SOMMAIRE
6 09 1815 Simon BOLIVAR, Lettre à un habitant de la Jamaïque.(extraits) Il est réfugié à Kingston, en Jamaïque.
13 11 1863 Abraham LINCOLN inaugure le cimetière de Gettysburg
11 03 1882 Ernest RENAN, professeur au Collège de France, donne une conférence en Sorbonne : Qu’est-ce qu’une nation ?
17 09 1918 Georges Clemenceau, président du Conseil, au Sénat : Le dernier appel au combat.
3 02 1919 Woodrow Wilson, président des Etats-Unis : Discours à la Chambre des députés
1930 Plaidoirie de Howard Roark, personnage central du roman de Ayn Rand, Foutainhead - La Source vive - 1930. C’est une profession de foi des rapports entre une collectivité et la création d’un artiste, et à ce titre, on peut estimer qu’elle a sa place au sein des discours.
10 12 1957 Albert CAMUS reçoit le prix Nobel de littérature
28 08 1963 Martin LUTHER KING, I made a dream Washington
19 12 1964 André MALRAUX, lors du transfert des cendres de Jean Moulin du cimetière du Père Lachaise au Panthéon
29 05 1966 Charles de GAULLE, président de la République, allocution prononcée à Douaumont pour le cinquantième anniversaire de la bataille Verdun.
16 09 1969 Jacques CHABAN DELMAS, Premier Ministre. Discours de politique générale dit « de la Nouvelle Société ».
17 07 1970 Lettre de Georges POMPIDOU, président de la République, à Jacques Chaban Delmas, premier ministre. “Gardons nos platanes“.
26 11 1974 Simone VEIL, ministre de la Santé, défend devant l’Assemblée nationale la légalisation de l’avortement
20 11 1977 Anouar el SADATE, président de l’Egypte à la Knesset, le parlement israélien
17 09 1981 Robert BADINTER, garde des Sceaux, défend devant l’Assemblée Nationale l’abolition de la peine de mort
16 07 1995 Jacques CHIRAC, président de la République, sur la rafle du Vel’d'Hiv’ du 16 juillet 1942.
14 02 2003 Dominique de VILLEPIN, ministre des Affaires Etrangères de la France, intervient à l’ONU sur l’attitude à adopter vis-à-vis de l’Irak
7 12 2008 J.M.G. Le CLEZIO Dans la forêt des paradoxes
Conférence Nobel de littérature
15 11 2008 Nicolas HULOT Conférence G20 : Solidarité ou Chaos
L’Humanité a rendez-vous avec elle même ! Marianne n°6046
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09 1815 Simon Bolivar, Lettre à un habitant de la Jamaïque. (extraits), Il est réfugié à Kingston, en Jamaïque.
[…] On nie aujourd’hui les cruautés des Espagnols, tant elles sont fabuleuses et semblent dépasser la perversité humaine. Et jamais les historiens modernes n’y croiraient, si de nombreux documents ne témoignaient tous de la triste vérité. Le très humain évêque de Chiapas, l’apôtre de l’Amérique, Las Casas, a laissé à la postérité un bref exposé de cas tirés des dossiers sévillans sur les conquistadors. Ces documents contiennent le témoignage de toutes les personnes respectables qui résidaient alors dans le Nouveau Monde, ainsi que les procès entre tyrans, mentionnés d’ailleurs par les plus grands historiens de l’époque. Les hommes impartiaux ont tous rendu justice au zèle, à la véracité et aux vertus de cet ami de l’humanité qui sut, avec une telle ferveur et une telle fermeté, dénoncer devant son gouvernement et l’opinion contemporaine les cas les plus horribles de cette sanguinaire frénésie […].
Le succès couronnera nos efforts. Le destin de l’Amérique est à tout jamais fixé. Les liens qui l’unissaient à l’Espagne sont désormais brisés: ils ne valaient que du consentement de toutes les parties de l’immense monarchie qui se prêtaient à leur rapprochement mutuel. Or ce qui rapprochait naguère la métropole et l’Amérique maintenant les divise. La haine que nous inspire la Péninsule est plus grande encore que la mer qui nous en sépare. Il est moins difficile de joindre les deux continents que de réconcilier les deux nations. L’habitude de l’obéissance, une communauté d’intérêts, d’éducation, de foi religieuse, une bienveillance réciproque, une tendre affection pour le berceau de nos ancêtres et pour leur gloire, bref, tous nos espoirs nous venaient d’Espagne. De là, ce principe d’adhésion qui paraissait éternel, bien que la conduite de nos maîtres diminuât cette sympathie, ou, pour mieux dire, cet attachement obligé à l’autorité de leur empire. Or c’est tout le contraire, à présent. On nous menace de la mort, du déshonneur, de tous les maux que nous craignons. Cette mère dénaturée nous inflige toutes les souffrances. Le voile s’est déchiré. Nous voyons clair maintenant. Et l’on voudrait nous plonger à nouveau dans les ténèbres ! Les chaînes ont été brisées. Nous avons été libres. Et nos ennemis prétendent nous réduire encore à l’esclavage ! Voilà pourquoi l’Amérique combat avec rage; et il est bien rare que l’énergie du désespoir ne force pas la fortune […]
Quant à l’héroïque et malheureux Venezuela, les événements s’y sont déroulés si vite, et la dévastation y fut telle, qu’il se voit maintenant réduit à une indigence absolue et à une désolation épouvantable. Et pourtant ce beau pays faisait naguère l’orgueil de l’Amérique ! Ses tyrans gouvernent un désert et n’oppriment que les tristes habitants ayant échappé à la mort, qui y mènent une existence précaire. Quelques femmes, quelques enfants, et quelques vieillards, voilà tout ce qui reste. La plupart des hommes ont péri plutôt que d’être esclaves, et ceux qui sont encore en vie se battent avec fureur dans les campagnes et dans les villes de l’intérieur jusqu’à la mort ou jusqu’à l’expulsion des ennemis, de ces Espagnols, insatiables de sang et de crimes, émules des premiers monstres qui anéantirent la race primitive de l’Amérique. Le Venezuela comptait près d’un million d’habitants. Or on peut affirmer sans exagération que le quart de la population a été victime du tremblement de terre [mars 1812], des combats, de la famine, de la peste, de l’exode. Hormis la catastrophe naturelle, tout est l’effet de la guerre […].
Ce tableau d’ensemble représente un théâtre d’hostilités de 2.000 lieues de long sur 900 de large dans ses plus grandes dimensions, et sur lequel 16 millions d’Américains défendent leurs droits, ou restent opprimés par l’Espagne. Et, bien que cette nation possédât à une certaine époque le plus vaste empire du monde, ce qu’il en reste maintenant demeure impuissant à maîtriser le nouvel hémisphère, et même à se maintenir dans l’ancien. Et l’Europe civilisée, commerçante et libérale permet que cette vieille vipère, pour satisfaire sa rage venimeuse, détruise la plus belle partie de notre globe ? L’Europe demeurerait-elle sourde à la clameur de ses propres intérêts ? N’aurait-elle plus d’yeux pour la justice ? Serait-elle tant endurcie, à ce point insensible ? Plus je médite là-dessus, plus je me sens confus. J’en arrive à penser qu’on désire voir disparaître l’Amérique. Mais c’est impossible, toute l’Europe n’est pas l’Espagne. Et quelle n’est pas la folie de notre ennemie qui prétend reconquérir l’Amérique sans flotte, sans trésor, et presque sans soldats ! Car ceux dont elle dispose suffisent à peine pour maintenir par la violence son propre peuple dans la sujétion, et pour la défendre des voisins. D’ailleurs, comment cette nation pourrait-elle se réserver le commerce exclusif de la moitié du monde, sans manufactures, sans productions nationales, sans arts, sans sciences, sans politique ? Et même si elle parvenait à ses fins, plus encore, si elle parvenait à pacifier vraiment ce pays, les fils des Américains d’aujourd’hui, s’unissant à ceux des Européens conquérants, ne concevraient-ils pas à nouveau dans vingt ans les mêmes patriotiques desseins qu’elle combat maintenant ? […]
Dans le système espagnol en vigueur, plus en vigueur aujourd’hui peut-être que jamais, les Américains n’occupent d’autre place dans la société que celle de serfs propres au travail, et, tout au plus, de simples consommateurs. Et encore dans ce rôle se voient-ils imposer des restrictions choquantes : telles, la défense de cultiver les fruits d’Europe, le monopole royal de certaines productions, l’interdiction d’établir des manufactures, que l’Espagne ne possède pourtant pas, les privilèges commerciaux l’exclusivité accordés même pour les objets de première nécessité, les entraves apportées aux relations entre les provinces américaines pour les empêcher de traiter, de s’entendre, de trafiquer entre elles. Voulez-vous savoir à quoi, en somme, nous étions destinés ? Aux campagnes, pour y cultiver l’indigo, le chiendent, le café, la canne à sucre, le cacao et le coton ; aux plaines solitaires, pour y élever les troupeaux ; aux déserts, pour y chasser les fauves ; aux entrailles de la terre, pour en tirer l’or dont ne peut se rassasier cette nation cupide. Nous vivions dans une passivité telle que je n’en trouve d’exemple dans aucune société civilisée, autant que je parcoure l’histoire et la politique de toutes les nations. N’est-ce pas un outrage et une violation des droits de l’humanité que de vouloir forcer un pays si heureusement constitué, vaste, riche et peuplé, à demeurer purement passif ? […]
C’est une idée grandiose que de prétendre faire de tout le Nouveau Monde une seule nation dont toutes les parties seraient liées. Puisque ses populations ont une même origine, une seule langue, une seule religion, de mêmes coutumes, elles devraient par suite n’avoir qu’un gouvernement qui fédérât les divers Etats constitués. Mais la chose n’est pas possible, car des cieux différents, des situations distinctes, des intérêts contraires, des caractères dissemblables divisent l’Amérique. Certes il serait heureux que l’isthme de Panama devînt pour nous ce que fut celui de Corinthe pour les Grecs. Plaise à Dieu que quelque jour nous ayons la fortune d’y tenir un auguste Congrès des représentants de nos républiques, royaumes et empires, pour traiter et discuter des hauts intérêts de la paix et de la guerre avec les nations des trois autres parties du monde. Et pourquoi cet organisme ne tiendrait-il pas ses assises au temps heureux de notre génération ? […]
Je dis, moi aussi, que ce qui peut nous mettre à même de chasser les Espagnols et de fonder un état libre, c’est l’union, sûrement l’union. Mais cette union ne nous tombera pas du ciel par un prodige; elle ne peut être que le fruit d’une action efficace et d’efforts bien dirigés. L’Amérique est divisée parce qu’elle est isolée au milieu de l’univers, abandonnée par toutes les nations, sans relations diplomatiques, sans soutien militaire, en lutte contre l’Espagne qui possède un matériel de guerre plus important que celui que nous avons pu acquérir furtivement […]
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13 11 1863 Abraham Lincoln inaugure le cimetière de Gettysburg
Il y a quelque quatre vingt sept ans nos pères ont mis au monde, sur ce continent, une nouvelle nation, conçue dans la Liberté et dédiée à cette proposition : tous les hommes ont été crées égaux.
Maintenant, nous sommes engagés dans une grande guerre civile, pour vérifier si cette nation, ou tout autre nation, ainsi conçue et ainsi dédiée, peut survivre longtemps. Nous sommes réunis sur un des grands champs de bataille de cette guerre. Nous sommes venus pour consacrer une partie de ce champs comme dernière demeure pour ceux qui ont donné leur vie en ces lieux afin que puisse vivre cette nation. C’est à la fois convenable et approprié que nous le fassions ainsi.
Pourtant, en voyant plus loin, nous ne pouvons ni dédier ni consacrer, ni sanctifier ce coin de terre. Les hommes courageux, morts et vivants, qui se sont battus ici, l’ont déjà consacré au-delà de notre malheureux pouvoir d’ajouter ou de diminuer quoi que ce soit. Le monde ne remarquera guère, pas plus qu’il ne se rappellera longtemps ce que nous avons dit ici, mais il ne pourra oublier ce que eux y ont fait. Ce sont nous les vivants qui devons plutôt nous consacrer à la tâche inachevée que ceux qui se sont battus ici ont fait noblement avancer. Ce sont nous les vivants qui devons être dédiés pour la grande besogne qui nous reste à accomplir […] et qui devons prendre ici la grande résolution de ne pas laisser ces morts être morts en vain, de faire que cette nation, sous le regard de Dieu, naisse à nouveau dans la Liberté, et d’empêcher que le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple disparaisse de la surface de la terre.
Ce texte est gravé à l’intérieur du mémorial de Lincoln à Washington.
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11 03 1882 Ernest RENAN, professeur au Collège de France, donne une conférence en Sorbonne : Qu’est-ce qu’une nation ?
Je me propose d’analyser avec vous une idée, claire en apparence, mais qui prête aux plus dangereux malentendus. Les formes de la société humaine sont des plus variées. Les grandes agglomérations d’hommes à la façon de la Chine, de l’Égypte, de la plus ancienne Babylonie ; - la tribu à la façon des Hébreux, des Arabes ; - la cité à la façon d’Athènes et de Sparte ; - les réunions de pays divers à la manière de l’Empire carlovingien ; - les communautés sans patrie, maintenues par le lien religieux, comme sont celles des israélites, des parsis ; - les nations comme la France, l’Angleterre et la plupart des modernes autonomies européennes ; - les confédérations à la façon de la Suisse, de l’Amérique ; - des parentés comme celles que la race, ou plutôt la langue, établit entre les différentes branches de Germains, les différentes branches de Slaves ; - voilà des modes de groupements qui tous existent, ou bien ont existé, et qu’on ne saurait confondre les uns avec les autres sans les plus sérieux inconvénients. À l’époque de la Révolution française, on croyait que les institutions de petites villes indépendantes, telles que Sparte et Rome, pouvaient s’appliquer à nos grandes nations de trente à quarante millions d’âmes. De nos jours, on commet une erreur plus grave : on confond la race avec la nation, et l’on attribue à des groupes ethnographiques ou plutôt linguistiques une souveraineté analogue à celle des peuples réellement existants. Tâchons d’arriver à quelque précision en ces questions difficiles, où la moindre confusion sur le sens des mots, à l’origine du raisonnement, peut produire à la fin les plus funestes erreurs. Ce que nous allons faire est délicat ; c’est presque de la vivisection ; nous allons traiter les vivants comme d’ordinaire on traite les morts. Nous y mettrons la froideur, l’impartialité la plus absolue.
Depuis la fin de l’Empire romain, ou, mieux, depuis la dislocation de l’Empire de Charlemagne, l’Europe occidentale nous apparaît divisée en nations, dont quelques-unes, à certaines époques, ont cherché à exercer une hégémonie sur les autres, sans jamais y réussir d’une manière durable. Ce que n’ont pu Charles-Quint, Louis XIV, Napoléon Ier, personne probablement ne le pourra dans l’avenir. L’établissement d’un nouvel Empire romain ou d’un nouvel Empire de Charlemagne est devenu une impossibilité. La division de l’Europe est trop grande pour qu’une tentative de domination universelle ne provoque pas très vite une coalition qui fasse rentrer la nation ambitieuse dans ses bornes naturelles. Une sorte d’équilibre est établi pour longtemps. La France, l’Angleterre, l’Allemagne, la Russie seront encore, dans des centaines d’années, et malgré les aventures qu’elles auront courues, des individualités historiques, les pièces essentielles d’un damier, dont les cases varient sans cesse d’importance et de grandeur, mais ne se confondent jamais tout à fait.
Les nations, entendues de cette manière, sont quelque chose d’assez nouveau dans l’histoire. L’antiquité ne les connut pas ; l’Égypte, la Chine, l’antique Chaldée ne furent à aucun degré des nations. C’étaient des troupeaux menés par un fils du Soleil, ou un fils du Ciel. Il n’y eut pas de citoyens égyptiens, pas plus qu’il n’y a de citoyens chinois. L’antiquité classique eut des républiques et des royautés municipales, des confédérations de républiques locales, des empires ; elle n’eut guère la nation au sens où nous la comprenons. Athènes, Sparte, Sidon, Tyr sont de petits centres d’admirable patriotisme ; mais ce sont des cités avec un territoire relativement restreint. La Gaule, l’Espagne, l’Italie, avant leur absorption dans l’Empire romain, étaient des ensembles de peuplades, souvent liguées entre elles, mais sans institutions centrales, sans dynasties. L’Empire assyrien, l’Empire persan, l’Empire d’Alexandre ne furent pas non plus des patries. Il n’y eut jamais de patriotes assyriens ; l’Empire persan fut une vaste féodalité. Pas une nation ne rattache ses origines à la colossale aventure d’Alexandre, qui fut cependant si riche en conséquences pour l’histoire générale de la civilisation.
L’Empire romain fut bien plus près d’être une patrie. En retour de l’immense bienfait de la cessation des guerres, la domination romaine, d’abord si dure, fut bien vite aimée. Ce fut une grande association, synonyme d’ordre, de paix et de civilisation. Dans les derniers temps de l’Empire, il y eut, chez les âmes élevées, chez les évêques éclairés, chez les lettrés, un vrai sentiment de «la paix romaine», opposée au chaos menaçant de la barbarie. Mais un empire, douze fois grand comme la France actuelle, ne saurait former un État dans l’acception moderne. La scission de l’Orient et de l’Occident était inévitable. Les essais d’un empire gaulois, au IIIe siècle, ne réussirent pas. C’est l’invasion germanique qui introduisit dans le monde le principe qui, plus tard, a servi de base à l’existence des nationalités.
Que firent les peuples germaniques, en effet, depuis leurs grandes invasions du Ve siècle jusqu’aux dernières conquêtes normandes au Xe ? Ils changèrent peu le fond des races ; mais ils imposèrent des dynasties et une aristocratie militaire à des parties plus ou moins considérables de l’ancien Empire d’Occident, lesquelles prirent le nom de leurs envahisseurs. De là une France, une Burgondie, une Lombardie ; plus tard, une Normandie. La rapide prépondérance que prit l’empire franc refait un moment l’unité de l’Occident ; mais cet empire se brise irrémédiablement vers le milieu du IX° siècle ; le traité de Verdun trace des divisions immuables en principe, et dès lors la France, l’Allemagne, l’Angleterre, l’Italie, l’Espagne s’acheminent, par des voies souvent détournées et à travers mille aventures, à leur pleine existence nationale, telle que nous la voyons s’épanouir aujourd’hui.
Qu’est-ce qui caractérise, en effet, ces différents États ? C’est la fusion des populations qui les composent. Dans les pays que nous venons d’énumérer, rien d’analogue à ce que vous trouverez en Turquie, où le Turc, le Slave, le Grec, l’Arménien, l’Arabe, le Syrien, le Kurde sont aussi distincts aujourd’hui qu’au jour de la conquête. Deux circonstances essentielles contribuèrent à ce résultat. D’abord le fait que les peuples germaniques adoptèrent le christianisme dès qu’ils eurent des contacts un peu suivis avec les peuples grecs et latins. Quand le vainqueur et le vaincu sont de la même religion, ou plutôt, quand le vainqueur adopte la religion du vaincu, le système turc, la distinction absolue des hommes d’après la religion, ne peut plus se produire. La seconde circonstance fut, de la part des conquérants, l’oubli de leur propre langue. Les petits-fils de Clovis, d’Alaric, de Gondebaud, d’Alboïn, de Rollon, parlaient déjà roman. Ce fait était lui-même la conséquence d’une autre particularité importante ; c’est que les Francs, les Burgondes, les Goths, les Lombards, les Normands avaient très peu de femmes de leur race avec eux. Pendant plusieurs générations, les chefs ne se marient qu’avec des femmes germaines ; mais leurs concubines sont latines, les nourrices des enfants sont latines ; toute la tribu épouse des femmes latines ; ce qui fit que la lingua francica, la lingua gothica n’eurent, depuis l’établissement des Francs et des Goths en terres romaines, que de très courtes destinées. Il n’en fut pas ainsi en Angleterre ; car l’invasion anglo-saxonne avait sans doute des femmes avec elle ; la population bretonne s’enfuit, et, d’ailleurs, le latin n’était plus, ou même, ne fut jamais dominant dans la Bretagne. Si on eût généralement parlé gaulois dans la Gaule, au V° siècle, Clovis et les siens n’eussent pas abandonné le germanique pour le gaulois.
De là ce résultat capital que, malgré l’extrême violence des mœurs des envahisseurs germains, le moule qu’ils imposèrent devint, avec les siècles, le moule même de la nation. France devint très légitimement le nom d’un pays où il n’était entré qu’une imperceptible minorité de Francs. Au Xe siècle, dans les premières chansons de geste, qui sont un miroir si parfait de l’esprit du temps, tous les habitants de la France sont des Français. L’idée d’une différence de races dans la population de la France, si évidente chez Grégoire de Tours, ne se présente à aucun degré chez les écrivains et les poètes français postérieurs à Hugues Capet. La différence du noble et du vilain est aussi accentuée que possible ; mais la différence de l’un à l’autre n’est en rien une différence ethnique ; c’est une différence de courage, d’habitudes et d’éducation transmise héréditairement ; l’idée que l’origine de tout cela soit une conquête ne vient à personne. Le faux système d’après lequel la noblesse dut son origine à un privilège conféré par le roi pour de grands services rendus à la nation, si bien que tout noble est un anobli, ce système est établi comme un dogme dès le XIII° siècle. La même chose se passa à la suite de presque toutes les conquêtes normandes. Au bout d’une ou deux générations, les envahisseurs normands ne se distinguaient plus du reste de la population ; leur influence n’en avait pas moins été profonde ; ils avaient donné au pays conquis une noblesse, des habitudes militaires, un patriotisme qu’il n’avait pas auparavant.
L’oubli, et je dirai même l’erreur historique, sont un facteur essentiel de la création d’une nation, et c’est ainsi que le progrès des études historiques est souvent pour la nationalité un danger. L’investigation historique, en effet, remet en lumière les faits de violence qui se sont passés à l’origine de toutes les formations politiques, même de celles dont les conséquences ont été le plus bienfaisantes. L’unité se fait toujours brutalement ; la réunion de la France du Nord et de la France du Midi a été le résultat d’une extermination et d’une terreur continuée pendant près d’un siècle. Le roi de France, qui est, si j’ose le dire, le type idéal d’un cristallisateur séculaire ; le roi de France, qui a fait la plus parfaite unité nationale qu’il y ait ; le roi de France, vu de trop près, a perdu son prestige ; la nation qu’il avait formée l’a maudit, et, aujourd’hui, il n’y a que les esprits cultivés qui sachent ce qu’il valait et ce qu’il a fait.
C’est par le contraste que ces grandes lois de l’histoire de l’Europe occidentale deviennent sensibles. Dans l’entreprise que le roi de France, en partie par sa tyrannie, en partie par sa justice, a si admirablement menée à terme, beaucoup de pays ont échoué. Sous la couronne de saint Étienne, les Magyars et les Slaves sont restés aussi distincts qu’ils l’étaient il y a huit cents ans. Loin de fondre les éléments divers de ses domaines, la maison de Habsbourg les a tenus distincts et souvent opposés les uns aux autres. En Bohême, l’élément tchèque et l’élément allemand sont superposés comme l’huile et l’eau dans un verre. La politique turque de la séparation des nationalités d’après la religion a eu de bien plus graves conséquences : elle a causé la ruine de l’Orient. Prenez une ville comme Salonique ou Smyrne, vous y trouverez cinq ou six communautés dont chacune a ses souvenirs et qui n’ont entre elles presque rien en commun. Or l’essence d’une nation est que tous les individus aient beaucoup de choses en commun, et aussi que tous aient oublié bien des choses. Aucun citoyen français ne sait s’il est burgonde, alain, taïfale, visigoth ; tout citoyen français doit avoir oublié la Saint-Barthélemy, les massacres du Midi au XIII° siècle. Il n’y a pas en France dix familles qui puissent fournir la preuve d’une origine franque, et encore une telle preuve serait-elle essentiellement défectueuse, par suite de mille croisements inconnus qui peuvent déranger tous les systèmes des généalogistes.
La nation moderne est donc un résultat historique amené par une série de faits convergeant dans le même sens. Tantôt l’unité a été réalisée par une dynastie, comme c’est le cas pour la France ; tantôt elle l’a été par la volonté directe des provinces, comme c’est le cas pour la Hollande, la Suisse, la Belgique ; tantôt par un esprit général, tardivement vainqueur des caprices de la féodalité, comme c’est le cas pour l’Italie et l’Allemagne. Toujours une profonde raison d’être a présidé à ces formations. Les principes, en pareils cas, se font jour par les surprises les plus inattendues. Nous avons vu, de nos jours, l’Italie unifiée par ses défaites, et la Turquie démolie par ses victoires. Chaque défaite avançait les affaires de l’Italie ; chaque victoire perdait la Turquie ; car l’Italie est une nation, et la Turquie, hors de l’Asie Mineure, n’en est pas une. C’est la gloire de la France d’avoir, par la Révolution française, proclamé qu’une nation existe par elle-même. Nous ne devons pas trouver mauvais qu’on nous imite. Le principe des nations est le nôtre. Mais qu’est-ce donc qu’une nation ? Pourquoi la Hollande est-elle une nation, tandis que le Hanovre ou le grand-duché de Parme n’en sont pas une ? Comment la France persiste-t-elle à être une nation, quand le principe qui l’a créée a disparu ? Comment la Suisse, qui a trois langues, deux religions, trois ou quatre races, est-elle une nation, quand la Toscane, par exemple, qui est si homogène, n’en est pas une ? Pourquoi l’Autriche est-elle un État et non pas une nation ? En quoi le principe des nationalités diffère-t-il du principe des races ? Voilà des points sur lesquels un esprit réfléchi tient à être fixé, pour se mettre d’accord avec lui-même. Les affaires du monde ne se règlent guère par ces sortes de raisonnements ; mais les hommes appliqués veulent porter en ces matières quelque raison et démêler les confusions où s’embrouillent les esprits superficiels.
À entendre certains théoriciens politiques, une nation est avant tout une dynastie, représentant une ancienne conquête, conquête acceptée d’abord, puis oubliée par la masse du peuple. Selon les politiques dont je parle, le groupement de provinces effectué par une dynastie, par ses guerres, par ses mariages, par ses traités, finit avec la dynastie qui l’a formé. Il est très vrai que la plupart des nations modernes ont été faites par une famille d’origine féodale, qui a contracté mariage avec le sol et qui a été en quelque sorte un noyau de centralisation. Les limites de la France en 1789 n’avaient rien de naturel ni de nécessaire. La large zone que la maison capétienne avait ajoutée à l’étroite lisière du traité de Verdun fut bien l’acquisition personnelle de cette maison. À l’époque où furent faites les annexions, on n’avait l’idée ni des limites naturelles, ni du droit des nations, ni de la volonté des provinces. La réunion de l’Angleterre, de l’Irlande et de l’Écosse fut de même un fait dynastique. L’Italie n’a tardé si longtemps à être une nation que parce que, parmi ses nombreuses maisons régnantes, aucune, avant notre siècle, ne se fit le centre de l’unité. Chose étrange, c’est à l’obscure île de Sardaigne, terre à peine italienne, qu’elle a pris un titre royal. La Hollande, qui s’est créée elle-même, par un acte d’héroïque résolution, a néanmoins contracté un mariage intime avec la maison d’Orange, et elle courrait de vrais dangers le jour où cette union serait compromise.
Une telle loi, cependant, est-elle absolue ? Non, sans doute. La Suisse et les États-Unis, qui se sont formés comme des conglomérats d’additions successives, n’ont aucune base dynastique. Je ne discuterai pas la question en ce qui concerne la France. Il faudrait avoir le secret de l’avenir. Disons seulement que cette grande royauté française avait été si hautement nationale, que, le lendemain de sa chute, la nation a pu tenir sans elle. Et puis le XVIII° siècle avait changé toute chose. L’homme était revenu, après des siècles d’abaissement, à l’esprit antique, au respect de lui-même, à l’idée de ses droits. Les mots de patrie et de citoyen avaient repris leur sens. Ainsi a pu s’accomplir l’opération la plus hardie qui ait été pratiquée dans l’histoire, opération que l’on peut comparer à ce que serait, en physiologie, la tentative de faire vivre en son identité première un corps à qui l’on aurait enlevé le cerveau et le cœur.
Il faut donc admettre qu’une nation peut exister sans principe dynastique, et même que des nations qui ont été formées par des dynasties peuvent se séparer de cette dynastie sans pour cela cesser d’exister. Le vieux principe qui ne tient compte que du droit des princes ne saurait plus être maintenu ; outre le droit dynastique, il y a le droit national. Ce droit national, sur quel critérium le fonder ? à quel signe le connaître ? de quel fait tangible le faire dériver ?
I - De la race, disent plusieurs avec assurance.
Les divisions artificielles, résultant de la féodalité, des mariages princiers, des congrès de diplomates, sont caduques. Ce qui reste ferme et fixe, c’est la race des populations. Voilà ce qui constitue un droit, une légitimité. La famille germanique, par exemple, selon la théorie que j’expose, a le droit de reprendre les membres épars du germanisme, même quand ces membres ne demandent pas à se rejoindre. Le droit du germanisme sur telle province est plus fort que le droit des habitants de cette province sur eux-mêmes. On crée ainsi une sorte de droit primordial analogue à celui des rois de droit divin ; au principe des nations on substitue celui de l’ethnographie. C’est là une très grande erreur, qui, si elle devenait dominante, perdrait la civilisation européenne. Autant le principe des nations est juste et légitime, autant celui du droit primordial des races est étroit et plein de danger pour le véritable progrès.
Dans la tribu et la cité antiques, le fait de la race avait, nous le reconnaissons, une importance de premier ordre. La tribu et la cité antiques n’étaient qu’une extension de la famille. À Sparte, à Athènes, tous les citoyens étaient parents à des degrés plus ou moins rapprochés. Il en était de même chez les Beni-Israël ; il en est encore ainsi dans les tribus arabes. D’Athènes, de Sparte, de la tribu israélite, transportons-nous dans l’Empire romain. La situation est tout autre. Formée d’abord par la violence, puis maintenue par l’intérêt, cette grande agglomération de villes, de provinces absolument différentes, porte à l’idée de race le coup le plus grave. Le christianisme, avec son caractère universel et absolu, travaille plus efficacement encore dans le même sens. Il contracte avec l’Empire romain une alliance intime, et, par l’effet de ces deux incomparables agents d’unification, la raison ethnographique est écartée du gouvernement des choses humaines pour des siècles.
L’invasion des barbares fut, malgré les apparences, un pas de plus dans cette voie. Les découpures de royaumes barbares n’ont rien d’ethnographique ; elles sont réglées par la force ou le caprice des envahisseurs. La race des populations qu’ils subordonnaient était pour eux la chose la plus indifférente. Charlemagne refit à sa manière ce que Rome avait déjà fait : un empire unique composé des races les plus diverses ; les auteurs du traité de Verdun, en traçant imperturbablement leurs deux grandes lignes du nord au sud, n’eurent pas le moindre souci de la race des gens qui se trouvaient à droite ou à gauche. Les mouvements de frontière qui s’opérèrent dans la suite du Moyen Âge furent aussi en dehors de toute tendance ethnographique. Si la politique suivie de la maison capétienne est arrivée à grouper à peu près, sous le nom de France, les territoires de l’ancienne Gaule, ce n’est pas là un effet de la tendance qu’auraient eue ces pays à se rejoindre à leurs congénères. Le Dauphiné, la Bresse, la Provence, la Franche-Comté ne se souvenaient plus d’une origine commune. Toute conscience gauloise avait péri dès le IIe siècle de notre ère, et ce n’est que par une vue d’érudition que, de nos jours, on a retrouvé rétrospectivement l’individualité du caractère gaulois.
La considération ethnographique n’a donc été pour rien dans la constitution des nations modernes. La France est celtique, ibérique, germanique. L’Allemagne est germanique, celtique et slave. L’Italie est le pays où l’ethnographie est la plus embarrassée. Gaulois, Étrusques, Pélasges, Grecs, sans parler de bien d’autres éléments, s’y croisent dans un indéchiffrable mélange. Les îles Britanniques, dans leur ensemble, offrent un mélange de sang celtique et germain dont les proportions sont singulièrement difficiles à définir.
La vérité est qu’il n’y a pas de race pure et que faire reposer la politique sur l’analyse ethnographique, c’est la faire porter sur une chimère. Les plus nobles pays, l’Angleterre, la France, l’Italie, sont ceux où le sang est le plus mêlé. L’Allemagne fait-elle à cet égard une exception ? Est-elle un pays germanique pur ? Quelle illusion ! Tout le Sud a été gaulois. Tout l’Est, à partir d’Elbe, est slave. Et les parties que l’on prétend réellement pures le sont-elles en effet ? Nous touchons ici à un des problèmes sur lesquels il importe le plus de se faire des idées claires et de prévenir les malentendus.
Les discussions sur les races sont interminables, parce que le mot race est pris par les historiens philologues et par les anthropologistes physiologistes dans deux sens tout à fait différents. Pour les anthropologistes, la race a le même sens qu’en zoologie ; elle indique une descendance réelle, une parenté par le sang. Or l’étude des langues et de l’histoire ne conduit pas aux mêmes divisions que la physiologie. Les mots des brachycéphales, de dolichocéphales n’ont pas de place en histoire ni en philologie. Dans le groupe humain qui créa les langues et la discipline aryennes, il y avait déjà des brachycéphales et des dolichocéphales. Il en faut dire autant du groupe primitif qui créa les langues et l’institution dites sémitiques. En d’autres termes, les origines zoologiques de l’humanité sont énormément antérieures aux origines de la culture, de la civilisation, du langage. Les groupes aryen primitif, sémitique primitif, touranien primitif n’avaient aucune unité physiologique. Ces groupements sont des faits historiques qui ont eu lieu à une certaine époque, mettons il y a quinze ou vingt mille ans, tandis que l’origine zoologique de l’humanité se perd dans des ténèbres incalculables. Ce qu’on appelle philologiquement et historiquement la race germanique est sûrement une famille bien distincte dans l’espèce humaine. Mais est-ce là une famille au sens anthropologique ? Non, assurément. L’apparition de l’individualité germanique dans l’histoire ne se fait que très peu de siècles avant Jésus-Christ. Apparemment les Germains ne sont pas sortis de terre à cette époque. Avant cela, fondus avec les Slaves dans la grande masse indistincte des Scythes, ils n’avaient pas leur individualité à part. Un Anglais est bien un type dans l’ensemble de l’humanité. Or le type de ce qu’on appelle très improprement la race anglo-saxonne n’est ni le Breton du temps de César, ni l’Anglo-Saxon de Hengist, ni le Danois de Knut, ni le Normand de Guillaume le Conquérant ; c’est la résultante de tout cela. Le Français n’est ni un Gaulois, ni un Franc, ni un Burgonde. Il est ce qui est sorti de la grande chaudière où, sous la présidence du roi de France, ont fermenté ensemble les éléments les plus divers. Un habitant de Jersey ou de Guernesey ne diffère en rien, pour les origines, de la population normande de la côte voisine. Au XI° siècle, l’œil le plus pénétrant n’eût pas saisi des deux côtés du canal la plus légère différence. D’insignifiantes circonstances font que Philippe-Auguste ne prend pas ces îles avec le reste de la Normandie. Séparées les unes des autres depuis près de sept cents ans, les deux populations sont devenues non seulement étrangères les unes aux autres, mais tout à fait dissemblables. La race, comme nous l’entendons, nous autres, historiens, est donc quelque chose qui se fait et se défait. L’étude de la race est capitale pour le savant qui s’occupe de l’histoire de l’humanité. Elle n’a pas d’application en politique. La conscience instinctive qui a présidé à la confection de la carte d’Europe n’a tenu aucun compte de la race, et les premières nations de l’Europe sont des nations de sang essentiellement mélangé.
Le fait de la race, capital à l’origine, va donc toujours perdant de son importance. L’histoire humaine diffère essentiellement de la zoologie. La race n’y est pas tout, comme chez les rongeurs ou les félins, et on n’a pas le droit d’aller par le monde tâter le crâne des gens, puis les prendre à la gorge en leur disant : «Tu es notre sang ; tu nous appartiens !» En dehors des caractères anthropologiques, il y a la raison, la justice, le vrai, le beau, qui sont les mêmes pour tous. Tenez, cette politique ethnographique n’est pas sûre. Vous l’exploitez aujourd’hui contre les autres ; puis vous la voyez se tourner contre vous-mêmes. Est-il certain que les Allemands, qui ont élevé si haut le drapeau de l’ethnographie, ne verront pas les Slaves venir analyser, à leur tour, les noms des villages de la Saxe et de la Lusace, rechercher les traces des Wiltzes ou des Obotrites, et demander compte des massacres et des ventes en masse que les Othons firent de leurs aïeux ? Pour tous il est bon de savoir oublier.
J’aime beaucoup l’ethnographie ; c’est une science d’un rare intérêt ; mais, comme je la veux libre, je la veux sans application politique. En ethnographie, comme dans toutes les études, les systèmes changent ; c’est la condition du progrès. Les limites des États suivraient les fluctuations de la science. Le patriotisme dépendrait d’une dissertation plus ou moins paradoxale. On viendrait dire au patriote : «Vous vous trompiez ; vous versiez votre sang pour telle cause ; vous croyiez être celte ; non, vous êtes germain». Puis, dix ans après, on viendra vous dire que vous êtes slave. Pour ne pas fausser la science, dispensons-la de donner un avis dans ces problèmes, où sont engagés tant d’intérêts. Soyez sûrs que, si on la charge de fournir des éléments à la diplomatie, on la surprendra bien des fois en flagrant délit de complaisance. Elle a mieux à faire : demandons-lui tout simplement la vérité.
II - Ce que nous venons de dire de la race, il faut le dire de la langue.
La langue invite à se réunir ; elle n’y force pas. Les États-Unis et l’Angleterre, l’Amérique espagnole et l’Espagne parlent la même langue et ne forment pas une seule nation. Au contraire, la Suisse, si bien faite, puisqu’elle a été faite par l’assentiment de ses différentes parties, compte trois ou quatre langues. Il y a dans l’homme quelque chose de supérieur à la langue : c’est la volonté. La volonté de la Suisse d’être unie, malgré la variété de ses idiomes, est un fait bien plus important qu’une similitude souvent obtenue par des vexations.
Un fait honorable pour la France, c’est qu’elle n’a jamais cherché à obtenir l’unité de la langue par des mesures de coercition. Ne peut-on pas avoir les mêmes sentiments et les mêmes pensées, aimer les mêmes choses en des langages différents ? Nous parlions tout à l’heure de l’inconvénient qu’il y aurait à faire dépendre la politique internationale de l’ethnographie. Il n’y en aurait pas moins à la faire dépendre de la philologie comparée. Laissons à ces intéressantes études l’entière liberté de leurs discussions ; ne les mêlons pas à ce qui en altérerait la sérénité. L’importance politique qu’on attache aux langues vient de ce qu’on les regarde comme des signes de race. Rien de plus faux. La Prusse, où l’on ne parle plus qu’allemand, parlait slave il y a quelques siècles ; le pays de Galles parle anglais ; la Gaule et l’Espagne parlent l’idiome primitif d’Albe la Longue ; l’Égypte parle arabe ; les exemples sont innombrables. Même aux origines, la similitude de langue n’entraînait pas la similitude de race. Prenons la tribu proto-aryenne ou proto-sémite ; il s’y trouvait des esclaves, qui parlaient la même langue que leurs maîtres ; or l’esclave était alors bien souvent d’une race différente de celle de son maître. Répétons-le : ces divisions de langues indo-européennes, sémitiques et autres, créées avec une si admirable sagacité par la philologie comparée, ne coïncident pas avec les divisions de l’anthropologie. Les langues sont des formations historiques, qui indiquent peu de choses sur le sang de ceux qui les parlent, et qui, en tout cas, ne sauraient enchaîner la liberté humaine quand il s’agit de déterminer la famille avec laquelle on s’unit pour la vie et pour la mort.
Cette considération exclusive de la langue a, comme l’attention trop forte donnée à la race, ses dangers, ses inconvénients. Quand on y met de l’exagération, on se renferme dans une culture déterminée, tenue pour nationale ; on se limite, on se claquemure. On quitte le grand air qu’on respire dans le vaste champ de l’humanité pour s’enfermer dans des conventicules de compatriotes. Rien de plus mauvais pour l’esprit ; rien de plus fâcheux pour la civilisation. N’abandonnons pas ce principe fondamental, que l’homme est un être raisonnable et moral, avant d’être parqué dans telle ou telle langue, avant d’être un membre de telle ou telle race, un adhérent de telle ou telle culture. Avant la culture française, la culture allemande, la culture italienne, il y a la culture humaine. Voyez les grands hommes de la Renaissance ; ils n’étaient ni français, ni italiens, ni allemands. Ils avaient retrouvé, par leur commerce avec l’antiquité, le secret de l’éducation véritable de l’esprit humain, et ils s’y dévouaient corps et âme. Comme ils firent bien !
III - La religion ne saurait non plus offrir une base suffisante à l’établissement d’une nationalité moderne.
À l’origine, la religion tenait à l’existence même du groupe social. Le groupe social était une extension de la famille. La religion, les rites étaient des rites de famille. La religion d’Athènes, c’était le culte d’Athènes même, de ses fondateurs mythiques, de ses lois, de ses usages. Elle n’impliquait aucune théologie dogmatique. Cette religion était, dans toute la force du terme, une religion d’État. On n’était pas athénien si on refusait de la pratiquer. C’était au fond le culte de l’Acropole personnifiée. Jurer sur l’autel d’Aglaure, c’était prêter le serment de mourir pour la patrie. Cette religion était l’équivalent de ce qu’est chez nous l’acte de tirer au sort, ou le culte du drapeau. Refuser de participer à un tel culte était comme serait dans nos sociétés modernes refuser le service militaire. C’était déclarer qu’on n’était pas athénien. D’un autre côté, il est clair qu’un tel culte n’avait pas de sens pour celui qui n’était pas d’Athènes ; aussi n’exerçait-on aucun prosélytisme pour forcer des étrangers à l’accepter ; les esclaves d’Athènes ne le pratiquaient pas. Il en fut de même dans quelques petites républiques du Moyen Âge. On n’était pas bon vénitien si l’on ne jurait point par saint Marc ; on n’était pas bon amalfitain si l’on ne mettait pas saint André au-dessus de tous les autres saints du paradis. Dans ces petites sociétés, ce qui a été plus tard persécution, tyrannie, était légitime et tirait aussi peu à conséquence que le fait chez nous de souhaiter la fête au père de famille et de lui adresser des vœux au premier jour de l’an.
Ce qui était vrai à Sparte, à Athènes, ne l’était déjà plus dans les royaumes sortis de la conquête d’Alexandre, ne l’était surtout plus dans l’Empire romain. Les persécutions d’Antiochus Épiphane pour amener l’Orient au culte de Jupiter Olympien, celles de l’Empire romain pour maintenir une prétendue religion d’État furent une faute, un crime, une véritable absurdité. De nos jours, la situation est parfaitement claire. Il n’y a plus de masses croyant d’une manière uniforme. Chacun croit et pratique à sa guise, ce qu’il peut, comme il veut. Il n’y a plus de religion d’État ; on peut être français, anglais, allemand, en étant catholique, protestant, israélite, en ne pratiquant aucun culte. La religion est devenue chose individuelle ; elle regarde la conscience de chacun. La division des nations en catholiques, protestantes, n’existe plus. La religion, qui, il y a cinquante-deux ans, était un élément si considérable dans la formation de la Belgique, garde toute son importance dans le for intérieur de chacun ; mais elle est sortie presque entièrement des raisons qui tracent les limites des peuples.
IV - La communauté des intérêts est assurément un lien puissant entre les hommes.
Les intérêts, cependant, suffisent-ils à faire une nation ? Je ne le crois pas. La communauté des intérêts fait les traités de commerce. Il y a dans la nationalité un côté de sentiment ; elle est âme et corps à la fois ; un Zollverein n’est pas une patrie.
V - La géographie, ce qu’on appelle les frontières naturelles, a certainement une part considérable dans la division des nations.
La géographie est un des facteurs essentiels de l’histoire. Les rivières ont conduit les races ; les montagnes les ont arrêtées. Les premières ont favorisé, les secondes ont limité les mouvements historiques. Peut-on dire cependant, comme le croient certains partis, que les limites d’une nation sont écrites sur la carte et que cette nation a le droit de s’adjuger ce qui est nécessaire pour arrondir certains contours, pour atteindre telle montagne, telle rivière, à laquelle on prête une sorte de faculté limitante a priori ? Je ne connais pas de doctrine plus arbitraire ni plus funeste. Avec cela, on justifie toutes les violences. Et, d’abord, sont-ce les montagnes ou bien sont-ce les rivières qui forment ces prétendues frontières naturelles ? Il est incontestable que les montagnes séparent ; mais les fleuves réunissent plutôt. Et puis toutes les montagnes ne sauraient découper des États. Quelles sont celles qui séparent et celles qui ne séparent pas ? De Biarritz à Tornea, il n’y a pas une embouchure de fleuve qui ait plus qu’une autre un caractère bornal. Si l’histoire l’avait voulu, la Loire, la Seine, la Meuse, l’Elbe, l’Oder auraient, autant que le Rhin, ce caractère de frontière naturelle qui a fait commettre tant d’infractions au droit fondamental, qui est la volonté des hommes. On parle de raisons stratégiques. Rien n’est absolu ; il est clair que bien des concessions doivent être faites à la nécessité. Mais il ne faut pas que ces concessions aillent trop loin. Autrement, tout le monde réclamera ses convenances militaires, et ce sera la guerre sans fin. Non, ce n’est pas la terre plus que la race qui fait une nation. La terre fournit le substratum, le champ de la lutte et du travail ; l’homme fournit l’âme. L’homme est tout dans la formation de cette chose sacrée qu’on appelle un peuple. Rien de matériel n’y suffit. Une nation est un principe spirituel, résultant des complications profondes de l’histoire, une famille spirituelle, non un groupe déterminé par la configuration du sol.
Nous venons de voir ce qui ne suffit pas à créer un tel principe spirituel : la race, la langue, les intérêts, l’affinité religieuse, la géographie, les nécessités militaires. Que faut-il donc en plus ? Par suite de ce qui a été dit antérieurement, je n’aurai pas désormais à retenir bien longtemps votre attention.
Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. L’homme, Messieurs, ne s’improvise pas. La nation, comme l’individu, est l’aboutissant d’un long passé d’efforts, de sacrifices et de dévouements. Le culte des ancêtres est de tous le plus légitime ; les ancêtres nous ont faits ce que nous sommes. Un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire (j’entends de la véritable), voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale. Avoir des gloires communes dans la passé, une volonté commune dans le présent ; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour être un peuple. On aime en proportion des sacrifices qu’on a consentis, des maux qu’on a soufferts. On aime la maison qu’on a bâtie et qu’on transmet. Le chant spartiate : «Nous sommes ce que vous fûtes ; nous serons ce que vous êtes» est dans sa simplicité l’hymne abrégé de toute patrie.
Dans le passé, un héritage de gloire et de regrets à partager, dans l’avenir un même programme à réaliser ; avoir souffert, joui, espéré ensemble, voilà ce qui vaut mieux que des douanes communes et des frontières conformes aux idées stratégiques ; voilà ce que l’on comprend malgré les diversités de race et de langue. Je disais tout à l’heure : «avoir souffert ensemble» ; oui, la souffrance en commun unit plus que la joie. En fait de souvenirs nationaux, les deuils valent mieux que les triomphes, car ils imposent des devoirs, ils commandent l’effort en commun.
Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé ; elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune. L’existence d’une nation est (pardonnez-moi cette métaphore) un plébiscite de tous les jours, comme l’existence de l’individu est une affirmation perpétuelle de vie. Oh ! je le sais, cela est moins métaphysique que le droit divin, moins brutal que le droit prétendu historique. Dans l’ordre d’idées que je vous soumets, une nation n’a pas plus qu’un roi le droit de dire à une province : «Tu m’appartiens, je te prends». Une province, pour nous, ce sont ses habitants ; si quelqu’un en cette affaire a droit d’être consulté, c’est l’habitant. Une nation n’a jamais un véritable intérêt à s’annexer ou à retenir un pays malgré lui. Le vœu des nations est, en définitive, le seul critérium légitime, celui auquel il faut toujours en revenir.
Nous avons chassé de la politique les abstractions métaphysiques et théologiques. Que reste-t-il, après cela ? Il reste l’homme, ses désirs, ses besoins. La sécession, me direz-vous, et, à la longue, l’émiettement des nations sont la conséquence d’un système qui met ces vieux organismes à la merci de volontés souvent peu éclairées. Il est clair qu’en pareille matière aucun principe ne doit être poussé à l’excès. Les vérités de cet ordre ne sont applicables que dans leur ensemble et d’une façon très générale. Les volontés humaines changent ; mais qu’est-ce qui ne change pas ici-bas ? Les nations ne sont pas quelque chose d’éternel. Elles ont commencé, elles finiront. La confédération européenne, probablement, les remplacera. Mais telle n’est pas la loi du siècle où nous vivons. À l’heure présente, l’existence des nations est bonne, nécessaire même. Leur existence est la garantie de la liberté, qui serait perdue si le monde n’avait qu’une loi et qu’un maître.
Par leurs facultés diverses, souvent opposées, les nations servent à l’œuvre commune de la civilisation ; toutes apportent une note à ce grand concert de l’humanité, qui, en somme, est la plus haute réalité idéale que nous atteignions. Isolées, elles ont leurs parties faibles. Je me dis souvent qu’un individu qui aurait les défauts tenus chez les nations pour des qualités, qui se nourrirait de vaine gloire ; qui serait à ce point jaloux, égoïste, querelleur ; qui ne pourrait rien supporter sans dégainer, serait le plus insupportable des hommes. Mais toutes ces dissonances de détail disparaissent dans l’ensemble. Pauvre humanité, que tu as souffert ! que d’épreuves t’attendent encore ! Puisse l’esprit de sagesse te guider pour te préserver des innombrables dangers dont ta route est semée !
Je me résume, Messieurs. L’homme n’est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagnes. Une grande agrégation d’hommes, saine d’esprit et chaude de cœur, crée une conscience morale qui s’appelle une nation. Tant que cette conscience morale prouve sa force par les sacrifices qu’exige l’abdication de l’individu au profit d’une communauté, elle est légitime, elle a le droit d’exister. Si des doutes s’élèvent sur ses frontières, consultez les populations disputées. Elles ont bien le droit d’avoir un avis dans la question. Voilà qui fera sourire les transcendants de la politique, ces infaillibles qui passent leur vie à se tromper et qui, du haut de leurs principes supérieurs, prennent en pitié notre terre à terre. «Consulter les populations, fi donc ! quelle naïveté ! Voilà bien ces chétives idées françaises qui prétendent remplacer la diplomatie et la guerre par des moyens d’une simplicité enfantine». - Attendons, Messieurs ; laissons passer le règne des transcendants ; sachons subir le dédain des forts. Peut-être, après bien des tâtonnements infructueux, reviendra-t-on à nos modestes solutions empiriques. Le moyen d’avoir raison dans l’avenir est, à certaines heures, de savoir se résigner à être démodé.
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17 09 1918 Georges Clemenceau, président du Conseil, lance au Sénat le dernier appel au combat.
M. Clemenceau, président du Conseil, ministre de la Guerre. - Je demande la parole.
M. le Président. - La parole est à M. le Président du Conseil.
M. le Président du Conseil. - Messieurs, après les présidents des deux Assemblées, le gouvernement de la République réclame, à son tour, l’honneur d’exprimer, dans la mesure où les mots peuvent le faire, l’immense gratitude des peuples dignes de ce nom envers les merveilleux soldats de l’Entente, par qui les peuples de la terre vont se trouver enfin libérés des angoisses dans la suprême tourmente des lames de fond de la barbarie. (Applaudissements.)
Pendant un demi-siècle, pas un jour ne s’est écoulé sans que la France pacifique, en quête de réalisations toujours plus hautes, n’eût à subir quelque indigne blessure d’un ennemi qui ne pardonnait pas à notre défaite passagère d’avoir sauvé du naufrage la conscience du droit, les revendications imprescriptibles de l’indépendance dans la liberté. (Nouveaux applaudissements.)
Vaincus, mais survivants, d’une vie inaccessible à la puissance des armes, la terreur du Germain, dans le faste bruyant de ses fausses victoires, était du redressement historique qui nous était dû.
Pas un jour sans une menace de guerre. Pas un jour sans quelque savante brutalité de tyrannie. « Le gantelet de fer », « la poudre sèche », « l’épée aiguisée » furent le thème de la paix germanique, sous la perpétuelle menace des catastrophes qui devaient établir, parmi les hommes, l’implacable hégémonie. Nous avons vécu ces heures affreusement lentes parmi les pires outrages et les avanies, plus humiliantes encore, d’une basse hypocrisie nous proposant l’acceptation du joug volontaire qui, seul, devait nous soustraire au cataclysme universel. Nous avons tout subi, dans l’attente silencieuse du jour inévitable qui nous était dû. (Très bien ! très bien !)
Et le moment vint où, faute d’avoir pu nous réduire par la terreur, le prétendu maître du monde, croyant l’heure venue des suprêmes défaillances, prit la résolution d’en finir avec la tranquille fierté des peuples qui osaient refuser de servir.
Ce fut l’énorme méprise du dominateur trop prompt à conclure de l’avilissement traditionnel de son troupeau à l’impuissance des révoltes de noblesse chez les peuples qui avaient, jusque-là, sauvé leur droit à la vie indépendante. (Vive approbation.)
Et sans cause avouable, sans l’apparence d’un prétexte, sans s’arrêter même aux invraisemblances des mensonges, l’agresseur traditionnel des antiques ruées se jeta sur notre territoire pour reprendre le cours des grandes déprédations.
Sans une parole vaine, nos soldats partirent pour le sacrifice total que demandait le salut du foyer. Ce qu’ils furent, ce qu’ils sont, ce qu’ils ont fait, l’Histoire le dira. Nous le savons, nous, nous le savions d’avance ; c’est depuis hier, seulement, que l’Allemagne effarée commence à comprendre quels hommes se sont dressés devant elle et à quels coups du sort sa folie de meurtre et de dévastation l’a condamnée. (Très bien ! très bien !)
Imbécilement, elle avait cru que la victoire amnistierait tout en des hosannas de feu et de sang. Nos campagnes dévastées, nos villes, nos villages effondrés par la mine et par l’incendie, par les pillages méthodiques, les sévices raffinés jusque sur les modestes vergers du paysan français, toutes les violences du passé revivant pour les hideuses joies de la brute avinée, hommes, femmes, enfants emmenés en esclavage, voilà ce que le monde a vu, voilà ce qu’il n’oubliera pas. (Vifs applaudissements.) Eh bien ! non, il n’y aurait pas eu de victoire pour amnistier tant de crimes, pour faire oublier plus d’horreurs que les peuplades primitives n’en avaient pu accumuler. Et puis la victoire annoncée n’est pas venue et le plus terrible compte de peuple à peuple s’est ouvert. Il sera payé. (Applaudissements répétés.)
Car, après quatre ans d’une gloire ingrate, voici qu’un renversement de fortune inattendu - non pour nous - amène, après le grand reniement germanique de la civilisation universelle, le grand recul des armées du Kaiser devant les peuples de conscience affranchie. Oui, le jour annoncé depuis plus d’un siècle par notre hymne national est vraiment arrivé ; les fils sont en train d’achever l’œuvre immense commencée par les pères. La France n’est plus seule à justifier les armes, suivant la parole de notre grand penseur. C’est tous les peuples frères, dans une communion du droit humain comme il ne s’en vit jamais, qui vont achever la suprême victoire de la plus haute humanité. (Applaudissements.)
Qui donc pourrait rêver d’avoir vécu, même dans le sang et les larmes, une plus belle histoire de l’homme pour une plus belle destinée ?
Civils et soldats, gouvernements et assemblées de l’Entente, tous furent au devoir. Ils y resteront jusqu’au devoir accompli. Tous dignes de la victoire parce qu’ils sauront l’honorer.
Et cependant dans cette enceinte où siègent les anciens de la République, nous nous manquerions à nous-mêmes si nous pouvions oublier que l’hommage suprême de la plus pure gloire va à nos combattants, à ces magnifiques poilus qui verront confirmer par l’histoire les lettres de noblesse qu’ils se sont eux-mêmes données. Héros au stoïcisme souriant qui, à cette heure même, ne nous demandent rien que le droit d’achever l’œuvre grandiose qui les sacre pour l’immortalité ! (Nouveaux applaudissements.)
Que veulent-ils ? Que voulons-nous nous-mêmes ? Combattre, combattre, victorieusement encore et toujours jusqu’à l’heure où l’ennemi comprendra qu’il n’y a plus de transaction possible entre le crime et le droit. (Applaudissements.) Nous serions indignes du grand destin qui nous est échu si nous pouvions sacrifier quelque peuple petit ou grand aux appétits, aux rages de domination implacable qui se cachent encore sous les derniers mensonges de la barbarie. (Approbation.)
J’entends dire que la paix ne peut être amenée par une décision militaire. Ce n’est pas ce que disait l’Allemand quand il a déchaîné dans la paix de l’Europe les horreurs de la guerre. Ce n’est pas ce qu’il annonçait hier encore quand ses orateurs, ses chefs se partageaient les peuples comme bétail enchaîné, annonçant chez nous et réalisant en Russie les démembrements qui devaient faire l’impuissance du monde sous la loi du fer.
La décision militaire, l’Allemagne l’a voulue et nous a condamnés à la poursuivre. Nos morts ont donné leur sang en témoignage de l’acceptation du plus grand défi aux lois de l’homme civilisé. Qu’il en soit donc comme l’Allemagne a voulu, comme l’Allemagne a fait. Nous ne chercherons que la paix et nous voulons la faire juste, solide, pour que ceux à venir soient sauvés des abominations du passé. (Très bien ! très bien !) Allez donc, enfants de la patrie, allez achever de libérer les peuples des dernières fureurs de la force immonde ! Allez à la victoire sans tache ! Toute la France, toute l’humanité pensante sont avec vous. (Applaudissements vifs et prolongés. Les sénateurs se lèvent et acclament M. le Président du Conseil au moment où il descend de la tribune.)
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3 02 1919 Woodrow Wilson, président des Etats-Unis, s’adresse aux députés français, à l’Assemblée Nationale.
Monsieur le président,
J’ai profondément conscience de l’insigne et extraordinaire honneur que vous me faites en m’admettant parmi vous dans ce lieu et en me gratifiant du privilège de vous adresser la parole du haut de cette tribune historique.
En effet, monsieur le président, de jour en jour, de semaine en semaine, sur cette hospitalière terre de France, j’ai senti à chaque instant l’esprit de bon accord devenir plus vivant, le contact de la sympathie devenir à chaque instant plus intime, et que la signification de l’histoire prenait une singulière clarté. Nous savions, avant cette guerre, que la France et l’Amérique étaient unies par des liens d’affection. Nous connaissons le motif qui a amené ces deux nations l’une vers l’autre, durant ces années qui nous paraissent maintenant si lointaines, lorsque le monde ressentait alors les premiers frissons de l’impulsion vers la liberté humaine, lorsque les soldats de la France vinrent à l’assistance de la petite République américaine, au milieu de sa lutte, pour l’aider à se maintenir debout et à proclamer l’une des premières victoires de la liberté.
Nous n’avions jamais oublié cela, mais nous n’en avions pas prévu le véritable sens. Cent ans et plus se sont écoulés ; et les fuseaux ont lentement tissé la trame de l’histoire. Nous n’en avions pas vu le dessin jusqu’à ce que les fils se soient croisés et recroisés. Nous ne l’avions pas vu dans son ensemble, tout l’art du dessinateur nous échappait. Car, regardez ce qui est advenu. Dans ces jours si éloignés, lorsque la France vint au secours de l’Amérique, l’Amérique combattait contre la Grande-Bretagne, et maintenant, l’Amérique est aussi étroitement attachée à la Grande-Bretagne qu’elle l’est à la France. Maintenant, nous voyons comment ces fils de l’histoire, en apparence divergents, se sont rejoints. Les nations qui, jadis, se sont affrontées l’une contre l’autre dans les batailles, aujourd’hui, épaule contre épaule, ont fait face à un ennemi commun.
Une longue période de temps s’est écoulée avant que nous ayons vu ceci, et, au cours de ces quatre dernières années, un événement sans précédent est survenu dans l’histoire de l’humanité. Et ce n’est pour rien moins que cela, que les collectivités humaines des deux côtés de l’Océan et de toutes parts dans le monde, se sont dressées pour fonder leur alliance dans la liberté. La France à cette époque comme nous l’avons souvent répété se tenait debout sur les frontières de la liberté. Ses lignes de défense couraient au long des lignes mêmes qui séparaient le foyer de la liberté du foyer du despotisme militaire. C’est elle que menaçait l’immédiat péril. C’est contre elle que se dressait la perpétuelle menace.
C’est à elle qu’incombait la plus pressante nécessité de la préparation, et elle devait se poser sans cesse cette question : « Si le choc se produit, qui donc viendra à notre secours ? » Et sa question reçut la réponse la plus inattendue. Ses alliés arrivèrent à son secours, et beaucoup d’autres que ses alliés. Les libres peuples du monde vinrent à son aide. Et c’est alors que l’Amérique a payé son tribut de reconnaissance à la France, en envoyant ses fils combattre sur la terre française. L’Amérique a fait davantage. Elle a aidé à réunir les forces du monde, afin que la France ne puisse plus jamais se retrouver dans l’isolement, afin que la France ne puisse plus jamais craindre que le péril retombe sur elle seule afin qu’elle n’ait jamais à se demander : « Qui donc viendra à mon secours ? »
Car cette anxiété est pour la France une terrible anxiété. Je n’ai pas besoin de vous faire remarquer qu’en Europe, vers votre Levant, l’avenir est gros de problèmes. Au delà du Rhin, à travers l’Allemagne, à travers la Pologne, à travers la Russie, à travers l’Asie, il y a des problèmes qui sont restés sans solution et qui, pour le moment, restent encore sans solution. La France se tient toujours debout sur sa frontière. La France reste encore en présence de ces problèmes menaçants et non résolus - menaçants parce que non résolus - elle reste dans l’attente de la solution de questions qui la touchent directement et intimement et incessamment. Et, si elle doit rester seule, que doit-elle faire ?
Elle doit rester constamment armée. Elle doit laisser peser sur son peuple, sans rémission, le fardeau de l’impôt. Elle doit faire un sacrifice qui peut devenir intolérable. Et non seulement la France, mais les autres nations du monde qui doivent faire de même. Elles doivent rester armées de pied en cap ; elles doivent se tenir prêtes pour toute terrible éventualité d’injustice. Voilà qui n’est pas concevable. J’ai visité l’autre jour une partie des régions dévastées de la France. J’ai vu la noble cité de Reims en ruines, et je n’ai pu m’empêcher de me dire à moi-même : « C’est ici que le coup a frappé, parce que les dirigeants du monde n’ont pas prévu à temps le moyen de l’éviter. » Les dirigeants du monde ont pensé aux relations entre les gouvernements et ils ont oublié les relations entre les peuples. Ils ont été préoccupés des manœuvres des combinaisons internationales quand ils auraient dû être préoccupés des destinées des hommes et des femmes et de la sécurité de leurs foyers, et quand ils auraient dû prendre souci de voir leurs peuples heureux parce qu’étant à l’abri du danger. Les dirigeants du monde savent maintenant que le seul moyen d’arriver à ceci est de rendre inévitable que le même fait qui s’est produit aujourd’hui se reproduise toujours, et qu’il n’y ait là-dessus, ni doute, ni attente, ni remise, mais que chaque fois que la France, ou tout autre peuple libre, se trouve menacé, l’univers entier se dresse pour défendre sa liberté. C’est pour cette raison, je pense, que je rencontre en France, pour la Société des nations, un enthousiasme intelligent et chaleureux.
La Société des nations, la France avec sa pénétrante vision, la France avec sa prophétique vision, la voit non seulement comme une nécessité pour elle-même, mais comme une nécessité pour le genre humain. Et elle sait que les sacrifices qui peuvent être nécessaires à l’établissement de la Société des nations n’ont rien qui puissent se comparer aux sacrifices qui deviendraient nécessaires, si elle n’avait pas la Société des nations. Un peu d’abandon de son indépendance d’action ne peut pas être mis en parallèle avec l’incessante menace d’une autre catastrophe.
Le monde entier a été atteint au cœur en voyant les belles cités et les champs de la France frappés par la catastrophe. Il n’y avait pas de plus beau pays. Il n’y avait pas non plus de pays plus prospère, il n’y avait pas davantage de peuple animé d’un esprit de liberté plus ardent. Le monde entier admirait la France et personne dans le monde n’avait d’amertume contre la France pour sa grandeur et sa prospérité, sinon ceux-là qui jalousaient sa liberté. Et nous avons reçu cette leçon, si terrible qu’elle ait pu être : d’avoir été témoin de ce qui est arrivé, d’avoir vu de nos propres yeux ce qui s’est produit parce que l’injustice avait été commise. Le président de la Chambre a dépeint, comme je ne peux pas les dépeindre moi-même, les souffrances inouïes, la terrible tragédie de la France, mais c’est une tragédie qui ne doit pas se revoir. De même que ce dessin sur la trame de l’histoire s’est révélé, il a mis à jour les cœurs des hommes qui ont été amenés les uns vers les autres, la fraternité est devenue vivante. Le but de l’association est devenu évident. Les nations du monde sont sur le point de cimenter une fraternité qui rendra dans l’avenir inutile de maintenir ces armements écrasants, qui font souffrir les peuples dans la paix presque autant qu’ils souffrent dans la guerre.
Quand les soldats de l’Amérique ont franchi l’Océan, ils n’ont pas seulement avec eux apporté leurs armes. Avec eux, ils apportaient une brillante conception de la France. Ils débarquaient sur le sol de la France avec des battements de cœur plus vif, ils savaient qu’ils venaient pour l’accomplissement de quelque chose que l’âme de l’Amérique souhaitait accomplir depuis longtemps. Lorsque le général Pershing, se tenant au pied de la tombe de La Fayette, a dit : « La Fayette, nous voici ! » ce fut comme s’il avait dit : « La Fayette, voici la conclusion de la grande histoire dont tu nous as aidés à parachever le premier chapitre ! »
Le monde a vu le grand complot faire faillite, et maintenant le peuple de France peut demeurer certain que sa prospérité est garantie parce que ses foyers sont garantis, et partout les hommes souhaitent non seulement la sécurité et la prospérité de la France, mais ils sont prêts à lui affirmer qu’avec toute la force et la richesse dont ils disposent ils garantiront sa sécurité et son intégrité.
Ainsi, lorsque nous siégeons, jour après jour au Quai d’Orsay, je pense en moi-même : « Nous pourrions, si nous arrivions à nous faire entendre par les peuples libres de l’univers, emprunter le langage du général Pershing, et dire : ‘‘Nous voici, amis, hommes, humbles femmes, petits enfants, nous sommes ici vos amis, vos champions, vos représentants. Nous allons faire un monde pour vous dans lequel il fera bon de vivre et au milieu duquel toutes les nations pourront jouir de l’héritage de liberté que la France et l’Amérique et l’Angleterre et l’Italie ont si chèrement payé ! »
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Plaidoirie de Howard Roark, personnage central du roman de Ayn Rand, « La Source vive » 1930.
Publié en 1943, Foutainhead connut un succès considérable - près de 6 millions d’exemplaires -, et deviendra la “Bible” de nombre d’architectes. Il sera porté à l’écran en 1949 - Le Rebelle - de King Vidor avec Gary Cooper dans le rôle d’Howard Roark. En 2009, après l’élection de Barack Obama, son livre Atlas Shrugged - La Révolte d’Atlas -, sorti en 1958 réapparaîtra en librairie avec un succès renouvellé, nouvel emblême des Républicains. Ayn Rand avait fondé un cercle dont faisait partie Alan Greenspan, grand maître des finances américaines durant les dernières décennies du XX° siècle. D’aucuns voulurent faire d’Ayn Rand la tête pensante d’un fascisme made in USA. C’est aller un peu vite en besogne, cédant à la haine viscérale qu’éprouve toute pensée de gauche pour des thèmes qui défendent l’individu face au collectif, oubliant ainsi très rapidement que les Droits de l’Homme sont essentiellement les droits de l’individu face à la société.
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Il y a des milliers d’années, un homme fit du feu pour la première fois. Il fût probablement brûlé vif sur le bûcher qu’il avait allumé de ses propres mains. Il fut considéré comme un malfaiteur qui avait dérobé à un démon un secret que l’humanité redoutait. Mais, grâce à lui, les hommes purent se chauffer, cuire leurs aliments, éclairer leurs cavernes. II leur laissa un don inestimable et chassa les ténèbres de la terre ; des siècles plus tard, un autre homme inventa la roue. Il fut probablement écartelé sur cette roue qu’il avait enseigné ses frères à construire. Il fut considéré comme un transgresseur qui s’aventurait dans un domaine interdit. Mais, grâce à lui les hommes purent voyager dans toutes les directions. Il leur laissait lui aussi, un don d’une valeur inestimable et avait ouvert pour eux les routes du monde.
Cet homme là, le pionnier, le précurseur, nous le retrouvons dans toutes les légendes que l’homme a imaginées pour expliquer le commencement de toutes choses. Prométhée fut enchaîné à un rocher et dépecé par des vautours parce qu’il avait dérobé le feu des dieux. Adam fut condamné à souffrir parce qu’il avait mangé du fruit de l’arbre de la connaissance. Quelle que soit la légende, l’humanité sait obscurément que c’est à ces héros obscurs qu’elle doit sa gloire et que chacun d’eux paya son courage de sa vie.
Et au cours des siècles il y eut ainsi des hommes qui s’élancèrent sur des voies nouvelles, guidés uniquement par leur vision intérieure. Leurs buts différaient, mais tous avaient ceci en commun : ils s’élançaient les premiers sur une route nouvelle, leur vision était originale et ils ne recevaient en retour que de la haine. Les grands créateurs, les penseurs, les artistes, les savants, les inventeurs, se sont toujours dressés, solitaires, contre les hommes de leur temps. Chaque grande pensée nouvelle ne rencontra qu’opposition ; chaque grande invention qu’incrédulité. Le premier moteur fut considéré comme une absurdité, l’avion comme une impossibilité, le métier mécanique comme une invention répréhensible, l’anesthésie comme un péché, mais les hommes qui avaient inventé tout cela continuèrent d’aller de l’avant. Ils luttèrent, ils souffrirent, mais ils remportèrent la victoire.
Aucun de ces créateurs n’était inspiré par le désir de servir l’humanité, car les hommes refusaient ce qu’il leur apportait, ayant horreur de tout ce qui pouvait changer leur routine paresseuse. Sa conviction intérieure était son ultime motif. Une oeuvre à accomplir, conçue par lui, exécutée par lui. Que ce fût une symphonie, un livre, un moteur, un système philosophique, un avion ou un building… là était son but et le sens de sa vie, et non pas ceux qui entendraient, liraient ou se serviraient de ce qu’il créait. La création en elle-même et non celui à laquelle elle était destinée. L’œuvre et non pas les bienfaits qu’en retireraient d’autres hommes. Cette œuvre qui donnerait forme à sa vérité intérieure, cette vérité qui comptait pour lui plus que tout.
Sa vision intérieure, sa force, son courage, il les puisait en lui-même, dans cette entité qu’est la conscience de l’homme, car penser, sentir, juger, sont des fonctions du moi.
C’est pourquoi les créateurs ne sont jamais dépourvus d’égoïsme. C’est en cela que réside le secret de leur puissance ; ils trouvent en eux-mêmes leurs raisons de créer, leur source d’énergie, leur principe moteur. Le créateur ne sert rien ni personne. Il vit pour lui-même.
Et c’est uniquement en vivant pour lui-même que l’homme est capable de réaliser les œuvres qui sont l’honneur de l’humanité car telle est la loi même de la création.
L’homme ne peut se maintenir sur la terre que grâce à sa pensée. Il vient au monde désarmé. Son cerveau est sa seule arme. Les animaux se procurent leur nourriture par la force. L’homme n’a ni griffes, ni crocs, ni cornes, ni même une très grande force musculaire. Il lui faut cultiver les aliments qu’il absorbe ou se livrer à la chasse, à la pêche. Pour cela, il lui faut des armes ; et ces armes sont encore une création de son esprit. Des plus humbles nécessités aux abstractions religieuses les plus hautes, de la roue au gratte-ciel, tout ce que nous sommes et tout ce que nous possédons nous vient d’une fonction que seul l’homme possède… sa faculté de raisonner.
Mais l’esprit est un attribut individuel. Il n’existe rien de pareil à un cerveau collectif. Une décision prise par un groupe d’hommes n’est jamais qu’un compromis ou une moyenne de la pensée de plusieurs. C’est une conséquence secondaire. Mais l’acte premier, le processus du raisonnement, doit être accompli par un individu isolé. Nous pouvons partager un repas entre plusieurs personnes, mais ce repas ne peut être digéré que par un estomac collectif, et aucun homme ne peut, à l’aide de ses poumons, respirer pour un autre. Toutes les fonctions de notre corps et de notre esprit nous sont personnelles. Nous ne pouvons ni les partager, ni les transférer.
Nous héritons du produit de la pensée des hommes qui nous ont précédés. De la roue, nous faisons une charrette, puis une auto. Cette auto se transforme en avion. Mais en réalité tout cela n’est rien d’autre que la résultante d’une pensée. Or la faculté créatrice ne peut être ni donnée, ni reprise, ni partagée, ni empruntée, elle appartient en propre à un individu. L’œuvre qu’il crée appartient au créateur. Certes les hommes apprennent beaucoup les uns par les autres, mais ce qu’un homme ne peut donner à un autre, c’est la capacité de penser par lui-même.
Rien n’est donné à l’homme sur la terre. Tout ce qui lui est nécessaire, il lui faut le produire. Et c’est là que l’homme se trouve en face de cette alternative : ou vivre du travail indépendant de son propre esprit, ou n’être qu’un parasite nourri par l’esprit des autres. Le créateur s’exprime, le parasite emprunte. Le créateur affronte la vie directement, le parasite à l’aide d’intermédiaires.
Le but du créateur est la conquête des éléments ; le but du parasite est la conquête des autres hommes.
Le créateur vit pour son œuvre. Il n’a pas besoin des autres. Son véritable but est en lui-même. Le parasite vit par dépendance. Il a besoin des autres. Les autres hommes sont pour lui le principe moteur.
Le besoin le plus profond du créateur est l’indépendance. L’esprit humain ne peut travailler sous la contrainte. Il ne peut être plié, sacrifié ou subordonné à des considérations quelles qu’elles soient. Et c’est pourquoi ses relations avec les autres hommes sont, pour le créateur, secondaires.
Le besoin profond du parasite est d’assurer ses biens avec les autres hommes. Il met au-dessus de tout les relations. Il déclare à qui veut l’entendre que l’homme est fait pour servir l’homme. Il prêche l’altruisme.
L’altruisme est cette doctrine qui demande que l’homme vive pour les autres et qu’il place les autres au-dessus de lui-même.
Or aucun homme ne peut vivre pour un autre. Il ne peut pas davantage démembrer son cerveau qu’il ne peut démembrer son corps. Mais le parasite s’est fait de l’altruisme une arme pour exploiter l’humanité et détruire les bases mêmes des principes moraux de l’humanité. Tout ce qu’on a enseigné à l’homme détruisait en lui le créateur, car on lui a fait croire que la dépendance est une vertu. L’homme qui s’efforce de vivre pour les autres est un homme dépendant. Il est lui-même un parasite et transforme ceux qu’il sert en parasites. Rien ne peut résulter de cet échange qu’une mutuelle corruption. L’homme qui, dans la réalité, s’approche le plus de cette conception est l’esclave. Si l’esclavage par force est déjà une chose répugnante, que dire de l’esclavage spirituel. II reste dans l’homme asservi un vestige d’honneur, le mérite d’avoir résisté et le fait de considérer sa situation comme mauvaise. Mais l’homme qui se transforme en esclave volontaire au nom de l’amour est la créature la plus basse qui existe. Elle porte atteinte à la dignité de l’homme et à la conception même de l’amour. Et telle est cependant l’essence même de l’altruisme.
On a enseigné à l’homme que la plus haute vertu n’était pas de créer, mais de donner. Mais comment peut-on donner une chose avant de la créer ? La création vient avant le don, sans cela, il n’y aurait rien à donner ; la nécessité intérieure du créateur avant les besoins des bénéficiaires éventuels. Et cependant on nous a appris à admirer l’être de second plan qui dispense des dons qu’il n’a pas créés, en passant par-dessus celui qui a rendu ce don possible. Nous appelons cela un acte de charité, et nous l’admirons davantage qu’un acte de création.
Les hommes ont appris également que leur premier souci devait être de soulager les misères des autres hommes. Or la souffrance est une maladie. Si un homme se trouve en contact avec cette maladie, il est naturel qu’il cherche à donner au malade l’aide dont celui-ci a besoin, mais faire de cet acte la plus grande marque de vertu est faire de la souffrance la chose la plus importante de la vie. L’homme en arrive alors à souhaiter les souffrances des autres, afin de pouvoir faire montre de vertu. Telle est la nature même de l’altruisme. Le créateur lui, n’a pas pour intérêt premier la souffrance, mais la vie. Mais en réalité l’œuvre des créateurs a plus fait pour supprimer sur la terre toutes les formes de souffrance, aussi bien morales que physiques, que l’altruiste ne peut l’imaginer.
On a également enseigné à l’homme que faire chorus avec les autres est une vertu. Or le créateur est par essence même un homme qui s’oppose aux autres hommes. On a fait croire à l’homme que nager dans le courant est une vertu. Or le créateur est un homme qui nage contre le courant. Les hommes croient également que vivre en foule est une vertu. Or le créateur est un homme qui vit seul.
On a enseigné à l’homme que le moi est synonyme de mal et que l’oubli de soi-même est la plus haute des vertus. Mais le créateur est un égotiste dans le sens du mot le plus absolu, car l’homme dépourvu d’égotisme est celui qui ne pense, ne sent, ne juge ni n’agit, par lui-même.
Et c’est ici que l’échelle des valeurs a été le plus dangereusement faussée ; que toute liberté a été enlevée à l’homme. C’était ou l’égotisme ou l’altruisme ; l’égotisme étant considéré comme le fait de sacrifier les autres à soi-même, l’altruisme le fait de se sacrifier soi-même aux autres. Ceci liait irrévocablement l’homme à l’homme, ne lui laissant le choix qu’entre deux partis également pénibles, ou souffrir par les autres ou faire souffrir les autres. Et lorsque enfin, on eut persuadé l’homme qu’il trouverait ses plus grandes joies dans le sacrifice de lui-même, la trappe se referma. L’homme se vit forcé d’accepter le masochisme comme son idéal, puisque le sadisme était l’unique parti qui s’offrait à lui. Et ce fut là la plus grande tromperie qu’on eut jamais infligée à l’humanité.
Ce fut ainsi qu’on fit de la faiblesse et de la souffrance les bases mêmes de la vie.
Or, en réalité, ce n’est pas entre le sacrifice de soi et la domination des autres qu’il s’agit de choisir, mais entre l’indépendance et la dépendance. Entre le code, du créateur et celui du parasite. Le code du créateur est bâti sur les besoins d’un esprit indépendant, celui du parasite sur les besoins d’un esprit dépendant. Or tout ce que produit un esprit indépendant est juste et, tout ce qui provient d’un esprit dépendant est faux.
L’égotiste dans le sens absolu du terme n’est pas l’homme qui sacrifie les autres. C’est celui qui a renoncé à se servir des hommes de quelque façon que ce soit, qui ne vit pas en fonction d’eux, qui ne fait pas des autres le moteur initial de ses actes, de ses pensées, de ses désirs, qui ne puise pas en eux la source de son énergie. Il n’existe pas en fonction d’un autre, pas plus qu’il ne demande à un autre d’exister en fonction de lui. C’est là la seule forme de fraternité, basée sur un respect mutuel possible entre les hommes.
L’homme peut être plus un moins doué, mais un principe essentiel demeure : le degré d’indépendance à laquelle il est arrivé, son initiative personnelle et l’amour qu’il porte à son travail. C’est cela qui détermine sa capacité en tant que travailleur et sa valeur en tant qu’homme. L’indépendance est la seule jauge avec laquelle on puisse mesurer l’homme. Ce qu’un homme fait de lui-même et par lui-même et non ce qu’il fait ou ne fait pas pour les autres. Rien ne peut remplacer la dignité personnelle. Et il n’y a pas de dignité personnelle sans indépendance.
Dans les rapports humains tels qu’ils doivent être, il n’existe pas de notion de sacrifice. Un architecte ne peut pas vivre sans clients, mais cela ne veut pas dire qu’il doive subordonner son travail à leurs désirs. Ils ont besoin de lui, mais ils ne le chargent pas de leur construire une demeure simplement pour lui fournir du travail. Deux hommes échangent leur travail par un libre consentement mutuel, parce qu’ils y trouvent l’un et 1′autre leur intérêt et que tous deux désirent cet échange. Sinon, rien ne les y oblige. C’est là la seule forme possible de relations entre égaux. Toute autre conception est celle de l’ esclave au maître ou de la victime à son bourreau.
Aucune œuvre digne de ce nom ne peut être accomplie collectivement, par la décision d’une majorité. Chaque création doit être conçue par un esprit original. Un architecte a besoin d’un grand nombre de corps de métiers pour construire le building qu’il a conçu, mais i1 ne leur demande pas d’approuver ses plans. Ils travaillent ensemble par consentement mutuel, chacun remplissant la fonction qui lui est propre. Un architecte se sert de l’acier, du verre, du béton que d’autres que lui ont préparés. Mais ces matériaux ne sont que des matériaux tant qu’il ne les a pas transformés en leur donnant une forme qui lui est personnelle. Voilà la seule forme possible de coopération entre les hommes.
Le premier droit de l’homme, c’est le droit d’être lui-même. Et le premier devoir de l’homme est son devoir envers lui-même. Et le principe moral le plus sacré est de ne jamais transposer dans d’autres êtres le but même de sa vie. L’obligation morale la plus importante pour l’homme est d’accomplir ce qu’il désire faire, à condition que ce désir ne dépende pas, avant tout, des autres. C’est uniquement selon un tel code que peut vivre, penser, créer le créateur. Mais ce n’est pas là la sphère du gangster, de l’altruiste ou du dictateur.
L’homme pense et travaille seul. Mais il ne peut pas piller, exploiter ou dominer… seul. Le pillage, l’exploitation de l’homme par l’homme et la dictature présupposent des victimes, donc des êtres dépendants. C’est le domaine du parasite.
Les conducteurs d’hommes ne sont pas des égotistes. Ils ne créent rien.
Ils existent uniquement en fonction des autres. Leur but est d’asservir des êtres. Ils sont aussi dépendants que le mendiant, le travailleur social , ou le bandit. La forme de dépendance importe peu.
Mais on enseigna aux hommes à considérer ces parasites, les tyrans, les empereurs, les dictateurs, comme les symboles même de l’égotisme. Et grâce à cette immense duperie, ceux-ci furent en mesure de détruire l’âme humaine, la leur aussi bien que celle des autres.
Depuis le début de l’ère historique, les deux antagonistes, le créateur et le parasite, s’affrontèrent. Et à la première invention du créateur, le parasite répondit en inventant l’a1truisme
Le créateur… honni, persécuté, exploité, n’en allait pas moins de l’avant, emportant l’humanité dans le rythme de son énergie. Le parasite, lui, ne faisait rien d’ autre que multiplier les obstacles. Cette lutte, portait d’ ailleurs un autre nom : celle de l’individu contre la collectivité.
Le « bien commun » de la collectivité en tant que race, que classe ou qu’Etat fut le but avoué, et la justification de toutes les tyrannies qui furent imposées à l’homme. Les pires horreurs furent accomplies au nom de l’altruisme. Est-il possible que n’importe quel acte accompli par égoïsme ait jamais atteint aux carnages perpétrés au nom de l’altruisme ? La faute en est-elle à l’hypocrisie ou aux principes faux qu’on a inculqués aux hommes ? Les pires bouchers furent les hommes les plus sincères. Ils croyaient atteindre à la société parfaite grâce à la guil1otine et au peloton d’exécution. Personne ne leur demanda raison de leurs meurtres, puisqu’ils les accomplissaient par altruisme. Les acteurs changent, mais la tragédie reste la même. Un être soi-disant humanitaire commence par des déclarations d’amour pour l’humanité et finit par faire verser des marres de sang. Cela continue et cela continuera tant que l’on fera croire à l’homme qu’une action est bonne à condition de ne pas avoir été dictée par l’égoïsme. Cela autorise l’altruiste à agir et oblige ses victimes à tout supporter. Les chefs des mouvements collectivistes ne demandent jamais rien pour eux-mêmes, mais observez les résultats.
Prenez maintenant une société édifiée sur le principe de l’individualisme, ce pays, le nôtre. Le pays le plus noble dans toute l’histoire du monde. Le pays des entreprises les plus grandioses, de la plus grande prospérité, de la plus grande liberté. La société n’y avait pas été basée sur la servitude, le sacrifice, le renoncement et autres principes d’altruisme, mais sur le droit de l’homme d’aspirer au bonheur. A son bonheur et non à celui de quelqu’un d’autre. Un but privé, personnel, égoïste. Regardez donc les résultats, et faites un examen de conscience.
C’est un conflit vieux comme le monde. Les hommes se sont parfois approchés de la vérité, mais chaque fois ils ont échoué près du but et les civilisations ont disparu les unes après les autres. La civilisation n’est rien d’autre que le développement de la vie privée. L’existence tout entière du sauvage se déroule en public, commandée par les lois de la tribu. La civilisation n’a d’autre but que de libérer l’homme de l’homme.
Or dans notre pays, en ce moment, le collectivisme, la loi des êtres de seconde zone et de second ordre, a brisé ses entraves et se déchaîne. Il a amené l’homme à un état d’abaissement intellectuel jamais atteint sur la terre, aboutissant à des horreurs sans précédent. Il a empoisonné la plupart des esprits, avalé la plus grande partie de l’Europe, commence à gagner notre patrie.
Je suis architecte. Je sais ce à quoi nous sommes en droit de nous attendre, étant donné les principes sur lesquels le collectivisme est construit. Nous approchons d’un temps où il ne me sera plus permis de vivre.
Vous savez maintenant pourquoi j’ai détruit Cortland. Je l’ai conçu, je vous l’ai donné, je l’ai détruit.
Je l’ai détruit, car il ne m’était pas possible de le laisser debout. C’était deux fois un monstre, par la forme et par 1′intention. Il m’a fallu détruire l’un et l’autre. La forme fut mutilée par deux de ces parasites qui s’étaient octroyé le droit d’améliorer une œuvre dont ils n’étaient pas les auteurs et qu’ils n’avaient pu égaler. Et on les laissa faire sous le prétexte que le but altruiste du bâtiment surpassait toutes autres considérations. Que pouvais-je opposer à cela ?J’avais accepté de faire le projet de Cortland pour la joie de le voir bâtir tel que je l’avais conçu et pour aucune autre raison. C’était là le prix que j’avais demandé pour mon travail.
II ne me fut pas payé.
Je ne jette pas le blâme sur Peter Keating. Il était sans défense. Il avait un contrat avec l’Etat, ce contrat fut ignoré.
II avait reçu la promesse que le building serait érigé selon les plans du projet, cette promesse fut brisée. L’amour d’un homme pour son travail et son droit à le protéger sont actuellement considérés comme des notions vagues et confuses, ainsi que vous l’a dit tout à l’heure Monsieur le Procureur. Et maintenant pour quelle raison le building dont je vous parle fut-il défiguré ?
Sans raison. De tels actes ne sont jamais motivés, excepté par la vanité de quelques parasites qui se sentent des droits sur la propriété des autres, ,qu’elle soit matérielle ou spirituelle. Et qui leur a permis d’agir ainsi ? Personne en particulier parmi les nombreuses autorités. Personne ne s’est donné la peine d’autoriser cela ou de l’empêcher. Personne n’est responsable.
Telle est la caractéristique de toute action de la collectivité.
Je n’ai pas reçu pour mon travail le paiement que j’avais demandé. Les propriétaires de Cortland, eux, avaient reçu de moi ce qu’ils demandaient. Ils voulaient un projet leur permettant de construire aussi bon marché que possible. Personne encore ne leur avait donné satisfaction. J’y parvins. Ils prirent ce que je leur donnais et ne voulurent rien me donner en retour.
Mais moi je ne suis pas un altruiste et je ne fais pas de dons de ce genre.
On a dit que j’avais détruit le futur home de déshérités, mais sans moi les déshérités n’auraient pas eu ce home-là. On a dit aussi que la pauvreté des futurs locataires leur donnait des droits sur mon travail. Que leurs besoins exigeaient de moi certaines concessions, qu’il était de mon devoir de contribuer à leur donner du bien-être. C’est là le credo des parasites qui actuellement régissent le monde.
Je tiens à déclarer que je ne reconnais à personne des droits sur une seule minute de ma vie, ni sur mon énergie, ni sur mes œuvres, quels que soient ceux qui se réclament de ce droit, si nombreux soient-ils, si grands soient leurs besoins.
Je tiens à déclarer ici que je ne suis pas un homme qui existe en fonction des autres.
C’est une chose qui devait être dite, car le monde périt d’une orgie de sacrifice de soi-même.
Je tiens à déclarer aussi que l’intégrité de l’œuvre d’un artiste est plus importante que son but charitable. Ceux d’entre vous qui ne comprennent pas cela font partie de cette humanité qui est en train de détruire le monde. Je suis heureux d’avoir pu déclarer ici mes principes. Je ne puis en accepter d’autres.
Je ne me reconnais envers les hommes aucune obligation autre que celle-ci : respecter leur indépendance comme j’exige qu’ils respectent la mienne, ne jouer aucun rôle dans une société d’esclaves. Et si je suis condamné, cela voudra dire que mon pays n’est plus ce qu’il était. Et c’est à lui que je dédierai les années que je passerai en prison. Je les lui offrirai en témoignage de gratitude et d’admiration pour ce qu’il a été. Et mon refus de vivre et de travailler dans le monde tel qu’il est sera de ma part un acte de loyalisme.
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10 12 1957 Albert Camus reçoit le prix Nobel de littérature : “Discours de Suède”.
En recevant la distinction dont votre libre Académie a bien voulu m’honorer, ma gratitude était d’autant plus profonde que je mesurais à quel point cette récompense dépassait mes mérites personnels. Tout homme et, à plus forte raison, tout artiste, désire être reconnu. Je le désire aussi. Mais il ne m’a pas été possible d’apprendre votre décision sans comparer son retentissement à ce que je suis réellement. Comment un homme presque jeune, riche de ses seuls doutes et d’une œuvre encore en chantier, habitué à vivre dans la solitude du travail ou dans les retraites de l’amitié, n’aurait-il pas appris avec une sorte de panique un arrêt qui le portait d’un coup, seul et réduit à lui-même, au centre d’une lumière crue ? De quel cœur aussi pouvait-il recevoir cet honneur à l’heure où, en Europe, d’autres écrivains, parmi les plus grands, sont réduits au silence, et dans le temps même où sa terre natale connaît un malheur incessant ?
J’ai connu ce désarroi et ce trouble intérieur. Pour retrouver la paix, il m’a fallu, en somme, me mettre en règle avec un sort trop généreux. Et, puisque je ne pouvais m’égaler à lui en m’appuyant sur mes seuls mérites, je n’ai rien trouvé d’autre pour m’aider que ce qui m’a soutenu, dans les circonstances les plus contraires, tout au long de ma vie : l’idée que je me fais de mon art et du rôle de l’écrivain. Permettez seulement que, dans un sentiment de reconnaissance et d’amitié, je vous dise, aussi simplement que je le pourrai, quelle est cette idée.
Je ne puis vivre personnellement sans mon art. Mais je n’ai jamais placé cet art au-dessus de tout. S’il m’est nécessaire au contraire, c’est qu’il ne se sépare de personne et me permet de vivre, tel que je suis, au niveau de tous. L’art n’est pas à mes yeux une réjouissance solitaire. Il est un moyen d’émouvoir le plus grand nombre d’hommes en leur offrant une image privilégiée des souffrances et des joies communes. Il oblige donc l’artiste à ne pas s’isoler ; il le soumet à la vérité la plus humble et la plus universelle. Et celui qui, souvent, a choisi son destin d’artiste parce qu’il se sentait différent, apprend bien vite qu’il ne nourrira son art, et sa différence, qu’en avouant sa ressemblance avec tous. L’artiste se forge dans cet aller-retour perpétuel de lui aux autres, à mi-chemin de la beauté dont il ne peut se passer et de la communauté à laquelle il ne peut s’arracher. C’est pourquoi les vrais artistes ne méprisent rien ; ils s’obligent à comprendre au lieu de juger. Et, s’ils ont un parti à prendre en ce monde, ce ne peut être que celui d’une société où, selon le grand mot de Nietzsche, ne régnera plus le juge, mais le créateur, qu’il soit travailleur ou intellectuel.
Le rôle de l’écrivain, du même coup, ne se sépare pas de devoirs difficiles. Par définition, il ne peut se mettre aujourd’hui au service de ceux qui font l’histoire : il est au service de ceux qui la subissent. Ou, sinon, le voici seul et privé de son art. Toutes les armées de la tyrannie avec leurs millions d’hommes ne l’enlèveront pas à la solitude, même et surtout s’il consent à prendre leur pas. Mais le silence d’un prisonnier inconnu, abandonné aux humiliations à l’autre bout du monde, suffit à retirer l’écrivain de l’exil, chaque fois, du moins, qu’il parvient, au milieu des privilèges de la liberté, à ne pas oublier ce silence et à le faire retentir par les moyens de l’art.
Aucun de nous n’est assez grand pour une pareille vocation. Mais, dans toutes les circonstances de sa vie, obscur ou provisoirement célèbre, jeté dans les fers de la tyrannie ou libre pour un temps de s’exprimer, l’écrivain peut retrouver le sentiment d’une communauté vivante qui le justifiera, à la seule condition qu’il accepte, autant qu’il peut, les deux charges qui font la grandeur de son métier : le service de la vérité et celui de la liberté. Puisque sa vocation est de réunir le plus grand nombre d’hommes possible, elle ne peut s’accommoder du mensonge et de la servitude qui, là où ils règnent, font proliférer les solitudes. Quelles que soient nos infirmités personnelles, la noblesse de notre métier s’enracinera toujours dans deux engagements difficiles à maintenir - le refus de mentir sur ce que l’on sait et la résistance à l’oppression.
Pendant plus de vingt ans d’une histoire démentielle, perdu sans secours, comme tous les hommes de mon âge, dans les convulsions du temps, j’ai été soutenu ainsi par le sentiment obscur qu’écrire était aujourd’hui un honneur, parce que cet acte obligeait, et obligeait à ne pas écrire seulement. Il m’obligeait particulièrement à porter, tel que j’étais et selon mes forces, avec tous ceux qui vivaient la même histoire, le malheur et l’espérance que nous partagions. Ces hommes, nés au début de la première guerre mondiale, qui ont eu vingt ans au moment où s’installaient à la fois le pouvoir hitlérien et les premiers procès révolutionnaires ont été confrontés ensuite, pour parfaire leur éducation, à la guerre d’Espagne, à la deuxième guerre mondiale, à l’univers concentrationnaire, à l’Europe de la torture et des prisons, doivent aujourd’hui élever leurs fils et leurs œuvres dans un monde menacé de destruction nucléaire. Personne, je suppose, ne peut leur demander d’être optimistes. Et je suis même d’avis que nous devons comprendre, sans cesser de lutter contre eux, l’erreur de ceux qui, par une surenchère de désespoir, ont revendiqué le droit au déshonneur, et se sont rués dans les nihilismes de l’époque. Mais il reste que la plupart d’entre nous, dans mon pays et en Europe, ont refusé ce nihilisme et se sont mis à la recherche d’une légitimité. Il leur a fallu se forger un art de vivre par temps de catastrophe, pour naître une seconde fois, et lutter ensuite, à visage découvert, contre l’instinct de mort à l’œuvre dans notre histoire.
Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse. Héritière d’une histoire corrompue où se mêlent les révolutions déchues, les techniques devenues folles, les dieux morts et les idéologies exténuées, où de médiocres pouvoirs peuvent aujourd’hui tout détruire mais ne savent plus convaincre, où l’intelligence s’est abaissée jusqu’à se faire la servante de la haine et de l’oppression, cette génération a dû, en elle-même et autour d’elle, restaurer à partir de ses seules négations un peu de ce qui fait la dignité de vivre et de mourir. Devant un monde menacé de désintégration, où nos grands inquisiteurs risquent d’établir pour toujours les royaumes de la mort, elle sait qu’elle devrait, dans une sorte de course folle contre la montre, restaurer entre les nations une paix qui ne soit pas celle de la servitude, réconcilier à nouveau travail et culture, et refaire avec tous les hommes une arche d’alliance. Il n’est pas sûr qu’elle puisse jamais accomplir cette tâche immense, mais il est sûr que, partout dans le monde, elle tient déjà son double pari de vérité et de liberté, et, à l’occasion, sait mourir sans haine pour lui. C’est elle qui mérite d’être saluée et encouragée partout où elle se trouve, et surtout là où elle se sacrifie. C’est sur elle, en tout cas, que, certain de votre accord profond, je voudrais reporter l’honneur que vous venez de me faire.
Du même coup, après avoir dit la noblesse du métier d’écrire, j’aurais remis l’écrivain à sa vraie place, n’ayant d’autres titres que ceux qu’il partage avec ses compagnons de lutte, vulnérable mais entêté, injuste et passionné de justice, construisant son œuvre sans honte ni orgueil à la vue de tous, toujours partagé entre la douleur et la beauté, et voué enfin à tirer de son être double les créations qu’il essaie obstinément d’édifier dans le mouvement destructeur de l’histoire. Qui, après cela, pourrait attendre de lui des solutions toutes faites et de belles morales ? La vérité est mystérieuse, fuyante, toujours à conquérir. La liberté est dangereuse, dure à vivre autant qu’exaltante. Nous devons marcher vers ces deux buts, péniblement, mais résolument, certains d’avance de nos défaillances sur un si long chemin. Quel écrivain dès lors oserait, dans la bonne conscience, se faire prêcheur de vertu ? Quant à moi, il me faut dire une fois de plus que je ne suis rien de tout cela. Je n’ai jamais pu renoncer à la lumière, au bonheur d’être, à la vie libre où j’ai grandi. Mais bien que cette nostalgie explique beaucoup de mes erreurs et de mes fautes, elle m’a aidé sans doute à mieux comprendre mon métier, elle m’aide encore à me tenir, aveuglément, auprès de tous ces hommes silencieux qui ne supportent dans le monde la vie qui leur est faite que par le souvenir ou le retour de brefs et libres bonheurs.
Ramené ainsi a ce que je suis réellement, à mes limites, à mes dettes, comme à ma foi difficile, je me sens plus libre de vous montrer, pour finir, l’étendue et la générosité de la distinction que vous venez de m’accorder, plus libre de vous dire aussi que je voudrais la recevoir comme un hommage rendu à tous ceux qui, partageant le même combat, n’en ont reçu aucun privilège, mais ont connu au contraire malheur et persécution. Il me restera alors à vous en remercier, du fond du cœur, et à vous faire publiquement, en témoignage personnel de gratitude, la même et ancienne promesse de fidélité que chaque artiste vrai, chaque jour, se fait à lui-même, dans le silence.
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28 08 1963 I MADE A DREAM MARTIN LUTHER KING
A Washington, on célèbre le centenaire de l’abolition de l’esclavage : 200 000 personnes ont envahi le Mall, et écoutent Martin Luther King, sur les marches du Lincoln Memorial :
… Je fais le rêve qu’un jour cette nation va se lever et se conformer au véritable sens de sa croyance :
« Nous tenons cette vérité comme allant de soi, que tous les hommes naissent égaux »
Je fais le rêve qu’un jour, sur les collines rouges de Géorgie, les fils des anciens esclaves et les filles des anciens propriétaires d’esclaves seront en mesure de s’asseoir ensemble à la table de la fraternité.
Je fais le rêve qu’un jour, même l’Etat du Mississipi, un désert étouffant d’injustice et d’oppression, se transformera en une oasis de liberté et de justice.
Je fais le rêve que mes quatre enfants, un jour, vivront dans une nation où ils ne seront pas jugés sur la couleur de leur peau mais sur la valeur de leur personnalité.
Je fais un rêve aujourd’hui.
Je fais le rêve qu’un jour l’Etat d’Alabama, où les lèvres du gouverneur ne s’ouvrent que pour prononcer des paroles de refus et d’interdiction, se transformera en un lieu où les petits garçons et les petites filles noirs prendront la main des petites filles et des petits garçons blancs pour marcher ensemble comme frères et sœurs.
Je fais un rêve aujourd’hui.
Je fais le rêve qu’un jour, chaque vallée sera rehaussée, chaque colline et montagne nivelée, que les lieux accidentés seront aplanis et les lieux tortueux redressés, que la gloire du Seigneur se révélera en pleine lumière et que toute chair l’exaltera.
Voilà notre espoir. C’est cette fois qui m’accompagnera pendant mon voyage dans le Sud. Grâce à cette foi, nous saurons tailler dans la montagne du désespoir la pierre de l’espoir. Grâce à cette foi, nous serons en mesure de transformer les querelles discordantes qui déchirent notre nation en une magnifique symphonie de fraternité.
Grâce à cette foi, nous parviendrons à travailler ensemble, à prier ensemble, à lutter ensemble, à prendre ensemble fait et cause pour la liberté, sans oublier qu’un jour, nous serons libres.
Quand viendra ce jour, tous les enfants de Dieu pourront entonner ce chant en lui donnant un sens nouveau : « Mon pays, c’est toi, douce terre de liberté, que je chante. Terre où mes pères sont morts, terre de fierté pour les pèlerins, terre où la liberté résonne au-dessus de tes montagnes ».
Tout cela doit se réaliser si l’Amérique veut devenir une grande nation. Que la liberté retentisse sur les hauteurs du New Hampshire. Qu’elle retentisse sur les puissantes montagnes de New-York. Qu’elle retentisse sur les monts Alleheny de Pennsylvanie ! Que la liberté retentisse depuis les Rocheuses enneigées du Colorado ! Qu’elle retentisse depuis les pics de Californie! Mais aussi, qu’elle résonne depuis les Stone Mountains de la Géorgie ! Que la liberté retentisse depuis la Lookout Mountain du Tennessee ! Que la liberté retentisse sur chaque colline et chaque taupinière du Mississipi. Sur chaque montagne, que la liberté retentisse !
En faisant ainsi résonner la liberté depuis chaque village et chaque hameau, chaque Etat et chaque ville, nous nous rapprochons du jour où tous les enfants de Dieu, noirs et blancs, juifs et gentils, protestants et catholiques, se prendront la main pour chanter les paroles de ce vieux gospel :
« Enfin libres ! Enfin libres ! Merci, Dieu tout-puissant, nous sommes enfin libres !»
Le Civil Rights Act sera voté en 1964, et le Voting Right Act, en 1965.
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19 12 1964 Discours d’André MALRAUX, pour le transfert des cendres de Jean Moulin du cimetière du Père Lachaise au Panthéon.
Monsieur le Président de la République, Voilà donc plus de vingt ans que Jean Moulin partit, par un temps de décembre sans doute semblable à celui-ci, pour être parachuté sur la terre de Provence, et devenir le chef d’un peuple de la nuit. Sans cette cérémonie, combien d’enfants de France sauraient son nom ? Il ne le retrouva lui-même que pour être tué; et, depuis, sont nés seize millions d’enfants…
Puissent les commémorations des deux guerres s’achever aujour d’hui par la résurrection du peuple d’ombres que cet homme anima, qu’il symbolise, et qu’il fait entrer ici comme une humble garde solennelle autour de son corps de mort.
Après vingt ans, la Résistance est devenue un monde de limbes où la légende se mêle à l’organisation. Le sentiment profond, organique, millénaire, qui a pris son accent légendaire, voici comment je l’ai rencontré. Dans un village de Corrèze, les Allemands avaient tué des combattants du maquis, et donné ordre au maire de les faire enterrer en secret, à l’aube. Il est d’usage, dans cette région, que chaque femme assiste aux obsèques de tout mort de son village en se tenant sur la tombe de sa propre famille. Nul ne connaissait ces morts, qui étaient des Alsaciens. Quand ils atteignirent le cimetière, portés par nos paysans sous la garde menaçante des mitraillettes allemandes, la nuit qui se retirait comme la mer laissa paraître les femmes noires de Corrèze, immobiles du haut en bas de la montagne, et attendant en silence, chacune sur la tombe des siens, l’ensevelissement des morts français. Ce sentiment qui appelle la légende, sans lequel la Résistance n’eût jamais existé, - et qui nous réunit aujourd’hui - c’est peut-être simplement l’accent invincible de la fraternité.
Comment organiser cette fraternité pour en faire un combat ? On sait ce que Jean Moulin pensait de la Résistance, au moment où il partit pour Londres : « Il serait fou et criminel de ne pas utiliser, en cas d’action alliée sur le continent, ces troupes prêtes aux sacrifices les plus grands, éparses et anarchiques aujourd’hui, mais pouvant constituer demain une armée cohérente de parachutistes déjà en place, connaissant les lieux, ayant choisi leur adversaire et déterminé leur objectif. » C’était bien l’opinion du général de Gaulle. Néanmoins, lorsque, le 1er janvier 1942, Jean Moulin fut parachuté en France, la Résistance n’était encore qu’un désordre de courage : une presse clandestine, une source d’informations, une conspiration pour rassembler ces troupes qui n’existaient pas encore. Or, ces informations étaient destinées à tel ou tel allié, ces troupes se lèveraient lorsque les Alliés débarqueraient. Certes, les résistants étaient les combattants fidèles aux Alliés. Mais ils voulaient cesser d’être des Français résistants et devenir la Résistance française.
C’est pourquoi Jean Moulin est allé à Londres. Pas seulement parce que s’y trouvaient des combattants français (qui eussent pu n’être qu’une légion), pas seulement parce qu’une partie de l’empire avait rallié la France Libre. S’il venait demander au général de Gaulle de l’argent et des armes, il venait aussi lui demander « une approbation morale, des liaisons fréquentes, rapides et sûres avec lui ». Le Général assumait alors le Non du premier jour; le maintien du combat, quel qu’en fût le lieu, quelle qu’en fût la forme; enfin, le destin de la France. La force des appels de juin 40 tenait moins aux« forces immenses qui n’avaient pas encore donné », qu’à: «Il faut que la France soit présente à la victoire. Alors, elle retrouvera sa liberté et sa grandeur. » La France, et non telle légion de combattants français. C’était par la France Libre, que les résistants de Bir-Hakeim se conjuguaient, formaient une France combattante restée au combat. Chaque groupe de résistants pouvait se légitimer par l’allié qui l’armait et le soutenait, voire par son seul courage; le général de Gaulle seul pouvait appeler les mouvements de Résistance à l’union entre eux et avec tous les autres combats, car c’était à travers lui seul, que la France livrait un seul combat. C’est pourquoi - même lorsque le président Roosevelt croira assister à une rivalité de généraux ou de partis - l’armée d’Afrique, depuis la Provence jusqu’aux Vosges, combattra au nom du gaullisme - comme feront les troupes du parti communiste. C’est pourquoi Jean Moulin avait emporté, dans le double fond d’une boîte d’allumettes, la micro-photo du très simple ordre suivant: « M. Moulin a pour mission de réaliser, dans la zone non directement occupée de la métropole, l’unité d’action de tous les éléments qui résistent à l’ennemi et à ses collaborateurs. »
Inépuisablement, il montra aux chefs des groupements, le danger qu’entraînerait le déchirement de la Résistance entre des tuteurs différents. Chaque événement capital - entrée en guerre de la Russie, puis des Etats-Unis, débarquement en Afrique du Nord - renforce sa position. A partir du débarquement, il devient évident que la France va redevenir un théâtre d’opérations. Mais la presse clandestine, les renseignements (même enrichis par l’action du noyautage des Administrations publiques) sont à l’échelle de l’occupation, non de la guerre.
Si la Résistance sait qu’elle ne délivrera pas la France sans les Alliés, elle n’ignore plus l’aide militaire que son unité pourrait leur apporter. Elle a peu à peu appris que s’il est relativement facile de faire sauter un pont, il n’est pas moins facile de le réparer; alors que, s’il est facile à la Résistance de faire sauter deux cents ponts, il est difficile aux Allemands de les réparer à la fois. En un mot, elle sait qu’une aide efficace aux armées du débarquement est inséparable d’un plan d’ensemble. Il faut que sur toutes les routes, sur toutes les voies ferrées de France, les combattants clandestins désorganisent méthodiquement la concentration des divisions cuirassées allemandes. Et un tel plan d’ensemble ne peut être conçu, et exécuté, que par l’unité de la Résistance.
C’est à quoi Jean Moulin s’emploie jour après jour, peine après peine, un mouvement de Résistance après l’autre: « Et maintenant, essayons de calmer les colères d’en face… » Il y a, inévitablement, des problèmes de personnes; et bien davantage, la misère de la France combattante, l’exaspérante certitude, pour chaque maquis ou chaque groupe-franc, d’être spolié au bénéfice d’un autre maquis ou d’un autre groupe, qu’indignent, au même moment, les mêmes illusions…
Qui donc sait encore ce qu’il fallut d’acharnement pour parler le même langage à des instituteurs radicaux ou réactionnaires, des officiers réactionnaires ou libéraux, des trotskistes ou communistes retour de Moscou, tous promis à la même délivrance ou à la même prison; ce qu’il fallut de rigueur à un ami de la République espagnole, à un ancien « préfet de gauche», chassé par Vichy, pour exiger d’accueillir dans le combat commun tels rescapés de la Cagoule !
Jean Moulin n’a nul besoin d’une gloire usurpée : ce n’est pas lui qui a créé Combat, Libération, Franc-Tireur, c’est Frenay, d’Astier, Jean Pierre Lévy. Ce n’est pas lui qui a créé les nombreux mouvements de la zone Nord dont l’histoire recueillera tous les noms. Ce n’est pas lui qui a fait les régiments, mais c’est lui qui a fait l’armée.
Attribuer peu d’importance aux opinions dites politiques, lorsque la nation est en péril de mort -la nation, non pas un nationalisme alors écrasé sous les chars hitlériens, mais la donnée invincible et mystérieuse qui allait emplir le siècle; penser qu’elle dominerait bientôt les doctrines totalitaires dont retentissait l’Europe; voir dans l’unité de la Résistance le moyen capital du combat pour l’unité de la nation, c’était peut-être affirmer ce qu’on a, depuis, appelé le gaullisme.
C’était certainement proclamer la survie de la France. En février, ce laïc passionné avait établi sa liaison par radio avec Londres, dans le grenier d’un presbytère. En avril, le Service d’information et de propagande, puis le Comité Général d’Etudes étaient formés; en septembre, le noyautage des Administrations publiques.
Enfin, le général de Gaulle décidait la création d’un « Comité de Coordination» que présiderait Jean Moulin, assisté du chef de l’Armée secrète unifiée. La préhistoire avait pris fin. Coordinateur de la Résistance en zone Sud, Jean Moulin en devenait le chef. En janvier 1943, le Comité directeur des Mouvements Unis de la Résistance (ce que, jusqu’à la Libération, nous appellerions les Murs) était créé sous sa présidence. En février, il repartait pour Londres avec le général Delestraint, chef de l’Armée secrète, et Jacques Dalsace.
De ce séjour, le témoignage le plus émouvant a été donné par le colonel Passy.
« Je revois Moulin, blême, saisi par l’émotion qui nous étreignait tous, se tenant à quelques pas devant le Général et celui-ci disant, presque à voix basse: « Mettez-vous au garde-à-vous », puis: « Nous vous reconnaissons comme notre compagnon, pour la Libération de la France, dans l’honneur et par la victoire. » Et, pendant que de Gaulle lui donnait l’accolade, une larme, lourde de reconnaissance, de fierté et de farouche volonté, coulait doucement le long de la joue pâle de notre camarade Moulin. Comme il avait la tête levée, nous pouvions voir encore, au travers de sa gorge, les traces du coup de rasoir qu’il s’était donné, en 1940, pour éviter de céder sous les tortures de l’ennemi.»
Les tortures de l’ennemi… En mars, chargé de constituer et de présider le Conseil National de la Résistance, Jean Moulin monte dans l’avion qui va le parachuter au nord de Roanne.
Le Conseil National de la Résistance, qui groupe les mouvements, les partis et les syndicats de toute la France, c’est l’unité précairement conquise, mais aussi la certitude qu’au jour du débarquement l’armée en haillons de la Résistance attendra les divisions blindées de la Libération.
Jean Moulin en retrouve les membres, qu’il rassemblera si. difficilement. Il retrouve aussi une Résistance tragiquement transformée. Jusque-là, elle avait combattu comme une armée, en face de la victoire, de la mort ou de la captivité. Elle commence à découvrir l’univers concentrationnaire, la certitude de la torture. Désormais, elle va combattre en face de l’enfer.
Ayant reçu un rapport sur les camps de concentration, il dit à son agent de liaison, Suzette Olivier: « J’espère qu’ils nous fusilleront avant. » Ils ne devaient pas avoir besoin de le fusiller.
La Résistance grandit, les réfractaires du Service Obligatoire vont bientôt emplir les maquis; la Gestapo grandit aussi, la milice est partout. C’est le temps où, dans la campagne, nous interrogeons les aboiements des chiens au fond de la nuit; le temps où les parachutes multicolores, chargés d’armes et de cigarettes, tombent du ciel dans la lueur des feux des clairières ou des causses; le temps des caves, et de ces cris désespérés que poussent les torturés avec des voix d’enfants… La grande lutte des ténèbres a commencé.
Le 27 mai 1943, a lieu à Paris, rue du Four, la première réunion du Conseil National de la Résistance.
Jean Moulin rappelle les buts de la France Libre: « Faire la guerre; rendre la parole au peuple français; rétablir les libertés républicaines dans un Etat d’où la justice sociale ne sera pas exclue et qui aura le sens de la grandeur; travailler avec les Alliés à l’établissement d’une collaboration internationale réelle sur le plan économique et social, dans un monde où la France aura regagné son prestige. »
Puis, il donne lecture d’un message du général de Gaulle, qui fixe pour premier but au premier Conseil de la Résistance, le maintien de l’unité de cette Résistance qu’il représente.
Au péril quotidien de la vie de chacun de ses membres.
Le 9 juin, le général Delestraint, chef de l’Armée secrète enfin unifiée, est pris à Paris.
Aucun successeur ne s’impose. Ce qui est fréquent dans la clandestinité : Jean Moulin aura dit maintes fois avant l’arrivée de Serreules : « Si j’étais pris, je n’aurais pas même eu le temps de mettre un adjoint au courant… » Il veut donc désigner ce successeur avec l’accord des mouvements, notamment de ceux de la zone Sud. Il rencontra leurs délégués le 21, à Caluire.
Ils l’y attendent, en effet. La Gestapo aussi.
La trahison joue son rôle - et le destin, qui veut qu’aux trois quarts d’heure de retard de Jean Moulin, presque toujours ponctuel, corresponde un long retard de la police allemande. Assez vite, celle-ci apprend qu’elle tient le chef de la Résistance.
En vain. Le jour où, au Fort Montluc à Lyon, après l’avoir fait torturer, l’agent de la Gestapo lui tend de quoi écrire puisqu’il ne peut plus parler, Jean Moulin dessine la caricature de son bourreau. Pour la terrible suite, écoutons seulement les mots si simples de sa sœur : « Son rôle est joué, et son calvaire commence. Bafoué, sauvagement frappé, la tête en sang, les organes éclatés, il atteint les limites de la souffrance humaine sans jamais trahir un seul secret, lui qui les savait tous. »
Comprenons bien que pendant les quelques jours où il pourrait encore parler ou écrire, le destin de la Résistance est suspendu au courage de cet homme. Comme le dit Mlle Moulin, il savait tout.
Georges Bidault prendra sa succession. Mais voici la victoire de ce silence atrocement payé : le destin bascule. Chef de la Résistance martyrisé dans des caves hideuses, regarde de tes yeux disparus toutes ces femmes noires qui veillent nos compagnons: elles portent le portent le deuil de la France, et le tien. Regarde glisser sous les chênes nains du Quercy, avec un drapeau fait de mousselines nouées, les maquis que la Gestapo ne trouvera jamais parce qu’elle ne croit qu’aux grands arbres. Regarde le prisonnier qui entre dans une villa luxueuse et se demande pourquoi on lui donne une salle de bains - il n’a pas encore entendu parler de la baignoire. Pauvre roi supplicié des ombres, regarde ton peuple d’ombres se lever dans la nuit de juin constellée de tortures. Voici le fracas des chars allemands qui remontent vers la Normandie à travers les longues plaintes des bestiaux réveillés : grâce ‘à toi, les chars n’arriveront pas à temps. Et quand la trouée des Alliés commence, regarde, préfet, surgir dans toutes les villes de France les commissaires de la République - sauf lorsqu’on les a tués. Tu as envié, comme nous, les clochards épiques de Leclerc : regarde,combattant, tes clochards sortir à quatre pattes de leurs maquis de chênes, et arrêter avec leurs mains paysannes formées aux bazookas, l’une des premières divisions cuirassées de l’empire hitlérien, la division Das Reich.
Comme Leclerc entra aux Invalides, avec son cortège d’exaltation dans le soleil d’Afrique et les combats d’Alsace, entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège. Avec ceux qui sont morts dans les caves sans avoir parlé, comme toi ; et même, ce qui est peut-être plus atroce, en ayant parlé ; avec tous les rayés et tous les tondus des camps de concentration, avec le dernier corps trébuchant des affreuses files de Nuit et Brouillard, enfin tombé sous les crosses ; avec les huit mille Françaises qui ne sont pas revenues des bagnes, avec la dernière femme morte à Ravensbrück pour avoir donné asile à l’un des nôtres. Entre avec le peuple né de l’ombre et disparu avec elle - nos frères dans l’ordre de la Nuit…
Commémorant l’anniversaire de la Libération de Paris, je disais: « Ecoute ce soir, jeunesse de mon pays, les cloches d’anniversaire qui sonneront comme celles d’il y a quatorze ans. Puisses-tu, cette fois, les entendre : elles vont sonner pour toi. »
L’hommage d’aujourd’hui n’appelle que le chant qui va s’élever maintenant, ce Chant des Partisans que j’ai entendu murmurer comme un chant de complicité puis psalmodier dans le brouillard des Vosges et les bois. d’Alsace, mêlé au cri perdu des moutons, des tabors, quand les bazookas de Corrèze avançaient, à la rencontre des chars de Rundstedt lancés de nouveau contre Strasbourg. Ecoute aujourd’hui, jeunesse de France, ce qui fut pour nous le Chant du Malheur. C’est la marche funèbre des cendres que voici. A côté de celles de Carnot avec les soldats de l’an II, de celles de Victor Hugo avec les Misérables, de celles de Jaurès veillées par la Justice, qu’elles reposent avec leur long cortège d’ombres défigurées. Aujourd’hui, jeunesse, puisses-tu penser à cet homme comme tu aurais approché tes mains de sa pauvre face informe du dernier jour, de ses lèvres qui n’avaient pas parlé ; ce jour-là, elle était le visage de la France.
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Charles de GAULLE, président de la République : Allocution prononcée à Douaumont pour le cinquantième anniversaire de la bataille Verdun. 29 mai 1966
Un demi-siècle a passé depuis que se déroula la grande bataille de Verdun. Combien, pourtant, demeure profond le mouvement des âmes que soulève son souvenir ! Cela est vrai des anciens combattants et, d’abord, de ceux d’entre eux qui sont venus attester aujourd’hui leur fierté et leur fidélité. Cela est vrai, aussi, d’innombrables Français et Françaises qui savent que, pour notre pays, tout dépendit de ce qui fut alors joué et gagné ici. Cela est vrai, enfin, de tant et tant d’hommes et de femmes qui, partout dans le monde, s’émeuvent encore à la pensée du drame dont l’Histoire a été marquée sur le terrain que voilà. De part et d’autre de la Meuse, dans un secteur étroit de 24 kilomètres, entre le 21 février 1916 et le 7 septembre 1917, les armées de deux grands peuples guerriers tentèrent de se broyer mutuellement sur place. Lutte si dure, qu’au total, plus de deux millions d’hommes y prirent part, plus de 700 000 y tombèrent, plus de 200 000 y moururent, plus de 50 millions d’obus y furent tirés. Lutte si sombre que, pour prendre ou perdre tour à tour quelques lambeaux d’un terrain pulvérisé, des dépenses inouïes de valeur et de sacrifice furent prodiguées de part et d’autre, sans que la lumière du triomphe ait lui sur aucun des deux camps.
Les Allemands avaient pris l’offensive. Pour Falkenhayn, qui les commandait au nom de l’empereur Guillaume II, il s’agissait en effet de régler son compte à notre armée. A l’Est, les Russes venaient d’être refoulés par les forces germaniques et austro-hongroises. A l’Ouest, les Britanniques n’étaient pas encore en mesure de déployer toutes leurs possibilités et celles des Belges, malgré leur valeur, ne pouvaient être que limitées, tandis que les Français se trouvaient fort éprouvés par leurs assauts coûteux de l’année 1915, sérieusement engagés en Orient contre les Turcs et les Bulgares et, au surplus, dépourvus d’une artillerie lourde moderne. Par contre, on pouvait prévoir, qu’avant longtemps, les troupes du tsar repartiraient en avant, que celles de Haig auraient reçu des renforts importants, que celles de Joffre commenceraient à utiliser la masse des gros canons que fabriquaient maintenant nos usines, que l’entrée en ligne de l’Italie, celle d’une partie de la Grèce, la constance de la Serbie, l’intervention attendue de la Roumanie, poseraient aux Empires de nouveaux et difficiles problèmes. L’état-major allemand jugeait donc bon de prendre les devants en enfonçant l’adversaire principal. Comme objectif, il se donnait la charnière de Verdun. Car, stratégiquement, il pourrait y briser l’articulation des deux branches Nord et Est de notre front et exploiter ensuite cette rupture ; tactiquement, la forme enveloppante des lignes de l’assaillant favoriserait à l’extrême l’action concentrique de sa formidable artillerie ; symboliquement, l’enlèvement d’une place, connue depuis toujours comme le boulevard de la France, serait la revanche de la Marne.
Le 21 février, la Ve armée allemande, sous les ordres du Kronprinz, entame l’action. Pendant six mois, sans relâche, ses attaques vont se succéder. Tout d’abord, elle essaie de percer nos positions d’un seul coup sur la rive droite de la Meuse, depuis Ornes jusqu’à Brabant. Mais, bien que son avance atteigne le fort de Douaumont, elle ne peut rompre la défense qui, malgré de lourdes pertes, se retrouve, dès le 26, cohérente et continue. C’est alors, à la rive gauche, qu’au début du mois de mars s’étend l’effort de l’ennemi, arrêté bientôt sur les pentes du Mort-Homme et de la Côte de l’Oie. Peu après, en lisière de la Woëvre, il aborde le fort de Vaux, sans pouvoir encore l’enlever. Le 9 avril, sur tout le front entre Avaucourt et Damloup, il passe à l’attaque générale. Mais, en dépit de quelques progrès, celle-ci se heurte à une résistance dans l’ensemble irréductible.
Cependant, l’assaillant s’acharne. Jusqu’au mois d’août, il entreprend de s’emparer successivement de chacun des points d’appui français. Actions brutales à l’extrême, qui consistent à concentrer sur un objectif limité le feu intense des batteries, puis à donner l’assaut aux défenseurs décimés et atterrés par l’infernal bombardement. Parfois, peuvent être conquises de cette façon quelques parcelles ravagées, à moins que l’attaque ne soit bloquée par le tir des fantassins français restés vivants et résolus et par nos barrages d’artillerie. Ainsi, sont mis tour à tour au terrible ordre du jour : Douaumont, Thiaumont, Fleury, le fort et le village de Vaux, les Côtes du Poivre, de Talou, de l’Oie, le Mort-Homme, la cote 304, etc., où les unes après les autres, 70 de nos divisions occupent les positions bouleversées, les réparent et les défendent ; chacune n’étant relevée, suivant la règle, qu’après avoir perdu le tiers de son effectif.
Pourtant, tout en déployant dans cette zone des efforts massifs, les deux adversaires se gardent d’y engager tous leurs moyens. Joffre, qui prépare pour l’été une grande offensive sur la Somme, cherche à limiter sur la Meuse les dépenses d’hommes et de munitions. Falkenhayn, qui a vu sa tentative initiale de rupture tourner en vains combats d’usure, s’attend à subir bientôt de puissantes attaques à l’Ouest et à l’Est et se ménage des réserves. D’ailleurs, dans cette phase de la guerre, la fortification continue du front et le fait que l’armement, s’il est puissant, ne peut être mobile excluent la surprise, la manœuvre et le mouvement. Aussi la bataille, enfermée dans un étroit champ clos, n’est-elle que la mise en œuvre d’une énorme et écrasante machinerie de la destruction.
Dans ces conditions, qu’il s’agisse de mettre en ligne, sur des positions continuellement détruites, des troupes sans cesse renouvelées, combattant ou veillant le jour, cheminant ou travaillant la nuit, au milieu des débris, des entonnoirs et des cadavres ; ou d’installer des batteries en perpétuelle mutation ; ou de rétablir indéfiniment les réseaux interrompus de communications, de transmissions, d’observation ; ou de remanier sans relâche et déclencher à tout instant les plans de feux, de renseignements, de liaisons, établis à chaque échelon ; ou de porter vers l’avant la masse incroyable de matériel, de munitions, d’approvisionnements, que consomme le front de combat et qui, pour les Français, vient de l’arrière par la seule route Bar-le-Duc - Verdun ; ou de faire en sorte que, du haut en bas, responsables et exécutants soient entraînés dans l‘engrenage irrésistible des missions claires, des ordres précis et des contraintes calculées, l’art militaire a pour traits essentiels : la prévoyance, la méthode, l’organisation, puis, quand l’action est déclenchée avec son flot habituels d’alarmes et de faux semblants, une sérénité silencieuse que ne doivent ébranler ni les secousses, ni les mirages, et à laquelle, du fond de leur angoisse, les surbordonnés répondent par leur propre abnégation.
Ces dons de chef, Pétain les possède par excellence. Mis, le 26 février, à la tête de la IIe armée par Joffre, qui décide en même temps de tenir ferme à Verdun, il installe son poste à Souilly. C’est là que, jusqu’au 1er mai, il va commander la défense, de telle sorte que notre dispositif, articulé en quatre groupements : Guillaumat, Balfourier et Duchêne sur la rive droite, Bazelaire sur la rive gauche, ne cessera jamais, dans son ensemble, d’être bien agencé, bien pourvu et bien résolu, et que l’offensive de l’ennemi échouera décidément malgré la supériorité de feu que lui assurent 1 000 pièces d’artillerie lourde. Si, par malheur, en d’autres temps, dans l’extrême hiver de sa vie et au milieu d’événements excessifs, l’usure de l’âge mena le Maréchal Pétain à des défaillances condamnables, la gloire que, vingt-cinq ans plus tôt, il avait acquise à Verdun, puis gardée en conduisant ensuite l’armée française à la victoire, ne saurait être contestée, ni méconnue, par la patrie.
A partir du mois d’août 1916, une fois brisés les derniers assauts des Allemands, Falkenhayn étant remplacé à leur tête par Hindenburg, il nous fallait reprendre à l’ennemi le terrain, qu’au prix de tant d’efforts, il nous avait arraché pas à pas. C’est ce qui fut fait, grâce à la concentration et à l’appui d’une puissante artillerie, en trois brèves et brillantes attaques. La première, déclenchée le 24 octobre, sur l’ordre de Nivelle qui a succédé à Pétain au commandement de la IIe armée, nous remet en possession de Fleury, de Thiaumont, de Vaux, de Douaumont. C’est Mangin qui a préparé et conduit cette éclatante opération. Le 15 décembre, Guillaumat, qui à son tour commande l’armée de Verdun, lance de nouveau Mangin en avant. Du coup, retombent entre nos mains la Côte du Poivre, Louvemont, Bezonvaux, Hardaumont. Enfin, le 20 août 1917, une avance générale, exécutée sur les deux rives de la Meuse, nous rend Beaumont, Samognieux, la Côte de Talou, Champneuville, Regnéville, la Côte de l’Oie, Cumières et tout l’ensemble des massifs du Mort-Homme et de la cote 304. Le gigantesque affrontement, qui pendant dix-huit mois a mis aux prises à Verdun les deux armées les plus fortes du monde, se termine donc par un succès français. Hindenburg peut écrire : « Pour nous, c’est une blessure qui ne se refermera plus ».
Dans cette zone du front, de toutes la plus bouleversée et la plus creusée de tombeaux, la bataille s’assoupit alors. Cependant, un an après, quelques semaines avant la fin de la guerre et tandis que Foch mène l’offensive générale des Alliés, la jeune armée américaine de Pershing, aidée par le corps français de Claudel, attaquera vaillamment au nord de Verdun. Le 26 septembre 1918, sur la rive gauche de la Meuse, elle s’emparera des positions allemandes entre Forges et Avaucourt et parviendra jusqu’à Monfaucon. Puis, en octobre, elle progressera sur la rive droite au-delà de la ligne Ornes-Brabant d’où était naguère parti le grand assaut de l’ennemi. Bientôt, là comme ailleurs, l’armistice victorieux du 11 novembre fera taire la voix des canons.
Celle de l’Histoire lui succède. Sans doute, depuis cinquante ans, d’autres graves événements ont-ils bouleversé les nations. Sans doute, le destin de la France, qui avait pu paraître assuré à l’issue de la première Guerre mondiale, ne fut-il sauvé dans la Deuxième, après un effondrement sans mesure, qu’en vertu d’une sorte de prodige et non sans de cruels ravages matériels et moraux. Pourtant, rien de tout cela n’infirme, bien au contraire ! les leçons que nous tirons de la grande épreuve de Verdun.
L’une se rapporte à nous-mêmes. Sur ce champ de bataille, il fut démontré, qu’en dépit de l’inconstance et de la dispersion qui nous sont trop souvent naturelles, le fait est, qu’en nous soumettant aux lois de la cohésion, nous sommes capables d’une ténacité et d’une solidarité magnifiques et exemplaires. En demeurent les symboles, comme ils en furent les artisans au milieu du plus grand drame possible, tous nos soldats « couchés dessus le sol à la face de Dieu » et dont les restes sont enterrés sur cette pente en rangs de tombes pareilles ou confondues dans cet ossuaire fraternel. C’est pourquoi leur sépulture est, pour jamais, un monument d’union nationale que ne doit troubler rien de ce qui, par la suite, divisa les survivants. Telle est, au demeurant, la règle posée par notre sage et séculaire tradition qui consacre nos cimetières militaires aux seuls combattants tués sur le terrain .
Une autre leçon qu’enseigne Verdun s’adresse aux deux peuples dont les armées y furent si chèrement et si courageusement aux prises. Sans oublier que leurs vertus militaires atteignirent ici les sommets, Français et Allemands peuvent conclure des événements de la bataille, comme de ceux qui l’avaient précédée et de ceux qui l’ont suivie, qu’en fin de compte les fruits de leurs combats ne sont rien que des douleurs. Dans une Europe qui doit se réunir tout entière après d’affreux déchirements, se réorganiser en foyer capital de la civilisation, redevenir le guide principal d’un monde tourné vers le progrès, ces deux grands pays voisins, faits pour se compléter l’un l’autre, voient maintenant s’ouvrir devant eux la carrière de l’action commune, fermée depuis qu’à Verdun même, il y a 1 123 ans, se divisa l’Empire de Charlemagne. Cette coopération directe et privilégiée, la France l’a voulue, non sans mérite mais délibérément, quand, en 1963, elle concluait avec l’Allemagne un traité plein de promesses. Elle y est prête encore aujourd’hui.
La troisième leçon concerne nos rapports avec tous les peuples de la terre. Notre pays ayant fait ce qu’il a fait, souffert ce qu’il a souffert, sacrifié ce qu’il a sacrifié, ici comme partout et comme toujours, pour la liberté du monde, a droit à la confiance des autres. S’il l’a montré hier en combattant, il le prouve aujourd’hui en agissant au milieu de l’univers, non point pour prendre ou dominer, mais au contraire pour aider, où que ce soit, à l’équilibre, au progrès et à la paix. C’est ainsi que le souvenir de Verdun est lié directement à nos efforts d’à présent. Puissent en être affermies la foi de tous les Français et l’espérance de tous les hommes en l’éternelle vocation de la France !
Vive la France !
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Discours de Politique Générale de Monsieur Jacques CHABAN DELMAS, Premier Ministre, sur la « Nouvelle Société ». Séance du 16 septembre 1969
Mesdames, messieurs, comment s’adresser aux Français sans évoquer le rôle que la France peut aspirer à jouer dans le monde ? Le général de Gaulle l’a clairement défini : assurer l’indépendance nationale, condition du combat pour la paix du monde et pour la solidarité entre tous les peuples.
Mais il serait illusoire d’affirmer, en ces domaines majeurs, une telle continuité pleine d’exigences, si nous ne dotions pas la France des moyens de réaliser nos raisonnables ambitions.
Or, j’affirme qu’aujourd’hui, plus encore qu’hier, l’action internationale de la France ne saurait être efficace si l’évolution de son économie ne lui permettait pas d’accéder au rang de véritable puissance industrielle.
Depuis vingt ans passés, de multiples efforts ont été faits dans ce sens. La France industrielle a commencé à devenir une réalité. Mais l’ouverture toujours plus large des frontières, la compétition plus vive qui en découle, nous commandent des changements profonds d’objectifs, de structures, de moyens et même, et peut-être surtout, de mentalité.
Je ne m’attarderai pas à rappeler et à justifier l’ajustement monétaire, non plus que les mesures d’assainissement économique. Je me bornerai à souligner qu’il s’agissait de fonder l’action de demain sur des bases solides.
Pour cela, il faut redresser la conjoncture fort et vite, sans compromettre le niveau de vie, c’est-à-dire en demandant davantage aux mieux pourvus et en commençant à améliorer le sort des plus défavorisés.
Quant au taux choisi, il est celui qui restaure le rapport réel de compétitivité, sans nous donner d’avantages artificiels qui auraient compromis la coopération internationale, et notamment européenne.
Ces mesures d’assainissement étaient certes indispensables. Mais elles laissent entiers les problèmes de fond.
Ces problèmes, nous devons les examiner lucidement, sans avoir peur ni des mots ni des faits. Telle est en tout cas la détermination du Gouvernement, qui a choisi, ainsi que je l’ai dit à plusieurs reprises, de considérer les citoyens comme des adultes et qui est convaincu que seule, la vérité permet d’obtenir une adhésion raisonnée aux objectifs nationaux et de mobiliser les efforts de tous pour les atteindre.
Cet assentiment de la nation à l’action gouvernementale pour l’assainissement entrepris comme pour le redressement dont je vais maintenant traiter, il nous faut d’abord le recevoir du Parlement. C’est le sens qu’aura le vote que je vous demande au nom du Gouvernement.
Le malaise que notre mutation accélérée suscite tient, pour une large part, au fait multiple que nous vivons dans une société bloquée. Mais l’espoir qui peut mobiliser la nation, il nous faut le clarifier, si nous voulons conquérir un avenir qui en vaille la peine.
De cette société bloquée, je retiens trois éléments essentiels, au demeurant liés les uns aux autres de la façon la plus étroite : la fragilité de notre économie, le fonctionnement souvent défectueux de l’Etat, enfin l’archaïsme et le conservatisme de nos structures sociales.
Notre économie est encore fragile. Une preuve en est que nous ne pouvons accéder au plein emploi sans tomber dans l’inflation. C’est cette tendance à l’inflation qui nous menace en permanence d’avoir à subir la récession ou la dépendance.
Pourquoi cette fragilité ? Avant tout, à cause de l’insuffisance de notre industrie.
Le rapport, récemment publié, du comité du développement industriel est à cet égard éloquent : d’abord, la part de l’industrie dans notre production est trop réduite ; ensuite, alors que les industries du passé sont hypertrophiées, que la rentabilité immédiate des industries de pointe est souvent faible, l’insuffisance est patente en ce qui concerne l’essentiel, c’est à dire les industries tournées vers le présent. Bien plus ce retard s’accroît puisque, depuis plusieurs années, l’industrie n’est pour rien dans l’augmentation nette du nombre des emplois.
Or la faiblesse de notre base industrielle handicape tout notre développement économique.
Sur le plan extérieur, elle est à l’origine de ce que la composition de nos exportations n’est pas celle d’un pays entièrement développé.
Sur le plan intérieur, elle freine l’indispensable mutation agricole, encourage la prolifération des services, alourdit les charges de la vie collective et, en définitive, retentit directement sur notre niveau de vie.
Serions-nous donc inaptes au développement industriel ?
Certainement pas ! Dans l’ensemble, nous ne travaillons pas moins que les autres et, dans certains domaines, nous travaillons aussi bien et parfois mieux.
Mais nous supportons aujourd’hui le poids d’un long passé. (Exclamations sur les bancs de la fédération de la gauche démocrate et socialiste.) Jusqu’à la dernière guerre mondiale, nous avons cru pouvoir nous soustraire, dans une large mesure, à l’effort d’industrialisation. L’équilibre de notre balance des paiements était assuré par les revenus des avoirs dont nous disposions à l’extérieur. Grâce à cette situation, nous avons pu développer de multiples protections, d’abord vis-à-vis de l’étranger et aussi sur le plan interne. D’où la multiplication, dans notre société, de garanties de toute nature qui, à court terme, assuraient la sécurité, mais qui n’en étaient pas moins des obstacles au développement industriel.
Aujourd’hui, nous avons à faire face à une situation bien différente. Les facilités de l’avant-guerre ont disparu, nous sommes confrontés quotidiennement à la nécessité d’assurer par notre travail 1′équilibre de nos paiements. Or nous avons des appétits de consommation qui sont ceux d’une société très développée, sans posséder la base industrielle d’une telle société : d’où, comme je l’ai dit, la tendance permanente chez nous à l’inflation. Le remède est évidemment de développer notre base industrielle.
Mais ici l’économie rejoint le politique et le social. En effet, le fonctionnement défectueux de l’Etat et l’archaïsme de nos structures sociales sont autant d’obstacles au développement économique qui nous est nécessaire.
Tentaculaire, et en même temps inefficace : voilà, nous le savons tous, ce qu’est en passe de devenir l’Etat, et cela en dépit de l’existence d’un corps de fonctionnaires, très généralement compétents et parfois remarquables.
Tentaculaire, car, par l’extension indéfinie de ses responsabilités, il a peu à peu mis en tutelle la société française tout entière.
Cette évolution ne se serait point produite si, dans ses profondeurs, notre société ne l’avait réclamée. Or c’est bien ce qui s’est passé. Le renouveau de la France après la Libération, s’il a mobilisé les énergies, a aussi consolidé une vieille tradition colbertiste et jacobine, faisant de l’Etat une nouvelle providence. Il n’est presque aucune profession, il n’est aucune catégorie sociale qui n’ait, depuis vingt-cinq ans, réclamé ou exigé de lui protection, subventions, détaxation ou réglementation.
Mais, si l’Etat ainsi sollicité a constamment étendu son emprise, son efficacité ne s’est pas accrue car souvent les modalités de ses interventions ne lui permettent pas d’atteindre ses buts.
Est-il besoin de citer des exemples ?
Nos collectivités locales étouffent sous le poids de la tutelle. Nos entreprises publiques, passées sous la coupe des bureaux des ministères, ont perdu la maîtrise de leurs décisions essentielles : investissements, prix, salaires. Les entreprises privées elles-mêmes sont accablées par une réglementation proliférante.
Le résultat de tout cela ? C’est d’abord le gonflement des masses budgétaires. C’est ensuite, pour les partenaires de l’Etat, un encouragement à la passivité et à l’irresponsabilité.
Et si encore toutes nos interventions, qu’il s’agisse de prélèvements fiscaux ou des subventions publiques, atteignaient leur but !
Mais il s’en faut de beaucoup.
Notre système fiscal est ressenti comme étant à bien des égards affecté par l’inégalité et faussé par la fraude.
La fiscalité est en outre le domaine d’élection du perfectionnisme administratif et, permettez-moi de le dire, parlementaire. A force de vouloir, par des subtilités sans nombre, rendre l’impôt plus juste ou plus efficace, on l’a rendu souvent inintelligible, ce qui le prédispose à être inefficace et injuste.
S’agit-il des subventions ?
Parmi les subventions économiques, la majeure part, et de loin, va non pas à des activités d’avenir, ni à des opérations de reconversion, mais au soutien d’activités devenues non rentables.
Quant aux subventions sociales, leur distribution est dominée par une conception étroitement juridique de l’égalité qui aboutit à l’absence d’équité. Sous prétexte de ne pas faire de différence entre les bénéficiaires, on fournit des aides identiques à ceux qui en ont le plus grand besoin, à ceux qui en ont modérément besoin et aussi à ceux qui n’en ont pas besoin du tout. Résultat : les buts initiaux ne sont pas atteints.
Notre politique agricole, notre politique des entreprises nationales, notre politique des transferts sociaux offrent les exemples les plus manifestes. Bien entendu, ce n’est pas par hasard qu’elles se sont introduites, depuis des dizaines d’années, dans le fonctionnement de l’Etat. Pour une large part, elles sont le reflet de structures sociales, voire mentales, encore archaïques ou trop conservatrices.
Nous sommes encore un pays de castes. Des écarts excessifs de revenus, une mobilité sociale insuffisante maintiennent des cloisons anachroniques entre les groupes sociaux. Des préjugés aussi : par exemple dans une certaine catégorie de la population ouvrière, à l’encontre des métiers techniques ou manuels.
J’ajoute que ce conservatisme des structures sociales entretient l’extrémisme des idéologies. On préfère trop souvent se battre pour des mots, même s’ils recouvrent des échecs dramatiques, plutôt que pour des réalités. C’est pourquoi nous ne parvenons pas à accomplir des réformes autrement qu’en faisant semblant de faire des révolutions. (Applaudissements sur les bancs de l’union des démocrates pour la République, du groupe des républicains indépendants et sur de nombreux bancs du groupe Progrès et démocratie moderne.) La société française n’est pas encore parvenue à évoluer autrement que par crises majeures.
Enfin, comme Tocqueville l’a montré, et ceci reste toujours vrai, il existe un rapport profond entre l’omnipotence de l’Etat et la faiblesse de la vie collective dans notre pays. (Applaudissements sur les mêmes bancs.)
Les groupes sociaux et les groupes professionnels sont, par rapport à l’étranger, peu organisés et insuffisamment représentés. Ceci ne vise aucune organisation en particulier mais les concerne toutes, qu’il s’agisse des salariés, des agriculteurs, des travailleurs indépendants, des employeurs: le pourcentage des travailleurs syndiqués est particulièrement faible. Tout récemment encore, le malentendu sur l’assurance-maladie des non-salariés n’a été rendu possible que par l’insuffisance d’autorité des organisations professionnelles. (Applaudissements sur les mêmes bancs.)
La conséquence de cet état de choses est que chaque catégorie sociale ou professionnelle, ou plutôt ses représentants, faute de se sentir assez assurés pour pouvoir négocier directement de façon responsable, se réfugient dans la revendication vis-à-vis de l’Etat, en la compliquant souvent d’une surenchère plus ou moins voilée. A un dialogue social véritable, se substitue ainsi trop souvent un appel à la providence de l’Etat, qui ne fait que renforcer encore son emprise sur la vie collective, tout en faisant peser un poids trop lourd sur l’économie tout entière.
Ce tableau a été volontairement brossé en couleurs sombres. Je le crois nécessaire, comme je crois aussi que les Français sont aujourd’hui en état de le considérer et d’en tirer les leçons. C’est aussi parce que j’ai la conviction que nous entrons dans une époque nouvelle, où de grands changements sont possibles, et qu’en accord avec le Président de la République, avec le Gouvernement tout entier et, je l’espère, avec votre appui et votre soutien, j’ai la volonté d’entreprendre ces grands changements.
On me dira qu’il ne faut pas sous-estimer l’importance des forces de résistance au changement.
Je le sais bien. Il y a un conservateur en chacun de nous, et ceci est vrai dans chacune des tendances de l’opinion, y compris celles qui se réclament de la révolution. (Applaudissements sur les bancs de l’union des démocrates pour la République. du groupe des républicains indépendants et sur plusieurs bancs du groupe Progrès et démocratie moderne.) Je le sais d’autant mieux que je le comprends.
Depuis vingt ans, la France, après avoir longtemps retardé les échéances et les mutations, s’est trouvée obligée de les affronter toutes à la fois: explosion démographique, bouleversement technologique, décolonisation, urbanisation, et maintenant compétition internationale pleine et entière.
Comment chacun de nous n’aurait-il pas, sur tel ou tel point, un réflexe de conservation ? Réflexe d’autant plus justifié que nous avons, en effet, bien des choses excellentes à conserver. Car nous sommes un vieux peuple, et nous avons beaucoup accumulé.
Et pourtant. je suis certain que nous devons aujourd’hui nous engager à fond dans la voie du changement.
Il y a à cela deux raisons principales :
La première est que, si nous ne le faisions pas, nous nous exposerions à un avenir qui ne serait guère souriant.
D’une part, nous risquerions de ” décrocher ” durablement par rapport aux grands pays voisins qui, par suite de circonstances diverses, ont commencé plus tôt que nous la révolution du développement économique et qui sont bien décidés à la poursuivre. Et il n’y a pas loin du retard économique à la subordination politique.
D’autre part, notre existence en tant que nation serait elle-même menacée. Nous sommes, en effet, une société fragile, encore déchirée par de vieilles divisions et, faute de pouvoir maintenir notre équilibre dans la routine et la stagnation, nous devons le trouver dans l’innovation et le développement.
La seconde raison, la raison positive, c’est que la conquête, d’un avenir meilleur pour tous justifie à elle seule tous les efforts, tous les changements.
Il y a peu de moments dans l’existence d’un peuple où il puisse autrement qu’en rêve se dire: “Quelle est la société dans laquelle je veux vivre”? et aussi construire effectivement cette société.
J’ai le sentiment que nous abordons un de ces moments. Nous commençons en effet à nous affranchir de la pénurie et de la pauvreté. qui ont pesé sur nous depuis des millénaires.
Le nouveau levain de jeunesse, de création, d’invention qui secoue notre vieille société peut faire lever la pâte de formes nouvelles et plus riches de démocratie et de participation, dans tous les organismes sociaux comme dans un Etat assoupli, décentralisé, désacralisé. Nous pouvons donc entreprendre de construire une nouvelle société.
Cette nouvelle société à laquelle nous aspirons, il serait vain de prétendre en fixer à l’avance tous les contours. Il faut laisser à l’avenir ce qui n’appartient qu’à lui et c’est la spontanéité du corps social qui en décidera.
Mais il est permis, il est même nécessaire d’en esquisser dès à présent les grands traits.
Cette nouvelle société, quant à moi, je la vois comme une société prospère, jeune, généreuse et libérée.
Une société prospère, parce que chacune des fins essentielles de notre vie collective suppose que nous disposions de grandes possibilités matérielles : parce que c’est la prospérité qui permet de faire passer le droit dans les faits et le rêve dans la réalité. Une société prospère, c’est-à-dire une société dans laquelle chacun des gestes qui concourent à la production soit plus efficace, parce qu’il incorpore plus de savoir et s’inscrit dans une organisation plus réfléchie et prend appui sur une plus grande quantité de capital accumulé.
Mais si la prospérité conditionne tout, elle n’est pas tout. L’exemple de pays plus avancés que nous dans la voie du développement économique le montre. La prospérité est nécessaire pour édifier une société meilleure : elle n’est pas suffisante, à beaucoup près, aux yeux de ceux qui ne manquent pas d’ambitions humaines.
Les mots qui les ont désignées, ces ambitions - liberté, égalité, fraternité - ont perdu, il est vrai, une partie de leur poids, d’abord parce qu’ils sont anciens, ensuite, peut-être, parce qu’ils sont abstraits. Mais c’est à nous qu’il appartient de leur donner un sens nouveau, une réalité nouvelle et concrète, que seul rend possible le développement économique.
Une société libérée, celle dont nous rêvons, est une société qui, au lieu de brider les imaginations, leur offre des possibilités concrètes de s’exercer et de se déployer.
C’est pourquoi notre société nouvelle aura tout d’abord le visage de la jeunesse. La vague démographique des vingt-cinq dernières années nous offre une chance unique de rajeunissement. En outre, l’éclosion des talents est souvent plus précoce aujourd’hui qu’il y a un siècle.
Comment refuserions-nous, au nom de principes caducs et en nous accrochant à des structures périmées, d’offrir à notre jeunesse une participation pleine et entière à la construction de l’avenir, de son avenir ?
Mais cette société ne sera vraiment la sienne, et du coup pleinement la nôtre, que, si elle est plus généreuse.
C’est sous l’égide de la générosité que je vous propose de placer notre action. Nous devons aller au-delà d’un égalitarisme de façade qui conduit à des transferts importants sans faire disparaître pour autant les véritables pauvretés morales et matérielles. Nous devons, par une solidarité renforcée, lutter contre toutes les formes d’inégalité des chances.
Nous devons aussi apprendre à mieux respecter la dignité de chacun, admettre les différences et les particularités, rendre vie aux communautés de base de notre société, humaniser les rapports entre administrations et administrés, en un mot transformer la vie quotidienne de chacun. Enfin - et c’est là l’essentiel - nous devons reprendre l’habitude de la fraternité, en remplaçant mépris et indifférence par compréhension et respect.
Rien de tout cela ne sera possible sans un vaste effort d’imagination et d’organisation dans tous les domaines, visant à la fois l’éducation permanente et le libre accès à l’information, la transformation des rapports sociaux et l’amélioration des conditions et de l’intérêt du travail, l’aménagement des villes et la diffusion de la culture et des loisirs. Quelle exaltante entreprise !
Bien entendu, ce n’est pas en un jour que nous atteindrons de tels objectifs. Ce n’est pas en un jour non plus que nous définirons les étapes et que nous fixerons les moyens.
Cela ne pourra être fait qu’après une consultation approfondie de l’ensemble des partenaires économiques et sociaux, et cette consultation s’engage en ce moment même avec la préparation du VIe Plan.
Comme vous le savez, les commissions spécialisées se réunissent à partir de ce mois-ci et c’est au printemps prochain qu’aura lieu le débat sur les grandes options. C’est dans ce cadre et à cette échéance que nous arrêterons de façon cohérente et complète l’ensemble de nos objectifs à moyen terme et comment les atteindre.
Le VIe Plan sera donc l’instrument économique indispensable à la satisfaction de nos ambitions sociales.
Mais dès à présent - car il faut agir vite - voici les orientations fondamentales et les premières mesures que je soumets à votre approbation.
Elles visent une meilleure formation et une meilleure information du citoyen, une redéfinition du rôle de l’Etat, le développement de notre compétitivité, enfin, un rajeunissement des structures sociales.
Le Gouvernement considère la politique de formation et d’enseignement comme prioritaire. Lorsque vous examinerez le projet de budget pour 1970, vous constaterez que les crédits de l’éducation nationale augmentent deux fois plus vite que l’ensemble des dépenses budgétaires.
Le Gouvernement continuera, avec les adaptations nécessaires, d’appliquer la loi d’orientation que le Parlement a votée. L’année universitaire 1969-1970 verra donc la mise en place de nouvelles universités et l’application du principe d’autonomie.
Par ailleurs, l’information scolaire et professionnelle sera développée au profit des enseignants, des parents, des élèves et des étudiants. Elle devra permettre une meilleure orientation des jeunes et faciliter, par voie de conséquence, le processus de démocratisation.
Sans oublier, pour autant, la finalité culturelle de l’éducation, le Gouvernement multipliera la possibilité d’insertion professionnelle des jeunes, notamment par la priorité donnée à l’enseignement technique et professionnel à tous les niveaux ; formation professionnelle accélérée à seize ans, brevets d’enseignement professionnel à dix-huit ans, baccalauréats techniques, diplômes des instituts universitaires de technologie, diversification des enseignements universitaires.
Mais il ne suffit pas de former des hommes ; il faut aussi les informer, complètement, c’est-à-dire contradictoirement.
Ceci concerne d’abord l’O. R. T. F. qui doit conserver son caractère de service public, garant de la qualité de l’ensemble des programmes. Mais, pour qu’il puisse répondre pleinement à sa vocation, son autonomie doit être assurée, une compétition véritable doit être organisée en son sein, et il doit être ouvert à tous.
D’abord l’autonomie.
Dès ma prise de fonctions, Je me suis porté personnellement garant de l’indépendance de l’Office et ses dirigeants ne m’ont saisi, depuis, d’aucune infraction au respect de cette indépendance.
C’est également pour renforcer cette autonomie que des textes préciseront dans les semaines à venir les droits et obligations réciproques de l’Office et de l’Etat en matière financière. Le régime fiscal de droit commun sera applicable à l’Office dès 1970 et celui-ci recouvrera progressivement, et dans un délai déterminé, la pleine responsabilité de l’emploi des ressources dont il peut disposer.
Dans le même esprit, sur le plan du personnel, l’Office sera doté d’un comité d’entreprise et le rôle des commissions paritaires sera développé.
Il faut aussi qu’une large décentralisation améliore le fonctionnement de l’Office et permette qu’une véritable compétition soit organisée en son sein, grâce, notamment, à l’existence de deux chaînes et, plus tard, d’une troisième. J’ai demandé aux responsables de l’Office de créer deux unités autonomes d’information correspondant aux deux chaînes existantes.
Le directeur de chacune de ces deux unités d’information choisira, librement, les journalistes de son équipe et utilisera sous sa seule autorité les moyens mis à sa disposition.
Afin de garantir leur indépendance, ces directeurs seront nommés pour une durée déterminée selon les normes de la profession et ne seront révocables que pour faute professionnelle grave, après avis du conseil d’administration.
Il s’agit ainsi de mettre progressivement en place une organisation responsable, dans laquelle la qualité des productions et l’objectivité de 1′infomation trouveront leur meilleure garantie dans le talent, la liberté, l’émulation et la conscience professionnelle des journalistes. (Applaudissements sur les bancs de I’union des démocrates pour la République et républicains indépendants et du groupe Progrès et démocratie moderne. Mouvements divers sur les bancs de la fédération de la gauche démocrate et socialiste.)
Enfin, il faut que l’Office soit ouvert également à tous. A cette fin, j’ai demandé de prévoir des modalités et des temps d’antenne pour que puissent s’exprimer régulièrement toutes les formations politiques et les organisations socio-professionnelles nationales.
Voilà pour ce qui sera accompli dès à présent dans le cadre du statut existant.
Par ailleurs, je vais confier à une commission restreinte, en nombre mais pas en qualité, et qui procédera à de larges consultations, mandat d’étudier les modifications à apporter au statut de l’Office. Le rapport de cette commission sera rendu public. Je ferai ensuite au Parlement les propositions nécessaires.
Voilà pour l’O.R.T.F..
Mais l’information n’est pas seulement l’affaire de l’Office. En particulier, les études et les rapports de toute nature qu’effectue l’administration à l’intention du Gouvernement sont devenus aujourd’hui une source d’information irremplaçable sur les questions qui intéressent tous les citoyens. C’est pourquoi ces rapports et ces études seront désormais publiés et les instructions nécessaires ont été données.
J’ai dit qu’il nous fallait redéfinir le rôle de l’Etat. Il doit désormais mieux faire son métier, mais s’en tenir là et ne pas chercher à faire aussi celui des autres.
Pour cela. il devra donner ou restituer aux collectivités locales, aux université, aux entreprises nationalisées, une autonomie véritable et. par suite, une responsabilité effective.
Pour les collectivités locales, il faut aller dans le sens de la décentralisation et une consultation de l’ensemble des associations représentatives va être engagée à cet effet.
Pour les universités, 1a loi d’orientation a fixé les principes; je n’y reviens pas.
Pour les entreprises publiques, il s’agit d’en faire de vraies entreprises. en leur restituant la maîtrise de leurs décisions, ce qui implique que la responsabilité de leurs dirigeants soit effectivement sanctionnable. (Applaudissements sur les bancs de l’union des démocrates poser la République. du groupe des républicains indépendants et sur plusieurs bancs du groupe Progrès et démocratie moderne.)
Le Gouvernement vous présentera dans les prochaines semaines un nouveau projet de convention de la S.N.C.F. conforme à ces principes. Dans le même esprit, un contrat est en cours d’élaboration avec Electricité et Gaz de France, et les études préalables à une révision prochaine des relations entre l’Etat, les collectivités locales intéressées et la Régie autonome des transports parisiens ont été engagées. La contractualisation des rapports entre l’Etat et les entreprises publiques sera progressivement généralisée.
En second lieu, nous cesserons de considérer comme intangibles les missions et l’organisation des administrations, telles qu’elles se perpétuent d’année en année à travers un budget qu’on ne peut plus modifier que par addition. (Applaudissements sur les bancs de l’union des démocrates pour la République, des républicains indépendants et sur plusieurs bancs du groupe Progrès et démocratie moderne.)
Nous appliquerons donc systématiquement les méthodes modernes de rationalisation des choix budgétaires. Ceci se traduira dans les deux ans qui viennent par la présentation au Parlement d’un budget fonctionnel.
Ces méthodes, qui feront apparaître les doubles emplois et les missions inutiles, entraîneront sans doute la suppression d’un certain nombre de services, directions ou organismes extérieurs. (Applaudissements sur les mêmes bancs.)
Mais, sans attendre ces conclusions, je prescris aux ministres de me présenter dans les trois mois un plan de réorganisation de leur administration centrale visant à la suppression de directions ou services dont la nécessité a cessé d’exister. (Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs.)
Pas plus tard que demain sera proposée au conseil des ministres la suppression, pour des raisons de simplification et d’économie, d’un secrétariat général de ministère.
Plusieurs voix sur les bancs du groupe communiste. Quel ministère ?
M. le Premier ministre. Le ministère de l’intérieur.
Simultanément, pour mieux utiliser les personnels de l’Etat, nous les rendrons plus mobiles, géographiquement et administrativement, notamment pour faire face à des pénuries momentanées. Dès 1970, tout ou partie de la promotion sortante de l’école nationale d’administration, et notamment tous les élèves nommés dans les grands Corps, seront affectés pour un an aux ministères de l’éducation nationale, de la santé publique et de la sécurité sociale, et enfin du travail et de l’emploi. (Applaudissements sur divers bancs de 1′union des démocrates pour la République et des républicains indépendants.)
Dans le même esprit, pour accroître la souplesse de l’administration, seront constituées, sous mon égide, des équipes administratives douées d’une grande mobilité et susceptibles d’être affectées rapidement à des tâches urgentes ou à des missions nouvelles, sans pour autant accroître définitivement les moyens des administrations concernées.
C’est cette remise en cause des fonctions et de l’organisation de l’Etat qui nous permettra de réaliser des économies à la fois réelles et définitives.
J’ai pris l’engagement, et je le confirme devant vous, de contenir la progression des dépenses budgétaires à un taux inférieur à celui de la croissance de la production nationale.
Comme vous pourrez le constater, cet engagement sera tenu dès le budget de 1970. Il constitue à mes yeux le plus sûr moyen d’obliger les administrations à rechercher en permanence le meilleur emploi de leurs ressources. Pour l’année qui vient, il est vrai, compte tenu des courts délais dont nous disposions, nous avons été contraints de tailler dans certaines dépenses dont l’utilité est pourtant hors de doute, notamment des dépenses d’équipement, simplement parce qu’elles sont pratiquement les seules que l’on ait pu moduler dans les quelques semaines qui nous ont été imparties. Nous n’avons donc pas fait ce que nous aurions voulu. Mais, dès le budget suivant, les contraintes que je viens d’indiquer, en matière de réexamen approfondi des missions de l’administration, commenceront à produire leurs effets, c’est-à-dire à libérer des moyens en faveur des équipements collectifs inséparables à la fois du développement économique et de l’action sociale.
Notre troisième grand objectif est l’amélioration de la compétitivité nationale.
Pour cela, d’une part, nous développerons les bases humaines, matérielles et financières de l’économie: d’autre part, dans chaque secteur, nous mettrons en oeuvre des politiques visant à la rénovation des structures et à la modernisation des mécanismes.
En ce qui concerne les bases du développement, et tout d’abord l’emploi et la formation professionnelle, le Gouvernement accélèrera la mise en oeuvre d’une politique dynamique au service de la promotion des travailleurs.
En premier lieu, l’effort financier en faveur de la formation professionnelle va être notablement accru ; les ressources budgétaires affectées à cette politique seront majorées de 20 p. 100 en 1970 ; une taxe de formation professionnelle rénovant l’apprentissage est destinée à financer, compte tenu de l’apport propre de l’Etat, le développement des actions d’entretien et d’actualisation des connaissances, étape très importante de l’éducation permanente, elle-même essentielle pour l’avenir.
Par ailleurs, des dispositions particulières seront mises en oeuvre en vue du recyclage et du réemploi des travailleurs de plus de cinquante ans, qui constituent près de 50 p. 100 des demandeurs d’emploi qui subsistent.
Nous avons libéré par anticipation une fraction du contingent: nous envisageons de poursuivre cette politique pour la fraction suivante. Le Parlement sera saisi, pour en statuer à sa session de printemps, d’une nouvelle loi ramenant la durée du service militaire à douze mois. (Applaudissements sur de nombreux bancs de l’Union des démocrates pour la République, des républicains indépendants et du groupe Progrès et démocratie moderne.)
Par de telles mesures, et, s’il le fallait, par des mesures complémentaires, à condition qu’elles ne désorganisent pas l’instruction militaire, nous augmenterons le potentiel de main-d’oeuvre jeune et qualifiée.
Un effort intense visera, notamment à l’université, à former des cadres de gestion des entreprises dont le défaut se fait cruellement sentir.
En ce qui concerne maintenant les bases matérielles, trois cents kilomètres d’autoroutes au moins seront mis en chantier en 1970, soit plus du double de cette année. De nouvelles modalités de financement permettront d’atteindre ce rythme élevé de développement de notre réseau.
La progression des investissements consacrés au téléphone dépassera 40 p. 100 en 1970. (Exclamations sur les bancs de la fédération de la gauche démocrate et socialiste.)
M. Arthur Notebart. C’est la journée des étrennes !
M. le Premier ministre. Cet effort sera poursuivi au cours des années suivantes. Il rendra possible une baisse importante des prix d’installation. Il sera accompagné d’un assouplissement des structures de notre administration des postes et télécommunications. Ainsi, en 1973, nous ferons plus que doubler le trafic qui a été écoulé en 1968.
En matière de logement, notre politique visera d’abord à faire baisser les coûts. notamment par l’augmentation de l’offre de terrains à bâtir, par le regroupement et la rénovation des professions liées au bâtiment et par une mise en concurrence plus active des producteurs. Elle cherchera ensuite à redistribuer l’aide de I’Etat en faveur des catégories sociales les plus défavorisées. Elle se fixera enfin pour but d’adapter la production de logements aux besoins exprimés, en répartissant mieux les programmes de construction sur l’ensemble du territoire, en favorisant le régime de l’accession à la propriété et la construction de maisons individuelles. (Applaudissements sur les bancs de l’union des démocrates pour la République et du groupe des républicains indépendants.)
La politique d’aménagement du territoire sera poursuivie vigoureusement. Elle consiste d’abord à orienter des implantations nouvelles vers les régions industrielles ou agricoles à convertir : les aides prévues à cet effet seront maintenues et versées rapidement. Elle tend, en second lieu à établir, notamment par le développement des métropoles régionales, un meilleur équilibre entre la région parisienne et le reste de la France. Il y va de l’intérêt évident de l’une et de l’autre.
Les bases financières de notre développement seront elles-mêmes affermies et assainies : globalement, par la compression des dépenses publiques, l’équilibre du budget et les mesures d’encouragement à l’épargne ; par la diversification des titres de placement. permettant une gestion plus souple des sociétés et offrant plus de commodités aux épargnants pour accéder au marché financier auquel les entreprises doivent pouvoir faire largement appel : par l’égalisation des conditions de concurrence entre les divers établissements financiers et les divers circuits de collecte de l’épargne - ceci permettra d’accélérer le décloisonnement et la rationalisation du système bancaire, clef du développement industriel -, les mesures déjà prises pour le crédit agricole constituent l’amorce de cette politique ; enfin, par le renforcement de l’information due aux actionnaires par les conseils d’administration dont la moyenne d’âge fréquemment très élevée constitue trop souvent un frein au dynamisme de l’entreprise, ce qui pose un vrai problème.
Sur des bases ainsi renforcées, nous devrons rajeunir, dans chaque secteur, les structures et les mécanismes.
En ce qui concerne l’agriculture, dans le cadre d’une politique agricole commune dont nous voulons l’achèvement rapide, nos objectifs sont les suivants :
Favoriser le développement d’une agriculture de compétition ayant toutes les chances et capable de supporter toutes les charges d’une activité industrielle normale.
Pour l’agriculture de caractère social, favoriser une politique de transferts passant plus par l’aide aux personnes que par le soutien des produits (Applaudissements sur les bancs de l’union des démocrates pour la République, des républicains indépendants et sur plusieurs bancs du groupe Progrès et démocratie moderne).
Faciliter, notamment par le développement de la coopération et des groupements d’intérêt économique, et sans formalisme juridique, le passage du maximum d’exploitations vers l’agriculture compétitive, par la mise en commun des efforts et la transformation des produits.
Enfin, défendre à Bruxelles un infléchissement de la politique commune dans le sens d’une profonde réorientation des productions excédentaires vers les productions déficitaires.
S’agissant du développement industriel, il faut hisser au niveau mondial quelques groupes puissants et promouvoir au niveau national le plus possible d’entreprises moyennes dynamiques. L’Etat doit stimuler cette restructuration ; il doit aussi faciliter à l’ensemble des entreprises l’exercice de leurs deux missions essentielles : innover et exporter.
Des aides existent déjà dans ces divers domaines ; elles seront simplifiées et rendues plus sélectives, le ministère du développement industriel et scientifique jouant désormais, parmi les ministères concernés par les problèmes industriels, le rôle de chef de file.
Les mécanismes de financement et de restructuration seront complétés et même transformés par la création de l’Institut de développement industriel, organisme léger destiné à prendre des participations temporaires en fonds propres, dont la présidence sera confiée à une personnalité venant du secteur privé, dont la gestion sera assurée suivant les modalités du droit privé, et qui ne sera ni une banque d’Etat, ni un hospice pour entreprises menacées. (Applaudissements sur les bancs de 1′union des démocrate pour la République et du groupe des républicains indépendants.)
Le Gouvernement définira avec les professions des objectifs d’exportation par branches, qui seront inclus dans les contrats de programme. Concourra à ces objectifs l’ensemble des mesures prises depuis des années dans le domaine du crédit et de la fiscalité, et dont les préoccupations conjoncturelles ou le perfectionnisme administratif ne devront en aucun cas paralyser la mise en oeuvre.
En matière de recherche, le budget de 1970 marque une pause. Cela devra permettre de prendre les décisions d’assainissement et de faire les choix nécessaires. Mais l’effort du VI° Plan devra consister à porter progressivement à 3 p. 100 le pourcentage de notre production intérieure brute consacré à la recherche. Une importance particulière sera donnée à la recherche-développement et, de façon générale, à tout ce qui peut rapprocher la recherche de l’industrie pour rentabiliser cette dernière. L’aide aux techniques de pointe devra se concentrer sur les programmes ayant le plus de chances de nous ouvrir des marchés importants. Le Gouvernement s’attachera par ailleurs à favoriser la mobilité des chercheurs.
Le capital productif, y compris le capital touristique, devant être mieux utilisé, le Gouvernement favorisera, notamment par des incitations fiscales, les entreprises qui, grâce à un aménagement rationnel des congés, et en accord avec leur personnel, cesseront de fermer leurs portes un mois par an et assureront ainsi le plein emploi d’équipements coûteux. (Applaudissements sur les bancs de l’union des démocrates pour la République et du groupe des républicains indépendants.)
Pour associer pleinement les cadres au développement des sociétés et les y intéresser, les dispositions législatives nécessaires vous seront proposées en vue de leur permettre d’acquérir des actions de leur entreprise, selon des mécanismes comparables à celui des stock-options employé avec succès dans les pays anglo-saxons.
L’évolution de notre société industrielle, loin d’amorcer un déclin de l’artisanat, confirme qu’il peut être un élément essentiel de dynamisme économique. Le VI° Plan comportera un ensemble de mesures visant à permettre aux entreprises artisanales de jouer pleinement leur rôle en matière de formation des hommes, de création d’emplois, de production de biens et de fourniture de services.
Comme je l’ai indiqué, notre dernier grand objectif sera le rajeunissement des structures sociales. Il implique la transformation des relations professionnelles, la revalorisation de la condition ouvrière, une redéfinition de la solidarité.
J’ai déjà dit l’importance que le Gouvernement attache à la transformation des relations professionnelles.
A cette fin, il propose d’abord au patronat et aux syndicats de coopérer avec l’Etat pour les tâches d’intérêt commun. C’est ainsi que peut être envisagée une gestion tripartite des services de l’emploi et de la formation professionnelle.
En second lieu, afin de moderniser et de rendre plus efficaces les accords collectifs entre le patronat et les syndicats, le Gouvernement se propose d’étudier avec les intéressés la rénovation du cadre et des modalités des conventions collectives. Les objectifs visés sont la mise en place d’un mécanisme souple de fixation des salaires réels, engageant de façon réciproque la responsabilité des parties à tous les échelons de la négociation et pour la durée des conventions.
Par ailleurs, la reconnaissance pleine et entière du fait syndical est l’un des fondements de la participation. Le Gouvernement veillera à l’application de la législation sur la section syndicale et mettra en place des chambres sociales auprès des tribunaux de grande instance pour le règlement des conflits collectifs. Dans le même esprit, il favorisera le développement de l’intéressement et le bon fonctionnement des comités d’entreprise.
Dans les entreprises nationales, de nouvelles procédures de détermination des salaires seront étudiées en liaison avec les organisations syndicales et pourront être appliquées dès l’année 1970. Elles permettront d’intéresser les travailleurs du secteur public à la fois aux fruits de l’expansion nationale et au progrès spécifique de chaque entreprise. Ainsi pourront être discutés et conclus par entreprise des contrats de progrès pluriannuels portant notamment sur l’amélioration des conditions de travail ainsi que sur les modalités destinées à assurer le bon fonctionnement et la continuité du service publie.
Enfin, le Gouvernement s’attachera, dans l’esprit même de la concertation permanente, à améliorer les conditions de participation des fonctionnaires à la solution des problèmes qui les concernent, notamment par les voies du conseil supérieur de la fonction publique et des comités techniques paritaires.
Nous devrons, en second lieu, mettre en oeuvre une politique active de revalorisation de la condition ouvrière.
La mensualisation constitue un élément essentiel pour la transformation de cette condition. En vue de faciliter la négociation entre les partenaires sociaux et de faire avancer l’application de cette mesure, le Gouvernement demandera à quatre personnalités de tirer les enseignements des expériences menées à bien dans ce domaine et d’indiquer les conditions primordiales de la réussite.
L’amélioration de la condition ouvrière passe aussi par une réduction de la durée hebdomadaire du travail, de préférence à un nouvel allongement des congés annuels, et à condition de ne pas porter atteinte à la production. Une étude d’ensemble sera menée dans la préparation du VI° plan, en tenant compte des conditions sociales, économiques et financières elles-mêmes liées à la diversité des données régionales et professionnelles.
Nous devons enfin assurer une solidarité plus active envers les plus défavorisés.
Le Gouvernement s’attachera, par priorité, à la revalorisation des bas salaires ; d’une part, adoption concertée d’un nouveau régime pour le S.M.I.G. -, d’autre part, programme pluriannuel en faveur des petites catégories de la fonction publique.
Le VI° Plan, de son côté, comportera une programmation des cotisations et des prestations sociales, conformément aux dispositions de la loi du 31 juillet 1968. A cette occasion, et en vue du débat du printemps 1970 ici même sur les grandes options, il sera procédé à un examen d’ensemble de notre politique des transferts sociaux et de ses perspectives d’évolution à long terme.
Mais, sans attendre l’application du VI° Plan, le Gouvernement a décidé de tracer, dès l’année 1970, une première esquisse de programmation sociale.
Cette programmation visera, en premier lieu, à combler certaines lacunes de notre politique sociale. C’est ainsi que des mesures nouvelles interviendront en faveur des handicapés et des inadaptés. Le minimum vieillesse sera sensiblement revalorisé, tandis que des dispositions seront prises, sous condition de ressources, pour améliorer la situation des veuves et pour créer une allocation en faveur des orphelins. (Applaudissements sur de nombreux bancs de l’union des démocrates pour la République, du groupe des républicains indépendants et du groupe Progrès et démocratie moderne.)
Par ailleurs, la programmation sociale tendra à redéployer une partie des transferts dans le sens d’une plus grande efficacité pour les plus défavorisés. Dès 1970 sera mise en oeuvre une réforme de l’allocation de salaire unique. Celle-ci sera sensiblement augmentée pour les familles aux revenus modestes, mais sera réduite pour les familles plus aisées et même supprimée pour celles qui n’en ont que faire. (Applaudissements sur les mêmes bancs.)
Notre action serait incomplète si elle se limitait aux dépenses sociales et ignorait les autres formes de redistribution. L’aménagement de l’impôt sur le revenu sera poursuivi en fonction de trois orientations principales : meilleure connaissance des revenus réels, unification des bases et des conditions d’imposition, nouveau mode de compensation des charges familiales, compte tenu des possibilités de chaque famille.
Telles sont, mesdames, messieurs, les grandes lignes de l’action que le Gouvernement compte mener avec rigueur et obstination. Rien ne sera facile, certes, et rien ne sera possible sans un effort de travail et d’épargne de tous.
Dans l’immédiat, les mesures prises doivent nous permettre de limiter à quelques mois la phase d’austérité - d’ailleurs toute relative - et de retrouver des bases économiques saines. Qui peut contester que tout écart, par rapport à la rigueur nécessaire, prolongerait inutilement et dangereusement les déséquilibres actuels? Et ce seraient, comme à l’ordinaire, les travailleurs qui en feraient les frais.
Voilà pourquoi mon appel doit être entendu. Que chacun mesure ses responsabilités !
Certes, il est fort compréhensible que des revendications se fassent jour, notamment au sujet des conditions de travail, et il est vrai que, depuis six mois, les événements ont retardé l’examen de ces questions. Loin de moi l’idée de prendre prétexte de nos difficulté présentes pour repousser tout examen et tout commencement de solution.
Ce n’est pas en vain que j’ai parlé de concertation permanente. J’entends par là que le Gouvernement est disposé à écouter, à dialoguer, à discuter. Il existe, pour cela, des instances qualifiées dans chaque domaine, dans chaque entreprise. Dans ce cadre, toutes les questions peuvent être posées et trouver leur réponse dans la mesure compatible avec les exigences économiques et financières du moment. Des calendriers peuvent être établis pour que soient programmées les mesures à prendre. C’est l’esprit de toutes les décisions que je viens d’annoncer.
Dans ces conditions, pourquoi, avant d’avoir épuisé les possibilités normales de discussion, pourquoi ces arrêts brusques de travail, insupportables pour les usagers (Vifs applaudissements sur les bancs de l’union des démocrates pour la République, du groupe des républicains indépendants et sur de nombreux bancs du groupe Progrès et démocratie moderne) et dommageables pour le progrès des entreprises, c’est-à-dire l’intérêt même de leurs agents.
Je vous le demande, que deviendrait notre pays si chacun refusait d’observer les règles élémentaires sans lesquelles il ne peut exister ni démocratie ni paix civile ? (Applaudissements sur les mêmes bancs.)
Ainsi, par exemple, le Gouvernement ne tolérera pas que soit porté atteinte à des services d’intérêt général, telles les perceptions et les caisses mutuelles, alors que là aussi le dialogue a été offert et largement pratiqué.
Tant qu’il s’agit de revendications professionnelles, le Gouvernement a dit, et il le prouve, qu’il est bien celui de la concertation et du progrès.
Mais si, par contre, il s’agit pour certains de prendre appui sur ces revendications pour contester et menacer les autorités démocratiquement élues, alors le gouvernement légitime, le gouvernement de la République, saura prouver qu’il est là pour défendre la nation contre toute aventure. (Applaudissements vifs et prolongés sur les bancs de l’union des démocrates pour la République, du groupe des républicains indépendants et sur de nombreux bancs du groupe Progrès et démocratie moderne)
Au-delà de ces épisodes, c’est la transformation de notre pays que nous recherchons, c’est la construction d’une nouvelle société, fondée sur la générosité et la liberté.
Pour cela, nous avons besoin de votre confiance active, mesdames, messieurs, comme nous avons besoin de la confiance et du concours de tous les Français. (Vifs applaudissements sur les mêmes bancs.)
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17 07 1970 Lettre de Georges Pompidou, président de la République, à Jacques Chaban Delmas, premier ministre. Ses détracteurs dauberont avec beaucoup trop d’empressement sur son amour de la voiture - c’est lui qui fera construire les voies sur berge à Paris - pour en faire le parangon du « tout à la bagnole ». Ce courrier vient montrer que sa passion pour les arbres voulait mettre un frein aux aménageurs bornés.
Mon cher premier ministre,
J’ai eu par le plus grand des hasards communication d’une circulaire du Ministre de l’Equipement, Direction des Routes et de la Circulation Routière, dont je vous fais parvenir photocopie.
Cette circulaire, présentée comme un projet, a en fait déjà été communiquée à de nombreux fonctionnaires chargés de son application, puisque c’est par l’un deux que j’en ai appris l’existence.
Elle appelle de ma part deux réflexions :
La première, c’est qu’alors que le conseil des ministres est parfois saisi de questions mineures telles que l’augmentation d’une prime versée à quelques fonctionnaires, des décisions importantes sont prises par les services centraux d’un ministère en dehors de tout contrôle gouvernemental.
La seconde, bien que j’aie plusieurs fois exprimé en conseil des ministres ma volonté de sauvegarder partout les arbres, cette circulaire témoigne de la plus profonde indifférence à l’égard des souhaits du président de la république. Il en ressort en effet que l’abattage des arbres le long des routes deviendra systématique sous prétexte de sécurité.
Il est à noter par contre que l’on envisage qu’avec beaucoup de prudence et à titre de simple étude le déplacement des poteaux électriques ou télégraphiques. C’est que là il y a des administrations pour se défendre.
Les arbres eux, n’ont, semble t-il, que moi-même et il apparaît que cela ne compte pas.
La France n’est pas faite uniquement pour permettre aux français de circuler en voiture, et quelle que soit l’importance des problèmes de sécurité routière, cela ne doit pas aboutir à défigurer son paysage.
D’ailleurs, une diminution durable des accidents de la circulation ne pourra résulter que de l’éducation des conducteurs, de l’instauration des règles simples et adaptées à la configuration de la route, alors que la complication est recherchée comme à plaisir dans la signalisation sous toutes ses formes. Elle résultera également des règles moins lâches en matière d’alcoolémie, et je regrette à cet égard que le gouvernement se soit écarté de la position initialement retenue.
La sauvegarde des arbres plantés au bord des routes, et je pense en particulier aux magnifiques routes du Midi bordées de platanes, est essentielle pour la beauté de notre pays, pour la protection de la nature, pour la sauvegarde d’un milieu humain.
Je vous demande donc de faire rapporter la circulaire des Ponts et Chaussées et de donner des instructions précises au ministre de l’équipement pour que, sous diverses prétextes, vieillissement des arbres, demandes de municipalités circonvenues à tout souci d’esthétique, problèmes financier pour l’entretien des arbres et l’abattage des branches mortes, on ne poursuive pas dans la pratique ce qui n’aurait été abandonné que dans le principe et pour me donner satisfaction d’apparence.
La vie moderne dans son cadre de béton, de bitume et de néon créera de plus en plus chez tous un besoin d’évasion, de nature et de beauté.
L’autoroute sera utilisée pour les transports qui n’ont d’autre objet que la rapidité. La route elle, doit revenir pour l’automobiliste de la fin du XX° siècle ce qu’était le chemin pour le piéton ou le cavalier : un itinéraire que l’on emprunte sans se hâter, en en profitant pour voir la France.
Que l’on se garde de détruire systématiquement ce qui en fait la beauté !
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26 Novembre 1974 Discours prononcé par Simone Veil, ministre de la Santé, qui défend le projet de loi sur la légalisation de l’avortement, à l’Assemblée nationale.
Monsieur le Président, mesdames, messieurs, si j’interviens aujourd’hui à cette tribune, ministre de la Santé, femme et non-parlementaire, pour proposer aux élus de la nation une profonde modification de la législation sur l’avortement, croyez bien que c’est avec un profond sentiment d’humilité devant la difficulté du problème, comme devant l’ampleur des résonances qu’il suscite au plus intime de chacun des Français et des Françaises, et en pleine conscience de la gravité des responsabilités que nous allons assumer ensemble.
Mais c’est aussi avec la plus grande conviction que je défendrai un projet longuement réfléchi et délibéré par l’ensemble du gouvernement, un projet qui, selon les termes mêmes du président de la République, a pour objet de « mettre fin à une situation de désordre et d’injustice et d’apporter une solution mesurée et humaine à un des problèmes les plus difficiles de notre temps ».
Si le gouvernement peut aujourd’hui vous présenter un tel projet, c’est grâce à tous ceux d’entre vous - et ils sont nombreux et de tous horizons - qui, depuis plusieurs années, se sont efforcés de proposer une nouvelle législation, mieux adaptée au consensus social et à la situation de fait que connaît notre pays.
C’est aussi parce que le gouvernement de M. Messmer avait pris la responsabilité de vous soumettre un projet novateur et courageux. Chacun d’entre nous garde en mémoire la très remarquable et émouvante présentation qu’en avait faite M. Jean Taittinger. C’est enfin parce que, au sein d’une commission spéciale présidée par M. Berger, nombreux sont les députés qui ont entendu, pendant de longues heures, les représentants de toutes les familles d’esprit, ainsi que les principales personnalités compétentes en la matière. Pourtant, d’aucuns s’interrogent encore : une nouvelle loi est-elle vraiment nécessaire ? Pour quelques-uns, les choses sont simples : il existe une loi répressive, il n’y a qu’à l’appliquer. D’autres se demandent pourquoi le Parlement devrait trancher maintenant ces problèmes : nul n’ignore que depuis l’origine, et particulièrement depuis le début du siècle, la loi a toujours été rigoureuse, mais qu’elle n’a été que peu appliquée.
En quoi les choses ont-elles donc changé, qui oblige à intervenir ? Pourquoi ne pas maintenir le principe et continuer à ne l’ appliquer qu’à titre exceptionnel ? Pourquoi consacrer une pratique délictueuse et, ainsi, risquer de l’encourager ? Pourquoi légiférer et couvrir ainsi le laxisme de notre société, favoriser les égoïsmes individuels au lieu de faire revivre une morale de civisme et de rigueur ? Pourquoi risquer d’aggraver un mouvement de dénatalité dangereusement amorcé au lieu de promouvoir une politique familiale généreuse et constructive qui permette à toutes les mères de mettre au monde et d’élever les enfants qu’elles ont conçus ?
Parce que tout nous montre que la question ne se pose pas en ces termes. Croyez-vous que ce gouvernement et celui qui l’a précédé se seraient résolus à élaborer un texte et à vous le proposer s’ils avaient pensé qu’une autre solution était encore possible ?
Nous sommes arrivés à un point ou, en ce domaine, les pouvoirs publics ne peuvent plus éluder leurs responsabilités. Tout le démontre : les études et les travaux menés depuis plusieurs années, les auditions de votre commission,l’expérience des autres pays européens. Et la plupart d’entre vous le sentent, qui savent qu’on ne peut empêcher les avortements clandestins et qu’on ne peut non plus appliquer la loi pénale à toutes les femmes qui seraient passibles de ses rigueurs.
Pourquoi donc ne pas continuer à fermer les yeux ? Parce que la situation actuelle est rnauvaise. Je dirai même qu’elle est déplorable et dramatique.
Elle est mauvaise parce que la loi est ouvertement bafouée, pire même, ridiculisée. Lorsque l’écart entre les infractions commises et celles qui sont poursuivies est tel qu’il n’y a plus à proprement parler de répression, c’est le respect des citoyens pour la loi, et donc l’autorité de l’Etat, qui sont mis en cause.
Lorsque des médecins, dans leurs cabinets, enfreignent la loi et le font connaître publiquement, lorsque les parquets, avant de poursuivre, sont invités à en référer dans chaque cas au ministère de la Justice, lorsque des services sociaux d’organismes publics fournissent à des femmes en détresse les renseignements susceptibles de faciliter une interruption de grossesse, lorsque, aux mêmes fins, sont organisés ouvertement et même par charters des voyages à l’étranger, alors je dis que nous sommes dans une situation de désordre et d’anarchie qui ne peut plus continuer.
Mais, me direz-vous, pourquoi avoir laissé la situation se dégrader ainsi et pourquoi la tolérer ? Pourquoi ne pas faire respecter la loi ?
Parce que si des médecins, si des personnels sociaux, si même un certain nombre de citoyens participent à ces actions illégales, c’est bien qu’ils s’y sentent contraints; en opposition parfois avec leurs convictions personnelles, ils se trouvent confrontés à des situations de fait qu’ils ne peuvent méconnaître. Parce qu’en face d’une femme décidée à interrompre sa grossesse, ils savent qu’en refusant leur conseil et leur soutien ils la rejettent dans la solitude et l’angoisse d’un acte perpétré dans les pires conditions, qui risque de la laisser mutilée à jamais. Ils savent que la même femme, si elle a de l’argent, si elle sait s’informer, se rendra dans un pays voisin ou même en France dans certaines cliniques et pourra, sans encourir aucun risque ni aucune pénalité, mettre fin à sa grossesse. Et ces femmes, ce ne sont pas nécessairement les plus immorales ou les plus inconscientes. Elles sont trois cent mille chaque année. Ce sont celles que nous côtoyons chaque jour et dont nous ignorons la plupart du temps la détresse et les drames.
C’est à ce désordre qu’il faut mettre fin. C’est cette injustice qu’il convient de faire cesser. Mais comment y parvenir ?
Je le dis avec toute ma conviction : l’avortement doit rester l’exception, l’ ultime recours pour des situations sans issue. Mais comment le tolérer sans qu’il perde ce caractère d’exception, sans que la société paraisse l’encourager ?
Je voudrais tout d’abord vous faire partager une conviction de femme - je m’excuse de le faire devant cette Assemblée presque exclusivement composée d’hommes : aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l’avortement. Il suffit d’écouter les femmes.
C’est toujours un drame et cela restera toujours un drame.
C’est pourquoi, si le projet qui vous est présenté tient compte de la situation de fait existante, s’il admet la possibilité d’une interruption de grossesse, c’est pour la contrôler et, autant que possible, en dissuader la femme.
Nous pensons ainsi répondre au désir conscient ou inconscient de toutes les femmes qui se trouvent dans cette situation d’angoisse, si bien décrite et analysée par certaines des personnalités que votre commission spéciale a entendues au cours de l’automne 1973.
Actuellement, celles qui se trouvent dans cette situation de détresse, qui s’en préoccupe ? La loi les rejette non seulement dans l’opprobre, la honte et la solitude, mais aussi dans l’anonymat et l’angoisse des poursuites. Contraintes de cacher leur état, trop souvent elles ne trouvent personne pour les écouter, les éclairer et leur apporter un appui et une protection.
Parmi ceux qui combattent aujourd’hui une éventuelle modification de la loi répressive, combien sont-ils ceux qui se sont préoccupés d’aider ces femmes dans leur détresse ? Combien sont-ils ceux qui, au-delà de ce qu’ils jugent comme une faute, ont su manifester aux jeunes mères célibataires la compréhension et l’appui moral dont elles avaient grand besoin ?
Je sais qu’il en existe et je me garderai de généraliser. Je n’ignore pas l’action de ceux qui, profondément conscients de leurs responsabilités, font tout ce qui est à leur portée pour permettre à ces femmes d’assumer leur maternité. Nous aiderons leur entreprise ; nous ferons appel à eux pour nous aider à assurer les consultations sociales prévues par la loi.
Mais la sollicitude et l’aide, lorsqu’elles existent, ne suffisent pas toujours à dissuader. Certes, les difficultés auxquelles sont confrontées les femmes sont parfois moins graves qu’elles ne les perçoivent.
Certaines peuvent être dédramatisées et surmontées ; mais d’autres demeurent qui font que certaines femmes se sentent acculées à une situation sans autre issue que le suicide, la ruine de leur équilibre familial ou le malheur de leurs enfants.
C’est là, hélas ! la plus fréquente des réalités, bien davantage que l’avortement dit « de convenance ». S’il n’en était pas ainsi, croyez-vous que tous les pays, les uns après les autres, auraient été conduits à réformer leur législation en la matière et à admettre que ce qui était hier sévèrement réprimé soit désormais légal ?
Ainsi, conscient d’une situation intolérable pour l’État et injuste aux yeux de la plupart, le gouvernement a renoncé à la voie de la facilité, celle qui aurait consisté à ne pas intervenir. C’eût été cela le laxisme. Assumant ses responsabilités, il vous soumet un projet de loi propre à apporter à ce problème une solution à la fois réaliste, humaine et juste.
Certains penseront sans doute que notre seule préoccupation a été l’intérêt de la femme, que c’est un texte qui a été élaboré dans cette seule perspective. Il n’y est guère question ni de la société ou plutôt de la nation, ni du père de l’enfant à naître et moins encore de cet enfant.
Je me garde bien de croire qu’il s’agit d’une affaire individuelle ne concernant que la femme et que la nation n’est pas en cause. Ce problème la concerne au premier chef, mais sous des angles différents et qui ne requièrent pas nécessairement les mêmes solutions.
L’intérêt de la nation, c’est assurément que la France soit jeune, que sa population soit en pleine croissance. Un tel projet, adopté après une loi libéralisant la contraception, ne risque-t-il pas d’entraîner une chute importante de notre taux de natalité qui amorce déjà une baisse inquiétante ?
Ce n’est là ni un fait nouveau, ni une évolution propre à la France : un mouvement de baisse assez régulier des taux de natalité et de fécondité est apparu depuis 1965 dans tous les pays européens, quelle que soit leur législation en matière d’avortement ou même de contraception.
Il serait hasardeux de chercher des causes simples à un phénomène aussi général. Aucune explication ne peut y être apportée au niveau national. Il s’agit d’un fait de civilisation révélateur de l’époque que nous vivons et qui obéit à des règles complexes que d’ailleurs nous connaissons mal. Les observations faites dans de nombreux pays étrangers par les démographes ne permettent pas d’affirmer qu’il existe une corrélation démontrée entre une modification de la législation de l’avortement et l’évolution des taux de natalité et surtout de fécondité.
Il est vrai que l’exemple de la Roumanie semble démentir cette constatation, puisque la décision prise par le gouvernement de ce pays, à la fin de l’année 1966, de revenir sur des dispositions non répressives adoptées dix ans plus tôt a été suivie d’une forte explosion de natalité. Cependant, ce qu’on omet de dire, c’est qu’une baisse non moins spectaculaire s’est produite ensuite et il est essentiel de remarquer que dans ce pays, où n’existait aucune forme de contraception moderne, l’avortement a été le mode principal de limitation des naissances. L’intervention brutale d’une législation restrictive explique bien dans ce contexte un phénomène qui est demeuré exceptionnel et passager.
Tout laisse à penser que l’adoption du projet de loi n’aura que peu d’effets sur le niveau de la natalité en France, les avortements légaux remplaçant en fait les avortements clandestins, une fois passée une période d’éventuelles oscillations à court terme.
Il n’en reste pas moins que la baisse de notre natalité, si elle est indépendante de l’état de la législation sur l’avortement, est un phénomène inquiétant, à l’égard duquel les pouvoirs publics ont l’impérieux devoir de réagir.
Une des premières réunions du conseil de planification que présidera le président de la République va être consacrée à un examen d’ensemble des problèmes de la démographie française et des moyens de mettre un frein à une évolution inquiétante pour l’avenir du pays.
Quant à la politique familiale, le gouvernement a estimé qu’il s’agissait d’un problème distinct de celui de la législation sur l’avortement et qu’il n’y avait pas lieu de lier ces deux problèmes dans la discussion législative.
Cela ne signifie pas qu’il n’y attache pas une extrême importance. Dès vendredi, l’Assemblée aura à délibérer d’un projet de loi tendant à améliorer très sensiblement les allocations servies en matière de frais de garde et les allocations dites d’orphelin, qui sont notamment destinées aux enfants des mères célibataires. Ce projet réformera, en outre, le régime de l’allocation maternité et les conditions d’attribution des prêts aux jeunes ménages.
En ce qui me concerne, je m’apprête à proposer à l’Assemblée divers projets. L’un d’entre eux tend à favoriser l’action des travailleuses familiales en prévoyant leur intervention éventuelle au titre de l’aide sociale. Un autre a pour objet d’améliorer les conditions de fonctionnement et de financement des centres maternels, où sont accueillies les jeunes mères en difficulté pendant leur grossesse et les premiers mois de la vie de leur enfant. J’ai l’intention de faire un effort particulier pour la lutte contre la stérilité, par la suppression du ticket modérateur pour toutes les consultations en cette matière. D’autre part, j’ai demandé à l’INSERM de lancer, dès 1975, une action thématique de recherche sur ce problème de la stérilité qui désespère tant de couples.
Avec M. le garde des Sceaux, je me prépare à tirer les conclusions du rapport que votre collègue, M. Rivierez, parlementaire en mission, vient de rédiger sur l’adoption. Répondant aux vœux de tant de personnes qui souhaitent adopter un enfant, j’ai décidé d’instituer un Conseil supérieur de l’adoption qui sera chargé de soumettre aux pouvoirs publics toutes suggestions utiles sur ce problème. Enfin et surtout, le gouvernement s’est publiquement engagé, par la voix de M. Durafour, à entamer dès les toutes prochaines semaines avec les organisations familiales la négociation d’un contrat de progrès dont le contenu sera arrêté d’un commun accord avec les représentants des familles, sur la base de propositions qui seront soumises au Conseil consultatif de la famille que je préside.
En réalité, comme le soulignent tous les démographes, ce qui importe, c’est de modifier l’image que se font les Français du nombre idéal d’enfants par couple. Cet objectif est infiniment complexe et la discussion de l’avortement ne saurait se limiter à des mesures financières nécessairement ponctuelles.
Le deuxième absent dans ce projet pour beaucoup d’entre vous sans doute, c’est le père. La décision de l’interruption de grossesse ne devrait pas, chacun le ressent, être prise par la femme seule, mais aussi par son mari ou son compagnon. Je souhaite, pour ma part, que dans les faits il en soit toujours ainsi et j’approuve la commission de nous avoir proposé une modification en ce sens; mais, comme elle l’a fort bien compris, il n’est pas possible d’instituer en cette matière une obligation juridique.
Enfin, le troisième absent, n’est-ce pas cette promesse de vie que porte en elle la femme ? Je me refuse à entrer dans les discussions scientifiques et philosophiques dont les auditions de la commission ont montré qu’elles posaient un problème insoluble. Plus personne ne conteste maintenant que, sur un plan strictement médical, l’embryon porte en lui définitivement toutes les virtualités de l’être humain qu’il deviendra. Mais il n’est encore qu’un devenir, qui aura à surmonter bien des aléas avant de venir à terme, un fragile chaînon de la transmission de la vie.
Faut-il rappeler que, selon les études de l’Organisation mondiale de la santé, sur cent conceptions, quarante-cinq s’interrompent d’elles-mêmes au cours des deux premières semaines et que, sur cent grossesses au début de la troisième semaine, un quart n’arrivent pas à terme, du seul fait de phénomènes naturels ? La seule certitude sur laquelle nous puissions nous appuyer, c’est le fait qu’une femme ne prend pleine conscience qu’elle porte un être vivant qui sera un jour son enfant que lorsqu’elle ressent en elle les premières manifestations de cette vie. Et c’est, sauf pour les femmes qu’anime une profonde conviction religieuse, ce décalage entre ce qui n’est qu’un devenir pour lequel la femme n’éprouve pas encore de sentiment profond et ce qu’est l’enfant dès l’instant de sa naissance qui explique que certaines, qui repousseraient avec horreur l’éventualité monstrueuse de l’infanticide, se résignent à envisager la perspective de l’avortement.
Combien d’entre nous, devant le cas d’un être cher dont l’avenir serait irrémédiablement compromis, n’ont pas eu le sentiment que les principes devaient parfois céder le pas !
Il n’en serait pas de même - c’est évident - si cet acte était véritablement perçu comme un crime analogue aux autres. Certains, parmi ceux qui sont les plus opposés au vote de ce projet, acceptent qu’en fait on n’exerce plus de poursuites et s’opposeraient même avec moins de vigueur au vote d’un texte qui se bornerait à prévoir la suspension des poursuites pénales. C’est donc qu’eux-mêmes perçoivent qu’il s’agit là d’un acte d’une nature particulière, ou, en tout cas, d’un acte qui appelle une solution spécifique.
L’Assemblée ne m’en voudra pas d’avoir abordé longuement cette question. Vous sentez tous que c’est là un point essentiel, sans doute le fond même du débat. Il convenait de l’évoquer avant d’en venir à l’examen du contenu du projet.
En préparant le projet qu’il vous soumet aujourd’hui, le gouvernement s’est fixé un triple objectif : faire une loi réellement applicable ; faire une loi dissuasive ; faire une loi protectrice.
Ce triple objectif explique l’économie du projet.
Une loi applicable d’abord.
Un examen rigoureux des modalités et des conséquences de la définition de cas dans lesquels serait autorisée l’interruption de grossesse révèle d’insurmontables contradictions.
Si ces conditions sont définies en termes précis - par exemple, l’existence de graves menaces pour la santé physique ou mentale de la femme, ou encore, par exemple, les cas de viol ou d’inceste vérifiés par un magistrat -, il est clair que la modification de la législation n’atteindra pas son but quand ces critères seront réellement respectés, puisque la proportion d’interruptions de grossesse pour de tels motifs est faible. Au surplus, l’appréciation de cas éventuels de viol ou d’inceste soulèverait des problèmes de preuve pratiquement insolubles dans un délai adapté à la situation.
Si, au contraire, c’est une définition large qui est donnée - par exemple, le risque pour la santé psychique ou l’équilibre psychologique ou la difficulté des conditions matérielles ou morales d’existence -, il est clair que les médecins ou les commissions qui seraient chargés de décider si ces conditions sont réunies, auraient à prendre leur décision sur la base de critères insuffisamment précis pour être objectifs.
Dans de tels systèmes, l’autorisation de pratiquer l’interruption de grossesse n’est en pratique donnée qu’en fonction des conceptions personnelles des médecins ou des commissions en matière d’avortement et ce sont les femmes les moins habiles à trouver le médecin le plus compréhensif ou la commission la plus indulgente qui se trouveront encore dans une situation sans issue.
Pour éviter cette injustice, l’autorisation est donnée dans bien des pays de façon quasi automatique, ce qui rend une telle procédure inutile, tout en laissant à elles-mêmes un certain nombre de femmes qui ne veulent pas encourir l’humiliation de se présenter devant une instance qu’elles ressentent comme un tribunal.
Or, si le législateur est appelé à modifier les textes en vigueur, c’est pour mettre fin aux avortements clandestins qui sont le plus souvent le fait de celles qui, pour des raisons sociales, économiques ou psychologiques, se sentent dans une telle situation de détresse qu’elles sont décidées à mettre fin à leur grossesse dans n’importe quelles conditions. C’est pourquoi, renonçant à une formule plus ou moins ambiguë ou plus ou moins vague, le gouvernement a estimé préférable d’affronter la réalité et de reconnaître qu’en définitive la décision ultime ne peut être prise que par la femme.
Remettre la décision à la femme, n’est-ce pas contradictoire avec l’objectif de dissuasion, le deuxième des trois que s’assigne ce projet ?
Ce n’est pas un paradoxe que de soutenir qu’une femme sur laquelle pèse l’entière responsabilité de son geste hésitera davantage à l’accomplir que celle qui aurait le sentiment que la décision a été prise à sa place par d’autres.Le gouvernement a choisi une solution marquant clairement la responsabilité de la femme parce qu’elle est plus dissuasive au fond qu’une autorisation émanant d’un tiers qui ne serait ou ne deviendrait vite qu’un faux-semblant.
Ce qu’il faut, c’est que cette responsabilité, la femme ne l’exerce pas dans la solitude ou dans l’angoisse.
Tout en évitant d’instituer une procédure qui puisse la détourner d’y avoir recours, le projet prévoit donc diverses consultations qui doivent la conduire à mesurer toute la gravité de la décision qu’elle se propose de prendre.
Le médecin peut jouer ici un rôle capital, d’une part, en informant complètement la femme des risques médicaux de l’interruption de grossesse qui sont maintenant bien connus, et tout spécialement des risques de prématurité de ses enfants futurs, et, d’autre part, en la sensibilisant au problème de la contraception.
Cette tâche de dissuasion et de conseil revient au corps médical de façon privilégiée et je sais pouvoir compter sur l’expérience et le sens de l’humain des médecins pour qu’ils s’efforcent d’établir au cours de ce colloque singulier le dialogue confiant et attentif que les femmes recherchent, parfois même inconsciemment.Le projet prévoit ensuite une consultation auprès d’un organisme social qui aura pour mission d’écouter la femme, ou le couple lorsqu’il y en a un, de lui laisser exprimer sa détresse, de l’aider à obtenir des aides si cette détresse est financière, de lui faire prendre conscience de la réalité des obstacles qui s’opposent ou semblent s’opposer à l’accueil d’un enfant. Bien des femmes apprendront ainsi à l’occasion de cette consultation qu’elles peuvent accoucher anonymement et gratuitement à l’hôpital et que l’adoption éventuelle de leur enfant peut constituer une solution.
Il va sans dire que nous souhaitons que ces consultations soient le plus diversifiées possible et que, notamment, les organismes qui se sont spécialisés pour aider les jeunes femmes en difficulté puissent continuer à les accueillir et à leur apporter l’aide qui les incite à renoncer à leur projet. Tous ces entretiens auront naturellement lieu seul à seule, et il est bien évident que l’expérience et la psychologie des personnes appelées à accueillir les femmes en détresse pourront contribuer de façon non négligeable à leur apporter un soutien de nature à les faire changer d’avis. Ce sera, en outre, une nouvelle occasion d’évoquer avec la femme le problème de la contraception et la nécessité, dans l’avenir, d’utiliser des moyens contraceptifs pour ne plus jamais avoir à prendre la décision d’interrompre une grossesse pour les cas où la femme ne désirerait pas avoir d’enfant. Cette information en matière de régulation des naissances - qui est la meilleure des dissuasions à l’avortement - nous paraît si essentielle que nous avons prévu d’en faire une obligation, sous peine de fermeture administrative, à la charge des établissements où se feraient les interruptions de grossesse. Les deux entretiens qu’elle aura eus, ainsi que le délai de réflexion de huit jours qui lui sera imposé, ont paru indispensables pour faire prendre conscience à la femme de ce qu’il ne s’agit pas d’un acte normal ou banal, mais d’une décision grave qui ne peut être prise sans en avoir pesé les conséquences et qu’il convient d’éviter à tout prix. Ce n’est qu’après cette prise de conscience, et dans le cas où la femme n’aurait pas renoncé à sa décision, que l’interruption de grossesse pourrait avoir lieu. Cette intervention ne doit toutefois pas être pratiquée sans de strictes garanties médicales pour la femme elle-même et c’est le troisième objectif du projet de loi : protéger la femme.
Tout d’abord, l’interruption de grossesse ne peut être que précoce, parce que ses risques physiques et psychiques, qui ne sont jamais nuls, deviennent trop sérieux après la fin de la dixième semaine qui suit la conception pour que l’on permette aux femmes de s’y exposer.
Ensuite, l’interruption de grossesse ne peut être pratiquée que par un médecin, comme c’est la règle dans tous les pays qui ont modifié leur législation dans ce domaine. Mais il va de soi qu’aucun médecin ou auxiliaire médical ne sera jamais tenu d’y participer.
Enfin, pour donner plus de sécurité à la femme, l’intervention ne sera permise qu’en milieu hospitalier, public ou privé.
Il ne faut pas dissimuler que le respect de ces dispositions que le gouvernement juge essentielles, et qui restent sanctionnées par les pénalités prévues à l’article 317 du code pénal maintenues en vigueur à cet égard, implique une sérieuse remise en ordre que le gouvernement entend mener à bien. Il sera mis fin à des pratiques qui ont reçu récemment une fâcheuse publicité et qui ne pourront plus être tolérées dès
lors que les femmes auront la possibilité de recourir légalement à des interventions accomplies dans de réelles conditions de sécurité.
De même, le gouvernement est décidé à appliquer fermement les dispositions nouvelles qui remplaceront celles de la loi de 1920 en matière de propagande et de publicité. Contrairement à ce qui est dit ici ou là, le projet n’interdit pas de donner des informations sur la loi et sur l’avortement; il interdit l’incitation à l’avortement par quelque moyen que ce soit car cette incitation reste inadmissible.
Cette fermeté, le gouvernement la montrera encore en ne permettant pas que l’interruption de grossesse donne lieu à des profits choquants ; les honoraires et les frais d’hospitalisation ne devront pas dépasser des plafonds fixés par décision administrative en vertu de la législation relative aux prix. Dans le même souci, et pour éviter de tomber dans les abus constatés dans certains pays, les étrangères devront justifier de conditions de résidence pour que leur grossesse puisse être interrompue.
Je voudrais enfin expliquer l’option prise par le gouvernement, qui a été critiquée par certains, sur le non-remboursement de l’interruption de grossesse par la Sécurité sociale.
Lorsque l’on sait que les soins dentaires, les vaccinations non obligatoires, les verres correcteurs ne sont pas ou sont encore très incomplètement remboursés par la Sécurité sociale, comment faire comprendre que l’interruption de grossesse soit, elle, remboursée? Si l’on s’en tient aux principes généraux de la Sécurité sociale, l’interruption de grossesse,
lorsqu’elle n’est pas thérapeutique, n’a pas à être prise en charge. Faut-il faire exception à ce principe ?
Nous ne le pensons pas, car il nous a paru nécessaire de souligner la gravité d’un acte qui doit rester exceptionnel, même s’il entraîne dans certains cas une charge financière pour les femmes. Ce qu’il faut, c’est que l’absence de ressources ne puisse pas empêcher une femme de demander une interruption de grossesse lorsque cela se révèle indispensable ; c’est pourquoi l’aide médicale a été prévue pour les plus démunies.
Ce qu’il faut aussi, c’est bien marquer la différence entre la contraception qui, lorsque les femmes ne désirent pas un enfant, doit être encouragée par tous les moyens et dont le remboursement par la Sécurité sociale vient d’être décidé, et l’avortement que la société tolère mais qu’elle ne saurait ni prendre en charge ni encourager.
Rares sont les femmes qui ne désirent pas d’enfant ; la maternité fait partie de l’accomplissement de leur vie et celles qui n’ont pas connu ce bonheur en souffrent profondément. Si l’enfant une fois né est rarement rejeté et donne à sa mère, avec son premier sourire, les plus grandes joies qu’elle puisse connaître, certaines femmes se sentent incapables, en raison des difficultés très graves qu’elles connaissent à un moment de leur existence, d’apporter à un enfant l’équilibre affectif et la sollicitude qu’elles lui doivent. À ce moment, elles feront tout pour l’éviter ou ne pas le garder. Et personne ne pourra les en empêcher. Mais les mêmes femmes, quelques mois plus tard, leur vie affective ou matérielle s’étant transformée, seront les premières à souhaiter un enfant et deviendront peut-être les mères les plus attentives. C’est pour celles-là que nous voulons mettre fin à l’avortement clandestin, auquel elles ne manqueraient pas de recourir, au risque de rester stériles ou atteintes au plus profond d’elles-mêmes.
J’en arrive au terme de mon exposé. Volontairement, j’ai préféré m’expliquer sur la philosophie générale du projet plutôt que sur le détail de ses dispositions que nous examinerons à loisir au cours de la discussion des articles.
Je sais qu’un certain nombre d’entre vous estimeront en conscience qu’ils ne peuvent voter ce texte, pas davantage qu’aucune loi faisant sortir l’avortement de l’interdit et du clandestin.
Ceux-là, j’espère les avoir au moins convaincus que ce projet est le fruit d’une réflexion honnête et approfondie sur tous les aspects du problème et que, si le gouvernement a pris la responsabilité de le soumettre au Parlement, ce n’est qu’après en avoir mesuré la portée immédiate aussi bien que les conséquences futures pour la nation.
Je ne leur en donnerai qu’une preuve, c’est qu’usant d’une procédure tout à fait exceptionnelle en matière législative, le gouvernement vous propose d’en limiter l’application à cinq années. Ainsi dans l’hypothèse où il apparaîtrait au cours de ce laps de temps que la loi que vous auriez votée ne serait plus adaptée à l’évolution démographique ou au progrès médical, le Parlement aurait à se prononcer à nouveau dans cinq ans en tenant compte de ces nouvelles données.
D’autres hésitent encore. Ils sont conscients de la détresse de trop de femmes et souhaitent leur venir en aide ; ils craignent toutefois les effets et les conséquences de la loi. A ceux-ci je veux dire que, si la loi est générale et donc abstraite, elle est faite pour s’appliquer à des situations individuelles souvent angoissantes; que si elle n’interdit plus, elle ne crée aucun droit à l’avortement et que, comme le disait Montesquieu : «La nature des lois humaines est d’être soumise à tous les accidents qui arrivent et de varier à mesure que les volontés des hommes changent. Au contraire, la nature des lois de la religion est de ne varier jamais. Les lois humaines statuent sur le bien, la religion sur le meilleur. »
C’est bien dans cet esprit que depuis une dizaine d’années, grâce au président de votre commission des lois, avec lequel j’ai eu l’honneur de collaborer lorsqu’il était garde des Sceaux, a été rajeuni et transformé notre prestigieux code civil. Certains ont craint alors qu’en prenant acte d’une nouvelle image de la famille, on ne contribue à la détériorer. Il n’en a rien été et notre pays peut s’honorer d’une législation civile désormais plus juste, plus humaine, mieux adaptée à la société dans laquelle nous vivons.
Je sais que le problème dont nous débattons aujourd’hui concerne des questions infiniment plus graves et qui troublent beaucoup plus la conscience de chacun. Mais en définitive il s’agit aussi d’un problème de société.
Je voudrais enfin vous dire ceci : au cours de la discussion, je défendrai ce texte, au nom du gouvernement, sans arrière-pensée, et avec toute ma conviction, mais il est vrai que personne ne peut éprouver une satisfaction profonde à défendre un tel texte - le meilleur possible à mon avis - sur un tel sujet : personne n’a jamais contesté, et le ministre de la Santé moins que quiconque, que l’avortement soit un échec quand il n’est pas un drame.
Mais nous ne pouvons plus fermer les yeux sur les trois cent mille avortements qui, chaque année, mutilent les femmes de ce pays, qui bafouent nos lois et qui humilient ou traumatisent celles qui y ont recours.
L’histoire nous montre que les grands débats qui ont divisé un moment les Français apparaissent avec le recul du temps comme une étape nécessaire à la formation d’un nouveau consensus social, qui s’inscrit dans la tradition de tolérance et de mesure de notre pays.
Je ne suis pas de ceux et de celles qui redoutent l’avenir.
Les jeunes générations nous surprennent parfois en ce qu’elles diffèrent de nous; nous les avons nous mêmes élevées de façon différente de celle dont nous l’avons été. Mais cette jeunesse est courageuse, capable d’enthousiasme et de sacrifices comme les autres.
Sachons lui faire confiance pour conserver à la vie sa valeur suprême.
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20 novembre 1977 Discours d’Anouar el Sadate, président de l’Eypte à la Knesset, le parlement israélien.
Je suis venu chez vous pour qu’ensemble nous puissions construire une paix permanente et juste et éviter que soit versée une seule goutte de sang d’une seul Arabe ou d’un seul Israélien… Pourquoi laisserions-nous aux générations futures un héritage de sang et de mort, des orphelins, des veuves, des familles brisées et les gémissements des victimes ?
Pourquoi n’imitons-nous pas la sagesse de notre Créateur ? telle qu’elle est exprimée dans les sentences de Salomon : “La trahison est dans le cœur de ceux qui pensent au mal. Pour ceux qui recommandent la paix, la joie est leur partage. Un morceau de pain sec avec la paix est meilleur qu’une maison pleine de vivres, mais avec des querelles…”
Je vous dis, en vérité, que la paix ne sera réelle que si elle est fondée sur la justice et non sur l’occupation des terres d’autrui. Il n’est pas admissible que vous demandiez pour vous-mêmes ce que vous refusez aux autres. Franchement, dans l’esprit qui m’a poussé à venir aujourd’hui chez vous, je vous dis : vous devez abandonner une fois pour toutes vos rêves de conquêtes. Vous devez abandonner aussi la croyance que la force est la meilleure façon de traiter avec les Arabes. Vous devez comprendre les leçons de l’affrontement entre vous et nous. L’expansion ne vous apportera aucun bénéfice.
Pour parler clairement, notre terre n’est pas objet de compromis ou de marchandage. Notre sol national est, pour nous, aussi sacré que la vallée dans laquelle Dieu a parlé à Moïse. Aucun d’entre nous n’a le droit, et aucun d’entre nous n’acceptera de céder un pouce de ce sol. Aucun d’entre nous n’acceptera le principe d’un marchandage ou d’un compromis sur ce point…
Qu’est-ce que la paix pour Israël ? Vivre dans la région avec ses voisins arabes en sûreté et en sécurité. A cela, je dis oui. Vivre à l’intérieur de ses frontières, à l’abri de toute agression. A cela, je dis oui. Obtenir toutes sortes de garanties qui sauvegarderaient ces deux points. A cette demande, je dis oui…
Il y a de la terre arabe qu’Israël a occupée et continue à occuper par la force des armes. Nous insistons sur un retrait complet de ce territoire arabe, y compris Jérusalem arabe. Jérusalem où je suis venu comme dans une cité de paix, la cité qui a été et qui sera toujours l’incarnation vivante de la coexistence entre les fidèles des trois religions. Il est inacceptable que quiconque puisse penser à la position spéciale de Jérusalem en termes d’annexion ou d’expansion. Jérusalem doit être une ville libre, ouverte à tous les fidèles. Plus important que tout cela, la ville ne doit pas être coupée de ceux qui s’y sont rendus pendant des siècles.
Plutôt que de réveiller des haines du type des croisades, nous devrions ressusciter l’esprit d’Omar el-Khattab et de Saladin, l’esprit de tolérance et de respect du droit…
A chaque homme, à chaque femme et à chaque enfant d’Israël, je dis : Encouragez vos dirigeants à lutter pour la paix. Faisons en sorte que tous les efforts soient canalisés vers la construction d’un édifice de paix, plutôt que vers celles de forteresses et des abris protégés par des fusées.
Présentons au monde entier l’image de l’homme nouveau de cette région de façon que nous puissions offrir un exemple pour l’homme contemporain, un homme de paix. Soyez des héros pour vos fils. Dites-leur que les guerres passées ont été les dernières et la fin du chagrin. Dites-leur que nous sommes prêts à un nouveau départ, au début d’une vie nouvelle d’amour, de justice, de liberté et de paix.
Vous, mères qui pleurez ; vous, femmes qui avez perdu votre mari ; vous, qui avez perdu un frère ou un père, remplissez vos cœurs des espérances de la paix, faites que l’espoir devienne une réalité qui vive et s’épanouisse ; faites de l’espoir un code de conduite, car la volonté des peuples est issue de la volonté de Dieu… Je suis venu ici pour transmettre un message. Et, Dieu m’en est témoin, j’ai transmis le message…
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17 septembre 1981 Discours de Robert Badinter à l’Assemblée nationale pour l’abolition de la peine de mort.
Monsieur le président, mesdames, messieurs les députés, j’ai l’honneur au nom du Gouvernement de la République, de demander à l’Assemblée nationale l’abolition de la peine de mort en France.
En cet instant, dont chacun d’entre vous mesure la portée qu’il revêt pour notre justice et pour nous, je veux d’abord remercier la commission des lois parce qu’elle a compris l’esprit du projet qui lui était présenté et, plus particulièrement, son rapporteur, M. Raymond Forni, non seulement parce qu’il est un homme de cœur et de talent mais parce qu’il a lutté dans les années écoulées pour l’abolition. Au-delà de sa personne et, comme lui, je tiens à remercier tous ceux, quelle que soit leur appartenance politique qui, au cours des années passées, notamment au sein des commissions des lois précédentes, ont également œuvré pour que l’abolition soit décidée, avant même que n’intervienne le changement politique majeur que nous connaissons.
Cette communion d’esprit, cette communauté de pensée à travers les clivages politiques montrent bien que le débat qui est ouvert aujourd’hui devant vous est d’abord un débat de conscience et le choix auquel chacun d’entre vous procédera l’engagera personnellement.
Raymond Forni a eu raison de souligner qu’une longue marche s’achève aujourd’hui. Près de deux siècles se sont écoulés depuis que dans la première assemblée parlementaire qu’ait connue la France, Le Pelletier de Saint-Fargeau demandait l’abolition de la peine capitale. C’était en 1791.
Je regarde la marche de la France.
La France est grande, non seulement par sa puissance, mais au-delà de sa puissance, par l’éclat des idées, des causes, de la générosité qui l’ont emporté aux moments privilégiés de son histoire.
La France est grande parce qu’elle a été la première en Europe à abolir la torture malgré les esprits précautionneux qui, dans le pays, s’exclamaient à l’époque que, sans la torture, la justice française serait désarmée, que, sans la torture, les bons sujets seraient livrés aux scélérats.
La France a été parmi les premiers pays du monde à abolir l’esclavage, ce crime qui déshonore encore l’humanité.
Il se trouve que la France aura été, en dépit de tant d’efforts courageux, l’un des derniers pays, presque le dernier - et je baisse la voix pour le dire - en Europe occidentale, dont elle a été si souvent le foyer et le pôle, à abolir la peine de mort.
Pourquoi ce retard ? Voilà la première question qui se pose à nous.
Ce n’est pas la faute du génie national. C’est de France, c’est de cette enceinte, souvent, que se sont levées les plus grandes voix, celles qui ont résonné le plus haut et le plus loin dans la conscience humaine, celles qui ont soutenu, avec le plus d’éloquence, la cause de l’abolition. Vous avez, fort justement, monsieur Forni, rappelé Hugo, j’y ajouterai, parmi les écrivains, Camus. Comment, dans cette enceinte, ne pas penser aussi à Gambetta, à Clemenceau et surtout au grand Jaurès ? Tous se sont levés. Tous ont soutenu la cause de l’abolition. Alors pourquoi le silence a-t-il persisté et pourquoi n’avons-nous pas aboli ?
Je ne pense pas non plus que ce soit à cause du tempérament national. Les Français ne sont certes pas plus répressifs, moins humains que les autres peuples. Je le sais par expérience. Juges et jurés français savent être aussi généreux que les autres. La réponse n’est donc pas là. Il faut la chercher ailleurs.
Pour ma part j’y vois une explication qui est d’ordre politique. Pourquoi ?
L’abolition, je l’ai dit, regroupe, depuis deux siècles, des femmes et des hommes de toutes les classes politiques et, bien au-delà, de toutes les couches de la nation.
Mais si l’on considère l’histoire de notre pays, on remarquera que l’abolition, en tant que telle, a toujours été une des grandes causes de la gauche française. Quand je dis gauche, comprenez-moi, j’entends forces de changement, forces de progrès, parfois forces de révolution, celles qui, en tout cas, font avancer l’histoire.
(Applaudissements sur les bancs des socialistes, sur de nombreux bancs des communistes et sur quelques bancs de l’union pour la démocratie française.)
Examinez simplement ce qui est la vérité. Regardez-la.
J’ai rappelé 1791, la première Constituante, la grande Constituante. Certes elle n’a pas aboli, mais elle a posé la question, audace prodigieuse en Europe à cette époque. Elle a réduit le champ de la peine de mort plus que partout ailleurs en Europe.
La première assemblée républicaine que la France ait connue, la grande Convention, le 4 brumaire an IV de la République, a proclamé que la peine de mort était abolie en France à dater de l’instant où la paix générale serait rétablie.
La paix fut rétablie mais avec elle Bonaparte arriva. Et la peine de mort s’inscrivit dans le code pénal qui est encore le nôtre, plus pour longtemps, il est vrai.
Mais suivons les élans.
La Révolution de 1830 a engendré, en 1832, la généralisation des circonstances atténuantes ; le nombre des condamnations à mort diminue aussitôt de moitié.
La Révolution de 1848 entraîna l’abolition de la peine de mort en matière politique, que la France ne remettra plus en cause jusqu’à la guerre de 1939.
Il faudra attendre ensuite qu’une majorité de gauche soit établie au centre de la vie politique française, dans les années qui suivent 1900, pour que soit à nouveau soumise aux représentants du peuple la question de l’abolition. C’est alors qu’ici même s’affrontèrent, dans un débat dont l’histoire de l’éloquence conserve pieusement le souvenir vivant, et Barrès et Jaurès.
Jaurès - que je salue en votre nom à tous - a été, de tous les orateurs de la gauche, de tous les socialistes, celui qui a mené le plus haut, le plus loin, le plus noblement l’éloquence du cœur et l’éloquence de la raison, celui qui a servi, comme personne, le socialisme, la liberté et l’abolition.
(Applaudissements sur les bancs des socialistes et sur plusieurs bancs des communistes.)
Jaurès…
(Interruptions sur les bancs de l’union de la démocratie française et du rassemblement pour la République.)
Il y a des noms qui gênent encore certains d’entre vous ?
(Applaudissements sur les bancs des socialistes et des communistes et nombreuses interruptions.)
Messieurs, j’ai salué Barrés en dépit de l’éloignement de nos conceptions sur ce point ; je n’ai pas besoin d’insister.
Mais je dois rappeler, puisque, à l’évidence, sa parole n’est pas éteinte en vous, la phrase que prononça Jaurès : “La peine de mort est contraire à ce que l’humanité depuis deux mille ans a pensé de plus haut et rêve de plus noble. Elle est contraire à la fois à l’esprit du christianisme et à l’esprit de la Révolution.”
En 1908, Briand, à son tour, entreprit de demander à la Chambre l’abolition. Curieusement, il ne le fit pas en usant de son éloquence. Il s’efforça de convaincre en représentant à la Chambre une donnée très simple, que l’expérience récente - de l’école positiviste - venait de mettre en lumière.
Il fit observer en effet que, par suite du tempérament divers des Présidents de la République, qui se sont succédé à cette époque de grande stabilité sociale et économique, la pratique de la peine de mort avait singulièrement évolué pendant deux fois dix ans : 1888-1897, les Présidents faisaient exécuter ; 1898-1907, les Présidents - Loubet, Fallières - abhorraient la peine de mort et, par conséquent, accordaient systématiquement la grâce. Les données étaient claires : dans la première période où l’on pratique l’exécution : 3 066 homicides ; dans la seconde période, où la douceur des hommes fait qu’ils y répugnent et que la peine de mort disparaît de la pratique répressive : 1 068 homicides, près de la moitié.
Telle est la raison pour laquelle Briand, au-delà même des principes, vint demander à la Chambre d’abolir la peine de mort qui, la France venait ainsi de le mesurer, n’était pas dissuasive.
Il se trouva qu’une partie de la presse entreprit aussitôt une campagne très violente contre les abolitionnistes. Il se trouva qu’une partie de la Chambre n’eut point le courage d’aller vers les sommets que lui montrait Briand. C’est ainsi que la peine de mort demeura en 1908 dans notre droit et dans notre pratique.
Depuis lors - soixante-quinze ans - jamais, une assemblée parlementaire n’a été saisie d’une demande de suppression de la peine de mort.
Je suis convaincu - cela vous fera plaisir - d’avoir certes moins d’éloquence que Briand mais je suis sûr que, vous, vous aurez plus de courage et c’est cela qui compte.
Les temps passèrent.
On peut s’interroger : pourquoi n’y a-t-il rien eu en 1936 ? La raison est que le temps de la gauche fut compté. L’autre raison, plus simple, est que la guerre pesait déjà sur les esprits. Or, les temps de guerre ne sont pas propices à poser la question de l’abolition. Il est vrai que la guerre et l’abolition ne cheminent pas ensemble.
La Libération. Je suis convaincu, pour ma part, que, si le gouvernement de la Libération n’a pas posé la question de l’abolition, c’est parce que les temps troublés, les crimes de la guerre, les épreuves terribles de l’occupation faisaient que les sensibilités n’étaient pas à cet égard prêtes. Il fallait que reviennent non seulement la paix des armes mais aussi la paix des cœurs.
Cette analyse vaut aussi pour les temps de la décolonisation.
C’est seulement après ces épreuves historiques qu’en vérité pouvait être soumise à votre assemblée la grande question de l’abolition.
Je n’irai pas plus loin dans l’interrogation - M. Forni l’a fait - mais pourquoi, au cours de la dernière législature, les gouvernements n’ont-ils pas voulu que votre assemblée soit saisie de l’abolition alors que la commission des lois et tant d’entre vous, avec courage, réclamaient ce débat ? Certains membres du gouvernement - et non des moindres - s’étaient déclarés, à titre personnel, partisans de l’abolition mais on avait le sentiment à entendre ceux qui avaient la responsabilité de la proposer, que, dans ce domaine, il était, là encore, urgent d’attendre.
Attendre, après deux cents ans !
Attendre, comme si la peine de mort ou la guillotine était un fruit qu’on devrait laisser mûrir avant de le cueillir !
Attendre ? Nous savons bien en vérité que la cause était la crainte de l’opinion publique. D’ailleurs, certains vous diront, mesdames, messieurs les députés, qu’en votant l’abolition vous méconnaîtriez les règles de la démocratie parce que vous ignoreriez l’opinion publique. Il n’en est rien.
Nul plus que vous, à l’instant du vote sur l’abolition, ne respectera la loi fondamentale de la démocratie.
Je me réfère non pas seulement à cette conception selon laquelle le Parlement est, suivant l’image employée par un grand Anglais, un phare qui ouvre la voie de l’ombre pour le pays, mais simplement à la loi fondamentale de la démocratie qui est la volonté du suffrage universel et, pour les élus, le respect du suffrage universel.
Or, à deux reprises, la question a été directement - j’y insiste - posée devant l’opinion publique.
Le Président de la République a fait connaître à tous, non seulement son sentiment personnel, son aversion pour la peine de mort, mais aussi, très clairement, sa volonté de demander au Gouvernement de saisir le Parlement d’une demande d’abolition, s’il était élu. Le pays lui a répondu : oui.
Il y a eu ensuite des élections législatives. Au cours de la campagne électorale. il n’est pas un des partis de gauche qui n’ait fait figurer publiquement dans son programme l’abolition de la peine de mort. Le pays a élu une majorité de gauche ; ce faisant, en connaissance de cause, il savait qu’il approuvait un programme législatif dans lequel se trouvait inscrite, au premier rang des obligations morales, l’abolition de la peine de mort.
Lorsque vous la voterez, c’est ce pacte solennel, celui qui lie l’élu au pays, celui qui fait que son premier devoir d’élu est le respect de l’engagement pris avec ceux qui l’ont choisi, cette démarche de respect du suffrage universel et de la démocratie qui sera la vôtre.
D’autres vous diront que l’abolition, parce qu’elle pose question à toute conscience humaine, ne devrait être décidée que par la voie de référendum. Si l’alternative existait, la question mériterait sans doute examen. Mais, vous le savez aussi bien que moi et Raymond Forni l’a rappelé, cette voie est constitutionnellement fermée.
Je rappelle à l’Assemblée - mais en vérité ai-je besoin de le faire ? - que le général de Gaulle, fondateur de la Vème République, n’a pas voulu que les questions de société ou, si l’on préfère, les questions de morale soient tranchées par la procédure référendaire.
Je n’ai pas besoin non plus de vous rappeler, mesdames, messieurs les députés, que la sanction pénale de l’avortement aussi bien que de la peine de mort se trouvent inscrites dans les lois pénales qui, aux termes de la Constitution, relèvent de votre seul pouvoir.
Par conséquent, prétendre s’en rapporter à un référendum, ne vouloir répondre que par un référendum, c’est méconnaître délibérément à la fois l’esprit et la lettre de la Constitution et c’est, par une fausse habileté, refuser de se prononcer publiquement par peur de l’opinion publique.
(Applaudissements sur les bancs des socialistes et sur quelques bancs des communistes.)
Rien n’a été fait pendant les années écoulées pour éclairer cette opinion publique. Au contraire ! On a refusé l’expérience des pays abolitionnistes ; on ne s’est jamais interrogé sur le fait essentiel que les grandes démocraties occidentales, nos proches, nos sœurs, nos voisines, pouvaient vivre sans la peine de mort. On a négligé les études conduites par toutes les grandes organisations internationales, tels le Conseil de l’Europe, le Parlement européen, les Nations unies elles-mêmes dans le cadre du comité d’études contre le crime. On a occulté leurs constantes conclusions. Il n’a jamais, jamais été établi une corrélation quelconque entre la présence ou l’absence de la peine de mort dans une législation pénale et la courbe de la criminalité sanglante. On a, par contre, au lieu de révéler et de souligner ces évidences, entretenu l’angoisse, stimulé la peur, favorisé la confusion. On a bloqué le phare sur l’accroissement indiscutable, douloureux, et auquel il faudra faire face, mais qui est lié à des conjonctures économiques et sociales, de la petite et moyenne délinquance de violence, celle qui, de toute façon, n’a jamais relevé de la peine de mort. Mais tous les esprits loyaux s’accordent sur le fait qu’en France la criminalité sanglante n’a jamais varié - et même, compte tenu du nombre d’habitants, tend plutôt à stagner ; on s’est tu. En un mot, s’agissant de l’opinion, parce qu’on pensait aux suffrages, on a attisé l’angoisse collective et on a refusé à l’opinion publique les défenses de la raison.
(Applaudissements sur les bancs des socialistes et sur quelques bancs des communistes)
En vérité, la question de la peine de mort est simple pour qui veut l’analyser avec lucidité. Elle ne se pose pas en termes de dissuasion, ni même de technique répressive, mais en termes de choix politique ou de choix moral.
Je l’ai déjà dit, mais je le répète volontiers au regard du grand silence antérieur : le seul résultat auquel ont conduit toutes les recherches menées par les criminologues est la constatation de l’absence de lien entre la peine de mort et l’évolution de la criminalité sanglante. Je rappelle encore à cet égard les travaux du Conseil de l’Europe de 1962 ; le Livre blanc anglais, prudente recherche menée à travers tous les pays abolitionnistes avant que les Anglais ne se décident à abolir la peine de mort et ne refusent depuis lors, par deux fois, de la rétablir ; le Livre blanc canadien, qui a procédé selon la même méthode ; les travaux conduits par le comité pour la prévention du crime créé par l’O.N.U., dont les derniers textes ont été élaborés l’année dernière à Caracas ; enfin, les travaux conduits par le Parlement européen, auxquels j’associe notre amie Mme Roudy, et qui ont abouti à ce vote essentiel par lequel cette assemblée, au nom de l’Europe qu’elle représente, de l’Europe occidentale bien sûr, s’est prononcée à une écrasante majorité pour que la peine de mort disparaisse de l’Europe. Tous, tous se rejoignent sur la conclusion que j’évoquais.
Il n’est pas difficile d’ailleurs, pour qui veut s’interroger loyalement, de comprendre pourquoi il n’y a pas entre la peine de mort et l’évolution de la criminalité sanglante ce rapport dissuasif que l’on s’est si souvent appliqué à chercher sans trouver sa source ailleurs, et j’y reviendrai dans un instant. Si vous y réfléchissez simplement, les crimes les plus terribles, ceux qui saisissent le plus la sensibilité publique - et on le comprend - ceux qu’on appelle les crimes atroces sont commis le plus souvent par des hommes emportés par une pulsion de violence et de mort qui abolit jusqu’aux défenses de la raison. A cet instant de folie, à cet instant de passion meurtrière, l’évocation de la peine, qu’elle soit de mort ou qu’elle soit perpétuelle, ne trouve pas sa place chez l’homme qui tue.
Qu’on ne me dise pas que, ceux-là, on ne les condamne pas à mort. Il suffirait de reprendre les annales des dernières années pour se convaincre du contraire. Olivier, exécuté, dont l’autopsie a révélé que son cerveau présentait des anomalies frontales. Et Carrein, et Rousseau, et Garceau.
Quant aux autres, les criminels dits de sang-froid, ceux qui pèsent les risques, ceux qui méditent le profit et la peine, ceux-là, jamais vous ne les retrouverez dans des situations où ils risquent l’échafaud. Truands raisonnables, profiteurs du crime, criminels organisés, proxénètes, trafiquants, maffiosi, jamais vous ne les trouverez dans ces situations-là. Jamais.
(Applaudissements sur les bancs des socialistes et des communistes.)
Ceux qui interrogent les annales judiciaires, car c’est là où s’inscrit dans sa réalité la peine de mort, savent que dans les trente dernières années vous n’y trouvez pas le nom d’un “grand” gangster, si l’on peut utiliser cet adjectif en parlant de ce type d’hommes. Pas un seul “ennemi public” n’y a jamais figuré.
Ce sont les autres, ceux que j’évoquais précédemment qui peuplent ces annales.
En fait, ceux qui croient à la valeur dissuasive de la peine de mort méconnaissent la vérité humaine. La passion criminelle n’est pas plus arrêtée par la peur de la mort que d’autres passions ne le sont qui, celles-là, sont nobles.
Et si la peur de la mort arrêtait les hommes, vous n’auriez ni grands soldats, ni grands sportifs. Nous les admirons, mais ils n’hésitent pas devant la mort. D’autres, emportés par d’autres passions, n’hésitent pas non plus. C’est seulement pour la peine de mort qu’on invente l’idée que la peur de la mort retient l’homme dans ses passions extrêmes. Ce n’est pas exact.
Et, puisqu’on vient de prononcer le nom de deux condamnés à mort qui ont été exécutés, |Buffet - Bontemps] je vous dirai pourquoi, plus qu’aucun autre, je puis affirmer qu’il n’y a pas dans la peine de mort de valeur dissuasive : sachez bien que, dans la foule qui, autour du palais de justice de Troyes, criait au passage de Buffet et de Bontems : “A mort Buffet ! A mort Bontems !” se trouvait un jeune homme qui s’appelait Patrick Henry. Croyez-moi, à ma stupéfaction, quand je l’ai appris, j’ai compris ce que pouvait signifier, ce jour-là, la valeur dissuasive de la peine de mort !
(Applaudissements sur les bancs des socialistes et des communistes.)
Et pour vous qui êtes hommes d’Etat, conscients de vos responsabilités, croyez-vous que les hommes d’Etat, nos amis, qui dirigent le sort et qui ont la responsabilité des grandes démocraties occidentales, aussi exigeante que soit en eux la passion des valeurs morales qui sont celles des pays de liberté, croyez-vous que ces hommes responsables auraient voté l’abolition ou n’auraient pas rétabli la peine capitale s’ils avaient pensé que celle-ci pouvait être de quelque utilité par sa valeur dissuasive contre la criminalité sanglante ? Ce serait leur faire injure que de le penser.
Il suffit, en tout cas, de vous interroger très concrètement et de prendre la mesure de ce qu’aurait signifié exactement l’abolition si elle avait été votée en France en 1974, quand le précédent Président de la République confessait volontiers, mais généralement en privé, son aversion personnelle pour la peine de mort.
L’abolition votée en 1974, pour le septennat qui s’est achevé en 1981, qu’aurait-elle signifié pour la sûreté et la sécurité des Français ? Simplement ceci : trois condamnés à mort, qui se seraient ajoutés au 333 qui se trouvent actuellement dans nos établissements pénitentiaires. Trois de plus.
Lesquels ? Je vous les rappelle. Christian Ranucci : je n’aurais garde d’insister, il y a trop d’interrogations qui se lèvent à son sujet, et ces seules interrogations suffisent, pour toute conscience éprise de justice, à condamner la peine de mort. Jérôme Carrein : débile, ivrogne, qui a commis un crime atroce, mais qui avait pris par la main devant tout le village la petite fille qu’il allait tuer quelques instants plus tard, montrant par là même qu’il ignorait la force qui allait l’emporter.
(Murmures sur plusieurs bancs du rassemblement pour la République et de l’union pour la démocratie française.)
Enfin, Djandoubi, qui était unijambiste et qui, quelle que soit l’horreur - et le terme n’est pas trop fort - de ses crimes, présentait tous les signes d’un déséquilibre et qu’on a emporté sur l’échafaud après lui avoir enlevé sa prothèse.
Loin de moi l’idée d’en appeler à une pitié posthume : ce n’est ni le lieu ni le moment, mais ayez simplement présent à votre esprit que l’on s’interroge encore à propos de l’innocence du premier, que le deuxième était un débile et le troisième un unijambiste.
Peut-on prétendre que si ces trois hommes se trouvaient dans les prisons françaises la sécurité de nos concitoyens se trouverait de quelque façon compromise ?
La question ne se pose pas, et nous le savons tous, en termes de dissuasion ou de technique répressive, mais en termes politiques et surtout de choix moral.
Que la peine de mort ait une signification politique, il suffirait de regarder la carte du monde pour le constater. Je regrette qu’on ne puisse pas présenter une telle carte à l’Assemblée comme cela fut fait au Parlement européen. On y verrait les pays abolitionnistes et les autres, les pays de liberté et les autres.
Les choses sont claires. Dans la majorité écrasante des démocraties occidentales, en Europe particulièrement, dans tous les pays où la liberté est inscrite dans les institutions et respectée dans la pratique, la peine de mort a disparu.
M. Claude Marcus : Pas aux Etats-Unis.
J’ai dit en Europe occidentale, mais il est significatif que vous ajoutiez les Etats-Unis. Le calque est presque complet. Dans les pays de liberté, la loi commune est l’abolition, c’est la peine de mort qui est l’exception.
M. Roger Corrèze : Pas dans les pays socialistes.
Je ne vous le fais pas dire.
Partout, dans le monde, et sans aucune exception, où triomphent la dictature et le mépris des droits de l’homme, partout vous y trouvez inscrite, en caractères sanglants, la peine de mort.
(Applaudissements sur les bancs des socialistes.)
Voici la première évidence : dans les pays de liberté l’abolition est presque partout la règle ; dans les pays où règne la dictature, la peine de mort est partout pratiquée.
Ce partage du monde ne résulte pas d’une simple coïncidence, mais exprime une corrélation. La vraie signification politique de la peine de mort, c’est bien qu’elle procède de l’idée que l’Etat a le droit de disposer du citoyen jusqu’à lui retirer la vie. C’est par là que la peine de mort s’inscrit dans les systèmes totalitaires.
C’est par là même que vous retrouvez, dans la réalité judiciaire, et jusque dans celle qu’évoquait Raymond Forni, la vraie signification de la peine de mort. Dans la réalité judiciaire, qu’est-ce que la peine de mort ? Ce sont douze hommes et femmes, deux jours d’audience, l’impossibilité d’aller jusqu’au fond des choses et le droit, ou le devoir, terrible, de trancher, en quelques quarts d’heure, parfois quelques minutes, le problème si difficile de la culpabilité, et, au-delà, de décider de la vie ou de la mort d’un autre être. Douze personnes, dans une démocratie, qui ont le droit de dire : celui-là doit vivre, celui-là doit mourir ! Je le dis : cette conception de la justice ne peut être celle des pays de liberté, précisément pour ce qu’elle comporte de signification totalitaire.
Quant au droit de grâce, il convient, comme Raymond Forni l’a rappelé, de s’interroger à son sujet. Lorsque le roi représentait Dieu sur la terre, qu’il était oint par la volonté divine, le droit de grâce avait un fondement légitime. Dans une civilisation, dans une société dont les institutions sont imprégnées par la foi religieuse, on comprend aisément que le représentant de Dieu ait pu disposer du droit de vie ou de mort. Mais dans une république, dans une démocratie, quels que soient ses mérites, quelle que soit sa conscience, aucun homme, aucun pouvoir ne saurait disposer d’un tel droit sur quiconque en temps de paix.
Je sais qu’aujourd’hui et c’est là un problème majeur - certains voient dans la peine de mort une sorte de recours ultime, une forme de défense extrême de la démocratie contre la menace grave que constitue le terrorisme. La guillotine, pensent-ils, protégerait éventuellement la démocratie au lieu de la déshonorer.
Cet argument procède d’une méconnaissance complète de la réalité. En effet l’Histoire montre que s’il est un type de crime qui n’a jamais reculé devant la menace de mort, c’est le crime politique. Et, plus spécifiquement, s’il est un type de femme ou d’homme que la menace de la mort ne saurait faire reculer, c’est bien le terroriste. D’abord, parce qu’il l’affronte au cours de l’action violente ; ensuite parce qu’au fond de lui, il éprouve cette trouble fascination de la violence et de la mort, celle qu’on donne, mais aussi celle qu’on reçoit. Le terrorisme qui, pour moi, est un crime majeur contre la démocratie, et qui, s’il devait se lever dans ce pays, serait réprimé et poursuivi avec toute la fermeté requise, a pour cri de ralliement, quelle que soit l’idéologie qui l’anime. le terrible cri des fascistes de la guerre d’Espagne : “Viva la muerte !”, “Vive la mort !” Alors, croire qu’on l’arrêtera avec la mort, c’est illusion.
Allons plus loin. Si, dans les démocraties voisines, pourtant en proie au terrorisme, on se refuse à rétablir la peine de mort, c’est, bien sûr, par exigence morale, mais aussi par raison politique. Vous savez en effet, qu’aux yeux de certains et surtout des jeunes, l’exécution du terroriste le transcende, le dépouille de ce qu’a été la réalité criminelle de ses actions, en fait une sorte de héros qui aurait été jusqu’au bout de sa course, qui, s’étant engagé au service d’une cause, aussi odieuse soit-elle, l’aurait servie jusqu’à la mort. Dès lors, apparaît le risque considérable, que précisément les hommes d’Etat des démocraties amies ont pesé, de voir se lever dans l’ombre, pour un terroriste exécuté, vingt jeunes gens égarés. Ainsi, loin de le combattre, la peine de mort nourrirait le terrorisme.
(Applaudissements sur les bancs des socialistes et sur quelques bancs des communistes.)
A cette considération de fait, il faut ajouter une donnée morale : utiliser contre les terroristes la peine de mort, c’est, pour une démocratie, faire siennes les valeurs de ces derniers. Quand, après l’avoir arrêté, après lui avoir extorqué des correspondances terribles, les terroristes, au terme d’une parodie dégradante de justice, exécutent celui qu’ils ont enlevé, non seulement ils commettent un crime odieux, mais ils tendent à la démocratie le piège le plus insidieux, celui d’une violence meurtrière qui, en forçant cette démocratie à recourir à la peine de mort, pourrait leur permettre de lui donner, par une sorte d’inversion des valeurs, le visage sanglant qui est le leur.
Cette tentation, il faut la refuser, sans jamais, pour autant, composer avec cette forme ultime de la violence, intolérable dans une démocratie, qu’est le terrorisme.
Mais lorsqu’on a dépouillé le problème de son aspect passionnel et qu’on veut aller jusqu’au bout de la lucidité, on constate que le choix entre le maintien et l’abolition de la peine de mort, c’est, en définitive, pour une société et pour chacun d’entre nous, un choix moral.
Je ne ferai pas usage de l’argument d’autorité, car ce serait malvenu au Parlement, et trop facile dans cette enceinte. Mais on ne peut pas ne pas relever que, dans les dernières années, se sont prononcés hautement contre la peine de mort, l’église catholique de France, le conseil de l’église réformée et le rabbinat. Comment ne pas souligner que toutes les grandes associations internationales qui militent de par le monde pour la défense des libertés et des droits de l’homme - Amnesty international, l’Association internationale des droits de l’homme, la Ligue des droits de l’homme - ont fait campagne pour que vienne l’abolition de la peine de mort.
Cette conjonction de tant de consciences religieuses ou laïques, hommes de Dieu et hommes de libertés, à une époque où l’on parle sans cesse de crise des valeurs morales, est significative.
Pour les partisans de la peine de mort, dont les abolitionnistes et moi-même avons toujours respecté le choix en notant à regret que la réciproque n’a pas toujours été vraie, la haine répondant souvent à ce qui n’était que l’expression d’une conviction profonde, celle que je respecterai toujours chez les hommes de liberté, pour les partisans de la peine de mort, disais-je, la mort du coupable est une exigence de justice. Pour eux, il est en effet des crimes trop atroces pour que leurs auteurs puissent les expier autrement qu’au prix de leur vie.
La mort et la souffrance des victimes, ce terrible malheur, exigeraient comme contrepartie nécessaire, impérative, une autre mort et une autre souffrance. A défaut, déclarait un ministre de la justice récent, l’angoisse et la passion suscitées dans la société par le crime ne seraient pas apaisées. Cela s’appelle, je crois, un sacrifice expiatoire. Et justice, pour les partisans de la peine de mort, ne serait pas faite si à la mort de la victime ne répondait pas, en écho, la mort du coupable.
Soyons clairs. Cela signifie simplement que la loi du talion demeurerait, à travers les millénaires, la loi nécessaire, unique de la justice humaine.
Du malheur et de la souffrance des victimes, j’ai, beaucoup plus que ceux qui s’en réclament, souvent mesuré dans ma vie l’étendue. Que le crime soit le point de rencontre, le lieu géométrique du malheur humain, je le sais mieux que personne. Malheur de la victime elle-même et, au-delà, malheur de ses parents et de ses proches. Malheur aussi des parents du criminel. Malheur enfin, bien souvent, de l’assassin. Oui, le crime est malheur, et il n’y a pas un homme, pas une femme de cœur, de raison, de responsabilité, qui ne souhaite d’abord le combattre.
Mais ressentir, au profond de soi-même, le malheur et la douleur des victimes, mais lutter de toutes les manières pour que la violence et le crime reculent dans notre société, cette sensibilité et ce combat ne sauraient impliquer la nécessaire mise à mort du coupable. Que les parents et les proches de la victime souhaitent cette mort, par réaction naturelle de l’être humain blessé, je le comprends, je le conçois. Mais c’est une réaction humaine, naturelle. Or tout le progrès historique de la justice a été de dépasser la vengeance privée. Et comment la dépasser, sinon d’abord en refusant la loi du talion ?
La vérité est que, au plus profond des motivations de l’attachement à la peine de mort, on trouve, inavouée le plus souvent, la tentation de l’élimination. Ce qui paraît insupportable à beaucoup, c’est moins la vie du criminel emprisonné que la peur qu’il récidive un jour. Et ils pensent que la seule garantie, à cet égard, est que le criminel soit mis à mort par précaution.
Ainsi, dans cette conception, la justice tuerait moins par vengeance que par prudence. Au-delà de la justice d’expiation, apparaît donc la justice d’élimination, derrière la balance, la guillotine. L’assassin doit mourir tout simplement parce que, ainsi, il ne récidivera pas. Et tout paraît si simple, et tout paraît si juste !
Mais quand on accepte ou quand on prône la justice d’élimination, au nom de la justice, il faut bien savoir dans quelle voie on s’engage. Pour être acceptable, même pour ses partisans, la justice qui tue le criminel doit tuer en connaissance de cause. Notre justice, et c’est son honneur, ne tue pas les déments. Mais elle ne sait pas les identifier à coup sûr, et c’est à l’expertise psychiatrique, la plus aléatoire, la plus incertaine de toutes, que, dans la réalité judiciaire, on va s’en remettre. Que le verdict psychiatrique soit favorable à l’assassin, et il sera épargné. La société acceptera d’assumer le risque qu’il représente sans que quiconque s’en indigne. Mais que le verdict psychiatrique lui soit défavorable, et il sera exécuté. Quand on accepte la justice d’élimination, il faut que les responsables politiques mesurent dans quelle logique de l’Histoire on s’inscrit.
Je ne parle pas de sociétés où l’on élimine aussi bien les criminels que les déments, les opposants politiques que ceux dont on pense qu’ils seraient de nature à “polluer” le corps social. Non, je m’en tiens à la justice des pays qui vivent en démocratie.
Enfoui, terré, au cœur même de la justice d’élimination, veille le racisme secret. Si, en 1972, la Cour suprême des Etats-Unis a penché vers l’abolition, c’est essentiellement parce qu’elle avait constaté que 60 p. 100 des condamnés à mort étaient des noirs, alors qu’ils ne représentaient que 12 p. 100 de la population. Et pour un homme de justice, quel vertige ! Je baisse la voix et je me tourne vers vous tous pour rappeler qu’en France même, sur trente-six condamnations à mort définitives prononcées depuis 1945, on compte neuf étrangers, soit 25 p. 100, alors qu’ils ne représentent que 8 p. 100 de la population ; parmi eux cinq Maghrébins, alors qu’ils ne représentent que 2 p. 100 de la population. Depuis 1965, parmi les neuf condamnés à mort exécutés, on compte quatre étrangers, dont trois Maghrébins. Leurs crimes étaient-ils plus odieux que les autres ou bien paraissaient-ils plus graves parce que leurs auteurs, à cet instant, faisaient secrètement horreur ? C’est une interrogation, ce n’est qu’une interrogation, mais elle est si pressante et si lancinante que seule l’abolition peut mettre fin à une interrogation qui nous interpelle avec tant de cruauté.
Il s’agit bien, en définitive, dans l’abolition, d’un choix fondamental, d’une certaine conception de l’homme et de la justice. Ceux qui veulent une justice qui tue, ceux-là sont animés par une double conviction : qu’il existe des hommes totalement coupables, c’est-à-dire des hommes totalement responsables de leurs actes, et qu’il peut y avoir une justice sûre de son infaillibilité au point de dire que celui-là peut vivre et que celui-là doit mourir.
A cet âge de ma vie, l’une et l’autre affirmations me paraissent également erronées. Aussi terribles, aussi odieux que soient leurs actes, il n’est point d’hommes en cette terre dont la culpabilité soit totale et dont il faille pour toujours désespérer totalement. Aussi prudente que soit la justice, aussi mesurés et angoissés que soient les femmes et les hommes qui jugent, la justice demeure humaine, donc faillible.
Et je ne parle pas seulement de l’erreur judiciaire absolue, quand, après une exécution, il se révèle, comme cela peut encore arriver, que le condamné à mort était innocent et qu’une société entière - c’est-à-dire nous tous - au nom de laquelle le verdict a été rendu, devient ainsi collectivement coupable puisque sa justice rend possible l’injustice suprême. Je parle aussi de l’incertitude et de la contradiction des décisions rendues qui font que les mêmes accusés, condamnés à mort une première fois, dont la condamnation est cassée pour vice de forme, sont de nouveau jugés et, bien qu’il s’agisse des mêmes faits, échappent, cette fois-ci, à la mort, comme si, en justice, la vie d’un homme se jouait au hasard d’une erreur de plume d’un greffier. Ou bien tels condamnés, pour des crimes moindres, seront exécutés, alors que d’autres, plus coupables, sauveront leur tête à la faveur de la passion de l’audience, du climat ou de l’emportement de tel ou tel.
Cette sorte de loterie judiciaire, quelle que soit la peine qu’on éprouve à prononcer ce mot quand il y va de la vie d’une femme ou d’un homme, est intolérable. Le plus haut magistrat de France, M. Aydalot, au terme d’une longue carrière tout entière consacrée à la justice et, pour la plupart de son activité, au parquet, disait qu’à la mesure de sa hasardeuse application, la peine de mort lui était devenue, à lui magistrat, insupportable. Parce qu’aucun homme n’est totalement responsable, parce qu’aucune justice ne peut être absolument infaillible, la peine de mort est moralement inacceptable. Pour ceux d’entre nous qui croient en Dieu, lui seul a le pouvoir de choisir l’heure de notre mort. Pour tous les abolitionnistes, il est impossible de reconnaître à la justice des hommes ce pouvoir de mort parce qu’ils savent qu’elle est faillible.
Le choix qui s’offre à vos consciences est donc clair : ou notre société refuse une justice qui tue et accepte d’assumer, au nom de ses valeurs fondamentales - celles qui l’ont faite grande et respectée entre toutes - la vie de ceux qui font horreur, déments ou criminels ou les deux à la fois, et c’est le choix de l’abolition ; ou cette société croit, en dépit de l’expérience des siècles, faire disparaître le crime avec le criminel, et c’est l’élimination.
Cette justice d’élimination, cette justice d’angoisse et de mort, décidée avec sa marge de hasard, nous la refusons. Nous la refusons parce qu’elle est pour nous l’anti-justice, parce qu’elle est la passion et la peur triomphant de la raison et de l’humanité.
J’en ai fini avec l’essentiel, avec l’esprit et l’inspiration de cette grande loi. Raymond Forni, tout à l’heure, en a dégagé les lignes directrices. Elles sont simples et précises.
Parce que l’abolition est un choix moral, il faut se prononcer en toute clarté. Le Gouvernement vous demande donc de voter l’abolition de la peine de mort sans l’assortir d’aucune restriction ni d’aucune réserve. Sans doute, des amendements seront déposés tendant à limiter le champ de l’abolition et à en exclure diverses catégories de crimes. Je comprends l’inspiration de ces amendements, mais le Gouvernement vous demandera de les rejeter.
D’abord parce que la formule “abolir hors les crimes odieux” ne recouvre en réalité qu’une déclaration en faveur de la peine de mort. Dans la réalité judiciaire, personne n’encourt la peine de mort hors des crimes odieux. Mieux vaut donc, dans ce cas-là, éviter les commodités de style et se déclarer partisan de la peine de mort.
(Applaudissements sur les bancs des socialistes.)
Quant aux propositions d’exclusion de l’abolition au regard de la qualité des victimes, notamment au regard de leur faiblesse particulière ou des risques plus grands qu’elles encourent, le Gouvernement vous demandera également de les refuser, en dépit de la générosité qui les inspire.
Ces exclusions méconnaissent une évidence : toutes, je dis bien toutes, les victimes sont pitoyables et toutes appellent la même compassion. Sans doute, en chacun de nous, la mort de l’enfant ou du vieillard suscite plus aisément l’émotion que la mort d’une femme de trente ans ou d’un homme mûr chargé de responsabilités, mais, dans la réalité humaine, elle n’en est pas moins douloureuse, et toute discrimination à cet égard serait porteuse d’injustice !
S’agissant des policiers ou du personnel pénitentiaire, dont les organisations représentatives requièrent le maintien de la peine de mort à l’encontre de ceux qui attenteraient à la vie de leurs membres, le Gouvernement comprend parfaitement les préoccupations qui les animent, mais il demandera que ces amendements en soient rejetés.
La sécurité des personnels de police et du personnel pénitentiaire doit être assurée. Toutes les mesures nécessaires pour assurer leur protection doivent être prises. Mais, dans la France de la fin du XXe siècle, on ne confie pas à la guillotine le soin d’assurer la sécurité des policiers et des surveillants. Et quant à la sanction du crime qui les atteindrait, aussi légitime quelle soit, cette peine ne peut être, dans nos lois, plus grave que celle qui frapperait les auteurs de crimes commis à l’encontre d’autres victimes. Soyons clairs : il ne peut exister dans la justice française de privilège pénal au profit de quelque profession ou corps que ce soit. Je suis sûr que les personnels de police et les personnels pénitentiaires le comprendront. Qu’ils sachent que nous nous montrerons attentifs à leur sécurité sans jamais pour autant en faire un corps à part dans la République.
Dans le même dessein de clarté, le projet n’offre aucune disposition concernant une quelconque peine de remplacement.
Pour des raisons morales d’abord : la peine de mort est un supplice, et l’on ne remplace pas un supplice par un autre.
Pour des raisons de politique et de clarté législatives aussi : par peine de remplacement, l’on vise communément une période de sûreté, c’est-à-dire un délai inscrit dans la loi pendant lequel le condamné n’est pas susceptible de bénéficier d’une mesure de libération conditionnelle ou d’une quelconque suspension de sa peine. Une telle peine existe déjà dans notre droit et sa durée peut atteindre dix-huit années.
Si je demande à l’Assemblée de ne pas ouvrir, à cet égard, un débat tendant à modifier cette mesure de sûreté, c’est parce que, dans un délai de deux ans - délai relativement court au regard du processus d’édification de la loi pénale - le Gouvernement aura l’honneur de lui soumettre le projet d’un nouveau code pénal, un code pénal adapté à la société française de la fin du XXe siècle et, je l’espère, de l’horizon du XXIe siècle. A cette occasion, il conviendra que soit défini, établi, pesé par vous ce que doit être le système des peines pour la société française d’aujourd’hui et de demain. C’est pourquoi je vous demande de ne pas mêler au débat de principe sur l’abolition une discussion sur la peine de remplacement, ou plutôt sur la mesure de sûreté, parce que cette discussion serait à la fois inopportune et inutile.
Inopportune parce que, pour être harmonieux, le système des peines doit être pensé et défini en son entier, et non à la faveur d’un débat qui, par son objet même, se révèle nécessairement passionné et aboutirait à des solutions partielles.
Discussion inutile parce que la mesure de sûreté existante frappera à l’évidence tous ceux qui vont être condamnés à la peine de réclusion criminelle à perpétuité dans les deux ou trois années au plus qui s’écouleront avant que vous n’ayez, mesdames, messieurs les députés, défini notre système de peines et, que, par conséquent, la question de leur libération ne saurait en aucune façon se poser. Les législateurs que vous êtes savent bien que la définition inscrite dans le nouveau code s’appliquera a eux, soit par l’effet immédiat de la loi pénale plus douce, soit - si elle est plus sévère - parce qu’on ne saurait faire de discrimination et que le régime de libération conditionnelle sera le même pour tous les condamnés à perpétuité. Par conséquent, n’ouvrez pas maintenant cette discussion.
Pour les mêmes raisons de clarté et de simplicité, nous n’avons pas inséré dans le projet les dispositions relatives au temps de guerre, le Gouvernement sait bien que, quand le mépris de la vie, la violence mortelle deviennent la loi commune, quand certaines valeurs essentielles du temps de paix sont remplacées par d’autres qui expriment la primauté de la défense de la Patrie, alors le fondement même de l’abolition s’efface de la conscience collective pour la durée du conflit, et, bien entendu, l’abolition est alors entre parenthèses.
Il est apparu au Gouvernement qu’il était malvenu, au moment où vous décidiez enfin de l’abolition dans la France en paix qui est heureusement la nôtre, de débattre du domaine éventuel de la peine de mort en temps de guerre, une guerre que rien heureusement n’annonce. Ce sera au Gouvernement et au législateur, du temps de l’épreuve - si elle doit survenir - qu’il appartiendra d’y pourvoir, en même temps qu’aux nombreuses dispositions particulières qu’appelle une législation de guerre. Mais arrêter les modalités d’une législation de guerre à cet instant où nous abolissons la peine de mort n’aurait point de sens. Ce serait hors de propos au moment où, après cent quatre vingt-dix ans de débat, vous allez enfin prononcer et décider de l’abolition.
J’en ai terminé.
Les propos que j’ai tenus, les raisons que j’ai avancées, votre cœur, votre conscience vous les avaient déjà dictés aussi bien qu’à moi. Je tenais simplement, à ce moment essentiel de notre histoire judiciaire, à les rappeler, au nom du Gouvernement.
Je sais que dans nos lois, tout dépend de votre volonté et de votre conscience. Je sais que beaucoup d’entre vous, dans la majorité comme dans l’opposition, ont lutté pour l’abolition. Je sais que le Parlement aurait pu aisément, de sa seule initiative, libérer nos lois de la peine de mort. Vous avez accepté que ce soit sur un projet du Gouvernement que soit soumise à vos votes l’abolition, associant ainsi le Gouvernement et moi-même à cette grande mesure. Laissez-moi vous on remercier.
Demain, grâce à vous la justice française ne sera plus une justice qui tue. Demain, grâce à vous, il n’y aura plus, pour notre honte commune, d’exécutions furtives, à l’aube, sous le dais noir, dans les prisons françaises. Demain, les pages sanglantes de notre justice seront tournées.
A cet instant plus qu’à aucun autre, j’ai le sentiment d’assumer mon ministère, au sens ancien, au sens noble, le plus noble qui soit, c’est-à-dire au sens de “service”. Demain, vous voterez l’abolition de la peine de mort. Législateur français, de tout mon cœur, je vous en remercie.
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16 07 1995 Jacques CHIRAC, président de la République, sur la rafle du Vel’d'Hiv’ du 16 juillet 1942.
Il est, dans la vie d’une nation, des moments qui blessent la mémoire, et l’idée que l’on se fait de son pays.
Ces moments, il est difficile de les évoquer, parce que l’on ne sait pas toujours trouver les mots justes pour rappeler l’horreur, pour dire le chagrin de celles et ceux qui ont vécu la tragédie. Celles et ceux qui sont marqués à jamais dans leur âme et dans leur chair par le souvenir de ces journées de larmes et de honte.
Il est difficile de les évoquer, aussi, parce que ces heures noires souillent à jamais notre histoire, et sont une injure à notre passé et à nos traditions. Oui, la folie criminelle de l’occupant a été secondée par des Français, par l’Etat français.
Il y a cinquante-trois ans, le 16 juillet 1942, 450 policiers et gendarmes français, sous l’autorité de leurs chefs, répondaient aux exigences des nazis.
Ce jour-là, dans la capitale et en région parisienne, près de dix mille hommes, femmes et enfants juifs furent arrêtés à leur domicile, au petit matin, et rassemblés dans les commissariats de police.
On verra des scènes atroces : les familles déchirées, les mères séparées de leurs enfants, les vieillards - dont certains, anciens combattants de la Grande Guerre, avaient versé leur sang pour la France - jetés sans ménagement dans les bus parisiens et les fourgons de la Préfecture de Police.
On verra, aussi, des policiers fermer les yeux, permettant ainsi quelques évasions.
Pour toutes ces personnes arrêtées, commence alors le long et douloureux voyage vers l’enfer. Combien d’entre-elles ne reverront jamais leur foyer ? Et combien, à cet instant, se sont senties trahies ? Quelle a été leur détresse ?
La France, patrie des Lumières et des Droits de l’Homme, terre d’accueil et d’asile, la France, ce jour-là, accomplissait l’irréparable. Manquant à sa parole, elle livrait ses protégés à leurs bourreaux.
Conduites au Vélodrome d’hiver, les victimes devaient attendre plusieurs jours, dans les conditions terribles que l’on sait, d’être dirigées sur l’un des camps de transit - Pithiviers ou Beaune-la-Rolande - ouverts par les autorités de Vichy.
L’horreur, pourtant, ne faisait que commencer.
Suivront d’autres rafles, d’autres arrestations. A Paris et en province. Soixante-quatorze trains partiront vers Auschwitz. Soixante-seize mille déportés juifs de France n’en reviendront pas.
Nous conservons à leur égard une dette imprescriptible.
La Thora fait à chaque juif devoir de se souvenir. Une phrase revient toujours qui dit : N’oublie jamais que tu as été un étranger et un esclave en terre de Pharaon.
Cinquante ans après, fidèle à sa loi, mais sans esprit de haine ou de vengeance, la Communauté juive se souvient, et toute la France avec elle. Pour que vivent les six millions de martyrs de la Shoah. Pour que de telles atrocités ne se reproduisent jamais plus. Pour que le sang de l’holocauste devienne, selon le mot de Samuel Pisar, le sang de l’espoir
Quand souffle l’esprit de haine, avivé ici par les intégrismes, alimenté là par la peur et l’exclusion. Quand à nos portes, ici même, certains groupuscules, certaines publications, certains enseignements, certains partis politiques se révèlent porteurs, de manière plus ou moins ouverte, d’une idéologie raciste et antisémite, alors cet esprit de vigilance qui vous anime, qui nous anime, doit se manifester avec plus de force que jamais.
En la matière, rien n’est insignifiant, rien n’est banal, rien n’est dissociable. Les crimes racistes, la défense de thèses révisionnistes, les provocations en tout genre - les petites phrases, les bons mots - puisent aux mêmes sources.
Transmettre la mémoire du peuple juif, des souffrances et des camps. Témoigner encore et encore. Reconnaître les fautes du passé, et les fautes commises par l’Etat. Ne rien occulter des heures sombres de notre Histoire, c’est tout simplement défendre une idée de l’Homme, de sa liberté et de sa dignité. C’est lutter contre les forces obscures, sans cesse à l’oeuvre.
Cet incessant combat est le mien autant qu’il est le vôtre.
Les plus jeunes d’entre nous, j’en suis heureux, sont sensibles à tout ce qui se rapporte à la Shoah. Ils veulent savoir. Et avec eux, désormais, de plus en plus de Français décidés à regarder bien en face leur passé.
La France, nous le savons tous, n’est nullement un pays antisémite.
En cet instant de recueillement et de souvenir, je veux faire le choix de l’espoir.
Je veux me souvenir que cet été 1942, qui révèle le vrai visage de la “collaboration”, dont le caractère raciste, après les lois anti-juives de 1940, ne fait plus de doute, sera, pour beaucoup de nos compatriotes, celui du sursaut, le point de départ d’un vaste mouvement de résistance.
Je veux me souvenir de toutes les familles juives traquées, soustraites aux recherches impitoyables de l’occupant et de la milice, par l’action héroïque et fraternelle de nombreuses familles françaises.
J’aime à penser qu’un mois plus tôt, à Bir Hakeim, les Français libres de Koenig avaient héroïquement tenu, deux semaines durant, face aux divisions allemandes et italiennes.
Certes, il y a les erreurs commises, il y a les fautes, il y a une faute collective. Mais il y a aussi la France, une certaine idée de la France, droite, généreuse, fidèle à ses traditions, à son génie. Cette France n’a jamais été à Vichy. Elle n’est plus, et depuis longtemps, à Paris. Elle est dans les sables libyens et partout où se battent des Français libres. Elle est à Londres, incarnée par le Général de Gaulle. Elle est présente, une et indivisible, dans le coeur de ces Français, ces “Justes parmi les nations” qui, au plus noir de la tourmente, en sauvant au péril de leur vie, comme l’écrit Serge Klarsfeld, les trois-quarts de la communauté juive résidant en France, ont donné vie à ce qu’elle a de meilleur. Les valeurs humanistes, les valeurs de liberté, de justice, de tolérance qui fondent l’identité française et nous obligent pour l’avenir.
Ces valeurs, celles qui fondent nos démocraties, sont aujourd’hui bafouées en Europe même, sous nos yeux, par les adeptes de la “purification ethnique”. Sachons tirer les leçons de l’Histoire. N’acceptons pas d’être les témoins passifs, ou les complices, de l’inacceptable.
C’est le sens de l’appel que j’ai lancé à nos principaux partenaires, à Londres, à Washington, à Bonn. Si nous le voulons, ensemble nous pouvons donner un coup d’arrêt à une entreprise qui détruit nos valeurs et qui, de proche en proche risque de menacer l’Europe tout entière.
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14 février 2003 Dominique de Villepin, ministre des Affaires Etrangères de la France, intervient à l’ONU sur l’attitude à adopter vis-à-vis de l’Irak.
Je remercie MM. Blix et El Baradeï pour les indications qu’ils viennent de nous fournir sur la poursuite des inspections en Irak. Je tiens à nouveau à leur exprimer la confiance et le plein soutien de la France dans leur mission.
Vous savez le prix que la France attache, depuis l’origine de la crise irakienne, à l’unité du Conseil de sécurité. Cette unité repose aujourd’hui sur deux éléments essentiels :
Nous poursuivons ensemble l’objectif d’un désarmement effectif de l’Irak. Nous avons en ce domaine une obligation de résultat. Ne mettons pas en doute notre engagement commun en ce sens. Nous assumons collectivement cette lourde responsabilité qui ne doit laisser place ni aux arrière-pensées, ni aux procès d’intention. Soyons clairs : aucun d’entre nous n’éprouve la moindre complaisance à l’égard de Saddam Hussein et du régime irakien.
En adoptant à l’unanimité la résolution 1441, nous avons collectivement marqué notre accord avec la démarche en deux temps proposée par la France : le choix du désarmement par la voie des inspections et, en cas d’échec de cette stratégie, l’examen par le Conseil de sécurité de toutes les options, y compris celle du recours à la force. C’est bien dans ce scénario d’échec des inspections, et dans ce cas seulement, que pourrait se justifier une seconde résolution. La question qui se pose aujourd’hui est simple : considérons-nous en conscience que le désarmement par les missions d’inspections est désormais une voie sans issue ? Ou bien, estimons-nous que les possibilités en matière d’inspection offertes par la résolution 1441 n’ont pas encore été toutes explorées ?
En réponse à cette question, la France a deux convictions : la première, c’est que l’option des inspections n’a pas été conduite jusqu’à son terme et peut apporter une réponse efficace à l’impératif du désarmement de l’Irak ; la seconde, c’est qu’un usage de la force serait si lourd de conséquences pour les hommes, pour la région et pour la stabilité internationale qu’il ne saurait être envisagé qu’en dernière extrémité. Or que venons-nous d’entendre, à travers le rapport de MM. Blix et El Baradeï ? Nous venons d’entendre que les inspections donnent des résultats. Bien sûr, chacun d’entre nous veut davantage et nous continuerons ensemble à faire pression sur Bagdad pour obtenir plus. Mais les inspections donnent des résultats. Lors de leurs précédentes interventions au Conseil de sécurité, le 27 janvier, le président exécutif de la CCVINU et le directeur général de l’AIEA avaient identifié précisément les domaines dans lesquels des progrès étaient attendus. Sur plusieurs de ces points, des avancées significatives ont été obtenues :
Dans les domaines chimiques et biologiques, les Irakiens ont remis de nouveaux documents aux inspecteurs. Ils ont aussi annoncé la création des commissions d’investigation, dirigées par les anciens responsables des programmes d’armements, conformément aux conclusions de M. Blix. Dans le domaine balistique, les informations fournies par l’Irak ont permis aux inspecteurs de progresser également. Nous détenons avec précision les capacités réelles du missile Al-Samoud. Maintenant, il convient de procéder au démantèlement des programmes non autorisés, conformément aux conclusions de M. Blix. Dans le domaine nucléaire, des informations utiles ont été transmises à l’AIEA sur les points les plus importants évoqués par M. El Baradeï le 27 janvier : l’acquisition d’aimants susceptible de servir à l’enrichissement d’uranium et la liste des contacts entre l’Irak et le pays susceptible de lui avoir fourni de l’uranium.
Nous sommes là au coeur de la logique de la résolution 1441, qui doit assurer l’efficacité des inspections grâce à une identification précise des programmes prohibés, puis à leur élimination. Nous sommes tous conscients que le succès des inspections suppose que nous aboutissions à une coopération pleine et entière de l’Irak. La France n’a cessé de l’exiger. Des progrès réels commencent à apparaître : l’Irak a accepté le survol de son territoire par des appareils de reconnaissance aérienne ; il a permis que des scientifiques irakiens soient interrogés sans témoins par les inspecteurs ; un projet de loi prohibant toutes les activités liées aux programmes d’armes de destruction massive est en cours d’adoption, conformément à une demande ancienne des inspecteurs ; l’Irak doit fournir une liste détaillée des experts ayant assisté en 1991 aux destructions des programmes militaires.
La France attend bien entendu que ces engagements soient durablement vérifiés. Au-delà, nous devons maintenir une forte pression sur l’Irak pour qu’il aille plus loin dans la voie de la coopération. Ces progrès nous confortent dans la conviction que la voie des inspections peut être efficace. Mais nous ne devons pas nous dissimuler l’ampleur du travail restant à accomplir : des questions doivent être élucidées, des vérifications doivent être conduites, des installations ou des matériels doivent sans doute encore être détruits. Pour ce faire, nous devons donner aux inspections toutes les chances de réussir.
J’ai fait des propositions le 5 février devant le Conseil. Depuis lors, nous les avons précisées dans un document de travail adressé à MM. Blix et El Baradeï et communiquées aux membres du Conseil. Quel est leur esprit ? Il s’agit de propositions pratiques et concrètes, qui peuvent être mises en oeuvre rapidement et qui sont destinées à renforcer l’efficacité des opérations d’inspection. Elles s’inscrivent dans le cadre de la résolution 1441 et ne nécessitent par conséquent aucune nouvelle résolution du Conseil. Elles doivent venir à l’appui des efforts menés par MM. Blix et El Baradeï, qui sont naturellement les mieux à même de nous dire celles d’entre elles qu’ils souhaitent retenir pour assurer la meilleure efficacité de leurs travaux. Dans leur rapport, ils nous ont fait des commentaires utiles et opérationnels. La France a déjà annoncé qu’elle tenait des moyens supplémentaires à la disposition de MM. Blix et El Baradeï, à commencer par ses appareils de surveillance aérienne Mirage IV. Alors oui, j’entends bien les critiques : il y a ceux qui pensent que, dans leur principe, les inspections ne peuvent avoir aucune efficacité. Mais je rappelle que c’est le fondement même de la résolution 1441 et que les inspections donnent des résultats. On peut les juger insuffisants mais ils sont là.
Il y a ceux qui croient que la poursuite du processus d’inspection serait une sorte de “manoeuvre de retardement” visant à empêcher une intervention militaire. Cela pose naturellement la question du temps imparti à l’Irak. Nous sommes là au centre des débats. Il y va de notre esprit de responsabilité.
Ayons le courage de mettre les choses à plat. Il y a deux options : l’option de la guerre peut apparaître a priori la plus rapide. Mais n’oublions pas qu’après avoir gagné la guerre, il faut construire la paix. Et ne nous voilons pas la face : cela sera long et difficile, car il faudra préserver l’unité de l’Irak, rétablir de manière durable la stabilité dans un pays et une région durement affectés par l’intrusion de la force. Face à de telles perspectives, il y a une autre option offerte par les inspections, qui permet d’avancer de jour en jour dans la voie d’un désarmement efficace et pacifique de l’Irak. Au bout du compte, ce choix-là n’est-il pas le plus sûr et le plus rapide ?
Personne ne peut donc affirmer aujourd’hui que le chemin de la guerre sera plus court que celui des inspections. Personne ne peut affirmer non plus qu’il pourrait déboucher sur un monde plus sûr, plus juste et plus stable. Car la guerre est toujours la sanction d’un échec. Serait-ce notre seul recours face aux nombreux défis actuels ? Donnons pas conséquent aux inspecteurs des Nations unies le temps nécessaire à la réussite de leur mission. Mais soyons ensemble vigilants et demandons à MM. Blix et El Baradeï de faire régulièrement rapport au Conseil. La France, pour sa part, propose un nouveau rendez-vous le 14 mars au niveau ministériel, pour évaluer la situation. Nous pourrons alors juger des progrès effectués et de ceux restant à accomplir. Dans ce contexte, l’usage de la force ne se justifie pas aujourd’hui. Il y a une alternative à la guerre : désarmer l’Irak par les inspections. De plus, un recours prématuré à l’option militaire serait lourd de conséquences.
L’autorité de notre action repose aujourd’hui sur l’unité de la communauté internationale. Une intervention militaire prématurée remettrait en cause cette unité, ce qui lui enlèverait sa légitimité et, dans la durée, son efficacité. Elle pourrait avoir des conséquences incalculables pour la stabilité de cette région meurtrie et fragile. Elle renforcerait le sentiment d’injustice, aggraverait les tensions et risquerait d’ouvrir la voie à d’autres conflits. Nous partageons tous une même priorité, celle de combattre sans merci le terrorisme. Ce combat exige une détermination totale. C’est depuis la tragédie du 11 septembre, l’une de nos responsabilités premières devant nos peuples. Et la France, qui a été durement touchée à plusieurs reprises par ce terrible fléau, est entièrement mobilisée dans cette lutte qui nous concerne tous et que nous devons mener ensemble. C’est le sens de la réunion du Conseil de sécurité qui s’est tenue le 20 janvier, à l’initiative de la France.
Il y a dix jours, le secrétaire d’Etat américain, M. Powell, a évoqué des liens supposés entre Al Quaïda et le régime de Bagdad. En l’état actuel de nos informations et recherches menées en liaison avec nos alliés, rien ne nous permet d’établir de tels liens. En revanche, nous devons prendre la mesure de l’impact qu’aurait sur ce plan une action militaire contestée actuellement. Une telle intervention ne risquerait-elle pas d’aggraver les fractures entre les sociétés, entre les cultures, entre les peuples, fractures dont se nourrit le terrorisme.
La France l’a toujours dit : nous n’excluons pas la possibilité qu’un jour il faille recourir à la force, si les rapports des inspecteurs concluaient à l’impossibilité pour les inspections de se poursuivre. Le Conseil devrait alors se prononcer et ses membres auraient à prendre toutes leurs responsabilités. Et, dans une telle hypothèse, je veux rappeler ici les questions que j’avais soulignées lors de notre dernier débat le 4 février et auxquelles nous devrons bien répondre : en quoi la nature et l’ampleur de la menace justifient-elles le recours immédiat à la force ? Comment faire en sorte que les risques considérables d’une telle intervention puissent être réellement maîtrisés ? En tout état de cause, dans une telle éventualité, c’est bien l’unité de la communauté internationale qui serait la garantie de son efficacité. De même, ce sont bien les Nations unies qui resteront demain, quoi qu’il arrive, au coeur de la paix à construire.
Monsieur le président, à ceux qui se demandent avec angoisse quand et comment nous allons céder à la guerre, je voudrais dire que rien, à aucun moment, au sein de ce Conseil de sécurité, ne sera le fait de la précipitation, de l’incompréhension, de la suspicion ou de la peur. Dans ce temple des Nations unies, nous sommes les gardiens d’un idéal, nous sommes les gardiens d’une conscience. La lourde responsabilité et l’immense honneur qui sont les nôtres doivent nous conduire à donner la priorité au désarmement dans la paix. Et c’est un vieux pays, la France, un vieux continent comme le mien, l’Europe, qui vous le dit aujourd’hui, qui a connu les guerres, l’Occupation, la barbarie. Un pays qui n’oublie pas et qui sait tout ce qu’il doit aux combattants de la liberté venus d’Amérique et d’ailleurs. Et qui pourtant n’a cessé de se tenir debout face à l’Histoire et devant les hommes. Fidèles à ses valeurs, il veut agir résolument avec tous les membres de la communauté internationale. Il croit en notre capacité à construire ensemble un monde meilleur.
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7 décembre 2008 Jean Marie Le Clézio : Dans la forêt des paradoxes
Conférence Nobel
Pourquoi écrit-on ? J’imagine que chacun a sa réponse à cette simple question. Il y a les prédispositions, le milieu, les circonstances. Les incapacités aussi. Si l’on écrit, cela veut dire que l’on n’agit pas. Que l’on se sent en difficulté devant la réalité, que l’on choisit un autre moyen de réaction, une autre façon de communiquer, une distance, un temps de réflexion.
Si j’examine les circonstances qui m’ont amené à écrire - je ne le fais pas par complaisance, mais par souci d’exactitude - je vois bien qu’au point de départ de tout cela, pour moi, il y a la guerre. La guerre, non pas comme un grand moment bouleversant où l’on vit des heures historiques, par exemple la campagne de France relatée des deux côtés du champ de bataille de Valmy, par Goethe du côté allemand et par mon ancêtre François du côté de l’armée révolutionnaire. Ce doit être exaltant, pathétique. Non, la guerre pour moi, c’est celle que vivaient les civils, et surtout les enfants très jeunes. Pas un instant elle ne m’a paru un moment historique. Nous avions faim, nous avions peur, nous avions froid, c’est tout. Je me souviens d’avoir vu passer sous ma fenêtre les troupes du maréchal Rommel remontant les Alpes à la recherche d’un passage vers le nord de l’Italie et l’Autriche. Cela ne m’a pas laissé un souvenir très marquant. En revanche, dans les années qui ont suivi la guerre, je me souviens d’avoir manqué de tout, et particulièrement de quoi écrire et de quoi lire. Faute de papier et de plume à encre, j’ai dessiné et j’ai écrit mes premiers mots sur l’envers des carnets de rationnement, en me servant d’un crayon de charpentier bleu et rouge. Il m’en est resté un certain goût pour les supports rêches et pour les crayons ordinaires. Faute de livres pour enfants, j’ai lu les dictionnaires de ma grand-mère. C’étaient de merveilleux portiques pour partir à la reconnaissance du monde, pour vagabonder et rêver devant les planches d’illustrations, les cartes, les listes de mots inconnus. Le premier livre que j’ai écrit, à l’âge de six ou sept ans, du reste s’intitulait Le Globe à mariner. Suivi tout de suite par la biographie d’un roi imaginaire appelé Daniel III - peut-être était-il de Suède ? Et par un récit raconté par une mouette. C’était une période de réclusion. Les enfants n’avaient guère la liberté d’aller jouer dehors, car les terrains et les jardins autour de chez ma grand-mère avaient été minés. Au hasard des promenades, je me souviens d’avoir longé un enclos de barbelés au bord de la mer, sur lequel un écriteau en français et en allemand menaçait les intrus d’une interdiction accompagnée d’une tête de mort.
Je peux comprendre que c’était un contexte où l’on avait le désir de s’enfuir - donc de rêver et d’écrire ces rêves. En outre, ma grand-mère maternelle était une extraordinaire conteuse, qui réservait aux longues heures d’après-midi le temps des histoires. Ses contes étaient toujours très imaginatifs, et mettaient en scène une forêt - peut-être africaine, ou peut-être la forêt mauricienne de Macchabée - dont le personnage principal était un singe doué de malice, qui se sortait toujours des situations les plus périlleuses. Par la suite, j’ai fait un voyage et un séjour en Afrique, où j’ai découvert la forêt véritable, à peu près dépourvue d’animaux. Mais un D.O. du village d’Obudu, à la frontière des Camerouns, m’a fait écouter le crépitement des gorilles sur une colline voisine, en train de frapper leurs poitrines. De ce voyage, de ce séjour (au Nigéria où mon père était médecin de brousse) j’ai rapporté non pas la matière de romans futurs, mais une sorte de seconde personnalité, à la fois rêveuse et fascinée par le réel, qui m’a accompagné toute ma vie - et qui a été la dimension contradictoire, l’étrangeté moi-même que j’ai ressentie parfois jusqu à la souffrance. La lenteur de la vie est telle qu’il m’aura fallu la durée de la majeure partie de cette existence pour comprendre ce que cela signifie.
Les livres sont entrés dans ma vie un peu plus tard. C’était sous la forme de plusieurs bibliothèques que mon père avait réussi à réunir et qui provenaient de la dispersion de son héritage lorsqu’il avait été expulsé de sa maison natale à Moka (Ile Maurice). C’est alors que j’ai compris cette vérité qui n’apparaît pas immédiatement aux enfants, à savoir que les livres sont un trésor plus précieux que les biens immeubles ou que les comptes en banque. C’est dans ces volumes, la plupart anciens et reliés, que j’ai découvert les grands textes de la littérature universelle, le Don Quijote illustré par Tony Johannot, La vida de Lazarillo de Tormes ; The Ingoldsby Legends, Gulliver’s Travels ; les grands romans inspirés de Victor Hugo, Quatre-vingt Treize, Les Travailleurs de la Mer, ou L’Homme qui rit. Les Contes drôlatiques de Balzac, aussi. Mais les livres qui m’ont le plus marqué, ce sont les collections de récits de voyage, pour la plupart consacrés à l’Inde, à l’Afrique et aux îles Masacareignes, ainsi que les grands textes d’exploration, de Dumont d’Urville ou de l’Abbé Rochon, de Bougainville, de Cook, et bien sûr le Livre des Merveilles de Marco Polo. Dans la vie médiocre d’une petite bourgade de province endormie au soleil, après les années de liberté en Afrique, ces livres m’ont donné le goût de l’aventure, ils m’ont permis de pressentir la grandeur du monde réel, de l’explorer par l’instinct et par les sens plutôt que par les connaissances. D’une certaine façon ils m’ont permis de ressentir très tôt la nature contradictoire de la vie d’ enfant, qui garde un refuge où il peut oublier la violence et la compétition, et prendre son plaisir à regarder la vie extérieure par le carré de sa fenêtre.
Dans les instants qui ont précédé l’annonce, pour moi très étonnante, de la distinction que m’octroyait l’Académie de Suède, j’étais en train de relire un petit livre de Stig Dagerman que j’aime particulièrement : la collection de textes politiques intitulée Essäer och texter La Dictature du Chagrin). Ce n’était par hasard que je me replongeais dans la lecture de ce livre caustique et amer. Je devais me rendre en Suède pour y recevoir le prix que l’association des amis de Dagerman m’avait donné l’été passé, afin de rendre visite aux lieux de l’enfance de cet écrivain. J’ai toujours été sensible à l’écriture de Dagerman, à ce mélange de tendresse juvénile, de naïveté et de sarcasme. À son idéalisme. À la clairvoyance avec laquelle il juge son époque troublée de l’après-guerre, pour lui le temps de la maturité, pour moi celui de mon enfance. Une phrase en particulier m’a arrêté, et m’a semblée s’adresser à moi dans cet instant précis - alors que je venais de publier un roman intitulé Ritournelle de la Faim. Cette phrase, ou plutôt ce passage, le voici : « Comment est-il possible par exemple de se comporter, d’un côté comme si rien au monde n’avait plus d’importance que la littérature, alors que de l’autre il est impossible de ne pas voir alentour que les gens luttent contre la faim et sont obligés de considérer que le plus important pour eux, c’est ce qu’ils gagnent à la fin du mois ? Car il (l’écrivain) bute sur un nouveau paradoxe : lui qui ne voulait écrire que pour ceux qui ont faim découvre que seuls ceux qui ont assez à manger ont loisir de s’apercevoir de son existence. (L’écrivain et la conscience)
Cette « forêt de paradoxes », comme l’a nommé Stig Dagerman, c’est justement le domaine de l’écriture, le lieu dont l’artiste ne doit pas chercher à s’échapper, mais bien au contraire dans lequel il doit « camper » pour en reconnaître chaque détail, pour explorer chaque sentier, pour donner son nom à chaque arbre. Ce n’est pas toujours un séjour agréable. Lui qui se croyait à l’abri, elle qui se confiait à sa page comme à une amie intime et indulgente, les voici confrontés au réel, non pas seulement comme observateurs, mais comme des acteurs. Il leur faut choisir leur camp, prendre des distances. Cicéron, Rabelais, Condorcet, Rousseau, Madame de Staël, ou bien plus récemment Soljenitsyne ou Hwang Seok-yong, Abdelatif Laâbi ou Milan Kundera ont eu à prendre la route de l’exil. Pour moi qui ai toujours connu - sauf durant la brève période de la guerre - la possibilité de mouvement, l’interdiction de vivre dans le lieu qu’on a choisi est aussi inacceptable que la privation de liberté.
Mais cette liberté de bouger comme un privilège a pour conséquence le paradoxe. Voyez l’arbre aux épines hérissées au sein de la forêt qu’habite l’écrivain : cet homme, cette femme occupés à écrire, à inventer leurs songes, ne sont-ils pas les membres d’une très heureuse et réduite ? Imaginons une situation extrême, terrifiante - celle-là même que vit le plus grand nombre sur notre planète. Celle qu’ont vécue jadis, au temps d’Aristote ou au temps de Tolstoï, les inqualifiables - les serfs, serviteurs, vilains de l’Europe au Moyen-Âge, ou peuples razziés au temps des Lumières sur la côte d’Afrique, vendus à Gorée, à El Mina, à Zanzibar. Et aujourd’hui même, à l’heure que je vous parle, tous ceux qui n’ont pas droit à la parole, qui sont de l’autre côté du langage. C’est la pensée pessimiste de Dagerman qui m’envahit plutôt que le constat militant de Gramsci ou le pari désabusé de Sartre. Que la littérature soit le luxe d’une classe dominante, qu’elle se nourrisse d’idées et d’images étrangères au plus grand nombre, cela est à l’origine du malaise que chacun de nous éprouve - je m’adresse à ceux qui lisent et écrivent. L’on pourrait être tenté de porter cette parole à ceux qui en sont exclus, les inviter généreusement au banquet de la culture. Pourquoi est-ce si difficile ? Les peuples sans écriture, comme les anthropologues se sont plu à les nommer, sont parvenus à inventer une communication totale, au moyen des chants et des mythes. Pourquoi est-ce devenu aujourd’hui impossible dans notre société industrialisée ? Faut-il réinventer la culture ? Faut-il revenir à une communication immédiate, directe ? On serait tenté de croire que le cinéma joue ce rôle aujourd’hui, ou bien la chanson populaire, rythmée, rimée, dansée. Le jazz peut-être, ou sous d’autres cieux, le calypso, le maloya, le sega.
Le paradoxe ne date pas d’hier. François Rabelais, le plus grand écrivain de langue française, partit jadis en guerre contre le pédantisme des gens de la Sorbonne en jetant à leur face les mots saisis dans la langue populaire. Parlait-il pour ceux qui ont faim ? Débordements, ivresses, ripailles. Il mettait en mots l’extraordinaire appétit de ceux qui se nourrissaient de la maigreur des paysans et des ouvriers, pour le temps d’une mascarade, d’un monde à l’envers. Le paradoxe de la révolution, comme l’épique chevauchée du chevalier à la triste figure, vit dans la conscience de l’écrivain. S’il y a une vertu indispensable à sa plume, c’est qu’elle ne doive jamais servir à la louange des puissants, fût-ce du plus léger chatouillis. Et pourtant, même dans la pratique de cette vertu, l’artiste ne doit pas se sentir lavé de tout soupçon. Sa révolte, son refus, ses imprécations restent d’un certain côté de la barrière, du côté de la langue des puissants. Quelques mots, quelques phrases s’échappent. Mais le reste ? Un long palimpseste, un atermoiement élégant et distant. L’humour, parfois, qui n’est pas la politesse du désespoir mais la désespérance des imparfaits, la plage où le courant tumultueux de l’injustice les abandonne.
Alors, pourquoi écrire ? L’écrivain, depuis quelque temps déjà, n’a plus l’outrecuidance de croire qu’il va changer le monde, qu’il va accoucher par ses nouvelles et ses romans un modèle de vie meilleur. Plus simplement, il se veut témoin. Voyez cet autre arbre dans la forêt des paradoxes. L’écrivain se veut témoin, alors qu’il n’est, la plupart du temps, qu’un simple voyeur.
Témoin, il arrive que l’artiste le soit : Dante dans La Divina Commedia, Shakespeare dans The Tempest - et Césaire dans la magnifique reprise de cette pièce, appelée Une Tempête, dans laquelle Caliban, à cheval sur un baril de poudre, menace d’emmener avec lui dans la mort ses maîtres détestés. Témoin, il l’est parfois de façon irrécusable, comme Euclides da Cunha dans Os Sertões, ou comme Primo Levi. L’absurde du monde est dans Der Prozess (ou dans les films de Chaplin), son imperfection dans La Naissance du jour de Colette, sa fantasmagorie dans la chanson irlandaise que Joyce a mise en scène dans Finnegans Wake. Sa beauté brille d’un éclat irrésistible dans The Snow Leopard de Peter Matthiessen ou dans A Sand County Almanach d’Aldo Leopold. Sa méchanceté dans Sanctuary de William Faulkner, ou dans Première neige de Lao She. Sa fragilité d’enfance dans Ormen (Le Serpent) de Dagerman. L’écrivain n’est jamais un meilleur témoin que lorsqu’il est un témoin malgré lui, à son corps défendant. Le paradoxe, c’est que ce dont il témoigne n’est pas ce qu’il a vu, ni même ce qu’il a inventé. L’amertume, parfois le désespoir, viennent de ce qu’il n’est pas présent au réquisitoire. Tolstoï nous fait voir le malheur que l’armée napoléonienne inflige à la Russie, et pourtant rien n’est changé dans le cours de l’histoire. Mme de Duras écrit Ourika, Harriet Beecher Stowe Uncle Tom’s Cabin, mais ce sont les peuples esclaves qui changent leur propre destin, qui se révoltent et fondent contre l’injustice les résistances marronnes, au Brésil, en Guyane, aux Antilles, et la première république noire en Haïti.
Agir, c’est ce que l’écrivain voudrait par-dessus tout. Agir, plutôt que témoigner. Ecrire, imaginer, rêver, pour que ses mots, ses inventions et ses rêves interviennent dans la réalité, changent les esprits et les coeurs, ouvrent un monde meilleur. Et cependant, à cet instant même, une voix lui souffle que cela ne se pourra pas, que les mots sont des mots que le vent de la société emporte, que les rêves ne sont que des chimères. De quel droit se vouloir meilleur ? Est-ce vraiment à l’écrivain de chercher des issues ? N’est-il pas dans la position du garde champêtre dans la pièce du Knock ou Le Triomphe de la médecine, qui voudrait empêcher un tremblement de terre ? Comment l’écrivain pourrait-il agir, alors qu’il ne sait que se souvenir ?
La solitude sera son lot. Elle l’a toujours été. Enfant, il était cet être fragile, inquiet, réceptif excessivement, cette fille que décrit Colette, qui ne peut que regarder ses parents se déchirer, ses grands yeux noirs agrandis par une sorte d’attention douloureuse. La solitude est aimante aux écrivains, c’est dans sa compagnie qu’ils trouvent l’essence du bonheur. C’est un bonheur contradictoire, mélange de douleur et de délectation, un triomphe dérisoire, un mal sourd et omniprésent, à la manière d’une petite musique obsédante. L’écrivain est l’être qui cultive le mieux cette plante vénéneuse et nécessaire , qui ne croît que sur le sol de sa propre incapacité. Il voulait parler pour tous, pour tous les temps : le voilà, la voici dans sa chambre, devant le miroir trop blanc de la page vide, sous l’abat-jour qui distille une lumière secrète. Devant l’écran trop vif de son ordinateur, à écouter le bruit de ses doigts qui clic-claquent sur les touches. C’est cela, sa forêt. L’écrivain en connaît trop bien chaque sente. Si parfois quelque chose s’en échappe, comme un oiseau levé par un chien à l’aube, c’est sous son regard éberlué - c’était au hasard, c’était malgré lui, malgré elle.
Mais je ne voudrais pas me complaire dans une attitude négative. La littérature - c’est là que je voulais en venir - n’est pas une survivance archaïque à laquelle devrait se substituer logiquement les arts de l’audiovisuel, et particulièrement le cinéma. Elle est une voie complexe, difficile, mais que je crois encore plus nécessaire aujourd’hui qu’au temps de Byron ou de Victor Hugo.
Il y a deux raisons à cette nécessité : D’abord, parce que la littérature est faite de langage. C’est le sens premier du mot : lettres, c’est-à-dire ce qui est écrit. En France, le mot roman désigne ces écrits en prose qui utilisaient pour la première fois depuis le Moyen Age la langue nouvelle que chacun parlait, la langue romane. La nouvelle vient aussi de cette idée de la nouveauté. A peu près à la même époque, en France l’on a cessé d’utiliser le mot rimeur (de rime) pour parler de poésie et de poètes - du verbe grec poiein, créer. L’écrivain, le poète, le romancier, sont des créateurs . Cela ne veut pas dire qu’ils inventent le langage, cela veut dire qu’ils l’utilisent pour créer de la beauté, de la pensée, de l’image. C’est pourquoi l’on ne saurait se passer d’eux. Le langage est l’invention la plus extraordinaire de l’humanité, celle qui précède tout, partage tout. Sans le langage, pas de sciences, pas de technique, pas de lois, pas d’art, pas d’amour. Mais cette invention, sans l’apport des locuteurs, devient virtuelle. Elle peut s’anémier, se réduire, disparaître. Les écrivains, dans une certaine mesure, en sont les gardiens. Quand ils écrivent leurs romans, leurs poèmes, leur théâtre, ils font vivre le langage. Ils n’utilisent pas les mots, mais au contraire ils sont au service du langage. Ils le célèbrent, l’aiguisent, le transforment, parce que le langage est vivant par eux, à travers eux et accompagne les transformations sociales ou économiques de leur époque.
Lorsque, au siècle dernier, les théories racistes se sont fait jour, l’on a évoqué les différences fondamentales entre les cultures. Dans une sorte de hiérarchie absurde, l’on a fait correspondre la réussite économique des puissances coloniales avec une soi-disant supériorité culturelle. Ces théories, comme une pulsion fiévreuse et malsaine, de temps à autre ressurgissent ça et là pour justifier le néo-colonialisme ou l’impérialisme. Certains peuples seraient à la traîne, n’auraient pas acquis droit de cité (de parole) du fait de leur retard économique, ou de leur archaïsme technologique. Mais s’est-on avisé que tous les peuples du monde, où qu’ils soient, et quel que soit leur degré de développement, utilisent le langage ? Et chacun de ces langages est ce même ensemble logique, complexe, architecturé, analytique, qui permet d’exprimer le monde - capable de dire la science ou d’inventer les mythes.
Ayant défendu l’existence de cet être ambigu et un peu archaïque qu’est l’écrivain, je voudrais dire la deuxième raison de l’existence de la littérature, car celle-ci touche davantage au beau métier de l’édition.
L’on parle beaucoup de mondialisation aujourd’hui. On oublie que le phénomène a commencé en Europe à la Renaissance, avec le début de l’ère coloniale. La mondialisation n’est pas une mauvaise chose en soi. La communication rend le progrès plus rapide, en médecine, ou en sciences. Peut-être que la généralisation de l’information rendra les conflits plus difficiles. S’il y avait eu Internet, il est possible que Hitler n’eût pas réussi son complot mafieux - le ridicule l’eût peut-être empêché de naître.
Nous vivons, paraît-il, à l’ère de l’Internet et de la communication virtuelle. Cela est bien, mais que valent ces stupéfiantes inventions sans l’enseignement de la langue écrite et sans les livres ? Fournir en écrans à cristaux liquides la plus grande partie de l’humanité relève de l’utopie. Alors ne sommes-nous pas en train de créer une nouvelle élite, de tracer une nouvelle ligne qui divise le monde entre ceux qui ont accès à la communication et au savoir et ceux qui restent les exclus du partage ? De grands peuples, de grandes civilisations ont disparu faute de l’avoir compris. Certes de grandes cultures, que l’on dit minoritaires, ont su résister jusqu’à aujourd’hui, grâce à la transmission orale des savoirs et des mythes. Il est indispensable, il est bénéfique de reconnaître l’apport de ces cultures. Mais que nous le voulions ou non, même si nous ne sommes pas encore à l‘âge du réel, nous ne vivons plus à l’âge du mythe. Il n‘est pas possible de fonder le respect d’autrui et l’égalité sans donner à chaque enfant le bienfait de l’écriture.
Aujourd’hui, au lendemain de la décolonisation, la littérature est un des moyens pour les hommes et les femmes de notre temps d’exprimer leur identité, de revendiquer leur droit à la parole, et d’être entendus dans leur diversité. Sans leur voix, sans leur appel, nous vivrions dans un monde silencieux.
La culture à l’échelle mondiale est notre affaire à tous. Mais elle est surtout la responsabilité des lecteurs, c’est-à-dire celle des éditeurs. Il est vrai qu’il est injuste qu’un Indien du grand Nord Canadien, pour pouvoir être entendu, ait à écrire dans la langue des conquérants - en Français, ou en Anglais. Il est vrai qu’il est illusoire de croire que la langue créole de Maurice ou des Antilles pourra atteindre la même facilité d’écoute que les cinq ou six langues qui règnent aujourd’hui en maîtresses absolues sur les médias. Mais si, par la traduction, le monde peut les entendre, quelque chose de nouveau et d’optimiste est en train de se produire. La culture, je le disais, est notre bien commun, à toute l’humanité. Mais pour que cela soit vrai, il faudrait que les mêmes moyens soient donnés à chacun, d’accéder à la culture. Pour cela, le livre est, dans tout son archaïsme, l’outil idéal. Il est pratique, maniable, économique. Il ne demande aucune prouesse technologique particulière, et peut se conserver sous tous les climats. Son seul défaut - et là je m’adresse particulièrement aux éditeurs - est d’être encore difficile d’accès pour beaucoup de pays. A Maurice le prix d’un roman ou d’un recueil de poèmes correspond à une part importante du budget d’une famille. En Afrique, en Asie du Sud-Est, au Mexique, en Océanie, le livre reste un luxe inaccessible. Ce mal n’est pas sans remède. La coédition avec les pays en voie de développement, la création de fonds pour les bibliothèques de prêt ou les bibliobus, et d’une façon générale une attention accrue apportée à l’égard des demandes et des écritures dans les langues dites minoritaires - très majoritaires en nombre parfois - permettrait à la littérature de continuer d’être ce merveilleux moyen de se connaître soi-même, de découvrir l’autre, d’entendre dans toute la richesse de ses thèmes et de ses modulations le concert de l’humanité.
Il me plaît assez de parler encore de la forêt. C’est sans doute pour cela que la petite phrase de Stig Dagerman résonne dans ma mémoire, pour cela que je veux la lire et la relire, m’en pénétrer. Il y a quelque chose de désespéré en elle, et au même instant de jubilatoire, parce que c’est dans l’amertume que se trouve la part de vérité que chacun cherche. Enfant, je rêvais de cette forêt. Elle m’épouvantait et m’attirait à la fois - je suppose que le petit Poucet, ou Hansel devaient ressentir la même émotion, quand elle se refermait sur eux avec tous ses dangers et toutes ses merveilles. La forêt est un monde sans repères. La touffeur des arbres, l’obscurité qui y règnent peuvent vous perdre. L’on pourrait dire la même chose du désert, ou de la haute mer, lorsque chaque dune, chaque colline s’écarte pour montrer une autre colline, une autre vague parfaitement identiques. Je me souviens de la première fois que j’ai ressenti ce que peut être la littérature - Dans The Call of the Wild, de Jack London, précisément, l’un des personnages, perdu dans la neige, sent le froid l’envahir peu à peu alors que le cercle des loups se referme autour de lui. Il regarde sa main déjà engourdie, et s’efforce de bouger chaque doigt l’un après l’autre. Cette découverte pour l’enfant que j’étais avait quelque chose de magique. Cela s’appelait la conscience de soi.
Je dois à la forêt une de mes plus grandes émotions littéraires de mon âge adulte. Cela se passe il y a une trentaine d’années, dans une région d’Amérique centrale appelée El Tapón de Darien, le Bouchon, parce que c’est là que s’interrompait alors (et je crois savoir que depuis la situation n’a pas changé) la route Panaméricaine qui devait relier les deux Amériques, de l’Alaska à la pointe de la Terre de Feu. L’isthme de Panama, dans cette partie, est couvert d’une forêt de pluie extrêmement dense, dans laquelle il n’est possible de voyager qu’en remontant le cours des fleuves en pirogue. Cette forêt est habitée par une population amérindienne, divisée en deux groupes, les Emberas et les Waunanas, tous deux appartenant à la famille linguistique Ge-Pano-Karib. Etant venu là par hasard, je me suis trouvé fasciné par ce peuple au point d’y faire plusieurs séjours assez longs, pendant environ trois ans. Pendant tout ce temps, je n’ai rien fait d’autre que d’aller à l’aventure, de maison en maison - car ce peuple refusait alors de se grouper en villages - et d’apprendre à vivre selon un rythme entièrement différent de ce que j’avais connu jusque là. Comme toutes les vraies forêts, cette forêt était particulièrement hostile. Il fallait faire l’inventaire de tous les dangers, et aussi de tous les moyens de survie qu’elle comportait. Je dois dire que dans l’ensemble, les Emberas ont été très patients avec moi. Ma maladresse les faisait rire, et je crois que dans une certaine mesure, je leur ai rendu en distraction un peu de ce qu’ils m’ont appris en sagesse. Je n’écrivais pas beaucoup. La forêt n’est pas un milieu idéal pour cela. L’humidité détrempe le papier, la chaleur dessèche les crayons à bille. Rien de ce qui marche à l’électricité ne dure très longtemps. J’arrivais là avec la conviction que l’écriture était un privilège, et qu’il me resterait toujours pour résister à tous les problèmes de l’existence. Une protection, en quelque sorte, une espèce de vitre virtuelle que je pouvais remonter à ma guise pour m’abriter des intempéries.
Ayant assimilé le système de communisme primordial que pratiquent les Amérindiens, ainsi que leur profond dégoût pour l’autorité, et leur tendance à une anarchie naturelle, je pouvais imaginer que l’art, en tant qu’expression individuelle, ne pouvait avoir cours dans la forêt. D’ailleurs, rien chez ces gens qui pût ressembler à ce que l’on appelle l’art dans notre société de consommation. Au lieu de tableaux, les hommes et les femmes peignent leur corps, et répugnent de façon générale à construire rien de durable. Puis j’ai eu accès aux mythes. Lorsqu’on parle de mythes, dans notre monde de livres écrits, l’on semble parler de quelque chose de très lointain, soit dans le temps, soit dans l’espace. Je croyais moi aussi à cette distance. Et voilà que les mythes venaient à moi, régulièrement, presque chaque nuit. Près d’un feu de bois construit sur le foyer à trois pierres dans les maisons, dans le ballet des moustiques et des papillons de nuit, la voix des conteurs et des conteuses mettait en mouvement ces histoires, ces légendes, ces récits, comme s’ils parlaient de la réalité quotidienne. Le conteur chantait d’une voix aiguë, en frappant sa poitrine, son visage mimait les expressions, les passions, les inquiétudes des personnages. Cela aurait pu être du roman, et non du mythe. Mais une nuit est arrivée une jeune femme. Son nom était Elvira. Dans toute la forêt des Emberas, Elvira était connue pour son art de conter. C’était une aventurière, qui vivait sans homme, sans enfants - on racontait qu’elle était un peu ivrognesse, un peu prostituée, mais je n’en crois rien - et qui allait de maison en maison pour chanter, moyennant un repas, une bouteille d’alcool, parfois un peu d’argent. Bien que je n’aie eu accès à ses contes que par le biais de la traduction - la langue embera comprend une version littéraire beaucoup plus complexe que la langue de chaque jour - j’ai tout de suite compris qu’elle était une grande artiste, dans le meilleur sens qu’on puisse donner à ce mot. Le timbre de sa voix, le rythme de ses mains frappant ses lourds colliers de pièces d’argent sur sa poitrine, et par-dessus tout cet air de possession qui illuminait son visage et son regard, cette sorte d’emportement mesuré et cadencé, avaient un pouvoir sur tous ceux qui étaient présents. A la trame simple des mythes - l’invention du tabac, le couple des jumeaux originels, histoires de dieux et d’humains venues du fond des temps, elle ajoutait sa propre histoire, celle de sa vie errante, ses amours, les trahisons et les souffrances, le bonheur intense de l’amour charnel, l’acide de la jalousie, la peur de vieillir et de mourir. Elle etait la poésie en action, le théâtre antique, en même temps que le roman le plus contemporain. Elle était tout cela avec feu, avec violence, elle inventait, dans la noirceur de la forêt, parmi le bruit environnant des insectes et des crapauds, le tourbillon des chauves-souris, cette sensation qui n’a pas d’autre nom que la beauté. Comme si elle portait dans son chant la puissance véridique de la nature, et c’était là sans doute le plus grand paradoxe, que ce lieu isolé, cette forêt, la plus éloignée de la sophistication de la littérature, était l’endroit où l’art s’exprimait avec le plus de force et d’authenticité.
Ensuite j’ai quitté ce pays, je n’ai plus jamais revu Elvira, ni aucun des conteurs de la forêt du Darien. Mais il m’est resté beaucoup plus que de la nostalgie, la certitude que la littérature pouvait exister, malgré toute l’usure des conventions et des compromis, malgré l’incapacité dans laquelle les écrivains étaient de changer le monde. Quelque chose de grand et de fort, qui les surpasse, parfois les anime et les transfigure, et leur rend l’harmonie avec la nature. Quelque chose de neuf et de très ancien à la fois, impalpable comme le vent, immatériel comme les nuages, infini comme la mer. Ce quelque chose qui vibre dans la poésie de Jallal Eddine Roumi, par exemple, ou dans l’architecture visionnaire d’Emanuel Swedenborg. Le frisson que l’on éprouve à lire les plus beaux textes de l’humanité, tel le discours que le chef Stealth des Indiens Lumni adressait à la fin du dix-neuvième siècle au Président des Etats-Unis, afin de lui faire don de la terre : « Peut-être sommes nous frères… »
Quelque chose de simple, de vrai, qui n’existe que dans le langage. Une allure, une ruse parfois, une danse grinçante, ou bien de grandes plages de silence. La langue de la moquerie, les interjections, les malédictions, et tout de suite après, la langue du paradis.
C’est à elle, Elvira, que j’adresse cet éloge - à elle que je dédie ce Prix que l’Académie de Suède me remet. À elle, et à tous ces écrivains avec qui - ou parfois contre qui j’ai vécu. Aux Africains, Wole Soyinka, Chinua Achebe, Ahmadou Kourouma, Mongo Beti, à Cry the Beloved Country d’Alan Paton, à Chaka de Tomas Mofolo.. Au très grand Mauricien Malcolm de Chazal, auteur, entre autres de Judas. Au romancier mauricien hindi Abhimanyu Unnuth, pour Lal passina (Sueur de sang), la romancière urdu Hyder Qurratulain pour l’épopée de Ag ka Darya ). Au Réunionnais Danyèl Waro, le chanteur de, l’insoumis, à la poétesse kanak Dewé Gorodé qui a défié le pouvoir colonial jusqu’en prison, à Abdourahman Waberi le révolté. À Juan Rulfo, à Pedro Paramo et aux nouvelles du El llano en llamas, aux photos simples et tragiques qu’il a faites dans la campagne mexicaine. À John Reed pour Insurgent Mexico, à Jean Meyer pour avoir porté la parole d’Aurelio Acevedo et des insurgés Cristeros du Mexique central. À Luis González, auteur de Pueblo en vilo. À John Nichols, qui a écrit sur l’âpre pays dans The Milagro Beanfield War, à Henry Roth, mon voisin de la rue New York à Albuquerque (Nouveau Mexique) pour Call it Sleep. À J.P. Sartre, pour les larmes contenues dans sa pièce Morts sans sépulture. À Wilfrid Owen, au poète mort sur les bords de la Marne en 1914. À J.D. Salinger, parce qu’il a réussi à nous faire entrer dans la peau d’un jeune garçon de quatorze ans nommé Holden Caufield. Aux écrivains des premières nations de l’Amérique, le Sioux Sherman Alexie, le Navajo Scott Momaday, pour The Names. A Rita Mestokosho, poétesse innue de Mingan (Province de Québec) qui fait parler les arbres et les animaux. À José Maria Arguedas, à Octavio Paz, à Miguel Angel Asturias. Aux poètes des oasis de Oualata, de Chinguetti. Aux grands imaginatifs que furent Alphonse Allais et Raymond Queneau. À Georges Perec pour Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cou ? Aux Antillais Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau, au Haitien René Depestre, à Schwartz-Bart pour Le Dernier des justes. Au poète mexicain Homero Aridjis qui nous glisse dans la vie d’une tortue lyre, et qui parle des fleuves orangés des papillons monarques coulant dans les rues de son village, à Contepec. À Vénus Koury Ghata qui parle du Liban comme d’un amant tragique et invincible. À Khalil Jibran. À Rimbaud. À Emile Nelligan. À Réjean Ducharme, pour la vie.
À l’enfant inconnu que j’ai rencontré un jour, au bord du fleuve Tuira, dans la forêt du Darién. Dans la nuit, assis sur le plancher d’une boutique, éclairé par la flamme d’une lampe à kérosène, il lit un livre et écrit, penché en avant, sans prêter attention à ce qui l’entoure, sans se soucier de l’inconfort, du bruit, de la promiscuité, de la vie âpre et violente qui se déroule à côté de lui. Cet enfant assis en tailleur sur le plancher de cette boutique, au coeur de la forêt, en train de lire tout seul à la flamme de la lampe, n’est pas là par hasard. Il ressemble comme un frère à cet autre enfant dont je parle au commencement de ces pages, qui s’essaie à écrire avec un crayon de charpentier au verso des carnets de rationnement, dans les sombres années de l’après-guerre. Il nous rappelle les deux grandes urgences de l’histoire humaine, auxquelles nous sommes hélas loin d’avoir répondu. L’éradication de la faim, et l’alphabétisation.
Dans tout son pessimisme, la phrase de Stig Dagerman sur le paradoxe fondamental de l’écrivain, insatisfait de ne pouvoir s’adresser à ceux qui ont faim - de nourriture et de savoir - touche à la plus grande vérité. L’alphabétisation et la lutte contre la famine sont liées, étroitement interdépendantes. L’une ne saurait réussir sans l’autre. Toutes deux demandent - exigent aujourd’hui notre action. Que dans ce troisième millénaire qui vient de commencer, sur notre terre commune, aucun enfant, quel que soit son sexe, sa langue ou sa religion, ne soit abandonné à la faim ou à l’ignorance, laissé à l’écart du festin. Cet enfant porte en lui l’avenir de notre race humaine. À lui la royauté, comme l’a écrit il y a très longtemps le Grec Héraclite.
Jean Marie Le Clézio, Bretagne, 4 novembre 2008
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15 novembre 2008 Nicolas Hulot, G20 : Solidarité ou Chaos ?
L’Humanité a rendez-vous avec elle même ! Marianne n°604.
Sans forcer le trait nous rentrons collectivement dans une phase décisive, un carrefour sublime où se joue l’avenir. Nous voici au Cap Horn de la civilisation : sombrer ou découvrir de nouveaux horizons chargés de promesses merveilleuses.
Crises financière, économique, énergétique, alimentaire, climatique, écologique : chacun aura compris qu’elles se croisent, se combinent, s’alimentent et dévoilent au bout du compte une crise systémique. Ce confluent de difficultés sans équivalent d’échelle met l’humanité au pied du mur, et appelle une réponse systémique. La voie est étroite et le temps presse. Choisir ou subir. Envisager une seconde de laisser le temps nous dicter la mutation, c’est rentrer dans une navigation par temps de brouillard avec un bandeau sur les yeux. Le dénouement sera sans appel, et forcément tragique. Nous devons profiter de l’opportunité paradoxale et inédite que nous offre cette communauté de destin pour rebattre ensemble les cartes, et revoir l’ambition du projet humain. C’est l’ultime occasion de redonner du sens au progrès.
Vers plus d’équité et de partage.
Seule fait encore défaut une volonté partagée et coordonnée. L’argent est là visiblement, puisque mobilisable du jour au lendemain par milliards d’euros pour sauver le système économique, ou être dépensé, entre autres, d’année après année à fonds perdus sur des fronts discutables sans réelle utilité sociale, ou encore dans des budgets militaires monstrueux (près de 3 milliards de dollars par jour au niveau mondial). Il est là, mais mal orienté, mal partagé et trop concentré (94% du revenu mondial revient à moins de 40% de la population, 400 familles ont un revenu équivalent à celui de 3 milliards d’habitants, et les 3 premières fortunes du monde totalisent des avoirs supérieurs aux PIB des 58 pays les plus pauvres).
Le G20 de Washington et les autres sommets qui vont nécessairement s’enchaîner jusqu’à Copenhague fin 2009, sont peut-être l’ultime occasion d’envisager ensemble un autre monde. Un monde où l’on ne se résigne plus à ce qu’un milliard de personnes vivent avec moins de un dollar par jour, et la moitié de l’humanité avec moins de 2 dollars. Un monde où l’on ne s’accommode plus de deux millions de personnes qui meurent chaque année de maladies, pour lesquelles ils existent des traitements et des médicaments ailleurs. Un monde qui ferme les yeux sur un apartheid planétaire, qui ne dit pas son nom et qui cautionne et valide un sous-développement durable. Une situation intenable sur une planète connectée où tout se voit, où tout se sait, et qui ajoute comme le fait remarquer justement le philosophe Patrick Viveret, « à l’injustice un élément explosif : l’humiliation ».
Obligation nous est faite de tisser la trame d’un monde nouveau, où une fois pour toutes l’on replace l’économie et la finance au service de l’homme. Aux participants du G20 de jeter les bases d’un modèle de développement compatible avec la réalité physique et humaine de notre planète, pour enfin sortir du cercle vicieux de la pauvreté et de la destruction de nos ressources naturelles. Le sort d’un milliard d’affamés qu’aucun porte-voix ne représentera, se joue à Washington. L’avenir de la planète s’y détermine également.
Si l’effort, les objectifs et les moyens ne sont pas partagés, il n’y aura d’issue favorable pour personne. Les conséquences économiques, démocratiques et sociales de l’effondrement du capital naturel et de la rupture des grands équilibres écologiques, seront sans commune mesure avec l’épisode d’aujourd’hui. Il est malheureusement nécessaire de rappeler que notre économie, dont la plupart des indicateurs gomment l’avenir, s’est historiquement constituée sur l’appropriation des ressources naturelles. Nous puisons dans un stock fini et nous effaçons progressivement le disque dur de la nature, ni plus ni moins notre patrimoine vital. De l’illusion de l’abondance, nous basculons dans la réalité de la rareté avec les contraintes que cela impose. Ne nous croyons pas civilisés en profondeur ! Quand les pénuries s’additionnent et que la nature se rebelle, le vernis des bonnes manières vole instantanément en éclats, et le capital de valeurs qui fait la société laisse place à la loi du plus fort et du chacun pour soi. L’hypothèse de chercheuse d’un retour à l’ensauvagement est toujours probable. Pourtant, le génie humain ne fait pas défaut. La technologie et la connaissance sont d’ores et déjà suffisantes, même si la créativité et l’inventivité, comme les ressources humaines, doivent êtres mobilisés et orientés pour aider à sortir de l’impasse.
Changer de logiciel
Le plus petit dénominateur commun à toutes ces crises actuelles reste notre incapacité chronique à nous fixer des limites, ce bon sens perdu de la mesure. Dans un monde qui ne s’étend pas au rythme de nos sollicitations, chacun peut comprendre que l’illusion de l’abondance pour tous est une imposture. Alors que l’essentiel n’est pas résolu pour la plupart des terriens, le superflu est sans limites pour quelques-uns. Le tout dans un modèle qui donne de la valeur à ce qui n’est pas nécessaire, et très peu à ce qui est essentiel. Nous sommes condamnés à partager dans l’espace et dans le temps, et pour ce faire, à économiser au sens noble du terme. Ce à quoi, au passage, la « science » qu’est supposée être l’économie devrait nous inciter et aurait dû nous guider. Allons-nous réparer un modèle qui est la cause de tous les désordres et non la solution, ou tenter de raisonner avec une nouvelle manière de penser en posant un nouveau regard ? Nous sommes tellement conditionnés par un unique modèle de développement, que chacune de nos réactions à un problème donné est elle-même conditionnée par des critères erronés. L’interruption d’un cours auquel à peu près tout le monde adhère irrésistiblement sans jamais le remettre en cause. Une nouvelle façon de penser est impérative.
Peut-on mettre fin à une société basée sur la compétition, la prédation et l’accumulation ? Peut-on glisser du libre-échange au juste échange ? En gardant à l’esprit que le progrès technique peut être parfois un jeu à somme nulle quand on confond progrès et performance : ce que nous gagnons d’un côté nous le perdons de l’autre. Tout comme le marché, ce que l’un gagne ici, l’autre le perd souvent là-bas. Peut-on passer du maximum à l’optimum et nous affranchir du culte de la croissance quantitative ? Ce fameux idéal qui crée chaque jour de nouveaux besoins n’est qu’un traquenard. Cette croissance qui n’a d’autre objectif qu’elle-même et qui comme le rappelle Jean-Marie Pelt est devenue « une excroissance » et nous entraîne dans un cycle maudit. La quotidienneté et l’urgence régies par la satisfaction de nos désirs matériels sont devenus nos modes de fonctionnement essentiel.
Se donner le choix
Pour faire face à cette matrice de complexités qui nous écrase -dans un monde jugulé par la dictature du court terme- il me semble qu’il y a deux priorités absolues, nécessaires pour faire jaillir ce fameux changement de paradigme que chacun semble dorénavant appelé de ses voeux.
La première, à l’échelle individuelle et collective, revient à trier dans les possibles. Le progrès se construit avec des acquiescements et des renoncements. C’est un renoncement consenti, « La révolution faite à l’amiable », selon Victor Hugo. Renouer avec le corollaire absolu de la liberté, choisir. Hiérarchiser nos objectifs et limiter volontairement nos besoins. On ne peut pas se disperser sur tous les fronts, vouloir tout, tout de suite, et toujours plus. Intelligence vient de inter et legere : choisir entre. Faisons enfin la démonstration de notre intelligence et non de notre puissance. L’intelligence est l’aptitude au choix juste. La civilisation ne consiste pas à multiplier les besoins mais à les limiter volontairement. S’aliéner ou de libérer, la faculté à nous poser des limites est la condition absolue de notre liberté, et la clé commune pour résoudre toutes nos difficultés, le gage de notre futur.
Les nouvelles régulations
La deuxième priorité consiste à économiser, réguler, réduire, réutiliser, recycler pour partager aujourd’hui et surtout demain. D’un point de vue rationnel, il faut sortir d’un système monétaire et financier entièrement fondé sur la croissance exponentielle de l’endettement des agents économiques publics et privés. Celui-ci exige en effet une croissance économique perpétuelle, et consume les éléments physiques et biologiques qui préconditionnent son existence. Il faut donc mettre en place, au cœur de la banque et de la finance, de nouvelles règles qui limitent le crédit, l’effet de levier, l’innovation financière débridée (comme la titrisation), ainsi que la croissance de la valeur des actifs spéculatifs au détriment des activités réelles. Il faut ainsi redonner du pouvoir financier aux Etats, sous contrôle démocratique, en réduisant celui qui a été donné à la sphère financière.
Simultanément, il faut adopter sans concession un objectif de réduction de consommation des ressources naturelles compatible avec les contraintes physiques. Aujourd’hui, on ne consomme pas, on consume. Tout doit tendre pour trouver le point d’équilibre entre ce que la nature peut nous donner et ce que nous pouvons lui demander. D’ores et déjà notre exigence dépasse de 25% ses facultés de régénération. Il en est de l’écologie, comme de l’économie : vivre au-dessus de ses moyens n’a jamais de fin heureuse.
Les changements climatiques et la déplétion du gaz, du pétrole et du charbon, nous condamnent à un renoncement rapide aux combustibles fossiles. Cet objectif doit constituer la pierre angulaire de la politique et de l’investissement à dater d’aujourd’hui. Plus tôt on préparera l’inévitable transition énergétique et mutation écologique, plus elles seront socialement acceptables et économiquement supportables. Il faut un plan Marshall qui oriente massivement les efforts des uns et des autres vers l’économie de demain. Un plan sobre en ressources, tout autant qu’équitable, qui fonde la relance économique et sociale, non sur le dopage de la consommation, mais sur le soutien massif et prioritaire pour la transition vers les sociétés post-carbone et qui préservent et réhabilitent nos ressources naturelles et nos écosystèmes. Cela passe par un retour impératif à la régulation publique. Il faut refonder les régulations sur les raretés objectives. Il y a des offres dont il faudra se priver, car indécentes et incompatibles avec la réalité énergétique ou écologique (des véhicules roulant au-dessus des vitesses autorisées ou les objets dont on programme l’obsolescence à la construction, entre mille exemples). Il y a des comportements et des pratiques absurdes que la prise en compte des coûts énergétiques réels en donnant un prix au carbone émis et des impacts environnementaux (ces fameuses externalités négatives des économistes) dans notre comptabilité, doit rendre obsolète (comme envoyer des langoustines d’Ecosse se faire décortiquer en Thaïlande et revenir pour être commercialisées). Il y a d’autres flux qu’il faudra réguler (le prélèvement de l’eau, l’exploitation des ressources halieutiques, entre autres).
La norme et la réglementation devront plus que jamais être les instruments de la cohérence, de la compatibilité et de la durabilité. Enfin, il sera nécessaire de basculer, en partie ou en totalité, la fiscalité essentiellement basée sur le travail ou le capital manufacturier, vers la régulation du capital financier, de l’économie rentière, mais aussi et surtout de l’exploitation du capital naturel, de l’énergie, de la pollution et des impacts environnementaux. Réduire les prélèvements du travail, c’est libérer l’emploi et limiter le dumping social. Réguler au niveau mondial la consommation de la nature, c’est redistribuer les ressources, de fait, vers les pays en voie de développement tout en permettant un rééquilibrage politique.
Il faudra également relocaliser une partie de nos économies vers des marchés régionaux, pour rationaliser les flux énergétiques et de transports de matières. La cohérence pour garantir notre avenir est à ce prix, mais il n’existe aucune stratégie pour résoudre ces impératifs sans un changement radical de nos modes de vie. Non seulement un autre monde est possible, mais il est souhaitable, incontournable, voire désirable. Il faut retrouver le goût de l’avenir et ne pas nous soustraire à l’espérance.
Dans un délai assez court, nos intérêts sont les mêmes, le Nord a tout à gagner à ce que le Sud gagne. Profitons-en pour créer une coalition pour mutualiser et échanger nos vertus et non plus nos vices.
Il est temps de réconcilier nos actions et nos intentions. Si tant est que nous précisions ces dernières : l’épanouissement durable et équitable de la condition humaine. Devenir humain ne devrait pas être une tâche si accablante !