Un journal du monde
Bienvenue sur Un journal du monde...
Publié récemment...
Par l.peltier dans (7 : 1872 à 1907) le 27 mars 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

16 02 1881                  Les 93 hommes de la seconde mission Flatters sont attaqués par des Touaregs au puits de Bir el-Gharama, près de l’oued Inouhaouen au sud d’Ouargla. 42 sont tués. Les 51 autres vont connaître 71 jours de calvaire, d’horreur avant de pouvoir atteindre Ouargla, à 1700 km de là, le 28 avril.

Un an plus tôt, une mission déjà commandée par Flatters avait procédé aux premiers relevés pour la création d’un chemin de fer transsaharien. Elle avait dû faire demi-tour après avoir connu nombre de difficultés et dissensions.

Pierre Fabiani a eu accès au rapport de la Commission d’enquête :

Le lieutenant-colonel Flatters, en raison de l’expérience qu’il aurait acquise en sa qualité d’administrateur du secteur de Laghouat, fut désigné comme chef d’une mission ayant pour objet de rechercher le parcours le plus favorable à l’établissement de la voie ferrée et d’en établir le relevé topographique.

Les difficultés auxquelles le colonel et ses adjoints vont être confrontés se présenteront sous plusieurs aspects.

La première concernait l’infrastructure. La voie ferrée devait être posée sur un terrain horizontal ou à faible pente, évitant en les contournant les obstacles naturels. On ne pouvait envisager de percer des tunnels ou de lancer des ponts en acheminant des équipements lourds vers des zones difficiles d’accès et au climat rude.

La seconde se rapportait au ravitaillement en eau des locomotives. Le tracé de la voie devait nécessairement suivre la ligne des puits dont il n’était pas certain que les réserves seraient suffisantes pour alimenter les chaudières.

La troisième tenait à l’absence de combustible, bois ou charbon, que le convoi devrait transporter sur des wagons réservés à cet effet.

La quatrième difficulté et non la moins importante se rapportait à l’absence de tout document géographique couvrant le Sahara entre l’Algérie et le Soudan. Les guides chaamba ne pouvaient fournir que des indications fragmentaires relatives aux différentes routes possibles.

Au départ de Ouargla, deux parcours seulement étaient praticables. En effet il fallait en exclure, a priori un troisième, celui qui passant par El Goléa, Timimoun et In Salah aboutissait au Tanezrouft, le pays de la soif, un désert dans le désert.

Le choix devait donc s’exercer entre la route sud-sud-est par la vallée morte de l’oued lgharghar, qui séparait les dunes du grand Erg Oriental et celle du sud-sud-ouest par le cours à sec de l’oued Mya longeant le bord oriental du plateau du Tadémait.

Ces deux voies d’accès, en raison de leurs topographies tourmentées et de l’instabilité des sols sablonneux, ne se présentaient pas comme des supports modèles pour l’établissement d’une voie ferrée mais il n’y avait pas d’autre alternative.

A ces obstacles matériels s’ajoutaient les risques d’un affrontement avec les tribus touareg peu nombreuses mais belliqueuses et dont on savait qu’elles étaient fermement opposées au passage d’étrangers sur leurs territoires.

Leur aménokal, Ahïtaghel, n’avait pas caché, au cours de plusieurs correspondances qu’il avait échangées avec le colonel Flatters, son opposition au passage d’une troupe nombreuse et fortement armée sur son domaine.

Il lui avait même écrit : Restez chez vous, cela vaudra mieux. Si vous faites autrement, ne vous en prenez qu’à vous même.

Le refus était sans équivoque.

Questionnés par le colonel, les chaamba ennemis héréditaires des touareg, avaient attiré son attention sur les risques que comportaient la traversée de terres soumises à leur autorité.

La somme de ces obstacles faisait de cette entreprise une opération vouée à un échec probable.

Malgré les difficultés matérielles, le refus catégorique exprimé par Aïtaghel et les observations des chaamba, le colonel pressé par sa hiérarchie décidait de passer outre et de donner l’ordre de départ.

[résumé]                     L’expédition n’était pas une petite affaire : 97 hommes : le lieutenant colonel Flatters, sept membres scientifiques et militaires : MM. Béringer, Roche, Santin, le médecin major Guyard, le capitaine Masson, le lieutenant de Dianous de la Perrotine deux sous-officiers MM. Dennery et Pobéguin, deux ordonnances Brame et Marjolet, quarante sept tirailleurs indigènes et trente et un arabes des tribus, sept guides Chaamba et Iforas, le mokadem de l’ordre des Tidjani, 3 juments, 97 chameaux de monture, 180 chameaux de bât, 280 animaux au total, 4 mois de vivres, 8 jours d’eau, et de l’or en assez grande quantité pour acheter les notabilités locales. Le départ eu lieu le 5 décembre 1880.

Les 73 premiers jours se déroulèrent sans incident majeur. Le 16 février, le puits où il fallait abreuver – le dernier abreuvage remontait au 10 février, à Temassint – se trouvait en zone montagneuse, accessible par un défilé étroit où les animaux ne pouvaient progresser qu’en file indienne. Il fut décidé de laisser les bagages dans la plaine, gardées par 41 hommes. Les autres accompagneraient les animaux jusqu’au puits. À l’approche du puits, les premiers virent s’enfuir les hommes qui semblaient travailler à son curetage. Et, dans les minutes suivantes, plusieurs centaines de Touaregs surgissaient de leurs caches pour attaquer. Ce sera un massacre : 46 tués, 10 survivants, tous les chameaux capturés. Les 10 survivants parviendront à rejoindre les hommes de garde aux bagages. Les Touaregs ne leur donnèrent pas la chasse, sachant fort bien que, sans chameaux, les hommes étaient perdus. Donc, il ne s’agissait pas de piller l’or, puisque ce dernier était resté avec les bagages.

Après le massacre des morts commença le calvaire des 51 survivants : il leur fallait rejoindre Ouargla, 500 km au nord, sans chameaux. Ils partirent le lendemain, portant le maximum de ce qu’ils avaient prélevé sur les bagages, dont le plus gros fut abandonné. Ils connurent tout, tout ce dont l’homme peut  se montrer capable en situation extrême. Ils trouvèrent des chameaux, mais durent les racheter à leurs propriétaires partis à leur recherche, ils rencontrèrent des Touaregs qui, lorsqu’ils ne les combattirent pas – 4 morts, 6 blessés à Amguid -, cherchèrent à les empoisonner. Dès le 23 février, les vivres vinrent à manquer, et l’horreur s’installa : dissensions, séparations entre deux clans, anthropophagie, condamnée puis admise par les derniers sous-officiers vivants. Au bout de deux mois, le 20 avril, 11 hommes chancelants, épuisés, envahis de croutes de crasse, arrivaient à El Messeguem où ils purent être secourus. Ils seront à Ouargla 8 jours plus tard. [fin du résumé]

Certains des survivants seront interrogés par une commission d’enquête et leurs dépositions souvent inexactes, contradictoires ou volontairement tronquées seront rapportées, in extenso, dans le document officiel établi à la demande du Gouvernement Général de l’Algérie, et intitulé Deuxième Mission Flatters, Historique & Rapport Rédigés au Service Central des Affaires Indigènes

Ce rapport comporte plus de trois cents pages.

On retire de sa lecture un sentiment de grande confusion et l’on constate que bien des faits importants sont passés sous silence, sans doute par pudeur administrative. C’est pourquoi il serait vain de prétendre retracer, avec exactitude, la chronologie et le mouvement des événements, uniquement en s’en inspirant.

Nous avons donc puisé dans l’ouvrage de M. Longobardi L’Agonie d’une Mission de nombreux éléments permettant de rétablir la matérialité des faits et particulièrement ceux qui ont trait aux nombreux et affreux actes d’anthropophagie sur lesquels le rapport officiel ne s’est pas étendu.

Il semble que la cause essentielle de la destruction de la mission ait eu pour fondement la crainte ressentie par les commerçants de Ghadamès [à la frontière Algérie, Tunisie, Lybie] de voir disparaître la source des profits retirée du négoce des marchandises transportées par caravanes en provenance du Soudan, au bénéfice d’un nouveau moyen de transport qui menacerait leur monopole.

Ils auraient donc alerté les touareg Hoggar en leur faisant observer que la mise en service d’un nouveau moyen d’acheminement des hommes et des marchandises les priverait des droits de péage qu’ils prélèvent sur les caravaniers lorsqu’ils traversent les terres dont ils ont le contrôle.

A cet aspect purement économique s’ajoutait un parfum de djihad qui n’était pas pour déplaire aux musulmans.

Ainsi, une petite oasis à la lisière de l’oued Igharghar a perdu son nom chantant de Temassinin pour celui de Fort Flatters, aujourd’hui Bordj Omar Driss.

Pierre Fabiani

Le lieutenant colonel Flatters porte à l’évidence une part de responsabilité du drame : une méconnaissance profonde des autochtones, de leur pouvoir, de leurs rivalités, qui le fit se séparer des éléments fiables pour engager ceux qui le trahiront, séparation de la colonne en deux pour abreuver… Mais, aussi, comme dans toute l’histoire coloniale, une irresponsabilité certaine des politiques incapables de mesurer les difficultés sur le terrain. Probablement l’ampleur du drame servit-elle à contribuer à l’émergence d’hommes plus fins , plus compétents, les Lyautey, les Laperrine etc…

Qu’en est-il de ce serpent des sables [faute de pouvoir être nommé serpent de mer], que l’on avait commencé à agiter dès le second empire pour continuer à le faire tout au long de la troisième République ?

Dès 1860 Louis Hanoteau proclame en inaugurant la ligne Alger-Blida: Qui sait si un jour, reliant Alger à Tombouctou, la vapeur ne mettra pas les tropiques à six journées de Paris ?
Premier projet concret en 1874 quand Paul Soleillet, mandaté par la Chambre de commerce d’Alger, imagine le chemin de fer Laghouat-El Golea qui ensuite rejoindrait Tombouctou par In Salah et In Zize.
En 1875, l’ingénieur Duponchel rêve des avantages économiques et politique que notre pays trouverait à établir, entre le littoral algérien et la vallée du Niger, un chemin de fer qui serait le trait d’union d’un vaste empire colonial.
Paul Freycinet, ministre des Travaux Publics, créera une commission du chemin de fer transsaharien et lancera quatre expéditions, dont la mission Flatters en 1881.
Le drame de la mission Flatters ne mettra pas fin au projet :
En 1904, Pierre Leroy Beaulieu, soutiendra Duponchel en proposant deux Transsahariens tous deux partant d’Algérie, l’un pour le Sénégal, l’autre vers le Tchad, mettant ainsi Fachoda à portée de pied.
Après la première guerre mondiale, la Revue politique et parlementaire écrira : Si le Transsaharien avait été construit avant la guerre, il fut devenu, à n’en pas douter, l’une des voies de communication les plus importantes des nations alliées.
Entre temps, des tronçons de voie avaient été jetés sur des portions plus courtes, Alger et Kenchala ou Biskra, Kayes et Bamako, Oran et Colomb Béchar.
En 1911, André Berthelot, promoteur du métro parisien, récapitulait :
En 1880, le Transsaharien apparaissait comme un coup d’audace, une envolée vers l’inconnu ; aujourd’hui, il apparaît comme une nécessité. [...] Ce n’est pas seulement à travers le Sahara que nous devons pousser notre chemin de fer, c’est d’un bout à l’autre de l’Afrique, jusqu’à la pointe méridionale du continent.
Lyautey fit réaliser une étude sur un parcours reliant le Maroc à Dakar.
Fin 1924, seule la crise économique fit ajourner le projet de ligne Oran Colomb Bechar, Tombouctou, Ouagadougou.
En 1927, le député Warren dépose une proposition de loi tendant à l’octroi d’un crédit de 18 millions de francs pour l’étude définitive du Transsaharien.
Encore deux autres propositions de loi, en 1928, puis 1930.
L’almanach Hachette titre en 1930: Où en est la question du Transsaharien : pourquoi on le construira ?
Et encore, à la veille de la seconde guerre mondiale, le 7 avril 1939, le général Gamelin écrivait à Daladier : La construction du Transsaharien, au point de vue moral, consacrerait aux yeux de l’opinion mondiale comme à ceux des indigènes la volonté du gouvernement de réaliser, malgré l’obstacle du Sahara, l’homogénéité militaire et économique de nos possessions en Afrique.
Mais les sceptiques quant à l’intérêt, et surtout à la rentabilité de l’affaire ne permettront jamais au projet de devenir réalité. Le serpent manifestera son dernier soubresaut sous Vichy.

13 03 1881                 Sophia Perovskaïa, chef de la Narodnaïa Volia et quatre lanceurs de bombes parviennent à tuer le tzar Alexandre II à Saint Petersbourg, lors de la relève de la garde. Ces têtes brulées avaient  enregistré les appels au meurtre depuis Berne, le 26 octobre 1876 de l’anarchiste Pierre Kropotkine, réclamant la révolte permanente par la parole, par l’écrit, par le poignard,  le fusil, la dynamite. Alexandre III son fils, 36 ans, abrogera les dernières réformes libérales, exacerbera l’antisémitisme et russifiera par la force les provinces périphériques de l’empire : de là datent les premiers pogroms contre les juifs, et partant, la première aliya – retour des Juifs de la Diaspora en Israël -. Encore aujourd’hui, l’étiquette de la vodka – Gold – qu’ils se mirent rapidement à fabriquer, comporte l’aigle à deux têtes, emblème de la Russie tzariste.

L’humour juif existait déjà, et avec lui, ce qu’il y a de bien, c’est que, malgré les années passées, il ne prend pas une ride :
Une mère juive fait ses adieux à son fils appelé à servir dans les armées du tzar pour se battre contre les Turcs :

  • Ne te fatigue pas trop, tues un Turc et repose-toi. Tues-en un autre, et repose-toi encore …
  • Mais, ma mère, et si c’est le Turc qui me tue ?
  • Te tuer ? Et pourquoi ? Qu’est-ce que tu lui as fait ?

Le terrorisme russe ne va pas rester un phénomène marginal : de 1897 à 1914, les attentats terroristes feront 17 000 victimes, [sans distinction entre morts et blessés]. La répression restera limitée, environ 4 500 condamnations à mort entre 1906 et 1909, pas toutes exécutées.

mars 1881                           Joseph Conrad est second lieutenant à bord du Loch Etive. Il a quitté Sydney en novembre 1880 et fait route pour Londres, via le cap Horn :

L’amour qu’inspirent les navires diffère profondément de celui que les hommes ressentent pour toute autre œuvre de leurs mains – l’amour qu’ils portent à leurs demeures, par exemple – en ce qu’il n’est pas entaché par l’orgueil de la possession ; l’orgueil de l’adresse, l’orgueil de la responsabilité, l’orgueil de l’endurance, peut-être, mais c’est là, néanmoins, un sentiment désintéressé. Aucun marin jamais n’a chéri un navire – même s’il lui appartenait – pour le simple profit qu’il en pouvait tirer. Aucun, je pense, ne l’a fait : car un armateur, fût-il de la meilleure espèce, n’a jamais franchi l’enceinte de ce sentiment qui réunit, dans une intime et constante camaraderie, le navire et l’homme, qui vont s’entr’aidant contre l’hostilité implacable, quoique parfois sournoise, de ce monde des eaux qui est le leur. La mer – c’est une vérité qu’il faut bien reconnaître – ignore toute générosité. Le déploiement des plus mâles vertus – courage, audace, endurance, fidélité – n’a jamais pu émouvoir cette irresponsable conscience qu’elle a de sa puissance. L’océan a la nature sans scrupule d’un féroce autocrate dépravé par une perpétuelle adulation. Il ne peut souffrir la moindre apparence de défi, et n’a jamais cessé d’être l’irréconciliable ennemi des navires et des hommes depuis que les navires et les hommes ont eu l’audace inouïe de défier ensemble sur les flots son front irrité. Il n’a cessé, depuis ce jour, d’engloutir des flottes et des hommes, sans que jamais son ressentiment pût se satisfaire du nombre de ses victimes, de tant de navires naufragés, de tant de vies perdues. Aujourd’hui, comme toujours, il est prêt à tromper et à trahir, à écraser et à engloutir l’incorrigible optimisme de ceux qui, avec l’aide fidèle des navires, tentent de lui arracher la fortune de leur foyer, la domination de leurs univers ou simplement un peu de nourriture pour apaiser leur faim. Si sa fureur n’est pas toujours disposée à écraser, elle est toujours sournoisement prête à engloutir. La merveille la plus étonnante des eaux profondes est leur insondable cruauté.
J’en ai connu l’horreur pour la première fois, au milieu de l’Atlantique, un jour, il y a bien des années, où nous sauvâmes l’équipage d’un brick danois qui revenait des Antilles. Une légère brume argentée estompait la splendeur calme et majestueuse d’une clarté sans ombres, semblait rendre le ciel moins lointain, l’océan moins immense. C’était un de ces jours où la puissance de la mer semble vraiment aimable, comme la nature d’un homme robuste dans des moments d’intimité paisible. Au lever du soleil, nous avions reconnu vers l’ouest un petit point noir qu’on eût dit suspendu dans le vide, derrière un voile de gaze d’un bleu argenté qui, scintillant et frémissant, semblait par moments s’agiter et flotter au gré de la brise qui nous poussait lentement en avant. La paix de cette matinée enchantée était si profonde, si absolue, que chaque parole prononcée à haute voix sur notre pont semblait devoir pénétrer jusqu’au cœur même de cet infini mystère, né de la conjonction de la mer et du ciel. Nous ne haussions pas la voix.
Une épave remplie d’eau, je pense, commandant, fit tranquillement le deuxième lieutenant qui descendait de vigie, les jumelles dans l’étui passé en bandoulière ; et notre capitaine, sans un mot, fit signe à l’homme de barre de mettre le cap sur le point noir. Nous distinguâmes bientôt un moignon dentelé, dressé sur l’avant ; tout ce qui restait de la mâture partie.
À mi-voix, sur le ton de la conversation, le capitaine développait au second le danger de ces épaves, la crainte qu’il avait de les aborder la nuit, quand soudain, un de nos hommes sur l’avant cria :
Il y a du monde à bord, commandant, je les vois ! Et cela, d’une voix extraordinaire, d’une voix que je n’avais encore jamais entendue sur notre navire : la voix surprenante d’un inconnu. Ce fut le signal d’une soudaine clameur. Le quart en bas monta en masse vers le gaillard d’avant, le cuisinier s’élança hors de la cuisine. Chacun distinguait maintenant les pauvres diables. Ils étaient là ! Et tout à coup, notre navire, qui avait le renom bien mérité de n’en craindre aucun pour marcher par brise légère, nous fit l’effet d’avoir perdu la force de se mouvoir, comme si la mer, devenue visqueuse, s’était collée à ses flancs. Et pourtant, il avançait. L’immensité, compagne inséparable de la vie d’un navire, avait choisi ce jour-là pour ne l’effleurer que d’un souffle aussi doux que celui d’un enfant endormi. La clameur de notre agitation s’était dissipée, et notre vivant navire, fameux pour toujours gouverner, n’y eût-il que juste assez de brise pour faire flotter une plume, glissait, sans une ride, silencieux et blanc comme un fantôme, vers son frère mutilé et blessé, sur le point de disparaître, dans la brume ensoleillée d’un jour de calme à la mer.
Les jumelles collées aux yeux, le capitaine dit d’une voix qui tremblait un peu : Ils nous font des signes avec quelque chose, sur l’arrière. Il posa brusquement les jumelles sur la claire-voie et se mit à arpenter la dunette.
Une chemise ou un pavillon, s’écria-t-il d’un ton irrité. Je ne peux pas distinguer… quelque sacré chiffon ou quoi ?
Il arpenta de nouveau un moment la dunette, regardant de temps en temps par~dessus la rambarde pour se rendre compte de la vitesse de notre marche. Ses pas nerveux résonnaient d’un bruit sec dans le silence du navire où tous, les yeux tournés du même côté, nous étions perdus dans une mobilité effarée.
Ça n’ira jamais, cria-t-il tout à coup. Amenez les embarcations tout de suite. Amenez. Amenez !
Avant que j’eusse sauté dans la mienne, il me prit à part, comme un novice que j’étais, pour me donner ce conseil : En accostant, veillez à ce qu’il ne vous entraîne pas par le fond en coulant. Vous comprenez ?
Il me fit cette recommandation à mi-voix, de façon à ce qu’aucun des hommes aux palans ne pût entendre, et j’en fus interloqué. Grands dieux ! comme si, en pareille occurrence, on allait s’arrêter à penser au danger ! m’écriai-je en moi-même, par mépris d’une si froide prudence.
Il faut bien des leçons pour faire un vrai marin, et la réprimande ne se fit pas attendre. Mon capitaine, homme d’expérience, sembla, d’un coup d’œil pénétrant, déchiffrer mes pensées sur mon visage ingénu :
Vous partez pour sauver des vies, et non pas pour aller noyer en pure perte l’équipage de votre embarcation, grommela-t-il d’un ton sévère à mon oreille. Mais comme nous débordions, il se pencha par-dessus la lisse et nous cria :
Tout dépend de la vigueur de vos bras, souquez ferme !
Ce fut pour nous comme une joute, et je n’aurais jamais cru qu’au commerce un vulgaire armement de canot pourrait faire preuve d’une ardeur aussi déterminée dans la régularité de ses coups d’aviron. Ce que notre capitaine avait clairement discerné, avant même que nous eussions quitté le bord, nous était depuis lors devenu tout à fait évident à tous. Le résultat de notre entreprise était suspendu par un cheveu au-dessus de cet abîme d’eaux qui ne rendra pas ses morts avant le jour du Jugement Dernier. C’était une joute entre les deux embarcations d’un navire et la mort, pour le prix de neuf vies humaines, et la mort avait une bonne avance. De loin, nous vîmes l’équipage du brick travailler aux pompes, continuant à pomper sur cette épave qui s’enfonçait déjà tellement, que la très faible houle, sur laquelle nos embarcations montaient et descendaient sans le moindre à-coup dans leur marche, s’élevant presque au niveau de sa lisse avant, effleurait le bout des agrès rompus qui se balançaient tristement sous son beaupré dénudé.
Nous n’aurions pu, en toute conscience, choisir un meilleur jour pour notre régate, si même on nous eût donné à choisir parmi tous les jours qui se sont jamais levés sur des luttes solitaires et de solitaires agonies de navires, depuis que les pirates scandinaves se sont, pour la première fois, lancés vers l’ouest contre l’assaut des vagues atlantiques. Ce fut vraiment une belle joute. À l’arrivée, il n’y avait pas une longueur d’aviron entre la première et la seconde embarcation, la Mort venant bonne troisième au sommet de la houle suivante, autant qu’on en pouvait juger. Les dalots du brick gargouillaient doucement tous ensemble quand l’eau qui montait contre ses flancs s’abaissait nonchalamment avec un bruit doux de ressac, comme si elle jouait autour d’un immuable rocher. Ses pavois étaient partis de bout en bout, et l’on voyait le pont à fleur d’eau, comme un radeau, balayé entièrement de ses embarcations, de ses espars, de ses roufs, de tout, sauf de ses boucles et de ses entrées de pompes. J’en eus le navrant coup d’œil, tandis que je m’affermissais pour recevoir sur la poitrine le dernier homme à quitter le bord, le capitaine, qui se laissa littéralement tomber dans mes bras.
Ç’avait été un sauvetage étrangement silencieux, un sauvetage sans un cri, sans une seule parole, sans un geste ni un signe, sans un échange conscient de regards. Jusqu’au dernier moment, les hommes à bord ne lâchèrent pas les pompes qui crachaient deux clairs ruisseaux sur leurs pieds nus. Leur peau brune se montrait par les déchirures de leurs chemises et les deux petits groupes d’hommes à demi nus et en haillons continuèrent à se plier en deux, face à face, pour cette besogne qui leur brisait les reins, absorbés dans ce mouvement de va-et-vient, sans même avoir le temps de jeter un regard par-dessus leur épaule pour voir le secours qui leur venait. Au moment où nous accostions, sans qu’on prît garde à nous, une voix se fit entendre, un commandement hurlé d’une voix rauque ; et alors, tels qu’ils étaient, nu-tête, du sel gris séché dans les rides et les plis de leurs visages hirsutes, hagards, nous regardant d’un air stupide de leurs yeux rouges qui clignotaient ils lâchèrent les poignées d’un commun accord, trébuchant, se bousculant, et se laissant positivement tomber sur nos têtes. Le fracas qu’ils firent en se précipitant dans les embarcations eut pour effet de rompre étrangement cette illusion de dignité tragique que notre amour-propre attache aux combats des hommes et de la mer. En ce jour exquis de brise douce et paisible, de soleil voilé, périt mon amour romanesque pour ce que l’imagination des hommes a proclamé le plus auguste aspect de la Nature. La cynique indifférence de la mer devant les mérites de la souffrance et du courage humains, mise à nu dans cette opération ridicule et panique due à la cruelle extrémité où se trouvaient neuf bons et honnêtes marins, me révolta. Je discernai la duplicité de la mer jusque dans sa plus tendre humeur. Elle était ainsi parce qu’elle ne pouvait être autrement, mais mon respect terrifié des jours premiers avait vécu. Je me sentis prêt à sourire amèrement de son charme enchanteur et à contempler haineusement ses fureurs. En un moment, avant que nous eussions débordé, j’avais considéré froidement la vie de mon choix. Ses illusions s’étaient dissipées, mais sa séduction demeurait. J’étais enfin devenu un marin.
Nous avions souqué dur, un quart d’heure durant, puis, faisant lève-rames, nous attendîmes notre navire. Il venait vers nous, les voiles pleines, délicatement élancé, magnifiquement noble dans la brume. Le capitaine du brick, assis sur l’arrière, près de moi, le visage dans les mains, leva la tête et se mît à parler avec une sombre volubilité. Leurs mâts étaient partis et une voie d’eau s’était déclarée au cours d’un ouragan : ils avaient dérivé pendant des semaines, toujours aux pompes, et rencontré de nouveau du mauvais temps ; les navires qu’ils avaient aperçu ne les avaient pas vus ; la voie d’eau gagnait lentement, et la mer ne leur avait pas laissé de quoi faire un radeau. C’était dur de voir ainsi disparaître au loin navire après navire, comme si tous s’étaient mis d’accord pour nous noyer, ajouta-t-il. Mais ils avaient continué à essayer de maintenir le brick à flot aussi longtemps que possible, et à manœuvrer les pompes sans arrêt, avec des rations insuffisantes et la plupart du temps crues jusqu’à ce qu’hier soir, continua-t-il d’une voix monotone, juste comme le soleil se couchait, le cœur manque aux hommes.
Ici, il fit une pause presque imperceptible et reprit, avec exactement la même intonation:
Ils me dirent qu’on ne pouvait pas sauver le brick et que, quant à eux, ils en avaient assez. Je n’avais rien à dire à cela. C’était la vérité. Ce n’était pas une mutinerie. Je n’avais rien à leur dire. Ils passèrent la nuit, étendus sur l’arrière, aussi immobiles que des cadavres. Je ne me suis pas couché. Je restai de veille. Quand la première lueur du jour est apparue, j’ai aussitôt aperçu votre navire. J’ai attendu qu’il fit davantage jour. Je sentais sur mon visage la brise qui commençait à manquer. Alors j’ai crié aussi fort que je le pouvais: Regardez ce navire ! Mais deux hommes seulement se sont levés très lentement et sont venus près de moi. Longtemps nous ne fûmes que trois debout à vous regarder venir vers nous, tout en sentant la brise tourner presque au calme plat : mais d’autres, ensuite, se sont levés aussi, l’un après l’autre, et peu à peu j’ai eu tout mon équipage réuni derrière moi. Me tournant vers eux, je leur ai dit qu’ils pouvaient voir que le navire venait vers nous, mais que, par une si petite brise, il pourrait arriver trop tard, après tout, à moins que nous nous remettions à essayer de tenir le brick à flot assez longtemps pour vous permettre de nous sauver tous. Voilà ce que je leur ai dit et je leur ai donné l’ordre d’armer les pompes.
Il avait donné l’ordre et l’exemple aussi, en prenant lui-même les bringuebales, mais il paraît que les hommes restèrent un moment sans bouger, s’entreregardant d’un air de doute, avant de l’imiter.
Hi ! hi ! hi ! fit-il en éclatant d’un petit ricanement nerveux, fort inattendu, stupide, pathétique. Ils avaient perdu tout courage. On avait joué avec eux trop longtemps, expliqua-t-il en manière d’excuse, tout en baissant les yeux ; puis il se tut.
Vingt-cinq années sont un long espace de temps – un quart de siècle forme un passé confus et lointain ; mais aujourd’hui encore, je revois les pieds, les mains et le visage brun foncé de ces hommes dont la mer avait brisé le courage. Ils étaient immobiles, couchés sur le côté, sur le vaigrage, entre les bancs, en rond comme des chiens. L’armement de mon embarcation, appuyé sur les manches de ses avirons, regardait et écoutait, comme au spectacle. Le capitaine du brick releva soudain les yeux pour me demander quel jour on était.
Ils avaient perdu la date. Quand je lui eus dit qu’on était le dimanche 22, il fronça les sourcils tout en faisant un calcul mental, puis il hocha la tête tristement à deux reprises en regardant machinalement devant lui.
Il avait un aspect misérable, désordonné et farouchement triste. N’eût été l’inextinguible candeur de ses yeux bleus dont le regard las et malheureux se tournait à chaque instant – comme s’il ne pouvait trouver de repos nulle part ailleurs – vers son brick abandonné et en train de couler bas, on l’eût cru fou. Mais cet homme était trop simple pour devenir fou, de cette mâle simplicité qui seule permet que des hommes puissent supporter, sains et saufs de corps et d’esprit, une rencontre avec l’enjouement meurtrier de la mer ou avec sa moins abominable fureur.
Ni furieuse, ni enjouée, ni souriante, elle enveloppait à la fois notre navire au loin qui grossissait en se rapprochant de nous, nos embarcations avec les hommes que nous avions sauvés, et la coque démantelée du brick que nous laissions derrière nous, dans le vaste et paisible embrassement de sa quiétude, à demi noyée dans cette brume claire, comme en un rêve de tendre et d’infinie clémence. On ne voyait sur sa surface ni froncement, ni ride, pas le moindre pli. Et les lames de la légère houle étaient si lisses qu’on eût dit la gracieuse ondulation d’une pièce de soie d’un gris faiblement éclatant semée de rayons verts. Nous nagions sans forcer : mais quand le capitaine du brick, après avoir jeté un regard par-dessus son épaule, se leva avec une sourde exclamation, mes hommes mirent instinctivement leurs pelles à plat, sans commandement, et l’embarcation perdit son erre.
Il s’appuyait d’une forte étreinte à mon épaule, tandis que son autre bras étendu, rigide, montrait d’un doigt dénonciateur l’immense tranquillité de l’océan. Après cette première exclamation qui avait suspendu l’élan de nos avirons, il ne proféra plus un son, mais toute son attitude semblait crier avec indignation: Regardez ! Je ne pouvais imaginer quelle vision malfaisante lui était apparue. J’étais interdit, et l’étonnante énergie de son geste immobilisé fit battre mon cœur à coups précipités, en prévision de quelque chose de monstrueux et d’inattendu. Le silence autour de nous devint écrasant.
Pendant un moment la succession des ondulations soyeuses se déroula innocemment. Je les vis l’une après l’autre renfler la ligne brumeuse de l’horizon, loin, loin, au-delà du brick abandonné, et le moment d’après, balançant doucement et amicalement notre embarcation, chacune d’elles passait au-dessous de nous et s’éloignait. La cadence berceuse de cette montée et de cette descente, la constante douceur de cette irrésistible force, le grand attrait des eaux profondes réchauffait délicieusement mon cœur, comme le subtil poison d’un philtre. Mais tout cela ne dura que l’espace de quelques apaisantes secondes avant que moi aussi je me misse debout brusquement, en faisant rouler l’embarcation comme l’eut fait le plus parfait terrien.
Quelque chose d’effrayant, de mystérieux, de soudain et de confus venait de se produire. J’y assistais avec une terreur incrédule et fascinée, comme on observe les mouvements confus et rapides d’un acte de violence commis dans l’obscurité. Comme à un signal donné, le déroulement de ces lisses ondulations sembla s’arrêter soudain autour du brick. Par une étrange illusion d’optique, la mer tout entière parut s’élever au-dessus de lui dans un soulèvement accablant de toute sa soyeuse surface, où, en un seul endroit, un jet d’écume jaillit avec violence. Puis tout cet effort tomba. Tout avait disparu : la houle unie reprit son cours comme auparavant depuis l’horizon, à une cadence régulière, passant au-dessous de nous en balançant doucement et amicalement notre embarcation. Au loin, là où se trouvait le brick, une tache blanche, bouillonnante, ondulant à la surface de l’eau d’un gris d’acier semée d’éclats verdâtres, diminua rapidement dans un susurrement, comme de la neige qui fond au soleil. Et le calme infini, après cette initiation à la haine implacable de la mer, me sembla chargé de pensées redoutables et de sombres pressentiments. Disparu ! lança du fond de sa poitrine, le brigadier du canot d’un ton définitif. Il cracha dans ses mains et étreignit plus fortement son aviron. Le capitaine du brick abaissa lentement son bras rigide et regarda nos visages, dans un silence solennel et chargé de pensées qui nous invitait à partager sa terreur ingénue et stupéfaite. Tout d’un coup il s’assit à mon côté et se pencha gravement en avant vers mes hommes qui, souquant tous ensemble d’une nage longue et souple, tenaient fidèlement leurs yeux fixés sur lui.
Aucun navire n’aurait pu faire mieux, leur déclara-t-il, d’un ton ferme, après un moment de silence tendu, pendant lequel il sembla, les lèvres tremblantes, chercher les mots qui convenaient à un si haut témoignage.
Il était petit, mais il était bon. Je n’avais pas d’inquiétude. Il était solide. Au dernier voyage j’avais ma femme et mes enfants à bord. Aucun autre navire n’aurait pu supporter comme ça le mauvais temps qu’il lui a fallu endurer pendant des jours et des jours, jusqu’à ce que nous ayons été démâtés il y a quinze jours. Il était complètement épuisé, voilà tout. Vous pouvez me croire. Il a tenu sous nous pendant des jours et des jours, mais il ne pouvait pas tenir perpétuellement. C’était déjà assez long. J’aime mieux que ce soit fini. Jamais meilleur navire ne fut abandonné pour couler en un pareil jour.
Il était qualifié pour prononcer l’oraison funèbre d’un navire, ce fils d’une vieille race maritime, dont l’existence nationale, si peu souillée par les excès des viriles vertus, n’avait demandé à la terre que le point d’appui le plus restreint. Les mérites de ses ancêtres, marins habiles, et l’ingénuité de son cœur le rendaient bien propre à pronon­cer cet excellent discours. Rien ne manquait à son ordonnance, ni la piété, ni la foi, ni ce tribut de louange qu’on doit à la vertu des morts, avec l’édifiant récit de leurs exploits. Il avait aimé ce navire qui avait vécu, qui avait souffert, et il était heureux de le savoir en repos. C’était vraiment un excellent discours. Et orthodoxe, en outre, par sa fidélité à l’article cardinal de la foi d’un marin dont c’était là la confession simple et sincère. Les navires sont bons. Ils le sont. Ceux qui vivent avec la mer doivent, envers et contre tout, rester persuadés de cette croyance : et il me vint à l’esprit, tandis que je le regardais à la dérobée, que certains hommes, en honneur et conscience, avaient justement droit à prononcer l’oraison funèbre due à la constance d’un navire dans la vie et la mort.
Après quoi, assis près de moi, laissant pendre sur ses genoux ses mains jointes, il ne fit plus le moindre mouvement jusqu’à ce que l’ombre de la voilure de notre navire vînt tomber sur l’embarcation. Alors l’éclatant hourra qui accueillait le retour des vainqueurs avec leur prix lui fit lever un visage troublé où parut un faible sourire de douloureuse indulgence. Ce sourire du digne descendant des plus anciens marin, dont l’audace et la hardiesse n’avaient laissé aucune trace de grandeur et de gloire sur les eaux, compléta le cycle de mon initiation. Sa tristesse apitoyée laissait entrevoir la profondeur infinie d’un savoir héréditaire. Le chaleureux éclat des hourras en résonnait comme un bruit enfantin de triomphe. Notre équipage criait avec une immense confiance – braves gens – ! Comme si jamais quelqu’un pouvait se prévaloir d’avoir triomphé de la mer, qui a trahi tant de navires d’un grand nom, tant d’hommes orgueilleux, tant d’ambitions avides de renom, de pouvoir, de richesse, de grandeur !
Comme j’accostais l’embarcation sous les palans, mon capitaine, de fort bonne humeur, étendant sur la lisse ses bras rouges marqués de taches de rousseur, se pencha pour m’interpeller sarcastiquement des profondeurs de sa barbe de philosophe cynique :
Ainsi, après tout, vous avez ramené votre embarcation, n’est-ce pas ?
Le sarcasme était son genre et le moins qu’on en puisse dire est qu’il lui était naturel. Cela ne l’en rendait pas plus aimable. Mais il est convenable et avantageux de se conformer au genre d’un commandant. Oui, j’ai ramené l’embarcation en bon état, commandant répondis-je. Et le brave homme ne put que me croire. Ce n’était pas à lui qu’il appartenait de discerner sur moi les traces de ma récente initiation. Et pourtant, je n’étais pas exactement le même jeune homme que celui qui, plein d’impatience, avait emmené l’embarcation pour une course avec la Mort, et gagné finalement le prix de neuf vies humaines.
Déjà c’est avec d’autres yeux que je considérais la mer. Je la savais capable de trahir la généreuse ardeur de la jeunesse, aussi implacablement qu’elle avait, sans souci du bien ou du mal, trahi la plus basse rapacité ou le plus noble héroïsme. Ma conception de sa magnanime grandeur avait vécu. Et je contemplais la véritable mer, la mer qui se fait un jeu des hommes jusqu’à briser leurs cœurs, et qui use les robustes navires jusqu’à la mort. Rien ne peut émouvoir l’invincible amertume de son âme. Ouverte à tous et fidèle à personne, elle exerce son charme à défaire les plus braves. Aimer la mer est chose vaine. Elle ignore les liens de la foi donnée, la fidélité à l’infortune, à la longue camaraderie, à la longue dévotion. Grande est l’offre de sa perpétuelle promesse ; mais l’unique secret de sa possession, c’est la force, la force – la force jalouse, et toujours vigilante, de celui qui détient sous son toit un trésor convoité.

Joseph Conrad Le Miroir de la mer       1906

C’est pas l’homme qui prend la mer
C’est la mer qui prend l’homme
Tatatin
Moi la mer elle m’a prit
J’me souviens
Un mardi

J’ai troqué mes santiags
Et mon cuir un peu zone
Contre une paire de Dock Side
Et un vieux ciré jaune

J’ai déserté les crasses
Qui m’disaient
Soit prudent
La mer c’est dégueulasse
Les poissons baisent dedans

Dès que le vent soufflera
Je repartira
Dès que les vents tourneront
Nous nous en allerons

C’est pas l’homme qui prend la mer
C’est la mer qui prend l’homme
Moi la mer elle m’a prit
Au dépourvu
Tant pis

J’ai eu si mal au cœur
Sur la mer en furie
J’ai vomi mon quatre heure
Et mon minuit aussi

J’me suis cogné partout
J’ai dormi dans des draps mouillés
Ca m’a coûté des sous
C’est la d’plaisance, c’est l’pied

Dès que le vent soufflera
Je repartira
Dès que les vents tourneront
Nous nous en allerons

Oh oh oh oh oh hissez haut ho ho ho !

C’est pas l’homme qui prend la mer
C’est la mer qui prend l’homme
Mais elle prend pas la femme
Qui préfère la campagne

La mienne m’attend au port
Au bout de la jetée
L’horizon est bien mort
Dans ces yeux délavés

Assise sur une bite d’amarrage
Elle pleure
Son homme qui la quitte
La mer c’est son malheur

Dès que le vent soufflera
Je repartira
Dès que les vents tourneront
Nous nous en allerons

C’est pas l’homme qui prend la mer
C’est la mer qui prend l’homme
Moi la mer elle m’a prit
Comme on prend un taxi

Je f’rais le tour du monde
Pour voir chaque étape
Si tous les gars du monde
Veulent bien m’lâcher la grappe

J’irais aux quatre vents
Foutre un peu le boxon
Jamais les océans
N’oublieront mon prénom

Dès que le vent soufflera
Je repartira
Dès que les vents tourneront
Nous nous en allerons

Oh oh oh oh oh hissez haut ho ho ho !

C’est pas l’homme qui prend la mer
C’est la mer qui prend l’homme
Moi la mer elle m’a prit
Et mon bateau aussi

Il est fier mon navire
Il est beau mon bateau
C’est un fameux trois mâts
Fin comme un oiseau

Tabarly, Pageot,
Kersauson et Riguidel
Naviguent pas sur des cageots,
Ni sur des poubelles

Dès que le vent soufflera
Je repartira
Dès que les vents tourneront
Nous nous en allerons

C’est pas l’homme qui prend la mer
C’est la mer qui prend l’homme
Moi la mer elle m’a prit
Je m’souviens
Un vendredi

Ne pleure plus ma mère
Ton fils est matelot
Ne pleure plus mon père
Je vis au fil de l’eau

Regardez votre enfant
Il est parti marin
Je sais c’est pas marrant
Mais c’était mon destin

Dès que le vent soufflera
Je repartira
Dès que les vents tourneront
Nous nous en allerons

Dès que le vent soufflera
Je repartira
Dès que les vents tourneront
Nous nous en allerons
De requin !

Dès que le vent soufflera
Je repartira
Dès que les vents tourneront
Nous nous en allerons
Dès que le vent soufflera
Nous repartira
Dès que les vents tourneront
Je me n’en allerons
De lapin
!

Renaud

2 04 1881                            Ouverture de l’École d’application de l’infanterie de Saint-Maixent ; elle sera transférée à Montpellier en 1967.

04 1881                                Création de la Caisse Nationale d’Épargne.

25 04 1881                          250 000 Allemands remettent au chancelier de l’empire une pétition demandant le retrait des mesures d’émancipation des Juifs et l’interdiction de toute immigration nouvelle : c’est le début de l’antisémitisme moderne. Si le mouvement de retour en Palestine est déjà lancé, c’est vers les États-Unis qu’émigrent en grande majorité les victimes des pogroms renaissants : la communauté juive aux États-Unis  compte 250 000 personnes. Mais on verra aussi une communauté juive à Kaifeng, dans la province chinoise du Henan, au nord-ouest de Shangaï.

16 06 1881                          Jules Ferry institue la gratuité de l’enseignement primaire, de 6 à 13 ans (ce n’est pas à proprement parler l’école qui est obligatoire, mais l’enseignement)

13 06 1881                            Le capitaine de l’US Navy De Long, et son équipage, assistent, impuissants à l’écrasement par les glaces de la Jeannette, par 77°17′N et 155°48′E, à proximité d’îles auxquelles il a donné son nom : Jeannette et Henrietta.

Dès le début novembre, De Long notait :

Passant mes habits à la hâte, je regarde la course des glaçons, plus bruyante et désordonnée que jamais. D’immenses blocs se rencontrent, s’écrasent, ou, lancés sur notre champ, y font de larges cassures ; la glace se brise et se soulève. À chaque charge de l’ennemi, le navire se plaint, il craque dans toute sa membrure ; à chaque instant, je crois le voir arraché de son berceau. La pression est énorme ; le vacarme assourdissant. Je ne connais dans le vaste monde, aucun autre bruit qui approche cela. Les roulements et les éclats du tonnerre, les cris stridents, les plaintes, les rugissements, les craquements d’une maison qui s’effondre, combinez le tout, et vous aurez quelque idée de la commotion atmosphérique produite par ces convulsions de la banquise. Des blocs gigantesques, de sept à huit mètres de hauteur soulevés sens dessus dessous, se heurtent lourdement, et entre eux s’amassent ou s’écroulent des masses énormes de débris tabulaires : on dirait une vaste marbrerie flottante. Parfois tout s’arrête ; quelque dalle épaisse se sera achoppée sur notre champ ou en dessous ; d’autres la pressent, la poussent ; nouveaux crépitements, nouvelles clameurs : le plan des glaces s’étire, s’allonge, se gonfle en dômes ça et là. Crac ! il cède tout d’un coup, ses abords sont emportés, les dômes se fendent, la détente arrive et le défilé reprend avec ses rugissements, ses éclats , ses cris.

La Jeannette avait commencé par être la Pandore, yacht de plaisance à bord duquel sir Allen Young en compagnie de Mac Clintock avait retrouvé en 1857 les traces de l’expédition de sir John Franklin, en 1845. C’est le déjà très connu sir James Gordon Bennett, propriétaire du New York Herald, et sponsor de Stanley, qui avait voulu confirmer au pôle les exploits de Stanley sous les tropiques en achetant la Pandore et en en confiant le commandement à George Washington De Long, descendant d’une famille de huguenots français. L’objectif précis était le franchissement du passage du nord-est. Il va appareiller de San Francisco le 8 juillet 1879 : ce jour-là, Nordenskjöld n’avait plus que neuf jours à rester prisonnier des glaces, après lesquels trois jours de navigation lui suffiront pour atteindre le détroit de Béring. La position de grand patron de presse de son sponsor ne pouvait laisser De Long dans l’ignorance du projet de Nordenskjöld, mais il savait aussi qu’il était parti depuis plus d’un an, qu’on n’avait aucune nouvelle de lui et qu’il était venu sans doute compléter la liste déjà longue des victimes de l’Arctique. Les deux navires se croiseront début août dans les parages des Aléoutiennes, mais personne ne peut assurer que De Long apprit la victoire du professeur suédois. Étrangement, le drame de De Long sera perçu comme antérieur à l’exploit de Nordenskjöld, alors que ce dernier a franchi le détroit de Béring plus de deux ans avant la mort de De Long.

Il avait laissé des instructions précises pour l’engagement de l’équipage : célibataires, santé parfaite, force considérable, tempérance éprouvée, gaieté. Lire et écrire l’anglais. Excellents marins, ça va de soi. Musiciens, si possible. Préférer Norvégiens, Danois ou Suédois ; éviter Anglais, Irlandais, Écossais ; refuser sans merci Français, Italiens, Espagnols.

Les 32 hommes et les 23 chiens quitteront le navire en tirant sur la banquise 5 traîneaux, 2 cotres et une baleinière. Le 29 juillet – ils mènent leur vie de forçat depuis déjà plus d’un mois -, ils croient toucher terre : ce n’est qu’une île qu’ils baptiseront Bennet. Ils y resteront jusqu’au 7 août, se nourrissant d’oiseaux gras frits dans la graisse d’ours, buvant une eau délicieuse prise dans les ruisseaux. A la mi-septembre, deux jours d’une tempête furieuse séparent les trois bateaux ; le 17 les 13 hommes du cotre de De Long accostent sur la côte de Sibérie, près de l’embouchure de la Léna : ce ne sera plus qu’un interminable calvaire qui se terminera par la mort des derniers hommes vers le 1 novembre, de faim, d’épuisement…
Le 9 octobre, De Long avait envoyé les deux plus valides, Ninderman et Noros, chercher du secours :
Ils partirent sans vivres, avec une carabine, quarante cartouches, deux onces d’alcool. Ils auraient dû mourir et ne moururent point.
Ils marchèrent au milieu des tempêtes de neige tourbillonnante, ou sous des vents debout d’une froidure polaire. Ils enfoncèrent dans le fleuve quand la glace craqua sous leur poids ; ils dormirent, par des nuits affreuses, dans des tanières de neige. Ils burent du
thé fait de feuilles de saule ; ils mangèrent des semelles de botte bouillies à l’eau chaude, puis grillées sur la braise, des os de renne qu’ils faisaient charbonner sur le feu, du poisson pourri qui s’émiettait sous les doigts, et, lanière par lanière, un grand morceau d’un pantalon en peau de phoque ; Noros cracha le sang deux fois, tous deux eurent la dysenterie ; enfin, au bout d’une dizaine de jours, ils atteignirent une cabane habitée. Mais nul ne les comprit parmi les pauvres sauvages dans les campements d’hiver desquels on les conduisit en traîneaux… Ils ne purent rien pour le capitaine… Et le capitaine était mort.

Frédéric Bernard Revue Le Tour du Monde.

Les 10 hommes embarqués sur le petit cotre ont disparu : nul ne les a jamais revus. Mais les 10 hommes de la baleinière commandée par Melville eurent plus de chance : la baleinière traversa la tempête sans avarie majeure et accosta chez des Yakoutes, les gens les plus braves et les plus hospitaliers du monde. Prévenu un peu plus tard que deux blancs étrangers vivaient dans une station près de la Léna, il vint les retrouver : c’était bien les deux hommes que De Long avait envoyé en avant : trop faibles pour participer aux recherches, ils se referont une santé pendant que les autres, durant 23 jours, par un froid glacial, parcoururent plus de mille kilomètres pour retrouver De Long et ses 9 compagnons – l’un d’eux était déjà mort avant leur départ – en vain… Ce n’est qu’au printemps suivant qu’ils y parvinrent, accompagnés de Ninderman, un des deux rescapés de De Long, commençant par découvrir une Remington pendue à un faisceau de quatre morceaux de bois, puis une bouilloire, puis les corps : le carnet sur lequel De Long écrivait depuis le départ du navire, se trouvait à trois ou quatre pieds de lui :

  • 11 octobre. Cent vingt et unième jour. Rafales du sud-ouest et neige. Impossible de marcher. Pas de gibier. Une cuillerée de glycérine dans l’eau chaude. Presque plus de bois.
  • 12 octobre. Cent vingt-deuxième jour. Déjeuner : notre dernière glycérine. Une couple de poignées de saule arctique en infusion dans la marmite. Chacun de plus en plus faible ; il nous reste à peine assez de forces pour rapporter du bois. Bourrasques du sud-ouest ; neige.
  • 13 octobre. Cent vingt-troisième jour. Thé de saule. Vent grand frais du sud-ouest. De Nindemann, pas de nouvelles ! Si Dieu ne se montre, nous sommes perdus. Rester ici, c’est la mort par la faim ; marcher, ce n’est pas possible contre cette bise. Tout au plus si nous avons fait un mille cette après-midi : encore a-t-il fallu traverser un bras, ou peut-être un coude du fleuve. En arrivant de l’autre côté, nous ne voyons plus Lee. On campe dans un trou de la berge. J’envoie à la recherche de notre camarade. Il s’était couché sur la neige, attendant la mort. Le soir, tous se réunissent pour dire le Notre Père et le Symbole des Apôtres. Vent terrible. Atmosphère en branle. Nuit affreuse.
  • 14 octobre. Cent vingt-quatrième jour. Déjeuner : thé de saule ; dîner : idem, plus une demi cuillerée à café d’huile d’amande douce. Alexey a tué un ptarmigan, on le fait cuire pour le souper.
  • 15 octobre. Cent vingt-cinquième jour. Déjeuner : thé de saule et deux vieilles bottes. Partons au lever du soleil. Alexey tout à fait à bout. Lee aussi. Trouvons un chaland vide près duquel on campe. Vers le crépuscule, il nous semble voir de la fumée dans le sud.
  • Dimanche, 16 octobre. Cent vingt-sixième jour. Alexey très mal. Service divin.
    17 octobre. Cent vingt-septième jour. Alexey est mourant. Le docteur le baptise. Lu la prière des agonisants. Anniversaire de M. Collins : ses quarante ans. Au coucher du soleil, Alexey rend le dernier soupir. Mort de faim. Je le couvre du pavillon ; nous le déposons dans le bateau.
  • 18 octobre. Cent vingt-huitième jour. Temps calme et doux, neige. Après midi, nous portons Alexey sur le fleuve gelé ; nous le recouvrons de larges dalles de glace.
  • 19 octobre. Cent vingt-neuvième jour. Coupé la toile de la tente pour nous envelopper les pieds. – Le docteur prend les devants pour chercher un meilleur gîte ; nous ne le rejoignons qu’à la nuit close.
  • 20 octobre. Cent trentième jour. Beau soleil, grand froid. Lee et Kaack à bout.
    Vendredi, 21 octobre. Cent trente et unième jour. Vers minuit, trouvé Kaack mort entre le docteur et moi. Lee mort à midi : j’ai lu la prière des agonisants quand il sentit qu’il allait finir.
  • Samedi, 22 octobre. Cent trente-deuxième jour. Trop faibles pour porter sur la glace les corps de Lee et de Kaack. Le docteur Collins et moi les déposons derrière un tournant, hors de vue. Mes yeux se ferment.
  • Dimanche, 23 octobre. Cent trente-troisième jour. Très faibles tous. Dormi ou reposé tout le jour ; le soir pourtant nous allons ramasser du bois. Lu une partie du service divin. Nos pieds sont très douloureux. Plus de chaussures.
  • Lundi, 24 octobre. Cent trente-quatrième jour. Nuit très dure.
  • Mardi, 25 octobre. Cent trente-cinquième jour.
  • Mercredi, 26 octobre. Cent trente-sixième jour.
  • Jeudi, 27 octobre. Cent trente-septième jour. Iversen agonise.
  • Vendredi, 28 octobre. Cent trente-huitième jour. Iversen a passé, ce matin de bonne heure.
  • Samedi, 29 octobre. Cent trente-neuvième jour. Dressler mort cette nuit.
  • Dimanche, 30 octobre. Cent quarantième jour. Boyd et Gôrtz morts dans la nuit. M. Collins mourant.

George Washington De Long

26 07 1881                          Création de l’École Normale Supérieure de jeunes filles à Sèvres.

3 08 1881                            Les Suisses Mummery et Burgener gravissent le Grépon, 3484 m. dans les Aiguilles de Chamonix.

08 1881                               L’expédition Greely, ce point noir de l’histoire américaine dans l’Arcti­que, dira Peary.

En 1881, le lieutenant Adolphus Washington Greely est chargé par son gouverne­ment de diriger la station polaire américaine de Fort Conger, installée par le Protée. 81° 44′ lat. N. 64° 45′ long. O. Cette station faisait partie du programme d’action de la Seconde Année Polaire Internationale. C’était à l’époque la station située au point le plus septentrional du monde. Faute de ressources suffisantes du gouvernement, c’était aussi une des plus démunies. Secondé par Lockwood, un explorateur de tout premier plan, qui a battu le record de l’Anglais Markham en atteignant la latitude de 83° 24′, [725 km du pôle] le lieutenant Greely, du 5° régiment de cavalerie, remplit sa mission pendant une année avec une remarquable énergie. Il consigne en de très nombreuses notes magnétiques, météorologiques, océanogra­phiques, zoologiques, botaniques les plus importantes observa­tions scientifiques qu’aucune équipe polaire ait jusqu’alors été en mesure de rassembler. Le printemps s’achève. Les explora­teurs se préparent gaiement au retour. Selon les plans, un navire en effet doit, au cours de l’été 1882, se porter aux abords du chenal de Robeson, à Fort Conger, pour rapatrier l’expédition. Il est convenu que, si ce navire ne parvient pas à les atteindre, des vivres seront déposés sur l’île Littleton (aux abords d’Etah) et sur la pointe du cap Sabine (île Pim) immédiatement à l’est de l’entrée du fjord Alexandra. On l’attend d’un jour à l’autre. Hélas ! rien ne paraît à l’horizon. Pour des raisons diverses, le navire, cette année-là, n’a pas été envoyé au-delà du détroit de Smith. En 1883, armé en toute hâte par le gouvernement fédéral qui est pris d’inquiétude, un second navire, le Proteus, repart vers le nord mais fait malheureusement naufrage dans le détroit de Smith à plus de 200 miles au sud de la station, avant même d’avoir pu l’atteindre. Pour différents motifs, ce navire n’est pas remplacé.

Très autoritaire, Greely va, chaque jour davantage, se trouver discuté par ses compagnons. Déjà, le chef d’expédition ne correspond plus avec son second, Kilingsbury – et ce depuis le jour du départ du Proteus -, que par des notes, se refusant à lui parler ! Chaque partenaire a, du reste, par disposition spéciale, le droit singulier de faire grève ou de rompre son contrat. Toutes les conditions sont de la sorte réunies pour qu’un drame se noue. De semaine en semaine, il va lentement se dérouler et la base de Greely se transformer en camp de la haine et de la  mort lente.

1883, nous sommes en été : Greely et vingt-quatre compa­gnons (dont deux Groenlandais d’Upernavik qui s’avéreront d’excellents chasseurs), terriblement inquiets de ne pas voir arriver le navire attendu depuis deux ans, quittent leur base de la baie de Lady Franklin et, par leurs propres moyens (deux canots et un petit youyou), font route vers le sud [de la baie de Lady Franklin au cap Sabine, il y a 825 km qu'ils mettront 51 jours à couvrir]. Selon des instructions écrites à suivre en cas de détresse, Greely se déplace le long de la côte ouest du chenal Kennedy et du bassin de Kane, soit le long de la côte orientale de la Terre d’Ellesmere, inhabitée et fort englacée. Erreur capitale et difficilement compréhensible après les expériences des Améri­cains Kane et Hayes, auxquels la familiarité avec les Esqui­maux Polaires nord groenlandais  avait été salutaire, sinon  salvatrice, durant leurs expéditions de 1853-1855 et 1860-1861. Cet étrange itinéraire de Greely le long d’une côte à la glace stérile et déserte ne pouvait apporter aucun contact avec les  Esquimaux d’Etah et, par conséquent, aucune aide de leur part .

Près du cap Sabine, sur une petite butte, Greely découvre des caisses de vivres apportées par le Proteus, phoquier de 467 tonneaux : cinq cents rations de pain, du thé et des conserves. C’est ainsi qu’il apprend que ce navire a fait naufrage, au nord du cap Sabine, le 23 juillet 1883. Dans un message trouvé le I° octobre 1883, parmi les caisses, le capitaine du Proteus, B.A. Garlington, déclare que le gouvernement fédéral ne désespère pas de sauver l’expédition – que Greely et ses compagnons ne perdent pas courage, dit-il en substance. Greely remet donc à une date ultérieure la poursuite de la retraite vers le sud. L’hiver, du reste, approche et il n’est que temps de construire un abri afin de pouvoir mieux affronter le froid : il s’installe à l’ouest du cap Sabine sur la plage nord de l’île Pim au camp dit Clay. Nous en sommes, à notre camp actuel du fjord Alexandra, éloignés seulement de quelques kilomètres.

Camp Clay, 78° 54′ N. 74° 03′ O. Troisième hiver sous une hutte recouverte par la baleinière miraculeusement portée par les flots, après son abandon. Ils ont quarante jours de vivres, mais qu’importe ! Ne vont-ils pas être prochainement relevés ?

L’attente se prolongera. plus de deux cent cinquante jours. Les glaces sont, cette année-là, très abondantes et les deux navires envoyés à leur rencontre (Proteus et Neptune) n’ont pu les atteindre. Qui plus est, la dérive des glaces empêche Greely de gagner la côte groenlandaise. Oserai-je dire que – connaissant très bien le secteur – cet argument ne me convainc pas : au cas où le détroit n’est pas franchissable par bateau l’été (du fait du mauvais temps ou des glaces), en revanche, par traî­neaux, l’hiver (dès décembre) et à l’avant-printemps, le détroit peut, à pied où à traîneau, être franchi ; mon exploration présente en porte témoignage. Mais il semble que Greely, épuisé, s’accroche à ses instructions et à ce petit et dernier dépôt du cap Sabine. Ancré à cette côte d’Ellesmere inhabitée, il ne croit pas devoir se porter, aussi vite que possible, alors qu’il est encore en force, sur la côte ouest- groenlandaise, dans les villages esquimaux d’Anoritoq, d’Etah, bien connus depuis les expéditions de Kane et de Hayes. Il pouvait, à tout le moins, envoyer une mission pour réclamer du secours, au lieu de faire explorer l’ouest de l’île Pim, ce qu’il entreprend, à plusieurs reprises, avec des hommes affamés.

La chasse est très médiocre malgré la présence des Groen­landais. Les explorateurs en sont vite réduits à manger du lichen de roche, leurs vêtements sont en loques. Au début, quelques crevettes sont bien pêchées sur le bord de la banquise. Plusieurs renards, même, capturés et mangés. Mais très vite, c’est la famine. Les appâts des pêcheurs sont bientôt de la chair humaine pourrie. Après des souffrances inouïes, dix-huit d’entre ces hommes vont mourir de froid et de faim l’un après l’autre. Juste avant le retour du soleil, un seul est manquant (mort le 18 février), six meurent en avril, quatre en mai et sept en juin (le dernier à Godhavn, le 8 juillet, après le sauvetage). Parmi eux : l’admirable Lockwood ; le Groenlandais Chris­tiansen ; Kilingsbury, le second, auquel Greely refusera de parler jusqu’à son agonie ; Octave Pavy, l’explorateur-médecin, [de nationalité française] apprécié de tous, qui, se sentant condamné, se suicide en avalant ce qui reste de la pharmacie et se jette à l’eau pour ne pas être mangé. Jens, qui se noie en chassant le phoque… Il est très vraisemblable que les morts aient été la dernière ressource des survivants affamés. C’est sans doute le médecin Pavy qui, découpant habilement avec son scalpel la chair utile des morts, notamment dans l’espace intercostal, a permis au groupe de survivre. Dépeçage également des cuisses, des bras et des jambes. Ultimes marques de respect ? La face, les mains et les pieds ne furent pas touchés. Pavy était si habile que seul un examen attentif a permis de déceler le travail chirurgical qu’il exécutait sous la peau. Après sa mort, les corps des nouvelles victimes (quatre) ont été raclés par les affamés et démembrés à un point tel qu’il n’a pas été possible d’en rassembler les restes épars. Officiellement, ces quatre, ainsi que Pavy, ont été consi­dérés comme perdus… en mer. Afin de faire bon poids, dans les bières des autres, les sauveteurs mirent… des pierres en guise de squelettes. Mais écoutons plutôt le bouleversant récit de Greely, dans son journal intitulé Dans les glaces arctiques, relation de l’expédition américaine à la baie de Lady Franklin. Paris, Hachette 1889 :

  • 25 février l’état de Lockwood devient grave. Nul signe de scorbut, mais un très grand affaiblissement, La faiblesse de Lockwood devient de plus en plus alarmante… on lui accorde une allocation supplémentaire de vivres, quatre onces de guillemots crus…
  • 8 avril Lockwood a une syncope, puis une sorte de fièvre cérébrale.
  • 20 mai Israël, l’astronome, plus faible encore que les autres. Sur les conseils du médecin, et pour lui donner une dernière chance, on lui sert quatre onces de corbeau, la seule viande qui nous reste… Ralston est mort ce matin, à 1 heure. Un peu avant son dernier soupir, Israël avait réintégré notre sac, j’y suis resté jusqu’à cinq heures ; le contact glacé du cadavre m’a forcé de chercher un autre asile…
  • 26 mai Si nous vivons encore, c’est parce que nous voulons vivre. Cette nuit a été vraiment affreuse…
    Le mois de juin et l’été s’ouvrent de la façon la plus sinistre. Les rafales hurlent, la neige fouette les airs… Nous sommes encore quatorze, mais la mort nous a tous plus ou moins frottés de son aile. Le terme ne tardera guère…
  • 4 juin  Nous n’avons plus la force de creuser une fosse pour enterrer nos morts…  Notre condition devient chaque jour plus horrible.
  • 5 juin  Journée claire, calme et chaude. J’ai pu me traîner sur les roches et y cueillir du lichen.
  • 6 juin    Malgré les promesses faites par le soldat C. B.  Henry, il vient de reconnaître qu’il a dérobé à l’ancien campement un lot de peaux de phoque [avec laquelle on préparait la soupe]. Il en a de même un paquet caché quelque part. Henry répond hardiment, sans frayeur ni contrition, et je remets aux sergents l’ordre écrit de le fusiller :

Parages du cap Sabine, 6 juin 1884.Aux sergents Brainard, Long, Frederik :

malgré les assurances que le soldat C.B. Henry nous a données, il vient de reconnaître avoir volé à l’ancien campement des courroies de peu de phoque… il sera … exécuté dans la journée, toutes précautions prises pour qu’il ne puisse nuire à personne. Vous tirerez, suivant l’usage, avec deux cartouches à balle et une cartouche à blanc. Cet ordre est impératif et absolument nécessaire pour conserver aux autres quelques chances de survie. Signé : A.W. Greely, premier lieutenant au 5° de cavalerie, etc., commandant l’expédition de la baie de Lady Franklin.

Vers 2 heures, on  entendit deux coups de feu… Chacun, sans exception, reconnut que   le malheureux avait mérité son sort…

  • 8 juin journée calme et claire… Je n’ai récolté qu’un demi­ litre de lichen… soupé d’un ragoût de courroies, les dernières… de tripes de roches et de lichen de rennes.
  • 9 juin Schneider, les genoux raides et enflés… Symptômes de scorbut. Il divague un peu ce soir. Souper : tripes de roches. thé, une paire de gants. Faute d’appâts, on ne prend plus guère de crevettes. Elison… lègue ses bras et ses jambes au Musée du service militaire et, de fait, son cas est réellement singulier ; Biederbick, l’infirmier, s’occupe à en rédiger l’observation détaillée…
  • 20 juin il y a aujourd’hui six ans que je suis marié ; il y en a trois que j’ai quitté ma femme pour venir ici. Quand verrai je la fin de cette mort vivante ! Tout ce que je réussis à faire ce jour-là est de me traîner sur les roches les moins éloignées de la tente pour trouver du lichen…
  • 21 juin 11 heures du matin. Rafale du sud…
  • 22 juin 1884. Grâce à… Frederik ou Brainard, je ne sais plus lequel des deux, nous avons pu boire un peu d’eau fraîche. Le soir, un peu avant minuit, je distingue clairement le bruit d’un sifflement de machine à vapeur… D’une voix affaiblie, je demande à Brainard et à Long s’ils ont encore la force de sortir… Ils répondent qu’ils vont essayer… Le pavillon de détresse abattu par le vent est redressé… Une longue discussion s’établit au sujet de ce bruit de sifflet… Mais des voix étrangères se font entendre, on m’appelle par mon nom…

D’un navire américain, la Thétis, débarquent rapidement en effet quelques marins. Ils sont saisis d’épouvante devant le tableau qu’offrent ces deux hommes qui se traînent sur la plage. Sur une petite éminence, ils aperçoivent enfin une tente battue par le vent, d’où partent des gémissements. Un des marins éclate en sanglots. Faute de pouvoir trouver assez vite la porte de l’abri, la toile est entaillée au couteau.

La vision découverte est un spectacle d’horreur. Sur l’un des cotés, près de l’entrée, la tête tournée vers l’extérieur était étendu un homme apparemment déjà mort. La mâchoire pendante, il nous regardait les yeux ouverts, fixes et vitreux, les lèvres sans vie. De l’autre coté, il y avait un autre homme, vivant mais sans mains et sans pieds, avec une cuillère attachée au moignon de son bras droit… Vis à vis, marchant sur ses mains et ses genoux, un homme noir avec une longue barbe désordonnée dans une robe sale et déchirée, une petite calotte rouge sur la tête et des yeux brillants et fixes.

Quand Colwell apparut (adjoint du commandant de la Thétis, le Capitaine Winfield Scott Schley), il se souleva et mit ses lunettes.

  • Qui êtes-vous ? lui demanda Colwell
    L’homme ne répondit point et le regarda, l’air hébété.
  • Qui êtes-vous ? dit-il de nouveau. L’un des hommes leva les yeux.
  • C’est Greely, le major Greely
    Colwell alors rampa vers lui et, le prenant par la main lui dit :
  • Greely… est-ce donc possible que ce soit vous ?

Récit de Jean  Malaurie Les derniers rois de Thulé        Plon  5° édition 1989

Trois ans après le drame de De Long, cet autre drame qui glace d’épouvante, n’est pas sans rappeler par son horreur celui du Naufrage de la Méduse, 65 ans plus tôt : un commandement militaire, non pour faire la guerre mais pour affronter les risques d’une expédition, dont ils n’ont pas l’expérience. Ne peut-il s’agir que des aléas de tous ceux qui essuient les plâtres ? Moins de dix ans plus tôt,  les hommes du Polaris qui savaient eux aussi ce qu’est la zizanie, étaient sortis vivants de huit mois de dérive sur des bouts de glace parce qu’ils avaient à leurs cotés quatre Esquimaux ; les hommes de Greely, refusant la solution qui leur aurait fait rejoindre une côte fréquentée par les Esquimaux s’étaient faits piéger par les dissensions, la haine, puis la mort, de faim, de 17 hommes.

4 09 1881                           Jean-Louis Mouras, de Vesoul, dépose un brevet pour une nouvelle fosse d’aisance dite vidangeuse automatique et inodore, autrement dit la fosse septique.

1 10 1881                              Ouverture à Montpellier du premier lycée de jeunes filles de France.

1881                                      Lois sur la liberté de réunion, d’association, de la presse. Ces lois, et celles à venir, en 1901, sur la liberté d’association, en 1905, sur la séparation des Églises et de l’État devront leur existence essentiellement à l’influence en haut lieu des francs-maçons. Création de HEC : Hautes Études Commerciales. Alexis Millardet, professeur de botanique à Bordeaux,  et Gayon mettent au point la bouillie bordelaise – mélange de chaux et de cuivre – pour combattre le mildiou qui ravage le vignoble. Ce champignon s’étale en tâche huileuse sur le dos de feuilles, détruisant ainsi les inflorescences, maculant les grappes, allant jusqu’à craqueler les rameaux. Reconstitué à partir de plants américains, le vignoble français était ainsi à l’abri du phylloxera, mais sensible au mildiou. Quant il ne restait rien du plant antérieur, les viticulteurs greffaient souvent l’aramon, un cépage très productif, mais à faible degré : les deux tiers du vignoble titraient moins de onze degrés.

1° centrale électrique à Goldaning, dans le Surrey ; 1° tramway électrique Siemens à Berlin ; définition des mesures d’électricité : toutes ces nouveautés sont mises en valeur pour la première Exposition internationale d’Électricité qui se tient à Paris. La photographie était jusqu’à présent un art demandant une très lourde logistique : plaques de verre enduites de collodion, boite de 50 cm de coté, une tente etc…George Eastman invente une machine à préparer des plaques en continu, qu’il n’est plus nécessaire de développer aussitôt : des plaques sèches au gélatino-bromure d’argent : sa société se nomme Eastman Dry Plates Company, qui deviendra Kodak en 1888. Un an plus tard il invente le film souple à la place des plaques de verre.

Gaston Maspero, professeur au Collège de France à 27 ans, directeur général des fouilles et antiquités de l’Égypte, devait avoir un bon contact comme on dit aujourd’hui, et grandement conscience de la nécessité de se mêler aux autochtones, car c’est ainsi qu’il entra en relation avec un pilleur de tombes qui le conduisit sur le site où se trouvaient les momies de la XXI° dynastie : Deir el- Bahari, dans la Vallée des Rois, où l’on découvrit plus de 3 000 statuettes, des papyrus et 36 cercueils contenant les dépouilles des plus grand pharaons d’Égypte, dont celle de Ramsès II.

Léon Gambetta, président du Conseil envoie en Corse Emmanuel Arene, aux ordres duquel se tiendront le préfet et son administration : il fera le choix de la facilité en mettant en place un clientélisme : ce dernier épousera le clanisme local qui se verra ainsi conforté par ces distributions d’emplois, de pensions et d’avantages.

Indépendance de la Roumanie, royaume reconnu par l’ensemble des pays d’Europe

La France impose son protectorat à la Tunisie, privant ainsi le bey de Tunis de toute indépendance. A la suite d’une révolte sanglante, le gouvernement devra démissionner.

Nous pouvons dire à ces peuples (parlant des colonies) sans les tromper que là où la France est établie, on l’aime ; que là où elle ne fait que passer, on la regrette ; que partout où sa lumière resplendit, elle est bienfaisante ; que là où elle ne brille pas, elle a laissé derrière un long et doux crépuscule, où les regards et les cœurs restent attachés.

Jean Jaurès 1881

Des soldats français revenant justement de Tunisie défilent à Marseille : quelques sifflets fusent, venus, dit-on, de l’importante communauté italienne : il n’en faut pas plus pour que cette dernière se voit soumise à la vindicte populaire pendant trois jours : il n’y a pas de morts mais les biens sont souvent détruits ; on parlera de Vêpres marseillaises.

Création d’un ministère de l’Agriculture. Les progrès techniques  de l’agriculture entraînent une diminution du besoin de main d’œuvre : l’exode rural a commencé depuis déjà plusieurs décennies : à partir de 1881, les campagnes se vident de 100 000 personnes par an, de 130 000 à partir de 1891 !

Affaibli par la maladie et la famine, Sitting Bull se rend. Les Indiens se lancent dans des combats perdus. Tout va être entrepris pour les parquer, les diminuer, les déposséder. Le général Sheridan – un bon Indien est un Indien mort – se charge des derniers massacres.

02 1882                                  L’Union Générale, banque catholique vient de faire faillite : l’antisémitisme renaissant en attribue la faute aux Rothschild :

Les désastres financiers qui viennent de ravager tant de familles nous montrent le Juif tout puissant du haut de son trône et les sociétés modernes asservies au joug de ce roi sans entrailles. Les Juifs sont les rois de la finance.

R.P. Bailly, Assomptionniste, directeur de la Revue La Croix, qui deviendra quotidien plus tard.

9 03 1882                           Étienne Jules Marey annonce qu’il vient d’obtenir, au moyen de la photographie instantanée, l’analyse complète des différentes formes de locomotion, y compris le vol des oiseaux : c’est le chronophotographe à plaque fixe, qui annonce le cinéma. Ernst Abbe et Carl Zeiss mettent au point des microscopes qui permettent de distinguer des particules de l’ordre de 2 millièmes de millimètre d’épaisseur : ce progrès va entraîner celui de l’identification des tissus.

11 03 1882                           Renan ne se montre pas chaud partisan du devoir de mémoire :

L’oubli, et je dirai même l’erreur historique, est un facteur essentiel de la création d’une nation, et c’est ainsi que le progrès des études historiques est souvent pour la nationalité un danger. L’investigation historique, en effet, remet en lumière les faits de violence qui se sont passés à l’origine de toutes les formations politiques, même de celles dont les conséquences ont été le plus bienfaisantes. L’unité se fait toujours brutalement ; la réunion de la France du Nord et de la France du Midi a été le résultat d’une extermination et d’une terreur continuée pendant près d’un siècle…

[...] L’homme n’est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagnes. Une grande agrégation d’hommes, saine d’esprit et chaude de cœur, crée une conscience morale qui s’appelle une nation.

Ernest Renan Conférence Qu’est-ce qu’une nation ? en Sorbonne. [Le texte intégral de cette conférence se trouve dans la catégorie Discours]

4 04 1882                   Création du RTM : Restauration des Terrains de Montagne, un service des Eaux et Forêts spécialisé dans la lutte contre l’érosion principalement de l’eau en terrain de montagne ; cela concerne essentiellement les terrains très en pente dont les sols sont fragilisés par un excès d’eau et se traduira les plus souvent par la construction de petits barrages de rétention des boues et aussi par la plantation d’épicéas ou/et sapins, à même d’absorber 200 litres d’eau par jour.

Outre les grandes entreprises de reboisement – Landes, Sologne, Champagne, Lubéron -, l’effort est général pour redonner une place en vue à l’arbre, tant de la part des particuliers que de l’État ou des municipalités :

Sur les versants du mont Faron à Toulon, de Notre Dame des Doms à Avignon, du mont Duplan à Nîmes et de Notre Dame de la Garde à Marseille, il s’agissait à la fois d’embellir la ville, d’assainir l’air et de protéger les cités d’une éventuelle érosion. Sur les terres de montagne, superficielles et pentues, les reforestations visaient la protection des routes et des habitations contre les dangers de l’érosion, de l’éboulement et des avalanches. Enfin, sur les terres ingrates et délaissées par l’agriculture, les plantations devaient alimenter les besoins de la nouvelle industrialisation en résineux.

Martine Chalvet Une histoire de la forêt          Seuil 2011

10 04 1882                         Robert Koch annonce à ses collègues de la Société de physiopathologie de Berlin la découverte de la bactérie responsable de la tuberculose, le bacille qui prendra son nom.

22 04 1882                          Raz de marée sur La Rochelle.

13 07 1882                         Inauguration de l’Hôtel de Ville de Paris, reconstruit par Théodore Ballu et Pierre Joseph Edouard Deperthes.

13 12 1882                            Alphonse Bertillon établit les premières fiches signalétiques de délinquants.

1882                                     L’Américain Henry Seely invente le fer à repasser électrique, qui ne fût commercialisé en France, par Calor, qu’en 1917. Ce que l’on nommait alors la réclame n’aura pas à trop se creuser la tête : votre confort ne tient qu’à un fil.

Antonio Gaudi commence la construction de la Sagrada Familia à Barcelone ; on lui demande : A quoi bon décorer aussi richement des clochers de plus de cent mètres, puisqu’on le les voit pas du sol ? Les anges la verront, répond-il. Cent ans plus tard nul ne saurait dire quand elle risque d’être terminée ; lorsque ce sera le cas, elle comprendra 12 clochers latéraux entourant un clocher central à plus de 170 mètres… à l’intérieur, une galerie accueillerait 1 500 chanteurs accompagnés par 5 orgues.

Au Japon, Jigorõ Kanõ met au point le judo. Il sera introduit en France en 1935 par Kawaishi Mikinosuke. Le docteur Pinsker, un Allemand, lance l’idée de création d’une nation juive.

Des habitants du village italien de Segusino, proche de Venise, décident d’émigrer, non pas en Amérique du sud comme la plupart de leurs compatriotes émigrés, mais au Mexique et ils se poseront à Chipilo, pas bien loin de Mexico, au sud-est. Un de leurs descendants Rafael Piloni, explique pourquoi : On leur avait fait un lavage de cerveau, à nos ancêtres. On leur avait dit qu’ici les mules croulaient sous le poids de l’or tellement les terres étaient riches. Les Vénitiens sont venus, ils n’ont rien trouvé de ce qu’on leur avait promis, avec en plus l’obstacle de la langue. Cela a été le premier mensonge de Porfirio [le général Porfirio Díaz, président du Mexique de 1876 à 1911]. Les terres se révéleront incultes, mais la majorité d’entre eux n’aura pas envie de refaire les valises et donc resteront. Pour s’en sortir d’en d’aussi mauvaises conditions, il n’y avait qu’une chose : le travail et comme il ne leur faisait pas peur, ils prospérèrent. Ils sont encore là, parlant un dialecte proche de leur vénitien de la fin de XIX° siècle, le chipileño. Ils se sont bien sûr mis à la page, avec une équipe de foot de la Juve, une autre de l’Inter de Milan etc

Première de l’aiguille du Géant, qui domine Courmayeur à 4013 m. Le grand guide de Courmayeur, Emile Rey, y laissera la vie, 13 ans plus tard.

École Normale de St Cloud, surnommée Le couvent sans crucifix.

Lettre de Jules Ferry aux instituteurs pour définir la mission des hussards noirs de la république. Dès 1879, les Conseils à propos de la vie privée de l’instituteur étaient très précis :

On ne verra jamais l’instituteur désœuvré les jours de congé. Cette inaction produit le plus mauvais effet sur l’esprit des populations… Il ne faut pas qu’il se conduise comme un campagnard que les futilités de la foire amusent, que les trompettes et les tambours des baladins attirent, que les sornettes, les farces grossières des pitres et des jocrisses désopilent… Il ne lui sera pas défendu d’assister à un concert où des artistes de talent se font entendre, mais il doit consulter sa bourse.

***************

Le sérieux, ou plutôt l’austérité laïque toute nouvelle dont l’École normale imprégnait ses émules, se trouvait justement calquée sur la rigueur qui prévalait dans les séminaires religieux. Or, ce rigorisme imposait deux choses aux normaliens : l’abstention totale et définitive d’église, et le renoncement absolu au cabaret, deux lieux de perdition également incompatibles avec la dignité de l’enseignant moderne, ouvert sur le Progrès.

[...] Un instituteur public devait montrer en toutes circonstances l’exemple d’une pureté rigide dans sa vie privée totalement engagée, par son métier, dans une laïcité militante. Un élève-maître surpris à la messe aurait été sévèrement sanctionné par son directeur ! Et puis, il y a toujours, partout, des délateurs emplis du désir de nuire… En cas de récidive le garçon aurait encouru l’exclusion pure et simple de l’école, évidemment sous un prétexte quelconque et fallacieux.

Claude Duneton Le Monument  Balland 2003

Au jeune député Jean Jaurès qui l’interrogeait sur l’orientation générale du gouvernement, Jules Ferry répondait : Organiser l’humanité sans Dieu et sans Roi.

L’Angleterre occupe l’Égypte. L’émancipation des femmes commence en Angleterre : elles resteront propriétaires de leurs biens après le mariage. Racing Club de France. Premières colonies de vacance. Création de la ligue des patriotes qui devient le fief des revanchards (…contre les Allemands). La Conférence Internationale Polaire de Hambourg, en 1879, a décidé de la Première Année Polaire Internationale 1882-1883.

Si les Eaux et Forêts ont déjà intégré l’écologie, il n’en va pas de même pour les chasseurs :

Les montagnards font une chasse continuelle aux ours et aux aigles. Ils les poursuivent dans le creux des rochers, ils luttent contre elles et, de jour en jour, ces bêtes malfaisantes deviennent plus rares.

G. Bruno. Le tour de France par deux enfants.


Par l.peltier dans (7 : 1872 à 1907) le 27 mars 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

2 04 1888                  Stanley, reparti pour l’Afrique Centrale depuis un an, retrouve Emin Pacha et ses 600 hommes sur les bords du lac Albert. Emin Pacha, comme son nom ne l’indique pas, est allemand : Mazenod, dit Eduard Emmanuel Schnitzer ; il était sous les ordres du général Gordon, qui commandait au Soudan une colonne égyptienne et s’était fait assassiner en 1885 par Mohammed Achmed, chef musulman fanatique. Mais Emin Pacha ne veut pas partir : Stanley attendra donc qu’il change d’avis, ce qui se fera fin 1889 quand il regagnera Zanzibar accompagné de ses hommes.

13 05 1888                 Au Brésil, la majorité parlementaire vote l’abolition de l’esclavage, proclamée par la régente Isabel, épouse de Gaston d’Orléans, petit-fils de Louis Philippe, et fille de Pedro II, en voyage en Europe.

15 06 1888                  Jean Jaurès écrit aux instituteurs :

Vous tenez en vos mains l’intelligence et l’âme des enfants ; vous êtes responsable de la patrie. Les enfants qui vous ont été confiés n’auront pas seulement à écrire et à déchiffrer une lettre, à lire une enseigne au coin d’une rue, à faire une addition et une multiplication…

Ils seront citoyens et ils doivent savoir ce qu’est une démocratie libre, quels droits leur confère, quels devoirs leur impose la souveraineté de la nation.

Enfin, ils seront hommes et il faut qu’ils aient une idée de l’homme, il faut qu’ils sachent quelle est la racine de toutes nos misères : l’égoïsme aux formes multiples ; quel est le principe de notre grandeur : la fierté unie à la tendresse. Il faut qu’ils puissent se représenter à grands traits l’espèce humaine domptant peu à peu les brutalités de la nature et les brutalités de l’instinct et qu’ils démêlent les éléments principaux de cette œuvre extraordinaire qui s’appelle la civilisation. Il faut leur montrer la grandeur de la pensée ; il faut leur enseigner le respect et le culte de l’âme en éveillant en eux le sentiment de l’infini qui est notre joie, et aussi notre force, car c’est par lui que nous triomphons du mal, de l’obscurité et de la mort.

Eh ! quoi ! Tout cela à des enfants !

Oui, tout cela, si vous ne voulez pas fabriquer simplement des machines à épeler.

30 06 1888                 Une pluie de météorites – mille environ – s’abat sur Polotsk, en Biélorussie.

23 07 1888                  À Belfast, le vétérinaire irlandais John Boyd Dunlop remplace les roues métalliques de son tricycle par des pneumatiques munis d’une chambre à air : les courses auxquelles il participe sont ainsi quasiment gagnées d’avance. La même année, la cour de l’hôtel Savoy de Londres est pavée de cubes de caoutchouc, diminuant ainsi le bruit des attelages.

5 08 1888                    Bertha Ringer a épousé Carl Benz, dont les inventions mécaniques ont déjà bien grignoté la dot ; si au moins, il les exploitait convenablement, mais même pas. Elle est très énervée, et, au petit matin, se met aux commandes du prototype Benz Patent Motorwagen – modèle 3 – pour faire les 104 km qui séparent Mannheim de Pforzheim, un record de distance. Comme il ne fallait pas regarder à la dépense d’huile de coude, elle emmène ses deux fils pour changer les piles de recharge, s’approvisionner en benzine chez les pharmaciens, manipuler l’eau pour refroidir les moteurs. Le parcours est effectué à la vitesse de 15 km/h. Carl en tirera quelques leçons, dont certaines mécaniques comme une vitesse supplémentaire pour les côtes. Dès 1885, il avait développé le Tricycle Teo en installant un monocylindre refroidi par eau, d’un litre de cylindrée et de 560 watts, avec allumage électrique, soupape d’admission commandée, boîte de vitesses et différentiel, sur un tricycle. De 1885 à 1887, il en avait développé trois versions.

11 12 1888                  Premier emprunt russe à la Bourse : 500 millions de francs à 4 % d’intérêt, ont été très vite souscrits : l’amitié franco-russe est en route, mais personne ne devine que la belle route va dans le mur. En attendant, on va beaucoup s’embrasser pendant une bonne dizaine d’années.

12 1888                       A Toulon, premier essai du Gymnote, sous marin à électricité, construit par Gustave Zédé

1888                            Fridtjof Nansen, explorateur norvégien traverse avec cinq compagnons une partie du Groenland avec des skis en chêne à trois rainures, en 24 jours. En 1895, il atteindra en compagnie du lieutenant Hjalmar Johansen le point le plus proche du pôle nord – 379 km -, jusque là jamais atteint : 86° 14′ latitude nord. Son livre In Northern Mists, contribuera grandement à l’essor du ski.

Aux États-Unis, le General Allotment Act met en place la parcellisation des terres indiennes.

Les lecteurs de la presse anglaise se régalent des horreurs des 5 crimes commis par Jack l’Eventreur qui prend son temps pour éviscérer, disséquer en détail les prostituées qu’il assassine. On ne connaîtra jamais vraiment son identité ; plusieurs suspects, proches de la famille royale, mais surtout, un ancien policier satisfaisant ainsi une vengeance contre une hiérarchie qui lui avait refusé une promotion ?

Le début de la ruée sur le caoutchouc en Amazonie a dix ans. Passé le rush des aventuriers au sein desquels les perdants étaient plus nombreux que les gagnants, apparaissent les hommes d’affaires, au mieux malhonnêtes, au pire fous criminels : le Péruvien Julio Cesar Arana sera probablement le pire :

En 1888, l’année où Dunlop invente le pneumatique, Arana se lance dans le commerce du caoutchouc en Amazonie péruvienne, à Tarapoto, sur le rio Huallaga [un des nombreux affluents de l’Amazone, dans son cours supérieur, qui prennent tous leur source sur le versant Est de la Cordillère des Andes. Les sources du Huallaga sont au nord-est de Lima]. Ses profits se montent à 400 %, ce qui l’incite à persévérer, même s’il doit pour cela adopter des méthodes très particulières.

Dès 1890, Arana se heurte à une contrainte inhérente au commerce du caoutchouc naturel : pendant les six mois de la saison des pluies, alors que la forêt inondée devient impraticable et que la cueillette s’arrête, sa main-d’œuvre, constituée alors de Nordestins, devait au minimum continuer à être nourrie. À moins que… Ne pouvait-on trouver une main-d’œuvre dont la pure et simple disparition n’attirerait l’attention de personne ? Impossible à mettre en œuvre avec des Nordestins, cette idée devenait envisageable avec des Amérindiens.

En 1899, Arana s’installe dans le bassin du rio Putumayo [un autre affluent de l’Amazone, plus au nord, dont la source est proche de Quito]. Il se débarrasse des quelques commerçants colombiens qui exploitaient le caoutchouc dans cette zone, puis, avec une armée de mercenaires, criminels, déviants et sadiques, il fait régner une terreur absolue chez les Indiens witotos. Réduits à l’esclavage pour la récolte du latex, les Witotos sont soumis à d’énormes quotas de production ; alors qu’ils auraient la plus grande facilité à disparaître dans la forêt, les malheureux doivent se soumettre, leurs femmes et leurs enfants étant entre les mains des hommes d’Arana. Mais la situation se dégrade très vite, pour atteindre le fond de l’horreur. Tandis que leurs femmes sont livrées à la prostitution et que leurs enfants sont coupés en morceaux pour nourrir les chiens des mercenaires, les travailleurs witotos subissent des traitements de plus en plus effroyables, humiliations, amputations, chasses à l’homme, meurtres incessants à titre de simple distraction, immolations en masse par le feu. Avec une main-d’œuvre aisément renouvelable, il n’était plus nécessaire de nourrir les travailleurs pendant les six mois d’inaction de la saison des pluies.

Tout cela finit par se savoir. En 1907, un jeune ingénieur américain, Hardenburg, qui descendait le Putumayo en pirogue, est arrêté et emprisonné par les mercenaires d’Arana qui le considèrent comme un témoin gênant. Pendant sa détention, il assiste à des scènes de cauchemar et, dès sa libération en 1908, il se rend à Londres pour témoigner ; le journal anglais The Morning Leader sempare de l’affaire et, en 1910, le Foreign Office envoie une commission d’enquête sur le Putumayo, cette région étant alors sous influence anglaise. Six mois plus tard, le rapport de cette commission fait l’effet d’une bombe : pendant les années de la présence d’Arana sur le Putumayo, sa société avait fait un bénéfice de 7 millions de dollars, mais, dans le même temps, la population witoto avait décru de 50 000 à moins de 8 000. Il n’est pas inutile de garder en mémoire que le fameux boom du caoutchouc s’est fait au prix du génocide des Witotos. Julio César Arana n’a jamais été condamné, ni même jugé. Nommé sénateur du département de Loreto au Pérou, il décédera paisiblement à Lima en 1952, à l’âge de 88 ans.

Francis Hallé Plaidoyer pour l’arbre                        Actes Sud 2005

27 01 1889                     La France n’a pas le moral. Le général Georges Boulanger, bel homme de grande prestance, est devenu le fédérateur de tous les râleurs : il a déjà été ministre de la guerre 3 ans plus tôt. Le gouvernement a cru pouvoir s’en débarrasser en le mettant à la retraite : malheur ! cela le rend éligible, et il se présente à chaque élection partielle, jusqu’à celle de Paris pour laquelle il recueille 245 000 suffrages… il hésite à marcher sur l’Elysée, mais il va être inculpé de complot contre l’État et s’enfuira à Bruxelles le 19 avril. Mais ses partisans feront encore trembler la France des isoloirs jusqu’en mai 1890.

La dépression économique des années 1880 a frappé tous les secteurs professionnels et provoqué un marasme général et un chômage massif. Les difficultés budgétaires ralentissent les commandes de l’État. La crise du phylloxéra dévaste la viticulture ; la concurrence des blés étrangers fait chuter les prix ; le petit commerce pâtit des premiers grands magasins.

La crise économique se double d’une crise politique à la suite des élections de 1885 qui ne dégagent aucune majorité stable, la valse des ministères s’ensuit ; l’antiparlementarisme s’enflamme.

Le rejet des travailleurs étrangers devient de plus en plus manifeste. Les tribuns de la plèbe s’emparent du sujet, et pour longtemps. Début mai 1893, un débat allume le parlement sur les conditions du séjour des étrangers en France et sur la protection du travail national. Le terme d’invasion devient courant.

À la xénophobie est lié le déferlement de l’antisémitisme, orchestré par Édouard Drumont, auteur de La France Juive, et bientôt directeur d’un quotidien, La Libre Parole, qui divulgue les crimes prétendus des enfants de Moïse, autant de flèches empoisonnées que répercute toute une presse nationaliste.

La demande pressante d’un retour à l’autorité, qui devrait s’incarner dans un chef populaire, a pris la figure du mouvement boulangiste entre 1886 et 1889. Son échec n’a pas été définitif : les ligues de l’affaire Dreyfus, à la fin du siècle, reprendront aussi bien sa flamme antiparlementaire que l’antisémitisme de Drumont.

Michel Winock Le Monde du vendredi 25 janvier 2013

30 01 1889                   L’archiduc d’Autriche Rodolphe, fils unique de François Joseph et d’Élisabeth, et Mary Vetsera, sa maîtresse, sont retrouvés morts dans un pavillon de chasse de Mayerling, à 40 km au sud de Vienne. On ne sait pas encore aujourd’hui avec certitude la cause de ces morts : assassinat de Mary Vetsera par Rodolphe, puis suicide de Rodolphe, ou bien assassinat sur ordre de François Joseph ou de Bismarck, ou de comploteurs voulant renverser François Joseph ? Le cinéma exploitera largement ce drame. 25 ans plus tôt, à l’âge de 7 ans, le garçon avait connu une éducation particulièrement déstabilisatrice : obsédé par la chose militaire, son père l’avait mis dans les mains d’un précepteur chargé de mettre en pratique ses propres ordres : entraînement intensif, douches froides, manœuvres dans la neige, jusqu’à être lâché dans un zoo pour lui faire croire qu’il était poursuivi par des bêtes féroces… Ce régime commando sur un enfant de 7 ans avait provoqué angines, diarrhées, insomnies, crises de toux et frayeurs subites. Seule une menace d’étalage public de l’affaire de la part d’Élisabeth avait pu mettre un terme à l’entreprise… et ce n’est qu’à cette occasion qu’elle avait pu récupérer la maitrise de l’éducation de ses enfants.

Première incinération en France, au Père Lachaise.

6 02 1889                    Camille Douls est étranglé et décapité par ses guides dans le sud Marocain. Il avait 25 ans et voulait marcher dans les pas de René Caillié en gagnant Tombouctou par le Sahara occidental. Rassemblées, ses notes seront publiées : Cinq mois chez les Maures nomades du Sahara occidental. Il avait rencontré le grand cheikh marocain Ma el-Aïnine, fondateur de la ville sainte de Smara, refuge des opposants au colonisateur, quête ultime 40 ans plus tard, de Michel Vieuchange qui mourra peu après l’avoir furtivement connue, rendue au désert, le 1 novembre 1930.

2 04 1889                   Inauguration de la Tour Eiffel à Paris. Les invités montent à pied, car les ascenseurs, les premiers au monde, ne fonctionneront que le 19 mai. Gustave Eiffel avait jugé que l’utilisation de boulons pour l’assemblage des poutrelles ne pouvait convenir, aussi fut-il fait avec du rond de fer chauffé et martelé à chaque bout après avoir été passé entre les deux éléments à assembler. Avec ses 321 m, elle met un terme au monopole de la hauteur détenu jusqu’alors par les édifices religieux : les Allemands avaient justement l’ambition de s’approprier le record avec la cathédrale d’Ulm : mais la flèche, avec 161 m, ne sera achevée que l’année suivante. Bien sûr, elle eut ses détracteurs, beaucoup plus nombreux que les partisans :

ce lampadaire véritablement tragique

Léon Bloy

ce squelette de beffroi.

Paul Verlaine

cette haute et maigre pyramide d’échelles de fer, chandelier creux, squelette disgracieux et géant, dont la base semble faite pour porter un formidable monument de Cyclopes, et qui avorte en un ridicule et mince profil de cheminée d’usine.

Guy de Maupassant

Mais le pompom sera remporté par Joris Karl  Huymans :

Devant ce temple se dresse la fameuse tour à propos de laquelle l’univers entier délire.

Tous les dithyrambes ont sévi. La Tour n’a point, comme on le craignait, soutiré la foudre, mais bien les plus redoutables des rengaines : arc de triomphe de l’industrie, tour de Babel, Vulcain, cyclope, toile d’araignée du métal, dentelle de fer. En une touchante unanimité, sans doute acquise, la presse entière, à plat ventre, exalte le génie de M. Eiffel.

Et cependant sa tour ressemble à un tuyau d’usine en construction, à une carcasse qui attend d’être remplie par des pierres de taille ou des briques. On ne peut se figurer que ce grillage infundibuliforme [qui a la forme d’un entonnoir. ndlr] soit achevé, que ce suppositoire solitaire et criblé de trous restera tel.

Cette allure d’échafaudage, cette attitude interrompue, assignées à un édifice maintenant complet révèlent un insens absolu de l’art. Que penser d’ailleurs du ferronnier qui fit badigeonner son œuvre avec du bronze Barbedienne, qui la fit comme tremper dans du jus refroidi de viande ? – C’est en effet la couleur du veau en Bellevue des restaurants ; c’est la gelée sous laquelle apparaît, ainsi qu’au premier étage de la tour, la dégoûtante teinte de la graisse jaune.

La Tour Eiffel est vraiment d’une laideur qui déconcerte et elle n’est même pas énorme ! – Vue d’en bas, elle ne semble pas atteindre la hauteur qu’on nous cite. Il faut prendre des points de comparaison, mais imaginez, étagés, les uns sur les autres, le Panthéon et les Invalides, la colonne Vendôme et Notre-Dame et vous ne pouvez vous persuader que le belvédère de la tour escalade le sommet atteint par cet invraisemblable tas. – Vue de loin, c’est encore pis. Ce fût ne dépasse guère le faîte des monuments qu’on nomme. De l’Esplanade des Invalides, par exemple, il double à peine une maison de cinq étages ; du quai d’Orléans, on l’aperçoit en même temps que le délicat et petit clocher de Saint-Séverin et leur niveau paraît le même.

De près, de loin, du centre de Paris, du fond de la banlieue, l’effet est identique. Le vide de la cage la diminue ; les lattis et les mailles font de ce trophée du fer une volière horrible.

Enfin, dessinée ou gravée, elle est mesquine. Et que peut être ce flacon clissé de paille peinte, bouché par son campanile comme par un bouchon muni d’un stilligoutte, à côté des puissantes constructions rêvées par Piranèse, voire même des monuments inventés par l’Anglais Martins ?

De quelque côté qu’on se tourne, cette œuvre ment. Elle a trois cents mètres et en paraît cent ; elle est terminée et elle semble commencée à peine.

À défaut d’une forme d’art difficile à trouver peut-être avec ces treillis qui ne sont en somme que des piles accumulées de ponts, il fallait au moins fabriquer du gigantesque, nous suggérer la sensation de l’énorme ; il fallait que cette tour fût immense. (…) C’était irréalisable ; alors à quoi bon dresser sur un socle creux un obélisque vide ? Il séduira sans doute les rastaquouères, les bellâtres passés au jus de chique, les parvenus à l’élégance clinquante, tapageuse, mais il ne disparaîtra pas avec eux, en même temps que les galeries de l’Exposition (…).

Si, négligeant maintenant l’ensemble, l’on se préoccupe du détail, l’on demeure surpris par la grossièreté de chaque pièce. L’on se dit que l’antique ferronnerie avait cependant créé de puissantes œuvres, que l’art des vieux forgerons du XVI° siècle n’est pas complètement perdu, que quelques artistes modernes ont eux aussi modelé le fer, qu’ils l’ont tordu en des mufles de bêtes, en des visages de femmes, en des faces d’hommes ; l’on se dit qu’ils ont également cultivé dans la serre des forges la flore du fer, qu’à Anvers, par exemple, les piliers de la Bourse sont, à leur sommet, enlacés par des lianes et des tiges qui s’enroulent, fusent, s’épanouissent dans l’air, en d’agiles fleurs dont les gerbes métalliques allègent, vaporisent, en quelque sorte, le plafond de l’héraldique salle.

Ici rien ; aucune parure si timide qu’elle soit, aucun caprice, aucun vestige d’art. Quand on pénètre dans la tour, l’on se trouve en face d’un chaos de poutres, entrecroisées, rivées par des boulons, martelées de clous. L’on ne peut songer qu’à des étais soutenant un invisible bâtiment qui croule. L’on ne peut que lever les épaules devant cette gloire du fil de fer et de la plaque, devant cette apothéose de la pile de viaduc, du tablier de pont !

L’on doit se demander enfin quelle est la raison d’être de cette tour. Si on la considère, seule, isolée des autres édifices, distraite du palais qu’elle précède, elle ne présente aucun sens, elle est absurde. Si, au contraire, on l’observe comme faisant partie d’un tout, comme appartenant à l’ensemble des constructions érigées dans le Champ de Mars, l’on peut conjecturer qu’elle est le clocher de la nouvelle église dans laquelle se célèbre (…) le service divin de la haute Banque. (…)

Dans ce cas, sa matière de coffre-fort, sa couleur de daube, sa structure de tuyau d’usine, sa forme de puits à pétrole, son ossature de grande drague pouvant extraire les boues aurifères des Bourses, s’expliqueraient. Elle serait la flèche de Notre-Dame de la Brocante, la flèche privée de cloches, mais armée d’un canon qui annonce l’ouverture et la fin des offices, qui convie les fidèles aux messes de la finance, aux vêpres de l’agio, d’un canon qui sonne, avec ses volées de poudre, les fêtes liturgiques du Capital !

Elle serait, ainsi que la galerie du dôme monumental qu’elle complète, l’emblème d’une époque dominée par la passion du gain ; mais l’inconscient architecte qui l’éleva n’a pas su trouver le style féroce et cauteleux, le caractère démoniaque, que cette parabole exige.

Joris Karl Huysmans Le fer. Certains         1889

La concession avait été établie pour 20 ans : elle aurait du donc être détruite en 1909, mais à ce moment-là, elle était aux mains de l’armée qui y avait établi un centre de communication, et après, il y eut la guerre, et après… on s’y était habitué.

Elle restera la plus haute construction du monde pendant 41 ans ; puis viendront battre ce record l’Empire State Building, à New York en 1931 avec 381 m, le World Trade Center de New York en 1972, avec 417 m, la Sears Tower de Chicago en 1974, avec 443 m et les Petronas Tower de Kuala Lumpur avec 451 m en 1996, le World Financial Center, à Shangaï, avec 460 mètres en 1999, Taipei 101 à Taïwan, avec 508 mètres, Burj Dubaï à Dubaï,  860 m. en 2010 etc…

5 04 1889                  Pierre Loti a été invité par son ami Jules Patenôtre, ambassadeur de France au Maroc, résidant à Tanger, à s’intégrer à la caravane qui va le mener de Tanger à Fez, soit 270 km.

L’apparition de la mouna est toujours l’événement le plus considérable de nos fins d’étapes ; c’est au crépuscule généralement que cela arrive, en long cortège, pour se déposer ensuite sur l’herbe devant la tente de notre ministre. Pardon pour ce mot arabe, mais il n’a pas d’équivalent en français: la mouna, c’est la dîme, la rançon, que notre qualité d’ambassade nous donne le droit de prélever sur les tribus en passant. Sans cette mouna, commandée longtemps à l’avance et amenée quelquefois de très loin, nous risquerions de mourir de faim dans ce pays sans auberges, sans marchés, presque sans villages, presque désert.

Notre mouna de ce soir est d’une abondance royale. Aux dernières lueurs du jour, nous voyons s’avancer au milieu de notre camp français une théorie d’hommes graves, drapés de blanc ; un beau caïd, noble d’allure, marche à leur tête, avec lenteur. En les apercevant, notre ministre est rentré sous sa tente et s’est assis, comme le prescrit l’étiquette orientale, pour les recevoir au seuil de sa demeure. Les dix premiers portent de grandes amphores en terre, pleines de beurre de brebis ; puis viennent des jarres de lait, des paniers d’œufs ; des cages rondes, en roseau, remplies de poulets attachés par les pattes ; quatre mules chargées de pains, de citrons, d’oranges ; et enfin douze moutons, tenus par les cornes – qui pénètrent à contrecœur, les pauvres, dans ce camp étranger, se méfiant déjà de quelque chose -.

Il y a de quoi nourrir dix caravanes comme la nôtre ; mais refuser serait un manque absolu de dignité.

D’ailleurs nos gens, nos cavaliers, nos muletiers, attendent, avec leurs convoitises d’hommes primitifs, cette mouna pour se la partager ; toute la nuit, ils en feront des bombances sauvages, ils en revendront demain, et il en restera encore des débris par terre pour les chiens errants et les chacals. C’est l’usage établi depuis des siècles : dans un camp d’ambassadeur, on doit faire continuelle fête.

À peine le ministre a-t-il remercié les donateurs (d’un simple mouvement de tête comme il convient à un très grand chef), la curée commence. Sur un signe, nos gens s’approchent ; on se partage le beurre, le pain, les œufs : on en remplit des burnous, des capuchons, des cabas en sparterie, des bâts de mulet. Derrière les tentes de cuisine, dans un petit recoin de mauvais aspect, qui semble se transporter, lui aussi, avec nous chaque jour, on emmène les moutons – et il faut les y traîner -, car ils comprennent, se défendent, se tordent. Au crépuscule mourant, presque à tâtons, on les égorge avec de vieux couteaux ; l’herbe est toujours pleine de sang, dans ce recoin-là. On y égorge aussi des poulets par douzaines, en les laissant se débattre longuement le cou à moitié tranché, afin de les mieux saigner. Puis des feux commencent à s’allumer partout, pour des cuisines bédouines qui seront pantagruéliques ; sur des tas de branches sèches, des petites flammes jaunes surgissent çà et là, éclairant brusquement des groupes de chameaux, des groupes de mules qu’on ne voyait déjà plus dans l’obscurité, ou bien de grands Arabes blancs, aux airs de fantôme. On dirait maintenant d’un camp de gitanos en orgie – au milieu de ce pays désert qui est déployé en cercle immense alentour et qui, tout à coup, dès que les feux brillent, paraît plus profond et plus noir.

Temps toujours couvert, très sombre, presque froid. Nous sommes dans une région de prairies, de marécages. Et, pendant ces préparatifs de festins, des grenouilles nous commencent de tous les côtés à la fois, jusque dans les lointains extrêmes, leur musique nocturne, leur même ensemble éternel, qui est de tous les pays et qui a dû être de tous les âges du monde.

Vers huit heures, comme nous finissons de dîner nous-mêmes sous la grande tente commune qui nous sert de salle à manger, quelqu’un avertit le ministre qu’on vient de lui immoler une génisse, là, dehors, à la porte de son propre logis. Et nous sortons, avec une lanterne, pour savoir ce que signifie ce sacrifice et qui l’a accompli.

C’est un usage marocain d’immoler ainsi des animaux aux pieds des grands qui passent, lorsqu’on a une grâce à leur demander. La victime doit râler longuement, en répandant peu à peu son sang sur la terre. Si le seigneur est disposé à accueillir la supplique, il accepte le sacrifice et autorise ses serviteurs à enlever cette viande abattue pour la manger ; dans le cas contraire, il continue son chemin sans détourner la tête et l’offrande dédaignée reste pour les corbeaux. Quelquefois, paraît-il, pendant les voyages du sultan, la route qu’il a suivie est comme jalonnée par les bêtes mortes.

La génisse, encore vivante, est couchée devant la tente du ministre, en travers de sa porte ; elle souffle bruyamment, les naseaux ouverts ; la lueur du fanal éclaire la mare de sang échappée de sa gorge, qui s’élargit sur l’herbe. Et trois femmes sont là – les suppliantes – enlaçant de leurs bras le mât de notre pavillon de France.

Elles sont de la tribu voisine. Pendant les premiers moments du repas de nos gardes, pendant les premières minutes de gloutonnerie affamée, la nuit aidant, elles ont réussi à pénétrer au milieu de nos tentes sans être aperçues ; puis, quand on a voulu les chasser, elles se sont cramponnées à cette hampe du drapeau avec un air de se croire inattaquables sous cette protection-là, et on n’a pas osé les en arracher de force. Elles ont amené avec elles quatre ou cinq petits tout jeunes, qui s’accrochent à leurs vêtements ou qu’elles portent à leur cou. Dans l’obscurité, et avec leurs voiles à moitié baissés, il est impossible de démêler si elles sont jolies et jeunes, ou bien laides et vieilles ; d’ailleurs, leurs tuniques flottantes, agrafées aux épaules par de larges plaques d’argent que l’on voit briller, dissimulent toutes les lignes de leurs corps.

L’interprète s’approche, et d’autres fanaux sont apportés, éclairant mieux ce groupe de formes blanches autour de cette bête égorgée qui finit de mourir par terre.

Ce sont les trois épouses d’un caïd de la région. Pour des méfaits qu’il ne m’appartient pas d’apprécier, leur mari a été enfermé, depuis déjà deux ans, dans les prisons de Tanger, sur les instances de la légation de France. Et elles voudraient que le nouveau ministre français, comme grâce de joyeux avènement, demandât au sultan de Fez de le remettre en liberté.

Il est peut-être coupable, ce caïd, je n’en sais rien, mais ses femmes sont touchantes. Autant que je puis juger, c’est aussi l’avis du ministre, et, bien qu’il ne veuille dès maintenant faire aucune promesse formelle, la cause me paraît en voie d’être gagnée.

[…]        9  avril                  Vers midi, revenus de nouveau dans les régions solitaires et sauvages, nous plantons la tente du déjeuner dans un lieu exquis, absolument embaumé. C’est au bas d’une fraîche vallée sans nom, où des sources jaillissent partout entre les pierres moussues, où des petits ruisseaux clairs courent parmi les myosotis, les cressons et les anémones d’eau. Le ciel, maintenant tout bleu, est d’une limpidité infinie ; on a l’impression des midis splendides du mois de juin à l’époque des hauts foins. Toujours pas d’arbres, rien que des tapis de fleurs ; si loin que la vue s’étende, d’incomparables bigarrures sur la plaine ; mais on a tellement abusé de cette expression tapis de fleurs pour des prairies ordinaires, qu’elle a perdu la force qu’il faudrait pour exprimer ceci : des zones absolument roses de grandes mauves larges ; des marbrures blanches comme neige, qui sont des amas de marguerites ; des raies magnifiquement jaunes, qui sont des traînées de boutons d’or. Jamais, dans aucun parterre, dans aucune corbeille artificielle de jardin anglais, je n’ai vu tel luxe de fleurs, tel groupement serré des mêmes espèces, donnant ensemble des couleurs si vives. Les Arabes ont dû s’inspirer de leurs prairies désertes pour composer ces tapis en haute laine, diaprés de nuances fraîches et heurtées, qui se fabriquent à R’bat et à Mogador. Et sur les collines, où la terre est plus sèche, c’est un autre genre de parure ; là, c’est la région des lavandes ; des lavandes si pressées, si uniformément fleuries à l’exclusion de toute autre plante, que le sol est absolument violet, d’un violet cendré, d’un violet gris ; on dirait ces collines recouvertes de ces peluches nouvelles aux teintes doucement atténuées, et c’est un contraste singulier avec l’éclat si franc des prairies. Quand on foule aux pieds ces lavandes, une odeur saine et forte se dégage des tiges froissées, imprègne les vêtements, imprègne l’air. Et des milliers de papillons, de scarabées, de mouches, de petits êtres ailés quelconques, sont là qui circulent, bourdonnent, se grisent de bonne odeur et de lumière… Dans nos pays plus pâles ou dans les pays tropicaux constamment énervés de chaleur, rien n’égale le resplendissement d’un tel printemps.

Dès le début de notre étape de l’après-midi, nous retombons dans des régions infiniment blanches d’asphodèles, qui durent jusqu’au soir.

Vers deux heures, nous quittons le territoire d’El-Araïch pour entrer chez les Séfiann. Comme toujours, à la limite de la nouvelle tribu, deux ou trois cents cavaliers nous attendent, alignés, le fusil droit, brillant au soleil. Dès qu’ils sont en vue, ceux qui nous escortaient depuis Czar galopent en avant et vont se ranger en ligne, leur faisant face ; nous défilons ensuite entre ces deux colonnes ; et, à mesure que nous passons, un mouvement se fait derrière nous à droite et à gauche, les deux rangs se referment, se mêlent et nous suivent.

Le lieu où cela se passe est fleuri toujours, fleuri comme le plus merveilleux des jardins ; aux quenouilles blanches des asphodèles, s’ajoutent çà et là les hauts glaïeuls rouges et les grands iris violets ; nos chevaux sont jusqu’au poitrail dans les fleurs ; sans mettre pied à terre, nous pourrions, en allongeant seulement le bras, en cueillir des gerbes. Et toute la plaine est ainsi, sans vestige humain nulle part, entourée à l’horizon d’une ceinture de montagnes sauvages.

Les longues tiges de ces fleurs, en se courbant sous notre passage, font un bruit léger, comme si nous frôlions de la soie dans notre course.

Le ciel s’est voilé de nouveau, mais d’une gaze toute légère ; c’est comme un tissu de petits nuages pommelés, d’un gris tourterelle, qui semblent être remontés à des hauteurs excessives dans l’éther. Après ces lourdes nuées basses et sombres qui, les jours précédents, jetaient sur nous leurs continuelles averses, il est délicieux de se promener sous cette voûte tranquille, qui tamise une lumière très douce, qui laisse à l’horizon des limpidités très profondes, et les lointains du jardin immense où nous voyageons ont ce soir des teintes d’une finesse d’Éden.

Des fantasias incessantes, tout le long de notre route, qui dure encore deux heures :

D’abord tous les cavaliers s’élancent en avant, très loin – deux ou trois cents à la fois – toujours étranges, ainsi vus de dos, encapuchonnés en pointe, et d’une blancheur uniforme sous leurs burnous traînants ; ici, on ne voit pas leurs chevaux, qui s’enfoncent et disparaissent dans les herbages et dans les fleurs ; alors on ne s’explique plus bien ces gens en longs voiles, fuyant avec des vitesses de rêve ; et puis ce ciel discret de printemps, et la blancheur de ces costumes, au milieu de toutes ces fleurs blanches, éveillent je ne sais quel sentiment de procession religieuse, de fête de jeunes filles, de mois de Marie…

Brusquement, tous ensemble, ils se retournent ; alors apparaissent les visages de bronze des hommes, et les têtes ébouriffées des chevaux, et toutes les couleurs éclatantes des vêtements et des selles. À un commandement rauque, jeté par les chefs, ils reviennent ventre à terre, par petits groupes de front, au galop infernal, lancés sur nous… Brrr !… brrr !… De chaque côté de notre colonne, ils passent, ils passent debout sur leurs étriers, lâchant toutes leurs rênes à leurs bêtes emballées, agitant en l’air leurs longs fusils, au bout de leurs bras nus échappés des burnous qu’emporte le vent. Et chaque cavalier de chaque peloton qui nous croise pousse son cri de guerre, fait feu de son arme, la lance après dans le vide, et d’une seule main la rattrape au vol… À peine avons-nous eu le temps de les voir, que les suivants arrivent ; il en vient d’autres, et d’autres, comme dans les défilés sans fin au théâtre; brrr !.. brrr !… cela passe en tonnerre, avec toujours ces mêmes cris rauques, avec toujours ce même bruit des asphodèles qui se couchent et se froissent comme sous le vent d’une rafale…

Ces Séfiann sont de beaucoup les plus beaux et les plus nombreux cavaliers que nous ayons rencontrés depuis notre départ de Tanger.

Nous camperons ce soir près de chez leur chef, le caïd Ben-Aouda, dont on aperçoit là-bas, au milieu du désert de fleurs, le petit blockhaus blanc, entouré d’un jardin d’orangers. Notre camp aussi est là dressé, en rond comme toujours, dans une haute prairie où l’herbe est fine, sur une sorte d’esplanade dominant les solitudes, et, alentour de nos tentes, une haie de cactus-raquettes aussi hauts que des arbres nous fait comme une clôture de parc.

La mouna du caïd Ben-Aouda est superbe, apportée aux pieds du ministre par une théorie toujours pareille de graves Bédouins, tout de blanc vêtus : vingt moutons, d’innombrables poulets, des amphores remplies de mille choses, un pain de sucre pour chacun de nous, et, fermant la marche, quatre fagots pour faire nos feux. (Dans ce pays sans arbres, ce cadeau est tout à fait royal.)

Puis, comme si cela ne suffisait pas, vers huit heures du soir, dans la nuit claire, toute bleue de rayons de lune, nous voyons arriver une procession lente et silencieuse, une cinquantaine de nouvelles robes blanches, portant sur la tête de ces grandes choses en sparterie dont j’ai parlé déjà, et qui ressemblent à des pignons de tourelles ; cinquante plats de couscouss, disposés en pyramides, et tout prêts, tout cuits, tout chauds. Au moment de rentrer sous ma tente, la tête déjà lourde de sommeil, je perçois comme à travers un voile fantastique ce dernier tableau de la journée : les cinquante plats de couscouss rangés en cercle parfait sur l’herbe, nous au milieu ; au-delà, en un deuxième cercle, les porteurs alignés comme pour danser une ronde autour, mais gardant toujours leur immobilité grave, sous leurs longs vêtements blancs ; au-delà encore, nos tentes blanches, formant un troisième cercle plus lointain ; puis le grand horizon enfin, vague et bleuâtre, entourant tout. Et, juste au milieu du ciel, la lune - une lune trouble, une lune de vision, un fantôme de lune - ayant un immense halo blanc, qui semble le reflet, dans le ciel, de tous ces ronds de choses terrestres…

Je m’endors au chant de nos veilleurs de nuit, qui ont l’ordre de faire ce soir un guet plus attentif que d’habitude contre les attaques nocturnes. ÀA leurs voix, qui se prolongent et traînent dans la prairie vide, répondent tout bas des cris de chacals, les premiers que nous ayons entendus depuis notre entrée au Maroc ; – oh ! presque rien : deux ou trois petits cris en sourdine, comme seulement pour dire : Nous sommes là ; mais c’est quelque chose de si mystérieusement triste, qu’on se sent glacer jusqu’aux moelles à ce seul avertissement de présence…

[…]     11 avril           Nuit de grande rosée. L’eau ruisselle partout sous ma tente, qui est remplie d’une buée lourde et où s’est concentrée l’acre odeur des soucis.

Jusqu’au matin, autour du camp, les veilleurs ont chanté, en lutte contre le sommeil. Au petit jour, leur voix a fait place à celle des cailles s’appelant dans les herbages. Levé le camp à six heures. En selle à sept heures. D’abord, nous nous avançons dans l’immense plaine, escortés de nos amis d’hier, les Beni-Malek, au nombre de deux cents. Il semble que l’air soit plus chaud sur cette rive sud du fleuve et que le pays soit plus inhospitalier encore.

Sur les infinis jaunes des colzas et des soucis s’étend un ciel sombre, tourmenté, avec quelques déchirures très bleues.

Puis viennent des régions toutes blanches, des kilomètres et des kilomètres de camomilles, qu’on écrase en passant et qui imprègnent, pour tout le reste du jour, nos chevaux de leur senteur.

Après deux heures de route, nous rencontrons les cavaliers des Beni-Hassem qui nous attendent. Des brigands en effet : à leur aspect, il n’y a pas à s’y méprendre. Mais des brigands superbes ; les plus belles figures de bronze que nous ayons encore vues, les plus belles attitudes, les plus beaux bras musculeux, les plus beaux chevaux. Des mèches de cheveux longs qui s’échappent de leurs turbans au-dessus des oreilles contribuent à donner je ne sais quoi d’inquiétant à leurs physionomies.

Leur chef s’avance, très souriant, pour tendre la main au ministre. Nous serons en sécurité absolue sur son territoire, cela ne fait pas l’ombre d’un doute ; du moment que nous serons ses hôtes, devant le sultan il répond de nos têtes sur la sienne. D’ailleurs il vaut toujours mieux être confié à sa garde que d’être simplement campé dans son voisinage : c’est un axiome bien connu au Maroc.

Il est un type remarquable de vieux bandit, ce chef des Beni-Hassem. Sa barbe, ses cheveux, ses sourcils, d’un blanc de neige, tranchent en très clair sur le jaune de momie du reste de son visage ; son profil d’aigle est d’une distinction suprême. Il monte un cheval blanc couvert d’un tapis de soie rose-fleur-de-pêcher, avec bride et harnais de soie rose, selle à fauteuil en velours rose et grands étriers niellés d’or. Il est tout de blanc vêtu, comme un saint, dans des flots de transparente mousseline.

Quand il étend le bras pour donner des poignées de main, son geste découvre une double manche pagode adorable, d’abord celle de sa chemise en gaze de soie blanche, puis celle de sa robe de dessous, également en soie et d’un vieux vert céladon tout à fait exquis. En vérité on croirait voir les doigts effilés et les manchettes éteintes de quelque marquise douairière sortir des burnous de ce vieux détrousseur.

Nous apercevons plus loin la réserve de ses cavaliers, les plus beaux et les plus riches, qu’il avait laissés là-bas par habileté de mise en scène, pour nous les faire surgir en ouragan du fond de la plaine. Ils arrivent sur nous à fond de train, avec des hurlements féroces, admirables ainsi, vus de face, à travers la fumée de leur fusillade, dans leur ivresse de bruit et de vitesse. Il y a des turbans déroulés qui s’envolent, des harnais qui se rompent, des fusils qui éclatent. Et la terre s’émiette sous les sabots de leurs chevaux, on en voit sauter de tous côtés des parcelles noires qui semblent de la mitraille…

Faut-il qu’ils aient détroussé des voyageurs, pour pouvoir s’offrir un tel luxe ! toutes les brides et tous les harnais sont en soie d’une couleur merveilleusement assortie à la robe du cheval et au costume du cavalier : bleu, rose, vert d’eau, saumon, amaranthe ou jonquille. Tous les étriers sont niellés d’or. Tous les chevaux ont sur le poitrail des espèces de lambrequins très longs, en velours, magnifiquement brodés d’or, maintenus par de larges agrafes d’argent ciselé ou de pierreries. Comme nous prenons en pitié maintenant ces pauvres fantasias des premiers jours, aux environs de Tanger, qui nous avaient semblé jolies !

Son déjeuner aussi, à ce vieux chef, est sauvage, comme son territoire, comme sa tribu. Par terre, sur le tapis de fleurs jaunes, dans un lieu quelconque au milieu de la plaine infinie, il nous offre du couscouss noir, avec des moutons cuits tout entiers, servis sur de grands plats de bois. Et tandis que nous arrachons, avec nos mains, des lambeaux de chair à ces monstrueux rôtis, des suppliants viennent encore égorger devant le ministre un bélier, qui ensanglante les herbages autour de nous.

Toute l’après-midi, la plaine se déroule aussi unie et monotone, plus aride cependant vers le soir, plus africaine, des menthes, des jujubiers épineux remplaçant les colzas et les soucis. Du ciel, complètement dégagé, tombe une lumière chaude et morne. De loin en loin, un cadavre de cheval ou de chameau éventré par les vautours jalonne le chemin. Et dans les rares petits villages de chaume gris, qui sont perdus au milieu des étendues désertes, commence à apparaître la hutte ronde et conique, la hutte soudanienne, la hutte du Sénégal.

Nous changeons de tribu vers quatre heures, n’ayant eu à traverser qu’une toute petite pointe du territoire des Beni-Hassem. Nous entrons chez les Cherarbas, qui sont des peuplades inoffensives et entièrement dans la main du sultan. Mais notre sécurité chez eux sera incertaine, à cause de leurs dangereux voisins qui ne seront plus responsables de nous-mêmes.

Vers six heures, nous campons à un point où bifurquent les chemins de Fez et de Mequinez, près du vénérable tombeau de Sidi-Gueddar, qui fut un grand saint marocain.

Ce tombeau, comme tous les saints d’Algérie et toutes les koubas du Maroc, est une petite bâtisse carrée, surmontée d’un dôme rond. Il est lézardé, fendillé par le soleil, extrêmement vieux. Le drapeau blanc flotte à coté, au bout d’un bâton, pour indiquer aux caravanes qu’il est méritoire d’y déposer quelques offrandes ; une natte, que maintiennent des cailloux lourds, est étendue par terre pour les recevoir, et les pièces de monnaie jetées là par les pieux voyageurs restent à la garde des oiseaux du ciel, jusqu’à ce que les prêtres viennent les ramasser.

Avec des formes polies, on nous recommande de ne pas nous approcher trop de cette sépulture de Sidi-Gueddar : elle est tellement sainte que notre présence à nous, chrétiens, y serait sacrilège.

Pierre Loti Au Maroc       Voyages 1872-1943   Bouquins Robert Laffont 1991

6 05 1889                               Ouverture de l’Exposition Universelle : elle fermera ses portes le 6 novembre après avoir reçu 25 millions de visiteurs. Édouard Delamarre Debouteville obtient la médaille d’or pour un moteur au gaz pauvre, monocylindrique, de 100 chevaux. Le moteur à gaz rentre en concurrence avec la machine à vapeur.

Le comte Hilaire de Chardonnet fait la réclame pour son brevet de fabrication de soie artificielle à partir de cellulose ; il crée une usine pour l’exploiter à Près des Vaux, proche de Besançon :

Ce que le ver à soie fait avec la feuille de mûrier dans les élevages où cet insecte valétudinaire consent encore à travailler, de petits tubes capillaires le font ici avec une dissolution de fibres de sapin… Si le procédé est viable…, la Chine n’a qu’à bien se tenir.

Vogüé

Mais, en matière de textile, il n’est pas le seul à se tailler un franc succès, car Herminie Cadolle présente le soutien gorge qui… contient les forts, soutient les faibles, ramène les égarés. Elle le nomme dans son brevet corselet rouge et a déjà ouvert un magasin à Buenos Aires et va en faire autant à Paris. En fait, il s’agit, dans sa première version, d’un corset coupé séparant le haut du bas, et toutes les difficultés ne sont pas réglées. Le temps des seins animés n’était pas encore venu.

Aussi, les Américains en revendiquent-ils la maternité, avec Mary Phelps Jacob qui en 1913, présente un soutien gorge où chaque sein a son logement indépendant ; elle vend son brevet à la compagnie américaine Warner’s Bonnets, qui ne produira industriellement qu’au début des  années 30. A peu près en même temps Rosalind Kind apportera aussi sa pierre à l’édifice.

23 05 1889                  Au Grand Orient de France, Georges Clemenceau, Jules Joffrin et Arthur Ranc créent la Société des Droits de l’Homme et du Citoyen.

14 08 1889                  La loi Griffe définit le vin comme le produit issu de la fermentation de raisin frais. Elle exige l’affichage par étiquette  de la nature du produit vendu sous le nom de vin ; le sucrage des marcs est interdit : mais ce sera insuffisant pour empêcher la fraude de se développer dans un contexte de forte demande. De 325 000 ha en 1890 à l’issue de la maladie, la vigne passera à 462 000 ha en 1900. Entre 1865 et 1869, le Parisien buvait 196 litres de vin par an et par personne ; en 1904, cette consommation sera passée à 317 litres.

18 08 1889                  Au sein de l’Exposition Universelle, dans le Palais de l’Industrie, la République célèbre le centenaire de la Révolution en offrant un banquet à 13 000 maires de France.

14 11 1889                  Nellie Bly, jeune journaliste américaine de 25 ans, a obtenu de son rédacteur en chef du New York World qu’il l’autorise à entreprendre un tour du monde, avec, en défi – il faut toujours un défi aux américains pour entreprendre quelque chose… le goût du jeu dans le sang – de battre le record de Philéa Fogg : 75 jours au lieu de 80. Un ami lui conseille d’emporter une arme, mais elle refuse : J’étais persuadée que si je me conduisais correctement, je trouverais toujours des hommes pour me protéger, qu’ils soient américains, anglais, français ou de toute autre nationalité.

  • Embarquement sur le paquebot Augusta Victoria le 14 novembre 1889, à 9h40’30’’ pour Southampton.
  • Arrivée à Londres le 22 novembre, elle prend un train-ferry pour Amiens où elle perd une journée et demi pour visiter la maison de Jules Verne. Puis attrape le train pour Brindisi, où le premier paquebot est pour l’Australie. Il la mène à Port-Saïd, à Aden.
  • Arrivée à Colombo le 8 décembre. Elle reste en rade 5 jours pour attendre un vapeur qui la mène à Penang en Malaisie, puis à Singapour où elle achète un singe qui la suivra partout. La voilà enfin à Hong Kong avec 3 jours d’avance sur son ordre de marche : elle entend parler d’Elizabeth Bisland, une autre journaliste qui, pour un journal rival, a entrepris un tour du monde dans l’autre sens. Elle reste bloquée 5 jours dans la colonie anglaise.
  • Arrivée à Canton pour le 24 décembre. Nellie embarque alors à bord de l’Oceanic, de la White Star Line, qui navigue à la vapeur et à la voile. Il fait une escale à Yokohama, puis s’élance à l’assaut du Pacifique pour rallier San Francisco. La traversée dure une quinzaine de jours.
  • Arrivée le 21 janvier 1890 à San Francisco. Joseph Pulitzer, propriétaire du New York World, affrète un train spécial pour que Nellie puisse tenir son engagement.
  • Arrivée dans le New Jersey, le point de départ le 25 janvier 1890 à 15 h 51. Soit 72 jours, 6 heures, 11 minutes et 14 secondes après son départ. Waouh !

6 ans plus tard, elle fit ce qu’il lui restait à faire : épouser un millionnaire. Veuve à 46 ans, elle coula la boite de son homme qui avait fait fortune en brevetant le bidon de 55 gallons – le fameux baril de pétrole -, retourna au journalisme pour finalement mourir à 57 ans en 1922.

18 11 1889                  Ouverture de l’École Estienne qui prépare aux métiers de l’imprimerie.

1889                            Inauguration du premier syndicat d’initiative de France, à Grenoble.

À Java, Dubois, médecin néerlandais, découvre des ossements d’un pithécanthrope sur le bord de la rivière Solo : s’y trouvent juxtaposés des caractères simiens et hominiens.

Premières voitures à essence, fabriquées avec le moteur à 2 cylindres en V de l’Allemand Gottlieb Daimler.

Dépôt d’un brevet décrivant le principe du dérailleur sur le vélo : il faudra attendre 1937 pour que l’emploi en soit autorisé sur le Tour de France, et encore fallait-il s’arrêter et descendre du vélo pour effectuer l’opération ; ce n’est qu’en 1948 que la société italienne inventa le dérailleur à baguettes qui permet de changer de vitesse en roulant.

Léon Gaumont crée aux Buttes Chaumont la cité Elgé, gigantesque studio dont une scène de 30 m. de long, 43 m. de haut. On y fait tout : décors, prises de vue, tirage des copies, impression des affiches et des programmes, avec un mot d’ordre : pas de gaspillage et laissons à Charles Pathé les courses poursuites dispendieuses.

Dissolution de la Compagnie Universelle de Panama : les dernières émissions d’emprunt n’ont couvert qu’à peine 20 % du montant souhaité. C’est l’aboutissement du plus grand scandale financier de l’époque : plus de 500 000 petits épargnants ont été lésés. Gustave Eiffel ne s’en relèvera pas et se consacrera à la seule recherche, contribuant à la naissance de l’aviation.

De Lesseps a dû abandonner les travaux pour le creusement du canal : la forêt tropicale ne se maîtrise pas aussi facilement que le désert ; la malaria a fait des ravages dans les rangs des cadres et des ouvriers, représentant la cause principale des 8 à 12 000 morts, dont 1 635 français. Il existe encore, perdus dans la jungle deux cimetières français, à Culebra – 800 tombes et Paraiso – 600 tombes. Paul Gauguin, en séjour dans les environs vint y gagner un peu d’argent, retournant comme les autres la terre du matin jusqu’au soir. De Lesseps s’est converti sur le tard à l’idée de faire un canal à écluses plutôt qu’à niveau, comme à Suez. Il laissa une tranchée de 20 kilomètres de long, 21 mètres de large sur 7 de profondeur (terminé, le canal fera 80 km de long).

L’ingénieur français Philippe Bunau Varilla va alors jouer un rôle important : fin 1903, un mouvement séparatiste panaméen faisait sécession de la Colombie et le président Roosevelt reconnaît aussitôt le nouvel État, dont un nouveau ministre est … Bunau Varilla : celui-ci avait racheté les actifs de la compagnie de Panama et les avait revendu à la toute jeune République ; il parviendra à convaincre les Américains de reprendre ce projet, plutôt que de creuser un autre canal au Nicaragua : plan, matériel et concession leurs seront vendus en 1904 pour 40 millions de dollars : le chantier américain fera 4 000 morts de plus, et il sera achevé 10 ans plus tard, juste à la veille de la guerre.

Les Anglais ont entrepris la construction d’un chemin de fer qui relie Mombassa à l’Ouganda. Un chef de chantier choisit un no man’s land des hautes terres kenyanes, à 1 660 m. pour y installer un atelier de construction pour les terrassiers et les poseurs de rail : l’endroit, qui se nomme Nairobi, va devenir la capitale du Kenya.

Le roi Umberto I° d’Italie visite Naples en compagnie de son épouse Margherita qui demande à goûter une spécialité locale : le pizzaiolo Rafaelle Esposito crée alors pour elle l’inusable recette aux couleurs du drapeau italien : la tomate rouge, le basilic vert et la mozzarela blanche, qui sera donc nommée Margherita, érigée très vite en mets mythico-patriotique. L’établissement, qui existe depuis 1780 est toujours là : Brandi, Antica pizzeria della Regina d’Italia. Proprietà Pagnani. Salita S Anna di Palazzo, une petite rue donnant sur la Via Chiaia : la façade est décorée d’une belle plaque en marbre célébrant le centenaire de la pizza Margherita.

On voit déjà la pizza à Naples au XVI° siècle. Et les voyageurs  l’avaient déjà mentionnée : La pizza est à l’huile, la pizza est au lard, la pizza est au saindoux, la pizza est au fromage, la pizza est aux tomates, la pizza est aux petits poissons ; c’est un thermomètre gastronomique du marché ; elle hausse ou baisse de prix, selon le cours des ingrédients sus désignés, selon l’abondance ou la disette de l’année.

Alexandre Dumas. Le Corricolo. 1844.

Henri Duhamel rapporte de l’exposition universelle de Paris 14 paires de patins à skis, qu’il essaiera au Sappey en Chartreuse et au Recoin de Chamrousse. Le Docteur Payot les introduit en 1897, à Chamonix. En 1902, il montera au col de Balme en compagnie du guide Joseph Ducroz. Dès 1890, le Commandant Maurice Allotte de la Fuye (1844–1939), fait fabriquer des skis pour ses sapeurs. A La Bérarde, en Oisans, les 1° skis sont en bouleau : on les farte au savon pour la montée et à la cire d’abeille pour la descente. Chez les Chasseurs Alpins, le lieutenant Auguste Monnier fût l’un des pionniers en se payant à ses frais et à titre personnel, dans les années 1901/1902, des stages de ski dans les armées étrangères : Allemagne, Suisse, Autriche, Italie : essuyant dans un premier temps le refus de sa hiérarchie sur l’introduction généralisée de cette nouveauté, il rencontra en 1902 à Briançon le capitaine Clerc, qu’il finit par convaincre… en offrant à sa femme des skis achetés à Genève. En 1904/1905, le ministère des armées crée l’Ecole de ski de Briançon : le commandant Rivas offre une paire de ski aux recrues terminant leur période. Le premier club de ski, dauphinois, date de 1907. En 1911, Arnold Lunn organise le Challenge Roberts of Kandahar – c’était un officier de l’armée des Indes, Kandahar étant une ville du sud-est de l’actuel Afghanistan -. Les premières remontées mécaniques ne verront le jour que vingt ans plus tard, c’est à dire que pendant ces vingt ans on fera grand usage de la peau de phoque et des mollets pour la montée.

La dynastie des Sanson qui assumait la lourde charge de Bourreau national – ceux de province avaient été supprimés en 1871 – depuis la Révolution, cède son office à la dynastie des Deibler.

André et Édouard Michelin ont repris une entreprise de caoutchouc depuis 1886 à Clermont Ferrand ; un cycliste qui vient de crever s’arrête devant chez eux pour le faire réparer : il s’agit d’un pneu gonflable, récemment breveté par Dunlop. Mais, collé à la jante de bois, il est indémontable : Édouard mettra deux ans pour… le réparer, en inventant le pneu démontable pour vélo. De 1891 à 1900, il multiplia son chiffre d’affaires par treize, et devint vite et pour longtemps le maître du pneu.

De 1883 à 1889, Bismarck dote l’Allemagne impériale d’un niveau de protection sociale alors unique au monde : assurance maladie, assurance accident et assurance invalidité retraite : obligation d’affiliation pour tous les salariés de l’industrie, prélèvement de 3 % du salaire (2/3 employé, 1/3 employeur), gratuité totale des soins…l’État était à l’origine de ces lois, mais l’application en était entièrement confiée aux Caisses régionales. Il sera limogé un an plus tard par Guillaume II, se mettant alors à rédiger de nombreux libelles contre l’empereur et livrant quelques prédictions, avant de mourir en 1898 :

La prochaine guerre sera provoquée par une sacrée chose idiote qui se passera dans les Balkans.

Suicide collectif de déportés politiques sur l’île de Sakhaline, dont le bagne fermera peu après. Soucieux de se rendre compte par lui-même de ce qu’était le sort des plus démunis, Anton Pavlovitch Tchekhov passa deux mois dans l’île, pendant l’été de 1890, alors qu’il était déjà profondément touché par la tuberculose, car le bonheur et la joie de la vie ne sont ni dans l’argent, ni dans l’amour, mais dans la vérité.

Vous dites que personne  n’a besoin de Sakhaline et que cette île n’intéresse personne. Est-ce juste ? Nous avons chassé des hommes enchaînés, dans le froid, pendant des dizaines de milliers de verstes, nous les avons rendus syphilitiques, nous les avons dépravés, nous avons procréé des criminels… Nous avons fait pourrir en prison des millions d’hommes, fait pourrir inutilement, sans raison, d’une manière barbare, en rejetant la responsabilité de tout cela sur les surveillants de prison au nez rouge d’ivrognes. Non, je vous assure, aller à Sakhaline est nécessaire et intéressant, et on ne peut que regretter que ce soit moi qui y aille et non quelqu’un d’autre, plus qualifié et plus capable d’émouvoir l’opinion.

Lettre à son ami Souvorine, 9 mars 1890

Il fut le premier à recenser la population de Sakhaline, chaque isba, chaque casernement, chaque mine, chaque lieu de déportation, fiche en main ; 10 000 habitants, un par un, 10 000 fiches remplies. Il relatera, avec la sécheresse bouleversante du compte rendu, l’abaissement, l’avilissement, le mépris de la personne humaine dans L’Île de Sakhaline.

J’ai tout vu. Il n’y a pas à Sakhaline un seul forçat ou déporté à qui je n’aie parlé.

Lettre à Souvorine, 11 septembre 1890

J’ai maintenant fermement compris que la destination de l’homme, ou bien n’existe pas du tout, ou bien n’existe que dans une seule chose : un amour plein d’abnégation pour son prochain.

Récit d’un inconnu 1893

Nous ne voyons pas, nous n’entendons pas ceux qui souffrent, et tout ce qu’il y a d’effrayant dans la vie se déroule quelque part dans les coulisses. C’est une hypnose générale. En réalité, il n’y a pas de bonheur et il ne doit pas y en avoir. Mais si notre vie a un sens et un but, ce sens et ce but ne sont pas notre bonheur personnel, mais quelque chose de plus sage et de plus grand.

Groseilles à maquereau         1898

Aux termes de la loi suprême du Japon, l’empire du Grand Japon est gouverné par un empereur successeur à jamais de l’ancêtre divin de ligne directe.

20 01 1890                  Marcel Violette fonde le Touring Club de France. Il faisait sien le propos de Viollet le Duc : Nos monuments sont inconnus parce que nous manquons d’auberges.

De 1900 à 1914, il publiera 33 volumes copieusement illustrés où sont présentés, par département, les curiosités naturelles et monumentales de la France.

8 02 1890                    Le duc d’Orléans vient en France pour y faire son service militaire : ce faisant, il se met en infraction avec la loi du 23 juin 1886 qui contraint à l’exil les membres des familles ayant régné sur la France : il est arrêté et condamné à 2 ans de prison : gracié par le président de la République, il sera expulsé le 3 juin.

22 03 1890                  Autorisation de syndicats d’association entre plusieurs communes en vue de réaliser des œuvres d’utilité intercommunale.

1° 05 1890                  Les Américains l’ont crée il y a dix ans ; mais pour la France, c’est le premier Premier Mai.

21 06 1890                  Record du monde de vitesse sur rail par une locomotive française Crampton : 144 km/h.

29 07 1890                 Vincent Van Gogh se suicide à Auvers sur Oise. Il a 37 ans. Il était né le 30 mars 1853, un an jour pour jour après la mort à la naissance de son frère Vincent :

Van Gogh aura vécu toute sa vie avec la terreur inconsciente de rivaliser avec l’enfant mort et idéalisé. Chaque réussite fut pour lui une attaque contre la mémoire du mort. Afin que l’on reconnaisse qu’il avait autant de qualités que son frère, il fallait qu’il soit mort, comme lui.

Théo Van Gogh, son frère

30 09 1890                  Le journal La Croix se permet de titrer en première page : La Croix, le journal le plus antijuif de France, celui qui porte le Christ, signe d’horreur aux Juifs.

9 10 1890                    Premier vol en aéroplane : Clément Ader parcourt une quarantaine de mètres dans le parc du château d’Arminvilliers sur un appareil qu’il a appelé Éole.

12 11 1890                  A Alger, le cardinal Lavigerie, reçoit l’état-major de l’escadre de la Méditerranée, commandée par l’amiral Duperré. Le cardinal est une grande figure de l’Église ; il se fait le porte parole de Léon XIII, très préoccupé par la vigueur et la puissance du refus des institutions républicaines de la part de la majorité des catholiques de France. Cette réception prendra le nom de toast d’Alger, qui déclenchera un beau charivari. Les dernières années du cardinal en seront très assombries.

L’union, en présence de ce passé qui saigne encore, de l’avenir qui menace toujours, est en ce moment, en effet, notre besoin suprême. L’union est aussi, laissez-moi vous le dire, le premier vœu de l’Église et de ses Pasteurs à tous les degrés de la hiérarchie. Sans doute, Elle ne nous demande de renoncer ni au souvenir des gloires du passé, ni aux sentiments de fidélité et de reconnaissance qui honorent tous les hommes. Mais quand la volonté d’un peuple s’est nettement affirmée ; que la forme d’un gouvernement n’a rien en soi de contraire, comme le proclamait dernièrement Léon XIII, aux principes qui seuls peuvent faire vivre les nations chrétiennes et civilisées ; lorsqu’il faut, pour arracher enfin son pays aux abîmes qui le menacent, l’adhésion, sans arrière-pensée, à cette forme de gouvernement, le moment vient de déclarer enfin l’épreuve faite, et, pour mettre un terme à nos divisions, de sacrifier tout ce que la conscience et l’honneur permettent, ordonnent à chacun de nous de sacrifier pour le salut de la patrie.

C’est ce que j’enseigne autour de moi ; c’est ce que je souhaite de voir enseigner en France par tout notre clergé, et en parlant ainsi je suis certain de n’être point désavoué par aucune voix autorisée.

22 11 1890                  Dès sa naissance à Lille, Charles De Gaulle fait don de la France à sa personne.

15 12 1890             Dans la Réserve de Standing Rock, dans le Dakota du Sud, Sitting Bull , le grand chef sioux, est assassiné au cours d’une échauffourée avec la police.

29 12 1890                  Les Tuniques bleues américaines interceptent le chef Big Foot et son peuple indien lakota à Minneconjou et les emmènent à Pine ridge, près de la rivière Wounded Knee, dans le Dakota du sud, où ils se livrent à un massacre à la mitrailleuse, qui fait 153 morts, dont 62 femmes et enfants, 50 blessés et 150 disparus.

Cette bataille marque la fin des guerres indiennes. On évalue entre 6 et 8 millions les Indiens[1] d’Amérique du Nord en 1492, 600 000 vers 1800, 375 000 vers 1900, – les épidémies étant les premières responsables de ce déclin -, 2 millions aujourd’hui. L’administration américaine reconnaît aujourd’hui que 17 millions d’Indiens ont été victimes de la Conquête de l’Ouest. En ayant terminé avec les conflits sur leur territoire, les États-Unis vont très vite manifester leur volonté de puissance :

Dans l’intérêt de notre commerce (…), nous devrions construire le canal de Panama et, pour protéger ce canal, comme pour assurer notre suprématie commerciale dans le Pacifique, nous devrions contrôler les îles Hawaï et conforter notre influence sur les Samoa. (…) En outre, lorsque le canal de Panama sera construit, Cuba deviendra une nécessité. (…) Les grandes nations annexent rapidement, en vue d’assurer leur future expansion et leur sécurité, toutes les terres inoccupées du globe. C’est un mouvement qui va dans le sens de la civilisation et de l’avancement de la race. En tant que membre du cercle des grands nations, les États-Unis ne peuvent pas ne pas suivre cette voie.

Henry Cabot Lodge, sénateur du Massachusetts

Un nouveau sentiment semble nous habiter : la conscience de notre propre force. Et, avec elle, un nouvel appétit : le désir d’en faire la démonstration. (…) Ambition, intérêt, appétits fonciers, fierté ou simple plaisir d’en découdre, quelle que soit la motivation, nous sommes habités par un sentiment nouveau. Nous sommes confrontés à un étrange destin. Le goût de l’empire règne sur chacun de nous comme le goût du sang règne sur la jungle.

Washington Post

1890 à 1900                L’Église aura attendu jusqu’à la fin du siècle pour mettre fin à la pratique de la castration… [4 000 enfants mutilés chaque année au XVIII° siècle en Italie !] laquelle permettait d’avoir des chanteurs dont la voix ne mue pas. Quand on refuse aux femmes l’accès au chœur de l’Église pour rejoindre le chœur de chant, c’est bien pratique d’avoir des hommes à même de chanter les partitions des sopranes et des altis.

La facilité des échanges avec Genève et la Suisse amènent à répondre aux besoins de l’industrie suisse de l’horlogerie et l’arrivé récente de la fée électricité permet la création d’une nouvelle activité : le décolletage – mécanique de précision pour les mouvements d’horlogerie – qui représente un complément d’activité pour les paysans pendant l’hiver : une machine, entraînée par un moteur électrique, était mise à leur disposition à leur domicile, et ils travaillaient à façon, payés à la pièce. Le collet est la masse de matière enlevée par usinage afin d’obtenir une forme simplement épaulée ou plus complexe, d’où le mot dé-colletage.

Par la suite ces activités dispersées se concentreront en petites industries et ne cesseront de se développer en se diversifiant. Un siècle plus tard, ce sont 650 entreprises qui travaillent dans la Vallée de l’Arve, manquant de main d’œuvre qualifiée, et qui font un chiffre d’affaires supérieur à un Milliards €.

L’arrivée de l’électricité, si elle modifia le paysage industriel de certaines régions, n’entraîna pas cependant la révolution que de nombreux  visionnaires avaient prévu. Les tenants du patronat et du conservatisme social pouvaient à juste titre s’inquiéter, à la suite de la répression de la Commune, du développement de l’anarcho-syndicalisme dans des usines qui ne cessaient de s’agrandir, et donc, d’offrir un terrain de plus en plus favorable à ces idées ; l’arrivée de l’électricité, c’était la possibilité de petits moteurs électriques qui permettrait de casser ce développement en favorisant le retour du travail à domicile : et la famille, c’est le creuset du conservatisme.

En fait, on observa des changements importants dans la région de St Étienne, où les métiers à tisser et machines à coudre électriques passèrent de 19 en 1894 à 10 500 en 1904. On eut encore des chiffres significatifs dans le tissage à Lyon, la lingerie à Paris, et l’horlogerie dans les vallées jurassiennes et de l’Arve : mais de révolution, point.

Hilaire Bernigaud, comte de Chardonnet de Grange, né à Besançon, exerçant à Grenoble, en inventant la viscose, issue de la cellulose végétale, crée l’industrie des textiles artificiels qui va remplacer la soie naturelle avant d’être elle-même détrônée par la fibre synthétique.

1890                            La fabrication des vins de raisins secs est assujettie aux droits sur l’alcool.

Les premiers jalons d’une méthode de ski ont été mis en œuvre par Sondre Norheim (1825-1897), qui a inventé le télémark. L’austro-hongrois Matthias Zdarsky (1856-1940), construit le premier ski alpin qui ne possède sur la semelle qu’une seule rainure, au lieu de trois sur les skis nordiques et une fixation constituée par une plaque métallique à charnière, une talonnière de fer, et un ressort à boudin à l’avant : il ramène en même temps sa longueur de 2,5 m. à 1, 8 m, ce qui lui permet d’inventer le torlauf, l’ancêtre du slalom, et le chasse-neige. Hannes Schneider (1890-1950) inventera le stembogen.

Le cardinal Ratti, futur Pie XI, inaugure le premier refuge Vallot, sur l’arête des Bosses, à 4 520 m d’altitude, entre le Dôme du Goûter et le Mont-Blanc. Ce n’est pas sa première ascension puisqu’il a déjà donné son nom à une voie de l’Aiguille Noire de Peuterey, et fait aussi la première voie normale du Mont Blanc, en partant de Courmayeur en compagnie du guide Bonin. Joseph Vallot, né à Lodève (40 km de Montpellier) en 1854, tenait de son père une fortune constituée des revenus d’un brevet de cerclage en fer des roues de canon. Il fait des études à la Sorbonne, Normale sup. se spécialise en botanique. Il est au sommet du Mont Blanc, dès 1881. Il y retourne pour des études scientifiques, parvient à y passer trois jours, et fait construire à Chamonix un chalet de bois qui sera monté sur l’arête des Bosses à 4 520 m, en 1890 pour devenir le premier refuge Vallot, comprenant une pièce à usage scientifique… avec mobilier d’orient et une autre pour les alpinistes. Mal situé, il provoquait une accumulation de neige sous laquelle il disparaissait. Il fût reconstruit plus bas, à 4 362 m, sur les Rochers foudroyés en 1898. Dès 1890, il y reçut Jules César Janssen, venu là… en chaise à porteur : il avait 66 ans. Pionnier de l’astrophysique solaire, fondateur de l’observatoire de Meudon, il prit Vallot de haut, et se priva donc de ses conseils pour l’édification d’un autre laboratoire sur le sommet du Mont Blanc, commandé à Gustave Eiffel, construit en 1893 : ce dernier fût tout doucement englouti par les glaces, sous lesquelles il disparût définitivement en 1913. Physicien, botaniste, météorologiste, astronome, cartographe – il s’associa avec son cousin Henri et neveu Charles pour établir les premières cartes du Mont-Blanc, au 20 000°, que les progrès techniques d’aujourd’hui (relevés satellitaires, par exemple) n’ont pas fondamentalement remis en cause. Charles popularisera les célèbres Guides Vallot. Il intervint encore dès 1909, avec M. Eugster, sur l’étude du téléférique des Glaciers, à la verticale du tunnel du Mont Blanc ; un autre projet – une voie ferrée jusqu’au sommet du Mont Blanc – fût abandonné après le feu vert donné au TMB. Il se heurta à de nombreuses jalousies sur la fin de sa vie et mourut à Nice en 1925.

La convention Sikkim-Tibet, passée entre la Chine et la Grande Bretagne, définit le tracé de la frontière entre les deux territoires, entérine l’expulsion des troupes tibétaines depuis 1888, confirme le protectorat britannique au Sikkim et réaffirme que le Tibet est partie intégrante de l’Empire chinois.

Les cardinaux et évêques parlent le même langage que le pape :

Je ne crois pas qu’il soit jamais possible d’établir d’une manière efficace et durable des rapports pacifiques entre patrons et ouvriers tant qu’on n’aura pas reconnu, fixé et établi publiquement une mesure juste et convenable, réglant les profits et les salaires, mesure d’après laquelle seraient réglés tous les contrats libres entre le capital et le travail.

Cardinal Manning Lettre à l’évêque de Liège.

15 03 1891                  Toutes les régions de France alignent leur fuseau horaire sur l’heure de Paris, qui devient ainsi l’heure officielle du pays : ce sont les compagnies de chemin de fer qui ont obtenu cette simplification car elles en avaient assez des jongleries imposées par les différences d’heures.

7 04 1891                   Arthur Rimbaud, installé à Harar, en Éthiopie, souffre du genou droit depuis trois mois. C’est le début d’un long calvaire. La douleur -  il s’agit d’un cancer aggravé par une ancienne syphilis  - ne fait qu’empirer et il se décide à quitter Harare, pour se faire soigner à Aden : dans un premier temps il lui faut gagner le port de Zeilah : 300 km  à travers le désert ; treize hommes le portent allongé sur une civière pendant quinze jours.  De Zeilah, Aden en bateau pendant trois jours, où le médecin anglais de l’hôpital européen décide d’attendre. Il décide de se faire rapatrier et ce sont encore treize jours de bateau pour arriver à Marseille où il est hospitalisé à l’Hôpital de la Conception [il existe toujours, boulevard Baille, près de la Timone] ; il est amputé le 24 mai. De rémission en rechute, le cancer ne le lâchera plus et il mourra le 10 novembre, entouré de sa sœur Isabelle. Il a 37 ans.

Elle s’est retrouvée.
Quoi? – L’Éternité.
C’est la mer allée
Avec le soleil.

L’Éternité. Mai 1872

20 05 1891                  Parti le 3 mars en mission pour reconnaître la côte entre la frontière Libéria-Côte d’Ivoire et le delta du Niger, le lieutenant Paul Quiquerez meurt sur les berges du fleuve San Pedro. La famille aura du mal à donner du crédit au récit qu’en fera son adjoint, le sous-lieutenant de Segonzac, et ordonnera une enquête ; l’autopsie fera apparaître deux trous de balle dans le crâne. Mais le procès n’entraînera pas de condamnation : de Segonzac sera acquitté.

Quelque 30 ans plus tard, Pierre Benoit s’inspirera de cette histoire pour une partie de la trame de l’Atlantide.

23 05 1891                  L’Anglais Mills remporte le premier Bordeaux-Paris : c’est du vélo. Il a parcouru près de 600 km en 26 h 34’. Les vélos sont tous équipés de la direction à douille, qui fait passer la tige de fourche au travers du tube avant du cadre.

05 1891                       L’encyclique de Léon XIII, né Joachim Pecci, Rerum Novarum, consacre le vaste effort du catholicisme social mis en œuvre en France par Albert de Mun, la Tour du Pin, Léon Harmel, Marc Sangnier.

[…]     L’État doit pourvoir d’une manière toute spéciale à ce qu’en aucun temps l’ouvrier ne manque de travail, qu’il ait un fond de réserve destiné à faire face non seulement aux accidents soudains et fortuits, inséparables du travail industriel, mais encore à la maladie, à la vieillesse et aux coups de mauvaise fortune.

1891                           Léon Serpollet est le premier homme à obtenir une autorisation de circuler sur une automobile, à la vitesse de 16 km/h. Le 16 août 1889, il avait déjà obtenu le premier examen de conduite sur un tricycle de sa conception. Léon Serpollet n’est donc pas un bourgeois soucieux d’être en avance sur son temps, c’est un homme de 33 ans qui, cinq ans plus tôt, avec l’aide de l’industriel Larsonneau, avait crée la Société des moteurs Serpollet frères et Cie. En 1898 Léon Serpollet rencontrera Franck Gardner, un industriel américain : Serpollet frères et Cie deviendra la Société d’automobiles à vapeur franco-américaine Gardner-Serpollet.

Il avait aidé son frère Henri à mettre au point le premier générateur à vaporisation instantanée, breveté en 1881. Ils vont entreprendre la construction d’une automobile : le tricycle à vapeur Serpollet est la première automobile industrielle : les commandes vont affluer. Armand Peugeot achètera un moteur Serpollet pour sa première voiture, la Peugeot Type 1. Mais il passera rapidement au tout nouveau moteur à combustion interne. En collaboration avec Decauville et Buffaud-Robatel, des moteurs à vapeur vont aussi équiper les locomotives automotrices, ancêtres des autorails.

Moteur à vapeur… moteur Diesel… les concurrence va être plus rude et plus longue qu’on ne pourrait le croire, pendant plusieurs années, et la vapeur vendra chèrement sa peau : en 1903, c’est encore une Serpollet à vapeur qui prendra le record de vitesse : 120.8 km/ h !

Le permis de conduire de Serpollet n’avait pas valeur légale et le 14 août 1893, le préfet Louis Lépine signera une ordonnance instaurant un Certificat de capacité permettant d’être employé en qualité de conducteur d’un véhicule à moteur dans le périmètre de la Préfecture de police de Paris. Ce titre était délivré aux candidats de sexe masculin et de plus de 21 ans par la préfecture sur rapport du service des Mines avec pour critères : savoir démarrer, se diriger, s’arrêter et avoir quelques notions de dépannage. La vitesse est limitée à 20 km/h en campagne et à 12 km/h en agglomération. Ce sont les constructeurs automobiles qui délivrent le certificat de capacité. Il existe alors 1 700 véhicules en France. Par la suite ce certificat deviendra accessible aux femmes et c’est la duchesse d’Uzès qui sera la première femme française à l’obtenir  en mai 1898 et, par voie de conséquence, elle sera aussi la première femme à recevoir une contravention, avec son fils, le 3 juillet 1898, pour excès de vitesse à 40 km/h au lieu des 20 km/h autorisés, au Bois de Boulogne.

Première usine d’automobiles à moteur à combustion interne : Panhard Levassor qui fabrique des voitures à essence munie d’un moteur sous licence Daimler. Panhard est un nom breton : tête dure. La firme est issue de la maison Périn-Panhard constituée en 1867. La plupart des voitures Panhard qui naîtront par la suite auront une touche d’originalité certaine… jusqu’à un volant central, sur la Dynamique sortie en 1938. On peut considérer que les premières voitures  ouvrant l’ère de l’automobile, toutes équipées du moteur Daimler, sont alors, en Allemagne, Daimler et Benz, et en France, Panhard et Peugeot. Il y aura eu une courte vogue auparavant de voitures à moteur électrique – en 1899, la jamais-contente fût la première voiture à briser la barrière des 100 km/h -.

Aujourd’hui, comme il y a cent ans, la voiture électrique se frappe à la même barrière : celle des 160 km (100 milles) d’autonomie : en 2010, deux nouvelles voitures électriques, la Leaf de Nissan et la I-MiEV de Mistsubishi ont exactement cette même autonomie que la Fritchle Modèle A Victoria de 1908. C’est-à-dire 160 km sur une recharge. Les premières voitures électriques, avant 1900, avaient une autonomie de 32 à 64 km, ce qui était toujours mieux que le 20 km qu’un cheval pouvait parcourir en une journée. La génération suivante offrait une autonomie de 80 à 130 km et la troisième génération offrait une autonomie de 120 à 160 km, tout en transportant jusqu’à cinq passagers confortablement. Cent ans plus tard, rien n’est changé. […] La voiture électrique n’a pas besoin d’une collusion des compagnies pétrolières ou des gros fabricants d’automobiles pour freiner son développement, à moins que quelqu’un n’arrive à inventer une pile miracle de 10 fois la capacité des piles actuelles, elle ne pourrait pas rivaliser avec les auto à essence en termes d’autonomie, ni en termes de coût énergétique. […] Alors en 2010 comme en 1908, elle demeure un rêve impossible.

http://www.minarchisteqc.com/2010/10/la-voiture-electrique-reve-impossible/

Les voitures de luxe à nom composé que l’on verra un peu plus tard naîtront de l’association du capital et de la maîtrise technique : le comte de Dion s’associera avec le mécanicien Georges Bouton pour fabriquer les de Dion Bouton ; Charles Rolls s’associera avec Henry Royce pour faire les Rolls Royce.

Chemins de fer électriques Veyrier Collonges sous Salève et Etrembières Monnetier sous Salève  – c’est à une portée de flèches de Genève, en France -: un téléférique remplacera ces deux lignes en 1932. Début de la construction du Transsibérien. Georges Nagelmackers, pour faire son Orient Express, s’était inspiré des Pullman américains ; il y manquait une bonne attaque de méchants : voilà chose faite avec une attaque qui laisse 120 000 livres sterling aux pillards, somme qui comprend la rançon pour les 5 otages enlevés. La flotte russe de Kronstadt accueille une escadre de la marine française où l’on voit le tzar écouter la Marseillaise tête nue, geste que la France apprécie : il y a encore peu, le tzar qualifiait les régimes républicains d’abjects.

Jean Ray et Jules Carpentier inventent le périscope.

Naissance de l’American Express et du chèque de voyage.

Le Crédit lyonnais ouvre une agence à Odessa. La Société générale et Paribas iront aussi en Ukraine pour participer au développement de l’industrie naissante fondée sur de très importants gisements de charbon et de fer. L’Ukraine sera non seulement le grenier à blé de l’URSS, mais encore le pays noir, producteur de charbon, donc d’électricité, et d’acier.

Les persécutions contre les chrétiens – alors essentiellement des protestants – reprennent au Japon.

28 02 1892                  Rudolf Diesel, choqué par l’énorme quantité de combustible nécessaire aux machines à vapeur, dépose le brevet d’un moteur à huile[2] afin d’économiser l’énergie. Allemand né à Paris, il a commencé par travailler dans une entreprise parisienne de machines à glace. La pression de fonctionnement de ce moteur est très élevée et l’allumage s’effectue de façon spontanée, sans qu’il soit nécessaire d’utiliser ce que nous appelons aujourd’hui une bougie. Ce moteur sera perfectionné par Man et Krupp. Rudolf Diesel deviendra vite millionnaire mais ne parviendra pas à réaliser ses objectifs : les 250 atmosphères prévus de pression interne se limiteront à 34, et le rendement thermique ne dépassera pas 32 % : même avec ces paramètres, ce moteur est nettement plus efficace que les autres. Son usine devra tout de même cesser ses activités en 1900. Il mourra ruiné, peut-être en se suicidant depuis un sous-marin à bord duquel il se trouvait pour contrôler le fonctionnement d’un de ses moteurs en mer du Nord en 1913.

30 03 1892                  L’anarchiste Ravachol, de son vrai nom Koenigstein, partisan de la propagande par le fait, a bien manié la dynamite tout au long de l’année : le 29 février, contre l’hôtel du prince de Sagan, le 27 mars au domicile du substitut Bulot. Alphonse Bertillon vient de l’identifier grâce à sa fiche anthropométrique. Il est arrêté au restaurant Very, que ses camarades font sauter le 25 avril, faisant ainsi deux morts et plusieurs blessés. Il sera guillotiné le 11 juillet. Mais le mouvement libertaire ne se réduit pas à ces extrêmes : on y trouve aussi par exemple Fernand Pelloutier, fondateur des Bourses du Travail, Pierre Monate, directeur de La vie ouvrière : d’origine anarchiste, ils ont troqué leur idéal individualiste pour l’action syndicale.

12 07 1892                  Sous le glacier de Tête Rousse, à plus de 3 000 m d’altitude, dans le Massif du Mont Blanc, une poche d’eau de plus de 200 000 m3 crève pendant la nuit : elle descendra jusqu’au Fayet, ravageant tout sur son passage. Le berger des Chalets de l’Are qui aurait du être le premier emporté, doit la vie sauve à ses animaux, dont l’énervement dans l’étable l’a réveillé, juste avant la catastrophe : il a pu fuir en amont. Le magma de boue, sable, blocs de pierres, glaçons, sapins, emporté par des tonnes d’eau, ravage tout sur son passage : les onze maisons du hameau de Bionnay, à l’embouchure du torrent de Bionassay et du Bon Nant, sont écrasées. En aval, dans les bâtiments des bains de St Gervais, au niveau de la plaine du Fayet, les victimes seront surprises dans leur sommeil : on en dénombrera près de 200. Le niveau de l’Arve monta de 80 cm pendant 5 minutes jusqu’à sa confluence avec le Rhône, en aval de Genève… par contre les habitants du village même de St Gervais, rive droite du Bon Nant, qui, à cet endroit coule au fond d’une gorge profonde, furent complètement épargnés, ne s’apercevant quasiment de rien, sinon que le niveau du torrent, vu du Pont du Diable, avait bien monté.

4 10 1892                    Les premiers ballons sonde à usage météorologique sont lancés du parc Montsouris.

5 10 1892                    Grat, Emmet et Bob Dalton, Dick Broadwell et Bill Powers descendent de leur monture au centre de Coffeyville, au Kansas. Grimés, trois d’entre eux vont vers la banque Condon, les deux autres vers la Federal National Bank. Ball, le directeur le la Banque Condon, leur raconte qu’il faut attendre que le mouvement d’horlogerie débloque la porte du coffre à 9 h 45 précises. Grat Dalton accepte de patienter, ce qui laisse aux Coffeyvilliens qui ont reconnu les lascars le temps de s’armer et de prendre l’initiative du feu. À la Federal National Bank, les affaires avaient mieux tourné pour les méchants, et aux premiers coups de feu, ils sortent en vitesse, lestés de leur butin pour participer aux combats. Mais quatre d’entre eux vont succomber sous le nombre : seul Emmett survivra, touché par 23 balles ! faut  avoir tout de même le cuir plutôt endurci ! En sortant de prison où il avait passé 14 ans, à 35 ans, il écrira les mémoires du gang Dalton dans Beyond the Law et When the Daltons Rode, se voyant même proposer de jouer son propre rôle à Hollywood :

Notre mère commençait à faiblir et j’avais demandé à un ami comment on pourrait bien la remonter un peu. Que boit-elle tous les jours ? me demandât-il. Du lait de notre vache. Et bien, ajoutes y donc un petite dose d’alcool de poire, en augmentant régulièrement et la dose et la quantité de lait. Et notre mère se mit à boire cela, sans aucun commentaire, et sans jamais rien laisser.

Un mois plus tard, elle s’affaiblissait vraiment et fit venir notre ainé : Mon fils, quoi qu’il arrive, ne vends jamais cette vache.

Et pourtant, ils avaient été de bon garçons, tous quatre [l’ainé Frank avait été tué dans l’exercice de ses fonctions] adjoint-marshall, avec le physique de l’emploi, blonds, yeux bleus, tous plus d’1.80 m : de vrais aryens ! Mais un de leurs chefs avait fait une mauvaise manière à Bob en lui piquant son salaire, les deux autres avaient fait deux ou trois excentricités… il n’en faudra pas plus pour qu’ils basculent en devenant de redoutables bandits : entre mai 1891 et juillet 1892, le gang Dalton pille quatre convois. Les compagnies ferroviaires mettent leur tête à prix. Ils rêvent d’un dernier coup avant de raccrocher : attaquer deux banques en même temps, mais ce sera le coup de trop ! On est tout de même assez loin des Dalton de Morris et Goscinny, débilous graves.

10 1892                       Ouverture de l’Université de Chicago, grâce aux dons de John Rockefeller, propriétaire de la Standard Oil, avec l’ambition de concurrencer les grandes universités de la côte est. On y trouve rapidement un département de sociologie, né sous l’impulsion des premiers militants du travail social. C’était à l’université la naissance d’une discipline qui jusqu’alors n’était pas enseignée.

12 12 1892                  Violle et Henri Moissan, chimiste et pharmacien parviennent à obtenir 3 000 degrés dans un four, ce qui va leur permettre de fabriquer du diamant artificiel.

1892                           À Bruxelles, l’hôtel Victor Tassel, de l’architecte Victor Horta, représente un manifeste de l’architecture de l’époque : on l’appellera modern style en France et en Belgique, Jugenstil en Allemagne, Secession stil en Autriche, Liberty, en Angleterre, Tiffany aux Etats Unis, et Modernismo en Espagne.

En Savoie, chemin de fer à crémaillère Aix les Bains Le Revard, qui sera remplacé par un téléférique en 1935.

Première lampe électrique à filament métallique. François Hennebique utilise pour la première fois le béton armé au 1, Rue Danton. Jules Méline inspire une loi, que l’on nommera loi cadenas, qui décide d’un tarif protectionniste pour le blé et le vin, empêchant ainsi les importations de blé russe ou américain. Dans un pays resté encore essentiellement agricole, cela oriente toute une économie, la mettant à l’abri du marché mondial. La loi Brousse autorise la surveillance des marchands et dépositaires de sucre.

Le tsar Alexandre III a repéré Sergueï Witte, jusqu’alors responsable des chemins de fer du pays : il le nomme ministre des finances ; il le restera jusqu’en 1903. Le PIB augmenta de 12 % en moyenne par an, les recettes budgétaires doublèrent, la production industrielle tripla ! Un ouvrier qualifié des usines Poulitov touchait 1 300 roubles par an, l’équivalent de ses homologues chez Krupp ou Ford ; il était interdit de baisser les salaires ou de payer un ouvrier en nature ; la Russie adopta l’étalon-or, et les investisseurs se bousculèrent : Witte, surnommé le renard rusé, préfèrera placer les obligations russes auprès de très nombreux petits porteurs européens plutôt qu’auprès des banquiers de la finance internationale ; la vente forcée des terres au profit de futurs paysans libres souleva de vives oppositions, y compris celle de Nicolas II, propriétaire de 67.8 millions d’hectares ! [une fois et demi la France, excusez du peu !]

Benigno del Carril est estanciero dans la province de Buenos Aires : un estanciero, c’est un grand propriétaire, avec une tradition bien ancrée d’élevage extensif, ovins et bovins ; et quand on est éleveur, on n’est pas paysan ; or tout cet élevage est très mal valorisé : la laine des ovins entre dans un circuit économique, la peau des bovins de même ; mais la viande est pour une bonne part laissée sur place, après abattage, au grand bénéfice des seuls charognards. L’arrivée de la congélation avait permis d’envisager un développement à l’exportation, mais les races existantes ne convenaient pas aux palais occidentaux ; et l’introduction de races européennes exigeait la fourniture sur place de luzerne pour les nourrir ; et quand on est gaucho, on n’est pas cultivateur. Benigno del Carril va régler l’affaire en faisant cultiver ses terres par des immigrants espagnols et italiens : il va leur proposer un nouveau type de contrat de fermage : le loyer sera très faible ; pendant deux ans, le fermier cultivera ce qui lui convient – les terres argentines sont très riches – et la troisième année, il cultivera de la luzerne pour le propriétaire.

La formule va faire florès et se répandre bientôt dans toute la pampa, et le succès économique va suivre rapidement : de 43 000 tonnes en 1895, les exportations de viande de bœuf vont passer à 81 000 tonnes en 1900 et à 230 000 en 1905. Et, pendant les deux ans où les fermiers plantent ce qu’ils veulent, ils font du blé, et ils en font même tellement que l’Argentine, d’une situation d’importateur de blé en 1878, va devenir exportateur en 1908, devenant le troisième fournisseur mondial après les Etats-Unis et le Canada.

Résumé de Bernard Kapp. Révolution agricole dans la pampa. Le Monde 20 02 2001

12 04 1893                  La Goulue inaugure l’Olympia, dû à l’architecte Léon Carle et au décorateur Marcel Jambon. Le premier spectacle est de Loïe Fuller avec ses danses serpentines. Il sera entièrement reconstitué à l’identique en 1997 par Anthony Bechu.

En 1888, Joseph Oller, inventeur du Paris Mutuel et du Moulin Rouge, avait installé sur un terrain vague, l’actuelle rue Edouard VII, un grand huit en bois, que la préfecture de police avait rapidement interdit par peur des incendies. Il fit alors construire ce grand music-hall tout en fer.

11 05 1893                  Henri Desgranges décroche le premier record du monde de l’heure à bicyclette, avec 35.325 km : cela se passe au vélodrome Buffalo de Paris.

1 06 1893                    A Toulon, lancement du sous-marin Gustave Zédé.

4 06 1893                    Henry Ford essaie sa première voiture : Il est quatre heures du matin. Paresseux, le soleil se prélasse encore au lit. Deux ombres se glissent dans l’appentis d’une maison située sur Bagley Avenue, à Detroit. Ils s’affairent sur un engin bizarre perché sur quatre roues de bicyclette. Ils le poussent vers la porte, mais boum, l’engin heurte le chambranle ! Les deux hommes se regardent, incrédules, ils tentent à nouveau une sortie. Pas moyen. La porte est trop étroite. […]

Le quadricycle est enfin dans la rue. Il est temps de faire le premier essai avant qu’il n’y ait trop de monde. Vêtu d’une vieille salopette, Henry Ford se penche sur l’avant de son invention où, durant quelques minutes, il s’active sur des leviers et un volant métallique. Une pétarade déchire soudainement le silence de la nuit. Le soleil ouvre un œil, furieux d’être réveillé de si bon matin. Le moteur hoquette, puis se rendort. Henry continue à s’activer. Cette fois, la pétarade s’élève, plus ferme. Henry se hisse sur le siège fabriqué avec une caisse en bois recouverte d’un tissu. Il prend entre ses mains la longue tige métallique permettant de braquer les deux roues avant. Il esquisse un léger sourire à l’adresse de Bishop avant de pousser un levier. Le quadricycle s’ébroue, avance d’un centimètre, puis de dix et de cent. En route Simone. La première voiture fabriquée par Henry Ford roule !

Aussitôt, Bishop saute sur une bicyclette pour lui ouvrir le chemin. En faisant des signes de la main, il écarte les rares attelages et les passants déjà dans la rue à cette heure matinale. Après une première panne vite réparée, le quadricycle dévale la Grand River Avenue, puis parcourt plusieurs rues avant de revenir à son point de départ. Ford dispose de deux vitesses qui lui permettent de pousser des pointes jusqu’à 35 km/h, il ne dispose ni de marche arrière, ni de frein, mais d’une sonnette de maison en guise d’avertisseur. Le moteur à essence transmet la force motrice aux roues par l’intermédiaire d’une simple chaîne de vélo. De retour à l’appentis, Henry est fier, très fier : lui, le p’tit gars de la campagne, a su fabriquer un véhicule à essence fonctionnant à merveille ! N’allons pas lui gâcher sa journée en lui racontant que la bagnole se révélera à la fin du siècle suivant une machine infernale qui pollue, réchauffe la planète et tue les gens par millions… Le soleil, qui s’est enfin levé, se dit qu’aujourd’hui il y a vraiment du nouveau.

La passion de la mécanique a gagné ce fils de paysan dès sa plus tendre enfance. À 15 ans, déjà en rupture d’école (toute sa vie il peinera à écrire et à lire), Ford construit sa première machine à vapeur. Lorsqu’il fabrique le quadricycle, Henry Ford est devenu chef ingénieur chez Edison Illuminating Company, à Detroit, où il est chargé d’assurer la maintenance des machines à vapeur pour 75 dollars par mois. Un bon salaire et pas mal de temps libre, qu’il consacre à la mise au point de moteurs à essence. Il fait fonctionner le premier le 24 décembre 1893, dans l’évier de sa femme, Clara. L’engin tourne moins d’une minute, mais c’est suffisant pour qu’il comprenne avoir trouvé sa vocation. Désormais, il passe tout son temps libre dans le petit appentis qu’il s’est bâti au fond de son jardin. En novembre 1895, il lit dans l’American Machinist Magazine un article consacré à un véhicule actionné par un moteur à essence. Il décide d’en réaliser un à son tour. En mars 1896, il apprend alors qu’un autre ingénieur de Detroit a déjà fabriqué sa propre machine roulante avec une armature en bois, qui atteint la vitesse vertigineuse 8 km/h. Henry décide de faire mieux. Sa voiture sera plus légère, plus puissante et plus rapide.

Il convainc une poignée d’amis, dont Bishop, de lui donner un coup de main. Ils testent une grande variété de moteurs à essence pour trouver le plus efficace. Ford choisit d’utiliser l’acier plutôt que le bois, pour alléger le véhicule. Le moteur qu’il fabrique est un deux-cylindres d’une puissance de 4 chevaux, refroidi par eau. Quelques mois après les premiers tours de roue du quadricycle, il rencontre Thomas Edison, lors d’une convention à New York, qui l’encourage : Jeune homme, vous tenez le truc ! Votre véhicule est autonome et transporte sa propre source d’énergie. La suite de l’histoire fait partie de la légende Ford.

En juillet 1899, il rencontre un riche marchand de bois nommé William H. Murphy qu’il convainc de le financer après lui avoir fait faire un tour sur son quadricycle : 100 kilomètres en trois heures et demie. Ils fondent, le 5 août 1899, la Detroit Automobile Company pour fabriquer des camions de livraison. Mais, perfectionniste dans l’âme, Ford prend beaucoup de temps pour mettre au point son véhicule, au grand dam de son investisseur. Finalement, le premier est mis en vente en janvier 1900, mais il est lourd, compliqué à fabriquer. Ils doivent mettre la clef sous la porte en décembre 1901, après la fabrication de seulement vingt camions. En 1903, ayant trouvé d’autres investisseurs, Ford et Murphy fondent la Henry Ford Company, qui bientôt multipliera les voitures comme Jésus les petits pains.

Frédéric Lowino, Gwendoline dos Santos Le Point 4 06 2012

24 06 1893                    Fridtjof Nansen appareille à bord du Fram, commandé par Otto Sverdrup, pour un long périple sur la route du passage du nord-est, mais avec le but d’aller aussi loin que possible à l’est, s’y laisser prendre dans les glaces pour se laisser dériver avec elles, vers l’ouest, au plus près du pôle nord. L’affaire a commencé quand des Esquimaux découvrirent sur un glaçon de la côte orientale du Groenland, des débris de matériel provenant probablement de la Jeannette, et authentifiés par une casquette et une veste portant les marques personnelles de Ninderman et de Noros, les deux hommes du groupe de De Long, envoyés en éclaireurs pour chercher du secours. Cela ne venait que corroborer d’autres trouvailles, antérieures : mélèzes de Sibérie, diatomées de la mer des Tchouktchis trouvées sur la côte est du Groenland, autant de preuves de l’existence constante d’une dérive des glaces de l’arctique au nord de la Sibérie de l’est vers l’ouest.

Nansen souhaitait rompre avec la tradition des expéditions polaires organisées jusqu’alors, principalement par la marine militaire de la puissance dominante d’alors, l’Angleterre, où l’on ne mégotait presque jamais sur le nombre d’hommes et on prenait ce qui était disponible comme navire, le moins inadapté possible, ce qui peut être très éloigné du mieux adapté possible.

Nansen voulait un équipage réduit pour disposer d’un maximum de place pour des équipements scientifiques et un navire particulièrement adapté aux conditions polaires, c’est à dire qui résiste à l’immobilisation dans les glaces. Il confiera à Colin Archer le soin de changer radicalement le dessin de la coque de façon à ce que les glaces, plutôt que de comprimer la coque jusqu’à l’écrasement, la soulèvent. D’où des formes très rondes, une absence quasi totale de quille, des bordés d’une épaisseur jamais vue : 60 cm, idem pour celle du pont : 40 cm. Il rencontre la banquise le 20 septembre 1893 à l’est de la presqu’île de Taïmyr par 77°44′ N et 138° E. La dérive au gré des glaces commençait. Deux hivernages se passèrent sans mauvaise surprise.

Une discipline stricte et une silencieuse camaraderie régnaient à bord où le travail ne manquait pas.

Paul Emile Victor

Mais la dérive se révélait très, … trop lente, et Nansen décida d’un raid léger sur le pôle. Il partit le 14 mars 1895 par 84°N et 102°E, en compagnie de Halmar Johansen, bon skieur, gymnaste, officier d’un calme et d’une ténacité exemplaire, même au sein des navigateurs norvégiens (c’est dire…). Ils avaient 3 traîneaux, 27 chiens tirant 600 kg de charge. Partant ainsi, ils savaient qu’ils avaient très peu de chances de retrouver le Fram. Le 8 avril 1895, par -38°, Nansen et Johansen plantaient le drapeau norvégien par 86°14′ N : 320 km plus près du pôle que Lockwood, jusque là  l’homme le plus nord à 83°24′ en 1882 avec l’expédition tragique de Greely. La retraite fut longue. Il est déprimant de constater le soir que la dérive des glaces a pratiquement annulé toute la progression de la journée. 670 km les séparaient de l’archipel François Joseph, qu’ils atteignirent finalement le 6 août 1895 ; bien évidemment, le comité d’accueil était inexistant. Les deux derniers chiens avaient été tués, mangés une semaine plus tôt et le 15 août ils mangeaient les dernières rations pemmican pomme de terre. À la fin du mois, ils construisaient une cabane de pierre pour hiverner, sans savoir qu’à 150 km de là l’expédition Jackson avait construit une station confortable. Au menu le matin : ours, à midi : ours, le soir : ours.

Le 17 juin 1896, alors que plusieurs membres de l’expédition anglaise de Jackson et Harmsworth scrutaient les glaces de la terre de François Joseph, depuis le cap Flora, ils aperçurent une étrange silhouette venant vers eux, aux cheveux longs, à la barbe hirsute et aux vêtements souillés de graisse et de sang. Il s’avéra que ce n’était autre que le Dr Fridhjof Nansen, lequel, quinze mois auparavant, avait quitté son navire le Fram, par 83°59′ de latitude nord et 102°27′ de longitude est, pour gagner le Pôle au moyen de traîneaux, de chiens et de bateaux. À quelque distance de là se trouvait, dans un abri, le compagnon du Dr Nansen, le lieutenant Johansen.

National Geographic Octobre 1896

Malgré l’environnement, la glace se brisa tout de même bien vite. Les deux rescapés passèrent sans transition de la vie de naufragé du grand nord au confort, spartiate mais réel d’une station équipée à l’occidentale. Nul n’avait de nouvelles du Fram. Le 13 août, le Winward, navire ravitailleur de Jackson qui avait embarqué les deux rescapés, touchait Vardö, à la pointe extrême nord-est de la Norvège. A Hammerfest, le 19 août, Nansen est l’hôte de Baden Powell à bord de son yacht Otarie, qui revient de Nouvelle Zemble, et le 20 au matin, le postier lui apporte un télégramme de Sverdrup :

Fram arrivé en bon état. Tout va bien à bord. Partons aussitôt Tromsoe. Bienvenue dans la patrie.

Le Fram avait continué à dériver sans incidents. En octobre 1895, il avait atteint 85°57′N. Le 13 août 1896, après 38 jours d’un effort herculéen pour se dégager des glaces du Spitzberg, il faisait route au sud, quand Nansen touchait Vardö.

Le 20 août au matin, à 3 heures, Sverdrup prend d’assaut le bureau de poste de Skjaervoe. Une tête paraît à la fenêtre :
 
Vous en faites du bruit !
 
C’est vrai, concède Sverdrup, mais je viens du Fram.
 
La porte s’ouvre…
 
Le 21 au matin, tout l’équipage du Fram, à Tromsoe, exécutait devant Nansen et Johansen, à bord de l’Otarie, une java de Viking comme ces Nordiques n’en avaient pas vu depuis longtemps.
 
Le 9 septembre, dans le fjord d’Oslo, 130 navires pavoisés, toutes sirènes hurlantes, escortaient le Fram, précédé des unités de guerre et salué de 13 coups de canon.

Paul Emile Victor


[1] 16 millions pour les deux Amériques

[2] Et ça marchait, – de toutes façons, le gazole n’existait pas encore – et 100 ans plus tard, ça marche encore, mais les rapports de force ne sont plus les mêmes, et les pétroliers sont tellement puissants qu’ils sont à même de faire barrage aux impudents qui osent produire avec une facilité déconcertante du carburant avec le tournesol (Midi Libre Ressources 25 février 2003)


Par l.peltier dans (7 : 1872 à 1907) le 27 mars 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

1 06 1894                   Une armée de rebelles, les Donghak se dirige vers Séoul, en Corée, alors vassale de la Chine. Signée 10 ans plus tôt par le Japon et la Chine, la convention de Tientsin stipulait que chaque pays signale à l’autre tout mouvement de troupes vers l’étranger. Cette révolte paysanne, motivée par la hausse des prix et des taxes qu’on attribuait à l’époque aux concessions faites aux étrangers, avait été récupérée par le parti Donghak (études orientales), mouvement politico-religieux nationaliste, prônant l’abolition du système des classes, dénonçant l’emprise du clan Min sur le pouvoir et réclamant l’expulsion des étrangers.

Le gouvernement coréen demande l’aide de son suzerain, la Chine pour mater la rébellion. Mais, sous prétexte de violation des accords de neutralité, le Japon, soucieux de reprendre pied sur la péninsule coréenne et de stopper l’avancée russe en Mandchourie, envoya lui aussi des troupes pour affronter les Chinois. Le 23 juillet, les Japonais entrent dans Séoul, contraignent le roi à rappeler son père le Daewongun, désormais leur allié et peut-être aussi l’inspirateur des révoltes paysannes ; ils établissent un nouveau gouvernement pro Japonais, qui annule tous les traités sino-coréens et accorde à l’armée japonaise le droit d’expulser les Chinois de Corée. Ils prendront Pyongyang le 16 septembre, infligeant nombre de défaites aux Chinois, tant terrestres que navales.

24 06 1894                 Assassinat du président de la République Sadi Carnot par l’anarchiste italien Sante Jeronimo Casério, à Lyon, lors de l’inauguration de l’Exposition Internationale.

06 1894                      Lettre du Révérend Père Maurice Marie TOUCHAUX à ses parents.

Né en 1875, il devient prêtre dans la congrégation des Rédemptoristes et embarque au Havre le 13 Mai 1894 à bord du Tropique, accompagné de son frère Joseph, 1877, lui aussi Rédemptoriste, envoyés en mission au Pérou et au Chili. Ils mourront tous deux dans ces pays, Joseph à Santiago du Chili le 11 01 1908, et Maurice à Lima le 26 05 1912.

A bord du Tropique. Océan Pacifique. Coronel.

Mes bien chers parents,

Soit bénie et remerciée l’infinie bonté de notre Dieu qui ne cessa de se témoigner à nous d’une manière de plus en plus remarquable ! Puissent ces lignes vous dire quelque chose de ces délicieux procédés de notre bon maître et vous répéter avec nous dans une commune reconnaissance : goûtez et voyez combien le Seigneur est doux !
Toute la nuit du 21 Juin nous avions donc manœuvré pour éviter d’aller nous mettre au sec. Les côtes avaient été signalées à 9h 1/2 du soir au moment où nous achevions le chant de l’Ave Maria Stella. Il était temps : quelques heures plus tard, nous subissions le sort de l’Antique, navire de la Compagnie qui se perdit sur ces côtes, il y a quatre ans, mais l’étoile de la mer éclairait notre marche.
Le lendemain à 7h du matin, le même littoral revenait devant nous, illuminé par le soleil levant, c’est la Patagonie argentine, avec ses sables arides, semés peut-être de quelques rares arbustes. Ça et là des falaises, des rochers fendus, et tout au bout de l’horizon, le cap des Vierges célèbre par les naufrages arrivés dans tout son rayon. La terrible avant garde à 3 milles en mer, la roche de Nassau, a fait sombrer nombre de voiliers et de vapeurs, depuis le Nassau, navire anglais qui lui donna son nom, jusqu’à la Cléopâtre, vaisseau allemand dont nous voyons plus loin la noire carcasse près de la pointe Dungeness. Mais nous que le ciel dirige rien de pareil ne nous menace. Nous allons à toute vitesse à travers les dangers semés par notre route. Un voilier que nous rencontrons n’a pas si belle contenance : le vent lui manque, il ne peut avancer. Par signaux, il nous prie de le signaler à Punta Arenas. On hisse le pavillon français pour lui répondre qu’il a été compris.
Dungeness est bientôt doublé. Voici déjà la pyramide blanche et rouge, limites des possessions de la République argentine et du Chili, nous sommes dans le détroit de Magellan. Des collines coupent de temps en temps la monotonie du littoral de Patagonie qui se déroule à notre droite. Le plus haut sommet, le mont Dinéro a 83 mètres.
Après avoir longtemps regardé en vain du coté de la Terre de Feu, nous voyons apparaître le cap Espiritu Santo élevé à 30 mètres au dessus du niveau de la mer. Salut à toi, pauvre terre des sauvages ! Puisse la lumière de l’Esprit Saint illuminer tes plages désolées et te rendre digne du nom que l’on t’a donné !
La Patagonie chilienne se découvre toujours avec une surprenante netteté, noirs rochers fendus, végétation inculte, rares maisonnettes rouges et blanches, premier indice d’habitants civilisés, le rivage que nous ne pourrions atteindre après 3/4 d’heure de marche à toute vitesse, on dirait que nous allons le toucher. Mais chose plus curieuse encore ! qu’est ce voilier que nous voyons là-bas, derrière nous si ressemblant à celui qui s’est fait signaler ce matin ? M. le Commandant l’observe et dit qu’il doit être à 3 milles en arrière sur la ligne que nous suivons. Mais c’est impossible puisqu’il n’y a pas de vent. C’est donc bien le même que celui qui a été aperçu ce matin : voilà ses mâts, ses voiles, ses ponts, et pourtant il est à 60 milles en mer. C’est un de ces merveilleux effets du mirage : jamais M. le Commandant n’en avait vu un si frappant qu’aujourd’hui.
Nous prenons donc note de tout ce qui se passe pour vous le transmettre, pendant que notre vaisseau dirigé sur la baie Possession nous emporte rapidement malgré le courant contraire à l’entrée du 1° goulet. Possession nous tente un instant mais il n’est encore que midi, c’est trop tôt pour mouiller. Le temps est beau et il importe d’avoir le courant favorable pour passer les goulets. En avant donc, car tout retard pourrait être décisif. La colline direction nord avec sa pyramide blanche de 68 mètres dirige notre course. Le détroit se resserre, voilà le banc Orange du coté de la Terre de Feu ; encore quelques instants et nous passons avec une vitesse de 15 milles à l’heure entre les pointes Delgada à droite et Andegada à gauche. C’est l’entrée du goulet, un des passages les plus critiques du détroit mais le courant est pour nous et le ciel nous favorise.
A droite, au détour d’un rocher, voici apparaître une ferme avec dépendances au milieu de prairies où paissent bœufs et moutons. Le pavillon chilien (formé de bandes horizontales blanches et rouges dont la blanche forme un carré bleu décoré d’une étoile blanche) monte le long d’un grand mât pour saluer le vaisseau qui passe. Nous répondons par un salut du drapeau français. Les habitants agitent leurs mouchoirs. Nous regardions encore que l’on sortait déjà de l’étroit chenal de 2 879 mètres.
A peine nous avons fait quelques milles au-delà que le courrier anglais arrivait à toute vitesse, à contre bord de nous. Déjà notre pavillon est prêt à faire le salut d’usage quand le voilà qui vire de bord et va mouiller un peu plus haut. Pourquoi cette singulière manœuvre ? C’est que nous sommes au jour le plus court de l’année dans ces parages ; le temps se couvre, le vent contraire se lève. Trois raisons plus que suffisantes.
A notre bord elles sont également appréciées et l’ordre de mouiller ne tarda pas à se faire entendre. Un officier arrive, la sonde à la main. L’on entend successivement 46, 47 mètres ! Soudain l’ordre « Stop » est transmis à la machine qui s’arrête aussitôt. Une ancre roule à la mer suivie de 9 maillons et 125 mètres de chaîne. Toute la nuit nous soutenons la tempête qui rugit avec fureur. Jamais M. le Commandant n’avait vu si gros temps[2] dans cette partie du détroit. Malheur aux pauvres vaisseaux en ce moment sur la grande mer ! Pour nous, protégés par les côtes et affermis sur nos ancres nous sentons à peine le choc des vents ameutés. Au point du jour notre vaisseau reprenait sa route.

On peut apprécier d’autres styles de littérature, plus authentiquement marine : Jean Marie Le Bihor, ancien gabier au long cours, dicte ainsi au fils d’un ami une lettre pour son ancien commandant, lui aussi à la retraite pour lui signifier son désaccord sur une vieille croyance des gens de mer relative au Diable en lest, autrement dit du malheur qu’il y a à emmener une ou plusieurs femmes à bord :

Cap’taine,

Le cap’taine Le Bihan, vous savez, qui commandait aux « Voiliers Nantais », qu’il a pris ses invalides comme moi à St Pierre-Quiberon, qu’il m’emmène pêcher dans son canot et qu’il m’offre souvent dans sa belle maison de fameux boujarons de tafia d’officier qu’il est dans un petit baril avec des cercles en cuivre astiqués à clair comme celui des seilles d’une dunette, il m’a fait lire votre rapport pour le « Diable en lest ».
Eh bien ! cap’taine, soit dit sans vous contredire, je navigue pas tout à fait de conserve avec vous sur ce cap-là, parce que voyez-vous, s’il y a plusieurs numéros de diable en lest comme il y a pour la toile, du cinq des cacatois au double zéro des huniers, tous les numéros du diable en lest, sans exception, il embrouille quelque chose à bord. C’est plus fort que lui.
Le cap’taine Le Bihan m’a dit que j’avais qu’à vous écrire mon histoire, que ça vous fâcherait pas.
Alors que je m’ai patiné voir Jean-Louis, le fils à Yves Penborn, mon ancien matelot qui a filé son câble par le bout du pauvre Jean-Bart (cap’taine Laroche) quand il a fait capsaille sous voile, vous vous rappelez, au large d’Ouessant ?
Jean-Louis a été fourrier à l’État et maintenant il est avec le syndic. S’il a jamais été foutu de tenir un épissoir par le bon bout, il faut reconnaître qu’il se manie mieux que moi avec un porte-plume. Alors, je lui dicte mes lettres, qu’on y comprend rien qu’il me dit.
Laisse courir que je lui réponds, et fais un tour mort et deux demi-clés sur la langue, failli bigorneau de fourrier que tu es ! C’est des marins, des vrais, qui lit ça et pas un sacré maudit buraliste de pharmacien comme toi. Et veille à ne pas faire le plus petit ajut, à ne pas changer le plus petit mot que je te dis.
Vous comprenez, cap’taine, je peux lui parler comme ça, en oncle de Hollande, parce qu’il n’a pas encore seulement quarante ans d’âge, que c’est comme un fils pour moi, et que de plus il n’a jamais tossé la mer sous le revolin d’une misaine[3].
Et maintenant, cap’taine, je vous largue ma réclamation, mais en douceur, par politesse.
Dame ! non, jamais la cap’taine à bord, ça peut-être tout à fait bon, même quand c’est du meilleur, du premier choix.
Et je peux vous en parler par pratique, que j’étais sur la France Chérie (cap’taine Hirigoyen) un grand Basque, qu’était sec comme nordé en coque et en paroles, et pas commode, mais que pourtant je me souviens qu’avec lui on a eu service du dimanche le jour du vendredi saint.
Eh bien ! il avait sa dame à bord, que c’était comme une jolie petite goélette, bien taillée, bien grée en tout et toujours bien pavoisée. Et avec ça pas fière du tout et aimable pour l’arrière et aussi pour nous de l’avant. Qu’un jour elle est venue dans le poste de bâbord avec le lieutenant pour voir le père Cornec qu’était gabier de beaupré, qu’il était vexé d’être malade dans sa cabane, pour lui donner un pot de confiture, du lait en boîte et des petits biscuits de terre. Qu’il aurait préféré, le vieux pirate, un bon quart de rack, mais qu’elle connaissait pas encore le vrai remède du matelot.
Donc, on reconnaissait tous qu’on était tombé sur la bonne broche et qu’on pouvait pas trouver mieux comme dame à bord.
Eh bien ! elle m’a pourtant causé des ennuis sérieux, sans le faire exprès, ça je dois le dire. Parce que, voyez-vous cap’taine, c’était quand même du « lest de diable », bien que ce soit comme qui dirait du « lest de tout petit diable ».
Pour de bref, comme on était beaucoup dans notre temps, vous le savez, je suis bien dessiné[4] et très varié, je peux m’en vanter, et pas seulement en bleu, mais aussi avec du rouge.
Alors que j’ai en plus beau, sur mon bras de bâbord depuis le poignet jusqu’à la charnière du coude, une belle poupée que c’est le portrait d’une des poulies coupées de la maison de danse de la Mercedes à Rio, que vous avez dû la connaître.
Comme de bien entendu, elle a rien dessus de bout en bout, comme elles dansaient toutes chez la Mercedes, qu’était avare pis qu’un cap’taine d’armement, qu’elle leur donnait que des petits souliers d’étoffe et des castagnettes pour s’habiller !
Sans faire de remous, je peux dire qu’elle est dessinée premier brin, qui lui manque rien de rien et qu’on pourrait lui compter les cheveux, comme il disait celui qui me l’a faite là-bas.
Elle s’appelait Consuelo, que ça veut dire qu’elle était pour consoler Jean Matelot de sa misère.
C’était comme de bien entendu une Espagnole. Mais j’ai francisé ma poupée, en lui faisant ajouter un petit pavillon tricolore sur le ventre.
Et qu’un jour, c’était dans un bouzin de Shangaï, qu’on était que quatre du Bougainville de Nantes (cap’taine Montbrun), qu’on s’abordait sans mollir je vous assure, qu’on avait pas voulu brasser à culée devant eux, avec six grands d’un yacht anglais qu’on avait tous, Goddam et Français, une sacrée biture d’amiral. Et tape dessus matelot ! Et tosse dedans garçons ! Et que j’avais décapelé mon tricot.
Tout d’un coup, « stop » qu’on entend ! C’était le propriétaire du yacht qui venait d’entrer avec son cap’taine et trois policemen, qu’ils faisaient rallier leurs hommes pour la partance.
Alors le propriétaire, il voit ma poupée :
Aoh ! boy ! qu’il dit, merveillous ! Je veux. Vendez-moi la peau avec la lady.
Mais dites-donc, monsieur le milord, que je lui réponds, votre compas s’affole pas ?
No ! j’affole pas, qu’il dit. Mon docteur à bord il découpera vous, very proprement sans souffrir.
Mais je veux pas, que je lui renvoie ! Je veux garder ma peau et ma poupée. Qu’elle navigue avec moi depuis dix ans et qu’elle est bien où elle est.
Aoh ! tranquille pour elle soyez. Elle sera encore bien plus dans mon cabine avec un cadre bautéfoul tout en or. Je la veux beaucoup, elle est trop belle et je donne 50 livres pour vous.
C’est qu’il plaisantait pas ! Mais cap’taine, j’ai pas consenti devant lui et pourtant, vous savez qu’à cette époque 50 livres, ça bordait un décompte de presque vingt-cinq mois de campagne !
Vous voyez que je mens pas quand je vous dis que ma poupée elle vaut cher, que c’est un vrai cher-d’œuvre, comme il m’a dit un jour devant témoins le cap’taine Kermor qui commandait La Danaé, qu’il s’y connaissait parce qu’il faisait lui aussi des tableaux avec des couleurs en pile et en vrac, qu’il m’a pris mon portrait et que chaque fois qu’il me copiait : attrape ! à genoper un apéritif Jean-Marie ! Du bitter que c’était, du bitter havarais avec du tafia dedans !
Mais j’ai assez drivé comme ça. Je reviens à mon cap.
Quand la cap’taine a embarqué sur la France-Chérie, au second voyage, que le grand-mât[5] venait juste de la marier, plus moyen de travailler sur le dunette ou d’aller à la barre avec mes manches retroussées, par rapport au costume de ma poupée, qu’elle était à sec de toile !
Et tous, ils me moquaient !
Et même le second (c’était monsieur Martin, un vrai Parisien de Paris et pourtant marin comme les cordes) un jour qu’on était plusieurs à passer au goudron les rides des haubans d’artimon, qu’il me dit pour se payer ma tête devant elle qui était sous le vent, dans son fauteuil avec un livre :
Eh bien ! Le Bihor, mon garçon, qu’est-ce qui te prend ? Tu ne retrousses plus tes manches pour goudronner ? Tu préfères salir ton tricot que tes bras ? Veux-tu aussi que je prête des gants, pour pas abîmer tes mains ?
Et tous ils riaient ! Bien sûr, j’ai pas répondu, mais j’ai failli avaler ma chique de colère !
Alors pour plus avoir l’air d’une Jeannette, le soir j’ai eu une idée et Le Tallec mon matelot, avec du colatar il m’a peint sur ma belle poupée un fichu pour lui cacher ses jolis petits bossoirs, et puis un petit jupon de la ceinture aux genoux.
Ah ! ma doué ! cap’taine ! Si vous aviez vu ça ! C’était triste à voir ! On aurait dit que ma poupée elle était en grand deuil et qu’elle était dans un enterrement de terre ! C’était un vrai massacre ! Foi de Jean-Marie ! J’étais pas content et ça m’a gâté tous mes jours de beau temps.
Tout ça pour pouvoir me mettre en tenue de travail devant la cap’taine !
Vous voyez bien cap’taine que j’ai raison, que même quand c’est qu’un « tout petit lest de tout petit diable », ça cause quand même des ennuis à Jean Matelot.
Vous pensez si à l’arrivée, je me suis paumoyé pour faire la grande propreté de ma poupée et la remettre en tenue !
Que si vous venez à Quiberon, vous pourrez lui passer l’inspection. Mais maintenant la pauvrette, elle fargue plus si bien la Nation, elle fait plus si bien la belle en rade, parce que mon bras depuis que je mange mes invalides, il est tombé tout maigre.
Et que sa peau, elle n’est plus tendue et dure comme misaine sous son ris, comme elle était au beau temps que je bourlinguais, que j’étais jeune et faraud et que je craignais rien ni personne, pas plus une piaule du Cap à décorner le diable que les dangers de terre : gabelous, brasse-carrés, commissaires de la marine et tous les autres de son plat !
Sauf comme de bien entendu, mes chefs – quand ils le méritaient – et puis aussi, un peu… le diable en lest. Même celui que vous dites qu’il n’est pas méchant.
Je vous envoie, cap’taine, mon salut de respect.

Jean-Marie Le Bihor 7312 Vannes. vers 1912

6 07 1894                   Les employés de la Pullmann Palace Car Company, en grève à Chicago depuis un mois, mettent le feu à des centaines de wagons ; le lendemain la milice de l’État intervient :

Dire que la foule est devenue enragée serait un euphémisme. (…) L’ordre de charger a été donné. (…) Dès lors, on n’utilisa plus que les baïonnettes. (…) Une dizaine d’hommes qui se trouvaient dans les premiers rangs reçurent des coups de baïonnette. (…) Armée de pavés, la foule déterminée chargea elle aussi. Le mot passa dans les rangs de la milice que les soldats devaient se défendre. Les uns après les autres, lorsque la situation l’exigeait, ils se mirent à tirer à l’aveuglette sur la foule. (…) La police vint ensuite avec ses matraques. Une clôture de barbelés avait été disposée tout autour des voies. Les émeutiers l’avaient oublié et quand ils ont voulu s’enfuir, ils se sont retrouvés pris au piège. (…) La police se montra peu encline à l’indulgence et la foule, acculée aux barbelés, fût impitoyablement matraquée.(…) Les gens situés à l’extérieur coururent au secours des émeutiers. (…) les jets de pierre continuèrent sans faiblir. (…) Le lieu du combat ressemblait à un champ de bataille. Les hommes tués par les soldats et la police étaient étendus sur le sol un peu partout.

Times de Chicago

On comptera 13 morts, 33 blessés graves et 700 manifestants arrêtés.

10 07 1894                 Le  tout à l’égout devient obligatoire.

22 07 1894                 Le Petit Journal organise la première course automobile sur les 126 km qui séparent Rouen de Paris : la première des 21 voitures a roulé à 18 km/h.

6 09 1894                    Le docteur Émile Roux met au point le sérum antidiphtérique.

27 09 1894                Le général Mercier, ministre de la guerre depuis le 3 décembre 1893, prend connaissance d’un bordereau, – en fait une lettre, déchirée en six morceaux – qui aurait été trouvé dans une corbeille à papier de l’ambassade d’Allemagne par une femme de ménage. Ce bordereau prouverait qu’un traître renseigne l’attaché militaire allemand à l’ambassade d’Allemagne à Paris, Max von Schwartzkoppen : il fournissait l’esquisse d’un frein hydraulique anti-recul du canon de 75.

13 10 1894                 Le capitaine Alfred Dreyfus est convoqué en tenue bourgeoise – en civil -, pour une inspection le 15 octobre.

11 1894                       L’agence Havas, créée en 1835, se dote des premiers téléscripteurs, qui transmettent à distance le message qu’on y imprime.

3 12 1894                   Robert Louis Stevenson meurt d’une hémorragie cérébrale : il a 44 ans. Connu des randonneurs surtout pour son Voyages avec un âne dans les Cévennes, douze jours avec Modestine dans ses 20 ans, il ne s’était pas limité à ces débuts prometteurs. Il s’était épris de Fanny Vandegrift Osbourne une Américaine mariée, de dix ans son aînée et mère de deux enfants. Tenace, il traverse, Atlantique, États-Unis pour la retrouver à San Francisco et finalement l’épouser en 1880. Elle sera encore son infirmière, sa muse et son agent littéraire. De retour en Écosse, il écrira L’île au trésor, dont le succès le mettra définitivement à l’abri du besoin. Il s’embarque avec femme et enfants pour la Polynésie et achète une propriété aux Samoa. Le médecin venu constater le décès demande, vu la chaleur et l’humidité, que la cérémonie des obsèques ait lieu le lendemain, avant quinze heures. Il avait rêvé d’être enterré au sommet du mont Vala, avec vue sur mer où que l’on se tourne ; mais aucune piste n’y mène. La défense active des Samoans lui avait attiré tellement de sympathies que 300 d’entre eux se mirent à l’ouvrage immédiatement : le lendemain, la piste était prête : Stevenson, même en se retournant dans son sommeil, pourra contempler la mer à tout jamais.

22 12 1894                  Alfred Dreyfus, seul juif de l’État Major de l’armée, est condamné à la déportation, pour l’affaire d’espionnage au profit de l’Allemagne qui a débuté 3 mois plus tôt. Le cercle des recherches avait été arbitrairement restreint à un suspect en poste ou un ancien collaborateur de l’État-major, nécessairement artilleur et officier stagiaire. L’enquête avait été sommaire et les preuves limitées à de soit disant similitudes d’écriture affirmées par des gens qui n’étaient pas graphologues. Dans un climat où l’antisémitisme était à son apogée, surtout au sein de l’armée, il n’en fallait pas plus pour faire d’Albert Dreyfus le coupable idéal. Les irrégularités ont été constamment présentes au cours de l’instruction : intervention du ministre de la Guerre en pleine instruction, absence de publicité des débats pendant le procès, communication d’un dossier secret aux juges, à l’insu de l’accusé et de son défenseur… Déporté sur l’île du Diable, remise en service comme bagne pour l’occasion, au large de Cayenne, en novembre 1896, il y sera interdit de parole, y compris avec ses gardiens, sera mis aux fers chaque nuit… Ce n’est que 3 ans plus tard que la ténacité de son frère Mathieu et de Bernard Lazare, lui-même juif, patron de la banque éponyme et auteur d’un livre : L’antisémitisme, parviendront à attirer l’attention de la presse et de la Justice.

Quant à moi, j’accuse le général Mercier, ancien ministre de la Guerre, d’avoir manqué à tous ses devoirs, je l’accuse d’avoir égaré l’opinion publique, je l’accuse d’avoir fait mener dans la presse une campagne de calomnies inexplicable contre le capitaine Dreyfus, je l’accuse d’avoir menti.

Bernard Lazare, en 1895.

Mais cette violente diatribe, rédigée à la demande de Mathieu Dreyfus, fût jugée par ce dernier contre productive et donc ne sera pas publiée. L’affaire Dreyfus va diviser très profondément la France, radicalisant la vie politique : le centre va disparaître, il faudra être de gauche ou de droite.

Tout le monde se battait dans ce temps-là. (Il n’y avait que les radicaux qui ne se battaient pas. Ils étaient pleins d’une étrange frousse politique redoublée d’une étrange frousse parlementaire et compliquée d’une étrange frousse électorale[6]).

Nous, tous les autres, nous nous battions comme des chiens !

Péguy

La Libre Parole détient, enfin, la preuve de la trahison des Juifs, en faveur de l’Allemagne, jusqu’aux échelons les plus élevées de l’armée, preuve, s’il en est, de l’urgente nécessité de les en exclure, de même que de l’ensemble de l’appareil d’État.

Edouard Drumont, fondateur de La Libre Parole.

Sur les débris de tant de croyances, une seule foi reste réelle et sincère : celle qui sauvegarde notre race, notre langue, le sang de notre sang et qui nous rend tous solidaires. Ces rangs serrés, ce sont les nôtres. Le misérable n’était pas Français. Nous l’avions tous compris par son acte, par son allure, par son visage.

Léon Daudet. Le Figaro, 6 janvier 1895

Les amis de Dreyfus, quelle présomption de sa culpabilité ! (…) Ils injurient tout ce qui nous est cher, notamment la patrie, l’armée. (…) Leur complot divise et désarme la France, et ils s’en réjouissent. Quand même leur client serait un innocent, ils demeureraient des criminels.

Maurice Barrès. Scènes et doctrines du nationalisme

Lui que des journalistes nommeront le littérateur du territoire, par-delà d’indéniables accents de ferveur, d’inquiétude et d’une certaine sorte de fièvre, était tout à fait à même de proférer des monstruosités : Que les pauvres aient le sentiment de leur impuissance, voilà une condition première de la paix sociale.

*******************

Ce qui est en jeu, c’est l’existence de l’armée ; c’est la liberté de conscience, c’est la propriété de chacun et de la fortune de tous ; c’est l’existence même de la France ! Si Dreyfus était acquitté, il ne resterait plus qu’à prendre le deuil de notre pays . Finis Galliae !

Augustin Cordier, professeur de philosophie, fondateur du Nouvelliste de Bordeaux, membre d’Action Française, grand père de Daniel Cordier, le secrétaire de Jean Moulin.

Georges Clemenceau écrira un article par jour, pendant toute l’affaire Dreyfus !

C’est la naissance d’une de nos plus éminentes spécificités : les Intellectuels, dont il est aujourd’hui devenu inutile de dire qu’ils sont de gauche, puisque cela ressemble fort à un pléonasme, ce qui n’était pas vrai à l’époque, car le camp des antidreyfusards aura aussi des têtes de file bien connues : Charles Maurras, bien sûr, mais encore Maurice Barrès, Jules Verne, José Maria de Heredia, Toulouse Lautrec, Cézanne, Gauguin, etc… À l’intérieur de chaque camp, la solidarité elle-même avait ses limites, on était bien loin de l’union sacrée et le plaisir d’une saillie bien grossière ne pouvait reculer devant cette solidarité. Le choix de soutenir Dreyfus réunissait donc dans le même camp Clémenceau et Lyautey. De la part de ce dernier, militaire de haut-rang, cela exigeait une bonne dose de courage voire d’audace. Lyautey était homosexuel, du genre plutôt discret, pas exhibitionniste pour deux sous mais Clemenceau ne put résister au plaisir de cracher son venin : Voilà un homme admirable, courageux, qui a toujours eu des couilles au cul, même quand ce n’était pas les siennes ! Quand on sait comment il a osé traiter sa femme, ce n’est en rien rabaisser le futur Père de la Victoire que de dire qu’il atteint là des sommets de muflerie et de goujaterie : ses appétits sexuels étaient à faire pâlir DSK : on lui prête pas moins de 800 maîtresses, et quand, pendant ce temps là Mary Plummer, sa femme ose se payer le précepteur de ses trois enfants, il fait constater l’adultère et l’envoie quinze jours à la prison Saint Lazare ; pendant l’incarcération il demande le divorce qu’il obtient en 1891 avant de la renvoyer aux États-Unis avec un billet de troisième classe en  obtenant qu’elle perde la garde des enfants et la nationalité française. Revenue vivre en France mais restée perturbée psychologiquement elle mourra seule le 13 septembre 1922 dans son appartement parisien du 208, rue de la Convention ; il l’annoncera ainsi à son frère Albert: Ton ex-belle-sœur a fini de souffrir. Aucun de ses enfants n’était là. Un rideau à tirer. [lettre du 27 septembre 1922 dans sa Correspondance 1858-1929, p.639].

Louis XIV, le Roi Soleil, craint de tous, qui avait mis à ses pieds tous ces nobles bouffis d’orgueil et d’arrogance, Louis XIV, roi de La Grande Nation, n’avait pas fait tout le pataquès du très républicain Clemenceau quand Marie-Thérèse avait donné naissance à un bébé bien noir. Il s’était contenté d’envoyer le bébé dans un discret couvent et d’un sourire qui disait sa largesse d’esprit.

noël 1894                     Le Théâtre de la Renaissance a programmé Gismonda, la nouvelle pièce de Sarah Bernhardt pour le 4 janvier. Il envoie la commande urgente d’une affiche aux Imprimeries Lemercier où Alfons Mucha, illustrateur de livres, né en Moravie 34 ans plus tôt, se trouve être seul. L’affiche qu’il réalise séduit Sarah Bernhardt au point qu’elle fait acheter 4 000 lithographies et passe un contrat avec l’artiste, qui prenait ainsi la tête de l’art nouveau : arabesques en tous genres, ornementations florales ou néo-gothiques… aujourd’hui on dirait qu’il est le premier designer

1894                           Gandhi, 25 ans,  est à Durban, en Afrique du sud depuis un an ; il y a travaillé dans un cabinet d’avocats indiens. Il s’apprête à rentrer en Inde quand de riches marchands indiens le recrutent pour organiser une campagne de protestation contre la nouvelle législation du Natal qui menace de les priver du droit de vote. C’est la marche qui le fera entrer en politique : il n’en partira plus.

10 % des ouvriers sont au chômage. Création de la Grande Loge de France. La loi Siegfried instaure les HBM : Habitations à Bon Marché. Edison commercialise son kinétoscope, appareil à lunette permettant le visionnage individuel d’un film. Il avait eu à ses cotés Nikola Tesla, serbe ou croate, ingénieur génial et fantasque qui avait commencé par travailler chez Edison Paris puis était venu à New-York. Et les deux hommes s’étaient opposés à peu près sur tout ; Tesla était parti pour fonder sa société puis était entré chez Westinghouse en 1885. Edison avait crée le réseau électrique de New-York en courant continu. Tesla, au sein de Westinghouse était partisan du courant alternatif. Au final c’est Westinghouse qui l’emportera. On doit encore à Tesla la radiotransmission, le moteur électrique asynchrone, la télécommande, le radar… Le génial inventeur a déposé pas moins de 700 brevets ! Dans les années 2000, Elon Musk, déjà patron de Paypall, commencera à fabriquer des voitures électriques de luxe auxquelles il donnera en hommage à cet ingénieur tombé dans l’oubli le nom de Tesla, avant de se lancer dans la conquête spatiale à la tête de Space X.

Georges Fabre voit aboutir son projet d’une station expérimentale de météorologie forestière sur l’Aigoual – 1567 m -. Par beau temps, [chose tout de même plutôt rare] on a vue du mont Ventoux au Mont-Blanc, du Canigou au pic du Midi, de la chaîne des Puys à la Méditerranée. Il fallut 7 ans, de 1887 à 1893, à raison de 70 jours de travail par an pour construire l’observatoire, véritable forteresse, aujourd’hui sous la direction de Météo-France. Les registres d’observation seront tenus dès la mise en service. L’observatoire passera sous la direction de la Météorologie Nationale en mai 1943. Il s’associera à l’infatigable Charles Flahautj’espère bien mourir au travail, moyennant quoi je demeure gai et alerte – pour mettre en place l’arboretum l’Hort de Dieu, un peu sous le sommet.

La draille et le torrent sont les deux cheminements qui plongent au cœur de ce monde clos, de ce labyrinthe de vallées et de hautes crêtes. Ils en organisent la structure, traits creusés dans le ciel ou dans la profondeur de la terre, route du conquérant, de l’homme brun, de l’homme blond, du grand troupeau, du colporteur et du forestier ; ou route de l’eau qui va du ciel à la mer.

André Chanson

En 1708, les Cévennes avaient vu geler le châtaignier, et donc disparaître le pain d’arbre, fait de farine de châtaigne ; c’était un des piliers du mode de vie des cévenols qui disparaissait. La châtaigne sera restée très longtemps la nourriture de base des causses et Cévennes en pays d’oc :

La récolte en grains a été si modique qu’il n’est pas possible de permettre l’exportation des châtaignes qui sont l’unique ressource des pauvres gens de la campagne.

Abbé Terreau 1772

Pendant six mois de l’année, métayers et journaliers ne vivaient que de châtaignes ; un châtaignier nourrissait journellement une famille de dix personnes.

[...] Le châtaignier sert de chauffage l’hiver, fournit le bois d’œuvre pour la construction des meubles et des charpentes des maisons. C’est enfin avec le bois de châtaignier qu’on confectionne le cercueil. Il existe ainsi toujours un châtaignier près de la maison, arbre vénérable sous lequel on va se reposer.

Anne Fortier Kriegel Les paysages de France PUF 1996

Le pain, même très noir, dur et grossier, était une nourriture précieuse pour ceux qui vivaient en bonne partie de châtaignes, de pommes de terre et de bouillie, de blé d’Espagne. Puis les gens se souvenaient des disettes fréquentes autrefois, et avaient ouï parler par leurs anciens de ces famines où les paysans mangeaient les herbes des chemins, comme des bêtes, et ils sentaient le bonheur de ne pas manquer de ce pain.

Eugène Le Roy Jacquou le croquant Gallimard 1990

Les Cévenols l’avaient remplacé par le mûrier pour nourrir les vers à soie et cela avait été leur période de gloire, au début du XIX° siècle. Puis, la soie artificielle était venu mettre fin à la culture du ver à soie et c’est ainsi que Georges Fabre, directeur du service de reboisement du Gard à Alès, avait trouvé les Cévennes dans les années 1875 dans un bien triste état, victimes de la voracité des chèvres devenues trop nombreuses pour un territoire plutôt fragile : les sols étaient à nu, une bonne part de la terre arable avait été emportée par les eaux. Il parvint à redonner aux forêts leur parure d’antan, mettant en œuvre un vaste plan de reboisement, – 68 millions d’arbres – fondé essentiellement sur le pin et le hêtre, redonnant ainsi à la forêt les 15 000 ha des Domaines : il y avait urgence : les sédiments charriés par le Tarn devenaient si importants qu’on leur attribuait l’envasement du Port de Bordeaux. Il était parvenu à faire mentir Chateaubriand : les forêts précèdent les hommes, les déserts les suivent, en faisant de son rêve une réalité. L’État, s’il avait versé les financements nécessaires, ne l’avait soutenu par ailleurs que du bout des lèvres et c’est bien la seule compétence, humanité et ténacité d’un homme qui vinrent à bout de ce remarquable programme.

La nature, rigoureusement fidèle à ses lois […] ne ressème pas la forêt que notre main imprudente a coupée, lorsque la roche nue apparaît et que la terre a été entraînée par les eaux de fonte et des pluies, ne rétablit pas la prairie dont notre imprévoyance a contribué à faire disparaître l’humus. Ces lois, loin d’en comprendre la merveilleuse logique, vous en détruisez l’économie ou tout au moins vous en gênez le cours ; tant pis pour vous, humains ! Mais alors ne vous plaignez pas si vos plaines sont ravagées, si vos villes sont rasées, et n’imputez pas vraiment ces désastres à une vengeance ou à un avertissement de la Providence. Car ces désastres, c’est en grande partie votre ignorance, vos préjugés, votre égoïsme qui en sont la cause.

Viollet-le-Duc Le Massif du Mont Blanc      Ehhard/Baudry. 1876

L’ensemble du territoire français bénéficie d’un maillage de 35 000 km de routes nationales, le long desquels on compte 3 millions d’arbres, principalement des platanes qui sont venus remplacer les ormes.

02 1895                      Madagascar a su tant bien que mal se garder des entreprises de colonisation, surtout de la part des deux principales puissances dans la région : l’Angleterre et la France. Un traité entre les deux nations a fini par entériner le protectorat français sur la grande île tandis que la France reconnaissait celui de l’Angleterre sur Zanzibar.

Des incidents amènent la France à exiger de la reine Ranavalona III le contrôle français de l’administration malgache : elle rejette l’ultimatum et l’intervention militaire de la division Duchesne, débarquée à Majunga perd 50 hommes au feu et doit en envoyer 6 000 à l’hôpital. Six mois plus tard, une autre colonne prend Tananarive sans coup férir. Arrêtée en 1897 par le gouverneur général Galliéni, la reine est déportée en Algérie, où elle mourra en 1917. Une autre lui succède qui signe le traité de protectorat préparé par Hanotaux.

1 04 1895                  À Nantes, on inaugure la Cigale, probablement la plus belle brasserie du monde, dira beaucoup plus tard Jean-Louis Trintignant. On la doit à Émile Libaudière. Jacques Demy y tournera Lola, avec Anouk Aimée en 1961. Elle sera classée monument historique en 1964 et rénovée en 1982. www.lacigale.com

17 04 1895                 Le traité de Shimonoseki met fin à la guerre entre le Japon et la Chine qui, vaincue, doit reconnaître l’indépendance du royaume de Joseon [dynastie des rois de Corée], mettant fin à son ancienne vassalité et laissant en pratique le champ libre à l’hégémonie nipponne. Elle doit céder au Japon Formose, [aujourd'hui Taïwan, jusqu’à ce que cette île devienne le sanctuaire des nationalistes chinois de Tchang Kaï shek, en 1949] et ses îles environnants, dont les îlots inhabités Senkaku (Diaoyu en chinois) en mer de Chine orientale, les Pescadores,  la presqu’île du Liaodong avec Port-Arthur, verser au Japon une indemnité de guerre de 740 millions, et ouvrir 7 ports aux commerçants japonais.

En fait, les conquêtes japonaises dépassaient la seule Corée : il y avait Formose, le sud de la Mandchourie et il menaçait même Pékin : c’est sous la pression conjuguée des diplomates russe, allemand et français qu’il renonce à ces dernières conquêtes, il en gardera une rancune tenace contre les trois puissances. L’Allemagne occupe le port chinois de Kingdao, à l’embouchure de la baie de Kiao-tcheou. Elle exige l’obtention d’une base navale ainsi que des droits sur l’exploitation du charbon et des facilités ferroviaires sur la péninsule voisine de Shandong. Le traité sera révisé par la triple intervention de la Russie, de l’Allemagne et de la France.

C’est la dernière fois dans l’histoire du monde que les États-Unis ne seront pas partie prenante du règlement d’une affaire internationale

25 04 1895                 Rupture d’un barrage à Bouzey, dans les Vosges : 87 morts.

5 06 1895                   Mary Kingsley, une anglaise qui ne sait peut-être pas ce qu’est l’amour – c’est elle qui le dit – mais qui n’a pas froid aux yeux et déborde de curiosité pour l’humanité, connaît déjà bien l’Afrique, des Canaries au bassin du Niger, de l’Angola à la Sierra Leone. Elle quitte maintenant Libreville pour remonter le fleuve Ogooué, via Lambaréné et Ndjolé. Elle passe sur le bassin de la Remboué où elle observe longuement les Fang. Botaniste, entomologiste, anthropologue, elle ne partage en rien le colonialisme. Elle publiera Travels in West Africa en 1897. En Mai 1900, elle repartira pour l’Afrique du Sud, y débarquant en pleine guerre des Boers, dont elle soigna les blessés à l’hôpital de Simonstown où elle attrapa une fièvre qui l’emporta le 3 juin 1900.

Le fait est que je ne suis pas plus humaine qu’une bourrasque de vent. Je n’ai jamais eu d’existence humaine propre.
 
[…] Il ne me vient jamais à l’esprit que j’ai droit à davantage que, de temps à autre, m’asseoir et me réchauffer au feu d’être humains réels.

10-12 06 1895          La course automobile Paris Bordeaux prouve la supériorité du moteur à pétrole sur le moteur à vapeur. Les voitures sont équipées de pneus gonflables Michelin. Premières lois sanctionnant les parents qui maltraitent leurs enfants.

28 09 1895                 À Limoges, création de la CGT : Confédération Générale du Travail.

Mort de Louis Pasteur : Il me semblerait que je commets un vol si je passais une journée sans travailler -. Il avait 73 ans ; il a droit à des funérailles nationales ; un immense hommage lui avait déjà été rendu, trois ans plus tôt, pour son jubilé.

La modestie de Pasteur, toute théorique, dissimule un orgueil immense. Pasteur a consacré des années à ériger sa propre statue. Avec ce goût immodéré des Français pour la pompe et les monuments, la gloire et les querelles politiques. Cet indémerdable mélange d’universalisme et d’amour sacré de la patrie qui faisait écrire au jeune étudiant Louis Pasteur, fils d’un grognard de Bonaparte, devenu ardent républicain : Comme ces mots magiques de liberté et de fraternité, comme ce renouveau de la République, éclos au soleil de notre vingtième année, nous remplit le cœur de sensations inconnues, et qui furent vraiment délicieuses.

Patrick Deville Peste et choléra          Seuil 2012

9 10 1895                 Min, reine de Corée, est assassinée par une petite troupe d’hommes de main japonais aux ordres de Miura Goro, le tout nouvel ambassadeur du Japon. Ils entrent dans le palais Gyeongbok au sein de l’escorte du Daewongun et attaquent le pavillon où se trouvait la famille royale. Molestant le roi et le prince héritier, ils assassinent le grand chambellan et les suivantes de la reine avant de la mettre elle-même à mort à coups de sabre, de transporter son corps sur une planche dans le parc voisin, de l’asperger d’essence et d’y mettre le feu.

Le traité de Shimonoseki avait laissé en pratique le champ libre à l’hégémonie nipponne : ainsi les membres du clan Min avaient été écartés du pouvoir être remplacées par des réformistes ; les réformes de Gabo, de 1894 à 1896 bouleversèrent l’organisation sociale traditionnelle en abolissant le système des classes, l’esclavage et les concours confucéens. Dans cette nouvelle donne géopolitique, la reine Min, qui manœuvrait avec la Russie pour réduire l’influence du Japon, devenait un obstacle qu’il fallait éliminer.

Face aux protestations internationales, le gouvernement japonais rappela Miura. Il fut traduit en justice, mais le procès d’Hiroshima – organisé seulement pour la forme – l’acquitta de toutes les charges et, après l’annexion de la Corée par le Japon en 1910, Miura entra même au conseil privé de l’empereur Meiji. Le roi Gojong alla se réfugier en 1896 dans la légation russe, puis prit en 1897 le titre d’empereur pour conférer à son pays – désormais rebaptisé Empire du grand Han – une égale dignité, toute symbolique, avec ses voisins.

À la défunte reine fut accordé le titre posthume d’impératrice Myeongseong.

22 10 1895                Une locomotive traverse les quais de la Gare Montparnasse et se retrouve sur la rue de Rennes : la photo, insolite, figurera toujours en bonne place chez les vendeurs de souvenirs pittoresques.

1 11 1895                   Max et Emil Skladanowsky organisent à Berlin une projection d’images animées en bioscope – système à double projecteur – dans un théâtre de variétés : acrobaties, jongleries, danse des voiles, lutte gréco-romaine, démonstration de boxe avec un … kangourou ! Souvent injuste, l’Histoire ne voudra retenir des débuts du cinéma que la projection des Frères Lumière, deux mois plus tard.

8 11 1895                    À Würzburg, en Allemagne, Wilhelm Röntgen, en étudiant le courant électrique dans un tube de Crookes – en quelque sorte l’ancêtre des tubes de téléviseurs – réalise qu’un élément inconnu rend luminescent un écran de platino-cyanure de baryum placé à un mètre de distance : il en déduit que son appareil émet des rayons invisibles et très pénétrants qu’il nomme rayons X, tant leur nature reste mystérieuse. Il réalise également que ces rayons impressionnent les plaques photographiques et que l’on peut ainsi visualiser les os à l’intérieur du corps. La main de Bertha – nom donné à la radiographie de la main de sa femme, fait le tour de l’Europe.

12 11 1895                 Création de l’Automobile Club de France. Men only.

28 12 1895                Première projection publique et payante des premiers films des frères Lumière, au Salon Indien du Café de la Paix, à Paris : La sortie des usines Lumière, Le Mur, L’arrivée d’un train, Bébé mangeant sa soupe, L’arroseur arrosé : 38 spectateurs ! Non seulement inventeurs, Auguste et Louis Lumière seront aussi de remarquables industriels.

12 1895                      Gustave Trouvé produit la première lampe à acétylène.

1895                           A Petersburg, Vladimir Ilitch Oulianov, alias Lénine – car vivant au bord de la Lena -, fonde avec Martov L’Union pour l’émancipation de la Classe ouvrière. Lénine restait hanté par le martyr d’Alexandre, son frère ainé, terroriste pendu huit ans plus tôt. Il va être arrêté la même année. Intellectuellement, l’homme qui l’aura le plus marqué était le romancier Nikolaï Tchernychevski, auteur d’un roman  Que faire ? à telle enseigne que Lénine lui piquera purement et simplement ce nom pour son programme, disant de lui qu’il avait le flair révolutionnaire absolu, propos que Staline reprendra à son adresse : Lénine était né pour la révolution. C’était un véritable génie des explosions et de la direction révolutionnaire. Jamais il ne se sentait plus à l’aise qu’aux époques de bouleversement. Littéralement, il s’épanouissait pendant les coups d’État. Il était doté d’une rare capacité de haine : haine du tsarisme, haine aussi des libéraux russes, haine des démocraties bourgeoises de l’Europe : maudite soit la liberté si elle est bourgeoise ! Mais l’homme avait aussi son jardin secret : Si je continue d’écouter l’Appassionata, je ne finirai jamais la Révolution.

Les Allemands achèvent le canal de Kiel qui assure le passage de la mer du Nord à la Baltique.

Industries et commerces, cinémas, poussent comme des champignons : Société chimique des usines du Rhône, qui deviendra Rhône Poulenc en 1928, Société des Établissements Gaumont, Théophile Bader crée les Galeries Lafayette.

Dans le Congo de Léopold II, des soldats belges reviennent d’une mission de maintien de l’ordre avec 1 357 mains coupées à présenter à leurs officiers.

Albert Morand construit le premier hôtel de Megève : le Panorama. Avant même de prendre un essor exceptionnel grâce au ski, une vocation touristique s’y précise, centrée sur la qualité de l’air, bénéfique aux personnes souffrant de problèmes respiratoires. La très forte implantation de maisons d’enfants après la guerre, viendra confirmer ces atouts, de même que les nombreux sanatoriums crées dans les environs (La Giettaz, Le Plateau d’Assy …)

Le diocèse de Savoie éprouve le besoin de faire un gros cadeau à l’Église de France : et c’est la plus grosse cloche de France, la Savoyarde, fondue aux Établissements Paccard d’Annecy, qui sera installée à St Sulpice à Paris : elle pèse 19 tonnes.

Georges Dufayel construit entre les rues de Clignancourt et le boulevard Barbès un gigantesque magasin à vocation populaire : il a 60 ans d’avance sur le premier Carrefour. Les grands magasins d’alors, – Samaritaine, Au Bon Marché, Grands magasins du Louvre, BHV, Galeries Lafayette, etc… vivant sur de faibles marges, ne pouvaient accorder de crédit et donc, ne s’adressaient qu’à des classes aisées. Outre les différents rayons consacrés à la bijouterie, à l’horlogerie, à l’ameublement, à la literie, aux textiles, à l’outillage de jardin, aux cycles, etc… on y trouvait toute une série d’espaces récréatifs généreusement ouverts à tous les visiteurs : une immense salle de spectacle de 3 800 places où se produisait régulièrement un orchestre de 125 musiciens, des halls d’exposition où l’on montrait des photographies en couleur et plusieurs salons de lecture aux bibliothèques bien garnies. Sans oublier une salle de cinéma où seront organisées plus de 7 000 séances gratuites entre 1897 et 1902.

L’achat à crédit était facilement consenti : le client allait alors chercher sa marchandise directement chez le fournisseur de Georges Dufayel … c’était autant de frais de gestion de stocks en moins. Le profit obtenu de cette formule lui permettait, entre autres, d’employer plus de 800 inspecteurs, sur Paris intra-muros, chargés de contrôler la bonne moralité de ces clients.

L’avantage avec les gens pauvres, c’est qu’ils sont beaucoup plus nombreux que les gens aisés. Et qu’ils ont toujours besoin de quelque chose. Or ça tombe bien : chez Dufayel, on trouve tout !

Résumé de Bernard Kapp. Chez Dufayel, on trouve tout ! Le Monde 28 09 1999

7 02 1896                   Première radio aux rayons X sur le poignet d’un enfant touché par une balle : c’est le docteur américain Olivier Lodge, qui pratique.

24 02 1896                Henri Becquérel a déposé quelques jours plus tôt sur des plaques photographiques des sels d’uranium : mais le soleil ayant cédé sa place à la pluie, il a rangé ses plaques dans un tiroir et, en les ressortant, découvre qu’elles ont été impressionnées, et avec encore plus d’intensité que celles qu’il avait déjà exposées au soleil ! C’est donc que le minerai émet naturellement, sans cause extérieure, des rayons uraniques, nommée aujourd’hui radioactivité. D’où provient l’énergie nécessaire à leur émission ? Marie Curie en fera son sujet de thèse. Jusqu’alors, ce n’était qu’un minerai sans utilité : ainsi le formulait Le Nouveau Dictionnaire Universel de Paul Guérin.

1 03 1896                   Le général italien Baratieri a reçu l’ordre de marcher sur Addis Abeba : les 50 000 soldats éthiopiens de Menelik lui infligent une lourde défaite à Adoua, en Abyssinie : sur ses 17 500 hommes, 6 000 sont tués et 1 800 prisonniers. Le désastre eut un goût amer : Menelik avait financé l’équipement de son armée avec des crédits alloués par l’Italie !

L’Italie avait déjà tenté de conquérir en janvier 1887 l’Éthiopie pour agrandir la bande de terre aride qu’elle avait acquise le long de la Mer Rouge en 1869, transformée en colonie érythréenne en 1890 : les Italiens avaient alors été décimés dans la vallée de Dogali par les troupes du ras Alula. Ils revinrent à la charge par la voie diplomatique en 1889, en donnant à Ménélik un traité à ratifier dont les versions italienne et amharique diffèrent : dans le texte éthiopien, il est dit que Ménélik peut faire appel à l’Italie pour entretenir ses relations diplomatiques ; la version italienne rend, obligatoire cet intermédiaire. Ainsi, l’Éthiopie devenait protectorat italien. Quand Ménélik découvrit l’embrouille, il protesta, en vain. Ne restait dès lors plus que l’affrontement.

25 03 1896               La loi confère aux enfants naturels reconnus la qualité d’héritiers dans la succession de leur père et mère.

05 04 1896               A l’initiative de Pierre Frédy, baron de Coubertin, premier Jeux Olympiques à Athènes. Neuf sports au total, pour 43 épreuves, réservées aux seuls hommes. On compte 70 000 spectateurs.

On répète le passé, – sans craindre de l’enjoliver – : pour la création de la course du marathon, il fallait bien une belle histoire que l’on fit remonter à la fameuse bataille ; un grec, agriculteur et porteur d’eau à Amaroussi, Loïs Spiridon, gagna la course, en 2h 58’50″. C’est son ancien supérieur à l’armée qui vint le chercher ; lui-même, rencontrant des difficultés pour se faire accepter par ses futurs beaux-parents, trouva là l’occasion de se faire valoir. Il fut fêté comme un héros antique et pût sans problème épouser sa belle.

Le choix de la distance définitive sera, lui, tout britannique, en 1908, pour les JO de Londres : les 42.195 km sont la distance exacte qui sépare la terrasse est du château de Windsor de la loge royale du stade olympique de Shepherd’s Bush.

L’Américain James Connoly prend l’or du triple saut, l’argent du saut en hauteur et le bronze du saut en longueur. Robert Garret, capitaine de l’équipe de Princeton, lanceur de poids, s’inscrit aussi pour le lancer de marteau auquel il s’est initié en arrivant à Athènes : il emporte l’or et fera de même pour le poids.

Pour le 100 mètres, tous les coureurs sont debout sur la ligne, tous… sauf un, Thomas Burke, un américain qui met un genou et les deux mains à terre : c’est lui qui gagne, en 12″, l’état sablonneux de la piste ne permettant pas d’approcher le record du monde, alors de 10″8/10°. Le second arrive une seconde après lui. Il gagnera encore le 400 m.

La France emporte cinq médailles d’or, quatre d’argent et deux de bronze, et arrive ainsi au quatrième rang des médaillés, derrière les Etats-Unis, la Grèce et l’Allemagne : l’or au 100 km vélo, une argent et une bronze pour Léon Flameng, vitesse individuelle vélo, contre-la-montre et 10 km pour Paul Masson, soit trois médailles d’or à lui seul,

En ces temps-là, on se souvenait encore du mens sana in corpore sano, culture et sport ne s’ignoraient pas ; l’helléniste Salomon Reinach avait eu l’idée d’organiser pour enrichir les JO , un voyage de découverte des principaux sites de la Grèce antique ; l’entreprise avait eu le soutien de la revue Le Tour du Monde et le concours des Messageries maritimes, qui, pour l’occasion, avaient refait une beauté au Sénégal et de nombreux athlètes français – Eugène-Henri Gravelotte, Henri Delaborde, Henri Calot [escrime], Léon Flameng et Paul Masson [cyclisme], Alphonse Grisel [athlétisme] s’étaient embarqués aux cotés des grands bourgeois médecins, avocats, enseignants, gros commerçants, dans une cohabitation heureuse.  Une fois commencés les Jeux, certains athlètes déserteront provisoirement les stades pour participer aux excursions culturelles.

Un seul journaliste français avait fait le déplacement, Charles Maurras, pour dénoncer le cosmopolitisme de la manifestation, qu’il exècre. Il n’était pas à bord du Sénégal : Voyager en compagnie de Salomon Reinach, un juif, vous n’y pensez pas ? Sa passion nationaliste ne lui permettait pas de voir que ce n’était là que la fusée éclairante de la mondialisation à venir. Cosmopolitisme, si l’on veut, mais il est déjà un pays qui a refusé de faire le déplacement : la Turquie.

Guglielmo Marconi, 22 ans, s’appuyant sur les travaux de Ducretet, Popov et Branly, brevette la TSF : Télégraphie Sans Fil, permettant de transmettre des messages en morse : les bateaux pouvaient enfin communiquer entre eux et avec la terre.

19 04 1896                 Création de ce qui va devenir une grande classique du vélo : la course Paris-Roubaix, l’enfer du nord, à l’initiative de deux patrons du textile, Théodore Vienne et Maurice Perez, soucieux de donner de la distraction aux milliers d’ouvriers et aussi d’acheter à bon compte la paix sociale.

6 06 1896                George Harbo et Frank Samuelsen, américains, fraîchement immigrés norvégiens, et donc fils de vikings, quittent New York à la rame, cap plein est : ils arriveront 55 jours plus tard aux îles Sorlingues (ou encore îles Scilly, anciennement Cassitérides car riches en minerai d’étain, à l’ouest de la Cornouaille anglaise). Poursuivant vers l’est il remonteront la Seine jusqu’à Paris. Pour le retour, ils pensaient prendre du bon temps en se reposant à bord du steamer sur lequel ils avaient chargé leur barque, quand, à l’approche du Cap Cod, au large de Boston, le charbon vint à manquer : ordre du commandant : tout ce qui est en bois passe à la chaudière ; les deux hommes ne purent s’y résigner : ils firent mettre à l’eau leur barque et terminèrent le voyage… à la rame.

16 06 1896                 A Lyon, consécration de la basilique Notre Dame de Fourvière.

À 23 heures, le paquebot anglais Drummond Castle s’échoue sur le récif des Pierres Vertes, au sud-est d’Ouessant, à l’ouest de Molène : la mer est pourtant calme, mais le brouillard à couper au couteau. Le commandant a très probablement sous estimé le très méchant courant de Promveur, et croit avoir déjà doublé Ouessant quand en fait il fait route sur Molène ; il fait seulement parer les canots de sauvetage sans les mettre à l’eau, sans savoir que la coque est très largement éventrée : quatre minutes après l’échouage, le navire coule à pic, entraînant la mort de 243 hommes et femmes : il n’y aura que trois survivants.

Ouessant est la bête noire des marins ; au début du XXI° siècle, 50 000 navires passent au large chaque année. La vitesse des courants y est très puissante, notamment celle  du Promveur, leurs rythmes sont décalés, la brume y est très fréquente.

Jusqu’à cet accident, deux phares y étaient en service : celui du Stiff, au nord-ouest, depuis 1700 construit sur ordre de Vauban, le plus ancien véritable phare après celui de Cordouan, et celui du Créac’h, de 45.2 m. de haut, dont les feux portent à 32 miles, en service en 1863.

Après cet accident, et aussi à cause de lui, trois autres phares seront construits : la Jument au sud, de 1904 à 1911, Kéréon au sud-est de 1906 à 1916 et Nividi à l’ouest, de 1912 à 1933. L’invention des ciments à prise rapide faciliteront les travaux, qui resteront malgré tout à hauts risques. On compte donc aujourd’hui cinq phares sur l’île d’Ouessant.

8 8 1896                     L’Allemand Otto Lilienthal a déjà réalisé des centaines de vols sur ce que l’on nomme aujourd’hui une aile Delta : 7 mètres de long, une armature en osier et bambou revêtue de tissu léger et de cire, pour un poids d’une vingtaine de kilos. Il a lancé les bases du pilotage Ce jour-là, depuis Rhinover, une colline artificielle des environs de Berlin, il tombe de 17 mètres et se brise la colonne vertébrale : il mourra le lendemain. Juste avant de s’envoler, ses dernières paroles avaient été : Il est nécessaire qu’il y ait des victimes

16 08 1896                Jim Skookum, un indien Tagish du Klondike, en Alaska, prend de l’eau dans le Rabbit Creek, un bien joli ruisseau pour préparer l’orignal tué la veille, à partager avec ses trois compagnons blancs – deux hommes, une femme -, et ce sont des paillettes d’or qui scintillent dans l’eau limpide : de l’or, de l’or, de l’or ! C’est la seconde ruée vers l’or, après celle de Californie, quelques 50 ans plus tôt. C’est elle qui entrera dans l’histoire avce la littérature des Jack London, avec La ruée vers l’or, de Chaplin etc.. Ils vont jalonner quatre concessions, deux pour le découvreur et une pour chacun des deux autres hommes et vont les déclarer au poste de police à l’embouchure de la Fortymile River. Une semaine plus tard, la Rabbit Creek, rebaptisée la Bonanza (aubaine) Creek, est cernée de jalons. Les concessions vont se créer, se vendre, se revendre, entraînant la spéculation. Devenu riche, il profitera suffisamment de son argent pour se désocialiser, mais pas pour se déhumaniser et à sa mort, il lèguera de belles sommes à sa sœur, à sa fille, à son neveu et, surtout, il créera le Skookum Jim Indian Fund, un fonds au bénéfice des Indiens du Yukon.

La plupart des prospecteurs débarquaient d’abord à Skagway, en Alaska, ou dans la ville voisine de Dyea, à l’embouchure du canal Lynn, au fond du golfe de Juneau. De là, seuls deux chemins menaient vers Dawson : le col Chilkoot – 2 225 m. – ou le col White – 888 m. -. Une carte géographique de l’époque commentait sobrement dans la manière western : Quel que soit le chemin que vous avez emprunté, vous regretterez de ne pas avoir choisi l’autre ! Les dernières pentes étaient trop escarpées pour qu’on puisse envisager leur passage par des animaux bâtés : donc chacun portait son barda, lequel devait permettre de pouvoir tenir un an ! – c’est la règle qu’avaient fixé les autorités pour éviter les famines de l’autre coté du col -. Le col White avait été surnommé Dead Horse Trail : plus de 3 000 chevaux y avaient succombé. Le 3 avril 1898, une série d’avalanches fera 69 mort sur les pentes du Chikoot Pass. De l’autre coté, on trouve les sources du Yukon, qu’il faut encore descendre sur 800 km pour arriver à Dawson City, proche des gisements d’or, sur le 64° parallèle, à l’est de la frontière entre le Canada et l’Alaska, c’est-à-dire en territoire canadien. Globalement, cette ruée vers l’or engagera beaucoup plus d’argent qu’elle n’en rapportera : très nombreux furent les prospecteurs qui ne trouvèrent rien du tout.

Focale des récits d’aventure, les écrivains s’en emparèrent, suivis rapidement des metteurs en scène ; au premier rang et des plus connus, Jack London, qui fut lui-même de la ruée, avec L’appel de la forêt, Croc Blanc, – tous deux repris au cinéma – la Face perdue, Radieuse aurore, en 1910, Belliou la fumée, 1904, et encore Klondike du Canadien Pierre Berton, et encore, publié un siècle après avoir été écrit – en 1989 ! – Le Volcan d’or de Jules Verne ; et, pour le cinéma, La ruée vers l’or de Chaplin, La Piste 98 de Mae West, Je suis un aventurier, d’Anthony Mann, en 1954…

6 10 1896                    A Brest, lancement du Gaulois, le premier cuirassé tout acier.

25 10 1896             Inauguration de la Verrerie d’Albi, première coopérative ouvrière dans l’industrie[7] : c’est l’aboutissement d’un très intense conflit social, vieux de quatre ans : le 4 août 1892 la Compagnie des mines de Carmaux avait licencié Calvignac, ouvrier socialiste élu quelques semaines auparavant maire de Carmaux… grèves, démission d’un député, – ce qui permit à Jean Jaurès d’être élu -, démission d’un gouvernement : les luttes ouvrières sont nées à Carmaux.

1896                            Un raz de marée au Japon fait 27 000 morts et chez nous la mer recouvre l’île de Sein. Première bande dessinée aux États-Unis.

La Riker Electric Vehicle Company of Brookyn, de New York, lance la Riker, première voiture électrique. Elle en produira à peu près 1 000 exemplaires, atteignant la vitesse de 65 km/h avec une autonomie de 80 km. Les performances obtenues avec le pétrole et son faible coût lui couperont les jambes. Première carte précise du Mont Blanc, de Kurz et Infeld. Des fêtes somptueuses accueillent à Paris le tzar Nicolas II et la tzarine Alexandra.

Cézanne peint le Lac d’Annecy : le Château de Duingt vu de Talloires. Le tableau est au musée Guggenheim de New York. Georges Méliès tourne ses premiers films.

Le coureur cycliste gallois, Arthur Linton meurt 15 jours après sa participation à Bordeaux Paris, créée 6 ans plus tôt : c’est le premier décès dû au dopage : il s’agissait alors de morphine.

Des inspectrices britanniques du travail font un rapport sur la dangerosité de l’amiante.

La Chine a perdu sa suzeraineté sur l’Annam au profit de la France en 1874. Par le traité sino-russe de 1896, la France s’est encore assuré des privilèges économiques – chemin de fer, mines, commerce -, sur les trois provinces méridionales de la Chine : le Yun-nan, les deux Kouang et le bail de Kouang-tcheou-wan. Paul Doumer, à la suite de Paul Bert, Constans, et Lanessan, devient gouverneur de l’Union Indochinoise : il va entreprendre nombre de grands travaux durant ses 5 ans de gouvernement : pont géant sur le Fleuve Rouge, construction des premiers chemins de fer. Le colonialisme prenait sa vitesse de croisière, les colons prenaient femme, avec un paternalisme qui nous est devenu aujourd’hui difficilement supportable :

C’est moi qui suis sa petite
Son Annana, son Annana, son Annamite
Je suis vive, je suis charmante
Comme un p’tit z’oiseau qui chante.
Il m’appelle sa p’tite bourgeoise
Sa Tonkiki, sa Tonkiki, Sa Tonkinoise
D’autres lui font de doux yeux
Mais c’est moi qu’il aime le mieux.

Vincent Scotto. Les paroles seront réécrites par Georges Villard en 1906. Une nouvelle version sera chantée par Mistinguett puis par Joséphine Baker

Le sultan turc Abd-ul-Hamid se livre au massacre de 300 000 Arméniens.

Un mouvement insurrectionnel contre la colonisation française se déclenche à Madagascar où le résident général Laroche est dépassé : Paris envoie le général Gallieni, qui a déjà fait ses classes au Soudan et au Tonkin : il fait fusiller les meneurs, réprime en tâchant de limiter les dégâts à la base : on parlera tout de même de 10 à 100 000 morts. Trois ans plus tard la pacification était achevée, à part une poche dans l’extrême sud.

6 01 1897                   Inauguration de l’Opéra de Manaus, au cœur de l’Amazonie, avec la Gioconda de Ponchielli interprétée par une troupe italienne de lyrique : 1 600 invités-spectateurs. L’animateur principal de ce délire mégalomaniaque : Edouardo Ribeiro, gouverneur de l’État d’Amazonie : il lui avait suffi d’instaurer une taxe de 20 % sur les exportations de caoutchouc pour financer tout ça. Les travaux ont duré 15 ans, car tout le matériel est venu d´Europe, l’architecte et les pierres du Portugal, les marbres de Carrare, les céramiques et les tuiles pour la coupole d´Alsace, les lustres du foyer de Murano, l’infrastructure métallique de Glasgow… même les fresques représentant des scènes de la forêt amazonienne venaient d’Europe. Le rideau de scène avait été peint à Paris par le brésilien Crispim do Amaral, représentant la rencontre du rio Negro et du rio Solimoes, en aval de Manaus, avec entre les deux, Yara, la déesse du fleuve. Le parquet de la salle de bal est une marqueterie de 12 000 pièces de bois précieux, le macacauba clair pour représenter les eaux jaunâtres du rio Solimoes et le jacaranda brun foncé pour les eaux chargés de sable noir volcanique du rio Négro.

Des goûts de nouveaux riches, qui ont donné ce style dit éclectiqueThérèse Aubreton.

Le téléphone et l´électricité étaient arrivés à Manaus avant Rio de Janeiro et Sao Paulo, les bordels pour les fauchés comme pour les riches, c’est moins sûr. L’architecture de fer fait-elle fureur à Londres comme à Paris ? on fait construire une kyrielle de kiosques métalliques sur le port. En 1850, Manaus comptait 5 000 habitants, en 1900, 70 000. La flambée du caoutchouc avait commencé vingt ans plus tôt : en 1878, sur les 800 000 habitants de la ville de Ceara, 120 000 étaient partis pour Manaus, mais seulement 60 000 y arrivèrent. Les seringueros avaient un statut plus proche de l’esclavage que du travailleur salarié. En 1890, le caoutchouc représentait 10 % des exportations du Brésil, en 1910, 40 %, presque autant que le café. Le territoire d’Acre, arraché par la force à la Bolivie, était le principal fournisseur. Le boom prit fin en 1913, quand les plantations de Ceylan et de Malaisie se mirent à tourner à plein régime.

6 02 1897                   Jean Lorrain, critique littéraire a éreinté le premier recueil de Marcel Proust Les plaisirs et les jours, dénonçant au passage sa liaison avec Lucien, fils d’Alphonse Daudet. Marcel Proust le provoque en duel au pistolet : chacun tire une balle au sol et on en est quitte pour l’honneur. Tout fout le camp !

17 04 1897                 Les Crétois se sont révoltés contre la tutelle ottomane. La Grèce envoie 1 500 hommes en Crète et une flottille empêche la flotte turque de quitter le Bosphore : l’empire ottoman déclare la guerre à la Grèce : un mois suffira à mettre les Grecs à genoux : ils perdront des territoires sur le nord et auront surtout une amende astronomique de 4 millions de £ turques à verser, quand ils n’ont pas le premier rond. Le diadoque – prince héritier – Constantin, alors à la tête de l’armée est tenu pour responsable et doit s’exiler avec son épouse, la Reine Sophie, sœur du Kronprinz qui a ouvertement pris le parti des Turcs. La France contribuera amplement au redressement de l’armée grecque.

4 05 1897                   Incendie du bazar de la Charité à Paris : 135 morts, principalement des femmes ; à l’origine, sans doute un échauffement de la pellicule d’un appareil de projection : Louis Lumière trouvera vite le procédé pour neutraliser cette chaleur. Parmi les victimes, la duchesse Anne d’Alençon, sœur de Sissi, – Elisabeth d’Autriche -. Fiancée à Louis II de Bavière avant que d’épouser le duc d’Alençon, petit fils de Louis-Philippe, elle avait passé plusieurs années dans une maison de santé qui pouvait cacher sa passion dévorante pour un médecin marié et père de famille. Sa conduite héroïque lors de cet incendie suscita l’amiration de tous. Lors de ses funérailles, sa nièce, elle aussi Elisabeth, rencontre Albert de Belgique, qui, peu après fera très pudiquement sa demande en mariage : Croyez vous que vous pourriez supporter l’air de la Belgique ? Elle deviendra la grande reine Elisabeth de Belgique

11 07 1897                 Salomon Auguste Andrée, suédois, s’envole de l’île des Danois, à l’ouest du Spitzberg, pour le pôle Nord en compagnie de deux compagnons à bord d’un ballon. L’affaire ne va durer que 65 heures : le ballon perd de l’altitude à chaque passage de zone froide, les guideropes qui permettent une certaine maîtrise de la direction sont très vite mis hors service… à chaque contact avec le sol, il faut larguer du lest. Ils décideront de mettre fin au voyage sur la banquise, à 300 km de la base la plus proche : ils n’y parviendront pas… le dernier message sera lu le 13 juillet par un navire suédois sur lequel s’était posé un oiseau porteur d’une dépêche : avons laissé le cap vers le nord pour nous diriger vers l’est. Du dernier point de contact avec la banquise, au nord-est du Spitzberg, ils partirent vers le sud et arrivèrent, très affaiblis le 5 octobre sur l’île Blanche… ils abandonnèrent alors toute relation écrite. C’est là que, 33 ans plus tard, le 5 août 1930, des pêcheurs de phoque retrouveront les restes de l’expédition et leurs corps.

21 07 1897                 Le colonel Humbert met au point un frein hydraulique anti-recul du canon de 75 : c’est une esquisse de ce dispositif, retrouvée dans une corbeille à papier de l’ambassade d’Allemagne en octobre 1894, qui avait déclenché l’affaire Dreyfus.

20 08 1897               A Calcutta, l’anglais Ronald Ross découvre le parasite de la malaria chez le moustique anophèle. Un autre anglais, Charles Algernon, équipe des bateaux de turbines.

29-31 08 1897           Premier congrès sioniste à Bâle. À Bâle, j’ai fondé l’État juif. Théodore Herzl. Il avait déjà les idées assez claires sur la question : on peut lire sur son Journal à la date du 12 juin 1895 :

Nous devrons exproprier en douceur la propriété privée sur les terres qui nous seront accordées. Nous essaierons d’envoyer discrètement la population pauvre dans les pays voisins en leur procurant du travail dans les pays de transit sans leur en accorder chez nous. Les propriétaires seront de notre coté.

Qu’en termes choisis ces choses là sont dites ! Étonnez-vous donc après cela que, 100 ans plus tard, ceux qui auront traduit ces paroles en actes reçoivent des pierres, puis des bombes sur la figure ! Qui sème le vent récolte la tempête.

5 09 1897                   Georges Méliès inaugure dans son théâtre Robert Houdin, boulevard des Italiens, la première salle de cinéma. Il avait fait ses premiers films – Une partie de cartes, Escamotage d’une dame au Théâtre Robert Houdin -, avec une caméra et un projecteur construits de ses mains. Viendront les années fastes en 1902 et 1903 avec ses chefs d’œuvre, Le voyage dans la lune, 1902, premier film de fiction avec trucages et Le Royaume des fées, 1903. Pour ce faire, il lui a fallu de l’argent, que lui a prêté Charles Pathé, dont le bras droit est Ferdinand Zecca, doté d’un grand talent de pilleur, copieur entre autres des films de Méliès et son plus farouche ennemi. Ainsi d’une Affaire Dreyfus en 1898 tourné par sa société, la Star Film, dont Zecca donnera une nouvelle version en 1908. Il réalisera plus de 500 films, dont le succès ira décroissant jusqu’à ce que Pathé, son créancier, fasse valoir ses droits et ce sera la faillite en 1913. Il transformera alors le plateau B de Montreuil en théâtre, où il montera des revues. Il reviendra au cinéma, mais le retour sera un échec ; pas plus Cendrillon ou la pantoufle merveilleuse, 1912, que Le voyage de la famille Bourrichon, son dernier film en 1913. Pour prolonger le boulevard Hausmann, on détruit le théâtre Robert Houdin, et Pathé saisit les bâtiments de Montreuil : de rage, de désespoir, il brûle alors près de 300 de ses films. Il nous en reste à peu près 200.

Le souvenir que j’avais gardé de ses premières productions me faisait espérer que le temps et l’observation lui auraient inspiré certains perfectionnements et que le public apprécierait le retour de M. Méliès à l’écran. Hélas, le résultat ne fut pas heureux. La formule qui avait pu plaire jadis était irrémédiablement périmée, du moins dans les mains de M. Méliès et avec ses conceptions.

Charles Pathé           1914

30 09 1897                Thérèse Martin, carmélite à Lisieux, y décède à 24 ans. Béatifiée en 1923, elle sera canonisée en 1925. Le 19 octobre 1997, le pape Jean Paul II fera d’elle un docteur de l’Eglise : elle rejoindra ainsi ce club très fermé, limité jusqu’alors à deux femmes : Thérèse d’Avila et Catherine de Sienne. Cette petite bonne sœur, médiocre écrivain, était parvenue à impressionner les plus grands théologiens comme les plus grands écrivains catholiques du siècle. Aujourd’hui encore, les livres la concernant continuent à se renouveler et tenir l’affiche en librairie.

22 10 1897                Au camp militaire de Satory, Clément Ader sur Avion III, [contraction de Avis et Actio] ou encore Éole, tente de se faire adouber par l’armée, démarche incontournable pour être reconnu : il parvient à voler sur 300 mètres, mais pas sur le parcours demandé…et en plus, il casse un peu à l’atterrissage : recalé. L’avion avait 2 moteurs de 20 cv entraînant chacun une hélice, une envergure de 16 mètres pour un poids de près de 400 kg. Il ira rejoindre dans l’oubli nombre d’autres précurseurs ; les frères Wright lui prendront la gloire et pas mal d’idées.

28 12 1897                  Ce soir, au Théâtre de la Porte Saint Martin, c’est la première de Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand. Le rôle est crée par Constant Coquelin. Quelques minutes avant le début, Rostand, 29 ans, craque – il n’a pas de pif –  et lui lance : Pardon ! Ah pardonnez-moi, mon ami, de vous avoir entraîné dans cette désastreuse aventure. Deux heures plus tard, n’en croyant pas ses yeux, il assiste à son triomphe, lequel triomphe ne se démentira jamais : théâtre aux quatre coins du monde, cinéma. Edmond Rostand s’était inspiré du personnage de Hercule Savinien Cyrano, -1605-1655 -, dit Cyrano de Bergerac, écrivain au nez proéminent. Les gens de théâtre se sont habitués à dire : quand la France va mal, elle appelle Cyrano de Bergerac.

***********

Pointé en avant, comme un défi lancé à la mauvaise fortune et un appel à retrouver du panache, le pif de Cyrano sonnait l’air du rassemblement cocardier. Il en fut marqué pour longtemps et prit, dans la première partie du XX° siècle, une forme qui collait au symbole : long et grand, bien sûr, mais … en trompette !

Brigitte Salino Le Monde du samedi 6 avril 2013

De 1897 à 1914, un million d’Américains s’installent au Canada, et deux millions d’immigrés arrivent d’Europe, pour moitié d’Angleterre, et pour moitié d’Autriche Hongrie. De 1901 à 1911 la population du Canada passera de 5,4 M à 7,2 M.

1897                           En Savoie, la route franchit le col des Aravis, patrie du Reblochon. Le Touring Club de France publie le premier guide routier, comprenant une carte au 1/400 000 °. Bordeaux est à 8 h de train de Paris. Les bactériologistes allemands Löffler et Frosch démontrent l’existence du virus de la fièvre aphteuse. On avait déjà découvert les enzymes , qu’on avait alors nommé ferment [ le mot enzyme vient du grec zymosis : levain, crée en 1878]. Les enzymes agissent comme des catalyseurs : leur présence fait que certaines réactions chimiques se produisent avec plus de vigueur ou qu’elle en inhibe d’autres. Edouard Buchner, chimiste allemand découvre ce qu’il appelle une zymase dans des cellules de levure broyée et s’aperçoit qu’il s’agit d’une substance susceptible de provoquer la fermentation du sucre. Cette découverte libéra la biochimie de toute dépendance à l’égard de la physiologie et la fonda comme une discipline distincte, car il était évident désormais que les enzymes agissaient comme des catalyseurs et les fonctions de la cellule pouvaient être étudiées comme des processus chimiques, sans qu’il soit nécessaire de faire appel à une quelconque théorie physiologique sur la nature des cellules elles-mêmes.

Felix Faure, président de la République, est reçu à Saint Petersbourg. La même année, le quatre mâts éponyme : Président Félix Faure, de la maison Bordes, en faisant voile vers la Nouvelle Calédonie se fait prendre par l’arrière par une vague géante : aucun dommage pour le bateau, mais les 15 marins de la bordée passent à la mer… et évidemment, par un temps pareil, il est impossible de tenter quoi que ce soit pour chercher à les récupérer !

Martin Sénéquier ouvre une pâtisserie à Saint Tropez : elle deviendra, quelques décennies plus tard, institution, haut lieu du voir en étant vu. Le Mont Saint Michel s’offre une flèche sommitale et un archange tout doré.

Solomon Schechter, maître de conférences sur le Talmud à Cambridge, découvre dans la gueniza (pièce d’une synagogue où sont entreposés les documents destinés à être jetés) de la synagogue Ben Ezra à Fostat, dans le vieux Caire, l’Ecrit de Damas, ou Fragments sadocides : le document parle d’une étrange fraternité juive datant de l’époque du Second Temple, inconnue, fortement structurée, vouée à une ardente piété, pratiquant la communauté des biens et croyant en un Messie. Il faudra attendre 50 ans, c’est à dire la découverte des manuscrits de la Mer Morte, pour faire le rapprochement entre cette fraternité et la secte que l’on a cru longtemps être à l’origine des manuscrits de la Mer Morte : ils ne sont qu’une seule communauté : les Esséniens.

Aux États-Unis, on n’en est pas encore au Peace and love :

Entre nous (…) j’accueillerais avec plaisir n’importe quelle guerre tant il me semble que ce pays en a besoin [...] Toutes les races dominantes se sont toujours affrontées aux autres races. [...] Aucun triomphe obtenu par la paix n’est aussi glorieux qu’un triomphe obtenu par la guerre.

Théodore Roosevelt, gouverneur de New York.

Il sera vice-président en 1900, président l’année suivante, Mc Kinley étant mort en septembre 1901. Il sera réélu en 1904, et lors de la cérémonie d’investiture en janvier 1905, joignant le geste à la parole, fera défiler à Washington le vieil Apache Géronimo, tel César faisant défiler Vercingétorix à Rome. Georges Frèche, président de la région Languedoc-Roussillon, jugera bon de lui édifier en 2010 une statue en bonne place à Montpellier, probablement en raison de son avance en matière d’écologie politique.


[3] Avoir navigué sous le revolin d’une misaine : avoir servi comme matelot, à la voile.

[4] dessiné : tatoué

[5] le grand-mât : surnom générique donné au capitaine.

[6] Mais en quoi pouvaient-ils donc bien être radicaux ?

[7] il en avait existé quelques unes au XVIII° siècle dans le domaine agricole : des coopératives fruitières en Franche Comté et dans le Jura.


Par l.peltier dans (7 : 1872 à 1907) le 27 mars 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

15 07 1893                Généralisation des services de médecine des indigents, sous le nom d’Assistance Médicale Gratuite (AMG) :

Tout Français malade, privé de ressources, reçoit gratuitement de la commune, du département ou de l’État, l’assistance médicale à domicile, ou, s’il y a impossibilité de le soigner utilement à domicile, dans un établissement hospitalier.

24 07 1893                  134 Juifs, chassés d’Odessa, arrivent en France.

25 07 1893               Inauguration du canal de Corinthe, 6.3 km de long, 25 m de large, 70 m de hauteur de fossé et 6 m de profondeur sous le niveau d’eau.

16 08 1893                    À Aigues Mortes, les ouvriers des Salins du Midi attaquent leurs collègues italiens à coup de fusil et de manche de pioche. Il y a 8 morts, plus de 30 blessés, des reconduites à la frontière, le maire est révoqué ; la presse titrera : La tuerie d’Aigues Mortes. Des manifestations italiennes s’ensuivront devant le Palais Farnèse, l’ambassade française de Rome.

août ou septembre 1893         La mosquée des Omeyyades à Damas brûle. Pierre Loti passera par là huit mois plus tard :

Au centre de la ville, gisent les ruines toutes fraîches de la grande mosquée, qui fut jadis l’église de saint Jean de Damas, contemporaine de Sainte-Sophie et des basiliques de Constantin, célèbre par ses colonnes de marbre et ses mosaïques d’or, puis qui devint l’un des sanctuaires les plus saints de l’islam, le troisième en vénération après ceux de La Mecque et de Jérusalem.

Il y a sept ou huit mois, en plein midi, le feu prit on ne sait comment, dans sa charpente desséchée, et, d’une façon soudaine, en quelques minutes tout flamba comme une pièce d’artifice ; puis, dès que la toiture fut effondrée, commença l’anéantissement imprévu de ces colonnes, qui valaient chacune le prix d’une ville et que les constructeurs avaient enlevées à des temples antiques ; déséquilibrées tout à coup, elles tombèrent les unes contre les autres et se brisèrent sur les dalles, irréparablement.

Depuis, on a tout laissé tel quel, en attendant une décision du khalife ; mais les hommes de nos jours n’ont plus les moyens de refaire de telles magnificences, et c’est d’ailleurs bien dans le sentiment de l’islam de se soumettre en baissant la tête devant les destructions qui semblent fatales.

La cour de la mosquée, qui subsiste toujours, a l’étendue d’une place de grande ville entre ses rangées d’arcades blanches. Pieusement on se déchausse encore pour y entrer, bien qu’elle soit semée de pierres et de décombres et, aujourd’hui même, de nombreux fidèles y sont prosternés le front contre terre.

Mais, dans la partie qui fut le sanctuaire des Ommiades, on a cessé de venir prier, à cause des amas de débris et des colonnes abattues. Çà et là, décorant des arceaux demeurés debout, brillent des restes de mosaïques : sur des fonds d’or byzantin, quelques raides palmiers ou des branches de naïves fleurs. Et par terre, les milliers de petits morceaux scintillants, dont ces mosaïques avaient été si patiemment composées, couvrent, saupoudrent les tas de plâtras et de planches noircies ; on dirait qu’une grêle est tombée ici, une grêle de marbre vert, de porphyre et d’or.

Dans les dépendances épargnées par l’incendie, où nous pénétrons avec notre ami le pacha, au fond d’un vieux kiosque funéraire très mystérieux, qui renferme une source d’eau miraculeuse, on nous montre la châsse d’argent où est gardée la tête d’Hussein, prophète et martyr.

Au grand minaret, nous montons par d’étroits escaliers noirs, usés, luisants de frottements humains. Quand nous sommes en haut, dominant les ruines de la mosquée et tout le déploiement de la ville couleur saumon, il est l’heure de la quatrième prière du jour ; alors, une dizaine de muezzins, qui étaient montés derrière nous, apprêtent tous en même temps leurs mains en porte-voix contre leur bouche… D’ordinaire, on n’entend qu’isolément ces chanteurs, improvisant au-dessus des villes, presque dans le ciel, leurs vocalises tristes ; un chœur de muezzins est pour moi quelque chose de nouveau que je ne prévoyais pas : mais on me dit qu‘à la grande mosquée c’est l’usage de chanter ainsi, pour se faire entendre de plus loin et donner le pieux signal jusqu’aux extrémités des banlieues roses…

Sur l’étroite galerie, nous sommes forcément serrés les uns contre les autres, dans notre commun isolement au milieu de l’air…. Trois heures ! Les voix suraiguës partent toutes ensemble en fugue déchirante, jetant le frisson religieux sur la terre, effarouchant les hiboux du minaret, qui prennent leur vol, et les pigeons coutumiers des toits, qui se lèvent comme un petit nuage blanc sous nos pieds.

Pierre Loti,    La Galilée       Voyages 1872-1913  Bouquins Robert Laffont 1991

En réalité, la cathédrale byzantine, qui avait remplacé un temple romain [lequel avait succédé à un temple araméen], fut entièrement démolie par le calife El Walid en 708, à l’exception du mur d’enceinte avec ses tours d’angle, et la construction de la splendide mosquée demanda ensuite dix ans de travaux. Avant 1893, elle avait été souvent saccagée ou incendiée. On y vénère encore, précieuse relique tant pour les chrétiens que pour les musulmans, la tête de Saint Jean Baptiste.

Claude Martin, rédacteur des notes du livre de Pierre Loti.

http://www.google.fr/search?q=mosqu%C3%A9e+des+omeyyades&hl=fr&prmd=imvns&tbm=isch&tbo=u&source=univ&sa=X&ei=__jRT-DGNsan0gXC8-y8Dw&sqi=2&ved=0CFoQsAQ&biw=1280&bih=607

12 09 1893                    Madame Peary, épouse du commodore, est enceinte ; elle n’a pas renoncé pour autant à suivre son explorateur de mari dans l’une de ses expéditions vers le nord : l’air y est des plus sains, lui a-t-il dit ; sur le baleinier Falcon bloqué par les glaces par 77°4′N, elle accouche d’une petite fille, qui se portera très bien. Il faut dire que le père n’est pas tendre avec lui-même : il s’est cassé la jambe lors de cette expédition et cela ne l’a pas empêché de poursuivre, se déplaçant avec des béquilles et atteignant 82°N. Quatre ans plus tôt, à la suite d’une autre expédition, il avait fallu l’amputer de 7 orteils. La reconnaissance par Peary de la côte nord du Groenland laissait penser qu’il avait atteint une île, qui, dès lors devenait américaine ; l’affaire était donc d’importance pour le Danemark, qui voulait s’assurer des contours de cette île… qui s’avéra finalement une presqu’île, l’ensemble restant donc territoire danois : ceci donna lieu à plusieurs expéditions danoises au début du XX° siècle, dont bon nombre d’entre elles finirent en drames : mort de faim, d’épuisement, stocks de nourriture pillés allégrement par les ours etc… drames contés avec le laconisme propre chez nous aux militaires :

Péri fjord 79 (degrés nord) après avoir tenté de revenir en passant par l’intérieur en novembre. J’arrive ici comme s’éteint le clair de lune et ne peux plus avancer à cause de mes pieds gelés et de l’obscurité. Les corps des autres sont au milieu du fjord devant le glacier (à deux lieues et demi). Hagen mourut le 15 novembre, Mylius 10 jours plus tard.

Jörgen Brönlund Début 1908     Île Lambert.

9 10 1893                   Le comte Rodolphe Festetics appareille de San Francisco à bord de Tolna, sa goélette d’une trentaine de mètres pour une croisière de 7 ans autour du monde ; rien de plus qu’un voyage d’agrément et d’aventures sur la planète, alors considérée comme terrain de jeu par ceux qui étaient nés une cuiller en argent dans la bouche ; d’origine hongroise, vivant en France, il rencontre à Paris Eila B. Haggin, riche héritière californienne venue en Europe chercher un mari à pedigree. Elle fera 6 ans de voyage de noces sur Tolna, mais craquera avant la fin et divorcera.

Moi, ce qu’il me faut, c’est l’odeur de la terre sauvage. Je la cherche, je la hume, adhérente aux objets que j’ai rapportés des îles, comme on retrouve le goût d’un baiser au parfum d’un vieux billet d’amour.

10 1893                        Le Morbihan s’essaie avec succès à la pisciculture, en baie de La Trinité, avec l’éclosion de plusieurs millions d’alevins de morue. Une escadre russe commandée par l’amiral Avellan est chaleureusement accueillie à Toulon : nous en restera le costume marin très courant pendant des décennies pour les enfants.

12 12 1893                   Des dizaines de milliers de manifestants dénoncent à Montpellier les  vins factices, la  fraude ou la délinquance en col rouge ; ils menacent de ne plus payer leurs impôts et les élus parlent de démission si le Midi continue à être sacrifié aux intérêts des betteraviers et de la viticulture parisienne – la fabrication de vin à partir de raisins secs de Corinthe et de Turquie dans les entrepôts de Bercy, alors le plus grand marché de vin du monde -.

12 1893                        A Grésy sur Aix, en Savoie, création d’une fruitière école. 16 ans plus tard, on comptera 21 fruitières (fromageries) coopératives en France, dont 14 en Haute-Savoie, les autres en Savoie, dans l’Ain et le Jura. Le terme de fruitière est pris dans le sens le plus général de fruit, le fromage étant le fruit du lait.

1893                           Mort d’Alexis Godillot, jurassien, industriel en fournitures militaires et inventeur à ce titre de l’outillage mécanique de fabrication des chaussures : la postérité lui empruntera son nom, sans être bien juste avec lui : le terme conservera un petit coté péjoratif, « dépourvu de toute élégance ». Peut-être, n’empêche qu’il fallait un goût prononcé pour le progrès pour avoir été le premier à différencier pour des chaussures la gauche de la droite. Qu’ils ont dû se sentir bien dans leurs godillots, les pioupious, avec un pied droit et un pied gauche !

Premier projecteur de cinéma. Georges Clemenceau impose un département asiatique au Louvre et, exécuteur testamentaire du couple d’Ennery, obtient l’ouverture de leur musée, avenue Foch à Paris :

Parce que la civilisation des Chinois est plus ancienne que la nôtre, parce que leurs ancêtres étaient plus policés quand nos aïeux n’étaient que des barbares aux prises avec les loups dans les forêts de la Gaule.
[…]            Avec quelle impatience j’attends le jour où nous verrons débarquer à Marseille des missionnaires bouddhistes et shintoïstes qui viendront s’efforcer de nous convertir ! Nous verrons si l’accueil de nos évêques sera plus favorable que celui des bonzes d’Asie aux députés de Jésus.

Il y a 1 128 000 étrangers en France. La France occupe le Laos.

Le suédois Magnus Andersen traverse l’Atlantique de Bergen à Terre Neuve en 28 jours sur un knorr, réplique exacte d’un bateau viking de l’an 800 : 22 m de long, 5 m de large, muni d’une quille de plus de 17 m taillée dans un seul fût de chêne.

Premier système d’immatriculation, premier en France mais aussi au monde : il impose une simple plaque comportant le nom et l’adresse du propriétaire ainsi qu’un numéro d’autorisation.

A l’initiative du pasteur presbytérien John Henry Barrow, réunion, au sein de l’Exposition Universelle de Chicago, du premier grand Parlement des religions : pendant 18 jours vont se parler 400 délégués chrétiens, juifs, hindous, bouddhistes, jaïns, zoroastriens, confucéens et musulmans, mais… l’universel se dit toujours dans une langue particulière. Régis Debray.

Chicago est alors probablement la ville du monde dont la croissance a été la plus forte : nœud ferroviaire, main d’œuvre abondante, esprit d’entreprise hors du commun font la richesse et le dynamisme d’une métropole industrielle, qui compte 1 million d’habitants. Trente ans plus tôt, Sara Jane Lippincott s’exclamait : La croissance de cette ville est l’une des choses les plus étonnantes dans l’histoire de la civilisation moderne. Vingt ans plus tard, en 1916, Carl Sandburg présentera sa cité comme un jeune et solide gaillard :

Abatteur de porc pour le monde
Outilleur, empileur de blé,
Acteur principal avec les chemins de fer,
Manutentionnaire de fret pour toute la nation,
Emporté, costaud, bagarreur,
La ville aux larges épaules.

*******************

L’exposition colombienne de Chicago ouvrit ses portes en 1893.

La Rome d’il y a deux mille ans s’éleva sur les bords du lac Michigan, une Rome enrichie par des emprunts faits à la France, à l’Espagne, à Athènes et à tous les styles qui en avaient découlé. C’était une cité de rêve, ornée de colonnes, d’arcs de triomphe, de bassins azurés, de fontaines de cristal et de massifs fleuris. Les architectes rivalisèrent à qui saurait le mieux copier les modèles les plus variés et les plus anciens. C’était la répétition, dans un pays neuf, de tous les crimes commis dans le Vieux-Monde. Et cela se développa et se propagea comme une épidémie.

Les gens vinrent, regardèrent, s’étonnèrent et emportèrent avec eux, dans toutes les villes d’Amérique, les germes de ce qu’ils avaient vu. Et ces germes donnèrent naissance à une exubérante végétation d’Offices des Postes ornés de portiques grecs, de maisons de brique enrichies de fer forgé, de constructions hétéroclites faites d’une douzaine de Parthénon dressés les une au-dessus des autres. Et cette végétation prospéra et étouffa tout autour d’elle.

[...] Il n’était plus nécessaire de créer, il suffisait de photographier. L’architecte qui possédait la bibliothèque la mieux pourvue, devenait l’architecte le meilleur. Les imitateurs copiaient des imitations. Et ils étaient absous au nom de la Culture. Vingt siècles s’enrôlaient derrière des ruines poussiéreuses. Il y avait eu la grande  Exposition, et il y avait des cartes postales d’Europe dans chaque album familial.

Ayn Rand La Source vive[1] Editions J.H. Jeheber S.A. 1945

Un accord signé entre l’Angleterre et la Chine instaure un marché à Yatung, au Tibet, à 10 km de la frontière, pour faciliter le commerce entre l’Inde et le Tibet. Les Tibétains vont tout faire pour saboter cet accord.

Conseillez à vos prêtres de ne pas s’enfermer entre les murs de leur église ou de leur presbytère, mais de se mêler au peuple et de s’occuper de tout leur cœur de l’ouvrier, des pauvres, des petits…. Il faut combler l’abîme entre le prêtre et le peuple.

Léon XIII Lettre à l’évêque de Coutances

25 01 1894                 Behanzin, le dernier roi d’Abomey, capitule face au général Alfred Dodds. Par le traité d’Ouidah, en octobre 1890, Porto Novo et Cotonou étaient déjà passé sous tutelle française. Mais Behanzin, fort de ses farouches amazones et de quelques canons, avait continué à guerroyer ferme, lançant aux Français : Est-ce que j’ai été quelquefois en France faire la guerre contre vous ? Il va être aussitôt déporté en Martinique, où il lui faudra vivre, bon gré, mal gré, aux cotés des descendants des esclaves. Trop tard, la France accédera à ses demandes incessantes de retour au pays en 1906 :  il mourra sur le chemin du retour, à Alger.

12 02 1894                   Émile Henry, 22 ans, de famille plutôt bourgeoise, quitte le Café Terminus, proche de la gare Saint Lazare, peu après 21 heures ; il sort une bombe de sa poche, entre et la lance au milieu des clients attablés, faisant un mort et de nombreux blessés graves : c’est le début du terrorisme.

22 02 1894                  Pierre Loti entreprend un voyage qui va le mener d’Égypte à Jérusalem, via le Sinaï. Aux portes du désert, en un lieu nommé Oasis de Moïse, il obtient du séïd Omar, fils d’Idriss, Es-Senoussi El-Hosni le sauf-conduit ainsi libellé :

Cet écrit de l’humble, devant la miséricorde de son Dieu très haut le Séïd Omar fils d’Edriss Es-Senoussi El-Hosni, en faveur de l’estimable ami, Monsieur Pierre Loti, l’illustre savant français, pour le recommander auprès de toutes les personnes qui nous connaissant personnellement ou de nom, parmi les chefs de toutes les tribus arabes, à l’effet d’avoir pour lui tous les égards et de l’assister dans son voyage dans le pays des Arabes, car ce Monsieur qui possèdes des qualités éminentes est un des savants les plus renommés de la France où il jouit de la plus haute considération. Il vénère l’islamisme et est animé des meilleurs sentiments pour la religion. Je recommande également son respectable compagnon le duc Dino, [Monsieur le marquis de Talleyrand-Périgord] de nationalité française, qui jouit aussi d’une grande renommée dans  son pays et qui a droit à la plus haute considération. Je serais satisfait de tous ceux qui auront assisté et respecté ces Messieurs ainsi qu’ils le méritent dans le cours de leur voyage. Écrit par nous, le 10 Chaban 1311. Omar, fils d’Edriss El-Senoussi El-Hosni. Suit une invocation de la secte des Senoussi.

******************

23 mars                       La caravane de Loti, remontée du Sinaï à Akaba, a entrepris, direction nord-ouest,  la traversée du Neguev : elle approche de Gaza : c’en est fini du désert, c’est le doux pays de Canaan, la Terre Promise.

Il y a comme un adoucissement de tout, de la lumière, des formes et des couleurs. Les collines n’ont plus de structure tourmentée, mais s’arrondissent très simplement sous leur léger manteau vert ; des brumes se tiennent sur les lointains et en dégradent les nuances ; il semble que l’on ait changé et atténué tout l’éclairage de la terre.
Les magnificences des midis et des soirs ne se déploient que dans les contrées où l’air, mortel aux plantes, est exempt de vapeur d’eau et diaphane autant que le vide sidéral. Nos souvenirs du désert disparu sont maintenant comme ceux que l’on garderait, en reprenant pied dans les réalités de chaque jour, après quelque spectacle de presque terrifiante magie.
Le vert, le vert nouveau continue de s’accentuer de tous coté. Les asphodèles, qui avaient commencé de paraître avant-hier, d’abord si étiolés et courts, s’allongent, deviennent toujours plus beaux ; il y a des iris de grande espèce, d’un violet merveilleux ; il y a des arums à fleur noire, ressemblant à des cornets de velours. Et des tortues se trainent par terre, des cailles s’enfuient sous les herbes hautes ; des alouettes joyeuses planent au ciel, et l’ai est plein de chants d’oiseaux. La vie monte, monte, de partout à la fois, nous entoure, nous envahit et nous reprend, nous qui arrivons des étranges pays de la mort..
Le soir, nous rencontrons les premiers champs semés de main d’homme, des champs d’orge, labourés en sillons et plus magnifiquement verts que toutes les précédentes prairies.
Et, au campement, des Arabes, bergers ou laboureurs, qui ont leur tentes dans le voisinage, viennent familièrement nous visiter, s’asseoir autour de nos feux.

[…] 31 mars               Loti va séjourner 19 jours à Jérusalem.

Jérusalem est restée sarrasine. Distraitement, je perçois que, pour aller au Saint Sépulcre, nous traversons un bazar oriental, où les échoppes sont occupées par des vendeurs à turban ; dans la pénombre des ruelles couvertes passent à la file des chameaux lents et énormes, qui nous obligent à entrer sous des portes. Maintenant, il faut se ranger encore pour un étrange et long défilé de femmes russes, toutes sexagénaires pour le moins, qui marchent vite, appuyées sur des bâtons ; vieilles robes fanées, vieux parapluies, vieilles touloupes de fourrure, figures de fatigue et de souffrance qu’encadrent des mouchoirs noirs ; ensemble noirâtre et triste au milieu de cet Orient coloré. Elles marchent vite, l’allure à la fois surexcitée et épuisée, bousculant tout sans voir, comme des somnambules, les yeux anesthésiés, grands ouverts dans un rêve céleste. Et des moujiks par centaines leur succèdent, ayant les mêmes regards d’extase ; tous, âgés, sordides, longues barbes grises, longs cheveux gris échappés de bonnets à poil ; sur les poitrines, beaucoup de médailles, indiquant d’anciens soldats… Entrés hier dans la ville sainte, ils reviennent de leur première visite à ce lieu d’adoration où je vais aller à mon tour ; pauvres pèlerins qui arrivent ici par milliers, cheminant à pied, couchant dehors sous la pluie ou la neige, souffrant de la faim, et laissant des morts sur la route…
À mesure qu’on approche, les objets d’Orient dans les échoppes font place à des objets d’obscure piété chrétienne : chapelets par milliers, croix, lampes religieuses, images ou icônes. Et la foule est plus serrée, et d’autres pèlerins, des vieux moujiks, des vieilles matouchkas, stationnent pour acheter d’humbles petits rosaires en bois, d’humbles petits crucifix de deux sous, qu’ils emporteront d’ici comme des reliques à jamais sacrées…
Enfin, dans un mur vieux et fruste comme un rocher, s’ouvre une porte informe, tout étroite, toute basse, et, par une série de marches descendantes, on accède à une place surplombée de hautes murailles sombres, en face de la basilique du Saint-Sépulcre.
Sur cette place, il est d’usage de se découvrir, dès que le Saint-Sépulcre apparaît ; on y passe tête nue, même si l’on ne fait que la traverser pour continuer sa route dans Jérusalem. Elle est encombrée de pauvres et de pauvresses, qui mendient en chantant ; de pèlerins qui prient ; de vendeurs de croix et de chapelets, qui ont leurs petits étalages à terre, sur les vieilles dalles usées et vénérables. Parmi les pavés, parmi les marches, surgissent les socles encore enracinés de colonnes qui jadis supportaient des basiliques, et qui ont été rasées, comme celles de l’église Saint-Étienne, à de lointaines et douteuses époques; tout est amoncellement de débris, dans cette ville qui a subi vingt sièges, que tous les fanatismes ont saccagée.
Les hautes murailles, en pierres d’un brun rougeâtre, qui forment les côtés de la place, sont des couvents ou des chapelles – et on dirait des forteresses. Au fond, plus haute et plus sombre que tout, se dresse cette masse effritée, brisée, qui est la façade du Saint-Sépulcre, et qui a pris les aspects, les irrégularités d’une grande roche ; elle a deux énormes portes du XIX° siècle, encadrées d’ornements d’un archaïsme étrange ; l’une est murée; l’autre, grande ouverte, laisse voir, dans l’obscurité intérieure, des milliers de petites flammes. Des chants, des cris, des lamentations discordantes, lugubres à entendre, s’en échappent avec des senteurs d’encens…
La porte franchie, on est dans l’ombre séculaire d’une sorte de vestibule, découvrant des profondeurs magnifiques où brûlent d’innombrables lampes. Des gardiens turcs, armés comme pour un massacre, occupent militairement cette entrée ; assis en souverains sur un large divan, ils regardent passer les adorateurs de ce lieu, qui est toujours, à leur point de vue, l’opprobre de la Jérusalem musulmane et que les plus farouches d’entre eux n’ont pas cessé d’appeler : el Komamah (l’ordure).
Oh ! l’inattendue et inoubliable impression, pénétrer là pour la première fois ! Un dédale de sanctuaires sombres, de toutes les époques, de tous les aspects, communiquant ensemble par des baies, des portiques, des colonnades superbes – ou bien par de petites portes sournoises, des soupiraux, des trous de cavernes. Les uns, surélevés, comme de hautes tribunes où l’on aperçoit, dans des reculs imprécis, des groupes de femmes en longs voiles ; les autres, souterrains, où l’on coudoie des ombres, entre des parois de rocher demeurées intactes, suintantes et noires. Tout cela, dans une demi-nuit, à part quelques grandes tombées de rayons qui accentuent encore les obscurités voisines ; tout cela étoile à l’infini par les petites flammes des lampes d’argent et d’or qui descendent par milliers des voûtes. Et partout des foules, circulant confondues comme dans une Babel, ou bien stationnant à peu près groupées par nation autour des tabernacles d’or où l’on officie…
Des psalmodies, des lamentations, des chants d’allégresse emplissant les hautes voûtes, ou bien vibrant dans les sonorités sépulcrales d’en dessous ; les mélopées nasillardes des Grecs, coupées par les hurlements des Cophtes … Et, dans toutes ces voix, une exaltation de larmes et de prières qui fond leurs dissonances et qui les unit ; l’ensemble finissant par devenir un je ne sais quoi d’inouï, qui monte de tout ce lieu comme la grande plainte des hommes et le suprême cri de leur détresse devant la mort…
La rotonde à très haute coupole, où l’on pénètre d’abord et qui laisse deviner, entre ses colonnes, le chaos obscur des autres sanctuaires, est occupée en son milieu par le grand kiosque de marbre, d’un luxe à demi barbare et surchargé de lampes d’argent, qui renferme la pierre du sépulcre. Tout autour de ce kiosque très saint, la foule s’agite ou stationne ; d’un côté, des centaines de moujiks et de matouchkas, à deux genoux sur les dalles ; de l’autre, les femmes de Jérusalem, debout en longs voiles blancs, groupes de vierges antiques, dirait-on, dans cette pénombre de rêve; ailleurs, des Abyssins, des Arabes en turban, prosternés le front à terre ; des Turcs, le sabre au poing ; des gens de toutes les communions et de tous les langages…
On ne séjourne pas dans l’étouffant réduit du Saint-Sépulcre, qui est comme le cœur même de cet amas de basiliques et de chapelles, on y défile un à un ; en baissant la tête, on y entre par une très petite porte, en marbre fouillé et festonné ; le sépulcre est là-dedans, enchâssé de marbre, au milieu des icônes d’or et des lampes d’or. En même temps que moi, y passaient un soldat russe, une vieille pauvresse en haillons, une femme orientale en riches habits de brocart ; tous, baisant le couvercle tombal, et pleurant. Et d’autres suivaient, d’autres éternellement suivent, touchant, embrassant, mouillant de larmes ces mêmes pierres…
Aucun plan d’ensemble, dans le fouillis des églises et des chapelles qui se pressent autour de ce kiosque très saint ; il y en a de grandes, merveilleusement somptueuses, et de toutes petites, humbles et primitives, mourant de vétusté dans des recoins sinistres, creusés en plein roc et en pleine nuit. Et, çà et là, le rocher du calvaire, laissé à nu, apparaît au milieu des richesses et des archaïques dorures. Le contraste est étrange, entre tant de trésors amoncelés – icônes d’or, croix d’or, lampes d’or – et les haillons des pèlerins, et le délabrement des murailles ou des piliers, usés, rongés, informes, huileux au frottement de tant de chairs humaines.
Tous les autels, de toutes les confessions différentes, sont tellement mêlés ici, qu’il en résulte de continuels déplacements de prêtres et de cortèges ; ils fendent les foules, portant des ostensoirs et précédés de janissaires en armes qui frappent les dalles sonores du pommeau de leur hallebarde… Place ! ce sont les Latins qui passent, en chasuble d’or… Place encore ! c’est l’évêque des Syriens, longue barbe blanche sous une cagoule noire, qui sort de sa petite chapelle souterraine… Puis, ce sont les Grecs aux parures encore byzantines, ou les Abyssins au visage noir… Vite, vite, ils marchent dans leurs vêtements somptueux, tandis que, devant leurs pas, les encensoirs d’argent, que des enfants balancent, heurtent la foule qui se bouscule et s’écarte. Dans cette marée humaine, une espèce de grouillement continu, au bruit incessant des psalmodies et des clochettes sacrées. Presque partout, il fait si sombre qu’il faut avoir, pour circuler, son cierge à la main, et, sous les hautes colonnes, dans les galeries ténébreuses, mille petites flammes se suivent ou se croisent. Des hommes prient à haute voix, pleurent à sanglots, courant d’une chapelle à l’autre, ici pour embrasser le roc où fut plantée la croix, là pour se prosterner où pleurèrent les saintes Marie et Madeleine ; des prêtres, tapis dans l’ombre, vous appellent d’un signe pour vous mener par de petites portes funèbres dans des trous de tombeaux ; des vieilles femmes aux yeux fous, aux joues ruisselantes de larmes, remontent des souterrains noirs, venant de baiser des pierres de sépulcres…
http://www.terreentiere.com/medias/albums/pelerinages/israel-jerusalem/pelerinage-jerusalem.aspx
[…]      9 avril          A mi-chemin de Jéricho et de Jérusalem, nous faisons halte au caravansérail, où il y a foule aujourd’hui. Un caravansérail, c’est surtout une sorte de citadelle pour abriter les voyageurs et leurs montures contre les pillards des chemins. Du Levant au Moghreb, ils se ressemblent tous : une cour, un carré d’épaisses murailles garnies d’anneaux de fer pour attacher les bêtes ; sur l’une des faces intérieures, un vaste hangar pour abriter les hommes, et, près de la porte d’entrée, la tanière des gardiens du lieu, avec de petits fourneaux primitifs pour faire du café aux passants.
Des bêtes sellées, de toute classe et de toute espèce, encombrent ce caravansérail de la route de Jéricho. Il en entre et il en sort à chaque instant, avec des ruades et des écarts : chevaux de touristes à selle anglaise, ou chevaux ébouriffés, à grande selle arabe, les flancs et la poitrine surchargés de franges de toutes couleurs : longs dromadaires majestueusement bêtes ; mules aux harnais bariolés de perles et de coquilles ; ânons modestes des plus pauvres pèlerins ; pauvres ânons dépenaillés ayant sur le dos des vieilles toiles et des vieilles besaces. Et tout cela se mêle, s’entrave les pieds, s’affole et crie.
Sous le hangar qui regarde cette cour, une centaine de personnes s’empressent à déjeuner, avec des provisions apportées, bien entendu, le caravansérail ne fournissant que l’eau fraîche, le café, le narguilhé et la protection de ses murs. Les uns mangent sur des tables ; les autres, qui n’en ont plus trouvé, s’arrangent par terre. Groupes presque élégants de touristes anglais ou américains. Groupes plus humbles de pèlerins grecs. Amas de pèlerins russes, têtes de vieux braves avec des médailles à la poitrine, faisant bouillir par terre, sur des feux de branches, des petites soupes au pain noir. Beaux guides syriens, tout brodés de soie, poseurs, avec des cheveux à la Capoul [un ténor aussi célèbre pour sa coiffure que pour sa voix] échappés du turban, en coquetterie avec les dames touristes des agences. Et des Turcs et des Serbes. Et des prêtres, qui déjeunent en tenant leurs ânons par la bride. Et des moines blancs et des moines bruns. Et des Bédouins mangeant avec leurs doigts comme au dessert, déchiquetant, à belles dents blanches, d’immondes débris de poulets.
A la table voisine de la nôtre, sont assises des jeunes femmes maronites ; les unes en costume encore un peu national, long manteau de velours et d’hermine, cheveux pris dans un mouchoir pailleté ; les autres, hélas ! en chapeau à fleurs, habillées comme, il y a cinq ou six ans, les grisettes de France ; charmantes quand même à force d’être fraîches, d’avoir de grands yeux. Et un échange amical de dattes et d’oranges s’établit entre notre tablée et la leur, tandis que nous faisons passer des tranches de pain blanc à de bons vieux moujiks accroupis à nos pieds.
Vraiment, pour rencontrer si étrange et si cordiale Babel, il faut venir, en temps de pèlerinage, sur les routes de Palestine…
Et, dans quelques jours d’ici, après les fêtes de Pâques, ce caravansérail va se retrouver, pour de longs mois, silencieux et vide, sous un soleil devenu dévorant.
[…]   10 avril              Visité, pendant la matinée, le Trésor des Latins.
C’est dans des sacristies dépendantes de la grande église franciscaine, un amas de richesses. Depuis le Moyen Age, des rois, des empereurs, des peuples, n’ont cessé d’envoyer des présents magnifiques vers cette Jérusalem dont le prestige immense est aujourd’hui si près de mourir.
On nous montre de grands revêtements d’autel qui sont des plaques d’argent et d’or ; des flambeaux d’argent hauts de dix pieds ; des croix de diamant et des ciboires d’or émaillé ; une exposition pour le Saint-Sacrement, en or et pierreries, offerte jadis par un roi de Naples et pouvant valoir de quatre à cinq millions.
Dans des séries d’armoires, des costumes sans prix, pour les prêtres, s’alignent, enveloppés de mousselines et étiquetés : don de la république de Venise; don de l’Autriche ou don de l’Italie. Rigides et somptueuses choses, qui semblent brodées par des fées patientes, dans toute la magnificence et la pureté des différents styles anciens. Le dernier des dons de la France est une suite d’ornements, brodés d’abeilles d’or en haut relief sur drap d’or, qui ne servirent qu’une fois, le jour du mariage de Napoléon III, à Notre-Dame de Paris. Il y a une vénérable chasuble alourdie de cristal de roche et de pierres fines, qui paraît dater des croisades. Une autre, qui date de la Renaissance espagnole – et qui est loin d’être la plus belle de cette collection prodigieuse – vient de rentrer ces jours-ci au Trésor : on l’avait envoyé réparer dans un couvent de nonnes, et la réparation, qui a coûté quinze mille francs, a duré cinq années.
Une fois l’an, à tour de rôle, chacun de ces jeux de costumes est porté par les prêtres, pendant les pompes asiatiques déployées au Saint-Sépulcre.
Et tant de pièces précieuses ont déjà disparu, nous disent les aimables gardiens de ces merveilles ; les unes, enfouies en terre, pendant les sièges, dans des cachettes qui n’ont plus été retrouvées ; les autres, enlevées pendant les pillages ; les autres encore – des évangiles, des étoles -, brûlées pendant la terreur des pestes, parce qu’elles avaient été touchées par des prêtres contaminés…
Alors, en les écoutant dire, devant ces amas de soieries et de dorures qu’ils déploient si complaisamment pour nous, notre pensée plonge, une fois de plus, au milieu des tourmentes superbes des vieux temps. D’ailleurs, dans cette ville entière, on sent se dégager de ce que l’on voit, de ce que l’on touche, et même sourdre mystérieusement du sol où l’on marche l’âme d’un passé colossal, tout de magnificence et d’épouvante…
Ces prélats de Jérusalem, si accueillants, auxquels on dit sans sourire : Votre Grandeur, Votre Béatitude, ou même Votre Paternité Révérendissime, semblent – du fait même qu’ils sont ici, dans ces vieilles églises et ces vieilles demeures poussiéreuses, observant des rites surannés – être redevenus des hommes du Moyen Age. On ne peut leur en vouloir, à eux-mêmes, de suivre des errements séculaires ; mais de quelle étrange façon les catholiques et les orthodoxes ont compris la grande leçon de simplicité que Jésus est venu donner au monde ! Certes, ils sont intéressants, ces prélats ; leurs cérémonies, leurs monuments et leurs trésors font revivre les époques de la foi aveugle et souveraine. Mais, tout ce passé des cultes magnifiques, chacun sait de reste qu’il a existé, et d’ailleurs il ne prouve rien ; sa reconstitution ne peut être qu’un vain amusement pour l’esprit. Derrière ce Christ conventionnel, que l’on montre ici à tous, derrière ce Christ trop auréolé d’or et de pierreries, trop rapetissé pour avoir passé pendant des siècles à travers tant de cerveaux humains, la vraie figure de Jésus s’efface maintenant à mes yeux plus que jamais ; il me semble qu’elle fuit davantage, qu’elle est plus inexistante. Durant les premières heures émues de l’arrivée, à Bethléem et au Saint-Sépulcre, sous le seul rayonnement de ces noms magiques, il s’était fait en moi comme un réveil de la foi des ancêtres…
Ensuite, c’est dans la mélancolique campagne, ou dans les ruines exhumées des voies hérodiennes, qu’un reflet de Lui encore m’était apparu ; mais quelque chose de déjà plus terrestre, d’à peine divin et d’à peine consolant… Et maintenant, c’est fini… Aujourd’hui, en rentrant à Jérusalem, après ces trois jours d’absence, j’ai revu froidement le lieu du Grand Souvenir – et ma visite au Trésor des Franciscains, sans que je puisse m’expliquer pourquoi, achève de me glacer le cœur.
Pendant notre courte absence, il est arrivé ici chaque jour des pèlerinages nouveaux. C’est l’époque de la grande animation de Jérusalem. De tous côtés, les foules accourent et les églises se parent, pour la fête de Pâques qui sera bientôt. Les rues étroites sont encombrées de gens de tous les pays du monde. Il passe des cortèges de pèlerins chantant des cantiques, des cortèges de petits enfants grecs, psalmodiant à voix nasillarde et haute ; des processions se croisent avec des défilés de mules aux harnais brodés de coquillages, dont les innombrables clochettes sonnent comme des carillons d’église; et, conduits par des Bédouins sauvages, des chameaux entravent le tout, grande bêtes inoffensives et lentes, accrochant les devantures des vendeurs de croix ou de chapelets avec leurs fardeaux trop larges. L’odeur des encens que l’on brûle est partout dans l’air. Et le son grave, le son étrange des trompettes turques perce la vague clameur d’adoration qui s’échappe des chapelles, des couvents et des rues, toujours plus grande aux approches de cette Pâques des Grecs, et qui sera, au Saint-Sépulcre, une fête semi-barbare et que j’aime mieux fuir… Plutôt, je m’en irai là-bas chercher le souvenir du Christ, dans les petites villes de Galilée, ou sur les bords déserts de ce lac de Tibériade où il a passé la majeure partie de sa vie. Jérusalem est trop idolâtre pour ceux dont l’enfance a été illuminée par les purs Évangiles ; les yeux peuvent s’intéresser à son formalisme pompeux, comme d’ailleurs au coloris des choses de l’islam, mais c’est aux dépens des pensées profondes… Le Christ, le Christ de l’Évangile, en somme j’étais venu pour lui seul, comme les plus humbles pèlerins, amené par je ne sais quelle naïve, et confuse, et dernière espérance de retrouver ici quelque chose de lui, de le sentir un peu revivre au fond de mon âme, ne fût-ce que comme un frère inexplicablement consolateur… Et ma détresse aujourd’hui se fait plus morne et plus désespérée, de ce que, même ici, son ombre achève pour moi de s.’évanouir…
Le Gethsémani ! Depuis tant d’années j’avais rêvé que j’y viendrais passer une nuit de solitude, de recueillement suprême, presque de prière… Et je n’ose plus, et, et je remets de soir en soir, redoutant trop de ne rencontrer là, comme ailleurs, que le vide et la mort…

[1° mai.           Baalbek]         Une heure encore, et nous avons enfin l’apparition de la ville de Baal.

Dans les plaines dénudées et grisâtres d’en bas, où nous descendons par des sentiers en lacets, verdit une oasis d’arbres du Nord, de peupliers et de trembles ; on dirait presque un petit morceau de notre France, si ce n’était une chose qui s’élève au-dessus de ces bois printaniers, géante, svelte et haute : la colonnade du temple du Soleil ! [de fait, celui de Jupiter Héliopolitain, 88 m. de long sur 48 de large, date du I° siècle avant notre ère].

Six colonnes seulement, [sur 54, de 20 m de haut] supportant une frise brisée ; il ne reste debout que cela d’un temple qui fut une des plus étonnantes merveilles du monde ; mais c’est encore une ruine souveraine. Dès l’abord et de si loin, on a conscience de ce qu’il y a de surhumain dans ses proportions : elle dépasse par trop ce qui l’entoure ; les plus grands arbres ont l’air d’herbages à ses pieds. Et au-dessous, dans la verdure, sont d’autres masses colossales, des débris déjà terriblement grandioses, qu’elle écrase pourtant de toute sa taille ; des murs, des colonnes, des temples de dieux antiques.

Une mélancolie immédiate, soudaine comme un trait qui frappe, est venue à nous de ces immenses ruines un peu roses, isolées aujourd’hui dans la plaine vide et morte, surgissant au-dessus de leur bois de peupliers avec une si inutile splendeur.

On dirait le fantôme même du vieux paganisme magnifique, cette colonnade du temple du Soleil, qui se tient là-bas dans l’air, trop grande, démesurée comme une vision, en avant des cimes du Liban neigeux, très blanches ce soir sur les obscurités du ciel…

Baalbek (en syriaque : ville de Baal) a des origines presque inconnues. On ne sait pas exactement quels hommes l’ont fondée, quels hommes y ont construit, il y a des temps incalculables, un monstrueux sanctuaire de Baal en pierres cyclopéennes – base presque indestructible qui devait supporter, des siècles plus tard, les grands temples à colonnes bâtis par Antonin le Pieux et Caracala.

Comme Damas, elle dut la vie sans doute à son oasis et à ses eaux courantes, qui étaient là dès les premiers temps humains ; et sa position entre Tyr et Palmyre, sur une des routes les plus fréquentées du vieux monde, avait dû en faire un centre de commerce et de richesse. Mais son histoire demeure singulièrement ignorée.

Au commencement de l’ère chrétienne, elle eut des églises, des évêques et des martyrs ; quand elle fut devenue sarrasine, les croisés la pillèrent ; plus tard, elle subit l’invasion d’Houlagoû et celle de Tamerlan ; puis elle déclina peu à peu, comme tant d’autres villes orientales, et s’éteignit. Elle n’est plus aujourd’hui qu’une misérable bourgade, et les tremblements de terre, les continuelles luttes entre les maronites de la plaine et les Druzes de la montagne achèvent de la détruire.

En approchant, nous distinguons bientôt la Baalbek de nos jours : quelques maisonnettes, les unes arabes, les autres semi-européennes ; tout cela si pauvre et si petit, village de nains sous les pieds des grands temples silencieux !

Les lacets par lesquels nous descendions aboutissent à une voie carrossable, qui court dans la plaine et qui vient de Beyrouth. Par là, nous nous en irons demain, en deux étapes, jusqu’au navire qui nous emportera ; de l’instant où nous avons mis pied sur cette route facile, c’est donc fini pour nous des sentiers de Palestine et de Syrie, ou des battues, des pistes du désert auxquelles nous nous étions habitués depuis notre départ d’Égypte.

A l’entrée de Baalbek, deux ou trois campements de bandes Cook ; des petits hôtels levantins ; une horrible école anglaise à toit rouge, et des voitures qui arrivent, amenant des touristes aux grandes ruines – aujourd’hui prostituées à tous.

Sans descendre de cheval, nous passons devant nos tentes déjà montées et nous traversons la Baalbek contemporaine, pour nous rendre, avant la tombée du crépuscule, au temple du Soleil.

Deux choses en chemin nous arrêtent. D’abord une grande mosquée qui fut construite avec des débris de temples ou d’églises, avec des colonnes disparates, de tous les marbres, de tous les styles; ensuite, délaissée, rendue au plein vent, aux herbes, aux ronces ; des brebis et des ânons y broutent ce soir, sous les arceaux magnifiques. Puis, au milieu de frais ruisseaux, dans un bocage de peupliers où jadis les nymphes devaient venir, les restes d’un temple de Vénus, qui a les lignes courbes, les guirlandes, les coquilles, toute la grâce un peu maniérée et féminine de notre XVIII° siècle occidental.

Enfin, pénétrant au cœur de l’oasis, dans les grands vergers à l’abandon, traversant des ruisseaux et des éboulements de pierres, nous atteignons le pied des grandes ruines.

Elles se présentent à nous, dans leur énormité écrasante, sous l’aspect d’une citadelle de géants, de tous côtés murée et sans ouverture nulle part. Ce sont les premiers Sarrasins qui ont fait de cette acropole des dieux, jadis accessible à tous par des escaliers de marbre, une imprenable forteresse, en détruisant les marches, en murant les propylées et toutes les issues secondaires.

On entre là aujourd’hui par une vieille porte ferrée et basse qu’un gardien turc vous ouvre au prix d’un medjidieh par tête, et qui paraît ne donner accès que dans les souterrains de l’acropole.

Ce seuil franchi, on est, au milieu d’une obscurité de caverne, chez le vieux Baal, dans un lieu d’adoration qui remonte à cette période des Grandes Pierres, commune à toutes les races commençantes.

Deux couloirs parallèles, longs d’une centaine de mètres, et un troisième transversal, tous formés par des alignements de blocs cyclopéens de huit ou dix mètres de face : construction faite pour les durées infinies et qui a déjà vu des millénaires passer sans en être aucunement dérangée. Jadis, sans doute, ces avenues étaient à ciel libre ; le Dieu Fécondant et Pourrisseur y laissait tomber, pendant les étés des âges lointains, sa plus jeune et plus dévorante lumière. Puis, dans la suite des siècles, elles ont été recouvertes de lourdes voûtes, les unes romaines, les autres plus anciennes encore, de façon à composer une sorte de ténébreux sous-sol pour les temples des époques postérieures, consacrés au même maître éternel qui avait seulement changé son nom phénicien de Baal contre celui d’Hélia. C’est au moment où s’élevaient ces prodigieux sanctuaires nouveaux que ce lieu s’est passagèrement appelé Héliopolis, la Ville du Soleil ; mais nulle part en Orient, des appellations gréco-romaines n’ont pu tenir contre les noms primitifs, et, à la longue, Héliopolis est redevenue Baalbek.

Au sortir de ces avenues terribles, on débouche dans l’acropole, parmi les grandes ruines, sur une sorte d’esplanade vaste comme une ville, où gisent pêle-mêle des débris d’édifices surhumains ; on est au milieu d’une confusion de choses trop magnifiques, ruinées, penchées, renversées – toutes de proportions si immenses qu’on ne comprend ni comment les hommes ont pu les créer, ni comment, après, le temps a pu les détruire ; d’incomparables murailles sculptées sont encore debout et des colonnes absolument géantes se dressent dans le ciel, soutenant en l’air des lambeaux de frise. Tout cela était d’une beauté et d’une puissance que nous ne connaissons plus ; tout cela était bâti en blocs monstres qu’on avait appareillés et rangés avec une symétrie merveilleuse ; des monolithes égaux, de douze ou quinze mètres de hauteur, formaient les montants superbes de portes ; des masses, que toutes nos petites machines modernes arriveraient à peine à remuer, hissées effroyablement les unes par-dessus les autres, composaient les linteaux, les corniches ou les voûtes. Auprès de telles choses, toutes les constructions dont nous sommes orgueilleux, nos palais, nos forteresses, nos cathédrales, semblent des œuvres mesquines et passagères, faites de cailloux, de miettes assemblées. Devant ces travaux de Titans, on est oppressé par la conscience de son infime petitesse, par le sentiment de l’impuissance où seraient les hommes de ce siècle, non seulement à rien produire de pareil, mais même à rien réparer, à rien relever dans ce chaos de décombres trop lourds.

Le lieu est solitaire, d’une désolation et d’un silence infinis. Là-bas, un berger bédouin passe comme un petit pygmée étrange sur une corniche de temple ; quelques chèvres, grimpées sur des sculptures précieuses, broutent l’herbe des ruines et, au loin, la chaîne du Liban toute blanche de neiges apparaît entre les colonnes brisées, au-dessus des amoncellements de grandes pierres. L’ensemble est terrifiant sous les nuages sombres.

Pour comprendre un peu le plan général de ces temples, dont on ne saisit d’abord que la confusion et la grandeur, il faut se rendre, à travers le désarroi des choses, jusqu’à l’extrémité est de l’acropole, où jadis se trouvaient les entrées, puis revenir sur ses pas, suivre ainsi la route que prenaient les adorateurs des anciens dieux pour pénétrer jusqu’aux plus immenses sanctuaires du fond.

Ces entrées, ces propylées magnifiques, auxquelles on devait accéder autrefois par un escalier monumental, ont été murées il y a quelque mille ans par les Sarrasins, avec des morceaux, des bribes encore énormes des temples intérieurs ; puis, ce rempart, composé de fragments si dissemblables, a été mutilé par les sièges et les assauts ; et les grands tremblements de terre sont venus enfin, qui ont secoué comme jouets d’enfants ces choses fabuleuses, qui ont laissé tout cela de travers, disloqué, inquiétant et incompréhensible.

Les Sarrasins, d’ailleurs, ont été, après les chrétiens des premières époques, les principaux destructeurs humains de cette acropole unique au monde, qui semblait taillée pour ne jamais finir ; avec une hostilité acharnée et un dédain irréductible, ils ont travaillé pendant des siècles à renverser et à changer, effaçant à coups de hache les fines sculptures à leur portée, tirant à balle et à boulet contre celles des hautes voûtes, faisant sauter la mine au pied des majestueuses colonnes pour prendre le plomb et le fer qui les boulonnaient. Puis, partout, ils ont surélevé les murailles extérieures, pour s’enfermer ici dans une plus sûre forteresse ; au-dessus des corniches antiques, des élégantes frises, ils ont hissé des blocs de démolition pour former leurs traditionnels créneaux pointus. Et c’est étrange, dans ces constructions où des races si différentes ont mis la main, au cours des âges, de constater une dégénérescence de la force humaine, rien que par la dimension des pierres employées : d’abord, celles d’en dessous, les cyclopéennes, sortes de roches à jamais immuables aujourd’hui, apportées on ne sait comment par les premiers hommes ; celles du milieu ensuite, mises par les Romains, encore très effrayantes pour nous, mais déjà bien moindres ; puis celles d’en haut, ajoutées par les musulmans d’autrefois, plus petites encore, bien que dépassant celles de nos misérables bâtisses modernes…

Après ces propylées, après ces grandes entrées pompeuses, qui n’existent plus mais dont on peut reconstituer encore les aspects, on pénètre successivement dans deux gigantesques cours ; la première hexagonale, de soixante-dix mètres de diamètre ; la seconde, rectangulaire, de cent à cent cinquante mètres de côté ; toutes deux d’une égale splendeur. Leurs murailles hautes et profondes – en pierres de grand appareil, il va sans dire – se composent alternativement de parties droites ou de parties courbes qui forment comme des demi-rotondes, et sont ornées de deux étages de niches aux frontons droits, ou arrondis, ou contournés en coquille ; toutes ces niches, sculptées magnifiquement, devaient être ornées de deux de ces colonnes en granit rouge dont le sol est jonché, et renfermer des statues aujourd’hui détruites. Et à la frise supérieure de ces enceintes, au-dessus de tout, courent d’interminables guirlandes en haut relief, de feuillages, de fleurs et de fruits. Cela est déjà un monde, représentant une étonnante dépense de matière et de force, ayant épuisé sans doute la vie d’une légion d’hommes pendant des années. Mais ce n’est encore que le quartier des prêtres, que le vestibule des dieux.

Ces deux cours franchies, on arrive enfin devant les grandes merveilles du fond : à gauche, le temple monstrueux de Jupiter, et, juste en face, dans l’alignement même des propylées, l’inimaginable temple du Soleil, dominant tout de sa stature souveraine, élancé et presque aérien, avec sa svelte colonnade de vingt à vingt-cinq mètres – presque deux fois haute comme les plus hautes maisons de nos villes européennes.

De ces deux temples, le moins détruit est celui de Jupiter, sans doute parce qu’il était plus trapu, plus lourdement assis sur ses bases éternelles, plus résistant aux assauts des hommes et aux secousses du sol.

Devant l’entrée, gisent des amas de débris monstrueux, tronçons monolithes des colonnes, blocs énormes tombés des voûtes. Mais presque toute la cella, une grande partie de la colonnade du péristyle et de celle du pronaos subsistent encore. C’est un temple périptère, d’ordre corinthien ; ses corniches, ses frises sont sculptées à profusion avec un goût presque toujours exquis ; des feuillages, des fleurs courent en guirlandes infinies sur ses effroyables pierres ; au sommet de ses colonnes gigantesques, les acanthes de Corinthe se contournent comme de grandes plumes élégantes. À la voûte du péristyle, on voit encore des figures de dieux, de déesses ou d’empereurs, que les Sarrasins ont à demi effacés en les criblant de balles. Le portique, aujourd’hui déséquilibré et menacé d’une chute prochaine, a dû être une rare merveille ; il a de douze à quinze mètres de haut et il est encadré d’un admirable amas de feuillages, de voûtes, de guirlandes que soutiennent des génies ailés ou des aigles orientales… Et le temple tout entier, malgré son délabrement extrême, porte encore au recueillement profond, éveille encore le sentiment du grand mystère…

Pour nos âmes modernes, tant altérées d’une foi, d’une espérance qui s’enfuient, il y a d’ailleurs un surcroît de trouble à constater que le dieu chimérique d’ici, dont le nom est aujourd’hui pour faire sourire, a pu avoir en son temps de tels sanctuaires solennels dégageant, encore plus que nos églises, l’imprécise épouvante religieuse : illusion décidément, illusion et néant que cette épouvante-là, simple jeu des aspects, des formes sévères, et, sur les êtres très petits que nous sommes, simple impression des choses trop grandes…

Plus haut encore, dans des proportions plus inusitées et plus surhumaines, se dressait l’autre, le temple du Soleil. De celui-là, il ne reste debout que les six colonnes désolées, avec leur lambeau de frise – celles qui sont visibles de si loin, des plaines, des montagnes, des déserts d’alentour ; probablement, du reste, elles s’affaisseront bientôt tant elles sont minées par la base et disjointes. Tout l’emplacement qu’occupait ce temple, long d’environ trois cents pieds, est la partie la plus bouleversée des ruines, la plus jonchée de débris de toute sorte, la plus confuse aujourd’hui sous l’émiettement des grandes pierres ; des tronçons de colonnes, monolithes de deux mètres de diamètre, sur six ou huit mètres de hauteur, y sont couchés dans toutes les directions – et on se promène là comme au milieu d’une forêt géante, après quelque ouragan destructeur des arbres.

Et derrière enfin, fermant l’acropole, s’élève la muraille cyclopéenne dont on ne sait plus l’âge, dont on ne s’explique plus la construction prodigieuse et où se superposent des pierres taillées de vingt mètres de long, qui, mises debout, seraient hautes comme des tours. C’était le rêve des vieux peuples disparus, de bâtir de telles enceintes – qui, suivant les lieux et les temps, se sont appelées Téménos ou Haram – comme pour fixer là leurs dieux et établir immuablement une sorte de cœur de la patrie. Elles représentent, ces enceintes-là, un des plus anciens et des plus formidables efforts de l’homme pour essayer de durer. Presque toutes subsistent encore, des millénaires après l’anéantissement ou la transformation des races dont elles étaient le naos ; mais leur vieux sol sacré a changé tant de fois de dieux et de maîtres, qu’on ne se rappelle plus les noms des premiers – les noms enfantins et rudes qu’elles étaient destinées à perpétuer…

Il y a des vestiges de tous les âges, dans l’acropole immense où nous restons à errer jusqu’à la tombée du soir ; les ruines d’une basilique chrétienne, bâtie aux premiers siècles pour purifier ce repaire de Baal, et les ruines d’une citadelle du Moyen Age où les Sarrasins avaient patiemment ciselé sur les portes leurs fines et invariables stalactites.

Et les murailles, les sculptures, sont criblées de noms de visiteurs, de toutes les époques et de toutes les nations ; sur les feuilles d’acanthe, sur les rubans qui enroulent les guirlandes, sur les écailles des serpents qui se tordent autour des têtes de Méduse, sont gravées des signatures européennes ou asiatiques ; nous trouvons réunies celles des officiers français qui vinrent ici faire l’expédition de 1860 après les massacres de Damas – et, au fond du temple de Jupiter, celle de l’empereur Don Pedro d’Alcantara [le roi du Brésil], à côté du chiffre et de la couronne du grand-duc Nicolas de Russie.

Elle est très frappante, l’obstination qu’ont mise autrefois les hommes fanatisés, tant chrétiens que musulmans, à dégrader et démolir ces incomparables temples. Et, comme s’il fallait absolument qu’ils fussent détruits, les tremblements de terre, seuls assez forts pour agir vite contre des masses aussi superbes, se sont aussi acharnés là, de siècle en siècle, secouant tout comme avec la main, renversant en une seconde les rangées formidables des colonnes, qui devaient s’abattre les unes sur les autres avec de grands bruits de cataclysme.

Devant le chaos d’aujourd’hui, on a conscience de l’irrémédiable de tels anéantissements ; tous nos petits constructeurs d’églises ou de palais s’agiteraient ici en vain, comme d’impuissantes fourmis ; les blocs tombés et confondus ne se relèveraient plus…

Le crépuscule nous prend, très hâtif sous le ciel noir. La blancheur des neiges du Liban, aperçues entre les colonnes des temples, devient lugubre au milieu de cet assombrissement de toutes les choses. Le berger bédouin, qui tout à l’heure se promenait en pygmée sur les hautes frises corinthiennes, rassemble ses chèvres en jouant de la flûte, et, quand il est parti, le silence profond de chaque soir se fait dans les ruines…

En Judée aussi, elles étaient partout, les grandes ruines muettes ; mais, pour la plupart, évoquant des souvenirs de la Bible ou du Christ. A Jérusalem, dans tout cet antérieur plein de tourments que racontaient les pierres, le Christ, presque toujours, occupait la première place ; sous les fanatismes, sous les erreurs, sous les idolâtries, c’était Lui encore que l’on retrouvait à chaque pas. Et, à le sentir si solidement assis dans les passés humains, peut-être se fortifiait d’une manière latente au fond de nous-mêmes, au lieu de s’évanouir, l’illusion encore douce, transmise par les ancêtres, d’une protection suprême émanant de lui…

Mais ici s’affirment, deviennent comme palpables les ferventes et les grandioses adorations pour les dieux puérils qui l’avaient précédé d’un nombre incalculable de siècles ; alors, plus qu’ailleurs, l’esprit s’inquiète du pourquoi de ces grossiers tâtonnements aux origines, de l’inanité primitive des religions, du néant des anciennes prières. Et, dans les magnificences de cette ville de Baal, le cycle de notre pèlerinage se ferme sombrement…

Le vent a sifflé toute la nuit, un vent glacé par son passage sur les cimes blanches.

Au réveil, l’atmosphère balayée est d’une limpidité absolue ; les neiges resplendissent, et svelte, dominatrice, reine, la colonnade du temple du Soleil se dresse là-bas dans l’air ; au-dessus des fraîches verdures neuves des peupliers, au-dessus du temple de Jupiter et de l’amas des grandes ruines, très haut, toute rose et resplendissante sous les rayons d’un nouveau matin, elle se détache en avant du Liban neigeux.

Campés à l’écart comme nous le sommes, nous voyons à peine la Baalbek d’aujourd’hui, infime, presque lilliputienne à côté des restes de la grande, de la Baalbek de Baal. Mais, devant nos tentes, qui se replient une fois de plus pour le changement de chaque jour, passe et défile tout ce qui s’en va aux champs, toutes les bêtes qu’emmènent les bergers, myriades de chèvres noires, ânons, chamelles avec leurs petits – et, ici, il paraît bien humble et bien sauvage, ce train de la vie matinale d’aujourd’hui, auprès des débris qui restent d’un passé d’inconcevable splendeur païenne… Et la colonnade, là-bas, qui a vu lever tant de soleils, qui a regardé tant de commencements de jour, mutilée, triste et grande, regarde encore celui-ci…

Pierre Loti Le désert         Voyages 1872-1913   Bouquins Robert Laffont 1991

22 04 1894                   Paris manque d’eau : Sainjon propose de capter les eaux du Loiret. Duvillard surenchérit : prendre les eaux du lac Léman ! On ne sait pas exactement ce que pouvait craindre le XIX° siècle, mais ce ne sont certainement pas les grands travaux ! Heureusement ceux-là restèrent à l’état de projet.

8 05 1894                   La peste est déclarée à Hong Kong. Alexandre Yersin, installée dans la région, ancien élève de Pasteur va y gagner la célébrité :

C’est vingt ans avant la Première Guerre mondiale, mais déjà la bataille scientifique est aussi politique et les alliances sont les mêmes. Une épidémie de peste en Chine descend vers le Tonkin, parvient en mai à Hong Kong. La grande terreur à la faux se dresse à l’horizon et aussitôt c’est l’hécatombe, la panique chez les Anglais de Kowloon et les Français de Haiphong, dans tous les ports qui entretiennent avec la Chine des liaisons commerciales.

À l’époque de la marche à pied, du cheval, des chars à bœufs aux roues grinçantes et de la marine à voile, la peste avançait au pas et moissonnait devant elle. Vingt-cinq millions de morts en Europe au quatorzième siècle. Les médecins en toge portaient des masques blancs à long bec d’oiseau, bourrés d’herbes aromatiques pour filtrer les miasmes. La terreur est proportionnelle à l’accélération des moyens de transport. La peste attendait la vapeur, l’électricité, le chemin de fer et les hauts navires à coque en fer. Devant la grande terreur en noir, ça n’est plus la faux et son sifflement sur les tiges, c’est la pétarade de la moissonneuse-batteuse lancée à pleine allure au milieu des blés. Aucune thérapie. La peste est imprévisible et mortelle, contagieuse et irrationnelle. Elle sème la laideur et la mort, répand sur le monde le jus noir ou jaune des bubons qui percent sur les corps. La description médicale d’alors, on peut aller la chercher dans le traité des maladies infectieuses du professeur Griesinger de l’université de Berlin paru une quinzaine d’années plus tôt, lequel mentionne que la peste survient dans des populations misérables, ignorantes, malpropres, barbares au degré le plus incroyable.

À Saigon, Yersin emprunte un peu de matériel médical qu’on dépose avec précaution dans une malle cabine, des éprouvettes, des lamelles et un autoclave pour les stériliser. Il retourne à Hanoi et rencontre le docteur Lefèvre, médecin de la Mission Pavie, qui accompagnera l’explorateur du Laos jusqu’à Muang Sing pour délimiter la frontière chinoise. Lefèvre est un politique, et il ne lui cache pas, cher confrère, que la partie ne sera pas simple avec les Anglais. Depuis Bombay jusqu’à Hong Kong, le Raj britannique serait un immense territoire ininterrompu s’il n’y avait cette insupportable épine de l’Indochine française. Les Anglais pour cette raison font appel aux médecins japonais, autant dire aux Allemands, jouent l’Institut Koch contre l’Institut Pasteur.

Cependant un Italien francophile, le père Vigano, un honorable correspondant, un ancien officier d’artillerie décoré à la bataille de Solferino avant d’entrer dans les ordres, une taupe catholique chez les protestants, sourit Lefèvre, est prêt à sauver la mise de la Troisième République en hommage au Second Empire d’avoir assemblé l’Italie. Dans l’esprit de Yersin c’est plus farfelu que la vie des Moïs. Le Suisse et le Rital sont appelés au service de la France. Yersin débarque à Hong Kong à la mi-juin et se rend à l’hôpital de Kennedy Town dirigé par le docteur Lawson.

Depuis son arrivée au port, sous une pluie torrentielle, il a vu des cadavres de pestiférés dans les rues et dans les flaques, au milieu des jardins, à bord des jonques au mouillage. Les soldats britanniques emportent d’autorité les malades et vident leurs maisons, entassent tout et brûlent, versent de la chaux et de l’acide sulfurique, élèvent des murs de brique rouge pour interdire l’accès des quartiers infestés. Yersin prend des photographies, écrit le soir les premières visions d’enfer sous le ciel gris et les averses diluviennes. Les hôpitaux inondés sont inutilement envahis. Lawson ouvre un peu partout des lazarets qui sont des mouroirs, dans une ancienne verrerie et dans le nouvel abattoir en construction, des paillotes réquisitionnées. On jette là des nattes à même le sol qu’on brûlera avec leur occupant. La mort survient en quelques jours. À travers les rideaux de pluie chaude et les bourrasques, roulent au pas des charrettes chargées de cadavres empilés. Je remarque beaucoup de rats morts qui gisent sur le sol. La première note griffonnée par Yersin le soir même concerne les égouts qui dégorgent et les rats en décomposition. Depuis Camus ça semble évident mais ça ne l’était pas. Voilà ce que Camus doit à Yersin quand il écrit son roman, tout juste quatre ans après la mort de celui-ci.

 

Par télégramme, et dans un souci diplomatique, le gouverneur anglais, sir Robinson, a autorisé Yersin à venir étudier la peste à Hong Kong. Mais la mauvaise volonté des Anglais est évidente et c’est pire encore avec les Japonais, l’équipe de Shibasaburo Kitasato, qui entend se réserver les autopsies. Kitasato et son assistant Aoyama ont suivi le cours de Koch. Kitasato et Yersin sont arrivés en Allemagne la même année, Yersin à Marburg et Kitasato à Berlin, où il est resté sept ans auprès du découvreur du bacille de la tuberculose. Lorsque le docteur Lawson leur présente Yersin, qui s’adresse à eux en allemand, ils se marrent sans lui répondre : Il paraît que depuis le temps que je suis allé en Allemagne, j’ai un peu oublié la langue, car au lieu de me répondre, ils rient entre eux.

Kitasato ne peut ignorer le nom de Yersin et sa découverte avec Roux de la toxine diphtérique. Il partage avec le lama Koch une totale hostilité à l’égard de Pasteur et de ses Instituts. Il faut comprendre aussi, dans cette compétition, qu’on sait bien que cette fois on y est. On va découvrir le microbe de la peste si c’est un microbe. Il ne peut plus s’échapper. Et jamais plus l’occasion ne se présentera dans l’histoire de l’humanité d’avoir été le vainqueur de la peste. Quelques semaines de ravages en plus et ce sont des milliers de cadavres en plus à étudier. La seule chance du microbe serait un arrêt brutal et mystérieux de l’épidémie. Yersin et Kitasato savent bien qu’ils doivent à Koch et à Pasteur d’être ici, les deux génies absolus qui furent des Galilée. Ils savent bien qu’ils sont des nains juchés sur les épaules des deux géants. Kitasato a l’avantage du terrain. Aucun cadavre ne sera mis à la disposition de Yersin.

Celui-ci pourrait s’avouer vaincu et reprendre la mer. Le père Vigano est un adepte de ces méthodes vaticanes un peu fourbes que réprouve d’ordinaire un austère protestant vaudois. Pour Yersin, il fait construire en deux jours une case en bambou recouverte de paille près de l’Alice Mémorial Hospital. Voilà pour la résidence et le laboratoire, dans lequel on installe un lit de camp et ouvre la malle cabine, dispose le microscope et les éprouvettes. Vigano graisse la patte des marins anglais chargés de la morgue de l’hôpital où sont empilés les morts en attente du bûcher ou du cimetière et leur en achète quelques-uns. Yersin joue du bistouri. Ils sont déjà dans leur cercueil et recouverts de chaux. J’enlève un peu de chaux pour découvrir la région crurale. Yersin retrouve la jubilation parisienne des éprouvettes, les cerfs-volants. Le bubon est bien net. Je l’enlève en moins d’une minute et je monte à mon laboratoire. Je fais rapidement une préparation et la mets sous le microscope. Au premier coup d’œil, je reconnais une véritable purée de microbes, tous semblables. Ce sont de petits bâtonnets trapus, à extrémités arrondies.

Tout est dit. Nul besoin d’écrire un livre de mémoires. Yersin est le premier homme à observer le bacille de la peste, comme Pasteur avait été le premier à observer ceux de la pébrine du ver à soie, du charbon du mouton, du choléra des poules et de la rage des chiens. En une semaine, Yersin rédige un article qui paraîtra dès septembre dans les Annales de l’Institut Pasteur.

Kitasato, qui prélevait dans les organes et le sang, et négligeait le bubon, décrit le pneumocoque d’une infection collatérale qu’il prend pour le microbe.

Sans le hasard ni la chance le génie n’est rien. L’agnostique Yersin est béni des dieux. Comme le montreront les études ultérieures, Kitasato bénéficie d’un véritable laboratoire hospitalier, et d’une étuve réglée à la température du corps humain, température à laquelle prolifère le pneumocoque, alors que le bacille de la peste se développe au mieux autour de vingt-huit degrés, température moyenne à cette saison à Hong Kong, et température à laquelle Yersin, privé d’étuve, mène ses observations.

En même temps qu’il les envoie à Paris, il remet ses résultats à Lawson qui s’empresse de les communiquer aux Japonais. Yersin s’en plaint mais n’en fait pas une enclume. Il aurait dû être plus réservé. C’est lui qui, après avoir vu mes préparations, a conseillé aux Japonais de rechercher le microbe dans le bubon. Il m’a lui-même assuré, ainsi que plusieurs autres personnes, que le microbe isolé d’abord par les Japonais ne ressemblait pas du tout au mien. Kitasato s’attribue la réussite et lance la polémique scientifique et politique. Mais la preuve sera faite et Yersin, qui n’a jamais connu de père, et jamais ne sera père, se voit au moins attribuer la paternité de la découverte entérinée :

Yersinia pestis.

Il s’enferme encore deux mois dans sa paillote, se penche sur les rats crevés, établit leur rôle dans la propagation de l’épidémie. Suivant l’exemple de Pasteur en Beauce, à la recherche du charbon du mouton, il effectue des prélèvements de terre dans le quartier contaminé de Taypingshang et les décrit pour Calmette. Vous savez que la recherche d’un microbe dans le sol n’est pas chose facile, et que, même si on ne le trouve pas, on ne peut en conclure qu’il n’y en a point. C’est donc dans l’intime persuasion que je ne trouverai rien que j’ai entrepris cette expérience. Il prépare de la terre noire diluée et ensemence des tubes de gélose où baigne un fil de platine. Eh bien figurez-vous que, dans les deux tubes, j’ai obtenu plusieurs colonies de peste et aucun autre microbe étranger.

C’est à titre d’agent sanitaire que les Anglais voudraient maintenant le garder. Les Japonais sont partis. On voit bien que les murs de brique rouge à l’entrée des rues, s’ils bloquent les Chinois, sans doute laissent passer la bestiole. Mais Yersin décide de quitter Hong Kong. Il écrit au gouverneur général à Hanoi. J’estime que le but de ma mission à Hong Kong est atteint, puisque j’ai pu isoler le microbe de la peste, faire les premières études sur ses propriétés physiologiques, et envoyer à Paris un matériel de travail suffisant. Au milieu du mois d’août, il salue sur le port le bon moine-soldat Vigano, rentre à Saigon rédiger son rapport de mission comme celui d’une exploration, restitue le matériel emprunté. Il consigne dans un carnet ses conclusions : La peste est donc une maladie contagieuse et inoculable. Il est probable que les rats en constituent le principal véhicule, mais j’ai constaté également que les mouches prennent la maladie.

En deux mois à Hong Kong c’était plié, la grande histoire de la peste. Il a une autre idée. Il est toujours pressé, Yersin. Comme s’il avait identifié le bacille pour faire plaisir à la petite bande des pasteuriens, comme ça, en deux coups de cuiller à pot, maintenant j’ai mieux à faire, vous finirez bien le boulot, il partage sans retenue pour aller plus vite vers le vaccin et envoie un peu partout des échantillons de son bacille dans des fioles en verre scellées, écrit à Calmette : Je ne suis pas en peine qu’avec M. Roux vous n’arriviez vite à un résultat.

 

Quelques mois plus tard, il inocule le sérum à un malade de Canton :

Guangzhou – Canton – où débarque Yersin est déjà une ville de près de deux millions d’habitants. L’épidémie de peste vient de tuer cent cinquante mille d’entre eux. Yersin apporte avec lui du vaccin de Paris, et celui des chevaux de Nha Trang élaboré par le vétérinaire Pesas. Il entend appliquer le remède de cheval au Chinois, cherche son Joseph Meister, rencontre le consul de France à Canton ou Guangzhou. Il ne lui cache pas que l’innocuité de son vaccin n’est pas prouvée au-delà du cheval.

Le consul se gratte la tempe. Les Chinois, voyez-vous, n’ont pas la mémoire courte, lui explique-t-il. Même si c’est trente-cinq ans après le sac du palais d’Été par la France et l’Angleterre, trente-cinq ans après que ces deux nations ont gagné la Deuxième Guerre de l’opium, et contraint la Chine à ouvrir ses ports au commerce des fumeries, les Français comme les Anglais sont à peine tolérés, et confinés dans des quartiers réservés. Il serait de mauvais goût qu’un long-nez vienne euthanasier ici à la seringue quelques malades. Le consul se gratte la tempe. Il félicite Yersin pour sa découverte, et sa notoriété qui est parvenue jusqu’ici, mais il le prévient qu’il risque de gravement se ramasser, ou bien il lui rappelle, en ce langage diplomatique désuet, que la roche Tarpéienne est bien proche du Capitole.

Yersin, s’il était catholique, on en ferait un saint, on canoniserait illico le vainqueur de la peste, tant il semble que l’histoire soit d’inspiration surnaturelle.

Elle repose cependant sur trois témoignages concordants et indépendants. Celui de Yersin lui-même conservé à l’Institut Pasteur, celui de l’évêque sans doute dans les archives du Saint-Siège, et celui du consul dans celles du Quai d’Orsay. Le diplomate envoie son rapport dans les jours qui suivent : Le vendredi 26 juin, vers onze heures, je reçus la visite du docteur Yersin, qui m’exposa le but de sa mission, et me demanda si je croyais qu’il réussirait à obtenir l’entrée des hôpitaux chinois de pestiférés, et à y essayer l’emploi du sérum curatif qu’il avait découvert. Je ne dissimulai pas au docteur qu’il m’était impossible de l’autoriser à tenter ici les expériences auxquelles il voulait se livrer, expériences que l’hostilité de la population cantonaise contre tout ce qui est européen pouvait rendre très dangereuses pour les Résidents. Je proposai au docteur, avant de quitter Canton, de se rendre avec moi à la mission catholique. »

Les deux hommes y sont reçus par monseigneur Chausse, lequel allait justement appeler un médecin. Il est préoccupé par l’état de santé d’un jeune séminariste de dix-huit ans, Tisé, qui se plaint depuis quelques jours de maux de tête et d’une violente douleur à l’aine. Ce matin la fièvre s’est déclarée et le jeune homme est alité. Ça l’ennuie, monseigneur, déjà qu’il n’en a pas tant que ça, des convertis, et Dieu qui lui reprend celui-là, allez y comprendre quelque chose. On vient de lui administrer l’extrême-onction. On l’a convaincu, le jeune Chinois, que depuis des siècles que les jésuites évangélisent en ces parages, un chinatown a bien eu le temps de s’installer au jardin d’Eden, où les affiches des maisons de thé sont bilingues, mandarin-latin. On prie à son chevet. On attend que lui poussent les ailes blanches idéales.

Yersin : Mgr Chausse me conduit auprès de lui à trois heures de l’après-midi : le jeune Chinois est somnolent, il ne peut se tenir debout sans vertige, il éprouve une lassitude extrême, la fièvre est forte, la langue chargée. Dans l’aine droite, il existe un empâtement très douloureux au toucher. Nous avons bien devant nous un cas de peste confirmé, et la violence des premiers symptômes peut le faire classer parmi les cas graves. »

Le consul : Je ne m’oppose pas à ce que l’inoculation du sérum antipesteux soit faite, à la condition toutefois que l’opération ait lieu hors de la présence de Chinois, et que les détails en seront strictement tenus secrets jusqu’au rétablissement complet du malade. De telle sorte que nous éviterons les ennuis qui pourraient survenir en cas d’insuccès. »

Yersin : À cinq heures, six heures après le début de la maladie, je pratique une injection de 10 cc de sérum. À ce moment, le malade a des vomissements, du délire, signes très alarmants qui montrent la marche rapide de l’infection. À six heures et à neuf heures du soir, nouvelles injections de 10 cc chacune. De neuf heures du soir à minuit, aucun changement dans l’état du malade qui reste somnolent, s’agite et se plaint souvent. La fièvre est toujours très forte et il a un peu de diarrhée. À partir de minuit, le malade devient plus calme et à six heures du matin, au moment où le Père directeur vient prendre des nouvelles du pestiféré, celui-ci se réveille et dit qu’il se sent guéri. La fièvre, en effet, est complètement tombée. La lassitude et les autres symptômes graves ont disparu. La région de l’aine n’est plus douloureuse au toucher et l’empâtement presque effacé. La guérison est si rapide que si plusieurs personnes n’avaient, comme moi, vu le patient la veille, j’en arriverais presque à douter d’avoir traité un véritable cas de peste. On comprendra que cette nuit passée auprès de mon premier pestiféré ait été pour moi pleine d’anxiété. Mais au matin, lorsque avec le jour parut le succès, tout fut oublié même la fatigue. » Yersin est le premier médecin à sauver un pestiféré.

Patrick Deville                     Peste § choléra           Le Seuil 2012

Au début des années 1890, on est aux débuts de la troisième pandémie de peste.  Elle arrive de Mongolie et fait des ravages dans le sud de la Chine. Le 8  mai 1894, le premier cas de peste est identifié à Hongkong par le responsable de l’hôpital civil de la colonie britannique de Hongkong, James Lawson.  La France, inquiète pour ses colonies en Indochine, décide d’envoyer sur place le pasteurien le plus proche, Alexandre Yersin, 31 ans, alors en poste à Saïgon. L’enjeu scientifique est de taille. En plein âge d’or de la microbiologie, et sur fond de rivalité franco-allemande entre Koch et Pasteur, la peste n’a pas encore été étudiée.

Yersin arrive à Hongkong avec son microscope, sa formation pasteurienne et son intuition. Des cadavres noircis, aux membres gangrenés par la maladie, jonchent les rues du quartier dortoir de Tai Ping Shan, déjà insalubre sans épidémie. Le jour même de son arrivée, Yersin y remarque beaucoup de rats morts.  Yersin a montré le rôle essentiel du rat dans la transmission de la maladie, mais c’est Paul-Louis Simond qui trouvera le rôle de la puce, précise Isabelle Dutry.

Le Japonais Kitasato Shibasaburo, célèbre pour ses travaux sur le tétanos au sein de l’équipe de Koch, est arrivé trois jours plus tôt, fort bien accueilli  par Lawson. Yersin, lui, ne reçoit guère d’assistance de l’administration britannique. Ni laboratoire, ni logement, ni accès aux cadavres de l’hôpital de Kennedy Town, chasse gardée de l’équipe japonaise. Il se fait construire une paillote de deux pièces, à proximité de l’hôpital. Un missionnaire italien, le Père Vigano, l’aide à organiser des prélèvements clandestins, en soudoyant les soldats responsables du transport des corps.

Alors que Kitasato cherche le bacille dans le sang, Yersin le traque dans le pus des bubons. Le 20  juin, il a son premier tête-à-tête avec l’agent le plus pathogène de l’histoire de l’humanité. Le bubon est bien net (…). Je l’enlève en moins d’une minute et je monte à mon laboratoire. Je fais rapidement une préparation et la mets sous le microscope. Au premier coup d’œil je reconnais une véritable purée de microbes, tous semblables. Ce sont là  de petits bâtonnets trapus, à extrémités arrondies et assez mal colorés. (…)  Il y a beaucoup de chances pour que mon microbe soit celui de la peste, mais je n’ai pas encore le droit de l’affirmer, écrit-il dans l’une de ses nombreuses lettres retranscrites par l’épidémiologiste Henri Mollaret et l’historienne Jacqueline Brossollet dans Yersin, ou le vainqueur de la peste (Fayard, 1985).

Une semaine auparavant, Kitasato et Lawson avaient déjà crié victoire. Bien que Kitasato ait des doutes sur son échantillon, prélevé onze heures après la mort du sujet, Lawson prévient The Lancet dès le 15  juin 1894 que Kitasato a réussi à découvrir le bacille de la peste. Le journal scientifique mentionne les faits, mais ajoute que les éléments manquent pour former un jugement. Les approximations de Kitasato trahiront son bluff. Yersin, lui, poursuit ses recherches, envoie le bacille par la poste à l’Institut Pasteur à Paris, puis travaille à un sérum anti pesteux avant de passer à autre chose.

Cette découverte historique semble n’avoir été qu’un chapitre dans la vie de cet homme exceptionnellement libre. Il estime avoir fait son petit travail, sans plus de rancune que d’intérêt pour ces gens peu aimables qu’il a croisés lors de son séjour à Hongkong.

Florence de Changy Le Monde 2 juillet 2014

Touche à tout de génie, ce Yersin. Brillant élève de Pasteur, il aura commencé par être médecin à bord des navires des Messageries maritimes, puis se sera offert des milliers d’hectares d’hévéa – qui vont le mettre à l’abri du besoin, mais encore des poules, des cerfs-volants, de la cocaïne, alors utilisée en pharmacie, directeur d’hôpital à Hanoï et de l’Institut Pasteur qui lui est attaché. Son bonheur, ce sera son domaine de Nah Trang, au Viet Nam, là où il avait, entre autres ses hévéas, mais aussi ses laboratoires, bibliothèque.


[1] Il n’est pas inutile de dire ce qu’a représenté ce livre pour ceux qu’intéresse l’architecture. Sorti en 1943 aux États-Unis, sous le titre Foutainhead, il en a été vendu 6 millions d’exemplaires.  Encore aujourd’hui, il s’en vend 100 000 chaque année. Ayn Rand était une juive russe née à Saint Petersbourg en 1905, dans une famille libertaire. King Vidor en fit un film en 1949 : Le Rebelle, avec Gary Cooper.

[2] Il s’agit probablement de ce vent fou là-bas nommé williwoo

[3] Avoir navigué sous le revolin d’une misaine : avoir servi comme matelot, à la voile.


Par l.peltier dans (7 : 1872 à 1907) le 27 mars 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

3 06 1900                  À Chalon sur Saône, gendarmes et soldats escortent deux ouvriers non grévistes à leur travail : lapidés par les grévistes, ils ouvrent le feu : trois grévistes sont tués. Trois gendarmes traduits devant le Conseil de guerre seront acquittés.

10 06 1900                 En Chine, la vieille impératrice douairière Cixi déclare au Grand Conseil que les étrangers doivent être supprimés. La domination croissante des puissances occidentales en Chine,  – dite encore bataille des concessions – peut ainsi avoir lieu : va s’en charger le mouvement des Yi-He-Quan – milices de justice et de concorde – ou encore Boxers, car nombre d’entre eux étaient adeptes d’une boxe sacrée. Leur mot d’ordre : Soutenons les Qing ! Anéantissons l’étranger ! Les hostilités débuteront le 21 juin. Au départ, les Boxers étaient soutenus par 5 à 6 000 impériaux ; face à eux, une poignée d’étrangers rejoints par 3 000 Chinois chrétiens.

Les manifestations les plus évidentes du progrès technique furent les cibles favorites des Boxers : câbles électriques, écoles, voies de chemin de fer, produits d’importation… Leur xénophobie exacerbée prit pour cible en priorité les victimes les plus faciles à combattre : les missionnaires sur lesquels les supplices chinois donneront toute leur mesure, avec, au premier chef, le démembrement. Français aussi bien qu’Anglais se chargeront de faire la publicité de l’affaire : depuis quelques années, les appareils de photo se fabriquaient en grande série et nombre d’étrangers des concessions en possédaient… ces supplices se faisaient sans aucun cérémonial et donc les suppliciés pouvaient être approchés sans difficulté… on verra publiées des séries de cartes postales sur ce seul thème, avec au verso le très rituel bon souvenir de Shangaï ! Le démembrement sera aboli le 24 avril 1905.

Les Boxers ne seront arrêtés que deux mois plus tard par une armée occidentale, commandée par le feld-maréchal allemand Albert von Waldersee. Les Russes se livreront à un massacre sur les Chinois de Blagovechtchensk, où 3 000 d’entre eux furent noyés dans l’Amour. Le bataillon indien de l’armée anglaise ne fut pas tendre non plus. La cour s’était enfuie au Chen-si, Cixi déguisée en paysanne. La défaite sera concrétisée par le protocole des Boxers, le 7 septembre 1901, au terme duquel la Chine, représentée par Li Hung Chang, devait payer une indemnité de 450 millions de taëls [266 millions d’€, 12 fois le revenu annuel de l’Empire] ; les meneurs seront autorisés à se suicider, les subalternes exécutés.

Trois ans plus tard, Cixi rentrait à Pékin, remerciant les étrangers qui lui avaient épargné des humiliations et permis de revenir d’une tournée d’inspection. Empressée, diserte, enjôleuse, charmante, habile, elle confirmait ou entreprenait ce qu’elle avait condamné trois ans plus tôt.

A l’occasion de son soixante-dixième anniversaire (21 juin 1904), elle amnistiait et rétablissait dans leurs grades tous les réformistes, sauf K’ang Yeou-wei, Lean K’i-tch’ao et le Cantonnais Sun Yat-sen.

Roger Levy Histoire Universelle La Pléiade 1986

En matière de supplice, les Chinois étaient loin de détenir un monopole… nos rois, nos églises, nos maîtres d’esclaves y avaient eux aussi apporté un perfectionnement certain. Les Marocains semblent tout de même être parvenus sur une sorte de lugubre sommet :

C’est le barbier du sultan qui est chargé du supplice du sel, de tradition fort ancienne. Dans un lieu public, sur la place du marché de préférence, on lui amène le coupable, garrotté solidement. Avec un rasoir, il lui taille à l’intérieur de chaque main, dans le sens de la longueur, quatre fentes jusqu’à l’os. En étendant la paume, il fait ensuite bailler le plus possible les lèvres de ces coupures saignantes, et les remplit de sel. Puis il referme la main ainsi déchiquetée, introduit le bout de chaque doigt replié dans chacune des fentes, et pour que cet arrangement atroce dure jusqu’à la mort, coud par-dessus le tout une sorte de gant bien serré, en peau de bœuf mouillée qui se rétrécira encore en séchant. La couture achevée, on ramène le supplicié dans son cachot, où, par exception, on lui donne à manger, pour que cela dure. Dès le premier moment, en plus de la souffrance sans nom, il a cette angoisse de se dire que ce gant horrible ne sera jamais retiré, que ses doigts engourdis dans la plaie vive n’en sortiront jamais, que personne au monde n’aura pitié de lui, que ni jour ni nuit il n’y aura trêve à ses crispations, ni à ses hurlements de douleur. Mais le plus effroyable, à ce qu’il paraît, ne survient que quelques jours plus tard, quand les ongles, poussant au travers de la main, entrent toujours plus avant dans cette chair fendue… Alors, la fin est proche : les uns meurent du tétanos, les autres parviennent à se briser la tête contre les murs…

Pierre Loti Au Maroc 1889

13 06 1900                  À Pékin, massacre de chrétiens, étrangers et chinois.

20 06 1900                Le baron von Ketteler, ministre de l’Allemagne est tué et les légations de Pékin attaquées, en état de siège, sans communication avec l’extérieur.

29 06 1900                  Création de la Fondation Nobel, qui attribuera un prix à des personnes qui ont rendu de grands services à l’humanité, permettant une amélioration ou un progrès considérable dans le domaine des savoirs et de la culture dans cinq disciplines différentes : paix ou diplomatie, littérature, chimie, physiologie ou médecine et physique.

Alfred Nobel

La cérémonie de remise des prix aura lieu le 10 décembre, jour anniversaire de sa mort ; la première  aura lieu le

14 07 1900                  Le métropolitain aurait dû être inauguré en même temps que l’Exposition, mais cela prendra 3 mois de plus : 18 stations de la Porte de Vincennes à la Porte Maillot : 10.6 km, suivies par : Étoile – Porte Dauphine, Étoile – Trocadéro, Étoile – Nation. Le père se nomme Fulgence Bienvenüe, ingénieur breton, qui dût faire preuve d’une immense patience pour supporter les innombrables retards dus aux querelles entre la ville et l’État sur le tracé. New York, Londres, Budapest et Berlin avaient le leur depuis longtemps.

5 08 1900                    Les troupes alliées, cantonnées à Tien-sin sur des informations erronées les assurant que le personnel des légations avait été massacré, fortes de 20 000 hommes, se remettent à marcher sur Pékin, lorsqu’il s’avérera que le personnel des légations, vivant, soutenait un siège  infernal.

Pendant deux mois, les rages de destruction, les frénésies de meurtre se sont acharnées sur cette malheureuse ville de Tong-Tchéou, – la ville de la Pureté céleste – envahie par les troupes de huit ou dix nations diverses. Elle a subi les premiers chocs de toutes les haines héréditaires. Les Boxers d’abord y ont passé. Les Japonais y sont venus, héroïques petits soldats dont je ne voudrais pas médire, mais qui détruisent et tuent comme autrefois les armées barbares. Encore moins voudrais-je médire de nos amis les Russes ; mais ils ont envoyé ici des cosaques voisins de la Tartarie, des Sibériens à demi mongols, tous gens admirables au feu mais entendant encore les batailles à la façon asiatique. Il y est venu de cruels cavaliers de l’Inde, délégués par la Grande-Bretagne. L’Amérique y a lâché ses mercenaires. Et il n’y restait déjà plus rien d’intact quand sont arrivés, dans la première excitation de vengeance contre les atrocités chinoises, les Italiens, les Allemands, les Autrichiens, les Français.

[… ]                     Mgr Favier, chef des missions françaises, habitant Pékin depuis quarante années, ayant longtemps joui de la faveur des souverains, avait été le premier à prévoir et à dénoncer le péril boxer. Malgré l’effondrement momentané de son œuvre, il est encore une puissance en Chine, où un décret impérial lui a jadis conféré le rang de vice-roi.

La salle où il me reçoit, aux murs blancs, avec un trou d’obus récemment bouché, contient de précieux bibelots chinois, dont la présence dans ce presbytère étonne tout d’abord. Il les collectionnait autrefois, et il les revend aujourd’hui pour pouvoir secourir les quelques milliers d’affamés que la guerre vient de laisser dans son église.

L’évêque est un homme de haute taille, de beau visage régulier, avec des yeux de finesse et d’énergie. Ils devaient lui ressembler, par l’allure aussi bien que par l’opiniâtre volonté, ces évêques du Moyen Age qui suivaient les croisades en Terre sainte. C’est seulement depuis le début des hostilités contre les chrétiens qu’il a repris la soutane des prêtres français et coupé sa longue tresse à la chinoise. (On sait que le port de la queue et du costume mandarin était une des plus énormes et subversives faveurs accordées aux lazaristes par les empereurs célestes.)

Il veut bien me retenir une heure auprès de lui et, tandis qu’un Chinois soyeux nous sert le thé, il me redit la grande tragédie qui vient de finir ici même ; cette défense de quatorze cents mètres de murs, organisée avec rien par un jeune enseigne et trente matelots ; cette résistance de plus de deux mois contre des milliers de tortionnaires qui déliraient de fureur, au milieu de l’énorme ville en feu. Bien qu’il conte tout cela à voix très basse, dans la salle blanche un peu religieuse, sa parole devient de plus en plus chaude, vibrante en sourdine, avec une certaine rudesse de soldat, et, de temps à autre, une émotion qui lui étrangle la gorge, surtout lorsqu’il est question de l’enseigne Henry.

L’enseigne Henry, qui mourut traversé de deux balles, sur la fin du dernier grand combat ! Ses trente matelots, qui eurent tant de tués et qui furent blessés presque tous !… Il faudrait graver quelque part en lettres d’or leur histoire d’un été, de peur qu’on ne l’oublie trop vite, et la faire certifier telle, parce que bientôt on n’y croirait plus.

Et ces matelots-là, commandés par leur officier tout jeune, on ne les avait pas choisis ; ils étaient les premiers venus, pris en hâte et au hasard à bord de nos navires. Quelques prêtres admirables partageaient leurs veilles, quelques braves séminaristes faisaient le coup de feu sous leurs ordres, et aussi une horde de Chinois armés de vieux fusils pitoyables. Mais c’était eux l’âme de la défense obstinée, et, devant la mort, qui était tout le temps présente dans la diversité de ses formes les plus atroces, pas un n’a faibli ni murmuré.

Un officier et dix matelots italiens, que le sort avait jetés là, s’étaient jusqu’à la fin battus héroïquement, laissant six des leurs parmi les morts.

Oh ! l’héroïsme enfin, le plus humble héroïsme de ces pauvres chrétiens chinois, catholiques ou protestants, réfugiés pêle-mêle à l’évêché, qui savaient qu’un seul mot d’abjuration, qu’une seule révérence à une image bouddhique leur garantirait la vie, mais qui restaient là tout de même, fidèles, malgré la faim torturante aux entrailles et le martyre presque certain ! En même temps, du reste, en dehors de ces murs qui les protégeaient un peu, quinze mille environ de leurs frères étaient brûlés, dépecés vifs, jetés en morceaux dans le fleuve, pour la nouvelle foi qu’ils ne voulaient point renier.

Il se passait des choses inouïes, pendant ce siège : un évêque- Mgr Jardin, coadjuteur de Mgr Favier -, la tête éraflée par les balles, allait, suivi d’un enseigne de vaisseau et de quatre marins, arracher un canon à l’ennemi ; des séminaristes fabriquaient de la poudre, avec les branches carbonisées des arbres de leur préau et avec du salpêtre qu’ils dérobaient la nuit, en escaladant les murs, dans un arsenal chinois.

On vivait dans un continuel fracas, dans un continuel éclaboussement de pierres ou de mitraille ; tous les clochetons en marbre de la cathédrale, criblés d’obus, chancelaient, tombaient par morceaux sur les têtes. A toute heure sans trêve, les boulets pleuvaient dans les cours, enfonçaient les toits, crevaient les murs. Mais c’était la nuit surtout que les balles s’abattaient comme grêle, et qu’on entendait sonner les trompes des Boxers ou battre les affreux gongs. Et leurs cris de mort, tout le temps, à plein gosier : Cha ! cha ! (Tuons ! tuons !), ou : Chao ! Chao ! (Brûlons ! brûlons !), emplissaient la ville comme la clameur d’ensemble d’une immense meute en chasse.

On était en juillet, en août, sous un ciel étouffant, et on vivait dans le feu : des incendiaires arrosaient de pétrole les portes ou les toits avec des jets de pompe, et lançaient dessus des étoupes allumées ; il fallait, d’un côté ou d’un autre, courir, apporter des échelles, grimper avec des couvertures mouillées pour étouffer ces flammes. Courir, il fallait tout le temps courir, quand on était si épuisé, avec la tête si lourde, les jambes si faibles, de n’avoir pas mangé à sa faim.

Courir !… Il y avait une sorte de course lamentable, que les bonnes sœurs avaient charge d’organiser, celle des femmes et des petits enfants, hébétés par la souffrance et la peur. C‘étaient elles, les sublimes filles, qui décidaient quand il y avait lieu de changer de place suivant la direction des obus, et qui choisissaient la minute la moins dangereuse pour prendre son élan, traverser une cour tête baissée, aller s’abriter autre part. Un millier de femmes, maintenant sans volonté et sans idées, ayant au cou de pauvres bébés mourants, les suivaient alors comme un remous humain, avançaient ou reculaient, se poussant pour ne pas perdre de vue les blanches cornettes protectrices…

Courir, quand on ne tenait plus debout faute de vivres et qu’une lassitude suprême vous poussait à vous coucher par terre pour attendre de mourir ! Les détonations qui ne cessaient pas, le perpétuel bruit, la mitraille, la dégringolade des pierres, on s’habituait encore à cela, et à voir à chaque instant quelqu’un s’affaisser dans son sang. Mais la faim était un mal plus intolérable que tout. On faisait des bouillies avec les feuilles et les jeunes pousses des arbres, avec les racines des dahlias du jardin et les oignons des lis. De pauvres Chinois venaient humblement dire :

- Il faut garder le peu qui reste de millet pour les matelots qui nous défendent et qui ont plus besoin de force que nous.

L’évêque voyait se traîner à ses pieds une femme accouchée de la veille, qui suppliait :

- Évêque ! évêque ! fais-moi donner seulement une poignée de grain, pour qu’il me vienne du lait et que mon petit ne meure pas !

On entendait toute la nuit dans l’église les petites voix de deux ou trois cents enfants qui gémissaient pour avoir à manger. Suivant l’expression de Mgr Favier, c’étaient comme les bêlements d’une troupe d’agnelets destinés au sacrifice. Leurs cris d’ailleurs allaient en diminuant, car on en enterrait une quinzaine par jour.

On savait que non loin de là, aux légations européennes, un drame pareil devait se jouer, mais, il va sans dire, toute communication était coupée, et quand quelque jeune chrétien chinois se dévouait pour essayer d’aller y porter un mot de l’évêque, demandant des secours ou au moins des nouvelles, on voyait bientôt sa tête, avec le billet épingle à la joue, reparaître au-dessus du mur, au bout d’une perche enguirlandée de ses entrailles.

Tout était plein de sang, de cervelle jaillie des crânes brisés. Non seulement des boulets tombaient par centaines chaque jour, mais les Boxers dans leurs canons mettaient aussi des cailloux, des briques, des morceaux de fer, des cassons de marmite, ce qui tombait sous leurs mains forcenées. On n’avait pas de médecins, on pansait comme on pouvait, et sans espoir, les grandes blessures horribles, les grands trous dans les poitrines. Les bras des fossoyeurs volontaires s’épuisaient à creuser le sol pour enfouir des morts ou des débris de morts. Et toujours les cris de la meute enragée : Cha ! cha ! (Tuons ! tuons !), et toujours les gongs avec leur bruit de sinistre ferraille, et toujours le beuglement des trompes…

Des mines sautaient de différents côtés, engloutissant du monde et des pans de mur. Dans le gouffre que fit l’une d’elles, disparurent les cinquante petits bébés de la crèche, dont les souffrances au moins furent finies. Et, chaque fois, c’était une nouvelle grande brèche ouverte pour les Boxers qui se précipitaient, c’était une entrée béante pour la torture et la mort…

Mais l’enseigne Henry accourait là toujours ; avec ce qui lui restait de matelots, on le voyait surgir à la place qu’il fallait, au point précis d’où l’on pouvait tirer le mieux, sur un toit, sur une crête de muraille, et ils tuaient, ils tuaient, sans perdre une balle de leurs fusils rapides, chaque coup donnant la mort. Par terre, ils en couchaient cinquante, cent, en monceaux, et fiévreusement les prêtres, les Chinois, les Chinoises apportaient des pierres, des briques, des marbres de la cathédrale, n’importe quoi, avec du mortier tout prêt, et on refermait la brèche, et on était sauvés encore jusqu’à la mine prochaine !

Mais on n’en pouvait plus ; la maigre ration de bouillie diminuait trop, on n’avait plus de force…

Ces cadavres de Boxers, qui s’entassaient tout le long du vaste pourtour désespérément défendu, emplissaient l’air d’une odeur de peste; ils attiraient les chiens qui, dans les moments d’accalmie, s’assemblaient pour leur manger le ventre; alors, les derniers temps, on tuait ces chiens du haut du mur, on les péchait avec un croc au bout d’une corde, et c’était une viande réservée aux malades et aux mères qui allaitaient.

Le jour enfin où nos soldats entrèrent dans la place, guidés par l’évêque à cheveux bancs qui, debout sur le mur, agitait le drapeau français, le jour où l’on se jeta dans les bras les uns des autres avec des larmes de joie, il restait tout juste de quoi faire, en y mettant beaucoup de feuilles d’arbres, un seul et dernier repas.

-         Il semblait, dit Mgr Favier, que la Providence eût compté nos grains de riz !

Et puis il me reparle encore de l’enseigne Henry :

-        La seule fois, dit-il, pendant tout le siège, la seule fois que nous ayons pleuré, c’est à l’instant de sa mort. Il était resté debout longtemps, avec ses dix blessures mortelles, commandant toujours, rectifiant le tir de ses hommes. À la fin du combat, il est descendu lentement de la brèche, et il est venu s’affaisser entre les bras de deux de nos prêtres ; alors nous pleurions tous et, avec nous, tous ses matelots qui s’étaient approchés et qui l’entouraient. C’est qu’aussi il était charmant, simple, bon, doux avec les plus petits… Être un soldat pareil, et se faire aimer comme un enfant, n’est-ce pas, il n’y a rien de plus beau ?

Pierre Loti. Les derniers jours de Pékin. Voyages 1872-1943 Bouquins Robert Laffont 1991

14 08 1900                  Les 55 jours de Pékin prennent fin avec la libération des légations. L’impératrice est en fuite. Les effectifs des troupes étrangères vont monter en puissance, jusqu’à 100 000 hommes, se livrant à de nombreux massacres sur les Boxers et autres Chinois suspects de sympathie. On aura vu l’empereur d’Allemagne recommander au chef de son corps expéditionnaire de tuer sans répit le maximum de Chinois pour que les générations futures sachent ce qu’il en coûte de s’attaquer à l’Occident. Les expéditions punitives du contingent allemand dans l’arrière pays seront nombreuses durant l’automne 1900 et le printemps 1901. Pierre Loti exonère les troupes françaises de ce genre de forfait, et assure même que le simple mot Français était un sésame dans les provinces chinoises : Et vraiment il semble, quand on y réfléchit, que certains de nos alliés aient été imprudents de semer ici tant de germes de haine et tant de besoins de vengeance.

3 10 1900                    Parti de Cherbourg le 2 août, le cuirassé français Redoutable mouille dans la baie de Petchili, au large de Pékin, trop tard pour s’engager dans un conflit terminé. Pierre Loti est à bord, aide de camp du vice-amiral Pottier. Il sera en mission à Pékin du 18 au 30 octobre.

À LA LÉGATION DE FRANCE

Après quelques centaines de mètres, nous entrons dans la rue de ces légations qui viennent de fixer, durant des mois, l’anxieuse attention du monde entier.

Tout y est en ruine, il va sans dire ; mais des pavillons européens flottent sur les moindres pans de mur, et nous retrouvons soudainement ici, au sortir de ruelles solitaires, une animation comme à Tien-Tsin, un continuel va-et-vient d’officiers et de soldats, une étonnante bigarrure d’uniformes.

Déployé sur le ciel d’hiver, un grand pavillon de France marque l’entrée de ce qui fut notre légation ; deux monstres en marbre blanc, ainsi qu’il est d’étiquette devant tous les palais de la Chine, sont accroupis au seuil, et des soldats de chez nous gardent cette porte – que je franchis avec recueillement au souvenir des héroïsmes qui l’ont défendue.

Nous mettons enfin pied à terre parmi des monceaux de débris, sur une sorte de petite place intérieure où les rafales s’engouffrent, près d’une chapelle et à l’entrée d’un jardin dont les arbres s’effeuillent au vent glacé. Les murs autour de nous sont tellement percés de balles que l’on dirait presque un amusement, une gageure : ils ressemblent à des cribles. Là-bas, sur notre droite, ce tumulus de décombres, c’est la légation proprement dite, anéantie par l’explosion d’une mine chinoise. Et à notre gauche, il y a la maison du chancelier, où s’étaient réfugiés pendant le liège les braves défenseurs du lieu, parce qu’elle semblait moins exposée ; c’est là qu’on m’a offert de me recueillir ; elle n’est pas détruite, mais tout y est sens dessus dessous, bien entendu, comme un lendemain de bataille ; et, dans la chambre où je coucherai, les plâtriers travaillent encore à refaire les murs, qui ne seront finis que ce soir.

Maintenant on me conduit, en pèlerinage d’arrivée, dans le jardin où dorment, ensevelis à la hâte, sous des grêles de balles, ceux de nos matelots qui tombèrent à ce champ d’honneur. Point de verdures ici, ni de plantes fleuries ; un sol grisâtre, piétiné par les combattants, émietté par la sécheresse et le froid. Des arbres sans feuilles, dont la mitraille a déchiqueté les branches. Et, sur tout cela un ciel bas et lugubre, où des flocons de neige passent en cinglant.

Il faut se découvrir dès l’entrée de ce jardin, car on ne sait pas sur qui l’on marche ; les places, qui seront marquées bientôt, je n’en doute pas, n’ont pu l’être encore, et on n’est pas sûr, lorsqu’on se promène, de n’avoir pas sous les pieds quelqu’un de ces morts qui mériteraient tant de couronnes.

Dans cette maison du chancelier, épargnée un peu par miracle, les assiégés habitaient pêle-mêle, et dormaient par terre, diminués de jour en jour par les balles, vivant sous la menace pressante de la mort.

Au début – mais leur nombre, hélas ! diminua vite -, ils étaient là une soixantaine de matelots français et une vingtaine de matelots autrichiens, se faisant tuer côte à côte et d’une allure également magnifique. À eux s’étaient joints quelques volontaires français, qui faisaient le coup de feu dans leurs rangs, sur les barricades ou sur les toits, et deux étrangers, M. et Mme de Rosthorn, de la légation d’Autriche. Les officiers de chez nous qui commandaient la défense étaient le lieutenant de vaisseau Darcy et l’aspirant Herber, qui dort aujourd’hui dans la terre du jardin, frappé d’une balle en plein front.

L’horreur de ce siège, c’est qu’il n’y avait à attendre des assiégeants aucune pitié ; si, à bout de forces et à bout de vivres, on venait à se rendre, c’était la mort, et la mort avec d’atroces raffinements chinois pour prolonger des paroxysmes de souffrance.

Aucun espoir non plus de s’évader par quelque sortie suprême : on était au milieu du grouillement d’une ville ; on était enclavé dans un dédale de petites bâtisses sournoises abritant une fourmilière d’ennemis, et, pour emprisonner plus encore, on sentait autour de soi, emmurant le tout, le colossal rempart noir de Pékin.

C’était pendant la période torride de l’été chinois ; le plus souvent, il fallait se battre quand on mourait de soif, quand on était aveuglé de poussière, sous un soleil aussi destructeur que les balles, et dans l’incessante et fade infection des cadavres.

Cependant une femme était là avec eux, charmante et jeune, cette Autrichienne, à qui il faudrait donner une de nos plus belles croix françaises. Seule au milieu de ces hommes en détresse, elle gardait son inaltérable gaieté de bon aloi ; elle soignait les blessés, préparait de ses propres mains le repas des matelots malades, et puis s’en allait charrier des briques et du sable pour les barricades, ou bien faire le guet du haut des toits.

Autour des assiégés, le cercle se resserrait de jour en jour, à mesure que leurs rangs s’éclaircissaient et que la terre du jardin s’emplissait de morts ; ils perdaient du terrain pied à pied, disputant à l’ennemi, qui était légion, le moindre pan de mur, le moindre tas de briques.

Et quand on les voit, leurs petites barricades de rien du tout, faites en hâte la nuit, et que cinq ou six matelots réussissaient à défendre (cinq ou six, vers la fin c’était le plus qu’on pouvait fournir), il semble vraiment qu’à tout cela un peu de surnaturel se soit mêlé. Quand, avec l’un des défenseurs du lieu, je me promène dans ce jardin, sous le ciel sombre, et qu’il me dit : Là, au pied de ce petit mur, nous les avons tenus tant de jours… Là, devant cette petite barricade, nous avons résisté une semaine, cela paraît un conte héroïque et merveilleux. Oh ! leur dernier retranchement ! C’est tout à côté de la maison, un fossé creusé fiévreusement à tâtons dans l’espace d’une nuit, et, sur la berge, quelques pauvres sacs pleins de terre et de sable : tout ce qu’ils avaient pour barrer le passage aux tortionnaires, qui leur grimaçaient la mort, à six mètres à peine, au-dessus d’un pan de mur.

Ensuite vient le cimetière, c’est-à-dire le coin de jardin qu’ils avaient adopté pour y grouper leurs morts, avant les jours plus affreux où il fallait les enfouir çà ou là, en cachant bien la place, de peur qu’on ne vint les violer, comme c’est ici l’atroce coutume. Un lamentable petit cimetière, au sol foulé et écrasé dans les combats à bout portant, aux arbustes fracassés, hachés par la mitraille. On y enterrait sous le feu des Chinois, et un vieux prêtre à barbe blanche – devenu depuis un martyr dont la tête fut traînée dans les ruisseaux – y disait tranquillement les prières devant les fosses, malgré tout ce qui sifflait dans l’air autour de lui, tout ce qui fouettait et cassait les branches.

Vers les derniers jours, leur cimetière, tant ils avaient perdu de terrain peu à peu, était devenu la zone contestée, et ils tremblaient pour leurs morts ; les ennemis s’étaient avancés jusqu’à la bordure ; on se regardait et on se tuait de tout près, par-dessus le sommeil de ces braves, si définitivement couchés dans la terre. S’ils avaient franchi ce cimetière, les Chinois, et escaladé le frêle petit retranchement suprême, en sacs de sable, en gravier dans des rideaux cousus, alors, pour ceux qui restaient là, c’était l’horrible torture au milieu des musiques et des rires, l’horrible dépeçage, les ongles d’abord arrachés, les pieds tenaillés, les entrailles mises dehors, et la tête ensuite, au bout d‘un bâton, promenée par les rues.

On les attaquait de tous les côtés et par tous les moyens, souvent aux heures les plus imprévues de la nuit. Et c’était presque toujours avec des cris, avec des fracas soudains de trompes et de tam-tams. Autour d’eux, des milliers d’hommes à la fois venaient hurler à la mort – et il faut avoir entendu des hurlements de Chinois pour imaginer ces voix-là, dont le timbre seul vous glace. Ou bien des gongs assemblés sous les murs leur faisaient un vacarme de grand orage.

Parfois, d’un trou subitement ouvert dans une maison voisine, sortait sans bruit et s’allongeait, comme une chose de mauvais-rêve, une perche de vingt ou trente pieds, avec du feu au bout, de l’étoupe et du pétrole enflammés, et cela venait s’appuyer contre les charpentes de leurs toits, pour sournoisement les incendier. C’est ainsi du reste qu’une nuit furent brûlées les écuries de la légation.

On les attaquait aussi par en dessous ; ils entendaient des coups sourds frappés dans la terre et comprenaient qu’on les minait, que les tortionnaires allaient surgir du sol, ou bien encore les faire sauter. Et il fallait, coûte que coûte, creuser aussi, tenter d’établir des contremines pour conjurer ce péril souterrain. Un jour cependant, vers midi, en deux terribles détonations qui soulevèrent des trombes de plâtras et de poussière, la légation de France sauta, ensevelissant à demi sous les décombres le lieutenant de vaisseau qui commandait la défense et un groupe de ses marins. Mais ce ne fut point la fin encore ; ils sortirent de cette cendre et de ces pierres qui les couvraient jusqu’aux épaules, ils sortirent excepté deux, deux braves matelots qui ne reparurent plus, et la lutte fut continuée, presque désespérément, dans des conditions toujours plus effroyables.

Elle restait là quand même, la gentille étrangère, qui aurait si bien pu s’abriter ailleurs, à la légation d’Angleterre par exemple, où s’étaient réfugiés la plupart des ministres avec leurs familles ; au moins les balles n’y arrivaient pas, on y était au centre même du quartier défendu par quelques poignées de braves et on s’y sentait en sécurité tant que les barricades tiendraient encore. Mais non, elle restait là, et continuait son rôle admirable, en ce point brûlant qu’était la légation de France – point qui représentait d’ailleurs la clef, la pierre d’angle de tout le quadrilatère européen, et dont la perte eût amené le désastre général.

Une fois, ils virent, avec leurs longues-vues, afficher un édit de l’Impératrice, en grandes lettres sur papier rouge, ordonnant de cesser le feu contre les étrangers. (Ce qu’ils ne virent pas, c’est que les hommes chargés de l’affichage étaient écharpés par la foule.) Une sorte d’accalmie, d’armistice s’ensuivit quand même, on les attaqua avec moins de violence.

Ils voyaient aussi des incendies partout, ils entendaient des fusillades entre Chinois, des canonnades et de longs cris ; des quartiers entiers flambaient ; on s’entre-tuait autour d’eux dans la ville fermée ; des rages y fermentaient comme en un pandémonium, et on suffoquait à présent, on étouffait à respirer l’odeur des cadavres.

Des espions venaient parfois leur vendre des renseignements, toujours faux d’ailleurs et contradictoires, sur cette armée de secours, qu’ils attendaient d’heure en heure avec une croissante angoisse. On leur disait : Elle est ici, elle est là, elle avance. Ou bien : Elle a été battue et elle recule. Et toujours elle persistait à ne point paraître.

Que faisait donc l’Europe ? Est-ce qu’on les abandonnait ? Ils continuaient de se défendre, presque sans espérance, si diminués maintenant, et dans un espace si restreint ! Ils se sentaient comme enserrés chaque jour davantage par la torture chinoise et l’horrible mort.

Les choses essentielles commençaient à manquer. Il fallait économiser sur tout, en particulier sur les balles ; d’ailleurs, on devenait des sauvages, et, quand on capturait des Boxers, des incendiaires, au lieu de les fusiller, on leur fracassait le crâne à bout portant avec un revolver.

Un jour, enfin, leurs oreilles, toujours tendues au bruit des batailles extérieures, perçurent une canonnade continue, sourde et profonde, en dehors de ces grands remparts noirs dont ils apercevaient au loin les créneaux, au-dessus de tout, et qui les enfermaient comme dans un cercle dantesque : on bombardait Pékin !… Ce ne pouvaient être que les armées d’Europe, venues à leur secours !

Cependant une dernière épouvante troublait encore leur joie. Est-ce qu’on n’allait pas tenter contre eux un suprême assaut pour les anéantir avant l’entrée des troupes alliées ? -

En effet, on les attaqua furieusement, et cette journée finale, cette veille de la délivrance coûta encore la vie à un de nos officiers, le capitaine Labrousse, qui alla rejoindre le commandant de nos amis autrichiens dans le glorieux petit cimetière de la légation. Mais ils résistèrent… Et, tout à coup, plus personne autour d’eux, plus une tête de Chinois sur les barricades ennemies ; le vide et le silence dans leurs abords dévastés : les Boxers étaient en fuite, et les alliés entraient dans la ville !…

DANS LA VILLE IMPÉRIALE

Samedi 20 octobre.

[…] Enfin la première enceinte de la Ville jaune ou Ville impériale m’est annoncée par l’interprète de la légation de France, qui a bien voulu m’offrir d’être mon guide et de partager ma charrette aux soies funéraires. Alors je regarde, dans le vent qui brûle mes yeux.

Ce sont de grands remparts couleur de sang à travers lesquels nous passons, avec d’épouvantables cahots, non par une porte, mais par une brèche que les cavaliers indiens de l’Angleterre ont ouverte à coups de mine dans l’épaisseur des ouvrages.

Pékin, de l’autre côté de ce mur, est un peu moins détruit. Les maisons, dans quelques rues, ont conservé leur revêtement de bois doré, leurs rangées de chimères au rebord des toits – tout cela, il est vrai, croulant, vermoulu, ou bien léché par la flamme, criblé de mitraille ; et, par endroits, une populace de mauvaise mine grouille encore là-dedans, vêtue de peaux de mouton et de loques en coton bleu. Ensuite reviennent des terrains vagues, cendres et détritus, où l’on voit errer, ainsi que des bandes de loups, les affreux chiens engraissés à la chair humaine qui, depuis cet été, ne suffisent plus à manger les morts.

Un autre rempart, du même rouge sanglant, et une grande porte, ornée de faïences, par où nous allons passer : cette fois, la porte de la Ville impériale proprement dite, la porte de la région où l’on n’était jamais entré, et c’est comme si l’on m’annonçait la porte de l’enchantement et du mystère…

Nous entrons, et ma surprise est grande, car ce n’est pas une ville, mais un bois. C’est un bois sombre, infesté de corbeaux qui croassent partout dans les ramures grises. Les mêmes essences qu’au temple du Ciel, des cèdres, des thuyas, des saules ; arbres centenaires, tous, ayant dei poses contournées, des formes inconnues à nos pays. Le grésil et la neige fouettent dans leurs vieilles branches, et l’inévitable poussière noire s’engouffre dans les allées, avec le vent.

Il y a aussi des collines boisées, où s’échelonnent, parmi les cèdres, des kiosques de faïence, et il est visible, malgré leur grande hauteur, qu’elles sont factices, tant le dessin en est de convention chinoise. Et, dans les lointains, obscurcis de neige et de poussière, on distingue qu’il y a sous bois, çà et là, de vieux palais farouches, aux toits d’émail, gardés par d’horribles monstres en marbre accroupis devant les seuils. Tout ce lieu cependant est d’une incontestable beauté ; mais combien en même temps il est funèbre, hostile, inquiétant sous le ciel sombre !

Maintenant, voici quelque chose d’immense, que nous allons un moment longer : une forteresse, une prison, ou quoi de plus lugubre encore ? Des doubles remparts que l’on ne voit pas finir, d’un rouge de sang comme toujours, avec des donjons à meurtrière et des fossés en ceinture, des fossés de trente mètres de large remplis de nénuphars et de roseaux mourants. Ceci, c’est la Ville violette, enfermée au sein de l’impénétrable Ville impériale où nous sommes, et plus impénétrable encore ; c’est la résidence de l’Invisible, du Fils du Ciel… Mon Dieu, comme tout ce lieu est funèbre, hostile, féroce sous le ciel sombre !

Entre les vieux arbres, nous continuons d’avancer dans une absolue solitude, et on dirait le parc de la mort.

Ces palais muets et fermés, aperçus de côté et d’autre dans le bois, s’appellent temple du dieu des Nuages, temple de la Longévité impériale, ou temple de la Bénédiction des montagnes sacrées… Et leurs noms de rêve asiatique, inconcevables pour nous, les rendent encore plus lointains.

Toutefois, cette Ville jaune, m’affirme mon compagnon de route, ne persistera pas à se montrer aussi effroyable, car il fait aujourd’hui un temps d’exception, très rare pendant l’automne chinois, qui est au contraire magnifiquement lumineux. Et il me promet que j’aurai encore des après-midi de chaud soleil, dans ce bois unique au monde où je vais sans doute résider quelques jours.

- Maintenant, me dit-il, regardez. Voici le lac des Lotus et voici le pont de Marbre !

Le lac des Lotus et le pont de Marbre ! Ces deux noms m’étaient connus depuis longtemps, noms de féerie, désignant des choses qui ne pouvaient pas être vues, mais des choses dont la renommée pourtant avait traversé les infranchissables murs. Ils évoquaient pour moi des images de lumière et d’ardente couleur, et ils me surprennent, prononcés ici dans ce morne désert, sous ce vent glacé.

Le lac des Lotus !… Je me représentais, comme les poètes chinois l’avaient chanté, une limpidité exquise, avec de grands calices ouverts à profusion sur l’eau, une sorte de plaine aquatique garnie de fleurs roses, une étendue toute rose. Et c’est ça ! C’est cette vase et ce triste marais, que recouvrent des feuilles mortes, roussies par les gelées ! Il est du reste infiniment plus grand que je ne pensais, ce lac creusé de main d’homme, et il s’en va là-bas, là-bas, vers de nostalgiques rivages, où d’antiques pagodes apparaissent parmi de vieux arbres, sous le ciel gris.

Le pont de Marbre ! … Oui, ce long arceau blanc supporté par une série de piliers blancs, cette courbure gracieusement excessive, ces rangées de balustres à tête de monstre, cela répond à l’idée que je m’en faisais ; c’est très somptueux et c’est très chinois. Je n’avais cependant pas prévu les deux cadavres, en pleine pourriture sous leurs robes, qui, à l’entrée de ce pont, gisent parmi les roseaux.

Toutes ces larges feuilles mortes, sur le lac, ce sont bien des feuilles de lotus ; de près, maintenant, je les reconnais, je me souviens d’avoir jadis beaucoup fréquenté leurs pareilles – mais si vertes et si fraîches ! – sur les étangs de Nagasaki ou de Yeddo. Et il devait y avoir là en effet une nappe ininterrompue de fleurs roses ; leurs tiges fanées se dressent encore par milliers au-dessus de la vase.

Mais ils vont sans doute mourir, ces champs de lotus, qui charmaient depuis des siècles les yeux des empereurs, car leur lac est presque vide, et ce sont les alliés qui en ont déversé les eaux dans le canal de communication entre Pékin et le fleuve, afin de rétablir cette voie, que les Chinois avaient desséchée par crainte qu’elle ne servît aux envahisseurs.

Le pont de Marbre, tout blanc et solitaire, nous mène sur l’autre rive du lac, très rétréci en cet endroit, et c’est là que je dois trouver ce palais du Nord où sera ma résidence. Je n’aperçois d’abord que des enceintes s’enfermant les unes les autres, de grands portiques brisés, des ruines, encore des ruines et des décombres. Et, sur ces choses, une lumière morte tombe d’un ciel d’hiver, à travers l’opacité des nuages pleins de neige.

Au milieu d’un mur gris, une brèche où un chasseur d’Afrique monte la faction ; d’un côté, il y a un chien mort, de l’autre un amas de loques et de détritus répandant une odeur de cadavre. Et c’est, paraît-il, l’entrée de mon palais.

Nous sommes noirs de poussière, saupoudrés de neige, nos dents claquent de froid, quand nous descendons enfin de nos charrettes, dans une cour encombrée de débris, où mon camarade l’aide de camp, le capitaine C…, vient à ma rencontre. Et vraiment on se demanderait, à de tels abords, si le palais promis n’était pas chimérique.

Au fond de cette cour, cependant, une première apparition de magnificence. Il y a là une longue galerie vitrée, élégante, légère – intacte, à ce qu’il semble, parmi tant de destructions. A travers les glaces, on voit étinceler des ors, des porcelaines, des soies impériales traversées de dragons et de nuages… Et c’est bien un coin de palais, très caché, que rien ne décelait aux alentours.

Oh ! notre repas du soir d’arrivée, au milieu des étrangetés de ce logis ! C’est presque dans les ténèbres. Nous sommes assis, mon camarade et moi, à une table d’ébène, enveloppés dans nos capotes militaires au collet remonté, grelottant de froid, servis par nos ordonnances qui tremblent de tous leurs membres. Une pauvre petite bougie chinoise en cire rouge, fichée sur une bouteille – bougie ramassée par là, dans les débris de quelque autel d’ancêtres -, nous éclaire à grand-peine, tourmentée par le vent. Nos assiettes, nos plats sont des porcelaines inestimables, jaune impérial, marquées au chiffre d’un fastueux empereur, qui fut contemporain de Louis XV. Mais notre vin de ration, notre eau trouble – bouillie et rebouillie, par peur des cadavres qui empoisonnent tous les puits – occupent d’affreuses bouteilles qui ont pour bouchons des morceaux de pomme de terre crue taillés au couteau par nos soldats.

La galerie où la scène se passe est très longue, avec des lointains qui vont se perdre en pleine obscurité et où s’esquissent vaguement des splendeurs de conte asiatique ; elle est partout vitrée jusqu’à hauteur d’homme, et cette frêle muraille de verre nous sépare seule du grand noir sinistre, plein de ruines et de cadavres, qui nous environne : on a le sentiment que les formes errantes du dehors, les fantômes qu’intéresse notre petite lumière, peuvent de loin nous voir attablés, et cela inquiète… Au-dessus des glaces, c’est, suivant l’usage chinois, une série de châssis légers, en papier de riz, montant jusqu’au plafond – d’où retombent ici, comme des dentelles, de merveilleuses sculptures d’ébène ; mais ce papier de riz est déchiré, crevé de toutes parts, laissant passer sur nous les souffles mortellement froids de la nuit. Nos pieds gelés posent sur des tapis impériaux, jaunes, à haute laine, où s’enroulent des dragons à cinq griffes. À côté de nous brillent doucement, à la lueur de notre bout de bougie qui va finir, des brûle-parfums gigantesques, en cloisonné d’un bleu inimitable d’autrefois, montés sur des éléphants d’or ; des écrans d’une fantaisie extravagante et magnifique ; des phénix d’émail éployant leurs longues ailes ; des trônes, des monstres, des choses sans âge et sans prix. Et nous sommes là, nous, inélégants, pleins de poussière, traînés, salis, l’air de grossiers barbares, installés en intrus chez des fées.

Ce que devait être cette galerie, il y a trois mois à peine ! Quand, au lieu du silence et de la mort, c’était la vie, les musiques et les fleurs ; quand la foule des gens de cour ou des domestiques en robe de soie peuplait ces abords aujourd’hui vides et dévastés ; quand l’Impératrice, suivie de ses dames du palais, passait dans ses atours de déesse !…

Ayant fini notre souper, qui se composait de la modeste ration de campagne, ayant fini de boire notre thé dans des porcelaines de musée, nous n’avons pas le courage de prolonger, pour l’heure des cigarettes et de la causerie. Non, ça a beau être amusant de se voir ici, ça a beau être imprévu et aux trois quarts fantastique, il fait trop froid, ce vent nous glace jusqu’à l’âme. Nous ne jouissons plus de rien. Nous préférons nous en aller et essayer de dormir.

Mon camarade, le capitaine C…, qui a pris possession en titre de ce lieu, me mène, avec un fanal et un petit cortège, dans l’appartement qu’il me destine. C’est au rez-de-chaussée, bien entendu, puisque les constructions chinoises n’ont jamais d’étage. Comme dans la galerie d’où nous venons, je n’ai là, pour me séparer de la nuit extérieure, que des panneaux de verre, de très légers stores en soie blanche et des châssis en papier de riz, crevés de toutes parts. Quant à ma porte, qui est faite d’une seule grande glace, je l’attacherai avec une ficelle, car elle n’a plus de loquet.

J’ai par terre d’admirables tapis jaunes, épais comme des coussins. J’ai un grand lit impérial en ébène sculptée, et mon matelas, mes oreillers sont en soie précieuse, lamée d’or ; pas de draps, et une couverture de soldat en laine grise.

- Demain, me dit mon camarade, je pourrai aller choisir, dans les réserves de Sa Majesté, de quoi changer à mon caprice la décoration de cette chambre ; ça ne fera tort à personne de déplacer quelques objets.

Sur ce, il me confirme que les portes de l’enceinte extérieure et la brèche par où je suis entré sont surveillées par des factionnaires, et il se retire dans son logis, sous la garde de ses ordonnances, à l’autre bout du palais.

Tout habillé et tout botté, comme dans la jonque, je m’étends sur les belles soies dorées, ajoutant à ma couverture grise une vieille peau de mouton, deux ou trois robes impériales brodées de chimères d’or, tout ce qui me tombe sous la main. Mes deux serviteurs, par terre, s’arrangent dans le même style. Et, avant de souffler ma bougie rouge d’autel d’ancêtres, je suis forcé de convenir, en mon for intérieur, que notre air barbare d’Occident a plutôt empiré depuis le souper.

Le vent, dans l’obscurité, tourmente et déchire ce qui reste de papier de riz à mes carreaux ; c’est, au-dessus de ma tête, comme un bruit continu d’ailes d’oiseaux nocturnes, de vols de chauves-souris. Et, en demi-sommeil, je distingue aussi de temps à autre une courte fusillade, ou un grand cri isolé, dans le lointain lugubre.

Dimanche 21 octobre.

Le froid, les ténèbres, la mort, tout ce qui nous oppressait hier au soir s’évanouit dans le matin qui se lève. Le soleil rayonne, chauffe comme un soleil d‘été. Autour de nous cette magnificence chinoise, un peu bouleversée, s’éclaire d’une lumière d’Orient.

Et c’est amusant d’aller à la découverte, dans le palais presque caché, qui se dissimule en un lieu bas, derrière des murs, sous des arbres, qui n’a l’air de rien quand on arrive, et qui, avec ses dépendances, est presque grand comme une ville.

Il est composé de longues galeries, vitrées sur toutes leurs faces, et dont les boisures légères, les vérandas, les colonnettes sont peintes extérieurement d’un vert bronze semé de nénuphars roses.

On sent qu’il a été construit pour les fantaisies d’une femme ; on dirait même que la vieille Impératrice galante y a laissé, avec ses bibelots, un peu de sa grâce surannée et encore charmeuse.

Elles se coupent à angle droit, les galeries, formant entre elles des cours, des espèces de petits cloîtres. Elles sont remplies, comme des garde-meubles, d’objets d’art entassés, que l’on peut aussi bien regarder du dehors, car tout ce palais est transparent ; d’un bout à l’autre, on voit au travers. Et il n’y a rien pour défendre ces glaces, même la nuit ; le lieu était entouré de tant de remparts, semblait si inviolable, qu’on n’avait songé à prendre aucune précaution.

Au-dedans, le luxe architectural de ces galeries consiste surtout en des arceaux de bois précieux, qui les traversent de proche en proche ; ils sont faits de poutres énormes, mais tellement sculptées, fouillées, ajourées, qu’on dirait des dentelles, ou plutôt des charmilles de feuillages noirs se succédant en perspective comme aux allées des vieux parcs.

L’aile que nous habitons devait être l’aile d’honneur. Plus on s’en éloigne, en allant vers le bois où le palais finit, plus la décoration se simplifie. Et on tombe en dernier lieu dans des logements de mandarins, d’intendants, de jardiniers, de domestiques – tout cela abandonné à la hâte et plein d’objets inconnus, d’ustensiles de culte ou de ménage, de chapeaux de cérémonie, de livrées de cour.

Vient ensuite un jardin clos, où l’on entre par une porte en marbre surchargée de sculptures, et où l’on trouve des petits bassins, de prétentieuses et bizarres rocailles, des alignements de vases en faïence contenant des plantes mortes de sécheresse ou de gelée. Il y a aussi plus loin des jardins fruitiers, où l’on cultivait des kakis, des raisins, des aubergines, des citrouilles et des gourdes – des gourdes surtout, car c’est ici un emblème de bonheur, et l’Impératrice avait coutume d’en offrir une de ses blanches mains, en échange de présents magnifiques, à tous les grands dignitaires qui venaient lui faire leur cour. Il y a des petits pavillons pour l’élevage des vers à soie et des petits kiosques pour emmagasiner les graines potagères – chaque espèce de semence gardée dans une jarre de porcelaine avec dragons impériaux qui serait une pièce de musée.

Et les sentiers de cette paysannerie artificielle finissent par se perdre dans la brousse, sous les arbres effeuillés du bois où les corbeaux et les pies se promènent aujourd’hui par bandes, au beau soleil d’automne. Il semble que l’Impératrice en quittant la régence – et on sait par quelle manœuvre d’audace elle parvint si vite à la reprendre – ait eu le caprice de s’organiser ici une façon de campagne, en plein Pékin, au centre même de l’immense fourmilière humaine

Le plus imprévu, dans cet ensemble, c’est une église gothique avec ses deux clochers de granit, un presbytère et une école – toutes choses bâties jadis par les missionnaires dans des proportions très vastes. Pour créer ce palais, on s’était vu obligé de reculer la limite de la Ville impériale et d’englober le petit territoire chrétien ; aussi l’Impératrice avait-elle échangé cela aux pères lazaristes contre un emplacement plus large et une plus belle église, édifiée ailleurs à ses frais (contre ce nouveau Peï-Tang où les missionnaires et quelques milliers de convertis ont enduré, cet été, les horreurs d’un siège de quatre mois). Et, en femme d’ordre, Sa Majesté avait utilisé ensuite cette église et ses dépendances pour y remiser, dans d’innombrables caisses, ses réserves de toute sorte. Or, on n’imagine pas, sans l’avoir vu, ce qu’il peut y avoir d’étrangetés, de saugrenuités et de merveilles dans les réserves de bibelots d’une impératrice de Chine !

Les Japonais les premiers sont fourragé là-dedans ; ensuite sont venus les cosaques, et en dernier lieu les Allemands, qui nous ont cédé la place. À présent, c’est par toute l’église un indescriptible désarroi ; les caisses ouvertes ou éventrées ; leur contenu précieux déversé dehors, en monceaux de débris, en ruissellements de cassons, en cascades d’émail, d’ivoire et de porcelaine.

Du reste, dans les longues galeries vitrées du palais, la déroute est pareille. Et mon camarade, chargé de débrouiller ce chaos et de dresser des inventaires, me rappelle ce personnage qu’un méchant génie avait enfermé dans une chambre remplie de plumes de tous les oiseaux des bois, en le condamnant à les trier par espèces : ensemble celles des pinsons, ensemble celles des linots, ensemble celles des bouvreuils… Cependant, il s’est déjà mis à l’étonnante besogne, et des équipes de portefaix chinois, conduits par quelques hommes de l’infanterie de marine, par quelques chasseurs d’Afrique, ont commencé le déblayage.

A cinq cents mètres d’ici, sur l’autre rive du lac des Lotus, en rebroussant mon chemin d’hier soir, on trouve un second palais de l’Impératrice qui nous appartient aussi. Dans ce palais-là, que personne pour le moment ne doit habiter, je suis autorisé à faire, pendant ces linéiques jours, mon cabinet de travail, au milieu du recueillement et du silence, et je vais en prendre possession ce matin.

Cela s’appelle le palais de la Rotonde. Juste en face du pont de Marbre, cela ressemble à une forteresse circulaire, sur laquelle on aurait posé des petits miradors, des petits châteaux de faïence pour les fées, et l’unique porte basse en est gardée nuit et jour par des soldats d’infanterie de marine, qui ont la consigne de ne l’ouvrir pour aucun visiteur.

Quand on l’a franchie, cette porte de citadelle, et que les fonctionnaires l’ont refermée sur vous, on pénètre dans une solitude exquise. Un plan incliné vous mène, en pente rapide, à une vaste esplanade d’une douzaine de mètres de hauteur, qui supporte les miradors, les kiosques aperçus d’en bas, plus un jardin aux arbres centenaires, des rocailles arrangées en labyrinthe, et une grande pagode étincelante d’émail et d’or.

De partout ici, l’on a vue plongeante sur les palais et sur le parc. D’un côté, c’est le déploiement du lac des Lotus. De l’autre, c’est la Ville violette aperçue un peu comme à vol d’oiseau, c’est la suite presque infinie des hautes toitures impériales : tout un monde, ces toitures-là, un monde d’émail jaune luisant au soleil, un monde de cornes et de griffes, des milliers de monstres dressés sur les pignons ou en arrêt sur les tuiles…

A l’ombre des vieux arbres, je me promène dans la solitude de ce lieu surélevé, pour y prendre connaissance des êtres et y choisir un logis à ma fantaisie.

Au centre de l’esplanade, la pagode magnifique où des obus sont venus éclater est encore dans un désarroi de bataille. Et la divinité de céans – une déesse blanche qui était un peu le palladium [statue de la déesse Pallas, dotée de propriétés magiques] de l’Empire chinois, une déesse d’albâtre en robe d’or brodée de pierreries – médite les yeux baissés, calme, souriante et douce, au milieu des mille débris de ses vases sacrés, de ses brûle-parfums et de ses fleurs.

Ailleurs, une grande salle sombre a gardé ses meubles intacts : un admirable trône d’ébène, des écrans, des sièges de toute forme et des coussins en lourde soie impériale, jaune d’or, brochée de nuages.

De tant de kiosques silencieux, celui qui fixe mon choix est posé au bord même de l’esplanade, sur la crête du rempart d’enceinte, dominant le lac des Lotus et le pont de Marbre, avec vue sur l’ensemble de ce paysage factice – composé jadis à coups de lingots d’or et de vies humaines pour les yeux las des empereurs.

A peine est-il plus grand qu’une cabine de navire ; mais, sous son toit de faïence, il-est vitré de tous côtés ; j’y recevrai donc jusqu’au soir, pour me chauffer, ce soleil des automnes chinois, qui, paraît-il, ne se voile presque jamais. J’y fais apporter, de la salle sombre, une table, deux chaises d’ébène avec leurs soieries jaunes – et, l’installation ainsi terminée, je redescends vers le pont de Marbre, afin de regagner le palais du Nord, où m’attend pour déjeuner le capitaine C…, qui est en ce moment mon camarade de rêve chinois.

Et j’arrive à temps là pour voir, avant leur destruction par la flamme, les singulières trouvailles qu’on y a faites ce matin : les décors, les emblèmes et les accessoires du théâtre impérial. Toutes choses légères, encombrantes, destinées sans doute à ne servir qu’un ou deux soirs, et ensuite oubliées depuis un temps indéterminé dans une salle jamais ouverte, qu’il s’agit maintenant de vider, d’assainir pour y loger nos blessés et nos malades. Ce théâtre évidemment devait jouer surtout des féeries mythologiques, se passant aux enfers, ou chez les dieux, dans des nuages : ce qu’il y a là de monstres, de chimères, de bêtes, de diables, en carton ou en papier, montés sur des carcasses de bambou ou de baleine, le tout fabriqué avec un supérieur génie de l’horrible, avec une imagination qui recule les limites extrêmes du cauchemar !…

Les rats, l’humidité, les termites y ont fait d’ailleurs des dégâts irrémédiables, aussi est-il décidé qu’elles périront par le feu, ces figures qui servirent à amuser ou à troubler la rêverie du jeune empereurdébauché, somnolent et débile…[l’empereur Guangxu n’avait que cinq ans à la mort de Xianfeng : sa tante T’seu-hi avait alors pris la régence et ne lui avait jamais remis le pouvoir, pas plus à sa majorité que plus tard, allant jusqu’à l’emprisonner en 1898]

Il faut voir alors l’empressement de nos soldats à charrier tout cela dehors, dans la joie et les rires. Au beau soleil de onze heures, voici pêle-mêle, au milieu d’une cour, les bêtes d’apocalypse, les éléphants grands comme nature, qui ont des écailles et des cornes, et qui ne pèsent pour ainsi dire pas, qu’un seul homme promène et fait courir. Et ils les brisent à coups de botte, nos chasseurs d’Afrique ; ils sautent dessus, ils sautent dedans, passent au travers, les réduisent à rien, puis, finalement, allument la gaie flambée, qui les consume en un clin d’œil.

Les braves soldats ont en outre travaillé toute la matinée à recoller du papier de riz sur les châssis de notre palais, où le vent bientôt n’entrera plus. Quant au chauffage, suivant la mode chinoise, il s’opère par en dessous, au moyen de fours souterrains qui sont disposés tout le long des salles et que nous allumerons ce soir, dès que tombera la nuit glacée. Pour le moment, le soleil splendide nous suffit ; tous ces vitrages, dans la galerie où brillent les soies, les émaux et les ors, nous donnent une chaleur de serre, et, servis toujours dans de la vaisselle d’empereur, nous prenons cette fois notre petit repas de campagne en nous faisant des illusions d’été.

Mais ce ciel de Pékin a des variations excessives et soudaines, dont rien ne peut donner l’idée chez nous, dans nos climats si réguliers. Vers le milieu du jour, quand je me retrouve dehors, sous les cèdres de la Ville jaune, le soleil a brusquement disparu derrière des nuages couleur de plomb, qui semblent lourds de neige ; le vent de Mongolie recommence de souffler comme hier, âpre et glacial, et c’est l’hiver du Nord, succédant sans transition à quelques heures d’un temps radieux du Midi.

J’ai rendez-vous par là, dans le bois, avec les membres de la légation de France, pour pénétrer avec eux dans cette sépulcrale Ville violette, qui est le centre, le cœur et le mystère de la Chine, le véritable repaire des Fils du Ciel, la citadelle énorme et sardanapalesque, auprès de quoi tous ces petits palais modernes, que nous habitons, en pleine Ville impériale, ne semblent être que jouets d’enfant.

Même depuis la déroute, n’entre pas qui veut dans la Ville violette aux grandes toitures d’émail jaune. Derrière les doubles remparts, des mandarins, des Mimiques habitent encore ce lieu d’oppression et de magnificence ; on dit qu’il y est resté aussi des femmes, des princesses cachées, des trésors. Et les deux portes en sont défendues par des consignes sévères, celle du Nord sous la garde des Japonais, et celle du Sud sous, la garde des Américains.

C’est par la première de ces deux entrées que nous sommes autorisés à passer aujourd’hui, et nous trouvons là un groupe de petits soldats du Japon, qui nous sourient pour la bienvenue ; mais la porte farouche, sombrement rouge avec des ferrures dorées représentant des têtes de monstre, est fermée en dedans et résiste à leurs efforts. Comme l’usure des siècles en a disjoint les battants énormes, on aperçoit, en regardant par les fentes, des madriers arc-boutés derrière pour empêcher d’ouvrir, et des personnages, accourus de l’intérieur au fracas des coups de crosse, répondent avec des voix flûtées qu’ils n’ont pas d’ordre.

Alors nous menaçons d’incendier cette porte, d’escalader, de tirer des coups de revolver par les fentes, etc., toutes choses que nous ne ferons pas, bien entendu, mais qui épouvantent les eunuques et les mettent en fuite.

Plus personne même pour nous répondre. Que devenir ? On gèle au pied de cette sinistre muraille, dans l’humidité des fossés d’enceinte pleins de roseaux morts, et sous ce vent de neige qui souffle toujours.

Les bons petits Japonais, cependant, imaginent d’envoyer le plus râblé des leurs – qui part à toutes jambes – faire le tour par l’autre porte (quatre kilomètres environ). Et en attendant, ils allument pour nous par terre un feu de branches de cèdre et de boiseries peintes, où nous venons à tour de rôle chauffer nos mains dans une fumée épaisse ; nous amusant aussi à ramasser, de-ci de-là, aux alentours, les vieilles flèches empennées que jadis les princes ou les empereurs lançaient du haut des remparts.

Nous avons patienté là une heure, quand enfin du bruit et des cris se font entendre derrière la porte silencieuse : c’est notre envoyé qui est dans la place et bouscule à coups de poing les eunuques qu’il a pris à revers.

Tout aussitôt, avec un grondement sourd, tombent les madriers, et s’ouvrent devant nous les deux battants terribles.

LA CHAMBRE ABANDONNÉE

Une discrète odeur de thé, dans la chambre très obscure, une odeur de je ne sais quoi d’autre encore, de fleur séchée et de vieille soierie.

Elle ne peut s’éclairer davantage, la chambre étrange, qui n’ouvre que dans une grande salle sombre et dont les fenêtres scellées prennent demi-jour par des carreaux en papier de riz, sur quelque petit préau funèbre, sans doute muré de triples murs. Le lit-alcôve, large et bas, qui semble creusé dans la profondeur d’une paroi épaisse comme un rempart, a des rideaux et une couverture en soie d’un bleu couleur de nuit. Point de sièges, d’ailleurs il y en aurait à peine la place ; point de livres non plus, et on y verrait à peine pour lire. Sur des coffres en bois noir, qui servent de tables, posent des bibelots mélancoliques, enfermés dans des guérites de verre : petits vases en bronze ou en jade, contenant des bouquets artificiels très rigides, aux pétales de nacre et d’ivoire. Et une couche de poussière, sur toutes ces choses, témoigne que l’on n’habite plus.

Au premier aspect rien ne précise un lieu ni une époque – à moins que peut-être, au-dessus des rideaux de ce lit mystérieux et quasi funéraire, dans le couronnement d’ébène, la finesse merveilleuse des sculptures ne révèle des patiences chinoises. Ailleurs cependant tout est sobre, morne, conçu en lignes droites et austères.

Où donc sommes-nous, dans quelle demeure lointaine, fermée, clandestine ?

Est-ce de nos jours que quelqu’un vivait ici, ou bien était-ce dans le recul des temps ? Depuis combien d’heures – ou combien de siècles – est-il parti, et qui pouvait-il bien être, l’hôte de la chambre abandonnée ?…

Quelque rêveur très triste évidemment, pour avoir choisi ce recoin d’ombre, et très raffiné aussi, pour avoir laissé derrière lui cette senteur distinguée, et très las, pour s’être complu dans cette terne simplicité et ce crépuscule éternel.

Vraiment on se sent étouffé par ces trop petites fenêtres, aux carreaux voilés de papier soyeux, qui n’ont pu jamais s’ouvrir pour le soleil ni pour l’air, puisqu’elles sont partout scellées dans le mur. Et puis, on repense à tout ce qu’il a fallu faire de chemin et rencontrer d’obstacles, avant d’arriver ici, et cela inquiète.

D’abord, la grande muraille noire, la muraille babylonienne, les remparts surhumains d’une ville de plus de dix lieues de tour, aujourd’hui en ruine et en décombres, à moitié vidée et semée de cadavres. Ensuite une seconde muraille, peinte en rouge sombre de sang, qui forme une autre ville forte, enfermée dans la première. Ensuite une troisième muraille, plus magnifique, mais de la même couleur sanglante – muraille du grand mystère celle-ci, et que jamais, avant ces jours de guerre et d’effondrement, jamais aucun Européen n’avait franchie ; nous avons dû aujourd’hui nous arrêter plus d’une heure, malgré les permis signés et contre-signés ; à travers les serrures d’une porte farouche, qu’un piquet de soldats entourait et que des madriers barricadaient par-derrière comme en temps de siège, il a fallu menacer, parlementer longuement, avec des gardiens intérieurs qui voulaient se dérober et fuir. Une fois ouverts les battants lourds, bardés de ferrures, une autre muraille encore est apparue, séparée de la précédente par un chemin de ronde, où gisaient des lambeaux de vêtements et où des chiens tramaient des os de mort – nouvelle muraille toujours du même rouge, mais encore plus somptueuse, couronnée, sur toute sa longueur infinie, par des ornements cornus et des monstres en faïence jaune d’or. Et enfin, ce dernier rempart traversé, des vieux personnages imberbes et singuliers, venus à notre rencontre avec des saluts méfiants, nous ont guidés à travers un dédale de petites cours, de petits jardins murés et remurés, où végétaient, entre des rocailles et des potiches, des arbres centenaires ; tout cela séparé, caché, angoissant, tout cela protégé et hanté par un peuple de monstres, de chimères en bronze ou en marbre, par mille figures grimaçant la férocité et la haine, par mille symboles inconnus. Et toujours, dans les murailles rouges au faîte de faïence jaune, les portes derrière nous se refermaient : c’était comme dans ces mauvais rêves où des séries de couloirs se suivent et se resserrent, pour ne vous laisser sortir jamais plus.

Maintenant, après la longue course de cauchemar, on a le sentiment, rien qu’à contempler le groupe anxieux des personnages qui nous ont amenés, trottinant sans bruit sur leurs semelles de papier, le sentiment de quelque profanation suprême et inouïe, que l’on a dû commettre à leurs yeux en pénétrant dans cette modeste chambre close ils sont là, dans l’embrasure de la porte, épiant d’un regard oblique le moindre de nos gestes, les cauteleux eunuques en robe de soie, et les maigres mandarins qui portent au bouton rouge de leur coiffure la triste plume de corbeau. Obligés pourtant de céder, ils ne voulaient pas ; ils cherchaient, avec des ruses, à nous entraîner ailleurs, dans limmense labyrinthe de ce palais d’Héliogabale, à nous intéresser aux grandes salles sombrement luxueuses qui sont plus loin, aux grandes cours, là bas, et aux grandes rampes de marbre où nous irons plus tard; à tout un Versailles colossal et lointain, envahi par une herbe de cimetière et où l’on n’entend plus que les corbeaux chanter…

Ils ne voulaient absolument pas, et c’est en observant le jeu de leurs prunelles effarées que nous avons deviné où il fallait venir.

Qui donc habitait là, séquestré derrière tant de murs, tant de murs plus effroyables mille fois que ceux de toutes nos prisons d‘Occident ? Qui pouvait-il bien être, l’homme qui dormait dans ce lit, sous ces soies d’un bleuâtre nocturne, et, qui, pendant ses rêveries, à la tombée des soirs, ou bien à l’aube des jours glacés d’hiver pendant l’oppression de ses réveils, contemplait ces pensifs petits bouquets sous globe, rangés en symétrie sur les coffres noirs ?…

C’était lui, l’invisible empereur Fils du Ciel, l’étiolé et l’enfantin, dont l’empire est plus vaste que notre Europe, et qui règne comme un vague fantôme sur quatre ou cinq cents millions de sujets.

De même que s’épuise dans ses veines la sève des ancêtres presque déifiés, qui s’immobilisèrent trop longtemps au fond de palais plus sacrés que des temples, de même se rapetisse, dégénère et s’enveloppe de crépuscule le lieu où il se complaît à vivre. Le cadre immense des empereurs d’autrefois l’épouvante, et il laisse à l’abandon tout cela ; l’herbe pousse et les broussailles sauvages, sur les majestueuses rampes de marbre, dans les grandioses cours ; les corbeaux et les pigeons nichent par centaine aux voûtes dorées des salles de trône, couvrant de terre et de fiente les tapis somptueusement étranges qu’on y laisse pourrir. Cet inviolable palais, d’une lieue de tour, qu’on n’avait jamais vu, dont on ne pourra rien savoir, rien deviner, réservait aux Européens, qui viennent d’y entrer pour la première fois, la surprise d’un délabrement funèbre et d’un silence de nécropole.

Il n’allait jamais par là, le pâle empereur. Non, ce qui lui seyait lui, c’était le quartier des jardinets et des préaux sans vue, le quartier mièvre par où les eunuques regrettaient de nous avoir fait passer. Et, c’était, dans un renfoncement craintif, le lit-alcôve, aux rideaux bleu nuit.

De petits appartements privés, derrière la chambre morose, se prolongent avec des airs de souterrains dans la pénombre plus épaisse ; l’ébène y domine ; tout y est volontairement sans éclat, même les tristes bouquets momifiés sous leurs globes. On y trouve un piano aux notes très douces, que le jeune empereur apprenait à toucher, malgré ses ongles longs et frêles ; un harmonium ; une grande boîte à musique jouant des airs de nostalgie chinoise, avec des sons que l’on dirait éteints sous les eaux d’un lac.

Et enfin, voici le retiro sans doute le plus cher, étroit et bas comme une cabine de bord, où s’exagère la fine senteur de thé et de rose séchée.

Là, devant un soupirail voilé de papier de riz qui tamise des petites lueurs mortes, un matelas en soie impériale jaune d’or semble garder l’empreinte d’un corps, habituellement étendu. Il y traîne quelques livres, quelques papiers intimes. Plaquées au mur, il y a deux ou trois images de rien, pas même encadrées, représentant des roses incolores, et, écrite en chinois, la dernière ordonnance du médecin pour ce continuel malade.

Qu‘était-ce, au fond, que ce rêveur, qui le dira jamais ? Quelle vision déformée lui avait-on léguée des choses de la terre, et des choses d’au-delà, que figurent ici pour lui tant d’épouvantables symboles ? Les empereurs demi-dieux dont il descend faisaient trembler la vieille Asie, et, devant leur trône, les souverains tributaires venaient de loin se prosterner, emplissant ce lieu de cortèges et d’étendards dont nous n’imaginons plus la magnificence ; lui, le séquestré et le solitaire, entre ces mêmes murailles aujourd’hui silencieuses, comment et sous quels aspects de fantasmagorie qui s’efface gardait-il en soi-même l’empreinte des passés prodigieux ?

Et quel désarroi sans doute, dans l’insondable petit cerveau, depuis que vient de .s’accomplir le forfait sans précédent, que ses plus folles terreurs n’auraient jamais su prévoir : le palais aux triples murs, violé jusqu’en ses recoins les plus secrets ; lui, Fils du Ciel, arraché à la demeure où vingt générations d’ancêtres avaient vécu inaccessibles ; lui, obligé de fuir, et dans sa fuite, de se laisser regarder, d’agir à la lumière du soleil comme les autres hommes, peut-être même d’implorer et d’attendre !…

Lundi 22 octobre.

Des équipes de Chinois – parmi lesquels ou nous a prévenus qu’il y a des espions et des Boxers - entretenant dans notre palais le feu de deux fours souterrains, nous ont chauffés toute la nuit par en dessous, plutôt trop. A notre réveil d’ailleurs, c’est comme hier une illusion d’été, sous nos légères vérandas, aux colonnettes vertes peinturlurées de lotus roses. Et un soleil tout de suite brûlant monte et rayonne sur le pèlerinage presque macabre que je vais faire à cheval, vers l’ouest, en dehors de la Ville tartare, à travers le silence de faubourgs détruits, parmi des ruines et de la cendre.

De ce côté, dans la poussiéreuse campagne, étaient des cimetières chrétiens qui, même en 1860, n‘avaient pas été violés par la populace jaune. Mais cette fois, on s’est acharné contre ces morts, et c’est là partout le chaos et l’abomination ; les plus vieux ossements, les restes des missionnaires qui dormaient depuis trois siècles, ont été déterrés, concassés, pilés avec rage, et puis jetés au feu afin d’anéantir, suivant la croyance chinoise, ce qui pouvait encore y rester d’âme. Et il faut être un peu au courant des idées de ce pays pour comprendre l’énormité de cette suprême insulte, faite du même coup à toutes nos races occidentales.

Il était singulièrement somptueux, ce cimetière des pères jésuites, qui furent jadis si puissants auprès des empereur s célestes, et qui empruntaient pour leurs propres tombes les emblèmes funéraires des princes de la Chine. La terre est jonchée à présent de leurs grands dragons de marbre, de leurs grandes tortues de marbre, de leurs hautes stèles enroulées de chimères ; on a renversé, brisé toutes ces sculptures, brisé aussi les lourdes pierres des caveaux, et profondément retourné le sol.

Un plus modeste enclos, près de celui-là, recevait depuis de longues années les morts des légations européennes. Il a subi la même injure que le beau cimetière des jésuites : on a fouillé toutes les fosses, broyé tous les cadavres, violé même de petits cercueils d’enfant. Quelques débris humains, quelques morceaux de crâne ou de mâchoires traînent encore par terre, avec les croix renversées. Et c’est une des plus poignantes désolations qui se soient jamais étalées devant mes yeux au soleil d’un radieux matin.

Tout à côté demeuraient des bonnes sœurs, qui tenaient une école de petites Chinoises : il ne reste plus de leurs modestes maisons qu’un amas de briques et de cendres ; on a même arraché les arbres de leurs jardins pour les repiquer la tête en bas, par ironie.

Et voici à peu près leur histoire.

Elles étaient seules, la nuit où un millier de Boxers vinrent hurler à la mort sous leurs murs, en jouant du gong ; alors elles se mirent en prière dans leur chapelle pour attendre le martyre. Cependant les clameurs s’apaisèrent, et quand le jour se leva, les alentours étaient vides ; elles purent se sauver à Pékin et s’abriter dans l’enclos de l’évêché, emmenant le troupeau épouvanté de leurs petites élèves. Lorsqu’on demanda par la suite aux Boxers : Comment n’êtes-vous pas entrés pour les tuer ? Ils répondirent : C’est que nous avons vu tous les murs du couvent se garnir de têtes de soldats et de canons de fusil. Elles ne durent la vie qu’à cette hallucination des tortionnaires.

Les puits de leurs jardins dévastés remplissent aujourd’hui le voisinage d’une odeur de mort. C’étaient trois grands puits ouverts, larges comme des citernes, fournissant une eau si pure qu’on l’envoyait de loin chercher pour le service des légations. Les Boxers les ont comblés jusqu’à la margelle avec les corps mutilés des petits garçons de l’école des frères et des familles chrétiennes d’alentour. Les chiens tout de suite sont venus manger à même l’horrible tas, qui montait au niveau du sol ; mais il y en avait trop ; aussi beaucoup de cette chair est-elle restée, se conservant dans la sécheresse et dans le froid, et montrant encore des stigmates de supplice. Telle pauvre cuisse a été zébrée de coupures, comme ces entailles faites sur les miches de pain par les boulangers. Telle pauvre main n’a plus d’ongles. Et voici une femme à qui l’on a tranché, avec quelque coutelas, une partie intime de son corps pour la lui mettre dans la bouche, où les chiens l’ont laissée entre les mâchoires béantes… On dirait du sel, sur ces cadavres, et c’est de la gelée blanche qui n’a pas fondu dans les affreux replis d’ombre. Le soleil cependant, l’implacable et clair soleil, détaille les maigreurs, les saillies d’os, exagère l’horreur des bouches ouvertes, la rigidité des poses d’angoisse et des contournements d’agonie.

Pierre Loti. Les derniers jours de Pékin. Voyages 1872-1943 Bouquins Robert Laffont 1991

http://www.google.fr/search?q=cit%C3%A9+interdite+chine&hl=fr&prmd=imvns&tbm=isch&tbo=u&source=univ&sa=X&ei=rsTqT6-JK6St0QWRuu27BQ&sqi=2&ved=0CE0QsAQ&biw=1280&bih=607

La Chine ? Un pays où quelques centaines de millions de Chinois vivants sont dominés et terrorisés par quelques milliards de Chinois morts.

Anonyme


Par l.peltier dans (7 : 1872 à 1907) le 27 mars 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

1 01 1900                  La plaque d’immatriculation devient obligatoire pour les automobiles. On conduit sur la voie de gauche, avec un volant à droite, tout simplement parce que c’était ainsi sur les voitures à chevaux, car cela permettait au cocher de disposer de sa main droite pour tirer sur l’éventuel ennemi, qui le croisait.

01 1900                       La congrégation des Assomptionnistes est dissoute sur ordre gouvernemental.

18 02 1900                 Le Trianon-Concert, qu’a construit Albert Chauvin sur le jardin de l’Élysée Montmartre, est la proie des flammes, et avec lui les 200 costumes de la star transformiste Fregoli recruté à Londres à prix d’or. À peu de distance, Joseph Oller avait alors du mal à remplir son Moulin Rouge. Il recrute aussitôt Fregoli pour l’Olympia dans lequel il peut se produire dix jours plus tard : il fera si longtemps salle pleine que c’est à lui que l’Olympia devra le début de sa renommée.

15 03 1900                  Sarah Bernhardt triomphe dans son propre théâtre en prenant, à 55 ans, le rôle de l’Aiglon dans la pièce d’Edmond Rostand. Elle avait manifesté très tôt des penchants morbides : pour ses 18 ans, elle avait demandé à sa mère un cercueil en bois de rose capitonné de satin blanc : elle n’attendit pas la mort pour le mettre en service : c’est là qu’elle se reposait et dormait… lorsqu’elle était seule. Grande collectionneuse aussi d’animaux venus d’ailleurs, tout en étant chasseur… de canard, de marsouins, d’élan , de crocodile etc… Elle vécut longtemps avec un seul poumon, quelques années avec un seul rein et les dernières avec une seule jambe ! Cette amputation sera le résultat d’un accident professionnel : un soir de 1905, elle donnera la dernière représentation au Théâtre lyrique de Rio de Janeiro de Tosca, la pièce de Victorien Sardou qui inspirera l’opéra de Puccini. Dans la scène finale, la malheureuse héroïne se suicide en se jetant dans le Tibre ; lequel Tibre, en l’occurrence, sur la scène du Théâtre de Rio, n’était qu’un trou dans le plancher de la scène, dont le fond était normalement rembourré de très nombreux coussins. Hélas, ce jour-là, les machinistes avaient oublié de mettre les coussins !

30 03 1900                  Millerand promulgue la loi qui limite la durée du travail à 10 h/j, 60 h/sem.

mars 1900                  En Inde, Pierre Loti traverse en train, des grottes d’Ellorã vers le Rajasthan un pays où les morts de faim ne peuvent se compter :

Les pluies de printemps, que la mer d’Arabie envoyait jadis, font défaut depuis quelques années, ou bien changent de route, vont se répandre, inutiles, sur le Beloutchistan désert. Et les torrents n’ont plus d’eau ; les rivières tarissent, les arbres ne peuvent plus reverdir.

C’est par la route peu suivie de Rutlam et d’Indore que je me rends au pays de la faim, et c’est en chemin de fer, car on sait que l’Inde en est maintenant sillonnée. Le train s’en va presque vide, et les rares voyageurs sont tous indiens.

Sous mes yeux, pendant des heures, les forêts passent ; elles n’ont plus de palmiers, mais les arbres qui ressemblent aux nôtres ; on les prendrait pour des forêts de chez nous, si elles n’étaient si grandes, avec des horizons si sauvages. Des ramures délicates, des ramures grises… Et la teinte générale est celle de nos feuillées de chêne en décembre ; l’ancienne Gaule, à l’arrière automne, devait avoir de tels aspects ; or, nous sommes dans l’Inde, en avril ; et cette chaleur de printemps tropical déroute l’esprit, cette chaleur de fournaise sur ces paysages d’hiver. Rien cependant, au cours de cette première journée de voyage, ne révèle encore la pressante détresse humaine ; mais on a le sentiment de quelque chose d’anormal, d’une désolation sans recours, d’une espèce d’agonie de la planète usée.

L’Inde, aïeule de notre Europe, est, il va sans dire, un pays de ruines. Un peu partout apparaissent les immenses fantômes des villes qui moururent dans les temps, il y a des siècles et des millénaires ; des villes dont le nom est oublié, mais qui furent des villes géantes, superbement perchées sur des montagnes et dominant des abîmes. Remparts de deux lieues de long, palais et temples, aujourd’hui abandonnés aux singes et aux serpents cobras… Auprès de tels débris, combien sembleraient mesquins nos donjons, nos manoirs, tous les restes de notre Moyen Age féodal !

Ruines et forêts, couleur d’ocre ou de sienne brûlée, se succèdent le long de ma route, baignant jusqu’au soir dans la même incandescence de l’air. Et, sur la végétation détruite, sur les ossements des vieilles cités de légende, l’ardent soleil se couche, terni de poussière, tristement rose, d’une hivernale pâleur.

Le lendemain on s’éveille dans la jungle infinie.

Et au premier village où l’on s’arrête, sitôt que s’apaise le bruit des roues, leur fracas de ferraille, une clameur monte, une clameur très spéciale, qui tout de suite vous glace, même avant qu’on ait bien compris : c’est l’horrible chanson qui commence, et qui ne vous quittera plus. On est entré dans le pays de la faim. Il n’y a guère que des voix enfantines, et cela ressemblerait presque au tumulte d’une école en récréation, mais avec on ne sait quoi d’éraillé, d’épuisé, de glapissant, qui fait mal à entendre…

Oh ! les pauvres petits êtres, se pressant là contre la barrière, et tendant vers nous leurs mains desséchées, au bout des os qui sont leurs bras ! Sous leur peau brune, aux plis retombants, tout leur frêle squelette se dessine, à faire peur ; on dirait qu’ils n’ont pas d’entrailles, tant leur ventre est plat, et des mouches se sont collées à leurs paupières, à leurs lèvres, pour y boire ce qui reste d’humidité. Ils n’ont plus de souffle, presque plus de vie, et cependant ils tiennent debout, et ils crient encore. Manger, ils voudraient manger, et il leur semble que ces inconnus qui passent, dans de si grandes voitures, doivent être riches, qu’ils auront pitié et leur jetteront quelque chose.

Maharajah ! Maharajah ! (Monseigneur ! Monseigneur !) appellent ensemble toutes les petites voix, sur des notes chantées et tremblotantes. Il en est qui ont à peine cinq ans, et qui crient aussi : Maharajah ! Maharajah ! et qui allongent à travers la barrière des menottes lamentables.

Dans ce train, ceux qui voyagent avec moi sont d’humbles Indiens, de troisième et de quatrième classe ; ils lancent ce qu’ils ont, des restes de gâteaux de riz, des monnaies de cuivre, et sur tout cela les affamés se ruent comme des bêtes, en se piétinant les uns sur les autres. Des pièces de monnaie peuvent donc leur servir ? Alors, c’est donc qu’il y a des provisions encore dans les boutiques en terre du village, mais pour ceux là seuls qui ont de quoi en acheter !… De même, quatre wagons de riz sont attelés derrière nous, et il en passe ainsi chaque jour ; mais on ne leur en donnera point ; non, pas une poignée, pas quelques grains qui prolongeraient un peu leur vie ; c’est destiné aux habitants des villes, à ceux qui ont encore de l’argent et qui paieront.

Qu’est-ce qui nous empêche de repartir ? Pourquoi si longtemps s’arrêter devant ce lugubre village, où, de minute en minute, le troupeau des affamés s’assemble plus nombreux et la chanson de détresse va s’exaspérant ?

Aux environs, tant la terre est sèche et poudreuse, ce qui fut rizières ou champs cultivés simule un désert de cendre. Et voici des femmes – des squelettes de femmes plutôt, avec des seins pendant comme des lambeaux de basane – qui arrivent en hâte, épuisées par l’effort, dans l’espoir de vendre de lourds et infects paquets, apportés sur leur tête : des peaux de leurs vaches qui sont mortes de faim et qu’elles ont écorchées. Mais le prix d’une vache à peu près vivante est tombé ici à un quart de roupie (environ dix sous), puisqu’on ne pourrait pas les nourrir et que pour rien au monde, dans ce pays brahmanique, on ne se déciderait à manger de sa chair. Alors, qui donc achèterait une peau qui sent la pourriture et qui attire un essaim de mouches ?

J’ai jeté maintenant tout ce que j’avais de pièces sur moi… Mon Dieu, on ne partira donc pas !… Oh ! le désespoir d’un tout petit, de trois ou quatre ans, auquel un autre, un peu plus grand que lui, vient d’arracher l’aumône qu’il serrait dans sa main crispée !…

Le train enfin s’ébranle, et la clameur s’éloigne. Nous voici lancés à nouveau dans la jungle silencieuse.

La jungle est morte, la jungle qui, au printemps, devrait fourmiller de vie ; les graminées, les broussailles n’y reverdissent plus ; l’avril n’a plus le pouvoir d’y réveiller les essences languissantes ; elle affecte, comme la forêt, un aspect d’hiver sous le soleil torride. On y voit errer des gazelles, maigres, effarées, qui ne trouvent plus d’herbe, qui ne savent où aller boire. Et de loin en loin, sur le tronc de quelque arbre sec, un jeune rameau, une branchette isolée a pris tout ce qui restait de sève, pour donner encore deux ou trois feuilles tendres, ou bien une grande fleur rouge mélancoliquement épanouie au milieu de la désolation.

À chaque village où l’on s’arrête, les affamés sont là, vous guettant à la barrière. Leur chanson que l’on redoute d’entendre, et qui est toujours pareille, en fausset déchirant, sur les mêmes notes, s’élève dès qu’on approche ; et puis elle s’enfle, et vous poursuit en s’exaltant de désespoir, quand on s’éloigne à nouveau dans les solitudes brûlées.

Il n’est que de citer une seule ligne de la suite du récit pour mesurer le coté insupportable, à nos yeux occidentaux du XXI° siècle, de ce monsieur qui a les conditions de voyage d’un prince : la ville blanche d’Odeypoure, au pays de Meswar, est encore une étape délicieuse, sur cette route de la grande famine.

[…]                              Jaïpur, où les pauvres meurent de faim au milieu des palais roses…

Cent lieues plus loin vers le nord. Depuis Odeypoure, les déserts succédaient aux déserts. La terre semblait maudite. Sous une couche de cendre blanchâtre, comme semée par quelque éruption volcanique immense, tout ce qui avait été jungles, villages ou cultures se confond en une même teinte morne. Et enfin voici, après tant de désolations une ville qui paraît en pleine activité orientale et charmante. Les avenues qui viennent aboutir à ses hauts remparts crénelés, à ses, portes ogivales, sont peuplées de cavaliers en robe blanche, de femmes en longs voiles jaunes ou rouges, de chars à bœufs, de files de chameaux en harnais de fête : des couleurs et de la vie, comme aux temps d’abondance.

Mais qu’est-ce que c’est que tout ce sinistre déballage de haillons, au pied des remparts ? Il y a des formes humaines cachées là-dessous. Qu’est-ce que c’est que tous ces gens par terre ? Des hommes ivres, des malades ? – Ah ! des êtres desséchés, des ossements, des momies ? – Pourtant non, cela remue encore ; les paupières battent et les yeux regardent ! En voici même qui se dressent, tout chancelants, sur de longs os en guise de jambes…

La première porte franchie, il en apparaît une autre, découpée dans une muraille intérieure qui est peinte en rose jusqu’à la pointe de ses créneaux – en rose de ruban, avec un semis de fleurs blanches imitant dessin régulier des indiennes. Et, sur l’épaisse poussière, des tas humains là encore, noirâtres et comme vautrés dans de la cendre, plus affreux devant le rose charmant et les bouquets de ce mur. On dirait des squelettes sur lesquels de la basane serait collée ; les ossatures s’indiquent avec une précision horrible ; les rotules et les coudes font de grosses boules, comme des nœuds sur des bâtons, et les cuisses, qui n’ont qu’un os, sont plus minces que les bas de jambes qui en ont deux. Il y en a de groupés par famille et il y en a d’isolés qu’on abandonne ; les uns agonisent, étendus en croix ; les autres se tiennent encore accroupis, immobiles et stupides, des yeux de fièvre et des lèvres retirées sur des dents longues. Dans un coin, une vieille femme sans chair, probablement seule au monde, pleure, en silence, sur des guenilles.

Quand enfin, au sortir de ces doubles portes, l’intérieur de la ville se découvre, c’est une surprise et un enchantement, voir une grande ville rose, entièrement rose, du même rose et semée des mêmes bouquets blancs, ses maisons, ses remparts, ses palais, ses temples, ses tours et ses miradors, quel étonnant caprice de souverain ! On dirait qu’on a tendu tous les murs d’une même vieille indienne à fleurs, on dirait une ville en vieux camaïeu du XVIII° siècle ; cela diffère de tout ce qu’on avait vu ailleurs, cela arrive à des effets de complète et charmante invraisemblance.

Des rues d’un kilomètre de long, alignées au cordeau, larges comme deux fois nos boulevards et bordées de hauts palais dont la fantaisie orientale a varié les façades à l’infini. Nulle part plus extravagante superposition de colonnades, d’arceaux festonnés, de tours, de balcons, de miradors. Tout cela pareillement rose, tout cela d’une même teinte d’étoffe ou de fleur ; et la moindre moulure, la moindre arabesque, relevée filet blanc. Sur les parties sculptées, on dirait qu’on a cloué des passementeries blanches, tandis que, sur les parties plates, reprend l’éternel camaïeu avec ses mêmes bouquets surannés.

Et le long de ces rues s’agitent des foules, dans un immense éblouissement de couleurs.

Des marchands par milliers, ayant par terre leurs étalages d’étoffes, de cuivre et d’armes, encombrent les deux côtés des trottoirs, tandis que parmi eux se démènent les femmes, aux voiles bariolés de grands dessins fantasques et aux bras nus cerclés d’anneaux jusqu’à l’épaule.

Au milieu de la chaussée, le défilé est continuel, de cavaliers aux armes d’argent sur des selles éclatantes, de lourds chariots traînés par des zébus aux cornes peintes, de chameaux attachés en longue file, d’éléphants en robe dorée dont on a barbouillé la trompe de mille dessins. Passent aussi des dromadaires, que montent deux personnages l’un derrière l’autre, et qui vont au trot léger, le cou tendu, comme des autruches à la course ; passent des fakirs entièrement nus, poudrés à blanc de la tête aux pieds ; passent des palanquins et des chaises à porteurs : tout l’Orient des féeries, processionnant à grand spectacle, dans l’inimaginable cadre de camaïeu rose.

Et des gens promènent en laisse, pour leur donner l’habitude du monde, les panthères apprivoisées du roi, qui marchent sournoises et comiques, coiffées de petits bonnets brodés, avec une rosette sous le menton, posant l’une après l’autre leurs pattes de velours avec des précautions infinies, comme par peur de casser des œufs. Pour plus de sûreté, on les tient aussi par leur queue annelée, et quatre serviteurs encore les suivent en cortège.

Mais il y a aussi des rôdeurs bien lugubres – des échappés de sarcophage, dans le genre des êtres qui gisent là-bas aux portes des remparts… Ils ont osé entrer dans la belle ville couleur de fleur, ceux-là, et y traîner leurs ossements !… Il y en a même beaucoup plus qu’on n’eût dit au premier abord. Ceux qui errent, chancelants et les yeux hagards, ne sont pas seuls ici : sur les pavés, parmi les marchands, parmi les gais étalages, se dissimulent d’horribles paquets de haillons et de squelettes, qui obligent les passants à se détourner pour ne pas marcher dessus… Et ces fantômes-là, ce sont les paysans des plaines d’alentour. Depuis qu’il ne pleut plus, ils ont lutté contre la destruction du sol, et les longues souffrances les ont préparés à ces maigreurs sans nom. A présent, c’est fini. Le bétail est mort, parce qu’il n’y avait plus d’herbe, et on en a vendu la peau à vil prix. Quant aux champs qu’on ensemençait, ce ne sont plus que des steppes de terre émiettée et brûlée, où rien ne saurait germer, On a vendu aussi, pour acheter de quoi manger, les hardes qu’on avait pour se couvrir, les anneaux d’argent qu’on portait aux bras et aux chevilles. On a maigri pendant des mois. Et puis la faim est venue pour tout de bon, la faim torturante, et bientôt les villages se sont remplis de l’odeur des cadavres.

Manger ! Ils voulaient manger, ces gens, voilà pourquoi ils étaient venus vers la ville. Il leur semblait qu’on aurait pitié, qu’on ne les laisserait pas mourir, car ils avaient entendu dire qu’on amassait ici des grains et des farines comme pour un siège, et que tout le monde mangeait dans ces murs.

En effet, les chars à bœufs, les files de chameaux apportent, à toute heure, les sacs de riz et d’orge, commandés au loin par le roi, et cela s’empile dans les greniers, ou même sur les trottoirs, par peur de la famine envahissante qui menace de tous côtés la belle ville rose. Mais cela s’achète, et il faut de l’argent. Le roi, il est vrai, en fait distribuer aux pauvres qui habitent sa capitale. Quant à secourir aussi les paysans qui agonisent par milliers dans les plaines d’alentour, on n’y suffirait plus, et, de ceux-là, on détourne la tête. Donc, ils errent par les rues, autour des lieux où l’on mange, dans l’espoir encore de quelques grains de riz qu’on pourrait leur jeter, et puis vient l’heure pour eux de se coucher n’importe où, le front à même le pavé, pour mourir.

En ce moment, il s’agit de décharger sur un trottoir, devant des greniers sans doute trop remplis, une centaine de sacs de grains que des chameaux apportent, et il faut pour cela déranger trois petits enfants-squelettes, de cinq à dix ans, tout nus, qui reposaient ensemble à la place choisie.

Ce sont trois frères, explique une voisine ; les parents qui les avaient amenés sont morts (de faim, c’est sous-entendu) ; alors ils sont là, ils restent là, ils n’ont plus personne.

Et elle parait le trouver tout naturel, cette créature, qui pourtant n’a pas l’air d’une méchante femme !… Mon Dieu, qu’est-ce donc que ce peuple ? Et comment sont faites les âmes de ces gens, qui pour rien au monde ne tueraient un oiseau, mais qui ne se révoltent pas de ce qu’on laisse, devant leur porte, mourir les petits enfants?

Le plus petit des trois paraît le plus près de finir. Il est sans mouvement, Il n ‘a plus la force de chasser les mouches collées au bord de ses paupières closes ; on dirait que son ventre a été vidé comme celui d’une bête à faire cuire ; et les os de son frêle bassin ont percé la peau, à force de traîner sur les pavés de la rue.

Allons, il faut déménager, pour laisser la place à ces sacs de grains que l’on apporte. Le plus grand se relève, prend tendrement à son cou le pauvre tout petit, emmène par la main le second qui peut marcher encore, et ils s’en vont, en silence.

Cependant les yeux du tout petit se sont un instant rouverts. Oh ! ce regard d’innocent martyr ! Tout ce qu’il exprime d’angoisse, de reproche, d’étonnement d’être si malheureux, si abandonné et de tant souffrir !… Mais ils se referment vite, les yeux mourants ; les mouches reviennent s’y coller, et la pauvre petite tête retombe sur l’épaule maigre de l’aîné qui l’emporte.

Un peu chancelant, mais sans une larme, sans un murmure, adorable de résignation et de dignité enfantine, il emmène ses frères, ce petit aîné qui se sent chef de famille. Puis, après avoir regardé s’il est assez loin pour ne plus gêner personne, il les recouche avec des précautions infinies, la tête sur les pierres, et s’étend aussi près d’eux.

Au carrefour central, où les plus belles rues viennent aboutir, le luxe si particulier de cette ville arrive à, ses plus étranges effets. Roses jusqu’à l’extrême pointe, sortes de grands ifs roses à fleurs blanches, les pyramides des temples brahmaniques, qui se dressent dans le ciel de poussière, parmi des tourbillons d’oiseaux noirs. Rose et semée de fleurs blanches, la façade du palais du Roi, qui dépasserait en hauteur nos façades de cathédrale, et qui est la répétition, la superposition d’une centaine de kiosques pareils, ayant chacun les mêmes colonnades, les mêmes grillages, les mêmes petits dômes compliqués – avec, tout en haut, des oriflammes aux couleurs du royaume, que le vent desséchant fait claquer dans l’air. Roses à bouquets blancs, les palais, les maisons, qui de tous côtés s’alignent en fuite vers les lointains poudreux des rues.

La foule est là plus parée de bijoux, plus animée, à ce carrefour, plus bruyante, dans toute la diversité de ses couleurs de fête. Plus nombreux aussi, les rôdeurs de la faim – les pauvres petits enfants surtout, car au milieu de cette place on fait cuire en plein vent des gâteaux de riz, des galettes au sucre et au miel, et cela les attire ; on ne leur en donne pas, bien entendu, mais ils demeurent quand même, tout tremblants de faiblesse sur leurs petites jambes, et les yeux dilatés dans la fiévreuse convoitise des pâtisseries.

Du reste, elle augmente d’heure en heure, l’invasion des affamés ; c’est comme une marée funèbre, qui monterait de la campagne vers la ville, et les chemins dans la plaine sont jalonnés de ceux qui meurent avant d’arriver aux portes.

En face d’un marchand de bracelets, qui mange des crêpes toutes chaudes, une femme vient de s’arrêter suppliante, un spectre de femme, serrant sur ses mamelles sèches et sur ses os de poitrine un petit nourrisson-squelette. – Non, il ne donnera rien, le marchand, et même il dédaigne de regarder. – Alors elle s’affole, la mère au sein tari dont le petit va mourir, et ses dents se desserrent pour un long cri de louve. Elle est jeune et sans doute elle était jolie ; sa jeunesse s’indique encore sur ses joues ravagées : seize ans peut-être, c’est presque une enfant… Elle vient de comprendre à la fin que personne n’aura pitié et qu’elle est condamnée ; alors elle prolonge son cri sans espoir, par besoin de hurler, comme font les bêtes aux abois, tandis que près d’elle passent tranquillement, de leur pas sourd, de gros éléphants dodus, qui mangent à présent du fourrage venu de très loin et coûtant très cher.

Et, au-dessus de la clameur des foules, il y a la clameur des corbeaux, sur les toits et dans l’air assemblés par milliers. Cet éternel ensemble de croassements qui, dans l’Inde, domine tous les autres bruits terrestres, s’enfle ici en crescendo, arrive à un vrai délire : les temps de famine, quand on commence à sentir partout l’odeur de la mort, sont des temps d’abondance et de joie pour les corbeaux, les vautours et les mouches, Cependant, les crocodiles du roi vont prendre leur repas, au fond des jardins murés.

C’est tout un monde, ce palais du Roi, avec ses dépendances sans fin, ses écuries de chevaux, ses écuries d’éléphants ; et, pour arriver au lac artificiel où les crocodiles habitent, il faut franchir encore tant de hautes portes hérissées de fer, tant de cours grandes comme les cours du Louvre, bordées de farouches bâtiments aux fenêtres grillées – et aux murailles roses, il va sans dire, avec semis de fleurs blanches ! Dans ces quartiers, il y a foule aujourd’hui, et on y fait des appels ; c’est jour de solde pour les soldats, et ils attendent tous, un peu sauvages-et souvent superbes tenant des lances ou des étendards ; on les paye en lourdes pièces d’autrefois ; monnaies rondes en argent, ou monnaies en bronze de forme carrée.

Dans une salle de marbre, aux colonnes et aux arceaux ciselés, un vélum de velours pourpre est tendu sur un métier gigantesque, et une dizaine de brodeurs travaillent à le couvrir de fleurs d’or en haut-relief : une robe neuve, pour l’un des éléphants favoris. Les jardins, à force de laborieux arrosages, sont encore à peu près verts, surprenants comme une oasis au milieu de ce pays brûlé ; d’ailleurs, vastes comme des parcs et tristement exquis entre leurs murailles crénelées de cinquante pieds de haut ; des allées droites à la mode ancienne et pavées de marbre ; des cyprès, des palmiers, beaucoup de roses, et des petits bois d’orangers qui embaument l’air ; partout des fauteuils de marbre pour se reposer à l’ombre, des kiosques de marbre pour les bayadères, et des bassins de marbre pour les bains princiers. Des paons, des singes, et même, sous les orangers, des chacals en maraude montrant leur museau furtif.

Enfin, le grand étang, enfermé lui aussi dans de terribles murs et à demi desséché par deux ou trois années sans pluie. Là, sur les vases, sommeillent les énormes crocodiles centenaires, semblables à des rochers ; mais un vieil homme tout blanc arrive et se met à chanter, sur les marches d’un escalier qui descend dans l’eau, à chanter, chanter, d’une voix claire de muezzin, avec de grands gestes de bras pour appeler. Alors ils s’éveillent, les crocodiles, d’abord lents et paresseux, bientôt effroyables de rapidité et de souplesse, et ils s’approchent à la hâte, nageant en compagnie de grosses tortues voraces qui ont comme eux entendu l’appel et veulent manger aussi. Tout cela vient former cercle au pied des marches où le vieillard se tient, assisté de deux serviteurs portant des corbeilles de viandes. Les gueules visqueuses et livides s’ouvrent, prêtes à engloutir, et on y jette des quartiers de chèvre, des gigots crus, des poumons, des entrailles.

Mais dehors, dans les rues, personne n’appelle, avec des chants de muezzin, les affamés pour leur donner la pâture. Les nouveaux venus rôdent encore, tendant la main, frappant leur ventre plat si quelqu’un les regarde ; les autres, qui ont perdu l’espoir d’un secours, gisent n’importe où, sous les pieds, parmi la foule et les chevaux.

Au croisement de deux avenues de palais et de temples roses, sur une de ces places qu’encombrent les marchands, les cavaliers, les femmes drapées de mousselines et couvertes d’anneaux d’or, un étranger, un Français, vient d’arrêter sa voiture, près d’un tas sinistre de décharnés qui ne bougent plus, et il s’est baissé pour mettre des pièces de monnaie dans leurs mains inertes.

Alors, soudainement, c’est comme la résurrection de toute une tribu de momies ; les têtes se dressent de dessous les haillons qui couvraient les figures ; les yeux regardent, puis les formes squelettales se remettent debout : Quoi ! on fait l’aumône ! Il y a quelqu’un qui donne ! On va pouvoir acheter à manger. Le macabre réveil se propage en traînée subite jusqu’à d’autres tas qui gisaient plus loin, dissimulés derrière des promeneurs, derrière des piles d’étoffes ou des fourneaux de pâtissiers. Et tout cela grouille, surgit et s’avance : masques de cadavres dont les lèvres recroquevillées laissent trop voir les dents, yeux caves aux paupières mangées par les mouches, mamelles qui pendent comme des sacs vides sur les cercles du thorax, ossatures qui se heurtent avec des bruits de morceaux de bois. Et l’étranger, en une minute, est entouré d’une ronde de cimetière, pressé, griffé par des mains déjà terreuses, aux grands ongles, qui cherchent à lui arracher son argent, tandis que les pauvres yeux, au contraire, demandent pardon, remercient et supplient…

Et puis, silencieusement, cela s’effondre. Un des spectres, qui chancelait de faiblesse, s’est accroché au spectre voisin, qui a chancelé à son tour, et la chute s’est communiquée de proche en proche, sans un cri, sans une résistance, tous les épuisés se cramponnant les uns aux autres et tombant ensemble, comme de lamentables marionnettes, comme s’abattent des quilles, puis roulant dans la poussière, évanouis, et ne se relevant plus…

A cet instant, une musique s’approche et on perçoit un bourdonnement nouveau de la foule : c’est un cortège qui arrive, un cortège religieux annonçant une solennité pour demain dans les temples de Brahma. Alors, un des gardes chargés de faire faire place empoigne une vieille affamés qui, dans sa chute, les bras en croix, le visage dans la poussière, avait dépassé l’alignement permis, et il la rejette sur le trottoir, meurtrie et gémissante.

Voici donc le beau cortège qui passe. Un éléphant noir ouvre la marche, peinturluré d’or jusqu’au bout de la trompe ; derrière vient la musique, au pas de procession, jouant, avec des musettes et des cuivres, un air lugubre en mode mineur.

Puis, quatre éléphants gris s’avancent de front, portant des éphèbes costumés en dieux, coiffés de hautes tiares de perles, qui lancent des poudres colorées et parfumées sur le peuple. Ils semblent lancer des nuages, tant ces poudres sont ténues et légères ; leurs éléphants, qui en reçoivent de première main, en sont teintés bizarrement, l’un de violet, l’autre de jaune, l’autre de vert et l’autre de rouge. Ils lancent à pleine poignée, les souriants éphèbes, et la foule se colore à leur gré, robes, turbans et visages. Même des petits enfants à l’agonie, des petits squelettes de la famine, qui regardaient d’en bas, couchés sur le dos, reçoivent une charge de poudre rouge embaumée de santal ; le geste de leurs mains affaiblies a été trop lent pour les préserver, et ils en ont plein les yeux. C’est maintenant la brusque tombée du jour ; le camaïeu rose à bouquets blancs commence de pâlir partout à la fois, sous un ciel couleur de pervenche, tellement saturé de poussière que la lune argentée y paraît blême. Les tourbillons d’oiseaux noirs s’abattent ensemble pour dormir ; sur les corniches des palais roses, ils s’alignent, innombrables, pigeons et corbeaux, à se toucher, formant de longs cordons sombres. Mais des vautours et des aigles s’attardent en l’air et planent encore. Et les singes libres, qui habitent sur les maisons, se poursuivent, très agités à l’heure du couchage, hauts sur pattes et queue relevée, petites silhouettes étranges qui courent au bord des toits.

En bas, les larges chaussées se dépeuplent, car les cités orientales ne connaissent point de vie nocturne.

Une des tigresses que l’on apprivoise et qui va rentrer au palais se coucher, bien repue, le bonnet de côté, et pour l’heure bonne personne, est assise au coin d’une rue sur son derrière, entre ses serviteurs assis de même, y compris celui qui toujours la tient par la queue. Ses yeux énigmatiques, d’un vert pâle de jade, fixent un groupe de petits enfants de la famine, qui halètent par terre, à deux pas d’elle.

Les marchands se hâtent de replier leurs étoffes multicolores, de ramasser dans des corbeilles leurs cuivres brillants, leurs plateaux et leurs vases. Ils regagnent leurs demeures, découvrant peu à peu les groupes de décharnés qui gisaient parmi leurs gais étalages. Ces derniers vont demeurer seuls ; pendant la nuit ils seront les maîtres du pavé.

Ils s’isolent, les groupes agonisants ; autour d’eux, le vide se fait et les révèle plus nombreux. Bientôt on ne verra plus que leurs formes cadavériques et leurs guenilles, dont le sol restera jonché.

Hors des murs, dans la campagne désolée, tous les arbres sans vie se peuplent prodigieusement, à cette heure crépusculaire. Les aigles, les vautours ou les paons magnifiques s’y groupent par famille, formant des épaisseurs au milieu des branchages légers qui n’ont plus de feuilles ; leurs cris du jour peu à peu s’apaisent, finissent en appels intermittents, de plus en plus espacés. Les voix geignantes des paons sont celles qui persistent le plus avant dans le soir, et bientôt les chacals lugubres commencent à y répondre.

Dix heures : très tard pour cette ville où tout s’arrête presque avec le jour. La campagne, alentour, est devenue infiniment silencieuse. Dans les lointains, on dirait du brouillard ; mais c’est de la poussière encore, puisque tout est desséché. Sur le sol poudré à blanc, tombe la lumière blanche de la lune, et sur les arbres morts, sur les cactus couverts de cendre ; avec le refroidissement soudain de la nuit, cela donne l’illusion de la neige et de l’hiver. Il va faire froid pour les petits mourants, qui sont tout nus à râler par terre.

En dedans des murs, c’est le silence comme au-dehors. A part des musiques assourdies, qui se font çà et là au cœur des temples brahmaniques, on n’entend plus rien. Par les hauts escaliers de ces temples, que gardent des éléphants de pierre, montent ou descendent quelques derniers groupes en vêtements blancs ; ailleurs, plus personne, et les rues sont vides – les longues rues droites, qui paraissent plus larges et plus immenses, sans passants ni cortèges. Dans le calme nocturne, la ville de camaïeu rose, rose encore sous le rayonnement lunaire, semble avoir agrandi le décor de ses palais et de ses miradors dentelés.

Mais, sur les chaussées, à côté de ces sacs de grains amoncelés par peur de la famine, et surveillés par des gardiens à bâtons, restent aux mêmes places les tas noirâtres, haletant sous des loques, les tas macabres, la foule effondrée des meurt-de-faim. On voit aussi, de distance en distance, des petites niches, des petites guérites de pierre qui, pendant le jour, disparaissaient dans la foule ; chacune d’elles abrite un dieu, l’horrible Ganesa au visage d’éléphant, ou bien Siva, prince de la Mort, et chaque idole a sa guirlande de fleurs, et aussi sa lanterne qui brûlera jusqu’au jour.

C’est presque informe et indéfinissable, ces tas couverts de haillons, qui font toutes ces taches noires dans le gris rose de la ville enchantée ; mais il en sort de temps à autre une toux, un gémissement ou un râle ; parfois aussi des os de bras se relèvent et s’agitent, secouent fiévreusement les guenilles, ou bien ce sont des os de jambe, réunis par une grosse rotule saillante… Pour ceux-là qui sont par terre, qu’importe le jour bruyant, ou la nuit tranquille, ou le radieux matin, puisqu’il n’y a plus d’espérance, puisque personne n’aura pitié, puisqu’il faut rester où la tête alourdie est tombée, et attendre là, sur le même pavé, la grande crispation qui finira tout…

[…]                                                                                            LA GLOIRE DU MATIN

Du fond de la plaine où coule le vieux Gange, du fond de l’immense plaine de vase et d’herbages que les vapeurs de la nuit embrument encore, l’éternel soleil vient de surgir et, ainsi que tous les jours depuis trois mille ans, il rencontre là devant lui, arrêtant son premier rayon rose, les granits de Bénarès, les pyramides rouges, les pointes d’or, toute la ville sainte dressée en amphithéâtre, comme pour saisir avidement la lumière initiale, se parer de la gloire du matin.

Et ici, c’est l’heure par excellence ; c’est, depuis le commencement des âges brahmaniques, l’heure consacrée, l’heure de la grande vie religieuse et de la grande prière. Bénarès soudainement déverse sur son fleuve tout son peuple, toutes ses fleurs, toutes ses guirlandes, tous ses oiseaux, toutes ses bêtes. Par les escaliers de granit, à cette apparition du soleil, c’est un joyeux écoulement de tout ce qui vient de s’éveiller, de tout ce qui a reçu de Brahma une âme, humaine ou obscure. Les hommes descendent, l’air heureux et grave, drapés dans des cachemires roses, ou jaunes, ou couleur d’aurore. Les femmes, en blanches théories, descendent voilées à l’antique sous des mousselines. Elles apportent des aiguières, des buires, qui mettent partout l’éclat rouge ou jaune des cuivres fourbis, à côté de l’étincellement de leurs mille bracelets, colliers, ou anneaux d’argent autour des chevilles. Noblement belles d’allure et de visage, elles marchent comme des déesses, et on entend sonner, à leurs bras, à leurs jambes, les cercles de métal.

Et chacun veut offrir au fleuve des guirlandes, des guirlandes, comme s’il ne suffisait pas de toutes celles des jours précédents qui flottent encore il y a des torsades, en fleurs de jasmin enfilées, qui ressemblent à des boas blancs ; d’autres, en fleurs d’œillets d’Inde, où des rangs jaune d’or et des rangs jaune soufre se mêlent, de façon à produire ce contraste de nuances que les femmes indiennes affectionnent aussi pour leurs voiles.

Le monde des oiseaux, qui avait dormi en longs cordons noirs sur toutes les frises de maisons ou de palais, est en pleine ivresse de réveil, de croassements ou de chansons. Des compagnies de tourterelles, des compagnies de petits chanteurs ailés viennent se baigner et boire parmi le peuple de Brahma, s’ébattre en confiance au milieu des hommes qui ne tuent pas. On entend des aubades pour tous les dieux, dans les temples ; des coups de tam-tams comme des bruits d’orage, des plaintes de musettes, des beuglements de trompes sacrées. Là-haut, tous les miradors ajourés, toutes les fenêtres à festons et à colonnettes, toutes les terrasses qui voient le levant, se garnissent de têtes de vieillards ; spectateurs empêchés de descendre, par la maladie ou les années, mais qui veulent leur part de lumière matinale et de prière. Et le soleil les inonde de chauds rayons.

Des enfants nus, qui se tiennent par la main, arrivent en troupes joyeuses. Il descend aussi des yoghis et de lents fakirs. Il descend d’inoffensives vaches sacrées auxquelles chacun, cédant le pas avec respect, se fait honneur d’offrir une gerbe fraîche de roseaux ou de fleurs, et qui regardent se lever le soleil, commencer la fête du jour, et qui, dans leur bestialité douce, ont l’air de comprendre et de prier à leur manière. Il descend des moutons et des chèvres. Il descend des chiens empressés, il descend des singes.

Le soleil, le soleil à flots ramène la bienfaisante chaleur, dans l’air que la nuit de rosée avait presque glacé. Tous les édicules de granit, échelonnés sur les marches pour servir de niche et d’autel, les uns à Vichnou, les autres à Ganesa aux bras multiples, présentent à ce soleil leurs petits dieux pesants, qui sont encore tout gris d’une couche de limon séché et qui, pendant plusieurs mois avaient dormi sous les eaux troubles, saturées de cendres humaines. Et, parce qu’il brûle déjà, ce soleil, des gens s’installent à l’ombre de tous ces grands parasols, qui sont toujours là plantés à demeure à demeure et ressemblent à des ombelles de champignons géants, éclos en masse au pied de la ville sainte. Tandis qu’en haut les vieux palais s‘éveillent rajeunis dans le matin, et les pyramides rouges resplendissent, et les pointes d’or étincellent, les flèches d’or et les girouettes d’or.

Sur les radeaux innombrables et sur les marches d’en bas, le peuple de Bramah, déposant ses guirlandes et ses aiguières, commence de se dévêtir. Les draperies blanches ou roses, les cachemires de toutes nuances sont jetés çà et là, ou tendus sur des bambous, et alors des nudités admirables apparaissent, couleur de bronze sombre ou de bronze pâle. Les hommes, à la fois sveltes et athlétiques, avec des yeux de flamme, entrent jusqu’à la taille dans l’eau sainte. Les femmes, moins dévoilées, gardant une mousseline sur la gorge et les reins, trempent seulement dans le Gange leurs jambes, leurs beaux bras cerclés d’anneaux, et puis elles s’agenouillent et se penchent sur le bord extrême, pour lancer plusieurs fois dans le fleuve leur longue chevelure dénouée ; l’eau qui ruisselle alors sur leur poitrine, sur leurs épaules, fait plaquer la fine étoffe révélatrice, et elles ressemblent à la Victoire aptère, plus belles et plus troublantes que si elles étaient nues.

Des bouquets, des guirlandes, on en offre au Gange à profusion ; en lui faisant des saluts, des révérences, on lui en jette de tous côtés. Et on remplit les aiguières, les buires, et chacun, dans le creux de sa main, puise, pour boire, à l’eau sacrée.

Du mélange et du frôlement des nudités superbes, aucune pensée charnelle ne semble jaillir, tant le sentiment religieux est exclusif, ici et à cette heure ; on ne se voit pas les uns les autres, on ne voit que le fleuve, le soleil, la splendeur de la lumière et du matin ; on admire, on adore. Et quand sont finies les longues ablutions rituelles, les femmes remontent paisiblement vers leur maison, pendant que les hommes, sur leurs radeaux, parmi leurs guirlandes et leurs gerbes, se préparent à la prière.

Oh ! le réveil quotidien de ce peuple du passé, chaque fois se réunissant pour prier son Dieu, les plus humbles ayant place sous la magnificence du ciel, dans l’eau, parmi les bouquets, les colliers de fleurs… Et par contraste, chez nous, gens d’Occident qui sommes à l’âge du fer et de la fumée, le réveil de nos fourmilières sordides ! Sous nos nuages épais et froids, la populace, empoisonnée d’alcool et de blasphème, l’empressant vers l’usine meurtrière!…

Pour remonter dans leurs demeures, les femmes reforment leurs théories blanches ou multicolores qui, cheminant le long des marches, tout contre les larges pierres, rappellent les bas-reliefs de la Grèce antique. Leurs cheveux qui ruissellent encore, leurs cheveux lourds et mouillés tombent en masse sur leurs draperies de mousseline, et elles portent chacune à l’épaule une grande buire de métal clair, ce qui est une occasion de relever un bras nu.

Les hommes, tous restés sur le Gange, et assis maintenant dans la pose hiératique, achèvent, avant de s’immobiliser en extase, leur toile religieuse ; sur le bronze lavé de leur torse, ils tracent en l’honneur de Siva des raies de cendre, et sur leur front, avec du carmin, le sceau terrible.

Dans le recoin des morts, où la lumière matinale montre les pierres d’alentour un peu noircies par les fumées de cadavres, on ne brûle personne en ce moment. Deux formes humaines, enveloppées de linceuls, sont là, dont nul ne s’occupe ; l’une déjà étendue sur son bûcher, l’autre prenant dans le Gange son bain suprême, à côté de tant de baigneurs vivants et beaux, dans la plénitude musculaire. Sur les radeaux, sur les marches inférieures des escaliers qui descendent au fleuve, la prière, l’immense prière est partout commencée, et, à cette heure, elle fait différer toutes choses, même l’allumage des bûchers, et les cadavres attendent. Oh ! les étranges expressions d’absence, les traits figés, les yeux qui ne voient plus ! Jeunes hommes en contemplation mystique, les mains sur le visage ne laissant paraître que deux prunelles ardentes qui regardent au-delà ; fakirs couverts de chapelets, dont l’âme a pour un temps fui le corps anesthésié ; vieillards aux membres poudrés de cendre grise..;

Au ras de l’eau, un qui prie, les yeux blancs, assis sur une peau de gazelle, garde avec une fixité à faire peur la pose des statues de Çakya-Mouni, qui est aussi par excellence la pose fakirique : accroupi les jambes croisées, les genoux touchant le sol, et la main gauche – une longue main osseuse – tenant le pied droit. C’est un vieillard, et la couleur de sa robe, qui plaque toute ruisselante sur son corps décharné, indique un saint yoghi : elle est d’un rose orangé très pâle, cette robe, comme les nuages d’aurore. Il prie immobile, le sceau de Siva fraîchement inscrit sur le front, les prunelles vitreuses, la face livide tournée en plein soleil, en plein soleil étincelant, avec une expression de béatitude infinie. Un jeune athlète nu, préposé à sa garde, de temps à autre prend de l’eau du Gange au creux de sa main pour inonder la robe couleur d’aurore, ou pour asperger toutes les guirlandes posées devant le vénérable ascète, sur la peau de gazelle dont la tête et les cornes trempent dans le fleuve. Afin de bercer mieux son rêve sans doute, on lui joue aussi une petite musique sacrée : il y a pour cela deux garçons, qui sourient gaiement, perchés au-dessus de lui sur les granits éboulés ; l’un souffle dans une conque marine, qui fait : hou ! hou ! d’un timbre plaintif de cor lointain ; l’autre frappe doucement sur un petit tam-tam de sonorité voilée. Des corbeaux, çà et là perchés alentour, l’observent avec attention. Et tous ceux qui remontent vers leur demeure, femmes ou enfants, se détournent tir leur chemin pour venir le saluer avec respect : rien qu’un sourire de joyeux bonjour, une révérence les mains jointes, et on s’en va discrètement, comme par crainte de détourner son attention, de troubler sa prière.

Pierre Loti L’Inde [sans les Anglais] Voyages 1872-1913 Bouquins Robert Laffont1991

11 04 1900                 A Kousseri, tout à coté de N’Djaména, capitale du Tchad – ex Fort Lamy -, la mission Foureau-Lamy livre bataille à Rabbah, fils affranchi d’esclave. Elle avait quitté Ouargla, le 23 octobre 1898 forte de 1 100 chameaux était arrivée à Agadès avec… deux chameaux le 28 juillet 1899. Le 15 février 1900, elle opérait sa jonction à Goulfaye avec deux autres missions françaises, Joaland-Meynier, (ex mission Voulet-Chanoine) venue du Niger, et Gentil, venu du Congo et du Chari.

Rabbah, à la tête d’une armée de 30 000 hommes, bien équipée, ravageait depuis 25 ans un très grand territoire, qui couvrait le Tchad, le nord-est du Nigeria, le nord Cameroun, le nord Oubangui-Chari et le nord-est du Congo belge. Son aventure aura coûté plusieurs centaines de milliers de morts au Soudan Central. Rabbah et le commandant Lamy sont tués.

Rabbah fut le plus redoutable de tous les aventuriers noirs qui tentèrent de s’opposer à l’expansion européenne en Afrique. Son histoire n’est qu’une longue suite de dévastations. Il a été l’Attila du Tchad vouant une haine mortelle aux Européens auxquels il reprochait surtout d’entraver le commerce des esclaves, principale source de ses richesses.

En mai 1891, le grand Senoussi faisait massacrer à son instigation la mission Crampel, alors qu’elle avait atteint EI-Kouti, sur la route du Tchad.

En 1898, Gentil réussit, véritable tour de force, à amener pièce par pièce, à travers la forêt équatoriale, une petite chaloupe à vapeur, le Léon-Blot, qu’il lance sur le Chari ; il parvient au Tchad, mais doit l’abandonner momentanément devant l’attitude menaçante de Rabbah. Cette retraite sert de prétexte à celui-ci pour dévaster le Baguirmi, dont il dépossède le souverain Gaourang coupable à ses yeux d’avoir bien accueilli les Français. Une petite colonne commandée par l’administrateur Bretonnet tente d’arrêter le terrible despote ; attaquée par des forces considérables, le 17 juillet I899, à Togbao, elle est complètement anéantie malgré une résistance héroïque.

Bretonnet blessé, mais encore vivant, fut amené devant Rabbah qui le fit achever à coups de bâton ; en même temps il envoyait à son fils Fadel-Allah l’ordre de pendre un autre Français, M. de Béhague, qu’il tenait prisonnier. Béhague marcha au supplice avec une fermeté d’âme incomparable.

Je vais mourir, mais je n’ai pas peur, dit-il. Quant à vous tous, Rabbah, et vous ses fils, et vous ses serviteurs, avant douze lunes vous ne coucherez plus dans vos cases : la France m’aura vengé !

Cette prédiction devait s’accomplir.

Trois missions, celle de Foureau et Lamy, partie d’Algérie, celle de Joalland et de Meynier, venant du Niger, et celle de Gentil, remontant de Bangui, marchent alors vers le Tchad où elles doivent se rencontrer.

Gentil est à Tounia, sur le Chari ; soulevé d’indignation en apprenant l’assassinat de Bretonnet et de Béhague, il n’hésite pas à prendre l’offensive, bien qu’il ne puisse disposer que de 364 fusils. L’avant-garde de la vaillante troupe est commandée par le capitaine Robillot ; elle part en suivant la rive droite du fleuve.

Gentil s’est embarqué sur un grand chaland remorqué par le Léon-BIot ; il emporte les deux pièces de 80 et la pièce de 65 qui composent toute son artillerie.

Rabbah attend les Français à Kouno. Le 26 novembre, la bataille s’engage avec acharnement. Les résultats en sont indécis, mais pour la première fois le sinistre empereur, voit pâlir son étoile. Elle s’éteindra définitivement le 11 avril suivant, à Kousseri, par la victoire de la mission Foureau-Lamy, grossie de la mission Joalland-Meynier, avec laquelle elle a pu opérer sa jonction deux mois plus tôt à Goulfaye.

Rabbah est tué pendant l’action, mais nous avons nous-mêmes à déplorer la mort de l’héroïque commandant Lamy

La chute de l’empire de Rabbah met fin à l’histoire sanglante du Tchad.

Georges Marie Haardt, Louis Audouin Dubreuil. La Croisière Noire. Plon 1927

************************

Rabbah avait construit à proximité des terrains d’inondation du Chari une enceinte palissadée, de forme vaguement quadrangulaire, dont les abords étaient parfaitement dégagés, sauf vers le sud. Le capitaine Joalland, commandant la colonne de droite (mission Joalland-Meynier), devait commencer l’attaque de ce côté et tâcher d’attirer sur lui tout le feu et l’attention de l’ennemi. Pendant ce temps, la colonne du centre, aux ordres du capitaine Robillot (mission du Chari) et l’artillerie sous la direction du commandant lui-même, devait opérer un mouvement vers l’ouest pour prononcer de ce côté l’attaque principale ; enfin la colonne de gauche (capitaine Reibell, mission saharienne) devait faire un mouvement enveloppant vers le nord, de façon à couper la retraite à l’ennemi.

Le commandant termine : Tout le monde a bien compris ? Je vous remercie, messieurs. Nous saluons et la colonne s’ébranle dans le plus profond silence.

Le pays est boisé et couvert d’essences épineuses, aussi les sections par le flanc ont peine à se mouvoir. La liaison entre les colonnes est difficile à garder. Cependant nous rencontrons les premiers soldats de Rabbah. Un cavalier, venu au fourrage, nous a aperçus et s’enfuit. L’alerte est donnée. Presque aussitôt nous arrivons en vue du tata. Nous voyons, à 200 mètres, se dresser les palissades du camp de Rabbah. Des chameaux passent au galop, qu’on pousse dans le camp, et presque aussitôt le feu s’ouvre contre nous, enragé et continu.

Nous avons mis nos sections en ligne, les hommes, à genoux. Les balles sifflent de toutes parts ; de temps en temps nous commandons un feu de salve pour calmer les hommes énervés. Cependant le tir de l’ennemi s’est mieux réglé et nos hommes commencent à tomber. Enfin les premiers coups de nos canons ont retenti et presque aussitôt, en réponse, nous entendons un déchirement terrible suivi d’une violente détonation. Rabbah fait donner son artillerie. C’est à ce moment que je suis blessé au genou et emporté en dehors du champ de bataille.

Notre batterie de 80 millimètres, installée à 800 mètres du tata et servie par tout le personnel européen nécessaire, avait beau jeu. Pendant une heure, elle fait pleuvoir sur le tata des obus à mitraille, dont pas un ne se perd. Enfin le commandant donne à la colonne du centre l’ordre de s’avancer par bonds successifs soutenus par l’artillerie.

Mais ce sont les tirailleurs de Kouno. Ils ont à cœur de venger leurs camarades tués là-bas et il n’y a plus moyen de retenir leur élan. Ils se précipitent, officiers en tête, contre les terribles palissades d’où part un feu d’enfer. Ils pénètrent comme une trombe dans le camp, bientôt suivis par les tirailleurs algériens qui ne veulent pas se laisser surpasser en courage.

Cependant Rabbah essaye de ramener son monde à la contre-attaque ; un moment il réussit ; ses hommes reviennent à la charge et accablent les nôtres de projectiles. Le commandant Lamy, emporté par son courage, arrive à cheval au milieu d’un petit groupe de cavaliers.

Il devient le point de mire des assaillants. Une seule décharge le couche à terre, ainsi que ses quatre spahis et le lieutenant de Chambrun qui lui est adjoint.

Tout à côté, le capitaine de Cointet occupé à rassembler ses hommes, est tué d’une balle dans le cou, et le lieutenant Kieffer prend le commandement de sa compagnie. Cependant nos braves Sénégalais, un instant surpris, se sont ressaisis et commencent à marcher de l’avant.

Au même moment, le capitaine Joalland arrive derrière les soldats de Rabbah avec tout son monde et ouvre contre leurs masses un feu terrible qui accumule des monceaux de cadavres. Rabbah est tué par un de nos tirailleurs. Joalland s’empare de deux des canons que l’ennemi essayait d’emmener. Dès lors la panique est générale et l’ennemi se retire, laissant sur le terrain plus de 600 des siens. De notre côté nous avions 20 morts et près de 60 blessés.

Il ne restait plus qu’à transporter jusqu’à Kousseri les Européens blessés. Lamy, Meynier, de Chambrun, Galland sont étendus dans un chaland sur des lits indigènes ; Lamy râle faiblement. Le voyage sur le fleuve semble interminable.

A quatre heures, le docteur Haller, qui n’a cessé de lui prodiguer les soins les plus dévoués, se relève et dit : Messieurs, le commandant va mourir, puis, un instant après, s’étant penché sur le cœur de son chef, il dit, très ému, le commandant est mort.

Récit du colonel O. Meynier

14 04 1900                 Inauguration de l’Exposition Universelle à Paris : 83 exposants sur 120 hectares, de la colline de Chaillot à la place de la Concorde, du Champ de Mars aux Invalides ; elle accueillera 51 millions de visiteurs d’avril à novembre, auxquels la Ville de Paris distribuera gratuitement des centaines de milliers de cartes postales, lançant ainsi le produit ; et, pour 50 centimes, on pouvait emprunter le trottoir mécanique qui desservait toute l’exposition. Les frères Lumière présentent un cinématographe géant, et Rudolf Diesel son moteur à l’huile d’arachide, auquel s’intéresse le gouvernement français pour les colonies : mais l’usine qui le fabrique va cesser ses activités dans quelques mois. Les visionnaires ne s’encombrent pas des balbutiements de l’électricité : ainsi le rapporteur de la section Mécanique : La voiture automobile de l’avenir sera évidemment à moteur électrique, si l’on trouve dans les moindres localités, à bon compte, des accumulateurs légers de rechange. Lancement encore du métropolitain électrifié et décoré par Guimard. Et surtout, éclatante et souveraine, la fée électricité, qui a définitivement vaincu le gaz et l’acétylène :

La nuit, des phares balayent le Champ de Mars, le Château d’eau ruisselle de couleur cyclamen ; ce ne sont que retombées vertes, jets orchidée, nénuphars de flammes, orchestration du feu liquide, débauche de volts et d’ampères. La Seine est violette, gorge de pigeon, sang de bœuf. L’électricité, on l’accumule, on la condense, on la transforme, on la met en bouteilles, on la tend en fils, on la met en bobines, puis on la décharge dans l’eau, on l’émancipe sur les toits, on la déchaîne dans les arbres : c’est le fléau, c’est la religion de 1900.

Paul Morand

Partout, des profusions de tableaux rares et d’objets précieux, des fontaines lumineuses, des trouvailles. Du désordre aussi, un fouillis de brûle parfums et de dames callipyges, de marbres trop roses et d’algues trop vertes, de temples bouddhiques et de fleurs de bronze, de moteurs et de canons au beau milieu des mâchicoulis et des plésiosaures : Les peignes et les plumeaux étaient classés dans les Arts décoratifs, la baignoire de Marat se trouvait à l’Assistance publique et le sabre du vainqueur de Marengo était au troisième étage des Eaux et Forêts, constate Henry Houssaye.

Mais le monde est là , offert : le château des Romanov, l’Espagne brûlante, le Capitole de Washington, les troupeaux de rennes de Laponie et les Jaunes mangeurs de poisson cru, les popes grecs et les Nègres. La façade Saint Marc et les usines d’or du Transvaal. Le Montenegro rivalise en opulence avec les États-Unis, sous l’œil intéressé des chiqueurs de bétel et des princes de Kirghizie.

La Russie étale sa richesse récente : elle a offert au pays hôte une carte de France faite de pierres précieuses de l’Oural, un gros rubis représentant Paris ; son pavillon étale un luxe indécent, qui lui fera obtenir 211 grands prix ; et tout cela n’était pas que du vent : elle était devenue le premier producteur et exportateur de blé, [blé qui, sur le marché mondial, se négociait alors en FOB Odessa - free on board - le blé russe était essentiellement ukrainien] le cinquième fabriquant d’acier, le premier producteur de charbon et de pétrole. Et, grâce à un train hebdomadaire Saint Petersbourg-Nice, les cadres de toutes ces entreprises fréquentent régulièrement la Côte d’azur.

Pablo Ruiz, 19 ans, né à Malaga d’une mère d’origine italienne, née Picasso, vient d’arriver de Barcelone où il a passé son enfance : il expose une de ses toiles au pavillon espagnol. Quelques mois plus tôt, il avait déjà exposé 150 dessins et pastels à Barcelone. Il s’installera définitivement en France en 1904.

Les expositions universelles ne sont pas seulement d’éphémères utopies, un miroir déformant où se regardent périodiquement, dans l’ivresse de l’idée de progrès, les puissances industrielles. Ces célébrations sont de grandes messes, l’avatar des fastes d’antan. Les âmes ont leurs fêtes depuis toujours : liturgies religieuses. Les corps aussi , depuis la Grèce : Jeux olympiques. La fête des machines ne remonte qu’au milieu du XIX° siècle : c’est l’Exposition universelle. Ainsi s’équilibre le calendrier des sociétés industrielles.

Ces événements qui nous rassemblent au-delà des folklores nationaux ne se ressemblent pas, mais participent, chacun dans son genre, d’un certain sacré planétaire. Depuis Londres 1851, malgré un crochet par Osaka 1970, les objets manufacturés ont coutume de faire leurs Pâques dans une aire de civilisation privilégiée, cet Occident de la raison instrumentale où l’Universel semble avoir élu domicile.

De la fête, l’expo a l’éphémère, l’excessif et la pompe. Contrairement à la Foire où s’échangent des marchandises, à des fins utilitaires, il y a dans la fête une idée de célébration, solennelle, et de dépense, inutile. Ici, on ne touche pas, on ne soupèse pas, on n’achète pas. On regarde et on admire. La foire est pleine de tentations, la fête, d’éblouissements. L’Exposition universelle transfigure la valeur d’échange des objets, suspend un instant leur valeur d’usage, sublime l’univers matériel du besoin dans la féerie du spectacle. Elle fait accéder le machinisme au royaume de l’esthétique, et il n’est pas sans signification qu’elle soit apparue en même temps que la photographie, ce mixte incertain d’art et d’industrie. Avec elle, l’aura de l’œuvre d’art – que Walter Benjamin définissait comme l’unique apparition d’un lointain – se transforme sur l’objet technique.

L’Exposition universelle est à la foire internationale ce que le musée est à la galerie marchande pour l’objet d’art. Elle le met en gloire, non en vente. Elle est là pour offrir à la production technique son cérémonial et son légendaire. Dans le langage des objets, la foire commerciale est prose, et l’Exposition universelle poésie (épique). L’une ressortit au monde matérialiste du toucher, l’autre à celui, plus spirituel, de la vue. La première est calcul, la seconde est spectacle. Ici, on suppute. Là, on prophétise. Bazar ou barnum, l’Exposition met en jeu, sous les paillettes, une mystique. Fête austère, dans son principe. Mais instable et piégée, dès le départ. Tirant les leçons du fiasco qu’avait été, faute d’attractions, l’Exposition de 1878 à Paris, Eugène Melchior de Vogüé disait déjà : Une exposition fructueuse, c’est une machine savante que l’on regarde peu, encadrée par un corps de ballet que l’on regarde beaucoup. Il faut enseigner, mais aussi amuser. C’est un fait : dans les expositions du XX° siècle, les tutus supplantent les théorèmes, de plus en plus. Pourquoi ?

Les fidèles vont à l’Église, les citoyens au défilé, les supporters au stade. Qui se rend à l’Exposition ? Un centaure, vous et moi. Un piéton étrange et ordinaire, moitié bon élève, moitié badaud. C’est que l’Exposition elle-même est née des amours incertaines de l’Encyclopédie et du grand magasin. Jules Verne, collaborateur du Magasin d’éducation et de recréation, fut un parrain tardif, mais c’est l’abbé Grégoire qui l’a conçu avec son Conservatoire National des Arts et Métiers (1974), et Zola (1882), l’auteur du Bonheur des Dames (1882) baptisée (sic). Il fit sur les Expositions de 1889 et de 1900 les meilleures reportages, appareil photo en main.

Qu’on en rit ou qu’on en pleure, ces exhibitions périodiques, ressemblent à des exercices d’introspection collective. Comme si on ne pouvait pas tricher avec l’histoire, nulle perspective ne pouvant sauter par-dessus son temps, comme si les derniers cris de la modernité la plus appliquée se démodaient encore plus vite que nos plus insouciants anachronismes.

A quoi bon tant d’efforts ? et de dépenses ? Le sport, qui ne sert à rien, libère l’homme de lui-même. De quoi nous libère une Exposition universelle ? Certes pas de nos conflits. Mais elle en allège l’insistance et nous permet de rêver d’une technique sans politique, d’une société mondiale unifiée sans frontières culturelles, d’un jour sans nuit. Ce beau rêve solaire a sans doute une fonction positive dans l’économie de notre psyché collective. Nous ne croyons plus au salut par le progrès et nous sommes revenus des mythes de l’humanisme conquérant ? Soit. Le messianisme laïc des Expositions universelles, legs du XIX° siècle, réactivé aujourd’hui par les impératifs de la concurrence et du design, paraît bien frappé d’anachronisme. L’utopie, elle, n’a pas de prix. Certaines expériences de laboratoire nous ont appris qu’un chat empêché de rêver devient vite fou. Et dangereux. L’humanité industrielle aussi doit rêver, si elle ne veut pas s’asphyxier dans la cage de ses passions et de ses intérêts.

Régis Debray Le Monde du 7 juin 1990, à l’occasion de l’Exposition de Séville

Le président Loubet a placé l’Exposition sous le signe de l’économie sociale qui perfectionne l’art de vivre en société. Charles Gide à qui avait été demandé un rapport sur l’Exposition  en est le principal théoricien ; il a consacré son œuvre de professeur à faire la proposition d’une économie plus solidaire reposant sur une fédération de coopératives de consommation. Il commence par rendre hommage aux pionniers de Rochdale, les Owen, les Buchez, les Leclaire, les Dollfuss, les Godin, les Raffeisen, les Shaftesbury, les Wieselgreen.

Une cathédrale laïque

[…]            Dans la grande nef, j’y mettrai toutes les formes de libre association qui tendent à l’émancipation de la classe ouvrière par ses propres moyens ; dans l’un des deux collatéraux, tous les modes d’intervention de l’État, dans l’autre toutes les formes d’institution patronales ; dans les chapelles du chœur tous les saints laïques dont la mémoire survit dans les œuvres qu’ils ont fondé ou dans les lois qu’ils ont inspiré […], dans la crypte, l’enfer social, tout ce qui concerne les plus misérables, ce dixième submergé dont parle Charles Booth, tout ce qui sert à les aider dans la bataille qu’ils soutiennent contre les démons, contre les puissances du mal qui se nomment Paupérisme, Alcoolisme, Tuberculose et Prostitution. J’y voudrais supprimer les divisions par nationalités qui sont bonnes ailleurs mais qui n’ont aucune raison d’être ici puisque nous ne sommes plus dans le royaume de la concurrence, mais dans celui de la coopération fraternelle.

Charles Gide Rapport sur l’Exposition universelle de 1900

25 04 1900                 S.A.R. Louis de Savoie, Duc des Abruzzes, lieutenant de vaisseau, 26 ans, a monté une expédition pour aller au pôle nord. Il en rend compte à son parent le roi :

S.M. le Roi Victor Emmanuel III

L’Étoile Polaire est de retour. Elle repart pour Christiania. L’été dernier, après avoir traversé le canal Britannique, elle a dépassé le cap Fligely, dans l’île du Prince Rodolphe, et a passé l’hiver dans la baie de Teplitz, à une latitude de 81°47′. Le 8 septembre, une forte pression a écrasé le vaisseau en causant une large voie d’eau. Ne pouvant arrêter l’eau, nous dûmes abandonner le vaisseau. Nous sauvâmes les vivres et l’équipement. Avec les vergues, les voiles et les tentes, nous construisîmes une cabane sur la plage, où nous avons assez bien passé l’hiver. Au commencement de l’hiver, on dut m’amputer l’extrémité de deux doigts de la main gauche, qui s’étaient gelés. Je cédai à Cagni le commandement de l’expédition en traîneaux. Il partit le 20 février. Un froid intense l’obligea à revenir deux jours après. L’expédition repartit le 11 mars, commandée par Cagni, composée de Querini, Cavalli, le mécanicien du vaisseau, 2 matelots italiens, 4 guides, 13 traîneaux, 104 chiens, et assistée, pendant les deux premiers jours, de 3 Norvégiens. Le premier groupe, composé de Querini, du mécanicien du vaisseau et d’un guide, renvoyé après 12 jours de marche, ne fit pas retour à la cabane. Le second groupe, composé de Cavalli, d’un matelot et d’un guide, renvoyé après 20 jours de marche, revint à la cabane, le 18 avril, en parfait état.

Cagni, avec deux guides et un matelot, après avoir marché vers le nord jusqu’au 25 avril, a atteint la latitude de 86°34′ [soit 343 km du pôle]. Une forte dérive et le manque de vivres rendirent le retour de ce groupe difficile et pénible. Il revint à la cabane, le 23 juin, après avoir passé 104 jours sur le pack et s’être nourri de viande de chien pendant plusieurs semaines. Les terres de Petermann et du Roi Oscar n’existent pas. L’Étoile Polaire, soutenue par la glace, n’avait pas coulé. Dans l’espoir de pouvoir la sauver, nous avions fait, à la fin de l’automne, les travaux les plus essentiels pour la réparer ; nous reprîmes ces travaux en juillet et, après de longs efforts, je réussis, le 8 août, à la remettre à flot. Le 16, nous quittâmes la baie de Teplitz. Dans le canal Britannique, nous fûmes bloqués par les glaces pendant 14 jours. Nous atteignîmes le cap Flora, le 31 août ; aujourd’hui, nous sommes à Tromso. Querini fut renvoyé par Cagni lorsque l’île du Prince-Rodolphe était encore en vue, par un temps froid, mais qui devint excellent les jours suivants, la glace étant contre la côte et dans des conditions exceptionnellement favorables au retour. C’est avec la plus grande douleur que je dois considérer comme certaine sa perte et celle de ses 2 hommes ; cette perte est due à quelque accident. Le courage extraordinaire et la persévérance dont ont fait preuve, malgré d’excessives souffrances, le chef de l’expédition en traîneaux et tous les hommes qui en faisaient partie, ont assuré le succès de l’expédition et conquis un nouveau titre de gloire à notre pays en faisant flotter le drapeau tricolore à la plus haute latitude qui ait été atteinte jusqu’ici.

Que V. M. veuille agréer les hommages de tous les membres de l’expédition.

Louis de Savoie, duc des Abruzzes.

Le rapport, tout militaire, passe sous silence tout l’acharnement déployé pour survivre aux duretés du froid : jusqu’à – 50° ! des chiens impossibles à maintenir à l’abri, un pack en changement permanent, des dérives qui obligent à constater à la fin d’une journée de marche épuisante, on n’a pas progressé d’un kilomètre… et ce goût pour l’innovation technique chère au XIX° : il avait emporté tout le matériel nécessaire pour soulager la traction des traîneaux par des ballons gonflés à l’hydrogène… la réalité ramena vite ce genre de fantaisie à l’état de doux rêve !


Par l.peltier dans (7 : 1872 à 1907) le 27 mars 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

13 01 1898                Dans l’Aurore, tiré à 200 000 exemplaires, Zola[1] , par son J’accuse lance une importante campagne de révision du procès de Dreyfus. L’usage réserve à la rédaction du journal le choix du titre : en l’occurrence, il était de Clemenceau, alors directeur politique de l’Aurore

Le mensonge a ceci contre lui qu’il ne peut pas durer toujours, tandis que la vérité a l’éternité pour elle.

Émile Zola

Lettre à M. Félix FAURE, Président de la République

Monsieur le Président,

Me permettez-vous, dans ma gratitude pour le bienveillant accueil que vous m’avez fait un jour, d’avoir le souci de votre juste gloire et de vous dire que votre étoile, si heureuse jusqu’ici, est menacée de la plus honteuse, de la plus ineffaçable des taches ?

Vous êtes sorti sain et sauf des basses calomnies, vous avez conquis les cœurs. Vous apparaissez rayonnant dans l’apothéose de cette fête patriotique que l’alliance russe a été pour la France, et vous vous préparez à présider au solennel triomphe de notre Exposition universelle, qui couronnera notre grand siècle de travail, de vérité et de liberté. Mais quelle tache de boue sur votre nom – j’allais dire sur votre règne – que cette abominable affaire Dreyfus ! Un conseil de guerre vient, par ordre, d’oser acquitter un Esterhazy, soufflet suprême à toute vérité, à toute justice. Et c’est fini, la France a sur la joue cette souillure, l’histoire écrira que c’est sous votre présidence qu’un tel crime social a pu être commis.

Puisqu’ils ont osé, j’oserai aussi, moi. La vérité, je la dirai, car j’ai promis de la dire, si la justice, régulièrement saisie, ne la faisait pas, pleine et entière. Mon devoir est de parler, je ne veux pas être complice. Mes nuits seraient hantées par le spectre de l’innocent qui expie là-bas, dans la plus affreuse des tortures, un crime qu’il n’a pas commis.

Et c’est à vous, monsieur le Président, que je la crierai, cette vérité, de toute la force de ma révolte d’honnête homme. Pour votre honneur, je suis convaincu que vous l’ignorez. Et à qui donc dénoncerai-je la tourbe malfaisante des vrais coupables, si ce n’est à vous, le premier magistrat du pays ?

La vérité d’abord sur le procès et sur la condamnation de Dreyfus.

Un homme néfaste a tout mené, a tout fait, c’est le colonel du Paty de Clam, alors simple commandant. Il est l’affaire Dreyfus tout entière, on ne la connaîtra que lorsqu’une enquête loyale aura établi nettement ses actes et ses responsabilités. Il apparaît comme l’esprit le plus fumeux, le plus compliqué, hanté d’intrigues romanesques, se complaisant aux moyens des romans-feuilletons, les papiers volés, les lettres anonymes, les rendez-vous dans les endroits déserts, les femmes mystérieuses qui colportent, de nuit, des preuves accablantes. C’est lui qui imagina de dicter le bordereau à Dreyfus ; c’est lui qui rêva de l’étudier dans une pièce entièrement revêtue de glaces ; c’est lui que le commandant Forzinetti nous représente armé d’une lanterne sourde, voulant se faire introduire près de l’accusé endormi, pour projeter sur son visage un brusque flot de lumière et surprendre ainsi son crime, dans l’émoi du réveil. Et je n’ai pas à tout dire, qu’on cherche, on trouvera. Je déclare simplement que le commandant du Paty de Clam, chargé d’instruire l’affaire Dreyfus, comme officier judiciaire, est, dans l’ordre des dates et des responsabilités, le premier coupable de l’effroyable erreur judiciaire qui a été commise.

Le bordereau était depuis quelque temps déjà entre les mains du colonel Sandherr, directeur du bureau des renseignements, mort depuis de paralysie générale. Des fuites avaient lieu, des papiers disparaissaient, comme il en disparaît aujourd’hui encore ; et l’auteur du bordereau était recherché, lorsqu’un a priori se fit peu à peu que cet auteur ne pouvait être qu’un officier de l’état-major, et un officier d’artillerie : double erreur manifeste, qui montre avec quel esprit superficiel on avait étudié ce bordereau, car un examen raisonné démontre qu’il ne pouvait s’agir que d’un officier de troupe. On cherchait donc dans la maison, on examinait les écritures, c’était comme une affaire de famille, un traître à surprendre dans les bureaux mêmes, pour l’en expulser. Et, sans que je veuille refaire ici une histoire connue en partie, le commandant du Paty de Clam entre en scène, dès qu’un premier soupçon tombe sur Dreyfus. À partir de ce moment, c’est lui qui a inventé Dreyfus, l’affaire devient son affaire, il se fait fort de confondre le traître, de l’amener à des aveux complets. Il y a bien le ministre de la guerre, le général Mercier, dont l’intelligence semble médiocre ; il y a bien le chef de l’état-major, le général de Boisdeffre, qui paraît avoir cédé à sa passion cléricale, et le sous-chef de l’état-major, le général Gonse, dont la conscience a pu s’accommoder de beaucoup de choses. Mais, au fond, il n’y a d’abord que le commandant du Paty de Clam, qui les mène tous, qui les hypnotise, car il s’occupe aussi de spiritisme, d’occultisme, il converse avec les esprits. On ne croira jamais les expériences auxquelles il a soumis le malheureux Dreyfus, les pièges dans lesquels il a voulu le faire tomber, les enquêtes folles, les imaginations monstrueuses, toute une démence torturante.

Ah ! cette première affaire, elle est un cauchemar, pour qui la connaît dans ses détails vrais ! Le commandant du Paty de Clam arrête Dreyfus, le met au secret. Il court chez madame Dreyfus, la terrorise, lui dit que, si elle parle, son mari est perdu. Pendant ce temps, le malheureux s’arrachait la chair, hurlait son innocence. Et l’instruction a été faite ainsi, comme dans une chronique du quinzième siècle, au milieu du mystère, avec une complication d’expédients farouches, tout cela basé sur une seule charge enfantine, ce bordereau imbécile, qui n’était pas seulement une trahison vulgaire, qui était aussi la plus impudente des escroqueries, car les fameux secrets livrés se trouvaient presque tous sans valeur. Si j’insiste, c’est que l’œuf est ici, d’où va sortir plus tard le vrai crime, l’épouvantable déni de justice dont la France est malade. Je voudrais faire toucher du doigt comment l’erreur judiciaire a pu être possible, comment elle est née des machinations du commandant du Paty de Clam, comment le général Mercier, les généraux de Boisdeffre et Gonse ont pu s’y laisser prendre, engager peu à peu leur responsabilité dans cette erreur, qu’ils ont cru devoir, plus tard, imposer comme la vérité sainte, une vérité qui ne se discute même pas. Au début, il n’y a donc, de leur part, que de l’incurie et de l’inintelligence. Tout au plus, les sent-on céder aux passions religieuses du milieu et aux préjugés de l’esprit de corps. Ils ont laissé faire la sottise.

Mais voici Dreyfus devant le conseil de guerre. Le huis clos le plus absolu est exigé. Un traître aurait ouvert la frontière à l’ennemi, pour conduire l’empereur allemand jusqu’à Notre-Dame, qu’on ne prendrait pas des mesures de silence et de mystère plus étroites. La nation est frappée de stupeur, on chuchote des faits terribles, de ces trahisons monstrueuses qui indignent l’Histoire, et naturellement la nation s’incline. Il n’y a pas de châtiment assez sévère, elle applaudira à la dégradation publique, elle voudra que le coupable reste sur son rocher d’infamie, dévoré par le remords. Est-ce donc vrai, les choses indicibles, les choses dangereuses, capables de mettre l’Europe en flammes, qu’on a dû enterrer soigneusement derrière ce huis clos ? Non ! il n’y a eu, derrière, que les imaginations romanesques et démentes du commandant du Paty de Clam. Tout cela n’a été fait que pour cacher le plus saugrenu des romans-feuilletons. Et il suffit, pour s’en assurer, d’étudier attentivement l’acte d’accusation, lu devant le conseil de guerre.

Ah ! le néant de cet acte d’accusation ! Qu’un homme ait pu être condamné sur cet acte, c’est un prodige d’iniquité. Je défie les honnêtes gens de le lire, sans que leur cœur bondisse d’indignation et crie leur révolte, en pensant à l’expiation démesurée, là-bas, à l’île du Diable. Dreyfus sait plusieurs langues, crime ; on n’a trouvé chez lui aucun papier compromettant, crime ; il va parfois dans son pays d’origine, crime ; il est laborieux, il a le souci de tout savoir, crime ; il ne se trouble pas, crime ; il se trouble, crime. Et les naïvetés de rédaction, les formelles assertions dans le vide ! On nous avait parlé de quatorze chefs d’accusation : nous n’en trouvons qu’une seule en fin de compte, celle du bordereau ; et nous apprenons même que, les experts n’étaient pas d’accord, qu’un d’eux, M. Gobert, a été bousculé militairement, parce qu’il se permettait de ne pas conclure dans le sens désiré. On parlait aussi de vingt-trois officiers qui étaient venus accabler Dreyfus de leurs témoignages. Nous ignorons encore leurs interrogatoires, mais il est certain que tous ne l’avaient pas chargé ; et il est à remarquer, en outre, que tous appartenaient aux bureaux de la guerre. C’est un procès de famille, on est là entre soi, et il faut s’en souvenir : l’état-major a voulu le procès, l’a jugé, et il vient de le juger une seconde fois.

Donc, il ne restait que le bordereau, sur lequel les experts ne s’étaient pas entendus. On raconte que, dans la chambre du conseil, les juges allaient naturellement acquitter. Et, dès lors, comme l’on comprend l’obstination désespérée avec laquelle, pour justifier la condamnation, on affirme aujourd’hui l’existence d’une pièce secrète, accablante, la pièce qu’on ne peut montrer, qui légitime tout, devant laquelle nous devons nous incliner, le bon dieu invisible et inconnaissable. Je la nie, cette pièce, je la nie de toute ma puissance ! Une pièce ridicule, oui, peut-être la pièce où il est question de petites femmes, et où il est parlé d’un certain D… qui devient trop exigeant, quelque mari sans doute trouvant qu’on ne lui payait pas sa femme assez cher. Mais une pièce intéressant la défense nationale, qu’on ne saurait produire sans que la guerre fût déclarée demain, non, non ! C’est un mensonge ; et cela est d’autant plus odieux et cynique qu’ils mentent impunément sans qu’on puisse les en convaincre. Ils ameutent la France, ils se cachent derrière sa légitime émotion, ils ferment les bouches en troublant les cœurs, en pervertissant les esprits. Je ne connais pas de plus grand crime civique.

Voilà donc, monsieur le Président, les faits qui expliquent comment une erreur judiciaire a pu être commise ; et les preuves morales, la situation de fortune de Dreyfus, l’absence de motifs, son continuel cri d’innocence, achèvent de le montrer comme une victime des extraordinaires imaginations du commandant du Paty de Clam, du milieu clérical où il se trouvait, de la chasse aux sales juifs, qui déshonore notre époque.

Et nous arrivons à l’affaire Esterhazy. Trois ans se sont passés, beaucoup de consciences restent troublées profondément, s’inquiètent, cherchent, finissent par se convaincre de l’innocence de Dreyfus.

Je ne ferai pas l’historique des doutes, puis de la conviction de M. Scheuter-Kestner. Mais, pendant qu’il fouillait de son côté, il se passait des faits graves à l’état-major même. Le colonel Sandherr était mort, et le lieutenant-colonel Picquart lui avait succédé comme chef du bureau des renseignements. Et c’est à ce titre, dans l’exercice de ses fonctions, que ce dernier eut un jour entre les mains une lettre-télégramme, adressée au commandant Esterhazy, par un agent d’une puissance étrangère. Son devoir strict était d’ouvrir une enquête. La certitude est qu’il n’a jamais agi en dehors de la volonté de ses supérieurs. Il soumit donc ses soupçons à ses supérieurs hiérarchiques, le général Gonse, puis le général de Boisdeffre, puis le général Billot, qui avait succédé au général Mercier comme ministre de la guerre. Le fameux dossier Picquart, dont il a été tant parlé, n’a jamais été que le dossier Billot, j’entends le dossier fait par un subordonné pour son ministre, le dossier qui doit exister encore au ministère de la guerre. Les recherches durèrent de mai à septembre 1896, et ce qu’il faut affirmer bien haut, c’est que le général Gonse était convaincu de la culpabilité d’Esterhazy, c’est que le général de Boisdeffre et le général Billot ne mettaient pas en doute que le fameux bordereau fût de l’écriture d’Esterhazy. L’enquête du lieutenant-colonel Picquart avait abouti à cette constatation certaine. Mais l’émoi était grand, car la condamnation d’Esterhazy entraînait inévitablement la révision du procès Dreyfus ; et c’était ce que l’état-major ne voulait à aucun prix.

Il dut y avoir là une minute psychologique pleine d’angoisse. Remarquez que le général Billot n’était compromis dans rien, il arrivait tout frais, il pouvait faire la vérité. Il n’osa pas, dans la terreur sans doute de l’opinion publique, certainement aussi dans la crainte de livrer tout l’état-major, le général de Boisdeffre, le général Gonse, sans compter les sous-ordres. Puis, ce ne fut là qu’une minute de combat entre sa conscience et ce qu’il croyait être l’intérêt militaire. Quand cette minute fut passée, il était déjà trop tard. Il s’était engagé, il était compromis. Et, depuis lors, sa responsabilité n’a fait que grandir, il a pris à sa charge le crime des autres, il est aussi coupable que les autres, il est plus coupable qu’eux, car il a été le maître de faire justice, et il n’a rien fait. Comprenez-vous cela ! voici un an que le général Billot, que les généraux de Boisdeffre et Gonse savent que Dreyfus est innocent, et ils ont gardé pour eux cette effroyable chose ! Et ces gens-là dorment, et ils ont des femmes et des enfants qu’ils aiment !

Le colonel Picquart avait rempli son devoir d’honnête homme. Il insistait auprès de ses supérieurs, au nom de la justice. Il les suppliait même, il leur disait combien leurs délais étaient impolitiques, devant le terrible orage qui s’amoncelait, qui devait éclater, lorsque la vérité serait connue. Ce fut, plus tard, le langage que M. Scheurer-Kestner tint également au général Billot, l’adjurant par patriotisme de prendre en main l’affaire, de ne pas la laisser s’aggraver, au point de devenir un désastre public. Non ! le crime était commis, l’état-major ne pouvait plus avouer son crime. Et le lieutenant-colonel Picquart fut envoyé en mission, on l’éloigna de plus loin en plus loin, jusqu’en Tunisie, où l’on voulut même un jour honorer sa bravoure en le chargeant d’une mission qui l’aurait sûrement fait massacrer, dans les parages où le marquis de Morès a trouvé la mort. Il n’était pas en disgrâce, le général Gonse entretenait avec lui une correspondance amicale. Seulement, il est des secrets qu’il ne fait pas bon d’avoir surpris.

À Paris, la vérité marchait, irrésistible, et l’on sait de quelle façon l’orage attendu éclata. M. Mathieu Dreyfus dénonça le commandant Esterhazy comme le véritable auteur du bordereau, au moment où M. Scheurer-Kestner allait déposer, entre les mains du garde des sceaux, une demande en révision du procès. Et c’est ici que le commandant Esterhazy paraît. Des témoignages le montrent d’abord affolé, prêt au suicide ou à la fuite. Puis, tout d’un coup, il paye d’audace, il étonne Paris par la violence de son attitude. C’est que du secours lui était venu, il avait reçu une lettre anonyme l’avertissant des menées de ses ennemis, une dame mystérieuse s’était même dérangée de nuit pour lui remette une pièce volée à l’état-major, qui devait le sauver. Et je ne puis m’empêcher de retrouver là le lieutenant-colonel du Paty de Clam en reconnaissant les expédients de son imagination fertile. Son œuvre, la culpabilité de Dreyfus était en péril, et il a voulu sûrement défendre son œuvre. La révision du procès, mais c’était l’écroulement du roman-feuilleton si extravagant, si tragique, dont le dénouement abominable a lieu à l’île du Diable ! C’est ce qu’il ne pouvait permettre. Dès lors, le duel va avoir lieu entre le lieutenant-colonel Picquart et le lieutenant-colonel du Paty de Clam, l’un le visage découvert, l’autre masqué. On les retrouvera prochainement tous deux devant la justice civile. Au fond, c’est toujours l’état-major qui se défend, qui ne veut pas avouer son crime, dont l’abomination grandit d’heure en heure.

On s’est demandé avec stupeur quels étaient les protecteurs du commandant Esterhazy. C’est d’abord, dans l’ombre, le lieutenant-colonel du Paty de Clam qui a tout machiné, qui a tout conduit. Sa main se trahit aux moyens saugrenus. Puis, c’est le général de Boisdeffre, c’est le général Gonse, c’est le général Billot lui-même, qui sont bien obligés de faire acquitter le commandant, puisqu’ils ne peuvent laisser reconnaître l’innocence de Dreyfus, sans que les bureaux de la guerre croulent dans le mépris public. Et le beau résultat de cette situation prodigieuse est que l’honnête homme, là-dedans, le lieutenant-colonel Picquart, qui seul a fait son devoir, va être la victime, celui qu’on bafouera et qu’on punira. O justice, quelle affreuse désespérance serre le cœur ! On va jusqu’à dire que c’est lui le faussaire, qu’il a fabriqué la carte-télégramme pour perdre Esterhazy. Mais, grand Dieu ! pourquoi ? dans quel but ? Donnez un motif. Est-ce que celui-là aussi est payé par les juifs ? Le joli de l’histoire est qu’il était justement antisémite. Oui ! nous assistons à ce spectacle infâme, des hommes perdus de dettes et de crimes dont on proclame l’innocence, tandis qu’on frappe l’honneur même, un homme à la vie sans tache ! Quand une société en est là, elle tombe en décomposition.

Voilà donc, monsieur le Président, l’affaire Esterhazy : un coupable qu’il s’agissait d’innocenter. Depuis bientôt deux mois, nous pouvons suivre heure par heure la belle besogne. J’abrège, car ce n’est ici, en gros, que le résumé de l’histoire dont les brûlantes pages seront un jour écrites tout au long. Et nous avons donc vu le général de Pellieux, puis le commandant Ravary, conduire une enquête scélérate d’où les coquins sortent transfigurés et les honnêtes gens salis. Puis, on a convoqué le conseil de guerre.

Comment a-t-on pu espérer qu’un conseil de guerre déferait ce qu’un conseil de guerre avait fait ?

Je ne parle même pas du choix toujours possible des juges. L’idée supérieure de discipline, qui est dans le sang de ces soldats, ne suffit-elle à infirmer leur pouvoir même d’équité ? Qui dit discipline dit obéissance. Lorsque le ministre de la guerre, le grand chef a établi publiquement, aux acclamations de la représentation nationale, l’autorité absolue de la chose jugée, vous voulez qu’un conseil de guerre lui donne un formel démenti ? Hiérarchiquement, cela est impossible. Le général Billot a suggestionné les juges par sa déclaration, et ils ont jugé comme ils doivent aller au feu, sans raisonner. L’opinion préconçue qu’ils ont apportée sur leur siège, est évidemment celle-ci : Dreyfus a été condamné pour crime de trahison par un conseil de guerre ; il est donc coupable, et nous, conseil de guerre, nous ne pouvons le déclarer innocent : or nous savons que reconnaître la culpabilité d’Esterhazy, ce serait proclamer l’innocence de Dreyfus. Rien ne pouvait les faire sortir de là.

Ils ont rendu une sentence inique, qui à jamais pèsera sur nos conseils de guerre, qui entachera désormais de suspicion tous leurs arrêts. Le premier conseil de guerre a pu être inintelligent, le second est forcément criminel. Son excuse, je le répète, est que le chef suprême avait parlé, déclarant la chose jugée inattaquable, sainte et supérieure aux hommes, de sorte que des inférieurs ne pouvaient dire le contraire. On nous parle de l’honneur de l’armée, on veut que nous l’aimions, que nous la respections. Ah ! certes, oui, l’armée qui se lèverait à la première menace, qui défendrait la terre française, elle est tout le peuple et nous n’avons pour elle que tendresse et respect. Mais il ne s’agit pas d’elle, dont nous voulons justement la dignité, dans notre besoin de justice. Il s’agit du sabre, le maître qu’on nous donnera demain peut-être. Et baiser dévotement la poignée du sabre, le dieu, non !

Je l’ai démontré d’autre part : l’affaire Dreyfus était l’affaire des bureaux de la guerre, un officier de l’état-major, dénoncé par ses camarades de l’état-major, condamné sous la pression des chefs de l’état-major. Encore une fois, il ne peut revenir innocent sans que tout l’état-major soit coupable. Aussi les bureaux, par tous les moyens imaginables, par des campagnes de presse, par des communications, par des influences, n’ont-ils couvert Esterhazy que pour perdre une seconde fois Dreyfus. Quel coup de balai le gouvernement républicain devrait donner dans cette jésuitière, ainsi que les appelle le général Billot lui-même ! Où est-il, le ministère vraiment fort et d’un patriotisme sage, qui osera tout y refondre et tout y renouveler ? Que de gens je connais qui, devant une guerre possible, tremblent d’angoisse, en sachant dans quelles mains est la défense nationale ! et quel nid de basses intrigues, de commérages et de dilapidations, est devenu cet asile sacré, où se décide le sort de la patrie ! On s’épouvante devant le jour terrible que vient d’y jeter l’affaire Dreyfus, ce sacrifice humain d’un malheureux, d’un sale juif ! Ah ! tout ce qui s’est agité là de démence et de sottise, des imaginations folles, des pratiques de basse police, des mœurs d’inquisition et de tyrannies, le bon plaisir de quelques galonnés mettant leurs bottes sur la nation, lui rentrant dans la gorge son cri de vérité et de justice, sous le prétexte menteur et sacrilège de la raison d’État !

Et c’est un crime encore que de s’être appuyé sur la presse immonde, que de s’être laissé défendre par toute la fripouille de Paris, de sorte que voilà la fripouille qui triomphe insolemment, dans la défaite du droit et de la simple probité. C’est un crime d’avoir accusé de troubler la France ceux qui la veulent généreuse, à la tête des nations libres et justes, lorsqu’on ourdit soi-même l’impudent complot d’imposer l’erreur, devant le monde entier. C’est un crime d’égarer l’opinion, d’utiliser pour une besogne de mort cette opinion qu’on a pervertie jusqu’à la faire délirer. C’est un crime d’empoisonner les petits et les humbles, d’exaspérer les passions de réaction et d’intolérance, en s’abritant derrière l’odieux antisémitisme, dont la grande France libérale des droits de l’homme mourra, si elle n’en est pas guérie. C’est un crime que d’exploiter le patriotisme pour des œuvres de haine, et c’est un crime, enfin, que de faire du sabre le dieu moderne, lorsque toute la science humaine est au travail pour l’œuvre prochaine de vérité et de justice.

Cette vérité, cette justice, que nous avons si passionnément voulues, quelle détresse à les voir ainsi souffletées, plus méconnues et plus obscurcies ! Je me doute de l’écroulement qui doit avoir lieu dans l’âme de M. Scheurer-Kestner, et je crois bien qu’il finira par éprouver un remords, celui de n’avoir pas agi révolutionnairement, le jour de l’interpellation au Sénat, en lâchant tout le paquet, pour tout jeter à bas. Il a été le grand honnête homme, l’homme de sa vie loyale, il a cru que la vérité se suffisait à elle-même, surtout lorsqu’elle lui apparaissait éclatante comme le plein jour. A quoi bon tout bouleverser, puisque bientôt le soleil allait luire ? Et c’est de cette sérénité confiante dont il est si cruellement puni. De même pour le lieutenant-colonel Picquart, qui, par un sentiment de haute dignité, n’a pas voulu publier les lettres du général Gonse. Ces scrupules l’honorent d’autant plus que, pendant qu’il restait respectueux de la discipline, ses supérieurs le faisaient couvrir de boue, instruisaient eux-mêmes son procès, de la façon la plus inattendue et la plus outrageante. Il y a deux victimes, deux braves gens, deux cœurs simples, qui ont laissé faire Dieu, tandis que le diable agissait. Et l’on a même vu, pour le lieutenant colonel Picquart, cette chose ignoble : un tribunal français, après avoir laissé le rapporteur charger publiquement un témoin, l’accuser de toutes les fautes, a fait le huis clos, lorsque ce témoin a été introduit pour s’expliquer et se défendre. Je dis que cela est un crime de plus et que ce crime soulèvera la conscience universelle. Décidément, les tribunaux militaires se font une singulière idée de la justice. [après un « éloignement » en Tunisie, le lieutenant colonel Picquart fera 331 jours de prison, puis sera mis en réforme. Il sera ministre en 1906 et mourra d'un accident de cheval en 1914].

Telle est donc la simple vérité, monsieur le Président, et elle est effroyable, elle restera pour votre présidence une souillure. Je me doute bien que vous n’avez aucun pouvoir en cette affaire, que vous êtes le prisonnier de la Constitution et de votre entourage. Vous n’en avez pas moins un devoir d’homme, auquel vous songerez, et que vous remplirez. Ce n’est pas, d’ailleurs, que je désespère le moins du monde du triomphe. Je le répète avec une certitude plus véhémente : la vérité est en marche et rien ne l’arrêtera. C’est aujourd’hui seulement que l’affaire commence, puisque aujourd’hui seulement les positions sont nettes : d’une part, les coupables qui ne veulent pas que la lumière se fasse ; de l’autre, les justiciers qui donneront leur vie pour qu’elle soit faite. Quand on enferme la vérité sous terre, elle s’y amasse, elle y prend une force telle d’explosion que, le jour où elle éclate, elle fait tout sauter avec elle. On verra bien si l’on ne vient pas de préparer, pour plus tard, le plus retentissant des désastres.

Mais cette lettre est longue, monsieur le Président, et il est temps de conclure.

J’accuse le lieutenant-colonel du Paty de Clam d’avoir été l’ouvrier diabolique de l’erreur judiciaire, en inconscient, je veux le croire, et d’avoir ensuite défendu son œuvre néfaste, depuis trois ans, par les machinations les plus saugrenues et les plus coupables.

J’accuse le général Mercier de s’être rendu complice, tout au moins par faiblesse d’esprit, d’une des plus grandes iniquités du siècle.

J’accuse le général Billot d’avoir eu entre les mains les preuves certaines de l’innocence de Dreyfus et de les avoir étouffées, de s’être rendu coupable de ce crime de lèse-humanité et de lèse-justice, dans un but politique, et pour sauver l’état-major compromis.

J’accuse le général de Boisdeffre et le général Gonse de s’être rendus complices du même crime, l’un sans doute par passion cléricale, l’autre peut-être par cet esprit de corps qui fait des bureaux de la guerre l’arche sainte, inattaquable.

J’accuse le général de Pellieux et le commandant Ravary d’avoir fait une enquête scélérate, j’entends par là une enquête de la plus monstrueuse partialité, dont nous avons, dans le rapport du second, un impérissable monument de naïve audace.

J’accuse les trois experts en écritures, les sieurs Belhomme, Varinard et Couard, d’avoir fait des rapports mensongers et frauduleux, à moins qu’un examen médical ne les déclare atteints d’une maladie de la vue et du jugement.

J’accuse les bureaux de la guerre d’avoir mené dans la presse, particulièrement dans L’Éclair et dans L’Écho de Paris, une campagne abominable, pour égarer l’opinion et couvrir leur faute.

J’accuse enfin le premier conseil de guerre d’avoir violé le droit, en condamnant un accusé sur une pièce restée secrète, et j’accuse le second conseil de guerre d’avoir couvert cette illégalité, par ordre, en commettant à son tour le crime juridique d’acquitter sciemment un coupable.

En portant ces accusations, je n’ignore pas que je me mets sous le coup des articles 30 et 31 de la loi sur la presse du 29 juillet 1881, qui punit les délits de diffamation. Et c’est volontairement que je m’expose.

Quant aux gens que j’accuse, je ne les connais pas, je ne les ai jamais vus, je n’ai contre eux ni rancune ni haine. Ils ne sont pour moi que des entités, des esprits de malfaisance sociale. Et l’acte que j’accomplis ici n’est qu’un moyen révolutionnaire pour hâter l’explosion de la vérité et de la justice.

Je n’ai qu’une passion, celle de la lumière, au nom de l’humanité qui a tant souffert et qui a droit au bonheur. Ma protestation enflammée n’est que le cri de mon âme. Qu’on ose donc me traduire en cour d’assises et que l’enquête ait lieu au grand jour !

J’attends.

Veuillez agréer, Monsieur le Président, l’assurance de mon profond respect.

Émile Zola

L’article va servir d’étincelle à cinq jours d’émeutes à Alger où Maximilien Régis Milano, installé dans le fauteuil de maire après avoir été responsable étudiant, a pris la tête d’une croisade antijuif, conjuguant revendication pour l’autonomie d’une Algérie française et antidreyfusisme : cela ressemblera presque à un pogrom : magasins dévastés, parfois incendiés. Quelques juifs seront lynchés. A Paris, il se vendit entre 200 et 300 000 exemplaires de l’ Aurore. Il faut dire au demeurant que 4 grands quotidiens populaires – Le Journal, Le Petit Journal, Le Matin, Le Petit Parisien -, avaient à eux seuls 40 % du marché en totalisant 4.5 millions d’exemplaires par jour ! Cette presse, soucieuse de ratisser large était de ce fait contrainte à la prudence voire à une certaine fluctuation. Les journaux dont la première clientèle était la bourgeoisie, tels Le Temps, Le journal des débats, le Figaro, observaient encore la même prudence et, quand ils s’en démarquaient, payaient cher leur prise de position : ainsi du Figaro quand il prit la défense de Dreyfus. Les journaux politiques – l’Aurore, l’Humanité – dont la raison d’être était au contraire l’engagement étaient loin de faire de tel tirages.

Il n’est pas inutile de dire ce qu’était alors la bourgeoisie française, économiquement parlant – car, on le pense bien, ce n’est pas la classe ouvrière qui s’est enflammée sur l’affaire Dreyfus - :

La bourgeoisie de l’âge industrielle avait sans doute mis au pinacle le travail, mais gardons-cous cependant des idées reçues. Certes, une bourgeoisie commerciale, marchande, en cours d’ascension sociale, se donne alors du mal pour faire fortune. Mais ce qui consacre la réussite sociale, c’est de pouvoir se dispenser de travailler. La bonne société est au-dessus des réalités alimentaires. Le travail, c’est pour les autres. Pour citer l’ancien directeur de l’enseignement primaire Buisson, en 1899, il y a deux classes en France, ceux qui possèdent sans travailler et ceux qui travaillent sans posséder. Ceux qui possèdent vivent de leurs rentes, loyers de leurs immeubles ou de leurs fermes, revenus de leurs placements. Au recensement de 1906, on dénombre 560 000 rentiers en France. C’est la Belle Époque de la bourgeoisie : ses fortunes s’accroissent de génération en génération sans qu’elle ait besoin de travailler. Classe du loisir, elle favorise la sociabilité, les clubs, la conversation, l’été à la campagne avec les amis, la culture – fille du loisir – comme disait Valéry. Nous sommes dans le monde des Petites filles modèles de la comtesse de Ségur : la bourgeoisie imite le mode de vie de l’aristocratie de l’Ancien Régime.

Il est certes des travaux honorables, pour les bourgeois qui n’ont pas encore hérité de leurs parents. Des professions qui leur laissent beaucoup de liberté dans l’usage de leur temps. Trente et un mille officiers, malgré la caserne, mènent une vie assez libre (il y a les sous-officiers pour faire les marches de nuit). Il en est de même pour les 6 000 à 7 000 avocats qui ne sont liés que par les séances du tribunal. C’est moins vrai pour les  8 500 notaires, les 21 000 médecins, et les 13 000 pharmaciens. Mais ils n’ont guère de comptes à rendre à des supérieurs : ce sont des professions libérales.

Beaucoup cessent de travailler quand l’héritage de leurs parents s’ajoute à la dot de leur femme. Si des magistrats ont démissionné quand l’État est devenu républicain, et des officiers après l’affaire Dreyfus, c’est aussi parce qu’ils n’avaient pas besoin de leur traitement pour vivre. Et l’État le savait, qui payait chichement les juges et exigeait des officiers que leur femme ait une dot représentant dix années de traitement d’un sous-lieutenant.

Antoine Prost L’Histoire  n° 368      Octobre 2011

On reste stupéfait, pantois devant cette schizophrénie française, qui consiste à faire des tonnes de loi qui vont toujours dans le sens de plus de justice, plus d’égalité, restant au demeurant de plus en plus souvent lettre morte faute de décrets d’application  et à continuer en même temps à vivre dans l’Ancien Régime, avec des privilèges ahurissants : ainsi, on pouvait interdire à une officier d’épouser une femme sans dot ! ! mais comment l’institution militaire a-t-elle été en droit de pondre pareil règlement, beaucoup plus proche de l’apartheid alors en vigueur en Afrique du sud, que des principes républicains ! et si aujourd’hui la bourgeoisie a bien dû abandonner ce way of life, il n’a par contre pas encore déserté le palais de l’Élysée, où le président continue à être tenu pour un monarque – voir le succès en salle des Saveurs du Palais. Schizophrénie encore que cette aptitude devenue quasiment une deuxième nature à être heureux dans sa vie privée, et angoissé, déprimé dans sa vie publique, bureau des pleurs ouvert 24h/24, 7jours/7. Le double langage, la mauvaise foi sont en première ligne en permanence, arcboutés sur la défense corporatiste sans que jamais n’apparaisse le souci du bien commun.

14 02 1898                 Emmanuel Poiré est le petit fils rapatrié d’un soldat français demeuré en Russie après la défaite de Napoléon en 1812. C’est l’un des plus brillants dessinateurs de l’époque ; il a pris le pseudonyme de Caran d’Ache, qui signifie crayon en russe – karandache -

: il publie 2 caricatures dans le Figaro : la première représente un dîner bourgeois qui met en valeur le coté bien convenable des agapes avec une admonition du maître de maison : surtout ne parlons pas de l’affaire Dreyfus. Le second dessin représente une scène de bataille dans le même lieu, quelques heures plus tard : tout est sens dessus dessous, tout le monde tape sur tout le monde et la légende dit : Ils en ont parlé.

15 02 1898                Le Maine, un navire de guerre de la marine américaine qui mouillait dans le port de la Havane est détruit par une mystérieuse explosion et coule avec 268 hommes d’équipage : ce soir-là, tous les officiers étaient à une réception en ville.

20 02 1898                 Le sénateur Ludovic Trarieux, défenseur de Zola, voulant donner un statut à sa volonté de défense des libertés, crée la Ligue des Droits de l’homme.

23 02 1898                  Zola est condamné à un an de prison et 3 000 Francs d’amende, Perrenx, gérant du journal, à 4 mois et 3 000 Francs. Ils se pourvoient en cassation, où l’arrêt est cassé. Mais l’affaire repart en assises, où la défense plaide l’incompétence de la cour, et l’on repart en cassation, où le pourvoi sera rejeté : Zola s’exilera en Angleterre.

31 03 1898                  Éleonor Marx, quatrième fille de Karl Marx, a eu une vie compliquée : une première liaison à 17 ans avec Prosper Olivier Lissagaray, un journaliste français plus âgé qu’elle, qui a tenu tant que le père la désapprouvait, puis, quand il l’a admise, s’est rompue ; une autre liaison avec un homme marié, Edward Aveling qu’elle accompagnera quand il tombera malade en janvier 1898 : une fois mort, elle découvre qu’il s’est remarié l’année précédente avec une actrice… elle se suicide… en s’empoisonnant comme Madame Bovary qu’elle a traduit en anglais.

1 04 1898                   Loi instaurant le principe de la mutualité : c’est la naissance des sociétés de secours mutuel.

9 04 1898                 Loi instituant les responsabilités des accidents dont les ouvriers sont victimes dans leur travail : l’indemnisation du travailleur est effective lorsque l’arrêt de travail est supérieur à 4 jours.

21 04 1898                Mac Kinley, président des États-Unis décide de l’intervention américaine à Cuba  - ce sera en juin à Guantanamo – pour contraindre l’Espagne à un armistice avec les insurgés cubains, en lutte depuis trois ans pour leur indépendance.   Le poète José Marti, père de l’insurrection, avait été tué dès le début des hostilités, en 1895, dans une charge de cavalerie à la bataille de Dos Rios : Le pays qui achète commande, le pays qui vend est à son service ; il faut équilibrer le commerce pour assurer la liberté ; le pays qui veut mourir vend à une seule nation, celui qui veut vivre vend à plusieurs nations. [propos repris par Che Guevara à la conférence de l’O.E.A. à Punta del Este en 1961].

04 1898                       Henri Vaugeois et Maurice Pujo fondent l’Action Française. Charles Maurras en deviendra le maître à penser 7 mois plus tard.

2 06 1898                    Le Docteur Paul Louis Simon, français installé à Karachi, découvre que les vecteurs qui transmettent la peste sont le rat et la puce. Le fléau a disparu d’Europe vers 1720, probablement à cause du remplacement progressif du bois par le ciment dans la construction : le rat noir, porteur de la puce tueuse se plait dans les maisons en bois mais pas dans l’habitat en maçonnerie où on ne voit que du rat gris, qui ne transmet pas la peste. La généralisation du port de sous-vêtements de coton, facilement lavable, contribua aussi à la disparition du fléau en Europe occidentale. Elle continue épisodiquement à faire des ravages en Inde.

27 06 1898                 A 54 ans, l’Américain Joshua Slocum jette l’ancre du Spray à Newport, Nouvelle Écosse : il boucle le premier tour du monde en solitaire à la voile : 46 000 milles. Il était parti le 1° juillet 1895, 2 ans, 11 mois et 26 jours plus tôt, après avoir reconstruit entièrement une vieille coque de 11 m. don d’un ami. Il écrira Seul autour du monde sur un voilier de onze mètres, qui rencontrera le succès plutôt tard, mais ne le mettra pas à l’abri du besoin. Le récit de sa vie ressemble plus à une continuelle galère qu’à une partie de farniente sous les cocotiers ; il connut la vie avec son cortège de joies et de peines tant que vécut son épouse aimée et…  embarquée. Après sa mort prématurée, ce furent une suite d’épreuves sans fin.   Il avait connu les dernières grandes heures de la marine à voile ; matelot à 16 ans, second à 18, capitaine à 25, il avait commandé le Northern Light, alors le plus grand voilier américain.

De passage à San Francisco en 1864, Slocum, devenu américain, entend exercer sa seconde profession : la construction navale. Le premier voilier à voir le jour est un bateau de pêche au saumon, avec lequel il part chasser la loutre de mer au large de Vancouver. L’intérêt et les gains sont limités ; Joshua ambitionne de commander un voilier. Il se voit d’abord confier un petit caboteur reliant San Francisco à Seattle, puis, l’année d’après, le Washington, un trois-mâts barque qui l’amène à Sydney, où il rencontre l’amour et épouse Virginia Walker, une riche héritière américaine de vingt et un ans. Leur voyage de noces les mène jusqu’aux confins de l’Alaska où le bateau – en pleine pêche aux saumons – fait naufrage. Pas question de perdre toute une campagne ! Fort de ses talents de charpentier, Joshua construit avec les débris de l’épave une baleinière de onze mètres, qu’il utilise pour transférer sa cargaison sur deux phoquiers arrivés à la rescousse. Pour avoir tout sauvé, ses armateurs ne lui tiennent pas rigueur de la perte de leur bateau ; ils lui confient une goélette qui assure le trafic passager entre San Francisco et Honolulu. Un an après leur mariage, Virginia accouche à bord d’un premier garçon, Victor, puis l’année suivante d’un deuxième garçon, auquel Joshua donne le nom de sa nouvelle embarcation, Benjamin Aymar. En juin 1875 naîtra au large des Philippines une petite Jessie. A Manille, Slocum renoue avec la construction navale. Aucun travail ne le rebute : de l’abattage des arbres à leur débardage jusqu’à la grève et leur équarrissage à la hache. Entre serpents et scorpions, humidité et touffeur tropicales, complot et tentative de destruction du chantier, Slocum s’acharne. Il livre au bout d’un an la coque commandée et reçoit en échange une goélette de quatre-vingts tonnes. Quatre ans plus tard, Joshua acquiert à Hong Kong le Northern Light, un trois-mâts carré de soixante-six mètres de long. Cet événement heureux en précède un autre : l’arrivée d’un quatrième enfant, James Abraham Garfield, le nom du président des États-Unis. Slocum peut savourer son bonheur : il parcourt le monde sur le plus beau voilier américain à flot, sa famille l’entoure, l’argent afflue. Les articles élogieux abondent sur cette famille yankee qui vit sur l’eau dans le plus beau des homes américains. Pourtant, comme le note un reporter venu à bord, un tour sur le pont suggère deux idées assez mélancoliques : les grands voiliers américains sont en train de tomber en désuétude ; il est bien difficile de trouver des marins américains.  La première alerte vient de l’équipage, des rats de quai prompts à la mutinerie. Peu après New York, le Northern Light perd son gouvernail et doit relâcher dans un port du Connecticut. Les matelots refusent de ferler les voiles, coups et insultes pleuvent, le second, en tentant de s’emparer du meneur, est mortellement poignardé. Virginia Slocum, un revolver dans chaque main, ramène l’équipage à la raison. L’assassin est arrêté, mais Joshua, convaincu que ses poings suffiront à assurer le calme, s’obstine à poursuivre son tour du monde.

Nouvelle avarie au large de Bonne-Espérance, nouvelle escale forcée, nouvelle mutinerie, menée cette fois par un ancien forçat dénommé Slater, qui passe le trajet retour aux fers. A terre, Slocum est poursuivi devant la justice fédérale pour avoir faussement et cruellement emprisonné Slater. Il écope d’une amende de cinq cents dollars. À un journaliste venu l’interviewer, il répond avec une franchise déconcertante : Je ne suis pas une brute galonnée, mais j’ai mes idées personnelles sur la façon de commander un navire… Les anciens capitaines traitaient leurs matelots comme des êtres humains, sans les souquer ; mais en cas de nécessité, ils les tenaient avec une poigne de fer. Voilà ma manière.

Commence alors pour Joshua Slocum une longue descente aux enfers. A l’heure où vapeurs et coques en acier s’imposent, il s’entête, rassemble ses économies et achète comptant un petit trois-mâts barque désarmé, l’Aquineck, qu’il juge capable par vent favorable de se mesurer avec n’importe quel coursier à vapeur. Mais le 25 juillet 1885, Victoria, sa si jolie épouse, décède en baie de Buenos Aires, terrassée à trente-cinq ans par un mal mystérieux. Joshua ne s’en remettra jamais. Il était désemparé comme un navire dont le gouvernail est brisé, racontera son fils Garfield.

À compter de ce jour funeste, déboires et fortunes de mer s’enchaînent : son navire démâte puis connaît une voie d’eau, son chargement de foin est sujet à une quarantaine variable, Slocum – en état de légitime défense – tue un membre de son équipage et se retrouve en prison, sa cargaison de pianos se fracasse contre la coque et, pour finir, l’Aquineck s’échoue sur un banc de sable avant de se disloquer contre les rouleaux. Slocum n’est pas assuré, le voilà ruiné.

Avec les restes de l’épave, il construit un canot à voile de 10.67 mètres, baptisé Libertade, sur lequel il ramène sa famille aux États-Unis. Entretemps, il a épousé pour s’occuper de ses enfants, sa cousine germaine, Henriette Elliot. Elle n’aime pas la mer, ils ne s’aimeront jamais, et vivront le plus souvent séparés. Sa carrière de capitaine au long cours s’achève sur un échec. Pour subvenir à ses besoins, Slocum – sans instruction mais fort de ses lectures, de Don Quichotte à David Copperfield, de Darwin à Aldous Huxley – se lance dans la rédaction de cette traversée épique. Faute d’éditeur, il publie le Voyage du Libertade à compte d’auteur. Au bout du rouleau et sans commandement, il accepte à contrecœur de convoyer jusqu’au Brésil le Destroyer, un semi-sous-marin à vapeur. Il ne sera jamais payé.

Slocum touche le fond : il a perdu la femme et le bateau qu’il aimait, son livre est un échec, ses poches sont vides. La rencontre à Boston d’un ancien camarade le sauve du désespoir. Eben Pierce lui fait don du Spray, un dragueur d’huîtres qui croupit depuis sept ans dans une prairie de Fairhaven. Pas vraiment un cadeau, mais suffisant en tout cas pour que Slocum s’en entiche et se persuade que la vieille baille est capable d’effectuer le tour du monde.

Pendant treize mois, il reconstruit la coque avec un chêne de prairie qu’il abat lui-même. Sans moyens, il opte pour la simplicité : le gréement d’un sloop, un mât en spruce, une barre à roue, deux cabines – une au pied du mat pour la cuisine, l’autre à l’arrière dotée d’un hublot pour l’habitat. Le tout mesure 11,20 mètres de long pour une jauge de treize tonneaux. Son coût : 553,62 dollars.

Slocum appareille le 1er juillet 1895 avec 1,86 dollar en poche, cap sur les Açores. Bien équilibré, le Spray se gouverne tout seul, dispensant Joshua de longues nuits à la barre.

[…] La présence de pirates dissuade Slocum d’emprunter le canal de Suez. Il rebrousse chemin et rejoint l’Atlantique où une felouque arabe le prend en chasse. Mais l’Océan est bonne mère : au moment où les pillards s’apprêtent à l’aborder, un coup de vent salvateur démâte leur embarcation. Après une escale aux Canaries puis une autre au Cap-Vert, le Spray cingle vers le Brésil qu’il atteint à la fin d’octobre 1895. Nouvelle émotion : en serrant de trop près la côte, le Spray s’échoue sur un haut-fond, et Slocum, qui ne sait toujours pas nager, manque se noyer. Trois mois plus tard, il embouque le détroit de Magellan et fait escale à Punta Arenas. Dans les redoutables canaux de Patagonie, deux dangers menacent le Spray : les williwaws – de furieux coups de vent venus du Pacifique – et la présence de sauvages ayant à leur tête Pedro le Noir, un métis renégat accusé de nombreux meurtres.

Slocum rencontre les uns et les autres. Les premiers l’obligent à faire demi-tour, les seconds s’enfuient après avoir marché sur les clous de tapissier que le capitaine a répandus sur le pont. Dix-neuf jours de lutte sont nécessaires pour atteindre le Pacifique. Après une halte à Juan Fernandez – l’île de Robinson Crusoe -, Slocum met le cap sur les Marquises, puis gagne les îles Samoa où il croise avec émotion Fanny Stevenson, qui lui fait cadeau des Instructions nautiques de son défunt époux.

Slocum enchaîne les milles : l’Australie d’abord, puis le détroit de Torres qui lui ouvre les portes de l’océan Indien. À Coco Keeling, il découvre le paradis ; au large de Bonne Espérance, il connaît l’enfer, puis les calmes plats. La remontée de l’Atlantique jusqu’aux abords du Gulf Stream s’effectue en 123 sans véritable problème.

La mer l’avait ménagé, le retour à la vie citadine ne l’épargne pas. Slocum attend que son exploit lui rapporte gloire et reconnaissance ; il n’a droit qu’à un accueil poli et un retour à la précarité. Pour vivre, il renoue avec l’écriture et les conférences. Le récit de son périple, d’abord publié en feuilleton dans le Century Magazine, sort le 24 mars 1900 en un seul volume, avant d’être régulièrement réédité. Slocum se morfond à terre. En décembre 1909, il décide de gagner avec son Spray vieillissant les îles Caïman. La mer, qui lui avait tout donné, lui prend la vie. Slocum disparaît au large du cap Hatteras ; nul ne le reverra plus.

Laurent Maréchaux Écrivains voyageurs                          Arthaud 2011

10 07 1898                Sous l’impulsion décisive de Cecil Rhodes, directeur de la compagnie concessionnaire des Rhodésies, Chartered British South Africa Company, les Anglais entreprennent de réaliser leur rêve colonial : une liaison sous influence anglaise du Cap au Caire : elle ne sera effective qu’en 1918. La France, elle, rêve encore plus large : une liaison d’Alger au Congo par le Tchad, et une autre du Congo au Nil, puis Djibouti, sur la Mer Rouge, par l’Oubangui, et c’est la mission de Marchand. Les deux rêves vont se heurter à Fachoda.

Parti de Loango, – la future Brazzaville – sur la côte congolaise en mars 1897 avec 8 officiers et 154 tirailleurs sénégalais, le capitaine Marchand remonte l’Oubangui, l’Ouellé, franchit les monts Bomou et descend le Bahr-el-Ghazal, affluent rive gauche du Nil pour arriver en juillet 1898 à sa confluence, au petit village de Fachoda, dans le sud Soudan, à la croisée de deux axes perpendiculaires traversant l’Afrique du nord au sud et d’est en ouest : les Anglais comme les Français se sont mis en tête que celui qui tiendrait la place, tiendrait l’Afrique. Lord Kitchener y arrivera le 18 septembre, à la tête d’une armée anglo-égyptienne de 20 000 hommes, sous le drapeau égyptien, ordonnant le départ des Français : Marchand n’évacuera Fachoda que le 7 novembre, après en avoir reçu l’ordre de son gouvernement : rien de plus portatif qu’un drapeau… Il traversera alors l’Éthiopie jusqu’à Djibouti et sera triomphalement accueilli à son retour à Paris.

A l’est de l’Afrique, la France n’aura que la Côte française des Somalis.

07 1898                     Pierre et Marie Curie annoncent avoir isolé de la pechblende – un minerai riche en uranium – deux nouveaux éléments, beaucoup plus radioactifs que l’uranium : le polonium et le radium.

10 09 1898                  A Genève, l’anarchiste italien Luigi Lucheni assassine Sissi, impératrice d’Autriche, épouse de François Joseph. Elle avait 61 ans. Il a porté son choix sur elle, par dépit, tout simplement parce que la veille, il avait manqué Henri d’Orléans. Par bien des aspects de sa personnalité complexe, elle était en avance sur son temps - salle de gymnastique, marche à pied quasi quotidienne, installation d’un générateur dans son palais de Corfoue, etc… – : lorsqu’on est de la classe moyenne, on se fait classer dans ces cas dans la rubrique original ; mais quand on est l’épouse de l’empereur d’Autriche, on est sur et certain de se mettre à dos toute la cour, avec au premier rang la belle-mère. Et il en alla ainsi.

15 09 1898               Depuis la promulgation en date du 11 juin d’un édit impérial, c’est à un festival de réformes que s’invite la Chine  - les Cent jours – dont la principale est la suppression du pa-kou wen-tchang, l’examen d’accès au statut de fonctionnaire : cela venait déranger les habitudes de centaines de milliers d’étudiants ; un nouveau système d’instruction à l’occidentale est institué, l’armée elle aussi sera instruite à l’occidentale, on crée des écoles techniques pour la médecine, l’architecture, les mines. L’empereur Guangxu, âgé de 27 ans, a voulu mettre en œuvre le programme  d’un lettré cantonnais, Kang Youwei, et il ne cesse de déclarer : Les nations étrangères cernent notre empire ; si nous ne consentons pas à adopter leurs méthodes, notre ruine est irrémédiable. Kang Youwei était pressé : Nous ferons en trois ans ce que le Japon a accompli en trente !

Tout cela vient profondément perturber les titulaires de charges aussi lucratives qu’inutiles lesquels se regroupent autour de l’impératrice Cixi qui somme son neveu l’empereur, de congédier ses conseillers ; celui-ci tente de la prendre de vitesse en demandant son arrestation, mais, trahi par un de ses généraux, déclaré faible d’esprit, il est interné à leng gong – le palais froidune résidence à l’écart de la Cité interdite où étaient traditionnellement recluses les concubines en disgrâce. Quelques conseillers peuvent s’échapper, mais six d’entre eux sont décapités sans autre forme de procès. Toutes les mesures des Cent Jours sont rapportées, mais pour moins longtemps que ne le pensent les conservateurs.

29 08 1898                Les capitaines Gouraud et Gaden mettent fin à la guérilla que menait depuis dix ans contre les troupes coloniales le roi Samory, descendant de marchands dioula, dans le sud Soudan, actuellement sud Mali, nord Côte d’Ivoire, nord Guinée. Fait prisonnier, il mourra en exil au Gabon en 1900.

11 12 1898                  Le traité de Paris met fin au conflit hispano-américain à Cuba. La bataille n’avait pas été acharnée : les officiers espagnols avaient vendu les vivres et les équipements de leurs soldats : la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a et les pauvres soldats n’avaient plus rien, et  surtout pas du courage.

Un gouvernement militaire d’occupation américaine est mis en place jusqu’en 1902. Moyennant 20 millions $, les États-Unis annexent Guam, Porto Rico et les Philippines, où ils durent livrer une véritable guerre contre les indépendantistes :

Nous avons pacifié des milliers d’insulaires et les avons enterrés. Nous avons détruit leurs champs, incendié leurs villages et expulsé leurs veuves et leurs enfants. Nous avons mécontenté quelques douzaines de patriotes désagréables en les exilant ; soumis la dizaine de millions qui restait par une bienveillante assimilation (pieux euphémisme pour parler des fusils). Nous avons acquis des parts dans les trois cents concubines et autres esclaves de notre partenaire en affaire, le sultan de Sulu, et finalement hissé notre drapeau protecteur sur ce butin. Et ainsi, par la providence de Dieu – l’expression est du gouvernement, non de moi – nous sommes une puissance mondiale.

Mark Twain

18 12 1898                 Le comte Gaston de Chasseloup-Laubat établit le premier record du monde de vitesse terrestre en atteignant la vitesse de 63,15 km/h au volant d’une Jeantaud électrique, modèle Duc à Achères, dans les Yvelines. D’autres suivront : Blue Bird en 1935 avec 484 km/h pilotée par Malcolm Campbell, Blue Flame avec 1074 km/h en 1970, avec aux manettes Gary Gabelish, Thrust SSC  en 1997, avec  1228 km/h, avec aux manettes Andy Green, Bloodhound SSC avec 1609 km/h – 1000 miles – avec aux manettes le même Andy Green, annoncé pour 2016… Les conquérants de l’inutile.

24 12 1898                 Louis Renault a 21 ans : il va réveillonner à Montmartre au volant de la Voiturette qu’il a assemblée dans son atelier de Billancourt. Au petit matin, il a 12 commandes : c’est le début d’une grande aventure industrielle.

1898                          Aux élections législatives à Narbonne, dans la circonscription du Dr Ferroul, maire de la ville et candidat à la députation, le nombre de suffrages se trouve être supérieur à celui des votants : il perdra les élections au second tour. Mais une aussi banale fraude n’était pas à même de déboulonner pareil notable.

La première loi sur les accidents de travail crée un droit à la réparation à la charge de l’employeur.

Premier salon de l’automobile à Paris : il lui manque encore une boite de vitesse qui arrivera en 1899 chez Panhard, un démarreur électrique, en 1905, des amortisseurs, en 1906, un éclairage électrique, en 1912, un klaxon en 1913.

Au large des côtes canadiennes le naufrage de La Bourgogne fait 500 morts.

Eugène Ducretet et Ernest Roger réalisent la première liaison mondiale sans fil entre la Tour Eiffel et le Panthéon. Le train arrive au Fayet, en aval de Chamonix.

Face aux États-Unis, l’Espagne a perdu Cuba et s’affaiblit ; la Catalogne et le Pays Basque demandent leur autonomie. Le mouvement anarchiste se développe en même temps que la pauvreté.

Les Américains étaient majoritaires depuis un certain temps à Hawaï, ils détenaient tous les leviers, avaient proclamé une république blanche en 1893-1894 sous l’autorité de Sanford B. Dole missionnaire et fermier : ils déposent le roi polynésien et l’île devient américaine.

C’est d’un poids énorme que les États-Unis vont peser de plus en plus sur les destinées du monde… La richesse et la puissance des États-Unis sont un quart de la richesse et de la puissance du globe.

[...] Briser les nations, ce serait renverser les foyers de lumière…Ce serait supprimer aussi les centres d’action distincte et rapide, pour ne plus laisser subsister que l’incohérente lenteur de l’effort universel. Ou plutôt, ce serait supprimer toute liberté, car l’humanité, ne condensant plus son action en nations autonomes, demanderait l’unité à un vaste despotisme asiatique.

Jean Jaurès

Le sous-marin Argonaut, conçu par l’américain Lake, effectue le premier grand voyage sous l’eau, recevant les félicitations de Jules Verne (20 000 lieux sous les mers a été écrit en 1869)

Guillaume II, empereur d’Allemagne, se lance dans une très ambitieuse entreprise de séduction au Moyen Orient, s’y faisant passer pour le nouveau protecteur des chrétiens, ce qui, bien sur, rend furieux Français et Russes. Il voyage en train, en bateau, à cheval, va en pèlerinage à Jérusalem, y fait reconstruire en partie la mosquée, en fait autant pour celle de Damas, brûlée en 1893, retrouve le tombeau de Saladin, campe dans les ruines de Baalbek. La maison Krupp entreprend la construction d’un chemin de fer Bagdad-Berlin : le Bagdadbahn. Et surtout, il confie à un architecte, Robert Koldewey, la direction des fouilles de Babylone, lequel s’entourera d’architectes qui, contrairement aux archéologues classiques, sauront  lire la brique, base indispensable pour travailler sur les ruines de Babylone. Les fouilles seront bien faites, bien relevées, sans interruption de 1899 à 1917.

Susie Carson Rijnhart, médecin de l’Ontario (Canada) et son mari Petrus Rijnhart, missionnaire hollandais, sont installés depuis 3 ans à Huanggyuan, à l’est du lac Koko Nor, sud du désert de Gobi. Ils tiennent un dispensaire attaché au grand monastère de Kumbum, où s’ajoutent aux maladies habituelles, variole, diphtérie, les blessés du soulèvement musulman qui a troublé la région en 1894. Ils parlent déjà le chinois, le tibétain et apprennent le mongol. Ils montent une expédition pour Lhassa, quittant Tankar, leur dernier domicile le 20 mai 1898, emmenant leur petit Charlie qui n’a pas encore un an, leur chien Topsy, 3 hommes, dont un guide, 5 animaux de selle et 12 bêtes de somme ; ils ont pris de la nourriture pour deux ans. Les malheurs et les drames se succédèrent alors en cascade : le premier, le pire, la mort de leur enfant, dont les poumons n’ont probablement pas supporté l’altitude, dont la moyenne flirte avec les 5 000 m. ; deux guides s’enfuient avec une partie des vivres, des voleurs les délestent de 5 bêtes. A Nagpu, les autorités leur interdisent de poursuivre, et leur fournissent une escorte pour les mener à Ta Chien Lu, en Chine, dans le Si Chuan.  L’escorte les abandonne et ils se retrouvent avec quantité de bagages sans animal pour les transporter ; ils abandonnent donc leur bagages et poursuivent à pied, cherchant à atteindre le monastère de Tashi Gompa, rive gauche de la Za Qu [nom du cours supérieur du Mékong] ; Petrus se met à longer la rive pour chercher un passage – gué ou pont - : Susie ne le reverra jamais plus. Elle découvrira que sur la même rive se trouve un campement qui leur était masqué par une crête, occupé probablement par les bandits qui leur avaient volé les chevaux. Voyant arriver Petrus, ils ont pris peur et s’en sont probablement débarrassé en le jetant dans la rivière. Elle va marcher seule, deux mois durant, se défendant des voleurs, de la faim, de l’épuisement, pour atteindre finalement Ta Chien Lu où elle a l’adresse d’une mission protestante. Deux hommes sont dans la cour :

Comme ils avaient l’air impeccable dans leurs costumes chinois, et comme leurs visages étaient pâles ! Je savais que je n’étais pas très propre, j’avais bien  conscience de mes haillons et de ma saleté, et je suis restée ainsi, en leur présence, attendant qu’on m’adresse la parole. Mais non, il fallait que je parle la première. J’ai donc dit, en anglais : « Suis-je chez Monsieur Turner ? » Et Monsieur Moyse me répondit : « Oui ».

Susie attendit en vain, pendant six mois, des nouvelles de Petrus, puis repartit au Canada, revint à Ta Chien Lu en 1902, épousa le docteur James Moyes en 1905, donna naissance à un autre garçon et mourut trois semaines plus tard. L’histoire sera moins médiatisée que le fameux : Dr Livingstone, I Presume ? de Stanley, et pourtant elle aussi fit preuve d’une époustouflante rage de vivre.

En Égypte, à l’initiative de l’occupant anglais, construction du premier barrage d’Assouan : il sera terminé quatre ans plus tard. Édifié en aval de la première cataracte, – la supprimant donc par noyade – il sera exhaussé entre 1907-1912, et à nouveau en 1929-1934, tout cela pour accroître et irriguer le coton. En amont d’Assouan, l’île de Philæ offre un ensemble de temples dédiés à Isis et de monuments dont les plus anciens remontent au IV° siècle av. J.C. La construction de ce barrage submergera en partie ces édifices, qui ne réapparaîtront que 2 mois par an – août et septembre -, lorsqu’on videra le réservoir. Ce n’était pas le premier barrage sur le Nil : Muhammad Ali avait fait construire un barrage dès 1835 en aval du Caire ; avaient suivi ceux d’Asyut, de Nag Hamamdi et d’Esna.

01 1899                      La France a perdu l’occupation de la vallée du Nil au profit de l’Angleterre, et l’humiliation de Fachoda attise le désir d’agrandir l’empire colonial là où cela se peut encore : l’unification de l’empire français en Afrique de l’Ouest est décidée, et cela passe par la conquête du Tchad. Par l’ouest, c’est à dire par le bassin du fleuve Niger, la mission est confiée aux capitaines Voulet et Chanoine. Mais, très rapidement ceux-ci vont se mettre à agir pour leur propre compte, massacrant, à la tête de leurs troupes noires, les populations rencontrées : incendies, viols, décapitations vont bon train. Chanoine écrit à son père, ministre de la Défense : Trêve de diplomatie et de conciliation avec ces barbares qui ne comprennent que la force. [...] Il ne faut pas hésiter à imposer des corvées aux habitants, à les forcer enfin à travailler.

D’autres informations plus proches de la réalité alertent Paris et fin avril, le colonel Arsène Klobb, en poste à Tombouctou (à proximité du fleuve Niger, dans sa boucle nord, aujourd’hui au Mali) se lance à leur poursuite à travers le désert avec mission de les arrêter. Il les rejoint après avoir parcouru 2 000 kilomètres, le 14 juillet, aux portes de Zinder – actuellement au Niger – : Voulet fait ouvrir le feu : Klobb est tué. Ses troupes noires refuseront d’aller au-delà dans la folie, elles tueront Chanoine le 16 juillet et Voulet le 17, près du village de Maygiri. Mais, poursuivie sous le commandement de Joaland et de Meynier, la mission fera sa jonction avec les missions Foureau-Lamy et Gentil au Tchad le 11 avril 1900.

16 02 1899                 Félix Faure, président de la République, souffre de tachycardie violente à la moindre émotion. Dès le matin, au cours du conseil qu’il avait présidé, il avait donné des signes de fatigue et de nervosité. Dans l’après-midi, il reçoit Mgr Richard qui témoignera: Je fus frappé par l’état de surexcitation anormale dans lequel il se trouvait. Vers 16 heures, il reçoit la visite inopinée du prince Albert 1° de Monaco : dreyfusard convaincu, celui-ci serait venu plaider la révision du procès après une entrevue avec l’empereur Guillaume II, proposant à Félix Faure d’organiser une rencontre avec l’empereur d’Allemagne, ce dernier venant lui donner l’assurance de l’innocence de Dreyfus ! Il est vrai qu’il y a de quoi piquer une rogne. Il va se débarrasser presto du prince de Monaco, puis va retrouver Marguerite Steinheil dans le petit salon bleu, avec sortie dérobée. Mais se rendant compte que ce jour là était un jour où Cupidon s’en fout, il alla s’allonger sur le canapé de son bureau, où le rejoignirent sa femme, sa fille Lucie, ses fidèles et le docteur Humbert. De nombreux et éminents professeurs d’université suivirent qui ne purent que constater l’état désespéré du malade puis sa mort.

Donc exit la version grand public selon laquelle il aurait été victime de drogues virilisantes, fournies par  sa maîtresse Marguerite Steinheil, dite Meg -, dans les bras de laquelle il serait mort.

On peut à la rigueur estimer véridique l’histoire du prêtre qui arrive rapidement sur les lieux et demande au planton de l’Elysée :

Le président a-t-il encore sa connaissance ?

Non, répond le planton, elle est partie par l’escalier.

Mais tout le reste n’est que bobards frivoles  lancées par une presse sachant que ses lecteurs vont en faire leur miel : mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose, avait lancé Voltaire.

Clemenceau enfoncera le clou : Félix Faure vient de mourir. Cela ne fait pas un homme de moins en France… en entrant dans le néant, il a dû se sentir chez lui !

La presse enchaînera ; pour elle : Pompe funèbre, pour lui : Il voulait être César, il est mort Pompée… pour Gil Blas, plus « digne », Félix Faure a disparu en pleine santé par le fait de l’excès de santé.

Émile Loubet prendra la suite, réussissant le tour de force de réunir dans le jardin des Tuileries, le 22 septembre 1900, 20 277 maires[2] de France pour leur offrir un banquet ! C’est la maison Potel et Chabot qui s’est chargée du travail.

10 03 1899                 Création du Certificat de capacité valable pour la conduite d’automobiles à pétrole : il deviendra le Permis de conduire en 1920. Jusque là, seule la préfecture de Paris avait réglementé la conduite d’un automobile. (le nom se féminisera en 1901).

1 07 1899                    La FIAT n’est pas encore née, mais cela ne va pas tarder :

Le comte Emanuele Cacherano di Bricherasio, est un passionné de la machina : quatre ans plus tôt il a organisé la première course automobile d’Italie : Turin-Asti-Turin, puis, en 1898 le premier Salon consacré, dans le pays, aux véhicules à moteur et l’Automobile Club de Turin. La même année, il finance la création d’une société, Ceirano ; un premier modèle sort des ateliers l’année d’après. Le succès est inespéré, les commandes excèdent largement les capacités du petit atelier. Le patron, Giovanni Battista Ceirano, semble dépassé. Le comte Cacherano réunit alors plusieurs notables turinois avec l’idée de créer un grand constructeur automobile italien.

11 07 1899                 Giovanni Agnelli rejoint ce groupe pour signer les statuts de la Società Anonima Fabbrica Italiana Automobili Torino, acte de naissance de Fiat.

Giovanni Agnelli n’est pas un novice ; il commercialise depuis trois ans des tricycles français, de la marque Prunello, équipés d’un moteur De Dion-Bouton. Plutôt que de partir vers l’inconnu, la société rachète les brevets de Ceirano et reprend son personnel. La production peut démarrer. C’est un triomphe. En 1900, les 120 salariés produisent 24 voitures. Trois ans après, 500 ouvriers en fabriquent 150. À la tête de Fiat en 1902, il se révélera un redoutable dirigeant. 

Comme nombre de ses rivaux européens, Fiat bénéficie aussi des commandes militaires de l’État pendant le premier conflit mondial. L’Allemagne est également un partenaire commercial important. La firme turinoise dépend fortement de la Banca Commerciale, un établissement contrôlé… par des capitaux allemands. L’Italie est certes neutre, mais Rome pèse en faveur d’une intervention militaire du côté des Alliés. En 1915, la France commande à Fiat des véhicules de transport de troupes. La perspective de juteux profits va faire changer d’avis M. Agnelli : il parviendra à se passer des services de la Banca Commerciale.

Résumé de Jacques-Marie Vaslin               Le Monde du 8 mars 2014

9 09 1899                      À Rennes, lors de son second procès, dans une atmosphère passionnée, Dreyfus est condamné à 10 ans de déportation : il sera gracié par le président Loubet le 19 09, mais non réhabilité et la campagne pour sa réhabilitation continuera. Georges Méliès lui consacre un film.

9 10 1899                     Le président Boer du Transvaal, Paul Krüger, exige que les troupes anglaises se retirent des frontières de son pays : cet ultimatum est en fait une déclaration de guerre : les Anglais vont s’engager massivement : jusqu’à 450 000 hommes, trouvant en face d’eux des forces beaucoup mieux organisées et armées qu’ils ne l’avaient prévu  – très souvent les armes sont françaises -: ils compteront 22 000 morts dans leurs rangs. Winston Churchill est envoyé par le Morning Post pour couvrir l’événement : fait prisonnier par les Boers, il s’échappe et fait près de 500 km avant d’arriver en territoire ami. Nombre d’étrangers viendront combattre l’Anglais aux cotés des Boers : Français, Irlandais, Allemands, Russes…

8 11 1899                      Le Belgica est de retour à Anvers d’où il était parti en août 1897 : il revient de loin, dans tous les sens du terme. Adrien Victor Joseph de Gerlache de Gomery, officier de marine, était parti pour reconnaître l’Antarctique, avec pour but de reconnaître la mer de Weddell, puis laisser 3 hommes sur la terre Victoria pour hiberner et les récupérer au printemps suivant. Il a emmené du beau monde, dont Roald Amundsen, norvégien, second capitaine, Frederick Cook, américain, chirurgien, anthropologue et photographe, Hjalmar Johansen : norvégien, matelot ; et d’autres encore, hydrographe, océanographe, botaniste, physicien, géologue…  Avant même d’atteindre les côtes de l’Antarctique, les dissensions ont provoqué le départ de plusieurs hommes d’équipage, dès Ostende, puis à Montevideo et Punta Arenas ; en février 1898 un homme plongeait dans les eaux glacées pour en recueillir un autre tombé à la mer : sous la violence des vagues, il le relâche.  Le Belgica va être pris par les glaces et dériver avec elles pendant 13 mois dans la mer de Bellingshausen. Le scorbut se mêlera de la partie : Il n’a fallu qu’une nuit ininterrompue de 1600 heures pour faire de nous des vieillards, écrira Lecointe. Le scorbut sera contré avec efficacité par la viande crue de phoque et de manchot que Cook avait ordonné de consommer. Le 6 juin 1898 Émile Danco succombera à une affection cardiaque. La bonne entente n’a pas été la règle… certains récits parlent de difficultés psychologiques, Jared Diamond, dans Effondrement, parle, lui, de folie.

19 12 1899                  A la tête de ses goumiers, le capitaine Pein, menant une mission géologique commandée par Flamand, enlève In Salah aux Ksouriens. Les batailles à venir de Tit et F’guirira consacreront la supériorité des armes du colonisateur.

Une poignée de nos bons soldats de France vient d’accomplir un fait de guerre d’une haute importance dans le désert. On se souvient de l’horrible fin de la mission Flatters et de tant d’autres qui portaient la civilisation dans les plis de notre drapeau. Les Touaregs, ces sauvages au voile noir, massacraient sans pitié ceux qui voulaient agrandir notre sphère d’influence. Ils sont désormais réduits à l’impuissance, car nos soldats se sont emparés d’In Salah, leur repaire, leur nid farouche où ils s’approvisionnaient et d’où ils s’élançaient comme des bêtes fauves. [...] Les Touaregs ne retrouveront pas l’occasion de réparer cet affront cet immense désastre. Gloire au capitaine Pein et à ses admirables compagnons !

Le Petit Journal            1900

Lord Salsbury ironisera quelques mois plus tard :

Nous avons donné au coq gaulois du sable sans compter. Laissons l’y gratter à son aise.

1899                            L’aspirine est fabriquée en Allemagne par les Ets Bayer : cela soulage avec efficacité les maux de tête, cela fluidifie le sang ; on connaît donc le comment, mais toujours pas le pourquoi. Le château du Haut Kœnigsbourg a connu la guerre de Trente ans et depuis, n’est plus que ruine. La commune de Sélestat, qui n’a pas les moyens de le restaurer, en fait don à l’empereur Guillaume II de Hohenzollern, pour qui cela s’avère être une aubaine politique quant à la puissance symbolique qu’il contient : ainsi pourront s’affirmer la domination et le pouvoir germanique sur l’Alsace, légitimant la dynastie des Hohenzollern. L’affaire ne va pas trainer : il en confie la restauration à l’architecte Bobo Ebhardt, le Viollet le Duc allemand : moins de 10 ans plus tard, les travaux seront terminés et l’inauguration sera faite en 1908.

Maxime Laubeuf construit le Narval, premier sous-marin français à même de naviguer en haute mer.

Le Grand Orient de France élimine les loges antisémites.

La revue américaine Scientific American recense 6 546 voitures en France, 688 aux États-Unis, 434 en Allemagne et 412 en Grande Bretagne.

Sir Arthur Evans, archéologue anglais entreprend les travaux de fouille du Palais de Cnossos, chef d’œuvre de la civilisation minoenne, en Crète. Prudent, il a acheté le site – 13 000 m² – au gouvernement de l’île. Il lui faudra 35 ans pour mettre à jour ce palais, au plan très complexe, construit sur plusieurs étages.  Mais la mariée n’étant probablement pas assez belle pour lui, il ne pût s’empêcher de l’embellir, sans doute pour donner un bon petit plus à sa notoriété, en fabriquant des faux, qui ne manquent pas de fraîcheur et de talent :

Cnossos, le faux et le kitsch

Le jeune prince avec sa couronne marchant dans un champ de lis, Les cinq dauphins bleus, Les trois dames en bleu : les fresques du temple crétois de Cnossos ont été crées de toutes pièces dans les années 1920 sous l’impulsion de l’archéologue Arthur Evans. Aucune des colonnes du célèbre temple, qui attire chaque année des millions de visiteurs, n’est ancienne. L’histoire culturelle de la fabrication du mythe Cnossos est explorée pour la première fois dans toutes ses dimensions par l’historienne américaine Cathy Gere dans son livre Cnossos et les prophètes du modernisme (non traduit en français). Où l’on retrouve l’influence de Chririco et des couvertures de Vogue.

Olivier Postel-Vinay Books n° 12, mars-avril 2010 L’Histoire n°351         mars 2010


[1] Le bonhomme n’était pas né d’hier : la règle de la vie politique, c’est : Usez-vous les uns les autres.

[2] La France comptait en 1901 36 192 communes : ce sont donc 16 000 maires qui ne purent se rendre à l’invitation.


Par l.peltier dans (6 : 1816 à 1871) le 24 mars 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

2 03 1845                   Première grève générale des ouvriers de l’arsenal de Toulon.

Printemps 1845        Le vétéran – 59 ans – de l’Arctique, Sir John Franklin, prend le commandement d’une expédition pour à nouveau rechercher le passage du nord-ouest : ses deux navires, l‘Erebus et le Terror, ont déjà emmené James Ross en Antarctique, où il avait ainsi baptisé les deux volcans découverts. L’équipage compteait 138 membres rompus à la navigation polaire, Franklin commande l’Erebus et Francis Crozier le Terror. Le 27 juillet 1845, Franklin arrive au détroit de Lancaster où il rencontre deux baleiniers, qui seront les derniers à l’avoir vu. Il avait 4 ans de vivres, et pouvait compter tenir 5 ans grâce à la chasse, mais on avait commis une grave erreur de logistique : l’impasse avait été faite sur un rendez-vous annuel, indispensable même si ce n’est que pour information, à la limite de la zone normalement fréquentée par les navires. En 1847, l’absence de nouvelles met en branle la fine fleur de l’amirauté, et ce ne sont pas moins de 30 expéditions, coûtant 20 millions de livres, qui seront formées pour savoir ce qui s’est passé, pendant près de 15 ans. James Ross, flirtant avec la soixantaine, hivernait en 1848-1849 dans le détroit de Barrow : il mit tout en œuvre pour informer Franklin : largage de barils contenant des messages, coups de canon, renards capturés puis relâchés munis d’un collier gravé, cairns, fusées, le tout en vain. L’Amirauté offrit une prime de 20 000 livres à qui retrouverait sir John.

En 1850, le baleinier Penny partit pour le détroit de Barrow à bord du Sophia et du Lady Franklin. Ommaney, son lieutenant, trouva les premiers indices sur l’île Beechey, à la pointe sud-est de Devon : des caisses de vivres avaient été abandonnées, des huttes construites, un potager aménagé et trois tombes pour les premiers morts. Mais, inexplicablement, aucun message n’avait été laissé[1]. Le 27 août 1850, Elisha Kent Kane, à bord d’un navire de secours, la première expédition Grinnel, vit aussi les trois tombes et en rapporta une aquarelle. En mai 1851, le capitaine William Kennedy repartait avec son Prince Albert, embarquant un jeune enseigne de vaisseau,français, Joseph René Bellot, qui se noiera en 1854 au large du cap Bowden, à l’ouest de l’île Devon. J’ai rencontré son égal, jamais son supérieur, dira de lui Sabine, un explorateur anglais. Ils ne trouvèrent rien. En 1852, l’Enterprise, commandé par Richard Collison, venu de Behring, hibernera dans le golfe de la Reine Maud, à proximité de l’hivernage de l’Erebus et du Terror en 1846-1847, recueillant chez les esquimaux quelques reliques et les rumeurs d’un naufrage. Le Dr Raë, qui voyageait pour le compte de la Hudson Bay Company, trouvera en 1854 de l’argenterie de Franklin et un reste de gilet de flanelle à ses initiales chez des eskimos de la rivière Back ; des témoignages des esquimaux des environs, interrogés par deux agents de la Compagnie, Stewart et Anderson en 1855 confirmèrent qu’un des deux navires aurait sombré près de la terre du Roi Guillaume, tandis que l’autre s’échouait. En 1859, Mac Clintock, géant irlandais, véritable inventeur de la logistique des raids en traîneau, financé par la veuve de Franklin, confirmera l’hypothèse. Le 8 mai 1859, il rencontre des Inuits en possession de reliques, qui lui confirment que des hommes sont morts le long de la rivière Back. Le 24 mai il trouve le cadavre de Des Vœux aux alentours du cap Hershell. Sur le chemin du retour, il découvre deux autres cadavres dans un canot-traîneau avec de la vaisselle deux fusils et leurs munitions et quelques maigres aliments. Son compagnon Hobson trouve au cap Félix, pointe sud de l’île Sommerset un abri léger et quelques vêtements. Le 6 mai, à la pointe Victory, il découvre enfin un cairn qui abrite une boîte en fer blanc dans laquelle un document traduit en six langues, déposé par les lieutenants Gore et Des Vœux, le 28 mai 1847 indique que tout allait bien à bord :

Les navires de Sa Majesté Erebus et Terror ont hiverné dans les glaces au point lat. 7°0 5′ nord par long. 98° 23′ ouest. Hiverné en 1845-1846 à l’île de Beechey, lat. 74° 43’28″ nord par long. 91° 39’15″, après avoir remonté la passe de Wellington jusqu’au 77° nord et descendu la côte de Cornwallis. Sir John commandant l’expédition, tout va bien. Déposé par un groupe de deux officiers et six hommes ayant quitté les navires lundi 24 mai 1847.

Dans les marges de l’imprimé, des indications avaient été reportées un an plus tard, d’une écriture différente :

Les navires de Sa Majesté Terror et Erebus ont été abandonnés le 22 avril (1848) à 5 heures de ce point, étant prisonniers des glaces depuis le 12 septembre 1846. Officiers et équipages sous les ordres du capitaine de vaisseau F. R. M. Crozier, ont atterri ici par lat. 69°37’42″, long. 98° 41′. Sir John Franklin est mort le 11 juin 1847 et le total des décès s’élève à ce jour à neuf officiers et quinze hommes. Signé : James Fitzjames, commandant du H. M. S. Erebus, et Crozier d’ ajouter : Départ demain 26 (avril 1848 ?) pour la rivière Back.

Rejoignant son yacht Fox après 25 jours d’absence, Mac Clintock en repartit le 5 avril 1859 et, au cap Victoria, d’autres esquimaux lui apprirent que vers la même époque un autre navire avait été brisé à la côte : il retrouvera des morceaux entiers du Terror, convertis en charpentes de cabanes. Le 8 mai, au cap Norton, une femme eskimo, lui dira que le lieu du naufrage était à cinq journées de marche au nord, dont une sur la glace ; les hommes, en marchant au sud, vers la rivière du Gros Poisson – la rivière Back -, tombaient et mouraient en marchant.

En 1923, Rasmussen recueillit dans la région l’histoire suivante : deux frères chasseurs de phoque avaient trouvé au large un navire bloqué et abandonné ; ils montèrent à bord, prirent les fusils qu’ils voulaient transformer en harpon, récupérèrent cordes et toiles dont ils connaissaient l’usage. Puis ils se risquèrent dans le navire. Ils y trouvèrent beaucoup d’hommes morts dans leur couchette ; puis ils descendirent dans un grand espace qui occupait le fond du bateau ; mais il faisait très sombre et ils voulurent ouvrir à coups de hache une fenêtre pour éclairer les lieux, trou par lequel l’eau se mit à pénétrer, et bientôt l’Erebus emporta par le fond ses cadavres et ses secrets. En 1981, des scientifiques décèleront des concentrations anormales de plomb dans le sang d’un marin : les boites de conserve étaient alors fermées par une soudure au plomb.

Paul Émile Victor s’étonne vivement de l’absence quasi totale, si singulière, de documents, quand les explorateurs guettés par la mort se sont révélés généralement prolixes. Mac Clintock aurait-il reçu une consigne de silence ?

27 04 1845                 Première liaison télégraphique électrique entre Paris et Rouen.

08 1845                      Théophile Gautier est de retour d’un voyage de six semaines en Algérie : il publiera l’année suivante Voyage pittoresque en Algérie.

[…]            Le chameau est l’animal le plus étrange qu’on puisse imaginer. Il semble appartenir à quelques unes de ces créations disparues dont les géologues ont refait l’histoire. Sa construction, si bizarrement gauche dans sa difformité, indique les tâtonnements de la nature encore à ses premiers pas. La gibbosité de son dos, la longueur de son col, la soudure grossière de ses articulations qu’on croirait luxées, les calus qui les couronnent ont quelque chose de monstrueux et de ridicule, d’effrayant et de risible, on dirait une charge géologique modelée avec le limon primitif par quelque Dantan antédiluvien.

Il y en avait deux mêlés à un troupeau de ces malheureux petits ânes dont nous avons parlé. Ils étaient accroupis, tout chargés, dans le sable brûlant. Leurs jambes repliées formaient des sortes de moignons rugueux hideux à voir. Leurs flancs, goudronnés, luisaient sous le lacis de cordelettes et de bâtons destinés à retenir les ballots. L’un d’eux allongeait dans la poussière ce long cou fauve, qui rappelle celui de l’autruche et du vautour, et se termine par une petite tête aplatie comme celle d’un serpent, où brille entre de grands cils jaunes un œil de diamant noir, où se dessinent des nasaux velus et coupés avec une obliquité sardonique. L’autre, gravement rengorgé, brochait les babines et paraissait plongé dans les voluptés de la digestion. Il ruminait.  Quelques touffes de poil roussâtre floconnaient aux environs de la bosse, et faisaient avec les parties basses un contraste qui donnait à l’honnête chameau une vague apparence de volaille à moitié plumée. Un Arabe, immobile sous le déluge de feu, attendait appuyé sur son bâton que les animaux fussent reposés pour se remettre en route : quelle rêverie occupait cet homme dans sa pose de statue ? À quoi pensait-il ?  Nous aurions bien voulu le savoir : à rien sans doute ; car les Orientaux, disent ceux qui les connaissent, ont la faculté de rester des heures entières à l’état purement végétatif, enveloppés par l’air tiède comme par un bain et ne conservant de la vie que la respiration.

En continuant notre descente vers la mer du coté de Bab-Azoum, en dehors de la porte, nous rencontrâmes des haltes de caravanes, des campements et des hôtelleries arabes : c’est tout ce qu’on peut rêver de plus simple et de plus sauvage. Les hôtelleries sont des espèces de bouges creusés dans la déchirure d’un ravin, de caves déchaussées où l’on grimpe par des degrés chancelants et dont les rebords, suprême magnificence, sont plaqués de quelques poignées de crépi à la chaux ; un bout de tapis éraillé et troué à jour comme un crible, jeté sur une corde tendue en travers, un flambeau de sparterie qui s’effile ou s’échevèle, procurent aux voyageurs qui viennent de Biskara, de Touggourt ou de plus loin une ombre pailletée de points lumineux, qui leur parait fraiche encore après les intolérables ardeurs du Sahara. C’est là qu’ils déchirent avec les ongles le mouton rôti et qu’ils hument à petite gorgées la tasse de café trouble, accompagné de la pipe obligatoire.

Ces établissements somptueux sont réservés à l’aristocratie des voyageurs, aux négociants considérables. Le commun des martyrs se loge sous des cahutes de roseaux, sous une natte ou une couverture soutenue par deux piquets ; d’autres, moins sensuels encore, se contentent pour abri de l’ombre projetée par leur chameau ou leur cheval, et tout cela, bêtes et gens pêle-mêle, broute, mange, rumine et dort dans la plus fraternelle confusion.

Plus bas encore et de l’autre coté de la route, sous les arbres poudreux qui la bordent, fument des cuisines en plein vent, où de veilles négresses, à figure de strygges, à mamelles de harpies, accommodent le kouskoussou sacramentel. Les Biskris, les Mozabites et les Bédouins se régalent à qui mieux mieux de ces préparations primitives.

2 12 1845                  Le docteur Parisot crée la Société Protectrice des Animaux. Il avait en tête de lutter contre la maltraitance des chevaux de trait, surtout à Paris, d’améliorer les conditions de transport des veaux venus de Normandie pour être abattus à Paris : toutes ces barbaries mettent sous nos yeux des tableaux offensants pour la décence publique, et elles nourrissent dans le cœur du peuple ce fond d’insolente et noire méchanceté qui le porte à nuire pour le seul plaisir de mal faire.

1845                            Création des compagnies de chemin de fer du Nord, de l’Est, du Centre. Le vélo s’enrichit de pédales fixées sur les roues. Réunion d’artistes, modèles et écrivains à l’hôtel Pimodan pour fumer du haschisch… sous contrôle médical.

Les enfants naissent dans les choux, racontait-on aux enfants du temps où la sexualité était tabou et les gens éclairés tenaient cela pour stupidité, quand ce n’était en fait que dégénérescence d’une très vieille tradition, venue probablement des Romains, récupérée par notre Moyen Âge, et dissimulée sous le masque du grotesque pour résister à la toute puissance du christianisme :

Lorsque le christianisme s’introduisit dans les campagnes de France, il n’y put vaincre le paganisme qu’en donnant droit de cité dans son culte à diverses cérémonies antiques pour lesquelles les paysans avaient un attachement invincible

George Sand             Promenade autour d’un village. Le Berry

On remonta à cheval et on revint très vite à Belair. Le repas fut splendide, et dura, entremêlé de danses et de chants, jusqu’à minuit. Les vieux ne quittèrent point la table pendant quatorze heures [Le mariage est la seule grande fête de la vie d'une paysanne. Il y a encore ce généreux amour-propre qui consiste à faire manger la subsistance d'une année dans les trois jours de la noce. G. Sand, Promenades autour d'un village, Le Berry, p. 151]

Le fossoyeur fit la cuisine et la fit fort bien. Il était renommé pour cela, et il quittait ses fourneaux pour venir danser et chanter entre  chaque service.  Il était épileptique pourtant, ce pauvre père Bontemps ! Qui s’en serait douté ? Il était frais, fort, et gai comme un jeune homme. Un jour nous le trouvâmes comme mort, tordu par son mal dans un fossé, à l’entrée de la nuit. Nous le rapportâmes chez nous dans une brouette, et nous passâmes la nuit à le soigner. Trois jours après il était de noce, chantait comme une grive et sautait comme un cabri, se trémoussant à l’ancienne mode. En sortant d’un mariage, il allait creuser une fosse et clouer une bière. Il s’en acquittait pieusement, et quoiqu’il n’y parût point ensuite à sa belle humeur, il en conservait une impression sinistre qui hâtait le retour de son accès.

Sa femme, paralytique, ne bougeait de sa chaise depuis vingt ans. Sa mère en a cent quatre, et vit encore. Mais lui, le pauvre homme, si gai, si bon, si amusant, il s’est tué l’an dernier en tombant de son grenier sur le pavé. Sans doute, il était en proie au fatal accès de son mal, et, comme d’habitude, il s’était caché dans le foin pour ne pas effrayer et affliger sa famille. Il termina ainsi, d’une manière tragique, une vie étrange comme lui-même, un mélange de choses lugubres et folles, terribles et riantes, au milieu desquelles son cœur était toujours resté bon et son caractère aimable.

Mais nous arrivons à la troisième journée des noces, qui est la plus curieuse, et qui s’est maintenue dans toute sa rigueur jusqu’à nos jours. Nous ne parlerons pas de la rôtie que l’on porte au lit nuptial; c’est un assez sot usage qui fait souffrir la pudeur de la mariée et tend à détruire celle des jeunes filles qui y assistent. D’ailleurs je crois que c’est un usage de toutes les provinces, et qui n’a chez nous rien de particulier.

De même que la cérémonie des livrées est le symbole de la prise de possession du cœur et du domicile de la mariée, celle du chou est le symbole de la fécondité de l’hymen. Après le déjeuner du lendemain de noces commence cette bizarre représentation d’origine gauloise, mais qui, en passant par le christianisme primitif est devenue peu à peu une sorte de mystère, ou de moralité bouffonne du moyen âge.

Deux garçons (les plus enjoués et les mieux disposés de la bande) disparaissent pendant le déjeuner, vont se costumer, et enfin reviennent escortés de la musique, des chiens, des enfants et des coups de pistolet. Ils représentent un couple de gueux, mari et femme, couverts des haillons les plus misérables.

Le mari est le plus sale des deux : c’est le vice qui l’a ainsi dégradé ; la femme n’est que malheureuse et avilie par les désordres de son époux.

Ils s’intitulent le jardinier et la jardinière, et se disent préposés à la garde et à la culture du chou sacré. Mais le mari porte diverses qualifications qui toutes ont un sens. On l’appelle indifféremment le pailloux, [Le peilloux, parce qu'il est couvert de peilles, guenilles, en vieux français; Rabelais dit peilleroux et loqueteux quand il parle de mendiants). G. Sand, Promenades autour d'un village, Le Berry, p. 153], parce qu’il est coiffé d’une perruque de paille et de chanvre, et que, pour cacher sa nudité mal garantie par ses guenilles, il s’entoure les jambes et une partie du corps de paille. Il se fait aussi un gros ventre ou une bosse avec de la paille ou du foin cachés sous sa blouse. Enfin, le païen, ce qui est plus significatif encore, parce qu’il est censé, par son cynisme et ses débauches, résumer en lui l’antipode de toutes les vertus chrétiennes.

Il arrive, le visage barbouillé de suie et de lie de vin, quelquefois affublé d’un masque grotesque. Une mauvaise tasse de terre ébréchée, ou un vieux sabot, pendu à sa ceinture par une ficelle, lui sert à demander l’aumône du vin. Personne ne lui refuse, et il feint de boire, puis il répand le vin par terre, en signe de libation. A chaque pas, il tombe, il se roule dans la boue; il affecte d’être en proie à l’ivresse la plus honteuse. Sa pauvre femme court après lui, le ramasse, appelle au secours, arrache les cheveux de chanvre qui sortent en mèches hérissées de sa cornette immonde, pleure sur l’abjection de son mari et lui fait des reproches pathétiques.

- Malheureux! lui dit-elle, vois où nous a réduits ta mauvaise conduite! J’ai beau filer, travailler pour toi, raccommoder tes habits ! tu te déchires, tu te souilles sans cesse. Tu m’as mangé mon pauvre bien, nos six enfants sont sur la paille, nous vivons dans une étable avec les animaux; nous voilà réduits à demander l’aumône, et encore tu es si laid, si dégoûtant, si méprisé, que bientôt on nous jettera le pain comme à des chiens. Hélas! mes pauvres mondes (mes pauvres gens), ayez pitié de nous ! ayez pitié de moi ! Je n’ai pas mérité mon sort, et jamais femme n’a eu un mari plus malpropre et plus détestable. Aidez-moi à le ramasser, autrement les voitures l’écraseront comme un vieux tesson de bouteille, et je serai veuve, ce qui achèverait de me faire mourir de chagrin, quoique tout le monde dise que ce serait un grand bonheur pour moi.

Tel est le rôle de la jardinière et ses lamentations continuelles durant toute la pièce. Car c’est une véritable comédie libre, improvisée, jouée en plein air, sur les chemins, à travers champs, alimentée par tous les accidents fortuits qui se présentent, et à laquelle tout le monde prend part, gens de la noce et du dehors, hôtes des maisons et passants des chemins pendant trois ou quatre heures de la journée, ainsi qu’on va le voir. Le thème est invariable, mais on brode à l’infini sur ce thème, et c’est là qu’il faut voir l’instinct mimique, l’abondance d’idées bouffonnes, la faconde, l’esprit de répartie, et même l’éloquence naturelle de nos paysans.

Le rôle de la jardinière est ordinairement confié à un homme mince, imberbe et à teint frais, qui sait donner une grande vérité à son personnage, et jouer le désespoir burlesque avec assez de naturel pour qu’on en soit égayé et attristé en même temps comme d’un fait réel. Ces hommes maigres et imberbes ne sont pas rares dans nos campagnes, et, chose étrange, ce sont parfois les plus remarquables pour la force musculaire.

Après que le malheur de la femme est constaté, les jeunes gens de la noce l’engagent à laisser là son ivrogne de mari, et à se divertir avec eux. Ils lui offrent le bras et l’entraînent. Peu à peu elle s’abandonne, s’égaie et se met à courir, tantôt avec l’un, tantôt avec l’autre, prenant des allures dévergondées : nouvelle moralité, l’inconduite du mari provoque et amène celle de la femme.

Le païen se réveille alors de son ivresse, il cherche des yeux sa compagne, s’arme d’une corde et d’un bâton, et court après elle. On le fait courir, on se cache, on passe la femme de l’un à l’autre, on essaie de distraire et de tromper le jaloux. Ses amis s’efforcent de l’enivrer. Enfin il rejoint son infidèle et veut la battre. Ce qu’il y a de plus réel et de mieux observé dans cette parodie des misères de la vie conjugale, c’est que le jaloux ne s’attaque jamais à ceux qui lui enlèvent sa femme. Il est fort poli et prudent avec eux, il ne veut s’en prendre qu’à la coupable, parce qu’elle est censée ne pouvoir lui résister.

Mais au moment où il lève son bâton et apprête sa corde pour attacher la délinquante, tous les hommes de la noce s’interposent et se jettent entre les deux époux. – Ne la battez pas ! ne battez jamais votre femme ! est la formule qui se répète à satiété dans ces scènes. On désarme le mari, on le force à pardonner, à embrasser sa femme, et bientôt il affecte de l’aimer plus que jamais. Il s’en va bras dessus, bras dessous avec elle, en chantant et en dansant, jusqu’à ce qu’un nouvel accès d’ivresse le fasse rouler par terre; et alors recommencent les lamentations de la femme, son découragement, ses égarements simulés, la jalousie du mari, l’intervention des voisins, et le raccommodement. Il y a dans tout cela un enseignement naïf, grossier même, qui sent fort son origine moyen âge, mais qui fait toujours impression, sinon sur les mariés, trop amoureux ou trop raisonnables aujourd’hui pour en avoir besoin, du moins sur les enfants et les adolescents. Le païen effraie et dégoûte tellement les jeunes filles, en courant après elles et en feignant de vouloir les embrasser, qu’elles fuient avec une émotion qui n’a rien de joué. Sa face barbouillée et son grand bâton (inoffensif pourtant) font jeter les hauts cris aux marmots. C’est de la comédie de mœurs à l’état le plus élémentaire, mais aussi le plus frappant.

Quand cette farce est bien mise en train, on se dispose à aller chercher le chou. On apporte une civière sur laquelle on place le païen armé d’une bêche, d’une corde et d’une grande corbeille. Quatre hommes vigoureux l’enlèvent sur leurs épaules. Sa femme le suit à pied, les anciens viennent en groupe après lui d’un air grave et pensif puis la noce marche par couples au pas réglé par la musique. Les coups de pistolet recommencent, les chiens hurlent plus que jamais à la vue du païen immonde, ainsi porté en triomphe. Les enfants l’encensent dérisoirement avec des sabots au bout d’une ficelle.

Mais pourquoi cette ovation à un personnage si repoussant ? On marche à la conquête du chou sacré, emblème de la fécondité matrimoniale, et c’est cet ivrogne abruti qui, seul, peut porter la main sur la plante symbolique. Sans doute il y a là un mystère antérieur au christianisme, et qui rappelle la fête des Saturnales, ou quelque bacchanale antique. Peut-être ce païen, qui est en même temps le jardinier par excellence, n’est-il rien moins que Priape en personne, le dieu des jardins et de la débauche, divinité qui dut être pourtant chaste et sérieuse dans son origine, comme le mystère de la reproduction, mais que la licence des mœurs et l’égarement des idées ont dégradée insensiblement. [G. Sand idéalise quelque peu ce dieu, fils de Dionysos et d'Aphrodite. Priape était en effet considéré comme la personnification de la virilité féconde et de l'amour dans l'expression de ses instincts physiques. Il symbolisait aussi la fertilité du sol, surtout au regard de la culture des jardins et de la vigne.]

Quoi qu’il en soit, la marche triomphale arrive au logis de la mariée et s’introduit dans son jardin. Là on choisit le plus beau chou, ce qui ne se fait pas vite, car les anciens tiennent conseil et discutent à perte de vue, chacun plaidant pour le chou qui lui paraît le plus convenable. [G. Sand décrit la même scène dans Promenades autour d'un village : Ce jour-là, les noceux quittent la maison avec les mariés et la musique ; on s'en va en cortège arracher dans quelque jardin le plus beau chou qu'on puisse trouver. Cette opération dure au moins une heure. Les anciens se forment en cortège autour des légumes soumis à la discussion qui précède le choix définitif : ils se font passer, de nez à nez, une immense paire de lunettes grotesques, ils se tiennent de longs discours, ils dissertent, ils consultent, ils se disent à l'oreille des paroles mystérieuses, ils se prennent le menton ou se grattent la tête comme pour méditer; enfin ils jouent une sorte de comédie à laquelle doit se prêter quiconque a de l'esprit et de l'usage parmi les graves parents et invités de la noce. ]

On va aux voix, et quand le choix est fixé, le jardinier attache sa corde autour de la tige, et s’éloigne autant que le permet l’étendue du jardin. La jardinière veille à ce que, dans sa chute, le légume sacré ne soit point endommagé. Les Plaisants de la noce, le chanvreur, le fossoyeur, le charpentier ou le sabotier (tous ceux enfin qui ne travaillent pas la terre, et qui, passant leur vie chez les autres, sont réputés avoir, et ont réellement plus d’esprit et de babil que les simples ouvriers agriculteurs), se rangent autour du chou. L’un ouvre une tranchée à la bêche, si profonde qu’on dirait qu’il s’agit d’abattre un chêne. L’autre met sur son nez une drogue en bois ou en carton qui simule une paire de lunettes [la drogue était une sorte de jeu usité parmi les soldats et qui se jouait avec des cartes. Dans ce jeu le perdant portait sur le nez un petit morceau de bois fendu pinçant le nez et dit drogue] : il fait l’office d’ingénieur, s’approche, s’éloigne, lève un plan, lorgne les travailleurs, tire des lignes, fait le pédant, s’écrie qu’on va tout gâter, fait abandonner et reprendre le travail selon sa fantaisie, et, le plus longuement, le plus ridiculement possible dirige la besogne. Ceci est-il une addition au formulaire antique de la cérémonie, en moquerie des théoriciens en général que le paysan coutumier méprise souverainement, ou en haine des arpenteurs qui règlent le cadastre et répartissent l’impôt, ou enfin des employés aux ponts et chaussées qui convertissent des communaux en routes, et font supprimer de vieux abus chers au paysan? Tant il y a que ce personnage de la comédie s’appelle le géomètre, et qu’il fait son possible pour se rendre insupportable à ceux qui tiennent la pioche et la pelle.

Enfin, après un quart d’heure de difficultés et de mômeries, pour ne pas couper les racines du chou et le déplanter sans dommage, tandis que des pelletées de terre sont lancées au nez des assistants (tant pis pour qui ne se range pas assez vite; fût-il évêque ou prince, il faut qu’il reçoive le baptême de la terre), le païen tire la corde, la païenne tend son tablier, et le chou tombe majestueusement aux vivat des spectateurs. Alors on apporte la corbeille, et le couple païen y plante le chou avec toutes sortes de soins et de précautions. On l’entoure de terre fraîche, on le soutient avec des baguettes et des liens, comme font les bouquetières des villes pour leurs splendides camélias en pot ; on pique des pommes rouges au bout des baguettes, des branches de thym, de sauge et de laurier tout autour ; on chamarre le tout de rubans et de banderoles ; on recharge le trophée sur la civière avec le païen, qui doit le maintenir en équilibre et le préserver d’accident, et enfin on sort du jardin en bon ordre et au pas de marche.

Mais là quand il s’agit de franchir la porte, de même que lorsque ensuite il s’agit d’entrer dans la cour de la maison du marié, un obstacle imaginaire s’oppose au passage. Les porteurs du fardeau trébuchent, poussent de grandes exclamations, reculent, avancent encore, et, comme repoussés par une force invincible, feignent de succomber sous le poids. Pendant cela, les assistants crient, excitent et calment l’attelage humain. – Bellement, bellement, enfant ! Là, là, courage ! Prenez garde ! patience! Baissez-vous. La porte est trop basse! Serrez-vous, elle est trop étroite! un peu à gauche; à droite à présent ! allons, du cœur, vous y êtes !

C’est ainsi que dans les années de récolte abondante, le char à bœufs, chargé outre mesure de fourrage ou de moissons, se trouve trop large ou trop haut pour entrer sous le porche de la grange. C’est ainsi qu’on crie après les robustes animaux pour les retenir ou les exciter, c’est ainsi qu’avec de l’adresse et de vigoureux efforts on fait passer la montagne des richesses, sans l’écrouler, sous l’arc de triomphe rustique. C’est surtout le dernier charroi, appelé la gerbaude, qui demande ces précautions, car c’est aussi une fête champêtre, et la dernière gerbe enlevée au dernier sillon est placée au sommet du char, ornée de rubans et de fleurs, de même que le front des bœufs et l’aiguillon du bouvier. Ainsi, l’entrée triomphale et pénible du chou dans la maison est un simulacre de la prospérité et de la fécondité qu’il représente.

Arrivé dans la cour du marié, le chou est enlevé et porté au plus haut de la maison ou de la grange. S’il est une cheminée, un pignon, un pigeonnier plus élevé que les autres faîtes, il faut, à tout risque porter ce fardeau au point culminant de l’habitation. Le païen l’accompagne jusque-là, le fixe, et l’arrose d’un grand broc de vin, tandis qu’une salve de coups de pistolet.

George Sand             La Mare au diable      1845

1845                             Création des compagnies de chemin de fer du Nord, de l’Est, du Centre. Le vélo s’enrichit de pédales fixées sur les roues. Réunion d’artistes, modèles et écrivains à l’hôtel Pimodan pour fumer du haschisch… sous contrôle médical.

Fille d’instituteur, institutrice elle-même, Eugénie Luce crée à Alger une école pour jeunes musulmanes :

J’avais cette intime conviction que toutes nos tentatives de fusion civilisatrice resteraient sans effet, tant que nous ne pourrions faire pénétrer nos mœurs, nos habitudes, nos sentiments dans l’intérieur même de la famille. Mais comment atteindre ce but autrement que par l’éducation de la femme, pierre angulaire de la famille, destinée comme fille, comme épouse et comme mère à inspirer l’amour ou la haine du nom français ?

Je veux changer les mœurs, les préjugés, les habitudes indigènes, de la manière la plus rapide et la plus sûre, en initiant le plus grand nombre possible de jeunes musulmanes aux bienfaits d’une éducation européenne.

5 ans plus tard, au cœur de la casbah, son école accueille environ 130 jeunes musulmanes ; elle sert de modèle aux quatre écoles arabes-française dont la création est décidée par Napoléon III le 14 juillet 1850. À nos yeux du XXI° siècle, le propos semble outrageusement colonialiste, il n’empêche que la scolarisation se faisait en arabe, qu’étaient données des leçons sur le Coran et qu’on y respectait les fêtes religieuses musulmanes. Dix ans plus tard, sur la demande de notables musulmans, voyant d’un très mauvais œil cette éducation, mère de l’émancipation, une commission sera mise sur pied pour procéder à une inspection de l’établissement : on lui cherchera des poux dans la tête, et l’école fermera en 1861. Elle avait scolarisé 1 065 jeunes filles, dont 6 étaient devenues elles-même sous- maîtresses.

En Irlande, la maladie noire de la pomme de terre – le mildiou : philophtora infestans ou peronospora - provoque une effroyable famine : un million de morts de 1846 à 1851, qui entraîne le début d’une émigration massive, surtout vers les États-Unis. Ne demandez pas aux Irlandais pourquoi leurs aïeux ont alors superbement dédaigné les immenses ressources alimentaires vivant dans les eaux très poissonneuses de leurs mers, langouste et homards compris, ils vous répondront probablement que ce n’est pas le sujet. Manger du poisson ? Plutôt crever ! La pomme de terre de Bretagne elle aussi est touchée, mais, avec une alimentation un peu plus diversifiée, les Bretons ne connaîtront pas pareil drame. Massacres entre Druzes et Cchrétiens maronites au Liban.

Deux hommes de la vallée de l’Ubaye, affluent de la rive gauche de la Durance, reviennent du Mexique, la sacoche emplie de 200 000 francs : c’est une fortune, et la nouvelle va à la vitesse d’une traînée de poudre : ainsi naquit un important courant d’émigration, celui des Barcelonnettes, improprement nommé, car en fait, il englobait non seulement les habitants de la vallée de Barcelonnette mais aussi ceux du pays basque, alors aussi nombreux à émigrer en Amérique Centrale ou du Sud. L’affaire avait commencé en 1821, quand les trois frères Arnaud, de la filature à soie de Jausiers étaient partis s’installer à la Nouvelle Orléans, où leur premier client en draps et autres textiles était l’armée américaine. De là ils étaient ensuite partis à Mexico où ils avaient monté un magasin de détail de drap. Les deux hommes revenus en 1845 fortune faite avaient été leurs employés. Un an plus tôt, la vallée avait dû supporter deux grandes inondations, qui avait provoqué le départ de dix hommes pour le Mexique. Alors, ceci ajouté à cela, prit naissance un mouvement d’émigration important de la vallée de l’Ubaye vers le Mexique, dont le maximum fût atteint dans les années 1880 et qui se prolongea jusque dans les années 1920, enlevant au pays jusqu’à la moitié des hommes de quinze à trente ans : une véritable saignée démographique. On ne peut pas parler d’aventuriers, – ces gens-là n’avaient pas grand-chose en commun avec des chercheurs d’or -, mais bien d’une volonté opiniâtre de faire fortune, en s’appuyant sur la solidarité clanique et une endurance hors du commun au travail, le tout coexistant avec une honnêteté quasi héréditaire, dans un secteur d’activité toujours le même : le commerce de détail de textile : tissus communs pour vêtements et linge de corps. Et dans un pays qui depuis son indépendance en 1821, avait connu en l’espace de 33 ans, 31 présidents effectifs, au lieu de 9 si les mandats de chacun n’avaient pas été interrompus par d’incessants pronunciamiento, dans un pays où pour gagner de l’argent on préférait enlever et rançonner ceux qui en avaient plutôt que travailler, ce sont là des vertus qui, parce que rares, sont plutôt bien payées. Chacun partait avec, en poche, le nom d’un pays bien installé déjà à Mexico, qui le prenait en charge dès son arrivée, quitte à être payé pendant deux trois ans avec un lance-pierre ; mais la promotion finissait par arriver. Chaque vendeur était libre du prix de la pièce vendue au client, au-dessus du prix plancher fixé par le patron. Et là où aujourd’hui on pourrait penser que la fraude était la règle, ce n’était en fait que l’exception qui venait confirmer la règle : une honnêteté à toute épreuve. C’est ainsi qu’au Mexique en 1864, on pouvait compter 45 commerces de textiles, employant 400 Barcelonnettes.

La solidarité entre expatriés avait amené la création d’une Société de bienfaisance dès 1842, qui commença par ne concerner que les Français, puis s’étendra aux Suisses en 1848 et aux Belges en 1860 : distribution de secours aux nécessiteux, mutuelle pour l’indemnisation des malades, et Caisse d’épargne. La situation financière de la dite société passera de la bonne santé à l’opulence avec le legs de la fortune d’un richissime mexicain à cinq sociétés de bienfaisance, qui se partageront 13 millions de francs. Le développement économique de l’époque, particulièrement important au Mexique, l’ouverture de nouvelles lignes maritimes permettant un approvisionnement en gros depuis la France entraînèrent le développement des affaires des Barcelonnettes, mais c’est surtout l’expédition militaire de Napoléon III au Mexique qui leur donna un gros coup de fouet : l’armée française se fournit prioritairement chez eux, et la belle tenue vestimentaire du soldat français fût à l’origine d’un engouement pour le vêtement qui emballa les affaires. De toute cette success story, on aurait pu attendre soit la création de grosses et solides sociétés de commerce comme les Anglais surent en bâtir en Inde à la même époque, ou encore le développement d’une industrie dans le pays d’origine, avec le retour de ces émigrés aux poches pleines, voire même les deux en même temps… En fait, rien de tout cela n’eut lieu : les Barcelonnettes étaient trop attachés à leur terre d’origine pour s’implanter durablement au Mexique, qui resta pour eux une simple possibilité d’enrichissement ; ceux qui n’étaient pas morts sur place, ceux qui n’avaient pas été vaincus par la vie, rentraient au pays – on estime à 10% leur nombre, par rapport à cent partis – entre 40 et 50 ans -, souvent célibataires et s’y mariaient alors sans grand espoir de nombreuse descendance ; ils s’y faisaient surtout construire de grosses maisons bourgeoises que l’on voit plutôt d’habitude plutôt dans les quartiers huppés de nos grandes villes, que dans un pays de montagne comme Barcelonnette, et ils se faisaient enterrer dans des tombes très m’as-tu-vu, débordant de marbre de Carare. La solidarité n’était pas morte : les vieux parents pouvaient ainsi bénéficier d’une vieillesse confortable à l’abri du besoin, mais on ne connaît pratiquement pas de cas où l’argent gagné au loin ait été réinvesti dans l’agriculture, grande perdante de l’affaire.

Ainsi, à moins de 200 kilomètres de distance à vol d’oiseau, l’industrialisation de la vallée de l’Arve à 500 mètres d’altitude dans un relief de circulation facile se réalisait lentement mais sûrement en milieu paysan, avec une fabrication au départ à la tâche dans chaque ferme, puis de plus en plus centralisée en usine avec l’arrivée de la fée électricité, mais sans apport important d’argent de l’émigration, quand, à Barcelonnette, à 1100 mètres d’altitude, dans une vallée éloignée des grands centres, de communication difficile, les embryons d’industrialisation (soierie à Jausiers) périclitaient et le retour des Mexicains enrichis n’entraînait aucun développement si ce n’est celui, momentané des entrepreneurs en bâtiment !

Autant les colporteurs et émigrés saisonniers qui avaient précédé aux XVII° et XVIII° siècles les Barcelonnettes, en allant vendre dans nos grandes villes, en France comme à l’étranger, les draps de laine et de serge fabriqués à la ferme avaient une activité parfaitement complémentaire de l’agriculture de montagne, évidemment en sommeil en hiver, et donc contribuaient ainsi au développement économique de leur vallée, autant l’enrichissement des Barcelonnettes ne resta qu’un épisode stérile de la vie de la vallée, contribuant plus à son appauvrissement par la déprise agricole qu’à son développement. Bien des fermes furent reprises par des Piémontais qui, eux non plus ne réinvestissaient pas sur place l’argent gagné.

La morale de cette histoire sera laissée à François Arnaud, notaire à Barcelonnette, qui a écrit le premier ouvrage sur la question, en 1891 : Les Barcelonnettes au Mexique. C’est une bonne sagesse domestique qui s’exprime, avec suffisamment de hauteur pour savoir que le cœur ne doit pas se laisser étouffer par l’argent :

Mariez-vous jeunes, à l’age où la nature le demande ; vous aurez des enfants robustes et vous les verrez grandir. Si l’un d’eux veut aller chercher fortune, ne le retenez pas, mais n’y poussez pas les autres ; gardez les auprès de vous. Faites en de bons citoyens, de bons républicains, de bons soldats.

Vous aurez les joies saines de la famille et ses fortifiantes douleurs aussi. La fièvre de l’or n’aura pas brûlé votre vie ; votre vieillesse sera plus heureuse au milieu de vos petits enfants, et croyez bien qu’il ne faut pas tant d’argent pour vivre heureux et que, pour mourir, les deux bras d’une fille adorée et aimante sont un plus doux oreiller qu’un sac de piastres.

En Argentine, les volontés politiques de protectionnisme pour développer la production locale tournent court, mises en coupe réglée par la toute puissante Angleterre qui ne peut en aucun cas accepter une restriction quelconque à la liberté du commerce :

Le gouvernement de Juan Manuel de Rosas avait édicté en 1835 un règlement douanier fortement protectionniste. La loi interdisait l’importation d’objets de fer et de fer-blanc, de harnachements, de ponchos, de ceinturons, d’écharpes de laine ou de coton, de paillasses, d’instruments agricoles, de roues de charrettes, de bougies et de peignes, et taxait très lourdement l’importation des voitures, des chaussures, de la passementerie, des vêtements, des harnais, des fruits secs et des boissons alcoolisées. La viande transportée sous pavillon argentin n’était pas frappée d’impôts, et l’on encourageait la bourrellerie nationale et la culture du tabac. Les effets se firent sentir sans attendre. Jusqu’à la bataille de Caseros, qui renversa Rosas en 1852, les goélettes et les bateaux qui naviguaient sur les fleuves étaient construits dans les chantiers de Corrientes et de Santa Fe, Buenos Aires comptait plus de cent fabriques prospères et tous les voyageurs reconnaissaient l’excellence des tissus et des chaussures de Côrdoba et de Tucumân, des cigarettes et des produits artisanaux de Salta, des vins et eaux-de-vie de Mendoza et de San Juan. L’ébénisterie de Tucumân exportait vers le Chili, la Bolivie et le Pérou. Dix ans après le vote de la loi, les bateaux de guerre anglais et français rompirent à coups de canon les chaînes barrant le Paranâ afin d’ouvrir la navigation sur les fleuves argentins que Rosas maintenait solidement fermés. Le blocus succéda à l’invasion. Dix requêtes des centres industriels du Yorkshire, de Liverpool, Manchester, Leeds, Halifax et Bradford, signées par mille cinq cents banquiers, commerçants et industriels avaient pressé le gouvernement anglais de prendre des mesures contre les restrictions imposées au commerce dans le Rio de la Plata. Le blocus mit en évidence les limites de l’industrie nationale, qui, malgré les progrès apportés par la loi de protection douanière, se révéla incapable de satisfaire la demande intérieure. En réalité, à partir de 1841, le protectionnisme languissait au lieu de s’accentuer ; Rosas défendait comme personne les intérêts des estancieros de la province de Buenos Aires, et aucune bourgeoisie industrielle capable de donner de l’impulsion à un capitalisme national authentique et puissant n’existait ni ne naquit alors : la grande propriété occupait le centre de la vie économique du pays, et aucune politique industrielle ne pouvait s’affirmer avec indépendance et vigueur sans amoindrir la toute-puissance du latifondo exportateur. Rosas demeura toujours, au fond, fidèle à sa classe. Le plus grand cavalier de toute la province, guitariste et danseur, expert dans l’art de dresser les chevaux, qui savait s’orienter dans l’obscurité des nuits d’orage rien qu’en mâchonnant quelques brins d’herbe, était un important estanciero producteur de viande séchée et de cuir, dont ses semblables avaient fait leur chef.

Eduardo Galeano Les veines de l’Amérique Latine Terre humaine Plon

29 01 1846                  Les pères Huc et Gabet arrivent à Lhassa, 18 mois après avoir quitté la Vallée des Eaux Noires, au nord de Pékin :

Les femmes thibétaines se soumettent dans leur toilette à un usage, ou plutôt à une règle incroyable, et sans doute unique dans le monde : avant de sortir de leurs maisons, elles se frottent le visage avec une espèce de vernis noir et gluant, assez semblable à de la confiture de raisin. Comme elles ont pour but de se rendre laides et hideuses, elles répandent sur leur face ce fard dégoûtant à tort et à travers, et se barbouillent de manière à ne plus ressembler à des créatures humaines.

Voici ce qui nous a été dit sur l’origine de cette pratique monstrueuse[2] : Il y a à peu près deux cents ans, le Nomekhan, ou Lama-Roi qui gouvernait le Thibet antérieur, était un homme rigide et de mœurs austères. A cette époque, les Thibétaines, pas plus que les femmes des autres contrées de la terre, n’étaient dans l’habitude de s’enlaidir ; elles avaient au contraire, dit-on, un amour effréné du luxe et de la parure ; de là naquirent des désordres affreux, et une immoralité qui ne connut plus de bornes. La contagion gagna peu à peu la sainte famille des Lamas ; les couvents bouddhiques se relâchèrent de leur antique et sévère discipline, et furent travaillés d’un mal qui les poussait rapidement à une complète dissolution. Afin d’arrêter les progrès d’un libertinage qui était devenu presque général, le Nomekhan publia un édit, par lequel il était défendu aux femmes de paraître en public, à moins de se barbouiller la figure de la façon que nous avons déjà dite. De hautes considérations morales et religieuses motivaient cette loi étrange, et menaçaient les réfractaires des peines les plus sévères, et surtout de la colère et de l’indignation de Bouddha. Il fallut, sans contredit, un courage bien extraordinaire, pour oser publier un édit semblable ; mais la chose la plus étonnante, c’est que les femmes se soient montrées obéissantes et résignées. La tradition n’a pas conservé le plus léger souvenir de la moindre insurrection, de la plus petite émeute. Conformément à la loi, les femmes se noircirent donc à outrance, se rendirent laides à faire peur, et l’usage s’est religieusement conservé jusqu’à ce jour ; il paraît que la chose est considérée maintenant comme un point de dogme, comme un article de dévotion. Les femmes qui se barbouillent de la manière la plus dégoûtante, sont réputées les plus pieuses. Dans les campagnes, l’édit est observé avec scrupule, et de façon à ce que les censeurs ne puissent jamais y trouver rien à redire ; mais à Lhassa, il n’est pas rare de rencontrer dans les rues, des femmes qui, au mépris des lois et de toutes les convenances, osent montrer en public leur physionomie non vernissée, et telle que la nature la leur a donnée. Celles qui se permettent cette licence, ont une très mauvaise réputation, et ne manquent jamais de se cacher quand elles aperçoivent quelque agent de la police.

M. Huc, prêtre missionnaire de la Congrégation de Saint-Lazare. Souvenirs d’un voyage dans la Tartarie, le Thibet et la Chine, pendant les années 1844, 1845 et 1846. Librairie d’Adrien Le Clere 1853

La mode des petits pieds est générale en Chine, et remonte, dit-on, à la plus haute antiquité. Les Européens aiment assez à se persuader que les Chinois, cédant à l’exagération d’un sentiment très avouable ont inventé cet usage afin de tenir les femmes recluses dans l’intérieur de leur maison, et de les empêcher de se répandre au dehors. Quoique la jalousie puisse trouver son compte dans cette étrange et barbare mutilation, nous ne croyons pas cependant qu’on doive lui en attribuer l’invention. Elle s’est introduite insensiblement et sans propos délibéré, comme cela se pratique, du reste, pour toutes les modes. On prétend que, dans l’antiquité, une princesse excita l’attention de tout le monde par la délicate exiguïté de ses pieds. Comme elle était d’ailleurs douée des qualités les plus remarquables, elle donna le ton à la fashion chinoise, et les dames de la capitale ne tardèrent pas à en faire le type de l’élégance et du bon goût. L’admiration pour les petits pieds fit des progrès rapides, et il fut admis qu’on avait enfin trouvé le critérium de la beauté ; et, comme il arrive toujours qu’on se passionne pour les futilités nouvelles, les Chinoises cherchèrent, par tous les moyens imaginables, à se mettre à la mode. Celles qui étaient déjà d’un âge rassis eurent beau user d’entraves et de moyens de compression, il leur fut impossible de supprimer des développements légitimes de la nature, et de donner à leur base la tournure mignonne tant désirée. Les plus jeunes eurent la consolation d’obtenir quelques succès ; mais vagues, assez médiocres et de peu de durée. Il n’était réservé qu’à la génération suivante d’assurer complètement le triomphe des petits pieds. Les mères les plus dévouées à la mode nouvelle ne manquaient pas, s’il leur naissait une fille, de serrer et de comprimer avec des bandelettes, les pieds de ces pauvres petites créatures, afin d’empêcher tout développement. Les résultats d’une pareille méthode ayant paru satisfaisants, elle fut généralement admise dans tout l’empire.

Les femmes chinoises, les riches comme les pauvres, celles des villes et celles de la campagne, sont donc toutes estropiées ; elles n’ont, en quelque sorte, à l’extrémité de leurs jambes que d’informes moignons, toujours enveloppés de bandelettes, et dont la vie s’est retirée. Elles chaussent des petites bottes très gracieuses et richement brodées ; c’est là dessus qu’elles se soutiennent en se balançant presque continuellement. Leur démarche a quelque chose de sautillant, et ressemble beaucoup à celle des Basques lorsqu’ils sont montés sur des échasses.

Les femmes chinoises, avec leurs petits pieds de chèvre, n’éprouvent pas pour marcher autant de difficulté qu’on se l’imagine. Comme elles y sont habituées dès leur naissance, elles n’ont pas plus d’embarras que certains boiteux qu’on voit souvent courir avec assez d’agilité. Lorsqu’on les rencontre dans les rues, on dirait, à leurs petits pas chancelants, qu’elles peuvent à peine se soutenir ; mais c’est là quelquefois une affectation et une manière de se donner de la grâce. Elles sont, en général, si peu embarrassées, que, si elles pensent n’être pas vues, elles courent, sautent et folâtrent avec une admirable aisance. L’exercice favori des jeunes filles chinoises est le jeu de volant ; mais, au lieu de se servir de raquettes, c’est avec le revers de leur petit brodequin qu’elles reçoivent et se renvoient mutuellement le volant. Elles sont donc toujours à cloche-pied, et, comme il leur arrive de passer des journées entières à ce jeu, il est permis de présumer que leurs moignons ne leur causent ni beaucoup de douleur ni une grande fatigue.

Tous les habitants du céleste empire raffolent des petits pieds des femmes. Les jeunes filles qui, dans leur enfance ne les ont pas eu serrés, trouvent très difficilement à se marier. Aussi les mères ne manquent-elles pas de porter sur ce point toute leur sollicitude. Les femmes tartares mantchoues ont conservé l’usage des grands pieds ; mais les mœurs du pays conquis ont eu sur elles une telle influence, que, pour se donner une démarche à la mode, elles ont inventé des souliers dont la semelle extrêmement élevée se termine en cône. Elles vont ainsi d’une manière peut-être plus chancelante encore que les femmes chinoises.

M. Huc, ancien missionnaire apostolique en Chine. L’empire Chinois. Librairie De Gaume 1854

8 02 1846                 Giuseppe Garibaldi, né à Nice en 1807 – alors française -, s’est très tôt senti l’ami de tous les démunis et donc opposant à tous les nantis. Intellectuellement, il s’est naturellement placé dans la mouvance de la tête pensante du Risorgimento, Giuseppe Mazzini, mais sa personnalité le maintiendra toujours à distance du maître », la distance allant parfois jusqu’à une franche opposition ; cela lui a collé à la peau une odeur de souffre, qui l’a amené à s’exiler en Amérique du Sud, où il mène depuis dix ans une vie de condottiere / corsaire désintéressé au service des opprimés.

Politiquement, la situation de la péninsule italienne est celle héritée du Congrès de Vienne en 1815 : un éclatement encore très réel entre de multiples duchés, issus en droite ligne des Trecento et Quattrocento : Parme, Modène, Massa, Lucques, Toscane ; trois royaumes : Lombardie-Vénétie, avec Milan, Venise, domaine des Habsbourg d’Autriche, les Deux Siciles qui occupent toute la botte avec Naples pour capitale et Ferdinand I°de Bourbon [1816-1825], François I° [1825-1830], Ferdinand II [1830-1859] et François II [1859-1860] pour rois ; le royaume de Sardaigne qui comprend la Savoie, Nice, le Piémont, la Ligurie et la Sardaigne, est le plus à même de réaliser l’unité avec Turin pour capitale et Victor Emmanuel I° [1802-1821], Charles Félix [1821-1831], Charles Albert [1831-1849], Victor Emmanuel II [1849-1861, puis roi d'Italie à partir de mars 1861] pour rois. Les Habsbourg comme les Bourbons ne visent qu’au statu quo et se sont occupés jusqu’alors à mater toute velléité d’unification. Et encore, eux aussi sortis d’une époque où l’absence d’un territoire conséquent générait systématiquement l’insécurité – cela avait été le principal motif du départ de la papauté en Avignon en 1309 -, les États Pontificaux, à la tête desquels a été élu Pie IX en juin 1846, occupant toute le milieu de la botte, de la Romagne au Latium à travers les Marches et l’Ombrie, d’une taille comparable à celle des royaumes.

Je suis fait pour casser les pieds à la moitié de l’humanité et j’ai juré ; oui ! j’ai juré par le Christ ! de consacrer ma vie à la perturbation d’autrui, et j’ai déjà accompli quelque chose, qui n’est rien en comparaison de ce que j’espère, si on me laisse faire, ou si on ne peut m’empêcher de le faire.

Il a défendu ainsi pendant plusieurs années à partir de 1839, une République du Rio Grande do Sul, partie intégrante du Brésil, frontalière avec l’Uruguay, avec un bel exploit en faisant franchir toute une langue de terre à des navires pour contourner un blocus naval à l’embouchure du Lagos de Patos. Faute de liquidités, la République l’a gratifié de 1 000 bœufs qu’il a emmené, plutôt mal que bien à Montevideo[3], capitale de l’Uruguay : 400 bêtes se sont noyées en traversant le Rio Negro ; bien d’autres ont servi à payer les gauchos ; au bout de 50 jours de voyage, il lui restait 300 peaux en tout et pour tout. Sa renommée est déjà grande et il retrouve vite à s’employer aux cotés de l’Uruguay dans sa Guerra grande contre l’Argentine : il s’illustre particulièrement à San Antonio del Salto, sur les rives du fleuve Uruguay en repoussant des forces ennemies bien supérieures en nombre. Courage, audace, rapidité d’exécution : les vertus du Condottiere sont chantées au-delà des frontières et des mers. Il a eu le coup de foudre pour Aniña Ribeiro da Silva, Anita, plantureuse brésilienne au naturel jaloux : elle ne le lâchera plus d’une semelle, pour autant que cela puisse se faire avec de genre de gaillard.

Bartolomeo Mitre, alors âgé de 22 ans, qui deviendra président de la République argentine, l’a rencontré à quelques reprises :

Sous une apparence modeste et pacifique, il cachait un génie ardent et un esprit peuplé de rêves grandioses. En ce temps-là, son rêve était de débarquer sur les côtes de la Calabre avec sa légion de volontaires, de donner le signal de la résurrection italienne et de mourir au combat s’il n’avait pas réussi à planter le drapeau de la rédemption sur le Capitole de Rome. Quand il en parlait, son langage était passionnée et haut en couleur, révélant un homme instruit, doué de sentiments plus que d’idées… Sa parole, bien qu’empreinte de modération, était impérative et dogmatique. Il me fit l’impression d’un esprit et d’un cœur qui s’accordaient mal, d’une âme embrasée par un feu sacré, voué à la grandeur et au sacrifice. J’en tirai la conviction que c’était un vrai héros en chair et en os, doté d’un idéal sublime, de théories de liberté exagérées et mal digérées, possédant pourtant les qualités requises pour accomplir de grandes choses.

Bartolomeo Mitre Journal militaire

25 04 1846                L’armée américaine est en expédition le long du Rio Grande, face à la ville mexicaine de Matamoros. La veille, on a retrouvé le corps du colonel Cross, le crâne défoncé. Une patrouille de soldats américains se fait surprendre par des Mexicains, qui tuent 11 soldats en blessent plusieurs autres et font des prisonniers. Le gouvernement fédéral n’en attendait pas plus pour déclencher la guerre contre le Mexique et ainsi s’emparer de la Californie tant convoitée. Mexico sera prise en septembre 1847. La guerre ne suscita pas auprès de la troupe un réel engouement : on comptera 9207 déserteurs !

19 09 1846                 La Vierge apparaît à deux jeunes bergers, Mélanie Calvat et Maximin Giraud, dans les alpages de La Salette, 30 km au SE de La Mure, en Dauphiné.

1846                            Première médicale à Boston : un opéré est endormi à l’éther : la méthode va rapidement faire le tour du monde, balayant les réticences des chirurgiens qui trouvaient jusqu’alors l’anesthésie dégradante.

Quand la solidité de la réputation d’une théorie, en l’occurrence celle de la gravitation universelle formulée par Newton, vient heurter l’observation astronomique, il arrive que ce soit la théorie qui dise vrai, et que ce soit la vision de la réalité qui soit à réviser :

Dès les années 1840, les astronomes se rendirent compte que le comportement d’Uranus n’était pas ce qu’il aurait dû être si la théorie de la gravitation universelle de Newton était exacte. A l’époque, la théorie de Newton était si solidement établie que la seule explication satisfaisante des anomalies dans le comportement d’Uranus parut être l’existence d’une autre planète, encore plus éloignée du Soleil et qui perturbait Uranus par gravitation. Le problème qui consistait à calculer l’existence de cette planète hypothétique paraissait insoluble à la plupart des astronomes ; toutefois deux dentre eux s’en saisirent : John Couch Adams, un jeune mathématicien de Cambridge qui venait d’obtenir sa licence, et l’astronome et mathématicien français, Urbain Le Verrier, de huit ans son aîné. Adams s’attaqua au problème en 1842 et, trois ans plus tard, en 1845, il avait calculé la position de la planète hypothétique ; il recourut alors à l’aide de l’astronome royal, George Airy, pour la situer, mais il semble qu’Airy ait douté de la solution présentée et les mesures qui furent prises, à Greenwich et à Cambridge pour observer la présumée planète manquèrent singulièrement d’ardeur. Quant à Le Verrier, il aborda lui aussi le problème avec méthode et parvint à sa solution en 1846, quelque dix mois après Adams. En France, cette solution fut elle aussi accueillie avec une certaine réserve et, finalement, ce fut Johann Galle, directeur de l’observatoire de Berlin, que Le Verrier persuada d’entamer une recherche. La chance voulait que l’observatoire de Berlin eût précisément terminé peu avant une carte de la zone précise du ciel où Le Verrier avait calculé que devait se situer la planète ; ses calculs se révélèrent exacts. Comme les calculs d’Adams désignaient la même zone céleste, on disputa quelque temps de la priorité de la découverte ; il est clair aujourd‘hui que les deux hommes se partagent également le mérite de ce triomphe de la gravitation de Newton. En vertu d’un accord international, la nouvelle planète fut baptisée Neptune.

Colin Ronan Histoire mondiale des sciences Seuil 1988

Crise agricole : les prix flambent ; crise industrielle : chute des prix de gros : 20 % de chômeurs dans les houillères, 35 % dans le textile de Normandie et de Champagne.

13, 14 01 1847          Deux conducteurs de chariot chargées de blé se sont arrêtés à l’auberge du père Poulet, à Buzançais, dans le Berry. Des journaliers et des ménagères confisquent le convoi, sans provoquer de réaction du maire, pas plus que des gendarmes ni du préfet. Le petit peuple se décide alors à faire passer les gros à la caisse, les contraignant à signer un engagement de livraison de blé à mi-tarif pendant six mois. L’affaire tient plutôt du carnaval, mais la mort d’un réquisiteur va la transformer en insurrection ; le meurtrier, traqué à travers la ville, est tué à coup de masse ; fermes et châteaux environnants sont alors réquisitionnés au nom du tocsin. Il faut faire appel à l’armée pour rétablir l’ordre. Vingt et un prévenus seront condamnés à divers peines de travaux forcés.

30 06 1847                Mise en service de l’aqueduc de Roquefavour, élément principal du Canal de Marseille, sur la commune de Ventabren, à l’ouest d’Aix en Provence, qui permet d’amener l’eau de la Durance à Marseille. Les travaux ont commencé en 1841, et ils se sont déroulé sous la direction d’un jeune ingénieur de 26 ans : Franz Mayor de Montricher. Il mesure 393 mètres de long, 83 m. de haut, – dimensions nettement supérieures à celle du Pont du Gard : 273 de longueur, 49 de haut – qui en font le plus long aqueduc du monde. Des améliorations sur la capacité des conduites faites en 1971, permettront de faire passer le débit de 10 m3/secà 44 m3/sec. Il sera classé monument historique en 2001. Ainsi, une partie des eaux de la Durance retrouvait à peu près sa destination d’origine lorsque, quelques 10 000 ans plus tôt, elle était encore fleuve et se jetait, via son delta de la Crau, directement dans la Méditerranée.

24 07 1847                 Brigham Young, à la tête de plusieurs milliers de Mormons partis vers l’ouest, fatigués d’être en butte aux tracasseries des gens de l’Est, s’arrêtent dans l’Utah, après avoir parcouru 2 000 km : ils vont fonder Salt Lake City. Par un travail d’irrigation acharné, ils vont fertiliser 60 000 ha. Ils garderont leur attachement à la polygamie jusqu’en 1896 : le renoncement à cette tradition leur permettra de rejoindre l’Union, devenant alors le 45° État.

26 07 1847                Indépendance du Liberia : les anciens esclaves étaient à peu près 22 000, et ils ne feront que répéter ce qu’ils ont toujours connu : l’esclavage, en instituant l’apartheid, bien avant les Afrikaners d’Afrique du sud : ils prendront le rôle du maître et les esclaves seront les communautés indigènes : et il ne s’agissait pas seulement de comportements sans fondement légal : il était écrit dans la Constitution que n’étaient reconnus comme citoyens de plein droit que les descendants d’esclaves affranchis… ils copiaient ainsi la législation américaine qui refusait tout droit aux Indiens. En 1869, ils inventeront encore la dictature du parti unique, bien avant Lénine. La situation ne sera à nouveau inversée qu’avec le coup d’État de Samuel Doe, de l’ethnie des Krahn, qui tuera William Tolbert en 1980. Par la suite, une bonne part du peuplement se fera via les navires de la France : ces derniers, forts de l’abolition de l’esclavage décrété par la République, arraisonnaient les bateaux de ceux qui continuaient à participer à la traite ; Anglais, Espagnols, Portugais, embarquaient les esclaves et les libéraient sur le sol du Libéria. Le mouvement abolitionniste fût essentiellement mené par les Quakers.

12 11 1847                  L’Anglais James Young utilise  du chloroforme, beaucoup plus puissant que l’éther, comme anesthésiant pour une opération chirurgicale.

29 11 1847                 Narcissa et Marcus Whitman, originaires de l’État de New York, ont ouvert voilà plus de 11 ans une mission évangélique à Waiilatpu, sur le territoire des Indiens Cayuse, proche de Fort Walla Walla, où se trouve un bureau de la compagnie de la Baie d’Hudson, à l’ouest des Rocheuses. Ils ont perdu une petite fille de 2 ans, en ont recueilli sept autres. Ils n’ont pas pris la peine d’apprendre la langue des Cayuse,  les rivalités avec les missionnaires catholiques sont vives, les conversions plutôt rares. Survient une épidémie de rougeole qui voit Marcus se dévouer tant et plus envers tous les malades, tant Indiens que Blancs ; mais les Indiens, dont l’organisme découvre la maladie, possèdent beaucoup moins de défenses et donc, meurent beaucoup plus facilement : de là à accuser Marcus de ne pas les soigner aussi bien que les Blancs, il n’y a qu’un pas, franchi  par Tiloukaikt, le chef de la tribu, qui ordonne l’attaque de la mission. Le couple Whitman et onze autres personnes sont massacrés. Le docteur Marcus est démembré et mutilé atrocement. Narcissa meurt alors qu’elle tente de fuir la maison avec plusieurs balles dans le corps. Un charpentier parvient à aller chercher de l’aide au fort Walla Walla. Mais les Indiens prennent 54 autres femmes et enfants en otages et demandent rançon. Un mois plus tard, les 49 otages survivants sont échangés contre des fusils, munitions, couvertures, chemises, tabac et pierres à feu. Finalement, cinq Indiens, dont Tiloukaikt, acceptent de se rendre pour passer en jugement pour le massacre, plaidant pour leur défense que la loi tribale leur permet de tuer l’homme de médecine qui distribue de mauvaises médecines. Ils sont pendus tous les cinq.

1847                            Aux États-Unis, des immigrants dont le convoi est bloqué par la neige au Donner Pass, ne doivent leur survie qu’à la consommation de la chair de leurs compagnons morts.

Création du base-ball. La France compte 35 000 km de routes nationales et 1 832 km de voies ferrées. Publication du Chaix (horaires des trains). La route connaît alors une désaffection croissante pendant une quarantaine d’années, due à l’expansion du trafic ferroviaire. Il faudra attendre l’apparition de l’automobile, en 1885, pour que le trafic routier recommence à se développer. Environ 2 millions de déshérités, 9 200 institutions de bienfaisance. Les Suisses se font la guerre : 7 cantons catholiques et conservateurs se sont unis – le Sonderbund – pour refuser les mesures sur les couvents et les jésuites prises par la Diète : ils sont mis au pas par les troupes fédérales. Baldo et Cavour fondent le journal le Risorgimento. L’Italie du sud s’agite contre les Bourbons de Naples et celle du nord contre les Autrichiens.

Huit ans de guerre en Algérie entre l’émir Abd el Kader et le maréchal Bugeaud se terminent par la reddition de l’émir : grand religieux, philosophe, le personnage ne se battit pas tant au nom d’un nationalisme algérien que d’une religion qui voulait tout simplement faire repasser la mer aux Roumis. En faisant la guerre, l’émir ne faisait certes pas dans la dentelle, mais Bugeaud non plus qui, avec ses généraux Pélissier, Lamoricière, Cavaignac, pratiquaient les enfumades : on enferme un village entier dans une grotte et on y met devant un bon feu !

Gustave Flaubert est au château d’Amboise, où il dit le plus grand bien de pas mal de choses, puis commence à changer d’humeur en pénétrant à l’intérieur, et là, la montée d’adrénaline devient irrépressible et c’est un tir à boulets rouges sur toutes les méchancetés, imbécillités,  que l’homme peut faire à la nature… un vrai festival de vacheries.

Dans le jardin, au milieu des lilas et des touffes d’arbustes, s’élève la chapelle, bijou d’orfèvrerie lapidaire du XVI° siècle, plus travaillé encore au-dedans qu’au dehors, taillé à jour comme un manche d’ombrelle chinoise. Sur la porte, un bas-relief très réjouissant représente la rencontre de saint Hubert avec le cerf mystique qui porte un crucifix entre les cornes. Le saint est à genoux ; plane au-dessus un ange qui va lui mettre une couronne sur son bonnet ; à côté, son cheval regard de sa bonne figure d’animal ; ses chiens jappent, et, sur la montagne dont les tranches et les facettes figurent des cristaux, le serpent qui rampe avance sa tête plate au pied d’arbres ressemblant à des choux fleurs. C’est l’arbre qu’on rencontre dans les vieilles bibles, sec de feuillages, gros de branches et de tronc, qui a du bois et du fruit, mais pas de verdure ; l’arbre symbolique, l’arbre théologique et dévot, presque fantastique dans sa laideur impossible. Non loin de là, saint Christophe porte Jésus sur ses épaules et saint Antoine est dans sa cellule, bâtie sur un rocher ; le cochon rentre dans son trou ; on n’en aperçoit que son derrière et sa queue terminée en trompette, tandis que près de lui un lièvre sort les oreilles de son terrier.

Ce bas-relief sans doute est un peu lourd et d’une plastique qui n’est pas rigoureuse. Mais il y a tant de vie et de mouvement dans ce bonhomme et ses animaux, tant de gentillesse et de bonne foi dans les détails, qu’on donnerait beaucoup pour emporter ça et pour l’avoir chez soi. Ça vaudrait bien les statuettes genre moyen âge qu’on trouve chez les coiffeurs, les sujets équestres d’Alfred de Dreux qu’on trouve chez les filles entretenues, et la Putiphar de M. Steuben qu’on ne trouve, Dieu merci, nulle part.

Dans l’intérieur du château, l’insipide ameublement de l’Empire se reproduit dans chaque pièce avec ses pendules mythologiques ou historiques et ses fauteuils de velours à clous dorés. Presque toutes sont ornées des bustes de Louis-Philippe et de Mme Adélaïde. La famille régnante actuelle a la rage de se reproduire en portraits. Elle peuple de sa figure tous les pans de murs, toutes les consoles ci les cheminées où elle peut l’y établir ; mauvais goût de parvenu, manie d’épicier enrichi dans les affaires et qui aime à se considérer avec du rouge, du blanc et du jaune, avec ses breloques au ventre, ses favoris au menton et ses enfants à ses côtés.

[…] La plupart des sujets intermédiaires ont du teste été enlevés, au grand désespoir des chercheurs de fantaisies drolatiques, enlevés de sang-froid, exprès, par décence, et comme nous le disait, d’un ton convaincu, le domestique de Sa Majesté, parce qu’il y en avait beaucoup qui étaient inconvenants pour les dames.

Personne ne peut m’accuser de m’avoir entendu gémir sur n’importe quelle dévastation que ce soit, sur n’importe quelle ruine ni débris ; je n’ai jamais soupiré à propos du ravage des révolutions ni des désastres du temps ; je ne serais même pas fâché que Paris fût retourné sens dessus dessous par un tremblement de terre ou se réveillât un beau matin avec un volcan au beau milieu de ses maisons, comme un gigantesque brûle-gueule qui fumerait dans sa barbe : il en résulterait peut-être des aquarelles assez coquettes et des ratatouilles grandioses dans le goût de Martins. Mais je porte une haine aiguë et perpétuelle à quiconque taille un arbre pour l’embellir, châtre un cheval pour l’affaiblir ; à tous ceux qui coupent les oreilles ou la queue des chiens, à tous ceux qui font des paons avec des ifs, des sphères et des pyramides avec du buis ; à tous ceux qui restaurent, badigeonnent, corrigent, aux éditeurs d’expurgata, aux chastes voileurs de nudités profanes, aux arrangeurs d’abrégés et de raccourcis ; à tous ceux qui rasent quoi que ce soit pour lui mettre une perruque, et qui, féroces dans leur pédantisme, impitoyables dans leur ineptie, s’en vont amputant la nature, ce bel art du bon Dieu, et crachant sur l’art, cette autre nature que l’homme porte en lui comme Jéhovah porte l’autre et qui est la cadette ou peut-être l’aînée. Qui sait ? C’est du moins l’idée d’Hegel que l’école empirique a toujours trouvée fort ridicule – et moi ?

Moi, j’ai des remords d’avoir eu la lâcheté de n’avoir pas étranglé de mes dix doigts l’homme qui a publié une édition de Molière que les familles honnêtes peuvent mettre sans danger dans les mains de leurs enfants ; je regrette de n’avoir pas à ma disposition, pour le misérable qui a sali Gil Blas des mêmes immondices de sa vertu, des supplices stercoraires et des agonies outrageantes ; et quant au brave idiot d’ecclésiastique belge qui a purifié Rabelais, que ne puis-je dans mon désir de vengeance réveiller le colosse pour lui voir seulement souffler dessus son haleine et pour lui entendre pousser sa hurlée titanique !

Le beau mal, vraiment, quand on lui aurait laissé intactes ces pauvres consoles où l’on devait voir de si jolies choses ! Ça faisait donc venir bien des rougeurs au front des voyageurs, ça épouvantait donc bien fort les vieilles Anglaises en boa, avec des engelures aux doigts et leurs pieds en battoirs, ou ça scandalisait dans sa morale quelque notaire honoraire, quelque monsieur décoré qui a des lunettes bleues et qui est cocu ! On aurait pu au moins comparer ça aux coutumes anciennes, aux idées de la Renaissance et aux manières modernes, qu’on aurait été retremper aux bonnes traditions, lesquelles ont furieusement baissé depuis le temps qu’on s’en sert. N’est ce pas monsieur ? Qu’en dit madame ?

L’origine de ces roboratives volées de bois vert contre tout l’univers des trafiquants, des faussaires, des embellisseurs, des costumeurs ? Un appétit rabelaisien de connaissances, l’émerveillement de l’enfant à essayer de deviner comment ça marche, l’enchantement devant la beauté de la création… – et tant pis si le second s’en retourne dans sa tombe -, mais il est bien vrai qu’il y a du François d’Assise dans cet homme-là.

Donc nous partîmes en avant, au-delà, sans nous soucier de la marée qui montait, ni s’il y aurait plus tard un passage pour regagner terre. Nous voulions jusqu’au bout abuser de notre plaisir et le savourer sans en rien perdre. Plus légers que le matin, nous sautions, nous courions sans fatigue ; sans obstacle, une verve de corps nous emportait malgré nous et nous éprouvions dans les muscles des espèces de tressaillements d’une volupté robuste et singulière. Nous secouions nos têtes au vent, et nous avions du plaisir à toucher les herbes avec nos mains. Aspirant l’odeur des flots, nous humions, nous évoquions à nous tout ce qu’il y avait de couleurs, de rayons, de murmures : le dessin des varechs, la douceur des grains de sable, la dureté du roc qui sonnait sous nos pieds, les altitudes de la falaise, la frange des vagues, les découpures du rivage, la voix de l’horizon ; et puis c’était la brise qui passait, comme d’invisibles baisers qui nous coulaient sur la figure, c’était le ciel où il y avait des nuages allant vite, roulant une poudre d’or, la lune qui se levait, les étoiles qui se montraient. Nous nous roulions l’esprit dans la profusion de ces splendeurs, nous en repaissions nos yeux ; nous en écartions les narines, nous en ouvrions les oreilles ; quelque chose de la vie des éléments émanant d’eux-mêmes, sous l’attraction de nos regards, arrivait jusqu’à nous, s’y assimilant, faisait que nous les comprenions dans un rapport moins éloigné, que nous les sentions plus avant, grâce à cette union plus complexe. À force de nous en pénétrer, d’y entrer, nous devenions nature aussi, nous sentions qu’elle gagnait sur nous et nous en avions une joie démesurée ; nous aurions voulu nous y perdre, être pris par elle ou l’emporter en nous. Ainsi que dans les transports de l’amour on souhaite plus de mains pour palper, plus de lèvres pour baiser, plus d’yeux pour voir, plus d’âme pour aimer, nous étalant sur la nature dans un ébattement plein de délire et de joies, nous regrettions que nos yeux ne pussent aller jusqu’au sein des rochers, jusqu’au fond des mers, jusqu’au bout du ciel, pour voir comment poussent les pierres, se font les flots, s’allument les étoiles ; que nos oreilles ne pussent entendre graviter dans la terre la formation du granit, la sève pousser dans les plantes, les coraux rouler dans les solitudes de l’océan et, dans la sympathie de cette effusion contemplative, nous eussions voulu que notre âme, s’irradiant partout, allât vivre dans toute cette vie pour revêtir toutes ses formes, durer comme elles et, se variant toujours, toujours pousser au soleil de l’éternité ses métamorphoses.

Gustave Flaubert Par les champs et par les grèves        Voyages.              Arléa 2007

La même année, il est en compagnie de son ami Maxime du Camp à la pointe du Raz :

Grandes ondulations arides et augmentant d’aridité en s’approchant de la pointe du Raz. Touffe de joncs marins très courts, le sol est pelé par places (…) Ciel bleu, cormorans (…). Trou satanique, bouleversements, replis, indescriptible couleur des roches sous-marines. L’homme n’est pas fait pour vivre là, pour supporter la nature à haute dose.

Où se trouve la frontière entre dose normale dont il fait son bonheur dans la lande bretonne et haute dose, qui est insupportable à la Pointe du Raz… on peut rester dubitatif.

Le portrait qu’il dresse des Bretons est très proche de ceux du livre de Jean Marie Deguignet : Mémoires d’un paysan bas breton écrit 30 ans plus tard, mais qu’on pourrait soupçonner d’outrance tant son auteur est écorché vif, peu enclin à l’objectivité. Mais c’est bien la même misère, morale, physique, la même lourdeur des pieds qui collent à la glaise.

Au village de Rosporden nous avons revu les hommes que nous venions de quitter à Quimperlé : mêmes allures, mêmes habits, grand chapeau, grand gilet, veste bleue ou blanche, large ceinture de cuir, bragow-brass, galoches, mêmes aspects de visage, mêmes tournures de corps.

C’était jour de marché, la place était pleine de paysans, de charrettes et de bœufs ; on entendait sonner les rauques syllabes celtiques, mêlées au grognement des animaux et au claquement des charrettes, mais pas de confusion, d’éclats, ni rires dans les groupes, ni bavardages sur le seuil des cabarets, pas un homme ivre, pas de marchand ambulant, point de boutique de toile peinte pour les femmes ou de verroterie pour les enfants, rien de joyeux, de heurté, d’animé. Ceux qui veulent vendre attendent résignés et sans bouger le chaland qui vient à eux. Dans la place se promènent des couples de bœufs avec quelque enfant qui les retient par les cornes, ou bien trotte une maigre rosse au milieu de la foule qui s’écarte, sans jurer ni se plaindre. Puis on se regarde un instant, la convention se conclut et l’on s’en retourne chez soi sans s’attarder davantage. En effet le village est éloigné, la lande est grande, le soir arrive, il n’y a personne au logis, la mère est partie dans les tamarins couper des bourrées pour l’hiver, l’enfant est sur la côté à ramasser le varech ou à garder les moutons. Quant au valet de ferme, le plus souvent il n’y en a pas, chaque cultivateur ayant d’ordinaire un petit coin de terrain qu’il égratigne tout seul tant bien que mal et dont il est le maître, l’esclave plutôt ! puisqu’il s’use vainement dessus. L’homme ne pouvant engraisser la terre, la terre ne pouvant nourrir l’homme, pourquoi donc ne la quitte-t-il pas ? Pourquoi ne se vend-il pas comme le Suisse ? Ne s’exile-t-il point comme l’Alsacien ? Pourquoi y demeure-t-il avec un amour si opiniâtre ? Qui le sait ? Le sait-il lui-même ?

Nulle part donc vous ne rencontrez comme chez nous de ces gros fermiers cossus, ventrus, à la face avinée, à la sacoche bourrée d’argent, qui s’en viennent aux foires de campagne, y font grand bruit, y marchandent longuement, se disputent en criant, se tapent dans la main, maillent dans les cafés en jouant aux dominos, s’emplissent de viandes et d’eau-de-vie, boivent jusqu’à trente demi-tasses en un jour, et ne s’en retournent que bien tard dans la nuit, tout en s’endormant sur leur bidette qui trottine lentement le long du chemin jusqu’à ce qu’elle s’arrête d’elle-même à la barrière de la cour, en reconnaissant la bonne écurie où elle a de la litière jusqu’au ventre. Mais le paysan breton repart à jeun, il eût été trop cher de manger dehors ; il va retrouver sa galette de sarrasin et sa jatte de bouillie de maïs cuite depuis huit jours dont il se nourrit toute l’année, à côté des porcs qui rôdent sous la table et de la vache qui rumine là, sur son fumier, dans un coin de la même pièce.

D’ailleurs pourquoi serait-il gai ? Qu’a-t-il rapporté du bourg ? S’il a vendu son cheval, il lui faudra maintenant porter les fardeaux et traîner lui-même la charrue, belle avance ! A quoi lui sert le peu d’argent qu’il en a retiré ? Est-ce que tout à l’heure, ou demain, ou la semaine qui s’approche on ne va pas venir le lui demander dans une langue qu’il n’entend pas, au nom de la loi qu’il ignore ? Est-ce la peine d’en gagner ? Aussi travaille-t-il peu, mal, d’une façon ennuyée et sans s’inquiéter s’il pourrait mieux faire.

Méfiant, jaloux, ahuri par tout ce qu’il voit sans comprendre, il s’empresse donc bien vite de quitter la ville, le bourg, et de regagner sa chaumière cachée sous des arbres touffus, derrière la haie compacte, et là il se resserre étroitement dans la famille, à son foyer, auprès de son recteur, aux pieds du saint de l’église, et il y concentre son cœur qui, condensé sur lui-même, se double d’énergie. De tout ce qui se passe il ne sait rien, si ce n’est qu’à vingt ans son fils s’en ira se battre, puis qu’il y a une ville qui s’appelle Paris et que le roi de France est Louis-Philippe, dont il vous demandera des nouvelles, par interprète, en s’informant s’il vit encore, si vous le voyez souvent, et si vous dînez chez lui.

Quoi qu’il soit, l’étranger pour eux est toujours quelque chose d’extraordinaire, de vague et de miroitant dont ils voudraient bien se rendre compte ; on l’admire, on le contemple, on lui demande l’heure pour voir sa belle montre, on le dévore du regard, d’un regard curieux, envieux, haineux peut-être, car il est riche, lui, bien riche, il habite Paris, la ville lointaine, la ville énorme et retentissante.

Dès que vous arrivez quelque part, les mendiants se ruent sur vous et s’y cramponnent avec l’obstination de la faim. Vous leur donnez, ils restent ; vous leur donnez encore, leur nombre s’accroît, bientôt c’est une foule qui vous assiège. Vous aurez beau vider votre poche jusqu’au dernier liard, ils n’en demeurent pas moins acharnés à vos flancs, occupés à réciter leurs prières, lesquelles sont malheureusement fort longues et heureusement inintelligibles. Si vous stationnez, ils ne bougent ; si vous vous en allez, ils vous suivent ; rien n’y remédie, ni discours ni pantomime. On dirait un parti pris pour vous mettre en rage, leur ténacité est irritante, implacable. Comme on se prend à regretter alors les bonnes bassesses facétieuses du mendiant italien, faisant la roue devant votre carriole en vous traitant d’excellence, et l’aimable gueuserie insolente du gamin de Paris qui vous demande votre bout de cigare en vous appelant général et qui le ramasse dans la boue en vous riant au nez !

La pauvreté du Midi n’a rien qui attriste, elle se présente à vous pittoresque, colorée, rieuse, insouciante, chauffant ses poux à l’air chaud et dormant sous la treille ; mais celle du Nord, celle qui a froid, celle qui grelotte dans le brouillard et patauge nu-pieds dans la terre crasse, semble toujours humide de pleurs, engourdie, dolente, et méchante comme une bête malade. Ils sont si pauvres ! La viande pour eux est un luxe rare. Un de nos guides nous disait : C’est mon plus grand bonheur, comme je tape dessus quand j’en attrape ! Pour le pain, on n’en mange pas non plus tous les jours. Notre postillon de Locminé n’en avait point goûté depuis huit mois. Une telle existence n’embellit pas les races ; aussi rencontre-t-on quantité d’estropiés, de manchots, d’aveugles-nés, de bossus, de dartreux, de rachitiques ; ainsi que les chênes dont les chétifs s’étiolent au vent de la mer et dont les robustes n’en poussent que mieux, se durcissent aux gelées, ceux qui ont traversé toute cette misère sans y rien laisser n’en paraissent que plus sains, plus droits et plus solides. Ce sont ceux-là que vous voyez passer devant vous, si austères et si forts, taciturnes sous leurs longs cheveux comme leur pays sous sa sombre verdure.

Dans les villes, quoique la langue persiste, le caractère s’efface, le costume national devient plus rare, refoulé qu’il est dans la campagne par l’envahissement progressif du tailleur et de la couturière, dont la petite boutique du rez-de-chaussée étale à son vitrail quelque belle gravure de mode qui fait envie. L’habitant de la ville voit s’arrêter tous les soirs la diligence au bureau des messageries, il en retire bien quelque nouvelle, soit du postillon qui a causé avec le conducteur, ou du commissionnaire qui porte les paquets ; à la tombée du jour, il converse sur sa porte avec l’huissier, le commis de la mairie ou l’employé de la sous-préfecture, lesquels lisent les journaux et savent ce qui se passe dans le monde. Petit à petit, ainsi, il se désenbretonne et arrive à s’écarter du paysan qu’il méprise de plus en plus et qui s’éloigne de lui davantage, à mesure qu’ils se comprennent moins.

Ce qu’il y a encore de plus breton dans les villes, ce sont les pauvres filles qu’on fait venir pour servir comme domestiques. Confinées dans leur service, avec qui communiqueraient-elles pour perdre le caractère natal ? Voyez-les s’arrêter dans la rue avec l’homme qui apporte chaque semaine de la campagne les œufs et le beurre. Que leur dit-il ? Il leur parle de leur village, de leurs parents ; leur frère leur envoie pour cadeau de noces une belle paire de boucles d’argent, il faudra bien les porter ; il y aura bientôt un pardon, il faudra y venir. Elles iront donc et s’y retremperont à tout ce que la patrie a de plus distinctif, le langage et le costume ; aussi quand elles seront de retour chez leurs maîtres, leur cœur restera là-bas, et elles en causeront ensemble en se promenant comme elles font, par bandes de dix ou vingt, sur les places et à l’entrée de la grande route, le dimanche après les vêpres.

Ainsi se conserve au milieu d’une population déjà bâtarde ce petit peuple entêté, qui tournoie dans l’autre sans y perdre ses angles. A Quimper, à table d’hôte, en regardant la servante, fille large d’épaules, de visage âpre et d’une tenue rigide, avec son bonnet blanc, ses bouts de manche et son bavolet carré, qui servait des œufs à la neige à un gros monsieur à lunettes d’or, inspecteur des contributions indirectes, je me disais : « Voilà donc les deux sociétés face à face et le rapport final d’un siècle à l’autre ! Le vieux portrait s’humilie devant la caricature moderne. D’où j’ai tiré cet axiome : le Présent fait cirer ses bottes par le Passé et ne l’en remercie même pas.

Gustave Flaubert Par les champs et les grèves                Voyages.                        Arléa 2007

Gustave Flaubert     Par les champs et les grèves  Voyages. Arléa 2007

Qu’en est- il d’un pardon breton ?

On appelle Pardon en Bretagne une chapelle, une fontaine, un lieu consacré par le souvenir de quelques saint, de quelque miracle.

On s’y confesse, on communie, on y donne l’aumône, on se soumet à quelques pratiques superstitieuses, on achète des croix, des chapelets et des images qu’on fait toucher à la statue d’un demi-dieu ; on frotte son front, son genou, son bras paralysé contre une pierre merveilleuse, on jette des liards et des épingles dans les fontaines, on y trempe sa chemise pour guérir, sa ceinture pour accoucher sans peine, son enfant pour le rendre inacessible à la douleur.

On se retire après avoir dansé, après s’être enivré, vidé d’argent mais riche d’espérance.

Jacques Cambry       Voyage dans le Finistère ou l’état de ce département en 1794 et 1795.

12 01 1848                   À Palerme et à Naples, une émeute contraint Ferdinand II à accorder une constitution.

24 01 1848                À Coloma, dans la vallée du Sacramento, 200 km de San Francisco, sur des terres appartenant au Suisse John Sutter, James Marshall, son employé, découvre des pépites d’or mêlées à des cailloux. Peu de temps après, le Général John Bidwell en découvre dans la Feather River et le Major Pearson B. Reading dans la Trinity River. Le Californian de San Francisco attendit le 15 mars pour publier l’information. Ce fut alors la Ruée vers l’or. Les chercheurs ne firent pas tous fortune, loin de là, mais les marchands de pelle, eux, s’en sortirent très bien. Certains navires venant d’Europe laissaient leurs passagers à Châgres, sur la côte atlantique de Panama, après quoi ils faisaient le reste comme ils le pouvaient, mais c’est la route du cap Horn, – là où il n’est pas de navigation plus dure, disent sobrement les Instructions nautiques – qui représenta le principal du trafic : elle n’avait été jusqu’alors fréquentée que par les baleiniers. L’ouest américain avait besoin d’équipements et on mettait moins de temps pour aller de la côte est à la côte ouest en bateau, via le cap Horn, – record du Flying Cloud en 1854 en 89 jours et 8 heures de New-York à San Francisco, 14 000 milles -, qu’à traverser le pays par la terre – la voie de chemin de fer ne sera terminée qu’en 1869 -; le développement économique de l’Europe de l’ouest, lui aussi, demanda des importations massives de blé, venant de Californie et de l’Oregon, de viande venant d’Australie, et de matières premières comme le nitrate et la potasse, abondants au Chili et au Pérou, autant de produits pour lesquels la route la plus courte était le cap Horn.

A partir de 1850, les chantiers de la côte Est des États-Unis lancèrent chaque année près d’une centaine de nouveaux clippers : les premiers cap-horniers furent les plus forts voiliers du temps.

L’abondance de leurs forêts ne les contraignait pas à innover en matériau ; les premiers navires en fer, puis en acier vont bientôt apparaître en Angleterre ; et la durée de vie ne sera pas la même : en 8 ans, un grand voilier de circumnavigation, tout chêne et acajou, avait suffisamment souffert pour être à peu près totalement refait. La construction métallique, infiniment moins lourde à dimensions égales et, par là même, beaucoup plus avantageuse, durera presque trois fois autant.

Avant la conquête de l’ouest, il y eut la reconnaissance de l’ouest, qui ne fût pas non plus de tout repos. Frémont avait déjà à son actif de nombreuses explorations en territoire américain. En 1848, après avoir donné sa démission d’officier de l’armée, il partit pour son quatrième voyage. Il se proposait de gagner la Californie en reconnaissant le tracé d’un chemin de fer qui aurait suivi les environs du 37° parallèle. Il partit de Pueblo en plein hiver pour voir, dit-il, les choses à leur plus mauvais moment , franchit les monts Sangre de Cristo, gagna le cours supérieur du Rio Grande et fut arrêté par la chaîne de San Juan, qui se révéla infranchissable :

Dans une neige de plus en plus épaisse, nous nous sommes efforcés de gagner le sommet de la chaîne. En quatre ou cinq jours, nous avons atteint les crêtes dénudées qui dominent les forêts et forment la ligne de partage des eaux entre l’Atlantique et le Pacifique. À ces hauteurs la tempête règne presque tout l’hiver et le vent y souffle avec une furie qui ne connaît guère de rémission. À notre première tentative, nous nous sommes heurtés à un chasse-neige qui nous a rejetés en arrière avec dix ou douze hommes gelés à la face, aux mains et aux pieds. Le lendemain, malgré la tempête, nous avons franchi la crête, et campé un peu plus bas à la lisière de la forêt. À voir notre piste, on aurait pu croire qu’une déroute y avait passé, jalonnée qu’elle était de bout en bout par des selles, des paquets, des vêtements épars et des mules mortes. La tempête qui soufflait toujours continuait à paralyser tous nos mouvements. Nous étions campés à 3 650 mètres d’altitude; il nous était tout aussi impossible d’avancer que de reculer.

Onze hommes périrent. Frémont dut abandonner son projet. Il descendit le Rio Grande et gagna la Californie par une route plus au sud.

27 01 1848                 Quand les historiens se risquent à parler du futur et que ce dernier leur donne raison. Et ce futur, ce n’est pas quelques années, c’est 25 jours plus tard…

[...] Un certain malaise, une certaine crainte a envahi les esprits ; pour la première fois peut-être depuis seize ans, le sentiment, l’instinct de l’instabilité, ce sentiment précurseur des révolutions, qui souvent les annonce, qui quelquefois les fait naître, que ce sentiment existe à un degré très grave dans le pays.

[...] Si je jette, messieurs, un regard attentif sur la classe qui gouverne, sur la classe qui a des droits et sur celle qui est gouvernée, ce qui s’y passe m’effraie et m’inquiète. Et pour parler d’abord de ce que j’ai appelé la classe qui gouverne, et remarquez bien que je ne compose pas cette classe de ce qu’on a appelé improprement de nos jours la classe moyenne mais de tous ceux qui, dans quelque position qu’ils soient, qui usent des droits et s’en servent, prenant ces mots dans l’acception la plus générale, je dis que ce qui existe dans cette classe m’inquiète et m’effraye. Ce que j’y vois, messieurs, je puis l’exprimer par un mot : les mœurs publiques s’y altèrent, elles y sont déjà profondément altérées ; elles s’y altèrent de plus en plus tous les jours ; de plus en plus aux opinions, aux sentiments aux idées communes, succèdent des intérêts particuliers, des visées particulières, des points de vue empruntés à la vie et à l’intérêt privés.

[...] Et remarquez, je ne dis pas ceci à un point de vue de moraliste, je le dis à un point de vue politique ; savez-vous quelle est la cause générale, efficiente, profonde, qui fait que les mœurs privées se dépravent ? C’est que les mœurs publiques s’altèrent. C’est parce que la morale ne règne pas dans les actes principaux de la société, qu’elle ne descend pas dans les moindres. C’est parce que l’intérêt a remplacé dans la vie publique les sentiments désintéressés, que l’intérêt fait la loi dans la vie privée.

On a dit qu’il y avait deux morales : une morale politique et une morale de la vie privée. Certes, si ce qui se passe parmi nous est tel que je le vois, jamais la fausseté d’une telle maxime n’a été prouvée d’une manière plus éclatante que de nos jours. Oui, je le crois, je crois qu’il se passe dans nos mœurs privées quelque chose qui est de nature à inquiéter, à alarmer les bons citoyens, et je crois que ce qui se passe dans nos mœurs privées tient en grande partie à ce qui arrive dans nos mœurs publiques.

[...] On dit qu’il n’y a point de péril, parce qu’il n’y a pas d’émeute ; on dit que, comme il n’y a pas de désordre matériel à la surface de la société, les révolutions sont loin de nous. Messieurs, permettez-moi de vous dire, avec une sincérité complète, que je crois que vous vous trompez. Sans doute, le désordre n’est pas dans les faits, mais il est entré bien profondément dans les esprits. Regardez ce qui se passe au sein de ces classes ouvrières, qui aujourd’hui, je le reconnais, sont tranquilles. Il est vrai qu’elles ne sont pas tourmentées par les passions politiques proprement dites, au même degré où elles ont été tourmentées jadis ; mais ne voyez-vous pas que leurs passions, de politiques, sont devenues sociales ? Ne voyez-vous pas qu’il se répand peu à peu dans leur sein des opinions, des idées, qui ne vont point seulement à renverser telles lois, tel ministère, tel gouvernement, mais la société même, à l’ébranler sur les bases sur lesquelles elles reposent aujourd’hui ? Ne voyez-vous pas que, peu à peu, il se dit dans leur sein que tout ce qui se trouve au-dessus d’elles est incapable et indigne de les gouverner ; que la division des biens faite jusqu’à présent dans le monde est injuste ; que la propriété y repose sur des bases qui ne sont pas des bases équitables ? Et ne croyez-vous pas que, quand de telles opinions prennent racine, quand elles se répandent d’une manière presque générale, quand elles descendent profondément dans les masses, elles amènent tôt ou tard, je ne sais pas quand, je ne sais comment, mais elles amènent tôt ou tard les révolutions les plus redoutables ? Telle est, messieurs, ma conviction profonde ; je crois que nous nous endormons à l’heure qu’il est sur un volcan. J’en suis profondément convaincu.

Alexis de Tocqueville à la Chambre des Députés

fin janvier 1848         Sommé par le comité central de la Ligue communiste de Londres de remettre le document promis, Marx se fait violence, met la dernière main et publie le Manifeste du Parti communiste.

02 02 1848                 Le traité de Guadalupe Hidalgo, en déplaçant la frontière du Texas sur les rives du Rio Grande, met fin à la guerre contre le Mexique et l’ampute de 40 % de son territoire : les nouveaux États vont être la Californie, le Nevada, l’Utah, l’Arizona, une partie du Colorado et  le Nouveau Mexique. Les États-Unis versent 15 millions $ au Mexique : le Whig Intelligencer pouvait ainsi écrire : Nous ne prenons rien par conquête (…) Dieu merci.

La même année au Mexique, une révolte des Mayas contre la tutelle mexicaine faillit tourner à l’avantage des premiers, mais, l’heure avait sonné de la récolte du maïs et l’armée maya rentra chez elle récolter le maïs !

Peu d’historiens seraient prêts à affirmer que le traité de Guadalupe Hidalgo, que ratifia une république mexicaine vaincue le 2 février 1848 à la suite d’une guerre inégale, fut un événement aussi capital dans l’histoire américaine que la reddition du Sud au tribunal d’Appomattox, signée dix-sept ans plus tard. Pourtant, à sa manière, il fut tout aussi irrémédiable. Appomattox réunifia le pays. Il affirma que cet assortiment disparate d’États en conflit était en réalité une nation liée à jamais par des intérêts communs – une entité politique unifiée comprenant désormais un gouvernement fédéral détenteurs de pouvoirs inimaginables pour ses fondateurs et des millions d’esclaves affranchis dont la charge et la responsabilité du bien-être et de la liberté lui incombaient.

Mais c’est Guadalupe Hidalgo qui créa la nation au sens physique. Avant le traité, l’Ouest américain se résumait aux vieilles terres récupérées lors de l’achat de la Louisiane, qui s’élevaient à partir de l’embouchure du Mississippi, remontaient les eaux du Missouri et touchaient les rives embrumées du Nord-Ouest. C’était l’accomplissement préliminaire, partiel, du mythe national. Guadalupe Hidalgo, par lequel le Mexique renonçait à ses prétentions au nord du rio Grande, transforma soudain, et complètement, le rêve en réalité. Il permit de s’emparer des vieilles terres espagnoles, immenses et gorgées de soleil, s’étendant de part et d’autre du Sud-Ouest, à savoir les États actuels de l’Arizona, du Colorado, de l’Utah, du Nouveau-Mexique, de la Californie et du Nevada. Il y avait aussi le Texas, mais il avait été rattaché dès 1845. La guerre contre le Mexique ayant été déclenchée par l’annexion du Texas, la victoire américaine régla définitivement la question. Au total, les Etats-Unis d’Amérique acquirent 2 millions de kilomètres carrés, soit une augmentation de 66 % de leur superficie totale. C’est un peu comme si la France avait annexé l’Allemagne. La nation fut donc entièrement refondue. Sa détermination, son désir brut de posséder et de dominer toutes les terres auxquelles elle touchait et de déposséder ou de détruire tous ses peuples indigènes, sa volonté de puissance naissante pouvaient désormais s’étendre, sans limite, d’un océan à l’autre. La destinée devenait effectivement manifeste.

Le traité bouleversa l’Ouest. Le monde au-delà du 98e méridien changea pour tous et pour toujours, mais peut-être surtout pour les Indiens qui peuplaient l’âpre et vaste centre du continent. À l’époque de la guerre contre le Mexique, c’était une région encore mystérieuse, dangereuse et peu fréquentée, dont l’essentiel – du Canada au sud du Texas – n’avait jamais été exploré par l’homme blanc, en particulier les sources des grands fleuves qui traversaient la Comancheria. Le cœur du continent était percé à deux endroits : la piste de l’Oregon, qui s’ouvrait dans le Missouri et remontait le long des North et South Platte Rivers jusqu’à la Columbia, et la piste de Santa Fé, qui partait du même endroit mais serpentait ensuite de l’ouest du Missouri jusqu’au Nouveau-Mexique, en longeant en partie l’Arkansas River. Mais il ne s’agissait que de grandes voies empruntées par un nombre relativement réduit de pionniers. Elles ne favorisaient pas l’implantation de colonies : les pionniers en partance pour l’Ouest ne s’arrêtaient pas au milieu de la piste de l’Oregon pour y bâtir des cabanes en rondins. Ce n’était pas leur objectif et, de toute façon, cela aurait été suicidaire. Les plaines plus élevées, y compris les 400 000 kilomètres carrés de la Comancheria, restaient inviolées et leurs troupeaux de bisons, leurs tribus nomades, leurs routes commerciales et leurs frontières approximatives étaient préservés.

Mais les Comanches, qui avaient longtemps joué le rôle de tampon entre deux immenses empires terrestres, se trouvaient désormais sur le passage même de la nation américaine. Ils étaient cernés par une seule entité politique. Avec l’annexion du Texas, ils n’eurent plus affaire à une république excentrique et provinciale aux ressources limitées, à la devise dévaluée et défendue par une armée de citoyens bigarrés. Ils étaient désormais l’une des principales préoccupations d’un gouvernement qui n’était pas à court de projets, de Tuniques Bleues, de dollars et de politiques indiennes complexes, généralement peu judicieuses et déterminées par toutes sortes de considérations stratégiques. Juste après la guerre contre le Mexique, rien ne sembla réellement changer. En fait, il régna même un étrange statu quo. Jusqu’à la fin des années 1840, le Texas demeura la seule partie de l’Amérique civilisée à portée des raids guerriers. Les tribus de l’Est avaient été transférées dans le Territoire Indien : quelque vingt mille Indiens s’étaient retrouvés dans l’actuel Oklahoma, où ils se heurtaient les uns aux autres, ainsi qu’aux tribus des Plaines, mais pas à l’homme blanc. Pas encore. Dans les Plaines du Nord, sur les terres des Sioux, des Arapahos et des Cheyennes, les Indiens avaient affaire à l’armée, qu’ils affrontaient parfois, mais ces régions étaient dépourvues de frontières humaines.

Le statu quo ne tiendrait pas longtemps. Dans les années 1830 et 1840, au Texas, la civilisation blanche s’était frayé lentement un chemin le long des fleuves Colorado, Guadalupe, Trinity et Brazos, empiétant inexorablement sur les zones frontalières comanches. Les colonies apparaîtraient rapidement au nord, remontant les fleuves Kansas, Republican et Smoky Hill jusqu’aux territoires de chasse cheyennes. Même les Territoires Indiens, pourtant spécifiquement réservés aux tribus par le gouvernement fédéral, ne furent pas épargnés. En 1849, les vannes s’ouvrirent. La ruée vers l’or offrit aux Américains la première occasion d’exercer leur nouvelle liberté territoriale. Une marée humaine inimaginable un an plus tôt déferla sur l’Ouest.

Mais, à ce moment-là, les pèlerins, les accapareurs de terres, les fermiers et les chercheurs d’or n’étaient pas les seuls problèmes des Comanches. À l’époque de la République du Texas, quelque chose d’autre avait modifié la nature fondamentale de leurs relations avec l’homme blanc. La puissance des Comanches, qui reposait de longue date sur leur supériorité militaire, à la fois au tir et à cheval, s’était imposée dès le début du règne espagnol. Mais, pour la première fois, ils étaient confrontés à un sérieux défi : des hommes barbus, violents et indisciplinés arborant des peaux de daim, des sarapes, des toques en raton laveur, des sombreros et d’autres vêtements tout aussi bizarres, qui n’appartenaient à aucune armée, ne portaient ni insigne ni uniforme, campaient sans faire de feu dans la prairie et ne percevaient pas de salaires réguliers. Ils devaient leur existence à la menace comanche. Leurs méthodes, fortement inspirées de celles de leurs ennemis, changeraient la guérilla frontalière en Amérique du Nord. Tantôt appelés espions et volontaires montés, tireurs et tireurs montés, ce n’est qu’au milieu des années 1840 qu’on leur trouva un nom qui fit l’unanimité : Rangers.

Pour savoir qui ils étaient et pourquoi ils étaient nécessaires, il faut comprendre la situation extrêmement difficile, voire intenable, dans laquelle se trouvait la jeune République du Texas à la fin des années 1830.

Le Texas n’était pas destiné à devenir un pays souverain. Après la victoire de San Jacinto, la vaste majorité de ses habitants pensait que son territoire serait immédiatement rattaché aux États-Unis. Mais quelques prétendus bâtisseurs d’empire à l’image de Mirabeau Lamar et de James Parker (qui se proposa d’accomplir la vision grandiose de Lamar en conquérant le Nouveau-Mexique) voyaient les choses autrement. Tous ceux qui avaient voulu le statut d’État furent rapidement déçus. Deux raisons principales s’y opposaient. Premièrement, le Mexique n’avait pas reconnu l’indépendance de sa province rebelle. Si les États-Unis annexaient le Texas, ils risquaient la guerre avec le Mexique, une perspective à laquelle ils n’étaient pas préparés en 1836. En outre, ils auraient pu difficilement intégrer un territoire esclavagiste.

Pendant dix ans, seul et démuni, y compris sur le plan militaire, le Texas dut faire face à deux ennemis implacables : le Mexique au sud et les Comanches à l’ouest et au nord. La république ne connaîtrait jamais la paix. Les Mexicains poursuivirent leurs incursions : la ville de San Antonio fut prise deux fois par d’importantes forces en 1842. Les raids étaient permanents, tout comme la prédation de bandits en maraude. Et la frontière de l’Ouest était la cible constante d’attaques comanches. Le Texas se trouvait dans une situation singulière : aucun de ces ennemis n’aurait accepté la paix aux conditions proposées par la nouvelle république. D’ailleurs, aucun n’aurait accepté de capituler. L’armée mexicaine persistait à ne pas faire de quartier, comme l’illustra Fort Alamo, où tous les combattants texans furent sommairement exécutés. Quant au Peuple, il ne connaissait même pas le mot capituler. Dans les plaines, les combats étaient toujours à mort. Les Texans ne disposaient donc pas des options diplomatiques habituelles. Ils étaient obligés de se battre.

Mais, si les Mexicains rôdaient et envoyaient des troupes au nord de la Nueces en attendant l’occasion de récupérer leur province, les Comanches, qui représentaient une menace constante, létale et imparable, continuaient à tuer. Les Texans avaient beau être teigneux, têtus et intrépides, ils n’étaient ni prêts ni équipés pour affronter des Comanches. Si bien qu’aux premiers temps de la république, ils semblèrent voués à subir le même sort que les Espagnols et les Mexicains. Dans la phase initiale des guerres comanches, les Indiens eurent un net avantage.

Leur supériorité s’illustra d’abord par l’armement. La plupart des Texans arrivèrent du Tennessee, de l’Alabama et d’autres États de l’Est avec des fusils Kentucky. Il s’agissait d’une jolie prouesse technologique : long, le canon lourd et la crosse courte, il était extrêmement précis et pouvait s’avérer d’une redoutable efficacité entre les mains d’un tireur à couvert et immobile. C’était un excellent fusil de chasse. Mais il était mal adapté au combat, en particulier à cheval, et surtout très lent à charger. Il fallait mesurer puis verser la poudre, amener les balles au fond du canon à l’aide d’une longue baguette, mettre l’amorce dans le bassinet et placer correctement le silex pour qu’il frappe la batterie. L’ensemble de ces opérations prenait au minimum une minute – l’équivalent d’une condamnation à mort lorsqu’on était face à des archers comanches mobiles. En outre, le tireur devait mettre pied à terre s’il voulait bénéficier du seul avantage que procurait ce fusil, c’est-à-dire sa précision. Les Texans disposaient également de vieux pistolets de duel à un coup tout aussi compliqués à charger et à décharger, et peu pratiques à cheval.

Aussi se battaient-ils généralement à pied. Dans cette position, face à la charge féroce de cavaliers comanches, ils disposaient exactement de trois coups, dont deux à courte portée. Ils devaient ensuite compter sur leurs camarades pour prendre la relève ou tenter eux-mêmes de recharger. D’ailleurs, la vieille stratégie des Indiens, y compris lorsqu’ils s’attaquaient aux convois de chariots, était d’attendre que leurs adversaires aient vidé leurs fusils, puis de donner l’assaut avant qu’ils n’aient le temps de réarmer. Dans les combats rapprochés, les hachettes ou les tomahawks que brandissaient les Blancs étaient au mieux d’une utilité limitée.

Quant aux Comanches, ils disposaient d’une collection d’armes dont l’efficacité sur les champs de bataille n’était plus à démontrer : des lances de plus de quatre mètres, des boucliers discoïdes, des arcs renforcés par des tendons de bison et des flèches aux pointes en fer. Ils maniaient l’arc avec une dextérité légendaire. En 1834, le colonel Richard Dodge, qui doutait de leurs prouesses, fit néanmoins observer que le guerrier comanche pouvait saisir entre cinq et dix flèches de sa main gauche et les décocher avec une telle rapidité que la dernière était projetée avant que la première eût touché le sol, et avec une telle force que chacune était susceptible de blesser mortellement un homme à 20 ou 30 mètres. Il nota également que les Indiens rechignaient à tirer sur des cibles conventionnelles mais que si l’on mettait une pièce de cinq cents dans un bâton fendu, ils décalaient habilement l’arc, projetant la flèche de biais, et touchaient la pièce presque à tous les coups. À cheval, ils étaient d’une précision stupéfiante.

Les blessures les plus dévastatrices étaient provoquées par les pointes en fer – le plus souvent découpées grossièrement dans des cercles de tonneaux ou des plaques achetées à des commerçants. Elles pliaient ou rivaient lorsqu’elles touchaient l’os, provoquant de nombreuses lésions internes et rendant l’extraction horriblement douloureuse. Les boucliers des Indiens des Plaines, constitués d’épaisses couches de peau de bison, étaient étonnamment efficaces contre les balles et, bien orientés, pouvaient arrêter n’importe quel projectile de mousquet et même, par la suite, de fusil. Leurs lances flexibles étaient particulièrement redoutables : ils s’en servaient pour la chasse au bison – lancés au grand galop, ils transperçaient les créatures de 1,5 tonne par l’arrière, toujours du côté droit, entre la dernière côte et l’os iliaque. Les Blancs ne disposaient d’aucune arme à courte portée aussi performante. Comme l’observa Dodge, elles fauchaient un nombre de vies considérable.

Les Indiens avaient également des armes à feu, bien que leur usage contre les Blancs avant l’apparition des fusils à répétition dans les années 1860 ait été largement surestimé. Il s’agissait essentiellement de mousquets bon marché, souvent peu précis et fragiles, dont la poudre de mauvaise qualité ralentissait la vitesse à la bouche et s’enflammait difficilement par temps humide ou pluvieux. Quand ils ne fonctionnaient plus, ce qui survenait régulièrement, les Indiens ne savaient pas les réparer. (Ils réclamaient souvent les services d’armuriers dans les traités qu’ils négociaient.) Dans les régions boisées de l’Est, où l’on pouvait se mettre à l’abri, viser soigneusement puis tirer, ces mousquets étaient un peu plus efficaces. Dans les Plaines, les rares Indiens qui en possédaient tiraient en général une première salve, puis reprenaient immédiatement leurs arcs et leurs lances.

Mais les Texans étaient surtout désavantagés par leurs montures. Leurs chevaux, essentiellement des bêtes de trait, étaient incapables de surpasser les mustangs indiens, résistants, rapides et agiles. Les habitants de la Frontière possédaient quelques beaux spécimens mais ils étaient trop fragiles pour parcourir des kilomètres de terrain difficile. Sur de courtes distances, ils ne pouvaient égaler les mustangs comanches. Pour les trajets plus longs, les chevaux indiens avaient l’avantage de se nourrir de fourrage (de l’herbe, mais également de l’écorce de peuplier), contrairement à ceux des colons, élevés aux céréales.

De toute façon, les Blancs n’avaient pas les talents de cavalier des Indiens. Dans l’Est, où les distances étaient loin d’être aussi importantes qu’au Texas, ils n’avaient pas fait beaucoup de cheval et n’avaient pas appris à se battre en selle ou à tirer depuis un animal mobile. Les Comanches ne combattaient qu’à cheval et d’une manière inédite pour les soldats et les citoyens d’Amérique du Nord. Imaginez une attaque classique contre un ennemi stationnaire. Les guerriers formaient une pyramide inversée qui se déployait très rapidement en une énorme roue dépourvue de rayons, dont la périphérie était constituée de plusieurs lignes mobiles de guerriers : des roues dans la roue. Comme le décrivirent Wallace et Hoebel :

Le cercle, qui s’enroulait avec une régularité mécanique, se resserrait un peu plus à chaque tour. Lorsqu’un guerrier s’approchait du point le plus proche de l’ennemi, il se laissait tomber le long de sa monture et décochait des flèches sous son encolure. Si l’animal était abattu, le cavalier atterrissait en général sur ses pieds.

Aucun Américain ou Texan monté sur une bête de trait ne pouvait résister à ce genre d’assaut. D’ailleurs, peu de tribus indiennes y parvenaient. Les Comanches se battaient ainsi depuis deux cents ans. Ce genre de combat, qu’ils livraient contre des opposants redoutables et très mobiles, était un mode de vie. La conquête des Apaches en l’espace d’une génération avait entraîné de profonds changements chez les Comanches. Eux qui s’étaient définis autrefois par la chasse, avaient pris goût à la guerre, devenue l’objectif transcendant de leur existence. Toute leur organisation sociale en dépendait. Quelques témoignages nous rappellent ce que faisaient les Comanches lorsqu’ils ne pillaient pas les colonies blanches. Herman Lehmann, un ancien captif, décrivit une bataille, probablement typique des luttes indiennes, entre Apaches et Comanches, qui dura vingt-quatre heures, provoquant un véritable carnage dans les deux camps. Les Apaches perdirent vingt-cinq braves le premier jour, les Comanches probablement plus. Le lendemain, ces derniers lancèrent un nouvel assaut à cheval, tuant quarante guerriers de plus et massacrant l’ensemble des femmes et des enfants apaches. Un autre captif évoqua une bataille de six heures émaillée de féroces corps-à-corps qui opposa mille huit cents Blackfeets à mille deux cents Comanches. Les Comanches balayèrent leurs adversaires et récupérèrent les trois mille chevaux qu’ils leur avaient volés.

C’était le genre de guerre sans merci que subissaient désormais les pauvres fermiers blancs de la frontière de l’Ouest. Leur seul espoir était de former un cercle avec les chariots ou les chevaux et d’espérer tuer suffisamment d’Indiens pour les décourager. La plupart du temps, les colons n’avaient pas l’ombre d’une chance.

La solution texane à ces problèmes – des compagnies de rangers – était unique dans l’histoire militaire de l’Ouest, notamment parce que personne d’autre n’y croyait. Elles violaient toutes les règles d’organisation et de protocole militaires, tous les principes hiérarchiques permettant à une armée traditionnelle de fonctionner. Elles n’entraient dans aucune catégorie connue : il ne s’agissait ni de forces de police, ni d’une armée régulière, ni d’une milice. Elles devaient leur mise en place formelle, en 1835 et 1836, à l’éloquence tonitruante de Daniel Parker, l’oncle de Cynthia Ann, qui devint le principal moteur de leur création. Elles étaient censées combler le vide laissé par les combattants de San Jacinto, presque tous démobilisés en 1837. En théorie, le projet semblait bon. Six cents tireurs à cheval, baptisés pour la première fois Rangers dans un texte officiel, se voyaient confier la mission de chasser les Indiens et de défendre la Frontière.

Mais le gouvernement, sans pouvoir et sans ressources, ne fournit ni armes, ni hommes, ni montures. Il fut également incapable de financer des uniformes, du ravitaillement ou des casernes. À aucun moment il n’y eut six cents hommes susceptibles de répondre à l’appellation de Rangers. Ils furent plus souvent cinquante, parfois cent. Et comme ils ne disposaient pas d’organisation politique formelle, personne ne désignait les officiers. Ces derniers étaient nommés au hasard, par leurs collègues, à la seule aune de leur mérite. En l’absence de vivres, quand les communautés qu’ils défendaient ne leur donnaient pas à manger, les Rangers chassaient et gagnaient souvent le terrain munis d’eau et d’un mélange de sucre et de maïs grillé baptisé farine froide. Parfois ils volaient des poules. Les munitions étaient la seule chose que le gouvernement, dans son infinie sagesse, leur fournissait régulièrement.

Bizarrement, malgré ce dénuement, les candidats ne semblèrent pas faire défaut : à cette époque, l’ouest du Texas ne manquait pas de jeunes célibataires téméraires en quête de grands espaces, de danger et d’aventure extrême. Presque tous avaient une vingtaine d’années et venaient chercher à San Antonio autre chose qu’une vie confortable et sédentaire sur une ferme. L’idée de tuer des Comanches et des Mexicains leur plaisait. Le plus souvent, la carrière des capitaines était terminée à trente-deux ans. Ils ne possédaient rien en dehors de leur cheval et avaient rarement un emploi stable. Sans eux, l’idée de compagnies de Rangers n’aurait jamais abouti. Ils n’hésitaient pas à rester sur le terrain pendant trois ou six mois, la durée habituelle de leurs missions – un caractère semi-permanent qui les distinguait des milices. C’est sur ce modèle en apparence absurde qu’entre 1836 à 1840 se développèrent des organisations primitives de lutte contre les Indiens au Texas. Les Rangers répondaient tout simplement à un besoin et prirent naturellement racine dans ce substrat.

Ils se mirent à patrouiller sur la Frontière, en quête de Comanches à tuer. Comme il s’agissait de jeunes hommes sans formation ni expérience, ils s’adaptèrent rapidement à ce nouveau monde brutal de chevaux, d’armes et de tactiques indiennes. Mais ils ne tirèrent pas assez rapidement de leçons pour éviter d’épouvantables pertes. L’histoire de ces premières luttes informelles contre les Comanches ne sera jamais pleinement comprise car elles ne furent presque jamais décrites. Les nouveaux venus sur la Frontière, en particulier les Rangers, n’étaient ni des lettrés ni des penseurs. Ils mentionnaient rarement leurs succès (contrairement aux Blancs de l’Ouest, qui ne manquaient pas une occasion de crier victoire, y compris lorsqu’ils avaient simplement évité un désastre), et encore moins leurs défaites. De toute façon, les Rangers n’étaient qu’une bande d’irréguliers mal habillés, sales et sous-alimentés. Ils n’écrivaient pas de lettres et ne tenaient pas de journaux. Ils rédigeaient rarement des rapports et, souvent, ne rendaient compte à personne. Il n’y avait pas non plus de journalistes susceptibles de dépeindre de manière détaillée et éclatantes – comme ce serait le cas par la suite – les batailles indiennes des années 1870. Ce n’est qu’après le déclenchement du conflit avec le Mexique en 1846 que les rares reporters des villes de l’est du Texas comme Houston, Richmond et Clarksville commenceraient à comprendre qui étaient les Rangers, ce qu’ils avaient accompli et comment ils avaient bouleversé la guérilla contre les Indiens. Les rares informations disponibles sur la Frontière pendant cette période proviennent d’une poignée de mémorialistes qui vécurent ces événements mais ne les rapportèrent que plus tard.

On sait néanmoins que beaucoup de jeunes hommes moururent lors de batailles sans doute cruellement inégales contre les Comanches. D’après le Ranger John Caperton, environ la moitié des hommes perdait la vie chaque année et l’espérance de vie de ceux qui s’engageaient n’excédait pas un an ou deux. Il précise également que sur les cent quarante jeunes engagés basés San Antonio en 1839, cent furent tués par des Indiens et des Mexicains. (La plupart vraisemblablement par des Indiens.) Ces chiffres sont considérables pour une ville de deux mille habitants. Les descriptions de la bataille de Plum Creek ou du raid sanglant de Moore laissent entendre que les Texans maîtrisèrent rapidement l’art de la guérilla anti-comanche. C’est faux. Le fiasco de Plum Creek résulta surtout de l’incapacité de Buffalo Hump à contrôler ses guerriers et à les empêcher de se livrer à des pillages. Moore ne dut son succès au bord du Colorado qu’à la surprise: les Comanches ne pensaient pas l’homme blanc capable de les traquer jusqu’à leurs propres terres.

Le premier assaut lancé par le colonel Moore sur le campement comanche, qui faillit tourner au désastre, offre une vision plus juste de la réalité probable de ces premiers affrontements. Tout comme l’expédition de reconnaissance du capitaine John Bird, qui quitta Fort Milam, au bord du Brazos, le 27 mai 1839, en compagnie de trente et un Rangers. À la recherche de pillards, ils tombèrent sur un groupe de vingt-sept Comanches occupés à dépecer un bison. Heureux de leur découverte, les Blancs galopèrent vers les Indiens, qui prirent la fuite. Les Rangers se lancèrent alors dans une course-poursuite de cinq kilomètres. Leurs chevaux n’étant pas à la hauteur des mustangs comanches, ils durent renoncer. Ils rentraient au fort lorsqu’ils remarquèrent soudain que les Comanches – quarante au total – avaient fait également demi-tour et qu’ils leur donnaient la chasse. Leurs flèches nous parvenaient de tous les côtés, raconta l’un des officiers. Bird commit alors le genre d’erreur que les adversaires des Comanches ne répéteraient jamais par la suite : il détala comme un lièvre effrayé. Dans la prairie, sa réaction aurait pu entraîner la perte de sa compagnie, d’autant que les Indiens, menés par Buffalo Hump en personne, furent rapidement trois cents environ.

Mais Bird eut de la chance. Il trouva un ravin et s’y réfugia avec ses hommes. La suite est caractéristique des batailles à cette époque : les Blancs se mirent à couvert, les Indiens chargèrent et il y eut des victimes dans les deux camps. Les Comanches, qui n’étaient pas prêts à risquer d’autres vies pour débusquer les Blancs munis de fusils Kentucky cracheurs de feu, finirent par se retirer. La manière dont les Blancs présentèrent leur mésaventure n’est pas moins caractéristique : Bird s’attribua la victoire, bien qu’il fût à l’agonie à ce moment-là. Six de ses soldats perdirent également la vie et d’autres furent blessés. Leurs pertes s’élevaient à un tiers, voire plus. En réalité, c’est le ravin qui les sauva du massacre pur et simple. L’Histoire n’a conservé aucune trace de ces combats sans doute nombreux où de vaillants Rangers lancés à la poursuite d’Indiens se transformaient soudain en proies désespérées et, faute de ravin, mouraient tous rapidement ou, s’ils n’avaient pas cette chance, étaient lentement torturés à mort, par le feu ou d’autres moyens. C’était une leçon que les Rangers apprendraient également. (On disait que les combattants d’Indiens expérimentés se réservaient toujours une balle, bien qu’un seul exemple fût avéré – celui d’un officier d’infanterie des États-Unis nommé Sam Cherry. En 1855, au cours d’une bataille contre des Comanches, son cheval fit une chute et lui tomba dessus. Coincé, il tira calmement cinq fois sur ses assaillants, puis, entourés d’Indiens triomphants, retourna l’arme contre sa tempe et fit feu une dernière fois.)

Les Rangers n’étaient pas des tendres. Ils buvaient beaucoup et aimaient tuer, se battre aux poings et au couteau, et exécuter ceux qu’ils considéraient comme des criminels ou des ennemis. Avec le temps, la mort opérant une sélection naturelle dans leurs rangs, ils devinrent même encore plus violents, cruels et agressifs. Ils avaient d’ailleurs la tenue de l’emploi. Même si dans l’imaginaire collectif le Ranger arbore un chapeau en cuir aux bords retournés, un foulard, une chemise en coton et un pantalon, la réalité était différente. Ils portaient ce qu’ils voulaient. Parfois des sarapes mexicains colorés et des sombreros à large bord. Parfois des toques en fourrure, des manteaux courts ou des panamas sales. Souvent des vêtements en peau de daim ou de bison. Certains pouvaient même rester torse nu et se contenter de l’équivalent de pagnes indiens sur des jambières. Beaucoup avaient un physique imposant, des bras épais et musclés, des cheveux longs et la barbe complète. Ils s’appelaient Bigfoot Wallace (un gaillard immense et féroce au combat), Alligator Davis (qui avait affronté l’une de ces créatures sur les berges de la Medina River) et Old Paint Caldwell (dont la peau était tellement tachetée qu’on aurait dit de la peinture écaillée). Pour l’Amérique plus civilisée du XIXe siècle, ils n’étaient pas loin des brigands et des desperados sur l’échelle sociale. C’était le genre d’hommes qu’il valait mieux ne pas provoquer dans les saloons de la Frontière.

Étonnamment, cette bande de voyous violents, incontrôlables et souvent illettrés, promus gardes-frontières, accorda son allégeance pleine et entière à un jeune homme de vingt-trois ans. Discret, le visage lisse, les yeux tristes et la voix aiguë, il faisait plus jeune que son âge. Il répondait au nom de John Coffee Hays. On l’appelait Jack. Pour les Comanches, qui le craignaient particulièrement, et les Mexicains, qui mirent sa tête à prix, il était Captain Jack. C’était le Ranger idéal, celui que tout le monde cherchait à imiter, le plus courageux, le plus malin et le plus imperturbable d’entre eux, mais également l’un des plus remarquables commandants militaires d’Amérique – un fait que les habitants de San Antonio soupçonnèrent dès la fin des années 1830, mais que le reste du monde ignorerait jusqu’à la guerre contre le Mexique, qui ferait de lui un héros national et élèverait presque instantanément ses effroyables Rangers au rang de mythe. Bien qu’il combattît sur la frontière texane et au Mexique pendant moins de douze ans, il marqua à jamais les Texas Rangers – une organisation dont il fut en quelque sorte le modèle -, mais également l’Ouest américain.

Une photographie prise en 1865, alors qu’il avait quarante-huit ans, dit tout de lui. Le visage est toujours juvénile, les cheveux épais et ramenés en arrière, les traits réguliers et plutôt ordinaires en dehors d’une caractéristique absolument frappante : ses yeux. Des yeux profonds, sages, parfaitement calmes, un peu tristes et, malgré les cent quarante-cinq ans qui nous séparent, captivants. Ce sont les yeux d’un homme qui n’a peur de rien. Il fut le premier grand combattant d’Indiens sur la frontière des Plaines, la légende qui engendra un millier d’autres légendes, de romans de gare et de films hollywoodiens.

Il vit le jour en 1817 à Little Cedar Lick, dans le Tennessee, au sein d’une famille aisée de soldats. Son grand-père prit part aux guerres indiennes aux côtés d’Andrew Jackson, à qui il vendit par la suite sa célèbre demeure, l’Hermitage. Son père servit également sous les ordres de Jackson, dont l’un des plus fidèles officiers, John Coffee, lui inspira le nom de son fils. Comme beaucoup d’autres jeunes en quête d’aventure, en particulier du Tennessee, Jack émigra au Texas après la bataille de San Jacinto et arriva probablement à San Antonio en 1838, où il trouva rapidement un poste de géomètre. Après son indépendance, le Texas attribua aux nouveaux colons des concessions appelées headrights. Afin d’accorder des titres de propriétés précis, il fallut effectuer des relevés à l’aide de niveaux, de chaînes et de boussoles. À l’époque, l’arpentage permettait aux pionniers de s’enfoncer à l’ouest et de pénétrer les terres indiennes. Bien entendu, les Comanches Penatekas détestaient les arpenteurs et s’évertuaient à les traquer. C’était probablement le métier le plus dangereux d’Amérique du Nord. L’année où Hays arriva au Texas, la plupart des hommes qui l’exerçaient furent tués par des Indiens.

Mais Hays, attiré par l’aventure autant que la rémunération, persista. Les groupes d’arpenteurs comptèrent peu à peu des gardes armés, mais également des aventuriers qui désiraient simplement les accompagner, explorer le pays, chasser et si possible abattre un Indien. À l’époque, San Antonio était la ville idéale pour les intrépides, les sans-attaches et les rustres. Les terres en bordure de l’Escarpement des Balcones étaient d’une beauté saisissante. Au printemps, les savanes onduleuses parsemées de chênes verts déployaient un arc-en-ciel de fleurs sauvages. Le gibier abondait : bisons, ours, antilopes, dindons, grues du Canada, coyotes et cerfs. Les eaux cristallines des rivières calcaires, tels le Llano, le Guadalupe, le Pedernales et le San Marcos, regorgeaient de poissons.

Ces jeunes hommes connurent souvent une mort horrible dans leur nouveau paradis, y compris le propre cousin de Hays, ce qui ne le découragea pas pour autant. Il participa à un assez grand nombre de missions : en 1838, il cadastra avec succès soixante-seize concessions. Il commença également à se faire un nom comme combattant d’Indiens, notamment parce qu’il parvenait à garder ses hommes en vie. D’après un écrivain, le petit du Tennessee semblait devenir un autre homme lorsqu’il entendait crier Indiens. Il se mettait en selle, métamorphosé. Il prônait l’attaque et la guerre à mort, et les Indiens étaient écrasés chaque fois qu’ils s’en prenaient à ses hommes. Comme le général Grant pendant la guerre de Sécession, Hays s’inquiétait moins de ce que ses adversaires pouvaient lui faire subir que des dégâts qu’il pouvait leur infliger. Comme Grant également, il ne jurait que par l’offensive.

En temps normal, il était poli et s’exprimait d’une voix douce, mais au combat il devenait froid comme la glace et dirigeait fermement ses hommes, qui s’inclinaient rapidement devant lui. Il rejoignit les nouvelles compagnies de Rangers, dont les membres escortaient souvent les équipes d’arpenteurs. Il prit part à la bataille de Plum Creek et à la funeste expédition de Moore en 1839, qui rentra honteusement à pied. C’est à peu près tout ce qu’on sait de ses premières années.

Ce qui est certain, c’est qu’il se fit remarquer. En 1840, à vingt-trois ans, Hays devint capitaine des Rangers de San Antonio, une compagnie fondée par la République du Texas mais toujours contrainte de se procurer elle-même ses armes, ses équipements, ses chevaux et ses rations. Au début, les Rangers ne touchèrent aucun salaire. Par la suite, il serait fixé à 30 dollars par mois, mais ne leur parviendrait pas toujours. Dans un premier temps, une partie des fonds provint de dons de citoyens ordinaires. (En tant qu’organisation, les Rangers n’existèrent que de manière intermittente, au gré des autorisations du Congrès.) Compte tenu de l’espérance de vie de ces nouveaux combattants – deux ans au maximum à compter de leur engagement -, le métier aurait dû attirer peu de gens. Pourtant, un certain nombre d’éléments changeaient déjà la donne. Hays le savait mieux que quiconque. D’une part, le nouveau Ranger – le Ranger de Hays – était un bon cavalier. D’autre part, il possédait une monture agile et rapide, fruit du croisement local de mustangs et de races du Kentucky, de Virginie et d’Arabie. Ces chevaux étaient plus lourds que ceux des Indiens, mais ils couraient aussi vite que des mustangs et pouvaient les suivre sur de longues distances. Hays avait la réputation de n’accepter aucune recrue dont la monture valait moins de 100 dollars.

Sous son commandement, les compagnies, qui comptèrent rarement plus de quinze ou vingt hommes, imitèrent de plus en plus les Indiens qu’elles traquaient. [Les Rangers] se déplaçaient aussi légèrement que des Indiens dans la prairie, écrivit Caperton, et vivaient comme eux, sans tente, en se servant d’une selle en guise d’oreiller la nuit. Hays, en particulier, observait très attentivement ses adversaires comanches mais également ses propres éclaireurs, des Apaches Lipans, s’inspirant de leur manière de monter à cheval, de se battre, de traquer l’ennemi et d’établir le camp. Chaque homme possédait un fusil, deux pistolets et un couteau, ainsi qu’une couverture mexicaine derrière sa selle et une petite besace contenant du sel, de la farine froide et du tabac. Rien de plus. Comme les Comanches, les Rangers se déplaçaient souvent à la lumière de la lune, s’orientant grâce aux cours d’eau et à l’étoile du nord, et se nourrissaient de galettes ou d’autres rations non cuites pour pouvoir se passer totalement de feu. Ils dormaient tout habillés et armés, prêt à se battre à tout moment. Ils franchissaient les rivières en nageant à côté de leur cheval, y compris par temps glacial. Autant de comportements inédits dans l’histoire militaire américaine. Aucun soldat de la cavalerie ne pouvait brider et seller un cheval aussi vite qu’un Ranger.

Certains changements se firent naturellement chez ces jeunes hommes, mais d’autres furent le résultat d’un véritable entraînement. Hays tenait à ce que ses hommes s’exercent aussi bien à tirer qu’à monter. L’un des exercices consistait à positionner deux poteaux de 1,80 mètre séparés d’une quarantaine de mètres l’un de l’autre. Les Rangers devaient galoper dans leur direction en tirant au fusil sur le premier et aux pistolets sur le second. Ils parvenaient rapidement à toucher un cercle de la taille d’une tête d’homme dessinée sur le poteau. Ils chargeaient et tiraient en selle, une technique entièrement empruntée aux Indiens des Plaines. Us s’y mirent probablement entre 1838 et 1840. Quelle que fût la date, il s’agit d’une immense avancée dans la guérilla contre les Indiens. Les Rangers étaient les seuls capables de faire ce genre de chose à cheval en Amérique, surtout au combat. Or, c’était une absolue nécessité : il suffisait d’avoir affronté des Comanches pour savoir qu’il n’y avait aucun avantage à les combattre à pied et à découvert.

Les exercices d’équitation étaient encore plus complexes. La description suivante nous vient d’un des hommes de Hays :

Après nous être entraînés pendant trois ou quatre mois, nous atteignions un tel degré de perfection que nous pouvions lancer notre cheval à vitesse maximale ou intermédiaire et ramasser un chapeau, un manteau, une couverture ou une corde, voire une pièce d’un dollar, nous soulever de la selle, nous coller à l’un des flancs de l’animal en ne laissant paraître qu’un pied et une main, et vider nos pistolets sous son encolure, nous relever, faire de même de l’autre côté, etc.

Mais Hays comprit surtout la valeur de l’audace extrême, l’intérêt de semer la peur et la panique chez ses adversaires. En matière d’armes, il avait toujours un grand point faible : ses hommes ne disposaient que de trois tirs avant de devoir recharger, des gestes compliqués à cheval. Ses Rangers contournaient donc la difficulté en frappant vite et fort, souvent en embuscade et de nuit. Une seule idée prévalait, écrivit l’un de leurs contemporains, Victor Rose. Avancer rapidement, en silence – prendre l’ennemi par surprise – le punir – l’écraser ! À l’automne 1840, Hays et vingt autres Rangers tombèrent sur deux cents Comanches à un gué sur le Guadalupe, près de San Antonio. Ces derniers avaient volé un grand nombre de montures. Les Indiens sont là-bas, les gars, et nos chevaux aussi, lança Hays à ses hommes. Les Indiens sont très forts. Mais on peut leur donner une raclée. Qu’est-ce que vous en dites ?

Vas-y, répondirent les Rangers. Ils supposaient, comme toujours, que Hays prendrait leur tête. On suivra même s’ils sont un millier. Les Indiens, probablement convaincus qu’aucun Blanc n’oserait les affronter à dix contre un dans une région sauvage, formèrent une ligne et attendirent que le petit groupe passe à l’attaque. Les Texans lancèrent une violente charge et tirèrent leurs trois coups, semant la confusion chez leurs adversaires. Dans la bagarre, leur chef fut touché et tué. Les Indiens prirent la fuite.

C’est de cette façon que Hays et ses modestes compagnies s’attaquèrent aux Penatekas dans le centre du Texas, au cours d’affrontements dont il ne reste le plus souvent aucune trace. Comme les Comanches, Hays préférait la surprise – c’est-à-dire tuer ses adversaires dans leurs villages pendant leur sommeil. Il avait compris la leçon fondamentale de la guérilla des Plaines : vaincre ou mourir. Les Indiens ne faisaient pas de quartier et les Rangers non plus. Il n’y avait aucun espoir de reddition honorable. Hays ne l’emporta pas toujours, mais il avait le don extraordinaire de préserver ses troupes. Un jour, il mena cent vingt Rangers et quinze Apaches Lipans au combat contre des forces comanches beaucoup plus nombreuses et ne perdit qu’entre vingt et trente hommes. Une autre fois, il s’entoura de cinquante Texans et de dix Lipans, et livra une bataille acharnée d’une heure et demie contre une force ennemie bien plus importante. Les chevaux de Hays faiblirent, puis s’effondrèrent, incapables de rivaliser avec les montures comanches. Plusieurs de ses hommes furent blessés. Selon son propre rapport, Hays, à court de vivres, fut obligé de manger ses chevaux épuisés jusqu’à ce qu’il atteigne Bexar [San Antonio].

En outre, il ne tarderait pas à comprendre que les Comanches étaient extrêmement prévisibles, ce qui deviendrait son principal avantage. Ils ne changeaient jamais de tactiques. Ils étaient très liés à leurs coutumes mais également prisonniers de leurs notions de pouvoir-médecine et de magie. Face à une situation donnée – par exemple, quand leur chef de guerre ou leur homme-médecine était tué -, ils réagissaient toujours de la même manière. Pour reprendre les termes des Blancs, ils prenaient facilement peur. Les gens qui ne parvenaient pas à prévoir leur comportement trouvaient Hays incroyablement courageux – mais il est vrai que cette qualité ne lui faisait pas défaut.

Il avait également d’autres caractéristiques : il veillait à la sécurité de ses hommes et leur prodiguait des soins presque maternels quand ils étaient blessés. Il était remarquablement actif sur les camps : il allait chercher du bois et de l’eau, attachait et entravait les chevaux, et cuisinait. Mais lorsqu’il était seul à courir un danger, son courage frisait la déraison. Il avait une santé de fer et paraissait insensible au mauvais temps, au manque de confort ou de sommeil. Comme l’écrivit J. W. Wilbarger :

Je l’ai souvent vu assis près d’un feu la nuit, tandis que la pluie tombait à verse ou qu’un vent froid du nord accompagné de neige parfois fondue sifflait à ses oreilles, aussi à l’aise que dans une chambre d’hôtel de première classe, alors même qu’il avait parfois dîné d’une simple poignée de noix de pécan ou d’un morceau de galette.

Les colons eurent connaissance des exploits de Hays avant qu’il fût nommé capitaine en 1840, mais ce sont deux batailles de 1841 qui établirent sa réputation sur la Frontière. La première impliqua des Mexicains. À la tête de vingt-cinq hommes, Hays mit en déroute un important détachement de cavalerie près de Laredo, fit vingt-cinq prisonniers et captura vingt-huit chevaux. Il y alla au culot, ordonnant à ses hommes de descendre de cheval et d’avancer au plus près de l’ennemi sans tirer. Hays, comme toujours, menait la charge. À une cinquantaine de mètres – alors que leurs cibles étaient à la portée de leurs fusils Kentucky depuis trente-cinq mètres -, ils finirent par ouvrir le feu. Les Mexicains s’enfuirent et les Rangers, sans chercher à recharger, sortirent leurs pistolets, bondirent sur les chevaux abandonnés et poursuivirent leurs adversaires. La défaite sema la panique à Laredo, dont de nombreux habitants sautèrent le rio Grande. Quand Hays s’approcha de la ville, Yalcalde, muni d’un drapeau blanc, implora les Rangers d’épargner ses administrés. Ce qu’ils firent. Ils ne se montrèrent pas toujours aussi bienveillants. À Mexico, en 1847, ils exécutèrent quatre-vingts hommes pour venger la mort d’un seul Ranger.

La seconde bataille, comme très souvent, les opposa à des Comanches. À l’été 1841, un groupe de guerriers s’attaqua aux colonies disposées autour de San Antonio, pillant, tuant et volant des chevaux. Hays, muni d’une des autorisations intermittentes du Congrès du Texas, leva une compagnie de treize hommes et donna la chasse aux Indiens. Il repéra leur piste à une centaine de kilomètres à l’ouest de San Antonio et les suivit jusqu’à l’entrée du canyon d’Uvalde. Il les trouva grâce à un stratagème qu’il avait appris des Lipans : en suivant les nombreux vautours qui tournoyaient au-dessus des déchets des Comanches. Près du campement, il affronta une douzaine de guerriers. Les Rangers chargèrent et les Indiens s’abritèrent dans un bosquet.

Hays comprit immédiatement ce qu’impliquait la réaction de ses adversaires : leurs flèches ne leur seraient d’aucune utilité ou presque dans des broussailles aussi denses. Il ordonna alors à ses hommes d’encercler la zone et d’abattre quiconque en sortirait. Il avait été blessé à la main mais prit deux Rangers – un troisième les rejoignit par la suite – et pénétra dans le bosquet où ils livrèrent un combat de quatre heures contre les Indiens, tuant dix d’entre eux. Dans l’un des rares rapports qu’il adressa au ministre de la Guerre du Texas, Hays décrivit la scène avec un détachement effrayant :

Les Indiens ne possédaient qu’une arme à feu et, les fourrés étant trop denses pour leur permettre d’user efficacement de leurs flèches, ils étaient particulièrement désavantagés mais luttèrent jusqu’au bout, sans interrompre leurs chants de guerre, jusqu’à ce que la mort les réduise tous au silence. Encerclés par des cavaliers prêts à les abattre s’ils quittaient leur position, incapables de se servir de leurs flèches, leur sort était scellé- ils le comprirent et l’affrontèrent en héros.

Son étonnante prouesse lui permit de devenir chef d’escadron. Il n’avait même pas vingt-cinq ans.

En dépit de ses succès face aux Comanches, Hays n’avait toujours pas réglé un important problème : son armement. Ses fusils à un coup compliqués à recharger et ses vieux pistolets le désavantageaient énormément par rapport aux Comanches dont les carquois pouvaient contenir jusqu’à vingt flèches. Il ne voyait pas d’issue. Il avait tenté d’adapter le fusil Kentucky pour le combat à cheval – et avait accompli de petits miracles -, mais il demeurait peu commode. Il s’agissait toujours du vieux fusil rustique de Pennsylvanie qui avait transité par le Kentucky. Ses défauts expliquaient en grande partie l’agressivité frénétique des Rangers au combat. En restant immobiles, ils étaient certains de finir rapidement criblés de flèches. L’attaque frontale, en dépit des nombreux risques qu’elle comportait, était une option bien plus sûre.

Vers la même époque, dans l’Est en voie d’industrialisation, un homme s’apprêtait à faire aboutir un projet encore obscur qui résoudrait le problème de Hays et bouleverserait le monde. En 1830, Samuel Colt, un adolescent de seize ans ambitieux et féru de mécanismes complexes conçut son premier pistolet revolver en bois. Six ans plus tard, il déposa un brevet. En 1838, une entreprise basée à Paterson, dans le New Jersey, se mit à fabriquer les armes à feu de Colt. Parmi elles se trouvait un revolver de calibre 36 à cinq chambres pourvu d’un canon octogonal et d’une gâchette qui apparaissait quand le pistolet était armé. Il ne s’agissait pas d’une découverte, mais de la première arme de ce genre produite pour un usage courant.

Le seul problème, c’est que personne n’en voulait. Le client le plus évident, le gouvernement des États-Unis, n’en vit pas l’utilité et refusa de le financer. Le revolver de Colt aurait pu servir d’arme de poing à des cavaliers mais, à l’époque, l’armée des États-Unis l’avait pas de cavalerie. Il ne semblait pas davantage séduire les citoyens privés. C’était un joli joujou, bien qu’assez malcommode. Bizarrement, les seuls intéressés habitaient la lointaine et exotique République du Texas. En 1839, contre toute attente, le président Mirabeau Lamar ordonna à la marine du Texas de passer commande de 180 revolvers Colt à cinq coups auprès de la Patent Arms Manu-facturing Company de Paterson. Par la suite, l’armée texane en exigea quarante de plus. Les pistolets furent expédiés et la facture réglée. Rien ne prouve réellement qu’ils aient jamais été utilisés par les marins ou d’autres troupes au service du gouvernement du Texas. C’était une arme obscure et peu commode destinée à une composante non moins obscure et peu justifiée de l’armée du Texas – ou ce qui passait pour telle. Et c’est là que dormirent les armes.

On ignore précisément comment ces revolvers atterrirent entre les mains de Jack Hays et de ses Rangers. Mais ce fut apparemment le cas. Dans la correspondance qu’il entretint par la suite avec Colt, Samuel Walker, l’un des lieutenants les plus célèbres de Hays, déclara en avoir pris possession vers 1843. Il y a peu de raisons d’en douter puisque c’est l’année où Sam Houston décida de dissoudre la marine. Peu importe la date, les Rangers comprirent aussitôt l’importance de ces armes. Ce fut une révélation : une arme à plusieurs coups susceptible d’être utilisée à cheval, et donc de rétablir l’équilibre avec leurs adversaires. Bien qu’aucune source ne permette de l’affirmer, Hays et ses hommes durent passer de longues heures à s’entraîner avec leurs nouveaux revolvers et à imaginer ce qu’ils pourraient en faire. Et ils durent passer plus d’une nuit autour du feu à discuter de ses avantages et de ses faiblesses.

Le revolver de Colt avait de nombreux défauts. Il était fragile. Le calibre des balles était trop léger – du 44 ou plus aurait été nécessaire. Il n’était pas très précis, sauf à courte portée. Il était muni de barillets préchargés, ce qui signifiait que les Rangers équipés de deux pistolets et de quatre barillets disposaient de quarante tirs. Mais ces derniers étaient difficiles à changer et, une fois vides, ne pouvaient être rechargés en plein combat. Le cylindre rotatif n’en demeurait pas moins essentiel et stupéfiant. Hays et ses Rangers, notamment Ben McCulloch et Samuel Walker, étaient convaincus de son potentiel. Au printemps 1844, ils étaient prêts à tester sur le terrain l’invention étrange et impopulaire de Colt.

La bataille de Walker’s Creek, un engagement mineur mais décisif pour l’histoire du Texas et de l’Ouest américain, leur fournit cette occasion. En effet, on pourrait dire qu’avant l’arrivée de Jack Hays à San Antonio, la plupart des Américains de l’Ouest se déplaçaient à pied et possédaient des fusils Kentucky. Lorsqu’il s’en alla en 1849, ils étaient à cheval et portaient des six-coups dans un étui. Walker’s Creek marqua le début de ce changement.

Au début du mois de juin 1844, Hays et quinze Rangers partirent en reconnaissance en amont du Pedernales et du Llano. Ils étaient dans la région des collines, à l’ouest d’Austin et de San Antonio, au cœur du territoire penateka. N’ayant trouvé aucun Indien, ils prirent le chemin du retour. Le 8 juin, ils s’arrêtèrent pour récupérer du miel au bord de Walker’s Creek, un affluent du Guadalupe, à quatre-vingts kilomètres environ de San Antonio. Hays avait demandé à deux de ses hommes de s’attarder à l’arrière du groupe pour s’assurer qu’ils n’étaient pas suivis. C’était une vieille habitude indienne. (Hays avait pris beaucoup de vieilles habitudes indiennes.) Les deux Rangers regagnèrent le camp à toute allure et l’informèrent qu’ils avaient repéré les traces de dix mustangs derrière eux. La compagnie se remit rapidement en selle et repartit en direction des Indiens. Tandis qu’ils s’approchaient, ils tombèrent sur trois ou quatre guerriers qui affichèrent une peur excessive et détalèrent dans un désordre encore plus excessif. Une autre astuce indienne. Hays ne tomba pas dans le piège : il renonça à les poursuivre.

Très vite, les autres Penatekas se montrèrent – soixante-dix au total. Les Texans avancèrent lentement tandis que les Indiens gagnaient le sommet d’une colline abrupte, une superbe redoute naturelle dans cette région rocheuse et accidentée peuplée de chênes verts. De là, ils provoquèrent les Rangers, hurlant Chargez ! Chargez ! en espagnol et en anglais.

Hays s’exécuta volontiers, mais pas exactement comme ils l’imaginaient. Ses quatorze hommes et lui-même étant momentanément dissimulés à la base de la colline, ils firent demi-tour et parcoururent deux à trois cents mètres au galop, contournèrent la colline, ressortirent derrière les Indiens et les attaquèrent par le flanc.

Surpris, les Comanches parvinrent néanmoins à se ressaisir. Ils scindèrent leurs forces et se ruèrent sur les Texans en poussant des hurlements terribles. En temps normal, ils auraient brisé la ligne de Rangers et les auraient mis en déroute. Mais ces derniers, affichant un courage impressionnant et une maîtrise remarquable de leurs montures, formèrent un cercle et affrontèrent la charge.

La suite – soixante-quinze Comanches Penatekas contre quinze Rangers, des lances et des flèches contre des pistolets à répétition – tourna au chaos sanglant. Plusieurs Rangers furent gravement blessés. Mais leurs revolvers abattirent les Indiens à un rythme alarmant. Cette étape du combat dura quinze minutes. Puis les Comanches rompirent les rangs et s’enfuirent. Les Rangers les poursuivirent pendant plus d’une heure sur trois kilomètres de terrain accidenté. Poussés par leur chef, les Indiens n’eurent de cesse de se rallier, de se regrouper et d’attaquer, mais furent chaque fois surpassés par les revolvers Colt cracheurs de feu. Ils comptaient quarante morts ou blessés, contre un mort et quatre blessés chez les Rangers. Mais ils firent face, le chef indien rassemblant encore et encore ses hommes.

Puis, comme pour souligner la principale faiblesse du revolver à cinq coups, les hommes de Hays furent à court de munitions. Pour être plus précis, ils furent à court de barillets préchargés et personne n’avait d’autres pistolets. Ils se retrouvèrent donc à la merci des trente-cinq Indiens restants. Ou, du moins, ils le seraient quand ces derniers se rendraient compte que leurs adversaires n’avaient plus de munitions. Hays demanda alors calmement à ses hommes s’il leur restait des balles. L’un d’eux, Robert Gillespie, s’avança et répondit par l’affirmative. Descends de cheval et abats le chef, lui ordonna Hays. Gillespie s’exécuta : éloigné de trente pas, il fit tomber le chef de sa selle. Les guerriers, complètement affolés par la perte de leur meneur (…), s’éparpillèrent dans les broussailles.

Une fois la fumée dissipée, les Comanches dénombrèrent vingt morts et trente blessés et les Rangers un mort et trois blessés graves. L’un des principaux lieutenants de Hays, Samuel Walker, était cloué au sol par une lance. Les Texans établirent leur camp sur place pour s’occuper de leurs victimes. Trois jours plus tard, quatre Comanches réapparurent, peut-être pour récupérer leurs morts. Hays attaqua une nouvelle fois et tua trois d’entre eux.

Bien qu’il fallût un certain temps pour que les colons de la Frontière comprennent ce qui s’était passé à Walker’s Creek, et la guerre contre le Mexique pour que le gouvernement des États-Unis ouvre également les yeux, un changement fondamental s’était produit. Les Indiens risquaient désormais d’être anéantis par des cavaliers munis de revolvers qui ne se vidaient jamais : les Blancs pouvaient combattre leurs ennemis entièrement à cheval, avec des armes dont la cadence de tir était presque égale à celle des Comanches. Les forces s’équilibraient. Ou même s’inversaient. Jusqu’à cette époque, écrivit Samuel Walker dans une lettre adressée à Samuel Colt en 1846, ces Indiens audacieux s’étaient toujours crus supérieurs à nous, au corps-à-corps, à cheval… Le résultat de cet affrontement fut tel qu’il nous permit de les intimider et de traiter avec eux.

Pourtant, à l’extérieur de la République du Texas, personne ne comprit ce que Sam Colt avait accompli. En 1844, six ans après la mise en production de ses pistolets à répétition, son invention était un échec. L’usine Paterson du New Jersey avait fait faillite en 1842. Colt parvint à conserver ses brevets, mais guère plus. Les prototypes et les plans de ses six-coups étaient tous perdus ou détruits. Il passa cinq années dans la pauvreté.

Mais il savait que tout espoir n’était pas perdu. L’écho des prouesses des Rangers texans lui parvint jusque dans l’Est. Il en fut tellement excité qu’à l’automne 1846 il écrivit à Samuel Walker :

[J'aimerais] quelques informations sur votre usage de mon arme à répétition & votre avis quant à son adoption par les forces armées dans la guerre contre le Mexique – J’ai tellement entendu parler du colonel Hayse [sic] et de vos exploits avec mes armes que je souhaite depuis longtemps faire votre connaissance & obtenir de vous un récit authentique des diverses occasions où mes inventions se sont avérées bien plus qu’utiles.

Walker répondit aussitôt en décrivant l’efficacité des revolvers à la bataille de Walker’s Creek. Avec des améliorations, conclut-il, je pense qu’ils peuvent devenir l’arme la plus parfaite du monde pour les troupes montées. Les perspectives de Sam Colt s’éclaircirent très rapidement.

La guerre au Mexique avait débuté et les Texas Rangers, qui avaient proposé leur participation, reçurent l’aval du général Zachary Taylor. Ils furent rapidement engagés dans des combats au sud de la frontière. Ils impressionnèrent terriblement l’armée des États-Unis. Personne n’avait jamais rien vu de tel. Ils ne portaient pas d’uniforme, se procuraient leurs propres armes et équipements et se déplaçaient toujours à cheval. Contrairement à la quasi-totalité des soldats, ils préféraient combattre en selle. Ils firent surtout office d’éclaireurs – transposant efficacement le mode de combat des Comanches aux terres situées au sud de la frontière – et les récits de leur bravoure, de leur résistance et de leur débrouillardise se répandirent au reste du monde. La charge extraordinaire de Samuel Walker à la tête de soixante-dix Rangers dans une zone tenue par mille cinq cents cavaliers mexicains et la féroce efficacité avec laquelle le colonel Jack Hays débarrassa les routes des guérilleros mexicains furent évoquées encore et encore dans les salons, de Chicago à New York. Le général Taylor leur reprocha leur anarchie mais ne put nier qu’ils terrifiaient l’ennemi. Tout le monde les craignait.

Le plus étonnant restait néanmoins leurs armes. Leurs Colt à cinq coups et la redoutable précision avec laquelle ils les maniaient à cheval émerveillèrent les soldats. Au point que l’armée en voulut davantage. Un millier pour être exact, de quoi équiper tous les Rangers et d’autres Texans au Mexique. Il y avait un seul problème. Cela faisait cinq ans que Colt n’avait pas fabriqué de revolver. Il n’avait ni argent ni usine pour les produire. Il ne possédait même plus un modèle en état de marche, si bien qu’il dut passer – en vain – une annonce dans les journaux de New York pour tenter d’en trouver. Il proposa malgré tout aux militaires de leur en vendre un millier à 25 dollars pièce. En janvier 1847, le contrat signé, il convainquit son ami Eli Whitney de fabriquer les pistolets. Il ne lui restait plus qu’à revoir complètement son arme.

Un fait remarquable se produisit alors : Colt demanda à Samuel Walker, posté temporairement à Washington, de l’aider à concevoir ce nouveau revolver. Colt écrivit :

J’ai suggéré qu’il serait bon que vous veniez me voir avant que je n’entame la fabrication de ces armes… Obtenez du Département l’ordre de venir à New York & d’orienter la conception de ces armes par les améliorations que vous suggérerez.

C’est ainsi que débuta la collaboration entre les deux hommes – le Ranger endurci de la frontière texane et le jeune Yankee ambitieux du Connecticut. Walker débordait d’idées. Il expliqua à Colt qu’il lui fallait un calibre plus gros et que le pistolet devait être plus lourd, plus solide, avec un canon plus long et une crosse également plus longue et plus pleine. Ses suggestions furent parfois très précises : dans une lettre du 19 février 1847, il recommanda « d’affiner l’arrière du canon et de fabriquer l’avant en argent allemand et d’une forme complètement différente. C’est Colt qui eut l’idée d’utiliser un barillet à six chambres au lieu de cinq.

Le résultat, le Colt Walker, fut l’une des innovations technologiques les plus efficaces et meurtrières. Il tuerait rapidement plus d’hommes au combat que toute autre arme de poing depuis le glaive romain. Il avait un énorme canon de vingt-trois centimètres et pesait plus de deux kilos. Les chambres rotatives pouvaient contenir des balles de calibre 44 de près 15 g chacune. La dose de poudre – 3,25 g de poudre noire – le rendait aussi mortel qu’un fusil jusqu’à cent mètres. Sur son barillet était gravée une scène de la bataille de Walker’s Creek telle qu’elle avait été décrite par Samuel Walker – le cadeau de Sam Colt aux Rangers. L’image du Ranger à cheval dégainant un Colt Walker est l’une des plus marquantes de la guerre contre le Mexique. Bien entendu, le revolver sauva Samuel Colt. Bien qu’il perdît quelques milliers de dollars sur ce contrat, il devint par la suite l’un des hommes les plus riches du pays. Samuel Walker, touché par un tireur embusqué, mourut en héros le 9 octobre 1847 à Huamantla (Mexique).

S.W. Gwynne L’empire de la lune d’été.    Terre Indienne Albin Michel               2012

22 02 1848                 Un grand banquet était prévu au Champ de Mars, venant clore la campagne électorale pour la réforme électorale. Le gouvernement l’a interdit la veille, mais des manifestants passent outre, et dans la soirée apparaissent les premières barricades, démantelées par la troupe.

23 02 1848                 Les émeutes gagnent du terrain ; la Garde nationale, c’est-à-dire les citoyens bourgeois à même de payer l’uniforme et l’équipement, fraternise avec les émeutiers, mais le soir, la troupe tire sur les émeutiers boulevard des Capucines. Louis Philippe nomme le général Bugeaud commandant de la troupe qui doit rétablir l’ordre : erreur ! c’est déjà lui qui a massacré les insurgés de la rue Transnonain en 1834 et les faubourgs s’en souviennent. Louis- Philippe refuse le scénario radical proposé par Thiers.

24 02 1848                 Louis Philippe abdique ; les républicains forment un gouvernement. Le mouvement de panique financière que créèrent ces journées eut pour conséquence l’institution de la parité officielle du franc avec l’or, qui ne disparaîtra qu’en 1975.

Je viens d’assister à la dévastation des Tuileries, car on ne peut pas dire la prise : le peuple y est entré sans coup férir… La République n’est accueillie qu’avec un très médiocre enthousiasme et il est peu probable qu’elle dure.

Sur le tard – il mourra en 1865 – Proudhon s’accomodera de la propriété privée :

Le peuple veut, quoi qu’il dise, être propriétaire ; et si l’on me permet de citer ici mon propre témoignage, je dirais qu’après dix ans d’une critique inflexible, j’ai trouvé sur ce point l’opinion des masses plus dure, plus résistante que sur toute autre question […] Plus ce principe démocratique a gagné du terrain, plus j’ai vu les classes ouvrières des villes et des campagnes, interprêter ce principe dans le sens le plus favorable à la propriété.

Proudhon

Le vieux René Chateaubriand – il mourra 5 mois plus tard – lâchera un C’est bien fait très laconique. Prévoyant, il avait déjà pris soin de sa tombe la choisissant avec vue sur le grand large, sur l’îlot du Grand Bé, accessible à marée basse depuis St Malo.

En face des remparts, à cent pas de la ville, l’îlot du Grand-Bey se lève au milieu des flots. Là se trouve la tombe de Chateaubriand ; ce point blanc taillé dans le rocher est la place qu’il a destinée à son cadavre.
Nous y allâmes un soir, à marée basse. Le soleil se couchait. L’eau coulait encore sur le sable. Au pied de l’île, les varechs dégouttelants s’épandaient comme des chevelures de femmes antiques le long d’un grand tombeau.
L’île est déserte ; une herbe rare y pousse où se mêlent de petites touffes de fleurs violettes et de grandes orties. Il y a sur le sommet une casemate délabrée avec une cour dont les vieux murs s’écroulent. En dessous de ce débris, à mi-côte, on a coupé à même la pente un espace de quelque dix pieds carrés au milieu duquel s’élève une dalle de granit surmontée d’une croix latine. Le tombeau est fait de trois morceaux, un pour le socle, un pour la dalle, un pour la croix.
Il dormira là-dessous, la tête tournée vers la mer ; dans ce sépulcre bâti sur un écueil, son immortalité sera comme fut sa vie, déserte des autres et tout entourée d’orages. Les vagues avec les siècles murmure­ront longtemps autour de ce grand souvenir ; dans les tempêtes elles bondiront jusqu’à ses pieds, ou les matins d’été, quand les voiles blanches se déploient et que l’hirondelle arrive d’au-delà des mers, longues et douces, elles lui apporteront la volupté mélancolique des horizons et la caresse des larges brises. Et les jours ainsi s’écoulant, pendant que les flots de la grève natale iront se balançant toujours entre son berceau et son tombeau, le cœur de René devenu froid, lentement, s’éparpillera dans le néant, au rythme sans fin de cette musique éternelle.
Nous avons tourné autour du tombeau, nous l’avons touché de nos mains, nous l’avons regardé comme s’il eût contenu son hôte, nous nous sommes assis par terre à ses côtés
Le ciel était rose, la mer tranquille et la brise endormie. Pas une ride ne plissait la surface immobile de l’Océan sur lequel le soleil a son coucher versait sa couleur d’or. Bleuâtre vers les côtes seulement, et comme s’y évaporant dans la brume, partout ailleurs la mer était rouge et plus enflammée encore au fond de l’horizon, où s’étendait dans toute la longueur de la vue une grande ligne de pourpre. Le soleil n’avait plus ses rayons ; ils étaient tombés de sa face et noyant leur lumière dans l’eau semblaient flotter sur elle. Il descendait en tirant à lui du ciel la teinte rose qu’il y avait mise, et à mesure qu’ils dégradaient ensemble, le bleu pâle de l’ombre s’avançait et se répan­dait sur toute la voûte. Bientôt il toucha les flots, rogna dessus son disque rond, s’y enfonça jusqu’au milieu. On le vit un instant coupé en deux moitiés par la ligne de l’horizon, l’une dessus, sans bouger, l’autre en dessous qui tremblotait et s’allongeait, puis il disparut complètement ; et quand, à la place où il avait sombré, son reflet n’ondula plus, il sembla qu’une tristesse tout à coup était survenue sur la mer. ­
La grève parut noire. Un carreau d’une des maisons de la ville, qui tout à l’heure brillait comme du feu, s’éteignit. Le silence redoubla ; on entendait des bruits pourtant : la lame heurtait les rochers et retombait avec lourdeur ; des moucherons à longues pattes bourdon­naient à nos oreilles, disparaissant dans le tourbillonnement de leur vol diaphane, et la voix confuse des enfants qui se baignaient au pied des remparts arrivait jusqu’à nous avec des rires et des éclats.
Nous les voyions de loin qui s’essayaient à nager, entraient dans les flots, couraient sur le rivage.
Nous descendîmes l’îlot, traversâmes la grève à pied. La marée venait et montait vite ; les rigoles se remplissaient ; dans le creux des rochers la mousse frémissait, ou, soulevée du bord des lames, elle s’envolait par flocons et sautillait en s’enfuyant.

Gustave Flaubert Par les champs et par les grèves          1847 Arlea 2007

Un bon siècle plus tard, Jean-Paul Sartre, à l’affut d’un geste fondateur d’une humanité nouvelle, s’y attarda juste le temps d’une pissarade. Quelle classe ! Enfin un Manneken Pis adulte, vivant et gaulois !

Le tombeau de Chateaubriand nous sembla si ridiculement pompeux dans sa fausse simplicité que, pour marquer son mépris, Sartre pissa dessus.

Simone de Beauvoir La Force de l’âge, p.114.

Cette miction sartrienne est aussi importante pour moi, dans l’histoire littéraire, que pour Goethe le canon de Valmy : c’est une ère nouvelle qui commence, celle du crachat ou du pipi sur les tombes illustres. Et nous, nous bercions dans leurs tombeaux ces morts bien-aimés…

François Mauriac Bloc ­notes III, 1961-1964.

25 02 1848                 Toutes les révolutions ont une face noire : ici, elle est de Lamartine. Victor Hugo voit la face blanche : à l’évidence, ils n’ont pas vu la même réalité.

On ne sait par quel ordre, à l’Hôtel de Ville, des bandes d’hommes insensés et d’enfants féroces allaient chercher ça et là des cadavres de chevaux noyés dans les marres de sang [morts la veille lors des combats]. Ils leurs passaient des cordes autour du poitrail et les traînaient avec des rires et des hurlements sur la place de Grève puis sous la voûte, au pied de l’escalier du palais. Spectacle hideux qui ensanglantait les pensées autant que les pieds de la multitude.

Lamartine, nommé Ministre des Affaires Etrangères du gouvernement provisoire.

Les rues étaient toutes frémissantes d’une foule en rumeur et en joie. On continuait avec une incroyable ardeur à fortifier les barricades déjà faites et à en construire de nouvelles. Des bandes, avec drapeaux et tambours, circulaient, criant : Vive la Répubique ! ou chantant la Marseillaise ou Mourir pour la patrie ! Les cafés regorgeaient, mais nombre de magasins étaient fermés, comme les jours de fête ; et tout avait l’aspect d’une fête, en effet.

Victor Hugo

26 02 1848                 Abolition de la peine de mort en matière politique.

En six semaines, naissance de 171 journaux à Paris. Suppression du contrôle pour l’accès des peintres au Salon. Les trois fondamentaux de la France à partir de 1871 – Liberté, Égalité, Fraternité – , bien sculpté sur le fronton de nos mairies, s’offrent un galop d’essai. La Révolution de 1848 est bien l’enfant du mariage entre la Révolution et les premiers Chrétiens sociaux. Il ne pouvait être question pour Napoléon III de supporter la fraternité ; donc elle attendra son départ pour revenir.

En général, en France, on abandonne trop volontiers la liberté, qui est la réalité, pour courir après l’égalité, qui est la chimère. C’est assez la manie française de lâcher le corps pour l’ombre.

Victor Hugo Lettre à Adèle                 Sainte Mère l’Église, 5 juillet 1836

3 03 1848                    Les dirigeants de la Ligue communiste ont décidé de transférer leur siège de Londres à Bruxelles, et Karl Marx en devient donc le premier dirigeant. La Prusse voit d’un mauvais œil ce rapprochement et fait pression sur le roi des Belges pour qu’il expulse  ces agitateurs ; le roi des Belges s’exécute : Marx et Engels doivent partir à nouveau. Marx va séjourner pratiquement clandestinement plus d’un an en Prusse.

4 03 1848                  Michelet rapportera en 1870 ses souvenirs de la fête devant la Madeleine, parmi les drapeaux qu’apportaient les députations d’exilés des pays opprimés, quand il vit le grand drapeau de l’Allemagne, si noble (noir, rouge et or) le saint drapeau de Luther, Kant et Fichte, Schiller, Beethoven, et à coté le charmant tricolore vert de l’Italie. Quelle émotion ! Que de vœux pour l’unité de ces peuples ! Dieu nous donne, disions-nous, de voir une grande et puissante Allemagne, une grande et puissante Italie. Le concile européen reste incomplet, inharmonique, sujet aux fantaisies cruelles, aux guerres impies des rois, tant que ces hauts génies de peuples n’y siègent pas dans leur majesté, n’ajoutent pas un nouvel élément de sagesse et de paix au fraternel équilibre du monde.

6 03 1848                  Delphine Couturier, épouse du docteur Delamare, s’empoisonne – d’abord au figuré puis au propre – à Ry, Seine Maritime, abandonnée de ses amants, ne supportant plus la médiocrité de la vie de province : Flaubert va en faire le scénario de Madame Bovary, roman qui lui vaudra de passer au tribunal pour outrage aux bonnes mœurs : il sera acquitté le 7 février 1857.

L’agitation française attire à Paris le gotha du socialisme : Bakounine, Friedrich Engels, Karl Marx ; ce dernier y rencontre Charles Dan, correspondant du New York Tribune, un journal américain avec lequel il passera contrat pour l’envoi régulier d’articles : ce sera bien le seul revenu régulier de Karl Marx qu’il ne devra qu’à son travail.

Lamennais propose la création de mutuelles : Pour que le travail futur devienne un gage réel, il faut donc qu’il devienne certain, et il le devient par l’association.

Prouhon prône l’ouverture d’une Banque du peuple, sans capital et sans bénéfice, faisant circuler des bons d’échange gagés sur le produit du travail de chaque membre, par laquelle l’argent serait prêté sans intérêt aux petits propriétaires et aux ouvriers. Et encore la création d’une Banque Foncière,  instrument de révolution à l’égard des dettes et des usures pour permettre au paysan de se libérer de l’exploitation.

Cabet propose que les moyens de production et les matières premières soient centralisées, que les professions soient attribuées par concours, et les salaires selon les besoins.

Laponneraye, Lahutière, Pillot, Dézamy, héritiers de Babeuf, prônent la communauté des propriétés, du travail et de l’éducation.

Louis Blanc suggère de détruire le monstre hideux de la concurrence et de généraliser les  ateliers spéciaux dont les profits serviront à l’entretien des vieillards, des malades, des infirmes, et à l’allègement des crises. Ils permettront de donner du travail aux 115 000 chômeurs de Paris.

Mieux payés par l’Etat que par leurs patrons, les ouvriers affluent : 28 500 fin mars, 99 000 fin avril, 117 000 le 15 juin, alors que le gouvernement a décidé depuis un mois d’arrêter les embauches. Les travaux concernent l’amélioration de la navigation sur l’Oise, la préparation de la voie ferrée Paris Clamart, le prolongement de la ligne de chemin de fer de Sceaux à Orsay. À mesure qu’enflent les effectifs, l’inoccupation gagne et les ateliers se transforment en un vaste système d’assistance coûteux et improductif : on décide de payer ceux qui travaillent à la somme convenue – 2 F par jour – et la moitié aux chômeurs ; à tour de rôle, ceux qui n’ont pas été embauchés un matin, le sont le lendemain, un jour sur deux, parfois sur trois. Élu lyonnais, l’ouvrier Joseph Benoît reconnaît lui-même que l’affaire ne pouvait pas tenir, dans ses Confessions d’un prolétaire : Les Ateliers nationaux étaient une école de paresse et de démoralisation. Les caisses de l’État se vident. Ils seront supprimés le 21 juin, provoquant l’insurrection des ouvriers, du 23 au 26 juin ; l’est de Paris se couvre de barricades. Il faut 4 jours aux troupes du général Cavaignac pour triompher des insurgés.

La révolution de 1848 n’implique que Paris et les grandes villes. Juin 1848 est à l’origine de l’anti-étatisme des ouvriers français et surtout les détache de la République, facilitant ainsi la restauration de l’Empire.

Yves Carsalade Les grandes étapes de l’histoire économique.              Les éditions de l’École polytechnique. 2009

En fait, les républicains n’avaient rien inventé : le premier, dit alors Atelier de charité aurait été fondé à Reims en 1454, Louis XIV et Louis XVI en créèrent aussi, et la révolution en 1789, puis encore Napoléon, Louis XVIII et Louis Philippe…

Les très libéraux Lamartine et Ledru Rollin dénoncent la concurrence des travailleurs étrangers et prennent un décret d’expulsion contre les chômeurs à effet immédiat : les Savoisiens sont parmi les premiers visés par cette mesure. Mais, en 1860, ils seront encore tout de même 80 000 à Paris.

Le retour se passe sans problème pour ceux qui viennent de Paris, mais pour ceux qui viennent de Lyon, cela prend l’aspect d’une invasion révolutionnaire contre Chambéry. La presse, déchaînée contre les travailleurs étrangers, va utiliser avec les politiques ce mouvement pour en même temps faire de ces hommes des conquérants de la Savoie en profitant de la déclaration de guerre entre le royaume de Sardaigne et l’Autriche : ils glissent au sein des troupes de Savoyards deux compagnies de Voraces – c’était le nom donné à ces chômeurs – qui ont mission de proclamer la République à Chambéry. Le 30 mars, la frontière est franchie sans problème, les édiles de la ville les accueillent à condition qu’ils se tiennent tranquilles mais, dès le lendemain, ces Voraces s’emparent des bâtiments principaux et proclament la République : les Sardes réalisent qu’ils ont été joués : le retour de bâton est sévère : parmi les Voraces, 32 tués, 67 blessés, 70 disparus, 900 prisonniers, que les lyonnais auront du mal à récupérer.

La Savoie deviendra française 12 ans plus tard, à peine plus démocratiquement, mais l’anecdote signifie bien que les yeux français lorgnaient dans cette direction depuis quelques temps.

18 03 1848                  Le poète allemand Georg Herwegh, installé à Paris où il avait accueilli Karl et Jenny Marx à leur arrivée, a réuni une Légion démocratique, sorte de brigade internationale avant l’heure, forte de 15 000 exilés, entreprend de marcher sur l’Allemagne pour y propager la révolution. Tout ce petit monde va être arrêté et massacré sitôt franchie la frontière du grand duché de Bade. Et pourtant les mises en garde de Marx n’avaient pas manqué, à l’occasion d’un meeeting d’exilés : Cette équipée permettra aux armées prussiennes d’écraser la révolution et aux bourgeois libéraux français de se débarasser à peu de frais d’une grande partie des révolutionnaires authentiques. C’est donc une  ineptie.

27 04 1848                Victor Schœlcher, dans le civil musicologue averti, rentier et franc-maçon à Paris, puis secrétaire d’État aux Colonies et à la Marine, ayant pour ministre François Arago, obtient l’abolition de l’esclavage, aboli une première fois par la Convention en 1794, puis remis à l’honneur par Bonaparte en 1802.

N’hésitons pas à reporter la responsabilité des horreurs commises dans ces affreuses journées, comme dans toutes celles qui suivirent, sur les colons qui, en ravalant les nègres au niveau de la brute, leur avaient fait perdre les sentiments humains. Cette torche avec laquelle les esclaves incendièrent la plaine, c’est la cruauté du régime servile qui l’avait allumée. C’est la barbarie du maître qu’il faut accuser de la barbarie de l’esclave. Les Blancs qui ont massacré et noyé les nègres par centaines à la fois, qui les ont fait dévorer par des chiens, qui ont déchiré à coups de fouet des femmes enceintes, se sont retiré tout droit de condamner les actes de férocité que la soif de la vengeance fit commettre aux esclaves déchaînés.

À travers les colères furieuses causées par les souffrances d’un esclavage si cruel que les récits en font frémir, la pitié ne perdit pas partout ses droits ! On s’arrête, ému, à contempler le nègre Bartolo qui d’abord cache son maître puis, au risque de passer pour traître, le conduit sous un déguisement aux portes du Cap, et, cela fait, retourne avec les siens. Hélas ! dès que l’ordre est rétabli, Bartolo, dénoncé comme ayant pris part au soulèvement, est condamné à mort. Et qui le dénonce ? Qui ? Celui qu’il avait sauvé ! Ce monstre s’appelait Mangin. De pareils exemples montrent-ils assez à quel point l’esclavage déprave le maître ?

La France comptait alors 250 000 esclaves, 90 000 à la Guadeloupe, 75 000 en Martinique, 60 000 à la Réunion, 12 000 en Guyane et un peu moins au Sénégal. Mais dans ces mêmes colonies, c’était tout de même une personne de couleur sur trois qui était libre. Dans son ensemble, la traite française, au XVIII° siècle, représente un peu plus d’un million d’esclaves, en provenance de l’Afrique de l’Ouest et du Centre, dont plus de 775 000 arrivèrent à Saint Domingue. La traite anglaise, de 1655 à 1807, est estimée à 3,9 millions. Les évaluations globales de cet esclavage transatlantique tournent autour de 11 millions.

Grâce à Victor Schœlcher qui nous a donné la liberté de l’esclavage
Grâce à Victor Schœlcher qui nous a donné la liberté qu’est si chère à nous
 
Ô Victor Schœlcher jamais nos cœurs n’ont point changé
Schœlcher a brillé comme une étoile à l’orient

Chanson de la Martinique, chanté entre autres par Jeanne Cavigny

29 04 1848                          À Rome, la contradiction née de la coexistence entre des États pontificaux, partie de l’Italie et une autorité spirituelle s’exerçant à l’ensemble des croyants devient insupportable, dès lors que se met en place une volonté ferme d’unité du pays ; si l’Italie devient une unité politique indépendante, il va bien falloir que s’en aillent tous ceux qui font obstacle à cette indépendance, au premier rang desquels les Autrichiens. Mais les catholiques autrichiens sont nombreux : comment le pape pourrait-il déclarer : je fais vous faire la guerre pour que vous quittiez l’Italie ? L’affaire n’est pas simple :

Massimo d’Azeglio, l’un des ministres importants du gouvernement Cavour, aux alentours des années 1850, récapitule ce concert de louanges en trois lignes : Voilà Pie IX le promoteur de tout le mouvement libéral, et la papauté à la tête du siècle. Qui l’eût dit, il y a dix-huit mois [...] ?

Ce moment d’illusion collective allait s’achever brusquement en 1848. On découvre alors que, si le pape sait très précisément ce qu’il désire dans le domaine religieux, ses convictions politiques sont vagues, flottantes. Progressivement, la vérité apparaît : Pie IX veut garder le soutien des libéraux, mais il ne souhaite pas leur donner raison.

En fait, il considère comme chimérique l’idée d’une République unitaire italienne ; c’est d’ailleurs aussi, curieusement, la thèse de Mazzini, socialiste révolutionnaire, mais hostile à l’idée de l’unité italienne. Pie IX accepte, à la rigueur, le programme des modérés, c’est-à-dire le rapprochement entre tous les États italiens ; mais ce qu’il en attend, c’est le relâchement des liens avec l’Autriche. Une politique habile et nuancée, mais qui ne peut que décevoir ses amis et ses adversaires.

La suite des événements prouve que la politique de Pie IX est effectivement dépassée. Au sud, les Siciliens se révoltent contre les Bourbons ; au nord, il est clair qu’une insurrection antiautrichienne est imminente. Espérant calmer les esprits -qui s’agitent à Rome même -, le pape prononce, le 10 février 1848, un discours qu’il veut apaisant. Mais il mesure mal le poids exact de ses paroles. Lorsqu’il demande à Dieu de bénir l’Italie et de lui conserver la foi, il provoque un impressionnant malentendu.

Les Italiens lisent le message à l’envers. L’exemple de Farini, un patriote écouté, est révélateur. Il écrit : Cette bénédiction donnée à l’Italie équivaut à une malédiction pour l’Autriche, à un début de croisade. Fin mars, l’explosion devient effective ; les archevêques de Florence et de Milan autorisent les séminaristes à s’engager dans les bataillons de volontaires étudiants ; pour le plus grand nombre, l’Église s’engage dans la grande aventure de la libération de l’Italie. On se bat partout en criant : Vive Pie IX !

C’est, pour le pape, une situation dramatique. On veut qu’il s’engage publiquement en faveur de l’unité italienne et qu’il déclare la guerre à l’Autriche. C’est évidemment impossible : une telle décision provoquerait un véritable traumatisme parmi les catholiques allemands, anglais, polonais. Le 29 avril 1848, le pape précise que, pasteur suprême, il ne peut déclarer la guerre à une nation dont les ressortissants sont ses fils spirituels. Il ajoute : Fidèle aux obligations de Notre suprême apostolat, nous embrassons tous les pays, tous les peuples, toutes les nations dans un égal sentiment de paternel amour.

C’est, sur le fond, incontestable. Mais cette prise de position interrompt deux ans d’illusions politico-diplomatiques. Tout de suite, on parle à Rome de la trahison de Pie IX. Le Quirinal est pratiquement encerclé par les éléments les plus radicaux. Pour tenter de desserrer l’étau et de relancer le jeu, Pie IX demande à Pellegrino Rossi, libéral modéré, hostile à la politique révolutionnaire du Piémont, de reprendre des contacts avec les uns et les autres. Mais, le 15 novembre, Rossi est assassiné à la porte du parlement où il s’apprêtait à venir exposer son plan de réforme.

Le pape, cette fois, se sent perdu. Son entourage lui conseille de fuir. Après quatre jours d’hésitation, Pie IX prend sa décision : vêtu comme un simple ecclésiastique, une paire de lunettes noires sur le nez, il sort de Rome à la barbe des insurgés. Il se fait conduire à Gaète. Là, les débats reprennent. Pie IX commence par accepter la proposition française : un bateau doit le conduire dans le sud de la France. Le cardinal Antonelli, tête de file des réactionnaires, s’y oppose : pour lui, la France sent le soufre. Que vont dire les cours allemandes ? Le cardinal Rosmini, au contraire, appuie le projet français : pour lui, le pape ne doit pas demeurer à Gaète, qui appartient au roi de Naples, c’est-à-dire un homme détesté par les patriotes. Voilà une fois de plus le pape indécis. Finalement, il se laisse convaincre par Antonelli. Pie IX finit (presque) toujours par céder aux arguments de son aile droite. Rosmini comprend très vite qu’il lui faut quitter Gaète, et même le royaume de Naples ; sans doute craint-il pour sa vie.

Cette fois, les jeux sont faits. Une Constituante fugitive, installée à Rome, décrète que le pape est déchu ; c’est un coup d’épée dans l’eau parce que l’Europe n’accepte pas ce coup de force. Les Autrichiens obtiennent une nouvelle fois le droit d’intervenir. Seuls les Français font la moue, et expédient Ferdinand de Lesseps,, alors jeune diplomate, pour tenter de négocier un compromis avec les Autrichiens. Sans grand succès. Les troupes françaises sont chargées de rétablir le pape dans sa ville, les Autrichiens demeurant cantonnés au nord. Ce qui est fait. Mais Paris est floué : les Autrichiens et les réactionnaires de la curie imposent leurs vues à Pie IX. […] L’Église, désormais a choisi son camp.

Georges Suffert Tu es Pierre                          Éditions de Fallois 2000

22 au 26 06 1848                   Les Ateliers Nationaux viennent d’être supprimés : c’est l’insurrection ouvrière. Le Palais Royal et le château de Neuilly sont pillés de fond en comble, 400 barricades s’élèvent dans l’Est parisien : l’histoire voudra retenir surtout celles du faubourg St Antoine et du faubourg du Temple ; sur 120 000 ouvriers licenciés, 20 000 sont descendus dans la rue le 23 juin. La répression est terrible : 3 000 ouvriers meurent sur les barricades, 1 500 sont fusillés sans jugement, 11 000 arrestations, 4 000 bannissements en Algérie. Le 24 juin, le général et député Cavaignac est investi de pouvoirs dictatoriaux.

Toute l’Europe, à l’exception de l’Angleterre plus avancée, sera ébranlée par ces mouvements, et même si le retour à l’ordre est général, les équilibres politiques se modifieront. Les soulèvements se sont multipliés dans la péninsule italienne et on verra même une éphémère république romaine dans les Etats Pontificaux. Ferdinand de Habsbourg doit concéder une Constitution libérale en Autriche Hongrie.

Je ne crois plus à une République qui commence par égorger ses prolétaires.

George Sand

On s’est battu pendant quatre jours sans merci, sans pitié comme de véritables bêtes sauvages. Ce sont des invasions de barbares venant du dedans

Viollet-le-Duc Lettre à son père du 30 juin 1848

Infâme racaille humaine, plus stupide et plus féroce cent fois, dans ses soubresauts et ses grimaces révolutionnaires, que les babouins et les orangs-outangs de Bornéo.

Berlioz, en juillet 1848

Les peintres s’enfuirent à Barbizon, où ils feront école.

Après l’échec de la révolution de 1848, en divers pays et notamment dans les principautés, Paris s’emplit de réfugiés politiques accourus, comme aujourd’hui, de tous les coins du monde. Les révolutionnaires transforment nos cafés et nos salons en foyers d’agitation qui nous causeront, d’ailleurs, les plus graves ennuis avec la Russie et avec l’Autriche et contribueront à nous aliéner leurs sympathies en 1870. Dans ces cénacles se recrutent les plus farouches ennemis de l’empire et le trop hospitalier Napoléon III en sera la première victime. Autour de Bakounine et de Mickiewicz, cet éternel proscrit, ce philologue mélancolique, les frères Bratiano et Rosetti, amenés par Armand Levy, prennent le thé dans des verres, à la russe ; assis sur des caisses parmi les philarètes et les philomathes, ils flattent les manies anarchisantes de nos intellectuels, profitent de leur internationalisme pour faire du nationalisme, leur révèlent l’existence d’un peuple latin sur le Danube et les initient au miracle d’une France danubienne, aussi étonnant que celui de la France canadienne perdue au milieu d’opresseurs étrangers.

Paul Morand Bucarest 1935

23 06 1848               Garibaldi a quitté Montevideo pour rentrer au pays où les tentatives de soulèvements se succèdent : il arrive à Nice à bord du Speranza, précédé par la popularité que lui ont valu ses exploits sud-américains. Pour le roi de Piémont Sardaigne, Charles Albert, il crée une situation délicate à gérer : condamné à mort en juin 1834, sa popularité l’obligeait maintenant à oublier cette condamnation et à ménager pour le moins l’ex bandit, plus que jamais à même de lever des troupes toutes dévouées à sa personne. Mais le condottiere a mis lui aussi de l’eau dans son vin : si son attachement à la religion s’émousse considérablement – il n’est sans doute pas devenu athée, mais profondément anticlérical -, il ne cherche plus la chute de la monarchie du royaume de Sardaigne, car il admet que ce n’est qu’en passant par elle que pourra se faire l’unité italienne. Charles Albert ne lui accorde pas de commandement, mais il en trouve auprès du gouvernement provisoire qui vient de se mettre en place à Milan, en place des Habsbourg. Puis il ira combattre en Sicile contre les Bourbons, et encore au service de la République romaine qui s’est mise en place après la fuite de Pie IX à Gaète.

9 09 1848                   La durée du travail passe à 12 h / j au maximum.

13 09 1848                  Phineas Gage, 25 ans, est contremaître sur un chantier de chemin de fer dans le Vermont, aux Etats-Unis. Il est dynamique, astucieux et fiable. Suvient un accident dû à un tir de mines mal contrôlé : une barre à mine de 32 mm de Ø, lui tranperce la joue gauche et la partie antérieure de son cerveau. Il survit à cet accident  avec peu de séquelles physiques, si ce n’est une cécité de l’œil gauche. Mais il devint fabulateur, grossier et imprévisible : Un enfant dans ses capacités intellectuelles et ses manifestations, il a les passions animales d’un homme fort, dira en 1868 John Harlow, son médecin. Il mourra de convulsions 13 ans après l’accident,  en 1861.

15 9 1848                    Notre poète national plaide pour l’abolition de la peine de mort :

Je suis monté à la tribune pour vous dire un seul mot, un mot décisif, selon moi, ce mot le voici.
Après février le peuple eut une grande pensée : le lendemain du jour où il avait brûlé le trône, il voulut brûler l’échafaud
On l’empêcha d’exécuter cette idée sublime.
Eh bien, dans le premier article de la Constitution que vous votez, vous venez de consacrer la première pensée du peuple, vous avez renversé le trône. Maintenant, consacrez l’autre, renversez l’échafaud.
Je vote l’abolition pure, simple et définitive de la peine de mort.

Victor Hugo à l’Assemblée Constituante.

24 11 1848                 Le président du Conseil des Etats Pontificaux, Pellegrino Rossi a été assassiné à Rome le 15 novembre. Pie IX abandonne Rome pour se réfugier à Gaète, dans le royaume de Naples.



Par l.peltier dans (7 : 1872 à 1907) le 24 mars 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

22 01 1901                Au bout de 64 ans de règne, la reine Victoria meurt. Impératrice de la pudibonderie, il ne faut pas croire pour autant que cela signifiait l’acceptation de la souffrance de gaîté de cœur : et quand elle pût l’éviter, elle ne s’en priva pas, ainsi de l’usage du chloroforme pour mettre au monde ses 9 enfants, au grand dam de tous les bien-pensants. Elle aura été quasiment la reine du monde pendant cet interminable règne, celui de la suprématie mondiale de l’Angleterre, maîtresse des mers et des océans, à la tête d’un empire colonial sans pareil, – 33 millions de km², 450 millions d’habitants – au faîte de sa puissance industrielle.

En 1837, lorsqu’elle était montée sur le trône… les carrosses circulaient encore, les hommes portaient de hautes et larges cravates, rasaient leurs lèvres supérieures et mangeaient des huîtres à la sortie des barils ; des grooms bariolés ornaient l’arrière des cabriolets. Il y avait des manières polies dans le pays et pour les pauvres de misérables huttes ; de pauvres diables étaient pendus pour des fautes mesquines et Dickens commençait juste à écrire…

Galsworthy In chancery

Elle avait fait de l’Angleterre le haut lieu mondial de la pudibonderie : il était donc très inconvenant de montrer ses jambes… et, bêtise aidant, on allait souvent jusqu’à étendre le précepte aux pianos : oui ! oui ! on mettait des jupes aux jambes des pianos ! Mais, ma foi, même la pudibonderie peut avoir de bons cotés : ne faites pas les délicats. Souvenez-vous avec quels matériaux Gargantua reconstruit les murs de Paris, et dites-vous bien que jusqu’au XIX° siècle, l’Europe pétait sans souci de Stockholm à Madrid, de la ferme à la Cour, de la cave au grenier. Relisez Saint-Simon, Restif de la Bretonne, Sade, Chamfort, Rousseau : c’est à se demander comment, dans cette canonnade, Haydn et Mozart ont pu se faire entendre. C’est, je crois, la jeune reine Victoria qui a proscrit cette bruyante pratique de sa Cour. Puis de l’Angleterre, ce silence a gagné l’Europe, ce dont je me félicite.

Nicolas Bouvier. Journal d’Aran et d’autres lieux 1990

Le deuil ne pouvait qu’être universel : à telle enseigne que l’on verra les bouchers de Smithfield voiler leurs viandes de crêpe…

Rule Britannia, Rule the waves

Premier témoin de cette puissance, la Tamise :

Par son estuaire en forme de corne d’abondance, la Tamise déverse sur l’univers les richesses produites ou entreposée chez elles. Les premiers marchands aventuriers (quel beau nom, où le commerce est ennobli par l’aventure !) dès le XV° siècle, partaient vers des marchés inconnus sur des caravelles frétées par les négociants de la Cité ; après cette hasardeuse époque, ce fût l’âge des grandes expéditions encouragées par l’État ; les navires des Drake, des Raleigh, des Hawkins, des Frobisher, s’élançaient de l’estuaire, voiles ouvertes comme des éventails, fraises au vent, vers la haute mer, et portaient jusqu’au Japon, au détroit de Magellan, au Cap, la gloire et les marchandises britanniques. Revenus de pays inouïs où les habitants n’avaient qu’un œil derrière la tête, ils jetaient l’ancre à Limehouse devant les murs de la Tour, sous la protection de la flotte d’Élisabeth aux cordages quadrillés et aux oriflammes pourpres.

Six cents ans de blocus, d’embargos, de police, de rançons, de visites, d’abordages, de  captures sur tous les océans du globe ; des milliers de débarquement et de rembarquement, de rivières remontées, de forts réduits au silence, de passages forcés à la couleuvrine, d’arraisonnements à coups de canon, de victoires et de défaites navales, depuis l’Armada coulée avec ses instruments de torture, sous l’abhorré pavillon du pape, depuis les combats où Français et Anglais se coupaient la gorge avec des hurlements de joie, depuis l’insolent exploit des Hollandais, faisant brûler comme des pièces d’artifice les poudrières de Tilbury jusqu’aux triomphantes clameurs des Némésis et des Vengeance envoyant par le fond des Ça ira et les Bonne citoyenne, jusqu’aux mornes nuits de garde, pendant la Grande Guerre, derrière les filets d’acier. Six siècles de scorbut, de fièvre, de presse, de pendaisons, de coups d’étrivières, de navigations incertaines dans des mers sans sondages, de naufrages et de périls sans nom que les vieilles cloches marines, aujourd’hui muettes au fond de Greenwich, signalaient de leur faible voix, pour que soit vengée la triple insulte faite à la marine britannique : Tilbury, le camp de Boulogne, le Jutland ; et pour que Londres devienne le premier port du monde.

Paul Morand Londres 1933

27 01 1901                  Giuseppe Verdi s’éteint. Quelques jours plus tôt, il écrivait : Je ne suis pas malade, mais je sens que tout me fatigue. Je ne peux plus lire, je ne peux plus écrire. Je vois peu, ressens encore moins et, surtout, mes jambes ne me soutiennent plus. Je ne vis pas, je végète… Je n’ai plus rien à faire en ce monde. Son épouse Giuseppina, partie deux ans plus tôt, avait demandé des funérailles les plus simples possible : Pas de fleurs, pas de cérémonies, pas de discours. Je suis venue au monde pauvre, sans pompe. C’est sans pompe que je veux descendre dans la tombe. Les vœux de Verdi seront identiques : J’ordonne que mes funérailles soient très modestes […] sans chant, ni musique. Deux prêtres suffiront deux cierges et une croix. Les Italiens respecteront scrupuleusement ses ordres, mais ils seront plus de 300 000 derrière le cercueil et l’Italie entière pleurera.

L’Italie est respectée partout dans le monde grâce au génie de ses grands artistes, Michel-Ange, Dante, Raphael, Verdi etc… Si tout cet héritage disparaît, les Italiens n’auront plus de mémoire. Quand on oublie ses racines, on est mort. Je lutte pour une nouvelle organisation de la musique en Italie, pas seulement dans les théâtres, mais aussi, et avant tout, à l’école.

Riccardo Muti

28 01 1901                 A l’initiative du Comité des Forges, création de l’UIMM : Union des Industries des Métiers de la Métallurgie.

21 03 1901                  Ekai Kawaguchi entre à Lhassa ; c’est un moine japonais, et même supérieur de monastère. Chi va piano va sano, chi va sano va lontano : il avait mis quatre ans pour y arriver, quatre ans de monastère en monastère, à apprendre les langues, à découvrir… Sept ans plus tôt, le Japon avait emporté une mémorable victoire sur la Chine qui s’en était trouvée fragilisée jusque sur ses frontières occidentales ; on voyait des manifestations antichinoises au Tibet, et, chose plus inquiétante pour le Japon, les Russes en profitaient pour pousser leurs pions sur leurs marches orientales. Kawaguchi n’était cependant pas un sous-marin du pouvoir japonais, il agissait pour son propre compte, même si son réseau personnel le mettait en contact avec le Survey of India à Dehra Dûn. Il parviendra à rester plus d’un an à Lhassa où ses talents de thérapeute lui donneront une bonne notoriété, jusqu’à se voir reçu en audience par le Dalaï Lama ; alors qu’il lui parlait de la rotondité de la terre, le Dalaï Lama lui répondra : Vous avez de bien mauvaises lectures !

Il ne se montrera pas du tout enthousiasmé par le Tibet : sa piété sera choquée par la paillardise, la gourmandise, la paresse et malhonnêteté de nombre de moines ; au cours d’un congrès qui rassemblait nombre de religieux, il observe que des vingt mille qui étaient présents, très peu étaient de véritables prêtres ; la plupart étaient prêtres guerriers, ou bien de simples oisifs qui venaient là uniquement pour se remplir la panse. Au lieu de réciter les saintes écritures, ils s’amusaient en séance, ouvertement, à chanter des chants profanes ou à courir l’un après l’autre […] Ils faisaient des plaisanteries obscènes et se querellaient abondamment.

Son déguisement en pèlerin chinois ayant été percé à jour, il quittera précipitamment Lhassa et le Tibet le 15 juin 1902.

1 04 1901                     Lugard, gouverneur du Protectorat anglais du Nigeria du nord abolit le statut légal de l’esclavage ; il interdit la vente d’esclaves et déclare libre tous les enfants nés après cette date. La proclamation ne rendait pas illégale la possession d’esclaves : l’abolition du statut légal empêchait simplement un maître de reprendre un esclave échappé par l’intermédiaire des tribunaux.

Baba de Karo est musulmane et haoussa : elle est née dans le nord ouest du Nigeria, avant la colonisation. Elle a alors 24 ans et, sur la fin de sa vie, – elle est morte le 3 juin 1951 – elle racontera son quotidien à Mary Smith, une anglaise qui a épousé un sociologue américain en mission au Nigeria dans ces années. Cela va donner un livre Baba de Karo, [chez Terre Humaine - Plon, édité en France en 1969]. On y découvre que l’esclavage à la fin du XIX° siècle, au moins dans cette région de l’Afrique, loin d’être cantonné à la classe dominante et riche, était un élément omniprésent du quotidien des gens.

Le principal effet de la colonisation a été alors de pouvoir se rendre d’un village à l’autre, d’une ville à l’autre sans courir le danger d’être rançonné par des pillards. La venue des Britanniques fut intégrée à l’ordre traditionnel des choses, annoncée par les savants coraniques dont la science gardait ainsi son prestige.

Baba de Karo était d’une famille de paysans, comme l’immense majorité des africains à cette époque, bénéficiant d’une certaine aisance car possédant des esclaves, mais c’était bien le cas d’une grande part de la population.

Quand j’étais jeune, à Karo, le rinji où vivaient les esclaves était à l’ouest de notre maison et nos concessions à l’est ; les esclaves vivaient d’un côté, nous de l’autre. Ils venaient nous saluer et nous apporter des bottes de sorgho, des arachides, des ignames, du colon et des patates douces. Ils étaient plus de deux cent cinquante, et nous, nous étions très nombreux. Dans notre famille, chacun avait sa part du rinji. Aujourd’hui encore, nous y sommes toujours : l’année dernière, j’y suis allée leur rendre visite, à tous.

Ibrahim Dara avait amassé de l’argent ; il est allé au marché de Zaria acheter quelques-uns de ses esclaves. Ensuite, les esclaves ont eu des enfants. Quand il est mort, certains se sont enfuis ; ceux qui sont restés ont été répartis entre ses enfants. II avait un grand rinji, le seul de notre famille, Anguwan Karo. Il a affranchi Sarkin Gandu ; Sharo, le père de Kado (des pillards ont pris la femme de Kado, bien après), il l’a aussi affranchi. II a affranchi Hajera et lui a donné une dot ; il l’a mariée, parce qu’elle se conduisait bien : à tout ce qu’on lui disait, elle répondait : Oui, très bien. Dangwari et Mada étaient son père et sa mère, mais eux, ils n’ont pas été affranchis. Quand Dara est mort à Karo, il a laissé cent trente esclaves. II y en a quatre-vingts qui se sont enfuis : au matin, nous avons vu qu’ils étaient partis. Ils ne voulaient pas rester avec les enfants de Dara. La famille se lamentait parce qu’il était mort et les esclaves en ont profité pour se sauver.

Les héritiers d’Ibrahim Dara ont reçu environ cinquante esclaves chacun. Ils les ont emmenés chez eux, pour travailler leurs terres. Les hommes recevaient deux parts d’héritage, les femmes une seule.

Du vivant de Dara, tous ses fils vivaient ensemble et travaillaient dans son gandu à Karo ; les esclaves étaient aux ordres du père. Quand il est mort, chaque fils a pris sa part d’esclaves et s’est construit une concession séparée, à Karo même et dans les hameaux alentour. Les fils se sont partagé les terres de leur père et chacun a travaillé sa terre à lui. Après la mort de Dara, il y avait beaucoup de fils, mais pas de disputes. Comme leur père était riche, ils se partagèrent sa richesse ; si un homme ne laisse rien, les enfants restent ensemble en gandu et continuent à travailler – il faut bien qu’ils mangent. Mais à la mort de Dara, puisqu’il y avait abondance, chaque fils a pris sa part de l’héritage.

Mallem Buhari, fils aîné d’Ibrahim Dara, est resté à Karo avec une vingtaine d’esclaves. Son frère cadet Audu, sa famille, et Tsoho, notre père, vivaient avec lui à Karo, mais chacun avait sa maison personnelle et son domaine. Saidu et Ubangida étaient à Wawaye, Alfa à Ruwabango; Balarabe était à Dankusuba, Audu dan Kunza à Guga, Audu dan Ayashe à Maicibi, et Audu dan Ayashe (un autre, qui portait le même nom), à Kuriareji. Ils vivaient tous dans les hameaux ; si la guerre venait, ils se réfugiaient dans la ville de Zarewa.

Quand les enfants des esclaves devenaient adultes, on les mariait ; on les unissait à quelqu’un de la même famille. Lorsqu’un enfant naissait dans le rinji, on faisait un baptême, on tuait un bélier et on préparait de la bouillie. L’enfant qui entrait dans notre famille était affranchi .

Nous participions à leurs cérémonies, eux aux nôtres  c’était la parenté. Quand les mallems[1] étaient venus le malin donner son nom au bébé, les grandes personnes rassemblaient les enfants, nous autres, et le chef de famille se levait. Il nous disait: Vous voyez votre frère untel. C’est votre plus jeune frère. Ils devenaient nos parents ; on ne les appelait pas dimajai, fils d’esclaves, on les appelait frères. Le soir du baptême[2], on préparait la bouillie, on faisait rôtir les béliers et tout le monde se régalait,

Quand ils sont devenus grands, certains de ces enfants d’esclaves se sont mariés avec des gens de chez nous, d’autres se sont mariés en dehors.

Les esclaves de notre rinji étaient ceux qui avaient été achetés au marché ; tous leurs enfants ont été affranchis. Sarkin Gandu (affranchi par Ibrahim Dara) a eu quatre femmes. Ses enfants se sont mariés en ville : une de ses filles a épousé un forgeron, l’autre un chanteur de louanges.

Pourquoi Dara a-t-il affranchi ses esclaves ? C’est parce qu’il voulait être récompensé à sa mort, à cause de la religion. Comme lorsqu’on donne l’aumône. Mais si les maîtres d’esclaves méprisaient la religion, ils n’affranchissaient personne.

Voici ce qu’on nous racontait sur l’héritage des biens d’un esclave – nous l’avons entendu, mais jamais vu : si un esclave mourait, son maître prenait ses biens, ils devenaient sa propriété. Quand les enfants de l’esclave étaient adultes, c’est le maître qui les mariait et leur donnait des maisons et de la terre. Si un esclave épousait une femme libre, elle restait libre et ses enfants étaient libres ils ont sucé le lait d’une femme libre. Elle ne travaillait pas dans la maison du maître de son mari ; elle travaillait dans sa propre maison, sur sa propre terre.

Si un esclave demande à une femme de l’épouser, et qu’elle voit une concession, de l’argent, de bonnes terres, des bijoux, est-ce qu’elle va refuser ? Non. Si un esclave épousait une esclave qui appartenait à une autre famille, elle continuait à travailler le jour dans la maison de son maître à elle, et revenait chez son mari le soir. Ses enfants appartenaient à son maître, ils suivaient le côté du lait ; même si elle avait dix enfants, ou plus, ils ne pouvaient appartenir au maître de son mari. Ma famille admettait que ses esclaves épousent des femmes qui appartenaient à une autre famille ; quand les enfants étaient grands, le maître de leur mère les prenait.

Quand un homme libre achetait une esclave, il donnait deux esclaves hommes en échange ; elle devenait sa concubine, mais jamais son épouse. Quand elle avait des enfants de lui, elle devenait libre ; elle pouvait quitter sa maison et épouser quelqu’un d’autre. Nous appelions l’homme qui l’achetait et en faisait sa concubine son père : elle était son bien. Si elle se sauvait et épousait un autre homme, c’était lui son vrai mari ; mais si une concubine avait des enfants, elle partait rarement. Quand elle n’avait pas d’enfants, il arrivait qu’elle s’enfuie dans le monde.

Voici comment travaillaient les esclaves. Chacun avait sa propre terre à cultiver ; s’il avait une épouse, elle l’aidait, s’il n’en avait pas, il travaillait seul ; s’il avait des enfants, eux l’aidaient aussi. Le matin de bonne heure, les esclaves et leurs fils allaient cultiver leurs propres champs. A neuf heures et demie, ils revenaient travailler les terres du maître, les champs du gandu, jusqu’à Azahar (14 h 30), quand ils s’en retournaient. A midi, on leur portait à manger. A Azahar, ils rentraient se reposer ; l’après-midi, les hommes allaient cultiver leurs parcelles ; les femmes et les enfants allaient aussi cultiver les petites parcelles qui leur étaient attribuées. Tout le monde faisait pousser du sorgho, du coton, du mil, des niébé, des patates douces, des citrouilles, des arachides, des piments, des tomates-cerises, de la canne à sucre, du riz, de l’iburu, des gombos, des tomates, des poivrons.

Le matin, les esclaves mangeaient dans leurs concessions. À midi, on leur portait aux champs une bouillie de grain du gandu, tandis que les femmes mangeaient chez elles du grain de leurs provisions. Le soir, ils venaient tous devant notre maison, manger la nourriture de gandu de la maison du maître; chacun prenait sa part et la mangeait, là, devant notre concession. Le grain était réparti entre les femmes d’esclaves ; elles le pilaient et rapportaient la farine dans notre concession. Elles en faisaient une bouillie. Tout le monde en mangeait, hommes, femmes et enfants. Ils ne faisaient rien cuire chez eux, sauf le matin de bonne heure. A midi et le soir, ils mangeaient tous la bouillie du gandu .

Le matin, la première épouse du maître leur distribuait le grain, et les épouses des esclaves préparaient la farine pour le repas de midi ; lorsqu’elle était toute mangée, la première épouse leur donnait encore du grain qu’elles pilaient pour le repas du soir. On le faisait cuire dans une marmite géante, dans notre concession.

Tout ce qui poussait dans les parcelles des esclaves leur appartenait ; ils pouvaient vendre leurs produits au marché et s’acheter des boubous ; leurs femmes achetaient des pagnes et faisaient des cadeaux de fête. Les esclaves ne donnaient rien à leur maître de ce qu’ils cultivaient ; ils travaillaient pour lui, et c’était tout. Quand il y avait une fête chez nous, ils nous apportaient tous des cadeaux ; s’il y avait une fête chez eux, c’est nous qui leur portions des choses.

Quand je me suis mariée, ils ont recueilli un sac de riz et un sac de grain ; les sacs étaient remplis à ras bord. Ils les ont donnés au maître comme provisions de renfort. Si la femme du maître accouchait, les esclaves pilaient du grain et faisaient de la bouillie et des boulettes de mil. Le jour du baptême, ils venaient tous manger dans notre case d’entrée.

L’après-midi, lorsqu’ils avaient fini de travailler aux champs du gandu, certains esclaves faisaient d’autres travaux. Ils tissaient sur le métier étroit des hommes, ils allaient vendre au marché : du sel, des noix de kola, de la canne à sucre, des patates douces, du coton, ou d’autres choses. D’autres étaient teinturiers ; d’autres cultivaient les oignons ou la canne à sucre dans les parcelles des marais. Certains s’occupaient simplement de leurs propres parcelles. Ceux qui faisaient ces travaux étaient nés dans le rinji ; les esclaves achetés au marché n’avaient pas le droit de faire autre chose que le travail des champs.

L’enfant d’un esclave regardait travailler les artisans ; c’est comme ça qu’il apprenait. Les esclaves achetés parlaient gwari, mais leurs enfants parlaient haoussa.

Je me souviens du jour où un esclave qu’on appelait le Chef d’Adamawa est venu en tournée. Il est venu au marché à cheval ; il s’est rempli la main de tabac et il a tout mis dans sa bouche. Il avait amené ses chanteurs de louanges ; il est descendu de son cheval et s’est mis à danser. Nous riions tous. Le roi de Kano l’avait acheté et nommé Chef d’Adamawa ; il parcourait le pays et chaque esclave capturé en territoire Adamawa accourait vers lui, s’accroupissait à ses pieds et lui donnait de l’argent. Il ne parlait pas bien (haoussa) ; ses chanteurs de louanges non plus. Tout ce qu’il désirait, disait un de ses chants, c’était des arachides. Le Chef d’Adamawa, le mangeur d’arachides ! C’est le roi de Kano qui l’avait envoyé faire cette tournée ridicule – ça ne lui rapportait pas un sou, au roi, mais ça l’amusait. Si vous achetez un homme d’Adamawa, quand il entendra leur tam-tam, vous verrez sa tête s’agiter, comme ça, comme ça, jusqu’à ce qu’il aille danser avec eux.

Nos esclaves provenaient de toutes sortes de tribus ; dans notre rinji, toutes les espèces d’esclaves étaient représentées. Quand ils avaient des enfants, on leur faisait nos scarifications traditionnelles à nous, la marque Barebare le long du nez. Tous les maîtres ne le faisaient pas.

Quand les garçons avaient sept ans, on leur apprenait à dire leurs prières ; on les envoyait à l’école coranique où ils apprenaient à réciter des passages du Coran. Certaines des filles y allaient aussi. Il y avait plusieurs maîtres, Mallem Yusufu et Mallem Tanko et Mallem Audu Bawan Allah.

Personne ne dansait les danses bori  dans notre hameau, sauf l’un de nos esclaves, Mada, un Gwari, qui était parfois possédé. Nous allions à Zarewa la ville, dans les concessions de prostituées, les voir faire les danses bori.

Quelquefois, des esclaves s’enfuyaient ; notre Tagwayi s’est enfui, et Hasada aussi. Hasada s’est sauvé une nuit. On cherchait, on cherchait, et puis un jour on apprenait qu’ils avaient été aperçus dans quelque ville lointaine. Si quelqu’un l’interrogeait, l’esclave disait que c’était son maître qui l’avait envoyé faire une course. On ne les reprenait jamais.

6 05 1901                   Après 107 jours de grève, les mineurs de Montceau les Mines reprennent le travail : ils n’ont rien obtenu.

1 07 1901                 La loi Waldeck-Rousseau réglemente les associations à but non lucratif ; elle contraint les congrégations religieuses à demander une autorisation au parlement, ce qui n’est pas le cas des associations laïques qui ont juste à se déclarer.

8 07 1901                    La vitesse des automobiles est limitée à 10 km/h en ville.

09 1901                       Le président Loubet accueille à Paris le tzar Nicolas II.

16 10 1901                 Niels Otto Gustaf Nordenskiöld, neveu d’Adolf Erik, [qui a franchi le passage du nord-est en 1879], appareille de Göteborg à bord de l’Antarctic commandé par Carl Anton Larsen, qui emmène 7 scientifiques et 16 hommes d’équipage suédois et norvégiens. Larsen connaît déjà les eaux des mers de Wedell et de Bellingshausen pour y avoir fait des campagnes de pêche. En Argentine, ils embarquent deux hommes : un lieutenant argentin et un artiste américain. Le programme : passer un an sur Snow Hill Island, une île de l’Antarctique, 59° ouest, 64° sud ; après les avoir déposé fin janvier 1902 sur l’île où ils ont amené des chiens, de quoi se construire une cabane de 26 m² et un observatoire magnétique, l’Antarctic était reparti sur les Shetland. En septembre 1902, au retour de la belle saison, Nordenskjöld et deux de ses compagnons partent explorer la côte sur 300 kms. Ils reviennent au camp de base après un pénible voyage de 33 jours ayant effectué un périple de 611 km. Nordenskjöld effectue une expédition vers l’île Seymour, où il découvre des ossements fossilisés.

28 11 1901                  Aux États-Unis, King Camp Gillette crée le rasoir mécanique à lames interchangeables.

12 12 1901                  Marconi établit par radiodiffusion la première liaison transatlantique sans fil, entre les Cornouailles et Terre-Neuve.

23 12 1901                 Première coopérative viticole à Maraussan, à l’initiative des socialistes. En fait, Le Reich allemand en avait déjà crée une à Ribeauvillé en Alsace.

On recense 500 000 bistrots en France. Au début des années 60, il n’en restera plus que 220 000, pour 46 M. d’habitants ; en 1996, on en est à 55 000, pour 58 M. d’habitants. En 1956, il fallait compter une consommation de 60 l d’alcool pur par personne et par an ; en 1996, elle a baissé à 18 l. Le terme bistrot serait du russe : vite, utilisé par les cosaques pour se faire servir à Paris en 1815. Dans un journal du Midi, Gaston Doumergue déclare : On a planté beaucoup de vignes, on a négligé de planter en même temps assez de consommateurs.

Les vendanges de l’automne 1900 ont été exceptionnelles. La production moyenne annuelle des quatre départements méridionaux passe de 16 à 21 millions d’hectolitres. De 1899 à 1909, la production nationale suit cette courbe avec des pointes de 68 millions d’hectolitres en 1900, pour une consommation annuelle nationale de 56,7 millions d’hectolitres.

L’augmentation de la consommation avait provoqué une fuite en avant de la production, et un enrichissement plutôt facile des grands propriétaires : en sont encore témoins aujourd’hui ce que l’on nomme les châteaux pinardiers du Bitterois.

Dans leur tête, les propriétaires d’alors étaient beaucoup plus près de l’état d’esprit du chercheur d’or, que de celui d’un responsable de la bonne gestion d’un secteur économique. Et il est vrai que tous les paramètres mesurables concouraient à cette fièvre pinardière : les prix montaient, les consommations par individu augmentaient, les rendements augmentaient. Les têtes n’étaient pas assez froides pour résister à pareil emballement.

1902 et surtout 1903 avaient connu des gelées : la production avait alors chuté à 35, 40 millions d’hectolitres, maintenant ainsi des prix élevés, mais 1904 avait été sec et chaud : la production avait alors quasiment doublé, repassant à 69 millions d’hectolitres. 1905, avec 58 millions et 1906, avec 52 millions marqueront le pas mais on repartira vers les records en 1907 avec 66 millions d’hectolitres. L’hectolitre qui se vendait de 16 à 24 francs en 1902 et 1903, ne vaudra plus que 7 francs lors des années suivantes.

Cette inévitable chute des prix sera telle qu’à Carcassonne, on éteindra un incendie avec du vin ! On envisage de le distiller pour en faire du carburant pour les premières voitures et une course automobile à alcool de vin sera organisée dans l’Hérault en 1902.

1901                           A Lyon Montplaisir, mise en service de l’usine de véhicules automobiles Marius Berliet. Début de l’éclairage électrique public à Rennes. Les terroristes bulgares, dirigés par Jan Sandanski, enlèvent Ellen Stone, missionnaire protestante américaine ; ils la gardent dans les montagnes de Bitola [Monastir] jusqu’à ce que les Turcs versent une rançon de 25 000 livres turques.

Le second système d’immatriculation prévoit des plaques noires à lettres blanches. Il impose des chiffres de série suivis d’une lettre symbolisant l’une des 16 villes de rattachement prévues en France, sélectionnées par le service des Mines. Dans le Sud, on trouvait A pour Alès, M ou V pour Marseille, T pour Toulouse, F pour Clermont-Ferrand, H pour Chambéry. La lettre pourra être suivie d’un autre chiffre de série (exemple: 9999 A2).

Création des prix Nobel. : en littérature il va à Sully Prudhomme. David Kenney, plombier dans le New Jersey, dépose le premier brevet d’aspirateur électrique. Il faudra attendre 1908 pour que sorte le premier modèle efficace, crée par Murray Spengler qui s’associera à son cousin William Hoover pour lancer le Hoover Modèle O. La société américaine Bendix fabrique la première machine à laver électrique : elle lave par un mouvement de balancier, elle essore par rotation, elle vidange grâce à une pompe… et elle est très chère. Pour la première fois, les femmes votent : c’est en Norvège.

Le train arrive à Chamonix, par traction électrique et sur voie étroite. Création de la Légion Étrangère. L’Aigrette est le premier sous-marin à moteur diesel – un moteur électrique prend le relais en plongée -. Il fallait auparavant 20 minutes pour plonger, le temps de masquer la cheminée télescopique.

La police tzariste lance un faux document antisémite : Les Protocoles des Sages de Sion, qui mettrait à jour le complot juif ourdi pour s’assurer la domination du monde. L’auteur est un ressortissant russe établi en France : Matthieu Golovinski, avocat marron, agent de l’Okhrana, la police politique du tzar dirigée en France par Ratchkovski. Il s’est contenté de plagier un livre de Maurice Joly paru à Bruxelles en 1864 : Le Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu, pamphlet sur Napoléon III : près de la moitié des Protocoles est copié quasiment mot pour mot sur l’ouvrage de Joly, Napoléon III étant simplement remplacé par Juifs et France par Monde. L’ouvrage attisera longtemps l’antisémitisme russe, puis celui de Hitler : éliminons les avant qu’ils ne nous éliminent, et encore des milieux d’extrême droite française. Le tzar Nicolas II aura beaucoup de mal à se laisser convaincre par son premier ministre Stolypine que ce faux est inutilisable : son antisémitisme était bien ancré.

L’imposture sera rapidement dénoncée : procès retentissant en Suisse, dénonciation par une commissions du Sénat américain, regrets officiels de Henry Ford pour s’être laissé abuser en en publiant les bonnes pages dans sa presse… rien n’y fera… Les Protocoles des Sages de Sion continueront d’être publiés, essentiellement dans les pays arabes, car, ce ne sont pas les Protocoles qui produisent l’antisémitisme : c’est le besoin profond de désigner un Ennemi qui mène les gens à y croire.

Umberto Eco, 2005

Un échantillonnage de textes des deux ouvrages mérite d’être lu :

DIALOGUE AUX ENFERS ENTRE MACHIAVEL ET MONTESQUIEU

Maurice JOLY          1864    [ Classement par Dialogue]

PROTOCOLES DES SAGES DE SION

Mathieu GOLOVINSKI       1905    [ Classement par Numéro ]

PREMIER DIALOGUE

Machiavel : L’instinct mauvais chez l’homme est plus puissant que le bon. L’homme a plus d’entraînement vers le mal que vers le bien ; la crainte et la force ont sur lui plus d’empire que la raison… Les hommes aspirent tous à la domination, et il n’en est point qui ne fût oppresseur, s’il le pouvait ; tous ou presque tous sont prêts à sacrifier les droits d’autrui à leurs intérêts.

Qui contient entre eux ces animaux dévorants qu’on appelle les hommes ? À l’origine des sociétés, c’est la force brutale et sans frein ; plus tard, c’est la loi, c’est-à-dire encore la force, réglée par des formes. Vous avez consulté toutes les sources de l’histoire ; partout la force apparaît avant le droit.

La liberté politique n’est qu’une idée relative.

NUMÉRO 1, para. 3, 6

Il faut remarquer que les hommes qui ont de mauvais instincts sont plus nombreux que ceux qui en ont de bons. C’est pourquoi on atteint les  meilleurs résultats en gouvernant les hommes par la violence et la terreur, non par les discussions académiques. Chaque homme aspire au pouvoir, chacun voudrait devenir dictateur, s’il le pouvait; en même temps, il en est peu qui ne soient prêts à sacrifier les biens de tous pour atteindre leur propre bien. Qu’est-ce qui a contenu les bêtes féroces qu’on appelle des hommes ? Qu’est-ce qui les a guidés jusqu’à présent ?

Au début de l’ordre social, ils se sont soumis à la force brutale et aveugle, plus tard à la loi, qui n’est que la même force, mais masquée. J’en conclus que, d’après la loi naturelle, le droit est dans la force. La liberté politique est une idée, non un fait.

PREMIER DIALOGUE

Les États une fois constitués ont deux sortes d’ennemis : les ennemis du dedans et les ennemis du dehors. Quelles armes emploieront-ils en guerre contre les étrangers ? Les deux généraux ennemis se communiqueront-ils réciproquement leurs plans de campagne pour se mettre mutuellement en état de se défendre ? S’interdiront-ils les attaques nocturnes, les pièges, les embuscades, les batailles en nombre de troupes inégal ? Non, sans doute, n’est-ce pas ? et de pareils combattants prêteraient à rire. Et ces pièges, ces artifices, toute cette stratégie indispensable à la guerre, vous ne voulez pas qu’on l’emploie contre les ennemis du dedans, contre les factieux ?… Est-il possible de conduire par la raison pure des masses violentes qui ne se meuvent que par des sentiments, des passions et des préjugés ?

NUMÉRO 1,para, 9, 10

Si tout État a deux ennemis, et s’il lui est permis d’employer contre l’ennemi extérieur, sans que cela soit considéré comme immoral, tous les moyens de lutte, par exemple de ne pas lui faire connaître ses plans d’attaque ou de défense, de le surprendre de nuit ou avec des forces supérieures, pourquoi ces mêmes mesures employées contre un ennemi pire, qui ruinerait l’ordre social et la propriété, seraient-elles dites illicites et immorales ?

Un esprit bien fait peut-il espérer mener avec succès les foules par, des exhortations sensées ou par la persuasion, quand la voie est ouverte à la contradiction, même déraisonnable, pourvu qu’elle paraisse séduisante au peuple qui comprend tout superficiellement ?

PREMIER DIALOGUE

Machiavel : Est-ce que la politique a rien à démêler avec la morale ?

Ce mot de droit lui-même… ne voyez-vous pas qu’il est d’un vague infini ?

Où commence-t-il, où finit-il ? Quand le droit existera-t-il, et quand n’existera-t-il pas ? Je prends des exemples. Voici un État : la mauvaise organisation des pouvoirs publics, la turbulence de la démocratie, l’impuissance des lois contre les factieux, le désordre qui règne partout, vont le précipiter dans la ruine. Un homme hardi s’élance des rangs de l’aristocratie ou du sein du peuple ; il brise tous les pouvoirs constitués ; il met la main sur les lois, il remanie toutes les institutions, et il donne vingt ans de paix à son pays. Avait-il le droit de faire ce qu’il a fait ?

NUMÉRO 1, para. 11, 12, 13, 14

La politique n’a rien de commun avec la morale.

Le mot de droit est une idée abstraite que rien ne justifie.

Dans un État, où le pouvoir est mal organisé, où les lois et le gouvernement sont devenus impersonnels du fait des droits sans nombre que le libéralisme a créés, je vois un nouveau droit de me jeter, de par la loi du plus fort, sur tous les ordres et tous les règlements établis et de les renverser ; de mettre la main sur les lois, de reconstruire toutes les institutions et de devenir le maître de ceux qui nous ont abandonné les droits que leur force leur donnait, qui y ont renoncé volontairement, libéralement…

PREMIER DIALOGUE

Machiavel… Je me suis moins préoccupé de ce qui est bon et moral que de ce qui est utile et nécessaire.

Je vous dirai que, témoin dans ma patrie de l’inconstance et de la lâcheté de la populace, de son goût inné pour la servitude, de son incapacité à concevoir et à respecter les conditions de la vie libre, c’est à mes yeux une force aveugle qui se dissout tôt ou tard, si elle n’est dans la main d’un seul homme ; je réponds que le peuple, livré à lui-même, ne saura que se détruire ; qu’il ne saura jamais administrer, ni juger, ni faire la guerre.

NUMÉRO 1,para. 16, 18 et 20

Portons notre attention dans nos projets, moins sur le bon et le moral, que sur le nécessaire et l’utile.

Pour trouver les moyens qui mènent à ce but, il faut tenir compte de la lâcheté, de l’instabilité, de l’inconstance de la foule, de son incapacité à comprendre et à estimer les conditions de sa propre vie et de sa prospérité. Il faut comprendre que la puissance de la foule est aveugle, insensée, ne raisonne pas, écoute à droite et à gauche…

Un peuple livré à lui-même, c’est-à-dire aux parvenus de son milieu, se ruine par les discordes de partis, qu’excite la soif du pouvoir, et par les désordres qui en proviennent. Est-il possible aux masses de raisonner tranquillement, sans rivalités intestines, de diriger les affaires du pays qui ne peuvent être confondues avec les intérêts personnels ? Peuvent-elles se défendre contre les ennemis extérieurs ?

QUATRIÈME DIALOGUE

Il y a des populations gigantesques rivées au travail par la pauvreté, comme elles l’étaient autrefois par l’esclavage. Qu’importent, je vous le demande, à leur bonheur toutes vos fictions parlementaires ? Votre grand mouvement politique n’a abouti, en définitive, qu’au triomphe d’une minorité privilégiée par le hasard comme l’ancienne noblesse l’était par la naissance. Qu’importe au prolétaire courbé sur son labeur, accablé sous le poids de sa destinée, que quelques orateurs aient le droit de parler, que quelques journalistes aient le droit d’écrire ? Vous avez créé des droits qui resteront éternellement pour la masse du peuple à l’état de pure faculté, puisqu’il ne saurait s’en servir. Ces droits, dont la loi lui reconnaît la jouissance idéale et dont la nécessité lui refuse l’exercice réel, ne sont pour lui qu’une ironie amère de sa destinée.

NUMÉRO 3, para. 5

Les peuples sont enchaînés au lourd travail plus fortement que ne les enchaînaient l’esclavage et le servage. On pouvait se libérer de l’esclavage et du servage d’une manière ou de l’autre. On pouvait traiter avec eux, mais on ne peut se libérer de sa misère. Les droits que nous avons inscrits dans les constitutions sont fictifs pour les masses, et non réels. Tous ces prétendus droits du peuple ne peuvent exister que dans l’esprit, ils ne sont jamais réalisables. Qu’est-ce pour le travailleur prolétaire, courbé sur son travail, écrasé par son sort, que le droit donné au bavard de bavarder, le droit donné aux journalistes d’écrire toutes sortes d’absurdités, en même temps que des choses sérieuses, du moment que le prolétariat ne tire pas d’autres avantages de la constitution que les misérables miettes que nous lui jetons de notre table, en échange d’un suffrage favorable à nos prescriptions, à nos suppôts, à nos agents ?… Les droits républicains sont une ironie amère pour le pauvre…

QUATRIÈME DIALOGUE

Machiavel : Vous ne connaissez pas l’inépuisable lâcheté des peuples (…) : rampants devant la force, sans pitié devant la faiblesse, implacables pour des fautes, indulgents pour des crimes, incapables de supporter les contrariétés d’un régime libre, et patients jusqu’au martyre pour toutes les violences du despotisme audacieux, brisant les trônes dans les moments de colère, et se donnant des maîtres à qui ils pardonnent des attentats pour le moindre desquels ils auraient décapité vingt rois constitutionnels.

NUMÉRO 3, para. 6

La lâcheté infinie des Goyim qui rampent devant la force, qui sont impitoyables pour la faiblesse et pour les fautes, mais indulgents pour les crimes, qui ne veulent pas supporter les contradictions de la liberté, qui sont patients jusqu’au martyre devant la violence d’un hardi despotisme, voilà ce qui favorise notre indépendance. Ils souffrent et supportent des premiers ministres-dictateurs actuels des abus pour le moindre desquels ils auraient décapité vingt rois.

NEUVIÈME DIALOGUE

Machiavel : Et où avez-vous vu qu’une constitution vraiment digne de ce nom, vraiment durable, ait jamais été le résultat d’une délibération populaire ? Une constitution doit sortir tout armée de la tête d’un seul homme ou ce n’est qu’une œuvre condamnée au néant. Sans homogénéité, sans liaison dans ses parties, sans force pratique, elle portera nécessairement l’empreinte de toutes les faiblesses de vues qui ont présidé à sa rédaction.

Montesquieu : On dirait, à vous entendre, que vous allez tirer un peuple du chaos ou de la nuit profonde de ses premières origines.

Machiavel : Je ne dis pas non ; aussi vous allez voir que je n’ai pas besoin de détruire de fond en comble vos institutions pour arriver à mon but. Il me suffira d’en modifier l’économie et d’en changer les combinaisons.

NUMÉRO 10, para. 6, 7

Un plan de gouvernement doit sortir tout prêt d’une seule tête parce qu’il serait incohérent, si plusieurs esprits se partageaient la tâche de l’établir. C’est pourquoi nous pouvons connaître un plan d’action, mais nous ne devons pas le discuter, afin de ne pas briser son caractère génial, la liaison de ses parties, la force pratique et la signification secrète de chacun de ses points. Que le suffrage universel le discute et le remanie, il gardera la trace de toutes les fausses conceptions des esprits qui n’auront pas pénétré la profondeur et la liaison des desseins.

Ces plans ne renverseront pas pour le moment les institutions modernes. Ils changeront seulement leur économie et par conséquent, tout leur développement qui s’orientera ainsi selon nos projets.

DIXIÈME DIALOGUE

Machiavel : Or, encore une fois, qu’est-ce que le Conseil d’État ?… Ce n’est qu’un Comité de Rédaction. Quand le Conseil d’État fait un règlement, c’est le souverain qui le fait ; quand il rend un jugement, c’est le souverain qui le rend.

Montesquieu : Il est vrai que si nous évaluons la somme des pouvoirs qui sont entre vos mains, vous devez commencer à être satisfait.

Récapitulons : Vous faites la loi : 1. sous la forme de propositions au Corps législatif ; 2. sous forme de décrets ; 3. sous forme de sénatus-consultes ; 4. sous forme de règlements généraux ; 5. sous forme d’arrêtés au Conseil d’État ; 6. sous forme de règlements ministériels ; 7. enfin sous forme de coups d’État.

NUMÉRO 11, para. 1, 2

Le Conseil d’État sera là pour souligner le pouvoir du gouvernement : sous l’apparence d’un corps législatif, il sera en réalité un comité de rédaction des lois et des décrets du gouvernant.

Voici donc le programme de la nouvelle constitution que nous préparons. Nous créerons la loi, le droit et le tribunal : 1) sous forme de propositions au corps législatif ; 2) par des décrets du président sous forme d’ordres généraux, par des actes du Sénat et par des décisions du Conseil d’État, sous forme d’ordres ministériels ; 3) au cas où cela serait jugé opportun, sous la forme d’une révolution dans l’État.

TREIZIÈME DIALOGUE

Machiavel : C’est que vous ne connaissez pas, ô Montesquieu, ce qu’il y a d’impuissance et même de niaiserie chez la plupart des hommes de la démagogie européenne. Ces tigres ont des âmes de mouton, des têtes pleines de vent… Leur rêve est l’absorption des individus, dans une unité symbolique. Ils demandent la réalisation complète de l’égalité.

NUMÉRO 15, para. 6

Vous ne vous doutez pas combien il est facile d’amener le plus intelligent des Gentils à un degré ridicule de naïveté, en flattant sa vanité, et, d’autre part, combien il est facile de le décourager…

Ceux qui paraissent être des tigres sont aussi stupides que des moutons et le vent souffle librement à travers leurs têtes. Nous les laisserons donc chevaucher sur le coursier des vains espoirs de détruire l’individualité humaine par l’unité symbolique du collectivisme.

DIX-SEPTIÈME DIALOGUE

Montesquieu : Je comprends maintenant l’apologue du dieu Vishnou ; vous avez cent bras comme l’idole indienne, et chacun de vos doigts touche un ressort. De même que vous touchez tout, pourrez-vous aussi tout voir ?

Machiavel : Oui, car je ferai de la police une institution si vaste, qu’au cœur de mon royaume la moitié des hommes verra l’autre…

Si, comme je n’en doute guère, je parvenais à atteindre ce résultat, voici quelques-unes des formes sous lesquelles se produirait ma police à l’extérieur : hommes de plaisirs et de bonne compagnie dans les cours étrangères, pour avoir l’œil sur les intrigues des princes et des prétendants exilés… établissement de journaux politiques dans les grandes capitales, imprimeurs et libraires placés dans les mêmes conditions et secrètement subventionnés.

NUMÉRO 17, para. 7, 8

Notre régime sera l’apologie du règne de Vishnou, qui en est le symbole, nos cent mains tiendront chacune un ressort de la machine sociale. Nous verrons tout sans l’aide de la police officielle… Dans notre programme un tiers des sujets surveillera les autres…

Nos agents seront pris dans la haute société aussi bien que dans les basses classes, dans le milieu de la classe administrative qui s’amuse, parmi les éditeurs, les imprimeurs, les libraires, les commis, les ouvriers, les cochers, les laquais, etc.

VINGTIÈME DIALOGUE

Montesquieu : Il faut bien, en définitive, que les dépenses soient en équilibre avec les recettes…

Machiavel : Or, voici comment les choses se passent : le budget général, celui qui est voté au commencement de l’année, porte au total, je suppose, un crédit de 800 millions. Quand on est arrivé à la moitié de l’année, les faits financiers ne répondent déjà plus aux premières prévisions ; alors on présente aux Chambres ce que l’on appelle un budget rectificatif, et ce budget ajoute 100 millions, 150 millions au chiffre primitif. Arrive ensuite le budget supplémentaire : il y ajoute 50 ou 60 millions ; vient enfin la liquidation qui ajoute 15, 20 ou 30 millions. Bref, à la balance générale des comptes, l’écart total est d’un tiers de la dépense prévue. C’est sur ce dernier chiffre que survient, en forme d’homologation, le vote législatif des Chambres. De cette manière, au bout de dix ans, on peut doubler et même tripler le budget.

Montesquieu : Il est certain qu’il est peu de gouvernements qui ne soient dans la nécessité de recourir à l’emprunt ; mais il est certain aussi qu’ils sont obligés d’en user avec ménagement ; ils ne sauraient, sans immoralité et sans danger, grever les générations à venir de charges exorbitantes et disproportionnées avec les ressources probables. Comment se font les emprunts ? Par des émissions de titres contenant obligation de la part du gouvernement de servir des rentes proportionnées au capital qui lui est versé. Si l’emprunt est de 5 %, par exemple, l’État, au bout de vingt ans, a payé une somme égale au capital emprunté ; au bout de quarante ans une somme double ; au bout de soixante ans une somme triple, et, néanmoins, il reste toujours débiteur de la totalité du même capital… Aussi les États modernes ont-ils voulu apporter une limitation nécessaire à l’accroissement des impôts. Ils ont imaginé, à cet effet, ce que l’on a appelé le système de l’amortissement, combinaison vraiment admirable… On a créé un fonds spécial, dont les ressources capitalisées sont destinées à un rachat permanent de la dette publique, par fractions successives ; en sorte que toutes les fois que l’État emprunte, il doit doter le fonds d’amortissement d’un certain capital destiné à éteindre, dans un temps donné, la nouvelle créance.

Notre système de comptabilité, fruit d’une longue expérience, se distingue par la clarté et la certitude de ses procédés. Il met obstacle aux abus et ne donne à personne, depuis le dernier des fonctionnaires jusqu’au chef de l’État lui-même, le moyen de détourner la somme la plus minime de sa destination, ou d’en faire un emploi irrégulier.

NUMÉRO 20, para. 26-32

Les comptes des revenus et des dépenses seront tenus ensemble, qu’aucune distance ne puisse les voiler d’obscurité.

Le premier désordre, dirons-nous, consiste en cela qu’ils commencent par arrêter un simple budget, qui s’accroît d’année en année pour la raison que voici : on traîne ce budget jusqu’à la moitié de l’année ; puis on demande un budget rectifié que l’on gaspille en trois mois, puis on demande un budget supplémentaire, et tout cela finit par un budget de liquidation. Et comme le budget de l’année suivante est arrêté d’après le total du budget général, l’écart annuel normal est de 50 %, le budget annuel triple tous les dix ans.

Chaque emprunt prouve la faiblesse du gouvernement et son incapacité de comprendre ses propres droits. Tout emprunt, comme l’épée de Damoclès, est suspendu sur la tête des gouvernants, qui, au lieu de lever directement l’argent dont ils ont besoin en établissant des impôts spéciaux, s’en vont, chapeau bas, chez nos banquiers… les gouvernements des Gentils n’ont aucun désir de secouer ces sangsues ; bien au contraire, ils en accroissent le nombre, se condamnant ainsi à mort par la perte de sang qu’ils s’infligent.

Qu’est-ce, au fond, qu’un emprunt, en particulier un emprunt à l’étranger ? L’emprunt c’est l’émission de lettres de change du gouvernement, contenant une obligation à un certain taux, proportionnel à la somme du capital emprunté. Si l’emprunt est taxé à 5 % en vingt ans, l’État a payé sans aucune utilité un intérêt égal à l’emprunt, en quarante ans une somme double, en soixante ans une somme triple, et la dette reste toujours une dette non acquittée.

D’après ces calculs, il est évident que, par toute forme d’imposition par tête, l’État écope les derniers sous des pauvres contribuables pour solder les comptes au lieu de recueillir ces sous pour ses besoins propres sans surcroît d’intérêt.

Tant que les emprunts étaient nationaux, les Goyim faisaient tout simplement passer l’argent des pauvres dans la poche des riches ; mais, lorsque nous eûmes acheté les agents nécessaires pour transférer les emprunts à l’extérieur, toute la richesse des États a afflué dans nos coffres.

Nous établirons si bien notre système de compte que ni le gouvernement, ni le plus petit fonctionnaire ne pourront détourner la moindre somme de sa destination sans que cela se remarque, non plus que la diriger sur une destination autre que celle qui aura été indiquée une fois pour toutes dans notre plan d’action.

VINGT ET UNIÈME DIALOGUE

Machiavel : Je crains que vous n’ayez quelque préjugé à l’égard des emprunts… les économistes modernes reconnaissent formellement aujourd’hui que, loin d’appauvrir les États, les dettes publiques les enrichissent. Voulez-vous me permettre de vous expliquer comment ?

Montesquieu : Je voudrais savoir d’abord à qui vous demanderez tant de capitaux, et à propos de quoi vous les demanderez.

Machiavel : Les guerres extérieures sont, pour cela, d’un grand secours. Dans les grands États, elles permettent d’emprunter 5 ou 600 millions ; on fait en sorte de n’en dépenser que la moitié ou les deux tiers, et le reste trouve sa place dans le Trésor, pour les dépenses de l’intérieur.

NUMÉRO 21, para. 1, 11

Je n’ajouterai rien à ce que je vous ai déclaré lors de notre dernière rencontre, parce qu’ils ont rempli nos coffres de l’argent des Goyim…

Nous avons tiré avantage de la vénalité des fonctionnaires et de l’incurie des dirigeants pour multiplier par deux, trois ou plus notre argent, en prêtant aux gouvernements étrangers des sommes qui n’étaient pas…

DU VINGT-TROISIÈME AU VINGT-CINQUIÈME DIALOGUE

Machiavel : Le culte du prince est une sorte de religion, et, comme toutes les religions possibles, ce culte impose des contradictions et des mystères au-dessus de la raison.

Je veux que mes desseins soient impénétrables même pour ceux qui m’approcheront le plus près… Je ne communiquerais mes projets que pour en ordonner l’exécution.

Ses conseillers se demandent tout bas ce qui sortira de sa tête… il personnifie… la Providence dont les voies sont inconnues… Ils ne savent jamais si quelque entreprise toute prête ne fondra pas sur eux du jour au lendemain.

Un prince dont le pouvoir est fondé sur une base démocratique doit avoir un langage soigné, mais cependant populaire. Au besoin, il ne doit pas craindre de parler en démagogue, car après tout il est le peuple, et il en doit avoir les passions.

Vous m’avez demandé tout à l’heure si j’avais de l’abnégation, si je saurais me sacrifier pour mes peuples, descendre du trône au besoin vous avez maintenant ma réponse, j’en puis descendre par le martyr.

NUMERO 24, para.3-15

Des membres de la semence de David prépareront les rois et leurs héritiers, les initiant aux très secrets mystères du politique, aux intrigues du gouvernement, mais en veillant toujours que rien n’en filtre.

Les plans d’action du roi, ses plans immédiats, à plus forte raison, ses plans éloignés, seront inconnus même à ceux que l’on appelle ses plus proches conseillers.

Seuls le roi et ses trois initiateurs connaîtront l’avenir.

Dans la personne du roi qui avec une volonté inflexible est maître de lui-même et de l’humanité tous croiront reconnaître le destin et ses voies mystérieuses. Nul ne saura ce que le roi désire atteindre par ses dispositions, et donc nul n’osera se mettre en travers d’un sentier inconnu…

Pour que le peuple connaisse et aime son roi, il est indispensable qu’il s’entretienne avec lui sur les marchés. Cela garantit la nécessaire harmonie des deux forces que nous séparons aujourd’hui l’une de l’autre par la terreur.

Le pilier de l’humanité, en la personne du maître suprême du monde issu de la sainte semence de David, doit sacrifier à son peuple toutes ses inclinations personnelles.

Les juifs sont cinq millions en Russie, vivant principalement dans la zone de résidence qui leur est accordée : la Pologne russe, les pays Baltes, la Biélorussie et l’Ukraine.

Mais il ne faut pas pour cela croire que les Russes avaient alors le monopole de l’antisémitisme : c’est bien une mesure antisémite décrétée en Suisse à peu près à cette époque: – Quittez nos villes et nos plaines, et, si vous voulez rester chez nous, installez- vous à plus de mille mètres d’altitude - : c’est ainsi que les Juifs créèrent dans le Jura à plus de mille mètres la ville de la Chaux de Fonds, qui devint vite la capitale de l’horlogerie.


[1] Savants et maîtres coraniques.

[2] Les esclaves achetés au marché étaient en général des Gwaris captifs ou des païens. Leurs enfants devenaient musulmans lors de leur baptême, une semaine après la naissance.


Par l.peltier dans (7 : 1872 à 1907) le 24 mars 2008 (0) Commentaires  En savoir plus

15 02 1902                La loi de protection de la santé publique rend obligatoire la vaccination antivariolique pour les bébés avant un an révolu.

4 03 1902                   Création du Parti Socialiste lors du Congrès de Tours

11 04 1902             Premier enregistrement sur gramophone : cela se passe dans la chambre d’un hôtel de Milan, et, à tout seigneur, tout honneur, c’est Enrico Caruso le grand ténor natif de Naples, qui en est le bénéficiaire.

7 05 1902                    À Tit, 50 km au nord-ouest de Tamanrasset, le lieutenant Coutenest, à la tête de 90 méharistes formés de l’ensemble des tribus touaregs ralliées à la France, renforcé de quarante moghaznis, des arabes Chambâas d’Ouargla, est attaqué par les Kel Ahaggar, les Touaregs du Hoggar, qui vont connaître une sanglante défaite : 93 d’entre eux sont tués, leur chef compris. Le lieutenant Coutenest compte 3 morts et une dizaine de blessés. Sévèrement défaits, les Touaregs vont changer de stratégie, se dispersant dans d’autres massifs montagneux. Emergera de cette résistance la figure de Kaosen, de la tribu des Igerzawen, appartenant à la puissante confédération des Ikazkazen de l’Aïr. Il lui faudra 14 ans pour se trouver à la tête d’une armée équipés et organisée pour la guerre moderne.

8 05 1902                 Éruption du volcan de la Montagne Pelée, dans le nord de la Martinique : gaz et cendres sont propulsés à l’horizontale à près de 550° à une vitesse de 130 à 150 mètres par seconde, provoquant la mort de 28 000 personnes en quelques secondes. Les ponts des bateaux ancrés dans le port de St Pierre, s’embrasent, et le Belem ne doit de rester intact qu’au fait d’avoir été contraint à mouiller beaucoup plus loin, faute de place dans le port de St Pierre [1]. Il reste deux survivants, un prisonnier sauvé par sa geôle, et un cordonnier, réfugié sous une table de sa maison, elle-même à l’abri du souffle. Pourtant, la Montagne Pelée n’avait pas été avare de signes avant-coureurs : premières fumerolles en 1889 et 1901, séisme le 22 avril, explosion le 24, séismes à nouveau les 29 et 30, explosions le 2 mai, pluie de cendres le 7. Mais des élections étaient prévues pour le dimanche 11 mai, et les autorités avaient convaincu les habitants de rester chez eux. De plus, tout cela se passait à une époque où les connaissances en vulcanologie étaient très embryonnaires : on ne savait donc pas discerner la gravité des signes avant-coureurs. La grand-mère d’Alexis Saint Léger – alias Saint John Perse – créole de vieille souche, d’une île proche de la Guadeloupe, parlait un jour à son petit fils de cette catastrophe où il était mort sept mille personnes ; il corrigea le chiffre en disant qu’il y en avait eu quatre fois plus ; elle rétorqua : ah, mais bien sur, si tu comptes les gens de couleur !

20 05 1902                Indépendance formelle de Cuba : en fait les États-Unis, outre qu’ils conservent certaines bases militaires, dont Guantanamo, vont continuer à garder la main haute sur le pays, nommant des gouvernants qui seront à leur solde, pillant les richesses du pays à leur profit. Plantations, canne à sucre, minerais, chemins de fer, banques etc… seront sous contrôle américain. Moins de trente ans plus tard, Paul Morand en témoignera :

Molle Havane, créole indolente, où sont tes vieux planteurs du temps d’Isabelle, en pantalon de nankin, à barbe double, auréolés de médailles d’or sur fond de palmiers, comme à l’intérieur des boîtes de cigares ? Faut-il que les États-Unis soient un enfer pour que ceux qui en arrivent (par les nouveaux trains de cette année, qui mettent La Havane à quarante-sept heures de New York) voient en toi l’oasis de repos et de tiédeur que tu n’es plus ?

Dure et riche, polie dans tous ses matériaux, propre comme un transatlantique, asphaltée, sans une ombre, sans un arbre, La Havane ne connaît plus ces désordres politiques ou militaires, ces embarras de voitures ou d’argent, toute cette anarchie latine qu’on se prend à regretter dès qu’elle est à jamais perdue. Des autos américaines, aux nickels hurlants, la déchirent en tous sens. Quartiers nègres, rues chinoises, ne sont même plus les refuges du romantisme. Ici, la respiration, c’est le cours des sucres ; ses écarts – il a passé de deux sous à trente, depuis la fin de la guerre, pour redescendre à trois – ruinent ou enrichissent, rapides comme des cyclones. C’est le sucre qui suffit à toute cette dépense, à ce luxe épouvantable, où la vanité a la plus grande part. Bonbonnières de cocottes, hôtels particuliers en blanc d’œuf, mansions Tudor imitées des Américains, petits Trianons en beurre, croquignoles et friandises à l’italienne. Le goût vient rarement tempérer ces excès. Toute la ville est en marbre et tout ce marbre vient d’Italie. Les nouvelles routes sont en granit. Un burg rhénan a des plafonds en nacre. De ces demeures, les dernières ne sont pas les moins belles. J’ai traversé en auto, à toute allure, le cimetière de Colomb où chaque défunt a droit à une villa de marbre, à un chalet à perpétuité, avec vitraux et gargouilles de céramique, sorte de Viroflay funéraire. Le nouvel hôpital a soixante-cinq pavillons, grands comme un de nos hôpitaux ; dans chacun, l’on soigne un type différent de maladies ; si l’on arrivait avec une de ces belles lèpres inconnues d’Asie centrale, on aurait droit à un soixante-sixième pavillon que l’on vous construirait dans la nuit. Ici, l’on compte par millions de dollars. Que ne pourrait-on faire avec tant d’argent ! Il faut dire que les dernières constructions témoignent d’un meilleur goût. L’influence de notre exposition des Arts décoratifs se fait sentir ; Lalique décore de ses verres exquis plusieurs demeures ; la Renaissance espagnole et jésuite réveille l’art local ; enfin, après un détour par Montparnasse, les jeunes artistes cubains demandent à l’artisanat et au folklore nègres des Antilles une inspiration très heureuse.

Si l’on peut dire qu’à Cuba les États-Unis sont partout, – mainmise sur les terrains, sur les sucres, trust du tabac, industrie, tourisme, – il faut avouer que Cuba a, par ailleurs, sa revanche. En ce Monte-Carlo tropical, l’on trouve à jouer tous les jeux défendus, jusqu’au matin; plus de cinquante restaurants de nuit ; quatre mille bars et cafés, pour une ville qui ne dépasse guère le demi-million d’habitants. Quarante-cinq jours de carnaval et, chaque dimanche, toute la ville masquée. Le plus beau golf ; un yacht-club, d’ailleurs sans yachts. Enfin, il n’est pas besoin de le dire, tous les alcools du monde, tout ce que, depuis la Sibérie jusqu’à l’Australie, les hommes ont imaginé de faire fermenter et mis en bouteilles. Voici le patio de l’hôtel Sevilla, à l’heure du cocktail. Cette cour intérieure espagnole, aux piliers revêtus de faïences, d’azulejos, au carrelage grenadin, décorée de fougères tropicales et de cages où les oiseaux des îles font plus de bruit que des Américaines, on y boit, entre midi et une heure, plus que dans toute la France. C’est une telle inflation de beautés que les cours s’en effondrent. Les bouches remuent, les yeux glissent, les rires éclatent. Atmosphère de bonnes fortunes, d’amours de hasard, de rendez-vous furtifs, de ruptures de ban, de divorces en puissance, d’ivresse, de frivolité, de reportage scandaleux et de chantage, sur laquelle plane cette honte dont les Anglo-Saxons n’arrivent jamais à se défaire, surtout lorsqu’ils prennent leurs plaisirs en commun. Tout se calme à l’heure de la sieste et reprend vers le soir, après une journée passée dans ces grands clubs hispano-américains des environs. Dîner sur les toits, tandis que, la nuit, ce luxe des tropiques est annulé par tant de constellations commerciales. Le style des visiteurs, à vrai dire, laisse à désirer. Hollywood, les dactylographes trop blondes, aux bas roulés, en fuite avec leur patron, les vedettes de music-hall, les boucaniers et pirates du whisky dominent. La bonne société américaine est en Floride ou au Cap-d’Ail ; les Cubains de qualité sont invisibles et murés, sauf les jours de gala, de moda au Country-Club.

Paul Morand Hiver Caraïbe 1929

31 05 1902                  La paix généreuse de Vereeniging marque la fin de la guerre des Boers : les Anglais n’exercent pas de représailles et consentent à d’importants dédommagements pour que les Boers puissent reconstituer fermes et troupeaux.

27 06 1902                  La durée du temps de travail par jour passe à 10 h 30, limitée à 9 heures pour les mineurs.

1 07 1902                   Un décret ordonne la fermeture systématique des 125 écoles catholiques dites non autorisées, car créées après la promulgation de la loi du 1° juillet 1901, et même de celles qui, appartenant à des congrégations autorisées, croyaient ne pas avoir besoin d’autorisation. Waldeck Rousseau avait pris prétexte des vœux de pauvreté et d’obéissance demandés aux religieux pour les exclure du bénéfice des droits des citoyens, puisque ces éléments venaient contribuer à l’enrichissement des congrégations.

15 07 1902                 Une circulaire demande la fermeture de 2 500 écoles tenues par des religieux et religieuses, en situation administrative irrégulière. Cela va entraîner des troubles dans toute la France, particulièrement en Bretagne.

2 08 1902                    Nouveau décret demandant la fermeture de 324 écoles religieuses.

15 08 1902                Le commandant Barthélémy Le Roy Ladurie, grand’père d’Emmanuel, l’historien, reçoit l’ordre de procéder à la fermeture des écoles catholiques de Douarnenez et Audierne : il ne peut s’y résoudre et donc refuse d’exécuter l’ordre. Traduit en conseil de guerre, la sanction tombe : destitution pour désobéissance à un ordre militaire, en vue du maintien de la discipline. Il sera réintégré en 1914, bien noté, décoré de la croix de guerre, mais ne sera jamais nommé colonel.

16 10 1902                   Alphonse Bertillon effectue la première empreinte digitale pour identifier un criminel.

29 12 1902                  Avant de partir d’Ushuaia, d’où l’on peut communiquer avec la capitale, à la rencontre de ses compagnons, le capitaine Larsen commandant de l’Antarctic qui avait laissé Nordenskjöld et ses quatre compagnons sur Snow Hill Island, en Antarctique, avait laissé les instructions nécessaires pour une opération de survie, qui devrait être organisée s’il n’était pas de retour en avril 1903. Il connaît le coin et prend donc la précaution supplémentaire de débarquer trois hommes – Andersson, Duse et Grunden – avec mission de rejoindre Snow Hill Island par voie de terre. Ils n’y parviennent pas, et, pensant que leur navire, lui, y est parvenu, appliquent le plan conçu pour cette option : rejoindre la baie Hope ou l’Antarctic devrait se trouver entre le 25 février et le 10 mars 1903. Ne voyant rien venir, ils se décident à construire une petite cabane en pierre et à y passer un hiver, qui va être un interminable calvaire : viande de phoque et de manchots, poissons péchés dans un trou de banquise, graisse de phoque pour s’éclairer et se chauffer. Chaque soir, chacun s’astreint à raconter une blague pour faire rire les 2 autres : c’est peut-être bien cela qui les a sauvé. En septembre, ils n’ont pas d’autre choix que de quitter les lieux : la base de Nordenskjöld est à plus de 300 kms !

1902                             L’Académie Goncourt est créée par Edmond Goncourt, sur une idée que son frère Jules avait mis sur testament : le chagrin de la perte de ce frère avec lequel il partageait tout : encrier, fureurs, passions, migraines et maîtresses, lui commandait de donner forme aux désirs de son frère. Observateurs attentifs de leur temps, ils écrivirent un Journal où le pire voisine avec le meilleur… le charnier de la vérité, selon leurs propres mots.

Fermeture des écoles appartenant aux congrégations qui ne sont pas autorisées. Fondation des établissements Carnaud et Forges de Basse-Indre, dans la Loire inférieure.

L’Espagne envoie des navires de guerre devant Tanger, et la régente Marie Christine cède le pouvoir à Alphonse XIII. Le roi du Rwanda, Youhi V Musinga fait appel aux forces allemandes pour mater une révolte armée entre ethnies.  Joseph Conrad publie Au cœur des ténèbres, virulente dénonciation des exactions belges commises au Congo, propriété personnelle du roi des Belges, Léopold II.

A l’initiative du capitaine Clerc, introduction des skis au 15° régiment d’infanterie alpine de Briançon. Paul Payot, médecin à Chamonix, se fait envoyer des skis, et monte au col de Balme en compagnie du guide Joseph Ducroz. Six hommes, dont un anglais, Eckenstein, atteignent l’altitude de 6 600 m sur les pentes du K2, 8611 m.

Abd al-Aziz III, qui va devenir Ibn Seoud, a 21ans : à la tête de 40 hommes, il prend Riyad  aux Turcs ; onze ans plus tard, en 1913, il les expulsera du Hasa, prendra en 1920 la moitié du territoire attribué à l’émir du Koweit.

Jourdain construit la Samaritaine, en fer et céramique.

Un siècle plus tard, la modernité dont avait fait preuve Jourdain sera retoquée par des juges frileux et imbéciles lorsqu’il s’agira de la rénover :

Le feu couve, en France, dans l’univers du patrimoine. Une combustion lente et sans grands éclats, nourrie de colères et de recours juridiques, de part et d’autre d’une frontière difficile à cerner. La ligne qui sépare le patrimoine de la modernité ou même de la création contemporaine est devenue floue, le maquis juridique de plus en plus dense. Et les batailles de plus en plus acharnées, notamment à Paris, capitale vitrine sur laquelle veillent des associations de défense du patrimoine particulièrement sourcilleuses qui, pour huit d’entre elles, se sont regroupées au sein d’un nouveau G8.

Affaire emblématique s’il en est de cette bataille : le chantier de la Samaritaine.  Le jugement du tribunal administratif de Paris, rendu le 13  mai, a fait l’effet d’une bombe. Ce jour-là, le projet de restructuration du célèbre grand magasin du bord de Seine qui jouxte le Pont-Neuf, soutenu par le groupe LVMH  et la Ville de Paris, a été retoqué. L’aménagement de ce vaste ensemble de 70 000  m2, qui devait accueillir un hôtel de luxe, des commerces, des logements sociaux et même une crèche, n’a pas trouvé grâce aux yeux des juges.

La décision a provoqué la satisfaction des pourfendeurs du projet, la Société pour la protection des paysages et de l’esthétique de la France (SPPEF) et l’association SOS Paris. Pour eux, le projet des architectes japonais de l’agence Sanaa Kazuyo Sejima et Ryue Nishizawa est inconciliable avec la supposée régularité de la rue de Rivoli. Indépendamment des qualités spatiales de l’ensemble, la façade de l’édifice, habillée de verre sérigraphié ondulé, ne serait pas en harmonie avec la continuité haussmannienne qui caractériserait ce quartier de Paris. Autant d’arguments que les juges ont repris à leur compte.

Le magasin lui-même, construit en plusieurs phases, n’est pourtant pas homogène. Sont concernés par le permis trois ensembles : le magasin  2, élément central, construit par Frantz Jourdain en  1910 et prolongé côté Seine par l’extension d’Henri Sauvage, achevée en  1928 ; le magasin  4, qui longe la rue de Rivoli, élément composite qui avait tant bien que mal conservé ses façades mais non les espaces intérieurs ; enfin, un ensemble d’immeubles plus anciens, composé de logements à l’angle de la rue de l’Arbre-Sec et de la rue de Rivoli. Ce dernier bloc doit être rénové en l’état.

Le jugement a, en revanche, consterné unanimement les architectes, comme en témoigne la réaction de Christian de Portzamparc, publiée dans Le Monde, le  lendemain (Le Monde du 14  mai). Nous ne pouvons respecter le passé qu’en le rendant vivant et pour cela en l’adaptant ici et là à notre vie. C’est ce qu’ont fait toutes les époques, conclut le lauréat français du prix Pritzker. L’interdire aujourd’hui ferait de Paris un triste et sombre musée et ne démontrerait rien d’autre qu’une volonté forcenée d’entrer en décadence.

Plus surprenant, l’Académie d’architecture, ordinairement silencieuse, est sortie de sa réserve par la voix de son président, Thierry Van de Wyngaert : Une telle conception des règles d’urbanisme, qui autorise à fonder un jugement sur des critères esthétiques et subjectifs pour justifier de la pertinence d’un recours, est incompatible avec une vision contemporaine de la ville, et n’aurait pas permis à certains bâtiments les plus emblématiques de notre histoire de voir le jour.

Longtemps, l’architecture Art nouveau de Frantz Jourdain, qui a conçu l’élément central de l’édifice, a d’ailleurs été regardée d’un mauvais œil. C’est ce qui, après 1922, conduisit l’architecte, qui dirigeait les travaux depuis 1903, à faire appel à Henri Sauvage pour la suite des opérations – une extension face à la Seine, dans un style Art déco. Si l’on considère les critères évoqués par la SPPEF, et repris par le tribunal, il est fort probable que l’ensemble aujourd’hui vénéré n’aurait pas pu voir le jour. Il n’a d’ailleurs été classé que récemment, en  1990.

Le tribunal administratif de Paris dit appliquer la loi. Pourtant, dans l’affaire Samaritaine, il livre un jugement subjectif, riche en partis pris esthétiques à peine mis en retrait par des précautions oratoires, et déconnecté de la réalité visuelle de cette portion de la rue de Rivoli, assez hétéroclite.

Prenant au pied de la lettre le descriptif du maître d’œuvre, le jugement note : Le choix d’une façade ondulante exclusivement réalisée en verre compromet l’insertion de la construction nouvelle dans une artère représentative de l’urbanisme du XIXe  siècle bordée d’immeubles de pierre où la notion classique de façade n’a pas été abolie, et ne contribue guère à mettre en valeur les édifices environnants (…)  ; la juxtaposition de cette ample façade (…), quasiment dépourvue d’ouvertures, sans autre élément décoratif que les ondulations verticales du verre sérigraphié, et d’immeubles parisiens en pierre, variés mais traditionnels, apparaît dissonante.  Que dire alors de l’Institut du monde arabe ou, plus près, des vastes baies du magasin C &  A, 126, rue de Rivoli, dont la façade n’est pas précisément opaque ?

Puisque les travaux ont commencé dans les intervalles laissés par la justice, il en résulte une énorme dent creuse, à l’emplacement du magasin  4, appelée à durer en l’état. Même si l’appel interjeté par LVMH infirmait le jugement du 13  mai, le temps de la justice est souvent plus long que celui des travaux. Surtout, un projet architectural remarquable se trouve, de fait, congelé.

Derrière la remise en cause du projet de Sanaa, est-ce la destruction d’éléments haussmanniens d’importance mineure qui agite les opposants, ou  le rejet viscéral de l’architecture contemporaine, si diaphane soit-elle ? Dans leur bouche, on voit souvent éclore, en guise d’argument esthétique, un vocabulaire qui utilise des termes comme furoncle, verrue, cloporte, abcèsscandale, trahison, etc.  Il est vrai qu’en face la langue est aussi convenue : résolument moderne (ou contemporain), geste audacieux, et autres éloges d’un futurisme pourtant bien de notre temps.

Comment en est-on arrivé à des positions aussi crispées ? Le XIXe  siècle avait été celui de l’invention des monuments historiques, partagés et révérés par une mémoire collective. Après 1887, année charnière par la loi de protection des monuments historiques, le XXe  siècle élabore un cadre de plus en plus sophistiqué et contraignant, empilant des textes complexes : loi de 1930 sur les sites, loi sur les abords de 1943, loi Malraux de 1962 sur les secteurs sauvegardés, enfin loi de 1983, complétée en  1993, instituant les zones de protection du patrimoine architectural, urbain et paysager. Conséquence : cet arsenal de textes favorise une judiciarisation croissante.

De ce point de vue, le dernier épisode comparable à l’affaire Samaritaine est celui de la restauration, en  1997, du château de Falaise, dit château Guillaume-le-Conquérant, dans le Calvados, par l’architecte des monuments historiques Bruno Decaris. Celui-ci, certes, n’y était pas allé de main morte, avec ses adjonctions légères, presque immatérielles et aisément identifiables, selon lui, entrechoquant ruines médiévales et architecture contemporaine radicale. Attaqué par trois associations, Bruno Decaris fut condamné à une amende pour des raisons techniques (absence de certaines autorisations administratives).  Mais il était clair que le fond du jugement relevait de critères esthétiques… rien moins qu’évidents.

Au cœur du débat : la définition même du patrimoine et ses mutations contemporaines. Naguère, l’ennemi était celui qui portait atteinte à des éléments clairement reconnus comme historiques par le plus grand nombre. Le patrimoine, c’était ce qui est vieux, beau, émouvant et usé par les ans. Or ce temps de l’évidence est bel et bien terminé. Que doit-on désormais appeler patrimoine, alors qu’on classe des éléments de plus en plus récents, encore peu ou pas porteurs d’enseignement, défendus par une minorité de professionnels éclairés ou qui se voient comme tels ?

Certains édifices du monde de l’après-guerre sont ainsi sacralisés, sans que cette vénération fasse l’objet d’un véritable consensus ni d’explications minimales. On peut citer les ensembles de Jean Dubuisson (La Caravelle, 1967, à Villeneuve-la-Garenne, Hauts-de-Seine), le siège de Sanofi, construit en  1968 par Bernard Zehrfuss à Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine), avec le concours de Jean Prouvé ; ou encore, à Paris, le campus de Jussieu, d’Edouard Albert (1958-1968), et la tour Croulebarbe, du même Albert (1960).  Le campus de Jussieu a ainsi survécu aux menaces de démolition, quitte à engendrer des dépenses monstres. Mis en chantier pour désamiantage dès 1996, il est toujours en travaux, en  2014.

Autre cas de sacralisation discutable : l’ensemble de logements construits par Paul Chemetov à Courcouronnes (Essonne), promis à la démolition en  2013, est aujourd’hui défendu par son avocat au titre d’un  » droit d’auteur  » dont on a du mal à voir les limites dans le temps. La valeur patrimoniale autrefois attribuée aux édifices par les marques du temps cède désormais le pas à une valeur absolue, indépendante de l’Histoire, fondée sur une sorte d’estime esthétique et sur un droit moral, accordés à tel ou tel bâtiment. Telle est la grande rupture du XXIe  siècle dans ce domaine. Voici donc, dans un même moule patrimonial, l’ancien et le nouveau. Un vaste fourre-tout qui comprend des édifices construits en série au XIXe  siècle, comme les églises néogothiques, même si les passants innocents leur prêtent un âge canonique. On comprend que les associations de défense du patrimoine ne sachent plus où donner de la tête !

La Société pour la protection des paysages et de l’esthétique de la France est présidée par Alexandre Gady, universitaire réputé, combatif, mais qui se défend des commentaires le classant parmi les pleureuses du patrimoine. Dans les cinq dernières années, il est monté au créneau pour défendre, dans la catégorie XXe  siècle, la Halle Freyssinet (1929), dans le 13e  arrondissement de Paris – aujourd’hui classée -, mais aussi le siège de Sanofi à Rueil et la Halle Esquillan à Fontainebleau (1941), deux bâtiments qui ont finalement été détruits. Il s’attaque aux menaces que ferait peser sur les serres d’Auteuil l’extension de Roland-Garros, prévue pour 2018, dont il dit par ailleurs estimer l’architecte, Marc Mimram.

Il ne décolère pas contre la destruction des églises néogothiques du XIXe  siècle comme celle d’Abbeville, dans la Somme. C’est difficile  d’accepter la mutation d’une église, mais il faut réfléchir à leur transformation en lieux commerciaux, en  lieux de rencontres, en médiathèques, comme cela se fait à l’étranger, en Angleterre ou en Hollande par exemple. C’est la meilleure manière de les sauver… Revenant à La Samaritaine, il commente : L’Etat est fort avec les faibles et faible avec les forts. Regardez La Samaritaine et le comportement de la Ville ou de l’Etat face à Bernard Arnault, le PDG de LVMH. De fait, il est souvent reproché aux architectes des Bâtiments de France d’être difficiles à convaincre lorsqu’il s’agit d’accepter une petite entorse au patrimoine, alors qu’ils savent tolérer des dérogations majeures pour certains chantiers bien soutenus politiquement.

Alexandre Gady n’est pas du genre  à faire dans la demi-mesure. Parmi ses griefs, il y a la question de l’environnement, qui constitue un paramètre de plus en plus important dans le débat sur le patrimoine et ajoute à la confusion sur le sujet. La bataille sur les éoliennes, par exemple, qui oppose les défenseurs du patrimoine, en lutte contre leur dissémination dans le paysage, aux écologistes, favorables à cette nouvelle source d’énergie. Aujourd’hui, on est en plein brouillard, affirme Alexandre Gady. En matière d’écologie et d’énergie, la politique de l’Etat, droite et gauche réunies, a dressé les défenseurs de l’environnement et du patrimoine les uns contre les autres. Pour le seul patrimoine, elle conduit à affaiblir les systèmes juridiques de sa préservation.

Tour à tour convaincant et injuste, le cas échéant excessif, l’universitaire se trouve parfois en contradiction avec d’autres associations, comme Paris Historique, dont un des porte-parole, Jean-François Cabestan, est un défenseur convaincu du projet de La Samaritaine.  » La France et ses décideurs ne sont toujours pas entrés dans le XXe  siècle. Ils ne s’intéressent pas à l’architecture « , affirme-t-il. Si Gady campe dans le rôle de l’expert ès réglementations, Cabestan, architecte lui-même, se pose plutôt en technicien, éventuellement iconoclaste. Sur Roland-Garros et les serres d’Auteuil, il juge absurdes les contre-projets, portés par la SPPEF et Vieilles Maisons françaises, proposant notamment de couvrir le périphérique.  » Mieux vaudrait démolir carrément les serres, qui ne sont pas d’une rareté exemplaire. Ou les démonter et les transporter ailleurs. Mais c’est une position impensable dans le monde du patrimoine, dont l’idée la plus partagée est de ne toucher à rien de l’architecture du passé. Il faut pourtant garder à l’esprit que les immeubles étaient construits pour durer cent ou deux cents ans au plus. « 

En passionné des techniques architecturales, Cabestan prend pour cible un autre type d’enjeu patrimonial, où la logique de transformation est à l’œuvre : le projet de rénovation de la poste du Louvre, vaste bâtiment parisien construit de 1880 à 1888 par Julien Guadet en lisière du quartier des Halles, d’une architecture très homogène. Le programme, conduit par Dominique Perrault, auteur de la Bibliothèque nationale de France, prévoit, outre le maintien revisité de la poste – les syndicats y ont encore plus qu’un pied -, un hôtel, des commerces, des bureaux  et des logements. Les travaux consistent à retirer les ajouts et modifications intervenus depuis l’ouverture du centre, à ouvrir les façades en maintenant la double hauteur du premier niveau, à  modifier la toiture (qui avait brûlé en  1975), enfin à créer des patios, en maintenant les structures métalliques existantes.

Une opération réversible, dans l’hypothèse où l’avenir voudrait restituer les vastes planchers d’origine. Mais c’est essentiellement là le casus belli, tant pour Jean-François Cabestan – quitte à se trouver en contradiction avec ses positions sur La Samaritaine – que pour  SOS Paris, qui n’acceptent aucune transformation, quels que soient les inconvénients de l’état actuel. Ici, cependant, pas de procès, mais une demande, non acceptée par le ministère, de classement de l’édifice. De son côté, Dominique Perrault, aussi passionné par le bâtiment de La Poste, se trouve conforté par un  » cercle de compétence  » créé ad hoc, qui comprend l’historien Jacques Lucan, l’Américain Barry Bergdoll, directeur du département d’architecture du Museum of Modern Art de New York (MoMA), l’architecte des Bâtiments de France Jean-Marc Blanchecotte, l’architecte Philippe Prost, spécialiste des interventions sur le patrimoine.  » Dire que la poste du Louvre est en péril, cela a éberlué Barry Bergdoll, affirme Dominique Perrault. Il n’imaginait pas qu’il puisse y avoir une telle contestation. « 

Car il y a des situations où l’impératif patrimonial doit cohabiter avec une nécessaire modernisation. Mais quelle est la marge de manœuvre de l’architecte, restaurateur ou rénovateur, adaptateur ou inventeur ? Philippe Belaval, président du Centre des monuments nationaux, qui a sur les bras quelques travaux monumentaux, comme la restauration du Panthéon, insiste sur un autre aspect : Ce qui devrait primer, c’est l’entretien régulier du patrimoine, notamment des toitures. Attendre que les édifices soient en ruine est une politique désastreuse et terriblement coûteuse.

Alors, comment lire la période actuelle ? Parallèlement à la croissance démographique, le développement du domaine bâti est devenu de plus en plus considérable au cours du XXe  siècle. Et donc considérable aussi la part des constructions théoriquement susceptibles d’entrer sur une des listes définissant le patrimoine de valeur. L’Etat se trouve confronté à des besoins financiers sans cesse croissants. Simultanément, on assiste à une dilution des critères (que faut-il protéger et jusqu’à quel point ?), alors que les textes, les structures de l’Etat et les représentants de la société civile semblent figés dans une forme d’archaïsme. L’interprétation des textes de loi et des obligations au niveau local (communes, départements) favorise par ailleurs la perte de repères communs et la dilution de l’intérêt public au profit d’intérêts privés ou politiques qui n’ont pas forcément les yeux de Chimène pour les monuments.

Faut-il se satisfaire des joutes esthétiques, dans une période inquiétée par de plus graves préoccupations environnementales ? A l’instar de Philippe Bélaval, tous nos interlocuteurs disent souhaiter, en France, une meilleure formation aux questions architecturales et patrimoniales – au moins pour les décideurs. Certains, y compris ceux qui sont engagés dans les procédures les plus agressives, regrettent la faiblesse numérique des associations et leur manque de fonds. Mais le fait d’être plus fortes les rendrait-il plus clairvoyantes ?

Peu d’entre eux, curieusement, s’interrogent sur l’hypothèse de nouvelles structures d’arbitrage ou de concertation. Mais ils sont aussi rares à avoir fait connaissance sur le terrain, comme Dominique Perrault, avec les mécanismes de discussion à l’œuvre hors de France. C’est le cas du Stadt Forum de Berlin (Forum de la ville), où se réunissent tous les acteurs de la cité.  » Ce sont des instances véritablement efficaces, dit Perrault, on peut vraiment y échanger les points de vue sur les projets, quitte à s’engueuler sévèrement. Mais on arrive toujours à un accord.  » S’il existe bien une Commission du vieux Paris, elle réunit des personnalités nommées par la Ville ou le maire. Sa compétence, généralement reconnue, comme son indépendance, n’en fait pourtant pas un lieu de discussion démocratique et ouvert, à l’instar des Stadt Forum allemands. Si bien qu’au lieu de s’imposer comme une assemblée de sages, ce qu’elle a pu être à ses heures, elle apparaît comme une instance de plus dans le capharnaüm des instances patrimoniales françaises.

Frédéric Edelmann              Le Monde du 31 mai 2014

29 01 1903                Afin de soutenir l’industrie sucrière, contre la concurrence du sucre de canne, la taxe sur le sucre passe de 60 à 25 francs par quintal. Le privilège des bouilleurs de cru sera supprimé en mars : les viticulteurs ne pourront plus recycler leur alcool en excédent. Cela, c’est pour contenter les betteraviers. La consommation de sucre en France augmente de 50 % de 1903 à 1904, pour le principal du fait des négociants fraudeurs, installés quai de Bercy en bordure du réseau ferré PLM, qui mettent ainsi sur le marché un vin de fabrication industrielle : 3 millions d’hectolitres de vins de raisins secs de Grèce et de Turquie deviennent ainsi par la grâce de sucre, d’eau, d’acide tartrique, de tannin, etc…  12 à 15 millions de d’hectolitres de vin. Le sucrage est réglementé tant en première qu’en deuxième cuvée ; le sucre est autorisé à la vendange, à raison de 10 kilogrammes pour 3 hectolitres, et cela c’est pour contenter les viticulteurs. Les cours remontent, accordant un répit aux viticulteurs, mais aucune de ces mesures n’apaise les esprits.

12 02 1903                Les tentatives pour gagner Snow Hill Island n’ont pas réussi : l’Antarctic, pris et broyé lentement mais surement par les glaces dès janvier 1903, coule. L’équipage se réfugie sur l’île Paulet où ils vont passer l’hiver dans une hutte de pierre. Personne ne venant les chercher et constatant que l’eau libre gagnait tous les jours, les hommes mettront un canot à la mer pour tenter de rejoindre le rendez-vous de la baie Hope.

19 04 1903                  Le délai accordé aux congrégations non autorisées expire : les incidents sont sérieux à Nantes, à Saint Nicolas du Port, en Meurthe et Moselle, à la Roche sur Foron, en Haute Savoie et dans l’Isère. A Paris, on se battra en mai : le préfet Lépine sera frappé à coups de bouteille.

21 04 1903                 Pogrom contre les juifs, qui représentent 45 % de la population de Kichinev, capitale de la Moldavie, en Russie : 40 morts, 315 blessés. En 3 ans, 3 000 entreprises ont fermé… la crise est sévère et les Russes vont au plus facile : c’est le juif qui sera le bouc émissaire : le journaliste Kroutchevan se chargera de la besogne, distribuant sa prose aux cabaretiers qui seront contraints à le diffuser, sous peine de voir leur établissement saccagé :

Le Parti des ouvriers, des chrétiens authentiques évoque notre Sauveur torturé à mort par les Juifs, les buveurs de sang avides qu’il aurait fallu depuis longtemps chasser de Russie, ennemis de notre Petit Père le tzar [...] Qui sait quel peuple vil, rusé, menteur et avide d’argent ils forment.

*****************

Partout dans les rues sont éparpillés des débris de meubles, de glaces, des samovars et des lampes tordues, des pièces de linge et de vêtements, des matelas et des édredons éventrés. Les rues sont comme enneigées, car elles sont couvertes de duvet, de même que les arbres.

Procès verbal de constat des déprédations

28 04 1903                 Le cargo mixte Guadalquivir qui appareillait de Salonique pour Constantinople est victime d’un attentat à la dynamite :

De graves événements se sont produits à Salonique.
Ils sont l’œuvre du « Comité révolutionnaire macédonien » qui s’est donné pour mission de conquérir l’indépendance de la Macédoine.
Le principal chef de ce Comité, nommé Deltcheff maître d’école avait réuni le 13 avril dernier tous ses adhérents, et c’est à ce moment sans doute que l’insurrection fut décidée.
Le plan des insurgés est d’exaspérer par des attentats le gouvernement Turc et de l’amener à exercer des répressions sanglantes : et ils comptent que des répressions forceront l’Europe à intervenir et à prendre des mesures en faveur de la Macédoine.
Le premier acte des révolutionnaires a été l’attentat contre le steamer Guadalquivir de la Compagnie des Messageries maritimes à bord duquel une bombe de dynamite a éclaté.
Voici, d’après l’équipage du navire, le récit détaillé des faits :
L’explosion s’est produite exactement à onze heures vingt. Au moment où le navire quittait le port de Salonique. Les machines venaient de prendre la libre route. La bombe éclata au centre même du navire, dans la batterie des officiers, qui se trouvaient en ce moment à table, loin heureusement de leurs cabines
Par la force de l’explosion, un tuyau de vapeur fut rompu, blessant cinq des chauffeurs, grâce à la présence d’esprit et au courage du mécanicien Le Galit, les malheureux purent être dégagés avant l’asphyxie complète.
Le navire prit feu avec une telle rapidité que les hommes de l’équipage et même les officiers n’hésitent pas à dire que des substances inflammables avaient été répandues sur le navire et dans les cales ; on voyait les flammes courir sur le pont.
Au milieu des cris des passagers, le commandant Combes, tout en ordonnant des mesures pour combattre l’incendie, fit mettre à l’eau les canots de sauvetage de l’arrière, les autres étant déjà devenus la proie des flammes ; les passagers, au nombre d’une vingtaine, s’y entassèrent.
Pendant ce temps, tous les efforts pour conjurer l’incendie restaient vains ; le feu faisait des progrès effrayants .
Le Commandant Combes quitta la passerelle, qui s’effondra aussitôt, sapée par les flammes. Des embarcations de toute sorte vinrent pour porter secours.
Le feu, à ce moment, dévorait le navire tout entier : officiers et équipage n’eurent que le temps d’embarquer sur les navires sauveteurs.
Le Commandant Combes, dont la conduite au dire de tous, fut digne des plus grands éloges, quitta le dernier le Guadalquivir.
Le Guadalquivir fut pris en remorque par le vapeur Pénélope qui le conduisit à l’entrée du port de Salonique, mais toute tentative d’extinction était dès lors inutile. Le fléau avait accompli son œuvre, le navire était entièrement perdu.
Par les soins du consul de France à Salonique, les hommes de l’équipage furent dirigés sur l’hôpital de la ville, pendant que les officiers et les passagers recevaient, dans les hôtels, les soins que nécessitait leur état.
L’auteur présumé de l’attentat, nommé Yorghi Minof, qui était vêtu avec une certaine élégance était venu à bord avec un billet de quatrième classe. Il avait mis une grande insistance à échanger son billet de quatrième Classe contre un billet de première, ce qui devait lui permettre de pénétrer dans le centre du navire et de la batterie des officiers, où il parvint à déposer sa bombe.
Il paraît certain que les dynamiteurs voulaient, par cette explosion à bord du Guadalquivir, amener toutes les autorités et de nombreuses forces de police sur les quais. Pendant ce temps, ils auraient continué leur œuvre de destruction dans la ville. Ce qui est établi, c’est que d’autres bombes éclatèrent en plusieurs points. La Banque ottomane, voisine de l’hôpital, était incendiée. Pendant toute la nuit, des détonations se succédèrent, des cris d’épouvante retentissaient de toutes parts. L’affolement règne encore à Salonique, où l’on craint de nouveaux attentats

Le Petit Parisien. Dimanche 3 mai 1903, n°747

[Dans l’entre deux guerres, le Petit Parisien, quotidien,  aura le plus gros tirage du monde ! jusqu’à 2 millions d’exemplaires ! ]

29 04 1903                 L’évacuation par les dragons et l’infanterie des bénédictins de la Grande Chartreuse, au bord du lac du Bourget, entraîne une émeute : le colonel de Coubertin démissionne. Ils partiront avec leurs alambics à Tarragone, reviendront en 1922… pour en repartir en 1992, déménageant à Ganagobie, au-dessus de la Durance, près de Manosque : l’affluence des touristes (environ 300 000 par an) n’était plus compatible avec la vie monastique… Mais le  remède Ganagobie s’avéra être aussi nocif sinon pire que le mal : les touristes se mirent à leur gâter la vie, tout comme à Hautecombe. Le problème n’avait été que déplacé. D’autres Chartreux expulsés, réfugiés à Pignerole en Italie, avaient proposé deux millions de francs à Émile Combes pour qu’il les autorise à rester : ce dernier sera lavé de tout soupçon de corruption le 12 07 1904, mais les Chartreux, en cela fidèles à leurs habitudes, ne diront rien. De mars à juin, plus de 400 congrégations sont interdites.

Genève garde toute sa force d’attraction pour les Savoyards :

La dangereuse promiscuité des populations de la zone (de la Haute Savoie) avec l’étranger est démontrée par de nombreux faits… Il y a à Genève 35 000 Français, 23 % de la population, dont le plus grand nombre appartiennent à la Haute Savoie : ils sont très attachés à la mère patrie ; mais il est fort à craindre qu’après avoir fêté l’Escalade (fête nationale genevoise) avec les Genevois pendant plusieurs années, ils ne s’imprègnent d’idées genevoises et que, joints aux zoniens naturalisés genevois, ils ne forment le trait d’union entre la Savoie du Nord et Genève, lorsque la Suisse jugera les circonstances propices à l’annexion qu’elle n’a pu réaliser en 1860.

Léon Duparc

24 05 1903                224 voitures de course s’élancent de Versailles pour Madrid : 3 jours avaient été prévus. Mais la première étape Versailles – Bordeaux vira rapidement au jeu de massacre, les pilotes se tuant par accident, tuant des spectateurs,  ou des personnes passant par là sans identifier le risque, à tel point que le soir même le président de la République  annula purement et simplement la course : on avait décompté 11 morts pour cette seule journée ! Ces engins tapaient du 140 km /h !

1 06 1903                    Le Sillon de Marc Sangnier tient son premier congrès à Belfort : il marque le début du catholicisme social.

11 06 1903                  Le roi de Serbie Alexandre I°, sa seconde épouse, la reine Draga, haïe de son peuple et le premier ministre sont assassinés par un terroriste de la Main Noire sur les marches de leur palais de Belgrade. Dans la poche du premier ministre, on retrouvera une lettre non décachetée l’avertissant de l’attentat. Le pouvoir revient à l’ancienne dynastie des Karadjorgevitch, avec Pierre I°, ancien élève de Saint Cyr. L’alliance franco russe de 1893 l’incite à renverser les siennes : il abandonne la protection de l’Autriche pour se mettre sous celle de la Russie, et de la France.

26 06 1903                 Refus d’autorisation législative à 81 écoles, collèges, tenus par des Congrégations religieuses : elles doivent fermer.

1 07 1903                     Soixante cyclistes prennent le départ du premier Tour de France devant l’auberge Le Réveil matin, à Montgeron, au sud-est d’Orly : 19 jours plus tard, ils ne sont plus que 20 à l’arrivée et c’est Maurice Garin, né au Val d’Aoste et naturalisé français, qui l’emporte, après avoir fait 2 428 km, à plus de 25 km/h de moyenne. Sa bicyclette est de la marque Française Diamant : elle pèse 16 kg.  Le climat politique, avec son nationalisme exacerbé, a poussé à la constitution d’équipes nationales. Ce nom avait été choisi par le journaliste Léo Lefèvre, employé par le journal sportif d’Henri Desgranges dans la foulée du Tour de France par deux enfants, de G. Bruno. Henri Desgranges a crée L’Auto Vélo en 1900 à l’initiative d’anciens annonceurs d’un autre journal, plus ancien : Le Vélo, fondé et dirigé par Pierre Giffard, créateur de la course Paris-Brest-Paris. Ce dernier s’était affiché ouvertement dreyfusard dans les colonnes de son journal, au fur et à mesure des rebondissements de l’affaire, ce qui avait profondément déplu aux annonceurs, dont le principal était Albert de Dion. Ce dernier fonda donc un journal concurrent, qui devint L’Auto en 1903, et L’Equipe en 1946. Le Vélo ne put résister au succès de L’Auto – passé de 30 000 à 95 000 exemplaires au soir de la première étape – et disparu en 1904.

Au geste large et puissant que Zola, dans La Terre, donne à son laboureur, l’Auto, journal d’actions et d’idées, va lancer à travers la France, aujourd’hui, les inconscients et rudes semeurs d’énergie que sont nos grands routiers professionnels. De Paris aux flots bleus de la Méditerranée, de Marseille à Bordeaux, en passant par toutes les villes roses et rêveuses qu’endort le soleil, à travers le calme des campagnes vendéennes, tout le long de la Loire qui coule lente et silencieuse, ces hommes vont s’enfuir éperdument (…)

Le trait épique du journaliste ne doit pas faire oublier ce qu’auront été pour ces coureurs les premières années du Tour de France : une épreuve d’une incroyable ingratitude et dureté : des départs au petit matin blafard, sans personne pour vous encourager, des étapes à n’en plus finir – jusqu’à 400 kilomètres – pour arriver dans les vingt heures dans des villes où personne ne vous attendait. Un règlement d’une rigidité toute militaire : un cadre cassé ? le coureur devra effectuer lui-même la soudure pour réparer ; le dérailleur ? pas question de l’autoriser [il ne le sera qu'en 1937 !] : au nom de quoi rendre les côtes plus faciles à grimper ?

En 1910, sur un Tour qui comptait 4 735 km avalés à la moyenne de 29.2 km/h, à l’issue de l’étape Bagnères de Luchon – Bayonne, après 17 heures de lacets dans le Tourmalet, Octave Lapize, dit Le Frisé, double vainqueur du Paris Roubaix, lancera aux officiels : Assassins, vous êtes des assassins ! Ces officiels étaient du même tabac que les officiers qui enverront 15 ans plus tard les soldats à la mort, et c’est avec ces hommes durs à la peine que le pays pourra encaisser la guerre atroce qui se dessinait.

10 08 1903                  Accident de métro à la station Couronne : 84 morts par asphyxie.

11 et 14 09 1903         Encore un pogrom en Biélorussie, à Gomel ; mais cette fois-ci, les juifs ont décidé de se défendre… jusqu’à faire assassiner 8 mois plus tard le ministre Plehvé qui avait commandité l’affaire.

08 10 1903                En Argentine, on avait commencé dès avril à se préoccuper du sort de l’expédition suédoise et de l’Antarctic et on avait décidé d’envoyer à leur recherche la corvette A.R.A Uruguay, commandant Julian Irizar, qu’il fallut entièrement transformer pour affronter les conditions exceptionnelles de l’Antarctique. L’équipage se composait de 8 officiers et 19 marins, tous choisis avec soin. L’Uruguay quittera Ushuaia dans les premiers jours de novembre, croisera au large de l’île Paulet sans savoir que quelques naufragés de l‘Antarctic y étaient encore.

12 10 1903                  Nordenskjöld et ses compagnons, partis cinq jours plus tôt rencontrent- Andersson, Duse et Grunden qui sont partis eux depuis le 29 septembre. Le bonheur des retrouvailles est de courte durée, car très vite, chacun se demande : qu’en est-il de l’Antarctic ?

4 11 1903                    Sous le parrainage des États-Unis, proclamation de l’indépendance du Panama. Parrainage…, car les États-Unis se sont réservés la concession à perpétuité d’une zone de 16 km de large de part et d’autre du futur canal, dont les travaux vont reprendre en 1905.

8 11 1903                    L’Uruguay touche Snow Hill, retrouvant Nordenskjöld, ses compagnons, – il y avait plus d’un an qu’ils attendaient l’Antarctic -, le trio Andersson, Duse et Grunden, et le même jour arrivent certains rescapés de l’Antarctic… rescapés, car d’autres sont restés sur l’île Paulet, qui embarqueront au retour ; mais l’épreuve a été trop dure pour quelques uns qui y ont laissé la vie. L’Argentine va faire un triomphe aux membres de l’Uruguay et aux rescapés de l’expédition, laquelle permit de rapporter de précieux spécimens géologiques et de la faune marine, aura exploré la côte est de la terre de Graham, dont le cap Longing, l’île James Ross, les archipels Joinville et Palmer. Nordenskjöld connaîtra la gloire mais aussi d’innombrables dettes.

11 1903                       Franklin Cowdery, alias Samuel Franklin Cody, américain de Davenport, dans l’Iowa, s’est entiché de cerfs volants qu’il met en scène dans des spectacles. Il en adapte un à un canot de sauvetage et traverse ainsi la Manche.  En 2012, Yves Parlier reprendra l’idée pour tenter de l’adapter aux gros navires et leur permettre ainsi d’économiser du carburant.

10 12 1903                    Röntgen, Pierre et Marie Curie obtiennent le Nobel de physique.

17 12 1903                   Sur la plage de Kitty Hawk, en Caroline du Nord, Wilbur et Orville Wright volent pendant douze secondes sur 36.5 m. avec Flyer 1, biplan à moteur à essence Wright-Taylor de 63 kg. Ils recommencent quatre fois et finissent par un vol de 284 mètres en 59 secondes. C’est le premier vol d’un engin plus lourd que l’air, motorisé et piloté.

1903                             Les premières lignes de tramway apparaissent à Tokyo : 2 ans plus tard, les tireurs de pousse-pousse mettront à profit les grandes manifestations nationalistes de septembre 1905, pour détruire plusieurs dizaines de voitures et incendier les bureaux de la Compagnie d’électricité.

Le deuxième congrès du P.O.S.D.R : Parti Ouvrier Social-Démocrate de Russie, fondé en 1898, voit s’affronter deux stratégies différentes : celle de Lénine, partisan d’une élite militante autour d’une ligne politique unique, qui va donner naissance aux bolcheviques - majoritaires – et celle de Martov et de Plekhanov, qui préfèrent la création d’un grand parti de masse, intégrant divers courants : ils seront les mencheviks - minoritaires -.  Nicolas II renvoie Sergueï Witte, son ministre des finances, principal artisan de l’essor extraordinaire du pays : il le rappellera en pleine crise en 1905 pour le renvoyer à nouveau en 1906.

Chamberlain propose le territoire de l’Ouganda à Théodore Herzl, qui mourra l’année suivante, à 44 ans ; mais les assises d’une nation nouvelle avaient été jetées.

Le rêve et la faim poussaient vers le sionisme les hommes et les oboles par dizaines de milliers. Le mouvement devenait une force, mais cette force nouvelle s’appuyait sur la tradition, c’est à dire, sur le retour à la terre des Hébreux. Un État juif, certes, mais en Palestine seulement.

On le vit bien lorsque, dans les premières années du siècle, le gouvernement britannique offrit à Herzl et ses compagnons le territoire fertile et alors presque inhabité de l’Ouganda. Herzl, lui, juif occidentalisé, était d’avis d’accepter le don. Il le dit au congrès annuel. Alors il y eut un véritable délire de désespoir. Un membre de ce congrès m’a raconté qu’il a vu des délégués sanglotant, suppliant, saisis par la fièvre des prophètes et criant que, hors de Jérusalem, et de ses collines, il n’y avait point de terre juive. Ainsi fut refusée l’offre d’un pays immédiatement accessible au profit d’un sol aride et dont la possession semblait alors aussi nébuleuse que la venue du Messie.

Cela semblait, cela était de la folie.

Pourtant, les événements donnèrent raison aux fous.

Joseph Kessel L’élan vers la Terre promise.1926

40 000 grévistes dans les textiles du Nord. Révolte en Kabylie. Première Ford de série. Charles Heudebert invente la biscotte industrielle ; le produit nous vient d’Italie, quand un boulanger commit l’erreur de cuire deux fois une pâte : bis cotte : cuite deux fois.

Louis Perrier, médecin et propriétaire de la Société des eaux minérales de Vergèze, dans le Gard, vend son entreprise à l’Anglais John Harmsworth, qui donne le nom du vendeur à la source, invente la petite bouteille verte, laquelle s’en va conquérir l’empire britannique, et même le monde. Cent ans plus tard, les baroudeurs du monde entier s’étonneront toujours du nombre incroyable de boutiques, toutes plus perdues les unes que les autres où on peut trouver du Perrier.

Frédéric Boudou est agriculteur à Durenque, au sud de Rodez, en Aveyron. Ses 50 ans ne l’empêchent pas de rester insatisfait de sa dure vie : il s’embarque avec son épouse Eugénie Vernhes et ses 7  enfants pour l’Argentine, où, ma foi, après avoir rejoint les premiers aveyronnais installés à Pigüe 20 ans plus tôt, les choses durent se passer plutôt bien, puisque, plus de 100 ans plus tard, un des ses arrière petit-fils, Amado Boudou deviendra vice-président de l’Argentine, assurant en 2012 la fonction de président le temps pour la présidente Cristina Kirchner de se faire opérer d’un cancer de la thyroïde.

Au Gabon, de 5 000 tonnes par an, l’exploitation de l’okoumé passera à 380 000 tonnes, 30 ans plus tard.

En Amazonie, dans le haut bassin de l’Amazone et du Putumayo, en territoire péruvien, la société caoutchoutière Casa Arana & Hernanos rafle les Indiens Witotos, Mirañas, Ocainas, Andokes, Nonuyas, Muinanes et Boras pour les emmener sur ses gigantesques exploitations de caoutchouc, La Chorera et El Encanto ; au bout de dix jours, les Indiens devaient revenir aux baraquements avec 14 kilos de latex : si les 14 kilos n’étaient pas atteints, c’était le fouet et les tendons coupés. Walter Hardenburg, un ingénieur américain parlera plus tard devant la justice anglaise (la société était devenue anglaise) de ce qu’il avait vu en matière de torture : mutilation des oreilles, des jambes, des doigts, des bras. Et cela dura plusieurs décennies et les responsables finirent paisiblement leurs jours. On comptera 6 000 Indiens ayant survécu à ce régime, emmenés par leurs anciens tortionnaires à la fin de l’époque du caoutchouc.

L’intolérance religieuse et politique bat son plein : Etiennette Loustau, institutrice ayant débuté dans les années 20 rapporte les difficultés de son beau-père, lui aussi instituteur : Anselme, le père de Gaston, a été déplacé cinq fois. Motif ? Idées trop républicaines. Sa femme Henriette, surprise un dimanche matin par une royaliste avec des boutons de manchette à l’effigie de Gambetta, a été dénoncée au maire, puis à l’administration, et expédiée ailleurs avec son mari.

Etiennette Loustau, institutrice en retraite Télérama N° 2482. 6 Août 1997.

Un député d’Annecy, un brin provocateur, dépose un projet de loi pour la suppression des zones franches : tout aussitôt, les 207 communes zoniennes protestèrent au nom des droits que leur avait conférés le plébiscite de 1860 et leurs représentants demandèrent que rien ne fût changé au régime établi. Premier raid Chamonix – Zermatt.  Exploitation hydraulique, par conduite forcée, du lac naturel [un verrou glaciaire] de la Girotte dans le Beaufortin, à 1 720 m. pour les papeteries Aubry d’Albertville.

L’hôtel du Panorama à Megève dispose d’une voiture, ce qui lui permet d’aller chercher ses clients à Sallanches, où le train arrive depuis juin 1898. On compte alors trois hôtels : Le Panorama - 40 chambres -, le Mont-Blanc de François Morand Périnet – 18 chambres, et le Soleil d’Or de Mlle Adélaïde Conseil, qui aura 35 chambres en 1910. Il faut ajouter à cette capacité d’accueil 7 villas louées en meublé. En 1902, 300 estivants feront un séjour à Megève.

Hilaire Feige parle ainsi de Megève dans un guide du tourisme :

Rien ne repose la vue et ne charme l’imagination comme ce val formé, dans la plaine et sur les coteaux, de terres labourables ou de belles prairies aux flancs des montagnes, de vastes forêts de sapins, coupées de charmantes oasis de verdure et, sur les sommets les plus élevés, de rocs grisâtres au duvet de frêles herbes ou tapissées de genévriers ou de rhododendrons…

L’air pur et embaumé de parfums de la montagne y promet aux tempéraments délabrés une prompte convalescence et bientôt une parfaite santé. Aussi le val de Megève est-il conseillé par les sommités médicales qui l’ont étudié comme une excellente station d’air, où les malades n’auront pas à souffrir de variations brusques de température si préjudiciables, même aux santés les plus solides.

22 01 1904                  Premier raid à ski Briançon – Lautaret, 56 km A R , par les Chasseurs Alpins.

8 02 1904                   Le Japon a proposé à la Russie une zone de partages d’influence en Extrême Orient : le Japon garderait sa domination sur la Corée et la Russie sa position prépondérante en Mandchourie : les Russes ont refusé ; le Japon déclare alors la guerre à la Russie : une escadre japonaise torpille 3 vaisseaux russes en rade de Port Arthur et attaque la forteresse, entre Pékin et Pyong-Yang, en Corée, aujourd’hui Anshan. La flotte russe finira par se saborder.

30 03 1904                 Les crucifix sont retirés des tribunaux. Les prêtres ne peuvent se présenter au concours de l’agrégation. La Chambre vote la loi prévoyant la suppression des écoles religieuses dans les dix ans à venir.

31 03 1904                  Le vice-roi des Indes, lord Curzon, en fonction depuis janvier 1899, pathologiquement obsédé par l’expansionnisme russe, se persuade qu’il est déjà à l’œuvre au Tibet et qu’il est urgent  de le contrer : il confie à son ami Francis Younghusband la direction d’une mission, plus militaire que diplomatique  pour imposer au Tibet le respect de la convention de 1893 : il s’agit en fait d’une colonne de 1 000 soldats, 2 mitrailleuses Maxim, 4 pièces d’artillerie lourde avec pour logistique une colonne de 10 000 porteurs, 7 000 mulets, 4 000 yacks, 6 chameaux ! Tout ce monde franchit le col de Jelap, à 4 200 m.   Les rencontres avec les officiels tibétains vont être nombreuses, mais toutes infructueuses, chacun campant sur ses positions, et l’affrontement, près du village de Guru ne pourra être évité : 1 500 Tibétains, munis de vieux mousquets et de sabres ne purent rien contre la puissance de feu anglaise, et ce fut un massacre : 700 morts coté tibétain. Les Anglais, atterrés  de la tournure des choses, firent tout ce qu’ils pouvaient pour soigner les blessés tibétains, puis poursuivirent leur marche ; il y aura encore deux ou trois sérieux accrochages, mais le 1 août, ils entraient à Lhassa, où la crasse, l’extrême pauvreté les marquèrent autant que la beauté et grandeur du Potala. La ville interdite sur laquelle fantasmait tout l’occident depuis des décennies s’offrait à sa vue et le spectacle n’était pas réjouissant !

Nous trouvâmes une ville crasseuse, sordide, sans égout, sans pavement. Pas une maison qui parut propre ou soignée. Les rues, après une pluie, ne sont que marres d’eau stagnante où porcs et chiens pataugent en quête de déchets.

Candler

Après avoir bien tourné et retourné dans tous les sens, les Anglais durent se rendre à l’évidence : pas la moindre trace de présence russe, pas la moindre arme russe : le vice roi Curzon était de la revue et il ne leur restait plus qu’à se faire pardonner leurs massacres et leur invasion brutale, ce à quoi parvint le talentueux Younghusband. Ce ne fut pas sans mal qu’il parvint à un accord avec un régent, resté à Lhassa après que le Dalaï Lama  se soit refusé à toute négociation en partant à… Oulan Bator. Les Chinois n’étaient pas fâchés de la situation, pourvu que les Anglais continuent à reconnaître la suzeraineté de la Chine sur le Tibet. Une convention anglo-tibétaine sera finalement signée le 7 septembre 1904 : le Tibet reconnaît sa frontière avec le Sikkim, accepte l’ouverture de 2 marchés [sur la route de Lhassa vers l’Inde] : Gyantse et Gartok, tous deux supervisés par un agent britannique résidant sur place, accepte de raser les fortifications entre Gyantse et l’Inde et d’entretenir la route donnant accès à ces marchés, accepte de demander l’accord préalable de l’Angleterre pour tout accord avec une puissance étrangère, à l’exception de la Chine, accepte le versement d’une indemnité de guerre [ ?...!] de 562 000 livres, soit 75 annuités de 100 000 roupies indiennes, les Anglais occupant la vallée de Chumbi jusqu’au versement complet de la rançon. Les