1244 à 1290. Le grand Khan. Marco Polo. Les Lombards
Publié par (l.peltier) le 1 avril 2008 En savoir plus

1244                              Jérusalem repasse aux mains de l’Egypte.

16 04 1245                 Le pape Innocent IV va réunir un concile à Lyon afin de trouver un remède aux Tartares et autres contempteurs de la Foi et persécuteurs du peuple du Christ.

D’un coté il va faire construire - en la finançant - une ligne de défense (fossés, barrière etc..) pour empêcher l’envahisseur de passer, mais d’un autre coté, il va envoyer un émissaire au Grand Khan pour tenter de le convertir : le franciscain Jean du Plan Carpin de Pérouse, accompagné d’un autre franciscain : Etienne de Bohême. Ils voyageront deux ans, parvenant en trois mois et demi à Karakorum, capitale de la Mongolie, à la cour de Guyuk Khan, que la religion chrétienne n’intéressait guère. Mais ils repartirent tout de même avec des missives pour le pape, non sans avoir refusé d’être accompagné par des ambassadeurs mongols, craignant qu’ils ne découvrissent nos dissensions et nos guerres, et que cela ne les incitât à marcher contre nous.

Nous voyageâmes tout l’hiver, nous reposant la plupart du temps dans la neige du désert, excepté lorsque, dans l’immense plaine sans arbre, nous pouvions gratter avec nos pieds un emplacement à même le sol ; et souvent, lorsque le vent soufflait, nous nous retrouvions au réveil le corps entièrement couvert de neige.

Les tentatives de conversion du Grand Khan ne s’arrêtèrent pas là : Saint Louis se mêla aussi de l’affaire, envoyant à sa cour le frère franciscain et flamand Guillaume de Rubrouck en 1252 qui trouva Mongka Khan entouré de nestoriens, des chrétiens hérétiques. Les découvertes de Guillaume de Rubrouck se transmirent par le rapport qu’en fit Roger Bacon dans son Opus Majus.

Les Mongols, venus d’un coup à la civilisation, n’étaient les prisonniers d’aucun dogme, les défenseurs orgueilleux d’aucune tradition. Bouddhistes, taoïstes, confucéens, musulmans, manichéens, juifs, sectateurs dissidents du Lotus Blanc ou du Nuage Blanc, chrétiens nestoriens ou catholiques se pressaient autour d’eux ; les Mongols les accueillaient avec une tolérance égale, concédant à tous des exemptions d’impôt et de corvées, pour ce qu’il pouvait y avoir d’efficace dans l’aide de chacun de leurs dieux.

Paul Pelliot

Les chapelles coexistaient, mais la coexistence n’était pas toujours vraiment pacifique :

Il y avait là une foule de chrétiens hongrois, alains, russes, géorgiens, arméniens, qui tous avaient été privés de sacrements depuis leur captivité, parce que les nestoriens ne voulaient pas les admettre dans leur église, s’ils n’étaient pas baptisés par eux.

Rubrouck

Le tableau de l’église nestorienne laisse songeur :

Les nestorianisme n’était pas une découverte pour les Occidentaux. Mais quelle singulière figure, au dire de Rubrouck, lui donnait, dans l’isolement des steppes, un clergé ignorant, superstitieux, simoniaque, ivrogne, quoiqu’en principe il considérât le coumys, breuvage national, comme impur, tolérant la polygamie, et capable d’ordonner prêtres des enfants au berceau. Pire encore, l’église nestorienne s’était laissé contaminer par le bouddhisme voisin.

Michel Mollat          Les Explorateurs      NLF 1955

Les affaires ne pouvant être traitées rapidement, on s’adaptait :

Un Khan de Russie occidentale avait demandé la main d’une infante chinoise. Les émissaires ayant pris quinze ans pour faire l’aller-retour et rapporter une réponse favorable, l’affaire s’était finalement conclue… à la génération suivante.

Grousset. L’empire des steppes. Rapporté par Nicolas Bouvier, dans L’Usage du monde.

Les explorateurs occidentaux des routes de l’Asie ont emprunté, avec bien des variantes, deux grands itinéraires bien différents. Les premiers ont tout naturellement pris la route de la soie, celle dont on connaissait l’existence sur les marchés de la Méditerranée orientale et de la mer Noire. A Alexandrie comme à Antioche, à Byzance comme à Trébizonde, les marchands et les religieux savent fort bien qu’il est une route des plus fréquentées qui traverse la Perse et l’Asie Centrale, qui côtoie à l’ouest la Caspienne et à l’est le désert de Gobi. Par la suite, les voyageurs s’aviseront des avantages procurés par la route maritime, celle qu’il faut aller prendre à Ormuz et qui, avec quelques traversées et beaucoup de cabotage, permet de gagner l’Inde, les îles de Sumatra et Bornéo, la Chine enfin… un voyage complet coûte, en gros, une année de route.

Jean Favier    Les grandes découvertes     Livre de poche Fayard 1991

1247                           L’Université se porte bien et commence à vouloir se débarrasser de la tutelle ecclésiastique ; aussi l’Eglise encourage-t-elle ses moines à créer des collèges d’enseignement à même de dispenser un enseignement qu’elle supervise : c’est ainsi que le cistercien Etienne de Lexington, abbé de Clairvaux crée à Paris le collège Saint Bernard,  au lieu-dit du Chardonnet, dans l’enceinte des murs de Philippe Auguste, entre la Bièvre et la Seine. Les Parisiens le nommeront très vite Collège des Bernardins. Alphonse de France, comte de Poitiers, frère de Saint Louis, en sera le principal bailleur. Le collège va former l’élite de la communauté cistercienne. Les lieux connaîtront les affres de la Révolutions et les vicissitudes post-révolutionnaires : prison, caserne, école de police, internat puis finira par être magnifiquement restauré de 2006 à 2008, rue de Poissy, dans le V°, sous l’égide de Jean Michel Wilmotte.

26 04 1248                 Consécration de la Sainte Chapelle, merveille gothique aux fabuleuses verrières : Louis IX en a demandé la construction, - qui a coûté 40 000 livres - pour abriter les reliques de la Passion, dont un morceau de la Croix du Christ, et la Couronne d’épines, qu’il a achetée[1] à Baudouin II, l’empereur latin de Constantinople, pour la somme de 135 000 livres.

24 11 1248                 Décrochage d’une bonne partie du Granier, près de Chambéry, qui engloutit dans les Abymes de Myans plusieurs milliers d’habitants de la ville de St André, punition collective de populations rebelles à la loi divine.

Il avait beaucoup plu pendant tout l’automne… la terre était lourde, les galeries naturelles dans le calcaire s’étaient gorgées d’eau. L’effondrement de la montagne atteint dans certains endroits une épaisseur de 100 mètres. 500 millions de m3 sur 7.5 km le long et 6.5 de large, qui modelèrent le lac de Saint André. Mystère de la botanique : l’Aphyllanthe de Montpellier y fit alors son apparition.

1248                           En marche pour la septième croisade, Saint Louis se régale à Sens d’un plat de riz aux amandes : c’est la première mention de cette céréale en France. Il s’embarque d’Aigues Mortes [car entourée d’étangs], qui a un accès à la mer via le canal du Bourguidou qui  rejoint le Petit Rhône. Il y a aussi un autre accès à la mer via le canal Vieil par le Grau Louis qui deviendra Grau du Roi.  

Le royaume ne possédait alors aucun port d’importance sur la Méditerranée : Marseille était terre d’empire et Montpellier et Cette [Sète] étaient à Jacques d’Aragon. Les croisades nécessitaient un port français d’embarquement, et Saint Louis jeta son dévolu sur Aigues Mortes, pour laquelle il avait fait entreprendre les premiers travaux dès 1241. Il avait édicté une charte de franchise en 1246. Les travaux des remparts seront entrepris plus tard , en 1268.

A cette époque et jusqu’au XVII° siècle, on peut aller d’Aigues Mortes à Agde par un seul étang : le Melgueil. La bourgade des Saintes Maries était alors à plusieurs kilomètres du rivage ; en 1814 elle en était encore à 600 mètres. Aujourd’hui, il a fallu construire une digue pour que les tempêtes ne cassent pas le bâti du bord de mer. Plus à l’est, l’ancien phare de Faraman, construit en 1840 à 700 m. à l’intérieur des terres, sera disloqué et englouti en 1917, et reconstruit en retrait du nouveau littoral. Erosion et recul du littoral ici, comblement et avancée du littoral plus loin, comme à l’Espiguette et aux Sablons. Quand on se souvient que le Rhône il y a 5 millions d’années se jetait dans l’actuel étang de Mauguio, à l’est de Montpellier, on mesure l’importance des changements permanents dans la configuration de ce delta. Ainsi, au milieu du XIII° siècle, on assiste à un changement important pour la Camargue, jusqu’alors archipel verdoyant, peuplé et cultivé. Les changements de lit des différents bras du Rhône, de probables affaissements de terrain provoquèrent une remontée des eaux marines, d’où un assèchement des brassières et des rièges, un déboisement des îles : le paysage de l’actuelle Camargue se mit alors en place.

A peu près dans le même temps, celui qui va devenir le chroniqueur du roi, s’embarque lui aussi pour la Croisade, mais il le fait à Marseille :

Au mois d’août, nous entrâmes dans nos vaisseaux à la Roche de Marseille [une des îles de la rade : Pomègues, Ratonneau ou Château d’If]

Le jour que nous entrâmes dans nos vaisseaux, l’on fit ouvrir la porte du vaisseau, et l’on mit dedans tous nos chevaux que nous devions mener outre-mer, et puis on referma la porte et on la boucha bien, comme quand on noie un tonneau, parce que quand le vaisseau est en mer, toute la porte est dans l’eau.

Quand les chevaux furent dedans notre maître nautonier [pilote] cria à ses nautoniers [matelots] qui étaient à la proue du vaisseau et leur dit :
-                  Votre besogne est-elle prête ?
Et ils répondirent :
-                  Oui, Sire.
-                  Que les clercs et les prêtres s’avancent.
Et aussitôt qu’ils furent venus, il leur cria :
-                  Chantez, de par Dieu!
Et ils s’écrièrent tout d’une voix :
-                  Veni Creator Spriritus.
Et le maître cria à ses nautoniers :
-                  Faites voile, de par Dieu !
Et ainsi firent-ils.
Et en peu de temps, le vent frappa sur les voiles, et nous ôta la vue de la terre que nous ne vîmes que ciel et eau, et chaque jour, le vent nous éloigna des pays où nous étions nés.

Et par là je vous montre que celui-là est un fou bien hardi qui s’ose mettre en tel péril avec le bien d’autrui ou en péché mortel ; car l’on s’endort le soir où l’on ne sait si l’on se trouvera au fond de la mer au matin.

Jean, sire de Joinville

Pour que les prostituées soient facilement reconnaissables des honnêtes femmes, Saint Louis demande aux premières de se teindre en roux.

1250                           Hambourg, Lübeck, Wismar, Rostock, Greifswald, Stettin, Dantzig, Riga, Dorpat et Reval se regroupent dans un syndicat maritime pour défendre leurs intérêts commerciaux : c’est la Ligue Hanséatique, ou encore Hanse teutonique, à la réglementation très précise. C’est par elles que passent le poisson salé ou séché des mers scandinaves, les fourrures, le miel, la cire, les bois de Suède et de Russie, le cuivre et le fer de Suède, les grains de Russie puis de Pologne et de Prusse pour approvisionner Novgorod, Bergen, Londres, Bruges, mais aussi la France du sud-ouest et le Portugal. Le fret de retour est fait de laine et étain d’Angleterre, de draps de Flandre et du Brabant, de vin et de sel de France. Les drakkars ont perdu leur prépondérance au profit de navires plus lourds, à même de transporter un fret plus important : les kogge. Elle deviendra vite la première puissance maritime… jusqu’à ce que l’aveuglement né de l’observation stricte de ses propres règles l’empêche de s’adapter aux innovations : elle ne voit pas l’importance des changements qu’apporte le compas dans la navigation… ce sera une des causes de sa rapide disparition au XV°.

Les mamelouks prennent le pouvoir en Egypte : ils vont remporter des victoires sur les Croisés et sur les Mongols dix ans plus tard. Ce sont d’anciens esclaves d’origine turque, sur le pourtour de la Mer Noire, recrutés par la dynastie des Ayyoubides.

vers 1250                    Les Italiens se firent les passeurs des croisés, et aussi leurs banquiers. On a vu récemment la guerre rendre une activité fébrile à tel de leurs ports : la guerre finie, il retombait dans le marasme. Les croisades ont duré deux siècles et, lorsque l’effort militaire s’interrompait, c’était au bénéfice d’une activité d’ « export-import » entre l’Italie et les colonies franques de Terre Sainte. Enfin, quand reprit, avec les grandes foires, la vie économique de l’Europe occidentale, les Italiens en furent aussitôt un des principaux éléments, comme commerçants et comme changeurs :

Ces Lombards qui dévorent et ravagent les fortunes et les richesses des peuples, qui n’apportent jamais avec eux un ducat, rien qu’une feuille de papier dans une main et une plume dans l’autre ; avec cela, ils tondent la laine sur le dos des habitants des villes et leur prêtent ensuite leur propre argent.

A. Sapori        Le Marchand italien au Moyen âge.

Florence ne peut pas vivre si elle n’est pas maîtresse de la route qui conduit à Rome et à la mer. Et comme les deux grandes lignes qui la rejoignent à la Cité Éternelle sont barrées par Sienne et par Arezzo, comme le débouché à la mer l’est par Pise, elle n’aura de cesse qu’elle n’ait assujetti ces trois villes. Pise, à son tour, lutte avec Lucques parce que Lucques domine les débouchés vers l’ouest de la grande route qui, de Rome, va à Lucques et à Plaisance, la route parcourue par les caravanes étrangères venant des Alpes occidentales et centrales ; et aussi parce que le territoire de Lucques s’étend jusqu’à Fucecchio, empêchant la libre circulation sur le cours moyen de l’Arno. Dans la plaine du Pô, on se bat pour la conquête des passages des Alpes, pour la possession des grandes artères routières qui arrivent aux ports de Gênes et de Venise, pour le contrôle des voies qui descendent vers les Apennins, pour la conquête des Stations sur le Pô et sur ses principaux affluents. Aussi Asti combat-elle les seigneuries féodales et les petites communes qui lui font obstacle à l’Occident ; aussi Milan et bien d’autres cités lombardes luttent-elles férocement contre Côme, qui leur barre une des principales lignes à travers les Alpes ; aussi Milan a-t-elle juré une haine éternelle à Lodi et à Pavie qui l’empêchent d’arriver jusqu’au Pô.

Barbagallo     Storia universale il Medioevo

A Milan, tout homme de bonne santé, qui ne soit pas un bon à rien, peut avoir le train de vie honorable qui convient à sa condition… Les jours de fêtes de sa ville, la foule des nobles et des gens du peuple vont se divertir, des bandes bruyantes d’enfants courent çà et là sans répit, des groupes de dames ou de jeunes filles se promènent ou s’arrêtent à converser devant la porte des maisons.

Qui peut dire qu’il a trouvé, de ce côté ou de l’autre de la mer, des gens aussi aimables ?

Bonvesin de la Riva             De magnalibus civitatis Mediolani.

Boccace tracera le même tableau pour Naples ; et Ambrogio Lorenzetti le peindra sur les murs du palais communal de Sienne. Amabilité et aisance provenant de l’extraordinaire activité économique et spirituelle de ces villes italiennes du Moyen âge. Bonvesin déclare « innombrable la multitude des tisserands de laine, de coton, de soie » de sa ville, « incalculable » celui des artisans de toute sorte. Il met au nombre des « merveilles » de Milan son abondance en bureaux d’affaires, en officines de ventes aux enchères, ses marchés quotidiens et hebdomadaires, ses mille boutiques, ses quatre foires annuelles, l’activité de ses marchands qui « courent le monde et tiennent une des premières places dans toutes les foires » européennes.

C’est l’industrie qui est à la base de la prospérité de Milan, et des autres villes non maritimes de l’Italie. Elle avait dû répondre primitivement aux nécessités d’une économie fermée, mais bientôt l’habileté de ses ouvriers et de ses maîtres l’avait fait travailler pour une exportation même lointaine et sur des produits étrangers. Florence affine, tisse et teint des laines des Flandres, d’Espagne, de la côte barbaresque. Mais elle travaille aussi la soie, comme Lucques. Le coton commence à alimenter une industrie milanaise. Et l’on ne peut oublier les ébénistes, les joailliers, les verriers qui créent le décor déjà luxueux des classes riches et fournissent également les amateurs étrangers. A ces activités, qu’elles partagent, les villes maritimes joignent leurs spécialités naturelles : Venise et Gênes ont des chantiers renommés de constructions maritimes ; cette dernière ville y travaille pour les croisades de saint Louis.

Cette industrie bientôt tournée vers l’étranger alimente un commerce international dont nous avons dit les origines. Soutenu, en cette seconde période de son histoire, par des Compagnies auxquelles leur personnel et leurs techniques assurent déjà la primauté dans toute l’Europe, par un système de banques et d’effets en avance sur tous les autres pays, par une monnaie d’or particulièrement recherchée (notamment le florin de Florence depuis 1252, le ducat de Venise depuis 1284), ce grand négoce commence alors à se répandre sur toute la terre alors connue.

… Il est significatif que Bonvesin de la Riva, observateur plein d’intérêt et de sympathie pour l’activité mercantile de ses compatriotes italiens, ait été un religieux, car, ailleurs, les gens d’Eglise se plaisaient à répéter et à apprendre à leurs élèves la maxime Homo mercator vix aut nunquam potest Deo placere, - un marchand peut difficilement, s’il y arrive jamais, plaire à Dieu -. L’Italie avait, depuis le premier quart du XII° siècle, l’Université de Bologne ; elle vit naître, quelque cent ans plus tard, celles de Padoue (1222), de Naples (1224), de Vercèil (1228), de Sienne (1247), de Plaisance (1248). Alors que la théologie avait la première place dans les établissements semblables du reste de l’Europe, c’était - et depuis Irnerio, le grand juriste des débuts de l’Université de Bologne - le droit qui dominait dans les fiudia generalia d’Italie. A côté de ces grandes institutions les communes créaient des écoles, en grande partie destinées aux futurs commerçants.

Une Italie de tout temps particulièrement sensible à la beauté, et alors plus que prospère, devait être poussée par le patriotisme local à doter chacune de ses villes de beaux monuments civils et religieux. Mais sa constitution communale et les luttes de partis expliquent qu’elle se soit beaucoup occupée de construire de puissants palais municipaux, de revêches sièges de factions (palais du capitaine du peuple à Florence et à Orvieto, palais di parte guelfa à Florence) ; son système de corporations nous a laissé de sobres et solides immeubles comme l’Arte della Lana de Florence ; l’orgueil et l’inimitié de ses tribus nobiliaires, les tours de Bologne ou de San Gemignano ; le faste de ses grandes familles, le palais Dandolo et le palais Loredan de Venise, la Casa dei Spinola de Gênes.

Emile G Léonard.                 L’Italie médiévale         1986

1251                           Les manifestations ne se cantonnent pas dans l’enceinte d’une ville et c’est au pouvoir de l’Eglise qu’elles s’en prennent :

En 1251, juste après Pâques, se mit à régner une folle effervescence parmi les « pastoureaux » qui dégénéra en début de croisade mystique contre la puissance séculaire de l’Eglise et des clercs. Henri Martin fait une synthèse de ces événements, d’après les chroniqueurs de Saint Louis, Guillaume de Nangis, (Geste de Louis IX) , Matthew Paris, chroniqueur d’Angleterre, et Tillement (Vie de St Louis) :

Un inconnu, racontent les chroniqueurs, un vieil homme, à grande barbe, au visage maigre et pâle, qui parlait avec une égale facilité le latin, le françois et l’allemand, se mit à errer ça et là par les campagnes, prêchant sans l’autorisation du pape ni le patronage d’aucun prélat, et assurant que la bienheureuse Marie, mère du Seigneur, lui était apparue entourée d’une troupe d’anges, et lui avait donné mission d’assembler les pasteurs de brebis et d’autres animaux.

Ses paroles étaient corroborées par sa haute éloquence et par la vue de sa main toujours fermée, dans laquelle il prétendoit avoir une cédule contenant les instructions de la sainte Vierge. Les pâtres, sitôt qu’ils entendaient sa voix, laissaient là leurs troupeaux, leurs étables, leurs écuries, et le suivaient sans consulter parents ni maîtres, et sans songer le moins du monde aux moyens de subsister. Le maître[2] et ses pastoureaux parcourent d’abord la Flandre et la Picardie, attirant à eux les plus simples du peuple, comme l’aimant attire le fer : ils étaient déjà plus de trente mille lorsqu’ils vinrent en la cité d’Amiens, où les bourgeois les reçurent en grand’ fête, et s’agenouillèrent devant le maître aux pastoureaux, comme devant un très saint homme. Ils se dirigèrent de là sur la France (l’Ile de France), se grossissant toujours de pâtres, d’enfants, de laboureurs. Quand ils traversaient les villes et les cités, ils défiloient comme une armée sous des chefs et des capitaines, élevant en l’air des massues, des haches et d’autres ustensiles de guerre, et se rendant si terribles à tous, qu’il n’étoit ni prévôt ni bailli pour oser les contredire.

Beaucoup de gens d’ailleurs leurs accordoient faveur et assistance, disant que Dieu choisit souventes fois les humbles pour confondre les forts ; c’est pourquoi Blanche, reine et régente des François, espérant que ces pastoureaux recouvreraient la Terre Sainte et secourraient son fils, les avait en sa grâce et protection. Les pastoureaux se multiplièrent donc merveilleusement jusqu’au nombre de cent mille et plus ; sur l’étendard de leur maître étoit figuré un agneau portant la bannière de la croix : l’agneau en signe d’innocence et d’humilité, la bannière et la croix en signe de victoire. Ils eurent bientôt jusqu’à cinq cents autres enseignes semblables. Sur certains de leurs étendards étaient peints la Vierge Marie et les anges apparaissant au maître des pastoureaux. De toutes parts affluoient vers eux les bannis, les proscrits, les excommuniés, les larrons, toutes gens qu’en France on nomme communément ribauds. Armés d’épées, de haches à deux tranchants, d’épieux, de dagues et de couteaux, les pastoureaux sembloient désormais les adorateurs de Mars plutôt que ceux du Christ.

Quans le maître et ses principaux acolytes se virent en si grand état, ils commencèrent à dévier de la foi dans leurs prédications, à célébrer des mariages, tout laïques qu’ils fussent, et non seulement à distribuer des croix à tout venant, mais à donner l’absolution des péchés à quiconque recevait ces croix. Et, lorsque le chef suprême des pastoureaux prêchoit, entouré d’une foule de gens armés, il gourmandoit et condamnoit tous les ordres monastiques, surtout les frères prêcheurs et mineurs, les traitant de vagabonds et d’hypocrites ; il reprochait aux moines de Cîteaux (ou moines blancs) leur passion avaricieuse pour les troupeaux et les terres, aux moines noirs (les moines de Cluni et les autres anciens bénédictins) leur gloutonnerie et leur orgueil ; il appelait les chanoines des mondains et des dévorateurs de viandes, et accusait les évêques et leurs officiaux de ne songer qu’à la chasse, aux écus et aux plaisirs de tout genre. Quant à la cour de Rome, il la couvrait d’opprobes qu’on n’oserait dire.

Or le peuple écoutoit et applaudissait ces déclamations en haine et en mépris du clergé : il estimoit le maître doué du don des miracles, et croyoit que les mets et les vins que consommaient les pastoureaux augmentaient au lieu de diminuer. Les clercs furent mult dolents de voir le peuple tomber en si grande erreur, et l’en voulurent détourner ; mais par là ils se rendirent tellement odieux aux pastoureaux et aux peuples, que beaucoup de gens d’église qu’on rencontra par les champs furent mis à mort. Ainsi alla le maître, avec tous les siens, par la contrée jusqu’à Paris. La reine Blanche, sachant leur venue, commanda que nul ne fut si hardi que de s’opposer à eux ; car elle pensoit, comme les autres, que ce fussent bonnes gens envoyés de par Notre Seigneur ; elle fit venir le grand maître devant elle, et lui demanda comment il avait nom : il répondit qu’on l’appelait le maître de Hongrie ; la reine l’honora grandement et lui donna grands dons. Le maître monta pour lors en tel orgueil, qu’il se revêtit comme prêtre en l’Eglise St Eustache de Paris, et prêcha la mitre en tête, et fit eau bénite à la manière d’un évêque. Les autres pastoureaux se répandirent parmi Paris et occirent les clercs qu’ils trouvèrent, et on ferma les portes du Petit-Pont, de crainte qu’ils ne tuassent aussi les écoliers qui étoient venus de diverses contrées pour étudier en l’Université.

Quand ils eurent ainsi passé par la ville de Paris, ils pensèrent n’avoir plus rien à redouter nulle part, et se vantèrent d’être les plus gens de bien du monde, puisqu’à Paris,  « où est la source de toute sapience », personne ne les avoit contredits en quoi que ce fût. Au sortir de Paris, le maître les partagea en trois corps ; car ils étaient tant, qu’ils ne trouvaient point de ville qui ne pût les héberger, et tous se dirigèrent vers le midi. Le jour de St Barnabé (11 juin) les pastoureaux entrèrent à Orléans, malgré l’évêque et le clergé, mais du plein consentement des citoyens. Quand le maître de Hongrie eut annoncé qu’il prêcherait comme un puissant prophète, les peuples vinrent à lui en multitude infinie ; mais l’évêque défendit, sous peine d’excommunication, à tous les clercs d’écouter ces discours et de suivre les pastoureaux, assurant que ce n’étoient que souricière du diable ; quant aux laïques, ils n’eussent respecté ni les défenses ni l’autorité épiscopale. Les clercs les plus sages obéirent, et se renfermèrent en leur logis ; mais quelques clercs des écoles ne se purent retenir d’aller voir et entendre cette étrange nouveauté ; car c’était chose inouïe qu’un laïque, un homme du peuple, qui plus est, osât ainsi prêcher audacieusement en public, malgré l’évêque, dans une ville où florissait une docte université, et attirât à lui les oreilles et les cœurs de tant de gens. Le maître, étant monté en chair, commença à mugir des erreurs qu’on ne saurait répéter ; mais voici qu’un des écoliers, s’approchant soudain avec témérité, éclate en ces mots : « Méchant hérétique, ennemi de la vérité, tu en as menti par ta tête, et tu déçois les innocents par tes fausses harangues ! »

A peine avait-il dit, qu’un de ces vagabonds lui fendit la tête avec une hache à bec. Ce meurtre fût suivi d’un affreux tumulte ; les pastoureaux coururent sus aux clercs, brisèrent leurs portes et leurs fenêtres, brûlèrent leurs livres, et tuèrent ou jetèrent à la Loire un certain nombre d’entre eux, mais non pas sans une résistance sanglante de la part des écoliers. Quand les pastoureaux furent partis, l’évêque mit la ville en interdit, « parce que les citoyens, autorisant et secondant ces précurseurs de l’Ante Christ s’étaient rendus coupables et infâmes ».

Les cris et les plaintes de l’évêque montèrent jusqu’aux oreilles de madame Blanche, des grands et des prélats. Le changement qui s’était opéré dans les dispositions de la reine commençait aussi à s’effectuer dans l’esprit de la bourgeoisie, devant la violence croissante de cette multitude. Les laïques, disent nettement les chroniqueurs, avaient vu avec indifférence le meurtre des gens d’Eglise ; mais lorsqu’ils se crurent menacés eux-mêmes, ils commencèrent à se lever contre les séditieux. Néanmoins les pastoureaux furent encore accueillis dans Bourges par le peuple, qui leur ouvrit les portes, malgré l’archevêque. Les pastoureaux envahirent les synagogues des juifs, nombreux à Bourges, déchirèrent leurs livres et pillèrent leurs maisons. Puis « le grand chef de ces séducteurs » annonça, dit-on, qu’il ferait un sermon et de grands miracles devant ce peuple, et une foule immense se rassembla  « pour ouïr ce qui n’avait point été ouï depuis des siècles et voir ce qui n’avait pas été vu ».

L’histoire, à partir de là, semble s’être terminée en queue de poisson. Les bandes se dispersèrent, l’une vers Bordeaux, l’autre à Marseille, où les meneurs furent  « suspendus aux fourches patibulaires », tandis qu’à Bourges même le maître de Hongrie était tué avec plusieurs de ses compagnons.  « On les jeta aux chiens ». Les pastoureaux grossirent les troupeaux de mendiants.

Claude Duneton. Histoire de la chanson française. Seuil 1998.

1252                           Les grands maîtres de la théologie enseignent à Paris : l’Italien Thomas d’Aquin, doctor angelicus, de 1252 à 1259, puis de 1269 à 1272, - après avoir écrit une Somme contre les Gentils, il terminera la Somme théologique en 1273 -, un autre Italien, Jean de Fidanza, plus connu sous le nom de Bonaventure, doctor seraphicus, de 1248 à 1256, puis de 1267 à 1274, un Allemand, Albert le Grand, doctor universalis, de 1245 à 1248. L’Université de Paris crée les premières messageries pour permettre aux élèves de recevoir les correspondances de leur famille.

Les mots d’alors ne devaient pas recouvrir alors exactement les mêmes réalités qu’aujourd’hui : Thomas d’Aquin, tout angelicus qu’il fut, pouvait néanmoins écrire : Outre qu’il est légitime de retrancher les hérétiques du corps de l’Eglise par l’excommunication, il est nécessaire de les retrancher de la communauté humaine en leur ôtant la vie.

A la même époque, Saint Louis n’était pas en reste :

Le seul moyen de discuter avec les hérétiques est de leur planter l’épée dans le ventre.

En Espagne, la Reconquista est en bonne voie :

Lorsque meurt saint Ferdinand dans cet Alcazar de Séville d’où les Almohades avaient gouverné l’Espagne musulmane, la Reconquista est presque achevée. Après la prise de Cadix (1262), l’Islam ne conservera plus dans la péninsule que la haute Andalousie, avec le riche bassin agricole de Grenade et le littoral méditerranéen dont Malaga et Alméria constituent les ports principaux. Mais la reconquête n’a pas eu seulement pour résultat d’arracher à la domination musulmane les quatre cinquièmes de la péninsule ; elle a introduit d’importants changements dans la structure religieuse, politique et sociale de l’Espagne chrétienne.

Le rattachement au domaine chrétien de la majeure partie d’Al Andalus a incorporé à la population des royaumes hispaniques des éléments ethniques et religieux allogènes. Les Mozarabes, que seule leur liturgie particulière distinguait de leurs coreligionnaires du Nord se sont fondus rapidement dans le reste de la population chrétienne (sauf quelques cas isolés, celui de Tolède par exemple, où la colonie mozarabe garda jusqu’au XIII° siècle son statut particulier). En revanche les Mudéjàrs (musulmans passés sous l’autorité chrétienne) posaient un problème à la fois politique et religieux. Ils étaient trop nombreux pour qu’il fût possible de les assimiler ; du reste, dans la plupart des cas, l’occupation des cités musulmanes avait été précédée ou accompagnée de la signature de « capitulations » garantissant à la population le libre exercice de son culte et le respect de ses biens (la mosquée principale étant cependant parfois convertie en église, comme ce fut le cas de la Grande Mosquée de Cordoue). Les Mudéjàrs bénéficièrent même, moyennant le paiement d’une redevance spéciale, de l’égalité civile avec les chrétiens. Quant aux juifs, leur situation fut meilleure encore : non seulement ils conservèrent un rôle économique important, comme marchands ou banquiers, mais ils furent fréquemment employés par les souverains chrétiens comme percepteurs d’impôts ou comme ambassadeurs interprètes dans les négociations entre princes musulmans et chrétiens. Comme l’avait fait Alphonse VI au lendemain de la prise de Tolède, le pieux Ferdinand III n’hésita pas à se proclamer « roi des trois religions ».

Marcelin Defourneaux         La Péninsule ibérique   1986

1253                           A Sparendam, les Hollandais construisent le premier canal de navigation comportant une écluse simple.

10 07 1254                 De retour de la VII° croisade Saint Louis débarque à Hyères avec un éléphant, qu’il offrira à Henri III d’Angleterre.

1254                           Premier acte officiel rédigé en « langue d’oïl ». Le Midi continue à employer le latin.

1256                           Houlagou fonde en Perse un État mongol, et compte bien ne pas en rester là : deux ans plus tard, le 10 février 1258, il prend Bagdad, fait étrangler le calife Musta’sim, brûle les livres, fait exécuter les savants. Sur le million d’habitants que compte la ville, il en fait passer cent mille de vie à trépas. Il poursuit ses conquêtes en prenant possession de la Syrie et de la Perse : c’en est fait de l’empire arabe.

La situation était d’autant plus pénible pour les musulmans que Houlagou semblait protéger les chrétiens. L’armée mongole comprenait, à côté de bouddhistes et de quelques musulmans, un certain nombre de chrétiens nestoriens. La sympathie du khan venait surtout de l’influence de son épouse, qui était chrétienne : les premiers Mongols apparaissent donc aux musulmans comme des vengeurs de la chrétienté.

Le mouvement des troupes mongoles de l’empereur Houlagou vers la Syrie avait été sollicité à la fois par le roi d’Arménie et par les Croisés. L’Égypte mobilisa toutes ses forces. Une rencontre sanglante se déroula à Ain Djalout, en Palestine : le sultan mamlouk Koutouz s’y distingua par des prodiges de valeur, ainsi que le général mongol, qui y trouva la mort. La victoire égyptienne fut décisive, grâce à la ténacité d’un sultan qui avait eu toutes les peines du monde à mettre sur pied une armée. Un officier, Baibars, avait combattu à l’arrière-garde, et, sans que nous soyons parvenus à connaître la raison précise de son attitude, il fait partie d’un complot qui supprime Koutouz, à la suite de quoi Baibars fut proclamé sultan.

Baibars eut un règne prodigieux de dix-sept années, au cours desquelles il entreprit et réussit des actions dont les conséquences furent désastreuses pour les Croisés.

Le contraste est évident à cette époque entre les colonies franques et l’empire mamlouk en formation. Les premières commencent à être minées par les particularismes nationaux et par des soucis de lucre qu’accroît un funeste esprit de concurrence : les bourgeois établis à demeure, d’autre part, voient arriver d’un très mauvais œil les nouveaux Croisés, qui viennent encore avec l’idée fixe de reconquérir Jérusalem.

Au contraire, le royaume égyptien puise dans ses orages politiques un besoin d’union. Baibars entend chasser définitivement les Croisés, tout au moins les affaiblir par un état de guerre permanent. Les Francs parlent encore de la délivrance de Jérusalem, mais ils semblent imaginer naïvement qu’on va les laisser se fortifier grâce à des trêves plus ou moins longues et leur abandonner, par surcroît, l’initiative des opérations.

Pourtant, dès le début du règne, Baibars, recevant des ambassadeurs francs, ne cache nullement ses intentions futures : « Notre seule préoccupation, dit-il, est de faire la guerre aux infidèles. »

C’est bien là que gît le malentendu : les Croisés, après une randonnée épique, s’étaient installés en Palestine, pendant que les Fatimides admettaient en partie le fait accompli. L’échec relatif de Saladin permit ensuite aux Francs de subsister sans trop de peine grâce aux discordes des Ayyoubides, qui ne s’aimaient pas. Baibars ne pouvait pas avoir ignoré ces trahisons, dont il avait été le spectateur. Il avait aussi compris le danger mongol, qu’on l’envisage isolément ou par sa connivence avec les Francs. Sa conduite s’expliquera donc aisément : constitution en Égypte d’un gouvernement fort ; suppression de toute indépendance en Syrie musulmane ; enfin, pour que la politique musulmane conserve un certain prestige, rétablissement du califat aboli par les Mongols. En tout cas, pour le souverain égyptien, Croisés et Mongols ne sont qu’un même ennemi.

Ce sont bien les efforts soutenus de Baibars qui allaient donner le coup de grâce aux Croisés. Mais la situation des chrétiens est, de toute façon, en baisse, et nous pouvons procurer quelques détails significatifs, d’ordres divers. C’est Frédéric II qui fait prévenir l’Égypte des intentions belliqueuses de saint Louis. En 1248, les Pisans et les Génois se livrent des combats de rue dans Saint- Jean-d’Acre. En 1252, pendant que saint Louis traite avec le sultan d’Égypte pour la cession éventuelle de Jérusalem, le grand maître des Templiers entame des négociations avec le prince ayyoubide de Damas. Chaque incident met en lumière l’avarice des uns et la cupidité des autres, lorsque ce n’est pas la veulerie : ce sont des prisonniers qui se convertissent pour échapper à de mauvais traitements, les marins italiens qui exercent une manœuvre de chantage sur la reine Marguerite de Provence, les Templiers qui se refusent presque à avancer les fonds nécessaires à la rançon des prisonniers.

Il y a des faits d’une particulière gravité : en 1260 les barons d’Acre autorisent le passage sur leur territoire des troupes égyptiennes en route pour combattre les Mongols. Un historien arabe affirme que Charles d’Anjou, ancien combattant de Mansourah, entretenait des relations amicales dès 1264 avec le sultan Baibars. On enregistre la même année des tractations du sultan avec les Génois, lesquels, par vengeance, avaient songé à coopérer à la conquête musulmane de Saint Jean d’Acre. Et nous n’insistons pas sur la mésintelligence qui régnait dans la principauté d’Antioche entre Latins et Grecs. En 1271, ce sont les chevaliers de Chypre qui refusent de combattre en Palestine. Que dire, enfin, de l’attitude de la petite cour de Beyrouth, qui met la jeune princesse régnante sous la protection du sultan Baibars, avec l’appui des Templiers contre le roi de Chypre ? En résumé, les trahisons mutuelles dans le camp des Francs étaient telles que même les Mongols n’avaient plus confiance en eux, et ces vilenies n’entretenaient guère dans l’esprit du sultan Baibars l’éclosion d’un sentiment chevaleresque, tel qu’on le rencontrait encore à l’époque de Saladin.

On peut mesurer les pertes territoriales du royaume franc à la mort de Baibars. La principauté d’Antioche n’existe virtuellement plus. Au sud, la frontière a été portée de Jaffa à Saint-Jean-d’Acre. Dans l’ensemble, les Croisés ne possèdent plus qu’une étroite bande de littoral, tandis que les Mamlouks tiennent toutes les crêtes. C’est bien la fin, et le royaume latin n’aura plus que vingt ans d’existence.

Les Mamlouks sont des parvenus, sans doute, mais ils n’en ont pas les petitesses. Bien mieux, dégagés de tout préjugé par leur origine servile, ils eurent toutes les audaces : quelques-uns d’entre eux furent des souverains de premier ordre.

Ce qui donne au régime mamlouk, encore que nous le connaissions mal, un intérêt si passionnant, c’est de considérer l’aspect curieux, si mêlé de la cour du Caire et de la population égyptienne. Des commerçants, des cultivateurs, chrétiens et musulmans, habitués à vivre côte à côte, dont la majorité musulmane est dans l’ensemble très tolérante, voisinent avec des fonctionnaires, avec des hommes de loi prêchant l’austérité et la contrainte. De l’opinion de ceux-ci le sultan et ses officiers doivent en partie s’inspirer, mais avec un esprit qui ne connaît ni la routine ni le fanatisme. Et le tout nous a laissé des pages d’histoire glorieuses.

A l’intérieur, ce n’est pas parfait et l’on ne pouvait guère s’attendre à une docilité à toute épreuve des officiers mamlouks. Mais il faut remarquer un fait, qui laisse croire que l’on tenait compte de l’état d’esprit d’une population que nous voyons mal vivre, c’est que les révoltes, même lorsqu’elles se produisent à Damas ou à Alep, n’offrent pas le caractère de sécession, ce qui fut la plaie de l’Afrique du Nord. Les rebelles revendiquent le trône du sultanat, avec la possession du territoire dans son intégralité : grâce à la rigide administration qu’ils avaient sinon créée, du moins améliorée, l’unité politique devenait de jour en jour plus solide. Les Mamlouks ont réussi à instaurer la paix musulmane, quelque chose d’analogue à la pax romana, ce qu’on ne rencontrera presque jamais dans l’Iran du Moyen âge, ce que les populations berbères de l’Afrique du Nord n’ont jamais connu.

Il est admirable de voir que l’Egypte est menée, et avec une énergie qui nous surprend, par des hommes sortis de rien, en face d’une Europe qui n’accepte que les services de gens pouvant exciper de titres nobiliaires. De leur temps déjà, l’Égypte n’était plus en Afrique et l’on peut dire que c’est aux Mamlouks que le pays doit une partie de son prestige. Leurs victoires contre les Croisés et le barrage de leurs troupes en face des hordes mongoles assurèrent à l’Égypte une situation économique de premier ordre, avec une continuité qui ne se trouva dans aucune contrée de l’Islam au Moyen âge. La catastrophe qui survient à la fin du XV° siècle ne saurait leur être imputée, puisqu’elle est complètement extérieure au pays, ruiné soudain par la découverte de la route du cap de Bonne-Espérance. Ce n’est donc pas l’incapacité de ses maîtres qui allait plonger l’Égypte dans l’ombre.

Gaston Wiet, de l’Institut. L’Islam                 1986

4 12 1259                   Le traité de Paris met fin à des décennies de guerre avec l’Angleterre. Le roi de France Louis IX rend au roi d’Angleterre tout ce qu’il détient dans les diocèses de Limoges, de Cahors et de Périgueux. De plus tout ce que son frère Alphonse de France possédait en Agenais et en Saintonge, au sud de la Charente, serait rendu au roi d’Angleterre si Alphonse mourait sans héritier. En revanche, Henri III validait les conquêtes de Philippe Auguste : Normandie, Maine, Anjou, Touraine, Poitou et l’Anglais rendait hommage au roi de France pour son duché d’Aquitaine.

A l’instar des contemporains stupéfaits d’une générosité estimée excessive, Joinville rapporta la contreverse entre le roi et nombre de membres du conseil royal :  

Sire, nous nous émerveillons fort que votre volonté soit telle que vous voulez donner au roi d’Angleterre une si grande partie de votre terre que vous et vos devanciers avez conquise sur lui par sa défaite…. Si vous entendez que vous n’y avez pas droit, vous ne faites pas bien de les rendre au roi d’Angleterre, ou alors rendez-lui toute la conquête que vous et vos devanciers avez faite ; et si vous entendez que vous y avez droit, il me semble que vous perdez ce que vous lui rendez.

A cela, répondit le saint roi de telle manière :

Seigneurs, je suis certain que les devanciers du roi d’Angleterre ont perdu à bon droit la conquête que je tiens ; et la terre que je lui donne, je ne la lui donne pas pour quoi que ce soit dont je sois tenu envers lui ou ses héritiers, mais pour mettre amour entre mes enfants et les siens qui sont cousins germains, et il semble qu’en la lui donnant je l’emploie bien, car il n’était pas mon homme et désormais entre en mon hommage.

1259                           Qoubilaï, autre petit fils de Gengis Khan, monte sur le trône mongol, à la tête du plus grand empire qui ait jamais existé : du fleuve Jaune au Danube et de la Sibérie au Golfe Persique ; il mourra à Pékin en 1294 ; les Mongols vont s’avérer être de puissants alliés contre les musulmans et les Turcs qui interdisaient la route de l’Orient ; les deux routes de la soie existaient certes depuis longtemps, mais les marchands francs et vénitiens s’arrêtaient aux ports de la méditerranée orientale, ou, tout au plus Alep ou Damas et Alexandrie, passant alors le relais aux marchands arabes et ottomans. La route s’ouvrit alors au voyageur européen ; le premier d’entre eux sera Marco Polo. Le commerce des Indes va se déplacer plus au nord, avec pour principale plaque tournante Trébizonde, port de la rive sud de la Mer Noire.

Le Thibet, le Turkestan, la Moscovie, le Siam, la Cochinchine, le Tonking, et la Corée reconnaissaient la suzeraineté du grand Khan des Tartares, et lui payaient fidèlement le tribut. Les nations européennes furent même, à plusieurs reprises, insolemment sommées de reconnaître la domination mongole. Des lettres orgueilleuses et menaçantes furent envoyées au Pape, au Roi de France, à l’Empereur, pour leur enjoindre d’apporter en tribut les revenus de leurs États jusqu’au fond de la Tartarie. Les princes issus de la famille de Tchinggiskhan, qui régnaient en Moscovie, en Perse, dans la Bactriane et dans la Sogdiane, recevaient l’investiture de l’empereur de Péking, et n’entreprenaient rien d’important, sans lui en avoir donné avis par avance. Les pièces diplomatiques que le roi de Perse envoyait au treizième siècle à Philippe le Bel, sont une preuve de cette subordination. Sur ces monuments précieux, qui se sont conservés jusqu’à nos jours aux Archives de France, on voit des sceaux en caractères chinois, et qui constatent la suprématie du grand Khan de Péking sur les souverains de la Perse.

Les conquêtes de Tchinggiskhan et de ses successeurs, plus tard celles de Tamerlan ou Timour, qui transporta le siége de l’empire Mongol à Samarcande, contribuèrent, autant et peut-être plus que les croisades, à renouer les relations de l’Europe avec les États les plus reculés de l’orient, et favorisèrent les découvertes qui ont été si utiles au progrès des arts, des sciences et de la navigation.

M Huc Souvenirs d’un voyage dans la Tartarie, le Thibet et la Chine pendant les années 1844,1845 et 1846. Librairie d’Adrien Le Clerc 1853

Les marchands ne sont pas les seuls témoins (de la Chine). D’autres ont parlé à travers toute l’Europe, comme ce moine chinois, Rabban Çauma, un moine chrétien de rite nestorien. Car il est au cœur de l’Asie une église chrétienne, ou plutôt des communautés chrétiennes généralement issues, entre le VI° et le VII° siècle, de l’Eglise nestorienne organisée en Perse après la condamnation de l’hérésie de Nestorius - le Christ-homme entièrement distinct du Christ-Dieu - par le concile de Chalcédoine en 451. Le monachisme nestorien est au XIII° siècle bien vivant en Arabie, en Inde, en Chine. Lui aussi se pose la question d’Innocent IV, mais en sens inverse : qu’en est-il de l’Occident ? Le moine Rabban Çauma vient donc en Europe. Il visite Rome et Paris. Il voit Nicolas IV, Philippe le Bel, Edouard I°. Il s’entretient avec les maîtres des universités. Il écoute, et nous ne savons ce qu’il racontera plus tard en Asie. Mais il parle, et l’Occident entend des choses étonnantes.

A tous, le propos que tient Rabban Çauma paraît engageant, même pour qui ne sait pas bien si le moine se contente de prolonger en Europe un voyage dont l’objet premier était un pèlerinage à Jérusalem, ou s’il est vraiment chargé d’une mission diplomatique par le Khan.

Jean Favier    Les Grandes découvertes         Livre de poche Fayard 1991

1259                           Les lieutenants de Tchinggiskhan et de ses premiers successeurs, en arrivant dans l’Asie occidentale, ne cherchèrent d’abord à y contracter aucune alliance. Les princes dans les États desquels ils entraient se laissèrent imposer un tribut ; les autres reçurent ordre de se soumettre. Les Géorgiens et les Arméniens furent du nombre des premiers. Les Francs de Syrie, les rois de Hongrie, l’Empereur lui-même, eurent à repousser d’insolentes sommations ; le Pape n’en fut pas garanti par la suprématie qu’on lui reconnaissait à l’égard des autres souverains chrétiens, ni le roi de France par la haute renommée dont il jouissait dans tout l’Orient.

La terreur qu’inspiraient les Tartares ne permit pas de faire à leurs provocations la réponse qu’elles méritaient. On essaya de les fléchir, on brigua leur alliance, on s’efforça de les exciter contre les Musulmans. On eût difficilement pu y réussir, si les Chrétiens orientaux qui, en se faisant leurs  vassaux, avaient obtenu du crédit à la cour de leurs généraux et de leurs princes, ne s’y fussent employés avec ardeur ; les Mongols se laissèrent engager à faire la guerre au sultan d’Egypte.

Tel fut l’état des rapports qu’on eut avec eux pendant la première période, qui a duré depuis 1224 jusqu’en 1262.

Dans la seconde période, le khalifat fut détruit ; une principauté mongole se trouva fondée dans la Perse elle confinait aux Etats du sultan d’Egypte. Une rivalité sanglante s’éleva entre les deux pays : les Chrétiens orientaux s’attachèrent à l’aigrir. L’empire des Mongols était divisé ; ceux de Perse eurent besoin d’auxiliaires, leurs vassaux d’Arménie leur en procurèrent ; ces auxiliaires furent les Francs. Leur puissance déclinait alors de plus en plus ; elle ne tarda pas à être détruite. De nouvelles croisades pouvaient la relever. Les Mongols sollicitèrent en occident ; ils joignirent leurs exhortations à celles des Géorgiens, des Arméniens, des débris des croisés réfugiés en Chypre, et à celles des souverains pontifes. Les premiers Tartares avaient débuté par des menaces et des injures ; les derniers en vinrent aux offres, et descendirent jusqu’aux aux prières. Vingt ambassadeurs furent envoyés par eux en Italie, en Espagne, en France, en Angleterre ; et il ne tint pas à eux que le feu des guerres saintes ne se rallumât et ne s’étendît encore sur l’Europe et sur l’Asie.

Ces tentatives diplomatiques dont le récit forme, pour ainsi dire, un épilogue des expéditions d’outre-mer, à même de la plupart d’entre eux, méritaient peut-être de fixer notre attention. Il fallait rassembler les faits, résoudre les difficultés, mettre en lumière le système politique auquel se lient les négociations avec les Tartares. Les particularités de ce genre ne pouvaient être appréciées tant qu’on les considérait isolément, et sans les examiner dans leur ensemble. On pouvait mettre en doute, comme Voltaire et De Guignes, qu’un roi des Tartares eût prévenu saint Louis par des offres de service. Ce fait ne paraissait tenir à rien, et le récit en devait sembler paradoxal. Le même scepticisme serait déraisonnable, quand on voit que les Mongols n’ont fait autre chose pendant cinquante années et quand on est assuré, par la lecture des écrits des contemporains, et par l’inspection des monuments originaux, que cette conduite était naturelle de leur part, qu’elle entrait dans leurs vues, qu’elle était conforme à leurs intérêts, et qu’elle s’explique enfin par les règles communes de la raison et de la politique.

La série des événements qui se rattachent à ces négociations sert à compléter l’histoire des croisades ; mais la part qu’elles ont pu avoir dans la grande révolution morale qui ne tarda pas à s’opérer, les rapports qu’elles firent naître entre des peuples jusqu’alors inconnus les uns aux autres, sont des faits d’une importance plus générale et plus digne encore de fixer notre attention. Deux systèmes de civilisation s’étaient établis, étendus, perfectionnés, aux deux extrémités de l’ancien continent, par l’effet de causes indépendantes, sans communication, par conséquent sans influence mutuelle. Tout à coup les événements de la guerre et les combinaisons de la politique, mettent en contact ces deux grands corps, si longtemps étrangers l’un à l’autre. Les entrevues solennelles des ambassadeurs ne sont pas les seules occasions où il y eut entre eux des rapprochements ; d’autres plus obscures, mais encore plus efficaces, s’établirent par des ramifications inaperçues, mais innombrables, par les voyages d’une foule de particuliers, entraînés aux deux bouts du monde, dans des vues commerciales, à la suite des envoyés ou des armées. L’irruption des Mongols, en bouleversant tout, franchit toutes les distances, combla tous les intervalles, et rapprocha tous les peuples ; les événements de la guerre transportèrent des milliers d’individus à d’immenses distances des lieux où ils étaient nés. L’histoire a conservé le souvenir des voyages des rois, des ambassadeurs, de quelques Missionnaires. Sempad l’Orbélien, Hayton, roi d’Arménie , les deux David, rois de Géorgie, et plusieurs autres, furent conduits par des motifs politiques dans le fond de l’ Asie. Yeroslaf, grand duc de Sousdal et vassal des Mongols, comme les autres princes russes, vint à Kara-Koroum, où il mourut empoisonné, dit-on, par la main même de l’impératrice, mère de l’empereur Gayouk. Beaucoup de religieux italiens, français, flamands, furent chargés de missions diplomatiques auprès du Grand-Khan. Des Mongols de distinction vinrent à Rome, à Barcelone, à Valence, à Lyon, à Paris, à Londres, à Northampton ; et un Franciscain du royaume de Naples fut archevêque de Péking. Son successeur fut un professeur de théologie de la Faculté de Paris. Mais combien d’autres personnages moins connus furent entraînés à la suite de ceux-là, ou comme esclaves, ou attirés par l’appât du gain, ou guidés par la curiosité, dans des contrées jusqu’alors inconnues ! Le hasard a conservé le nom de quelques-uns. Le premier envoyé qui vint trouver le roi de Hongrie de la part des Tartares, était un Anglais banni de son pays pour certains crimes, et qui, après avoir erré dans toute l’Asie, avait fini par prendre du service chez les Mongols. Un cordelier flamand rencontra dans le fond de la Tartarie une femme de Metz, nommée Paquette, qui avait été enlevée en Hongrie, un orfèvre parisien, dont le frère était établi à Paris sur le grand Pont, et un jeune homme des environs de Rouen, qui s’était trouvé à la prise de Belgrade ; il y vit aussi des Russes, des Hongrois et des Flamands. Un chantre, nommé Robert, après avoir parcouru l’Asie orientale, revint mourir dans la cathédrale de Chartres ; un Tartare était fournisseur de casques dans les armées de Philippe-le-Bel ; Jean de Plan-Carpin trouva, près de Gayouk, un gentilhomme russe, qu’il nomme Temer, qui servait d’interprète ; plusieurs marchands de Breslaw, de Pologne, d’Autriche, l’accompagnèrent dans son voyage en Tartarie ; d’autres revinrent avec lui par la Russie ; c’étaient des Génois, des Pisans, des Vénitiens. Deux marchands de Venise, que le hasard avait conduits à Bokhara se laissèrent aller à suivre un ambassadeur mongol que Houlagou envoyait à Khoubilai ; ils séjournèrent plusieurs années tant en Chine qu’en Tartarie, revinrent avec des lettres du Grand-Khan pour le Pape, retournèrent auprès du Grand-Khan, emmenant  avec eux le fils de l’un d’eux, le célèbre Marc-Pol, et quittèrent encore une fois la cour de Khoubilai pour s’en revenir à Venise. Des voyages de ce genre ne furent pas moins fréquents dans le siècle suivant. De ce nombre sont ceux de Jean de Mandeville, médecin anglais, d’Oderic de Frioul, de Pegoletti, de Guillaume de Bouldeselle et de plusieurs autres. On peut bien croire que ceux dont la mémoire s’est conservée, ne sont que la moindre partie de ceux qui furent entrepris, et qu’il y eut, dans ce temps, plus de gens en état d’exécuter des courses lointaines que d’en écrire la relation. Beaucoup de ces aventuriers durent se fixer et mourir dans les contrées qu’ils étaient allés visiter. D’autres revinrent dans leur patrie, aussi obscurs qu’auparavant, mais l’imagination remplie de ce qu’ils avaient vu, le racontant à leur famille, l’exagérant sans doute, mais laissant autour d’eux, au milieu de fables ridicules, des souvenirs utiles et des traditions capables de fructifier. Ainsi furent déposées en Allemagne, en Italie, en France, dans les monastères, chez les seigneurs, et jusque dans les derniers rangs de la société, des semences précieuses destinées à germer un peu plus tard. Tous ces voyageurs ignorés, portant les arts de leur patrie dans les contrées lointaines, en rapportaient d’autres connaissances non moins précieuses, et faisaient, sans s’en apercevoir, des échanges plus avantageux que tous ceux du commerce. Par là, non seulement le trafic des soieries, des porcelaines, des denrées de l’Hindoustan, s’étendait et devenait plus praticable ; il s’ouvrait de nouvelles routes à l’industrie et à l’activité commerciale ; mais, ce qui valait mieux encore, des mœurs étrangères, des nations inconnues, des productions extraordinaires, venaient s’offrir en foule à l’esprit des Européens resserrés, depuis la chute de l’empire romain, dans un cercle trop étroit. On commença à compter pour quelque chose la plus belle, la plus peuplée, et la plus anciennement civilisée des quatre parties du monde. On songea à étudier les arts, les croyances, les idiomes des peuples qui l’habitaient ; et il fut même question d’établir une chaire de langue tartare dans l’Université de Paris. Des relations romanesques, bientôt discutées et approfondies, répandirent de toute part des notions plus justes et plus variées ; le monde sembla s’ouvrir du coté de l’Orient ; la géographie fit un pas immense ; l’ardeur pour les découvertes devint la forme nouvelle que revêtit l’esprit aventureux des Européens. L’idée d’un autre hémisphère cessa, quand le nôtre fut mieux connu, de se présenter à l’esprit comme un paradoxe dépourvu de toute vraisemblance ; et ce fut en allant à la recherche du Zipangri de Marc-Pol, que Christophe Colomb découvrit le Nouveau-Monde.

Je m’écarterais trop de mon sujet, en recherchant quels furent, dans l’Orient, les effets de l’irruption des Mongols. La destruction du Khalifat, l’extermination des Bulgares, des Komans, et d’autres peuples septentrionaux. L’épuisement de la population de la haute Asie, si favorable à la réaction par laquelle les Russes, jadis vassaux des Tartares, ont à leur tour subjugué tous les nomades du Nord ; la soumission de la Chine à une domination étrangère, l’établissement définitif de la religion indienne au Thibet et dans la Tartarie : tous ces événements seraient dignes d’être étudiés en détail. Je ne m’arrêterai pas même à examiner quels peuvent avoir été, pour les nations de l’Asie orientale, les résultats des communications qu’elles eurent avec l’Occident. L’introduction des chiffres indiens à la Chine, la connaissance des méthodes astronomiques des Musulmans, la traduction du nouveau Testament et des Psaumes en langue mongole, faite par l’Archevêque latin de Khan-Balik (Péking), la fondation de la hiérarchie lamaïque, formée à l’imitation de la cour pontificale, et produite par la fusion qui s’opéra entre les débris du nestorianisme établi dans la Tartarie et les dogmes des Bouddhistes : voilà toutes les innovations dont il a pu rester quelques traces dans l’Asie orientale  et, comme on voit, le commerce des Francs n’y entre que pour peu de chose. Les Asiatiques sont toujours punis du dédain qu’ils ont pour les connaissances des Européens, par le peu de fruit que ce dédain même leur permet d’en tirer. Pour me borner donc à ce qui concerne les occidentaux, et pour achever de justifier ce que j’ai dit en commençant ces Mémoires, que les effets des rapports qu’ils avaient eus dans le treizième siècle avec les peuples de la haute Asie, avaient contribué indirectement aux progrès de la civilisation européenne, je terminerai par une réflexion que je présenterai avec d’autant plus de confiance, qu’elle n’est pas entièrement nouvelle, et que cependant les faits que nous venons d’étudier semblent propres à lui prêter un appui qu’elle n’avait pas auparavant.

Avant l’établissement des rapports que les croisades d’abord, et plus encore l’irruption des Mongols, firent naître entre les nations de l’Orient et de l’Occident, la plupart de ces inventions qui ont signalé la fin du moyen âge, étaient depuis des siècles connues des Asiatiques. La polarité de l’aimant avait été observée et mis en œuvre à la Chine, dès les époques les plus reculées. Les poudres explosives ont été de tout temps connues des Hindous et des Chinois. Ces derniers avaient, au dixième siècle, des chars à foudre qui paraissent avoir été des canons. Il est difficile de voir autre chose dans les pierriers à feu, dont il est si souvent parlé dans l’histoire des Mongols. Houlagou, partant pour la Perse, avait dans son armée un corps d’artilleurs chinois. D’un autre coté, l’édition princeps des livres classiques, gravée en planches de bois, est de l’an 952. L’établissement du papier-monnaie et des comptoirs pour le change, eut lieu chez les Jou-Tchen l’an 1154 ; l’usage de la monnaie de papier fut adopté par les Mongols établis à la Chine ; elle a été connue des Persans sous le nom même que les Chinois lui donnent, et Josaphat Barbaro apprit en 1450 d’un Tartare intelligent, qu’il rencontra à Asof et qui avait été en ambassade à la Chine, que cette sorte de monnaie y était imprimée chaque année con nuova stampa ; et l’expression est assez remarquable pour l’époque où Barbaro fit cette observation. Enfin les cartes à jouer, dont tant de savants ne se seraient pas occupés de rechercher l’origine, si elle ne marquait l’une des premières applications de l’art de graver en bois, furent imaginées à la Chine l’an 1120.

Il y a d’ailleurs, dans les commencements de chacune de ces inventions, des traits particuliers qui semblent propres à en faire découvrir l’origine. Je ne parlerai point de la boussole, dont Hager me paraît avoir soutenu victorieusement l’antiquité à la Chine, mais qui a dû passer en Europe par l’effet des croisades, antérieurement à l’irruption des Mongols, comme le prouvent le fameux passage de Jacques de Vitry et quelques autres. Mais les plus anciennes cartes à jouer, celles du jeu de tarots, ont une analogie marquée par leur forme, les dessins qu’elles offrent, leur grandeur, leur nombre, avec les cartes dont se servent les Chinois. Les canons furent les premières armes à feu dont on fit usage en Europe ; ce sont aussi, à ce qu’il paraît, les seules que les Chinois connussent à cette époque. La question relative au papier-monnaie, parait avoir été envisagée sous son véritable jour par M. Langlés, et après lui par Rager. Les premières planches dont on s’est servi pour imprimer étaient de bois et stéréotypées, comme celles des Chinois ; et rien n’est plus naturel que de supposer que quelque livre venu de la Chine a pu en donner l’idée : cela ne serait pas plus étonnant que le fragment de Bible en lettres gothiques, que le P. Martini trouva chez un Chinois de Tchang- Tcheou Fou. Nous avons l’exemple d’un autre usage, qui a manifestement suivi la même route ; c’est celui du Souan Pan ou de la machine arithmétique des Chinois, qui a  été sans aucun doute apportée en Europe par les Tartares de l’armée de Batou, et qui s’est tellement répandue en Russie et en Pologne, que les femmes du peuple qui ne savent pas lire, ne se servent pas d’autre chose pour les comptes de leur ménage et les opérations du petit commerce. La conjecture qui donne une origine chinoise à l’idée primitive de la typographie européenne, est si naturelle, qu’elle a été proposée avant même qu’on eût pu recueillir toutes les circonstances qui la rendent si probable : c’est l’idée de Paul Jove et de Mendoça, qui pensent qu’un livre chinois put être apporté, avant l’arrivée des Portugais aux Indes, par l’entremise des Scythes et des Moscovites. Elle a été développée par un Anglais anonyme ; et si l’on a soin de mettre de côté l’impression en caractères mobiles, qui est bien certainement une invention particulière aux Européens, on ne voit pas ce qu’on pourrait opposer à une hypothèse qui offre une si grande vraisemblance.

Mais cette supposition acquiert un bien plus haut degré de probabilité, si on l’applique à l’ensemble des découvertes dont il est question. Toutes avaient été faites dans l’Asie orientale, toutes étaient ignorées dans l’occident.

La communication a lieu ; elle se prolonge pendant un siècle et demi ; et un autre siècle à peine écoulé toutes se trouvent connues en Europe. Leur source est enveloppée de nuages ; le pays où elles se montrent, les hommes qui les ont produites, sont également un sujet de doute ; ce ne sont pas les contrées éclairées qui en sont le théâtre ; ce ne sont point des savants qui en sont les auteurs : des gens du peuple, des artisans obscurs font coup sur coup briller ces lumières inattendues. Rien ne semble mieux montrer les effets d’une communication ; rien n’est mieux d’accord avec ce que nous avons dit plus haut, de ces canaux invisibles, de ces ramifications inaperçues, par où les connaissances des peuples orientaux avaient pu pénétrer dans notre Europe. La plupart de ces inventions se présentent d’abord dans l’état d’enfance où les ont laissées les Asiatiques, et cette circonstance nous permet à peine de conserver quelques doutes sur leur origine.

Les unes sont immédiatement mises en pratique ; d’autres demeurent quelque temps enveloppées dans une obscurité qui nous dérobe leur marche, et sont prises, à leur apparition, pour des découvertes nouvelles ; toutes bientôt perfectionnées, et comme fécondées par le génie des Européens, agissent ensemble, et communiquent à l’intelligence humaine le plus grand mouvement dont on ait conservé le souvenir. Ainsi, par ce choc des peuples, se dissipèrent les ténèbres du moyen âge. Des catastrophes, dont l’espèce humaine semblait n’avoir qu’à s’affliger, servirent à la réveiller de la léthargie où elle était depuis des siècles ; et la destruction de vingt empires fut le prix auquel la Providence accorda à l’Europe les lumières de la civilisation actuelle.

Abel Rémusat. Mémoires. 1824

1260                           Blazena Vilemina, - alias Guillemette de Bohême - arrive à Milan, repaire d’hérétiques de tous poils : elle a 50 ans, est fille de Constance de Hongrie et de Premislas I°, roi de Bohême. Elle y mourra 21 ans plus tard, considérée comme sainte, enterrée en grande pompe dans l’abbaye de Chiaravalle.

1261                           Michel VIII, fondateur de la dynastie byzantine des Paléologues, reprend Constantinople aux Latins. Mais Byzance est amputé de la plus grande partie du Péloponnèse, des îles grecques et Constantinople, la ville la plus riche du Moyen Age, compte encore cent cinquante mille habitants mais est ruinée.

1267                           Le français s’impose aux classes cultivées de l’Europe : l’Italien Brunetto Latini écrit en français son encyclopédie, le Livre dou Trésor.

1269                           On compte environ cent mille lépreux, rassemblés dans 2 000 léproseries, ou ladreries. Au XVIII°siècle, on ne comptera plus que quelques foyers, les malades seront alors envoyés à Belle Ile.

Pierre Le Pèlerin de Maricourt publie Epistola de magnete où il tente d’expliquer le magnétisme. Il y fait mention aussi d’un miroir en verre.

1270                           Saint Louis mène la huitième croisade contre Tunis, où il meurt de la peste.

vers 1270                    Des poèmes qui nous sont parvenus, cette complainte est sans doute la plus ancienne :

Les maux ne savent seuls venir :
Tout ce qui m’était à venir
Est advenu
Que sont mes amis devenus
Que j’avais de si près tenus
Et tant aimés ?
Je crois qu’ils sont trop clair semés :
Ils ne furent pas bien fumés,
S’ils m’ont failli.
Ces amis-là m’ont bien trahi,
Car, tant que Dieu m’a assailli
En maint coté,
N’en vis un seul en mon logis :
Le vent, je crois, les m’a ôtés.
L’amour est morte :
Ce sont amis que vent emporte,
Et il ventait devant ma porte :
Les emporta

Rutebeuf        vers 1225  - 1285

S’il se posait des questions sur le devenir de ses amis, il avait des réponses sur celui des Dominicains - nommés aussi Jacobins - comme sur celui des Franciscains :

Les Dominicains
Les Jacobins sont si prudhommes
Qu’ils ont Paris et qu’ils ont Rome
Ils sont à la fois rois et papes,
Et de biens ils ont grand somme.
Celui qui meurt et ne les nomme
Ses exécuteurs perd son âme.
Ils sont apôtres par parole :
Bien profitèrent de leur école

les Franciscains
Humilité était petite
Que pour eux ils avaient choisie.
Humilité a bien grandi,
Car les frères sont les seigneurs
Des rois, des prélats et des comtes.
Humilité chasse l’orgueil,
C’est bien le droit et la raison
Que si grande dame ait grands maisons
Et beaux parloirs et belles salles

Il n’est pas non plus chaud partisan de la croisade :

On peut bien gagner Dieu sans bouger de son pays, en vivant de son héritage. Je ne fais de tort à personne. Si je pars, que deviendront ma femme et mes enfants ? Il sera temps de se battre quand le soudan viendra ici.

D’autres poètes restent plus attachés à la simple joie de vivre qui, en l’absence de télévision, a tout loisir pour s’exprimer à la veillée :

Et pour vous faire entendre que ma parole soit veritable, je vous declaire qu’en ce tampz cy l’en y fait la sairie à laquelle femmez, fillez, jonez, viellez, marieez et à marier, viennent. Desquellez là l’une pigne, l’autre fille, l’aultre garde, l’aultre desvuide et, en faisant sa besognette, ellez chantent, rient, puis parlent de leurs amours avec bouviers, parquiers, vacquiers et avec moy quy suy le mieux amé des aultrez. Et à brief dire quant nous sommes tous assemblez, il n’est point de tel soulas que de ouir nos bons motz.

Et pour vous prouver que je dis la vérité, je vous affirme que, en cette saison de l’année, on s’y réunit à la veillée : les femmes et les filles, jeunes et vieilles, mariées ou à marier, y viennent ; l’une peigne la laine, l’autre file, une autre carde, une autre dévide sa quenouille et, tout en travaillant - chacune étant occupée à sa besogne - toutes ensemble, elles chantent et rient ; ensuite, elles racontent leurs amours avec le bouviers, les porchers, les vachers et surtout avec moi qu’elles aiment bien plus que tous les autres. Et pour dire les choses en peu de mots, quand nous sommes tous réunis, je ne connais pas de plus grand bonheur que d’entendre les plaisanteries qui se disent à cette veillée.

Jean d’Avesne                      1248 - 1304

Le beau langage est bien celui de Paris, et d’aucuns éprouvent le besoin de s’excuser de ne pas le parler : ainsi de Jean de Meun, dans son prologue de la traduction de la Consolation de Philisophie de Boèce :

Si m’escuse de mon langage
Rude, malostru et sauvage,
Car nés ne suis pas de Paris,
Ne se cointes con fut Paris ;
Mais me rapporte et me compère
Au parler que m’aprist ma mere
A Meün quand je l’alaitoie,
Dont mes parlers ne s’en desvoie.

Je m’excuse de mon langage, rustre, grossier et sauvage, mais je ne suis pas né à Paris et ne suis pas aussi sage que le fut Pâris ; je reproduis et reprend le parler que ma mère m’a appris à Meun [proche d’Orléans], quand elle m’allaitait ; mon parler ne s’en écarte pas.

Le royaume de Grenade s’est constitué en 1232, lors de la dislocation de l’empire des Almohades : il contrôlait alors Cordoue, Séville et Jaén. Depuis 1270, Grenade - Al Andalus - était la dernière place musulmane d’Espagne.

Le pluralisme religieux y anime la vie sociale comme dans toute l’Espagne musulmane, mais sur une base inégalitaire ; si les chrétiens soumis - les dhimmis - ne s’acquittent pas de l’impôt, ils risquent l’esclavage ou la mort. Ils sont obligés de porter des vêtements distinctifs. Posséder des armes ou monter à cheval leur est interdit. Ils doivent l’hospitalité gratuite à tout musulman qui l’exige. Sur la voie publique, ils doivent céder le pas aux musulmans. Leurs maisons doivent être plus basses que celle des musulmans. Leur culte est autorisé, mais ils ne peuvent ni bâtir une nouvelle église, ni sonner les cloches, ni effectuer de processions, ni exposer une croix ou du vin. Tout prosélytisme est réprimé. Le musulman qui se convertit en secret au christianisme encourt la peine de mort. Il n’y a pas tolérance mais coexistence.

1271                           Marco Polo, fils de Niccolo, marchand de Venise, a 17 ans. Lui-même serait né sur l’île dalmate de Korçula, (aujourd’hui croate) ; son oncle vit à Constantinople où il possède une maison de commerce ; il a ouvert une succursale en Crimée, à Soudak que son père et un troisième oncle décident de gérer. Tous deux rentrent d’un voyage en orient et y repartent en l’emmenant. Ils passent par Bagdad, Ormuz à l’entrée du Golfe persique et de là, partent par voie de terre au nord-est.

Il ne dit pas grand bien des navires arabes cousus et non cloués :

Leurs bateaux sont très mauvais et un grand nombre d’entre eux chavirent, parce qu’ils ne sont pas assemblés avec des clous de fer mais cousus avec de la ficelle d’écorce de noix de coco. Ils détrempent la bourre jusqu’à ce qu’elle prenne la texture du crin de cheval, puis ils en font des cordes et ils cousent leurs bateaux […], c’est la raison pour laquelle faire voile dans ces embarcations est une entreprise aussi périlleuse. Et vous pouvez me croire : il y en a beaucoup qui coulent, car l’océan indien est souvent sujet aux tempêtes.

Marco Polo ne pouvait savoir que les Arabes, en l’absence de bois propres à la construction navale chez eux, se fournissaient en Inde où ils utilisaient un bois très fendif : l’aïni, d’où le développement d’une technique qui permette de se passer de clou. Il est le premier européen à repérer un gisement de pétrole :

Aux abords de la Caspienne, il y a une fontaine d’où sourd une liqueur telle qu’huile… elle est bonne à brûler et pour oindre les hommes et animaux galeux. Ils traverseront le Pamir où je vous dis qu’à cause du grand froid, le feu n’est pas aussi clair et brûlant, ni de la même couleur que dans les autres lieux, et les aliments cuisent mal. […] Là, ne sont aucuns oiseaux, à raison de la hauteur et du froid intense et pour ce qu’ils n’y pourraient rien trouver à manger.

Après le Pamir, ils rejoignirent la route des caravanes par le nord du Cachemire, pour arriver au désert de Gobi. Dans le désert de Lop (méridien de Dacca, parallèle de Pékin), il entend chanter le sable qui descend les dunes[3] : des hommes oient ces voix d’esprit, et il vous semble maintes fois que vous oyez résonner dans l’air maints instruments de musique et notamment des tambours, et le choc des armes. Ils traversèrent encore les steppes de Mongolie, et parvinrent après trois ans et demi de voyages, à la cour de Koubilaï, le Grand Khan. Ce dernier, grand admirateur de la civilisation chinoise, ne cherchait en rien à la détruire : il conservait l’administration, organisait la lutte contre la famine, remettait en état le Grand Canal ; il abandonne la capitale ancestrale de Karakorum pour construire Khanbalik, à partir de 1260, l’actuelle Pékin. Il décela rapidement chez le jeune Marco des talents aptes à satisfaire son insatiable curiosité et l’engagea pour l’envoyer en mission et lui rendre compte de tout ce qu’il avait découvert de nouveau. Son odyssée durera 24 ans et le mènera dans tout l’empire : il relatera tout cela dans Le Devisement du monde [4] et Le Livre des merveilles, écrit vers 1298 en français par un compagnon de cellule, Rusticien de Pise, Rustichello, prisonnier comme lui des Génois à la suite d’une bataille perdue au large de l’île de Korçula, en Dalmatie, entre Génois et Vénitiens[5]. Ces derniers, sceptiques et plutôt ingrats, se moqueront de lui, l’affublant du surnom de il millione - celui qui raconte qu’il a gagné des millions - ; et pendant bien longtemps, il n’y aura qu’une place portant ce nom pour qu’on se souvienne de lui : il fallut attendre l’avion pour que Venise donne son nom à l’aéroport.

Si l’Italie ne devait retenir qu’une chose de cette odyssée, ce serait l’adoption ad vitam aeternam, des nouilles que Marco Polo rapporta de Chine. Mais il avait rapporté aussi la poudre à canon, la porcelaine, et bien d’autres choses que les Chinois connaissaient avant nous.

L’ouverture de la route du Cathay (la Chine, pour les chroniqueurs du Moyen Age) qui se fit en 1259 avec l’apogée de l’empire mongol prit fin avec la dislocation de ce dernier, amorcée par le prise du pouvoir en Chine par Tchou Yuan-tchang, fondateur de la dynastie des Ming, en 1368.

Le pape Clément IV est mort depuis trois ans, et les cardinaux, réunis à Viterbe, au N-O de Rome, n’en finissent plus de se mettre d’accord pour élire un nouveau pape : la population enferme les électeurs dans le palais épiscopal, en mure tous les accès et réduit les cardinaux au pain et à l’eau : le véritable conclave - cum clave : enfermé à clef - était né. Le pape élu, Grégoire X, légalisera trois ans plus tard les principes mis en œuvre par la population de Viterbe. Jusqu’au XI° siècle, c’est le clergé et les fidèles du diocèse de Rome qui choisissaient le pape. Ce n’est qu’à partir du XII° que l’élection fut réservée aux seuls cardinaux, qui se virent alors, par deux fois avant ce scandale de Viterbe, enfermés par la population pour accélérer l’élection, en 1216 et 1241.

vers 1272                    La vigne est déjà très répandue : les vins d’Anjou s’exportent depuis longtemps en Angleterre, et du haut de Montmartre

La rivière de Saine vit qui molt estoit lée
Et d’une part et d’autre mainte vigne plantée

Adenet Le Roi.

laquelle vigne ne donnait pas vraiment un grand cru, mais la bonne ville de Paris qui avait déjà sans doute une haute idée d’elle-même avait, sans gêne aucune, nommé ce petit blanc la Goutte d’or.

La population de la France poursuit sa croissance, et l’augmentation du rendement des céréales en est sans doute la principale explication :  

Pour un grain semé, les céréales rendaient en France 3 grains à la récolte, avant 1200 ; 4,3 entre 1300 et 1500 ; 6,3 entre 1500 et 1820.

Fernand Braudel            L’identité de la France Arthaud Flammarion 1986

1274                           Le grand Khan Qoubilaï attaque le Japon : vingt mille archers, embarqués sur des centaines de navires, se font contenir par les forces japonaises qui restent victorieuses après le passage d’une tempête qui envoie la flotte chinoise par le fond.

Début de l’élevage du ver à soie dans le comtat Vénaissin[6] .

… Oui, mon enfant, des moines voyageurs, en grand secret, ont rapporté le ver à soie de Chine en Europe. Comme les Chinois voulaient garder pour eux cette industrie précieuse, ils défendaient sous des peines sévères de la faire connaître aux étrangers ; mais les moines cachèrent des œufs de ver à soie dans des cannes creuses, et ils les emportèrent en Europe avec des plants de mûrier. Plus tard, ce fut un pape qui dota la France de l’industrie des vers à soie.

Et comment cela, demanda Julien ?

Vous connaissez bien le Comtat d’Avignon, qui est tout près d’ici ? A cette époque, le comtat appartenait aux papes. Grégoire X y fit planter des mûriers et éleva des vers à soie. Bientôt, on imita dans toute la vallée du Rhône les gens d’Avignon, et à présent on élève des milliards de vers chaque année.

 G Bruno.        Le Tour de la France par deux enfants. 1877

1276                           Pierre III, roi d’Aragon, est le premier à aller au sommet du Canigou, 2874 m, le premier… des personnes connues, bien entendu.

Guo Shoujing, astronome et mathématicien chinois, construit un observatoire astronomique près de Dengfeng et du monastère de Shaolin, dans la province du Henan : il s’agit d’un gigantesque gnomon - un stylet vertical - de plus de 13 mètres de haut, qui projette l’image du soleil sur une table de pierre horizontale de 33 mètres de long et qui permet de mesurer son élévation sur l’horizon. Il peut ainsi déterminer la longueur précise de l’année à moins de 30 secondes près !

Chose étrange, cet immense savoir astronomique, malgré l’existence de la route de la Soie qui, dès le II° siècle avant notre ère, permet des échanges commerciaux entre la Chine et l’Occident, ne diffusera que très faiblement à l’ouest jusqu’à la Renaissance et l’arrivée des Jésuites en Chine, au XVI° siècle et encore ! La faute à la théorie des « sphères cristallines » d’Aristote, « qui a pesé telle une chape de plomb sur la science occidentale pendant presque deux millénaires, souligne Jean Marc Bonnet Bidaud. [Pour Aristote, la sphère des étoiles fixes se caractérise par sa perfection. Tout ce qui change d’aspect, comme les comètes, se situe dans une sphère « sublunaire », sans rapport avec le cosmos, et donc relève des phénomènes atmosphériques dont l’étude ne présente guère d’intérêt.] Sans oublier que la tradition religieuse d’un ciel immuable crée par Dieu a interdit aux astronomes européens d’étudier des phénomènes (comètes, taches solaires, explosion d’étoiles, par exemple) contredisant cet ordonnancement supposé parfait ».

Philippe Testard-Vaillant.     Les Cahiers de Science et Vie  Oct.Nov. 2009

1278                           La principauté d’Andorre passe sous la suzeraineté commune de l’évêque d’Urgel et du comte de Foix, ce dernier passant ses droits à la France

1279                           Guo Shoujing fonde un observatoire à l’intérieur du palais impérial de Pékin : il y installe un instrument monté sur une base rectangulaire pourvue de niveaux à eau et muni d’un cercle mobile incliné selon l’axe des pôles, ainsi qu’un tube de visée orientable,

de quoi observer les étoiles par rapport à leur repère naturel qui est l’équateur, à la différence des planètes dont la référence est l’écliptique. Cet instrument est par conséquent l’ancêtre direct de la monture équatoriale, qui ne sera adoptée en Europe qu’à partir du XVI° siècle et qui équipe aujourd’hui les télescopes modernes.

Jean-Marc Bonnet-Bidaud

1281                           Le grand Khan Qubilaï remet cela, cette fois avec  4 500 navires, 140 000 marins et soldats ; chose inimaginable en Occident où les opérations militaires à même de mobiliser le plus d’énergies, les croisades, rassemblaient un peu plus de 1 000 navires ! On comptait sur la base de Quanzhou, face à Taïwan, pas moins de 15 000 navires de guerre. Mais les Japonais ont eu le temps de construire une muraille ininterrompue sur la côte ouest du Kyushu - l’île méridionale du Japon - : la bataille dure trois semaines, un typhon salvateur qu’ils nommeront Kamikaze - Vent Dieu qui survient quand tout est perdu, - fait riper les ancres de l’armada chinoise, et ainsi l’envoie au massacre sur les brisants de la côte.

3 03 1282                   Insurrection des Vêpres Siciliennes. Charles, comte d’Anjou, frère de Louis IX, s’est vu chargé en 1266 par la papauté de mettre un terme au pouvoir des Hohenstaufen en Italie et de conquérir Naples et la Sicile, ce à quoi il parvient en battant Manfred, le bâtard à qui Frédéric II avait légué ses terres italiennes, et Conradin, le dernier Hohenstaufen. Mais Charles d’Anjou va s’aliéner le soutien de la population qui se soulève. Le massacre va durer plus d’un mois.

Attribuée, au siècle dernier, par le nationaliste italien Michelo Amari à l’inimitié de ses compatriotes contre l’occupant étranger, préfiguration des Bourbons de Naples, elle l’est surtout par les historiens d’aujourd’hui (comme elle l’était par les récits contemporains) à la rencontre d’un « grand conspirateur », créature et fidèle des Hohenstaufen, le médecin Jean de Procida, et d’un prince ambitieux, Pierre III d’Aragon. Une longue préparation diplomatique, auprès des gibelins siciliens, italiens et étrangers, auprès de la cour de Constantinople, auprès de certains milieux du Saint-Siège, mit au point une action qui visait à l’entière dépossession de l’Angevin au profit de l’Aragonais. Les inimitiés locales aidant, elle débuta à Palerme, par une rixe entre peuple et police, qui, peut-être spontanée, fut aussitôt exploitée dans un massacre général, et certainement préparé, de tous les Français de la ville puis d’une grande partie de la Sicile : la localité de Sperlinga, dans la région de Catane, devait plus tard se faire gloire de s’y être, seule, refusée. En un mois, toute l’île fut perdue pour la Cour de Naples, la dernière de ses places, Messine, étant passée à la révolte le 28 avril. Une telle unanimité et une telle promptitude ne sont pas nécessairement la marque d’un profond patriotisme dans la population sicilienne : du moins prouvent-elles que le pays était ulcéré d’une exploitation sans mesure et sans égards par le régime de Charles d’Anjou.

Emile G Léonard       L’Italie médiévale         1986

28 12 1284                 La voûte du chœur de la cathédrale de Beauvais s’effondre ; commencée en 1225, elle avait été terminée en 1272. On reconstruira, mais ce ne sera terminé qu’en 1500, avec, au-dessus de la croisée des transepts, une énorme tour haute de 150 mètres En 1304, les bourgeois se soulèveront contre le coût insupportable de la construction.

Dans ces années-là, Villard de Honnecourt, commis voyageur du gothique, - selon Roland Bechmann -, parcourait l’Europe des cathédrales, le carnet à la main, aujourd’hui précieusement conservé à la Bibliothèque Nationale. Honnecourt est une petite ville de Picardie, proche d’Amiens et de Saint Quentin. On ne sait quasiment rien de cet homme sinon le contenu extraordinaire de ces carnets, foisonnant de détails d’architecture, de procédés de construction…Cela n’est pas sans rappeler les Croquis d’Albert Laprade, dans l’entre deux guerres, et plus récemment, les illustrations de Lizzi Napoli, en Provence, point de départ d’une vogue certaine des croquis, aquarelles, dessins de voyage. Ce monsieur ne faisait pas que dessiner : muni sans doute d’une solide formation, il créait lui-même des automates pour en équiper le clocher des églises qu’il faisait construire.

1286                           Création de la gabelle, l’impôt sur le sel : il lui faudra pratiquement 100 ans pour s’imposer. A la veille de la Révolution, il représentera pour le Trésor Royal le tiers des impôts indirects. Mais le principe de la taxe n’était pas nouveau : l’un des impôts les plus courants avait été jusqu’alors le péage… il en existait de toutes sortes :

Déjà, à l’époque de Charlemagne, on ne relève pas moins de six taxes différentes affectant le trafic routier dans un diplôme délivré à l’abbaye d’Aniane :

  • En tête, le téloneum, le droit de douane des Grecs, adopté par les Romains, et qui, en France, deviendra le tonlieu.

  • Le pontaticum, perçu au passage des ponts.

  • Le capitacum, taxe destinée, en principe, à compenser les dégâts causés aux champs et aux prés des riverains.

  • Le rotaticum, frappant les chariots et les charrettes

  • Le travaticum, encaissé aux portes des villes.

Au XII° siècle, cette liste s’était allongée avec :

  • Le pedaticus, qui a donné les français «péage», perçu pour le passage sur route.

  • Le transitus, dû pour les déplacements en bateau sur les fleuves et les rivières.

  • Le ripaticum, dû pour les transports par eau.

Le droit de relève dont bénéficiaient les propriétaires riverains des voies antiques.

Pierre A Clément. Les chemins à travers les âges. Les presses du Languedoc 1983.

1287                           Béatrix, duchesse de Savoie, sans doute bien intentionnée, sème la zizanie dans le pays de Megève en octroyant à St Nicolas de Véroce et St Gervais des pâturages sur une étendue considérable autour des actuels chalets d’Hermance, c’est à dire versant Megève. Mais en même temps elle donnait tort à des Beaufortins envahissants qui n’avaient pas hésité à occuper les terres autour du Mont de Vorès, versant Val d’Arly, en les renvoyant au-delà de la ligne de crête Mont de Vorès - Col des Saisies ; toujours est-il qu’en 1789, le procès entre Megève et St Nicolas de Véroce, St Gervais, n’était toujours pas terminé.

1288                           Ibn al-Nafis, disciple d’Avicenne, premier médecin au Caire, tire sa révérence. Il a écrit un traité de médecine Al-Mudjiz al Qanum dans lequel il décrit sans erreur majeure la petite circulation sanguine, entre cœur et poumons. Mais son œuvre restera longtemps inédite en Europe.

1289                           Giovanni da Monte Corvino, frère franciscain, ancien soldat, ancien juge et ancien médecin, donc, homme d’expérience, quitte Venise pour la Chine : il porte au khan mongol de Perse un message du pape Nicolas IV, séjourne 13 mois en Inde, s’arrêtant sur le soi-disant tombeau de Saint Thomas, à Melaiapour (aujourd’hui faubourg de Madras) ; il va être archevêque de Khambaluk, l’actuelle Pékin.

1290                           Amédée V, † 1323, prend la Bresse, le Bugey et Genève, où il nomme un vidomne, chargé de contrôler l’évêque dans ses décisions politiques.

A Quiquengrogne, dans l’Aisne, première fabrique française de verre à bouteille.



[1] Acheté pour les uns, offerte par Baudouin pour les autres en remerciement de son soutien financier… les deux versions étant finalement bien proches. La couronne d’épines du Christ, c’est encore Sainte Hélène, mère de Constantin qui l’avait trouvée et rapportée à Constantinople.

[2] Que certains disaient aussi moine de Citeaux, Jacob ou Job.

[3] … sur les avalanches de sable : http://www.lps.ens.fr/

[4] L’homme aura ses détracteurs, qui prétendent qu’il n’aurait pas effectué ces voyages, mais n’aurait fait que collecter des témoignages de sources multiples… on pourrait ne les prendre que pour des jaloux, malheureusement, ils ont quelques solides arguments dans leur besace : Marco Polo ne mentionne jamais la muraille de Chine, pas plus que le thé, pas plus que les pieds des jeunes chinoises comprimés dans des bandelettes…

[5] Dans « les Grandes découvertes » Jean Favier, de l’Institut, n’en fait pas un imposteur, mais seulement un vantard : la rencontre qu’il fait du notaire Rusticello de Pise, compagnon de cellule dans une prison gênoise où l’un et l’autre purgent une condamnation pour escroquerie, l’incite à mette au net ce qu’il a pris l’habitude de raconter et d’enjoliver. Et le marchand de laisser broder l’écrivain professionnel qu’est le notaire. L’un et l’autre font l’intéressant. Ils grossissent les chiffres, ce qui est d’ailleurs en leur temps l’habitude de bien des chroniqueurs… les historiens auront quelque peine à dégager le vrai du faux.

[6] dont Avignon ne fait pas partie, contrairement à ce que semble croire G. Bruno

 


Les commentaires sur cet article:
1 commentaire posté(s) sur 1244 à 1290. Le grand Khan. Marco Polo. Les Lombards
Par Fran, le 24 janvier 2009 à 13:55.

À propos de Marco Polo et parmi toutes ses merveilles décrites dans le « Devisement du monde », il y a cette curieuse histoire de relique chrétienne réclamée par le Grand Khan :

Lors de leur premier voyage en Chine, Nicolo et Maffeo Polo (respectivement père et oncle de Marco Polo) avaient rencontré Koubilaï Khan et le souverain mongol leur avait réclamé une relique de Terre sainte. Les Vénitiens se rendent donc à Jérusalem pour se la procurer.

L’histoire est racontée plus en détail ici :
http://www.villemagne.net/site_fr/jerusalem-marco-polo.php


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