~ 490 à ~ 400. La Grèce classique. Les Perses
Publié par (l.peltier) le 31 mars 2008 En savoir plus

septembre ~ 490         Les Perses Achéménides veulent punir la jeune démocratie grecque athénienne d’avoir soutenu les révoltés d’Ionie : à la tête d’une soixantaine de navires et fort de vingt mille hommes, Datis commence par s’emparer des Cyclades, incendie Naxos, Erétrie et débarque dans la plaine de Marathon, favorable aux évolutions de la cavalerie, à 40 km. au nord-est d’Athènes.

Il faut bien mesurer l’écart de puissance entre les deux forces : l’empire perse de Darius, puis de son fils Xerxès après ~ 486 est alors le plus grand empire que le monde ait jamais connu, la démocratie grecque est encore une très petite entité. C’est David et Goliath.

Avec le seul renfort de mille Béotiens de Platées, le stratège Miltiade, 64 ans, se refuse à attendre les Perses à l’abri des remparts d’Athènes et se rend à Marathon avec ses dix mille hoplites lourdement armés : cuirasse, bouclier, jambières, casque, que les Perses nommeront les hommes de bronze, eux, dont jusqu’alors, selon Hérodote, le nom seul suffisait à épouvanter les Grecs.

Placés sur les pentes du mont Agriéliki, près du sanctuaire d’Apollon, ils prennent en tenaille les Perses, qui laissent sur le terrain six mille quatre cents hommes et abandonnent sept navires : les rescapés parviennent à regagner les navires restants, et reprennent la mer pour attaquer Athènes, dégarnie, via le cap Soumion. Miltiade - ils n’a perdu « que » cent quatre vingt douze hommes - comprend la manœuvre, et regagne Athènes avec ses hoplites à marche forcée : ils repoussent encore les Perses.

C’est donc l’ensemble des hoplites qui accomplit un exploit ; la légende voudra que Philippidès ait couru de Marathon à Athènes pour annoncer la victoire, mourant à l’arrivée, mais en fait c’est pour demander de l’aide qu’il avait couru d’Athènes à Sparte, avant la bataille ; s’y déroulaient alors des fêtes religieuses qui avaient empêché la participation de la ville.

~ 487                          Thémistocle, dont Thucydide disait qu’il savait démêler à l’avance, au milieu des événements, ce qui était avantageux et nuisible, redevient archonte : il comprend que la Perse rouvrira les hostilités dès que possible : il fait aménager le port du Pirée pour remplacer utilement la rade foraine du Phalère, et veut entreprendre la construction d’une flotte : la découverte d’un nouveau filon argentifère aux mines du Laurion vient à point nommé : il parvient à persuader l’Ecclesia d’en réserver le produit à ce projet : 5 ans plus tard, Athènes possédait 200 trières, longues de 42 m. et manœuvrés par 87 avirons, disposés sur 3 rangs horizontaux inclinés de chaque bord en arête de poisson, avec la pointe tournée vers l’arrière : elles pouvaient embarquer deux cents hommes, et atteindre 7 à 8 nœuds au combat avec un redoutable éperon en proue. Athènes se montera bien ingrate envers Thémistocle, qu’elle ostracisera : il finira sa vie comme gouverneur de… Magnésie, province de l’empire perse.

~ 480                          Xerxès envahit la Grèce, la flotte - on parle de 1 200 bateaux - venant appuyer l’armée de terre : la bataille navale de l’Artémission resta à l’avantage des Grecs, mais les Perses parvinrent à défaire les Grecs aux Thermopyles, où Léonidas se fit tuer en brave avec ses trois cents Spartiates : le chemin pour Athènes était ouvert aux Perses de Mardonios : les Athéniens se réfugient sur l’île de Salamine, d’où ils peuvent contempler, atterrés, le feu qui ravage la ville et l’Acropole, où se trouvent les trésors et les temples religieux, alors en bois - dont celui que remplacera  le Parthénon -.

Mais les défaites perses vont s’accumuler : le 29 septembre à Salamine, les trirèmes grecs brisent les coques des navires perses. Impuissant, Xerxès assiste au désastre depuis la terre.

Quand l’aurore aux blanches cavales
Répand sa clarté sur la terre,
De chez les Grecs, sonore, une clameur s’élève,
Comme un hymne, bien modulé !
Et les rochers de l’île en retournent l’écho.
La terreur était là, du coté des Barbares
Trompés dans leur attente :
Ce n’est pas en fuyant qu’ils chantent le péan
Ces Grecs ! A ce moment, au combat ils s’avancent,
Pleins de valeureuse assurance.
Le son de la trompette embrasait tout le front !
Aussitôt le fracas de la rame bruyante
Frappe d’un même  ensemble en cadence le flot.
Tous bientôt furent là, distincts, en pleine vue.
L’aile droite, alignée, a pris la tête en ordre ;
Toute la flotte suit, se dégage et s’avance
Tout ensemble, on entend l’innombrable clameur :
« Allez, enfants des Grecs, délivrez la patrie !
Délivrez vos enfants et toutes vos compagnes,
Et les temples des dieux, les tombeaux des aïeux !
C’est la lutte suprême ! » Et voici qu’en écho
Retentit, de chez nous, le bruit des ordres perses :
Ce n’est plus le temps de tarder :
Vaisseau contre vaisseau se heurtent les étraves
De bronze. Un bateau grec a commencé l’assaut,
Il tranche tout l’avant d’un vaisseau levantin !
Les autres font le choix chacun d’un adversaire.
La flotte perse afflue et résiste d’abord,
Mais sa masse s’entasse en cette passe étroite !
Et le secours entre eux devenait impossible :
Le choc des éperons aux grimaces de bronze
Brise toutes les rames.
Les navires des Grecs savent bien la manœuvre :
En cercle, ils font le tour et renversent les coques.
La mer ne se voit plus sous l’afflux des victimes,
Sous les morts et sous les épaves,
Les cadavres épars aux écueils, aux rivages.
Une fuite éperdue emporte alors les nefs,
Toute la  flotte des Barbares.
Comme pour des poissons, des thons pris au  filet,
Les Grecs frappant partout, partout ils massacraient,
A coups de bouts de rame et de débris d’épaves !
Les plaintes, les sanglots couvrent toute la mer
Tant que la sombre nuit n’a pas caché la scène.
La somme de nos maux, je ne saurai la dire,
Quand même j’userai dix jours à ce décompte
Jamais, sache-le bien, jamais en un seul jour
On n’a vu tant d’humains périr de male mort.

Eschyle. Les Perses. Traduit par P. Mazon, modifié dans J. Bertrand et M. Brunet. Les Athéniens. Armand Colin 1996

Et encore, un an plus tard, sur mer à Mycale et sur terre à Platées - quarante mille hoplites grecs contre trois cents mille barbares[1], -, après que les Perses aient à nouveau dévasté Athènes : ils évacuent alors l’Europe : c’est l’arrêt de l’unification vers laquelle tendait le monde antique depuis des siècles. Ils se contenteront désormais de combattre Athènes en finançant Sparte.

On s’occupait aussi de guerre en d’autres lieux, tel l’empire chinois des Qin :

Après un premier avantage, n’allez pas vous endormir ou vouloir donner à vos troupes un repos hors de saison. Poussez votre pointe avec la même rapidité qu’un torrent qui se précipiterait de mille toises de haut. Que votre ennemi n’ait pas le temps de se reconnaître, et ne pensez à recueillir les fruits de votre victoire que lorsque sa défaite entière vous aura mis en état de le faire sûrement, avec loisir et tranquillité…

… Ne laissez échapper aucune occasion d’incommoder l’ennemi, faites-le périr en détail, trouvez le moyen de l’irriter pour le faire tomber dans quelque piège, provoquez des diversions pour lui faire diminuer ses forces en les dispersant, en lui massacrant quelques partis de temps à autre, en lui enlevant ses convois, ses équipages et tout ce qui pourrait vous être de quelque utilité.

Sun Tseu.       L’Art de la guerre.

~ 475                               Début de commerce par les grands cols des Alpes.

~ 468                              Cimon, fils de Miltiade, anéantit la flotte perse à Eurymédon, en Pamphylie.

~ 464                             La terre tremble à Sparte : il y aurait jusqu’à vingt mille morts. Les hilotes en profitent pour se révolter contre leurs maîtres et les Messéniens livrent une guérilla de six ans aux Lacédémoniens, qui les chasseront du Péloponnèse en ~ 459.

~ 461                          Périclès a 34 ans ; il a renforcé la démocratie en obtenant le bannissement de Cimon, chef de file des aristocrates ;  il s’emploie à rendre le gouvernement de la cité accessible à tous : ceux qui veulent se présenter au conseil des Cinq Cents sans avoir les moyens financiers de consacrer gratuitement du temps à cela percevront une indemnité. Les plus riches sont mis à contribution pour financer les besoins de la cité, notamment l’entretien des navires : la cité fournit la coque et le triérarque l’arme : équipage, voiles et gréement. Il fait achever les « longs murs » qui relient Le Pirée à Athènes.

~ 458                  Que la Terre entende ma prière
                             Elle qui enfante tout, nourrit tout
                             Et des morts qu’Elle reçoit
                             S’engrosse pour redonner la vie.

C’est ainsi que, dans les « Choéphores » d’Eschyle, Electre s’adresse à la Terre devant la tombe de son père Agamemnon où elle verse une libation. On ne saurait mieux résumer qu’en ces trois vers la façon dont un Grec ancien ressentait et voyait la Terre : comme une matrice et une mère qui sans cesse enfante, reçoit et restitue la vie. Autrement dit, comme une Femme immense, infinie et en même temps individualisée, susceptible d’entendre et de comprendre les paroles et les prières des hommes.

Jacques Lacarrière. Le livre des genèses. Editions Philippe Lebaud. 1990.

Des Grecs anciens aux poètes contemporains, des philosophes antiques aux mystiques byzantins, j’eus sans cesse le sentiment - et même la certitude - de suivre le courant d’un fleuve unique et ininterrompu. Oui, de naviguer sur une eau nourricière où la présence de la source est sensible jusque dans l’estuaire, comme en témoignent certains passages des œuvres d’Elytis, Séféris ou Sikélianos, où l’on découvre avec surprise et ravissement des pépites de grec ancien insérées dans les poèmes d’aujourd’hui. La langue grecque, toujours, fut une langue aurifère.

Jacques Lacarrière. Dictionnaire amoureux de la Grèce Plon 2001

Mes mathématiques supérieures

Mes mathématiques supérieures, je les ai faites à l’Ecole de la Mer. Voici quelques exercices à titre d’exemple :

  1. Décomposez la Grèce et vous verrez qu’il ne restera pour finir qu’un olivier, une vigne et un bateau. Autrement dit, avec les mêmes éléments, vous pouvez la recomposer.

  2. Multipliez par l’innocence les plantes qui embaument : le produit donne toujours la figure de quelque Jésus-Christ.

  3. Le bonheur est le rapport exact entre les exercices (formes) et les sentiments (couleurs). Notre vie peut, doit être découpée selon les mêmes proportions que celles de Matisse avec ses papiers colorés.

  4. Où il y a des figuiers, il y a la Grèce. Là où la montagne s’augmente de son nom, il y a le poète. La jouissance n’est pas à déduire.

  5. Un crépuscule sur l’Egée contient la joie et la tristesse en doses si égales qu’en sa fin il ne reste plus que la vérité.

  6. Chaque progrès sur le plan moral ne peut-être qu’inversement proportionnel au pouvoir qu’ont la force et le nombre de fixer notre sort.

  7. Le voyageur que la moitié des gens nomme un Lointain est nécessairement pour l’autre moitié un Prochain

Elytis Odysseas         (1911-1996)

Certes, pareil à tous les Méditerranéens, le paysan grec était sobre, se nourrissait surtout d’olives, d’un peu de pain et de fromage - il n’a guère changé -; la journée de travail terminée, il aimait, et il aime encore, se réunir aux voisins ; il bavarde indéfiniment, sur les sujets les plus variés ; les jours de fête, il mangera la viande d’une chèvre ou d’un mouton, grâce au sacrifice destiné à honore des dieux, et il assistera, deux ou trois fois l’an, au spectacle que lui offre l’Etat au théâtre de Dionysos. Il ne fréquentera la ville que pour des événements graves ; il ne commencera guère à la connaître avant la guerre du Péloponnèse, qui lui impose de quitter son champ pour Athènes. Mais dans son dème, - son village - il apparaît déjà comme il sera dans la ville, un être sociable, le zôon politikon curieux de toutes les questions qui touchent à l’homme, des passions qui l’inspirent ou l’aveuglent suivant qu’il obéit aux dieux ou se laisse emporter par la Némésis. Il est assez remarquable que la littérature grecque classique ne nous ait laissé aucune œuvre qui ne se ramène en fin de compte à l’homme, et que le gnothi seauton (« connais-toi toi-même ») soit un principe de conduite grec. Ces hommes rudes qui allaient applaudir les Tragiques ou écouter les orateurs, qui savaient manier une langue aussi précise que fut l’attique, devaient-ils à leur ciel clair, pur et sec, cet amour de l’équilibre et de la netteté, nous ne le prétendons pas, mais il nous sera permis de croire que la lumière où baignait le corps ne rejaillit pas moins sur l’esprit.

Yves Bequignon                   La Grèce archaïque et classique 1956

http://labiana.univ-corse.fr/index.php   

~ 454                          Les alliés d’Athènes dans la lutte contre les Perses avaient formé la Ligue de Délos, dont le trésor était caché sur l’île éponyme. Périclès, prétextant l’insécurité du lieu, le fait  transférer à Athènes, sur l’Acropole, mais dissout aussi le Conseil des cités, organe de représentation de la Ligue ; les quelques 160 cités, qui doivent continuer à verser tribut, n’ont plus le choix qu’entre se révolter ou se soumettre. Et les envies de révolte sont rapidement découragées par la vue des trières d’Athènes, rapidement accourues sur les lieux. En politique étrangère, la cité modèle de démocratie se fait la championne  de l’impérialisme.

~ 453                             En Chine se termine la période des Printemps et des Automnes : le territoire du Jin est partagé entre trois officiers rivaux : Zhao, Han et Wei : c’est le début de la période des Royaumes combattants.

~ 451                              Périclès fait voter une loi qui limite la citoyenneté aux enfants nés d’un père et d’une mère grecque.

vers ~ 450                   L’Egypte se fige de plus en plus et n’est plus à même d’être une lumière pour les autres peuples de la région. Hérodote le constate et Diodore aussi qui dit combien Pharaon n’est plus que l’exécutant de rituels devenus des coquilles vides.

Les Egyptiens sont les plus scrupuleusement religieux de tous les hommes et voici quelques unes de leurs coutumes : ils boivent dans des coupes de bronze qu’ils fourbissent chaque jour et ceci n’est point l’usage d’un petit nombre, mais de tous. Ils sont très soigneux et portent des vêtements de lin toujours lavés de neuf. Ils pratiquent la circoncision comme mesure de propreté corporelle, car ils mettent l’hygiène au-dessus de l’apparence… Ils tiennent des assemblées solennelles, non pas une fois par an, mais très souvent… Ils conservent pieusement les rites de leurs ancêtres et n’y ajoutent rien..

Hérodote Histoire II, Paragraphe 37

L’Egypte atteignit les sommets spirituels à un stade extrêmement reculé de l’histoire humaine; les prodigieuses réalisations intellectuelles et techniques des premières dynasties, l’édification d’une grande nation ayant à sa tête un souverain d’essence divine, une foi qui eut l’audace de nier la mort, le respect de la valeur individuelle, le nouvel et triomphal élan qui suivit les désillusions de la Première Période Intermédiaire, la formulation du principe d’une justice sociale égale pour tous, l’élaboration d’une culture civilisée au sens plein du terme, la création du premier grand impérialisme, l’institution du culte d’un dieu universel, la découverte, enfin, - imputable d’ailleurs à une minorité d’esprits - de la notion de miséricorde divine, toutes ces acquisitions, hormis la dernière, sont à mettre au crédit du système qui régit l’Egypte de 3000 à 1250 avant Jésus-Christ.

Rien de comparable ne prit naissance au cours de la lente pétrification qui commence dès 1100 avant Jésus-Christ. En vérité, tout au long de son histoire, l’Egypte perdit, l’une après l’autre, ses capacités les plus exceptionnelles. L’évolution ne se fit pas par un cumul d’acquisitions s’ajoutant les unes aux autres : à l’heure de la justice sociale, l’Egypte avait cessé d’être scientifiquement créatrice et quand elle découvrit l’universalisme du divin, elle ne se souciait plus de la valeur intrinsèque de l’individu ! Chaque fois que l’on atteignait un nouveau sommet, on perdait le souvenir de ceux auxquels on s’était précédemment élevé et l’on cultivait seulement la vague certitude que le passé, qui avait connu des hauteurs sublimes, exigeait d’être solennellement  révéré.

John A.Wilson           L’Egypte, vie et mort d’une civilisation Arthaud 1961

Jacques Laccarière aura toujours été un homme libre… j’ai choisi d’être cigale plutôt que fourmi. En 2001, il publiera un Dictionnaire amoureux de la Grèce. C’est déjà un monsieur âgé - il va mourir en 2005 - son écriture se fait encore plus libre et spontanée, et c’est une lettre d’amour qu’il adresse à son cher Hérodote… et comment résister à reprendre une lettre d’amour :

Que de lieux, de paysages, de villes antiques j’ai pu parcourir sur ses pas ! Que de merveilles j’ai pu entrevoir grâce à lui et que d’instants précieux il m’a permis de vivre ! Les cours, les salles, les statues des sanctuaires d’Egypte, les palais des rois achéménides de Perse, les terrasses des jardins suspendus de Babylone, les oasis des déserts de Libye, et jusqu’aux steppes de Scythie quand monte au loin la poussière d’une troupe nomade ! Tout cela en le lisant, bien sûr, mais plus encore en le traduisant, en déchiffrant page après page les chemins de son incroyable aventure. Car Hérodote fut le premier à parcourir le monde antique avec l’intention et le désir de le connaître et non pour commercer ou guerroyer. Et, surtout, il rapporta sous le titre Enquêtes le récit très détaillé de ses voyages. En un mot ou plutôt en quatre, Hérodote est parti pour connaître, enquêter, décrire et rapporter. Non pas décrire des impressions momentanées ou des émois intimes, non, mais tout ce qu’il pouvait rencontrer d’étrange, d’intéressant, de surprenant, d’enrichissant. Rien n’échappe à son œil de premier découvreur de l’histoire et certaines de ses descriptions sont des morceaux d’anthologie. Comme, par exemple, cette page sur l’Egypte où il énumère les coutumes déconcertantes de la vie quotidienne. Je ne peux résister au plaisir de la citer :

« Les Egyptiens, qui vivent sous un climat singulier, qui possèdent un fleuve au caractère profondément différent de celui des autres, ont adopté, en toute chose ou presque, des coutumes et des principes inverses de ceux des autres hommes. Chez eux, ce sont les femmes qui font le marché et tiennent les boutiques, et les hommes qui restent à tisser à la maison. Dans les autres pays, on tisse en poussant la trame vers le haut, en Egypte vers le bas. Les hommes portent les fardeaux sur leur tête, les femmes sur leurs épaules. Les femmes urinent debout, les hommes accroupis. Ils font leurs besoins chez eux, et mangent dans les rues, en vous expliquant qu’il faut satisfaire en secret les besoins honteux et publiquement ceux qui ne le sont pas. Aucune femme ne peut être prêtresse. L’exercice du culte est réservé aux hommes. Rien n’oblige le fils à nourrir ses parents s’il n’en a pas envie, mais la fille y est absolument tenue, que cela lui plaise ou non. Dans tous les pays, les prêtres portent les cheveux longs, en Egypte ils se les rasent. Chez les autres peuples, les proches parents d’un mort se rasent la tête en cas de deuil, en Egypte ils se laissent pousser la barbe et les cheveux qui, jusqu’alors, étaient rasés. Les autres peuples vivent à l’écart de leurs bêtes, les Egyptiens vivent avec elles. Les autres se nourrissent de blé et d’orge, ce qui en Egypte est très mal vu. Leur pain, ils le font avec une variété d’épeautre qu’on appelle zeïa. Ils pétrissent la pâte avec les pieds, réservant leurs mains pour la glaise et le fumier. Partout ailleurs, on laisse les parties sexuelles comme les a faites la nature. En Egypte, et là où se sont introduits ses usages, on les circoncit. Chaque homme a deux vêtements, les femmes un seul. Les anneaux et les cordages des voiles sont fixés partout à l’extérieur du bordage, en Egypte, à l’intérieur. Pour écrire et compter, les Grecs déplacent la main de gauche à droite, les Egyptiens de droite à gauche, tout en prétendant qu’ils écrivent à l’endroit et les Grecs à l’envers.

Ils utilisent, de plus, deux écritures : les hiéroglyphes et l’écriture populaire. »

Quoi qu’aient pu en penser ses contemporains et les historiens ultérieurs, je tiens Hérodote, pour l’avoir fréquenté jour après jour et ligne après ligne pendant des mois, pour un des grands éclaireurs du monde de son temps, un précurseur de tous les ethnologues, éthologues, anthropologues, explorateurs, reporters dont beaucoup d’ailleurs s’en réclameront. De plus, il ne fut pas qu’un raconteur d’histoires, un géographe amateur, un collecteur de contes. Beaucoup de réflexions, d’aphorismes, voire de maximes glanées ici et là en font aussi, à certains moments, un philosophe autant qu’un logographe, comme on nommait alors les auteurs de récit. N’oublions pas qu’en un temps où la vision qu’on avait du monde était des plus sommaires, il sut l’élargir et lui donner sa véritable dimension. A propos de la forme et de l’étendue de la Terre, par exemple, il affirme dans sa seconde Enquête que celle-ci ne peut être plate et qu’elle doit être ronde ! Il pense aussi que les coutumes si diverses et si différentes des peuples rencontrés sont une source de richesse, car toutes les coutumes ont leur raison d’être. Quelles leçons de modestie, d’ouverture et de tolérance ! Son univers est inépuisable. Et puis, n’oublions pas non plus qu’avec lui, ce ne sont pas seulement les extrémités de la terre connue qu’on découvre, ce n’est pas seulement l’espace qu’on traverse, mais aussi le temps. Très souvent, pour connaître et approfondir le sens de telle coutume, croyance ou sacrifice, il enquête sur les origines du peuple ou de la communauté en question. Et connaître cela, savoir d’où nous venons, est plus important à ses yeux que de savoir d’où vient le Nil. De même pour l’origine de tel ou tel mot. En d’autres temps, Hérodote aurait fait un parfait linguiste comparatif ! Ses méthodes ne sont pas toujours très rigoureuses, mais quand on se déplace sur les chemins sans fin des peuples et du savoir, on apprend parfois plus de choses en s’égarant qu’en suivant les sentiers battus.

Jacques Lacarrière   Dictionnaire amoureux de la Grèce. Plon 2001

Carthage envoie les deux petits fils de Magon, - le fondateur de Port Mahon, aux Baléares -, en tournée de prospection commerciale dans l’Atlantique, l’un vers le nord, en direction des îles britanniques, l’autre, Hannon, vers le sud, le long des côtes marocaines, pour amener des renforts de population dans les établissements existants : Mehdya, au nord du cap Cantin, et Cerné, au sud. Mais, une fois remplie cette mission, Hannon ne fit pas demi-tour, et continua pendant plus d’un mois cap au sud, voulant très probablement réorganiser le trafic de l’or du Soudan. Le bref récit qu’il fit au retour est troublant, car il est évident qu’il cherche à brouiller les pistes, pour que personne d’autre que lui ne profite de ses découvertes, et d’autre part, il mentionne des faits qui ne peuvent pas avoir été inventés : un feu gigantesque sur une montagne : serait-ce le Mont Cameroun au fond du golfe de Guinée, à 4070 mètres, ou plus proche et plus bas le Kakoulima à 70 km de Konakry en Guinée ? Il parle de la capture de trois femmes sauvages au corps velu que nos interprètes appelaient gorilles : s’agit-il de gorilles du Gabon, - aujourd’hui on n’en trouve pas à des latitudes plus élevées, ou bien de gorilles alors présents en Sierra Leone ?

De toutes façons, il est certain que Hannon a exploré la côte africaine jusqu’au 8° parallèle, la latitude entre Freetown et Monrovia, et que Carthage a pu ainsi exploiter l’or soudanais jusqu’à sa destruction en 146.

Carthage engendrera une population d’excellents commerçants n’hésitant pas à se rendre au-delà des « terres connues » pour y pratiquer de fructueux échanges. Leur mode de négociation est peu commun : après avoir étalé divers articles sur la grève, les marchands carthaginois remontent sur leurs navires, d’où ils signalent leur présence par une colonne de fumée. Aussitôt les Africains se rendent sur la rive, examinent les marchandises proposées et déposent sur le sable l’or qu’ils estiment nécessaire au paiement de la cargaison. Puis ils repartent. De nouveau les Carthaginois débarquent sur la plage : si la masse d’or laissée par les acheteurs leur convient, ils repartent chez eux sans tarder ; sinon, ils regagnent leurs bateaux et attendent que les Africains rajoutent de l’or. La transaction se fait toujours en toute honnêteté pour chacune des parties.

L’Histoire du Monde               Larousse 1996

~  449                         Après une énième bataille navale gagnée par Cimon à Salamine de Chypre contre les Perses, Périclès conclue avec ces derniers la paix de Callias, par laquelle la Perse reconnaît l’autonomie des villes grecques d’Asie, renonce à envoyer ses escadres en mer Egée mais conserve en Méditerranée orientale deux satrapies : l’Egypte et Chypre. En ~ 446, un autre traité entérinera le partage du monde grec entre Sparte, puissance terrestre et Athènes, puissance maritime.

de ~  447 à ~  432                  En hommage à Athéna, déesse mère de la cité, et avec les fonds de la Ligue de Delos, Périclès fait construire le Parthénon, sur l’emplacement d’un temple détruit par les Perses 33 ans plus tôt : il confie le chantier à Phidias, - bronzier de son métier - qui travaillera avec de nombreux artistes dont les architectes Ictinos et Callicratès : 69.5 m. de long pour 30.88 m. de large : c’est plus un grand coffre fort qu’un temple : sa fonction première est d’abriter le trésor de la Ligue de Delos. La statue chryséléphantine [constituée d’or et d’ivoire] d’Athéna Parthenos, fait 12 mètres de haut, avec une carcasse de bois. Elle disparaîtra vers le V° siècle après JC, peut-être emportée à Constantinople. La frise sculptée qui fait le tour de la colonnade extérieure représente les 192 cavaliers athéniens morts à Marathon. Périclès fait aussi restaurer l’agora. A sa mort en ~ 429, seul le Parthénon était terminé ; l’ensemble de l’acropole ne sera achevé qu’à la fin du VI° siècle, sans la vision de Phidias, qui avait été exilé, car accusé de détournement d’or et d’ivoire.

En ~ 432 Périclès, 61 ans, doit s’employer à assurer la défense de la belle Aspasie, hétaïre originaire de Milet, en Asie dont il est tombé  - et resté - amoureux vingt ans plus tôt : les jaloux l’ont accusée d’impiété et de corruption ; et c’est encore en vainqueur qu’il sort de l’une de ses dernières joutes.

De chaque mer, de chaque contrée, nous avons su faire une voie royale pour satisfaire nos désirs, et partout, nous avons laissé derrière nous d’impérissables monuments.        

…/… Nous savons concilier le goût du beau avec la simplicité et le goût des études avec l’énergie.

Périclès, chaque année réélu stratège de ~ 443 à ~ 429.

Il n’avait pas acquis sa puissance par des moyens illicites, il ne flattait pas le peuple dans ses discours et il savait au besoin lui résister avec autorité et colère.

Thucydide, II, 65

Le « siècle de Périclès» dura en fait quinze ans, au cours desquels le gouvernement était  « une démocratie de nom, tandis  qu’en  fait  le  pouvoir  était  aux  mains  du  premier citoyen » (Thucydide, II, 65).

L’activité de Périclès fut multiple. Il sut concilier l’impérialisme et la démocratie. A l’intérieur, il se borna à assurer le libre jeu des institutions telles que les avaient établies ses prédécesseurs. Tout au plus, complétant la réforme d’Ephialtès, avait-il protégé la loi après l’affaiblissement de l’Aréopage ; il institue en effet l’action criminelle en illégalité qui permet à tout citoyen de s’élever contre un projet de loi qui serait contraire à la législation établie. Il eut grand souci de la légalité ; dans les discours que lui prête l’historien Thucydide (II, 37) il est dit clairement que le gouvernement d’Athènes « se nomme démocratie parce que le pouvoir y relève non d’un petit nombre, mais de la multitude ». La loi y est égale pour tous dans les différends qui opposent les particuliers, et, « seul, le talent entre en ligne de compte pour la désignation aux emplois publics, car tous les Athéniens participent directement aux affaires de l’État ».

Périclès prit grand soin d’éviter toute mesure qui pût évoquer le pouvoir personnel. S’il se débarrassa de Thucydide le fils de Mélésias, ce fut par l’ostracisme, moyen légal, mais il ne ferma pas la bouche à l’opposition. Les poètes comiques comme Cratinos et Hermippos s’en prirent impunément à son physique ou à sa vie privée, raillant « sa tête d’oignon » ou ironisant sur sa liaison avec Aspasie, une Milésienne fort intelligente qu’il finit par épouser ; Périclès ne prit quelque ombrage de ces attaques que vers ~ 437, lorsque des insulaires comme Ion de Chio ou Stésimbrote de Thasos se mirent de la partie. Il s’émut davantage quand des procès d’impiété furent intentés à ses amis, contre Aspasie, contre Phidias, et surtout contre Anaxagore, mais il se soumit chaque année à la réélection et quand, en l’automne ~ 430, il fut destitué et condamné à l’exorbitante amende de cinquante talents, il accepta son sort, et fut réélu stratège quelques mois plus tard.

Sa politique extérieure s’attacha à maintenir l’hégémonie d’Athènes et de son empire. En  441 éclata un conflit entre Samos et Milet ; Samos était l’une des grandes îles alliées de l’empire. Elle refusa l’arbitrage d’Athènes. Périclès partit en personne avec quarante navires, installa un gouvernement démocratique à Samos et rentra. Mais après son départ, à la demande de certains Samiens, intervint le satrape perse Pissouthnès. Du même coup Byzance faisait défection. Cette ingérence perse était grave et l’exemple de Samos devenait contagieux. Aussi Athènes réagit-elle avec vigueur. Périclès reprit la direction des opérations. Après un siège de neuf mois, Samos capitula, au printemps de ~ 439, et fut traitée très durement car elle devint sujette. Byzance subit le même sort, et le tribut de la Propontide fut alourdi, par représailles.

…/… Le prestige d’Athènes demeurait intact. Grâce à sa flotte et grâce à son empire, Athènes était en relations avec tout le monde grec et Thucydide pouvait faire dire à Périclès (II, 38) : « L’importance de notre ville y fait affluer les denrées de toute la terre, de telle sorte que même les produits de l’étranger sont pour nous d’un usage aussi facile et habituel que ceux de notre propre territoire. »

Yves Bequignon        La Grèce archaïque et classique. 1956

~  431                        La guerre du Péloponnèse vient assombrir le ciel grec pour de longues années : de ~ 431 à ~ 421, et de ~ 414 à ~ 404 : vingt ans coupés de dix ans d’interruption (~ 421 à ~ 414) : la puissance et le rayonnement d’Athènes aiguisa les querelles entre cités, et particulièrement entre les premières d’entre elles : Athènes, Sparte et Thèbes, mais le réseau d’alliances était tel que toute la Grèce fût concernée. Périclès ne s’y était pas trompé :

Je vous signalerai un autre point auquel vous ne paraissez pas avoir jamais songé… c’est la grandeur de votre domination… Ne croyez pas qu’une seule chose soit en cause, l’esclavage au lieu de la liberté. Il s’agit de la perte de l’empire et de tous les dangers qu’entraînent les haines soulevées dans l’exercice du commandement. Vous en dessaisir n’est même plus désormais en votre pouvoir… Il en est aujourd’hui de votre domination comme de la tyrannie ; s’en emparer semble injuste, mais s’en dessaisir est périlleux.

La stratégie adoptée par Périclès, essentiellement défensive, amènera les populations d’Attique à se réfugier à Athènes, où les mauvaises conditions d’hygiène favorisèrent le développement d’une épidémie de peste. Il mourut à l’automne : la mort de ses deux fils emportés par la peste, les attaques contre sa stratégie, eurent raison de ses 64 ans.

vers ~ 420                   Sus aux jeunes est une vieille chanson :

Notre jeunesse (…) est mal élevée, elle se moque de l’autorité et n’a aucune espèce de respect pour les anciens. Nos enfants d’aujourd’hui (…) ne se lèvent pas quand un vieillard entre dans une pièce, ils répondent à leurs parents et bavardent au lieu de travailler. Ils sont tout simplement mauvais.

Socrate, ~ 470 - ~ 399

~ 404                          Les Spartiates entrent victorieux au Pirée, grandement aidés par les trahisons à répétition d’Alcibiade.

Alcibiade, né à Athènes vers 450 avant Jésus-Christ, appartenait par sa mère aux meilleures familles d’Athènes. Beau à couper le souffle, athlète accompli, régulièrement couronné aux jeux olympiques, orateur hors pair, il jouissait de l’admiration des femmes et de l’adhésion des hommes. Entré tôt en politique, il réussit à s’imposer par son faste - il dilapide la fortune familiale - , en assurant de coûteux services publics destinés à lui créer une clientèle. Au plan militaire, il propose un plan audacieux pour asseoir la puissance d’Athènes contre Sparte, en prenant le contrôle de Syracuse, en incorporant la Sicile dans l’empire athénien, ainsi que Carthage, la Libye et l’Italie. Autant d’aventures qui finiront par un désastre, affaiblissant Athènes au lieu de la renforcer. Banni, Alcibiade trahira deux fois. En se réfugiant à Sparte tout d’abord, où il complote pour revenir à Athènes en triomphateur.  Chassé de Sparte où il était devenu trop encombrant, Alcibiade se réfugiera alors en Perse, chez le pire ennemi de la démocratie athénienne.

Yves Mamou             Le Monde 3 juillet 2010

Se refusant à suivre les pressions de Thèbes et de Corinthe pour raser la ville, Sparte ne détruit que les fortifications, et saisit la flotte. Cette victoire ne mettra nullement fin aux guerres entre cités qui s’éterniseront jusqu’en ~ 346, quand Philippe II de Macédoine parviendra à s’assurer l’hégémonie.

~ 401                          En Perse, Cyrus le Jeune dispute le pouvoir à son frère Ataxerxes II. Il a recruté des mercenaires grecs et son armée défait les troupes de son frère à Counaxa, proche de Babylone. Il est tué et les mercenaires se retrouvent isolés en pays ennemi : même vainqueurs, la situation n’est pas enviable. Ils prennent pour chef le jeune Xénophon, qui relatera la retraite des dix mille dans Anabase. Sept mois plus tard, il arrivaient à Trébizonde, sur les bords de la mer Noire, s’écriant « Thalassa, Thalassa », et ils se mirent à danser devant les vagues éclatantes où souriaient leurs dieux. Ils étaient de retour au pays mais leurs misères n’en étaient pas pour autant terminées, se découvrant condamnés de fait au statut de paria.

vers ~ 400                         Le doux et l’amer, le chaud et le froid, les couleurs ne sont que des apparences. En réalité, il n’y a que les atomes et le vide. Tout ce qui existe procède des chocs et des combinaisons qui ont lieu entre d’infimes corpuscules insécables, tous faits de la même matière et doués de mouvements, les atomes… Ces atomes sont invisibles.

Démocrite, disciple de Leucippe.

Archytas de Tarente invente la vis - que l’histoire voudra attribuer à Archimède - et la poulie : les premiers engins le levage voient le jour : chèvres et grues, treuils, palans, moufles : on peut ainsi monter pierres et colonnes, en se passant des rampes égyptiennes, longues à réaliser et coûteuses. La noria se répand sur tout le pourtour méditerranéen, selon deux principaux types de roue : à compartiments ou à chaîne.

La noria est une machine dont l’effet est d’élever les eaux du fond d’un puits. Elle est simple, peu dispendieuse, soit pour la construction, soit pour l’entretien. On conçoit qu’elle doit durer longtemps, et rendre un grand produit. Elle subsiste en Espagne de temps immémorial. On présume qu’il en faut attribuer l’invention aux Maures.

Diderot.         Encyclopédie.

Hippocrate de Cos [~ 460- ~ 377] rationalise l’approche de la maladie, se refusant à y voir l’œuvre d’un Esprit malin, tout comme l’intervention d’une divinité bienfaisante dans la guérison. Il base sa médecine sur la théorie des humeurs : le sang, le phlegme, la bile jaune et la bile noire, caractérisées par les quatre qualités primordiales traditionnelles de l’Antiquité : ainsi le sang est chaud et humide, le phlegme froid et humide, la bile noire froide et sèche, la bile jaune chaude et sèche. Cette théorie, relayée par Galien, séduira durablement des générations de médecins jusqu’au XVIII° siècle.

Toutefois, comme il est issu d’une famille prétendant descendre d’Asclépios (Esculape), il continua à se placer sous le patronage des dieux, invoquant Apollon, dieu guérisseur ou punisseur (il envoie la peste à l’humanité), son fils Asclépios (dieu de la médecine) et ses petites filles Hygié (déesse personnifiant la santé) et Panacée (qui guérit toutes les maladies en utilisant les « simples »)

Le nom Pharmakos signifie poison et remède : tout ce qui guérit peut rendre malade.

Ce monsieur ne vouait pas aux gémonies ce que l’on nommera plus tard les remèdes de bonne fame, - du latin fama : réputation - puis encore plus tard, par simple dérive et pesanteur de la bêtise, les remèdes de bonne femme :

Il ne faut pas rougir d’emprunter au peuple ce qui peut être utile à l’art de guérir.

Le texte du Serment d’Hippocrate ne changera pas au cours des siècles : il régira l’exercice de la médecine et de la pharmacie :  

Je jure par Apollon le Guérisseur, par Asclépios, par Hygie et Panacée, par tous les dieux et toutes les déesses, que je prends à témoins, de tenir intégralement, selon mes capacités et mon jugement, le serment et l’engagement qui suivent : de mettre celui qui m’a appris cet art au même rang que mes père et mère, de partager avec lui mes moyens d’existence, de l’aider dans ses difficultés le cas échéant, de considérer ses enfants comme mes frères, de leur enseigner aussi cet art, s’ils souhaitent l’apprendre, sans salaire et sans promesse de dédommagement de communiquer les préceptes, leçons orales et toute autre forme d’enseignement à mes fils et aux fils de celui qui m’a instruit, ainsi qu’aux étudiants qui ont pris l’engagement et prêté le serment selon la loi médicale, et à nul autre. J’utiliserai les régimes pour le bien des malades, selon mes capacités et mon jugement, et je m’interdirai de m’en servir pour le mal et l’injustice. Je ne donnerai de substance mortelle à personne, si on m’en demande, et je ne prendrai pas l’initiative de semblable conseil. De même, je ne donnerai pas à une femme un pessaire abortif. Je conserverai ma vie et ma profession dans la pureté et la sainteté. Je n’opérerai pas les malades de la pierre, je laisserai ce soin aux chirurgiens. Dans toutes les maisons où j’entrerai, ce sera pour le bien des malades, et je m’abstiendrai de toute injustice volontaire et de toute corruption, en particulier de pratiques amoureuses sur la personne des femmes et hommes libres et esclaves. Ce que je verrai ou entendrai au cours de la cure, ou même en-dehors de la cure, concernant la vie privée, s’il ne faut jamais en parler à l’extérieur, je le tairai, considérant la divulgation de telles choses comme interdite. Si donc je tiens intégralement ce serment et ne le viole pas, puisse-t-il m’être donné de retirer des satisfactions de ma vie et de mon art, dans la jouissance perpétuelle de l’estime générale ; si je viole le serment et que je me parjure, que ce soit l’inverse !

Traduction de Jacques Lacarrière

A peu près à cette époque, à l’autre bout du monde, en Chine, un anonyme rédige un traité établissant les principes fondamentaux de l’acupuncture[2] : Huangdi nei jing su wen - Simples questions de Huangdi sur les lois de l’organisme. (Huangdi était l’appellation usuelle des empereurs). Y sont décrits les points d’acupuncture qui permettent de rétablir l’harmonie entre l’homme et le cosmos, selon l’immuable et omniprésent principe du yin et du yang, illustré par le taiji : toute manifestation est régie par un rythme à deux temps ; on peut distinguer dans tout phénomène, un temps actif et un temps passif. Le yin est l’inertie, le yang la force exprimée.

yin et yang, bien que termes parfaitement opposés, sont toujours associés dans toute manifestation, en proportions essentiellement variables, parfois infinitésimales : jamais l’un ne peut exister sans l’autre.

L’analogie sous-tend toute la méthode : douze lignes sont décrites sur le corps et les membres (quatre membres, quatre saisons), chacune de ces lignes correspondant à chacun des douze mois de l’année, ou encore aux douze heures du nycthémère (l’heure chinoise traditionnelle vaut deux de nos heures). Sur ces lignes sont rangés trois cent soixante cinq points très précis, autant que de jours dans l’année, autant que de plantes dans le Shennong bencao. Dans ces lignes circule une énergie vitale, aussi importante, aux yeux de la tradition, que la circulation sanguine ou l’influx nerveux. Cette énergie est prélevée pour une part  dans le milieu par la respiration et l’alimentation puis est mise en circulation par le cœur. Cette circulation, en relation avec les fonctions internes, est induite, et ne peut l’être que par les rythmes extérieurs à l’organisme ; elle obéit par conséquent au Taiji.

…/… ainsi, à un dérèglement précis, bien localisé sur le Taiji, répond sur la surface du corps un point non moins précis, lequel doit recevoir une action particulière : apport d’énergie en cas de carence, drainage d’énergie en cas d’excès. C’est par l’implantation d’une aiguille que ces effets sont obtenus, à condition toutefois que cet instrument réponde à certaines définitions traditionnelles.

En effet, comme il s’agit, aux fins d’harmonisation, de mettre en rapport le microcosme et le macrocosme, l’aiguille représentera « l’axe du monde », axe idéal reliant ciel et terre, essence et substance, au lieu impliqué. L’aiguille d’acupuncture n’est donc qu’un agent de liaison entre deux rythmes, l’un perturbé, et l’autre servant de référence… c’est bien un moyen idéal et symbolique de remettre l’homme en contact avec le cosmos en un point de résonance bien déterminé. L’homme est le récepteur, c’est donc de son coté que sera la partie aiguë de l’instrument, la pointe. D’autre part, le Ciel, symbole de l’univers, nous apparaît sphérique, et notre horizon est circulaire : ce qui est dirigé vers le macrocosme, dans l’aiguille, devra comporter un anneau afin d’être mieux encore en résonance.

…/… De façon générale, les sciences chinoises sont dominées par une perspective organiciste, où prédomine la croyance à un ordre général et spontané dans un univers à l’image d’une totalité organique, dans lequel chaque phénomène se trouve en correspondance avec les autres, tout en passant par des phases de croissance, maturité et déclin.

Jacques Lavier.         Encyclopaedia Universalis. Corpus 5 p. 627, 628

Idéalement, la médecine chinoise se veut avant tout préventive, même si, devant la réalité morbide, on n’hésite jamais à recourir à des médications parfois violentes pour tenter de guérir. Le terme chinois zhi veut dire aussi bien « soigner » que « gouverner », « mettre en ordre ». Le bon médecin n’est pas celui qui a vaincu la maladie, mais plutôt celui qui réussit à éviter que son patient ne tombe malade, comme le bon général est celui qui l’emporte sans livrer bataille.

Pour cela, il lui faut garantir un équilibre harmonieux entre les fonctions organiques, les processus de renouvellement du corps et le mode de vie du patient. Dès l’Antiquité, on encourage dans ce but la pratique des « techniques pour entretenir la vie » (yangsheng) : massages, mouvements corporels, exercices respiratoires, techniques de concentration mentale…

Plus qu’à l’anatomie, les médecins sont surtout attentifs aux phénomènes de flux et de reflux de certains composants du corps comme les liquides  et le « souffle » (le qi, substrat physique et multiforme de l’univers) et aux corrélations existant entre ces différentes parties, les organes et l’ordre cosmique. La régularisation du souffle dans l’ensemble de l’organisme est essentielle pour garantir une bonne santé.

Lorsque la maladie survient, le médecin établit son diagnostic entre autres grâce à la palpation des pouls et à l’examen de la langue. La pathologie, rupture de l’équilibre entre les différents éléments de l’organisme, peut être liée soit à des excès externes (froid, chaleur, vent, feu, humidité, sécheresse), soit à des excès internes, telles les sept passions (joie, colère, tristesse, peur, rumination, affliction, frayeur).

Les procédés thérapeutiques chinois les plus fréquents sont la « moxibustion », l’acupuncture et la pharmacothérapie. La moxibustion consiste à appliquer sur la peau des moxas, cônes ou bâtonnets de poudre d’armoise (une herbe aromatique) en combustion, le but étant, grâce à la chaleur des moxas, de stimuler certains points du corps.

Ces points, communs à ceux définis par l’acupuncture, sont au nombre de plusieurs centaines. Ils sont placés à la surface du corps sur des canaux « fictifs » (qui ne correspondent ni aux vaisseaux sanguins ni aux nerfs) censés correspondre au trajet du souffle (qi) dans le corps. L’acupuncture consiste quant à elle à appliquer de très fines aiguilles de métal (il en existe traditionnellement neuf sortes) sur ces mêmes points, là encore pour agir sur le souffle et le régulariser.

La moxibustion et l’acupuncture datent des environs du II° siècle avant notre ère. Selon ces deux procédés, en intervenant à la surface du corps, le médecin prétend agir sur l’intérieur du corps. Il recourt cependant aussi à des remèdes administrés sous forme de décoctions, de poudres ou de pilules, exploitant ainsi une très riche matière médicale. Les médicaments se composent soit de végétaux (gingembre, rhubarbe, aconit ou ginseng, pour ne donner que quelques exemples parmi des centaines de plantes), soit de matière animale (os de tigre, scorpion, serpent…), soit de minéraux (cinabre, réalgar…).

La « médecine traditionnelle chinoise » aujourd’hui enseignée officiellement et pratiquée en Chine est un mélange de certaines des théories et des techniques pratiquées depuis l’Antiquité.

Frédéric Obringer, CNRS (centre d’études sur la Chine moderne et contemporaine) L’Histoire N° 300 Juillet- Août 2005

Et, à peu près à la même époque, les Chinois inventaient encore l’arbalète, se mettaient à fabriquer la fonte, cet alliage de fer riche en carbone obtenu par fusion à 1130°, grâce à un soufflet à double piston ; ils étaient en mesure d’observer les tâches solaires et utilisaient la magnétite pour orienter leur maison.



[1] alors le nom donné par les Grecs à tous ceux qui ne l’étaient pas.

[2] Le terme fût inventé par les jésuites de Pékin au XVIII° siècle.

 


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