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1431. Naufrage italien au large de la Norvège
7 12 1431 Pietro Querini, noble vénitien d’une trentaine d’années, a armé une nef pour aller vendre sa cargaison de vin et de bois en Flandres. Il appareille de Crète - alors vénitienne - en avril 1431 ; son équipage est de soixante huit marins de nations diverses, dont deux officiers de bord, Nicolò de Michiel et Cristoforo Fioravante. Ce type de voyage n’a alors rien d’exceptionnel, et l’on compte environ une dizaine de mois pour un aller-retour. Mais le temps est devenu bien mauvais et le navire essuie du très gros temps depuis le 9 novembre : bien des pièces essentielles du navire ont déjà été endommagées dont le timon (gouvernail). Le navire sera perdu et onze hommes, embarqués sur une chaloupe, arriveront vivants aux îles Lofoten, au large du nord de la Norvège. Le 4 décembre, le jour de la Sainte-Barbara, trois vagues successives nous submergèrent, faisant vaciller encore davantage le malheureux navire. Malgré notre effroi, nous reprîmes courage, nous jetant dans l’eau jusqu’à mi-corps afin de le vider de ce chargement superflu. Le 7 décembre, la tempête redoubla. À 2 heures, le navire fut à nouveau inondé. Il se renversa du côté sous le vent et, comme plus rien ne faisait contrepoids, l’eau s’y engouffra de façon effrayante. Voyant notre fin approcher et ne sachant plus que faire, nous recommandâmes nos âmes à Dieu. Je craignais tellement de me noyer que je me fis apporter de l’eau, dont je bus des quantités incroyables. Je pensais qu’en en remplissant mon estomac et mon ventre, la mer ne pourrait plus y pénétrer, ce qui, tout bien considéré, était une idée fausse et insensée. Les circonstances étaient tragiques. Nous nous regardions les uns les autres, gémissant, terrifiés par la mort à venir. Nous savons tous que nous allons mourir, mais il y a des façons de mourir pires que d’autres, et la noyade compte parmi celles-ci. Nous prîmes comme ultime décision de couper le mât et la couronne de l’infortuné navire. Il nous semblait qu’une fois allégé de ce poids, il allait pouvoir se relever, ce qui empêcherait la mer d’y pénétrer. Une fois coupés le mât et l’antenne, il plut à Dieu de les faire tomber sans qu’ils ne heurtent aucune partie du navire, comme si une main invisible les avait jetés par-dessus bord. Notre misérable embarcation reprit son souffle. Cela nous redonna courage et force, et nous pûmes la vider de son dangereux et funeste chargement. Lors, comme il plut à Dieu, la fureur de la mer et du vent commença enfin à se calmer. Nous l’avons dit, tout était différent maintenant que notre navire n’avait plus son mât, qui constitue, comme le savent les marins, la partie la plus importante d’une embarcation. Mais il vacillait désormais et la mer s’engouffrait à son bord. Nous ne parvenions pas à rester debout, ni même à nous reposer, car il fallait en permanence écoper le navire. Nous avions perdu tout espoir de jamais revoir la terre. Condamnés à cet état misérable et calamiteux, nous décidâmes par un vote à main levée que si Dieu voulait apaiser la colère de la mer et du vent, nous embarquerions sur la chaloupe et l’esquif. Rester à bord ne pourrait que nous conduire à la mort, à la damnation de nos âmes et de nos corps. Nous savions qu’il était désormais impossible d’atteindre la côte à bord de ce navire estropié sans timon, ni mât, ni voile. Selon nos estimations, nous nous trouvions à plus de 700 milles au large de l’Irlande. Nous décidâmes de préparer les petites embarcations pour abandonner la plus grande dès que la mer déchaînée nous le permettrait. Depuis le début de la tempête, certains compagnons n’avaient de cesse de boire du vin, sans aucune retenue. Ils passaient la plupart de leur temps auprès d’un feu qu’ils allumaient avec le cyprès odoriférant dont le corps du navire et son chargement étaient en grande partie constitués. Dans ces conditions, ils ne redoutaient pas de mourir. Or, comme nous allons le voir, le changement de situation fut pour eux particulièrement éprouvant. À ce moment-là, le timon se détacha et alla heurter les rambardes. Cela ne fit qu’accroître le tourment du navire. Nous fûmes donc obligés d’en faire plusieurs morceaux et de les jeter à la mer. Nous avions pris l’habitude, durant les nuits interminables, de nous réunir pour prier ensemble, le visage couvert de larmes, et louer la Vierge, notre impératrice Marie, ainsi que son Fils, notre omnipotent rédempteur, auquel nous adressions dévotement nos oraisons pour qu’ils nous sauvent de la fureur et des ténèbres. Il ne nous était désormais plus possible de nous livrer à de tels mystères. Nous ne parvenions ni à nous déplacer, ni à rester immobile, ni à nous allonger, et ne faisions que nous lamenter, prier et pleurer. J’avais plusieurs préoccupations à l’esprit. Je pensais en particulier aux chaloupes sur lesquelles nous embarquerions si nous réussissions à les mettre à la mer. Or, la plupart de l’équipage considérait que l’une d’entre elles était bien meilleure. Je voulais éviter une querelle à ce propos parmi les moins modérés des marins, d’autant que l’abus de vin rendait une dispute très probable. J’adressai donc de ferventes prières à l’Omnipotent, lui demandant de me prêter grâce afin de sauver les membres de l’équipage. Il me suggéra de les rassurer en leur expliquant que le choix de chacun resterait secret. L’écrivain de bord en prendrait note et j’espérais que la miséricorde divine aiderait à la répartition. Par miracle, alors que nous avions décidé que vingt-et-un d’entre nous embarqueraient sur l’esquif et quarante-sept à bord de la chaloupe la plus grande, il advint que vingt-quatre firent le choix de l’esquif. J’eus le privilège de pouvoir choisir, avec un familier de mon choix, l’embarcation qui me plaisait davantage. J’avais personnellement pensé embarquer sur l’esquif qui me semblait très bon, mais lorsque je vis que tous mes officiers avaient choisi la chaloupe, je changeai d’avis. Comme le lecteur le verra, cela fut la cause de notre salut, à moi et à mon familier. Nous commençâmes à préparer les chaloupes pour abandonner notre navire. Mais il paraissait difficile de les mettre à la mer, sans mât ni point élevé pour les hisser. La nécessité nous suggéra alors de dresser la barre de notre timon et de la lier fortement à gauche du château de poupe, sous le vent, puis d’y accrocher les amarres à la cime et d’attendre que le vent et la mer s’apaisent. Le 17 décembre, le calme était partiellement revenu. A l’aube, nous parvînmes péniblement à mettre les petites chaloupes dans la grande et effrayante mer. Nous partageâmes de façon équitable les vivres qui restaient, distribuant à ceux de l’esquif des provisions pour vingt et une personnes, et à ceux de la chaloupe pour quarante sept. En revanche, chacun des deux équipages put prendre autant de vin qu’il était possible d’en embarquer, car nous en avions en abondance. L’heure de notre départ et de notre séparation arriva. J’appelai d’abord ceux qui semblaient vraiment manquer de vêtements, et leur donnai une partie des miens. Je les aurais sauvés si je l’avais pu, car ma contrition était alors immense. Je n’agissais pas seulement par pitié, mais aussi parce que j’avais l’impression de quitter ma sépulture pour entrer dans un monument. Puis nous embarquâmes à bord des chaloupes, et fûmes alors saisis d’une tristesse infinie. Nous nous serrâmes dans les bras les uns des autres, nous embrassant sur la bouche et soupirant amèrement. Nous nous séparions ainsi de ceux que nous n’allions plus jamais revoir. Ô combien ces adieux furent douloureux pour notre équipage malheureux. Nous partîmes à 2 heures. Nous abandonnions ce malheureux navire que j’avais fabriqué avec beaucoup d’attention et de joie, que j’avais moi-même affrété et préparé, espérant beaucoup de sa navigation, comme je l’ai raconté dans la première partie de ce livre. Nous y laissions 800 bottes de vin de Malvoisie provenant du Sud de la Grèce et des îles de la mer Égée, de grandes quantités de cyprès odoriférant ouvragé, du poivre et du gingembre pour une somme élevée, et bien d’autres marchandises de valeur. En m’éloignant du navire, j’eus l’impression que c’était ma patrie et la vie très heureuse que j’abandonnais. Ce jour-là, nous comprîmes que si nous changions d’embarcation, nous ne changions pourtant pas de destin. La nuit du mardi au mercredi fut longue. Nos ennemis, le vent d’est irascible et le sirocco, se renforcèrent. La tempête devint si violente que le misérable esquif s’éloigna de nous et se perdit. Nous ne sûmes jamais ce qu’il advint de lui. La mer démontée arracha le timon de notre chaloupe et nous crûmes que la nuit allait sonner le glas de notre existence amère et crucifiée. Grâce au peu d’énergie qui nous restait, nous devions écoper l’eau qui pénétrait à bord. Pour voir notre vie se prolonger, nous dûmes nous séparer de ce qui nous maintenait justement en vie. Cette nuit-là en effet, pour alléger le navire, nous jetâmes par dessus bord la plupart du vin et de la nourriture, certains vêtements et des instruments, tous nécessaires à notre navigation comme à notre survie. Pour le salut des onze survivants de cette aventure, il plut toutefois à Dieu de faire cesser la tempête le lendemain, le 18 décembre. Nous prîmes la direction du levant vers où nous pensions trouver la terre la plus proche, en l’occurrence l’Irlande. Mais il nous était impossible de tenir le cap, car les vents étaient très instables, venant tantôt de l’est tantôt de l’ouest. Nous commençâmes alors à dériver, sans plus d’espoir de rester en vie, vu que nous n’avions plus aucun moyen de subsistance. Il faut raconter aux lecteurs et aux auditeurs, sans taire la vérité, le sort funeste de ceux qui commencent à mourir. En premier lieu, sachez qu’à cause de la tempête et de notre traversée mouvementée, la chaloupe avait déjà énormément souffert : elle était si abîmée qu’elle prenait l’eau de toute part. Nous devions nous relayer en permanence pour la vider, à genou, dans l’eau. En second lieu, nous n’avions presque plus rien à boire. Il nous fallut rationner les toutes petites quantités de vin qui nous restaient, à raison d’un quart de tasse déjà fort petite, deux fois entre le jour et la nuit : une vraie misère. Quant à la nourriture, la situation était meilleure, car nous avions suffisamment de viande salée, de fromage et de biscuits. Mais imaginez le dilemme de devoir manger des aliments salés dans ces conditions. Certains commencèrent alors à mourir. On ne voyait aucun signe particulier de leur mort prochaine et ils s’effondraient soudainement, comme les petits oiseaux frappés par le gel dans leur cage. En vérité, je rapporterai que les premiers qui moururent furent justement ceux qui avaient mené une vie dissolue à bord du navire, buvant beaucoup de vin et restant toute la journée auprès du feu. C’était pourtant les plus robustes, mais le passage d’un extrême à l’autre leur fut intolérable. Tel jour, il en mourrait deux, tel autre trois ou quatre, et cela du 19 au 28 décembre. La mer devenait l’unique sépulture de cet équipage malheureux. Le 28 décembre, nos réserves de vin furent totalement épuisées. À cette date, nous ignorions encore quelle distance nous séparait de la côte. Au plus profond de moi-même, j’aurais préféré compter parmi ceux qui étaient déjà morts. Pourtant, plut à Dieu, je fis preuve d’une grande résistance et je restai en vie. Les marins étaient désespérés, convaincus de leur mort prochaine. Je fus inspiré par Dieu de les persuader de recevoir la mort en communiant et partageant le peu de vin qui restait. Tout le monde fit preuve d’une excellente disposition et, le visage couvert de larmes, nous recommandâmes notre âme au Seigneur. Je me retrouvai alors comme un oiseau de proie à qui la nourriture vient à manquer et qui se mortifie en se griffant et se déplumant. Je laissai ma tête fatiguée chanceler, sans y prendre soin attendant une fin imminente. Il devenait tellement urgent de boire que beaucoup se mirent à consommer de l’eau de mer. Ceux-là, en fonction de leur complétion, passèrent l’un après l’autre de vie à trépas. Avec une dizaine de compagnons, nous nous forçâmes à boire notre propre urine, dernière solution pour nous maintenir en vie. Quant à moi, pour ne pas souffrir davantage de la soif, je cessai de manger pendant trois jours, pour éviter les aliments salés. Imaginez quels étaient notre angoisse et notre tourment dans des circonstances si misérables et désespérées. Cela dura cinq jours encore, quand, enfin, à l’aube du 4 janvier, alors qu’un léger grec nous guidait, l’un des compagnons à la proue crut apercevoir l’ombre de la terre. D’une voix anxieuse, il nous en informa, et nous qui attendions cela si ardemment regardâmes avec des yeux attentifs dans cette direction. Mais le jour n’était pas encore levé, et nous attendîmes que la clarté confirme qu’il s’agissait bien de la terre. Notre joie, notre réconfort et notre bonheur furent immenses et inimaginables. Rassemblant vigueur et force, nous saisîmes les rames pour rejoindre la terre si désirée. Elle était loin, et le jour était court. Il ne dura que deux heures et nous la perdîmes de vue. Nous étions si faibles qu’il nous était vraiment difficile de ramer. La nuit fut très longue, mais nous gardâmes espoir. Le lendemain, l’île avait disparu, mais sous le vent, il y en avait une autre plus proche et très montagneuse, sur laquelle il semblait plus aisé d’accoster. Nous en marquâmes la direction sur notre boussole afin de ne pas la perdre de vue durant la nuit suivante. Nous essayâmes de garder le vent en poupe, et à environ 4 heures du matin, nous réussîmes à l’atteindre. À la façon dont les vagues se rompaient, nous comprîmes qu’elle était entourée de récifs. Or rien n’est plus effrayant pour un marin que de se trouver dans un lieu inconnu entouré de récifs, en plein milieu de la nuit. Notre bonheur et notre réconfort se transformèrent en un désespoir et une tristesse absolus. Nous pleurions et nous nous recommandions à Dieu et sa Mère, qui viennent en aide aux pécheurs. Il plut à leur miséricorde de nous secourir et, au moment où notre chaloupe allait heurter l’un de ces récifs, une vague monta par le fond, la souleva et l’en éloigna, nous délivrant ainsi de ce danger. En outre, l’île[1] de notre salut n’avait ni plage, ni lieu où nous aurions pu débarquer, et elle était entourée de falaises. Par miracle, notre Guide et Sauveur nous conduisit sur l’unique petite plage de l’île. Fatigués et las, nous y arrivâmes épuisés, tels des oiseaux qui viennent de traverser la mer du nord au sud et atteignent enfin le continent Pietro Querini Naufragés Traduit du vénitien par Claire Judde de Larivière. Anacharsis 2005 La suite du récit, relatée maintenant par les deux officiers de bord, est d’une autre veine, qui perd en conformisme religieux et gagne en réalisme : À peine la chaloupe eut-elle touché le sable humide que cinq de nos compagnons, plus désireux de boire que de toute autre chose, se jetèrent à la mer sans aucune précaution. Avec de l’eau jusqu’à la poitrine, ils se précipitèrent vers la neige et l’avalèrent avec une avidité immense. Mais ils étaient trempés et fatigués, et n’en furent pas pour autant rassasiés. Ils nous en apportèrent une énorme quantité que nous avalâmes avec un plaisir aussi grand, telle cerf blessé poursuivi par les chasseurs qui, à la recherche d’eau, arrive enfin à une source. Nous restâmes toute la nuit dans la chaloupe pour éviter qu’elle ne se rompe. Nous estimions avoir passé dix-neuf jours à bord de cette embarcation en fort mauvais état, du jour où nous avions abandonné notre nef jusqu’au 6 janvier, nous dirigeant toujours entre l’est et le nord-est, poussés par le vent à au moins 5 milles à l’heure. Nous avions sans doute parcouru plus de 2000 milles. Le 6 janvier, le jour solennel de la pâque de l’Épiphanie, nous fûmes dix-huit à débarquer dans ce lieu désert et aride appelé l’île des Saints, située sur la côte de la Norvège et soumise à la couronne de Dacia. Deux compagnons restèrent pour garder notre chaloupe en péril, et éviter que le ressac de la mer ne la brise. Nous nous réfugiâmes dans le lieu le moins venteux de la côte et à l’aide d’un peu d’étoupe, nous essayâmes d’allumer un feu avec deux de nos rames. En voyant le feu bienfaisant, nos membres froids et gelés retrouvèrent la mémoire. Cette première nuit fut pourtant de mauvais augure, car aussitôt, trois de nos compagnons moururent à cause des tourments qu’ils avaient jusqu’alors subis. Quant aux deux qui étaient restés à bord de la chaloupe, voyant que personne ne venait ni ne pouvait venir leur apporter de l’aide ou les relayer, ils l’abandonnèrent avec tout son équipement ; tremblants de froid et à demi morts, ils vinrent se réchauffer auprès de notre faible feu, déjà presque éteint. S’il était évident que cette île n’était pas habitée, une île voisine portait toutefois des signes d’habitations et nous décidâmes de nous y rendre. Notre chaloupe avait été portée sur la rive par la marée. Malgré notre faiblesse, nous essayâmes de la calfater et d’y remettre le peu d’amarres qui nous restaient, afin d’y embarquer avec notre nouveau chargement, qui n’était fait que de soupirs, d’inquiétude et de neige. Cinq d’entre nous montèrent à bord, mais aussitôt les jointures de la chaloupe se défirent, car elle avait été trop longtemps malmenée par la tempête. C’était d’un médecin dont elle avait besoin, et non de simples égards. Submergée par le poids de l’eau, elle sombra, et nous dûmes alors modifier nos projets. Tout mouillés, nous l’abandonnâmes sur la berge, délaissant tout espoir de pouvoir y réembarquer. Nous fîmes alors de notre mieux pour l’adapter à nos besoins. La brèche nous permit d’en faire deux morceaux : du plus grand, nous fîmes une cabane pour treize d’entre nous ; du plus petit, une autre pour 5 hommes. Et des reliques de la chaloupe, nous fîmes de fréquents sacrifices à Vulcain, sans jamais faire d’ouverture pour la fumée, préférant rester à l’intérieur, sans sortir pour voir le ciel. Nous n’avions presque pas de nourriture. Nous errions sur la rive, où la nature nous apportait de quoi survivre, en l’occurrence quelques petits vers, escargots de mer et coquillages. Il n’y en avait toutefois pas autant que nous le désirions, et nous n’en trouvions pas toujours. La neige était abondante, et nous y ajoutions une herbe très amère, la fixolla, que nous faisions bouillir dans un chaudron. Cela ne parvenait pourtant pas à nous rassasier. Nous y ajoutions une autre herbe dont le nom nous était inconnu, que nous trouvions parfois en petite quantité entre les cailloux. Nous vécûmes ainsi pendant treize jours, faisant preuve de bien peu de charité entre nous, souffrant et manquant de tout, nous méfiant les uns des autres. Nous menions une vie caprine et animale. Nous persévérâmes dans cette existence âpre et cruelle. À cause de cette situation insupportable, cinq autres de nos compagnons moururent. Ils se trouvaient dans la cabane la plus grande, celle de notre patron affligé. Nous fûmes contraints de garder leurs corps sans âme auprès de nous, les éloignant à peine, car nous étions si faibles et avions perdu tant de force que nous ne pouvions les soustraire à notre regard et leur donner une sépulture. À cause du gel extrême et de leur longue abstinence, ils n’avaient pas la fétidité des morts. Nos corps étaient purgés, comme vides, et nos viscères ne pouvaient même pas être en désordre ou colorés. Je vous dirai même qu’à peine mettions-nous la neige glacée dans notre bouche que la nature l’envoyait immédiatement à l’autre extrémité. La voie était très large à cause des froidures extrêmes que nous avions supportées, et rien ne pouvait retenir la neige ingurgitée. Les moments où nous avions envie de faire étaient si fréquents que nous n’avions même pas le temps de nous lever pour aller nous libérer de l’insupportable poids. Ainsi, devions-nous, bien malgré nous, nous répandre sur le corps de nos compagnons morts, ce qui était bien peu honorable. Le froid nous obligeait à nous serrer les uns contre les autres comme si nous étions cousus ensemble. Sur le côté, notre cabane était recouverte par la voile. Celle-ci retenait la fumée que nous apprécions pour sa chaleur. Nous ne pouvions la détester, mais il y en avait tellement que cela faisait gonfler nos yeux et enfler les articulations de nos pieds et de nos jambes. Nous avions presque perdu la vue. Notre laideur et notre souillure augmentaient de jour en jour. Nous ne changions jamais nos vêtements, remplis de vermines et de poux, qui étaient presque plus nombreux que les poils que la nature nous avait donnés. Nous les jetions par pleines poignées dans le feu et c’est selon nous cette abominable vermine qui provoqua la mort de notre jeune et tendre écrivain de bord. En errant dans ce lieu désert et sauvage, certains de nos compagnons trouvèrent par hasard une petite cabane, ancienne et solitaire, fabriquée par des bergers pour l’été. Elle était située sur la côte, vers l’ouest, à environ un mille et demi à la latine de là où nous nous trouvions. Nous fûmes six parmi les huit compagnons du premier refuge à choisir d’y emménager, car elle était moins inconfortable, mais il nous fallut abandonner les deux autres dans ce lieu désert, parce qu’ils ne pouvaient pas marcher et que nous étions trop faibles pour les y conduire. Depuis notre arrivée sur cette île, nous ne faisions plus preuve d’aucune charité envers notre prochain, en raison de la grande pénurie dont nous souffrions. Nous gardions tout ce que nous trouvions pour nous-mêmes, à cause de la faim insupportable que nous devions endurer. Par la grâce et la volonté de Dieu qui, dans le désert, rassasia cinq mille créatures de cinq pains et de deux poissons, nous fîmes la découverte d’un immense poisson, appelé marsouin ou baleine. Ce poisson frais, gras et bon, jeté sur la grève, était mort peu de temps auparavant. La foi nous poussa à croire que Dieu avait ainsi voulu rassasier nos corps exténués et avides de nourriture. Les cinq compagnons du second abri s’aperçurent alors que nous avions fait une telle découverte mais que nous voulions garder ce don secret. Ils se rassemblèrent, s’encourageant l’un l’autre, décidés à en acquérir leur part, que ce soit de force ou par amour. La faim les rendait cruels et violents. Leur âme était mauvaise : ils étaient déjà peu unis ou enclins à faire preuve d’humilité, prompts à se contredire l’un l’autre, faisant passer la nourriture avant la vie même. Le capitaine fit montre d’un esprit précieux et patient ainsi que d’une incorruptible humanité. Avec les mots qui conviennent, il s’ingénia à les calmer et à supprimer les motifs de discorde. Il expliqua qu’il valait mieux avoir faim que de finir dans le sang et, grâce à l’aide de Dieu, il parvint à rétablir une situation pacifique. Dès lors, nous onze, apaisés, nous nous retrouvâmes chaque jour pour partager ce poisson lors d’un festin divin. Nous nous nourrîmes abondamment et décemment pendant neuf jours, avant de devoir limiter nos rations. Or, les treize jours que dura ce poisson furent justement des jours de grand vent, de pluie et de neige, et ce temps cruel ne nous aurait d’aucune façon permis de sortir de notre cabane. Une fois que nous l’eûmes totalement consommé, la tempête se calma quelque peu. Poussés par le besoin de nourriture - comme le loup qui, acculé par la faim, prend le risque de sortir du bois pour s’approcher des maisons voisines -, et pour assouvir notre appétit, nous quittâmes notre cabane. Nous allions vers les collines, au prix d’un immense effort, chercher quelque don de la nature pourtant bien rare, et il fallait creuser la neige épaisse et gelée. Nous trouvions de l’herbe, ou plutôt des brindilles qui étaient parfois si dures et sèches que même en les mettant à bouillir dans le chaudron avec de la neige, elles ne cuisaient pas. Qu’il s’agisse de fourrage ou de foin, nous la portions toutefois à notre bouche affamée. Mais notre gorge était si irritée et contractée qu’on ne parvenait à l’avaler qu’à l’aide du liquide amer qui en sortait. La nature se contente et se nourrit parfois de peu. Nous vécûmes ainsi, dans une grande détresse, jusqu’au dernier jour de janvier. Mais nous gardions espoir, car nous avions vu des excréments de bêtes domestiques séchés par le froid, et pensions que l’île retrouverait ses pâtures avec le printemps. Nous avions donc quelque espérance de connaître une fin heureuse, et grâce à cela, nous tolérions en partie notre angoisse et notre accablement. Nous priions notre immense Créateur, Seigneur plein de pitié, de choisir le moment de conduire vers le port du salut ses brebis épuisées et de nous redonner la vie. Or il se trouvait qu’un pêcheur qui habitait l’île de Rustené, (il s’agit de l’île de Røst, dans les îles Lofoten) à six milles de là, avait perdu l’année précédente deux de ses veaux. Il n’avait jamais su ce qu’ils étaient devenus, et n’avait plus d’espoir de les retrouver. Par miracle, l’un de ses fils eut une vision à laquelle il crut fermement : les veaux s’étaient échappés sur l’île où nous avions fait naufrage, à l’est, là où il n’était pourtant ni habituel ni normal qu’une pareille chose ne se passe. Le jeune garçon, âgé de seize ans, pria tendrement son père et convainquit l’un de ses frères de l’accompagner pour aller les chercher. Après de longues discussions et des objections justifiées, ils mirent le cap sur l’île avec leur petite barque de pêche et arrivèrent précisément à’ l’endroit où nous nous trouvions. Débarquant à terre, les deux garçons laissèrent leur vieux père garder la barque pour la protéger du ressac. Afin de retrouver leurs bêtes, ils se dirigèrent vers l’endroit que le garçon avait vu dans ses visions et c’est là qu’ils virent la fumée qui sortait de leur cabane : effrayés, ils se demandèrent comment cela était possible et qui pouvait faire du feu à cette saison. ils comprirent que cela ne pouvait venir que d’une présence humaine et en demeurèrent stupéfaits. Ils commencèrent à en discuter dans leur langue. Nous les entendîmes mais ne comprenions pas ce que cela pouvait être. Nous ne pouvions imaginer une telle présence, et nous pensâmes qu’il s’agissait plutôt du croassement des corbeaux. En effet, peu de temps auparavant, nous en avions vu un grand nombre rassemblés pour dépecer les misérables corps de nos défunts compagnons. Mais plus se rapprochaient les voix de ces garçons si purs envoyés par Dieu pour nous sauver, plus elles pénétraient avec clarté dans nos oreilles avides et désireuses d’entendre un pareil bruit. Nous comprîmes alors que nous nous étions trompés et qu’il s’agissait de voix humaines. Crisoforo Fioravante sortit de la cabane. Voyant les deux jeunes garçons, il se mit à crier vers les compagnons qui gisaient à l’intérieur: « Allez la compagnie, voilà qu’arrivent deux esclavons ! » Poussés par un désir ardent, nous nous levâmes pour aller à leur rencontre mais cela était si inattendu qu’ils en furent effrayés, et qu’ils se regardèrent l’un l’autre en se demandant s’ils n’étaient pas en danger. Nous, bien au contraire, réjouis, réconfortés, et pleins d’espoir, nous leur adressions des signes et des actes d’humilité, gestes qui nous semblaient naturellement devoir lever tout soupçon. De nombreuses pensées nous traversèrent l’esprit : devions-nous retenir l’un ou les deux garçons? Devions-nous plutôt envoyer l’un d’entre nous pour les accompagner ? Nous ne les comprenions pas, et eux non plus, mais l’Esprit saint nous conseilla. Avec des manières douces, nous descendîmes jusqu’à la barque où leur père les attendait. quand il nous vit et après avoir parlé à ses fils, il chercha quelque nourriture à nous donner, puis accepta de mener Girardo de Lyon, écuyer, et Cola d’Otrante. Il s’agissait des deux compagnons les plus adaptés pour cette mission, car ils parlaient plusieurs langues, en particulier celles du Ponant. Nous espérions que l’heure de notre salut était arrivée. Ils surent que nous avions fait naufrage, car ils virent les restes de la chaloupe, les amarres, et nos vêtements plus respectables que ceux de sauvages. Le vieillard montra qu’il avait compris que nous n’étions pas des hommes dangereux mais des personnes qu’il fallait servir. Alors, tous ensemble et heureux, nous regagnâmes notre cabane. Une fois leur barque parvenue à Rustene, de très nombreuses personnes accoururent. Voyant nos compagnons, leur aspect, leurs gestes et leurs vêtements si étranges, ces marins indigènes furent stupéfaits et emplis de curiosité. Afin d’être compris, nos compagnons tentèrent de parler différentes langues et finalement, un prêtre allemand de l’ordre des Prêcheurs conversa en allemand avec l’un d’entre eux. Il put comprendre qui nous étions, d’où et par quel chemin nous étions miraculeusement arrivés ici. Le matin suivant, durant la messe, il raconta notre aventure, incitant chacun à nous porter secours et nous offrir son aide. Nous autres attendions, pensant que dès le lendemain, leurs barques seraient revenues pour nous mener à bon port. Ne les voyant pas venir, des pensées terribles nous traversaient l’esprit : peut-être s’agissait-il de la chaloupe d’un navire plus grand, arrivée ici à la recherche de quelques vivres, et qui ne reviendrait pas ; peut-être qu’avec la marée, ils s’étaient tous noyés ou bien seulement nos compagnons. Au bout de deux jours, et sachant que la distance à parcourir n’était pourtant pas grande, nous fûmes gagnés par l’amertume et la mélancolie. Nous n’avions plus la force de pourvoir à nos besoins, et nous restâmes à jeun, ne mangeant que quelques restes de suif et de cuir du navire naufragé, mêlés avec de l’eau de neige réchauffée. Enfin, le 3 février 1431, répondant à l’appel de leur prêtre, les citoyens de Rustene arrivèrent avec six barques chargées de boisson et de nourriture. Ils voulaient nous conduire chez eux pour faire se reposer nos corps exténués. Ils nous y menèrent et nous nous restaurâmes abondamment, mangeant avec avidité. Nous avions la sensation du pendu qui, grâce à un coup d’épée inopiné dans la corde tendue, se retrouve sain et sauf. Nos deux compagnons malades restés dans notre premier abri ne savaient rien de tout cela. Nous informâmes ces paysans catholiques de leur présence, ainsi que de celle des quatorze corps sans sépulture. Ils se réunirent alors et rejoignirent l’île à bord de leurs barques, en compagnie de leur prêtre, chantant des psaumes et portant des croix, pour enterrer les défunts et sauver nos deux compagnons accablés. Arrivés sur l’île, ils firent leur septième et dernière œuvre en enterrant les morts, y ajoutant l’un des deux compagnons qui avait expiré. Pensez combien l’autre dut être réconforté et soulagé, lui qui était resté sans nourriture, gagné par la peur et par ses tourments. Ils le conduisirent à Rustene, mais aussitôt son âme fut contrainte de quitter son corps. Le prêtre, le peuple de Rustene et nous-mêmes inconsolés lui offrirent une sépulture et l’accompagnâmes, éplorés. À Rustene, nous onze fûmes accueillis dans la maison du pêcheur, notre premier guide. Arrivé chez lui, notre très prudent capitaine et guide messer Pietro Querini, usant de sa sagesse, fit un acte d’une grande humilité : dès qu’il vit l’épouse du chef de famille, il voulut manifester son désir de la reconnaître pour madonna. II se jeta à ses pieds pour l’embrasser, une chose fort inhabituelle pour eux. Nous fûmes alors accueillis par tous les membres de la maison comme si nous étions chez nous. Ici, cent vingt pêcheurs habitent dans douze maisons ou cabanes. Ils n’ont d’autres ressources que le poisson qu’ils pêchent. La nature les a dotés de nombreux savoir-faire : les filets, les paniers, les barques et toute autre chose dont ils ont besoin. Ils échangent les fruits de leur travail les uns contre les autres. Ils vendent des poissons séchés au vent, que dans leur langue ils appellent stock-fisch. Ils en apportent dans toute la Dacia, (le Danemark) la Suède et la Norvège, royaumes soumis au roi de Dacia, où ils les troquent contre du cuir, des tissus ou les vivres qui leur manquent. Mais entre eux, ils n’utilisent aucune forme de monnaie battue. Ici, on se nourrit de poissons de nombreuses espèces, de lait de vache, d’ail, et d’un pain doux de seigle. Du seigle, ils font aussi de la cervoise. Ici, on se vêt de peaux de bœuf et de tissus grossiers. Les habitants vont très régulièrement à l’église, car ils font preuve d’un grand respect et d’un amour immense pour le culte divin. Ici, les habitants ont une grande simplicité de cœur et sont attachés au précepte divin. Ils ne savent en aucune façon ce qu’est la fornication ou l’adultère et usent du mariage comme d’un sacrement. J’apporterai à cela un exemple. Nous demeurions dans la maison de ce pêcheur, et nous dormions sous le même toit que lui et sa femme. À côté de son lit, dormaient ses filles et fils, et nous dormions dans trois autres lits juste à côté d’eux. Lorsqu’ils se couchaient, se levaient, ou se déshabillaient, ils n’avaient aucun soupçon et ne faisaient preuve d’aucune pudeur à notre égard. Je vous raconterai même que presque un jour sur deux, le maître de maison se levait à 4 heures du matin, voire plus tôt encore s’il le fallait, pour aller à la pêche, laissant au lit sa femme et ses filles. Il nous faisait autant confiance que s’il les avait gardées dans ses propres bras. Ici, l’avarice n’existe pas, et si parfois ils ferment les portes ou les pièces, c’est seulement par crainte des bêtes sauvages ou des animaux domestiques. Ici, la volonté des habitants est tellement en accord avec celle de Dieu que lorsqu’un père, un mari, un fils ou quelqu’un de cher vient de mourir, les parents et les amis se réunissent pour prier pour son âme et remercier Dieu. Ils ne ressentent ni ne manifestent aucun sentiment de douleur et se retrouvent seulement pour louer le Seigneur. En vérité, nous pouvons dire que du 3 février 1432 jusqu’au mois de mai 1432, nous avons demeuré dans le premier cercle du paradis, loin de la confusion et de l’opprobre des mœurs italiennes. Ici, lorsque vient l’été, les femmes se rendent dans des espèces de bains. Elles sortent de leur maison aussi nues qu’à leur naissance, sans vêtement, avec un faisceau d’herbes dans les mains, plus par usage que par pudeur, car elles vivent purement et simplement. Vu la fréquence de cette pratique, nous n’y faisions même plus attention. Ici, du 20 novembre au 20 février, la nuit et l’obscurité se prolongent pendant vingt et une heures ou plus, la lune cependant ne disparaissant jamais. Ici, du 20 mai au 20 août, on voit le soleil en permanence ou au moins une partie de ses rayons. Ici, il y a une multitude d’oiseaux blancs appelés muxi, et que, dans notre langue, nous appelons mouettes. ils les domestiquent comme des pigeons. Ces oiseaux piaillent en permanence, mais quand les jours sont longs et que le soleil est haut, vers 4 heures, au moment d’aller dormir, ces oiseaux cessent leurs cris et les hommes vont se reposer. Ici on pêche des flétans d’une taille admirable. Nous en vîmes certains de 6 pieds et demi de long, 2 pieds de large, un pied de haut et de plus de 250 livres. Ici, il y a des peaux d’ours d’environ 12 pieds de long ! et blanches comme la neige la plus pure, chose incroyable pour qui n’y est pas habitué. Cristoforo Fioravante & Nicolò de Michiel, transcrits par Antonio de Cardini.Naufragés. Traduit du vénitien par Claire Judde de Larivière Anacharsis 2005 [1] L’équipage débarque sur l’île de Sandoy, la plus méridionale des îles de l’archipel des Lofoten. Poster un commentaire
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