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987 à 1088. Les Capétiens. Le Groenland. Cluny
22 05 987 Louis V, dernier descendant de Charlemagne, meurt à vingt ans d’une méchante chute de cheval dans les Bois de Compiègne quelques jours plus tôt. Seigneurs et prélats étaient là, qui suivaient le cercueil jusqu’en l’abbaye Saint Corneille, car le roi les avait justement convoqués pour un conseil, ou plutôt un tribunal, chargé de juger Adalbéron, l’évêque de Reims que le roi accusait de trahison, lequel Adalbéron avait un tel ascendant et autorité sur cette assemblée qu’il parvint à réduire à rien ces accusations. Le défunt roi n’ayant ni frère ni sœur, la succession devenait délicate et il fallait déployer un grand talent de manœuvrier pour éviter les écueils, le premier d’entre eux étant le plus proche parent du défunt : son oncle Charles, alors duc de Basse Lorraine, et de ce fait, vassal de l’empereur germanique. Adalbéron avait ce talent, qui engagea la France pour plus de trois cents ans : Le trône ne s’acquiert pas par droit héréditaire, et l’on ne doit mettre à la tête du royaume que celui qui se distingue non seulement par la noblesse corporelle, mais encore par les qualités de l’ esprit, celui que l’honneur recommande, qu’appuie la magnanimité. […] Donnez-nous pour chef le duc. Le duc Hugues est recommandable par ses actions, par sa noblesse, par ses hommes d’armes ; vous trouverez en lui un soutien non seulement des affaires publiques, mais de vos affaires privées. 3 07 987 Hugues Capet est sacré roi de France dans la cathédrale de Noyon. Il avait été élu à Senlis le 1° juin. Les seigneurs de France qui écoutaient parler Adalbéron avaient à faire un choix difficile : ou bien rester fidèle à la dynastie de Charlemagne, ou bien fonder une nouvelle dynastie en nommant Hugues. Le choix de celui-ci équivalait à une révolution, car, au lieu du César que serait le descendant de Charlemagne, Hugues ne serait qu’un seigneur parmi les autres, investi seulement du rôle d’arbitre. Et une hypothèse est permise concernant l’accusation de trahison que le jeune homme qu’on venait d’enterrer avait portée avant de mourir contre Adalbéron : l’archevêque de Reims, jugeant que le vieil empire de Charlemagne avait fait son temps, rêvait peut-être d’un nouveau pays, une France jeune, gérée par de vaillants seigneurs qui se donneraient librement un chef. Dans le cerveau d’Adalbéron, la France féodale n’était-elle pas déjà née ? C’est là sans doute ce que Louis avait nommé sa trahison. […] Hugues fit en sorte de substituer dans les faits le principe d’hérédité au principe d’élection auquel lui-même devait sa couronne : l’année ne s’était pas écoulée qu’il associait son fils Robert au trône et le couronnait solennellement dans la basilique Sainte Croix d’Orléans. Pourtant, pendant deux siècles encore (le dernière assemblée eut lieu en 1179), les rois durent, avant de pouvoir désigner leur fils aîné comme leur successeur, convoquer une assemblée et demander le consentement des seigneurs réunis. Georges et Régine Pernoud Le Tour de France Médiéval Stock 1983 La France, ce n’est alors pas grand chose : les comtés d’Orléans, d’Etampes, de Senlis, les châtellenies de Poissy et de Montreuil sur Mer, le domaine d’Attigny et du Palais de la Cité à Paris. La Cité ne communique avec les deux rives de la Seine que par deux ponts que défendent des forteresses - Grand Châtelet rive droite, Petit Châtelet rive gauche, lesquels appartiennent à des vassaux ! Ce n’est que sous Philippe Auguste que le Petit Châtelet deviendra possession royale, et ce n’est qu’en 1248 que Saint Louis rachètera le Grand Châtelet à Adam Hareng. Il leur en faudra, de l’opiniâtreté et de la constance, pour devenir La Grande Nation de Louis XIV, villes après villes, comtés après comtés, duchés après duchés, … pendant sept siècles, par diplomatie souvent, par ruse parfois, par persuasion, mais aussi par le fer et le feu. 988 Erik Thorvaldsson - Erik le Rouge - , fils de Thorwald Aswaldssons, avec deux meurtres à son actif en Islande, doit s’enfuir : Il avait l’intention d’aller à la recherche de cette terre aperçue par Gunnbjörn, fils d’Ulf le Corbeau, lorsqu’il était drossé vers l’ouest, à travers la pleine mer …./… Le pays que l’on appelle Groenland fût découvert et colonisé par des Islandais. Un homme du nom d’Erik le Rouge, originaire de Breidhifjordh, partit d’Islande pour s’établir dans une terre appelée depuis Eiriksfjördhr. Il donna un nom au pays et l’appela Groenland (terre verte[1]), espérant qu’un beau nom encouragerait les gens à émigrer. Livre d’Ari le savant Il leur fallait une bien bonne maîtrise de l’astronomie nautique pour naviguer ainsi en haute mer ! Protégés de la glace à la belle saison par le Gulf Stream, les pâturages y nourrissent ours et caribous, les eaux sont poissonneuses. Il retourne en Islande et persuade quinze cents colons de s’y installer : ils partirent vingt cinq knörrs et drakkars[2], emportant tout ce monde, avec meubles, vaches, chevaux, mais par de méchantes tempêtes, ils se virent seulement quatorze navires en arrivant sur la côte ouest du Gröenland. Cette colonie atteindra trois mille membres. L’inscription runique la plus élevée en latitude a été trouvée par 72°55′N. L’un d’eux se convertit au Christianisme, qui se répandit très vite : trois siècles plus tard, on comptait dix huit églises. En 989, Bjarni souhaite rejoindre le Groenland depuis Bergen, mais, à proximité de la pointe sud, il est pris dans un épais brouillard, et s’égare pendant trois jours dans la brume ; le retour du soleil lui permet de s’orienter : Ils hissèrent toute la voile, et poussèrent en avant, toute une journée et toute une nuit. Ils aperçurent une terre, mais Bjarni dit qu’il ne croyait pas que ce puisse être le Groenland. Ils naviguèrent encore neuf jours et reconnurent trois terres différentes avant de retrouver le Groenland. Saga des Groenlandais Ils découvrirent le Labrador, puis Terre Neuve, où rivière et lac ne manquaient pas de saumons, et ceux-ci étaient les plus gros qu’ils eussent jamais vus. Le sol était d’une telle qualité qu’il leur parût inutile de mettre de coté du fourrage pour l’hiver. Durant la saison froide, il ne gela pas et l’herbe dépérit à peine. Le jour et la nuit étaient d’une durée plus égale en ces lieux qu’au Groenland ou en Islande. Au plus profond de l’hiver, le Soleil était visible depuis l’heure du petit déjeuner jusqu’au milieu de l’après-midi. Ils y fondèrent une colonie, commençant par deux cent cinquante hommes et femmes. Mais les relations avec les indigènes Skraelings (indiens ou eskimos), après avoir été au début placées sous de bons auspices, se détériorèrent et finalement, ils regagnèrent le Groenland. Quinze ans plus tard, Leif Ericsson, accompagné entre autres de Tyrkir, un Allemand, homme du sud qui sait reconnaître un plant de vigne, découvrit encore une autre terre qu’ils baptisèrent Vinland, car Tyrkir y reconnût des pieds de vigne sauvage, aujourd’hui répertoriée Vitis riparia : la présence de vigne demande de la situer entre les 41° et 44° parallèle, c’est à dire entre Boston et New-york, où, curieusement, il existe une île nommée encore aujourd’hui Martha’s Vineyard. Si la carte du Vinland dessinée au XV° siècle et publiée en 1968 par l’université de Yale s’est avérée être un faux, les Vikings ont laissé d’autres traces de leur passage : d’incontestables vestiges d’habitat, au nord de l’île de Terre Neuve, l’Anse aux Meadows, et encore la pierre découverte en 1898 à Kensington dans le Minnesota, à l’ouest du lac Supérieur, par un fermier en défrichant son terrain. Cette pierre est du grauwacke, une roche sédimentaire détritique verte composée de feldspath, de quartz et d’argile, faiblement métamorphisée : d’un poids de 90 kg, elle mesure 76 cm X 41 cm X 15 cm et porte les inscriptions runiques ainsi interprétées : Nous sommes 8 Goths et 22 Norvégiens en voyage de découverte depuis le Vinland vers l’ouest. Nous avions un camp près de deux rochers, à quelques journée de marche au nord de cette pierre. Nous nous mîmes en route pour pêcher un jour. Quand nous revînmes nous trouvâmes 10 de nos compagnons rouges de sang et morts. A(ve) V(irgo) M(aria), sauve nous du péril. Nous avons dix de nos marins au bord de la mer pour veiller sur nos bateaux, à quatorze journées de marche de cette île. Année 1362 Il y a maintenant plus d’un siècle que l’authenticité de cette pierre est contestée et que chaque contestation fait naître une nouvelle argumentation en faveur de son authenticité ! Des Vikings fuyant le Groenland devenu inhospitalier vers l’Amérique plutôt que de retourner vers la mère patrie ? 19 05 989 Vladimir I° le Grand, tzar de la Rous’ - Russie -, avait épousé deux ans plus tôt Anne Porphyrogénète, dernière sœur du basileus. Il se convertit au christianisme en l’église Saint Baptiste de Cherson, en Crimée. Le 15 août suivant, plusieurs milliers de guerriers seront baptisés dans les eaux du Dniepr, à Kiev. La Rous’, c’est alors un ensemble politique qui regroupe les peuples russe, biélorusse et ukrainien ; ils parlent le slave oriental commun - improprement appelé « vieux russe » -. Ils ont aussi une même religion, car le christianisme avait déjà pénétré le pays : il existait une église Saint Elie dès 944 à Kiev. La christianisation de son peuple, officiellement imposée à la suite de son baptême, va en fait se faire peu à peu, le paganisme se maintenant en beaucoup d’endroits, faute d’un clergé suffisant et qualifié dans l’Eglise. 990 Les guerres, l’insécurité suscitent des besoins de repos, et l’Eglise se met à prêcher « la paix de Dieu », « la trêve de Dieu ». : Que dorénavant, dans les évêchés et dans les comtés, aucun homme ne fasse irruption dans les églises ; que personne n’enlève des chevaux, des poulains, des bœufs, des vaches, des ânes, des ânesses avec leurs fardeaux, des moutons, des chèvres, des porcs. Qu’on n’emmène personne pour construire ou assiéger un château, si ce n’est ceux qui habitent sur votre terre, votre alleu, votre bénéfice ; … Que nul ne fasse tort aux moines ou à leurs compagnons qui voyagent sans armes ; … qu’on n’arrête point le paysan ou la paysanne pour les contraindre à se racheter. Gui d’Anjou, évêque du Puy 08 997 Al Mansur, maître d’Al Andalus, après avoir conforté son pouvoir et porté au plus haut la puissance et le rayonnement des califes de Cordoue[3] , lance la Jihad : cinquante sept expéditions par lesquelles il ne cherche pas à agrandir le royaume arabe, mais à humilier son adversaire, razzier tout ce qui peut l’être, en priorité les jolies femmes franques ou basques qui feront de très bonnes concubines… Ce jour-là, c’est la très riche basilique de Saint Jacques de Compostelle qui part en fumée. Elle sera relevée par Odilon, abbé de Cluny. En fait, dès cette époque l’Espagne présente un paysage politique très complexe, et la frontière entre islam et chrétienté est tout sauf étanche ; nombreux sont alors les chrétiens qui vont chercher sécurité ou fortune en pays musulman, mettant leurs armes au service de souverains musulmans : ainsi Al Mansur fut-il secondé dans cette destruction de Saint Jacques de Compostelle par des comtes chrétiens. En Espagne, Almanzor (le Victorieux) s’avance jusqu’aux Asturies et en Galice, où ses troupes occupent Saint Jacques de Compostelle ; les portes de la ville et les cloches du sanctuaire, portées par des captifs chrétiens, sont ramenées à Cordoue comme butin de guerre. La gloire et le prestige du Califat de Cordoue au X° siècle ne tiennent pas seulement à ses succès militaires, mais aussi à l’éclat de sa vie économique, sociale et intellectuelle. Si les Arabes ne sont pas les créateurs du système d’irrigation dont on leur a fait souvent honneur, ils l’ont certainement développé et amélioré ; aux cultures traditionnelles, céréales, vigne, olivier, ils ont ajouté des espèces nouvelles : riz, canne à sucre, mûrier pour l’élevage du ver à soie. Les mines sont activement exploitées ; les métiers textiles travaillent la laine et la soie ; l’industrie de la céramique, celle du cuir (cordouans) alimentent le commerce d’exportation. Des techniques nouvelles - celle de la fabrication du papier par exemple - sont introduites en Espagne, et se transmettront de là au reste de l’Europe. La flotte du Califat domine toute la Méditerranée occidentale, et assure d’actives relations commerciales avec l’Empire byzantin et les pays musulmans qui relèvent du Califat de Bagdad. Tandis que l’or a disparu de la circulation monétaire de l’Europe chrétienne, le calife frappe des « dinars »d’or qui ont cours dans tout le monde méditerranéen. Aux ressources du commerce extérieur, dont l’importance est attestée par les droits de douane perçus par le trésor royal, s’ajoutent celles de la piraterie, centrée sur les ports de la côte du Levant. La croissance des villes reflète l’essor économique. Séville, Malaga, Almeria sont des centres actifs, animés par le commerce et le travail des métiers. Mais c’est Cordoue qui résume aux yeux des contemporains éblouis la splendeur du Califat… La capitale califale est une ville sans égale dans tout le monde occidental et méditerranéen. Embellie par Abd er-Rhaman III, qui a agrandi la mosquée érigée par le premier émir et fait construire des palais, des thermes et des jardins, elle devient sous son successeur AI-Hakam II, le plus lettré des califes cordobais, un centre actif de vie intellectuelle. AI-Hakam y a rassemblé une bibliothèque qui comptait, dit-on, plus de quatre cent mille volumes ; il fonde des écoles et accueille à sa cour des savants et des écrivains, parmi lesquels le More Rasis, le premier grand historien de l’Espagne musulmane. L’éclat intellectuel survivra même, comme il arrive fréquemment, à la puissance politique, et donnera ses plus beaux fruits après la chute du Califat, à l’époque des rois de taifas. Marcelin Defourneaux La Péninsule Ibérique 1956 999 Election du premier pape français : Gerbert d’Aurillac, sous le nom de Sylvestre II . Avant d’atteindre cette suprême dignité, il avait inventé l’orgue hydraulique à vapeur, l’horloge à balancier et avait vulgarisé l’abaque, - une table à calcul -. 1000 R.A.S[4]. …enfin, presque, car le Norvégien Leif Eriksson débarque à Terre Neuve et longe la côte américaine jusqu’à Rhode Island - Boston - . C’est au cours du X° siècle que l’on voit se développer de grandes cités en Afrique : Gao, dans l’actuel Mali, Mogadiscio, dans l’actuelle Somalie, Mombasa, dans l’actuel Kenya, Kinshasa, dans l’actuel Congo. 1003 A l’approche de la troisième année après l’an Mil, dans presque toute la terre, surtout dans l’Italie et dans les Gaules, on se mit à reconstruire les églises. Bien que la plupart n’en eussent nul besoin, une émulation poussait chaque communauté chrétienne à en avoir une plus somptueuse que les autres. On eut dit que le monde secouait ses haillons, pour revêtir de toutes parts un blanc manteau d’églises. Raoul Glaber, moine de Sainte Bénigne (Dijon). Histoires, vers 1048 1004 Sècheresse exceptionnelle suivie de pluies torrentielles et d’inondations ; une invasion de sauterelles achève de ruiner les récoltes, entraînant une famine en 1005 et 1006. 1010 Geoffroy de Sablé fait une donation aux bénédictins de l’abbaye Mancelle de la Couture au Mans qui leur permet de fonder le prieuré de Solesmes. Après la révolution Dom Guéranger (1805-1875) sera l’artisan du renouveau de l’ordre et du chant grégorien. Le chant fait partie de notre vie intérieure. Avec le temps, on n’a plus besoin d’écouter d’autres musiques. Le chant grégorien est la dernière vibration avant le silence, qui est plus beau que tout. Dom Michael Bozell 1014 La Corse est libérée de ses envahisseurs musulmans. Alexis Xiphias, à la tête de l’armée de Basile II, empereur d’Orient, défait la dernière armée bulgare du tzar Samuel. Il capture 15 000 prisonniers : sur ordre de Basile II, on crève les yeux de tous, sauf d’un sur cent, qui conserve un œil pour pouvoir ramener les autres au tzar Samuel. 1018 Etienne, Roi de Hongrie, ouvre aux pèlerins la route terrestre vers Jérusalem : elle traverse la Hongrie en longeant le Danube : la voie est plus sûre et moins coûteuse que le trajet maritime. Vajk était son nom de naissance, il devint Etienne à son baptême en 985 et sera canonisé en 1083. Des guides ont été rédigés : La Hongrie commence au milieu du fleuve Fischa. A une lieue de là, se trouve le château de Hainburget, à deux journées de marche de celui-ci, le château de Györ. Entre ce dernier et le château de Fehérvar, il y a trois journées de marche, et autant pour arriver à Tolna… ********************** A cette époque, presque tous ceux qui, d’Italie et de Gaule, désiraient se rendre au sépulcre du Seigneur à Jérusalem, se mirent à délaisser la route accoutumée, qui traversait les détroits de la mer, et à passer par le pays de ce roi Etienne… Il accueillait comme des frères tous ceux qu’il voyait, et leur faisait d’énormes présents. A l’appel de ce souverain, une foule innombrable d’hommes du peuple et de nobles partit pour Jérusalem. Raoul Glaber, moine de Sainte Bénigne. Al-Durzi, conseiller du calife du Caire, fuit en Syrie après la disparition de ce dernier ; il y fonde la secte des Druzes, qui s’appuie sur l’ésotérisme et la métempsychose. 1023 Construction de la première abbatiale du Mont Saint Michel. Le rocher de Mont Tombe qui avait été séparé du continent par la grande marée de 709, abritait déjà des cultes à Saint Etienne et à Saint Symphorien. C’est un témoin du massif hercynien, l’ancêtre de toutes les montagnes, cela va chercher vers ~ 330 m.a ; Tombe vient du latin Tumulus : butte, laquelle n’est pas bien grande : 900 mètres de circonférence. En 708, trois apparitions de l’archange Saint Michel - on l’appellera alors le Rocher de l’Archange - décidèrent Aubert, évêque d’Avranches à construire une église ; elle sera remplacée par une église carolingienne, qui remonte à 965. La règle clunisienne s’y introduit alors et le rocher fût nivelé - 25 m. x 80 m., tout de même - pour permettre la construction de la nouvelle abbatiale, qui sera achevée en 1084. Il fallait de l’argent pour ce faire, mais les moines n’en manquaient pas : les revenus liés au pèlerinage étaient conséquents, et les propriétés de l’abbaye allaient de la Grande Bretagne à l’estuaire de la Loire. Au début du XIII° furent élevés le cloître, chef d’œuvre de raffinement architectural, et la « Merveille », espace séparé en deux nefs de hauteur égale, présentant la même superposition de salles sur trois niveaux, le premier pour le peuple - Tiers Etat-, le second pour les seigneurs et leurs suite - la Noblesse- et le troisième pour les moines - le Clergé - ; l’ensemble sera terminé en 1228. Pour ce faire, on ira chercher le granit sur les îles Chausey. Chœur et transept de l’église abbatiale sont gothiques, car reconstruits au XV° siècle en remplacement du chœur roman, effondré en 1421. En 1066, les moines de l’abbaye apportèrent leur soutien à Guillaume de Normandie dans sa volonté de conquête de l’Angleterre : il les en remerciera en leur donnant un autre caillou proche de Penzance en Cornouailles, où ils construiront un prieuré qui se nommera aussi Abbaye du Mont Saint Michel. 1025 Adalbéron, évêque de Laon adresse à Robert le Pieux, le fils d’Hugues Capet un poème décrivant la société comme la cohabitation de trois ordres : les travailleurs chargés de la fonction nourricière [laboratores], les combattants chargées de la défense [bellatores], et les clercs qui prient pour le salut des hommes [oratores][5]. Huit cents ans plus tard, on retrouvera cela quasiment inchangé avec la Noblesse, le Clergé et le Tiers Etat. On trouvait aussi d’autres clercs pour exercer un terrorisme autrement plus domestique, ne laissant aucune liberté à l’individu et ne faisant de lui qu’un rouage qui n’a qu’à « obéir aux ordres » : Avec ton épouse ou avec une autre, t’es-tu accouplé par derrière, à la manière des chiens ? Si tu l’as fait, tu feras pénitence dix jours au pain et à l’eau. T’es-tu uni à ton épouse au temps de ses règles ? Si tu l’as fait, tu feras pénitence dix jours au pain et à l’eau. Si ta femme est entrée à l’église après l’accouchement avant d’avoir été purifiée de son sang, elle fera pénitence autant de jours qu’elle aurait dû se tenir encore éloignée de l’église. Et si tu t’es accouplé avec elle ces jours-là, tu feras pénitence au pain et à l’eau pendant vingt jours. T’es-tu accouplé avec ton épouse après que l’enfant a remué dans l’utérus ? ou du moins quarante jours avant l’accouchement ? Si tu l’as fait, tu feras pénitence vingt jours au pain et à l’eau. T’es-tu accouplé avec ton épouse après qu’une conception fût manifeste ? Tu feras pénitence dix jours au pain et à l’eau. T’es-tu accouplé avec ton épouse le jour du Seigneur ? Tu dois faire pénitence quatre jours au pain et à l’eau. T’es-tu souillé avec ton épouse en Carême ? Tu dois faire pénitence quarante jours au pain et à l’eau, ou donner vingt six sous en aumône. Si c’est arrivé pendant que tu étais ivre, tu feras pénitence vingt jours au pain et à l’eau. Tu dois conserver la chasteté vingt jours avant Noël, et tous les dimanches, et pendant les jeûnes fixés par la loi, et pour la nativité des apôtres, et pendant les fêtes principales, et dans les lieus publics. Si tu ne l’as pas conservée, tu feras pénitence quarante jours au pain et à l’eau. Burchard de Worms, canoniste allemand du XI° siècle. Décret à propos de l’«abus de mariage». Si l’on fait les comptes, les interdits auraient amené les « couples dévots » à ne s’unir que quatre vingt onze à quatre vingt treize jours par an, sans compter les périodes d’« impureté» de la femme (règles, grossesse, période post partum). Souhaitons simplement qu’ils aient été nombreux à dire « chantes, beau merle ». 1030 Des pluies diluviennes s’abattent sur l’Europe entière, gonflant les fleuves, noyant les champs, pourrissant les récoltes et provoquant la famine : Riches et moins riches étaient hâves, comme les pauvres, car la misère universelle avait mis fin au pillage des puissants (…) Après avoir mangé le bétail et les oiseaux, les hommes se mirent, poussés par une faim atroce, à manger des charognes ou autres nourritures innommables. Dire à quel excès porta la corruption du genre humain provoque l’horreur ; on vit alors, ô douleur ! ce qu’on n’avait vu que rarement dans le passé, des hommes rendus furieux par la faim, manger la chair d’autres hommes. Les voyageurs, assaillis par des hommes plus vigoureux qu’eux, étaient démembrés, cuits au feu et mangés. Très souvent, montrant un fruit ou un oeuf à un enfant, on l’entraînait dans un lieu écarté pour le tuer et le manger (…) En raison des péchés des hommes, cette effroyable calamité sévit trois ans durant dans le monde entier. Raoul Glaber, moine de Sainte Bénigne. Histoires, vers 1048 1031 En Espagne, les chrétiens confirment un avantage pris sur les musulmans dès les années 1010, et c’est l’effondrement du califat de Cordoue, qui donne lieu à un nouveau type d’organisation politique : les petits royaumes indépendants se nomment taïfas, lesquels versent à des souverains chrétiens un paria, qui est un tribut en échange duquel, ces derniers s’engagent à ne pas les attaquer, voire à les protéger : dans ces conditions, on pouvait ne pas être pressé du tout de mettre les Arabes à la porte : c’aurait été tuer la poule aux œufs d’or ; et si l’affaire a duré presque huit cents ans, c’est que cela a profité à plus d’un ! Les musulmans restés en territoire chrétien sont des mudejares. Les chrétiens sous domination musulmane - les mozarabes - ont le statut de dhimmi. Les choses vont prendre un autre tour après la prise de Tolède en 1085 par Alphonse VI : les souverains des taïfas prennent peur et font appel aux Almoravides, des berbères récemment convertis à l’islam, qui font preuve du zèle des convertis. On ne peut nier que la mainmise des Almoravides, puis des Almohades fut préjudiciable à la brillante civilisation littéraire qui florissait dans la péninsule et qui influa d’une façon si féconde sur le monde européen. « A l’époque du pullulement des capitales provinciales, les cours des rois musulmans de Tolède, de Badajoz, de Valence, de Dénia, d’Almeria, de Grenade, de Séville surtout, deviennent autant de cénacles où poètes, lettrés, artistes, savants, philosophes, médecins, spécialistes des sciences exactes travaillent, dans des conditions matérielles favorables, autour de princes, mécènes éclairés qui trouvent en leur société le meilleur dérivatif à leurs préoccupations quotidiennes dans l’exercice du pouvoir. Époque de profonde décadence politique, qui s’accompagne - on en a d’autres exemples à l’intérieur et à l’extérieur du monde de l’Islam - d’un incomparable renouveau des productions de la pensée » (Lévi-Provençal). Gaston Wiet, de l’Institut. L’Islam 1956 Les troubles intérieurs qui s’ensuivent provoquent, de façon presque soudaine, un renversement des relations politiques entre l’Espagne chrétienne et l’Espagne musulmane. Ce sont maintenant les roitelets de Taifas qui sollicitent l’intervention des princes chrétiens dans leurs querelles, et paient leur aide soit par des cessions de territoires, soit par des tributs annuels ou parias. Cependant, quelques uns des royaumes de Taifas - dont le nombre s’élève à vingt-trois vers le milieu du XI° siècle - constituent des États assez étendus, et qui jouent encore un rôle politique important. Au nord-est de la péninsule, le royaume de Saragosse maintient, au contact des Pyrénées, un centre puissant de domination musulmane ; il s’interpose entre la Catalogne et les États chrétiens de Castille et Léon et interdit aux comtés aragonais, enfermés, dans les hautes vallées des sierras, l’accès au val de l’Ebre. Sur la côte méditerranéenne, Alméria, Valence sont le centre de petits États très prospères qui combinent les ressources de l’agriculture et du tissage des toiles avec celles de la piraterie. Mais c’est Séville qui apparaît comme la véritable héritière de la splendeur du Califat, sous les règnes de AI Motamid 1er (1042-1061) et de son fils AI Motamid II (1061-1095). Ce dernier, qui réussit à soumettre à son autorité Cordoue et le royaume de Murcie, apparaît comme le type le plus représentatif de ces « rois de Taifas », chez qui l’astuce politique et l’implacable cruauté s’unissent aux goûts du poète et aux raffinements de l’amateur d’art. Car la civilisation de l’Espagne musulmane, loin de décliner avec la chute du Califat, atteint son zénith dans les royaumes de taifas. Civilisation très originale, qui n’est nullement une transposition, en terre espagnole, des formes de vie matérielle et morale, qui ont fleuri dans les Califats de Damas et de Bagdad, mais qui, en beaucoup de domaines, est la création commune des différents éléments ethniques et religieux qui composent la population de AI Andalus. L’arabe y joue le rôle de langue littéraire, de véhicule de la culture, comme le latin dans le monde médiéval chrétien ; c’est par des traductions arabes que s’est transmis l’héritage de la Grèce et d’Alexandrie, enrichi d’apports orientaux. Mais les Arabes purs ne constituent qu’un groupe numériquement très restreint ; quant aux Berbères, grossiers et fanatiques, ils apparaissent peu ouverts aux curiosités de l’esprit. L’élément espagnol - non seulement les renégats et les juifs, mais aussi les mozarabes qui se laissent gagner par le prestige de la langue arabe et de la culture dont elle est le support - participent largement à l’élaboration de la civilisation hispano-musulmane. Cette compénétration intellectuelle des musulmans et des chrétiens constitue un facteur essentiel de la diffusion de la pensée et de la science arabe dans l’Espagne chrétienne d’abord, puis dans toute l’Europe occidentale. Si dans certains domaines - sciences exactes, astronomie, médecine - le rôle de AI Andalus est surtout celui d’un relais entre la culture antique et le monde médiéval, dans d’autres - poésie, histoire, philosophie - se révèle une remarquable originalité et parfois une étonnante audace de pensée, comme dans l’Histoire critique des religions de Abn Hazan (994-1064) ou dans l’œuvre philosophique d’Averroës et du juif Maïmonide, un siècle plus tard. La contrepartie de cette liberté intellectuelle est le relâchement de la pure doctrine de l’Islam, non seulement chez certains penseurs, mais aussi chez les souverains qui pratiquent à leur égard un généreux mécénat, rassemblent d’importantes bibliothèques et sont parfois eux-mêmes - c’est le cas d’Al Motamid II - de délicats poètes. Aussi les souverains trouvent-ils d’âpres censeurs parmi leurs sujets, et surtout chez les alfaquies, docteurs de la loi musulmane, qui leur reprochent leur tiédeur religieuse, leur goût du luxe, et même leur penchant à la boisson. C’est avec l’appui d’une partie du bas peuple, animé par les alfaquies, qu’à deux reprises, à la fin du XI° et au XII° siècle, les musulmans d’Afrique, Almoravides, puis Almohades, referont la conquête de l’Espagne, mettant en péril l’œuvre de reconquête menée par les royaumes chrétiens du Nord Marcelin Defourneaux La Péninsule Ibérique 1956 1033 Il ne s’est rien passé de vraiment exceptionnel pour les mille ans après la naissance du Christ, donc, on se reporte sur les mille ans après sa Passion. La millième année après la Passion du Seigneur, les nuées s’apaisèrent, obéissant à la bonté et à la miséricorde divine […] toute la surface de la terre se couvrit d’une aimable verdeur et d’une abondance de fruits. Raoul Glaber 1037 Construction de l’église abbatiale de Jumièges. Abu ‘Ali al-Husayn ‘Abd Allah ibn Sina, plus connu en Occident sous le nom de Avicenne meurt à Hamadan, en Iran, à cinquante sept ans. Natif de Boukhara, alors aux confins du monde iranien - aujourd’hui en Ouzbékistan -, il était devenu le plus grand savant de son époque. Doté d’une prodigieuse mémoire, il avait assimilé tant le Coran et les sciences arabes que les grecs, d’Aristote à Ptolémée. Il gardera un statut d’homme de cour, menant une vie d’errance, au gré des tribulations politiques. Parmi d’innombrables ouvrages, notons le Canon de la Médecine, - plus d’un million de mots - : les meilleures écoles - Montpellier, Toulouse, Louvain - en feront pendant des siècles leur principal outil pédagogique. Le corps est une monture qu’il faut savoir abandonner lorsque le but du voyage est atteint. 1039 Construction de la troisième église Sainte Foy de Conques, celle que nous connaissons, à l’exception des deux clochers de la façade, ajoutés on ne sait pas très bien pourquoi par Violet le Duc au XIX°. 1043 Robert de Turlande fonde l’abbaye de la Chaise Dieu. 1050 Apparition du moulin à vent via l’Espagne musulmane. Guido d’Arezzo, moine à l’abbaye de Pomposa - la Magnifique - entre marais et Adriatique, à l’est de Ferrare, laisse à la postérité la mise en écrit de la musique, jusqu’alors transmise par la seule tradition orale : la solmisation. Il met en musique un acrostiche chanté aux vêpres écrit par Paul Diacre, conseiller musical de Charlemagne : UT queant laxis Pour que puissent tes serviteurs Gamme, portée… les grandes bases du solfège sont en place. C’est le moment merveilleux où, avec une grande fraîcheur, le musicien a posé les jalons d’une grammaire neuve. Olivier Cullin 1050 Le premier ministre des Fatimides, Yazouri, met à exécution une vengeance contre les Berbères d’Ifriqiya, - l’actuelle Tunisie - : deux tribus arabes, les Banou Hilal et les Banou Soulaïm, dont les brigandages infestaient la haute Égypte, furent invitées à partir pour l’Afrique du Nord : « Nous vous l’abandonnons, dévastez-la », leur fut-il dit. Et cette immigration de Bédouins insupportables fut pour toute l’Afrique du Nord une véritable catastrophe : elle se produit au milieu du XI° siècle. La Berbérie avait beaucoup souffert de l’occupation arabe, d’une façon indirecte, d’abord parce que la Kahina, cette femme qui prit un instant la direction de la lutte contre l’envahisseur, avait fait le désert derrière elle. L’irruption hilalienne fit le reste, consommant la crise de l’agriculture et compromettant pour longtemps la sécurité. Cette invasion, accomplie dans des conditions particulièrement sauvages, porta une atteinte à la prospérité générale : la ruine s’étendit partout, et des brigands, par masses, interceptèrent les routes et dépouillèrent les voyageurs. « La dévastation et la solitude y règnent encore », écrivait Ibn Khaldoun au début du XV° siècle. Emilienne Demougeot L’apparition des Arabes en Occident 1986 1051 Henri I°, fils de Robert le Pieux, s’en va bien loin pour chercher femme : il épouse Anne de Russie, fille du grand prince de Kiev, Iaroslav I°, dit le Sage : il avait contribué à la rédaction du plus ancien code judiciaire russe : Rouskaïa Pravda. A sa mort, trois ans plus tard, la Russie kievienne était la plus grande fédération d’Europe. C’est Vladimir, -au nord-est de Moscou -, qui était alors la capitale et non Kiev. 16 07 1054 Le pape Léon IX a envoyé en ambassade à Constantinople le cardinal Humbert. Diplomate maladroit, il se heurte de front à l’intransigeant patriarche Michel Kéroularios, jaloux de son influence sur l’empereur Constantin IX Monomaque. Humbert dépose sur l’autel de Sainte Sophie une bulle d’excommunication contre Michel Keroularios, lequel excommunie à son tour le cardinal. La goutte d’eau venait de faire déborder le vase : les Eglises d’Orient refusent de reconnaître la primauté du pape, - primum inter pares, pour les catholiques -: c’est le schisme fondateur des Eglises orthodoxes d’origine byzantine ou grecque. Le concile de Narbonne codifie la « Trève de Dieu ». 13 04 1059 Nicolas II, jusque-là évêque de Florence, au demeurant bourguignon, promulgue un décret qui réserve aux cardinaux l’élection du pape. 1060 Début de la construction de la cathédrale Saint Sernin à Toulouse. 1062 Guillaume le Conquérant et la reine Mathilde font construire à Caen l’abbaye aux Dames, puis l’abbaye aux Hommes, [toutes deux miraculeusement épargnées par les bombardements de 1944] . Guillaume offre l’hospitalité à Edouard, futur roi d’Angleterre, qui s’attache à la Normandie d’où il emmène nombre d’hommes en Angleterre lorsqu’il y est rappelé pour monter sur le trône : ils y trouveront places et honneurs. Guillaume sera reçu en Angleterre comme un roi, et plus tard, recevra Harold, héritier du trône, encore jeune homme, auquel il arrachera la promesse de le soutenir dans sa volonté d’occuper le trône d’Angleterre. 1063 Achèvement de la basilique Saint Marc à Venise, sur le modèle byzantin : croix grecque et cinq coupoles. Consécration de l’église de Moissac. 1064 Le sultan Alp Arslan - le lion héros - détruit Ani, capitale de la Grande Arménie. Les réfugiés arméniens vont fonder en Cilicie la petite Arménie. 20 09 1066 Guillaume de Normandie, a réuni à Saint Valéry, en baie de Somme quatorze mille cavaliers, plus de quarante mille fantassins, qu’il embarque sur mille cinq cents bateaux, et débarque à Pevensey sur la côte sud de l’Angleterre. C’est la première invasion réussie de l’Angleterre, ce sera aussi la dernière : Napoléon, Hitler en rêveront mais s’y casseront les dents. 25 09 1066 Harold Godwinsson, souverain d’Angleterre, parti dans le nord du pays, gagne la bataille de Stamfordbridge contre le roi de Norvège et son rival Tostig. 14 10 1066 Harold Godwinsson, revenu vers le sud à marche forcée, affronte Guillaume de Normandie à Hastings : la bataille fait rage, l’issue en est incertaine quand Harold est tué : ses housecarls se retirent ; pour Guillaume, Dieu a jugé. Toute espèce de résistance de l’Angleterre anglo-saxonne est supprimée et Guillaume devient le maître de l’Angleterre : il va se faire couronner à Westminster le jour de Noël de la même année. Une abbaye de Battle sera édifiée sur le lieu même de Hastings. On parle toujours de l’invasion normande de 1066, de l’invasion normande à main armée, mais il ne faudrait pas oublier que celle-ci a été précédée d’une infiltration qui a mis à la tête de l’Eglise de Londres, puis de la province ecclésiastique du sud de l’Angleterre, un normand authentique, Robert Champart, abbé de Jumièges, qui a installé comme comte de Hereford, Gloucester et Oxford, Raoul, fils du comte normand de Nantes, et crée dans le centre de l’Angleterre un petit Etat normand. Alfred Fichelle Le Monde Slave 1986 1070 Salomon ben Isaac, plus tard nommé Rachi, a trente ans ; il est né à Troyes, où sa famille est active sur les foires de Champagne ; il y restera toute sa vie et devient un maître très écouté pour ses commentaires de la Bible hébraïque et du Talmud. Toujours à la recherche de la clarté dans sa pensée comme dans son expression, il acquit rapidement une stature internationale dans le monde religieux juif et une incontestable autorité, en ayant suffisamment de sagesse pour donner à sa vigne le temps qu’il fallait pour donner du bon vin. Il mourra en 1105. Des marchands d’Amalfi, [au sud de Naples], créent à Jérusalem un hospice pour accueillir les pèlerins et soigner les malades : c’est le début de ce qui deviendra l’ordre des Hospitaliers, qui parviendra à composer avec les Turcs. Les Turcs Seldjoukides sont à Jérusalem : ils occupent durablement la ville à partir de 1078 : c’en est fini du pèlerinage au tombeau du Christ : l’intolérance l’emporte, l’Occident se voit fermer la route des Lieux Saints. Les Seldjoukides créèrent un enseignement officiel : l’école de théologie, une « forteresse de théologiens », suivant la définition d’un écrivain arabe. Avec cette institution, la madrasa, c’en sera fini des dissensions religieuses et philosophiques, ainsi que du culte de l’antiquité, prôné sous les premiers Abbassides et les Fatimides. De nouveaux programmes, uniquement inspirés par la pensée sunnite vont asseoir définitivement l’orthodoxie. La madrasa naît donc en Iran, et elle va rayonner dans tout l’univers islamique : les collèges sortent de terre comme par enchantement. C’est dans ces établissements que furent formés les esprits qui contribueront à la résistance contre les Croisés et contre les Mongols : politiquement la madrasa a sauvé l’Islam. Les matières enseignées correspondaient à peu près au trivium des universités européennes, soit la grammaire, la rhétorique et la dialectique. Mais l’enseignement des madrasa se figea et sa décadence s’est produite en Orient pour les mêmes raisons qu’en Occident, par l’abandon de la culture antique, de sorte qu’au moment même où l’Europe retrouvait l’antiquité, en partie par le détour de la civilisation arabe, les universités orientales consommaient leur déclin. En effet, le danger politique n’avait pas été seul à menacer la puissance de l’Islam. Sous l’influence des traductions du grec, les intellectuels s’étaient efforcés de donner une conception philosophique du monde qui ne fût pas en désaccord avec la religion. Ce fut tout d’abord Kindi, de race arabe, dont l’activité se place au milieu du IX° siècle. Le Turc Farabi, mort en 950, commenta Aristote et, dans un de ses ouvrages, envisagea la vie utopique d’une cité idéale administrée par des sages et fondée sur la justice et le dévouement mutuel. Ce grand esprit exerça sa curiosité dans de nombreux domaines, et certains de ses aperçus sur la violence, sur les sociétés humaines, ne sont pas sans clairvoyance. Ce furent les écrits de Farabi qui contribuèrent à la formation du Persan Avicenne, personnalité remarquable du siècle suivant, d’une culture extraordinaire, le plus grand philosophe du Moyen Âge oriental, traduit très tôt en Europe. L’effort des philosophes fut sincère et leur piété indiscutable. Ils ne visaient d’ailleurs pas à une réforme de l’Islam et se préoccupaient d’asseoir l’orthodoxie religieuse sur la raison : selon eux, le progrès des études philosophiques devait concourir à la plus grande gloire de la religion. En dehors du fond même de la question, c’était là une orientation que la tradition musulmane et arabe ne pouvait approuver. Une fois encore le problème religieux n’avait pas un aspect unique : l’Islam issu de l’enseignement de Médine ne souhaitait pas qu’on examinât la révélation coranique, la parole divine émise en langue arabe, à la lumière de la pensée antique. En même temps donc qu’une lutte de doctrine il y avait une position qu’il n’était pas possible d’abandonner. Gaston Wiet, de l’Institut L’Islam 1956 Pour autant, il sera encore possible de s’exprimer librement pendant quelques décennies : ainsi, une centaine d’années plus tard, Omar Khayyâm, poète persan pourra encore dire tout le bien qu’il pense du vin : Tant que je ne suis pas ivre, mon bonheur est incomplet ; 1071 Le sultan seldjoukide Alp Arslan inflige une lourde défaite aux troupes du basileus Romain IV Diogène à Mantzikert, en Asie Mineure, laquelle devient turque. Mais surtout, humiliation suprême pour l’empire d’orient, le basileus est fait prisonnier. 1074 Etienne de Thiers fonde l’ordre de Grandmont, aujourd’hui disparu. 1076 Les Arabes Almoravides s’emparent de la capitale de Tunka Menin, roi du Ghana, royaume fondé par les Soninkés. Le roi est mort. C’est la fin du royaume Soninké. vers 1080 Therould, clerc à Avranches, écrit la première chanson de geste : la Chanson de Roland, neveu de Charlemagne, mort à Roncevaux en 778 : la France entre dans la légende avec ces mots que l’auteur prête à Roland agonisant, mais refusant d’abandonner son épée : Ne vos ait om qui facet codardie ! Puisse jamais ne t’avoir un homme capable de couardise Dieu, ne laissez que France en seit honide ! Dieu, ne permettez pas que la France ait cette honte ! ******************** On peut qualifier l’époque allant de la chute de l’empire romain - V° siècle - à l’an 999, un Age des ténèbres parce que les invasions barbares qui se sont produites durant cette période ont handicapé l’Europe pour des siècles et détruit peu à peu la civilisation romaine. Les villes, ruinées, furent désertées ; les grands chemins, négligés, disparurent sous les ronces et les mauvaises herbes ; et des techniques essentielles furent oubliées, y compris la façon d’exploiter une mine ou une carrière. La terre cessa d’être cultivée et, au moins jusqu’aux réformes féodales de Charlemagne, des zones agricoles entières retournèrent à la forêt. En ce sens, le Moyen Age antérieur à l’an 1000 fut une période d’indigence, de famine et d’insécurité… Tandis que la population diminuait et s’affaiblissait physiquement, les maladies endémiques (tuberculose, lèpre, ulcères, eczéma, tumeurs diverses) et de redoutables épidémies comme la peste prélevaient un lourd tribut en son sein. Il est toujours risqué de s’aventurer à des évaluations démographiques pour les millénaires écoulés, mais, d’après certains savants, l’Europe du VII° siècle a vu sa population réduite à environ 14 millions d’habitants ; d’autres avancent le chiffre de 17 millions d’Européens au VIII° siècle. La sous population, combinée à la sous culture des terres, a entraîné une sous alimentation presque générale. A l’approche du deuxième millénaire, toutefois, les chiffres changent : la population croît. Certains experts estiment la population européenne à 22 millions en l’an 950 ; d’autres parlent de 42 millions en l’an 1000. Au XIV° siècle, la population européenne oscille entre 60 et 70 millions de personnes. Même si les chiffres diffèrent, ils sont d’accord sur un point : au cours des cinq siècles postérieurs à l’an 1000, le nombre d’Européens a doublé, peut-être même triplé. Les raisons de cette rapide croissance sont difficiles à déterminer avec précision. Entre le XI° et le XIII° siècle, des transformations radicales interviennent dans la politique, l’art et l’économie. Mais si l’on constate dès lors une évolution de la situation politique et une véritable renaissance des villes, ne serait-ce pas parce que quelque chose a amélioré les conditions d’existence et de travail ? Durant les siècles qui ont précédé l’an 1000, un nouveau système de rotation triennale des cultures avait été peu à peu adopté, qui permettait à la terre d’être plus fertile. Mais l’agriculture requiert des outils et des animaux de trait, et des avancées étaient également intervenues sur ce plan là. A la veille de l’an 1000, on commença à équiper les chevaux avec des fers en métal ( jusque là, on se contentait d’envelopper les sabots de chiffons) et des étriers. Ces derniers, naturellement, profitèrent plus aux chevaliers qu’aux paysans. Pour ces derniers, c’est l’invention d’un nouveau genre de harnais pour les chevaux, les bœufs et autres bêtes de somme qui s’avéra révolutionnaire. Les anciens colliers faisaient porter tout l’effort sur les muscles du cou du cheval, ce qui comprimait la trachée. Le nouveau dispositif, la bricole, mettait en revanche à contribution les muscles du poitrail, ce qui accrut d’au moins deux tiers les capacités de l’animal et permit, pour certaines tâches, de remplacer les bœufs par des chevaux (les bœufs travaillaient à un rythme plus lent que les chevaux). De plus, alors que, dans le passé, on attelait les chevaux en paire, ils purent désormais l’être en ligne, ce qui augmenta de façon significative leur puissance de trait. Vers cette époque, on assista également à des changements dans la façon de labourer. Désormais, la charrue fût dotée de deux roues et de deux lames, l’une pour entailler la terre, l’autre (le soc) pour la retourner. Même si cette « Machine » était déjà connue des peuples nordiques dès le II° siècle av. J.C., ce n’est qu’au XII° siècle qu’elle se répandit dans toute l’Europe. Mais ce dont je veux surtout parler, ce sont des haricots[6] , et pas seulement des haricots, mais aussi des petits pois et des lentilles. Tous ces fruits de la terre sont riches en protéines végétales, comme le sait quiconque se voit contraint de suivre un régime maigre, car les nutritionnistes ne manquent pas de souligner le fait qu’un bon plat de lentilles ou de pois cassés possède la même valeur nutritive qu’un gros steak saignant. Or les pauvres, en ce lointain Moyen Age, ne mangeaient pas de viande, à part ceux qui se débrouillaient pour élever quelques poulets ou qui se livraient au braconnage (le gibier des forêts appartenait aux seigneurs). Et, comme je l’ai indiqué plus haut, ce régime alimentaire frugal expliquait que la population fût sous-alimentée, maigre, maladive, chétive et incapable d’entretenir les champs. C’est pourquoi, lorsque, au X° siècle, la culture des légumineuses commença à se répandre, elle eût de profondes conséquences sur l’Europe. Les gens qui travaillaient purent absorber plus de protéines, et, partant, devinrent plus robustes, vécurent plus longtemps, procréèrent davantage et finirent par repeupler le continent. Umberto Eco. Courrier International. 23 12 1999 au 5 01 2000. Le travail du sol est essentiellement effectué par l’araire, adaptation du bâton à fouir originel à la traction animale, l’attelage de bœufs principalement. Le labour effectué par l’araire est superficiel et symétrique. Il nécessite en général un labour entrecroisé et convient surtout aux terres sèches du Midi. Il restera d’ailleurs en usage dans certaines régions de la France du sud de la Loire jusqu’à une époque récente. Mal adapté aux terres lourdes et humides des régions septentrionales, il y sera remplacé progressivement au Moyen Age, par un nouveau type de charrue bénéficiant de trois perfectionnements essentiels : le coutre, long couteau plat coupant la terre verticalement, le soc plat, qui coupe horizontalement la terre et les racines en profondeur, et le versoir, qui retourne la terre sur le coté. Déjà attesté en Bohème et en certaines contrées de l’Europe du Nord dès le VIII° siècle, son expansion en Europe Occidentale, se produit surtout au XII°. Ses avantages en climat humide sont avant tout une moindre fatigue du paysan et une fertilisation des sols permettant une augmentation substantielle de la production agricole. En revanche, le poids et la puissance de cette charrue moderne nécessitent le recours à des attelages pouvant atteindre huit bœufs, et donc, la mise en commun du travail par plusieurs paysans. Marc Bloch a vu dans ce changement technique la cause essentielle de la constitution de communautés paysannes dans l’Europe du Nord. De l’avènement de la charrue à versoir découlerait, par conséquent, l’opposition entre les régions situées au sud de la Loire et des Alpes, aux structures sociales plus individualistes à cause de l’utilisation de l’araire, et celles du nord, où la charrue à versoir était en usage. Cette hypothèse viendrait expliquer en partie la séparation entre les moulins communautaires à roue verticale du Nord et les rouets familiaux du Sud. …/… L’expansion du moulin à eau dès le X° siècle n’est pas due à une innovation technique majeure, …mais à une conjonction de facteurs aussi divers que :
Toutes ces raisons se sont conjuguées pour aboutir à un immense engouement pour la construction de moulins. …/… A quelques exceptions près, les moulins des pays de langue d’oc sont pourvus en majorité de roues horizontales, alors que les autres ont des roues verticales. …/… Au nord, les défrichements, les travaux de canalisation des rivières et toute une politique d’exploitation de l’espace ont favorisé l’implantation de moulins collectifs d’une puissance plus importante que les rouets méridionaux, adaptés par leur technique à une production plus familiale. …/… les moulins hydrauliques ont représenté un mode de production d’énergie beaucoup plus répandu que les moulins à vent, hormis dans certaines régions comme le Moyen Orient, la Grèce ou les Flandres. …/… En fait, la culture technique moderne s’est bâtie progressivement tout au long des dix siècles qui ont précédé la révolution industrielle, une culture largement fondée sur la roue, le mouvement rotatif, le volant. Toute la mécanique du XIX° siècle va y puiser ses sources et l’on pressent le bouleversement qui aura dû s’accomplir dans l’esprit des ingénieurs du XVIII° siècle pour imaginer une machine à vapeur fondée sur le mouvement alternatif. Avec elle s’ouvre la voie qui conduira au moteur à combustion interne, aujourd’hui reproduit à des millions d’exemplaires dans la plupart des transports du XX° siècle. Bruno Jacomy Une histoire des techniques Seuil 1990 Au Moyen Age, une classification symbolique des aliments sous-tend (et valide) la hiérarchie sociale. Du monde inanimé à Dieu, la « chaîne de l’être » ordonne les créatures vivantes et les aliments qu’elles peuvent fournir. Tout en bas, les racines et les bulbes, ce qui est en contact avec la terre, au plus loin de l’esprit. Suivent les herbes, les fleurs et les fruits. Puis les poissons, nourriture de carême à tendance froide, portant à la tempérance. Le porc, animal grossier, volontiers mangeur de racines, est au rang le plus inférieur des quadrupèdes, où se distingue au contraire le veau. Viennent enfin la volaille et, dans leurs connivences angéliques, les oiseaux, chair la plus favorable à qui oeuvre au devenir de l’esprit. On verra donc force chapons et gibier à plume au menu des seigneurs et des gens d’Eglise ; quand le vilain s’estime parfois heureux de partager l’ordinaire des cochons[7]. Le hic est que, vue d’en haut, la nourriture du vilain lui est, pense-t-on, convenable par essence. Sa nature grossière non seulement s’accommode des aliments « inférieurs », mais les requiert ; la nourriture des gens de qualité lui serait néfaste. « La consommation de produits végétaux devient, selon [les médecins, les diététiciens et les nouvellistes du temps], une véritable nécessité physiologique des rustres. » L’aliment végétal, illustré dans ce qu’il a de pire par les ressources sauvages des temps de disette, apparaît comme le redoutable « marqueur » d’un état social apparenté à celui des bêtes. Le peuple qui, selon les chroniques, « se nourrit d’herbes sauvages et de racines », ne saurait émouvoir outre mesure les mangeurs de palombes. Ainsi, au sens strict, s’alimente l’injustice. Le rustre, lui, très éloigné des gloses sur le bien-fondé (céleste) de la hiérarchie sociale, doit sa survie aux céréales. On a vu depuis combien de millénaires. Les estimations les plus fiables sur la ration quotidienne moyenne de grains par personne dans l’ancienne société (au Moyen Age, sans qu’on puisse étendre la validité de ces données aux temps protohistoriques) sont au minimum de trois quarts de litre (environ 600 grammes) ; c’est-à-dire 275 litres par an (environ 220 kilos). Cette quantité journalière est plus souvent supérieure à 1 litre : de 1,1 à 1,65 litre (entre 400 et 600 litres par an) dans les comptes des tables favorisées cités par L. Stouff (Provence des XIV° et XV° siècles). Plus on descend dans l’échelle sociale, plus la part du pain est grande : de 25 % chez les précepteurs des maisons nobles, elle passe de 55 à 70 % chez les ouvriers agricoles. Au point que le reste de la ration alimentaire est appelé companage, « ce qui accompagne le pain ». Pierre Lieutaghi La Plante compagne Actes Sud 1998 Le temps des invasions appartenait au passé - celles des Normands dans le nord, celles des Sarrasins dans le sud - et la relative sécurité revenue entraîna un accroissement important de la population, de la production et circulation des denrées et des biens : lorsque le besoin de sécurité se relâche, c’est la dépendance directe du seigneur qui en fait autant : bourgs et bastides se mirent à couvrir le territoire ; bourg au nord, bastide au sud : les deux mots impliquent une fortification : le retour d’une relative sécurité ne va pas jusqu’à se priver d’une enceinte fortifiée. Et l’habitant du bourg est un bourgeois. C’est dans la France du Nord qu’on voit apparaître un principe de droit selon lequel un homme qui aura passé un an et un jour dans une ville ne pourra plus être réclamé comme serf par son ancien seigneur ; le principe nous vient d’Allemagne, résumé dans le célèbre adage : Stadtluft macht frei - la ville rend libre -. Huit siècles plus tard, l’adage est toujours bien vivant, vidé de son cadre juridique, pour illustrer une donnée sociale plus générale, mais bien réelle, non seulement en Allemagne, mais dans le monde entier. Cette liberté va être au cœur de la naissance des villes Comment se créent-elle ? Les cas de figure sont nombreux : ce peut-être une abbaye qui concède un terrain à tous ceux qui voudront s’y installer pour y exercer métier ou commerce, avec des privilèges variables, mais qui comportent presque toujours la liberté personnelle. Parfois l’initiative vient du seigneur : ainsi vers 1229, le comte de Toulouse entreprend la construction des premières bastides pour faire concurrence aux grandes villes anciennes, limiter les pouvoirs des féodaux, protéger ses frontières tout en assurant aux paysans liberté et sécurité. Ce peut-être aussi le fait du roi lui-même : ainsi en est-il d’Aigues Mortes, à laquelle Saint Louis octroya une Charte de franchise en 1246 : exemption d’impôts et de péage pour les marchandises, exemption d’obligations militaires, biens garantis par l’autorité royale, qui entretiendra une garnison de vingt cinq sergents. La ville s’administrera elle-même en élisant un consul ; un marché hebdomadaire et une foire annuelle entretiendront le commerce. Les villes anciennes s’émancipaient elles aussi de la tutelle seigneuriale, et quand le cours naturel des choses n’y suffisait pas, on employait la force : ainsi, et cela est surtout vrai dans le nord, les villes de Laon, Saint Riquier, le Mans, connurent des troubles sanglants. Le résultat, c’est qu’il y eut en France autant de régimes, ou peu s’en faut, que de villes : ici, les habitants avaient seulement obtenu l’exemption d’impôts ou l’exemption de taxe et d’octroi pour leurs marchandises lorsqu’il y avait une foire ou un marché ; ailleurs, le représentant du seigneur, qu’on appelait généralement le prévôt ou viguier, gardait l’administration de la justice ou encore celle de la police ; ailleurs enfin, les villes s’administraient entièrement elles-mêmes, leurs habitants s’engageant les uns envers les autres par ce qu’on appelait le serment communal ; ils se juraient une fidélité réciproque, comme les vassaux nobles juraient fidélité à leur seigneur ; ils élisaient eux-mêmes leurs administrateurs, qu’on appelait, suivant le lieu, échevins, consuls ou encore jurats, ou, à Toulouse, capitouls. Georges et Régine Pernoud Le Tour de France médiéval Stock 1983 La condition du serf n’est pas connue précisément ; l’histoire enseignée à la fin du XX° a probablement noirci à dessein le tableau ; le « cursus professionnel » de Constant Leroux cité par Régie Pernoud pourrait n’être à la limite qu’une exception venant confirmer la règle, mieux, il peut représenter une moyenne du type d’évolution du serf, et encore mieux, c’est l’hypothèse de Régine Pernoud, son cas est représentatif de celui de milliers d’autres ; de toutes façons cet opportunisme a bien existé, et avec lui l’avancement par le mérite : Qui était Constant Leroux ? Un serf, un simple serf du Ronceray, l’homme placé le plus bas dans la hiérarchie sociale de son temps : la seconde moitié du XI° siècle. Il est bien rare d’avoir quelque trace de l’histoire d’un serf en cette lointaine époque, à moins qu’il ne s’agisse d’un serf qui se soit élevé à une fortune exceptionnelle, comme Suger. Rien de tel chez Constant Leroux, qui serait resté aussi ignoré que les millions d’autres serfs qui ont vécu sur notre sol si un érudit de notre temps, Jacques Boussard, n’avait exhumé son histoire à travers les actes qui le concernent dans le cartulaire (registre où étaient recopiées, ou du moins mentionnées, les chartes, c’est-à-dire les actes divers, donations, baux, ventes, achats, legs, etc., passés pour le compte d’un monastère) de l’abbaye du Ronceray, où une moniale avait d’ailleurs pris soin, à la fin du XIe siècle, de consacrer une notice au personnage. Constant Leroux s’était vu confier la garde du cellier de l’abbaye, proche de l’église Saint-Evroult, ainsi qu’une vigne attenante dans le quartier de la Doutre. Au bout de quelque temps, les religieuses lui remirent, à titre viager, une maison avec fournil et un demi-arpent de vignes situés près de la porte de Chanzé, et qu’une certaine Ermengarde, veuve, leur avait légués par testament. A cela s’ajoutèrent, un peu plus tard, deux terres cultivables et des prés situés à l’Espau et à Femart. Visiblement, Constant Leroux ne reculait pas devant la besogne. Mais il entendait aussi tirer profit de son travail. Un beau jour, il vint trouver les religieuses : ces terres, il les cultivait à mi-fruit; c’était d’un trop faible rapport pour le travail qu’il y faisait. Les religieuses, conciliantes, acceptèrent de transformer le mi-fruit en un «terrage », sorte de bail qui devait être à prix fixe. Constant se retire satisfait. Pas pour longtemps : voilà qu’il apprend qu’un autre legs vient d’être fait aux religieuses ; il s’agit de deux arpents de vigne au lieu-dit les Châtaigniers, qui justement touche ses terres ; et ces vignes sont quittes de tout droit. Constant se présente donc de nouveau au Ronceray et obtient les vignes, à titre viager. Et quelque temps après, sur de nouvelles instances, il se fait encore donner deux arpents de prés vers la Roche de Chanzé. Voilà le petit serf, à ses débuts simple domestique de l’abbaye, devenu un riche exploitant. Malheureusement, sa femme Gosberge ne lui a pas donné d’enfants; aussi prend-il avec lui son neveu Gautier et sa nièce Yseult ; celle-ci épousera le cellérier de l’abbaye, un certain Rohot. Quant à Gautier, Constant tient à l’établir sur les terres qu’il a travaillées. Lui-même, sur ses vieux jours, demande à entrer comme moine à l’abbaye de Saint-Aubin ; sa femme, de son côté, prend le voile au Ronceray. Mais une fois moine, Constant réclame des religieuses, en récompense de ses bons services, que son neveu jouisse des mêmes avantages et des mêmes terres que lui-même. Ce qu’il obtient. L’histoire de Constant Leroux a dû être celle de milliers et de milliers de Legrand, de Lefort, de Dubois et de Duval : paysans laborieux, tenaces, finauds, attentifs à toutes les occasions d’arrondir leur parcelle, exploitant en connaisseurs le pâturage de la vallée et la vigne du coteau ; au surplus, attachés à leur famille autant qu’à leurs biens, et capables, au terme d’une existence qu’on a pu croire uniquement terre à terre, de tourner leurs regards vers le ciel. Georges et Régine Pernoud Le Tour de France médiéval Stock 1983 L’homme doit travailler à l’image de Dieu. Or le travail de Dieu, c’est la Création . Toute profession qui ne crée pas est donc mauvaise ou inférieure. Il faut, comme le paysan, créer la moisson, ou à tout le moins, transformer comme l’artisan la matière première en objet. À défaut de créer, il faut transformer - « mutare » -, modifier - « emendare » -, améliorer - « meliorare ». Ainsi est condamné le marchand qui ne crée rien. C’est là une structure mentale essentielle de la société chrétienne, nourrie d’une théologie et d’une morale épanouies en régime précapitaliste. L’idéologie médiévale est matérialiste au sens strict. Seule a valeur la production de matière. La valeur abstraite définie par l’économie capitaliste lui échappe, lui répugne, est condamnée par elle. Le tableau esquissé jusqu’ici vaut surtout pour le haut Moyen Âge. La société occidentale, à cette époque essentiellement rurale, englobe dans un mépris presque général la plupart des activités qui ne sont pas liées directement à la terre. Encore l’humble travail paysan se trouve-t-il humilié par le biais des « opera servilia », des tâches serviles interdites le dimanche, et par l’éloignement où se tiennent les classes dominantes - aristocratie militaire et foncière, clergé - de tout travail manuel. Sans doute quelques artisans - des artistes plutôt - sont-ils auréolés de singuliers prestiges où la mentalité magique se satisfait de façon positive : l’orfèvre, le forgeron, le forgeur d’épées surtout… Numériquement, ils comptent peu. À l’historien des mentalités, ils apparaissent plus comme des sorciers que comme des hommes de métier. Prestige des techniques du luxe, ou de la force, dans les sociétés primitives… Or ce contexte, entre le XIe et le XIIIe siècle, change. Une révolution économique et sociale se produit dans l’Occident chrétien, dont l’essor urbain est le symptôme le plus éclatant, et la division du travail l’aspect le plus important. De nouveaux métiers naissent ou se développent, de nouvelles catégories professionnelles apparaissent ou s’étoffent, des groupes socioprofessionnels nouveaux, forts de leur nombre, de leur rôle, réclament et conquièrent une estime, voire un prestige appropriés à leur force. Ils veulent être considérés et y réussissent. Le temps du mépris est révolu. Une révision s’opère dans les attitudes à l’égard des métiers. Le nombre des professions interdites ou déconsidérées décroît, les causes d’excuse à l’exercice de tel ou tel métier, jusqu’alors condamné, se multiplient. Le grand instrument intellectuel de cette révision, c’est la scolastique. Méthode de distinction, elle bouleverse la classification grossière, manichéenne, obscure, de la mentalité préscolastique. Casuistique - c’est, aux XIIe et XIIIe siècles, son grand mérite avant de devenir son grand défaut - elle sépare les occupations illicites en soi, par nature - « ex natura » - de celles qui sont condamnables selon les cas, par occasion - « ex occasione ». Le phénomène capital, c’est que la liste des métiers condamnés sans rémission « ex natura », s’amenuise à l’extrême, s’amenuise sans cesse. L’usure, par exemple, encore maudite sans recours au milieu du XII° siècle, dans le Décret de Gratien, se différencie insensiblement en diverses opérations dont certaines, de plus en plus nombreuses, seront peu à peu tolérées. Bientôt seuls jongleurs et prostituées seront bannies de la société chrétienne. Encore la tolérance de fait dont ils jouiront s’accompagnera-t-elle de complaisances théoriques à leur égard, et même de tentatives de justification. […] Ainsi, lors de la construction de Notre Dame de Paris, un groupe de prostituées demanda à l’évêque la permission d’offrir un vitrail à la Vierge, exemple très particulier du vitrail de corporation, qui devait en tout cas exclure toute représentation des activités du métier. L’évêque, embarrassé, consulta et finalement refusa. Nous avons conservé l’avis émis par l’auteur d’un des premiers Manuels de confession, Thomas de Chobham. Or le raisonnement du savant chanoine est curieux. « Les prostituées, écrit-il, doivent être comptées parmi les mercenaires. Elles louent en effet leur corps et fournissent un travail… D’où ce principe de la justice séculière : elle agit mal en étant une prostituée, mais elle n’agit pas mal en recevant le prix de son travail, étant admis qu’elle est une prostituée. D’où le fait qu’on peut se repentir de se prostituer, et toutefois garder les bénéfices de la prostitution pour en faire des aumônes. Mais si on se prostitue par plaisir et si on loue son corps pour qu’il connaisse la jouissance, alors on ne loue pas son travail, et le bénéfice est aussi honteux que l’acte. De même si la prostituée se parfume et se pare de façon à attirer par de faux attraits et fait croire à une beauté et à des appâts qu’elle ne possède pas, le client achetant ce qu’il voit, et qui, dans ce cas, est mensonge, la prostituée commet par là un péché, et elle ne doit pas garder le bénéfice qu’elle en retire. Si en effet, le client la voyait telle qu’elle est vraiment, il ne lui donnerait qu’une obole, mais, comme elle lui parait belle et brillante, il lui donne un denier. Dans ce cas , elle ne doit garder qu’une obole et rendre le reste au client quelle a trompé, ou à l’Eglise, ou aux pauvres … » Jacques Le Goff Un autre Moyen Age. Temps et Travail. Quarto Gallimard 1999 Par-delà ces rapports malgré tout extérieurs entre l’univers religieux et le monde matériel, il faut se rappeler que toute prise de conscience au Moyen Âge se fait par et à travers la religion - au niveau de la spiritualité. On pourrait presque définir une mentalité médiévale par l’impossibilité à s’exprimer en dehors de références religieuses - et ceci, jusqu’au cœur religieux du XVIe siècle. Quand une corporation de métier se fait représenter, et pour ce exhibe les instruments de son activité professionnelle, c’est en en faisant les attributs d’un saint, en les intégrant à une légende hagiographique, et ceci tout naturellement, parce que la prise de conscience des hommes de la corporation s’opère par une médiation religieuse. Il n’y a de prise de conscience d’une situation, individuelle ou collective, y compris une situation professionnelle, qu’à travers une participation, et, au Moyen Âge, cette participation ne peut être qu’une participation à un univers religieux, plus précisément à l’univers que leur propose ou leur impose l’Eglise. Mais l’univers de l’Église n’est-il pas précisément exclusif du métier ? Notons d’abord que lorsqu’il y a eu dans l’Occident médiéval, au moins avant le XIVe siècle, révolte contre l’Eglise et contre son univers mental et spirituel, ces révoltes ont presque toujours pris une allure en quelque sorte hyperreligieuse, c’est-à-dire une forme de religiosité mystique dont un des principaux aspects a été d’exclure toute intégration de la vie matérielle - et partant professionnelle - à l’univers religieux. Presque toutes ces révoltes se sont traduites en hérésies et ces hérésies ont presque toutes été à caractère manichéen, dualiste. Or, la vie matérielle y était rangée dans l’univers du mal. Le travail, tel que l’accomplissaient et par suite le concevaient les hérétiques avait pour résultat de servir l’ordre établi ou soutenu par l’Église et se trouvait donc condamné comme une sorte d’asservissement, voire de complicité avec un état de choses exécré. Que les hérésies médiévales aient eu une base, plus encore une origine sociale, ne me semble pas douteux, encore que la physionomie et la structure sociale des mouvements hérétiques soient complexes. Des groupes sociaux se sont jetés dans l’hérésie parce qu’ils étaient mécontents de leur situation économique et sociale : nobles envieux de la propriété ecclésiastique, marchands irrités de ne pas avoir dans la hiérarchie sociale une place correspondant à leur puissance économique, travailleurs des campagnes - serfs ou salariés - ou des villes - tisserands ou foulons - dressés contre un système auquel l’Église semblait donner son appui. Mais au niveau de la prise de conscience, il y a eu condamnation sans appel des différentes formes du travail. Chez les Cathares par exemple, le travail est toléré pour les croyants qui continuent à mener dans le siècle une existence entachée de mal, mais il est absolument interdit aux parfaits. Il est d’ailleurs vraisemblable que cette impuissance des hérésies médiévales entre le XIe et le XIVe siècle à définir une spiritualité et une éthique du travail a été une des causes déterminantes de leur échec. L’inverse sera une des raisons du succès, à l’époque contemporaine, des divers socialismes, et d’abord du marxisme. En revanche, et ceci légitime une approche de la prise de conscience du métier et de la profession à travers la littérature pénitentielle orthodoxe du Moyen Âge, l’Église médiévale a su créer des structures idéologiques d’accueil pour les besoins spirituels liés à l’activité professionnelle du monde des métiers. Sans doute il lui a fallu pour cela évoluer. Il n’est pas douteux que dès l’origine le christianisme offrait une spiritualité, voire une théologie du travail. Les. bases s’en trouvent dans l’Écriture sainte et d’abord chez saint Paul (II Thess. III, 10: Si l’on ne veut pas travailler, on ne mangera pas.) et chez les Pères, et surtout chez les Pères grecs, un saint Basile, un saint Jean Chrysostome au premier rang. Mais entre le IV° et le XII° siècle cet aspect du christianisme est demeuré à l’état latent, virtuel, comme une possibilité non épanouie, voire oblitérée. L’état économique et social du haut Moyen Âge avait en effet fini par trouver son expression dans le fameux schéma triparti de la société, résurgence d’une conception commune à toutes les sociétés indoeuropéennes. Oratores, bellatores, laboratores, ce schéma est celui d’une hiérarchie. Si l’ordre des oratores - les clercs - a fini par admettre à ses côtés, à une place éminente, l’ordre des bellatores - les seigneurs -, il s’est entendu avec lui pour considérer avec le plus grand mépris l’ordre inférieur des travailleurs - les laboratores. Le travail est ainsi déconsidéré, compromis avec l’indignité de la classe à laquelle il est réservé. L’Église explique l’état du serf, bouc émissaire de la société, par la servitude à l’égard du péché et l’ignominie du travail qui définit sa condition par le même péché originel : le texte de la Genèse fournit le commentaire requis. Il ne faut pas à cet égard s’illusionner sur la position de saint Benoît et de la spiritualité bénédictine à l’égard du travail. Sous les deux formes sous lesquelles la Règle bénédictine l’impose aux moines - travail manuel et travail intellectuel, il est, conformément à l’idéologie de l’époque, une pénitence. Dans l’esprit bénédictin du haut Moyen Âge, la spiritualité du travail, simple instrument de pénitence, et la théologie du travail, pure conséquence du péché originel, n’ont en quelque sorte qu’une valeur négative. Guère plus positive n’est la conception concomitante du travail, échappatoire à l’oisiveté, porte fermée aux tentations du Malin. Si l’Église avait maintenu cette attitude, la prise de conscience du métier par les gens de métier aurait sans doute été très différente de ce qu’elle a été. Et d’ailleurs l’Église, dans une certaine mesure, a opposé non seulement un écran mais même un obstacle à cette prise de conscience. Cette hostilité de l’Église s’est surtout manifestée de deux façons. Elle s’est adressée d’abord aux corporations. L’hostilité de l’Église aux corporations n’a pas été seulement occasionnelle, dans les cas où les corporations ont mené pour le triomphe des libertés urbaines et d’abord des libertés économiques le combat contre le pouvoir temporel des évêques seigneurs de villes. L’Église, ennemie du monopole, et partisan du justum pretium, en fait le prix de la libre concurrence sur le marché, est plus profondément opposée au but même des corporations qui est d’éliminer la concurrence sur le marché urbain. Enfin l’Église est méfiante envers le fait corporatif lui-même parce qu’elle ne reconnaît comme légitimes que les groupes relevant à ses yeux de la volonté divine et de la nature humaine : la division tripartie considérée par elle comme naturelle et surnaturelle à la fois, les classifications fondées sur des critères proprement religieux ou ecclésiastiques : chrétiens et non-chrétiens, clercs et laïcs. Elle n’admettra d’ailleurs vraiment l’organisation des métiers que dans la mesure où celle-ci se doublera d’une organisation religieuse : les confréries. Il en résultera pour la prise de conscience des gens de métier une situation très particulière, une sorte de dialectique entre l’esprit corporatif et l’esprit confraternel dont il nous faut tenir compte sans pouvoir malheureusement bien 1e saisir tant que nous connaîtrons mal l’histoire des confréries. La seconde forme sous laquelle s’est manifestée l’hostilité de l’Église à l’égard du monde des métiers, c’est sa méfiance face à un grand nombre d’activités professionnelles : c’est tout l’univers des métiers illicites qui est ici en cause dont l’histoire est si éclairante. Ce drame de conscience pour tant d’hommes du Moyen Âge qui se demandaient souvent avec angoisse - on pense naturellement au marchand - s’ils couraient vraiment à la damnation en exerçant un métier suspect aux yeux de l’Église a en définitive dû jouer un rôle de premier plan dans la formation de la conscience professionnelle. Et l’on sait que la pression du monde des métiers a finalement fait céder l’Église, a fait germer la théologie positive du travail implicite dans la doctrine chrétienne et conquis, après la force matérielle, la dignité spirituelle. Jacques Le Goff Un autre Moyen Âge Travail et systèmes de valeurs. Quarto Gallimard 1999 Juin 1084 Hugues, évêque de Grenoble (il sera canonisé) conduit sept compagnons en quête de solitude dans la vallée de la Chartreuse, dont Bruno, fondateur des Chartreux : leur règle est une observance stricte de celles de Saint Benoît et de Saint Jérôme. Né à Cologne, il a d’abord enseigné l’exégèse à Reims puis a commencé par goûter à la solitude en forêt de Sèche-Fontaine en Champagne. Les débuts furent difficiles et les effectifs commencèrent par fondre avant de se développer. Les alcools doux, la verte à 55°, la jaune à 45°, ne seront mis au point que beaucoup plus tard, en 1737, par le frère Jérôme Maubec, qui les fabriquera à partir de l’élixir végétal de la Grande Chartreuse. L’Eglise Catholique est à l’œuvre depuis cinq siècles dans les Alpes ; elle a été fondée depuis plus de mille ans… Cela laisse le temps de prendre des habitudes, critiquables ou non, et le pape Grégoire VII (1020 - 1085) fera le nécessaire pour y mettre bon ordre : c’est la Réforme Grégorienne, qui se traduira par un renforcement considérable du pouvoir de Rome, plus précisément de l’autorité du pape sur les évêques, objet de la querelle des Investitures, le pape contestant le privilège qu’avaient depuis des siècles les rois de nommer évêques et abbés. Il faut comprendre la situation pendant les siècles qu’a duré le déclin de l’empire romain : il fallait tout de même bien continuer à vivre, c’est à dire à faire en sorte que les fonctions assurées de moins en moins par l’administration romaine trouvent un relais : pour les autorités locales, toutes les fonctions sociales assurées jusqu’alors par l’administration romaine furent transférées aux évêques, qui se trouvèrent ainsi munis de pouvoirs attribués par une autorité temporelle, avec une fonction plus sociale que religieuse. Les évêques furent les premiers « conseillers généraux », assumant les services sociaux ; la tentation d’utiliser cette situation à des fins prosélytes devait bien devenir une pratique de temps à autre, un peu dans le genre de nos curés d’après guerre disant aux gamins du patronage : dis donc, petit bonhomme, je ne te vois pas souvent à la messe le dimanche ! Mais il semble que l’on ne puisse que rarement parler de conversions forcées et d’utilisation de la violence pour amener les populations au christianisme. La création des paroisses ne s’est faite qu’au fur et à mesure des nécessités de décentralisation, le découpage des évêchés étant très inégalement réparti - certains évêchés n’avaient qu’un territoire très limité, d’autres un territoire très vaste -. Les vrais maîtres des églises « nationales » sont les évêques, souvent réunis en conciles provinciaux ou régionaux, et les souverains, lorsqu’ils parviennent à prendre le contrôle de ces conciles. Jean Favier Les grandes découvertes. Livre de poche Fayard 1991 Et il en fut ainsi pendant des siècles. Bien sur, ces transmissions toutes pragmatiques de pouvoir avaient laissé place à ce que l’on a alors appelé la Simonie : la vente des biens matériels - archevêché, évêché, abbaye, paroisse, charges - mais aussi spirituels : les sacrements. Il s’agissait donc pour le pape, plutôt que de combattre un abus, de revenir à la situation de l’Eglise primitive, où les évêques étaient élus par une élite du clergé, en se démarquant d’une situation née de la nécessité d’assumer au mieux le déclin de l’empire romain. La Réforme Grégorienne, s’attachera encore à prendre les mesures pour mettre à bas le deuxième « fléau » interne au clergé d’alors : le Nicolaïsme, le fait de tous les prêtres se refusant au célibat : en 1073, il proclame solennellement que toute activité sexuelle est incompatible avec la fonction ecclésiastique… jusqu’alors la coutume des prêtres mariés ayant des enfants, dont un reprenait éventuellement la fonction, était bien établie. La décision du pape entraînera d’ailleurs la protestation d’un synode à Paris en 1074… et le clergé pratiquera encore longtemps le concubinage. Le clergé séculier qui avait en charge les paroisses, était, de par son isolement, plus exposé à ces deux « maux » que le clergé régulier : les moines. Les vœux que prononçait chaque religieux étaient plus contraignants que les simples promesses prononcées avant d’être prêtre, et la hiérarchie des religieux - un supérieur sur place - leur donnait une meilleure cohésion qu’au clergé séculier, pour lequel l’évêque était souvent un personnage lointain. Grégoire VII fit donc des moines l’instrument de sa réforme et ceux-ci fondèrent alors tous ces prieurés pour conforter, voir même encadrer, le clergé des paroisses. Père du monachisme chrétien en Europe, Saint Benoît de Nursie fût aussi le parrain des bibliothèques : la préservation durant tout le Moyen Age des trésors littéraires de l’Antiquité et du christianisme fût l’œuvre des Bénédictins. Confisquant la papauté, Henri III la réformait du même coup : les papes qu’il nomma furent infiniment supérieurs à leurs prédécesseurs : tous, et surtout Léon IX, agirent vigoureusement dans l’Église en vue de la réforme. Cette réforme, qu’on appellera du nom de son plus ardent promoteur, Grégoire VII, la réforme grégorienne, est inspirée d’idées anciennes mais qui se lient à partir du milieu du XI° siècle en un système logique, propre à donner une tonalité nouvelle au sentiment religieux. Elles se firent jour d’abord dans les monastères en Lorraine, en Italie et hors de l’Empire à Cluny : aussi bien pourrait-on parler d’une sorte de conquête de l’Église par l’idéal monastique. Parmi les thèmes essentiels de la réforme se dégage avant tout l’indépendance du spirituel conçu comme nettement différent du temporel et supérieur à lui. Il y a un monde divin dont les prêtres ont la clef et un monde temporel que gouvernent les princes. Pour être dignes de leur ministère, les prêtres doivent mener une vie ascétique, semblable à celle des moines, complètement en dehors du siècle. Aussi les réformateurs prennent-ils position contre le mariage des prêtres, flétri par eux sous le nom de nicolaïsme, assez largement répandu en Occident ; ils réclament avec autant d’énergie la libération de toutes les dignités ecclésiastiques de l’emprise laïque, dénonçant la simonie, dont le sens fut très élargi, puisque ce mot ne vise plus seulement l’achat d’un office ecclésiastique mais toute promesse (par exemple celle de fidélité) faite par un clerc à un laïque pour recevoir de lui un bénéfice ; à la pratique des nominations ils opposent le principe des libres élections. Si la condamnation du nicolaïsme pouvait être admise sans difficulté par les empereurs, le second point du programme des réformateurs représentait pour eux un danger d’une exceptionnelle gravité : comment consentir à abandonner la nomination et l’investiture des évêques qui tenaient dans l’État la place que nous avons définie plus haut ? Comment renoncer à la direction de l’Église impériale à laquelle ils semblaient habilités par l’onction qui leur conférait un caractère quasi sacerdotal ? Pour vaincre cette résistance, les Grégoriens en viendront à dépouiller le pouvoir royal de son contenu religieux dont il tirait le plus clair de son autorité. Ces traits suffisent à mesurer l’importance de la réforme dans l’histoire d’Allemagne : c’est une véritable révolution qui s’annonce. Préparée par l’affranchissement de la papauté de l’emprise germanique pendant la minorité de Henri IV - le décret de Nicolas II sur l’élection pontificale date de 1059 - elle fut inaugurée par les mesures sévères que prit le pape Grégoire VII contre la simonie et l’investiture des dignités ecclésiastiques par les laïques (1074-1075). Elle se poursuivit sous le nom de querelle des Investitures pendant plus d’un demi-siècle avec des aspects divers. Sous le pontificat de Grégoire VII, elle revêt un caractère d’une extrême violence. Sommé par Henri IV que suivaient vingt-quatre évêques allemands de « descendre du siège qu’il avait usurpé », Grégoire VII riposta en excommuniant le roi et en déliant ses sujets de leur serment de fidélité. Fort habilement mais non sans humilier la royauté, Henri IV réussit à se faire absoudre par le pape lors de l’entrevue de Canossa (janvier 1077). Il ne put néanmoins arrêter le développement normal des conséquences de la première sentence pontificale : la haute aristocratie avec laquelle il se trouvait en conflit depuis le début de son règne, lui opposa un antiroi, Rodolphe de Rheinfelden, qui sollicita aussitôt l’appui de Grégoire VII, en lui faisant d’importantes promesses : le pape devenait ainsi l’arbitre du conflit politique allemand (1077). Il atermoya pendant plus de trois ans tandis que Henri IV recherchait la solution sur le champ de bataille. Les succès qu’il remporta en 1080-1081 sur son adversaire lui firent perdre toute retenue à l’égard de Grégoire. Excommunié une seconde fois en 1080, il convoqua à Brixen un synode qui déposa le pape et le remplaça par l’archevêque Guibert de Ravenne (Clément III). Quatre ans plus tard il installa ce dernier à Saint Pierre de Rome et reçut de lui la couronne impériale. Grégoire VII mourut peu après en terre d’exil (1085). Ses idées se répandaient néanmoins en Allemagne, surtout grâce à la propagande que sut organiser son deuxième successeur Urbain II auprès des églises et des seigneurs. Ses instruments essentiels furent son légat, Gebhard de Constance, ainsi que les moines de la congrégation de Hirsau, représentant un type nouveau d’organisation monastique, calquée sur Cluny, indépendante à l’égard du pouvoir séculier et rattachée solidement à Rome. Ces moines prêchèrent la soumission à la papauté comme seul moyen de salut pour les âmes, fondèrent des confréries laïques et retournèrent peu à peu l’opinion. Ce sourd travail sapa le pouvoir de Henri IV autour duquel les défections se multipliaient ; une nouvelle révolte de l’aristocratie dirigée par son fils Henri V l’obligea à fuir dans l’Ouest de l’Empire : c’est à Liège qu’il mourut en 1106, dans une atmosphère de tragédie, mais n’ayant rien cédé. La recherche d’une solution au conflit occupa l’essentiel du règne de Henri V. Non sans peine d’ailleurs. Un projet de Pascal II - liberté complète de l’Église qui aurait au préalable renoncé à son pouvoir temporel - fut écarté d’emblée par les évêques allemands. Fait prisonnier par Henri V, le pape dut lui consentir le droit d’investir les évêques élus librement, mais avec son assentiment (1111). Cette solution provoqua une levée de boucliers générale dans la chrétienté contre Pascal II qui dut annuler son privilège. Au reste, ce dernier était anachronique, étant donné le triomphe à ce moment-là, dans le droit canonique, d’un point de vue nouveau : la distinction dans toute charge ecclésiastique entre la fonction religieuse proprement dite et les biens qui constituaient sa dotation. Cette distinction, qui s’était imposée en France et en Angleterre en 1107, inspira pareillement le concordat conclu en 1122 à Worms entre le pape Calixte II et l’empereur Henri V. L’empereur renonçait à l’investiture des spiritualia et reconnaissait à l’Église l’élection canonique des évêques. Le pape, en échange, laissait à l’empereur l’investiture des regalia, mais au moyen d’un emblème temporel, le sceptre et non plus la crosse. Telle fut la clause principale du concordat qui conservait en outre en Allemagne au roi un certain droit de contrôle sur les élections et celui de conférer l’investiture aux élus avant leur sacre, alors que dans les deux royaumes associés, Italie et Bourgogne, le contrôle royal ne jouerait plus et l’investiture serait une simple formalité après la consécration des intéressés. L’Empire n’est donc plus considéré comme une unité politique. Ce qui est plus grave, c’est que le concordat mit fin au régime de l’Église qu’avaient créé les Ottons : les évêques cessent d’être fonctionnaires du roi et ne sont plus que ses vassaux; ils se trouvent désormais sur le même plan que l’aristocratie laïque : un pas nouveau vers la féodalisation du royaume est accompli. Robert Folz Le monde germanique 1986 L’histoire de Grégoire VII est avant tout celle d’un précurseur et d’un exemple. Le décret de février 1075 où il interdit l’intrusion des laïcs dans les nominations ecclésiastiques fut moins un ordre réellement suivi qu’un texte invoqué par les adversaires de cette intrusion, décorée par les canonistes du nom de simonie, comme les mauvaises mœurs du clergé recevaient celui de nicolaïsme. On ne sait pas ce que constitue réellement le fameux Dictatus papae, liste de propositions abruptes, qu’il rédigea en mars 1075: « Seul le pape peut déposer ou absoudre les évêques… Le pape est le seul homme dont tous les princes baisent les pieds… Son nom est unique au monde. Il lui est permis de déposer les empereurs… Aucun synode ne peut être appelé général sans son ordre… Il ne peut être jugé par personne. Personne ne peut condamner une décision du Siège apostolique… L’Église romaine n’a jamais erré et, comme l’atteste l’Ecriture, ne pourra jamais errer. Le pontife romain, s’il a été ordonné canoniquement, devient indubitablement saint par les mérites de saint Pierre. Sur son ordre et avec son autorisation, il est permis aux sujets d’accuser (leurs supérieurs). Il peut, en dehors d’une assemblée synodale, déposer et absoudre les évêques. Celui qui n’est pas avec l’Eglise romaine n’est pas considéré comme catholique. Le pape peut délier les sujets du serment de fidélité fait aux injustes ». Est-ce le plan d’une allocution, ou le programme d’une collection canonique? Pour ses contemporains et ses compatriotes, ce réformateur, ce prophète d’une théocratie qui ne devait prendre forme que bien des siècles plus tard, fut avant tout l’adversaire d’Henri IV, l’un de ces deux prétendants au pouvoir suprême grâce à l’opposition desquels l’Italien pouvait vivre à peu près comme il l’entendait. Rien de bien original d’ailleurs, à ce point de vue, dans une lutte restée célèbre, et qui n’est que l’un des épisodes de la « querelle du Sacerdoce et de l’Empire ». Le pape ayant nommé un réformiste à l’archevêché de Milan, Henri IV prétendit y déléguer une de ses créatures. Soutenu par les évêques d’Allemagne et de Lombardie, il fait déposer son adversaire (janvier 1076), et celui-ci l’excommunie et le dépose de même. En danger d’être abandonné par les princes allemands, Henri feint la soumission, à Canossa, - c’est Hugues de Semur, abbé de Cluny, qui a organisé la rencontre - et est réintégré dans la communion de l’Église (28 janvier 1077). Trois ans plus tard, Grégoire, se voyant joué, excommunie et dépose une seconde fois Henri IV (7 mars 1080), et celui-ci le fait déposer à nouveau par un concile allemand et lombard, qui le remplace par l’archevêque de Ravenne Guibert, Clément III (25 juin 1080). Il descend en Italie, ravage pendant trois ans la campagne romaine, se fait couronner empereur à Rome (31 mars 1084) par son antipape. Grégoire VII, assiégé dans le château Saint-Ange, est délivré par les Normands et va mourir en exil à Gaète (25 mai 1085). Emile G Léonard. L’Italie médiévale 1986 Ce sont des bénédictins de Picardie qui, à l’appel des rois d’Ecosse aux X° et XI° siècles, vinrent y construire tout un collier d’abbayes. La puissance des Bénédictins atteint son apogée à la fin du XII° siècle : on estime alors le nombre d’abbayes en France à deux mille, et celui des prieurés à vingt mille. Dans l’Europe entière, le nombre de monastères dépassait cent mille. En 1200, l’Ordre des Cisterciens comptait en France plus de cinq cent trente abbayes. Un adage va prendre naissance que les siècles futurs garderont longtemps, sans doute jusqu’à la guerre de Cent ans : Il fait bon vivre sous la crosse. Très longue, la liste de ce que nous devons aux frères des villes et des clairières : nos meilleurs collèges (Oxford et Cambridge, héritages des congrégations dissoutes par Henry VIII), nos écoles militaires, nos maisons de retraite, notre hôtellerie, nos ladreries, orphelinats, bibliothèques, asiles de fous, nos hospices et nos hôpitaux. Ajoutons-y, pêle-mêle, la gastronomie, le réseau routier (ponts, quais, viaducs compris), l’agriculture et l’agronomie, les eaux et forêts, la papeterie (proche des moulins à eau), la bière (inventée au IX° siècle, les premières brasseries ayant été des couvents, et la bière trappiste gardant la palme), le whisky, né dans les monastères d’Écosse (sans doute du besoin d’alcooliser l’eau par mesure d’hygiène), en plus du houblon et de l’orge, la vigne et le vin (nécessaire à l’eucharistie), le marquage du temps (l’horloge mécanique, progrès technique décisif, inventée pour calculer et synchroniser les offices). Un bouffeur de curés emprunte sa langue aux moines chaque fois qu’il parle de déjeuner (rompre le jeûne), de sa profession (déclaration de foi, d’où s’ensuit l’état légalement exercé), sa pitance (la portion du moine, de pitié et piété), qu’il rejette toute capitulation (le compromis que l’abbé doit passer avec ses subordonnés, les moines capitulaires), qu’il veut avoir voix au chapitre ou pouvoir décompter les voix, s’agissant de bulletins de papier récoltés par tel candidat (car le moine devait. déclarer son opinion à haute et intelligible voix), à l’issue d’un scrutin (scrupuleux dénombrement des voix). N’oublions pas en chemin la lecture silencieuse, qui a rompu avec un millénaire de lecture acoustique, à haute voix. Elle s’est inaugurée au VI° siècle dans les monastères, avec la lecture méditée de la parole de Dieu. C’est saint Benoît qui a rapproché ces deux exercices jusqu’alors séparés : l’exercice physique du déchiffrement et l’exercice mental de la réflexion. Régis Debray Le feu sacré Fayard 2003 Au XII° Adélaïde de Savoie épouse le roi de France, Louis VI et la Savoie française fut alors intégrée aux Etats de la Maison de Savoie. Le Moyen Age d’après l’an 1000 a connu un enthousiasme profond, nourri par une foi religieuse tellement vive, qu’elle lança les bases d’une nouvelle civilisation. Je parle du noyau central, de cet âge véritablement « renaissant » qui s’étend du XI°siècle à la fin du XIII°, en gros : ce moment crucial où se forgèrent langues et techniques, modes, mœurs, littératures, gouvernements, religions, sans parler de la construction de beaux châteaux et d’époustouflantes églises. Le climat lui-même s’était mis du coté de cette marche en avant : il se réchauffait lentement. Ce qui signifie que pendant deux ou trois cents ans, les petits fils vivaient des étés plus ensoleillés que ceux qu’avaient connus leurs grands parents ! Les terres se défrichaient en conséquence, les royaumes s’organisaient, les pillards du Nord, un peu partout refoulés, s’installaient en résidence, tandis que Dieu lui aussi, ne cessait de gagner du terrain et de l’influence, grâce à ses armées de moines vaillants qui parachevaient son culte, alimentant le mysticisme ambiant par les travaux de leurs mains, bâtisseurs et savants. La foi, intense, irréfléchie, qui fera courir en foule vers l’oriental Sépulcre des chevaliers coiffés de salades, jugulait quelque peu les passions les plus meurtrières ; les « trêves de Dieu » appuyées par le spectre de l’excommunication, bridaient les instincts mauvais des barons les plus farouches. Le XII° siècle sera celui de l’expansion, de la culture sous toutes ses formes, agricole et intellectuelle ; celui des sensationnelles créations en pierre de taille ! les hommes d’alors, sous la pulsion d’une société gonflée d’espoir, soulevèrent des milliers de tonnes de cailloux à des hauteurs merveilleuses, vers le ciel, au milieu des champs labourés. Entre l’an 1000 et ce qui fût l’apogée du règne de Philippe Auguste, l’Extrême Occident se donna les assises turbulentes qui allaient régir la suite des événements pour des siècles. L’Angleterre s’acquit des rois entreprenants et stables ; gros propriétaires en France, ils épousèrent des princesses aquitaines et poitevines. D’un autre coté, le royaume de France finit par établir un pouvoir décisif et irréversible sur ses provinces occitanes, dûment massacrées et passées au glaive, tandis qu’au-delà des montagnes Pyrénées s’amorçait la déconfiture des Maures, ce dont les Castillans profitèrent pour entamer une lente reconquête. Pour la première fois depuis la lointaine époque gallo-romaine, les forêts reculaient devant la charrue dans les plaines fertiles, cependant qu’une littérature de première force bourgeonnait dans cette langue un peu sourde, mais douce aux oreilles appelée « langue d’oïl », de sa manière de dire « oui ». Le français ancien s’organisait, sans toutefois unifier entièrement ses différents dialectes, pour former de grandes branches voisines. Autre événement de conséquence : l’Eglise mettait la croix sur ses bannières ; les croisés abattirent trois expéditions au Moyen-Orient, faisant massacrer un certain nombre d’Infidèles, mais surtout des chrétiens à plenté ! Cependant des moines dévots organisaient pour eux-mêmes une vie régulière qui laissait place à l’exaltation mystique et à la réflexion, ainsi qu’à une action sociale digne d’éloge ; les institutions monastiques cultivaient le germe d’une puissance intellectuelle, austère et efficace, qui, au bout du compte, changerait la face du monde. Enfin, « last but not least » comme on ne disait pas encore dans les provinces angevines où la monarchie anglaise érigeait ses tombeaux, les cathédrales poussaient du sol en une fiévreuse éruption lapidaire. Les châteaux forts se renforçaient, passant des blocs de bois inflammables au rocher. Ils s’équipaient de chemins de ronde et de donjons crénelés tels que nous les avons contemplés par des matinées fraîches, dans les classes aux vitres givrées, sur des gravures destinées aux rêves des écoliers. Bref, c’est le Moyen Age, le vrai ! Le fantastiquement actif Moyen Age. Le bourdonnement y est intense, causé non seulement par le bruit des marteaux, mais aussi par celui des bouches chanteuses qui font voltiger la musique sous toutes ses variétés, du cantique à la chansonnette ! Claude Duneton. Histoire de la Chanson Française. Seuil 1998. http://www.moyenageenlumiere.com/ 1085 Ferdinand de Castille (1036-1064) avait, au milieu du XI° siècle, donné une impulsion nouvelle à la lutte antimusulmane, contraignant les rois musulmans de Badajoz et de Tolède à se reconnaître ses vassaux, et obligeant Al Motamid de Séville à lui livrer les reliques de saint Isidore[8] - la figure la plus marquante du royaume Wisigoth antérieure à la conquête arabe - pour les enterrer solennellement à Léon. Son second fils, Alphonse VI (1072- 1109), après avoir dû lutter contre ses frères pour refaire l’unité du royaume castillan, rompue par le partage successoral qui avait suivi la mort de Ferdinand reprit, avec plus de vigueur encore sa politique offensive à l’égard de l’Islam. Elle fut couronnée, en 1085, par la conquête de l’ancienne capitale wisigothique, Tolède. Le retentissement de cette victoire, qui coïncidait avec l’occupation de Valence par une autre armée castillane, fut énorme, tant dans le monde chrétien que dans le monde musulman, où elle provoqua un véritable sursaut : menacés par l’avance chrétienne, et par les exigences de plus en plus pressantes du roi de Castille, les rois de taifas, parmi lesquels Al Motamid II de Séville, se décidèrent à faire appel à Youssouf, sultan des Almoravides. Depuis le milieu du siècle, ces Berbères fanatiques qui réclamaient une stricte observance des préceptes coraniques, avaient étendu leur domination sur toute l’Afrique septentrionale, et leur installation dans les régions qui faisaient face à Al Andalus avait suscité plus d’inquiétude que de satisfaction chez les rois de taifas. Mais il ne restait, pour Motamid et les autres roitelets d’Andalousie, que le choix entre « faire paître les chameaux chez les Almoravides, ou garder les porcs chez les chrétiens ». En 1086, Youssouf débarquait à Algésiras, obligeant à la retraite les troupes castillanes qui s’étaient avancées jusqu’au détroit. La rencontre décisive eut lieu à Zalacca (ou Sagrajas) en Estrémadure, et aboutit à une défaite complète des armées castillanes. Du jour au lendemain la situation était renversée, et la plus grave menace pesait sur l’Espagne chrétienne. Heureusement, Youssauf ne sut pas mettre à profit le désarroi de ses adversaires. Soutenu par les alfaquies et par l’opinion populaire qui reprochait aux rois de taifas leur tiédeur religieuse, il entreprit de soumettre toute l’Espagne musulmane au pouvoir almoravide, et de rétablir à son profit l’unité politique de Al Andalus. Cette ambition était réalisée lorsqu’il mourut en 1106, mais elle avait assuré un précieux répit aux chrétiens. Marcelin Defourneaux La Péninsule ibérique 1986 Guillaume de Normandie ordonne une vaste enquête pour connaître l’état du Royaume d’Angleterre, avant son arrivée en 1066, et après vingt ans de son règne, et ce sont les moines qui vont effectuer le travail : cela va donner le Domesday Book, encore visible aujourd’hui au Public Record Office de Kew, à Londres. On peut y voir que la famille royale possède un cinquième du pays, l’Eglise un quart, et une dizaine de grands seigneurs un autre quart. La terre est contrôlée par 250 personnes environ, dont aucun Anglo-Saxon. En 1986, la BBC dépensera 2.5 millions de £ pour créer une version multimédia du Domesday book, plus ambitieuse que la version originale : 250 000 noms de lieux, 25 000 cartes, 50 000 illustrations, 3 000 fichiers et 60′ d’images animées, et nombre de récits rendant compte de ce qu’était alors le pays. Plus d’un million de personnes contribuèrent au projet, stocké sur des disques laser lisibles seulement par un micro-ordinateur de la BBC. Seize ans plus tard, on essaya de lire ces disques sur un des rares ordinateurs de ce type existant encore, sans succès. On chercha, en vain d’autres solutions. Un expert mondial de la sauvegarde de données, de la Rand Corporation, ne parvint pas à résoudre la difficulté. Ce genre d’histoire fait les délices de ceux qui ne veulent en aucun cas se tenir au premier rang des supporters de l’informatique, tels Albert Manguel, qui la rapporte dans La Bibliothèque, la nuit. 2006. C’est en Normandie qu’on voit pour la première fois mentionnée un moulin à foulon, à Saint Wandrille, un moulin à bière, près d’Evreux. Un an plus tard, Guillaume va obtenir de tous les tenanciers du royaume d’Angleterre qu’ils prêtent au roi serment d’hommage et de fidélité, un vrai tour de force ; mais la situation générale n’est pas simple, car, pour les barons comme pour le roi, la question va être de savoir qui l’emportera, de l’Angleterre ou de la Normandie, et cela va être au cœur des préoccupations anglaises jusqu’au début du XIII° siècle : Car le duc de Normandie est le vassal du roi de France ; il lui doit l’hommage et les services que la vassalité entraîne. Les barons normands sont également les vassaux du duc de Normandie, mais ils sont aussi des barons du Roi d’Angleterre dont ils ont reçu des terres et auquel ils doivent leur hommage et leurs services. Il faut donc que le roi d’Angleterre et le duc de Normandie soient une seule et même personne et, d’autre part, il faudrait que ce roi décide s’il préfère être roi d’Angleterre ou duc de Normandie. Alfred Fichelle Le monde slave 1986 30 09 1088 Début de la construction de la troisième abbaye de Cluny. Gauzon de Baume et Hézelin de Liège en sont les concepteurs, Hugues de Semur, l’abbé. Pierre le Vénérable (1092 - 1156), le dernier des grands abbés de Cluny l’achèvera, après la fin de mandat tempétueuse de Pons de Melgueil, abbé de 1109 à 1122 : elle prend la place de deux basiliques antérieures du X° siècle, construites par Guillaume d’Aquitaine, fondateur de l’ordre quatre vingt ans plus tôt ; de douze au départ, la communauté était passé à cent, et enfin à quatre cents moines et six cents convers : mille religieux ! On nommera alors les bénédictins d’avant Cluny les anciens bénédictins. Cela va être la plus grande église du monde - Major Ecclesia - jusqu’à la construction de Saint Pierre de Rome. Longue de 187 m, elle a été conçue non à la mesure du monastère, mais de l’ordre tout entier : un vaste narthex, une immense nef à double collatéraux coupée par deux transepts, un déambulatoire encerclant le chœur sur lequel s’ouvraient cinq chapelles rayonnantes. Ce gigantesque vaisseau était couronné par une gerbe de cinq grands clochers encadrant la façade et le transept : deux à l’entrée du narthex, un clocher carré à la croisée du transept majeur et deux clochers octogonaux à l’extrémité du croisillon. Tout cela sera terminé quarante ans plus tard…les cathédrales gothiques à venir auront souvent besoin de plus de cent ans de travaux, et resteront toutes de moindre dimension. Les travaux ont été effectués par des compagnons et tout cela a coûté fort cher : le roi de Castille Alphonse VI a certes apporté une contribution majeure dans la robe de la mariée, - il avait épousé la nièce du duc de Semur - mais les finances ont été grevées pour des dizaines d’années et cela va créer de grandes tensions sous le mandat de Pons de Melgueil, successeur de Hugues de Semur. Tout ceci n’empêche pas Pierre le Vénérable de voyager : ayant découvert le Coran lors d’un passage à Tolède, il demande à l’anglais Robert de Kenton de le traduire en latin afin de pouvoir argumenter contre l’exécrable et nuisible hérésie de Mahomet…/… Ainsi, les Latins pourront s’instruire des choses qu’ils ignorent et se rendre compte à quel point cette hérésie est pernicieuse, ainsi, ils pourront la combattre et la rejeter. Dans l’un de ces recueils, on trouve même une caricature de Mahomet[9], commentée par Pierre : Mahomet est monstrueux, doté d’une tête d’homme avec un cou de cheval et couvert de plumes ; le dessin est inspiré des vers du poète latin Horace : Supposez qu’un peintre ait l’idée d’ajuster à une tête d’homme un cou de cheval et de recouvrir ensuite de plumes multicolores le reste du corps, composé d’éléments hétérogènes ; si bien qu’un beau buste de femme se terminerait en une laide queue de poisson. A ce spectacle, pourriez-vous, mes amis, ne pas éclater de rire ? Bien évidemment, ceci ne pouvait que susciter l’hostilité des musulmans, dont le livre saint rayonnait dans son texte original, quand la Bible, elle, avait été largement diffusée grâce à ses versions grecque (Septante) et latine (Vulgate). Le Dieu tout puissant a fait grandir cette maison de partout, par sa seule clémence et non par nos mérites. Il a répandu notre ordre non seulement en Bourgogne mais même en Italie, en Lorraine, en Angleterre, en Normandie, en France, en Aquitaine, en Gascogne, en Provence, en Espagne. Testament de Hugues de Semur, 6° abbé de Cluny On disait alors : Partout où le vent vente, l’abbé de Cluny a rente. Ces gens là faisaient partie des grands de ce monde, diplomates de haute volée, leur impartialité attirant la confiance. Odilon abbé de 994 à 1049, instituera les trêves de Dieu, indispensable respiration au milieu des guerres. L’abbé de Cluny était élu ; il dirigeait toutes les abbayes et prieurés d’obédience - les affiliés avaient plus d’indépendance -; l’ordre bénéficiait de l’exemption : il n’avait de compte à rendre pas plus aux évêques qu’aux rois et seigneurs ; l’abbé de Cluny n’en référait qu’au pape. Cette indépendance leur vaudra de nombreuses inimitiés, et ce d’autant que Rome, pendant des siècles n’eut pas de doctrine bien précise sur les rapports entre les évêques et les ordres religieux, demandant tantôt à ces derniers de rendre compte et d’obéir à l’évêque, tantôt les exemptant de toute ingérence de l’évêque dans leurs affaires. Les rentes venaient des « cotisations » de chaque prieuré et abbaye rattachée à la maison mère… mais l’extraordinaire richesse de très nombreuses abbayes découlait aussi pour partie d’une pratique de simple bon sens : les dons affluaient, ne trouvaient pas toujours une utilisation immédiate et donc, les abbayes se retrouvaient en position de banquiers…lesquels n’existaient pas puisque le droit canon interdisait l’usure, c’est à dire le prêt d’argent avec intérêt[10]. Les bons moines avaient tourné la difficulté par la pratique de la mise en gage - pignoratio - d’un bien ou d’un droit dont le prêteur encaissait les revenus pendant tout le temps de la durée de l’emprunt. Les grecs, en d’autres temps avaient déjà utilisé « l’astuce », non pour contourner une interdiction de prêter de l’argent, mais l’impossibilité d’acquérir de la terre. Fatto la legge, trovato l’engano, disent les Italiens : dès que la loi est faite, on trouve un moyen de la tourner. L’opération se révélait encore plus profitable quand l’emprunteur ne pouvait pas s’exécuter au terme fixé par l’acte, malgré les reports d’échéance souvent accordés ; le gage rentrait alors définitivement dans le patrimoine de l’abbaye qui réalisait ainsi des acquisitions à très bas prix. Il est vrai encore qu’une bonne part des revenus partait pour honorer le régime de la prébende, selon lequel le décès d’un religieux impliquait le don d’un repas par jour à dix nécessiteux, pendant trente jours ; si le religieux était l’abbé, les trente jours devenaient un an ! ces chiffres seront assez rapidement revus et corrigés…à la baisse… la simple survie du principe l’exigeait. La règle bénédictine ne faisait pratiquement pas obligation du travail manuel et toute la vie du moine était centrée sur la prière …et le travail intellectuel - c’est à dire, pour l’essentiel de la copie - ; prière à travers les heures de l’office et la messe, pour les vivants, mais surtout pour les morts : le Jour des Morts, lendemain de la Toussaint est ainsi né à Cluny. Cluny est l’ordre qui a connu le plus grand rayonnement au Moyen Age, mais il est loin d’être le seul ; sur l’ensemble des monastères d’Europe, ceux qui n’étaient pas clunisiens restaient les plus nombreux. Il n’est pas inutile de revenir sur cette interdiction de l’usure notifiée par le droit canon, car, à nos yeux et nos perceptions du XXI° siècle, vivant dans un monde où l’économie impose ses catégories depuis plus d’un siècle, les motifs ne paraissent pas d’une évidence aveuglante tant étaient différentes les catégories mentales, et l’univers intellectuel : on peut lire ceci sous la plume d’un lecteur général de l’Ordre franciscain dans les premières années du XIV° siècle : Question : Les marchands peuvent-ils pour une même affaire commerciale se faire davantage payer par celui qui ne peut régler tout de suite que par celui qui règle tout de suite ? Réponse : Non, car ainsi, il vendrait le temps et commettrait une usure en vendant ce qui ne lui appartient pas. *********************** L’usurier agit contre la loi naturelle universelle, car il vend le temps, qui est commun à toutes les créatures. Augustin dit que chaque créature est obligée de faire don de soi ; le soleil est obligé de faire don de soi pour éclairer ; de même la terre est obligée de faire don de tout ce qu’elle peut produire et de même l’eau. Mais rien ne fait don de soi d’une façon plus conforme à la nature que le temps ; bon gré mal gré les choses ont du temps. Puisque donc l’usurier vend ce qui appartient nécessairement à toutes les créatures, il lèse toutes les créatures en général, même les pierres d’où il résulte que même si les hommes se taisaient devant les usuriers, les pierres crieraient si elles le pouvaient ; et c’est une des raisons pour lesquelles l’Eglise poursuit les usuriers. D’où il résulte que c’est spécialement contre eux que Dieu dit : Quand je reprendrai le temps, c’est-à-dire, quand le temps sera dans ma Main de telle sorte qu’un usurier ne pourra le vendre, alors je jugerai conformément à la justice. Guillaume d’Auxerre |1160-1229] Summa aurea, III, 21, fol.225v Comme les usuriers ne vendent que l’espérance de l’argent, c’est-à-dire, le temps, ils vendent le jour et la nuit. Mais le jour est le temps de la lumière et la nuit le temps du repos ; ils vendent donc la lumière et le repos. Aussi il ne serait pas juste qu’ils jouissent de la lumière et du repos éternels. Auteur inconnu Tabula exemplorum Mais, plus directement, plus simplement, pour condamner l’usure, il suffisait de se référer à l’évangile [Luc, VI,34-35] : Prêtez sans rien espérer en retour. ******************* Usura, l’usure en soi, est le dénominateur commun d’un ensemble de pratiques financières interdites. L’usure, c’est la levée d’un intérêt par un prêteur dans des opérations qui ne doivent pas donner lieu à intérêt. Ce n’est donc pas le prélèvement de tout intérêt. Usure et intérêt ne sont pas synonymes, ni usure et profit : l’usure intervient là où il n’y a pas production ou transformation matérielle de biens concrets. Thomas de Chobham introduit son exposé sur l’usure par ces considérations : «Dans tous les autres contrats je peux espérer et recevoir un profit, tout comme si je t’ai donné quelque chose je peux espérer un contre-don, c’est-à-dire une réplique au don et je peux espérer recevoir, puisque j’ai été le premier à te donner. De même si je t’ai donné en prêt mes vêtements ou mon mobilier je peux en recevoir un prix. Pourquoi n’en va-t-il pas de même si je t’ai donné en prêt mon argent ? » Tout est là : c’est le statut de l’argent dans la doctrine et la mentalité ecclésiastiques du Moyen Age qui est la base et la condamnation de l’usure. Je ne me livrerai pas ici à une étude proprement économique, qui devrait d’ailleurs tenir compte de la façon - très différente de la nôtre - dont sont perçues les réalités que nous isolons aujourd’hui pour en faire le contenu d’une catégorie spécifique : l’économique. Le seul historien et théoricien moderne de l’économie qui peut nous aider à comprendre le fonctionnement de 1′« économique» dans la société médiévale me semble être Karl Polanyi (1886-1964). Pour éviter tout anachronisme si l’on veut tenter d’analyser le phénomène médiéval de l’usure dans une perspective économique, il faut retenir deux remarques de Polanyi et de ses collaborateurs. La première, empruntée à Malinowski, concerne le domaine du don et du contre-don : « Dans la catégorie des transactions, qui suppose un contre-don économiquement équivalent au don, nous rencontrons un autre fait déroutant. II s’agit de la catégorie qui, selon nos conceptions, devrait pratiquement se confondre avec le commerce. Il n’en est rien. Occasionnellement, l’échange se traduit par le va-et-vient d’un objet rigoureusement identique entre les partenaires, ce qui enlève ainsi à la transaction tout but ou toute signification économique imaginable ! Du simple fait que le porc revient à son donateur, même par une voie détournée, l’échange des équivalences, au lieu de s’orienter vers la rationalité économique, s’avère être une garantie contre l’intrusion de considérations utilitaires. Le seul but de l’échange est de resserrer le réseau de relations en renforçant les liens de réciprocité ». […] Les hommes du Moyen Âge, confrontés à un phénomène, en cherchaient le modèle dans la Bible. L’autorité biblique fournissait à la fois l’origine, l’explication et le mode d’emploi du cas en question. Ce qui a permis à l’Église et à la société médiévales de ne pas être paralysées par l’autorité biblique et contraintes à l’immobilité historique, c’est que la Bible se contredit souvent et que, comme le disait Alain de Lille à la fin du XII° siècle, « les autorités ont un nez de cire » - malléable au goût des exégètes et des utilisateurs. Mais, en matière d’usure, il ne semblait guère y avoir de contradiction ni de faille dans sa condamnation. Le dossier scripturaire de l’usure comprend essentiellement cinq textes. Quatre appartiennent à l’Ancien Testament 1 - Si tu prêtes de l’argent à un compatriote, à l’indigent qui est chez toi, tu ne te comporteras pas envers lui comme un prêteur à gages, tu ne lui imposeras pas d’intérêts. (Exode, XXII, 24). Cette interdiction qui s’imposera à la communauté juive est également respectée par les chrétiens, conscients au Moyen Âge de former une fraternité dans laquelle le pauvre, spécialement, a des droits particuliers. La renaissance de la valeur de pauvreté au XIII° siècle rendra encore plus aigu le sentiment d’indignité de l’usurier chrétien. 2 - Si ton frère qui vit avec toi tombe dans la gêne et s’avère défaillant dans ses rapports avec toi, tu le soutiendras à titre d’étranger ou d’hôte et il vivra avec toi. Ne lui prends ni travail ni intérêts, mais aie la crainte de ton Dieu et que ton frère vive avec toi. Tu ne lui donneras pas d’argent pour en tirer du profit ni de la nourriture pour en percevoir des intérêts… » (Lévitique, XXV, 35-37).) Texte particulièrement important par sa version latine dans la Vulgate de saint Jérôme qui a fait autorité au Moyen Âge et qui dit à la dernière phrase : «Tu ne lui donneras pas ton argent à usure et tu n’exigeras pas une surabondance de vivres. » Deux termes ont été retenus par le chrétien et ont gardé au Moyen Âge toute leur efficacité : «à usure» - c’est bien l’usure qui est ici interdite - et la surabondance, le «surplus », c’est l’excès qui est condamné. 3 - Tu ne prêteras pas à intérêt à ton frère, qu’il s’agisse d’un prêt d’argent ou de vivres, ou de quoi que ce soit dont on exige intérêt. À l’étranger tu pourras prêter à intérêt, mais tu prêteras sans intérêt à ton frère. (Deutéronome, XXIII, 20). Notons ici l’emploi par la Vulgate d’un mot emprunté au droit romain : « prêter à intérêt », « faire l’usure », ce qui favorisera la constitution au XII°siècle d’une législation anti-usuraire romano-canonique. Quant à l’autorisation d’exercer l’usure à l’égard de l’étranger, elle a fonctionné au Moyen Âge dans le sens Juif-chrétien, mais non en sens inverse, car les chrétiens médiévaux n’ont pas considéré les Juifs comme des étrangers. En revanche ils ont assimilé les ennemis aux étrangers et, en cas de guerre, on peut licitement pratiquer l’usure à l’encontre de l’adversaire. Le Décret de Gratien (vers 1140), matrice du droit canonique, a repris la formule de saint Ambroise : « Là où il y a droit de guerre, il y a droit d’usure ». 4 - L’usurier ne peut être l’hôte de Yahvé selon le Psaume XV: Yahvé, qui logera sous ta tente, habitera sur ta sainte montagne ? Celui qui marche en parfait […] ne prête pas son argent à intérêt… Le chrétien du Moyen Âge a vu dans ce psaume le refus du paradis à l’usurier. À ces quatre textes de l’Ancien Testament on peut ajouter le passage où Ézéchiel (XVIII, 13), parmi les violents et les sanguinaires qui suscitent la colère de Yahvé, cite « celui qui prête avec usure et prend des intérêts », et où il prophétise : « Il mourra et son sang sera sur lui. » Jérôme et Augustin ont commenté ce jugement d’Ézéchiel. 5 - Enfin, dans le Nouveau Testament, l’évangéliste Luc a repris en l’élargissant la condamnation vétéro-testamentaire, établissant ainsi la structure en écho nécessaire pour que les chrétiens du Moyen Âge considèrent l’autorité scripturaire comme bien assurée : Et si vous prêtez à ceux dont vous espérez recevoir, quel gré vous en saura-t-on ? Même des pécheurs prêtent à des pécheurs, afin de recevoir l’équivalent. Au contraire, aimez vos ennemis, faites du bien et prêtez sans rien attendre en retour.(Luc, VI, 36-38). Ce qui a le plus compté au Moyen Âge c’est la fin du texte de Luc: faites du bien et prêtez sans rien attendre en retour, parce que l’idée de prêter sans rien en attendre s’exprime à travers deux mots clés de la pratique et de la mentalité économiques médiévales : mutuum qui, repris au droit romain, désigne un contrat qui transfère la propriété et consiste en un prêt qui doit rester gratuit, et le terme sperare, 1′« espoir», qui au Moyen Âge désigne l’attente intéressée de tous les acteurs économiques engagés dans une opération impliquant le temps, s’inscrivant dans une attente rémunérée soit par un bénéfice (ou une perte), soit par un intérêt (licite ou illicite). Puis vient une longue tradition chrétienne de condamnation de l’usure. Les Pères de l’Église expriment leur mépris des usuriers. Les canons des premiers conciles interdisent l’usure aux clercs (canon 20 du concile d’Elvire, vers 300 ; canon 1 T du concile de Nicée, 325) puis étendent l’interdiction aux laïcs (concile de Clichy, en 626). Surtout Charlemagne, légiférant au spirituel comme au temporel, interdit aux clercs comme aux laïcs l’usure par l’Admonitio generalis d’Aix-Ia-Chapelle dès 789. C’est donc un lourd passé de condamnation par les pouvoirs, ecclésiastique et laïque, qui pèse sur l’usure. Mais, dans une économie contractée, où l’usage et la circulation de la monnaie restent faibles, le problème de l’usure est secondaire. Ce sont d’ailleurs des monastères qui fournissent jusqu’au XII° siècle l’essentiel du crédit nécessaire. À la fin du siècle, le pape leur interdira leur forme préférée de crédit, le mort-gage, « prêt garanti par un immeuble dont le bailleur de fonds perçoit les revenus ». Lorsque l’économie monétaire se généralise, durant le XII° siècle, que roue de fortune tourne plus vite pour les chevaliers et les nobles, comme pour les bourgeois des villes qui bourdonnent de travail et d’affaires et s’émancipent, dame Usure devient un grand personnage. L’Église s’en émeut, le droit canon naissant et bientôt la scolastique, qui s’efforce de penser et d’ordonner les rapports de la nouvelle société avec Dieu, cherchent à refouler l’inflation usuraire. Je n’égrène ici la litanie des mesures conciliaires et des textes les plus importants que pour signaler l’extension et la force du phénomène, et l’entêtement de l’Église à le combattre. Chaque concile, Latran II (1139), Latran III (1179), Latran IV (1215), le second concile de Lyon (1274), le concile de Vienne (1311), apporte sa pierre au mur de l’Église destiné à contenir la vague usuraire. Le Code de droit canonique s’enrichit aussi d’une législation contre l’usure. Gratien, vers 1140, dans son Décret, rassemble le dossier scripturaire et patristique (29 « autorités »). La décrétale Consuluit d’Urbain III (1187) prendra dans le second quart du XIII° siècle sa place dans le Code parmi les Décrétales de Grégoire IX. Les théologiens ne sont pas en reste. Un évêque de Paris, Pierre Lombard, mort en 1160, dans son Livre des sentences, qui sera au XIII° siècle le manuel universitaire des étudiants en théologie, reprenant saint Anselme qui le premier, au tournant du XI° au XII° siècle, assimila l’usure à un vol, situe l’usure, forme de rapine, parmi les interdits du quatrième commandement. Tu ne voleras point. » Le cardinal Robert de Courçon, chanoine de Noyon, qui réside à Paris depuis 1195 avant de diriger la croisade contre les Albigeois en 1214 et de donner à la jeune université de Paris ses premiers statuts (1215), avait inséré dans sa Summa, antérieure au concile de Paris de 1213 auquel il fit prendre des mesures rigoureuses contre les usuriers, un véritable traité De usura. Ce fléau qu’il considère, avec l’hérésie, comme le grand mal de son époque, il propose de le combattre par une vaste offensive que mettrait au point un concile œcuménique. En l’usurier il voit partout un oisif, et pour lui l’oisiveté est bien la mère de tous les vices. Le concile, présidé par le pape, où se réuniraient tous les évêques et tous les princes, ordonnerait à chaque chrétien, sous peine d’excommunication et de condamnation, de travailler spirituellement ou corporellement et de gagner son pain à la sueur de son front, selon le précepte de saint Paul. « Ainsi, tous les usuriers, rebelles et ravisseurs disparaîtraient, on pourrait faire des aumônes et pourvoir les églises et tout serait ramené à son état origine. » Après cette utopie anti-usuraire, tous les grands scolastiques consacrent à l’usure une partie plus ou moins importante de leurs sommes. C’est le cas de Guillaume d’Auxerre, évêque de Paris, mort en 1248, de saint Bonaventure et de saint Thomas d’Aquin, morts en 1274. Gilles de Lessines, disciple de Thomas d’Aquin, quant à lui, compose entre 1276 et 1285 un traité entier sur les usures, De usuris. Entre le milieu du XII° et le milieu du XIII° siècle la recrudescence des condamnations de l’usure s’explique par la crainte de l’Église de voir la société bouleversée par la prolifération des pratiques usuraires. Le troisième concile du Latran (1179) déclare que trop d’hommes abandonnent leur état, leur métier pour se faire usuriers. Au XIII° siècle, le pape Innocent IV et le grand canoniste Hostiensis redoutent la désertion des campagnes, du fait des paysans devenus usuriers ou privés de bétail et d’instruments de travail par les possesseurs de terres eux -mêmes attirés par les gains de l’usure. Un attrait de l’usure fait apparaître la menace d’un recul de l’occupation des sols et de l’agriculture et avec elle le spectre des famines. Les définitions médiévales de l’usure viennent de saint Ambroise : « L’usure, c’est recevoir plus que l’on a donné », de saint Jérôme : « On nomme usure et surplus quoi que ce soit, si on a perçu plus que l’on a donné », du capitulaire de Nimègue (806) : « Il y a usure là où on réclame plus qu’on ne donne, et du Décret de Gratien : « Tout ce qui est exigé au-delà du capital, c’est de l’usure ». L’usure, c’est le surplus illicite, le dépassement illégitime. La décrétale Consuluit d’Urbain III (1187), intégrée dans le Code de droit canonique, exprime sans doute le mieux l’attitude de l’Église vis-à-vis de l’usure au XIII° siècle : - L’usure est tout ce qui est demandé en échange d’un prêt au-delà du bien prêté lui-même ; - Prendre une usure est un péché interdit par l’Ancien et le Nouveau Testament ; - Le seul espoir d’un bien en retour au-delà du bien lui-même est un péché ; - Les usures doivent être intégralement restituées à leur véritable possesseur ; - Des prix plus élevés pour une vente au crédit sont des usures implicites. Thomas de Chobham dans la plus ancienne Somme de confesseurs connue, rédigée pour l’essentiel avant 1215 et probablement mise en circulation en 1216, fonde l’usure sur les seules autorités du Nouveau Testament et du droit canonique : Et le Seigneur dit dans l’Évangile : “Prêtez sans rien attendre en retour” (Luc, VI, 35). Et le canon dit : “Il y a usure là où on réclame plus qu’on ne donne” (Décret de Gratien, c. 4, CXIV, q. 3, reprenant le capitulaire de Nimègue de 806), de quoi qu’il s’agisse et même si on ne reçoit pas, si on conçoit seulement l’espoir de recevoir (Décret, c. 12, Comp. 1, v. 15, repris par la décrétale Consuluit) ». Élément capital : l’usure est plus qu’un crime, c’est un péché. Guillaume d’Auxerre le dit : « Donner à usure est en soi et selon soi un péché. » C’est d’abord un péché en tant que forme de la cupidité. Cupidité que Thomas de Chobham place d’entrée de jeu sur le plan spirituel : « Il y a deux espèces d’avaritia détestables qui sont punies par un verdict judiciaire: l’usure et la simonie [trafic de biens spirituels], dont je parlerai ensuite. En premier lieu l’usure.» Le dominicain Étienne de Bourbon, un demi-siècle plus tard, ne dit pas autre chose : « Ayant parlé de l’avaritia en général, je dois maintenant parler de certaines de ses formes, et d’abord de l’usure. » L’usure, c’est en premier lieu le vol. Cette identification proposée par saint Anselme (1033-1109) dans ses Homélies et Exhortations et reprise au XII°siècle par Hugues de Saint-Victor, Pierre le Mangeur et Pierre Lombard, finit par se substituer à la notion traditionnelle de l’usure définie comme « profit honteux .» Le vol usuraire est un péché contre la justice. Thomas d’Aquin le dit bien : « Est-ce un péché de recevoir de l’argent en prix pour de l’argent prêté, ce qui est recevoir une usure ? » Réponse : « Recevoir une usure pour de l’argent prêté est en soi injuste : car on vend ce qui n’existe pas, instaurant par là manifestement une inégalité contraire à la justice. » Or, plus encore peut-être que le XII°siècle, le XIII°siècle est celui de la justice. La justice est par excellence la vertu des rois. Les miroirs des princes qui tracent un portrait du roi idéal insistent sur la nécessité qu’il soit juste. Justice qui s’accompagne d’un progrès des pratiques et des institutions judiciaires : enquêteurs royaux, parlements. Sous Saint Louis, pour la première fois et avant les autres princes chrétiens, apparaît dans la main gauche du roi de France, symbolique, à la place de la verge, la main de justice, nouvel insigne du pouvoir royal. Joinville lègue à la postérité l’image du saint roi rendant lui-même la justice sous le chêne de Vincennes. Ce souci de justice devient, dans le même temps, une idée-force dans le domaine de l’économie, tant pénétré par l’idéologie religieuse et l’éthique. Les données fondamentales de l’activité économique, du marché qui commence à se mettre en place, ce sont le juste prix et le juste salaire. Même si en fait le « juste » prix n’est que celui, précisément, du marché, l’exigence de justice est présente. L’usure est un péché contre le juste prix, un péché contre nature. Cette affirmation a de quoi surprendre. Et pourtant telle a été la conception des clercs du XIII°siècle, et des laïcs influencés par eux. L’usure ne s’applique qu’à la perception d’un intérêt en argent sur l’argent. Un texte étonnant, faussement attribué à saint Jean Chrysostome, datant probablement du V°siècle, fut inséré dans la seconde moitié du XII°siècle dans le Code de droit canonique. Il y est écrit : « De tous les marchands, le plus maudit est l’usurier, car il vend une chose donnée par Dieu, non acquise des hommes [au rebours du marchand] et, après usure, il reprend la chose, avec le bien d’autrui, ce que ne fait point le marchand. On objectera : celui qui loue un champ pour recevoir fermage ou une maison pour toucher un loyer, n’est-il point semblable à celui qui prête son argent à intérêt ? Certes, non. D’abord parce que la seule fonction de l’argent, c’est le paiement d’un prix d’achat ; puis, le fermier fait fructifier la terre, le locataire jouit de la maison ; en ces deux cas, le propriétaire semble donner l’usage de sa chose pour recevoir de l’argent, et d’une certaine façon, échanger gain pour gain, tandis que de l’argent avancé, il ne peut être fait aucun usage ; enfin, l’usage épuise peu à peu le champ, dégrade la maison tandis que l’argent prêté ne subit ni diminution ni vieillissement. » L’argent est infécond. Or l’usure voudrait lui faire faire des petits. Thomas d’Aquin dit, après avoir lu Aristote : « L’argent ne se reproduit pas. » Non que les théologiens et les canonistes du Moyen Âge aient refusé toute productivité à l’argent, au capital ; mais dans le cas du prêt à intérêt, du mutuum, faire enfanter de l’argent à l’argent prêté est contre nature. Thomas d’Aquin affirme : « La monnaie […] a été principalement inventée pour les échanges ; ainsi son usage propre et premier est d’être consommée, dépensée dans les échanges. Par suite, il est injuste en soi de recevoir un prix pour l’usage de l’argent prêté ; c’est en cela que consiste l’usure. » Pour saint Bonaventure aussi, l’argent est de soi improductif : « L’argent en tant que de soi et par soi ne fructifie pas mais le fruit vient d’ailleurs. » Dans une sorte de parabole, La vigne et l’usure, Thomas de Chobham constate : « L’argent qui dort ne produit naturellement aucun fruit, mais la vigne est naturellement fructifère. » Pourtant, à défaut de fécondité naturelle, on avait songé dès le haut Moyen Âge à faire « travailler » l’argent. Déjà, en 827, dans son testament, le doge de Venise, Partecipazio, parle de solidilaboratorii, d’« argent qui travaille ». Argent donné en usure ou « investi » dans la perspective d’un juste profit ? Au XIII°siècle, théologiens et canonistes constatent avec stupeur que l’argent usuraire, en effet, « travaille ». De ce scandale, les auteurs de recueils d’exempla et les prédicateurs se font l’écho. Dans son Dialogus miraculorum, entre un moine et un novice, Césaire de Heisterbach, vers 1220, fait ainsi parler ses personnages : Le novice. - « Il me semble que l’usure est un péché très grave et difficile à corriger. » Le moine. - « Tu as raison. Il n’y a pas de péché qui, de temps en temps, ne sommeille. L’usure ne cesse jamais de pécher. Pendant que son maître dort, elle-même ne dort pas, mais sans arrêt grandit et monte. » Et dans la Tabula exemplorum, manuscrit du XIII° siècle de la Bibliothèque nationale de Paris, on peut lire : « Tout homme s’arrête de travailler les jours de fête, mais les bœufs usuraires travaillent sans arrêt et offensent ainsi Dieu et tous les saints et l’usure, comme elle pèche sans fin, sans fin doit aussi être punie. » On sent combien le thème a dû être exploité par les prédicateurs et comme il se prête bien à des effets oratoires : « Mes frères, mes frères, connaissez-vous un péché qui ne s’arrête jamais, que l’on commet tout le temps ? Non ? Eh bien si, il y en a un, et un seul, et je vais vous le nommer. C’est l’usure. L’argent donné à usure ne cesse de travailler, il fabrique sans arrêt de l’argent. De l’argent injuste, honteux, détestable, mais de l’argent. C’est un travailleur infatigable. Connaissez-vous, mes frères, un travailleur qui ne s’arrête pas le dimanche, les jours de fête, qui ne s’arrête pas de travailler quand il dort ? Non ? Eh bien l’usure continue à travailler de jour et de nuit, les dimanches et fêtes, dans le sommeil comme dans la veille ! Travailler en dormant ? Ce miracle diabolique, l’usure, aiguillonnée par Satan, réussit à l’exécuter. En cela aussi l’usure est une injure à Dieu et à l’ordre qu’il a établi. Elle ne respecte ni l’ordre naturel qu’il a voulu mettre dans le monde et dans notre vie corporelle, ni l’ordre du calendrier qu’il a établi. Les deniers usuraires ne sont-ils pas comme des bœufs de labour qui labourent sans cesse ? À péché sans arrêt et sans fin, châtiment sans trêve et sans fin. Suppôt sans défaillance de Satan, l’usure ne peut que conduire à la servitude éternelle, à Satan, à la punition sans fin de l’enfer ! » Nous pourrions dire aujourd’hui que le travail à la chaîne de l’usure s’achève inéluctablement dans les chaînes éternelles de la damnation. Faire enfanter des petits à des pièces de monnaie, faire travailler, au mépris des lois naturelles fixées par Dieu, de l’argent sans la moindre pause, n’est ce pas un péché contre nature? D’ailleurs, surtout depuis le XII°siècle, siècle « naturaliste », des théologiens ne disent-ils pas : « La nature, c’est-à-dire Dieu »? […]Oui, Usure ne pouvait avoir qu’un destin, l’enfer. Déjà, au milieu du V° siècle, le pape saint Léon I° le Grand avait eu cette formule qui résonne tout au long du Moyen Âge : Le profit usuraire de l’argent, c’est la mort de l’âme. L’usure, c’est la mort. […] Une hirondelle ne fait pas le printemps. Un usurier en purgatoire ne fait pas le capitalisme. Mais un système économique n’en remplace un autre qu’au bout d’une longue course d’obstacles de toutes sortes. L’histoire, ce sont les hommes. Les initiateurs du capitalisme, ce sont les usuriers, marchands d’avenir, marchands du temps que, dès le XV° siècle, Léon Battista Alberti définira comme de l’argent. Ces hommes sont des chrétiens. Ce qui les retient sur le seuil du capitalisme, ce ne sont pas les conséquences terrestres des condamnations de l’usure par l’Eglise, c’est la peur, la peur angoissante de l’enfer. Dans une société où toute conscience est une conscience religieuse, les obstacles sont d’abord - ou finalement - religieux. L’espoir d’échapper à l’enfer grâce au purgatoire permit à l’usurier de faire avancer l’économie et la société du XIII° siècle vers le capitalisme. Jacques Le Goff Un autre Moyen Âge.La Bourse : l’Usure. La Bourse et la Vie : le Purgatoire. Quarto Gallimard. 1999 1088 à 1092 Han Kung-Lien, ingénieur, construit pour le palais impérial de K’aifeng, dans la province chinoise du Ho-nan, une tour horloge astronomique conçue par Shen Kua : une roue hydraulique met en action par l’intermédiaire d’engrenages, une sphère armillaire[11] de bronze à l’intérieur de laquelle se trouvait un globe céleste ; à l’extérieur de chacun des cinq étages, un défilé de personnages en habits colorés annonçant l’heure avec des cloches et des gongs. Tous les quarts d’heure, l’édifice tout entier résonnait du tintement des cloches et des gongs, du bruit de l’eau, du craquement des roues géantes et du mouvement des personnages. Il fallait une tonne et demi d’eau montée par des norias manuelles pour faire marcher tout cela chaque jour. L’ensemble faisait plus de dix mètres de haut. Transférée trente ans plus tard à Pékin, elle y fonctionnera encore deux cent cinquante ans. Puis elle deviendra la proie des vandales et s’effacera de la mémoire des lettrés. C’est aussi au cours des trois premiers siècles de ce millénaire que les Chinois inventent le gouvernail mobile, d’où une stabilité améliorée. Et c’est encore du XI° au XIII° siècle que la riziculture irriguée fait des progrès considérables avec le repiquage au Sichuan et dans le bassin du Yangzi : si, très vite, les Chinois sont devenus si nombreux, ce n’est pas qu’ils avaient plus d’enfants qu’ailleurs, c’est que ces enfants restaient vivants plus facilement qu’ailleurs, et ceci, surtout grâce au riz : L’espace nécessaire à une agriculture extensive comme celle de la haute antiquité chinoise est 100 fois moins important que celui qu’exige une population qui vit de la chasse et de la cueillette. Et celui qui suffit à la riziculture irriguée est 1000 fois moins important ! Au cours du XI° - XIII° siècle, les régions de polders, protégées par des digues de mer, qui s’étendent au nord et au sud du cours du Yangzi, avec deux et parfois trois récoltes par an, voient leur population croître très rapidement. A titre d’exemple, dans une préfecture située au sud de l’actuelle Shanghai, on est passé d’une moyenne de 84 habitants au km² entre 1080 et 1102, à 294 habitants en 1290. Les rendements du blé avec jachère de l’Europe moderne sont très inférieurs à ceux du riz inondé avec repiquage, ce qui explique la différence des densités démographiques. Pour le blé, le rapport entre les semences et la récolte est, dans l’Europe moderne, de 1 à 5. Sous les Song, dans les régions de polders, celui du riz est de 1 à 51 les meilleures années Jacques Gernet L’Histoire Juillet- Août 2005 [1] Début 2010, les empoignades entre scientifiques membres du GIEC, - Groupe Intergouvernemental sur l’évolution du climat -, et opposants, deviendront une polémique quasiment planétaire où l’éthymologie donnée à ce mot Groenland aura sa place : les premiers disant, dans la ligne du texte cité ici, qu’il ne s’agit que d’un appât publicitaire, les seconds affirmant qu’il s’agit bien d’une qualification de la réalité. L’interprétation au plus près du texte donnerait à penser qu’il peut bien ne s’agir que d’un « coup de pub », mais… mais ils sont tout de même plutôt nombreux à parler de rennes, de pâturages, de vigne sauvage sur la côte américaine etc… pour que l’on accepte que le Groënland de cette époque ait été vraiment vert. [2] drakkar : pluriel de dreki, le dragon… qui, très souvent était la figure de proue. Le nom exact de ce type de navire est snekkjur. Ce sont des bateaux de guerre. Les bateaux « marchands » sont nommés knörr. [3] L’algèbre, l’astronomie, la biologie, la botanique, la zoologie, la musique, sont alors très en avance sur ce qu’elles sont dans l’Occident chrétien. L’Andalousie adopte le système de numérotation indien, dit “de position”, avec une base 10, ancêtre du nôtre, et dont la pièce maîtresse devient le zéro. .. Le meilleur chirurgien musulman, Abulcasis, vit alors à Cordoue. On y construit un “planétarium” ; on fabrique des astrolabes, des horloges, des cadrans ; on utilise les tables astronomiques indiennes ; on ouvre des parcs zoologiques et des jardins botaniques ; on met au point des pharmacopées. En provenance de Cordoue, l’Europe découvrira peu à peu le ver à soie, le papier, le riz, le sucre, le coton, les citrons, les asperges… [4] ce qui, en langage militaire, est l’abréviation de : Rien A Signaler. La « grande peur de l’an mil » n’est qu’un mythe. [5] Adalbéron avait du avoir connaissance de la traduction par le roi Alfred le Grand dans le dernier quart du IX° siècle du De consolatione Philosophiae de Boèce : le roi doit avoir gebedmen § fyrdmen § woercmen, des hommes pour la prière, des hommes pour la guerre et des hommes pour le travail. [6] On mettra sur le compte d’une erreur de traduction l’emploi du mot haricot, car en fait, ce dernier ne fût introduit en Europe que beaucoup plus tard, par Christophe Colomb revenant d’Amérique. [7] … et ensuite de le manger. Le cochon était fréquemment atteint de ce que l’on nommait à tort peste du cochon et qui était une trichinose, due à une sorte de ténia. [8] Evêque de Séville, auteur d’une encyclopédie de vingt volumes qui reprenait l’ensemble des connaissances religieuses et profanes. [9] Il n’existe aucune interdiction des images dans le Coran. Du XIV° au XVI°, Mahomet est fréquemment peint à visage découvert. [10] Les Juifs s’étaient en quelque sorte spécialisés dans ce type d’activité en grande partie parce qu’interdiction leur avait été faite de posséder et d’exploiter des terres, mais aussi parce que c’était l’activité qui dégageait le plus de temps possible pour se livrer à l’étude de la Bible et du Talmud. [11] Ce qui vient contredire l’histoire écrite en occident selon laquelle les Chinois n’auraient admis la rotondité de la Terre qu’à la fin du XIX° siècle…S’ils l’ont redécouverte au XIX°… c’est tout simplement parce qu’ils l’avaient oubliée. Poster un commentaire
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