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Par l.peltier dans (7 : 1872 à 1907) le 27 mars 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

10 01 1876                On a découvert de l’or dans les Black Hills du Dakota : le gouvernement lance un ultimatum aux Indiens : tous ceux qui n’auront pas quitté les réserves avant ce 31 janvier seront considérés comme rebelles et traités en conséquence. La plupart vont se résigner.

7 04 1876                   Stanley rapporte ses observations sur les sources du Nil :

Du 17 janvier 1875 au 7 avril 1876, nous avons travaillé à relever les sources les plus méridionales du Nil, et à résoudre le problème incomplètement résolu par Speke et Grant, savoir si le Victoria Nyanza est, comme l’affirme Speke, un seul lac, ou s’il consiste en cinq lacs différents, comme le prétendaient divers explorateurs. Ceci a pu être fait de façon satisfaisante et maintenant Speke a toute la gloire d’avoir découvert la plus grande mer intérieure de tout le continent africain, ainsi que son principal affluent, la Kagera, et son effluent, le Nil. On doit de même lui reconnaître le mérite d’avoir compris mieux qu’aucun de ses contradicteurs la géographie des pays qu’il a traversés, et je tiens à dire toute mon admiration pour le génie géographique qui a tracé d’une main si sûre les grandes lignes des environs du lac Victoria.

Il reviendra en 1887 dans les parages, découvrant que la rivière Semliki, réunit le lac Albert au lac Édouard, et que donc, ce dernier peut-être considéré comme une des sources du Nil.

Il voudra vérifier ensuite que la rivière Lualaba, découverte par Livingstone au sud du lac Tanganyika, est bien le Congo : pour ce faire, il entreprendra sa descente avec sa petite embarcation le Lady Alice, qu’il devra bientôt abandonner : il arrivera, après mille difficultés, à l’embouchure, sur l’Atlantique en août 1877. Il doit accepter la présence de Savorgnan de Brazza sur le rive droite du Congo. Parti depuis 999 jours de Zanzibar avec 356 hommes, il ne lui en reste plus que 150 et ses trois compagnons anglais sont morts eux aussi. L’exploit ne suscita pas l’enthousiasme en Angleterre, qui dédaigna ses propositions d’annexer pour le compte de l’Angleterre toute l’Afrique Centrale.

12 05 1876                 L’Anglais Nares commande une expédition vers le pôle nord à la tête de deux navires, le Discovery et l’Alert. Il a emmené 55 chiens esquimaux et, pour les conduire un Danois du Groenland et deux esquimaux : le Danois va mourir rapidement et les chiens en feront autant pour ceux qui n’avaient pas encore déserté, en proie au piblouktou. Markham, l’un de ses hommes, parti avec 16 autres atteint 83°20′ N : le vieux record de Parry, datant de 1827, est battu.

22 05 1876                  Élu sénateur le 30 janvier, Victor Hugo demande l’amnistie pour les condamnés de la Commune :

Il faut fermer toute la plaie.
Il faut éteindre toute la haine.
Quoi ! parce que, voyant des infortunes inouïes et imméritées, des lamentables pauvretés, des mères et des épouses qui sanglotent, des vieillards qui n’ont même plus de grabat, des enfants qui n’ont même plus de berceau, j’ai dit : me voilà ! Que puis-je pour vous ? À quoi puis-je vous être bon ?. Et parce que les mères m’ont dit rendez-nous notre fils ! et parce que les femmes m’ont dit : rendez-nous notre mari ! et parce que les enfants m’ont dit : rendez-nous notre père ! et parce que j’ai répondu : j’essaierai ! j’ai mal fait ! j’ai eu tort ! Non, vous ne le pouvez pas ! Je vous rends cette justice. Aucun de nous ne le pense ici. Faites grâce !

L’amnistie est refusée à la quasi unanimité : seulement huit voix pour la proposition de Hugo. Il faudra attendre 4 ans pour qu’elle soit votée, le 3 juillet 1880.

26 06 1876               Les Sioux emmenés par Tatanka Yotanka – alias Sitting Bull – et Crazy Horse, rejoints par les Cheyennes, massacrent sur les berges de Little Big Horn, dans le Montana, le 7° régiment de cavalerie du plus jeune général de l’armée, Custer, qui est tué.

9 08 1876                    Tramway à vapeur Montparnasse – Austerlitz.

1876                              Explosion de grisou à St Étienne : 216 morts. Dissolution de la 1°Internationale.

Charles Tellier arme le Frigorifique, trois mâts de 650 tonnes qui met 105 jours pour relier Buenos Aires à Rouen avec une cargaison de viande.

On trouve dans les effectifs de l’armée coloniale néerlandaise des Indes un jeune homme de 22 ans : Arthur Rimbaud : il ne va pas s’y attarder.

Henry Wickham, botaniste, vivote en Amazonie dans une modeste ferme à Santarém, quand le Jardin botanique de Kew à Londres lui passe commande de graines d’Hévéa, payés 10 livres sterling le lot de 1 000 graines : si on a besoin d’argent, à ces conditions, on se met au travail, ce qu’il fit immédiatement sur le haut Tapajos, affluent rive droite de l’Amazone, proche de l’embouchure. Il envoie des milliers de graines en 1874 et en 1875, mais c’est un échec total : ces graines ont une courte durée de vie et ne supportent pas les 30 jours environ que mettent les voiliers pour traverser l’Atlantique. Mais en février 1876 est inaugurée la ligne Liverpool-Manaus avec un navire à vapeur qui réduit de moitié la durée du voyage : sur les 70 000 graines envoyées, 2 800 germeront : 4 % ! Dans le monde des botanistes de cette époque on considère cela comme un grand succès. Henry  Wickham dans ses relations préfère passer pour un voleur célèbre que pour un inconnu honnête, et ça marche, car encore aujourd’hui au Brésil, on le prend pour un voleur de caoutchouc : il prétend n’avoir déclaré en douane que d’innocentes orchidées destinées à la reine Victoria, mais c’est faux : il n’y a eu aucune fausse déclaration pour la bonne et simple raison qu’il n’existait pas alors de réglementation au Brésil interdisant l’exportation de graines d’hévéa, lesquelles se sont donc faites avec la bénédiction et la célérité des douanes brésiliennes ! Probablement voulait-il être intégré dans le club très fermé des voleurs de grains de café ou de vers à soie… les anglais adorent les clubs…

Les jeunes plants vont être transportés dans des Wardian cases à Colombo, d’où elles repartiront pour Calcutta, Singapour et Ceylan où elles se trouveront tellement bien qu’elles mettront ainsi fin à l’âge d’or du caoutchouc en Amazonie. Pour être plus précis, l’affaire fut plus compliquée qu’il n’y parait, car, si les plants s’acclimatèrent très bien, il fallut par contre beaucoup de temps pour que les planteurs locaux acceptent le nouveau venu avec une réflexion apparemment de bon sens : pourquoi nous donner du mal à cultiver ces arbres quand ils poussent à l’état naturel en Amazonie ? Le succès vint de Henry N. Ridley, jeune botaniste anglais qui venait d’être nommé directeur du Jardin botanique de Singapour. Il démontra qu’il était possible, contrairement à ce que pensaient les Brésiliens, de saigner de jeunes arbres, n’ayant que 4 ans, et qu’une saignée quotidienne stimulait la production de latex. Il démontra encore, qu’à l’échelle industrielle, le latex pouvait être coagulé à l’acide acétique, ce qui se fait encore de nos jours. En 1900 arriva sur les docks de Londres la première cargaison de 4 tonnes de caoutchouc de Malaisie : dix ans plus tard, la Malaisie aura planté 40 millions d’arbres, faisant travailler des centaines de milliers de Chinois et Tamouls. Macintosh peut lancer ses imperméables, Dunlop ses pneumatiques, Henry Ford sa Ford T : les profits ne seront pas pour le Brésil.

Larousse crée le premier logo : la dent-de-lion, nom usuel du pissenlit, orné de la devise due à l’architecte, décorateur Emile Reiber : Je sème à tout vent. Le passage de la dent-de-lion à la Semeuse est le fait de Georges Moreau et Eugène Grasset, en 1890. Quant à la Semeuse de nos pièces, on la devra à Roty en 1897.

La reine Victoria prend le titre d’Impératrice des Indes : jusque là seulement reléguée dans l’ombre depuis l’installation de l’East Indies Company, la dynastie des Grands Mogols disparaît officiellement.

Un cyclone ravage le golfe du Bengale et le delta du Gange : les mâts des navires à 300 km de son cœur sont arrachés. Une vague de 15 mètres dévaste 141 km² et tue 215 000 personnes.

Richard Wagner fonde pour sa seule gloire le festival de Bayreuth, où il a fait construire avec l’argent de Louis II de Bavière le Festspielhaus.

24 04 1877                 Les slaves de l’empire ottoman se sont soulevés dans un passé proche, en Bosnie Herzégovine en 1875, et en avril 1876, en Bulgarie, où la répression ottomane a fait 15 000 morts. C’en est trop pour les Russes qui déclarent la guerre à l’empire ottoman ; elle est menée sur deux fronts, dans le Caucase et dans les Balkans. Le 19 janvier les Turcs, défaits signent un armistice à Andrinople, qui va mener au traité de San Stéfano, qui reconnait la suprématie de la Russie dans les régions de l’empire ottoman à majorité slave et orthodoxe. Serbie, Monténégro, Bulgarie, deviennent indépendants, cette dernière s’agrandissant de la Macédoine pour devenir la Grande Bulgarie.

17 06 1877                  Le peuple Numipu, nommé Nez Percés par les Blancs, vit paisiblement dans la vallée de Wallowa, affluent de la rive gauche de la Snake River, via la Grande Ronde River, se consacrant à l’élevage du meilleur cheval qui soit : l’Appaloosas. Mais les Blancs ont décidé que cela ne pouvait durer et les ont sommés de déguerpir. Va s’ensuivre une poursuite de quatre mois : 800 Indiens, emmenés par leur chef Tonnerre qui roule dans la montagne, nommé Chef Joseph par les Blancs, vont parcourir près de 2 000 km dans les Rocheuses pendant quatre mois ; épopée faite d’escarmouches, de véritables batailles, d’embuscades, des pentes de White Bird Cañon à Clearwater River, de Lolo Pass à Big Hole River, de Tongher Pass au Yellowstone, de Cañon creek au Missouri. Les guerriers indiens vendront très chèrement leur peau. Parvenus près de la frontière canadienne, 300 d’entre eux parviendront à y rejoindre Sitting Bull et les siens : Chef Joseph se rendra le 5 octobre 1877, à Miles – il était à 70 km de la frontière canadienne -.

Je suis fatigué de me battre. Nos chefs ont été tués. Looking Glass est mort. Too-Hul-Hul-Sote est mort. Tous les anciens sont également morts… Celui qui dirigeait nos jeunes gens, Ollokot, est mort. Oh ! il fait si froid et nous n’avons pas de couvertures. Nos petits enfants meurent de froid. Certaines personnes parmi mon peuple se sont enfuies dans les collines, elles n’ont ni couverture ni nourriture. Personne ne sait où elles sont allées, peut-être sont-elles déjà mortes de froid. Je veux qu’on me laisse du temps pour rechercher mes enfants, et voir combien je peux en retrouver vivants. Il se peut que je les retrouve parmi les morts. Écoutez-moi, dites au Général Howard que je connais son cœur. Le mien est triste et tourmenté. A partir de ce jour, de l’endroit où se tient le soleil, je ne combattrai plus jamais !

Ils seront envoyés au Kansas puis en Oklahoma. avant de pouvoir revenir dix ans plus tard près de la Wallowa. Joseph s’adressa au Congrès: If I can not go to my own home, let me have a home in some country where my people will not die so fast.

16 08 1877                         Gaspard fait la première de la Meije, 3982 m, par le glacier des Étançons, face Sud, avec son client, le baron Boileau de Castelnau, résidant au Mas du Bouet, tout à coté de Montpellier. La concurrence était rude, surtout de la part du Révérend Coolidge qui tentait aussi l’ascension par la face nord. Gaspard dût descendre de St Christophe en Oisans à Bourg d’Oisans pour télégraphier au baron de venir le plus vite possible faute de quoi Coolidge arriverait le premier. La descente ne fût pas évidente : bivouac en altitude, dans la tempête. On ne connaissait pas encore la technique du rappel qui permet de récupérer sa corde (ce sera pour l’année suivante), et donc, chaque fois qu’il était nécessaire d’utiliser une corde, celle -ci restait sur place… à la fin les longueurs étaient insuffisantes…

Gaspard, premier guide de l’Oisans, était un personnage. Son père était troupelier, – berger spécialisé dans la transhumance des moutons -; dans le cas présent il s’agissait de la transhumance entre la haute vallée du Var, où il résidait le plus souvent (à Châteauneuf d’Entraunes) et l’Oisans. Un jour, son père, fatigué de voyager, posa son sac en Oisans. Cela signifiait que la famille avait peu de bien, et donc que les bouches étaient encore plus difficiles à nourrir que chez les « pays », installés là depuis longtemps. D’où l’attirance de Gaspard pour cette activité de guide qui permettait « d’arrondir les fins de mois » et de se détourner de ses activités de paysan pour lesquelles il n’éprouvait guère d’attrait. Devenu une autorité morale certaine, il continua le plus longtemps possible à courir la montagne. Il fit sa dernière ascension de la Meije à 77ans.

1877                            La France récupère l’île de St Barthélemy, qui appartenait à la Suède depuis 1784. Fondation de la Société des architectes diplômés du gouvernement. Implantation de la Société alsacienne de constructions mécaniques à Belfort : elle s’associera en 1928 avec la Compagnie Française Thomson Houston pour devenir l’Alsthom.

L’achèvement à Porto du viaduc ferroviaire Maria Pia sur le Douro consacre la réputation internationale de Gustave Eiffel. Ferdinand Carré invente le froid industriel : machine frigorifique à compression en 1857, machine à absorption à marche en continu en 1860, utilisation d’ammoniac comme fluide frigorigène : il commence à importer de la viande d’Argentine : le succès n’est pas au rendez-vous : la congélation n’est pas en cause, mais la saveur de la viande.

Thomas Edison[1] et Charles Cros inventent le téléphone. Charles Cros dépose un brevet qui définit le paléophone, ancêtre du phonographe. Peu de temps après, Thomas Edison présentera le premier phonographe. Nikolaus August Otto invente le 1° moteur à combustion interne à 4 temps.

Parution du Tour de France par deux enfants, de G. Bruno, livre de lecture des enfants de l’école primaire, depuis 1877, vendu à 55 000 exemplaires en 1877, 136 000 en 1878, à peu près 550 000 par an entre 1879 et 1910, à l’heure actuelle pas loin de 9 millions au total : ce livre a été « le » best-seller de la fin du XIX° siècle, d’un moralisme asphyxiant, jouant très habilement d’une apparente neutralité en matière de religion. G. Bruno était le pseudonyme de Mme Alfred Fouillée, née Augustine Tuillerie, femme d’un recteur d’Académie, philosophe à ses heures perdues, qui ne cachait pas ses sympathies pour « certains anthropologistes » dénonçant la dégénérescence de la race aryenne. (Revue des Deux Mondes 1895) : Seules les races européennes sont capables du plus haut développement intellectuel et social …/… en raison de la loi de régression, les croisements entre races très différentes ont pour conséquence de ramener à la surface les traits inférieurs souvent disparus. Alfred Fouillée s’est gagné à cette époque aux yeux de quelques gens qui comptent le rôle de Parrain intellectuel de la III° République. Mazette !

Il n’est pas impossible que Mme Fouillée ait pris le principe de son livre … en Allemagne, où Guillaume de Humboldt, ministre de l’enseignement en Prusse dans les années 1830, avait mis en place l’enseignement de la géographie en publiant des livres scolaires qui reproduisaient les paysages d’Allemagne.

Sans l’immense battage scolaire en cours – à croire que l’école n’avait été fondée que pour fomenter la revanche ! – le deuil de 1870 aurait été à peu près accompli. Pour les garçons de moins de trente ans, qui avaient appris à la fois la lecture et le français dans « Le tour de France par deux enfants », l’école avait entretenu le flambeau de la haine nationale. Ce livre culte racontait dans une langue insipide les tribulations de deux frères alsaciens chassés de leur chère patrie par les odieux envahisseurs. La conscription obligatoire en avait avivé la flamme dans l’horreur du Teuton.

Claude Duneton. Le Monument Balland 2003

Cette haine du boche se développe aussi dans la chanson, dont certaines rencontrent un grand succès :

Le fils de l’Allemand.

Paroles de Gaston Villemer et Lucien Delormel. Musique de Paul Blétry.

Près de la nouvelle frontière
Un officier s’est arrêté,
A la porte d’une chaumière
Il frappe avec anxiété.

Une femme, dont la mamelle
Allaite un gentil chérubin,
Ouvre en demandant : Qui m’appelle ?
Et voit l’uniforme prussien.

Femme – dit l’officier – écoute ma prière,
Pour lui donner ton lait, je t’apporte un enfant.
Dis-moi si tu consens à lui servir de mère ;
Moi, je suis un soldat du pays allemand.

Ce fils, sur la terre lointaine,
M’est né d’hier et, sans compter,
Je paierai tes soins et ta peine,
Car je suis tout seul à l’aimer.

Vois, sa figure est rose et blonde,
Tu peux le sauver du trépas ;
Sa mère, en le mettant au monde,
Vient de mourir entre mes bras.

J’avais un fils – dit la Lorraine -
Blond chérubin comme le tien,
Mon homme et moi tenions la plaine
Devant un régiment prussien ;

Quand tes soldats saouls de carnage
Mirent le feu à mon hameau
Et, sans pitié pour son jeune âge,
Tuèrent l’enfant au berceau !

Passe ton chemin, ma mamelle est française,
N’entre pas sous mon toit, emporte ton enfant !
Mes garçons chanteront plus tard
La Marseillaise,
Je ne vends pas mon lait au fils d’un Allemand.

Et encore une autre, de Paul Déroulède :

Le Clairon

 Créée par Amiati à l’Eldorado, vers 1873. Paroles de Paul Déroulède, musique d’Émile André.

L’air est pur, la route est large,
Le Clairon sonne la charge,
Les Zouaves vont chantant,
Et là-haut sur la colline,
Dans la forêt qui domine,
Le Prussien les attend – Variante : « On les guette, on les attends. »

Le Clairon est un vieux brave,
Et lorsque la lutte est grave,
C’est un rude compagnon ;
Il a vu mainte bataille
Et porte plus d’une entaille,
Depuis les pieds jusqu’au front.

C’est lui qui guide la fête
Jamais sa fière trompette
N’eut un accent plus vainqueur;
Et de son souffle de flamme,
L’espérance vient à l’âme,
Le courage monte au cœur.

On grimpe, on court, on arrive,
Et la fusillade est vive,
Et les Prussiens sont adroits – Variante : « Et les autres sont adroits. »
Quand enfin le cri se jette:
 » En marche! A la baïonnette ! »
Et l’on entre sous le bois.

A la première décharge,
Le Clairon sonnant la charge
Tombe frappé sans recours;
Mais, par un effort suprême,
Menant le combat quand même,
Le Clairon sonne toujours.

Et cependant le sang coule,
Mais sa main, qui le refoule,
Suspend un instant la mort,
Et de sa note affolée
Précipitant la mêlée,
Le vieux Clairon sonne encor.

Il est là, couché sur l’herbe,
Dédaignant, blessé superbe,
Tout espoir et tout secours;
Et sur sa lèvre sanglante,
Gardant sa trompette ardente,
Il sonne, il sonne toujours.

Puis, dans la forêt pressée,
Voyant la charge lancée,
Et les Zouaves bondir,
Alors le clairon s’arrête,
Sa dernière tâche est faite,
Il achève de mourir.

Les enfants nés à la fin du second empire ont été nourris de cette prose. Adulte, on n’oublie pas l’affectif de son enfance. Ils auront à peu près cinquante ans à la première guerre mondiale… Cinquante ans, c’est l’âge où, dans l’armée, les officiers ont un grade de commandement, de commandant à général. Ce sont ces gens-là qui enverront au massacre des milliers de fantassins, sans aucune considération pour le prix de la vie humaine, très souvent en pure inutilité, pour gagner quelques tranchées, parfois rien du tout, faisant vivre à ces hommes un enfer dont nul n’a plus idée aujourd’hui. Alphonse Boudard persiflera : Verdun leur manquait comme la Villa Medicis aux artistes.

On ne saurait parler du Tour de France de deux enfants, bréviaire laïque à usage familial, sans parler des manuels Lavisse à usage scolaire. Ernest Lavisse, [1842-1922] tête pensante de l’Histoire de France, directeur de l’École Normale Supérieure, avait écrit une Histoire de la France depuis les origines jusqu’à la Révolution, publiée en 1901, et une Histoire de la France contemporaine depuis la Révolution jusqu’à la paix de 1919, publiée en 1920-1922. On peut considérer comme des versions simplifiées ses manuels scolaires qui régnèrent sur l’enseignement de l’Histoire en France de 1876 à 1946. On y trouve une France réconciliée avec elle-même, reconnaissance étant faite aux Rois de leurs mérites, mais étant entendu que le début de l’âge adulte de la France ne commençait qu’avec la Révolution Française. L’homme et son œuvre y gagneront les surnoms plutôt gentils d’Instituteur nationale et de Bréviaire civique.

37 millions d’habitants, (dont 2 à Paris) ; la natalité est de 22 ‰ (33 en Allemagne et Angleterre), la mortalité de 18 ‰. Les idées de planning familial et contraception commencent à faire leur chemin. Famine en Inde, dans le Deccan : El Niño en est le premier responsable ; lord Lytton alors vice-roi des Indes proclama que rien ne devait empêcher les exportations vers l’Angleterre ; l’Inde affichait alors un excédent net en riz et en blé : sur 1877 et 1878, les négociants exportèrent le chiffre record de 6,4 millions de quintaux de blé. Les paysans mourraient de faim et les autorités reçurent l’ordre de décourager par tous les moyens l’aide aux victimes. La loi contre les contributions caritatives de 1877 interdisait sous peine d’emprisonnement les dons privés susceptibles d’interférer avec le cours des céréales fixé par le marché. Les seules formes d’aide autorisées furent les camps de travail, accessibles seulement aux personnes susceptibles de pouvoir travailler et elles recevaient alors moins que ce qu’un déporté recevra à Buchenwald. La mortalité y était de 94 ‰ !

Les grandes fortunes américaines se consolident, et cela se fait bien souvent sur le dos des ouvriers : depuis la guerre de Sécession, les conflits n’ont pas manqué, mais en cette année 1877, ils atteignent un sommet avec la grève des chemins de fer, déclenchée après des annonces de réduction de salaire : 100 000 grévistes, 120 000 km de voies – la moitié du réseau -, neutralisés ; la répression va faire une centaine de morts et en envoyer un millier en prison.

C’est seulement autour de Saint Louis que la grève des cheminots fut si systématiquement organisée et entraîna un arrêt si complet de l’activité industrielle que le terme de grève générale était parfaitement justifié. Et c’est également là que les socialistes ont joué un rôle prépondérant et indiscutable.[...] Aucune autre ville américaine n’a jamais été aussi près d’être dirigée par un soviet ouvrier, comme on appellerait cela de nos jours, que Saint Louis (Missouri), en 1877.

David Burbank Reign of the Rabble

14 02 1878                Pour le lancement de sa campagne d’abonnement, le William Turf, un journal de course français – comme son nom ne l’indique pas – propose un prix de 2 000 francs au premier lecteur capable de trouver les trois premiers du Jockey Club dans l’ordre exact d’arrivée ; c’est, à l’époque moderne, le premier tiercé… à l’époque moderne, car, lors des Jeux Olympiques, les Grecs classaient déjà les trois premiers d’une course.

03 1878                       Des mineurs du charbonnage de Bernissart [Belgique], exploitent une veine de charbon à 322 m dans la Fosse Sainte-Barbe : ils rencontrent une vaste poche d’argile, un cran, c’est à dire une faille de charriage qui coupe le bassin houiller du nord. Ordre fut donné de creuser une galerie de recherche à travers ce cran, afin de retrouver la veine de charbon de l’autre côté. Les mineurs rencontrèrent rapidement des objets sombres et friables qu’ils prirent pour des morceaux de bois. La quantité des cristaux de pyrite à l’intérieur de ces objets était si importante que les mineurs crurent avoir découvert des troncs d’arbre rempli d’or. Le 2 avril 1878, le porion [contremaître] Mortuelle amena une partie de ces étranges trouvailles au Café Dubruille, où le médecin du charbonnage, le Docteur Lhoir, démontra que c’était bien à des ossements, et non à du bois, qu’ils avaient affaire : la trouvaille était de taille : 29 squelettes d’iguanodons, dont certains complets.

1 05 1878                   La 4° Exposition universelle se tient à Paris. On a construit pour l’occasion le Palais du Trocadéro. L’Allemand Otto présente un moteur à gaz fixe à 4 temps tournant à 180 tours par minute. Il le modifiera 6 ans plus tard en moteur à essence et concevra un dispositif d’allumage inspiré des bobines d’allumage que les sapeurs de l’armée utilisent pour provoquer des explosions. Robert Bosch va améliorer le procédé et les vitesses de rotation des moteurs vont pouvoir dépasser les 1 000 tours/minute, permettant des puissances accrues pour des moteurs moins encombrants et plus légers. La cristallerie Baccarat a réalisé un kiosque tout en cristal : 4,70 m de haut, 5,25 m de diamètre, pour abriter en son centre une statue de Mercure en bronze argenté, copie de celui sculpté par Jean de Bologne pour les Médicis vers 1550. Le Temple de Mercure fait un triomphe : il est récompensé par le grand prix de l’exposition. Une fois celle-ci terminée, il est entreposé dans le magasin de la manufacture de la rue Paradis, à Paris, d’où il disparaît, sans laisser aucune trace… Il aurait peut-être été acheté en 1892, (promesse d’achat plutôt qu’achat, bien probablement) par le roi du Portugal dont la fortune aurait mal tournée dans les années qui suivirent… toujours est-il qu’il faudra attendre février 2005 pour le retrouver, bien atteint par les injures du temps, au milieu d’une pièce d’eau dans le parc d’une grande propriété catalane, après que le propriétaire ait contacté la maison Baccarat pour lui refaire une jeunesse.

14 07 1878                Le traité de San Stefano, par le poids qu’il donne à la Russie est resté en travers de la gorge de la Grande Bretagne qui se démène pour le retoquer par le Congrès de Berlin : c’est la fin de la Grande Bulgarie, Thrace et Macédoine repartent sous le giron ottoman, l’Autriche Hongrie met la main sur la Bosnie Herzégovine. Chypre est attribué à la Grande Bretagne, qui devient aussi protectrice des Juifs de l’empire ottoman. La France devient protectrice des Chrétiens maronites et catholiques de l’empire ottoman ; elle occupe la Tunisie, et l’Italie protège les chrétiens et les juifs de Tunisie et de la Tripolitaine.

1 09 1878                   Ataï, grand chef kanak est tué au combat par un guerrier kanak enrôlé dans les troupes françaises. Auparavant, face au gouverneur devant lequel il protestait de la spoliation de leurs terres par l’administration coloniale, il avait déversé un sac te terre, puis un sac de pierres : Voilà ce que nous avions, voici ce que tu nous laisse.

24 ans plus tard, le pasteur Maurice Leenhardt, qui deviendra leur premier grand défenseur, sera accueilli en ces termes par le maire de Nouméa : Pourquoi vous intéressez-vous aux Kanak ? Dans dix ans, il n’y en aura plus un seul.

Après le combat, sa tête et sa main avaient été coupées – c’était un trophée militaire – puis conservées dans du phénol et confiée aux anatomistes de la Société Française d’anthropologie, et rangée, oubliée dans un placard. En 2011 Didier Daeninckx sortit le personnage de l’oubli en 2001 avec Le retour d’Ataï, roman prémonitoire. En 2011, un étudiant du musée de l’Homme lui apprend que l’on a retrouvé le crâne d’Ataï. [Michel Rocard avait demandé son retour en Nouvelle Calédonie mais alors on ne l’avait pas trouvé.]

Dans les années 1960, Appolinaire Ataba, consacrera un chapitre à l’épopée du grand chef dans un manuscrit non publié… sur lequel tombera Jean-Marie Tjibaou, jeune étudiant en ethnologie qui va se charger de sortir Ataï de l’oubli.

1878                           D.E. Hughes invente le microphone. Drame sur la Tamise : 623 passagers du Princess Alice, un bateau à aubes qui coule, meurent asphyxiés et noyés de par la seule odeur pestilentielle : la Tamise était devenu une fosse septique à ciel ouvert. En Nouvelle Calédonie, révolte de Kanaks : plus de mille morts. La femme finlandaise acquiert le droit de vote aux élections municipales.

Voyage de Stevenson dans les Cévennes. Battus en Bosnie, les Turcs abandonnent Chypre, point stratégique de la Méditerranée, à l’Angleterre.

Le grenoblois Henri Duhamel (1853 – 1917) achète une paire de ski à Paris, mais ce n’est pas encore au point.

14 02 1879                  Les forces armées chiliennes débarquent dans le port d’Antofagasta, port bolivien par où est exporté le guano et le salpêtre, venus du désert d’Atacama. Antofagasta compte 5 000 Chiliens sur ses 6 000 habitants. Ce désert, en territoire bolivien, est devenu un enjeu économique important depuis que ces deux denrées ont pris de la valeur : le guano est le dernier engrais naturel avant l’invention des engrais chimiques et est très demandé par l’Europe pour une agriculture avide d’améliorer ses rendements et le salpêtre, ça sert à faire de la poudre, et ça, on en a toujours besoin. La Bolivie qui a concédé à des investisseurs Chiliens l’exploitation de ces richesses, veut  maintenant augmenter la taxe sur l’exportation de ces matières premières ; le Chili refuse et choisit de faire parler la poudre : c’est la guerre du salpêtre, dite encore guerre du Pacifique : inférieur en nombre face à la Bolivie et à son allié le Pérou, il bénéficie d’un armement de meilleure qualité parce que plus moderne. Le Chili vient donc à bout des forces navales du Pérou et des forces terrestres des deux pays. Les liaisons sont à tel point obsolètes en Bolivie que la nouvelle ne sera connue à La Paz, la capitale que le 25 février ! La Bolivie se retire du conflit et les troupes chiliennes vont tout de même mettre plus d’un an pour prendre Lima, la capitale du Pérou, en 1881. Albert Bergasse Dupetit Thouars, amiral français de retour d’une mission de pacification aux Marquises, était à Lima juste avant l’entrée des troupes chiliennes : il se démènera pour que la ville ne soit pas mise à sac.  La guerre prendra fin le 20 octobre 1883 avec le traité d’Ancón : la province de Tarapaca passait sous souveraineté chilienne. Les villes d’Arica et Tacna passaient provisoirement sous le contrôle chilien, lequel provisoire ne le sera pas du tout. Cela représentait 200 000 km² de gagnés par le Chili – 125 000 km² sur la Bolivie et 75 000 km² sur le Pérou -. Finalement, Herbert C. Hoover, le président des États-Unis interviendra en 1929 pour que Tacna soit rendue au Pérou, tandis qu’Arica restait au Chili. Bolivar était parvenu à donner une façade maritime à son pays : elle était désormais perdue.

28 02 1879                Les guerres civiles ne sont finies qu’apaisées. En politique, oublier, c’est la grande loi. (…) La guerre civile est une faute. Qui l’a commise ? Tout le monde et personne. L’amnistie, c’est l’oubli. [...] Il est bon qu’après tant de luttes, d’angoisses et de travaux, une puissante nation sache prouver au monde qu’elle répond par la grandeur de ses actes à la grandeur des institutions.

Victor Hugo au Sénat

24 03 1879                   Les premières endives – witloof en flamand, chicon en wallon – arrivent de Belgique aux Halles de Paris.

16 04 1879                  Ernest Renan a été reçu à l’Académie française ; un passage de son discours a froissé un ami allemand. Il lui répond :

Mon cher ami,

Vous m’apprenez qu’un passage de mon discours de réception a été accueilli parmi vous comme la voix d’un ennemi. Relisez ce que j’ai dit, et vous verrez combien ce jugement est superficiel. J’ai défendu notre vieil esprit français contre d’injustes reproches, qui viennent presque aussi souvent de chez nous que de chez vous. J’ai soutenu contre des novateurs, qui sont loin d’être tous Allemands, que notre tradition intellectuelle est grande et bonne, qu’il faut l’appliquer à des ordres de connaissances sans cesse élargis, mais non pas la changer. J’ai exprimé des doutes sur la possibilité pour une dynastie de jouer dans le monde un rôle universel sans bienveillance, sans générosité, sans éclat. J’ai pu aller à l’encontre de certaines opinions des militaires et des hommes d’État de Berlin ; je n’ai pas dit un mot contre l’Allemagne et son génie. Plus que jamais je pense que, si nous avons besoin de vous, vous aussi, à quelques égards, avez besoin de nous. La collaboration de la France et de l’Allemagne, ma plus vieille illusion de jeunesse, redevient la conviction de mon âge mûr, et mon espérance est que, si nous arrivons à la vieillesse, si nous survivons à cette génération d’hommes de fer, dédaigneux de tout ce qui n’est pas la force, auxquels vous avez confié vos destinées, nous verrons ce que nous avons rêvé autrefois, la réconciliation des deux moitiés de l’esprit humain. Oui, sans nous, vous serez solitaires et vous aurez les défauts de l’homme solitaire ; le monde n’appréciera parfaitement de vous que ce que nous lui aurons fait comprendre. Je me hâte d’ajouter que sans vous notre œuvre serait maigre, insuffisante. Voilà ce que j’ai toujours dit. Je n’ai nullement changé ; ce sont les événements qui ont si complètement interverti les rôles, que nous avons peine à nous reconnaître dans nos affections et dans nos souvenirs.

Personne n’a aimé ni admiré plus que moi votre grande Allemagne, l’Allemagne d’il y a cinquante et soixante ans, personnifiée dans le génie de Goethe, représentée aux yeux du monde par cette merveilleuse réunion de poètes, de philosophes, d’historiens, de critiques, de penseurs, qui a vraiment ajouté un domaine nouveau aux richesses de l’esprit humain. Tous tant que nous sommes, nous lui devons beaucoup, à cette Allemagne large, intelligente et profonde, qui nous enseignait l’idéalisme par Fichte, la foi dans l’humanité par Herder, la poésie du sens moral par Schiller, le devoir abstrait par Kant. Loin que ces acquisitions nouvelles nous parussent la contradiction de l’ancienne discipline française, elles nous en semblaient la continuation. Nous prenions au sérieux vos grands esprits quand ils reconnaissaient ce qu’ils devaient à notre dix-huitième siècle ; nous admettions avec Goethe que la France, que Paris étaient des organes essentiels du génie moderne et de la conscience européenne. Nous travaillions de toutes nos forces à bannir de la science et de la philosophie ces mesquines idées de rivalité nationale qui sont le pire obstacle aux progrès de l’esprit humain.

Depuis 1848, époque où les questions commencèrent à se poser avec netteté, nous avons toujours admis que l’unité politique de l’Allemagne se ferait, que c’était là une révolution juste et nécessaire. Nous concevions l’Allemagne devenue nation comme un élément capital de l’harmonie du monde. Voyez notre naïveté ! Cette nation allemande que nous désirions voir entrer comme une individualité nouvelle dans le concert des peuples, nous l’imaginions sur le modèle de ce que nous avions lu, d’après les principes tracés par Fichte ou Kant. Nous formions les plus belles espérances pour le jour ou prendrait place dans la grande confédération européenne un peuple philosophe, rationnel, ami de toutes les libertés, ennemi des vieilles superstitions, ayant pour symbole la justice et l’idéal. Que de rêves nous faisions ! Un protestantisme rationaliste s’épurant toujours entre vos mains et s’absorbant en la philosophie, – un haut sentiment d’humanité s’introduisant avec vous dans la conduite du monde, – un élément de raison plus mûre se mêlant au mouvement général de l’Europe et préparant des bandages à plusieurs des plaies que notre grande, mais terrible révolution avait laissées saignantes ! Vos admirables aptitudes scientifiques sortaient d’une obscurité imméritée, devenaient un rouage essentiel de la civilisation, et ainsi, grâce à vous et un peu grâce à nous, un pas considérable s’accomplissait dans l’histoire du progrès.

Les choses humaines ne se passent jamais comme le veulent les sages. Aussi les esprits éclairés parmi nous ne furent-ils pas trop surpris de voir proclamer à Versailles, sur les ruines de la France vaincue, cette unité allemande qu’ils s’étaient représentée comme une œuvre sympathique à la France. Grande fut leur douleur en voyant l’apparition nationale qu’ils avaient appelée de leurs vœux indissolublement liée aux désastres de leur pays. Ils se consolaient au moins par la pensée que l’Allemagne, devenue toute-puissante en Europe, allait planter haut et ferme le drapeau d’une civilisation qu’elle nous avait appris à concevoir d’une façon si élevée.

La grandeur oblige, en effet. Une nation a d’ordinaire le droit de se renfermer dans le soin de ses intérêts particuliers et de récuser la gloire périlleuse des rôles humanitaires. Mais la modestie n’est pas permise à tous. Vos publicistes, interprètes d’un instinct profond, ont pu être moins discrets à cet égard que vos hommes d’État et proclamer tout haut que l’ère de l’Allemagne commençait dans l’histoire. La fatalité vous traînait. Il n’est pas permis, quand on est tout-puissant, de ne rien faire. La victoire défère au victorieux, qu’il le veuille ou non, l’hégémonie du monde.

Tour à tour la fortune élève sur le pavois une nation, une dynastie. Jusqu’à ce que l’humanité soit devenue bien différente de ce qu’elle est, toutes les fois qu’elle verra passer un char de triomphe, elle saluera, et, les yeux fixés sur le héros du jour, elle lui dira : Parle, tu es notre chef, sois notre prophète. La solution des grandes questions pendantes à un moment donné (et Dieu sait si le moment présent se voit obsédé de problèmes impérieux !) est dévolue à celui que les destins désignent. Alexandre, Auguste, Charles-Quint, Napoléon n’avaient pas le droit de se désintéresser des choses humaines ; sur aucune question, ils ne pouvaient dire : Cela ne me regarde pas ! Chaque âge a son président responsable, chargé de frapper, d’étonner, d’éblouir, de consoler l’humanité. Autant le rôle du vaincu, obligé de s’abstenir en tout, est facile, autant la victoire impose de devoirs. Il ne sert de rien de prétendre qu’on a le droit d’abdiquer une mission qu’on n’a pas voulue. Le devoir devant lequel on recule vous prend à la gorge, vous tue ; la grandeur est un sort implacable auquel on ne peut se soustraire. Celui qui manque à sa vocation providentielle est puni par ce qu’il n’a pas fait, par les exigences qu’il n’a pas contentées, par les espérances qu’il n’a pas remplies, et surtout par l’épuisement qui résulte d’une force non employée, d’une tension sans résultat.

Faire de grandes choses dans le sens marqué par le génie de l’Allemagne, tel était donc le devoir de la Prusse quand le sort des armes eut mis les destinées de l’Allemagne entre ses mains. Elle pouvait tout pour le bien ; car la condition pour réaliser le bien, c’est d’être fort. Qu’y avait-il à faire ? Qu’a-t-elle fait ? Huit ans, plus de la moitié de ce que Tacite appelle grande mortalis ævi spatium, se sont écoulés depuis qu’elle jouit en Europe d’une supériorité incontestée. Par quels progrès en Allemagne et dans le monde cette période historique aura-t-elle été marquée ?

Et d’abord, après la victoire, la nation victorieuse a bien le droit de trouver chez elle les récompenses de ses héroïques efforts, le bien-être, la richesse, le contentement, l’estime réciproque des classes, la joie d’une patrie glorieuse et pacifiée. En politique, elle a droit surtout au premier des biens, à la première des récompenses, je veux dire à ces libertés fondamentales de la parole, de la pensée, de la presse, de la tribune, toutes choses dangereuses dans un État faible ou vaincu, possibles seulement dans un État fort. Ces grandes questions sociales qui agitent notre siècle ne peuvent être résolues que par un victorieux, se servant du prestige de la gloire pour imposer des concessions, des sacrifices, l’amnistie, à tous les partis. Donner la paix, autant que la paix est de ce monde, et la liberté, aussi large qu’il est possible, à cette Europe continentale qui n’a pas encore trouvé son équilibre, fonder définitivement le gouvernement représentatif, aborder franchement les problèmes sociaux, élever les classes abaissées sans leur inspirer la jalousie des supériorités nécessaires, diminuer la somme des souffrances, supprimer la misère imméritée, résoudre la délicate question de la situation économique de la femme, montrer par un grand exemple la possibilité de faire face en même temps aux nécessités politiques opposées que l’Angleterre a conciliées, parce que le problème se posait pour elle d’une manière relativement facile : voilà ce qui eût justifié la victoire, voilà ce qui l’eût maintenue. La victoire, en effet, a toujours besoin d’être légitimée par des bienfaits. La force qu’on a déchaînée devient impérieuse à son tour. Dès qu’il a reçu la première salutation impériale, le César appartient à la fatalité jusqu’à sa mort.

De ce programme que la force des choses semblait vous imposer, qu’avez-vous réalisé ? Votre peuple est-il devenu plus heureux, plus moral, plus satisfait de son sort ? Il est clair que non ; des symptômes comme on n’en a jamais vu après la victoire se sont manifestés parmi vous. La gloire est le foin avec lequel on nourrit la bête humaine ; votre peuple en a été saturé, et il regimbe !… Napoléon Ier, en 1805-1806, avait imposé silence par l’admiration à toute voix opposante ; une centaine de personnes tout au plus murmuraient ; l’idée d’un attentat contre sa personne eût paru un non-sens. Comment se fait-il qu’au lendemain de triomphes comme on n’en avait pas vu depuis soixante ans, votre gouvernement se soit trouvé en présence d’un mécontentement profond ? Pourquoi est-il toujours préoccupé de mesures restrictives de la liberté ? D’ordinaire, on n’a pas à réprimer après la victoire ; la répression est le propre des faibles. Ce qui se passe chez vous, n’importe comment on l’explique, renferme un blâme contre vos hommes d’État. Si votre peuple est aussi mauvais qu’ils le disent, c’est leur condamnation. Âpres et durs, comprenant l’État comme une chaîne et non comme quelque chose de bienveillant, ils croient connaître la nature allemande et ne connaissent pas la nature humaine. Ils ont trop compté sur la vertu germanique, ils en verront le bout. On a fait de vous une nation organisée pour la guerre ; comme ces chevaliers du XVIe siècle, bardés de fer, vous êtes écrasés par votre armement. S’imaginer qu’en continuant de subir un pareil fardeau sans en retirer aucun avantage, votre peuple aura la souplesse nécessaire pour les arts de la paix, c’est trop espérer. Ces sacrifices militaires vous mettent dans la nécessité ou de faire la guerre indéfiniment, – et vous avez trop de bon sens pour ne pas voir que ces parties à la Napoléon Ier mènent aux abîmes, – ou d’avoir une place désavantageuse dans la lutte pacifique de la civilisation. Les agitations socialistes sont, comme la fièvre, à la fois une maladie et un symptôme ; on doit en tenir compte ; il ne suffit pas de les étouffer, il faut en voir la cause et à quelques égards y donner satisfaction. Les erreurs populaires s’affaiblissent par la publicité ; on les fortifie en essayant de ramener le peuple à des croyances devenues sans efficacité. Vos maîtres d’école auront beau revenir au pur catéchisme, cela n’y fera rien. Les lois répressives n’y peuvent pas davantage ; on ne tue pas des mouches à coups de canon.

Et dans l’ordre politique, dans la réalisation de cet idéal du gouvernement constitutionnel qui nous est si cher à tous et où l’Europe continentale n’a pas encore réussi, quel progrès avez-vous accompli ? En quoi votre vie parlementaire a-t-elle été plus brillante, plus libre, plus féconde que celle des autres peuples ? Je n’arrive pas à le voir, et ici encore, au lieu de cette largeur libérale qui est le propre des forts, je trouve vos hommes d’État surtout préoccupés de restrictions, de répressions, de règlements coercitifs. Non, je le répète, ce n’est pas par ces moyens-là que vous séduirez le monde. La répression est chose toute négative. Et si, pendant que vos hommes d’État sont plongés dans cette ingrate besogne, le paysan français, avec son gros bon sens, sa politique peu raffinée, son travail et ses économies, réussissait à fonder une République régulière et durable ! Ce serait plaisant. L’entreprise est trop difficile et trop périlleuse pour qu’il soit permis d’en escompter le succès ; mais ce qui est incroyable est souvent ce qui arrive. Les soldats écervelés du général Custine, les grenadiers héroïques et burlesques qui semèrent à tous les vents les idées de la Révolution, ont réussi à leur manière.

La gloire nationale est une grande excitation pour le génie national. Vous avez eu quatre-vingts ans d’un admirable mouvement littéraire, durant lesquels on a vu fleurir chez vous des écrivains comparables aux plus grands des autres nations. Comment se fait-il que cette veine soit comme tarie ? Après notre âge littéraire classique du XVIIe siècle, nous avons eu le XVIIIe siècle, Montesquieu, Voltaire, Rousseau, d’Alembert, Diderot, Turgot, Condorcet. Où est votre continuation de Goethe, de Schiller, de Heine ? Le talent ne vous manque certes pas ; mais il y a, selon moi, deux causes qui nuisent à votre production littéraire : d’abord, vos charges militaires exagérées, et en second lieu, votre état social. Supposez Goethe obligé de faire son apprentissage militaire, exposé aux gros mots de vos sergents instructeurs, croyez-vous qu’il ne perdrait pas à cet exercice sa fleur d’élégance et de liberté ? L’homme qui a obéi est à jamais perdu pour certaines délicatesses de la vie ; il est diminué intellectuellement. Votre service militaire est une école de respect exagéré. Si Molière et Voltaire eussent traversé cette éducation-là, ils y auraient perdu leur fin sourire, leur malignité parfois irrévérencieuse. L’état de conscrit est funeste au génie. Vous me direz que ce régime, nous l’avons adopté de notre côté. Ce n’est peut-être pas ce que nous avons fait de mieux ; en tous cas, on ne voit guère encore venir le jour où nous serons malades par exagération du respect.

Votre état social me paraît aussi très peu favorable à la grande littérature. La littérature suppose une société gaie, brillante, facile, disposée à rire d’elle-même, où l’inégalité peut être aussi forte que l’on voudra, mais où les classes se mêlent, où tous vivent de la même vie. On me dit que vous avez fait depuis dix ans de grands progrès vers cette unité de la vie sociale ; cependant, je n’en vois pas encore le principal fruit, qui est une littérature commune, exprimant avec talent ou avec génie toutes les faces de l’esprit national, une littérature aimée, admirée, acceptée, discutée par tous. Je n’ignore pas les noms très honorables que vous allez me citer ; je ne peux trouver néanmoins que votre nouvel empire ait réalisé ce qu’on devait attendre d’un gouvernement concentrant en lui toutes les forces du génie allemand. C’était à vous de faire sonner bien haut le clairon de la pensée ; ces accents nouveaux qui devaient faire battre tous les cœurs, nous les attendons, et nous ne voyons pas bien comment, de l’état moral que certains faits récents nous ont révélé, sortirait un mouvement de libre expansion et de chaude générosité.

Vous étiez forts, et vous n’avez pas fait la liberté ! Votre campagne contre l’ultramontanisme, légitime quand elle s’est bornée à réprimer l’intolérance catholique, n’a pas fait avancer d’un pas la grande question de la séparation de l’Église et de l’État. Vos ministres sont toujours restés dans le vieux système où l’État confère à l’Église des privilèges et a pour elle des exigences, sans voir que ces exigences, qui ont une apparence tyrannique, sont loin d’égaler les privilèges qu’on lui accorde d’une autre main. Certes, vous n’irez pas à Canossa. Léon XIII n’est pas Grégoire VII ; c’est lui qui viendra où vous voudrez. Mais ici encore nous attendions du grand et du neuf, et nous ne le voyons pas venir.

Je ferais sourire vos hommes d’État si je disais que votre empire, dans ses premières années qui sont toujours les plus fécondes, n’a pas non plus rempli ses devoirs envers l’humanité, et que l’avenir lui demandera compte de beaucoup de questions auxquelles il a tourné le dos comme à des rêves d’idéologues. Nos habitudes d’esprit et notre histoire nous donnent peut-être des idées fausses en ce qui concerne l’idéal d’une grande hégémonie nationale et dynastique. Nous pensons toujours à Auguste, à Louis XIV ; nous ne comprenons pas qu’on règne sur le monde sans grandeur, sans éclat, sans rechercher l’amour du monde et forcer sa reconnaissance. Une nation ou une dynastie dirigeante nous apparaît comme quelque chose de noble, de sympathique, comme une force chargée de patronner tout ce qui est beau, de favoriser le progrès de la civilisation sous toutes ses formes. Éclat, générosité, bienveillance nous semblent des conditions nécessaires de ces grands règnes momentanés qui sont tour à tour dévolus à chaque nation. Louis XIV n’entendait pas parler d’un homme de mérite, de quelque pays qu’il fût, sans se demander : Ne pourrais-je pas lui faire une pension ? Il se croyait le dieu bienfaisant du monde ; l’Europe a vécu pendant cent ans de son soleil en cuivre doré. Vanité des vanités ! L’humanité est quelque chose d’assez frivole ; il faut le savoir si l’on aspire à la gagner ou à la gouverner.

Pour la gagner, il faut lui plaire ; pour lui plaire, il faut être aimable. Or vos hommes d’État prussiens ont tous les dons, excepté celui-là. Force de volonté, application, génie contenu et obstiné, ils ne se sont montrés inférieurs pour les qualités solides à aucun des grands génies politiques du passé. Mais ils se sont trompés en se figurant qu’avec cela on peut se dispenser de plaire au monde, de le gagner par des bienfaits. Erreur ! On ne s’impose à l’humanité que par l’amour de l’humanité, par un sentiment large, libéral, sympathique, dont vos nouveaux maîtres se raillent hautement, qu’ils traitent de chimère sentimentale et prétentieuse. On ne discute pas contre des poses, contre des modes passagères ; mais il est bien permis de dire qu’une ostentation d’égoïsme et de froid calcul n’a jamais été le ton des grands hommes qui méritent de figurer éternellement au Panthéon de l’humanité.

Traitez-moi d’arriéré, mais je ne reconnaîtrai jamais comme ayant réalisé l’ancien idéal allemand ces hommes durs, étroits, détracteurs de la gloire, affectant un terre-à-terre vulgaire et positif, prétextant un dédain de la postérité qu’au fond ils n’ont pas. Dans le passage de mon discours de réception qui vous a blessés, je n’ai pas voulu dire autre chose. Le génie de l’Allemagne est grand et puissant ; il reste un des organes principaux de l’esprit humain ; mais vous l’avez mis dans un étau où il souffre. Vous êtes égarés par une école sèche et froide, qui écrase plus qu’elle ne développe. Nous sommes sûrs que vous vous retrouverez vous-mêmes, et qu’un jour nous serons de nouveau collaborateurs dans la recherche de tout ce qui peut donner de la grâce, de la gaieté, du bonheur à la vie.

Ernest Renan Lettre à un ami d’Allemagne. Journal des Débats. 16 avril 1879

8 07 1879                   Charles de Saulses de Freycinet est ministre des travaux publics : il a programmé la mise en chantier de 3 000 kilomètres de lignes et répond à ses détracteurs qui ne pensent que bénéfices :

Un tel raisonnement est un raisonnement privé, un raisonnement de négociant, mais ce n’est pas un raisonnement d’homme d’État… Dans les chemins de fer que vous établissez, il y a ce que vous voyez, c’est-à-dire le phénomène direct, immédiat, ressortant en quelque sorte de la proportion qui existe entre les dépenses et les recettes, entre la mise de fonds et le revenu que ces chemins de fer sont susceptibles de lui procurer… Mais il y a aussi ce qu’on ne voit pas et qui ne touche pas ce négociant, cette société, mais qui doit toucher l’État, placé à un autre point de vue. Il y a une économie énorme réalisée par le public sur ses transports.

17 07 1879                  Adoption du plan Freycinet qui prévoit un programme de travaux destiné à porter le réseau ferré d’intérêt général de 29 600 kilomètres environ, dont 21 300 en exploitation, à 38 300, en y incorporant 8 800 km de lignes nouvelles à construire, incluant 2 500 km de lignes d’intérêt local déjà concédées. Ce plan qui permettait de desservir toutes les sous-préfectures sera quasiment achevé en 1914. Il sera très critiqué, tant dans sa conception que dans son exécution :

Jusqu’aux vallées les plus reculées, les paysages de France sont striés de lignes de chemin de fer désaffectées que d’audacieux ouvrages d’art ponctuent. Ces improbables infrastructures sont les témoins de l’échec retentissant d’une politique volontariste de grands travaux. Le plan Freycinet a couvert la France d’un réseau de chemin de fer inutile et a contrarié la seconde révolution industrielle.

Charles de Saulces de Freycinet (1828-1923), polytechnicien, ministre des travaux publics de décembre 1877 à décembre 1879, puis président du Conseil et ministre des affaires étrangères, finit sa carrière politique en 1915-1916 après avoir été plusieurs fois ministre et ministre d’Etat. En 1878, il présente un ambitieux plan de modernisation des infrastructures. Outre des travaux sur les canaux et les ports, son but principal est d’étendre les chemins de fer par un dense réseau secondaire qui devait apporter la modernité et la République à une France rurale souvent hostile au nouveau régime.

Lors de la discussion du plan, les parlementaires se livrent à une incroyable démagogie ferroviaire sous prétexte d’établir une sorte d’égalité de tous les Français devant le chemin de fer. Chaque élu pense qu’une gare dans sa circonscription lui garantit la réélection : il est décidé que toutes les sous-préfectures auront leur gare.

A l’époque, ce sont des compagnies privées qui construisent et gèrent les chemins de fer. En 1883, l’Etat leur impose la réalisation du plan : 11 000 km de lignes nouvelles, soit une augmentation de 40 % du réseau. L’investissement total en chemins de fer jusqu’en 1914 représentera plus de 7 milliards de francs, soit deux fois le budget de l’Etat pour l’année 1883.

Les études de l’époque prévoient d’importants déficits pour ce réseau y compris de fonctionnement. L’Etat organise donc un complexe système de subventions et de garanties pour compenser les pertes des compagnies. Pour l’administration, ces lignes sont d’intérêt général, car sources d’économies. Le fret de marchandise coûte 30 centimes (la tonne par kilomètre) par route, contre 6 centimes par chemin de fer. Cette différence de 24 centimes constitue l’enrichissement permis par les nouvelles lignes. Les ingénieurs oubliaient que ce qui compte n’est pas l’économie réalisée mais son coût, car il existe des économies qui coûtent cher !

En 1900, l’économiste Paul Leroy-Beaulieu parle de la folie Freycinet (…), débauche de travaux publics mal étudiés, mal dirigés, mal utilisés, qui a sévi partout depuis quinze ans. (…) Il leur semblait que tout travail public dût être nécessairement productif. Mais le plan sera mené quasiment à terme. Seules les insolubles difficultés budgétaires empêcheront de terminer certaines lignes dans les années 1920.

Au final, trois sous-préfectures seulement n’ont jamais eu de gare : Sartène, Barcelonnette et Castellane. Quant à Florac, Puget-Théniers et Yssingeaux, elles ont dû se contenter de chemins de fer à voie étroite. Ces derniers ont été réalisés par des départements en complément du plan Freycinet pour desservir leurs chefs-lieux de canton. Ils sont souvent construits sur les bas-côtés des routes, et l’écartement de leurs rails ne dépassait pas 1 mètre.

A cause de ce réseau Freycinet, les compagnies supportent un déficit moyen de 2,6 % par an entre 1883 et 1913. Mais les subventions publiques compensent ces pertes assurant des profits aux compagnies. Ainsi, malgré les déficits, la part des actions de chemins de fer dans la capitalisation boursière française, en déclin depuis 1850, remonte, passant de 41 %, en 1883, à 55 % en 1898.

Les déficits de ce réseau, la concurrence de l’automobile, l’inflation et les conditions sociales avantageuses de leurs salariés conduisent les compagnies à une quasi-faillite lorsqu’elles sont nationalisées par le Front populaire pour créer la Société nationale des chemins de fer français (SNCF). Elles ne pèsent plus alors que 6 % de la capitalisation boursière. Libérée des obligations des compagnies, la société publique entreprend très vite la fermeture des lignes les plus déficitaires.

Dès 1938, 4 500 km sont supprimés. Dans l’après-guerre, les chemins de fer électoraux sont massivement démantelés. Ils n’ont parfois fonctionné qu’une poignée d’années. Aujourd’hui, la presque totalité du réseau secondaire a été désaffecté. Le réseau actuel est quasiment revenu à celui de 1875 quand les compagnies pensaient, comme la SNCF aujourd’hui, que des lignes supplémentaires ne seraient pas rentables.

Paradoxalement, cette débauche d’investissement en infrastructures est accompagnée d’une longue stagnation économique. Le produit intérieur brut français de 1896 est égal à celui de 1882 alors que la population a légèrement augmenté. A cette époque, la France se fait rattraper puis distancer par les Etats-Unis et l’Allemagne. Lors de la seconde révolution industrielle, la France est en avance dans l’automobile, mais rate le démarrage de la chimie et de l’électrotechnique. En 1914, la Société centrale de dynamite, plus grosse entreprise chimique française, n’arrive qu’au 46e rang des sociétés cotées. Dans l’électrotechnique, Thomson-Houston est la 33e valeur et la Compagnie générale d’électricité (ancêtre d’Alcatel) occupe la 81e place. Cette dernière cherche à concurrencer AEG et Siemens, mais elle dispose d’un capital social vingt fois inférieur.

Ce manque de capitaux surprend, car le commerce extérieur est excédentaire, les comptes publics équilibrés et l’épargne des Français abondante. Mais ils investissent au loin en achetant des titres étrangers. Très peu dans les colonies mais plutôt en Amérique et surtout en Europe centrale. C’est la grande épopée des emprunts russes que les banques revendent jusque dans les plus petits villages de France. Les capitaux auraient donc manqué en France, car ils étaient investis à l’étranger.

Cette critique est ancienne. Dès 1856, François Ponsard, un auteur dramatique alors en vogue, fait dire à l’un de ses personnages :

Ah ! Oui ! Le capital à nos champs infidèles
S’envole vers la Bourse où la prime l’appelle.
Et chez les étrangers fait pleuvoir les milliards
Sans qu’il en tombe un sou parmi nos campagnards.

En 1910, Keynes la reformule avec moins de faconde : Placer nos ressources à la disposition des économies étrangères puisse revenir à renforcer ceux qui, en définitive, pourraient nous surpasser et exporter nos capitaux, puisse à aboutir à un appauvrissement de nos concitoyens.

Mais le plan Freycinet fut tout aussi néfaste en immobilisant d’immenses capitaux dans des projets, certes français, mais inutiles et structurellement déficitaires. Avec le réseau secondaire, les capitaux manquent pour financer la seconde révolution industrielle. D’abord l’épargne, ressource rare, qui est investie dans les chemins de fer n’est plus disponible pour d’autres projets.

Ensuite, l’impôt prélève annuellement une partie des revenus des Français pour verser aux compagnies les subventions compensant leurs pertes d’exploitation. Les titres étrangers avaient au moins le mérite de verser des revenus encaissés en France.

En 2008, alors que le monde s’enfonçait dans la crise, une relance par les grands travaux fut envisagée avant que les contraintes d’endettement ne freinent les ambitions. Le jour où cette idée reviendra, il faudra garder à l’esprit que toutes les infrastructures ne sont pas bonnes par nature. Et se souvenir qu’avec les grands travaux du plan Freycinet, les Français se sont rapprochés de la gare, mais éloignés de l’avenir.

David Le Bris, enseignant-chercheur à Kedge Business School. Le Monde 12 juillet 2014

20 07 1879                Le baron suédois (né en Finlande) Adolf Erik Nordenskjöld, membre de l’Académie des Sciences de Stockholm, franchit le détroit de Béring en venant de l’océan arctique. Il avait appareillé le 4 juillet 1878 de Göteborg à la tête de deux vapeurs – la Vega, et la Lena -. Le 27 août, il laissait la Léna remonter le cours du fleuve éponyme jusqu’à Iakoutsk ; plus loin, il avait découvert sur les îles de la Nouvelle Sibérie l’habitat insolite de certains Toungouses, qui logeaient tout simplement dans les cages thoraciques de mammouths congelés ! Contraint le 27 septembre à un hivernage dans la baie de Kolioutchin à deux jours de navigation du détroit de Béring, les glaces ne libérèrent la Vega que le 18 juillet 1879 : le passage du Nord Est était forcé, et c’était un fantastique exploit. Il aura mis à profit l’hivernage – 294 jours – pour effectuer un remarquable travail d’ethnologie sur les Tschuktschis, leurs voisins pendant toute cette période, qui avaient pris l’habitude de fréquenter assidûment le pont de la Vega.

Et, ne serait-ce que pour savoir comment on parvient à éviter les drames, il faut bien parler de temps à autre des trains qui arrivent à l’heure :

Le succès de Nordenskjöld tient avant tout à l’expérience qu’il a tiré de ses expéditions antérieures dans l’Arctique : il avait observé que dans la dernière quinzaine d’août, le réchauffement – tout relatif – des eaux des fleuves sibériens entraînait celui des eaux de la côte et qu’il existait en conséquence ce que l’on appelle aujourd’hui une niche climatique d’une quinzaine de jours, pendant lesquels la navigation ne devait pas poser de problèmes, c’est à dire ne connaître que des eaux libres : il s’en fallu de quelques jours pour qu’il ait vu juste sur toute la ligne et qu’il parvienne à forcer le passage du Nord Est sans avoir à effectuer un seul hivernage.

La préparation matérielle avait elle aussi été très soignée : tous les hommes restèrent en bonne santé : aucun cas de scorbut, cela étant probablement en grande partie dû au remède souverain qu’est la confiture de multer, la baie jaune des marais, ou ronce faux mûrier – Rubus chamæmoreus -, fruit que l’on trouve sous les hautes latitudes de Scandinavie : la récolte n’avait pas été abondante et ils n’avaient pu en prendre autant qu’ils l’auraient voulu, le remplaçant à la fin par du jus de canneberge. Ils avaient pris soin aussi d’emporter des pommes de terre fraîches[5], des animaux vivants : les deux cochons du bord furent sacrifiés pour Noël.

Les expéditions organisées par des Scandinaves ne furent pas toutes couronnées de succès ; ils eurent parfois des morts, mais jamais ils ne connurent les épouvantables et fréquents drames des autres, longs calvaires avant que d’arriver à l’issue fatale, la mort ; logistique impeccable, longue et méthodique préparation, absence d’à priori dangereux et observation des us et coutumes des populations vivant au quotidien dans ces conditions extrêmes pour les faire leur : presque toujours, c’est un modèle de méthode et de pragmatisme.

Nordenskjöld avait considéré que les conditions tout de même très difficiles, dues essentiellement à la glace dans la partie orientale de la route ne permettait pas son exploitation. Mais, un bon siècle plus tard, les choses auront changé, et, réchauffement climatique aidant, – tout revers de médaille a son endroit – le passage du nord-est deviendra accessible à des navires marchands, l’intérêt de ce trajet résidant avant tout dans les réduction des distances qu’il permet : de Busan au sud-Japon ou Yosu, tout proche en Corée du sud, à Mourmansk, dans la mer de Barents : 9 812 km en 18 jours, contre, via le canal de Suez, 19 470 km en 37 jours. Si l’on veut calculer le bénéfice final de l’affaire, on ne peut se contenter d’une équation aussi simple :

Pour aller d’Europe en Chine, mettons qu’il faille vingt-cinq jours et 625 tonnes de fioul par la RNE – Route du Nord-Est – contre trente-cinq jours  et 875 tonnes de fioul par le canal de Suez. Entre 2004 et 2011, la tonne de fioul est passée de 200 à 700 dollars. Avec 10 jours de navigation gagnés, l’économie sur le fioul est de 175 000 dollars, sans parler des salaires. Dès lors, la location obligatoire d’un brise-glace russe n’est plus un problème. La traversée du canal de Suez coûte 140 000 dollars. Si vous avez un navire de 25 000 tonnes, le coût revient à 5.60 dollars la tonne. D’où le tarif mis en place par Rosatomflot d’environ 5 dollars la tonne pour la location du brise-glace.

Yakov Antonov, directeur commercial Mourmansk Shipping Company qui gère les brise-glace atomiques russes.

La location d’un brise-glace russe [à même de tracer une voie à une vitesse de 4 nœuds, en brisant une glace de 2.30 mètres d’épaisseur !] coûte entre 300 000 et 400 000 dollars, auxquels il faut ajouter une assurance spéciale et les cartes de navigation à acheter aux Russes. Mais si je gagne vingt jours de transport, j’économise 15 000 à 20 000 dollars de carburant par jour. Et je n’ai pas à payer d’assurance en cas d’attaque par des pirates au large de la Somalie, ni à engager des gardes armés sur mon navire, ni à payer la traversée du canal de Suez.

Patrick Mossberg, de Marinvest, compagnie maritime suédoise basée à Göteborg.

Au sein des grandes compagnies maritimes, les calculettes doivent faire des heures supplémentaires. Les paramètres évoqués ne sont pas exhaustifs … Il faut encore y ajouter par exemple l’obligation pour fréquenter ces eaux glacées de navires à double coque, bien évidemment plus chers à la construction que les navires à coque simple, amortis depuis des décennies, et assez souvent pourris.

Cette route, nouvelle  commercialement parlant, vient évidemment concurrencer directement les routes traditionnelles via le canal de Suez ou de Panama, mais aussi l’autre route nouvelle : le passage du nord-ouest. Sur le plan environnemental, les données sont sensiblement identiques, mais cette route du nord-est dispose de deux atouts politiques considérables qui lui donnent une bonne longueur d’avance : elle est bordée par un seul État, la Russie, qui maitrise l’ensemble de la côte, quel que soit la réalité de l’indépendance des nouvelles républiques, et en plus c’est un État qui n’a que les apparences d’une démocratie, c’est-à-dire que les décideurs peuvent encore décider vite sans rendre de comptes à personne. De l’autre coté de l’Atlantique, il faut commencer par négocier : négocier entre plusieurs États, le Canada évidemment, mais encore les États-Unis, le Danemark qui a encore un droit de regard sur les côtes du Groenland, et il faut négocier aussi avec de nombreux partenaires, dont les écologistes qu’effraie à juste titre une possibilité de marée noire dans ces endroits-là… tout cela n’est pas source de rapidité dans la décision.

07 1879                       Paris se dote du premier réseau téléphonique du monde. Mulhouse en fera autant un an plus tard.

4 08 1879                   L’Alsace Lorraine obtient une administration et une représentation régionales, sous le contrôle d’un gouverneur : Statthalter.

18 12 1879                L’Anglais Joseph.W. Swan invente la lampe sous vide à filament de carbone. Mais il se fera piquer la notoriété de l’invention par Thomas Edison. Obligé par décision de justice de s’associer avec Swann pour produire les lampes Ediswann, Edison obtiendra gain de cause sur un point dix ans plus tard, la justice lui reconnaissant l’invention du filament de carbone de haute résistance, sans savoir qu’il avait arraché des pages prouvant qu’il n’avait fait qu’améliorer les procédés mis au point par Swann.

Hiver 1879 – 1880     On passe la Loire avec des chars à bœufs : pour en arriver là, il a fallu que la température descende pendant plusieurs jours en-dessous de – 20°.

1879                             La Marseillaise devient hymne national. La Seine gèle à Paris.

De chaque côté, près de 1 800 mètres avaient été creusés.

Martha Jane Canary, 18 ans s’est travestie en homme pour  s’engager dans l’armée américaine sous les ordres du général Crook. Née à Princeton, Missouri, d’un père paysan, joueur et d’une mère alcoolique, elle a été brinqueballée sur les routes de l’ouest dès l’âge de 8 ans : 3 000 km en convoi pendant 5 mois sur les pistes de l’Oregon. Quatre ans plus tard elle est placée dans une famille d’accueil dans le Wyoming. En 1878, elle va s’occuper de malades atteints de la variole avec un grand courage à Deadwood, dans le Dakota du Sud : lui en restera à jamais son surnom de Calamity Jane : en prenant le statut d’homme, elle avait aussi goûté à la liberté qui s’y attachait, payée bien cher : prison, alccolisme, prostitution. Elle mourra à Terry, près de Deadwood, en 1903.

Paul Bert estime que les Jésuites sont aussi nuisibles que le phylloxera, et Jules Ferry que l’horreur des Jésuites est un sentiment national en France

Pasteur découvre le principe du vaccin ; il avait aussi découvert la pasteurisation, qui s’appliquait tout d’abord au vin – 57° -, à la bière, cidre vinaigre et lait – 63° -. L’institut Pasteur sera fondé le 14 11 1888.

HJ Lawson invente la transmission par chaîne sur la roue arrière des vélos : mais la mode est encore au grand bi, et la nouveauté va rester dans l’ombre plusieurs années.

Ferdinand de Lesseps et son fils Charles lancent à Paris la Compagnie universelle du canal interocéanique de Panama, qui émet des actions, et surtout, en quelques semestres, des obligations, pour le total énorme de 850 millions de francs or.

Des projets de percement d’un canal, il y en avait déjà eu, dès la conquête des Amériques, mais Philippe II avait coupé coup d’un royal et péremptoire : l’Homme ne doit pas séparer ce que Dieu a uni. Dès 1855, une société américaine avait équipé l’isthme d’une voie ferrée. Deux ans plus tôt, un lieutenant de vaisseau français, Lucien Napoléon Bonaparte-Wyse (1845-1909, petit-fils de Lucien, frère de l’empereur), avait exploré l’isthme, avec le géographe Armand Reclus (1843-1927) et négocié avec la Colombie une concession classique, purement technique et financière, dès 1878, concession que de Lesseps père et fils rachèteront à Lucien Napoléon Bonaparte-Wyse pour 93 millions de francs. Un congrès de scientifiques, qui s’est tenu à Paris quelques mois plus tôt, a approuvé le projet de canal de 72 km entre Limon Bay et Colon (côté océan Atlantique) et Panama Bay (côté océan Pacifique) de Lesseps.

Deux ans plus tard, on trouvera dans l’équipe des ingénieurs chargés du tracé un certain Robert E.Peary, âgé de 25 ans qui découvre en tremblant le récit par le baron Adolf Erik Nordenskjöld de sa traversée du nord-est. C’est pour lui la voie menant au plus convoité des trophées d’exploration, le pôle nord géographique. Je ne serai satisfait de mes efforts que lorsque mon nom sera connu d’un bout à l’autre de la terre, écrit-il à sa mère. Ses premières expéditions en arctique commenceront dix ans plus tard, avec deux ans au Groenland en 1891 et 1892.

Premiers téléphones installés à Paris. 1° Convention internationale pour les brevets.

Werner von Siemens, ingénieur allemand, réalise la première locomotive électrique ; on lui doit encore le tramway avec deux rails conducteurs, le principe de la dynamo en 1866, les premières grandes lignes télégraphiques entre Berlin et Francfort en 1849, encore des lignes télégraphiques entre l’Inde et l’Europe de 1868 à 1870, plusieurs câbles transatlantiques à partir de 1874.

Lorient lance le plus grand cuirassé français, de 9 660 tonneaux : La Dévastation. L’Anglais Dugald Clerk conçoit le moteur à deux temps ; le Français Thiers le réalisera en 1910.

Jean Estéril Charlet-Straton, Prosper Payot et Frédéric Folliguet, tous guides de Chamonix, escaladent le Petit Dru, 3 733 m.,  à coté de l’Aiguille Verte.

En Norvège, le ski devient jeu, puis sport rapidement gagné à la compétition :

Ce fût seulement en 1879, lorsqu’un fils des paysans de télémark, un jeune cordonnier, passa d’un saut vigoureux et élégant, le tremplin du Iver Slökken, puis de Christiania, que commença l’ère nationale du ski norvégien : ainsi qu’un météore, le jeune homme tomba au milieu de la foule ébahie qui se tenait là comme ensorcelée…

Les habitants de Télémark furent invités et vinrent aux courses de Christiania, les hourras montèrent aux cieux, l’air en trembla et les vieux astres qui entourent Husby Hugel en tressaillirent.

Huitfeld.

Ceci n’empêchant pas que des gravures rupestres norvégiennes et des skis fossiles suédois font remonter les origines du ski à 2 500 ans avant J.C. Jordanès et Procope, des historiens byzantins du VI° siècle, en énumérant les noms des peuples septentrionaux, parlent des Skrithiphinoi, les Finnois qui vont sur des skis, c’est à dire les Lapons.

Adolf Erik Nordenskjöld, rapporte :

Comme moyen de transport en usage chez les Tschuktschis, il faut encore citer la raquette, dont la forme diffère beaucoup de celle employée par les Lapons. En hiver, les naturels se servent constamment de ces patins et ne comprennent pas qu’on puisse marcher sans en être muni. Un jour, ils s’apitoyèrent longtemps sur la fatigue qu’un matelot de la Vega avait dû éprouver en faisant un trajet de trois kilomètres sans avoir les pieds garnis de ces appendices. Les Tschuktschis emploient en fait deux espèces de ces patins : la plus petite est la plus commune, la seconde, de forme allongée, est au contraire assez rare. M. Nordenskjöld ne vit qu’un seul Tschuktschis muni de cet espèce de ski, et ne comprit son utilité que lorsqu’il trouva dans un livre japonais une vignette représentant un naturel qui s’en servait pour glisser sur la neige… tiré par un renne !

Charles Rabot et Charles Lallemand, résumé des notes de Nordenskjöld.

Plus à l’est, dans l’extrême nord du Canada, ce sont des traîneaux que font glisser les Eskimos :

Un traîneau eskimo varie entre douze et dix-huit pieds de long, alors que la hauteur de ses patins ne dépasse guère dix centimètres. Les patins sont d’acier ; mais l’acier ne glisse pas sur la neige, l’acier colle. La neige s’y plaque en mottes et empêche la traîneau de glisser. Pour y remédier, les Eskimos ont un moyen à eux. Pendant l’été, ils ramassent de la boue au fond des lacs, en font des tas. Quand l’hiver arrive, ils prennent cette boue gelée, la font bouillir dans un grand pot sur la lampe à huile, puis l’étalent tout bouillante sur le patin en une couche informe qui gèle instantanément. Ils prennent alors un rabot – emprunté au Blanc, s’il y en a un dans les parages – ou une vieille lime, et façonnent la couche de boue de façon à lui donner une forme parfaite (elle se rabote aussi facilement qu’une planche). L’opération suivante se fait avec un pot d’eau et un carré de peau d’ours : nanurak. L’Eskimo prend dans sa bouche une grande gorgée d’eau froide (ce qui la réchauffe un peu), en crache une partie sur le carré de peau et l’étale d’un bout à l’autre du patin, en courant le long du traîneau. Cette course aller-retour est comique, mais elle a pour résultat, l’eau gelant tout de suite, d’enduire le patin d’une couche de glace très égale et très fine. Une fois fait, vous pouvez remuer le traîneau avec le petit doigt tellement il glisse bien. L’opération du glaçage a lieu avant chaque départ et se répète souvent en route, des parties de l’enduit s’étant cassées et détachées.

Gontrand de Poncins Kablouna               Stock 1947

Un prêtre catholique allemand, Schleyer, crée une langue universelle : le volapük : malgré le soutien du Vatican, cette langue, trop proche de l’anglais, trop compliquée, fût rapidement supplantée par l’espéranto, création du Dr Lejzer Zamenhof, oculiste polonais et juif ; on parlait couramment cinq langues à Bialystok, sa ville de naissance, en Lituanie, devenue prussienne en 1795, russe en 1807, polonaise en 1921, soviétique en 1939, allemande en 1941 et polonaise depuis 1945… L’espéranto séduisit une bonne brochette d’intellectuels par sa simplicité, commença à être utilisée au sein du mouvement international ouvrier, mais ne survécut pas à la grande guerre. Là encore, il n’avait pas voulu réaliser qu’une langue est un truc aussi compliqué et mystérieux qu’un être humain ; et de fait, cela ne marcha jamais : on compte un siècle plus tard au plus cent mille personnes le parlant, dispersées sur quatre vingt trois pays.

De Gaulle, bien conscient qu’une langue a une âme, des parents, un environnement spécifique de naissance, leur brossera une courte épitaphe en 1961 :

Dante, Goethe, Chateaubriand, n’auraient pas beaucoup servi l’Europe s’ils avaient été des apatrides et s’ils avaient pensé, écrit en quelque espéranto ou volapük intégrés

Marcelino Sanz de Sautuola se promène sur les terres de son père, et découvre les grottes d’Altamira, au sud de Santander ; les 175 peintures de bisons qui ornent ses plafonds datent de ~ 22 000 à ~ 15 000. La grotte, – quatre salles d’une longueur totale de 270 mètres -, ouverte au public en 1917, lui sera fermée en 1977, lorsque les délais d’attente pour la visiter auront atteint… deux ans : pour limiter la dégradation due aux émanations de CO², on avait limité le nombre de visiteurs à 35 par jour. Une réplique sera construite à coté, qui recevra en dix ans plus de 2,5 millions de visiteurs, satisfaits à une très importante majorité, ce qui plaide en faveur des répliques et des copies.

La République s’ancre de plus en plus, avec pour ciment politique l’anticléricalisme, dans un pays qui compte 95 % de catholiques. Son arme de prédilection : l’Instruction Publique. Jusqu’en 1914, aucun ministre catholique ne sera admis au gouvernement.

De 1879 à 1914 s’effectue la plus vaste épuration administrative de toute l’histoire de la France : juges, bâtonniers, avocats se voient privés de leurs emplois ou mis à la retraite d’office par décision du Parlement et du gouvernement, rompant avec le libéralisme affiché. De haut en bas, du Conseil d’État aux corps préfectoraux, jusqu’aux plus modestes catégories de fonctionnaires, une épuration clientéliste et colonisatrice cherche à imposer l’idéologie dominante. Bien que le parti monarchiste ne fomente aucun complot, Freycinet déclare les membres des anciennes familles régnantes hors la loi par leur naissance, et fait promulguer la Loi d’exil du 22 juin 1886, en vigueur jusqu’en 1950. Ces entorses aux libertés publiques témoignent inversement de la peur ou de la fragilité de la nouvelle République, solitaire dans une Europe composée d’empires et de royaumes.

Stéphane Giocanti Maurras, le chaos et l’ordre. Flammarion 2006

1870 à 1900              La France se donne un empire de 11 M de km² et de 40 M d’habitants. France seule : 536 408 km², Alsace-Lorraine non comprise.

Il faut faire connaître toutes ces colonies au bon peuple de France… les congés payés n’existent pas encore… l’avion encore moins…. donc puisqu’ils ne peuvent aller voir toutes ces nouveautés sur place, on va faire venir des échantillons en France : Albert Geoffroy Saint Hilaire dirige le Jardin d’Acclimatation, qui est à reconstituer entièrement après la Commune ; et il s’aperçoit rapidement que les indigènes qui accompagnent les animaux rencontrent beaucoup plus de succès que les animaux eux-mêmes. Il a lui-même commencé avec des Eskimos, puis s’est fourni auprès de Carl Hagenbeck, qui a découvert le filon en 1874, et ainsi, de 1877 à 1893, une vingtaine de Troupes se succéderont au Jardin d’acclimatation, venues des marches les plus proches aux plus lointaines de l’empire : Ashantis, Dahoméens, Gallas etc… Ils satisferont à bon compte – quelque nourriture et verroterie jetées au-dessus des barrières – le voyeurisme du public et l’appétit d’anthropologie physique des savants, le tout pour se conforter dans la certitude de la supériorité de l’homme blanc. En 1877, la fréquentation du Jardin d’Acclimatation aura doublé, atteignant un million d’entrées. La France n’aura pas le monopole de ce mépris aux angles arrondis par le paternalisme : l’Angleterre et l’Allemagne s’y mettront aussi, faisant venir qui des Lapons, qui des Zoulous. C’est la Grande guerre qui, paradoxalement mettra pratiquement fin à ces procédés… paradoxalement car cette grande pourvoyeuse de cimetières aura bien mis à jour le sidérant mépris de la vie humaine chez les décideurs… mais le discours politique, à la sortie de cette immense boucherie, ne pouvait se permettre de dire de ces millions de morts qu’ils n’avaient été que de pauvres poires que l’on enivrait avant l’assaut… il fallait qu’ils deviennent des héros… et dès lors… les noirs de l’empire qui étaient tombés aux cotés des paysans bretons, des ouvriers chti etc… devaient devenir comme eux des héros. C’est bien la grande tartufferie des discours récupérateurs qui donna une dignité politique aux coloniaux. Mais la pratique ne mourut que de mort lente : en 1931, le grand père canaque du footballeur Karembeu fut encore montré au Jardin d’acclimatation.

Ces attractions scabreuses proposées aux Européens pendant plusieurs décennies ont produit les stéréotypes, les clichés et les théories raciales qui marquent toujours notre rapport aux autres, en particulier aux Africains.

Pascal Blanchard

… l’intérêt dénué de critique portée à l’attraction proposée, pour choquant qu’elle soit, n’est sans doute pas si éloignée du voyeurisme de certaines pratiques touristiques contemporaines dans les pays du Tiers monde.

Benoît Coutancier, Christine Barthe.

Il faut dire quelle était alors la toile de fond, sur laquelle se manifestait cet inconscient peut-être, mais bien réel mépris de la personne humaine. Voilà près d’un demi-siècle qu’avait été proclamée l’abolition de l’esclavage et on aurait pu penser que c’en était fini de la servitude. En fait, la légalisation de la suppression de l’esclavage avait eu pour premier avantage pour les occidentaux de pouvoir se draper dans un voile de bonne conscience.  Mais le voile était suffisamment transparent pour permettre la vue de la réalité : cette abolition avait crée surtout dans les îles Caraïbes une pénurie de main d’œuvre quand les plantations continuaient leur activité, et par ailleurs la révolution industrielle demandait des matières premières dans les pays où la main d’œuvre était rare ou inadaptée : ces deux phénomènes avaient crée les conditions pour provoquer de très importants mouvements de populations : et ce furent les grandes émigrations des coolies. Le coolie est un homme de peine d’origine asiatique qui travaille dans une colonie européenne, s’engageant par l’intermédiaire d’un contrat qui le lie à son employeur pour une durée de trois à huit ans. Ces émigrations se localisèrent là où il y avait surpopulation, pas assez de terre pour tout le monde, ou bien lorsque des conflits et/ou des catastrophes poussaient à émigrer : révolte des cipayes en Inde, en 1857-1858, famine du Bihar en 1865-1866.

On estime que, durant la seconde moitié du XIX° siècle, et les premières décennies du XX° siècle, 7 millions de Chinois et 6 millions d’Indiens quittent leur patrie. La très grande majorité gagne l’Asie du Sud-Est (Birmanie, Malaisie, Thaïlande, Indochine, Philippines, Indonésie), mais, à l’exception de l’Europe, tous les continents sont concernés.

Si les migrants indiens ont tendance à partir vers les possessions de l’immense empire britannique, les Chinois, très majoritairement issus des provinces méridionales (le Guandong et le Fujian), gagnent une plus grande variété de destinations, par exemple les Indes néerlandaises et l’Amérique latine. Entre 1847 et 1874, 125 000 Chinois débarquent à Cuba, 110 000 au Pérou. L’Afrique, quoique plus marginale, ne fait pas exception : dans la seconde moitié des années 1900, 63 000 Chinois sont recrutés pour les mines d’Afrique du Sud.

Xavier Paulès                       L’Histoire n° 01242   Mars 2014

Il ressort des dépositions et pétitions que les huit dixièmes du nombre total des travailleurs chinois ont déclaré qu’ils avaient été enlevés de vive force ou amenés par la ruse, que pendant la traversée, la mortalité provenant soit de blessures causées par des coups soit de maladie ou de suicide a atteint plus de 10%, qu’à l’arrivée à la Havane on les vendait en esclavage […] que le travail est par trop pénible et la nourriture trop insuffisante, que les heures de travail sont trop prolongées et que les verges, le fouet, les chaînes, les bâtons et autres châtiments occasionnent toutes sortes de souffrances et de blessures […] Nous avons pu voir nous-mêmes un assez grand nombre de Chinois avec les bras ou les jambes cassées, les yeux aveuglés, la tête couverte de plaies et d’autres à qui on avait cassé les dents, mutilé les oreilles, lacéré la peau et la chair, preuves évidentes de cruauté que tous pouvaient voir.

Extraits du rapport de la Commission d’enquête sur les conditions des travailleurs chinois à Cuba.1876

Ainsi se perpétuait l’esclavage, même si sa réalité juridique avait disparu : de fait nombre de ces coolies, même s’ils touchaient un salaire de misère, menaient la même vie que les esclaves du sud des États-Unis. Fatto la lege, trovato l’ingano,  – dès que la loi entre en vigueur, on trouve le moyen de la contourner – disent les Italiens, experts. En l’occurrence les experts étaient les puissances coloniales. Et ne nous voilons pas la face en pensant que le phénomène en ce début du XXI° siècle a disparu : les petro-dollars des Émirats Arabes Unis, les Dubaï, Abu Dhabi et consorts ont permit de faire sortir des sables leurs mégalopoles avec une main d’œuvre venue du Népal, du Bengladesh, d’Inde, qui connaît le même sort que les coolies du XIX° siècle : passeport confisqué à l’entrée dans le pays, salaire de misère, logement dans les cabanes de chantier à la périphérie, hors de la vue des nationaux etc… L’homme continue à exploiter l’homme.

3 01 1880                   Trois semaines de grands froids ont gelé la Seine sur 50 cm ; on a enregistré – 24° à Paris le 10 12 1879. La débâcle arrive avec le redoux et les eaux montent de près de deux mètres en moins de trois heures.

29 03 1880                 La loi présentée à la Chambre par Jules Ferry sur l’interdiction faite aux Congrégations non autorisées d’enseigner a été repoussée : Son article 7 disait : Nul n’est admis à participer à l’enseignement public ou libre, ni à diriger un établissement d’enseignement de quelques ordre que ce soit, s’il appartient à une congrégation religieuse non autorisée. [Sur les 141 congrégations enseignantes, cinq seulement étaient autorisées : Les Frères des Ecoles Chrétiennes, les Lazaristes, les Sulpiciens, les pères du Saint Esprit et les Missions Étrangères. L’effectif des 29 collèges tenus par les Jésuites représentait 55 % des élèves du secondaire privé].

Qu’à cela ne tienne, il la fait passer par décret : Un délai de trois mois est accordé à la congrégation ou association non autorisée, dite de Jésus, pour se dissoudre et évacuer les établissements qu’elle occupe sur le territoire de la République.

04 1880                      Autorisation sans plafond de l’ajout de sucre dans les moûts de raisin, avant fermentation. Cela va ouvrir la porte à tous les abus dès que la crise du phylloxera viendra rendre l’offre insuffisante par rapport à la demande. Les mauvaises habitudes seront très vite prises : elles seront très longues à pouvoir être éradiquées. Les degrés supplémentaires facilement obtenus incitent au mouillage qui multiplie les hectolitres à la vente. Et le vin confectionné avec sucre de betterave, colorants, raisins secs, acides tartrique, citrique et sulfurique, et même parfois du plâtre, eh oui ! fait une entrée fracassante sur le marché.

1 05 1880                 Des ouvriers américains se mettent en grève pour des revendications concernant les horaires de travail : la Fête du travail est née.

30 06 1880                 Les jésuites, dissous en mars, sont expulsés.

Les Pères sortent un à un de leur centre de la rue de Sèvres, au bras d’un député ou d’un sénateur. Chaque fois qu’il en paraît un à la porte du couvent, la foule massée dans la rue ou sur le square crie à tue-tête : Vivent les Jésuites ! Vive la liberté ! À bas la canaille ! À bas les décrets ! … Un manifestant dit à l’un des agents : Les Jésuites sont plus faciles à arrêter que les Communards ! [qui venaient d’être amnistiés]

R. P. de Rochemonteix. SJ

Spectacle douloureux et humiliant pour ceux qui avaient la responsabilité de l’exécution. Il fallait pousser à la rue des prêtres sans défense. Leur attitude de prière, leurs physionomies méditatives et résignées, et jusqu’à la bénédiction donnée en sortant aux fidèles agenouillés, contrastaient péniblement avec l’emploi de la force publique. Il n’était pas nécessaire d’avoir la foi catholique pour éprouver l’impression que je décris ; et, quelles que fussent leurs croyances particulières, ce n’était pas pour de pareilles besognes que tant de vieux soldats avaient revêtu l’uniforme des gardiens de la paix.

Andrieux, préfet de police

14 07 1880                 On se remet à commémorer la prise de la Bastille comme fête nationale : on avait oublié de le faire depuis 1802.

14 11 1880                 Scission de la Fédération des travailleurs socialistes de France – le Parti ouvrier -, crée deux ans plus tôt, au congrès du Havre : minoritaires, Jules Guesde et les marxistes créent le Parti ouvrier socialiste.

11 1880                  L’application du décret sur les congrégations non autorisées demande 2 000 hommes pour que les 37 moines Prémontrés de St Michel de Frigollet (entre Avignon et Tarascon) se rendent.

Rodin sculpte le Penseur. Suppression de l’obligation du repos dominical. Triomphe d’Henriette Rosine Bernard, alias Sarah Bernhard, aux États-Unis, malgré ou à cause ( ?) de ses caprices : elle voyageait dans un train spécial, luxueusement aménagé : salon, salle à manger, cuisine, chambre… et 45 malles de costumes. Il s’arrête un jour dans la baie de Saint Louis devant un pont qui menace de s’écrouler après une semaine de pluies non-stop. Le mécanicien décide de faire un long détour pour rejoindre la ville où Sarah doit jouer le soir même. L’actrice s’y refuse : le mécanicien finit par accepter à condition que l’on fasse parvenir par télégramme à sa jeune épouse 2500 $, s’engageant à les restituer si le train passe. Il s’engage en poussant la machine à fond… ça passe, puis un énorme vacarme retentit, une fois de l’autre coté : le pont s’écroulait !

10 12 1880                  Création de la Société – privée – générale du téléphone. L’administration verra cela d’un mauvais œil, jusqu’à obtenir le monopole le 16 juillet 1889.

1880                             Amnistie des Communards ; Louise Michel (1830-1905), revient de Nouvelle Calédonie : anarchiste au grand cœur et au courage indomptable : Je suis de celles qu’on tue, non de celles que l’on salit, elle s’était constituée prisonnière à la fin de la Commune pour libérer sa mère arrêtée à sa place : elle aura passé 13 ans de sa vie en prison et déportation. Même après les tempêtes de la Commune, elle conservera intactes son exaltation : sur le bateau qui l’emmenait en Nouvelle Calédonie, les tempêtes la mettaient en transe. Sur place, elle court au devant des typhons.

Libertaire, plus qu’anarchiste, elle n’a ni Dieu ni maître. Elle prône une émancipation entière et absolue du moi. Libre de tous préjugés, elle a, pour son époque, une incroyable ouverture aux autres, à tous les êtres souffrants, bêtes comprises. Prostituées, fous, délinquants, elle est seule à les entendre et à les défendre. Alors que les communards en exil font de très bons colons, elle prend le parti des Canaques, apprend leur langue et les pousse à la révolte. Une fois encore, elle fait sienne le credo romantique : Tout ce qui a vie a droit.

Christophe Boltanski Le Nouvel Observateur Décembre 2007

Exaltée ? Certainement… comme l’étaient probablement Saint Augustin, Hildegarde von Bingen, Sainte Thérèse d’Avila, sainte Thérèse de l’Enfant Jésus etc… Yolande Moreau sera Louise Michel au cinéma en 2009, avec son talent criant de vérité.

Alphonse Laveran, médecin militaire, découvre l’hématozoaire du paludisme, ce qui lui vaudra le prix Nobel de médecine… en 1907. Auguste Lumière commence à fabriquer à Lyon des plaques photographiques au gélatino-bromure : cinq ans plus tard, son usine fabriquait 110 000 douzaines de plaques par an ; en 1905, il emploiera près de mille personnes. Pierre et Jacques Curie découvrent la piézoélectricité, et le pharmacien toulousain Léon Lajaunie le cachou.

Le Certificat d’Études Primaires devient un examen national auquel peuvent se présenter tous les enfants dès l’âge de onze ans. L’écrit vient sanctionner par la dictée, la rédaction et l’arithmétique le triptyque lire-écrire-compter. L’oral porte surtout sur l’histoire et la géographie. Il ne vivra pas moins de 90 ans ! 50 % des élèves le réussiront en 1936.

On estime à 12 000 le nombre de juifs formant la première alya - émigration -, surtout russes, mais aussi roumains, en Palestine ottomane : les Hovevei Tsion, (les amants de Sion, fondés en 1181 par Léon Pinsker, médecin à Odessa après une série de pogroms), rapidement encadrés de très près par les Rothschild pour museler les intellectuels anarchisants.

La Polynésie est annexée à la France

Ouverture du tunnel du St Gothard : Louis Fabre, d’origine genevoise, est devenu entrepreneur de travaux publics en France : il soumet une offre très basse pour la réalisation de ce tunnel de 15 km et obtient le marché en ayant pris des risques insensés : 199 ouvriers mourront pendant les dix ans de travaux, de 1872 à 1882, sur un chantier qui employa 2 000 hommes. Louis Fabre lui-même, mourut d’apoplexie dans le tunnel en 1879. Cette nouvelle voie nord-sud permettait de délaisser la Via Mala voisine, sur le cours du Rhin postérieur, de sinistre réputation.

[4]… il avait commencé par être vendeur ambulant dans les trains.

[5] On peut en trouver, ainsi que des radis et d’autres légumes – pas chaque année, cela dépend de la durée de l’été – dans une île aussi septentrionale que celle d’Ingö, au nord de la Norvège, à l’O-SO du cap Nord, par 70°5′ !


Par l.peltier dans (7 : 1872 à 1907) le 27 mars 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

2 02 1872                   Henry Dupuy de Lôme effectue le premier vol d’un dirigeable français à hélice.

2 05 1872                   Suède : Oscar II succède à Charles XV ; pendant la guerre de Crimée, il avait obtenu des Russes la démilitarisation des îles Aland. Premier pipe line de 40 km aux États-Unis.

3 05 1872                    Premier convoi de déportés de la Commune pour la Nouvelle Calédonie.

06 1872                       Une pétition en faveur de l’école laïque recueille 12 millions de signatures.

2 07 1872                    Mgr Lavigerie consacre Notre Dame d’Afrique, la basilique d’Alger construite par Fromageau : sur le mur de l’abside on peut lire en arabe, en berbère et en français : Notre Dame d’Afrique, priez-pour nous et pour les musulmans.

5 10 1872                    Bakounine a été torpillé par Marx qui est parvenu à le faire exclure des instances dirigeantes de l’Internationale. Bien évidemment la pilule a du mal à passer :

Prétendre qu’un groupe d’individus, même les plus intelligents et les mieux intentionnés, sera capable de devenir la pensée, l’âme, la volonté dirigeante et unificatrice du mouvement révolutionnaire et de l’organisation économique du prolétariat de tous les pays, c’est une telle hérésie contre le sens commun et contre l’expérience historique qu’on se demande avec étonnement comment un homme aussi intelligent que Marx a pu la concevoir.

Bakounine La Liberté de Bruxelles

15 10 1872                   Au large d’Etah, le cap le plus occidental du Groenland, par 78°N, un peu au nord de Thulé, le Polaris, navire de la première expédition américaine au pôle est quasiment perdu pour la navigation. En juin 1872, une tentative a été faite pour atteindre le pôle, en vain. Ancré à la banquise, il est entraîné par une violente tempête vers le nord-est, laissant 19 personnes sur la glace dérivante. Le capitaine Budington parviendra à mener tant bien que mal son navire jusqu’à la baie du Life Boat Cove (Qeqertarac), le 20 octobre, près le l’île Littleton. Les seize hommes restés à bord hivernent à terre. Huit mois plus tard, ils seront sauvés par le baleinier Ravenscraig, à 25 milles au sud-ouest du cap York, 76°N où ils avaient pu se rendre par leurs propres moyens. Les 19 autres, Américains, Allemands et 4 Esquimaux,  laissés sur un bout de banquise de 6 km de circonférence dériveront vers le sud pendant 5 mois, sur 1 300 milles, lequel bout de banquise ira en se fracturant en lambeaux : ils resteront en vie grâce à la grande connaissance de ce milieu hostile des quatre Esquimaux, – manger pendant cinq mois lorsqu’on a rien prévu au départ, c’est bien un exploit fabuleux ! – et seront sauvés par le baleinier Tigress le 30 avril 1873 au large du Labrador et au nord de Terre Neuve, par 53°N.

Un an plus tôt, le 8 novembre 1871, la mort très brutale et donc suspecte – juste après avoir pris une tasse de café – du chef d’expédition Hall, par 83°05′ N, laisse planer le soupçon d’empoisonnement, par un – ou plusieurs – membre de l’équipage. Quand on mesure le poids de la qualité des relations humaines dans une expédition de ce genre, il n’est guère étonnant que tout cela ait mené à la catastrophe et les naufragés qui ont dérivé vers le sud ne doivent leur vie qu’aux Esquimaux.

3 12 1872                  George Smith, 32 ans, assistant du British Museum, parle devant les membres de la Société d’archéologie biblique, en présence du Premier ministre William E. Gladstone : il donne lecture d’une tablette, onzième d’une série de 12, exhumée quinze ans plus tôt des ruines d’un palais du nord irakien, où il est question d’un déluge, en tous points semblables à celui de la bible. Le héros en serait un roi du nom de Gilgamesh. Le grand orientaliste Henry Rawlison couvre le jeune homme de son autorité. L’affaire fait grand bruit : l’Ancien Testament devient ainsi, partiellement mais incontestablement, un remake de mythes plus anciens, dont les racines sont en Mésopotamie, entre le Tigre et l’Euphrate.

Jusqu’au XIX° siècle, la tentation est forte de voir dans la Bible un savoir d’autant plus total qu’il est présumé inspiré par Dieu lui-même. On pensait que l’histoire était inscrite dans la Bible ; il fallait désormais inscrire la Bible dans l’histoire.

Jean-Marie Durand, collège de France

5 12 1872                    Au large des côtes du Portugal le Dei Gratia, capitaine David Reed Morehouse, se détourne de son cap pour aller à la rencontre d’un autre navire dont la navigation paraît quelque peu erratique : une fois à portée de voix, il l’interroge : pas de réponse. C’est le Mary Celeste, un brick de 2 mâts, qui a pris un chargement d’alcool industriel dénaturé à New-York. Benjamin Spooner Briggs, le capitaine, est un sévère puritain anglais de 37 ans, copropriétaire du bateau ; il voyageait avec sa femme et sa petite fille et il y avait sept hommes d’équipage. Il n’y aucun homme à bord, les voiles sont carguées et on ne décèle aucun signe d’un accident majeur, juste quelques anomalies qui pourraient être les débuts d’une explication : un désordre certain dans la cabine du capitaine, une entaille dans la coque du navire au-dessus de la ligne de flottaison, des traces d’eau de mer dans quelques cabines, les instruments de navigation et l’unique canot disparus : c’est tout. Rien qui puisse guider sur une piste précise : le mystère ne sera jamais élucidé, malgré le nombre de Sherlock Holmes qui se penchèrent sur la question. Sans être à vraiment parler fréquentes, de telles disparitions n’étaient pas vraiment exceptionnelles, en commençant par le Flying Dutchmann. En tant que découvreur d’épaves en mer, les sauveteurs du Dei Gratia toucheront 7 700 $ – à peu près 120 000 $ actuels -, un sixième de la valeur assurée. Il faut dire que, dès sa naissance le bateau avait eu la poisse : construit en 1860 en Nouvelle-Ecosse, sous le nom d’Amazon, dès les premiers milles, il semble maudit : son premier capitaine meurt immédiatement, puis il enchaîne les propriétaires qui font faillite les uns après les autres. Rapatrié à Boston par ses propriétaires, le Mary Celeste n’en a pas fini avec la poisse : le père de l’un des propriétaires se noie alors qu’il est à bord. Du coup, il est vendu. Au cours des treize années suivantes, il change dix-sept fois de mains. Le dernier propriétaire est un  capitaine Parker, escroc à l’assurance. Le 3 janvier 1885, il jette délibérément le navire sur des récifs près d’Haïti et tente de mettre le feu à l’épave, sans y parvenir. Quel fichu karma !

21 12 1872                 Les Écossais Charles Wyville Thompson, W. B. Carpenter, John Murray  et trois autres chercheurs entreprennent la première campagne d’océanographie, à bord du Challenger, une goélette de 69 mètres adaptée aux travaux prévus, commandée par George S Nares. Elle est à propulsion mixte : voile / vapeur, compte 23 officiers et 243 membres d’équipage. Ils vont parcourir 69 000 miles dans l’Atlantique, le Pacifique, l’océan austral, indien, pendant quatre ans, jusqu’en mai 1876. La mission poursuit deux objectifs principaux : recenser la distribution des animaux pélagiques (vivant sur le plateau continental et les fonds plats à l’exclusion des grandes fosses) et dresser la carte des courants dans les océans. Ils parvinrent à sonder jusqu’à 8 000 mètres, au large des îles Mariannes, ne pouvant descendre plus bas car le fil vint à manquer : l’endroit – 11°24’N et 143°16’E – sera baptisé plus tard Challenger Deep, la fosse dont Jacques Piccard et Don Walsh atteindront quasiment le fond en 1960. Ils s’étaient fait accompagner de Robert, un perroquet dressé à répéter : Quoi, 2 000 brasses et pas de fond !

Thompson mourra six ans après le retour : ce n’était pas assez pour dépouiller l’ensemble des données et des végétaux/ animaux rapportés : c’est John Murray qui assurera la fin de ce travail, en assurant la publication des cinquante volumes de compte rendu de la mission, 29 552 pages, plus de 3 000 illustrations. Ils parviendront à ramener des poissons de 5000 mètres de profondeur. Ce sont les pères de l’océanographie moderne. Murray se contentera toujours de dire de cette œuvre qu’elle était le procès verbal d’un travail continu et diligent, dans lequel il n’y avait aucune place pour des exploits éclatants.

Ils feront escale en 1873 sur les îles Tristan da Cunha, à mi-chemin entre la Terre de Feu et le Cap de Bonne Espérance : l’île principale était alors peuplée de 84 habitants. L’archipel avait été découvert au début du XVI° siècle par les Portugais. Des phoquiers y firent un séjour un peu prolongé en 1790. De 1812 à 1815, les États-Unis s’en servirent comme base pour harceler les navires anglais. En 1815, les Anglais se l’approprièrent, y installant une petite garnison à demeure… histoire d’empêcher des partisans de Napoléon de lancer un raid corsaire pour le libérer de St Hélène, tout de même à plus de 2 500 km au nord-est ! La garnison s’en alla, quelques uns restèrent, faisant  venir en 1826 cinq femmes de Ste Hélène et ce petit monde prospéra, ne jugeant pas utile de se doter d’institutions politiques écrites, vivant frugalement de leurs maigres ressources, sous la houlette d’un (forcément) bon pasteur. La goélette Henry B. Paul fit un jour débarquer malencontreusement ses rats, qui se mirent à tout dévorer et la population faillit mourir de faim.

On nous apportait de temps à autre des choses étranges et belles, un furtif aperçu d’un monde encore inconnu.

[...] J’éprouvai la conviction profonde que la terre promise du naturaliste, la seule région à receler encore des nouveautés infinies d’un intérêt extraordinaire, c’était le fond des océans, les abysses.

Sir Charles Wyville Thomson 1872

L’entre deux eaux, c’est vraiment, pour un primate, un peu inquiétant : tant d’eau, tant de nuit, et dans toutes les directions… Le fond, ça rassure, même s’il est à 4000 mètres sous la surface.

Théodore Monod 1945

Celui qui a réellement vu cet univers en gardera une vision à jamais présente à sa mémoire, à cause de cet isolement, de ce froid cosmique, de cette obscurité éternelle – et surtout à cause de l’indescriptible beauté des habitants de ces lieux-.

William Beebe 1935

Ici la mer ne produit plus de nourriture par elle-même : la seule alimentation, ce sont les miettes qui tombent de la table du riche, le riche qui vit dans la zone de photosynthèse, où le soleil, source de toute  vie, pénètre encore.

Robert S. Dietz 1961

Cet environnement secret et lointain des profondeurs marines éclipse par la taille tous les autres habitats terrestres. C’est le réservoir ultime d’où toute vie tire sa subsistance.

Robert D. Ballard 2000

1872                            40 % de la population active est agricole, 26 % dans le secteur secondaire (49 % en Angleterre). Il s’en est fallu d’une voix pour que la monarchie, parlementaire ou constitutionnelle, ne soit restaurée. L’Internationale, en congrès à La Haye, se rallie à la politique : Dans sa lutte contre le pouvoir collectif des classes possédantes, le prolétariat ne peut agir comme classe qu’en se constituant lui-même en parti politique distinct, opposé à tous les anciens partis formés par les classes possédantes.

9 01 1873                     Mort de Napoléon III à Chislehurst, dans le Kent.

7 02 1873                   Espagne : dissolution de l’armée de Catalogne. Amédée abdique quatre jours plus tard, cède la place à la république, dont les partisans retrouvent la majorité aux Cortes.

05 1873                         Quand une grande plume se met à entretenir le souvenir de la patrie perdue[1] ;

La Dernière classe. Récit d’un petit alsacien

Ce matin-là, j’étais très en retard pour aller à l’école, et j’avais grand’peur d’être grondé, d’autant que M. Hamel nous avait dit qu’il nous interrogerait sur les participes, et je n’en savais pas le premier mot. Un moment, l’idée me vint de manquer la classe et de prendre ma course à travers champs.

Le temps était si chaud, si clair !

On entendait les merles siffler à la lisière du bois, et dans le pré Rippert, derrière la scierie, les Prussiens qui faisaient l’exercice. Tout cela me tentait bien plus que la règle des participes ; mais j’eus la force de résister, et je courus bien vite vers l’école.

En passant devant la mairie, je vis qu’il y avait du monde arrêté près du petit grillage aux affiches. Depuis deux ans, c’est de là que nous sont venues toutes les mauvaises nouvelles, les batailles perdues, les réquisitions, les ordres de la commandature ; et je pensai sans m’arrêter :

Qu’est-ce qu’il y a encore ?

Alors comme je traversais la place en courant, le forgeron Wachter, qui était là avec son apprenti en train de lire l’affiche, me cria :

Ne te dépêche pas tant, petit ; tu y arriveras toujours assez tôt à ton école !

Je crus qu’il se moquait de moi, et j’entrai tout essoufflé dans la petite cour de M. Hamel.

D’ordinaire, au commencement de la classe, il se faisait un grand tapage qu’on entendait jusque dans la rue, les pupitres ouverts, fermés, les leçons qu’on répétait très haut tous ensemble en se bouchant les oreilles pour mieux apprendre, et la grosse règle du maître qui tapait sur les tables :

Un peu de silence !

Je comptais sur tout ce train pour gagner mon banc sans être vu ; mais justement, ce jour-là tout était tranquille, comme un matin de dimanche. Par la fenêtre ouverte, je voyais mes camarades déjà rangés à leurs places, et M. Hamel, qui passait et repassait avec la terrible règle en fer sous le bras. Il fallut ouvrir la porte et entrer au milieu de ce grand calme. Vous pensez, si j’étais rouge et si j’avais peur !

Eh bien, non. M. Hamel me regarda sans colère et me dit très doucement :

Va vite à ta place, mon petit Franz ; nous allions commencer sans toi 

J’enjambai le banc et je m’assis tout de suite à mon pupitre. Alors seulement, un peu remis de ma frayeur, je remarquai que notre maître avait sa belle redingote verte, son jabot plissé fin et la calotte de soie noire brodée qu’il ne mettait que les jours d’inspection ou de distribution de prix. Du reste, toute la classe avait quelque chose d’extraordinaire et de solennel. Mais ce qui me surprit le plus, ce fut de voir au fond de la salle, sur les bancs qui restaient vides d’habitude, des gens du village assis et silencieux comme nous, le vieux Hauser avec son tricorne, l’ancien maire, l’ancien facteur, et puis d’autres personnes encore. Tout ce monde-là paraissait triste ; et Hauser avait apporté un vieil abécédaire mangé aux bords qu’il tenait grand ouvert sur ses genoux, avec ses grosses lunettes posées en travers des pages.

Pendant que je m’étonnais de tout cela, M. Hamel était monté dans sa chaire, et de la même voix douce et grave dont il m’avait reçu, il nous dit :

Mes enfants, c’est la dernière fois que je vous fais la classe. L’ordre est venu de Berlin de ne plus enseigner que l’allemand dans les écoles de l’Alsace et de la Lorraine… Le nouveau maître arrive demain. Aujourd’hui, c’est votre dernière leçon de français. Je vous prie d’être bien attentifs.

Ces quelques paroles me bouleversèrent. Ah ! les misérables, voilà ce qu’ils avaient affiché à la mairie.

Ma dernière leçon de français !…

Et moi qui savais à peine écrire ! Je n’apprendrais donc jamais ! Il faudrait donc en rester là !… Comme je m’en voulais maintenant du temps perdu, des classes manquées à courir les nids ou à faire des glissades sur la Saar ! Mes livres que tout à l’heure encore je trouvais si ennuyeux, si lourds à porter, ma grammaire, mon histoire sainte me semblaient à présent de vieux amis qui me feraient beaucoup de peine à quitter. C’est comme M. Hamel. L’idée qu’il allait partir, que je ne le verrais plus, me faisait oublier les punitions, les coups de règle.

Pauvre homme !

C’est en l’honneur de cette dernière classe qu’il avait mis ses beaux habits de dimanche, et maintenant je comprenais pourquoi ces vieux du village étaient venus s’asseoir au bout de la salle. Cela semblait dire qu’ils regrettaient de ne pas y être venus plus souvent, à cette école. C’était aussi comme une façon de remercier notre maître de ses quarante ans de bons services, et de rendre leurs devoirs à la patrie qui s’en allait…

J’en étais là de mes réflexions, quand j’entendis appeler mon nom. C’était mon tour de réciter. Que n’aurais-je pas donné pour pouvoir dire tout au long cette fameuse règle des participes, bien haut, bien clair, sans une faute ; mais je m’embrouillai aux premiers mots, et je restai debout à me balancer dans mon banc, le cœur gros, sans oser lever la tête. J’entendais M. Hamel me parlait :

Je ne te gronderai pas, mon petit Franz, tu dois être assez puni… voilà ce que c’est. Tous les jours on se dit : Bah ! J’ai bien le temps. J’apprendrai demain. Et puis tu vois ce qui arrive… Ah! Ç’a été le grand malheur de notre Alsace de toujours remettre son instruction à demain. Maintenant ces gens-là sont en droit de nous dire : Comment ! Vous prétendiez être Français, et vous ne savez ni parler ni écrire votre langue !… Dans tout ça, mon pauvre Franz, ce n’est pas encore toi le plus coupable. Nous avons tous notre bonne part de reproches à nous faire.

Vos parents n’ont pas assez tenu à vous voir instruits. Ils aimaient mieux vous envoyer travailler à la terre ou aux filatures pour avoir quelques sous de plus. Moi-même n’ai-je rien à me reprocher ? Est-ce que je ne vous ai pas souvent fait arroser mon jardin au lieu de travailler ? Et quand je voulais aller pêcher des truites, est-ce que je me gênais pour vous donner congé ?

Alors d’une chose à l’autre, M. Hamel se mit à nous parler de la langue française, disant que c’était la plus belle langue du monde, la plus claire, la plus solide : qu’il fallait la garder entre nous et ne jamais l’oublier, parce que, quand un peuple tombe esclave, tant qu’il tient bien sa langue, c’est comme s’il tenait la clef de sa prison… Puis il prit une grammaire et nous lut notre leçon. J’étais étonné de voir comme je comprenais. Tout ce qu’il disait me semblait facile, facile. Je crois aussi que je n’avais jamais si bien écouté, et que lui non plus n’avait jamais mis autant de patience à ses explications. On aurait dit qu’avant de s’en aller le pauvre homme voulait nous donner tout son savoir, nous le faire entrer dans la tête d’un seul coup.

La leçon finie, on passa à l’écriture. Pour ce jour-là, M. Hamel nous avait préparé des exemples tout neufs, sur lesquels était écrit en belle ronde : France, Alsace, France, Alsace. Cela faisait comme des petits drapeaux qui flottaient tout autour de la classe pendus à la tringle de nos pupitres. Il fallait voir comme chacun s’appliquait, et quel silence ! On n’entendait rien que le grincement des plumes sur le papier. Un moment des hannetons entrèrent ; mais personne n’y fit attention, pas même les tout petits qui s’appliquaient à tracer leurs bâtons, avec un cœur, une conscience, comme si cela encore était du français… Sur la toiture de l’école, des pigeons roucoulaient tout bas, et je me disais en les écoutant :

Est-ce qu’on ne va pas les obliger à chanter en allemand, eux aussi ?

De temps en temps, quand je levais les yeux de dessus ma page, je voyais M. Hamel immobile dans sa chaire et fixant les objets autour de lui, comme s’il avait voulu emporter dans son regard toute sa petite maison d’école… Pensez ! depuis quarante ans, il était là à la même place, avec sa cour en face de lui et sa classe toute pareille. Seulement les bancs, les pupitres s’étaient polis, frottés par l’usage ; les noyers de la cour avaient grandi, et le houblon qu’il avait planté lui-même enguirlandait maintenant les fenêtres jusqu’au toit. Quel crève-cœur ça devait être pour ce pauvre homme de quitter toutes ces choses, et d’entendre sa sœur qui allait, venait, dans la chambre au-dessus, en train de fermer leurs malles ! car ils devaient partir le lendemain, s’en aller du pays pour toujours.

Tout de même il eut le courage de nous faire la classe jusqu’au bout. Après l’écriture, nous eûmes la leçon d’histoire ; ensuite les petits chantèrent tous ensemble le BA BE BI BO BU. Là-bas au fond de la salle, le vieux Hauser avait mis ses lunettes, et, tenant son abécédaire à deux mains, il épelait les lettres avec eux. On voyait qu’il s’appliquait lui aussi ; sa voix tremblait d’émotion, et c’était si drôle de l’entendre, que nous avions envie de rire et de pleurer. Ah! je m’en souviendrai de cette dernière classe…

Tout à coup l’horloge de l’église sonna midi, puis l’Angelus. Au même moment, les trompettes des Prussiens qui revenaient de l’exercice éclatèrent sous nos fenêtres… M. Hamel se leva, tout pâle, dans sa chaire. Jamais il ne m’avait paru si grand.

Mes amis, dit-il, mes amis, je… je…

Mais quelque chose l’étouffait. Il ne pouvait pas achever sa phrase.

Alors il se tourna vers le tableau, prit un morceau de craie, et, en appuyant de toutes ses forces, il écrivit aussi gros qu’il put : VIVE LA FRANCE !

Puis il resta là, la tête appuyée au mur, et, sans parler, avec sa main il nous faisait signe :

C’est fini… allez-vous-en.

Alphonse Daudet Contes du Lundi 1874

8 06 1873                   République fédérale espagnole : premier président : Pi Y Margall.

10 07 1873                 À Bruxelles, Paul Verlaine, 29 ans, passablement éméché, tire sur Arthur Rimbaud, son jeune amant de 19 ans, qui n’est que légèrement blessé. Mais Verlaine en prend quand même pour deux ans. Ils s’étaient rencontré en septembre 1871 : deux mois plus tard, ils n’avaient pu s’empêcher de scandaliser le public de l’Odéon et s’affichant au bras l’un de l’autre… Oh my God ! Un an après sa sortie de prison, Verlaine lui écrit :

Londres, le dimanche 12 décembre (18)75.

Mon cher ami,

Je ne t’ai pas écrit, contrairement à ma promesse (si j’ai bonne mémoire), parce que j’attendais, je te l’avouerai, lettre de toi, enfin satisfaisante. Rien reçu, rien répondu. Aujourd’hui je romps ce long silence pour te confirmer tout ce que je t’écrivais il y a environ deux mois.
Le même, toujours. Religieux strictement, parce que c’est la seule chose intelligente et bonne. Tout le reste est duperie, méchanceté, sottise. L’Église a fait la civilisation moderne, la science, la littérature : elle a fait la France, particulièrement, et la France meurt d’avoir rompu avec elle. C’est assez clair. Et l’Église aussi fait les hommes, elle les crée : Je m’étonne que tu ne voies pas ça, c’est frappant. J’ai eu le temps en dix-huit mois d’y penser et d’y repenser, et je t’assure que j’y tiens comme à la seule planche.
Et sept mois passés chez des protestants m’ont confirmé dans mon catholicisme, dans mon légitimisme, dans mon courage résigné.
Résigné par l’excellente raison que je me sens, que je me vois puni, humilié justement et que plus sévère est la leçon, plus grande est la grâce et l’obligation d’y répondre.
Il est impossible que tu puisses témoigner que c’est de ma part pose ou prétexte. Et quant à ce que tu m’écrivais, – je ne me rappelle plus bien les termes, « modifications du même individu sensitif », « rubbish », « potarada« , blague et fatras digne de Pelletan et autres sous-Vacquerie.
Donc le même toujours. La même affection (modifiée) pour toi. Je te voudrais tant éclairé, réfléchissant. Ce m’est un si grand chagrin de te voir en des voies idiotes, toi si intelligent, si prêt (bien que ça puisse t’étonner !) J’en appelle à ton dégoût lui-même de tout et de tous, à ta perpétuelle colère contre chaque chose, – juste au fond cette colère, bien qu’inconsciente du pourquoi.
Quant à la question d’argent, tu ne peux pas sérieusement ne pas reconnaître que je suis l’homme généreux en personne : c’est une de mes très rares qualités, – ou une de mes très nombreuses fautes, comme tu voudras. Mais, étant donné, et d’abord mon besoin de réparer un tant soit peu, à force de petites économies, les brèches énormes faites à mon menu avoir par notre vie absurde et honteuse d’il y a trois ans, – et la pensée de mon fils, et enfin mes nouvelles, mes fermes idées, tu dois comprendre à merveille que je ne puis t’entretenir. Où irait mon argent ? A des filles, à des cabaretiers ! Leçons de piano ? Quelle « colle » ! Est-ce que ta mère ne consentirait pas à t’en payer, voyons donc !
Tu m’as écrit en avril des lettres trop significatives de vils, de méchants desseins, pour que je me risque à te donner mon adresse (bien qu’au fond, toutes tentatives de me nuire soient ridicules et d’avance impuissantes, et qu’en outre il y serait, je t’en préviens, répliqué légalement, pièces en mains). Mais j’écarte cette odieuse hypothèse. C’est, j’en suis sûr, quelque « caprice » fugitif de toi, quelque malheureux accident cérébral qu’un peu de réflexion aura dissipé. – Encore prudence est mère de la sûreté et tu n’auras mon adresse que quand je serai sûr de toi.
C’est pourquoi j’ai prié Delahaye de ne te pas donner mon adresse et le charge, s’il veut bien, d’être assez bon pour me faire parvenir toutes lettres tiennes. Allons, un bon mouvement, un peu de cœur, que diable ! de considération et d’affection pour un qui restera toujours – et tu le sais,
Ton bien cordial P. V.
Je m’expliquerai sur mes plans – ô si simples, – et sur les conseils que je te voudrais voir suivre, religion même à part, bien que ce soit mon grand, grand, grand conseil, quand tu m’auras, via Delahaye, répondu « properly ».
P.-S. – Inutile d’écrire ici till called for. Je pars demain pour de gros voyages, très loin…

20 07 1873                 Première pierre de l’observatoire météorologique du Pic du Midi de Bigorre. Suivront celles du Puy de Dôme en 1876, du Ventoux en 1892 et de l’Aigoual en 1894.

20 10 1873                  A Saint Julien, Léon Gambetta annonce les tempêtes à venir : L’ennemi de la société moderne, c’est le cléricalisme.

1873                            Fondation des concerts Colonne. Inauguration des tramways du Havre. Amélioration du télégraphe par Baudot : 60 mots/minute. Inauguration du premier chemin de fer à crémaillère, à vocation touristique : le Vitznau Righi, sur Suisse. Née en Autriche , la carte postale arrive en France.

Les Hollandais déclarent la guerre au sultan d’Aceh, dans le nord-ouest de Sumatra : ils mettront plus de trente ans pour venir à bout de ces Batak farouchement indépendantistes, le wahhabisme venant aiguiser les antagonismes. Quelques années plus tôt, un missionnaire notait déjà : ils ne mangent point de la chair humaine pour assouvir leur faim… mais… comme par une espèce de cérémonie, comme pour montrer par un châtiment ignominieux l’horreur qu’ils ont pour les crimes… les victimes sont les prisonniers de guerre et les criminels condamnés pour des crimes capitaux… la vie paraît être un état de guerre perpétuel.

Francis Garnier, en prenant Hanoï, à l’embouchure du fleuve Rouge, élargit les privilèges politiques et commerciaux de la France. Gustave Boissonade, juriste français, se voit offrir par le gouvernement japonais un poste de conseiller juridique ; l’influence française est alors très forte au Japon : le Code civil français est traduit intégralement en japonais… les années passant, les affinités prendront le dessus sur les séductions intellectuelles et l’influence française fera place à celle de la Prusse, dont le despotisme éclairé était plus proche du Japon que les institutions françaises. Vingt ans plus tard, un code civil, nommé code Boissonade, très inspiré du code Napoléon, sera retiré juste avant d’être mis en vigueur, sous la pression des partisans d’un code civil allemand qui venait d’être terminé.

Dans le même temps, sur fond de contentieux larvé entre Chine et Japon quant aux îles Ryukyu et au statut de la Corée, des négociations s’engagent entre les deux pays : le premier est encore dans l’empire de la tradition, le second a fait sa mue voilà 5 ans avec l’ère Meiji :

Le rétablissement des relations diplomatiques entre le nouveau régime meijien du Japon et l’empire de Chine pose concrètement la question du positionnement métagéographique réciproque. Car, rappelons-le, depuis l’instauration du shôgunat Tokugawa [à partir de 1600. ndlr] et même avant, depuis les tentatives japonaises d’invasions continentales à la fin du XVI° siècle, les relations officielles sont réduites à presque rien entre les deux États. Bien que neutralisée, la situation s’est durcie au cours du XVIII° siècle. L’empereur Kangxi interdit tout voyage outre-mer en 1684. Le shôgunat institue en 1715 un système de licences officielles (j. shinpai ; ch. xinpai) pour réduire le trafic maritime clandestin. Au cours des années 1720, Li Wei, le gouverneur de la province du Zhejiang, envoie à Nagasaki, avec l’accord de l’empereur Yongzheng, des émissaires pour explorer la possibilité de superviser ensemble la navigation commerciale. En 1728, il renforce le cantonnement des marchands chinois dans leur quartier de Nagasaki. Le shôgunat répond en 1729 par une lettre qui rappelle sa politique de repli. Le commerce entre le Japon et le continent reste toléré par les deux parties. Puis, plus rien, plus aucun échange diplomatique pendant un siècle et demi, jusqu’en 1870.

C’est le nouveau gouvernement japonais de Meiji qui souhaite d’abord le rétablissement des relations. Et c’est la situation en Corée – premier épisode d’une histoire qui sera de plus en plus douloureuse – qui l’y pousse. Pays voisin le plus proche, ayant déjà avec le Japon des relations officielles, abritant même dans le port de Pusan un quartier japonais, le waegwan, qui est un équivalent de l’enclave de Dejima, la Corée constitue l’une des premières préoccupations diplomatiques du nouveau régime japonais. En outre, avec l’abolition du système féodal, la famille des Sô sur Tsushima n’est plus là pour gérer les échanges nippo-coréens, au demeurant déclinants depuis la fin du XVIII° siècle. Aucune ambassade coréenne ne s’est en effet rendue à Edo après celle de 1764, et la dernière, celle de 1811, ne dépasse pas Tsushima.

Mais la royauté coréenne oppose une fin de non-recevoir aux premiers contacts japonais. Elle refuse de reconnaître les documents prouvant le changement de régime japonais, car elle les considère comme non conformes à la tradition selon le principe des rites et du bien-nommer. Elle affirme, en substance, qu’elle est vassale de la Chine, puisqu’elle lui assure le tribut, et qu’une affaire de ce type doit être traitée avec la Cour chinoise. L’ambiguïté du statut diplomatique du shogun vis-à-vis du roi de Corée, soigneusement entretenue par le clan des Sô qui avait un intérêt matériel à le faire, éclate au grand jour. Elle prend de court les dirigeants japonais.

C’est l’impasse, porteuse de nombreux drames. La situation provoque une tension au sein de l’oligarchie meijienne sur l’attitude à adopter, débat dit sei-kanron (de la rectification de la Corée). Les uns, jugeant qu’il s’agit d’une offense, désireux d’en découdre et préférant saisir l’occasion plutôt que la laisser aux Occidentaux, veulent une expédition militaire immédiate en Corée. Les autres, qui ne sont pas systématiquement hostiles sur le principe d’un coup de force, estiment que l’opération est prématurée. L’historiographie japonaise récente montre cependant que le bellicisme n’est pas forcément du côté de ceux que l’on croyait, et que la question a été instrumentalisée à des fins de règlements de comptes politiques internes.

Toujours est-il que l’impasse coréenne impose à l’État meijien de se tourner vers la Chine. En outre, une autre question le tracasse, celle des Ryûkyû [archipel au sud de la Corée, entre le sud du Japon et Taïwan. ndlr] et de leur appartenance territoriale. Le nouveau ministre des Affaires étrangères, Soejima Taneomi (1828-1905), est donc envoyé en Chine au printemps 1873 comme ambassadeur extraordinaire et ministre plénipotentiaire. Il a pour mission de régler les deux questions, ryûkyûane et coréenne, et, dans la foulée, d’ouvrir de nouvelles relations diplomatiques avec l’empire Qing. Le haut rang qui lui est donné montre combien le régime japonais attache d’importance à l’affaire. Ainsi, comme le résume l’historien McWilliams, l’Orient va rencontrer l’Orient.

Le ministre ambassadeur japonais Soejima dispose de plusieurs atouts. Il possède une excellente formation dans les textes classiques chinois et le confucianisme. Ayant déjà une expérience diplomatique, il s’entoure d’experts, dont un traducteur d’origine chinoise et vivant au Japon. Il choisit un conseiller américain, très bon connaisseur de la Chine et rompu à l’exercice diplomatique, le général de brigade d’origine française Charles Le Gendre (1830-1899), démissionnaire des services diplomatiques états-uniens. L’ambassade japonaise part sur un cuirassé, acheté en 1867 aux États-Unis, dans l’espoir d’impressionner les Chinois, mais, pour des raisons de navigation, elle débarque finalement à Tianjin sur un vapeur américain, à son grand désappointement.

L’hébergement de la délégation japonaise pose d’emblée les données du problème. Les Chinois proposent une maison traditionnelle, les Japonais préfèrent une maison à l’occidentale. Les Chinois sont habillés classiquement, les Japonais s’évertuent à porter le costume cravate à l’occidentale. Soejima lui-même arbore une moustache et une impériale à la Napoléon III. Li Hongzhang (1823-1901), haut dignitaire chinois, s’étonne de la présence d’un étranger au sein de la délégation japonaise – Le Gendre -, ajoutant : Nous avons toujours passé des traités avant celui-ci, et nous n’avons jamais eu besoin d’étrangers pour nous conseiller ; pourquoi maintenant ? Ce à quoi Soejima rétorque : Nous avons peut-être changé de vêtements, mais ils nous vont bien, très bien même, et sur notre cuirassé que nous avons amené jusqu’en Chine il n’y a pas un seul étranger. En deux répliques, l’ambiance est tracée : le vieil ordre rituel qui tente de perdurer en Chine face à l’adaptation moderniste, résolue et voulue du Japon.

Li Hongzhang est néanmoins conscient de l’évolution du contexte international. Il profite du lourd cérémonial traditionnel pour louvoyer, soit pour retarder les échéances, soit pour faire avancer son point de vue au sein des traditionalistes chinois.

Car Soejima demande, au nom de l’empereur japonais, une entrevue auprès de l’empereur de Chine. Or il n’y a – n’est-ce pas – qu’un empereur au monde selon la Chine, le sien. Et le dernier entretien accordé par l’empereur de Chine à un représentant remonte à plus de quatre-vingts ans. C’était avec le Britannique Macartney, poliment éconduit on s’en souvient, au motif que la Chine n’a besoin de rien, surtout pas de ces choses venant de l’étranger, belles, certes, mais inutiles. En outre, depuis une vingtaine d’années, les ambassadeurs étrangers – de Russie, de Grande-Bretagne, des États-Unis, de France et des Pays-Bas – attendent également une entrevue, en vain. Selon le rituel diplomatique traditionnel chinois, c’est le premier ambassadeur arrivé à Pékin qui doit passer en premier. Recevoir d’abord l’ambassadeur japonais aurait donc le double inconvénient de contrevenir à l’étiquette et de mécontenter les puissances occidentales. Cela fait beaucoup.

C’est un casse-tête. Soejima s’en sort avec une habileté consommée, et une forte dose de patience puisqu’il attend plus de trois mois, après avoir essuyé moult déconvenues, atermoiements et subterfuges. Quand le prince émissaire de l’empereur chinois accepte enfin une rencontre préalable, il tombe subitement malade. Soejima montre sa tristesse, mais rompt les discussions. Le prince recouvre aussitôt la santé. En fait, Soejima bluffe les Chinois en jouant sur leur terrain. Quand les Chinois lui signifient qu’ils ne reconnaissent pas les méthodes diplomatiques internationales élaborées au congrès de Vienne (1815), que le Japon accepte, il déploie devant son visage un éventail où sont inscrits les cinq principes confucéens. Il demande alors distraitement si la façon dont il est reçu correspond à deux d’entre eux, la sincérité et le respect mutuel. Abasourdis puis retrouvant leurs esprits, deux ministres chinois lui demandent : Au bout de combien de temps le souverain japonais a-t-il reçu un ambassadeur étranger ? Soejima répond au bout de six ans, et, ajoute-t-il, des officiels âgés, qui y étaient opposés, se sont d’ailleurs suicidés. Le ministre chinois Wen de s’exclamer : – Ah, voilà de vrais patriotes, et leur perte est regrettable ! – Probablement, précise Soejima, mais ce qui est plus regrettable, c’est que ces hommes aient manqué d’intelligence et de jugement pour montrer leur courage et leur loyauté. Il enchaîne ensuite sur la menace que font peser les Occidentaux sur les pays d’Asie. Il conclut en faisant appel à une coopération entre la Chine et le Japon pour les contrer.

Convaincus, les Chinois acceptent d’organiser une entrevue japonaise avec l’empereur de Chine, mais Soejima n’est pas au bout de ses peines. Reste en effet à régler le rituel. Les Chinois réclament le cérémonial traditionnel d’obéissance : face à l’empereur, l’hôte doit se courber trois fois et s’agenouiller neuf fois (rite du kou tou ou kow tow). Les Japonais proposent trois courbettes, conformes à l’étiquette internationale. Les Chinois refusent. Soejima joue alors son va-tout et annonce qu’il rentre au Japon. Les Chinois renoncent, l’entrevue avec l’empereur chinois a lieu, Soejima passe en premier, vêtu à l’occidentale et gardant son sabre. Suivent ensuite les ambassadeurs occidentaux. La victoire diplomatique japonaise est totale.

Mais elle cache autre chose. Pendant les négociations sur le rituel de l’entrevue, des conseillers japonais discutent avec leurs homologues chinois des deux sujets qui tiennent vraiment à cœur au gouvernement meijien : la Corée et les Ryûkyû. Sur le premier point, les Chinois répondent qu’ils n’ont pas à se mêler des affaires coréennes. Sur le second, ils laissent entendre que les Japonais peuvent punir les aborigènes de Taïwan qui ont tué cinquante-quatre Ryûkyûans débarqués sur l’île, parce que ces aborigènes ne sont pas considérés comme étant sous le contrôle de la loi chinoise. Les Japonais interprètent aussitôt cette position comme la reconnaissance du fait que ni Taïwan ni les Ryûkyû ne sont considérés comme chinois par la Chine.

En réalité, l’interprétation japonaise entre déjà dans l’ordre spatial moderne occidental, où le contrôle d’un territoire implique le contrôle de tous ses habitants. Inversement, les diplomates chinois gardent leur conception habituelle, où sont sujets de l’empire les populations civilisées, c’est-à-dire sinisées ou reconnaissant l’ordre chinois. Pour eux, ce n’est pas le cas des aborigènes de Taïwan. Cette conception est celle qui leur a fait autrefois céder Macao aux Portugais, ce que leur reproche d’ailleurs vivement la délégation Soejima.

On devine les conséquences des interprétations respectives. Les Japonais sont prêts à s’emparer des Ryûkyû, ce qu’ils font six ans plus tard, en 1879, et à envahir Taïwan à la suite d’une expédition punitive, ce qu’ils font dès 1874, mais en se retirant après un échec militaire. En revanche, ils diffèrent toute attaque armée envers la Corée, ce qui provoque la colère des partisans du seikanron et la démission de certains d’entre eux, comme Soejima lui-même. La politique japonaise de la canonnière en Corée aboutit cependant en 1876 par la conclusion du traité de Kanghwa avec le royaume de Corée. Le problème dans cette affaire, c’est que les diplomates chinois, forts du tribut qui est encore échangé en 1876 entre le roi des Ryûkyû et l’empereur chinois, n’ont gardé aucune trace écrite des discussions sur les points abordés, contrairement à leurs homologues japonais qui ont donc beau jeu de faire valoir leur version des choses. La polémique qui en résulte n’est pas encore vraiment cicatrisée de nos jours. Or elle constitue le point de départ de l’affrontement militaire progressif entre le Japon et la Chine, et d’une incompréhension croissante.

L’issue de l’ambassade Soejima ne tombe pas du ciel côté chinois. Elle résulte de près de trois ans de débats internes, depuis la lettre que l’ambassadeur japonais Yanagihara Sakimitsu (1850-1894) apporte en septembre 1870, soulignant que de récents changements dans la Civilisation se sont déployés en grande mesure et que le Japon souhaite passer un traité avec la Chine comme il l’a fait avec les pays occidentaux.

Au sein de la Cour chinoise, trois positions coexistent, en gros. La première rejette comme hérétique tout alignement sur l’Occident, et par conséquent tout accord avec le Japon qui a de facto rejoint celui-ci. La deuxième, incarnée par Zuo Zongtang (1812-1885), alors gouverneur général des provinces du Fujian et du Zhejiang, considère que le Japon est un pays étranger, non tributaire, mais que son occidentalisation est à prendre en compte. La troisième, véhiculée par Li Hongzhang, Feng Guifen (1809-1874), lettré réformateur, ou Wang Tao (1828-1897), écrivain moderniste, considère que le Japon relève du monde sinisé, même s’il ne pratique plus le tribut, et qu’un processus d’occidentalisation peut être mené ensemble. On peut dire que c’est celle-là qui l’emporte. L’un des arguments qui pèsent dans la balance est le fait que le Japon ne s’est pas immiscé dans les problèmes intérieurs de la Chine pendant la révolte des Taiping (1850-1864), ce qui rompt avec la vision chinoise alors dominante d’un Japon constitué de nains pirates, belliqueux et agressifs.

L’ambassade Soejima bouleverse donc l’antique métagéographie chinoise. Elle annonce les futures recompositions géographiques et géopolitiques en Asie orientale. Les Chinois n’en ont pas vraiment conscience puisqu’ils ont été séduits par la culture sinisée des Japonais, leur connaissance de la Chine, leurs bonnes manières, leur sens de l’étiquette – meilleur que ce que leur ont montré les Européens jusque-là. Ils l’ont d’ailleurs signifié à la délégation japonaise. Quelque part, ils se sentent encore du même monde. Ils croient que les Japonais leur paient une sorte de tribut culturel. La différence leur semble évidente en comparaison des Occidentaux, ou, plus simplement, des aborigènes de Taïwan, dont le statut de minorité barbare renvoie en fait à la question de la définition des Asiatiques. Mais, symboliquement, et concrètement, le vieil ordre planétaire chinois du huayi s’est brisé, ouvrant la route au nouvel ordre international dicté par le Japon, et par l’Occident. L’universalisme chinois n’est plus, les nationalismes adviennent.

Philippe Pelletier L’Extrême Orient                      Gallimard Folio Histoire 2011

23 02 1874                  Retraité de l’armée des Indes, le major Walter Clopton Wingfield fait breveter à la chambre des métiers de Londres, un nouveau jeu de Court Paume – le jeu de Paume étant l’ancêtre de tous ces jeux de balle au filet – vendu d’abord sous le nom de Sphairistiké [l’art de la balle en grec] puis, en 1877, sous le nom de Lawn-Tennis [Jeu de Paume sur gazon] plus facile à retenir. En mai 1874, il fait publier les règles du Lawn-tennis. Confuses, incomplètes, elles laissent libre à toutes les fantaisies possibles. Néanmoins, le Lawn-tennis va connaître un énorme succès. Les règles seront clarifiées, simplifiées le 24 ami 1875. La même année, J.H Walsh, directeur du The Field, un journal de loisir, et Henry Jones, son rédacteur en chef, louent à Wimbledon une prairie. Ils y fondent le All England Club et organisent dès juillet 1877 le premier tournoi de Wimbledon. L’internationalisation du jeu, entrainera la diversification des surfaces : le lawn sera abandonné, ne restera que le tennis.

12 04 1874               Le lieutenant autrichien Jules Payer, Antoine Zaninovich, matelot et Edouard Orel, enseigne de vaisseau, atteignent la latitude record de 82°5′N : ils laissent dans une anfractuosité de rocher une bouteille qui contient ce message :

Nous, membres de l’expédition austro-hongroise au pôle nord, avons atteint ici, (le cap Fligely, sur l’archipel François Joseph, au nord de la Nouvelle Zemble) au 82°5′, notre point de latitude le plus extrême, à dix-sept jours de marche de notre navire (le Tegetthoff) enfermé dans les glaces au 79°51′.

Sous la côte, nous constatons l’existence d’un bassin d’eau libre peu étendu. Tout alentour règne le pack, qui rejoint au nord et au nord-ouest, à une distance de soixante ou soixante dix-mille environ, de nouvelles terres dont nous ne pouvons déterminer exactement la configuration ni le développement. Notre intention est de regagner immédiatement notre navire, que l’équipage tout entier abandonnera bientôt pour retourner en Europe ; nous sommes réduits à cette nécessité par l’impossibilité absolue de dégager ledit navire des glaces qui l’enserrent et par le mauvais état sanitaire des hommes.

Le Tegetthoff avait appareillé le 13 juin 1872 de Bremerhafen, à l’embouchure du Weser sous les ordres du lieutenant de Vaisseau Charles Weyprecht et du lieutenant Jules Payer, avec un équipage très cosmopolite et huit chiens. Bloqué par les glaces dès le 21 août 1872, au nord de la Nouvelle Zemble, il ne retrouvera jamais les eaux libres. Porté par la dérive, il finira par arriver le long d’îles que le lieutenant Payer nommera Archipel François Joseph. Jusqu’à son abandon, le Tegetthof ne sera pas fracassé, abritant les vingt deux hommes et neuf chiens pendant deux ans. Après être parvenu au 82°5′, et avoir regagné le navire, tout le monde l’abandonnera le 20 mai, pour retrouver des eaux libres, en tirant jusque là trois grosses chaloupes : l’aventure, douloureuse jusque là, devint un calvaire : la progression était tellement lente que, 8 jours après le départ du bateau, quelques hommes pouvaient encore y retourner pour reprendre des provisions abandonnées, sans autre chargement, en faisant en trois heures le trajet qu’ils avaient mis huit jours à parcourir en traînant les chaloupes !

[...] Encaqués comme des harengs dans nos chaloupes, sans autre abri qu’une tente pavillon, sans autres meubles que nos avirons, consumés par un de ces ennuis noirs qui vous corrodent un homme jour par jour, heure par heure, minute par minute, nous menons certainement l’existence la plus mélancolique qu’il soit possible d’imaginer.

Dans le creux du canot qui, la nuit, nous sert de dortoir, il fait une chaleur presque intolérable : étalés les uns près des autres, nous nous efforçons pourtant de dormir, et nous prolongeons notre nuitée aussi longtemps que nous le pouvons, jusqu’à ce que les jappements de Torossy ou l’appel du cuisinier apportant la soupe nous déterminent à reprendre la verticale.

Cette soupe est le mélange le plus ineffable d’éléments disparates ou ennemis : farine, pemmican, saucisson, pain broyé, chair de phoque, poumon d’ours, tout s’y marie dans une fabuleuse promiscuité ; il n’y manque plus que cette gélatine d’un genre particulier que mangèrent en 1821, sous le nom significatif de tripe de roche, sir Franklin et ses compagnons, ou les parties hors d’usage de nos bas et de nos culottes.

Nous l’absorbons néanmoins, cette soupe invraisemblable, et en silence, de peur de dire involontairement ce que nous pensons, ou de répéter ce que nous avons dit cent mille fois déjà.

Nous n’avons pas même la ressource de nous raconter mutuellement notre vie ; nous connaissons par cœur nos aventures respectives depuis la première de toutes, oui, depuis la naissance, jusqu’à la dernière, à savoir l’infructueuse chasse au phoque de la veille…

Le repas terminé, on se groupe d’une manière un peu différente dans les chaloupes ; celui dont c’est le tour d’affût va guetter un chimérique veau marin au bord de la flaque la plus proche ; et quiconque possède un reste de tabac s’empresse de bourrer silencieusement sa pipe.

Heureux ceux qui découvrent tout à coup une déchirure à leurs vêtements. Ils prennent du fil, une aiguille, et les voilà occupés pour un bout de temps ! Plus heureux encore ceux qui se sentent capables de dormir pendant le jour après avoir dormi pendant la nuit ! Ces privilégiés s’étendent sans fracas, les uns sous les bancs des rameurs, les autres dessus, et des uns et des autres on n’aperçoit bientôt plus que les semelles.

Alors arrivent les mouettes, qui papillonnent en essaims pressés autour des canots muets, guignant de l’œil les rognures de lard qu’elles se disputent férocement, comme tout là-bas, en Europe, on se dispute des provinces. Encore ce peuple de volatiles ne tarde-t-il pas à nous délaisser, de même que l’ours polaire et le veau marin. Un jour en effet, quelques-uns des nôtres ayant eu la malencontreuse idée de tendre des rets près des chaloupes, ces oiseaux disparurent, et l’on n’en revit plus qu’à bonne distance de nous.

Où il faut aller pour retrouver un peu d’animation, sinon de sociabilité, c’est sous la tente enfumée où se fait la cuisine. Pour peu qu’un dissentiment s’y élève sur la question de savoir qui doit à son tour récurer la marmite, pour peu qu’il y ait une ombre de passe-droit ou de privilège, ou qu’on ait indûment coupé une corde du bagage au lieu d’en défaire le nœud, vite les apostrophes éclatent et se croisent avec une volubilité qui fait grand honneur à la faconde de nos bouillants Méridionaux. Presque toujours, heureusement, le don d’une pipe de tabac fait à propos assoupit jusqu’au soir ou jusqu’au lendemain la querelle commencée.

Nous atteignons ainsi le 15 juillet, sans autre événement que le transfert de notre campement à trois cents pas environ de là, à seule fin de choisir un meilleur endroit, pour chasser le phoque, et aussi peut-être pour nous laisser croire à nous-mêmes que nous avons continué d’avancer. Au fond nous ne sommes pas assez innocents pour prendre le change ; nous savons parfaitement ce qu’il en est ; nous suivons d’un regard oblique la décroissance rapide de nos provisions, et la marche vertigineuse de l’aiguille fatale sur le cadran où est écrite notre destinée.

Jusqu’alors nous avons fait à mauvaise fortune bon visage ; nous nous sommes résignés tant bien que mal au dur labeur de la traction et du débardage ; la moindre rigole franchie après une semaine de patience, à la lisière d’une plaine de glace, nous a remplis de joie et de reconnaissance.

L’espérance chevillée au cœur, nous avons attendu, de jour en jour, qu’il plût aux canaux fermés d’ouvrir leurs écluses ; mais, à présent, nos âmes mollissent décidément ; l’opiniâtre vent du sud a détruit le résultat de nos efforts les plus laborieux ; après une course de deux mois, nous ne sommes encore qu’à deux lieues allemandes[2] du navire.

Les hauteurs de l’île Wilczek pyramident toujours à notre horizon ; leurs lignes rocheuses étincellent avec une netteté désespérante dans l’inextinguible lumière du jour.

Que faire ? Rétrograder au point de départ, retourner nous enclore pour un troisième hivernage, sans espoir, dans les flancs dévastés de notre bâtiment, ou, qui sait ? ne plus retrouver peut-être notre bâtiment et périr alors dans le sein glacé de l’Océan ! Telle était la double perspective qui semblait s’offrir à nous.

Sans doute des symptômes d’une prochaine débâcle se montraient de toutes parts ; des milliers de gouttelettes, glissant des récifs aigus et des blocs tabulaires, trahissaient la lente usure de la glace sous les influences estivales. Une pluie chaude qui se mit à tomber accrut encore ce vaste suintement, prodrome assuré d’une dislocation générale du pack. Mais quel secours efficace ces promesses de fonte nous apportaient-elles ? En étions-nous donc réduits à attendre que toutes ces humides constructions de l’hiver arctique eussent achevé de se liquéfier ? Cette attente seule eût été notre perte inévitable.

Sans doute aussi nous nous disions, en repassant au dedans de nous les diverses péripéties de notre existence depuis deux années, qu’il n’était pas vraisemblable, ni même conforme à la logique et au sens commun, que le destin nous eût fait échapper aux épouvantables cataclysmes que l’on a vus, pour nous laisser, après coup, mourir lentement, misérablement, d’inanition pure.

Néanmoins, en dépit de ce raisonnement laborieux, en rébellion évidente contre la réalité des choses, une sinistre nuit envahissait nos esprits, et il était fort heureux, ma foi, que la rotondité de la terre nous empêchât de mesurer de l’œil la quantité de glaces qui nous séparait encore de la mer vivante.

Nos rations de vivres subirent une nouvelle diminution ; Pekel, notre bon et fidèle Pekel, auquel on avait accordé jusqu’alors un sursis, fut enfin sacrifié à la terrible nécessité.

Les veaux marins devenaient de plus en plus notre unique ressource ; encore nous fallait-il bien employer les quatre cents coups environ qui nous restaient à tirer.

Nous n’avions pas eu tort cependant de nous confier toujours, si timidement que ce fût, à notre fortune. Au moment même où toute espérance de salut paraissait irrévocablement évanouie pour nous, un rayon libérateur jaillit au milieu de nos ténèbres.

Le 15 juillet au soir, comme nous venions de prendre notre maigre repas, une série de minces canaux s’entrouvrit au sud-ouest, sous la double action des vents et du courant.

En peu d’instants nous avançâmes d’un bon mille.

Le lendemain, ayant rencontré un autre chenal plus considérable, nous reconquîmes notre latitude précédente de 79°39′, et l’île Wilczek s’effaça derrière nous en sombres linéaments, estompés d’une vapeur jaunâtre pareille à la dorure pâlie de la tranche d’un vieux livre.

Notre façon d’aller s’était, de plus, tout à coup modifiée. Au lieu d’être assujettis, comme auparavant, à de continuels transbordements, pénibles pour nous et toujours dangereux pour les membrures de nos chaloupes, nous pouvions maintenant, à l’aide de longues perches, écarter ou disjoindre la plupart des blocs ou des barrières qui encombraient notre route ; il suffisait d’un peu de prudence pour éviter les chocs trop forts et les pressions.

S’il arrivait que les plaines de glace eussent un pourtour trop considérable, nous en étions quittes pour reprendre transitoirement nos procédés primitifs, c’est-à-dire pour remorquer successivement au moyen de traînoirs chacune des embarcations et les différentes pièces du bagage.

Un progrès de quatre milles suffisait alors pour nous satisfaire.

Tous les mouvements préliminaires avaient du reste acquis une telle précision qu’il ne nous fallait pas plus de trois heures pour les exécuter. Si, pendant la marche, les chaloupes se heurtaient à quelque obstacle provenant des glaces, les crampons et les pelles des pionniers avaient vite fait d’aplanir la voie. Les flaques d’eau qui pouvaient se rencontrer au milieu de ces plaines accidentées comptaient à peine dans notre labeur machinal ; nous les passions à gué sans souci, et ce n’était pas non plus une affaire lorsque un des nôtres, en déblayant le conduit d’un canal, prenait un bain inattendu…

Ils retrouvèrent les eaux libres le 15 août, durent sacrifier les deux derniers chiens… et le 25 août 1874 au soir, en longeant les côtes de la Nouvelle Zemble :

… Il était sept heures. Tout à coup un cri, un seul cri d’allégresse s’éleva des quatre chaloupes. Une cinquième embarcation, toute petite, était devant nous, montée par deux hommes qui semblaient en train de faire la chasse aux oiseaux du cap.

Non moins surpris que nous-mêmes, ces hommes vinrent à nous.

C’étaient des Russes. Avant que nous eussions eu le temps de nous entendre, nos chaloupes et les leurs tournèrent une pointe de rocher, et nous nous trouvâmes en présence de deux navires.

Avec quelle palpitation de cœur le naufragé s’avance à la rencontre du bâtiment sauveur qui se dresse sous ses yeux, tout gréé, dans son élégante et fière cambrure, et qui tout à l’heure va le recevoir dans ses flancs, à l’abri des colères capricieuses des éléments ! Ce n’est pas pour lui une carcasse inanimée, c’est un ami, un être supérieur et tout puissant, devant lequel s’incline humblement sa faiblesse. Tels furent aussi les sentiments avec lesquels nous ramâmes vers ces deux schooners, qui étaient à l’ancre, à quelques centaines de pas, dans l’intérieur d’une baie entourée d’un rempart de roches.

N’étaient-ils pas pour nous le résumé du reste du monde ? Tout en suivant la barque étrangère, nous hissâmes notre pavillon. Bientôt nous accostâmes le plus rapproché des deux navires, dont le pont s’emplit immédiatement de matelots barbus. C’était le Nicolas, capitaine Féodor Voronin. Hélas ! huit jours plus tôt, nos pauvres chiens auraient pu, eux aussi, toucher les planches du navire libérateur…

Jamais têtes couronnées ne reçurent un accueil pareil à celui dont furent honorés ce jour-là ces échappés de la banquise que l’Europe avait crus perdus à jamais.

A la vue des deux oukases qui nous avaient été envoyés de Petersbourg, au début de notre voyage, et qui enjoignaient à tous les nationaux de nous prêter aide et assistance le cas échéant, ces pauvres pêcheurs russes découvrirent leurs têtes et s’inclinèrent jusqu’à terre. A des centaines de lieues de son point de départ, l’ordre d’en haut n’avait rien perdu de sa vertu suprême !

Mais ce ne furent pas seulement la discipline et l’obéissance qui nous valurent cette réception empressée ; le cœur y était aussi. Tout ce que l’office et le cellier du navire renfermaient de plus précieux nous fut servi aussitôt et spontanément. Le second navire s’approcha à son tour pour nous saluer et nous inviter à son bord.

C’était le commencement d’une longue série d’invitations cordiales, à laquelle nous allions avoir à faire honneur !

Il se trouva précisément que l’autre goélette avait un malade parmi son équipage ; notre compagnon, le docteur Kepes, lui donna immédiatement ses soins et nous rapporta, comme honoraires de sa visite, un respectable paquet de tabac.

Ces excellents et simples matelots russes dévalisèrent pour nous toute leur garde-robe. L’un d’eux, après m’avoir considéré un instant, crut remarquer que je n’avais pas la joie très bruyante pour un homme échappé du naufrage : il s’imagina qu’il me manquait quelque chose ; il s’en alla ouvrir ses coffres et m’apporta tout ce qu’il possédait en fait de pain blanc et de tabac. Sans nul doute, en son idiome moscovite, il me disait les choses les plus aimables et les plus affectueuses ; malheureusement je n’en comprenais pas un traître mot.

Il y avait quatre-vingt-seize jours que notre retraite avait commencé ; en comptant les précédentes excursions en traîneau, c’étaient cinq mois pleins que j’avais vécu sans abri, exposé à toutes les intempéries du ciel boréal. Aussi étais-je comme étourdi de ce changement subit d’existence. Mes compagnons regardaient comme moi, avec une sorte d’attendrissement ahuri, les objets les plus futiles ou les plus infimes ; notre retour à la vie ordinaire ne se faisait que péniblement et par gradation…

Lieutenant Jules Payer

15 04 1874                 En marge du salon officiel, dans un atelier de Nadar, sont exposées 165 œuvres de 30 artistes, dont Monet, Renoir, Pissarro, Sisley, Bazille, Degas, Cézanne, Morisot, Guillaumin, Caillebotte, que Gustave Leroy va nommer Impressionnistes dans Le Charivari. Ils en ont tous assez de la peinture académique, des petits anges fessus, de la mythologie grecque sur fonds de nature grandiose et dominatrice. Mais ils vont en mettre du temps avant que d’être reconnus et que leurs toiles ne gagnent les salons officiels de la République ! Ils ne sont pas les premiers à ruer dans les brancards : on avait déjà eu le Salon des Refusés en 1865, et ils ne sont pas les derniers : il y aura en 1884 le Salon des artistes indépendants, le Salon d’Automne en 1903 etc…

3 05 1874                  La concession française de Shangaï, occupe une soixantaine d’hectares qu’il a fallu viabiliser en urgence pour faire face à l’afflux de réfugiés chinois fuyant la guerre civile. On n’a tenu aucun compte de la tradition chinoise qui, par le biais de la puissante guilde des Chinois originaires de Ning-po, veille sur les très nombreux champs funéraires : le quartier ouest de la concession s’embrase, le consul général Godeaux fait appel aux canonnières à l’ancre sur le Yang Tsé : sept morts, tous Chinois.

17 11 1874                  Stanley, financée par le Daily Telegraph[1] et le New York Herald quitte Zanzibar à la tête d’une expédition de []plus de 230 porteurs et soldats, emmenant aussi un bateau de 13 mètres en pièces détachées, le Lady Alice. Il gagne le lac Victoria par l’itinéraire de John Hanning Speke, visite le Buganda, passe par le lac Albert découvert dix ans plus tôt  par Samuel White Baker et explore la totalité des rives du lac Tanganika du 11 juin au 31 juillet.

Il rencontre Tippo Tipp, le grand marchand d’esclaves de la côte  est de l’Afrique à Kasongo pour monter une expédition forte de 400 hommes pour explorer l’Ouest. Ils quittent Nyangwe le 5 novembre et pénètrent dans la forêt équatoriale. Après cinquante jours, Tippo Tip renonce, mais Stanley continue vers l’ouest. Pour traverser ces régions, comme le bassin du Congo, Stanley doit forcer le passage à plusieurs reprises. Le 20 décembre, 150 personnes réparties sur 23 bateaux entament la descente du fleuve. Le 6 janvier 1877, l’expédition est bloquée par les chutes Boyoma, qu’ils mettent vingt jours à contourner. Le 1° février, au confluent avec l’Aruwimi, ils combattent les Basoko, puis, deux semaines plus tard, les Bangala. Le 9 mars, ils atteignent le confluent avec le Kasaï, et Ntamo le  12 mars, future implantation de Léopoldville (Kinshasa).

Les chutes Livingstone constitueront le plus redoutable des obstacles : il leur faudra cinq mois – quelques centaines de kilomètres –  pour les contourner et retrouver la rive droite du fleuve à Boma, en aval des chutes, à 120 km de l’estuaire du Congo, où Alexandre Delcommune recueille une expédition décimée. Stanley est le dernier des quatre Européens encore vivants, et des 356 porteurs et soldats africains seulement 115 parviennent à la côte atlantique en août  1877. L’exploit est fantastique : Stanley en fera le récit dans À travers le continent mystérieux (Through the Dark Continent), publié en 1878.

1874                             Le travail de jour est interdit aux enfants de moins de 12 ans ; de nuit, aux filles de moins de 21 ans et aux garçons de moins de 16 ans. Création du corps des inspecteurs du travail. Création du Club Alpin Français à Grenoble : dès ses débuts, il accepte les femmes : c’était encore loin d’être habituel.

Carl Hagenbeck est importateur d’animaux à Hambourg : ses affaires vont mal : il lui faut du nouveau à proposer à ses clients, zoos et cirques d’Europe. Et le nouveau, eh bien, cela va être six authentiques Lapons, qui vont accompagner les rennes qu’il importe de Scandinavie. Ils font une tournée dans les zoos et l’opération est un succès. L’année suivante, ce seront quelques Nubiens, vivant entre Egypte et Soudan, qui accompagneront girafes, éléphants et autruches. Et la mode est lancée, et va se généraliser, permettant d’engranger de substantiels bénéfices avant que des voix ne s’élèvent pour mettre fin au scandale.

Les projets de construction d’un tunnel sous la Manche remontent au début du siècle. Mais cette fois-ci, on passe à l’exécution, tant du coté anglais que français : Les ingénieurs anglais William Low et français Aimé Thomé de Gamond dirigent les opérations. Sur le terrain, l’ingénieur des mines, Ludovic Breton, dirige la construction d’une véritable usine du tunnel à Sangatte. Après des travaux préliminaires, le percement des galeries peut commencer avec l’aide d’une machine inventée par H. Brunton, puis une machine rotative, l’ancêtre du tunnelier, mise au point par un militaire britannique, le Colonel Beaumont qui permet de forer 90 mètres par semaine. Mais politiques et militaires britanniques ne l’entendent pas de cette oreille : tout cette affaire menace trop directement le bel isolationnisme britannique, tant et si bien que les travaux seront arrêtés en 1883. De chaque côté, près de 1 800 mètres avaient été creusés.

Martha Jane Canary, 18 ans s’est travestie en homme pour  s’engager dans l’armée américaine sous les ordres du général Crook. Née à Princeton, Missouri, d’un père paysan, joueur et d’une mère alcoolique, elle a été brinquebalée sur les routes de l’ouest dès l’âge de 8 ans : 3 000 km en convoi pendant 5 mois sur les pistes de l’Oregon. Quatre ans plus tard elle est placée dans une famille d’accueil dans le Wyoming. En 1878, elle va s’occuper de malades atteints de la variole avec un grand courage à Deadwood, dans le Dakota du Sud : lui en restera à jamais son surnom de Calamity Jane : en prenant le statut d’homme, elle avait aussi goûté à la liberté qui s’y attachait, payée bien cher : prison, alcoolisme, prostitution. Elle mourra à Terry, près de Deadwood, en 1903.

5 01 1875                    Inauguration de l’Opéra Garnier. Les travaux ont duré 15 ans. La scène fait 60 m. de haut, dont 45 m. de cintres et 15 m. de dessous, 27m. de profondeur et 48.5 m. de largeur. La salle dispose de 1 900 sièges de velours, le grand foyer, restauré en 2004, fait 54 m. de long pour 13 m. de large et 18 m. de haut. Un journal écrira : indéfinissable cocktail de styles, original à force d’être bâtard. Charles Garnier avait déjà répondu à l’impératrice Eugénie qui s’étonnait que ce ne soit ni du classique, ni du grec, ni du romain : c’est du Napoléon III. Le président de la République est le maréchal de Mac Mahon ; on a invité 2 500 personnes, parmi elles, pas mal de têtes couronnées mais, dysfonctionnement des services de la com ou crasse délibérée ? l’architecte Charles Garnier, 35 ans quand il avait emporté le concours en 1858, n’a pas été invité : il lui faudra payer son billet d’entrée ! On comprend le bien-fondé de l’illustration la même année d’une photo de Mac Mahon à cheval : la monture à l’air intelligente ! [ce qui avait valu une amende de 5 000 francs à son auteur.]

http://renaud91.free.fr/Photos/paris/Opera/index_000.html

14 01 1875                       Espagne : Alphonse XII entre à Madrid et rétablit la monarchie.

30 01 1875            La III° république est solennellement proclamée dans l’Opéra du château de Versailles. Les lois constitutionnelles instaurent assez vite le bicamérisme : les sénateurs siégeront à l’opéra, mais où va-t-on mettre les députés ? l’architecte Edmond Joly est alors chargé d’édifier le plus vite possible un nouvel hémicycle, à même de recevoir 1 500 personnes, public compris. La première séance s’y déroulera le 8 mars 1876, mais dès le 19 juin 1879, les parlementaires voteront le retour à Paris, Palais Bourbon pour les députés, Luxembourg pour les sénateurs. Versailles ne sera plus utilisé que pour les congrès, réunion des deux chambres, lors par exemple de l’élection d’un président de la République : en 1953, René Coty sera le dernier président élu à Versailles, après quoi l’élection au suffrage universel changera la donne.

21 02 1875                  Jeanne Calment voit le jour. Elle en aura marre bien plus tard que tous ses contemporains, et attendra 122 ans pour s’en aller au paradis, le 4 Août 1997. Elle choisit d’entrer dans une maison de retraite à l’age de 110 ans : elle y arriva en vélo. On peut dire d’elle qu’elle détient un record imbattable dans la catégorie amateur, qui aura été la seule jusqu’à sa vieillesse [parmi ceux bien sûr dont les âges sont connus]. Mais à la fin du XX° siècle, l’affaire s’est sacrément professionnalisée : tous les vieux des catégories sociales les plus aisées dans les pays riches pratiquent la gym, une alimentation adaptée, une hygiène de vie bien étudiée, des médicaments sans cesse améliorés… autant de facteurs d’une longévité accrue : il faut bien s’attendre à ce que ses 122 ans soient rapidement dépassés. Pour la France, on prévoit qu’en 2020, les plus de 60 ans seront plus nombreux que les moins de 20 ans.

05 1875                       Les Grenoblois supportent mal le parisianisme du Club Alpin, et fondent la Société des touristes du Dauphiné. Plusieurs autres associations d’alpinistes verront le jour dans les années suivantes : les Grimpeurs des Alpes en 1889, les Alpinistes dauphinois en 1892, le Club ascensionniste grenoblois en 1899, les Jarrets d’acier en 1912 : dans ce dernier nom, on pressent déjà la grande guerre. Malgré tout, s’il est un domaine où les fossés culturels sont restés tout à fait franchissables à plus de 120 ans d’écart, c’est bien dans celui de la randonnée : vus aujourd’hui sur le livre d’or d’un gîte d’étape : Randopattes, le Mille Pattes, les Chamois Verts, la Joyeuse Grole, lou Cami, les Amis des Faux Plats, la Semelle fumante, le Pied curieux, Sac à dos et godillots….

2 06 1875                        Quatre cent sept Kwahadis, les Comanches de Quanah se rendent aux autorités militaires des États-Unis à Fort Sill, avec leurs 1 500 chevaux et leurs armes :

Ils avancèrent lentement. Leurs chevaux, affaiblis par le manque de nourriture et la rudesse de l’hiver, ne pouvaient aller plus vite. La lenteur du voyage le para d’une sorte de mélancolie. Ils eurent le sentiment d’accomplir en quelque sorte les derniers rites de la liberté. Ils chassèrent tous les jours ; ils tuèrent des bisons, des antilopes et des chevaux sauvages, et se régalèrent de nourriture cuite dans des trous entourés de pierres. Ils s’arrêtèrent de temps à autres pour permettre aux femmes de sécher et d’empaqueter la viande, aux hommes d’organiser des courses de chevaux et aux enfants de pourchasser des tétras des prairies. Ils burent le café de l’homme blanc, saturé de sucre. Ils exécutèrent les vieilles danses. Ils considèrent qu’il s’agit de la dernière danse-médecine à laquelle ils prennent part dans ces vastes plaines, expliqua Sturm. Ils disent qu’ils abandonneront leur vie itinérante et qu’ils essaieront d’apprendre à vivre comme les Blancs.  Étrangement, Sturm ne perçut aucune amertume, aucune tristesse. Peut-être simplement par manque d’imagination. Peut-être Le Peuple ignorait-il réellement tout de la vie de producteurs de haricots ou d’éleveurs de moutons qui les attendait, peut-être n’avaient-ils aucune idée de ce que signifiait vivre au même endroit, dans une même habitation, sans suivre les troupeaux au printemps, ou de ce que feraient les hommes lorsqu’il n’y aurait plus de chasse, ni combat, ni rien d’autre pour prouver leur valeur.

[…]                 Dès l’arrivée de Quanah, le colonel Mackenzie [commandant de Fort Sill] s’intéressa vivement à lui. Malgré les déboires qu’ils lui avaient causés, Mackenzie admirait les Kwahadis. Lorsqu’il apprit qu’ils arrivaient, il écrivit à Sheridan : J’estime davantage cette bande que n’importe quelle autre sur la réserve… Je leur laisserai le plus de liberté possible. Et c’est ce qu’il fit. Les Kwahadis furent autorisés à conserver un grand nombre de leurs chevaux et il s’assura qu’aucun membre de la bande de Quanah ne fût confiné dans l’entrepôt de glace ou au poste de garde de Fort Sill. Il n’existe aucune trace de la première rencontre entre les deux hommes, ni des paroles qu’ils échangèrent. Ce qu’on sait, c’est qu’avant même que Quanah n’arrive, Mackenzie avait découvert l’identité de sa mère et qu’il avait écrit une lettre, datée du 19 mai 1875, à l’intendant militaire à Dennison (Texas) pour savoir ce qu’étaient devenues Cynthia Ann et Prairie Flower. Le courrier fut également publié dans un journal de Dallas et permit de découvrir que la sœur et la mère de Quanah étaient mortes. Il n’avait pas encore rencontré Quanah, mais cette lettre marqua le début de ce qui fut qualifié de remarquable amitié.

S.C.Gwynne L’empire de la lune d’été         Terre indienne Albin Michel 2012

Jusqu’alors ennemis, les deux hommes apprirent à vivre ensemble, même si le vaincu était soumis au vainqueur. Ils étaient tous deux intelligents ; Mackenzie n’était pas Jules César, et Quanah n’était pas Vercingétorix. Il ne succomba donc pas à sa captivité. Les Comanches avaient dompté le mustang, Mackenzie avait dompté le Comanche, qui devint le parfait exemple de l’Indien intégré,  ayant accepté les valeurs du capitalisme américain. Et c’est bien à partir de ce moment qu’il fut reconnu par ses frères comme il ne l’avait jamais été ; son sens des affaires avait fait de lui un très prospère marchand de chevaux et de vaches, prospérité  qui lui avait permis de se faire construire une bien belle maison Star House, à l’ombre des Wichita Mountains. [encore visible derrière le comptoir indien de Cache dans l’Oklahoma] où il recevait parfois des hommes illustres, comme le président Théodore Roosevelt, mais aussi ses frères y compris et surtout ceux qui étaient dans le besoin : la propriété privée n’avait pas tué la solidarité communautaire, mais celle-ci assécha son compte en banque et il mourut le 23 février 1909 sans laisser d’héritage conséquent à ses très nombreux enfants. On lit sur sa tombe, dans le même cimetière que celle de Geronimo :

Ici repose, jusqu’au lever du jour,
 
La tombée des ombres,
 
Et la disparition des ténèbres,
 
Quanah Parker, le dernier Chef des Comanches.

3 06 1875                    Un infarctus a raison de la vie de Georges Bizet ; il avait 36 ans. Trois mois plus tôt, c’était la première de Carmen qui avait essuyé un retentissant échec : pour le fond, le livret de Henri Meilhac et de Ludovic Halevy avait été jugé indécent, immoral, la musique critiquée pour son absence de mélodies ; pour la forme, les musiciens et les choristes avaient été médiocres, les changements de décor beaucoup trop longs, favorisant l’éclaircissement des rangs tout au long du spectacle. Georges Bizet en avait été bouleversé. Le 30 mai il était atteint d’une crise aigüe de rhumatismes articulaire, consécutive à une baignade dans la Seine la veille.

15 06 1875                  Pour laver l’affront de la Commune, l’Eglise de France pose la première pierre de la Basilique du Sacré Cœur à Montmartre, dite du Vœu National. Sur les plans de Paul Abadie, elle reprend le style romano-byzantin de Saint Front de Périgueux ; elle sera achevée en 1910.

9 10 1875                    Amédée Bollée, à bord de l’Obéissante, la voiture à vapeur construite par ses soins, fait le trajet du Mans à Paris, ce qui lui vaut 75 contraventions ! Il ne se laissa pas arrêter pour si peu et poursuivit ses entreprises : il dépassera les 60 km/h avec La Rapide en 1881.

1875                             Le phylloxera, – phylloxera vastatrix -, devient une catastrophe nationale : de 83 M. d’hectolitres en 1874, la production baissera à 25 M. en 1879. Jules Emile Planchon, professeur à l’Ecole de Pharmacie de Montpellier, va l’identifier, puis sauvera le vignoble français en introduisant des variétés américaines résistantes, qui parfois serviront simplement de porte-greffe au cépage d’origine, garantissant ainsi la même qualité de raisin. Il était finalement bien normal que le remède vienne du même endroit que le mal. Les viticulteurs lui dresseront une statue, sur le petit square qui porte son nom, à la sortie de la gare : La vigne américaine a fait revivre la vigne française et triomphé du phylloxera.Des anciens cépages savoyards ne restent guère que la Mondeuse, la Jacquère et la Roussette qui aurait été rapportée de Chypre par Louis de Savoie, premier cépage savoyard à avoir été distingué par une AOC, dès 1942. Viennent s’y ajouter le Gamay, en provenance du Beaujolais, le Pinot noir, le Chasselas, le Bergeron, le Chardonnay, l’Aligoté.

Le port de Sète, – on l’écrivait alors Cette – qui s’était considérablement développé surtout depuis l’arrivée du train en 1839, va voir ses flux s’inverser, les importations l’emportant sur les exportations.

À peine élu, le Maréchal de Mac Mahon, s’était aventuré à déclarer sur la crise du phylloxera : Les populations du Midi, qui n’ont point de discipline et qui ont fait fortune trop rapidement, sont insupportables mais tout cela change et le phylloxera qui les ruine, va les mettre à la raison.

Le vélocipède, avec son pédalier au moyeu de la roue avant, pour augmenter la vitesse augmente la dimension de cette roue avant : on ira jusqu’à 3 mètres de diamètre : on était pas loin du numéro de cirque : c’était le grand bi. Le français Jules Truffault allège le tout en remplaçant jantes et fourches en acier par des fourreaux de sabre, et les rayons en bois par des rayons métalliques en tension.

Le capitaine américain Georges Nares hiverne à bord de son navire dans la baie de Lady Franklin, dans le nord-est de l’île Ellesmere et atteint Alert, par 82°27′N et 64°07′O.

Le tennis a été inventé un an plus tôt. A Lyon, Pierre Babolat crée les premiers cordages, en boyaux naturels à la demande de l’anglais Bussey. Jusque là, l’entreprise était spécialisée dans la transformation de boyaux de moutons pour la charcuterie, les cordes à instruments musicaux et les ligatures chirurgicales. Le cordage VS sera créé en 1925, le cordage nylon en 1958, en collaboration avec les entreprises des familles Maillot et Witt, qui durera jusqu’au début des années 1980 : Babolat conserve le tennis et la chirurgie, abandonne la charcuterie et les cordes pour instruments de musique[]. En 2013, l’entreprise sortira une raquette dont le manche emballe une puce à même d’enregistrer qualité, puissance, centrage sur le tamis des coups. Numéro 2 dans le monde, derrière Wilson, devant Head.

Achille Cazin, professeur originaire de Perpignan, est tombé amoureux des gorges de la Diosaz, en aval de Chamonix, et a voulu faire partager au public son admiration pour le lieu ; il a fait appel à Pierre Berthoud, charpentier de son état pour construire une voie qui permette de remonter le cours de ce torrent furieux et grandiose, au fond de parois quasiment verticales. Pierre Berthoud et Achille Cazin ne le savaient pas, mais ils sont les pères des via ferrata. C’est par centaines qu’ont été scellées dans la roche les consoles de fer  qui soutiennent le plancher.

Félix Sébastien, baron Feuillet de Conches est en poste aux Affaires Etrangères, au protocole. Dans quatre ans, il en sera le chef. Il publie Louis XVI, Marie-Antoinette et Mme Elisabeth. Lettres et documents inédits. Tome troisième chez Henri PLON, Imprimeur, Editeur. Rue Garancière 8. Quand on sait que Marie-Antoinette a peut-être commencé quelques livres, mais n’en a terminé aucun, quand on sait qu’elle n’écrivait pratiquement pas, et qu’elle a le plus souvent brûlé le peu qu’elle avait écrit, on est en droit de se demander comment ce monsieur a pu rassembler des courriers de Marie Antoinette. Il est vrai que, pour le collectionneur qu’il était, des lettres de Marie Antoinette, cela devait miroiter comme un panier de pièces d’or. On sait aujourd’hui que ce monsieur était un faussaire. D’où quelques anecdotes de la plus grande fantaisie, quand Mozart aurait par exemple embrassé Marie Antoinette le 13 octobre 1762 à Schönbrunn lui disant : quand je serai grand, je me marierais avec toi… Il est vrai que cela permet de faire rêver dans les chaumières.

De 1875 à 1883         Pierre Savorgnan de Brazza, aristocrate italien né à Castel Gondolfo, ne pouvait supporter le nouveau roi de la péninsule, Victor Emmanuel, qui entendait limiter les pouvoirs temporels du pape. Parti en France à 16 ans en 1868 avec l’appui de l’amiral de Montaignac, ami de la famille, il va faire l’École Navale en tant que stagiaire étranger ; il a été naturalisé en 1874. En 1875, officier de marine en poste à Port Gentil, son protecteur l’amiral Montaignac était devenu ministre de la Marine : il reçut mission de remonter l’Ogooué, dont on pensait alors qu’il pouvait être un émissaire du Congo. Pris par la passion de l’exploration, il quitte la marine et explore l’Afrique Équatoriale, amorçant ainsi le début de la colonisation française, avec le Congo Français. Cela commence avec trois autres Français, 17 matelots noirs à Lambaréné, sur l’Ogooué, dans l’actuel Gabon, où il fonde Francheville, dédiée aux esclaves affranchis, qui sera rapidement rebaptisée en Franceville. Attaqué par les guerriers aphourous, maîtres du commerce sur le fleuve, il plie bagage, mais pour revenir deux ans plus tard, avec 400 hommes – 87 Blancs et 300 Noirs - : il explorera alors l’Alima et la Likouala, affluents du Congo : leurs sources sont à la frontière est du Gabon. Il étend jusqu’au Congo la colonie française du Gabon. Le 10 septembre 1880, Ilo, le makoko [roi] des Batékés cède tous ses droits héréditaires sur ses territoires et se place sous la protection des Français, offrant à Brazza le petit village de Ncouna, rive droite du fleuve, face à Stanley Pool, la future Léopoldville, puis Kinshasa: le village deviendra Brazzaville[1], qui confié au sergent Kemara recruté à Dakar, tiendra tête pendant des mois à Stanley et aux forces belges.

Restez en contact avec les Noirs. Efforcez-vous à comprendre non seulement les mots qu’ils prononcent, mais aussi leur mentalité. Mêlez-vous à leur vie. Visitez leurs villages, interrogez femmes et enfants. Pas d’armes, pas d’escorte. N’oubliez pas que vous êtes l’intrus qu’on n’a pas appelé.

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Aucun des pionniers de l’Afrique ne fut plus humain que Brazza. Aucun ne sut conquérir une amitié plus sincère de la part des populations et utiliser ce sentiment pour faire progresser à la fois l’autorité de la France et la civilisation…

Charles de Gaulle, à Brazzaville le 24 janvier 1944.


[4]… il avait commencé par être vendeur ambulant dans les trains.

[5] On peut en trouver, ainsi que des radis et d’autres légumes – pas chaque année, cela dépend de la durée de l’été – dans une île aussi septentrionale que celle d’Ingö, au nord de la Norvège, à l’O-SO du cap Nord, par 70°5′ !


Par l.peltier dans (7 : 1872 à 1907) le 27 mars 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

Janvier 1883               Howard Blackburn, 25 ans, marin américain de Gloucester, Massachussetts, est embarqué sur la Grace L. Fears, une goélette à doris : un doris, c’est un petit canot à fond plat, manié par deux marins, embarqué en plusieurs exemplaires sur ces goélettes pour poser et relever les lignes de fond. Restant quasiment à vue du navire, ils ne sont dotés d’aucun équipement de secours pas plus que de réserve d’eau ou de vivre. Ce jour-là voit se cumuler les pires conditions météorologiques : sautes de vent, tempête de neige, grosse mer et pour finir, le brouillard, autant d’éléments qui majorent les risques de se perdre et c’est ce qui se produit.

Il ne reste plus qu’une chose à faire : fixer un cap et ramer dans cette direction. La mort rapide de son compagnon va le laisser seul. Pendant quatre jours, pendant quatre nuits, il va ramer, sans boire, sans manger, sans dormir- les risques de ne jamais se réveiller étaient trop grands-, dans le froid, le vent, le canot rempli d’eau. Ses doigts gèlent : il les maintient tout de même recourbés sur le manche des avirons. Au bout des quatre jours, il touche Terre Neuve où les habitants le rétabliront de leur mieux : il va mettre trois mois pour récupérer : amputé des doigts et des orteils, il gardera une partie du pouce. L’argent gagné de son récit lui permettra d’ouvrir un tabac, puis un débit de boisson. Il créera la Gloucester Mining Company pour approvisionner  la 2° ruée vers l’or, celle du Klondike, au Canada. En 1899, il construira le Great Western, un sloop de 9.10m de long, avec lequel il traverse l’Atlantique de Gloucester E-U, à Gloucester G.B. Il fera encore construire le Great Republic, avec lequel il traversera encore l’Atlantique, de Gloucester au Portugal, en 39 jours.

1 02 1883                   Le procédé Thomas de déphosphoration de la fonte permet d’obtenir la première coulée d’acier, aux usines Wendel à Hayange. Robert de Wendel, qui avait refusé la nationalité allemande, se retrouvera en 1898 à la tête du Comité des forges français, alors que son frère Henri siégeait au Reichstag allemand.

6 02 1883                   Marcel Deprez parvient à transporter à distance – 20 km pour commencer – de l’électricité.

19 05 1883                 Pour lutter contre les pavillons noirs qui pillent le sud de la Chine, la France a envoyé  en 1880 des troupes au Tonkin, entrant ainsi en conflit avec Tu-Duc, l’empereur d’Annam. A Hanoï, le commandant Rivière tombe dans une embuscade : il est décapité par les Pavillons noirs. Jules Ferry demande une riposte énergique à la division navale commandée par l’amiral Courbet en attaquant la capitale impériale, Hué.

16 06 1883                  Les Assomptionnistes créent le journal La Croix.

21 07 1883                   Au siège de la Société historique du Cercle Saint Simon, le diplomate Paul Cambon réunit une brochette très éclectique d’esprits éclairés, pour créer l’Alliance Française. Elle fondera et subventionnera à l’étranger des écoles françaises, formera des maîtres, offrira bourses et récompenses, organisera des conférences.

Il fallait réparer l’échec des armées par la séduction de la culture. Les fondateurs de l’Alliance ont eu le génie de faire appel aux amoureux de la langue française, à des étrangers influents dans leur pays, qui ont crée des structures locales animées par des bénévoles. Un cas unique dans le monde des associations culturelles.

Jean-Pierre de Launoit, président belge de l’Alliance Française en 2008.

Au début du XXI° siècle, l’Alliance affiche une bien belle santé : 1 070 antennes dans 133 pays, animées par 12 000 personnes, principalement bénévoles, dont environ 8 000 enseignants, s’adressant à 442 000 élèves, l’activité culturelle plus large atteignant 6 millions de personnes. Mais, les budgets subissent une cure d’amaigrissement, et en 2013, on ne comptera plus que 857 Alliances françaises, dont 445 reçoivent une dotation de l’État. En parallèle, le réseau diplomatique de la France reste le troisième du monde, derrière les États-Unis et la Chine, avec 163 ambassades, dont le service culturel anime les Instituts Français qui assurent eux aussi l’enseignement du français.

18 08 1883                Emile Trélat fait adopter le système anglais de la chasse d’eau : quatre ans plus tard, Eugène Poubelle l’imposera à Paris.

20 08 1883                Les Français prennent Hué, capitale de l’Annam :

Les Français sont entrés par deux cotés à la fois dans le grand fort circulaire que les obus de l’escadre ont déjà rempli de morts. Les derniers Annamites qui s’y étaient réfugiés se sauvent, dégringolent des murs, absolument affolés ; quelques uns se jettent à la nage, d’autres essaient de passer la rivière, dans des barques, ou à gué, pour se réfugier sur la rive sud. Les Français , qui sont montés sur les murailles du fort, tirent sur eux, de haut en bas, presque à bout portant, et les abattent en masse. Ceux qui sont dans l’eau essaient de se couvrir naïvement avec des nattes, des boucliers d’osier, des morceaux de tôle ; les balles françaises traversent le tout. Les Annamites tombent par groupes, les bras étendus ; trois ou quatre cents d’entre eux sont fauchés en moins de cinq minutes par les feux rapides et les feux de salve. Les marins cessent de tirer, par pitié, et laissent fuir le reste ; il y aura bien assez de cadavres dans le fort à déblayer ce soir avant l’heure de se coucher.

Pierre Loti, attaché à l’escadre d’Extrême Orient, grand reporter pour le Figaro, le 28 septembre 1883

L’absurde et folle expédition du Tonkin, venait d’être décrétée par l’un des plus néfastes de nos gouvernants : on envoyait là-bas, pour un but stérile, des milliers d’enfants de France qui ne devaient jamais revenir. Lieutenant de vaisseau à bord d’un de nos cuirassés d’escadre, j’allais prendre part au bombardement de Hué en Annam.

Pierre Loti. Prime jeunesse 1919.

27 08 1883                  Entre Java et Sumatra, dans les îles de la Sonde, le volcan Krakatoa[1] est en éruption depuis le 20 mai. Depuis deux jours, l’éruption est à son point culminant… détonations et explosions sont entendues à Singapour et en Australie… un panache de fumée s’élève à quinze km de haut… poussières et fragments de ponce, projetées de 70 à 80 km de hauteur, se satellisent, devenant plusieurs fois visibles depuis la France. A 18 000 km de là, des lueurs rougeoyantes embrasent le ciel des États-Unis. Les effondrements provoquent un raz de marée, avec des vagues de 46 mètres de haut : un bateau de guerre hollandais, le Berouw, et une canonnière sont emportés à plus de 3 km à l’intérieur des terres ; on comptera trente six mille quatre cents dix sept morts. On va ressentir jusque dans le golfe de Gascogne et dans la Manche une oscillation anormale des eaux. Le nuage de poussière qui voile le soleil abaisse d’un demi-degré Celsius la température moyenne du globe pendant un an. On enregistrera dans le monde entier des chutes de neige record durant l’hiver suivant. Les esprits en seront durablement marqués en France au point d’assurer le succès dans les années 1950 de la bande dessinée Jo et Zette (et leur singe Jocco) dont l’action se passe sur les lieux.

30 08 1883                 En France, 614 magistrats hostiles au régime républicain sont exclus de la magistrature.

8 10 1883                    Albert et Gaston Tissandier s’envolent à bord d’un dirigeable à moteur électrique, d’Auteuil à Croissy sur Seine.

4 10 1883                    Georges Nagelmackers, belge de 38 ans, a décidé d’importer en Europe le principe des wagons de luxe que George Pullman a crées aux Etats-Unis. En 1872, il a crée la Compagnie des wagons-lits, et, succès aidant, il poursuit et inaugure le premier Orient Express, appelé alors Direct d’Orient : il relie Strasbourg à Giurgiu en Roumanie, via Vienne, Budapest, Bucarest. Pour avoir un réseau international, il fallait que l’écartement des rails soir partout le même : il y parviendra. Et ce sera le début de ces grands trains de rêve : la Flèche d’or, la Transsibérien, l’Étoile du nord, le Train Bleu. Ils deviendront support d’inspiration pour nombre d’artistes : un ballet de Darius Milhaud, des textes de Jean Cocteau, des costumes de Coco Chanel, des rideaux de Picasso. Sidney Lumet y tournera son Crime de l’Orient Express. Ce train va devenir l’emblème d’une Europe qui s’est faite avant l’heure.

22 10 1883                   Premier tramway électrique à Annemasse.

20 11 1883                 La loi essaie de clarifier les rapports complexes entre l’État et les compagnies ferroviaires. L’État offre la concession, il impose les parcours et les conditions d’établissement… « il », en fait, ce sont les ingénieurs des Ponts et Chaussées. À partir du Second Empire, moment où la puissance publique exige la construction de lignes de moins en moins rentables, l’État peut offrir des subventions avec sa garantie d’intérêt aux nouveaux capitaux investis. La balance des transferts sera progressivement défavorable aux sociétés concessionnaires durant la seconde partie du XIX° siècle. La compagnie la plus fragile, celle du Chemin de fer de l’Ouest, devient structurellement déficitaire : elle sera nationalisée en 1908.

1883                            200 000 chômeurs à Paris. Procès à Lyon de 66 anarchistes. Edouard Delamare-Debouteville met au point une voiture actionnée par un moteur à gaz d’essence.

A l’issue d’une guerre de quatre ans perdue contre le Chili, la Bolivie perd sa façade océanique. En 2009, elle projettera un tunnel pour retrouver un accès au Pacifique, par-dessous les 150 km de la frontière entre le Chili et le Pérou.

L’américain Watermann crée le premier stylo à plume. A Chicago, on utilise pour la première fois une ossature métallique pour la construction d’un immeuble de dix étages, à New York, un pont suspendu relie Brooklyn à Manhattan, et à l’autre bout du pays, à San Francisco, on termine le Golden Gate Bridge, long de 2737 m.

William Frederik Cody – alias Buffalo Bill – a été jusqu’alors un des meilleurs représentants de la conquête de l’Ouest. Il a commencé par encadrer les convois de chariots, puis est devenu, pour le compte de la compagnie de chemin de fer Kansas Pacific chasseur de bisons : ce sont les employés du chemin de fer qui lui donneront son surnom : au bout de dix-sept mois, le bonhomme se targuait d’en avoir abattu 4 280 ! Rapporté aux carcasses des 31 millions de bisons, vendues comme fertilisants dans le Kansas de 1868 à  1881, le chiffre paraît vraisemblable. 31 millions sur 13 ans, cela signifie une moyenne de plus de 6500 bisons abattus par jour ! Fallait-il que la bêtise soit seule à occuper la cervelle de ces gens pour expliquer pareil massacre qu’aucun barbare n’avait jamais été en mesure de commettre !

Buffalo Bill est déjà connu du général Sheridan, le chef des tuniques bleues, de Gordon Bennet, le patron du New York Herald, de Stanley, mais son coup de génie va consister à faire du spectacle ambulant qu’il avait monté depuis 1872, un spectacle beaucoup plus ambitieux, faisant de sa propre vie une véritable saga : Wide West Show ; il s’entourera de vrais Indiens, pas rancuniers ni vraiment fiers – Sitting Bull, Geronimo -, deviendra héros national à New York, ira, sur les conseils de Mark Twain, le représenter en Europe, devant la reine Victoria à Londres, devant le président Sadi Carnot à Paris. Il est l’inventeur du cow-boy[2], l’homme de la conquête de l’Ouest.

De ses origines jusqu’à nos jours, l’histoire des États-Unis fût surtout l’histoire de la colonisation du Great West. L’existence d’une zone de terres vacantes, son recul continu et la progression des pionniers vers l’ouest expliquent l’expansion américaine. [...]

Pour étudier la colonisation de l’Amérique, il faut d’abord rechercher comment le mode de vie européen a pénétré en terre américaine et comment l’Amérique l’a modifié ensuite en le développant et en influençant l’Europe à son tour. Notre histoire doit commencer par l’analyse des germes européens et de leur éclosion en milieu américain. Ceux qui s’intéressent à nos institutions accordent trop d’importance aux origines germaniques au détriment des facteurs américains. La frontière est le facteur d’américanisation le plus rapide et le plus efficace. La nature sauvage s’impose au colon. Elle accueille un homme aux vêtements, aux activités, aux instruments, aux modes de transport et de pensée européens, le fait passer du wagon de chemin de fer au canot d’écorce, le dépouille des divers attributs de la civilisation pour lui faire porter des mocassins et des vêtements de chasse. Puis, elle l’installe dans la cabane de rondins des Cherokees ou des Iroquois et dresse autour de lui une palissade indienne. Le colon sème bientôt du maïs et laboure le sol avec un bâton pointu. Il ne tarde pas à pousser un cri de guerre et à scalper de la façon la plus orthodoxe. Bref, la frontière constitue d’abord un milieu trop hostile pour l’homme, qui doit en accepter les conditions ou périr. Aussi celui-ci s’installe-t-il dans les clairières et suit-il les pistes tracées par les Indiens. Peu à peu, il transforme cette nature sauvage. Il n’en résulte pas pour autant un reproduction de la vieille Europe ou une simple éclosion des germes allemands initiaux, mais un produit nouveau, typiquement américain. La première frontière fût la côte atlantique, qui était pour ainsi dire la frontière de l’Europe. En se déplaçant vers l’Ouest, la frontière s’est progressivement américanisée. Telles des moraines frontales qu’entraînent des glaciations successives, les frontières laissent des traces derrière elles. Et lorsque la zone frontière est colonisée, elle conserve ses anciennes caractéristiques. Cette progression de la frontière a correspondu à une libération progressive vis-à-vis de l’Europe et à un essor continu de l’indépendance sur des bases américaines.

Etudier le déplacement de la frontière, avec ses incidences politiques, économiques et sociales, et la condition des hommes qui vécurent à cette époque, c’est étudier la partie véritablement américaine de notre histoire.

Frederick J. Turner. Discours à l’exposition universelle de Chicago en 1893.

Pourtant, aujourd’hui encore, on comprend mal comment des hommes aient pu songer à s’établir en contrebas d’un causse rouge si salement cabossé, dans le fond plat d’une vallée aux flancs asymétriques où descendaient à l’aube hyènes et lynx aux incisives encore ensanglantées. Oui, on comprend mal comment des crève-la-faim fanatiques, portés par la seule mission de donner une terre à leur culte, un culte à leur dieu, un dieu à leur trépas, avaient réussi à traverser le continent dans toute sa largeur, à tailler la prairie et les montagnes, trouvant en chemin une herbe assez haute pour nourrir leurs bêtes, à se frayer un passage dans la forêt de cactus qui ceinturait la plaine – des plantes aux ramures aiguisées comme des coupe-choux ou tout autre sabre d’abattis – frontière de barbelés de la hauteur d’un homme à cheval, comment ils avaient étranglé à mains nues les serpents à sonnette, passé par le fond des canyons, comment ils avaient contourné les étangs glauques mués en lac gelé l’hiver, en réserve à moustiques mortifères l’été. Comment ils avaient bravé la chaleur de bête et le froid de gueux. Chassé le daim, piégé le lièvre, harponné les tanches. Tué des Indiens. Comment ils y avaient traîné les leurs entassés à bord de chariots crasseux, construit des maisons, élevé des bisons, engraissé des porcs, enclos des champs de patates et de maïs pour nourrir le tout. Combien de cadavres et combien de dingues au bout de la route ? Combien de chevaux dépecés en steaks sur des feux primitifs ? Combien de scalps ? Comment ils avaient pu y rester surtout, et continuer à y prendre femme, à y faire des enfants, à y enterrer leurs morts, printemps été automne hiver, une année, puis deux, puis dix, printemps été automne hiver, continuer à y brûler des cervelles et à y trouer des poitrines, à y éviscérer des corps, printemps été automne hiver, comment ils avaient fait, oui, on se le demande vraiment, car demeurer là, sur cette langue de terre évasée comme un jupon sur le bord du fleuve, grandir entre les hautes plaines et la forêt hurlante, y prendre racine, c’était tout de même défier le Ciel et la Création, prétendre à tutoyer le coyote et enfumer le grizzly, à boire de la neige fondue jusqu’à se coller la chiasse, à faire rôtir les scorpions accroupis épaule contre épaule, à cracher du sable et frotter du silex. Ils l’ont fait pourtant, ces hommes barbus aux cheveux de chanvre, ces femmes en bonnet, ces enfants fiévreux, tous sales et morts de peur psalmodiant des cantiques la main sur la gâchette, tous meurtriers : ils ont fondé une ville.

Or ils ne s’étaient pas trompés. Le coin valait le coup et plus encore la peine – les crevasses de larmes et les cloques putrides, les engelures marteaux à fendre leurs pieds pâles : la vallée est large de sept kilomètres frayée entre les plateaux et le maquis géant, plate, une paume, et pourvue d’un fleuve sur son flanc ouest. Un climat rude mais loyal, décliné à la régulière solstice après solstice – du papier à musique, la scansion de leur vie, le portant de leurs jours, monotonie dont ils finissaient par mourir -, étés brûlants liquidés en orages avec ciel électrique et grêlons comme des balles de ping-pong, automnes éclatants, hivers glacés, printemps souverains, de la douceur alors, une douceur de clairière, mille nuances de vert, chevaux au pas dans la prairie, jeunesse et force des roseaux, air acide et eau qui bruite. Et il y a ces vents violents surgis par l’est, chargés du lœss qu’ils ramassent sur les plateaux, lequel imprègne le sol, ensemence la vallée, engraisse le bétail comme crème sur beurre. Arrivant, les hommes qui le pouvaient encore avaient mis genou au sol et porté à leur bouche une pincée de terre pour la goûter d’un claquement de langue – puisque là était le geste -, puis ils s’étaient relevés, avaient tournoyé sur eux-mêmes, lancé leur chapeau en l’air et hurlé on y est, c’est là, putain on y est, on est arrivés – de toute manière ils n’avaient plus le choix, c’était là ou jamais, les chevaux avaient la fièvre, les enfants ne parlaient plus, le ventre des femmes se couvrait d’eczéma et eux-mêmes devenaient fous.

Les premiers temps, Coca se ramasse en position de tortue. Les pionniers sont seuls au monde, terrifiés, convaincus de leur supériorité, arc-boutés sur leur élection. Ils s’installent, ils colonisent. Ils procèdent avec méthode, comme les Grecs : délimitent le territoire, placent le sanctuaire, tracent des lignes au sol, fichent des barrières, édifient des maisons, partagent les terres arables. Ils ratent, établie à trente miles au sud, la vieille mission espagnole si régulièrement décimée par les raids indiens, la dysenterie, les fièvres, qu’elle ne compte plus qu’une trentaine de membres, et encore, faut voir l’état des mecs – aucun parmi eux ne saurait raconter ce matin de janvier où, deux cents ans plus tôt, trois caravelles de quarante tonneaux, coriaces coques noires et voiles usées jusqu’à la corde, trouent les brumes océaniques, approchent des côtes, déchargent sur la plage prêtres et soldats, poudre, calices, marmites, barriques, bibles et encensoir; aucun ne saurait faire ce récit : à peine les hommes posent-ils un pied à terre qu’ils font exactement ce pour quoi ils sont venus, ils s’éparpillent çà et là le long de la côte, érigent des camps cernés de petites murailles entre lesquelles sonnent bientôt de lourdes cloches catholiques, fers de lance et bases arrière de l’évangélisation, cultivent, chassent, chantent, baptisent tout ce qui leur est présenté, les Écritures dans une main, le mousquet dans l’autre, et commencent à crever d’isolement, vraiment ils crèvent, se pendent carrément, ou se noient, se bousillent les entrailles à l’alcool de racine ; et aucun ne saurait plus imaginer le moine franciscain de vingt ans, gosse halluciné au faciès de capucin (le singe) qui vers 1630 s’enfonce dans les terres suivant la rive orientale du fleuve, vingt hommes à sa suite, et qui, au terme de sept semaines de marche, dresse un autel de fortune dans une prairie au pied du causse et célèbre l’eucharistie, le fleuve miroitant un crucifix de bois : mission accomplie, vous êtes des enfants de Dieu, vous êtes à Santa Maria de Coca.

Maylis de Kerangal             Naissance d’un pont              Verticales 2010

Charles de Foucauld, bien avant d’entrer en religion, parcourt le Maroc sous le déguisement d’un marchand juif : il va faire plus de 3 000 km, ramenant une importante moisson de renseignements qui lui vaudront la médaille d’or de la Société de Géographie. Reconnaissance au Maroc sera publié en 1888. Le pays avait alors pour souverain Moulay Hassan [1873-1894] qui avait autorisé la culture du cannabis.

Revenu au pouvoir, Jules Ferry se fait le promoteur d’une politique coloniale et affirme publiquement que le développement de l’industrie passe par la conquête de nouveaux débouchés extérieurs. Il déclenche une campagne au Niger, fait occuper des îles dans le Pacifique, Obock sur la Mer Rouge, ce qui permettre ultérieurement de ravitailler en charbon la base de Djibouti, établit un protectorat à Madagascar, fait investir un immense territoire au Congo à partir des 26 postes crées par Savorgnan de Brazza. Enfin, il amorce la conquête du Tonkin défendu par des forces annamites et chinoises, en faisant débarquer des troupes dans la baie de Haïphong. En mars 1885, une partie des troupes françaises sera anéantie à Lang Son, au Tonkin, au moment où la Chine venait de reconnaître le protectorat français sur l’Empire d’Annam.

Yves Carsalade Les grandes étapes de l’histoire économique. Les éditions de l’Ecole polytechnique. 2009

Savorgnan de Brazza est nommé commissaire de la République dans l’Ouest africain, puis commissaire général au Congo français en 1886, ce qu’on appellera en 1910 l’AEF : Afrique Equatoriale Française : les actuels Gabon, RCA et Congo. Mais on peut être explorateur hors pair et médiocre gestionnaire – de façon générale, un gestionnaire n’est pas un créateur, et vice versa -. C’était le cas : des idées à la pelle, qui heurtaient souvent de front les intérêts des grandes sociétés coloniales, n’étaient de plus pratiquement jamais suivies de bout en bout jusqu’à leur réalisation, beaucoup plus d’exploration que d’administration depuis son bureau de Brazzaville ; on dénoncera la minceur de son aide au colonel Marchand, impatient d’en découdre avec les Anglais. Il gardera tout de même son poste jusqu’en janvier 1898, et sera alors envoyé en semi-retraite à Alger.

Richard Wagner meurt soudainement à Vienne :

Wagner n’est ni une bête féroce comme le veulent les puristes, ni un prophète comme le prétendent ses apôtres. C’est un homme de grand talent qui se complait dans les chemins scabreux parce qu’il ne sait pas trouver ceux qui sont aisés et droits. Il ne faut pas que les jeunes se fassent d’illusions, nombreux sont ceux qui font croire qu’ils ont des ailes, parce qu’en fait, ils n’ont pas de jambes pour se tenir debout.
Triste, triste, triste. Wagner est mort !
En lisant la dépêche, j’en fus pour ainsi dire atterré. Ne discutons pas. C’est une grande individualité qui disparaît ! Un nom qui laisse une empreinte très puissante dans l’histoire de l’art !
Berlioz était un pauvre malade, hargneux envers tous, revêche et sournois.
Un talent immense et pénétrant : il avait le sentiment de l’instrumentation et il a précédé Wagner pour nombre d’effets orchestraux (les wagnériens ne l’admettent pas, mais c’est comme ça). Il manquait de mesure et il était dépourvu de cette sérénité et, disons, de cet équilibre qui produit les œuvres d’art achevées.
Il allait toujours trop loin, même quand il écrivait des choses remarquables.
Quand les jeunes s’apercevront qu’il ne faut chercher la lumière ni chez Mendelssohn [sic], ni chez Chopin, ni chez Gounod, alors peut-être ils trouveront.

Giuseppe Verdi

Ernest Renan dit son attachement sans borne à la Grèce :

Je n’ai commencé d’avoir des souvenirs que fort tard. L’impérieux devoir qui m’obligea, durant les années de ma jeunesse, à résoudre pour mon compte, non avec le laisser aller du spéculatif, mais avec la fièvre de celui qui lutte pour la vie, les plus hauts problèmes de la philosophie et de la religion, ne me laissait pas un quart d’heure pour regarder en arrière. Jeté ensuite dans le courant de mon siècle, que j’ignorais totalement, je me trouvai en face d’un spectacle en réalité aussi nouveau pour moi que le serait la société de Saturne ou de Vénus pour ceux à qui il serait donné de la voir. Je trouvais tout cela faible, inférieur moralement à ce que j’avais vu à Issy et à Saint-Sulpice ; cependant la supériorité de science et de critique d’hommes tels qu’Eugène Burnouf, l’incomparable vie qui s’exhalait de la conversation de M. Cousin, la grande rénovation que l’Allemagne opérait dans presque toutes les sciences historiques, puis les voyages, puis l’ardeur de produire, m’entraînèrent et ne me permirent pas de songer à des années qui étaient déjà loin de moi. Mon séjour en Syrie m’éloigna encore davantage de mes anciens souvenirs. Les sensations entièrement nouvelles que j’y trouvai, les visions que j’y eues d’un monde divin, étranger à nos froides et mélancoliques contrées, m’absorbèrent tout entier. Mes rêves, pendant quelque temps, furent la chaîne brûlée de Galaad, le pic de Safed, où apparaîtra le Messie ; le Carmel et ses champs d’anémones semés par Dieu ; le gouffre d’Aphaca, d’où sort le fleuve Adonis. Chose singulière ! ce fut à Athènes, en 1865, que j’éprouvai pour la première fois un vif sentiment de retour en arrière, un effet comme celui d’une brise fraîche, pénétrante, venant de très loin.

L’impression que me fit Athènes est de beaucoup la plus forte que j’aie jamais ressentie. Il y a un lieu où la perfection existe ; il n’y en a pas deux : c’est celui-là. Je n’avais jamais rien imaginé de pareil. C’était l’idéal cristallisé en marbre pentélique qui se montrait à moi. Jusque-là, j’avais cru que la perfection n’est pas de ce monde ; une seule révélation me paraissait se rapprocher de l’absolu. Depuis longtemps, je ne croyais plus au miracle, dans le sens propre du mot ; cependant la destinée unique du peuple juif, aboutissant à Jésus et au christianisme, m’apparaissait comme quelque chose de tout à fait à part. Or, voici qu’à côté du miracle juif venait se placer pour moi le miracle grec, une chose qui n’a existé qu’une fois, qui ne s’était jamais vue, qui ne se reverra plus, mais dont l’effet durera éternellement, je veux dire un type de beauté éternelle, sans nulle tache locale ou nationale. Je savais bien, avant mon voyage, que la Grèce avait créé la science, l’art, la philosophie, la civilisation ; mais l’échelle me manquait. Quand je vis l’Acropole, j’eus la révélation du divin, comme je l’avais eue la première fois que je sentis vivre l’Evangile, en apercevant la vallée du Jourdain des hauteurs de Casyoun. Le monde entier alors me parut barbare. L’Orient me choqua par sa pompe, son ostentation, ses impostures. Les Romains ne furent que de grossiers soldats ; la majesté du plus beau Romain, d’un Auguste, d’un Trajan, ne me sembla que pose auprès de l’aisance, de la noblesse simple de ces citoyens fiers et tranquilles. Celtes, Germains, Slaves m’apparurent comme des espèces de Scythes consciencieux, mais péniblement civilisés. Je trouvai notre moyen âge sans élégance ni tournure, entaché de fierté déplacée et de pédantisme.

Charlemagne m’apparut comme un gros palefrenier allemand ; nos chevaliers me semblèrent des lourdauds, dont Thémistocle et Alcibiade eussent souri. Il y a eu un peuple d’aristocrates, un public tout entier composé de connaisseurs, une démocratie qui a saisi des nuances d’art tellement fines que nos raffinés les aperçoivent à peine. Il y a eu un public pour comprendre ce qui fait la beauté des Propylées et la supériorité des sculptures du Parthénon. Cette révélation de la grandeur vraie et simple m’atteignit jusqu’au fond de l’être. Tout ce que j’avais connu jusque-là me sembla l’effort maladroit d’un art jésuitique, un rococo composé de pompe niaise, de charlatanisme et de caricature.

C’est principalement sur l’Acropole que ces sentiments m’assiégeaient. Un excellent architecte avec qui j’avais voyagé avait coutume de me dire que, pour lui, la vérité des dieux était en proportion de la beauté solide des temples qu’on leur a élevés. Jugée sur ce pied-là, Athéné serait au-dessus de toute rivalité. Ce qu’il y a de surprenant, en effet, c’est que le beau n’est ici que l’honnêteté absolue, la raison, le respect même envers la divinité. Les parties cachées de l’édifice sont aussi soignées que celles qui sont vues. Aucun de ces trompe-l’œil qui, dans nos églises en particulier, sont comme une tentative perpétuelle pour induire la divinité en erreur sur la valeur de la chose offerte. Ce sérieux, cette droiture, me faisaient rougir d’avoir plus d’une fois sacrifié à un idéal moins pur. Les heures que je passais sur la colline sacrée étaient des heures de prière. Toute ma vie repassait, comme une confession générale, devant mes yeux. Mais ce qu’il y avait de plus singulier, c’est qu’en confessant mes péchés, j’en venais à les aimer ; mes résolutions de devenir classique finissaient par me précipiter plus que jamais au pôle opposé. Un vieux papier que je retrouve parmi mes notes de voyage contient ceci : Prière que je fis sur l’Acropole quand je fus arrivé à en comprendre la parfaite beauté.

[…]  Un immense fleuve d’oubli nous entraîne dans un gouffre sans nom. O Abîme, tu es le Dieu unique. Les larmes de tous les peuples sont de vraies larmes ; les rêves de tous les sages renferment une part de vérité. Tout n’est ici-bas que symbole et que songe. Les dieux passent comme les hommes, et il ne serait pas bon qu’ils fussent éternels. La foi qu’on a eue ne doit jamais être une chaîne. On est quitte envers elle quand on l’a soigneusement roulée dans le linceul de pourpre où dorment les dieux morts.

Ernest Renan Prière sur l’Acropole

12 02 1884                 Édouard Delamarre Debouteville et Léon Malandin font breveter la première voiture actionnée par un moteur à explosion à 4 temps, bicylindre horizontal fonctionnant d’abord au gaz, ensuite à l’essence de pétrole ; la transmission aux roues arrière se fait par une chaîne, un arbre de transmission et un différentiel. Le carburant est admis par un tiroir et l’évacuation se fait par des soupapes.

7 03 1884                   Arrêt du préfet de la Seine, Eugène Poubelle, instituant des boîtes à ordure ménagères. La postérité leur préférera son propre nom.

21 03 1884                 Waldeck Rousseau autorise les syndicats professionnels.

24 03 1884                 En reconnaissant les syndicats,  la loi autorise la constitution de sociétés mutuelles de crédit. En 1885, la première caisse de crédit purement agricole voit le jour à Poligny, dans le Jura.

Le 5 novembre 1894, Jules Méline – 1838-1925 – fera voter une loi s’inspirant du schéma mutualiste allemand. En donnant un statut aux caisses mutualistes locales, le gouvernement français signe l’acte de naissance du Crédit agricole qui sera, pour reprendre les termes de son fondateur, construit par le bas, et non par le haut. Trois ans plus tard, seules 75 caisses locales auront été créées. Emprunter n’est toujours pas entré dans les mœurs du monde paysan. Sauf exception, l’épargne drainée est insuffisante pour faire des prêts et le mouvement est menacé d’étouffement. Un financement externe devient nécessaire.

Jules Méline se décide alors à faire intervenir l’État. Cette même année, une loi impose à la Banque de France le paiement au Crédit agricole d’une avance de 40 milliards de francs-or et d’une redevance annuelle si elle veut se voir renouveler le privilège d’émission dont elle bénéficiait. Les fonds sont gérés par des caisses régionales. Créées par la loi du 31 mars 1899, celles-ci jouent un rôle d’intermédiaire entre les caisses locales et le ministère de l’agriculture qui délivre les subsides. Cette intervention financière étatique fonde le développement du Crédit agricole.

Charles-Emmanuel Haquet            Le Monde du 27 septembre 1994

23 10 1884. Quarante ans après les Barcelonnettes au Mexique, des Aveyronnais partent s’installer en Argentine ; mais, contrairement aux premiers, l’émigration sera durable.

Une quarantaine de familles aveyronnaises d’Espalion, Saint Geniez d’Olt, Gabriac, Aurelle, Naucelle montent dans le train en gare, de Rodez. Elles arriveront en bateau à Buenos Aires, eu Argentine, le 30 novembre, puis les 3 et 4 décembre à Pigüe, fondant là, dans la pampa, une ville qui porte toujours en elle ses origines françaises.

À la fin du XIX° siècle la vie dans les campagnes aveyronnaises comme ailleurs est difficile. L’exode est à facettes multiples mais peu nombreux sont ceux qui font le choix d’aller au-delà des mers.

C’est Clément Cabanettes, né en 1851 à Ambec, commune de Lassouts, qui parvient à convaincre ces familles de s’exiler vers l’Argentine. Sous lieutenant, il avait été engagé pour assurer l’entrainement et l’instruction de troupes argentines. Très entreprenant, il développa notamment la première compagnie téléphonique du pays. Devenu propriétaire de vastes terres cédées par le Gouvernement de la province de Buenos Aires, il élabore le projet d’y faire venir des Aveyronnais. Retournant en Aveyron où un ami, François Issaly, a assuré la promotion de la colonie. Clément Cabanettes offre â chacun deux kilomètres² de terre arable pour six ans à condition que la moitié de la récolte soit reversée à la communauté. En échange, à la fin de cette période, les colons recevront un titre de propriété. Par ailleurs, une contribution de 5.000 francs est exigée pour le bétail, les semences et les machines agricoles, contribution qui n’était pas toujours intégralement payée. Parmi ces colons se trouvent une institutrice, un forgeron, un charron, un curé, un commerçant… Pour eux, les premières récoltes sont décevantes : les techniques agricoles utilisées ne sont pas adaptées à la pampa et au cours de la deuxième année, une sécheresse sévit de mars à fin septembre. Heureusement, les fortes pluies d automne permettent aux plants de maïs et de pommes de terre de pousser suffisamment pour assurer une maigre récolte. Ces difficultés ne dissuadent pas de nouveaux aveyronnais de tenter l’aventure.

Aujourd’hui, Pigüe compte plus de 13.000 habitants qui commémorent chaque armée la fondation de leur ville. Du côté aveyronnais, les liens sont toujours très forts : en témoigne une association Rouerge Pigüe, aux multiples interventions : il s’agit aussi bien de répondre à ceux qui effectuent des recherches sur leur passé tant argentin qu’aveyronnais que d’organiser des voyages touristiques, établir un partenariat avec l’hôpital de Pigiie, monter une pièce de théâtre en occitan ou encore restaurer l’enseignement du français dans les écoles de Pigüe, ceci avec Aveyron International.

Résumé d’Emigration en Argentine, dans l’Aveyron. Magazine du Conseil général. Novembre 2009, N° 143.

1884                           Le marquis de Dion construit la première voiture à moteur à vapeur. John Kemp Starley, qui avait un oncle dans la partie, met sur le marché le Rover Safety Bicycle, ou la bicyclette de sûreté, par réaction à la dangerosité du grand bi : la bicyclette moderne est née. Rétablissement du droit au divorce. Première fibre synthétique : la rayonne. Karl Elsener crée à Zug une firme de couteaux : le fameux couteau suisse Victorinox.

Le méridien de Greenwich est adopté comme étant la référence : GMT : Greewich Mean Time.

Le Petit Journal tire à 825 000 exemplaires.

La loi Boisseuil, député de Charente, abaisse les droits fiscaux sur le sucre : ce faisant, on favorise les alcools de betterave ainsi que l’utilisation du sucre dans l’élaboration du vin.

Ange Mariani, corse et pharmacien, commercialise un Vin de Mariani, décoction de  feuilles de coca dans du vin rouge [les cépages traditionnels sont le Nielluccio, le Sciacarello, le Vermentinu… ] : cette addition d’euphorisants fait de nombreux adeptes : la Reine Victoria, le pape Léon XIII, les présidents américains Grant et Mc Kinley, plus tard, Louis Blériot : son action énergétique m’a grandement aidé lors de ma traversée de la Manche. Même le découvreur du bacille de la peste, Alexandre Yersin sera à deux pas d’investir dans ce business :

Yersin mène des tentatives pour substituer le paddy à l’avoine dans l’alimentation des chevaux, fait aménager des cultures en étage sur les collines pour déjouer et rassembler les climats. Après l’échec de l’Arabica, on plante deux mille caféiers Liberia, des plantes médicinales, parmi lesquelles mille pieds d’Erythroxylum coca pour la préparation de la cocaïne alors utilisée en pharmacie.

[…] Yersin développe sa production et concocte un concentré liquide, lequel aurait pu faire de lui le milliardaire inventeur d’une boisson noire et pétillante s’il en avait déposé le brevet. Il donne à celle-ci le nom de Kola-Cannelle qu’il pourrait abréger en Ko-Ca. Depuis Nah Trang il écrit à Roux : Je vous ai expédié, par colis postal, une bouteille de Kola-Cannelle. Prenez-en un centimètre cube et demi environ dans un verre d’eau sucrée lorsque vous vous sentirez fatigué. J’espère que cet élixir de longue vie aura sur vous la même action remontante que sur moi.

Patrick Deville Peste § choléra           Le Seuil 2012

Les imitateurs sont légion… l’un d’eux, John Smith Pemberton, pharmacien à Atlanta, le vend sous le nom de French Wine Cola : il y a ajouté des feuilles de cola. Les ligues de tempérance bannirent peu après l’alcool sous toutes ses formes, y compris pharmaceutiques. Pemberton enleva donc le vin … il ne resta plus que le Coca et la Cola, dont le mariage fut breveté en 1886. Le produit eut une vie un peu chaotique, avant d’être géré par de solides entrepreneurs qui créèrent une World Company : pendant la dernière guerre mondiale, ils s’engagèrent à pouvoir en fournir à tout soldat américain dans le monde pour la somme de cinq cents, ce qui permit d’obtenir de l’armée les financements pour construire des usines d’embouteillage là où il n’y avait rien, usines qu’ils récupérèrent à la fin de la guerre.

Et pour faire bonne mesure, histoire de mettre un peu d’eau dans le vin, le docteur Louis Perrier achète à Vergèze une source d’eau minérale à laquelle il applique un procédé de regazéification : c’est la Société des eaux minérales de Vergèze.

26 02 1885                 L’Acte Général de Berlin, conférence internationale tenue à l’initiative de Bismarck, s’achève. Les très récentes conquêtes coloniales de l’Allemagne y sont entérinées : Angra Pequeña, dans le sud-ouest africain, Douala, au Cameroun, Porto Seguro, au Togo, l’arrière pays de Zanzibar. C’est le début du déclin de l’empire portugais, dépouillé par les grandes puissances de nombre de ses droits séculaires.

On voit aussi officialisée la naissance de l’État Indépendant du Congo : Léopold II, roi des Belges, en sera proclamé souverain le 19 juillet, à titre personnel, lu et approuvé par le parlement belge. Pour masquer un peu tout cela, il s’abritera derrière l’Association Internationale Africaine. C’est l’explorateur Stanley qui assurera la mise en place de l’exploitation économique et humaine de ce vaste territoire : 10 000 kilomètres de voies d’eau navigables, un réseau fluvial de 54 000 kilomètres², allant de l’embouchure du Congo jusqu’au Tanganika et à la source de la Lualaba. Il parvient à mettre dans son camp le prestigieux marchand d’esclaves et d’ivoire Ahmed ben Mohammed el Murjebi, plus connu sous le nom de Tippu Tib, arabe de Zanzibar, oeuvrant dans le Maniema. Les Noirs le surnomment Boula Matari : – celui qui fait sauter les pierres -. Stanley mourra un jour, mais Boula Matari continuera à vivre, nommé par Léopold II gouverneur du district de Stanley Falls – actuelle région de Kisangani -.

Léopold II – le roi caoutchouc – un homme d’affaires, à qui la royauté donnait des moyens d’action exceptionnels – avait mis fin à la traite des Noirs par les marchands arabes…mais c’était pour mettre tous ces hommes au travail forcé dans sa propriété du Congo, pour récolter l’ivoire et le caoutchouc, ce dernier de plus en plus nécessaire aux pays riches qui se mettaient à la fabrication du pneu.

Stanley, instigateur et complice honteux de l’œuvre détestable de Léopold II au Congo.

Claudine Lesage

Et le sort des esclaves s’avéra finalement plutôt enviable par rapport à celui de ces populations : une armée de seize mille hommes y faisait régner la terreur : quotas de production non respectés, et ce sont mains coupées, cahutes brûlées, tortures, décapitations, mutilations sexuelles ; c’est à peu près la moitié de la population qui va être tuée.

Cela durera jusqu’en 1908, quand couvert de dettes et incapable de continuer à gérer ce territoire, Léopold II l’offrira à la Belgique.

1 05 1885                   Jeanne Lombardi, 32 ans, née Deluermoz en Savoie, femme en seconde noces du tailleur Joseph Lombardi vivant au cœur du faubourg Saint Gervais, cher à Rousseau, à Genève, ne peut plus supporter les infidélités et l’ivrognerie de son mari : elle projette d’en finir en commençant par tuer ses quatre enfants : elle parvient effectivement à en égorger trois, 7, 5 et 6 ans. Le dernier, 4 ans survivra au massacre et elle-même ne succombera pas à la dose d’adropine et de curaçao qu’elle avait bue ; l’adropine est un alcaloïde extrait de la belladone, qui, mélangé à de l’alcool, provoque le coma. Dix à douze mille personnes suivront le convoi mortuaire des trois enfants. Le procès se déroulera un an plus tard. Le débat sera virulent quant à la responsabilité de l’accusée. C’est la première fois que l’on fait appel à des psychiatres pour rendre un avis sur la responsabilité de l’accusé(e). Pour finir, le jury se retrouvera à égalité : six voix contre, six pour. Il ne restera plus au juge qu’à appliquer la loi en pareil cas, en imposant la solution la plus favorable à l’accusé : Jeanne Lombardi sera donc acquittée, mais internée tout de même à l’hôpital psychiatrique des Vernets. Devenu muet, le fils survivant sera placé chez un tuteur, maître boulanger, puis deviendra imprimeur,  se mariera, mais ne reverra qu’une seule fois sa mère. Le père partira en Algérie où il mourra alcoolique. Jeanne sera libérée le 10 mai 1894 et partira en France sans laisser d’adresse.

22 05 1885                 Mort de Victor Hugo, à qui la nation rendra un immense hommage le 1° juin : on parla d’un million de personnes présentes. Maurice Barrès parlera de

L’humanité autour d’un cercueil.

Un autre : Ce n’est pas à des funérailles que nous assistons, c’est à un sacre.

Celui en qui elle (La France) s’était depuis longtemps incarnée, celui qui la faisait grande de toute sa gloire, n’est plus ! … Son cœur a cessé de battre, sa tête a cessé de penser…

C’était le soleil le plus beau, le plus éclatant qui disparaît de notre horizon ! Mais il a inondé l’atmosphère de sa lumière incomparable et, lui parti, le jour qu’il a fait naître demeure…

Le souvenir de l’existence de Victor Hugo, son œuvre grandiose, voilà son âme vouée à l’Immortalité, à laquelle il avait raison de croire… Pars, sans regret, noble génie, grand citoyen et grand poète…

Tu as accompli ici-bas une tâche surhumaine, tu as anobli notre siècle, tu as fait meilleure l’Humanité ! Dans l’Histoire, ta figure sera grande parmi les plus grandes, belle parmi les plus belles.

Ta gloire resplendissante couvrira notre époque de ses rayons, ce sera un titre d’avoir été le contemporain de Victor Hugo…

Paul Doumer. Il est alors conseiller municipal de Laon et dirige La Tribune de l’Aisne, dans laquelle il publie cet éloge funèbre le 7 juin. Il sera élu président de la République en 1931.

Les écrivains du futur ne seront pas plus tendres que ses contemporains :

Emile Zola : On le sacre grand poète, grand dramaturge, grand romancier, grand critique, grand philosophe, grand historien, grand politique ; ou, pour mieux dire, on lui donne le siècle de haut en bas, de long en large ; il serait à lui seul tout le XIX° siècle… Eh bien, le respect m’échappe devant cette énormité… A mesure que l’âge est venu, il est tombé davantage dans une humanitairerie de bon vieillard. C’est ce que j’appellerai le gâtisme humanitaire.

André Breton : Un stupide, en dépit de quelques fulgurances surréalistes.

Paul Claudel : Un prêcheur impénitent.

Paul Valéry : Hugo est un milliardaire, ce n’est pas un prince.

Julien Gracq se montrera beaucoup plus nuancé et précis :

Les souvenirs de Théophile Gautier sur les Jeune France et la première d’Hernani nous montrent, autour du jeune Hugo, une sorte de garde rapprochée, où Nerval distribuait les rôles, les positions stratégiques et les mots de passe, et où Petrus Borel – en sous-ordre – intronisait. La fraîcheur et la ferveur de ces souvenirs égrenés au temps de la vieillesse sont saisissantes. Le Hugo embourgeoisé et pair de France, le vaticinateur de Guernesey, et le barde national panthéonisé de la III° République ont éclipsé pour nous le jeune dieu des années 20, décoré par Charles X à vingt-trois ans, et invité au sacre de Reims, comme s’il y était venu au coté du roi relever la bannière de la poésie, cependant que les Jeune France pâlissaient à la seule idée de lui être présentés. Aucun autre poète français n’a connu en littérature ces commencements d’Alexandre ou de Bonaparte, cette étoile au front, ce cortège électrisé et un peu fou de jeunesse et de succès. Il dût y avoir là, dans la France tenue en lisière par la Sainte Alliance, et sous l’éteignoir morose de la Restauration, comme un début d’embellie nationale, une ébauche de revanche de Waterloo. Le Napoléon de l’alexandrin arrivait- en retard sur l’Histoire – mais il arrivait.

Verlaine :

Nul parmi vos flatteurs d’aujourd’hui n’a connu
 Mieux que moi la fierté d’admirer votre gloire:
 Votre nom m’enivrait comme un nom de victoire,
 Votre œuvre, je l’aimais d’un amour ingénu.
 
Depuis, la Vérité m’a mis le monde à nu.
 J’aime Dieu, son Église, et ma vie est de croire
 Tout ce que vous tenez, hélas ! pour dérisoire,
 Et J’abhorre en vos vers le Serpent reconnu.
 
 J’ai changé. Comme vous. Mais d’une autre manière.
 Tout petit que je suis J’avais aussi le droit
 D’une évolution, la bonne, la dernière.
 
 Or, je sais la louange, ô maître, que vous doit
 L’enthousiasme ancien ; la voici, franche, pleine,
 Car vous me fûtes doux en des heures de peine.

 François Forestier :

Né en même temps qu’était publié « Le génie du Christianisme » il apprit la littérature grâce à son beau-père, Lahorie, qui fut l’amant de sa mère. C’était dans les règles de l’époque : cocufiage et belles lettres, doutes sur la paternité et vocation artistique. Jamais Hugo ne se déprendra de cette origine : il aimera les femmes et les livres, fera le grand écart entre la morale et l’immorale. Ah, le bel et bon hypocrite ! Un vrai dessus de cheminée ! Il prend la pose sur un rocher « battu par les flots », une main sur le cœur et l’autre sous le jupon de la cuisinière. Et puis, il ne parle que de lui, lui, lui. Comme le dit un commentateur perspicace : « C’est le grand moitrinaire ».

…/…Il y en a trop. On commence par les « Djinns », poème court et rapide, on finit par « Choses vues », un fleuve immense charriant gravas et pépites ! Entre les deux, il y a combien ? Trente, quarante, cent volumes selon les éditions ? Parole, cet homme-là écrit au rouleau, comme on fait de la peinture au rouleau ! Pourtant, quelle audace !

« Cette immense brume grise faite de pluie, de faim, de vice, de mensonge, d’injustice, de nudité, d’asphyxie et d’hiver, plein midi des misérables… »

Voici le XVIII° siècle renversé, la cadence bousculée, la mesure – cette mesure si française! -  explosée. Hugo est dans l’avalanche : de mots, de sentiments, de cauchemars. Il invente le siècle de l’overdose.

Le Nouvel Observateur         Décembre 2007

6 07 1885                   Louis Pasteur essaie son vaccin contre la rage sur un enfant de neuf ans : Joseph Meister. Le résultat est positif : l’enfant lui en gardera reconnaissance toute sa vie, puisque, devenu gardien à l’Institut Pasteur, il préféra mourir plutôt que d’ouvrir la tombe de Pasteur aux Allemands en 1940.

Il n’est pas inutile de revenir sur sa citation la plus connue, puisque le lobby des viticulteurs s’en est emparé pour en faire son drapeau, en l’amputant du mot alcoolisé, ce qui change bigrement la perspective : donc la version originale est :

Le vin est la plus saine et la plus hygiénique des boissons alcoolisées.

Louis Pasteur

… avis au demeurant partagé :

Un litre de vin contient la huitième partie de la ration alimentaire de l’homme, et les neuf dixièmes de sa bonne humeur

Professeur Louis Landouzy

28 07 1885                 La reconnaissance de l’égalité des races n’est pas pour maintenant. La toile de fond intellectuel est alors marquée par le théoricien des races, Gobineau, qui a publié en 1853 son Essai sur l’inégalité des races humaines. Le racisme qui fera cent ans plus tard près d’un million de morts au Rwanda est né là :

Quand les Allemands pénètrent au Rwanda à la fin des années 1890, ce pays est dirigé par un roi (le wamï) et une aristocratie, appartenant à une cagorie de la société, celle des Tutsi, perçus comme éleveurs de gros bétail par définition, en opposition à la majorité de la population, les Hutu, perçus comme des agriculteurs – s’ajoute aussi la minorité twa, appartenant au peuple pygmée et travaillant souvent dans l’artisanat. La réalité est en fait moins simple, les activités étant généralement associées, dans des proportions très variées selon les régions. Sans oublier que la masse des Tutsi est de condition aussi humble que la masse des Hutu, que des Hutu accèdent aussi à l’aristocratie et que tout le monde parle une seule langue, le kinyarwanda, et partage les mêmes croyances, la même culture, les mêmes clans et une histoire commune depuis des siècles. Les hypothèses sur des origines différentes du peuplement renvoient au moins au début de notre ère et ne reposent sur aucune tradition d’invasion extérieure.

Mais une théorie va marquer l’africanisme jusqu’au milieu du XX° siècle, celle qui distingue les Nègres en tant que tels et des populations africaines jugées supérieures en fonction de métissages avec des envahisseurs venus de l’Orient et qualifiés de Hamites. Cham (ou Ham), qui, selon la Bible, aurait été maudit par son père Noé, et qui avait longtemps été défini comme l’ancêtre des Noirs, voués à l’esclavage, est relocalisé par l’exégèse du XIX° siècle dans un environnement proche-oriental, ce qui explique ce changement de sens. Théoricien des races, Gobineau, dans son Essai sur l’inégalité des races humaines (1853-1855), est un des premiers à évoquer une ancienne coulée blanche venue civiliser l’Afrique tout en s’abâtardissant. Le creuset intellectuel de cette idéologie hamitique est le même que celui où s’est forgée l’opposition Aryens-Sémites.

Les colonisateurs et les missionnaires de l’époque, imprégnés par ce schéma, définissent aussitôt les Tutsi comme une race de conquérants hamites venus d’Ethiopie imposer une féodalité à la paysannerie hutu définie comme bantoue à la manière des Francs devenus les seigneurs des Gaulois réduits en servage selon la vision des médiévistes de l’époque.

Ce discours ne hante pas seulement les publications ethnographiques, il détermine la politique coloniale suivie d’abord par les Allemands, et surtout par les Belges au lendemain de la Première Guerre mondiale (le Rwanda et le Burundi faisaient partie-de l’Afrique orientale allemande jusqu’à ce que la SDN les réunisse en un territoire sous mandat, Ruanda-Urundi, confié à la Belgique après le démantèlement de l’empire colonial allemand). Les Tutsi, jugés d’intelligence supérieure et faits pour gouverner, sont privilégiés dans l’accès aux premières écoles missionnaires et dans le recrutement des auxiliaires de l’administration. Le régime monarchique, refaçonné et épuré, est utilisé-comme une courroie de transmission selon la logique de l’administration indirecte. Le classement racial, considéré comme naturel, est perçu comme traditionnel, même s’il rabote en fait la diversité des situations antérieures. Il est repris sur les livrets d’identité. Surtout, il est peu à peu intériorisé par les premières générations d’élites instruites, les jeunes Tutsi se trouvant ainsi flattés et les jeunes Hutu frustrés.

L’attitude des Européens à l’égard des Tutsi, décrits comme des Européens noirs ou comme les juifs de l’Afrique, est d’ailleurs ambivalente, mêlant globalement une sorte de fascination et de la méfiance à l’égard de leur fourberie, également décrite comme atavique et générale, comme ce fut le cas dans les empires coloniaux à l’égard de tous les groupes suspectés de résistance en sous-main.

Jean-Pierre Chrétien           L’Histoire N° 396 Février 2014.

Messieurs, il faut parler plus fort et plus vrai ! Il faut dire ouvertement que les races supérieures ont un droit vis à vis des races inférieures. Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le droit de civiliser les races inférieures.

Jules Ferry, à la Chambres des Députés.

Devant la même Assemblée, Clemenceau répondra, employant toute la vigueur de son verbe pour mettre à bas ces concepts de race inférieure et de race supérieure ; mais il n’était alors pas au pouvoir :

Races supérieures, races inférieures, c’est bientôt dit. Pour ma part, j’en rabats singulièrement depuis que j’ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue dans la guerre franco-allemande, parce que le Français est une race inférieure à l’Allemand. Depuis ce temps, je l’avoue, j’y regarde à deux fois avant de me retourner vers un homme et vers une civilisation, et de prononcer : homme ou civilisation inférieur.

[…]     Race inférieure, les Hindous ! Avec cette grande civilisation raffinée qui se perd dans la nuit des temps ! Avec cette grande religion bouddhiste qui a quitté l’Inde pour la Chine, avec cette grande efflorescence d’art dont nous voyons encore aujourd’hui les magnifiques vestiges ! Race inférieure, les Chinois ! Avec cette civilisation dont les origines sont inconnues et qui paraît avoir été poussée dans ses extrêmes limites. Inférieur Confucius ! […] La conquête que nous préconisons, c’est l’abus pur et simple de la force que donne la civilisation scientifique sur les civilisations rudimentaires pour s’approprier l’homme, le torturer, ou extraire toute la force qui est en lui au profit du prétendu civilisateur. Ce n’est pas le droit, c’en est la négation.

Jules Ferry cadrera par la suite son propos, avec cet avertissement destiné aux colons par trop entreprenants : Les lois françaises n’ont pas la vertu magique de franciser tous les rivages sur lesquels on les importe.

Si la colonisation eut ses partisans, elle eut aussi ses détracteurs, nombreux dans le camp des revanchards, qui voyaient dans ces expéditions lointaines un dérivatif face au combat à mener contre le boche pour retrouver l’Alsace et la Lorraine : J’ai perdu deux sœurs et vous m’offrez vingt domestiques, lançait Paul Déroulède.

Eté 1885                     À Rock Spring, dans le Wyoming, des Blancs attaquent 500 mineurs chinois, massacrant de sang-froid 28 d’entre eux.

10 1885                      Une grève d’ouvriers italiens de l’entreprise Tonetti met un arrêt définitif au chantier de chemin de fer d’Annecy au Semnoz, mis en route à l’initiative de Marius Vallin et Auguste Defresne.

Les grèves allaient déjà bon train : 110 000 grévistes en 1880, 139 000 en 1890, 223 000 en 1900, 281 000 en 1910, 220 400 en 1913. De 64 000, en 1880, le nombre de syndiqués passera le million en 1910.

7 11 1885                   La Canadian Pacific Railway Company opère la jonction des deux voies du chemin de fer transcontinental canadien. L’histoire raconte que, pour le franchissement des Rocheuses, les ingénieurs se seraient laissés guider par les aigles, qui « empruntaient » le Yellow Head Pass à 1131m.

1885                           À Lorient, lancement du Formidable, cuirassé de cent trois m. de long.

Premiers vélos Peugeot, produits dans les usines de Valentigney, Terre Blanche et Beaulieu. Étienne Mimard, 23 ans, fils d’un armurier de Sens, rachète, avec l’armurier Pierre Blachon, une modeste affaire de vente d’armes par correspondance à Saint Étienne. Très vite son sens commercial va développer l’affaire : il profite du boom du vélo pour vendre ceux des autres puis les siens sous la marque Hirondelle. Idem avec la machine à coudre Omnia. La vente, exclusivement par correspondance est assurée par le Tarif-Album dont il fera passer le tirage, quatre ans plus tard, de 20 000 à 300 000 dès 1887 ; il deviendra alors Le Catalogue envoyé à tous les chasseurs : il a pu se procurer copie du registre public des licences. Le Chasseur Français détiendra longtemps le quasi monopole des annonces matrimoniales du monde rural. Les deux premiers articles sont le fusil Idéal, dépourvu de chien et la bicyclette Superbe, possédant un cadre courbé et non en triangle comme les bicyclettes anglaises.  La première usine sera inaugurée en 1896, employant 3 000 ouvriers. En France, première moissonneuse batteuse. Transport par câble de l’électricité : La Roche sur Foron, dans la vallée de l’Arve, est le premier village, en Europe, à en être équipé. Il s’agit de courant continu qui ne deviendra alternatif qu’en 1923. Etienne Lenoir invente la bougie d’allumage électrique, indispensable au moteur à explosion. La loi autorise le sucrage des marcs.

Les colonies agricoles pénitentiaires, créées il y a trente, quarante ans, n’ont pas donné les résultats escomptés : la très grande majorité des détenus était d’origine urbaine et la « valeur rédemptrice du travail de la terre » – Mundatur culpa labore : la faute est purifiée par le travail - n’avait pas vraiment prise sur ces gosses réduits en esclavage. L’époque était aussi à l’industrialisation, et on installa dans les locaux de l’abbaye d’Aniane fondée au IX° par St Benoît – à cinq km de St Guilhem le Désert, une colonie industrielle, en voulant alors faire de ces détenus des ouvriers plutôt que des paysans. L’atmosphère devint très rapidement empoisonnée par la collusion entre gardiens et population locale, qui s’entendaient pour, d’un coté fermer les yeux sur les évasions et de l’autre coté reprendre les évadés … et ainsi se partager la prime de capture. En août 1937, la révolte sera générale au sein des détenus : incendies, destructions des ateliers, dortoirs, réfectoires, évasions en grand nombre : la répression fût féroce.

Pas bien loin de là, à Campestre et Luc, à proximité des vallées de la Virenque et de la Vis, affluent de l’Hérault, quelques années plus tôt, un agronome invité par les propriétaires d’un domaine sur lequel se trouvait un abîme – l’abîme de Saint Ferréol – avait dit de ce dernier qu’il pourrait faire une excellente cave d’affinage pour le roquefort, production fromagère dominante de tout le causse du Larzac. Ce domaine, anciennement templier, recevait depuis 1856 ces enfants du bagne dont l’effectif était allé jusqu’à 200 !  Ce sont eux qui feront les travaux nécessaires pour que l’exploitation de cette cave devienne opérationnelle : on passera rapidement d’un treuil malcommode à un plan incliné permettant l’installation d’une voie ferrée sur laquelle ces gosses, de 6 à 21 ans poussaient des wagonnets. Mais pour en arriver là, il faudra creuser sur 220 mètres de long une tranchée de 2 mètres de haut pour relier la partie la plus basse de la surface au fond de l’abîme !

Bon nombre de ces enfants étaient des enfants abandonnés : on en dénombrait trente mille par an ! – aujourd’hui, le nombre de naissances « sous X » est de six cents par an. L’adoption légale n’existait pas et ces enfants étaient « placés » dans des familles, le plus souvent des paysans, ou des institutions qui percevaient un prix de journée de l’administration.

Le jeune abbé Saunières, trente trois ans, est nommé à Rennes le Château, dans l’Aude. Ce n’est pas vraiment une sinécure : le presbytère est inhabitable, le toit de l’église fuit…tout est à refaire. Quelques sermons violemment anti républicains lui attirent les foudres de sa hiérarchie mais aussi la sympathie et la bourse de la comtesse de Chambord ; il trouvera encore dans les archives du presbytère voisin de Durban de quoi entreprendre les travaux de restauration de son église et de son presbytère ; mais il y trouvera aussi des documents alchimistes lui permettant de « lire » de nombreux signes de son église et d’une chapelle voisine : ainsi, d’un triangle se trouvant sculpté sur le porche d’entrée, ainsi des premières lettres des saints dont les statues décorent l’église : le G de Ste Germaine, le R de St Roch, Le A de St Antoine l’ermite, encore le A de St Antoine de Padoue, ce qui donne GRAA. Le L manquant étant dans une chapelle proche avec une statue de Sainte Lucie, pour donner finalement le GRAAL. etc etc.. la littérature sur la question abonde et le tourisme ésotérique se porte bien à Rennes le Château.

La France s’est taillé sa zone d’influence en Asie en établissant un protectorat sur l’Annam-Tonkin. Dans la foulée, l’amiral Courbet occupe Formose et bombarde l’arsenal de Fuzhou, à Mawei… crée en 1867 par Prosper Giquel, un officier de marine français, qui avait constitué une force franco-chinoise pour mater la révolte des Taiping en 1863. Cet homme, qui avait appris rapidement le chinois avait joué un rôle important dans la modernisation du pays. Il avait encore crée une école de français après la fin de sa période d’administration directe de l’arsenal en 1874, codirecteur de la Mission chinoise d’instruction en 1877, dont l’objectif était de fournir une instruction technique avancée pour compléter le programme d’instruction de l’arsenal, et de former ainsi les premiers ingénieurs chinois. Quand la politique de la canonnière prend le pas sur la vision à long terme… on arrive à ce genre d’absurdité.

1 01 1886                   Jusque là monarchie, la Birmanie est annexée par les Anglais  pour devenir une province de l’empire des Indes : le roi Thibaw et la reine Supyalat sont exilés.

Il y a une vingtaine d’années, quand les Anglais – pour venger un de ces griefs, comme les Européens en ont toujours contre les peuples rêveurs de l’Asie, et qui rappellent ceux du loup contre l’agneau – vinrent surprendre dans leur palais le roi et la reine pour les emmener en captivité à Bombay, et les jetèrent sur une de ces grossières charrettes à bœufs où l’on transporte les sacs de riz, le peuple de la ville se rangea silencieusement sur le parcours. Sans s’être concertés, tous, hommes et femmes, au passage de la triste charrette qui emportait leurs souverains et leur indépendance, se prosternaient la face contre terre, déployaient leur longue chevelure, l’étendaient devant eux en tapis, et les roues, jusqu’au sortir des murailles, foulèrent cette noire jonchée vivante.

Pierre Loti Les pagodes d’or        Voyages 1872-1913   Bouquins Robert Laffont 1991

26 01 1886                 Deux mille mineurs de Decazeville – ce sont des mines de charbon – se mettent en grève. Ils défenestrent le directeur des houillères, qui en meurt. Quatre prévenus seront condamnés. La grève durera jusqu’au 12 juin.

4 05 1886                   Près de 500 000 personnes ont manifesté aux Etats Unis – dont 100 000 à Chicago -, le 1° mai pour obtenir la journée de huit heures… sans incident notable. Les grèves reprennent le 3 mai, et la police de Chicago tire sur des grévistes de l’usine Mc Cormick, tuant 4 ouvriers et faisant de nombreux blessés

August Spies, responsable avec Albert Parsons, de l’Association internationale des travailleurs, fait imprimer le tract suivant :

Revanche ! Aux armes travailleurs ! (…)Depuis des années, vous endurez les plus abjectes humiliations (…) Vous vous épuisez au travail, (…) vous offrez vos enfants en sacrifice aux seigneurs industriels. En bref, toute votre vie, vous avez été des esclaves misérables et obéissants. Et pourquoi ? Pour satisfaire la cupidité insatiable et remplir les coffres de votre voleur et fainéant de maître. Aujourd’hui que vous lui demandez de soulager votre fardeau, il vous envoie ses tueurs pour vous tirer dessus. Pour vous tuer ! Nous vous exhortons à prendre les armes. Aux armes !

Le lendemain, à la fin d’une manifestation de protestation, place de Haymarket, c’est le drame : une bombe est lancée au milieu des policiers, faisant soixante six blessées dont sept décèderont plus tard : les policiers répliquent : on ne connaîtra jamais le nombre de morts du coté des manifestants, ni l’identité du lanceur de bombe : anarchiste ou provocateur de la police ? . La répression fût sévère : huit anarchistes seront jugés, l’un d’eux se suicidera en prison en faisant sauter un bâton de dynamite, trois resteront emprisonnées et quatre seront pendus le 11 novembre 1887 ; le scandale de ce procès inique amènera la II° Internationale à faire du I° mai la journée en mémoire des martyrs de Haymarket, et du mouvement ouvrier. Spies s’exclamera :

Le temps viendra où notre silence sera plus puissant que les voix que vous étranglez aujourd’hui.

L’anarchie était alors très largement représentée et active au sein du monde ouvrier américain :

Tremblez, oppresseurs de la terre ! Vous avez la vue basse, mais déjà pointent à l’horizon les lueurs écarlates et sombres du jour du jugement.

Texte de 1883

13 06 1886                  Famille royale et gouvernement bavarois se sont entendus pour suspendre de ses fonctions le roi Louis II, pour folie. On n’est pas allé voir l’affaire de trop près, mais les incessantes constructions de châteaux finissaient par grever le budget de l’État. Il est arrêté dans son château de Neuschwanstein, au sud-ouest de Munich, quasiment sur la frontière autrichienne pour être transféré au château de Berg au bord du lac de Stanberg, beaucoup plus proche de Munich.

L’impératrice Sissi et Louis sont très proches : ils se sont construits chacun un univers en bien des points semblables sur fond de frustration sexuelle quotidienne depuis l’adolescence ; les liens ont résisté à l’usure du temps, définis par un code de rapports bien précis, avec échange de courriers en un lieu connu d’eux seuls, sur l’île aux Roses au milieu de ce lac de Stanberg : Sissi y a laissé un poème un an plus tôt :

Ô toi l’Aigle qui plane sur les montagnes
Reçois de la mouette des mers
Le salut des vagues écumantes
Aux neiges éternelles.

Sissi a appris son arrestation, et tente de le libérer. Elle met à sa disposition une voiture près d’une sortie peu fréquentée du château : Louis doit y être conduit par son médecin, le Docteur von Gudden, complice de sa tentative d’évasion. Il leur faudra emprunter sur une courte distance une barque pour traverser un petit étang : un domestique fera le passeur. La « promenade » commence vers 18 heures. On ne les reverra plus vivants : leurs corps seront retrouvée vers 22h30, dans l’étang par très faible profondeur, pas plus de 50 cm. Brisée, la montre de Louis s’est arrêtée à 18h54’. Il a donc fallu   plus de deux heures aux assassins pour maquiller le crime en accident : on parlera d’apoplexie au contact de l’eau, après avoir étranglé son médecin. En fait Louis a été tué d’une balle dans le dos, et il n’était pas possible de laisser vivant le témoin : donc le docteur Gudden est étranglé. Le même jour est publiée à Vienne une déclaration d’un médecin de Louis II, le docteur von Schleiss :

Je connais le roi depuis quarante ans, c’est-à-dire depuis sa naissance. Le docteur Gietl et moi étions ses seuls médecins et nous sommes tous les deux d’accord pour affirmer que le roi n’a pas l’esprit dérangé. Mon opinion est la suivante : le roi  a ses originalités ; il est dispendieux et généreux jusqu’à l’excès, passionnément épris des constructions et des beaux-arts. Certes, si je vois maintenant comment on le traite, je pense qu’il y aurait là assurément de quoi devenir fou.

14 07 1886                    Le général Boulanger, nouveau ministre de la guerre, est ovationné à la revue de Longchamp.

4 09 1886                     A Skeleton Canyon, en Arizona, proche du Mexique, Goyakla – alias Geronimo – se rend au général Miles. Chef de la tribu apache des Chiricahua, cela faisait des années qu’il tenait tête à des troupes en nombre bien supérieur aux siennes. Il n’avait pu se résigner à la vie de réserve. Le meurtre de sa mère, de sa femme et de ses enfants par des mexicains en 1858 en avait fait un ennemi implacable des Blancs. Il mourra à 80 ans à Fort Sill, au sud-ouest d’Oklahoma City, le 19 février 1909.

27 10 1886                      Inauguration en rade de New York de la Statue de la Liberté, 46 mètres de haut, (et encore autant pour le piédestal) réalisée par Auguste Bartholdi. L’idée était venue du juriste libéral Edouard de Laboulaye, proche de Tocqueville, pour commémorer le centenaire de la naissance des Etats-Unis et célébrer l’amitié franco-américaine. Une souscription ouverte dès 1865 avait permis à la France de l’offrir aux Etats Unis. C’est Viollet le Duc qui avait imaginé les structures métalliques qui arment la tête et la main brandissant la torche. Après sa mort, Gustave Eiffel prendra sa suite, concevant la potence interne, colonne vertébrale de la statue. Pour la tête, le modèle était Jeanne Emilie Baheux de Puysieux, qui deviendra l’épouse de Bartholdi. La statue était prête depuis 1884, montée chez le fondeur Gayet, boulevard de Courcelles… mais les Américains eux, n’étaient pas prêts à la recevoir… et c’est Joseph Pulitzer, propriétaire du quotidien The World, qui déploya l’énergie nécessaire pour faire réaliser le piédestal, sur l’île Bedloe, [qui deviendra l'île de la Liberté en 1956] au débouché de la rade de New York, site choisi par Bartholdi. En 1903, sera apposée sur le piédestal ce poème d’Emma Lazarus, fille d’immigrés juifs.

Keep, ancient lands, your storied pomp ! cries she
Give me your tired, your poor,
Your huddled masses yearning to breathe free,
The wretched refuse of your teeming shore.
Send these, the homeless, tempest-tost, to me,
I lift my lamp beside the golden door !
 
Garde, Vieux Monde, tes fastes d’un autre âge ! crie-t-elle
Donne-moi tes pauvres, tes exténués,
Qui en rangs pressés aspirent à vivre libres,
Le rebut de tes rivages surpeuplés,
Envoie-les moi, les déshérités, que la tempête m’apporte
J’élève ma lumière et j’éclaire la porte d’or !

Emma Lazarus                    The New Colossus

De 1892 à 1954, les services de l’immigration, installés sur l’île Ellis, à 800 au nord de l’île Bedloe, recevront 8 millions de personnes, plus d’un million pour la seule année 1907.

30 10 1886                 Le personnel enseignant des écoles primaires devra être laïcisé dans les cinq ans à venir. La charte de l’instruction publique comprend 68 articles.

Noël 1886                   Paul Claudel entre à Notre Dame de Paris à l’heure des vêpres. Il a 18 ans et son athéisme l’amène là sans aucune démarche d’homme de foi. La maitrise chante le Magnificat et

En un instant mon cœur fut touché et je crus. Je crus d’une telle force d’adhésion, d’un tel soulèvement de tout mon être, d’une conviction si puissante, d’une telle certitude ne laissant place à aucune espèce de doute que depuis, tous les livres, tous les raisonnements, tous les hasards d’une vie agitée, n’ont pu ébranler ma foi ni, à vrai dire, la toucher.

Allez, je ne vous demande rien, mon Dieu ! Vous êtes là, et c’est assez

Paul Claudel

1886                             Premier championnat de tennis. Création du premier établissement thermal à Thonon les Bains. A Froges, en Isère, Paul Louis Heroult met au point la fabrication d’aluminium par réduction électrolytique de l’alumine fondue dans un bain de cryolithe. L’américain Charles Martin Hall fait simultanément la même découverte. La production industrielle va démarrer deux ans plus tard et le prix de revient tombera alors de 61 à 15 francs le kilo [et à 3 francs à la fin du siècle]. Jusqu’alors, l’aluminium était un métal précieux – le tiers du prix de l’argent -, obtenu par le procédé chimique d’Henri Saint-Claire Deville à partir de l’alumine extraite de la bauxite : 30 ans plus tôt, la Maison Christofle avait offert un service de table en aluminium moulé à Napoléon III !  Lefevre-Utile fabrique ses premiers biscuits Petit Lu à Nantes. Le tonnage transporté dans la traversée de l’Atlantique par navires à vapeur devient plus important que celui transporté par voilier.

Jack London a dix ans : il pousse pour la première fois la porte de la bibliothèque municipale d’Oakland, et c’est le coup de foudre, et pour la bibliothèque et pour celle qui s’en occupe, Ina Coolbrith, quinquagénaire avenante. Heureux petit bonhomme : muni d’un pareil viatique on est à même de traverser les tempêtes à venir, et elles ne vont pas manquer.

Je lisais le matin, l’après-midi et la nuit. Je lisais au lit, à table, à l’aller et au retour de l’école, je lisais aux récréations pendant que mes camarades s’amusaient.

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L’aventure est dans l’imagination de l’homme qui la désire, le véritable aventurier est celui qui, dans le silence de son cabinet fermé à tous les vents, s’empare d’un bouquin haletant et le dévore. Le voyage n’est rien, l’essentiel est la littérature.

Pierre Mac Orlan, né Pierre Dumarchey

J’ai beaucoup lu, dès l’enfance, sans doute parce que j’ai grandi au milieu de femmes – ma mère, ma tante, ma grand-mère – qui lisaient beaucoup. Tout nait de la lecture, du fait que notre vie est unique et modeste et que les livres permettent de vivre beaucoup d’autres vies, qui sont essentielles pour nous aider à vivre la nôtre. L’école a joué aussi un rôle important, d’autant qu’elle jouissait à l’époque d’une haute considération. J’étais en primaire quand j’ai dû apprendre par cœur le poème Novembre de Giovanni Pascoli – je le cite d’ailleurs dans le roman, je cite toujours mes amours littéraires ! On était vraiment en novembre, je regardais le potager de ma grand-mère, dans ses habits d’hiver, et j’ai compris comment la littérature pouvait faire ressortir les secrets de la réalité, la rendre plus présente. Elle était un enrichissement et une manière de dévoiler le monde. J’ai commencé par jeu à écrire des poèmes. La poésie est sans doute plus présente dans les manuels scolaires en Italie qu’en France : j’ai donc lu beaucoup de poètes italiens, des classiques aux plus récents, de Leopardi à Pasolini, ou Giorgio Caproni. En grandissant, je suis passé aux auteurs essentiellement étrangers : surtout français, Flaubert par-dessus tout, puis les Russes avec Dostoïevski. Depuis quelques années, je lis aussi des auteurs américains.

Silvia Avallone, née en 1984, auteur de D’acier, interview pour Télérama 3315 juillet/août 2013

Edouard Drumont publie La France Juive, qui deviendra vite un best-seller, diffusé à des centaines de milliers d’exemplaires, réédité près de 200 fois : il y oppose le Sémite, qui est mercantile, cupide, intrigant, subtil, rusé à l’Aryen enthousiaste, héroïque, chevaleresque, désintéressé, franc, confiant jusqu’à la naïveté… Tout vient du Juif, tout retourne au Juif.

Le garçon n’avait pas eu une enfance des plus heureuses, hanté par le déclin social de sa famille du à l’internement psychiatrique de son père à Charenton : il avait alors dans les quinze ans et connut la misère pendant plusieurs années.

On pourrait citer des extraits de cette  success story de La France Juive. Il est peut-être plus révélateur de citer les propos d’un antisémite ordinaire, qui ne fait qu’exprimer sa répulsion ordinaire sans chercher particulièrement à jeter de l’huile sur le feu : Pierre Loti, officier de marine pour commencer, c’est-à-dire bien dans les clous, à l’opposé de toute originalité, et évidemment de droite, d’une droite traditionaliste chrétienne, – même s’il n’est plus pratiquant il est de culture chrétienne -, il deviendra écrivain reconnu à une époque où la France se plaisait à les envoyer se promener dans le monde pour y faire rayonner la culture française ; Pierre Benoît en sera un autre. En avril 1894, il sera à Jérusalem et laissera libre cours à son antisémitisme pulsionnel à tel enseigne que, dans sa hâte de lâcher son venin, il se mélange les pinceaux entre juifs Ashkénazes, qu’il nomme Ackenazim, et Sépharades, -Safardim -, puisque ce sont les Sépharades qui viennent d’Afrique du Nord et d’Espagne et les Ashkénazes d’Europe centrale, et non l’inverse ainsi qu’il le dit. À cette époque, c’était bien la quasi totalité de la bourgeoisie traditionnaliste de droite qui partageait ces vues.

Et dans le même temps, le cher homme promenait sa belle âme ****, en quête d’un Chemin de Damas, bien emmitouflé dans un désert spirituel auquel il veut espérer que ce voyage va mettre fin par une illumination soudaine qui ne se produira pas, pas plus à Damas, qu’à Jérusalem, ne pouvant entendre ce que le Seigneur lui disait : Tu ne me trouves pas parce que tu ne me cherches pas. Il devait penser qu’il valait bien Paul Claudel, et que donc il lui arriverait en 1894 la même chose qu’à celui-ci, une nuit de Noël 1886, derrière un piler de Notre Dame de Paris. Mais l’histoire ne repasse pas les plats, et on dirait que le Bon Dieu en fait autant.

Ces lignes ont été écrites à quelques mois du début de l’affaire Dreyfus, et la France Juive huit ans avant : on comprend dès lors qu’il y ait eu incendie et qu’on ait eu du mal à l’éteindre :

Déjà commence le vague crépuscule. Le fond de cette place, entourée de sombres murs, est fermé, écrasé par une formidable construction salomonienne, un fragment de l’enceinte du Temple, tout en blocs monstrueux et pareils. Et des hommes en longues robes de velours, agités d’une sorte de dandinement général comme les ours des cages, nous apparaissent là vus de dos, faisant face à ce débris gigantesque, heurtant du front ces pierres et murmurant une sorte de mélopée tremblotante.

L’un d’eux, qui doit être quelque chantre ou rabbin, semble mener confusément ce chœur lamentable. Mais on le suit peu ; chacun, tenant en main sa bible hébraïque, exhale à sa guise ses propres plaintes.

Les robes sont magnifiques : des velours noirs, des velours bleus, des velours violets ou cramoisis, doublés de pelleteries précieuses. Les calottes sont toutes en velours noir, bordées de fourrures à longs poils qui mettent dans l’ombre le nez en lame de couteau et les mauvais regards. Les visages, qui se détournent à demi pour nous examiner, sont presque tous d’une laideur spéciale, d’une laideur à donner le frisson : si minces, si effilés, si chafouins, avec de si petits yeux sournois et larmoyants, sous des retombées de paupières mortes ! Des teints blancs et roses de cire malsaine, et, sur toutes les oreilles, des tire-bouchons de cheveux, qui pendent comme les anglaises de 1830, complétant d’inquiétantes ressemblances de vieilles dames barbues.

Il y a des vieillards surtout, des vieillards à l’expression basse, rusée, ignoble. Mais il y a aussi quelques tout jeunes, quelques tout petits Juifs, frais comme des bonbons de sucre peint, qui portent déjà deux papillotes comme les grands, et qui se dandinent et pleurent de même, une bible à la main. Ce soir, du reste, ils sont presque tous des Safardim, c’est-à-dire des Juifs revenus de Pologne, étiolés et blanchis par des siècles de brocantages et d’usure, sous les ciels du Nord ; très différents des Ackenazim, qui sont leurs frères revenus d’Espagne ou du Maroc et chez lesquels on retrouve des teints bruns, d’admirables figures de prophètes.

En pénétrant dans ce cœur de la juiverie, mon impression est surtout de saisissement, de malaise et presque d’effroi. Nulle part je n’avais vu pareille exagération du type de nos vieux marchands d’habits, de guenilles et de peaux de lapin ; nulle part, des nez si pointus, si longs et si pâles. C’est chaque fois une petite commotion de surprise et de dégoût, quand un de ces vieux dos, voûtés sous le velours et la fourrure, se retourne à demi, et qu’une nouvelle paire d’yeux me regarde furtivement de côté, entre des papillotes pendantes et par-dessous des verres de lunette. Vraiment, cela laisse un indélébile stigmate, d’avoir crucifié Jésus ; peut-être faut-il venir ici pour bien s’en convaincre, mais c’est indiscutable, il y a un signe particulier inscrit sur ces fronts, il y a un sceau d’opprobre dont toute cette race est marquée…

Contre la muraille du Temple, contre le dernier débris de leur splendeur passée, ce sont les lamentations de Jérémie qu’ils redisent tous, avec des voix qui chevrotent en cadence, au dandinement rapide des corps :

—   A cause du Temple qui est détruit, s’écrie le rabbin.
—   Nous sommes assis solitaires et nous pleurons ! répond la foule.
—   A cause de nos murs qui sont abattus.
—   Nous sommes assis solitaires et nous pleurons !
A cause de notre majesté qui est passée, à cause de nos grands hommes qui ont péri.
—   Nous sommes assis solitaires et nous pleurons !

Et il y en a deux ou trois, de ces vieux, qui versent de vraies larmes, qui ont posé leur bible dans les trous des pierres, pour avoir les mains libres et les agiter au-dessus de leur tête en geste de malédiction.

Si les crânes branlants et les barbes blanches sont en majorité au pied du Mur des Pleurs, c’est que, de tous les coins du monde où Israël est dispersé, ses fils reviennent ici quand ils sentent leur fin proche, afin d’être enterrés dans la sainte vallée de Josaphat. Et Jérusalem s’encombre de plus en plus de vieillards accourus pour y mourir.

En soi, cela est unique, touchant et sublime : après tant de malheurs inouïs, après tant de siècles d’exil et de dispersion, l’attachement inébranlable de ce peuple à une patrie perdue ! Pour un peu on pleurerait avec eux – si ce n’étaient des Juifs, et si on ne se sentait le cœur étrangement glacé par toutes leurs abjectes figures.

Mais, devant ce mur des Pleurs, le mystère des prophéties apparaît plus inexpliqué et plus saisissant. L’esprit se recueille, confondu de ces destinées d’Israël, sans précédent, sans analogue dans l’histoire des hommes, impossibles à prévoir, et cependant prédites, aux temps mêmes de la splendeur de Sion, avec d’inquiétantes précisions de détails.

Ce soir est, paraît-il, un soir spécial pour mener deuil, car cette place est presque remplie. Et, à tout instant, il en arrive d’autres, toujours pareils, avec le même bonnet à poils, le même nez, les mêmes anglaises sur les tempes ; aussi sordides et aussi laids, dans d’aussi belles robes. Ils passent, tête baissée sur leur bible ouverte, et, tout en faisant mine de lire leurs jérémiades, nous jettent, de côté et en dessous, un coup d’œil comme une piqûre d’aiguille ; puis vont grossir l’amas des vieux dos de velours qui se pressent le long de ces ruines du Temple : avec ce bourdonnement, dans le crépuscule, on dirait un essaim de ces mauvaises mouches, qui parfois s’assemblent, collées à la base des murailles.

- Ramène les enfants de Jérusalem !… Hâte-toi, hâte-toi, libérateur de Sion !…

Et les vieilles mains caressent les pierres, et les vieux fronts cognent le mur, et, en cadence, se secouent les vieux cheveux, les vieilles papillotes…

Quand nous nous en allons, remontant vers la ville haute par d’affreuses petites ruelles déjà obscures, nous en croisons encore, des robes de velours et des longs nez, qui se dépêchent de descendre, rasant les murs pour aller pleurer en bas. Un peu en retard, ceux-là, car la nuit tombe ; mais, vous savez, les affaires !… Et au-dessus des noires maisonnettes et des toits proches, apparaît au loin, éclairé des dernières lueurs du couchant, l’échafaudage des antiques petites coupoles dont le mont Sion est couvert.

En sortant de ce repaire de la juiverie, où l’on éprouvait malgré soi je ne sais quelles préoccupations puériles de vols, de mauvais œil et de maléfices, c’est un soulagement de revoir, au lieu des têtes basses, les belles attitudes arabes, au lieu des robes étriquées, les amples draperies nobles.

Puis, le canon tonne au quartier turc et c’est, ce soir, la salve annonciatrice de la lune nouvelle, de la fin du ramadan. Et Jérusalem, pour un temps, va redevenir plus sarrasine dans la fête religieuse du Baïram [l’Aid es Seghir de l’Afrique du nord, soixante dix jours avant le grand Bayram, où l’on égorge un mouton en souvenir d’Abraham].

Pierre Loti Jérusalem       Bouquins Robert Laffont 1191

Georges Bloy – frère de l’écrivain Léon Bloy – est condamné à six ans de bagne plus six ans de déportation à la Nouvelle-Calédonie pour avoir tenté de défendre, en Indochine, les indigènes contre l’administration française. Léon s’en souviendra… et de bien d’autres :

C’est à trembler de la tête aux pieds de se dire que les belles races américaines, du Chili au nord du Mexique, représentées par plusieurs dizaines de millions d’Indiens, ont été entièrement exterminées, en moins d’un siècle, par leurs conquérants d’Espagne. Ça, c’est l’idéal qui ne pourra jamais être imité, même par l’Angleterre, si colonisatrice pourtant.

Il y a des moments où ce qui se passe est à faire vomir les volcans. On l’a vu, à la Martinique et ailleurs. Seulement, le progrès de la science empêche de comprendre et les horreurs ne s’arrêtent pas une seule minute. Pour ne parler que des colonies françaises, quelle clameur si les victimes pouvaient crier ! Quels rugissements, venus d’Algérie et de Tunisie, favorisées, quelquefois, de la carcasse du président de notre aimable République ! Quels sanglots de Madagascar et de la Nouvelle-Calédonie, de la Cochinchine et du Tonkin !

Pour si peu qu’on soit dans la tradition apostolique de Christophe Colomb, où est le moyen d’offrir autre chose qu’une volée de mitraille aux équarrisseurs d’indigènes, incapables, en France, de saigner le moindre cochon, mais qui, devenus magistrats ou sergents-majors dans des districts fort lointains, écartèlent tranquillement des hommes, les dépècent, les grillent vivants, les donnent en pâture aux fourmis rouges, leur infligent des tourments qui n’ont pas de nom, pour les punir d’avoir hésité à livrer leurs femmes ou leurs derniers sous ! Et cela, c’est archi-banal, connu de tout le monde, et les démons qui font cela sont de fort honnêtes gens qu’on décore de la Légion d’honneur et qui n’ont pas même besoin d’hypocrisie. Revenus avec d’aimables profits, quelquefois avec une grosse fortune, accompagnés d’une longue rigole de sang noir qui coule derrière eux ou à côté d’eux, dans l’invisible – ils ont écrasé tout au plus quelques punaises dans de mauvais gîtes, comme il arrive à tout conquérant – , et les belles-mamans, éblouies, leur mijoteront des vierges.

J’ai devant moi des documents, c’est-à-dire tels ou tels cas. On pourrait en réunir des millions. L’histoire de nos colonies, surtout dans l’Extrême Orient, n’est que douleur, férocité sans mesure et indicible turpitude. J’ai su des histoires à faire sangloter les pierres. Mais l’exemple suffit de ce pauvre brave homme qui avait entrepris la défense de quelques villages Moï, effroyablement opprimés par les administrateurs. Son compte fut bientôt réglé. Le voyant sans appui, sans patronage d’aucune sorte, on lui tendit les simples pièges où se prennent infailliblement les généreux. On l’amena comme par la main à des violences taxées de rébellion, et voilà vingt ans qu’il agonise dans un bagne, si toutefois fois il vit encore. Je parlerai un jour, avec plus de force et de précisions, de ce naïf qui croyait aux lois.

Léon Bloy. Le Sang du pauvre 1909

Dans ces années 1880, d’autres écrivains n’étaient pas plus tendres pour les colonisations plus proches comme celle de l’Algérie :

Notre système de colonisation consistant à ruiner l’Arabe, à le dépouiller sans repos, à le poursuivre sans merci et à le faire crever de misère, nous verrons encore d’autres insurrections

Guy de Maupassant

Et vingt ans plus tard, on entendra encore :

La France a, pendant soixante dix ans, dépouillé, chassé, traqué les Arabes pour peupler l’Algérie d’Italiens et d’Espagnols.

Anatole France

Albaret et Sandoz font partie des cadres de la célèbre entreprise d’horlogerie Japy, à Beaucourt sur le Territoire de Belfort. De retour d’un voyage d’études aux Etats-Unis, ils remettent leur rapport : [en caractère droit, ce qui concerne l'Amérique, en italique, ce qui concerne Beaucourt]

  • Quand une usine se monte, elle construit autant que possible un local répondant aux exigences de l’industrie projetée. Plus il y a de confort dans un atelier, plus l’ouvrier est soigneux et moins il est dérangé
  • Tout local est bon à tous les usages, et mis à toutes les sauces ; aussi à l’horlogerie perdons-nous la moitié des places faute de jour. Le confort est une question dont on ne s’est jamais inquiété
  • Chaque ouvrier a sa place et n’en peut sortir
  • La fabrique entière est un promenoir
  • Les entrées et les sorties se font à heure fixe pour tous ensemble
  • Chacun entre et sort quand et comme il le veut
  • On fait 1 500 montres par jour avec 400 ouvriers.
  • On fait 400 montres par jour avec 1500 ouvriers
  • On travaille 10 heures. Aucune pièce ne sort de l’usine
  • On travaille 12 heures et on emporte du travail à la maison
  • On fait 1 500 montres par jour sur un seul genre
  • On fait 400 montres par jour sur 100 genres différents
  • La fabrique est ouverte 10 heures ; on travaille 10 heures
  • La fabrique est ouverte 12 heures ; on travaille 8 heures
  • Lorsqu’un type est créé, on cherche à produire
  • Lorsqu’un type est créé, on en cherche un autre.
  • Les échantillons sont lancés lorsqu’un stock existe
  • Les échantillons sont lancés avant que l’outillage soit prêt
  • On cherche un petit nombre de gros clients
  • On cherche un grand nombre de petits clients
  • On cherche pour aide les gros commerçants
  • On cherche pour aide les autres fabricants
  • On fait des économies en payant cher les employés supérieurs capables
  • On cherche des économies en payant peu les anciens ouvriers comme employés supérieurs
  • L’achat et la réception des matières premières sont faits par des gens compétents
  • Toujours les commis
  • Ce qui décide du choix des matières premières, c’est la qualité
  • C’est le prix
  • Quand on veut faire une baisse on perfectionne l’outillage
  • On baisse les ouvriers
  • Le visitage est fait par des femmes
  • Par des hommes
  • Chaque ouvrier est muni d’un instrument de mesurage exact
  • Dans toute l’usine, il n’y a pas un outil donnant le 1/100 de millimètre
  • Chaque fabrique reçoit l’heure d’un observatoire
  • Il n’y a pas à Beaucourt une horloge dont on connaisse la marche
  • Au bout de l’année on fait un bénéfice de 120 000 $ (Waltham)
  • Au bout de l’année on fait un déficit de 25 000 francs

14 02 1887                  Les travaux pour élever la plus haute tour du monde ont commencé sur le Champ de Mars un mois plus tôt. Emile Nouguier, Maurice Kœchlin, ingénieurs, Stephen Sauvestre, architecte, travaillant tous les trois au sein de la société de Gustave Eiffel ont relevé le défi de la construction. Ce dernier avait contribué à faire passer dans l’opinion dès 1884 le projet quelque peu brutal conçu par les ingénieurs. Le premier dessin de Maurice Kœchlin a été publié dans une revue du Génie Civil, et Gustave Eiffel n’hésite pas à donner de nombreuses conférences pour s’expliquer.

Les critiques sont déjà innombrables, surtout dans les milieux professionnels de l’architecture. Le point culminant de cette campagne est la Protestation des artistes, publiée moins d’un mois après le début des travaux.

Nous venons, écrivains, peintes, sculpteurs, architectes, amateurs passionnés de la beauté jusqu’ici intacte de Paris, protester de toutes nos forces, de toute notre indignation, au nom du goût français méconnu, au nom de l’art et de l’histoire française menacés, contre l’érection, en plein cœur de notre capitale, de l’inutile et monstrueuse tour Eiffel que la malignité publique, souvent empreinte de bon sens et d’esprit de justice a déjà baptisé du nom de Tour de Babel

Sans tomber dans l’exaltation du chauvinisme, nous avons le droit de proclamer bien haut que Paris est la ville sans rivale dans le monde. Au dessus de ses rues, de ses boulevards élargis le long de ses quais admirables, au milieu de ses magnifiques promenades, surgissent les plus nobles monuments que le genre humain ait enfantés

L’âme de la France, créatrice de chefs-d’œuvre, resplendit parmi cette floraison auguste de pierres. L’Italie, l’Allemagne, les Flandres, si fières, à juste titre, de leurs héritages artistiques, ne possèdent rien qui soit comparable aux nôtres et, de tous les coins de l’univers, Paris s’attire la curiosité et l’admiration.

Allons-nous donc laisser profaner tout cela ?

La ville de Paris va-t-elle donc s’associer plus longtemps aux baroques, aux mercantiles imaginations d’un constructeur de machines, pour s’enlaidir irréparablement et se déshonorer ?

Car la tour Eiffel, dont la commerciale Amérique ne voudrait pas c’est, n’en doutez pas, 1e déshonneur de Paris ! Chacun le sait, chacun le dit, chacun s’en afflige profondément, et nous ne sommes qu’un faible écho de l’opinion universelle et légitimement alarmée.

Enfin, lorsque les étrangers viendront visiter notre Exposition, ils s’écrieront étonnés : « Quoi ! C’est cette horreur que les Français ont trouvée pour nous donner une idée de leur goût si vanté ? » Ils auraient raison de se moquer de nous, parce que le Paris des gothiques sublimes, le Paris de Jean Goujon, de Germain Pilon, de Puget, de Rude, de Barye, etc… sera devenu le Paris de M. Eiffel.

II suffit d’ailleurs, pour se rendre compte de ce que nous avançons, de se figurer une tour vertigineusement ridicule, dominant Paris, ainsi qu’une noire et gigantesque cheminée d’usine, écrasant de sa masse barbare : Notre-Dame, la Sainte Chapelle, la tour Saint-Jacques, le Louvre, 1e dôme des Invalides, l’Arc de triomphe, tous nos monuments humiliés, toutes nos architectures rapetissées, qui disparaîtront dans ce rêve stupéfiant. Et pendant vingt ans, nous verrons s’allonger sur la ville entière, frémissante encore du génie de tant de siècles, comme une tache d’encre, l’ombre odieuse de l’odieuse colonne de tôle boulonnée.

C’est à vous qui aimez tant Paris, qui l’avez tant embelli, qui l’avez tant de fois protégé contre les dévastations administratives et le vandalisme des entreprises industrielles, qu’appartient l’honneur de le défendre une fois de plus.

Nous nous remettons à vous du soin de plaider la cause de Paris, sachant que vous y dépenserez toute l’énergie, toute l’éloquence que doit inspirer à un artiste tel que vous l’amour de ce qui est beau, de ce qui est grand, de ce qui est juste… Et si notre cri d’alarme n’est pas entendu, si nos raisons ne sont pas écoutées, si Paris s’obstine dans l’idée de déshonorer Paris, nous aurons du moins, vous et nous, fait entendre une protestation qui honore.

Le Temps le 14 février 1887

Les signataires : Guy de Maupassant, Charles Gounod, Victorien Sardou, Charles Garnier, François Coppée, Sully Prudhomme, William Bougereau, Leconte Lisle, Léon Bonnat, William Bouguereau, Ernest Meissonnier, François Coppée, Alexandre Dumas fils, Edouard Pailleron, Eugène Guillaume, et d’autres personnalités moins connues. Gustave Eiffel répondra à cette attaque par une lettre qui sera aussi publiée par Le Temps. Les plus célèbres d’entre eux, s’empresseront, une fois l’œuvre achevée et consacrée par le succès, de témoigner à Eiffel leur regret d’avoir cédé aux importunités de ceux qui colportaient ce ridicule factum et d’y avoir donné leur signature. Je retourne ma veste, et puis mon pantalon, chante Jacques Dutronc.

23 02 1887                Un séisme sous-marin au large de l’Italie secoue la Ligurie et les Alpes Maritimes. On comptera six cents morts en Italie, une dizaine sur la Côte d’Azur. Le village de Castillon est rasé, une trentaine de maisons sont évacuées à Nice.

20 04 1887                 Le Lebel, premier fusil à répétition remplace le Gras.

08 1887                       Le canal de Tancarville améliore la liaison fluviale Paris – Le Havre.

6 11 1887                     Chemin de fer à crémaillères à Langres : 132 mètres de dénivellation.

1887                            Liaison Marseille Corse en ballon. Disque en cire de l’allemand Emile Berliner. Premiers verres de contact. Daimler et Benz réalisent la première voiture à essence.

En 1886, Gottlieb Daimler, en liaison avec son collaborateur Wilhelm Maybach, tous deux anciens employés d’Otto, réussissent à contourner le brevet de ce dernier et mettent au point le premier véritable moteur à explosion à essence à quatre temps que Daimler propose à un constructeur de Mannheim, Karl Benz, ainsi qu’à deux sociétés françaises : la société parisienne fondée par René Panhard et Emile Levassor et la société d’Armand Peugeot à Montbéliard.

Yves Carsalade Les grandes étapes de l’histoire économique Les éditions de l’Ecole polytechnique. 2009

Première coopérative laitière à Chaillé, en Charente maritime : la vache a remplacé les vignes ravagées par le phylloxera. Sept ans plus tard, on en comptera quarante rien qu’autour de Surgères.

Les Italiens entreprennent la construction d’une ligne de chemin de fer en Erythrée depuis le port de Massawa sur la mer Rouge. Il atteindra la capitale Asmara, à l’ouest en 1911, puis encore dix sept ans plus tard Agordat, toujours plus à l’ouest. Dans les années 1920, il y aura jusqu’à quarante liaisons quotidiennes entre la capitale et le port : 118 km. La ligne sera fermée en 1976 par l’occupant éthiopien. Puis les Erythréens prendront à cœur de la restaurer, telle quelle, grâce aux archives cachées des Ethiopiens par un patriote : c’est ainsi qu’en 2008, un train à vapeur – machines et wagons sont d’origine : le début du XX° siècle – reprend du service entre la capitale Asmara et Massawa – pour le plus grand plaisir des rares touristes, et pratiquement d’eux seuls.

Les bookmakers sont interdits sur les champs de course de chevaux où seuls sont autorisés les paris mutuels : manipulant les directeurs de sociétés de course, les journalistes, les ministres de l’intérieur et de l’agriculture, Albert Chauvin et Joseph Oller sont parvenus à leur fin : ils ont tout l’appareil des paris mutuels en main. Les deux compères vont se fâcher un an plus tard, mais leurs successeurs seront assez sages pour réaliser qu’il y a en France de la place pour deux : aux Carrus, successeurs des Chauvin la province et Vincennes, aux descendants d’Oller la capitale et quelques bastions dans l’ouest.

Première publication de l’Internationale. Les paroles sont d’Eugène Pottier, écrites dans une cache où il se terrait après la semaine sanglante de 1871. En 1888, le futur maire de Lille, Gustave Delory, propose à Pierre Degeyter, animateur de la chorale socialiste La Lyre des Travailleurs, de le mettre en musique. Interprétée pour la première fois le 23 juillet 1888, son succès se limitera d’abord aux milieux ouvriers du Nord. Chantée par l’ensemble des participants du 14° Congrès du Parti Ouvrier Français en juillet 1896, elle détrôna vite la Marseillaise, devenant l’hymne du mouvement syndicaliste ; traduite en russe en 1902, elle accompagnera bientôt la révolte des marins russes du Potemkine et restera l’hymne officiel de l’Union Soviétique jusqu’en 1941. Il faudra pourtant attendre le 8 mars 1926, avant qu’elle ne soit officiellement déposée à la SACEM, après un long procès qui aura opposé Pierre Degeyter à son propre frère Adolphe. Devant le succès de l’œuvre, celui-ci prétendit, en effet, en être le véritable compositeur. Dans un premier temps, en 1914 – soutenu inexplicablement par Gustave Delory -, il obtiendra gain de cause auprès du tribunal de Paris ; mais, rongé par le remords, il se pend en 1916, après avoir adressé à son frère une lettre dans laquelle il reconnaît avoir menti. Faisant alors appel, Pierre Degeyter finira par avoir gain de cause et être rétabli dans ses droits.Debout, les damnés de la terre

Debout, les damnés de la terre
Debout, les forçats de la faim
La raison tonne en son cratère,
C’est l’éruption de la fin.
 
Du passé, faisons table rase,
Foule esclave, debout ! debout !
Le monde va changer de base
Nous ne sommes rien, soyons tout !
 
C’est la lutte finale,
Groupons-nous, et demain
L’Internationale
Sera le genre humain.
 
Il n’est pas de sauveurs suprêmes,
Ni Dieu, ni César, ni tribun,
Producteurs, sauvons-nous nous-mêmes
Décrétons le salut commun
 
Pour que le voleur rende gorge,
Pour tirer l’esprit du cachot,
Soufflons nous-mêmes notre forge,
Battons le fer quand il est chaud
 
L’Etat comprime et la Loi triche,
L’impôt saigne le malheureux
Nul devoir ne s’impose au riche,
Le droit du pauvre est un mot creux.
 
C’est assez languir en tutelle,
L’Egalité veut d’autres lois :
«Pas de droits sans devoirs – dit-elle -
Egaux, pas de devoirs sans droits! »
 
Hideux dans leur apothéose,
Les rois de la mine et du rail
Ont-ils jamais fait autre chose
Que dévaliser le travail ?
 
Dans les coffres-forts de la bande,
Ce qu’il a créé s’est fondu,
En décrétant qu’on le lui rende,
Le peuple ne veut que son dû.
 
Les rois nous saoulaient de fumées,
Paix entre nous, guerre aux tyrans !
Appliquons la grève aux armées
Crosse en l’air et rompons les rangs !
 
S’ils s’obstinent ces cannibales,
A faire de nous des héros,
Ils sauront bientôt que nos balles
Sont pour nos propres généraux !
 
Ouvriers, paysans, nous sommes
Le grand parti des travailleurs ;
La terre n’appartient qu’aux hommes,
L’oisif ira loger ailleurs.
 
Combien de nos chairs se repaissent !
Mais si les corbeaux, les vautours
Un de ces matins disparaissent,
Le soleil brillera toujours !

02 1888                      Mise en service de la ligne de chemin de fer Bastia-Corte.

02 1888                       Mise en service du viaduc ferroviaire de Garabit, sur la Truyère, sur les plans de Léon Boyer, réalisé par Gustave Eiffel : le tablier de 565 m a été mis en place par lançage, la portée centrale mesurant 165m, à 122 m au-dessus de la Truyère. Les travaux avaient commencé en 1882. 120 ans plus tard, la technique sera reprise pour la construction du viaduc de Millau.

Le Cantal a fait sienne à cette occasion la définition que se donne la Suisse : le pays du progrès dans la tradition :

Pendant très longtemps, ce fut l’usage très répandu en France, d’emmurer un chat vivant dans les premières pierres d’un édifice, maison, château, pont. Lors de la construction du viaduc de Garabit, un chat fut précipité dans la vallée, mais comme la chute, plus de cent mètres, ne l’avait pas tué, les gens jetèrent un second chat. …/… car, pour durer, une construction doit être « animée », c’est à dire recevoir à la fois une vie et une âme. Ce que seul le sacrifice sanglant permet car la mort violente est créatrice. Ainsi le corps charnel donne-t-il vie au corps architectonique.

Véronique Guibert de la Vaissière. Saint Guilhem le Désert et sa région.

Le rite dépasse largement les frontières françaises, expression d’un fonds commun de panthéisme que l’on retrouvera tant dans le christianisme que dans l’Islam :

Aussi, pour conjurer la mer faut-il lui sacrifier des êtres vivants qui rassasieront – peut-être ? – son appétit monstrueux. Des ex-voto napolitains de la fin du XVI° siècle présentent des navires qui portent à leur proue une peau de mouton. C’était un rite de conjuration de la mer. Au lancement du navire, on tuait un mouton blanc, on arrosait le bateau de son sang et on conservait sa peau à l’avant du bâtiment. On avait ainsi donné une vie à la mer pour qu’elle soit apaisée et qu’elle n’exige pas celle des marins. Au XVII° siècle, les marins barbaresques pratiquaient une variante de ce rite. Ils emmenaient des moutons à bord. Quand la tempête éclatait, ils en coupaient un tout vivant par le milieu, puis jetaient une moitié de l’animal à tribord et l’autre à bâbord. Si la mer ne se calmait pas, on sacrifiait successivement plusieurs animaux.

Jean Delumeau La peur en occident Fayard 1978

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[1] le volcan lui-même se nomme en fait Perbuatan, et c’est la toute petite île – 24 km² – sur laquelle il se trouve qui se nomme Krakatoa.

[2] Au départ, le cow-boy était un convoyeur de bétail du Texas – principal héritage du passé espagnol – vers les gares d’Abilene et de Dodge City où ils étaient embarqués avec comme destination finale les abattoirs de Chicago.


Par l.peltier dans (7 : 1872 à 1907) le 27 mars 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

16 02 1881                  Les 93 hommes de la seconde mission Flatters sont attaqués par des Touaregs au puits de Bir el-Gharama, près de l’oued Inouhaouen au sud d’Ouargla. 42 sont tués. Les 51 autres vont connaître 71 jours de calvaire, d’horreur avant de pouvoir atteindre Ouargla, à 1700 km de là, le 28 avril.

Un an plus tôt, une mission déjà commandée par Flatters avait procédé aux premiers relevés pour la création d’un chemin de fer transsaharien. Elle avait dû faire demi-tour après avoir connu nombre de difficultés et dissensions.

Pierre Fabiani a eu accès au rapport de la Commission d’enquête :

Le lieutenant-colonel Flatters, en raison de l’expérience qu’il aurait acquise en sa qualité d’administrateur du secteur de Laghouat, fut désigné comme chef d’une mission ayant pour objet de rechercher le parcours le plus favorable à l’établissement de la voie ferrée et d’en établir le relevé topographique.

Les difficultés auxquelles le colonel et ses adjoints vont être confrontés se présenteront sous plusieurs aspects.

La première concernait l’infrastructure. La voie ferrée devait être posée sur un terrain horizontal ou à faible pente, évitant en les contournant les obstacles naturels. On ne pouvait envisager de percer des tunnels ou de lancer des ponts en acheminant des équipements lourds vers des zones difficiles d’accès et au climat rude.

La seconde se rapportait au ravitaillement en eau des locomotives. Le tracé de la voie devait nécessairement suivre la ligne des puits dont il n’était pas certain que les réserves seraient suffisantes pour alimenter les chaudières.

La troisième tenait à l’absence de combustible, bois ou charbon, que le convoi devrait transporter sur des wagons réservés à cet effet.

La quatrième difficulté et non la moins importante se rapportait à l’absence de tout document géographique couvrant le Sahara entre l’Algérie et le Soudan. Les guides chaamba ne pouvaient fournir que des indications fragmentaires relatives aux différentes routes possibles.

Au départ de Ouargla, deux parcours seulement étaient praticables. En effet il fallait en exclure, a priori un troisième, celui qui passant par El Goléa, Timimoun et In Salah aboutissait au Tanezrouft, le pays de la soif, un désert dans le désert.

Le choix devait donc s’exercer entre la route sud-sud-est par la vallée morte de l’oued lgharghar, qui séparait les dunes du grand Erg Oriental et celle du sud-sud-ouest par le cours à sec de l’oued Mya longeant le bord oriental du plateau du Tadémait.

Ces deux voies d’accès, en raison de leurs topographies tourmentées et de l’instabilité des sols sablonneux, ne se présentaient pas comme des supports modèles pour l’établissement d’une voie ferrée mais il n’y avait pas d’autre alternative.

A ces obstacles matériels s’ajoutaient les risques d’un affrontement avec les tribus touareg peu nombreuses mais belliqueuses et dont on savait qu’elles étaient fermement opposées au passage d’étrangers sur leurs territoires.

Leur aménokal, Ahïtaghel, n’avait pas caché, au cours de plusieurs correspondances qu’il avait échangées avec le colonel Flatters, son opposition au passage d’une troupe nombreuse et fortement armée sur son domaine.

Il lui avait même écrit : Restez chez vous, cela vaudra mieux. Si vous faites autrement, ne vous en prenez qu’à vous même.

Le refus était sans équivoque.

Questionnés par le colonel, les chaamba ennemis héréditaires des touareg, avaient attiré son attention sur les risques que comportaient la traversée de terres soumises à leur autorité.

La somme de ces obstacles faisait de cette entreprise une opération vouée à un échec probable.

Malgré les difficultés matérielles, le refus catégorique exprimé par Aïtaghel et les observations des chaamba, le colonel pressé par sa hiérarchie décidait de passer outre et de donner l’ordre de départ.

[résumé]                     L’expédition n’était pas une petite affaire : 97 hommes : le lieutenant colonel Flatters, sept membres scientifiques et militaires : MM. Béringer, Roche, Santin, le médecin major Guyard, le capitaine Masson, le lieutenant de Dianous de la Perrotine deux sous-officiers MM. Dennery et Pobéguin, deux ordonnances Brame et Marjolet, quarante sept tirailleurs indigènes et trente et un arabes des tribus, sept guides Chaamba et Iforas, le mokadem de l’ordre des Tidjani, 3 juments, 97 chameaux de monture, 180 chameaux de bât, 280 animaux au total, 4 mois de vivres, 8 jours d’eau, et de l’or en assez grande quantité pour acheter les notabilités locales. Le départ eu lieu le 5 décembre 1880.

Les 73 premiers jours se déroulèrent sans incident majeur. Le 16 février, le puits où il fallait abreuver – le dernier abreuvage remontait au 10 février, à Temassint – se trouvait en zone montagneuse, accessible par un défilé étroit où les animaux ne pouvaient progresser qu’en file indienne. Il fut décidé de laisser les bagages dans la plaine, gardées par 41 hommes. Les autres accompagneraient les animaux jusqu’au puits. À l’approche du puits, les premiers virent s’enfuir les hommes qui semblaient travailler à son curetage. Et, dans les minutes suivantes, plusieurs centaines de Touaregs surgissaient de leurs caches pour attaquer. Ce sera un massacre : 46 tués, 10 survivants, tous les chameaux capturés. Les 10 survivants parviendront à rejoindre les hommes de garde aux bagages. Les Touaregs ne leur donnèrent pas la chasse, sachant fort bien que, sans chameaux, les hommes étaient perdus. Donc, il ne s’agissait pas de piller l’or, puisque ce dernier était resté avec les bagages.

Après le massacre des morts commença le calvaire des 51 survivants : il leur fallait rejoindre Ouargla, 500 km au nord, sans chameaux. Ils partirent le lendemain, portant le maximum de ce qu’ils avaient prélevé sur les bagages, dont le plus gros fut abandonné. Ils connurent tout, tout ce dont l’homme peut  se montrer capable en situation extrême. Ils trouvèrent des chameaux, mais durent les racheter à leurs propriétaires partis à leur recherche, ils rencontrèrent des Touaregs qui, lorsqu’ils ne les combattirent pas – 4 morts, 6 blessés à Amguid -, cherchèrent à les empoisonner. Dès le 23 février, les vivres vinrent à manquer, et l’horreur s’installa : dissensions, séparations entre deux clans, anthropophagie, condamnée puis admise par les derniers sous-officiers vivants. Au bout de deux mois, le 20 avril, 11 hommes chancelants, épuisés, envahis de croutes de crasse, arrivaient à El Messeguem où ils purent être secourus. Ils seront à Ouargla 8 jours plus tard. [fin du résumé]

Certains des survivants seront interrogés par une commission d’enquête et leurs dépositions souvent inexactes, contradictoires ou volontairement tronquées seront rapportées, in extenso, dans le document officiel établi à la demande du Gouvernement Général de l’Algérie, et intitulé Deuxième Mission Flatters, Historique & Rapport Rédigés au Service Central des Affaires Indigènes

Ce rapport comporte plus de trois cents pages.

On retire de sa lecture un sentiment de grande confusion et l’on constate que bien des faits importants sont passés sous silence, sans doute par pudeur administrative. C’est pourquoi il serait vain de prétendre retracer, avec exactitude, la chronologie et le mouvement des événements, uniquement en s’en inspirant.

Nous avons donc puisé dans l’ouvrage de M. Longobardi L’Agonie d’une Mission de nombreux éléments permettant de rétablir la matérialité des faits et particulièrement ceux qui ont trait aux nombreux et affreux actes d’anthropophagie sur lesquels le rapport officiel ne s’est pas étendu.

Il semble que la cause essentielle de la destruction de la mission ait eu pour fondement la crainte ressentie par les commerçants de Ghadamès [à la frontière Algérie, Tunisie, Lybie] de voir disparaître la source des profits retirée du négoce des marchandises transportées par caravanes en provenance du Soudan, au bénéfice d’un nouveau moyen de transport qui menacerait leur monopole.

Ils auraient donc alerté les touareg Hoggar en leur faisant observer que la mise en service d’un nouveau moyen d’acheminement des hommes et des marchandises les priverait des droits de péage qu’ils prélèvent sur les caravaniers lorsqu’ils traversent les terres dont ils ont le contrôle.

A cet aspect purement économique s’ajoutait un parfum de djihad qui n’était pas pour déplaire aux musulmans.

Ainsi, une petite oasis à la lisière de l’oued Igharghar a perdu son nom chantant de Temassinin pour celui de Fort Flatters, aujourd’hui Bordj Omar Driss.

Pierre Fabiani

Le lieutenant colonel Flatters porte à l’évidence une part de responsabilité du drame : une méconnaissance profonde des autochtones, de leur pouvoir, de leurs rivalités, qui le fit se séparer des éléments fiables pour engager ceux qui le trahiront, séparation de la colonne en deux pour abreuver… Mais, aussi, comme dans toute l’histoire coloniale, une irresponsabilité certaine des politiques incapables de mesurer les difficultés sur le terrain. Probablement l’ampleur du drame servit-elle à contribuer à l’émergence d’hommes plus fins , plus compétents, les Lyautey, les Laperrine etc…

Qu’en est-il de ce serpent des sables [faute de pouvoir être nommé serpent de mer], que l’on avait commencé à agiter dès le second empire pour continuer à le faire tout au long de la troisième République ?

Dès 1860 Louis Hanoteau proclame en inaugurant la ligne Alger-Blida: Qui sait si un jour, reliant Alger à Tombouctou, la vapeur ne mettra pas les tropiques à six journées de Paris ?
Premier projet concret en 1874 quand Paul Soleillet, mandaté par la Chambre de commerce d’Alger, imagine le chemin de fer Laghouat-El Golea qui ensuite rejoindrait Tombouctou par In Salah et In Zize.
En 1875, l’ingénieur Duponchel rêve des avantages économiques et politique que notre pays trouverait à établir, entre le littoral algérien et la vallée du Niger, un chemin de fer qui serait le trait d’union d’un vaste empire colonial.
Paul Freycinet, ministre des Travaux Publics, créera une commission du chemin de fer transsaharien et lancera quatre expéditions, dont la mission Flatters en 1881.
Le drame de la mission Flatters ne mettra pas fin au projet :
En 1904, Pierre Leroy Beaulieu, soutiendra Duponchel en proposant deux Transsahariens tous deux partant d’Algérie, l’un pour le Sénégal, l’autre vers le Tchad, mettant ainsi Fachoda à portée de pied.
Après la première guerre mondiale, la Revue politique et parlementaire écrira : Si le Transsaharien avait été construit avant la guerre, il fut devenu, à n’en pas douter, l’une des voies de communication les plus importantes des nations alliées.
Entre temps, des tronçons de voie avaient été jetés sur des portions plus courtes, Alger et Kenchala ou Biskra, Kayes et Bamako, Oran et Colomb Béchar.
En 1911, André Berthelot, promoteur du métro parisien, récapitulait :
En 1880, le Transsaharien apparaissait comme un coup d’audace, une envolée vers l’inconnu ; aujourd’hui, il apparaît comme une nécessité. [...] Ce n’est pas seulement à travers le Sahara que nous devons pousser notre chemin de fer, c’est d’un bout à l’autre de l’Afrique, jusqu’à la pointe méridionale du continent.
Lyautey fit réaliser une étude sur un parcours reliant le Maroc à Dakar.
Fin 1924, seule la crise économique fit ajourner le projet de ligne Oran Colomb Bechar, Tombouctou, Ouagadougou.
En 1927, le député Warren dépose une proposition de loi tendant à l’octroi d’un crédit de 18 millions de francs pour l’étude définitive du Transsaharien.
Encore deux autres propositions de loi, en 1928, puis 1930.
L’almanach Hachette titre en 1930: Où en est la question du Transsaharien : pourquoi on le construira ?
Et encore, à la veille de la seconde guerre mondiale, le 7 avril 1939, le général Gamelin écrivait à Daladier : La construction du Transsaharien, au point de vue moral, consacrerait aux yeux de l’opinion mondiale comme à ceux des indigènes la volonté du gouvernement de réaliser, malgré l’obstacle du Sahara, l’homogénéité militaire et économique de nos possessions en Afrique.
Mais les sceptiques quant à l’intérêt, et surtout à la rentabilité de l’affaire ne permettront jamais au projet de devenir réalité. Le serpent manifestera son dernier soubresaut sous Vichy.

13 03 1881                 Sophia Perovskaïa, chef de la Narodnaïa Volia et quatre lanceurs de bombes parviennent à tuer le tzar Alexandre II à Saint Petersbourg, lors de la relève de la garde. Ces têtes brulées avaient  enregistré les appels au meurtre depuis Berne, le 26 octobre 1876 de l’anarchiste Pierre Kropotkine, réclamant la révolte permanente par la parole, par l’écrit, par le poignard,  le fusil, la dynamite. Alexandre III son fils, 36 ans, abrogera les dernières réformes libérales, exacerbera l’antisémitisme et russifiera par la force les provinces périphériques de l’empire : de là datent les premiers pogroms contre les juifs, et partant, la première aliya – retour des Juifs de la Diaspora en Israël -. Encore aujourd’hui, l’étiquette de la vodka – Gold – qu’ils se mirent rapidement à fabriquer, comporte l’aigle à deux têtes, emblème de la Russie tzariste.

L’humour juif existait déjà, et avec lui, ce qu’il y a de bien, c’est que, malgré les années passées, il ne prend pas une ride :
Une mère juive fait ses adieux à son fils appelé à servir dans les armées du tzar pour se battre contre les Turcs :

  • Ne te fatigue pas trop, tues un Turc et repose-toi. Tues-en un autre, et repose-toi encore …
  • Mais, ma mère, et si c’est le Turc qui me tue ?
  • Te tuer ? Et pourquoi ? Qu’est-ce que tu lui as fait ?

Le terrorisme russe ne va pas rester un phénomène marginal : de 1897 à 1914, les attentats terroristes feront 17 000 victimes, [sans distinction entre morts et blessés]. La répression restera limitée, environ 4 500 condamnations à mort entre 1906 et 1909, pas toutes exécutées.

mars 1881                           Joseph Conrad est second lieutenant à bord du Loch Etive. Il a quitté Sydney en novembre 1880 et fait route pour Londres, via le cap Horn :

L’amour qu’inspirent les navires diffère profondément de celui que les hommes ressentent pour toute autre œuvre de leurs mains – l’amour qu’ils portent à leurs demeures, par exemple – en ce qu’il n’est pas entaché par l’orgueil de la possession ; l’orgueil de l’adresse, l’orgueil de la responsabilité, l’orgueil de l’endurance, peut-être, mais c’est là, néanmoins, un sentiment désintéressé. Aucun marin jamais n’a chéri un navire – même s’il lui appartenait – pour le simple profit qu’il en pouvait tirer. Aucun, je pense, ne l’a fait : car un armateur, fût-il de la meilleure espèce, n’a jamais franchi l’enceinte de ce sentiment qui réunit, dans une intime et constante camaraderie, le navire et l’homme, qui vont s’entr’aidant contre l’hostilité implacable, quoique parfois sournoise, de ce monde des eaux qui est le leur. La mer – c’est une vérité qu’il faut bien reconnaître – ignore toute générosité. Le déploiement des plus mâles vertus – courage, audace, endurance, fidélité – n’a jamais pu émouvoir cette irresponsable conscience qu’elle a de sa puissance. L’océan a la nature sans scrupule d’un féroce autocrate dépravé par une perpétuelle adulation. Il ne peut souffrir la moindre apparence de défi, et n’a jamais cessé d’être l’irréconciliable ennemi des navires et des hommes depuis que les navires et les hommes ont eu l’audace inouïe de défier ensemble sur les flots son front irrité. Il n’a cessé, depuis ce jour, d’engloutir des flottes et des hommes, sans que jamais son ressentiment pût se satisfaire du nombre de ses victimes, de tant de navires naufragés, de tant de vies perdues. Aujourd’hui, comme toujours, il est prêt à tromper et à trahir, à écraser et à engloutir l’incorrigible optimisme de ceux qui, avec l’aide fidèle des navires, tentent de lui arracher la fortune de leur foyer, la domination de leurs univers ou simplement un peu de nourriture pour apaiser leur faim. Si sa fureur n’est pas toujours disposée à écraser, elle est toujours sournoisement prête à engloutir. La merveille la plus étonnante des eaux profondes est leur insondable cruauté.
J’en ai connu l’horreur pour la première fois, au milieu de l’Atlantique, un jour, il y a bien des années, où nous sauvâmes l’équipage d’un brick danois qui revenait des Antilles. Une légère brume argentée estompait la splendeur calme et majestueuse d’une clarté sans ombres, semblait rendre le ciel moins lointain, l’océan moins immense. C’était un de ces jours où la puissance de la mer semble vraiment aimable, comme la nature d’un homme robuste dans des moments d’intimité paisible. Au lever du soleil, nous avions reconnu vers l’ouest un petit point noir qu’on eût dit suspendu dans le vide, derrière un voile de gaze d’un bleu argenté qui, scintillant et frémissant, semblait par moments s’agiter et flotter au gré de la brise qui nous poussait lentement en avant. La paix de cette matinée enchantée était si profonde, si absolue, que chaque parole prononcée à haute voix sur notre pont semblait devoir pénétrer jusqu’au cœur même de cet infini mystère, né de la conjonction de la mer et du ciel. Nous ne haussions pas la voix.
Une épave remplie d’eau, je pense, commandant, fit tranquillement le deuxième lieutenant qui descendait de vigie, les jumelles dans l’étui passé en bandoulière ; et notre capitaine, sans un mot, fit signe à l’homme de barre de mettre le cap sur le point noir. Nous distinguâmes bientôt un moignon dentelé, dressé sur l’avant ; tout ce qui restait de la mâture partie.
À mi-voix, sur le ton de la conversation, le capitaine développait au second le danger de ces épaves, la crainte qu’il avait de les aborder la nuit, quand soudain, un de nos hommes sur l’avant cria :
Il y a du monde à bord, commandant, je les vois ! Et cela, d’une voix extraordinaire, d’une voix que je n’avais encore jamais entendue sur notre navire : la voix surprenante d’un inconnu. Ce fut le signal d’une soudaine clameur. Le quart en bas monta en masse vers le gaillard d’avant, le cuisinier s’élança hors de la cuisine. Chacun distinguait maintenant les pauvres diables. Ils étaient là ! Et tout à coup, notre navire, qui avait le renom bien mérité de n’en craindre aucun pour marcher par brise légère, nous fit l’effet d’avoir perdu la force de se mouvoir, comme si la mer, devenue visqueuse, s’était collée à ses flancs. Et pourtant, il avançait. L’immensité, compagne inséparable de la vie d’un navire, avait choisi ce jour-là pour ne l’effleurer que d’un souffle aussi doux que celui d’un enfant endormi. La clameur de notre agitation s’était dissipée, et notre vivant navire, fameux pour toujours gouverner, n’y eût-il que juste assez de brise pour faire flotter une plume, glissait, sans une ride, silencieux et blanc comme un fantôme, vers son frère mutilé et blessé, sur le point de disparaître, dans la brume ensoleillée d’un jour de calme à la mer.
Les jumelles collées aux yeux, le capitaine dit d’une voix qui tremblait un peu : Ils nous font des signes avec quelque chose, sur l’arrière. Il posa brusquement les jumelles sur la claire-voie et se mit à arpenter la dunette.
Une chemise ou un pavillon, s’écria-t-il d’un ton irrité. Je ne peux pas distinguer… quelque sacré chiffon ou quoi ?
Il arpenta de nouveau un moment la dunette, regardant de temps en temps par~dessus la rambarde pour se rendre compte de la vitesse de notre marche. Ses pas nerveux résonnaient d’un bruit sec dans le silence du navire où tous, les yeux tournés du même côté, nous étions perdus dans une mobilité effarée.
Ça n’ira jamais, cria-t-il tout à coup. Amenez les embarcations tout de suite. Amenez. Amenez !
Avant que j’eusse sauté dans la mienne, il me prit à part, comme un novice que j’étais, pour me donner ce conseil : En accostant, veillez à ce qu’il ne vous entraîne pas par le fond en coulant. Vous comprenez ?
Il me fit cette recommandation à mi-voix, de façon à ce qu’aucun des hommes aux palans ne pût entendre, et j’en fus interloqué. Grands dieux ! comme si, en pareille occurrence, on allait s’arrêter à penser au danger ! m’écriai-je en moi-même, par mépris d’une si froide prudence.
Il faut bien des leçons pour faire un vrai marin, et la réprimande ne se fit pas attendre. Mon capitaine, homme d’expérience, sembla, d’un coup d’œil pénétrant, déchiffrer mes pensées sur mon visage ingénu :
Vous partez pour sauver des vies, et non pas pour aller noyer en pure perte l’équipage de votre embarcation, grommela-t-il d’un ton sévère à mon oreille. Mais comme nous débordions, il se pencha par-dessus la lisse et nous cria :
Tout dépend de la vigueur de vos bras, souquez ferme !
Ce fut pour nous comme une joute, et je n’aurais jamais cru qu’au commerce un vulgaire armement de canot pourrait faire preuve d’une ardeur aussi déterminée dans la régularité de ses coups d’aviron. Ce que notre capitaine avait clairement discerné, avant même que nous eussions quitté le bord, nous était depuis lors devenu tout à fait évident à tous. Le résultat de notre entreprise était suspendu par un cheveu au-dessus de cet abîme d’eaux qui ne rendra pas ses morts avant le jour du Jugement Dernier. C’était une joute entre les deux embarcations d’un navire et la mort, pour le prix de neuf vies humaines, et la mort avait une bonne avance. De loin, nous vîmes l’équipage du brick travailler aux pompes, continuant à pomper sur cette épave qui s’enfonçait déjà tellement, que la très faible houle, sur laquelle nos embarcations montaient et descendaient sans le moindre à-coup dans leur marche, s’élevant presque au niveau de sa lisse avant, effleurait le bout des agrès rompus qui se balançaient tristement sous son beaupré dénudé.
Nous n’aurions pu, en toute conscience, choisir un meilleur jour pour notre régate, si même on nous eût donné à choisir parmi tous les jours qui se sont jamais levés sur des luttes solitaires et de solitaires agonies de navires, depuis que les pirates scandinaves se sont, pour la première fois, lancés vers l’ouest contre l’assaut des vagues atlantiques. Ce fut vraiment une belle joute. À l’arrivée, il n’y avait pas une longueur d’aviron entre la première et la seconde embarcation, la Mort venant bonne troisième au sommet de la houle suivante, autant qu’on en pouvait juger. Les dalots du brick gargouillaient doucement tous ensemble quand l’eau qui montait contre ses flancs s’abaissait nonchalamment avec un bruit doux de ressac, comme si elle jouait autour d’un immuable rocher. Ses pavois étaient partis de bout en bout, et l’on voyait le pont à fleur d’eau, comme un radeau, balayé entièrement de ses embarcations, de ses espars, de ses roufs, de tout, sauf de ses boucles et de ses entrées de pompes. J’en eus le navrant coup d’œil, tandis que je m’affermissais pour recevoir sur la poitrine le dernier homme à quitter le bord, le capitaine, qui se laissa littéralement tomber dans mes bras.
Ç’avait été un sauvetage étrangement silencieux, un sauvetage sans un cri, sans une seule parole, sans un geste ni un signe, sans un échange conscient de regards. Jusqu’au dernier moment, les hommes à bord ne lâchèrent pas les pompes qui crachaient deux clairs ruisseaux sur leurs pieds nus. Leur peau brune se montrait par les déchirures de leurs chemises et les deux petits groupes d’hommes à demi nus et en haillons continuèrent à se plier en deux, face à face, pour cette besogne qui leur brisait les reins, absorbés dans ce mouvement de va-et-vient, sans même avoir le temps de jeter un regard par-dessus leur épaule pour voir le secours qui leur venait. Au moment où nous accostions, sans qu’on prît garde à nous, une voix se fit entendre, un commandement hurlé d’une voix rauque ; et alors, tels qu’ils étaient, nu-tête, du sel gris séché dans les rides et les plis de leurs visages hirsutes, hagards, nous regardant d’un air stupide de leurs yeux rouges qui clignotaient ils lâchèrent les poignées d’un commun accord, trébuchant, se bousculant, et se laissant positivement tomber sur nos têtes. Le fracas qu’ils firent en se précipitant dans les embarcations eut pour effet de rompre étrangement cette illusion de dignité tragique que notre amour-propre attache aux combats des hommes et de la mer. En ce jour exquis de brise douce et paisible, de soleil voilé, périt mon amour romanesque pour ce que l’imagination des hommes a proclamé le plus auguste aspect de la Nature. La cynique indifférence de la mer devant les mérites de la souffrance et du courage humains, mise à nu dans cette opération ridicule et panique due à la cruelle extrémité où se trouvaient neuf bons et honnêtes marins, me révolta. Je discernai la duplicité de la mer jusque dans sa plus tendre humeur. Elle était ainsi parce qu’elle ne pouvait être autrement, mais mon respect terrifié des jours premiers avait vécu. Je me sentis prêt à sourire amèrement de son charme enchanteur et à contempler haineusement ses fureurs. En un moment, avant que nous eussions débordé, j’avais considéré froidement la vie de mon choix. Ses illusions s’étaient dissipées, mais sa séduction demeurait. J’étais enfin devenu un marin.
Nous avions souqué dur, un quart d’heure durant, puis, faisant lève-rames, nous attendîmes notre navire. Il venait vers nous, les voiles pleines, délicatement élancé, magnifiquement noble dans la brume. Le capitaine du brick, assis sur l’arrière, près de moi, le visage dans les mains, leva la tête et se mît à parler avec une sombre volubilité. Leurs mâts étaient partis et une voie d’eau s’était déclarée au cours d’un ouragan : ils avaient dérivé pendant des semaines, toujours aux pompes, et rencontré de nouveau du mauvais temps ; les navires qu’ils avaient aperçu ne les avaient pas vus ; la voie d’eau gagnait lentement, et la mer ne leur avait pas laissé de quoi faire un radeau. C’était dur de voir ainsi disparaître au loin navire après navire, comme si tous s’étaient mis d’accord pour nous noyer, ajouta-t-il. Mais ils avaient continué à essayer de maintenir le brick à flot aussi longtemps que possible, et à manœuvrer les pompes sans arrêt, avec des rations insuffisantes et la plupart du temps crues jusqu’à ce qu’hier soir, continua-t-il d’une voix monotone, juste comme le soleil se couchait, le cœur manque aux hommes.
Ici, il fit une pause presque imperceptible et reprit, avec exactement la même intonation:
Ils me dirent qu’on ne pouvait pas sauver le brick et que, quant à eux, ils en avaient assez. Je n’avais rien à dire à cela. C’était la vérité. Ce n’était pas une mutinerie. Je n’avais rien à leur dire. Ils passèrent la nuit, étendus sur l’arrière, aussi immobiles que des cadavres. Je ne me suis pas couché. Je restai de veille. Quand la première lueur du jour est apparue, j’ai aussitôt aperçu votre navire. J’ai attendu qu’il fit davantage jour. Je sentais sur mon visage la brise qui commençait à manquer. Alors j’ai crié aussi fort que je le pouvais: Regardez ce navire ! Mais deux hommes seulement se sont levés très lentement et sont venus près de moi. Longtemps nous ne fûmes que trois debout à vous regarder venir vers nous, tout en sentant la brise tourner presque au calme plat : mais d’autres, ensuite, se sont levés aussi, l’un après l’autre, et peu à peu j’ai eu tout mon équipage réuni derrière moi. Me tournant vers eux, je leur ai dit qu’ils pouvaient voir que le navire venait vers nous, mais que, par une si petite brise, il pourrait arriver trop tard, après tout, à moins que nous nous remettions à essayer de tenir le brick à flot assez longtemps pour vous permettre de nous sauver tous. Voilà ce que je leur ai dit et je leur ai donné l’ordre d’armer les pompes.
Il avait donné l’ordre et l’exemple aussi, en prenant lui-même les bringuebales, mais il paraît que les hommes restèrent un moment sans bouger, s’entreregardant d’un air de doute, avant de l’imiter.
Hi ! hi ! hi ! fit-il en éclatant d’un petit ricanement nerveux, fort inattendu, stupide, pathétique. Ils avaient perdu tout courage. On avait joué avec eux trop longtemps, expliqua-t-il en manière d’excuse, tout en baissant les yeux ; puis il se tut.
Vingt-cinq années sont un long espace de temps – un quart de siècle forme un passé confus et lointain ; mais aujourd’hui encore, je revois les pieds, les mains et le visage brun foncé de ces hommes dont la mer avait brisé le courage. Ils étaient immobiles, couchés sur le côté, sur le vaigrage, entre les bancs, en rond comme des chiens. L’armement de mon embarcation, appuyé sur les manches de ses avirons, regardait et écoutait, comme au spectacle. Le capitaine du brick releva soudain les yeux pour me demander quel jour on était.
Ils avaient perdu la date. Quand je lui eus dit qu’on était le dimanche 22, il fronça les sourcils tout en faisant un calcul mental, puis il hocha la tête tristement à deux reprises en regardant machinalement devant lui.
Il avait un aspect misérable, désordonné et farouchement triste. N’eût été l’inextinguible candeur de ses yeux bleus dont le regard las et malheureux se tournait à chaque instant – comme s’il ne pouvait trouver de repos nulle part ailleurs – vers son brick abandonné et en train de couler bas, on l’eût cru fou. Mais cet homme était trop simple pour devenir fou, de cette mâle simplicité qui seule permet que des hommes puissent supporter, sains et saufs de corps et d’esprit, une rencontre avec l’enjouement meurtrier de la mer ou avec sa moins abominable fureur.
Ni furieuse, ni enjouée, ni souriante, elle enveloppait à la fois notre navire au loin qui grossissait en se rapprochant de nous, nos embarcations avec les hommes que nous avions sauvés, et la coque démantelée du brick que nous laissions derrière nous, dans le vaste et paisible embrassement de sa quiétude, à demi noyée dans cette brume claire, comme en un rêve de tendre et d’infinie clémence. On ne voyait sur sa surface ni froncement, ni ride, pas le moindre pli. Et les lames de la légère houle étaient si lisses qu’on eût dit la gracieuse ondulation d’une pièce de soie d’un gris faiblement éclatant semée de rayons verts. Nous nagions sans forcer : mais quand le capitaine du brick, après avoir jeté un regard par-dessus son épaule, se leva avec une sourde exclamation, mes hommes mirent instinctivement leurs pelles à plat, sans commandement, et l’embarcation perdit son erre.
Il s’appuyait d’une forte étreinte à mon épaule, tandis que son autre bras étendu, rigide, montrait d’un doigt dénonciateur l’immense tranquillité de l’océan. Après cette première exclamation qui avait suspendu l’élan de nos avirons, il ne proféra plus un son, mais toute son attitude semblait crier avec indignation: Regardez ! Je ne pouvais imaginer quelle vision malfaisante lui était apparue. J’étais interdit, et l’étonnante énergie de son geste immobilisé fit battre mon cœur à coups précipités, en prévision de quelque chose de monstrueux et d’inattendu. Le silence autour de nous devint écrasant.
Pendant un moment la succession des ondulations soyeuses se déroula innocemment. Je les vis l’une après l’autre renfler la ligne brumeuse de l’horizon, loin, loin, au-delà du brick abandonné, et le moment d’après, balançant doucement et amicalement notre embarcation, chacune d’elles passait au-dessous de nous et s’éloignait. La cadence berceuse de cette montée et de cette descente, la constante douceur de cette irrésistible force, le grand attrait des eaux profondes réchauffait délicieusement mon cœur, comme le subtil poison d’un philtre. Mais tout cela ne dura que l’espace de quelques apaisantes secondes avant que moi aussi je me misse debout brusquement, en faisant rouler l’embarcation comme l’eut fait le plus parfait terrien.
Quelque chose d’effrayant, de mystérieux, de soudain et de confus venait de se produire. J’y assistais avec une terreur incrédule et fascinée, comme on observe les mouvements confus et rapides d’un acte de violence commis dans l’obscurité. Comme à un signal donné, le déroulement de ces lisses ondulations sembla s’arrêter soudain autour du brick. Par une étrange illusion d’optique, la mer tout entière parut s’élever au-dessus de lui dans un soulèvement accablant de toute sa soyeuse surface, où, en un seul endroit, un jet d’écume jaillit avec violence. Puis tout cet effort tomba. Tout avait disparu : la houle unie reprit son cours comme auparavant depuis l’horizon, à une cadence régulière, passant au-dessous de nous en balançant doucement et amicalement notre embarcation. Au loin, là où se trouvait le brick, une tache blanche, bouillonnante, ondulant à la surface de l’eau d’un gris d’acier semée d’éclats verdâtres, diminua rapidement dans un susurrement, comme de la neige qui fond au soleil. Et le calme infini, après cette initiation à la haine implacable de la mer, me sembla chargé de pensées redoutables et de sombres pressentiments. Disparu ! lança du fond de sa poitrine, le brigadier du canot d’un ton définitif. Il cracha dans ses mains et étreignit plus fortement son aviron. Le capitaine du brick abaissa lentement son bras rigide et regarda nos visages, dans un silence solennel et chargé de pensées qui nous invitait à partager sa terreur ingénue et stupéfaite. Tout d’un coup il s’assit à mon côté et se pencha gravement en avant vers mes hommes qui, souquant tous ensemble d’une nage longue et souple, tenaient fidèlement leurs yeux fixés sur lui.
Aucun navire n’aurait pu faire mieux, leur déclara-t-il, d’un ton ferme, après un moment de silence tendu, pendant lequel il sembla, les lèvres tremblantes, chercher les mots qui convenaient à un si haut témoignage.
Il était petit, mais il était bon. Je n’avais pas d’inquiétude. Il était solide. Au dernier voyage j’avais ma femme et mes enfants à bord. Aucun autre navire n’aurait pu supporter comme ça le mauvais temps qu’il lui a fallu endurer pendant des jours et des jours, jusqu’à ce que nous ayons été démâtés il y a quinze jours. Il était complètement épuisé, voilà tout. Vous pouvez me croire. Il a tenu sous nous pendant des jours et des jours, mais il ne pouvait pas tenir perpétuellement. C’était déjà assez long. J’aime mieux que ce soit fini. Jamais meilleur navire ne fut abandonné pour couler en un pareil jour.
Il était qualifié pour prononcer l’oraison funèbre d’un navire, ce fils d’une vieille race maritime, dont l’existence nationale, si peu souillée par les excès des viriles vertus, n’avait demandé à la terre que le point d’appui le plus restreint. Les mérites de ses ancêtres, marins habiles, et l’ingénuité de son cœur le rendaient bien propre à pronon­cer cet excellent discours. Rien ne manquait à son ordonnance, ni la piété, ni la foi, ni ce tribut de louange qu’on doit à la vertu des morts, avec l’édifiant récit de leurs exploits. Il avait aimé ce navire qui avait vécu, qui avait souffert, et il était heureux de le savoir en repos. C’était vraiment un excellent discours. Et orthodoxe, en outre, par sa fidélité à l’article cardinal de la foi d’un marin dont c’était là la confession simple et sincère. Les navires sont bons. Ils le sont. Ceux qui vivent avec la mer doivent, envers et contre tout, rester persuadés de cette croyance : et il me vint à l’esprit, tandis que je le regardais à la dérobée, que certains hommes, en honneur et conscience, avaient justement droit à prononcer l’oraison funèbre due à la constance d’un navire dans la vie et la mort.
Après quoi, assis près de moi, laissant pendre sur ses genoux ses mains jointes, il ne fit plus le moindre mouvement jusqu’à ce que l’ombre de la voilure de notre navire vînt tomber sur l’embarcation. Alors l’éclatant hourra qui accueillait le retour des vainqueurs avec leur prix lui fit lever un visage troublé où parut un faible sourire de douloureuse indulgence. Ce sourire du digne descendant des plus anciens marin, dont l’audace et la hardiesse n’avaient laissé aucune trace de grandeur et de gloire sur les eaux, compléta le cycle de mon initiation. Sa tristesse apitoyée laissait entrevoir la profondeur infinie d’un savoir héréditaire. Le chaleureux éclat des hourras en résonnait comme un bruit enfantin de triomphe. Notre équipage criait avec une immense confiance – braves gens – ! Comme si jamais quelqu’un pouvait se prévaloir d’avoir triomphé de la mer, qui a trahi tant de navires d’un grand nom, tant d’hommes orgueilleux, tant d’ambitions avides de renom, de pouvoir, de richesse, de grandeur !
Comme j’accostais l’embarcation sous les palans, mon capitaine, de fort bonne humeur, étendant sur la lisse ses bras rouges marqués de taches de rousseur, se pencha pour m’interpeller sarcastiquement des profondeurs de sa barbe de philosophe cynique :
Ainsi, après tout, vous avez ramené votre embarcation, n’est-ce pas ?
Le sarcasme était son genre et le moins qu’on en puisse dire est qu’il lui était naturel. Cela ne l’en rendait pas plus aimable. Mais il est convenable et avantageux de se conformer au genre d’un commandant. Oui, j’ai ramené l’embarcation en bon état, commandant répondis-je. Et le brave homme ne put que me croire. Ce n’était pas à lui qu’il appartenait de discerner sur moi les traces de ma récente initiation. Et pourtant, je n’étais pas exactement le même jeune homme que celui qui, plein d’impatience, avait emmené l’embarcation pour une course avec la Mort, et gagné finalement le prix de neuf vies humaines.
Déjà c’est avec d’autres yeux que je considérais la mer. Je la savais capable de trahir la généreuse ardeur de la jeunesse, aussi implacablement qu’elle avait, sans souci du bien ou du mal, trahi la plus basse rapacité ou le plus noble héroïsme. Ma conception de sa magnanime grandeur avait vécu. Et je contemplais la véritable mer, la mer qui se fait un jeu des hommes jusqu’à briser leurs cœurs, et qui use les robustes navires jusqu’à la mort. Rien ne peut émouvoir l’invincible amertume de son âme. Ouverte à tous et fidèle à personne, elle exerce son charme à défaire les plus braves. Aimer la mer est chose vaine. Elle ignore les liens de la foi donnée, la fidélité à l’infortune, à la longue camaraderie, à la longue dévotion. Grande est l’offre de sa perpétuelle promesse ; mais l’unique secret de sa possession, c’est la force, la force – la force jalouse, et toujours vigilante, de celui qui détient sous son toit un trésor convoité.

Joseph Conrad Le Miroir de la mer       1906

C’est pas l’homme qui prend la mer
C’est la mer qui prend l’homme
Tatatin
Moi la mer elle m’a prit
J’me souviens
Un mardi

J’ai troqué mes santiags
Et mon cuir un peu zone
Contre une paire de Dock Side
Et un vieux ciré jaune

J’ai déserté les crasses
Qui m’disaient
Soit prudent
La mer c’est dégueulasse
Les poissons baisent dedans

Dès que le vent soufflera
Je repartira
Dès que les vents tourneront
Nous nous en allerons

C’est pas l’homme qui prend la mer
C’est la mer qui prend l’homme
Moi la mer elle m’a prit
Au dépourvu
Tant pis

J’ai eu si mal au cœur
Sur la mer en furie
J’ai vomi mon quatre heure
Et mon minuit aussi

J’me suis cogné partout
J’ai dormi dans des draps mouillés
Ca m’a coûté des sous
C’est la d’plaisance, c’est l’pied

Dès que le vent soufflera
Je repartira
Dès que les vents tourneront
Nous nous en allerons

Oh oh oh oh oh hissez haut ho ho ho !

C’est pas l’homme qui prend la mer
C’est la mer qui prend l’homme
Mais elle prend pas la femme
Qui préfère la campagne

La mienne m’attend au port
Au bout de la jetée
L’horizon est bien mort
Dans ces yeux délavés

Assise sur une bite d’amarrage
Elle pleure
Son homme qui la quitte
La mer c’est son malheur

Dès que le vent soufflera
Je repartira
Dès que les vents tourneront
Nous nous en allerons

C’est pas l’homme qui prend la mer
C’est la mer qui prend l’homme
Moi la mer elle m’a prit
Comme on prend un taxi

Je f’rais le tour du monde
Pour voir chaque étape
Si tous les gars du monde
Veulent bien m’lâcher la grappe

J’irais aux quatre vents
Foutre un peu le boxon
Jamais les océans
N’oublieront mon prénom

Dès que le vent soufflera
Je repartira
Dès que les vents tourneront
Nous nous en allerons

Oh oh oh oh oh hissez haut ho ho ho !

C’est pas l’homme qui prend la mer
C’est la mer qui prend l’homme
Moi la mer elle m’a prit
Et mon bateau aussi

Il est fier mon navire
Il est beau mon bateau
C’est un fameux trois mâts
Fin comme un oiseau

Tabarly, Pageot,
Kersauson et Riguidel
Naviguent pas sur des cageots,
Ni sur des poubelles

Dès que le vent soufflera
Je repartira
Dès que les vents tourneront
Nous nous en allerons

C’est pas l’homme qui prend la mer
C’est la mer qui prend l’homme
Moi la mer elle m’a prit
Je m’souviens
Un vendredi

Ne pleure plus ma mère
Ton fils est matelot
Ne pleure plus mon père
Je vis au fil de l’eau

Regardez votre enfant
Il est parti marin
Je sais c’est pas marrant
Mais c’était mon destin

Dès que le vent soufflera
Je repartira
Dès que les vents tourneront
Nous nous en allerons

Dès que le vent soufflera
Je repartira
Dès que les vents tourneront
Nous nous en allerons
De requin !

Dès que le vent soufflera
Je repartira
Dès que les vents tourneront
Nous nous en allerons
Dès que le vent soufflera
Nous repartira
Dès que les vents tourneront
Je me n’en allerons
De lapin
!

Renaud

2 04 1881                            Ouverture de l’École d’application de l’infanterie de Saint-Maixent ; elle sera transférée à Montpellier en 1967.

04 1881                                Création de la Caisse Nationale d’Épargne.

25 04 1881                          250 000 Allemands remettent au chancelier de l’empire une pétition demandant le retrait des mesures d’émancipation des Juifs et l’interdiction de toute immigration nouvelle : c’est le début de l’antisémitisme moderne. Si le mouvement de retour en Palestine est déjà lancé, c’est vers les États-Unis qu’émigrent en grande majorité les victimes des pogroms renaissants : la communauté juive aux États-Unis  compte 250 000 personnes. Mais on verra aussi une communauté juive à Kaifeng, dans la province chinoise du Henan, au nord-ouest de Shangaï.

16 06 1881                 Jules Ferry institue la gratuité de l’enseignement primaire, de six à treize ans (ce n’est pas à proprement parler l’école qui est obligatoire, mais l’enseignement). Dans ces année-là il affectera  à la police les locaux d’un ancien marché aux volailles, au 36, quai des Orfèvres : en héritage, les nouveaux prendront  comme surnom le nom des anciens : poulet.

13 06 1881                            Le capitaine de l’US Navy De Long, et son équipage, assistent, impuissants à l’écrasement par les glaces de la Jeannette, par 77°17′N et 155°48′E, à proximité d’îles auxquelles il a donné son nom : Jeannette et Henrietta.

Dès le début novembre, De Long notait :

Passant mes habits à la hâte, je regarde la course des glaçons, plus bruyante et désordonnée que jamais. D’immenses blocs se rencontrent, s’écrasent, ou, lancés sur notre champ, y font de larges cassures ; la glace se brise et se soulève. À chaque charge de l’ennemi, le navire se plaint, il craque dans toute sa membrure ; à chaque instant, je crois le voir arraché de son berceau. La pression est énorme ; le vacarme assourdissant. Je ne connais dans le vaste monde, aucun autre bruit qui approche cela. Les roulements et les éclats du tonnerre, les cris stridents, les plaintes, les rugissements, les craquements d’une maison qui s’effondre, combinez le tout, et vous aurez quelque idée de la commotion atmosphérique produite par ces convulsions de la banquise. Des blocs gigantesques, de sept à huit mètres de hauteur soulevés sens dessus dessous, se heurtent lourdement, et entre eux s’amassent ou s’écroulent des masses énormes de débris tabulaires : on dirait une vaste marbrerie flottante. Parfois tout s’arrête ; quelque dalle épaisse se sera achoppée sur notre champ ou en dessous ; d’autres la pressent, la poussent ; nouveaux crépitements, nouvelles clameurs : le plan des glaces s’étire, s’allonge, se gonfle en dômes ça et là. Crac ! il cède tout d’un coup, ses abords sont emportés, les dômes se fendent, la détente arrive et le défilé reprend avec ses rugissements, ses éclats , ses cris.

La Jeannette avait commencé par être la Pandore, yacht de plaisance à bord duquel sir Allen Young en compagnie de Mac Clintock avait retrouvé en 1857 les traces de l’expédition de sir John Franklin, en 1845. C’est le déjà très connu sir James Gordon Bennett, propriétaire du New York Herald, et sponsor de Stanley, qui avait voulu confirmer au pôle les exploits de Stanley sous les tropiques en achetant la Pandore et en en confiant le commandement à George Washington De Long, descendant d’une famille de huguenots français. L’objectif précis était le franchissement du passage du nord-est. Il va appareiller de San Francisco le 8 juillet 1879 : ce jour-là, Nordenskjöld n’avait plus que neuf jours à rester prisonnier des glaces, après lesquels trois jours de navigation lui suffiront pour atteindre le détroit de Béring. La position de grand patron de presse de son sponsor ne pouvait laisser De Long dans l’ignorance du projet de Nordenskjöld, mais il savait aussi qu’il était parti depuis plus d’un an, qu’on n’avait aucune nouvelle de lui et qu’il était venu sans doute compléter la liste déjà longue des victimes de l’Arctique. Les deux navires se croiseront début août dans les parages des Aléoutiennes, mais personne ne peut assurer que De Long apprit la victoire du professeur suédois. Étrangement, le drame de De Long sera perçu comme antérieur à l’exploit de Nordenskjöld, alors que ce dernier a franchi le détroit de Béring plus de deux ans avant la mort de De Long.

Il avait laissé des instructions précises pour l’engagement de l’équipage : célibataires, santé parfaite, force considérable, tempérance éprouvée, gaieté. Lire et écrire l’anglais. Excellents marins, ça va de soi. Musiciens, si possible. Préférer Norvégiens, Danois ou Suédois ; éviter Anglais, Irlandais, Écossais ; refuser sans merci Français, Italiens, Espagnols.

Les 32 hommes et les 23 chiens quitteront le navire en tirant sur la banquise 5 traîneaux, 2 cotres et une baleinière. Le 29 juillet – ils mènent leur vie de forçat depuis déjà plus d’un mois -, ils croient toucher terre : ce n’est qu’une île qu’ils baptiseront Bennet. Ils y resteront jusqu’au 7 août, se nourrissant d’oiseaux gras frits dans la graisse d’ours, buvant une eau délicieuse prise dans les ruisseaux. A la mi-septembre, deux jours d’une tempête furieuse séparent les trois bateaux ; le 17 les 13 hommes du cotre de De Long accostent sur la côte de Sibérie, près de l’embouchure de la Léna : ce ne sera plus qu’un interminable calvaire qui se terminera par la mort des derniers hommes vers le 1 novembre, de faim, d’épuisement…
Le 9 octobre, De Long avait envoyé les deux plus valides, Ninderman et Noros, chercher du secours :
Ils partirent sans vivres, avec une carabine, quarante cartouches, deux onces d’alcool. Ils auraient dû mourir et ne moururent point.
Ils marchèrent au milieu des tempêtes de neige tourbillonnante, ou sous des vents debout d’une froidure polaire. Ils enfoncèrent dans le fleuve quand la glace craqua sous leur poids ; ils dormirent, par des nuits affreuses, dans des tanières de neige. Ils burent du
thé fait de feuilles de saule ; ils mangèrent des semelles de botte bouillies à l’eau chaude, puis grillées sur la braise, des os de renne qu’ils faisaient charbonner sur le feu, du poisson pourri qui s’émiettait sous les doigts, et, lanière par lanière, un grand morceau d’un pantalon en peau de phoque ; Noros cracha le sang deux fois, tous deux eurent la dysenterie ; enfin, au bout d’une dizaine de jours, ils atteignirent une cabane habitée. Mais nul ne les comprit parmi les pauvres sauvages dans les campements d’hiver desquels on les conduisit en traîneaux… Ils ne purent rien pour le capitaine… Et le capitaine était mort.

Frédéric Bernard Revue Le Tour du Monde.

Les 10 hommes embarqués sur le petit cotre ont disparu : nul ne les a jamais revus. Mais les 10 hommes de la baleinière commandée par Melville eurent plus de chance : la baleinière traversa la tempête sans avarie majeure et accosta chez des Yakoutes, les gens les plus braves et les plus hospitaliers du monde. Prévenu un peu plus tard que deux blancs étrangers vivaient dans une station près de la Léna, il vint les retrouver : c’était bien les deux hommes que De Long avait envoyé en avant : trop faibles pour participer aux recherches, ils se referont une santé pendant que les autres, durant 23 jours, par un froid glacial, parcoururent plus de mille kilomètres pour retrouver De Long et ses 9 compagnons – l’un d’eux était déjà mort avant leur départ – en vain… Ce n’est qu’au printemps suivant qu’ils y parvinrent, accompagnés de Ninderman, un des deux rescapés de De Long, commençant par découvrir une Remington pendue à un faisceau de quatre morceaux de bois, puis une bouilloire, puis les corps : le carnet sur lequel De Long écrivait depuis le départ du navire, se trouvait à trois ou quatre pieds de lui :

  • 11 octobre. Cent vingt et unième jour. Rafales du sud-ouest et neige. Impossible de marcher. Pas de gibier. Une cuillerée de glycérine dans l’eau chaude. Presque plus de bois.
  • 12 octobre. Cent vingt-deuxième jour. Déjeuner : notre dernière glycérine. Une couple de poignées de saule arctique en infusion dans la marmite. Chacun de plus en plus faible ; il nous reste à peine assez de forces pour rapporter du bois. Bourrasques du sud-ouest ; neige.
  • 13 octobre. Cent vingt-troisième jour. Thé de saule. Vent grand frais du sud-ouest. De Nindemann, pas de nouvelles ! Si Dieu ne se montre, nous sommes perdus. Rester ici, c’est la mort par la faim ; marcher, ce n’est pas possible contre cette bise. Tout au plus si nous avons fait un mille cette après-midi : encore a-t-il fallu traverser un bras, ou peut-être un coude du fleuve. En arrivant de l’autre côté, nous ne voyons plus Lee. On campe dans un trou de la berge. J’envoie à la recherche de notre camarade. Il s’était couché sur la neige, attendant la mort. Le soir, tous se réunissent pour dire le Notre Père et le Symbole des Apôtres. Vent terrible. Atmosphère en branle. Nuit affreuse.
  • 14 octobre. Cent vingt-quatrième jour. Déjeuner : thé de saule ; dîner : idem, plus une demi cuillerée à café d’huile d’amande douce. Alexey a tué un ptarmigan, on le fait cuire pour le souper.
  • 15 octobre. Cent vingt-cinquième jour. Déjeuner : thé de saule et deux vieilles bottes. Partons au lever du soleil. Alexey tout à fait à bout. Lee aussi. Trouvons un chaland vide près duquel on campe. Vers le crépuscule, il nous semble voir de la fumée dans le sud.
  • Dimanche, 16 octobre. Cent vingt-sixième jour. Alexey très mal. Service divin.
    17 octobre. Cent vingt-septième jour. Alexey est mourant. Le docteur le baptise. Lu la prière des agonisants. Anniversaire de M. Collins : ses quarante ans. Au coucher du soleil, Alexey rend le dernier soupir. Mort de faim. Je le couvre du pavillon ; nous le déposons dans le bateau.
  • 18 octobre. Cent vingt-huitième jour. Temps calme et doux, neige. Après midi, nous portons Alexey sur le fleuve gelé ; nous le recouvrons de larges dalles de glace.
  • 19 octobre. Cent vingt-neuvième jour. Coupé la toile de la tente pour nous envelopper les pieds. – Le docteur prend les devants pour chercher un meilleur gîte ; nous ne le rejoignons qu’à la nuit close.
  • 20 octobre. Cent trentième jour. Beau soleil, grand froid. Lee et Kaack à bout.
    Vendredi, 21 octobre. Cent trente et unième jour. Vers minuit, trouvé Kaack mort entre le docteur et moi. Lee mort à midi : j’ai lu la prière des agonisants quand il sentit qu’il allait finir.
  • Samedi, 22 octobre. Cent trente-deuxième jour. Trop faibles pour porter sur la glace les corps de Lee et de Kaack. Le docteur Collins et moi les déposons derrière un tournant, hors de vue. Mes yeux se ferment.
  • Dimanche, 23 octobre. Cent trente-troisième jour. Très faibles tous. Dormi ou reposé tout le jour ; le soir pourtant nous allons ramasser du bois. Lu une partie du service divin. Nos pieds sont très douloureux. Plus de chaussures.
  • Lundi, 24 octobre. Cent trente-quatrième jour. Nuit très dure.
  • Mardi, 25 octobre. Cent trente-cinquième jour.
  • Mercredi, 26 octobre. Cent trente-sixième jour.
  • Jeudi, 27 octobre. Cent trente-septième jour. Iversen agonise.
  • Vendredi, 28 octobre. Cent trente-huitième jour. Iversen a passé, ce matin de bonne heure.
  • Samedi, 29 octobre. Cent trente-neuvième jour. Dressler mort cette nuit.
  • Dimanche, 30 octobre. Cent quarantième jour. Boyd et Gôrtz morts dans la nuit. M. Collins mourant.

George Washington De Long

26 07 1881                          Création de l’École Normale Supérieure de jeunes filles à Sèvres.

3 08 1881                            Les Suisses Mummery et Burgener gravissent le Grépon, 3484 m. dans les Aiguilles de Chamonix.

08 1881                               L’expédition Greely, ce point noir de l’histoire américaine dans l’Arcti­que, dira Peary.

En 1881, le lieutenant Adolphus Washington Greely est chargé par son gouverne­ment de diriger la station polaire américaine de Fort Conger, installée par le Protée. 81° 44′ lat. N. 64° 45′ long. O. Cette station faisait partie du programme d’action de la Seconde Année Polaire Internationale. C’était à l’époque la station située au point le plus septentrional du monde. Faute de ressources suffisantes du gouvernement, c’était aussi une des plus démunies. Secondé par Lockwood, un explorateur de tout premier plan, qui a battu le record de l’Anglais Markham en atteignant la latitude de 83° 24′, [725 km du pôle] le lieutenant Greely, du 5° régiment de cavalerie, remplit sa mission pendant une année avec une remarquable énergie. Il consigne en de très nombreuses notes magnétiques, météorologiques, océanogra­phiques, zoologiques, botaniques les plus importantes observa­tions scientifiques qu’aucune équipe polaire ait jusqu’alors été en mesure de rassembler. Le printemps s’achève. Les explora­teurs se préparent gaiement au retour. Selon les plans, un navire en effet doit, au cours de l’été 1882, se porter aux abords du chenal de Robeson, à Fort Conger, pour rapatrier l’expédition. Il est convenu que, si ce navire ne parvient pas à les atteindre, des vivres seront déposés sur l’île Littleton (aux abords d’Etah) et sur la pointe du cap Sabine (île Pim) immédiatement à l’est de l’entrée du fjord Alexandra. On l’attend d’un jour à l’autre. Hélas ! rien ne paraît à l’horizon. Pour des raisons diverses, le navire, cette année-là, n’a pas été envoyé au-delà du détroit de Smith. En 1883, armé en toute hâte par le gouvernement fédéral qui est pris d’inquiétude, un second navire, le Proteus, repart vers le nord mais fait malheureusement naufrage dans le détroit de Smith à plus de 200 miles au sud de la station, avant même d’avoir pu l’atteindre. Pour différents motifs, ce navire n’est pas remplacé.

Très autoritaire, Greely va, chaque jour davantage, se trouver discuté par ses compagnons. Déjà, le chef d’expédition ne correspond plus avec son second, Kilingsbury – et ce depuis le jour du départ du Proteus -, que par des notes, se refusant à lui parler ! Chaque partenaire a, du reste, par disposition spéciale, le droit singulier de faire grève ou de rompre son contrat. Toutes les conditions sont de la sorte réunies pour qu’un drame se noue. De semaine en semaine, il va lentement se dérouler et la base de Greely se transformer en camp de la haine et de la  mort lente.

1883, nous sommes en été : Greely et vingt-quatre compa­gnons (dont deux Groenlandais d’Upernavik qui s’avéreront d’excellents chasseurs), terriblement inquiets de ne pas voir arriver le navire attendu depuis deux ans, quittent leur base de la baie de Lady Franklin et, par leurs propres moyens (deux canots et un petit youyou), font route vers le sud [de la baie de Lady Franklin au cap Sabine, il y a 825 km qu'ils mettront 51 jours à couvrir]. Selon des instructions écrites à suivre en cas de détresse, Greely se déplace le long de la côte ouest du chenal Kennedy et du bassin de Kane, soit le long de la côte orientale de la Terre d’Ellesmere, inhabitée et fort englacée. Erreur capitale et difficilement compréhensible après les expériences des Améri­cains Kane et Hayes, auxquels la familiarité avec les Esqui­maux Polaires nord groenlandais  avait été salutaire, sinon  salvatrice, durant leurs expéditions de 1853-1855 et 1860-1861. Cet étrange itinéraire de Greely le long d’une côte à la glace stérile et déserte ne pouvait apporter aucun contact avec les  Esquimaux d’Etah et, par conséquent, aucune aide de leur part .

Près du cap Sabine, sur une petite butte, Greely découvre des caisses de vivres apportées par le Proteus, phoquier de 467 tonneaux : cinq cents rations de pain, du thé et des conserves. C’est ainsi qu’il apprend que ce navire a fait naufrage, au nord du cap Sabine, le 23 juillet 1883. Dans un message trouvé le I° octobre 1883, parmi les caisses, le capitaine du Proteus, B.A. Garlington, déclare que le gouvernement fédéral ne désespère pas de sauver l’expédition – que Greely et ses compagnons ne perdent pas courage, dit-il en substance. Greely remet donc à une date ultérieure la poursuite de la retraite vers le sud. L’hiver, du reste, approche et il n’est que temps de construire un abri afin de pouvoir mieux affronter le froid : il s’installe à l’ouest du cap Sabine sur la plage nord de l’île Pim au camp dit Clay. Nous en sommes, à notre camp actuel du fjord Alexandra, éloignés seulement de quelques kilomètres.

Camp Clay, 78° 54′ N. 74° 03′ O. Troisième hiver sous une hutte recouverte par la baleinière miraculeusement portée par les flots, après son abandon. Ils ont quarante jours de vivres, mais qu’importe ! Ne vont-ils pas être prochainement relevés ?

L’attente se prolongera. plus de deux cent cinquante jours. Les glaces sont, cette année-là, très abondantes et les deux navires envoyés à leur rencontre (Proteus et Neptune) n’ont pu les atteindre. Qui plus est, la dérive des glaces empêche Greely de gagner la côte groenlandaise. Oserai-je dire que – connaissant très bien le secteur – cet argument ne me convainc pas : au cas où le détroit n’est pas franchissable par bateau l’été (du fait du mauvais temps ou des glaces), en revanche, par traî­neaux, l’hiver (dès décembre) et à l’avant-printemps, le détroit peut, à pied où à traîneau, être franchi ; mon exploration présente en porte témoignage. Mais il semble que Greely, épuisé, s’accroche à ses instructions et à ce petit et dernier dépôt du cap Sabine. Ancré à cette côte d’Ellesmere inhabitée, il ne croit pas devoir se porter, aussi vite que possible, alors qu’il est encore en force, sur la côte ouest- groenlandaise, dans les villages esquimaux d’Anoritoq, d’Etah, bien connus depuis les expéditions de Kane et de Hayes. Il pouvait, à tout le moins, envoyer une mission pour réclamer du secours, au lieu de faire explorer l’ouest de l’île Pim, ce qu’il entreprend, à plusieurs reprises, avec des hommes affamés.

La chasse est très médiocre malgré la présence des Groen­landais. Les explorateurs en sont vite réduits à manger du lichen de roche, leurs vêtements sont en loques. Au début, quelques crevettes sont bien pêchées sur le bord de la banquise. Plusieurs renards, même, capturés et mangés. Mais très vite, c’est la famine. Les appâts des pêcheurs sont bientôt de la chair humaine pourrie. Après des souffrances inouïes, dix-huit d’entre ces hommes vont mourir de froid et de faim l’un après l’autre. Juste avant le retour du soleil, un seul est manquant (mort le 18 février), six meurent en avril, quatre en mai et sept en juin (le dernier à Godhavn, le 8 juillet, après le sauvetage). Parmi eux : l’admirable Lockwood ; le Groenlandais Chris­tiansen ; Kilingsbury, le second, auquel Greely refusera de parler jusqu’à son agonie ; Octave Pavy, l’explorateur-médecin, [de nationalité française] apprécié de tous, qui, se sentant condamné, se suicide en avalant ce qui reste de la pharmacie et se jette à l’eau pour ne pas être mangé. Jens, qui se noie en chassant le phoque… Il est très vraisemblable que les morts aient été la dernière ressource des survivants affamés. C’est sans doute le médecin Pavy qui, découpant habilement avec son scalpel la chair utile des morts, notamment dans l’espace intercostal, a permis au groupe de survivre. Dépeçage également des cuisses, des bras et des jambes. Ultimes marques de respect ? La face, les mains et les pieds ne furent pas touchés. Pavy était si habile que seul un examen attentif a permis de déceler le travail chirurgical qu’il exécutait sous la peau. Après sa mort, les corps des nouvelles victimes (quatre) ont été raclés par les affamés et démembrés à un point tel qu’il n’a pas été possible d’en rassembler les restes épars. Officiellement, ces quatre, ainsi que Pavy, ont été consi­dérés comme perdus… en mer. Afin de faire bon poids, dans les bières des autres, les sauveteurs mirent… des pierres en guise de squelettes. Mais écoutons plutôt le bouleversant récit de Greely, dans son journal intitulé Dans les glaces arctiques, relation de l’expédition américaine à la baie de Lady Franklin. Paris, Hachette 1889 :

  • 25 février l’état de Lockwood devient grave. Nul signe de scorbut, mais un très grand affaiblissement, La faiblesse de Lockwood devient de plus en plus alarmante… on lui accorde une allocation supplémentaire de vivres, quatre onces de guillemots crus…
  • 8 avril Lockwood a une syncope, puis une sorte de fièvre cérébrale.
  • 20 mai Israël, l’astronome, plus faible encore que les autres. Sur les conseils du médecin, et pour lui donner une dernière chance, on lui sert quatre onces de corbeau, la seule viande qui nous reste… Ralston est mort ce matin, à 1 heure. Un peu avant son dernier soupir, Israël avait réintégré notre sac, j’y suis resté jusqu’à cinq heures ; le contact glacé du cadavre m’a forcé de chercher un autre asile…
  • 26 mai Si nous vivons encore, c’est parce que nous voulons vivre. Cette nuit a été vraiment affreuse…
    Le mois de juin et l’été s’ouvrent de la façon la plus sinistre. Les rafales hurlent, la neige fouette les airs… Nous sommes encore quatorze, mais la mort nous a tous plus ou moins frottés de son aile. Le terme ne tardera guère…
  • 4 juin  Nous n’avons plus la force de creuser une fosse pour enterrer nos morts…  Notre condition devient chaque jour plus horrible.
  • 5 juin  Journée claire, calme et chaude. J’ai pu me traîner sur les roches et y cueillir du lichen.
  • 6 juin    Malgré les promesses faites par le soldat C. B.  Henry, il vient de reconnaître qu’il a dérobé à l’ancien campement un lot de peaux de phoque [avec laquelle on préparait la soupe]. Il en a de même un paquet caché quelque part. Henry répond hardiment, sans frayeur ni contrition, et je remets aux sergents l’ordre écrit de le fusiller :

Parages du cap Sabine, 6 juin 1884.Aux sergents Brainard, Long, Frederik :

malgré les assurances que le soldat C.B. Henry nous a données, il vient de reconnaître avoir volé à l’ancien campement des courroies de peu de phoque… il sera … exécuté dans la journée, toutes précautions prises pour qu’il ne puisse nuire à personne. Vous tirerez, suivant l’usage, avec deux cartouches à balle et une cartouche à blanc. Cet ordre est impératif et absolument nécessaire pour conserver aux autres quelques chances de survie. Signé : A.W. Greely, premier lieutenant au 5° de cavalerie, etc., commandant l’expédition de la baie de Lady Franklin.

Vers 2 heures, on  entendit deux coups de feu… Chacun, sans exception, reconnut que   le malheureux avait mérité son sort…

  • 8 juin journée calme et claire… Je n’ai récolté qu’un demi­ litre de lichen… soupé d’un ragoût de courroies, les dernières… de tripes de roches et de lichen de rennes.
  • 9 juin Schneider, les genoux raides et enflés… Symptômes de scorbut. Il divague un peu ce soir. Souper : tripes de roches. thé, une paire de gants. Faute d’appâts, on ne prend plus guère de crevettes. Elison… lègue ses bras et ses jambes au Musée du service militaire et, de fait, son cas est réellement singulier ; Biederbick, l’infirmier, s’occupe à en rédiger l’observation détaillée…
  • 20 juin il y a aujourd’hui six ans que je suis marié ; il y en a trois que j’ai quitté ma femme pour venir ici. Quand verrai je la fin de cette mort vivante ! Tout ce que je réussis à faire ce jour-là est de me traîner sur les roches les moins éloignées de la tente pour trouver du lichen…
  • 21 juin 11 heures du matin. Rafale du sud…
  • 22 juin 1884. Grâce à… Frederik ou Brainard, je ne sais plus lequel des deux, nous avons pu boire un peu d’eau fraîche. Le soir, un peu avant minuit, je distingue clairement le bruit d’un sifflement de machine à vapeur… D’une voix affaiblie, je demande à Brainard et à Long s’ils ont encore la force de sortir… Ils répondent qu’ils vont essayer… Le pavillon de détresse abattu par le vent est redressé… Une longue discussion s’établit au sujet de ce bruit de sifflet… Mais des voix étrangères se font entendre, on m’appelle par mon nom…

D’un navire américain, la Thétis, débarquent rapidement en effet quelques marins. Ils sont saisis d’épouvante devant le tableau qu’offrent ces deux hommes qui se traînent sur la plage. Sur une petite éminence, ils aperçoivent enfin une tente battue par le vent, d’où partent des gémissements. Un des marins éclate en sanglots. Faute de pouvoir trouver assez vite la porte de l’abri, la toile est entaillée au couteau.

La vision découverte est un spectacle d’horreur. Sur l’un des cotés, près de l’entrée, la tête tournée vers l’extérieur était étendu un homme apparemment déjà mort. La mâchoire pendante, il nous regardait les yeux ouverts, fixes et vitreux, les lèvres sans vie. De l’autre coté, il y avait un autre homme, vivant mais sans mains et sans pieds, avec une cuillère attachée au moignon de son bras droit… Vis à vis, marchant sur ses mains et ses genoux, un homme noir avec une longue barbe désordonnée dans une robe sale et déchirée, une petite calotte rouge sur la tête et des yeux brillants et fixes.

Quand Colwell apparut (adjoint du commandant de la Thétis, le Capitaine Winfield Scott Schley), il se souleva et mit ses lunettes.

  • Qui êtes-vous ? lui demanda Colwell
    L’homme ne répondit point et le regarda, l’air hébété.
  • Qui êtes-vous ? dit-il de nouveau. L’un des hommes leva les yeux.
  • C’est Greely, le major Greely
    Colwell alors rampa vers lui et, le prenant par la main lui dit :
  • Greely… est-ce donc possible que ce soit vous ?

Récit de Jean  Malaurie Les derniers rois de Thulé        Plon  5° édition 1989

Trois ans après le drame de De Long, cet autre drame qui glace d’épouvante, n’est pas sans rappeler par son horreur celui du Naufrage de la Méduse, 65 ans plus tôt : un commandement militaire, non pour faire la guerre mais pour affronter les risques d’une expédition, dont ils n’ont pas l’expérience. Ne peut-il s’agir que des aléas de tous ceux qui essuient les plâtres ? Moins de dix ans plus tôt,  les hommes du Polaris qui savaient eux aussi ce qu’est la zizanie, étaient sortis vivants de huit mois de dérive sur des bouts de glace parce qu’ils avaient à leurs cotés quatre Esquimaux ; les hommes de Greely, refusant la solution qui leur aurait fait rejoindre une côte fréquentée par les Esquimaux s’étaient faits piéger par les dissensions, la haine, puis la mort, de faim, de 17 hommes.

4 09 1881                           Jean-Louis Mouras, de Vesoul, dépose un brevet pour une nouvelle fosse d’aisance dite vidangeuse automatique et inodore, autrement dit la fosse septique.

1 10 1881                              Ouverture à Montpellier du premier lycée de jeunes filles de France.

1881                                      Lois sur la liberté de réunion, d’association, de la presse. Ces lois, et celles à venir, en 1901, sur la liberté d’association, en 1905, sur la séparation des Églises et de l’État devront leur existence essentiellement à l’influence en haut lieu des francs-maçons. Création de HEC : Hautes Études Commerciales. Alexis Millardet, professeur de botanique à Bordeaux,  et Gayon mettent au point la bouillie bordelaise – mélange de chaux et de cuivre – pour combattre le mildiou qui ravage le vignoble. Ce champignon s’étale en tâche huileuse sur le dos de feuilles, détruisant ainsi les inflorescences, maculant les grappes, allant jusqu’à craqueler les rameaux. Reconstitué à partir de plants américains, le vignoble français était ainsi à l’abri du phylloxera, mais sensible au mildiou. Quant il ne restait rien du plant antérieur, les viticulteurs greffaient souvent l’aramon, un cépage très productif, mais à faible degré : les deux tiers du vignoble titraient moins de onze degrés.

1° centrale électrique à Goldaning, dans le Surrey ; 1° tramway électrique Siemens à Berlin ; définition des mesures d’électricité : toutes ces nouveautés sont mises en valeur pour la première Exposition internationale d’Électricité qui se tient à Paris. La photographie était jusqu’à présent un art demandant une très lourde logistique : plaques de verre enduites de collodion, boite de 50 cm de coté, une tente etc…George Eastman invente une machine à préparer des plaques en continu, qu’il n’est plus nécessaire de développer aussitôt : des plaques sèches au gélatino-bromure d’argent : sa société se nomme Eastman Dry Plates Company, qui deviendra Kodak en 1888. Un an plus tard il invente le film souple à la place des plaques de verre.

Gaston Maspero, professeur au Collège de France à 27 ans, directeur général des fouilles et antiquités de l’Égypte, devait avoir un bon contact comme on dit aujourd’hui, et grandement conscience de la nécessité de se mêler aux autochtones, car c’est ainsi qu’il entra en relation avec un pilleur de tombes qui le conduisit sur le site où se trouvaient les momies de la XXI° dynastie : Deir el- Bahari, dans la Vallée des Rois, où l’on découvrit plus de 3 000 statuettes, des papyrus et 36 cercueils contenant les dépouilles des plus grand pharaons d’Égypte, dont celle de Ramsès II.

Léon Gambetta, président du Conseil envoie en Corse Emmanuel Arene, aux ordres duquel se tiendront le préfet et son administration : il fera le choix de la facilité en mettant en place un clientélisme : ce dernier épousera le clanisme local qui se verra ainsi conforté par ces distributions d’emplois, de pensions et d’avantages.

Indépendance de la Roumanie, royaume reconnu par l’ensemble des pays d’Europe

La France impose son protectorat à la Tunisie, privant ainsi le bey de Tunis de toute indépendance. A la suite d’une révolte sanglante, le gouvernement devra démissionner.

Nous pouvons dire à ces peuples (parlant des colonies) sans les tromper que là où la France est établie, on l’aime ; que là où elle ne fait que passer, on la regrette ; que partout où sa lumière resplendit, elle est bienfaisante ; que là où elle ne brille pas, elle a laissé derrière un long et doux crépuscule, où les regards et les cœurs restent attachés.

Jean Jaurès 1881

Des soldats français revenant justement de Tunisie défilent à Marseille : quelques sifflets fusent, venus, dit-on, de l’importante communauté italienne : il n’en faut pas plus pour que cette dernière se voit soumise à la vindicte populaire pendant trois jours : il n’y a pas de morts mais les biens sont souvent détruits ; on parlera de Vêpres marseillaises.

Création d’un ministère de l’Agriculture. Les progrès techniques  de l’agriculture entraînent une diminution du besoin de main d’œuvre : l’exode rural a commencé depuis déjà plusieurs décennies : à partir de 1881, les campagnes se vident de 100 000 personnes par an, de 130 000 à partir de 1891 !

Affaibli par la maladie et la famine, Sitting Bull se rend. Les Indiens se lancent dans des combats perdus. Tout va être entrepris pour les parquer, les diminuer, les déposséder. Le général Sheridan – un bon Indien est un Indien mort – se charge des derniers massacres.

02 1882                                  L’Union Générale, banque catholique vient de faire faillite : l’antisémitisme renaissant en attribue la faute aux Rothschild :

Les désastres financiers qui viennent de ravager tant de familles nous montrent le Juif tout puissant du haut de son trône et les sociétés modernes asservies au joug de ce roi sans entrailles. Les Juifs sont les rois de la finance.

R.P. Bailly, Assomptionniste, directeur de la Revue La Croix, qui deviendra quotidien plus tard.

9 03 1882                           Étienne Jules Marey annonce qu’il vient d’obtenir, au moyen de la photographie instantanée, l’analyse complète des différentes formes de locomotion, y compris le vol des oiseaux : c’est le chronophotographe à plaque fixe, qui annonce le cinéma. Ernst Abbe et Carl Zeiss mettent au point des microscopes qui permettent de distinguer des particules de l’ordre de 2 millièmes de millimètre d’épaisseur : ce progrès va entraîner celui de l’identification des tissus.

11 03 1882                           Renan ne se montre pas chaud partisan du devoir de mémoire :

L’oubli, et je dirai même l’erreur historique, est un facteur essentiel de la création d’une nation, et c’est ainsi que le progrès des études historiques est souvent pour la nationalité un danger. L’investigation historique, en effet, remet en lumière les faits de violence qui se sont passés à l’origine de toutes les formations politiques, même de celles dont les conséquences ont été le plus bienfaisantes. L’unité se fait toujours brutalement ; la réunion de la France du Nord et de la France du Midi a été le résultat d’une extermination et d’une terreur continuée pendant près d’un siècle…

[...] L’homme n’est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagnes. Une grande agrégation d’hommes, saine d’esprit et chaude de cœur, crée une conscience morale qui s’appelle une nation.

Ernest Renan Conférence Qu’est-ce qu’une nation ? en Sorbonne. [Le texte intégral de cette conférence se trouve dans la catégorie Discours]

4 04 1882                   Création du RTM : Restauration des Terrains de Montagne, un service des Eaux et Forêts spécialisé dans la lutte contre l’érosion principalement de l’eau en terrain de montagne ; cela concerne essentiellement les terrains très en pente dont les sols sont fragilisés par un excès d’eau et se traduira les plus souvent par la construction de petits barrages de rétention des boues et aussi par la plantation d’épicéas ou/et sapins, à même d’absorber 200 litres d’eau par jour.

Outre les grandes entreprises de reboisement – Landes, Sologne, Champagne, Lubéron -, l’effort est général pour redonner une place en vue à l’arbre, tant de la part des particuliers que de l’État ou des municipalités :

Le XVII° siècle n’a guère été forestier. D’une part, certes, c’est un siècle qui a eu peur de manquer de bois du fait de la consommation croissante des manufactures et de la marine ; d’autre part, on trouve jusqu’à la fin du XVIII° siècle des exemples de jugement négatif sur l’action de la forêt qui refroidit le climat et qui de toutes façons doit être défrichée afin de permettre une mise en valeur des terres, considérée comme la principale source de richesse d’un pays.

Au XVIII° siècle, plus sur la fin qu’au début,  apparaît une attitude tout à fait différente qui signifie peut-être la fin de l’idéologie du défrichement qui s’enracine dans la nuit des temps : l’idéologie du reboisement.

Gérard Brugnot, Yves Cassaire     Restaurer la montagne           Museon Arlaten 2004

Sur les versants du mont Faron à Toulon, de Notre Dame des Doms à Avignon, du mont Duplan à Nîmes et de Notre Dame de la Garde à Marseille, il s’agissait à la fois d’embellir la ville, d’assainir l’air et de protéger les cités d’une éventuelle érosion. Sur les terres de montagne, superficielles et pentues, les reforestations visaient la protection des routes et des habitations contre les dangers de l’érosion, de l’éboulement et des avalanches. Enfin, sur les terres ingrates et délaissées par l’agriculture, les plantations devaient alimenter les besoins de la nouvelle industrialisation en résineux.

Martine Chalvet                   Une histoire de la forêt          Seuil 2011

Le reboisement va avoir ses héros : Prosper Demontzey (1831-1898), l’Hercule soutenant les montagnes, associe les techniques du génie civil et biologique : une de ses plus belles réalisations : le bassin du Riou Bourdou en Ubaye. Et encore Georges Fabre qui consacrera l’essentiel de sa vie au reboisement de l’Aigoual (cf 1894).

10 04 1882                         Robert Koch annonce à ses collègues de la Société de physiopathologie de Berlin la découverte de la bactérie responsable de la tuberculose, le bacille qui prendra son nom.

22 04 1882                          Raz de marée sur La Rochelle.

13 07 1882                         Inauguration de l’Hôtel de Ville de Paris, reconstruit par Théodore Ballu et Pierre Joseph Edouard Deperthes.

13 12 1882                            Alphonse Bertillon établit les premières fiches signalétiques de délinquants.

1882                                     L’Américain Henry Seely invente le fer à repasser électrique, qui ne fût commercialisé en France, par Calor, qu’en 1917. Ce que l’on nommait alors la réclame n’aura pas à trop se creuser la tête : votre confort ne tient qu’à un fil.

Antonio Gaudi commence la construction de la Sagrada Familia à Barcelone ; on lui demande : A quoi bon décorer aussi richement des clochers de plus de cent mètres, puisqu’on le les voit pas du sol ? Les anges la verront, répond-il. Cent ans plus tard nul ne saurait dire quand elle risque d’être terminée ; lorsque ce sera le cas, elle comprendra 12 clochers latéraux entourant un clocher central à plus de 170 mètres… à l’intérieur, une galerie accueillerait 1 500 chanteurs accompagnés par 5 orgues.

Au Japon, Jigorõ Kanõ met au point le judo. Il sera introduit en France en 1935 par Kawaishi Mikinosuke. Le docteur Pinsker, un Allemand, lance l’idée de création d’une nation juive.

Des habitants du village italien de Segusino, proche de Venise, décident d’émigrer, non pas en Amérique du sud comme la plupart de leurs compatriotes émigrés, mais au Mexique et ils se poseront à Chipilo, pas bien loin de Mexico, au sud-est. Un de leurs descendants Rafael Piloni, explique pourquoi : On leur avait fait un lavage de cerveau, à nos ancêtres. On leur avait dit qu’ici les mules croulaient sous le poids de l’or tellement les terres étaient riches. Les Vénitiens sont venus, ils n’ont rien trouvé de ce qu’on leur avait promis, avec en plus l’obstacle de la langue. Cela a été le premier mensonge de Porfirio [le général Porfirio Díaz, président du Mexique de 1876 à 1911]. Les terres se révéleront incultes, mais la majorité d’entre eux n’aura pas envie de refaire les valises et donc resteront. Pour s’en sortir d’en d’aussi mauvaises conditions, il n’y avait qu’une chose : le travail et comme il ne leur faisait pas peur, ils prospérèrent. Ils sont encore là, parlant un dialecte proche de leur vénitien de la fin de XIX° siècle, le chipileño. Ils se sont bien sûr mis à la page, avec une équipe de foot de la Juve, une autre de l’Inter de Milan etc

Première de l’aiguille du Géant, qui domine Courmayeur à 4013 m. Le grand guide de Courmayeur, Emile Rey, y laissera la vie, 13 ans plus tard.

École Normale de St Cloud, surnommée Le couvent sans crucifix.

Lettre de Jules Ferry aux instituteurs pour définir la mission des hussards noirs de la république. Dès 1879, les Conseils à propos de la vie privée de l’instituteur étaient très précis :

On ne verra jamais l’instituteur désœuvré les jours de congé. Cette inaction produit le plus mauvais effet sur l’esprit des populations… Il ne faut pas qu’il se conduise comme un campagnard que les futilités de la foire amusent, que les trompettes et les tambours des baladins attirent, que les sornettes, les farces grossières des pitres et des jocrisses désopilent… Il ne lui sera pas défendu d’assister à un concert où des artistes de talent se font entendre, mais il doit consulter sa bourse.

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Le sérieux, ou plutôt l’austérité laïque toute nouvelle dont l’École normale imprégnait ses émules, se trouvait justement calquée sur la rigueur qui prévalait dans les séminaires religieux. Or, ce rigorisme imposait deux choses aux normaliens : l’abstention totale et définitive d’église, et le renoncement absolu au cabaret, deux lieux de perdition également incompatibles avec la dignité de l’enseignant moderne, ouvert sur le Progrès.

[...] Un instituteur public devait montrer en toutes circonstances l’exemple d’une pureté rigide dans sa vie privée totalement engagée, par son métier, dans une laïcité militante. Un élève-maître surpris à la messe aurait été sévèrement sanctionné par son directeur ! Et puis, il y a toujours, partout, des délateurs emplis du désir de nuire… En cas de récidive le garçon aurait encouru l’exclusion pure et simple de l’école, évidemment sous un prétexte quelconque et fallacieux.

Claude Duneton Le Monument  Balland 2003

Au jeune député Jean Jaurès qui l’interrogeait sur l’orientation générale du gouvernement, Jules Ferry répondait : Organiser l’humanité sans Dieu et sans Roi.

L’Angleterre occupe l’Égypte. L’émancipation des femmes commence en Angleterre : elles resteront propriétaires de leurs biens après le mariage. Racing Club de France. Premières colonies de vacance. Création de la ligue des patriotes qui devient le fief des revanchards (…contre les Allemands). La Conférence Internationale Polaire de Hambourg, en 1879, a décidé de la Première Année Polaire Internationale 1882-1883.

Si les Eaux et Forêts ont déjà intégré l’écologie, il n’en va pas de même pour les chasseurs :

Les montagnards font une chasse continuelle aux ours et aux aigles. Ils les poursuivent dans le creux des rochers, ils luttent contre elles et, de jour en jour, ces bêtes malfaisantes deviennent plus rares.

G. Bruno. Le tour de France par deux enfants.


Par l.peltier dans (7 : 1872 à 1907) le 27 mars 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

2 04 1888                  Stanley, reparti pour l’Afrique Centrale depuis un an, retrouve Emin Pacha et ses 600 hommes sur les bords du lac Albert. Emin Pacha, comme son nom ne l’indique pas, est allemand : Mazenod, dit Eduard Emmanuel Schnitzer ; il était sous les ordres du général Gordon, qui commandait au Soudan une colonne égyptienne et s’était fait assassiner en 1885 par Mohammed Achmed, chef musulman fanatique. Mais Emin Pacha ne veut pas partir : Stanley attendra donc qu’il change d’avis, ce qui se fera fin 1889 quand il regagnera Zanzibar accompagné de ses hommes.

13 05 1888                 Au Brésil, la majorité parlementaire vote l’abolition de l’esclavage, proclamée par la régente Isabel, épouse de Gaston d’Orléans, petit-fils de Louis Philippe, et fille de Pedro II, en voyage en Europe.

15 06 1888                  Jean Jaurès écrit aux instituteurs :

Vous tenez en vos mains l’intelligence et l’âme des enfants ; vous êtes responsable de la patrie. Les enfants qui vous ont été confiés n’auront pas seulement à écrire et à déchiffrer une lettre, à lire une enseigne au coin d’une rue, à faire une addition et une multiplication…

Ils seront citoyens et ils doivent savoir ce qu’est une démocratie libre, quels droits leur confère, quels devoirs leur impose la souveraineté de la nation.

Enfin, ils seront hommes et il faut qu’ils aient une idée de l’homme, il faut qu’ils sachent quelle est la racine de toutes nos misères : l’égoïsme aux formes multiples ; quel est le principe de notre grandeur : la fierté unie à la tendresse. Il faut qu’ils puissent se représenter à grands traits l’espèce humaine domptant peu à peu les brutalités de la nature et les brutalités de l’instinct et qu’ils démêlent les éléments principaux de cette œuvre extraordinaire qui s’appelle la civilisation. Il faut leur montrer la grandeur de la pensée ; il faut leur enseigner le respect et le culte de l’âme en éveillant en eux le sentiment de l’infini qui est notre joie, et aussi notre force, car c’est par lui que nous triomphons du mal, de l’obscurité et de la mort.

Eh ! quoi ! Tout cela à des enfants !

Oui, tout cela, si vous ne voulez pas fabriquer simplement des machines à épeler.

30 06 1888                 Une pluie de météorites – mille environ – s’abat sur Polotsk, en Biélorussie.

23 07 1888                  À Belfast, le vétérinaire irlandais John Boyd Dunlop remplace les roues métalliques de son tricycle par des pneumatiques munis d’une chambre à air : les courses auxquelles il participe sont ainsi quasiment gagnées d’avance. La même année, la cour de l’hôtel Savoy de Londres est pavée de cubes de caoutchouc, diminuant ainsi le bruit des attelages.

5 08 1888                    Bertha Ringer a épousé Carl Benz, dont les inventions mécaniques ont déjà bien grignoté la dot ; si au moins, il les exploitait convenablement, mais même pas. Elle est très énervée, et, au petit matin, se met aux commandes du prototype Benz Patent Motorwagen – modèle 3 – pour faire les 104 km qui séparent Mannheim de Pforzheim, un record de distance. Comme il ne fallait pas regarder à la dépense d’huile de coude, elle emmène ses deux fils pour changer les piles de recharge, s’approvisionner en benzine chez les pharmaciens, manipuler l’eau pour refroidir les moteurs. Le parcours est effectué à la vitesse de 15 km/h. Carl en tirera quelques leçons, dont certaines mécaniques comme une vitesse supplémentaire pour les côtes. Dès 1885, il avait développé le Tricycle Teo en installant un monocylindre refroidi par eau, d’un litre de cylindrée et de 560 watts, avec allumage électrique, soupape d’admission commandée, boîte de vitesses et différentiel, sur un tricycle. De 1885 à 1887, il en avait développé trois versions.

11 12 1888                  Premier emprunt russe à la Bourse : 500 millions de francs à 4 % d’intérêt, ont été très vite souscrits : l’amitié franco-russe est en route, mais personne ne devine que la belle route va dans le mur. En attendant, on va beaucoup s’embrasser pendant une bonne dizaine d’années.

12 1888                       A Toulon, premier essai du Gymnote, sous marin à électricité, construit par Gustave Zédé

1888                            Fridtjof Nansen, explorateur norvégien traverse avec cinq compagnons une partie du Groenland avec des skis en chêne à trois rainures, en 24 jours. En 1895, il atteindra en compagnie du lieutenant Hjalmar Johansen le point le plus proche du pôle nord – 379 km -, jusque là jamais atteint : 86° 14′ latitude nord. Son livre In Northern Mists, contribuera grandement à l’essor du ski.

Aux États-Unis, le General Allotment Act met en place la parcellisation des terres indiennes.

Les lecteurs de la presse anglaise se régalent des horreurs des 5 crimes commis par Jack l’Eventreur qui prend son temps pour éviscérer, disséquer en détail les prostituées qu’il assassine. On ne connaîtra jamais vraiment son identité ; plusieurs suspects, proches de la famille royale, mais surtout, un ancien policier satisfaisant ainsi une vengeance contre une hiérarchie qui lui avait refusé une promotion ?

Le début de la ruée sur le caoutchouc en Amazonie a dix ans. Passé le rush des aventuriers au sein desquels les perdants étaient plus nombreux que les gagnants, apparaissent les hommes d’affaires, au mieux malhonnêtes, au pire fous criminels : le Péruvien Julio Cesar Arana sera probablement le pire :

En 1888, l’année où Dunlop invente le pneumatique, Arana se lance dans le commerce du caoutchouc en Amazonie péruvienne, à Tarapoto, sur le rio Huallaga [un des nombreux affluents de l’Amazone, dans son cours supérieur, qui prennent tous leur source sur le versant Est de la Cordillère des Andes. Les sources du Huallaga sont au nord-est de Lima]. Ses profits se montent à 400 %, ce qui l’incite à persévérer, même s’il doit pour cela adopter des méthodes très particulières.

Dès 1890, Arana se heurte à une contrainte inhérente au commerce du caoutchouc naturel : pendant les six mois de la saison des pluies, alors que la forêt inondée devient impraticable et que la cueillette s’arrête, sa main-d’œuvre, constituée alors de Nordestins, devait au minimum continuer à être nourrie. À moins que… Ne pouvait-on trouver une main-d’œuvre dont la pure et simple disparition n’attirerait l’attention de personne ? Impossible à mettre en œuvre avec des Nordestins, cette idée devenait envisageable avec des Amérindiens.

En 1899, Arana s’installe dans le bassin du rio Putumayo [un autre affluent de l’Amazone, plus au nord, dont la source est proche de Quito]. Il se débarrasse des quelques commerçants colombiens qui exploitaient le caoutchouc dans cette zone, puis, avec une armée de mercenaires, criminels, déviants et sadiques, il fait régner une terreur absolue chez les Indiens witotos. Réduits à l’esclavage pour la récolte du latex, les Witotos sont soumis à d’énormes quotas de production ; alors qu’ils auraient la plus grande facilité à disparaître dans la forêt, les malheureux doivent se soumettre, leurs femmes et leurs enfants étant entre les mains des hommes d’Arana. Mais la situation se dégrade très vite, pour atteindre le fond de l’horreur. Tandis que leurs femmes sont livrées à la prostitution et que leurs enfants sont coupés en morceaux pour nourrir les chiens des mercenaires, les travailleurs witotos subissent des traitements de plus en plus effroyables, humiliations, amputations, chasses à l’homme, meurtres incessants à titre de simple distraction, immolations en masse par le feu. Avec une main-d’œuvre aisément renouvelable, il n’était plus nécessaire de nourrir les travailleurs pendant les six mois d’inaction de la saison des pluies.

Tout cela finit par se savoir. En 1907, un jeune ingénieur américain, Hardenburg, qui descendait le Putumayo en pirogue, est arrêté et emprisonné par les mercenaires d’Arana qui le considèrent comme un témoin gênant. Pendant sa détention, il assiste à des scènes de cauchemar et, dès sa libération en 1908, il se rend à Londres pour témoigner ; le journal anglais The Morning Leader sempare de l’affaire et, en 1910, le Foreign Office envoie une commission d’enquête sur le Putumayo, cette région étant alors sous influence anglaise. Six mois plus tard, le rapport de cette commission fait l’effet d’une bombe : pendant les années de la présence d’Arana sur le Putumayo, sa société avait fait un bénéfice de 7 millions de dollars, mais, dans le même temps, la population witoto avait décru de 50 000 à moins de 8 000. Il n’est pas inutile de garder en mémoire que le fameux boom du caoutchouc s’est fait au prix du génocide des Witotos. Julio César Arana n’a jamais été condamné, ni même jugé. Nommé sénateur du département de Loreto au Pérou, il décédera paisiblement à Lima en 1952, à l’âge de 88 ans.

Francis Hallé Plaidoyer pour l’arbre                        Actes Sud 2005

27 01 1889                     La France n’a pas le moral. Le général Georges Boulanger, bel homme de grande prestance, est devenu le fédérateur de tous les râleurs : il a déjà été ministre de la guerre 3 ans plus tôt. Le gouvernement a cru pouvoir s’en débarrasser en le mettant à la retraite : malheur ! cela le rend éligible, et il se présente à chaque élection partielle, jusqu’à celle de Paris pour laquelle il recueille 245 000 suffrages… il hésite à marcher sur l’Elysée, mais il va être inculpé de complot contre l’État et s’enfuira à Bruxelles le 19 avril. Mais ses partisans feront encore trembler la France des isoloirs jusqu’en mai 1890.

La dépression économique des années 1880 a frappé tous les secteurs professionnels et provoqué un marasme général et un chômage massif. Les difficultés budgétaires ralentissent les commandes de l’État. La crise du phylloxéra dévaste la viticulture ; la concurrence des blés étrangers fait chuter les prix ; le petit commerce pâtit des premiers grands magasins.

La crise économique se double d’une crise politique à la suite des élections de 1885 qui ne dégagent aucune majorité stable, la valse des ministères s’ensuit ; l’antiparlementarisme s’enflamme.

Le rejet des travailleurs étrangers devient de plus en plus manifeste. Les tribuns de la plèbe s’emparent du sujet, et pour longtemps. Début mai 1893, un débat allume le parlement sur les conditions du séjour des étrangers en France et sur la protection du travail national. Le terme d’invasion devient courant.

À la xénophobie est lié le déferlement de l’antisémitisme, orchestré par Édouard Drumont, auteur de La France Juive, et bientôt directeur d’un quotidien, La Libre Parole, qui divulgue les crimes prétendus des enfants de Moïse, autant de flèches empoisonnées que répercute toute une presse nationaliste.

La demande pressante d’un retour à l’autorité, qui devrait s’incarner dans un chef populaire, a pris la figure du mouvement boulangiste entre 1886 et 1889. Son échec n’a pas été définitif : les ligues de l’affaire Dreyfus, à la fin du siècle, reprendront aussi bien sa flamme antiparlementaire que l’antisémitisme de Drumont.

Michel Winock Le Monde du vendredi 25 janvier 2013

30 01 1889                   L’archiduc d’Autriche Rodolphe, fils unique de François Joseph et d’Élisabeth, et Mary Vetsera, sa maîtresse, sont retrouvés morts dans un pavillon de chasse de Mayerling, à 40 km au sud de Vienne. On ne sait pas encore aujourd’hui avec certitude la cause de ces morts : assassinat de Mary Vetsera par Rodolphe, puis suicide de Rodolphe, ou bien assassinat sur ordre de François Joseph ou de Bismarck, ou de comploteurs voulant renverser François Joseph ? Le cinéma exploitera largement ce drame. 25 ans plus tôt, à l’âge de 7 ans, le garçon avait connu une éducation particulièrement déstabilisatrice : obsédé par la chose militaire, son père l’avait mis dans les mains d’un précepteur chargé de mettre en pratique ses propres ordres : entraînement intensif, douches froides, manœuvres dans la neige, jusqu’à être lâché dans un zoo pour lui faire croire qu’il était poursuivi par des bêtes féroces… Ce régime commando sur un enfant de 7 ans avait provoqué angines, diarrhées, insomnies, crises de toux et frayeurs subites. Seule une menace d’étalage public de l’affaire de la part d’Élisabeth avait pu mettre un terme à l’entreprise… et ce n’est qu’à cette occasion qu’elle avait pu récupérer la maitrise de l’éducation de ses enfants.

Première incinération en France, au Père Lachaise.

6 02 1889                    Camille Douls est étranglé et décapité par ses guides dans le sud Marocain. Il avait 25 ans et voulait marcher dans les pas de René Caillié en gagnant Tombouctou par le Sahara occidental. Rassemblées, ses notes seront publiées : Cinq mois chez les Maures nomades du Sahara occidental. Il avait rencontré le grand cheikh marocain Ma el-Aïnine, fondateur de la ville sainte de Smara, refuge des opposants au colonisateur, quête ultime 40 ans plus tard, de Michel Vieuchange qui mourra peu après l’avoir furtivement connue, rendue au désert, le 1 novembre 1930.

2 04 1889                   Inauguration de la Tour Eiffel à Paris. Les invités montent à pied, car les ascenseurs, les premiers au monde, ne fonctionneront que le 19 mai. Gustave Eiffel avait jugé que l’utilisation de boulons pour l’assemblage des poutrelles ne pouvait convenir, aussi fut-il fait avec du rond de fer chauffé et martelé à chaque bout après avoir été passé entre les deux éléments à assembler.

Eiffel conçut un système de contrevents pour résister à l’action du vent et l’ensemble du monument de fer demeure très léger (sa charge au sol est égale à celle d’un homme assis sur une chaise). Toutefois, si la Tour Eiffel surprend par l’audacieux profil de sa partie supérieure, il a fallu faire des concessions aux préjugés architecturaux du temps et rajouter entre les piles des arcs ajourés qui rassurent l’œil mais n’ont aucune fonction tectonique.

Jean Pierre Mouilleseaux   Le Grand Atlas de l’architecture mondiale. Encyclopædia Universalis 1988

Avec ses 321 m, elle met un terme au monopole de la hauteur détenu jusqu’alors par les édifices religieux : les Allemands avaient justement l’ambition de s’approprier le record avec la cathédrale d’Ulm : mais la flèche, avec 161 m, ne sera achevée que l’année suivante. Bien sûr, elle eut ses détracteurs, beaucoup plus nombreux que les partisans :

ce lampadaire véritablement tragique

Léon Bloy

ce squelette de beffroi.

Paul Verlaine

cette haute et maigre pyramide d’échelles de fer, chandelier creux, squelette disgracieux et géant, dont la base semble faite pour porter un formidable monument de Cyclopes, et qui avorte en un ridicule et mince profil de cheminée d’usine.

Guy de Maupassant

Mais le pompom sera remporté par Joris Karl  Huymans :

Devant ce temple se dresse la fameuse tour à propos de laquelle l’univers entier délire.

Tous les dithyrambes ont sévi. La Tour n’a point, comme on le craignait, soutiré la foudre, mais bien les plus redoutables des rengaines : arc de triomphe de l’industrie, tour de Babel, Vulcain, cyclope, toile d’araignée du métal, dentelle de fer. En une touchante unanimité, sans doute acquise, la presse entière, à plat ventre, exalte le génie de M. Eiffel.

Et cependant sa tour ressemble à un tuyau d’usine en construction, à une carcasse qui attend d’être remplie par des pierres de taille ou des briques. On ne peut se figurer que ce grillage infundibuliforme [qui a la forme d’un entonnoir. ndlr] soit achevé, que ce suppositoire solitaire et criblé de trous restera tel.

Cette allure d’échafaudage, cette attitude interrompue, assignées à un édifice maintenant complet révèlent un insens absolu de l’art. Que penser d’ailleurs du ferronnier qui fit badigeonner son œuvre avec du bronze Barbedienne, qui la fit comme tremper dans du jus refroidi de viande ? – C’est en effet la couleur du veau en Bellevue des restaurants ; c’est la gelée sous laquelle apparaît, ainsi qu’au premier étage de la tour, la dégoûtante teinte de la graisse jaune.

La Tour Eiffel est vraiment d’une laideur qui déconcerte et elle n’est même pas énorme ! – Vue d’en bas, elle ne semble pas atteindre la hauteur qu’on nous cite. Il faut prendre des points de comparaison, mais imaginez, étagés, les uns sur les autres, le Panthéon et les Invalides, la colonne Vendôme et Notre-Dame et vous ne pouvez vous persuader que le belvédère de la tour escalade le sommet atteint par cet invraisemblable tas. – Vue de loin, c’est encore pis. Ce fût ne dépasse guère le faîte des monuments qu’on nomme. De l’Esplanade des Invalides, par exemple, il double à peine une maison de cinq étages ; du quai d’Orléans, on l’aperçoit en même temps que le délicat et petit clocher de Saint-Séverin et leur niveau paraît le même.

De près, de loin, du centre de Paris, du fond de la banlieue, l’effet est identique. Le vide de la cage la diminue ; les lattis et les mailles font de ce trophée du fer une volière horrible.

Enfin, dessinée ou gravée, elle est mesquine. Et que peut être ce flacon clissé de paille peinte, bouché par son campanile comme par un bouchon muni d’un stilligoutte, à côté des puissantes constructions rêvées par Piranèse, voire même des monuments inventés par l’Anglais Martins ?

De quelque côté qu’on se tourne, cette œuvre ment. Elle a trois cents mètres et en paraît cent ; elle est terminée et elle semble commencée à peine.

À défaut d’une forme d’art difficile à trouver peut-être avec ces treillis qui ne sont en somme que des piles accumulées de ponts, il fallait au moins fabriquer du gigantesque, nous suggérer la sensation de l’énorme ; il fallait que cette tour fût immense. (…) C’était irréalisable ; alors à quoi bon dresser sur un socle creux un obélisque vide ? Il séduira sans doute les rastaquouères, les bellâtres passés au jus de chique, les parvenus à l’élégance clinquante, tapageuse, mais il ne disparaîtra pas avec eux, en même temps que les galeries de l’Exposition (…).

Si, négligeant maintenant l’ensemble, l’on se préoccupe du détail, l’on demeure surpris par la grossièreté de chaque pièce. L’on se dit que l’antique ferronnerie avait cependant créé de puissantes œuvres, que l’art des vieux forgerons du XVI° siècle n’est pas complètement perdu, que quelques artistes modernes ont eux aussi modelé le fer, qu’ils l’ont tordu en des mufles de bêtes, en des visages de femmes, en des faces d’hommes ; l’on se dit qu’ils ont également cultivé dans la serre des forges la flore du fer, qu’à Anvers, par exemple, les piliers de la Bourse sont, à leur sommet, enlacés par des lianes et des tiges qui s’enroulent, fusent, s’épanouissent dans l’air, en d’agiles fleurs dont les gerbes métalliques allègent, vaporisent, en quelque sorte, le plafond de l’héraldique salle.

Ici rien ; aucune parure si timide qu’elle soit, aucun caprice, aucun vestige d’art. Quand on pénètre dans la tour, l’on se trouve en face d’un chaos de poutres, entrecroisées, rivées par des boulons, martelées de clous. L’on ne peut songer qu’à des étais soutenant un invisible bâtiment qui croule. L’on ne peut que lever les épaules devant cette gloire du fil de fer et de la plaque, devant cette apothéose de la pile de viaduc, du tablier de pont !

L’on doit se demander enfin quelle est la raison d’être de cette tour. Si on la considère, seule, isolée des autres édifices, distraite du palais qu’elle précède, elle ne présente aucun sens, elle est absurde. Si, au contraire, on l’observe comme faisant partie d’un tout, comme appartenant à l’ensemble des constructions érigées dans le Champ de Mars, l’on peut conjecturer qu’elle est le clocher de la nouvelle église dans laquelle se célèbre (…) le service divin de la haute Banque. (…)

Dans ce cas, sa matière de coffre-fort, sa couleur de daube, sa structure de tuyau d’usine, sa forme de puits à pétrole, son ossature de grande drague pouvant extraire les boues aurifères des Bourses, s’expliqueraient. Elle serait la flèche de Notre-Dame de la Brocante, la flèche privée de cloches, mais armée d’un canon qui annonce l’ouverture et la fin des offices, qui convie les fidèles aux messes de la finance, aux vêpres de l’agio, d’un canon qui sonne, avec ses volées de poudre, les fêtes liturgiques du Capital !

Elle serait, ainsi que la galerie du dôme monumental qu’elle complète, l’emblème d’une époque dominée par la passion du gain ; mais l’inconscient architecte qui l’éleva n’a pas su trouver le style féroce et cauteleux, le caractère démoniaque, que cette parabole exige.

[…] Cette galerie des Machines, elle, trouvait grâce à ses yeux : on n’entre pas dans la Tour Eiffel, mais on entre dans la Galerie des Machines : on y est dans un intérieur]

L’on reconnaît qu’au point de vue de l’art cette galerie constitue le plus admirable effort que la métallurgie ait tenté. Seulement, je dois le répéter encore ; ainsi qu’à l’Hippodrome [architecte : Charles Rouhault de Fleury], ainsi qu’à la Bibliothèque nationale [architecte : Henri Labrousse], cet effort est tout interne. Le palais des Machines est grandiose, en tant que nef, qu’intérieur d’un édifice, mais il est nul, en tant qu’extérieur, en tant que façade vue du dehors. L’architecture n’a donc pas fait un pas nouveau dans cette voie ; faute d’un homme de génie, le fer est encore incapable de créer une œuvre personnelle, entière, une véritable œuvre.

Joris Karl Huysmans Le fer. Certains         1889

La concession avait été établie pour 20 ans : elle aurait du donc être détruite en 1909, mais à ce moment-là, elle était aux mains de l’armée qui y avait établi un centre de communication, et après, il y eut la guerre, et après… on s’y était habitué.

Elle restera la plus haute construction du monde pendant 41 ans ; puis viendront battre ce record l’Empire State Building, à New York en 1931 avec 381 m, le World Trade Center de New York en 1972, avec 417 m, la Sears Tower de Chicago en 1974, avec 443 m et les Petronas Tower de Kuala Lumpur avec 451 m en 1996, le World Financial Center, à Shangaï, avec 460 mètres en 1999, Taipei 101 à Taïwan, avec 508 mètres, Burj Dubaï à Dubaï,  860 m. en 2010 etc…

5 04 1889                  Pierre Loti a été invité par son ami Jules Patenôtre, ambassadeur de France au Maroc, résidant à Tanger, à s’intégrer à la caravane qui va le mener de Tanger à Fez, soit 270 km.

L’apparition de la mouna est toujours l’événement le plus considérable de nos fins d’étapes ; c’est au crépuscule généralement que cela arrive, en long cortège, pour se déposer ensuite sur l’herbe devant la tente de notre ministre. Pardon pour ce mot arabe, mais il n’a pas d’équivalent en français: la mouna, c’est la dîme, la rançon, que notre qualité d’ambassade nous donne le droit de prélever sur les tribus en passant. Sans cette mouna, commandée longtemps à l’avance et amenée quelquefois de très loin, nous risquerions de mourir de faim dans ce pays sans auberges, sans marchés, presque sans villages, presque désert.

Notre mouna de ce soir est d’une abondance royale. Aux dernières lueurs du jour, nous voyons s’avancer au milieu de notre camp français une théorie d’hommes graves, drapés de blanc ; un beau caïd, noble d’allure, marche à leur tête, avec lenteur. En les apercevant, notre ministre est rentré sous sa tente et s’est assis, comme le prescrit l’étiquette orientale, pour les recevoir au seuil de sa demeure. Les dix premiers portent de grandes amphores en terre, pleines de beurre de brebis ; puis viennent des jarres de lait, des paniers d’œufs ; des cages rondes, en roseau, remplies de poulets attachés par les pattes ; quatre mules chargées de pains, de citrons, d’oranges ; et enfin douze moutons, tenus par les cornes – qui pénètrent à contrecœur, les pauvres, dans ce camp étranger, se méfiant déjà de quelque chose -.

Il y a de quoi nourrir dix caravanes comme la nôtre ; mais refuser serait un manque absolu de dignité.

D’ailleurs nos gens, nos cavaliers, nos muletiers, attendent, avec leurs convoitises d’hommes primitifs, cette mouna pour se la partager ; toute la nuit, ils en feront des bombances sauvages, ils en revendront demain, et il en restera encore des débris par terre pour les chiens errants et les chacals. C’est l’usage établi depuis des siècles : dans un camp d’ambassadeur, on doit faire continuelle fête.

À peine le ministre a-t-il remercié les donateurs (d’un simple mouvement de tête comme il convient à un très grand chef), la curée commence. Sur un signe, nos gens s’approchent ; on se partage le beurre, le pain, les œufs : on en remplit des burnous, des capuchons, des cabas en sparterie, des bâts de mulet. Derrière les tentes de cuisine, dans un petit recoin de mauvais aspect, qui semble se transporter, lui aussi, avec nous chaque jour, on emmène les moutons – et il faut les y traîner -, car ils comprennent, se défendent, se tordent. Au crépuscule mourant, presque à tâtons, on les égorge avec de vieux couteaux ; l’herbe est toujours pleine de sang, dans ce recoin-là. On y égorge aussi des poulets par douzaines, en les laissant se débattre longuement le cou à moitié tranché, afin de les mieux saigner. Puis des feux commencent à s’allumer partout, pour des cuisines bédouines qui seront pantagruéliques ; sur des tas de branches sèches, des petites flammes jaunes surgissent çà et là, éclairant brusquement des groupes de chameaux, des groupes de mules qu’on ne voyait déjà plus dans l’obscurité, ou bien de grands Arabes blancs, aux airs de fantôme. On dirait maintenant d’un camp de gitanos en orgie – au milieu de ce pays désert qui est déployé en cercle immense alentour et qui, tout à coup, dès que les feux brillent, paraît plus profond et plus noir.

Temps toujours couvert, très sombre, presque froid. Nous sommes dans une région de prairies, de marécages. Et, pendant ces préparatifs de festins, des grenouilles nous commencent de tous les côtés à la fois, jusque dans les lointains extrêmes, leur musique nocturne, leur même ensemble éternel, qui est de tous les pays et qui a dû être de tous les âges du monde.

Vers huit heures, comme nous finissons de dîner nous-mêmes sous la grande tente commune qui nous sert de salle à manger, quelqu’un avertit le ministre qu’on vient de lui immoler une génisse, là, dehors, à la porte de son propre logis. Et nous sortons, avec une lanterne, pour savoir ce que signifie ce sacrifice et qui l’a accompli.

C’est un usage marocain d’immoler ainsi des animaux aux pieds des grands qui passent, lorsqu’on a une grâce à leur demander. La victime doit râler longuement, en répandant peu à peu son sang sur la terre. Si le seigneur est disposé à accueillir la supplique, il accepte le sacrifice et autorise ses serviteurs à enlever cette viande abattue pour la manger ; dans le cas contraire, il continue son chemin sans détourner la tête et l’offrande dédaignée reste pour les corbeaux. Quelquefois, paraît-il, pendant les voyages du sultan, la route qu’il a suivie est comme jalonnée par les bêtes mortes.

La génisse, encore vivante, est couchée devant la tente du ministre, en travers de sa porte ; elle souffle bruyamment, les naseaux ouverts ; la lueur du fanal éclaire la mare de sang échappée de sa gorge, qui s’élargit sur l’herbe. Et trois femmes sont là – les suppliantes – enlaçant de leurs bras le mât de notre pavillon de France.

Elles sont de la tribu voisine. Pendant les premiers moments du repas de nos gardes, pendant les premières minutes de gloutonnerie affamée, la nuit aidant, elles ont réussi à pénétrer au milieu de nos tentes sans être aperçues ; puis, quand on a voulu les chasser, elles se sont cramponnées à cette hampe du drapeau avec un air de se croire inattaquables sous cette protection-là, et on n’a pas osé les en arracher de force. Elles ont amené avec elles quatre ou cinq petits tout jeunes, qui s’accrochent à leurs vêtements ou qu’elles portent à leur cou. Dans l’obscurité, et avec leurs voiles à moitié baissés, il est impossible de démêler si elles sont jolies et jeunes, ou bien laides et vieilles ; d’ailleurs, leurs tuniques flottantes, agrafées aux épaules par de larges plaques d’argent que l’on voit briller, dissimulent toutes les lignes de leurs corps.

L’interprète s’approche, et d’autres fanaux sont apportés, éclairant mieux ce groupe de formes blanches autour de cette bête égorgée qui finit de mourir par terre.

Ce sont les trois épouses d’un caïd de la région. Pour des méfaits qu’il ne m’appartient pas d’apprécier, leur mari a été enfermé, depuis déjà deux ans, dans les prisons de Tanger, sur les instances de la légation de France. Et elles voudraient que le nouveau ministre français, comme grâce de joyeux avènement, demandât au sultan de Fez de le remettre en liberté.

Il est peut-être coupable, ce caïd, je n’en sais rien, mais ses femmes sont touchantes. Autant que je puis juger, c’est aussi l’avis du ministre, et, bien qu’il ne veuille dès maintenant faire aucune promesse formelle, la cause me paraît en voie d’être gagnée.

[…]        9  avril                  Vers midi, revenus de nouveau dans les régions solitaires et sauvages, nous plantons la tente du déjeuner dans un lieu exquis, absolument embaumé. C’est au bas d’une fraîche vallée sans nom, où des sources jaillissent partout entre les pierres moussues, où des petits ruisseaux clairs courent parmi les myosotis, les cressons et les anémones d’eau. Le ciel, maintenant tout bleu, est d’une limpidité infinie ; on a l’impression des midis splendides du mois de juin à l’époque des hauts foins. Toujours pas d’arbres, rien que des tapis de fleurs ; si loin que la vue s’étende, d’incomparables bigarrures sur la plaine ; mais on a tellement abusé de cette expression tapis de fleurs pour des prairies ordinaires, qu’elle a perdu la force qu’il faudrait pour exprimer ceci : des zones absolument roses de grandes mauves larges ; des marbrures blanches comme neige, qui sont des amas de marguerites ; des raies magnifiquement jaunes, qui sont des traînées de boutons d’or. Jamais, dans aucun parterre, dans aucune corbeille artificielle de jardin anglais, je n’ai vu tel luxe de fleurs, tel groupement serré des mêmes espèces, donnant ensemble des couleurs si vives. Les Arabes ont dû s’inspirer de leurs prairies désertes pour composer ces tapis en haute laine, diaprés de nuances fraîches et heurtées, qui se fabriquent à R’bat et à Mogador. Et sur les collines, où la terre est plus sèche, c’est un autre genre de parure ; là, c’est la région des lavandes ; des lavandes si pressées, si uniformément fleuries à l’exclusion de toute autre plante, que le sol est absolument violet, d’un violet cendré, d’un violet gris ; on dirait ces collines recouvertes de ces peluches nouvelles aux teintes doucement atténuées, et c’est un contraste singulier avec l’éclat si franc des prairies. Quand on foule aux pieds ces lavandes, une odeur saine et forte se dégage des tiges froissées, imprègne les vêtements, imprègne l’air. Et des milliers de papillons, de scarabées, de mouches, de petits êtres ailés quelconques, sont là qui circulent, bourdonnent, se grisent de bonne odeur et de lumière… Dans nos pays plus pâles ou dans les pays tropicaux constamment énervés de chaleur, rien n’égale le resplendissement d’un tel printemps.

Dès le début de notre étape de l’après-midi, nous retombons dans des régions infiniment blanches d’asphodèles, qui durent jusqu’au soir.

Vers deux heures, nous quittons le territoire d’El-Araïch pour entrer chez les Séfiann. Comme toujours, à la limite de la nouvelle tribu, deux ou trois cents cavaliers nous attendent, alignés, le fusil droit, brillant au soleil. Dès qu’ils sont en vue, ceux qui nous escortaient depuis Czar galopent en avant et vont se ranger en ligne, leur faisant face ; nous défilons ensuite entre ces deux colonnes ; et, à mesure que nous passons, un mouvement se fait derrière nous à droite et à gauche, les deux rangs se referment, se mêlent et nous suivent.

Le lieu où cela se passe est fleuri toujours, fleuri comme le plus merveilleux des jardins ; aux quenouilles blanches des asphodèles, s’ajoutent çà et là les hauts glaïeuls rouges et les grands iris violets ; nos chevaux sont jusqu’au poitrail dans les fleurs ; sans mettre pied à terre, nous pourrions, en allongeant seulement le bras, en cueillir des gerbes. Et toute la plaine est ainsi, sans vestige humain nulle part, entourée à l’horizon d’une ceinture de montagnes sauvages.

Les longues tiges de ces fleurs, en se courbant sous notre passage, font un bruit léger, comme si nous frôlions de la soie dans notre course.

Le ciel s’est voilé de nouveau, mais d’une gaze toute légère ; c’est comme un tissu de petits nuages pommelés, d’un gris tourterelle, qui semblent être remontés à des hauteurs excessives dans l’éther. Après ces lourdes nuées basses et sombres qui, les jours précédents, jetaient sur nous leurs continuelles averses, il est délicieux de se promener sous cette voûte tranquille, qui tamise une lumière très douce, qui laisse à l’horizon des limpidités très profondes, et les lointains du jardin immense où nous voyageons ont ce soir des teintes d’une finesse d’Éden.

Des fantasias incessantes, tout le long de notre route, qui dure encore deux heures :

D’abord tous les cavaliers s’élancent en avant, très loin – deux ou trois cents à la fois – toujours étranges, ainsi vus de dos, encapuchonnés en pointe, et d’une blancheur uniforme sous leurs burnous traînants ; ici, on ne voit pas leurs chevaux, qui s’enfoncent et disparaissent dans les herbages et dans les fleurs ; alors on ne s’explique plus bien ces gens en longs voiles, fuyant avec des vitesses de rêve ; et puis ce ciel discret de printemps, et la blancheur de ces costumes, au milieu de toutes ces fleurs blanches, éveillent je ne sais quel sentiment de procession religieuse, de fête de jeunes filles, de mois de Marie…

Brusquement, tous ensemble, ils se retournent ; alors apparaissent les visages de bronze des hommes, et les têtes ébouriffées des chevaux, et toutes les couleurs éclatantes des vêtements et des selles. À un commandement rauque, jeté par les chefs, ils reviennent ventre à terre, par petits groupes de front, au galop infernal, lancés sur nous… Brrr !… brrr !… De chaque côté de notre colonne, ils passent, ils passent debout sur leurs étriers, lâchant toutes leurs rênes à leurs bêtes emballées, agitant en l’air leurs longs fusils, au bout de leurs bras nus échappés des burnous qu’emporte le vent. Et chaque cavalier de chaque peloton qui nous croise pousse son cri de guerre, fait feu de son arme, la lance après dans le vide, et d’une seule main la rattrape au vol… À peine avons-nous eu le temps de les voir, que les suivants arrivent ; il en vient d’autres, et d’autres, comme dans les défilés sans fin au théâtre; brrr !.. brrr !… cela passe en tonnerre, avec toujours ces mêmes cris rauques, avec toujours ce même bruit des asphodèles qui se couchent et se froissent comme sous le vent d’une rafale…

Ces Séfiann sont de beaucoup les plus beaux et les plus nombreux cavaliers que nous ayons rencontrés depuis notre départ de Tanger.

Nous camperons ce soir près de chez leur chef, le caïd Ben-Aouda, dont on aperçoit là-bas, au milieu du désert de fleurs, le petit blockhaus blanc, entouré d’un jardin d’orangers. Notre camp aussi est là dressé, en rond comme toujours, dans une haute prairie où l’herbe est fine, sur une sorte d’esplanade dominant les solitudes, et, alentour de nos tentes, une haie de cactus-raquettes aussi hauts que des arbres nous fait comme une clôture de parc.

La mouna du caïd Ben-Aouda est superbe, apportée aux pieds du ministre par une théorie toujours pareille de graves Bédouins, tout de blanc vêtus : vingt moutons, d’innombrables poulets, des amphores remplies de mille choses, un pain de sucre pour chacun de nous, et, fermant la marche, quatre fagots pour faire nos feux. (Dans ce pays sans arbres, ce cadeau est tout à fait royal.)

Puis, comme si cela ne suffisait pas, vers huit heures du soir, dans la nuit claire, toute bleue de rayons de lune, nous voyons arriver une procession lente et silencieuse, une cinquantaine de nouvelles robes blanches, portant sur la tête de ces grandes choses en sparterie dont j’ai parlé déjà, et qui ressemblent à des pignons de tourelles ; cinquante plats de couscouss, disposés en pyramides, et tout prêts, tout cuits, tout chauds. Au moment de rentrer sous ma tente, la tête déjà lourde de sommeil, je perçois comme à travers un voile fantastique ce dernier tableau de la journée : les cinquante plats de couscouss rangés en cercle parfait sur l’herbe, nous au milieu ; au-delà, en un deuxième cercle, les porteurs alignés comme pour danser une ronde autour, mais gardant toujours leur immobilité grave, sous leurs longs vêtements blancs ; au-delà encore, nos tentes blanches, formant un troisième cercle plus lointain ; puis le grand horizon enfin, vague et bleuâtre, entourant tout. Et, juste au milieu du ciel, la lune - une lune trouble, une lune de vision, un fantôme de lune - ayant un immense halo blanc, qui semble le reflet, dans le ciel, de tous ces ronds de choses terrestres…

Je m’endors au chant de nos veilleurs de nuit, qui ont l’ordre de faire ce soir un guet plus attentif que d’habitude contre les attaques nocturnes. ÀA leurs voix, qui se prolongent et traînent dans la prairie vide, répondent tout bas des cris de chacals, les premiers que nous ayons entendus depuis notre entrée au Maroc ; – oh ! presque rien : deux ou trois petits cris en sourdine, comme seulement pour dire : Nous sommes là ; mais c’est quelque chose de si mystérieusement triste, qu’on se sent glacer jusqu’aux moelles à ce seul avertissement de présence…

[…]     11 avril           Nuit de grande rosée. L’eau ruisselle partout sous ma tente, qui est remplie d’une buée lourde et où s’est concentrée l’acre odeur des soucis.

Jusqu’au matin, autour du camp, les veilleurs ont chanté, en lutte contre le sommeil. Au petit jour, leur voix a fait place à celle des cailles s’appelant dans les herbages. Levé le camp à six heures. En selle à sept heures. D’abord, nous nous avançons dans l’immense plaine, escortés de nos amis d’hier, les Beni-Malek, au nombre de deux cents. Il semble que l’air soit plus chaud sur cette rive sud du fleuve et que le pays soit plus inhospitalier encore.

Sur les infinis jaunes des colzas et des soucis s’étend un ciel sombre, tourmenté, avec quelques déchirures très bleues.

Puis viennent des régions toutes blanches, des kilomètres et des kilomètres de camomilles, qu’on écrase en passant et qui imprègnent, pour tout le reste du jour, nos chevaux de leur senteur.

Après deux heures de route, nous rencontrons les cavaliers des Beni-Hassem qui nous attendent. Des brigands en effet : à leur aspect, il n’y a pas à s’y méprendre. Mais des brigands superbes ; les plus belles figures de bronze que nous ayons encore vues, les plus belles attitudes, les plus beaux bras musculeux, les plus beaux chevaux. Des mèches de cheveux longs qui s’échappent de leurs turbans au-dessus des oreilles contribuent à donner je ne sais quoi d’inquiétant à leurs physionomies.

Leur chef s’avance, très souriant, pour tendre la main au ministre. Nous serons en sécurité absolue sur son territoire, cela ne fait pas l’ombre d’un doute ; du moment que nous serons ses hôtes, devant le sultan il répond de nos têtes sur la sienne. D’ailleurs il vaut toujours mieux être confié à sa garde que d’être simplement campé dans son voisinage : c’est un axiome bien connu au Maroc.

Il est un type remarquable de vieux bandit, ce chef des Beni-Hassem. Sa barbe, ses cheveux, ses sourcils, d’un blanc de neige, tranchent en très clair sur le jaune de momie du reste de son visage ; son profil d’aigle est d’une distinction suprême. Il monte un cheval blanc couvert d’un tapis de soie rose-fleur-de-pêcher, avec bride et harnais de soie rose, selle à fauteuil en velours rose et grands étriers niellés d’or. Il est tout de blanc vêtu, comme un saint, dans des flots de transparente mousseline.

Quand il étend le bras pour donner des poignées de main, son geste découvre une double manche pagode adorable, d’abord celle de sa chemise en gaze de soie blanche, puis celle de sa robe de dessous, également en soie et d’un vieux vert céladon tout à fait exquis. En vérité on croirait voir les doigts effilés et les manchettes éteintes de quelque marquise douairière sortir des burnous de ce vieux détrousseur.

Nous apercevons plus loin la réserve de ses cavaliers, les plus beaux et les plus riches, qu’il avait laissés là-bas par habileté de mise en scène, pour nous les faire surgir en ouragan du fond de la plaine. Ils arrivent sur nous à fond de train, avec des hurlements féroces, admirables ainsi, vus de face, à travers la fumée de leur fusillade, dans leur ivresse de bruit et de vitesse. Il y a des turbans déroulés qui s’envolent, des harnais qui se rompent, des fusils qui éclatent. Et la terre s’émiette sous les sabots de leurs chevaux, on en voit sauter de tous côtés des parcelles noires qui semblent de la mitraille…

Faut-il qu’ils aient détroussé des voyageurs, pour pouvoir s’offrir un tel luxe ! toutes les brides et tous les harnais sont en soie d’une couleur merveilleusement assortie à la robe du cheval et au costume du cavalier : bleu, rose, vert d’eau, saumon, amaranthe ou jonquille. Tous les étriers sont niellés d’or. Tous les chevaux ont sur le poitrail des espèces de lambrequins très longs, en velours, magnifiquement brodés d’or, maintenus par de larges agrafes d’argent ciselé ou de pierreries. Comme nous prenons en pitié maintenant ces pauvres fantasias des premiers jours, aux environs de Tanger, qui nous avaient semblé jolies !

Son déjeuner aussi, à ce vieux chef, est sauvage, comme son territoire, comme sa tribu. Par terre, sur le tapis de fleurs jaunes, dans un lieu quelconque au milieu de la plaine infinie, il nous offre du couscouss noir, avec des moutons cuits tout entiers, servis sur de grands plats de bois. Et tandis que nous arrachons, avec nos mains, des lambeaux de chair à ces monstrueux rôtis, des suppliants viennent encore égorger devant le ministre un bélier, qui ensanglante les herbages autour de nous.

Toute l’après-midi, la plaine se déroule aussi unie et monotone, plus aride cependant vers le soir, plus africaine, des menthes, des jujubiers épineux remplaçant les colzas et les soucis. Du ciel, complètement dégagé, tombe une lumière chaude et morne. De loin en loin, un cadavre de cheval ou de chameau éventré par les vautours jalonne le chemin. Et dans les rares petits villages de chaume gris, qui sont perdus au milieu des étendues désertes, commence à apparaître la hutte ronde et conique, la hutte soudanienne, la hutte du Sénégal.

Nous changeons de tribu vers quatre heures, n’ayant eu à traverser qu’une toute petite pointe du territoire des Beni-Hassem. Nous entrons chez les Cherarbas, qui sont des peuplades inoffensives et entièrement dans la main du sultan. Mais notre sécurité chez eux sera incertaine, à cause de leurs dangereux voisins qui ne seront plus responsables de nous-mêmes.

Vers six heures, nous campons à un point où bifurquent les chemins de Fez et de Mequinez, près du vénérable tombeau de Sidi-Gueddar, qui fut un grand saint marocain.

Ce tombeau, comme tous les saints d’Algérie et toutes les koubas du Maroc, est une petite bâtisse carrée, surmontée d’un dôme rond. Il est lézardé, fendillé par le soleil, extrêmement vieux. Le drapeau blanc flotte à coté, au bout d’un bâton, pour indiquer aux caravanes qu’il est méritoire d’y déposer quelques offrandes ; une natte, que maintiennent des cailloux lourds, est étendue par terre pour les recevoir, et les pièces de monnaie jetées là par les pieux voyageurs restent à la garde des oiseaux du ciel, jusqu’à ce que les prêtres viennent les ramasser.

Avec des formes polies, on nous recommande de ne pas nous approcher trop de cette sépulture de Sidi-Gueddar : elle est tellement sainte que notre présence à nous, chrétiens, y serait sacrilège.

Pierre Loti Au Maroc       Voyages 1872-1943   Bouquins Robert Laffont 1991

6 05 1889                               Ouverture de l’Exposition Universelle : elle fermera ses portes le 6 novembre après avoir reçu 25 millions de visiteurs. Si la Tour Eiffel rafle la vedette, il ne faut pas qu’elle fasse passer aux oubliettes une autre réalisation exceptionnelle, à l’autre extrémité du Champ de Mars : la Galerie des Machines, d’autant que cette dernière aura la vie courte : après avoir été un temps le premier Vel d’Hiv, elle sera détruite vingt ans plus tard, pour libérer la perspective du Champ de Mars, à la consternation du monde agricole qui y avait pris ses habitudes en y tenant son salon de l’agriculture. Les architectes Ferdinand Dutert, Charles Leon Stephen Sauvestre et les ingénieurs Contamin, Piétron et Charton, ont réalisé un espace couvert de 420 m. sur 115 m, constitué de 20 arcs de métal qui dégagent une surface de 4.5 ha sans aucun point d’appui intermédiaire. Les poutres de la galerie ont une portée de 115 m, la hauteur des voutes est de 43 m : c’était alors une prouesse ! à même d’accueillir les grandes machines industrielles et agricoles ; il y eut un jour où la galerie vit passer plus de 100 000 visiteurs !

Édouard Delamarre Debouteville obtient la médaille d’or pour un moteur au gaz pauvre, monocylindrique, de 100 chevaux. Le moteur à gaz rentre en concurrence avec la machine à vapeur.

Le comte Hilaire de Chardonnet fait la réclame pour son brevet de fabrication de soie artificielle à partir de cellulose ; il crée une usine pour l’exploiter à Près des Vaux, proche de Besançon :

Ce que le ver à soie fait avec la feuille de mûrier dans les élevages où cet insecte valétudinaire consent encore à travailler, de petits tubes capillaires le font ici avec une dissolution de fibres de sapin… Si le procédé est viable…, la Chine n’a qu’à bien se tenir.

Vogüé

Mais, en matière de textile, il n’est pas le seul à se tailler un franc succès, car Herminie Cadolle présente le soutien gorge qui… contient les forts, soutient les faibles, ramène les égarés. Elle le nomme dans son brevet corselet rouge et a déjà ouvert un magasin à Buenos Aires et va en faire autant à Paris. En fait, il s’agit, dans sa première version, d’un corset coupé séparant le haut du bas, et toutes les difficultés ne sont pas réglées. Le temps des seins animés n’était pas encore venu. On s’en tenait aux Pommes de Venus et autres Pommes d’amour.

Aussi, les Américains en revendiquent-ils la maternité, avec Mary Phelps Jacob qui en 1913, présente un soutien gorge où chaque sein a son logement indépendant ; elle vend son brevet à la compagnie américaine Warner’s Bonnets, qui ne produira industriellement qu’au début des  années 30. A peu près en même temps Rosalind Kind apportera aussi sa pierre à l’édifice.

23 05 1889                  Au Grand Orient de France, Georges Clemenceau, Jules Joffrin et Arthur Ranc créent la Société des Droits de l’Homme et du Citoyen.

14 08 1889                  La loi Griffe définit le vin comme le produit issu de la fermentation de raisin frais. Elle exige l’affichage par étiquette  de la nature du produit vendu sous le nom de vin ; le sucrage des marcs est interdit : mais ce sera insuffisant pour empêcher la fraude de se développer dans un contexte de forte demande. De 325 000 ha en 1890 à l’issue de la maladie, la vigne passera à 462 000 ha en 1900. Entre 1865 et 1869, le Parisien buvait 196 litres de vin par an et par personne ; en 1904, cette consommation sera passée à 317 litres.

18 08 1889                  Au sein de l’Exposition Universelle, dans le Palais de l’Industrie, la République célèbre le centenaire de la Révolution en offrant un banquet à 13 000 maires de France.

14 11 1889                  Nellie Bly, jeune journaliste américaine de 25 ans, a obtenu de son rédacteur en chef du New York World qu’il l’autorise à entreprendre un tour du monde, avec, en défi – il faut toujours un défi aux américains pour entreprendre quelque chose… le goût du jeu dans le sang – de battre le record de Philéa Fogg : 75 jours au lieu de 80. Un ami lui conseille d’emporter une arme, mais elle refuse : J’étais persuadée que si je me conduisais correctement, je trouverais toujours des hommes pour me protéger, qu’ils soient américains, anglais, français ou de toute autre nationalité.

  • Embarquement sur le paquebot Augusta Victoria le 14 novembre 1889, à 9h40’30’’ pour Southampton.
  • Arrivée à Londres le 22 novembre, elle prend un train-ferry pour Amiens où elle perd une journée et demi pour visiter la maison de Jules Verne. Puis attrape le train pour Brindisi, où le premier paquebot est pour l’Australie. Il la mène à Port-Saïd, à Aden.
  • Arrivée à Colombo le 8 décembre. Elle reste en rade 5 jours pour attendre un vapeur qui la mène à Penang en Malaisie, puis à Singapour où elle achète un singe qui la suivra partout. La voilà enfin à Hong Kong avec 3 jours d’avance sur son ordre de marche : elle entend parler d’Elizabeth Bisland, une autre journaliste qui, pour un journal rival, a entrepris un tour du monde dans l’autre sens. Elle reste bloquée 5 jours dans la colonie anglaise.
  • Arrivée à Canton pour le 24 décembre. Nellie embarque alors à bord de l’Oceanic, de la White Star Line, qui navigue à la vapeur et à la voile. Il fait une escale à Yokohama, puis s’élance à l’assaut du Pacifique pour rallier San Francisco. La traversée dure une quinzaine de jours.
  • Arrivée le 21 janvier 1890 à San Francisco. Joseph Pulitzer, propriétaire du New York World, affrète un train spécial pour que Nellie puisse tenir son engagement.
  • Arrivée dans le New Jersey, le point de départ le 25 janvier 1890 à 15 h 51. Soit 72 jours, 6 heures, 11 minutes et 14 secondes après son départ. Waouh !

6 ans plus tard, elle fit ce qu’il lui restait à faire : épouser un millionnaire. Veuve à 46 ans, elle coula la boite de son homme qui avait fait fortune en brevetant le bidon de 55 gallons – le fameux baril de pétrole -, retourna au journalisme pour finalement mourir à 57 ans en 1922.

18 11 1889                  Ouverture de l’École Estienne qui prépare aux métiers de l’imprimerie.

1889                            Inauguration du premier syndicat d’initiative de France, à Grenoble.

À Java, Dubois, médecin néerlandais, découvre des ossements d’un pithécanthrope sur le bord de la rivière Solo : s’y trouvent juxtaposés des caractères simiens et hominiens.

Premières voitures à essence, fabriquées avec le moteur à 2 cylindres en V de l’Allemand Gottlieb Daimler.

Dépôt d’un brevet décrivant le principe du dérailleur sur le vélo : il faudra attendre 1937 pour que l’emploi en soit autorisé sur le Tour de France, et encore fallait-il s’arrêter et descendre du vélo pour effectuer l’opération ; ce n’est qu’en 1948 que la société italienne inventa le dérailleur à baguettes qui permet de changer de vitesse en roulant.

Léon Gaumont crée aux Buttes Chaumont la cité Elgé, gigantesque studio dont une scène de 30 m. de long, 43 m. de haut. On y fait tout : décors, prises de vue, tirage des copies, impression des affiches et des programmes, avec un mot d’ordre : pas de gaspillage et laissons à Charles Pathé les courses poursuites dispendieuses.

Dissolution de la Compagnie Universelle de Panama : les dernières émissions d’emprunt n’ont couvert qu’à peine 20 % du montant souhaité. C’est l’aboutissement du plus grand scandale financier de l’époque : plus de 500 000 petits épargnants ont été lésés. Gustave Eiffel ne s’en relèvera pas et se consacrera à la seule recherche, contribuant à la naissance de l’aviation.

De Lesseps a dû abandonner les travaux pour le creusement du canal : la forêt tropicale ne se maîtrise pas aussi facilement que le désert ; la malaria a fait des ravages dans les rangs des cadres et des ouvriers, représentant la cause principale des 8 à 12 000 morts, dont 1 635 français. Il existe encore, perdus dans la jungle deux cimetières français, à Culebra – 800 tombes et Paraiso – 600 tombes. Paul Gauguin, en séjour dans les environs vint y gagner un peu d’argent, retournant comme les autres la terre du matin jusqu’au soir. De Lesseps s’est converti sur le tard à l’idée de faire un canal à écluses plutôt qu’à niveau, comme à Suez. Il laissa une tranchée de 28 kilomètres de long, 21 mètres de large sur 7 de profondeur (terminé, le canal fera 81 km de long).

L’ingénieur français Philippe Bunau Varilla va alors jouer un rôle important : fin 1903, un mouvement séparatiste panaméen faisait sécession de la Colombie et le président Roosevelt reconnaît aussitôt le nouvel État, dont un nouveau ministre est … Bunau Varilla : celui-ci avait racheté les actifs de la compagnie de Panama et les avait revendu à la toute jeune République ; il parviendra à convaincre les Américains de reprendre ce projet, plutôt que de creuser un autre canal au Nicaragua : plan, matériel et concession leurs seront vendus en 1904 pour 40 millions de dollars : le chantier américain fera 4 000 morts de plus, et il sera achevé 10 ans plus tard, juste à la veille de la guerre.

Les Anglais ont entrepris la construction d’un chemin de fer qui relie Mombassa à l’Ouganda. Un chef de chantier choisit un no man’s land des hautes terres kenyanes, à 1 660 m. pour y installer un atelier de construction pour les terrassiers et les poseurs de rail : l’endroit, qui se nomme Nairobi, va devenir la capitale du Kenya.

Le roi Umberto I° d’Italie visite Naples en compagnie de son épouse Margherita qui demande à goûter une spécialité locale : le pizzaiolo Rafaelle Esposito crée alors pour elle l’inusable recette aux couleurs du drapeau italien : la tomate rouge, le basilic vert et la mozzarela blanche, qui sera donc nommée Margherita, érigée très vite en mets mythico-patriotique. L’établissement, qui existe depuis 1780 est toujours là : Brandi, Antica pizzeria della Regina d’Italia. Proprietà Pagnani. Salita S Anna di Palazzo, une petite rue donnant sur la Via Chiaia : la façade est décorée d’une belle plaque en marbre célébrant le centenaire de la pizza Margherita.

On voit déjà la pizza à Naples au XVI° siècle. Et les voyageurs  l’avaient déjà mentionnée : La pizza est à l’huile, la pizza est au lard, la pizza est au saindoux, la pizza est au fromage, la pizza est aux tomates, la pizza est aux petits poissons ; c’est un thermomètre gastronomique du marché ; elle hausse ou baisse de prix, selon le cours des ingrédients sus désignés, selon l’abondance ou la disette de l’année.

Alexandre Dumas. Le Corricolo. 1844.

Henri Duhamel rapporte de l’exposition universelle de Paris 14 paires de patins à skis, qu’il essaiera au Sappey en Chartreuse et au Recoin de Chamrousse. Le Docteur Payot les introduit en 1897, à Chamonix. En 1902, il montera au col de Balme en compagnie du guide Joseph Ducroz. Dès 1890, le Commandant Maurice Allotte de la Fuye (1844–1939), fait fabriquer des skis pour ses sapeurs. A La Bérarde, en Oisans, les 1° skis sont en bouleau : on les farte au savon pour la montée et à la cire d’abeille pour la descente. Chez les Chasseurs Alpins, le lieutenant Auguste Monnier fût l’un des pionniers en se payant à ses frais et à titre personnel, dans les années 1901/1902, des stages de ski dans les armées étrangères : Allemagne, Suisse, Autriche, Italie : essuyant dans un premier temps le refus de sa hiérarchie sur l’introduction généralisée de cette nouveauté, il rencontra en 1902 à Briançon le capitaine Clerc, qu’il finit par convaincre… en offrant à sa femme des skis achetés à Genève. En 1904/1905, le ministère des armées crée l’Ecole de ski de Briançon : le commandant Rivas offre une paire de ski aux recrues terminant leur période. Le premier club de ski, dauphinois, date de 1907. En 1911, Arnold Lunn organise le Challenge Roberts of Kandahar – c’était un officier de l’armée des Indes, Kandahar étant une ville du sud-est de l’actuel Afghanistan -. Les premières remontées mécaniques ne verront le jour que vingt ans plus tard, c’est à dire que pendant ces vingt ans on fera grand usage de la peau de phoque et des mollets pour la montée.

La dynastie des Sanson qui assumait la lourde charge de Bourreau national – ceux de province avaient été supprimés en 1871 – depuis la Révolution, cède son office à la dynastie des Deibler.

André et Édouard Michelin ont repris une entreprise de caoutchouc depuis 1886 à Clermont Ferrand ; un cycliste qui vient de crever s’arrête devant chez eux pour le faire réparer : il s’agit d’un pneu gonflable, récemment breveté par Dunlop. Mais, collé à la jante de bois, il est indémontable : Édouard mettra deux ans pour… le réparer, en inventant le pneu démontable pour vélo. De 1891 à 1900, il multiplia son chiffre d’affaires par treize, et devint vite et pour longtemps le maître du pneu.

De 1883 à 1889, Bismarck dote l’Allemagne impériale d’un niveau de protection sociale alors unique au monde : assurance maladie, assurance accident et assurance invalidité retraite : obligation d’affiliation pour tous les salariés de l’industrie, prélèvement de 3 % du salaire (2/3 employé, 1/3 employeur), gratuité totale des soins…l’État était à l’origine de ces lois, mais l’application en était entièrement confiée aux Caisses régionales. Il sera limogé un an plus tard par Guillaume II, se mettant alors à rédiger de nombreux libelles contre l’empereur et livrant quelques prédictions, avant de mourir en 1898 :

La prochaine guerre sera provoquée par une sacrée chose idiote qui se passera dans les Balkans.

Suicide collectif de déportés politiques sur l’île de Sakhaline, dont le bagne fermera peu après. Soucieux de se rendre compte par lui-même de ce qu’était le sort des plus démunis, Anton Pavlovitch Tchekhov passa deux mois dans l’île, pendant l’été de 1890, alors qu’il était déjà profondément touché par la tuberculose, car le bonheur et la joie de la vie ne sont ni dans l’argent, ni dans l’amour, mais dans la vérité.

Vous dites que personne  n’a besoin de Sakhaline et que cette île n’intéresse personne. Est-ce juste ? Nous avons chassé des hommes enchaînés, dans le froid, pendant des dizaines de milliers de verstes, nous les avons rendus syphilitiques, nous les avons dépravés, nous avons procréé des criminels… Nous avons fait pourrir en prison des millions d’hommes, fait pourrir inutilement, sans raison, d’une manière barbare, en rejetant la responsabilité de tout cela sur les surveillants de prison au nez rouge d’ivrognes. Non, je vous assure, aller à Sakhaline est nécessaire et intéressant, et on ne peut que regretter que ce soit moi qui y aille et non quelqu’un d’autre, plus qualifié et plus capable d’émouvoir l’opinion.

Lettre à son ami Souvorine, 9 mars 1890

Il fut le premier à recenser la population de Sakhaline, chaque isba, chaque casernement, chaque mine, chaque lieu de déportation, fiche en main ; 10 000 habitants, un par un, 10 000 fiches remplies. Il relatera, avec la sécheresse bouleversante du compte rendu, l’abaissement, l’avilissement, le mépris de la personne humaine dans L’Île de Sakhaline.

J’ai tout vu. Il n’y a pas à Sakhaline un seul forçat ou déporté à qui je n’aie parlé.

Lettre à Souvorine, 11 septembre 1890

J’ai maintenant fermement compris que la destination de l’homme, ou bien n’existe pas du tout, ou bien n’existe que dans une seule chose : un amour plein d’abnégation pour son prochain.

Récit d’un inconnu 1893

Nous ne voyons pas, nous n’entendons pas ceux qui souffrent, et tout ce qu’il y a d’effrayant dans la vie se déroule quelque part dans les coulisses. C’est une hypnose générale. En réalité, il n’y a pas de bonheur et il ne doit pas y en avoir. Mais si notre vie a un sens et un but, ce sens et ce but ne sont pas notre bonheur personnel, mais quelque chose de plus sage et de plus grand.

Groseilles à maquereau         1898

Aux termes de la loi suprême du Japon, l’empire du Grand Japon est gouverné par un empereur successeur à jamais de l’ancêtre divin de ligne directe.

20 01 1890                  Marcel Violette fonde le Touring Club de France. Il faisait sien le propos de Viollet le Duc : Nos monuments sont inconnus parce que nous manquons d’auberges.

De 1900 à 1914, il publiera 33 volumes copieusement illustrés où sont présentés, par département, les curiosités naturelles et monumentales de la France.

8 02 1890                    Le duc d’Orléans vient en France pour y faire son service militaire : ce faisant, il se met en infraction avec la loi du 23 juin 1886 qui contraint à l’exil les membres des familles ayant régné sur la France : il est arrêté et condamné à 2 ans de prison : gracié par le président de la République, il sera expulsé le 3 juin.

22 03 1890                  Autorisation de syndicats d’association entre plusieurs communes en vue de réaliser des œuvres d’utilité intercommunale.

1° 05 1890                  Les Américains l’ont crée il y a dix ans ; mais pour la France, c’est le premier Premier Mai.

21 06 1890                  Record du monde de vitesse sur rail par une locomotive française Crampton : 144 km/h.

29 07 1890                 Vincent Van Gogh se suicide à Auvers sur Oise. Il a 37 ans. Il était né le 30 mars 1853, un an jour pour jour après la mort à la naissance de son frère Vincent :

Van Gogh aura vécu toute sa vie avec la terreur inconsciente de rivaliser avec l’enfant mort et idéalisé. Chaque réussite fut pour lui une attaque contre la mémoire du mort. Afin que l’on reconnaisse qu’il avait autant de qualités que son frère, il fallait qu’il soit mort, comme lui.

Théo Van Gogh, son frère

9 10 1890                    Premier vol en aéroplane : Clément Ader parcourt une quarantaine de mètres dans le parc du château d’Arminvilliers sur un appareil qu’il a appelé Éole.

12 11 1890                  A Alger, le cardinal Lavigerie, reçoit l’état-major de l’escadre de la Méditerranée, commandée par l’amiral Duperré. Le cardinal est une grande figure de l’Église ; il se fait le porte parole de Léon XIII, très préoccupé par la vigueur et la puissance du refus des institutions républicaines de la part de la majorité des catholiques de France. Cette réception prendra le nom de toast d’Alger, qui déclenchera un beau charivari. Les dernières années du cardinal en seront très assombries.

L’union, en présence de ce passé qui saigne encore, de l’avenir qui menace toujours, est en ce moment, en effet, notre besoin suprême. L’union est aussi, laissez-moi vous le dire, le premier vœu de l’Église et de ses Pasteurs à tous les degrés de la hiérarchie. Sans doute, Elle ne nous demande de renoncer ni au souvenir des gloires du passé, ni aux sentiments de fidélité et de reconnaissance qui honorent tous les hommes. Mais quand la volonté d’un peuple s’est nettement affirmée ; que la forme d’un gouvernement n’a rien en soi de contraire, comme le proclamait dernièrement Léon XIII, aux principes qui seuls peuvent faire vivre les nations chrétiennes et civilisées ; lorsqu’il faut, pour arracher enfin son pays aux abîmes qui le menacent, l’adhésion, sans arrière-pensée, à cette forme de gouvernement, le moment vient de déclarer enfin l’épreuve faite, et, pour mettre un terme à nos divisions, de sacrifier tout ce que la conscience et l’honneur permettent, ordonnent à chacun de nous de sacrifier pour le salut de la patrie.

C’est ce que j’enseigne autour de moi ; c’est ce que je souhaite de voir enseigner en France par tout notre clergé, et en parlant ainsi je suis certain de n’être point désavoué par aucune voix autorisée.

22 11 1890                  Dès sa naissance à Lille, Charles De Gaulle fait don de la France à sa personne.

15 12 1890             Dans la Réserve de Standing Rock, dans le Dakota du Sud, Sitting Bull , le grand chef sioux, est assassiné au cours d’une échauffourée avec la police.

29 12 1890                  Les Tuniques bleues américaines interceptent le chef Big Foot et son peuple indien lakota à Minneconjou et les emmènent à Pine ridge, près de la rivière Wounded Knee, dans le Dakota du sud, où ils se livrent à un massacre à la mitrailleuse, qui fait 153 morts, dont 62 femmes et enfants, 50 blessés et 150 disparus.

Cette bataille marque la fin des guerres indiennes. On évalue entre 6 et 8 millions les Indiens[1] d’Amérique du Nord en 1492, 600 000 vers 1800, 375 000 vers 1900, – les épidémies étant les premières responsables de ce déclin -, 2 millions aujourd’hui. L’administration américaine reconnaît aujourd’hui que 17 millions d’Indiens ont été victimes de la Conquête de l’Ouest. En ayant terminé avec les conflits sur leur territoire, les États-Unis vont très vite manifester leur volonté de puissance :

Dans l’intérêt de notre commerce (…), nous devrions construire le canal de Panama et, pour protéger ce canal, comme pour assurer notre suprématie commerciale dans le Pacifique, nous devrions contrôler les îles Hawaï et conforter notre influence sur les Samoa. (…) En outre, lorsque le canal de Panama sera construit, Cuba deviendra une nécessité. (…) Les grandes nations annexent rapidement, en vue d’assurer leur future expansion et leur sécurité, toutes les terres inoccupées du globe. C’est un mouvement qui va dans le sens de la civilisation et de l’avancement de la race. En tant que membre du cercle des grands nations, les États-Unis ne peuvent pas ne pas suivre cette voie.

Henry Cabot Lodge, sénateur du Massachusetts

Un nouveau sentiment semble nous habiter : la conscience de notre propre force. Et, avec elle, un nouvel appétit : le désir d’en faire la démonstration. (…) Ambition, intérêt, appétits fonciers, fierté ou simple plaisir d’en découdre, quelle que soit la motivation, nous sommes habités par un sentiment nouveau. Nous sommes confrontés à un étrange destin. Le goût de l’empire règne sur chacun de nous comme le goût du sang règne sur la jungle.

Washington Post

1890 à 1900                L’Église aura attendu jusqu’à la fin du siècle pour mettre fin à la pratique de la castration… [4 000 enfants mutilés chaque année au XVIII° siècle en Italie !] laquelle permettait d’avoir des chanteurs dont la voix ne mue pas. Quand on refuse aux femmes l’accès au chœur de l’Église pour rejoindre le chœur de chant, c’est bien pratique d’avoir des hommes à même de chanter les partitions des sopranes et des altis.

La facilité des échanges avec Genève et la Suisse amènent à répondre aux besoins de l’industrie suisse de l’horlogerie et l’arrivé récente de la fée électricité permet la création d’une nouvelle activité : le décolletage – mécanique de précision pour les mouvements d’horlogerie – qui représente un complément d’activité pour les paysans pendant l’hiver : une machine, entraînée par un moteur électrique, était mise à leur disposition à leur domicile, et ils travaillaient à façon, payés à la pièce. Le collet est la masse de matière enlevée par usinage afin d’obtenir une forme simplement épaulée ou plus complexe, d’où le mot dé-colletage.

Par la suite ces activités dispersées se concentreront en petites industries et ne cesseront de se développer en se diversifiant. Un siècle plus tard, ce sont 650 entreprises qui travaillent dans la Vallée de l’Arve, manquant de main d’œuvre qualifiée, et qui font un chiffre d’affaires supérieur à un Milliards €.

L’arrivée de l’électricité, si elle modifia le paysage industriel de certaines régions, n’entraîna pas cependant la révolution que de nombreux  visionnaires avaient prévu. Les tenants du patronat et du conservatisme social pouvaient à juste titre s’inquiéter, à la suite de la répression de la Commune, du développement de l’anarcho-syndicalisme dans des usines qui ne cessaient de s’agrandir, et donc, d’offrir un terrain de plus en plus favorable à ces idées ; l’arrivée de l’électricité, c’était la possibilité de petits moteurs électriques qui permettrait de casser ce développement en favorisant le retour du travail à domicile : et la famille, c’est le creuset du conservatisme.

En fait, on observa des changements importants dans la région de St Étienne, où les métiers à tisser et machines à coudre électriques passèrent de 19 en 1894 à 10 500 en 1904. On eut encore des chiffres significatifs dans le tissage à Lyon, la lingerie à Paris, et l’horlogerie dans les vallées jurassiennes et de l’Arve : mais de révolution, point.

Hilaire Bernigaud, comte de Chardonnet de Grange, né à Besançon, exerçant à Grenoble, en inventant la viscose, issue de la cellulose végétale, crée l’industrie des textiles artificiels qui va remplacer la soie naturelle avant d’être elle-même détrônée par la fibre synthétique.

1890                            La fabrication des vins de raisins secs est assujettie aux droits sur l’alcool.

Les premiers jalons d’une méthode de ski ont été mis en œuvre par Sondre Norheim (1825-1897), qui a inventé le télémark. L’austro-hongrois Matthias Zdarsky (1856-1940), construit le premier ski alpin qui ne possède sur la semelle qu’une seule rainure, au lieu de trois sur les skis nordiques et une fixation constituée par une plaque métallique à charnière, une talonnière de fer, et un ressort à boudin à l’avant : il ramène en même temps sa longueur de 2,5 m. à 1, 8 m, ce qui lui permet d’inventer le torlauf, l’ancêtre du slalom, et le chasse-neige. Hannes Schneider (1890-1950) inventera le stembogen.

Le cardinal Ratti, futur Pie XI, inaugure le premier refuge Vallot, sur l’arête des Bosses, à 4 520 m d’altitude, entre le Dôme du Goûter et le Mont-Blanc. Ce n’est pas sa première ascension puisqu’il a déjà donné son nom à une voie de l’Aiguille Noire de Peuterey, et fait aussi la première voie normale du Mont Blanc, en partant de Courmayeur en compagnie du guide Bonin. Joseph Vallot, né à Lodève (40 km de Montpellier) en 1854, tenait de son père une fortune constituée des revenus d’un brevet de cerclage en fer des roues de canon. Il fait des études à la Sorbonne, Normale sup. se spécialise en botanique. Il est au sommet du Mont Blanc, dès 1881. Il y retourne pour des études scientifiques, parvient à y passer trois jours, et fait construire à Chamonix un chalet de bois qui sera monté sur l’arête des Bosses à 4 520 m, en 1890 pour devenir le premier refuge Vallot, comprenant une pièce à usage scientifique… avec mobilier d’orient et une autre pour les alpinistes. Mal situé, il provoquait une accumulation de neige sous laquelle il disparaissait. Il fût reconstruit plus bas, à 4 362 m, sur les Rochers foudroyés en 1898. Dès 1890, il y reçut Jules César Janssen, venu là… en chaise à porteur : il avait 66 ans. Pionnier de l’astrophysique solaire, fondateur de l’observatoire de Meudon, il prit Vallot de haut, et se priva donc de ses conseils pour l’édification d’un autre laboratoire sur le sommet du Mont Blanc, commandé à Gustave Eiffel, construit en 1893 : ce dernier fût tout doucement englouti par les glaces, sous lesquelles il disparût définitivement en 1913. Physicien, botaniste, météorologiste, astronome, cartographe – il s’associa avec son cousin Henri et neveu Charles pour établir les premières cartes du Mont-Blanc, au 20 000°, que les progrès techniques d’aujourd’hui (relevés satellitaires, par exemple) n’ont pas fondamentalement remis en cause. Charles popularisera les célèbres Guides Vallot. Il intervint encore dès 1909, avec M. Eugster, sur l’étude du téléférique des Glaciers, à la verticale du tunnel du Mont Blanc ; un autre projet – une voie ferrée jusqu’au sommet du Mont Blanc – fût abandonné après le feu vert donné au TMB. Il se heurta à de nombreuses jalousies sur la fin de sa vie et mourut à Nice en 1925.

La convention Sikkim-Tibet, passée entre la Chine et la Grande Bretagne, définit le tracé de la frontière entre les deux territoires, entérine l’expulsion des troupes tibétaines depuis 1888, confirme le protectorat britannique au Sikkim et réaffirme que le Tibet est partie intégrante de l’Empire chinois.

Les cardinaux et évêques parlent le même langage que le pape :

Je ne crois pas qu’il soit jamais possible d’établir d’une manière efficace et durable des rapports pacifiques entre patrons et ouvriers tant qu’on n’aura pas reconnu, fixé et établi publiquement une mesure juste et convenable, réglant les profits et les salaires, mesure d’après laquelle seraient réglés tous les contrats libres entre le capital et le travail.

Cardinal Manning Lettre à l’évêque de Liège.

15 03 1891                  Toutes les régions de France alignent leur fuseau horaire sur l’heure de Paris, qui devient ainsi l’heure officielle du pays : ce sont les compagnies de chemin de fer qui ont obtenu cette simplification car elles en avaient assez des jongleries imposées par les différences d’heures.

7 04 1891                   Arthur Rimbaud, installé à Harar, en Éthiopie, souffre du genou droit depuis trois mois. C’est le début d’un long calvaire. La douleur -  il s’agit d’un cancer aggravé par une ancienne syphilis  - ne fait qu’empirer et il se décide à quitter Harare, pour se faire soigner à Aden : dans un premier temps il lui faut gagner le port de Zeilah : 300 km  à travers le désert ; treize hommes le portent allongé sur une civière pendant quinze jours.  De Zeilah, Aden en bateau pendant trois jours, où le médecin anglais de l’hôpital européen décide d’attendre. Il décide de se faire rapatrier et ce sont encore treize jours de bateau pour arriver à Marseille où il est hospitalisé à l’Hôpital de la Conception [il existe toujours, boulevard Baille, près de la Timone] ; il est amputé le 24 mai. De rémission en rechute, le cancer ne le lâchera plus et il mourra le 10 novembre, entouré de sa sœur Isabelle. Il a 37 ans.

Elle s’est retrouvée.
Quoi? – L’Éternité.
C’est la mer allée
Avec le soleil.

L’Éternité. Mai 1872

20 05 1891                  Parti le 3 mars en mission pour reconnaître la côte entre la frontière Libéria-Côte d’Ivoire et le delta du Niger, le lieutenant Paul Quiquerez meurt sur les berges du fleuve San Pedro. La famille aura du mal à donner du crédit au récit qu’en fera son adjoint, le sous-lieutenant de Segonzac, et ordonnera une enquête ; l’autopsie fera apparaître deux trous de balle dans le crâne. Mais le procès n’entraînera pas de condamnation : de Segonzac sera acquitté.

Quelque 30 ans plus tard, Pierre Benoit s’inspirera de cette histoire pour une partie de la trame de l’Atlantide.

23 05 1891                  L’Anglais Mills remporte le premier Bordeaux-Paris : c’est du vélo. Il a parcouru près de 600 km en 26 h 34’. Les vélos sont tous équipés de la direction à douille, qui fait passer la tige de fourche au travers du tube avant du cadre.

05 1891                       L’encyclique de Léon XIII, né Joachim Pecci, Rerum Novarum, consacre le vaste effort du catholicisme social mis en œuvre en France par Albert de Mun, la Tour du Pin, Léon Harmel, Marc Sangnier.

[…]     L’État doit pourvoir d’une manière toute spéciale à ce qu’en aucun temps l’ouvrier ne manque de travail, qu’il ait un fond de réserve destiné à faire face non seulement aux accidents soudains et fortuits, inséparables du travail industriel, mais encore à la maladie, à la vieillesse et aux coups de mauvaise fortune.

1891                           Léon Serpollet est le premier homme à obtenir une autorisation de circuler sur une automobile, à la vitesse de 16 km/h. Le 16 août 1889, il avait déjà obtenu le premier examen de conduite sur un tricycle de sa conception. Léon Serpollet n’est donc pas un bourgeois soucieux d’être en avance sur son temps, c’est un homme de 33 ans qui, cinq ans plus tôt, avec l’aide de l’industriel Larsonneau, avait crée la Société des moteurs Serpollet frères et Cie. En 1898 Léon Serpollet rencontrera Franck Gardner, un industriel américain : Serpollet frères et Cie deviendra la Société d’automobiles à vapeur franco-américaine Gardner-Serpollet.

Il avait aidé son frère Henri à mettre au point le premier générateur à vaporisation instantanée, breveté en 1881. Ils vont entreprendre la construction d’une automobile : le tricycle à vapeur Serpollet est la première automobile industrielle : les commandes vont affluer. Armand Peugeot achètera un moteur Serpollet pour sa première voiture, la Peugeot Type 1. Mais il passera rapidement au tout nouveau moteur à combustion interne. En collaboration avec Decauville et Buffaud-Robatel, des moteurs à vapeur vont aussi équiper les locomotives automotrices, ancêtres des autorails.

Moteur à vapeur… moteur Diesel… les concurrence va être plus rude et plus longue qu’on ne pourrait le croire, pendant plusieurs années, et la vapeur vendra chèrement sa peau : en 1903, c’est encore une Serpollet à vapeur qui prendra le record de vitesse : 120.8 km/ h !

Le permis de conduire de Serpollet n’avait pas valeur légale et le 14 août 1893, le préfet Louis Lépine signera une ordonnance instaurant un Certificat de capacité permettant d’être employé en qualité de conducteur d’un véhicule à moteur dans le périmètre de la Préfecture de police de Paris. Ce titre était délivré aux candidats de sexe masculin et de plus de 21 ans par la préfecture sur rapport du service des Mines avec pour critères : savoir démarrer, se diriger, s’arrêter et avoir quelques notions de dépannage. La vitesse est limitée à 20 km/h en campagne et à 12 km/h en agglomération. Ce sont les constructeurs automobiles qui délivrent le certificat de capacité. Il existe alors 1 700 véhicules en France. Par la suite ce certificat deviendra accessible aux femmes et c’est la duchesse d’Uzès qui sera la première femme française à l’obtenir  en mai 1898 et, par voie de conséquence, elle sera aussi la première femme à recevoir une contravention, avec son fils, le 3 juillet 1898, pour excès de vitesse à 40 km/h au lieu des 20 km/h autorisés, au Bois de Boulogne.

Première usine d’automobiles à moteur à combustion interne : Panhard Levassor qui fabrique des voitures à essence munie d’un moteur sous licence Daimler. Panhard est un nom breton : tête dure. La firme est issue de la maison Périn-Panhard constituée en 1867. La plupart des voitures Panhard qui naîtront par la suite auront une touche d’originalité certaine… jusqu’à un volant central, sur la Dynamique sortie en 1938. On peut considérer que les premières voitures  ouvrant l’ère de l’automobile, toutes équipées du moteur Daimler, sont alors, en Allemagne, Daimler et Benz, et en France, Panhard et Peugeot. Il y aura eu une courte vogue auparavant de voitures à moteur électrique – en 1899, la jamais-contente fût la première voiture à briser la barrière des 100 km/h -.

Aujourd’hui, comme il y a cent ans, la voiture électrique se frappe à la même barrière : celle des 160 km (100 milles) d’autonomie : en 2010, deux nouvelles voitures électriques, la Leaf de Nissan et la I-MiEV de Mistsubishi ont exactement cette même autonomie que la Fritchle Modèle A Victoria de 1908. C’est-à-dire 160 km sur une recharge. Les premières voitures électriques, avant 1900, avaient une autonomie de 32 à 64 km, ce qui était toujours mieux que le 20 km qu’un cheval pouvait parcourir en une journée. La génération suivante offrait une autonomie de 80 à 130 km et la troisième génération offrait une autonomie de 120 à 160 km, tout en transportant jusqu’à cinq passagers confortablement. Cent ans plus tard, rien n’est changé. […] La voiture électrique n’a pas besoin d’une collusion des compagnies pétrolières ou des gros fabricants d’automobiles pour freiner son développement, à moins que quelqu’un n’arrive à inventer une pile miracle de 10 fois la capacité des piles actuelles, elle ne pourrait pas rivaliser avec les auto à essence en termes d’autonomie, ni en termes de coût énergétique. […] Alors en 2010 comme en 1908, elle demeure un rêve impossible.

http://www.minarchisteqc.com/2010/10/la-voiture-electrique-reve-impossible/

Les voitures de luxe à nom composé que l’on verra un peu plus tard naîtront de l’association du capital et de la maîtrise technique : le comte de Dion s’associera avec le mécanicien Georges Bouton pour fabriquer les de Dion Bouton ; Charles Rolls s’associera avec Henry Royce pour faire les Rolls Royce.

Chemins de fer électriques Veyrier Collonges sous Salève et Etrembières Monnetier sous Salève  – c’est à une portée de flèches de Genève, en France -: un téléférique remplacera ces deux lignes en 1932. Début de la construction du Transsibérien. Georges Nagelmackers, pour faire son Orient Express, s’était inspiré des Pullman américains ; il y manquait une bonne attaque de méchants : voilà chose faite avec une attaque qui laisse 120 000 livres sterling aux pillards, somme qui comprend la rançon pour les 5 otages enlevés. La flotte russe de Kronstadt accueille une escadre de la marine française où l’on voit le tzar écouter la Marseillaise tête nue, geste que la France apprécie : il y a encore peu, le tzar qualifiait les régimes républicains d’abjects.

Jean Ray et Jules Carpentier inventent le périscope.

Naissance de l’American Express et du chèque de voyage.

Le Crédit lyonnais ouvre une agence à Odessa. La Société générale et Paribas iront aussi en Ukraine pour participer au développement de l’industrie naissante fondée sur de très importants gisements de charbon et de fer. L’Ukraine sera non seulement le grenier à blé de l’URSS, mais encore le pays noir, producteur de charbon, donc d’électricité, et d’acier.

Les persécutions contre les chrétiens – alors essentiellement des protestants – reprennent au Japon.

28 02 1892                  Rudolf Diesel, choqué par l’énorme quantité de combustible nécessaire aux machines à vapeur, dépose le brevet d’un moteur à huile[2] afin d’économiser l’énergie. Allemand né à Paris, il a commencé par travailler dans une entreprise parisienne de machines à glace. La pression de fonctionnement de ce moteur est très élevée et l’allumage s’effectue de façon spontanée, sans qu’il soit nécessaire d’utiliser ce que nous appelons aujourd’hui une bougie. Ce moteur sera perfectionné par Man et Krupp. Rudolf Diesel deviendra vite millionnaire mais ne parviendra pas à réaliser ses objectifs : les 250 atmosphères prévus de pression interne se limiteront à 34, et le rendement thermique ne dépassera pas 32 % : même avec ces paramètres, ce moteur est nettement plus efficace que les autres. Son usine devra tout de même cesser ses activités en 1900. Il mourra ruiné, peut-être en se suicidant depuis un sous-marin à bord duquel il se trouvait pour contrôler le fonctionnement d’un de ses moteurs en mer du Nord en 1913.

30 03 1892                  L’anarchiste Ravachol, de son vrai nom Koenigstein, partisan de la propagande par le fait, a bien manié la dynamite tout au long de l’année : le 29 février, contre l’hôtel du prince de Sagan, le 27 mars au domicile du substitut Bulot. Alphonse Bertillon vient de l’identifier grâce à sa fiche anthropométrique. Il est arrêté au restaurant Very, que ses camarades font sauter le 25 avril, faisant ainsi deux morts et plusieurs blessés. Il sera guillotiné le 11 juillet. Mais le mouvement libertaire ne se réduit pas à ces extrêmes : on y trouve aussi par exemple Fernand Pelloutier, fondateur des Bourses du Travail, Pierre Monate, directeur de La vie ouvrière : d’origine anarchiste, ils ont troqué leur idéal individualiste pour l’action syndicale.

12 07 1892                  Sous le glacier de Tête Rousse, à plus de 3 000 m d’altitude, dans le Massif du Mont Blanc, une poche d’eau de plus de 200 000 m3 crève pendant la nuit : elle descendra jusqu’au Fayet, ravageant tout sur son passage. Le berger des Chalets de l’Are qui aurait du être le premier emporté, doit la vie sauve à ses animaux, dont l’énervement dans l’étable l’a réveillé, juste avant la catastrophe : il a pu fuir en amont. Le magma de boue, sable, blocs de pierres, glaçons, sapins, emporté par des tonnes d’eau, ravage tout sur son passage : les onze maisons du hameau de Bionnay, à l’embouchure du torrent de Bionassay et du Bon Nant, sont écrasées. En aval, dans les bâtiments des bains de St Gervais, au niveau de la plaine du Fayet, les victimes seront surprises dans leur sommeil : on en dénombrera près de 200. Le niveau de l’Arve monta de 80 cm pendant 5 minutes jusqu’à sa confluence avec le Rhône, en aval de Genève… par contre les habitants du village même de St Gervais, rive droite du Bon Nant, qui, à cet endroit coule au fond d’une gorge profonde, furent complètement épargnés, ne s’apercevant quasiment de rien, sinon que le niveau du torrent, vu du Pont du Diable, avait bien monté.

4 10 1892                    Les premiers ballons sonde à usage météorologique sont lancés du parc Montsouris.

5 10 1892                    Grat, Emmet et Bob Dalton, Dick Broadwell et Bill Powers descendent de leur monture au centre de Coffeyville, au Kansas. Grimés, trois d’entre eux vont vers la banque Condon, les deux autres vers la Federal National Bank. Ball, le directeur le la Banque Condon, leur raconte qu’il faut attendre que le mouvement d’horlogerie débloque la porte du coffre à 9 h 45 précises. Grat Dalton accepte de patienter, ce qui laisse aux Coffeyvilliens qui ont reconnu les lascars le temps de s’armer et de prendre l’initiative du feu. À la Federal National Bank, les affaires avaient mieux tourné pour les méchants, et aux premiers coups de feu, ils sortent en vitesse, lestés de leur butin pour participer aux combats. Mais quatre d’entre eux vont succomber sous le nombre : seul Emmett survivra, touché par 23 balles ! faut  avoir tout de même le cuir plutôt endurci ! En sortant de prison où il avait passé 14 ans, à 35 ans, il écrira les mémoires du gang Dalton dans Beyond the Law et When the Daltons Rode, se voyant même proposer de jouer son propre rôle à Hollywood :

Notre mère commençait à faiblir et j’avais demandé à un ami comment on pourrait bien la remonter un peu. Que boit-elle tous les jours ? me demandât-il. Du lait de notre vache. Et bien, ajoutes y donc un petite dose d’alcool de poire, en augmentant régulièrement et la dose et la quantité de lait. Et notre mère se mit à boire cela, sans aucun commentaire, et sans jamais rien laisser.

Un mois plus tard, elle s’affaiblissait vraiment et fit venir notre ainé : Mon fils, quoi qu’il arrive, ne vends jamais cette vache.

Et pourtant, ils avaient été de bon garçons, tous quatre [l’ainé Frank avait été tué dans l’exercice de ses fonctions] adjoint-marshall, avec le physique de l’emploi, blonds, yeux bleus, tous plus d’1.80 m : de vrais aryens ! Mais un de leurs chefs avait fait une mauvaise manière à Bob en lui piquant son salaire, les deux autres avaient fait deux ou trois excentricités… il n’en faudra pas plus pour qu’ils basculent en devenant de redoutables bandits : entre mai 1891 et juillet 1892, le gang Dalton pille quatre convois. Les compagnies ferroviaires mettent leur tête à prix. Ils rêvent d’un dernier coup avant de raccrocher : attaquer deux banques en même temps, mais ce sera le coup de trop ! On est tout de même assez loin des Dalton de Morris et Goscinny, débilous graves.

10 1892                       Ouverture de l’Université de Chicago, grâce aux dons de John Rockefeller, propriétaire de la Standard Oil, avec l’ambition de concurrencer les grandes universités de la côte est. On y trouve rapidement un département de sociologie, né sous l’impulsion des premiers militants du travail social. C’était à l’université la naissance d’une discipline qui jusqu’alors n’était pas enseignée.

12 12 1892                  Violle et Henri Moissan, chimiste et pharmacien parviennent à obtenir 3 000 degrés dans un four, ce qui va leur permettre de fabriquer du diamant artificiel.

1892                           À Bruxelles, l’hôtel Victor Tassel, de l’architecte Victor Horta, représente un manifeste de l’architecture de l’époque : on l’appellera modern style en France et en Belgique, Jugenstil en Allemagne, Secession stil en Autriche, Liberty, en Angleterre, Tiffany aux Etats Unis, et Modernismo en Espagne.

En Savoie, chemin de fer à crémaillère Aix les Bains Le Revard, qui sera remplacé par un téléférique en 1935.

Première lampe électrique à filament métallique. François Hennebique utilise pour la première fois le béton armé au 1, Rue Danton. Jules Méline inspire une loi, que l’on nommera loi cadenas, qui décide d’un tarif protectionniste pour le blé et le vin, empêchant ainsi les importations de blé russe ou américain. Dans un pays resté encore essentiellement agricole, cela oriente toute une économie, la mettant à l’abri du marché mondial. La loi Brousse autorise la surveillance des marchands et dépositaires de sucre.

Le tsar Alexandre III a repéré Sergueï Witte, jusqu’alors responsable des chemins de fer du pays : il le nomme ministre des finances ; il le restera jusqu’en 1903. Le PIB augmenta de 12 % en moyenne par an, les recettes budgétaires doublèrent, la production industrielle tripla ! Un ouvrier qualifié des usines Poulitov touchait 1 300 roubles par an, l’équivalent de ses homologues chez Krupp ou Ford ; il était interdit de baisser les salaires ou de payer un ouvrier en nature ; la Russie adopta l’étalon-or, et les investisseurs se bousculèrent : Witte, surnommé le renard rusé, préfèrera placer les obligations russes auprès de très nombreux petits porteurs européens plutôt qu’auprès des banquiers de la finance internationale ; la vente forcée des terres au profit de futurs paysans libres souleva de vives oppositions, y compris celle de Nicolas II, propriétaire de 67.8 millions d’hectares ! [une fois et demi la France, excusez du peu !]

Benigno del Carril est estanciero dans la province de Buenos Aires : un estanciero, c’est un grand propriétaire, avec une tradition bien ancrée d’élevage extensif, ovins et bovins ; et quand on est éleveur, on n’est pas paysan ; or tout cet élevage est très mal valorisé : la laine des ovins entre dans un circuit économique, la peau des bovins de même ; mais la viande est pour une bonne part laissée sur place, après abattage, au grand bénéfice des seuls charognards. L’arrivée de la congélation avait permis d’envisager un développement à l’exportation, mais les races existantes ne convenaient pas aux palais occidentaux ; et l’introduction de races européennes exigeait la fourniture sur place de luzerne pour les nourrir ; et quand on est gaucho, on n’est pas cultivateur. Benigno del Carril va régler l’affaire en faisant cultiver ses terres par des immigrants espagnols et italiens : il va leur proposer un nouveau type de contrat de fermage : le loyer sera très faible ; pendant deux ans, le fermier cultivera ce qui lui convient – les terres argentines sont très riches – et la troisième année, il cultivera de la luzerne pour le propriétaire.

La formule va faire florès et se répandre bientôt dans toute la pampa, et le succès économique va suivre rapidement : de 43 000 tonnes en 1895, les exportations de viande de bœuf vont passer à 81 000 tonnes en 1900 et à 230 000 en 1905. Et, pendant les deux ans où les fermiers plantent ce qu’ils veulent, ils font du blé, et ils en font même tellement que l’Argentine, d’une situation d’importateur de blé en 1878, va devenir exportateur en 1908, devenant le troisième fournisseur mondial après les Etats-Unis et le Canada.

Résumé de Bernard Kapp. Révolution agricole dans la pampa. Le Monde 20 02 2001

12 04 1893                  La Goulue inaugure l’Olympia, dû à l’architecte Léon Carle et au décorateur Marcel Jambon. Le premier spectacle est de Loïe Fuller avec ses danses serpentines. Il sera entièrement reconstitué à l’identique en 1997 par Anthony Bechu.

En 1888, Joseph Oller, inventeur du Paris Mutuel et du Moulin Rouge, avait installé sur un terrain vague, l’actuelle rue Edouard VII, un grand huit en bois, que la préfecture de police avait rapidement interdit par peur des incendies. Il fit alors construire ce grand music-hall tout en fer.

11 05 1893                  Henri Desgranges décroche le premier record du monde de l’heure à bicyclette, avec 35.325 km : cela se passe au vélodrome Buffalo de Paris.

1 06 1893                    A Toulon, lancement du sous-marin Gustave Zédé.

4 06 1893                    Henry Ford essaie sa première voiture : Il est quatre heures du matin. Paresseux, le soleil se prélasse encore au lit. Deux ombres se glissent dans l’appentis d’une maison située sur Bagley Avenue, à Detroit. Ils s’affairent sur un engin bizarre perché sur quatre roues de bicyclette. Ils le poussent vers la porte, mais boum, l’engin heurte le chambranle ! Les deux hommes se regardent, incrédules, ils tentent à nouveau une sortie. Pas moyen. La porte est trop étroite. […]

Le quadricycle est enfin dans la rue. Il est temps de faire le premier essai avant qu’il n’y ait trop de monde. Vêtu d’une vieille salopette, Henry Ford se penche sur l’avant de son invention où, durant quelques minutes, il s’active sur des leviers et un volant métallique. Une pétarade déchire soudainement le silence de la nuit. Le soleil ouvre un œil, furieux d’être réveillé de si bon matin. Le moteur hoquette, puis se rendort. Henry continue à s’activer. Cette fois, la pétarade s’élève, plus ferme. Henry se hisse sur le siège fabriqué avec une caisse en bois recouverte d’un tissu. Il prend entre ses mains la longue tige métallique permettant de braquer les deux roues avant. Il esquisse un léger sourire à l’adresse de Bishop avant de pousser un levier. Le quadricycle s’ébroue, avance d’un centimètre, puis de dix et de cent. En route Simone. La première voiture fabriquée par Henry Ford roule !

Aussitôt, Bishop saute sur une bicyclette pour lui ouvrir le chemin. En faisant des signes de la main, il écarte les rares attelages et les passants déjà dans la rue à cette heure matinale. Après une première panne vite réparée, le quadricycle dévale la Grand River Avenue, puis parcourt plusieurs rues avant de revenir à son point de départ. Ford dispose de deux vitesses qui lui permettent de pousser des pointes jusqu’à 35 km/h, il ne dispose ni de marche arrière, ni de frein, mais d’une sonnette de maison en guise d’avertisseur. Le moteur à essence transmet la force motrice aux roues par l’intermédiaire d’une simple chaîne de vélo. De retour à l’appentis, Henry est fier, très fier : lui, le p’tit gars de la campagne, a su fabriquer un véhicule à essence fonctionnant à merveille ! N’allons pas lui gâcher sa journée en lui racontant que la bagnole se révélera à la fin du siècle suivant une machine infernale qui pollue, réchauffe la planète et tue les gens par millions… Le soleil, qui s’est enfin levé, se dit qu’aujourd’hui il y a vraiment du nouveau.

La passion de la mécanique a gagné ce fils de paysan dès sa plus tendre enfance. À 15 ans, déjà en rupture d’école (toute sa vie il peinera à écrire et à lire), Ford construit sa première machine à vapeur. Lorsqu’il fabrique le quadricycle, Henry Ford est devenu chef ingénieur chez Edison Illuminating Company, à Detroit, où il est chargé d’assurer la maintenance des machines à vapeur pour 75 dollars par mois. Un bon salaire et pas mal de temps libre, qu’il consacre à la mise au point de moteurs à essence. Il fait fonctionner le premier le 24 décembre 1893, dans l’évier de sa femme, Clara. L’engin tourne moins d’une minute, mais c’est suffisant pour qu’il comprenne avoir trouvé sa vocation. Désormais, il passe tout son temps libre dans le petit appentis qu’il s’est bâti au fond de son jardin. En novembre 1895, il lit dans l’American Machinist Magazine un article consacré à un véhicule actionné par un moteur à essence. Il décide d’en réaliser un à son tour. En mars 1896, il apprend alors qu’un autre ingénieur de Detroit a déjà fabriqué sa propre machine roulante avec une armature en bois, qui atteint la vitesse vertigineuse 8 km/h. Henry décide de faire mieux. Sa voiture sera plus légère, plus puissante et plus rapide.

Il convainc une poignée d’amis, dont Bishop, de lui donner un coup de main. Ils testent une grande variété de moteurs à essence pour trouver le plus efficace. Ford choisit d’utiliser l’acier plutôt que le bois, pour alléger le véhicule. Le moteur qu’il fabrique est un deux-cylindres d’une puissance de 4 chevaux, refroidi par eau. Quelques mois après les premiers tours de roue du quadricycle, il rencontre Thomas Edison, lors d’une convention à New York, qui l’encourage : Jeune homme, vous tenez le truc ! Votre véhicule est autonome et transporte sa propre source d’énergie. La suite de l’histoire fait partie de la légende Ford.

En juillet 1899, il rencontre un riche marchand de bois nommé William H. Murphy qu’il convainc de le financer après lui avoir fait faire un tour sur son quadricycle : 100 kilomètres en trois heures et demie. Ils fondent, le 5 août 1899, la Detroit Automobile Company pour fabriquer des camions de livraison. Mais, perfectionniste dans l’âme, Ford prend beaucoup de temps pour mettre au point son véhicule, au grand dam de son investisseur. Finalement, le premier est mis en vente en janvier 1900, mais il est lourd, compliqué à fabriquer. Ils doivent mettre la clef sous la porte en décembre 1901, après la fabrication de seulement vingt camions. En 1903, ayant trouvé d’autres investisseurs, Ford et Murphy fondent la Henry Ford Company, qui bientôt multipliera les voitures comme Jésus les petits pains.

Frédéric Lowino, Gwendoline dos Santos Le Point 4 06 2012

24 06 1893                    Fridtjof Nansen appareille à bord du Fram, commandé par Otto Sverdrup, pour un long périple sur la route du passage du nord-est, mais avec le but d’aller aussi loin que possible à l’est, s’y laisser prendre dans les glaces pour se laisser dériver avec elles, vers l’ouest, au plus près du pôle nord. L’affaire a commencé quand des Esquimaux découvrirent sur un glaçon de la côte orientale du Groenland, des débris de matériel provenant probablement de la Jeannette, et authentifiés par une casquette et une veste portant les marques personnelles de Ninderman et de Noros, les deux hommes du groupe de De Long, envoyés en éclaireurs pour chercher du secours. Cela ne venait que corroborer d’autres trouvailles, antérieures : mélèzes de Sibérie, diatomées de la mer des Tchouktchis trouvées sur la côte est du Groenland, autant de preuves de l’existence constante d’une dérive des glaces de l’arctique au nord de la Sibérie de l’est vers l’ouest.

Nansen souhaitait rompre avec la tradition des expéditions polaires organisées jusqu’alors, principalement par la marine militaire de la puissance dominante d’alors, l’Angleterre, où l’on ne mégotait presque jamais sur le nombre d’hommes et on prenait ce qui était disponible comme navire, le moins inadapté possible, ce qui peut être très éloigné du mieux adapté possible.

Nansen voulait un équipage réduit pour disposer d’un maximum de place pour des équipements scientifiques et un navire particulièrement adapté aux conditions polaires, c’est à dire qui résiste à l’immobilisation dans les glaces. Il confiera à Colin Archer le soin de changer radicalement le dessin de la coque de façon à ce que les glaces, plutôt que de comprimer la coque jusqu’à l’écrasement, la soulèvent. D’où des formes très rondes, une absence quasi totale de quille, des bordés d’une épaisseur jamais vue : 60 cm, idem pour celle du pont : 40 cm. Il rencontre la banquise le 20 septembre 1893 à l’est de la presqu’île de Taïmyr par 77°44′ N et 138° E. La dérive au gré des glaces commençait. Deux hivernages se passèrent sans mauvaise surprise.

Une discipline stricte et une silencieuse camaraderie régnaient à bord où le travail ne manquait pas.

Paul Emile Victor

Mais la dérive se révélait très, … trop lente, et Nansen décida d’un raid léger sur le pôle. Il partit le 14 mars 1895 par 84°N et 102°E, en compagnie de Halmar Johansen, bon skieur, gymnaste, officier d’un calme et d’une ténacité exemplaire, même au sein des navigateurs norvégiens (c’est dire…). Ils avaient 3 traîneaux, 27 chiens tirant 600 kg de charge. Partant ainsi, ils savaient qu’ils avaient très peu de chances de retrouver le Fram. Le 8 avril 1895, par -38°, Nansen et Johansen plantaient le drapeau norvégien par 86°14′ N : 320 km plus près du pôle que Lockwood, jusque là  l’homme le plus nord à 83°24′ en 1882 avec l’expédition tragique de Greely. La retraite fut longue. Il est déprimant de constater le soir que la dérive des glaces a pratiquement annulé toute la progression de la journée. 670 km les séparaient de l’archipel François Joseph, qu’ils atteignirent finalement le 6 août 1895 ; bien évidemment, le comité d’accueil était inexistant. Les deux derniers chiens avaient été tués, mangés une semaine plus tôt et le 15 août ils mangeaient les dernières rations pemmican pomme de terre. À la fin du mois, ils construisaient une cabane de pierre pour hiverner, sans savoir qu’à 150 km de là l’expédition Jackson avait construit une station confortable. Au menu le matin : ours, à midi : ours, le soir : ours.

Le 17 juin 1896, alors que plusieurs membres de l’expédition anglaise de Jackson et Harmsworth scrutaient les glaces de la terre de François Joseph, depuis le cap Flora, ils aperçurent une étrange silhouette venant vers eux, aux cheveux longs, à la barbe hirsute et aux vêtements souillés de graisse et de sang. Il s’avéra que ce n’était autre que le Dr Fridhjof Nansen, lequel, quinze mois auparavant, avait quitté son navire le Fram, par 83°59′ de latitude nord et 102°27′ de longitude est, pour gagner le Pôle au moyen de traîneaux, de chiens et de bateaux. À quelque distance de là se trouvait, dans un abri, le compagnon du Dr Nansen, le lieutenant Johansen.

National Geographic Octobre 1896

Malgré l’environnement, la glace se brisa tout de même bien vite. Les deux rescapés passèrent sans transition de la vie de naufragé du grand nord au confort, spartiate mais réel d’une station équipée à l’occidentale. Nul n’avait de nouvelles du Fram. Le 13 août, le Winward, navire ravitailleur de Jackson qui avait embarqué les deux rescapés, touchait Vardö, à la pointe extrême nord-est de la Norvège. A Hammerfest, le 19 août, Nansen est l’hôte de Baden Powell à bord de son yacht Otarie, qui revient de Nouvelle Zemble, et le 20 au matin, le postier lui apporte un télégramme de Sverdrup :

Fram arrivé en bon état. Tout va bien à bord. Partons aussitôt Tromsoe. Bienvenue dans la patrie.

Le Fram avait continué à dériver sans incidents. En octobre 1895, il avait atteint 85°57′N. Le 13 août 1896, après 38 jours d’un effort herculéen pour se dégager des glaces du Spitzberg, il faisait route au sud, quand Nansen touchait Vardö.

Le 20 août au matin, à 3 heures, Sverdrup prend d’assaut le bureau de poste de Skjaervoe. Une tête paraît à la fenêtre :
 
Vous en faites du bruit !
 
C’est vrai, concède Sverdrup, mais je viens du Fram.
 
La porte s’ouvre…
 
Le 21 au matin, tout l’équipage du Fram, à Tromsoe, exécutait devant Nansen et Johansen, à bord de l’Otarie, une java de Viking comme ces Nordiques n’en avaient pas vu depuis longtemps.
 
Le 9 septembre, dans le fjord d’Oslo, 130 navires pavoisés, toutes sirènes hurlantes, escortaient le Fram, précédé des unités de guerre et salué de 13 coups de canon.

Paul Emile Victor


[1] 16 millions pour les deux Amériques

[2] Et ça marchait, – de toutes façons, le gazole n’existait pas encore – et 100 ans plus tard, ça marche encore, mais les rapports de force ne sont plus les mêmes, et les pétroliers sont tellement puissants qu’ils sont à même de faire barrage aux impudents qui osent produire avec une facilité déconcertante du carburant avec le tournesol (Midi Libre Ressources 25 février 2003)


Par l.peltier dans (7 : 1872 à 1907) le 27 mars 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

1 06 1894                   Une armée de rebelles, les Donghak se dirige vers Séoul, en Corée, alors vassale de la Chine. Signée 10 ans plus tôt par le Japon et la Chine, la convention de Tientsin stipulait que chaque pays signale à l’autre tout mouvement de troupes vers l’étranger. Cette révolte paysanne, motivée par la hausse des prix et des taxes qu’on attribuait à l’époque aux concessions faites aux étrangers, avait été récupérée par le parti Donghak (études orientales), mouvement politico-religieux nationaliste, prônant l’abolition du système des classes, dénonçant l’emprise du clan Min sur le pouvoir et réclamant l’expulsion des étrangers.

Le gouvernement coréen demande l’aide de son suzerain, la Chine pour mater la rébellion. Mais, sous prétexte de violation des accords de neutralité, le Japon, soucieux de reprendre pied sur la péninsule coréenne et de stopper l’avancée russe en Mandchourie, envoya lui aussi des troupes pour affronter les Chinois. Le 23 juillet, les Japonais entrent dans Séoul, contraignent le roi à rappeler son père le Daewongun, désormais leur allié et peut-être aussi l’inspirateur des révoltes paysannes ; ils établissent un nouveau gouvernement pro Japonais, qui annule tous les traités sino-coréens et accorde à l’armée japonaise le droit d’expulser les Chinois de Corée. Ils prendront Pyongyang le 16 septembre, infligeant nombre de défaites aux Chinois, tant terrestres que navales.

24 06 1894                 Assassinat du président de la République Sadi Carnot par l’anarchiste italien Sante Jeronimo Casério, à Lyon, lors de l’inauguration de l’Exposition Internationale.

06 1894                      Lettre du Révérend Père Maurice Marie TOUCHAUX à ses parents.

Né en 1875, il devient prêtre dans la congrégation des Rédemptoristes et embarque au Havre le 13 Mai 1894 à bord du Tropique, accompagné de son frère Joseph, 1877, lui aussi Rédemptoriste, envoyés en mission au Pérou et au Chili. Ils mourront tous deux dans ces pays, Joseph à Santiago du Chili le 11 01 1908, et Maurice à Lima le 26 05 1912.

A bord du Tropique. Océan Pacifique. Coronel.

Mes bien chers parents,

Soit bénie et remerciée l’infinie bonté de notre Dieu qui ne cessa de se témoigner à nous d’une manière de plus en plus remarquable ! Puissent ces lignes vous dire quelque chose de ces délicieux procédés de notre bon maître et vous répéter avec nous dans une commune reconnaissance : goûtez et voyez combien le Seigneur est doux !
Toute la nuit du 21 Juin nous avions donc manœuvré pour éviter d’aller nous mettre au sec. Les côtes avaient été signalées à 9h 1/2 du soir au moment où nous achevions le chant de l’Ave Maria Stella. Il était temps : quelques heures plus tard, nous subissions le sort de l’Antique, navire de la Compagnie qui se perdit sur ces côtes, il y a quatre ans, mais l’étoile de la mer éclairait notre marche.
Le lendemain à 7h du matin, le même littoral revenait devant nous, illuminé par le soleil levant, c’est la Patagonie argentine, avec ses sables arides, semés peut-être de quelques rares arbustes. Ça et là des falaises, des rochers fendus, et tout au bout de l’horizon, le cap des Vierges célèbre par les naufrages arrivés dans tout son rayon. La terrible avant garde à 3 milles en mer, la roche de Nassau, a fait sombrer nombre de voiliers et de vapeurs, depuis le Nassau, navire anglais qui lui donna son nom, jusqu’à la Cléopâtre, vaisseau allemand dont nous voyons plus loin la noire carcasse près de la pointe Dungeness. Mais nous que le ciel dirige rien de pareil ne nous menace. Nous allons à toute vitesse à travers les dangers semés par notre route. Un voilier que nous rencontrons n’a pas si belle contenance : le vent lui manque, il ne peut avancer. Par signaux, il nous prie de le signaler à Punta Arenas. On hisse le pavillon français pour lui répondre qu’il a été compris.
Dungeness est bientôt doublé. Voici déjà la pyramide blanche et rouge, limites des possessions de la République argentine et du Chili, nous sommes dans le détroit de Magellan. Des collines coupent de temps en temps la monotonie du littoral de Patagonie qui se déroule à notre droite. Le plus haut sommet, le mont Dinéro a 83 mètres.
Après avoir longtemps regardé en vain du coté de la Terre de Feu, nous voyons apparaître le cap Espiritu Santo élevé à 30 mètres au dessus du niveau de la mer. Salut à toi, pauvre terre des sauvages ! Puisse la lumière de l’Esprit Saint illuminer tes plages désolées et te rendre digne du nom que l’on t’a donné !
La Patagonie chilienne se découvre toujours avec une surprenante netteté, noirs rochers fendus, végétation inculte, rares maisonnettes rouges et blanches, premier indice d’habitants civilisés, le rivage que nous ne pourrions atteindre après 3/4 d’heure de marche à toute vitesse, on dirait que nous allons le toucher. Mais chose plus curieuse encore ! qu’est ce voilier que nous voyons là-bas, derrière nous si ressemblant à celui qui s’est fait signaler ce matin ? M. le Commandant l’observe et dit qu’il doit être à 3 milles en arrière sur la ligne que nous suivons. Mais c’est impossible puisqu’il n’y a pas de vent. C’est donc bien le même que celui qui a été aperçu ce matin : voilà ses mâts, ses voiles, ses ponts, et pourtant il est à 60 milles en mer. C’est un de ces merveilleux effets du mirage : jamais M. le Commandant n’en avait vu un si frappant qu’aujourd’hui.
Nous prenons donc note de tout ce qui se passe pour vous le transmettre, pendant que notre vaisseau dirigé sur la baie Possession nous emporte rapidement malgré le courant contraire à l’entrée du 1° goulet. Possession nous tente un instant mais il n’est encore que midi, c’est trop tôt pour mouiller. Le temps est beau et il importe d’avoir le courant favorable pour passer les goulets. En avant donc, car tout retard pourrait être décisif. La colline direction nord avec sa pyramide blanche de 68 mètres dirige notre course. Le détroit se resserre, voilà le banc Orange du coté de la Terre de Feu ; encore quelques instants et nous passons avec une vitesse de 15 milles à l’heure entre les pointes Delgada à droite et Andegada à gauche. C’est l’entrée du goulet, un des passages les plus critiques du détroit mais le courant est pour nous et le ciel nous favorise.
A droite, au détour d’un rocher, voici apparaître une ferme avec dépendances au milieu de prairies où paissent bœufs et moutons. Le pavillon chilien (formé de bandes horizontales blanches et rouges dont la blanche forme un carré bleu décoré d’une étoile blanche) monte le long d’un grand mât pour saluer le vaisseau qui passe. Nous répondons par un salut du drapeau français. Les habitants agitent leurs mouchoirs. Nous regardions encore que l’on sortait déjà de l’étroit chenal de 2 879 mètres.
A peine nous avons fait quelques milles au-delà que le courrier anglais arrivait à toute vitesse, à contre bord de nous. Déjà notre pavillon est prêt à faire le salut d’usage quand le voilà qui vire de bord et va mouiller un peu plus haut. Pourquoi cette singulière manœuvre ? C’est que nous sommes au jour le plus court de l’année dans ces parages ; le temps se couvre, le vent contraire se lève. Trois raisons plus que suffisantes.
A notre bord elles sont également appréciées et l’ordre de mouiller ne tarda pas à se faire entendre. Un officier arrive, la sonde à la main. L’on entend successivement 46, 47 mètres ! Soudain l’ordre « Stop » est transmis à la machine qui s’arrête aussitôt. Une ancre roule à la mer suivie de 9 maillons et 125 mètres de chaîne. Toute la nuit nous soutenons la tempête qui rugit avec fureur. Jamais M. le Commandant n’avait vu si gros temps[2] dans cette partie du détroit. Malheur aux pauvres vaisseaux en ce moment sur la grande mer ! Pour nous, protégés par les côtes et affermis sur nos ancres nous sentons à peine le choc des vents ameutés. Au point du jour notre vaisseau reprenait sa route.

On peut apprécier d’autres styles de littérature, plus authentiquement marine : Jean Marie Le Bihor, ancien gabier au long cours, dicte ainsi au fils d’un ami une lettre pour son ancien commandant, lui aussi à la retraite pour lui signifier son désaccord sur une vieille croyance des gens de mer relative au Diable en lest, autrement dit du malheur qu’il y a à emmener une ou plusieurs femmes à bord :

Cap’taine,

Le cap’taine Le Bihan, vous savez, qui commandait aux « Voiliers Nantais », qu’il a pris ses invalides comme moi à St Pierre-Quiberon, qu’il m’emmène pêcher dans son canot et qu’il m’offre souvent dans sa belle maison de fameux boujarons de tafia d’officier qu’il est dans un petit baril avec des cercles en cuivre astiqués à clair comme celui des seilles d’une dunette, il m’a fait lire votre rapport pour le « Diable en lest ».
Eh bien ! cap’taine, soit dit sans vous contredire, je navigue pas tout à fait de conserve avec vous sur ce cap-là, parce que voyez-vous, s’il y a plusieurs numéros de diable en lest comme il y a pour la toile, du cinq des cacatois au double zéro des huniers, tous les numéros du diable en lest, sans exception, il embrouille quelque chose à bord. C’est plus fort que lui.
Le cap’taine Le Bihan m’a dit que j’avais qu’à vous écrire mon histoire, que ça vous fâcherait pas.
Alors que je m’ai patiné voir Jean-Louis, le fils à Yves Penborn, mon ancien matelot qui a filé son câble par le bout du pauvre Jean-Bart (cap’taine Laroche) quand il a fait capsaille sous voile, vous vous rappelez, au large d’Ouessant ?
Jean-Louis a été fourrier à l’État et maintenant il est avec le syndic. S’il a jamais été foutu de tenir un épissoir par le bon bout, il faut reconnaître qu’il se manie mieux que moi avec un porte-plume. Alors, je lui dicte mes lettres, qu’on y comprend rien qu’il me dit.
Laisse courir que je lui réponds, et fais un tour mort et deux demi-clés sur la langue, failli bigorneau de fourrier que tu es ! C’est des marins, des vrais, qui lit ça et pas un sacré maudit buraliste de pharmacien comme toi. Et veille à ne pas faire le plus petit ajut, à ne pas changer le plus petit mot que je te dis.
Vous comprenez, cap’taine, je peux lui parler comme ça, en oncle de Hollande, parce qu’il n’a pas encore seulement quarante ans d’âge, que c’est comme un fils pour moi, et que de plus il n’a jamais tossé la mer sous le revolin d’une misaine[3].
Et maintenant, cap’taine, je vous largue ma réclamation, mais en douceur, par politesse.
Dame ! non, jamais la cap’taine à bord, ça peut-être tout à fait bon, même quand c’est du meilleur, du premier choix.
Et je peux vous en parler par pratique, que j’étais sur la France Chérie (cap’taine Hirigoyen) un grand Basque, qu’était sec comme nordé en coque et en paroles, et pas commode, mais que pourtant je me souviens qu’avec lui on a eu service du dimanche le jour du vendredi saint.
Eh bien ! il avait sa dame à bord, que c’était comme une jolie petite goélette, bien taillée, bien grée en tout et toujours bien pavoisée. Et avec ça pas fière du tout et aimable pour l’arrière et aussi pour nous de l’avant. Qu’un jour elle est venue dans le poste de bâbord avec le lieutenant pour voir le père Cornec qu’était gabier de beaupré, qu’il était vexé d’être malade dans sa cabane, pour lui donner un pot de confiture, du lait en boîte et des petits biscuits de terre. Qu’il aurait préféré, le vieux pirate, un bon quart de rack, mais qu’elle connaissait pas encore le vrai remède du matelot.
Donc, on reconnaissait tous qu’on était tombé sur la bonne broche et qu’on pouvait pas trouver mieux comme dame à bord.
Eh bien ! elle m’a pourtant causé des ennuis sérieux, sans le faire exprès, ça je dois le dire. Parce que, voyez-vous cap’taine, c’était quand même du « lest de diable », bien que ce soit comme qui dirait du « lest de tout petit diable ».
Pour de bref, comme on était beaucoup dans notre temps, vous le savez, je suis bien dessiné[4] et très varié, je peux m’en vanter, et pas seulement en bleu, mais aussi avec du rouge.
Alors que j’ai en plus beau, sur mon bras de bâbord depuis le poignet jusqu’à la charnière du coude, une belle poupée que c’est le portrait d’une des poulies coupées de la maison de danse de la Mercedes à Rio, que vous avez dû la connaître.
Comme de bien entendu, elle a rien dessus de bout en bout, comme elles dansaient toutes chez la Mercedes, qu’était avare pis qu’un cap’taine d’armement, qu’elle leur donnait que des petits souliers d’étoffe et des castagnettes pour s’habiller !
Sans faire de remous, je peux dire qu’elle est dessinée premier brin, qui lui manque rien de rien et qu’on pourrait lui compter les cheveux, comme il disait celui qui me l’a faite là-bas.
Elle s’appelait Consuelo, que ça veut dire qu’elle était pour consoler Jean Matelot de sa misère.
C’était comme de bien entendu une Espagnole. Mais j’ai francisé ma poupée, en lui faisant ajouter un petit pavillon tricolore sur le ventre.
Et qu’un jour, c’était dans un bouzin de Shangaï, qu’on était que quatre du Bougainville de Nantes (cap’taine Montbrun), qu’on s’abordait sans mollir je vous assure, qu’on avait pas voulu brasser à culée devant eux, avec six grands d’un yacht anglais qu’on avait tous, Goddam et Français, une sacrée biture d’amiral. Et tape dessus matelot ! Et tosse dedans garçons ! Et que j’avais décapelé mon tricot.
Tout d’un coup, « stop » qu’on entend ! C’était le propriétaire du yacht qui venait d’entrer avec son cap’taine et trois policemen, qu’ils faisaient rallier leurs hommes pour la partance.
Alors le propriétaire, il voit ma poupée :
Aoh ! boy ! qu’il dit, merveillous ! Je veux. Vendez-moi la peau avec la lady.
Mais dites-donc, monsieur le milord, que je lui réponds, votre compas s’affole pas ?
No ! j’affole pas, qu’il dit. Mon docteur à bord il découpera vous, very proprement sans souffrir.
Mais je veux pas, que je lui renvoie ! Je veux garder ma peau et ma poupée. Qu’elle navigue avec moi depuis dix ans et qu’elle est bien où elle est.
Aoh ! tranquille pour elle soyez. Elle sera encore bien plus dans mon cabine avec un cadre bautéfoul tout en or. Je la veux beaucoup, elle est trop belle et je donne 50 livres pour vous.
C’est qu’il plaisantait pas ! Mais cap’taine, j’ai pas consenti devant lui et pourtant, vous savez qu’à cette époque 50 livres, ça bordait un décompte de presque vingt-cinq mois de campagne !
Vous voyez que je mens pas quand je vous dis que ma poupée elle vaut cher, que c’est un vrai cher-d’œuvre, comme il m’a dit un jour devant témoins le cap’taine Kermor qui commandait La Danaé, qu’il s’y connaissait parce qu’il faisait lui aussi des tableaux avec des couleurs en pile et en vrac, qu’il m’a pris mon portrait et que chaque fois qu’il me copiait : attrape ! à genoper un apéritif Jean-Marie ! Du bitter que c’était, du bitter havarais avec du tafia dedans !
Mais j’ai assez drivé comme ça. Je reviens à mon cap.
Quand la cap’taine a embarqué sur la France-Chérie, au second voyage, que le grand-mât[5] venait juste de la marier, plus moyen de travailler sur le dunette ou d’aller à la barre avec mes manches retroussées, par rapport au costume de ma poupée, qu’elle était à sec de toile !
Et tous, ils me moquaient !
Et même le second (c’était monsieur Martin, un vrai Parisien de Paris et pourtant marin comme les cordes) un jour qu’on était plusieurs à passer au goudron les rides des haubans d’artimon, qu’il me dit pour se payer ma tête devant elle qui était sous le vent, dans son fauteuil avec un livre :
Eh bien ! Le Bihor, mon garçon, qu’est-ce qui te prend ? Tu ne retrousses plus tes manches pour goudronner ? Tu préfères salir ton tricot que tes bras ? Veux-tu aussi que je prête des gants, pour pas abîmer tes mains ?
Et tous ils riaient ! Bien sûr, j’ai pas répondu, mais j’ai failli avaler ma chique de colère !
Alors pour plus avoir l’air d’une Jeannette, le soir j’ai eu une idée et Le Tallec mon matelot, avec du colatar il m’a peint sur ma belle poupée un fichu pour lui cacher ses jolis petits bossoirs, et puis un petit jupon de la ceinture aux genoux.
Ah ! ma doué ! cap’taine ! Si vous aviez vu ça ! C’était triste à voir ! On aurait dit que ma poupée elle était en grand deuil et qu’elle était dans un enterrement de terre ! C’était un vrai massacre ! Foi de Jean-Marie ! J’étais pas content et ça m’a gâté tous mes jours de beau temps.
Tout ça pour pouvoir me mettre en tenue de travail devant la cap’taine !
Vous voyez bien cap’taine que j’ai raison, que même quand c’est qu’un « tout petit lest de tout petit diable », ça cause quand même des ennuis à Jean Matelot.
Vous pensez si à l’arrivée, je me suis paumoyé pour faire la grande propreté de ma poupée et la remettre en tenue !
Que si vous venez à Quiberon, vous pourrez lui passer l’inspection. Mais maintenant la pauvrette, elle fargue plus si bien la Nation, elle fait plus si bien la belle en rade, parce que mon bras depuis que je mange mes invalides, il est tombé tout maigre.
Et que sa peau, elle n’est plus tendue et dure comme misaine sous son ris, comme elle était au beau temps que je bourlinguais, que j’étais jeune et faraud et que je craignais rien ni personne, pas plus une piaule du Cap à décorner le diable que les dangers de terre : gabelous, brasse-carrés, commissaires de la marine et tous les autres de son plat !
Sauf comme de bien entendu, mes chefs – quand ils le méritaient – et puis aussi, un peu… le diable en lest. Même celui que vous dites qu’il n’est pas méchant.
Je vous envoie, cap’taine, mon salut de respect.

Jean-Marie Le Bihor 7312 Vannes. vers 1912

6 07 1894                   Les employés de la Pullmann Palace Car Company, en grève à Chicago depuis un mois, mettent le feu à des centaines de wagons ; le lendemain la milice de l’État intervient :

Dire que la foule est devenue enragée serait un euphémisme. (…) L’ordre de charger a été donné. (…) Dès lors, on n’utilisa plus que les baïonnettes. (…) Une dizaine d’hommes qui se trouvaient dans les premiers rangs reçurent des coups de baïonnette. (…) Armée de pavés, la foule déterminée chargea elle aussi. Le mot passa dans les rangs de la milice que les soldats devaient se défendre. Les uns après les autres, lorsque la situation l’exigeait, ils se mirent à tirer à l’aveuglette sur la foule. (…) La police vint ensuite avec ses matraques. Une clôture de barbelés avait été disposée tout autour des voies. Les émeutiers l’avaient oublié et quand ils ont voulu s’enfuir, ils se sont retrouvés pris au piège. (…) La police se montra peu encline à l’indulgence et la foule, acculée aux barbelés, fût impitoyablement matraquée.(…) Les gens situés à l’extérieur coururent au secours des émeutiers. (…) les jets de pierre continuèrent sans faiblir. (…) Le lieu du combat ressemblait à un champ de bataille. Les hommes tués par les soldats et la police étaient étendus sur le sol un peu partout.

Times de Chicago

On comptera 13 morts, 33 blessés graves et 700 manifestants arrêtés.

10 07 1894                 Le  tout à l’égout devient obligatoire.

22 07 1894                 Le Petit Journal organise la première course automobile sur les 126 km qui séparent Rouen de Paris : la première des 21 voitures a roulé à 18 km/h.

6 09 1894                    Le docteur Émile Roux met au point le sérum antidiphtérique.

27 09 1894                Le général Mercier, ministre de la guerre depuis le 3 décembre 1893, prend connaissance d’un bordereau, – en fait une lettre, déchirée en six morceaux – qui aurait été trouvé dans une corbeille à papier de l’ambassade d’Allemagne par une femme de ménage. Ce bordereau prouverait qu’un traître renseigne l’attaché militaire allemand à l’ambassade d’Allemagne à Paris, Max von Schwartzkoppen : il fournissait l’esquisse d’un frein hydraulique anti-recul du canon de 75.

13 10 1894                 Un officier d’ordonnance sonne au domicile du capitaine Albert Dreyfus pour lui remetre une convovation :

Le général de division, chef d’état-major de l’armée, passera l’inspection de MM. Les officiers stagiaires [à l’École de Guerre] dans la journée du lundi 15 octobre courant. M. le capitaine Dreyfus, actuellement au 39° régiment d’infanterie de Paris, est invité à se présenter à cette date et à 9 heures du matin au cabinet de M. le chef d’état-major général de l’armée, tenue bourgeoise.

14 10 1894                 Une réunion présidée par le général Mercier fixe le déroulement de l’opération montée contre le capitaine Dreyfus : conduite par le commandant du Paty de Clam, chargé de l’Instruction, assisté par l’archiviste Gribelin et le chef de la Sureté Cochefort, la suggestion de ce dernier est retenue : faire écrire au suspect une lettre reprenant le contenu du « bordereau ». Au cours de la dictée, le coupable ne manquerait pas de se trahir. Et d’avouer. On offrirait à l’officier félon, s’il voulait mourir, de se faire justice avec un revolver laissé sur la table.

15 10 1894                 Le capitaine Alfred Dreyfus s’habille en civil. [contrairement à ce que représentera la couverture du Monde illustré du 18 mai 1899. ndlr]. Il quitte son appartement, longe la Seine d’un pas vif : l’air est froid, coupant. Arrivé rue Saint Dominique, la rue du ministère de la Guerre, il ralentit pour ne pas être trop en avance. Peu avant 9 heures, il franchit la porte du bâtiment. Pénétrer ici en costume cravate lui fait une curieuse impression mais il ne s’y arrête pas. Dans l’aile où se trouvent les bureaux de l’état-major de l’armée, le commandant Georges Picquart, qui fut l’un de ses instructeurs à l’École de guerre, le reçoit quelques minutes puis le conduit dans le bureau du général de Boisdeffre, chef d’état-major général adjoint, qui avait déjà noté Dreyfus : Esprit vif, saisissant rapidement les questions, zélé, travailleur, favorablement apprécié partout où il a passé. Fera un bon officier d’état-major.

La porte s’ouvre, il entre, fait quelques pas, entend le lourd battant se refermer derrière lui.

Ce n’est pas le général de Boisdeffre qui lui fait face mais un inconnu, le commandant Ferdinand du Paty de Clam, la main droite bandée de soie noire. Au fond du bureau, trois hommes en civil restent en retrait : le commandant indique au capitaine : Le général va venir.

La pièce est éclairée par un feu puissant dans la cheminée. Le commandant du Paty de Clam invite le capitaine à s’asseoir derrière une petite table, lui fait signer une fiche correspondant à son inscription d’officier stagiaire et lui demande de bien vouloir écrire sous sa dictée une lettre qu’il ne peut lui-même rédiger en raison d’une blessure. Le capitaine obéit. Du Paty de Clam commence à dicter :

Paris, le 15 octobre 1894,

Ayant le plus grave intérêt, Monsieur, à rentrer momentanément en possession des documents que je vous ai fait passer avant mon départ aux manœuvres, je vous prie de me les faire adresser d’urgence par le porteur de la présente qui est une personne sûre. Je vous rappelle qu’il s’agit de :

1°  Une note sur le frein hydraulique du canon de 120 et sur la manière dont …

À ce moment, du Paty de Clam s’arrête brusquement : Qu’avez-vous donc capitaine ? Vous tremblez !

J’ai froid aux doigts, répond Dreyfus en continuant d’écrire. Du Paty de Clam le reprend : Faites attention, c’est grave.

Grossier personnage, songe le capitaine qui continue d’écrire :

… il s’est comporté aux manœuvres ;

2°  Une note sur les troupes de couverture ;

3°  Une note sur Madagascar.

Impatient, du Paty de Clam dicte maintenant en marchant dans son dos. L’exercice terminé, il se place devant Dreyfus, lui saisit d’une main l’épaule et lance d’une vois solennelle : Au nom de la loi, je vous arrête. Vous êtes acuusé du crime de haute trahison.

Immédiatement, le commandant se saisit d’un code pénal et donne lecture de l’article 76 :

Quiconque aura pratiqué des machinations ou entretenu des intelligences avec les puissances étrangères ou leurs agents, pour les engager à commettre des hostilités ou entreprendre la guerre contre la France, ou pour leur en procurer les moyens, sera déporté en forteresse fortifiée [ah bon ! il existerait donc des forteresses non fortifiées !] et ses biens seront confisqués.

Cette disposition aura lieu dans le cas même où lesdites machinations ou intelligences n’auraient pas été suivies d’hostilités.

Abasourdi, le capitaine Dreyfus proteste, ne comprend rien à ce qu’on lui reproche. Je n’ai jamais eu de relations avec aucun agent de l’étranger… J’ai une femme et des enfants, trente mille livres de rente ! Pourquoi, comment irais-je trahir ? Répondez-moi ! Montrez-moi les preuves de cette infamie !

Il y a contre vous des preuves accablantes, rétorque du Paty de Clam.

Le commandant repousse de manière théâtrale un dossier qui recouvre un revolver d’ordonnance posé sur la table. Le capitaine secoue la tête , sidéré : Je suis innocent. Non…non…non. Je ne me brûlerai pas la cervelle ! Je préfère me défendre … Tuez-moi si vous voulez.  Le commandant réplique : Ce n’est pas à nous, c’est à vous de le faire.

Au même moment, les trois personnages en civil assis au fond du bureau font mouvement. Armand Cochefert, commissaire à la sûreté génrale, et son secrétaire, lui demandent de vider ses poches. Il jette un trousseau sur le bureau : Prenez mes clefs ! Ouvrez tout chez moi, vous ne trouverez rien, je suis innocent ; mais je vous en prie, usez de ménagement avec ma femme.

Le troisième homme, Félix Gribelin, archiviste au Service des statistiques du ministère, fait office de greffier.

Une fouille méthodique et humiliante commence.

Cela fait moins d’un quart d’heure qu’il a franchi le seuil du bureau du général de Boisdeffre. Il est écroué à la prison du Cherche Midi.

Un interminable cauchemar s’enclenche.

Laurent Greilsamer.           La vraie vie du Capitaine Dreyfus.   Tallandier 2014

11 1894                       L’agence Havas, créée en 1835, se dote des premiers téléscripteurs, qui transmettent à distance le message qu’on y imprime.

3 12 1894                   Robert Louis Stevenson meurt d’une hémorragie cérébrale : il a 44 ans. Connu des randonneurs surtout pour son Voyages avec un âne dans les Cévennes, douze jours avec Modestine dans ses 20 ans, il ne s’était pas limité à ces débuts prometteurs. Il s’était épris de Fanny Vandegrift Osbourne une Américaine mariée, de dix ans son aînée et mère de deux enfants. Tenace, il traverse, Atlantique, États-Unis pour la retrouver à San Francisco et finalement l’épouser en 1880. Elle sera encore son infirmière, sa muse et son agent littéraire. De retour en Écosse, il écrira L’île au trésor, dont le succès le mettra définitivement à l’abri du besoin. Il s’embarque avec femme et enfants pour la Polynésie et achète une propriété aux Samoa. Le médecin venu constater le décès demande, vu la chaleur et l’humidité, que la cérémonie des obsèques ait lieu le lendemain, avant quinze heures. Il avait rêvé d’être enterré au sommet du mont Vala, avec vue sur mer où que l’on se tourne ; mais aucune piste n’y mène. La défense active des Samoans lui avait attiré tellement de sympathies que 300 d’entre eux se mirent à l’ouvrage immédiatement : le lendemain, la piste était prête : Stevenson, même en se retournant dans son sommeil, pourra contempler la mer à tout jamais.

22 12 1894                  Alfred Dreyfus, seul juif de l’État Major de l’armée, est condamné à la déportation, pour l’affaire d’espionnage au profit de l’Allemagne qui a débuté 3 mois plus tôt. Le cercle des recherches avait été arbitrairement restreint à un suspect en poste ou un ancien collaborateur de l’État-major, nécessairement artilleur et officier stagiaire. L’enquête avait été sommaire et les preuves limitées à de soit disant similitudes d’écriture affirmées par des gens qui n’étaient pas graphologues. Dans un climat où l’antisémitisme était à son apogée, surtout au sein de l’armée, il n’en fallait pas plus pour faire d’Albert Dreyfus le coupable idéal. Les irrégularités ont été constamment présentes au cours de l’instruction : intervention du ministre de la Guerre en pleine instruction, absence de publicité des débats pendant le procès, communication d’un dossier secret aux juges, à l’insu de l’accusé et de son défenseur… Déporté sur l’île du Diable, remise en service comme bagne pour l’occasion, au large de Cayenne, en novembre 1896, il y sera interdit de parole, y compris avec ses gardiens, sera mis aux fers chaque nuit… Ce n’est que 3 ans plus tard que la ténacité de son frère Mathieu et de Bernard Lazare, lui-même juif, patron de la banque éponyme et auteur d’un livre : L’antisémitisme, parviendront à attirer l’attention de la presse et de la Justice.

Quant à moi, j’accuse le général Mercier, ancien ministre de la Guerre, d’avoir manqué à tous ses devoirs, je l’accuse d’avoir égaré l’opinion publique, je l’accuse d’avoir fait mener dans la presse une campagne de calomnies inexplicable contre le capitaine Dreyfus, je l’accuse d’avoir menti.

Bernard Lazare, en 1895.

Mais cette violente diatribe, rédigée à la demande de Mathieu Dreyfus, fût jugée par ce dernier contre productive et donc ne sera pas publiée. L’affaire Dreyfus va diviser très profondément la France, radicalisant la vie politique : le centre va disparaître, il faudra être de gauche ou de droite.

Tout le monde se battait dans ce temps-là. (Il n’y avait que les radicaux qui ne se battaient pas. Ils étaient pleins d’une étrange frousse politique redoublée d’une étrange frousse parlementaire et compliquée d’une étrange frousse électorale[6]).

Nous, tous les autres, nous nous battions comme des chiens !

Péguy

La Libre Parole détient, enfin, la preuve de la trahison des Juifs, en faveur de l’Allemagne, jusqu’aux échelons les plus élevées de l’armée, preuve, s’il en est, de l’urgente nécessité de les en exclure, de même que de l’ensemble de l’appareil d’État.

Edouard Drumont, fondateur de La Libre Parole.

Sur les débris de tant de croyances, une seule foi reste réelle et sincère : celle qui sauvegarde notre race, notre langue, le sang de notre sang et qui nous rend tous solidaires. Ces rangs serrés, ce sont les nôtres. Le misérable n’était pas Français. Nous l’avions tous compris par son acte, par son allure, par son visage.

Léon Daudet. Le Figaro, 6 janvier 1895

Les amis de Dreyfus, quelle présomption de sa culpabilité ! (…) Ils injurient tout ce qui nous est cher, notamment la patrie, l’armée. (…) Leur complot divise et désarme la France, et ils s’en réjouissent. Quand même leur client serait un innocent, ils demeureraient des criminels.

Maurice Barrès. Scènes et doctrines du nationalisme

Lui que des journalistes nommeront le littérateur du territoire, par-delà d’indéniables accents de ferveur, d’inquiétude et d’une certaine sorte de fièvre, était tout à fait à même de proférer des monstruosités : Que les pauvres aient le sentiment de leur impuissance, voilà une condition première de la paix sociale.

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Ce qui est en jeu, c’est l’existence de l’armée ; c’est la liberté de conscience, c’est la propriété de chacun et de la fortune de tous ; c’est l’existence même de la France ! Si Dreyfus était acquitté, il ne resterait plus qu’à prendre le deuil de notre pays . Finis Galliae !

Augustin Cordier, professeur de philosophie, fondateur du Nouvelliste de Bordeaux, membre d’Action Française, grand père de Daniel Cordier, le secrétaire de Jean Moulin.

Georges Clemenceau écrira un article par jour, pendant toute l’affaire Dreyfus !

Il est de fait qu’au scandale innommable, le clergé a pris une part active. Le principal organe de presse catholique, La Croix  dirigé par le fameux abbé Bailly, et rédigé par une équipe de religieux assomptionnistes, multiplie les provocations et se vante d’être le journal le plus antijuif de France, celui qui porte le Christ, signe d’horreur aux Juifs [édition du 30 09 1890].

Est-il des lecteurs de La Croix, cet abbé Gros qui demande une descente de lit en peau de youpin pour la piétiner matin et soir ? Sont-ils ses abonnés, les 300 écclésiastiques qui cotisent pour le monument élevé à la mémoire du colonel Henry, cet officier qui s’est suicidé après avoir été convaincu d’être l’auteur du faux fabriqué pour obtenir la condamnation d’Albert Dreyfus ?

Exceptions ? Dans la sauvagerie et la cruauté, oui. Mais dans l’esprit ? Un grand prédicateur comme le père Didon, dominicain, en appelle à l’armée pour qu’elle déploie plus fermement son énergie bienfaisante et sainte. L’archevêque de Toulouse, Mgr Mathieu, tonne en chair contre les tentatives de réhabilitation d’un traître et les efforts pour charger un innocent (lequel innocent, Esterhazy, n’ose même plus, alors, plaider non coupable.)

Jean-Denis Bredin est alors fondé à écrire que la presse catholique (la bonne presse !)imprégnant une province pieuse et appauvrie, conservatrice et xénophobe, et relativement peu informée sur l’Affaire, fut en définitive plus importante, comme véhicule d’antisémitisme et de militarisme, que les brutales explosions de la presse intellectuelle parisienne.

Jean Lacouture                    Jésuites           Les Conquérants        Seuil 1991

C’est la naissance d’une de nos plus éminentes spécificités : les Intellectuels, dont il est aujourd’hui devenu inutile de dire qu’ils sont de gauche, puisque cela ressemble fort à un pléonasme, ce qui n’était pas vrai à l’époque, car le camp des antidreyfusards aura aussi des têtes de file bien connues : Charles Maurras, bien sûr, mais encore Maurice Barrès, Jules Verne, José Maria de Heredia, Toulouse Lautrec, Cézanne, Gauguin, etc… À l’intérieur de chaque camp, la solidarité elle-même avait ses limites, on était bien loin de l’union sacrée et le plaisir d’une saillie bien grossière ne pouvait reculer devant cette solidarité. Le choix de soutenir Dreyfus réunissait donc dans le même camp Clémenceau et Lyautey. De la part de ce dernier, militaire de haut-rang, cela exigeait une bonne dose de courage voire d’audace. Lyautey était homosexuel, du genre plutôt discret, pas exhibitionniste pour deux sous mais Clemenceau ne put résister au plaisir de cracher son venin : Voilà un homme admirable, courageux, qui a toujours eu des couilles au cul, même quand ce n’était pas les siennes ! Quand on sait comment il a osé traiter sa femme, ce n’est en rien rabaisser le futur Père de la Victoire que de dire qu’il atteint là des sommets de muflerie et de goujaterie : ses appétits sexuels étaient à faire pâlir DSK : on lui prête pas moins de 800 maîtresses, et quand, pendant ce temps là Mary Plummer, sa femme ose se payer le précepteur de ses trois enfants, il fait constater l’adultère et l’envoie quinze jours à la prison Saint Lazare ; pendant l’incarcération il demande le divorce qu’il obtient en 1891 avant de la renvoyer aux États-Unis avec un billet de troisième classe en  obtenant qu’elle perde la garde des enfants et la nationalité française. Revenue vivre en France mais restée perturbée psychologiquement elle mourra seule le 13 septembre 1922 dans son appartement parisien du 208, rue de la Convention ; il l’annoncera ainsi à son frère Albert: Ton ex-belle-sœur a fini de souffrir. Aucun de ses enfants n’était là. Un rideau à tirer. [lettre du 27 septembre 1922 dans sa Correspondance 1858-1929, p.639].

Louis XIV, le Roi Soleil, craint de tous, qui avait mis à ses pieds tous ces nobles bouffis d’orgueil et d’arrogance, Louis XIV, roi de La Grande Nation, n’avait pas fait tout le pataquès du très républicain Clemenceau quand Marie-Thérèse avait donné naissance à un bébé bien noir. Il s’était contenté d’envoyer le bébé dans un discret couvent et d’un sourire qui disait sa largesse d’esprit.

noël 1894                     Le Théâtre de la Renaissance a programmé Gismonda, la nouvelle pièce de Sarah Bernhardt pour le 4 janvier. Il envoie la commande urgente d’une affiche aux Imprimeries Lemercier où Alfons Mucha, illustrateur de livres, né en Moravie 34 ans plus tôt, se trouve être seul. L’affiche qu’il réalise séduit Sarah Bernhardt au point qu’elle fait acheter 4 000 lithographies et passe un contrat avec l’artiste, qui prenait ainsi la tête de l’art nouveau : arabesques en tous genres, ornementations florales ou néo-gothiques… aujourd’hui on dirait qu’il est le premier designer

1894                           Gandhi, 25 ans,  est à Durban, en Afrique du sud depuis un an ; il y a travaillé dans un cabinet d’avocats indiens. Il s’apprête à rentrer en Inde quand de riches marchands indiens le recrutent pour organiser une campagne de protestation contre la nouvelle législation du Natal qui menace de les priver du droit de vote. C’est la marche qui le fera entrer en politique : il n’en partira plus.

10 % des ouvriers sont au chômage. Création de la Grande Loge de France. La loi Siegfried instaure les HBM : Habitations à Bon Marché. Edison commercialise son kinétoscope, appareil à lunette permettant le visionnage individuel d’un film. Il avait eu à ses cotés Nikola Tesla, serbe ou croate, ingénieur génial et fantasque qui avait commencé par travailler chez Edison Paris puis était venu à New-York. Et les deux hommes s’étaient opposés à peu près sur tout ; Tesla était parti pour fonder sa société puis était entré chez Westinghouse en 1885. Edison avait crée le réseau électrique de New-York en courant continu. Tesla, au sein de Westinghouse était partisan du courant alternatif. Au final c’est Westinghouse qui l’emportera. On doit encore à Tesla la radiotransmission, le moteur électrique asynchrone, la télécommande, le radar… Le génial inventeur a déposé pas moins de 700 brevets ! Dans les années 2000, Elon Musk, déjà patron de Paypall, commencera à fabriquer des voitures électriques de luxe auxquelles il donnera en hommage à cet ingénieur tombé dans l’oubli le nom de Tesla, avant de se lancer dans la conquête spatiale à la tête de Space X.

Georges Fabre voit aboutir son projet d’une station expérimentale de météorologie forestière sur l’Aigoual – 1567 m -. Par beau temps, [chose tout de même plutôt rare] on a vue du mont Ventoux au Mont-Blanc, du Canigou au pic du Midi, de la chaîne des Puys à la Méditerranée. Il fallut 7 ans, de 1887 à 1893, à raison de 70 jours de travail par an pour construire l’observatoire, véritable forteresse, aujourd’hui sous la direction de Météo-France. Les registres d’observation seront tenus dès la mise en service. L’observatoire passera sous la direction de la Météorologie Nationale en mai 1943. Il s’associera à l’infatigable Charles Flahautj’espère bien mourir au travail, moyennant quoi je demeure gai et alerte – pour mettre en place l’arboretum l’Hort de Dieu, un peu sous le sommet.

La draille et le torrent sont les deux cheminements qui plongent au cœur de ce monde clos, de ce labyrinthe de vallées et de hautes crêtes. Ils en organisent la structure, traits creusés dans le ciel ou dans la profondeur de la terre, route du conquérant, de l’homme brun, de l’homme blond, du grand troupeau, du colporteur et du forestier ; ou route de l’eau qui va du ciel à la mer.

André Chanson

En 1708, les Cévennes avaient vu geler le châtaignier, et donc disparaître le pain d’arbre, fait de farine de châtaigne ; c’était un des piliers du mode de vie des cévenols qui disparaissait. La châtaigne sera restée très longtemps la nourriture de base des causses et Cévennes en pays d’oc :

La récolte en grains a été si modique qu’il n’est pas possible de permettre l’exportation des châtaignes qui sont l’unique ressource des pauvres gens de la campagne.

Abbé Terreau 1772

Pendant six mois de l’année, métayers et journaliers ne vivaient que de châtaignes ; un châtaignier nourrissait journellement une famille de dix personnes.

[...] Le châtaignier sert de chauffage l’hiver, fournit le bois d’œuvre pour la construction des meubles et des charpentes des maisons. C’est enfin avec le bois de châtaignier qu’on confectionne le cercueil. Il existe ainsi toujours un châtaignier près de la maison, arbre vénérable sous lequel on va se reposer.

Anne Fortier Kriegel Les paysages de France PUF 1996

Le pain, même très noir, dur et grossier, était une nourriture précieuse pour ceux qui vivaient en bonne partie de châtaignes, de pommes de terre et de bouillie, de blé d’Espagne. Puis les gens se souvenaient des disettes fréquentes autrefois, et avaient ouï parler par leurs anciens de ces famines où les paysans mangeaient les herbes des chemins, comme des bêtes, et ils sentaient le bonheur de ne pas manquer de ce pain.

Eugène Le Roy Jacquou le croquant Gallimard 1990

Les Cévenols l’avaient remplacé par le mûrier pour nourrir les vers à soie et cela avait été leur période de gloire, au début du XIX° siècle. Puis, la soie artificielle était venu mettre fin à la culture du ver à soie et c’est ainsi que Georges Fabre, directeur du service de reboisement du Gard à Alès, avait trouvé les Cévennes dans les années 1875 dans un bien triste état, victimes de la voracité des chèvres devenues trop nombreuses pour un territoire plutôt fragile : les sols étaient à nu, une bonne part de la terre arable avait été emportée par les eaux. Il parvint à redonner aux forêts leur parure d’antan, mettant en œuvre un vaste plan de reboisement, – 68 millions d’arbres – fondé essentiellement sur le pin et le hêtre, redonnant ainsi à la forêt les 15 000 ha des Domaines : il y avait urgence : les sédiments charriés par le Tarn devenaient si importants qu’on leur attribuait l’envasement du Port de Bordeaux. Il était parvenu à faire mentir Chateaubriand : les forêts précèdent les hommes, les déserts les suivent, en faisant de son rêve une réalité. L’État, s’il avait versé les financements nécessaires, ne l’avait soutenu par ailleurs que du bout des lèvres et c’est bien la seule compétence, humanité et ténacité d’un homme qui vinrent à bout de ce remarquable programme. Pour avoir poussé plus loin que ne le demandait la doxa des Eaux et Forêts le souci de se garder le soutien des populations locales en évitant l’acquisition et le reboisement des terres agricoles, il sera mis en retraite par anticipation.

La nature, rigoureusement fidèle à ses lois […] ne ressème pas la forêt que notre main imprudente a coupée, lorsque la roche nue apparaît et que la terre a été entraînée par les eaux de fonte et des pluies, ne rétablit pas la prairie dont notre imprévoyance a contribué à faire disparaître l’humus. Ces lois, loin d’en comprendre la merveilleuse logique, vous en détruisez l’économie ou tout au moins vous en gênez le cours ; tant pis pour vous, humains ! Mais alors ne vous plaignez pas si vos plaines sont ravagées, si vos villes sont rasées, et n’imputez pas vraiment ces désastres à une vengeance ou à un avertissement de la Providence. Car ces désastres, c’est en grande partie votre ignorance, vos préjugés, votre égoïsme qui en sont la cause.

Viollet-le-Duc Le Massif du Mont Blanc      Ehhard/Baudry. 1876

L’ensemble du territoire français bénéficie d’un maillage de 35 000 km de routes nationales, le long desquels on compte 3 millions d’arbres, principalement des platanes qui sont venus remplacer les ormes.

02 1895                      Madagascar a su tant bien que mal se garder des entreprises de colonisation, surtout de la part des deux principales puissances dans la région : l’Angleterre et la France. Un traité entre les deux nations a fini par entériner le protectorat français sur la grande île tandis que la France reconnaissait celui de l’Angleterre sur Zanzibar.

Des incidents amènent la France à exiger de la reine Ranavalona III le contrôle français de l’administration malgache : elle rejette l’ultimatum et l’intervention militaire de la division Duchesne, débarquée à Majunga perd 50 hommes au feu et doit en envoyer 6 000 à l’hôpital. Six mois plus tard, une autre colonne prend Tananarive sans coup férir. Arrêtée en 1897 par le gouverneur général Galliéni, la reine est déportée en Algérie, où elle mourra en 1917. Une autre lui succède qui signe le traité de protectorat préparé par Hanotaux.

03 1895                      Le ville de Kong, dans le nord-est de la Côte d’Ivoire, a pris parti pour les Français et elle est menacée par Samory. Aussi le colonel Marchand et le gouverneur Binger envoient le lieutenant Parfait Louis Monteil avec une colonne pour porter secours à Kong. Mais les forestiers Ivoiriens harcèlent la colonne, Monteil est grièvement blessé et doit faire demi-tour. Kong sera prise, et rasée par Samory. Cinq ans plus tôt, Monteil s’était pourtant taillé un beau succès en partant avec une colonne le 10 septembre 1890 de St Louis du Sénégal pour établir une ligne de démarcation entre zone d’influence française et zone d’influence anglaise, jusqu’à Tripoli, 7 800 km plus loin. Il en était revenu le 30 12 1892, mission couronnée de succès.

1 04 1895                  À Nantes, on inaugure la Cigale, probablement la plus belle brasserie du monde, dira beaucoup plus tard Jean-Louis Trintignant. On la doit à Émile Libaudière. Jacques Demy y tournera Lola, avec Anouk Aimée en 1961. Elle sera classée monument historique en 1964 et rénovée en 1982. www.lacigale.com

17 04 1895                 Le traité de Shimonoseki met fin à la guerre entre le Japon et la Chine qui, vaincue, doit reconnaître l’indépendance du royaume de Joseon [dynastie des rois de Corée], mettant fin à son ancienne vassalité et laissant en pratique le champ libre à l’hégémonie nipponne. Elle doit céder au Japon Formose, [aujourd'hui Taïwan, jusqu’à ce que cette île devienne le sanctuaire des nationalistes chinois de Tchang Kaï shek, en 1949] et ses îles environnants, dont les îlots inhabités Senkaku (Diaoyu en chinois) en mer de Chine orientale, les Pescadores,  la presqu’île du Liaodong avec Port-Arthur, verser au Japon une indemnité de guerre de 740 millions, et ouvrir 7 ports aux commerçants japonais.

En fait, les conquêtes japonaises dépassaient la seule Corée : il y avait Formose, le sud de la Mandchourie et il menaçait même Pékin : c’est sous la pression conjuguée des diplomates russe, allemand et français qu’il renonce à ces dernières conquêtes, il en gardera une rancune tenace contre les trois puissances. L’Allemagne occupe le port chinois de Kingdao, à l’embouchure de la baie de Kiao-tcheou. Elle exige l’obtention d’une base navale ainsi que des droits sur l’exploitation du charbon et des facilités ferroviaires sur la péninsule voisine de Shandong. Le traité sera révisé par la triple intervention de la Russie, de l’Allemagne et de la France.

C’est la dernière fois dans l’histoire du monde que les États-Unis ne seront pas partie prenante du règlement d’une affaire internationale

25 04 1895                 Rupture d’un barrage à Bouzey, dans les Vosges : 87 morts.

5 06 1895                   Mary Kingsley, une anglaise qui ne sait peut-être pas ce qu’est l’amour – c’est elle qui le dit – mais qui n’a pas froid aux yeux et déborde de curiosité pour l’humanité, connaît déjà bien l’Afrique, des Canaries au bassin du Niger, de l’Angola à la Sierra Leone. Elle quitte maintenant Libreville pour remonter le fleuve Ogooué, via Lambaréné et Ndjolé. Elle passe sur le bassin de la Remboué où elle observe longuement les Fang. Botaniste, entomologiste, anthropologue, elle ne partage en rien le colonialisme. Elle publiera Travels in West Africa en 1897. En Mai 1900, elle repartira pour l’Afrique du Sud, y débarquant en pleine guerre des Boers, dont elle soigna les blessés à l’hôpital de Simonstown où elle attrapa une fièvre qui l’emporta le 3 juin 1900.

Le fait est que je ne suis pas plus humaine qu’une bourrasque de vent. Je n’ai jamais eu d’existence humaine propre.
 
[…] Il ne me vient jamais à l’esprit que j’ai droit à davantage que, de temps à autre, m’asseoir et me réchauffer au feu d’être humains réels.

10-12 06 1895          La course automobile Paris Bordeaux prouve la supériorité du moteur à pétrole sur le moteur à vapeur. Les voitures sont équipées de pneus gonflables Michelin. Premières lois sanctionnant les parents qui maltraitent leurs enfants.

28 09 1895                 À Limoges, création de la CGT : Confédération Générale du Travail.

Mort de Louis Pasteur : Il me semblerait que je commets un vol si je passais une journée sans travailler -. Il avait 73 ans ; il a droit à des funérailles nationales ; un immense hommage lui avait déjà été rendu, trois ans plus tôt, pour son jubilé.

La modestie de Pasteur, toute théorique, dissimule un orgueil immense. Pasteur a consacré des années à ériger sa propre statue. Avec ce goût immodéré des Français pour la pompe et les monuments, la gloire et les querelles politiques. Cet indémerdable mélange d’universalisme et d’amour sacré de la patrie qui faisait écrire au jeune étudiant Louis Pasteur, fils d’un grognard de Bonaparte, devenu ardent républicain : Comme ces mots magiques de liberté et de fraternité, comme ce renouveau de la République, éclos au soleil de notre vingtième année, nous remplit le cœur de sensations inconnues, et qui furent vraiment délicieuses.

Patrick Deville Peste et choléra          Seuil 2012

9 10 1895                 Min, reine de Corée, est assassinée par une petite troupe d’hommes de main japonais aux ordres de Miura Goro, le tout nouvel ambassadeur du Japon. Ils entrent dans le palais Gyeongbok au sein de l’escorte du Daewongun et attaquent le pavillon où se trouvait la famille royale. Molestant le roi et le prince héritier, ils assassinent le grand chambellan et les suivantes de la reine avant de la mettre elle-même à mort à coups de sabre, de transporter son corps sur une planche dans le parc voisin, de l’asperger d’essence et d’y mettre le feu.

Le traité de Shimonoseki avait laissé en pratique le champ libre à l’hégémonie nipponne : ainsi les membres du clan Min avaient été écartés du pouvoir être remplacées par des réformistes ; les réformes de Gabo, de 1894 à 1896 bouleversèrent l’organisation sociale traditionnelle en abolissant le système des classes, l’esclavage et les concours confucéens. Dans cette nouvelle donne géopolitique, la reine Min, qui manœuvrait avec la Russie pour réduire l’influence du Japon, devenait un obstacle qu’il fallait éliminer.

Face aux protestations internationales, le gouvernement japonais rappela Miura. Il fut traduit en justice, mais le procès d’Hiroshima – organisé seulement pour la forme – l’acquitta de toutes les charges et, après l’annexion de la Corée par le Japon en 1910, Miura entra même au conseil privé de l’empereur Meiji. Le roi Gojong alla se réfugier en 1896 dans la légation russe, puis prit en 1897 le titre d’empereur pour conférer à son pays – désormais rebaptisé Empire du grand Han – une égale dignité, toute symbolique, avec ses voisins.

À la défunte reine fut accordé le titre posthume d’impératrice Myeongseong.

22 10 1895                Une locomotive traverse les quais de la Gare Montparnasse et se retrouve sur la rue de Rennes : la photo, insolite, figurera toujours en bonne place chez les vendeurs de souvenirs pittoresques.

1 11 1895                   Max et Emil Skladanowsky organisent à Berlin une projection d’images animées en bioscope – système à double projecteur – dans un théâtre de variétés : acrobaties, jongleries, danse des voiles, lutte gréco-romaine, démonstration de boxe avec un … kangourou ! Souvent injuste, l’Histoire ne voudra retenir des débuts du cinéma que la projection des Frères Lumière, deux mois plus tard.

8 11 1895                    À Würzburg, en Allemagne, Wilhelm Röntgen, en étudiant le courant électrique dans un tube de Crookes – en quelque sorte l’ancêtre des tubes de téléviseurs – réalise qu’un élément inconnu rend luminescent un écran de platino-cyanure de baryum placé à un mètre de distance : il en déduit que son appareil émet des rayons invisibles et très pénétrants qu’il nomme rayons X, tant leur nature reste mystérieuse. Il réalise également que ces rayons impressionnent les plaques photographiques et que l’on peut ainsi visualiser les os à l’intérieur du corps. La main de Bertha – nom donné à la radiographie de la main de sa femme, fait le tour de l’Europe.

12 11 1895                 Création de l’Automobile Club de France. Men only.

28 12 1895                Première projection publique et payante des premiers films des frères Lumière, au Salon Indien du Café de la Paix, à Paris : La sortie des usines Lumière, Le Mur, L’arrivée d’un train, Bébé mangeant sa soupe, L’arroseur arrosé : 38 spectateurs ! Non seulement inventeurs, Auguste et Louis Lumière seront aussi de remarquables industriels.

12 1895                      Gustave Trouvé produit la première lampe à acétylène.

1895                           A Petersburg, Vladimir Ilitch Oulianov, alias Lénine – car vivant au bord de la Lena -, fonde avec Martov L’Union pour l’émancipation de la Classe ouvrière. Lénine restait hanté par le martyr d’Alexandre, son frère ainé, terroriste pendu huit ans plus tôt. Il va être arrêté la même année. Intellectuellement, l’homme qui l’aura le plus marqué était le romancier Nikolaï Tchernychevski, auteur d’un roman  Que faire ? à telle enseigne que Lénine lui piquera purement et simplement ce nom pour son programme, disant de lui qu’il avait le flair révolutionnaire absolu, propos que Staline reprendra à son adresse : Lénine était né pour la révolution. C’était un véritable génie des explosions et de la direction révolutionnaire. Jamais il ne se sentait plus à l’aise qu’aux époques de bouleversement. Littéralement, il s’épanouissait pendant les coups d’État. Il était doté d’une rare capacité de haine : haine du tsarisme, haine aussi des libéraux russes, haine des démocraties bourgeoises de l’Europe : maudite soit la liberté si elle est bourgeoise ! Mais l’homme avait aussi son jardin secret : Si je continue d’écouter l’Appassionata, je ne finirai jamais la Révolution.

Les Allemands achèvent le canal de Kiel qui assure le passage de la mer du Nord à la Baltique.

Industries et commerces, cinémas, poussent comme des champignons : Société chimique des usines du Rhône, qui deviendra Rhône Poulenc en 1928, Société des Établissements Gaumont, Théophile Bader crée les Galeries Lafayette.

Dans le Congo de Léopold II, des soldats belges reviennent d’une mission de maintien de l’ordre avec 1 357 mains coupées à présenter à leurs officiers.

Albert Morand construit le premier hôtel de Megève : le Panorama. Avant même de prendre un essor exceptionnel grâce au ski, une vocation touristique s’y précise, centrée sur la qualité de l’air, bénéfique aux personnes souffrant de problèmes respiratoires. La très forte implantation de maisons d’enfants après la guerre, viendra confirmer ces atouts, de même que les nombreux sanatoriums crées dans les environs (La Giettaz, Le Plateau d’Assy …)

Le diocèse de Savoie éprouve le besoin de faire un gros cadeau à l’Église de France : et c’est la plus grosse cloche de France, la Savoyarde, fondue aux Établissements Paccard d’Annecy, qui sera installée à St Sulpice à Paris : elle pèse 19 tonnes.

Georges Dufayel construit entre les rues de Clignancourt et le boulevard Barbès un gigantesque magasin à vocation populaire : il a 60 ans d’avance sur le premier Carrefour. Les grands magasins d’alors, – Samaritaine, Au Bon Marché, Grands magasins du Louvre, BHV, Galeries Lafayette, etc… vivant sur de faibles marges, ne pouvaient accorder de crédit et donc, ne s’adressaient qu’à des classes aisées. Outre les différents rayons consacrés à la bijouterie, à l’horlogerie, à l’ameublement, à la literie, aux textiles, à l’outillage de jardin, aux cycles, etc… on y trouvait toute une série d’espaces récréatifs généreusement ouverts à tous les visiteurs : une immense salle de spectacle de 3 800 places où se produisait régulièrement un orchestre de 125 musiciens, des halls d’exposition où l’on montrait des photographies en couleur et plusieurs salons de lecture aux bibliothèques bien garnies. Sans oublier une salle de cinéma où seront organisées plus de 7 000 séances gratuites entre 1897 et 1902.

L’achat à crédit était facilement consenti : le client allait alors chercher sa marchandise directement chez le fournisseur de Georges Dufayel … c’était autant de frais de gestion de stocks en moins. Le profit obtenu de cette formule lui permettait, entre autres, d’employer plus de 800 inspecteurs, sur Paris intra-muros, chargés de contrôler la bonne moralité de ces clients.

L’avantage avec les gens pauvres, c’est qu’ils sont beaucoup plus nombreux que les gens aisés. Et qu’ils ont toujours besoin de quelque chose. Or ça tombe bien : chez Dufayel, on trouve tout !

Résumé de Bernard Kapp. Chez Dufayel, on trouve tout ! Le Monde 28 09 1999

7 02 1896                   Première radio aux rayons X sur le poignet d’un enfant touché par une balle : c’est le docteur américain Olivier Lodge, qui pratique.

24 02 1896                Henri Becquérel a déposé quelques jours plus tôt sur des plaques photographiques des sels d’uranium : mais le soleil ayant cédé sa place à la pluie, il a rangé ses plaques dans un tiroir et, en les ressortant, découvre qu’elles ont été impressionnées, et avec encore plus d’intensité que celles qu’il avait déjà exposées au soleil ! C’est donc que le minerai émet naturellement, sans cause extérieure, des rayons uraniques, nommée aujourd’hui radioactivité. D’où provient l’énergie nécessaire à leur émission ? Marie Curie en fera son sujet de thèse. Jusqu’alors, ce n’était qu’un minerai sans utilité : ainsi le formulait Le Nouveau Dictionnaire Universel de Paul Guérin.

1 03 1896                   Le général italien Baratieri a reçu l’ordre de marcher sur Addis Abeba : les 50 000 soldats éthiopiens de Menelik lui infligent une lourde défaite à Adoua, en Abyssinie : sur ses 17 500 hommes, 6 000 sont tués et 1 800 prisonniers. Le désastre eut un goût amer : Menelik avait financé l’équipement de son armée avec des crédits alloués par l’Italie !

L’Italie avait déjà tenté de conquérir en janvier 1887 l’Éthiopie pour agrandir la bande de terre aride qu’elle avait acquise le long de la Mer Rouge en 1869, transformée en colonie érythréenne en 1890 : les Italiens avaient alors été décimés dans la vallée de Dogali par les troupes du ras Alula. Ils revinrent à la charge par la voie diplomatique en 1889, en donnant à Ménélik un traité à ratifier dont les versions italienne et amharique diffèrent : dans le texte éthiopien, il est dit que Ménélik peut faire appel à l’Italie pour entretenir ses relations diplomatiques ; la version italienne rend, obligatoire cet intermédiaire. Ainsi, l’Éthiopie devenait protectorat italien. Quand Ménélik découvrit l’embrouille, il protesta, en vain. Ne restait dès lors plus que l’affrontement.

25 03 1896               La loi confère aux enfants naturels reconnus la qualité d’héritiers dans la succession de leur père et mère.

05 04 1896               A l’initiative de Pierre Frédy, baron de Coubertin, premier Jeux Olympiques à Athènes. Neuf sports au total, pour 43 épreuves, réservées aux seuls hommes. On compte 70 000 spectateurs.

On répète le passé, – sans craindre de l’enjoliver – : pour la création de la course du marathon, il fallait bien une belle histoire que l’on fit remonter à la fameuse bataille ; un grec, agriculteur et porteur d’eau à Amaroussi, Loïs Spiridon, gagna la course, en 2h 58’50″. C’est son ancien supérieur à l’armée qui vint le chercher ; lui-même, rencontrant des difficultés pour se faire accepter par ses futurs beaux-parents, trouva là l’occasion de se faire valoir. Il fut fêté comme un héros antique et pût sans problème épouser sa belle.

Le choix de la distance définitive sera, lui, tout britannique, en 1908, pour les JO de Londres : les 42.195 km sont la distance exacte qui sépare la terrasse est du château de Windsor de la loge royale du stade olympique de Shepherd’s Bush.

L’Américain James Connoly prend l’or du triple saut, l’argent du saut en hauteur et le bronze du saut en longueur. Robert Garret, capitaine de l’équipe de Princeton, lanceur de poids, s’inscrit aussi pour le lancer de marteau auquel il s’est initié en arrivant à Athènes : il emporte l’or et fera de même pour le poids.

Pour le 100 mètres, tous les coureurs sont debout sur la ligne, tous… sauf un, Thomas Burke, un américain qui met un genou et les deux mains à terre : c’est lui qui gagne, en 12″, l’état sablonneux de la piste ne permettant pas d’approcher le record du monde, alors de 10″8/10°. Le second arrive une seconde après lui. Il gagnera encore le 400 m.

La France emporte cinq médailles d’or, quatre d’argent et deux de bronze, et arrive ainsi au quatrième rang des médaillés, derrière les Etats-Unis, la Grèce et l’Allemagne : l’or au 100 km vélo, une argent et une bronze pour Léon Flameng, vitesse individuelle vélo, contre-la-montre et 10 km pour Paul Masson, soit trois médailles d’or à lui seul,

En ces temps-là, on se souvenait encore du mens sana in corpore sano, culture et sport ne s’ignoraient pas ; l’helléniste Salomon Reinach avait eu l’idée d’organiser pour enrichir les JO , un voyage de découverte des principaux sites de la Grèce antique ; l’entreprise avait eu le soutien de la revue Le Tour du Monde et le concours des Messageries maritimes, qui, pour l’occasion, avaient refait une beauté au Sénégal et de nombreux athlètes français – Eugène-Henri Gravelotte, Henri Delaborde, Henri Calot [escrime], Léon Flameng et Paul Masson [cyclisme], Alphonse Grisel [athlétisme] s’étaient embarqués aux cotés des grands bourgeois médecins, avocats, enseignants, gros commerçants, dans une cohabitation heureuse.  Une fois commencés les Jeux, certains athlètes déserteront provisoirement les stades pour participer aux excursions culturelles.

Un seul journaliste français avait fait le déplacement, Charles Maurras, pour dénoncer le cosmopolitisme de la manifestation, qu’il exècre. Il n’était pas à bord du Sénégal : Voyager en compagnie de Salomon Reinach, un juif, vous n’y pensez pas ? Sa passion nationaliste ne lui permettait pas de voir que ce n’était là que la fusée éclairante de la mondialisation à venir. Cosmopolitisme, si l’on veut, mais il est déjà un pays qui a refusé de faire le déplacement : la Turquie.

Guglielmo Marconi, 22 ans, s’appuyant sur les travaux de Ducretet, Popov et Branly, brevette la TSF : Télégraphie Sans Fil, permettant de transmettre des messages en morse : les bateaux pouvaient enfin communiquer entre eux et avec la terre.

19 04 1896                 Création de ce qui va devenir une grande classique du vélo : la course Paris-Roubaix, l’enfer du nord, à l’initiative de deux patrons du textile, Théodore Vienne et Maurice Perez, soucieux de donner de la distraction aux milliers d’ouvriers et aussi d’acheter à bon compte la paix sociale.

6 06 1896                George Harbo et Frank Samuelsen, américains, fraîchement immigrés norvégiens, et donc fils de vikings, quittent New York à la rame, cap plein est : ils arriveront 55 jours plus tard aux îles Sorlingues (ou encore îles Scilly, anciennement Cassitérides car riches en minerai d’étain, à l’ouest de la Cornouaille anglaise). Poursuivant vers l’est il remonteront la Seine jusqu’à Paris. Pour le retour, ils pensaient prendre du bon temps en se reposant à bord du steamer sur lequel ils avaient chargé leur barque, quand, à l’approche du Cap Cod, au large de Boston, le charbon vint à manquer : ordre du commandant : tout ce qui est en bois passe à la chaudière ; les deux hommes ne purent s’y résigner : ils firent mettre à l’eau leur barque et terminèrent le voyage… à la rame.

16 06 1896                 A Lyon, consécration de la basilique Notre Dame de Fourvière.

À 23 heures, le paquebot anglais Drummond Castle s’échoue sur le récif des Pierres Vertes, au sud-est d’Ouessant, à l’ouest de Molène : la mer est pourtant calme, mais le brouillard à couper au couteau. Le commandant a très probablement sous estimé le très méchant courant de Promveur, et croit avoir déjà doublé Ouessant quand en fait il fait route sur Molène ; il fait seulement parer les canots de sauvetage sans les mettre à l’eau, sans savoir que la coque est très largement éventrée : quatre minutes après l’échouage, le navire coule à pic, entraînant la mort de 243 hommes et femmes : il n’y aura que trois survivants.

Ouessant est la bête noire des marins ; au début du XXI° siècle, 50 000 navires passent au large chaque année. La vitesse des courants y est très puissante, notamment celle  du Promveur, leurs rythmes sont décalés, la brume y est très fréquente.

Jusqu’à cet accident, deux phares y étaient en service : celui du Stiff, au nord-ouest, depuis 1700 construit sur ordre de Vauban, le plus ancien véritable phare après celui de Cordouan, et celui du Créac’h, de 45.2 m. de haut, dont les feux portent à 32 miles, en service en 1863.

Après cet accident, et aussi à cause de lui, trois autres phares seront construits : la Jument au sud, de 1904 à 1911, Kéréon au sud-est de 1906 à 1916 et Nividi à l’ouest, de 1912 à 1933. L’invention des ciments à prise rapide faciliteront les travaux, qui resteront malgré tout à hauts risques. On compte donc aujourd’hui cinq phares sur l’île d’Ouessant.

8 8 1896                     L’Allemand Otto Lilienthal a déjà réalisé des centaines de vols sur ce que l’on nomme aujourd’hui une aile Delta : 7 mètres de long, une armature en osier et bambou revêtue de tissu léger et de cire, pour un poids d’une vingtaine de kilos. Il a lancé les bases du pilotage Ce jour-là, depuis Rhinover, une colline artificielle des environs de Berlin, il tombe de 17 mètres et se brise la colonne vertébrale : il mourra le lendemain. Juste avant de s’envoler, ses dernières paroles avaient été : Il est nécessaire qu’il y ait des victimes

16 08 1896                Jim Skookum, un indien Tagish du Klondike, en Alaska, prend de l’eau dans le Rabbit Creek, un bien joli ruisseau pour préparer l’orignal tué la veille, à partager avec ses trois compagnons blancs – deux hommes, une femme -, et ce sont des paillettes d’or qui scintillent dans l’eau limpide : de l’or, de l’or, de l’or ! C’est la seconde ruée vers l’or, après celle de Californie, quelques 50 ans plus tôt. C’est elle qui entrera dans l’histoire avce la littérature des Jack London, avec La ruée vers l’or, de Chaplin etc.. Ils vont jalonner quatre concessions, deux pour le découvreur et une pour chacun des deux autres hommes et vont les déclarer au poste de police à l’embouchure de la Fortymile River. Une semaine plus tard, la Rabbit Creek, rebaptisée la Bonanza (aubaine) Creek, est cernée de jalons. Les concessions vont se créer, se vendre, se revendre, entraînant la spéculation. Devenu riche, il profitera suffisamment de son argent pour se désocialiser, mais pas pour se déhumaniser et à sa mort, il lèguera de belles sommes à sa sœur, à sa fille, à son neveu et, surtout, il créera le Skookum Jim Indian Fund, un fonds au bénéfice des Indiens du Yukon.

La plupart des prospecteurs débarquaient d’abord à Skagway, en Alaska, ou dans la ville voisine de Dyea, à l’embouchure du canal Lynn, au fond du golfe de Juneau. De là, seuls deux chemins menaient vers Dawson : le col Chilkoot – 2 225 m. – ou le col White – 888 m. -. Une carte géographique de l’époque commentait sobrement dans la manière western : Quel que soit le chemin que vous avez emprunté, vous regretterez de ne pas avoir choisi l’autre ! Les dernières pentes étaient trop escarpées pour qu’on puisse envisager leur passage par des animaux bâtés : donc chacun portait son barda, lequel devait permettre de pouvoir tenir un an ! – c’est la règle qu’avaient fixé les autorités pour éviter les famines de l’autre coté du col -. Le col White avait été surnommé Dead Horse Trail : plus de 3 000 chevaux y avaient succombé. Le 3 avril 1898, une série d’avalanches fera 69 mort sur les pentes du Chikoot Pass. De l’autre coté, on trouve les sources du Yukon, qu’il faut encore descendre sur 800 km pour arriver à Dawson City, proche des gisements d’or, sur le 64° parallèle, à l’est de la frontière entre le Canada et l’Alaska, c’est-à-dire en territoire canadien. Globalement, cette ruée vers l’or engagera beaucoup plus d’argent qu’elle n’en rapportera : très nombreux furent les prospecteurs qui ne trouvèrent rien du tout.

Focale des récits d’aventure, les écrivains s’en emparèrent, suivis rapidement des metteurs en scène ; au premier rang et des plus connus, Jack London, qui fut lui-même de la ruée, avec L’appel de la forêt, Croc Blanc, – tous deux repris au cinéma – la Face perdue, Radieuse aurore, en 1910, Belliou la fumée, 1904, et encore Klondike du Canadien Pierre Berton, et encore, publié un siècle après avoir été écrit – en 1989 ! – Le Volcan d’or de Jules Verne ; et, pour le cinéma, La ruée vers l’or de Chaplin, La Piste 98 de Mae West, Je suis un aventurier, d’Anthony Mann, en 1954…

6 10 1896                    A Brest, lancement du Gaulois, le premier cuirassé tout acier.

25 10 1896             Inauguration de la Verrerie d’Albi, première coopérative ouvrière dans l’industrie[7] : c’est l’aboutissement d’un très intense conflit social, vieux de quatre ans : le 4 août 1892 la Compagnie des mines de Carmaux avait licencié Calvignac, ouvrier socialiste élu quelques semaines auparavant maire de Carmaux… grèves, démission d’un député, – ce qui permit à Jean Jaurès d’être élu -, démission d’un gouvernement : les luttes ouvrières sont nées à Carmaux.

1896                            Un raz de marée au Japon fait 27 000 morts et chez nous la mer recouvre l’île de Sein. Première bande dessinée aux États-Unis.

La Riker Electric Vehicle Company of Brookyn, de New York, lance la Riker, première voiture électrique. Elle en produira à peu près 1 000 exemplaires, atteignant la vitesse de 65 km/h avec une autonomie de 80 km. Les performances obtenues avec le pétrole et son faible coût lui couperont les jambes. Première carte précise du Mont Blanc, de Kurz et Infeld. Des fêtes somptueuses accueillent à Paris le tzar Nicolas II et la tzarine Alexandra.

Cézanne peint le Lac d’Annecy : le Château de Duingt vu de Talloires. Le tableau est au musée Guggenheim de New York. Georges Méliès tourne ses premiers films.

Le coureur cycliste gallois, Arthur Linton meurt 15 jours après sa participation à Bordeaux Paris, créée 6 ans plus tôt : c’est le premier décès dû au dopage : il s’agissait alors de morphine.

Des inspectrices britanniques du travail font un rapport sur la dangerosité de l’amiante.

La Chine a perdu sa suzeraineté sur l’Annam au profit de la France en 1874. Par le traité sino-russe de 1896, la France s’est encore assuré des privilèges économiques – chemin de fer, mines, commerce -, sur les trois provinces méridionales de la Chine : le Yun-nan, les deux Kouang et le bail de Kouang-tcheou-wan. Paul Doumer, à la suite de Paul Bert, Constans, et Lanessan, devient gouverneur de l’Union Indochinoise : il va entreprendre nombre de grands travaux durant ses 5 ans de gouvernement : pont géant sur le Fleuve Rouge, construction des premiers chemins de fer. Le colonialisme prenait sa vitesse de croisière, les colons prenaient femme, avec un paternalisme qui nous est devenu aujourd’hui difficilement supportable :

C’est moi qui suis sa petite
Son Annana, son Annana, son Annamite
Je suis vive, je suis charmante
Comme un p’tit z’oiseau qui chante.
Il m’appelle sa p’tite bourgeoise
Sa Tonkiki, sa Tonkiki, Sa Tonkinoise
D’autres lui font de doux yeux
Mais c’est moi qu’il aime le mieux.

Vincent Scotto. Les paroles seront réécrites par Georges Villard en 1906. Une nouvelle version sera chantée par Mistinguett puis par Joséphine Baker

Le sultan turc Abd-ul-Hamid se livre au massacre de 300 000 Arméniens.

Un mouvement insurrectionnel contre la colonisation française se déclenche à Madagascar où le résident général Laroche est dépassé : Paris envoie le général Gallieni, qui a déjà fait ses classes au Soudan et au Tonkin : il fait fusiller les meneurs, réprime en tâchant de limiter les dégâts à la base : on parlera tout de même de 10 à 100 000 morts. Trois ans plus tard la pacification était achevée, à part une poche dans l’extrême sud.

6 01 1897                   Inauguration de l’Opéra de Manaus, au cœur de l’Amazonie, avec la Gioconda de Ponchielli interprétée par une troupe italienne de lyrique : 1 600 invités-spectateurs. L’animateur principal de ce délire mégalomaniaque : Edouardo Ribeiro, gouverneur de l’État d’Amazonie : il lui avait suffi d’instaurer une taxe de 20 % sur les exportations de caoutchouc pour financer tout ça. Les travaux ont duré 15 ans, car tout le matériel est venu d´Europe, l’architecte et les pierres du Portugal, les marbres de Carrare, les céramiques et les tuiles pour la coupole d´Alsace, les lustres du foyer de Murano, l’infrastructure métallique de Glasgow… même les fresques représentant des scènes de la forêt amazonienne venaient d’Europe. Le rideau de scène avait été peint à Paris par le brésilien Crispim do Amaral, représentant la rencontre du rio Negro et du rio Solimoes, en aval de Manaus, avec entre les deux, Yara, la déesse du fleuve. Le parquet de la salle de bal est une marqueterie de 12 000 pièces de bois précieux, le macacauba clair pour représenter les eaux jaunâtres du rio Solimoes et le jacaranda brun foncé pour les eaux chargés de sable noir volcanique du rio Négro.

Des goûts de nouveaux riches, qui ont donné ce style dit éclectiqueThérèse Aubreton.

Le téléphone et l´électricité étaient arrivés à Manaus avant Rio de Janeiro et Sao Paulo, les bordels pour les fauchés comme pour les riches, c’est moins sûr. L’architecture de fer fait-elle fureur à Londres comme à Paris ? on fait construire une kyrielle de kiosques métalliques sur le port. En 1850, Manaus comptait 5 000 habitants, en 1900, 70 000. La flambée du caoutchouc avait commencé vingt ans plus tôt : en 1878, sur les 800 000 habitants de la ville de Ceara, 120 000 étaient partis pour Manaus, mais seulement 60 000 y arrivèrent. Les seringueros avaient un statut plus proche de l’esclavage que du travailleur salarié. En 1890, le caoutchouc représentait 10 % des exportations du Brésil, en 1910, 40 %, presque autant que le café. Le territoire d’Acre, arraché par la force à la Bolivie, était le principal fournisseur. Le boom prit fin en 1913, quand les plantations de Ceylan et de Malaisie se mirent à tourner à plein régime.

6 02 1897                   Jean Lorrain, critique littéraire a éreinté le premier recueil de Marcel Proust Les plaisirs et les jours, dénonçant au passage sa liaison avec Lucien, fils d’Alphonse Daudet. Marcel Proust le provoque en duel au pistolet : chacun tire une balle au sol et on en est quitte pour l’honneur. Tout fout le camp !

17 04 1897                 Les Crétois se sont révoltés contre la tutelle ottomane. La Grèce envoie 1 500 hommes en Crète et une flottille empêche la flotte turque de quitter le Bosphore : l’empire ottoman déclare la guerre à la Grèce : un mois suffira à mettre les Grecs à genoux : ils perdront des territoires sur le nord et auront surtout une amende astronomique de 4 millions de £ turques à verser, quand ils n’ont pas le premier rond. Le diadoque – prince héritier – Constantin, alors à la tête de l’armée est tenu pour responsable et doit s’exiler avec son épouse, la Reine Sophie, sœur du Kronprinz qui a ouvertement pris le parti des Turcs. La France contribuera amplement au redressement de l’armée grecque.

4 05 1897                   Incendie du bazar de la Charité à Paris : 135 morts, principalement des femmes ; à l’origine, sans doute un échauffement de la pellicule d’un appareil de projection : Louis Lumière trouvera vite le procédé pour neutraliser cette chaleur. Parmi les victimes, la duchesse Anne d’Alençon, sœur de Sissi, – Elisabeth d’Autriche -. Fiancée à Louis II de Bavière avant que d’épouser le duc d’Alençon, petit fils de Louis-Philippe, elle avait passé plusieurs années dans une maison de santé qui pouvait cacher sa passion dévorante pour un médecin marié et père de famille. Sa conduite héroïque lors de cet incendie suscita l’amiration de tous. Lors de ses funérailles, sa nièce, elle aussi Elisabeth, rencontre Albert de Belgique, qui, peu après fera très pudiquement sa demande en mariage : Croyez vous que vous pourriez supporter l’air de la Belgique ? Elle deviendra la grande reine Elisabeth de Belgique

11 07 1897                 Salomon Auguste Andrée, suédois, s’envole de l’île des Danois, à l’ouest du Spitzberg, pour le pôle Nord en compagnie de deux compagnons à bord d’un ballon. L’affaire ne va durer que 65 heures : le ballon perd de l’altitude à chaque passage de zone froide, les guideropes qui permettent une certaine maîtrise de la direction sont très vite mis hors service… à chaque contact avec le sol, il faut larguer du lest. Ils décideront de mettre fin au voyage sur la banquise, à 300 km de la base la plus proche : ils n’y parviendront pas… le dernier message sera lu le 13 juillet par un navire suédois sur lequel s’était posé un oiseau porteur d’une dépêche : avons laissé le cap vers le nord pour nous diriger vers l’est. Du dernier point de contact avec la banquise, au nord-est du Spitzberg, ils partirent vers le sud et arrivèrent, très affaiblis le 5 octobre sur l’île Blanche… ils abandonnèrent alors toute relation écrite. C’est là que, 33 ans plus tard, le 5 août 1930, des pêcheurs de phoque retrouveront les restes de l’expédition et leurs corps.

21 07 1897                 Le colonel Humbert met au point un frein hydraulique anti-recul du canon de 75 : c’est une esquisse de ce dispositif, retrouvée dans une corbeille à papier de l’ambassade d’Allemagne en octobre 1894, qui avait déclenché l’affaire Dreyfus.

20 08 1897               A Calcutta, l’anglais Ronald Ross découvre le parasite de la malaria chez le moustique anophèle. Un autre anglais, Charles Algernon, équipe des bateaux de turbines.

29-31 08 1897           Premier congrès sioniste à Bâle. À Bâle, j’ai fondé l’État juif. Théodore Herzl. Il avait déjà les idées assez claires sur la question : on peut lire sur son Journal à la date du 12 juin 1895 :

Nous devrons exproprier en douceur la propriété privée sur les terres qui nous seront accordées. Nous essaierons d’envoyer discrètement la population pauvre dans les pays voisins en leur procurant du travail dans les pays de transit sans leur en accorder chez nous. Les propriétaires seront de notre coté.

Qu’en termes choisis ces choses là sont dites ! Étonnez-vous donc après cela que, 100 ans plus tard, ceux qui auront traduit ces paroles en actes reçoivent des pierres, puis des bombes sur la figure ! Qui sème le vent récolte la tempête.

5 09 1897                   Georges Méliès inaugure dans son théâtre Robert Houdin, boulevard des Italiens, la première salle de cinéma. Il avait fait ses premiers films – Une partie de cartes, Escamotage d’une dame au Théâtre Robert Houdin -, avec une caméra et un projecteur construits de ses mains. Viendront les années fastes en 1902 et 1903 avec ses chefs d’œuvre, Le voyage dans la lune, 1902, premier film de fiction avec trucages et Le Royaume des fées, 1903. Pour ce faire, il lui a fallu de l’argent, que lui a prêté Charles Pathé, dont le bras droit est Ferdinand Zecca, doté d’un grand talent de pilleur, copieur entre autres des films de Méliès et son plus farouche ennemi. Ainsi d’une Affaire Dreyfus en 1898 tourné par sa société, la Star Film, dont Zecca donnera une nouvelle version en 1908. Il réalisera plus de 500 films, dont le succès ira décroissant jusqu’à ce que Pathé, son créancier, fasse valoir ses droits et ce sera la faillite en 1913. Il transformera alors le plateau B de Montreuil en théâtre, où il montera des revues. Il reviendra au cinéma, mais le retour sera un échec ; pas plus Cendrillon ou la pantoufle merveilleuse, 1912, que Le voyage de la famille Bourrichon, son dernier film en 1913. Pour prolonger le boulevard Hausmann, on détruit le théâtre Robert Houdin, et Pathé saisit les bâtiments de Montreuil : de rage, de désespoir, il brûle alors près de 300 de ses films. Il nous en reste à peu près 200.

Le souvenir que j’avais gardé de ses premières productions me faisait espérer que le temps et l’observation lui auraient inspiré certains perfectionnements et que le public apprécierait le retour de M. Méliès à l’écran. Hélas, le résultat ne fut pas heureux. La formule qui avait pu plaire jadis était irrémédiablement périmée, du moins dans les mains de M. Méliès et avec ses conceptions.

Charles Pathé           1914

30 09 1897                Thérèse Martin, carmélite à Lisieux, y décède à 24 ans. Béatifiée en 1923, elle sera canonisée en 1925. Le 19 octobre 1997, le pape Jean Paul II fera d’elle un docteur de l’Eglise : elle rejoindra ainsi ce club très fermé, limité jusqu’alors à deux femmes : Thérèse d’Avila et Catherine de Sienne. Cette petite bonne sœur, médiocre écrivain, était parvenue à impressionner les plus grands théologiens comme les plus grands écrivains catholiques du siècle. Aujourd’hui encore, les livres la concernant continuent à se renouveler et tenir l’affiche en librairie.

22 10 1897                Au camp militaire de Satory, Clément Ader sur Avion III, [contraction de Avis et Actio] ou encore Éole, tente de se faire adouber par l’armée, démarche incontournable pour être reconnu : il parvient à voler sur 300 mètres, mais pas sur le parcours demandé…et en plus, il casse un peu à l’atterrissage : recalé. L’avion avait 2 moteurs de 20 cv entraînant chacun une hélice, une envergure de 16 mètres pour un poids de près de 400 kg. Il ira rejoindre dans l’oubli nombre d’autres précurseurs ; les frères Wright lui prendront la gloire et pas mal d’idées.

28 12 1897                  Ce soir, au Théâtre de la Porte Saint Martin, c’est la première de Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand. Le rôle est crée par Constant Coquelin. Quelques minutes avant le début, Rostand, 29 ans, craque – il n’a pas de pif –  et lui lance : Pardon ! Ah pardonnez-moi, mon ami, de vous avoir entraîné dans cette désastreuse aventure. Deux heures plus tard, n’en croyant pas ses yeux, il assiste à son triomphe, lequel triomphe ne se démentira jamais : théâtre aux quatre coins du monde, cinéma. Edmond Rostand s’était inspiré du personnage de Hercule Savinien Cyrano, -1605-1655 -, dit Cyrano de Bergerac, écrivain au nez proéminent. Les gens de théâtre se sont habitués à dire : quand la France va mal, elle appelle Cyrano de Bergerac.

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Pointé en avant, comme un défi lancé à la mauvaise fortune et un appel à retrouver du panache, le pif de Cyrano sonnait l’air du rassemblement cocardier. Il en fut marqué pour longtemps et prit, dans la première partie du XX° siècle, une forme qui collait au symbole : long et grand, bien sûr, mais … en trompette !

Brigitte Salino Le Monde du samedi 6 avril 2013

De 1897 à 1914, un million d’Américains s’installent au Canada, et deux millions d’immigrés arrivent d’Europe, pour moitié d’Angleterre, et pour moitié d’Autriche Hongrie. De 1901 à 1911 la population du Canada passera de 5,4 M à 7,2 M.

1897                           En Savoie, la route franchit le col des Aravis, patrie du Reblochon. Le Touring Club de France publie le premier guide routier, comprenant une carte au 1/400 000 °. Bordeaux est à 8 h de train de Paris. Les bactériologistes allemands Löffler et Frosch démontrent l’existence du virus de la fièvre aphteuse. On avait déjà découvert les enzymes , qu’on avait alors nommé ferment [ le mot enzyme vient du grec zymosis : levain, crée en 1878]. Les enzymes agissent comme des catalyseurs : leur présence fait que certaines réactions chimiques se produisent avec plus de vigueur ou qu’elle en inhibe d’autres. Edouard Buchner, chimiste allemand découvre ce qu’il appelle une zymase dans des cellules de levure broyée et s’aperçoit qu’il s’agit d’une substance susceptible de provoquer la fermentation du sucre. Cette découverte libéra la biochimie de toute dépendance à l’égard de la physiologie et la fonda comme une discipline distincte, car il était évident désormais que les enzymes agissaient comme des catalyseurs et les fonctions de la cellule pouvaient être étudiées comme des processus chimiques, sans qu’il soit nécessaire de faire appel à une quelconque théorie physiologique sur la nature des cellules elles-mêmes.

Felix Faure, président de la République, est reçu à Saint Petersbourg. La même année, le quatre mâts éponyme : Président Félix Faure, de la maison Bordes, en faisant voile vers la Nouvelle Calédonie se fait prendre par l’arrière par une vague géante : aucun dommage pour le bateau, mais les 15 marins de la bordée passent à la mer… et évidemment, par un temps pareil, il est impossible de tenter quoi que ce soit pour chercher à les récupérer !

Martin Sénéquier ouvre une pâtisserie à Saint Tropez : elle deviendra, quelques décennies plus tard, institution, haut lieu du voir en étant vu. Le Mont Saint Michel s’offre une flèche sommitale et un archange tout doré.

Solomon Schechter, maître de conférences sur le Talmud à Cambridge, découvre dans la gueniza (pièce d’une synagogue où sont entreposés les documents destinés à être jetés) de la synagogue Ben Ezra à Fostat, dans le vieux Caire, l’Ecrit de Damas, ou Fragments sadocides : le document parle d’une étrange fraternité juive datant de l’époque du Second Temple, inconnue, fortement structurée, vouée à une ardente piété, pratiquant la communauté des biens et croyant en un Messie. Il faudra attendre 50 ans, c’est à dire la découverte des manuscrits de la Mer Morte, pour faire le rapprochement entre cette fraternité et la secte que l’on a cru longtemps être à l’origine des manuscrits de la Mer Morte : ils ne sont qu’une seule communauté : les Esséniens.

Aux États-Unis, on n’en est pas encore au Peace and love :

Entre nous (…) j’accueillerais avec plaisir n’importe quelle guerre tant il me semble que ce pays en a besoin [...] Toutes les races dominantes se sont toujours affrontées aux autres races. [...] Aucun triomphe obtenu par la paix n’est aussi glorieux qu’un triomphe obtenu par la guerre.

Théodore Roosevelt, gouverneur de New York.

Il sera vice-président en 1900, président l’année suivante, Mc Kinley étant mort en septembre 1901. Il sera réélu en 1904, et lors de la cérémonie d’investiture en janvier 1905, joignant le geste à la parole, fera défiler à Washington le vieil Apache Géronimo, tel César faisant défiler Vercingétorix à Rome. Georges Frèche, président de la région Languedoc-Roussillon, jugera bon de lui édifier en 2010 une statue en bonne place à Montpellier, probablement en raison de son avance en matière d’écologie politique.


[3] Avoir navigué sous le revolin d’une misaine : avoir servi comme matelot, à la voile.

[4] dessiné : tatoué

[5] le grand-mât : surnom générique donné au capitaine.

[6] Mais en quoi pouvaient-ils donc bien être radicaux ?

[7] il en avait existé quelques unes au XVIII° siècle dans le domaine agricole : des coopératives fruitières en Franche Comté et dans le Jura.


Par l.peltier dans (7 : 1872 à 1907) le 27 mars 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

15 07 1893                Généralisation des services de médecine des indigents, sous le nom d’Assistance Médicale Gratuite (AMG) :

Tout Français malade, privé de ressources, reçoit gratuitement de la commune, du département ou de l’État, l’assistance médicale à domicile, ou, s’il y a impossibilité de le soigner utilement à domicile, dans un établissement hospitalier.

24 07 1893                  134 Juifs, chassés d’Odessa, arrivent en France.

25 07 1893               Inauguration du canal de Corinthe, 6.3 km de long, 25 m de large, 70 m de hauteur de fossé et 6 m de profondeur sous le niveau d’eau.

16 08 1893                    À Aigues Mortes, les ouvriers des Salins du Midi attaquent leurs collègues italiens à coup de fusil et de manche de pioche. Il y a 8 morts, plus de 30 blessés, des reconduites à la frontière, le maire est révoqué ; la presse titrera : La tuerie d’Aigues Mortes. Des manifestations italiennes s’ensuivront devant le Palais Farnèse, l’ambassade française de Rome.

août ou septembre 1893         La mosquée des Omeyyades à Damas brûle. Pierre Loti passera par là huit mois plus tard :

Au centre de la ville, gisent les ruines toutes fraîches de la grande mosquée, qui fut jadis l’église de saint Jean de Damas, contemporaine de Sainte-Sophie et des basiliques de Constantin, célèbre par ses colonnes de marbre et ses mosaïques d’or, puis qui devint l’un des sanctuaires les plus saints de l’islam, le troisième en vénération après ceux de La Mecque et de Jérusalem.

Il y a sept ou huit mois, en plein midi, le feu prit on ne sait comment, dans sa charpente desséchée, et, d’une façon soudaine, en quelques minutes tout flamba comme une pièce d’artifice ; puis, dès que la toiture fut effondrée, commença l’anéantissement imprévu de ces colonnes, qui valaient chacune le prix d’une ville et que les constructeurs avaient enlevées à des temples antiques ; déséquilibrées tout à coup, elles tombèrent les unes contre les autres et se brisèrent sur les dalles, irréparablement.

Depuis, on a tout laissé tel quel, en attendant une décision du khalife ; mais les hommes de nos jours n’ont plus les moyens de refaire de telles magnificences, et c’est d’ailleurs bien dans le sentiment de l’islam de se soumettre en baissant la tête devant les destructions qui semblent fatales.

La cour de la mosquée, qui subsiste toujours, a l’étendue d’une place de grande ville entre ses rangées d’arcades blanches. Pieusement on se déchausse encore pour y entrer, bien qu’elle soit semée de pierres et de décombres et, aujourd’hui même, de nombreux fidèles y sont prosternés le front contre terre.

Mais, dans la partie qui fut le sanctuaire des Ommiades, on a cessé de venir prier, à cause des amas de débris et des colonnes abattues. Çà et là, décorant des arceaux demeurés debout, brillent des restes de mosaïques : sur des fonds d’or byzantin, quelques raides palmiers ou des branches de naïves fleurs. Et par terre, les milliers de petits morceaux scintillants, dont ces mosaïques avaient été si patiemment composées, couvrent, saupoudrent les tas de plâtras et de planches noircies ; on dirait qu’une grêle est tombée ici, une grêle de marbre vert, de porphyre et d’or.

Dans les dépendances épargnées par l’incendie, où nous pénétrons avec notre ami le pacha, au fond d’un vieux kiosque funéraire très mystérieux, qui renferme une source d’eau miraculeuse, on nous montre la châsse d’argent où est gardée la tête d’Hussein, prophète et martyr.

Au grand minaret, nous montons par d’étroits escaliers noirs, usés, luisants de frottements humains. Quand nous sommes en haut, dominant les ruines de la mosquée et tout le déploiement de la ville couleur saumon, il est l’heure de la quatrième prière du jour ; alors, une dizaine de muezzins, qui étaient montés derrière nous, apprêtent tous en même temps leurs mains en porte-voix contre leur bouche… D’ordinaire, on n’entend qu’isolément ces chanteurs, improvisant au-dessus des villes, presque dans le ciel, leurs vocalises tristes ; un chœur de muezzins est pour moi quelque chose de nouveau que je ne prévoyais pas : mais on me dit qu‘à la grande mosquée c’est l’usage de chanter ainsi, pour se faire entendre de plus loin et donner le pieux signal jusqu’aux extrémités des banlieues roses…

Sur l’étroite galerie, nous sommes forcément serrés les uns contre les autres, dans notre commun isolement au milieu de l’air…. Trois heures ! Les voix suraiguës partent toutes ensemble en fugue déchirante, jetant le frisson religieux sur la terre, effarouchant les hiboux du minaret, qui prennent leur vol, et les pigeons coutumiers des toits, qui se lèvent comme un petit nuage blanc sous nos pieds.

Pierre Loti,    La Galilée       Voyages 1872-1913  Bouquins Robert Laffont 1991

En réalité, la cathédrale byzantine, qui avait remplacé un temple romain [lequel avait succédé à un temple araméen], fut entièrement démolie par le calife El Walid en 708, à l’exception du mur d’enceinte avec ses tours d’angle, et la construction de la splendide mosquée demanda ensuite dix ans de travaux. Avant 1893, elle avait été souvent saccagée ou incendiée. On y vénère encore, précieuse relique tant pour les chrétiens que pour les musulmans, la tête de Saint Jean Baptiste.

Claude Martin, rédacteur des notes du livre de Pierre Loti.

http://www.google.fr/search?q=mosqu%C3%A9e+des+omeyyades&hl=fr&prmd=imvns&tbm=isch&tbo=u&source=univ&sa=X&ei=__jRT-DGNsan0gXC8-y8Dw&sqi=2&ved=0CFoQsAQ&biw=1280&bih=607

12 09 1893                    Madame Peary, épouse du commodore, est enceinte ; elle n’a pas renoncé pour autant à suivre son explorateur de mari dans l’une de ses expéditions vers le nord : l’air y est des plus sains, lui a-t-il dit ; sur le baleinier Falcon bloqué par les glaces par 77°4′N, elle accouche d’une petite fille, qui se portera très bien. Il faut dire que le père n’est pas tendre avec lui-même : il s’est cassé la jambe lors de cette expédition et cela ne l’a pas empêché de poursuivre, se déplaçant avec des béquilles et atteignant 82°N. Quatre ans plus tôt, à la suite d’une autre expédition, il avait fallu l’amputer de 7 orteils. La reconnaissance par Peary de la côte nord du Groenland laissait penser qu’il avait atteint une île, qui, dès lors devenait américaine ; l’affaire était donc d’importance pour le Danemark, qui voulait s’assurer des contours de cette île… qui s’avéra finalement une presqu’île, l’ensemble restant donc territoire danois : ceci donna lieu à plusieurs expéditions danoises au début du XX° siècle, dont bon nombre d’entre elles finirent en drames : mort de faim, d’épuisement, stocks de nourriture pillés allégrement par les ours etc… drames contés avec le laconisme propre chez nous aux militaires :

Péri fjord 79 (degrés nord) après avoir tenté de revenir en passant par l’intérieur en novembre. J’arrive ici comme s’éteint le clair de lune et ne peux plus avancer à cause de mes pieds gelés et de l’obscurité. Les corps des autres sont au milieu du fjord devant le glacier (à deux lieues et demi). Hagen mourut le 15 novembre, Mylius 10 jours plus tard.

Jörgen Brönlund Début 1908     Île Lambert.

9 10 1893                   Le comte Rodolphe Festetics appareille de San Francisco à bord de Tolna, sa goélette d’une trentaine de mètres pour une croisière de 7 ans autour du monde ; rien de plus qu’un voyage d’agrément et d’aventures sur la planète, alors considérée comme terrain de jeu par ceux qui étaient nés une cuiller en argent dans la bouche ; d’origine hongroise, vivant en France, il rencontre à Paris Eila B. Haggin, riche héritière californienne venue en Europe chercher un mari à pedigree. Elle fera 6 ans de voyage de noces sur Tolna, mais craquera avant la fin et divorcera.

Moi, ce qu’il me faut, c’est l’odeur de la terre sauvage. Je la cherche, je la hume, adhérente aux objets que j’ai rapportés des îles, comme on retrouve le goût d’un baiser au parfum d’un vieux billet d’amour.

10 1893                        Le Morbihan s’essaie avec succès à la pisciculture, en baie de La Trinité, avec l’éclosion de plusieurs millions d’alevins de morue. Une escadre russe commandée par l’amiral Avellan est chaleureusement accueillie à Toulon : nous en restera le costume marin très courant pendant des décennies pour les enfants.

12 12 1893                   Des dizaines de milliers de manifestants dénoncent à Montpellier les  vins factices, la  fraude ou la délinquance en col rouge ; ils menacent de ne plus payer leurs impôts et les élus parlent de démission si le Midi continue à être sacrifié aux intérêts des betteraviers et de la viticulture parisienne – la fabrication de vin à partir de raisins secs de Corinthe et de Turquie dans les entrepôts de Bercy, alors le plus grand marché de vin du monde -.

12 1893                        A Grésy sur Aix, en Savoie, création d’une fruitière école. 16 ans plus tard, on comptera 21 fruitières (fromageries) coopératives en France, dont 14 en Haute-Savoie, les autres en Savoie, dans l’Ain et le Jura. Le terme de fruitière est pris dans le sens le plus général de fruit, le fromage étant le fruit du lait.

1893                           Mort d’Alexis Godillot, jurassien, industriel en fournitures militaires et inventeur à ce titre de l’outillage mécanique de fabrication des chaussures : la postérité lui empruntera son nom, sans être bien juste avec lui : le terme conservera un petit coté péjoratif, « dépourvu de toute élégance ». Peut-être, n’empêche qu’il fallait un goût prononcé pour le progrès pour avoir été le premier à différencier pour des chaussures la gauche de la droite. Qu’ils ont dû se sentir bien dans leurs godillots, les pioupious, avec un pied droit et un pied gauche !

Premier projecteur de cinéma. Georges Clemenceau impose un département asiatique au Louvre et, exécuteur testamentaire du couple d’Ennery, obtient l’ouverture de leur musée, avenue Foch à Paris :

Parce que la civilisation des Chinois est plus ancienne que la nôtre, parce que leurs ancêtres étaient plus policés quand nos aïeux n’étaient que des barbares aux prises avec les loups dans les forêts de la Gaule.
[…]            Avec quelle impatience j’attends le jour où nous verrons débarquer à Marseille des missionnaires bouddhistes et shintoïstes qui viendront s’efforcer de nous convertir ! Nous verrons si l’accueil de nos évêques sera plus favorable que celui des bonzes d’Asie aux députés de Jésus.

Il y a 1 128 000 étrangers en France. La France occupe le Laos.

Le suédois Magnus Andersen traverse l’Atlantique de Bergen à Terre Neuve en 28 jours sur un knorr, réplique exacte d’un bateau viking de l’an 800 : 22 m de long, 5 m de large, muni d’une quille de plus de 17 m taillée dans un seul fût de chêne.

Premier système d’immatriculation, premier en France mais aussi au monde : il impose une simple plaque comportant le nom et l’adresse du propriétaire ainsi qu’un numéro d’autorisation.

A l’initiative du pasteur presbytérien John Henry Barrow, réunion, au sein de l’Exposition Universelle de Chicago, du premier grand Parlement des religions : pendant 18 jours vont se parler 400 délégués chrétiens, juifs, hindous, bouddhistes, jaïns, zoroastriens, confucéens et musulmans, mais… l’universel se dit toujours dans une langue particulière. Régis Debray.

Chicago est alors probablement la ville du monde dont la croissance a été la plus forte : nœud ferroviaire, main d’œuvre abondante, esprit d’entreprise hors du commun font la richesse et le dynamisme d’une métropole industrielle, qui compte 1 million d’habitants. Trente ans plus tôt, Sara Jane Lippincott s’exclamait : La croissance de cette ville est l’une des choses les plus étonnantes dans l’histoire de la civilisation moderne. Vingt ans plus tard, en 1916, Carl Sandburg présentera sa cité comme un jeune et solide gaillard :

Abatteur de porc pour le monde
Outilleur, empileur de blé,
Acteur principal avec les chemins de fer,
Manutentionnaire de fret pour toute la nation,
Emporté, costaud, bagarreur,
La ville aux larges épaules.

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L’exposition colombienne de Chicago ouvrit ses portes en 1893.

La Rome d’il y a deux mille ans s’éleva sur les bords du lac Michigan, une Rome enrichie par des emprunts faits à la France, à l’Espagne, à Athènes et à tous les styles qui en avaient découlé. C’était une cité de rêve, ornée de colonnes, d’arcs de triomphe, de bassins azurés, de fontaines de cristal et de massifs fleuris. Les architectes rivalisèrent à qui saurait le mieux copier les modèles les plus variés et les plus anciens. C’était la répétition, dans un pays neuf, de tous les crimes commis dans le Vieux-Monde. Et cela se développa et se propagea comme une épidémie.

Les gens vinrent, regardèrent, s’étonnèrent et emportèrent avec eux, dans toutes les villes d’Amérique, les germes de ce qu’ils avaient vu. Et ces germes donnèrent naissance à une exubérante végétation d’Offices des Postes ornés de portiques grecs, de maisons de brique enrichies de fer forgé, de constructions hétéroclites faites d’une douzaine de Parthénon dressés les une au-dessus des autres. Et cette végétation prospéra et étouffa tout autour d’elle.

[...] Il n’était plus nécessaire de créer, il suffisait de photographier. L’architecte qui possédait la bibliothèque la mieux pourvue, devenait l’architecte le meilleur. Les imitateurs copiaient des imitations. Et ils étaient absous au nom de la Culture. Vingt siècles s’enrôlaient derrière des ruines poussiéreuses. Il y avait eu la grande  Exposition, et il y avait des cartes postales d’Europe dans chaque album familial.

Ayn Rand La Source vive[1] Editions J.H. Jeheber S.A. 1945

Un accord signé entre l’Angleterre et la Chine instaure un marché à Yatung, au Tibet, à 10 km de la frontière, pour faciliter le commerce entre l’Inde et le Tibet. Les Tibétains vont tout faire pour saboter cet accord.

Conseillez à vos prêtres de ne pas s’enfermer entre les murs de leur église ou de leur presbytère, mais de se mêler au peuple et de s’occuper de tout leur cœur de l’ouvrier, des pauvres, des petits…. Il faut combler l’abîme entre le prêtre et le peuple.

Léon XIII Lettre à l’évêque de Coutances

25 01 1894                 Behanzin, le dernier roi d’Abomey, capitule face au général Alfred Dodds. Par le traité d’Ouidah, en octobre 1890, Porto Novo et Cotonou étaient déjà passé sous tutelle française. Mais Behanzin, fort de ses farouches amazones et de quelques canons, avait continué à guerroyer ferme, lançant aux Français : Est-ce que j’ai été quelquefois en France faire la guerre contre vous ? Il va être aussitôt déporté en Martinique, où il lui faudra vivre, bon gré, mal gré, aux cotés des descendants des esclaves. Trop tard, la France accédera à ses demandes incessantes de retour au pays en 1906 :  il mourra sur le chemin du retour, à Alger.

12 02 1894                   Émile Henry, 22 ans, de famille plutôt bourgeoise, quitte le Café Terminus, proche de la gare Saint Lazare, peu après 21 heures ; il sort une bombe de sa poche, entre et la lance au milieu des clients attablés, faisant un mort et de nombreux blessés graves : c’est le début du terrorisme.

22 02 1894                  Pierre Loti entreprend un voyage qui va le mener d’Égypte à Jérusalem, via le Sinaï. Aux portes du désert, en un lieu nommé Oasis de Moïse, il obtient du séïd Omar, fils d’Idriss, Es-Senoussi El-Hosni le sauf-conduit ainsi libellé :

Cet écrit de l’humble, devant la miséricorde de son Dieu très haut le Séïd Omar fils d’Edriss Es-Senoussi El-Hosni, en faveur de l’estimable ami, Monsieur Pierre Loti, l’illustre savant français, pour le recommander auprès de toutes les personnes qui nous connaissant personnellement ou de nom, parmi les chefs de toutes les tribus arabes, à l’effet d’avoir pour lui tous les égards et de l’assister dans son voyage dans le pays des Arabes, car ce Monsieur qui possèdes des qualités éminentes est un des savants les plus renommés de la France où il jouit de la plus haute considération. Il vénère l’islamisme et est animé des meilleurs sentiments pour la religion. Je recommande également son respectable compagnon le duc Dino, [Monsieur le marquis de Talleyrand-Périgord] de nationalité française, qui jouit aussi d’une grande renommée dans  son pays et qui a droit à la plus haute considération. Je serais satisfait de tous ceux qui auront assisté et respecté ces Messieurs ainsi qu’ils le méritent dans le cours de leur voyage. Écrit par nous, le 10 Chaban 1311. Omar, fils d’Edriss El-Senoussi El-Hosni. Suit une invocation de la secte des Senoussi.

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23 mars                       La caravane de Loti, remontée du Sinaï à Akaba, a entrepris, direction nord-ouest,  la traversée du Neguev : elle approche de Gaza : c’en est fini du désert, c’est le doux pays de Canaan, la Terre Promise.

Il y a comme un adoucissement de tout, de la lumière, des formes et des couleurs. Les collines n’ont plus de structure tourmentée, mais s’arrondissent très simplement sous leur léger manteau vert ; des brumes se tiennent sur les lointains et en dégradent les nuances ; il semble que l’on ait changé et atténué tout l’éclairage de la terre.
Les magnificences des midis et des soirs ne se déploient que dans les contrées où l’air, mortel aux plantes, est exempt de vapeur d’eau et diaphane autant que le vide sidéral. Nos souvenirs du désert disparu sont maintenant comme ceux que l’on garderait, en reprenant pied dans les réalités de chaque jour, après quelque spectacle de presque terrifiante magie.
Le vert, le vert nouveau continue de s’accentuer de tous coté. Les asphodèles, qui avaient commencé de paraître avant-hier, d’abord si étiolés et courts, s’allongent, deviennent toujours plus beaux ; il y a des iris de grande espèce, d’un violet merveilleux ; il y a des arums à fleur noire, ressemblant à des cornets de velours. Et des tortues se trainent par terre, des cailles s’enfuient sous les herbes hautes ; des alouettes joyeuses planent au ciel, et l’ai est plein de chants d’oiseaux. La vie monte, monte, de partout à la fois, nous entoure, nous envahit et nous reprend, nous qui arrivons des étranges pays de la mort..
Le soir, nous rencontrons les premiers champs semés de main d’homme, des champs d’orge, labourés en sillons et plus magnifiquement verts que toutes les précédentes prairies.
Et, au campement, des Arabes, bergers ou laboureurs, qui ont leur tentes dans le voisinage, viennent familièrement nous visiter, s’asseoir autour de nos feux.

[…] 31 mars               Loti va séjourner 19 jours à Jérusalem.

Jérusalem est restée sarrasine. Distraitement, je perçois que, pour aller au Saint Sépulcre, nous traversons un bazar oriental, où les échoppes sont occupées par des vendeurs à turban ; dans la pénombre des ruelles couvertes passent à la file des chameaux lents et énormes, qui nous obligent à entrer sous des portes. Maintenant, il faut se ranger encore pour un étrange et long défilé de femmes russes, toutes sexagénaires pour le moins, qui marchent vite, appuyées sur des bâtons ; vieilles robes fanées, vieux parapluies, vieilles touloupes de fourrure, figures de fatigue et de souffrance qu’encadrent des mouchoirs noirs ; ensemble noirâtre et triste au milieu de cet Orient coloré. Elles marchent vite, l’allure à la fois surexcitée et épuisée, bousculant tout sans voir, comme des somnambules, les yeux anesthésiés, grands ouverts dans un rêve céleste. Et des moujiks par centaines leur succèdent, ayant les mêmes regards d’extase ; tous, âgés, sordides, longues barbes grises, longs cheveux gris échappés de bonnets à poil ; sur les poitrines, beaucoup de médailles, indiquant d’anciens soldats… Entrés hier dans la ville sainte, ils reviennent de leur première visite à ce lieu d’adoration où je vais aller à mon tour ; pauvres pèlerins qui arrivent ici par milliers, cheminant à pied, couchant dehors sous la pluie ou la neige, souffrant de la faim, et laissant des morts sur la route…
À mesure qu’on approche, les objets d’Orient dans les échoppes font place à des objets d’obscure piété chrétienne : chapelets par milliers, croix, lampes religieuses, images ou icônes. Et la foule est plus serrée, et d’autres pèlerins, des vieux moujiks, des vieilles matouchkas, stationnent pour acheter d’humbles petits rosaires en bois, d’humbles petits crucifix de deux sous, qu’ils emporteront d’ici comme des reliques à jamais sacrées…
Enfin, dans un mur vieux et fruste comme un rocher, s’ouvre une porte informe, tout étroite, toute basse, et, par une série de marches descendantes, on accède à une place surplombée de hautes murailles sombres, en face de la basilique du Saint-Sépulcre.
Sur cette place, il est d’usage de se découvrir, dès que le Saint-Sépulcre apparaît ; on y passe tête nue, même si l’on ne fait que la traverser pour continuer sa route dans Jérusalem. Elle est encombrée de pauvres et de pauvresses, qui mendient en chantant ; de pèlerins qui prient ; de vendeurs de croix et de chapelets, qui ont leurs petits étalages à terre, sur les vieilles dalles usées et vénérables. Parmi les pavés, parmi les marches, surgissent les socles encore enracinés de colonnes qui jadis supportaient des basiliques, et qui ont été rasées, comme celles de l’église Saint-Étienne, à de lointaines et douteuses époques; tout est amoncellement de débris, dans cette ville qui a subi vingt sièges, que tous les fanatismes ont saccagée.
Les hautes murailles, en pierres d’un brun rougeâtre, qui forment les côtés de la place, sont des couvents ou des chapelles – et on dirait des forteresses. Au fond, plus haute et plus sombre que tout, se dresse cette masse effritée, brisée, qui est la façade du Saint-Sépulcre, et qui a pris les aspects, les irrégularités d’une grande roche ; elle a deux énormes portes du XIX° siècle, encadrées d’ornements d’un archaïsme étrange ; l’une est murée; l’autre, grande ouverte, laisse voir, dans l’obscurité intérieure, des milliers de petites flammes. Des chants, des cris, des lamentations discordantes, lugubres à entendre, s’en échappent avec des senteurs d’encens…
La porte franchie, on est dans l’ombre séculaire d’une sorte de vestibule, découvrant des profondeurs magnifiques où brûlent d’innombrables lampes. Des gardiens turcs, armés comme pour un massacre, occupent militairement cette entrée ; assis en souverains sur un large divan, ils regardent passer les adorateurs de ce lieu, qui est toujours, à leur point de vue, l’opprobre de la Jérusalem musulmane et que les plus farouches d’entre eux n’ont pas cessé d’appeler : el Komamah (l’ordure).
Oh ! l’inattendue et inoubliable impression, pénétrer là pour la première fois ! Un dédale de sanctuaires sombres, de toutes les époques, de tous les aspects, communiquant ensemble par des baies, des portiques, des colonnades superbes – ou bien par de petites portes sournoises, des soupiraux, des trous de cavernes. Les uns, surélevés, comme de hautes tribunes où l’on aperçoit, dans des reculs imprécis, des groupes de femmes en longs voiles ; les autres, souterrains, où l’on coudoie des ombres, entre des parois de rocher demeurées intactes, suintantes et noires. Tout cela, dans une demi-nuit, à part quelques grandes tombées de rayons qui accentuent encore les obscurités voisines ; tout cela étoile à l’infini par les petites flammes des lampes d’argent et d’or qui descendent par milliers des voûtes. Et partout des foules, circulant confondues comme dans une Babel, ou bien stationnant à peu près groupées par nation autour des tabernacles d’or où l’on officie…
Des psalmodies, des lamentations, des chants d’allégresse emplissant les hautes voûtes, ou bien vibrant dans les sonorités sépulcrales d’en dessous ; les mélopées nasillardes des Grecs, coupées par les hurlements des Cophtes … Et, dans toutes ces voix, une exaltation de larmes et de prières qui fond leurs dissonances et qui les unit ; l’ensemble finissant par devenir un je ne sais quoi d’inouï, qui monte de tout ce lieu comme la grande plainte des hommes et le suprême cri de leur détresse devant la mort…
La rotonde à très haute coupole, où l’on pénètre d’abord et qui laisse deviner, entre ses colonnes, le chaos obscur des autres sanctuaires, est occupée en son milieu par le grand kiosque de marbre, d’un luxe à demi barbare et surchargé de lampes d’argent, qui renferme la pierre du sépulcre. Tout autour de ce kiosque très saint, la foule s’agite ou stationne ; d’un côté, des centaines de moujiks et de matouchkas, à deux genoux sur les dalles ; de l’autre, les femmes de Jérusalem, debout en longs voiles blancs, groupes de vierges antiques, dirait-on, dans cette pénombre de rêve; ailleurs, des Abyssins, des Arabes en turban, prosternés le front à terre ; des Turcs, le sabre au poing ; des gens de toutes les communions et de tous les langages…
On ne séjourne pas dans l’étouffant réduit du Saint-Sépulcre, qui est comme le cœur même de cet amas de basiliques et de chapelles, on y défile un à un ; en baissant la tête, on y entre par une très petite porte, en marbre fouillé et festonné ; le sépulcre est là-dedans, enchâssé de marbre, au milieu des icônes d’or et des lampes d’or. En même temps que moi, y passaient un soldat russe, une vieille pauvresse en haillons, une femme orientale en riches habits de brocart ; tous, baisant le couvercle tombal, et pleurant. Et d’autres suivaient, d’autres éternellement suivent, touchant, embrassant, mouillant de larmes ces mêmes pierres…
Aucun plan d’ensemble, dans le fouillis des églises et des chapelles qui se pressent autour de ce kiosque très saint ; il y en a de grandes, merveilleusement somptueuses, et de toutes petites, humbles et primitives, mourant de vétusté dans des recoins sinistres, creusés en plein roc et en pleine nuit. Et, çà et là, le rocher du calvaire, laissé à nu, apparaît au milieu des richesses et des archaïques dorures. Le contraste est étrange, entre tant de trésors amoncelés – icônes d’or, croix d’or, lampes d’or – et les haillons des pèlerins, et le délabrement des murailles ou des piliers, usés, rongés, informes, huileux au frottement de tant de chairs humaines.
Tous les autels, de toutes les confessions différentes, sont tellement mêlés ici, qu’il en résulte de continuels déplacements de prêtres et de cortèges ; ils fendent les foules, portant des ostensoirs et précédés de janissaires en armes qui frappent les dalles sonores du pommeau de leur hallebarde… Place ! ce sont les Latins qui passent, en chasuble d’or… Place encore ! c’est l’évêque des Syriens, longue barbe blanche sous une cagoule noire, qui sort de sa petite chapelle souterraine… Puis, ce sont les Grecs aux parures encore byzantines, ou les Abyssins au visage noir… Vite, vite, ils marchent dans leurs vêtements somptueux, tandis que, devant leurs pas, les encensoirs d’argent, que des enfants balancent, heurtent la foule qui se bouscule et s’écarte. Dans cette marée humaine, une espèce de grouillement continu, au bruit incessant des psalmodies et des clochettes sacrées. Presque partout, il fait si sombre qu’il faut avoir, pour circuler, son cierge à la main, et, sous les hautes colonnes, dans les galeries ténébreuses, mille petites flammes se suivent ou se croisent. Des hommes prient à haute voix, pleurent à sanglots, courant d’une chapelle à l’autre, ici pour embrasser le roc où fut plantée la croix, là pour se prosterner où pleurèrent les saintes Marie et Madeleine ; des prêtres, tapis dans l’ombre, vous appellent d’un signe pour vous mener par de petites portes funèbres dans des trous de tombeaux ; des vieilles femmes aux yeux fous, aux joues ruisselantes de larmes, remontent des souterrains noirs, venant de baiser des pierres de sépulcres…
http://www.terreentiere.com/medias/albums/pelerinages/israel-jerusalem/pelerinage-jerusalem.aspx
[…]      9 avril          A mi-chemin de Jéricho et de Jérusalem, nous faisons halte au caravansérail, où il y a foule aujourd’hui. Un caravansérail, c’est surtout une sorte de citadelle pour abriter les voyageurs et leurs montures contre les pillards des chemins. Du Levant au Moghreb, ils se ressemblent tous : une cour, un carré d’épaisses murailles garnies d’anneaux de fer pour attacher les bêtes ; sur l’une des faces intérieures, un vaste hangar pour abriter les hommes, et, près de la porte d’entrée, la tanière des gardiens du lieu, avec de petits fourneaux primitifs pour faire du café aux passants.
Des bêtes sellées, de toute classe et de toute espèce, encombrent ce caravansérail de la route de Jéricho. Il en entre et il en sort à chaque instant, avec des ruades et des écarts : chevaux de touristes à selle anglaise, ou chevaux ébouriffés, à grande selle arabe, les flancs et la poitrine surchargés de franges de toutes couleurs : longs dromadaires majestueusement bêtes ; mules aux harnais bariolés de perles et de coquilles ; ânons modestes des plus pauvres pèlerins ; pauvres ânons dépenaillés ayant sur le dos des vieilles toiles et des vieilles besaces. Et tout cela se mêle, s’entrave les pieds, s’affole et crie.
Sous le hangar qui regarde cette cour, une centaine de personnes s’empressent à déjeuner, avec des provisions apportées, bien entendu, le caravansérail ne fournissant que l’eau fraîche, le café, le narguilhé et la protection de ses murs. Les uns mangent sur des tables ; les autres, qui n’en ont plus trouvé, s’arrangent par terre. Groupes presque élégants de touristes anglais ou américains. Groupes plus humbles de pèlerins grecs. Amas de pèlerins russes, têtes de vieux braves avec des médailles à la poitrine, faisant bouillir par terre, sur des feux de branches, des petites soupes au pain noir. Beaux guides syriens, tout brodés de soie, poseurs, avec des cheveux à la Capoul [un ténor aussi célèbre pour sa coiffure que pour sa voix] échappés du turban, en coquetterie avec les dames touristes des agences. Et des Turcs et des Serbes. Et des prêtres, qui déjeunent en tenant leurs ânons par la bride. Et des moines blancs et des moines bruns. Et des Bédouins mangeant avec leurs doigts comme au dessert, déchiquetant, à belles dents blanches, d’immondes débris de poulets.
A la table voisine de la nôtre, sont assises des jeunes femmes maronites ; les unes en costume encore un peu national, long manteau de velours et d’hermine, cheveux pris dans un mouchoir pailleté ; les autres, hélas ! en chapeau à fleurs, habillées comme, il y a cinq ou six ans, les grisettes de France ; charmantes quand même à force d’être fraîches, d’avoir de grands yeux. Et un échange amical de dattes et d’oranges s’établit entre notre tablée et la leur, tandis que nous faisons passer des tranches de pain blanc à de bons vieux moujiks accroupis à nos pieds.
Vraiment, pour rencontrer si étrange et si cordiale Babel, il faut venir, en temps de pèlerinage, sur les routes de Palestine…
Et, dans quelques jours d’ici, après les fêtes de Pâques, ce caravansérail va se retrouver, pour de longs mois, silencieux et vide, sous un soleil devenu dévorant.
[…]   10 avril              Visité, pendant la matinée, le Trésor des Latins.
C’est dans des sacristies dépendantes de la grande église franciscaine, un amas de richesses. Depuis le Moyen Age, des rois, des empereurs, des peuples, n’ont cessé d’envoyer des présents magnifiques vers cette Jérusalem dont le prestige immense est aujourd’hui si près de mourir.
On nous montre de grands revêtements d’autel qui sont des plaques d’argent et d’or ; des flambeaux d’argent hauts de dix pieds ; des croix de diamant et des ciboires d’or émaillé ; une exposition pour le Saint-Sacrement, en or et pierreries, offerte jadis par un roi de Naples et pouvant valoir de quatre à cinq millions.
Dans des séries d’armoires, des costumes sans prix, pour les prêtres, s’alignent, enveloppés de mousselines et étiquetés : don de la république de Venise; don de l’Autriche ou don de l’Italie. Rigides et somptueuses choses, qui semblent brodées par des fées patientes, dans toute la magnificence et la pureté des différents styles anciens. Le dernier des dons de la France est une suite d’ornements, brodés d’abeilles d’or en haut relief sur drap d’or, qui ne servirent qu’une fois, le jour du mariage de Napoléon III, à Notre-Dame de Paris. Il y a une vénérable chasuble alourdie de cristal de roche et de pierres fines, qui paraît dater des croisades. Une autre, qui date de la Renaissance espagnole – et qui est loin d’être la plus belle de cette collection prodigieuse – vient de rentrer ces jours-ci au Trésor : on l’avait envoyé réparer dans un couvent de nonnes, et la réparation, qui a coûté quinze mille francs, a duré cinq années.
Une fois l’an, à tour de rôle, chacun de ces jeux de costumes est porté par les prêtres, pendant les pompes asiatiques déployées au Saint-Sépulcre.
Et tant de pièces précieuses ont déjà disparu, nous disent les aimables gardiens de ces merveilles ; les unes, enfouies en terre, pendant les sièges, dans des cachettes qui n’ont plus été retrouvées ; les autres, enlevées pendant les pillages ; les autres encore – des évangiles, des étoles -, brûlées pendant la terreur des pestes, parce qu’elles avaient été touchées par des prêtres contaminés…
Alors, en les écoutant dire, devant ces amas de soieries et de dorures qu’ils déploient si complaisamment pour nous, notre pensée plonge, une fois de plus, au milieu des tourmentes superbes des vieux temps. D’ailleurs, dans cette ville entière, on sent se dégager de ce que l’on voit, de ce que l’on touche, et même sourdre mystérieusement du sol où l’on marche l’âme d’un passé colossal, tout de magnificence et d’épouvante…
Ces prélats de Jérusalem, si accueillants, auxquels on dit sans sourire : Votre Grandeur, Votre Béatitude, ou même Votre Paternité Révérendissime, semblent – du fait même qu’ils sont ici, dans ces vieilles églises et ces vieilles demeures poussiéreuses, observant des rites surannés – être redevenus des hommes du Moyen Age. On ne peut leur en vouloir, à eux-mêmes, de suivre des errements séculaires ; mais de quelle étrange façon les catholiques et les orthodoxes ont compris la grande leçon de simplicité que Jésus est venu donner au monde ! Certes, ils sont intéressants, ces prélats ; leurs cérémonies, leurs monuments et leurs trésors font revivre les époques de la foi aveugle et souveraine. Mais, tout ce passé des cultes magnifiques, chacun sait de reste qu’il a existé, et d’ailleurs il ne prouve rien ; sa reconstitution ne peut être qu’un vain amusement pour l’esprit. Derrière ce Christ conventionnel, que l’on montre ici à tous, derrière ce Christ trop auréolé d’or et de pierreries, trop rapetissé pour avoir passé pendant des siècles à travers tant de cerveaux humains, la vraie figure de Jésus s’efface maintenant à mes yeux plus que jamais ; il me semble qu’elle fuit davantage, qu’elle est plus inexistante. Durant les premières heures émues de l’arrivée, à Bethléem et au Saint-Sépulcre, sous le seul rayonnement de ces noms magiques, il s’était fait en moi comme un réveil de la foi des ancêtres…
Ensuite, c’est dans la mélancolique campagne, ou dans les ruines exhumées des voies hérodiennes, qu’un reflet de Lui encore m’était apparu ; mais quelque chose de déjà plus terrestre, d’à peine divin et d’à peine consolant… Et maintenant, c’est fini… Aujourd’hui, en rentrant à Jérusalem, après ces trois jours d’absence, j’ai revu froidement le lieu du Grand Souvenir – et ma visite au Trésor des Franciscains, sans que je puisse m’expliquer pourquoi, achève de me glacer le cœur.
Pendant notre courte absence, il est arrivé ici chaque jour des pèlerinages nouveaux. C’est l’époque de la grande animation de Jérusalem. De tous côtés, les foules accourent et les églises se parent, pour la fête de Pâques qui sera bientôt. Les rues étroites sont encombrées de gens de tous les pays du monde. Il passe des cortèges de pèlerins chantant des cantiques, des cortèges de petits enfants grecs, psalmodiant à voix nasillarde et haute ; des processions se croisent avec des défilés de mules aux harnais brodés de coquillages, dont les innombrables clochettes sonnent comme des carillons d’église; et, conduits par des Bédouins sauvages, des chameaux entravent le tout, grande bêtes inoffensives et lentes, accrochant les devantures des vendeurs de croix ou de chapelets avec leurs fardeaux trop larges. L’odeur des encens que l’on brûle est partout dans l’air. Et le son grave, le son étrange des trompettes turques perce la vague clameur d’adoration qui s’échappe des chapelles, des couvents et des rues, toujours plus grande aux approches de cette Pâques des Grecs, et qui sera, au Saint-Sépulcre, une fête semi-barbare et que j’aime mieux fuir… Plutôt, je m’en irai là-bas chercher le souvenir du Christ, dans les petites villes de Galilée, ou sur les bords déserts de ce lac de Tibériade où il a passé la majeure partie de sa vie. Jérusalem est trop idolâtre pour ceux dont l’enfance a été illuminée par les purs Évangiles ; les yeux peuvent s’intéresser à son formalisme pompeux, comme d’ailleurs au coloris des choses de l’islam, mais c’est aux dépens des pensées profondes… Le Christ, le Christ de l’Évangile, en somme j’étais venu pour lui seul, comme les plus humbles pèlerins, amené par je ne sais quelle naïve, et confuse, et dernière espérance de retrouver ici quelque chose de lui, de le sentir un peu revivre au fond de mon âme, ne fût-ce que comme un frère inexplicablement consolateur… Et ma détresse aujourd’hui se fait plus morne et plus désespérée, de ce que, même ici, son ombre achève pour moi de s.’évanouir…
Le Gethsémani ! Depuis tant d’années j’avais rêvé que j’y viendrais passer une nuit de solitude, de recueillement suprême, presque de prière… Et je n’ose plus, et, et je remets de soir en soir, redoutant trop de ne rencontrer là, comme ailleurs, que le vide et la mort…

[1° mai.           Baalbek]         Une heure encore, et nous avons enfin l’apparition de la ville de Baal.

Dans les plaines dénudées et grisâtres d’en bas, où nous descendons par des sentiers en lacets, verdit une oasis d’arbres du Nord, de peupliers et de trembles ; on dirait presque un petit morceau de notre France, si ce n’était une chose qui s’élève au-dessus de ces bois printaniers, géante, svelte et haute : la colonnade du temple du Soleil ! [de fait, celui de Jupiter Héliopolitain, 88 m. de long sur 48 de large, date du I° siècle avant notre ère].

Six colonnes seulement, [sur 54, de 20 m de haut] supportant une frise brisée ; il ne reste debout que cela d’un temple qui fut une des plus étonnantes merveilles du monde ; mais c’est encore une ruine souveraine. Dès l’abord et de si loin, on a conscience de ce qu’il y a de surhumain dans ses proportions : elle dépasse par trop ce qui l’entoure ; les plus grands arbres ont l’air d’herbages à ses pieds. Et au-dessous, dans la verdure, sont d’autres masses colossales, des débris déjà terriblement grandioses, qu’elle écrase pourtant de toute sa taille ; des murs, des colonnes, des temples de dieux antiques.

Une mélancolie immédiate, soudaine comme un trait qui frappe, est venue à nous de ces immenses ruines un peu roses, isolées aujourd’hui dans la plaine vide et morte, surgissant au-dessus de leur bois de peupliers avec une si inutile splendeur.

On dirait le fantôme même du vieux paganisme magnifique, cette colonnade du temple du Soleil, qui se tient là-bas dans l’air, trop grande, démesurée comme une vision, en avant des cimes du Liban neigeux, très blanches ce soir sur les obscurités du ciel…

Baalbek (en syriaque : ville de Baal) a des origines presque inconnues. On ne sait pas exactement quels hommes l’ont fondée, quels hommes y ont construit, il y a des temps incalculables, un monstrueux sanctuaire de Baal en pierres cyclopéennes – base presque indestructible qui devait supporter, des siècles plus tard, les grands temples à colonnes bâtis par Antonin le Pieux et Caracala.

Comme Damas, elle dut la vie sans doute à son oasis et à ses eaux courantes, qui étaient là dès les premiers temps humains ; et sa position entre Tyr et Palmyre, sur une des routes les plus fréquentées du vieux monde, avait dû en faire un centre de commerce et de richesse. Mais son histoire demeure singulièrement ignorée.

Au commencement de l’ère chrétienne, elle eut des églises, des évêques et des martyrs ; quand elle fut devenue sarrasine, les croisés la pillèrent ; plus tard, elle subit l’invasion d’Houlagoû et celle de Tamerlan ; puis elle déclina peu à peu, comme tant d’autres villes orientales, et s’éteignit. Elle n’est plus aujourd’hui qu’une misérable bourgade, et les tremblements de terre, les continuelles luttes entre les maronites de la plaine et les Druzes de la montagne achèvent de la détruire.

En approchant, nous distinguons bientôt la Baalbek de nos jours : quelques maisonnettes, les unes arabes, les autres semi-européennes ; tout cela si pauvre et si petit, village de nains sous les pieds des grands temples silencieux !

Les lacets par lesquels nous descendions aboutissent à une voie carrossable, qui court dans la plaine et qui vient de Beyrouth. Par là, nous nous en irons demain, en deux étapes, jusqu’au navire qui nous emportera ; de l’instant où nous avons mis pied sur cette route facile, c’est donc fini pour nous des sentiers de Palestine et de Syrie, ou des battues, des pistes du désert auxquelles nous nous étions habitués depuis notre départ d’Égypte.

A l’entrée de Baalbek, deux ou trois campements de bandes Cook ; des petits hôtels levantins ; une horrible école anglaise à toit rouge, et des voitures qui arrivent, amenant des touristes aux grandes ruines – aujourd’hui prostituées à tous.

Sans descendre de cheval, nous passons devant nos tentes déjà montées et nous traversons la Baalbek contemporaine, pour nous rendre, avant la tombée du crépuscule, au temple du Soleil.

Deux choses en chemin nous arrêtent. D’abord une grande mosquée qui fut construite avec des débris de temples ou d’églises, avec des colonnes disparates, de tous les marbres, de tous les styles; ensuite, délaissée, rendue au plein vent, aux herbes, aux ronces ; des brebis et des ânons y broutent ce soir, sous les arceaux magnifiques. Puis, au milieu de frais ruisseaux, dans un bocage de peupliers où jadis les nymphes devaient venir, les restes d’un temple de Vénus, qui a les lignes courbes, les guirlandes, les coquilles, toute la grâce un peu maniérée et féminine de notre XVIII° siècle occidental.

Enfin, pénétrant au cœur de l’oasis, dans les grands vergers à l’abandon, traversant des ruisseaux et des éboulements de pierres, nous atteignons le pied des grandes ruines.

Elles se présentent à nous, dans leur énormité écrasante, sous l’aspect d’une citadelle de géants, de tous côtés murée et sans ouverture nulle part. Ce sont les premiers Sarrasins qui ont fait de cette acropole des dieux, jadis accessible à tous par des escaliers de marbre, une imprenable forteresse, en détruisant les marches, en murant les propylées et toutes les issues secondaires.

On entre là aujourd’hui par une vieille porte ferrée et basse qu’un gardien turc vous ouvre au prix d’un medjidieh par tête, et qui paraît ne donner accès que dans les souterrains de l’acropole.

Ce seuil franchi, on est, au milieu d’une obscurité de caverne, chez le vieux Baal, dans un lieu d’adoration qui remonte à cette période des Grandes Pierres, commune à toutes les races commençantes.

Deux couloirs parallèles, longs d’une centaine de mètres, et un troisième transversal, tous formés par des alignements de blocs cyclopéens de huit ou dix mètres de face : construction faite pour les durées infinies et qui a déjà vu des millénaires passer sans en être aucunement dérangée. Jadis, sans doute, ces avenues étaient à ciel libre ; le Dieu Fécondant et Pourrisseur y laissait tomber, pendant les étés des âges lointains, sa plus jeune et plus dévorante lumière. Puis, dans la suite des siècles, elles ont été recouvertes de lourdes voûtes, les unes romaines, les autres plus anciennes encore, de façon à composer une sorte de ténébreux sous-sol pour les temples des époques postérieures, consacrés au même maître éternel qui avait seulement changé son nom phénicien de Baal contre celui d’Hélia. C’est au moment où s’élevaient ces prodigieux sanctuaires nouveaux que ce lieu s’est passagèrement appelé Héliopolis, la Ville du Soleil ; mais nulle part en Orient, des appellations gréco-romaines n’ont pu tenir contre les noms primitifs, et, à la longue, Héliopolis est redevenue Baalbek.

Au sortir de ces avenues terribles, on débouche dans l’acropole, parmi les grandes ruines, sur une sorte d’esplanade vaste comme une ville, où gisent pêle-mêle des débris d’édifices surhumains ; on est au milieu d’une confusion de choses trop magnifiques, ruinées, penchées, renversées – toutes de proportions si immenses qu’on ne comprend ni comment les hommes ont pu les créer, ni comment, après, le temps a pu les détruire ; d’incomparables murailles sculptées sont encore debout et des colonnes absolument géantes se dressent dans le ciel, soutenant en l’air des lambeaux de frise. Tout cela était d’une beauté et d’une puissance que nous ne connaissons plus ; tout cela était bâti en blocs monstres qu’on avait appareillés et rangés avec une symétrie merveilleuse ; des monolithes égaux, de douze ou quinze mètres de hauteur, formaient les montants superbes de portes ; des masses, que toutes nos petites machines modernes arriveraient à peine à remuer, hissées effroyablement les unes par-dessus les autres, composaient les linteaux, les corniches ou les voûtes. Auprès de telles choses, toutes les constructions dont nous sommes orgueilleux, nos palais, nos forteresses, nos cathédrales, semblent des œuvres mesquines et passagères, faites de cailloux, de miettes assemblées. Devant ces travaux de Titans, on est oppressé par la conscience de son infime petitesse, par le sentiment de l’impuissance où seraient les hommes de ce siècle, non seulement à rien produire de pareil, mais même à rien réparer, à rien relever dans ce chaos de décombres trop lourds.

Le lieu est solitaire, d’une désolation et d’un silence infinis. Là-bas, un berger bédouin passe comme un petit pygmée étrange sur une corniche de temple ; quelques chèvres, grimpées sur des sculptures précieuses, broutent l’herbe des ruines et, au loin, la chaîne du Liban toute blanche de neiges apparaît entre les colonnes brisées, au-dessus des amoncellements de grandes pierres. L’ensemble est terrifiant sous les nuages sombres.

Pour comprendre un peu le plan général de ces temples, dont on ne saisit d’abord que la confusion et la grandeur, il faut se rendre, à travers le désarroi des choses, jusqu’à l’extrémité est de l’acropole, où jadis se trouvaient les entrées, puis revenir sur ses pas, suivre ainsi la route que prenaient les adorateurs des anciens dieux pour pénétrer jusqu’aux plus immenses sanctuaires du fond.

Ces entrées, ces propylées magnifiques, auxquelles on devait accéder autrefois par un escalier monumental, ont été murées il y a quelque mille ans par les Sarrasins, avec des morceaux, des bribes encore énormes des temples intérieurs ; puis, ce rempart, composé de fragments si dissemblables, a été mutilé par les sièges et les assauts ; et les grands tremblements de terre sont venus enfin, qui ont secoué comme jouets d’enfants ces choses fabuleuses, qui ont laissé tout cela de travers, disloqué, inquiétant et incompréhensible.

Les Sarrasins, d’ailleurs, ont été, après les chrétiens des premières époques, les principaux destructeurs humains de cette acropole unique au monde, qui semblait taillée pour ne jamais finir ; avec une hostilité acharnée et un dédain irréductible, ils ont travaillé pendant des siècles à renverser et à changer, effaçant à coups de hache les fines sculptures à leur portée, tirant à balle et à boulet contre celles des hautes voûtes, faisant sauter la mine au pied des majestueuses colonnes pour prendre le plomb et le fer qui les boulonnaient. Puis, partout, ils ont surélevé les murailles extérieures, pour s’enfermer ici dans une plus sûre forteresse ; au-dessus des corniches antiques, des élégantes frises, ils ont hissé des blocs de démolition pour former leurs traditionnels créneaux pointus. Et c’est étrange, dans ces constructions où des races si différentes ont mis la main, au cours des âges, de constater une dégénérescence de la force humaine, rien que par la dimension des pierres employées : d’abord, celles d’en dessous, les cyclopéennes, sortes de roches à jamais immuables aujourd’hui, apportées on ne sait comment par les premiers hommes ; celles du milieu ensuite, mises par les Romains, encore très effrayantes pour nous, mais déjà bien moindres ; puis celles d’en haut, ajoutées par les musulmans d’autrefois, plus petites encore, bien que dépassant celles de nos misérables bâtisses modernes…

Après ces propylées, après ces grandes entrées pompeuses, qui n’existent plus mais dont on peut reconstituer encore les aspects, on pénètre successivement dans deux gigantesques cours ; la première hexagonale, de soixante-dix mètres de diamètre ; la seconde, rectangulaire, de cent à cent cinquante mètres de côté ; toutes deux d’une égale splendeur. Leurs murailles hautes et profondes – en pierres de grand appareil, il va sans dire – se composent alternativement de parties droites ou de parties courbes qui forment comme des demi-rotondes, et sont ornées de deux étages de niches aux frontons droits, ou arrondis, ou contournés en coquille ; toutes ces niches, sculptées magnifiquement, devaient être ornées de deux de ces colonnes en granit rouge dont le sol est jonché, et renfermer des statues aujourd’hui détruites. Et à la frise supérieure de ces enceintes, au-dessus de tout, courent d’interminables guirlandes en haut relief, de feuillages, de fleurs et de fruits. Cela est déjà un monde, représentant une étonnante dépense de matière et de force, ayant épuisé sans doute la vie d’une légion d’hommes pendant des années. Mais ce n’est encore que le quartier des prêtres, que le vestibule des dieux.

Ces deux cours franchies, on arrive enfin devant les grandes merveilles du fond : à gauche, le temple monstrueux de Jupiter, et, juste en face, dans l’alignement même des propylées, l’inimaginable temple du Soleil, dominant tout de sa stature souveraine, élancé et presque aérien, avec sa svelte colonnade de vingt à vingt-cinq mètres – presque deux fois haute comme les plus hautes maisons de nos villes européennes.

De ces deux temples, le moins détruit est celui de Jupiter, sans doute parce qu’il était plus trapu, plus lourdement assis sur ses bases éternelles, plus résistant aux assauts des hommes et aux secousses du sol.

Devant l’entrée, gisent des amas de débris monstrueux, tronçons monolithes des colonnes, blocs énormes tombés des voûtes. Mais presque toute la cella, une grande partie de la colonnade du péristyle et de celle du pronaos subsistent encore. C’est un temple périptère, d’ordre corinthien ; ses corniches, ses frises sont sculptées à profusion avec un goût presque toujours exquis ; des feuillages, des fleurs courent en guirlandes infinies sur ses effroyables pierres ; au sommet de ses colonnes gigantesques, les acanthes de Corinthe se contournent comme de grandes plumes élégantes. À la voûte du péristyle, on voit encore des figures de dieux, de déesses ou d’empereurs, que les Sarrasins ont à demi effacés en les criblant de balles. Le portique, aujourd’hui déséquilibré et menacé d’une chute prochaine, a dû être une rare merveille ; il a de douze à quinze mètres de haut et il est encadré d’un admirable amas de feuillages, de voûtes, de guirlandes que soutiennent des génies ailés ou des aigles orientales… Et le temple tout entier, malgré son délabrement extrême, porte encore au recueillement profond, éveille encore le sentiment du grand mystère…

Pour nos âmes modernes, tant altérées d’une foi, d’une espérance qui s’enfuient, il y a d’ailleurs un surcroît de trouble à constater que le dieu chimérique d’ici, dont le nom est aujourd’hui pour faire sourire, a pu avoir en son temps de tels sanctuaires solennels dégageant, encore plus que nos églises, l’imprécise épouvante religieuse : illusion décidément, illusion et néant que cette épouvante-là, simple jeu des aspects, des formes sévères, et, sur les êtres très petits que nous sommes, simple impression des choses trop grandes…

Plus haut encore, dans des proportions plus inusitées et plus surhumaines, se dressait l’autre, le temple du Soleil. De celui-là, il ne reste debout que les six colonnes désolées, avec leur lambeau de frise – celles qui sont visibles de si loin, des plaines, des montagnes, des déserts d’alentour ; probablement, du reste, elles s’affaisseront bientôt tant elles sont minées par la base et disjointes. Tout l’emplacement qu’occupait ce temple, long d’environ trois cents pieds, est la partie la plus bouleversée des ruines, la plus jonchée de débris de toute sorte, la plus confuse aujourd’hui sous l’émiettement des grandes pierres ; des tronçons de colonnes, monolithes de deux mètres de diamètre, sur six ou huit mètres de hauteur, y sont couchés dans toutes les directions – et on se promène là comme au milieu d’une forêt géante, après quelque ouragan destructeur des arbres.

Et derrière enfin, fermant l’acropole, s’élève la muraille cyclopéenne dont on ne sait plus l’âge, dont on ne s’explique plus la construction prodigieuse et où se superposent des pierres taillées de vingt mètres de long, qui, mises debout, seraient hautes comme des tours. C’était le rêve des vieux peuples disparus, de bâtir de telles enceintes – qui, suivant les lieux et les temps, se sont appelées Téménos ou Haram – comme pour fixer là leurs dieux et établir immuablement une sorte de cœur de la patrie. Elles représentent, ces enceintes-là, un des plus anciens et des plus formidables efforts de l’homme pour essayer de durer. Presque toutes subsistent encore, des millénaires après l’anéantissement ou la transformation des races dont elles étaient le naos ; mais leur vieux sol sacré a changé tant de fois de dieux et de maîtres, qu’on ne se rappelle plus les noms des premiers – les noms enfantins et rudes qu’elles étaient destinées à perpétuer…

Il y a des vestiges de tous les âges, dans l’acropole immense où nous restons à errer jusqu’à la tombée du soir ; les ruines d’une basilique chrétienne, bâtie aux premiers siècles pour purifier ce repaire de Baal, et les ruines d’une citadelle du Moyen Age où les Sarrasins avaient patiemment ciselé sur les portes leurs fines et invariables stalactites.

Et les murailles, les sculptures, sont criblées de noms de visiteurs, de toutes les époques et de toutes les nations ; sur les feuilles d’acanthe, sur les rubans qui enroulent les guirlandes, sur les écailles des serpents qui se tordent autour des têtes de Méduse, sont gravées des signatures européennes ou asiatiques ; nous trouvons réunies celles des officiers français qui vinrent ici faire l’expédition de 1860 après les massacres de Damas – et, au fond du temple de Jupiter, celle de l’empereur Don Pedro d’Alcantara [le roi du Brésil], à côté du chiffre et de la couronne du grand-duc Nicolas de Russie.

Elle est très frappante, l’obstination qu’ont mise autrefois les hommes fanatisés, tant chrétiens que musulmans, à dégrader et démolir ces incomparables temples. Et, comme s’il fallait absolument qu’ils fussent détruits, les tremblements de terre, seuls assez forts pour agir vite contre des masses aussi superbes, se sont aussi acharnés là, de siècle en siècle, secouant tout comme avec la main, renversant en une seconde les rangées formidables des colonnes, qui devaient s’abattre les unes sur les autres avec de grands bruits de cataclysme.

Devant le chaos d’aujourd’hui, on a conscience de l’irrémédiable de tels anéantissements ; tous nos petits constructeurs d’églises ou de palais s’agiteraient ici en vain, comme d’impuissantes fourmis ; les blocs tombés et confondus ne se relèveraient plus…

Le crépuscule nous prend, très hâtif sous le ciel noir. La blancheur des neiges du Liban, aperçues entre les colonnes des temples, devient lugubre au milieu de cet assombrissement de toutes les choses. Le berger bédouin, qui tout à l’heure se promenait en pygmée sur les hautes frises corinthiennes, rassemble ses chèvres en jouant de la flûte, et, quand il est parti, le silence profond de chaque soir se fait dans les ruines…

En Judée aussi, elles étaient partout, les grandes ruines muettes ; mais, pour la plupart, évoquant des souvenirs de la Bible ou du Christ. A Jérusalem, dans tout cet antérieur plein de tourments que racontaient les pierres, le Christ, presque toujours, occupait la première place ; sous les fanatismes, sous les erreurs, sous les idolâtries, c’était Lui encore que l’on retrouvait à chaque pas. Et, à le sentir si solidement assis dans les passés humains, peut-être se fortifiait d’une manière latente au fond de nous-mêmes, au lieu de s’évanouir, l’illusion encore douce, transmise par les ancêtres, d’une protection suprême émanant de lui…

Mais ici s’affirment, deviennent comme palpables les ferventes et les grandioses adorations pour les dieux puérils qui l’avaient précédé d’un nombre incalculable de siècles ; alors, plus qu’ailleurs, l’esprit s’inquiète du pourquoi de ces grossiers tâtonnements aux origines, de l’inanité primitive des religions, du néant des anciennes prières. Et, dans les magnificences de cette ville de Baal, le cycle de notre pèlerinage se ferme sombrement…

Le vent a sifflé toute la nuit, un vent glacé par son passage sur les cimes blanches.

Au réveil, l’atmosphère balayée est d’une limpidité absolue ; les neiges resplendissent, et svelte, dominatrice, reine, la colonnade du temple du Soleil se dresse là-bas dans l’air ; au-dessus des fraîches verdures neuves des peupliers, au-dessus du temple de Jupiter et de l’amas des grandes ruines, très haut, toute rose et resplendissante sous les rayons d’un nouveau matin, elle se détache en avant du Liban neigeux.

Campés à l’écart comme nous le sommes, nous voyons à peine la Baalbek d’aujourd’hui, infime, presque lilliputienne à côté des restes de la grande, de la Baalbek de Baal. Mais, devant nos tentes, qui se replient une fois de plus pour le changement de chaque jour, passe et défile tout ce qui s’en va aux champs, toutes les bêtes qu’emmènent les bergers, myriades de chèvres noires, ânons, chamelles avec leurs petits – et, ici, il paraît bien humble et bien sauvage, ce train de la vie matinale d’aujourd’hui, auprès des débris qui restent d’un passé d’inconcevable splendeur païenne… Et la colonnade, là-bas, qui a vu lever tant de soleils, qui a regardé tant de commencements de jour, mutilée, triste et grande, regarde encore celui-ci…

Pierre Loti Le désert         Voyages 1872-1913   Bouquins Robert Laffont 1991

22 04 1894                   Paris manque d’eau : Sainjon propose de capter les eaux du Loiret. Duvillard surenchérit : prendre les eaux du lac Léman ! On ne sait pas exactement ce que pouvait craindre le XIX° siècle, mais ce ne sont certainement pas les grands travaux ! Heureusement ceux-là restèrent à l’état de projet.

8 05 1894                   La peste est déclarée à Hong Kong. Alexandre Yersin, installée dans la région, ancien élève de Pasteur va y gagner la célébrité :

C’est vingt ans avant la Première Guerre mondiale, mais déjà la bataille scientifique est aussi politique et les alliances sont les mêmes. Une épidémie de peste en Chine descend vers le Tonkin, parvient en mai à Hong Kong. La grande terreur à la faux se dresse à l’horizon et aussitôt c’est l’hécatombe, la panique chez les Anglais de Kowloon et les Français de Haiphong, dans tous les ports qui entretiennent avec la Chine des liaisons commerciales.

À l’époque de la marche à pied, du cheval, des chars à bœufs aux roues grinçantes et de la marine à voile, la peste avançait au pas et moissonnait devant elle. Vingt-cinq millions de morts en Europe au quatorzième siècle. Les médecins en toge portaient des masques blancs à long bec d’oiseau, bourrés d’herbes aromatiques pour filtrer les miasmes. La terreur est proportionnelle à l’accélération des moyens de transport. La peste attendait la vapeur, l’électricité, le chemin de fer et les hauts navires à coque en fer. Devant la grande terreur en noir, ça n’est plus la faux et son sifflement sur les tiges, c’est la pétarade de la moissonneuse-batteuse lancée à pleine allure au milieu des blés. Aucune thérapie. La peste est imprévisible et mortelle, contagieuse et irrationnelle. Elle sème la laideur et la mort, répand sur le monde le jus noir ou jaune des bubons qui percent sur les corps. La description médicale d’alors, on peut aller la chercher dans le traité des maladies infectieuses du professeur Griesinger de l’université de Berlin paru une quinzaine d’années plus tôt, lequel mentionne que la peste survient dans des populations misérables, ignorantes, malpropres, barbares au degré le plus incroyable.

À Saigon, Yersin emprunte un peu de matériel médical qu’on dépose avec précaution dans une malle cabine, des éprouvettes, des lamelles et un autoclave pour les stériliser. Il retourne à Hanoi et rencontre le docteur Lefèvre, médecin de la Mission Pavie, qui accompagnera l’explorateur du Laos jusqu’à Muang Sing pour délimiter la frontière chinoise. Lefèvre est un politique, et il ne lui cache pas, cher confrère, que la partie ne sera pas simple avec les Anglais. Depuis Bombay jusqu’à Hong Kong, le Raj britannique serait un immense territoire ininterrompu s’il n’y avait cette insupportable épine de l’Indochine française. Les Anglais pour cette raison font appel aux médecins japonais, autant dire aux Allemands, jouent l’Institut Koch contre l’Institut Pasteur.

Cependant un Italien francophile, le père Vigano, un honorable correspondant, un ancien officier d’artillerie décoré à la bataille de Solferino avant d’entrer dans les ordres, une taupe catholique chez les protestants, sourit Lefèvre, est prêt à sauver la mise de la Troisième République en hommage au Second Empire d’avoir assemblé l’Italie. Dans l’esprit de Yersin c’est plus farfelu que la vie des Moïs. Le Suisse et le Rital sont appelés au service de la France. Yersin débarque à Hong Kong à la mi-juin et se rend à l’hôpital de Kennedy Town dirigé par le docteur Lawson.

Depuis son arrivée au port, sous une pluie torrentielle, il a vu des cadavres de pestiférés dans les rues et dans les flaques, au milieu des jardins, à bord des jonques au mouillage. Les soldats britanniques emportent d’autorité les malades et vident leurs maisons, entassent tout et brûlent, versent de la chaux et de l’acide sulfurique, élèvent des murs de brique rouge pour interdire l’accès des quartiers infestés. Yersin prend des photographies, écrit le soir les premières visions d’enfer sous le ciel gris et les averses diluviennes. Les hôpitaux inondés sont inutilement envahis. Lawson ouvre un peu partout des lazarets qui sont des mouroirs, dans une ancienne verrerie et dans le nouvel abattoir en construction, des paillotes réquisitionnées. On jette là des nattes à même le sol qu’on brûlera avec leur occupant. La mort survient en quelques jours. À travers les rideaux de pluie chaude et les bourrasques, roulent au pas des charrettes chargées de cadavres empilés. Je remarque beaucoup de rats morts qui gisent sur le sol. La première note griffonnée par Yersin le soir même concerne les égouts qui dégorgent et les rats en décomposition. Depuis Camus ça semble évident mais ça ne l’était pas. Voilà ce que Camus doit à Yersin quand il écrit son roman, tout juste quatre ans après la mort de celui-ci.

 

Par télégramme, et dans un souci diplomatique, le gouverneur anglais, sir Robinson, a autorisé Yersin à venir étudier la peste à Hong Kong. Mais la mauvaise volonté des Anglais est évidente et c’est pire encore avec les Japonais, l’équipe de Shibasaburo Kitasato, qui entend se réserver les autopsies. Kitasato et son assistant Aoyama ont suivi le cours de Koch. Kitasato et Yersin sont arrivés en Allemagne la même année, Yersin à Marburg et Kitasato à Berlin, où il est resté sept ans auprès du découvreur du bacille de la tuberculose. Lorsque le docteur Lawson leur présente Yersin, qui s’adresse à eux en allemand, ils se marrent sans lui répondre : Il paraît que depuis le temps que je suis allé en Allemagne, j’ai un peu oublié la langue, car au lieu de me répondre, ils rient entre eux.

Kitasato ne peut ignorer le nom de Yersin et sa découverte avec Roux de la toxine diphtérique. Il partage avec le lama Koch une totale hostilité à l’égard de Pasteur et de ses Instituts. Il faut comprendre aussi, dans cette compétition, qu’on sait bien que cette fois on y est. On va découvrir le microbe de la peste si c’est un microbe. Il ne peut plus s’échapper. Et jamais plus l’occasion ne se présentera dans l’histoire de l’humanité d’avoir été le vainqueur de la peste. Quelques semaines de ravages en plus et ce sont des milliers de cadavres en plus à étudier. La seule chance du microbe serait un arrêt brutal et mystérieux de l’épidémie. Yersin et Kitasato savent bien qu’ils doivent à Koch et à Pasteur d’être ici, les deux génies absolus qui furent des Galilée. Ils savent bien qu’ils sont des nains juchés sur les épaules des deux géants. Kitasato a l’avantage du terrain. Aucun cadavre ne sera mis à la disposition de Yersin.

Celui-ci pourrait s’avouer vaincu et reprendre la mer. Le père Vigano est un adepte de ces méthodes vaticanes un peu fourbes que réprouve d’ordinaire un austère protestant vaudois. Pour Yersin, il fait construire en deux jours une case en bambou recouverte de paille près de l’Alice Mémorial Hospital. Voilà pour la résidence et le laboratoire, dans lequel on installe un lit de camp et ouvre la malle cabine, dispose le microscope et les éprouvettes. Vigano graisse la patte des marins anglais chargés de la morgue de l’hôpital où sont empilés les morts en attente du bûcher ou du cimetière et leur en achète quelques-uns. Yersin joue du bistouri. Ils sont déjà dans leur cercueil et recouverts de chaux. J’enlève un peu de chaux pour découvrir la région crurale. Yersin retrouve la jubilation parisienne des éprouvettes, les cerfs-volants. Le bubon est bien net. Je l’enlève en moins d’une minute et je monte à mon laboratoire. Je fais rapidement une préparation et la mets sous le microscope. Au premier coup d’œil, je reconnais une véritable purée de microbes, tous semblables. Ce sont de petits bâtonnets trapus, à extrémités arrondies.

Tout est dit. Nul besoin d’écrire un livre de mémoires. Yersin est le premier homme à observer le bacille de la peste, comme Pasteur avait été le premier à observer ceux de la pébrine du ver à soie, du charbon du mouton, du choléra des poules et de la rage des chiens. En une semaine, Yersin rédige un article qui paraîtra dès septembre dans les Annales de l’Institut Pasteur.

Kitasato, qui prélevait dans les organes et le sang, et négligeait le bubon, décrit le pneumocoque d’une infection collatérale qu’il prend pour le microbe.

Sans le hasard ni la chance le génie n’est rien. L’agnostique Yersin est béni des dieux. Comme le montreront les études ultérieures, Kitasato bénéficie d’un véritable laboratoire hospitalier, et d’une étuve réglée à la température du corps humain, température à laquelle prolifère le pneumocoque, alors que le bacille de la peste se développe au mieux autour de vingt-huit degrés, température moyenne à cette saison à Hong Kong, et température à laquelle Yersin, privé d’étuve, mène ses observations.

En même temps qu’il les envoie à Paris, il remet ses résultats à Lawson qui s’empresse de les communiquer aux Japonais. Yersin s’en plaint mais n’en fait pas une enclume. Il aurait dû être plus réservé. C’est lui qui, après avoir vu mes préparations, a conseillé aux Japonais de rechercher le microbe dans le bubon. Il m’a lui-même assuré, ainsi que plusieurs autres personnes, que le microbe isolé d’abord par les Japonais ne ressemblait pas du tout au mien. Kitasato s’attribue la réussite et lance la polémique scientifique et politique. Mais la preuve sera faite et Yersin, qui n’a jamais connu de père, et jamais ne sera père, se voit au moins attribuer la paternité de la découverte entérinée :

Yersinia pestis.

Il s’enferme encore deux mois dans sa paillote, se penche sur les rats crevés, établit leur rôle dans la propagation de l’épidémie. Suivant l’exemple de Pasteur en Beauce, à la recherche du charbon du mouton, il effectue des prélèvements de terre dans le quartier contaminé de Taypingshang et les décrit pour Calmette. Vous savez que la recherche d’un microbe dans le sol n’est pas chose facile, et que, même si on ne le trouve pas, on ne peut en conclure qu’il n’y en a point. C’est donc dans l’intime persuasion que je ne trouverai rien que j’ai entrepris cette expérience. Il prépare de la terre noire diluée et ensemence des tubes de gélose où baigne un fil de platine. Eh bien figurez-vous que, dans les deux tubes, j’ai obtenu plusieurs colonies de peste et aucun autre microbe étranger.

C’est à titre d’agent sanitaire que les Anglais voudraient maintenant le garder. Les Japonais sont partis. On voit bien que les murs de brique rouge à l’entrée des rues, s’ils bloquent les Chinois, sans doute laissent passer la bestiole. Mais Yersin décide de quitter Hong Kong. Il écrit au gouverneur général à Hanoi. J’estime que le but de ma mission à Hong Kong est atteint, puisque j’ai pu isoler le microbe de la peste, faire les premières études sur ses propriétés physiologiques, et envoyer à Paris un matériel de travail suffisant. Au milieu du mois d’août, il salue sur le port le bon moine-soldat Vigano, rentre à Saigon rédiger son rapport de mission comme celui d’une exploration, restitue le matériel emprunté. Il consigne dans un carnet ses conclusions : La peste est donc une maladie contagieuse et inoculable. Il est probable que les rats en constituent le principal véhicule, mais j’ai constaté également que les mouches prennent la maladie.

En deux mois à Hong Kong c’était plié, la grande histoire de la peste. Il a une autre idée. Il est toujours pressé, Yersin. Comme s’il avait identifié le bacille pour faire plaisir à la petite bande des pasteuriens, comme ça, en deux coups de cuiller à pot, maintenant j’ai mieux à faire, vous finirez bien le boulot, il partage sans retenue pour aller plus vite vers le vaccin et envoie un peu partout des échantillons de son bacille dans des fioles en verre scellées, écrit à Calmette : Je ne suis pas en peine qu’avec M. Roux vous n’arriviez vite à un résultat.

 

Quelques mois plus tard, il inocule le sérum à un malade de Canton :

Guangzhou – Canton – où débarque Yersin est déjà une ville de près de deux millions d’habitants. L’épidémie de peste vient de tuer cent cinquante mille d’entre eux. Yersin apporte avec lui du vaccin de Paris, et celui des chevaux de Nha Trang élaboré par le vétérinaire Pesas. Il entend appliquer le remède de cheval au Chinois, cherche son Joseph Meister, rencontre le consul de France à Canton ou Guangzhou. Il ne lui cache pas que l’innocuité de son vaccin n’est pas prouvée au-delà du cheval.

Le consul se gratte la tempe. Les Chinois, voyez-vous, n’ont pas la mémoire courte, lui explique-t-il. Même si c’est trente-cinq ans après le sac du palais d’Été par la France et l’Angleterre, trente-cinq ans après que ces deux nations ont gagné la Deuxième Guerre de l’opium, et contraint la Chine à ouvrir ses ports au commerce des fumeries, les Français comme les Anglais sont à peine tolérés, et confinés dans des quartiers réservés. Il serait de mauvais goût qu’un long-nez vienne euthanasier ici à la seringue quelques malades. Le consul se gratte la tempe. Il félicite Yersin pour sa découverte, et sa notoriété qui est parvenue jusqu’ici, mais il le prévient qu’il risque de gravement se ramasser, ou bien il lui rappelle, en ce langage diplomatique désuet, que la roche Tarpéienne est bien proche du Capitole.

Yersin, s’il était catholique, on en ferait un saint, on canoniserait illico le vainqueur de la peste, tant il semble que l’histoire soit d’inspiration surnaturelle.

Elle repose cependant sur trois témoignages concordants et indépendants. Celui de Yersin lui-même conservé à l’Institut Pasteur, celui de l’évêque sans doute dans les archives du Saint-Siège, et celui du consul dans celles du Quai d’Orsay. Le diplomate envoie son rapport dans les jours qui suivent : Le vendredi 26 juin, vers onze heures, je reçus la visite du docteur Yersin, qui m’exposa le but de sa mission, et me demanda si je croyais qu’il réussirait à obtenir l’entrée des hôpitaux chinois de pestiférés, et à y essayer l’emploi du sérum curatif qu’il avait découvert. Je ne dissimulai pas au docteur qu’il m’était impossible de l’autoriser à tenter ici les expériences auxquelles il voulait se livrer, expériences que l’hostilité de la population cantonaise contre tout ce qui est européen pouvait rendre très dangereuses pour les Résidents. Je proposai au docteur, avant de quitter Canton, de se rendre avec moi à la mission catholique. »

Les deux hommes y sont reçus par monseigneur Chausse, lequel allait justement appeler un médecin. Il est préoccupé par l’état de santé d’un jeune séminariste de dix-huit ans, Tisé, qui se plaint depuis quelques jours de maux de tête et d’une violente douleur à l’aine. Ce matin la fièvre s’est déclarée et le jeune homme est alité. Ça l’ennuie, monseigneur, déjà qu’il n’en a pas tant que ça, des convertis, et Dieu qui lui reprend celui-là, allez y comprendre quelque chose. On vient de lui administrer l’extrême-onction. On l’a convaincu, le jeune Chinois, que depuis des siècles que les jésuites évangélisent en ces parages, un chinatown a bien eu le temps de s’installer au jardin d’Eden, où les affiches des maisons de thé sont bilingues, mandarin-latin. On prie à son chevet. On attend que lui poussent les ailes blanches idéales.

Yersin : Mgr Chausse me conduit auprès de lui à trois heures de l’après-midi : le jeune Chinois est somnolent, il ne peut se tenir debout sans vertige, il éprouve une lassitude extrême, la fièvre est forte, la langue chargée. Dans l’aine droite, il existe un empâtement très douloureux au toucher. Nous avons bien devant nous un cas de peste confirmé, et la violence des premiers symptômes peut le faire classer parmi les cas graves. »

Le consul : Je ne m’oppose pas à ce que l’inoculation du sérum antipesteux soit faite, à la condition toutefois que l’opération ait lieu hors de la présence de Chinois, et que les détails en seront strictement tenus secrets jusqu’au rétablissement complet du malade. De telle sorte que nous éviterons les ennuis qui pourraient survenir en cas d’insuccès. »

Yersin : À cinq heures, six heures après le début de la maladie, je pratique une injection de 10 cc de sérum. À ce moment, le malade a des vomissements, du délire, signes très alarmants qui montrent la marche rapide de l’infection. À six heures et à neuf heures du soir, nouvelles injections de 10 cc chacune. De neuf heures du soir à minuit, aucun changement dans l’état du malade qui reste somnolent, s’agite et se plaint souvent. La fièvre est toujours très forte et il a un peu de diarrhée. À partir de minuit, le malade devient plus calme et à six heures du matin, au moment où le Père directeur vient prendre des nouvelles du pestiféré, celui-ci se réveille et dit qu’il se sent guéri. La fièvre, en effet, est complètement tombée. La lassitude et les autres symptômes graves ont disparu. La région de l’aine n’est plus douloureuse au toucher et l’empâtement presque effacé. La guérison est si rapide que si plusieurs personnes n’avaient, comme moi, vu le patient la veille, j’en arriverais presque à douter d’avoir traité un véritable cas de peste. On comprendra que cette nuit passée auprès de mon premier pestiféré ait été pour moi pleine d’anxiété. Mais au matin, lorsque avec le jour parut le succès, tout fut oublié même la fatigue. » Yersin est le premier médecin à sauver un pestiféré.

Patrick Deville                     Peste § choléra           Le Seuil 2012

Au début des années 1890, on est aux débuts de la troisième pandémie de peste.  Elle arrive de Mongolie et fait des ravages dans le sud de la Chine. Le 8  mai 1894, le premier cas de peste est identifié à Hongkong par le responsable de l’hôpital civil de la colonie britannique de Hongkong, James Lawson.  La France, inquiète pour ses colonies en Indochine, décide d’envoyer sur place le pasteurien le plus proche, Alexandre Yersin, 31 ans, alors en poste à Saïgon. L’enjeu scientifique est de taille. En plein âge d’or de la microbiologie, et sur fond de rivalité franco-allemande entre Koch et Pasteur, la peste n’a pas encore été étudiée.

Yersin arrive à Hongkong avec son microscope, sa formation pasteurienne et son intuition. Des cadavres noircis, aux membres gangrenés par la maladie, jonchent les rues du quartier dortoir de Tai Ping Shan, déjà insalubre sans épidémie. Le jour même de son arrivée, Yersin y remarque beaucoup de rats morts.  Yersin a montré le rôle essentiel du rat dans la transmission de la maladie, mais c’est Paul-Louis Simond qui trouvera le rôle de la puce, précise Isabelle Dutry.

Le Japonais Kitasato Shibasaburo, célèbre pour ses travaux sur le tétanos au sein de l’équipe de Koch, est arrivé trois jours plus tôt, fort bien accueilli  par Lawson. Yersin, lui, ne reçoit guère d’assistance de l’administration britannique. Ni laboratoire, ni logement, ni accès aux cadavres de l’hôpital de Kennedy Town, chasse gardée de l’équipe japonaise. Il se fait construire une paillote de deux pièces, à proximité de l’hôpital. Un missionnaire italien, le Père Vigano, l’aide à organiser des prélèvements clandestins, en soudoyant les soldats responsables du transport des corps.

Alors que Kitasato cherche le bacille dans le sang, Yersin le traque dans le pus des bubons. Le 20  juin, il a son premier tête-à-tête avec l’agent le plus pathogène de l’histoire de l’humanité. Le bubon est bien net (…). Je l’enlève en moins d’une minute et je monte à mon laboratoire. Je fais rapidement une préparation et la mets sous le microscope. Au premier coup d’œil je reconnais une véritable purée de microbes, tous semblables. Ce sont là  de petits bâtonnets trapus, à extrémités arrondies et assez mal colorés. (…)  Il y a beaucoup de chances pour que mon microbe soit celui de la peste, mais je n’ai pas encore le droit de l’affirmer, écrit-il dans l’une de ses nombreuses lettres retranscrites par l’épidémiologiste Henri Mollaret et l’historienne Jacqueline Brossollet dans Yersin, ou le vainqueur de la peste (Fayard, 1985).

Une semaine auparavant, Kitasato et Lawson avaient déjà crié victoire. Bien que Kitasato ait des doutes sur son échantillon, prélevé onze heures après la mort du sujet, Lawson prévient The Lancet dès le 15  juin 1894 que Kitasato a réussi à découvrir le bacille de la peste. Le journal scientifique mentionne les faits, mais ajoute que les éléments manquent pour former un jugement. Les approximations de Kitasato trahiront son bluff. Yersin, lui, poursuit ses recherches, envoie le bacille par la poste à l’Institut Pasteur à Paris, puis travaille à un sérum anti pesteux avant de passer à autre chose.

Cette découverte historique semble n’avoir été qu’un chapitre dans la vie de cet homme exceptionnellement libre. Il estime avoir fait son petit travail, sans plus de rancune que d’intérêt pour ces gens peu aimables qu’il a croisés lors de son séjour à Hongkong.

Florence de Changy Le Monde 2 juillet 2014

Touche à tout de génie, ce Yersin. Brillant élève de Pasteur, il aura commencé par être médecin à bord des navires des Messageries maritimes, puis se sera offert des milliers d’hectares d’hévéa – qui vont le mettre à l’abri du besoin, mais encore des poules, des cerfs-volants, de la cocaïne, alors utilisée en pharmacie, directeur d’hôpital à Hanoï et de l’Institut Pasteur qui lui est attaché. Son bonheur, ce sera son domaine de Nah Trang, au Viet Nam, là où il avait, entre autres ses hévéas, mais aussi ses laboratoires, bibliothèque.


[1] Il n’est pas inutile de dire ce qu’a représenté ce livre pour ceux qu’intéresse l’architecture. Sorti en 1943 aux États-Unis, sous le titre Foutainhead, il en a été vendu 6 millions d’exemplaires.  Encore aujourd’hui, il s’en vend 100 000 chaque année. Ayn Rand était une juive russe née à Saint Petersbourg en 1905, dans une famille libertaire. King Vidor en fit un film en 1949 : Le Rebelle, avec Gary Cooper.

[2] Il s’agit probablement de ce vent fou là-bas nommé williwoo

[3] Avoir navigué sous le revolin d’une misaine : avoir servi comme matelot, à la voile.


Par l.peltier dans (7 : 1872 à 1907) le 27 mars 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

3 06 1900                  À Chalon sur Saône, gendarmes et soldats escortent deux ouvriers non grévistes à leur travail : lapidés par les grévistes, ils ouvrent le feu : trois grévistes sont tués. Trois gendarmes traduits devant le Conseil de guerre seront acquittés.

10 06 1900                 En Chine, la vieille impératrice douairière Cixi déclare au Grand Conseil que les étrangers doivent être supprimés. La domination croissante des puissances occidentales en Chine,  – dite encore bataille des concessions – peut ainsi avoir lieu : va s’en charger le mouvement des Yi-He-Quan – milices de justice et de concorde – ou encore Boxers, car nombre d’entre eux étaient adeptes d’une boxe sacrée. Leur mot d’ordre : Soutenons les Qing ! Anéantissons l’étranger ! Les hostilités débuteront le 21 juin. Au départ, les Boxers étaient soutenus par 5 à 6 000 impériaux ; face à eux, une poignée d’étrangers rejoints par 3 000 Chinois chrétiens.

Les manifestations les plus évidentes du progrès technique furent les cibles favorites des Boxers : câbles électriques, écoles, voies de chemin de fer, produits d’importation… Leur xénophobie exacerbée prit pour cible en priorité les victimes les plus faciles à combattre : les missionnaires sur lesquels les supplices chinois donneront toute leur mesure, avec, au premier chef, le démembrement. Français aussi bien qu’Anglais se chargeront de faire la publicité de l’affaire : depuis quelques années, les appareils de photo se fabriquaient en grande série et nombre d’étrangers des concessions en possédaient… ces supplices se faisaient sans aucun cérémonial et donc les suppliciés pouvaient être approchés sans difficulté… on verra publiées des séries de cartes postales sur ce seul thème, avec au verso le très rituel bon souvenir de Shangaï ! Le démembrement sera aboli le 24 avril 1905.

Les Boxers ne seront arrêtés que deux mois plus tard par une armée occidentale, commandée par le feld-maréchal allemand Albert von Waldersee. Les Russes se livreront à un massacre sur les Chinois de Blagovechtchensk, où 3 000 d’entre eux furent noyés dans l’Amour. Le bataillon indien de l’armée anglaise ne fut pas tendre non plus. La cour s’était enfuie au Chen-si, Cixi déguisée en paysanne. La défaite sera concrétisée par le protocole des Boxers, le 7 septembre 1901, au terme duquel la Chine, représentée par Li Hung Chang, devait payer une indemnité de 450 millions de taëls [266 millions d’€, 12 fois le revenu annuel de l’Empire] ; les meneurs seront autorisés à se suicider, les subalternes exécutés.

Trois ans plus tard, Cixi rentrait à Pékin, remerciant les étrangers qui lui avaient épargné des humiliations et permis de revenir d’une tournée d’inspection. Empressée, diserte, enjôleuse, charmante, habile, elle confirmait ou entreprenait ce qu’elle avait condamné trois ans plus tôt.

A l’occasion de son soixante-dixième anniversaire (21 juin 1904), elle amnistiait et rétablissait dans leurs grades tous les réformistes, sauf K’ang Yeou-wei, Lean K’i-tch’ao et le Cantonnais Sun Yat-sen.

Roger Levy Histoire Universelle La Pléiade 1986

En matière de supplice, les Chinois étaient loin de détenir un monopole… nos rois, nos églises, nos maîtres d’esclaves y avaient eux aussi apporté un perfectionnement certain. Les Marocains semblent tout de même être parvenus sur une sorte de lugubre sommet :

C’est le barbier du sultan qui est chargé du supplice du sel, de tradition fort ancienne. Dans un lieu public, sur la place du marché de préférence, on lui amène le coupable, garrotté solidement. Avec un rasoir, il lui taille à l’intérieur de chaque main, dans le sens de la longueur, quatre fentes jusqu’à l’os. En étendant la paume, il fait ensuite bailler le plus possible les lèvres de ces coupures saignantes, et les remplit de sel. Puis il referme la main ainsi déchiquetée, introduit le bout de chaque doigt replié dans chacune des fentes, et pour que cet arrangement atroce dure jusqu’à la mort, coud par-dessus le tout une sorte de gant bien serré, en peau de bœuf mouillée qui se rétrécira encore en séchant. La couture achevée, on ramène le supplicié dans son cachot, où, par exception, on lui donne à manger, pour que cela dure. Dès le premier moment, en plus de la souffrance sans nom, il a cette angoisse de se dire que ce gant horrible ne sera jamais retiré, que ses doigts engourdis dans la plaie vive n’en sortiront jamais, que personne au monde n’aura pitié de lui, que ni jour ni nuit il n’y aura trêve à ses crispations, ni à ses hurlements de douleur. Mais le plus effroyable, à ce qu’il paraît, ne survient que quelques jours plus tard, quand les ongles, poussant au travers de la main, entrent toujours plus avant dans cette chair fendue… Alors, la fin est proche : les uns meurent du tétanos, les autres parviennent à se briser la tête contre les murs…

Pierre Loti Au Maroc 1889

13 06 1900                  À Pékin, massacre de chrétiens, étrangers et chinois.

20 06 1900                Le baron von Ketteler, ministre de l’Allemagne est tué et les légations de Pékin attaquées, en état de siège, sans communication avec l’extérieur.

29 06 1900                  Création de la Fondation Nobel, qui attribuera un prix à des personnes qui ont rendu de grands services à l’humanité, permettant une amélioration ou un progrès considérable dans le domaine des savoirs et de la culture dans cinq disciplines différentes : paix ou diplomatie, littérature, chimie, physiologie ou médecine et physique.

Alfred Nobel

La cérémonie de remise des prix aura lieu le 10 décembre, jour anniversaire de sa mort ; la première  aura lieu le

14 07 1900                  Le métropolitain aurait dû être inauguré en même temps que l’Exposition, mais cela prendra 3 mois de plus : 18 stations de la Porte de Vincennes à la Porte Maillot : 10.6 km, suivies par : Étoile – Porte Dauphine, Étoile – Trocadéro, Étoile – Nation. Le père se nomme Fulgence Bienvenüe, ingénieur breton, qui dût faire preuve d’une immense patience pour supporter les innombrables retards dus aux querelles entre la ville et l’État sur le tracé. New York, Londres, Budapest et Berlin avaient le leur depuis longtemps.

5 08 1900                    Les troupes alliées, cantonnées à Tien-sin sur des informations erronées les assurant que le personnel des légations avait été massacré, fortes de 20 000 hommes, se remettent à marcher sur Pékin, lorsqu’il s’avérera que le personnel des légations, vivant, soutenait un siège  infernal.

Pendant deux mois, les rages de destruction, les frénésies de meurtre se sont acharnées sur cette malheureuse ville de Tong-Tchéou, – la ville de la Pureté céleste – envahie par les troupes de huit ou dix nations diverses. Elle a subi les premiers chocs de toutes les haines héréditaires. Les Boxers d’abord y ont passé. Les Japonais y sont venus, héroïques petits soldats dont je ne voudrais pas médire, mais qui détruisent et tuent comme autrefois les armées barbares. Encore moins voudrais-je médire de nos amis les Russes ; mais ils ont envoyé ici des cosaques voisins de la Tartarie, des Sibériens à demi mongols, tous gens admirables au feu mais entendant encore les batailles à la façon asiatique. Il y est venu de cruels cavaliers de l’Inde, délégués par la Grande-Bretagne. L’Amérique y a lâché ses mercenaires. Et il n’y restait déjà plus rien d’intact quand sont arrivés, dans la première excitation de vengeance contre les atrocités chinoises, les Italiens, les Allemands, les Autrichiens, les Français.

[… ]                     Mgr Favier, chef des missions françaises, habitant Pékin depuis quarante années, ayant longtemps joui de la faveur des souverains, avait été le premier à prévoir et à dénoncer le péril boxer. Malgré l’effondrement momentané de son œuvre, il est encore une puissance en Chine, où un décret impérial lui a jadis conféré le rang de vice-roi.

La salle où il me reçoit, aux murs blancs, avec un trou d’obus récemment bouché, contient de précieux bibelots chinois, dont la présence dans ce presbytère étonne tout d’abord. Il les collectionnait autrefois, et il les revend aujourd’hui pour pouvoir secourir les quelques milliers d’affamés que la guerre vient de laisser dans son église.

L’évêque est un homme de haute taille, de beau visage régulier, avec des yeux de finesse et d’énergie. Ils devaient lui ressembler, par l’allure aussi bien que par l’opiniâtre volonté, ces évêques du Moyen Age qui suivaient les croisades en Terre sainte. C’est seulement depuis le début des hostilités contre les chrétiens qu’il a repris la soutane des prêtres français et coupé sa longue tresse à la chinoise. (On sait que le port de la queue et du costume mandarin était une des plus énormes et subversives faveurs accordées aux lazaristes par les empereurs célestes.)

Il veut bien me retenir une heure auprès de lui et, tandis qu’un Chinois soyeux nous sert le thé, il me redit la grande tragédie qui vient de finir ici même ; cette défense de quatorze cents mètres de murs, organisée avec rien par un jeune enseigne et trente matelots ; cette résistance de plus de deux mois contre des milliers de tortionnaires qui déliraient de fureur, au milieu de l’énorme ville en feu. Bien qu’il conte tout cela à voix très basse, dans la salle blanche un peu religieuse, sa parole devient de plus en plus chaude, vibrante en sourdine, avec une certaine rudesse de soldat, et, de temps à autre, une émotion qui lui étrangle la gorge, surtout lorsqu’il est question de l’enseigne Henry.

L’enseigne Henry, qui mourut traversé de deux balles, sur la fin du dernier grand combat ! Ses trente matelots, qui eurent tant de tués et qui furent blessés presque tous !… Il faudrait graver quelque part en lettres d’or leur histoire d’un été, de peur qu’on ne l’oublie trop vite, et la faire certifier telle, parce que bientôt on n’y croirait plus.

Et ces matelots-là, commandés par leur officier tout jeune, on ne les avait pas choisis ; ils étaient les premiers venus, pris en hâte et au hasard à bord de nos navires. Quelques prêtres admirables partageaient leurs veilles, quelques braves séminaristes faisaient le coup de feu sous leurs ordres, et aussi une horde de Chinois armés de vieux fusils pitoyables. Mais c’était eux l’âme de la défense obstinée, et, devant la mort, qui était tout le temps présente dans la diversité de ses formes les plus atroces, pas un n’a faibli ni murmuré.

Un officier et dix matelots italiens, que le sort avait jetés là, s’étaient jusqu’à la fin battus héroïquement, laissant six des leurs parmi les morts.

Oh ! l’héroïsme enfin, le plus humble héroïsme de ces pauvres chrétiens chinois, catholiques ou protestants, réfugiés pêle-mêle à l’évêché, qui savaient qu’un seul mot d’abjuration, qu’une seule révérence à une image bouddhique leur garantirait la vie, mais qui restaient là tout de même, fidèles, malgré la faim torturante aux entrailles et le martyre presque certain ! En même temps, du reste, en dehors de ces murs qui les protégeaient un peu, quinze mille environ de leurs frères étaient brûlés, dépecés vifs, jetés en morceaux dans le fleuve, pour la nouvelle foi qu’ils ne voulaient point renier.

Il se passait des choses inouïes, pendant ce siège : un évêque- Mgr Jardin, coadjuteur de Mgr Favier -, la tête éraflée par les balles, allait, suivi d’un enseigne de vaisseau et de quatre marins, arracher un canon à l’ennemi ; des séminaristes fabriquaient de la poudre, avec les branches carbonisées des arbres de leur préau et avec du salpêtre qu’ils dérobaient la nuit, en escaladant les murs, dans un arsenal chinois.

On vivait dans un continuel fracas, dans un continuel éclaboussement de pierres ou de mitraille ; tous les clochetons en marbre de la cathédrale, criblés d’obus, chancelaient, tombaient par morceaux sur les têtes. A toute heure sans trêve, les boulets pleuvaient dans les cours, enfonçaient les toits, crevaient les murs. Mais c’était la nuit surtout que les balles s’abattaient comme grêle, et qu’on entendait sonner les trompes des Boxers ou battre les affreux gongs. Et leurs cris de mort, tout le temps, à plein gosier : Cha ! cha ! (Tuons ! tuons !), ou : Chao ! Chao ! (Brûlons ! brûlons !), emplissaient la ville comme la clameur d’ensemble d’une immense meute en chasse.

On était en juillet, en août, sous un ciel étouffant, et on vivait dans le feu : des incendiaires arrosaient de pétrole les portes ou les toits avec des jets de pompe, et lançaient dessus des étoupes allumées ; il fallait, d’un côté ou d’un autre, courir, apporter des échelles, grimper avec des couvertures mouillées pour étouffer ces flammes. Courir, il fallait tout le temps courir, quand on était si épuisé, avec la tête si lourde, les jambes si faibles, de n’avoir pas mangé à sa faim.

Courir !… Il y avait une sorte de course lamentable, que les bonnes sœurs avaient charge d’organiser, celle des femmes et des petits enfants, hébétés par la souffrance et la peur. C‘étaient elles, les sublimes filles, qui décidaient quand il y avait lieu de changer de place suivant la direction des obus, et qui choisissaient la minute la moins dangereuse pour prendre son élan, traverser une cour tête baissée, aller s’abriter autre part. Un millier de femmes, maintenant sans volonté et sans idées, ayant au cou de pauvres bébés mourants, les suivaient alors comme un remous humain, avançaient ou reculaient, se poussant pour ne pas perdre de vue les blanches cornettes protectrices…

Courir, quand on ne tenait plus debout faute de vivres et qu’une lassitude suprême vous poussait à vous coucher par terre pour attendre de mourir ! Les détonations qui ne cessaient pas, le perpétuel bruit, la mitraille, la dégringolade des pierres, on s’habituait encore à cela, et à voir à chaque instant quelqu’un s’affaisser dans son sang. Mais la faim était un mal plus intolérable que tout. On faisait des bouillies avec les feuilles et les jeunes pousses des arbres, avec les racines des dahlias du jardin et les oignons des lis. De pauvres Chinois venaient humblement dire :

- Il faut garder le peu qui reste de millet pour les matelots qui nous défendent et qui ont plus besoin de force que nous.

L’évêque voyait se traîner à ses pieds une femme accouchée de la veille, qui suppliait :

- Évêque ! évêque ! fais-moi donner seulement une poignée de grain, pour qu’il me vienne du lait et que mon petit ne meure pas !

On entendait toute la nuit dans l’église les petites voix de deux ou trois cents enfants qui gémissaient pour avoir à manger. Suivant l’expression de Mgr Favier, c’étaient comme les bêlements d’une troupe d’agnelets destinés au sacrifice. Leurs cris d’ailleurs allaient en diminuant, car on en enterrait une quinzaine par jour.

On savait que non loin de là, aux légations européennes, un drame pareil devait se jouer, mais, il va sans dire, toute communication était coupée, et quand quelque jeune chrétien chinois se dévouait pour essayer d’aller y porter un mot de l’évêque, demandant des secours ou au moins des nouvelles, on voyait bientôt sa tête, avec le billet épingle à la joue, reparaître au-dessus du mur, au bout d’une perche enguirlandée de ses entrailles.

Tout était plein de sang, de cervelle jaillie des crânes brisés. Non seulement des boulets tombaient par centaines chaque jour, mais les Boxers dans leurs canons mettaient aussi des cailloux, des briques, des morceaux de fer, des cassons de marmite, ce qui tombait sous leurs mains forcenées. On n’avait pas de médecins, on pansait comme on pouvait, et sans espoir, les grandes blessures horribles, les grands trous dans les poitrines. Les bras des fossoyeurs volontaires s’épuisaient à creuser le sol pour enfouir des morts ou des débris de morts. Et toujours les cris de la meute enragée : Cha ! cha ! (Tuons ! tuons !), et toujours les gongs avec leur bruit de sinistre ferraille, et toujours le beuglement des trompes…

Des mines sautaient de différents côtés, engloutissant du monde et des pans de mur. Dans le gouffre que fit l’une d’elles, disparurent les cinquante petits bébés de la crèche, dont les souffrances au moins furent finies. Et, chaque fois, c’était une nouvelle grande brèche ouverte pour les Boxers qui se précipitaient, c’était une entrée béante pour la torture et la mort…

Mais l’enseigne Henry accourait là toujours ; avec ce qui lui restait de matelots, on le voyait surgir à la place qu’il fallait, au point précis d’où l’on pouvait tirer le mieux, sur un toit, sur une crête de muraille, et ils tuaient, ils tuaient, sans perdre une balle de leurs fusils rapides, chaque coup donnant la mort. Par terre, ils en couchaient cinquante, cent, en monceaux, et fiévreusement les prêtres, les Chinois, les Chinoises apportaient des pierres, des briques, des marbres de la cathédrale, n’importe quoi, avec du mortier tout prêt, et on refermait la brèche, et on était sauvés encore jusqu’à la mine prochaine !

Mais on n’en pouvait plus ; la maigre ration de bouillie diminuait trop, on n’avait plus de force…

Ces cadavres de Boxers, qui s’entassaient tout le long du vaste pourtour désespérément défendu, emplissaient l’air d’une odeur de peste; ils attiraient les chiens qui, dans les moments d’accalmie, s’assemblaient pour leur manger le ventre; alors, les derniers temps, on tuait ces chiens du haut du mur, on les péchait avec un croc au bout d’une corde, et c’était une viande réservée aux malades et aux mères qui allaitaient.

Le jour enfin où nos soldats entrèrent dans la place, guidés par l’évêque à cheveux bancs qui, debout sur le mur, agitait le drapeau français, le jour où l’on se jeta dans les bras les uns des autres avec des larmes de joie, il restait tout juste de quoi faire, en y mettant beaucoup de feuilles d’arbres, un seul et dernier repas.

-         Il semblait, dit Mgr Favier, que la Providence eût compté nos grains de riz !

Et puis il me reparle encore de l’enseigne Henry :

-        La seule fois, dit-il, pendant tout le siège, la seule fois que nous ayons pleuré, c’est à l’instant de sa mort. Il était resté debout longtemps, avec ses dix blessures mortelles, commandant toujours, rectifiant le tir de ses hommes. À la fin du combat, il est descendu lentement de la brèche, et il est venu s’affaisser entre les bras de deux de nos prêtres ; alors nous pleurions tous et, avec nous, tous ses matelots qui s’étaient approchés et qui l’entouraient. C’est qu’aussi il était charmant, simple, bon, doux avec les plus petits… Être un soldat pareil, et se faire aimer comme un enfant, n’est-ce pas, il n’y a rien de plus beau ?

Pierre Loti. Les derniers jours de Pékin. Voyages 1872-1943 Bouquins Robert Laffont 1991

14 08 1900                  Les 55 jours de Pékin prennent fin avec la libération des légations. L’impératrice est en fuite. Les effectifs des troupes étrangères vont monter en puissance, jusqu’à 100 000 hommes, se livrant à de nombreux massacres sur les Boxers et autres Chinois suspects de sympathie. On aura vu l’empereur d’Allemagne recommander au chef de son corps expéditionnaire de tuer sans répit le maximum de Chinois pour que les générations futures sachent ce qu’il en coûte de s’attaquer à l’Occident. Les expéditions punitives du contingent allemand dans l’arrière pays seront nombreuses durant l’automne 1900 et le printemps 1901. Pierre Loti exonère les troupes françaises de ce genre de forfait, et assure même que le simple mot Français était un sésame dans les provinces chinoises : Et vraiment il semble, quand on y réfléchit, que certains de nos alliés aient été imprudents de semer ici tant de germes de haine et tant de besoins de vengeance.

3 10 1900                    Parti de Cherbourg le 2 août, le cuirassé français Redoutable mouille dans la baie de Petchili, au large de Pékin, trop tard pour s’engager dans un conflit terminé. Pierre Loti est à bord, aide de camp du vice-amiral Pottier. Il sera en mission à Pékin du 18 au 30 octobre.

À LA LÉGATION DE FRANCE

Après quelques centaines de mètres, nous entrons dans la rue de ces légations qui viennent de fixer, durant des mois, l’anxieuse attention du monde entier.

Tout y est en ruine, il va sans dire ; mais des pavillons européens flottent sur les moindres pans de mur, et nous retrouvons soudainement ici, au sortir de ruelles solitaires, une animation comme à Tien-Tsin, un continuel va-et-vient d’officiers et de soldats, une étonnante bigarrure d’uniformes.

Déployé sur le ciel d’hiver, un grand pavillon de France marque l’entrée de ce qui fut notre légation ; deux monstres en marbre blanc, ainsi qu’il est d’étiquette devant tous les palais de la Chine, sont accroupis au seuil, et des soldats de chez nous gardent cette porte – que je franchis avec recueillement au souvenir des héroïsmes qui l’ont défendue.

Nous mettons enfin pied à terre parmi des monceaux de débris, sur une sorte de petite place intérieure où les rafales s’engouffrent, près d’une chapelle et à l’entrée d’un jardin dont les arbres s’effeuillent au vent glacé. Les murs autour de nous sont tellement percés de balles que l’on dirait presque un amusement, une gageure : ils ressemblent à des cribles. Là-bas, sur notre droite, ce tumulus de décombres, c’est la légation proprement dite, anéantie par l’explosion d’une mine chinoise. Et à notre gauche, il y a la maison du chancelier, où s’étaient réfugiés pendant le liège les braves défenseurs du lieu, parce qu’elle semblait moins exposée ; c’est là qu’on m’a offert de me recueillir ; elle n’est pas détruite, mais tout y est sens dessus dessous, bien entendu, comme un lendemain de bataille ; et, dans la chambre où je coucherai, les plâtriers travaillent encore à refaire les murs, qui ne seront finis que ce soir.

Maintenant on me conduit, en pèlerinage d’arrivée, dans le jardin où dorment, ensevelis à la hâte, sous des grêles de balles, ceux de nos matelots qui tombèrent à ce champ d’honneur. Point de verdures ici, ni de plantes fleuries ; un sol grisâtre, piétiné par les combattants, émietté par la sécheresse et le froid. Des arbres sans feuilles, dont la mitraille a déchiqueté les branches. Et, sur tout cela un ciel bas et lugubre, où des flocons de neige passent en cinglant.

Il faut se découvrir dès l’entrée de ce jardin, car on ne sait pas sur qui l’on marche ; les places, qui seront marquées bientôt, je n’en doute pas, n’ont pu l’être encore, et on n’est pas sûr, lorsqu’on se promène, de n’avoir pas sous les pieds quelqu’un de ces morts qui mériteraient tant de couronnes.

Dans cette maison du chancelier, épargnée un peu par miracle, les assiégés habitaient pêle-mêle, et dormaient par terre, diminués de jour en jour par les balles, vivant sous la menace pressante de la mort.

Au début – mais leur nombre, hélas ! diminua vite -, ils étaient là une soixantaine de matelots français et une vingtaine de matelots autrichiens, se faisant tuer côte à côte et d’une allure également magnifique. À eux s’étaient joints quelques volontaires français, qui faisaient le coup de feu dans leurs rangs, sur les barricades ou sur les toits, et deux étrangers, M. et Mme de Rosthorn, de la légation d’Autriche. Les officiers de chez nous qui commandaient la défense étaient le lieutenant de vaisseau Darcy et l’aspirant Herber, qui dort aujourd’hui dans la terre du jardin, frappé d’une balle en plein front.

L’horreur de ce siège, c’est qu’il n’y avait à attendre des assiégeants aucune pitié ; si, à bout de forces et à bout de vivres, on venait à se rendre, c’était la mort, et la mort avec d’atroces raffinements chinois pour prolonger des paroxysmes de souffrance.

Aucun espoir non plus de s’évader par quelque sortie suprême : on était au milieu du grouillement d’une ville ; on était enclavé dans un dédale de petites bâtisses sournoises abritant une fourmilière d’ennemis, et, pour emprisonner plus encore, on sentait autour de soi, emmurant le tout, le colossal rempart noir de Pékin.

C’était pendant la période torride de l’été chinois ; le plus souvent, il fallait se battre quand on mourait de soif, quand on était aveuglé de poussière, sous un soleil aussi destructeur que les balles, et dans l’incessante et fade infection des cadavres.

Cependant une femme était là avec eux, charmante et jeune, cette Autrichienne, à qui il faudrait donner une de nos plus belles croix françaises. Seule au milieu de ces hommes en détresse, elle gardait son inaltérable gaieté de bon aloi ; elle soignait les blessés, préparait de ses propres mains le repas des matelots malades, et puis s’en allait charrier des briques et du sable pour les barricades, ou bien faire le guet du haut des toits.

Autour des assiégés, le cercle se resserrait de jour en jour, à mesure que leurs rangs s’éclaircissaient et que la terre du jardin s’emplissait de morts ; ils perdaient du terrain pied à pied, disputant à l’ennemi, qui était légion, le moindre pan de mur, le moindre tas de briques.

Et quand on les voit, leurs petites barricades de rien du tout, faites en hâte la nuit, et que cinq ou six matelots réussissaient à défendre (cinq ou six, vers la fin c’était le plus qu’on pouvait fournir), il semble vraiment qu’à tout cela un peu de surnaturel se soit mêlé. Quand, avec l’un des défenseurs du lieu, je me promène dans ce jardin, sous le ciel sombre, et qu’il me dit : Là, au pied de ce petit mur, nous les avons tenus tant de jours… Là, devant cette petite barricade, nous avons résisté une semaine, cela paraît un conte héroïque et merveilleux. Oh ! leur dernier retranchement ! C’est tout à côté de la maison, un fossé creusé fiévreusement à tâtons dans l’espace d’une nuit, et, sur la berge, quelques pauvres sacs pleins de terre et de sable : tout ce qu’ils avaient pour barrer le passage aux tortionnaires, qui leur grimaçaient la mort, à six mètres à peine, au-dessus d’un pan de mur.

Ensuite vient le cimetière, c’est-à-dire le coin de jardin qu’ils avaient adopté pour y grouper leurs morts, avant les jours plus affreux où il fallait les enfouir çà ou là, en cachant bien la place, de peur qu’on ne vint les violer, comme c’est ici l’atroce coutume. Un lamentable petit cimetière, au sol foulé et écrasé dans les combats à bout portant, aux arbustes fracassés, hachés par la mitraille. On y enterrait sous le feu des Chinois, et un vieux prêtre à barbe blanche – devenu depuis un martyr dont la tête fut traînée dans les ruisseaux – y disait tranquillement les prières devant les fosses, malgré tout ce qui sifflait dans l’air autour de lui, tout ce qui fouettait et cassait les branches.

Vers les derniers jours, leur cimetière, tant ils avaient perdu de terrain peu à peu, était devenu la zone contestée, et ils tremblaient pour leurs morts ; les ennemis s’étaient avancés jusqu’à la bordure ; on se regardait et on se tuait de tout près, par-dessus le sommeil de ces braves, si définitivement couchés dans la terre. S’ils avaient franchi ce cimetière, les Chinois, et escaladé le frêle petit retranchement suprême, en sacs de sable, en gravier dans des rideaux cousus, alors, pour ceux qui restaient là, c’était l’horrible torture au milieu des musiques et des rires, l’horrible dépeçage, les ongles d’abord arrachés, les pieds tenaillés, les entrailles mises dehors, et la tête ensuite, au bout d‘un bâton, promenée par les rues.

On les attaquait de tous les côtés et par tous les moyens, souvent aux heures les plus imprévues de la nuit. Et c’était presque toujours avec des cris, avec des fracas soudains de trompes et de tam-tams. Autour d’eux, des milliers d’hommes à la fois venaient hurler à la mort – et il faut avoir entendu des hurlements de Chinois pour imaginer ces voix-là, dont le timbre seul vous glace. Ou bien des gongs assemblés sous les murs leur faisaient un vacarme de grand orage.

Parfois, d’un trou subitement ouvert dans une maison voisine, sortait sans bruit et s’allongeait, comme une chose de mauvais-rêve, une perche de vingt ou trente pieds, avec du feu au bout, de l’étoupe et du pétrole enflammés, et cela venait s’appuyer contre les charpentes de leurs toits, pour sournoisement les incendier. C’est ainsi du reste qu’une nuit furent brûlées les écuries de la légation.

On les attaquait aussi par en dessous ; ils entendaient des coups sourds frappés dans la terre et comprenaient qu’on les minait, que les tortionnaires allaient surgir du sol, ou bien encore les faire sauter. Et il fallait, coûte que coûte, creuser aussi, tenter d’établir des contremines pour conjurer ce péril souterrain. Un jour cependant, vers midi, en deux terribles détonations qui soulevèrent des trombes de plâtras et de poussière, la légation de France sauta, ensevelissant à demi sous les décombres le lieutenant de vaisseau qui commandait la défense et un groupe de ses marins. Mais ce ne fut point la fin encore ; ils sortirent de cette cendre et de ces pierres qui les couvraient jusqu’aux épaules, ils sortirent excepté deux, deux braves matelots qui ne reparurent plus, et la lutte fut continuée, presque désespérément, dans des conditions toujours plus effroyables.

Elle restait là quand même, la gentille étrangère, qui aurait si bien pu s’abriter ailleurs, à la légation d’Angleterre par exemple, où s’étaient réfugiés la plupart des ministres avec leurs familles ; au moins les balles n’y arrivaient pas, on y était au centre même du quartier défendu par quelques poignées de braves et on s’y sentait en sécurité tant que les barricades tiendraient encore. Mais non, elle restait là, et continuait son rôle admirable, en ce point brûlant qu’était la légation de France – point qui représentait d’ailleurs la clef, la pierre d’angle de tout le quadrilatère européen, et dont la perte eût amené le désastre général.

Une fois, ils virent, avec leurs longues-vues, afficher un édit de l’Impératrice, en grandes lettres sur papier rouge, ordonnant de cesser le feu contre les étrangers. (Ce qu’ils ne virent pas, c’est que les hommes chargés de l’affichage étaient écharpés par la foule.) Une sorte d’accalmie, d’armistice s’ensuivit quand même, on les attaqua avec moins de violence.

Ils voyaient aussi des incendies partout, ils entendaient des fusillades entre Chinois, des canonnades et de longs cris ; des quartiers entiers flambaient ; on s’entre-tuait autour d’eux dans la ville fermée ; des rages y fermentaient comme en un pandémonium, et on suffoquait à présent, on étouffait à respirer l’odeur des cadavres.

Des espions venaient parfois leur vendre des renseignements, toujours faux d’ailleurs et contradictoires, sur cette armée de secours, qu’ils attendaient d’heure en heure avec une croissante angoisse. On leur disait : Elle est ici, elle est là, elle avance. Ou bien : Elle a été battue et elle recule. Et toujours elle persistait à ne point paraître.

Que faisait donc l’Europe ? Est-ce qu’on les abandonnait ? Ils continuaient de se défendre, presque sans espérance, si diminués maintenant, et dans un espace si restreint ! Ils se sentaient comme enserrés chaque jour davantage par la torture chinoise et l’horrible mort.

Les choses essentielles commençaient à manquer. Il fallait économiser sur tout, en particulier sur les balles ; d’ailleurs, on devenait des sauvages, et, quand on capturait des Boxers, des incendiaires, au lieu de les fusiller, on leur fracassait le crâne à bout portant avec un revolver.

Un jour, enfin, leurs oreilles, toujours tendues au bruit des batailles extérieures, perçurent une canonnade continue, sourde et profonde, en dehors de ces grands remparts noirs dont ils apercevaient au loin les créneaux, au-dessus de tout, et qui les enfermaient comme dans un cercle dantesque : on bombardait Pékin !… Ce ne pouvaient être que les armées d’Europe, venues à leur secours !

Cependant une dernière épouvante troublait encore leur joie. Est-ce qu’on n’allait pas tenter contre eux un suprême assaut pour les anéantir avant l’entrée des troupes alliées ? -

En effet, on les attaqua furieusement, et cette journée finale, cette veille de la délivrance coûta encore la vie à un de nos officiers, le capitaine Labrousse, qui alla rejoindre le commandant de nos amis autrichiens dans le glorieux petit cimetière de la légation. Mais ils résistèrent… Et, tout à coup, plus personne autour d’eux, plus une tête de Chinois sur les barricades ennemies ; le vide et le silence dans leurs abords dévastés : les Boxers étaient en fuite, et les alliés entraient dans la ville !…

DANS LA VILLE IMPÉRIALE

Samedi 20 octobre.

[…] Enfin la première enceinte de la Ville jaune ou Ville impériale m’est annoncée par l’interprète de la légation de France, qui a bien voulu m’offrir d’être mon guide et de partager ma charrette aux soies funéraires. Alors je regarde, dans le vent qui brûle mes yeux.

Ce sont de grands remparts couleur de sang à travers lesquels nous passons, avec d’épouvantables cahots, non par une porte, mais par une brèche que les cavaliers indiens de l’Angleterre ont ouverte à coups de mine dans l’épaisseur des ouvrages.

Pékin, de l’autre côté de ce mur, est un peu moins détruit. Les maisons, dans quelques rues, ont conservé leur revêtement de bois doré, leurs rangées de chimères au rebord des toits – tout cela, il est vrai, croulant, vermoulu, ou bien léché par la flamme, criblé de mitraille ; et, par endroits, une populace de mauvaise mine grouille encore là-dedans, vêtue de peaux de mouton et de loques en coton bleu. Ensuite reviennent des terrains vagues, cendres et détritus, où l’on voit errer, ainsi que des bandes de loups, les affreux chiens engraissés à la chair humaine qui, depuis cet été, ne suffisent plus à manger les morts.

Un autre rempart, du même rouge sanglant, et une grande porte, ornée de faïences, par où nous allons passer : cette fois, la porte de la Ville impériale proprement dite, la porte de la région où l’on n’était jamais entré, et c’est comme si l’on m’annonçait la porte de l’enchantement et du mystère…

Nous entrons, et ma surprise est grande, car ce n’est pas une ville, mais un bois. C’est un bois sombre, infesté de corbeaux qui croassent partout dans les ramures grises. Les mêmes essences qu’au temple du Ciel, des cèdres, des thuyas, des saules ; arbres centenaires, tous, ayant dei poses contournées, des formes inconnues à nos pays. Le grésil et la neige fouettent dans leurs vieilles branches, et l’inévitable poussière noire s’engouffre dans les allées, avec le vent.

Il y a aussi des collines boisées, où s’échelonnent, parmi les cèdres, des kiosques de faïence, et il est visible, malgré leur grande hauteur, qu’elles sont factices, tant le dessin en est de convention chinoise. Et, dans les lointains, obscurcis de neige et de poussière, on distingue qu’il y a sous bois, çà et là, de vieux palais farouches, aux toits d’émail, gardés par d’horribles monstres en marbre accroupis devant les seuils. Tout ce lieu cependant est d’une incontestable beauté ; mais combien en même temps il est funèbre, hostile, inquiétant sous le ciel sombre !

Maintenant, voici quelque chose d’immense, que nous allons un moment longer : une forteresse, une prison, ou quoi de plus lugubre encore ? Des doubles remparts que l’on ne voit pas finir, d’un rouge de sang comme toujours, avec des donjons à meurtrière et des fossés en ceinture, des fossés de trente mètres de large remplis de nénuphars et de roseaux mourants. Ceci, c’est la Ville violette, enfermée au sein de l’impénétrable Ville impériale où nous sommes, et plus impénétrable encore ; c’est la résidence de l’Invisible, du Fils du Ciel… Mon Dieu, comme tout ce lieu est funèbre, hostile, féroce sous le ciel sombre !

Entre les vieux arbres, nous continuons d’avancer dans une absolue solitude, et on dirait le parc de la mort.

Ces palais muets et fermés, aperçus de côté et d’autre dans le bois, s’appellent temple du dieu des Nuages, temple de la Longévité impériale, ou temple de la Bénédiction des montagnes sacrées… Et leurs noms de rêve asiatique, inconcevables pour nous, les rendent encore plus lointains.

Toutefois, cette Ville jaune, m’affirme mon compagnon de route, ne persistera pas à se montrer aussi effroyable, car il fait aujourd’hui un temps d’exception, très rare pendant l’automne chinois, qui est au contraire magnifiquement lumineux. Et il me promet que j’aurai encore des après-midi de chaud soleil, dans ce bois unique au monde où je vais sans doute résider quelques jours.

- Maintenant, me dit-il, regardez. Voici le lac des Lotus et voici le pont de Marbre !

Le lac des Lotus et le pont de Marbre ! Ces deux noms m’étaient connus depuis longtemps, noms de féerie, désignant des choses qui ne pouvaient pas être vues, mais des choses dont la renommée pourtant avait traversé les infranchissables murs. Ils évoquaient pour moi des images de lumière et d’ardente couleur, et ils me surprennent, prononcés ici dans ce morne désert, sous ce vent glacé.

Le lac des Lotus !… Je me représentais, comme les poètes chinois l’avaient chanté, une limpidité exquise, avec de grands calices ouverts à profusion sur l’eau, une sorte de plaine aquatique garnie de fleurs roses, une étendue toute rose. Et c’est ça ! C’est cette vase et ce triste marais, que recouvrent des feuilles mortes, roussies par les gelées ! Il est du reste infiniment plus grand que je ne pensais, ce lac creusé de main d’homme, et il s’en va là-bas, là-bas, vers de nostalgiques rivages, où d’antiques pagodes apparaissent parmi de vieux arbres, sous le ciel gris.

Le pont de Marbre ! … Oui, ce long arceau blanc supporté par une série de piliers blancs, cette courbure gracieusement excessive, ces rangées de balustres à tête de monstre, cela répond à l’idée que je m’en faisais ; c’est très somptueux et c’est très chinois. Je n’avais cependant pas prévu les deux cadavres, en pleine pourriture sous leurs robes, qui, à l’entrée de ce pont, gisent parmi les roseaux.

Toutes ces larges feuilles mortes, sur le lac, ce sont bien des feuilles de lotus ; de près, maintenant, je les reconnais, je me souviens d’avoir jadis beaucoup fréquenté leurs pareilles – mais si vertes et si fraîches ! – sur les étangs de Nagasaki ou de Yeddo. Et il devait y avoir là en effet une nappe ininterrompue de fleurs roses ; leurs tiges fanées se dressent encore par milliers au-dessus de la vase.

Mais ils vont sans doute mourir, ces champs de lotus, qui charmaient depuis des siècles les yeux des empereurs, car leur lac est presque vide, et ce sont les alliés qui en ont déversé les eaux dans le canal de communication entre Pékin et le fleuve, afin de rétablir cette voie, que les Chinois avaient desséchée par crainte qu’elle ne servît aux envahisseurs.

Le pont de Marbre, tout blanc et solitaire, nous mène sur l’autre rive du lac, très rétréci en cet endroit, et c’est là que je dois trouver ce palais du Nord où sera ma résidence. Je n’aperçois d’abord que des enceintes s’enfermant les unes les autres, de grands portiques brisés, des ruines, encore des ruines et des décombres. Et, sur ces choses, une lumière morte tombe d’un ciel d’hiver, à travers l’opacité des nuages pleins de neige.

Au milieu d’un mur gris, une brèche où un chasseur d’Afrique monte la faction ; d’un côté, il y a un chien mort, de l’autre un amas de loques et de détritus répandant une odeur de cadavre. Et c’est, paraît-il, l’entrée de mon palais.

Nous sommes noirs de poussière, saupoudrés de neige, nos dents claquent de froid, quand nous descendons enfin de nos charrettes, dans une cour encombrée de débris, où mon camarade l’aide de camp, le capitaine C…, vient à ma rencontre. Et vraiment on se demanderait, à de tels abords, si le palais promis n’était pas chimérique.

Au fond de cette cour, cependant, une première apparition de magnificence. Il y a là une longue galerie vitrée, élégante, légère – intacte, à ce qu’il semble, parmi tant de destructions. A travers les glaces, on voit étinceler des ors, des porcelaines, des soies impériales traversées de dragons et de nuages… Et c’est bien un coin de palais, très caché, que rien ne décelait aux alentours.

Oh ! notre repas du soir d’arrivée, au milieu des étrangetés de ce logis ! C’est presque dans les ténèbres. Nous sommes assis, mon camarade et moi, à une table d’ébène, enveloppés dans nos capotes militaires au collet remonté, grelottant de froid, servis par nos ordonnances qui tremblent de tous leurs membres. Une pauvre petite bougie chinoise en cire rouge, fichée sur une bouteille – bougie ramassée par là, dans les débris de quelque autel d’ancêtres -, nous éclaire à grand-peine, tourmentée par le vent. Nos assiettes, nos plats sont des porcelaines inestimables, jaune impérial, marquées au chiffre d’un fastueux empereur, qui fut contemporain de Louis XV. Mais notre vin de ration, notre eau trouble – bouillie et rebouillie, par peur des cadavres qui empoisonnent tous les puits – occupent d’affreuses bouteilles qui ont pour bouchons des morceaux de pomme de terre crue taillés au couteau par nos soldats.

La galerie où la scène se passe est très longue, avec des lointains qui vont se perdre en pleine obscurité et où s’esquissent vaguement des splendeurs de conte asiatique ; elle est partout vitrée jusqu’à hauteur d’homme, et cette frêle muraille de verre nous sépare seule du grand noir sinistre, plein de ruines et de cadavres, qui nous environne : on a le sentiment que les formes errantes du dehors, les fantômes qu’intéresse notre petite lumière, peuvent de loin nous voir attablés, et cela inquiète… Au-dessus des glaces, c’est, suivant l’usage chinois, une série de châssis légers, en papier de riz, montant jusqu’au plafond – d’où retombent ici, comme des dentelles, de merveilleuses sculptures d’ébène ; mais ce papier de riz est déchiré, crevé de toutes parts, laissant passer sur nous les souffles mortellement froids de la nuit. Nos pieds gelés posent sur des tapis impériaux, jaunes, à haute laine, où s’enroulent des dragons à cinq griffes. À côté de nous brillent doucement, à la lueur de notre bout de bougie qui va finir, des brûle-parfums gigantesques, en cloisonné d’un bleu inimitable d’autrefois, montés sur des éléphants d’or ; des écrans d’une fantaisie extravagante et magnifique ; des phénix d’émail éployant leurs longues ailes ; des trônes, des monstres, des choses sans âge et sans prix. Et nous sommes là, nous, inélégants, pleins de poussière, traînés, salis, l’air de grossiers barbares, installés en intrus chez des fées.

Ce que devait être cette galerie, il y a trois mois à peine ! Quand, au lieu du silence et de la mort, c’était la vie, les musiques et les fleurs ; quand la foule des gens de cour ou des domestiques en robe de soie peuplait ces abords aujourd’hui vides et dévastés ; quand l’Impératrice, suivie de ses dames du palais, passait dans ses atours de déesse !…

Ayant fini notre souper, qui se composait de la modeste ration de campagne, ayant fini de boire notre thé dans des porcelaines de musée, nous n’avons pas le courage de prolonger, pour l’heure des cigarettes et de la causerie. Non, ça a beau être amusant de se voir ici, ça a beau être imprévu et aux trois quarts fantastique, il fait trop froid, ce vent nous glace jusqu’à l’âme. Nous ne jouissons plus de rien. Nous préférons nous en aller et essayer de dormir.

Mon camarade, le capitaine C…, qui a pris possession en titre de ce lieu, me mène, avec un fanal et un petit cortège, dans l’appartement qu’il me destine. C’est au rez-de-chaussée, bien entendu, puisque les constructions chinoises n’ont jamais d’étage. Comme dans la galerie d’où nous venons, je n’ai là, pour me séparer de la nuit extérieure, que des panneaux de verre, de très légers stores en soie blanche et des châssis en papier de riz, crevés de toutes parts. Quant à ma porte, qui est faite d’une seule grande glace, je l’attacherai avec une ficelle, car elle n’a plus de loquet.

J’ai par terre d’admirables tapis jaunes, épais comme des coussins. J’ai un grand lit impérial en ébène sculptée, et mon matelas, mes oreillers sont en soie précieuse, lamée d’or ; pas de draps, et une couverture de soldat en laine grise.

- Demain, me dit mon camarade, je pourrai aller choisir, dans les réserves de Sa Majesté, de quoi changer à mon caprice la décoration de cette chambre ; ça ne fera tort à personne de déplacer quelques objets.

Sur ce, il me confirme que les portes de l’enceinte extérieure et la brèche par où je suis entré sont surveillées par des factionnaires, et il se retire dans son logis, sous la garde de ses ordonnances, à l’autre bout du palais.

Tout habillé et tout botté, comme dans la jonque, je m’étends sur les belles soies dorées, ajoutant à ma couverture grise une vieille peau de mouton, deux ou trois robes impériales brodées de chimères d’or, tout ce qui me tombe sous la main. Mes deux serviteurs, par terre, s’arrangent dans le même style. Et, avant de souffler ma bougie rouge d’autel d’ancêtres, je suis forcé de convenir, en mon for intérieur, que notre air barbare d’Occident a plutôt empiré depuis le souper.

Le vent, dans l’obscurité, tourmente et déchire ce qui reste de papier de riz à mes carreaux ; c’est, au-dessus de ma tête, comme un bruit continu d’ailes d’oiseaux nocturnes, de vols de chauves-souris. Et, en demi-sommeil, je distingue aussi de temps à autre une courte fusillade, ou un grand cri isolé, dans le lointain lugubre.

Dimanche 21 octobre.

Le froid, les ténèbres, la mort, tout ce qui nous oppressait hier au soir s’évanouit dans le matin qui se lève. Le soleil rayonne, chauffe comme un soleil d‘été. Autour de nous cette magnificence chinoise, un peu bouleversée, s’éclaire d’une lumière d’Orient.

Et c’est amusant d’aller à la découverte, dans le palais presque caché, qui se dissimule en un lieu bas, derrière des murs, sous des arbres, qui n’a l’air de rien quand on arrive, et qui, avec ses dépendances, est presque grand comme une ville.

Il est composé de longues galeries, vitrées sur toutes leurs faces, et dont les boisures légères, les vérandas, les colonnettes sont peintes extérieurement d’un vert bronze semé de nénuphars roses.

On sent qu’il a été construit pour les fantaisies d’une femme ; on dirait même que la vieille Impératrice galante y a laissé, avec ses bibelots, un peu de sa grâce surannée et encore charmeuse.

Elles se coupent à angle droit, les galeries, formant entre elles des cours, des espèces de petits cloîtres. Elles sont remplies, comme des garde-meubles, d’objets d’art entassés, que l’on peut aussi bien regarder du dehors, car tout ce palais est transparent ; d’un bout à l’autre, on voit au travers. Et il n’y a rien pour défendre ces glaces, même la nuit ; le lieu était entouré de tant de remparts, semblait si inviolable, qu’on n’avait songé à prendre aucune précaution.

Au-dedans, le luxe architectural de ces galeries consiste surtout en des arceaux de bois précieux, qui les traversent de proche en proche ; ils sont faits de poutres énormes, mais tellement sculptées, fouillées, ajourées, qu’on dirait des dentelles, ou plutôt des charmilles de feuillages noirs se succédant en perspective comme aux allées des vieux parcs.

L’aile que nous habitons devait être l’aile d’honneur. Plus on s’en éloigne, en allant vers le bois où le palais finit, plus la décoration se simplifie. Et on tombe en dernier lieu dans des logements de mandarins, d’intendants, de jardiniers, de domestiques – tout cela abandonné à la hâte et plein d’objets inconnus, d’ustensiles de culte ou de ménage, de chapeaux de cérémonie, de livrées de cour.

Vient ensuite un jardin clos, où l’on entre par une porte en marbre surchargée de sculptures, et où l’on trouve des petits bassins, de prétentieuses et bizarres rocailles, des alignements de vases en faïence contenant des plantes mortes de sécheresse ou de gelée. Il y a aussi plus loin des jardins fruitiers, où l’on cultivait des kakis, des raisins, des aubergines, des citrouilles et des gourdes – des gourdes surtout, car c’est ici un emblème de bonheur, et l’Impératrice avait coutume d’en offrir une de ses blanches mains, en échange de présents magnifiques, à tous les grands dignitaires qui venaient lui faire leur cour. Il y a des petits pavillons pour l’élevage des vers à soie et des petits kiosques pour emmagasiner les graines potagères – chaque espèce de semence gardée dans une jarre de porcelaine avec dragons impériaux qui serait une pièce de musée.

Et les sentiers de cette paysannerie artificielle finissent par se perdre dans la brousse, sous les arbres effeuillés du bois où les corbeaux et les pies se promènent aujourd’hui par bandes, au beau soleil d’automne. Il semble que l’Impératrice en quittant la régence – et on sait par quelle manœuvre d’audace elle parvint si vite à la reprendre – ait eu le caprice de s’organiser ici une façon de campagne, en plein Pékin, au centre même de l’immense fourmilière humaine

Le plus imprévu, dans cet ensemble, c’est une église gothique avec ses deux clochers de granit, un presbytère et une école – toutes choses bâties jadis par les missionnaires dans des proportions très vastes. Pour créer ce palais, on s’était vu obligé de reculer la limite de la Ville impériale et d’englober le petit territoire chrétien ; aussi l’Impératrice avait-elle échangé cela aux pères lazaristes contre un emplacement plus large et une plus belle église, édifiée ailleurs à ses frais (contre ce nouveau Peï-Tang où les missionnaires et quelques milliers de convertis ont enduré, cet été, les horreurs d’un siège de quatre mois). Et, en femme d’ordre, Sa Majesté avait utilisé ensuite cette église et ses dépendances pour y remiser, dans d’innombrables caisses, ses réserves de toute sorte. Or, on n’imagine pas, sans l’avoir vu, ce qu’il peut y avoir d’étrangetés, de saugrenuités et de merveilles dans les réserves de bibelots d’une impératrice de Chine !

Les Japonais les premiers sont fourragé là-dedans ; ensuite sont venus les cosaques, et en dernier lieu les Allemands, qui nous ont cédé la place. À présent, c’est par toute l’église un indescriptible désarroi ; les caisses ouvertes ou éventrées ; leur contenu précieux déversé dehors, en monceaux de débris, en ruissellements de cassons, en cascades d’émail, d’ivoire et de porcelaine.

Du reste, dans les longues galeries vitrées du palais, la déroute est pareille. Et mon camarade, chargé de débrouiller ce chaos et de dresser des inventaires, me rappelle ce personnage qu’un méchant génie avait enfermé dans une chambre remplie de plumes de tous les oiseaux des bois, en le condamnant à les trier par espèces : ensemble celles des pinsons, ensemble celles des linots, ensemble celles des bouvreuils… Cependant, il s’est déjà mis à l’étonnante besogne, et des équipes de portefaix chinois, conduits par quelques hommes de l’infanterie de marine, par quelques chasseurs d’Afrique, ont commencé le déblayage.

A cinq cents mètres d’ici, sur l’autre rive du lac des Lotus, en rebroussant mon chemin d’hier soir, on trouve un second palais de l’Impératrice qui nous appartient aussi. Dans ce palais-là, que personne pour le moment ne doit habiter, je suis autorisé à faire, pendant ces linéiques jours, mon cabinet de travail, au milieu du recueillement et du silence, et je vais en prendre possession ce matin.

Cela s’appelle le palais de la Rotonde. Juste en face du pont de Marbre, cela ressemble à une forteresse circulaire, sur laquelle on aurait posé des petits miradors, des petits châteaux de faïence pour les fées, et l’unique porte basse en est gardée nuit et jour par des soldats d’infanterie de marine, qui ont la consigne de ne l’ouvrir pour aucun visiteur.

Quand on l’a franchie, cette porte de citadelle, et que les fonctionnaires l’ont refermée sur vous, on pénètre dans une solitude exquise. Un plan incliné vous mène, en pente rapide, à une vaste esplanade d’une douzaine de mètres de hauteur, qui supporte les miradors, les kiosques aperçus d’en bas, plus un jardin aux arbres centenaires, des rocailles arrangées en labyrinthe, et une grande pagode étincelante d’émail et d’or.

De partout ici, l’on a vue plongeante sur les palais et sur le parc. D’un côté, c’est le déploiement du lac des Lotus. De l’autre, c’est la Ville violette aperçue un peu comme à vol d’oiseau, c’est la suite presque infinie des hautes toitures impériales : tout un monde, ces toitures-là, un monde d’émail jaune luisant au soleil, un monde de cornes et de griffes, des milliers de monstres dressés sur les pignons ou en arrêt sur les tuiles…

A l’ombre des vieux arbres, je me promène dans la solitude de ce lieu surélevé, pour y prendre connaissance des êtres et y choisir un logis à ma fantaisie.

Au centre de l’esplanade, la pagode magnifique où des obus sont venus éclater est encore dans un désarroi de bataille. Et la divinité de céans – une déesse blanche qui était un peu le palladium [statue de la déesse Pallas, dotée de propriétés magiques] de l’Empire chinois, une déesse d’albâtre en robe d’or brodée de pierreries – médite les yeux baissés, calme, souriante et douce, au milieu des mille débris de ses vases sacrés, de ses brûle-parfums et de ses fleurs.

Ailleurs, une grande salle sombre a gardé ses meubles intacts : un admirable trône d’ébène, des écrans, des sièges de toute forme et des coussins en lourde soie impériale, jaune d’or, brochée de nuages.

De tant de kiosques silencieux, celui qui fixe mon choix est posé au bord même de l’esplanade, sur la crête du rempart d’enceinte, dominant le lac des Lotus et le pont de Marbre, avec vue sur l’ensemble de ce paysage factice – composé jadis à coups de lingots d’or et de vies humaines pour les yeux las des empereurs.

A peine est-il plus grand qu’une cabine de navire ; mais, sous son toit de faïence, il-est vitré de tous côtés ; j’y recevrai donc jusqu’au soir, pour me chauffer, ce soleil des automnes chinois, qui, paraît-il, ne se voile presque jamais. J’y fais apporter, de la salle sombre, une table, deux chaises d’ébène avec leurs soieries jaunes – et, l’installation ainsi terminée, je redescends vers le pont de Marbre, afin de regagner le palais du Nord, où m’attend pour déjeuner le capitaine C…, qui est en ce moment mon camarade de rêve chinois.

Et j’arrive à temps là pour voir, avant leur destruction par la flamme, les singulières trouvailles qu’on y a faites ce matin : les décors, les emblèmes et les accessoires du théâtre impérial. Toutes choses légères, encombrantes, destinées sans doute à ne servir qu’un ou deux soirs, et ensuite oubliées depuis un temps indéterminé dans une salle jamais ouverte, qu’il s’agit maintenant de vider, d’assainir pour y loger nos blessés et nos malades. Ce théâtre évidemment devait jouer surtout des féeries mythologiques, se passant aux enfers, ou chez les dieux, dans des nuages : ce qu’il y a là de monstres, de chimères, de bêtes, de diables, en carton ou en papier, montés sur des carcasses de bambou ou de baleine, le tout fabriqué avec un supérieur génie de l’horrible, avec une imagination qui recule les limites extrêmes du cauchemar !…

Les rats, l’humidité, les termites y ont fait d’ailleurs des dégâts irrémédiables, aussi est-il décidé qu’elles périront par le feu, ces figures qui servirent à amuser ou à troubler la rêverie du jeune empereurdébauché, somnolent et débile…[l’empereur Guangxu n’avait que cinq ans à la mort de Xianfeng : sa tante T’seu-hi avait alors pris la régence et ne lui avait jamais remis le pouvoir, pas plus à sa majorité que plus tard, allant jusqu’à l’emprisonner en 1898]

Il faut voir alors l’empressement de nos soldats à charrier tout cela dehors, dans la joie et les rires. Au beau soleil de onze heures, voici pêle-mêle, au milieu d’une cour, les bêtes d’apocalypse, les éléphants grands comme nature, qui ont des écailles et des cornes, et qui ne pèsent pour ainsi dire pas, qu’un seul homme promène et fait courir. Et ils les brisent à coups de botte, nos chasseurs d’Afrique ; ils sautent dessus, ils sautent dedans, passent au travers, les réduisent à rien, puis, finalement, allument la gaie flambée, qui les consume en un clin d’œil.

Les braves soldats ont en outre travaillé toute la matinée à recoller du papier de riz sur les châssis de notre palais, où le vent bientôt n’entrera plus. Quant au chauffage, suivant la mode chinoise, il s’opère par en dessous, au moyen de fours souterrains qui sont disposés tout le long des salles et que nous allumerons ce soir, dès que tombera la nuit glacée. Pour le moment, le soleil splendide nous suffit ; tous ces vitrages, dans la galerie où brillent les soies, les émaux et les ors, nous donnent une chaleur de serre, et, servis toujours dans de la vaisselle d’empereur, nous prenons cette fois notre petit repas de campagne en nous faisant des illusions d’été.

Mais ce ciel de Pékin a des variations excessives et soudaines, dont rien ne peut donner l’idée chez nous, dans nos climats si réguliers. Vers le milieu du jour, quand je me retrouve dehors, sous les cèdres de la Ville jaune, le soleil a brusquement disparu derrière des nuages couleur de plomb, qui semblent lourds de neige ; le vent de Mongolie recommence de souffler comme hier, âpre et glacial, et c’est l’hiver du Nord, succédant sans transition à quelques heures d’un temps radieux du Midi.

J’ai rendez-vous par là, dans le bois, avec les membres de la légation de France, pour pénétrer avec eux dans cette sépulcrale Ville violette, qui est le centre, le cœur et le mystère de la Chine, le véritable repaire des Fils du Ciel, la citadelle énorme et sardanapalesque, auprès de quoi tous ces petits palais modernes, que nous habitons, en pleine Ville impériale, ne semblent être que jouets d’enfant.

Même depuis la déroute, n’entre pas qui veut dans la Ville violette aux grandes toitures d’émail jaune. Derrière les doubles remparts, des mandarins, des Mimiques habitent encore ce lieu d’oppression et de magnificence ; on dit qu’il y est resté aussi des femmes, des princesses cachées, des trésors. Et les deux portes en sont défendues par des consignes sévères, celle du Nord sous la garde des Japonais, et celle du Sud sous, la garde des Américains.

C’est par la première de ces deux entrées que nous sommes autorisés à passer aujourd’hui, et nous trouvons là un groupe de petits soldats du Japon, qui nous sourient pour la bienvenue ; mais la porte farouche, sombrement rouge avec des ferrures dorées représentant des têtes de monstre, est fermée en dedans et résiste à leurs efforts. Comme l’usure des siècles en a disjoint les battants énormes, on aperçoit, en regardant par les fentes, des madriers arc-boutés derrière pour empêcher d’ouvrir, et des personnages, accourus de l’intérieur au fracas des coups de crosse, répondent avec des voix flûtées qu’ils n’ont pas d’ordre.

Alors nous menaçons d’incendier cette porte, d’escalader, de tirer des coups de revolver par les fentes, etc., toutes choses que nous ne ferons pas, bien entendu, mais qui épouvantent les eunuques et les mettent en fuite.

Plus personne même pour nous répondre. Que devenir ? On gèle au pied de cette sinistre muraille, dans l’humidité des fossés d’enceinte pleins de roseaux morts, et sous ce vent de neige qui souffle toujours.

Les bons petits Japonais, cependant, imaginent d’envoyer le plus râblé des leurs – qui part à toutes jambes – faire le tour par l’autre porte (quatre kilomètres environ). Et en attendant, ils allument pour nous par terre un feu de branches de cèdre et de boiseries peintes, où nous venons à tour de rôle chauffer nos mains dans une fumée épaisse ; nous amusant aussi à ramasser, de-ci de-là, aux alentours, les vieilles flèches empennées que jadis les princes ou les empereurs lançaient du haut des remparts.

Nous avons patienté là une heure, quand enfin du bruit et des cris se font entendre derrière la porte silencieuse : c’est notre envoyé qui est dans la place et bouscule à coups de poing les eunuques qu’il a pris à revers.

Tout aussitôt, avec un grondement sourd, tombent les madriers, et s’ouvrent devant nous les deux battants terribles.

LA CHAMBRE ABANDONNÉE

Une discrète odeur de thé, dans la chambre très obscure, une odeur de je ne sais quoi d’autre encore, de fleur séchée et de vieille soierie.

Elle ne peut s’éclairer davantage, la chambre étrange, qui n’ouvre que dans une grande salle sombre et dont les fenêtres scellées prennent demi-jour par des carreaux en papier de riz, sur quelque petit préau funèbre, sans doute muré de triples murs. Le lit-alcôve, large et bas, qui semble creusé dans la profondeur d’une paroi épaisse comme un rempart, a des rideaux et une couverture en soie d’un bleu couleur de nuit. Point de sièges, d’ailleurs il y en aurait à peine la place ; point de livres non plus, et on y verrait à peine pour lire. Sur des coffres en bois noir, qui servent de tables, posent des bibelots mélancoliques, enfermés dans des guérites de verre : petits vases en bronze ou en jade, contenant des bouquets artificiels très rigides, aux pétales de nacre et d’ivoire. Et une couche de poussière, sur toutes ces choses, témoigne que l’on n’habite plus.

Au premier aspect rien ne précise un lieu ni une époque – à moins que peut-être, au-dessus des rideaux de ce lit mystérieux et quasi funéraire, dans le couronnement d’ébène, la finesse merveilleuse des sculptures ne révèle des patiences chinoises. Ailleurs cependant tout est sobre, morne, conçu en lignes droites et austères.

Où donc sommes-nous, dans quelle demeure lointaine, fermée, clandestine ?

Est-ce de nos jours que quelqu’un vivait ici, ou bien était-ce dans le recul des temps ? Depuis combien d’heures – ou combien de siècles – est-il parti, et qui pouvait-il bien être, l’hôte de la chambre abandonnée ?…

Quelque rêveur très triste évidemment, pour avoir choisi ce recoin d’ombre, et très raffiné aussi, pour avoir laissé derrière lui cette senteur distinguée, et très las, pour s’être complu dans cette terne simplicité et ce crépuscule éternel.

Vraiment on se sent étouffé par ces trop petites fenêtres, aux carreaux voilés de papier soyeux, qui n’ont pu jamais s’ouvrir pour le soleil ni pour l’air, puisqu’elles sont partout scellées dans le mur. Et puis, on repense à tout ce qu’il a fallu faire de chemin et rencontrer d’obstacles, avant d’arriver ici, et cela inquiète.

D’abord, la grande muraille noire, la muraille babylonienne, les remparts surhumains d’une ville de plus de dix lieues de tour, aujourd’hui en ruine et en décombres, à moitié vidée et semée de cadavres. Ensuite une seconde muraille, peinte en rouge sombre de sang, qui forme une autre ville forte, enfermée dans la première. Ensuite une troisième muraille, plus magnifique, mais de la même couleur sanglante – muraille du grand mystère celle-ci, et que jamais, avant ces jours de guerre et d’effondrement, jamais aucun Européen n’avait franchie ; nous avons dû aujourd’hui nous arrêter plus d’une heure, malgré les permis signés et contre-signés ; à travers les serrures d’une porte farouche, qu’un piquet de soldats entourait et que des madriers barricadaient par-derrière comme en temps de siège, il a fallu menacer, parlementer longuement, avec des gardiens intérieurs qui voulaient se dérober et fuir. Une fois ouverts les battants lourds, bardés de ferrures, une autre muraille encore est apparue, séparée de la précédente par un chemin de ronde, où gisaient des lambeaux de vêtements et où des chiens tramaient des os de mort – nouvelle muraille toujours du même rouge, mais encore plus somptueuse, couronnée, sur toute sa longueur infinie, par des ornements cornus et des monstres en faïence jaune d’or. Et enfin, ce dernier rempart traversé, des vieux personnages imberbes et singuliers, venus à notre rencontre avec des saluts méfiants, nous ont guidés à travers un dédale de petites cours, de petits jardins murés et remurés, où végétaient, entre des rocailles et des potiches, des arbres centenaires ; tout cela séparé, caché, angoissant, tout cela protégé et hanté par un peuple de monstres, de chimères en bronze ou en marbre, par mille figures grimaçant la férocité et la haine, par mille symboles inconnus. Et toujours, dans les murailles rouges au faîte de faïence jaune, les portes derrière nous se refermaient : c’était comme dans ces mauvais rêves où des séries de couloirs se suivent et se resserrent, pour ne vous laisser sortir jamais plus.

Maintenant, après la longue course de cauchemar, on a le sentiment, rien qu’à contempler le groupe anxieux des personnages qui nous ont amenés, trottinant sans bruit sur leurs semelles de papier, le sentiment de quelque profanation suprême et inouïe, que l’on a dû commettre à leurs yeux en pénétrant dans cette modeste chambre close ils sont là, dans l’embrasure de la porte, épiant d’un regard oblique le moindre de nos gestes, les cauteleux eunuques en robe de soie, et les maigres mandarins qui portent au bouton rouge de leur coiffure la triste plume de corbeau. Obligés pourtant de céder, ils ne voulaient pas ; ils cherchaient, avec des ruses, à nous entraîner ailleurs, dans limmense labyrinthe de ce palais d’Héliogabale, à nous intéresser aux grandes salles sombrement luxueuses qui sont plus loin, aux grandes cours, là bas, et aux grandes rampes de marbre où nous irons plus tard; à tout un Versailles colossal et lointain, envahi par une herbe de cimetière et où l’on n’entend plus que les corbeaux chanter…

Ils ne voulaient absolument pas, et c’est en observant le jeu de leurs prunelles effarées que nous avons deviné où il fallait venir.

Qui donc habitait là, séquestré derrière tant de murs, tant de murs plus effroyables mille fois que ceux de toutes nos prisons d‘Occident ? Qui pouvait-il bien être, l’homme qui dormait dans ce lit, sous ces soies d’un bleuâtre nocturne, et, qui, pendant ses rêveries, à la tombée des soirs, ou bien à l’aube des jours glacés d’hiver pendant l’oppression de ses réveils, contemplait ces pensifs petits bouquets sous globe, rangés en symétrie sur les coffres noirs ?…

C’était lui, l’invisible empereur Fils du Ciel, l’étiolé et l’enfantin, dont l’empire est plus vaste que notre Europe, et qui règne comme un vague fantôme sur quatre ou cinq cents millions de sujets.

De même que s’épuise dans ses veines la sève des ancêtres presque déifiés, qui s’immobilisèrent trop longtemps au fond de palais plus sacrés que des temples, de même se rapetisse, dégénère et s’enveloppe de crépuscule le lieu où il se complaît à vivre. Le cadre immense des empereurs d’autrefois l’épouvante, et il laisse à l’abandon tout cela ; l’herbe pousse et les broussailles sauvages, sur les majestueuses rampes de marbre, dans les grandioses cours ; les corbeaux et les pigeons nichent par centaine aux voûtes dorées des salles de trône, couvrant de terre et de fiente les tapis somptueusement étranges qu’on y laisse pourrir. Cet inviolable palais, d’une lieue de tour, qu’on n’avait jamais vu, dont on ne pourra rien savoir, rien deviner, réservait aux Européens, qui viennent d’y entrer pour la première fois, la surprise d’un délabrement funèbre et d’un silence de nécropole.

Il n’allait jamais par là, le pâle empereur. Non, ce qui lui seyait lui, c’était le quartier des jardinets et des préaux sans vue, le quartier mièvre par où les eunuques regrettaient de nous avoir fait passer. Et, c’était, dans un renfoncement craintif, le lit-alcôve, aux rideaux bleu nuit.

De petits appartements privés, derrière la chambre morose, se prolongent avec des airs de souterrains dans la pénombre plus épaisse ; l’ébène y domine ; tout y est volontairement sans éclat, même les tristes bouquets momifiés sous leurs globes. On y trouve un piano aux notes très douces, que le jeune empereur apprenait à toucher, malgré ses ongles longs et frêles ; un harmonium ; une grande boîte à musique jouant des airs de nostalgie chinoise, avec des sons que l’on dirait éteints sous les eaux d’un lac.

Et enfin, voici le retiro sans doute le plus cher, étroit et bas comme une cabine de bord, où s’exagère la fine senteur de thé et de rose séchée.

Là, devant un soupirail voilé de papier de riz qui tamise des petites lueurs mortes, un matelas en soie impériale jaune d’or semble garder l’empreinte d’un corps, habituellement étendu. Il y traîne quelques livres, quelques papiers intimes. Plaquées au mur, il y a deux ou trois images de rien, pas même encadrées, représentant des roses incolores, et, écrite en chinois, la dernière ordonnance du médecin pour ce continuel malade.

Qu‘était-ce, au fond, que ce rêveur, qui le dira jamais ? Quelle vision déformée lui avait-on léguée des choses de la terre, et des choses d’au-delà, que figurent ici pour lui tant d’épouvantables symboles ? Les empereurs demi-dieux dont il descend faisaient trembler la vieille Asie, et, devant leur trône, les souverains tributaires venaient de loin se prosterner, emplissant ce lieu de cortèges et d’étendards dont nous n’imaginons plus la magnificence ; lui, le séquestré et le solitaire, entre ces mêmes murailles aujourd’hui silencieuses, comment et sous quels aspects de fantasmagorie qui s’efface gardait-il en soi-même l’empreinte des passés prodigieux ?

Et quel désarroi sans doute, dans l’insondable petit cerveau, depuis que vient de .s’accomplir le forfait sans précédent, que ses plus folles terreurs n’auraient jamais su prévoir : le palais aux triples murs, violé jusqu’en ses recoins les plus secrets ; lui, Fils du Ciel, arraché à la demeure où vingt générations d’ancêtres avaient vécu inaccessibles ; lui, obligé de fuir, et dans sa fuite, de se laisser regarder, d’agir à la lumière du soleil comme les autres hommes, peut-être même d’implorer et d’attendre !…

Lundi 22 octobre.

Des équipes de Chinois – parmi lesquels ou nous a prévenus qu’il y a des espions et des Boxers - entretenant dans notre palais le feu de deux fours souterrains, nous ont chauffés toute la nuit par en dessous, plutôt trop. A notre réveil d’ailleurs, c’est comme hier une illusion d’été, sous nos légères vérandas, aux colonnettes vertes peinturlurées de lotus roses. Et un soleil tout de suite brûlant monte et rayonne sur le pèlerinage presque macabre que je vais faire à cheval, vers l’ouest, en dehors de la Ville tartare, à travers le silence de faubourgs détruits, parmi des ruines et de la cendre.

De ce côté, dans la poussiéreuse campagne, étaient des cimetières chrétiens qui, même en 1860, n‘avaient pas été violés par la populace jaune. Mais cette fois, on s’est acharné contre ces morts, et c’est là partout le chaos et l’abomination ; les plus vieux ossements, les restes des missionnaires qui dormaient depuis trois siècles, ont été déterrés, concassés, pilés avec rage, et puis jetés au feu afin d’anéantir, suivant la croyance chinoise, ce qui pouvait encore y rester d’âme. Et il faut être un peu au courant des idées de ce pays pour comprendre l’énormité de cette suprême insulte, faite du même coup à toutes nos races occidentales.

Il était singulièrement somptueux, ce cimetière des pères jésuites, qui furent jadis si puissants auprès des empereur s célestes, et qui empruntaient pour leurs propres tombes les emblèmes funéraires des princes de la Chine. La terre est jonchée à présent de leurs grands dragons de marbre, de leurs grandes tortues de marbre, de leurs hautes stèles enroulées de chimères ; on a renversé, brisé toutes ces sculptures, brisé aussi les lourdes pierres des caveaux, et profondément retourné le sol.

Un plus modeste enclos, près de celui-là, recevait depuis de longues années les morts des légations européennes. Il a subi la même injure que le beau cimetière des jésuites : on a fouillé toutes les fosses, broyé tous les cadavres, violé même de petits cercueils d’enfant. Quelques débris humains, quelques morceaux de crâne ou de mâchoires traînent encore par terre, avec les croix renversées. Et c’est une des plus poignantes désolations qui se soient jamais étalées devant mes yeux au soleil d’un radieux matin.

Tout à côté demeuraient des bonnes sœurs, qui tenaient une école de petites Chinoises : il ne reste plus de leurs modestes maisons qu’un amas de briques et de cendres ; on a même arraché les arbres de leurs jardins pour les repiquer la tête en bas, par ironie.

Et voici à peu près leur histoire.

Elles étaient seules, la nuit où un millier de Boxers vinrent hurler à la mort sous leurs murs, en jouant du gong ; alors elles se mirent en prière dans leur chapelle pour attendre le martyre. Cependant les clameurs s’apaisèrent, et quand le jour se leva, les alentours étaient vides ; elles purent se sauver à Pékin et s’abriter dans l’enclos de l’évêché, emmenant le troupeau épouvanté de leurs petites élèves. Lorsqu’on demanda par la suite aux Boxers : Comment n’êtes-vous pas entrés pour les tuer ? Ils répondirent : C’est que nous avons vu tous les murs du couvent se garnir de têtes de soldats et de canons de fusil. Elles ne durent la vie qu’à cette hallucination des tortionnaires.

Les puits de leurs jardins dévastés remplissent aujourd’hui le voisinage d’une odeur de mort. C’étaient trois grands puits ouverts, larges comme des citernes, fournissant une eau si pure qu’on l’envoyait de loin chercher pour le service des légations. Les Boxers les ont comblés jusqu’à la margelle avec les corps mutilés des petits garçons de l’école des frères et des familles chrétiennes d’alentour. Les chiens tout de suite sont venus manger à même l’horrible tas, qui montait au niveau du sol ; mais il y en avait trop ; aussi beaucoup de cette chair est-elle restée, se conservant dans la sécheresse et dans le froid, et montrant encore des stigmates de supplice. Telle pauvre cuisse a été zébrée de coupures, comme ces entailles faites sur les miches de pain par les boulangers. Telle pauvre main n’a plus d’ongles. Et voici une femme à qui l’on a tranché, avec quelque coutelas, une partie intime de son corps pour la lui mettre dans la bouche, où les chiens l’ont laissée entre les mâchoires béantes… On dirait du sel, sur ces cadavres, et c’est de la gelée blanche qui n’a pas fondu dans les affreux replis d’ombre. Le soleil cependant, l’implacable et clair soleil, détaille les maigreurs, les saillies d’os, exagère l’horreur des bouches ouvertes, la rigidité des poses d’angoisse et des contournements d’agonie.

Pierre Loti. Les derniers jours de Pékin. Voyages 1872-1943 Bouquins Robert Laffont 1991

http://www.google.fr/search?q=cit%C3%A9+interdite+chine&hl=fr&prmd=imvns&tbm=isch&tbo=u&source=univ&sa=X&ei=rsTqT6-JK6St0QWRuu27BQ&sqi=2&ved=0CE0QsAQ&biw=1280&bih=607

La Chine ? Un pays où quelques centaines de millions de Chinois vivants sont dominés et terrorisés par quelques milliards de Chinois morts.

Anonyme


Par l.peltier dans (7 : 1872 à 1907) le 27 mars 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

1 01 1900                  La plaque d’immatriculation devient obligatoire pour les automobiles. On conduit sur la voie de gauche, avec un volant à droite, tout simplement parce que c’était ainsi sur les voitures à chevaux, car cela permettait au cocher de disposer de sa main droite pour tirer sur l’éventuel ennemi, qui le croisait.

01 1900                       La congrégation des Assomptionnistes est dissoute sur ordre gouvernemental.

18 02 1900                 Le Trianon-Concert, qu’a construit Albert Chauvin sur le jardin de l’Élysée Montmartre, est la proie des flammes, et avec lui les 200 costumes de la star transformiste Fregoli recruté à Londres à prix d’or. À peu de distance, Joseph Oller avait alors du mal à remplir son Moulin Rouge. Il recrute aussitôt Fregoli pour l’Olympia dans lequel il peut se produire dix jours plus tard : il fera si longtemps salle pleine que c’est à lui que l’Olympia devra le début de sa renommée.

15 03 1900                  Sarah Bernhardt triomphe dans son propre théâtre en prenant, à 55 ans, le rôle de l’Aiglon dans la pièce d’Edmond Rostand. Elle avait manifesté très tôt des penchants morbides : pour ses 18 ans, elle avait demandé à sa mère un cercueil en bois de rose capitonné de satin blanc : elle n’attendit pas la mort pour le mettre en service : c’est là qu’elle se reposait et dormait… lorsqu’elle était seule. Grande collectionneuse aussi d’animaux venus d’ailleurs, tout en étant chasseur… de canard, de marsouins, d’élan , de crocodile etc… Elle vécut longtemps avec un seul poumon, quelques années avec un seul rein et les dernières avec une seule jambe ! Cette amputation sera le résultat d’un accident professionnel : un soir de 1905, elle donnera la dernière représentation au Théâtre lyrique de Rio de Janeiro de Tosca, la pièce de Victorien Sardou qui inspirera l’opéra de Puccini. Dans la scène finale, la malheureuse héroïne se suicide en se jetant dans le Tibre ; lequel Tibre, en l’occurrence, sur la scène du Théâtre de Rio, n’était qu’un trou dans le plancher de la scène, dont le fond était normalement rembourré de très nombreux coussins. Hélas, ce jour-là, les machinistes avaient oublié de mettre les coussins !

30 03 1900                  Millerand promulgue la loi qui limite la durée du travail à 10 h/j, 60 h/sem.

mars 1900                  En Inde, Pierre Loti traverse en train, des grottes d’Ellorã vers le Rajasthan un pays où les morts de faim ne peuvent se compter :

Les pluies de printemps, que la mer d’Arabie envoyait jadis, font défaut depuis quelques années, ou bien changent de route, vont se répandre, inutiles, sur le Beloutchistan désert. Et les torrents n’ont plus d’eau ; les rivières tarissent, les arbres ne peuvent plus reverdir.

C’est par la route peu suivie de Rutlam et d’Indore que je me rends au pays de la faim, et c’est en chemin de fer, car on sait que l’Inde en est maintenant sillonnée. Le train s’en va presque vide, et les rares voyageurs sont tous indiens.

Sous mes yeux, pendant des heures, les forêts passent ; elles n’ont plus de palmiers, mais les arbres qui ressemblent aux nôtres ; on les prendrait pour des forêts de chez nous, si elles n’étaient si grandes, avec des horizons si sauvages. Des ramures délicates, des ramures grises… Et la teinte générale est celle de nos feuillées de chêne en décembre ; l’ancienne Gaule, à l’arrière automne, devait avoir de tels aspects ; or, nous sommes dans l’Inde, en avril ; et cette chaleur de printemps tropical déroute l’esprit, cette chaleur de fournaise sur ces paysages d’hiver. Rien cependant, au cours de cette première journée de voyage, ne révèle encore la pressante détresse humaine ; mais on a le sentiment de quelque chose d’anormal, d’une désolation sans recours, d’une espèce d’agonie de la planète usée.

L’Inde, aïeule de notre Europe, est, il va sans dire, un pays de ruines. Un peu partout apparaissent les immenses fantômes des villes qui moururent dans les temps, il y a des siècles et des millénaires ; des villes dont le nom est oublié, mais qui furent des villes géantes, superbement perchées sur des montagnes et dominant des abîmes. Remparts de deux lieues de long, palais et temples, aujourd’hui abandonnés aux singes et aux serpents cobras… Auprès de tels débris, combien sembleraient mesquins nos donjons, nos manoirs, tous les restes de notre Moyen Age féodal !

Ruines et forêts, couleur d’ocre ou de sienne brûlée, se succèdent le long de ma route, baignant jusqu’au soir dans la même incandescence de l’air. Et, sur la végétation détruite, sur les ossements des vieilles cités de légende, l’ardent soleil se couche, terni de poussière, tristement rose, d’une hivernale pâleur.

Le lendemain on s’éveille dans la jungle infinie.

Et au premier village où l’on s’arrête, sitôt que s’apaise le bruit des roues, leur fracas de ferraille, une clameur monte, une clameur très spéciale, qui tout de suite vous glace, même avant qu’on ait bien compris : c’est l’horrible chanson qui commence, et qui ne vous quittera plus. On est entré dans le pays de la faim. Il n’y a guère que des voix enfantines, et cela ressemblerait presque au tumulte d’une école en récréation, mais avec on ne sait quoi d’éraillé, d’épuisé, de glapissant, qui fait mal à entendre…

Oh ! les pauvres petits êtres, se pressant là contre la barrière, et tendant vers nous leurs mains desséchées, au bout des os qui sont leurs bras ! Sous leur peau brune, aux plis retombants, tout leur frêle squelette se dessine, à faire peur ; on dirait qu’ils n’ont pas d’entrailles, tant leur ventre est plat, et des mouches se sont collées à leurs paupières, à leurs lèvres, pour y boire ce qui reste d’humidité. Ils n’ont plus de souffle, presque plus de vie, et cependant ils tiennent debout, et ils crient encore. Manger, ils voudraient manger, et il leur semble que ces inconnus qui passent, dans de si grandes voitures, doivent être riches, qu’ils auront pitié et leur jetteront quelque chose.

Maharajah ! Maharajah ! (Monseigneur ! Monseigneur !) appellent ensemble toutes les petites voix, sur des notes chantées et tremblotantes. Il en est qui ont à peine cinq ans, et qui crient aussi : Maharajah ! Maharajah ! et qui allongent à travers la barrière des menottes lamentables.

Dans ce train, ceux qui voyagent avec moi sont d’humbles Indiens, de troisième et de quatrième classe ; ils lancent ce qu’ils ont, des restes de gâteaux de riz, des monnaies de cuivre, et sur tout cela les affamés se ruent comme des bêtes, en se piétinant les uns sur les autres. Des pièces de monnaie peuvent donc leur servir ? Alors, c’est donc qu’il y a des provisions encore dans les boutiques en terre du village, mais pour ceux là seuls qui ont de quoi en acheter !… De même, quatre wagons de riz sont attelés derrière nous, et il en passe ainsi chaque jour ; mais on ne leur en donnera point ; non, pas une poignée, pas quelques grains qui prolongeraient un peu leur vie ; c’est destiné aux habitants des villes, à ceux qui ont encore de l’argent et qui paieront.

Qu’est-ce qui nous empêche de repartir ? Pourquoi si longtemps s’arrêter devant ce lugubre village, où, de minute en minute, le troupeau des affamés s’assemble plus nombreux et la chanson de détresse va s’exaspérant ?

Aux environs, tant la terre est sèche et poudreuse, ce qui fut rizières ou champs cultivés simule un désert de cendre. Et voici des femmes – des squelettes de femmes plutôt, avec des seins pendant comme des lambeaux de basane – qui arrivent en hâte, épuisées par l’effort, dans l’espoir de vendre de lourds et infects paquets, apportés sur leur tête : des peaux de leurs vaches qui sont mortes de faim et qu’elles ont écorchées. Mais le prix d’une vache à peu près vivante est tombé ici à un quart de roupie (environ dix sous), puisqu’on ne pourrait pas les nourrir et que pour rien au monde, dans ce pays brahmanique, on ne se déciderait à manger de sa chair. Alors, qui donc achèterait une peau qui sent la pourriture et qui attire un essaim de mouches ?

J’ai jeté maintenant tout ce que j’avais de pièces sur moi… Mon Dieu, on ne partira donc pas !… Oh ! le désespoir d’un tout petit, de trois ou quatre ans, auquel un autre, un peu plus grand que lui, vient d’arracher l’aumône qu’il serrait dans sa main crispée !…

Le train enfin s’ébranle, et la clameur s’éloigne. Nous voici lancés à nouveau dans la jungle silencieuse.

La jungle est morte, la jungle qui, au printemps, devrait fourmiller de vie ; les graminées, les broussailles n’y reverdissent plus ; l’avril n’a plus le pouvoir d’y réveiller les essences languissantes ; elle affecte, comme la forêt, un aspect d’hiver sous le soleil torride. On y voit errer des gazelles, maigres, effarées, qui ne trouvent plus d’herbe, qui ne savent où aller boire. Et de loin en loin, sur le tronc de quelque arbre sec, un jeune rameau, une branchette isolée a pris tout ce qui restait de sève, pour donner encore deux ou trois feuilles tendres, ou bien une grande fleur rouge mélancoliquement épanouie au milieu de la désolation.

À chaque village où l’on s’arrête, les affamés sont là, vous guettant à la barrière. Leur chanson que l’on redoute d’entendre, et qui est toujours pareille, en fausset déchirant, sur les mêmes notes, s’élève dès qu’on approche ; et puis elle s’enfle, et vous poursuit en s’exaltant de désespoir, quand on s’éloigne à nouveau dans les solitudes brûlées.

Il n’est que de citer une seule ligne de la suite du récit pour mesurer le coté insupportable, à nos yeux occidentaux du XXI° siècle, de ce monsieur qui a les conditions de voyage d’un prince : la ville blanche d’Odeypoure, au pays de Meswar, est encore une étape délicieuse, sur cette route de la grande famine.

[…]                              Jaïpur, où les pauvres meurent de faim au milieu des palais roses…

Cent lieues plus loin vers le nord. Depuis Odeypoure, les déserts succédaient aux déserts. La terre semblait maudite. Sous une couche de cendre blanchâtre, comme semée par quelque éruption volcanique immense, tout ce qui avait été jungles, villages ou cultures se confond en une même teinte morne. Et enfin voici, après tant de désolations une ville qui paraît en pleine activité orientale et charmante. Les avenues qui viennent aboutir à ses hauts remparts crénelés, à ses, portes ogivales, sont peuplées de cavaliers en robe blanche, de femmes en longs voiles jaunes ou rouges, de chars à bœufs, de files de chameaux en harnais de fête : des couleurs et de la vie, comme aux temps d’abondance.

Mais qu’est-ce que c’est que tout ce sinistre déballage de haillons, au pied des remparts ? Il y a des formes humaines cachées là-dessous. Qu’est-ce que c’est que tous ces gens par terre ? Des hommes ivres, des malades ? – Ah ! des êtres desséchés, des ossements, des momies ? – Pourtant non, cela remue encore ; les paupières battent et les yeux regardent ! En voici même qui se dressent, tout chancelants, sur de longs os en guise de jambes…

La première porte franchie, il en apparaît une autre, découpée dans une muraille intérieure qui est peinte en rose jusqu’à la pointe de ses créneaux – en rose de ruban, avec un semis de fleurs blanches imitant dessin régulier des indiennes. Et, sur l’épaisse poussière, des tas humains là encore, noirâtres et comme vautrés dans de la cendre, plus affreux devant le rose charmant et les bouquets de ce mur. On dirait des squelettes sur lesquels de la basane serait collée ; les ossatures s’indiquent avec une précision horrible ; les rotules et les coudes font de grosses boules, comme des nœuds sur des bâtons, et les cuisses, qui n’ont qu’un os, sont plus minces que les bas de jambes qui en ont deux. Il y en a de groupés par famille et il y en a d’isolés qu’on abandonne ; les uns agonisent, étendus en croix ; les autres se tiennent encore accroupis, immobiles et stupides, des yeux de fièvre et des lèvres retirées sur des dents longues. Dans un coin, une vieille femme sans chair, probablement seule au monde, pleure, en silence, sur des guenilles.

Quand enfin, au sortir de ces doubles portes, l’intérieur de la ville se découvre, c’est une surprise et un enchantement, voir une grande ville rose, entièrement rose, du même rose et semée des mêmes bouquets blancs, ses maisons, ses remparts, ses palais, ses temples, ses tours et ses miradors, quel étonnant caprice de souverain ! On dirait qu’on a tendu tous les murs d’une même vieille indienne à fleurs, on dirait une ville en vieux camaïeu du XVIII° siècle ; cela diffère de tout ce qu’on avait vu ailleurs, cela arrive à des effets de complète et charmante invraisemblance.

Des rues d’un kilomètre de long, alignées au cordeau, larges comme deux fois nos boulevards et bordées de hauts palais dont la fantaisie orientale a varié les façades à l’infini. Nulle part plus extravagante superposition de colonnades, d’arceaux festonnés, de tours, de balcons, de miradors. Tout cela pareillement rose, tout cela d’une même teinte d’étoffe ou de fleur ; et la moindre moulure, la moindre arabesque, relevée filet blanc. Sur les parties sculptées, on dirait qu’on a cloué des passementeries blanches, tandis que, sur les parties plates, reprend l’éternel camaïeu avec ses mêmes bouquets surannés.

Et le long de ces rues s’agitent des foules, dans un immense éblouissement de couleurs.

Des marchands par milliers, ayant par terre leurs étalages d’étoffes, de cuivre et d’armes, encombrent les deux côtés des trottoirs, tandis que parmi eux se démènent les femmes, aux voiles bariolés de grands dessins fantasques et aux bras nus cerclés d’anneaux jusqu’à l’épaule.

Au milieu de la chaussée, le défilé est continuel, de cavaliers aux armes d’argent sur des selles éclatantes, de lourds chariots traînés par des zébus aux cornes peintes, de chameaux attachés en longue file, d’éléphants en robe dorée dont on a barbouillé la trompe de mille dessins. Passent aussi des dromadaires, que montent deux personnages l’un derrière l’autre, et qui vont au trot léger, le cou tendu, comme des autruches à la course ; passent des fakirs entièrement nus, poudrés à blanc de la tête aux pieds ; passent des palanquins et des chaises à porteurs : tout l’Orient des féeries, processionnant à grand spectacle, dans l’inimaginable cadre de camaïeu rose.

Et des gens promènent en laisse, pour leur donner l’habitude du monde, les panthères apprivoisées du roi, qui marchent sournoises et comiques, coiffées de petits bonnets brodés, avec une rosette sous le menton, posant l’une après l’autre leurs pattes de velours avec des précautions infinies, comme par peur de casser des œufs. Pour plus de sûreté, on les tient aussi par leur queue annelée, et quatre serviteurs encore les suivent en cortège.

Mais il y a aussi des rôdeurs bien lugubres – des échappés de sarcophage, dans le genre des êtres qui gisent là-bas aux portes des remparts… Ils ont osé entrer dans la belle ville couleur de fleur, ceux-là, et y traîner leurs ossements !… Il y en a même beaucoup plus qu’on n’eût dit au premier abord. Ceux qui errent, chancelants et les yeux hagards, ne sont pas seuls ici : sur les pavés, parmi les marchands, parmi les gais étalages, se dissimulent d’horribles paquets de haillons et de squelettes, qui obligent les passants à se détourner pour ne pas marcher dessus… Et ces fantômes-là, ce sont les paysans des plaines d’alentour. Depuis qu’il ne pleut plus, ils ont lutté contre la destruction du sol, et les longues souffrances les ont préparés à ces maigreurs sans nom. A présent, c’est fini. Le bétail est mort, parce qu’il n’y avait plus d’herbe, et on en a vendu la peau à vil prix. Quant aux champs qu’on ensemençait, ce ne sont plus que des steppes de terre émiettée et brûlée, où rien ne saurait germer, On a vendu aussi, pour acheter de quoi manger, les hardes qu’on avait pour se couvrir, les anneaux d’argent qu’on portait aux bras et aux chevilles. On a maigri pendant des mois. Et puis la faim est venue pour tout de bon, la faim torturante, et bientôt les villages se sont remplis de l’odeur des cadavres.

Manger ! Ils voulaient manger, ces gens, voilà pourquoi ils étaient venus vers la ville. Il leur semblait qu’on aurait pitié, qu’on ne les laisserait pas mourir, car ils avaient entendu dire qu’on amassait ici des grains et des farines comme pour un siège, et que tout le monde mangeait dans ces murs.

En effet, les chars à bœufs, les files de chameaux apportent, à toute heure, les sacs de riz et d’orge, commandés au loin par le roi, et cela s’empile dans les greniers, ou même sur les trottoirs, par peur de la famine envahissante qui menace de tous côtés la belle ville rose. Mais cela s’achète, et il faut de l’argent. Le roi, il est vrai, en fait distribuer aux pauvres qui habitent sa capitale. Quant à secourir aussi les paysans qui agonisent par milliers dans les plaines d’alentour, on n’y suffirait plus, et, de ceux-là, on détourne la tête. Donc, ils errent par les rues, autour des lieux où l’on mange, dans l’espoir encore de quelques grains de riz qu’on pourrait leur jeter, et puis vient l’heure pour eux de se coucher n’importe où, le front à même le pavé, pour mourir.

En ce moment, il s’agit de décharger sur un trottoir, devant des greniers sans doute trop remplis, une centaine de sacs de grains que des chameaux apportent, et il faut pour cela déranger trois petits enfants-squelettes, de cinq à dix ans, tout nus, qui reposaient ensemble à la place choisie.

Ce sont trois frères, explique une voisine ; les parents qui les avaient amenés sont morts (de faim, c’est sous-entendu) ; alors ils sont là, ils restent là, ils n’ont plus personne.

Et elle parait le trouver tout naturel, cette créature, qui pourtant n’a pas l’air d’une méchante femme !… Mon Dieu, qu’est-ce donc que ce peuple ? Et comment sont faites les âmes de ces gens, qui pour rien au monde ne tueraient un oiseau, mais qui ne se révoltent pas de ce qu’on laisse, devant leur porte, mourir les petits enfants?

Le plus petit des trois paraît le plus près de finir. Il est sans mouvement, Il n ‘a plus la force de chasser les mouches collées au bord de ses paupières closes ; on dirait que son ventre a été vidé comme celui d’une bête à faire cuire ; et les os de son frêle bassin ont percé la peau, à force de traîner sur les pavés de la rue.

Allons, il faut déménager, pour laisser la place à ces sacs de grains que l’on apporte. Le plus grand se relève, prend tendrement à son cou le pauvre tout petit, emmène par la main le second qui peut marcher encore, et ils s’en vont, en silence.

Cependant les yeux du tout petit se sont un instant rouverts. Oh ! ce regard d’innocent martyr ! Tout ce qu’il exprime d’angoisse, de reproche, d’étonnement d’être si malheureux, si abandonné et de tant souffrir !… Mais ils se referment vite, les yeux mourants ; les mouches reviennent s’y coller, et la pauvre petite tête retombe sur l’épaule maigre de l’aîné qui l’emporte.

Un peu chancelant, mais sans une larme, sans un murmure, adorable de résignation et de dignité enfantine, il emmène ses frères, ce petit aîné qui se sent chef de famille. Puis, après avoir regardé s’il est assez loin pour ne plus gêner personne, il les recouche avec des précautions infinies, la tête sur les pierres, et s’étend aussi près d’eux.

Au carrefour central, où les plus belles rues viennent aboutir, le luxe si particulier de cette ville arrive à, ses plus étranges effets. Roses jusqu’à l’extrême pointe, sortes de grands ifs roses à fleurs blanches, les pyramides des temples brahmaniques, qui se dressent dans le ciel de poussière, parmi des tourbillons d’oiseaux noirs. Rose et semée de fleurs blanches, la façade du palais du Roi, qui dépasserait en hauteur nos façades de cathédrale, et qui est la répétition, la superposition d’une centaine de kiosques pareils, ayant chacun les mêmes colonnades, les mêmes grillages, les mêmes petits dômes compliqués – avec, tout en haut, des oriflammes aux couleurs du royaume, que le vent desséchant fait claquer dans l’air. Roses à bouquets blancs, les palais, les maisons, qui de tous côtés s’alignent en fuite vers les lointains poudreux des rues.

La foule est là plus parée de bijoux, plus animée, à ce carrefour, plus bruyante, dans toute la diversité de ses couleurs de fête. Plus nombreux aussi, les rôdeurs de la faim – les pauvres petits enfants surtout, car au milieu de cette place on fait cuire en plein vent des gâteaux de riz, des galettes au sucre et au miel, et cela les attire ; on ne leur en donne pas, bien entendu, mais ils demeurent quand même, tout tremblants de faiblesse sur leurs petites jambes, et les yeux dilatés dans la fiévreuse convoitise des pâtisseries.

Du reste, elle augmente d’heure en heure, l’invasion des affamés ; c’est comme une marée funèbre, qui monterait de la campagne vers la ville, et les chemins dans la plaine sont jalonnés de ceux qui meurent avant d’arriver aux portes.

En face d’un marchand de bracelets, qui mange des crêpes toutes chaudes, une femme vient de s’arrêter suppliante, un spectre de femme, serrant sur ses mamelles sèches et sur ses os de poitrine un petit nourrisson-squelette. – Non, il ne donnera rien, le marchand, et même il dédaigne de regarder. – Alors elle s’affole, la mère au sein tari dont le petit va mourir, et ses dents se desserrent pour un long cri de louve. Elle est jeune et sans doute elle était jolie ; sa jeunesse s’indique encore sur ses joues ravagées : seize ans peut-être, c’est presque une enfant… Elle vient de comprendre à la fin que personne n’aura pitié et qu’elle est condamnée ; alors elle prolonge son cri sans espoir, par besoin de hurler, comme font les bêtes aux abois, tandis que près d’elle passent tranquillement, de leur pas sourd, de gros éléphants dodus, qui mangent à présent du fourrage venu de très loin et coûtant très cher.

Et, au-dessus de la clameur des foules, il y a la clameur des corbeaux, sur les toits et dans l’air assemblés par milliers. Cet éternel ensemble de croassements qui, dans l’Inde, domine tous les autres bruits terrestres, s’enfle ici en crescendo, arrive à un vrai délire : les temps de famine, quand on commence à sentir partout l’odeur de la mort, sont des temps d’abondance et de joie pour les corbeaux, les vautours et les mouches, Cependant, les crocodiles du roi vont prendre leur repas, au fond des jardins murés.

C’est tout un monde, ce palais du Roi, avec ses dépendances sans fin, ses écuries de chevaux, ses écuries d’éléphants ; et, pour arriver au lac artificiel où les crocodiles habitent, il faut franchir encore tant de hautes portes hérissées de fer, tant de cours grandes comme les cours du Louvre, bordées de farouches bâtiments aux fenêtres grillées – et aux murailles roses, il va sans dire, avec semis de fleurs blanches ! Dans ces quartiers, il y a foule aujourd’hui, et on y fait des appels ; c’est jour de solde pour les soldats, et ils attendent tous, un peu sauvages-et souvent superbes tenant des lances ou des étendards ; on les paye en lourdes pièces d’autrefois ; monnaies rondes en argent, ou monnaies en bronze de forme carrée.

Dans une salle de marbre, aux colonnes et aux arceaux ciselés, un vélum de velours pourpre est tendu sur un métier gigantesque, et une dizaine de brodeurs travaillent à le couvrir de fleurs d’or en haut-relief : une robe neuve, pour l’un des éléphants favoris. Les jardins, à force de laborieux arrosages, sont encore à peu près verts, surprenants comme une oasis au milieu de ce pays brûlé ; d’ailleurs, vastes comme des parcs et tristement exquis entre leurs murailles crénelées de cinquante pieds de haut ; des allées droites à la mode ancienne et pavées de marbre ; des cyprès, des palmiers, beaucoup de roses, et des petits bois d’orangers qui embaument l’air ; partout des fauteuils de marbre pour se reposer à l’ombre, des kiosques de marbre pour les bayadères, et des bassins de marbre pour les bains princiers. Des paons, des singes, et même, sous les orangers, des chacals en maraude montrant leur museau furtif.

Enfin, le grand étang, enfermé lui aussi dans de terribles murs et à demi desséché par deux ou trois années sans pluie. Là, sur les vases, sommeillent les énormes crocodiles centenaires, semblables à des rochers ; mais un vieil homme tout blanc arrive et se met à chanter, sur les marches d’un escalier qui descend dans l’eau, à chanter, chanter, d’une voix claire de muezzin, avec de grands gestes de bras pour appeler. Alors ils s’éveillent, les crocodiles, d’abord lents et paresseux, bientôt effroyables de rapidité et de souplesse, et ils s’approchent à la hâte, nageant en compagnie de grosses tortues voraces qui ont comme eux entendu l’appel et veulent manger aussi. Tout cela vient former cercle au pied des marches où le vieillard se tient, assisté de deux serviteurs portant des corbeilles de viandes. Les gueules visqueuses et livides s’ouvrent, prêtes à engloutir, et on y jette des quartiers de chèvre, des gigots crus, des poumons, des entrailles.

Mais dehors, dans les rues, personne n’appelle, avec des chants de muezzin, les affamés pour leur donner la pâture. Les nouveaux venus rôdent encore, tendant la main, frappant leur ventre plat si quelqu’un les regarde ; les autres, qui ont perdu l’espoir d’un secours, gisent n’importe où, sous les pieds, parmi la foule et les chevaux.

Au croisement de deux avenues de palais et de temples roses, sur une de ces places qu’encombrent les marchands, les cavaliers, les femmes drapées de mousselines et couvertes d’anneaux d’or, un étranger, un Français, vient d’arrêter sa voiture, près d’un tas sinistre de décharnés qui ne bougent plus, et il s’est baissé pour mettre des pièces de monnaie dans leurs mains inertes.

Alors, soudainement, c’est comme la résurrection de toute une tribu de momies ; les têtes se dressent de dessous les haillons qui couvraient les figures ; les yeux regardent, puis les formes squelettales se remettent debout : Quoi ! on fait l’aumône ! Il y a quelqu’un qui donne ! On va pouvoir acheter à manger. Le macabre réveil se propage en traînée subite jusqu’à d’autres tas qui gisaient plus loin, dissimulés derrière des promeneurs, derrière des piles d’étoffes ou des fourneaux de pâtissiers. Et tout cela grouille, surgit et s’avance : masques de cadavres dont les lèvres recroquevillées laissent trop voir les dents, yeux caves aux paupières mangées par les mouches, mamelles qui pendent comme des sacs vides sur les cercles du thorax, ossatures qui se heurtent avec des bruits de morceaux de bois. Et l’étranger, en une minute, est entouré d’une ronde de cimetière, pressé, griffé par des mains déjà terreuses, aux grands ongles, qui cherchent à lui arracher son argent, tandis que les pauvres yeux, au contraire, demandent pardon, remercient et supplient…

Et puis, silencieusement, cela s’effondre. Un des spectres, qui chancelait de faiblesse, s’est accroché au spectre voisin, qui a chancelé à son tour, et la chute s’est communiquée de proche en proche, sans un cri, sans une résistance, tous les épuisés se cramponnant les uns aux autres et tombant ensemble, comme de lamentables marionnettes, comme s’abattent des quilles, puis roulant dans la poussière, évanouis, et ne se relevant plus…

A cet instant, une musique s’approche et on perçoit un bourdonnement nouveau de la foule : c’est un cortège qui arrive, un cortège religieux annonçant une solennité pour demain dans les temples de Brahma. Alors, un des gardes chargés de faire faire place empoigne une vieille affamés qui, dans sa chute, les bras en croix, le visage dans la poussière, avait dépassé l’alignement permis, et il la rejette sur le trottoir, meurtrie et gémissante.

Voici donc le beau cortège qui passe. Un éléphant noir ouvre la marche, peinturluré d’or jusqu’au bout de la trompe ; derrière vient la musique, au pas de procession, jouant, avec des musettes et des cuivres, un air lugubre en mode mineur.

Puis, quatre éléphants gris s’avancent de front, portant des éphèbes costumés en dieux, coiffés de hautes tiares de perles, qui lancent des poudres colorées et parfumées sur le peuple. Ils semblent lancer des nuages, tant ces poudres sont ténues et légères ; leurs éléphants, qui en reçoivent de première main, en sont teintés bizarrement, l’un de violet, l’autre de jaune, l’autre de vert et l’autre de rouge. Ils lancent à pleine poignée, les souriants éphèbes, et la foule se colore à leur gré, robes, turbans et visages. Même des petits enfants à l’agonie, des petits squelettes de la famine, qui regardaient d’en bas, couchés sur le dos, reçoivent une charge de poudre rouge embaumée de santal ; le geste de leurs mains affaiblies a été trop lent pour les préserver, et ils en ont plein les yeux. C’est maintenant la brusque tombée du jour ; le camaïeu rose à bouquets blancs commence de pâlir partout à la fois, sous un ciel couleur de pervenche, tellement saturé de poussière que la lune argentée y paraît blême. Les tourbillons d’oiseaux noirs s’abattent ensemble pour dormir ; sur les corniches des palais roses, ils s’alignent, innombrables, pigeons et corbeaux, à se toucher, formant de longs cordons sombres. Mais des vautours et des aigles s’attardent en l’air et planent encore. Et les singes libres, qui habitent sur les maisons, se poursuivent, très agités à l’heure du couchage, hauts sur pattes et queue relevée, petites silhouettes étranges qui courent au bord des toits.

En bas, les larges chaussées se dépeuplent, car les cités orientales ne connaissent point de vie nocturne.

Une des tigresses que l’on apprivoise et qui va rentrer au palais se coucher, bien repue, le bonnet de côté, et pour l’heure bonne personne, est assise au coin d’une rue sur son derrière, entre ses serviteurs assis de même, y compris celui qui toujours la tient par la queue. Ses yeux énigmatiques, d’un vert pâle de jade, fixent un groupe de petits enfants de la famine, qui halètent par terre, à deux pas d’elle.

Les marchands se hâtent de replier leurs étoffes multicolores, de ramasser dans des corbeilles leurs cuivres brillants, leurs plateaux et leurs vases. Ils regagnent leurs demeures, découvrant peu à peu les groupes de décharnés qui gisaient parmi leurs gais étalages. Ces derniers vont demeurer seuls ; pendant la nuit ils seront les maîtres du pavé.

Ils s’isolent, les groupes agonisants ; autour d’eux, le vide se fait et les révèle plus nombreux. Bientôt on ne verra plus que leurs formes cadavériques et leurs guenilles, dont le sol restera jonché.

Hors des murs, dans la campagne désolée, tous les arbres sans vie se peuplent prodigieusement, à cette heure crépusculaire. Les aigles, les vautours ou les paons magnifiques s’y groupent par famille, formant des épaisseurs au milieu des branchages légers qui n’ont plus de feuilles ; leurs cris du jour peu à peu s’apaisent, finissent en appels intermittents, de plus en plus espacés. Les voix geignantes des paons sont celles qui persistent le plus avant dans le soir, et bientôt les chacals lugubres commencent à y répondre.

Dix heures : très tard pour cette ville où tout s’arrête presque avec le jour. La campagne, alentour, est devenue infiniment silencieuse. Dans les lointains, on dirait du brouillard ; mais c’est de la poussière encore, puisque tout est desséché. Sur le sol poudré à blanc, tombe la lumière blanche de la lune, et sur les arbres morts, sur les cactus couverts de cendre ; avec le refroidissement soudain de la nuit, cela donne l’illusion de la neige et de l’hiver. Il va faire froid pour les petits mourants, qui sont tout nus à râler par terre.

En dedans des murs, c’est le silence comme au-dehors. A part des musiques assourdies, qui se font çà et là au cœur des temples brahmaniques, on n’entend plus rien. Par les hauts escaliers de ces temples, que gardent des éléphants de pierre, montent ou descendent quelques derniers groupes en vêtements blancs ; ailleurs, plus personne, et les rues sont vides – les longues rues droites, qui paraissent plus larges et plus immenses, sans passants ni cortèges. Dans le calme nocturne, la ville de camaïeu rose, rose encore sous le rayonnement lunaire, semble avoir agrandi le décor de ses palais et de ses miradors dentelés.

Mais, sur les chaussées, à côté de ces sacs de grains amoncelés par peur de la famine, et surveillés par des gardiens à bâtons, restent aux mêmes places les tas noirâtres, haletant sous des loques, les tas macabres, la foule effondrée des meurt-de-faim. On voit aussi, de distance en distance, des petites niches, des petites guérites de pierre qui, pendant le jour, disparaissaient dans la foule ; chacune d’elles abrite un dieu, l’horrible Ganesa au visage d’éléphant, ou bien Siva, prince de la Mort, et chaque idole a sa guirlande de fleurs, et aussi sa lanterne qui brûlera jusqu’au jour.

C’est presque informe et indéfinissable, ces tas couverts de haillons, qui font toutes ces taches noires dans le gris rose de la ville enchantée ; mais il en sort de temps à autre une toux, un gémissement ou un râle ; parfois aussi des os de bras se relèvent et s’agitent, secouent fiévreusement les guenilles, ou bien ce sont des os de jambe, réunis par une grosse rotule saillante… Pour ceux-là qui sont par terre, qu’importe le jour bruyant, ou la nuit tranquille, ou le radieux matin, puisqu’il n’y a plus d’espérance, puisque personne n’aura pitié, puisqu’il faut rester où la tête alourdie est tombée, et attendre là, sur le même pavé, la grande crispation qui finira tout…

[…]                                                                                            LA GLOIRE DU MATIN

Du fond de la plaine où coule le vieux Gange, du fond de l’immense plaine de vase et d’herbages que les vapeurs de la nuit embrument encore, l’éternel soleil vient de surgir et, ainsi que tous les jours depuis trois mille ans, il rencontre là devant lui, arrêtant son premier rayon rose, les granits de Bénarès, les pyramides rouges, les pointes d’or, toute la ville sainte dressée en amphithéâtre, comme pour saisir avidement la lumière initiale, se parer de la gloire du matin.

Et ici, c’est l’heure par excellence ; c’est, depuis le commencement des âges brahmaniques, l’heure consacrée, l’heure de la grande vie religieuse et de la grande prière. Bénarès soudainement déverse sur son fleuve tout son peuple, toutes ses fleurs, toutes ses guirlandes, tous ses oiseaux, toutes ses bêtes. Par les escaliers de granit, à cette apparition du soleil, c’est un joyeux écoulement de tout ce qui vient de s’éveiller, de tout ce qui a reçu de Brahma une âme, humaine ou obscure. Les hommes descendent, l’air heureux et grave, drapés dans des cachemires roses, ou jaunes, ou couleur d’aurore. Les femmes, en blanches théories, descendent voilées à l’antique sous des mousselines. Elles apportent des aiguières, des buires, qui mettent partout l’éclat rouge ou jaune des cuivres fourbis, à côté de l’étincellement de leurs mille bracelets, colliers, ou anneaux d’argent autour des chevilles. Noblement belles d’allure et de visage, elles marchent comme des déesses, et on entend sonner, à leurs bras, à leurs jambes, les cercles de métal.

Et chacun veut offrir au fleuve des guirlandes, des guirlandes, comme s’il ne suffisait pas de toutes celles des jours précédents qui flottent encore il y a des torsades, en fleurs de jasmin enfilées, qui ressemblent à des boas blancs ; d’autres, en fleurs d’œillets d’Inde, où des rangs jaune d’or et des rangs jaune soufre se mêlent, de façon à produire ce contraste de nuances que les femmes indiennes affectionnent aussi pour leurs voiles.

Le monde des oiseaux, qui avait dormi en longs cordons noirs sur toutes les frises de maisons ou de palais, est en pleine ivresse de réveil, de croassements ou de chansons. Des compagnies de tourterelles, des compagnies de petits chanteurs ailés viennent se baigner et boire parmi le peuple de Brahma, s’ébattre en confiance au milieu des hommes qui ne tuent pas. On entend des aubades pour tous les dieux, dans les temples ; des coups de tam-tams comme des bruits d’orage, des plaintes de musettes, des beuglements de trompes sacrées. Là-haut, tous les miradors ajourés, toutes les fenêtres à festons et à colonnettes, toutes les terrasses qui voient le levant, se garnissent de têtes de vieillards ; spectateurs empêchés de descendre, par la maladie ou les années, mais qui veulent leur part de lumière matinale et de prière. Et le soleil les inonde de chauds rayons.

Des enfants nus, qui se tiennent par la main, arrivent en troupes joyeuses. Il descend aussi des yoghis et de lents fakirs. Il descend d’inoffensives vaches sacrées auxquelles chacun, cédant le pas avec respect, se fait honneur d’offrir une gerbe fraîche de roseaux ou de fleurs, et qui regardent se lever le soleil, commencer la fête du jour, et qui, dans leur bestialité douce, ont l’air de comprendre et de prier à leur manière. Il descend des moutons et des chèvres. Il descend des chiens empressés, il descend des singes.

Le soleil, le soleil à flots ramène la bienfaisante chaleur, dans l’air que la nuit de rosée avait presque glacé. Tous les édicules de granit, échelonnés sur les marches pour servir de niche et d’autel, les uns à Vichnou, les autres à Ganesa aux bras multiples, présentent à ce soleil leurs petits dieux pesants, qui sont encore tout gris d’une couche de limon séché et qui, pendant plusieurs mois avaient dormi sous les eaux troubles, saturées de cendres humaines. Et, parce qu’il brûle déjà, ce soleil, des gens s’installent à l’ombre de tous ces grands parasols, qui sont toujours là plantés à demeure à demeure et ressemblent à des ombelles de champignons géants, éclos en masse au pied de la ville sainte. Tandis qu’en haut les vieux palais s‘éveillent rajeunis dans le matin, et les pyramides rouges resplendissent, et les pointes d’or étincellent, les flèches d’or et les girouettes d’or.

Sur les radeaux innombrables et sur les marches d’en bas, le peuple de Bramah, déposant ses guirlandes et ses aiguières, commence de se dévêtir. Les draperies blanches ou roses, les cachemires de toutes nuances sont jetés çà et là, ou tendus sur des bambous, et alors des nudités admirables apparaissent, couleur de bronze sombre ou de bronze pâle. Les hommes, à la fois sveltes et athlétiques, avec des yeux de flamme, entrent jusqu’à la taille dans l’eau sainte. Les femmes, moins dévoilées, gardant une mousseline sur la gorge et les reins, trempent seulement dans le Gange leurs jambes, leurs beaux bras cerclés d’anneaux, et puis elles s’agenouillent et se penchent sur le bord extrême, pour lancer plusieurs fois dans le fleuve leur longue chevelure dénouée ; l’eau qui ruisselle alors sur leur poitrine, sur leurs épaules, fait plaquer la fine étoffe révélatrice, et elles ressemblent à la Victoire aptère, plus belles et plus troublantes que si elles étaient nues.

Des bouquets, des guirlandes, on en offre au Gange à profusion ; en lui faisant des saluts, des révérences, on lui en jette de tous côtés. Et on remplit les aiguières, les buires, et chacun, dans le creux de sa main, puise, pour boire, à l’eau sacrée.

Du mélange et du frôlement des nudités superbes, aucune pensée charnelle ne semble jaillir, tant le sentiment religieux est exclusif, ici et à cette heure ; on ne se voit pas les uns les autres, on ne voit que le fleuve, le soleil, la splendeur de la lumière et du matin ; on admire, on adore. Et quand sont finies les longues ablutions rituelles, les femmes remontent paisiblement vers leur maison, pendant que les hommes, sur leurs radeaux, parmi leurs guirlandes et leurs gerbes, se préparent à la prière.

Oh ! le réveil quotidien de ce peuple du passé, chaque fois se réunissant pour prier son Dieu, les plus humbles ayant place sous la magnificence du ciel, dans l’eau, parmi les bouquets, les colliers de fleurs… Et par contraste, chez nous, gens d’Occident qui sommes à l’âge du fer et de la fumée, le réveil de nos fourmilières sordides ! Sous nos nuages épais et froids, la populace, empoisonnée d’alcool et de blasphème, l’empressant vers l’usine meurtrière!…

Pour remonter dans leurs demeures, les femmes reforment leurs théories blanches ou multicolores qui, cheminant le long des marches, tout contre les larges pierres, rappellent les bas-reliefs de la Grèce antique. Leurs cheveux qui ruissellent encore, leurs cheveux lourds et mouillés tombent en masse sur leurs draperies de mousseline, et elles portent chacune à l’épaule une grande buire de métal clair, ce qui est une occasion de relever un bras nu.

Les hommes, tous restés sur le Gange, et assis maintenant dans la pose hiératique, achèvent, avant de s’immobiliser en extase, leur toile religieuse ; sur le bronze lavé de leur torse, ils tracent en l’honneur de Siva des raies de cendre, et sur leur front, avec du carmin, le sceau terrible.

Dans le recoin des morts, où la lumière matinale montre les pierres d’alentour un peu noircies par les fumées de cadavres, on ne brûle personne en ce moment. Deux formes humaines, enveloppées de linceuls, sont là, dont nul ne s’occupe ; l’une déjà étendue sur son bûcher, l’autre prenant dans le Gange son bain suprême, à côté de tant de baigneurs vivants et beaux, dans la plénitude musculaire. Sur les radeaux, sur les marches inférieures des escaliers qui descendent au fleuve, la prière, l’immense prière est partout commencée, et, à cette heure, elle fait différer toutes choses, même l’allumage des bûchers, et les cadavres attendent. Oh ! les étranges expressions d’absence, les traits figés, les yeux qui ne voient plus ! Jeunes hommes en contemplation mystique, les mains sur le visage ne laissant paraître que deux prunelles ardentes qui regardent au-delà ; fakirs couverts de chapelets, dont l’âme a pour un temps fui le corps anesthésié ; vieillards aux membres poudrés de cendre grise..;

Au ras de l’eau, un qui prie, les yeux blancs, assis sur une peau de gazelle, garde avec une fixité à faire peur la pose des statues de Çakya-Mouni, qui est aussi par excellence la pose fakirique : accroupi les jambes croisées, les genoux touchant le sol, et la main gauche – une longue main osseuse – tenant le pied droit. C’est un vieillard, et la couleur de sa robe, qui plaque toute ruisselante sur son corps décharné, indique un saint yoghi : elle est d’un rose orangé très pâle, cette robe, comme les nuages d’aurore. Il prie immobile, le sceau de Siva fraîchement inscrit sur le front, les prunelles vitreuses, la face livide tournée en plein soleil, en plein soleil étincelant, avec une expression de béatitude infinie. Un jeune athlète nu, préposé à sa garde, de temps à autre prend de l’eau du Gange au creux de sa main pour inonder la robe couleur d’aurore, ou pour asperger toutes les guirlandes posées devant le vénérable ascète, sur la peau de gazelle dont la tête et les cornes trempent dans le fleuve. Afin de bercer mieux son rêve sans doute, on lui joue aussi une petite musique sacrée : il y a pour cela deux garçons, qui sourient gaiement, perchés au-dessus de lui sur les granits éboulés ; l’un souffle dans une conque marine, qui fait : hou ! hou ! d’un timbre plaintif de cor lointain ; l’autre frappe doucement sur un petit tam-tam de sonorité voilée. Des corbeaux, çà et là perchés alentour, l’observent avec attention. Et tous ceux qui remontent vers leur demeure, femmes ou enfants, se détournent tir leur chemin pour venir le saluer avec respect : rien qu’un sourire de joyeux bonjour, une révérence les mains jointes, et on s’en va discrètement, comme par crainte de détourner son attention, de troubler sa prière.

Pierre Loti L’Inde [sans les Anglais] Voyages 1872-1913 Bouquins Robert Laffont1991

11 04 1900                 A Kousseri, tout à coté de N’Djaména, capitale du Tchad – ex Fort Lamy -, la mission Foureau-Lamy livre bataille à Rabbah, fils affranchi d’esclave. Elle avait quitté Ouargla, le 23 octobre 1898 forte de 1 100 chameaux était arrivée à Agadès avec… deux chameaux le 28 juillet 1899. Le 15 février 1900, elle opérait sa jonction à Goulfaye avec deux autres missions françaises, Joaland-Meynier, (ex mission Voulet-Chanoine) venue du Niger, et Gentil, venu du Congo et du Chari.

Rabbah, à la tête d’une armée de 30 000 hommes, bien équipée, ravageait depuis 25 ans un très grand territoire, qui couvrait le Tchad, le nord-est du Nigeria, le nord Cameroun, le nord Oubangui-Chari et le nord-est du Congo belge. Son aventure aura coûté plusieurs centaines de milliers de morts au Soudan Central. Rabbah et le commandant Lamy sont tués.

Rabbah fut le plus redoutable de tous les aventuriers noirs qui tentèrent de s’opposer à l’expansion européenne en Afrique. Son histoire n’est qu’une longue suite de dévastations. Il a été l’Attila du Tchad vouant une haine mortelle aux Européens auxquels il reprochait surtout d’entraver le commerce des esclaves, principale source de ses richesses.

En mai 1891, le grand Senoussi faisait massacrer à son instigation la mission Crampel, alors qu’elle avait atteint EI-Kouti, sur la route du Tchad.

En 1898, Gentil réussit, véritable tour de force, à amener pièce par pièce, à travers la forêt équatoriale, une petite chaloupe à vapeur, le Léon-Blot, qu’il lance sur le Chari ; il parvient au Tchad, mais doit l’abandonner momentanément devant l’attitude menaçante de Rabbah. Cette retraite sert de prétexte à celui-ci pour dévaster le Baguirmi, dont il dépossède le souverain Gaourang coupable à ses yeux d’avoir bien accueilli les Français. Une petite colonne commandée par l’administrateur Bretonnet tente d’arrêter le terrible despote ; attaquée par des forces considérables, le 17 juillet I899, à Togbao, elle est complètement anéantie malgré une résistance héroïque.

Bretonnet blessé, mais encore vivant, fut amené devant Rabbah qui le fit achever à coups de bâton ; en même temps il envoyait à son fils Fadel-Allah l’ordre de pendre un autre Français, M. de Béhague, qu’il tenait prisonnier. Béhague marcha au supplice avec une fermeté d’âme incomparable.

Je vais mourir, mais je n’ai pas peur, dit-il. Quant à vous tous, Rabbah, et vous ses fils, et vous ses serviteurs, avant douze lunes vous ne coucherez plus dans vos cases : la France m’aura vengé !

Cette prédiction devait s’accomplir.

Trois missions, celle de Foureau et Lamy, partie d’Algérie, celle de Joalland et de Meynier, venant du Niger, et celle de Gentil, remontant de Bangui, marchent alors vers le Tchad où elles doivent se rencontrer.

Gentil est à Tounia, sur le Chari ; soulevé d’indignation en apprenant l’assassinat de Bretonnet et de Béhague, il n’hésite pas à prendre l’offensive, bien qu’il ne puisse disposer que de 364 fusils. L’avant-garde de la vaillante troupe est commandée par le capitaine Robillot ; elle part en suivant la rive droite du fleuve.

Gentil s’est embarqué sur un grand chaland remorqué par le Léon-BIot ; il emporte les deux pièces de 80 et la pièce de 65 qui composent toute son artillerie.

Rabbah attend les Français à Kouno. Le 26 novembre, la bataille s’engage avec acharnement. Les résultats en sont indécis, mais pour la première fois le sinistre empereur, voit pâlir son étoile. Elle s’éteindra définitivement le 11 avril suivant, à Kousseri, par la victoire de la mission Foureau-Lamy, grossie de la mission Joalland-Meynier, avec laquelle elle a pu opérer sa jonction deux mois plus tôt à Goulfaye.

Rabbah est tué pendant l’action, mais nous avons nous-mêmes à déplorer la mort de l’héroïque commandant Lamy

La chute de l’empire de Rabbah met fin à l’histoire sanglante du Tchad.

Georges Marie Haardt, Louis Audouin Dubreuil. La Croisière Noire. Plon 1927

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Rabbah avait construit à proximité des terrains d’inondation du Chari une enceinte palissadée, de forme vaguement quadrangulaire, dont les abords étaient parfaitement dégagés, sauf vers le sud. Le capitaine Joalland, commandant la colonne de droite (mission Joalland-Meynier), devait commencer l’attaque de ce côté et tâcher d’attirer sur lui tout le feu et l’attention de l’ennemi. Pendant ce temps, la colonne du centre, aux ordres du capitaine Robillot (mission du Chari) et l’artillerie sous la direction du commandant lui-même, devait opérer un mouvement vers l’ouest pour prononcer de ce côté l’attaque principale ; enfin la colonne de gauche (capitaine Reibell, mission saharienne) devait faire un mouvement enveloppant vers le nord, de façon à couper la retraite à l’ennemi.

Le commandant termine : Tout le monde a bien compris ? Je vous remercie, messieurs. Nous saluons et la colonne s’ébranle dans le plus profond silence.

Le pays est boisé et couvert d’essences épineuses, aussi les sections par le flanc ont peine à se mouvoir. La liaison entre les colonnes est difficile à garder. Cependant nous rencontrons les premiers soldats de Rabbah. Un cavalier, venu au fourrage, nous a aperçus et s’enfuit. L’alerte est donnée. Presque aussitôt nous arrivons en vue du tata. Nous voyons, à 200 mètres, se dresser les palissades du camp de Rabbah. Des chameaux passent au galop, qu’on pousse dans le camp, et presque aussitôt le feu s’ouvre contre nous, enragé et continu.

Nous avons mis nos sections en ligne, les hommes, à genoux. Les balles sifflent de toutes parts ; de temps en temps nous commandons un feu de salve pour calmer les hommes énervés. Cependant le tir de l’ennemi s’est mieux réglé et nos hommes commencent à tomber. Enfin les premiers coups de nos canons ont retenti et presque aussitôt, en réponse, nous entendons un déchirement terrible suivi d’une violente détonation. Rabbah fait donner son artillerie. C’est à ce moment que je suis blessé au genou et emporté en dehors du champ de bataille.

Notre batterie de 80 millimètres, installée à 800 mètres du tata et servie par tout le personnel européen nécessaire, avait beau jeu. Pendant une heure, elle fait pleuvoir sur le tata des obus à mitraille, dont pas un ne se perd. Enfin le commandant donne à la colonne du centre l’ordre de s’avancer par bonds successifs soutenus par l’artillerie.

Mais ce sont les tirailleurs de Kouno. Ils ont à cœur de venger leurs camarades tués là-bas et il n’y a plus moyen de retenir leur élan. Ils se précipitent, officiers en tête, contre les terribles palissades d’où part un feu d’enfer. Ils pénètrent comme une trombe dans le camp, bientôt suivis par les tirailleurs algériens qui ne veulent pas se laisser surpasser en courage.

Cependant Rabbah essaye de ramener son monde à la contre-attaque ; un moment il réussit ; ses hommes reviennent à la charge et accablent les nôtres de projectiles. Le commandant Lamy, emporté par son courage, arrive à cheval au milieu d’un petit groupe de cavaliers.

Il devient le point de mire des assaillants. Une seule décharge le couche à terre, ainsi que ses quatre spahis et le lieutenant de Chambrun qui lui est adjoint.

Tout à côté, le capitaine de Cointet occupé à rassembler ses hommes, est tué d’une balle dans le cou, et le lieutenant Kieffer prend le commandement de sa compagnie. Cependant nos braves Sénégalais, un instant surpris, se sont ressaisis et commencent à marcher de l’avant.

Au même moment, le capitaine Joalland arrive derrière les soldats de Rabbah avec tout son monde et ouvre contre leurs masses un feu terrible qui accumule des monceaux de cadavres. Rabbah est tué par un de nos tirailleurs. Joalland s’empare de deux des canons que l’ennemi essayait d’emmener. Dès lors la panique est générale et l’ennemi se retire, laissant sur le terrain plus de 600 des siens. De notre côté nous avions 20 morts et près de 60 blessés.

Il ne restait plus qu’à transporter jusqu’à Kousseri les Européens blessés. Lamy, Meynier, de Chambrun, Galland sont étendus dans un chaland sur des lits indigènes ; Lamy râle faiblement. Le voyage sur le fleuve semble interminable.

A quatre heures, le docteur Haller, qui n’a cessé de lui prodiguer les soins les plus dévoués, se relève et dit : Messieurs, le commandant va mourir, puis, un instant après, s’étant penché sur le cœur de son chef, il dit, très ému, le commandant est mort.

Récit du colonel O. Meynier

14 04 1900                 Inauguration de l’Exposition Universelle à Paris : 83 exposants sur 120 hectares, de la colline de Chaillot à la place de la Concorde, du Champ de Mars aux Invalides ; elle accueillera 51 millions de visiteurs d’avril à novembre, auxquels la Ville de Paris distribuera gratuitement des centaines de milliers de cartes postales, lançant ainsi le produit ; et, pour 50 centimes, on pouvait emprunter le trottoir mécanique qui desservait toute l’exposition. Les frères Lumière présentent un cinématographe géant, et Rudolf Diesel son moteur à l’huile d’arachide, auquel s’intéresse le gouvernement français pour les colonies : mais l’usine qui le fabrique va cesser ses activités dans quelques mois. Les visionnaires ne s’encombrent pas des balbutiements de l’électricité : ainsi le rapporteur de la section Mécanique : La voiture automobile de l’avenir sera évidemment à moteur électrique, si l’on trouve dans les moindres localités, à bon compte, des accumulateurs légers de rechange. Lancement encore du métropolitain électrifié et décoré par Guimard. Et surtout, éclatante et souveraine, la fée électricité, qui a définitivement vaincu le gaz et l’acétylène :

La nuit, des phares balayent le Champ de Mars, le Château d’eau ruisselle de couleur cyclamen ; ce ne sont que retombées vertes, jets orchidée, nénuphars de flammes, orchestration du feu liquide, débauche de volts et d’ampères. La Seine est violette, gorge de pigeon, sang de bœuf. L’électricité, on l’accumule, on la condense, on la transforme, on la met en bouteilles, on la tend en fils, on la met en bobines, puis on la décharge dans l’eau, on l’émancipe sur les toits, on la déchaîne dans les arbres : c’est le fléau, c’est la religion de 1900.

Paul Morand

Partout, des profusions de tableaux rares et d’objets précieux, des fontaines lumineuses, des trouvailles. Du désordre aussi, un fouillis de brûle parfums et de dames callipyges, de marbres trop roses et d’algues trop vertes, de temples bouddhiques et de fleurs de bronze, de moteurs et de canons au beau milieu des mâchicoulis et des plésiosaures : Les peignes et les plumeaux étaient classés dans les Arts décoratifs, la baignoire de Marat se trouvait à l’Assistance publique et le sabre du vainqueur de Marengo était au troisième étage des Eaux et Forêts, constate Henry Houssaye.

Mais le monde est là , offert : le château des Romanov, l’Espagne brûlante, le Capitole de Washington, les troupeaux de rennes de Laponie et les Jaunes mangeurs de poisson cru, les popes grecs et les Nègres. La façade Saint Marc et les usines d’or du Transvaal. Le Montenegro rivalise en opulence avec les États-Unis, sous l’œil intéressé des chiqueurs de bétel et des princes de Kirghizie.

La Russie étale sa richesse récente : elle a offert au pays hôte une carte de France faite de pierres précieuses de l’Oural, un gros rubis représentant Paris ; son pavillon étale un luxe indécent, qui lui fera obtenir 211 grands prix ; et tout cela n’était pas que du vent : elle était devenue le premier producteur et exportateur de blé, [blé qui, sur le marché mondial, se négociait alors en FOB Odessa - free on board - le blé russe était essentiellement ukrainien] le cinquième fabriquant d’acier, le premier producteur de charbon et de pétrole. Et, grâce à un train hebdomadaire Saint Petersbourg-Nice, les cadres de toutes ces entreprises fréquentent régulièrement la Côte d’azur.

Pablo Ruiz, 19 ans, né à Malaga d’une mère d’origine italienne, née Picasso, vient d’arriver de Barcelone où il a passé son enfance : il expose une de ses toiles au pavillon espagnol. Quelques mois plus tôt, il avait déjà exposé 150 dessins et pastels à Barcelone. Il s’installera définitivement en France en 1904.

Les expositions universelles ne sont pas seulement d’éphémères utopies, un miroir déformant où se regardent périodiquement, dans l’ivresse de l’idée de progrès, les puissances industrielles. Ces célébrations sont de grandes messes, l’avatar des fastes d’antan. Les âmes ont leurs fêtes depuis toujours : liturgies religieuses. Les corps aussi , depuis la Grèce : Jeux olympiques. La fête des machines ne remonte qu’au milieu du XIX° siècle : c’est l’Exposition universelle. Ainsi s’équilibre le calendrier des sociétés industrielles.

Ces événements qui nous rassemblent au-delà des folklores nationaux ne se ressemblent pas, mais participent, chacun dans son genre, d’un certain sacré planétaire. Depuis Londres 1851, malgré un crochet par Osaka 1970, les objets manufacturés ont coutume de faire leurs Pâques dans une aire de civilisation privilégiée, cet Occident de la raison instrumentale où l’Universel semble avoir élu domicile.

De la fête, l’expo a l’éphémère, l’excessif et la pompe. Contrairement à la Foire où s’échangent des marchandises, à des fins utilitaires, il y a dans la fête une idée de célébration, solennelle, et de dépense, inutile. Ici, on ne touche pas, on ne soupèse pas, on n’achète pas. On regarde et on admire. La foire est pleine de tentations, la fête, d’éblouissements. L’Exposition universelle transfigure la valeur d’échange des objets, suspend un instant leur valeur d’usage, sublime l’univers matériel du besoin dans la féerie du spectacle. Elle fait accéder le machinisme au royaume de l’esthétique, et il n’est pas sans signification qu’elle soit apparue en même temps que la photographie, ce mixte incertain d’art et d’industrie. Avec elle, l’aura de l’œuvre d’art – que Walter Benjamin définissait comme l’unique apparition d’un lointain – se transforme sur l’objet technique.

L’Exposition universelle est à la foire internationale ce que le musée est à la galerie marchande pour l’objet d’art. Elle le met en gloire, non en vente. Elle est là pour offrir à la production technique son cérémonial et son légendaire. Dans le langage des objets, la foire commerciale est prose, et l’Exposition universelle poésie (épique). L’une ressortit au monde matérialiste du toucher, l’autre à celui, plus spirituel, de la vue. La première est calcul, la seconde est spectacle. Ici, on suppute. Là, on prophétise. Bazar ou barnum, l’Exposition met en jeu, sous les paillettes, une mystique. Fête austère, dans son principe. Mais instable et piégée, dès le départ. Tirant les leçons du fiasco qu’avait été, faute d’attractions, l’Exposition de 1878 à Paris, Eugène Melchior de Vogüé disait déjà : Une exposition fructueuse, c’est une machine savante que l’on regarde peu, encadrée par un corps de ballet que l’on regarde beaucoup. Il faut enseigner, mais aussi amuser. C’est un fait : dans les expositions du XX° siècle, les tutus supplantent les théorèmes, de plus en plus. Pourquoi ?

Les fidèles vont à l’Église, les citoyens au défilé, les supporters au stade. Qui se rend à l’Exposition ? Un centaure, vous et moi. Un piéton étrange et ordinaire, moitié bon élève, moitié badaud. C’est que l’Exposition elle-même est née des amours incertaines de l’Encyclopédie et du grand magasin. Jules Verne, collaborateur du Magasin d’éducation et de recréation, fut un parrain tardif, mais c’est l’abbé Grégoire qui l’a conçu avec son Conservatoire National des Arts et Métiers (1974), et Zola (1882), l’auteur du Bonheur des Dames (1882) baptisée (sic). Il fit sur les Expositions de 1889 et de 1900 les meilleures reportages, appareil photo en main.

Qu’on en rit ou qu’on en pleure, ces exhibitions périodiques, ressemblent à des exercices d’introspection collective. Comme si on ne pouvait pas tricher avec l’histoire, nulle perspective ne pouvant sauter par-dessus son temps, comme si les derniers cris de la modernité la plus appliquée se démodaient encore plus vite que nos plus insouciants anachronismes.

A quoi bon tant d’efforts ? et de dépenses ? Le sport, qui ne sert à rien, libère l’homme de lui-même. De quoi nous libère une Exposition universelle ? Certes pas de nos conflits. Mais elle en allège l’insistance et nous permet de rêver d’une technique sans politique, d’une société mondiale unifiée sans frontières culturelles, d’un jour sans nuit. Ce beau rêve solaire a sans doute une fonction positive dans l’économie de notre psyché collective. Nous ne croyons plus au salut par le progrès et nous sommes revenus des mythes de l’humanisme conquérant ? Soit. Le messianisme laïc des Expositions universelles, legs du XIX° siècle, réactivé aujourd’hui par les impératifs de la concurrence et du design, paraît bien frappé d’anachronisme. L’utopie, elle, n’a pas de prix. Certaines expériences de laboratoire nous ont appris qu’un chat empêché de rêver devient vite fou. Et dangereux. L’humanité industrielle aussi doit rêver, si elle ne veut pas s’asphyxier dans la cage de ses passions et de ses intérêts.

Régis Debray Le Monde du 7 juin 1990, à l’occasion de l’Exposition de Séville

Le président Loubet a placé l’Exposition sous le signe de l’économie sociale qui perfectionne l’art de vivre en société. Charles Gide à qui avait été demandé un rapport sur l’Exposition  en est le principal théoricien ; il a consacré son œuvre de professeur à faire la proposition d’une économie plus solidaire reposant sur une fédération de coopératives de consommation. Il commence par rendre hommage aux pionniers de Rochdale, les Owen, les Buchez, les Leclaire, les Dollfuss, les Godin, les Raffeisen, les Shaftesbury, les Wieselgreen.

Une cathédrale laïque

[…]            Dans la grande nef, j’y mettrai toutes les formes de libre association qui tendent à l’émancipation de la classe ouvrière par ses propres moyens ; dans l’un des deux collatéraux, tous les modes d’intervention de l’État, dans l’autre toutes les formes d’institution patronales ; dans les chapelles du chœur tous les saints laïques dont la mémoire survit dans les œuvres qu’ils ont fondé ou dans les lois qu’ils ont inspiré […], dans la crypte, l’enfer social, tout ce qui concerne les plus misérables, ce dixième submergé dont parle Charles Booth, tout ce qui sert à les aider dans la bataille qu’ils soutiennent contre les démons, contre les puissances du mal qui se nomment Paupérisme, Alcoolisme, Tuberculose et Prostitution. J’y voudrais supprimer les divisions par nationalités qui sont bonnes ailleurs mais qui n’ont aucune raison d’être ici puisque nous ne sommes plus dans le royaume de la concurrence, mais dans celui de la coopération fraternelle.

Charles Gide Rapport sur l’Exposition universelle de 1900

25 04 1900                 S.A.R. Louis de Savoie, Duc des Abruzzes, lieutenant de vaisseau, 26 ans, a monté une expédition pour aller au pôle nord. Il en rend compte à son parent le roi :

S.M. le Roi Victor Emmanuel III

L’Étoile Polaire est de retour. Elle repart pour Christiania. L’été dernier, après avoir traversé le canal Britannique, elle a dépassé le cap Fligely, dans l’île du Prince Rodolphe, et a passé l’hiver dans la baie de Teplitz, à une latitude de 81°47′. Le 8 septembre, une forte pression a écrasé le vaisseau en causant une large voie d’eau. Ne pouvant arrêter l’eau, nous dûmes abandonner le vaisseau. Nous sauvâmes les vivres et l’équipement. Avec les vergues, les voiles et les tentes, nous construisîmes une cabane sur la plage, où nous avons assez bien passé l’hiver. Au commencement de l’hiver, on dut m’amputer l’extrémité de deux doigts de la main gauche, qui s’étaient gelés. Je cédai à Cagni le commandement de l’expédition en traîneaux. Il partit le 20 février. Un froid intense l’obligea à revenir deux jours après. L’expédition repartit le 11 mars, commandée par Cagni, composée de Querini, Cavalli, le mécanicien du vaisseau, 2 matelots italiens, 4 guides, 13 traîneaux, 104 chiens, et assistée, pendant les deux premiers jours, de 3 Norvégiens. Le premier groupe, composé de Querini, du mécanicien du vaisseau et d’un guide, renvoyé après 12 jours de marche, ne fit pas retour à la cabane. Le second groupe, composé de Cavalli, d’un matelot et d’un guide, renvoyé après 20 jours de marche, revint à la cabane, le 18 avril, en parfait état.

Cagni, avec deux guides et un matelot, après avoir marché vers le nord jusqu’au 25 avril, a atteint la latitude de 86°34′ [soit 343 km du pôle]. Une forte dérive et le manque de vivres rendirent le retour de ce groupe difficile et pénible. Il revint à la cabane, le 23 juin, après avoir passé 104 jours sur le pack et s’être nourri de viande de chien pendant plusieurs semaines. Les terres de Petermann et du Roi Oscar n’existent pas. L’Étoile Polaire, soutenue par la glace, n’avait pas coulé. Dans l’espoir de pouvoir la sauver, nous avions fait, à la fin de l’automne, les travaux les plus essentiels pour la réparer ; nous reprîmes ces travaux en juillet et, après de longs efforts, je réussis, le 8 août, à la remettre à flot. Le 16, nous quittâmes la baie de Teplitz. Dans le canal Britannique, nous fûmes bloqués par les glaces pendant 14 jours. Nous atteignîmes le cap Flora, le 31 août ; aujourd’hui, nous sommes à Tromso. Querini fut renvoyé par Cagni lorsque l’île du Prince-Rodolphe était encore en vue, par un temps froid, mais qui devint excellent les jours suivants, la glace étant contre la côte et dans des conditions exceptionnellement favorables au retour. C’est avec la plus grande douleur que je dois considérer comme certaine sa perte et celle de ses 2 hommes ; cette perte est due à quelque accident. Le courage extraordinaire et la persévérance dont ont fait preuve, malgré d’excessives souffrances, le chef de l’expédition en traîneaux et tous les hommes qui en faisaient partie, ont assuré le succès de l’expédition et conquis un nouveau titre de gloire à notre pays en faisant flotter le drapeau tricolore à la plus haute latitude qui ait été atteinte jusqu’ici.

Que V. M. veuille agréer les hommages de tous les membres de l’expédition.

Louis de Savoie, duc des Abruzzes.

Le rapport, tout militaire, passe sous silence tout l’acharnement déployé pour survivre aux duretés du froid : jusqu’à – 50° ! des chiens impossibles à maintenir à l’abri, un pack en changement permanent, des dérives qui obligent à constater à la fin d’une journée de marche épuisante, on n’a pas progressé d’un kilomètre… et ce goût pour l’innovation technique chère au XIX° : il avait emporté tout le matériel nécessaire pour soulager la traction des traîneaux par des ballons gonflés à l’hydrogène… la réalité ramena vite ce genre de fantaisie à l’état de doux rêve !


Par l.peltier dans (7 : 1872 à 1907) le 27 mars 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

13 01 1898                Dans l’Aurore, tiré à 200 000 exemplaires, Zola[1] , par son J’accuse lance une importante campagne de révision du procès de Dreyfus. L’usage réserve à la rédaction du journal le choix du titre : en l’occurrence, il était de Clemenceau, alors directeur politique de l’Aurore

Le mensonge a ceci contre lui qu’il ne peut pas durer toujours, tandis que la vérité a l’éternité pour elle.

Émile Zola

Lettre à M. Félix FAURE, Président de la République

Monsieur le Président,

Me permettez-vous, dans ma gratitude pour le bienveillant accueil que vous m’avez fait un jour, d’avoir le souci de votre juste gloire et de vous dire que votre étoile, si heureuse jusqu’ici, est menacée de la plus honteuse, de la plus ineffaçable des taches ?

Vous êtes sorti sain et sauf des basses calomnies, vous avez conquis les cœurs. Vous apparaissez rayonnant dans l’apothéose de cette fête patriotique que l’alliance russe a été pour la France, et vous vous préparez à présider au solennel triomphe de notre Exposition universelle, qui couronnera notre grand siècle de travail, de vérité et de liberté. Mais quelle tache de boue sur votre nom – j’allais dire sur votre règne – que cette abominable affaire Dreyfus ! Un conseil de guerre vient, par ordre, d’oser acquitter un Esterhazy, soufflet suprême à toute vérité, à toute justice. Et c’est fini, la France a sur la joue cette souillure, l’histoire écrira que c’est sous votre présidence qu’un tel crime social a pu être commis.

Puisqu’ils ont osé, j’oserai aussi, moi. La vérité, je la dirai, car j’ai promis de la dire, si la justice, régulièrement saisie, ne la faisait pas, pleine et entière. Mon devoir est de parler, je ne veux pas être complice. Mes nuits seraient hantées par le spectre de l’innocent qui expie là-bas, dans la plus affreuse des tortures, un crime qu’il n’a pas commis.

Et c’est à vous, monsieur le Président, que je la crierai, cette vérité, de toute la force de ma révolte d’honnête homme. Pour votre honneur, je suis convaincu que vous l’ignorez. Et à qui donc dénoncerai-je la tourbe malfaisante des vrais coupables, si ce n’est à vous, le premier magistrat du pays ?

La vérité d’abord sur le procès et sur la condamnation de Dreyfus.

Un homme néfaste a tout mené, a tout fait, c’est le colonel du Paty de Clam, alors simple commandant. Il est l’affaire Dreyfus tout entière, on ne la connaîtra que lorsqu’une enquête loyale aura établi nettement ses actes et ses responsabilités. Il apparaît comme l’esprit le plus fumeux, le plus compliqué, hanté d’intrigues romanesques, se complaisant aux moyens des romans-feuilletons, les papiers volés, les lettres anonymes, les rendez-vous dans les endroits déserts, les femmes mystérieuses qui colportent, de nuit, des preuves accablantes. C’est lui qui imagina de dicter le bordereau à Dreyfus ; c’est lui qui rêva de l’étudier dans une pièce entièrement revêtue de glaces ; c’est lui que le commandant Forzinetti nous représente armé d’une lanterne sourde, voulant se faire introduire près de l’accusé endormi, pour projeter sur son visage un brusque flot de lumière et surprendre ainsi son crime, dans l’émoi du réveil. Et je n’ai pas à tout dire, qu’on cherche, on trouvera. Je déclare simplement que le commandant du Paty de Clam, chargé d’instruire l’affaire Dreyfus, comme officier judiciaire, est, dans l’ordre des dates et des responsabilités, le premier coupable de l’effroyable erreur judiciaire qui a été commise.

Le bordereau était depuis quelque temps déjà entre les mains du colonel Sandherr, directeur du bureau des renseignements, mort depuis de paralysie générale. Des fuites avaient lieu, des papiers disparaissaient, comme il en disparaît aujourd’hui encore ; et l’auteur du bordereau était recherché, lorsqu’un a priori se fit peu à peu que cet auteur ne pouvait être qu’un officier de l’état-major, et un officier d’artillerie : double erreur manifeste, qui montre avec quel esprit superficiel on avait étudié ce bordereau, car un examen raisonné démontre qu’il ne pouvait s’agir que d’un officier de troupe. On cherchait donc dans la maison, on examinait les écritures, c’était comme une affaire de famille, un traître à surprendre dans les bureaux mêmes, pour l’en expulser. Et, sans que je veuille refaire ici une histoire connue en partie, le commandant du Paty de Clam entre en scène, dès qu’un premier soupçon tombe sur Dreyfus. À partir de ce moment, c’est lui qui a inventé Dreyfus, l’affaire devient son affaire, il se fait fort de confondre le traître, de l’amener à des aveux complets. Il y a bien le ministre de la guerre, le général Mercier, dont l’intelligence semble médiocre ; il y a bien le chef de l’état-major, le général de Boisdeffre, qui paraît avoir cédé à sa passion cléricale, et le sous-chef de l’état-major, le général Gonse, dont la conscience a pu s’accommoder de beaucoup de choses. Mais, au fond, il n’y a d’abord que le commandant du Paty de Clam, qui les mène tous, qui les hypnotise, car il s’occupe aussi de spiritisme, d’occultisme, il converse avec les esprits. On ne croira jamais les expériences auxquelles il a soumis le malheureux Dreyfus, les pièges dans lesquels il a voulu le faire tomber, les enquêtes folles, les imaginations monstrueuses, toute une démence torturante.

Ah ! cette première affaire, elle est un cauchemar, pour qui la connaît dans ses détails vrais ! Le commandant du Paty de Clam arrête Dreyfus, le met au secret. Il court chez madame Dreyfus, la terrorise, lui dit que, si elle parle, son mari est perdu. Pendant ce temps, le malheureux s’arrachait la chair, hurlait son innocence. Et l’instruction a été faite ainsi, comme dans une chronique du quinzième siècle, au milieu du mystère, avec une complication d’expédients farouches, tout cela basé sur une seule charge enfantine, ce bordereau imbécile, qui n’était pas seulement une trahison vulgaire, qui était aussi la plus impudente des escroqueries, car les fameux secrets livrés se trouvaient presque tous sans valeur. Si j’insiste, c’est que l’œuf est ici, d’où va sortir plus tard le vrai crime, l’épouvantable déni de justice dont la France est malade. Je voudrais faire toucher du doigt comment l’erreur judiciaire a pu être possible, comment elle est née des machinations du commandant du Paty de Clam, comment le général Mercier, les généraux de Boisdeffre et Gonse ont pu s’y laisser prendre, engager peu à peu leur responsabilité dans cette erreur, qu’ils ont cru devoir, plus tard, imposer comme la vérité sainte, une vérité qui ne se discute même pas. Au début, il n’y a donc, de leur part, que de l’incurie et de l’inintelligence. Tout au plus, les sent-on céder aux passions religieuses du milieu et aux préjugés de l’esprit de corps. Ils ont laissé faire la sottise.

Mais voici Dreyfus devant le conseil de guerre. Le huis clos le plus absolu est exigé. Un traître aurait ouvert la frontière à l’ennemi, pour conduire l’empereur allemand jusqu’à Notre-Dame, qu’on ne prendrait pas des mesures de silence et de mystère plus étroites. La nation est frappée de stupeur, on chuchote des faits terribles, de ces trahisons monstrueuses qui indignent l’Histoire, et naturellement la nation s’incline. Il n’y a pas de châtiment assez sévère, elle applaudira à la dégradation publique, elle voudra que le coupable reste sur son rocher d’infamie, dévoré par le remords. Est-ce donc vrai, les choses indicibles, les choses dangereuses, capables de mettre l’Europe en flammes, qu’on a dû enterrer soigneusement derrière ce huis clos ? Non ! il n’y a eu, derrière, que les imaginations romanesques et démentes du commandant du Paty de Clam. Tout cela n’a été fait que pour cacher le plus saugrenu des romans-feuilletons. Et il suffit, pour s’en assurer, d’étudier attentivement l’acte d’accusation, lu devant le conseil de guerre.

Ah ! le néant de cet acte d’accusation ! Qu’un homme ait pu être condamné sur cet acte, c’est un prodige d’iniquité. Je défie les honnêtes gens de le lire, sans que leur cœur bondisse d’indignation et crie leur révolte, en pensant à l’expiation démesurée, là-bas, à l’île du Diable. Dreyfus sait plusieurs langues, crime ; on n’a trouvé chez lui aucun papier compromettant, crime ; il va parfois dans son pays d’origine, crime ; il est laborieux, il a le souci de tout savoir, crime ; il ne se trouble pas, crime ; il se trouble, crime. Et les naïvetés de rédaction, les formelles assertions dans le vide ! On nous avait parlé de quatorze chefs d’accusation : nous n’en trouvons qu’une seule en fin de compte, celle du bordereau ; et nous apprenons même que, les experts n’étaient pas d’accord, qu’un d’eux, M. Gobert, a été bousculé militairement, parce qu’il se permettait de ne pas conclure dans le sens désiré. On parlait aussi de vingt-trois officiers qui étaient venus accabler Dreyfus de leurs témoignages. Nous ignorons encore leurs interrogatoires, mais il est certain que tous ne l’avaient pas chargé ; et il est à remarquer, en outre, que tous appartenaient aux bureaux de la guerre. C’est un procès de famille, on est là entre soi, et il faut s’en souvenir : l’état-major a voulu le procès, l’a jugé, et il vient de le juger une seconde fois.

Donc, il ne restait que le bordereau, sur lequel les experts ne s’étaient pas entendus. On raconte que, dans la chambre du conseil, les juges allaient naturellement acquitter. Et, dès lors, comme l’on comprend l’obstination désespérée avec laquelle, pour justifier la condamnation, on affirme aujourd’hui l’existence d’une pièce secrète, accablante, la pièce qu’on ne peut montrer, qui légitime tout, devant laquelle nous devons nous incliner, le bon dieu invisible et inconnaissable. Je la nie, cette pièce, je la nie de toute ma puissance ! Une pièce ridicule, oui, peut-être la pièce où il est question de petites femmes, et où il est parlé d’un certain D… qui devient trop exigeant, quelque mari sans doute trouvant qu’on ne lui payait pas sa femme assez cher. Mais une pièce intéressant la défense nationale, qu’on ne saurait produire sans que la guerre fût déclarée demain, non, non ! C’est un mensonge ; et cela est d’autant plus odieux et cynique qu’ils mentent impunément sans qu’on puisse les en convaincre. Ils ameutent la France, ils se cachent derrière sa légitime émotion, ils ferment les bouches en troublant les cœurs, en pervertissant les esprits. Je ne connais pas de plus grand crime civique.

Voilà donc, monsieur le Président, les faits qui expliquent comment une erreur judiciaire a pu être commise ; et les preuves morales, la situation de fortune de Dreyfus, l’absence de motifs, son continuel cri d’innocence, achèvent de le montrer comme une victime des extraordinaires imaginations du commandant du Paty de Clam, du milieu clérical où il se trouvait, de la chasse aux sales juifs, qui déshonore notre époque.

Et nous arrivons à l’affaire Esterhazy. Trois ans se sont passés, beaucoup de consciences restent troublées profondément, s’inquiètent, cherchent, finissent par se convaincre de l’innocence de Dreyfus.

Je ne ferai pas l’historique des doutes, puis de la conviction de M. Scheuter-Kestner. Mais, pendant qu’il fouillait de son côté, il se passait des faits graves à l’état-major même. Le colonel Sandherr était mort, et le lieutenant-colonel Picquart lui avait succédé comme chef du bureau des renseignements. Et c’est à ce titre, dans l’exercice de ses fonctions, que ce dernier eut un jour entre les mains une lettre-télégramme, adressée au commandant Esterhazy, par un agent d’une puissance étrangère. Son devoir strict était d’ouvrir une enquête. La certitude est qu’il n’a jamais agi en dehors de la volonté de ses supérieurs. Il soumit donc ses soupçons à ses supérieurs hiérarchiques, le général Gonse, puis le général de Boisdeffre, puis le général Billot, qui avait succédé au général Mercier comme ministre de la guerre. Le fameux dossier Picquart, dont il a été tant parlé, n’a jamais été que le dossier Billot, j’entends le dossier fait par un subordonné pour son ministre, le dossier qui doit exister encore au ministère de la guerre. Les recherches durèrent de mai à septembre 1896, et ce qu’il faut affirmer bien haut, c’est que le général Gonse était convaincu de la culpabilité d’Esterhazy, c’est que le général de Boisdeffre et le général Billot ne mettaient pas en doute que le fameux bordereau fût de l’écriture d’Esterhazy. L’enquête du lieutenant-colonel Picquart avait abouti à cette constatation certaine. Mais l’émoi était grand, car la condamnation d’Esterhazy entraînait inévitablement la révision du procès Dreyfus ; et c’était ce que l’état-major ne voulait à aucun prix.

Il dut y avoir là une minute psychologique pleine d’angoisse. Remarquez que le général Billot n’était compromis dans rien, il arrivait tout frais, il pouvait faire la vérité. Il n’osa pas, dans la terreur sans doute de l’opinion publique, certainement aussi dans la crainte de livrer tout l’état-major, le général de Boisdeffre, le général Gonse, sans compter les sous-ordres. Puis, ce ne fut là qu’une minute de combat entre sa conscience et ce qu’il croyait être l’intérêt militaire. Quand cette minute fut passée, il était déjà trop tard. Il s’était engagé, il était compromis. Et, depuis lors, sa responsabilité n’a fait que grandir, il a pris à sa charge le crime des autres, il est aussi coupable que les autres, il est plus coupable qu’eux, car il a été le maître de faire justice, et il n’a rien fait. Comprenez-vous cela ! voici un an que le général Billot, que les généraux de Boisdeffre et Gonse savent que Dreyfus est innocent, et ils ont gardé pour eux cette effroyable chose ! Et ces gens-là dorment, et ils ont des femmes et des enfants qu’ils aiment !

Le colonel Picquart avait rempli son devoir d’honnête homme. Il insistait auprès de ses supérieurs, au nom de la justice. Il les suppliait même, il leur disait combien leurs délais étaient impolitiques, devant le terrible orage qui s’amoncelait, qui devait éclater, lorsque la vérité serait connue. Ce fut, plus tard, le langage que M. Scheurer-Kestner tint également au général Billot, l’adjurant par patriotisme de prendre en main l’affaire, de ne pas la laisser s’aggraver, au point de devenir un désastre public. Non ! le crime était commis, l’état-major ne pouvait plus avouer son crime. Et le lieutenant-colonel Picquart fut envoyé en mission, on l’éloigna de plus loin en plus loin, jusqu’en Tunisie, où l’on voulut même un jour honorer sa bravoure en le chargeant d’une mission qui l’aurait sûrement fait massacrer, dans les parages où le marquis de Morès a trouvé la mort. Il n’était pas en disgrâce, le général Gonse entretenait avec lui une correspondance amicale. Seulement, il est des secrets qu’il ne fait pas bon d’avoir surpris.

À Paris, la vérité marchait, irrésistible, et l’on sait de quelle façon l’orage attendu éclata. M. Mathieu Dreyfus dénonça le commandant Esterhazy comme le véritable auteur du bordereau, au moment où M. Scheurer-Kestner allait déposer, entre les mains du garde des sceaux, une demande en révision du procès. Et c’est ici que le commandant Esterhazy paraît. Des témoignages le montrent d’abord affolé, prêt au suicide ou à la fuite. Puis, tout d’un coup, il paye d’audace, il étonne Paris par la violence de son attitude. C’est que du secours lui était venu, il avait reçu une lettre anonyme l’avertissant des menées de ses ennemis, une dame mystérieuse s’était même dérangée de nuit pour lui remette une pièce volée à l’état-major, qui devait le sauver. Et je ne puis m’empêcher de retrouver là le lieutenant-colonel du Paty de Clam en reconnaissant les expédients de son imagination fertile. Son œuvre, la culpabilité de Dreyfus était en péril, et il a voulu sûrement défendre son œuvre. La révision du procès, mais c’était l’écroulement du roman-feuilleton si extravagant, si tragique, dont le dénouement abominable a lieu à l’île du Diable ! C’est ce qu’il ne pouvait permettre. Dès lors, le duel va avoir lieu entre le lieutenant-colonel Picquart et le lieutenant-colonel du Paty de Clam, l’un le visage découvert, l’autre masqué. On les retrouvera prochainement tous deux devant la justice civile. Au fond, c’est toujours l’état-major qui se défend, qui ne veut pas avouer son crime, dont l’abomination grandit d’heure en heure.

On s’est demandé avec stupeur quels étaient les protecteurs du commandant Esterhazy. C’est d’abord, dans l’ombre, le lieutenant-colonel du Paty de Clam qui a tout machiné, qui a tout conduit. Sa main se trahit aux moyens saugrenus. Puis, c’est le général de Boisdeffre, c’est le général Gonse, c’est le général Billot lui-même, qui sont bien obligés de faire acquitter le commandant, puisqu’ils ne peuvent laisser reconnaître l’innocence de Dreyfus, sans que les bureaux de la guerre croulent dans le mépris public. Et le beau résultat de cette situation prodigieuse est que l’honnête homme, là-dedans, le lieutenant-colonel Picquart, qui seul a fait son devoir, va être la victime, celui qu’on bafouera et qu’on punira. O justice, quelle affreuse désespérance serre le cœur ! On va jusqu’à dire que c’est lui le faussaire, qu’il a fabriqué la carte-télégramme pour perdre Esterhazy. Mais, grand Dieu ! pourquoi ? dans quel but ? Donnez un motif. Est-ce que celui-là aussi est payé par les juifs ? Le joli de l’histoire est qu’il était justement antisémite. Oui ! nous assistons à ce spectacle infâme, des hommes perdus de dettes et de crimes dont on proclame l’innocence, tandis qu’on frappe l’honneur même, un homme à la vie sans tache ! Quand une société en est là, elle tombe en décomposition.

Voilà donc, monsieur le Président, l’affaire Esterhazy : un coupable qu’il s’agissait d’innocenter. Depuis bientôt deux mois, nous pouvons suivre heure par heure la belle besogne. J’abrège, car ce n’est ici, en gros, que le résumé de l’histoire dont les brûlantes pages seront un jour écrites tout au long. Et nous avons donc vu le général de Pellieux, puis le commandant Ravary, conduire une enquête scélérate d’où les coquins sortent transfigurés et les honnêtes gens salis. Puis, on a convoqué le conseil de guerre.

Comment a-t-on pu espérer qu’un conseil de guerre déferait ce qu’un conseil de guerre avait fait ?

Je ne parle même pas du choix toujours possible des juges. L’idée supérieure de discipline, qui est dans le sang de ces soldats, ne suffit-elle à infirmer leur pouvoir même d’équité ? Qui dit discipline dit obéissance. Lorsque le ministre de la guerre, le grand chef a établi publiquement, aux acclamations de la représentation nationale, l’autorité absolue de la chose jugée, vous voulez qu’un conseil de guerre lui donne un formel démenti ? Hiérarchiquement, cela est impossible. Le général Billot a suggestionné les juges par sa déclaration, et ils ont jugé comme ils doivent aller au feu, sans raisonner. L’opinion préconçue qu’ils ont apportée sur leur siège, est évidemment celle-ci : Dreyfus a été condamné pour crime de trahison par un conseil de guerre ; il est donc coupable, et nous, conseil de guerre, nous ne pouvons le déclarer innocent : or nous savons que reconnaître la culpabilité d’Esterhazy, ce serait proclamer l’innocence de Dreyfus. Rien ne pouvait les faire sortir de là.

Ils ont rendu une sentence inique, qui à jamais pèsera sur nos conseils de guerre, qui entachera désormais de suspicion tous leurs arrêts. Le premier conseil de guerre a pu être inintelligent, le second est forcément criminel. Son excuse, je le répète, est que le chef suprême avait parlé, déclarant la chose jugée inattaquable, sainte et supérieure aux hommes, de sorte que des inférieurs ne pouvaient dire le contraire. On nous parle de l’honneur de l’armée, on veut que nous l’aimions, que nous la respections. Ah ! certes, oui, l’armée qui se lèverait à la première menace, qui défendrait la terre française, elle est tout le peuple et nous n’avons pour elle que tendresse et respect. Mais il ne s’agit pas d’elle, dont nous voulons justement la dignité, dans notre besoin de justice. Il s’agit du sabre, le maître qu’on nous donnera demain peut-être. Et baiser dévotement la poignée du sabre, le dieu, non !

Je l’ai démontré d’autre part : l’affaire Dreyfus était l’affaire des bureaux de la guerre, un officier de l’état-major, dénoncé par ses camarades de l’état-major, condamné sous la pression des chefs de l’état-major. Encore une fois, il ne peut revenir innocent sans que tout l’état-major soit coupable. Aussi les bureaux, par tous les moyens imaginables, par des campagnes de presse, par des communications, par des influences, n’ont-ils couvert Esterhazy que pour perdre une seconde fois Dreyfus. Quel coup de balai le gouvernement républicain devrait donner dans cette jésuitière, ainsi que les appelle le général Billot lui-même ! Où est-il, le ministère vraiment fort et d’un patriotisme sage, qui osera tout y refondre et tout y renouveler ? Que de gens je connais qui, devant une guerre possible, tremblent d’angoisse, en sachant dans quelles mains est la défense nationale ! et quel nid de basses intrigues, de commérages et de dilapidations, est devenu cet asile sacré, où se décide le sort de la patrie ! On s’épouvante devant le jour terrible que vient d’y jeter l’affaire Dreyfus, ce sacrifice humain d’un malheureux, d’un sale juif ! Ah ! tout ce qui s’est agité là de démence et de sottise, des imaginations folles, des pratiques de basse police, des mœurs d’inquisition et de tyrannies, le bon plaisir de quelques galonnés mettant leurs bottes sur la nation, lui rentrant dans la gorge son cri de vérité et de justice, sous le prétexte menteur et sacrilège de la raison d’État !

Et c’est un crime encore que de s’être appuyé sur la presse immonde, que de s’être laissé défendre par toute la fripouille de Paris, de sorte que voilà la fripouille qui triomphe insolemment, dans la défaite du droit et de la simple probité. C’est un crime d’avoir accusé de troubler la France ceux qui la veulent généreuse, à la tête des nations libres et justes, lorsqu’on ourdit soi-même l’impudent complot d’imposer l’erreur, devant le monde entier. C’est un crime d’égarer l’opinion, d’utiliser pour une besogne de mort cette opinion qu’on a pervertie jusqu’à la faire délirer. C’est un crime d’empoisonner les petits et les humbles, d’exaspérer les passions de réaction et d’intolérance, en s’abritant derrière l’odieux antisémitisme, dont la grande France libérale des droits de l’homme mourra, si elle n’en est pas guérie. C’est un crime que d’exploiter le patriotisme pour des œuvres de haine, et c’est un crime, enfin, que de faire du sabre le dieu moderne, lorsque toute la science humaine est au travail pour l’œuvre prochaine de vérité et de justice.

Cette vérité, cette justice, que nous avons si passionnément voulues, quelle détresse à les voir ainsi souffletées, plus méconnues et plus obscurcies ! Je me doute de l’écroulement qui doit avoir lieu dans l’âme de M. Scheurer-Kestner, et je crois bien qu’il finira par éprouver un remords, celui de n’avoir pas agi révolutionnairement, le jour de l’interpellation au Sénat, en lâchant tout le paquet, pour tout jeter à bas. Il a été le grand honnête homme, l’homme de sa vie loyale, il a cru que la vérité se suffisait à elle-même, surtout lorsqu’elle lui apparaissait éclatante comme le plein jour. A quoi bon tout bouleverser, puisque bientôt le soleil allait luire ? Et c’est de cette sérénité confiante dont il est si cruellement puni. De même pour le lieutenant-colonel Picquart, qui, par un sentiment de haute dignité, n’a pas voulu publier les lettres du général Gonse. Ces scrupules l’honorent d’autant plus que, pendant qu’il restait respectueux de la discipline, ses supérieurs le faisaient couvrir de boue, instruisaient eux-mêmes son procès, de la façon la plus inattendue et la plus outrageante. Il y a deux victimes, deux braves gens, deux cœurs simples, qui ont laissé faire Dieu, tandis que le diable agissait. Et l’on a même vu, pour le lieutenant colonel Picquart, cette chose ignoble : un tribunal français, après avoir laissé le rapporteur charger publiquement un témoin, l’accuser de toutes les fautes, a fait le huis clos, lorsque ce témoin a été introduit pour s’expliquer et se défendre. Je dis que cela est un crime de plus et que ce crime soulèvera la conscience universelle. Décidément, les tribunaux militaires se font une singulière idée de la justice. [après un « éloignement » en Tunisie, le lieutenant colonel Picquart fera 331 jours de prison, puis sera mis en réforme. Il sera ministre en 1906 et mourra d’un accident de cheval en 1914].

Telle est donc la simple vérité, monsieur le Président, et elle est effroyable, elle restera pour votre présidence une souillure. Je me doute bien que vous n’avez aucun pouvoir en cette affaire, que vous êtes le prisonnier de la Constitution et de votre entourage. Vous n’en avez pas moins un devoir d’homme, auquel vous songerez, et que vous remplirez. Ce n’est pas, d’ailleurs, que je désespère le moins du monde du triomphe. Je le répète avec une certitude plus véhémente : la vérité est en marche et rien ne l’arrêtera. C’est aujourd’hui seulement que l’affaire commence, puisque aujourd’hui seulement les positions sont nettes : d’une part, les coupables qui ne veulent pas que la lumière se fasse ; de l’autre, les justiciers qui donneront leur vie pour qu’elle soit faite. Quand on enferme la vérité sous terre, elle s’y amasse, elle y prend une force telle d’explosion que, le jour où elle éclate, elle fait tout sauter avec elle. On verra bien si l’on ne vient pas de préparer, pour plus tard, le plus retentissant des désastres.

Mais cette lettre est longue, monsieur le Président, et il est temps de conclure.

J’accuse le lieutenant-colonel du Paty de Clam d’avoir été l’ouvrier diabolique de l’erreur judiciaire, en inconscient, je veux le croire, et d’avoir ensuite défendu son œuvre néfaste, depuis trois ans, par les machinations les plus saugrenues et les plus coupables.

J’accuse le général Mercier de s’être rendu complice, tout au moins par faiblesse d’esprit, d’une des plus grandes iniquités du siècle.

J’accuse le général Billot d’avoir eu entre les mains les preuves certaines de l’innocence de Dreyfus et de les avoir étouffées, de s’être rendu coupable de ce crime de lèse-humanité et de lèse-justice, dans un but politique, et pour sauver l’état-major compromis.

J’accuse le général de Boisdeffre et le général Gonse de s’être rendus complices du même crime, l’un sans doute par passion cléricale, l’autre peut-être par cet esprit de corps qui fait des bureaux de la guerre l’arche sainte, inattaquable.

J’accuse le général de Pellieux et le commandant Ravary d’avoir fait une enquête scélérate, j’entends par là une enquête de la plus monstrueuse partialité, dont nous avons, dans le rapport du second, un impérissable monument de naïve audace.

J’accuse les trois experts en écritures, les sieurs Belhomme, Varinard et Couard, d’avoir fait des rapports mensongers et frauduleux, à moins qu’un examen médical ne les déclare atteints d’une maladie de la vue et du jugement.

J’accuse les bureaux de la guerre d’avoir mené dans la presse, particulièrement dans L’Éclair et dans L’Écho de Paris, une campagne abominable, pour égarer l’opinion et couvrir leur faute.

J’accuse enfin le premier conseil de guerre d’avoir violé le droit, en condamnant un accusé sur une pièce restée secrète, et j’accuse le second conseil de guerre d’avoir couvert cette illégalité, par ordre, en commettant à son tour le crime juridique d’acquitter sciemment un coupable.

En portant ces accusations, je n’ignore pas que je me mets sous le coup des articles 30 et 31 de la loi sur la presse du 29 juillet 1881, qui punit les délits de diffamation. Et c’est volontairement que je m’expose.

Quant aux gens que j’accuse, je ne les connais pas, je ne les ai jamais vus, je n’ai contre eux ni rancune ni haine. Ils ne sont pour moi que des entités, des esprits de malfaisance sociale. Et l’acte que j’accomplis ici n’est qu’un moyen révolutionnaire pour hâter l’explosion de la vérité et de la justice.

Je n’ai qu’une passion, celle de la lumière, au nom de l’humanité qui a tant souffert et qui a droit au bonheur. Ma protestation enflammée n’est que le cri de mon âme. Qu’on ose donc me traduire en cour d’assises et que l’enquête ait lieu au grand jour !

J’attends.

Veuillez agréer, Monsieur le Président, l’assurance de mon profond respect.

Émile Zola

L’article va servir d’étincelle à cinq jours d’émeutes à Alger où Maximilien Régis Milano, installé dans le fauteuil de maire après avoir été responsable étudiant, a pris la tête d’une croisade antijuif, conjuguant revendication pour l’autonomie d’une Algérie française et antidreyfusisme : cela ressemblera presque à un pogrom : magasins dévastés, parfois incendiés. Quelques juifs seront lynchés. A Paris, il se vendit entre 200 et 300 000 exemplaires de l’ Aurore. Il faut dire au demeurant que 4 grands quotidiens populaires – Le Journal, Le Petit Journal, Le Matin, Le Petit Parisien -, avaient à eux seuls 40 % du marché en totalisant 4.5 millions d’exemplaires par jour ! Cette presse, soucieuse de ratisser large était de ce fait contrainte à la prudence voire à une certaine fluctuation. Les journaux dont la première clientèle était la bourgeoisie, tels Le Temps, Le journal des débats, le Figaro, observaient encore la même prudence et, quand ils s’en démarquaient, payaient cher leur prise de position : ainsi du Figaro quand il prit la défense de Dreyfus. Les journaux politiques – l’Aurore, l’Humanité – dont la raison d’être était au contraire l’engagement étaient loin de faire de tel tirages.

Il n’est pas inutile de dire ce qu’était alors la bourgeoisie française, économiquement parlant – car, on le pense bien, ce n’est pas la classe ouvrière qui s’est enflammée sur l’affaire Dreyfus - :

La bourgeoisie de l’âge industrielle avait sans doute mis au pinacle le travail, mais gardons-cous cependant des idées reçues. Certes, une bourgeoisie commerciale, marchande, en cours d’ascension sociale, se donne alors du mal pour faire fortune. Mais ce qui consacre la réussite sociale, c’est de pouvoir se dispenser de travailler. La bonne société est au-dessus des réalités alimentaires. Le travail, c’est pour les autres. Pour citer l’ancien directeur de l’enseignement primaire Buisson, en 1899, il y a deux classes en France, ceux qui possèdent sans travailler et ceux qui travaillent sans posséder. Ceux qui possèdent vivent de leurs rentes, loyers de leurs immeubles ou de leurs fermes, revenus de leurs placements. Au recensement de 1906, on dénombre 560 000 rentiers en France. C’est la Belle Époque de la bourgeoisie : ses fortunes s’accroissent de génération en génération sans qu’elle ait besoin de travailler. Classe du loisir, elle favorise la sociabilité, les clubs, la conversation, l’été à la campagne avec les amis, la culture – fille du loisir – comme disait Valéry. Nous sommes dans le monde des Petites filles modèles de la comtesse de Ségur : la bourgeoisie imite le mode de vie de l’aristocratie de l’Ancien Régime.

Il est certes des travaux honorables, pour les bourgeois qui n’ont pas encore hérité de leurs parents. Des professions qui leur laissent beaucoup de liberté dans l’usage de leur temps. Trente et un mille officiers, malgré la caserne, mènent une vie assez libre (il y a les sous-officiers pour faire les marches de nuit). Il en est de même pour les 6 000 à 7 000 avocats qui ne sont liés que par les séances du tribunal. C’est moins vrai pour les  8 500 notaires, les 21 000 médecins, et les 13 000 pharmaciens. Mais ils n’ont guère de comptes à rendre à des supérieurs : ce sont des professions libérales.

Beaucoup cessent de travailler quand l’héritage de leurs parents s’ajoute à la dot de leur femme. Si des magistrats ont démissionné quand l’État est devenu républicain, et des officiers après l’affaire Dreyfus, c’est aussi parce qu’ils n’avaient pas besoin de leur traitement pour vivre. Et l’État le savait, qui payait chichement les juges et exigeait des officiers que leur femme ait une dot représentant dix années de traitement d’un sous-lieutenant.

Antoine Prost L’Histoire  n° 368      Octobre 2011

On reste stupéfait, pantois devant cette schizophrénie française, qui consiste à faire des tonnes de loi qui vont toujours dans le sens de plus de justice, plus d’égalité, restant au demeurant de plus en plus souvent lettre morte faute de décrets d’application  et à continuer en même temps à vivre dans l’Ancien Régime, avec des privilèges ahurissants : ainsi, on pouvait interdire à une officier d’épouser une femme sans dot ! ! mais comment l’institution militaire a-t-elle été en droit de pondre pareil règlement, beaucoup plus proche de l’apartheid alors en vigueur en Afrique du sud, que des principes républicains ! et si aujourd’hui la bourgeoisie a bien dû abandonner ce way of life, il n’a par contre pas encore déserté le palais de l’Élysée, où le président continue à être tenu pour un monarque – voir le succès en salle des Saveurs du Palais. Schizophrénie encore que cette aptitude devenue quasiment une deuxième nature à être heureux dans sa vie privée, et angoissé, déprimé dans sa vie publique, bureau des pleurs ouvert 24h/24, 7jours/7. Le double langage, la mauvaise foi sont en première ligne en permanence, arcboutés sur la défense corporatiste sans que jamais n’apparaisse le souci du bien commun.

14 02 1898                 Emmanuel Poiré est le petit fils rapatrié d’un soldat français demeuré en Russie après la défaite de Napoléon en 1812. C’est l’un des plus brillants dessinateurs de l’époque ; il a pris le pseudonyme de Caran d’Ache, qui signifie crayon en russe – karandache -

: il publie 2 caricatures dans le Figaro : la première représente un dîner bourgeois qui met en valeur le coté bien convenable des agapes avec une admonition du maître de maison : surtout ne parlons pas de l’affaire Dreyfus. Le second dessin représente une scène de bataille dans le même lieu, quelques heures plus tard : tout est sens dessus dessous, tout le monde tape sur tout le monde et la légende dit : Ils en ont parlé.

15 02 1898                Le Maine, un navire de guerre de la marine américaine qui mouillait dans le port de la Havane est détruit par une mystérieuse explosion et coule avec 268 hommes d’équipage : ce soir-là, tous les officiers étaient à une réception en ville.

20 02 1898                 Le sénateur Ludovic Trarieux, défenseur de Zola, voulant donner un statut à sa volonté de défense des libertés, crée la Ligue des Droits de l’homme.

23 02 1898                  Zola est condamné à un an de prison et 3 000 Francs d’amende, Perrenx, gérant du journal, à 4 mois et 3 000 Francs. Ils se pourvoient en cassation, où l’arrêt est cassé. Mais l’affaire repart en assises, où la défense plaide l’incompétence de la cour, et l’on repart en cassation, où le pourvoi sera rejeté : Zola s’exilera en Angleterre.

31 03 1898                  Éleonor Marx, quatrième fille de Karl Marx, a eu une vie compliquée : une première liaison à 17 ans avec Prosper Olivier Lissagaray, un journaliste français plus âgé qu’elle, qui a tenu tant que le père la désapprouvait, puis, quand il l’a admise, s’est rompue ; une autre liaison avec un homme marié, Edward Aveling qu’elle accompagnera quand il tombera malade en janvier 1898 : une fois mort, elle découvre qu’il s’est remarié l’année précédente avec une actrice… elle se suicide… en s’empoisonnant comme Madame Bovary qu’elle a traduit en anglais.

1 04 1898                   Loi instaurant le principe de la mutualité : c’est la naissance des sociétés de secours mutuel.

9 04 1898                 Loi instituant les responsabilités des accidents dont les ouvriers sont victimes dans leur travail : l’indemnisation du travailleur est effective lorsque l’arrêt de travail est supérieur à 4 jours.

21 04 1898                Mac Kinley, président des États-Unis décide de l’intervention américaine à Cuba  - ce sera en juin à Guantanamo – pour contraindre l’Espagne à un armistice avec les insurgés cubains, en lutte depuis trois ans pour leur indépendance.   Le poète José Marti, père de l’insurrection, avait été tué dès le début des hostilités, en 1895, dans une charge de cavalerie à la bataille de Dos Rios : Le pays qui achète commande, le pays qui vend est à son service ; il faut équilibrer le commerce pour assurer la liberté ; le pays qui veut mourir vend à une seule nation, celui qui veut vivre vend à plusieurs nations. [propos repris par Che Guevara à la conférence de l’O.E.A. à Punta del Este en 1961].

04 1898                       Henri Vaugeois et Maurice Pujo fondent l’Action Française. Charles Maurras en deviendra le maître à penser 7 mois plus tard.

2 06 1898                    Le Docteur Paul Louis Simon, français installé à Karachi, découvre que les vecteurs qui transmettent la peste sont le rat et la puce. Le fléau a disparu d’Europe vers 1720, probablement à cause du remplacement progressif du bois par le ciment dans la construction : le rat noir, porteur de la puce tueuse se plait dans les maisons en bois mais pas dans l’habitat en maçonnerie où on ne voit que du rat gris, qui ne transmet pas la peste. La généralisation du port de sous-vêtements de coton, facilement lavable, contribua aussi à la disparition du fléau en Europe occidentale. Elle continue épisodiquement à faire des ravages en Inde.

27 06 1898                 A 54 ans, l’Américain Joshua Slocum jette l’ancre du Spray à Newport, Nouvelle Écosse : il boucle le premier tour du monde en solitaire à la voile : 46 000 milles. Il était parti le 1° juillet 1895, 2 ans, 11 mois et 26 jours plus tôt, après avoir reconstruit entièrement une vieille coque de 11 m. don d’un ami. Il écrira Seul autour du monde sur un voilier de onze mètres, qui rencontrera le succès plutôt tard, mais ne le mettra pas à l’abri du besoin. Le récit de sa vie ressemble plus à une continuelle galère qu’à une partie de farniente sous les cocotiers ; il connut la vie avec son cortège de joies et de peines tant que vécut son épouse aimée et…  embarquée. Après sa mort prématurée, ce furent une suite d’épreuves sans fin.   Il avait connu les dernières grandes heures de la marine à voile ; matelot à 16 ans, second à 18, capitaine à 25, il avait commandé le Northern Light, alors le plus grand voilier américain.

De passage à San Francisco en 1864, Slocum, devenu américain, entend exercer sa seconde profession : la construction navale. Le premier voilier à voir le jour est un bateau de pêche au saumon, avec lequel il part chasser la loutre de mer au large de Vancouver. L’intérêt et les gains sont limités ; Joshua ambitionne de commander un voilier. Il se voit d’abord confier un petit caboteur reliant San Francisco à Seattle, puis, l’année d’après, le Washington, un trois-mâts barque qui l’amène à Sydney, où il rencontre l’amour et épouse Virginia Walker, une riche héritière américaine de vingt et un ans. Leur voyage de noces les mène jusqu’aux confins de l’Alaska où le bateau – en pleine pêche aux saumons – fait naufrage. Pas question de perdre toute une campagne ! Fort de ses talents de charpentier, Joshua construit avec les débris de l’épave une baleinière de onze mètres, qu’il utilise pour transférer sa cargaison sur deux phoquiers arrivés à la rescousse. Pour avoir tout sauvé, ses armateurs ne lui tiennent pas rigueur de la perte de leur bateau ; ils lui confient une goélette qui assure le trafic passager entre San Francisco et Honolulu. Un an après leur mariage, Virginia accouche à bord d’un premier garçon, Victor, puis l’année suivante d’un deuxième garçon, auquel Joshua donne le nom de sa nouvelle embarcation, Benjamin Aymar. En juin 1875 naîtra au large des Philippines une petite Jessie. A Manille, Slocum renoue avec la construction navale. Aucun travail ne le rebute : de l’abattage des arbres à leur débardage jusqu’à la grève et leur équarrissage à la hache. Entre serpents et scorpions, humidité et touffeur tropicales, complot et tentative de destruction du chantier, Slocum s’acharne. Il livre au bout d’un an la coque commandée et reçoit en échange une goélette de quatre-vingts tonnes. Quatre ans plus tard, Joshua acquiert à Hong Kong le Northern Light, un trois-mâts carré de soixante-six mètres de long. Cet événement heureux en précède un autre : l’arrivée d’un quatrième enfant, James Abraham Garfield, le nom du président des États-Unis. Slocum peut savourer son bonheur : il parcourt le monde sur le plus beau voilier américain à flot, sa famille l’entoure, l’argent afflue. Les articles élogieux abondent sur cette famille yankee qui vit sur l’eau dans le plus beau des homes américains. Pourtant, comme le note un reporter venu à bord, un tour sur le pont suggère deux idées assez mélancoliques : les grands voiliers américains sont en train de tomber en désuétude ; il est bien difficile de trouver des marins américains.  La première alerte vient de l’équipage, des rats de quai prompts à la mutinerie. Peu après New York, le Northern Light perd son gouvernail et doit relâcher dans un port du Connecticut. Les matelots refusent de ferler les voiles, coups et insultes pleuvent, le second, en tentant de s’emparer du meneur, est mortellement poignardé. Virginia Slocum, un revolver dans chaque main, ramène l’équipage à la raison. L’assassin est arrêté, mais Joshua, convaincu que ses poings suffiront à assurer le calme, s’obstine à poursuivre son tour du monde.

Nouvelle avarie au large de Bonne-Espérance, nouvelle escale forcée, nouvelle mutinerie, menée cette fois par un ancien forçat dénommé Slater, qui passe le trajet retour aux fers. A terre, Slocum est poursuivi devant la justice fédérale pour avoir faussement et cruellement emprisonné Slater. Il écope d’une amende de cinq cents dollars. À un journaliste venu l’interviewer, il répond avec une franchise déconcertante : Je ne suis pas une brute galonnée, mais j’ai mes idées personnelles sur la façon de commander un navire… Les anciens capitaines traitaient leurs matelots comme des êtres humains, sans les souquer ; mais en cas de nécessité, ils les tenaient avec une poigne de fer. Voilà ma manière.

Commence alors pour Joshua Slocum une longue descente aux enfers. A l’heure où vapeurs et coques en acier s’imposent, il s’entête, rassemble ses économies et achète comptant un petit trois-mâts barque désarmé, l’Aquineck, qu’il juge capable par vent favorable de se mesurer avec n’importe quel coursier à vapeur. Mais le 25 juillet 1885, Victoria, sa si jolie épouse, décède en baie de Buenos Aires, terrassée à trente-cinq ans par un mal mystérieux. Joshua ne s’en remettra jamais. Il était désemparé comme un navire dont le gouvernail est brisé, racontera son fils Garfield.

À compter de ce jour funeste, déboires et fortunes de mer s’enchaînent : son navire démâte puis connaît une voie d’eau, son chargement de foin est sujet à une quarantaine variable, Slocum – en état de légitime défense – tue un membre de son équipage et se retrouve en prison, sa cargaison de pianos se fracasse contre la coque et, pour finir, l’Aquineck s’échoue sur un banc de sable avant de se disloquer contre les rouleaux. Slocum n’est pas assuré, le voilà ruiné.

Avec les restes de l’épave, il construit un canot à voile de 10.67 mètres, baptisé Libertade, sur lequel il ramène sa famille aux États-Unis. Entretemps, il a épousé pour s’occuper de ses enfants, sa cousine germaine, Henriette Elliot. Elle n’aime pas la mer, ils ne s’aimeront jamais, et vivront le plus souvent séparés. Sa carrière de capitaine au long cours s’achève sur un échec. Pour subvenir à ses besoins, Slocum – sans instruction mais fort de ses lectures, de Don Quichotte à David Copperfield, de Darwin à Aldous Huxley – se lance dans la rédaction de cette traversée épique. Faute d’éditeur, il publie le Voyage du Libertade à compte d’auteur. Au bout du rouleau et sans commandement, il accepte à contrecœur de convoyer jusqu’au Brésil le Destroyer, un semi-sous-marin à vapeur. Il ne sera jamais payé.

Slocum touche le fond : il a perdu la femme et le bateau qu’il aimait, son livre est un échec, ses poches sont vides. La rencontre à Boston d’un ancien camarade le sauve du désespoir. Eben Pierce lui fait don du Spray, un dragueur d’huîtres qui croupit depuis sept ans dans une prairie de Fairhaven. Pas vraiment un cadeau, mais suffisant en tout cas pour que Slocum s’en entiche et se persuade que la vieille baille est capable d’effectuer le tour du monde.

Pendant treize mois, il reconstruit la coque avec un chêne de prairie qu’il abat lui-même. Sans moyens, il opte pour la simplicité : le gréement d’un sloop, un mât en spruce, une barre à roue, deux cabines – une au pied du mat pour la cuisine, l’autre à l’arrière dotée d’un hublot pour l’habitat. Le tout mesure 11,20 mètres de long pour une jauge de treize tonneaux. Son coût : 553,62 dollars.

Slocum appareille le 1er juillet 1895 avec 1,86 dollar en poche, cap sur les Açores. Bien équilibré, le Spray se gouverne tout seul, dispensant Joshua de longues nuits à la barre.

[…] La présence de pirates dissuade Slocum d’emprunter le canal de Suez. Il rebrousse chemin et rejoint l’Atlantique où une felouque arabe le prend en chasse. Mais l’Océan est bonne mère : au moment où les pillards s’apprêtent à l’aborder, un coup de vent salvateur démâte leur embarcation. Après une escale aux Canaries puis une autre au Cap-Vert, le Spray cingle vers le Brésil qu’il atteint à la fin d’octobre 1895. Nouvelle émotion : en serrant de trop près la côte, le Spray s’échoue sur un haut-fond, et Slocum, qui ne sait toujours pas nager, manque se noyer. Trois mois plus tard, il embouque le détroit de Magellan et fait escale à Punta Arenas. Dans les redoutables canaux de Patagonie, deux dangers menacent le Spray : les williwaws – de furieux coups de vent venus du Pacifique – et la présence de sauvages ayant à leur tête Pedro le Noir, un métis renégat accusé de nombreux meurtres.

Slocum rencontre les uns et les autres. Les premiers l’obligent à faire demi-tour, les seconds s’enfuient après avoir marché sur les clous de tapissier que le capitaine a répandus sur le pont. Dix-neuf jours de lutte sont nécessaires pour atteindre le Pacifique. Après une halte à Juan Fernandez – l’île de Robinson Crusoe -, Slocum met le cap sur les Marquises, puis gagne les îles Samoa où il croise avec émotion Fanny Stevenson, qui lui fait cadeau des Instructions nautiques de son défunt époux.

Slocum enchaîne les milles : l’Australie d’abord, puis le détroit de Torres qui lui ouvre les portes de l’océan Indien. À Coco Keeling, il découvre le paradis ; au large de Bonne Espérance, il connaît l’enfer, puis les calmes plats. La remontée de l’Atlantique jusqu’aux abords du Gulf Stream s’effectue en 123 sans véritable problème.

La mer l’avait ménagé, le retour à la vie citadine ne l’épargne pas. Slocum attend que son exploit lui rapporte gloire et reconnaissance ; il n’a droit qu’à un accueil poli et un retour à la précarité. Pour vivre, il renoue avec l’écriture et les conférences. Le récit de son périple, d’abord publié en feuilleton dans le Century Magazine, sort le 24 mars 1900 en un seul volume, avant d’être régulièrement réédité. Slocum se morfond à terre. En décembre 1909, il décide de gagner avec son Spray vieillissant les îles Caïman. La mer, qui lui avait tout donné, lui prend la vie. Slocum disparaît au large du cap Hatteras ; nul ne le reverra plus.

Laurent Maréchaux Écrivains voyageurs                          Arthaud 2011

10 07 1898                Sous l’impulsion décisive de Cecil Rhodes, directeur de la compagnie concessionnaire des Rhodésies, Chartered British South Africa Company, les Anglais entreprennent de réaliser leur rêve colonial : une liaison sous influence anglaise du Cap au Caire : elle ne sera effective qu’en 1918. La France, elle, rêve encore plus large : une liaison d’Alger au Congo par le Tchad, et une autre du Congo au Nil, puis Djibouti, sur la Mer Rouge, par l’Oubangui, et c’est la mission de Marchand. Les deux rêves vont se heurter à Fachoda.

Parti de Loango, – la future Brazzaville – sur la côte congolaise en mars 1897 avec 8 officiers et 154 tirailleurs sénégalais, le capitaine Marchand remonte l’Oubangui, l’Ouellé, franchit les monts Bomou et descend le Bahr-el-Ghazal, affluent rive gauche du Nil pour arriver en juillet 1898 à sa confluence, au petit village de Fachoda, dans le sud Soudan, à la croisée de deux axes perpendiculaires traversant l’Afrique du nord au sud et d’est en ouest : les Anglais comme les Français se sont mis en tête que celui qui tiendrait la place, tiendrait l’Afrique. Lord Kitchener y arrivera le 18 septembre, à la tête d’une armée anglo-égyptienne de 20 000 hommes, sous le drapeau égyptien, ordonnant le départ des Français : Marchand n’évacuera Fachoda que le 7 novembre, après en avoir reçu l’ordre de son gouvernement : rien de plus portatif qu’un drapeau… Il traversera alors l’Éthiopie jusqu’à Djibouti et sera triomphalement accueilli à son retour à Paris.

A l’est de l’Afrique, la France n’aura que la Côte française des Somalis.

07 1898                     Pierre et Marie Curie annoncent avoir isolé de la pechblende – un minerai riche en uranium – deux nouveaux éléments, beaucoup plus radioactifs que l’uranium : le polonium et le radium.

10 09 1898                  A Genève, l’anarchiste italien Luigi Lucheni assassine Sissi, impératrice d’Autriche, épouse de François Joseph. Elle avait 61 ans. Il a porté son choix sur elle, par dépit, tout simplement parce que la veille, il avait manqué Henri d’Orléans. Par bien des aspects de sa personnalité complexe, elle était en avance sur son temps - salle de gymnastique, marche à pied quasi quotidienne, installation d’un générateur dans son palais de Corfoue, etc… – : lorsqu’on est de la classe moyenne, on se fait classer dans ces cas dans la rubrique original ; mais quand on est l’épouse de l’empereur d’Autriche, on est sur et certain de se mettre à dos toute la cour, avec au premier rang la belle-mère. Et il en alla ainsi.

15 09 1898               Depuis la promulgation en date du 11 juin d’un édit impérial, c’est à un festival de réformes que s’invite la Chine  - les Cent jours – dont la principale est la suppression du pa-kou wen-tchang, l’examen d’accès au statut de fonctionnaire : cela venait déranger les habitudes de centaines de milliers d’étudiants ; un nouveau système d’instruction à l’occidentale est institué, l’armée elle aussi sera instruite à l’occidentale, on crée des écoles techniques pour la médecine, l’architecture, les mines. L’empereur Guangxu, âgé de 27 ans, a voulu mettre en œuvre le programme  d’un lettré cantonnais, Kang Youwei, et il ne cesse de déclarer : Les nations étrangères cernent notre empire ; si nous ne consentons pas à adopter leurs méthodes, notre ruine est irrémédiable. Kang Youwei était pressé : Nous ferons en trois ans ce que le Japon a accompli en trente !

Tout cela vient profondément perturber les titulaires de charges aussi lucratives qu’inutiles lesquels se regroupent autour de l’impératrice Cixi qui somme son neveu l’empereur, de congédier ses conseillers ; celui-ci tente de la prendre de vitesse en demandant son arrestation, mais, trahi par un de ses généraux, déclaré faible d’esprit, il est interné à leng gong – le palais froidune résidence à l’écart de la Cité interdite où étaient traditionnellement recluses les concubines en disgrâce. Quelques conseillers peuvent s’échapper, mais six d’entre eux sont décapités sans autre forme de procès. Toutes les mesures des Cent Jours sont rapportées, mais pour moins longtemps que ne le pensent les conservateurs.

29 08 1898                Les capitaines Gouraud et Gaden mettent fin à la guérilla que menait depuis dix ans contre les troupes coloniales le roi Samory, descendant de marchands dioula, dans le sud Soudan, actuellement sud Mali, nord Côte d’Ivoire, nord Guinée. Fait prisonnier, il mourra en exil au Gabon en 1900.

11 12 1898                  Le traité de Paris met fin au conflit hispano-américain à Cuba. La bataille n’avait pas été acharnée : les officiers espagnols avaient vendu les vivres et les équipements de leurs soldats : la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a et les pauvres soldats n’avaient plus rien, et  surtout pas du courage.

Un gouvernement militaire d’occupation américaine est mis en place jusqu’en 1902. Moyennant 20 millions $, les États-Unis annexent Guam, Porto Rico et les Philippines, où ils durent livrer une véritable guerre contre les indépendantistes :

Nous avons pacifié des milliers d’insulaires et les avons enterrés. Nous avons détruit leurs champs, incendié leurs villages et expulsé leurs veuves et leurs enfants. Nous avons mécontenté quelques douzaines de patriotes désagréables en les exilant ; soumis la dizaine de millions qui restait par une bienveillante assimilation (pieux euphémisme pour parler des fusils). Nous avons acquis des parts dans les trois cents concubines et autres esclaves de notre partenaire en affaire, le sultan de Sulu, et finalement hissé notre drapeau protecteur sur ce butin. Et ainsi, par la providence de Dieu – l’expression est du gouvernement, non de moi – nous sommes une puissance mondiale.

Mark Twain

18 12 1898                 Le comte Gaston de Chasseloup-Laubat établit le premier record du monde de vitesse terrestre en atteignant la vitesse de 63,15 km/h au volant d’une Jeantaud électrique, modèle Duc à Achères, dans les Yvelines. D’autres suivront : Blue Bird en 1935 avec 484 km/h pilotée par Malcolm Campbell, Blue Flame avec 1074 km/h en 1970, avec aux manettes Gary Gabelish, Thrust SSC  en 1997, avec  1228 km/h, avec aux manettes Andy Green, Bloodhound SSC avec 1609 km/h – 1000 miles – avec aux manettes le même Andy Green, annoncé pour 2016… Les conquérants de l’inutile.

24 12 1898                 Louis Renault a 21 ans : il va réveillonner à Montmartre au volant de la Voiturette qu’il a assemblée dans son atelier de Billancourt. Au petit matin, il a 12 commandes : c’est le début d’une grande aventure industrielle.

1898                          Aux élections législatives à Narbonne, dans la circonscription du Dr Ferroul, maire de la ville et candidat à la députation, le nombre de suffrages se trouve être supérieur à celui des votants : il perdra les élections au second tour. Mais une aussi banale fraude n’était pas à même de déboulonner pareil notable.

La première loi sur les accidents de travail crée un droit à la réparation à la charge de l’employeur.

Premier salon de l’automobile à Paris : il lui manque encore une boite de vitesse qui arrivera en 1899 chez Panhard, un démarreur électrique, en 1905, des amortisseurs, en 1906, un éclairage électrique, en 1912, un klaxon en 1913.

Au large des côtes canadiennes le naufrage de La Bourgogne fait 500 morts.

Eugène Ducretet et Ernest Roger réalisent la première liaison mondiale sans fil entre la Tour Eiffel et le Panthéon. Le train arrive au Fayet, en aval de Chamonix.

Face aux États-Unis, l’Espagne a perdu Cuba et s’affaiblit ; la Catalogne et le Pays Basque demandent leur autonomie. Le mouvement anarchiste se développe en même temps que la pauvreté.

Les Américains étaient majoritaires depuis un certain temps à Hawaï, ils détenaient tous les leviers, avaient proclamé une république blanche en 1893-1894 sous l’autorité de Sanford B. Dole missionnaire et fermier : ils déposent le roi polynésien et l’île devient américaine.

C’est d’un poids énorme que les États-Unis vont peser de plus en plus sur les destinées du monde… La richesse et la puissance des États-Unis sont un quart de la richesse et de la puissance du globe.

[...] Briser les nations, ce serait renverser les foyers de lumière…Ce serait supprimer aussi les centres d’action distincte et rapide, pour ne plus laisser subsister que l’incohérente lenteur de l’effort universel. Ou plutôt, ce serait supprimer toute liberté, car l’humanité, ne condensant plus son action en nations autonomes, demanderait l’unité à un vaste despotisme asiatique.

Jean Jaurès

Le sous-marin Argonaut, conçu par l’américain Lake, effectue le premier grand voyage sous l’eau, recevant les félicitations de Jules Verne (20 000 lieux sous les mers a été écrit en 1869)

Guillaume II, empereur d’Allemagne, se lance dans une très ambitieuse entreprise de séduction au Moyen Orient, s’y faisant passer pour le nouveau protecteur des chrétiens, ce qui, bien sur, rend furieux Français et Russes. Il voyage en train, en bateau, à cheval, va en pèlerinage à Jérusalem, y fait reconstruire en partie la mosquée, en fait autant pour celle de Damas, brûlée en 1893, retrouve le tombeau de Saladin, campe dans les ruines de Baalbek. La maison Krupp entreprend la construction d’un chemin de fer Bagdad-Berlin : le Bagdadbahn. Et surtout, il confie à un architecte, Robert Koldewey, la direction des fouilles de Babylone, lequel s’entourera d’architectes qui, contrairement aux archéologues classiques, sauront  lire la brique, base indispensable pour travailler sur les ruines de Babylone. Les fouilles seront bien faites, bien relevées, sans interruption de 1899 à 1917.

Susie Carson Rijnhart, médecin de l’Ontario (Canada) et son mari Petrus Rijnhart, missionnaire hollandais, sont installés depuis 3 ans à Huanggyuan, à l’est du lac Koko Nor, sud du désert de Gobi. Ils tiennent un dispensaire attaché au grand monastère de Kumbum, où s’ajoutent aux maladies habituelles, variole, diphtérie, les blessés du soulèvement musulman qui a troublé la région en 1894. Ils parlent déjà le chinois, le tibétain et apprennent le mongol. Ils montent une expédition pour Lhassa, quittant Tankar, leur dernier domicile le 20 mai 1898, emmenant leur petit Charlie qui n’a pas encore un an, leur chien Topsy, 3 hommes, dont un guide, 5 animaux de selle et 12 bêtes de somme ; ils ont pris de la nourriture pour deux ans. Les malheurs et les drames se succédèrent alors en cascade : le premier, le pire, la mort de leur enfant, dont les poumons n’ont probablement pas supporté l’altitude, dont la moyenne flirte avec les 5 000 m. ; deux guides s’enfuient avec une partie des vivres, des voleurs les délestent de 5 bêtes. A Nagpu, les autorités leur interdisent de poursuivre, et leur fournissent une escorte pour les mener à Ta Chien Lu, en Chine, dans le Si Chuan.  L’escorte les abandonne et ils se retrouvent avec quantité de bagages sans animal pour les transporter ; ils abandonnent donc leur bagages et poursuivent à pied, cherchant à atteindre le monastère de Tashi Gompa, rive gauche de la Za Qu [nom du cours supérieur du Mékong] ; Petrus se met à longer la rive pour chercher un passage – gué ou pont - : Susie ne le reverra jamais plus. Elle découvrira que sur la même rive se trouve un campement qui leur était masqué par une crête, occupé probablement par les bandits qui leur avaient volé les chevaux. Voyant arriver Petrus, ils ont pris peur et s’en sont probablement débarrassé en le jetant dans la rivière. Elle va marcher seule, deux mois durant, se défendant des voleurs, de la faim, de l’épuisement, pour atteindre finalement Ta Chien Lu où elle a l’adresse d’une mission protestante. Deux hommes sont dans la cour :

Comme ils avaient l’air impeccable dans leurs costumes chinois, et comme leurs visages étaient pâles ! Je savais que je n’étais pas très propre, j’avais bien  conscience de mes haillons et de ma saleté, et je suis restée ainsi, en leur présence, attendant qu’on m’adresse la parole. Mais non, il fallait que je parle la première. J’ai donc dit, en anglais : « Suis-je chez Monsieur Turner ? » Et Monsieur Moyse me répondit : « Oui ».

Susie attendit en vain, pendant six mois, des nouvelles de Petrus, puis repartit au Canada, revint à Ta Chien Lu en 1902, épousa le docteur James Moyes en 1905, donna naissance à un autre garçon et mourut trois semaines plus tard. L’histoire sera moins médiatisée que le fameux : Dr Livingstone, I Presume ? de Stanley, et pourtant elle aussi fit preuve d’une époustouflante rage de vivre.

En Égypte, à l’initiative de l’occupant anglais, construction du premier barrage d’Assouan : il sera terminé quatre ans plus tard. Édifié en aval de la première cataracte, – la supprimant donc par noyade – il sera exhaussé entre 1907-1912, et à nouveau en 1929-1934, tout cela pour accroître et irriguer le coton. En amont d’Assouan, l’île de Philæ offre un ensemble de temples dédiés à Isis et de monuments dont les plus anciens remontent au IV° siècle av. J.C. La construction de ce barrage submergera en partie ces édifices, qui ne réapparaîtront que 2 mois par an – août et septembre -, lorsqu’on videra le réservoir. Ce n’était pas le premier barrage sur le Nil : Muhammad Ali avait fait construire un barrage dès 1835 en aval du Caire ; avaient suivi ceux d’Asyut, de Nag Hamamdi et d’Esna.

01 1899                      La France a perdu l’occupation de la vallée du Nil au profit de l’Angleterre, et l’humiliation de Fachoda attise le désir d’agrandir l’empire colonial là où cela se peut encore : l’unification de l’empire français en Afrique de l’Ouest est décidée, et cela passe par la conquête du Tchad. Par l’ouest, c’est à dire par le bassin du fleuve Niger, la mission est confiée aux capitaines Voulet et Chanoine. Mais, très rapidement ceux-ci vont se mettre à agir pour leur propre compte, massacrant, à la tête de leurs troupes noires, les populations rencontrées : incendies, viols, décapitations vont bon train. Chanoine écrit à son père, ministre de la Défense : Trêve de diplomatie et de conciliation avec ces barbares qui ne comprennent que la force. [...] Il ne faut pas hésiter à imposer des corvées aux habitants, à les forcer enfin à travailler.

D’autres informations plus proches de la réalité alertent Paris et fin avril, le colonel Arsène Klobb, en poste à Tombouctou (à proximité du fleuve Niger, dans sa boucle nord, aujourd’hui au Mali) se lance à leur poursuite à travers le désert avec mission de les arrêter. Il les rejoint après avoir parcouru 2 000 kilomètres, le 14 juillet, aux portes de Zinder – actuellement au Niger – : Voulet fait ouvrir le feu : Klobb est tué. Ses troupes noires refuseront d’aller au-delà dans la folie, elles tueront Chanoine le 16 juillet et Voulet le 17, près du village de Maygiri. Mais, poursuivie sous le commandement de Joaland et de Meynier, la mission fera sa jonction avec les missions Foureau-Lamy et Gentil au Tchad le 11 avril 1900.

16 02 1899                 Félix Faure, président de la République, souffre de tachycardie violente à la moindre émotion. Dès le matin, au cours du conseil qu’il avait présidé, il avait donné des signes de fatigue et de nervosité. Dans l’après-midi, il reçoit Mgr Richard qui témoignera: Je fus frappé par l’état de surexcitation anormale dans lequel il se trouvait. Vers 16 heures, il reçoit la visite inopinée du prince Albert 1° de Monaco : dreyfusard convaincu, celui-ci serait venu plaider la révision du procès après une entrevue avec l’empereur Guillaume II, proposant à Félix Faure d’organiser une rencontre avec l’empereur d’Allemagne, ce dernier venant lui donner l’assurance de l’innocence de Dreyfus ! Il est vrai qu’il y a de quoi piquer une rogne. Il va se débarrasser presto du prince de Monaco, puis va retrouver Marguerite Steinheil dans le petit salon bleu, avec sortie dérobée. Mais se rendant compte que ce jour là était un jour où Cupidon s’en fout, il alla s’allonger sur le canapé de son bureau, où le rejoignirent sa femme, sa fille Lucie, ses fidèles et le docteur Humbert. De nombreux et éminents professeurs d’université suivirent qui ne purent que constater l’état désespéré du malade puis sa mort.

Donc exit la version grand public selon laquelle il aurait été victime de drogues virilisantes, fournies par  sa maîtresse Marguerite Steinheil, dite Meg -, dans les bras de laquelle il serait mort.

On peut à la rigueur estimer véridique l’histoire du prêtre qui arrive rapidement sur les lieux et demande au planton de l’Elysée :

Le président a-t-il encore sa connaissance ?

Non, répond le planton, elle est partie par l’escalier.

Mais tout le reste n’est que bobards frivoles  lancées par une presse sachant que ses lecteurs vont en faire leur miel : mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose, avait lancé Voltaire.

Clemenceau enfoncera le clou : Félix Faure vient de mourir. Cela ne fait pas un homme de moins en France… en entrant dans le néant, il a dû se sentir chez lui !

La presse enchaînera ; pour elle : Pompe funèbre, pour lui : Il voulait être César, il est mort Pompée… pour Gil Blas, plus « digne », Félix Faure a disparu en pleine santé par le fait de l’excès de santé.

Émile Loubet prendra la suite, réussissant le tour de force de réunir dans le jardin des Tuileries, le 22 septembre 1900, 20 277 maires[2] de France pour leur offrir un banquet ! C’est la maison Potel et Chabot qui s’est chargée du travail.

10 03 1899                 Création du Certificat de capacité valable pour la conduite d’automobiles à pétrole : il deviendra le Permis de conduire en 1920. Jusque là, seule la préfecture de Paris avait réglementé la conduite d’un automobile. (le nom se féminisera en 1901).

1 07 1899                    La FIAT n’est pas encore née, mais cela ne va pas tarder :

Le comte Emanuele Cacherano di Bricherasio, est un passionné de la machina : quatre ans plus tôt il a organisé la première course automobile d’Italie : Turin-Asti-Turin, puis, en 1898 le premier Salon consacré, dans le pays, aux véhicules à moteur et l’Automobile Club de Turin. La même année, il finance la création d’une société, Ceirano ; un premier modèle sort des ateliers l’année d’après. Le succès est inespéré, les commandes excèdent largement les capacités du petit atelier. Le patron, Giovanni Battista Ceirano, semble dépassé. Le comte Cacherano réunit alors plusieurs notables turinois avec l’idée de créer un grand constructeur automobile italien.

11 07 1899                 Giovanni Agnelli rejoint ce groupe pour signer les statuts de la Società Anonima Fabbrica Italiana Automobili Torino, acte de naissance de Fiat.

Giovanni Agnelli n’est pas un novice ; il commercialise depuis trois ans des tricycles français, de la marque Prunello, équipés d’un moteur De Dion-Bouton. Plutôt que de partir vers l’inconnu, la société rachète les brevets de Ceirano et reprend son personnel. La production peut démarrer. C’est un triomphe. En 1900, les 120 salariés produisent 24 voitures. Trois ans après, 500 ouvriers en fabriquent 150. À la tête de Fiat en 1902, il se révélera un redoutable dirigeant. 

Comme nombre de ses rivaux européens, Fiat bénéficie aussi des commandes militaires de l’État pendant le premier conflit mondial. L’Allemagne est également un partenaire commercial important. La firme turinoise dépend fortement de la Banca Commerciale, un établissement contrôlé… par des capitaux allemands. L’Italie est certes neutre, mais Rome pèse en faveur d’une intervention militaire du côté des Alliés. En 1915, la France commande à Fiat des véhicules de transport de troupes. La perspective de juteux profits va faire changer d’avis M. Agnelli : il parviendra à se passer des services de la Banca Commerciale.

Résumé de Jacques-Marie Vaslin               Le Monde du 8 mars 2014

9 09 1899                      À Rennes, lors de son second procès, dans une atmosphère passionnée, Dreyfus est condamné à 10 ans de déportation : il sera gracié par le président Loubet le 19 09, mais non réhabilité et la campagne pour sa réhabilitation continuera. Georges Méliès lui consacre un film.

9 10 1899                     Le président Boer du Transvaal, Paul Krüger, exige que les troupes anglaises se retirent des frontières de son pays : cet ultimatum est en fait une déclaration de guerre : les Anglais vont s’engager massivement : jusqu’à 450 000 hommes, trouvant en face d’eux des forces beaucoup mieux organisées et armées qu’ils ne l’avaient prévu  – très souvent les armes sont françaises -: ils compteront 22 000 morts dans leurs rangs. Winston Churchill est envoyé par le Morning Post pour couvrir l’événement : fait prisonnier par les Boers, il s’échappe et fait près de