1337 à 1431. Guerre de Cent ans. Jeanne d’Arc. Henri le Navigateur
Publié par (l.peltier) le 1 avril 2008 En savoir plus

05 1337                      Philippe VI s’empare de la Guyenne, alors anglaise : les manuels d’histoire disent que c’est là le début de la guerre de cent ans, le grand règlement de comptes entre Plantagenêts et Capétiens. Edouard III, roi d’Angleterre lui fait alors porter un défi : à Philippe de Valois, qui se dit roi de France.

Ferdinand Lot estime que la France comptait alors vingt trois à vingt quatre millions d’habitants.

Les manuels d’enseignement secondaire ont ancré dans l’esprit des Français que la guerre de Cent Ans, a commencé en 1337, qu’elle a duré cent ans et qu’elle n’a été marquée que par une série d’éclatantes défaites françaises : Crécy, Poitiers, Azincourt, le tout se terminant par l’apothéose de Jeanne d’Arc. C’est là une idée d’une fausseté si remarquable, qu’on s’étonne - mais peut-être faudrait-il au contraire ne pas s’en étonner - qu’elle persiste encore de nos jours. La guerre de Cent Ans a commencé en réalité au XII° siècle, quand Henri II a épousé Aliénor d’Aquitaine ; elle ne s’est en réalité terminée qu’à la paix d’Amiens au début du XIX° siècle quand le roi d’Angleterre a cessé de revendiquer le titre de roi de France.

… C’est au XIV° siècle que naît en effet l’idée d’une nation anglaise. La guerre qui, pour n’être pas constante, n’en existe pas moins toujours entre la France et l’Angleterre, sépare les deux pays, va faire éclater cette solidarité intellectuelle et morale franco-normande qui, pendant plusieurs siècles, avait uni, en dépit de leurs divisions apparentes, les conquérants de l’Angleterre à leurs anciens compatriotes. Sous l’influence de ce sentiment le français va cesser d’être la langue employée en Angleterre et l’on verra apparaître, ou plutôt prendre la prépondérance, la langue des vaincus d’Hastings, un anglo-saxon évolué assoupli, enrichi de mots français qui deviendra l’anglais.

                                                           Alfred Fichelle           Le monde slave            1986

La guerre de Cent Ans n’a pas existé. Anglais et Français ne se sont pas battus continuellement pendant un siècle. La première guerre franco-anglaise s’achève avec la bataille de Poitiers (1356) et la paix de Calais (1360), sous Jean II le Bon. Puis vient le règne réparateur de Charles V (1364-1380) prolongé par les trente premières années du règne de Charles VI (1380-1422), où le royaume connaît une prospérité et une explosion culturelle remarquables. Mais Charles VI est devenu fou en 1392, et le reste malgré des moments de lucidité. La vie politique française s’en trouve gravement perturbée. La rivalité entre les princes devient de plus en plus vive. …/… C’est désormais la guerre entre Bourguignons et Armagnacs.

Le roi d’Angleterre Henri V en profite pour reprendre la guerre contre la France. Il remporte la victoire d’Azincourt en 1415. Cette guerre affreuse dure jusqu’en 1453. Ce n’est qu’avec le règne de Louis XI (1461-1483) que commence la lente reconstruction du royaume.

                                                                      Bernard Guénée        L’Histoire. Octobre 2002

Et, la signature de l’un de ces multiples traités de paix donnait lieu à une fête de la paix :

Et tous les bons faire les feux de joie
Et tout partout tous crier monjoie
Et dresser tables parmi ces carrefours
Apporter vins et rotis et patés de fours
Acollant l’un l’autre par bonne amour
Chanter, danser, criant jusqu’au jour
“ Nous avons paix ! Dieu en soit loué ! ”
Tant que chacun sera tout enroué.

Pierre de Nesson                  Lay de guerre, après 1424

1339                           Création de l’université de Grenoble par le pape Benoît XII.

1340                           Enfreignant les interdits religieux, Louis d’Anjou autorise la faculté de Médecine de Montpellier à disséquer un cadavre de supplicié par an dans le cadre des études d’anatomie.

1341                           Le volcanisme sème la désolation en Islande :

Eruption volcanique du Mont Hekla. Il tomba tant de cendres et de pierres ponces et il se produisit dans le sol des fissures si grandes que des falaises tombèrent dans les flammes, faisant un tel vacarme qu’on l’entendit d’un bout à l’autre du pays. Il faisait si noir pendant que la pluie de cendres était à son maximum qu’il n’y avait pas assez de lumière pour lire dans les églises les plus proches de la source du feu. Grande famine. Grande hécatombe de cheptel (mouton et bétail). Rien qu’entre les jours du déménagement [à la fin mai] et la Saint Pierre [1° août] quatre-vingts têtes de bétail appartenant à Skálholt périrent.

Annales de Skálholt, à l’année 1341

1342                           Mathieu d’Arras est appelé à Prague pour y construire la cathédrale.

1343                           Guillaume de Machaut est le premier compositeur à écrire seul une messe : la Messe de Notre Dame. Il échappe à la peste en s’enfermant chez lui.

A nouveau, inondations à Chambéry : les édiles procéderont à des travaux d’endiguement.

1344                           Depuis le XI° siècle, c’est le seizième séisme qui frappe Byzance.

Par ordonnance, le parlement se voit accordé le droit de présenter des remontrances au roi.

19 05 1346                 Il est fait pour la première fois mention de la tarte lors des fêtes données pour l’élection du pape Clément VI.

26 8 1346                   Edouard III, roi d’Angleterre, a débarqué à Saint Vaast la Hougue, dans le Cotentin, le 12 juillet. Il a pris Avranches, Ducey, Saint James, a brûlé Caen qui avait tenté de résister, a pris Lisieux, Elbeuf, a franchi la Seine à Poissy et traverse la Somme pour camper à Crécy en Ponthieu - au nord d’Abbeville -  où les chevaliers de Philippe VI de Valois chargent à découvert les archers d’Edouard III, fort bien entraînés, munis d’arcs qui lançaient trois flèches en même temps ; ils essuient en retour le tir des canons anglais : c’est la première apparition du canon en Occident. Le corps des arbalétriers génois, mercenaires au service de la France, était équipé d’arc ne tirant qu’une seule flèche. Fatigués, rechignant à aller au combat, ils se firent, sur ordre du roi de France, bousculer par la cavalerie française ! On enleva Philippe VI à la mort sur le champ de bataille.

A la vêprée, tandis que le jour tombait, partit le roi Philippe tout déconforté… Il chevaucha tout lamentant et plaignant ses gens jusqu’au château de la Broye. Quand il vint à la porte, il la trouva fermée et le pont levé, car il était toute nuit et il faisait fort brun et sombre. Alors fit le roi appeler le châtelain, car il voulait entrer dedans. Il fut appelé et vint avant sur les guérites et demanda tout haut : “Qui est là qui erre à cette heure ?” Le roi Philippe, qui entendit la voix, répondit et dit: “Ouvrez, ouvrez, châtelain, c’est l’infortuné roi de France !” Le châtelain sortit aussitôt qui reconnut la parole du roi de France et savait déjà que les siens étaient déconfits, par quelques fuyards qui étaient passés vers le château. Il abaissa le pont et ouvrit la porte. Alors entra le roi dedans et toute sa troupe. Ils furent là jusqu’à minuit et le roi n’eut conseil d’y demeurer et s’y enfermer. Il but un coup et ainsi firent ceux qui avec lui étaient et puis partirent et sortirent du château et montèrent à cheval et prirent guide pour les mener… Et chevauchèrent tant qu’au point du jour ils entrèrent en la bonne ville d’Amiens… Vous devez savoir que la déconfiture et la perte, pour les Français, fut fort grande et fort horrible et trop y demeurèrent sur le champ de bataille de nobles et vaillants hommes, ducs, comtes, barons et chevaliers, desquels le royaume de France fut depuis fort affaibli d’honneur, de puissance et de conseils.

Froissart

J’ai vu Crécy, j’ai visité ce sombre champ de bataille. J’ai fait le tour du vieux moulin de pierre qui marque la place où l’attaque a commencé. Je suis descendu au fond de ce vallon où les dolabres et les hâches d’armes ont si rudement travaillé. Le village est assez pittoresque. J’en ai dessiné l’église, laquelle a vu la bataille. Il y a aussi, au milieu de la place du village, une vieille fontaine romane qui a du étancher bien du sang ce jour-là. Fontaine curieuse et unique pour moi jusqu’à ce jour. Grosses nervures de brique à plein cintre. Piliers trapus en pierre avec chapiteaux sculptés. Trois étages, dont deux sont déformés.

Victor Hugo   Lettre à Adèle. Bernay, 5 septembre 1837

4 08 1347                   Après onze mois de siège, - on y mangeait toutes ordures par droite famine, et il devenait inutile de perdre corps et âme par rage de faim - les Anglais prennent Calais : Edouard III a exigé que six notables lui apportent les clés de la ville nus pieds et nus chefs, en leurs linges draps tant seulement, les harts au col.

Messire Jean de Vienne [le capitaine de Calais] vint au marché et fit sonner la cloche pour assembler toutes gens en la halle. Au son de la cloche vinrent hommes et femmes, car ils désiraient fort entendre nouvelles, eux qui étaient si accablés de famine que plus ne la pouvaient supporter. Quand ils furent tous venus et assemblés en la halle, hommes et femmes, messire Jean de Vienne leur démontra doucement les paroles (…) du roi et leur dit qu’il n’en pouvait être autrement et qu’ils eussent sur ce avis et brève réponse. Quand ils entendirent ce rapport, ils commencèrent tous à crier et pleurer tellement et si amèrement qu’il n’est si dur cœur au monde, s’il les eût vus ou entendus, qui n’en eût pitié. Ils n’eurent pour l’heure pouvoir de répondre et de parler, et de même messire Jean de Vienne en avait telle pitié qu’il larmoyait fort tendrement. Un moment après se leva le plus riche bourgeois de la ville qu’on appelait sire Eustache de Saint-Pierre et il dit devant tous ainsi :

-           Seigneur, grand pitié et grand mal ce serait de laisser mourir un tel peuple qu’il y a ici par famine ou autrement quand on y peut trouver autre moyen. Et ce serait grande grâce envers Notre Seigneur à qui pourrait le garder d’un tel mal. J’ai si grande espérance d’avoir grâce et pardon de Notre Seigneur, si je meurs pour ce peuple sauver, que je veux être le premier et me mettrai volontiers en chemise, le chef nu, la hart au col à la merci du roi d’Angleterre. 

Quand Eustache de Saint-Pierre eut dit cette parole, chacun en eut pitié ; et plusieurs hommes et femmes se jetaient à ses pieds, pleurant tendrement et c’était grand pitié d’être là et de les ouïr, écouter et regarder. Secondement, un autre très honnête bourgeois et de grande affaire, et qui avait pour filles deux belles demoiselles, s’éleva et dit aussi qu’il ferait compagnie à son compère, sire Eustache de Saint-Pierre. Il s’appelait sire Jean d’Aire. Après, se leva le troisième qui s’appelait sire Jacques de Wissant, qui était riche homme de meubles et d’héritage, et dit qu’il ferait compagnie à ses deux cousins. Aussi fit Pierre de Wissant, son frère, puis le cinquième, puis le sixième ; et là se dévêtirent ces six bourgeois, tout nus en leurs braies et leur chemise, en la ville de Calais, et mirent hart (corde) au cou, comme l’ordonnance le portait, et prirent les clés de la ville et du château, chacun en tenant une poignée. Les six bourgeois s’acheminent ainsi vers le camp royal.

Le roi était à cette heure en sa chambre avec grande compagnie de comtes, de barons et de chevaliers. Il entendit dire que ceux de Calais venaient en l’attirail qu’il avait ordonné et il vint dehors et se tint en la place devant son hôtel et tous ses seigneurs après lui et encore grand foison qui survinrent pour voir ceux de Calais et mêmement la reine d’Angleterre, qui était fort enceinte, suivit le roi son seigneur. Et vint messire Gautier de Mauny et les bourgeois qui le suivaient et il descendit vers la place et s’en vint vers le roi et lui dit :

-           Sire, voici la représentation de la ville de Calais à votre ordonnance.

Le roi se tint coi et les regarda fort cruellement, car il haïssait les habitants de Calais à cause des grands dommages que ce temps passé lui avaient faits. Ces six bourgeois se mirent à genoux devant le roi, et, joignant leurs mains, dirent :

-           Gentil sire et gentil roi, voyez-nous ici six qui avons été d’ancienneté bourgeois de Calais et grands marchands, nous vous apportons les clés de la ville et du château de Calais et vous les rendons à votre plaisir, et nous mettons au point que vous voyez en votre volonté pour sauver le reste du peuple de Calais qui a souffert grand malheur. Veuillez avoir de nous pitié et merci par votre très haute noblesse.

Certes, il n’y eut en la place seigneur, chevalier ni vaillant homme qui pût s’abstenir de pleurer de pitié et qui pût parler. Et vraiment ce n’était pas merveille, car c’est grand pitié de voir hommes de bien tombés en tel état. Mais le roi ne se laisse pas si facilement attendrir : il ordonne qu’on leur coupe la tête. Les seigneurs intercèdent en faveur de ces hommes, mais sans résultat :

-           Ceux de Calais ont fait mourir tant de mes hommes qu’il convient que ceux-ci meurent aussi.

Alors fit la noble reine d’Angleterre [Philippa de Hainaut] grande humilité ; elle était durement enceinte et pleurait si tendrement de pitié qu’elle ne se pouvait soutenir. Elle se jeta à genoux par-devant le roi, son seigneur, et dit ainsi :

-         Ah ! gentil sire ! Depuis que je repassai la mer en grand péril comme vous savez, je ne vous ai rien requis ni demandé ; or, je vous prie humblement et requiers comme don que pour le Fils Sainte Marie et pour l’amour de moi vous veuillez avoir pitié de ces six hommes.

Le roi attendit un peu avant de parler et regarda la bonne dame sa femme qui pleurait à genoux fort tendrement ; cela lui amollit le cœur, car il aurait eu peine de la courroucer au point où elle était ; et il dit : 

-         Ah! dame, j’aurais mieux aimé que vous fussiez autre part qu’ici. Vous me priez si fort que je ne vous ose éconduire. Et, bien que j’aie peine à le faire, tenez, je vous les donne, faites-en votre plaisir. 

La bonne dame dit : 

-         Monseigneur, très grand merci. 

Alors se leva la reine et fit lever les six bourgeois et leur fit ôter les cordes d’entour leurs cous et les emmena avec elle en sa chambre et les fit revêtir et donner à dîner tout à l’aise, puis donna à chacun six nobles (pièces de monnaie), et les fit conduire hors de l’armée, en sûreté, et ils s’en allèrent habiter et demeurer en plusieurs villes de Picardie.

Froissart

Soldats et bourgeois n’étaient pas toujours les seuls en première ligne. Un petit village des environs de Compiègne, Longueil-Sainte-Marie, dans l’Oise, a connu les exploits de deux paysans, Guillaume l’Aloue et son compagnon, une sorte de géant à la force incroyable, qu’on appelait le Grand Ferré. Ils avaient réuni autour d’eux une troupe d’environ deux cents paysans. Les Anglais, qui occu­paient la forteresse de Creil, dans l’Oise, pensèrent faire bon marché de la résistance de ces rustres ; mais, par deux fois, ils furent mis en déroute. 

Leurs bras s’élevaient en l’air et puis s’abattaient avec une telle violence qu’il n’y avait guère de leurs coups qui ne fussent mortels.  A la seconde attaque, Guillaume l’Aloue fut atteint mortellement. Le Grand Ferré en redoubla d’ardeur, chargeant les Anglais qui ne lui arrivaient même pas à la hauteur de l’épaule, il brandit sa hache et en assena de tels coups, et si redoublés, qu’il faisait devant lui place nette. Car il ne touchait pas un ennemi, le frappant d’un coup droit sur la tête, sans lui fendre le casque et le renverser lui-même par terre, la cervelle répandue. Or le combat venait de finir et les Anglais étaient mis en déroute. Le Grand Ferré tout en sueur, car il faisait une chaleur excessive, échauffé d’ailleurs par cette besogne, but une grande quantité d’eau froide. Il fut pris presque aussitôt d’un accès de fièvre. Alors, il quitta ses compagnons et, ayant regagné sa chaumière située près de là à Rivecourt, il se mit au lit, se sentant fort malade, non sans toutefois garder près de lui sa hache de fer qui était si pesante qu’un homme ordinaire n’aurait pu qu’avec peine la lever des deux mains jusqu’aux épaules. A la nouvelle de la maladie du Grand Ferré, les Anglais se réjouirent fort parce que, lui présent, nul d’entre eux n’aurait osé se risquer à venir du côté de Longueil. Craignant qu’il ne guérît, ils envoyèrent secrètement douze d’entre eux pour l’égorger dans son habitation. Mais sa femme, qui de loin les vit venir, courut en toute hâte vers le lit où il était gisant et lui dit :

-           Hélas! Ferré, mon bien-aimé, voilà les Anglais et je crois bien que c’est à toi qu’ils en veulent. Que vas-tu faire ?

Mais lui alors, oubliant son mal, se met précipitamment en état de défense et, saisissant sa lourde hache avec laquelle naguère il avait frappé mortellement tant d’ennemis, il sort de son logis et s’en vient en une petite cour d’où, apercevant les Anglais, il leur crie :

-           Brigands, vous êtes donc venus pour me prendre dans mon lit, mais vous ne me tenez pas encore !

Et, s’adossant contre un mur pour ne pas être entouré, il fond impétueusement sur eux et joue de sa hache avec la force et la vaillance des meilleurs jours… Les Anglais s’enfuirent. Mais il s’était échauffé à force de donner des coups. Il but de nouveau de l’eau froide en abondance de sorte que la fièvre le reprit plus fort. Les accès ayant redoublé de violence, le Grand Ferré, peu de jours après, reçut les sacrements et quitta ce monde. On l’enterra dans le cimetière de son village. Il fût bien pleuré de ses compagnons et de tout le pays, car, lui vivant, jamais Anglais n’y aurait mis le pied.

Jean de Venette

Une autre épidémie de peste noire[1] ravage le pays, apportée de la Mer Noire par les galères génoises : le khan tatar Djanibek assiégeait la colonie génoise de Caffa - aujourd’hui Feodosiya -, en Crimée. Ses troupes ayant été touchées par la peste, il la propagea aux Génois en catapultant des rats - Rattus rattus - contaminés sur leurs navires. La peste vient d’Asie, le principal foyer étant en Chine, dès 1331. On estime la population de l’empire à cent vingt cinq millions cette année-là ; en 1393, elle n’était plus que de quatre vingt dix millions. Vers 1338, la peste est attestée sur les plateaux d’Asie centrale et aux environs du lac Baïkal : elle va suivre la route de la soie.

Péra, colonie génoise de Constantinople, a été touchée dès l’été 1347, la Sicile en octobre, Gênes et Marseille en novembre[2], la Sardaigne et la Corse en décembre, Pise et Venise en janvier 1348, les villes du Languedoc en février, Toulouse et Lyon en avril, Barcelone et Valence en mai, Bordeaux et Rouen en juin, Paris dans l’été, qui perdra ainsi près du quart de sa population en 1349 ; six cardinaux et quatre vingt treize membres de la cour des papes en Avignon en meurent, mais l’apothicaire du pape Clément VI, en le murant dans sa chambre, le mit à l’abri du fléau. Ce pape aimait Avignon et, un an plus tard, en 1348, acheta la part de la bonne ville qui manquait à la papauté à Jeanne de Naples, comtesse de Provence, pour 80 000 florins.

Vont s’installer des décennies de disette, rendant les seigneurs, par ailleurs ruinés par les guerres, durs à l’excès avec leurs vassaux : c’est entre un tiers et un quart de la population du royaume qui en meurt ; dans les villes entre la moitié et un tiers, jeunes comme vieux, riches comme pauvres.

La meilleure prévention s’avérera être la fermeture des portes des villes à l’annonce de l’arrivée du fléau. Encore une fois, on ne pourra bien souvent s’empêcher de trouver des boucs émissaires… qui seront les juifs en priorité : douze mille d’entre eux seront brûlés à Mayence, quarante à Toulon en 1348, près de neuf cents à Strasbourg fin 1348. La vieille croyance de la punition divine avait aussi la vie dure, celle que plus tard dénoncera La Fontaine : ce Mal que le Ciel en sa fureur inventa pour punir les crimes de la terre.

Le clergé maintient le rituel de la mort, organise des processions et très souvent se trouve au premier rang pour sauver ceux qui peuvent l’être : Marseille gardera reconnaissance à Monseigneur Belzunce d’y avoir consacré tant d’énergie. En Angleterre, le clergé bouscule l’ordre des choses :

La présente pestilence, dont la contagion se répand en tous lieux, a laissé beaucoup de paroisses vides de prêtres. Comme on n’en trouve plus (…), de nombreux malades décèdent sans les derniers sacrements. Annoncez à tous que, s’ils sont sur le point de mourir ils peuvent se confesser les uns aux autres, et même à une femme.

                                                                                  L’évêque de Bath and Wells

Puis donc par tous païs une maladie que l’on clame épidémie couroit, dont bien la tierce partie du monde mourut.

                                                                                  Froissart - Rapporté par Saint Genis.

Guy de Chauliac, lozérien, médecin du pape Clément VI en Avignon, obtint de ce dernier une mesure alors révolutionnaire : l’autorisation des faire des autopsies sur les pestiférés à Montpellier pour tenter de comprendre et soigner la maladie.

Les épidémies qu’on avait connu jusque là, n’occupèrent qu’une région, celle-ci tout le monde, celles-là étaient remédiables en quelqu’un, celle-ci en nul

…/… En Avignon, elle fut de deux sortes : la première dura deux mois avec fièvres continues et crachement de sang, et on en mourait dans trois jours. La seconde fut, tout le reste du temps, aussi avec des fièvres continues, et apostèmes et carboncles et parties internes principalement aux aisselles et aines, et on mourait dans cinq jours… Elle occupa tout le monde ou peu s’en fallut, car elle commença en Orient, et ainsi jetant ses flèches contre le monde, passa par notre région vers l’Occident et fut si grande qu’à peine elle laissa la quatrième partie des gens.

La Grande chirurgie. 1363

Le père ne visitait plus le fils
Le fils ne visitait plus le père
La charité était morte
Et l’espérance abattue

Les conséquences économiques seront graves : dès lors que l’objectif de chacun est de fuir l’épidémie, si elle n’a pas gagné son village, il n’en bouge plus :

Du drapier au maçon, les maîtres survivants se retrouvèrent sans compagnon, sans valet, sans apprenti.

Jean Favier

Hausse des prix agricoles : le paysage est en place pour les jacqueries à venir : les Jacques de la plaine de France en 1358, les Travailleurs anglais du Kent et de l’Essex en 1381, lesquelles avaient été précédées de celles des Karls de la Flandre de 1323 à 1328.

Henri Mollaret, spécialiste de la peste à l’Institut Pasteur, situe le nombre de morts sur l’Europe, de 1348 à 1350, entre le tiers et la moitié de la population, soit au moins 25 millions de morts, trois fois plus que les soldats tués pendant la première guerre mondiale. Les 3 pandémies depuis le début de l’ère chrétienne auraient tué environ 200 millions de personnes. Si la peste fut aussi meurtrière, c’est parce qu’elle frappait un Occident en général sous-alimenté.

Et encore :

Dans cet interminable déroulement, ne se signale qu’un gouffre exceptionnel, visible dès la première observation - un « Hiroshima » , dit Guy Blois : le repli dramatique, l’effondrement de la population française et européenne de 1350 à 1450, sous le triple signe de la famine de la Pest Noire et de la guerre de Cent Ans. A la France comme à l’Occident, il faudra au moins un siècle (1450-1550), voire deux siècles (1450-1650), pour que se guérisse cette blessure profonde, restée longtemps béante : le quart, le tiers, la moitié, parfois jusqu’à 70 % de la population ayant disparu.

Cependant, de 1450 à nos jours, aucune catastrophe de cette fabuleuse ampleur ne se produit plus. La différence est incalculable, la vraie clef d’une explication d’ensemble : 1450 est une coupure comme il n’en existe ensuite aucune autre de pareille signification, dans tout ce que nous connaissons de notre histoire.

…/… Au terme de ce calvaire, la population française est terriblement amoindrie. Si, en 1328, le royaume comptait de 20 à 22 millions d’habitants, acceptons qu’en 1450, il en compte au plus 10 à 12, chiffre supérieur, probablement, à ce qu’il était à l’époque de Charlemagne. Mais  quel recul !

         Fernand Braudel, L’Identité de la France.     Arthaud Flammarion 1986

En ces temps troublés, dans le sud du pays, une personnalité hors du commun, le flamboyant Gaston III, qui se fit appeler Phébus parce que sa chevelure d’un blond roux le couronnait de soleil, ne cesse d’oser, avec un culot qui force le respect :

Gaston Fébus est un incroyable héros médiéval, lettré, d’une audace sans pareil à la guerre comme en politique, follement adonné à la chasse et à l’amour, sans scrupule dans la répudiation de sa femme comme dans le meurtre de son fils, accompli de sa main, mais qui le plongera dans le remords, au moins littéraire, génie militaire, génie artistique, génie financier, Gaston Fébus le démesuré est, deux cents ans avant Henri IV, la première figure légendaire du Béarn. C’est lui qui, à dix sept années de distance, refusera l’hommage au roi de France d’abord, en 1347, au Prince noir, fils du roi d’Angleterre, ensuite, en 1364, affirmant au visage de ces deux rois « qu’il ne tenait son pays de Béarn que de Dieu et de nul homme au monde », et convoquant des notaires pour que cette affirmation inouïe fût consignée pour l’éternité. C’est lui qui construira autour du Béarn un appareil de forteresses sans précédent. C’est lui qui le dotera d’une armée populaire, mobilisable à tout instant et d’une organisation administrative d’avant-garde. C’est lui qui, laissant à sa mort un trésor inouï de plus de 700 000 florins, permettra à ses descendants d’envisager une politique d’indépendance pourvue de véritables moyens financiers, réalité sans exemple à l’époque où la politique des plus grands se nourrit d’expédients.

Le miracle, né de l’histoire et sans doute aussi de la géographie, fut que cette principauté pyrénéenne, prise en tenailles entre l’impérialisme français et l’impérialisme espagnol, « un pou entre deux singes » comme dira le grand père d’Henri IV, puisse au travers des siècles sauver et renforcer son indépendance.

                                   François Bayrou        Henri IV, le Roi libre.    Flammarion. 1994

1349                           Philippe VI de Valois, roi de France, achète la ville de Montpellier et son port de Lattes à Jacques III, roi de Majorque. C’est alors un foyer culturel cosmopolite : on y parle hébreu, grec, latin, avec une prédominance de la science et, donc de la langue arabe. Arnaud de Villeneuve y pratique la chimie. On s’y sentira vite français, au point de nommer un boulevard Bonne Nouvelle, quatre vingts ans après que Jeanne d’Arc ait libéré Orléans.

Le 16 juillet, c’est le Dauphiné qu’il met dans son escarcelle ; la Maison de Savoie se tourne alors vers l’Italie, et, en achetant Nice, se donne un débouché maritime. Le terme de Dauphin commença par être, au XI° siècle, le surnom des comtes d’Albon, maîtres du Viennois, qui deviendra, en s’agrandissant, le Dauphiné. A l’origine se trouvait une mère anglaise qui donna à son fils un prénom anglais : Delphin, qui est donc en anglais aussi le nom du plus humain des mammifères marins : en faire un prénom était donc pour ce peuple de marins une forme d’hommage rendu à l’animal.

Humbert, véritable panier percé toujours en manque d’argent, mais gardant sa fierté, n’eût plus que son nom à vendre au Roi de France, ce dernier s’engageant à donner ce nom à celui de ses enfants qui hériterait du trône : le premier dauphin est Charles, fils aîné de Jean qui succédera à Philippe VI en 1350, sous le nom de Jean II le Bon.

vers 1350                   Dans l’actuel Pérou septentrional, les Chimús fondent une civilisation vivant d’agriculture intensive - maïs et pomme de terre - . Ils construisent aussi de nombreuses routes, sont habiles dans l’art de la céramique : ce sont les précurseurs des Incas.

25 03 1351                 La tradition chevaleresque connaît l’une de ses dernières manifestations avec le combat des Trente, au cours duquel trente chevaliers bretons vainquirent trente chevaliers anglais : l’affaire, qui fit grand bruit, se déroula sur la lande de la Mi-Voie, entre Josselin et Ploërmel.

Quand on dit que la perte des traditions peut causer des dommages irréparables… on ne parle pas pour ne rien dire : la mort d’une quarantaine de chevaliers, c’est tout de même moins grave que celle de millions d’hommes. Et ne disons donc pas trop de mal non plus des légendes : il est bien possible que ce soit celle des Horace et des Curiace qui ait inspiré cette tradition chevaleresque.

Nicolas Oresme, fils de paysans normands aisés, publie le Traité des Monnaies : il y est dit  beaucoup de choses qui n’ont guère vieilli :

la stabilité des prix est un impératif, car celui qui investit doit avoir une vue claire de l’avenir l’augmentation de la masse monétaire est une cause de désordre économique, car elle crée l’instabilité des prix en augmentant leur niveau.

La stabilité monétaire ne peut être garantie avec certitude que par l’indépendance de l’autorité monétaire par rapport au roi.

Le roi doit résoudre ses problèmes financiers par la fiscalité.

Devenu plus tard évêque de Lisieux, il traduira Aristote, accompagnant sa traduction de commentaires favorables à l’astronomie héliocentrique… de façon suffisamment prudente pour ne pas être inquiété, mais assez claire pour ébranler un des ses lecteurs nommé… Copernic. On est normand ou on ne l’est pas. Charles V, qui l’écouta, fût surnommé le Sage[3]. Charles VI ne l’écouta pas, revenant aux dévaluations et à l’inflation : on l’appela d’abord le Bien Aimé, puis le Fou.

1352                           Une ordonnance de Jean le Bon fait défense à toute personne de préparer tout médicament. Cela va permettre aux communautés d’apothicaires de s’opposer à la vente des drogues de composition illicite par tous les charlatans, guérisseurs et empiriques qui commercialisaient des remèdes sans activité thérapeutique. Seul l’apothicaire pouvait exercer la pharmacie ; chaque médicament, préparé selon la prescription du médecin, était destiné à un malade déterminé ; à coté de ces médicaments « sur mesure » s’étaient constitués des médicaments préparés à l’avance, qui prendront vite le nom de remèdes secrets : leur composition était tenue secrète, car c’était le seul moyen de protéger l’inventeur du produit. Le droit de fabriquer des remèdes secrets n’appartenait à personne, pas plus aux apothicaires qui devaient respecter la prescription médicale et le qui pro quo[4], qu’aux médecins.

1354                           La concertation n’est pas la qualité première de l’archevêque de Narbonne : depuis quelques dizaines d’années a été entrepris la construction de la cathédrale, et on a commencé par le chœur, avec des dimensions impressionnantes : des voûtes de plus de quarante mètre de haut ; mais la construction de la nef impose la destruction partielle du mur d’enceinte de la ville, et cela, les consuls ne peuvent l’accepter : c’est donc l’arrêt de la construction de la cathédrale ; quelques cinq siècle plus tard, quand la croissance de la ville aura mis par terre ce mur d’enceinte, Viollet le Duc tentera de reprendre le chantier, mais ce jour-là, il aurait mieux fait de rester au lit : cela nous aurait évité les vilaines tourelles qui enlaidissent la tentative de construction d’une nef. A l’heure actuelle, l’ouverture du choeur sur la nef a été fermée, et, un espace nommé place de Sainte Eutrope est encadré par la croisée des transepts et deux chapelles pentagonales de la nef, qui aurait dû en comprendre dix.

1355                           Le gouverneur royal d’Artois autorise les gens d’Aire-sur-la-Lys à construire un beffroi dont les cloches sonneront les heures des transactions commerciales et du travail des ouvriers drapiers, car il convient que la plupart des ouvriers journaliers aillent et viennent à leur travail à des heures fixes.

Rome, très étonnée de ne plus voir rentrer dans ses caisses la dîme de l’évêché du Groenland, monte une expédition qui ne peut que constater la disparition totale de la colonie : déjà, les Vikings avaient subi les effets d’un net refroidissement du climat, isolés sur la côte ouest par les glaces qui encombraient le cap Farewell, au sud de l’île ; de plus, les produits qu’ils exportaient (fourrures, ivoire) avaient perdu peu à peu leurs débouchés. Ils furent peut-être aussi victimes de la peste noire qui décima la colonie, après avoir fauché en 1349 le tiers de la population de Bergen, qui, en Norvège, avait l’exclusivité du commerce avec le Groenland.

Les fouilles effectuées en 1921 par Paul Nordlund mirent à jour des corps étonnemment conservés dans le sol glacé, vêtus à la mode du temps de Charles VII et de Louis XI (1420 - 1480), dont les squelettes portaient les traces de la dégénérescence : nanisme, débilité osseuse, mortalité infantile, rétrécissement du bassin, signe de stérilité chez les femmes.

Un rapport envoyé de la ville de Gadhar à la cour de Norvège entre 1341 et 1348 est, peut-être, le commentaire le plus éloquent de ces fouilles :

Partout la terre est désertique. La grande église de Vestribygdh fût la cathédrale et le siège de l’évêque.

Les Skraelinjar[5] ont complètement pillé Vestribygdh au point qu’il ne subsiste que chèvre, mouton, vache et veau, à l’état sauvage. Plus un homme, ni chrétien, ni païen. Tel est ce que dit Ivar Bardsen qui administra quelques années l’évêché de Gardhar. Il a tout vu par lui-même (…) Attivé à Vestribygdh, il ne trouva absolument personne (…).

On trouve dans un roman de l’entre deux guerres un récit légèrement différent, très plausible lui aussi, encore qu’il taise toute présence autochtone d’eskimos, et le fait qu’avant d’avoir la peau de l’ours et du phoque, on a leur viande :

Eric le Rouge et ses fils, bannis d’Islande, voguèrent longtemps sur une mer embrumée avant de découvrir un pays verdoyant, si ver­doyant qu’ils le nommèrent la Terre verte, le Groënland. Le Gulf stream n’a­vait pas, alors, le même cours qu’aujour­d’hui. Sur cette terre qu’il réchauffait poussèrent des arbres fruitiers, et les pâ­turages y nourrissaient d’immenses troupeaux. Eric et ses fils étendirent leur domaine. Leif découvrit même l’Amérique, où ils songèrent un instant à s’installer. Mais le riche Groënland nourrissait bien la pauvre Islande, et le commerce était florissant. Le Groënland se couvrit alors d’églises magnifiques, dont on découvre peu à peu les restes, ensevelis aujourd’hui sous les neiges séculaires. Deux ou trois siècles plus tard, le Gulf Stream eut un caprice et modifia sa course. Le Groënland se mit à se refroidir. Les arbres disparurent. Les pâturages devinrent moins bons. Les bœufs moururent. Cependant, les Groënlandais se tiraient d’affaire parce qu’ils étaient bons chasseurs de phoques et d’ours blancs, et qu’ils se mirent à échanger les fourrures de ces animaux contre la morue sèche des Islandais. Des navires arrivaient d’Islande une fois l’an, débarquaient leur cargaison de poisson et enlevaient la marchandise. L’opération se faisait toujours sur la même pointe de terre.[…] Puis, une année, il y eut la guerre civile en Islande, et les navires ne partirent pas pour le Groënland. L’année d’après , lorsque les Islandais voulurent reprendre le trafic, ils ne virent pas les gens du Groënland les attendre, comme de coutume, en chantant et ne leur faisant des signaux. Les Islandais débarquèrent et cherchèrent. Ils trouvèrent auprès de l’église les cadavres de toute la population. Les derniers descendants d’Eric le Rouge étaient morts faute d’avoir été ravitaillés…

Maurice Constantin Weyer     La nuit de Magdalena     Sequana 1933

19 09 1356                 Lourde défaite de Poitiers : le Prince Noir, fils d’Edouard III, capture le roi de France Jean II, qui va être prisonnier à Londres.

Temps de douleur et de tentation
Âge de pleurs, d’envie et de tourment.
Temps de langueur et de domination,
Âge mineur, près du définement.

Eustache Deschamps

17 10 1356                 Les Etats de Langue d’oïl s’ouvrent à Paris, forts de huit cents députés des trois ordres, mettant sur pied une réforme du gouvernement, stipulant qu’ils instituaient un Conseil de deux cent quatre vingt sept membres chargés de tout faire et ordonner au royaume aussi comme le roi : c’était l’institution d’un régime parlementaire. Etienne Marcel, prévôt des marchands de Paris en est l’un des principaux animateurs. Les Etats de Langue d’oc n’allèrent pas si loin. En mars, le dauphin lâchait du lest, en acceptant le principe d’une réforme administrative, mais il n’y était plus question de conseils issus des Etats pour tenir la monarchie en tutelle.

18 10 1356                 Un séisme dont l’épicentre est à Bâle, où l’on compte trois cents morts, fait des milliers de victimes en Alsace : à Dijon, les murs du Castrum romain se fissurent, les verrières du palais ducal se cassent. On estime aujourd’hui sa magnitude à 6.2.

1356                           Bertrand du Guesclin est nommé chef de la garnison du Mont Saint Michel. Il était aussi laid que brave, et c’est dire, car de la bravoure, il en avait à revendre. D’ascendance sarrasine, il était devenu si populaire que lorsqu’il fut fait prisonnier des Anglais, toutes les filles de Bretagne filèrent la laine pour payer sa rançon. On serait tenté d’en tirer un conseil : Si vous voulez plaire aux filles  et que vous êtes vilain, soyez donc au moins brave. Mais à qui donc le conseil parlerait-il aujourd’hui ? A l’époque la belle Thiphaine Raguenel, astrologue à ses heures, le suivit, qui épousa Bertrand à Dinan en 1360. Il  fit construire un bon logis pour sa douce fée au Mont Saint Michel cinq ans plus tard, dont elle ne profita que huit ans, rendant l’âme pendant que son homme guerroyait en Poitou.

Estoc d’honneur et arbre de vaillance,
Cœur de lion épris de hardiment,
La fleur des preux et la gloire de France,
Victorieux et hardi combattant,
Sage en hauts faits et bien entreprenant …

22 02 1358                 Etienne Marcel et ses conjurés parisiens déclenchent l’émeute ; deux familiers du dauphin sont assassinés dans le palais, le dauphin lui-même est coiffé du chaperon rouge et bleu des rebelles… mais Etienne Marcel a mal estimé la position du Dauphin : il le croit perdu et le laisse quitter Paris : or Charles a tout le pays avec lui, y compris l’allié de circonstance d’Etienne Marcel, le roi de Navarre. La démagogie exercée auprès des Jacquets ne va pas peser lourd vis à vis de la répression qui va faire à peu près vingt mille morts en juin : Etienne Marcel lui-même sera mis à mort le 31 juillet. Le dauphin se montrera très large dans son amnistie.

28 05 1358                 Révolte des paysans affamés du Beauvaisis, emmenés par Guillaume Carle :

s’émurent menues gens du Beauvaisis, des villes de Saint Leu d’Esserent, de Nointel, de Cramoisy et d’environ, et s’assemblèrent par mouvement mauvais

                                                                                              Grandes Chroniques

… pour la première fois les paysans à bout de misère et de tourments, las de voir des seigneurs fainéants qui ne les protégeaient plus faire la fête sur leur dos, se révoltèrent pour de bon, et brûlèrent les châteaux en égorgeant leurs habitants. La grande « Jacquerie » (Jacques Bonhomme était le surnom du manant pour les hommes d’armes) éclata au printemps 1358, et se répandit comme la foudre en Beauvaisis et dans l’Amiénois, puis en Champagne et en Ile de France.

Claude Duneton.       Histoire de la Chanson Française. Seuil 1998.

La noblesse était dans la stupeur : les animaux de proie ne seraient pas plus étonnés si les troupeaux qu’ils sont accoutumés à déchirer sans résistance se retournaient tout à coup contre eux avec furie. Presque nulle part les nobles n’essayaient de se défendre : les plus illustres familles fuyaient à dix ou vingt lieues dès qu’on signalait l’approche des « Jacques », et voyaient derrière elles remparts et donjons s’écrouler dans les tourbillons de flammes.

                                                           Henri Martin. 1810 - 1883     Histoire de France.

1 09 1358                   Boniface Rotario, natif d’Asti, arrive au sommet de Rochemelon,
3538 m, à l’est du Mont Cenis.

1358                           Sambucuccio mène la révolte des Corses contre les Génois : ces derniers n’occupent plus que Bonifacio et Calvi et acceptent que le gouverneur soit assisté d’un conseil composé d’insulaires.

5 12 1360                   Le Roi Jean le Bon vient d’être libéré de sa captivité chez les Anglais moyennant deux fils et un frère laissés en otage: il se trouve donc « franc » des Anglais, et pour célébrer l’événement, donne ce nom à la monnaie qu’il crée : le Franc, qui aura cours jusqu’au 1°janvier 2002, et alors remplacé par l’Euro. Nicolas Oresme a été l’un des principaux concepteurs d’une réforme financière reposant sur la création de cette nouvelle monnaie, dont le nom signifie aussi qu’elle ne sera pas dévaluée, qu’elle sera « franche » ; mais cela, c’est une autre histoire.

Mais il se constituera à nouveau prisonnier quand un otage, Louis d’Anjou s’enfuit. Il mourra à Londres en 1364, quand la moitié seulement de la rançon avait été payée. Le dauphin Charles le remplace avec le titre de lieutenant du roi.

Pétrarque visite la France :

Je pouvais à peine reconnaître quelque chose de ce que je voyais. Le royaume le plus opulent n’est plus qu’un monceau de cendres ; il n’y avait pas une seule maison debout, excepté celles qui étaient protégées par les remparts des villes et des citadelles. Où donc est maintenant ce Paris qui était une si grande cité ?

1360                           Le Français Nicolas de Lynn visite le Grand Nord en bateau. Les Turcs prennent Andrinople, l’actuelle Edirne.

1361                           Pierre I° est roi du Portugal, de 1357 à 1367. Avant le début de son règne, fiancé à Constance de Castille, il s’éprend d’une suivante, Inès de Castro, d’une puissante famille castillane. Son père Alphonse IV et les nobles ne peuvent accepter la situation : Inès est bannie en 1340. Mais la princesse Constance meurt en 1345, et Inès revient auprès de son amant, l’épousant secrètement. Alphonse fait assassiner Inès en 1355. Lui-même meurt deux ans plus tard : Pierre accède au trône, fait poursuivre les assassins de sa femme, leur fait arracher le cœur avant de les conduire au bûcher. En 1361, il fait exhumer le cadavre d’Inès, le pare d’une robe royale, le coiffe de la couronne, l’installe à ses cotés sur le trône…. et fait défiler tous les membres de la cour pour venir baiser la main décomposée de la reine.

1362                           Le français était devenu la langue officielle de l’Angleterre depuis sa conquête par Guillaume le Conquérant : c’en est terminé avec le Statute of pleading par lequel le parlement anglais demande que les procédures légales se fassent désormais en anglais, à cause de l’incompréhension du français.

Les volcans ravagent encore l’Islande :

Le feu jaillit du sol en trois endroits dans le Sud. Il continua depuis les jours du déménagement [fin mai] jusqu’à l’automne, avec de si extraordinaires recrudescences qu’il détruisit tout le district de Litla [aujourd’hui Öræfi] et presque toute la région de Hornafjord ainsi que la région de Lon. Dans cette zone, environ 160 kilomètres furent dévastés. Avec cela, le glacier Knappafell fondit et s’écoula dans la mer. Là où il y avait avant une profondeur d’eau de trente brasses, la pierre, la terre et le sol inculte laissèrent place à des bancs de sable. Deux paroisses entières furent balayées, à Hof et à Raudalæk. Les cendres se déposèrent sur les plaines jusqu’à mi-jambe. Elles formaient d’immenses nuages entraînés par le vent, de sorte qu’on voyait à peine les maisons. La pluie de cendres fut emportée au nord sur la terre ; elle était si épaisse qu’on pouvait y voir des traces. Et il arriva aussi que de gros amas de pierres ponces dérivassent au large des fjords de l’Ouest, si bien que les bateaux pouvaient à peine se frayer un chemin à travers eux.

                                                                                              Annales de l’évêché de Skálholt

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1364                           Philippe le Hardi, fils de Jean II le Bon, reçoit le duché de Bourgogne. Vingt ans plus tard, il épousera Marguerite de Mâle, héritière de la Flandre, de l’Artois, d’Anvers et de Malines : et le voilà à la tête de cinq à sept millions d’habitants sur ce territoire qui va du Rhône aux côtes de la mer du nord et du Jura aux confins de l’Auvergne.

Les habitants des villes de Gand, Bruges, Bruxelles, Anvers sont sans nombre, comme leur richesse et puissance, leur habitude de la marchandise, leur abondance de tous biens […] On y voit convives et banquets plus grands et plus prodigues qu’en nul autre lieu, et toutes sortes de festoiements.

                                                                                              Des chroniqueurs

Il va installer sa cour à Dijon, y attirant nombre d’artistes venus de Flandre. Son fils Philippe le Bon lui donnera un exceptionnel éclat :

Il avait chevelure abondante, front large, teint coloré, regard aigu et fier sous ses sourcils dont les crins se dressaient comme corne en son ire.

Toujours vêtu de noir, très noble de sa personne, très énergique, extrêmement aimable et bien fait, grand et élégant, vif et chevaleresque.

Il faudra attendre sans doute le Versailles de Louis XIV pour retrouver de telles fêtes où la démesure atteint des sommets : 

Des fêtes splendides animaient cette cour des Valois de Bourgogne, aussi avides de plaisirs que tous les autres membres de la dynastie. A Marsannay-la-Côte eut lieu, en juillet-août 1443, le « pas de l’arbre de Charlemagne ». On avait imaginé, au XV° siècle, de renouveler le jeu des tournois en y mêlant des données historiques qui permettaient de déployer tous les fastes du décor et du vêtement : à un arbre, dit de Charlemagne, des écus armoriés avaient été suspendus ; deux lices, l’une pour les combats à pied, l’autre pour les combats à cheval, avaient été aménagées, ainsi qu’une tribune, splendidement décorée, réservée aux spectateurs et surtout aux spectatrices de marque. On y vit les meilleurs jouteurs de l’époque, entre autres ce Jacques de Lalaing qu’on rencontre dans presque tous les tournois célèbres et qui est réputé « le bon chevalier » : c’est un écuyer du Hainaut qui, à vingt-deux ans, anime les « fêtes, joutes, tournois, danses et caroles qui se font à la cour du duc de Bourgogne ». Le Livre des faits du bon chevalier Jacques de Lalaing raconte ses prouesses.

La plaine de Chalon-sur-Saône a vu un autre de ces pas d’armes : le « pas de la Fontaine aux pleurs ». Une image de la Vierge était dressée, au pied de laquelle « fut figurée une dame fort honnêtement et richement vêtue… et faisait manière de pleurer tellement que les larmes couraient et tombaient sur le côté gauche où fut une fontaine figurée ». Les tentes des chevaliers, les tribunes de ce qu’on appelait la « maison des juges » - un pavillon où se tenaient les arbitres - s’élevaient alentour. Des combats mémorables s’y déroulèrent, terminés par une étrange procession des jouteurs en costume d’apparat.

Les ducs donnaient aussi des festins splendides, tel celui-ci :

« On dîna, raconte un témoin, dans une vaste salle à cinq portes, gardées par des archers vêtus de drap gris et noir (c’était la livrée du duc de Bourgogne). Au milieu de la table s’élevait une église dont le clocher avait cloches sonnantes ; quatre chantres et des enfants de chœur chantaient une très douce chanson. Puis on voyait une grande prairie, des rochers en façon de saphirs, une fontaine. Sur une autre table plus longue et plus large paraissait  un pâté dans lequel étaient vingt-huit personnes vivantes, jouant de divers instruments, chacune quand son tour venait, entre autres un berger d’une musette moult nouvelle ; puis le château de Lusignan, les fossés remplis d’eau d’orange, et Mélusine en forme de serpent ; un dessert où des tigres et des serpents se combattaient avec fureur ; un fol monté sur un ours, etc.

Et les plats de rôti étaient des chariots d’or et d’azur ; et l’on voyait quarante-huit manières de mets à chaque plat (service). Pendant le dîner, on entendit jouer l’orgue dans l’église, et, dans le pâté, on entendait jouer du cor, moult étrangement. Et toujours faisaient ainsi l’église et le pâté quelque chose entre les mets… »

Mais c’est à Lille peut-être qu’eut lieu le banquet le plus splendide, celui du  « Vœu du Faisan » où fut récitée la Complainte de Dame Église. Au cours du banquet, un faisan fut apporté sur la table, « vif et orné d’un très riche collier d’or, très richement garni de pierreries et de perles », sur lequel le duc jura de partir pour la croisade. Rien ne donne mieux l’idée de ce mélange étonnant de prouesses factices, de luxe incongru et d’illusoires combats que ce vœu qui naturellement ne devait jamais être accompli et dont l’objet même, la croisade, n’était guère que pure tradition, l’Occident se trouvant bel et bien impuissant à tenter quoi que ce fut d’utile dans un Orient plus lointain que jamais.

Georges et Régine Pernoud             Le Tour de France médiéval    Stock 1983

Giovanni di Dondi termine à Padoue la construction d’une extraordinaire horloge astronomique, au bout de seize ans de travail.

Charles V commence à constituer une bibliothèque royale dans le château de Vincennes : plus de 1 000 manuscrits qui représenteront le fonds le plus ancien de notre Bibliothèque Nationale.

Dans l’Extrême Orient, la conjuration de tous les Chinois pour chasser les Mongols est couronnée de succès :

En Chine vers l’an 1368, les Chinois songèrent à secouer le jour de la dynastie tartare fondée par Tchin-Kis-Khan, et qui gouvernait l’empire depuis près de cent ans. Une vaste conjuration fût ourdie dans toutes les provinces ; elle devait éclater sur tous les points, le quinzième jour de la huitième lune, par le massacre des soldats mongols, établis dans chaque famille chinoise pour maintenir la conquête. Le signal fût donné de toutes parts, par un billet caché dans les gâteaux de la lune, qu’on avait coutume de s’envoyer mutuellement à pareille époque. Aussitôt les massacres commencèrent et l’armée tartare, qui était disséminée dans toutes les maisons de l’empire, fut complètement anéantie. Cette catastrophe mit fin à la domination mongole ; et maintenant les Chinois, en célébrant la fête du Yué-Ping, se préoccupent moins de superstitions de la lune, que de l’événement tragique auquel ils durent le recouvrement de leur indépendance nationale.

Père Huc, prêtre missionnaire de la congrégation de St Lazare. Souvenir d’un voyage dans la Tartarie, le Thibet et la Chine de 1844 à 1846

1368-1369                  Charles V réunit successivement une assemblée de quarante huit notables, puis une assemblée de députés des trois ordres sur l’affaire d’Angleterre en leur demandant s’ils voient qu’il ait fait quelque chose qu’il n’aurait pas dû, qu’ils le disent, et il corrigerait ce qu’il avait fait.

Il recourt au vote de ses conseillers - plus de deux cents, c’est-à-dire en fait l’ensemble de son administration centrale  - pour le choix de ses grands officiers.

1371                           Les Turcs s’avancent dans les Balkans en remportant une bataille à Cernomen, sur la Maritza, un fleuve dont l’embouchure est au nord de l’île de Samothrace.

1373                           Pétrarque est à la veille de sa mort, retiré dans la maison d’Arqua, près de Padoue ; il n’a pas oublié ce qu’est l’invective et en use envers Jean de Hesdin, maître de l’université de Paris, qui s’est attaché à démontrer la supériorité de la France sur l’Italie :

Que le Gaulois dresse à présent l’oreille et que sa crête insolente retombe afin d’écouter non pas éternellement ce qui lui fait plaisir, mais parfois aussi ce qui est vrai.

Il nous faut remercier notre cousin d’Italie d’avoir su diagnostiquer aussi tôt une maladie bien française, dont personne jusqu’à présent n’a cherché le remède, pour la bonne et simple raison qu’elle n’a jamais été perçue comme maladie. 

Il garde d’autres flèches dans son carquois, et c’est pour l’Eglise :

A la place des apôtres qui allaient nu-pieds, on voit à présent des satrapes montés sur des chevaux couverts d’or. On les prendrait pour des rois de Perse ou des Parthes qu’il faut adorer et que l’on n’oserait aborder les mains vides.

Lettres de la vieillesse

vers 1373                    A la demande de Charles V, Guillaume Tirel, dit Taillevent, écrit le premier livre de cuisine français : le Viandier.

1375                           Abraham Cresques, cartographe et ingénieur du Roi d’Aragon, réalise l’Atlas Catalan, qui se propose de fournir une mappemonde, c’est à dire, une image du monde et des régions qui sont sur terre, ainsi que des diverses sortes d’hommes qui l’habitent.

Il représentait l’univers alors connu sur douze feuilles montées sur des panneaux pliants. Il ne détaillait ni l’Europe et l’Asie du Nord, ni l’Afrique Australe[6], mais faisait figurer l’Orient et le peu que l’on connaissait de « l’Océan Occidental ». A l’inverse des cartes chrétiennes, l’Atlas catalan est un modèle d’empirisme : il synthétise l’expérience d’innombrables individus, y compris les navigateurs arabes et les plus récents des voyageurs européens, jusqu’alors dispersées dans les différents portulans existants. Les portulans (de l’italien portolano : guide des ports), étaient les premières cartes côtières de la Méditerranée, réalisées par des marins, portatives : confrontées directement à la réalité, elles pouvaient donc être corrigées.

25 10 1379                 Lassé du poids des impôts, le peuple de Montpellier prend à partie officiers et receveurs, dont plusieurs furent massacrés sur place : la Male Nuit.

1380                           Dmitri Donskoï, grand prince de Moscou défait l’armée tartaro-mongole à Koulikovo.

vers 1380                    Dans la région de Liège, construction du premier [en occident] haut fourneau permettant de couler la fonte, mélange de minerai de fer, de coke métallurgique et d’un fondant.

1381                           De 1309 à 1376 Avignon aura été le siège de la papauté… le Palais (neuf, mitoyen du premier) des papes sera construit en dix ans pour Pierre Roger, devenu en 1342 Clément VI. Autant le premier palais faisait preuve d’une austérité inspirée de la pauvreté évangélique, autant le second annonçait la Renaissance par son luxe systématique, omniprésent. La plus belle et plus forte maison du monde, selon Froissart. C’était plus le palais d’un prince que celui du premier des évêques ; et le palais d’un prince c’est fait avant tout pour faire de belles et somptueuses fêtes, données pour une cour brillante et avide de plaisirs.

De façon générale, on aura assisté à une recrudescence du népotisme : le pape, les cardinaux, les évêques ont favorisé avant tout leur famille. Le Sacré Collège a été peuplé de parents du pape. Et ces cardinaux, pour la plupart issus de milieux riches, noblesse ou bourgeoisie, ont représenté une capacité financière qui a fait d’Avignon une plaque tournante des marchés financiers.

Cette papauté en Avignon était mal perçue de façon générale : on parlait de captivité de Babylone. Pour les Italiens, Rome sans le pape était une ville décapitée et la gestion temporelle des biens de la papauté, - un territoire qui représentait le tiers de la péninsule italienne, avec au sud les délicates relations avec le royaume de Naples et au nord le duché de Milan, ne pouvait se faire correctement depuis Avignon.

De là à dire que les papes étaient ainsi soumis au roi de France, c’était une généralisation hâtive faite surtout par les Italiens que l’on ne vît jamais dénoncer la mainmise sur la papauté romaine par quelques grandes familles que l’on pouvait compter sur les doigts de la main.

Pétrarque s’était placé à la tête des imprécateurs :

Avignon, c’est Babylone, l’enfer des vivants, la sentine des vices, l’égout de la Terre, alors que la résidence du souverain pontife aurait du en faire le sanctuaire de la religion.

Nombreux étaient les émissaires qui s’étaient déjà pressés à la cour pour inciter le pape à regagner Rome. Urbain V, rançonné en Avignon par les grandes compagnies - des mercenaires qui n’étaient payés qu’en temps de guerre - était retourné à Rome… où une révolte populaire l’avait contraint à revenir en Avignon, pour y mourir. Sainte Brigitte de Suède avait voulu convaincre son successeur Grégoire XI de reprendre la même démarche… en vain. Seule Catherine Benincasa, 19° fille d’un couple de teinturiers, mantellate [tertiaire des Dominicains], qui va devenir Sainte Catherine de Sienne, y parvint.  Accompagné du jeune poète Neri di Landoccio qui faisait partie de la bella brigata [son escorte permanente], elle entreprit le voyage en Avignon où elle fut reçue par Grégoire XI le 18 juin 1376 : elle parvint à le convaincre  de regagner Rome : il s’embarqua, subit des tempêtes qui le firent relâcher à Gênes où il reçut d’alarmantes nouvelles de Rome, poussa jusqu’à Sienne où Catherine le persuada de persévérer : il reprit la mer pour entrer à Rome sous les acclamations le 17 janvier 1377. Mais, trop éprouvé, il mourut rapidement.

Mais le pape, avec ses mules, avait changé de maison
Avec ses mules et ses bulles, s’est envolé en direction
D’une ville appelée Rome, où tous les chemins s’en vont
Où parfois s’en vont les cloches quand les cloches ont le bourdon.

            Chanson de Jacques Douai. Paroles de G. Montassut, B. Astor

1381                           C’est un autoritaire violent qui a succédé à Grégoire XI : Bartolomeo Prignano, un Napolitain, qui va se nommer Urbain VI : les cardinaux prennent peur au point d’annuler son élection, entachée d’indubitables violences et vices de forme ; il est notoirement très insuffisant, tant à cause de son absence de science que de son manque de sagesse et plus de conscience, dixit le cardinal Pierre Flandrin, et Dietrich von Nieheim, urbaniste, ajoute : il est seul, comme un moineau sur le toit. Ils choisissent à Fondi, le 20 septembre1378, avec un moral rehaussé par plus de dix quintaux de tomme envoyés par les chanoines d’Abondance, un nouveau pape, Robert de Genève qui devient Clément VII et finit par s’installer en Avignon en avril 1379, quand il réalise qu’il ne pourra occuper le trône pontifical à Rome. C’est le début du Grand Schisme qui prendra fin en 1417 :

Bientôt la Chrétienté se partagea entre « urbanistes », partisans du pape de Rome, et « Clémentistes », partisans de celui d’Avignon. Si l’empereur traditionnellement lié à la ville de Rome choisit Urbain VI, ses rivaux les Habsbourg se déclarèrent pour Clément VII, tout comme les Ecossais, ennemis de l’Angleterre, tandis que les Flamands, contestataires obstinés dans le royaume de France, furent toujours partisans du pape de Rome. Les rivalités internationales dessinèrent la carte des deux obédiences. Le grand schisme n’est pas né d’un accident. La Chrétienté portait en elle-même les germes de ces divisions. Pourtant, aux yeux de beaucoup, Charles V en choisissant le pape français portait la responsabilité du schisme.

Françoise Autrand                Charles VI       Fayard 1986

Le schisme n’est pas une conséquence, l’appendice monstrueux, l’enfant dénaturé d’une papauté avignonnaise en mal des descendance. Il n’y a d’ailleurs aucune rupture fondamentale entre les mécanismes de gouvernement avignonnais et ceux de la papauté réunifiée. En revanche, et c’est là probablement son impact majeur sur l’histoire de l’Europe, le Schisme est le temps où se clôt le grand rêve médiéval d’unité chrétienne, emmenée par un pape oracle des volontés divines (une croyance qu’il était devenu bien difficile d’admettre) le délitement de ce concept ouvrait la porte aux réflexes identitaires des nations et à la compétition des Etats.

Armand Jamme         L’Histoire n° 343 Juin 2009

Il reste que ce grand schisme n’est déploré que par les hauts responsables de l’Eglise et les détenteurs du pouvoir politique : pour le peuple, l’important, c’est d’avoir un curé, un évêque : au-delà, c’est trop lointain pour que le paroissien de base s’en préoccupe. Le comtat Venaissin lui-même restera sous administration pontificale jusqu’à la révolution. François I° accordera à ses habitants la double nationalité (française en plus de la vaticane).

1 03 1382                    Il y a des malentendus entre le jeune - 14 ans - roi Charles VI et son peuple : une ordonnance de 1380 avait fait croire à une suppression des impôts, quand il ne s’agissait que de la suppression des fouages, impôt direct sur chaque feu.

Dès son entrée à Paris le 11 novembre 1380, les choses sont allées de mal en pis entre le roi et ses sujets : agitation et refus de l’impôt dès le lendemain du sacre. Réunion houleuse d’états généraux. Révoltes enfin : révolte et trahison en Flandres, révolte aux lointains confins du Languedoc, révolte au cœur même du royaume, à Rouen, à Paris. Il fallut l’écrasement des Flamands pour que les Français rentrent dans l’obéissance.

Françoise Autrand     Charles VI       Fayard 1986

A la première heure, aux Halles, un percepteur veut faire payer l’impôt à une marchande des quatre saisons, qui se met à crier A bas les impôts. Ainsi démarre l’émeute des Maillotins, ainsi nommés car ils s’étaient vite munis de deux mille maillets de plomb - une sorte de marteau que le prévôt de Paris avait fait faire pour recevoir des Anglais et qui, n’ayant pas servi, avaient été stockés à l’Hôtel de Ville - . Ils commencent par s’en prendre aux Juifs, aux fermiers des impôts. Ils mettent le feu aux registres du Châtelet, siège de la justice royale. En route pour Rouen, le roi fait demi-tour, et le duc de Bourgogne se retrouve à négocier non avec les émeutiers mais avec les bourgeois qui cherchaient à les manipuler. Les émeutiers reprennent l’assaut du Châtelet pour libérer les rares prisonniers qui s’y trouvaient et, mécontents du résultat, s’attaquent au quartier Notre Dame, siège de la prison d’Eglise, mieux remplie que celle du roi. Le lendemain, c’est au tour des abbayes de recevoir leur visite.

Il faudra attendre le 4 mars pour qu’un accord soit conclu : le roi pardonne, mais les fauteurs de la sédition seront immédiatement châtiés.

De ce jour, quelque chose était brisé entre Charles VI et ses sujets. Le roi avait pu pardonner le refus de l’impôt, et même le meurtre de ses Juifs et de ses officiers que protégeaient la sauvegarde royale, pire encore l’attaque du Châtelet, siège de sa justice. Mais si les Parisiens, bafouant les conditions mises à leur pardon, ne respectent pas sa grâce, aucun dialogue n’est possible. Jusqu’à la fin de l’année, il n’y eut plus entre le roi et la nation, que des paix fourrées, des ruses, de fausses promesses, en attendant qu’après l’échec de sa justice et de sa grâce le roi ne recoure à la force.

Françoise Autrand     Charles VI       Fayard 1986

27 11 1382                 Sur le Mont d’Or, proche du village de Roosebeke, [au sud d’Ostende, à l’est de Calais] emmenés par le connétable de Clisson, les Français défont les Flamands d’Artevelde, qui meurt.

28 02 1383                  Jean des Marès, chevalier, avocat du roi au Parlement, conseiller très écouté de Charles V, est prisonnier de Charles VI depuis le 11 janvier. On le sort de sa tour de Vincennes, on l’emmène au Châtelet on le conduit au Halles où il est décapité. Cette exécution est la dernière de quarante, quarante éminents personnages, bourgeois, échevins, juges etc … victimes de la répression royale depuis quarante jours  pour mettre Paris au pas.

17 07 1385                 Charles VI a dix sept ans : il est donc plus que temps de le marier ; c’est Elisabeth, de la famille des Wittelsbach, princes de Bavière qui est l’heureuse élue ; les noces se font en la cathédrale d’Amiens et les français la nommeront Isabeau. Heureuse élue, car pour le roi, - et en cela c’est une exception qui confirme la règle des enfants royaux dont on organisait le mariage parfois avant même qu’ils fussent nés ! - il fallait qu’elle fut en sa plaisance, sans quoi tout serait rompu.

1385                           Les toitures en chaume et en bois sont interdites à Chambéry, pour limiter les risques d’incendie. Annecy fera de même en 1448.

Février/mars 1386       Les conférences entre la France et l’Angleterre, dans une chapelle couverte de chaume près du village en ruines de Leulinghen, entre Calais et Boulogne amènent les deux pays au bord de la paix. La chapelle a été choisie, car exactement à cheval sur la frontière : les deux portes des transepts donnent, l’une sur la France, l’autre sur l’Angleterre : cela simplifie les questions de protocole. Mais les Anglais à qui profite la guerre sauront faire ce qu’il faut pour que tout ce travail n’aboutisse pas : ils iront au plus simple en poussant Richard II vers la sortie. Dieu, que la guerre est jolie et même populaire quand on la fait sur le territoire de l’autre : pillage, rapines vols, viols, tout cela sur le dos de l’ennemi : c’est tout « bénef » !

22 09 1386                 Les armées du sultan Bayézid anéantissent les Croisés du comte de Nevers et de l’armée hongroise du roi Sigismond à Nicopolis, dans l’actuelle Roumanie :

Ce fut une terrible défaite, où la chevalerie française, sous le commandement du fils aîné du duc de Bourgogne, Jean sans Peur, alors connu sous le nom de comte de Nevers, et l’armée hongroise du roi Sigismond avaient été, après la lutte la plus glorieuse, écrasées par les innombrables et terribles soldats du sultan Bayézid. Le désastre de cette armée de cent mille hommes avait été complet, malgré les prodiges de valeur accoutumés. Les chevaliers français, ici, comme presque toujours, avaient été victimes de leur témérité. Presque tous ceux qui n’avaient pas succombé sur le champ de bataille furent égorgés le lendemain par centaines ou plutôt par milliers, par les ordres ou sous les yeux de Bayézid assis sous sa tente en pleine campagne, entouré du plus brillant état-major. Cette boucherie dura toute la journée.

                                                                                                          Gustave Schlumberger

1386                           Le prince lituanien Jagellon épouse Hedwige d’Anjou, se convertissant en même temps à la religion catholique : ainsi naît vraiment la Pologne, nouvelle grande puissance en Europe orientale. Hedwige, morte prématurément en 1399, avait auparavant préparé la réorganisation de l’Université de Cracovie. Très populaire en Pologne, elle sera canonisée.

A Falaise en Normandie, une truie de trois ans a mangé un nourrisson. L’extraordinaire dans cette histoire n’est pas qu’elle ait été tuée : un coup de sang bien compréhensible de la part du père de l’enfant, et la relation de cette affaire n’aurait pas franchi les limites du village où elle s’était passée. L’extraordinaire donc, c’est que les choses ne se sont pas passées ainsi : la truie a bien été tuée, mais à l’issue d’un procès en règle, avec jugement et tout et tout : condamnée à être tailladée puis pendue par les jarrets !

28 09 1388                 Hostiles au comte de Provence, Louis II d’Anjou, bridés par l’importance des ports voisins de Gênes et Marseille, les Niçois transfèrent leur hommage au duc Amédée VII de Savoie. La Dédition de Nice stipule que les princes de Savoie auront à assurer la liberté de communication entre la cité et le Piémont : l’affaire est d’importance, puisqu’il s’agit du commerce du sel : à Nice arrivent les bateaux des salines provençales et languedociennes, et les éleveurs piémontais sont gros demandeurs de sel, pour les salaisons, le beurre, le fromage, l’alimentation animale et humaine, le traitement des peaux. Le col de Tende devient axe majeur, reliant les possessions des ducs de Savoie du Nord au Sud : le grand chemin ducal, décidé en 1610, sera terminé en 1614 : 1,4 m de large sur 230 km et 1 800 m de dénivelé : il verra jusqu’à 80 000 mulets par an !

1388                           Charles VI a vingt ans. Il en avait 12 à la mort de son père Charles V, et ce sont ses oncles, les ducs de Bourbon, de Bourgogne, de Berry et d’Anjou qui, depuis, sont à la tête de l’Etat : il voyait faire à ses oncles choses qui étaient plus au profit d’eux et d’autres particuliers que du bien public, écrira Juvénal des Ursins, son chroniqueur. Il les remercie.

Le portrait suivant ne laisse rien augurer des lugubres années à venir :

Philippe de Mézières écrit dans Le Songe du Vieil Pèlerin que Charles a « belle forme humaine ; il est sain, bel, fort, droit et léger » . Il est bien pourvu de mémoire et d’intelligence. Il ne jure pas mais laisse trop ses familiers jurer en sa présence, « sans frein et sans vergogne». [cela, c’est pour Clisson, un breton qui a reçu le titre de connétable à la suite de du Guesclin]. Il ne s’intéresse guère à l’astrologie la sorcellerie, la magie, mais doit bien s’en garder. [Cela, c’est pour Louis, le frère du roi]. Son défaut , c’est de passer la nuit à la fête et à la danse, après sa dure journée de travail et de manquer de sommeil. Déjà, il souffre d’insomnies. Et puis il y a les femmes. Philippe a beau lui recommander de boire « l’eau de sa propre citerne » et de « s’enivrer saintement des belles mamelles » d’Isabeau, Charles aime trop la compagnie des autres, des « belle femmes estranges » et le vieux maître doit lui répéter que, dans cette délicate affaire, « on ne peut mieux avoir la victoire que fuir ».

                                                              Françoise Autrand     Charles VI       Fayard 1986

Vint alors le temps, 4 ans,  des Marmousets - pour reprendre le surnom dont Michelet a jugé utile de les affubler -. Le mot recouvre plusieurs réalités, dont la plus commune serait un synonyme des grotesques que l’on mettait aux toits des maisons, aux meubles, dans l’orfèvrerie. Les Marmousets étaient en fait les anciens ministres de Charles V, remerciés par ses oncles à la mort du roi. Ce ne sont pas des princes, ce ne sont pas de simples fonctionnaires, ce sont des familiers de la maison du roi. Ils ont le sens de l’Etat, ils ont une idée précise de ce qu’il faut faire et ce sont eux qui vont mettre en place une administration rigoureuse et impartiale, et c’est à la cour d’Avignon qu’ils sont allé prendre leurs idées d’un Etat moderne.

15 06 1389                 Lazare, prince de Serbie, s’est allié à Tvartko, prince de Bosnie et aux Croates pour arrêter la marée turque ; en vain : ils sont écrasés, à Kosovo, au Champ des Merles au nord de Skoplié. 70 ans plus tard, c’en était fait du premier état serbe : la Bulgarie et la plus grande partie de la Serbie étaient aux mains des Turcs, à l’exception de la Croatie et de la Slovénie, qui appartenaient à la Hongrie, et de la Dalmatie, partagée entre Venise et la Hongrie : seule Raguse - Dubrovnik -, gardait intact l’héritage de la culture slave du sud médiéval.

La défaite de Kosovo et la mort du prince Lazare prendront rapidement la première place au sein du panthéon du nationalisme serbe.

1390                           L’empire de Tamerlan est à son apogée : il couvre tout l’Iran actuel et déborde largement à l’est et à l’ouest : mais cela ne représente déjà plus que le quart de l’empire de Gengis Khan et à sa mort en 1405, l’empire n’était plus qu’un souvenir. Infatigable batailleur, Temur-Leng - Temur le Boiteux, (des suites d’une blessure à la jambe droite) - ne pérennisera aucune conquête :

Bagdad, Brousse, Saraï, Qarachahr, Delhi seront par lui saccagées, mais il n’abattra ni l’empire ottoman, ni la Horde d’Or, ni le khanat de Mogholistan, ni le sultanat indien, et même les Djelair d’Iraq Arabi se relèveront chaque fois après son passage. Aussi a-t-il dû conquérir trois fois le Khârez, six ou sept fois l’Illi (sans jamais y parvenir autrement que pour la durée de la campagne), deux fois la Perse orientale, s’y reprendre à trois fois pour soumettre la Perse occidentale, faire deux campagnes de Russie, etc…

                                                                                                          René Grousset

Il prendra tout de même le temps de faire construire dans sa capitale de Samarkand la plus grande mosquée d’Asie Centrale, Bibi Khanum : 167 mètres de long sur 109 de large.

5 08 1392                   Charles VI relève à peine d’une méchante fièvre autour de Pâques ; il emmène son armée mettre à la raison de duc de Bretagne qu’il soupçonne de protéger Craon, le présumé coupable de la tentative d’assassinat de Clisson, son connétable. Il chevauche dans la forêt du Mans :

Comme il traversait ainsi la forêt, un hommes de mauvaise mine sans autre vêtement qu’une cotte blanche, se jette tout à coup à la bride du cheval du roi, criant d’une voix terrible : « Arrête, noble roi, ne passe pas outre, tu es trahi ! » 

On lui fit lâcher la bride, mais on le laissa suivre le roi et crier une demi-heure.

Il était midi, et le roi sortait de la forêt pour entrer dans une plaine de sable où le soleil frappait d’aplomb. Tout le monde souffrait de la chaleur. Un page qui portait la lance royale s’endormit sur son cheval, et la lance tombant, alla frapper le casque que portait un autre page. A ce bruit d’acier, à cette lueur, le roi tressaille, tire l’épée, et, piquant des deux, il crie : «  Sus, sus aux traîtres ! ils veulent me livrer ! » Il courait ainsi l’épée nue sur le duc d’Orléans. Le duc échappa, mais le roi eut le temps de tuer quatre hommes avant qu’on pût l’arrêter. Il fallut attendre qu’il se fut lassé ; alors un de ses chevaliers vint le saisir par derrière. On le désarma, on le descendit de cheval, on le coucha doucement par terre. Les yeux lui roulaient étrangement dans la tête, il ne reconnaissait personne et ne disait mot.

Michelet

Transporté à l’abbaye du Mans, puis au château de Creil, il va se rétablir lentement, grâce aux soins attentifs de maître Guillaume de Marcigny… de quoi s’agissait-il vraiment ? probablement nul ne le saura jamais. L’accident avait été sévère, et tout le pays l’avait perçu comme tel…. Sa mère Jeanne de Bourbon, avait souffert de maladie mentale, mais avait guéri…

1392                           Un bourgeois parisien rédige Le Ménagier de Paris, traité de morale et d’économie domestique, y compris les premières recettes culinaires « raisonnées » ; il ne sera publié qu’en 1846. L’homme, beaucoup plus âgé que son épouse,  s’était mis en tête de rédiger à son intention un petit traité comportant tout ce que doit savoir une maîtresse de maison ; on peut lire en sa dédicace ces mots qui sont d’un sage : ainsi l’homme que vous épouserez après moi pourra-t-il m’être reconnaissant.

Sa cuisine fait grand usage d’épices : celles de chez nous : persil, cerfeuil, fenouil, thym, romarin, sarriette, marjolaine, épinards, verjus [en place du citron de nos jours, extrait de l’oseille broyée ou du bourgeon et de la tige de vigne jeune et tendre]… et celle d’orient : gingembre, cumain, girofle, poivre, muscade …

Les procédés de conservation se limitent aux pâtés, pour lesquels on fait grand usage de gelée ; pour le reste, on se nourrit au rythme des saisons, consommant ainsi beaucoup de poissons d’eau douce, en raison du nombre de jours maigres prescrits par l’Eglise. Dans les viandes domine le porc et le gibier : sanglier, cerf, lièvre. Il y a peu de lapin. Et parmi les volailles, surtout les cygnes, les paons et beaucoup d’oiseaux : héron, bécasse, poule d’eau, caille, grive, becfigue.

Pour un festin, il donne un exemple :

  • Première assiette : vin de grenache et rôties, pâté de veau, pâté de pinperneaux (petite anguilles), boudin et saucisses.
  • Seconde assiette : civet de lièvre, pois.
  • Troisième assiette : rôtis de lapin, de perdrix, de chapons, bars, carpes, etc …
  • Quatrième assiette : oiseaux de rivière, riz, anguilles.
  • Cinquième assiette : pâté d’alouettes, rissoles, flan sucré.
  • Sixième assiette : poires et dragées, nèfles et noix pelées, hypocras et oublies.

28 01 1393                 Charles VI organise un bal à l’Hôtel Saint Pol, demeure royale, - aujourd’hui quai des Célestins -  pour le remariage d’une demoiselle d’honneur de la reine  Isabeau de Bavière. Pour mettre un peu d’animation dans ce charivari - c’est le nom de la fête donnée en cette occasion en Bavière - bien codifié, Charles VI et quatre de ses amis décident de se déguiser en sauvage  lors du bal costumé : ils s’enduisent donc de plumes et de poils d’étoupe qu’ils font tenir avec de la poix, et pour en rajouter à l’ « authentique », ils s’enchaînent. Les farceurs dansent frénétiquement depuis un moment quand le duc d’Orléans, frère du roi et le duc de Berry, de retour d’un début de soirée déjà arrosé, s’approchent des « sauvages » pour essayer de voir leurs bobines à l’aide d’une torche… qui enflamme la poix qui faisait tenir tout le déguisement. Le roi déjà fragilisé par la crise de la forêt du Mans en sortira vivant grâce au réflexe de sa tante Jeanne de Boulogne, duchesse de Berry qui l’enveloppe de ses très nombreux jupons, sans dommage apparent, prenant soin d’aller tout de suite rassurer la reine, mais l’accident avait sans doute agrandi quelque peu les premières fêlures. Un autre parvient à se « déchaîner » et se jettera dans un cuvier, mais les trois autres mourront de leurs brûlures au bout de trois jours.

Il faut savoir qu’un charivari n’est pas affaire innocente. La mariée avait déjà « usé » deux, peut-être trois maris, et l’usage était de tourner en ridicule ces énièmes noces par un charivari, qui, pour l’Eglise, étaient une injure au sacrement du mariage, un véritable sacrilège, faisant de l’homme une bête surgie du fond des âges. Ce ne peut être que le fait de dépravés. L’affaire passera à l’histoire sous le nom de Bal des Ardents.

Cinq mois plus tard, la folie de Charles deviendra chronique, les périodes de crises alternant avec celles de rémission pendant lesquelles ils retrouvait tous ses esprits. La folie du Roi  est perçue comme un désamour de Dieu pour la France :

Par nos péchés si porte la penance
Notre bon roi qui est en maladie.

Christine de Pizan

Charles VI publiera une ordonnance par laquelle il confie la régence à  son cher et très aimé frère Louis duc d’Orléans, comte de Valois et de Beaumont, tant pour le bien, sens et vaillance de lui comme pour la très singulière, parfaite loyale et vraie amour qu’il a toujours eue à nous et à nos enfants.

Mais ce frère sera jugé trop jeune et la régence échoira aux oncles qu’il avait voulu évincer cinq ans plus tôt, les ducs Jean de Berry et Philippe le Hardi.

17 09 1394                 Ordonnance d’expulsion des Juifs du royaume : il fallait bien trouver des bouc émissaires pour expliquer la folie du roi : et quel meilleur bouc émissaire qu’un juif  ?

25 09 1396                 Les croisés français se font tailler en pièces par les Turcs à Nicopolis, en actuelle Roumanie.

27 10 1396                 Charles VI, roi de France rencontre Richard II, roi d’Angleterre, aux champs près du moulin d’Ardres, à la frontière :

les rois ont juré, en paroles de roi, sur les Saints Evangiles, que dorénavant, ils seront bons et loyaux amis ensemble, et que comme père et fils s’entr’aimeront et aideront l’un et l’autre envers et contre tous. Ils ont fait alliance perpétuelle.

Juvénal des Ursins

Charles VI est accompagné de sa fille Isabelle, 6 ans, qui suivra Richard II pour devenir son épouse « en temps voulu ».

1397                           Marguerite la Grande, reine de Norvège car veuve du roi Haakon VI, fille du Roi du Danemark, est déjà parvenue à unir son pays au Danemark. Par l’Union de Kalmar, c’est la Suède qui rejoint les deux premiers.

29 09 1399                 Menés par le cousin du roi, Henri de Lancastre, les Anglais que la guerre arrange bien contraignent le roi Richard II d’Angleterre à abdiquer. Ils le tueront peu après.

17 11 1400                 Charles VI donne sa forme définitive à la course, nom donné à l’activité des corsaires, en créant l’obligation de la lettre de marque.

L’activité existait depuis belle lurette, mais se développa surtout lors de la guerre de cent ans : la construction d’un navire coûtait alors fort cher, les caisses royales n’y suffisaient pas et il était donc plus courant de sous-traiter, en payant le propriétaire du navire au coup par coup :

Se aucun, de quelque estat qu’il soit, mestoit suz aulcune nef à ses propres despenz  por porter guerre à nos ennemys, ce sera par le congié et consentement de notre dict admiral ou de son lieutenant. Lequel a ou aura, au droit de son dict office, la cognoissance, jurisdiction, correction de toz les faicts de la dicte mer et de ses dependances, criminellement et civilement.

Dans toute profession, dans tout corps de métier, il y a les gros mais aussi le menu fretin :

Trois au quatre hommes duicts à la marine, hardiz à se mettre à l’aventure, pauvres n’ayant que quelque petite barque ou frégate ou quelque brigantin mal équipé : mais au reste ont une boete de quadran à naviguer nommée bussolo, qui est le quadran de marine : et ont aussi quelque peu d’appareil de guerre, sçavoir est quelques armes légières pour combattre de plus loin. Pour eux vivre ilz ont un sac de farine et quelque peu de biscouit, un bouc d’huile, du miel, quelques liaces d’aulx et oignons et un peu de sel qui est pour la provision d’un mois. Cela faict, ilz se mettent à l’aventure. Et si le vent les contrainct de se tenir au port, ils tireront leur barque en terre, qu’ilz couvriront de rameaux d’arbres et tailleront du bois avec leurs cognées et allumeront du feu avec leur fusil… feront un tourteau de leur farine qu’ilz cuiront à la mesme manière que les soldats romains faisoient, le temps passé, en guerre.

Belon du Mans

vers 1400                    Le beau Moyen Age s’en va :

Le XIV° siècle, ce siècle catastrophe venant à la suite d’une des plus belles envolées de l’humanité vit l’effondrement des valeurs morales, à la traîne des gouvernements de Philippe le Bel et de ses successeurs, les premiers rois escrocs et dictateurs. La féodalité, en gros, reposait sur le « fair-play », la foi jurée, le respect des serments, la réciprocité, voir l’amour de Dieu. Or, une société qui renie ses fondements s’expose à la débâcle, à la ruine, à l’horreur. Nuit et brouillard… Ce qui caractérise l’état des lieux du royaume de France, dans la majeure partie des années 1300, c’est la guerre, la division, l’anarchie sur tous les plans.

… Le costume masculin se différencie définitivement du costume féminin ; l’habillement de l’homme se « virilise », abandonnant la cotte médiévale, la tunique se raccourcit progressivement tandis que les cuisses du mâle se couvrent d’un « haut de chausse » un peu bouffant, qui lui donnent des pattes de coq. Et puis, innovation capitale, on inventa la braguette : cette poche externe, taillée en présentoir pour les attributs masculins, attachés par un lacet - l’aiguillette - devant le haut de chausse. Un costume bien commode pour la guerre perpétuelle : mais un attifement de gallinacé multicolore, qui exprimait désormais la différence de celui qui  « portait la culotte » !

Claude Duneton Histoire de la chanson française Seuil 1998.

1402                           Les chiffres arabes, [d’invention hindoue] apparaissent à Toulouse. Le normand Jean de Béthencourt veut coloniser les Canaries : Lancelleto Malocello, génois y avait en fait déjà débarqué en 1312 et depuis lors, on s’y approvisionnait en esclaves et en… oseille. Accompagné de Gadifer de La Salle, il fait la conquête des îles Lanzarote et Fuerteventura, tandis que les autres îles de La Palma, El Hierro et Tenerife se trouvent aux mains des indigènes, les Guanches. Reconnu comme seigneur de l’archipel, il se donnera une capitale : Betencuria, la peuplera de Normands, prendra possession de mouillages africains au sud du cap Bojador, mais la colonisation ne sera jamais effective et la présence française aux Canaries n’aura duré que 17 ans. Les Espagnols prendront la suite en 1492, pour longtemps, y amèneront la canne à sucre, monoculture d’exportation qui occupa le terrain en lieu et place de cultures vivrières des Guanches, contribuant ainsi à leur déclin démographique.

Les Guanches étaient là depuis beaucoup plus longtemps, et curieusement, s’ignoraient d’une île à l’autre puisqu’ils ne naviguaient pas. Les chapelains de l’expédition notent qu’ils se croient seuls au monde, derniers survivants d’une terrible catastrophe. Autre curiosité aujourd’hui prouvée : ils ont en commun avec les Basques un taux anormalement élevé de groupe sanguin O.

1403                           Ruy Gonzales de Clavijo est ambassadeur d’Espagne auprès de l’empire d’orient, à Constantinople. Il visite les églises et s’amuse beaucoup :

Je vis à l’église de la Vierge Pammacaristos le bras de saint Jean Baptiste amputé d’un doigt par le coup de dents d’un père de famille dont la fille se voyait menacée, à Antioche, d’être livrée au dragon : le père a lancé le doigt du saint dans la gueule du dragon, lequel en a trépassé sur le champ.                                                                               A Sainte Sophie, je vis les grils sur lesquels « fut rôti » saint Laurent. Mais c’est à Saint Jean « in trullo » que l’on montre les grandes reliques de la Passion, le morceau du pain de la Cène que Judas ne mangea pas, la fiole pleine du Précieux Sang, les poils de la barbe du Sauveur, « arrachés au moment de la Crucifixion », le fer de la Sainte Lance, un fragment de l’éponge imbibée de vinaigre, la robe tirée au sort. Quant à l’église Saint-François, elle offre à la vénération un morceau de la Vraie Croix, les os de l’apôtre saint André, le bras droit de sainte Anne et la robe de bure de saint François d’Assise.

1403- 1421                 En moins de vingt ans, le chinois Yongle, troisième empereur des Ming, construit la ville de Pékin : de larges douves protègent la ville, des portes aux allures de forteresse, un plan orthogonal pour les rues et avenues, dont certaines pouvaient avoir vingt mètres de large et jusqu’à six kilomètres de long. Plus que tout, la Cité Interdite, situé au centre de la métropole, symbolisait le cœur de l’empire.  

http://www.linternaute.com/voyager/photo/2006/pekin/14.shtml

En 1409, il va élever le royaume de Malaka - aujourd’hui au nord-ouest de Singapour - au rang de royaume tributaire… Malaka où l’on voit, selon Castanheda des jonques qui sont très différentes de tous les navires du monde : elles tiennent très bien la mer, prennent beaucoup plus de frêt que nos navires et sont beaucoup plus fortes. On trouve là résines, bois précieux, étain… et on importe de Sumatra, Bornéo, Sulu et autres îles, épices, chevaux et parfois esclaves.

27 04 1404                 Succession chez le duc de Bourgogne : Philippe le Hardi meurt : Jean Sans Peur prend sa place.

1404                           Première charrue permettant de commander la profondeur du labour à l’aide d’une cheville qui dispose de cinq positions sur un bâton fourchu.              Le paysage politique italien manifeste encore une fois sa précocité : les villes italiennes, au moins pour les plus petites d’entre elles, n’offrent plus le cadre permettant leur continuité : Vérone est enlevée par les Vénitiens en avril 1404, Pise devient florentine en 1405, Venise encore enlève Padoue en novembre1406, Breschia en 1426, Bergame en 1427 :  Venise constituait la Terre Ferme, Milan créait le Milanais, Florence allait devenir la Toscane. Les événements à venir - prise de Constantinople en 1453, capitulation de Barcelone devant Jean d’Aragon en 1472, intégration de la Provence et de Marseille à la France en 1480, chute de Grenade en 1492 - sonnaient la fin des Etats urbains qui laissent à la manœuvre les Etats nation.

23 11 1407                 Assassinat de Louis de France, frère du roi Charles VI.

Mercredi XXIII° jour de novembre. Ce jour, environ VIII heures de nuit, messire Loiz de France, fils du roi Charles V et frère unique du roi Charles VI régnant à présent, âgé d’environ trente six ans, marié à la fille du duc de Milan dernièrement trépassé, dont il avait trois enfants, deux fils, l’un âgé de quatorze ans et l’autre de onze ou douze et une fille, lequel Louis était duc d’Orléans, comte de Blois, de Soissons, de Valois, de Beaumont, d’Angoulême, de Périgord, de Luxembourg, de Porcien, de Dreux et de Vertus, seigneur de Coucy, de Montargis, de Château Thierry, d’Epernay et de Sedenne en Champaigne, a été tué environ la porte Barbette, en la rue appelée Vieille du Temple par des meurtriers qui l’épiaient en une maison quand il revenait de l’Hôtel de la reine, trop petitement accompagné et lui ont coupé la main dont il tenait la bride de son cheval et puis l’ont fait choir, puis lui baillèrent d’une guisarne par la tête tant qu’ils firent voler la cervelle sur le pavé et lui qui était le plus grand de ce royaume après le roi et ses enfants est en si peu de temps si chétif. Parcat sibi Deus.

Le greffier du Parlement

Deux jours plus tard, le commanditaire de l’assassinat, pour ne pas faire emprisonner des exécuteurs du contrat rapidement identifiés, se dénonce lui-même : ce n’est autre que Jean Sans Peur, duc de Bourgogne, oncle du roi, le personnage le plus puissant du royaume après le roi. Celui-ci commence par se réfugier sur ses terres, dans le nord, où il affûte sa défense, à telle enseigne qu’il parvient à débaucher un docteur en théologie de l’Université de Paris, Maître Jean Petit pour tenir le crachoir quatre heures durant devant tous les grands du royaume rassemblés à l’Hôtel Saint Pol le 8 mars 1408 : c’est la « Justification du duc de Bourgogne », apologie du tyrannicide. Jean Petit parvint donc à triturer la réalité jusqu’à faire passer faire passer Louis pour un tyran, et le lendemain, le roi signait les lettres de grâce de Jean de Bourgogne.

Louis d’Orléans fut le prince  qui incarnait tout un courant d’idées politiques portés par un groupe de penseurs et d’hommes d’action. Pour eux, il réalisa un modèle idéal : prince nouveau du nouvel Etat. Reste à savoir si les Français ne préféraient pas un autre type de prince, s’ils appréciaient, comme on le fit plus tard, certains traits de la personnalité de Louis ou s’ils en préféraient d’autres. On a fait gloire à Louis d’avoir été un précurseur de la Renaissance, on admire son éloquence, son goût pour la culture ; son entourage d’humanistes, mais Pierre Salmon qui écrit au début du XV° siècle lui conseille vertement d’écouter les sages et les gens d’âge et de consulter les bons livres d’Histoire. Louis est méthodique dans son travail, habile et réservé dans les négociations diplomatiques, mais à cette efficacité les Français ne préfèrent-ils pas, chez un prince, la bonne grâce ?

Et quant aux idées nouvelles, dont Louis s’était fait porteur, sur les progrès de l’Etat, tiennent-elles la comparaison avec le vieil idéal de « réforme » et l’antique respect de la « liberté française » ? Le duc de Bourgogne qui s’en était fait le champion gagna le cœur des Parisiens et d’un bon nombre de Français. Face à lui, Louis est le mal-aimé.

Françoise Autrand     Charles VI       Fayard 1986

Le duc de Bourgogne fit tuer le duc d’Orléans, son cousin germain. Dont si grandes et si maudites guerres sourdirent que peu s’en fallut que tout le royaume ne fut détruit.

Jean Lefèvre, seigneur de Saint Remy.1463

Quand Monseigneur d’Orléans fut tué à Paris, il était si grande paix par tout le royaume de France que l’on eût su trouver homme qui eût fait chose mal faite. Dans trois semaines après, ou un mois, qu’il fut tué, il n’était homme qui allât dans le royaume qu’il ne fût détroussé et roué jus s’il n’était pas trop fort.

Un vieux sénéchal

21 05 1408                 Louis d’Orléans était résolument partisan du pape d’Avignon. Mort, le pape d’Avignon perdait en France son principal soutien et Charles VI pouvait, sinon rallier le camp de Rome, au moins adopter vis-à-vis des deux papes une attitude de neutralité ; Benoît XIII réagit violemment et menace d’excommunication Charles VI s’il passe à l’acte. Ce dernier réagit aussi avec virulence en rassemblant dans les jardins du Palais de la Cité nobles, prélats, clergé, parlement, les princes, les ambassadeurs et autant de monde que pouvait en contenir le lieu pour écouter Jean Courtecuisse, désigné par l’Université de Paris, se livrer à un violent réquisitoire contre ce pape hérétique, schismatique etc… La rupture avec Benoît XIII est consommée. La papauté d’Avignon a perdu son principal soutien.

28 08 1408                 Valentine, veuve de Louis d’Orléans entre à Paris avec ses enfants, Isabelle, Charles, Philippe et Jean pour faire entendre devant une assemblée solennelle la justification de Louis d’Orléans et la défense de sa mémoire. Se met ainsi en place le paysage politique qui va donner naissance à la guerre fratricide entre Armagnacs  - le beau-père de Charles, chef de parti, était comte d’Armagnac ; Charles avait épousé Bonne d’Armagnac - et Bourguignons. La puissance de chaque camp se mesurera à l’aune de la présence ou de l’absence  du plus prestigieux des otages : le roi.

23 09 1408                 Jean de Bourgogne - Jean Sans Peur -, remporte une victoire sur les bourgeois et gens de métiers de Liège à Othée, près de Tongres. Le retentissement de cette victoire va-t-il lui ouvrir les portes du pouvoir en France ? 

3 11 1408                   Le roi en pleine crise, prostré et inconscient, est enlevé par le duc de Bourbon et  Jean de Montaigu qui l’emmènent à Melun.

4 11 1408                   La reine et le dauphin Louis rejoignent le roi à Melun d’où ils gagnent Giens : toute la cour s’embarque sur la Loire, direction : Tours..

Le peuple de Paris est tout entier pour le duc de Bourgogne, le roi, la reine, leurs enfants et les seigneurs sont partis de Paris et sont allée à Tours en Touraine, par crainte du peuple.

Un marchand italien d’Avignon.

28 11 1408                 A Douai, le duc de Bourgogne, prévenu des événements par messager au férir de l’éperon et à tue cheval, s’est mis en route  et entre triomphalement à Paris.

9 03 1409                   Grande cérémonie de réconciliation célébrée en la cathédrale de Chartres, mais, ainsi qu’on le disait du fou du duc de Bourgogne, un très bon fol … qu’on disait être fort sage,  il s’en alla acheter une paix d’Eglise et la fit fourrer et disait que c’était une paix fourrée. La guerre va venir, d’autres paix aussi, toutes aussi éphémères que cette première : à Bicêtre, à Auxerre.

Printemps 1409           Les cardinaux dissidents des deux obédiences convoquent à Pise un concile qui juge et dépose à la fois Grégoire XII, le pape romain, et Benoît XIII, le pape avignonnais et en élisent un nouveau, Alexandre V. Mais les deux premiers refusent de se soumettre. L’Eglise a trois papes !

7 10 1409                   Le nouveau prévôt de Paris fait arrêter Jean de Montaigu, l’un des Marmousets des années 1388 -1392, qui était alors en fait maître des finances royales. Torturé au Petit Châtelet, il avoue tout ce dont on l’inculpe, mais, dix jours plus tard, aux Halles, le lieu d’exécution, il montre à la foule ses mains disloquées, son bas-ventre déchiré, et crie très haut son innocence de tous les crimes dont on l’accuse : il n’a fait que voler de l’argent au roi. Après l’assassinat de Louis d’Orléans, l’exécution de Jean de Montaigu, c’en est bien fini du « poids » des Marmousets et chaque camp fourbit ses armes.

31 12 1409                 A 13 ans, le dauphin Louis, sorti de la tutelle maternelle, a désormais le pouvoir pendant les « absences »  du roi. De fait, il est entre les mains du duc de Bourgogne. 

15 07 1410                 L’armée polonaise, lituanienne et ruthène bat les Chevaliers Teutoniques à Grünwald-Tannenberg : la puissance des Croisés germaniques est brisée pour longtemps et permet le début de l’expansion polonaise.

14 07 1411                  Par le manifeste de Jargeau, les princes d’Orléans demandent au roi justice pour le meurtre de leur père.

18 07 1411                Les princes d’Orléans s’adressent directement au duc de Bourgogne :

A toi, Jean, qui te dis de Bourgogne … te faisons savoir que de cette heure en avant, nous te nuirons de toute notre puissance et par toutes les manières que nous pourrons.

14 08 1411                Autorisé par Charles VI à lever une armée, Jean de Bourgogne répond :

Toi et tes frères avez menti et mentez faussement, mauvaisement et déloyaument, traîtres que vous êtes.

automne 1411              les vignerons étaient en pleines vendanges quand les faux bandés Armagnacs commencèrent à faire tout le pire qu’ils pouvaient …. Et firent tant de maux, comme eussent fait Sarrasins, car ils pendaient les gens, les uns par les pouces, les autres par les pieds, ils tuaient et rançonnaient les autres et violaient les femmes et boutaient le feu.

 Journal d’un Bourgeois de Paris, farouche partisan des Bourguignons.

18 05 1412                 Les ducs de Berry,  d’Orléans, de Bourbon et le comte d’Alençon signent le traité de Bourges avec Henri IV d’Angleterre, qui s’engage à mettre à leur disposition  1 000 hommes d’armes et 3 000 archers anglais en échange de quoi les premiers l’aideront à reconquérir toute la Guyenne, lui prêteront hommage pour les seigneuries qu’ils tiennent en ce duché. A la mort des ducs de Berry et d’Orléans, Poitou et Angoumois reviendront au Lancastre.

11 06 1412                  Sous la direction du duc de Bourgogne, chef du gouvernement, l’armée royale s’est mise en route pour assiéger Bourges, capitale du duc de Berry. Le dauphin Louis de Guyenne, 15 ans, n’aime pas cela et déclare en plein Conseil que vraiment la guerre a trop duré et que c’était au préjudice du royaume et du roi son père et qu’à lui-même pouvait redonder et qu’aussi ceux contre qui se faisait la guerre étaient ses oncles, cousins germains et proches de son sang.

Il faudra attendre un mois pour que le comte de Savoie voie ses offres de médiation aboutir, le 12 juillet, avec des dialogues qui laissent pantois, tant ils sont ceux de joueurs qui terminent une partie d’échecs, ou de tout autre jeu :

Le duc de Berry :-       Beau neveu, j’ai mal fait et vous encore pire. Faisons et mettons peine que le royaume demeure en paix et tranquillité
Jean Sans Peur :        Bel oncle, il ne tiendra pas à moi.

Juvénal des Ursins

Et le duc de Berry vint solennellement remettre les clefs de la ville au roi.

1412                           Naissance de Jeanne d’Arc à Domrémy, en Lorraine : le village est sur une grande route, l’ancienne voie romaine de Langres à Verdun. Ce pays de Vaucouleurs est, avec le Mont Saint Michel et Tournai, le lointain avant poste de l’obédience officielle et reconnue du roi de Bourges.

Ses parents, Jacques d’Arc et Isabelle Romée, possèdent une vingtaine d’hectares de bonnes terres et de bons prés : ils appartiennent à la bourgeoisie rurale de ceux que l’on appelle alors les « laboureurs ». Son père a exercé un temps des fonctions équivalentes à celle d’un maire.

Lors de son procès, Jeanne dira de son enfance :

… pendant que j’étais dans la maison de mon père, je m’occupais à l’intérieur des soins du ménage. Je n’allais pas aux champs à la suite des brebis et du bétail.

Jean Hus, maître à l’Université de Prague, prédicateur soutenant le réformateur anglais Wyclif contre les maîtres allemands, proteste contre la Bulle des Indulgences de l’anti-pape Jean XXII : il est excommunié.

28 04 1413                  Une émeute soulève les Parisiens contre le dauphin, emmenée par Simon Le Coutelier dit Caboche, ouvrier des abattoirs, écorcheur de bêtes. D’autres suivront, les 9, 10, 11 mais et encore le 22 mai pour aboutir à la publication , le 26 mai, de l’ordonnance de réforme qui se préparait depuis la tenue des Etats Généraux, début février. Les Cabochiens tiennent la famille royale en otage

ces méchantes gens, tripiers, bouchers et écorcheurs, pelletiers, couturiers et autres pauvres gens de bas état qui faisaient de très inhumaines, détestables et déshonnêtes besognes.

Juvénal des Ursins,  à qui l’on doit le nom Caboche

4 08 1413                    La paix de Pontoise est acceptée par les Parisiens, Les chefs des émeutes s’enfuient et le duc de Bourgogne de même : il a perdu le pouvoir et la réforme, c’est-à-dire le retour aux coutumes traditionnelles, au régime des libertés,  a échoué.

Négociations pour le mariage de Catherine, 12 ans, fille de Charles VI avec Henri V d’Angleterre : elles vont être longues, en 1415 les prétentions anglaises seront exorbitantes : d’abord la couronne de France, la rançon du roi Jean, deux millions de francs de dot, sur le plan territorial, tout l’ancien empire Plantagenêt, y compris la Normandie, la souveraineté sur la Flandre et l’Artois, et même une partie de la Provence … qui n’est pas française !

5 09 1413                       L’ordonnance cabochienne est abolie, et la famille royale va passer sous la coupe des Armagnacs.

11 1413 à 07 1418         Convoqué sur invitation pressante de l’empereur germanique Sigismond de Luxembourg, le concile de Constance donne le premier rang aux décisions conciliaires, donc avant celles des papes - Grégoire XII, Alexandre V et Benoît XIII -. Sigismond obtient aussi que l’on vote par nation et non par tête, ce qui diminue le poids des Italiens mais aussi de la France. Odonne Colonna est élu le 11 novembre 1417, devenant Martin V. Grégoire XII et Jean XXIII se retirent. Pedro Martínez de Luna, devenu en Avignon Benoît XIII se cramponnera jusqu’à sa mort à Peñiscola en 1423. Son successeur, Clément VIII attendra 1429 pour renoncer à se prétendre pape.

Sigismond jette en prison Jean Hus, le déclarant hérétique et relaps : il mourra sur le bûcher le 6 juillet 1415 : la nation tchèque refusera désormais d’obéir à l’Eglise romaine, qui ira jusqu’à déclencher contre les hussites des croisades.

C’est probablement à la demande de ce concile qu’un moine rédigera un Ars Moriendi -Art de mourir - qui rencontrera un grand succès : quelque soixante ans après la grande peste, on se souvenait du nombre de malades qui avaient succombé sans l’assistance de prêtre, tant le nombre de ces derniers était insuffisant. Ainsi, chacun pouvait savoir ce qu’il avait à faire pour accompagner un agonisant aux portes de la mort.

02 1414                      Apparition d’une fièvre et toux incontrôlable : le tac ou horion qui prendra le nom de coqueluche.

07 1414                       Charles VI sombre définitivement dans la folie.

30 06 1415                Les Français arrivés à Winchester pour porter la réponse sur le mariage de Catherine avec le roi Henri n’ont guère le temps d’entamer les palabres : Henri V convoque une assemblée de 1 500 personnes devant laquelle il annonce la rupture des négociations.

12 08 1415                  Débarquement de Henri V au Chef de Caux. Il a confié la régence du royaume à son frère, duc de Bedford. 1400 nefs ont transporté ses troupes de Southampton à la pointe de la Hève [proche du Havre, qui n’existe pas encore] : plus de 10 000 hommes, dont 2 000 hommes d’armes, 6 000 archers.

22 09 1415                 Prise d’Harfleur, principale clef sur mer de toute la duché de Normandie.

25 10 1415                 Les troupes coûtent cher, l’épidémie ravage ses troupes et les provisions s’épuisent : Henri V avait décidé de rentrer, en regagnant Calais. A Azincourt, [nord-ouest d’Arras], ils découvrent l’armée française qui leur bloque la route. Les archers anglais déciment les chevaliers français, empêtrés dans leur lourde armure, montés sur des chevaux qui glissaient, car il avait plu toute la nuit, ne pouvant se livrer aux manœuvres prévues, faute de place : la plaine d’Azincourt ne fait que 4 km de long pour 1 km de large. Les coutiliers achèvent le massacre, n’épargnant que les princes susceptibles d’être rançonnés : ainsi, on estime à peu près aux trois quart des lignées nobles du royaume celles qui n’auront plus de descendance mâle.

C’est que le coup a porté où il fallait pour ébranler la monarchie. Les pertes humaines ont été considérables : 3 000 hommes, 4 000, plus peut-être, on ne le sait. Aujourd’hui encore, quand les siècles d’oubli ont passé sur l’événement et dispersé la documentation, on peut dresser une liste de 600 chevaliers et barons morts à Azincourt. Mais surtout elles ont été concentrées sur une part bien définie de la société politique : d’abord la cour, qui perd, morts ou prisonniers, cinq ducs, douze comtes et. bien d’autres grands seigneurs ou brillants nouveaux venus de la classe dirigeante. Ainsi la « cour amoureuse de Charles VI », sorte de club politique et mondain, qui réunissait depuis 1400 les hommes les plus influents de la haute société parisienne, perd un tiers de ses membres et la liste de ses dignitaires prend l’allure sinistre d’un nécrologe.

En dehors de la haute aristocratie, c’est la noblesse de langue d’oïl, surtout, qui a été atteinte. Plusieurs milliers de morts, de prisonniers, des rançons à payer, des familles éteintes ou ruinées. Or les régions les plus touchées, la Picardie, l’Artois, la Normandie, le Beauvaisis, le Soissonnais, sont celles où depuis des siècles, la monarchie recrutait ses serviteurs civils et militaires. Privé de cette noblesse du Nord, le roi a perdu un de ses plus fermes soutiens. D’autre part à côté des grands officiers de la couronne, tués ou faits prisonniers, presque tous les baillis de langue d’ oïl - quinze sans doute sont tombés à Azincourt - ont disparu. Au lendemain de la Saint-Crépin, l’administration militaire est décapitée, celle du Domaine royal désorganisée. Dans les jours qui suivent, il faudra, à la hâte, procéder à de nouvelles nominations. Ainsi en frappant la chevalerie du Nord et les officiers du roi, le désastre d’Azincourt a ébranlé les plus solides fondements de la monarchie.

Rien de tout cela pourtant n’était irréparable. Le royaume, après tout, ne se limite pas à la langue d’oïl. Il reste des forces vives en France, il reste des chevaliers pour se battre dans l’armée royale, des hommes pour gouverner. Mais il faudra les chercher hors du cœur du pays français, dans ces régions lointaines auxquelles on ne pense pas : le Centre, le Midi… Azincourt fera donc arriver au pouvoir des hommes nouveaux, des hommes différents et cela aussi sera un choc pour la France et pour les Français.

Françoise Autrand     Charles VI       Fayard 1986

1415                           Les Portugais prennent Ceuta, sur la côte du Maroc : elle deviendra espagnole en 1580. Henri, fils du roi Jean I° du Portugal, devient Henri le Navigateur, l’initiateur d’une exploration méthodique, collective des océans, marquant ainsi le début de l’empire portugais.

Il installe à Sagres, extrémité sud-ouest du Portugal son quartier général d’où il organise et met en œuvre des expéditions aux frontières de l’inconnu. Première entreprise moderne d’exploration, sa cour était un laboratoire de recherche et développement avant la lettre : centre de cartographie, de navigation et de construction navale. Il exigea de ses marins un journal de bord ainsi que des croquis précis et exhaustifs. A Sagres affluèrent marins, voyageurs et savants, chacun porteurs d’un fragment de réalité ou d’une nouvelle approche des faits : s’y côtoyaient Juifs, Arabes, Génois et Vénitiens, Allemands et Scandinaves, et, lorsque l’exploration progressa, Noirs d’Afrique Occidentale. Dans l’univers du croisé, le connu était dogme et l’inconnu inconnaissable. Mais dans le monde de l’explorateur, l’inconnu était simplement ce qui restait à connaître.

Le compas, - boussole améliorée par l’adjonction d’un bras articulé qui la rend insensible aux mouvements du navire, due à l’Italien Jérôme Cardan - y perdit les pouvoirs occultes qu’on lui prêtait, l’astrolabe, instrument délicat et coûteux, fût remplacée par l’arbalète, simple bâton gradué porteur d’une règle transversale mobile, permettant de lire la hauteur du Soleil sur l’horizon, on y mit au point le quadrant et de nouvelles tables de déclinaison.

Mais la plus célèbre nouveauté fût sans conteste la Caravelle, inspirée bien sur de ce qui existait à l’époque - on en a repéré en Méditerranée dès le début du XIII° siècle - mais conçue pour répondre aux besoins d’une exploration : il ne s’agissait pas de transporter de lourdes cargaisons, mais essentiellement de rapporter de l’information, donc le navire pouvait être plus petit que ce que l’on faisait alors : les deux Caravelles de Christophe Colomb (son troisième navire, la Santa Maria, anciennement Marigalante, n’était pas une caravelle, mais une lourde nef de Galice, de trente neuf mètres de long, huit de large pour trois mètres de tirant d’eau, jaugeant 280 tonnes) seront cinq fois plus petites - la Pinta jaugeait 140 tonnes et la Niña 100 seulement - que les navires vénitiens de l’époque ; et il s’agissait surtout de revenir, c’est à dire, la plupart du temps d’utiliser le vent qu’on avait eu à l’aller pour aller dans l’autre sens : dès lors, il devenait capital, pour le moral des marins comme pour l’efficacité du voyage, de pouvoir remonter au plus près possible du vent, on disait alors naviguer à la bouline, que ce fût à l’aller ou au retour : le gain de temps devenait considérable. Les voiles carrées en service sur les plus gros navires ne permettaient pas de remonter au vent à moins de soixante sept degrés. Muni de ses voiles latines - qui étaient le gréement des bateaux arabes -, la Caravelle pouvait remonter au vent jusqu’à cinquante cinq degrés !

A cette époque, les seuls navires présentant le caractère de la Caravelle : - le seul château est à l’arrière, tandis que l’avant est bas sur l’eau - sont la jonque chinoise et, dans une moindre mesure, le boutre arabe, ou dhaou, sur la côte orientale de l’Afrique, avec un rapport longueur-largeur entre un quart et un cinquième, une largeur maximum sur l’arrière et, un fond presque plat quand la quille est de plus en plus accentuée vers l’avant. Jusque là, les navires européens continuaient à être construits dans le droit fil de la tradition, issue de l’ancien drakkar ou de la galère : deux châteaux, l’un à la proue, l’autre à la poupe, avec un rapport longueur-largeur d’un sixième sur la galère, et d’un tiers sur le vaisseau rond. Le gréement de la Caravelle sera mixte, voile carrée sur le grand mât et l’artimon, voile latine sur la misaine, beaucoup moins révolutionnaire que la coque. Christophe Colomb fera remplacer aux Canaries les voiles latines de la Pinta par des voiles carrées. La Caravelle réalise le mariage d’une coque révolutionnaire et d’une voilure presque entièrement traditionnelle : l’ingénieur naval est novateur, le capitaine, lui, garde la préférence pour ses habitudes. Et encore, son faible tirant d’eau la rendait apte à explorer les côtes, et facilitait l’échouage pour le radoub.

Dans un premier temps, le but des expéditions programmées, fût le dépassement du Cap Bojador, grosse bosse sur le littoral ouest africain, au sud des Canaries : il marquait la limite sud du littoral connu de l’Afrique, et était devenu mentalement un obstacle infranchissable :

Au vrai, ce n’était ni par couardise, ni par manque de bonne volonté, mais en raison de la nouveauté de la chose, et des nombreuses et anciennes rumeurs concernant ce cap qu’étaient allé répétant des générations de marins en Espagne. (…) Car, assurément, l’on ne saurait imaginer que parmi tant d’hommes nobles qui accomplirent de si hauts faits pour leur plus grande gloire, il ne s’en soit point trouvé un seul pour oser un tel acte. Mais, certains qu’ils étaient du péril et ne voyant espoir ni d’honneur, ni de profit, ils renoncèrent. Car, disaient les marins, il est tout à fait clair que, au-delà de ce cap, il n’est ni race d’hommes, ni lieu habité (…) la mer y est si peu profonde que, à une bonne lieu de la terre, elle n’a qu’une brasse de profondeur, et les courants sont si terribles qu’aucun navire, une fois franchi le cap, n’en pourrait jamais revenir. (…) Nos marins (…) étaient menacés non seulement par la peur, mais par son ombre, dont la grande fourberie fût cause de très grandes dépenses.

                                                                                                                      Zurara

L’une des premières expéditions, menée par le capitaine Zarco s’arrêta en 1419 à Madère (madeiras veut dire bois) : l’expédition tourna court par la faute de la postérité d’une lapine pleine qu’ils avaient eu l’imprudence de lâcher dans la nature de la petite île voisine de Porto Santo. Ils revinrent cinq ans plus tard, trouvèrent une forêt si dense qu’ils entreprirent de l’éclaircir en pratiquant le brûlis ; mais ils ne parvinrent pas à l’éteindre et l’incendie ne dura pas moins de sept ans ! Pour remplacer tous ces arbres brûlés, ils importèrent de la vigne de Crète, qui prospéra au-delà de tout espoir sur toute la potasse produite par la combustion des arbres : le fameux vin de Madère était né. Il restait des cantons qui n’avaient pas été atteints par l’incendie : on en tira du bois d’œuvre et un vernis nommé sang du dragon. Puis, la canne à sucre, par les quantités de bois que demandaient les moulins à sucre contribua grandement au déboisement.

Henri le Navigateur mourut à Sagres en 1460, mais son œuvre fût poursuivie par le roi Alphonse V, qui passa un contrat avec Fernao Gomez, ce dernier s’engageant à découvrir chaque année 400 kilomètres de côte, en reversant au roi une partie des revenus que lui procurait le monopole du commerce avec la Guinée : les richesses se mirent à affluer : poivre, ivoire, or, esclaves. Encore plus tard, dans les années 1480, Diogo Cao inaugura l’usage des padrães, bornes de pierre aux armes portugaises surmontées d’une croix, affirmation des droits du Portugal et témoignage de la présence chrétienne.

Remarquons qu’il n’est pas forcément nécessaire de poser une pierre pour que l’on se souvienne de vous … dans les années 1970, dans le sud du Gabon, ex très ancienne colonie française, et où donc les Portugais n’étaient plus présents depuis très longtemps, on pouvait encore entendre des femmes qui pour un  au revoir disaient  cambaccio, terme qui n’a rigoureusement rien d’africain et qui est l’au revoir d’un dialecte portugais.

Revenir : c’était la condition sine qua non de l’exploration : sans retour, pas d’information, pas d’enrichissement, qu’il soit intellectuel ou financier. Les expéditions maritimes, lorsqu’elles étaient à sens unique, n’ont eu par elles-mêmes que peu d’importance, et n’ont guère laissé de traces dans l’histoire : on a retrouvé aux Açores des pièces de monnaie carthaginoises du IV° siècle, et des navires fous semblent avoir apporté au Venezuela des pièces romaines. Des bateaux Vikings ont vraisemblablement touché l’Amérique du Nord à diverses reprises au Moyen Age. En 1291, les frères Vivaldi appareillèrent de Gênes dans le but de contourner l’Afrique, mais disparurent. Il est possible également que, à l’époque précolombienne, certaines jonques chinoises ou japonaises se soient trouvées entraînées jusque sur les côtes de l’Amérique. Mais tous ces événements sans effet de retour ne furent, pour cette raison même, que des incidents sans lendemain.

                                   Daniel Boorstin. Les Découvreurs. Robert Laffont Mars 2000.

Ce que dit là Daniel Boorstin relève d’une classification qui perd le contact avec le réel, car il faut tout de même bien souligner qu’entre simples marins ou aventuriers et explorateurs, il n’y a pas rupture, mais continuité : les découvreurs ont apporté un plus, c’est évident, mais eux-mêmes ont pris bien soin, avant de partir, de rassembler un maximum d’informations, lesquelles étaient glanées auprès de ceux qui avaient déjà l’expérience de ces mondes, - qu’il s’agisse de mer ou de terre -. Les marins n’ont pas attendu Christophe Colomb pour naviguer bien loin de leur port d’attache : les exemples de navigation hauturière ne manquent pas dans l’antiquité, Christophe Colomb lui- même, marchand de cartes, savait ce qu’est l’expérience d’un marin et s’était muni d’un maximum d’informations ; les marins de Dieppe s’étaient aventurés jusqu’en Sierra Leone dès 1364 - c’est la guerre de cent ans qui leur fit abandonner ces comptoirs - ; l’expérience des baleiniers a été irremplaçable pour toutes les expéditions qui tentèrent le passage du nord-ouest… et les corsaires et les forbans, flibustiers et pirates… ils en connaissaient aussi un brin, et même un sacré brin… les Jean Bart, René Duguay-Trouin, Jean Laffite, Pierre Le Picard, Robert Surcouf, et chez nos meilleurs ennemis, les Anglais, le grand Sir Francis Drake, Barbenoire etc… etc…

Il faut tout de même rendre justice à tous ces sans-grade, tous ces « soutiers de la gloire, ces transparents[7] » qui, à un moment ou à un autre se sont trouvés à la même table de jeu que les Colomb, Magellan, Vasco de Gama, puis Peary, Nansen, Amundsen, Nordenskjöld, Cook, La Pérouse, Paul Emile Victor, etc… et ont vu ces derniers qui, simplement parce qu’ils savaient lire et écrire, systématiquement rafler la mise.

O combien d’actions, combien d’exploits célèbres
Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres…

Pierre Corneille                    Le Cid

Celui qui pille avec un petit vaisseau se nomme pirate.
Celui qui pille avec un grand navire s’appelle conquérant.

Proverbe grec.

N’allons pas croire qu’on n’échangeait que des grivoiseries au comptoir des estaminets ; toutes ces précieuses informations baignaient dans l’atmosphère de secret qui entourait les découvertes, elles faisaient certainement l’objet de marchandages, peut-être le plus souvent ne s’agissait-il que d’une forme de chantage, de solidarité clanique, mais soyons bien certains que toutes nos gloires se sont construites en bonne partie avec les informations recueillies patiemment sur les quais et dans les troquets.

Rappelons-nous donc l’épisode de la comtesse d’Angeville - les montagnards sont cousins des marins, Tabarly passait ses vacances à Chamonix - qui, en 1838, fit croire qu’elle avait été la première femme à gravir le Mont Blanc, alors que Marie Paradis, une servante de Chamonix, y était montée vingt neuf ans plus tôt… et Behring qui donne son nom au détroit en lieu et place du cosaque Dezhnev etc, etc…

12 02 1416                 Le comte d’Armagnac, gendre du duc de Berry, devenu connétable le 30 décembre, est nommé capitaine général du royaume et gouverneur de toutes les finances.

2 11 1417                   Jean Sans Peur délivre la reine Isabeau exilée à Tours. Il l’installe à Troyes où elle gouvernera jusqu’au 8 juillet 1418. A Paris, le dauphin Charles porte le titre de lieutenant général du royaume, et la lutte entre Bourguignons et Armagnacs fait rage. Ces derniers font régner une quasi terreur, exécutant à tour de bras :

on faisait plusieurs et diverses exactions indues par manière d’emprunts et en autres manières sur les bourgeois et spécialement sur ceux qu’on savait avoir de quoi

Juvénal des Ursins

29 05 1418                 Entrée des Bourguignons à Paris. Le dauphin Charles s’enfuit par la route de l’est, bien gardée par la Bastille : il va gagner son apanage de Poitou, Touraine et Berry, où il établira un nouveau gouvernement.

Les Bourguignons finirent par arriver  au petit matin du 29 mai 1418. Mais au lieu de la paix et de l’unité, leur retour apporta à Paris un été de terreur suivi de près de vingt ans d’occupation, et à la France un division si profonde que l’on peut parler pour les années 1418-1435 d’un « schisme royal ».

Pour la troisième fois depuis le début du règne de Charles VI, après les Maillotins et les Cabochiens, Paris allait connaître la terreur d’une commotion populaire, avec les pillages et les massacres, les cris - « Tuez tout ! » -, les rumeurs -« l’ennemi a fait coudre des sacs pour noyer les femmes et les enfants » - et les symboles - le dragon qui vole par-dessus les murailles - qui se retrouvent dans chaque émeute. Et même, pour citer J Huizinga, « l’odeur mêlée du sang et des roses »… Le rituel de la violence est immuable. Mais en 1418, les choses allaient bien plus mal qu’en 1383 ou en 1413 et les troubles de « l’entrée des Bourguignons à Paris » allaient avoir, pour la France entière, une tout autre portée.

Françoise Autrand                Charles VI       Fayard  1986

12 06 1418                 La foule envahit la Conciergerie du Palais, y massacre le connétable et autre Armagnacs qui y étaient enfermés. Les autres prisons connaissant le même sort, Grand et Petit Châtelet, celle de l’évêque, du chapitre et des abbayes, Saint-Eloi, Saint Magloire, le Four -l’Evêque, Saint Martin des Champs, le Temple : douze heures de tuerie.

8 07 1418                   Isabeau et Jean Sans Peur quittent Troyes pour regagner Paris.

Trop souffrait le peuple de griefs par eux [les Armagnacs] car rien ne pouvait venir à Paris qui ne fût rançonné deux fois plus que sa valeur et toutes les nuits il fallait faire guet de feu, de lanternes dans les rues, aux portes, faire gens d’armes et rien gagner et tout plus cher que de raison par les feux bandés qui tenaient maintes bonnes villes d’entour Paris, comme Sens, Moret, Melun, Meaux en Brie, Crécy, Compiègne , Montlhéry.

Journal d’un Bourgeois de Paris

21 08 1418                 Grande tuerie, émeute terrible, horrible et merveilleuse. […] Lors se leva la déesse de discorde qui était en la Tour de Mau-Conseil et éveille Ire la forcenée et Convoitise et Enragerie et Vengeance et prirent armes de toutes manières et boutèrent hors d’avec eux Raison, Justice, Mémoire de Dieu et Atremprance, moult honteusement

Journal d’un Bourgeois de Paris

30 08 1418                 Par ordonnance des gens du Conseil du Roi, on fit vider de Paris les gens de menu peuple pour aller en la compagnie de certains gens d’armes au siège de Mont le Héry.

Au bout d’une dizaine de jours, sans avoir participé en quoi que ce soit à un siège quasiment levé, les Parisiens furent renvoyés en leurs foyers, mais durent attendre deux ou trois jours pour que s’ouvrent les portes. Le ménage avait été fait.

30 12 1418                 Le dauphin prend le titre de régent. Dès le 21 septembre avait été crée le Parlement de Poitiers.

La volonté politique des Armagnacs est claire et nettement exprimée : jamais le dauphin Charles, duc de Touraine, ne se soumettra à l’autorité de son oncle de Bourgogne. Jamais ses partisans - ses serviteurs ou ses « gouverneurs » - ne reconnaîtront un gouvernement et une administration dominée par les Bourguignons. Jamais les sujets du dauphin, ceux de son apanage de Touraine, Poitou, Berry, ni ceux du Dauphiné, ni les sujets de son cousin le duc d’Orléans n’obéiront à Jean Sans Peur.

Françoise Autrand                Charles VI       Fayard  1986

2 01 1419                   Capitulation de Rouen : assiégée par les Anglais depuis le 29 juillet, la ville ne reçut aucun secours, pas plus du duc de Bourgogne que du dauphin.

Affamés, les hommes d’armes mangèrent leurs chevaux et les pauvres gens de la ville étaient réduits par famine à manger chiens, chats, rats, souris et telles autres choses

Pierre de Fénin

 06 1419                     Les négociations avec l’Angleterre menées par Jean sans Peur se heurtent à la crainte d’une résistance nationale menée par le dauphin. Isabeau l’écrira le 20 septembre au roi d’Angleterre : Si nous et notre cousin eussions accepté et conclu la paix, tous barons, chevaliers et les cités et  bonnes villes de monseigneur nous eussent abandonnés et laissés et se fussent joints avec notre fils, dont plus grande guerre fut venue.

10 09 1419                 Au Pont de Montereau, Jean sans Peur vient rencontrer le dauphin, mais tombe dans un guet-apens tendu par ce dernier. Le crâne fracassé par une hache, il meurt avant même qu’ait été engagée une conversation. La version officielle innocentera le dauphin. Il s’agissait en fait bel et bien d’un assassinat : Louis d’Orléans était vengé. La loi du talion avait fonctionné jusqu’au bout. Philippe le Bon devient duc de Bourgogne.

17  01 1420                Des lettres patentes du roi proclament la rupture avec le dauphin, et approuvent l’accord conclu avec les Anglais par le duc de Bourgogne.   

Par le meurtre de Montereau, le dauphin s’est rendu parricide, criminel de lèse majesté, détruiseur et ennemi de la chose publique, et s’est fait transgresseur de la loi de Moïse, de la foi de l’Evangile, de la censure du droit canon, de l’institution des apôtres et de toute lois, et constitué ennemi de Dieu et de justice, et tellement que par le damnable et énorme crime de lui et des siens, il a clos le chemin de quérir paix avec lui et ses complices.[…] Ainsi s’est-il rendu indigne de la couronne royale et de tout autre honneur et dignité.

Pendant quatre mois encore les Bourguignons, avec l’appui des troupes de Henri V, font la guerre sans pitié au dauphin.

21 05 1420                       Le honteux traité de Troyes livre une bonne partie de la France aux Anglais, et Catherine, la fille de Charles VI, à Henri V. Isabeau a fini par se ranger à l’accord négocié par Philippe duc de Bourgogne, car c’était la condition pour que celui-ci renfloue ses caisses, désespérément vides.

Les Anglais occupent la Normandie, la Guyenne et Paris
La France de Charles VI et d’Isabeau., en fait celle du duc de Bourgogne qui ajoute à ses possessions la Champagne, la Brie, la Picardie et son duché s’étend jusqu’aux Pays Bas.
La France du dauphin Charles, la plus faible, réfugiée autour de Bourges, sa capitale. Le fondement du traité de Troyes était qu’à cause du meurtre de Jean sans Peur, le dauphin ne peut devenir roi et les négociateurs bourguignons avaient commencé par avancer leurs pions :

Attendu le crime commis en la personne de feu monseigneur de Bourgogne, tous les consentants, coupables et leurs favorisants sont inhabiles de toute seigneurie[…] A monseigneur de Charolais (Philippe le Bon) comme plus prochain héritier devrait appartenir la couronne après le roi.

Mais les Anglais l’avaient clairement signifié aux ambassadeurs bourguignons : si Philippe prétendait à la couronne, le roi d’Angleterre lui ferait guerre jusqu’à la mort.

Et le texte du traité le dit :

Article I          Par son mariage, le roi Henri est devenu notre fils et celui de notre très chère et très aimée compagne la reine.
Article II         Charles VI et Isabeau restent à vie roi et reine de France.
Article VI        Après la mort de Charles VI, la couronne et royaume de France demeureront et seront perpétuellement à notre fils le roi Henri et à ses hoirs
Article VII       Dès à présent, le roi Henri aura la régence et le gouvernement du royaume : Pour ce que nous sommes tenus et empêchés la plupart du temps, de telle manière que nous ne pouvons en notre personne entendre ou vaquer à la  disposition des besognes de notre royaume, la faculté et exercice de gouverner et ordonner la chose publique du royaume seront et demeureront, notre vie durant, à notre fils le roi Henri.
Article XXIX   … considéré les horribles et énormes crimes et délits perpétrés au royaume de France par Charles, soi-disant dauphin de Viennois, il est accordé que ni nous, ni notre fils, le roi Henri, ni aussi notre cher fils, Philippe, duc de Bourgogne, ne traiterons aucunement de paix ou concorde avec le dit Charles… sinon du conseil et assentiment de tous et chacun de nous trois et des trois états des deux royaumes.

1 12 1420                   Entrée solennelle de Charles VI, aux cotés de Henri V à Paris

vers 1420                    En Italie, l’ardeur humaniste exalte la liberté et la démocratie :

Nous abhorrons la domination d’un seul ; nous ne voulons pas servir à la puissance d’un petit nombre. Nous voulons la liberté, égale pour tous, obéissant seulement aux lois, délivrés de la crainte d’un homme. L’espoir de conquérir les honneurs et de s’élever est égal pour tous, à condition que viennent à l’aide l’activité, le talent, la conduite personnelle. Notre cité demande en effet vertu et probité à ses citoyens, et elle estime digne de gouverner l’État quiconque possède ces qualités. Elle hait la superbe et le caractère hautain des grands. Voilà la vraie liberté, voilà l’égalité des citoyens : ne craindre la violence ou l’injustice de personne, jouir de droits égaux, pouvoir également aspirer au gouvernement de l’État. Et cela n’est compatible ni avec la seigneurie d’un seul, ni avec la domination de quelques privilégiés.

Leonardo Bruni.        1370-1444

Ce beau manifeste tout à la gloire de la civilisation urbaine d’Italie ne peut avoir de réalité que si l’on parvient à nourrir tout ce monde rassemblé dans les villes : si, des trois cultures fondamentales du monde méditerranéen, l’huile et la vigne ont été de toujours suffisantes, il n’en va pas de même de la troisième, le blé, souci constant dont se préoccupent toutes les correspondances, tous les responsables. La récolte va-t-elle être bonne ? Les réserves pourront-elles être réapprovisionnées ? C’est qu’il faut aller parfois bien loin pour en trouver : Mer Noire, Egypte, Thessalie, Sicile, Albanie, Pouilles, Sardaigne, Aragon, Andalousie : le « blé de mer » est une expression courante à Venise, Naples, Florence, Gênes, Rome, Florence : c’est environ un million de quintaux de blé qui est transporté chaque année sur mer.

de 1405 à 1433           L’empereur de Chine Ming Zhu Di proclame l’avènement de l’ère Yung Lo - Bonheur Eternel -. C’est sous ce nom qu’on prendra l’habitude de le nommer. Il consolide le territoire impérial, s’emparant de la Mandchourie jusqu’à l’embouchure de l’Amour. Il soumet les Mongols en 1410 et annexe les régions vietnamiennes du fleuve Rouge.

Il décide d’expéditions navales dont il confie la direction à un eunuque : Zheng He : nul n’en a alors jamais vu d’aussi importantes : trente sept mille hommes répartis dans des flottilles comptant jusqu’à 317 unités : le plus grand vaisseau est un 9 mâts de 130 m de long, 55 de large ! le plus petit fait 54 m de long et 20 de large. Les chinois cloisonnent leurs navires, (probablement en observant les bambous, dont les septums partagent l’intérieur en compartiments), étant ainsi les premiers à limiter les effets d’une voie d’eau… aucune ambition colonisatrice dans ce déploiement de force, sinon celle de montrer aux tributaires que la Chine était bien le seul et unique centre de civilisation qui fût : le système du tribut, qui dominait alors les relations des Chinois avec les autres Etats asiatiques, était totalement différent de tout ce qu’a jamais pu connaître l’homme occidental. Verser tribut à la Chine n’était pas pour un Etat, faire acte de soumission. C’était reconnaître au contraire que la Chine, par définition le seul pays vraiment civilisé, n’avait nul besoin d’aide. Le tribut, par conséquent, était purement symbolique.

Même si on les nommait les bateaux de bijoux - ils rapportaient pierres précieuses, animaux rares : autruches, zèbres, girafes - tout ce déploiement de fastes coûtait cher pour un rapport discutable : l’opposition devint telle que l’affaire prit brutalement fin : Zheng He mourut en mer et n’eut pas de successeur.  En 2005, Chen Kaige réalisera un documentaire reprenant l’épopée de Zheng He : L’empereur des mers, que diffusera Arte.

Ce n’est pas l’ascétisme, c’est la satisfaction de soi qui a frappé de stérilité l’entreprise chinoise d’exploration. Tout en condamnant comme un crime la recherche de produits étrangers, les Chinois affichaient une confiance souveraine en leur immunité naturelle face aux sollicitations extérieures.

                                        Daniel Boorstin. Les Découvreurs. Robert Laffont Mars 2000

Dans la conception chinoise de l’importance du commerce avec l’étranger, entraient toujours des considérations diverses. Du point de vue pratique, le commerce avec l’étranger signifia la prospérité pour un nombre incalculable de gens qui en tirèrent profit ; le Trésor se trouva enrichi par les droits d’importation, et bien que l’écoulement de la monnaie fût une mauvaise chose, les avantages du commerce avec l’étranger, en particulier pour les provinces méridionales, étaient considérables. Or le commerce d’outre-mer concernait principalement les articles de luxe : toutes sortes de pierres précieuses, des bois odoriférants, des épices, des objets rares ; les consommateurs de ces denrées faisaient partie des classes aisées, d’abord et surtout la Cour et les dames du harem. Du point de vue idéologique, cependant, on n’a jamais admis cet état de choses ; selon la théorie confucéenne, le commerce était considéré comme quelque chose d’inférieur, de sordide presque, avec lequel l’Empereur ne pouvait pas être mêlé. C’est pourquoi les rapports avec les pays d’outre-mer étaient considérés sous la forme de l’apport du tribut. Les barbares venaient de loin, afin de reconnaître la suprématie du Fils du Ciel et pour apporter le tribut, après quoi on leur permettait gracieusement de faire du commerce. Dans le passé les envoyés chinois avaient été expédiés constamment par-delà les mers pour encourager les nations étrangères à venir en Chine porter le tribut, augmentant de cette façon et le prestige de l’Empereur chinois et leur propre prestige. Plus il y avait d’envoyés étrangers pour assister aux audiences du Nouvel An à la Cour, plus illustre était la gloire de l’Empereur, qui comme le Duc de Tcheou d’autrefois réussissait par son sage gouvernement à attirer les barbares étrangers

J. J. L. Duyvendaak             China’s Discovery of Africa

Des preuves archéologiques permettent d’affirmer que le commerce entre le continent asiatique et les Philippines était déjà très développé en l’an 1000. Les jonques chinoises, reconnaissables à leurs trois hautes voiles en forme d’ailes et raidies par des lattes, étaient devenues familières aux Philippines, où on les accueillait volon­tiers. Ce commerce actif avec l’archipel des Philippines sortit les insulaires de leur isolement et dissémina la culture asiatique, en particulier l’écriture, autant que les biens marchands.

L’exploration des Philippines par les Chinois atteignit son apogée commerciale entre 1405 et 1433, quand la flotte des Trois Trésors régnait sur le Pacifique sud et l’océan Indien. Ses immenses navires allaient jusqu’à la côte orientale de l’Afrique pour y collecter des objets précieux et les tributs dus à l’empereur de Chine. Ils étaient huit ou neuf fois plus longs que les bateaux de Christophe Colomb, cinq ou six fois plus longs que la plus grande nef de l’armada de Magellan, puisque le vaisseau amiral et ses neuf mâts mesurait cent quarante mètres de long et cinquante de large ! Par sa taille, la flotte des Trois Trésors, qui compta jusqu’à 317 bateaux et trente sept mille marins, resta sans rivale jusqu’aux plus beaux jours de la marine britannique, au XIX° siècle. […] A bien des égards, c’était la création d’un seul homme dont les prouesses égalaient, voire surpassaient, les exploits, plus célèbres, de Christophe Colomb et de Fernand de Magellan : Zheng He.

En 1381, l’armée chinoise prit le contrôle de la province montagneuse du Yunan, dans le sud de la Chine, et captura un gamin, Ma Ho, fils d’un pieux musulman. Avec d’autres jeunes captifs, il fut castré à l’âge de treize ans, une pratique courante en Chine, où les eunuques occupaient les postes enviés de serviteurs des grandes familles. Ma Ho se retrouva au service du quatrième fils de l’empereur de Chine, le prince Zhu Di. Des dizaines de milliers d’eunuques occupaient de tels postes, qui étaient si enviables que les autorités chinoises finirent par interdire l’autocastration afin de décourager le nombre démesu­ré de postulants. En dépit d’une âpre compétition entre les eunuques, Ma Ho s’éleva au rang d’officier grâce à ses talents de soldat et de diplomate. Plus tard, le prince conféra à son serviteur loyal et si compétent le nom de Zheng He, et c’est ainsi qu’on le connaît pour le rôle crucial qu’il joua aux plus belles années de la dynastie Ming. (Si on trouve encore souvent son nom écrit Tcheng Ho ou Cheng Ho, la translittération moderne du chinois selon le système pinyin veut qu’on écrive son nom Zheng He.) C’était un véritable géant de deux mètres vingt, fort corpulent, doté d’une robuste personnalité en harmonie avec sa stature et sa position sociale. On disait qu’il avait la peau «rugueuse comme la surface d’une orange» et que « ses sourcils étaient comme des épées et son front large comme celui d’un tigre ».

Son étoile monta plus haut lorsque son maître Zhu Di devint empereur en 1402. Zhu Di, pour contrecarrer le pouvoir des bureaucrates, remit l’autorité administrative entre les mains des eunuques qui l’avaient aidé à conquérir le pouvoir, dont Zheng He. Ayant débarrassé son royaume de ses ennemis, l’empereur décida de se donner un nom approprié. Il choisit Yongle, qui signifie «Joie désirable». Afin d’atteindre le but qu’il s’était fixé - construire un empire commercial international - Yongle conféra à Zheng He le titre d’amiral et le chargea d’une mission ambitieuse, et très peu chinoise, sous certains aspects : cons­truire une grande flotte pour explorer les océans.

Zheng He supervisa les opérations dans d’énormes chantiers navals, à Nanjing, ordonna la plantation de milliers d’arbres pour fournir le bois nécessaire à la construction des bateaux et il organisa le fonctionnement d’une école destinée à former des interprètes en différentes langues étrangères. Il livra très vite une flotte de mille cinq cents bateaux, dont les plus grands voiliers jamais construits. Ils étaient d’un luxe extraordinaire, avec de somptueux salons, des ustensiles en or, des canons en bronze (plus pour la parade que pour le combat), et des étoffes faites des plus belles soies. Leur navigabilité fut considérable­ment améliorée par des cloisons formant des compartiments étanches, dont la conception avait été inspirée à Zheng He par la structure des tiges de bambou. Il faudra attendre plusieurs siècles pour que les navires occidentaux utilisent cette même technologie.

En 1405, la flotte des Trois Trésors se rassembla sur le Yangii à Nanjing, prête pour son premier voyage épique. Elle comptait vingt-sept mille huit cents hommes.  Les plus grands navires de la flotte des Trésors - dont certains dépas­saient les cent soixante mètres de long - emportaient chacun un millier d’hommes. D’autres étaient conçus pour ne transporter que des chevaux et d’autres encore de l’eau, ou des armes et des soldats, au cas où il serait nécessaire de défendre la flotte. Sur certains bateaux, il n’y avait que de la nourriture, de crainte que l’équipage ne trouve rien à manger sur les rives lointaines auxquelles ils aborderaient, d’autres emportaient de vastes bacs de terre pour cultiver fruits et légumes - un luxe qui explique peut-être que le scorbut ne ravagea pas l’équipage.

[…] La flotte des Trois Trésors ne partait pas à la conquête de terres lointaines à revendiquer pour son empire. Si les Chinois ne doutaient pas de leur supériorité culturelle sur le monde extérieur, ils n’avaient pas l’intention de fonder un empire colonial ou militaire. Leur but était plutôt d’établir des relations commerciales et diploma­tiques avec les« barbares »» au-delà de leurs frontières et de mener des recherches scientifiques. Cette philosophie chinoise de l’exploration, unique en son genre, est exprimée avec éloquence sur une tablette écrite de la main de l’empereur au plus fort de l’activité de la flotte des Trois Trésors :

« Nous régnons sur tout ce qui est sous les cieux, paci­fiant et gouvernant Chinois et barbares avec une bonté impartiale et sans distinction entre ce qui est mien ou ce qui est vôtre. Prolongeant la manière des rois éclairés et des anciens empereurs dans leur sagesse afin d’être en accord avec la volonté du ciel et de la terre, nous désirons que tous les pays lointains et tous les domaines étrangers trouvent leur juste place sous les cieux. »

En mer, les navires de la flotte des Trois Trésors restaient en contact les uns avec les autres grâce à un système de drapeaux et de lanternes […].  Ils avaient aussi recours à des cloches, à des gongs et même à des pigeons voyageurs, pour communiquer. Ils mesuraient le temps en faisant brûler des bâtons d’ encens gradués. Ils naviguaient au compas, qu’ ils plaçaient dans une capsule d’eau pour plus de stabilité. Les pilotes chinois utilisaient aussi un instrument de mesure, le quianxinghan, afin de déterminer leur latitude, se repérant à la Croix du Sud ou à l’étoile Polaire. Zheng He disposait de l’équivalent chinois des portulans : une carte nautique en rouleau, de sept mètre de long, qu’il consultait une section après l’autre à mesure que progressait son voyage. Comme les portulans employés par les navigateurs espagnols et portugais un siècle plus tard, cette carte indiquait les points de repère, les données des compas et des instructions détaillées pour aller d’un point à un autre. Les navigateurs chinois apprirent aussi à se diriger en fonction des étoiles, à partir de cartes du ciel qui complétaient leurs cartes marines. Les constellations que reconnaissaient les Chinois étaient différentes de celles qu’on voyait et utilisait traditionnellement en Occident, et leurs principales références portaient des noms comme « constellation de la Lanterne » ou «constellation de la Tisseuse ».

[…] La première destination importante de la flotte des Trésors fut Calcutta, sur la côte sud-ouest de l’Inde. Des explorateurs chinois avaient atteint cette ville huit siècles plus tôt par les terres, mais l’arrivée de la flotte des Trois Trésors entraîna des débordements de générosité de la part du souverain de Calcutta, qui offrit de somptueux cadeaux sous forme d’écharpes et de ceintures tissées en fil d’or et constellées de perles et de pierres précieuses.

[…] Quand il revint du premier voyage de la flotte des Trois Trésors, Zheng He fut accueilli en héros et ne tarda pas à élaborer le projet de futurs voyages. Il ne quitta pas la Chine lors du second voyage, ne reprenant la mer qu’à l’occasion du troisième, prenant la tête d’une flotte de quarante-huit bateaux et 37 000 hommes. Visionnaire, il établit des comptoirs commerciaux et des entrepôts partout où il toucha terre. Il fit de même pendant trois voyages de plus, dont chacun dura approximativement deux ans. La flotte des Trois Trésors établit et entretint donc le premier réseau commercial maritime international. Elle explora la côte africaine jusqu’au sud du Mozambique, le golfe Persique et bien d’autres lieux dans toute l’Asie du sud-est et en Inde. L’attrait romantique de l’exploration des océans gagna toute la Chine, attisée par les écrits comme ceux de Zheng He :

 «  Nous avons connu sur l’océan d’immenses vagues comme des montagnes s’élevant jusqu’au ciel, et nous avons posé les yeux sur des régions barbares lointaines cachées dans la transparence bleue des vapeurs de lumière, tandis que nos voiles, déroulées majestueusement tels des nuages, nous permettaient de continuer notre chemin jour et nuit en suivant les étoiles, traversant les vagues furieuses comme si nous marchions sur une grande route. »

En 1424, l’empereur Zhu Di mourut. Ses funérailles reflétèrent les excès de sa vie, quand dix mille sujets en deuil assistèrent à sa mise en terre avec seize de ses concubines. Les pauvres femmes avaient été pendues quand elles n’avaient pas obéi à l’ordre de s’ôter la vie elles-mêmes, en vue de cette cérémo­nie. Leur tombeau fut entouré par une procession d’un kilomè­tre et demi de soldats, d’animaux et de personnages officiels sculptés dans la pierre.

Mais dès qu’il lui succéda, son fils, Zhu Gaozhi, annula tous les voyages prévus par la flotte des Trois Trésors. Comme d’autres souverains de la dynastie Ming, Zhu Gaozhi était déchiré entre les confucéens adeptes des traditions qui le poussaient à regarder vers l’intérieur du pays et à négliger les échanges avec les étrangers, et les eunuques, qui encourageaient un commerce international qui les enrichissait. Zhu Gaozhi prit le parti des confucéens et l’amiral Zheng He, jadis l’homme le plus puissant de Chine après l’empereur, fut assigné à résidence à Nanjing. Les superbes chantiers navals, où trente mille hom­mes avaient jadis travaillé, tombèrent dans le silence, et on ne construisit plus de bateaux.

Si Zhu Gaozhi avait vécu longtemps, c’eût été la fin de la flotte des Trois Trésors, mais il mourut quelques années plus tard, et son fils, âgé de vingt-six ans - le petit-fils de Zhu Di-, confia à nouveau la politique du palais aux eunuques, qui rendirent très vite à la flotte des Trois Trésors sa splendeur passée. En 1431, au cours de son septième voyage, la flotte comptait 300 bateaux et 27 500 hommes. On chargea Zheng He de restaurer des relations pacifique entre la Chine et les royaumes de Malacca et de Siam. Sa mission accomplie, une partie de la flotte continua sa route et il est probable qu’elle atteignit le nord de l’Australie. On en a la quasi-certitude depuis qu’on a retrouvé en Australie des objets chinois de l’époque  des découvertes qui, de surcroît, confortent la tradition orale des Aborigènes. Ce voyage remarquable devait être la dernière aventure de la flotte des Trois Trésors : Zheng He, qui avait inspiré toute l’entreprise, mourut pendant le trajet de retour. L’empereur mit alors la flotte en cale sèche, ferma les chan­tiers navals de Nanjing et détruisit tous les documents relatifs à ce qu’elle avait accompli. La science et la technologie chinoi­ses, surtout en ce qui concernait l’exploration, tombèrent en désuétude. En 1500, un édit impérial déclara même que faire prendre la mer à tout bateau de plus de deux mâts était un crime puni de la peine capitale ; en 1525, on entreprit de détruire les plus grands bateaux de la flotte des Trois Trésors. La Chine impériale renonça alors tout à fait à l’immense empire commercial transocéanique créé par cette flotte et, guidée par les préceptes confucéens, se replia sur elle-même. Jamais plus elle n’explorera l’océan.

Laurence Bergreen               Par delà le bord du monde. L’extraordinaire et terrifiant périple de Magellan. Grasset 2003

31 08 1422                 Mort d’Henri V d’Angleterre. Son frère, le duc de Bedford devient régent.

21 10 1422                 Mort de Charles VI : pas moins de 12 000 livres de cire sont brûlées lors de ses obsèques à Notre Dame !

1423                             La flotte catalane du Roi d’Aragon, rival du comte de Provence pour la couronne de Naples, met à sac Marseille, tuant, emprisonnant, incendiant les vaisseaux, les maisons, entrepôts, ateliers et chantiers.

Venise ouvre le premier lazaret, destiné à mettre en quarantaine les voyageurs issus de zones infectées : l’établissement se trouve sur l’île de Sainte Marie de Nazareth : « lazaret » pourrait être une déformation de « Nazareth ».

28 09 1424                 Les Anglais commencent le siège du Mont Saint Michel : vingt ans de tentatives n’en viendront pas à bout : la garnison ne se rendra jamais. Ils ne sont pourtant pas loin : Tombelaine, à trois kilomètres, est terre anglaise. Quelques années plus tôt, l’abbé Pierre Jolivet, avait entrepris la fortification de l’ensemble, puis en 1420, croyant  peut-être encore en Dieu, mais plus en la France, était passé dans le camp anglais ; ceux-ci se firent une joie de lui dire : Père abbé, vous connaissez le Mont mieux que quiconque, prenez-le. Le cher homme n’y parvint pas : il avait fait du très bon travail. En 1425, des corsaires malouins parvinrent à forcer le blocus des godons - le surnom des Anglais - pour approvisionner le Mont. Sept ans plus tard, Pierre Jolivet fera partie des juges qui enverront Jeanne d’Arc au bûcher.

A Paris, les Anglais introduisent l’un de leurs jeux : le mât de cocagne.

vers 1425                    Le moine André Roublev peint l’icône russe qui deviendra l’une des plus célèbre : La Trinité, - la visite des trois anges à Abraham pour lui annoncer que son épouse Sara est enceinte -. C’est une habile manière de représenter la Trinité sans représenter Dieu, ce qui est interdit. Elle est destinée à orner l’abbatiale du monastère de la Trinité Saint Serge à Serguiev Possad, près de Moscou. Elle est aujourd’hui à la Galerie Trétiakov à Moscou.

29 08 1427                 Chassés de l’Inde vers l’an 900, les premiers Gitans arrivent en France.

Le commun, cent ou cent vingt hommes, femmes et enfants, n’arriva que le jour de la décollation de saint Jean [29 août]… Les hommes étaient très noirs et leurs cheveux crépus. Les femmes étaient les plus laides et les plus noiraudes qu’on pût voir. Toutes avaient des plaies au visage [tatouages], et les cheveux noirs comme la queue d’un cheval. Elles étaient vêtues d’une vieille flaussaie [étoffe grossière] attachée sur l’épaule par un gros lien de drap ou de corde ; leur seul linge était un vieux rochet [blouse] ou une vieille chemise ; bref, c’était les plus pauvres créatures que de mémoire d’homme on eût jamais vu venir en France. Malgré leur pauvreté, il y avait dans leur compagnie des sorcières, qui, en regardant les mains des gens, dévoilaient le passé et prédisaient l’avenir… Leurs enfants étaient d’une incomparable adresse, qui se manifestait surtout dans leur dextérité à vider dans leur bourse celle de leurs auditeurs ; la plupart, presque tous même, avaient les oreilles percées et portaient à chacune d’elles un ou deux anneaux d’argent. C’était, disaient-ils, la mode de leur pays.

                                                                                  Le journal d’un bourgeois de Paris

1427                           La Chine des Ming occupe le Dai Viet depuis 1406 - il s’appellera Viet-Nam en 1804 -,  suscitant ainsi le mouvement d’indépendance de Lê Loi, qui, après dix ans de lutte, parvient à libérer son pays :

Les Dieux du Sol et des Céréales sont assurés. Les monts et les fleuves ont changé d’apparence. L’univers déréglé retrouve son harmonie. Le soleil et la lune passent des ténèbres à la clarté… O pureté éternelle des quatre mers, proclame une ère de nouveau gouvernement.

La dynastie des Lê va s’atteler à la reconstruction du Dai Viêt, portant à son apogée cette civilisation : encouragement de l’agriculture et de l’artisanat, exploitation des mines de cuivre, zinc, or et argent du Haut Tonkin, limitation des pouvoirs des princes royaux, réhabilitation des fonctionnaires de base.

1428                           Début d’une longue série de procès de sorcellerie à Briançon : jusqu’à 1450, cent dix femmes et cinquante sept hommes seront brûlés. L’usage du bouc émissaire, pratique idéale pour qui préfère ne pas se poser de question sur soi, était alors très répandu, et était loin de concerner le seul petit peuple : chaque fois qu’un pape était élu à Rome, le chef de la communauté juive devait lui remettre son plus beau livre de la Torah, se prosterner devant lui et recevoir un coup de pied au derrière, avant de rentrer entre deux haies de passants qui l’insultaient.

Les XIV° et XV° siècles ont été le temps des chrétiens conformes.

                        Hervé Martin            Mentalités médiévales, XI° - XV° siècle PUF 1996

La terre tremble à Puicerda dans les Pyrénées orientales, au point de provoquer l’effondrement de l’église et la mort de ceux qui s’y trouvaient.           

4 03  1429                  Jeanne est présentée et obtient la confiance de Charles VII à Chinon. Comment cela a-t-il pu se faire ? Une paysanne des marches du royaume, 17 ans, rencontrer le roi de France ? fut-il le maître d’un royaume dont la situation est alors bien peu glorieuse : pratiquement tout ce qui est au nord d’Orléans est sous domination anglaise, de même que la Guyenne, plus au sud. Elle a eu des voix lui demandant de se rendre à Vaucouleurs où réside Baudricourt, le représentant du roi : c’est lui qui aura fait le lien. Des voix, ce n’est pas alors chose rare ; prophètes et prophétesses sont fréquents et le roi a obligation de les recevoir. Il fera vérifier l’authenticité de la démarche par une commission de théologiens réunie à Poitiers, et Yolande d’Aragon, belle-mère du roi, s’assurera de la virginité de la pucelle : au combat, la virginité, cela donne la baraka.

Jeanne d’Arc annonce au petit roi de Bourges :

-          Gentil dauphin, j’ai nom Jeanne la Pucelle. Le Rois des cieux m’envoie devers vous pour vous mener sacrer et couronner à Reims.
-          Heu… Voilà qui est bien, mademoiselle, mais Reims est aux Anglais, que je sache. Comment y  aller ?
-           En les battant, Gentil Dauphin. Nous commencerons par Orléans et ensuite, nous irons à Reims
Il lui faut donc bouter les Anglais hors de France : elle commence par les en avertir :

Roi d’Angleterre et vous, duc de Bedford, qui vous dites régent du royaume de France (…), rendez à la Pucelle, ci envoyée de par Dieu, le Roi du ciel, les clefs de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France. Je suis ci venue de par Dieu pour réclamer le sang royal. Je suis toute prête à faire la paix, si vous voulez me faire raison en abandonnant la France et payant pour ce que vous l’avez tenue. Et vous tous, archers, compagnons de guerre, gentilshommes et autres qui êtes devant la ville d’Orléans, allez-vous en en votre pays, de par Dieu ; et si vous ne le faites ainsi, attendez les nouvelles de la Pucelle qui ira vous voir sous peu, à vos bien grands dommages.

Roi d’Angleterre, si vous le faites ainsi, je suis chef de guerre et en quelque lieu que j’attendrai vos gens en France, je les en ferai aller, qu’ils le veuillent ou non. Et, s’ils ne veulent obéir, je les ferai tous occire ; je suis ci venue de par Dieu, le Roi du Ciel, corps pour corps, pour vous bouter hors de toute France !

8 05 1429                  Jeanne contraint les Anglais à lever le siège d’Orléans. Ainsi le retiendra l’histoire. De fait, elle commença par n’être qu’un porte étendard, ce qui est déjà beaucoup sur le plan symbolique. Ce n’est qu’au fur et à mesure de l’expérience acquise et de sa maîtrise dans le combat  qu’elle deviendra effectivement chef militaire.

18 06 1429                 Jeanne bat les Anglais à Patay.

17 07 1429                 La promesse de Jeanne s’accomplit : Charles VII est sacré à Reims, et va désormais faire preuve envers elle d’une monstrueuse ingratitude. La honte du Traité de Troyes est lavée.

8 09 1429                   Jeanne échoue à libérer Paris des Anglais. Le Bourgeois de Paris note dans son journal : Une créature en forme de femme avec eux, qu’on nommait la Pucelle. Qui c’était, Dieu le sait.

16 03 1430                   De Sully sur Loire, Jeanne écrit aux habitants de Reims :

A mes tres chiers et bons amis gens d’Eiglise, bourgois et aultres habitants de la ville de Rains.

Tres chiers et bien aimés et bien desiriés a veoir, Jehenne la Pucelle ey receu vous letres faisent mancion que vous vous doptiés d’avoir le siecge. Vulhés savoir que vous n’arés point si je les puis rencontreys bien bref, et si ainsi fut que je ne les recontrasse ne eux venissent devant vous, si fermés vous pourtes car je serey bien brief vers vous, et ci eux y sont je leur feray chousier leurs esperons si a aste qu’il ne saront par ho les prandre et lever c’il y et si brief que ce sera bien tost. Autre chouse ne vous escri pour le present mes que soyez tout jours bons et loyals. Je pri a Dieu que vous ait en sa guarde. Escrit a Sulli le XVIe jour de mars. Je vous mandesse anquores auqunes nouvelles de quoy vous seriés bien choyeaux [ce mot barré] joyeux mes je doubte que les letres ne feussent prises en chemin et que l’on ne vit les dictes nouvelles.    

Jehanne

À mes très chers et bons amis gens d’Église, bourgeois et autres habitants de la ville de Reims.

Très chers et bien-aimés, que je désirerais bien voir. Jeanne la Pucelle, j’ai bien reçu vos lettres faisant mention que vous craignez un siège. Veuillez savoir que vous n’en aurez point si je puis les rencontrer rapidement, et s’il arrivait que je ne les rencontrasse pas et qu’ils viennent vers vous, fermez vos portes, car je serai rapidement près de vous et s’ils y sont, je leur ferai chausser leurs éperons si vite qu’ils ne sauront par où les prendre et lever [le siège], s’il y est, si rapidement que ce sera bientôt. Je ne vous écris pas autre chose pour le présent sinon que vous soyez bons et loyaux. Je prie Dieu qu’il vous ait en sa garde. Écrit à Sully, le 16e jour de mars. Je vous annoncerais encore quelques nouvelles dont vous seriez bien joyeux, mais je crains que les lettres ne soient prises en chemin et que l’on ne vît lesdites nouvelles.

            Jeanne

Cette lettre est l’une des trois conservées qui portent la signature « Jehanne ». Il n’est pas certain que la Pucelle ait su lire et écrire ; du moins eut-elle à cœur d’apprendre à tracer son nom, maladroitement, de façon à donner plus de force et d’authenticité à ses missives.

Philippe Contamine Bibliothèque Nationale  Les plus belles lettres manuscrites de la langue française. Robert Laffont1992

23 05 1430                 Aux portes de Compiègne, Jeanne est faite prisonnière par les troupes de Jean de Luxembourg… qui la vend pour 10 000 livres tournois, à l’évêque de Beauvais, Pierre Cauchon, qui la réclame au nom du roi d’Angleterre. Charles VII ne tentera rien qui aurait pu la sortir de là. 

Son passage avait valu à la cause française, sur le seul plan territorial, les pays d’Orléans, de Vendôme et de Dun, une grande partie de la Champagne et de la Brie, le Valois, les comtés de Clermont et de Beauvais ; indirectement le duché de Bar, dont l’héritier, René d’Anjou, avait été poussé par les victoires françaises à rejeter la suzeraineté anglaise. La disparition de la Pucelle et l’influence persistante de La Trémoille ramenèrent la guerre au stade désespérant des petites opérations locales et de la réclusion dans les châteaux, que l’ennemi se remettait à gagner un à un, avec l’accompagnement de dévastations et de violences où le pays souffrait autant de certains de ses défenseurs que de l’adversaire.

Emile G Léonard     Histoire classique du Moyen Age français depuis l’avènement des Capétiens.    1986

1430                           Le comté de Piémont vient en apanage à la maison de Savoie en 1419, et Amédée VIII, futur pape Félix V, [† 1439], le réunira à la Savoie en 1427 ; il confortera son pouvoir sur Genève, promulguera le statut des notaires et surtout publiera les Statuts de Savoie, monument juridique dont certaines dispositions resteront en vigueur jusqu’au XVIII° siècle.

9 01 1431                   Début du procès de Jeanne d’Arc.

30 05 1431                 Jeanne d’Arc est brûlée à Rouen, à la suite d’un procès dirigé par Pierre Cauchon évêque de Beauvais. Elle n’a pas été torturée, car la torture est réservée aux hommes. Elle avait abjuré le 24 mai, reprenant alors l’habit féminin, puis avait repris l’habit masculin le 28. On lui fera grief de bien des choses… hérétique, idolâtre apostate, relapse, indigne de toute grâce et communion et même d’avoir dansé sous un chêne à la Saint Jean, de s’être servi de la mandragore, la plante des sorcières. Puisque ses indiscutables victoires ne pouvaient être d’origine divine, il fallait qu’elle soient d’origine satanique !

On entendra un officiel témoin de sa mort murmurer :

Plût à Dieu que mon âme fut au lieu où je crois être l’âme de cette femme.

A ses juges :

Je ne sais qu’une chose de l’avenir, c’est que les Anglais seront boutés hors de France.

Elle tient à ne pas prendre parti sur les querelles bien temporelles de l’Eglise :

Je suis venue au roi de France de la part de Dieu, de la Sainte Vierge Marie, et de tous les saints du Paradis, et de l’Eglise victorieuse de là-haut, et par leur commandement ; et à cette Eglise-là je soumets tous mes bons faits et tout ce que j’ai fait et ferai.

C’est sans doute à la peste que l’on doit d’avoir retrouvé le seul portrait de son vivant, mis à jour en 1997 dans la chapelle Notre Dame de Bermont, à proximité de Domrémy : la fresque était masquée par un enduit de chaux, appliqué préventivement contre l’épidémie.

Pareille vie ne pouvait manquer de fasciner… elle sera réhabilitée en 1456… puis on l’oubliera pendant quelques siècles. C’est peut-être son personnage qui inaugura les falsifications historiques, dûment argumentés bien sûr : pour les uns d’origine royale, pour d’autres, substituée avant le bûcher à une autre et réapparaissant 5 ans plus tard à ses frères près de Metz sous le nom de Claude Désarmoise. On reverra ce phénomène avec le roi Sebastian du Portugal, avec Napoléon et même avec Hitler. Le cinéma, dès ses premières années, en fera la star éternelle du grand écran : qu’on en juge…

1898       Exécution de Jeanne d’Arc                          Catalogue Lumière
1900       Jeanne d’Arc                                                 Mélies
1908       Jeanne d’Arc                                                 Albert Cappellani
1908       Jeanne d’Arc                                                 Mario Caserini
1913       Jeanne d’Arc                                                  Nino Oxillia
1917       Joan the woman                                            Cecil B. De Mille, avec Géraldine Farrar
1920       La Vie merveilleuse de Jeanne d’Arc        Marco de Gastyne
1920       La Passion de Jeanne d’Arc                        Carl Théodor Dreyer, avec Renée Falconetti
1948       Jeanne d’Arc                                                 Victor Fleming, avec Ingrid Bergman
1954       Jeanne                                                           Jean Delanoy, avec Michèle Morgan
1954       Jeanne au bûcher                                         Rossellini, sur un texte de Claudel et un oratorio d’Arthur Honegger, avec Ingrid Bergman.
1957       Saint Joan,                                                     Otto Preminger, avec Jean Seberg
1961       Le procès de Jeanne d’Arc                           Robert Bresson, avec Florence Delay
1970       Le Début,                                                       Gleb Panfilov, avec Inna Tchourikova
1994       Jeanne la Pucelle                                          Jacques Rivette, avec Sandrine Bonnaire
1999       Jeanne d’Arc                                                 Luc Besson avec Milla Jovovitch 

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[1] Il existe deux pandémies : la peste noire, dite encore peste bubonique, qui se propage par contact cutané : elle peut épargner 10 à 20 % de malades, et la peste pulmonaire, qui se propage par les voies respiratoires : elle n’épargne personne. Chacune des deux peut évoluer en peste septicémique : les bactéries sont alors présentes dans le sang : la mort peut-être foudroyante.

[2] Parmi les victimes, le grand amour de Pétrarque, Laure de Noves.

[3]«  Sage » on veut bien, mais était-il vraiment bien sage, pour construire la fameuse vis du Vieux Louvre, de se faire livrer en provenance du cimetière des Saints-Innocents, dix tombes pour en faire des marches ? De nos jours, on baptise cela profanation. En ce temps là, que pouvait bien être une profanation ?

[4] En latin médiéval, médicament donné, volontairement ou non, à la place d’un autre.

[5] Les indigènes,en l’occurrence les eskimos.

[6] laissées en blanc sur la carte, preuve d’un esprit scientifique peu commun, à une époque où l’horreur du vide faisait préférer le mythe à la mention terra incognata.

[7] … « les soutiers de la gloire » c’est ainsi que Pierre Brosselette nommait les résistants. Pour René Char sont « transparents », tous ceux qui n’éprouvent pas l’impérieux besoin d’une grande ambition pour vivre, pour qui gagner son pain en travaillant, se réjouir de la beauté d’une fleur, de la transparence d’une eau de rivière, de la complicité d’une femme et de la joie des enfants qu’elle vous a donné suffit à remplir l’existence.

 


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