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484 à 592. Gloire de Byzance. Clovis. Les Bénédictins
484 Le Vandale Hunéric, fils de Genséric convoque à Carthage, un grand colloque contradictoire entre évêques ariens et orthodoxes, qui n’est qu’un piège pour se livrer à une impitoyable persécution contre les catholiques : les évêques catholiques sont jetés hors de la ville… ils mourront de travail forcé… les fidèles de Tipasa auront la langue coupée… L’Eglise d’Afrique, avec plus de cinq mille martyrs, ne se relèvera pas de cette persécution. Elle était suffisamment implantée pour avoir déjà construit une basilique à Alger : on en retrouvera des vestiges à l’occasion des travaux pour la première ligne de métro en 2009. Les Huns envahissent et razzient l’Inde du Nord, mettant fin à la puissance des Goupta. Farouches ennemis du bouddhisme, ils détruisent les monastères et exterminent les moines : leur domination va durer un demi-siècle. 486 Clovis, fils de Childeric, craint le rapprochement de Syagrius, le rex Romanorum avec les Wisigoths, - ils sont tous deux ariens - et lui inflige une défaite près de Poitiers, ce qui, accroissant son prestige, accroît aussi la jalousie des autres roitelets francs : il va se débarrasser d’eux un par un, les Chararic, Rachagnaire et autres, et soumet sans se hâter les villes de l’Etat de Syagrius. 11 08 490 Théodoric d’Amale, roi des Ostrogoths, soutenu par l’empereur Zénon, envahit l’Italie du nord et défait Odoacre devant Pavie, puis le tranche en deux d’un coup d’épée depuis le cou jusqu’aux reins, lors d’un banquet à Ravenne. Théodoric comprit qu’il ne garderait l’Italie qu’avec l’assentiment des Italiens, beaucoup plus nombreux que ses Goths, et de l’empereur d’Orient, beaucoup plus puissant qu’un chef barbare : il devint le grand roi de l’Occident, même avec une fin de règne marquée par l’amertume de celui qui se sera refusé à épouser le prosélytisme des religieux : les extrémistes ont toujours en horreur les modérés et les tolérants. 25 12 499 Rémi, évêque de Reims, baptise Clovis, et trois mille de ses guerriers francs :
Baptême solennel du seigneur roi Clovis, souverain des deux Belgique et de la Gaule du Nord jusqu’aux rives du fleuve Loire, bien aimé de Dieu, protecteur des Chrétiens qui suivent la voie juste… La reine Clotilde rayonne. Elle parvient mal à vêtir de gravité, encore moins d’humilité, la satisfaction que lui apporte sa victoire. Ce baptême[1] est l’œuvre de sa vie, le couronnement d’années de patience, de ténacité, d’intrigues, de complaisances. Elle marche, altière, entourée de ses enfants que portent des nourrices au sein généreux. Cavanna. Le Dieu de Clotilde. L’accès à la romanité a signifié la christianisation. L’Evangile atteint les Goths en Crimée dès le III° siècle. Au milieu du IV°, la prédication de l’évêque Ulfila assure leur conversion massive, mais les met dans le camp de l’arianisme, c’est à dire, d’une théologie simplifiée par l’effacement de ce qui reste la plus grande difficulté du christianisme, le dogme de la Trinité. Chrétiens, mais d’une foi condamnée par le Concile de Nicée (325), leur conversion fait paradoxalement des Goths et des Burgondes ariens de véritables intrus en Occident. La chance de Clovis est, en revanche, de céder à la persuasion des évêques gallo-romains et à la sollicitation de Clotilde, l’une des rares princesses burgondes à n’avoir pas embrassé l’arianisme. Aux populations gallo-romaines, parmi lesquelles ils ne sont qu’une petite minorité, Clovis et des Francs apparaissent d’emblée comme les meilleurs barbares possibles. Cette acceptation sans réserves sera lourde de conséquences. Elle sera la condition du nouveau visage de l’Occident quand, renversant au VIII° siècle un mouvement vers l’ouest deux fois millénaire, les armées du roi franc et les missionnaires du pape partiront ensemble à la conquête de la Germanie. Jean Favier Les grandes découvertes. Livre de poche Fayard 1991. 499 Un prêtre bouddhiste, venant de Chine, visite Mexico. Les Chinois se croyant le centre du monde, il ne deviendra pas plus leur Marco Polo que leur Christophe Colomb. La sagesse bouddhiste l’aidera à garder pour lui tout l’enchantement de ses découvertes. vers 500 Les Romains construisent à Gaza l’horloge d’Hercule, qui par ses dimensions, va détrôner celle d’Athènes, construite six cents ans plus tôt. Dans la vallée du Mississipi, les Iroquois forment une confédération de Mohawks, Oneidas, Onondagas, Cayugas et Senecas, tous unis par la même langue. Vivant d’une agriculture sophistiquée, ils ont aussi construit une ville importante - on parle de trente mille habitants - : Cahokia, qui réunit tanneurs, potiers, bijoutiers, tisserands, saliniers, graveurs sur cuivre céramistes, etc. 507 Clovis franchit la Loire. Alarix, roi des Wisigoths, accourt pour le contrer et se fait battre à Vouillé, près de Poitiers, y laissant la vie. Clovis s’empare d’Angoulême, puis de Toulouse et de son trésor royal. Cet Alaric II avait promulgué un recueil de lois - le Bréviaire d’Alaric - reconnaissant juridiquement la tradition de chaque peuple, en quelque sorte le fondement historique de l’esprit de tolérance de l’Occitanie. 10 07 518 Justin I° devient empereur d’Orient : d’origine modeste, il ne devait son ascension qu’à son mérite et son bon sens. Il a alors soixante huit ans, et s’entoure dès son intronisation de son neveu Justinien, trente six ans, lequel va régner jusqu’en 565. Doté d’une puissance de travail peu commune, - on le nomma l’empereur qui ne dort pas -, il s’attacha à rétablir l’unité de l’empire, unité politique et religieuse, avec un bonheur mitigé, mais une dureté sans pareil, même si celle-ci s’exerçait d’un jour à l’autre de façon contradictoire, selon l’influence qu’exerçait sur lui son exceptionnelle épouse Théodora qui garda intactes ses sympathies monophysites jusqu’à sa mort en 548 : mais les persécutions contre les hérétiques monophysites furent acharnées : fermetures de couvents, emprisonnement des moines, dispersion des communautés. Seule l’Egypte, entièrement monophysite, fût épargnée dans un premier temps, par prudence. 525 Denys le Petit, moine, mathématicien et astronome, propose au pape l’utilisation de l’expression A.D. : Anno Domini, qui faisait partir la datation de la naissance du Christ, calculée par ses soins comme s’étant passée 753 ans après la fondation de Rome ; jusqu’alors, la datation se basait sur l’avènement de Constantin en 312. Ce n’est qu’au XVII° siècle que l’on commença à utiliser l’expression av. J.C. 527 - 528 Justinien exclue les hérétiques de toutes les fonctions publiques et des professions libérales, supprime leurs assemblées et leur retire une partie de leurs droits civils. 529 Justinien ferme l’Université d’Athènes, ordonne la conversion en masse des païens et la fermeture des sanctuaires d’Isis et d’Amon, persécute les Juifs et tous les autres hérétiques. Justinien enfonce le clou et durcit la législation chrétienne contre l’hétérodoxe. Interdiction d’hériter ou de transmettre ses biens à des païens pour des non-chrétiens ; interdiction de témoigner en justice contre des sectateurs de l’Eglise ; interdiction d’employer des esclaves chrétiens ; interdiction d’accomplir un acte légal ; interdiction de la liberté de conscience ( ! ) en 529 et obligation pour les païens de se faire instruire dans la religion chrétienne, puis d’obtenir le baptême sous peine d’exil ou de confiscation de leurs biens ; interdiction de revenir au paganisme pour les convertis à la religion d’amour ; interdiction d’enseigner ou de disposer de pensions publiques. Michel Onfray Traité d’athéologie Grasset 2005 Saint Benoît de Nursie, après avoir mené la vie d’anachorète pendant trois ans à Subiacco, fonde un monastère au Mont Cassin, où il se met à rédiger la règle bénédictine, puisant son inspiration dans les traditions monastiques d’Occident, en particulier celle de Saint Cassien le maître de Saint Victor de Marseille, et d’Orient, règle de Saint Basile, évêque de Césarée et encore d’une Règle du Maître, supérieur d’une communauté religieuse proche, dont la rédaction est un peu antérieure à celle de Saint Benoît : il s’agit essentiellement d’une série de conseils simples rappelant les normes élémentaires de la vie chrétienne : Craindre le jour du jugement. Redouter l’enfer. Garder sa langue de tout propos mauvais ou pernicieux. Ne pas aimer à beaucoup parler. Ne pas dire de paroles vaines ou qui portent à rire. Ne point aimer le rire trop fréquent ou aux éclats. Aimer la chasteté. Ne haïr personne. Ne pas avoir de jalousie. Ne pas agir par envie. Ne pas aimer à contester. Fuir les honneurs. Vénérer les anciens. Aimer les plus jeunes… Et ne jamais désespérer de la miséricorde de Dieu. … Qui donc que tu sois, qui te hâtes vers la patrie céleste, accomplis avec l’aide du Christ cette toute petite règle, écrite pour les débutants. Cela fait, tu parviendras avec la protection de Dieu aux plus hautes cimes de la doctrine et des vertus que nous venons de rappeler. La relation avec son prochain devait être la suivante (Chapitre IV):
Disposition très « sensible » : l’abbé, - le supérieur de la communauté - est élu à vie par les moines. Les Bénédictins vont devenir le grand outil de l’expansion de la chrétienté en Occident. 11 01 532 A Constantinople, le pouvoir de Justinien est mis à mal par la sédition Nika : l’empereur est insulté par les Verts à l’hippodrome. La basilique Sainte Sophie, cathédrale de Constantinople, est incendiée. A l’origine Verts et Bleus n’étaient que des associations sportives - on n’a rien inventé ! - qui s’étaient politisées au fil des ans de par le soutien qu’apportait l’empereur à l’une ou l’autre. Le mécontentement dû aux exactions du gouvernement avait provoqué ce soulèvement. Les Bleus s’étaient joints aux Verts dans un premier temps, et Justinien, assiégé dans son palais, songeait à la fuite quand Théodora prit l’affaire en main, la pourpre est un beau linceul, lui dit-elle, et confia la répression à l’un des plus grands généraux : Bélisaire, qui enferma les révoltés dans l’hippodrome et en massacra trente mille. 533 Mercurius est élu pape : porter le nom du dieu romain du commerce quand on est pape, ça fait un peu désordre : aussi change-t-il de nom pour se prénommer Jean II. Cela fera jurisprudence et les papes appelés à régner changeront désormais de nom en arrivant sur le trône pontifical. La culture et maîtrise écrite de la langue deviennent chose rare : ainsi le concile d’Orléans doit-il prescrire qu’en aucun cas l’on ordonne un prêtre ou un diacre illettré ou ignorant le rite du baptême, injonction qui sera reprise 60 ans plus tard au concile de Narbonne. L’écriture tend à devenir le monopole des hommes d’Eglise, surtout des moines et son usage, pourtant étendu durant toute la période mérovingienne, décroît. Justinien a voulu réaliser l’unité législative de l’empire, et c’est le questeur Tribonien qui a été chargé de cet immense travail : le Code Justinien en 529, le Digeste ou Pandecte, qui en 533, reprend les règles de droit privé des anciens jurisconsultes romains, et enfin, la même année, les Institutes, manuel de droit destiné aux étudiants. Les lois civiles sont placées sous la protection divine : on trouve en tête du Code Justinien un exposé de la foi orthodoxe qui s’accompagne de menaces contre les hérétiques ; les lois impériales, destinées à régir l’organisation ecclésiastique, étaient insérées dans le Code. Et inversement, l’Eglise prenait en charge nombre de charges civiles : Justinien confia même au clergé le contrôle des autorités laïques ; l’évêque visitait les prisons et dénonçait la négligence des fonctionnaires. Remplaçant le defensor civitatis, l’évêque tenait un rôle prépondérant dans l’administration municipale, contrôlant les finances, veillant à l’entretien et au ravitaillement de la ville, vérifiant les poids et mesures. Sous Tibère II, le patriarche d’Alexandrie aida à l’arrestation du préfet augustal prévaricateur ; sous Maurice, afin de remédier à la carence des services publics, l’évêque prit en main l’administration de la ville ; en 589, le patriarche d’Antioche rétablit d’abord l’ordre dans l’armée, et, en 591, il accueillit, d’accord avec l’évêque de Martyropolis, le roi de Perse Chosroès II en fuite. …/… Ce fut encore Justinien qui codifia les règles de l’assistance. Il y eut des hospices destinés aux pauvres et aux voyageurs, dont les directeurs étaient toujours des clercs, et des hôpitaux desservis parfois par des clercs. Les orphelinats (orphanotrophia), dépendant au civil des fonctionnaires municipaux, étaient dirigés par des clercs soumis à l’évêque ; des crèches (brephotrophia) recueillaient les enfants abandonnés, des asiles (gérontokomia) recevaient les vieillards. Justinien et Théodora créèrent en outre, sur la rive asiatique du Bosphore, le monastère de la Pénitence pour les filles publiques repenties. Rodolphe Guilland L’empire d’Orient 1956 L’unité politique, le retour à un seul empire romain faisait aussi partie de ses ambitions : il n’y parvint que partiellement, l’occident ne se laissant pas reconquérir en totalité. Ce qu’on serait tenté d’appeler le mirage romain de Justinien prouve son sens de la grandeur romaine et la force de la tradition œcuménique. En dépit des événements graves qui avaient provoqué la chute de l’Empire en Occident, la fiction d’un Empire romain de la Crimée aux Colonnes d’Hercule était, au VI° siècle, très vivante dans tous les cœurs. Le pape reconnaissait l’empereur comme un souverain et il ne prenait aucune décision importante sans en référer à sa personne. Depuis Constantin le Grand, l’empereur apparaissait comme « l’évêque du dehors », le protecteur attitré de l’orthodoxie. Les rois barbares de la partie occidentale de l’Empire observaient à son égard une attitude respectueuse, reconnaissant en lui une sorte de souverain supérieur qui leur déléguait son pouvoir. Ainsi, Théodoric n’était roi que de son peuple goth installé en Italie ; les Italiens ne le considéraient et lui-même ne se considérait que comme le représentant de l’empereur régnant à Constantinople. Tous ces chefs barbares éprouvaient à l’égard de la civilisation romaine une sorte de respect craintif mêlé d’envie, qui les poussait à copier les usages romains et à revêtir des charges romaines : Clovis avait montré plus d’une fois son estime pour le consulat ; Théodoric s’était réjoui de sa nomination de César ; Thibert I°, roi d’Austrasie (534-548), avait porté avec fierté le titre de fils adoptif de Justinien. Sans doute ces relations empreintes de courtoisie dissimulaient mal l’indépendance effective des Barbares, mais il n’en restait pas moins que ceux-ci avaient conscience de la supériorité romaine, et que les Romains d’Orient, regardaient comme provisoire l’accident de 476, conservaient au fond d’eux-mêmes l’idéal de l’unité monarchique. Justinien n’innovait donc pas, et c’est ce qu’il faut bien comprendre lorsqu’on étudie l’histoire européenne du VI° siècle. Héritier d’un passé brillant et d’une tradition œcuménique solide, Justinien crut le moment venu de rétablir la domination romaine partout où elle avait existé. A son avènement, tous les Romains d’Orient avaient les yeux tournés vers l’Occident dont ils désiraient de tous leurs vœux le retour à l’Empire. Justinien incarna en quelque sorte l’idéal de la reconquête, mais, plus soucieux que ses contemporains de faire une œuvre vraiment romaine, il porta ses efforts dans tous les domaines et tenta de restaurer dans toutes ses parties l’ordre romain. Pour mieux comprendre la portée exacte de l’œuvre de Justinien, restaurateur romain, il faut essayer de se représenter quelle était la situation politique du monde méditerranéen au début du VI° siècle. L’unité politique, rompue apparemment en 476 mais atteinte en fait dès le IV° siècle, n’en laissait pas moins subsister une unité intellectuelle. Au bloc byzantin, compact et ordonné autour d’une capitale qui était la Nouvelle Rome, s’opposait la poussière des royaumes barbares où la substitution de la notion germanique de patrimoine à l’idée romaine d’État provoquait compétitions, morcellements, regroupements temporaires, suivis de divisions nouvelles. Toutefois les envahisseurs germains, peu nombreux au demeurant admiraient Rome ; leurs souverains, à l’instar de l’empereur, se comportaient en rois absolus et la force de la civilisation romaine s’affirmait aussi bien dans la production littéraire et artistique des territoires conquis que dans la faveur dont jouissaient dans les cours barbares des lettrés romains, tels Boèce et Cassiodore auprès de Théodoric, choisis parfois comme fonctionnaires par le conquérant. Il n’y avait pas seulement une unité intellectuelle il y avait aussi une unité économique, affirmée par la présence des commerçants syriens dans les diverses parties du monde méditerranéen, par la frappe des monnaies barbares imitées du type romain, par la persistance des villes romaines dans tout l’Occident et par le port de vêtements semblables dans les deux parties de l’ancien Empire. Enfin le christianisme donnait à toutes ces régions une unité spirituelle et morale dont les évêques étaient les soutiens désignés. En face de cet Occident conquis mais non assimilé par des vainqueurs trop peu nombreux et impatients d’adopter des mœurs supérieures aux leurs, l’Empire romain oriental, appelé déjà, quoique prématurément, byzantin par les historiens, n’était pas un État en décadence mais un Etat en évolution continue, car tous les éléments de sa civilisation n’étaient pas parvenus au même degré de développement. Trop souvent qualifié de Bas-Empire avec une nuance péjorative, il n’était pas un État épuisé et sénescent, mais un État jeune et dynamique, né dans la lutte au milieu de mille dangers extérieurs et intérieurs. Ce qui est proprement byzantin, c’est le creuset où s’est élaborée, sous l’influence de la Grèce et de l’Orient, une civilisation nouvelle, tout imprégnée de la tradition romaine. Une telle civilisation, à l’origine tout au moins, était paradoxale par plusieurs de ses aspects et c’est la raison pour laquelle plus d’un a vu décadence là où il y avait assimilation heurtée mais féconde. On peut dire qu’il y avait alors deux tendances qui se disputaient la prééminence dans l’Empire, l’ordre romain et la tradition orientale. Aucune ne pouvait triompher parce que, situées sur des plans différents, la première venait d’en haut et la seconde du peuple et de l’armée. Mais il y eut inévitablement contamination plus ou moins lente dans chaque domaine, contamination très lente, par exemple dans la langue et l’administration, plus rapide dans la vie privée, le costume et la vie militaire. Au VI° siècle, cette contamination était très imparfaite et sujette à des vicissitudes nombreuses par suite de la volonté impériale et de la fantaisie des fonctionnaires ; il existait à cette époque un État déjà quelque peu orientalisé, mais qui se voulait toujours romain. Le Sénat et l’aristocratie se dissimulaient plus ou moins consciemment l’aspect oriental de la monarchie et la majorité des « Romains » réclamaient dans la pratique la restauration de l’Empire universel ; Justinien, imbu des mêmes théories, restaura sous toutes ses formes et en tout cas le mieux qu’il put la romanité et s’opposa parfois violemment à toutes les influences contraires. Aussi son œuvre est-elle dans une large mesure une œuvre de réaction, privée parfois de fondements solides et vouée, de ce fait, à une existence précaire. Alors que Justinien, négligeant de parti pris les influences non romaines, se détournait de l’Orient, Théodora, plus fine et plus réaliste, sentait que là était l’avenir de l’Empire et s’efforçait d’attirer sur ce point, mais le plus souvent en vain, l’attention de son impérial époux. Rodolphe Guilland L’empire d’Orient 1956 Le désintérêt de Justinien pour l’Orient n’alla pas jusqu’à négliger les intérêts commerciaux de l’empire : la Perse des Sassanides contrôlait jusqu’alors ses communications terrestres et maritimes avec l’Extrême Orient, essentiellement faites de soie, pierres précieuses et épices : il parvient à tourner l’obstacle au sud, en s’alliant avec le roi d’Ethiopie, ce qui lui donnait un accès direct à l’océan indien, et au nord, en créant un nouvel itinéraire vers l’est, passant par le nord de la Caspienne, ce qui permettait d’éviter le territoire persan. Il sût écouter des moines, qui avaient eu connaissance de la fabrication de la soie en Chine, et sût les utiliser : Certains moines venus de l’Inde, sachant que l’empereur Justinien s’efforçait d’empêcher les Romains d’acheter la soie aux Perses, vinrent trouver le souverain et lui promirent de se charger de la fabrication de la soie pour dispenser désormais les Romains d’acheter cette marchandise. Ils avaient, disaient-ils, passé un certain temps dans une contrée nommée Sêrinda (au voisinage de l’Inde, de fait la Chine ndlr). Ils expliquèrent que la soie était produite par certains vers, que la graine de ces vers était constituée par une multitude d’œufs, que longtemps après la ponte les gens recouvraient ces oeufs de fumier, et, en les chauffant pendant un laps de temps suffisant, provoquaient la naissance des animaux. L’empereur engagea ces hommes à confirmer leurs dires par une expérience. Ils retournèrent à Sêrinda, rapportèrent des oeufs à Byzance ; ils réussirent à les transformer en vers, nourrirent ces vers avec des feuilles de mûrier, et depuis on s’est mis à faire la soie chez les Romains. Procope, byzantin 534 Justinien, intervenant dans une succession Vandale à Carthage, y a envoyé son général en chef Bélisaire, qui a débarqué un an plus tôt avec quinze mille soldats et 500 bateaux, près de Sousse, au sud de Carthage, et parvient à faire capituler Gelimer, le dernier roi Vandale : c’en est fini de l’éphémère royaume Vandale. Le fondateur Genséric, ne se considérant pas comme un fédéré, n’avait pas réglé le partage des terres selon les lois de l’« hospitalité », appliquées partout ailleurs, mais selon le droit du vainqueur : les haines ainsi attisées entre colons et colonisés ne sont pas propres à cimenter une nation. L’administration romaine réorganisée se substitua aux institutions vandales. 535 Justinien, qui a toujours considéré l’Italie comme partie de son empire a patiemment attendu que la zizanie s’installe à la cour des Ostrogoths, neuf ans après la mort de Théodoric, pour entreprendre une reconquête : celle-ci va durer pas moins de dix-neuf ans, parsemée de massacres, de sièges n’en finissant pas ; le roi Franc Théodebert se mêla de la partie, ravageant Gênes, Pavie, et ne se laissa arrêter que par la peste. En 540, la soumission de l’Italie semblait assurée, mais un nouveau roi, Totila, élu à l’automne 541, galvanisa les Ostrogoths, ruina l’Italie, décima son peuple mais ne céda point : ses talents de chef de guerre le firent comparer à César. 27 12 537 Consécration de la nouvelle basilique Sainte Sophie : à la demande de Justinien, et ce, dès l’année 532, Anthime de Tralles et Isodore de Milet, avaient dirigé les dix mille ouvriers qui reconstruisent une autre grande église : forme de croix grecque, sur laquelle se dressait une coupole de 31 m. de diamètre, et dont le sommet s’élevait à 53 mètres. On n’aura pas mégoté sur les matériaux, faisant venir le calcaire de l’île de Korçula, sur la côte dalmate ; marbre et mosaïques sont omniprésents. Justinien aura visité le chantier tous les jours. vers 538 Le roi de Kudara, le sud-ouest de l’actuelle Corée, envoie statuettes et sutra - les textes bouddhiques- au roi du Yamato, l’actuel Japon en lui conseillant d’adopter cette nouvelle religion qui favorise la protection des Etats. Et la greffe va prendre, mariant la défiance vis-à-vis de l’étranger avec la volonté de rattraper le retard dû au repliement sur soi. 541 A Peluse, sur le Nil, débute la première pandémie avérée de peste : elle vient probablement d’Afrique centrale. D’Alexandrie, Antioche, Constantinople, alors les trois plus grandes villes du monde, (on parle de trois cent mille habitants à Ephèse), elle va gagner l’ensemble du bassin méditerranéen : c’est à peu près un quart de la population de l’Empire byzantin qui va être fauchée pendant presque deux siècles. Elle s’éteindra au début du VIII° siècle, sans que l’on puisse savoir pourquoi. Ceux dont le bubon prenait le plus d’accroissement et mûrissait en suppurant réchappèrent pour la plupart sans doute parce que la propriété maligne du venin, déjà bien affaiblie, avait été annihilée.(…) Mais l’issue était fatale pour ceux chez qui le bubon conservait sa dureté. Procope, byzantin Les cercueils et les planches étant venus à manquer, on enterrait dix corps et même plus dans la même fosse…Un certain dimanche, dans la basilique Saint Pierre, on compta jusqu’à trois cents cadavres. Or la mort était subite. Il naissait à l’aine ou à l’aisselle une plaie semblable à celle que produit la morsure d’un serpent et le venin agissait de telle manière sur les malades que le deuxième ou le troisième jour, ils rendaient l’âme… Grégoire de Tours, évêque, de passage à Clermont Ferrand 545 Ciaran, irlandais et disciple de l’ermite Enda, fonde l’abbaye de Clon-mac-noïse, sur la côte ouest de l’Irlande. Après avoir bien œuvré, il laisse comme dernières paroles : awfull is the way to the world beyond - le chemin de l’au-delà est épouvantable -. Cent cinquante ans plus tard, Clon mac-noïse, avec deux mille moines et moinillons, est la plus grande abbaye d’Europe, opulente, attisant la convoitise des Norses, Vikings, Normands [les hommes du nord] … pendant huit cents ans, vingt fois pillée, brûlée, rasée, vingt fois reconstruite… 17 12 546 Totila entre dans Rome, interdisant le massacre, mais autorisant le pillage des palais sénatoriaux. Vers 550 Childebert I°, fils de Clovis, roi franc de Paris, fait construire la cathédrale Saint Etienne, la plus grande église de la Gaule mérovingienne : 36 mètres de façade et 5 nefs. Une inondation noie Olympie sous la boue, plongeant le site dans un oubli plus que millénaire. Ce sont les archéologues allemands qui exhumèront les vestiges du site en 1875. Un terrible incendie ravage Teotihuacan, la Cité des Dieux, proche de l’actuel Mexico, mais de plus, nombre d’œuvres d’art sont détruites ou vandalisées, comme pour en finir avec l’élite et ses représentants. Des murs furent même construits parfois devant les perrons des pyramides, signifiant leur fermeture et la fin des cérémonies et du culte des divinités. Une partie de la ville restera encore occupée une centaine d’années, se videra alors pour être occupée par des populations venues du nord-ouest. 551 Bérite - Beyrouth - la fleur du Proche Orient, est noyée sous un raz de marée : elle mettra dix siècles à s’en relever. 06 552 Seule une armée de trente mille hommes levée par Justinien parvient à venir à bout de Totila, à Busta Gallorum, sur la voie Flaminienne, au nord de Rome. Des pillards alamans ravagèrent encore la plaine du Pô, et il fallut plus d’un an pour qu’au milieu des ruines et des campagnes dévastées, s’installe la paix. 552 Dans l’actuelle Arabie, le judaïsme est dominant dans les grandes oasis du nord du Hedjaz (dont Yathrib/Médine) et le christianisme sur les rivages du golfe arabo persique, œuvre des missionnaires de l’empire d’Orient. La ville de la Mecque est restée à l’écart de la conversion des élites au judaïsme et au christianisme. Son temple, la Kaaba, devient un des foyers de résistance aux religions étrangères : on y rend des cultes multiples, qui vénèrent, Al-llah, Uzza et Manât, déesses arabes de la Fécondité, de la Fertilité et du Destin, et surtout Hubal, dont la statue anthropomorphe se dresse au sommet de l’édifice, ainsi que la fameuse Pierre Noire. La victoire remportée sur le royaume de Himyar - l’actuel Yémen - entraîne le passage au premier rang de Al-Ilah, Lah ou Allah. La tribu de La Mecque est surnommée la tribu d’Allah. 553 Le concile de Constantinople II donne lieu à la querelle des Trois Chapitres, opposant les Ecoles d’Antioche et d’Alexandrie, sur des questions touchant le nestorianisme. 13 08 554 Avec la Pragmatique Sanction, Justinien rétablit prudemment son autorité sur l’Italie, jusque là aux mains des Ostrogoths : il maintient en vigueur les actes des rois Ostrogoths, sauf des deux derniers, Totila et Teia. Ce ne sont point les splendides basiliques construites à Naples, Rome et Ravenne qui empêcheront la misère de durer 558 Un tremblement de terre fait s’écrouler la coupole de Sainte Sophie : le fils d’Isidore de Milet la reconstruit, plus haute de 8 mètres. Elle sera à nouveau inaugurée le 26 décembre 562. 559 L’empereur de Chine Gao Yang fait jeter depuis la tour du Phénix d’or plusieurs prisonniers ligotés chacun à un cerf volant. Seul le prince Yuan Huangtou en sort vivant en effectuant un vol de plusieurs centaines de mètres. 561 A la mort de Clotaire I°, fils de Clovis, l’empire franc n’est pas une petite affaire, allant des Pyrénées bien au-delà de la rive droite du Rhin, frontalier avec la Bavière, la Thuringe et la Saxe. Seule la Bretagne bretonnait et la Septimanie était wisigothe. Cet empire s’installe alors dans une guerre civile qui va voir s’entretuer petits fils et arrière petits fils de Clovis. Les Mérovingiens s’y ruineront. L’Histoire leur a taillé un costume un peu grotesque que Gilles Lapouge tient à reprendre : Les derniers Mérovingiens sont les Rois fainéants. […] Ils sont affalés dans un char à bœufs, recouverts de peaux de bêtes et de femmes assez nues. Ils ont de grandes moustaches en croc. Augustin Thierry et Arthur Rimbaud disent qu’ils beurrent leur chevelure. Lavisse, Malet et Isaac nous expliquent pourquoi ils voyagent tout le temps. C’est qu’ils s’ennuient car la réalité du pouvoir est passée aux mains des maires du Palais. Ce sont des rois sans divertissement. Donc, ils voyagent. Je ne suis pas d’avis de Lavisse. La réputation de paresse qui est faite à ces princes et qui amuse tellement les écoliers, n’est pas avérée. Au temps des Mérovingiens, la science géographique a beaucoup décliné. Elle a oublié Anaximandre, Anaximène, Marin de Tyr et Thalès, Hécatée et Hipparque. Ptolémée a disparu. Cantino, Martin Benhaïm, Mercator, Cassini, ne sont pas encore entrés en scène. Pour les cartes, le premier Moyen Âge est nul. Ses cartes sont des billevesées. Donc, les rois mérovingiens ne possédaient aucune image de leurs royaumes et comment jouir de leur gloire s’ils ne savent même pas où s’étendent leurs propriétés ? Comment sauraient-ils qu’ils sont des rois ? Un roi sans territoire, ça ne veut rien dire. Ça n’a pas de pouvoir. Ce n’est même pas un roi. C’est un imposteur. Les souverains mérovingiens ont bien l’impression qu’ils règnent sur un bout de terre, mais ils ne savent pas où est ce bout et quel est son genre. Ils n’en connaissent ni les frontières ni les formes. Comment gèreraient-ils une France dont il n’est pas assuré qu’ils soient dedans ? Le Royaume d’un souverain sans cartes est un mirage. C’est une idée, à peine, une illusion ou un conte qu’on se répète de génération en génération sans y comprendre rien, une histoire pleine d’infini et de flou, et dite par un géographe idiot. Les Mérovingiens sont des propriétaires sans terre, des monarques sans apanage. Quand ils prennent leur bain, le matin, ils ne peuvent même pas, comme le fait l’empereur chinois Hsieng Tung, suivre du bout des doigts le tracé de leurs frontières. D’ailleurs, à considérer les images du Malet et Isaac, ils ne doivent pas prendre beaucoup de bains. Par chance, ils sont ingénieux. Ils connaissent la parade. Ils sont plus rusés que l’empereur au bain : privé de cartes, ils entreprennent de parcourir non pas une image de la France mais la France elle-même. Entre leur domaine et eux, ils suppriment cet intermédiaire qu’est la carte. Ils remplacent le dessin par son modèle. Ils utilisent leur Royaume comme ils le feraient d’une immense carte. Tel est le motif de leurs sempiternelles pérégrinations dans leurs chars à bœufs, et malgré le grincement des roues pleines, entre la Flandre et la Narbonnaise, et des Alpes à l’Océan. Ils ont confié les clefs de la maison à leurs maires du Palais qui sont chargés d’expédier les affaires courantes et ils sont montés dans leur carriole. C’est qu’ils se réservent les tâches nobles : donner réalité, forme et épaisseur, continuité géographique et donc historique, à cette légende, à cette idée et à ce récit, qu’on appelle la France. Gilles Lapouge La Légende de la géographie. Albin Michel 2009 Avril 568 Les Lombards descendent des Alpes Juliennes sur l’Italie, emportant Milan, Vérone. Pavie tiendra un an puis tombera. 569 Justin II envoie un morceau de la vraie Croix à Radegonde, épouse répudiée de Clotaire I°, roi de Neustrie, fils de Clovis ; il sera déposé au monastère Sainte Croix de Poitiers. 580 Colomba et son disciple Gall, moines irlandais s’en vont évangéliser l’Europe : Colomba commence par l’Armorique où la vertu est à peu près inexistante. Il fondera des monastères à Luxeuil, où il restera vingt ans, Jumièges, Saint-Omer, et finalement Bobbio en Italie, via le col Septimer, 2310 m, au SO de Saint Moritz ; il y mourra. En Suisse, Gall laissera son nom à l’abbaye où l’on mettra en place une nouvelle notation musicale - les neumes - qui en fera le centre du renouveau grégorien dans l’Occident chrétien. Le succès du monachisme celte dans ces régions qui étaient à peu près celle des frontières de l’empire romain tient pour beaucoup à ce que précisément elles n’avaient pas - ou à peine - été romanisées ; elles n’étaient pas pénétrées de culture classique et donc de polythéisme ; le latin n’était que le véhicule de la liturgie chrétienne quand, sur tout le pourtour méditerranéen, il était la langue de toute la culture classique, brillante et pesante, laquelle restera encore assez longtemps un frein à l’évangélisation. Sans nul doute, saint Gall et saint Colomba sont passés par Clon-mac-noïse, ne serait-ce que le temps d’un repas éclair tant ils étaient pressés d’atteindre la côte française et d’en venir aux mains. Sitôt débarqués, cela se gâte. En Bourgogne, ils morigènent les barons sur le point de leurs concubines, bâtards et surtout - et c’est là trop - de leur goinfrerie, ils sont priés de déguerpir. Ils montent au nord jusqu’au lac de Constance dans lequel ils précipitent les idoles les plus sacrées de la nation des Suèves. Là encore, c’est trop. Ils fuient et se séparent. Saint Colomba cingle vers l’Italie à travers les cols alpins et fonde l’abbaye de Bobbio. Saint Gall se réfugie dans un vallon sauvage à l’ouest du lac et qui est propriété des ours. Il s’en débarrasse à coups de goupillon, mais c’est un goupillon bien reverdi par une sensibilité celtique toujours prête à traiter avec la nature, ses caprices, ses porte-parole. Nicolas Bouvier. Journal d’Aran et d’autres lieux. 1990 8 05 589 Récarède, premier Wisigoth à devenir roi sans élection, du seul fait de l’hérédité, abjure solennellement l’arianisme au concile de Tolède, suivi en cela par la reine, la cour et la plupart des évêques hérétiques. Il avait déjà annoncé sa conversion au catholicisme deux ans plus tôt. Cause ou effet ? Difficile de le savoir, toujours est-il que l’Espagne wisigothique (qui comprenait alors le Languedoc) connut dès lors une évolution significative vers l’assimilation entre Wisigoths et Hispano-Romains. Encourageant la romanisation, la centralisation alla de pair, renforçant le gouvernement du Palais. 592 Grégoire I°, ancien préfet de Rome a été élu pape. Face à un exarque impuissant, il prend la tête de la défense de la ville assiégée par Agigulf, le duc de Turin. Il assumera la plupart des charges du gouvernement impérial défaillant : garde des greniers publics où s’entassaient les recettes en nature de l’Etat, distribution de vivres aux citadins épuisés par le siège, la famine et la peste. Se tournant vers les évêques de l’Italie du Nord occupée par les Lombards, il devint le souverain réel de toute l’Italie, lançant même des missions chez les Germains et les Anglo-Saxons, fondant de nombreux monastères bénédictins. Vénéré de son vivant comme un saint, il donna à la papauté un lustre oublié depuis le pontificat de Saint Léon. L’hédonisme n’était plus du tout de rigueur, et on ne rigolait pas tous les jours à ses cotés, lui qui avait été capable de proférer : Le corps, cet abominable vêtement de l’âme.
[1] A qui profite le chrême, persifle Dominique Jamet Poster un commentaire
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