan et de Malaisie se mirent à tourner à plein régime.

6 02 1897                   Jean Lorrain, critique littéraire a éreinté le premier recueil de Marcel Proust Les plaisirs et les jours, dénonçant au passage sa liaison avec Lucien, fils d’Alphonse Daudet. Marcel Proust le provoque en duel au pistolet : chacun tire une balle au sol et on en est quitte pour l’honneur. Tout fout le camp !

17 04 1897                 Les Crétois se sont révoltés contre la tutelle ottomane. La Grèce envoie 1 500 hommes en Crète et une flottille empêche la flotte turque de quitter le Bosphore : l’empire ottoman déclare la guerre à la Grèce : un mois suffira à mettre les Grecs à genoux : ils perdront des territoires sur le nord et auront surtout une amende astronomique de 4 millions de £ turques à verser, quand ils n’ont pas le premier rond. Le diadoque – prince héritier – Constantin, alors à la tête de l’armée est tenu pour responsable et doit s’exiler avec son épouse, la Reine Sophie, sœur du Kronprinz qui a ouvertement pris le parti des Turcs. La France contribuera amplement au redressement de l’armée grecque.

4 05 1897                   Incendie du bazar de la Charité à Paris : 135 morts, principalement des femmes ; à l’origine, sans doute un échauffement de la pellicule d’un appareil de projection : Louis Lumière trouvera vite le procédé pour neutraliser cette chaleur. Parmi les victimes, la duchesse Anne d’Alençon, sœur de Sissi, – Elisabeth d’Autriche –. Fiancée à Louis II de Bavière avant que d’épouser le duc d’Alençon, petit fils de Louis-Philippe, elle avait passé plusieurs années dans une maison de santé qui pouvait cacher sa passion dévorante pour un médecin marié et père de famille. Sa conduite héroïque lors de cet incendie suscita l’amiration de tous. Lors de ses funérailles, sa nièce, elle aussi Elisabeth, rencontre Albert de Belgique, qui, peu après fera très pudiquement sa demande en mariage : Croyez vous que vous pourriez supporter l’air de la Belgique ? Elle deviendra la grande reine Elisabeth de Belgique

11 07 1897                 Salomon Auguste Andrée, suédois, s’envole de l’île des Danois, à l’ouest du Spitzberg, pour le pôle Nord en compagnie de deux compagnons à bord d’un ballon. L’affaire ne va durer que 65 heures : le ballon perd de l’altitude à chaque passage de zone froide, les guideropes qui permettent une certaine maîtrise de la direction sont très vite mis hors service… à chaque contact avec le sol, il faut larguer du lest. Ils décideront de mettre fin au voyage sur la banquise, à 300 km de la base la plus proche : ils n’y parviendront pas… le dernier message sera lu le 13 juillet par un navire suédois sur lequel s’était posé un oiseau porteur d’une dépêche : avons laissé le cap vers le nord pour nous diriger vers l’est. Du dernier point de contact avec la banquise, au nord-est du Spitzberg, ils partirent vers le sud et arrivèrent, très affaiblis le 5 octobre sur l’île Blanche… ils abandonnèrent alors toute relation écrite. C’est là que, 33 ans plus tard, le 5 août 1930, des pêcheurs de phoque retrouveront les restes de l’expédition et leurs corps.

21 07 1897                 Le colonel Humbert met au point un frein hydraulique anti-recul du canon de 75 : c’est une esquisse de ce dispositif, retrouvée dans une corbeille à papier de l’ambassade d’Allemagne en octobre 1894, qui avait déclenché l’affaire Dreyfus.

20 08 1897               A Calcutta, l’anglais Ronald Ross découvre le parasite de la malaria chez le moustique anophèle. Un autre anglais, Charles Algernon, équipe des bateaux de turbines.

29-31 08 1897           Premier congrès sioniste à Bâle. À Bâle, j’ai fondé l’État juif. Théodore Herzl. Il avait déjà les idées assez claires sur la question : on peut lire sur son Journal à la date du 12 juin 1895 :

Nous devrons exproprier en douceur la propriété privée sur les terres qui nous seront accordées. Nous essaierons d’envoyer discrètement la population pauvre dans les pays voisins en leur procurant du travail dans les pays de transit sans leur en accorder chez nous. Les propriétaires seront de notre coté.

Qu’en termes choisis ces choses là sont dites ! Étonnez-vous donc après cela que, 100 ans plus tard, ceux qui auront traduit ces paroles en actes reçoivent des pierres, puis des bombes sur la figure ! Qui sème le vent récolte la tempête.

5 09 1897                   Georges Méliès inaugure dans son théâtre Robert Houdin, boulevard des Italiens, la première salle de cinéma. Il avait fait ses premiers films – Une partie de cartes, Escamotage d’une dame au Théâtre Robert Houdin -, avec une caméra et un projecteur construits de ses mains. Viendront les années fastes en 1902 et 1903 avec ses chefs d’œuvre, Le voyage dans la lune, 1902, premier film de fiction avec trucages et Le Royaume des fées, 1903. Pour ce faire, il lui a fallu de l’argent, que lui a prêté Charles Pathé, dont le bras droit est Ferdinand Zecca, doté d’un grand talent de pilleur, copieur entre autres des films de Méliès et son plus farouche ennemi. Ainsi d’une Affaire Dreyfus en 1898 tourné par sa société, la Star Film, dont Zecca donnera une nouvelle version en 1908. Il réalisera plus de 500 films, dont le succès ira décroissant jusqu’à ce que Pathé, son créancier, fasse valoir ses droits et ce sera la faillite en 1913. Il transformera alors le plateau B de Montreuil en théâtre, où il montera des revues. Il reviendra au cinéma, mais le retour sera un échec ; pas plus Cendrillon ou la pantoufle merveilleuse, 1912, que Le voyage de la famille Bourrichon, son dernier film en 1913. Pour prolonger le boulevard Hausmann, on détruit le théâtre Robert Houdin, et Pathé saisit les bâtiments de Montreuil : de rage, de désespoir, il brûle alors près de 300 de ses films. Il nous en reste à peu près 200.

Le souvenir que j’avais gardé de ses premières productions me faisait espérer que le temps et l’observation lui auraient inspiré certains perfectionnements et que le public apprécierait le retour de M. Méliès à l’écran. Hélas, le résultat ne fut pas heureux. La formule qui avait pu plaire jadis était irrémédiablement périmée, du moins dans les mains de M. Méliès et avec ses conceptions.

Charles Pathé           1914

30 09 1897                Thérèse Martin, carmélite à Lisieux, y décède à 24 ans. Béatifiée en 1923, elle sera canonisée en 1925. Le 19 octobre 1997, le pape Jean Paul II fera d’elle un docteur de l’Eglise : elle rejoindra ainsi ce club très fermé, limité jusqu’alors à deux femmes : Thérèse d’Avila et Catherine de Sienne. Cette petite bonne sœur, médiocre écrivain, était parvenue à impressionner les plus grands théologiens comme les plus grands écrivains catholiques du siècle. Aujourd’hui encore, les livres la concernant continuent à se renouveler et tenir l’affiche en librairie.

22 10 1897                Au camp militaire de Satory, Clément Ader sur Avion III, [contraction de Avis et Actio] ou encore Éole, tente de se faire adouber par l’armée, démarche incontournable pour être reconnu : il parvient à voler sur 300 mètres, mais pas sur le parcours demandé…et en plus, il casse un peu à l’atterrissage : recalé. L’avion avait 2 moteurs de 20 cv entraînant chacun une hélice, une envergure de 16 mètres pour un poids de près de 400 kg. Il ira rejoindre dans l’oubli nombre d’autres précurseurs ; les frères Wright lui prendront la gloire et pas mal d’idées.

28 12 1897                  Ce soir, au Théâtre de la Porte Saint Martin, c’est la première de Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand. Le rôle est crée par Constant Coquelin. Quelques minutes avant le début, Rostand, 29 ans, craque – il n’a pas de pif –  et lui lance : Pardon ! Ah pardonnez-moi, mon ami, de vous avoir entraîné dans cette désastreuse aventure. Deux heures plus tard, n’en croyant pas ses yeux, il assiste à son triomphe, lequel triomphe ne se démentira jamais : théâtre aux quatre coins du monde, cinéma. Edmond Rostand s’était inspiré du personnage de Hercule Savinien Cyrano, -1605-1655 -, dit Cyrano de Bergerac, écrivain au nez proéminent. Les gens de théâtre se sont habitués à dire : quand la France va mal, elle appelle Cyrano de Bergerac.

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Pointé en avant, comme un défi lancé à la mauvaise fortune et un appel à retrouver du panache, le pif de Cyrano sonnait l’air du rassemblement cocardier. Il en fut marqué pour longtemps et prit, dans la première partie du XX° siècle, une forme qui collait au symbole : long et grand, bien sûr, mais … en trompette !

Brigitte Salino Le Monde du samedi 6 avril 2013

De 1897 à 1914, un million d’Américains s’installent au Canada, et deux millions d’immigrés arrivent d’Europe, pour moitié d’Angleterre, et pour moitié d’Autriche Hongrie. De 1901 à 1911 la population du Canada passera de 5,4 M à 7,2 M.

1897                           En Savoie, la route franchit le col des Aravis, patrie du Reblochon. Le Touring Club de France publie le premier guide routier, comprenant une carte au 1/400 000 °. Bordeaux est à 8 h de train de Paris. Les bactériologistes allemands Löffler et Frosch démontrent l’existence du virus de la fièvre aphteuse. On avait déjà découvert les enzymes , qu’on avait alors nommé ferment [ le mot enzyme vient du grec zymosis : levain, crée en 1878]. Les enzymes agissent comme des catalyseurs : leur présence fait que certaines réactions chimiques se produisent avec plus de vigueur ou qu’elle en inhibe d’autres. Edouard Buchner, chimiste allemand découvre ce qu’il appelle une zymase dans des cellules de levure broyée et s’aperçoit qu’il s’agit d’une substance susceptible de provoquer la fermentation du sucre. Cette découverte libéra la biochimie de toute dépendance à l’égard de la physiologie et la fonda comme une discipline distincte, car il était évident désormais que les enzymes agissaient comme des catalyseurs et les fonctions de la cellule pouvaient être étudiées comme des processus chimiques, sans qu’il soit nécessaire de faire appel à une quelconque théorie physiologique sur la nature des cellules elles-mêmes.

Felix Faure, président de la République, est reçu à Saint Petersbourg. La même année, le quatre mâts éponyme : Président Félix Faure, de la maison Bordes, en faisant voile vers la Nouvelle Calédonie se fait prendre par l’arrière par une vague géante : aucun dommage pour le bateau, mais les 15 marins de la bordée passent à la mer… et évidemment, par un temps pareil, il est impossible de tenter quoi que ce soit pour chercher à les récupérer !

Martin Sénéquier ouvre une pâtisserie à Saint Tropez : elle deviendra, quelques décennies plus tard, institution, haut lieu du voir en étant vu. Le Mont Saint Michel s’offre une flèche sommitale et un archange tout doré.

Solomon Schechter, maître de conférences sur le Talmud à Cambridge, découvre dans la gueniza (pièce d’une synagogue où sont entreposés les documents destinés à être jetés) de la synagogue Ben Ezra à Fostat, dans le vieux Caire, l’Ecrit de Damas, ou Fragments sadocides : le document parle d’une étrange fraternité juive datant de l’époque du Second Temple, inconnue, fortement structurée, vouée à une ardente piété, pratiquant la communauté des biens et croyant en un Messie. Il faudra attendre 50 ans, c’est à dire la découverte des manuscrits de la Mer Morte, pour faire le rapprochement entre cette fraternité et la secte que l’on a cru longtemps être à l’origine des manuscrits de la Mer Morte : ils ne sont qu’une seule communauté : les Esséniens.

Aux États-Unis, on n’en est pas encore au Peace and love :

Entre nous (…) j’accueillerais avec plaisir n’importe quelle guerre tant il me semble que ce pays en a besoin […] Toutes les races dominantes se sont toujours affrontées aux autres races. […] Aucun triomphe obtenu par la paix n’est aussi glorieux qu’un triomphe obtenu par la guerre.

Théodore Roosevelt, gouverneur de New York.

Il sera vice-président en 1900, président l’année suivante, Mc Kinley étant mort en septembre 1901. Il sera réélu en 1904, et lors de la cérémonie d’investiture en janvier 1905, joignant le geste à la parole, fera défiler à Washington le vieil Apache Géronimo, tel César faisant défiler Vercingétorix à Rome. Georges Frèche, président de la région Languedoc-Roussillon, jugera bon de lui édifier en 2010 une statue en bonne place à Montpellier, probablement en raison de son avance en matière d’écologie politique.


[3] Avoir navigué sous le revolin d’une misaine : avoir servi comme matelot, à la voile.

[4] dessiné : tatoué

[5] le grand-mât : surnom générique donné au capitaine.

[6] Mais en quoi pouvaient-ils donc bien être radicaux ?

[7] il en avait existé quelques unes au XVIII° siècle dans le domaine agricole : des coopératives fruitières en Franche Comté et dans le Jura.


Par l.peltier dans (7 : 1872 à 1907) le 30 septembre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

13 01 1898                Dans l’Aurore, tiré à 200 000 exemplaires, Zola[1] , par son J’accuse lance une importante campagne de révision du procès de Dreyfus. L’usage réserve à la rédaction du journal le choix du titre : en l’occurrence, il était de Clemenceau, alors directeur politique de l’Aurore

Le mensonge a ceci contre lui qu’il ne peut pas durer toujours, tandis que la vérité a l’éternité pour elle.

Émile Zola

Lettre à M. Félix FAURE, Président de la République

Monsieur le Président,

Me permettez-vous, dans ma gratitude pour le bienveillant accueil que vous m’avez fait un jour, d’avoir le souci de votre juste gloire et de vous dire que votre étoile, si heureuse jusqu’ici, est menacée de la plus honteuse, de la plus ineffaçable des taches ?

Vous êtes sorti sain et sauf des basses calomnies, vous avez conquis les cœurs. Vous apparaissez rayonnant dans l’apothéose de cette fête patriotique que l’alliance russe a été pour la France, et vous vous préparez à présider au solennel triomphe de notre Exposition universelle, qui couronnera notre grand siècle de travail, de vérité et de liberté. Mais quelle tache de boue sur votre nom – j’allais dire sur votre règne – que cette abominable affaire Dreyfus ! Un conseil de guerre vient, par ordre, d’oser acquitter un Esterhazy, soufflet suprême à toute vérité, à toute justice. Et c’est fini, la France a sur la joue cette souillure, l’histoire écrira que c’est sous votre présidence qu’un tel crime social a pu être commis.

Puisqu’ils ont osé, j’oserai aussi, moi. La vérité, je la dirai, car j’ai promis de la dire, si la justice, régulièrement saisie, ne la faisait pas, pleine et entière. Mon devoir est de parler, je ne veux pas être complice. Mes nuits seraient hantées par le spectre de l’innocent qui expie là-bas, dans la plus affreuse des tortures, un crime qu’il n’a pas commis.

Et c’est à vous, monsieur le Président, que je la crierai, cette vérité, de toute la force de ma révolte d’honnête homme. Pour votre honneur, je suis convaincu que vous l’ignorez. Et à qui donc dénoncerai-je la tourbe malfaisante des vrais coupables, si ce n’est à vous, le premier magistrat du pays ?

La vérité d’abord sur le procès et sur la condamnation de Dreyfus.

Un homme néfaste a tout mené, a tout fait, c’est le colonel du Paty de Clam, alors simple commandant. Il est l’affaire Dreyfus tout entière, on ne la connaîtra que lorsqu’une enquête loyale aura établi nettement ses actes et ses responsabilités. Il apparaît comme l’esprit le plus fumeux, le plus compliqué, hanté d’intrigues romanesques, se complaisant aux moyens des romans-feuilletons, les papiers volés, les lettres anonymes, les rendez-vous dans les endroits déserts, les femmes mystérieuses qui colportent, de nuit, des preuves accablantes. C’est lui qui imagina de dicter le bordereau à Dreyfus ; c’est lui qui rêva de l’étudier dans une pièce entièrement revêtue de glaces ; c’est lui que le commandant Forzinetti nous représente armé d’une lanterne sourde, voulant se faire introduire près de l’accusé endormi, pour projeter sur son visage un brusque flot de lumière et surprendre ainsi son crime, dans l’émoi du réveil. Et je n’ai pas à tout dire, qu’on cherche, on trouvera. Je déclare simplement que le commandant du Paty de Clam, chargé d’instruire l’affaire Dreyfus, comme officier judiciaire, est, dans l’ordre des dates et des responsabilités, le premier coupable de l’effroyable erreur judiciaire qui a été commise.

Le bordereau était depuis quelque temps déjà entre les mains du colonel Sandherr, directeur du bureau des renseignements, mort depuis de paralysie générale. Des fuites avaient lieu, des papiers disparaissaient, comme il en disparaît aujourd’hui encore ; et l’auteur du bordereau était recherché, lorsqu’un a priori se fit peu à peu que cet auteur ne pouvait être qu’un officier de l’état-major, et un officier d’artillerie : double erreur manifeste, qui montre avec quel esprit superficiel on avait étudié ce bordereau, car un examen raisonné démontre qu’il ne pouvait s’agir que d’un officier de troupe. On cherchait donc dans la maison, on examinait les écritures, c’était comme une affaire de famille, un traître à surprendre dans les bureaux mêmes, pour l’en expulser. Et, sans que je veuille refaire ici une histoire connue en partie, le commandant du Paty de Clam entre en scène, dès qu’un premier soupçon tombe sur Dreyfus. À partir de ce moment, c’est lui qui a inventé Dreyfus, l’affaire devient son affaire, il se fait fort de confondre le traître, de l’amener à des aveux complets. Il y a bien le ministre de la guerre, le général Mercier, dont l’intelligence semble médiocre ; il y a bien le chef de l’état-major, le général de Boisdeffre, qui paraît avoir cédé à sa passion cléricale, et le sous-chef de l’état-major, le général Gonse, dont la conscience a pu s’accommoder de beaucoup de choses. Mais, au fond, il n’y a d’abord que le commandant du Paty de Clam, qui les mène tous, qui les hypnotise, car il s’occupe aussi de spiritisme, d’occultisme, il converse avec les esprits. On ne croira jamais les expériences auxquelles il a soumis le malheureux Dreyfus, les pièges dans lesquels il a voulu le faire tomber, les enquêtes folles, les imaginations monstrueuses, toute une démence torturante.

Ah ! cette première affaire, elle est un cauchemar, pour qui la connaît dans ses détails vrais ! Le commandant du Paty de Clam arrête Dreyfus, le met au secret. Il court chez madame Dreyfus, la terrorise, lui dit que, si elle parle, son mari est perdu. Pendant ce temps, le malheureux s’arrachait la chair, hurlait son innocence. Et l’instruction a été faite ainsi, comme dans une chronique du quinzième siècle, au milieu du mystère, avec une complication d’expédients farouches, tout cela basé sur une seule charge enfantine, ce bordereau imbécile, qui n’était pas seulement une trahison vulgaire, qui était aussi la plus impudente des escroqueries, car les fameux secrets livrés se trouvaient presque tous sans valeur. Si j’insiste, c’est que l’œuf est ici, d’où va sortir plus tard le vrai crime, l’épouvantable déni de justice dont la France est malade. Je voudrais faire toucher du doigt comment l’erreur judiciaire a pu être possible, comment elle est née des machinations du commandant du Paty de Clam, comment le général Mercier, les généraux de Boisdeffre et Gonse ont pu s’y laisser prendre, engager peu à peu leur responsabilité dans cette erreur, qu’ils ont cru devoir, plus tard, imposer comme la vérité sainte, une vérité qui ne se discute même pas. Au début, il n’y a donc, de leur part, que de l’incurie et de l’inintelligence. Tout au plus, les sent-on céder aux passions religieuses du milieu et aux préjugés de l’esprit de corps. Ils ont laissé faire la sottise.

Mais voici Dreyfus devant le conseil de guerre. Le huis clos le plus absolu est exigé. Un traître aurait ouvert la frontière à l’ennemi, pour conduire l’empereur allemand jusqu’à Notre-Dame, qu’on ne prendrait pas des mesures de silence et de mystère plus étroites. La nation est frappée de stupeur, on chuchote des faits terribles, de ces trahisons monstrueuses qui indignent l’Histoire, et naturellement la nation s’incline. Il n’y a pas de châtiment assez sévère, elle applaudira à la dégradation publique, elle voudra que le coupable reste sur son rocher d’infamie, dévoré par le remords. Est-ce donc vrai, les choses indicibles, les choses dangereuses, capables de mettre l’Europe en flammes, qu’on a dû enterrer soigneusement derrière ce huis clos ? Non ! il n’y a eu, derrière, que les imaginations romanesques et démentes du commandant du Paty de Clam. Tout cela n’a été fait que pour cacher le plus saugrenu des romans-feuilletons. Et il suffit, pour s’en assurer, d’étudier attentivement l’acte d’accusation, lu devant le conseil de guerre.

Ah ! le néant de cet acte d’accusation ! Qu’un homme ait pu être condamné sur cet acte, c’est un prodige d’iniquité. Je défie les honnêtes gens de le lire, sans que leur cœur bondisse d’indignation et crie leur révolte, en pensant à l’expiation démesurée, là-bas, à l’île du Diable. Dreyfus sait plusieurs langues, crime ; on n’a trouvé chez lui aucun papier compromettant, crime ; il va parfois dans son pays d’origine, crime ; il est laborieux, il a le souci de tout savoir, crime ; il ne se trouble pas, crime ; il se trouble, crime. Et les naïvetés de rédaction, les formelles assertions dans le vide ! On nous avait parlé de quatorze chefs d’accusation : nous n’en trouvons qu’une seule en fin de compte, celle du bordereau ; et nous apprenons même que, les experts n’étaient pas d’accord, qu’un d’eux, M. Gobert, a été bousculé militairement, parce qu’il se permettait de ne pas conclure dans le sens désiré. On parlait aussi de vingt-trois officiers qui étaient venus accabler Dreyfus de leurs témoignages. Nous ignorons encore leurs interrogatoires, mais il est certain que tous ne l’avaient pas chargé ; et il est à remarquer, en outre, que tous appartenaient aux bureaux de la guerre. C’est un procès de famille, on est là entre soi, et il faut s’en souvenir : l’état-major a voulu le procès, l’a jugé, et il vient de le juger une seconde fois.

Donc, il ne restait que le bordereau, sur lequel les experts ne s’étaient pas entendus. On raconte que, dans la chambre du conseil, les juges allaient naturellement acquitter. Et, dès lors, comme l’on comprend l’obstination désespérée avec laquelle, pour justifier la condamnation, on affirme aujourd’hui l’existence d’une pièce secrète, accablante, la pièce qu’on ne peut montrer, qui légitime tout, devant laquelle nous devons nous incliner, le bon dieu invisible et inconnaissable. Je la nie, cette pièce, je la nie de toute ma puissance ! Une pièce ridicule, oui, peut-être la pièce où il est question de petites femmes, et où il est parlé d’un certain D… qui devient trop exigeant, quelque mari sans doute trouvant qu’on ne lui payait pas sa femme assez cher. Mais une pièce intéressant la défense nationale, qu’on ne saurait produire sans que la guerre fût déclarée demain, non, non ! C’est un mensonge ; et cela est d’autant plus odieux et cynique qu’ils mentent impunément sans qu’on puisse les en convaincre. Ils ameutent la France, ils se cachent derrière sa légitime émotion, ils ferment les bouches en troublant les cœurs, en pervertissant les esprits. Je ne connais pas de plus grand crime civique.

Voilà donc, monsieur le Président, les faits qui expliquent comment une erreur judiciaire a pu être commise ; et les preuves morales, la situation de fortune de Dreyfus, l’absence de motifs, son continuel cri d’innocence, achèvent de le montrer comme une victime des extraordinaires imaginations du commandant du Paty de Clam, du milieu clérical où il se trouvait, de la chasse aux sales juifs, qui déshonore notre époque.

Et nous arrivons à l’affaire Esterhazy. Trois ans se sont passés, beaucoup de consciences restent troublées profondément, s’inquiètent, cherchent, finissent par se convaincre de l’innocence de Dreyfus.

Je ne ferai pas l’historique des doutes, puis de la conviction de M. Scheuter-Kestner. Mais, pendant qu’il fouillait de son côté, il se passait des faits graves à l’état-major même. Le colonel Sandherr était mort, et le lieutenant-colonel Picquart lui avait succédé comme chef du bureau des renseignements. Et c’est à ce titre, dans l’exercice de ses fonctions, que ce dernier eut un jour entre les mains une lettre-télégramme, adressée au commandant Esterhazy, par un agent d’une puissance étrangère. Son devoir strict était d’ouvrir une enquête. La certitude est qu’il n’a jamais agi en dehors de la volonté de ses supérieurs. Il soumit donc ses soupçons à ses supérieurs hiérarchiques, le général Gonse, puis le général de Boisdeffre, puis le général Billot, qui avait succédé au général Mercier comme ministre de la guerre. Le fameux dossier Picquart, dont il a été tant parlé, n’a jamais été que le dossier Billot, j’entends le dossier fait par un subordonné pour son ministre, le dossier qui doit exister encore au ministère de la guerre. Les recherches durèrent de mai à septembre 1896, et ce qu’il faut affirmer bien haut, c’est que le général Gonse était convaincu de la culpabilité d’Esterhazy, c’est que le général de Boisdeffre et le général Billot ne mettaient pas en doute que le fameux bordereau fût de l’écriture d’Esterhazy. L’enquête du lieutenant-colonel Picquart avait abouti à cette constatation certaine. Mais l’émoi était grand, car la condamnation d’Esterhazy entraînait inévitablement la révision du procès Dreyfus ; et c’était ce que l’état-major ne voulait à aucun prix.

Il dut y avoir là une minute psychologique pleine d’angoisse. Remarquez que le général Billot n’était compromis dans rien, il arrivait tout frais, il pouvait faire la vérité. Il n’osa pas, dans la terreur sans doute de l’opinion publique, certainement aussi dans la crainte de livrer tout l’état-major, le général de Boisdeffre, le général Gonse, sans compter les sous-ordres. Puis, ce ne fut là qu’une minute de combat entre sa conscience et ce qu’il croyait être l’intérêt militaire. Quand cette minute fut passée, il était déjà trop tard. Il s’était engagé, il était compromis. Et, depuis lors, sa responsabilité n’a fait que grandir, il a pris à sa charge le crime des autres, il est aussi coupable que les autres, il est plus coupable qu’eux, car il a été le maître de faire justice, et il n’a rien fait. Comprenez-vous cela ! voici un an que le général Billot, que les généraux de Boisdeffre et Gonse savent que Dreyfus est innocent, et ils ont gardé pour eux cette effroyable chose ! Et ces gens-là dorment, et ils ont des femmes et des enfants qu’ils aiment !

Le colonel Picquart avait rempli son devoir d’honnête homme. Il insistait auprès de ses supérieurs, au nom de la justice. Il les suppliait même, il leur disait combien leurs délais étaient impolitiques, devant le terrible orage qui s’amoncelait, qui devait éclater, lorsque la vérité serait connue. Ce fut, plus tard, le langage que M. Scheurer-Kestner tint également au général Billot, l’adjurant par patriotisme de prendre en main l’affaire, de ne pas la laisser s’aggraver, au point de devenir un désastre public. Non ! le crime était commis, l’état-major ne pouvait plus avouer son crime. Et le lieutenant-colonel Picquart fut envoyé en mission, on l’éloigna de plus loin en plus loin, jusqu’en Tunisie, où l’on voulut même un jour honorer sa bravoure en le chargeant d’une mission qui l’aurait sûrement fait massacrer, dans les parages où le marquis de Morès a trouvé la mort. Il n’était pas en disgrâce, le général Gonse entretenait avec lui une correspondance amicale. Seulement, il est des secrets qu’il ne fait pas bon d’avoir surpris.

À Paris, la vérité marchait, irrésistible, et l’on sait de quelle façon l’orage attendu éclata. M. Mathieu Dreyfus dénonça le commandant Esterhazy comme le véritable auteur du bordereau, au moment où M. Scheurer-Kestner allait déposer, entre les mains du garde des sceaux, une demande en révision du procès. Et c’est ici que le commandant Esterhazy paraît. Des témoignages le montrent d’abord affolé, prêt au suicide ou à la fuite. Puis, tout d’un coup, il paye d’audace, il étonne Paris par la violence de son attitude. C’est que du secours lui était venu, il avait reçu une lettre anonyme l’avertissant des menées de ses ennemis, une dame mystérieuse s’était même dérangée de nuit pour lui remette une pièce volée à l’état-major, qui devait le sauver. Et je ne puis m’empêcher de retrouver là le lieutenant-colonel du Paty de Clam en reconnaissant les expédients de son imagination fertile. Son œuvre, la culpabilité de Dreyfus était en péril, et il a voulu sûrement défendre son œuvre. La révision du procès, mais c’était l’écroulement du roman-feuilleton si extravagant, si tragique, dont le dénouement abominable a lieu à l’île du Diable ! C’est ce qu’il ne pouvait permettre. Dès lors, le duel va avoir lieu entre le lieutenant-colonel Picquart et le lieutenant-colonel du Paty de Clam, l’un le visage découvert, l’autre masqué. On les retrouvera prochainement tous deux devant la justice civile. Au fond, c’est toujours l’état-major qui se défend, qui ne veut pas avouer son crime, dont l’abomination grandit d’heure en heure.

On s’est demandé avec stupeur quels étaient les protecteurs du commandant Esterhazy. C’est d’abord, dans l’ombre, le lieutenant-colonel du Paty de Clam qui a tout machiné, qui a tout conduit. Sa main se trahit aux moyens saugrenus. Puis, c’est le général de Boisdeffre, c’est le général Gonse, c’est le général Billot lui-même, qui sont bien obligés de faire acquitter le commandant, puisqu’ils ne peuvent laisser reconnaître l’innocence de Dreyfus, sans que les bureaux de la guerre croulent dans le mépris public. Et le beau résultat de cette situation prodigieuse est que l’honnête homme, là-dedans, le lieutenant-colonel Picquart, qui seul a fait son devoir, va être la victime, celui qu’on bafouera et qu’on punira. O justice, quelle affreuse désespérance serre le cœur ! On va jusqu’à dire que c’est lui le faussaire, qu’il a fabriqué la carte-télégramme pour perdre Esterhazy. Mais, grand Dieu ! pourquoi ? dans quel but ? Donnez un motif. Est-ce que celui-là aussi est payé par les juifs ? Le joli de l’histoire est qu’il était justement antisémite. Oui ! nous assistons à ce spectacle infâme, des hommes perdus de dettes et de crimes dont on proclame l’innocence, tandis qu’on frappe l’honneur même, un homme à la vie sans tache ! Quand une société en est là, elle tombe en décomposition.

Voilà donc, monsieur le Président, l’affaire Esterhazy : un coupable qu’il s’agissait d’innocenter. Depuis bientôt deux mois, nous pouvons suivre heure par heure la belle besogne. J’abrège, car ce n’est ici, en gros, que le résumé de l’histoire dont les brûlantes pages seront un jour écrites tout au long. Et nous avons donc vu le général de Pellieux, puis le commandant Ravary, conduire une enquête scélérate d’où les coquins sortent transfigurés et les honnêtes gens salis. Puis, on a convoqué le conseil de guerre.

Comment a-t-on pu espérer qu’un conseil de guerre déferait ce qu’un conseil de guerre avait fait ?

Je ne parle même pas du choix toujours possible des juges. L’idée supérieure de discipline, qui est dans le sang de ces soldats, ne suffit-elle à infirmer leur pouvoir même d’équité ? Qui dit discipline dit obéissance. Lorsque le ministre de la guerre, le grand chef a établi publiquement, aux acclamations de la représentation nationale, l’autorité absolue de la chose jugée, vous voulez qu’un conseil de guerre lui donne un formel démenti ? Hiérarchiquement, cela est impossible. Le général Billot a suggestionné les juges par sa déclaration, et ils ont jugé comme ils doivent aller au feu, sans raisonner. L’opinion préconçue qu’ils ont apportée sur leur siège, est évidemment celle-ci : Dreyfus a été condamné pour crime de trahison par un conseil de guerre ; il est donc coupable, et nous, conseil de guerre, nous ne pouvons le déclarer innocent : or nous savons que reconnaître la culpabilité d’Esterhazy, ce serait proclamer l’innocence de Dreyfus. Rien ne pouvait les faire sortir de là.

Ils ont rendu une sentence inique, qui à jamais pèsera sur nos conseils de guerre, qui entachera désormais de suspicion tous leurs arrêts. Le premier conseil de guerre a pu être inintelligent, le second est forcément criminel. Son excuse, je le répète, est que le chef suprême avait parlé, déclarant la chose jugée inattaquable, sainte et supérieure aux hommes, de sorte que des inférieurs ne pouvaient dire le contraire. On nous parle de l’honneur de l’armée, on veut que nous l’aimions, que nous la respections. Ah ! certes, oui, l’armée qui se lèverait à la première menace, qui défendrait la terre française, elle est tout le peuple et nous n’avons pour elle que tendresse et respect. Mais il ne s’agit pas d’elle, dont nous voulons justement la dignité, dans notre besoin de justice. Il s’agit du sabre, le maître qu’on nous donnera demain peut-être. Et baiser dévotement la poignée du sabre, le dieu, non !

Je l’ai démontré d’autre part : l’affaire Dreyfus était l’affaire des bureaux de la guerre, un officier de l’état-major, dénoncé par ses camarades de l’état-major, condamné sous la pression des chefs de l’état-major. Encore une fois, il ne peut revenir innocent sans que tout l’état-major soit coupable. Aussi les bureaux, par tous les moyens imaginables, par des campagnes de presse, par des communications, par des influences, n’ont-ils couvert Esterhazy que pour perdre une seconde fois Dreyfus. Quel coup de balai le gouvernement républicain devrait donner dans cette jésuitière, ainsi que les appelle le général Billot lui-même ! Où est-il, le ministère vraiment fort et d’un patriotisme sage, qui osera tout y refondre et tout y renouveler ? Que de gens je connais qui, devant une guerre possible, tremblent d’angoisse, en sachant dans quelles mains est la défense nationale ! et quel nid de basses intrigues, de commérages et de dilapidations, est devenu cet asile sacré, où se décide le sort de la patrie ! On s’épouvante devant le jour terrible que vient d’y jeter l’affaire Dreyfus, ce sacrifice humain d’un malheureux, d’un sale juif ! Ah ! tout ce qui s’est agité là de démence et de sottise, des imaginations folles, des pratiques de basse police, des mœurs d’inquisition et de tyrannies, le bon plaisir de quelques galonnés mettant leurs bottes sur la nation, lui rentrant dans la gorge son cri de vérité et de justice, sous le prétexte menteur et sacrilège de la raison d’État !

Et c’est un crime encore que de s’être appuyé sur la presse immonde, que de s’être laissé défendre par toute la fripouille de Paris, de sorte que voilà la fripouille qui triomphe insolemment, dans la défaite du droit et de la simple probité. C’est un crime d’avoir accusé de troubler la France ceux qui la veulent généreuse, à la tête des nations libres et justes, lorsqu’on ourdit soi-même l’impudent complot d’imposer l’erreur, devant le monde entier. C’est un crime d’égarer l’opinion, d’utiliser pour une besogne de mort cette opinion qu’on a pervertie jusqu’à la faire délirer. C’est un crime d’empoisonner les petits et les humbles, d’exaspérer les passions de réaction et d’intolérance, en s’abritant derrière l’odieux antisémitisme, dont la grande France libérale des droits de l’homme mourra, si elle n’en est pas guérie. C’est un crime que d’exploiter le patriotisme pour des œuvres de haine, et c’est un crime, enfin, que de faire du sabre le dieu moderne, lorsque toute la science humaine est au travail pour l’œuvre prochaine de vérité et de justice.

Cette vérité, cette justice, que nous avons si passionnément voulues, quelle détresse à les voir ainsi souffletées, plus méconnues et plus obscurcies ! Je me doute de l’écroulement qui doit avoir lieu dans l’âme de M. Scheurer-Kestner, et je crois bien qu’il finira par éprouver un remords, celui de n’avoir pas agi révolutionnairement, le jour de l’interpellation au Sénat, en lâchant tout le paquet, pour tout jeter à bas. Il a été le grand honnête homme, l’homme de sa vie loyale, il a cru que la vérité se suffisait à elle-même, surtout lorsqu’elle lui apparaissait éclatante comme le plein jour. A quoi bon tout bouleverser, puisque bientôt le soleil allait luire ? Et c’est de cette sérénité confiante dont il est si cruellement puni. De même pour le lieutenant-colonel Picquart, qui, par un sentiment de haute dignité, n’a pas voulu publier les lettres du général Gonse. Ces scrupules l’honorent d’autant plus que, pendant qu’il restait respectueux de la discipline, ses supérieurs le faisaient couvrir de boue, instruisaient eux-mêmes son procès, de la façon la plus inattendue et la plus outrageante. Il y a deux victimes, deux braves gens, deux cœurs simples, qui ont laissé faire Dieu, tandis que le diable agissait. Et l’on a même vu, pour le lieutenant colonel Picquart, cette chose ignoble : un tribunal français, après avoir laissé le rapporteur charger publiquement un témoin, l’accuser de toutes les fautes, a fait le huis clos, lorsque ce témoin a été introduit pour s’expliquer et se défendre. Je dis que cela est un crime de plus et que ce crime soulèvera la conscience universelle. Décidément, les tribunaux militaires se font une singulière idée de la justice. [après un « éloignement » en Tunisie, le lieutenant colonel Picquart fera 331 jours de prison, puis sera mis en réforme. Il sera ministre en 1906 et mourra d’un accident de cheval en 1914].

Telle est donc la simple vérité, monsieur le Président, et elle est effroyable, elle restera pour votre présidence une souillure. Je me doute bien que vous n’avez aucun pouvoir en cette affaire, que vous êtes le prisonnier de la Constitution et de votre entourage. Vous n’en avez pas moins un devoir d’homme, auquel vous songerez, et que vous remplirez. Ce n’est pas, d’ailleurs, que je désespère le moins du monde du triomphe. Je le répète avec une certitude plus véhémente : la vérité est en marche et rien ne l’arrêtera. C’est aujourd’hui seulement que l’affaire commence, puisque aujourd’hui seulement les positions sont nettes : d’une part, les coupables qui ne veulent pas que la lumière se fasse ; de l’autre, les justiciers qui donneront leur vie pour qu’elle soit faite. Quand on enferme la vérité sous terre, elle s’y amasse, elle y prend une force telle d’explosion que, le jour où elle éclate, elle fait tout sauter avec elle. On verra bien si l’on ne vient pas de préparer, pour plus tard, le plus retentissant des désastres.

Mais cette lettre est longue, monsieur le Président, et il est temps de conclure.

J’accuse le lieutenant-colonel du Paty de Clam d’avoir été l’ouvrier diabolique de l’erreur judiciaire, en inconscient, je veux le croire, et d’avoir ensuite défendu son œuvre néfaste, depuis trois ans, par les machinations les plus saugrenues et les plus coupables.

J’accuse le général Mercier de s’être rendu complice, tout au moins par faiblesse d’esprit, d’une des plus grandes iniquités du siècle.

J’accuse le général Billot d’avoir eu entre les mains les preuves certaines de l’innocence de Dreyfus et de les avoir étouffées, de s’être rendu coupable de ce crime de lèse-humanité et de lèse-justice, dans un but politique, et pour sauver l’état-major compromis.

J’accuse le général de Boisdeffre et le général Gonse de s’être rendus complices du même crime, l’un sans doute par passion cléricale, l’autre peut-être par cet esprit de corps qui fait des bureaux de la guerre l’arche sainte, inattaquable.

J’accuse le général de Pellieux et le commandant Ravary d’avoir fait une enquête scélérate, j’entends par là une enquête de la plus monstrueuse partialité, dont nous avons, dans le rapport du second, un impérissable monument de naïve audace.

J’accuse les trois experts en écritures, les sieurs Belhomme, Varinard et Couard, d’avoir fait des rapports mensongers et frauduleux, à moins qu’un examen médical ne les déclare atteints d’une maladie de la vue et du jugement.

J’accuse les bureaux de la guerre d’avoir mené dans la presse, particulièrement dans L’Éclair et dans L’Écho de Paris, une campagne abominable, pour égarer l’opinion et couvrir leur faute.

J’accuse enfin le premier conseil de guerre d’avoir violé le droit, en condamnant un accusé sur une pièce restée secrète, et j’accuse le second conseil de guerre d’avoir couvert cette illégalité, par ordre, en commettant à son tour le crime juridique d’acquitter sciemment un coupable.

En portant ces accusations, je n’ignore pas que je me mets sous le coup des articles 30 et 31 de la loi sur la presse du 29 juillet 1881, qui punit les délits de diffamation. Et c’est volontairement que je m’expose.

Quant aux gens que j’accuse, je ne les connais pas, je ne les ai jamais vus, je n’ai contre eux ni rancune ni haine. Ils ne sont pour moi que des entités, des esprits de malfaisance sociale. Et l’acte que j’accomplis ici n’est qu’un moyen révolutionnaire pour hâter l’explosion de la vérité et de la justice.

Je n’ai qu’une passion, celle de la lumière, au nom de l’humanité qui a tant souffert et qui a droit au bonheur. Ma protestation enflammée n’est que le cri de mon âme. Qu’on ose donc me traduire en cour d’assises et que l’enquête ait lieu au grand jour !

J’attends.

Veuillez agréer, Monsieur le Président, l’assurance de mon profond respect.

Émile Zola

L’article va servir d’étincelle à cinq jours d’émeutes à Alger où Maximilien Régis Milano, installé dans le fauteuil de maire après avoir été responsable étudiant, a pris la tête d’une croisade antijuif, conjuguant revendication pour l’autonomie d’une Algérie française et antidreyfusisme : cela ressemblera presque à un pogrom : magasins dévastés, parfois incendiés. Quelques juifs seront lynchés. A Paris, il se vendit entre 200 et 300 000 exemplaires de l’ Aurore. Il faut dire au demeurant que 4 grands quotidiens populaires – Le Journal, Le Petit Journal, Le Matin, Le Petit Parisien -, avaient à eux seuls 40 % du marché en totalisant 4.5 millions d’exemplaires par jour ! Cette presse, soucieuse de ratisser large était de ce fait contrainte à la prudence voire à une certaine fluctuation. Les journaux dont la première clientèle était la bourgeoisie, tels Le Temps, Le journal des débats, le Figaro, observaient encore la même prudence et, quand ils s’en démarquaient, payaient cher leur prise de position : ainsi du Figaro quand il prit la défense de Dreyfus. Les journaux politiques – l’Aurore, l’Humanité – dont la raison d’être était au contraire l’engagement étaient loin de faire de tel tirages.

Il n’est pas inutile de dire ce qu’était alors la bourgeoisie française, économiquement parlant – car, on le pense bien, ce n’est pas la classe ouvrière qui s’est enflammée sur l’affaire Dreyfus – :

La bourgeoisie de l’âge industrielle avait sans doute mis au pinacle le travail, mais gardons-cous cependant des idées reçues. Certes, une bourgeoisie commerciale, marchande, en cours d’ascension sociale, se donne alors du mal pour faire fortune. Mais ce qui consacre la réussite sociale, c’est de pouvoir se dispenser de travailler. La bonne société est au-dessus des réalités alimentaires. Le travail, c’est pour les autres. Pour citer l’ancien directeur de l’enseignement primaire Buisson, en 1899, il y a deux classes en France, ceux qui possèdent sans travailler et ceux qui travaillent sans posséder. Ceux qui possèdent vivent de leurs rentes, loyers de leurs immeubles ou de leurs fermes, revenus de leurs placements. Au recensement de 1906, on dénombre 560 000 rentiers en France. C’est la Belle Époque de la bourgeoisie : ses fortunes s’accroissent de génération en génération sans qu’elle ait besoin de travailler. Classe du loisir, elle favorise la sociabilité, les clubs, la conversation, l’été à la campagne avec les amis, la culture – fille du loisir – comme disait Valéry. Nous sommes dans le monde des Petites filles modèles de la comtesse de Ségur : la bourgeoisie imite le mode de vie de l’aristocratie de l’Ancien Régime.

Il est certes des travaux honorables, pour les bourgeois qui n’ont pas encore hérité de leurs parents. Des professions qui leur laissent beaucoup de liberté dans l’usage de leur temps. Trente et un mille officiers, malgré la caserne, mènent une vie assez libre (il y a les sous-officiers pour faire les marches de nuit). Il en est de même pour les 6 000 à 7 000 avocats qui ne sont liés que par les séances du tribunal. C’est moins vrai pour les  8 500 notaires, les 21 000 médecins, et les 13 000 pharmaciens. Mais ils n’ont guère de comptes à rendre à des supérieurs : ce sont des professions libérales.

Beaucoup cessent de travailler quand l’héritage de leurs parents s’ajoute à la dot de leur femme. Si des magistrats ont démissionné quand l’État est devenu républicain, et des officiers après l’affaire Dreyfus, c’est aussi parce qu’ils n’avaient pas besoin de leur traitement pour vivre. Et l’État le savait, qui payait chichement les juges et exigeait des officiers que leur femme ait une dot représentant dix années de traitement d’un sous-lieutenant.

Antoine Prost L’Histoire  n° 368      Octobre 2011

On reste stupéfait, pantois devant cette schizophrénie française, qui consiste à faire des tonnes de loi qui vont toujours dans le sens de plus de justice, plus d’égalité, restant au demeurant de plus en plus souvent lettre morte faute de décrets d’application  et à continuer en même temps à vivre dans l’Ancien Régime, avec des privilèges ahurissants : ainsi, on pouvait interdire à une officier d’épouser une femme sans dot ! ! mais comment l’institution militaire a-t-elle été en droit de pondre pareil règlement, beaucoup plus proche de l’apartheid alors en vigueur en Afrique du sud, que des principes républicains ! et si aujourd’hui la bourgeoisie a bien dû abandonner ce way of life, il n’a par contre pas encore déserté le palais de l’Élysée, où le président continue à être tenu pour un monarque – voir le succès en salle des Saveurs du Palais. Schizophrénie encore que cette aptitude devenue quasiment une deuxième nature à être heureux dans sa vie privée, et angoissé, déprimé dans sa vie publique, bureau des pleurs ouvert 24h/24, 7jours/7. Le double langage, la mauvaise foi sont en première ligne en permanence, arcboutés sur la défense corporatiste sans que jamais n’apparaisse le souci du bien commun.

01 1898                       Lev Bronstein a 19 ans, – il sera connu plus tard sous le nom de Léon Trotski : il s’est senti très tôt une vocation pour la propagation des idées subversives, et comme ce n’est pas très original en Russie, la police secrète – l’Okhranah –  veille au grain et cela l’amène à tâter de la prison, lui et tout son groupe d’apprentis révolutionnaires d’abord à Nikolaïev puis à Kherson puis à Odessa. Il se mit à devenir amoureux d’Alexandra Sokolovskaïa qu’il n’avait su qu’écraser du temps de leur liberté, du haut d’une arrogance aussi précoce que son goût pour la révolution. En novembre de la même année, l’ensemble du groupe apprendra qu’il était condamné à un exil administratif de quatre ans, qui commença par la tour Pougatchev à Moscou, où il parvint à épouser officiellement Alexandra : il fallait faire vite, non qu’elle ait été enceinte, mais seulement parce qu’en Sibérie, on ne séparait pas les couples mariés, ce qui leur permettra d’avoir deux filles dans le premier lieu de déportation, Oust Kout, 57°nord, à l’ouest du lac Baîkhal, puis Verkhoïansk, la capitale du froid. Le statut de ces déportés administratifs n’avait que très peu à voir avec ce que sera le goulag sous Staline ; ils étaient payés… peu, mais suffisamment pour vivre, ils pouvaient aller et venir dans les villages alentour, ils pouvaient trouver un travail rémunéré etc… ce que fit Trotski en écrivant abondamment dans la presse locale… jusqu’à ce qu’il recoive durant l’été 1902 les journaux marxistes publiés à l’étranger et se dise alors : je ne peux pas continuer à moisir ici, mon avenir est aux cotés de ceux qui font cette presse. Et de s’évader le 21 aout 1902, plaquant là femme et enfants. Ce n’était pas bien compliqué alors de s’évader : il suffisait d’avoir l’argent nécessaire pour graisser la patte des policiers et contrôleurs divers tout au long du trajet, ce qui le mènera à Vienne, puis Paris et Londres. Pour voyager, il avait tout simplement acheté un passeport à un habitant d’Irkoutsk, nommé Trotski. Il se fera vite sa place au soleil dans les milieux dirigeants révolutionnaires, Lénine bien sr, mais encore Martov, Plekhanov, Parvus. Un jour qu’une admiratrice disait de lui à Plekhanov qu’il était un génie, ce dernier avait répondu : C’est précisément ce que je ne lui pardonne pas.

14 02 1898                 Emmanuel Poiré est le petit fils rapatrié d’un soldat français demeuré en Russie après la défaite de Napoléon en 1812. C’est l’un des plus brillants dessinateurs de l’époque ; il a pris le pseudonyme de Caran d’Ache, qui signifie crayon en russe – karandache –

: il publie 2 caricatures dans le Figaro : la première représente un dîner bourgeois qui met en valeur le coté bien convenable des agapes avec une admonition du maître de maison : surtout ne parlons pas de l’affaire Dreyfus. Le second dessin représente une scène de bataille dans le même lieu, quelques heures plus tard : tout est sens dessus dessous, tout le monde tape sur tout le monde et la légende dit : Ils en ont parlé.

15 02 1898                Le Maine, un navire de guerre de la marine américaine qui mouillait dans le port de la Havane est détruit par une mystérieuse explosion et coule avec 268 hommes d’équipage : ce soir-là, tous les officiers étaient à une réception en ville.

20 02 1898                 Le sénateur Ludovic Trarieux, défenseur de Zola, voulant donner un statut à sa volonté de défense des libertés, crée la Ligue des Droits de l’homme.

23 02 1898                  Zola est condamné à un an de prison et 3 000 Francs d’amende, Perrenx, gérant du journal, à 4 mois et 3 000 Francs. Ils se pourvoient en cassation, où l’arrêt est cassé. Mais l’affaire repart en assises, où la défense plaide l’incompétence de la cour, et l’on repart en cassation, où le pourvoi sera rejeté : Zola s’exilera en Angleterre.

31 03 1898                  Éleonor Marx, quatrième fille de Karl Marx, a eu une vie compliquée : une première liaison à 17 ans avec Prosper Olivier Lissagaray, un journaliste français plus âgé qu’elle, qui a tenu tant que le père la désapprouvait, puis, quand il l’a admise, s’est rompue ; une autre liaison avec un homme marié, Edward Aveling qu’elle accompagnera quand il tombera malade en janvier 1898 : une fois mort, elle découvre qu’il s’est remarié l’année précédente avec une actrice… elle se suicide… en s’empoisonnant comme Madame Bovary qu’elle a traduit en anglais.

1 04 1898                   Loi instaurant le principe de la mutualité : c’est la naissance des sociétés de secours mutuel.

9 04 1898                 Loi instituant les responsabilités des accidents dont les ouvriers sont victimes dans leur travail : l’indemnisation du travailleur est effective lorsque l’arrêt de travail est supérieur à 4 jours.

21 04 1898                Mac Kinley, président des États-Unis décide de l’intervention américaine à Cuba  – ce sera en juin à Guantanamo – pour contraindre l’Espagne à un armistice avec les insurgés cubains, en lutte depuis trois ans pour leur indépendance.   Le poète José Marti, père de l’insurrection, avait été tué dès le début des hostilités, en 1895, dans une charge de cavalerie à la bataille de Dos Rios : Le pays qui achète commande, le pays qui vend est à son service ; il faut équilibrer le commerce pour assurer la liberté ; le pays qui veut mourir vend à une seule nation, celui qui veut vivre vend à plusieurs nations. [propos repris par Che Guevara à la conférence de l’O.E.A. à Punta del Este en 1961].

04 1898                       Henri Vaugeois et Maurice Pujo fondent l’Action Française. Charles Maurras en deviendra le maître à penser 7 mois plus tard.

2 06 1898                    Le Docteur Paul Louis Simon, français installé à Karachi, découvre que les vecteurs qui transmettent la peste sont le rat et la puce. Le fléau a disparu d’Europe vers 1720, probablement à cause du remplacement progressif du bois par le ciment dans la construction : le rat noir, porteur de la puce tueuse se plait dans les maisons en bois mais pas dans l’habitat en maçonnerie où on ne voit que du rat gris, qui ne transmet pas la peste. La généralisation du port de sous-vêtements de coton, facilement lavable, contribua aussi à la disparition du fléau en Europe occidentale. Elle continue épisodiquement à faire des ravages en Inde.

12 06 1898                  Les Philippines proclament leur indépendance, mais les Américains, qui ont besoin d’écouler leur surproduction en Chine, maintenant qu’est achevée leur chemin de fer transcontinental, ne l’entendent pas ainsi.

27 06 1898                 A 54 ans, l’Américain Joshua Slocum jette l’ancre du Spray à Newport, Nouvelle Écosse : il boucle le premier tour du monde en solitaire à la voile : 46 000 milles. Il était parti le 1° juillet 1895, 2 ans, 11 mois et 26 jours plus tôt, après avoir reconstruit entièrement une vieille coque de 11 m. don d’un ami. Il écrira Seul autour du monde sur un voilier de onze mètres, qui rencontrera le succès plutôt tard, mais ne le mettra pas à l’abri du besoin. Le récit de sa vie ressemble plus à une continuelle galère qu’à une partie de farniente sous les cocotiers ; il connut la vie avec son cortège de joies et de peines tant que vécut son épouse aimée et…  embarquée. Après sa mort prématurée, ce furent une suite d’épreuves sans fin.   Il avait connu les dernières grandes heures de la marine à voile ; matelot à 16 ans, second à 18, capitaine à 25, il avait commandé le Northern Light, alors le plus grand voilier américain.

De passage à San Francisco en 1864, Slocum, devenu américain, entend exercer sa seconde profession : la construction navale. Le premier voilier à voir le jour est un bateau de pêche au saumon, avec lequel il part chasser la loutre de mer au large de Vancouver. L’intérêt et les gains sont limités ; Joshua ambitionne de commander un voilier. Il se voit d’abord confier un petit caboteur reliant San Francisco à Seattle, puis, l’année d’après, le Washington, un trois-mâts barque qui l’amène à Sydney, où il rencontre l’amour et épouse Virginia Walker, une riche héritière américaine de vingt et un ans. Leur voyage de noces les mène jusqu’aux confins de l’Alaska où le bateau – en pleine pêche aux saumons – fait naufrage. Pas question de perdre toute une campagne ! Fort de ses talents de charpentier, Joshua construit avec les débris de l’épave une baleinière de onze mètres, qu’il utilise pour transférer sa cargaison sur deux phoquiers arrivés à la rescousse. Pour avoir tout sauvé, ses armateurs ne lui tiennent pas rigueur de la perte de leur bateau ; ils lui confient une goélette qui assure le trafic passager entre San Francisco et Honolulu. Un an après leur mariage, Virginia accouche à bord d’un premier garçon, Victor, puis l’année suivante d’un deuxième garçon, auquel Joshua donne le nom de sa nouvelle embarcation, Benjamin Aymar. En juin 1875 naîtra au large des Philippines une petite Jessie. A Manille, Slocum renoue avec la construction navale. Aucun travail ne le rebute : de l’abattage des arbres à leur débardage jusqu’à la grève et leur équarrissage à la hache. Entre serpents et scorpions, humidité et touffeur tropicales, complot et tentative de destruction du chantier, Slocum s’acharne. Il livre au bout d’un an la coque commandée et reçoit en échange une goélette de quatre-vingts tonnes. Quatre ans plus tard, Joshua acquiert à Hong Kong le Northern Light, un trois-mâts carré de soixante-six mètres de long. Cet événement heureux en précède un autre : l’arrivée d’un quatrième enfant, James Abraham Garfield, le nom du président des États-Unis. Slocum peut savourer son bonheur : il parcourt le monde sur le plus beau voilier américain à flot, sa famille l’entoure, l’argent afflue. Les articles élogieux abondent sur cette famille yankee qui vit sur l’eau dans le plus beau des homes américains. Pourtant, comme le note un reporter venu à bord, un tour sur le pont suggère deux idées assez mélancoliques : les grands voiliers américains sont en train de tomber en désuétude ; il est bien difficile de trouver des marins américains.  La première alerte vient de l’équipage, des rats de quai prompts à la mutinerie. Peu après New York, le Northern Light perd son gouvernail et doit relâcher dans un port du Connecticut. Les matelots refusent de ferler les voiles, coups et insultes pleuvent, le second, en tentant de s’emparer du meneur, est mortellement poignardé. Virginia Slocum, un revolver dans chaque main, ramène l’équipage à la raison. L’assassin est arrêté, mais Joshua, convaincu que ses poings suffiront à assurer le calme, s’obstine à poursuivre son tour du monde.

Nouvelle avarie au large de Bonne-Espérance, nouvelle escale forcée, nouvelle mutinerie, menée cette fois par un ancien forçat dénommé Slater, qui passe le trajet retour aux fers. A terre, Slocum est poursuivi devant la justice fédérale pour avoir faussement et cruellement emprisonné Slater. Il écope d’une amende de cinq cents dollars. À un journaliste venu l’interviewer, il répond avec une franchise déconcertante : Je ne suis pas une brute galonnée, mais j’ai mes idées personnelles sur la façon de commander un navire… Les anciens capitaines traitaient leurs matelots comme des êtres humains, sans les souquer ; mais en cas de nécessité, ils les tenaient avec une poigne de fer. Voilà ma manière.

Commence alors pour Joshua Slocum une longue descente aux enfers. A l’heure où vapeurs et coques en acier s’imposent, il s’entête, rassemble ses économies et achète comptant un petit trois-mâts barque désarmé, l’Aquineck, qu’il juge capable par vent favorable de se mesurer avec n’importe quel coursier à vapeur. Mais le 25 juillet 1885, Victoria, sa si jolie épouse, décède en baie de Buenos Aires, terrassée à trente-cinq ans par un mal mystérieux. Joshua ne s’en remettra jamais. Il était désemparé comme un navire dont le gouvernail est brisé, racontera son fils Garfield.

À compter de ce jour funeste, déboires et fortunes de mer s’enchaînent : son navire démâte puis connaît une voie d’eau, son chargement de foin est sujet à une quarantaine variable, Slocum – en état de légitime défense – tue un membre de son équipage et se retrouve en prison, sa cargaison de pianos se fracasse contre la coque et, pour finir, l’Aquineck s’échoue sur un banc de sable avant de se disloquer contre les rouleaux. Slocum n’est pas assuré, le voilà ruiné.

Avec les restes de l’épave, il construit un canot à voile de 10.67 mètres, baptisé Libertade, sur lequel il ramène sa famille aux États-Unis. Entretemps, il a épousé pour s’occuper de ses enfants, sa cousine germaine, Henriette Elliot. Elle n’aime pas la mer, ils ne s’aimeront jamais, et vivront le plus souvent séparés. Sa carrière de capitaine au long cours s’achève sur un échec. Pour subvenir à ses besoins, Slocum – sans instruction mais fort de ses lectures, de Don Quichotte à David Copperfield, de Darwin à Aldous Huxley – se lance dans la rédaction de cette traversée épique. Faute d’éditeur, il publie le Voyage du Libertade à compte d’auteur. Au bout du rouleau et sans commandement, il accepte à contrecœur de convoyer jusqu’au Brésil le Destroyer, un semi-sous-marin à vapeur. Il ne sera jamais payé.

Slocum touche le fond : il a perdu la femme et le bateau qu’il aimait, son livre est un échec, ses poches sont vides. La rencontre à Boston d’un ancien camarade le sauve du désespoir. Eben Pierce lui fait don du Spray, un dragueur d’huîtres qui croupit depuis sept ans dans une prairie de Fairhaven. Pas vraiment un cadeau, mais suffisant en tout cas pour que Slocum s’en entiche et se persuade que la vieille baille est capable d’effectuer le tour du monde.

Pendant treize mois, il reconstruit la coque avec un chêne de prairie qu’il abat lui-même. Sans moyens, il opte pour la simplicité : le gréement d’un sloop, un mât en spruce, une barre à roue, deux cabines – une au pied du mat pour la cuisine, l’autre à l’arrière dotée d’un hublot pour l’habitat. Le tout mesure 11,20 mètres de long pour une jauge de treize tonneaux. Son coût : 553,62 dollars.

Slocum appareille le 1er juillet 1895 avec 1,86 dollar en poche, cap sur les Açores. Bien équilibré, le Spray se gouverne tout seul, dispensant Joshua de longues nuits à la barre.

[…] La présence de pirates dissuade Slocum d’emprunter le canal de Suez. Il rebrousse chemin et rejoint l’Atlantique où une felouque arabe le prend en chasse. Mais l’Océan est bonne mère : au moment où les pillards s’apprêtent à l’aborder, un coup de vent salvateur démâte leur embarcation. Après une escale aux Canaries puis une autre au Cap-Vert, le Spray cingle vers le Brésil qu’il atteint à la fin d’octobre 1895. Nouvelle émotion : en serrant de trop près la côte, le Spray s’échoue sur un haut-fond, et Slocum, qui ne sait toujours pas nager, manque se noyer. Trois mois plus tard, il embouque le détroit de Magellan et fait escale à Punta Arenas. Dans les redoutables canaux de Patagonie, deux dangers menacent le Spray : les williwaws – de furieux coups de vent venus du Pacifique – et la présence de sauvages ayant à leur tête Pedro le Noir, un métis renégat accusé de nombreux meurtres.

Slocum rencontre les uns et les autres. Les premiers l’obligent à faire demi-tour, les seconds s’enfuient après avoir marché sur les clous de tapissier que le capitaine a répandus sur le pont. Dix-neuf jours de lutte sont nécessaires pour atteindre le Pacifique. Après une halte à Juan Fernandez – l’île de Robinson Crusoe -, Slocum met le cap sur les Marquises, puis gagne les îles Samoa où il croise avec émotion Fanny Stevenson, qui lui fait cadeau des Instructions nautiques de son défunt époux.

Slocum enchaîne les milles : l’Australie d’abord, puis le détroit de Torres qui lui ouvre les portes de l’océan Indien. À Coco Keeling, il découvre le paradis ; au large de Bonne Espérance, il connaît l’enfer, puis les calmes plats. La remontée de l’Atlantique jusqu’aux abords du Gulf Stream s’effectue en 123 sans véritable problème.

La mer l’avait ménagé, le retour à la vie citadine ne l’épargne pas. Slocum attend que son exploit lui rapporte gloire et reconnaissance ; il n’a droit qu’à un accueil poli et un retour à la précarité. Pour vivre, il renoue avec l’écriture et les conférences. Le récit de son périple, d’abord publié en feuilleton dans le Century Magazine, sort le 24 mars 1900 en un seul volume, avant d’être régulièrement réédité. Slocum se morfond à terre. En décembre 1909, il décide de gagner avec son Spray vieillissant les îles Caïman. La mer, qui lui avait tout donné, lui prend la vie. Slocum disparaît au large du cap Hatteras ; nul ne le reverra plus.

Laurent Maréchaux Écrivains voyageurs                          Arthaud 2011

10 07 1898                Sous l’impulsion décisive de Cecil Rhodes, directeur de la compagnie concessionnaire des Rhodésies, Chartered British South Africa Company, les Anglais entreprennent de réaliser leur rêve colonial : une liaison sous influence anglaise du Cap au Caire : elle ne sera effective qu’en 1918. La France, elle, rêve encore plus large : une liaison d’Alger au Congo par le Tchad, et une autre du Congo au Nil, puis Djibouti, sur la Mer Rouge, par l’Oubangui, et c’est la mission de Marchand. Les deux rêves vont se heurter à Fachoda.

Parti de Loango, – la future Brazzaville – sur la côte congolaise en mars 1897 avec 8 officiers et 154 tirailleurs sénégalais, le capitaine Marchand remonte l’Oubangui, l’Ouellé, franchit les monts Bomou et descend le Bahr-el-Ghazal, affluent rive gauche du Nil pour arriver en juillet 1898 à sa confluence, au petit village de Fachoda, dans le sud Soudan, à la croisée de deux axes perpendiculaires traversant l’Afrique du nord au sud et d’est en ouest : les Anglais comme les Français se sont mis en tête que celui qui tiendrait la place, tiendrait l’Afrique. Lord Kitchener y arrivera le 18 septembre, à la tête d’une armée anglo-égyptienne de 20 000 hommes, sous le drapeau égyptien, ordonnant le départ des Français : Marchand n’évacuera Fachoda que le 7 novembre, après en avoir reçu l’ordre de son gouvernement : rien de plus portatif qu’un drapeau… Il traversera alors l’Éthiopie jusqu’à Djibouti et sera triomphalement accueilli à son retour à Paris.

A l’est de l’Afrique, la France n’aura que la Côte française des Somalis.

07 1898                     Pierre et Marie Curie annoncent avoir isolé de la pechblende – un minerai riche en uranium – deux nouveaux éléments, beaucoup plus radioactifs que l’uranium : le polonium et le radium.

10 09 1898                  A Genève, l’anarchiste italien Luigi Lucheni assassine Sissi, impératrice d’Autriche, épouse de François Joseph. Elle avait 61 ans. Il a porté son choix sur elle, par dépit, tout simplement parce que la veille, il avait manqué Henri d’Orléans. Par bien des aspects de sa personnalité complexe, elle était en avance sur son temps – salle de gymnastique, marche à pied quasi quotidienne, installation d’un générateur dans son palais de Corfoue, etc… – : lorsqu’on est de la classe moyenne, on se fait classer dans ces cas dans la rubrique original ; mais quand on est l’épouse de l’empereur d’Autriche, on est sur et certain de se mettre à dos toute la cour, avec au premier rang la belle-mère. Et il en alla ainsi.

15 09 1898               Depuis la promulgation en date du 11 juin d’un édit impérial, c’est à un festival de réformes que s’invite la Chine  – les Cent jours – dont la principale est la suppression du pa-kou wen-tchang, l’examen d’accès au statut de fonctionnaire : cela venait déranger les habitudes de centaines de milliers d’étudiants ; un nouveau système d’instruction à l’occidentale est institué, l’armée elle aussi sera instruite à l’occidentale, on crée des écoles techniques pour la médecine, l’architecture, les mines. L’empereur Guangxu, âgé de 27 ans, a voulu mettre en œuvre le programme  d’un lettré cantonnais, Kang Youwei, et il ne cesse de déclarer : Les nations étrangères cernent notre empire ; si nous ne consentons pas à adopter leurs méthodes, notre ruine est irrémédiable. Kang Youwei était pressé : Nous ferons en trois ans ce que le Japon a accompli en trente !

Tout cela vient profondément perturber les titulaires de charges aussi lucratives qu’inutiles lesquels se regroupent autour de l’impératrice Cixi qui somme son neveu l’empereur, de congédier ses conseillers ; celui-ci tente de la prendre de vitesse en demandant son arrestation, mais, trahi par un de ses généraux, déclaré faible d’esprit, il est interné à leng gong – le palais froidune résidence à l’écart de la Cité interdite où étaient traditionnellement recluses les concubines en disgrâce. Quelques conseillers peuvent s’échapper, mais six d’entre eux sont décapités sans autre forme de procès. Toutes les mesures des Cent Jours sont rapportées, mais pour moins longtemps que ne le pensent les conservateurs.

29 08 1898                Les capitaines Gouraud et Gaden mettent fin à la guérilla que menait depuis dix ans contre les troupes coloniales le roi Samory, descendant de marchands dioula, dans le sud Soudan, actuellement sud Mali, nord Côte d’Ivoire, nord Guinée. Fait prisonnier, il mourra en exil au Gabon en 1900.

11 12 1898                  Le traité de Paris met fin au conflit hispano-américain à Cuba. La bataille n’avait pas été acharnée : les officiers espagnols avaient vendu les vivres et les équipements de leurs soldats : la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a et les pauvres soldats n’avaient plus rien, et  surtout pas de courage.

Un gouvernement militaire d’occupation américaine est mis en place jusqu’en 1902.

Aux Philippines, les anciens colonisateurs espagnols, n’avaient pas non plus reconnu leur indépendance : il les vendent aux Etats-Unis pour 20 millions $ , Guam et Porto Rico inclus !  Les Américains reprendront les Philippines par les armes que les Philippins déposeront deux ans plus tard. Mais en fait une guerre de guérilla se poursuivra jusqu’en 1913. On parle de 5 000 à 20 000 militaires philippins tués dans ce conflit mais surtout de 200 000 à 1 500 000 morts chez les civils !

Nous étions supposés les délivrer de la tyrannie espagnole afin qu’ils puissent mettre en place leur propre gouvernement et nous devions rester à proximité afin de vérifier qu’il avait toutes ses chances. Cela ne devait pas être un gouvernement conforme à nos idées mais un gouvernement qui représentait les sentiments de la majorité des Philippins, un gouvernement conforme aux idées philippines. Ce qui aurait été une mission digne des Etats-Unis. Mais maintenant – eh bien, nous avons mis notre doigt dans l’engrenage, dans un bourbier où à chaque nouveau pas il devient plus difficile encore de nous extirper (6 octobre 1900).

Je n’étais pas anti-impérialiste il y a un an. Je pensais qu’il était magnifique de donner beaucoup de liberté aux Philippins, mais je pense maintenant qu’il vaudrait mieux qu’ils se la donnent eux-mêmes. (15 octobre 1900).

[…]                 Nous avons pacifié des milliers d’insulaires et les avons enterrés. Nous avons détruit leurs champs, incendié leurs villages et expulsé leurs veuves et leurs enfants. Nous avons mécontenté quelques douzaines de patriotes désagréables en les exilant ; soumis la dizaine de millions qui restait par une bienveillante assimilation (pieux euphémisme pour parler des fusils). Nous avons acquis des parts dans les trois cents concubines et autres esclaves de notre partenaire en affaire, le sultan de Sulu, et finalement hissé notre drapeau protecteur sur ce butin. Et ainsi, par la providence de Dieu – l’expression est du gouvernement, non de moi – nous sommes une puissance mondiale.

                                                                                               Mark Twain. (1835-1910)

Les Philippines sont nôtres pour toujours… Et juste au-delà des Philippines sont les marchés illimités de la Chine. Nous ne nous retirerons ni des unes ni des autres. Notre plus grand commerce doit être avec l’Asie. Le Pacifique est notre océan. La Chine est notre client naturel… Les Philippines nous donnent une base au seuil de tout l’Extrême-Orient.

                                                Beveridge, sénateur. Déclaration du parti impérialiste.

18 12 1898                 Le comte Gaston de Chasseloup-Laubat établit le premier record du monde de vitesse terrestre en atteignant la vitesse de 63,15 km/h au volant d’une Jeantaud électrique, modèle Duc à Achères, dans les Yvelines. D’autres suivront : Blue Bird en 1935 avec 484 km/h pilotée par Malcolm Campbell, Blue Flame avec 1074 km/h en 1970, avec aux manettes Gary Gabelish, Thrust SSC  en 1997, avec  1228 km/h, avec aux manettes Andy Green, Bloodhound SSC avec 1609 km/h – 1000 miles – avec aux manettes le même Andy Green, annoncé pour 2016… Les conquérants de l’inutile.

24 12 1898                 Louis Renault a 21 ans : il va réveillonner à Montmartre au volant de la Voiturette qu’il a assemblée dans son atelier de Billancourt. Au petit matin, il a 12 commandes : c’est le début d’une grande aventure industrielle.

1898                          Aux élections législatives à Narbonne, dans la circonscription du Dr Ferroul, maire de la ville et candidat à la députation, le nombre de suffrages se trouve être supérieur à celui des votants : il perdra les élections au second tour. Mais une aussi banale fraude n’était pas à même de déboulonner pareil notable.

La première loi sur les accidents de travail crée un droit à la réparation à la charge de l’employeur.

Premier salon de l’automobile à Paris : il lui manque encore une boite de vitesse qui arrivera en 1899 chez Panhard, un démarreur électrique, en 1905, des amortisseurs, en 1906, un éclairage électrique, en 1912, un klaxon en 1913.

Au large des côtes canadiennes le naufrage de La Bourgogne fait 500 morts.

Eugène Ducretet et Ernest Roger réalisent la première liaison mondiale sans fil entre la Tour Eiffel et le Panthéon. Le train arrive au Fayet, en aval de Chamonix.

Face aux États-Unis, l’Espagne a perdu Cuba et s’affaiblit ; la Catalogne et le Pays Basque demandent leur autonomie. Le mouvement anarchiste se développe en même temps que la pauvreté.

Les Américains étaient majoritaires depuis un certain temps à Hawaï, ils détenaient tous les leviers, avaient proclamé une république blanche en 1893-1894 sous l’autorité de Sanford B. Dole missionnaire et fermier : ils déposent le roi polynésien et l’île devient américaine.

C’est d’un poids énorme que les États-Unis vont peser de plus en plus sur les destinées du monde… La richesse et la puissance des États-Unis sont un quart de la richesse et de la puissance du globe.

[…] Briser les nations, ce serait renverser les foyers de lumière…Ce serait supprimer aussi les centres d’action distincte et rapide, pour ne plus laisser subsister que l’incohérente lenteur de l’effort universel. Ou plutôt, ce serait supprimer toute liberté, car l’humanité, ne condensant plus son action en nations autonomes, demanderait l’unité à un vaste despotisme asiatique.

Jean Jaurès

Le sous-marin Argonaut, conçu par l’américain Lake, effectue le premier grand voyage sous l’eau, recevant les félicitations de Jules Verne (20 000 lieux sous les mers a été écrit en 1869)

Guillaume II, empereur d’Allemagne, se lance dans une très ambitieuse entreprise de séduction au Moyen Orient, s’y faisant passer pour le nouveau protecteur des chrétiens, ce qui, bien sur, rend furieux Français et Russes. Il voyage en train, en bateau, à cheval, va en pèlerinage à Jérusalem, y fait reconstruire en partie la mosquée, en fait autant pour celle de Damas, brûlée en 1893, retrouve le tombeau de Saladin, campe dans les ruines de Baalbek. La maison Krupp entreprend la construction d’un chemin de fer Bagdad-Berlin : le Bagdadbahn. Et surtout, il confie à un architecte, Robert Koldewey, la direction des fouilles de Babylone, lequel s’entourera d’architectes qui, contrairement aux archéologues classiques, sauront  lire la brique, base indispensable pour travailler sur les ruines de Babylone. Les fouilles seront bien faites, bien relevées, sans interruption de 1899 à 1917.

Susie Carson Rijnhart, médecin de l’Ontario (Canada) et son mari Petrus Rijnhart, missionnaire hollandais, sont installés depuis 3 ans à Huanggyuan, à l’est du lac Koko Nor, sud du désert de Gobi. Ils tiennent un dispensaire attaché au grand monastère de Kumbum, où s’ajoutent aux maladies habituelles, variole, diphtérie, les blessés du soulèvement musulman qui a troublé la région en 1894. Ils parlent déjà le chinois, le tibétain et apprennent le mongol. Ils montent une expédition pour Lhassa, quittant Tankar, leur dernier domicile le 20 mai 1898, emmenant leur petit Charlie qui n’a pas encore un an, leur chien Topsy, 3 hommes, dont un guide, 5 animaux de selle et 12 bêtes de somme ; ils ont pris de la nourriture pour deux ans. Les malheurs et les drames se succédèrent alors en cascade : le premier, le pire, la mort de leur enfant, dont les poumons n’ont probablement pas supporté l’altitude, dont la moyenne flirte avec les 5 000 m. ; deux guides s’enfuient avec une partie des vivres, des voleurs les délestent de 5 bêtes. A Nagpu, les autorités leur interdisent de poursuivre, et leur fournissent une escorte pour les mener à Ta Chien Lu, en Chine, dans le Si Chuan.  L’escorte les abandonne et ils se retrouvent avec quantité de bagages sans animal pour les transporter ; ils abandonnent donc leur bagages et poursuivent à pied, cherchant à atteindre le monastère de Tashi Gompa, rive gauche de la Za Qu [nom du cours supérieur du Mékong] ; Petrus se met à longer la rive pour chercher un passage – gué ou pont – : Susie ne le reverra jamais plus. Elle découvrira que sur la même rive se trouve un campement qui leur était masqué par une crête, occupé probablement par les bandits qui leur avaient volé les chevaux. Voyant arriver Petrus, ils ont pris peur et s’en sont probablement débarrassé en le jetant dans la rivière. Elle va marcher seule, deux mois durant, se défendant des voleurs, de la faim, de l’épuisement, pour atteindre finalement Ta Chien Lu où elle a l’adresse d’une mission protestante. Deux hommes sont dans la cour :

Comme ils avaient l’air impeccable dans leurs costumes chinois, et comme leurs visages étaient pâles ! Je savais que je n’étais pas très propre, j’avais bien  conscience de mes haillons et de ma saleté, et je suis restée ainsi, en leur présence, attendant qu’on m’adresse la parole. Mais non, il fallait que je parle la première. J’ai donc dit, en anglais : « Suis-je chez Monsieur Turner ? » Et Monsieur Moyse me répondit : « Oui ».

Susie attendit en vain, pendant six mois, des nouvelles de Petrus, puis repartit au Canada, revint à Ta Chien Lu en 1902, épousa le docteur James Moyes en 1905, donna naissance à un autre garçon et mourut trois semaines plus tard. L’histoire sera moins médiatisée que le fameux : Dr Livingstone, I Presume ? de Stanley, et pourtant elle aussi fit preuve d’une époustouflante rage de vivre.

En Égypte, à l’initiative de l’occupant anglais, construction du premier barrage d’Assouan : il sera terminé quatre ans plus tard. Édifié en aval de la première cataracte, – la supprimant donc par noyade – il sera exhaussé entre 1907-1912, et à nouveau en 1929-1934, tout cela pour accroître et irriguer le coton. En amont d’Assouan, l’île de Philæ offre un ensemble de temples dédiés à Isis et de monuments dont les plus anciens remontent au IV° siècle av. J.C. La construction de ce barrage submergera en partie ces édifices, qui ne réapparaîtront que 2 mois par an – août et septembre -, lorsqu’on videra le réservoir. Ce n’était pas le premier barrage sur le Nil : Muhammad Ali avait fait construire un barrage dès 1835 en aval du Caire ; avaient suivi ceux d’Asyut, de Nag Hamamdi et d’Esna.

01 1899                      La France a perdu l’occupation de la vallée du Nil au profit de l’Angleterre, et l’humiliation de Fachoda attise le désir d’agrandir l’empire colonial là où cela se peut encore : l’unification de l’empire français en Afrique de l’Ouest est décidée, et cela passe par la conquête du Tchad. Par l’ouest, c’est à dire par le bassin du fleuve Niger, la mission est confiée aux capitaines Voulet et Chanoine. Mais, très rapidement ceux-ci vont se mettre à agir pour leur propre compte, massacrant, à la tête de leurs troupes noires, les populations rencontrées : incendies, viols, décapitations vont bon train. Chanoine écrit à son père, ministre de la Défense : Trêve de diplomatie et de conciliation avec ces barbares qui ne comprennent que la force. […] Il ne faut pas hésiter à imposer des corvées aux habitants, à les forcer enfin à travailler.

D’autres informations plus proches de la réalité alertent Paris et fin avril, le colonel Arsène Klobb, en poste à Tombouctou (à proximité du fleuve Niger, dans sa boucle nord, aujourd’hui au Mali) se lance à leur poursuite à travers le désert avec mission de les arrêter. Il les rejoint après avoir parcouru 2 000 kilomètres, le 14 juillet, aux portes de Zinder – actuellement au Niger – : Voulet fait ouvrir le feu : Klobb est tué. Ses troupes noires refuseront d’aller au-delà dans la folie, elles tueront Chanoine le 16 juillet et Voulet le 17, près du village de Maygiri. Mais, poursuivie sous le commandement de Joaland et de Meynier, la mission fera sa jonction avec les missions Foureau-Lamy et Gentil au Tchad le 11 avril 1900.

16 02 1899                 Félix Faure, président de la République, souffre de tachycardie violente à la moindre émotion. Dès le matin, au cours du conseil qu’il avait présidé, il avait donné des signes de fatigue et de nervosité. Dans l’après-midi, il reçoit Mgr Richard qui témoignera: Je fus frappé par l’état de surexcitation anormale dans lequel il se trouvait. Vers 16 heures, il reçoit la visite inopinée du prince Albert 1° de Monaco : dreyfusard convaincu, celui-ci serait venu plaider la révision du procès après une entrevue avec l’empereur Guillaume II, proposant à Félix Faure d’organiser une rencontre avec l’empereur d’Allemagne, ce dernier venant lui donner l’assurance de l’innocence de Dreyfus ! Il est vrai qu’il y a de quoi piquer une rogne. Il va se débarrasser presto du prince de Monaco, puis va retrouver Marguerite Steinheil dans le petit salon bleu, avec sortie dérobée. Mais se rendant compte que ce jour là était un jour où Cupidon s’en fout, il alla s’allonger sur le canapé de son bureau, où le rejoignirent sa femme, sa fille Lucie, ses fidèles et le docteur Humbert. De nombreux et éminents professeurs d’université suivirent qui ne purent que constater l’état désespéré du malade puis sa mort.

Donc exit la version grand public selon laquelle il aurait été victime de drogues virilisantes, fournies par  sa maîtresse Marguerite Steinheil, dite Meg -, dans les bras de laquelle il serait mort.

On peut à la rigueur estimer véridique l’histoire du prêtre qui arrive rapidement sur les lieux et demande au planton de l’Elysée :

Le président a-t-il encore sa connaissance ?

Non, répond le planton, elle est partie par l’escalier.

Mais tout le reste n’est que bobards frivoles  lancées par une presse sachant que ses lecteurs vont en faire leur miel : mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose, avait lancé Voltaire.

Clemenceau enfoncera le clou : Félix Faure vient de mourir. Cela ne fait pas un homme de moins en France… en entrant dans le néant, il a dû se sentir chez lui !

La presse enchaînera ; pour elle : Pompe funèbre, pour lui : Il voulait être César, il est mort Pompée… pour Gil Blas, plus « digne », Félix Faure a disparu en pleine santé par le fait de l’excès de santé.

Émile Loubet prendra la suite, réussissant le tour de force de réunir dans le jardin des Tuileries, le 22 septembre 1900, 20 277 maires[2] de France pour leur offrir un banquet ! C’est la maison Potel et Chabot qui s’est chargée du travail.

5 03 1899                  La plus ancienne poudrière de l’Arsenal de Toulon, construite sous Louis XIV explose, dégageant un immense nuage de fumée noire et fétide ;  on entendra le vacarme   jusqu’à Barcelonnette !

Dans ses magasins étaient stockés les deux types de charges en usage à la fin du XIX° siècle : l’antique poudre noire ou poudre à canon (environ 100 tonnes), et l’innovante poudre B, dite poudre sans fumée, inventée 15 ans plus tôt par l’ingénieur Paul Vieille (environ 80 tonnes). Des substances non altérées et considérées stables par les analystes et la hiérarchie militaire.

Ce fut la ruine dans un rayon de trois kilomètres autour de la poudrière. Outre un village détruit [Lagoubran], une vie économique réduite à néant, les effets de l’explosion ont été tels que des blocs de pierre furent projetés. Le Petit Var du 6 mars 1899 donne l’exemple d’un bloc de 200 kilos retrouvé à 2 kilomètres de l’endroit de l’explosion. Également, autre fait frappant : l’eau du canal qui entourait la poudrière a débordé sur la route de la Seyne en raison du souffle de l’explosion. Les routes furent recouvertes de débris. De l’arsenal principal de Toulon à la poudrière, la route fut jonchée de pierres, il en va de même pour la route conduisant à la Seyne qui est bordée d’immeubles détruits et jonchée de blocs de pierre.

On dénombre 55 morts. Des souscriptions sont ouvertes pour venir en aide aux familles et à la commune sinistrées.

L’émotion produite par l’explosion de Lagoubran n’est pas prête de se calmer. La catastrophe est lamentable. Nous espérons bien que l’on va soumettre à un examen attentif toutes nos poudrières. Il en est encore quelques-unes, peut-être, qu’il faudra déplacer. La leçon est dure, mais il faut qu’elle nous profite. Le magasin à poudre de la marine de Lagoubran situé entre la Seyne et Toulon avait été réfectionné en 1884 ; on l’avait construit loin de toute agglomération ; peu à peu, des maisons se sont élevées dans son voisinage et le mal a été précisément de laisser bâtir dans la zone dangereuse. On est d’habitude plus sévère. Une enquête rapide devra éclairer le pays sur les poudrières qui pourraient offrir des dangers. La cause de l’explosion est et restera sans doute indéterminée. Nos poudres jouissent cependant d’une stabilité plus grande qu’on ne le pense généralement. Mais enfin, il est certain, malheureusement, que les explosions sans cause apparente se sont produites à plusieurs reprises. Ce qui est survenu peut donc se produire encore. Et l’on ne saurait trop multiplier les précautions.

La Nature, revue des sciences et de leurs applications aux arts et à l’industrie.

Trois enquêtes seront diligentées. La première vise à établir les causes techniques de la catastrophe. Elle est déléguée à un militaire de haut rang, directeur de l’artillerie au ministère de la Marine. Résultats : l’explosion ne peut pas venir d’une imprudence des techniciens de la poudrière, ni d’une combustion spontanée. La Grande muette, jamais responsable de quoi que ce soit, as usual, réfute ainsi toute responsabilité et émet l’hypothèse d’un acte criminel. La seconde enquête est d’ordre judiciaire et confiée au préfet maritime. Pour lui, ni responsabilité humaine ni acte criminel : plutôt une combustion spontanée. Enfin, une commission postérieure sera chargée de revenir sur l’origine du drame. Parmi les experts : Paul Vieille, inventeur de la fameuse poudre B. Une étude supplémentaire pour pas grand-chose, sans conclusion affirmée… Malgré les témoignages d’un ouvrier et d’un garde, selon lesquels, quelques mois avant le désastre, deux caisses contenant de la poudre B ont été noyées car elles dégageaient des vapeurs rougeâtres. Un rapport a dû informer les chefs, mais ils n’ont rien fait . Il faudra attendre huit ans et une nouvelle catastrophe, l’explosion du cuirassé Iena en carénage au bassin de Missiessy, pour qu’on remette la responsabilité de la poudre B sur le tapis.

10 03 1899                 Création du Certificat de capacité valable pour la conduite d’automobiles à pétrole : il deviendra le Permis de conduire en 1920. Jusque là, seule la préfecture de Paris avait réglementé la conduite d’un automobile. (le nom se féminisera en 1901).

1 07 1899                    La FIAT n’est pas encore née, mais cela ne va pas tarder :

Le comte Emanuele Cacherano di Bricherasio, est un passionné de la machina : quatre ans plus tôt il a organisé la première course automobile d’Italie : Turin-Asti-Turin, puis, en 1898 le premier Salon consacré, dans le pays, aux véhicules à moteur et l’Automobile Club de Turin. La même année, il finance la création d’une société, Ceirano ; un premier modèle sort des ateliers l’année d’après. Le succès est inespéré, les commandes excèdent largement les capacités du petit atelier. Le patron, Giovanni Battista Ceirano, semble dépassé. Le comte Cacherano réunit alors plusieurs notables turinois avec l’idée de créer un grand constructeur automobile italien.

11 07 1899                 Giovanni Agnelli rejoint ce groupe pour signer les statuts de la Società Anonima Fabbrica Italiana Automobili Torino, acte de naissance de Fiat.

Giovanni Agnelli n’est pas un novice ; il commercialise depuis trois ans des tricycles français, de la marque Prunello, équipés d’un moteur De Dion-Bouton. Plutôt que de partir vers l’inconnu, la société rachète les brevets de Ceirano et reprend son personnel. La production peut démarrer. C’est un triomphe. En 1900, les 120 salariés produisent 24 voitures. Trois ans après, 500 ouvriers en fabriquent 150. À la tête de Fiat en 1902, il se révélera un redoutable dirigeant. 

Comme nombre de ses rivaux européens, Fiat bénéficie aussi des commandes militaires de l’État pendant le premier conflit mondial. L’Allemagne est également un partenaire commercial important. La firme turinoise dépend fortement de la Banca Commerciale, un établissement contrôlé… par des capitaux allemands. L’Italie est certes neutre, mais Rome pèse en faveur d’une intervention militaire du côté des Alliés. En 1915, la France commande à Fiat des véhicules de transport de troupes. La perspective de juteux profits va faire changer d’avis M. Agnelli : il parviendra à se passer des services de la Banca Commerciale.

Résumé de Jacques-Marie Vaslin               Le Monde du 8 mars 2014

12 08 1899                                Fort Chabrol  en pleine affaire Dreyfus.

On est au cœur des passions dans l’affaire Dreyfus : le 3 juin précédant les cours de cassation avaient cassé le 1° jugement de Dreyfus de 1894, renvoyant le procès devant le conseil de guerre de Rennes : les conséquences avaient été immédiates : Zola, exilé en Angleterre, était revenu en France, Picquart libéré, et Mercier, accusé de communication illégale de pièces ; et surtout, Dreyfus avait quitté l’île du Diable pour débarquer  à Port Haliguen à Quiberon le 30 juin. Le procès en révision s’était ouvert cinq jours plus tôt, le 7 août.

Le camp des antidreyfusards s’agite comme jamais : Pierre Waldeck Rousseau, président du conseil estime qu’il y a complot contre la sureté de l’État et fait arrêter Paul Déroulède, les dirigeants de la Ligue des Patriotes, les chefs des Jeunesses royalistes et de la Ligue antisémite ; Mais Jules Guérin, président de la Ligue antisémite et directeur de l’Antijuif,  refuse d’obtempérer et se retranche dans ce qu’il nomme Le grand Occident de France, au 51, rue de Chabrol, à Paris. Assiégé, l’immeuble sera ravitaillé par les toits depuis un logement au 114, rue Lafayette.  Les insurgés se rendront le 20 septembre, après 38 jours de résistance. Le Sénat se constituera en Haute Cour de justice pour juger Déroulède, Guérin et 65 de leurs partisans, accusés de complot contre la sûreté de l’État. Le 20 août 1899 de violentes bagarres éclateront entre antisémites et révolutionnaires, aux abords de fort Chabrol. Tous seront refoulés par la police… des anarchistes saccageront l’église Saint Joseph. Déroulède et André Buffet seront condamnés à dix ans de bannissement, Eugène de Lur-Saluces à cinq ans de banissement, Guérin à dix ans de détention. Tous les autres accusés seront acquittés.

9 09 1899                   À Rennes, lors de son second procès, dans une atmosphère passionnée, Dreyfus est condamné à 10 ans de déportation : il sera gracié par le président Loubet le 19 09, mais non réhabilité et la campagne pour sa réhabilitation continuera. Georges Méliès lui consacre un film.

9 10 1899                 Le président Boer du Transvaal, Paul Krüger, exige que les troupes anglaises se retirent des frontières de son pays ; l’affaire avait commencé  en décembre 1895 par un raid qui avait les apparences d’une initiative privée du Dr Leander Starr Jameson, et qui avait rapidement tourné au fiasco ; cet ultimatum est en fait une déclaration de guerre : les Anglais vont s’engager massivement : jusqu’à 450 000 hommes, trouvant en face d’eux des forces beaucoup mieux organisées et armées qu’ils ne l’avaient prévu  – très souvent les armes sont françaises -: ils compteront 22 000 morts dans leurs rangs. Nombre d’étrangers viendront combattre l’Anglais aux cotés des Boers : Français, Irlandais, Allemands, Russes… Winston Churchill est envoyé par le Morning Post pour couvrir l’événement : fait prisonnier par les Boers, il s’échappe et fait près de 500 km avant d’arriver en territoire ami. Les Anglais finiront par l’emporter, – paix du 31 mai 1902 – surtout parce qu’ils avaient obtenu de l’Allemagne qu’elle retire son soutien à Krüger.

8 11 1899                      Le Belgica est de retour à Anvers d’où il était parti en août 1897 : il revient de loin, dans tous les sens du terme. Adrien Victor Joseph de Gerlache de Gomery, officier de marine, était parti pour reconnaître l’Antarctique, avec pour but de reconnaître la mer de Weddell, puis laisser 3 hommes sur la terre Victoria pour hiberner et les récupérer au printemps suivant. Il a emmené du beau monde, dont Roald Amundsen, norvégien, second capitaine, Frederick Cook, américain, chirurgien, anthropologue et photographe, Hjalmar Johansen : norvégien, matelot ; et d’autres encore, hydrographe, océanographe, botaniste, physicien, géologue…  Avant même d’atteindre les côtes de l’Antarctique, les dissensions ont provoqué le départ de plusieurs hommes d’équipage, dès Ostende, puis à Montevideo et Punta Arenas ; en février 1898 un homme plongeait dans les eaux glacées pour en recueillir un autre tombé à la mer : sous la violence des vagues, il le relâche.  Le Belgica va être pris par les glaces et dériver avec elles pendant 13 mois dans la mer de Bellingshausen. Le scorbut se mêlera de la partie : Il n’a fallu qu’une nuit ininterrompue de 1600 heures pour faire de nous des vieillards, écrira Lecointe. Le scorbut sera contré avec efficacité par la viande crue de phoque et de manchot que Cook avait ordonné de consommer. Le 6 juin 1898 Émile Danco succombera à une affection cardiaque. La bonne entente n’a pas été la règle… certains récits parlent de difficultés psychologiques, Jared Diamond, dans Effondrement, parle, lui, de folie.

12 12 1899                      Prisonnier des Boers à la suite d’une rocambolesque histoire de train blindé stoppé par une embuscade des Boers, Winston Churchill, reporter de guerre du Morning Post,  s’évade de la prison de Pretoria. Ils auraient dû être trois mais les deux derniers se sont faits repérer par des gardiens, et Winston Churchill se retrouve seul de l’autre coté du mur, muni de 75 £, 4 tablettes de chocolat, quelques biscuits, mais sans carte, ni boussole : il est à 480 km du Mozambique voisin et ami. Il monte dans le premier train de marchandises venu, et, 120 km plus loin, en descend : il est à Balmoral, une bourgade minière où il frappe à la porte de la première maison : chance ! c’est celle du directeur anglais des houillères, qui le cache … dans la mine, jusqu’au 19 décembre où il l’envoie vers le Mozambique, caché dans une cargaison de laine ! Il arrive le 21 décembre à Lourenço Marques, où il prendra un bateau pour Durban : il y est reçu en héros, porté en triomphe jusqu’à la mairie, et se laisse persuader de faire un discours ! Il aura encore des hauts et des bas dans sa très longue carrière, mais de ce moment-là date sa célébrité.

Cette même année était publié The River War dans lequel il faisait le récit de la conquête du Soudan par les Anglais un an plus tôt, à laquelle il avait pris part comme lieutenant de cavalerie :

Si un jour notre pays devait connaître le malheur, s’il devait voir s’effondrer dans la débâcle la dernière armée que l’Empire aux abois pût interposer entre l’envahisseur et Londres, alors j’espère qu’il resterait quelques hommes… pour ne pas accepter l’ordre nouveau et pour refuser de survivre au désastre au prix de la servitude.

Quarante ans plus tard, il sera cet homme. Prescience ?

19 12 1899                  A la tête de ses goumiers, le capitaine Pein, menant une mission géologique commandée par Flamand, enlève In Salah aux Ksouriens. Les batailles à venir de Tit et F’guirira consacreront la supériorité des armes du colonisateur.

Une poignée de nos bons soldats de France vient d’accomplir un fait de guerre d’une haute importance dans le désert. On se souvient de l’horrible fin de la mission Flatters et de tant d’autres qui portaient la civilisation dans les plis de notre drapeau. Les Touaregs, ces sauvages au voile noir, massacraient sans pitié ceux qui voulaient agrandir notre sphère d’influence. Ils sont désormais réduits à l’impuissance, car nos soldats se sont emparés d’In Salah, leur repaire, leur nid farouche où ils s’approvisionnaient et d’où ils s’élançaient comme des bêtes fauves. […] Les Touaregs ne retrouveront pas l’occasion de réparer cet affront cet immense désastre. Gloire au capitaine Pein et à ses admirables compagnons !

Le Petit Journal            1900

Lord Salsbury ironisera quelques mois plus tard : Nous avons donné au coq gaulois du sable sans compter. Laissons l’y gratter à son aise.

1899                            L’aspirine est fabriquée en Allemagne par les Ets Bayer : cela soulage avec efficacité les maux de tête, cela fluidifie le sang ; on connaît donc le comment, mais toujours pas le pourquoi. Le château du Haut Kœnigsbourg a connu la guerre de Trente ans et depuis, n’est plus que ruine. La commune de Sélestat, qui n’a pas les moyens de le restaurer, en fait don à l’empereur Guillaume II de Hohenzollern, pour qui cela s’avère être une aubaine politique quant à la puissance symbolique qu’il contient : ainsi pourront s’affirmer la domination et le pouvoir germanique sur l’Alsace, légitimant la dynastie des Hohenzollern. L’affaire ne va pas trainer : il en confie la restauration à l’architecte Bobo Ebhardt, le Viollet le Duc allemand : moins de 10 ans plus tard, les travaux seront terminés et l’inauguration sera faite en 1908.

Maxime Laubeuf construit le Narval, premier sous-marin français à même de naviguer en haute mer.

Le Grand Orient de France élimine les loges antisémites.

La revue américaine Scientific American recense 6 546 voitures en France, 688 aux États-Unis, 434 en Allemagne et 412 en Grande Bretagne.

Sir Arthur Evans, archéologue anglais entreprend les travaux de fouille du Palais de Cnossos, chef d’œuvre de la civilisation minoenne, en Crète. Prudent, il a acheté le site – 13 000 m² – au gouvernement de l’île. Il lui faudra 35 ans pour mettre à jour ce palais, au plan très complexe, construit sur plusieurs étages.  Mais la mariée n’étant probablement pas assez belle pour lui, il ne pût s’empêcher de l’embellir, sans doute pour donner un bon petit plus à sa notoriété, en fabriquant des faux, qui ne manquent pas de fraîcheur et de talent :

Cnossos, le faux et le kitsch

Le jeune prince avec sa couronne marchant dans un champ de lis, Les cinq dauphins bleus, Les trois dames en bleu : les fresques du temple crétois de Cnossos ont été crées de toutes pièces dans les années 1920 sous l’impulsion de l’archéologue Arthur Evans. Aucune des colonnes du célèbre temple, qui attire chaque année des millions de visiteurs, n’est ancienne. L’histoire culturelle de la fabrication du mythe Cnossos est explorée pour la première fois dans toutes ses dimensions par l’historienne américaine Cathy Gere dans son livre Cnossos et les prophètes du modernisme (non traduit en français). Où l’on retrouve l’influence de Chririco et des couvertures de Vogue.

Olivier Postel-Vinay Books n° 12, mars-avril 2010 L’Histoire n°351         mars 2010

Andrew Carnegie, célèbre magnat de l’acier, publie L’Evangile de la richesse, texte fondateur de la philanthropie américaine.

Au XIXe  siècle, après la guerre de Sécession, l’Etat fédéral a beaucoup investi dans la création d’écoles publiques pour alphabétiser les anciens esclaves. Mais les députés et sénateurs du Sud ont tout fait pour s’opposer à cette politique.

Pour contourner cet obstacle, John D. Rockefeller, l’un des pères de la grande philanthropie américaine, crééra d’abord plusieurs écoles baptistes. Rejointe par d’autres industriels, la famille Rockefeller financera, en  1902, le Conseil général de l’éducation avec l’espoir que l’éducation finirait par abolir la ségrégation. Ensemble, ils ont aussi investi dans la santé publique et la modernisation de l’agriculture.

Universalistes, les philanthropes américains ont ensuite élargi leur action à d’autres pays comme le Brésil, le Mexique ou Ceylan (aujourd’hui le Sri Lanka). Ils partagent l’idée qu’une grande fortune n’appartient pas à celui qui l’a faite mais doit revenir à la société. Ils s’éloignent cependant de la charité classique – l’aumône -, qu’ils considèrent comme de l’argent jeté par les fenêtres, et investissent dans la recherche des grandes causes de la pauvreté.

Ils créent pour cela des d’universités – Johns Hopkins à Baltimore… – et lancent d’ambitieux programmes de recherche s’intéressant à des maladies comme la tuberculose, le paludisme et la fièvre jaune. Plus tard, la Fondation Ford innove, en utilisant le prêt plutôt que les dons comme levier de philanthropie, et la Fondation Rockefeller, en finançant le développement d’OGM. La Fondation Gates sera l’héritière de cette tradition.

Aux Etats-Unis, les fondations ont précédé l’impôt sur le revenu. Lors de son instauration, en  1913, son montant était symbolique, et l’exemption fiscale accordée aux fondations ne changeait pas vraiment la donne pour les riches industriels, qui œuvraient pour le bien de l’humanité.

En revanche, la mise en place, en  1936, de droits de succession allant jusqu’à 70  % a été décisive dans la création de la Fondation Ford, la plus riche des fondations américaines avant la création de la Fondation Gates. C’était le seul moyen pour la famille de garder le contrôle sur l’entreprise, tout en échappant à des droits de succession estimés à plus de 320  millions de dollars. Les héritiers du constructeur automobile ont joué le jeu : cet argent a été investi dans de grandes causes.

Des fondations n’ont été créées que pour échapper au fisc, accumulant du capital en finançant peu de programmes. Cette évasion fiscale a suscité de vives critiques. Des politiques, dans les années 1960, ont envisagé de supprimer les fondations. Un juste milieu a été trouvé : le code fiscal leur impose de dépenser chaque année au moins 5  % de leur capital dans de bonnes œuvres, sous peine de perdre leur statut.

En théorie, la loi leur interdit de se mêler de politique : c’est la contrepartie de l’exemption d’impôt dont elles bénéficient. Dans les faits, les philanthropes se mêlent des affaires de l’Etat.

En  1966, le premier maire noir d’une grande ville américaine, Cleveland, a été élu grâce à une campagne financée par la Fondation Ford. Aujourd’hui, les fondations ne peuvent plus soutenir de la sorte un candidat, mais leurs campagnes d’éducation influencent l’opinion publique, tout comme les recherches menées par leurs think tanks. C’est un lobbying qui ne dit pas son nom.

En dehors des frontières des Etats-Unis, les actions financées par les fondations ont contribué à ce qu’on a appelé la pax americana. Il arrive qu’elles ne soient pas en ligne avec la politique étrangère américaine. Au milieu des années 1980, les philanthropes ont aidé à l’Ethiopie, ravagée par la famine, alors que l’administration Reagan était opposée à une intervention.

Les Américains ont donné, en  2014, près de 360  milliards de dollars (318  milliards d’euros au cours actuel) à des bonnes œuvres. Cette générosité unique au monde s’exprime en partie à travers les fondations dont les dons se sont élevés à 55  milliards de dollars.

Chloé Hecketsweiler                        Le Monde 23 juin 2015

Les critiques viendront, visant essentiellement les placements financiers opérés en attendant que soit utilisé l’argent, placements dont,  disent les détracteurs, l’éthique est loin d’être évidente.


[1] Le bonhomme n’était pas né d’hier : la règle de la vie politique, c’est : Usez-vous les uns les autres.

[2] La France comptait en 1901 36 192 communes : ce sont donc 16 000 maires qui ne purent se rendre à l’invitation.


Par l.peltier dans (7 : 1872 à 1907) le 29 septembre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

1 01 1900                  La plaque d’immatriculation devient obligatoire pour les automobiles. On conduit sur la voie de gauche, avec un volant à droite, tout simplement parce que c’était ainsi sur les voitures à chevaux, car cela permettait au cocher de disposer de sa main droite pour tirer sur l’éventuel ennemi, qui le croisait.

01 1900                     La congrégation des Assomptionnistes est dissoute sur ordre gouvernemental.

18 02 1900              Le Trianon-Concert, qu’a construit Albert Chauvin sur le jardin de l’Élysée Montmartre, est la proie des flammes, et avec lui les 200 costumes de la star transformiste Fregoli recruté à Londres à prix d’or. À peu de distance, Joseph Oller avait alors du mal à remplir son Moulin Rouge. Il recrute aussitôt Fregoli pour l’Olympia dans lequel il peut se produire dix jours plus tard : il fera si longtemps salle pleine que c’est à lui que l’Olympia devra le début de sa renommée.

15 03 1900                  Sarah Bernhardt triomphe dans son propre théâtre en prenant, à 55 ans, le rôle de l’Aiglon dans la pièce d’Edmond Rostand. Elle avait manifesté très tôt des penchants morbides : pour ses 18 ans, elle avait demandé à sa mère un cercueil en bois de rose capitonné de satin blanc : elle n’attendit pas la mort pour le mettre en service : c’est là qu’elle se reposait et dormait… lorsqu’elle était seule. Grande collectionneuse aussi d’animaux venus d’ailleurs, tout en étant chasseur… de canard, de marsouins, d’élan , de crocodile etc… Elle vécut longtemps avec un seul poumon, quelques années avec un seul rein et les dernières avec une seule jambe ! Cette amputation sera le résultat d’un accident professionnel : un soir de 1905, elle donnera la dernière représentation au Théâtre lyrique de Rio de Janeiro de Tosca, la pièce de Victorien Sardou qui inspirera l’opéra de Puccini. Dans la scène finale, la malheureuse héroïne se suicide en se jetant dans le Tibre ; lequel Tibre, en l’occurrence, sur la scène du Théâtre de Rio, n’était qu’un trou dans le plancher de la scène, dont le fond était normalement rembourré de très nombreux coussins. Hélas, ce jour-là, les machinistes avaient oublié de mettre les coussins !

30 03 1900              Millerand promulgue la loi qui limite la durée du travail à 10 h/j, 60 h/sem.

mars 1900               En Inde, Pierre Loti traverse en train, des grottes d’Ellorã vers le Rajasthan un pays où les morts de faim ne peuvent se compter :

Les pluies de printemps, que la mer d’Arabie envoyait jadis, font défaut depuis quelques années, ou bien changent de route, vont se répandre, inutiles, sur le Beloutchistan désert. Et les torrents n’ont plus d’eau ; les rivières tarissent, les arbres ne peuvent plus reverdir.

C’est par la route peu suivie de Rutlam et d’Indore que je me rends au pays de la faim, et c’est en chemin de fer, car on sait que l’Inde en est maintenant sillonnée. Le train s’en va presque vide, et les rares voyageurs sont tous indiens.

Sous mes yeux, pendant des heures, les forêts passent ; elles n’ont plus de palmiers, mais les arbres qui ressemblent aux nôtres ; on les prendrait pour des forêts de chez nous, si elles n’étaient si grandes, avec des horizons si sauvages. Des ramures délicates, des ramures grises… Et la teinte générale est celle de nos feuillées de chêne en décembre ; l’ancienne Gaule, à l’arrière automne, devait avoir de tels aspects ; or, nous sommes dans l’Inde, en avril ; et cette chaleur de printemps tropical déroute l’esprit, cette chaleur de fournaise sur ces paysages d’hiver. Rien cependant, au cours de cette première journée de voyage, ne révèle encore la pressante détresse humaine ; mais on a le sentiment de quelque chose d’anormal, d’une désolation sans recours, d’une espèce d’agonie de la planète usée.

L’Inde, aïeule de notre Europe, est, il va sans dire, un pays de ruines. Un peu partout apparaissent les immenses fantômes des villes qui moururent dans les temps, il y a des siècles et des millénaires ; des villes dont le nom est oublié, mais qui furent des villes géantes, superbement perchées sur des montagnes et dominant des abîmes. Remparts de deux lieues de long, palais et temples, aujourd’hui abandonnés aux singes et aux serpents cobras… Auprès de tels débris, combien sembleraient mesquins nos donjons, nos manoirs, tous les restes de notre Moyen Age féodal !

Ruines et forêts, couleur d’ocre ou de sienne brûlée, se succèdent le long de ma route, baignant jusqu’au soir dans la même incandescence de l’air. Et, sur la végétation détruite, sur les ossements des vieilles cités de légende, l’ardent soleil se couche, terni de poussière, tristement rose, d’une hivernale pâleur.

Le lendemain on s’éveille dans la jungle infinie.

Et au premier village où l’on s’arrête, sitôt que s’apaise le bruit des roues, leur fracas de ferraille, une clameur monte, une clameur très spéciale, qui tout de suite vous glace, même avant qu’on ait bien compris : c’est l’horrible chanson qui commence, et qui ne vous quittera plus. On est entré dans le pays de la faim. Il n’y a guère que des voix enfantines, et cela ressemblerait presque au tumulte d’une école en récréation, mais avec on ne sait quoi d’éraillé, d’épuisé, de glapissant, qui fait mal à entendre…

Oh ! les pauvres petits êtres, se pressant là contre la barrière, et tendant vers nous leurs mains desséchées, au bout des os qui sont leurs bras ! Sous leur peau brune, aux plis retombants, tout leur frêle squelette se dessine, à faire peur ; on dirait qu’ils n’ont pas d’entrailles, tant leur ventre est plat, et des mouches se sont collées à leurs paupières, à leurs lèvres, pour y boire ce qui reste d’humidité. Ils n’ont plus de souffle, presque plus de vie, et cependant ils tiennent debout, et ils crient encore. Manger, ils voudraient manger, et il leur semble que ces inconnus qui passent, dans de si grandes voitures, doivent être riches, qu’ils auront pitié et leur jetteront quelque chose.

Maharajah ! Maharajah ! (Monseigneur ! Monseigneur !) appellent ensemble toutes les petites voix, sur des notes chantées et tremblotantes. Il en est qui ont à peine cinq ans, et qui crient aussi : Maharajah ! Maharajah ! et qui allongent à travers la barrière des menottes lamentables.

Dans ce train, ceux qui voyagent avec moi sont d’humbles Indiens, de troisième et de quatrième classe ; ils lancent ce qu’ils ont, des restes de gâteaux de riz, des monnaies de cuivre, et sur tout cela les affamés se ruent comme des bêtes, en se piétinant les uns sur les autres. Des pièces de monnaie peuvent donc leur servir ? Alors, c’est donc qu’il y a des provisions encore dans les boutiques en terre du village, mais pour ceux là seuls qui ont de quoi en acheter !… De même, quatre wagons de riz sont attelés derrière nous, et il en passe ainsi chaque jour ; mais on ne leur en donnera point ; non, pas une poignée, pas quelques grains qui prolongeraient un peu leur vie ; c’est destiné aux habitants des villes, à ceux qui ont encore de l’argent et qui paieront.

Qu’est-ce qui nous empêche de repartir ? Pourquoi si longtemps s’arrêter devant ce lugubre village, où, de minute en minute, le troupeau des affamés s’assemble plus nombreux et la chanson de détresse va s’exaspérant ?

Aux environs, tant la terre est sèche et poudreuse, ce qui fut rizières ou champs cultivés simule un désert de cendre. Et voici des femmes – des squelettes de femmes plutôt, avec des seins pendant comme des lambeaux de basane – qui arrivent en hâte, épuisées par l’effort, dans l’espoir de vendre de lourds et infects paquets, apportés sur leur tête : des peaux de leurs vaches qui sont mortes de faim et qu’elles ont écorchées. Mais le prix d’une vache à peu près vivante est tombé ici à un quart de roupie (environ dix sous), puisqu’on ne pourrait pas les nourrir et que pour rien au monde, dans ce pays brahmanique, on ne se déciderait à manger de sa chair. Alors, qui donc achèterait une peau qui sent la pourriture et qui attire un essaim de mouches ?

J’ai jeté maintenant tout ce que j’avais de pièces sur moi… Mon Dieu, on ne partira donc pas !… Oh ! le désespoir d’un tout petit, de trois ou quatre ans, auquel un autre, un peu plus grand que lui, vient d’arracher l’aumône qu’il serrait dans sa main crispée !…

Le train enfin s’ébranle, et la clameur s’éloigne. Nous voici lancés à nouveau dans la jungle silencieuse.

La jungle est morte, la jungle qui, au printemps, devrait fourmiller de vie ; les graminées, les broussailles n’y reverdissent plus ; l’avril n’a plus le pouvoir d’y réveiller les essences languissantes ; elle affecte, comme la forêt, un aspect d’hiver sous le soleil torride. On y voit errer des gazelles, maigres, effarées, qui ne trouvent plus d’herbe, qui ne savent où aller boire. Et de loin en loin, sur le tronc de quelque arbre sec, un jeune rameau, une branchette isolée a pris tout ce qui restait de sève, pour donner encore deux ou trois feuilles tendres, ou bien une grande fleur rouge mélancoliquement épanouie au milieu de la désolation.

À chaque village où l’on s’arrête, les affamés sont là, vous guettant à la barrière. Leur chanson que l’on redoute d’entendre, et qui est toujours pareille, en fausset déchirant, sur les mêmes notes, s’élève dès qu’on approche ; et puis elle s’enfle, et vous poursuit en s’exaltant de désespoir, quand on s’éloigne à nouveau dans les solitudes brûlées.

Il n’est que de citer une seule ligne de la suite du récit pour mesurer le coté insupportable, à nos yeux occidentaux du XXI° siècle, de ce monsieur qui a les conditions de voyage d’un prince : la ville blanche d’Odeypoure, au pays de Meswar, est encore une étape délicieuse, sur cette route de la grande famine.

[…]                              Jaïpur, où les pauvres meurent de faim au milieu des palais roses…

Cent lieues plus loin vers le nord. Depuis Odeypoure, les déserts succédaient aux déserts. La terre semblait maudite. Sous une couche de cendre blanchâtre, comme semée par quelque éruption volcanique immense, tout ce qui avait été jungles, villages ou cultures se confond en une même teinte morne. Et enfin voici, après tant de désolations une ville qui paraît en pleine activité orientale et charmante. Les avenues qui viennent aboutir à ses hauts remparts crénelés, à ses, portes ogivales, sont peuplées de cavaliers en robe blanche, de femmes en longs voiles jaunes ou rouges, de chars à bœufs, de files de chameaux en harnais de fête : des couleurs et de la vie, comme aux temps d’abondance.

Mais qu’est-ce que c’est que tout ce sinistre déballage de haillons, au pied des remparts ? Il y a des formes humaines cachées là-dessous. Qu’est-ce que c’est que tous ces gens par terre ? Des hommes ivres, des malades ? – Ah ! des êtres desséchés, des ossements, des momies ? – Pourtant non, cela remue encore ; les paupières battent et les yeux regardent ! En voici même qui se dressent, tout chancelants, sur de longs os en guise de jambes…

La première porte franchie, il en apparaît une autre, découpée dans une muraille intérieure qui est peinte en rose jusqu’à la pointe de ses créneaux – en rose de ruban, avec un semis de fleurs blanches imitant dessin régulier des indiennes. Et, sur l’épaisse poussière, des tas humains là encore, noirâtres et comme vautrés dans de la cendre, plus affreux devant le rose charmant et les bouquets de ce mur. On dirait des squelettes sur lesquels de la basane serait collée ; les ossatures s’indiquent avec une précision horrible ; les rotules et les coudes font de grosses boules, comme des nœuds sur des bâtons, et les cuisses, qui n’ont qu’un os, sont plus minces que les bas de jambes qui en ont deux. Il y en a de groupés par famille et il y en a d’isolés qu’on abandonne ; les uns agonisent, étendus en croix ; les autres se tiennent encore accroupis, immobiles et stupides, des yeux de fièvre et des lèvres retirées sur des dents longues. Dans un coin, une vieille femme sans chair, probablement seule au monde, pleure, en silence, sur des guenilles.

Quand enfin, au sortir de ces doubles portes, l’intérieur de la ville se découvre, c’est une surprise et un enchantement, voir une grande ville rose, entièrement rose, du même rose et semée des mêmes bouquets blancs, ses maisons, ses remparts, ses palais, ses temples, ses tours et ses miradors, quel étonnant caprice de souverain ! On dirait qu’on a tendu tous les murs d’une même vieille indienne à fleurs, on dirait une ville en vieux camaïeu du XVIII° siècle ; cela diffère de tout ce qu’on avait vu ailleurs, cela arrive à des effets de complète et charmante invraisemblance.

Des rues d’un kilomètre de long, alignées au cordeau, larges comme deux fois nos boulevards et bordées de hauts palais dont la fantaisie orientale a varié les façades à l’infini. Nulle part plus extravagante superposition de colonnades, d’arceaux festonnés, de tours, de balcons, de miradors. Tout cela pareillement rose, tout cela d’une même teinte d’étoffe ou de fleur ; et la moindre moulure, la moindre arabesque, relevée filet blanc. Sur les parties sculptées, on dirait qu’on a cloué des passementeries blanches, tandis que, sur les parties plates, reprend l’éternel camaïeu avec ses mêmes bouquets surannés.

Et le long de ces rues s’agitent des foules, dans un immense éblouissement de couleurs.

Des marchands par milliers, ayant par terre leurs étalages d’étoffes, de cuivre et d’armes, encombrent les deux côtés des trottoirs, tandis que parmi eux se démènent les femmes, aux voiles bariolés de grands dessins fantasques et aux bras nus cerclés d’anneaux jusqu’à l’épaule.

Au milieu de la chaussée, le défilé est continuel, de cavaliers aux armes d’argent sur des selles éclatantes, de lourds chariots traînés par des zébus aux cornes peintes, de chameaux attachés en longue file, d’éléphants en robe dorée dont on a barbouillé la trompe de mille dessins. Passent aussi des dromadaires, que montent deux personnages l’un derrière l’autre, et qui vont au trot léger, le cou tendu, comme des autruches à la course ; passent des fakirs entièrement nus, poudrés à blanc de la tête aux pieds ; passent des palanquins et des chaises à porteurs : tout l’Orient des féeries, processionnant à grand spectacle, dans l’inimaginable cadre de camaïeu rose.

Et des gens promènent en laisse, pour leur donner l’habitude du monde, les panthères apprivoisées du roi, qui marchent sournoises et comiques, coiffées de petits bonnets brodés, avec une rosette sous le menton, posant l’une après l’autre leurs pattes de velours avec des précautions infinies, comme par peur de casser des œufs. Pour plus de sûreté, on les tient aussi par leur queue annelée, et quatre serviteurs encore les suivent en cortège.

Mais il y a aussi des rôdeurs bien lugubres – des échappés de sarcophage, dans le genre des êtres qui gisent là-bas aux portes des remparts… Ils ont osé entrer dans la belle ville couleur de fleur, ceux-là, et y traîner leurs ossements !… Il y en a même beaucoup plus qu’on n’eût dit au premier abord. Ceux qui errent, chancelants et les yeux hagards, ne sont pas seuls ici : sur les pavés, parmi les marchands, parmi les gais étalages, se dissimulent d’horribles paquets de haillons et de squelettes, qui obligent les passants à se détourner pour ne pas marcher dessus… Et ces fantômes-là, ce sont les paysans des plaines d’alentour. Depuis qu’il ne pleut plus, ils ont lutté contre la destruction du sol, et les longues souffrances les ont préparés à ces maigreurs sans nom. A présent, c’est fini. Le bétail est mort, parce qu’il n’y avait plus d’herbe, et on en a vendu la peau à vil prix. Quant aux champs qu’on ensemençait, ce ne sont plus que des steppes de terre émiettée et brûlée, où rien ne saurait germer, On a vendu aussi, pour acheter de quoi manger, les hardes qu’on avait pour se couvrir, les anneaux d’argent qu’on portait aux bras et aux chevilles. On a maigri pendant des mois. Et puis la faim est venue pour tout de bon, la faim torturante, et bientôt les villages se sont remplis de l’odeur des cadavres.

Manger ! Ils voulaient manger, ces gens, voilà pourquoi ils étaient venus vers la ville. Il leur semblait qu’on aurait pitié, qu’on ne les laisserait pas mourir, car ils avaient entendu dire qu’on amassait ici des grains et des farines comme pour un siège, et que tout le monde mangeait dans ces murs.

En effet, les chars à bœufs, les files de chameaux apportent, à toute heure, les sacs de riz et d’orge, commandés au loin par le roi, et cela s’empile dans les greniers, ou même sur les trottoirs, par peur de la famine envahissante qui menace de tous côtés la belle ville rose. Mais cela s’achète, et il faut de l’argent. Le roi, il est vrai, en fait distribuer aux pauvres qui habitent sa capitale. Quant à secourir aussi les paysans qui agonisent par milliers dans les plaines d’alentour, on n’y suffirait plus, et, de ceux-là, on détourne la tête. Donc, ils errent par les rues, autour des lieux où l’on mange, dans l’espoir encore de quelques grains de riz qu’on pourrait leur jeter, et puis vient l’heure pour eux de se coucher n’importe où, le front à même le pavé, pour mourir.

En ce moment, il s’agit de décharger sur un trottoir, devant des greniers sans doute trop remplis, une centaine de sacs de grains que des chameaux apportent, et il faut pour cela déranger trois petits enfants-squelettes, de cinq à dix ans, tout nus, qui reposaient ensemble à la place choisie.

Ce sont trois frères, explique une voisine ; les parents qui les avaient amenés sont morts (de faim, c’est sous-entendu) ; alors ils sont là, ils restent là, ils n’ont plus personne.

Et elle parait le trouver tout naturel, cette créature, qui pourtant n’a pas l’air d’une méchante femme !… Mon Dieu, qu’est-ce donc que ce peuple ? Et comment sont faites les âmes de ces gens, qui pour rien au monde ne tueraient un oiseau, mais qui ne se révoltent pas de ce qu’on laisse, devant leur porte, mourir les petits enfants?

Le plus petit des trois paraît le plus près de finir. Il est sans mouvement, Il n ‘a plus la force de chasser les mouches collées au bord de ses paupières closes ; on dirait que son ventre a été vidé comme celui d’une bête à faire cuire ; et les os de son frêle bassin ont percé la peau, à force de traîner sur les pavés de la rue.

Allons, il faut déménager, pour laisser la place à ces sacs de grains que l’on apporte. Le plus grand se relève, prend tendrement à son cou le pauvre tout petit, emmène par la main le second qui peut marcher encore, et ils s’en vont, en silence.

Cependant les yeux du tout petit se sont un instant rouverts. Oh ! ce regard d’innocent martyr ! Tout ce qu’il exprime d’angoisse, de reproche, d’étonnement d’être si malheureux, si abandonné et de tant souffrir !… Mais ils se referment vite, les yeux mourants ; les mouches reviennent s’y coller, et la pauvre petite tête retombe sur l’épaule maigre de l’aîné qui l’emporte.

Un peu chancelant, mais sans une larme, sans un murmure, adorable de résignation et de dignité enfantine, il emmène ses frères, ce petit aîné qui se sent chef de famille. Puis, après avoir regardé s’il est assez loin pour ne plus gêner personne, il les recouche avec des précautions infinies, la tête sur les pierres, et s’étend aussi près d’eux.

Au carrefour central, où les plus belles rues viennent aboutir, le luxe si particulier de cette ville arrive à, ses plus étranges effets. Roses jusqu’à l’extrême pointe, sortes de grands ifs roses à fleurs blanches, les pyramides des temples brahmaniques, qui se dressent dans le ciel de poussière, parmi des tourbillons d’oiseaux noirs. Rose et semée de fleurs blanches, la façade du palais du Roi, qui dépasserait en hauteur nos façades de cathédrale, et qui est la répétition, la superposition d’une centaine de kiosques pareils, ayant chacun les mêmes colonnades, les mêmes grillages, les mêmes petits dômes compliqués – avec, tout en haut, des oriflammes aux couleurs du royaume, que le vent desséchant fait claquer dans l’air. Roses à bouquets blancs, les palais, les maisons, qui de tous côtés s’alignent en fuite vers les lointains poudreux des rues.

La foule est là plus parée de bijoux, plus animée, à ce carrefour, plus bruyante, dans toute la diversité de ses couleurs de fête. Plus nombreux aussi, les rôdeurs de la faim – les pauvres petits enfants surtout, car au milieu de cette place on fait cuire en plein vent des gâteaux de riz, des galettes au sucre et au miel, et cela les attire ; on ne leur en donne pas, bien entendu, mais ils demeurent quand même, tout tremblants de faiblesse sur leurs petites jambes, et les yeux dilatés dans la fiévreuse convoitise des pâtisseries.

Du reste, elle augmente d’heure en heure, l’invasion des affamés ; c’est comme une marée funèbre, qui monterait de la campagne vers la ville, et les chemins dans la plaine sont jalonnés de ceux qui meurent avant d’arriver aux portes.

En face d’un marchand de bracelets, qui mange des crêpes toutes chaudes, une femme vient de s’arrêter suppliante, un spectre de femme, serrant sur ses mamelles sèches et sur ses os de poitrine un petit nourrisson-squelette. – Non, il ne donnera rien, le marchand, et même il dédaigne de regarder. – Alors elle s’affole, la mère au sein tari dont le petit va mourir, et ses dents se desserrent pour un long cri de louve. Elle est jeune et sans doute elle était jolie ; sa jeunesse s’indique encore sur ses joues ravagées : seize ans peut-être, c’est presque une enfant… Elle vient de comprendre à la fin que personne n’aura pitié et qu’elle est condamnée ; alors elle prolonge son cri sans espoir, par besoin de hurler, comme font les bêtes aux abois, tandis que près d’elle passent tranquillement, de leur pas sourd, de gros éléphants dodus, qui mangent à présent du fourrage venu de très loin et coûtant très cher.

Et, au-dessus de la clameur des foules, il y a la clameur des corbeaux, sur les toits et dans l’air assemblés par milliers. Cet éternel ensemble de croassements qui, dans l’Inde, domine tous les autres bruits terrestres, s’enfle ici en crescendo, arrive à un vrai délire : les temps de famine, quand on commence à sentir partout l’odeur de la mort, sont des temps d’abondance et de joie pour les corbeaux, les vautours et les mouches, Cependant, les crocodiles du roi vont prendre leur repas, au fond des jardins murés.

C’est tout un monde, ce palais du Roi, avec ses dépendances sans fin, ses écuries de chevaux, ses écuries d’éléphants ; et, pour arriver au lac artificiel où les crocodiles habitent, il faut franchir encore tant de hautes portes hérissées de fer, tant de cours grandes comme les cours du Louvre, bordées de farouches bâtiments aux fenêtres grillées – et aux murailles roses, il va sans dire, avec semis de fleurs blanches ! Dans ces quartiers, il y a foule aujourd’hui, et on y fait des appels ; c’est jour de solde pour les soldats, et ils attendent tous, un peu sauvages-et souvent superbes tenant des lances ou des étendards ; on les paye en lourdes pièces d’autrefois ; monnaies rondes en argent, ou monnaies en bronze de forme carrée.

Dans une salle de marbre, aux colonnes et aux arceaux ciselés, un vélum de velours pourpre est tendu sur un métier gigantesque, et une dizaine de brodeurs travaillent à le couvrir de fleurs d’or en haut-relief : une robe neuve, pour l’un des éléphants favoris. Les jardins, à force de laborieux arrosages, sont encore à peu près verts, surprenants comme une oasis au milieu de ce pays brûlé ; d’ailleurs, vastes comme des parcs et tristement exquis entre leurs murailles crénelées de cinquante pieds de haut ; des allées droites à la mode ancienne et pavées de marbre ; des cyprès, des palmiers, beaucoup de roses, et des petits bois d’orangers qui embaument l’air ; partout des fauteuils de marbre pour se reposer à l’ombre, des kiosques de marbre pour les bayadères, et des bassins de marbre pour les bains princiers. Des paons, des singes, et même, sous les orangers, des chacals en maraude montrant leur museau furtif.

Enfin, le grand étang, enfermé lui aussi dans de terribles murs et à demi desséché par deux ou trois années sans pluie. Là, sur les vases, sommeillent les énormes crocodiles centenaires, semblables à des rochers ; mais un vieil homme tout blanc arrive et se met à chanter, sur les marches d’un escalier qui descend dans l’eau, à chanter, chanter, d’une voix claire de muezzin, avec de grands gestes de bras pour appeler. Alors ils s’éveillent, les crocodiles, d’abord lents et paresseux, bientôt effroyables de rapidité et de souplesse, et ils s’approchent à la hâte, nageant en compagnie de grosses tortues voraces qui ont comme eux entendu l’appel et veulent manger aussi. Tout cela vient former cercle au pied des marches où le vieillard se tient, assisté de deux serviteurs portant des corbeilles de viandes. Les gueules visqueuses et livides s’ouvrent, prêtes à engloutir, et on y jette des quartiers de chèvre, des gigots crus, des poumons, des entrailles.

Mais dehors, dans les rues, personne n’appelle, avec des chants de muezzin, les affamés pour leur donner la pâture. Les nouveaux venus rôdent encore, tendant la main, frappant leur ventre plat si quelqu’un les regarde ; les autres, qui ont perdu l’espoir d’un secours, gisent n’importe où, sous les pieds, parmi la foule et les chevaux.

Au croisement de deux avenues de palais et de temples roses, sur une de ces places qu’encombrent les marchands, les cavaliers, les femmes drapées de mousselines et couvertes d’anneaux d’or, un étranger, un Français, vient d’arrêter sa voiture, près d’un tas sinistre de décharnés qui ne bougent plus, et il s’est baissé pour mettre des pièces de monnaie dans leurs mains inertes.

Alors, soudainement, c’est comme la résurrection de toute une tribu de momies ; les têtes se dressent de dessous les haillons qui couvraient les figures ; les yeux regardent, puis les formes squelettales se remettent debout : Quoi ! on fait l’aumône ! Il y a quelqu’un qui donne ! On va pouvoir acheter à manger. Le macabre réveil se propage en traînée subite jusqu’à d’autres tas qui gisaient plus loin, dissimulés derrière des promeneurs, derrière des piles d’étoffes ou des fourneaux de pâtissiers. Et tout cela grouille, surgit et s’avance : masques de cadavres dont les lèvres recroquevillées laissent trop voir les dents, yeux caves aux paupières mangées par les mouches, mamelles qui pendent comme des sacs vides sur les cercles du thorax, ossatures qui se heurtent avec des bruits de morceaux de bois. Et l’étranger, en une minute, est entouré d’une ronde de cimetière, pressé, griffé par des mains déjà terreuses, aux grands ongles, qui cherchent à lui arracher son argent, tandis que les pauvres yeux, au contraire, demandent pardon, remercient et supplient…

Et puis, silencieusement, cela s’effondre. Un des spectres, qui chancelait de faiblesse, s’est accroché au spectre voisin, qui a chancelé à son tour, et la chute s’est communiquée de proche en proche, sans un cri, sans une résistance, tous les épuisés se cramponnant les uns aux autres et tombant ensemble, comme de lamentables marionnettes, comme s’abattent des quilles, puis roulant dans la poussière, évanouis, et ne se relevant plus…

A cet instant, une musique s’approche et on perçoit un bourdonnement nouveau de la foule : c’est un cortège qui arrive, un cortège religieux annonçant une solennité pour demain dans les temples de Brahma. Alors, un des gardes chargés de faire faire place empoigne une vieille affamés qui, dans sa chute, les bras en croix, le visage dans la poussière, avait dépassé l’alignement permis, et il la rejette sur le trottoir, meurtrie et gémissante.

Voici donc le beau cortège qui passe. Un éléphant noir ouvre la marche, peinturluré d’or jusqu’au bout de la trompe ; derrière vient la musique, au pas de procession, jouant, avec des musettes et des cuivres, un air lugubre en mode mineur.

Puis, quatre éléphants gris s’avancent de front, portant des éphèbes costumés en dieux, coiffés de hautes tiares de perles, qui lancent des poudres colorées et parfumées sur le peuple. Ils semblent lancer des nuages, tant ces poudres sont ténues et légères ; leurs éléphants, qui en reçoivent de première main, en sont teintés bizarrement, l’un de violet, l’autre de jaune, l’autre de vert et l’autre de rouge. Ils lancent à pleine poignée, les souriants éphèbes, et la foule se colore à leur gré, robes, turbans et visages. Même des petits enfants à l’agonie, des petits squelettes de la famine, qui regardaient d’en bas, couchés sur le dos, reçoivent une charge de poudre rouge embaumée de santal ; le geste de leurs mains affaiblies a été trop lent pour les préserver, et ils en ont plein les yeux. C’est maintenant la brusque tombée du jour ; le camaïeu rose à bouquets blancs commence de pâlir partout à la fois, sous un ciel couleur de pervenche, tellement saturé de poussière que la lune argentée y paraît blême. Les tourbillons d’oiseaux noirs s’abattent ensemble pour dormir ; sur les corniches des palais roses, ils s’alignent, innombrables, pigeons et corbeaux, à se toucher, formant de longs cordons sombres. Mais des vautours et des aigles s’attardent en l’air et planent encore. Et les singes libres, qui habitent sur les maisons, se poursuivent, très agités à l’heure du couchage, hauts sur pattes et queue relevée, petites silhouettes étranges qui courent au bord des toits.

En bas, les larges chaussées se dépeuplent, car les cités orientales ne connaissent point de vie nocturne.

Une des tigresses que l’on apprivoise et qui va rentrer au palais se coucher, bien repue, le bonnet de côté, et pour l’heure bonne personne, est assise au coin d’une rue sur son derrière, entre ses serviteurs assis de même, y compris celui qui toujours la tient par la queue. Ses yeux énigmatiques, d’un vert pâle de jade, fixent un groupe de petits enfants de la famine, qui halètent par terre, à deux pas d’elle.

Les marchands se hâtent de replier leurs étoffes multicolores, de ramasser dans des corbeilles leurs cuivres brillants, leurs plateaux et leurs vases. Ils regagnent leurs demeures, découvrant peu à peu les groupes de décharnés qui gisaient parmi leurs gais étalages. Ces derniers vont demeurer seuls ; pendant la nuit ils seront les maîtres du pavé.

Ils s’isolent, les groupes agonisants ; autour d’eux, le vide se fait et les révèle plus nombreux. Bientôt on ne verra plus que leurs formes cadavériques et leurs guenilles, dont le sol restera jonché.

Hors des murs, dans la campagne désolée, tous les arbres sans vie se peuplent prodigieusement, à cette heure crépusculaire. Les aigles, les vautours ou les paons magnifiques s’y groupent par famille, formant des épaisseurs au milieu des branchages légers qui n’ont plus de feuilles ; leurs cris du jour peu à peu s’apaisent, finissent en appels intermittents, de plus en plus espacés. Les voix geignantes des paons sont celles qui persistent le plus avant dans le soir, et bientôt les chacals lugubres commencent à y répondre.

Dix heures : très tard pour cette ville où tout s’arrête presque avec le jour. La campagne, alentour, est devenue infiniment silencieuse. Dans les lointains, on dirait du brouillard ; mais c’est de la poussière encore, puisque tout est desséché. Sur le sol poudré à blanc, tombe la lumière blanche de la lune, et sur les arbres morts, sur les cactus couverts de cendre ; avec le refroidissement soudain de la nuit, cela donne l’illusion de la neige et de l’hiver. Il va faire froid pour les petits mourants, qui sont tout nus à râler par terre.

En dedans des murs, c’est le silence comme au-dehors. A part des musiques assourdies, qui se font çà et là au cœur des temples brahmaniques, on n’entend plus rien. Par les hauts escaliers de ces temples, que gardent des éléphants de pierre, montent ou descendent quelques derniers groupes en vêtements blancs ; ailleurs, plus personne, et les rues sont vides – les longues rues droites, qui paraissent plus larges et plus immenses, sans passants ni cortèges. Dans le calme nocturne, la ville de camaïeu rose, rose encore sous le rayonnement lunaire, semble avoir agrandi le décor de ses palais et de ses miradors dentelés.

Mais, sur les chaussées, à côté de ces sacs de grains amoncelés par peur de la famine, et surveillés par des gardiens à bâtons, restent aux mêmes places les tas noirâtres, haletant sous des loques, les tas macabres, la foule effondrée des meurt-de-faim. On voit aussi, de distance en distance, des petites niches, des petites guérites de pierre qui, pendant le jour, disparaissaient dans la foule ; chacune d’elles abrite un dieu, l’horrible Ganesa au visage d’éléphant, ou bien Siva, prince de la Mort, et chaque idole a sa guirlande de fleurs, et aussi sa lanterne qui brûlera jusqu’au jour.

C’est presque informe et indéfinissable, ces tas couverts de haillons, qui font toutes ces taches noires dans le gris rose de la ville enchantée ; mais il en sort de temps à autre une toux, un gémissement ou un râle ; parfois aussi des os de bras se relèvent et s’agitent, secouent fiévreusement les guenilles, ou bien ce sont des os de jambe, réunis par une grosse rotule saillante… Pour ceux-là qui sont par terre, qu’importe le jour bruyant, ou la nuit tranquille, ou le radieux matin, puisqu’il n’y a plus d’espérance, puisque personne n’aura pitié, puisqu’il faut rester où la tête alourdie est tombée, et attendre là, sur le même pavé, la grande crispation qui finira tout…

[…]                                      LA GLOIRE DU MATIN

Du fond de la plaine où coule le vieux Gange, du fond de l’immense plaine de vase et d’herbages que les vapeurs de la nuit embrument encore, l’éternel soleil vient de surgir et, ainsi que tous les jours depuis trois mille ans, il rencontre là devant lui, arrêtant son premier rayon rose, les granits de Bénarès, les pyramides rouges, les pointes d’or, toute la ville sainte dressée en amphithéâtre, comme pour saisir avidement la lumière initiale, se parer de la gloire du matin.

Et ici, c’est l’heure par excellence ; c’est, depuis le commencement des âges brahmaniques, l’heure consacrée, l’heure de la grande vie religieuse et de la grande prière. Bénarès soudainement déverse sur son fleuve tout son peuple, toutes ses fleurs, toutes ses guirlandes, tous ses oiseaux, toutes ses bêtes. Par les escaliers de granit, à cette apparition du soleil, c’est un joyeux écoulement de tout ce qui vient de s’éveiller, de tout ce qui a reçu de Brahma une âme, humaine ou obscure. Les hommes descendent, l’air heureux et grave, drapés dans des cachemires roses, ou jaunes, ou couleur d’aurore. Les femmes, en blanches théories, descendent voilées à l’antique sous des mousselines. Elles apportent des aiguières, des buires, qui mettent partout l’éclat rouge ou jaune des cuivres fourbis, à côté de l’étincellement de leurs mille bracelets, colliers, ou anneaux d’argent autour des chevilles. Noblement belles d’allure et de visage, elles marchent comme des déesses, et on entend sonner, à leurs bras, à leurs jambes, les cercles de métal.

Et chacun veut offrir au fleuve des guirlandes, des guirlandes, comme s’il ne suffisait pas de toutes celles des jours précédents qui flottent encore il y a des torsades, en fleurs de jasmin enfilées, qui ressemblent à des boas blancs ; d’autres, en fleurs d’œillets d’Inde, où des rangs jaune d’or et des rangs jaune soufre se mêlent, de façon à produire ce contraste de nuances que les femmes indiennes affectionnent aussi pour leurs voiles.

Le monde des oiseaux, qui avait dormi en longs cordons noirs sur toutes les frises de maisons ou de palais, est en pleine ivresse de réveil, de croassements ou de chansons. Des compagnies de tourterelles, des compagnies de petits chanteurs ailés viennent se baigner et boire parmi le peuple de Brahma, s’ébattre en confiance au milieu des hommes qui ne tuent pas. On entend des aubades pour tous les dieux, dans les temples ; des coups de tam-tams comme des bruits d’orage, des plaintes de musettes, des beuglements de trompes sacrées. Là-haut, tous les miradors ajourés, toutes les fenêtres à festons et à colonnettes, toutes les terrasses qui voient le levant, se garnissent de têtes de vieillards ; spectateurs empêchés de descendre, par la maladie ou les années, mais qui veulent leur part de lumière matinale et de prière. Et le soleil les inonde de chauds rayons.

Des enfants nus, qui se tiennent par la main, arrivent en troupes joyeuses. Il descend aussi des yoghis et de lents fakirs. Il descend d’inoffensives vaches sacrées auxquelles chacun, cédant le pas avec respect, se fait honneur d’offrir une gerbe fraîche de roseaux ou de fleurs, et qui regardent se lever le soleil, commencer la fête du jour, et qui, dans leur bestialité douce, ont l’air de comprendre et de prier à leur manière. Il descend des moutons et des chèvres. Il descend des chiens empressés, il descend des singes.

Le soleil, le soleil à flots ramène la bienfaisante chaleur, dans l’air que la nuit de rosée avait presque glacé. Tous les édicules de granit, échelonnés sur les marches pour servir de niche et d’autel, les uns à Vichnou, les autres à Ganesa aux bras multiples, présentent à ce soleil leurs petits dieux pesants, qui sont encore tout gris d’une couche de limon séché et qui, pendant plusieurs mois avaient dormi sous les eaux troubles, saturées de cendres humaines. Et, parce qu’il brûle déjà, ce soleil, des gens s’installent à l’ombre de tous ces grands parasols, qui sont toujours là plantés à demeure à demeure et ressemblent à des ombelles de champignons géants, éclos en masse au pied de la ville sainte. Tandis qu’en haut les vieux palais s‘éveillent rajeunis dans le matin, et les pyramides rouges resplendissent, et les pointes d’or étincellent, les flèches d’or et les girouettes d’or.

Sur les radeaux innombrables et sur les marches d’en bas, le peuple de Bramah, déposant ses guirlandes et ses aiguières, commence de se dévêtir. Les draperies blanches ou roses, les cachemires de toutes nuances sont jetés çà et là, ou tendus sur des bambous, et alors des nudités admirables apparaissent, couleur de bronze sombre ou de bronze pâle. Les hommes, à la fois sveltes et athlétiques, avec des yeux de flamme, entrent jusqu’à la taille dans l’eau sainte. Les femmes, moins dévoilées, gardant une mousseline sur la gorge et les reins, trempent seulement dans le Gange leurs jambes, leurs beaux bras cerclés d’anneaux, et puis elles s’agenouillent et se penchent sur le bord extrême, pour lancer plusieurs fois dans le fleuve leur longue chevelure dénouée ; l’eau qui ruisselle alors sur leur poitrine, sur leurs épaules, fait plaquer la fine étoffe révélatrice, et elles ressemblent à la Victoire aptère, plus belles et plus troublantes que si elles étaient nues.

Des bouquets, des guirlandes, on en offre au Gange à profusion ; en lui faisant des saluts, des révérences, on lui en jette de tous côtés. Et on remplit les aiguières, les buires, et chacun, dans le creux de sa main, puise, pour boire, à l’eau sacrée.

Du mélange et du frôlement des nudités superbes, aucune pensée charnelle ne semble jaillir, tant le sentiment religieux est exclusif, ici et à cette heure ; on ne se voit pas les uns les autres, on ne voit que le fleuve, le soleil, la splendeur de la lumière et du matin ; on admire, on adore. Et quand sont finies les longues ablutions rituelles, les femmes remontent paisiblement vers leur maison, pendant que les hommes, sur leurs radeaux, parmi leurs guirlandes et leurs gerbes, se préparent à la prière.

Oh ! le réveil quotidien de ce peuple du passé, chaque fois se réunissant pour prier son Dieu, les plus humbles ayant place sous la magnificence du ciel, dans l’eau, parmi les bouquets, les colliers de fleurs… Et par contraste, chez nous, gens d’Occident qui sommes à l’âge du fer et de la fumée, le réveil de nos fourmilières sordides ! Sous nos nuages épais et froids, la populace, empoisonnée d’alcool et de blasphème, l’empressant vers l’usine meurtrière!…

Pour remonter dans leurs demeures, les femmes reforment leurs théories blanches ou multicolores qui, cheminant le long des marches, tout contre les larges pierres, rappellent les bas-reliefs de la Grèce antique. Leurs cheveux qui ruissellent encore, leurs cheveux lourds et mouillés tombent en masse sur leurs draperies de mousseline, et elles portent chacune à l’épaule une grande buire de métal clair, ce qui est une occasion de relever un bras nu.

Les hommes, tous restés sur le Gange, et assis maintenant dans la pose hiératique, achèvent, avant de s’immobiliser en extase, leur toile religieuse ; sur le bronze lavé de leur torse, ils tracent en l’honneur de Siva des raies de cendre, et sur leur front, avec du carmin, le sceau terrible.

Dans le recoin des morts, où la lumière matinale montre les pierres d’alentour un peu noircies par les fumées de cadavres, on ne brûle personne en ce moment. Deux formes humaines, enveloppées de linceuls, sont là, dont nul ne s’occupe ; l’une déjà étendue sur son bûcher, l’autre prenant dans le Gange son bain suprême, à côté de tant de baigneurs vivants et beaux, dans la plénitude musculaire. Sur les radeaux, sur les marches inférieures des escaliers qui descendent au fleuve, la prière, l’immense prière est partout commencée, et, à cette heure, elle fait différer toutes choses, même l’allumage des bûchers, et les cadavres attendent. Oh ! les étranges expressions d’absence, les traits figés, les yeux qui ne voient plus ! Jeunes hommes en contemplation mystique, les mains sur le visage ne laissant paraître que deux prunelles ardentes qui regardent au-delà ; fakirs couverts de chapelets, dont l’âme a pour un temps fui le corps anesthésié ; vieillards aux membres poudrés de cendre grise..;

Au ras de l’eau, un qui prie, les yeux blancs, assis sur une peau de gazelle, garde avec une fixité à faire peur la pose des statues de Çakya-Mouni, qui est aussi par excellence la pose fakirique : accroupi les jambes croisées, les genoux touchant le sol, et la main gauche – une longue main osseuse – tenant le pied droit. C’est un vieillard, et la couleur de sa robe, qui plaque toute ruisselante sur son corps décharné, indique un saint yoghi : elle est d’un rose orangé très pâle, cette robe, comme les nuages d’aurore. Il prie immobile, le sceau de Siva fraîchement inscrit sur le front, les prunelles vitreuses, la face livide tournée en plein soleil, en plein soleil étincelant, avec une expression de béatitude infinie. Un jeune athlète nu, préposé à sa garde, de temps à autre prend de l’eau du Gange au creux de sa main pour inonder la robe couleur d’aurore, ou pour asperger toutes les guirlandes posées devant le vénérable ascète, sur la peau de gazelle dont la tête et les cornes trempent dans le fleuve. Afin de bercer mieux son rêve sans doute, on lui joue aussi une petite musique sacrée : il y a pour cela deux garçons, qui sourient gaiement, perchés au-dessus de lui sur les granits éboulés ; l’un souffle dans une conque marine, qui fait : hou ! hou ! d’un timbre plaintif de cor lointain ; l’autre frappe doucement sur un petit tam-tam de sonorité voilée. Des corbeaux, çà et là perchés alentour, l’observent avec attention. Et tous ceux qui remontent vers leur demeure, femmes ou enfants, se détournent tir leur chemin pour venir le saluer avec respect : rien qu’un sourire de joyeux bonjour, une révérence les mains jointes, et on s’en va discrètement, comme par crainte de détourner son attention, de troubler sa prière.

Pierre Loti L’Inde [sans les Anglais] Voyages 1872-1913 Bouquins Robert Laffont1991

11 04 1900                 A Kousseri, tout à coté de N’Djaména, capitale du Tchad – ex Fort Lamy -, la mission Foureau-Lamy livre bataille à Rabbah, fils affranchi d’esclave. Elle avait quitté Ouargla, le 23 octobre 1898 forte de 1 100 chameaux était arrivée à Agadès avec… deux chameaux le 28 juillet 1899. Le 15 février 1900, elle opérait sa jonction à Goulfaye avec deux autres missions françaises, Joaland-Meynier, (ex mission Voulet-Chanoine) venue du Niger, et Gentil, venu du Congo et du Chari.

Rabbah, à la tête d’une armée de 30 000 hommes, bien équipée, ravageait depuis 25 ans un très grand territoire, qui couvrait le Tchad, le nord-est du Nigeria, le nord Cameroun, le nord Oubangui-Chari et le nord-est du Congo belge. Son aventure aura coûté plusieurs centaines de milliers de morts au Soudan Central. Rabbah et le commandant Lamy sont tués.

Rabbah fut le plus redoutable de tous les aventuriers noirs qui tentèrent de s’opposer à l’expansion européenne en Afrique. Son histoire n’est qu’une longue suite de dévastations. Il a été l’Attila du Tchad vouant une haine mortelle aux Européens auxquels il reprochait surtout d’entraver le commerce des esclaves, principale source de ses richesses.

En mai 1891, le grand Senoussi faisait massacrer à son instigation la mission Crampel, alors qu’elle avait atteint EI-Kouti, sur la route du Tchad.

En 1898, Gentil réussit, véritable tour de force, à amener pièce par pièce, à travers la forêt équatoriale, une petite chaloupe à vapeur, le Léon-Blot, qu’il lance sur le Chari ; il parvient au Tchad, mais doit l’abandonner momentanément devant l’attitude menaçante de Rabbah. Cette retraite sert de prétexte à celui-ci pour dévaster le Baguirmi, dont il dépossède le souverain Gaourang coupable à ses yeux d’avoir bien accueilli les Français. Une petite colonne commandée par l’administrateur Bretonnet tente d’arrêter le terrible despote ; attaquée par des forces considérables, le 17 juillet I899, à Togbao, elle est complètement anéantie malgré une résistance héroïque.

Bretonnet blessé, mais encore vivant, fut amené devant Rabbah qui le fit achever à coups de bâton ; en même temps il envoyait à son fils Fadel-Allah l’ordre de pendre un autre Français, M. de Béhague, qu’il tenait prisonnier. Béhague marcha au supplice avec une fermeté d’âme incomparable.

Je vais mourir, mais je n’ai pas peur, dit-il. Quant à vous tous, Rabbah, et vous ses fils, et vous ses serviteurs, avant douze lunes vous ne coucherez plus dans vos cases : la France m’aura vengé !

Cette prédiction devait s’accomplir.

Trois missions, celle de Foureau et Lamy, partie d’Algérie, celle de Joalland et de Meynier, venant du Niger, et celle de Gentil, remontant de Bangui, marchent alors vers le Tchad où elles doivent se rencontrer.

Gentil est à Tounia, sur le Chari ; soulevé d’indignation en apprenant l’assassinat de Bretonnet et de Béhague, il n’hésite pas à prendre l’offensive, bien qu’il ne puisse disposer que de 364 fusils. L’avant-garde de la vaillante troupe est commandée par le capitaine Robillot ; elle part en suivant la rive droite du fleuve.

Gentil s’est embarqué sur un grand chaland remorqué par le Léon-BIot ; il emporte les deux pièces de 80 et la pièce de 65 qui composent toute son artillerie.

Rabbah attend les Français à Kouno. Le 26 novembre, la bataille s’engage avec acharnement. Les résultats en sont indécis, mais pour la première fois le sinistre empereur, voit pâlir son étoile. Elle s’éteindra définitivement le 11 avril suivant, à Kousseri, par la victoire de la mission Foureau-Lamy, grossie de la mission Joalland-Meynier, avec laquelle elle a pu opérer sa jonction deux mois plus tôt à Goulfaye.

Rabbah est tué pendant l’action, mais nous avons nous-mêmes à déplorer la mort de l’héroïque commandant Lamy

La chute de l’empire de Rabbah met fin à l’histoire sanglante du Tchad.

Georges Marie Haardt, Louis Audouin Dubreuil. La Croisière Noire. Plon 1927

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Rabbah avait construit à proximité des terrains d’inondation du Chari une enceinte palissadée, de forme vaguement quadrangulaire, dont les abords étaient parfaitement dégagés, sauf vers le sud. Le capitaine Joalland, commandant la colonne de droite (mission Joalland-Meynier), devait commencer l’attaque de ce côté et tâcher d’attirer sur lui tout le feu et l’attention de l’ennemi. Pendant ce temps, la colonne du centre, aux ordres du capitaine Robillot (mission du Chari) et l’artillerie sous la direction du commandant lui-même, devait opérer un mouvement vers l’ouest pour prononcer de ce côté l’attaque principale ; enfin la colonne de gauche (capitaine Reibell, mission saharienne) devait faire un mouvement enveloppant vers le nord, de façon à couper la retraite à l’ennemi.

Le commandant termine : Tout le monde a bien compris ? Je vous remercie, messieurs. Nous saluons et la colonne s’ébranle dans le plus profond silence.

Le pays est boisé et couvert d’essences épineuses, aussi les sections par le flanc ont peine à se mouvoir. La liaison entre les colonnes est difficile à garder. Cependant nous rencontrons les premiers soldats de Rabbah. Un cavalier, venu au fourrage, nous a aperçus et s’enfuit. L’alerte est donnée. Presque aussitôt nous arrivons en vue du tata. Nous voyons, à 200 mètres, se dresser les palissades du camp de Rabbah. Des chameaux passent au galop, qu’on pousse dans le camp, et presque aussitôt le feu s’ouvre contre nous, enragé et continu.

Nous avons mis nos sections en ligne, les hommes, à genoux. Les balles sifflent de toutes parts ; de temps en temps nous commandons un feu de salve pour calmer les hommes énervés. Cependant le tir de l’ennemi s’est mieux réglé et nos hommes commencent à tomber. Enfin les premiers coups de nos canons ont retenti et presque aussitôt, en réponse, nous entendons un déchirement terrible suivi d’une violente détonation. Rabbah fait donner son artillerie. C’est à ce moment que je suis blessé au genou et emporté en dehors du champ de bataille.

Notre batterie de 80 millimètres, installée à 800 mètres du tata et servie par tout le personnel européen nécessaire, avait beau jeu. Pendant une heure, elle fait pleuvoir sur le tata des obus à mitraille, dont pas un ne se perd. Enfin le commandant donne à la colonne du centre l’ordre de s’avancer par bonds successifs soutenus par l’artillerie.

Mais ce sont les tirailleurs de Kouno. Ils ont à cœur de venger leurs camarades tués là-bas et il n’y a plus moyen de retenir leur élan. Ils se précipitent, officiers en tête, contre les terribles palissades d’où part un feu d’enfer. Ils pénètrent comme une trombe dans le camp, bientôt suivis par les tirailleurs algériens qui ne veulent pas se laisser surpasser en courage.

Cependant Rabbah essaye de ramener son monde à la contre-attaque ; un moment il réussit ; ses hommes reviennent à la charge et accablent les nôtres de projectiles. Le commandant Lamy, emporté par son courage, arrive à cheval au milieu d’un petit groupe de cavaliers.

Il devient le point de mire des assaillants. Une seule décharge le couche à terre, ainsi que ses quatre spahis et le lieutenant de Chambrun qui lui est adjoint.

Tout à côté, le capitaine de Cointet occupé à rassembler ses hommes, est tué d’une balle dans le cou, et le lieutenant Kieffer prend le commandement de sa compagnie. Cependant nos braves Sénégalais, un instant surpris, se sont ressaisis et commencent à marcher de l’avant.

Au même moment, le capitaine Joalland arrive derrière les soldats de Rabbah avec tout son monde et ouvre contre leurs masses un feu terrible qui accumule des monceaux de cadavres. Rabbah est tué par un de nos tirailleurs. Joalland s’empare de deux des canons que l’ennemi essayait d’emmener. Dès lors la panique est générale et l’ennemi se retire, laissant sur le terrain plus de 600 des siens. De notre côté nous avions 20 morts et près de 60 blessés.

Il ne restait plus qu’à transporter jusqu’à Kousseri les Européens blessés. Lamy, Meynier, de Chambrun, Galland sont étendus dans un chaland sur des lits indigènes ; Lamy râle faiblement. Le voyage sur le fleuve semble interminable.

A quatre heures, le docteur Haller, qui n’a cessé de lui prodiguer les soins les plus dévoués, se relève et dit : Messieurs, le commandant va mourir, puis, un instant après, s’étant penché sur le cœur de son chef, il dit, très ému, le commandant est mort.

Récit du colonel O. Meynier

14 04 1900                 Inauguration de l’Exposition Universelle à Paris : 83 exposants sur 120 hectares, de la colline de Chaillot à la place de la Concorde, du Champ de Mars aux Invalides ; elle accueillera 51 millions de visiteurs d’avril à novembre, auxquels la Ville de Paris distribuera gratuitement des centaines de milliers de cartes postales, lançant ainsi le produit ; et, pour 50 centimes, on pouvait emprunter le trottoir mécanique qui desservait toute l’exposition. Les frères Lumière présentent un cinématographe géant, et Rudolf Diesel son moteur à l’huile d’arachide, auquel s’intéresse le gouvernement français pour les colonies : mais l’usine qui le fabrique va cesser ses activités dans quelques mois. Les visionnaires ne s’encombrent pas des balbutiements de l’électricité : ainsi le rapporteur de la section Mécanique : La voiture automobile de l’avenir sera évidemment à moteur électrique, si l’on trouve dans les moindres localités, à bon compte, des accumulateurs légers de rechange. Lancement encore du métropolitain électrifié et décoré par Guimard. Et surtout, éclatante et souveraine, la fée électricité, qui a définitivement vaincu le gaz et l’acétylène :

La nuit, des phares balayent le Champ de Mars, le Château d’eau ruisselle de couleur cyclamen ; ce ne sont que retombées vertes, jets orchidée, nénuphars de flammes, orchestration du feu liquide, débauche de volts et d’ampères. La Seine est violette, gorge de pigeon, sang de bœuf. L’électricité, on l’accumule, on la condense, on la transforme, on la met en bouteilles, on la tend en fils, on la met en bobines, puis on la décharge dans l’eau, on l’émancipe sur les toits, on la déchaîne dans les arbres : c’est le fléau, c’est la religion de 1900.

Paul Morand

Partout, des profusions de tableaux rares et d’objets précieux, des fontaines lumineuses, des trouvailles. Du désordre aussi, un fouillis de brûle parfums et de dames callipyges, de marbres trop roses et d’algues trop vertes, de temples bouddhiques et de fleurs de bronze, de moteurs et de canons au beau milieu des mâchicoulis et des plésiosaures : Les peignes et les plumeaux étaient classés dans les Arts décoratifs, la baignoire de Marat se trouvait à l’Assistance publique et le sabre du vainqueur de Marengo était au troisième étage des Eaux et Forêts, constate Henry Houssaye.

Mais le monde est là , offert : le château des Romanov, l’Espagne brûlante, le Capitole de Washington, les troupeaux de rennes de Laponie et les Jaunes mangeurs de poisson cru, les popes grecs et les Nègres. La façade Saint Marc et les usines d’or du Transvaal. Le Montenegro rivalise en opulence avec les États-Unis, sous l’œil intéressé des chiqueurs de bétel et des princes de Kirghizie.

La Russie étale sa richesse récente : elle a offert au pays hôte une carte de France faite de pierres précieuses de l’Oural, un gros rubis représentant Paris ; son pavillon étale un luxe indécent, qui lui fera obtenir 211 grands prix ; et tout cela n’était pas que du vent : elle était devenue le premier producteur et exportateur de blé, [blé qui, sur le marché mondial, se négociait alors en FOB Odessa – free on board – le blé russe était essentiellement ukrainien] le cinquième fabriquant d’acier, le premier producteur de charbon et de pétrole. Et, grâce à un train hebdomadaire Saint Petersbourg-Nice, les cadres de toutes ces entreprises fréquentent régulièrement la Côte d’azur.

Pablo Ruiz, 19 ans, né à Malaga d’une mère d’origine italienne, née Picasso, vient d’arriver de Barcelone où il a passé son enfance : il expose une de ses toiles au pavillon espagnol. Quelques mois plus tôt, il avait déjà exposé 150 dessins et pastels à Barcelone. Il s’installera définitivement en France en 1904.

Les expositions universelles ne sont pas seulement d’éphémères utopies, un miroir déformant où se regardent périodiquement, dans l’ivresse de l’idée de progrès, les puissances industrielles. Ces célébrations sont de grandes messes, l’avatar des fastes d’antan. Les âmes ont leurs fêtes depuis toujours : liturgies religieuses. Les corps aussi , depuis la Grèce : Jeux olympiques. La fête des machines ne remonte qu’au milieu du XIX° siècle : c’est l’Exposition universelle. Ainsi s’équilibre le calendrier des sociétés industrielles.

Ces événements qui nous rassemblent au-delà des folklores nationaux ne se ressemblent pas, mais participent, chacun dans son genre, d’un certain sacré planétaire. Depuis Londres 1851, malgré un crochet par Osaka 1970, les objets manufacturés ont coutume de faire leurs Pâques dans une aire de civilisation privilégiée, cet Occident de la raison instrumentale où l’Universel semble avoir élu domicile.

De la fête, l’expo a l’éphémère, l’excessif et la pompe. Contrairement à la Foire où s’échangent des marchandises, à des fins utilitaires, il y a dans la fête une idée de célébration, solennelle, et de dépense, inutile. Ici, on ne touche pas, on ne soupèse pas, on n’achète pas. On regarde et on admire. La foire est pleine de tentations, la fête, d’éblouissements. L’Exposition universelle transfigure la valeur d’échange des objets, suspend un instant leur valeur d’usage, sublime l’univers matériel du besoin dans la féerie du spectacle. Elle fait accéder le machinisme au royaume de l’esthétique, et il n’est pas sans signification qu’elle soit apparue en même temps que la photographie, ce mixte incertain d’art et d’industrie. Avec elle, l’aura de l’œuvre d’art – que Walter Benjamin définissait comme l’unique apparition d’un lointain – se transforme sur l’objet technique.

L’Exposition universelle est à la foire internationale ce que le musée est à la galerie marchande pour l’objet d’art. Elle le met en gloire, non en vente. Elle est là pour offrir à la production technique son cérémonial et son légendaire. Dans le langage des objets, la foire commerciale est prose, et l’Exposition universelle poésie (épique). L’une ressortit au monde matérialiste du toucher, l’autre à celui, plus spirituel, de la vue. La première est calcul, la seconde est spectacle. Ici, on suppute. Là, on prophétise. Bazar ou barnum, l’Exposition met en jeu, sous les paillettes, une mystique. Fête austère, dans son principe. Mais instable et piégée, dès le départ. Tirant les leçons du fiasco qu’avait été, faute d’attractions, l’Exposition de 1878 à Paris, Eugène Melchior de Vogüé disait déjà : Une exposition fructueuse, c’est une machine savante que l’on regarde peu, encadrée par un corps de ballet que l’on regarde beaucoup. Il faut enseigner, mais aussi amuser. C’est un fait : dans les expositions du XX° siècle, les tutus supplantent les théorèmes, de plus en plus. Pourquoi ?

Les fidèles vont à l’Église, les citoyens au défilé, les supporters au stade. Qui se rend à l’Exposition ? Un centaure, vous et moi. Un piéton étrange et ordinaire, moitié bon élève, moitié badaud. C’est que l’Exposition elle-même est née des amours incertaines de l’Encyclopédie et du grand magasin. Jules Verne, collaborateur du Magasin d’éducation et de recréation, fut un parrain tardif, mais c’est l’abbé Grégoire qui l’a conçu avec son Conservatoire National des Arts et Métiers (1974), et Zola (1882), l’auteur du Bonheur des Dames (1882) baptisée (sic). Il fit sur les Expositions de 1889 et de 1900 les meilleures reportages, appareil photo en main.

Qu’on en rit ou qu’on en pleure, ces exhibitions périodiques, ressemblent à des exercices d’introspection collective. Comme si on ne pouvait pas tricher avec l’histoire, nulle perspective ne pouvant sauter par-dessus son temps, comme si les derniers cris de la modernité la plus appliquée se démodaient encore plus vite que nos plus insouciants anachronismes.

A quoi bon tant d’efforts ? et de dépenses ? Le sport, qui ne sert à rien, libère l’homme de lui-même. De quoi nous libère une Exposition universelle ? Certes pas de nos conflits. Mais elle en allège l’insistance et nous permet de rêver d’une technique sans politique, d’une société mondiale unifiée sans frontières culturelles, d’un jour sans nuit. Ce beau rêve solaire a sans doute une fonction positive dans l’économie de notre psyché collective. Nous ne croyons plus au salut par le progrès et nous sommes revenus des mythes de l’humanisme conquérant ? Soit. Le messianisme laïc des Expositions universelles, legs du XIX° siècle, réactivé aujourd’hui par les impératifs de la concurrence et du design, paraît bien frappé d’anachronisme. L’utopie, elle, n’a pas de prix. Certaines expériences de laboratoire nous ont appris qu’un chat empêché de rêver devient vite fou. Et dangereux. L’humanité industrielle aussi doit rêver, si elle ne veut pas s’asphyxier dans la cage de ses passions et de ses intérêts.

Régis Debray Le Monde du 7 juin 1990, à l’occasion de l’Exposition de Séville

Le président Loubet a placé l’Exposition sous le signe de l’économie sociale qui perfectionne l’art de vivre en société. Charles Gide à qui avait été demandé un rapport sur l’Exposition  en est le principal théoricien ; il a consacré son œuvre de professeur à faire la proposition d’une économie plus solidaire reposant sur une fédération de coopératives de consommation. Il commence par rendre hommage aux pionniers de Rochdale, les Owen, les Buchez, les Leclaire, les Dollfuss, les Godin, les Raffeisen, les Shaftesbury, les Wieselgreen.

Une cathédrale laïque

[…]            Dans la grande nef, j’y mettrai toutes les formes de libre association qui tendent à l’émancipation de la classe ouvrière par ses propres moyens ; dans l’un des deux collatéraux, tous les modes d’intervention de l’État, dans l’autre toutes les formes d’institution patronales ; dans les chapelles du chœur tous les saints laïques dont la mémoire survit dans les œuvres qu’ils ont fondé ou dans les lois qu’ils ont inspiré […], dans la crypte, l’enfer social, tout ce qui concerne les plus misérables, ce dixième submergé dont parle Charles Booth, tout ce qui sert à les aider dans la bataille qu’ils soutiennent contre les démons, contre les puissances du mal qui se nomment Paupérisme, Alcoolisme, Tuberculose et Prostitution. J’y voudrais supprimer les divisions par nationalités qui sont bonnes ailleurs mais qui n’ont aucune raison d’être ici puisque nous ne sommes plus dans le royaume de la concurrence, mais dans celui de la coopération fraternelle.

Charles Gide Rapport sur l’Exposition universelle de 1900

25 04 1900                 S.A.R. Louis de Savoie, Duc des Abruzzes, lieutenant de vaisseau, 26 ans, a monté une expédition pour aller au pôle nord. Il en rend compte à son parent le roi :

S.M. le Roi Victor Emmanuel III

L’Étoile Polaire est de retour. Elle repart pour Christiania. L’été dernier, après avoir traversé le canal Britannique, elle a dépassé le cap Fligely, dans l’île du Prince Rodolphe, et a passé l’hiver dans la baie de Teplitz, à une latitude de 81°47′. Le 8 septembre, une forte pression a écrasé le vaisseau en causant une large voie d’eau. Ne pouvant arrêter l’eau, nous dûmes abandonner le vaisseau. Nous sauvâmes les vivres et l’équipement. Avec les vergues, les voiles et les tentes, nous construisîmes une cabane sur la plage, où nous avons assez bien passé l’hiver. Au commencement de l’hiver, on dut m’amputer l’extrémité de deux doigts de la main gauche, qui s’étaient gelés. Je cédai à Cagni le commandement de l’expédition en traîneaux. Il partit le 20 février. Un froid intense l’obligea à revenir deux jours après. L’expédition repartit le 11 mars, commandée par Cagni, composée de Querini, Cavalli, le mécanicien du vaisseau, 2 matelots italiens, 4 guides, 13 traîneaux, 104 chiens, et assistée, pendant les deux premiers jours, de 3 Norvégiens. Le premier groupe, composé de Querini, du mécanicien du vaisseau et d’un guide, renvoyé après 12 jours de marche, ne fit pas retour à la cabane. Le second groupe, composé de Cavalli, d’un matelot et d’un guide, renvoyé après 20 jours de marche, revint à la cabane, le 18 avril, en parfait état.

Cagni, avec deux guides et un matelot, après avoir marché vers le nord jusqu’au 25 avril, a atteint la latitude de 86°34′ [soit 343 km du pôle]. Une forte dérive et le manque de vivres rendirent le retour de ce groupe difficile et pénible. Il revint à la cabane, le 23 juin, après avoir passé 104 jours sur le pack et s’être nourri de viande de chien pendant plusieurs semaines. Les terres de Petermann et du Roi Oscar n’existent pas. L’Étoile Polaire, soutenue par la glace, n’avait pas coulé. Dans l’espoir de pouvoir la sauver, nous avions fait, à la fin de l’automne, les travaux les plus essentiels pour la réparer ; nous reprîmes ces travaux en juillet et, après de longs efforts, je réussis, le 8 août, à la remettre à flot. Le 16, nous quittâmes la baie de Teplitz. Dans le canal Britannique, nous fûmes bloqués par les glaces pendant 14 jours. Nous atteignîmes le cap Flora, le 31 août ; aujourd’hui, nous sommes à Tromso. Querini fut renvoyé par Cagni lorsque l’île du Prince-Rodolphe était encore en vue, par un temps froid, mais qui devint excellent les jours suivants, la glace étant contre la côte et dans des conditions exceptionnellement favorables au retour. C’est avec la plus grande douleur que je dois considérer comme certaine sa perte et celle de ses 2 hommes ; cette perte est due à quelque accident. Le courage extraordinaire et la persévérance dont ont fait preuve, malgré d’excessives souffrances, le chef de l’expédition en traîneaux et tous les hommes qui en faisaient partie, ont assuré le succès de l’expédition et conquis un nouveau titre de gloire à notre pays en faisant flotter le drapeau tricolore à la plus haute latitude qui ait été atteinte jusqu’ici.

Que V. M. veuille agréer les hommages de tous les membres de l’expédition.

Louis de Savoie, duc des Abruzzes.

Le rapport, tout militaire, passe sous silence tout l’acharnement déployé pour survivre aux duretés du froid : jusqu’à – 50° ! des chiens impossibles à maintenir à l’abri, un pack en changement permanent, des dérives qui obligent à constater à la fin d’une journée de marche épuisante, on n’a pas progressé d’un kilomètre… et ce goût pour l’innovation technique chère au XIX° : il avait emporté tout le matériel nécessaire pour soulager la traction des traîneaux par des ballons gonflés à l’hydrogène… la réalité ramena vite ce genre de fantaisie à l’état de doux rêve !


Par l.peltier dans (7 : 1872 à 1907) le 28 septembre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

3 06 1900                  À Chalon sur Saône, gendarmes et soldats escortent deux ouvriers non grévistes à leur travail : lapidés par les grévistes, ils ouvrent le feu : trois grévistes sont tués. Trois gendarmes traduits devant le Conseil de guerre seront acquittés.

10 06 1900                 En Chine, la vieille impératrice douairière Cixi déclare au Grand Conseil que les étrangers doivent être supprimés. La domination croissante des puissances occidentales en Chine,  – dite encore bataille des concessions – peut ainsi avoir lieu : va s’en charger le mouvement des Yi-He-Quan – milices de justice et de concorde – ou encore Boxers, car nombre d’entre eux étaient adeptes d’une boxe sacrée. Leur mot d’ordre : Soutenons les Qing ! Anéantissons l’étranger ! Les hostilités débuteront le 21 juin. Au départ, les Boxers étaient soutenus par 5 à 6 000 impériaux ; face à eux, une poignée d’étrangers rejoints par 3 000 Chinois chrétiens.

Les manifestations les plus évidentes du progrès technique furent les cibles favorites des Boxers : câbles électriques, écoles, voies de chemin de fer, produits d’importation… Leur xénophobie exacerbée prit pour cible en priorité les victimes les plus faciles à combattre : les missionnaires sur lesquels les supplices chinois donneront toute leur mesure, avec, au premier chef, le démembrement. Français aussi bien qu’Anglais se chargeront de faire la publicité de l’affaire : depuis quelques années, les appareils de photo se fabriquaient en grande série et nombre d’étrangers des concessions en possédaient… ces supplices se faisaient sans aucun cérémonial et donc les suppliciés pouvaient être approchés sans difficulté… on verra publiées des séries de cartes postales sur ce seul thème, avec au verso le très rituel bon souvenir de Shangaï ! Le démembrement sera aboli le 24 avril 1905.

Les Boxers ne seront arrêtés que deux mois plus tard par une armée occidentale, commandée par le feld-maréchal allemand Albert von Waldersee. Les Russes se livreront à un massacre sur les Chinois de Blagovechtchensk, où 3 000 d’entre eux furent noyés dans l’Amour. Le bataillon indien de l’armée anglaise ne fut pas tendre non plus. La cour s’était enfuie au Chen-si, Cixi déguisée en paysanne. La défaite sera concrétisée par le protocole des Boxers, le 7 septembre 1901, au terme duquel la Chine, représentée par Li Hung Chang, devait payer une indemnité de 450 millions de taëls [266 millions d’€, 12 fois le revenu annuel de l’Empire] ; les meneurs seront autorisés à se suicider, les subalternes exécutés.

Trois ans plus tard, Cixi rentrait à Pékin, remerciant les étrangers qui lui avaient épargné des humiliations et permis de revenir d’une tournée d’inspection. Empressée, diserte, enjôleuse, charmante, habile, elle confirmait ou entreprenait ce qu’elle avait condamné trois ans plus tôt.

A l’occasion de son soixante-dixième anniversaire (21 juin 1904), elle amnistiait et rétablissait dans leurs grades tous les réformistes, sauf K’ang Yeou-wei, Lean K’i-tch’ao et le Cantonnais Sun Yat-sen.

Roger Levy Histoire Universelle La Pléiade 1986

En matière de supplice, les Chinois étaient loin de détenir un monopole… nos rois, nos églises, nos maîtres d’esclaves y avaient eux aussi apporté un perfectionnement certain. Les Marocains semblent tout de même être parvenus sur une sorte de lugubre sommet :

C’est le barbier du sultan qui est chargé du supplice du sel, de tradition fort ancienne. Dans un lieu public, sur la place du marché de préférence, on lui amène le coupable, garrotté solidement. Avec un rasoir, il lui taille à l’intérieur de chaque main, dans le sens de la longueur, quatre fentes jusqu’à l’os. En étendant la paume, il fait ensuite bailler le plus possible les lèvres de ces coupures saignantes, et les remplit de sel. Puis il referme la main ainsi déchiquetée, introduit le bout de chaque doigt replié dans chacune des fentes, et pour que cet arrangement atroce dure jusqu’à la mort, coud par-dessus le tout une sorte de gant bien serré, en peau de bœuf mouillée qui se rétrécira encore en séchant. La couture achevée, on ramène le supplicié dans son cachot, où, par exception, on lui donne à manger, pour que cela dure. Dès le premier moment, en plus de la souffrance sans nom, il a cette angoisse de se dire que ce gant horrible ne sera jamais retiré, que ses doigts engourdis dans la plaie vive n’en sortiront jamais, que personne au monde n’aura pitié de lui, que ni jour ni nuit il n’y aura trêve à ses crispations, ni à ses hurlements de douleur. Mais le plus effroyable, à ce qu’il paraît, ne survient que quelques jours plus tard, quand les ongles, poussant au travers de la main, entrent toujours plus avant dans cette chair fendue… Alors, la fin est proche : les uns meurent du tétanos, les autres parviennent à se briser la tête contre les murs…

Pierre Loti Au Maroc 1889

13 06 1900                  À Pékin, massacre de chrétiens, étrangers et chinois.

20 06 1900                Le baron von Ketteler, ministre de l’Allemagne est tué et les légations de Pékin attaquées, en état de siège, sans communication avec l’extérieur.

29 06 1900                  Création de la Fondation Nobel, qui attribuera un prix à des personnes qui ont rendu de grands services à l’humanité, permettant une amélioration ou un progrès considérable dans le domaine des savoirs et de la culture dans cinq disciplines différentes : paix ou diplomatie, littérature, chimie, physiologie ou médecine et physique.

Alfred Nobel

Il inventa un explosif plus puissant que tout et, pour calmer sa conscience, il créa les prix Nobel

Albert Einstein, en 1945

La cérémonie de remise des prix aura lieu le 10 décembre, jour anniversaire de sa mort ; la première  aura lieu le

14 07 1900                  Le métropolitain aurait dû être inauguré en même temps que l’Exposition, mais cela prendra 3 mois de plus : 18 stations de la Porte de Vincennes à la Porte Maillot : 10.6 km, suivies par : Étoile – Porte Dauphine, Étoile – Trocadéro, Étoile – Nation. Le père se nomme Fulgence Bienvenüe, ingénieur breton, qui dût faire preuve d’une immense patience pour supporter les innombrables retards dus aux querelles entre la ville et l’État sur le tracé. New York, Londres, Budapest et Berlin avaient le leur depuis longtemps.

5 08 1900                    Les troupes alliées, cantonnées à Tien-sin sur des informations erronées les assurant que le personnel des légations avait été massacré, fortes de 20 000 hommes, se remettent à marcher sur Pékin, lorsqu’il s’avérera que le personnel des légations, vivant, soutenait un siège  infernal.

Pendant deux mois, les rages de destruction, les frénésies de meurtre se sont acharnées sur cette malheureuse ville de Tong-Tchéou, – la ville de la Pureté céleste – envahie par les troupes de huit ou dix nations diverses. Elle a subi les premiers chocs de toutes les haines héréditaires. Les Boxers d’abord y ont passé. Les Japonais y sont venus, héroïques petits soldats dont je ne voudrais pas médire, mais qui détruisent et tuent comme autrefois les armées barbares. Encore moins voudrais-je médire de nos amis les Russes ; mais ils ont envoyé ici des cosaques voisins de la Tartarie, des Sibériens à demi mongols, tous gens admirables au feu mais entendant encore les batailles à la façon asiatique. Il y est venu de cruels cavaliers de l’Inde, délégués par la Grande-Bretagne. L’Amérique y a lâché ses mercenaires. Et il n’y restait déjà plus rien d’intact quand sont arrivés, dans la première excitation de vengeance contre les atrocités chinoises, les Italiens, les Allemands, les Autrichiens, les Français.

[… ]                     Mgr Favier, chef des missions françaises, habitant Pékin depuis quarante années, ayant longtemps joui de la faveur des souverains, avait été le premier à prévoir et à dénoncer le péril boxer. Malgré l’effondrement momentané de son œuvre, il est encore une puissance en Chine, où un décret impérial lui a jadis conféré le rang de vice-roi.

La salle où il me reçoit, aux murs blancs, avec un trou d’obus récemment bouché, contient de précieux bibelots chinois, dont la présence dans ce presbytère étonne tout d’abord. Il les collectionnait autrefois, et il les revend aujourd’hui pour pouvoir secourir les quelques milliers d’affamés que la guerre vient de laisser dans son église.

L’évêque est un homme de haute taille, de beau visage régulier, avec des yeux de finesse et d’énergie. Ils devaient lui ressembler, par l’allure aussi bien que par l’opiniâtre volonté, ces évêques du Moyen Age qui suivaient les croisades en Terre sainte. C’est seulement depuis le début des hostilités contre les chrétiens qu’il a repris la soutane des prêtres français et coupé sa longue tresse à la chinoise. (On sait que le port de la queue et du costume mandarin était une des plus énormes et subversives faveurs accordées aux lazaristes par les empereurs célestes.)

Il veut bien me retenir une heure auprès de lui et, tandis qu’un Chinois soyeux nous sert le thé, il me redit la grande tragédie qui vient de finir ici même ; cette défense de quatorze cents mètres de murs, organisée avec rien par un jeune enseigne et trente matelots ; cette résistance de plus de deux mois contre des milliers de tortionnaires qui déliraient de fureur, au milieu de l’énorme ville en feu. Bien qu’il conte tout cela à voix très basse, dans la salle blanche un peu religieuse, sa parole devient de plus en plus chaude, vibrante en sourdine, avec une certaine rudesse de soldat, et, de temps à autre, une émotion qui lui étrangle la gorge, surtout lorsqu’il est question de l’enseigne Henry.

L’enseigne Henry, qui mourut traversé de deux balles, sur la fin du dernier grand combat ! Ses trente matelots, qui eurent tant de tués et qui furent blessés presque tous !… Il faudrait graver quelque part en lettres d’or leur histoire d’un été, de peur qu’on ne l’oublie trop vite, et la faire certifier telle, parce que bientôt on n’y croirait plus.

Et ces matelots-là, commandés par leur officier tout jeune, on ne les avait pas choisis ; ils étaient les premiers venus, pris en hâte et au hasard à bord de nos navires. Quelques prêtres admirables partageaient leurs veilles, quelques braves séminaristes faisaient le coup de feu sous leurs ordres, et aussi une horde de Chinois armés de vieux fusils pitoyables. Mais c’était eux l’âme de la défense obstinée, et, devant la mort, qui était tout le temps présente dans la diversité de ses formes les plus atroces, pas un n’a faibli ni murmuré.

Un officier et dix matelots italiens, que le sort avait jetés là, s’étaient jusqu’à la fin battus héroïquement, laissant six des leurs parmi les morts.

Oh ! l’héroïsme enfin, le plus humble héroïsme de ces pauvres chrétiens chinois, catholiques ou protestants, réfugiés pêle-mêle à l’évêché, qui savaient qu’un seul mot d’abjuration, qu’une seule révérence à une image bouddhique leur garantirait la vie, mais qui restaient là tout de même, fidèles, malgré la faim torturante aux entrailles et le martyre presque certain ! En même temps, du reste, en dehors de ces murs qui les protégeaient un peu, quinze mille environ de leurs frères étaient brûlés, dépecés vifs, jetés en morceaux dans le fleuve, pour la nouvelle foi qu’ils ne voulaient point renier.

Il se passait des choses inouïes, pendant ce siège : un évêque- Mgr Jardin, coadjuteur de Mgr Favier -, la tête éraflée par les balles, allait, suivi d’un enseigne de vaisseau et de quatre marins, arracher un canon à l’ennemi ; des séminaristes fabriquaient de la poudre, avec les branches carbonisées des arbres de leur préau et avec du salpêtre qu’ils dérobaient la nuit, en escaladant les murs, dans un arsenal chinois.

On vivait dans un continuel fracas, dans un continuel éclaboussement de pierres ou de mitraille ; tous les clochetons en marbre de la cathédrale, criblés d’obus, chancelaient, tombaient par morceaux sur les têtes. A toute heure sans trêve, les boulets pleuvaient dans les cours, enfonçaient les toits, crevaient les murs. Mais c’était la nuit surtout que les balles s’abattaient comme grêle, et qu’on entendait sonner les trompes des Boxers ou battre les affreux gongs. Et leurs cris de mort, tout le temps, à plein gosier : Cha ! cha ! (Tuons ! tuons !), ou : Chao ! Chao ! (Brûlons ! brûlons !), emplissaient la ville comme la clameur d’ensemble d’une immense meute en chasse.

On était en juillet, en août, sous un ciel étouffant, et on vivait dans le feu : des incendiaires arrosaient de pétrole les portes ou les toits avec des jets de pompe, et lançaient dessus des étoupes allumées ; il fallait, d’un côté ou d’un autre, courir, apporter des échelles, grimper avec des couvertures mouillées pour étouffer ces flammes. Courir, il fallait tout le temps courir, quand on était si épuisé, avec la tête si lourde, les jambes si faibles, de n’avoir pas mangé à sa faim.

Courir !… Il y avait une sorte de course lamentable, que les bonnes sœurs avaient charge d’organiser, celle des femmes et des petits enfants, hébétés par la souffrance et la peur. C‘étaient elles, les sublimes filles, qui décidaient quand il y avait lieu de changer de place suivant la direction des obus, et qui choisissaient la minute la moins dangereuse pour prendre son élan, traverser une cour tête baissée, aller s’abriter autre part. Un millier de femmes, maintenant sans volonté et sans idées, ayant au cou de pauvres bébés mourants, les suivaient alors comme un remous humain, avançaient ou reculaient, se poussant pour ne pas perdre de vue les blanches cornettes protectrices…

Courir, quand on ne tenait plus debout faute de vivres et qu’une lassitude suprême vous poussait à vous coucher par terre pour attendre de mourir ! Les détonations qui ne cessaient pas, le perpétuel bruit, la mitraille, la dégringolade des pierres, on s’habituait encore à cela, et à voir à chaque instant quelqu’un s’affaisser dans son sang. Mais la faim était un mal plus intolérable que tout. On faisait des bouillies avec les feuilles et les jeunes pousses des arbres, avec les racines des dahlias du jardin et les oignons des lis. De pauvres Chinois venaient humblement dire :

– Il faut garder le peu qui reste de millet pour lesmatelots qui nous défendent et qui ont plus besoin de force que nous.

L’évêque voyait se traîner à ses pieds une femme accouchée de la veille, qui suppliait :

Évêque ! évêque ! fais-moi donner seulement une poignée de grain, pour qu’il me vienne du lait et que mon petit ne meure pas !

On entendait toute la nuit dans l’église les petites voix de deux ou trois cents enfants qui gémissaient pour avoir à manger. Suivant l’expression de Mgr Favier, c’étaient comme les bêlements d’une troupe d’agnelets destinés au sacrifice. Leurs cris d’ailleurs allaient en diminuant, car on en enterrait une quinzaine par jour.

On savait que non loin de là, aux légations européennes, un drame pareil devait se jouer, mais, il va sans dire, toute communication était coupée, et quand quelque jeune chrétien chinois se dévouait pour essayer d’aller y porter un mot de l’évêque, demandant des secours ou au moins des nouvelles, on voyait bientôt sa tête, avec le billet épingle à la joue, reparaître au-dessus du mur, au bout d’une perche enguirlandée de ses entrailles.

Tout était plein de sang, de cervelle jaillie des crânes brisés. Non seulement des boulets tombaient par centaines chaque jour, mais les Boxers dans leurs canons mettaient aussi des cailloux, des briques, des morceaux de fer, des cassons de marmite, ce qui tombait sous leurs mains forcenées. On n’avait pas de médecins, on pansait comme on pouvait, et sans espoir, les grandes blessures horribles, les grands trous dans les poitrines. Les bras des fossoyeurs volontaires s’épuisaient à creuser le sol pour enfouir des morts ou des débris de morts. Et toujours les cris de la meute enragée : Cha ! cha ! (Tuons ! tuons !), et toujours les gongs avec leur bruit de sinistre ferraille, et toujours le beuglement des trompes…

Des mines sautaient de différents côtés, engloutissant du monde et des pans de mur. Dans le gouffre que fit l’une d’elles, disparurent les cinquante petits bébés de la crèche, dont les souffrances au moins furent finies. Et, chaque fois, c’était une nouvelle grande brèche ouverte pour les Boxers qui se précipitaient, c’était une entrée béante pour la torture et la mort…

Mais l’enseigne Henry accourait là toujours ; avec ce qui lui restait de matelots, on le voyait surgir à la place qu’il fallait, au point précis d’où l’on pouvait tirer le mieux, sur un toit, sur une crête de muraille, et ils tuaient, ils tuaient, sans perdre une balle de leurs fusils rapides, chaque coup donnant la mort. Par terre, ils en couchaient cinquante, cent, en monceaux, et fiévreusement les prêtres, les Chinois, les Chinoises apportaient des pierres, des briques, des marbres de la cathédrale, n’importe quoi, avec du mortier tout prêt, et on refermait la brèche, et on était sauvés encore jusqu’à la mine prochaine !

Mais on n’en pouvait plus ; la maigre ration de bouillie diminuait trop, on n’avait plus de force…

Ces cadavres de Boxers, qui s’entassaient tout le long du vaste pourtour désespérément défendu, emplissaient l’air d’une odeur de peste; ils attiraient les chiens qui, dans les moments d’accalmie, s’assemblaient pour leur manger le ventre; alors, les derniers temps, on tuait ces chiens du haut du mur, on les péchait avec un croc au bout d’une corde, et c’était une viande réservée aux malades et aux mères qui allaitaient.

Le jour enfin où nos soldats entrèrent dans la place, guidés par l’évêque à cheveux bancs qui, debout sur le mur, agitait le drapeau français, le jour où l’on se jeta dans les bras les uns des autres avec des larmes de joie, il restait tout juste de quoi faire, en y mettant beaucoup de feuilles d’arbres, un seul et dernier repas.

–         Il semblait, dit Mgr Favier, que la Providence eût compté nos grains de riz !

Et puis il me reparle encore de l’enseigne Henry :

–        La seule fois, dit-il, pendant tout le siège, la seule fois que nous ayons pleuré, c’est à l’instant de sa mort. Il était resté debout longtemps, avec ses dix blessures mortelles, commandant toujours, rectifiant le tir de ses hommes. À la fin du combat, il est descendu lentement de la brèche, et il est venu s’affaisser entre les bras de deux de nos prêtres ; alors nous pleurions tous et, avec nous, tous ses matelots qui s’étaient approchés et qui l’entouraient. C’est qu’aussi il était charmant, simple, bon, doux avec les plus petits… Être un soldat pareil, et se faire aimer comme un enfant, n’est-ce pas, il n’y a rien de plus beau ?

Pierre Loti. Les derniers jours de Pékin. Voyages 1872-1943 Bouquins Robert Laffont 1991

14 08 1900                  Les 55 jours de Pékin prennent fin avec la libération des légations. L’impératrice est en fuite. Les effectifs des troupes étrangères vont monter en puissance, jusqu’à 100 000 hommes, se livrant à de nombreux massacres sur les Boxers et autres Chinois suspects de sympathie. On aura vu l’empereur d’Allemagne recommander au chef de son corps expéditionnaire de tuer sans répit le maximum de Chinois pour que les générations futures sachent ce qu’il en coûte de s’attaquer à l’Occident. Les expéditions punitives du contingent allemand dans l’arrière pays seront nombreuses durant l’automne 1900 et le printemps 1901. Pierre Loti exonère les troupes françaises de ce genre de forfait, et assure même que le simple mot Français était un sésame dans les provinces chinoises : Et vraiment il semble, quand on y réfléchit, que certains de nos alliés aient été imprudents de semer ici tant de germes de haine et tant de besoins de vengeance.

3 10 1900                    Parti de Cherbourg le 2 août, le cuirassé français Redoutable mouille dans la baie de Petchili, au large de Pékin, trop tard pour s’engager dans un conflit terminé. Pierre Loti est à bord, aide de camp du vice-amiral Pottier. Il sera en mission à Pékin du 18 au 30 octobre.

À LA LÉGATION DE FRANCE

Après quelques centaines de mètres, nous entrons dans la rue de ces légations qui viennent de fixer, durant des mois, l’anxieuse attention du monde entier.

Tout y est en ruine, il va sans dire ; mais des pavillons européens flottent sur les moindres pans de mur, et nous retrouvons soudainement ici, au sortir de ruelles solitaires, une animation comme à Tien-Tsin, un continuel va-et-vient d’officiers et de soldats, une étonnante bigarrure d’uniformes.

Déployé sur le ciel d’hiver, un grand pavillon de France marque l’entrée de ce qui fut notre légation ; deux monstres en marbre blanc, ainsi qu’il est d’étiquette devant tous les palais de la Chine, sont accroupis au seuil, et des soldats de chez nous gardent cette porte – que je franchis avec recueillement au souvenir des héroïsmes qui l’ont défendue.

Nous mettons enfin pied à terre parmi des monceaux de débris, sur une sorte de petite place intérieure où les rafales s’engouffrent, près d’une chapelle et à l’entrée d’un jardin dont les arbres s’effeuillent au vent glacé. Les murs autour de nous sont tellement percés de balles que l’on dirait presque un amusement, une gageure : ils ressemblent à des cribles. Là-bas, sur notre droite, ce tumulus de décombres, c’est la légation proprement dite, anéantie par l’explosion d’une mine chinoise. Et à notre gauche, il y a la maison du chancelier, où s’étaient réfugiés pendant le liège les braves défenseurs du lieu, parce qu’elle semblait moins exposée ; c’est là qu’on m’a offert de me recueillir ; elle n’est pas détruite, mais tout y est sens dessus dessous, bien entendu, comme un lendemain de bataille ; et, dans la chambre où je coucherai, les plâtriers travaillent encore à refaire les murs, qui ne seront finis que ce soir.

Maintenant on me conduit, en pèlerinage d’arrivée, dans le jardin où dorment, ensevelis à la hâte, sous des grêles de balles, ceux de nos matelots qui tombèrent à ce champ d’honneur. Point de verdures ici, ni de plantes fleuries ; un sol grisâtre, piétiné par les combattants, émietté par la sécheresse et le froid. Des arbres sans feuilles, dont la mitraille a déchiqueté les branches. Et, sur tout cela un ciel bas et lugubre, où des flocons de neige passent en cinglant.

Il faut se découvrir dès l’entrée de ce jardin, car on ne sait pas sur qui l’on marche ; les places, qui seront marquées bientôt, je n’en doute pas, n’ont pu l’être encore, et on n’est pas sûr, lorsqu’on se promène, de n’avoir pas sous les pieds quelqu’un de ces morts qui mériteraient tant de couronnes.

Dans cette maison du chancelier, épargnée un peu par miracle, les assiégés habitaient pêle-mêle, et dormaient par terre, diminués de jour en jour par les balles, vivant sous la menace pressante de la mort.

Au début – mais leur nombre, hélas ! diminua vite -, ils étaient là une soixantaine de matelots français et une vingtaine de matelots autrichiens, se faisant tuer côte à côte et d’une allure également magnifique. À eux s’étaient joints quelques volontaires français, qui faisaient le coup de feu dans leurs rangs, sur les barricades ou sur les toits, et deux étrangers, M. et Mme de Rosthorn, de la légation d’Autriche. Les officiers de chez nous qui commandaient la défense étaient le lieutenant de vaisseau Darcy et l’aspirant Herber, qui dort aujourd’hui dans la terre du jardin, frappé d’une balle en plein front.

L’horreur de ce siège, c’est qu’il n’y avait à attendre des assiégeants aucune pitié ; si, à bout de forces et à bout de vivres, on venait à se rendre, c’était la mort, et la mort avec d’atroces raffinements chinois pour prolonger des paroxysmes de souffrance.

Aucun espoir non plus de s’évader par quelque sortie suprême : on était au milieu du grouillement d’une ville ; on était enclavé dans un dédale de petites bâtisses sournoises abritant une fourmilière d’ennemis, et, pour emprisonner plus encore, on sentait autour de soi, emmurant le tout, le colossal rempart noir de Pékin.

C’était pendant la période torride de l’été chinois ; le plus souvent, il fallait se battre quand on mourait de soif, quand on était aveuglé de poussière, sous un soleil aussi destructeur que les balles, et dans l’incessante et fade infection des cadavres.

Cependant une femme était là avec eux, charmante et jeune, cette Autrichienne, à qui il faudrait donner une de nos plus belles croix françaises. Seule au milieu de ces hommes en détresse, elle gardait son inaltérable gaieté de bon aloi ; elle soignait les blessés, préparait de ses propres mains le repas des matelots malades, et puis s’en allait charrier des briques et du sable pour les barricades, ou bien faire le guet du haut des toits.

Autour des assiégés, le cercle se resserrait de jour en jour, à mesure que leurs rangs s’éclaircissaient et que la terre du jardin s’emplissait de morts ; ils perdaient du terrain pied à pied, disputant à l’ennemi, qui était légion, le moindre pan de mur, le moindre tas de briques.

Et quand on les voit, leurs petites barricades de rien du tout, faites en hâte la nuit, et que cinq ou six matelots réussissaient à défendre (cinq ou six, vers la fin c’était le plus qu’on pouvait fournir), il semble vraiment qu’à tout cela un peu de surnaturel se soit mêlé. Quand, avec l’un des défenseurs du lieu, je me promène dans ce jardin, sous le ciel sombre, et qu’il me dit : Là, au pied de ce petit mur, nous les avons tenus tant de jours… Là, devant cette petite barricade, nous avons résisté une semaine, cela paraît un conte héroïque et merveilleux. Oh ! leur dernier retranchement ! C’est tout à côté de la maison, un fossé creusé fiévreusement à tâtons dans l’espace d’une nuit, et, sur la berge, quelques pauvres sacs pleins de terre et de sable : tout ce qu’ils avaient pour barrer le passage aux tortionnaires, qui leur grimaçaient la mort, à six mètres à peine, au-dessus d’un pan de mur.

Ensuite vient le cimetière, c’est-à-dire le coin de jardin qu’ils avaient adopté pour y grouper leurs morts, avant les jours plus affreux où il fallait les enfouir çà ou là, en cachant bien la place, de peur qu’on ne vint les violer, comme c’est ici l’atroce coutume. Un lamentable petit cimetière, au sol foulé et écrasé dans les combats à bout portant, aux arbustes fracassés, hachés par la mitraille. On y enterrait sous le feu des Chinois, et un vieux prêtre à barbe blanche – devenu depuis un martyr dont la tête fut traînée dans les ruisseaux – y disait tranquillement les prières devant les fosses, malgré tout ce qui sifflait dans l’air autour de lui, tout ce qui fouettait et cassait les branches.

Vers les derniers jours, leur cimetière, tant ils avaient perdu de terrain peu à peu, était devenu la zone contestée, et ils tremblaient pour leurs morts ; les ennemis s’étaient avancés jusqu’à la bordure ; on se regardait et on se tuait de tout près, par-dessus le sommeil de ces braves, si définitivement couchés dans la terre. S’ils avaient franchi ce cimetière, les Chinois, et escaladé le frêle petit retranchement suprême, en sacs de sable, en gravier dans des rideaux cousus, alors, pour ceux qui restaient là, c’était l’horrible torture au milieu des musiques et des rires, l’horrible dépeçage, les ongles d’abord arrachés, les pieds tenaillés, les entrailles mises dehors, et la tête ensuite, au bout d‘un bâton, promenée par les rues.

On les attaquait de tous les côtés et par tous les moyens, souvent aux heures les plus imprévues de la nuit. Et c’était presque toujours avec des cris, avec des fracas soudains de trompes et de tam-tams. Autour d’eux, des milliers d’hommes à la fois venaient hurler à la mort – et il faut avoir entendu des hurlements de Chinois pour imaginer ces voix-là, dont le timbre seul vous glace. Ou bien des gongs assemblés sous les murs leur faisaient un vacarme de grand orage.

Parfois, d’un trou subitement ouvert dans une maison voisine, sortait sans bruit et s’allongeait, comme une chose de mauvais-rêve, une perche de vingt ou trente pieds, avec du feu au bout, de l’étoupe et du pétrole enflammés, et cela venait s’appuyer contre les charpentes de leurs toits, pour sournoisement les incendier. C’est ainsi du reste qu’une nuit furent brûlées les écuries de la légation.

On les attaquait aussi par en dessous ; ils entendaient des coups sourds frappés dans la terre et comprenaient qu’on les minait, que les tortionnaires allaient surgir du sol, ou bien encore les faire sauter. Et il fallait, coûte que coûte, creuser aussi, tenter d’établir des contremines pour conjurer ce péril souterrain. Un jour cependant, vers midi, en deux terribles détonations qui soulevèrent des trombes de plâtras et de poussière, la légation de France sauta, ensevelissant à demi sous les décombres le lieutenant de vaisseau qui commandait la défense et un groupe de ses marins. Mais ce ne fut point la fin encore ; ils sortirent de cette cendre et de ces pierres qui les couvraient jusqu’aux épaules, ils sortirent excepté deux, deux braves matelots qui ne reparurent plus, et la lutte fut continuée, presque désespérément, dans des conditions toujours plus effroyables.

Elle restait là quand même, la gentille étrangère, qui aurait si bien pu s’abriter ailleurs, à la légation d’Angleterre par exemple, où s’étaient réfugiés la plupart des ministres avec leurs familles ; au moins les balles n’y arrivaient pas, on y était au centre même du quartier défendu par quelques poignées de braves et on s’y sentait en sécurité tant que les barricades tiendraient encore. Mais non, elle restait là, et continuait son rôle admirable, en ce point brûlant qu’était la légation de France – point qui représentait d’ailleurs la clef, la pierre d’angle de tout le quadrilatère européen, et dont la perte eût amené le désastre général.

Une fois, ils virent, avec leurs longues-vues, afficher un édit de l’Impératrice, en grandes lettres sur papier rouge, ordonnant de cesser le feu contre les étrangers. (Ce qu’ils ne virent pas, c’est que les hommes chargés de l’affichage étaient écharpés par la foule.) Une sorte d’accalmie, d’armistice s’ensuivit quand même, on les attaqua avec moins de violence.

Ils voyaient aussi des incendies partout, ils entendaient des fusillades entre Chinois, des canonnades et de longs cris ; des quartiers entiers flambaient ; on s’entre-tuait autour d’eux dans la ville fermée ; des rages y fermentaient comme en un pandémonium, et on suffoquait à présent, on étouffait à respirer l’odeur des cadavres.

Des espions venaient parfois leur vendre des renseignements, toujours faux d’ailleurs et contradictoires, sur cette armée de secours, qu’ils attendaient d’heure en heure avec une croissante angoisse. On leur disait : Elle est ici, elle est là, elle avance. Ou bien : Elle a été battue et elle recule. Et toujours elle persistait à ne point paraître.

Que faisait donc l’Europe ? Est-ce qu’on les abandonnait ? Ils continuaient de se défendre, presque sans espérance, si diminués maintenant, et dans un espace si restreint ! Ils se sentaient comme enserrés chaque jour davantage par la torture chinoise et l’horrible mort.

Les choses essentielles commençaient à manquer. Il fallait économiser sur tout, en particulier sur les balles ; d’ailleurs, on devenait des sauvages, et, quand on capturait des Boxers, des incendiaires, au lieu de les fusiller, on leur fracassait le crâne à bout portant avec un revolver.

Un jour, enfin, leurs oreilles, toujours tendues au bruit des batailles extérieures, perçurent une canonnade continue, sourde et profonde, en dehors de ces grands remparts noirs dont ils apercevaient au loin les créneaux, au-dessus de tout, et qui les enfermaient comme dans un cercle dantesque : on bombardait Pékin !… Ce ne pouvaient être que les armées d’Europe, venues à leur secours !

Cependant une dernière épouvante troublait encore leur joie. Est-ce qu’on n’allait pas tenter contre eux un suprême assaut pour les anéantir avant l’entrée des troupes alliées ? –

En effet, on les attaqua furieusement, et cette journée finale, cette veille de la délivrance coûta encore la vie à un de nos officiers, le capitaine Labrousse, qui alla rejoindre le commandant de nos amis autrichiens dans le glorieux petit cimetière de la légation. Mais ils résistèrent… Et, tout à coup, plus personne autour d’eux, plus une tête de Chinois sur les barricades ennemies ; le vide et le silence dans leurs abords dévastés : les Boxers étaient en fuite, et les alliés entraient dans la ville !…

DANS LA VILLE IMPÉRIALE

Samedi 20 octobre.

[…] Enfin la première enceinte de la Ville jaune ou Ville impériale m’est annoncée par l’interprète de la légation de France, qui a bien voulu m’offrir d’être mon guide et de partager ma charrette aux soies funéraires. Alors je regarde, dans le vent qui brûle mes yeux.

Ce sont de grands remparts couleur de sang à travers lesquels nous passons, avec d’épouvantables cahots, non par une porte, mais par une brèche que les cavaliers indiens de l’Angleterre ont ouverte à coups de mine dans l’épaisseur des ouvrages.

Pékin, de l’autre côté de ce mur, est un peu moins détruit. Les maisons, dans quelques rues, ont conservé leur revêtement de bois doré, leurs rangées de chimères au rebord des toits – tout cela, il est vrai, croulant, vermoulu, ou bien léché par la flamme, criblé de mitraille ; et, par endroits, une populace de mauvaise mine grouille encore là-dedans, vêtue de peaux de mouton et de loques en coton bleu. Ensuite reviennent des terrains vagues, cendres et détritus, où l’on voit errer, ainsi que des bandes de loups, les affreux chiens engraissés à la chair humaine qui, depuis cet été, ne suffisent plus à manger les morts.

Un autre rempart, du même rouge sanglant, et une grande porte, ornée de faïences, par où nous allons passer : cette fois, la porte de la Ville impériale proprement dite, la porte de la région où l’on n’était jamais entré, et c’est comme si l’on m’annonçait la porte de l’enchantement et du mystère…

Nous entrons, et ma surprise est grande, car ce n’est pas une ville, mais un bois. C’est un bois sombre, infesté de corbeaux qui croassent partout dans les ramures grises. Les mêmes essences qu’au temple du Ciel, des cèdres, des thuyas, des saules ; arbres centenaires, tous, ayant dei poses contournées, des formes inconnues à nos pays. Le grésil et la neige fouettent dans leurs vieilles branches, et l’inévitable poussière noire s’engouffre dans les allées, avec le vent.

Il y a aussi des collines boisées, où s’échelonnent, parmi les cèdres, des kiosques de faïence, et il est visible, malgré leur grande hauteur, qu’elles sont factices, tant le dessin en est de convention chinoise. Et, dans les lointains, obscurcis de neige et de poussière, on distingue qu’il y a sous bois, çà et là, de vieux palais farouches, aux toits d’émail, gardés par d’horribles monstres en marbre accroupis devant les seuils. Tout ce lieu cependant est d’une incontestable beauté ; mais combien en même temps il est funèbre, hostile, inquiétant sous le ciel sombre !

Maintenant, voici quelque chose d’immense, que nous allons un moment longer : une forteresse, une prison, ou quoi de plus lugubre encore ? Des doubles remparts que l’on ne voit pas finir, d’un rouge de sang comme toujours, avec des donjons à meurtrière et des fossés en ceinture, des fossés de trente mètres de large remplis de nénuphars et de roseaux mourants. Ceci, c’est la Ville violette, enfermée au sein de l’impénétrable Ville impériale où nous sommes, et plus impénétrable encore ; c’est la résidence de l’Invisible, du Fils du Ciel… Mon Dieu, comme tout ce lieu est funèbre, hostile, féroce sous le ciel sombre !

Entre les vieux arbres, nous continuons d’avancer dans une absolue solitude, et on dirait le parc de la mort.

Ces palais muets et fermés, aperçus de côté et d’autre dans le bois, s’appellent temple du dieu des Nuages, temple de la Longévité impériale, ou temple de la Bénédiction des montagnes sacrées… Et leurs noms de rêve asiatique, inconcevables pour nous, les rendent encore plus lointains.

Toutefois, cette Ville jaune, m’affirme mon compagnon de route, ne persistera pas à se montrer aussi effroyable, car il fait aujourd’hui un temps d’exception, très rare pendant l’automne chinois, qui est au contraire magnifiquement lumineux. Et il me promet que j’aurai encore des après-midi de chaud soleil, dans ce bois unique au monde où je vais sans doute résider quelques jours.

Maintenant, me dit-il, regardez. Voici le lac des Lotus et voici le pont de Marbre !

Le lac des Lotus et le pont de Marbre ! Ces deux noms m’étaient connus depuis longtemps, noms de féerie, désignant des choses qui ne pouvaient pas être vues, mais des choses dont la renommée pourtant avait traversé les infranchissables murs. Ils évoquaient pour moi des images de lumière et d’ardente couleur, et ils me surprennent, prononcés ici dans ce morne désert, sous ce vent glacé.

Le lac des Lotus !… Je me représentais, comme les poètes chinois l’avaient chanté, une limpidité exquise, avec de grands calices ouverts à profusion sur l’eau, une sorte de plaine aquatique garnie de fleurs roses, une étendue toute rose. Et c’est ça ! C’est cette vase et ce triste marais, que recouvrent des feuilles mortes, roussies par les gelées ! Il est du reste infiniment plus grand que je ne pensais, ce lac creusé de main d’homme, et il s’en va là-bas, là-bas, vers de nostalgiques rivages, où d’antiques pagodes apparaissent parmi de vieux arbres, sous le ciel gris.

Le pont de Marbre ! … Oui, ce long arceau blanc supporté par une série de piliers blancs, cette courbure gracieusement excessive, ces rangées de balustres à tête de monstre, cela répond à l’idée que je m’en faisais ; c’est très somptueux et c’est très chinois. Je n’avais cependant pas prévu les deux cadavres, en pleine pourriture sous leurs robes, qui, à l’entrée de ce pont, gisent parmi les roseaux.

Toutes ces larges feuilles mortes, sur le lac, ce sont bien des feuilles de lotus ; de près, maintenant, je les reconnais, je me souviens d’avoir jadis beaucoup fréquenté leurs pareilles – mais si vertes et si fraîches ! – sur les étangs de Nagasaki ou de Yeddo. Et il devait y avoir là en effet une nappe ininterrompue de fleurs roses ; leurs tiges fanées se dressent encore par milliers au-dessus de la vase.

Mais ils vont sans doute mourir, ces champs de lotus, qui charmaient depuis des siècles les yeux des empereurs, car leur lac est presque vide, et ce sont les alliés qui en ont déversé les eaux dans le canal de communication entre Pékin et le fleuve, afin de rétablir cette voie, que les Chinois avaient desséchée par crainte qu’elle ne servît aux envahisseurs.

Le pont de Marbre, tout blanc et solitaire, nous mène sur l’autre rive du lac, très rétréci en cet endroit, et c’est là que je dois trouver ce palais du Nord où sera ma résidence. Je n’aperçois d’abord que des enceintes s’enfermant les unes les autres, de grands portiques brisés, des ruines, encore des ruines et des décombres. Et, sur ces choses, une lumière morte tombe d’un ciel d’hiver, à travers l’opacité des nuages pleins de neige.

Au milieu d’un mur gris, une brèche où un chasseur d’Afrique monte la faction ; d’un côté, il y a un chien mort, de l’autre un amas de loques et de détritus répandant une odeur de cadavre. Et c’est, paraît-il, l’entrée de mon palais.

Nous sommes noirs de poussière, saupoudrés de neige, nos dents claquent de froid, quand nous descendons enfin de nos charrettes, dans une cour encombrée de débris, où mon camarade l’aide de camp, le capitaine C…, vient à ma rencontre. Et vraiment on se demanderait, à de tels abords, si le palais promis n’était pas chimérique.

Au fond de cette cour, cependant, une première apparition de magnificence. Il y a là une longue galerie vitrée, élégante, légère – intacte, à ce qu’il semble, parmi tant de destructions. A travers les glaces, on voit étinceler des ors, des porcelaines, des soies impériales traversées de dragons et de nuages… Et c’est bien un coin de palais, très caché, que rien ne décelait aux alentours.

Oh ! notre repas du soir d’arrivée, au milieu des étrangetés de ce logis ! C’est presque dans les ténèbres. Nous sommes assis, mon camarade et moi, à une table d’ébène, enveloppés dans nos capotes militaires au collet remonté, grelottant de froid, servis par nos ordonnances qui tremblent de tous leurs membres. Une pauvre petite bougie chinoise en cire rouge, fichée sur une bouteille – bougie ramassée par là, dans les débris de quelque autel d’ancêtres -, nous éclaire à grand-peine, tourmentée par le vent. Nos assiettes, nos plats sont des porcelaines inestimables, jaune impérial, marquées au chiffre d’un fastueux empereur, qui fut contemporain de Louis XV. Mais notre vin de ration, notre eau trouble – bouillie et rebouillie, par peur des cadavres qui empoisonnent tous les puits – occupent d’affreuses bouteilles qui ont pour bouchons des morceaux de pomme de terre crue taillés au couteau par nos soldats.

La galerie où la scène se passe est très longue, avec des lointains qui vont se perdre en pleine obscurité et où s’esquissent vaguement des splendeurs de conte asiatique ; elle est partout vitrée jusqu’à hauteur d’homme, et cette frêle muraille de verre nous sépare seule du grand noir sinistre, plein de ruines et de cadavres, qui nous environne : on a le sentiment que les formes errantes du dehors, les fantômes qu’intéresse notre petite lumière, peuvent de loin nous voir attablés, et cela inquiète… Au-dessus des glaces, c’est, suivant l’usage chinois, une série de châssis légers, en papier de riz, montant jusqu’au plafond – d’où retombent ici, comme des dentelles, de merveilleuses sculptures d’ébène ; mais ce papier de riz est déchiré, crevé de toutes parts, laissant passer sur nous les souffles mortellement froids de la nuit. Nos pieds gelés posent sur des tapis impériaux, jaunes, à haute laine, où s’enroulent des dragons à cinq griffes. À côté de nous brillent doucement, à la lueur de notre bout de bougie qui va finir, des brûle-parfums gigantesques, en cloisonné d’un bleu inimitable d’autrefois, montés sur des éléphants d’or ; des écrans d’une fantaisie extravagante et magnifique ; des phénix d’émail éployant leurs longues ailes ; des trônes, des monstres, des choses sans âge et sans prix. Et nous sommes là, nous, inélégants, pleins de poussière, traînés, salis, l’air de grossiers barbares, installés en intrus chez des fées.

Ce que devait être cette galerie, il y a trois mois à peine ! Quand, au lieu du silence et de la mort, c’était la vie, les musiques et les fleurs ; quand la foule des gens de cour ou des domestiques en robe de soie peuplait ces abords aujourd’hui vides et dévastés ; quand l’Impératrice, suivie de ses dames du palais, passait dans ses atours de déesse !…

Ayant fini notre souper, qui se composait de la modeste ration de campagne, ayant fini de boire notre thé dans des porcelaines de musée, nous n’avons pas le courage de prolonger, pour l’heure des cigarettes et de la causerie. Non, ça a beau être amusant de se voir ici, ça a beau être imprévu et aux trois quarts fantastique, il fait trop froid, ce vent nous glace jusqu’à l’âme. Nous ne jouissons plus de rien. Nous préférons nous en aller et essayer de dormir.

Mon camarade, le capitaine C…, qui a pris possession en titre de ce lieu, me mène, avec un fanal et un petit cortège, dans l’appartement qu’il me destine. C’est au rez-de-chaussée, bien entendu, puisque les constructions chinoises n’ont jamais d’étage. Comme dans la galerie d’où nous venons, je n’ai là, pour me séparer de la nuit extérieure, que des panneaux de verre, de très légers stores en soie blanche et des châssis en papier de riz, crevés de toutes parts. Quant à ma porte, qui est faite d’une seule grande glace, je l’attacherai avec une ficelle, car elle n’a plus de loquet.

J’ai par terre d’admirables tapis jaunes, épais comme des coussins. J’ai un grand lit impérial en ébène sculptée, et mon matelas, mes oreillers sont en soie précieuse, lamée d’or ; pas de draps, et une couverture de soldat en laine grise.

– Demain, me dit mon camarade, je pourrai aller choisir, dans les réserves de Sa Majesté, de quoi changer à mon caprice la décoration de cette chambre ; ça ne fera tort à personne de déplacer quelques objets.

Sur ce, il me confirme que les portes de l’enceinte extérieure et la brèche par où je suis entré sont surveillées par des factionnaires, et il se retire dans son logis, sous la garde de ses ordonnances, à l’autre bout du palais.

Tout habillé et tout botté, comme dans la jonque, je m’étends sur les belles soies dorées, ajoutant à ma couverture grise une vieille peau de mouton, deux ou trois robes impériales brodées de chimères d’or, tout ce qui me tombe sous la main. Mes deux serviteurs, par terre, s’arrangent dans le même style. Et, avant de souffler ma bougie rouge d’autel d’ancêtres, je suis forcé de convenir, en mon for intérieur, que notre air barbare d’Occident a plutôt empiré depuis le souper.

Le vent, dans l’obscurité, tourmente et déchire ce qui reste de papier de riz à mes carreaux ; c’est, au-dessus de ma tête, comme un bruit continu d’ailes d’oiseaux nocturnes, de vols de chauves-souris. Et, en demi-sommeil, je distingue aussi de temps à autre une courte fusillade, ou un grand cri isolé, dans le lointain lugubre.

Dimanche 21 octobre.

Le froid, les ténèbres, la mort, tout ce qui nous oppressait hier au soir s’évanouit dans le matin qui se lève. Le soleil rayonne, chauffe comme un soleil d‘été. Autour de nous cette magnificence chinoise, un peu bouleversée, s’éclaire d’une lumière d’Orient.

Et c’est amusant d’aller à la découverte, dans le palais presque caché, qui se dissimule en un lieu bas, derrière des murs, sous des arbres, qui n’a l’air de rien quand on arrive, et qui, avec ses dépendances, est presque grand comme une ville.

Il est composé de longues galeries, vitrées sur toutes leurs faces, et dont les boisures légères, les vérandas, les colonnettes sont peintes extérieurement d’un vert bronze semé de nénuphars roses.

On sent qu’il a été construit pour les fantaisies d’une femme ; on dirait même que la vieille Impératrice galante y a laissé, avec ses bibelots, un peu de sa grâce surannée et encore charmeuse.

Elles se coupent à angle droit, les galeries, formant entre elles des cours, des espèces de petits cloîtres. Elles sont remplies, comme des garde-meubles, d’objets d’art entassés, que l’on peut aussi bien regarder du dehors, car tout ce palais est transparent ; d’un bout à l’autre, on voit au travers. Et il n’y a rien pour défendre ces glaces, même la nuit ; le lieu était entouré de tant de remparts, semblait si inviolable, qu’on n’avait songé à prendre aucune précaution.

Au-dedans, le luxe architectural de ces galeries consiste surtout en des arceaux de bois précieux, qui les traversent de proche en proche ; ils sont faits de poutres énormes, mais tellement sculptées, fouillées, ajourées, qu’on dirait des dentelles, ou plutôt des charmilles de feuillages noirs se succédant en perspective comme aux allées des vieux parcs.

L’aile que nous habitons devait être l’aile d’honneur. Plus on s’en éloigne, en allant vers le bois où le palais finit, plus la décoration se simplifie. Et on tombe en dernier lieu dans des logements de mandarins, d’intendants, de jardiniers, de domestiques – tout cela abandonné à la hâte et plein d’objets inconnus, d’ustensiles de culte ou de ménage, de chapeaux de cérémonie, de livrées de cour.

Vient ensuite un jardin clos, où l’on entre par une porte en marbre surchargée de sculptures, et où l’on trouve des petits bassins, de prétentieuses et bizarres rocailles, des alignements de vases en faïence contenant des plantes mortes de sécheresse ou de gelée. Il y a aussi plus loin des jardins fruitiers, où l’on cultivait des kakis, des raisins, des aubergines, des citrouilles et des gourdes – des gourdes surtout, car c’est ici un emblème de bonheur, et l’Impératrice avait coutume d’en offrir une de ses blanches mains, en échange de présents magnifiques, à tous les grands dignitaires qui venaient lui faire leur cour. Il y a des petits pavillons pour l’élevage des vers à soie et des petits kiosques pour emmagasiner les graines potagères – chaque espèce de semence gardée dans une jarre de porcelaine avec dragons impériaux qui serait une pièce de musée.

Et les sentiers de cette paysannerie artificielle finissent par se perdre dans la brousse, sous les arbres effeuillés du bois où les corbeaux et les pies se promènent aujourd’hui par bandes, au beau soleil d’automne. Il semble que l’Impératrice en quittant la régence – et on sait par quelle manœuvre d’audace elle parvint si vite à la reprendre – ait eu le caprice de s’organiser ici une façon de campagne, en plein Pékin, au centre même de l’immense fourmilière humaine

Le plus imprévu, dans cet ensemble, c’est une église gothique avec ses deux clochers de granit, un presbytère et une école – toutes choses bâties jadis par les missionnaires dans des proportions très vastes. Pour créer ce palais, on s’était vu obligé de reculer la limite de la Ville impériale et d’englober le petit territoire chrétien ; aussi l’Impératrice avait-elle échangé cela aux pères lazaristes contre un emplacement plus large et une plus belle église, édifiée ailleurs à ses frais (contre ce nouveau Peï-Tang où les missionnaires et quelques milliers de convertis ont enduré, cet été, les horreurs d’un siège de quatre mois). Et, en femme d’ordre, Sa Majesté avait utilisé ensuite cette église et ses dépendances pour y remiser, dans d’innombrables caisses, ses réserves de toute sorte. Or, on n’imagine pas, sans l’avoir vu, ce qu’il peut y avoir d’étrangetés, de saugrenuités et de merveilles dans les réserves de bibelots d’une impératrice de Chine !

Les Japonais les premiers sont fourragé là-dedans ; ensuite sont venus les cosaques, et en dernier lieu les Allemands, qui nous ont cédé la place. À présent, c’est par toute l’église un indescriptible désarroi ; les caisses ouvertes ou éventrées ; leur contenu précieux déversé dehors, en monceaux de débris, en ruissellements de cassons, en cascades d’émail, d’ivoire et de porcelaine.

Du reste, dans les longues galeries vitrées du palais, la déroute est pareille. Et mon camarade, chargé de débrouiller ce chaos et de dresser des inventaires, me rappelle ce personnage qu’un méchant génie avait enfermé dans une chambre remplie de plumes de tous les oiseaux des bois, en le condamnant à les trier par espèces : ensemble celles des pinsons, ensemble celles des linots, ensemble celles des bouvreuils… Cependant, il s’est déjà mis à l’étonnante besogne, et des équipes de portefaix chinois, conduits par quelques hommes de l’infanterie de marine, par quelques chasseurs d’Afrique, ont commencé le déblayage.

A cinq cents mètres d’ici, sur l’autre rive du lac des Lotus, en rebroussant mon chemin d’hier soir, on trouve un second palais de l’Impératrice qui nous appartient aussi. Dans ce palais-là, que personne pour le moment ne doit habiter, je suis autorisé à faire, pendant ces linéiques jours, mon cabinet de travail, au milieu du recueillement et du silence, et je vais en prendre possession ce matin.

Cela s’appelle le palais de la Rotonde. Juste en face du pont de Marbre, cela ressemble à une forteresse circulaire, sur laquelle on aurait posé des petits miradors, des petits châteaux de faïence pour les fées, et l’unique porte basse en est gardée nuit et jour par des soldats d’infanterie de marine, qui ont la consigne de ne l’ouvrir pour aucun visiteur.

Quand on l’a franchie, cette porte de citadelle, et que les fonctionnaires l’ont refermée sur vous, on pénètre dans une solitude exquise. Un plan incliné vous mène, en pente rapide, à une vaste esplanade d’une douzaine de mètres de hauteur, qui supporte les miradors, les kiosques aperçus d’en bas, plus un jardin aux arbres centenaires, des rocailles arrangées en labyrinthe, et une grande pagode étincelante d’émail et d’or.

De partout ici, l’on a vue plongeante sur les palais et sur le parc. D’un côté, c’est le déploiement du lac des Lotus. De l’autre, c’est la Ville violette aperçue un peu comme à vol d’oiseau, c’est la suite presque infinie des hautes toitures impériales : tout un monde, ces toitures-là, un monde d’émail jaune luisant au soleil, un monde de cornes et de griffes, des milliers de monstres dressés sur les pignons ou en arrêt sur les tuiles…

A l’ombre des vieux arbres, je me promène dans la solitude de ce lieu surélevé, pour y prendre connaissance des êtres et y choisir un logis à ma fantaisie.

Au centre de l’esplanade, la pagode magnifique où des obus sont venus éclater est encore dans un désarroi de bataille. Et la divinité de céans – une déesse blanche qui était un peu le palladium [statue de la déesse Pallas, dotée de propriétés magiques] de l’Empire chinois, une déesse d’albâtre en robe d’or brodée de pierreries – médite les yeux baissés, calme, souriante et douce, au milieu des mille débris de ses vases sacrés, de ses brûle-parfums et de ses fleurs.

Ailleurs, une grande salle sombre a gardé ses meubles intacts : un admirable trône d’ébène, des écrans, des sièges de toute forme et des coussins en lourde soie impériale, jaune d’or, brochée de nuages.

De tant de kiosques silencieux, celui qui fixe mon choix est posé au bord même de l’esplanade, sur la crête du rempart d’enceinte, dominant le lac des Lotus et le pont de Marbre, avec vue sur l’ensemble de ce paysage factice – composé jadis à coups de lingots d’or et de vies humaines pour les yeux las des empereurs.

A peine est-il plus grand qu’une cabine de navire ; mais, sous son toit de faïence, il-est vitré de tous côtés ; j’y recevrai donc jusqu’au soir, pour me chauffer, ce soleil des automnes chinois, qui, paraît-il, ne se voile presque jamais. J’y fais apporter, de la salle sombre, une table, deux chaises d’ébène avec leurs soieries jaunes – et, l’installation ainsi terminée, je redescends vers le pont de Marbre, afin de regagner le palais du Nord, où m’attend pour déjeuner le capitaine C…, qui est en ce moment mon camarade de rêve chinois.

Et j’arrive à temps là pour voir, avant leur destruction par la flamme, les singulières trouvailles qu’on y a faites ce matin : les décors, les emblèmes et les accessoires du théâtre impérial. Toutes choses légères, encombrantes, destinées sans doute à ne servir qu’un ou deux soirs, et ensuite oubliées depuis un temps indéterminé dans une salle jamais ouverte, qu’il s’agit maintenant de vider, d’assainir pour y loger nos blessés et nos malades. Ce théâtre évidemment devait jouer surtout des féeries mythologiques, se passant aux enfers, ou chez les dieux, dans des nuages : ce qu’il y a là de monstres, de chimères, de bêtes, de diables, en carton ou en papier, montés sur des carcasses de bambou ou de baleine, le tout fabriqué avec un supérieur génie de l’horrible, avec une imagination qui recule les limites extrêmes du cauchemar !…

Les rats, l’humidité, les termites y ont fait d’ailleurs des dégâts irrémédiables, aussi est-il décidé qu’elles périront par le feu, ces figures qui servirent à amuser ou à troubler la rêverie du jeune empereur débauché, somnolent et débile…[l’empereur Guangxu n’avait que cinq ans à la mort de Xianfeng : sa tante T’seu-hi avait alors pris la régence et ne lui avait jamais remis le pouvoir, pas plus à sa majorité que plus tard, allant jusqu’à l’emprisonner en 1898]

Il faut voir alors l’empressement de nos soldats à charrier tout cela dehors, dans la joie et les rires. Au beau soleil de onze heures, voici pêle-mêle, au milieu d’une cour, les bêtes d’apocalypse, les éléphants grands comme nature, qui ont des écailles et des cornes, et qui ne pèsent pour ainsi dire pas, qu’un seul homme promène et fait courir. Et ils les brisent à coups de botte, nos chasseurs d’Afrique ; ils sautent dessus, ils sautent dedans, passent au travers, les réduisent à rien, puis, finalement, allument la gaie flambée, qui les consume en un clin d’œil.

Les braves soldats ont en outre travaillé toute la matinée à recoller du papier de riz sur les châssis de notre palais, où le vent bientôt n’entrera plus. Quant au chauffage, suivant la mode chinoise, il s’opère par en dessous, au moyen de fours souterrains qui sont disposés tout le long des salles et que nous allumerons ce soir, dès que tombera la nuit glacée. Pour le moment, le soleil splendide nous suffit ; tous ces vitrages, dans la galerie où brillent les soies, les émaux et les ors, nous donnent une chaleur de serre, et, servis toujours dans de la vaisselle d’empereur, nous prenons cette fois notre petit repas de campagne en nous faisant des illusions d’été.

Mais ce ciel de Pékin a des variations excessives et soudaines, dont rien ne peut donner l’idée chez nous, dans nos climats si réguliers. Vers le milieu du jour, quand je me retrouve dehors, sous les cèdres de la Ville jaune, le soleil a brusquement disparu derrière des nuages couleur de plomb, qui semblent lourds de neige ; le vent de Mongolie recommence de souffler comme hier, âpre et glacial, et c’est l’hiver du Nord, succédant sans transition à quelques heures d’un temps radieux du Midi.

J’ai rendez-vous par là, dans le bois, avec les membres de la légation de France, pour pénétrer avec eux dans cette sépulcrale Ville violette, qui est le centre, le cœur et le mystère de la Chine, le véritable repaire des Fils du Ciel, la citadelle énorme et sardanapalesque, auprès de quoi tous ces petits palais modernes, que nous habitons, en pleine Ville impériale, ne semblent être que jouets d’enfant.

Même depuis la déroute, n’entre pas qui veut dans la Ville violette aux grandes toitures d’émail jaune. Derrière les doubles remparts, des mandarins, des Mimiques habitent encore ce lieu d’oppression et de magnificence ; on dit qu’il y est resté aussi des femmes, des princesses cachées, des trésors. Et les deux portes en sont défendues par des consignes sévères, celle du Nord sous la garde des Japonais, et celle du Sud sous, la garde des Américains.

C’est par la première de ces deux entrées que nous sommes autorisés à passer aujourd’hui, et nous trouvons là un groupe de petits soldats du Japon, qui nous sourient pour la bienvenue ; mais la porte farouche, sombrement rouge avec des ferrures dorées représentant des têtes de monstre, est fermée en dedans et résiste à leurs efforts. Comme l’usure des siècles en a disjoint les battants énormes, on aperçoit, en regardant par les fentes, des madriers arc-boutés derrière pour empêcher d’ouvrir, et des personnages, accourus de l’intérieur au fracas des coups de crosse, répondent avec des voix flûtées qu’ils n’ont pas d’ordre.

Alors nous menaçons d’incendier cette porte, d’escalader, de tirer des coups de revolver par les fentes, etc., toutes choses que nous ne ferons pas, bien entendu, mais qui épouvantent les eunuques et les mettent en fuite.

Plus personne même pour nous répondre. Que devenir ? On gèle au pied de cette sinistre muraille, dans l’humidité des fossés d’enceinte pleins de roseaux morts, et sous ce vent de neige qui souffle toujours.

Les bons petits Japonais, cependant, imaginent d’envoyer le plus râblé des leurs – qui part à toutes jambes – faire le tour par l’autre porte (quatre kilomètres environ). Et en attendant, ils allument pour nous par terre un feu de branches de cèdre et de boiseries peintes, où nous venons à tour de rôle chauffer nos mains dans une fumée épaisse ; nous amusant aussi à ramasser, de-ci de-là, aux alentours, les vieilles flèches empennées que jadis les princes ou les empereurs lançaient du haut des remparts.

Nous avons patienté là une heure, quand enfin du bruit et des cris se font entendre derrière la porte silencieuse : c’est notre envoyé qui est dans la place et bouscule à coups de poing les eunuques qu’il a pris à revers.

Tout aussitôt, avec un grondement sourd, tombent les madriers, et s’ouvrent devant nous les deux battants terribles.

LA CHAMBRE ABANDONNÉE

Une discrète odeur de thé, dans la chambre très obscure, une odeur de je ne sais quoi d’autre encore, de fleur séchée et de vieille soierie.

Elle ne peut s’éclairer davantage, la chambre étrange, qui n’ouvre que dans une grande salle sombre et dont les fenêtres scellées prennent demi-jour par des carreaux en papier de riz, sur quelque petit préau funèbre, sans doute muré de triples murs. Le lit-alcôve, large et bas, qui semble creusé dans la profondeur d’une paroi épaisse comme un rempart, a des rideaux et une couverture en soie d’un bleu couleur de nuit. Point de sièges, d’ailleurs il y en aurait à peine la place ; point de livres non plus, et on y verrait à peine pour lire. Sur des coffres en bois noir, qui servent de tables, posent des bibelots mélancoliques, enfermés dans des guérites de verre : petits vases en bronze ou en jade, contenant des bouquets artificiels très rigides, aux pétales de nacre et d’ivoire. Et une couche de poussière, sur toutes ces choses, témoigne que l’on n’habite plus.

Au premier aspect rien ne précise un lieu ni une époque – à moins que peut-être, au-dessus des rideaux de ce lit mystérieux et quasi funéraire, dans le couronnement d’ébène, la finesse merveilleuse des sculptures ne révèle des patiences chinoises. Ailleurs cependant tout est sobre, morne, conçu en lignes droites et austères.

Où donc sommes-nous, dans quelle demeure lointaine, fermée, clandestine ?

Est-ce de nos jours que quelqu’un vivait ici, ou bien était-ce dans le recul des temps ? Depuis combien d’heures – ou combien de siècles – est-il parti, et qui pouvait-il bien être, l’hôte de la chambre abandonnée ?…

Quelque rêveur très triste évidemment, pour avoir choisi ce recoin d’ombre, et très raffiné aussi, pour avoir laissé derrière lui cette senteur distinguée, et très las, pour s’être complu dans cette terne simplicité et ce crépuscule éternel.

Vraiment on se sent étouffé par ces trop petites fenêtres, aux carreaux voilés de papier soyeux, qui n’ont pu jamais s’ouvrir pour le soleil ni pour l’air, puisqu’elles sont partout scellées dans le mur. Et puis, on repense à tout ce qu’il a fallu faire de chemin et rencontrer d’obstacles, avant d’arriver ici, et cela inquiète.

D’abord, la grande muraille noire, la muraille babylonienne, les remparts surhumains d’une ville de plus de dix lieues de tour, aujourd’hui en ruine et en décombres, à moitié vidée et semée de cadavres. Ensuite une seconde muraille, peinte en rouge sombre de sang, qui forme une autre ville forte, enfermée dans la première. Ensuite une troisième muraille, plus magnifique, mais de la même couleur sanglante – muraille du grand mystère celle-ci, et que jamais, avant ces jours de guerre et d’effondrement, jamais aucun Européen n’avait franchie ; nous avons dû aujourd’hui nous arrêter plus d’une heure, malgré les permis signés et contre-signés ; à travers les serrures d’une porte farouche, qu’un piquet de soldats entourait et que des madriers barricadaient par-derrière comme en temps de siège, il a fallu menacer, parlementer longuement, avec des gardiens intérieurs qui voulaient se dérober et fuir. Une fois ouverts les battants lourds, bardés de ferrures, une autre muraille encore est apparue, séparée de la précédente par un chemin de ronde, où gisaient des lambeaux de vêtements et où des chiens tramaient des os de mort – nouvelle muraille toujours du même rouge, mais encore plus somptueuse, couronnée, sur toute sa longueur infinie, par des ornements cornus et des monstres en faïence jaune d’or. Et enfin, ce dernier rempart traversé, des vieux personnages imberbes et singuliers, venus à notre rencontre avec des saluts méfiants, nous ont guidés à travers un dédale de petites cours, de petits jardins murés et remurés, où végétaient, entre des rocailles et des potiches, des arbres centenaires ; tout cela séparé, caché, angoissant, tout cela protégé et hanté par un peuple de monstres, de chimères en bronze ou en marbre, par mille figures grimaçant la férocité et la haine, par mille symboles inconnus. Et toujours, dans les murailles rouges au faîte de faïence jaune, les portes derrière nous se refermaient : c’était comme dans ces mauvais rêves où des séries de couloirs se suivent et se resserrent, pour ne vous laisser sortir jamais plus.

Maintenant, après la longue course de cauchemar, on a le sentiment, rien qu’à contempler le groupe anxieux des personnages qui nous ont amenés, trottinant sans bruit sur leurs semelles de papier, le sentiment de quelque profanation suprême et inouïe, que l’on a dû commettre à leurs yeux en pénétrant dans cette modeste chambre close ils sont là, dans l’embrasure de la porte, épiant d’un regard oblique le moindre de nos gestes, les cauteleux eunuques en robe de soie, et les maigres mandarins qui portent au bouton rouge de leur coiffure la triste plume de corbeau. Obligés pourtant de céder, ils ne voulaient pas ; ils cherchaient, avec des ruses, à nous entraîner ailleurs, dans limmense labyrinthe de ce palais d’Héliogabale, à nous intéresser aux grandes salles sombrement luxueuses qui sont plus loin, aux grandes cours, là bas, et aux grandes rampes de marbre où nous irons plus tard; à tout un Versailles colossal et lointain, envahi par une herbe de cimetière et où l’on n’entend plus que les corbeaux chanter…

Ils ne voulaient absolument pas, et c’est en observant le jeu de leurs prunelles effarées que nous avons deviné où il fallait venir.

Qui donc habitait là, séquestré derrière tant de murs, tant de murs plus effroyables mille fois que ceux de toutes nos prisons d‘Occident ? Qui pouvait-il bien être, l’homme qui dormait dans ce lit, sous ces soies d’un bleuâtre nocturne, et, qui, pendant ses rêveries, à la tombée des soirs, ou bien à l’aube des jours glacés d’hiver pendant l’oppression de ses réveils, contemplait ces pensifs petits bouquets sous globe, rangés en symétrie sur les coffres noirs ?…

C’était lui, l’invisible empereur Fils du Ciel, l’étiolé et l’enfantin, dont l’empire est plus vaste que notre Europe, et qui règne comme un vague fantôme sur quatre ou cinq cents millions de sujets.

De même que s’épuise dans ses veines la sève des ancêtres presque déifiés, qui s’immobilisèrent trop longtemps au fond de palais plus sacrés que des temples, de même se rapetisse, dégénère et s’enveloppe de crépuscule le lieu où il se complaît à vivre. Le cadre immense des empereurs d’autrefois l’épouvante, et il laisse à l’abandon tout cela ; l’herbe pousse et les broussailles sauvages, sur les majestueuses rampes de marbre, dans les grandioses cours ; les corbeaux et les pigeons nichent par centaine aux voûtes dorées des salles de trône, couvrant de terre et de fiente les tapis somptueusement étranges qu’on y laisse pourrir. Cet inviolable palais, d’une lieue de tour, qu’on n’avait jamais vu, dont on ne pourra rien savoir, rien deviner, réservait aux Européens, qui viennent d’y entrer pour la première fois, la surprise d’un délabrement funèbre et d’un silence de nécropole.

Il n’allait jamais par là, le pâle empereur. Non, ce qui lui seyait lui, c’était le quartier des jardinets et des préaux sans vue, le quartier mièvre par où les eunuques regrettaient de nous avoir fait passer. Et, c’était, dans un renfoncement craintif, le lit-alcôve, aux rideaux bleu nuit.

De petits appartements privés, derrière la chambre morose, se prolongent avec des airs de souterrains dans la pénombre plus épaisse ; l’ébène y domine ; tout y est volontairement sans éclat, même les tristes bouquets momifiés sous leurs globes. On y trouve un piano aux notes très douces, que le jeune empereur apprenait à toucher, malgré ses ongles longs et frêles ; un harmonium ; une grande boîte à musique jouant des airs de nostalgie chinoise, avec des sons que l’on dirait éteints sous les eaux d’un lac.

Et enfin, voici le retiro sans doute le plus cher, étroit et bas comme une cabine de bord, où s’exagère la fine senteur de thé et de rose séchée.

Là, devant un soupirail voilé de papier de riz qui tamise des petites lueurs mortes, un matelas en soie impériale jaune d’or semble garder l’empreinte d’un corps, habituellement étendu. Il y traîne quelques livres, quelques papiers intimes. Plaquées au mur, il y a deux ou trois images de rien, pas même encadrées, représentant des roses incolores, et, écrite en chinois, la dernière ordonnance du médecin pour ce continuel malade.

Qu‘était-ce, au fond, que ce rêveur, qui le dira jamais ? Quelle vision déformée lui avait-on léguée des choses de la terre, et des choses d’au-delà, que figurent ici pour lui tant d’épouvantables symboles ? Les empereurs demi-dieux dont il descend faisaient trembler la vieille Asie, et, devant leur trône, les souverains tributaires venaient de loin se prosterner, emplissant ce lieu de cortèges et d’étendards dont nous n’imaginons plus la magnificence ; lui, le séquestré et le solitaire, entre ces mêmes murailles aujourd’hui silencieuses, comment et sous quels aspects de fantasmagorie qui s’efface gardait-il en soi-même l’empreinte des passés prodigieux ?

Et quel désarroi sans doute, dans l’insondable petit cerveau, depuis que vient de .s’accomplir le forfait sans précédent, que ses plus folles terreurs n’auraient jamais su prévoir : le palais aux triples murs, violé jusqu’en ses recoins les plus secrets ; lui, Fils du Ciel, arraché à la demeure où vingt générations d’ancêtres avaient vécu inaccessibles ; lui, obligé de fuir, et dans sa fuite, de se laisser regarder, d’agir à la lumière du soleil comme les autres hommes, peut-être même d’implorer et d’attendre !…

Lundi 22 octobre.

Des équipes de Chinois – parmi lesquels ou nous a prévenus qu’il y a des espions et des Boxers – entretenant dans notre palais le feu de deux fours souterrains, nous ont chauffés toute la nuit par en dessous, plutôt trop. A notre réveil d’ailleurs, c’est comme hier une illusion d’été, sous nos légères vérandas, aux colonnettes vertes peinturlurées de lotus roses. Et un soleil tout de suite brûlant monte et rayonne sur le pèlerinage presque macabre que je vais faire à cheval, vers l’ouest, en dehors de la Ville tartare, à travers le silence de faubourgs détruits, parmi des ruines et de la cendre.

De ce côté, dans la poussiéreuse campagne, étaient des cimetières chrétiens qui, même en 1860, n‘avaient pas été violés par la populace jaune. Mais cette fois, on s’est acharné contre ces morts, et c’est là partout le chaos et l’abomination ; les plus vieux ossements, les restes des missionnaires qui dormaient depuis trois siècles, ont été déterrés, concassés, pilés avec rage, et puis jetés au feu afin d’anéantir, suivant la croyance chinoise, ce qui pouvait encore y rester d’âme. Et il faut être un peu au courant des idées de ce pays pour comprendre l’énormité de cette suprême insulte, faite du même coup à toutes nos races occidentales.

Il était singulièrement somptueux, ce cimetière des pères jésuites, qui furent jadis si puissants auprès des empereur s célestes, et qui empruntaient pour leurs propres tombes les emblèmes funéraires des princes de la Chine. La terre est jonchée à présent de leurs grands dragons de marbre, de leurs grandes tortues de marbre, de leurs hautes stèles enroulées de chimères ; on a renversé, brisé toutes ces sculptures, brisé aussi les lourdes pierres des caveaux, et profondément retourné le sol.

Un plus modeste enclos, près de celui-là, recevait depuis de longues années les morts des légations européennes. Il a subi la même injure que le beau cimetière des jésuites : on a fouillé toutes les fosses, broyé tous les cadavres, violé même de petits cercueils d’enfant. Quelques débris humains, quelques morceaux de crâne ou de mâchoires traînent encore par terre, avec les croix renversées. Et c’est une des plus poignantes désolations qui se soient jamais étalées devant mes yeux au soleil d’un radieux matin.

Tout à côté demeuraient des bonnes sœurs, qui tenaient une école de petites Chinoises : il ne reste plus de leurs modestes maisons qu’un amas de briques et de cendres ; on a même arraché les arbres de leurs jardins pour les repiquer la tête en bas, par ironie.

Et voici à peu près leur histoire.

Elles étaient seules, la nuit où un millier de Boxers vinrent hurler à la mort sous leurs murs, en jouant du gong ; alors elles se mirent en prière dans leur chapelle pour attendre le martyre. Cependant les clameurs s’apaisèrent, et quand le jour se leva, les alentours étaient vides ; elles purent se sauver à Pékin et s’abriter dans l’enclos de l’évêché, emmenant le troupeau épouvanté de leurs petites élèves. Lorsqu’on demanda par la suite aux Boxers : Comment n’êtes-vous pas entrés pour les tuer ? Ils répondirent : C’est que nous avons vu tous les murs du couvent se garnir de têtes de soldats et de canons de fusil. Elles ne durent la vie qu’à cette hallucination des tortionnaires.

Les puits de leurs jardins dévastés remplissent aujourd’hui le voisinage d’une odeur de mort. C’étaient trois grands puits ouverts, larges comme des citernes, fournissant une eau si pure qu’on l’envoyait de loin chercher pour le service des légations. Les Boxers les ont comblés jusqu’à la margelle avec les corps mutilés des petits garçons de l’école des frères et des familles chrétiennes d’alentour. Les chiens tout de suite sont venus manger à même l’horrible tas, qui montait au niveau du sol ; mais il y en avait trop ; aussi beaucoup de cette chair est-elle restée, se conservant dans la sécheresse et dans le froid, et montrant encore des stigmates de supplice. Telle pauvre cuisse a été zébrée de coupures, comme ces entailles faites sur les miches de pain par les boulangers. Telle pauvre main n’a plus d’ongles. Et voici une femme à qui l’on a tranché, avec quelque coutelas, une partie intime de son corps pour la lui mettre dans la bouche, où les chiens l’ont laissée entre les mâchoires béantes… On dirait du sel, sur ces cadavres, et c’est de la gelée blanche qui n’a pas fondu dans les affreux replis d’ombre. Le soleil cependant, l’implacable et clair soleil, détaille les maigreurs, les saillies d’os, exagère l’horreur des bouches ouvertes, la rigidité des poses d’angoisse et des contournements d’agonie.

Pierre Loti. Les derniers jours de Pékin. Voyages 1872-1943 Bouquins Robert Laffont 1991

http://www.google.fr/search?q=cit%C3%A9+interdite+chine&hl=fr&prmd=imvns&tbm=isch&tbo=u&source=univ&sa=X&ei=rsTqT6-JK6St0QWRuu27BQ&sqi=2&ved=0CE0QsAQ&biw=1280&bih=607

La Chine ? Un pays où quelques centaines de millions de Chinois vivants sont dominés et terrorisés par quelques milliards de Chinois morts.

Anonyme

9 10 1900                  Mise en service d’un four à arc électrique qui, à partir de l’invention de Paul-Louis Heroult, permet d’obtenir des aciers de qualité supérieure.


Par l.peltier dans (7 : 1872 à 1907) le 27 septembre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

24 11 1900                 Paul Krüger arrive en France pour huit jours : de Marseille à Paris, l’accueil est enthousiaste, et nos chansonniers s’activent :

Tu viens, Krüger, éveiller dans notre âme des sentiments qui n’y existent plus
[…] Ici, vois-tu, l’homme est devenu lâche
Il veut jouir et se laisse égorger

19 12 1900                 Jeanne Chauvin, seule femme docteur en droit, est la première avocate.

1900                        Achèvement des Grand et Petit Palais, du pont Alexandre III, et de la Gare d’Orsay qui dessert Orléans et le Sud Ouest. Première édition des guides Michelin. Kodak lance le Brownie, un petit appareil de photo, qui sera le plus vendu dans le monde au XX° siècle, muni du slogan : you press the button, we do the rest. Mais les cadres de Kodak étaient des chimistes et la culture maison était donc chimique, et c’est un des aspects qui lui feront manquer le virage informatique : en 1975 Steve Sasson, ingénieur chez Kodak, proposera un prototype d’appareil numérique : refusé ; encore trente ans de plus et les appareils numériques dépasseront en nombre les appareils traditionnels ; en 2010 l’entreprise n’aura plus que 18 800 salariés, contre 78 400 en 2000 !

On dénombre trois cent fumeries d’opium à Toulon. Loi sur la restriction des droits de bouilleurs de cru. Les cours du vin s’effondrent du fait d’une surproduction ; de 30 millions d’hectolitres lors de la crise, la production est passée à 44 millions, voire 60 millions. L’hectolitre ne vaut plus que 19 francs en 1899 et 11 en 1900.

En Allemagne, Max Planck expose les fondements de la théorie des quantas.

Freud[1] écrit L’interprétation des rêves, sans beaucoup hésiter à arranger la réalité pour qu’elle se conforme à ses théories ; il se dit responsable d’une des trois blessures narcissiques de l’humanité avec sa théorie de l’inconscient pour laquelle l’homme n’est même pas maître en sa propre maison. Les deux autres blessures étaient antérieures, celle infligée par Darwin pour qui l’homme n’était plus qu’un être vivant parmi les autres, et donc ne pouvait avoir été crée par Dieu à son image, et encore plus loin, celle infligée par Copernic pour qui l’homme n’était plus au centre de l’univers.

Lénine, une fois libéré des trois ans d’exil en Sibérie, s’est installé en Suisse où il fonde avec Martov et Plekhanov le journal Iskra – l’Étincelle -.

Les Philippines ont proclamé leur indépendance en 1898, mais les Américains, qui ont besoin d’écouler leur surproduction en Chine, maintenant qu’est achevée leur chemin de fer transcontinental, ne l’entendent pas ainsi et, deux ans plus tard, les Philippins déposeront les armes :

Les Philippines sont nôtres pour toujours… Et juste au-delà des Philippines sont les marchés illimités de la Chine. Nous ne nous retirerons ni des unes ni des autres. Notre plus grand commerce doit être avec l’Asie. Le Pacifique est notre océan. La Chine est notre client naturel… Les Philippines nous donnent une base au seuil de tout l’Extrême-Orient.

Beveridge, sénateur. Déclaration du parti impérialiste.

Tout change… sauf le cap Horn, toujours aussi dantesque :

Sitôt doublée l’île des États, l’ouragan d’ouest s’abattit sur eux, en coups de masse. Le furieux torrent d’air qui, depuis des millénaires, se rue du Pacifique à l’Atlantique, et qui semble même avoir tordu ce bout de l’Amérique, l’avoir effiloché en îles, coucha le navire sur bâbord et la mer galopa sur les lisses.

Roger Vercel Ceux de la Galatée, in La fosse aux vents

Ces vents qui soufflent continuellement sur des étendues de mer immenses lèvent une mer très creuse ; la permanence des vents de secteur ouest provoque des courants de surface incessants qui ajoutent encore à la difficulté de franchir le Horn d’est en ouest. Pour les grands voiliers, le problème se posait donc dans les termes suivants. D’abord, sauf coup de chance rarissime, du fait de l’omniprésence des vents de secteur ouest (en fait, ils variaient entre le nord-ouest et le sud-ouest), un capitaine ne pouvait espérer franchir le Cap Horn en faisant route directe. Il lui fallait louvoyer, c’est-à-dire tracer une route en zigzag de part et d’autre de la direction du vent. Dans le vent furieux, les voiles menaçaient constamment d’exploser littéralement, de partir en lambeaux. Mais il n’était pas vraiment possible non plus de les serrer : à trop diminuer la surface de voilure, le bateau manquait de puissance et n’arrivait plus à faire face aux vagues et au courant. Il repartait en arrière ! Les capitaines devaient donc maintenir leur navire à l’extrême limite de la casse, voire du chavirage. Le navire et les éléments se livraient ainsi à une partie de bras de fer qui pouvait durer des semaines. Pour le capitaine, pas question de faiblir, car arriverait bien évidemment le moment où le vent, en faiblissant pendant quelques heures ou en tournant légèrement, autoriserait enfin le passage. Il ne s’agissait pas de manquer ce fugitif moment propice. On sait que le trois-mâts français La Rochejaquelein, à l’automne 1909, tira des bords pendant presque deux mois avant de passer le Cap. Le quatre-mâts américain Edward Sewall y passa quant à lui trois mois ! Et on vit même plusieurs capitaines, à force de se faire rejeter dans l’est, décider de faire le tour du monde pour rejoindre le Pacifique ! Cela dit, en prolongeant leur route vers le sud, les capitaines pouvaient espérer trouver des vents moins forts. Mais ils couraient alors le risque d’entrer en collision avec un iceberg, tandis que le gréement entier se transformait en bloc de glace. La menace existait alors de casser la mâture sous l’effort ainsi imposé, ou de chavirer sous le poids des tonnes de glace si haut placées.

La responsabilité des commandants de grands voiliers était donc écrasante. C’est pourquoi Bordes – qui fut le plus important armateur de grands voiliers au monde – avait mis au point des instructions très précises à l’usage de ses commandants. Elles sont nées comme les atlas de cartes de l’Américain Maury : une analyse scrupuleuse des journaux de bord et des cartes de tous les capitaines de la compagnie. Dans Les Derniers Cap-horniers français, le commandant Louis Lacroix cite les instructions particulières pour le franchissement du Cap Horn :

On doit chercher à passer à 60 milles du cap des Vierges, de façon à atterrir en longitude sur le détroit de Le Maire, dont l’entrée est aisée à reconnaître. Elle s’ouvre entre les pics déchiquetés de l’île des États et les montagnes mamelonnées la Cloche et les Trois-Frères de la Terre de Feu, au sud de laquelle est le Cap Horn. Là, trois solutions s’offrent. Chacune ne doit être adoptée qu’après mûre réflexion et après avoir pesé les avantages qu’elle offre sur les autres. Il y a lieu de se décider en effet et suivant le vent régnant, s’il y a avantage à passer par le détroit de Le Maire, à faire le tour des États ou à s’abriter sous le vent de l’île, en attendant une occasion favorable pour doubler la terrible pointe.

Dans le cas où il faudrait louvoyer pour atteindre le méridien du cap, il ne faut pas prolonger la bordée tribord amures trop au Sud, mais profiter de toutes les occasions pour remonter au Nord, car il n’y a pas de danger dans la baie formée par le Cap Horn et la pointe S.-E. des États. La mer y est moins grosse qu’au Sud et les vents toujours plus Nord.

Le méridien du cap atteint ou doublé, il faut au contraire se défier de la côte ouest de la Terre de Feu et gagner dans l’Ouest coûte que coûte, pouce par pouce s’il le faut. Cette terre courant S.-E. N.-O., les vents dominants et la grosse mer portent en côte et le courant du cap porte de 15 à 25 milles par jour dans l’Est. Il serait donc dangereux de s’y laisser affaler avec des vents d’Ouest. Il est au contraire nécessaire de se maintenir au large en bonne position pour prendre les bordées les plus avantageuses, sans être gêné par le voisinage de la terre.

En conséquence, à moins de très beau temps, il ne faut pas se tenir dans le Nord de Diego-Ramirez avant d’être à l’Ouest du méridien de 75° Ouest, sans cesser de faire de l’Ouest à toute occasion. On ne doit en principe faire de Nord qu’après avoir dépassé le méridien de 82° Ouest et jamais quand il faudrait faire un peu d’Est avec. On est assez élevé dans l’Ouest quand on peut prolonger une bordée bâbord amures avec des vents de N.-O. Quand on a atteint le méridien de 85° Ouest, on est en bonne position pour atteindre Valparaiso et tous les ports de la côte du Chili.

Tel était donc le but du commandant d’un cap-hornier. Pour se tenir sur le bon bord, il lui fallait suivre, voire anticiper, l’évolution du vent, en exécutant la manœuvre du virement de bord. Pour porter la toile du temps, il fallait réduire ou augmenter le nombre de voiles exposées au vent. Le virement de bord consiste donc à faire évoluer le bateau d’un côté à l’autre de la direction du vent. Pour ce faire, on peut virer vent devant ou en passant par le vent arrière, ce qu’on appelle lof pour lof. La première manœuvre est la plus adaptée à un navire au louvoyage.

Le virement de bord vent devant est délicat car, pendant la période de temps où le voilier se trouve dans l’axe du vent, il n’est plus propulsé. S’il ne dispose pas d’assez d’erre (c’est-à-dire d’élan), il s’arrête et part à reculons (les marins disent qu’il cule). Afin d’avoir toutes ses chances d’être bien menée,une synchronisation parfaite de la manœuvre de chacun des phares (ensemble des voiles se trouvant sur un mât donné) s’imposait, avec une sanction terrible en cas d’échec. Le navire qui manquait à virer se mettait à dériver et perdait très vite le gain de route qu’il avait mis des heures et des heures à accumuler. Avec de plus le risque d’endommager le gouvernail quand le navire culait, ou de tomber en travers à la mer… Dans Grands voiliers français, Jean Randier – qui connaît bien la question pour avoir été le premier commandant du trois-mâts barque français Belem – explique que Dans les meilleures conditions, il faut de 20 à 30 minutes pour virer de bord depuis le moment où l’on porte bon plein (afin de prendre de l’élan, n.d.l.a.) jusqu’au dernier réglage des écoutes. Et il précise l’évolution du voilier ne durant elle-même que quelque 6 à 8 minutes.

Quant au virement de bord lof pour lof, pour un navire au louvoyage, il présente deux inconvénients. Le premier, sérieux, est de perdre de la route puisqu’il oblige à faire demi-tour jusqu’à franchir l’axe du vent arrière. Le second est grave par mer forte : virer lof pour lof fait passer deux fois par une position en travers des vagues, où le navire se trouve particulièrement vulnérable.

Jean Randier remarque à son propos : Mais c’est souvent le seul moyen de virer de bord, lorsque le virement de bord vent devant n’a pu réussir.

Pour le commandant forçant le passage du Horn, porter la toile du temps consistait à savoir jusqu’où ne pas aller trop loin. En théorie, le problème se pose dans les termes suivants : plus un bateau porte de voiles, plus il dispose de puissance propulsive jusqu’au moment où l’énergie reçue l’amène à gîter (se coucher sur l’eau) de telle sorte qu’il n’obéit plus à la barre, risque le chavirage à moins qu’un élément du gréement ne cède avant. Or, par mer creuse, il arrive souvent qu’il faille au navire un surcroît de puissance pour attaquer la pente des vagues, le surplus de voilure nécessaire à ce moment précis s’avérant dangereux quand le navire se trouve en haut de la vague. Il arrive aussi que, par une variation infime de la force du vent, ce qui était juste devienne brutalement trop.

Pour adapter la voilure au temps, les voiles carrées et la brigantine étaient repliées contre les espars, et les focs tout simplement amenés. Les voiles carrées étaient soit entièrement escamotées, soit partiellement, en y prenant un ris (en pratique, cela ne concernait que les volants et les basses voiles). Le principe de la manœuvre : la voile était ramenée en festons contre la vergue au moyen de cordages qui l’étranglaient (les cargues). Ces cargues étaient souquées depuis le pont ; ensuite seulement on montait dans la mâture pour serrer les festons de la voile contre les vergues, au moyen de cordages appelés rabans. Au fur et à mesure que le vent forcissait, on amenait les voiles dans un ordre précis qui n’était pas le même selon l’allure suivie par le navire.

Dominique Le Brun Les Grands voiliers du Cap Horn Omnibus 2003

La somptueuse glacière du continent antarctique ne gèle pas que les vents qui, à longueur d’année, passent et repassent sur sa formidable calotte glaciaire. Elle refroidit également les eaux qui l’entourent par tous les icebergs qui, détachés sans cesse de ses falaises de glace, remontent parfois fort loin de leur point d’origine avant de fondre dans les eaux du Sud. Parfois, dans les mauvaises années, on venait à peine de parer la toile pour les grosses brises qu’il fallait déjà à bord des bâtiments veiller les glaces flottantes que vents et courants allaient promener jusqu’à l’embouchure du Rio de la Plata, sur le parallèle 35, Tanger dans notre hémisphère. Car dans le Sud il faut bien compter sur un décalage de la situation climatique correspondant à une douzaine de degrés par rapport à l’hémisphère Nord tant la ronde des eaux froides, que poussent indéfiniment les vents glacés à travers le désert antarctique, abaisse la température là où, sur sa route, ne se rencontre aucune terre en dehors de la Patagonie à laquelle la rage de l’Océan austral a fini par arracher la petite île de Horn dont le sinistre Cap est le point le plus Sud. Un cap embrumé, lugubre, balayé de bourrasques irrésistibles et qui de surplus n’offre aux navires courant vers les hautes latitudes pour le franchir qu’une espèce de détroit resserré par la banquise d’en face et où les eaux, chassées tout autour du globe par la violence des tornades sans fin, viennent finalement s’engouffrer dans son étroit goulet et s’y bousculer férocement. Pour ceux qui voulaient tourner le continent américain par le Sud, le combat commençait de bonne heure. Un beau matin, à la hauteur des Malouines, l’Antarctique leur soufflait au visage son haleine glacée et les coups de mer balayaient les ponts. Au cap Horn les bourrasques jouent, cinq jours sur sept, du Nord-Ouest au Sud-Ouest et pour forcer la porte il faut lutter nuit et jour, s’insinuer entre deux rafales, lancer les gabiers sur les vergues pour étouffer la toile, la déferler, l’étouffer à nouveau et faire sa longitude, pouce par pouce, au prix de terribles souffrances des hommes et du matériel. Parfois pendant des semaines au milieu des grains chargés de neige et de grêle, sans cesser de louvoyer pour s’élever tant soit peu dans le vent en parant chaque lame, parfois même, quand la mauvaise chance se mettait en travers, stoppé net par la mer monstrueuse qui mangeait le navire ou la toile défoncée qui partait en lambeaux. Ce qui pouvait aussi décider les bâtiments qui avaient trop souffert, après des jours et des jours perdus à battre inutilement le vent, à prendre l’intarissable tempête d’Ouest par l’arrière et faire, par Bonne-Espérance et la Tasmanie, le tour de la terre pour aborder le Chili.

Les grands voiliers de la fin du siècle dernier ne s’enlevaient pas à la mer aussi facilement que les petits navires en bois qui les avaient précédés et que leurs équipages, beaucoup plus nombreux, avaient aussi les moyens de manier avec infiniment plus de rapidité. Les cap-horniers, lourdement chargés, attaquaient les mers australes avec peut-être un mètre cinquante de franc bord au-dessus de l’eau et les grands coups de vent creusaient la mer jusqu’à soulever des lames de quinze mètres. Les houles qui venaient à briser à bord ébranlaient les mâtures géantes et, sous leur force écrasante, ravageaient les ponts. Or, le temps était devenu cher et les capitaines contraints de faire des traversées rapides tenaient la toile dessus tant que rien ne venait à manquer. Mais alors quand il fallait tout de même carguer et serrer là-haut, c’était, pour les équipages réduits de ces grands navires, des épreuves inhumaines qui n’avaient jamais de fin. Les glaces et les contrebordiers ajoutaient encore leurs sinistres dangers à ceux déjà redoutables de la mer et du vent. Chaque année, au cours du printemps austral, la grande banquise commence à se désagréger. Des masses énormes de plusieurs centaines de mètres de hauteur et souvent plus de dix kilomètres de long partent alors en dérive au gré des vents. Et sous l’effet des lames elles arrivent à se concasser en blocs de moindre importance qui forment des champs de glace pouvant atteindre plus de cent kilomètres de long et dont les dangers ne sont pas moins à craindre que ceux des immenses icebergs isolés. Par temps clair ceux-ci s’aperçoivent en effet de loin car ils font, sur l’horizon, une tache d’un blanc éblouissant. Les lentes oscillations que la houle peut imprimer aux glaçons de moindre dimension permettaient aussi de les déceler à une assez bonne distance. Par contre, la nuit, il n’y avait que le bruit des lames brisant sur leurs murailles, qui pouvait aider à les détecter.

Les bâtiments qui avaient préféré descendre dans le Sud pour franchir le seuil du Pacifique y avaient souvent l’avantage d’une mer moins montagneuse parce que déjà alourdie de cristaux. En revanche, le gel saisissait la toile, la raidissait comme métal, gainait de glace les cordages qui refusaient de courir dans les poulies, vitrifiait les ponts. Et l’on risquait aussi de se faire enfermer par des icebergs en dérive. Un certain nombre de journaux de bord relatent la rencontre de vieux icebergs ciselés comme des cathédrales en ruine et dressant, face au ciel, un cadavre étincelant de voilier le gréement constellé de pendeloques de glaçons.

Le passage, en l’année 1900, du trois-mâts barque Bretagne représente assez bien ce que pouvait être une tentative malheureuse par le Sud. Le navire venait d’atteindre le méridien du Horn, au début de juillet.

Depuis quarante-cinq jours les tornades se succédaient de l’Ouest sans interruption et le trois-mâts, réduit de toile au maximum, s’acharnait à suivre les sautes de vent continuelles pour gagner si peu que ce fut dans la bonne direction. Mais la mer énorme fatiguait le navire dans toutes ses parties et le capitaine, pour éviter que son bateau ne s’en aille morceau par morceau, s’était enfin décidé à faire du Sud.

Sur le parallèle 60, où il était finalement obligé de se tenir, la nuit durait dix-huit heures sur vingt-quatre et le froid, – moins dix-sept – paralysait les hommes. Depuis plus d’un mois personne n’avait pu dormir plus de trois heures d’affilée ni jamais enlever ses bottes. La visibilité à peu près nulle dans les grains ne permettait pas, au cours des rares éclaircies, de guetter utilement les glaces dérivantes et plusieurs d’entre elles avaient été évitées de justesse. Le 2 août, alors qu’il s’était endormi sous une chape de brume, le navire se réveilla au milieu des glaces. La brise avait molli et on essaya un passage entre deux icebergs. Mais le bâtiment rencontrant devant lui de nouvelles dérives resta bloqué entre deux murailles qui lui faisaient craquer les os. Le gouvernail engagé dans des glaçons à demi immergés donnait, à chaque montée de la houle, des secousses qui ébranlaient tout le bâtiment. A force de s’y acharner l’équipage réussit cependant à dégager de son étau l’appareil à gouverner et le trois-mâts, après une dizaine de jours dans une mer fortement hachée, parvenait enfin à reconquérir le terrain perdu, puis à doubler tout de même le sinistre cap assez loin dans l’Ouest.

Mais là, au cours d’un virement de bord, à la suite d’un violent coup d’acculage provoqué par la mer qui était assez grosse, la mèche du gouvernail cassa. Aussitôt le capitaine fit prendre la cape après avoir réduit la toile. Et on envoya tout l’équipage saisir les débris du gouvernail. La mer déjà énorme devenait de plus en plus furieuse. Le trois-mâts tomba en travers et sa mâture, à chaque coup de roulis, menaçait de partir par-dessus bord. Pendant treize jours, les hommes accrochés comme des crabes au pont noyé luttèrent pour sauver leur vie. Continuellement rafalé dans l’Est par les vents forcés, le trois-mâts aux abois se retrouva sous le cap Horn au bout du treizième jour. Le Maxwell qui s’en revenait du Chili aperçut le confrère en détresse. C’était aussi un trois-mâts, anglais celui-là, et il eut la chance de manœuvrer avec assez d’habileté pour recueillir tout l’équipage du Nantais malchanceux.

Yves Le Scal Au temps des grands voiliers 1850-1920

Il suffit parfois d’une cargaison mal arrimée pour frôler la catastrophe, étant entendu que tous ceux pour lesquels la catastrophe est arrivée n’ont pas pu en parler :

En entrant dans les parages du Horn, devant la sombre apparence du temps, nous avions commencé à réduire la voilure. L’ouragan se déchaîna alors que le quatre-mâts ne portait plus que cinq voiles : sa misaine, ses trois huniers fixes et son petit foc. Vent sous vergues, il faisait 16 nœuds depuis plusieurs heures avec quatre hommes à la barre lorsqu’une lame gigantesque le prend par la hanche. Le navire est soulevé, son arrière hors de l’eau jusqu’à la quille ; il vient dans le vent malgré la barre dont l’action est quasi nulle et le voici en travers au vent et à la mer.

Alors on entend comme le bruit d’une intense canonnade. Ce sont les voiles majeures qui battent à coups redoublés et dont la toile extra-forte donne des coups de fouet comparables à des explosions. Ajoutez à cela le tintamarre des chaînes d’écoute et des ralingues contre l’acier des vergues et des mâts, celui des poulies qui voltigent, des fils d’acier qui se rompent et plus encore, le cri, le sifflement suraigu du vent, mêlé à celui du martèlement des lames que le navire en folie est venu heurter de toute sa vitesse.

En quelques minutes, le bateau est dépouillé de ses voiles qui se défoncent dans un tonnerre assourdissant et, sous les coups de bélier des lames, il commence à engager. Pour essayer de le sortir de là, on brasse les deux phares de l’avant tout en hissant un foc dont la moitié supérieure part immédiatement en lambeaux. Une toile est plaquée dans les haubans d’artimon pour tenter, faute de pouvoir fuir, de tenir une cape moins dangereuse. L’ouragan s’acharne et, chaque heure, couche un peu plus le quatre-mâts sur le flanc.

Enfin arrive une accalmie et on ouvre vite un panneau pour se rendre compte de l’état du chargement. Les bardis avaient cédé et les sacs de blé dont se composait la cargaison avaient glissé en abord. Tout le monde fut envoyé dans les cales. Le travail dura trois jours et trois nuits, sans repos, au milieu d’un effroyable chaos de chaînes, de fils d’acier, de lambeaux de voiles et de paquets de mer.

Dans la pagaille générale, le charpentier fut enlevé à vingt mètres du bord et personne n’eut le temps de lui lancer une bouée qu’un remous le ramena sur le pont.

Quand un beau temps relatif succéda à la tourmente, L’Europe était à moitié redressé. Sept matelots avaient perdu tous leurs ongles et il fallut encore changer les voiles pour faire route. Il ne fut pas possible d’améliorer davantage l’assiette du bâtiment qui atteignit son port de destination trois mois plus tard avec une gîte impressionnante.

Le commandant de L’Europe 1900

On peut essuyer aussi un rude temps au large du cap de Bonne espérance :

Raymond Rallier du Baty a 27 ans. Il a déjà participé à une expédition du commandant Charcot à bord du Pourquoi pas ? Attiré par les Terres australes, il a acheté presqu’intégralement sur ses économies un vieux ketch de 20 mètres [2 mâts dont l’artimon, à l’arrière, se trouve en avant de la mèche de safran – barre de gouvernail -], recruté cinq hommes dont son frère, pour une aventure sur l’archipel des Kerguelen, où il sait pouvoir faire le plein d’huile d’éléphant de mer, qui se vend très bien et lui permettra de rentrer dans ses frais. Il a appareillé de Calais le 22 septembre 1907, fait escale à Rio, puis aux îles Tristan da Cunha, à mi-chemin entre la Terre de Feu et le cap de Bonne Espérance, au large duquel, le 15 février 1908, il essuie un rude coup de chien ; puis revient un calme qui ne trompe que ceux qui n’ont pas l’expérience de la mer. De retour en France, son aventure n’éveillera qu’un intérêt marginal, mais en Angleterre, des journalistes l’inviteront à en faire le récit : c’est ainsi que sera publié en 1912 aux Editions Nelson 15 000 miles in a Ketch… qui attendra 80 ans pour être traduit en français ! Juste quelqu’un de bien.

Après environ vingt heures, le vent était tombé et avait tourné de quelques quarts. Comme tous les marins le savent, c’est l’heure du danger. C’est ce que nous appelons une fausse mer car le vent, ayant tourné, lève une houle qui arrive d’une autre direction, alors que l’ancienne continue sur sa lancée, et rencontrant cette force nouvelle, la défie, la provoque, brasse une mer énorme, levant des masses d’eau déchiquetées et des murailles cascadantes. Longtemps après que le coup de vent a perdu de sa force, les vagues qu’il a levées continuent de livrer leur féroce bataille, et les courants de se disputer la maîtrise des mers. L’officier de quart garde l’œil et compte toutes les trois lames qui se brisent sous son étrave, et aussi toutes les neuf, car la neuvième est la pire de toutes, attendant le coup qui peut faire chanceler et défaillir son bateau, comme étourdi par la douleur, ou peut-être embarquer une lame dont la masse formidable peut lui faire perdre l’équilibre et le placer brutalement travers à la lame, au risque d’être englouti.

C’est ce qui nous arriva. J’étais en bas quand le coup nous atteignit, si violemment que je crus le bateau ébranlé à mort. Des objets volèrent dans tous les sens autour de moi. Notre cabine était un désastre. Il y eut un fracas terrible, comme si toutes les membrures se brisaient, et avant que je pusse reprendre mes esprits, une forme fugitive dégringola les marches de la descente.

C’était Jean Bontemps, le bosco, qui un instant plus tôt s’était trouvé à la barre et gisait maintenant à quatre pattes sur le plancher de la cabine. Je me précipitai sur lui, bégayant de colère, croyant alors qu’il venait de se rendre coupable de ce qui pour un marin est la pire des trahisons.

Vous avez abandonné la barre ! lui criai-je.

Mais alors, je vis qu’il saignait du visage et qu’il était dans un état pitoyable. J’appris plus tard que lorsque le J.B. Charcot avait embarqué une forte lame, il avait été balayé du poste de barre par la violence du choc, et après s’être agrippé à un mât, alors que le bateau gîtait1 et titubait d’un côté et de l’autre comme un animal ivre, il avait été projeté directement au bas des marches de la descente.

Mais sur le moment, je n’attendis aucune explication. Comprenant en un éclair ce qui s’était passé, je m’élançai sur le pont et me précipitai à la barre pour redresser notre pauvre bateau tremblant et l’arracher à son inconfortable position.

Grâce à Dieu, il avait échappé à une deuxième lame. Si, après que les premières tonnes d’eau avaient dévalé sur lui, l’envoyant rouler, une autre lame l’avait frappé avec la même violence, c’eût été la fin du J.B. Charcot et je n’aurais jamais raconté nos aventures à Kerguelen. Nous avions néanmoins subi des dégâts considérables et le malheur nous privait d’un membre de l’équipage qui avait été le préféré de tous.

La mer ne prit pas de vie humaine ce jour-là, mais le pauvre Patrick fut emporté par-dessus bord. Je le vis nager et se débattre dans les eaux bouillonnantes. J’étais bouleversé mais nous ne pouvions rien faire pour le sauver. Tenter de mettre un canot à la mer eût été aller à une mort certaine. La perte de Patrick fut une tragédie qui jeta la tristesse parmi nous. Il avait été un brave et joyeux compagnon.

Il se passa du temps avant que nous pussions faire le bilan de ces quelques instants de destruction. Seules les vies de quelques animaux avaient été sacrifiées à la colère de la Nature, et bien que nous n’eussions pas de regret d’ordre sentimental pour eux, car les pauvres bêtes étaient destinées à être mangées de toute façon, nous étions atterrés par la perte des cinq moutons et des trois cochons que nous avions été si heureux de pouvoir embarquer à Tristan. Eux aussi avaient été balayés par-dessus bord. Un de nos sextants était cassé et, plus grave, notre compas avait été arraché. Les derniers plats, les dernières assiettes restant à Esnault avaient été réduits en poussière. Même notre dîner était passé à la mer, car nous nous préparions à passer à table lorsque l’eau avait envahi le pont et s’était engouffrée à travers la cuisine comme dans un bief1 de moulin.

Larose, qui restait d’habitude impassible dans l’adversité, était pour une fois ému par la tragédie qui avait frappé notre cuisine. Il vint me voir, très abattu, et me dit : Capitaine, qu’allons-nous faire pour le repas ? C’est terrible, Capitaine, tout notre dîner gâché comme ça! Je ne suis pas sûr de lui avoir répondu très poliment.

En bas, nous étions inondés, et il nous fallut des heures de travail acharné pour tout remettre en ordre. Je fixai un petit compas près de la barre et rangeai la cabine avec l’aide d’Henri. Heureusement la tempête s’était calmée, et bien que ce fût loin d’être du beau temps et que la mer fût très hachée après ce coup de tabac, nous faisions de la route et gardions le cap.

Raymond Rallier du Baty Aventures aux Kerguelen. Livre de Poche 2012

vers 1900                   Joseph Opinel (1872-1960) crée un petit atelier de fabrications de couteaux près de St Jean de Maurienne. Ses armes : la main couronnée : la couronne est celle de Savoie, la main est celle de St Jean Baptiste, ramenée d’Égypte et conservée à la cathédrale de St Jean de Maurienne. L’administration de l’époque ignorait donc la mesquinerie, pour que personne ne lui ait demandé de retirer cette couronne… qui n’avait plus sa place en Savoie depuis 40 ans.

La Corse est un département français, certes… mais jusqu’à ce début du XX° siècle, les produits en provenance de l’île de Beauté auront été taxés en arrivant en métropole comme s’ils étaient venus de l’étranger.

A Nantes, création des Chantiers de l’Atlantique.

En Égypte, on entend des accents qui ne sont pas sans rappeler ceux d’Amménémès, ou d’Akhenaton, quatre mille ans plus tôt :

La civilisation égyptienne ne pourra durer que si elle est fondée par le peuple lui-même ; si le fellah, le commerçant, l’instituteur, l’élève, bref, chaque égyptien, sait que l’homme a des droits sacrés et intangibles, qu’il n’a pas été crée pour être un outil, mais pour mener une vie digne et intelligente, que l’amour du pays est le plus beau sentiment qui puisse ennoblir une âme et qu’une nation sans indépendance est une nation sans existence. C’est le patriotisme qui constitue le sang qui coule dans les veines des nations viriles, et c’est le patriotisme qui donne la vie à toute créature vivante.

[…] Les Égyptiens pour l’Égypte, l’Égypte pour les Égyptiens. Nous sommes des spoliés et les Anglais des spoliateurs. Nous voulons notre pays libre sous la domination spirituelle du Commandeur des Croyants.

Moustafa Kamel Pacha, leader du parti nationaliste égyptien.

Il s’était installé en France à partir de 1895 auprès de Juliette Lambert Adam et avait collaboré au Figaro, dans lequel il avait publié son célèbre article La nation britannique et le monde civilisé. Ami de Pierre Loti. Mort prématurément en 1908 à 34 ans.

Un chant monotone sur trois notes, qui doit dater des premiers pharaons de nos jours se chante encore aux rives du Nil, depuis le Delta jusqu’à la Nubie; des hommes demi-nus, au torse de bronze, en commençant leur éternel travail, l’entonnent dès le matin, de proche en proche, avec des voix pareilles, et le continuent jusqu’au repos du soir.

Tous ceux qui ont vécu en dahabieh [barque de transport de voyageurs] sur l’antique fleuve le connaissent bien, ce chant de l’arrosage, que toujours les mêmes grincements de bois mouillé accompagnent en cadence lente.

C’est la mélopée du châdouf. Et le châdouf est un primitif agrès, resté immuable depuis des temps qui ne se comptent plus ; il se compose d’une longue antenne, comme une vergue de tartane, qui s’appuie en bascule sur une traverse et porte à sa pointe un seau en bois ; un homme, avec de beaux gestes, fait jouer cela en chantant, abaisse l’antenne, puise l’eau dans le fleuve et remonte le seau rempli, qu’un autre homme attrape au vol pour le déverser plus haut, dans un bassin creusé à même la terre des berges. Quand le fleuve est bas, il y a trois bassins superposés, comme seraient trois étapes pour la montée de l’eau précieuse jusqu’aux champs de blé ou de luzerne, et alors trois châdoufs les uns au-dessus des autres grincent ensemble, inclinant et relevant au rythme de la même chanson leurs grandes cornes de scarabée.

Tout le long, tout le long du Nil, se propage ce mouvement des antennes du châdouf, qui a commencé dans les plus vieux âges et qui est l’une des manifestations essentielles de la vie humaine sur ces bords; il ne fait trêve que l’été, quand le fleuve, grossi par les pluies de l’Afrique équatoriale, vient inonder cette terre d’Égypte qu’il a créée lui-même au milieu des sables sahariens. Mais il bat son plein pendant nos mois d’hiver, qui sont là-bas une période de lumineuse sécheresse, sous un ciel inaltérablement bleu ; en cette saison-là, tous les jours, depuis l’aube jusqu’à la prière du soir, les hommes sont à l’arrosage, transformés en machines inlassables, dont les muscles jouent comme des lames de métal le geste ne change jamais, non plus que la chanson, et sans doute l’esprit doit s’abstraire de l’automatique travail, pour se perdre en quelque rêve, voisin de celui que faisaient les ancêtres, attelés aux mêmes agrès il y a quatre ou cinq mille ans. Les torses, inondés à chaque montée du seau qui déborde, ruissellent constamment d’eau froide ; quelquefois le vent est glacé en même temps que le soleil brûle ; mais, puisqu’ils sont en bronze, ces perpétuels travailleurs de plein air, rien n’a prise sur leur corps endurci.

Ces hommes sont les fellahs, les paysans de la vallée du Nil, les purs Égyptiens dont le type n’a pas changé au cours des siècles : dans les plus antiques bas-reliefs de Thèbes ou de Memphis, on les retrouve tels, avec leur profil noble aux lèvres un peu épaisses, leurs yeux allongés aux paupières lourdes, leur taille mince et leurs épaules larges.

Leurs femmes, qui de temps à autre descendent au fleuve, près d’eux, pour puiser aussi, mais dans des vases d’argile qu’elles emportent (toujours le puisage, le charroi de l’eau nourricière : occupation primordiale, dans cette Égypte sans pluie ni source vive, qui n’existe que par son fleuve), leurs femmes, les fellahines, marchent ou se posent avec une grâce inimitable, drapées de voiles noirs, que même les plus pauvres laissent traîner sur la poussière ou le sable, à la façon des robes de cour. En ce pays de la clarté et des lointains roses, elles sont étranges, toutes si sombrement vêtues, taches de deuil parmi les champs ou le désert illuminés en fête; très machinales créatures, à qui l’on n’a d’ailleurs jamais rien appris, elles possèdent par instinct, comme sans doute jadis les filles de I’Hellade, le sens de la noblesse dans l’attitude ; aucune de nos femmes ne saurait, avec une si majestueuse harmonie, s’habiller de grossières étoffes noires, ni surtout lever des bras nus pour poser sur la tête la lourde jarre remplie d’eau du Nil, et s’en aller ensuite, fière et cambrée, ondulant malgré la charge. Les tuniques de mousseline dont elles sont vêtues restent invariablement noires comme les voiles, à peine rehaussées de quelques lisérés rouges ou de quelques paillettes d’argent ; rien ne les ferme sur la poitrine et, par une étroite fente qui descend jusqu’à la ceinture, elles laissent voir la chair ambrée, la naissance médiane des seins couleur de bronze pâle, qui sont, au moins pendant l’éphémère jeunesse, d’un contour impeccable. Les visages, il est vrai – lorsqu’on n’a pas eu le temps de vous les cacher en ramenant un pli du voile -, le plus souvent vous désenchantent, parce que des travaux rudes, des maternités hâtives, des allaitements les ont déjà flétris ; mais si l’on a la chance d’apercevoir une jeune femme, c’est en général une apparition de beauté, à la fois vigoureuse et fine.

Quant aux bébés fellahs, toujours nombreux et qui suivent demi-nus les mamans ou les grandes sœurs, ils auraient pour la plupart d’adorables figures, avec leurs yeux naïfs de cabri, sans la malpropreté qui est, en ce pays, une chose presque voulue par la tradition ancestrale; au bord de leurs paupières, de leurs lèvres humides, restent collées en grappes ces mouches d’Égypte, que l’on considère ici comme bienfaisantes aux enfants, et qu’ils n’ont même plus l’idée de chasser, tant ils sont héréditairement résignés à les subir avec la même passivité du reste que montrent leurs pères vis-à-vis des étrangers envahisseurs.

La passivité, la douce endurance semblent les caractéristiques de cette race inoffensive, élégante d’allure sous ses haillons, mystérieuse dans son immobilité millénaire, et capable d’accepter avec la même indifférence tous les jougs qui passent. Pauvre belle race aux muscles infatigables,les hommes, qui remuèrent jadis les grandes pierres des temples, ne connaissaient point de fardeaux trop lourds ; où les femmes, avec leurs bras graciles, pâlement basanés, avec leurs mains toutes petites, dépassent de beaucoup en force nos plus massives paysannes. Pauvre belle race de bronze ! Sans doute elle fut trop précoce ci donna trop jeune son étonnante fleur, en des temps où, sur la terre, les autres humanités végétaient obscurément encore ; sans doute sa résignation présente lui est venue comme une lassitude, après tant de siècles d‘effort et d’expansive puissance. Elle détenait jadis la lumière du monde, et la voici tombée depuis plus de deux mille ans à cette sorte de sommeil fatigué, qui a rendu la tâche facile aux conquérants d’autrefois comme aux exploiteurs d’aujourd’hui…

Un autre trait qui, à côté de la patience, domine chez ces purs Égyptiens de la campagne, est leur attachement à la terre, à la terre qui nourrit et dans laquelle plus tard on va dormir. Posséder de la terre, en accaparer à tout prix les moindres morceaux, en conquérir des bribes sur le désert mouvant, tel est le seul but, ou à peu près, que les fellahs poursuivent en ce monde ; posséder un champ, si petit soit-il, un champ qu’on laboure du reste avec la charrue la plus anciennement inventée par l’homme, celle dont le dessin exact se retrouve inscrit aux murs des tombeaux de Memphis.

Et ce même peuple, qui fut le premier de tous à concevoir la magnificence, qui eut jadis des dieux et des rois entourés d’une écrasante splendeur, peut vivre aujourd’hui pêle-mêle avec ses moutons, ses chèvres, dans d’humbles et basses cabanes faites de boue durcie au soleil ! Au milieu de ces villages d’Égypte, qui ont tous la couleur neutre du sol, c’est à peine si un peu de chaux blanche vient égayer le minaret ou la coupole de la mosquée ; en dehors de ce petit refuge où l’on prie gravement chaque soir – car nul ici ne s’endormirait sans s’être prosterné devant la majesté d’Allah -, tout est en mornes grisailles ; les gens aussi ont des costumes de couleur terne, d’apparence presque miséreuse. Et c’est comme de l’orient qui se serait appauvrit éteint, sous un ciel pourtant resté merveilleux.

Mais tant de grandeur passée laisse encore aux fellahs son empreinte : un affinement d’aspect et de manières bien inconnu chez la plupart des bonnes gens de nos villages. Et ceux d’entre eux qui par hasard arrivent à la fortune ont tout de suite la distinction savent de naissance pratiquer l’hospitalité comme des seigneurs.

Même l’hospitalité des plus humbles garde en ce pays quelque chose de courtois et d’aisé qui sent la race. Je me souviens de ces limpides soirs où j’arrêtais ma dahabieh contre la berge du fleuve, après la navigation paisible du jour. (Je parle de ces recoins perdus, non gangrenés encore par le tourisme, que je choisissais d’habitude.) Au crépuscule, à l’heure où des étoiles s’allumaient dans le ciel d’or vert, dès que j’avais mis le pied sur la rive, signalé par les aboiements des chiens de garde, toujours le chef du plus prochain hameau venait à ma rencontre ; digne, dans sa longue robe de soie rayée ou de modeste coton bleu, il m’abordait avec des formules de bienvenue tout à fat grand siècle. Force m’était de le suivre jusque dans sa maison de terre séchée, où d’autres compliments s’échangeaient encore et d’accepter la traditionnelle tasse de café arabe, après m’être assis à la place d’honneur sur le divan pauvre du logis.

Réveiller les fellahs de leur étrange sommeil, rouvrir enfin leurs yeux, les transformer par l’éducation moderne, est la tâche que veut entreprendre de nos jours une élite de patriotes égyptiens. Naguère, cela m’eût semblé un crime, car ces paysans obstinés vivaient dans des conditions de moindre souffrance, ayant beaucoup de foi et peu de désirs. Mais aujourd’hui ils subissent une invasion plus dissolvante que celles de tant de conquérants qui tuaient par les armes et par le feu : les Occidentaux sont là, partout, chez eux, profitant de leur passivité douce pour en faire des valets à l’usage de leurs trafics ou de leurs plaisirs. L’œuvre de dégradation est si facile sur ces simples sans défense, à qui l’on apporte les convoitises, les besoins nouveaux, les apéritifs, et à qui on enlève la prière !…

Alors, oui, il serait peut-être temps de les réveiller, ces dormeurs depuis plus de vingt siècles, de leur crier gare, et de voir ce qu’ils pourraient donner encore, quelles surprises ils nous réserveraient après cette longue léthargie, sans doute réparatrice. En tout cas, l’espèce humaine, en voie de décliner par surmenage, trouverait, chez ces chanteurs du châdouf et ces laboureurs avec la si vieille charrue, des cerveaux à peine touchés par l’alcool, et toute une réserve de beauté tranquille, de bon équilibre physique, de vigueur sans bestialité.

Pierre Loti. La mort de Philæ. 1909 Voyages 1872-1943 Bouquins Robert Laffont 1991

1900 à 1920               Juan Gris, Picasso, Utrillo, Van Dongen sont au Bateau Lavoir à Montparnasse. En 1906, le marchand d’art Ambroise Vollard s’y rend et achète tous ses tableaux à Picasso pour 2 000 francs-or, à peu près le salaire moyen annuel d’un ouvrier. Il renouvellera l’opération l’année suivante pour 2 500 francs-or. Picasso ne manquera désormais plus jamais d’argent. Ambroise Vollard aura été le premier marchand d’art de Picasso, mais il travaillera aussi avec Jean Guillaume, Paul Rosenberg et Daniel-Henry Kahnweiler dont il dira : Que serions-nous devenus si Kahnweiler n’avait pas eu le sens des affaires ? De 1918 à 1939, Paul Rosenberg [le grand père d’Anne Sinclair] signera avec lui un contrat d’exclusivité. Il avait été l’un des premiers à soutenir et à exposer aussi Braque, Léger, Matisse. En matière de peinture, les découvreurs de talents peuvent se retrouver rapidement à la tête de fortunes plus que rondelettes, et c’est ce qui arriva à Paul Rosenberg. En 1940, les Allemands lui confisqueront près de 200 toiles, dont il retrouvera bon nombre à la Libération.

Entre les deux guerres, Picasso dîne avec des amis à la Coupole ; ayant demandé l’addition, il voit le patron se pencher vers lui :
Non, je vous en prie ! Mais en échange, si vous voulez bien nous faire un dessin sur la nappe…
Et Picasso de s’exécuter.
Magnifique ! Euh, vous avez oublié de signer …
– J’ai dit que je payais l’addition, je n’ai pas dit que j’achetais le restaurant !

Se non e vero, e ben trovato

C’est le début des studios de cinéma de Hollywood : la Chambre de commerce de Los Angeles en vantant ses 350 jours de soleil par an, a fait venir les producteurs de la côte Est. Cela commence par de simples campements, où la campagne dominait : Jesse Lasky se souvient d’un écriteau à l’arrière du tramway : ne tirez pas sur les lapins depuis la plate forme arrière. Je pense qu’ils craignaient qu’on touche le policier. Hollywood avait un seul policier et il se tenait au croisement Hollywood Bd et Vine. Les premiers films n’étaient que des courts métrages, au budget réduit, vendus au mètre. Le premier grand film d’Hollywood sortira en 1915 : Naissance d’une nation, de David W Griffith : les 100 000 $ investis (60 fois le coût moyen d’une film de l’époque) rapporteront près de 10 millions $.

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[1] on lui prête cette remarque de grand bon sens quant à l’éducation des enfants :  faites le mieux possible…de toutes façons, ce sera mal…Gérard Depardieu abondera dans son sens : J’ai rarement besoin d’en savoir trop. Parce que je n’ai jamais étudié. J’ai quitté l’école à 13 ans. J’en ai été complexé jusqu’à 55. Et soudain, j’ai été heureux de n’être jamais allé au lycée, de ne pas y avoir été formaté. J’ai eu le sentiment d’avoir vécu, moi, ce que les autres avaient appris. D’avoir respiré le Moyen-Âge avec Martin Guerre, le XVII° siècle avec Cyrano, la Révolution avec Danton, le XIX° siècle avec Balzac ou Rodin et l’Occupation avec Le Dernier Métro…. Tout ce que je sais me vient des autres. De les avoir écoutés. En sachant me taire pour me faire accepter, en souriant et en acquiesçant même si je ne comprenais rien. [Télérama 3356 du 7 05 2014]

 


Par l.peltier dans (7 : 1872 à 1907) le 26 septembre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

22 01 1901                Au bout de 64 ans de règne, la reine Victoria meurt. Impératrice de la pudibonderie, il ne faut pas croire pour autant que cela signifiait l’acceptation de la souffrance de gaîté de cœur : et quand elle pût l’éviter, elle ne s’en priva pas, ainsi de l’usage du chloroforme pour mettre au monde ses 9 enfants, au grand dam de tous les bien-pensants. Elle aura été quasiment la reine du monde pendant cet interminable règne, celui de la suprématie mondiale de l’Angleterre, maîtresse des mers et des océans, à la tête d’un empire colonial sans pareil, – 33 millions de km², 450 millions d’habitants – au faîte de sa puissance industrielle.

En 1837, lorsqu’elle était montée sur le trône… les carrosses circulaient encore, les hommes portaient de hautes et larges cravates, rasaient leurs lèvres supérieures et mangeaient des huîtres à la sortie des barils ; des grooms bariolés ornaient l’arrière des cabriolets. Il y avait des manières polies dans le pays et pour les pauvres de misérables huttes ; de pauvres diables étaient pendus pour des fautes mesquines et Dickens commençait juste à écrire…

Galsworthy In chancery

Elle avait fait de l’Angleterre le haut lieu mondial de la pudibonderie : il était donc très inconvenant de montrer ses jambes… et, bêtise aidant, on allait souvent jusqu’à étendre le précepte aux pianos : oui ! oui ! on mettait des jupes aux jambes des pianos ! Mais, ma foi, même la pudibonderie peut avoir de bons cotés : ne faites pas les délicats. Souvenez-vous avec quels matériaux Gargantua reconstruit les murs de Paris, et dites-vous bien que jusqu’au XIX° siècle, l’Europe pétait sans souci de Stockholm à Madrid, de la ferme à la Cour, de la cave au grenier. Relisez Saint-Simon, Restif de la Bretonne, Sade, Chamfort, Rousseau : c’est à se demander comment, dans cette canonnade, Haydn et Mozart ont pu se faire entendre. C’est, je crois, la jeune reine Victoria qui a proscrit cette bruyante pratique de sa Cour. Puis de l’Angleterre, ce silence a gagné l’Europe, ce dont je me félicite.

Nicolas Bouvier. Journal d’Aran et d’autres lieux 1990

Le deuil ne pouvait qu’être universel : à telle enseigne que l’on verra les bouchers de Smithfield voiler leurs viandes de crêpe…

Rule Britannia, Rule the waves

Premier témoin de cette puissance, la Tamise :

Par son estuaire en forme de corne d’abondance, la Tamise déverse sur l’univers les richesses produites ou entreposée chez elles. Les premiers marchands aventuriers (quel beau nom, où le commerce est ennobli par l’aventure !) dès le XV° siècle, partaient vers des marchés inconnus sur des caravelles frétées par les négociants de la Cité ; après cette hasardeuse époque, ce fût l’âge des grandes expéditions encouragées par l’État ; les navires des Drake, des Raleigh, des Hawkins, des Frobisher, s’élançaient de l’estuaire, voiles ouvertes comme des éventails, fraises au vent, vers la haute mer, et portaient jusqu’au Japon, au détroit de Magellan, au Cap, la gloire et les marchandises britanniques. Revenus de pays inouïs où les habitants n’avaient qu’un œil derrière la tête, ils jetaient l’ancre à Limehouse devant les murs de la Tour, sous la protection de la flotte d’Élisabeth aux cordages quadrillés et aux oriflammes pourpres.

Six cents ans de blocus, d’embargos, de police, de rançons, de visites, d’abordages, de  captures sur tous les océans du globe ; des milliers de débarquement et de rembarquement, de rivières remontées, de forts réduits au silence, de passages forcés à la couleuvrine, d’arraisonnements à coups de canon, de victoires et de défaites navales, depuis l’Armada coulée avec ses instruments de torture, sous l’abhorré pavillon du pape, depuis les combats où Français et Anglais se coupaient la gorge avec des hurlements de joie, depuis l’insolent exploit des Hollandais, faisant brûler comme des pièces d’artifice les poudrières de Tilbury jusqu’aux triomphantes clameurs des Némésis et des Vengeance envoyant par le fond des Ça ira et les Bonne citoyenne, jusqu’aux mornes nuits de garde, pendant la Grande Guerre, derrière les filets d’acier. Six siècles de scorbut, de fièvre, de presse, de pendaisons, de coups d’étrivières, de navigations incertaines dans des mers sans sondages, de naufrages et de périls sans nom que les vieilles cloches marines, aujourd’hui muettes au fond de Greenwich, signalaient de leur faible voix, pour que soit vengée la triple insulte faite à la marine britannique : Tilbury, le camp de Boulogne, le Jutland ; et pour que Londres devienne le premier port du monde.

Paul Morand Londres 1933

27 01 1901                  Giuseppe Verdi s’éteint. Quelques jours plus tôt, il écrivait : Je ne suis pas malade, mais je sens que tout me fatigue. Je ne peux plus lire, je ne peux plus écrire. Je vois peu, ressens encore moins et, surtout, mes jambes ne me soutiennent plus. Je ne vis pas, je végète… Je n’ai plus rien à faire en ce monde. Son épouse Giuseppina, partie deux ans plus tôt, avait demandé des funérailles les plus simples possible : Pas de fleurs, pas de cérémonies, pas de discours. Je suis venue au monde pauvre, sans pompe. C’est sans pompe que je veux descendre dans la tombe. Les vœux de Verdi seront identiques : J’ordonne que mes funérailles soient très modestes […] sans chant, ni musique. Deux prêtres suffiront deux cierges et une croix. Les Italiens respecteront scrupuleusement ses ordres, mais ils seront plus de 300 000 derrière le cercueil et l’Italie entière pleurera.

L’Italie est respectée partout dans le monde grâce au génie de ses grands artistes, Michel-Ange, Dante, Raphael, Verdi etc… Si tout cet héritage disparaît, les Italiens n’auront plus de mémoire. Quand on oublie ses racines, on est mort. Je lutte pour une nouvelle organisation de la musique en Italie, pas seulement dans les théâtres, mais aussi, et avant tout, à l’école.

Riccardo Muti

28 01 1901                 A l’initiative du Comité des Forges, création de l’UIMM : Union des Industries des Métiers de la Métallurgie.

21 03 1901                  Ekai Kawaguchi entre à Lhassa ; c’est un moine japonais, et même supérieur de monastère. Chi va piano va sano, chi va sano va lontano : il avait mis quatre ans pour y arriver, quatre ans de monastère en monastère, à apprendre les langues, à découvrir… Sept ans plus tôt, le Japon avait emporté une mémorable victoire sur la Chine qui s’en était trouvée fragilisée jusque sur ses frontières occidentales ; on voyait des manifestations antichinoises au Tibet, et, chose plus inquiétante pour le Japon, les Russes en profitaient pour pousser leurs pions sur leurs marches orientales. Kawaguchi n’était cependant pas un sous-marin du pouvoir japonais, il agissait pour son propre compte, même si son réseau personnel le mettait en contact avec le Survey of India à Dehra Dûn. Il parviendra à rester plus d’un an à Lhassa où ses talents de thérapeute lui donneront une bonne notoriété, jusqu’à se voir reçu en audience par le Dalaï Lama ; alors qu’il lui parlait de la rotondité de la terre, le Dalaï Lama lui répondra : Vous avez de bien mauvaises lectures !

Il ne se montrera pas du tout enthousiasmé par le Tibet : sa piété sera choquée par la paillardise, la gourmandise, la paresse et malhonnêteté de nombre de moines ; au cours d’un congrès qui rassemblait nombre de religieux, il observe que des vingt mille qui étaient présents, très peu étaient de véritables prêtres ; la plupart étaient prêtres guerriers, ou bien de simples oisifs qui venaient là uniquement pour se remplir la panse. Au lieu de réciter les saintes écritures, ils s’amusaient en séance, ouvertement, à chanter des chants profanes ou à courir l’un après l’autre […] Ils faisaient des plaisanteries obscènes et se querellaient abondamment.

Son déguisement en pèlerin chinois ayant été percé à jour, il quittera précipitamment Lhassa et le Tibet le 15 juin 1902.

1 04 1901                     Lugard, gouverneur du Protectorat anglais du Nigeria du nord abolit le statut légal de l’esclavage ; il interdit la vente d’esclaves et déclare libre tous les enfants nés après cette date. La proclamation ne rendait pas illégale la possession d’esclaves : l’abolition du statut légal empêchait simplement un maître de reprendre un esclave échappé par l’intermédiaire des tribunaux.

Baba de Karo est musulmane et haoussa : elle est née dans le nord ouest du Nigeria, avant la colonisation. Elle a alors 24 ans et, sur la fin de sa vie, – elle est morte le 3 juin 1951 – elle racontera son quotidien à Mary Smith, une anglaise qui a épousé un sociologue américain en mission au Nigeria dans ces années. Cela va donner un livre Baba de Karo, [chez Terre Humaine – Plon, édité en France en 1969]. On y découvre que l’esclavage à la fin du XIX° siècle, au moins dans cette région de l’Afrique, loin d’être cantonné à la classe dominante et riche, était un élément omniprésent du quotidien des gens.

Le principal effet de la colonisation a été alors de pouvoir se rendre d’un village à l’autre, d’une ville à l’autre sans courir le danger d’être rançonné par des pillards. La venue des Britanniques fut intégrée à l’ordre traditionnel des choses, annoncée par les savants coraniques dont la science gardait ainsi son prestige.

Baba de Karo était d’une famille de paysans, comme l’immense majorité des africains à cette époque, bénéficiant d’une certaine aisance car possédant des esclaves, mais c’était bien le cas d’une grande part de la population.

Quand j’étais jeune, à Karo, le rinji où vivaient les esclaves était à l’ouest de notre maison et nos concessions à l’est ; les esclaves vivaient d’un côté, nous de l’autre. Ils venaient nous saluer et nous apporter des bottes de sorgho, des arachides, des ignames, du colon et des patates douces. Ils étaient plus de deux cent cinquante, et nous, nous étions très nombreux. Dans notre famille, chacun avait sa part du rinji. Aujourd’hui encore, nous y sommes toujours : l’année dernière, j’y suis allée leur rendre visite, à tous.

Ibrahim Dara avait amassé de l’argent ; il est allé au marché de Zaria acheter quelques-uns de ses esclaves. Ensuite, les esclaves ont eu des enfants. Quand il est mort, certains se sont enfuis ; ceux qui sont restés ont été répartis entre ses enfants. II avait un grand rinji, le seul de notre famille, Anguwan Karo. Il a affranchi Sarkin Gandu ; Sharo, le père de Kado (des pillards ont pris la femme de Kado, bien après), il l’a aussi affranchi. II a affranchi Hajera et lui a donné une dot ; il l’a mariée, parce qu’elle se conduisait bien : à tout ce qu’on lui disait, elle répondait : Oui, très bien. Dangwari et Mada étaient son père et sa mère, mais eux, ils n’ont pas été affranchis. Quand Dara est mort à Karo, il a laissé cent trente esclaves. II y en a quatre-vingts qui se sont enfuis : au matin, nous avons vu qu’ils étaient partis. Ils ne voulaient pas rester avec les enfants de Dara. La famille se lamentait parce qu’il était mort et les esclaves en ont profité pour se sauver.

Les héritiers d’Ibrahim Dara ont reçu environ cinquante esclaves chacun. Ils les ont emmenés chez eux, pour travailler leurs terres. Les hommes recevaient deux parts d’héritage, les femmes une seule.

Du vivant de Dara, tous ses fils vivaient ensemble et travaillaient dans son gandu à Karo ; les esclaves étaient aux ordres du père. Quand il est mort, chaque fils a pris sa part d’esclaves et s’est construit une concession séparée, à Karo même et dans les hameaux alentour. Les fils se sont partagé les terres de leur père et chacun a travaillé sa terre à lui. Après la mort de Dara, il y avait beaucoup de fils, mais pas de disputes. Comme leur père était riche, ils se partagèrent sa richesse ; si un homme ne laisse rien, les enfants restent ensemble en gandu et continuent à travailler – il faut bien qu’ils mangent. Mais à la mort de Dara, puisqu’il y avait abondance, chaque fils a pris sa part de l’héritage.

Mallem Buhari, fils aîné d’Ibrahim Dara, est resté à Karo avec une vingtaine d’esclaves. Son frère cadet Audu, sa famille, et Tsoho, notre père, vivaient avec lui à Karo, mais chacun avait sa maison personnelle et son domaine. Saidu et Ubangida étaient à Wawaye, Alfa à Ruwabango; Balarabe était à Dankusuba, Audu dan Kunza à Guga, Audu dan Ayashe à Maicibi, et Audu dan Ayashe (un autre, qui portait le même nom), à Kuriareji. Ils vivaient tous dans les hameaux ; si la guerre venait, ils se réfugiaient dans la ville de Zarewa.

Quand les enfants des esclaves devenaient adultes, on les mariait ; on les unissait à quelqu’un de la même famille. Lorsqu’un enfant naissait dans le rinji, on faisait un baptême, on tuait un bélier et on préparait de la bouillie. L’enfant qui entrait dans notre famille était affranchi .

Nous participions à leurs cérémonies, eux aux nôtres  c’était la parenté. Quand les mallems[1] étaient venus le malin donner son nom au bébé, les grandes personnes rassemblaient les enfants, nous autres, et le chef de famille se levait. Il nous disait: Vous voyez votre frère untel. C’est votre plus jeune frère. Ils devenaient nos parents ; on ne les appelait pas dimajai, fils d’esclaves, on les appelait frères. Le soir du baptême[2], on préparait la bouillie, on faisait rôtir les béliers et tout le monde se régalait,

Quand ils sont devenus grands, certains de ces enfants d’esclaves se sont mariés avec des gens de chez nous, d’autres se sont mariés en dehors.

Les esclaves de notre rinji étaient ceux qui avaient été achetés au marché ; tous leurs enfants ont été affranchis. Sarkin Gandu (affranchi par Ibrahim Dara) a eu quatre femmes. Ses enfants se sont mariés en ville : une de ses filles a épousé un forgeron, l’autre un chanteur de louanges.

Pourquoi Dara a-t-il affranchi ses esclaves ? C’est parce qu’il voulait être récompensé à sa mort, à cause de la religion. Comme lorsqu’on donne l’aumône. Mais si les maîtres d’esclaves méprisaient la religion, ils n’affranchissaient personne.

Voici ce qu’on nous racontait sur l’héritage des biens d’un esclave – nous l’avons entendu, mais jamais vu : si un esclave mourait, son maître prenait ses biens, ils devenaient sa propriété. Quand les enfants de l’esclave étaient adultes, c’est le maître qui les mariait et leur donnait des maisons et de la terre. Si un esclave épousait une femme libre, elle restait libre et ses enfants étaient libres ils ont sucé le lait d’une femme libre. Elle ne travaillait pas dans la maison du maître de son mari ; elle travaillait dans sa propre maison, sur sa propre terre.

Si un esclave demande à une femme de l’épouser, et qu’elle voit une concession, de l’argent, de bonnes terres, des bijoux, est-ce qu’elle va refuser ? Non. Si un esclave épousait une esclave qui appartenait à une autre famille, elle continuait à travailler le jour dans la maison de son maître à elle, et revenait chez son mari le soir. Ses enfants appartenaient à son maître, ils suivaient le côté du lait ; même si elle avait dix enfants, ou plus, ils ne pouvaient appartenir au maître de son mari. Ma famille admettait que ses esclaves épousent des femmes qui appartenaient à une autre famille ; quand les enfants étaient grands, le maître de leur mère les prenait.

Quand un homme libre achetait une esclave, il donnait deux esclaves hommes en échange ; elle devenait sa concubine, mais jamais son épouse. Quand elle avait des enfants de lui, elle devenait libre ; elle pouvait quitter sa maison et épouser quelqu’un d’autre. Nous appelions l’homme qui l’achetait et en faisait sa concubine son père : elle était son bien. Si elle se sauvait et épousait un autre homme, c’était lui son vrai mari ; mais si une concubine avait des enfants, elle partait rarement. Quand elle n’avait pas d’enfants, il arrivait qu’elle s’enfuie dans le monde.

Voici comment travaillaient les esclaves. Chacun avait sa propre terre à cultiver ; s’il avait une épouse, elle l’aidait, s’il n’en avait pas, il travaillait seul ; s’il avait des enfants, eux l’aidaient aussi. Le matin de bonne heure, les esclaves et leurs fils allaient cultiver leurs propres champs. A neuf heures et demie, ils revenaient travailler les terres du maître, les champs du gandu, jusqu’à Azahar (14 h 30), quand ils s’en retournaient. A midi, on leur portait à manger. A Azahar, ils rentraient se reposer ; l’après-midi, les hommes allaient cultiver leurs parcelles ; les femmes et les enfants allaient aussi cultiver les petites parcelles qui leur étaient attribuées. Tout le monde faisait pousser du sorgho, du coton, du mil, des niébé, des patates douces, des citrouilles, des arachides, des piments, des tomates-cerises, de la canne à sucre, du riz, de l’iburu, des gombos, des tomates, des poivrons.

Le matin, les esclaves mangeaient dans leurs concessions. À midi, on leur portait aux champs une bouillie de grain du gandu, tandis que les femmes mangeaient chez elles du grain de leurs provisions. Le soir, ils venaient tous devant notre maison, manger la nourriture de gandu de la maison du maître; chacun prenait sa part et la mangeait, là, devant notre concession. Le grain était réparti entre les femmes d’esclaves ; elles le pilaient et rapportaient la farine dans notre concession. Elles en faisaient une bouillie. Tout le monde en mangeait, hommes, femmes et enfants. Ils ne faisaient rien cuire chez eux, sauf le matin de bonne heure. A midi et le soir, ils mangeaient tous la bouillie du gandu .

Le matin, la première épouse du maître leur distribuait le grain, et les épouses des esclaves préparaient la farine pour le repas de midi ; lorsqu’elle était toute mangée, la première épouse leur donnait encore du grain qu’elles pilaient pour le repas du soir. On le faisait cuire dans une marmite géante, dans notre concession.

Tout ce qui poussait dans les parcelles des esclaves leur appartenait ; ils pouvaient vendre leurs produits au marché et s’acheter des boubous ; leurs femmes achetaient des pagnes et faisaient des cadeaux de fête. Les esclaves ne donnaient rien à leur maître de ce qu’ils cultivaient ; ils travaillaient pour lui, et c’était tout. Quand il y avait une fête chez nous, ils nous apportaient tous des cadeaux ; s’il y avait une fête chez eux, c’est nous qui leur portions des choses.

Quand je me suis mariée, ils ont recueilli un sac de riz et un sac de grain ; les sacs étaient remplis à ras bord. Ils les ont donnés au maître comme provisions de renfort. Si la femme du maître accouchait, les esclaves pilaient du grain et faisaient de la bouillie et des boulettes de mil. Le jour du baptême, ils venaient tous manger dans notre case d’entrée.

L’après-midi, lorsqu’ils avaient fini de travailler aux champs du gandu, certains esclaves faisaient d’autres travaux. Ils tissaient sur le métier étroit des hommes, ils allaient vendre au marché : du sel, des noix de kola, de la canne à sucre, des patates douces, du coton, ou d’autres choses. D’autres étaient teinturiers ; d’autres cultivaient les oignons ou la canne à sucre dans les parcelles des marais. Certains s’occupaient simplement de leurs propres parcelles. Ceux qui faisaient ces travaux étaient nés dans le rinji ; les esclaves achetés au marché n’avaient pas le droit de faire autre chose que le travail des champs.

L’enfant d’un esclave regardait travailler les artisans ; c’est comme ça qu’il apprenait. Les esclaves achetés parlaient gwari, mais leurs enfants parlaient haoussa.

Je me souviens du jour où un esclave qu’on appelait le Chef d’Adamawa est venu en tournée. Il est venu au marché à cheval ; il s’est rempli la main de tabac et il a tout mis dans sa bouche. Il avait amené ses chanteurs de louanges ; il est descendu de son cheval et s’est mis à danser. Nous riions tous. Le roi de Kano l’avait acheté et nommé Chef d’Adamawa ; il parcourait le pays et chaque esclave capturé en territoire Adamawa accourait vers lui, s’accroupissait à ses pieds et lui donnait de l’argent. Il ne parlait pas bien (haoussa) ; ses chanteurs de louanges non plus. Tout ce qu’il désirait, disait un de ses chants, c’était des arachides. Le Chef d’Adamawa, le mangeur d’arachides ! C’est le roi de Kano qui l’avait envoyé faire cette tournée ridicule – ça ne lui rapportait pas un sou, au roi, mais ça l’amusait. Si vous achetez un homme d’Adamawa, quand il entendra leur tam-tam, vous verrez sa tête s’agiter, comme ça, comme ça, jusqu’à ce qu’il aille danser avec eux.

Nos esclaves provenaient de toutes sortes de tribus ; dans notre rinji, toutes les espèces d’esclaves étaient représentées. Quand ils avaient des enfants, on leur faisait nos scarifications traditionnelles à nous, la marque Barebare le long du nez. Tous les maîtres ne le faisaient pas.

Quand les garçons avaient sept ans, on leur apprenait à dire leurs prières ; on les envoyait à l’école coranique où ils apprenaient à réciter des passages du Coran. Certaines des filles y allaient aussi. Il y avait plusieurs maîtres, Mallem Yusufu et Mallem Tanko et Mallem Audu Bawan Allah.

Personne ne dansait les danses bori  dans notre hameau, sauf l’un de nos esclaves, Mada, un Gwari, qui était parfois possédé. Nous allions à Zarewa la ville, dans les concessions de prostituées, les voir faire les danses bori.

Quelquefois, des esclaves s’enfuyaient ; notre Tagwayi s’est enfui, et Hasada aussi. Hasada s’est sauvé une nuit. On cherchait, on cherchait, et puis un jour on apprenait qu’ils avaient été aperçus dans quelque ville lointaine. Si quelqu’un l’interrogeait, l’esclave disait que c’était son maître qui l’avait envoyé faire une course. On ne les reprenait jamais.

6 05 1901                   Après 107 jours de grève, les mineurs de Montceau les Mines reprennent le travail : ils n’ont rien obtenu.

1 07 1901                 La loi Waldeck-Rousseau réglemente les associations à but non lucratif ; elle contraint les congrégations religieuses à demander une autorisation au parlement, ce qui n’est pas le cas des associations laïques qui ont juste à se déclarer.

8 07 1901                    La vitesse des automobiles est limitée à 10 km/h en ville.

11 08 1901                 La foudre met le feu aux usines Pernod, qui produisent de l’absinthe, à Pontarlier :

Les derniers venus racontent l’incendie de l’usine Pernod à Pontarlier en 1901, l’employé zélé qui vide une à une les barriques d’absinthe dans le Doubs pour éviter qu’elles explosent et la grosse rivière qui illico s’alcoolise, les soldats en garnison sur les berges qui en remplissent leur casque et la boivent, qui s’esclaffent, s’abreuvent en faisant gicler la flotte, en la faisant dégouliner sur leur menton, éclabousser leur barbe, leur manteau déboutonné, un miracle, le petit Jésus est descendu dans la vallée, et le lendemain, à une quinzaine de kilomètres, une autre rivière est contaminée, ses eaux très vertes à présent, les pêcheurs font la gueule, faudrait pas que ça nous foute en l’air les truites, et on découvre ainsi que la Loue que l’on croyait autonome, originelle, n’est finalement qu’une résurgence du Doubs : ébahissement de la profession et première coloration de l’hydrologie.

Maylis de Kérandal             Naissance d’un pont              Verticales 2010

Pontarlier connut un feu d’artifice de brèves de comptoir comme jamais :

  • Après le Loup au fenouil, le Relais des Postes mit à sa carte la truite foudroyée au Pernod, avant de voir arriver les Huîtres au Ricard
  • La femme du quincailler qu’était allé se baigner, bût la tasse de trop et se noya comme qui rigole.
  • Les établissements Pernod affichèrent une banderole : Ce siècle n’avait qu’un an quand Pernod offrit l’apéro du siècle. [Victor Hugo était né dans le coin, à Besançon…]
  • Dans le Doubs ne t’abstiens pas
  • Les adolescentes rêvaient : mon Doudou, mon Doudou
  • Le Doubs chantait à sa fille la Loue : et dire qu’il a fallu attendre que l’on nous noie dans l’absinthe pour que j’apprenne que tu étais ma fille…, ton père est bien ton père et ton père ne l’savait pas…ah ça ! on ne peut pas dire que j’en aie vu de toutes les couleurs avec toi…, ma petite fée verte.

09 1901                       Le président Loubet accueille à Paris le tzar Nicolas II.

16 10 1901                 Niels Otto Gustaf Nordenskiöld, neveu d’Adolf Erik, [qui a franchi le passage du nord-est en 1879], appareille de Göteborg à bord de l’Antarctic commandé par Carl Anton Larsen, qui emmène 7 scientifiques et 16 hommes d’équipage suédois et norvégiens. Larsen connaît déjà les eaux des mers de Wedell et de Bellingshausen pour y avoir fait des campagnes de pêche. En Argentine, ils embarquent deux hommes : un lieutenant argentin et un artiste américain. Le programme : passer un an sur Snow Hill Island, une île de l’Antarctique, 59° ouest, 64° sud ; après les avoir déposé fin janvier 1902 sur l’île où ils ont amené des chiens, de quoi se construire une cabane de 26 m² et un observatoire magnétique, l’Antarctic était reparti sur les Shetland. En septembre 1902, au retour de la belle saison, Nordenskjöld et deux de ses compagnons partent explorer la côte sur 300 kms. Ils reviennent au camp de base après un pénible voyage de 33 jours ayant effectué un périple de 611 km. Nordenskjöld effectue une expédition vers l’île Seymour, où il découvre des ossements fossilisés.

28 11 1901                  Aux États-Unis, King Camp Gillette crée le rasoir mécanique à lames interchangeables.

12 12 1901                  Marconi établit par radiodiffusion la première liaison transatlantique sans fil, entre les Cornouailles et Terre-Neuve.

23 12 1901                 Première coopérative viticole à Maraussan, à l’initiative des socialistes. En fait, Le Reich allemand en avait déjà crée une à Ribeauvillé en Alsace.

On recense 500 000 bistrots en France. Au début des années 60, il n’en restera plus que 220 000, pour 46 M. d’habitants ; en 1996, on en est à 55 000, pour 58 M. d’habitants. En 1956, il fallait compter une consommation de 60 l d’alcool pur par personne et par an ; en 1996, elle a baissé à 18 l. Le terme bistrot serait du russe : vite, utilisé par les cosaques pour se faire servir à Paris en 1815. Dans un journal du Midi, Gaston Doumergue déclare : On a planté beaucoup de vignes, on a négligé de planter en même temps assez de consommateurs.

Les vendanges de l’automne 1900 ont été exceptionnelles. La production moyenne annuelle des quatre départements méridionaux passe de 16 à 21 millions d’hectolitres. De 1899 à 1909, la production nationale suit cette courbe avec des pointes de 68 millions d’hectolitres en 1900, pour une consommation annuelle nationale de 56,7 millions d’hectolitres.

L’augmentation de la consommation avait provoqué une fuite en avant de la production, et un enrichissement plutôt facile des grands propriétaires : en sont encore témoins aujourd’hui ce que l’on nomme les châteaux pinardiers du Bitterois.

Dans leur tête, les propriétaires d’alors étaient beaucoup plus près de l’état d’esprit du chercheur d’or, que de celui d’un responsable de la bonne gestion d’un secteur économique. Et il est vrai que tous les paramètres mesurables concouraient à cette fièvre pinardière : les prix montaient, les consommations par individu augmentaient, les rendements augmentaient. Les têtes n’étaient pas assez froides pour résister à pareil emballement.

1902 et surtout 1903 avaient connu des gelées : la production avait alors chuté à 35, 40 millions d’hectolitres, maintenant ainsi des prix élevés, mais 1904 avait été sec et chaud : la production avait alors quasiment doublé, repassant à 69 millions d’hectolitres. 1905, avec 58 millions et 1906, avec 52 millions marqueront le pas mais on repartira vers les records en 1907 avec 66 millions d’hectolitres. L’hectolitre qui se vendait de 16 à 24 francs en 1902 et 1903, ne vaudra plus que 7 francs lors des années suivantes.

Cette inévitable chute des prix sera telle qu’à Carcassonne, on éteindra un incendie avec du vin ! On envisage de le distiller pour en faire du carburant pour les premières voitures et une course automobile à alcool de vin sera organisée dans l’Hérault en 1902.

1901                           A Lyon Montplaisir, mise en service de l’usine de véhicules automobiles Marius Berliet. Début de l’éclairage électrique public à Rennes. Les terroristes bulgares, dirigés par Jan Sandanski, enlèvent Ellen Stone, missionnaire protestante américaine ; ils la gardent dans les montagnes de Bitola [Monastir] jusqu’à ce que les Turcs versent une rançon de 25 000 livres turques.

Le second système d’immatriculation prévoit des plaques noires à lettres blanches. Il impose des chiffres de série suivis d’une lettre symbolisant l’une des 16 villes de rattachement prévues en France, sélectionnées par le service des Mines. Dans le Sud, on trouvait A pour Alès, M ou V pour Marseille, T pour Toulouse, F pour Clermont-Ferrand, H pour Chambéry. La lettre pourra être suivie d’un autre chiffre de série (exemple: 9999 A2).

Création des prix Nobel. : en littérature il va à Sully Prudhomme. David Kenney, plombier dans le New Jersey, dépose le premier brevet d’aspirateur électrique. Il faudra attendre 1908 pour que sorte le premier modèle efficace, crée par Murray Spengler qui s’associera à son cousin William Hoover pour lancer le Hoover Modèle O. La société américaine Bendix fabrique la première machine à laver électrique : elle lave par un mouvement de balancier, elle essore par rotation, elle vidange grâce à une pompe… et elle est très chère. Pour la première fois, les femmes votent : c’est en Norvège.

Le train arrive à Chamonix, par traction électrique et sur voie étroite. Création de la Légion Étrangère. L’Aigrette est le premier sous-marin à moteur diesel – un moteur électrique prend le relais en plongée -. Il fallait auparavant 20 minutes pour plonger, le temps de masquer la cheminée télescopique.

La police tzariste lance un faux document antisémite : Les Protocoles des Sages de Sion, qui mettrait à jour le complot juif ourdi pour s’assurer la domination du monde. L’auteur est un ressortissant russe établi en France : Matthieu Golovinski, avocat marron, agent de l’Okhrana, la police politique du tzar dirigée en France par Ratchkovski. Il s’est contenté de plagier un livre de Maurice Joly paru à Bruxelles en 1864 : Le Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu, pamphlet sur Napoléon III : près de la moitié des Protocoles est copié quasiment mot pour mot sur l’ouvrage de Joly, Napoléon III étant simplement remplacé par Juifs et France par Monde. L’ouvrage attisera longtemps l’antisémitisme russe, puis celui de Hitler : éliminons les avant qu’ils ne nous éliminent, et encore des milieux d’extrême droite française. Le tzar Nicolas II aura beaucoup de mal à se laisser convaincre par son premier ministre Stolypine que ce faux est inutilisable : son antisémitisme était bien ancré.

L’imposture sera rapidement dénoncée : procès retentissant en Suisse, dénonciation par une commissions du Sénat américain, regrets officiels de Henry Ford pour s’être laissé abuser en en publiant les bonnes pages dans sa presse… rien n’y fera… Les Protocoles des Sages de Sion continueront d’être publiés, essentiellement dans les pays arabes, car, ce ne sont pas les Protocoles qui produisent l’antisémitisme : c’est le besoin profond de désigner un Ennemi qui mène les gens à y croire.

Umberto Eco, 2005

Comment l’opinion publique a-t-elle pu se faire l’alliée d’un policier russe anonyme, calomniant sur ordre et de la façon la plus sordide l’immonde juif […] Voudrait-on peut-être revenir aux excellentes coutumes d’autrefois et rétablir, avec la rouelle jaune et les grilles ghetto, la persécution chronique et la colaphisation du Vendredi Saint ? Car tout ceci est de l’histoire, et la foule jadis en était fière et célébrait ces violences comme des exploits […] On se sent un peu humilié de constater qu’un faux, qu’un plagiat aussi grotesque, aussi baroque, aussi ridicule que les Protocoles, que l’œuvre hâtive, méchante et sotte d’un vulgaire argousin de l’Okhrana […] ait pu passer, aux yeux d’Occidentaux sérieux et d’hommes de lettres, pour une conspiration savante, un plan satanique et génial de destruction des sociétés […] Il y a là matière à réflexions moroses.

Pierre Charles S.J.   1883-1954      La Terre wallonne

Un échantillonnage de textes des deux ouvrages mérite d’être lu :

DIALOGUE AUX ENFERS ENTRE MACHIAVEL ET MONTESQUIEU

Maurice JOLY          1864    [ Classement par Dialogue]

PROTOCOLES DES SAGES DE SION

Mathieu GOLOVINSKI       1905    [ Classement par Numéro ]

PREMIER DIALOGUE

Machiavel : L’instinct mauvais chez l’homme est plus puissant que le bon. L’homme a plus d’entraînement vers le mal que vers le bien ; la crainte et la force ont sur lui plus d’empire que la raison… Les hommes aspirent tous à la domination, et il n’en est point qui ne fût oppresseur, s’il le pouvait ; tous ou presque tous sont prêts à sacrifier les droits d’autrui à leurs intérêts.

Qui contient entre eux ces animaux dévorants qu’on appelle les hommes ? À l’origine des sociétés, c’est la force brutale et sans frein ; plus tard, c’est la loi, c’est-à-dire encore la force, réglée par des formes. Vous avez consulté toutes les sources de l’histoire ; partout la force apparaît avant le droit.

La liberté politique n’est qu’une idée relative.

NUMÉRO 1, para. 3, 6

Il faut remarquer que les hommes qui ont de mauvais instincts sont plus nombreux que ceux qui en ont de bons. C’est pourquoi on atteint les  meilleurs résultats en gouvernant les hommes par la violence et la terreur, non par les discussions académiques. Chaque homme aspire au pouvoir, chacun voudrait devenir dictateur, s’il le pouvait; en même temps, il en est peu qui ne soient prêts à sacrifier les biens de tous pour atteindre leur propre bien. Qu’est-ce qui a contenu les bêtes féroces qu’on appelle des hommes ? Qu’est-ce qui les a guidés jusqu’à présent ?

Au début de l’ordre social, ils se sont soumis à la force brutale et aveugle, plus tard à la loi, qui n’est que la même force, mais masquée. J’en conclus que, d’après la loi naturelle, le droit est dans la force. La liberté politique est une idée, non un fait.

PREMIER DIALOGUE

Les États une fois constitués ont deux sortes d’ennemis : les ennemis du dedans et les ennemis du dehors. Quelles armes emploieront-ils en guerre contre les étrangers ? Les deux généraux ennemis se communiqueront-ils réciproquement leurs plans de campagne pour se mettre mutuellement en état de se défendre ? S’interdiront-ils les attaques nocturnes, les pièges, les embuscades, les batailles en nombre de troupes inégal ? Non, sans doute, n’est-ce pas ? et de pareils combattants prêteraient à rire. Et ces pièges, ces artifices, toute cette stratégie indispensable à la guerre, vous ne voulez pas qu’on l’emploie contre les ennemis du dedans, contre les factieux ?… Est-il possible de conduire par la raison pure des masses violentes qui ne se meuvent que par des sentiments, des passions et des préjugés ?

NUMÉRO 1,para, 9, 10

Si tout État a deux ennemis, et s’il lui est permis d’employer contre l’ennemi extérieur, sans que cela soit considéré comme immoral, tous les moyens de lutte, par exemple de ne pas lui faire connaître ses plans d’attaque ou de défense, de le surprendre de nuit ou avec des forces supérieures, pourquoi ces mêmes mesures employées contre un ennemi pire, qui ruinerait l’ordre social et la propriété, seraient-elles dites illicites et immorales ?

Un esprit bien fait peut-il espérer mener avec succès les foules par, des exhortations sensées ou par la persuasion, quand la voie est ouverte à la contradiction, même déraisonnable, pourvu qu’elle paraisse séduisante au peuple qui comprend tout superficiellement ?

PREMIER DIALOGUE

Machiavel : Est-ce que la politique a rien à démêler avec la morale ?

Ce mot de droit lui-même… ne voyez-vous pas qu’il est d’un vague infini ?

Où commence-t-il, où finit-il ? Quand le droit existera-t-il, et quand n’existera-t-il pas ? Je prends des exemples. Voici un État : la mauvaise organisation des pouvoirs publics, la turbulence de la démocratie, l’impuissance des lois contre les factieux, le désordre qui règne partout, vont le précipiter dans la ruine. Un homme hardi s’élance des rangs de l’aristocratie ou du sein du peuple ; il brise tous les pouvoirs constitués ; il met la main sur les lois, il remanie toutes les institutions, et il donne vingt ans de paix à son pays. Avait-il le droit de faire ce qu’il a fait ?

NUMÉRO 1, para. 11, 12, 13, 14

La politique n’a rien de commun avec la morale.

Le mot de droit est une idée abstraite que rien ne justifie.

Dans un État, où le pouvoir est mal organisé, où les lois et le gouvernement sont devenus impersonnels du fait des droits sans nombre que le libéralisme a créés, je vois un nouveau droit de me jeter, de par la loi du plus fort, sur tous les ordres et tous les règlements établis et de les renverser ; de mettre la main sur les lois, de reconstruire toutes les institutions et de devenir le maître de ceux qui nous ont abandonné les droits que leur force leur donnait, qui y ont renoncé volontairement, libéralement…

PREMIER DIALOGUE

Machiavel… Je me suis moins préoccupé de ce qui est bon et moral que de ce qui est utile et nécessaire.

Je vous dirai que, témoin dans ma patrie de l’inconstance et de la lâcheté de la populace, de son goût inné pour la servitude, de son incapacité à concevoir et à respecter les conditions de la vie libre, c’est à mes yeux une force aveugle qui se dissout tôt ou tard, si elle n’est dans la main d’un seul homme ; je réponds que le peuple, livré à lui-même, ne saura que se détruire ; qu’il ne saura jamais administrer, ni juger, ni faire la guerre.

NUMÉRO 1,para. 16, 18 et 20

Portons notre attention dans nos projets, moins sur le bon et le moral, que sur le nécessaire et l’utile.

Pour trouver les moyens qui mènent à ce but, il faut tenir compte de la lâcheté, de l’instabilité, de l’inconstance de la foule, de son incapacité à comprendre et à estimer les conditions de sa propre vie et de sa prospérité. Il faut comprendre que la puissance de la foule est aveugle, insensée, ne raisonne pas, écoute à droite et à gauche…

Un peuple livré à lui-même, c’est-à-dire aux parvenus de son milieu, se ruine par les discordes de partis, qu’excite la soif du pouvoir, et par les désordres qui en proviennent. Est-il possible aux masses de raisonner tranquillement, sans rivalités intestines, de diriger les affaires du pays qui ne peuvent être confondues avec les intérêts personnels ? Peuvent-elles se défendre contre les ennemis extérieurs ?

QUATRIÈME DIALOGUE

Il y a des populations gigantesques rivées au travail par la pauvreté, comme elles l’étaient autrefois par l’esclavage. Qu’importent, je vous le demande, à leur bonheur toutes vos fictions parlementaires ? Votre grand mouvement politique n’a abouti, en définitive, qu’au triomphe d’une minorité privilégiée par le hasard comme l’ancienne noblesse l’était par la naissance. Qu’importe au prolétaire courbé sur son labeur, accablé sous le poids de sa destinée, que quelques orateurs aient le droit de parler, que quelques journalistes aient le droit d’écrire ? Vous avez créé des droits qui resteront éternellement pour la masse du peuple à l’état de pure faculté, puisqu’il ne saurait s’en servir. Ces droits, dont la loi lui reconnaît la jouissance idéale et dont la nécessité lui refuse l’exercice réel, ne sont pour lui qu’une ironie amère de sa destinée.

NUMÉRO 3, para. 5

Les peuples sont enchaînés au lourd travail plus fortement que ne les enchaînaient l’esclavage et le servage. On pouvait se libérer de l’esclavage et du servage d’une manière ou de l’autre. On pouvait traiter avec eux, mais on ne peut se libérer de sa misère. Les droits que nous avons inscrits dans les constitutions sont fictifs pour les masses, et non réels. Tous ces prétendus droits du peuple ne peuvent exister que dans l’esprit, ils ne sont jamais réalisables. Qu’est-ce pour le travailleur prolétaire, courbé sur son travail, écrasé par son sort, que le droit donné au bavard de bavarder, le droit donné aux journalistes d’écrire toutes sortes d’absurdités, en même temps que des choses sérieuses, du moment que le prolétariat ne tire pas d’autres avantages de la constitution que les misérables miettes que nous lui jetons de notre table, en échange d’un suffrage favorable à nos prescriptions, à nos suppôts, à nos agents ?… Les droits républicains sont une ironie amère pour le pauvre…

QUATRIÈME DIALOGUE

Machiavel : Vous ne connaissez pas l’inépuisable lâcheté des peuples (…) : rampants devant la force, sans pitié devant la faiblesse, implacables pour des fautes, indulgents pour des crimes, incapables de supporter les contrariétés d’un régime libre, et patients jusqu’au martyre pour toutes les violences du despotisme audacieux, brisant les trônes dans les moments de colère, et se donnant des maîtres à qui ils pardonnent des attentats pour le moindre desquels ils auraient décapité vingt rois constitutionnels.

NUMÉRO 3, para. 6

La lâcheté infinie des Goyim qui rampent devant la force, qui sont impitoyables pour la faiblesse et pour les fautes, mais indulgents pour les crimes, qui ne veulent pas supporter les contradictions de la liberté, qui sont patients jusqu’au martyre devant la violence d’un hardi despotisme, voilà ce qui favorise notre indépendance. Ils souffrent et supportent des premiers ministres-dictateurs actuels des abus pour le moindre desquels ils auraient décapité vingt rois.

NEUVIÈME DIALOGUE

Machiavel : Et où avez-vous vu qu’une constitution vraiment digne de ce nom, vraiment durable, ait jamais été le résultat d’une délibération populaire ? Une constitution doit sortir tout armée de la tête d’un seul homme ou ce n’est qu’une œuvre condamnée au néant. Sans homogénéité, sans liaison dans ses parties, sans force pratique, elle portera nécessairement l’empreinte de toutes les faiblesses de vues qui ont présidé à sa rédaction.

Montesquieu : On dirait, à vous entendre, que vous allez tirer un peuple du chaos ou de la nuit profonde de ses premières origines.

Machiavel : Je ne dis pas non ; aussi vous allez voir que je n’ai pas besoin de détruire de fond en comble vos institutions pour arriver à mon but. Il me suffira d’en modifier l’économie et d’en changer les combinaisons.

NUMÉRO 10, para. 6, 7

Un plan de gouvernement doit sortir tout prêt d’une seule tête parce qu’il serait incohérent, si plusieurs esprits se partageaient la tâche de l’établir. C’est pourquoi nous pouvons connaître un plan d’action, mais nous ne devons pas le discuter, afin de ne pas briser son caractère génial, la liaison de ses parties, la force pratique et la signification secrète de chacun de ses points. Que le suffrage universel le discute et le remanie, il gardera la trace de toutes les fausses conceptions des esprits qui n’auront pas pénétré la profondeur et la liaison des desseins.

Ces plans ne renverseront pas pour le moment les institutions modernes. Ils changeront seulement leur économie et par conséquent, tout leur développement qui s’orientera ainsi selon nos projets.

DIXIÈME DIALOGUE

Machiavel : Or, encore une fois, qu’est-ce que le Conseil d’État ?… Ce n’est qu’un Comité de Rédaction. Quand le Conseil d’État fait un règlement, c’est le souverain qui le fait ; quand il rend un jugement, c’est le souverain qui le rend.

Montesquieu : Il est vrai que si nous évaluons la somme des pouvoirs qui sont entre vos mains, vous devez commencer à être satisfait.

Récapitulons : Vous faites la loi : 1. sous la forme de propositions au Corps législatif ; 2. sous forme de décrets ; 3. sous forme de sénatus-consultes ; 4. sous forme de règlements généraux ; 5. sous forme d’arrêtés au Conseil d’État ; 6. sous forme de règlements ministériels ; 7. enfin sous forme de coups d’État.

NUMÉRO 11, para. 1, 2

Le Conseil d’État sera là pour souligner le pouvoir du gouvernement : sous l’apparence d’un corps législatif, il sera en réalité un comité de rédaction des lois et des décrets du gouvernant.

Voici donc le programme de la nouvelle constitution que nous préparons. Nous créerons la loi, le droit et le tribunal : 1) sous forme de propositions au corps législatif ; 2) par des décrets du président sous forme d’ordres généraux, par des actes du Sénat et par des décisions du Conseil d’État, sous forme d’ordres ministériels ; 3) au cas où cela serait jugé opportun, sous la forme d’une révolution dans l’État.

TREIZIÈME DIALOGUE

Machiavel : C’est que vous ne connaissez pas, ô Montesquieu, ce qu’il y a d’impuissance et même de niaiserie chez la plupart des hommes de la démagogie européenne. Ces tigres ont des âmes de mouton, des têtes pleines de vent… Leur rêve est l’absorption des individus, dans une unité symbolique. Ils demandent la réalisation complète de l’égalité.

NUMÉRO 15, para. 6

Vous ne vous doutez pas combien il est facile d’amener le plus intelligent des Gentils à un degré ridicule de naïveté, en flattant sa vanité, et, d’autre part, combien il est facile de le décourager…

Ceux qui paraissent être des tigres sont aussi stupides que des moutons et le vent souffle librement à travers leurs têtes. Nous les laisserons donc chevaucher sur le coursier des vains espoirs de détruire l’individualité humaine par l’unité symbolique du collectivisme.

DIX-SEPTIÈME DIALOGUE

Montesquieu : Je comprends maintenant l’apologue du dieu Vishnou ; vous avez cent bras comme l’idole indienne, et chacun de vos doigts touche un ressort. De même que vous touchez tout, pourrez-vous aussi tout voir ?

Machiavel : Oui, car je ferai de la police une institution si vaste, qu’au cœur de mon royaume la moitié des hommes verra l’autre…

Si, comme je n’en doute guère, je parvenais à atteindre ce résultat, voici quelques-unes des formes sous lesquelles se produirait ma police à l’extérieur : hommes de plaisirs et de bonne compagnie dans les cours étrangères, pour avoir l’œil sur les intrigues des princes et des prétendants exilés… établissement de journaux politiques dans les grandes capitales, imprimeurs et libraires placés dans les mêmes conditions et secrètement subventionnés.

NUMÉRO 17, para. 7, 8

Notre régime sera l’apologie du règne de Vishnou, qui en est le symbole, nos cent mains tiendront chacune un ressort de la machine sociale. Nous verrons tout sans l’aide de la police officielle… Dans notre programme un tiers des sujets surveillera les autres…

Nos agents seront pris dans la haute société aussi bien que dans les basses classes, dans le milieu de la classe administrative qui s’amuse, parmi les éditeurs, les imprimeurs, les libraires, les commis, les ouvriers, les cochers, les laquais, etc.

VINGTIÈME DIALOGUE

Montesquieu : Il faut bien, en définitive, que les dépenses soient en équilibre avec les recettes…

Machiavel : Or, voici comment les choses se passent : le budget général, celui qui est voté au commencement de l’année, porte au total, je suppose, un crédit de 800 millions. Quand on est arrivé à la moitié de l’année, les faits financiers ne répondent déjà plus aux premières prévisions ; alors on présente aux Chambres ce que l’on appelle un budget rectificatif, et ce budget ajoute 100 millions, 150 millions au chiffre primitif. Arrive ensuite le budget supplémentaire : il y ajoute 50 ou 60 millions ; vient enfin la liquidation qui ajoute 15, 20 ou 30 millions. Bref, à la balance générale des comptes, l’écart total est d’un tiers de la dépense prévue. C’est sur ce dernier chiffre que survient, en forme d’homologation, le vote législatif des Chambres. De cette manière, au bout de dix ans, on peut doubler et même tripler le budget.

Montesquieu : Il est certain qu’il est peu de gouvernements qui ne soient dans la nécessité de recourir à l’emprunt ; mais il est certain aussi qu’ils sont obligés d’en user avec ménagement ; ils ne sauraient, sans immoralité et sans danger, grever les générations à venir de charges exorbitantes et disproportionnées avec les ressources probables. Comment se font les emprunts ? Par des émissions de titres contenant obligation de la part du gouvernement de servir des rentes proportionnées au capital qui lui est versé. Si l’emprunt est de 5 %, par exemple, l’État, au bout de vingt ans, a payé une somme égale au capital emprunté ; au bout de quarante ans une somme double ; au bout de soixante ans une somme triple, et, néanmoins, il reste toujours débiteur de la totalité du même capital… Aussi les États modernes ont-ils voulu apporter une limitation nécessaire à l’accroissement des impôts. Ils ont imaginé, à cet effet, ce que l’on a appelé le système de l’amortissement, combinaison vraiment admirable… On a créé un fonds spécial, dont les ressources capitalisées sont destinées à un rachat permanent de la dette publique, par fractions successives ; en sorte que toutes les fois que l’État emprunte, il doit doter le fonds d’amortissement d’un certain capital destiné à éteindre, dans un temps donné, la nouvelle créance.

Notre système de comptabilité, fruit d’une longue expérience, se distingue par la clarté et la certitude de ses procédés. Il met obstacle aux abus et ne donne à personne, depuis le dernier des fonctionnaires jusqu’au chef de l’État lui-même, le moyen de détourner la somme la plus minime de sa destination, ou d’en faire un emploi irrégulier.

NUMÉRO 20, para. 26-32

Les comptes des revenus et des dépenses seront tenus ensemble, qu’aucune distance ne puisse les voiler d’obscurité.

Le premier désordre, dirons-nous, consiste en cela qu’ils commencent par arrêter un simple budget, qui s’accroît d’année en année pour la raison que voici : on traîne ce budget jusqu’à la moitié de l’année ; puis on demande un budget rectifié que l’on gaspille en trois mois, puis on demande un budget supplémentaire, et tout cela finit par un budget de liquidation. Et comme le budget de l’année suivante est arrêté d’après le total du budget général, l’écart annuel normal est de 50 %, le budget annuel triple tous les dix ans.

Chaque emprunt prouve la faiblesse du gouvernement et son incapacité de comprendre ses propres droits. Tout emprunt, comme l’épée de Damoclès, est suspendu sur la tête des gouvernants, qui, au lieu de lever directement l’argent dont ils ont besoin en établissant des impôts spéciaux, s’en vont, chapeau bas, chez nos banquiers… les gouvernements des Gentils n’ont aucun désir de secouer ces sangsues ; bien au contraire, ils en accroissent le nombre, se condamnant ainsi à mort par la perte de sang qu’ils s’infligent.

Qu’est-ce, au fond, qu’un emprunt, en particulier un emprunt à l’étranger ? L’emprunt c’est l’émission de lettres de change du gouvernement, contenant une obligation à un certain taux, proportionnel à la somme du capital emprunté. Si l’emprunt est taxé à 5 % en vingt ans, l’État a payé sans aucune utilité un intérêt égal à l’emprunt, en quarante ans une somme double, en soixante ans une somme triple, et la dette reste toujours une dette non acquittée.

D’après ces calculs, il est évident que, par toute forme d’imposition par tête, l’État écope les derniers sous des pauvres contribuables pour solder les comptes au lieu de recueillir ces sous pour ses besoins propres sans surcroît d’intérêt.

Tant que les emprunts étaient nationaux, les Goyim faisaient tout simplement passer l’argent des pauvres dans la poche des riches ; mais, lorsque nous eûmes acheté les agents nécessaires pour transférer les emprunts à l’extérieur, toute la richesse des États a afflué dans nos coffres.

Nous établirons si bien notre système de compte que ni le gouvernement, ni le plus petit fonctionnaire ne pourront détourner la moindre somme de sa destination sans que cela se remarque, non plus que la diriger sur une destination autre que celle qui aura été indiquée une fois pour toutes dans notre plan d’action.

VINGT ET UNIÈME DIALOGUE

Machiavel : Je crains que vous n’ayez quelque préjugé à l’égard des emprunts… les économistes modernes reconnaissent formellement aujourd’hui que, loin d’appauvrir les États, les dettes publiques les enrichissent. Voulez-vous me permettre de vous expliquer comment ?

Montesquieu : Je voudrais savoir d’abord à qui vous demanderez tant de capitaux, et à propos de quoi vous les demanderez.

Machiavel : Les guerres extérieures sont, pour cela, d’un grand secours. Dans les grands États, elles permettent d’emprunter 5 ou 600 millions ; on fait en sorte de n’en dépenser que la moitié ou les deux tiers, et le reste trouve sa place dans le Trésor, pour les dépenses de l’intérieur.

NUMÉRO 21, para. 1, 11

Je n’ajouterai rien à ce que je vous ai déclaré lors de notre dernière rencontre, parce qu’ils ont rempli nos coffres de l’argent des Goyim…

Nous avons tiré avantage de la vénalité des fonctionnaires et de l’incurie des dirigeants pour multiplier par deux, trois ou plus notre argent, en prêtant aux gouvernements étrangers des sommes qui n’étaient pas…

DU VINGT-TROISIÈME AU VINGT-CINQUIÈME DIALOGUE

Machiavel : Le culte du prince est une sorte de religion, et, comme toutes les religions possibles, ce culte impose des contradictions et des mystères au-dessus de la raison.

Je veux que mes desseins soient impénétrables même pour ceux qui m’approcheront le plus près… Je ne communiquerais mes projets que pour en ordonner l’exécution.

Ses conseillers se demandent tout bas ce qui sortira de sa tête… il personnifie… la Providence dont les voies sont inconnues… Ils ne savent jamais si quelque entreprise toute prête ne fondra pas sur eux du jour au lendemain.

Un prince dont le pouvoir est fondé sur une base démocratique doit avoir un langage soigné, mais cependant populaire. Au besoin, il ne doit pas craindre de parler en démagogue, car après tout il est le peuple, et il en doit avoir les passions.

Vous m’avez demandé tout à l’heure si j’avais de l’abnégation, si je saurais me sacrifier pour mes peuples, descendre du trône au besoin vous avez maintenant ma réponse, j’en puis descendre par le martyr.

NUMERO 24, para.3-15

Des membres de la semence de David prépareront les rois et leurs héritiers, les initiant aux très secrets mystères du politique, aux intrigues du gouvernement, mais en veillant toujours que rien n’en filtre.

Les plans d’action du roi, ses plans immédiats, à plus forte raison, ses plans éloignés, seront inconnus même à ceux que l’on appelle ses plus proches conseillers.

Seuls le roi et ses trois initiateurs connaîtront l’avenir.

Dans la personne du roi qui avec une volonté inflexible est maître de lui-même et de l’humanité tous croiront reconnaître le destin et ses voies mystérieuses. Nul ne saura ce que le roi désire atteindre par ses dispositions, et donc nul n’osera se mettre en travers d’un sentier inconnu…

Pour que le peuple connaisse et aime son roi, il est indispensable qu’il s’entretienne avec lui sur les marchés. Cela garantit la nécessaire harmonie des deux forces que nous séparons aujourd’hui l’une de l’autre par la terreur.

Le pilier de l’humanité, en la personne du maître suprême du monde issu de la sainte semence de David, doit sacrifier à son peuple toutes ses inclinations personnelles.

Les juifs sont cinq millions en Russie, vivant principalement dans la zone de résidence qui leur est accordée : la Pologne russe, les pays Baltes, la Biélorussie et l’Ukraine.

Mais il ne faut pas pour cela croire que les Russes avaient alors le monopole de l’antisémitisme : c’est bien une mesure antisémite décrétée en Suisse à peu près à cette époque: – Quittez nos villes et nos plaines, et, si vous voulez rester chez nous, installez- vous à plus de mille mètres d’altitude – : c’est ainsi que les Juifs créèrent dans le Jura à plus de mille mètres la ville de la Chaux de Fonds, qui devint vite la capitale de l’horlogerie.


[1] Savants et maîtres coraniques.

[2] Les esclaves achetés au marché étaient en général des Gwaris captifs ou des païens. Leurs enfants devenaient musulmans lors de leur baptême, une semaine après la naissance.


Par l.peltier dans (7 : 1872 à 1907) le 25 septembre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

15 02 1902                La loi de protection de la santé publique rend obligatoire la vaccination antivariolique pour les bébés avant un an révolu.

4 03 1902                   Création du Parti Socialiste lors du Congrès de Tours

11 04 1902             Premier enregistrement sur gramophone : cela se passe dans la chambre d’un hôtel de Milan, et, à tout seigneur, tout honneur, c’est Enrico Caruso le grand ténor natif de Naples, qui en est le bénéficiaire.

7 05 1902                    À Tit, 50 km au nord-ouest de Tamanrasset, le lieutenant Coutenest, à la tête de 90 méharistes formés de l’ensemble des tribus touaregs ralliées à la France, renforcé de quarante moghaznis, des arabes Chambâas d’Ouargla, est attaqué par les Kel Ahaggar, les Touaregs du Hoggar, qui vont connaître une sanglante défaite : 93 d’entre eux sont tués, leur chef compris. Le lieutenant Coutenest compte 3 morts et une dizaine de blessés. Sévèrement défaits, les Touaregs vont changer de stratégie, se dispersant dans d’autres massifs montagneux. Emergera de cette résistance la figure de Kaosen, de la tribu des Igerzawen, appartenant à la puissante confédération des Ikazkazen de l’Aïr. Il lui faudra 14 ans pour se trouver à la tête d’une armée équipés et organisée pour la guerre moderne.

8 05 1902                 Éruption du volcan de la Montagne Pelée, dans le nord de la Martinique : gaz et cendres sont propulsés à l’horizontale à près de 550° à une vitesse de 130 à 150 mètres par seconde, provoquant la mort de 28 000 personnes en quelques secondes. Les ponts des bateaux ancrés dans le port de St Pierre, s’embrasent, et le Belem ne doit de rester intact qu’au fait d’avoir été contraint à mouiller beaucoup plus loin, faute de place dans le port de St Pierre [1]. Il reste deux survivants, un prisonnier sauvé par sa geôle, et un cordonnier, réfugié sous une table de sa maison, elle-même à l’abri du souffle. Pourtant, la Montagne Pelée n’avait pas été avare de signes avant-coureurs : premières fumerolles en 1889 et 1901, séisme le 22 avril, explosion le 24, séismes à nouveau les 29 et 30, explosions le 2 mai, pluie de cendres le 7. Mais des élections étaient prévues pour le dimanche 11 mai, et les autorités avaient convaincu les habitants de rester chez eux. De plus, tout cela se passait à une époque où les connaissances en vulcanologie étaient très embryonnaires : on ne savait donc pas discerner la gravité des signes avant-coureurs. La grand-mère d’Alexis Saint Léger – alias Saint John Perse – créole de vieille souche, d’une île proche de la Guadeloupe, parlait un jour à son petit fils de cette catastrophe où il était mort sept mille personnes ; il corrigea le chiffre en disant qu’il y en avait eu quatre fois plus ; elle rétorqua : ah, mais bien sur, si tu comptes les gens de couleur !

20 05 1902                Indépendance formelle de Cuba : en fait les États-Unis, outre qu’ils conservent certaines bases militaires, dont Guantanamo, vont continuer à garder la main haute sur le pays, nommant des gouvernants qui seront à leur solde, pillant les richesses du pays à leur profit. Plantations, canne à sucre, minerais, chemins de fer, banques etc… seront sous contrôle américain. Moins de trente ans plus tard, Paul Morand en témoignera :

Molle Havane, créole indolente, où sont tes vieux planteurs du temps d’Isabelle, en pantalon de nankin, à barbe double, auréolés de médailles d’or sur fond de palmiers, comme à l’intérieur des boîtes de cigares ? Faut-il que les États-Unis soient un enfer pour que ceux qui en arrivent (par les nouveaux trains de cette année, qui mettent La Havane à quarante-sept heures de New York) voient en toi l’oasis de repos et de tiédeur que tu n’es plus ?

Dure et riche, polie dans tous ses matériaux, propre comme un transatlantique, asphaltée, sans une ombre, sans un arbre, La Havane ne connaît plus ces désordres politiques ou militaires, ces embarras de voitures ou d’argent, toute cette anarchie latine qu’on se prend à regretter dès qu’elle est à jamais perdue. Des autos américaines, aux nickels hurlants, la déchirent en tous sens. Quartiers nègres, rues chinoises, ne sont même plus les refuges du romantisme. Ici, la respiration, c’est le cours des sucres ; ses écarts – il a passé de deux sous à trente, depuis la fin de la guerre, pour redescendre à trois – ruinent ou enrichissent, rapides comme des cyclones. C’est le sucre qui suffit à toute cette dépense, à ce luxe épouvantable, où la vanité a la plus grande part. Bonbonnières de cocottes, hôtels particuliers en blanc d’œuf, mansions Tudor imitées des Américains, petits Trianons en beurre, croquignoles et friandises à l’italienne. Le goût vient rarement tempérer ces excès. Toute la ville est en marbre et tout ce marbre vient d’Italie. Les nouvelles routes sont en granit. Un burg rhénan a des plafonds en nacre. De ces demeures, les dernières ne sont pas les moins belles. J’ai traversé en auto, à toute allure, le cimetière de Colomb où chaque défunt a droit à une villa de marbre, à un chalet à perpétuité, avec vitraux et gargouilles de céramique, sorte de Viroflay funéraire. Le nouvel hôpital a soixante-cinq pavillons, grands comme un de nos hôpitaux ; dans chacun, l’on soigne un type différent de maladies ; si l’on arrivait avec une de ces belles lèpres inconnues d’Asie centrale, on aurait droit à un soixante-sixième pavillon que l’on vous construirait dans la nuit. Ici, l’on compte par millions de dollars. Que ne pourrait-on faire avec tant d’argent ! Il faut dire que les dernières constructions témoignent d’un meilleur goût. L’influence de notre exposition des Arts décoratifs se fait sentir ; Lalique décore de ses verres exquis plusieurs demeures ; la Renaissance espagnole et jésuite réveille l’art local ; enfin, après un détour par Montparnasse, les jeunes artistes cubains demandent à l’artisanat et au folklore nègres des Antilles une inspiration très heureuse.

Si l’on peut dire qu’à Cuba les États-Unis sont partout, – mainmise sur les terrains, sur les sucres, trust du tabac, industrie, tourisme, – il faut avouer que Cuba a, par ailleurs, sa revanche. En ce Monte-Carlo tropical, l’on trouve à jouer tous les jeux défendus, jusqu’au matin; plus de cinquante restaurants de nuit ; quatre mille bars et cafés, pour une ville qui ne dépasse guère le demi-million d’habitants. Quarante-cinq jours de carnaval et, chaque dimanche, toute la ville masquée. Le plus beau golf ; un yacht-club, d’ailleurs sans yachts. Enfin, il n’est pas besoin de le dire, tous les alcools du monde, tout ce que, depuis la Sibérie jusqu’à l’Australie, les hommes ont imaginé de faire fermenter et mis en bouteilles. Voici le patio de l’hôtel Sevilla, à l’heure du cocktail. Cette cour intérieure espagnole, aux piliers revêtus de faïences, d’azulejos, au carrelage grenadin, décorée de fougères tropicales et de cages où les oiseaux des îles font plus de bruit que des Américaines, on y boit, entre midi et une heure, plus que dans toute la France. C’est une telle inflation de beautés que les cours s’en effondrent. Les bouches remuent, les yeux glissent, les rires éclatent. Atmosphère de bonnes fortunes, d’amours de hasard, de rendez-vous furtifs, de ruptures de ban, de divorces en puissance, d’ivresse, de frivolité, de reportage scandaleux et de chantage, sur laquelle plane cette honte dont les Anglo-Saxons n’arrivent jamais à se défaire, surtout lorsqu’ils prennent leurs plaisirs en commun. Tout se calme à l’heure de la sieste et reprend vers le soir, après une journée passée dans ces grands clubs hispano-américains des environs. Dîner sur les toits, tandis que, la nuit, ce luxe des tropiques est annulé par tant de constellations commerciales. Le style des visiteurs, à vrai dire, laisse à désirer. Hollywood, les dactylographes trop blondes, aux bas roulés, en fuite avec leur patron, les vedettes de music-hall, les boucaniers et pirates du whisky dominent. La bonne société américaine est en Floride ou au Cap-d’Ail ; les Cubains de qualité sont invisibles et murés, sauf les jours de gala, de moda au Country-Club.

Paul Morand Hiver Caraïbe 1929

31 05 1902                  La paix généreuse de Vereeniging marque la fin de la guerre des Boers : les Anglais n’exercent pas de représailles et consentent à d’importants dédommagements pour que les Boers puissent reconstituer fermes et troupeaux.

27 06 1902                  La durée du temps de travail par jour passe à 10 h 30, limitée à 9 heures pour les mineurs.

1 07 1902                   Un décret ordonne la fermeture systématique des 125 écoles catholiques dites non autorisées, car créées après la promulgation de la loi du 1° juillet 1901, et même de celles qui, appartenant à des congrégations autorisées, croyaient ne pas avoir besoin d’autorisation. Waldeck Rousseau avait pris prétexte des vœux de pauvreté et d’obéissance demandés aux religieux pour les exclure du bénéfice des droits des citoyens, puisque ces éléments venaient contribuer à l’enrichissement des congrégations.

15 07 1902                 Une circulaire demande la fermeture de 2 500 écoles tenues par des religieux et religieuses, en situation administrative irrégulière. Cela va entraîner des troubles dans toute la France, particulièrement en Bretagne.

2 08 1902                    Nouveau décret demandant la fermeture de 324 écoles religieuses.

15 08 1902                Le commandant Barthélémy Le Roy Ladurie, grand’père d’Emmanuel, l’historien, reçoit l’ordre de procéder à la fermeture des écoles catholiques de Douarnenez et Audierne : il ne peut s’y résoudre et donc refuse d’exécuter l’ordre. Traduit en conseil de guerre, la sanction tombe : destitution pour désobéissance à un ordre militaire, en vue du maintien de la discipline. Il sera réintégré en 1914, bien noté, décoré de la croix de guerre, mais ne sera jamais nommé colonel.

16 10 1902                   Alphonse Bertillon effectue la première empreinte digitale pour identifier un criminel.

29 12 1902                Avant de partir d’Ushuaia, d’où l’on peut communiquer avec la capitale, à la rencontre de ses compagnons, le capitaine Larsen commandant de l’Antarctic qui avait laissé Nordenskjöld et ses quatre compagnons sur Snow Hill Island, en Antarctique, avait laissé les instructions nécessaires pour une opération de survie, qui devrait être organisée s’il n’était pas de retour en avril 1903. Il connaît le coin et prend donc la précaution supplémentaire de débarquer trois hommes – Andersson, Duse et Grunden – avec mission de rejoindre Snow Hill Island par voie de terre. Ils n’y parviennent pas, et, pensant que leur navire, lui, y est parvenu, appliquent le plan conçu pour cette option : rejoindre la baie Hope ou l’Antarctic devrait se trouver entre le 25 février et le 10 mars 1903. Ne voyant rien venir, ils se décident à construire une petite cabane en pierre et à y passer un hiver, qui va être un interminable calvaire : viande de phoque et de manchots, poissons péchés dans un trou de banquise, graisse de phoque pour s’éclairer et se chauffer. Chaque soir, chacun s’astreint à raconter une blague pour faire rire les 2 autres : c’est peut-être bien cela qui les a sauvé. En septembre, ils n’ont pas d’autre choix que de quitter les lieux : la base de Nordenskjöld est à plus de 300 kms !

1902                             L’Académie Goncourt est créée par Edmond Goncourt, sur une idée que son frère Jules avait mis sur testament : le chagrin de la perte de ce frère avec lequel il partageait tout : encrier, fureurs, passions, migraines et maîtresses, lui commandait de donner forme aux désirs de son frère. Observateurs attentifs de leur temps, ils écrivirent un Journal où le pire voisine avec le meilleur… le charnier de la vérité, selon leurs propres mots.

Fermeture des écoles appartenant aux congrégations qui ne sont pas autorisées. Fondation des établissements Carnaud et Forges de Basse-Indre, dans la Loire inférieure.

L’Espagne envoie des navires de guerre devant Tanger, et la régente Marie Christine cède le pouvoir à Alphonse XIII. Le roi du Rwanda, Youhi V Musinga fait appel aux forces allemandes pour mater une révolte armée entre ethnies.  Joseph Conrad publie Au cœur des ténèbres, virulente dénonciation des exactions belges commises au Congo, propriété personnelle du roi des Belges, Léopold II.

A l’initiative du capitaine Clerc, introduction des skis au 15° régiment d’infanterie alpine de Briançon. Paul Payot, médecin à Chamonix, se fait envoyer des skis, et monte au col de Balme en compagnie du guide Joseph Ducroz. Six hommes, dont un anglais, Eckenstein, atteignent l’altitude de 6 600 m sur les pentes du K2, 8611 m.

Abd al-Aziz III, qui va devenir Ibn Seoud, a 21ans : à la tête de 40 hommes, il prend Riyad  aux Turcs ; onze ans plus tard, en 1913, il les expulsera du Hasa, prendra en 1920 la moitié du territoire attribué à l’émir du Koweit.

Jourdain construit la Samaritaine, en fer et céramique.

Un siècle plus tard, la modernité dont avait fait preuve Jourdain sera retoquée par des juges frileux et imbéciles lorsqu’il s’agira de la rénover :

Le feu couve, en France, dans l’univers du patrimoine. Une combustion lente et sans grands éclats, nourrie de colères et de recours juridiques, de part et d’autre d’une frontière difficile à cerner. La ligne qui sépare le patrimoine de la modernité ou même de la création contemporaine est devenue floue, le maquis juridique de plus en plus dense. Et les batailles de plus en plus acharnées, notamment à Paris, capitale vitrine sur laquelle veillent des associations de défense du patrimoine particulièrement sourcilleuses qui, pour huit d’entre elles, se sont regroupées au sein d’un nouveau G8.

Affaire emblématique s’il en est de cette bataille : le chantier de la Samaritaine.  Le jugement du tribunal administratif de Paris, rendu le 13  mai, a fait l’effet d’une bombe. Ce jour-là, le projet de restructuration du célèbre grand magasin du bord de Seine qui jouxte le Pont-Neuf, soutenu par le groupe LVMH  et la Ville de Paris, a été retoqué. L’aménagement de ce vaste ensemble de 70 000  m2, qui devait accueillir un hôtel de luxe, des commerces, des logements sociaux et même une crèche, n’a pas trouvé grâce aux yeux des juges.

La décision a provoqué la satisfaction des pourfendeurs du projet, la Société pour la protection des paysages et de l’esthétique de la France (SPPEF) et l’association SOS Paris. Pour eux, le projet des architectes japonais de l’agence Sanaa Kazuyo Sejima et Ryue Nishizawa est inconciliable avec la supposée régularité de la rue de Rivoli. Indépendamment des qualités spatiales de l’ensemble, la façade de l’édifice, habillée de verre sérigraphié ondulé, ne serait pas en harmonie avec la continuité haussmannienne qui caractériserait ce quartier de Paris. Autant d’arguments que les juges ont repris à leur compte.

Le magasin lui-même, construit en plusieurs phases, n’est pourtant pas homogène. Sont concernés par le permis trois ensembles : le magasin  2, élément central, construit par Frantz Jourdain en  1910 et prolongé côté Seine par l’extension d’Henri Sauvage, achevée en  1928 ; le magasin  4, qui longe la rue de Rivoli, élément composite qui avait tant bien que mal conservé ses façades mais non les espaces intérieurs ; enfin, un ensemble d’immeubles plus anciens, composé de logements à l’angle de la rue de l’Arbre-Sec et de la rue de Rivoli. Ce dernier bloc doit être rénové en l’état.

Le jugement a, en revanche, consterné unanimement les architectes, comme en témoigne la réaction de Christian de Portzamparc, publiée dans Le Monde, le  lendemain (Le Monde du 14  mai). Nous ne pouvons respecter le passé qu’en le rendant vivant et pour cela en l’adaptant ici et là à notre vie. C’est ce qu’ont fait toutes les époques, conclut le lauréat français du prix Pritzker. L’interdire aujourd’hui ferait de Paris un triste et sombre musée et ne démontrerait rien d’autre qu’une volonté forcenée d’entrer en décadence.

Plus surprenant, l’Académie d’architecture, ordinairement silencieuse, est sortie de sa réserve par la voix de son président, Thierry Van de Wyngaert : Une telle conception des règles d’urbanisme, qui autorise à fonder un jugement sur des critères esthétiques et subjectifs pour justifier de la pertinence d’un recours, est incompatible avec une vision contemporaine de la ville, et n’aurait pas permis à certains bâtiments les plus emblématiques de notre histoire de voir le jour.

Longtemps, l’architecture Art nouveau de Frantz Jourdain, qui a conçu l’élément central de l’édifice, a d’ailleurs été regardée d’un mauvais œil. C’est ce qui, après 1922, conduisit l’architecte, qui dirigeait les travaux depuis 1903, à faire appel à Henri Sauvage pour la suite des opérations – une extension face à la Seine, dans un style Art déco. Si l’on considère les critères évoqués par la SPPEF, et repris par le tribunal, il est fort probable que l’ensemble aujourd’hui vénéré n’aurait pas pu voir le jour. Il n’a d’ailleurs été classé que récemment, en  1990.

Le tribunal administratif de Paris dit appliquer la loi. Pourtant, dans l’affaire Samaritaine, il livre un jugement subjectif, riche en partis pris esthétiques à peine mis en retrait par des précautions oratoires, et déconnecté de la réalité visuelle de cette portion de la rue de Rivoli, assez hétéroclite.

Prenant au pied de la lettre le descriptif du maître d’œuvre, le jugement note : Le choix d’une façade ondulante exclusivement réalisée en verre compromet l’insertion de la construction nouvelle dans une artère représentative de l’urbanisme du XIXe  siècle bordée d’immeubles de pierre où la notion classique de façade n’a pas été abolie, et ne contribue guère à mettre en valeur les édifices environnants (…)  ; la juxtaposition de cette ample façade (…), quasiment dépourvue d’ouvertures, sans autre élément décoratif que les ondulations verticales du verre sérigraphié, et d’immeubles parisiens en pierre, variés mais traditionnels, apparaît dissonante.  Que dire alors de l’Institut du monde arabe ou, plus près, des vastes baies du magasin C &  A, 126, rue de Rivoli, dont la façade n’est pas précisément opaque ?

Puisque les travaux ont commencé dans les intervalles laissés par la justice, il en résulte une énorme dent creuse, à l’emplacement du magasin  4, appelée à durer en l’état. Même si l’appel interjeté par LVMH infirmait le jugement du 13  mai, le temps de la justice est souvent plus long que celui des travaux. Surtout, un projet architectural remarquable se trouve, de fait, congelé.

Derrière la remise en cause du projet de Sanaa, est-ce la destruction d’éléments haussmanniens d’importance mineure qui agite les opposants, ou  le rejet viscéral de l’architecture contemporaine, si diaphane soit-elle ? Dans leur bouche, on voit souvent éclore, en guise d’argument esthétique, un vocabulaire qui utilise des termes comme furoncle, verrue, cloporte, abcèsscandale, trahison, etc.  Il est vrai qu’en face la langue est aussi convenue : résolument moderne (ou contemporain), geste audacieux, et autres éloges d’un futurisme pourtant bien de notre temps.

Comment en est-on arrivé à des positions aussi crispées ? Le XIXe  siècle avait été celui de l’invention des monuments historiques, partagés et révérés par une mémoire collective. Après 1887, année charnière par la loi de protection des monuments historiques, le XXe  siècle élabore un cadre de plus en plus sophistiqué et contraignant, empilant des textes complexes : loi de 1930 sur les sites, loi sur les abords de 1943, loi Malraux de 1962 sur les secteurs sauvegardés, enfin loi de 1983, complétée en  1993, instituant les zones de protection du patrimoine architectural, urbain et paysager. Conséquence : cet arsenal de textes favorise une judiciarisation croissante.

De ce point de vue, le dernier épisode comparable à l’affaire Samaritaine est celui de la restauration, en  1997, du château de Falaise, dit château Guillaume-le-Conquérant, dans le Calvados, par l’architecte des monuments historiques Bruno Decaris. Celui-ci, certes, n’y était pas allé de main morte, avec ses adjonctions légères, presque immatérielles et aisément identifiables, selon lui, entrechoquant ruines médiévales et architecture contemporaine radicale. Attaqué par trois associations, Bruno Decaris fut condamné à une amende pour des raisons techniques (absence de certaines autorisations administratives).  Mais il était clair que le fond du jugement relevait de critères esthétiques… rien moins qu’évidents.

Au cœur du débat : la définition même du patrimoine et ses mutations contemporaines. Naguère, l’ennemi était celui qui portait atteinte à des éléments clairement reconnus comme historiques par le plus grand nombre. Le patrimoine, c’était ce qui est vieux, beau, émouvant et usé par les ans. Or ce temps de l’évidence est bel et bien terminé. Que doit-on désormais appeler patrimoine, alors qu’on classe des éléments de plus en plus récents, encore peu ou pas porteurs d’enseignement, défendus par une minorité de professionnels éclairés ou qui se voient comme tels ?

Certains édifices du monde de l’après-guerre sont ainsi sacralisés, sans que cette vénération fasse l’objet d’un véritable consensus ni d’explications minimales. On peut citer les ensembles de Jean Dubuisson (La Caravelle, 1967, à Villeneuve-la-Garenne, Hauts-de-Seine), le siège de Sanofi, construit en  1968 par Bernard Zehrfuss à Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine), avec le concours de Jean Prouvé ; ou encore, à Paris, le campus de Jussieu, d’Edouard Albert (1958-1968), et la tour Croulebarbe, du même Albert (1960).  Le campus de Jussieu a ainsi survécu aux menaces de démolition, quitte à engendrer des dépenses monstres. Mis en chantier pour désamiantage dès 1996, il est toujours en travaux, en  2014.

Autre cas de sacralisation discutable : l’ensemble de logements construits par Paul Chemetov à Courcouronnes (Essonne), promis à la démolition en  2013, est aujourd’hui défendu par son avocat au titre d’un  » droit d’auteur  » dont on a du mal à voir les limites dans le temps. La valeur patrimoniale autrefois attribuée aux édifices par les marques du temps cède désormais le pas à une valeur absolue, indépendante de l’Histoire, fondée sur une sorte d’estime esthétique et sur un droit moral, accordés à tel ou tel bâtiment. Telle est la grande rupture du XXIe  siècle dans ce domaine. Voici donc, dans un même moule patrimonial, l’ancien et le nouveau. Un vaste fourre-tout qui comprend des édifices construits en série au XIXe  siècle, comme les églises néogothiques, même si les passants innocents leur prêtent un âge canonique. On comprend que les associations de défense du patrimoine ne sachent plus où donner de la tête !

La Société pour la protection des paysages et de l’esthétique de la France est présidée par Alexandre Gady, universitaire réputé, combatif, mais qui se défend des commentaires le classant parmi les pleureuses du patrimoine. Dans les cinq dernières années, il est monté au créneau pour défendre, dans la catégorie XXe  siècle, la Halle Freyssinet (1929), dans le 13e  arrondissement de Paris – aujourd’hui classée -, mais aussi le siège de Sanofi à Rueil et la Halle Esquillan à Fontainebleau (1941), deux bâtiments qui ont finalement été détruits. Il s’attaque aux menaces que ferait peser sur les serres d’Auteuil l’extension de Roland-Garros, prévue pour 2018, dont il dit par ailleurs estimer l’architecte, Marc Mimram.

Il ne décolère pas contre la destruction des églises néogothiques du XIXe  siècle comme celle d’Abbeville, dans la Somme. C’est difficile  d’accepter la mutation d’une église, mais il faut réfléchir à leur transformation en lieux commerciaux, en  lieux de rencontres, en médiathèques, comme cela se fait à l’étranger, en Angleterre ou en Hollande par exemple. C’est la meilleure manière de les sauver… Revenant à La Samaritaine, il commente : L’Etat est fort avec les faibles et faible avec les forts. Regardez La Samaritaine et le comportement de la Ville ou de l’Etat face à Bernard Arnault, le PDG de LVMH. De fait, il est souvent reproché aux architectes des Bâtiments de France d’être difficiles à convaincre lorsqu’il s’agit d’accepter une petite entorse au patrimoine, alors qu’ils savent tolérer des dérogations majeures pour certains chantiers bien soutenus politiquement.

Alexandre Gady n’est pas du genre  à faire dans la demi-mesure. Parmi ses griefs, il y a la question de l’environnement, qui constitue un paramètre de plus en plus important dans le débat sur le patrimoine et ajoute à la confusion sur le sujet. La bataille sur les éoliennes, par exemple, qui oppose les défenseurs du patrimoine, en lutte contre leur dissémination dans le paysage, aux écologistes, favorables à cette nouvelle source d’énergie. Aujourd’hui, on est en plein brouillard, affirme Alexandre Gady. En matière d’écologie et d’énergie, la politique de l’Etat, droite et gauche réunies, a dressé les défenseurs de l’environnement et du patrimoine les uns contre les autres. Pour le seul patrimoine, elle conduit à affaiblir les systèmes juridiques de sa préservation.

Tour à tour convaincant et injuste, le cas échéant excessif, l’universitaire se trouve parfois en contradiction avec d’autres associations, comme Paris Historique, dont un des porte-parole, Jean-François Cabestan, est un défenseur convaincu du projet de La Samaritaine.  » La France et ses décideurs ne sont toujours pas entrés dans le XXe  siècle. Ils ne s’intéressent pas à l’architecture « , affirme-t-il. Si Gady campe dans le rôle de l’expert ès réglementations, Cabestan, architecte lui-même, se pose plutôt en technicien, éventuellement iconoclaste. Sur Roland-Garros et les serres d’Auteuil, il juge absurdes les contre-projets, portés par la SPPEF et Vieilles Maisons françaises, proposant notamment de couvrir le périphérique.  » Mieux vaudrait démolir carrément les serres, qui ne sont pas d’une rareté exemplaire. Ou les démonter et les transporter ailleurs. Mais c’est une position impensable dans le monde du patrimoine, dont l’idée la plus partagée est de ne toucher à rien de l’architecture du passé. Il faut pourtant garder à l’esprit que les immeubles étaient construits pour durer cent ou deux cents ans au plus. « 

En passionné des techniques architecturales, Cabestan prend pour cible un autre type d’enjeu patrimonial, où la logique de transformation est à l’œuvre : le projet de rénovation de la poste du Louvre, vaste bâtiment parisien construit de 1880 à 1888 par Julien Guadet en lisière du quartier des Halles, d’une architecture très homogène. Le programme, conduit par Dominique Perrault, auteur de la Bibliothèque nationale de France, prévoit, outre le maintien revisité de la poste – les syndicats y ont encore plus qu’un pied -, un hôtel, des commerces, des bureaux  et des logements. Les travaux consistent à retirer les ajouts et modifications intervenus depuis l’ouverture du centre, à ouvrir les façades en maintenant la double hauteur du premier niveau, à  modifier la toiture (qui avait brûlé en  1975), enfin à créer des patios, en maintenant les structures métalliques existantes.

Une opération réversible, dans l’hypothèse où l’avenir voudrait restituer les vastes planchers d’origine. Mais c’est essentiellement là le casus belli, tant pour Jean-François Cabestan – quitte à se trouver en contradiction avec ses positions sur La Samaritaine – que pour  SOS Paris, qui n’acceptent aucune transformation, quels que soient les inconvénients de l’état actuel. Ici, cependant, pas de procès, mais une demande, non acceptée par le ministère, de classement de l’édifice. De son côté, Dominique Perrault, aussi passionné par le bâtiment de La Poste, se trouve conforté par un  » cercle de compétence  » créé ad hoc, qui comprend l’historien Jacques Lucan, l’Américain Barry Bergdoll, directeur du département d’architecture du Museum of Modern Art de New York (MoMA), l’architecte des Bâtiments de France Jean-Marc Blanchecotte, l’architecte Philippe Prost, spécialiste des interventions sur le patrimoine.  » Dire que la poste du Louvre est en péril, cela a éberlué Barry Bergdoll, affirme Dominique Perrault. Il n’imaginait pas qu’il puisse y avoir une telle contestation. « 

Car il y a des situations où l’impératif patrimonial doit cohabiter avec une nécessaire modernisation. Mais quelle est la marge de manœuvre de l’architecte, restaurateur ou rénovateur, adaptateur ou inventeur ? Philippe Belaval, président du Centre des monuments nationaux, qui a sur les bras quelques travaux monumentaux, comme la restauration du Panthéon, insiste sur un autre aspect : Ce qui devrait primer, c’est l’entretien régulier du patrimoine, notamment des toitures. Attendre que les édifices soient en ruine est une politique désastreuse et terriblement coûteuse.

Alors, comment lire la période actuelle ? Parallèlement à la croissance démographique, le développement du domaine bâti est devenu de plus en plus considérable au cours du XXe  siècle. Et donc considérable aussi la part des constructions théoriquement susceptibles d’entrer sur une des listes définissant le patrimoine de valeur. L’Etat se trouve confronté à des besoins financiers sans cesse croissants. Simultanément, on assiste à une dilution des critères (que faut-il protéger et jusqu’à quel point ?), alors que les textes, les structures de l’Etat et les représentants de la société civile semblent figés dans une forme d’archaïsme. L’interprétation des textes de loi et des obligations au niveau local (communes, départements) favorise par ailleurs la perte de repères communs et la dilution de l’intérêt public au profit d’intérêts privés ou politiques qui n’ont pas forcément les yeux de Chimène pour les monuments.

Faut-il se satisfaire des joutes esthétiques, dans une période inquiétée par de plus graves préoccupations environnementales ? A l’instar de Philippe Bélaval, tous nos interlocuteurs disent souhaiter, en France, une meilleure formation aux questions architecturales et patrimoniales – au moins pour les décideurs. Certains, y compris ceux qui sont engagés dans les procédures les plus agressives, regrettent la faiblesse numérique des associations et leur manque de fonds. Mais le fait d’être plus fortes les rendrait-il plus clairvoyantes ?

Peu d’entre eux, curieusement, s’interrogent sur l’hypothèse de nouvelles structures d’arbitrage ou de concertation. Mais ils sont aussi rares à avoir fait connaissance sur le terrain, comme Dominique Perrault, avec les mécanismes de discussion à l’œuvre hors de France. C’est le cas du Stadt Forum de Berlin (Forum de la ville), où se réunissent tous les acteurs de la cité.  » Ce sont des instances véritablement efficaces, dit Perrault, on peut vraiment y échanger les points de vue sur les projets, quitte à s’engueuler sévèrement. Mais on arrive toujours à un accord.  » S’il existe bien une Commission du vieux Paris, elle réunit des personnalités nommées par la Ville ou le maire. Sa compétence, généralement reconnue, comme son indépendance, n’en fait pourtant pas un lieu de discussion démocratique et ouvert, à l’instar des Stadt Forum allemands. Si bien qu’au lieu de s’imposer comme une assemblée de sages, ce qu’elle a pu être à ses heures, elle apparaît comme une instance de plus dans le capharnaüm des instances patrimoniales françaises.

Frédéric Edelmann              Le Monde du 31 mai 2014

Mais Bernard Arnault et la Mairie de Paris ne baisseront pas les bras facilement : ils auront recours au Conseil d’État, qui, le 19 juin 2015, cassera les décisions de la Cour d’Appel de Paris au motif qu’elle s’était fondée sur une interprétation inexacte du plan local d’urbanisme (PLU)… et ce faisant – avait – commis une erreur de droit.  En décortiquant les dispositions du PLU (article UG11), le Conseil d’Etat rappelle que cet article permet à l’autorité administrative de délivrer des autorisations pour la construction de projets d’architecture contemporaine pouvant déroger aux registres dominants de l’architecture parisienne et pouvant retenir des matériaux ou des teintes innovants.

Donc le rideau de douche dénoncé par ses détracteurs se fera. Ce coup-ci, la raison a fini par avoir raison de l’obscurantisme.

29 01 1903                Afin de soutenir l’industrie sucrière, contre la concurrence du sucre de canne, la taxe sur le sucre passe de 60 à 25 francs par quintal. Le privilège des bouilleurs de cru sera supprimé en mars : les viticulteurs ne pourront plus recycler leur alcool en excédent. Cela, c’est pour contenter les betteraviers. La consommation de sucre en France augmente de 50 % de 1903 à 1904, pour le principal du fait des négociants fraudeurs, installés quai de Bercy en bordure du réseau ferré PLM, qui mettent ainsi sur le marché un vin de fabrication industrielle : 3 millions d’hectolitres de vins de raisins secs de Grèce et de Turquie deviennent ainsi par la grâce de sucre, d’eau, d’acide tartrique, de tannin, etc…  12 à 15 millions de d’hectolitres de vin. Le sucrage est réglementé tant en première qu’en deuxième cuvée ; le sucre est autorisé à la vendange, à raison de 10 kilogrammes pour 3 hectolitres, et cela c’est pour contenter les viticulteurs. Les cours remontent, accordant un répit aux viticulteurs, mais aucune de ces mesures n’apaise les esprits.

12 02 1903                Les tentatives pour gagner Snow Hill Island n’ont pas réussi : l’Antarctic, pris et broyé lentement mais surement par les glaces dès janvier 1903, coule. L’équipage se réfugie sur l’île Paulet où ils vont passer l’hiver dans une hutte de pierre. Personne ne venant les chercher et constatant que l’eau libre gagnait tous les jours, les hommes mettront un canot à la mer pour tenter de rejoindre le rendez-vous de la baie Hope.

19 04 1903                  Le délai accordé aux congrégations non autorisées expire : les incidents sont sérieux à Nantes, à Saint Nicolas du Port, en Meurthe et Moselle, à la Roche sur Foron, en Haute Savoie et dans l’Isère. A Paris, on se battra en mai : le préfet Lépine sera frappé à coups de bouteille.

21 04 1903                 Pogrom contre les juifs, qui représentent 45 % de la population de Kichinev, capitale de la Moldavie, en Russie : 40 morts, 315 blessés. En 3 ans, 3 000 entreprises ont fermé… la crise est sévère et les Russes vont au plus facile : c’est le juif qui sera le bouc émissaire : le journaliste Kroutchevan se chargera de la besogne, distribuant sa prose aux cabaretiers qui seront contraints à le diffuser, sous peine de voir leur établissement saccagé :

Le Parti des ouvriers, des chrétiens authentiques évoque notre Sauveur torturé à mort par les Juifs, les buveurs de sang avides qu’il aurait fallu depuis longtemps chasser de Russie, ennemis de notre Petit Père le tzar […] Qui sait quel peuple vil, rusé, menteur et avide d’argent ils forment.

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Partout dans les rues sont éparpillés des débris de meubles, de glaces, des samovars et des lampes tordues, des pièces de linge et de vêtements, des matelas et des édredons éventrés. Les rues sont comme enneigées, car elles sont couvertes de duvet, de même que les arbres.

Procès verbal de constat des déprédations

28 04 1903                 Le cargo mixte Guadalquivir qui appareillait de Salonique pour Constantinople est victime d’un attentat à la dynamite :

De graves événements se sont produits à Salonique.
Ils sont l’œuvre du « Comité révolutionnaire macédonien » qui s’est donné pour mission de conquérir l’indépendance de la Macédoine.
Le principal chef de ce Comité, nommé Deltcheff maître d’école avait réuni le 13 avril dernier tous ses adhérents, et c’est à ce moment sans doute que l’insurrection fut décidée.
Le plan des insurgés est d’exaspérer par des attentats le gouvernement Turc et de l’amener à exercer des répressions sanglantes : et ils comptent que des répressions forceront l’Europe à intervenir et à prendre des mesures en faveur de la Macédoine.
Le premier acte des révolutionnaires a été l’attentat contre le steamer Guadalquivir de la Compagnie des Messageries maritimes à bord duquel une bombe de dynamite a éclaté.
Voici, d’après l’équipage du navire, le récit détaillé des faits :
L’explosion s’est produite exactement à onze heures vingt. Au moment où le navire quittait le port de Salonique. Les machines venaient de prendre la libre route. La bombe éclata au centre même du navire, dans la batterie des officiers, qui se trouvaient en ce moment à table, loin heureusement de leurs cabines
Par la force de l’explosion, un tuyau de vapeur fut rompu, blessant cinq des chauffeurs, grâce à la présence d’esprit et au courage du mécanicien Le Galit, les malheureux purent être dégagés avant l’asphyxie complète.
Le navire prit feu avec une telle rapidité que les hommes de l’équipage et même les officiers n’hésitent pas à dire que des substances inflammables avaient été répandues sur le navire et dans les cales ; on voyait les flammes courir sur le pont.
Au milieu des cris des passagers, le commandant Combes, tout en ordonnant des mesures pour combattre l’incendie, fit mettre à l’eau les canots de sauvetage de l’arrière, les autres étant déjà devenus la proie des flammes ; les passagers, au nombre d’une vingtaine, s’y entassèrent.
Pendant ce temps, tous les efforts pour conjurer l’incendie restaient vains ; le feu faisait des progrès effrayants .
Le Commandant Combes quitta la passerelle, qui s’effondra aussitôt, sapée par les flammes. Des embarcations de toute sorte vinrent pour porter secours.
Le feu, à ce moment, dévorait le navire tout entier : officiers et équipage n’eurent que le temps d’embarquer sur les navires sauveteurs.
Le Commandant Combes, dont la conduite au dire de tous, fut digne des plus grands éloges, quitta le dernier le Guadalquivir.
Le Guadalquivir fut pris en remorque par le vapeur Pénélope qui le conduisit à l’entrée du port de Salonique, mais toute tentative d’extinction était dès lors inutile. Le fléau avait accompli son œuvre, le navire était entièrement perdu.
Par les soins du consul de France à Salonique, les hommes de l’équipage furent dirigés sur l’hôpital de la ville, pendant que les officiers et les passagers recevaient, dans les hôtels, les soins que nécessitait leur état.
L’auteur présumé de l’attentat, nommé Yorghi Minof, qui était vêtu avec une certaine élégance était venu à bord avec un billet de quatrième classe. Il avait mis une grande insistance à échanger son billet de quatrième Classe contre un billet de première, ce qui devait lui permettre de pénétrer dans le centre du navire et de la batterie des officiers, où il parvint à déposer sa bombe.
Il paraît certain que les dynamiteurs voulaient, par cette explosion à bord du Guadalquivir, amener toutes les autorités et de nombreuses forces de police sur les quais. Pendant ce temps, ils auraient continué leur œuvre de destruction dans la ville. Ce qui est établi, c’est que d’autres bombes éclatèrent en plusieurs points. La Banque ottomane, voisine de l’hôpital, était incendiée. Pendant toute la nuit, des détonations se succédèrent, des cris d’épouvante retentissaient de toutes parts. L’affolement règne encore à Salonique, où l’on craint de nouveaux attentats

Le Petit Parisien. Dimanche 3 mai 1903, n°747

[Dans l’entre deux guerres, le Petit Parisien, quotidien,  aura le plus gros tirage du monde ! jusqu’à 2 millions d’exemplaires ! ]

29 04 1903                 L’évacuation par les dragons et l’infanterie des bénédictins de la Grande Chartreuse, au bord du lac du Bourget, entraîne une émeute : le colonel de Coubertin démissionne. Ils partiront avec leurs alambics à Tarragone, reviendront en 1922… pour en repartir en 1992, déménageant à Ganagobie, au-dessus de la Durance, près de Manosque : l’affluence des touristes (environ 300 000 par an) n’était plus compatible avec la vie monastique… Mais le  remède Ganagobie s’avéra être aussi nocif sinon pire que le mal : les touristes se mirent à leur gâter la vie, tout comme à Hautecombe. Le problème n’avait été que déplacé. D’autres Chartreux expulsés, réfugiés à Pignerole en Italie, avaient proposé deux millions de francs à Émile Combes pour qu’il les autorise à rester : ce dernier sera lavé de tout soupçon de corruption le 12 07 1904, mais les Chartreux, en cela fidèles à leurs habitudes, ne diront rien. De mars à juin, plus de 400 congrégations sont interdites.

Genève garde toute sa force d’attraction pour les Savoyards :

La dangereuse promiscuité des populations de la zone (de la Haute Savoie) avec l’étranger est démontrée par de nombreux faits… Il y a à Genève 35 000 Français, 23 % de la population, dont le plus grand nombre appartiennent à la Haute Savoie : ils sont très attachés à la mère patrie ; mais il est fort à craindre qu’après avoir fêté l’Escalade (fête nationale genevoise) avec les Genevois pendant plusieurs années, ils ne s’imprègnent d’idées genevoises et que, joints aux zoniens naturalisés genevois, ils ne forment le trait d’union entre la Savoie du Nord et Genève, lorsque la Suisse jugera les circonstances propices à l’annexion qu’elle n’a pu réaliser en 1860.

Léon Duparc

1 05 1903                    Edouard VII, roi d’Angleterre est en visite à Paris : son intelligence, sa civilité et son humour viendront à bout, presse bienveillante aidant, de l’anglophobie manifestée tout au long des Champs Elysées : Vive Fachoda ! Vive les Boers ! Vive Jeanne d’Arc ! Un officier de sa suite lui dit : Les Français ne vous aiment pas. Et le roi de lui répondre : Et pourquoi donc voulez-vous qu’ils nous aiment ?

24 05 1903                224 voitures de course s’élancent de Versailles pour Madrid : 3 jours avaient été prévus. Mais la première étape Versailles – Bordeaux vira rapidement au jeu de massacre, les pilotes se tuant par accident, tuant des spectateurs,  ou des personnes passant par là sans identifier le risque, à tel point que le soir même le président de la République  annula purement et simplement la course : on avait décompté 11 morts pour cette seule journée ! Ces engins tapaient du 140 km /h !

1 06 1903                    Le Sillon de Marc Sangnier tient son premier congrès à Belfort : il marque le début du catholicisme

11 06 1903                Le roi de Serbie Alexandre I°, sa seconde épouse, la reine Draga, haïe de son peuple et le premier ministre sont assassinés par un terroriste sur les marches de leur palais de Belgrade. Dans la poche du premier ministre, on retrouvera une lettre non décachetée l’avertissant de l’attentat. Le pouvoir revient à l’ancienne dynastie des Karadjorgevitch, avec Pierre I°, ancien élève de Saint Cyr. Toute la bande des assassins va se retrouver aux premières loges du nouveau pouvoir, et ils n’en seront pas délogés avant longtemps. L’alliance franco russe de 1893 l’incite à renverser les siennes : il abandonne la protection de l’Autriche pour se mettre sous celle de la Russie, et de la France.

26 06 1903                 Refus d’autorisation législative à 81 écoles, collèges, tenus par des Congrégations religieuses : elles doivent fermer.

1 07 1903                     Soixante cyclistes prennent le départ du premier Tour de France devant l’auberge Le Réveil matin, à Montgeron, au sud-est d’Orly : 19 jours plus tard, ils ne sont plus que 20 à l’arrivée et c’est Maurice Garin, né au Val d’Aoste et naturalisé français, qui l’emporte, après avoir fait 2 428 km, à plus de 25 km/h de moyenne. Sa bicyclette est de la marque Française Diamant : elle pèse 16 kg.  Le climat politique, avec son nationalisme exacerbé, a poussé à la constitution d’équipes nationales. Ce nom avait été choisi par le journaliste Léo Lefèvre, employé par le journal sportif d’Henri Desgranges dans la foulée du Tour de France par deux enfants, de G. Bruno. Henri Desgranges a crée L’Auto Vélo en 1900 à l’initiative d’anciens annonceurs d’un autre journal, plus ancien : Le Vélo, fondé et dirigé par Pierre Giffard, créateur de la course Paris-Brest-Paris. Ce dernier s’était affiché ouvertement dreyfusard dans les colonnes de son journal, au fur et à mesure des rebondissements de l’affaire, ce qui avait profondément déplu aux annonceurs, dont le principal était Albert de Dion. Ce dernier fonda donc un journal concurrent, qui devint L’Auto en 1903, et L’Equipe en 1946. Le Vélo ne put résister au succès de L’Auto – passé de 30 000 à 95 000 exemplaires au soir de la première étape – et disparu en 1904.

Au geste large et puissant que Zola, dans La Terre, donne à son laboureur, l’Auto, journal d’actions et d’idées, va lancer à travers la France, aujourd’hui, les inconscients et rudes semeurs d’énergie que sont nos grands routiers professionnels. De Paris aux flots bleus de la Méditerranée, de Marseille à Bordeaux, en passant par toutes les villes roses et rêveuses qu’endort le soleil, à travers le calme des campagnes vendéennes, tout le long de la Loire qui coule lente et silencieuse, ces hommes vont s’enfuir éperdument (…)

Le trait épique du journaliste ne doit pas faire oublier ce qu’auront été pour ces coureurs les premières années du Tour de France : une épreuve d’une incroyable ingratitude et dureté : des départs au petit matin blafard, sans personne pour vous encourager, des étapes à n’en plus finir – jusqu’à 400 kilomètres – pour arriver dans les vingt heures dans des villes où personne ne vous attendait. Un règlement d’une rigidité toute militaire : un cadre cassé ? le coureur devra effectuer lui-même la soudure pour réparer ; le dérailleur ? pas question de l’autoriser [il ne le sera qu’en 1937 !] : au nom de quoi rendre les côtes plus faciles à grimper ?

En 1910, sur un Tour qui comptait 4 735 km avalés à la moyenne de 29.2 km/h, à l’issue de l’étape Bagnères de Luchon – Bayonne, après 17 heures de lacets dans le Tourmalet, Octave Lapize, dit Le Frisé, double vainqueur du Paris Roubaix, lancera aux officiels : Assassins, vous êtes des assassins ! Ces officiels étaient du même tabac que les officiers qui enverront 15 ans plus tard les soldats à la mort, et c’est avec ces hommes durs à la peine que le pays pourra encaisser la guerre atroce qui se dessinait.

10 08 1903                  Accident de métro à la station Couronne : 84 morts par asphyxie.

3 09 1903                    Victor Segalen, médecin de la marine a été affecté sur La Durance, qui pour l’heure a son port d’attache à Tahiti. Lors d’une mission à Atuona, sur l’île Hiva Oa,  aux îles Marquises qui devait ramener à Tahiti les bagages de Paul Gauguin décédé trois mois plus tôt et inhumé au cimetière du Calvaire, il achète aux enchères des bois sculptés, la palette du peintre et ses derniers croquis qui, sinon, auraient été jetés. C’est ainsi qu’il pourra rapporter en France le Village breton sous la neige. Je n’aurais pas pu comprendre cette terre sans être confronté aux croquis de Gauguin. Il le confie au peintre George Daniel de Monfreid, ami de Gauguin, pour terminer les angles laissés inachevés.

11 et 14 09 1903         Encore un pogrom en Biélorussie, à Gomel ; mais cette fois-ci, les juifs ont décidé de se défendre… jusqu’à faire assassiner 8 mois plus tard le ministre Plehvé qui avait commandité l’affaire.

08 10 1903                En Argentine, on avait commencé dès avril à se préoccuper du sort de l’expédition suédoise et de l’Antarctic et on avait décidé d’envoyer à leur recherche la corvette A.R.A Uruguay, commandant Julian Irizar, qu’il fallut entièrement transformer pour affronter les conditions exceptionnelles de l’Antarctique. L’équipage se composait de 8 officiers et 19 marins, tous choisis avec soin. L’Uruguay quittera Ushuaia dans les premiers jours de novembre, croisera au large de l’île Paulet sans savoir que quelques naufragés de l‘Antarctic y étaient encore.

12 10 1903                  Nordenskjöld et ses compagnons, partis cinq jours plus tôt rencontrent- Andersson, Duse et Grunden qui sont partis eux depuis le 29 septembre. Le bonheur des retrouvailles est de courte durée, car très vite, chacun se demande : qu’en est-il de l’Antarctic ?

4 11 1903                    Sous le parrainage des États-Unis, proclamation de l’indépendance du Panama. Parrainage…, car les États-Unis se sont réservés la concession à perpétuité d’une zone de 16 km de large de part et d’autre du futur canal, dont les travaux vont reprendre en 1905.

8 11 1903                    L’Uruguay touche Snow Hill, retrouvant Nordenskjöld, ses compagnons, – il y avait plus d’un an qu’ils attendaient l’Antarctic -, le trio Andersson, Duse et Grunden, et le même jour arrivent certains rescapés de l’Antarctic… rescapés, car d’autres sont restés sur l’île Paulet, qui embarqueront au retour ; mais l’épreuve a été trop dure pour quelques uns qui y ont laissé la vie. L’Argentine va faire un triomphe aux membres de l’Uruguay et aux rescapés de l’expédition, laquelle permit de rapporter de précieux spécimens géologiques et de la faune marine, aura exploré la côte est de la terre de Graham, dont le cap Longing, l’île James Ross, les archipels Joinville et Palmer. Nordenskjöld connaîtra la gloire mais aussi d’innombrables dettes.

11 1903                       Franklin Cowdery, alias Samuel Franklin Cody, américain de Davenport, dans l’Iowa, s’est entiché de cerfs volants qu’il met en scène dans des spectacles. Il en adapte un à un canot de sauvetage et traverse ainsi la Manche.  En 2012, Yves Parlier reprendra l’idée pour tenter de l’adapter aux gros navires et leur permettre ainsi d’économiser du carburant.

10 12 1903                    Röntgen, Pierre et Marie Curie obtiennent le Nobel de physique.

17 12 1903                   Sur la plage de Kitty Hawk, en Caroline du Nord, Wilbur et Orville Wright volent pendant douze secondes sur 36.5 m. avec Flyer 1, biplan à moteur à essence Wright-Taylor de 63 kg. Ils recommencent quatre fois et finissent par un vol de 284 mètres en 59 secondes. C’est le premier vol d’un engin plus lourd que l’air, motorisé et piloté.

1903                             Les premières lignes de tramway apparaissent à Tokyo : 2 ans plus tard, les tireurs de pousse-pousse mettront à profit les grandes manifestations nationalistes de septembre 1905, pour détruire plusieurs dizaines de voitures et incendier les bureaux de la Compagnie d’électricité.

Le deuxième congrès du P.O.S.D.R : Parti Ouvrier Social-Démocrate de Russie, fondé en 1898, voit s’affronter deux stratégies différentes : celle de Lénine, partisan d’une élite militante autour d’une ligne politique unique, qui va donner naissance aux bolcheviques – majoritaires – et celle de Martov et de Plekhanov, qui préfèrent la création d’un grand parti de masse, intégrant divers courants : ils seront les mencheviks – minoritaires -.  Nicolas II renvoie Sergueï Witte, son ministre des finances, principal artisan de l’essor extraordinaire du pays : il le rappellera en pleine crise en 1905 pour le renvoyer à nouveau en 1906.

Chamberlain propose le territoire de l’Ouganda à Théodore Herzl, qui mourra l’année suivante, à 44 ans ; mais les assises d’une nation nouvelle avaient été jetées.

Le rêve et la faim poussaient vers le sionisme les hommes et les oboles par dizaines de milliers. Le mouvement devenait une force, mais cette force nouvelle s’appuyait sur la tradition, c’est à dire, sur le retour à la terre des Hébreux. Un État juif, certes, mais en Palestine seulement.

On le vit bien lorsque, dans les premières années du siècle, le gouvernement britannique offrit à Herzl et ses compagnons le territoire fertile et alors presque inhabité de l’Ouganda. Herzl, lui, juif occidentalisé, était d’avis d’accepter le don. Il le dit au congrès annuel. Alors il y eut un véritable délire de désespoir. Un membre de ce congrès m’a raconté qu’il a vu des délégués sanglotant, suppliant, saisis par la fièvre des prophètes et criant que, hors de Jérusalem, et de ses collines, il n’y avait point de terre juive. Ainsi fut refusée l’offre d’un pays immédiatement accessible au profit d’un sol aride et dont la possession semblait alors aussi nébuleuse que la venue du Messie.

Cela semblait, cela était de la folie.

Pourtant, les événements donnèrent raison aux fous.

Joseph Kessel L’élan vers la Terre promise.1926

40 000 grévistes dans les textiles du Nord. Révolte en Kabylie. Première Ford de série. Charles Heudebert invente la biscotte industrielle ; le produit nous vient d’Italie, quand un boulanger commit l’erreur de cuire deux fois une pâte : bis cotte : cuite deux fois.

Louis Perrier, médecin et propriétaire de la Société des eaux minérales de Vergèze, dans le Gard, vend son entreprise à l’Anglais John Harmsworth, qui donne le nom du vendeur à la source, invente la petite bouteille verte, laquelle s’en va conquérir l’empire britannique, et même le monde. Cent ans plus tard, les baroudeurs du monde entier s’étonneront toujours du nombre incroyable de boutiques, toutes plus perdues les unes que les autres où on peut trouver du Perrier.

Frédéric Boudou est agriculteur à Durenque, au sud de Rodez, en Aveyron. Ses 50 ans ne l’empêchent pas de rester insatisfait de sa dure vie : il s’embarque avec son épouse Eugénie Vernhes et ses 7  enfants pour l’Argentine, où, ma foi, après avoir rejoint les premiers aveyronnais installés à Pigüe 20 ans plus tôt, les choses durent se passer plutôt bien, puisque, plus de 100 ans plus tard, un des ses arrière petit-fils, Amado Boudou deviendra vice-président de l’Argentine, assurant en 2012 la fonction de président le temps pour la présidente Cristina Kirchner de se faire opérer d’un cancer de la thyroïde.

Au Gabon, de 5 000 tonnes par an, l’exploitation de l’okoumé passera à 380 000 tonnes, 30 ans plus tard.

En Amazonie, dans le haut bassin de l’Amazone et du Putumayo, en territoire péruvien, la société caoutchoutière Casa Arana & Hernanos rafle les Indiens Witotos, Mirañas, Ocainas, Andokes, Nonuyas, Muinanes et Boras pour les emmener sur ses gigantesques exploitations de caoutchouc, La Chorera et El Encanto ; au bout de dix jours, les Indiens devaient revenir aux baraquements avec 14 kilos de latex : si les 14 kilos n’étaient pas atteints, c’était le fouet et les tendons coupés. Walter Hardenburg, un ingénieur américain parlera plus tard devant la justice anglaise (la société était devenue anglaise) de ce qu’il avait vu en matière de torture : mutilation des oreilles, des jambes, des doigts, des bras. Et cela dura plusieurs décennies et les responsables finirent paisiblement leurs jours. On comptera 6 000 Indiens ayant survécu à ce régime, emmenés par leurs anciens tortionnaires à la fin de l’époque du caoutchouc.

L’intolérance religieuse et politique bat son plein : Etiennette Loustau, institutrice ayant débuté dans les années 20 rapporte les difficultés de son beau-père, lui aussi instituteur : Anselme, le père de Gaston, a été déplacé cinq fois. Motif ? Idées trop républicaines. Sa femme Henriette, surprise un dimanche matin par une royaliste avec des boutons de manchette à l’effigie de Gambetta, a été dénoncée au maire, puis à l’administration, et expédiée ailleurs avec son mari.

Etiennette Loustau, institutrice en retraite Télérama N° 2482. 6 Août 1997.

Un député d’Annecy, un brin provocateur, dépose un projet de loi pour la suppression des zones franches : tout aussitôt, les 207 communes zoniennes protestèrent au nom des droits que leur avait conférés le plébiscite de 1860 et leurs représentants demandèrent que rien ne fût changé au régime établi. Premier raid Chamonix – Zermatt.  Exploitation hydraulique, par conduite forcée, du lac naturel [un verrou glaciaire] de la Girotte dans le Beaufortin, à 1 720 m. pour les papeteries Aubry d’Albertville.

L’hôtel du Panorama à Megève dispose d’une voiture, ce qui lui permet d’aller chercher ses clients à Sallanches, où le train arrive depuis juin 1898. On compte alors trois hôtels : Le Panorama – 40 chambres -, le Mont-Blanc de François Morand Périnet – 18 chambres, et le Soleil d’Or de Mlle Adélaïde Conseil, qui aura 35 chambres en 1910. Il faut ajouter à cette capacité d’accueil 7 villas louées en meublé. En 1902, 300 estivants feront un séjour à Megève.

Hilaire Feige parle ainsi de Megève dans un guide du tourisme :

Rien ne repose la vue et ne charme l’imagination comme ce val formé, dans la plaine et sur les coteaux, de terres labourables ou de belles prairies aux flancs des montagnes, de vastes forêts de sapins, coupées de charmantes oasis de verdure et, sur les sommets les plus élevés, de rocs grisâtres au duvet de frêles herbes ou tapissées de genévriers ou de rhododendrons…

L’air pur et embaumé de parfums de la montagne y promet aux tempéraments délabrés une prompte convalescence et bientôt une parfaite santé. Aussi le val de Megève est-il conseillé par les sommités médicales qui l’ont étudié comme une excellente station d’air, où les malades n’auront pas à souffrir de variations brusques de température si préjudiciables, même aux santés les plus solides.

22 01 1904                  Premier raid à ski Briançon – Lautaret, 56 km A R , par les Chasseurs Alpins.

8 02 1904                   Le Japon a proposé à la Russie une zone de partages d’influence en Extrême Orient : le Japon garderait sa domination sur la Corée et la Russie sa position prépondérante en Mandchourie : les Russes ont refusé ; le Japon déclare alors la guerre à la Russie : une escadre japonaise torpille 3 vaisseaux russes en rade de Port Arthur et attaque la forteresse, entre Pékin et Pyong-Yang, en Corée, aujourd’hui Anshan. La flotte russe finira par se saborder.

30 03 1904                 Les crucifix sont retirés des tribunaux. Les prêtres ne peuvent se présenter au concours de l’agrégation. La Chambre vote la loi prévoyant la suppression des écoles religieuses dans les dix ans à venir.

31 03 1904                  Le vice-roi des Indes, lord Curzon, en fonction depuis janvier 1899, pathologiquement obsédé par l’expansionnisme russe, se persuade qu’il est déjà à l’œuvre au Tibet et qu’il est urgent  de le contrer : il confie à son ami Francis Younghusband la direction d’une mission, plus militaire que diplomatique  pour imposer au Tibet le respect de la convention de 1893 : il s’agit en fait d’une colonne de 1 000 soldats, 2 mitrailleuses Maxim, 4 pièces d’artillerie lourde avec pour logistique une colonne de 10 000 porteurs, 7 000 mulets, 4 000 yacks, 6 chameaux ! Tout ce monde franchit le col de Jelap, à 4 200 m.   Les rencontres avec les officiels tibétains vont être nombreuses, mais toutes infructueuses, chacun campant sur ses positions, et l’affrontement, près du village de Guru ne pourra être évité : 1 500 Tibétains, munis de vieux mousquets et de sabres ne purent rien contre la puissance de feu anglaise, et ce fut un massacre : 700 morts coté tibétain. Les Anglais, atterrés  de la tournure des choses, firent tout ce qu’ils pouvaient pour soigner les blessés tibétains, puis poursuivirent leur marche ; il y aura encore deux ou trois sérieux accrochages, mais le 1 août, ils entraient à Lhassa, où la crasse, l’extrême pauvreté les marquèrent autant que la beauté et grandeur du Potala. La ville interdite sur laquelle fantasmait tout l’occident depuis des décennies s’offrait à sa vue et le spectacle n’était pas réjouissant !

Nous trouvâmes une ville crasseuse, sordide, sans égout, sans pavement. Pas une maison qui parut propre ou soignée. Les rues, après une pluie, ne sont que marres d’eau stagnante où porcs et chiens pataugent en quête de déchets.

Candler

Après avoir bien tourné et retourné dans tous les sens, les Anglais durent se rendre à l’évidence : pas la moindre trace de présence russe, pas la moindre arme russe : le vice roi Curzon était de la revue et il ne leur restait plus qu’à se faire pardonner leurs massacres et leur invasion brutale, ce à quoi parvint le talentueux Younghusband. Ce ne fut pas sans mal qu’il parvint à un accord avec un régent, resté à Lhassa après que le Dalaï Lama  se soit refusé à toute négociation en partant à… Oulan Bator. Les Chinois n’étaient pas fâchés de la situation, pourvu que les Anglais continuent à reconnaître la suzeraineté de la Chine sur le Tibet. Une convention anglo-tibétaine sera finalement signée le 7 septembre 1904 : le Tibet reconnaît sa frontière avec le Sikkim, accepte l’ouverture de 2 marchés [sur la route de Lhassa vers l’Inde] : Gyantse et Gartok, tous deux supervisés par un agent britannique résidant sur place, accepte de raser les fortifications entre Gyantse et l’Inde et d’entretenir la route donnant accès à ces marchés, accepte de demander l’accord préalable de l’Angleterre pour tout accord avec une puissance étrangère, à l’exception de la Chine, accepte le versement d’une indemnité de guerre [ ?…!] de 562 000 livres, soit 75 annuités de 100 000 roupies indiennes, les Anglais occupant la vallée de Chumbi jusqu’au versement complet de la rançon. Les Anglais quitteront Lhassa le 23 septembre.

16 04 1904                             Le commandant Laperrine, qui vient de créer les compagnies sahariennes pour faire observer l’ordre dans les oasis, parti d’Alger depuis plusieurs semaines, arrive au puits de Timiaouin, à 500 km au sud-ouest de Tamanrasset, actuelle frontière entre l’Algérie et le Mali, plein nord de Kidal, au Mali, avec la volonté d’intégrer à l’Algérie l’Adrar des Iforas, région montagneuse peuplée de Touaregs, au sud de Timiaouin, donc aujourd’hui en territoire malien. Les chambres de commerce d’Algérie pensaient ainsi agrandir leur territoire pour avoir plus de maîtrise sur le futur chemin de fer Alger-Gao, à même d’exporter les richesses du Soudan. Mais l’administration française du Soudan, basée à Dakar ne l’entendait pas de cette oreille, privilégiant pour l’exportation le port de Dakar [[le Soudan de cette époque est l’actuel Mali, et n’a donc rien à voir sinon l’homonymie avec l’actuel Soudan, à l’est du Tchad], et elle a dépêché le capitaine Théveniaut pour aller à la rencontre de Laperrine, rencontre qui se fait à Timiaouin. Les deux hommes ont ce que l’on nomme pudiquement de nos jours une franche explication : mais cela ne peut aller plus loin : le drame honteux de la colonne Voulet-Chanoine est encore dans toutes les mémoires, voilà tout juste cinq ans, et on ne peut s’autoriser un nouveau règlement de comptes fratricide. Le Soudan français l’emporta sur l’Algérie et donc l’Adrar des Iforas ainsi que celui de l’Aïr furent annexés au Soudan français… et leurs habitants, les Touaregs esclavagistes, passèrent sous le pouvoir des frères des esclaves sinon des esclaves eux-mêmes. On pourra réussir ce miracle en Afrique du Sud à la fin du XX° siècle, par la seule vertu d’un géant : Nelson Mandela ; mais cela ne pouvait pas marcher au Soudan au début du XX° siècle. L’humanité n’accouche pas tous les jours d’un homme à même de lui faire franchir des pas de géant. Aujourd’hui, l’Adrar des Iforas est au Mali, l’Aïr au Niger. Les graines de la discorde avaient été semées : elles germèrent rapidement, émaillant toute la vie politique du Niger et du Mali depuis leur indépendance, et formant aujourd’hui la toile de fond sur laquelle s’est déclenché le conflit du nord Mali.

18 04 1904                   Premier numéro de L’Humanité, encore socialiste avant de devenir communiste en 1921.

Les vrais croyants sont ceux qui veulent abolir l’exploitation de l’homme par l’homme, et, par suite, les haines d’homme à homme ; les haines aussi de race à race, de nation à nation, toutes les haines, et créer vraiment l’humanité qui n’est pas encore. Mais créer l’humanité, c’est créer la raison, la douceur, l’amour, et qui sait si Dieu n’est pas au fond de ces choses ?

… Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire : c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe.

Jean Jaurès, directeur du journal

11 05 1904                 Naissance de Salvador Dali, un an après la mort de son ainé, lui aussi, Salvador, à deux ans :

Avant ma naissance venait de mourir un frère à moi, de méningite, et ce frère, mes parents l’adoraient.
 
Quand je suis venu au monde, ils ont fait des choses affreuses et sublimes à la fois, ils m’ont donné le même nom que lui, Salvador.
 
À cause de cela, j’ai vécu toute mon enfance et toute mon adolescence en portant agrippé à mon corps et à mon âme l’image de mon frère mort. Donc, ce n’était pas moi. En naissant, j’ai mis mes pas dans les pas d’un mort adoré qu’on continuait d’aimer à travers moi. Davantage encore peut-être, j’ai appris à vivre en remplissant le vide de l’affection qu’on ne me portait pas vraiment.

13 06 1904                Joseph Vogt, industriel de Niederbruck, dans la forêt de Nonnenbruch, aux environs de Wittelsheim, cherche du charbon, et c’est un extraordinaire gisement de potasse qu’il trouve : l’Alsace va considérablement s’enrichir.

7 07 1904                   Même les congrégations religieuses qui sont autorisées ne peuvent plus enseigner : cela entraîne la fermeture de 2 400 écoles. Les biens des congrégations sont mis sous séquestre. Il reste malgré tout 662 écoles de garçons tenues par les Frères des Écoles Chrétiennes et 1 200 écoles de filles, tenues par des religieuses. Serait-ce de cette époque que date l’expression Heureux comme Dieu en France, qui nous est venue d’Allemagne : Wie Gott in Frankreich leben, traduite elle-même du yiddish, voulant signifier par là que la France est devenue un pays tellement déchristianisé que Dieu n’a plus à se préoccuper de ses ouailles, et peut donc profiter de la vie à temps plein ?

07 1904                     Seconde édition du Tour de France. Dans le col de la République, les supporters stéphanois, en cheville avec Faure, leur champion local, ont trouvé moyen de le faire passer en tête au col, et c’est à une pluie de coups de gourdin qu’ont droit les suivants. Lynché, l’Italien Gerbi a un doigt sectionné sur le guidon ! À Alès, une émeute obligera les organisateurs à tirer en l’air pour se dégager.

14 07 1904              A Fort-Crampel (Moyen Congo), le commissaire de première classe Léon Gaud, d’accord avec son collègue Georges Toqué, allume une cartouche de dynamite accrochée au cou d’un indigène nommé Papka, trop peu empressé à célébrer la fête nationale française. Mais il en faudrait plus à ce monstre pour être démonté, face à une foule horrifiée. Gaud n’en était pas à son coup d’essai. Auparavant, il avait fait cuire une femme vivante et ordonné à son boy de boire le bouillon ainsi obtenu. Il y a aussi l’enfermement dans une case de 6 m. x 4 m., sans ouverture, de 58 femmes et 10 enfants pendant 18 jours : 47 de ces otages étaient alors morts, leurs corps jetés par après dans le fleuve. C’est un médecin récemment arrivé qui découvrit alors les survivants au milieu des cadavres et des excréments.

Devant le scandale, le gouvernement confia une mission à Pierre Savorgnan de Brazza, sorti de sa retraite algérienne : il ne pût guère que constater l’étendue des dégâts chez ces populations qu’il avait cru mettre sous la protection de son pays : il mourut à Dakar, sur le chemin du retour, le 14 septembre 1905. Il avait pris le temps de faire un rapport, … que le gouvernement s’empressa d’enterrer. C’est l’historienne Catherine Coquery-Vidrovitch qui le déterrera dans les années 1960.

29 07 1904                 Rupture des relations diplomatiques avec le Saint Siège. Le nonce avait été expulsé et l’ambassadeur rappelé le 21 mai.

Joseph Simond escalade l’Aiguille de la République, au-dessus de Chamonix,  muni d’une corde solidaire d’une arbalète. Deux guides sont postés de chaque coté de l’aiguille. La corde lancée par-dessus l’aiguille est récupérée par l’autre qui s’en sert pour se hisser au sommet. Pour ce qui est de la beauté du geste, il vaut mieux aller voir ailleurs.

2 10 1904                  De 1880 à 1914, les Allemands se sont constitué le troisième empire colonial. Le premier gouverneur civil de la Namibie, dans le sud-ouest africain, a été Heinrich Goering, père de Hermann. La manière douce n’a certes été l’apanage de personne, mais c’est particulièrement vrai pour eux. Le général Lothar von Trotha a écrasé une révolte du peuple Herero le 11 août à la bataille du plateau de Waterberg, qui fait environ 60 000 morts. Il proclame alors :

Moi, le grand général des soldats allemands, envoie cette lettre au peuple des Herero. Les Herero ne sont plus des sujets allemands… Le peuple des Herero doit quitter le pays. Si le peuple ne le fait pas, je l’y obligerai par le Groot Rohr (grand canon). A l’intérieur des frontières allemandes, tout Herero avec ou sans armes, avec ou sans bétail, sera abattu, je ne fais plus d’exception pour les femmes et les enfants, ramenez-les dans votre peuple ou laissez-les se faire abattre aussi. Telles sont mes paroles au peuple Herero.

La plupart des survivants périront de soif et d’épuisement dans l’Omaheke (l’actuel Kalahari) ; il en restera 20 000, qui croupiront dans des camps de concentration. Mme Heidemarie Wieczorek-Zeul, ministre du Développement dans le gouvernement de Gehrardt Schroeder s’excusera pour ces atrocités en août 2004 à Okakarara.

30 10 1904                 La Mutualité régale à la salle des Machines, au Champ de Mars 26 000 de ses membres : cela représente 13 km de tables ! Ils remettront le couvert, et pour 50 000 personnes le 5 novembre 1905 !

4 11 1904                     Le général André est ministre de la guerre dans le gouvernement d’Émile Combes. Il se fait gifler par le député nationaliste Syveton en pleine séance du Palais Bourbon : c’est l’affaire des fiches : pour favoriser l’avancement des officiers républicains anticléricaux, le ministre a lancé une vaste enquête interne sur les opinions religieuses des gradés : Vont-ils à la messe ? Ont-il envoyé leurs enfants dans des écoles catholiques ? etc… 20 000 fiches sont réunies et confiées pour vérification aux francs-maçons de la loge du Grand Orient de France, fer de lance de la lutte contre l’Église. Mais encore aurait-il fallu que l’intendance suive, c’est à dire qu’existent les écoles à même de former ces officiers laïques et républicains, car, dans les faits, même au plus fort des campagnes anticléricales, l’armée et la haute fonction publique ont continué de puiser une bonne partie de leurs cadres parmi les jeunes gens issus des meilleures écoles catholiques : le collège Stanislas et l’école Sainte-Geneviève. Le système aura été tout de même suffisamment efficace pour qu’au tout début de la guerre, 10 ans plus tard, le général Joffre se voit contraint à se passer des services de 180 généraux, sur les 425 que comptait alors l’armée ! L’affaire va entraîner la chute du gouvernement Combes, et, très probablement, le meurtre de Syveton, retrouvé asphyxié par des émanations de gaz dans son cabinet de travail le 8 décembre suivant.

C’est la grande époque de la franc-maçonnerie française : en 1895, Antoine Gadaud, maçon et ministre de l’agriculture déclarait : La franc-maçonnerie est la République à couvert. La République est la franc-maçonnerie à découvert. Le parti radical était noyauté par la franc-maçonnerie, et siégeait souvent à Matignon. Ne parlons pas de l’Elysée, limité à l’époque à l’inauguration des chrysanthèmes.

Quelques célébrités… sur une plage de près de 300 ans :

Hommes de lettres, philosophes : Montesquieu, Voltaire, Casanova, Choderlos de Laclos, le marquis de Sade, le comte Joseph de Maistre, Rouget de Lisle, Gotthold Ephraïm Lessing, Goethe, Herder, Alexander Pope, Burns, Walter Scott, Sheridan, Vittorio Alfieri, Stendhal, Emile Littré, Stéphane Mallarmé, Jules Vallès, Proudhon, Oscar Wilde, Vicente Blasco Ibanez, Alexandre Pouchkine, Heinrich Heine, Mark Twain, Arthur Conan Doyle, Rudyard Kipling, Georges Dumézil, Frederick Tristan.

Musiciens, grands compositeurs, mais aussi des jazzmen de renom : Joseph Haydn, Ludwig van Beethoven, Wolfgang Amadeus Mozart, Cherubini, Franz Liszt, Jean Sibelius, Giacomo Meyerbeer, Count Basie, Duke Ellington, Lionel Hampton, Louis Armstrong.

Politiques, rois, militaires, libérateurs, ministres : Frédéric II de Prusse, Frédéric-Guillaume Ier, Léopold Ier de Belgique, George Washington, George IV, George VI, Edouard VII et Edouard VIII (d’Angleterre), le marquis de La Fayette, Joseph Bonaparte, Benjamin Franklin, David Crockett, Franklin D. Roosevelt, Giuseppe Garibaldi, Winston Churchill, Harry S. Truman, Théodore Roosevelt, Lyndon B. Johnson, Simon Bolivar, Gerald Ford, Salvador Allende, Abd-el-Kader, Omar Bongo, Eduard Benès, le maréchal Joffre, Wellington, le comte de Mirabeau, Jules Ferry, Henri Emmanuelli, Roland Dumas, Pierre Joxe, Charles Hernu.

Artistes : Le sculpteur Bartholdi, Cecil B. De Mille, Oliver Hardy, Clark Gable, John Wayne, Marc Chagall, Juan Gris.

Savants, inventeurs et industriels : Les médecins Alexander Fleming et Edward Jenner, Samuel Hahnemann, inventeur de l’homéopathie, les frères Montgolfier, John Macadam, George M. Pullman, l’astronaute Edwin Aldrin, W.P. Chrysler, Henry Ford, Olds et André Citroën, Samuel Colt, le psychologue Ovide Decroly, Henri Dunant, fondateur de la Croix Rouge, K.C. Gillette, l’aviateur Charles Lindbergh.

28 12 1904                   La loi retire aux églises catholiques et aux consistoires protestants le monopole des inhumations : les municipalités créent leur services de pompes funèbres.

1904                       Première machine d’imprimerie offset. Premier match international de foot. La montre bracelet fait son apparition. L’archéologue grenoblois Georges Legrain découvre dans le temple d’Amon-rê à Karnak une salle d’environ 2 300 m² contenant près de 800 statues, 18 000 figurines de bronze, des stèles etc…

Dans Trois façons de faire de la politique Yusuf Akçura, turc, parle de la nécessité d’une unité organique, voire raciale, de la société. Les Jeunes Turcs qui deux ans plus tard vont refonder leur mouvement au sein du CUP – Comité Union et Progrès – ont souvent étudié à Paris, Berlin ou Genève où ils ont pu admirer les darwinistes sociaux Ernst Haeckle, Gobineau, Gustave le Bon.

Cézanne n’aime pas tout ce qui fabrique un notable : Les instituts, les pensions, les honneurs ne peuvent être faits que pour les crétins, les farceurs et les drôles.

2 01 1905                   Capitulation russe à Port Arthur : jusqu’alors cédé à bail à la Russie depuis 1898, Port Arthur devient japonais.

9 01 1905                   Première révolution russe à St Petersbourg. Le pope Gapone organise sur la place du Palais d’Hiver à Petersbourg une manifestation qui rassemble 200 000 ouvriers chantant Dieu sauve le tzar : une pétition doit être remise à Nicolas II. Les soldats tirent… des barricades se dressent ; on compte une centaine de morts : c’est le dimanche rouge. Bolchevistes comme libéraux, désemparés par la spontanéité du mouvement, ne surent pas canaliser le mécontentement. Le nombre de manifestants était probablement inattendu, mais la manifestation n’était que l’aboutissement d’une longue préparation initiée par ce prêtre orthodoxe, sur fond de pacifisme bien affiché, dans un cadre tout à fait légal. Nombre de socialistes juifs, dont les actions avaient entraîné de nouveaux pogroms, émigrèrent en Palestine. Par contre, Trotski, à ce moment-là en tournée de conférences à travers la Suisse, pris d’une grande peur de se faire doubler par ce pope, revint en Russie, avec sa nouvelle femme Natalia, juste le temps de réaliser que les risques d’être rapidement arrêtés étaient trop importants, et de se réfugier alors en Finlande. Sa femme avait été rapidement arrêtée.

Witte, chef du gouvernement, sauve le pouvoir en faisant arrêter le président du soviet de Saint Petersbourg.

Écoute, écoute paysan… […] Voici comment le tzar a parlé à son peuple.[…] 200 000 ouvriers s’avançaient vers le palais. Ils avaient mis leur costume du dimanche, tous, les jeunes et les vieux. Les femmes marchaient à coté de leur maris ; les pères et les mères tenaient leurs petits enfants par la main… Des troupes occupaient toutes les rues, toutes les places où le défilé pacifique devait passer. Laissez-nous aller jusqu’au tzar, suppliaient les ouvriers. […] Et c’est alors que tout est arrivé ! […] Les coups de feu ont retenti dans un grondement de tonnerre. La neige a rougi du sang des ouvriers…

Léon Trotski Lettre ouverte aux paysans.

Trois hommes font connaissance dans une cellule de prison :
  • Moi, je suis ici parce que je suis un opposant à Popov, dit le premier.
  • Moi, je suis ici parce que je suis un partisan de Popov, dit le second.
  • Et moi, je suis Popov, enchaîne le troisième.

2 02 1905                              Joseph Pinchon et Cauméry ont écrit et illustré une des premières bandes dessinées : Les aventures de Bécassine que la maison Maurice Laudrand édite au sein de La semaine de Suzette.

En 1940, les Allemands s’empresseront de mettre au pilon tout ce qui pouvait rester de Bécassine aux Editons Laudrand : Otto Abetz, patron allemand de la France occupée, était professeur de dessin et donc bien placé pour mesurer son effet corrosif ; en l’occurrence lui étaient restés en travers de la gorge les très nombreuses phrases de Bécassine comportant le terme Boche, dans les années qui suivirent la grande guerre : ceci dit, le goût de la revanche lui avait quelque peu faussé le jugement – à moins que ce ne soit sa femme, française – en prêtant à cette pauvre et gentille nigaude bretonne une capacité de nuisance qu’elle n’avait pas. Il n’y aurait donc pas eu de livre plus dangereux pour l’Allemagne nazie en 1940 à Paris ! à désespérer de l’insolence et de la causticité françaises !

20 02 au 11 03 1905             Bataille de Moukden – aujourd’hui Shenyang – entre la Russie et le Japon : les trois armées russes se retirent à 100 kilomètres au nord de Moukden.

21 03 1905                  Le service militaire est réduit de 3 à 2 ans.

25 04 1905                Fondation de la SFIO : Section Française de l’Internationale Ouvrière, qui réalise la fusion du Parti socialiste français de Jean Jaurès et du Parti socialiste de France de Jules Guesde. L’orientation repose sur trois principes : l’entente internationale des travailleurs, l’organisation du prolétariat en parti de classe pour la conquête du pouvoir, la socialisation des moyens de production et d’échange.

30 04 1905                 Jean Jaurès, dans les arènes de Béziers, s’adresse aux ouvriers agricoles en grève ; c’est son premier meeting :

Tant qu’une immense multitude opprimée ne pourra utiliser ses bras qu’avec la permission de la classe possédante, la République sera mutilée, boiteuse, chancelante, et nous voulons la République debout, la République aux yeux fiers et elle ne le sera que lorsque la propriété collectiviste et communiste sera substituée à la société oligarchique.

[…] Quelle honte pour le capitalisme d’avoir transformé en servitude cette noble fierté du travail. Demain, le travail sera honoré et rémunéré selon sa valeur. Les hommes choisiront eux-mêmes les chefs des travailleurs comme ils les choisissent aujourd’hui dans la société politique. Ils se dresseront, pour la première fois, vers la liberté, vers la fierté, vers l’indépendance, vers le soleil en acclamant la révolution libératrice.

Marcelin Albert et 30 vignerons d’Argeliers sont là, qui affichent leur programme sur le chapeau : grève des élus et refus de l’impôt, rejeté par le comité régional viticole de Béziers. Mais il n’était pas encore vraiment pris au sérieux.

Dans ces années-là, Georges Clemenceau affronte le même ennemi, et un siècle plus tard, ses mots n’auront pas pris une ride :

Il y a quelque chose de plus redoutable encore que le grand industriel, c’est la société anonyme qui est maintenant la règle de la haute industrie […] Là, pas même ce patron vers qui peut monter, de hasard, un cri de pitié. Les patrons, ce sont les actionnaires changeants, dispersés dans le monde, qui ne connaissent de l’usine que le dividende […] et sous le tour de vis impitoyable, le dividende péniblement exprimé du travailleur s’accumule au profit d’inconnus.

Georges Clemenceau La mêlée sociale        1895

1 05 1905                   Le lendemain Jean Jaurès visite la cave de Maraussan : Paysans, ne demeurez pas à l’écart. Mettez ensemble vos volontés et, dans la cuve de la République, préparez le vin de la révolution sociale

Il en rendra compte dans la presse une semaine plus tard :

Les militants se sont bien gardés de heurter ce qu’il y a de plus profond et, en un sens, de légitime dans les habitudes paysannes. Ils n’ont pas demandé à ces petits propriétaires vignerons de renoncer à leurs parcelles de propriété, assez inégales, et à l’autonomie de la production. Mais ils les ont habitués à pratiquer l’association dans un sens toujours plus communiste. Les associés de la société des Vignerons libres travaillent chacun son tout petit domaine, mais ils ont commencé par avoir un chai commun, une cave coopérative commune. Ils ont pu, ainsi, par le mélange de leurs vins, créer quatre ou cinq types et avoir leur marque. Par là, ils ont pu entrer en rapport avec les coopératives ouvrières de consommation, notamment avec les grandes coopératives parisiennes.

Mais il ne leur a pas suffi d’organiser la vente. Maintenant que, dans une première application de l’association, ils ont vaincu l’esprit de défiance, ils vont plus loin, et ayant organisé la vente, ils commencent à organiser la production. Ils construisent, en ce moment, une cave de vinification. Ce ne sont plus les vins tout faits que les vignerons apporteront à la cave commune, mais les raisins, et le travail de vinification se fera dans des conditions scientifiques.

J’ai eu une grande joie à visiter, avec les vignerons qui chômaient le 1° mai, le vaste terrain acquis par eux et où sont creusés les fondations du nouvel édifice. Il est tout voisin de la gare et des conduites mèneront le vin aux wagons-réservoirs qui portent aux ouvriers parisiens le bon et loyal produit des vignerons maraussanais.

3 05 1905                   Un fraudeur qui a fabriqué et vendu 12 000 hectolitres de vin artificiel, est condamné à Nîmes… à 16 francs d’amende : le prix d’un hectolitre de vin.

27 05 1905                 Victoire navale japonaise sur la flotte russe de l’amiral Rojestvenski à Tsushima. Cette dernière venait à peine d’arriver dans les parages : à cette époque, on ne se risquait pas encore à passer par l’océan arctique : le suédois Nordenskjöld l’avait certes fait pour la première fois 26 ans plus tôt, mais entre une expédition scientifique méticuleusement préparée et l’appareillage en urgence de toute une marine de guerre, les appréciations ne peuvent être les mêmes : aussi la flotte russe était-elle passée par le cap de Bonne Espérance… huit mois[2] ! quel long voyage pour être tout bonnement coulée par le fond à l’arrivée ! 2 destroyers et un croiseur parvinrent à se réfugier à Vladivostok, 6 autres petits navires s’abritèrent dans des ports neutres, tout le reste, c’est à dire 36 navires fut touchés coulés : 5 000 marins et officiers russes tués, 6 000 prisonniers ! le désastre pèsera lourd dans la révolution russe en cours.

31 05 1905                  Visite en France d’Alphonse XIII d’Espagne ; le 1° Juin, il échappe à un attentat.

7 06 1905                   Le Président du Conseil norvégien Michelsen fait voter la déchéance du roi Oscar II , jusqu’alors, roi de Norvège et de Suède, qui étaient deux royaumes indépendants sous un même roi. En novembre, la Norvège se donnera par referendum un nouveau roi Haakon VII, rien que pour elle.

27 06 1905                   La durée du travail des mineurs est ramenée à 8 h/j, avec des paliers de 2 ans, on pourrait dire des paliers de décompression, à 9 heures, puis à 8h30′. Les marins du cuirassé Potemkine mouillé à Sébastopol se mutinent : ils en ont marre de mal manger. Quelques officiers sont tués et ils emmènent le navire à Odessa où l’escadre refuse de se rallier à eux. Ils se rendent aux autorités roumaines de Constanta.

14 07 1905                  La loi donne droit à une assistance à tout Français âgé de plus de 70 ans, privé de ressources, incapable de travailler, atteint d’une maladie ou d’une infirmité incurable : avec une telle quantité de conditions à remplir, la mesure n’a pas dû vider les caisses : les intéressés devaient se compter à peu près sur les doigts de la main.

1 08 1905                   Création au sein du ministère des finances, du service de la répression des fraudes et de la falsification des boissons alcoolisées, aromatisées à base de raisin ou de pomme. Elle définit le vin comme le produit exclusif de la vigne : cela sera jugé insuffisant, d’autant que l’État ne se dotait pas des moyens financiers aptes à faire appliquer la loi.

5 09 1905                   Dans la guerre sino-russe, la médiation des États-Unis aboutit au traité de Portsmouth : Leao-tong est rétrocédé au Japon, qui prend aussi Port Arthur et des droits  sur la Mandchourie, notamment les droits russes sur le chemin de fer sud-mandchourien, et le protectorat de la Corée. Le Japon va fournir en Mandchourie un effort économique considérable : chemins de fer, installations industrielles, développement des mines et de l’agriculture : le haricot soja nourrissait les hommes, améliorait les sols quand on le pressait en tourteaux, donnait du plastique quand on le traitait chimiquement.

Protectorat japonais en 1905, colonie en 1910, la Corée est partie pour être déchirée pour longtemps entre la Chine et le Japon. Néanmoins, si la division nord-sud était antérieure, le pays avait une longue histoire de civilisation développée, riche d’une culture qui avait rayonné bien au-delà de ses frontières :

Quand, à la fin du XIX° siècle le Japon fait main basse sur la péninsule de Corée, ultime embarcadère de l’Asie vers le Pacifique, le pays, qui sort d’un siècle d’incurie politique, de gaspillage économique et de troubles sociaux, est exsangue. Trois générations durant, elle va continuer à endurer les pires catastrophes : colonisation, guerre meurtrière, partition, une dictature qui, au nord, dure encore. À ne retenir que cette période de drames, on pourrait croire que les Coréens sont voués au martyre.[…] Mais la réussite actuelle du Sud n’est pas un miracle inexplicable. Elle est la suite logique d’une histoire ancienne et le signe que la Corée renaît une fois de plus de ses cendres. Un peu comme si les portables Samsung et les automobiles Hyundai faisaient écho aux couronnes de Silla, aux céladons de Koryô ou au han’gul [alphabet coréen composé de 24 lettres formées de traits géométriques simples établi en 1446, beaucoup mieux adapté au clavier d’ordinateur que les idéogrammes japonais et chinois] du roi Sejong.

Pascal Dayez-Burgeon L’Histoire N° 385 mars 2013

Voisine de la Mandchourie, l’extrême est de la Sibérie est explorée par Ferdynand Ossendowski, polonais, géologue, qui effectue plusieurs missions scientifiques de prospection surtout pétrolière mais aussi minérale en Sibérie dans le piémont des Monts Altaï, source de l’Ob, – au nord de la frontière entre l’actuel Kazakhstan et la Mongolie  et encore dans l’extrême est, Vladivostok et l’Île Sakhaline. Dans cette dernière contrée, il marche sur les pas de son illustre prédécesseur, Nikolaï Prjevalski, – dont on donna le nom à une race de chevaux -, qui l’explora de 1867 à 1869.

La première impression qui ressort de son Asie fantôme est la découverte d’un monde qui n’est pas à conquérir car tout ce territoire s’inscrit dans une histoire millénaire : on y découvre le dolmen d’Abu Khan, le chef des Ouïghours, tué par Gengis Khan, des tribus aux traditions séculaires, les Khirgiz, les Aïnous, les Orogons, les Yakoutes, les Ostiaks, les Gold, les Tartares de l’Abakar, des chamans qui pendent aux arbres les morts avec pour tout linceul des écorces de bouleau, des peuples dont le mode de vie est resté inchangé depuis des siècles : les Aïnous, dépositaires d’une connaissance approfondie de la nature, où tout est signe, lisant un paysage, une mer avec des yeux d’encyclopédiste là où un œil occidental ne dispose que d’un digest superficiel. Les drames de tous les peuples qui sont tombés sous le joug des Russes, aux comportements en tous points semblables aux conquérants de l’ouest américain : de l’alcool, de l’alcool et encore de l’alcool pour qu’abrutis, ils vendent leurs fourrures pour un prix dérisoire, quand ce n’est pas de prix du tout, seulement de l’alcool…, à en décimer des peuplades entières : il suffit qu’une tribu s’enivre un soir et qu’une vague de froid vienne là-dessus et tout le monde meurt de froid. Soixante ans plus tard, la situation n’aura pas changé : Sakharov le rapporte dans ses Mémoires : on saoule systématiquement les chasseurs sibériens indigènes : les agents de l’État arrivent en hélicoptères, chargés pour l’essentiel de vodka ; pendant plusieurs jours, les chasseurs, leurs femmes, leurs enfants et leurs vieux parents sont ivres morts, tandis que l’hélicoptère emporte un chargement de fourrures destinées à l’exportation.

Une richesse inouïe de la faune, l’accroissement naturel restent nettement plus important que le prélèvement opéré par les chasseurs, peu nombreux pour l’immensité du territoire. Dans ces immensités, une région de cocagne ou faune et flore tropicale voisinent avec faune et flore de la toundra : .

Entre le fleuve Amour, la frontière coréenne, l’océan Pacifique et la Mandchourie se trouve la région oussourienne. Elle est traversée par l’Oussouri et ses affluents, la Songacha et le Daobi Ho, et divisée en deux parties par les montagnes de Sikhota-Alin.

C’est une étrange contrée, où se rencontrent le Nord et le Sud. Des pins, des sapins, des cèdres et des bouleaux arctiques poussent à côté de noyers, de tilleuls et de chênes-lièges, de palmiers dimorphes et de vignes. Le renne, l’ours brun, la zibeline vivent dans la même forêt que le tigre, le boa constricteur et le loup [1]. Sur les eaux des lacs, sur les marécages ; autour du lac Khanka, l’oie, le cygne et le canard du Nord se mêlent au cygne noir d’Australie, au flamant des Indes, au héron de Chine et au canard mandarin. Est-on face à une énigme ou à une facétie de la nature

La légende, fleur de la pensée et de l’imagination des indigènes, dit ceci :

Quand Dieu eut achevé la création du monde, qu’il eut mis partout les arbres, les buissons, les herbes, les animaux, les oiseaux et les reptiles destinés à chaque région, il ne resta plus qu’une partie de la terre qui fût dénudée et sans vie : c’était la contrée qu’arrose l’Oussouri. L’Esprit du fleuve s’écria :

– Créateur, tu as donné à tous les pays des présents magnifiques et c’est cette région seulement que tu n’as pas favorisée. Sois généreux et accorde-lui tes bienfaits selon ta sagesse et ta miséricorde !

Dieu entendit la voix de l’Esprit du fleuve et, prenant partout des plantes, des animaux, des oiseaux, des reptiles et des pierres précieuses, il les répandit sur le pays de l’Oussouri. La terre se couvrit de fleurs, des tribus nombreuses arrivèrent, cherchant le bonheur et la richesse.

Les explorateurs russes, depuis les temps les plus reculés, ont appelé cette contrée la perle de l’Orient.

Avant la révolution bolchevique, le musée de la Société d’Études de la région de l’Amour possédait quelques spécimens de boas de l’Ossouri. Ce type zoologique fournit une des meilleures preuves que la région constitue un véritable champ de bataille entre le Nord et le Sud. Dans la même forêt, l’habitant des régions neigeuses subarctiques, la zibeline, rencontre la terreur des jungles tropicales, le boa. La nature, afin de créer pour le boa un habitat qui lui soit familier, a fait pousser dans la taïga le palmier (Dimorphantus Palmoideus) tout près de l’arbre originaire de la zone arctique, le cèdre ; à travers les vignes vierges qui l’entourent, le tigre de l’Amour, cousin de celui du Bengale, se fraye un passage. Tout ceci conduit le voyageur à penser que la nature, au moment où la flore et la faune du pays furent créées, a oublié ses principes ou les a délibérément ignorés, par caprice.

[…] Si le voyageur veut voir une région où se mêlent le Nord et le Sud, où les contrées arctiques rejoignent l’Egypte et l’Inde, où la Sibérie touche le Japon, il n’a qu’à venir sur les bords du lac Khanka, à la frontière de la Mandchourie, [sur le 45° parallèle, celui de Bordeaux. ndlr].

Ferdynand Ossendowski Asie fantôme              Phébus Libretto 1996

On serait tenté de penser ces terres bénies des dieux, idylliques, si… si n’était quasiment partout le goût de cendre d’un monde marqué à jamais semble-t-il, par le bagne. Un monde, car, hors l’enceinte même des bagnes, dont le principal se trouvait sur l’île Sakhaline, où les nervis du tzar se chargeaient de faire de la vie des condamnés un enfer – quinze ans plus tôt, Tchekhov avait déjà longuement, minutieusement visité Sakhaline -, de très nombreuses régions étaient imprégnées de la présence de nombreux évadés, vivant parfois dans des conditions décentes en des cabanes perdues, mais le plus souvent comme des bêtes traquées, installées dans des grottes quasiment secrètes, menant une vie de paria, faite de chasse, de rapines, de meurtres quelquefois, hantés par la sinistre Tcheka, l’ancêtre du NKVD des soviets, lancée continuellement à leurs trousses.

C’est la marque indélébile des Russes, diffuse sur l’ensemble du territoire. Plus localement, ils ont construit le chancre qu’est Vladivostok, – à la latitude de Gênes – qui ne comptait pas plus de 500 habitants 35 ans plus tôt quand y passa Prjevalski. Et le temps n’y apportera aucun changement : Joseph Kessel y séjournera à la fin de la première guerre mondiale, vingt ans plus tard, à l’occasion des ultimes soutiens occidentaux aux Russes Blancs combattant les soviets, et la ville sentira toujours cette vilaine odeur mafieuse. Dans la décennie 2010, la folie y sévira toujours, avec un  pont somptueux à 731 millions d’€ reliant le continent à l’île Rousski, près de Vladivostok, inutilisé en raison de l’absence totale d’activité économique sur cette île à peine peuplée.

La population de Vladivostok était étrangement mélangée. Elle se composait de fonctionnaires russes qui buvaient, faisaient fortune grâce aux pots-de-vin ou finissaient en prison, d’officiers ivrognes et joueurs, de spéculateurs, de petits industriels usant et abusant d’une main-d’œuvre à vil prix que ne protégeait pas la loi, de bandits, de marchands d’esclaves, de faussaires, de maîtres chanteurs, d’individus sans profession ou dont la profession allait du banditisme à d’étranges pratiques d’enrichissement; de la lie de ces pays où l’on pouvait recruter des hommes pour toute espèce d’aventures, qu’il s’agît d’aller chercher de l’or sur les bords de la mer d’Okhotsk ou de partir à la chasse aux phoques dans les îles du Commandeur, ou bien encore de négocier avec les indigènes du Kamtchatka et d’Anadyr une peau de zibeline ou de castor contre seulement un verre d’eau-de-vie et une demi-livre de poudre.

Cette population à la moralité douteuse constituait la toile de fond du tableau sur lequel se déroulait l’histoire de la cité. Cette dernière n’avait été, à l’origine, qu’une simple forteresse russe près de laquelle se blottissait une petite ville avec ses cafés, ses restaurants suspects, ses tripots et tous les parasites sociaux qui sont la plaie des garnisons de frontière.

Au bout d’un certain temps, de nouvelles personnalités avaient fait leur entrée en scène : deux marins allemands déserteurs, un Hollandais poursuivi par la justice, un Suédois et un Finlandais, épaves de la destinée échouées sur les rivages du Pacifique. Un Russe, probablement évadé du bagne, les rejoignit bientôt et ils ouvrirent une petite boutique où la vodka, le tabac, le vin, les allumettes, les chandelles, les sardines et les cordages constituaient les articles principaux de leur négoce. La boutique n’avait pas beaucoup d’importance en elle-même, mais ses propriétaires s’enrichirent avec la rapidité de l’éclair, achetant des propriétés, élevant de magnifiques maisons sur des terrains où maintenant se trouvent les rues les plus importantes de la ville.

Si l’on veut remonter aux sources de cette fortune rapide, il faut chercher en dehors de la boutique, et même en dehors de la ville. Cette bande d’aventuriers entreprenants faisait des affaires bien plus fructueuses au large, où ils possédaient des voiliers de petit tonnage, rapides et bien armés, avec lesquels ils attaquaient les bateaux japonais, chinois et américains qui transportaient des fourrures, du ginseng, des cornes de cerfs, de l’or et d’autres marchandises achetées ou volées sur le territoire russe d’Extrême-Orient. Tout ce butin était caché en lieu sûr jusqu’au moment où il pouvait être vendu. Ce commerce lucratif continua pendant plusieurs années et procura à ses initiateurs des situations honorables dans la ville, si bien qu’au bout du compte ils purent abandonner leurs entreprises maritimes pour se consacrer à des occupations sans doute moins profitables mais rentrant dans les limites strictes de la loi.

Quand un courageux magistrat institua une enquête sur les origines de la fortune de ces potentats d’Extrême-Orient, il paya de sa vie son audace. On l’invita à une chasse au cerf, il reçut une balle dans la tête, accidentellement. Sa mort mit un terme aux efforts tentés pour jeter une lumière purificatrice sur le sombre passé de ces honorables citoyens. Quelques-uns d’entre eux vivaient encore quand j’arrivai à Vladivostok. Tout le monde leur faisait des politesses, mais, derrière leur dos, on chuchotait les détails sanglants de leur trafic le long des côtes.

Ferdynand Ossendowski Asie fantôme              Phébus Libretto 1996

17 10 1905                   Le tzar Nicolas II signe le Manifeste sur le perfectionnement de l’ordre de l’État, qui garantit les libertés civiles et institue une assemblée législative élue – la Douma – : c’est, avant la lettre, la première Constitution russe. Deux pouvoirs se combattent alors :  le gouvernement, dirigé par Witte, haï par Nicolas II, et le soviet de Saint Petersbourg, présidé jusqu’aux événements de janvier par Gueorgui Nossar-Khroustaliov, auquel succédera Léon Trotski, avec le soutien de Lénine, Martov et Tchernov revenus alors en Russie.

Dans sa manière de parler, Trotski était tout l’opposé de Lénine. Lénine arpentait la tribune. Trotski restait immobile. Rien dans le style de Lénine n’approchait l’éloquence fleurie dont Trotski inondait le public. Lénine ne s’écoutait pas. Trotski non seulement s’écoutait, mais en plus il s’admirait. Il était l’incarnation même de la vanité.

Roman Goul

24 10 1905                   Les frères Wright effectuent un vol de 38 km.

30 10 1905                 A Saint Petersbourg, la plus grande grève générale que le monde ait connu entérine la décision de convoquer une assemblée nationale législative.

7 11 1905                     En France, la loi refuse le droit de vote aux salariés de l’État.

13 11 1905               Georges Claude expose à l’Académie des Sciences la mise au point dans son usine de Boulogne Billancourt de la fabrication industrielle d’air liquide.

3 12 1905                    Le tsar Nicolas II fait arrêter le comité exécutif du soviet de Saint Pétersbourg, parmi lesquels Trotski. Le procès s’ouvrira le 19 septembre 1906 : Trotski en fera une tribune :

D’un coté, il y a la lutte, le courage, la vérité, la liberté…
De l’autre, la fourberie, l’ignominie, la calomnie, l’esclavage…
À vous de choisir, citoyens.

Verdict le 2 novembre : les prévenus furent jugés non coupables d’insurrection, mais la cour retint la subversion, un chef d’accusation moins grave qui leur valu tout de même la déportation à vie, la perte de tous leurs droits civils. Mais ils évitaient les travaux forcés.

9 12 1905                   Le socialiste Aristide Briand fait adopter la loi de séparation des biens de l’Église et de l’État : les biens du clergé sont transférés à des associations cultuelles, les desservants des paroisses ne sont plus rétribués par l’État : c’est la rupture avec l’Église catholique et la suppression de tous ses droits.  La liberté de conscience et le libre exercice des cultes sont garantis. Les deniers de la République ne serviront qu’au seul entretien  des édifices religieux. La Sorbonne abandonne la règle fondamentale qui voulait que toute thèse soit soutenue en latin.

10 12 1905                  Frédéric Mistral partage avec l’Espagnol José Echegaray le Nobel de littérature.

15 12 1905                  Le Père Noël pour les Marseillais s’appelle Ferdinand Arnodin qui leur apporte le Pont Transbordeur – pont à contrepoids et articulation –  : il enjambe le Vieux Port à son entrée sur 240 m de long ; il est à 86 m de haut ; il a fallu 1 180 tonnes de câbles et d’acier pour construire tout cela. Il offre un restaurant d’où on a une vue imprenable sur le centre de Marseille, une nacelle suspendue au tablier de 10 m x 12 m, qui fait passer d’une rive à l’autre une automobile et 200 personnes en 1’30 » : le rendement est nettement plus élevé que celui du ferry-boat voisin. Il suscitera l’engouement des artistes, des architectes, on lui consacrera un film, un livre, des photos sur toutes les coutures.

Ferdinand Arnodin est brillant ingénieur mais piètre gestionnaire : il propose à la ville de Marseille de prendre à sa charge l’intégralité des frais de construction et d’installation du pont (!) à la seule condition de s’en voir réservé l’exploitation pendant 75 ans. Après une bonne quinzaine d’années d’exploitation bénéficiaire – 1.6 million de passagers en 1919 – les frais en augmentation finiront par dépasser inexorablement les entrées en régression surtout à cause du développement de l’automobile. L’incurie administrative, la mort de Ferdinand Arnodin en 1924, les deux guerres à venir – la 1° en enlevant à l’entreprise les hommes en charge de la maintenance, la 2° en bombardant l’ouvrage le 22 août 1944 – feront le reste pour lui donner une durée de vie moindre que celle d’un homme à cette époque : 40 ans. Le 1° septembre 1945, on fera place nette des derniers vestiges.

On peut lire sur une carte postale illustrant la pêche de « la sardine [3] qui bouchait le vieux port » :

Salut! Engin superbe à la robuste échine!
Par toi, Marseille a pu, au prix d’un long effort,
Retirer des flots bleus la célèbre SARDINE,
Qui depuis cinquante ans bouchait l’entrée du Port…

1905                               Louis Blériot, Gabriel Voisin, Ernest Archdeacon mettent en route la première usine de construction d’avions, à Boulogne. Les frères Perret, architectes construisent à Paris le premier immeuble en béton. Voisin crée le premier planeur. Albert Einstein a 26 ans : il est employé au bureau des brevets de Berne ; en quatre articles publiés dans Annalen der Physik et une thèse de 37 pages, il révolutionne la physique : e = mc², les photons, le coup d’envoi de la mécanique quantique, l’espace courbe qui vient mettre à bas la gravitation universelle de Newton : tout est là.

Le Père de Foucauld s’installe à Tamanrasset. Le désert, c’est Dieu sans les hommes. Balzac

L’américain John Stevens reprend la suite des travaux du canal de Panama, après l’échec de De Lesseps ; le sens de l’organisation et la puissance industrielle américaine en feront un succès. Mais il lui faudra tout de même 10 ans de travaux, 367 M. de $ : 45 000 travailleurs sortiront 259 millions de mètres cube, en plus de ceux par les ouvriers de de Lesseps : au total, c’est quatre fois le volume extrait pour le canal de Suez, qui lui fait près de 200 km, contre 81 km pour Panama.

Première scission au sein du PS. Première Foire de Paris. Grève des ouvriers agricoles dans le Languedoc. Premier camp naturiste.

De 1885 à 1921, le prince Albert I° de Monaco aura effectué 28 campagnes scientifiques : sondages en haute mer, dragages profonds, immersions profondes de nasse, pêche au trémail ; il gardera longtemps le record du poisson pêché à la plus grande profondeur : 6 065 m : Grimaldichtys profondissimus. Il établira la première carte du fond des océans et rapportera des collections si importantes qu’il sera nécessaire de construire un musée pour les y exposer.

Des lueurs phosphorescentes, petites ou grandes, fixes ou fulgurantes, évoluent portées sur des êtres qui paraissent avoir capté les derniers rayons des astres éteints, pour éclairer leur existence aux domaines de la nuit éternelle.

Albert I°, prince de Monaco 1902

Dans les Alpes françaises, la route franchit les cols des Montets, pour aller de Chamonix dans le Valais, et du Glandon, pour relier la vallée de la Maurienne à celle de la Romanche.

Insurrection à Moscou : les combats entre insurgés et troupes du tsar font 670 morts et environ 2 000 blessés.

11 02 1906                 L’encyclique Vehementer Nos condamne la loi de séparation qui a bouleversé l’ordre très sagement établi par Dieu dans le monde.

Pour aider un peu à comprendre la puissance de cet anticléricalisme, il peut être utile de citer la prière qu’Yves Robert mettra dans la bouche d’un gamin du film La guerre des boutons en 1960, prière qui n’avait pas du tout été créée pour les besoins du film, mais provenait bien d’une mémoire collective : elle existait dès le début du siècle et en dit long sur le degré de niaiserie dans lequel on maintenait les enfants de l’Église ; il faut espérer que le contenu de Vehementer Nos était autre :

Le petit Jésus s’en va-t- à l’école
En portant sa croix dessus son épaule.
Quand il savait sa leçon
On lui donnait du bonbon
Une pomme douce
Pour mettre à sa bouche
Un bouquet de fleurs
Pour mettre à son cœur
Un drap blanc, un drap noir
Pour les âmes du purgatoire.

10 03 1906                 Coup de grisou à Courrières : 1 099 morts : 45 000 mineurs se mettent en grève. 13 hommes survivront 20 jours, buvant leur urine[4], mangeant le bois des étais, et la viande du seul cheval rescapé. Un quatorzième sortira le 4 avril. C’est d’ailleurs lors de cette catastrophe que naîtra ce terme de rescapé qui avait commencé par être escapé. L’absence de réelles mesures de précaution orientera les Mines vers un service public, plus à même d’édicter les règles et de réaliser les équipements nécessaires… mais cela va prendre du temps… les Houillères ne seront nationalisées qu’en 1946, devenant alors Les Charbonnages de France. Les veuves se verront distribuer l’argent d’une collecte, dans des conditions discutées… Clemenceau enverra 20 000 hommes pour mater la grève, avec consigne d’éviter le recours à la force : le lieutenant Lautour sera cependant tué au cours d’échauffourées.

11 04 1906                   Grève des facteurs parisiens : le ministre en révoque 300, qui ne seront pas réintégrés.

17 04 1906                  Première réunion de la Douma – assemblée russe – : le système électoral est complexe, prend en compte un système censitaire, mais aboutit à une représentation satisfaisante de la population de l’empire. La Douma a le pouvoir de proposer des lois, mais le tzar garde un droit de veto, convoque et dissout selon son bon vouloir et peut la contourner en gouvernant par oukases.

Le premier ministre Stolypine, qui vient de succéder à Witte,  entreprend une série de réformes agraires dont le but est de casser le carcan de la commune paysanne traditionnelle, de casser aussi les coutumes communautaires pour permettre l’éclosion d’une paysannerie pleinement propriétaire : de 1906 à 1914, près de 20 millions d’hectares passent de la noblesse foncière à la paysannerie, 3 millions de paysans se libèrent de la tutelle pesante de la commune. Deux autre millions de paysans migrent vers la Sibérie, avec une aide substantielle de l’Etat. La réforme manquera de temps, et en 1914, c’était encore 80 % des paysans – eux-mêmes représentant les 4/5° de la population du pays – qui avaient faim de terre, et perpétuaient le rêve du partage noir – l’expropriation de tous les grands propriétaires pour une redistribution au pro-rata des bouches à nourrir -.  Stolypine sera assassiné à Kiev en 1911.

18 04 1906                   La faille de San Andrea – 1 000 kilomètres de long – se réveille et secoue San Francisco : on compte 450 morts, 250 000 sans abri ; les canalisations de gaz ont sauté, 28 000 bâtiments sont détruits par le feu qui ravage 80 % de la ville.

10 05 1906                   Les lois fondamentales de l’Empire russe sont promulguées : Witte en avait été l’inspirateur. Il mourra à l’écart des affaires en mars 1915.


[1] Celui qui, au XXI° siècle, est le dernier trois-mâts barque français, – 1 200 m² de voilure, un grand mât de 34 m, 51 m de long et 531 tonneaux – aura eu la baraka tout au long de sa vie. Terminé en 1896, il échappa donc à cette éruption, puis pendant la deuxième guerre mondiale, aux bombardements allemands sur l’île de Wight, et en 1980 à la décrépitude dans la lagune de Venise par le mécénat de la Caisse d’Epargne, qui  injectera 900 000 € de travaux pour lui insuffler une nouvelle jeunesse : il accueille aujourd’hui des stagiaires à raison de 130 / 140€ par jour.

[1bis] 100 ans plus tard, on pourrait craindre que cette diversité ait été bien malmenée, mais c’est sans compter l’intérêt que Vladimir Poutine porte au Primorié, où il a initié le Parc national Terre des léopards de l’Amour [ou panthère], qui a permis à ces derniers d’échapper à l’extinction en se développant à nouveau ; et il ne faut pas leur mesurer l’espace : chaque individu a besoin de 12 km².

[2] On ne sait pas pourquoi ils n’ont pas emprunté le canal de Suez… si le Clemenceau y passe en 2006, un cuirassé russe aurait du pouvoir le faire un siècle plus tôt, mais… à quel prix ?

[3] laquelle Sardine dont les Marseillais fatigués de cette histoire disent que c’était en fait le nom d’un bateau qui avait coulé à l’entrée du Vieux Port. Mais la carte postale représente une sardine géante suspendue aux poutrelles du pont transbordeur.

[4] Le fait de boire son urine est présenté dans nos pays occidentaux comme l’un des derniers expédients avant la mort, où l’homme est contraint aux plus horribles extrémités ; il n’est pas inutile de mentionner tout de même que dans certaines régions de l’Inde, c’est une des meilleures et des plus sures façons de se soigner, ou au moins de faire de la prévention ; et la pratique en est courante ! autre lieux, autres mœurs …


Par l.peltier dans (7 : 1872 à 1907) le 24 septembre 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

06 1906                      Le Midi viticole voit arriver la crise : dans trois mois commenceront les vendanges, et les cuves sont encore pleines du vin de l’année précédente.

L’oïdium en 1847, le phylloxera en 1860, le mildiou en 1878, trois maladies importées des États-Unis, avaient laissé exsangue le vignoble français, et l’on ne produisait pratiquement plus de vin à la fin du XIX° siècle.

Ce n’était pas la première fois que le vignoble français rencontrait des problèmes ; dans des époques déjà lointaines où l’aide de l’État était hors de question, agenais et bordelais étaient entrés en concurrence, c’était vers 1350, le bordelais parvenant à exiger de l’agenais qu’il cesse de cultiver la vigne pour ne pas gêner sa propre production, et c’est ainsi qu’Agen s’était mis à faire du pruneau.

Mais à la fin du XIX°, on pensa plus vite à frauder qu’à se reconvertir, et les fraudeurs s’étaient engouffrés dans la niche, fabriquant un très mauvais produit synthétique à base de sucre, d’acide et d’eau plus que de raisin. Mais c’est aussi le vin d’Algérie – où le vignoble était en plein développement – qui se tailla en France de grandes parts de marché si bien que, lorsque le vignoble fût à peu près reconstitué, les marchés étaient très souvent pris et le vin du Languedoc ne trouvait plus preneur, d’où une surproduction.

Ces deux facteurs servirent de bannière à la révolte. Selon certains, ils auraient été largement surestimés, car en fait, les vins artificiels n’auraient alors représenté pas plus de 5 % de la production nationale ; d’autre part, l’importation des vins d’Algérie, via Sète et Marseille atteindront leur maximum entre 1909 et 1913, donc, les quantités antérieures ne peuvent être tenues responsables de l’effondrement des prix.

En fait, ce seraient tout simplement les conditions climatiques des années antérieures les premières responsables de cette surproduction et donc de l’effondrement des cours. C’est en France, où l’augmentation de la production est de 96 %, que le phénomène est le plus grave, mais on le retrouve aussi chez nos voisins : 48 % en Espagne, 16 % en Italie

Il n’est pas simple de démêler le vrai du faux, dans ce débat qui a énormément de mal à quitter le stade passionnel :

Les Radicaux sont solidement installées au pouvoir ; ils s’efforcent, à quelques exceptions près, de démontrer que la véritable cause de la mévente des vins du Midi réside dans la surproduction, non dans diverses manipulations frauduleuses. Sans doute faudrait-il s’entendre sur ce que signifie fraude ; il est évident que si le terme recouvre les seules importations interlopes et fabrications hors-sol, les productions visées restent faibles ; mais si le terme est étendu à toute manipulation qui dénature le vin jusqu’à ruiner le vigneron, alors oui, le vin fraudé circule abondamment entre Rhône et Pyrénées.

Geneviève Gavignaud Fontaine Vignerons du Midi. Nouvelles de la Révolte 1907-2007. Cap Béar Editions 2007

C’est toute une région qui va vivre pendant des mois au rythme de manifestations de plus en plus importantes. Le cocasse y côtoiera le drame : Marcellin Albert, le meneur des vignerons se faisant emmener sur les lieux de la manifestation dans la voiture de luxe d’un des plus gros propriétaires ! il y avait de quoi jeter le trouble dans la tête des responsables nationaux du socialisme ! C’était l’union sacrée des félibres rouges, des blancs royalistes et des socialistes, pour le salut de la viticulture.

Au cœur de la révolte donc, Marcellin Albert, petit viticulteur d’Argeliers, qui avait abandonné le travail de sa vigne pour tenir un bistrot, – qu’il avait d’ailleurs fermé l’année précédente -. Un goût marqué pour le théâtre l’avait mis sur les rails d’une éloquence à laquelle rien de son passé familial ne l’avait préparé. Doté d’une charisme certain, son refus de se faire récupérer par la politique avait très vite grossi ses rangs : les tripatouillages électoraux étaient courants et détournait de la politique nombre de citoyens : il avait lui-même claqué la porte du conseil municipal d’Argeliers pour cette raison, et le bon docteur Ernest Ferroul, maire de Narbonne traînait une casserole de fraude électorale en 1898. Ce dernier, en fin politicien laissera Marcellin Albert à la manœuvre tout le temps du soulèvement pour rafler finalement la mise à la fin de la partie.

L’homme était certainement d’une grande rectitude. On ne peut probablement pas en dire autant de la cousine de sa femme, Lucie Marty, fille de grand propriétaire, veuve plutôt joyeuse qui menait grande vie à Paris, où elle avait été dame de compagnie chez Clemenceau, et qui débarqua aux cotés d’Albert dès le début des événements sans le quitter d’une semelle jusqu’à son retour de Paris : sous-marin de Clemenceau ? ambassadrice des grands propriétaires ? À ce jour, nul ne connaît bien précisément son rôle, mais l’oie n’était pas blanche, c’est sûr.

Capestang, le 10 juin 1906

Mon cher enfant

J’ai une bien triste nouvelle à t’annoncer, ton grand-père Justin est mort ce matin. Il est mort dans son sommeil, apparemment sans souffrance. Il ne faut pas pleurer, mon petit, tu sais la vie qu’a eue ton grand-père, une vie pleine et riche, une vraie vie d’homme, de travail et de larmes mais aussi de joies et de réussite, il ne faut pas pleurer mais il faut garder son souvenir dans nos mémoires, Justin qui a travaillé toute sa vie pour nous donner cette propriété qui aujourd’hui nous fait vivre.

Voilà, je n’ai pas le cœur à te parler davantage mais tu connais la situation, je t’en ai déjà parlé dans ma précédente lettre, les choses se compliquent de plus en plus, nous allons vendanger dans trois mois et les cuves sont encore pleines. Nous ne savons plus que faire, ton père a beau se démener, ça devient de plus en plus difficile de vendre le vin.

Écris-moi vite, je t’en prie, raconte moi comment ça se passe pour toi, là-bas, les gens, les paysages, je me languis de toi.

Ta mère qui t’aime

Gilles Moraton 1907, la saison des gueux.       2007

11 06 1906                 1° ligne d’autobus à essence entre Montmartre et St Germain.

26 06 1906              Premier Grand Prix du Mans : sur un circuit de 103 km, seules 17 voitures sur les 32 engagées franchirent la ligne d’arrivée : le vainqueur : Ferenc Szisz, un ancien mécanicien de Louis Renault, établit une moyenne de 101 km/h sur les deux étapes de six tours. L’invention de la jante amovible par Michelin fut un élément prépondérant dans la victoire : les crevaisons étaient alors fréquentes.

06 1906                     Pogrom contre les Juifs à Bialystock : 80 morts. Entre 1903 et 1906, les violences contre juifs et arméniens auront fait en Russie plus de 3 000 morts et 10 000 blessés.

13 07 1906                 Réhabilitation de Dreyfus, par arrêt de la Cour de Cassation, attendu que de toute l’accusation rien ne reste debout, que rien ne subsiste à la charge de Dreyfus pouvant être qualifié crime ou délit.… Il sera réintégré dans les cadres de l’armée le lendemain, avec rang de chef d’escadron, démissionnera l’année suivante et y reviendra pour la guerre. Le repos hebdomadaire devient obligatoire.

10 08 1906                Encyclique Gravissimo officii : Pie X interdit aux catholiques de constituer les associations cultuelles prévues par la loi de séparation. Giuseppe Melchiorre Sarto, était né à Riese en Vénétie, et de plus, avait été nonce à Venise avant d’être élu pape : Mgr Duchesne, directeur de l’École française de Rome, ricanera : C’est un gondolier vénitien dans la barque de saint Pierre : il est naturel qu’il la conduise à la gaffe

Capestang, le 18 août 1906

Mon cher fils,

Je savais combien tu aimais ton grand-père, les larmes que tu as versées ne sont que la marque de cet amour. Maintenant nous allons devoir apprendre à vivre sans lui, même si je sais déjà, comme tu le sais aussi, j’en suis sûre, qu’on ne pourra jamais s’habituer à son absence. Mais ton grand-père avait fait sa route, il est mort aimé et respecté de tous, sans avoir eu à rougir d’aucun de ses actes, la probité de sa vie rejaillit sur toute notre famille. Tu vas me dire que c’est une maigre consolation à sa perte et que cela n’enlève rien au poids du deuil, au moins pourrons-nous garder de lui une image d’honnêteté et de droiture.

Tu me réponds aussi que cela te fait enrager de savoir les cuves pleines à la veille des vendanges. Enrager est bien le mot, même si pour nous la situation a un peu changé depuis ma dernière lettre. Ton père a rompu le contrat qui nous liait au négociant véreux que tu sais et ton frère Lucien, est parti hier tenter de vendre directement notre vin à Clermont Ferrand. Pourquoi Clermont-Ferrand, vas-tu me dire, simplement parce que ce n’est pas une région très viticole et qu’il faut bien commencer quelque part. Et puis tu connais Justin, il a un ami qui connaît quelqu’un dont le frère etc. Bref, il s’est finalement plutôt bien débrouillé, il a réussi à en placer plus de la moitié à trois francs cinquante l’hecto. Tu vois, aujourd’hui le vin du Midi n’a plus de prix, il ne vaut plus rien. Trois francs cinquante. Ce chiffre a dû te faire bondir, et à ce prix-là, vas-tu me dire, autant valait-il le jeter au ruisseau. Mais non mon cher fils, tu sais comme moi que ce vin est le résultat de notre travail d’une année, le jeter, ce serait comme se cracher à la figure, il n y a rien de pire que cela. Pas un homme ici ne pourrait ouvrir ses foudres au ruisseau sans penser qu’il se vide de son sang, et je crains beaucoup la réaction de ton père s’il devait un jour en arriver là pour rentrer la vendange. Trois francs cinquante, oui, quand le cours est à sept francs, le plus bas depuis qu’on a replanté, mais sept francs à trois mois des vendanges, il ne faut pas rêver, les gens ne sont pas bêtes tu sais, même les gens honnêtes, et ceux qui nous acheté le vin sont des gens honnêtes, ils savaient que dans quelques semaines à peine ils pourraient le toucher à un franc, peut-être même cinquante centimes…

Comme tu le vois, ta rage est justifiée, elle est ici partagée par beaucoup de monde, ton père et tes frères en tête. En même temps, il faut bien le dire, nous avons aussi un sentiment d’impuissance, avec l’impression que la terre entière se ligue contre nous pour nous empêcher de vivre de notre travail. Ce n’est pas la première que je te dis ça, je dois sans doute me répéter, mais ici, les choses, mais ici les choses sont de plus en plus difficiles, comme si on vivait un retour en arrière. Les ouvriers, certains de nos amis, s’ils trouvent de quoi manger le lundi, ne sont pas sûrs d’en trouver le mardi. Beaucoup en sont là.

Je t’en dirai plus dans une prochaine lettre.

Ta mère qui t’aime.

Gilles Moraton 1907, la saison des gueux.       2007

30 10 1906                 Le Professeur Poiré demande la création d’un Institut du Cancer.

15 11 1906                  Exposition coloniale à Marseille.

3 12 1906                  Henri Moissan obtient le prix Nobel de chimie, pour être parvenu à isoler le fluor et le silicium et à développer l’usage du four électrique.

13 12 1906                 A l’expiration du délai fixé par l’État, les protestants ont constitué 902 associations cultuelles, les juifs 78 et les catholiques 80, malgré l’interdiction qui leur en a été faite par le pape Pie X. Le 17, le cardinal Richard doit quitter l’évêché de Paris qui, après 2 ans de travaux, deviendra le Ministère du Travail. Le 21, 193 établissements appartenant à l’État ou à des communes auront été évacués après intervention de la police.

1906                           Santos Dumont effectue le premier vol à Bagatelle, sur l’Oiseau de proie, équipé d’un moteur en V de Léon Levassor. En 1904, il s’était plaint à son ami Louis Cartier de ne pouvoir lire l’heure en pilotant, car sa position ne lui permettait pas d’extraire la montre-gousset de la poche ; avec l’aide d’Hans Wilsdorf, un ami allemand, Louis Cartier avait donc crée la montre à bracelet, commercialisée à partir de 1911 sous le nom de Santos.

Première poudre à laver française : Persil. Au Simplon, les Suisses inaugurent le plus long – 19,8 km – tunnel ferroviaire du monde ; les travaux ont commencé en 1898, les vies humaines n’ont pas été épargnées et les difficultés ont été innombrables.

Gertude Stein, d’une famille juive américaine dotée d’un flair sans pareil pour dénicher les peintres talentueux,  – ils se sont installés à Paris en 1903 – s’est prise d’amitié pour Pablo Picasso, alors fauché. Elle va endurer 90 séances de pause dans l’atelier glacial du bâteau-lavoir, distraite par la lecture des Fables de La Fontaine par Fernande Olivier, la compagne du peintre. Picasso efface à la fin tout ce qu’il a fait puis, le refait de mémoire. Gertrude est étonnée et Picasso enchaîne : Vous verrez, vous finirez par y ressembler.

L’amiante, un minéral dont la molécule est composée d’atomes de silicium et d’oxygène, est soupçonnée de provoquer des fibroses chez les ouvriers des filatures. On va mettre beaucoup de temps à en tirer les leçons. On en fait usage depuis l’Antiquité. Son principal intérêt est sa grande résistance au feu, une faible conductivité thermique, une bonne résistance aux agressions chimiques, une facilité certaine de tissage et un faible coût : autant d’atouts pour rendre aveugles fabricants et constructeurs !

Les Esquimaux aiment l’aventure : si elle ne vient à eux, ils vont la chercher. Cette année là,  Peary  a embarqué pour l’une de ses missions d’exploration 8 familles d’Esquimaux qui s’ennuient ferme à bord, et saisissent le premier prétexte pour s’escamper ; ils hivernent sur les pourtours du lac Hazen, à l’ouest de Fort Conger, dans le nord de l’île Ellesmere, puis se mettent en tête de rejoindre Etah, cap le plus ouest du Groenland : cela leur prendra 8 mois, 8 mois à se nourrir de produits de leur chasse, 8 mois d’une expédition totalement improvisée, 8 mois au bout desquels il ne leur restait plus que quelques chiens faméliques, au bout desquels les femmes enceintes sa traînaient péniblement, les mères tenaient leurs petits par la main. Mais ils arrivèrent à Etah, tous ; le bateau, lui, aurait mis 22 jours. C’est au cours de cette expédition que Peary atteindra le point le plus nord jamais atteint : 87°6’N, soit à 289 km du pôle.

De 1906 à 1917, l’anthropologue canadien Vilhjamur Stefansson alterne les raids de reconnaissance et les hivernages dans toute la partie de l’archipel nord américain qui touche directement à la mer Arctique :

Il y a deux sortes de problèmes arctiques, les problèmes imaginaires et les problèmes réels. Des deux, les imaginaires sont les plus réels, car l’homme trouve plus aisé de changer la nature des choses que de changer ses propres idées. (dans The Arctic in fact and fable)

Stefansson démontre que l’on peut vivre n’importe où dans le Nord, et il le doit à son habileté dans l’utilisation des techniques eskimos. C’était surtout un fabuleux chasseur : j’ai tué 13 ours dans des endroits où nous n’en avions pas vu un seul, et 16 lièvres là où nous n’avions pas relevé une seule empreinte – la région arctique est déserte si l’on excepte quelques millions de caribous et de renards, des dizaines de milliers de loups et de bœufs musqués, des milliers d’ours polaires, des millions d’oiseaux et des milliards d’insectes.

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Des régions inconnues de terres et de mers appartenant au monde arctique, Stefansson en a fait connaître une étendue de 260 000 km² (c’est plus de la moitié de la France)

Général Greely.

La Terre est le berceau de l’humanité, mais nul ne reste au berceau toute sa vie.

Konstantin Edouardovitch Tsiolkovski, savant russe [1857-1935]

Avec cette bien belle phrase, Tsiolkovski allait devenir le gourou de l’aventure spatiale pour les fans de vols habités destinés à l’exploration de notre système solaire et de bien d’autres. Les premiers membres, hormis les précurseurs comme Jules Verne, furent les auteurs de science fiction, mais il n’y a jusque là rien à redire : on achète du rêve pour le prix d’un bouquin… le rêve n’est pas cher payé. Le problème va devenir susceptible d’être condamné dès lors que les progrès de l’astronautique rendront possible les vols habités, d’abord quelques petits tours tout autour de la terre, puis un petit pas pour l’homme, mais un grand pas pour l’humanité en marchant sur la lune, puis des séjours sur ces meccanos géants que seront les stations MIR, SKYLAB, ISS.

Condamnable, car il s’avérera que les vols habités n’apportent quasiment rien à l’homme, mais creusent des trous fabuleux dans les budgets publics, contrairement à tous les vols automatiques, les sondes, engins motorisés, aux incontestables et abondantes moissons scientifiques ; le téléscope Hubble, conçu pour être entretenu par l’homme, est une exception, mais aussi un modèle unique car son successeur sera automatisé. Et en dépit des fantastiques capacités d’intervention sur les engins lancés dans l’espace depuis la terre : modification des logiciels de trajectoire, etc etc. les partisans des vols habités continuent à demander, et obtenir des milliards pour leurs jouets inutiles. Il s’agit bien là du plus grand hold-up de toute l’histoire perpétré sur l’argent public des communautés nationales comme internationales, et le hold-up se fait avec le consentement des politiques qui estiment nécessaire cet entretien ruineux du rêve par la fabrication de jouets inutiles… panem et circenses.

La Serbie a pour première ressource ses cochons qu’elle exporte jusque là essentiellement sur l’empire d’Autriche Hongrie. Mal lui en prend de vouloir diversifier ses exportations vers la Bulgarie et la France : l’Autriche prend très mal l’affaire et bloque des frontières avec la Serbie : on va nommer cet affrontement de trois ans guerre des cochons, à laquelle les Serbes préféreront guerre des frontières. Ce n’est pas là une affaire négligeable car elle va se révéler faire partie des éléments qui vont amener 8 ans plus tard l’Europe entière dans une boucherie sans nom. Ce rapprochement avec la France n’est pas une nouveauté : il y avait des dizaines d’années qu’elle prêtait de l’argent à la Serbie :

Il faut examiner l’ampleur de la signification de ce prêt français. Comme tous les États émergents des Balkans, la Serbie était un emprunteur invétéré qui dépendait intégralement des crédits internationaux, en majeure partie utilisés pour financer l’expansion militaire et les projets d’infrastructure. Pendant le règne du roi Milan, les Autrichiens étaient tout disposés à octroyer des prêts à Belgrade. Mais puisque ces prêts outrepassaient les capacités de remboursement de l’État débiteur, ils devaient être adossés à des hypothèques : chaque emprunt était gagé sur une recette fiscale précise, ou sur une concession ferroviaire. Il était convenu que les recettes gagées provenant des chemins de fer, des taxes sur l’alcool et des timbres fiscaux seraient versées sur un compte spécial, contrôlé conjointement par des représentants du gouvernement serbe et des prêteurs. Cet arrangement, qui permet à l’État serbe de se maintenir à flot pendant les années 1880 et 1890, ne fait rien pour restreindre la prodigalité financière du gouvernement de Belgrade : en 1895, il a accumulé une dette de plus de trois cent cinquante millions de francs. Menacé de banqueroute, il négocie un nouveau prêt permettant de consolider la quasi-totalité des dettes précédentes à un taux d’intérêt plus bas. Les revenus gagés sont confiés à une administration indépendante, contrôlée en partie par les représentants des créditeurs.

En d’autres termes, des créditeurs fragiles comme la Serbie (cela est également vrai pour les autres États des Balkans et l’Empire ottoman) ne pouvaient obtenir de prêts à des conditions avantageuses que s’ils acceptaient de faire des concessions sur le contrôle de leur politique fiscale, ce qui revenait à hypothéquer partiellement les fonctions régaliennes de l’État. C’est une des raisons pour lesquelles les prêts internationaux sont, à l’époque, un enjeu politique de la plus haute importance, inextricablement lié à la question de l’équilibre des pouvoirs et à la diplomatie. Les prêts français, en particulier, constituent des leviers d’action politique : Paris refuse d’accorder des prêts aux gouvernements dont la politique est alors jugée défavorable aux intérêts de la France, et favorise ceux consentis en échange de contreparties politiques ou économiques. À l’occasion, elle accepte à contrecœur d’accorder un prêt à des clients peu solvables, mais stratégiques, pour les empêcher d’aller chercher du soutien ailleurs, et démarche ses clients potentiels avec agressivité. Dans le cas de la Serbie, Paris fait comprendre aux membres du gouvernement serbe que s’ils ne donnent pas la préférence à la France, les marchés financiers parisiens leur seront complètement fermés. Signe de cette imbrication de la stratégie et de la finance, le ministère des Affaires étrangères français fusionnera son département commercial et son département politique en 1907.

Dans ce contexte, l’emprunt serbe de 1906 marque un tournant important. Les relations financières entre la France et la Serbie deviennent, selon les termes d’un des premiers analystes américains de la haute finance d’avant-guerre, de plus en plus intimes et dominatrices. Les Français finiront par détenir plus des trois quarts de la dette serbe. Pour le gouvernement serbe, il s’agit d’engagements très importants : les échéanciers calculés à l’époque courent jusqu’en 1967. En fait, Belgrade fera défaut sur la plupart de ses obligations après 1918. Ces sommes sont en majeure partie utilisées pour acheter du matériel militaire (en particulier de l’artillerie légère) principalement en France, au grand dam non seulement de l’Autriche, mais également des diplomates et des marchands d’armes britanniques. Le prêt de 1906 permet aussi à la Serbie de ne pas céder à la pression commerciale de Vienne et de mener une longue guerre douanière. La résistance indéniablement victorieuse de M. Pasic aux exigences autrichiennes, rapporte l’ambassadeur britannique à Belgrade en 1906, marque une étape décisive de l’émancipation politique et économique de la Serbie.

Ces succès financiers ne doivent pas dissimuler la situation alarmante de l’économie serbe dans son ensemble. Celle-ci est bien moins due à la politique douanière de l’Autriche qu’à un processus de déclin économique profondément enraciné dans l’histoire et la structure agraire de ce pays. L’émergence et l’expansion territoriale ultérieure de la Serbie s’accompagnent d’un mouvement dramatique de désurbanisation, au fur et à mesure que les villes, majoritairement peuplées de musulmans, se vident de leurs habitants, chassés par des décennies de harcèlement et d’expulsions. Les structures sociales relativement urbanisées et cosmopolites de cette région périphérique de l’Empire ottoman sont remplacées par une société et une économie entièrement dominées par de petits propriétaires terriens chrétiens. Cette situation résulte d’une part de l’absence d’une aristocratie serbe autochtone, et d’autre part des efforts de la dynastie régnante pour empêcher l’émergence d’une telle classe dirigeante en s’opposant au remembrement des propriétés latifundiaires. Tandis que les villes décroissent, la population augmente à un rythme impressionnant. Des centaines île milliers d’hectares de terres à faibles rendements sont distribués à de jeunes familles, ce qui relâche les contraintes sociales sur le mariage et la fécondité. Mais cette croissance galopante de la population ne fait rien pour inverser la sous-productivité et le déclin qui paralysent l’économie serbe entre le milieu du XIXe siècle et le déclenchement de la Première Guerre mondiale. La production agricole par habitant chute de 27,5 % entre le début des années 1870 et 1910-1912, en partie parce que l’augmentation des surfaces arables entraîne une déforestation massive qui détruit les surfaces boisées nécessaires à l’élevage intensif du porc, traditionnellement l’activité la plus rentable de la production agricole serbe. Dans les années 1880, les vastes et magnifiques forêts de la Sumadija ont pratiquement disparu.

Le bilan aurait pu être moins négatif si l’industrie et le commerce avaient connu un véritable développement, mais là encore, le tableau est sombre, même comparé à la situation d’autres pays balkaniques. La population rurale a peu accès aux marchés, et il n’y a pas d’industries de base comme les usines textiles qui contribuent au développement de l’industrie en Bulgarie voisine. Dans ces conditions, le développement économique de la Serbie dépend des investissements étrangers. La première entreprise industrielle de conditionnement de confiture de prune est lancée par des employés d’une entreprise similaire à Budapest. De la même manière, des entrepreneurs étrangers sont à l’origine de l’essor de la production de soie et de vin à la fin du XIXe siècle. Mais les investissements étrangers stagnent, en partie parce que les entreprises sont rebutées par la xénophobie, la corruption des fonctionnaires et le peu d’éthique auxquels elles se heurtent quand elles tentent de s’installer en Serbie. Même dans des domaines où la politique gouvernementale encourage l’investissement, les autorités locales harcèlent les entreprises étrangères, ce qui demeure un problème sérieux.

L’investissement en capital humain est tout aussi médiocre : en 1900, il n’y a encore que quatre écoles normales pour toute la Serbie, où la moitié des instituteurs n’ont reçu aucune formation pédagogique ; la plupart des cours ne se déroulent pas dans des bâtiments conçus à cet effet, et seul un tiers des enfants sont effectivement scolarisés. Tous ces obstacles reflètent les préjugés d’une population rurale qui ne se soucie guère d’éducation et ne considère pas l’école, imposée par le gouvernement, comme une institution familière. En 1905, pressée de trouver de nouvelles recettes fiscales, la Skupstina, dominée par la paysannerie, choisit de taxer les livres d’école plutôt que l’eau-de-vie artisanale. Tout cela explique un taux d’alphabétisation extrêmement faible, variant de 27 % dans les régions du nord de la Serbie à seulement 12 % dans le sud-est75.

Ce sombre tableau d’une croissance sans développement pèse de diverses manières sur l’histoire que nous racontons. La société serbe avait gardé une homogénéité inhabituelle tant sur le plan socio-économique que sur le plan culturel ; le lien entre vie urbaine et traditions d’une culture paysanne orale façonnée par de puissants récits mythiques n’a jamais été rompu. Même Belgrade – où le taux d’alphabétisation n’est que de 21 % en 1900 – demeure une ville d’immigrants ruraux, un monde de  citadins paysans profondément influencé par la culture et les structures familiales de la société rurale traditionnelle. Dans cet environnement, le développement de la conscience moderne est vécu non comme l’évolution d’un mode antérieur de compréhension du monde, mais plutôt comme la superposition discordante d’attitudes modernes sur un mode de vie encore empreint des valeurs et des croyances traditionnelles.

Cette conjoncture économique et culturelle très particulière permet d’expliquer plusieurs traits saillants de la Serbie d’avant-guerre. Dans une économie offrant si peu de débouchés aux jeunes gens ambitieux et talentueux, la carrière militaire apparaît particulièrement attractive. Ce qui, à son tour, explique la fragilité des autorités civiles devant faire face aux défis lancés par la hiérarchie militaire – il s’agira là d’un facteur crucial dans la crise qui submergera la Serbie pendant l’été 1914. Cependant, il est également vrai que la tradition de guérillas menées par des milices d’irréguliers et des groupes de partisans, thème central de l’histoire de la naissance de la Serbie en tant que nation indépendante, demeure vivace dans la mentalité des paysans, très méfiants vis-à-vis de l’armée régulière. Pour un gouvernement confronté à une culture militaire de plus en plus arrogante, et qui ne peut pas compter sur le soutien d’une classe sociale éduquée et prospère suffisamment nombreuse – à l’inverse de tous les autres systèmes parlementaires au XIX° siècle -, le nationalisme représente un instrument politique et une force culturelle uniques et des plus puissants. L’enthousiasme quasi unanime en faveur de l’annexion des terres serbes encore opprimées se nourrit non seulement des passions mythifiées de la culture populaire, mais également de la faim de terre d’une classe paysanne dont les propriétés deviennent plus petites et moins productives. Dans ces conditions, les discours rendant les droits de douanes autrichiens ou l’étau financier austro-hongrois responsables des difficultés économiques des Serbes, bien que fallacieux, ne peuvent manquer de soulever l’approbation la plus enthousiaste. Ces contraintes renforcent également l’obsession de Belgrade d’obtenir un débouché sur la mer qui lui permettrait, pense-t-on, de briser le carcan de son retard. Le faible développement industriel et commercial de la Serbie signifie que les dirigeants serbes demeurent dépendants des capitaux étrangers pour les dépenses militaires indispensables à la poursuite d’une politique étrangère active. Réciproquement, cela explique l’intégration croissante de la Serbie, à partir de 1905, au réseau d’alliances scellées par la France, où se mêlent impératifs financiers et géopolitiques.

Christopher Clark               Les somnambules       Flammarion    2013

25 01 1907                  Sous la pression du député Emmanuel Brousse, la Chambre crée une commission d’enquête sur la crise viticole du Midi, présidée par le député de la Gironde Cazeaux-Cazalet, spécialiste de la vigne. Elle se rendra dans les grandes villes de la région.

2 02 1907                     Une avalanche atteint Barèges, dans les Pyrénées, faisant 3 morts.

Capestang, le 2 février 1907

Mon cher fils,

Il y a bien longtemps que je ne t’ai pas écrit, c’est que, vois-tu, ici, le désespoir à gagné tout le monde, les choses se sont encore aggravées. La plupart des gens n’ont pas réussi à vendre leur vin et les propriétaires, petits ou gros ne peuvent plus payer leurs ouvriers. Alors tu vois , nous assistons à ce spectacle presque tous les matins, des ouvriers qui s’en retournent chez eux avec des bras devenus inutiles. Et ce n’est pas qu’une image tu sais, hier soir la Tourounette est venue me demander du pain. Avetz pas un paux de pan ? Avem pas res manjat dempui aqueste matin – Vous n’avez pas un peu de pain ? Nous n’avons rien mangé depuis ce matin.

Les gens n’ont même plus de quoi manger. Revoilà le spectre de la misère qui traîne dans les rues. Je t’ai déjà parlé d’un retour en arrière mais c’est pire que cela.

Certains disent qu’il y a trop de vin, trop de vignes, mais qu’est-ce qu’on pourrait faire ? On ne va quand même pas arracher, et pour faire quoi ? Cette terre ne sait pas faire pousser autre chose que de la vigne. Mais la vraie raison de tout cela tu la connais ; c’est la fraude. Il est plus facile, n’est-ce pas, de faire du vin avec de l’eau et du sucre qu’avec du vrai raisin… Si le gouvernement ne fait rien pour changer la situation, si on n’interdit pas la fabrication de ce que je n’ose appeler du vin, je crains bien que la situation ne se dégrade encore, tu sais à quelles extrémités peut entraîner la misère,… L’autre jour le maire de Poilhes a dû aller porter secours au boulanger, les gens voulaient lui mettre la tête dans son four parce qu’il ne voulait plus donner de pain à crédit. Eh oui, mon cher fils, nous en sommes là.

Je suis heureuse de te savoir en pleine santé mais ton absence me pèse. Marinette demande parfois de tes nouvelles. Quand pourrais-je te revoir ?

Ton père et tes frères se joignent à moi pour t’embrasser.

Gilles Moraton 1907, la saison des gueux.       2007

11 02 1907                  Trotski a quitté la prison de Moscou le 5 janvier, direction, le versant est de l’Oural, pas loin du cercle arctique, dans le district d’Obdorsk : le trajet s’est effectué en train, puis en traîneau à cheval. Lors d’une halte dans la prison de Berezov, où leur fut servi un repas sur une table avec nappe et chandeliers [!] Trotski décide de s’évader, et pour ce faire, commence par se faire porter malade : une soi-disant sciatique : on le transfert à l’hôpital où il élabore son plan, qu’il met à exécution le 20 février, accompagné d’un Zyriane, de la population locale : tout se passa très bien, sinon qu’il n’avait pas prévu que le guide serait saoul… et le resterait ; mais les autorités mettront plus de deux jours à réaliser que l’oiseau s’était envolé, et ayant choisi de partir plein ouest  en traversant l’Oural, plutôt que la route la plus pratiquée plein sud, ils furent tranquilles jusqu’à avoir atteint la province d’Arkhangelsk, où il parvint à contacter sa femme et lui donner rendez-vous à Samino sur la ligne de chemin de fer Viatka-Kotlas. De là ils prirent un peu de bon temps en Finlande, dans le petit village d’Ogilbyu, proche d’Helsinki.

6 03 1907                    Loi sur la liberté des cultes

7 03 1907                    Émeutes de la faim à Saint Pétersbourg.

11 03 1907                  La commission d’enquête sur la crise viticole rencontre à Narbonne le Comité de Défense Viticole, – 87 membres – du village d’Argeliers emmené par Marcellin Albert, au grand dam de Ferroul. Les mots d’ordre ne varieront guère : Pas de politique, Mort aux fraudeurs, Vive le vin naturel, Le sucre, c’est l’ennemi.

12 03 1907                  Le cuirassé Iéna explose dans le bassin de Missiessy à Toulon, faisant 118 morts. L’accident est dû à un mauvais état des poudres : la portée de l’obus était fonction de la quantité de poudre : le stockage de la poudre en doses permettait donc de moduler chaque lancement en fonction de la distance recherchée.

Capestang, le 5 avril 1907

Mon cher enfant

Depuis ma dernière lettre la colère est encore montée d’un cran. La semaine dernière des gens sont venus, ils ont fait le tour du village avec le maire accompagnés d’un tambour et d’un clairon, ils ont tapé à toutes les portes, ils voulaient que les hommes, se rendent sur la place pour leur parler de la crise. Beaucoup du village sont venus, de toute façon plus personne ici n’a rien à perdre. Ils se disaient, ces gens, les défenseurs de la viticulture honnête. Moi, tu me connais, je ne suis pas femme à rester à la maison quand il arrive quelque chose d’aussi important

C’était des gens d’Argeliers, ils ont crée un comité de défense viticole, là-bas, et je n’avais encore jamais entendu personne parler de nos problèmes aussi bien que cet homme, juché sur des demi-muids pour que tout le monde le voit. Des mots justes, portés par une colère et une fougue... et puis un art de la parole ; tu peux y aller. Marcellin Albert, il s’appelle, je ne sais pas si tu as entendu parler de lui, mais je peux te dire que lui, il sait parler de nous. Ce qu’il a dit était très simple mais il le dit si bien que quand il a terminé on se sent plus fort. La cause de tous nos maux c’est la fraude, il y a assez de vin honnête, on n’a pas besoin d’en fabriquer en plus avec du sucre. Et ce qu’il veut cet homme c’est pousser le gouvernement à voter une loi contre les fraudeurs. Il va lever le Midi, a-t-il encore dit, une armée de gueux, mais une armée calme et déterminée. Je ne te dis pas comment il a été acclamé. Il nous a ensuite demandé à tous de venir à Bize le dimanche suivant pour un grand meeting. Ton frère Célestin y est allé, à ce meeting. Six cents personnes. Tu te rends compte, six cents personnes un dimanche, à Bize ! Et Albert a été encore plus fougueux qu’ici.

Vraiment il était temps que quelqu’un prenne les choses en main, car vois-tu, mon cher fils, nous sommes au bord de la ruine, de nos économies, du peu qu’on avait mis de côté, il n’existe plus rien. Je verse des larmes sur l’argent que tu nous a envoyé, c’est pour nous un petit miracle.

Je laisse un peu de place à ton père, il veut te parler.

Mon filh, la vergonha m’estofa de deure acœptar ton argentper poder viure, mas si o fau anem totes crevar. Aquest argent, te o disi, te lo tornarai.

Ton paire que t’aima.

– Mon fils, la honte m’étouffe de devoir accepter ton argent, mais si je ne le fais pas, nous allons tous crever. Cet argent, je te le dis, je te le rendrai, Ton père qui t’aime.-.

Gilles Moraton 1907, la saison des gueux.       2007

21 04 1907                   […] le moment n’est plus aux grands discours. Il est temps de passer aux actes. La fédération de tous les comités locaux d’abord, puis celle des départements s’impose. La viticulture méridionale agonise. Unissons-nous tous sans distinction de parti, sans distinction de classe.

Appel de Marcellin Albert aux vignerons, ouvriers, commerçants

Les seuls chiffres du nombre de manifestants ont de quoi donner du souci à Paris :

  • 300 le 24 mars à Sallèles d’Aude
  • 600 le 31 mars à Bize
  • 1 000 le 7 avril à Ouveillan
  • 5 000 le 14 avril à Coursan
  • plus de 10 000 le 21 avril à Capestang
  • 20 000 le 28 avril à Lézignan
  • 80 000 le 5 mai à Narbonne, où Ferroul rejoint le mouvement
  • 160 000 le 12 mai à Béziers
  • 170 000 le 19 mai à Perpignan
  • 250 000 le 26 mai à Carcassonne
  • 300 000 le 2 juin à Nîmes
  • plus de 500 000 le 9 juin à Montpellier

Capestan le 6 mai 1907

Mon cher fils,

C’est extraordinaire ! Le Midi s’est levé, enfin ! Les discours d’Albert enflamment de plus en plus les foules et chaque dimanche il y a un nouveau meeting. Dimanche dernier nous étions peut-être cent mille ! Tu te rends compte ! Cent mille hommes et femmes dans les rues de Narbonne. Je n’avais jamais vu ça. Les Barques noires de monde. Des gens de partout, du Gard, des Pyrénées Orientales, tous les villages, même les plus lointains sont venus, avec leurs pancartes. Albert est en train de réussir ce qu’il avait annoncé au tout début, mais tu sais, ça n’a pas été sans mal, ton frère Célestin, qui va de plus en plus souvent à Argeliers, nous a dit qu’au début on l’a souvent pris pour un illuminé, tu vois, une espèce de Don Quichotte qui partirait pour un combat perdu d’avance. Eh bien maintenant ils y sont, ceux-là. Cent mille ! Les moulins parisiens n’ont qu’à bien se tenir. Et ce qui est vraiment extraordinaire là-dedans c’est que Albert a bien prévenu tout le monde, ici on ne fait pas de politique, on veut simplement sauver la viticulture honnête. On ne veut pas faire la révolution, on ne veut pas faire tomber la République, on veut mettre fin à la fraude et pouvoir vivre de notre travail. Et surtout, pouvoir à nouveau manger à notre faim. Alors du coup dans les mêmes meetings on voit marcher ensemble les ouvriers et les propriétaires, et même, même, ça tu ne vas pas me croire mais c’est pourtant vrai, je l’ai vu de mes yeux, j’ai vu marcher Tisseyre et Pidou côte à côte dans la rue ! Si. Oh ils ne se tenaient pas la main mais ils se parlaient, et ça tu vois, arriver à faire que le plus ardent socialiste du village parle au plus chevronné des royalistes, c’est le plus bel exploit d’Albert.

Bon je dois te laisser, il faut commencer à préparer le meeting de dimanche à Béziers.

Au fait, je t’envoie aussi le premier numéro du Tocsin, c’est le journal du Comité d’Argeliers Ce sera pour toi plus clair que mes lettres. Tu vois, on a même un journal, maintenant, et les gens qui écrivent là-dedans arrivent en quelques lignes à bien exposer la situation. Chapeau.

Ta mère qui t’aime.

Gilles Moraton 1907, la saison des gueux.       2007

04 1907                      Nombreuses révocations dans le conflit entre fonctionnaires et gouvernement : les inscrits maritimes se mettent en grève.

Capestang, le 31 mai 1907

Mon cher fils,

Cent soixante mille à Béziers, cent soixante dix mille à Perpignan, deux cent cinquante mille à Carcassonne avant-hier. Chaque meeting voit gonfler nos rangs. Une mer humaine. Tu ne peux pas imaginer une ville envahie par nos meetings… Maintenant nos villages le dimanche sont aussi vides que nos portefeuilles. Et il y a de plus en plus de femmes, ça aussi, c’est extraordinaire, non ? Tout cela dans le calme. Au début j’avais un peu peur de ces foules mais maintenant je trouve dans ces rassemblements une exaltation et une ferveur qui me donnent à penser que nous ne pouvons pas perdre. Non mon cher fils, nous ne pouvons pas perdre, non pas parce que nous sommes nombreux, mais parce que nous sommes du coté de la justice.

Je ne t’en ai pas parlé dans ma dernière lettre parce que les choses se précipitent sous ma plume quand je t’écris, et forcément j’en oublie, mais Ferroul est avec nous. Au meeting du 5 mai à Narbonne il a fait un discours dans lequel il s’est clairement affirmé de notre côté. Quand même ! Le maire de Narbonne. Et puis une semaine après il a défié Clemenceau. Depuis Béziers, du fin fond de notre Languedoc il s’est permis d’envoyer un ultimatum au gouvernement !

Si le 10 juin il n’a pas pris les mesures nécessaires nous ferons la grève de l’impôt ! Et si cela ne suffit pas toutes ces municipalités démissionneront. Et ce ne sont pas, je peux te l’affirmer, des paroles en l’air. Maintenant toute la France parle de nous, même les grands journaux, le Figaro, l’Aurore, le Petit Parisien, Le Petit Journal, tous, tu vois quand je te disais que les moulins n’avaient qu’à bien se tenir.

J’essaierai de t’écrire après le 10 pour te tenir au courant.

Ta mère et ton, père qui t’aiment.

Gilles Moraton 1907, la saison des gueux.       2007

9 06 1907                  Par un beau dimanche de juin, plus de 500 000 personnes participent à la manifestation de Montpellier, point d’orgue du mouvement des viticulteurs du Midi. La démission des maires est annoncée.

Marcellin Albert, à l’origine du mouvement 3 mois plus tôt avec les 87 d’Argeliers, y fait un discours lyrique et inspiré, alors que le mouvement en appelle à la désobéissance civique. Et comme à chaque fois, il achève son discours en cristallisant l’opposition à la fraude :

Ce n’est pas sans une indicible émotion et après l’inoubliable cortège qui vient de se dérouler dans cette ville admirable de Montpellier, que je me trouve en face de tous mes frères de misère qui, depuis les points les plus extrêmes de notre Midi malheureux, sont venus se presser jusqu’au pied de cette tribune. Il y a trois mois, trois mois à peine, j’étais seul, seul, entendez-vous bien, à n’attendre notre salut que d’un soulèvement général de la conscience méridionale ; j’étais seul à rêver d’un Midi qui se lèverait comme un seul homme pour dire à la France entière : Nous ne sommes pas des parias, il faut que cela finisse. (…)

Huit cent mille hommes sont là. C’est l’armée du travail la plus formidable qui se soit jamais vue. Elle est pacifique, certes, mais résolue à tout. C’est une armée de gueux : elle n’a qu’un drapeau, celui de la misère ; elle n’a qu’un but, la conquête du pain. Plus que jamais, restons unis sans distinction de parti et sans distinction de classe. Pas de jalousie ! Pas de haine ! Pas de politique ! Tous au drapeau de la Défense viticole !

Le Midi si florissant, le Midi si fertile se meurt. Au secours ! Camarades, unissons-nous tous, que le sang gaulois circule dans nos veines et dans un même élan fraternel écrivons une belle page d’histoire méridionale.

Toutes les générations futures viendront s’y retremper pour la défense de leurs droits, de leur indépendance, de leur liberté. Êtes-vous d’avis qu’il faut prendre des mesures énergiques? Êtes-vous résolus à ne plus payer d’impôts ? Qu’on ne vienne donc plus dans nos communes chercher ce que vous n’avez pas.

Il me reste à faire devant vous un second geste : vous avez décidé à la réunion de Béziers, par un ultimatum qui, aujourd’hui, vient à échéance, que toutes les municipalités des départements fédérés devront démissionner dans trois jours, si nous n’avons pas satisfaction. L’heure est venue. Le citoyen Ferroul vous donne l’exemple. La démission de toutes les municipalités est proclamée. Vive à jamais le Midi ! Vive le vin naturel !

10 06 1907                Le Comité d’Argeliers obtient la démission de 442 conseils municipaux du Midi viticole : Hérault, Aude, Pyrénées orientales, toutes appartenances politiques confondues.

17 06 1907                Albert Sarraut, sous-secrétaire d’État à l’Intérieur, démissionne pour marquer son soutien au mouvement.

19 06 1907                 Quand on aura supprimé ces freins modérateurs, [Ferroul] les populations soulevées resteront à la discrétion des éléments de désordre qui attendent leur heure. Ne vous y trompez pas, c’est un pays à reconquérir comme au temps de Simon de Montfort.

Vicomte de Vogüé. Le Figaro

La police et l’armée arrêtent les dirigeants du mouvement, y compris Ernest Ferroul . Marcellin Albert s’est caché dans le clocher.

Capestang, le 20 juin 1907

Je vois, mon cher fils que tu t’inquiètes pour nous, mais il ne le faut pas, je t’assure que ces meetings, même s’ils sont très impressionnants n’ont rien de révolutionnaire

Les gens sont là, toujours de plus en plus nombreux, mais ils ne sont là que pour affirmer notre détermination, nous ne lâcherons pas tant que le gouvernement n’aura pas cédé sur la question de la fraude. Alors bien sûr on voit des cercueils noirs, comme si nous étions là pour la grande sépulture du Midi viticole, mais c’est bien justement pour montrer notre colère, et l’abandon  et l’oubli dans lequel nous étions tombé jusqu’à ce que Marcellin, le Rédempteur, comme on l’appelle maintenant, se lève. Et puis, tu sais, les socialistes ont bien compris qu’ils ne pouvaient pas trop se mettre en avant s’ils voulaient préserver l’unité du mouvement.

Je vois aussi que les nouvelles de France arrivent jusqu’à l’autre bout du monde. Enfin on nous entend. Nous étions peut-être le million à Montpellier au moins huit cent mille. Qu’on ne vienne pas vous chercher ce que vous n’avez pas» dit Marcellin Albert, il faut être résolu à faire la grève de l’impôt ; de l’impôt de toute façon, je me demande bien avec quoi on pourrait le payer.

Mais le gouvernement, lui, ne nous a pas écouté, depuis le début, il a pris ça à la légère. Jusqu’à ce que les démissions de maires arrivent nous n’étions que des méridionaux excités tu vois, pour Clemenceau tout ça n’était qu’un coup de colère qui devait se dégonfler en quelques jours, un feu de paille. Entre parenthèses, tu dois savoir que la municipalité de Capestang a été une des premières à démissionner

Maintenant Clemenceau a changé d’attitude. Il se dit que de plus en plus de soldats arrivent vers le Midi, et hier ils ont arrêté Ferroul et les gens du Comité d’Argeliers. Comme si ça pouvait. changer quelque chose d’arrêter les dirigeants. D’autres dirigeants vont prendre leur place, c’est tout. L’effet risque même d’être l’inverse de ce qu’ils espèrent. En tout cas ils n’ont pas eu Marcellin Albert, et je suis certaine, moi, que rien de tout cela ne pourra éteindre le feu de paille.

Ta mère qui t’embrasse.

Gilles Moraton 1907, la saison des gueux.       2007

Capestang, le 21 juin 1907

Aujourd’hui mon cher fils, nous pleurons nos morts.

Hier à l’heure où je t’écrivais le drame s’est produit à Narbonne. L’armée a tiré sur la foule devant l’hôtel de ville. Il y a eu cinq morts. La veille, on venait d’arrêter Ferroul, et les Narbonnais en colère se sont regroupés sur la place. On ne sait pas très bien ce qui s’est passé[1] mais toujours est-il que les soldats se sont énervés, peut-être aussi ont-ils eu peur de cette masse humaine devant eux et lors d’un mouvement de foule, ils ont tiré.

Le sang a coulé…

Voliem pas d’acò mas ara, i a de sang sus la plaça de Narbona .- Nous ne voulions pas de ça mais il y a maintenant du sang sur la place de Narbonne.-.

Nous ne voulions pas de ça, non, Célestin nous l’a assez dit et répété. Nous voulions juste dire que nous étions en train de mourir de faim, que le Midi était en train de mourir.

L’émotion m’étouffe mon petit, je ne peux pas t’écrire plus longtemps.

Ta mère qui t’aime

Gilles Moraton 1907, la saison des gueux.       2007

22 06 1907                 On en veut encore à l’annexion de la Savoie à la France :

Le 14 a eu lieu le certificat d’études. À cette occasion, il est permis une réflexion. On sait qu’Arèches possède 4 écoles et près de cent élèves. Pas un seul n’a été présenté. C’est peu. Où est le motif de cette abstention ? Les parents sont mécontents, ce qui est naturel. D’autant que l’éducation laisse à désirer, autant que l’instruction. Notre village était dans de bien meilleures conditions aux temps passés. Le progrès consisterait-il à marcher à reculons ?

Journal Le Libéral. Albertville.

Capestang, le 22 juin 1907

Mon cher fils,

Comme tu peux le constater je suis maintenant obligée de t’écrire presque tous les jours tant les choses se précipitent. Hier l’armée, même si elle n’a pas lavé le sang de Narbonne, a sauvé son honneur. Les soldats du 17° se sont mutinés. D’Agde, ils sont allés à Béziers à pied et se sont installées sur les Allées. La nouvelle a couru le pays en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire. C’est un acte d’une bravoure exceptionnelle, un défi au gouvernement. Tu imagines ça, un régiment entier qui se mutine !  Et comment auraient-ils pu tirer sur nous, ceux-là, il y a leurs pères, leurs frères, leurs mères, dans la foule, des amis de leur village, tirer sur nous aurait été comme tirer sur eux-mêmes. Célestin et ton père sont allés à Béziers avec la voiture de Pech, il y avait une ambiance en ville, je ne te dis pas. Les gens venaient parler avec les soldats, leur porter à manger, du vin, le temps de quelques heures, tout le monde a cru que nous étions redevenus les maîtres du pays…

Mais que faire, après, pour ces soldats ? Ils ne pourraient pas non plus rester là éternellement, alors, sur les conseils du Comité ils ont accepté de se rendre à condition qu’il n’y ait pas de punition individuelle. On sait pourtant que quelques uns ont refusé, ils ont laissé là armes et bagages et sont partis, ils ont quitté Béziers pour partir Dieu sait où, certainement vers leurs villages. Je n’ose pas imaginer ce qu’il adviendra d’eux si les gendarmes les reprennent.

Ton père et Célestin sont restés avec les mutins jusqu’à la fin, il y avait là le fils Tarbouriech, de la Croisade, qui leur a dit que l’armée avait voulu les empêcher de rejoindre Béziers mais qu’au dernier moment les autres soldats les avaient laissé passer.

Quoi qu’il en soit c’est peut-être un acte sans suite, mais ce qu’ont fait ces soldats à Béziers restera dans nos mémoires autant que les morts de Narbonne, ces soldats ont fait ce geste sans peur et en sachant les risques qu’ils prenaient, ils sont des héros.

Je continue à te tenir au courant.

Ta mère qui t’aime.

Gilles Moraton 1907, la saison des gueux.       2007

Gloire au XVII° Paroles de Montehus

Musique de Roger Chantegrelet et Pierre Doubis.

Légitime était votre colère,
Le refus était un grand devoir ;
On ne doit pas tuer ses pères et mères
Pour les grands qui sont au pouvoir.
Soldats, votre conscience est nette :
On n’se tue pas entre Français ;
Refusant d’rougir vos baïonnettes,
Petits soldats, oui, vous avez bien fait !

Salut, salut à vous !
Braves soldats du dix-septième.
Salut ! braves piou-pious,
Chacun vous admire et vous aime.
Salut, salut à vous !
A votre geste magnifique ;
Vous auriez, en tirant sur nous,
Assassiné la République !

Comme les autres, vous aimez la France,
J’en suis sûr, même vous l’aimez bien.
Mais sous votre pantalon garance,
Vous êtes restés des citoyens.
La patrie, c’est d’abord sa mère,
Celle qui vous a donné le sein,
Et vaut mieux même aller aux galères
Que d’accepter d’être son assassin.

Espérons qu’un jour viendra, en France,
Où la paix, la concorde régnera.
Ayons tous au cœur cette espérance
Que bientôt ce grand jour viendra.
Vous avez jeté la première graine
Dans le sillon de l’humanité ;
La récolte sera prochaine
Et, ce jour-là, vous serez tous fêtés.

24 06 1907                 Les écoles congréganistes ferment leurs portes.

26 06 1907                 De retour de Paris, Marcellin Albert se constitue prisonnier à Montpellier.

29 06 1907                 Loi tendant à prévenir le mouillage des vins et les abus du sucrage :

  • Déclaration de récolte et de stocks
  • Contrôle des ventes et des achats des moûts et de vendanges fraîches
  • Interdiction de fabrication et de vente de vins fabriqués
  • Surtaxe de 40 francs sur le sucre
  • Déclaration par les commerçants des ventes de sucre supérieures à 25 kg.
  • Droit pour les syndicats viticoles de se porter partie civile dans les affaires de fraude.

10 07 1907                 Metz, alors allemande, reçoit le Tour de France. Les Allemands ne renouvelleront pas l’expérience.

13 07 1907              À La Ciotat, naissance de la pétanque, place Béraud, sur le terrain d’Ernest Petiot. Le jeu provençal se pratiquait alors avec trois pas d’élan sur une aire balisée de 15 à 20 mètres. Mais un jour s’improvisa une variante afin de permettre à Jules Le Noir, un joueur cloué sur une chaise par des rhumatismes, de participer à la partie. Le terrain fût raccourci et le lancer se fit les deux pieds au sol. Les « ped tancos – pieds tanqués » en provençal, marquaient leur premier point. À La Ciotat a éclos un empire sur lequel le soleil ne se couche jamais… Marius plus fort qu’Alexandre Le Grand ! Et quand la France aura cessé de briller dans ses entreprises politiques, économiques, culturelles et sportives, elle sera encore la première à la pétanque. Treize des seize derniers titres mondiaux sont tombés dans l’escarcelle bleue blanc rouge.

15 07 1907                   Seconde loi contre la fraude sur les vins.

07 1907                       À Paris, Picasso montre à ses amis Le Bordel d’Avignon qui représente une scène de maison close de Barcelone, située carrer d’Avinyo, près de laquelle avait habité Picasso. Il y a aussi un Avinyo près de Barcelone. La toile ne sera exposé qu’en 1916, et sera alors renommée, sur l’insistance d’André Salmon Les Demoiselles d’Avignon.

Le tableau des Demoiselles est un tableau de transition, un laboratoire ou mieux, un champ de bataille où essais et tentatives livrent combat ; mais c’est aussi un tableau d’un dynamisme et d’une puissance formidables, jamais dépassés dans l’art européen de l’époque.

Alfred H. Barr

On peut ne pas aimer, avec pour argument cette brève de comptoir qui dit l’essentiel : Picasso n’aime pas les femmes, bon, c’est son droit après tout, mais au moins qu’il n’en dégoute pas les autres.

4 08 1907                   Aux Ponts de Cé, sur la Loire au sud d’Angers, le pont métallique, s’effondre au passage du train, faisant environ 30 morts.

Libéré de prison, Marcellin Albert rentre chez lui à Argeliers, où il échappe de justesse au lynchage. L’homme ne méritait sans doute ni cet excès d’honneur ni cette indignité.

Capestang, le 8 août 1907

Mon cher fils,

Voilà ils ont gagné. Tout le monde est allé en prison, Ferroul, Albert, tout le Comité d’Argeliers, tous sont passés par la prison, au même titre que des criminels. Vous êtes dans l’illégalité, ont-ils dit, il faut que la République fasse régner l’ordre. Nous sommes dans l’illégalité oui, mais au regard de la loi seulement, pas au regard de la raison.

On dirait bien que nous aussi, nous avons gagné. Mais on dirait seulement. Il y a bien une loi de surtaxe du sucre qui va être votée, ou qui l’est déjà, je ne sais plus, mais c’est une victoire au goût bien amer. Il y a toujours des militaires partout, nos villes en sont pleines, comme si d’un coup nous étions devenus un danger terrible. Mais tout cela n’est rien, mon cher enfant, à côté de l’immense déception causée par le plus grand d’entre nous, celui par qui tout est arrivé, je veux parler de Marcellin Albert. Contre l’avis du Comité, après avoir échappé à son arrestation, il est allé seul à Paris voir Clemenceau. Et voilà le résultat, voilà ce que toute la France va penser de lui, et donc, par la force des choses, de nous. Albert est allé à Paris pour se faire gronder par Clemenceau, c’est dans tous les journaux de France et de Navarre, Albert est allé à Paris pour recevoir de vagues promesses en échange de l’interruption du mouvement. Mais, comme si cela ne suffisait pas, il y a encore pire, Clemenceau a donné de l’argent à Albert, c’est lui-même qui l’a dit au Comité, parce qu’il n’avait plus un sou pour reprendre le train. Qui, je te le demande, qui à sa place aurait accepté ce billet de cent francs des mains de Clemenceau ? Plutôt rentrer à pied ! Eh bien lui il l’a accepté. En toute innocence, comme un service d’un ami et sans penser à mal, mais le mal, tu comprends bien, était déjà fait. Et-le Comité n’a pas pu accepter ça, il a désavoué Albert. C’est peut-être normal, c’est peut-être ce qu’il fallait faire, je ne sais pas, moi je n’arrive pas à m’y faire, sans lui il ne se serait rien passé et nous serions toujours dans l’indifférence de ces messieurs de Paris.

Oui bien sûr, il aurait mieux valu qu’il fut arrêté en même temps que le Comité d’Argeliers, nous n’aurions pas perdu la face devant la France.

Alors oui, nous avons gagné, mais il n’est pas certain que demain nous vendrons mieux notre vin, il n’est pas certain que la misère disparaîtra comme par enchantement... Célestin sait aussi de façon certaine que Ferroul va être à la tête d’une sorte de comité permanent de défense viticole, ce serait là la garantie d’une meilleure considération à notre égard, dans l’avenir. Mais la victoire éclatante que nous attendions, la mise hors la loi des fraudeurs, n’est pas venue.

Alors Cécile Bourrel et les autres, les morts de Narbonne, est-ce qu’ils sont morts pour quelque chose ?

Ta mère qui t’embrasse.

Gilles Moraton 1907, la saison des gueux.       2007

22 09 1907                 Naissance de la Confédération générales des vignerons du Midi : Ernest Ferroul en est le président. Marcellin Albert n’a pas été consulté. Les maires reprennent leur fonction. Le professionnel douteux de la politique a balayé l’amateur intègre. On ne peut s’empêcher de penser que l’affaire du billet de 100 francs donné par Clemenceau à Marcelin Albert paraît vraiment bien maigrichonne pour suffire à retourner les vignerons contre leur meneur : cela sent la manœuvre de déstabilisation en sous-main, plutôt bien orchestrée. La révolte vigneronne du Midi est terminée, mais pas la crise viticole qui, pour revenir à une situation normale, attendra… la grande guerre : la surproduction sera épongée par les 2 litres de vin par jour et par soldat commandés par l’armée… et par des hectolitres à n’en plus finir d’eau de vie : toutes les attaques de la guerre 14-18 seront faites par des soldats réglementairement drogués à l’eau de vie ! Quant aux régions qui étaient jusqu’alors restées imperméables au vin, telles la Bretagne (abonnée au cidre et au calva) là encore c’est la guerre qui se chargera de donner l’habitude du vin, rapportée par les soldats rescapés.

29 09 1907                 Louis Breguet réalise un gyrophare, ancêtre de l’hélicoptère.

Juin à Oct 1907        Conférence internationale à La Haye : création de la Cour Internationale de Justice, et des premiers éléments du droit de la guerre.

2 09 1907                   Les frères des écoles chrétiennes quittent Megève pour 28 ans.

5 10 1907                  89 accusés lors de la révolte du Midi passent en cour d’assise. Les membres du mouvement se pourvoient en cassation pour bénéficier d’un procès autre que celui des émeutiers : ils seront amnistiés en mars 1908, avant le procès, à l’exception de la mutinerie du 17° régiment, dont les meneurs seront envoyés à Gafsa, en Tunisie. Le gouvernement décide de ne pas réclamer les impôts de 1905 et d’accorder une réduction sur ceux de 1906.

C’est le lot de tous les événements collectifs puissants de se transformer en mythe, c’est-à-dire transmis sous forme idéalisée. Les personnages de Marcellin Albert et d’Ernest Ferroul sont devenus des personnages emblématiques, mais encore aujourd’hui, il est difficile de les honorer ensemble et également.

[…] Or la référence à 1907 a été constante dans les combats viticoles du XX° siècle comme une région victime d’une politique nationale. Il faut aussi évoquer le chant à la gloire du 17° de Montheus, qui accrédite l’idée que les mutins avaient refusé de tirer sur les manifestants, alors qu’on ne leur a jamais donné un tel ordre. De même, contrairement à une idée reçue, Gafsa, où ils furent envoyés, n’était pas un bagne militaire et ses soldats n’ont pas été plus exposés que d’autres au moment de la guerre 14-18. Enfin, alors qu’il s’est agi en 1907 d’un mouvement rouge et blanc, le mythe de 1907 comme l’expression d’un seul Midi rouge a pu triompher car les royalistes n’ont pas eu de véritable postérité politique, au contraire des Rouges.

Jean Sagnes, historien à l’Université de Perpignan. Interview de 2007.

31 10 1907                 A Grenoble, création du Ski Dauphinois, ancêtre de la FFS : Fédération Française de Ski.

10 1907                      Adolf Hitler n’est pas admis à l’École des Beaux Arts de Vienne. En décembre, sa mère meurt d’un cancer. Un an plus tard, il est à nouveau recalé à la même école. Quand on est solide, on peut traverser cela sans casse, mais si on ne l’est pas, cela laisse des traces…

Charles de Gaulle, 17 ans, jusqu’alors parisien au collège de l’Immaculée Conception, suit les pères Jésuites dans leur déménagement pour aller finir sa scolarité à Antoing, en Belgique.

13 11 1907                 Paul Cornu décolle de quelques mètres à Lisieux avec un hélicoptère.

3 12 1907                Par décret, le vin connaît une énième définition, comme résultant exclusivement de la fermentation alcoolique du raisin frais ou du jus de raisin.

Théodore Roosevelt, président des États-Unis, adresse un message a ses concitoyens sur ce que l’on nomme alors la conservation, aujourd’hui le développement durable. On peut être tenté de croire qu’il ne s’agit que d’un programme, mais en fait, l’action de Roosevelt en faveur de la sauvegarde de la wilderness fût essentielle : il rattacha le service des forêts dirigé par Gifford Pinchot au ministère de l’Agriculture, fit passer une centaine de millions d’hectares de l’Ouest et de l’Alaska dans le domaine public, pour qu’en soit rationalisé l’exploitation et pas seulement la conservation, il crée cinq nouveaux parcs nationaux etc, etc …

Conserver nos ressources  naturelles et les utiliser de manière appropriée, voilà qui constitue le problème fondamental dont dépendent presque tous les autres problèmes de notre vie nationale […] Nous devons comprendre que gaspiller ou détruire nos ressources naturelles, dépecer et épuiser le sol au lieu de l’utiliser pour accroître son utilité, cela détruira la richesse de nos enfants, alors que nous devons contribuer à la développer. Dans les quelques années qui viennent de s’écouler, le gouvernement s’est efforcé, par l’intermédiaire de plusieurs agences, de faire voir plus loin à notre peuple et de substituer à l’anarchie et au profit immédiat le développement ordonné de nos ressources.

Nos grands cours d’eau doivent devenir des voies d’eau nationales, en premier lieu le Mississipi et ses affluents, en second lieu la Columbia, et bien d’autres encore qui se jettent dans le Pacifique dans l’Atlantique ou dans le golfe du Mexique.[…] Des grands lacs jusqu’à l’embouchure du Mississipi, il devrait exister une voie d’eau profonde d’où partiraient d’autres voies vers l’est et l’ouest. Un tel système reviendrait pratiquement à étendre nos côtes jusqu’au cœur même de notre pays. Si nous le réalisons immédiatement, il pourra être terminé dans peu de temps et décongestionner les grandes voies ferrées qui assurent le transport des marchandises. […] Ainsi le territoire qui longe le cours inférieur du Mississipi deviendra l’un des plus prospères, l’un des plus peuplés, comme il est déjà aujourd’hui l’un des plus fertiles au monde. […]

Il faudrait étendre beaucoup plus qu’actuellement l’irrigation, non seulement dans les États des Grandes Plaines et des Rocheuses, mais dans bien d’autres encore, par exemple dans les États du Golfe et de l’Atlantique Sud ; là, l’irrigation irait de pair avec l’assainissement des marais. Le gouvernement fédéral devrait s’employer sérieusement à cette tâche, avec la conscience que l’utilisation des cours d’eau et de la force hydraulique, des forêts, l‘irrigation et l’assainissement des terres menacées d’inondation constituent les éléments indépendants d’un même problème. […]

L’optimisme est un trait de caractère positif ; s’il est excessif, il devient stupide. Nous parlons volontiers des ressources inépuisables de notre pays ; c’est une erreur. La richesse minière du pays, le charbon, le fer, le pétrole, le gaz naturel, ne se reproduisent pas ; à long terme, ils s’épuiseront. Le gaspillage d’aujourd’hui prépare l’épuisement de demain, dont nos descendants souffriront une ou deux années plus tôt. Mais il faut arrêter complètement d’autres formes de gaspillage – le gaspillage du sol par le délavage, par exemple, qui figure au nombre des gaspillages les plus dangereux que connaissent les États-Unis, est évitable, et l’énorme perte de fertilité n’est pas nécessaire. La préservation ou le remplacement des forêts est l’un des principaux moyens pour empêcher cette perte. […] La consommation annuelle de bois est aujourd’hui trois fois plus grande que la croissance annuelle ; si l’une et l’autre ne changent pas, tout notre bois sera épuisé dans une génération et bien avant que l’épuisement complet ne soit atteint, la rareté croissante se fera sentir, de bien cruelle manière, sur notre richesse nationale.

12 1907                      Henri Rousseau, à qui un poste d’employé aux écritures à l’octroi de Paris avait valu le surnom de douanier Rousseau – une idée d’Alfred Jarry – est en prison où l’a envoyé un escroc qui l’a abusé ; il montre ses toiles au directeur de la prison, qui intervient auprès du juge pour le faire libérer : motif : irresponsable.

1907                           Depuis plusieurs années, les industries d’armement tournent à plein dans toute l’Europe : Allemagne d’abord, autant pour la marine que pour l’armée de terre, Autriche-Hongrie, Angleterre, Russie et France ; l’Angleterre et la France, qui contrôlent la moitié de l’économie russe par le biais des emprunts, la pousseront 7 ans plus tard à déclarer la guerre à l’Allemagne. Les tensions se sont manifestées principalement sur l’extension des empires coloniaux de chacun : Maroc, Cameroun ; les rumeurs de guerre alimentent les potins de toutes les chancelleries… il existe bien quelques tentatives de sauver la paix, mais le vocabulaire utilisé dit lui-même ce qu’il en est : les États-Unis organisent une conférence à La Haye pour réduire les chances de guerre.

Ce sont les craintes suscitées par la puissance montante de l’Allemagne qui poussent l’Angleterre à affirmer sa suprématie mondiale. C’est le traumatisme de la perte de l’Alsace-Lorraine qui incite la France à chercher des compensations dans la conquête d’un empire. C’est parce qu’il est parti plus tard dans la course que le nationalisme allemand se fait plus menaçant. Issue d’une tendance nationaliste, l’expansion coloniale glisse vers l’impérialisme économique : les mobiles économiques et financiers découlent directement de la nécessité pour la croissance industrielle de disposer de toujours plus de matières premières et de débouchés. Chaque métropole se constitue une chasse gardée qui lui fournit ses matières premières et achète ses produits industriels.

Tous les pays industrialisés sont à la fin du XIX° siècle à la recherche de débouchés, recherche qui est portée à son paroxysme par les crises économiques récurrentes. Face à cette question lancinante, les colonies constituent des marchés privilégiés réservés à chaque métropole. Les colonies permettent d’absorber tant les biens de consommation de l’industrie textile que les biens d’équipement produits par les métallurgistes pour les constructions, les ports, les chemins de fer.

Yves Carsalade Les grandes étapes de l’histoire économique.   Les éditions de l’Ecole polytechnique. 2009

Les frères Lumière sortent les premières photos en couleur. La loi autorise les femmes mariées à disposer librement de leur salaire. Pour répondre aux besoins des immigrés dans le Nouveau Monde, pauvres par définition, au moins pour la plupart d’entre eux, l’Union postale internationale invente le CRI : Coupon Réponse International : un particulier qui écrit à sa famille trop pauvre pour lui répondre peut inclure dans l’enveloppe un CRI, que le destinataire va échanger dans le premier bureau de poste contre un timbre. Fort bien… sauf que cela a été conçu pour fonctionner dans un système de monnaies stables… mais une guerre mondiale va passer là-dessus, génératrice d’un fonctionnement non stop de la planche à billets, et donc d’inflation ; les écarts entre les monnaies vont se creuser et les aigrefins s’engouffrer dans la brèche : ainsi Charles Ponzi se construira une fortune en exploitant l’affaire : il ristournait aux petits épargnants un intérêt astronomique de 50% en trois mois, et pendant ce temps-là lui-même engrangeait un bénéfice de 400 % ! Il se fera pincer en 1920, fera trois ans de prison et mourra pauvre en Amérique du Sud. La postérité a gardé le nom de chaîne de Ponzi, inspiratrice de Bernard Madoff, mais encore de nombreux émules plutôt louches qui s’en inspirent aujourd’hui, totalement en marge du système bancaire.

L’Anglais Arnold Lunn organise à Davos la première descente à ski. Le Club Alpin Français organise à Montgenèvre un premier concours international de ski. Robert Baden Powell, officier anglais, héros de la guerre des Boers, ayant bien ferraillé chez les Ashanti en Côte d’Or, – l’actuel Ghana – fonde le scoutisme en organisant le premier camp scout sur l’île anglais de Brownsea : le succès est immédiat, dépassant les frontières du monde anglo-saxon ; Scouting for boys est traduit en russe et en norvégien.

A Voiron, Abel Rossignol fonde sa société de fabrication de skis.

Pour limiter l’exode en pays bigouden en permettant aux agriculteurs de vendre localement leur production, Jean Hénaff, paysan breton, fait construire une conserverie réservée à la production locale de petits pois et de haricots verts. 7 ans plus tard, pour combler l’inactivité en basse saison, il se lance dans la production de pâté :  en associant les morceaux les plus nobles du porc (jambons et filets) à un savant mélange d’épices, le paysan-conserveur, crée une recette gourmande inédite. Le pâté Hénaff était né, déjà dans sa boîte bleue et jaune : 100 ans plus tard, il était toujours le roi des pique-niques, avec un rapport qualité prix imbattable. Jean-Baptiste et Anaïs Ferrero montent un atelier de graines de coucous à Alger ; la semoule de blé dur est alors roulée à la main et cuite dans des couscoussiers. Les établissements prospéreront en Provence.

De 1907 à 1909, le Brésilien Candido Rondon installe, pour la surveillance des frontières, 5 666 km de lignes télégraphiques dans la forêt amazonienne : entièrement acquis aux idées d’Auguste Comte, dont la devise Ordre et progrès, était devenue celle du Brésil, il parvient à gagner la confiance des tribus indiennes : ordre formel avait été donné à ses hommes : Mourez si vous ne pouvez faire autrement, mais ne tuez jamais. Quand il achève sa mission, on commence à mettre au point en Europe le télégraphe sans fil… Trente ans plus tard, Claude Levi-Strauss marchera sur ses pas. L’Uruguay proclame l’abolition de la peine de mort.

Battabang et Angkor ont été réintégrés dans le territoire du Cambodge ; l’Union indochinoise est constituée avec un gouverneur tout puissant. Trois produits représentent plus de 70 % de la valeur des exportations : riz, caoutchouc et maïs.

Dans les autres colonies voisines, surtout anglaises, le schéma est identique : riz, pétrole et teck pour la Birmanie, riz, étain et caoutchouc pour le Siam ; sucre, produit du coco et chanvre de Manille pour les Philippines.

Le Chinois est voleur et le Japonais assassin ; l’Annamite, l’un et l’autre. Cela posé, je reconnais hautement que les trois races ont des vertus que l’Europe ne connotât pas, et des civilisations plus avancées que nos civilisations occidentales. Il conviendrait donc à nous, maîtres de ces gens qui devraient être nos maîtres, de l’emporter au moins sur eux par notre moralité sociale. Il conviendrait que nous ne fussions, nous, les colonisateurs, ni assassins ni voleurs. Mais cela est une utopie. […]

– Pourquoi ? interroge quelqu’un.

– Parce que, aux yeux unanimes de la nation française, les colonies ont la réputation d’être la dernière ressource et le suprême asile des déclassés de toutes les classes et des repris de toutes les justices. En foi de quoi la métropole garde pour elle, soigneusement, toutes ses recrues de valeur, et n’exporte jamais que le rebut de son contingent. Nous hébergeons ici les malfaisants et les inutiles, les pique-assiette et les vide-goussets – ceux qui défrichent en Indochine n’ont pas su labourer en France ; ceux qui trafiquent ont fait banqueroute ; ceux qui commandent aux mandarins lettrés sont fruits secs de collège ; et ceux qui jugent et qui condamnent ont été quelquefois jugés et condamnés. Après cela, il ne faut point s’étonner qu’en ce pays l’Occidental soit moralement inférieur à l’Asiatique, comme il l’est intellectuellement en tous pays…

[…]                 La fumerie de Torral était obscure, parce que les abat-jour à grandes lattes excluaient le soleil de deux heures. La lampe à opium jaunissait seule le plafond, et des volutes brunes roulaient pesamment dans l’air imprégné de la drogue. Le grésillement menu des pipes alternait avec du silence. Torral fumait, ses boys assoupis à ses pieds.

L’heure torride de la sieste abrutie, sans rêve. Saigon dort, et le soleil meurtrier règne dans les rues vides. Les fumeurs seuls continuent de vivre au fond des fumeries closes, et le fil de leur pensée, miraculeusement assoupli par l’opium, s’étire au-delà du monde humain, s’allonge jusqu’aux régions bienveillantes et lucides que Kouong-Ibsen voulut jadis ouvrir à ses disciples.

Claude Farrère, Les Civilisés, prix Goncourt 1906

L’homme ne faisait aucun mystère de son opiomanie :

Par la grâce des lettres, il devint importateur de mauvaises habitudes. L’opium, muse noire, le disputera, dans l’imaginaire des romanciers et de leur public, jusques dans les années vingt, à sa sœur verte, l’absinthe. Il en prend le relais, comme substance fabuleuse, danger tentateur, adjuvant poétique obligé – paré des séductions troubles et lointaines d’une Indochine et d’un continent extrême-oriental encore porteurs de toutes les séductions complexes de la fable et du désir.

Pierre Emmanuel Prouvost d’Agostino Les plus beaux récits de voyage              La Martinière 2002


[1] A la suite d’une fusillade au café Paincourt, la Sureté avait dépêché des inspecteurs  : l’un d’eux, Grossot, est reconnu par des manifestants qui le molestent et le jettent dans le canal de la Robine : des Narbonnais l’en sortent et il se réfugie au poste de police de l’Hôtel de Ville : les soldats craignent une agression et tirent.