|
|
19 juin 1949 à octobre 1954. Premier journal télévisé. Premier 8000.
19 06 1949 Premier journal télévisé présenté par Pierre Sabbagh, qui a épousé Catherine Langeais, le premier amour (connu du grand public) de Mitterrand. 16 07 1949 Offensive française contre le Viet Minh. 19 07 1949 Le Laos devient indépendant dans le cadre de l’Union Française. 07 1949 Lors d’une incursion du Tour de France en Italie, des néofascistes italiens lapident des coureurs français. 18 08 1949 Mort de Margaret Mitchell, l’auteur du plus grand succès mondial de librairie… après la Bible : Gone With the Wind : Autant en Emporte le Vent. 19 08 1949 Au lieu dit Murat, à proximité de Saucats, à une vingtaine de km au sud de Bordeaux, le gardien d’une scierie s’endort probablement sans éteindre sa cigarette : c’est le lieu idéal pour que prenne un bon feu. La mairie de Saucats dispose d’un groupe motopompe et d’un réservoir de 600 l monté sur une autochenille Citroën. Le corps des pompiers n’existait pas ; ce sont les maires qui dirigeaient les opérations, pas forcément avec compétence. Durant la guerre, on avait d’autre chats à fouetter que d’entretenir les coupe feu et ceux-ci étaient embroussaillés L’armée envoya 1 500 hommes, des pompiers vinrent de Bordeaux, Paris. On sentait le brûlé à Bordeaux. La bataille dura plus de dix jours, fit 82 morts, 100 blessés. 70 maisons avaient été détruites, 2 millions d’ha anéantis. 2 09 1949 Le festival de Venise accorde à Jacques Tati le prix du meilleur scénario pour Jour de Fête, premier film commercial en couleur : Tati n’avait pas tellement confiance dans la couleur, aussi il tourna son film avec deux caméras, l’une en couleur, l’autre en noir et blanc. 15 09 1949 Konrad Adenauer est élu Chancelier de la RFA : République Fédérale d’Allemagne. 16 09 1949 Marc Voltram, alpiniste grenoblois, dévisse dans la face nord de l’Olan : il est assommé. Trente deux alpinistes grenoblois vont passer deux jours pour hisser une civière jusqu’à la corniche où il se trouvait, et le sortir de là : vingt heures pour descendre les 400 derniers mètres de paroi verticale, dont huit heures dans la nuit et la tempête ! 1 10 1949 Proclamation de la République Populaire de Chine. En arrivant à Pékin, les soldats de Mao découvrent les ampoules électriques ; dans les grands hôtels, ils prennent les ascenseurs pour des monstres et leur lâchent des rafales de mitraillette… Mao Zedong va régner par la Révolution plutôt que sur la Révolution. Très vite l’épuration se mettra en place : pas loin de 5 millions de morts dans ces années, un goulag de 10 millions d’hommes. 7 10 1949 Création de la RDA : République Démocratique d’Allemagne. 14 10 1949 La locomotive CC 7001 atteint 160 km/h entre Paris et Tours. 25 10 1949 L’Angleterre fait voler le premier avion de ligne à réaction entre Londres et Tripoli, à 726 km / h : le De Haviland Comet, dont les quatre réacteurs sont intégrés dans les ailes, le long du fuselage. 28 10 1949 Un Constellation s’écrase sur le pic de la Rotonda, sur l’île Sao Miguel, aux Açores : c’est le premier accident d’un avion d’Air France. Étaient de ce dernier voyage, le champion de boxe Marcel Cerdan, et la violoniste virtuose Ginette Neveu. Le 16 juin, Marcel Cerdan avait « curieusement » [1] perdu son titre contre Jack La Motta, à Détroit, par abandon à l’appel du 10° round. La revanche était programmée pour le 2 décembre au Madison Square Garden. Le 25 octobre, Edith Piaf, en concert à New York, lui avait demandé de le rejoindre rapidement.
Ginette Neveu, trente ans, violoniste bénie des dieux, était reconnue dans le monde entier depuis plusieurs années ; en 1935, elle avait gagné le concours Wieniawski devant David Oïstrakh ; à Montréal, l’orchestre joue la Marseillaise lorsqu’elle apparaît sur la scène ; à Tilsitt, on lui rend les honneurs militaires ; en Scandinavie, le public la reçoit debout pendant que l’orchestre joue l’hymne national… les souverains viennent la saluer à la fin des concerts. On est tenté de paraphraser Julien Gracq parlant de Victor Hugo : Aucun autre interprète français n’a connu en musique ces commencements d’Alexandre ou de Bonaparte, cette étoile au front, ce cortège électrisé et un peu fou de jeunesse et de succès. 3 11 1949 Une prime de 3 000 F (66 € 2000) est accordée aux salariés gagnant moins de 15 000 F (332 € 2000) 19 11 1949 Intronisation de Rainier III, prince de Monaco. 30 11 1949 Suppression du Haut Commissariat au Ravitaillement. Motobécane sort la première mobylette. 5 12 1949 L’essence est à 46,8 F (1.03 € 2000). 25 au 30 12 1949 L’Union Soviétique et les Etats-Unis se sont déjà installés dans la guerre froide ; les Russes n’ont pas « digéré » l’escamotage par les Américains lors du procès de Tokyo des responsables japonais de la guerre bactériologique : ils instruisent à Khabarovsk un procès contre douze d’entre eux, faits prisonniers à la fin de la guerre. Il n’y aura pas de condamnation à mort, mais à des travaux forcés au goulag, de deux à vingt cinq ans. Bien sûr, les Occidentaux ne voudront rien reconnaître de la validité de ce procès. 1949 Cent vingt quatre mille deux cent quarante cinq Allemands ont fui l’Allemagne de l’Est pour la RFA au cours de l’année. Succès des plastiques, apparition des premiers microsillons. Les communistes fêtent à la Mutualité les 70 ans de Staline. Staline incarne tout ce qu’il y a de meilleur dans le prolétariat international : la confiance inébranlable dans la victoire du socialisme ; l’enthousiasme et l’ardeur du combattant, du créateur, du novateur ; une volonté inflexible, qui fait surmonter toutes les difficultés ; la fermeté du roc que ne sauraient entamer les épreuves les plus redoutables ; un talent d’organisateur qui sait unir la pensée à l’action et tirer parti de toutes les possibilités ; la vigilance révolutionnaire et la lutte implacable contre les ennemis du peuple. Maurice Thorez, secrétaire général du PCF. Coca Cola défraie la chronique : crée dès 1880 à Atlanta, le produit symbole des Etats Unis cherche à pénétrer le marche européen : la France fait de la résistance : Le trust Coca Cola est décidé à conquérir le marché européen. Il a envoyé dans ce but, en Europe, un ambassadeur extraordinaire. Authentique prince du Caucase, devenu américain, le prince Malinsky. France Dimanche 1947 Pour la vente de nos vins, l’extension de Coca Cola représente une concurrence redoutable. A la boisson américaine dite stimulante et rafraîchissante, opposons la boisson française vraiment stimulante et rafraîchissante… La journée vinicole Juillet 1949 La France est coca colonisée. L’Humanité du 8 novembre 1949 Les conquérants qui ont tenté d’assimiler des peuples allogènes se sont en général attaqués à leurs langues, à leurs écoles, à leurs religions. Ils avaient tort : le point vulnérable, c’est la boisson nationale. Le vin est la plus antique constante de la France. Il est antérieur à la religion et à la langue ; il a survécu à tous les régimes. Il a fait l’unité de la nation. Robert Escarpit, le Monde 23 novembre 1949. La consommation habituelle de Coca Cola mettrait en question la survivance même de l’art dramatique : l’altération du goût serait irrémédiable et mortelle. Faits aux vins de Bourgogne et de Bordeaux, nos estomacs devraient s’accoutumer au Coca Cola. Cela reviendrait, en somme, à proprement abdiquer sa qualité de Français. Louis Jouvet. Il faut appeler un chat un chat et tenir le Coca Cola pour ce qu’il est : l’avant garde d’une entreprise de colonisation contre laquelle nous nous sentons le devoir de lutter ici. Témoignage Chrétien. Ce que les Français critiquent, c’est moins le Coca Cola que son orchestration, moins le breuvage lui-même que la civilisation - ils aiment à dire le style de vie - dont il est la marque et en quelque manière le symbole. Le Monde 30 décembre 1949. Nous avions accepté en silence le chewin gum et Cécil B. De Mille, le Reader’s Digest et le be bop. C’est à propos de limonade qu’éclate le conflit. Le Coca Cola semble être le Dantzig de la culture européenne. Après le Coca Cola, holà ! Le Monde 29 mars 1950. Et la force symbolique du produit ne perdra rien de sa vigueur avec les ans : Plus il y aura de Coca-Cola, plus il y aura d’ayatollahs. Régis Debray 2006 11 02 1950 Entrée en vigueur du SMIG : Salaire Minimum Interprofessionnel Garanti, fixé à 12 800 F/mois. La loi du 18 07 1952 fixera une indexation minimale : toute augmentation de l’indice des prix supérieure à 5 % entraîne de facto une augmentation du SMIG ; ces 5 % deviendront 2 % en 1957. 02 1950 Mao revient de Moscou avec l’assurance de la sécurité de son pays, et une aide financière de l’URSS qui va en fait plomber les finances du pays pour de nombreuses années. 13 04 1950 Claude Bourdet, Gilles Martinet et Roger Stéphane lancent L’Observateur, qui deviendra France Observateur, puis Le Nouvel Observateur. 23 04 1950 La hiérarchie catholique autorise le refus du paiement de l’impôt pour subventionner l’école libre. 28 04 1950 Frédéric Joliot Curie est révoqué de son poste de Haut Commissaire à l’Energie Atomique parce qu’il est communiste. je suis communiste parce que cela me dispense de réfléchir ; c’est par amour et par vénération pour la paix que j’ai choisi Staline, disait-il ; il aurait sans doute été préférable qu’il soit exclu du PC plutôt que de son poste de Haut Commissaire à l’Energie Atomique : cela lui aurait permis de garder son job et de recommencer à réfléchir… la vie est mal faite. 9 05 1950 Maurice Schumann, ministre des Affaires Etrangères, commence à parler de la CECA : Communauté Européenne Charbon Acier. L’inspirateur en est de fait Jean Monnet. La scène se passe dans le salon de l’Horloge du Quai d’Orsay, le 9 mai 1950. Robert Schuman, le ministre français des Affaires étrangères, a convoqué les journalistes pour leur dévoiler son projet : mettre en commun les productions française et allemande de charbon et d’acier. Ces deux industries, essentielles à l’économie européenne de l’époque, sont aussi celles qui ont fourni l’effort de guerre durant les affrontements entre les deux pays. Il s’agit dès lors de les imbriquer afin de rendre la guerre non seulement impensable mais matériellement impossible et de changer ainsi le destin de ces régions longtemps vouées à la fabrication des armes de guerre dont elles ont été les plus constantes victimes. Ces régions - l’Alsace-Lorraine et la Ruhr -, Robert Schuman les connaît bien : lorrain par son père, il est né au Luxembourg (patrie de sa mère), où il a grandi avant de rejoindre, pour ses études, l’Alsace-Lorraine, alors sous domination allemande. Devenu français en 1918 seulement, il est resté toute sa vie attaché à sa région d’origine et à sa spécificité historique et culturelle ce qui le rend suspect aux yeux de certains, qui le traitent de « boche ». Ce n’est donc pas un hasard si c’est lui qui, en 1950, a le courage d’endosser la responsabilité politique d’un tel projet. Il est convaincu qu’il faut associer la République fédérale à la reconstruction économique du continent et éviter de reproduire les erreurs du passé. Or, il le sait, la population et la classe politique française sont plutôt enclines à isoler l’Allemagne. Il lui faut proposer une alternative et le temps presse. En effet, les humiliations subies par la RFA depuis la fin de la seconde guerre mondiale, notamment à travers les démontages d’usine et le contrôle de la production industrielle, irritent outre-Rhin et donne du grain à moudre aux nationalistes. Par ailleurs, face à la menace soviétique, les Américains souhaitent revenir sur les décisions prises à Potsdam en 1945 et mettre un terme à la politique de désindustrialisation de l’Allemagne. Ils veulent favoriser la renaissance de l’industrie allemande pour s’assurer de la fiabilité de l’ancrage à l’Ouest de la RFA et consolider le bloc occidental. Cette perspective n’enchante pas Paris, qui poursuit sa politique de démantèlement des usines allemandes. Les frictions sont donc fréquentes entre la France et ses alliés anglo-saxons, qui exercent sur elle une pression de plus en plus forte. En septembre 1949, le secrétaire d’État américain, Dean Acheson, donne clairement mandat à Robert Schuman de faire des propositions concrètes concernant l’avenir de l’Allemagne d’ici le printemps 1950. Partisan pour sa part d’une nouvelle politique à l’égard de ce pays, Schuman doit néanmoins tenir compte de l’état de l’opinion publique et de la classe politique françaises. Comment concilier la ferme volonté américaine de reconstruire l’Allemagne et les sentiments des Français, hostiles à toute politique risquant de mener à la réapparition d’une menace allemande ? Un début de réponse vient du chancelier allemand, Konrad Adenauer, qui profite d’une conférence tripartite entre la France, le Royaume-Uni et les États-Unis en novembre 1949 pour soumettre à la diplomatie française une proposition : l’arrêt des démontages contre la participation de capitaux français aux entreprises allemandes et l’intégration de l’Allemagne dans un ensemble économique qui comprendrait, outre les deux pays, l’Italie, la Belgique, le Luxembourg et les Pays-Bas. Les bases d’une réflexion sont ainsi jetées et Robert Schuman commence, de son côté, à faire œuvre pédagogique en évoquant l’idée d’une réconciliation. Le 24 novembre 1949, à l’Assemblée nationale, il tente de préparer les esprits : L’essentiel est de dégager avant tout les leçons du passé et d’éviter les erreurs antérieurement commises. Or l’histoire des années 1920 à 1932 a été [trop] souvent celle des occasions manquées pour que nous n’ayons pas le devoir de nous en souvenir. Ni les textes que nous étions fondés à invoquer, ni la ligne Maginot que nous avions construite, ni les alliances que nous avions conclues avec les pays voisins n’ont suffi à conjurer le péril. Entre voisins, il faut autre chose que la perpétuelle hantise d’un conflit possible […]. La confiance entre peuples ne s’improvise ni ne s’impose. Nous désirons la rétablir entre les deux pays. Nous ne pourrons y parvenir que par une coopération dans un cadre plus large où nous serons plusieurs à faire preuve de bonne volonté. Ce cadre, c’est l’Europe ! Le message est clair : il faut intégrer Bonn dans un ensemble européen pour amorcer une réelle coopération qui aura pour objectif de déboucher sur une relation nouvelle débarrassée de la méfiance passée. Ces propos, très novateurs, nécessitent de la part du ministre un vrai courage politique et une conviction profonde, mais ils ne débouchent pas pour autant sur un projet concret, tandis que les relations franco-allemandes s’enveniment à cause de la question sarroise. Le voyage effectué par Schuman en RFA en janvier 1950 se passe mal et Konrad Adenauer va jusqu’à remettre en cause la possibilité de la construction européenne. Lui aussi doit tenir compte de son opinion publique, que la politique française contribue à pousser vers le nationalisme. Le rapprochement franco-allemand semble compromis. C’est là qu’intervient Jean Monnet. Secrétaire général de la Société des Nations (SDN) pendant l’entre-deux-guerres, proche des milieux anglo-saxons et premier commissaire général au Plan entre 1947 et 1952, Monnet refuse le retour du nationalisme en Europe et cherche un moyen de réintégrer l’Allemagne dans le concert des nations. Conscient, par ailleurs, de la pression qui s’exerce sur le gouvernement français en faveur de la reconstruction de la République fédérale et des réticences que cela suscite en France, il réfléchit à une solution susceptible d’emporter l’adhésion de toutes les parties concernées. Curieusement, c’est pendant ses vacances dans les Alpes en mars 1950 qu’il la trouve. Dans les notes qu’il écrit tous les soirs durant son séjour, il pose les prémices de ce qui deviendra la déclaration Schuman : Toute solution exigeait d’abord qu’on changeât ces conditions: à savoir, pour les Allemands, l’humiliation de notre contrôle sans fin, et pour les Français la peur d’une Allemagne finalement incontrôlée. Il faut offrir à l’Allemagne la réhabilitation et à la France la sécurité. C’est ce que Monnet a compris et ce à quoi il va dès lors s’employer. Il sent que la question industrielle est essentielle. Certes, pour mettre un terme aux démontages d’usines qui exaspèrent les Allemands, mais aussi parce qu’il en va de la reconstruction économique de la France elle-même : à cette époque, celle-ci a besoin de charbon pour assurer son redressement économique. Or elle n’en produit pas suffisamment : alors qu’elle en avait extrait 49 millions de tonnes en 1939, ce chiffre est tombé à 33 en 1945 et 43 en 1948. La production française de charbon est, en 1949, inférieure de 17 millions de tonnes à sa consommation. En outre, les importations passent d’un vingtaine de millions de tonne par an avant guerre à 8 millions en 1945 et encore seulement 15 en 1948, en particulier parce que la Grande Bretagne, source traditionnelle de l’approvisionnement français, réduit ses exportations pour reconstruire sa propre économie. Il faut donc importer du charbon allemand. Mais celui-ci est cher, notamment en raison des taxes douanières. En outre, la France souhaite acheter à l’Allemagne de l’acier, produit à un prix très compétitif. D’où l’idée de Monnet de mettre en commun ces productions, ce qui donnerait à la France un accès facile aux ressources allemandes et permettrait de ne pas retomber dans les travers passés. C’est ce qu’il indique dans ces mêmes notes : Déjà, l’Allemagne demande d’augmenter sa production de 11 à 14 millions de tonnes. Nous refuserons, mais les Américains insisteront. Finalement, nous ferons des réserves, mais nous céderons. En même temps, la production française plafonne ou même baisse. Il suffit d’énoncer ces faits pour n’avoir pas besoin d’en décrire en grands détails les conséquences : Allemagne en expansion ; dumping allemand à l’exportation ; demande de protection pour les industries françaises ; arrêt de la libération des échanges ; recréation des cartels d’avant-guerre ; orientation peut-être de l’expansion allemande vers l’Est, prélude aux accords politiques ; France retombée dans l’ornière d’une production limitée et protégée. De ce constat pessimiste, Jean Monnet a conçu l’idée de la communauté du charbon et de l’acier. Un projet pour le moins ambitieux à l’époque. L’action devait être portée là où le malentendu était le plus tangible, là où allaient se nouer à nouveau les erreurs du passé. Si l’on pouvait éliminer chez nous la crainte de la domination industrielle allemande, le plus grand obstacle à l’union de l’Europe serait levé, écrit-il dans ses Mémoires. On retrouve bien ici l’inspiration du plan Schuman : concentrer l’effort sur un domaine concret et suscitant l’intérêt des deux parties, tout en conservant l’objectif ultime de créer une fédération européenne, terme cité deux fois dans le texte du 9 mai. Jean Monnet est finalement parvenu à un projet précis, avec l’aide précieuse de quelques proches, dont Etienne Hirsch, compagnon de la Résistance, devenu son collaborateur, et Paul Reuter, professeur de droit originaire de l’est de la France. Il lui reste à trouver l’homme qui pourra porter politiquement ce projet et acceptera de l’assumer. Robert Schuman, qui doit trouver une solution au problème allemand d’ici le 10 mai - date d’une réunion tripartite à Londres -, semble tout désigné. Le plan de Monnet présente plusieurs avantages : il donne satisfaction aux Anglo-Saxons sur le redressement de l’Allemagne ; il apaise les tensions avec cette dernière qui se réjouit du statut d’égalité qui lui est proposé dans le projet ; il résout pour la France le problème de l’approvisionnement en charbon ; il permet aussi à Paris de redorer son blason au niveau international et de sortir la diplomatie française de son isolement. Par cette initiative, la France reprend la main et offre une sortie par le haut à l’impasse qui était en train de se nouer. Il reste à s’assurer de l’accord du chancelier Adenauer, qui approuve le projet français le 9 mai. Soucieux de préserver le secret pour créer un choc favorable dans l’opinion, les auteurs du plan convoquent sans plus tarder la presse française et internationale ce même jour pour 18 heures. La Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) est en marche, rassemblant l’Allemagne fédérale, la France, la Belgique, l’Italie, le Luxembourg et les Pays-Bas. L’objectif ultime est clair pour qui veut l’entendre : Schuman emploie à deux reprises, on l’a dit, le terme de « fédération européenne» et évoque plusieurs fois la création d’une Haute Autorité composée de personnalités indépendantes et dont les décisions s’imposeront aux États membres. Certes, il y a loin de ce discours à l’Union européenne d’aujourd’hui. Mais la déclaration Schuman en est bien l’acte fondateur et le 9 mai est d’ailleurs devenu, pour en témoigner, la Journée de l’Europe. Pourtant, la proposition du ministre français suscite d’emblée de vives critiques dans son propre pays et les discussions à son sujet à l’Assemblée nationale sont parfois très virulentes. La question allemande est au cœur des débats. Si la CECA permet pour ses défenseurs d’encadrer l’industrie allemande d’armement - puisque les décisions concernant les industries de charbon et d’acier, donc d’armement, seront prises par la haute autorité -, ses détracteurs condamnent une entreprise dans laquelle ils voient le renoncement à faire appliquer une politique de fermeté à l’encontre du vaincu. Ils dénoncent aussi le risque pour l’industrie française d’être très rapidement dominée par l’industrie germanique ; quant aux députés communistes, ils accusent les pères du Plan de livrer la France aux intérêts des « magnats de la Ruhr ». Le général Aumeran, du groupe des Républicains indépendants, déplore dans son intervention du 25 juillet 1950 à l’Assemblée nationale le destin de l’Europe, qui est peut-être de disparaître, absorbée par le monstre germanique et celui de la France, dont le malheur est d’être la voisine de l’Allemagne et d’être trop belle, trop riche de ressources mal gardées par un peuple trop affairé à ses querelles intérieures . Ces diatribes n’empêchent pas le gouvernement de se lancer dans la négociation du traité de Paris, signé le 18 avril 1951 et ratifié par l’Assemblée au terme d’un débat houleux le 13 décembre suivant. Elles montrent en revanche quelle lucidité et quelle audace il a fallu à Jean Monnet pour concevoir son projet. Elles témoignent enfin de la volonté politique et du courage dont Robert Schuman a su faire preuve pour assumer cette initiative, révolutionnaire pour l’époque mais. porteuse d’un avenir enfin apaisé pour l’Europe. Marion Gaillard L’Histoire n° 351 mars 2010 05 1950 Alain Gheerbrant a monté une expédition dont l’itinéraire relie les bassins de l’Orénoque à celui de l’Amazone : il se trouve dans la Sierra Parima qui les sépare, au milieu des Indiens Yanomami, qu’on appelait alors les Guaharibos. Je pensais au jour qui vient après la nuit, quelque longues que soient les secondes, je pensais au soleil que les Piaroas adorent, que les Makiritares adorent, que les Guaharibos n’adorent peut-être pas parce qu’ils n’ont pas encore quitté le ventre de la nuit, mère de toutes choses, la grande nuit du monde des origines, sans enfer ni ciel, sans haut ni bas, sans désespoir parce que sans espoir… …/… Le paiement terminé, Pierre ouvre ses caisses de son. Il faut voir si quelque avarie n’est pas survenue aux appareils d’enregistrement dont nous espérons bien nous servir dans un proche avenir. Pendant une heure il visse et dévisse, resserre des fils, met en marche le groupe électrogène, dont le bruit fait sortir de la case tous les Indiens qui n’étaient pas autour de nous. Puisque tous sont là maintenant et regardent nos appareils avec un vif intérêt, nous jugeons l’heure venue de leur offrir un concert. Aux premières notes des Paladins[2] de Rameau, le plafond de nuages qui nous couvrait depuis hier se déchire, laissant apparaître, un ciel bleu pâle comme il doit l’être à Paris. Un soleil doux l’éclaire et caresse la forêt, et les hautes tiges de manioc, entre elle et le terre-plein du village, ondulent dans le vent ; les violons de Rameau chantent un air allègre et gai qui est juste à la mesure de ce paysage. Les Indiens se rapprochent des appareils et regardent en silence le disque tourner. La force de la musique est si grande qu’elle les cloue au sol. Ils sourient. Mais le disque de Rameau s’achève bientôt et Pierre le remplace par la Marche des Allobroges. Les Indiens rient et marquent le rythme de la tête. Luis veut absolument leur expliquer ce qu’est une marche militaire. Alors il frappe l’une sur l’autre deux marmites d’aluminium et fait le tour de la place en levant les genoux jusqu’au menton. Je doute que les Indiens aient très bien compris ce qu’il veut dire, mais la pantomime les réjouit et trois ou quatre d’entre eux, Sanoma en tête, s’empressent de lui emboîter le pas. Cette burlesque ronde, qui a l’air d’une parodie de danse indienne s’achève lorsque le vieux Cejoyu sort de la forêt, sa hache sur l’épaule. Il tient à la main un grand morceau de bois dur qui a déjà la forme du casse-tête qu’il va y sculpter. Pierre remplace le disque par un enregistrement de chant makiritare que nous avons gravé sur le Ventuari. Le vieux chef a rangé sa hache et son bâton. Il vient s’accroupir près des appareils, ses gens se resserrent machinalement autour de lui. Aux premières notes du disque, s’est fait un total et grave silence. Il les amusait d’entendre sortir de nos appareils de Blancs des musiques inconnues. Mais c’est maintenant leur propre chant et leur propre voix qui jaillissent de la boîte, et cette voix, qui n’est d’abord qu’un chuchotement, grandit, glisse sur les murs, sur les piliers et le toit de l’abri, jusqu’à remplir tout le village et tout l’entonnoir d’air et de forêt qui descend du ciel, comme si c’était la voix même d’Uanadji. La surprise et l’étonnement font place peu à peu à une sorte de crainte sacrée dans tout notre auditoire. Le vieux chef fixe les appareils sans ciller, immobile comme une statue, et tous ses hommes, anxieusement, épient sur son visage la sentence qu’il va donner de ce miracle, parce qu’il est l’homme qui sait. Une longue minute passe ainsi ; Pierre, tournant doucement le bouton d’amplification, diminue le volume musical comme il l’avait accru tout à l’heure. Enfin le regard de Cejoyuma s’adoucit, ses lèvres s’entrouvrent, un sourire apparaît sur son visage et il se met à fredonner les couplets sacrés, accompagnant l’invisible chanteur enfermé dans notre machine. Un grand cri de joie s’élève aussitôt autour de nous et tous les hommes reprennent la strophe avec leur chef, tandis que l’un d’eux court à la case chercher un tambour pour la scander. Un second disque makiritare suit le premier. Diego rayonne de fierté. Il a reconnu sa voix. Il explique aux gens de Cejoyu comment nous l’avons enregistrée, dans sa case, sur le Ventuari. Il montre les fils électriques et les disques. Il y a cercle autour de lui. Les femmes sortent de la case où elles se tenaient cachées depuis notre arrivée, intimidées par nos barbes, notre grande taille, notre peau claire, et, sans doute, tous les châtiments du ciel qu’avaient dû leur décrire minutieusement leurs pères et leurs époux, si elles s’approchaient de nous. C’est une vieille aux yeux hardis qui apparaît la première. Elle est assez âgée pour avoir presque les mêmes droits que les hommes. Elle ne risque rien. Elle s’assied à terre à une quinzaine de mètres des appareils et suit du regard les explications de Diego. Une petite fille vient la rejoindre. Le chant de Diego s’est terminé et notre chère symphonie de Mozart le remplace. Ce disque exerce réellement une attraction magique sur tous les Indiens. Il vainc les dernières hésitations des jeunes femmes, qui sortent l’une après l’autre de la case et vont s’asseoir autour de l’aïeule. La femme de Diego fait tache au milieu de tous ces corps sombres, vêtus seulement de petits tabliers de perles, par la robe de cotonnade à fleurs que lui a offerte son mari au dernier paiement. Nos appareils ne sont pas une nouveauté pour elle. Elle les a entendus maintes fois sur le Ventuari. Mais elle est la propre fille de Cejoyuma et elle n’aurait pas osé sortir de la case si ses sœurs, ses cousines et ses belles-sœurs ne l’avaient imitée. Maintenant elle peut librement partager la fierté de son époux et elle ne tarde pas à se lancer, elle aussi, dans de grandes explications que discute mot à mot la vieille d’âge et d’expérience, qui a tout à l’heure longuement écouté Diego. Mais elle prend dans ses mains un autre des trésors que son mari a récemment gagné pour elle et qui est une belle paire de ciseaux chromés avec laquelle elle découpe avec application une petite plaque de métal sous le regard admiratif de ses compagnes. Il y a, dans la musique de Mozart, je ne sais quel charme, au sens le plus fort du mot, je ne sais quel philtre auquel aucun Indien ne reste insensible. Sur eux comme sur nous, ce disque agit comme un émollient, il détend le corps et il semble faire respirer l’âme. Il est un oxygène à la fois et le plus doux des réconforts. Il dissipe les craintes, les mélancolies, les fatigues de l’isolement, du voyage, de la rude vie que nous menons. Par-dessus ce sombre paysage éternellement clos sur son secret, il installe une frémissante forêt de violons clairs qui fait onduler les poils de la peau comme ondulent les tiges du manioc bleuté sur les pentes de la colline. Cette musique-là n’oblige pas les corps à rester immobiles et ne plaque pas un masque de terreur sur les visages. Elle ouvre les serrures les plus secrètes de l’être, elle détend, elle apaise, elle donne envie de sourire, de parler doucement, elle fait surgir de toutes choses mille voix cachées, mille couleurs, mille formes ignorées[3]. Le « Centurion », frère cadet de Cejoyu et son bras droit dans la direction du village, apporte au bout de ses bras de colosse un petit tabouret et s’installe à quelques pas des appareils. Il se penche en avant et ses doigts courent adroitement, tels ceux d’un harpiste, entre mille brins d’osier blancs et noirs. Il tresse un plateau de vannerie aux motifs savants où naissent des formes humaines aux bras dressés, des singes qui courent l’un derrière l’autre sur des lignes droites, des grecques, des croix, des losanges, des pointillés, et le rythme de l’allégro classique accompagne la danse de ses doigts et celle de ces formes noires et blanches. Deux Indiens se sont étendus à côté de moi, dans mon hamac. Nous fumons tous trois en silence. Ils se grattent. Ils remuent les pieds et hochent la tête en regardant le triangle de lumière immobile sur le disque qui tourne. Je ne sais si la musique est réellement le langage universel que l’on dit, mais je ne pourrai jamais oublier que nous devons à une symphonie de Mozart les rares moments où se combla presque totalement le fossé que les siècles et notre évolution ont creusé entre nous, les civilisés du XX° siècle, et eux, civilisés ou barbares de l’âge de pierre. Alain Gheerbrant Orénoque-Amazone 1948-1950 Folio Gallimard 1993 3 06 1950 Maurice Herzog et Louis Lachenal sont les premiers à vaincre un sommet de plus de 8 000 m : l’Annapurna, 8 078 m. Maurice Herzog laissera ses doigts de main dans l’aventure, et Lachenal ceux de ses pieds. Depuis plusieurs années, Lachenal et Terray (qui faisait aussi partie de l’expédition) forment la meilleure cordée qui soit : escalade pure, mixte, glace : leurs exploits seront sur tous les terrains ; à Lachenal l’audace, le talent, la vitesse, à Terray la puissance, la résistance, la prudence… de quoi faire rêver des générations de jeunes, et écrire un des plus beaux livres de montagne (avec Les Grands Jours de Walter Bonatti) : Les Carnets du vertige. Louis Lachenal se tuera dans une crevasse de la Vallée Blanche le 25 11 1955, et Lionel Terray, au Mont Gerbier, au sud-est de Villard de Lans, dans le Vercors, en 1965. 25 06 1950 Début de la guerre de Corée : colonisée par les Japonais depuis 1905, le pays se retrouvait divisé de part et d’autre d’une ligne de démarcation marquée par le 38° parallèle. Au nord, le régime de Kim il Sung, appuyé par les Russes et les Chinois, au sud, celui de Syngman Rhee, aidé par les Américains. Toutes les tensions de la guerre froide étaient là. Les forces de la Corée du nord, après de nombreux incidents de frontière, franchissent le 38° parallèle et arrivent trois jours plus tard à Séoul. Les forces de l’ONU, essentiellement américaines, s’engagent pour défendre le Sud : à leur tête, Mac Arthur, nommé par Truman : le 24 octobre, les forces de l’ONU entraient à Pyongyang ; deux jours plus tard, elles étaient sur le fleuve Yalu, frontière de la Mandchourie. Les Chinois s’engagèrent alors, et parvinrent à reprendre Séoul. Puis le front se stabilisa sur le 38° parallèle. Les déclarations guerrières - recours à l’arme atomique - de Mac Arthur contraindront Harry Truman à le suspendre de tous ses commandements le 11 avril 1951. 28 06 1950 Dix scénaristes et réalisateurs américains s’envolent de Los Angeles pour aller …. en prison, de six à douze mois. Leur crime ? « Outrage au Congrès » : en fait ils n’ont pas répondu à une question qui leur a été posée trois ans plus tôt à la Chambre des représentants : Êtes-vous ou avez-vous été membre du Parti communiste ? Ce fût un grand remue ménage dans le Landerneau du cinéma américain : on verra un Elia Kazan, viré du parti, « donner » huit de ses anciens camarades. 6 1950 L’Angleterre refuse d’adhérer à la CECA. 19 07 1950 Depuis Cap Canaveral, premier tir de Bumper, fusée issue du V2, dont le père, Werner Von Braun a été récupéré par l’armée américaine…pour son plus grand profit. La fusée monte à 16 km. L’histoire de Cap Canaveral commence. 27 07 1950 La France s’engage aux cotés de l’ONU en Corée, avec le bataillon Crèvecœur. D’un ouvrage sur les combats de Séoul en septembre 1950, je tire au hasard ce témoignage de Rutherford Poat, alors correspondant de l’agence United Press : « Une fillette brûlée par un obus au phosphore s’approche d’un barrage routier tenu par les marines. Elle était aveugle et on se demandait comment elle vivait encore. Elle avait à peu près la taille de ma fille. Trois autres enfants coréens qui avaient eu plus de chance qu’elle, la regardèrent approcher du trottoir contre lequel elle buta. Elle dut s’y reprendre à trois fois pour l’escalader. Les enfants riaient ». (Décision in Korea, 1954.) Une saynète parmi des milliers d’autres et qui, pour moi, révèle une sorte de mal absolu. Qui a vécu cela, en acteur ou témoin impuissant, ne peut plus se contenter de vivre sans comprendre. On va alors chercher des réponses dans la drogue, l’alcool ou - ce qui vaut beaucoup mieux même si l’on fait fausse route - dans l’ascèse mentale et la méditation. Nicolas Bouvier. Les chemins du Halla-San. 1990 07 1950 Le Club Méditerranée ouvre son premier village de vacances à Alcúdia, en Espagne. 07 1950 Sur le Tour de France, des excités passablement éméchés ont fait chuter Gino Bartali, le pieux et Robic, alias biquet ou encore tête de cuir. Robic, remis en selle, est propulsé vers les cimes à grand renfort de poussettes tandis que le vieux campionissimo est retenu, molesté et gratifié de noms d’oiseaux. Il arrive tout de même vainqueur à Saint Gaudens, mais quitte le Tour ; les autres Italiens, dont Fiorenzo Magni maillot jaune, en font autant. 5 10 1950 Création du Conseil de l’Europe, organisation intergouvernementale auquel peut adhérer tout Etat Européen, à condition qu’il accepte le principe de la prééminence du droit ; en 1995, il compte 36 Etats membres et 6 autres, invités spéciaux ; tout à fait distinct de l’actuelle Union Européenne ; l’instance délibérante du Conseil de l’Europe est l’Assemblée Parlementaire, formée de délégués issus des 36 parlements nationaux, tout à fait différente du Parlement Européen qui rassemble les représentants des 15 Etats membres de l’Union Européenne. 18 10 1950 Lourde défaite française au Viet Nam : trois mille morts à Dong Khe et Lang Son. 21 10 1950 La Chine occupe le Tibet. 28 10 1950 Le service militaire passe de douze à dix huit mois. 3 11 1950 Le Constellation Lockeed, quadrimoteur d’Air India, Malabar Princess, a commencé sa descente sur Genève : il explose sur l’arête des rochers de la Tournette, à quelques centaines de mètres du sommet du Mont Blanc, versant français. La plupart des corps des 44 marins passagers, des 8 hommes d’équipage, et l’essentiel du fret, se disperseront sur le glacier du Mont Blanc, versant italien. Un avion ira survoler les lieux et confirmera l’accident. Les températures, déjà hivernales, ne permettaient pas d’envisager qu’il ait pu y avoir des survivants, 48 heures après l’accident : néanmoins, les choses s’organisèrent comme si, sans doute sur la base d’informations restées confidentielles : une caravane de guides et militaires de Chamonix se mit en route le 6 novembre, partant de la gare du téléférique des Glaciers pour passer la nuit au refuge des Grands Mulets : la neige était très abondante et la progression très lente. Arrivés un peu en dessous du refuge, René Payot tomba dans une crevasse, par affaissement du pont de neige qui la recouvrait : encordé, ses compagnons le remontèrent, blessé à la cheville ; une avalanche se déclencha alors au-dessus d’eux : ses compagnons parvinrent à l’éviter de justesse, mais lui-même, handicapé par sa blessure, ne pût bouger rapidement et disparût sous la neige ; ses compagnons retrouvèrent son corps au bout d’une heure…. trop tard. Le QG de l’Ecole Militaire de Haute Montagne donna l’ordre de cesser les recherches. Mais les guides de St Gervais, loin de connaître le prestige des Chamoniards, ont trouvé là l’occasion rêvée de leur faire la pige : cinq d’entre eux sont partis à peu près en même temps que les Chamoniards, du Mont Lachat pour coucher au Goûter. Ils sont parvenus au sommet du Mont Blanc le 8 novembre, cinq jours après l’accident, et ont emporté ce qu’ils ont trouvé : un peu de courrier… quelques lambeaux de vêtements. Qu’étaient-ils allé chercher ? Pourquoi avait-on éprouvé le besoin de mettre des vies en danger alors qu’à l’évidence, il ne pouvait y avoir aucun survivant ? De retour à St Gervais, les guides y seront reçus en héros, décorés et tout et tout. Peu après la mort de René Payot, le Dauphiné reprenait une dépêche de l’AFP, citant une source anglaise qui mentionnait la présence de lingots d’or dans la cargaison. On parlera aussi d’un petit coffret de pierres précieuses. Les responsables des secours auraient-ils eu l’information avant le Dauphiné ? Curieusement, le double du bordereau de fret ne sera pas publié. De toutes façons, même sans disposer d’informations précises, tout le monde savait qu’à l’époque les voyages en avion étaient réservés aux gens pour le moins aisés. L’affaire ne sera jamais éclaircie, alimentant bien des rumeurs dans la vallée de Chamonix : les collectionneurs de restes plus ou moins précieux se firent nombreux au bas du glacier des Bossons cinquante ans après l’accident… le temps que met le glacier pour transporter un objet… On parla de quelques maisons construites à Chamonix par des gens dont tout le monde connaissait les revenus modestes… des membres des familles indiennes firent l’impossible pour retrouver les biens de leurs parents disparus… Henri Troyat s’inspirera de ce drame pour écrire, en 1952, La neige en deuil, roman dont s’inspirera encore le film américain The Mountain, et en 2003, on verra Le Malabar Princess, avec Jacques Villeret, Claude Brasseur dans un gentil policier brossé autour du drame. 6 11 1950 La Chine Communiste intervient en Corée. 7 11 1950 Lancement du disque microsillon 33 tours. 13 11 1950 Dix jours après le crash du Malabar Princess sur le Mont Blanc, un DC4 canadien de la Curtiss Reid, s’écrase sur l’Obiou, un sommet de 2789 m. au sud-est de Mens. 58 morts, dont les 7 membres de l’équipage et 13 ecclésiastiques : les passagers étaient des pèlerins venus à Rome pour les cérémonies de béatification de Marguerite Bourgeoys. L’avion avait décollé de Ciampino pour Montréal, via Paris. A Partir d’Istres, il aurait dû suivre la vallée du Rhône. Nul ne saura jamais ce qui l’a fait s’écarter autant de sa route vers l’est pour aller se crasher sur l’Obiou à 17 h 35′, à la longitude d’Aix les Bains, c’est-à-dire à plus de 80 km à l’est de son couloir. 17 12 1950 Le général De Lattre de Tassigny est nommé Haut Commissaire et Commandant en chef en Indochine. 1950 Selon un sondage IFOP, 91 % des Français baptisent leurs enfants, 89 % font leur première communion et 85 % se disent catholiques. Werner Keller, journaliste allemand spécialisé dans les questions scientifiques, s’est pris de passion pour la Bible en visitant les missions archéologiques françaises de Mari et d’Ougarit : il publie La Bible arrachée aux sables, une histoire d’un siècle de recherches sur la Bible. L’ouvrage rencontre un succès considérable : traduit en 24 langues, vendu, (selon l’éditeur, en 2010) à 22 millions d’exemplaires ! S’y déploie constamment le souci de faire coïncider Bible et archéologie, parlant d’« archéologie biblique », comme si une science pouvait être orientée par la Bible ! Cet ouvrage de vulgarisation va devenir « la bible » de tous ceux qui résistent bec et ongles à une lecture symbolique de la Bible pour s’en tenir à une lecture à la lettre. Probablement le dernier véritable combat intellectuel de l’intégrisme. L’Américain R. Scheider invente la carte de crédit. Des experts britanniques introduisent dans le lac Tanganika (ex-Victoria) des perches du Nil, en provenance du lac Albert, en aval, dans le but de convertir les énormes stocks d’un petit poisson peu comestible de l’espèce haplochromine en poisson à la chair très prisée…la réussite ira au-delà de toute prévision : réussite économique, attirant de nombreux nouveaux pêcheurs, commercialisation intégrale du poisson : les bons morceaux pour les riches, à l’exportation, les carcasses pour les pauvres, dans toute la région, mais ceci au détriment de la diversité des espèces : la perche, redoutable prédateur, mange tout ce qu’elle trouve sur son passage : sur les cinq cents espèces recensées dans ces années, il n’en restait plus que deux cents en l’an 2000… la surexploitation entraîne une diminution de la taille des prises, et les pêcheurs sont trop pauvres pour accepter une réduction de leur activité… Les retombées économiques profitent à très peu, la plupart des fournisseurs et employés de l’usine de transformation devant se contenter de salaires de misère. L’histoire sera portée à l’écran en 2004 : Le cauchemar de Darwin. Mise en place du quatrième système d’immatriculation des véhicules, en service jusqu’en 2010, - la formule deviendra alors identique pour toute l’Europe -. Il aligne des chiffres de série, des lettres de série puis deux chiffres départementaux (chiffre plus lettre en Corse, trois chiffres dans les départements français d’Amérique et à la Réunion). La couleur de fond des plaques est progressivement passée du noir au blanc devant, jaune derrière. 12 01 1951 Le docteur Marceau Servelle réalise la première greffe de rein en France à l’hôpital de Créteil. 13 03 1951 Israël chiffre à 6,2 milliards de marks le montant des réparations dues par l’Allemagne. Le 10 septembre 1952, le traité de réparation germano-israélien est signé à Luxembourg : la RFA s’engage à livrer des armes pour une valeur de 3 milliards de DM à Israël en 12 ans, ainsi qu’à verser 450 M. de DM à titre d’indemnisation des institutions juives anéanties sous le régime nazi. Mais l’économie israélienne bénéficie surtout des indemnités individuelles accordées par le gouvernement de la RFA, en vertu de la loi sur le remboursement qui s’élève à 30 milliards de DM. Près de cinquante ans plus tard, les principales organisations juives internationales obtiendront de deux banques suisses, gérantes de l’or volé aux Juifs par les Nazis, 1,25 milliard $. 18 04 1951 Signature du traité instituant la CECA, embryon du Marché Commun d’abord, puis de l’Europe : Communauté Européenne Charbon Acier, qui regroupe Allemagne de l’Ouest, Belgique, Italie, Luxembourg, Pays Bas, France. Dans ses mémoires, Jean Monnet répond à un journaliste qui lui demande pourquoi, dans le fond, c’est Maurice Schumann qui a traité ce dossier : j’avais remis une copie de ce dossier à Maurice Schumann et une autre au ministre de l’économie : c’est Maurice Schumann qui a répondu le plus vite… Qui a répondu le plus vite… l’affaire n’est pas vraiment innocente et la vie de Maurice Schumann le prédisposait à ce destin d’Européen : il n’aura tout de même pas été donné à beaucoup d’hommes d’avoir été le ministre des Affaires Etrangères de la France après avoir servi l’Allemagne comme officier pendant la première guerre mondiale ! 19 04 1951 A Washington, devant le Congrès, Mac Arthur fait ses adieux à la vie publique. Il vient de parler pendant trente cinq minutes et a été trente fois ovationné ; il termine : Les vieux soldats ne meurent jamais, ils ne font que s’éteindre. Et comme le vieux soldat de cette ballade, je vais maintenant terminer ma carrière militaire et disparaître - un vieux soldat qui a essayé de faire son devoir puisque Dieu lui avait donné la lumière pour voir ce devoir.- Au revoir. 16 06 1951 La guerre de Corée fait rage depuis un an, et tourne à la débâcle pour l’armée américaine. La Navy et l’U.S. Air Force construisent en toute hâte et dans le plus grand secret une base nucléaire gigantesque à Thulé, dans le nord-ouest du Groënland ; 3 000 hommes, 800 millions $. Pourquoi en terre danoise, habitée par des Inuit et non sur l’île voisine d’Ellesmere, complètement déserte et canadienne ? Les quelque 300 Inuit habitant Thulé seront chassés deux ans plus tard cent kilomètres plus au nord. 19 07 1951 Condamnation d’Henri Martin, officier de marine, partisan du Viet Minh. Nombreuses manifestations en France. On verra son nom sur les murs dans les années 1955 1960 : libérez Henri Martin 23 07 1951 Mort à l’île d’Yeu, du Maréchal Pétain, 95 ans. 07 1951 Gabriel Marcel, philosophe répond à “La Table Ronde” sur l’Eglise d’Assy. Monsieur le Directeur, J’ai été non seulement surpris mais très profondément choqué par la protestation émise dans “la Table Ronde” par M. Bernard Dorcival au sujet du retrait du Christ de Mme Richier exigé par l’évêque d’Annecy. Je n’admets pour ma part en aucune manière qu’un critique d’art conteste à l’autorité ecclésiastique le droit de faire enlever d’une église une oeuvre qu’elle juge susceptible de scandaliser les fidèles. Je n’ai pu voir, à vrai dire, qu’une reproduction du Christ en question : en photographie, il se présente à peu près comme un rameau rachitique et couvert d’une espèce de moisissure. Quand je parle de scandale pour les fidèles, je veux dire très exactement ceci qui me paraît étrangement méconnu pour certains de ceux dont la mission est pourtant de sauvegarder les intérêts de la foi. Si une oeuvre d’art est présentée aux fidèles dans une église, c’est exclusivement pour autant que cette oeuvre est de nature à servir en quelque manière de support matériel à la prière ou à l’adoration ; ceci ne veut évidemment pas dire, comme l’ont pensé les sectateurs de l’art St Sulpice, qu’une église doive devenir une sorte de succursale du Musée Grévin ou un conservatoire de bondieuseries douceâtres. Il est certes on ne peut plus légitime de penser que l’art religieux de notre temps doit être à la fois viril et tragique. Mais ce qui est intolérable - je dis bien intolérable, et rien ne me fera atténuer cette épithète - c’est de prétendre offrir à la contemplation des fidèles, au nom d’un dogmatisme à la base duquel la psychanalyse n’aurait aucune peine à découvrir trop souvent l’impuissance et le ressentiment, les fruits morts nés d’une cérébralité desséchée. Si les autorités diocésaines s’émeuvent de cette intrusion, il convient de les en féliciter hautement. Je noterai d’ailleurs qu’il y a quelque chose d’outrageant pour l’esprit à penser que la décoration d’une église a été confiée à des hommes dont on sait parfaitement qu’ils sont étrangers à toute foi religieuse. Il faudrait se demander que sont les étranges mobiles d’une pareille aberration. J’aperçois là quant à moi sur le plan de l’art une pactisation, je dirais même une capitulation qui correspond exactement à ce que nous constatons dans d’autres domaines. Il se peut aussi - et c’est une pensée qui m’est venue bien souvent quand je voyais jadis Jacques et Raïssa Maritain assister à des concerts d’avant-garde alors que jamais ils ne se seraient dérangés pour entendre une oeuvre classique ou romantique,- il se peut, dis-je, qu’il y ait chez certains catholiques dont la pensée doctrinale s’est constituée à contre courant et se formule dans le plus scolastique des langages un besoin de compenser cette volonté de réaction systématique en donnant des gages à la révolution là où elle est jugée sinon souhaitable, du moins anodine. Je sais parfaitement que je pose ici, et dans les termes les plus susceptibles d’exaspérer ceux à qui je m’adresse, des problèmes d’une extrême gravité. Il est bien entendu, d’ailleurs, qu’il ne s’agit pas de l’art actuel considéré en lui-même, mais de ses prolongements dans le domaine religieux. Je souhaite pour ma part très vivement que cette question donne lieu ici même à un débat auquel participeront de part et d’autre des artistes et des personnalités du monde ecclésiastique, à la condition expresse que soit aussi donné la parole à ceux qui sont d’accord avec l’évêque d’Annecy dans cette affaire. Car il ne faudrait tout de même pas laisser croire que le P. Couturier ou le P. Régamey, je cite à dessein ces deux personnalités, sont ici les représentants autorisés de l’Eglise. Et il ne faudrait pas s’imaginer non plus que leurs adversaires sont ipso facto les champions d’un art rétrograde - on ne peut même pas parler d’art, mais seulement d’une pacotille qui a très longtemps déshonoré nos édifices religieux. C’est là un faux dilemme qu’il convient de refuser à tout prix. Et avec ce dilemme, il faut refuser l’espèce d’intimidation systématique à laquelle ont recours ceux qui prétendent au nom de théories trop souvent imputables au pire esprit d’abstraction, régenter systématiquement l’art religieux. S’il y a un domaine d’où l’esprit d’abstraction doive être banni, c’est certes bien celui-là. 7 08 1951 Aux Etats Unis, une fusée Viking, construite sur le modèle du V2, monte à 20 000 m. 20 08 1951 Le gouvernement suisse refuse le droit de vote aux femmes. Création de l’échelle mobile des salaires : toute augmentation du SMIG entraîne automatiquement une augmentation, dans la même proportion, de tous les salaires : cette machine infernale aura la vie dure et il faudra attendre un pouvoir socialiste pour y mettre fin, dans les années 90. 25 08 1951 Intoxication alimentaire à Pont St Esprit : la présence d’ergot de seigle (sclérote noir du champignon parasite Claviceps purpurea, apparaissant au milieu de l’épi mûr du seigle) dans la farine a entraîné la mort de cinq personnes, l’internement de quarante autres et des symptômes à deux cent cinquante autres. La maladie n’est pas nouvelle, elle portait autrefois les noms colorés de mal des ardents ou feu de St Antoine, mais la substance hallucinogène qui la caractérise n’est autre, on le saura plus tard que le LSD : Lyserg Säure Diethylamid, découvert par A.W.Hofmann : diéthylamide de l’acide lysergique. Rumeurs et calomnies iront comme de bien entendu bon train à cette occasion, avec une étonnante durée de vie : ainsi, en 2010, à l’occasion du lever du secret sur des archives de la CIA, on sortira une explication abracadabrantesque d’essais toxiques effectués par la CIA …, parfaite illustration de la théorie du complot. 31 08 1951 Projet d’assainissement financier de la Sécurité Sociale. 25 10 1951 A soixante dix sept ans, Winston Churchill redevient premier ministre du Royaume Uni. 20 11 1951 Création de l’Ordre des Pharmaciens. 24 11 1951 La Calypso est mise à la disposition du Commandant Cousteau : c’est un ancien dragueur de mines construit aux Etats Unis, devenu ferry boat entre Malte et Gozo, où elle prit le nom de Calypso, nymphe grecque de l’île d’Ogygie qui s’éprit d’Ulysse quand il vint faire naufrage sur l’île. Le navire fût racheté par le brasseur anglais, Guinness, qui en laissa l’usage à Cousteau, lequel conserva le nom, qui lui plaisait. Il l’aménagea en navire océanographique et entreprit un voyage en Mer Rouge. Quand il quitte son île d’Ithaque pour aller combattre sous les murs de Troie, Ulysse est un roi et un père de famille heureux, qui ne se soucie guère des nymphes et des magiciennes. Ce n’est qu’à son retour, dix ans plus tard, qu’il rencontrera les trois femmes qui feront de lui un amant comblé (pour deux d’entre elles) et un homme accompli : Circé (la femme fatale), Calypso (la nymphe au cœur fidèle) et Nausicaa (la princesse intouchable). Signalons toutefois un épisode, en général peu remarqué, de son séjour chez Calypso[4]. En tant que fille du Soleil, Calypso a le pouvoir de rendre les hommes immortels. Elle propose donc à Ulysse l’immortalité, mais Ulysse la refuse. Il veut retourner à Ithaque, il veut retrouver sa famille, il ne veut pas changer de vie, ni même de condition. Je ne sais s’il avoua ce haut fait à sa femme Pénélope, mais je pense que, plus encore que de vaincre les monstres, c’est un haut fait de se vaincre soi-même, de refuser d’être dieu et de préférer rester homme pour demeurer parmi les siens. Jacques Lacarrière. Un jardin pour mémoire. 1999. 27 11 1951 Accord entre la Chine, la Corée et l’ONU sur le tracé d’une ligne de démarcation entre les Corée du Nord et du Sud. 1 12 1951 Les Etats Unis octroient à la France une aide économique de 600 M. $. 19 12 1951 Découverte de pétrole et de gaz naturel à Lacq, près de Pau. Le gaz va donner 350 000 m3 par jour. 1951 Dans les studios CBS de New York, première émission publique retransmise sur une télévision en couleur. Julien Gracq refuse le Goncourt qu’on aurait voulu lui attribuer pour Le Rivage des Scyrtes. Premier ordinateur commercialisé : l’Univac I, produit par la Remington Rand, mis au point par John P. Eckert et John W. Mauchly. Il enregistre les données sur bande magnétique. En France, Bull en est encore à la mise au point de son premier appareil analogue. 3 M. de journées de grève. Mohammad Mossadegh devient premier ministre d’Iran : le parlement vote la nationalisation du pétrole ; en représailles, les Britanniques établissent un embargo militaire sur les exportations de pétrole. L’Eglise catholique et les partis politiques du centre droit à la droite ont repris le flambeau de la haine de l’école laïque et de ses instituteurs, brandi par le régime de Vichy : De ces plaies douloureuses dont souffre notre société sans Dieu, celle qui nous coûte tant de souffrance, celle à laquelle nous ne voulons pas, nous ne pouvons pas, nous ne devons pas nous résigner : l’école publique. L’évêque d’Angers 01 à 03 1952 1,7 M. de journées de grève. 6 02 1952 Georges VI d’Angleterre meurt ; Elisabeth, en visite au Kenya, rentre pour les obsèques et pour devenir, à 26 ans, Elizabeth II. Une société secrète y a été crée : les Mau Mau, menée par Jomo Kenyata, recrutés au sein des Kikuyu, qui fomentera plusieurs révoltes contre les colonisateurs blancs : l’écrasement de la principale fera environ douze mille morts chez les Mau Mau, qui avaient tué quatre vingt quinze Blancs. Trois cent vingt mille d’entre eux furent rassemblés dans des camps de concentration ; un million furent isolés dans des « villages fermés » : plus de cent mille y moururent de maladie ou de faim. Mais, dix ans plus tard, le 20 décembre 1963, les Anglais plieront bagage. 7 03 1952 Charles Maurras bénéficie d’une grâce médicale. 16 03 1952 Mise en eau du barrage de Tignes : 1 milliard kwh/an, 160 m. de profondeur, 235 M.m3 d’eau. Le lac prendra aussi le nom de Chevril. Le village de Tignes, noyé sous les eaux, comptait quatre cent trente deux habitants. Perret réalisa une peinture murale sur la voûte du barrage. C’était le sauve qui peut : l’eau montait, était au raz des maisons. On avait cinq cents CRS[5] autour de nous. On déménageait comme on pouvait, en abandonnant une partie des meubles, montés sur pièce dans nos maisons aux toits de lauzes. Notre patrimoine est resté au fond du lac. Mes parents ne savaient plus où aller. Ma sœur, qui habitait Paris, les a hébergés durant deux mois avant qu’on leur trouve une petite maison à Albertville. Mon père avait soixante seize ans, ma mère soixante treize. Ils ne s’en sont jamais remis. J’ai vu mon père pleurer pour la première fois. David Reymond. 23 03 1952 Depuis 1945, 4 000 ponts ont été reconstruits. Il en reste encore 3 000 à refaire. 15 05 1952 Werner Von Braun présente son projet d’expédition sur Mars. 20 05 1952 De la base d’Hammaguir, près de Colomb Bechar, la France lance sa première fusée sonde : Véronique, 55 cm Ø, 6,5 m de long, masse totale de 1,3 tonne ; le moteur a été mis au point par deux Allemands de l’équipe de Von Braun à Pennemünde : acide nitrique-kérosène, tuyère refroidie par circulation de propergol dans une double paroi, principes qui resteront à la base des moteurs des futures fusées, dont Ariane finalement. Les premiers essais ont été effectués depuis le camp de Suippes, dans l’Aube, à coté de Mourmelon en 1951 et celui de l’Ardoise, au Cardonnet, au nord de Cournonterral, à l’ouest de Montpellier en 1952. C’est à Wolgang Pitz que l’on doit l’invention d’un procédé de guidage au départ, permettant d’éviter la construction d’une tour pour compenser les déviations de trajectoire dues au carburant utilisé : il stabilisa cette trajectoire par un guidage à l’aide de 4 câbles en tension reliés à la fusée pendant les cinquante premiers mètres de sa course ; des boulons explosifs libéraient alors la fusée de ces attaches. Le centre d’études était à Vernon dans l’Eure, et Véronique est la contraction de Vernon Electronique. Les ingénieurs français qui y travaillaient étaient nettement minoritaires par rapport aux 123 ingénieurs allemands que la France avait « récupéré » de l’équipe de Wehner von Braun. 26 05 1952 Emprunt Pinay, indexé sur l’or et net d’impôt : très prisé des amateurs. Début de la construction du Rideau de fer. A l’autre extrémité du bloc communiste, les conseillers soviétiques inspirent toute la politique économique de la Chine : le pays compte 90 % de ruraux…qu’importe ! On met 93 % des investissements dans l’industrie ! On y compte déjà dix millions de personnes internées dans des camps de travail, au départ des prisonniers de guerre pour nombre d’entre eux, mais qui seront remplacés par des contre-révolutionnaires. 27 05 1952 Signature du Traité créant la CED : Communauté Européenne de Défense. 28 05 1952 Le Suisse Raymond Lambert et le sherpa Norgay Tensing arrivent à 13 06 1952 Les chasseurs russes abattent au-dessus de leur territoire un avion espion américain RB 29 : les douze hommes d’équipage sont tués. 24 06 1952 On compte 500 km de voie ferrée électrifiée entre Paris et Lyon. 1 07 1952 En Allemagne, première transplantation - réussie - d’une hanche synthétique en plexiglas. 7 07 1952 Le paquebot United States prend le Ruban Bleu à 35,9 nœuds. 07 1952 Sur le Tour de France, dans le col du Galibier, Fausto Coppi s’envole : il arrive à Sestrières avec 7′9” d’avance sur le second. Il terminera le Tour avec 28′17” d’avance sur son dauphin ! 26 07 1952 Le général Mohammed Neguib prend le pouvoir en Egypte et contraint le Roi Farouk à l’exil : ce dernier avait accumulé un trésor allant de la voiture aux bijoux en passant par un yacht, dans la plus pure tradition des princes des Mille et Une Nuits ; avec la pauvreté du fellah, Neguib jouait sur du velours. Fouad, son fils lui succéda, jusqu’à la proclamation de la République, le 18 juin 1953. Le colonel Gamal Abdel Nasser attendait tranquillement son heure qui viendra en 1954. 5 08 1952 Les Drummond, une famille anglaise, sont tués à Lurs : c’est le début de l’affaire Dominici. Cinquante ans plus tard, on ne connaît toujours pas la vérité…Gaston Dominici, patriarche de soixante dix ans passés tenant son clan d’une main ferme, mentira délibérément…il se dira coupable à plusieurs reprises, et se rétractera aussi souvent. L’Anglais assassiné était un ancien des Services secrets britanniques, à la tête d’une entreprise pharmaceutique à la pointe de la recherche en matière de vitamines… De face, coupable ; de profil, innocent, dira Giono. 24 09 1952 Le sous marin (anciennement anglais, prêté à la France) Sybille, coule entre Toulon et le cap Camarat : quarante huit morts. 2 10 1952 Renault sort la Frégate, à 850 000 F. (13 200 € 2000) 14 10 1952 Le Corbusier inaugure la Cité Radieuse, sur le Prado, à Marseille. Antérieurement à cette construction, il existait dans ce quartier une auberge qu’on avait nommé, pour d’obscures raisons, l’auberge du fada, qualificatif qui avait fait tâche d’huile pour être étendu à tout le quartier. Et donc, il n’y avait pas de raison pour que la Cité radieuse n’en bénéficiât point : d’où la Cité du fada. Il y a bien quelque chose de propre au Midi de la France et pas seulement à Marseille pour faire ainsi de ce qui, au départ n’est guère plus qu’un constat de la réalité : un bateau de pêche qui se nomme la Sardine, un quartier qui se nomme le Fada, une outrance qui mène à la sardine qui vient boucher le Vieux Port et la Cité du fada. En Languedoc, on a aussi un col qui se nommait en occitan tres ventes. Dans des temps déjà anciens où l’on francisait tous les noms locaux, au cours d’un conseil municipal sans doute joyeux, à moins que le coupable ne soit la DDE, le tres occitan, qui signifie bien sûr trois, est devenu treize, et c’est ainsi que l’on a un col des treize vents. 25 10 1952 Inauguration du barrage de Donzère Mondragon : deux milliards de kwh/an. Vous faites une gestion de plombier, mais les fleuves ne sont pas des tuyauteries. Monique Coulet. CNRS Lyon. 29 10 1952 Le Mystère II, fabriqué par Marcel Dassault, est le premier avion français à franchir le mur du son. 6 11 1952 François Mauriac obtient le prix Nobel de Littérature, et Albert Schweitzer celui de la Paix. 16 11 1952 Charles Maurras meurt à la clinique Saint Grégoire de Symphorien-les-Tours.
Charles Maurras Prière de la fin 1950 Je l’ai vu deux fois à Tours, et je l’entends encore me parler de Dieu et de la vie éternelle avec cette plénitude irréfutable qui jaillit de l’expérience intérieure. J’ai rencontré beaucoup de théologiens dans ma vie : aucun d’eux ne m’a donné, en fait de nourriture spirituelle, le quart de ce que j’ai reçu de cet « athée » ! Toute la différence entre le géographe et l’explorateur. Gustave Thibon 19 12 1952 Mise en service d’une nouvelle pile atomique à Saclay. 23 12 1952 Le docteur Alain Bombard s’est lancé seul dans la traversée de l’Atlantique à bord d’un Zodiac : il parviendra plutôt à survivre qu’à vivre, de pêche et d’eau salée. 1952 Sortie de la 4 CV Panhard. Depuis 1948, la France a reçu 2 000 milliards de F, au titre du plan Marshall. La revue Life compare le gouvernement français à un grand chœur de french cancan et l’Hexagone à une girl glissant dans son bas un billet de 1 milliard $ d’aide américaine. La reconstruction est presque achevée, la production industrielle dépasse de 9 % celle de 1929. Mise au point par le Dr Jaccaze de l’accouchement sans douleur. Première bombe H sur l’atoll d’Eniwetok. Première opération de changement de sexe : Georges Jorgenson devient Christine. Les Etats-Unis procèdent à l’explosion de la première bombe H[6]. 1 02 1953 En mer du Nord, peu après la pleine lune, la conjonction des forces d’attraction du Soleil et de la Lune alignés, produit une énorme marée d’eau vive ; à cela s’ajoute une tempête venue du nord-ouest qui souffle à 150 km/h sur les côtes : il n’en faut pas plus pour que la mer, démontée, envahisse la Hollande. Cinquante ans plus tard, des rescapés témoigneront : Le vent hurlait, il faisait un froid glacial, il y avait de l’eau jusqu’au toit, des hommes et des bêtes qui flottaient tous morts. Beaucoup de gens ont attendu des jours sur le toit avant que les secours n’arrivent. Beaucoup ont vu leurs enfants, leur mari, leur femme se noyer sans pouvoir rien faire. Aujourd’hui, j’ai 60 ans et je ne peux pas m’empêcher de pleurer, vous voyez ; je n’ai jamais parlé de ça à personne, jamais. Même pas avec mes enfants. Il y a eu 1835 personnes noyées, et 20 000 bovins, 12 000 porcs, 1750 chevaux, 27 580 moutons, 166 000 poules et canards. Ce sont 200 000 hectares qui se sont retrouvées sous l’eau et 47 000 bâtiments qui ont été détruits. 75 000 personnes ont été déplacées. Et un autre : Les temps qui ont suivi ont été terriblement difficiles. Je me suis demandé à l’époque comment les gens arrivaient à tenir alors qu’ils venaient de tout perdre. On est reparti de zéro. Il y a cinq ans, j’ai prié les survivants de dire quelques mots pour les cérémonies du quarante cinquième anniversaire de la catastrophe. Je n’ai trouvé personne. Ils n’y arrivaient pas. Des catastrophes de cette nature, entraînant beaucoup plus de morts, avaient déjà eu lieu aux XIII° puis XV° siècles ; les archives font état de cent vingt quatre raz de marée et inondations entre 900 et 1900. Jamais les Hollandais n’ont cessé de réaménager leur pays et le proverbe affirme avec superbe : Dieu a crée la Terre, mais les Hollandais ont crée la Hollande. Un quart du pays se trouve en dessous du niveau de la mer, jusqu’à sept mètres. Après ce raz de marée, on s’attaqua à la construction des remparts les plus puissants jamais imaginés : le plan Delta, qui devrait mettre à l’abri des tempêtes les plus fortes dans l’échelle de Beaufort et des vagues de seize mètres de haut. 25 02 1953 De Gaulle se prononce contre la Communauté Européenne de Défense. 5 03 1953 Mort de Staline : son entourage mit dix heures avant de « réagir » à son attaque cérébrale et faire venir des médecins ; l’annonce n’en sera faite que le lendemain : Le cœur du compagnon d’armes de Lénine, le porte-drapeau de son génie et de sa cause, le sage éducateur et guide du parti communiste et de l’Union soviétique, a cessé de battre le 5 mars 1953 à 21h50, heure de Moscou. On assista lors de ses obsèques à des scènes de folie populaire : Les barrages de la police furent écrasés et culbutés sur la pente raide allant de la Stretenka à la place Troubnaïa. Une quantité énorme de gens perdit pied….Les cages thoraciques craquaient. Déformées par l’horreur, les bouches de centaines de gens étaient déchirées par des hurlements….Toute la nuit, les ambulances, la police et les troupes ont transporté des corps estropiés dans les hôpitaux et dans les morgues. Chepilov, rédacteur en chef de la Pravda. Mémoires Une troïka prend le pouvoir avec Malenkov, Beria et Molotov. Khrouchtchev aura raison des trois quelques mois plus tard. Il est sans doute le chef d’Etat qui aura le plus trompé son peuple, illusionné le plus d’intellectuels étrangers… son bilan est terrifiant… le nombre de morts se chiffre par dizaines de millions. A sa mort, il existait 165 goulags où se trouvaient entre 8 et 10 millions de détenus, dont la majorité seront amnistiés de 1954 à 1956. En 1926, il confiait à un proche : Choisir la victime, préparer minutieusement le coup, assouvir une vengeance implacable et ensuite aller se coucher… Il n’y a rien de plus doux au monde. 1921-22 5 000 000 morts de faim 1930-31 30 000 koulaks fusillés 1 680 000 déportés 1 000 000 fuient leur village 2 000 000 exilés 1932-33 5 à 6 millions de mort de faim en Ukraine, dans le Caucase du nord et au Kazakhstan 1936-38 Grande terreur : 1.5 million de citoyens ordinaires arrêtés parmi les gens du passé : aristocrates, bourgeois, prêtres, koulaks et les minorités nationales des zones frontalières : 680 000 d’entre eux sont fusillés 1941 à 45 Déportation de 900 000 Allemands de la Volga à l’automne 1941, 93 000 Kalmouks du 27 au 30 décembre 1943, 521 000 Tchétchènes et Ingouches du 23 au 28 février 1944, 180 000 Tatars de Crimée du 18 au 20 mai 1944, auxquels il faut ajouter les Grecs, les Bulgares et les Ukrainiens de Crimée, ainsi que les Turcs, les Kurdes et les Klemchines du Caucase. 1946-1947 500 000 morts de faim En France, l’événement donnera lieu à un scandale au sein du Parti, au centre duquel se trouvait un portrait de Staline réalisé par Picasso pour la circonstance et publié dans les Lettres Françaises le 12 mars. C’est un Staline jeune, en pleine forme, et non le petit père des peuples, vieillard chenu et rassurant qu’aurait voulu la nomenklatura du Parti. Tout ce monde proteste à qui mieux mieux, et étale un obscurantisme, une conception de l’art embrigadé au service du politique qui arrive à la hauteur de celui de l’Eglise catholique en ses époques les plus lugubres. Ma tristesse tient au fait que si un grand artiste, en 1953, est incapable de faire un bon mais simple dessin du visage de l’homme le plus aimé des prolétaires du monde entier, cela donne la mesure de nos faiblesses dans ce domaine dans notre pays qui compte pourtant dans son passé artistique les plus grands portraitistes que la Peinture ait connus. Alors, il fallait simplement reproduire une photo, ou mieux, l’œuvre probe [c’est l’artiste qui souligne] d’un artiste soviétique. André Fougeron, peintre quasi officiel du Parti communiste français. Ce problème est celui de tous les créateurs, peintres y compris, qui doivent se placer résolument sur les positions de la classe ouvrière s’ils veulent partager complètement son grand combat à la tête du peuple de France pour les libertés démocratiques, l’indépendance nationale, la paix et le socialisme. Il s’agit bien ici de la demande renouvelée par tous les travailleurs, particulièrement à leurs camarades peintres, pour que dans le contenu comme par la forme, leurs œuvres soient imprégnées des luttes, des espoirs, des certitudes en la victoire de la classe ouvrière. Louis Aragon. Les lettres Françaises. 2 avril 1953 16 03 1953 Le ministre de la reconstruction, Pierre Courant, présente un plan de construction annuel de 240 000 Habitations à Loyer Modéré : HLM. 25 04 1953 Francis H.Crick, physicien anglais de trente six ans et James Watson, biologiste américain de vingt quatre ans, travaillant tous deux au laboratoire Cavendish de Cambridge, publient dans Nature un discret article où ils font part de découverte de la structure moléculaire en double spirale, de l’A.D.N, acide désoxyribonucléique, vecteur de l’hérédité : … Nous désirons proposer une structure pour le sel de l’acide désoxyribonucléique (ADN). Cette structure possède des caractères nouveaux d’un intérêt considérable. …/… Il n’a pas échappé à notre attention que l’appariement spécifique que nous avons proposé suggère immédiatement un mécanisme possible pour la réplication du matériel génétique. Ils ont utilisé, à son insu, les premières photos montrant la molécule d’ADN, prises par une jeune scientifique anglaise d’origine juive, la physicienne Rosalin Franklin, laquelle mourra quelques années plus tard, en étant restée dans l’anonymat. James Watson se verra décerné le Nobel de médecine en 1962 et il ne cessera de pourfendre le politiquement correct : ainsi, en 2007, il énoncera sans hésitation que les Noirs sont moins intelligents que les Blancs : Il n’y a pas de raison de supposer que les capacités intellectuelles de peuples qui ont évolué de façon séparée au plan géographique ont suivi une évolution identique. Notre désir de considérer l’égalité des capacités de raisonnement comme un héritage universel ne suffira pas à faire qu’il en soit ainsi. ************************ L’ADN est le support de l’information génétique. Il contient les instructions permettant à quasiment tous les organismes vivants de se développer et d’accomplir diverses fonctions. Il est composé de deux brins appariés l’un à l’autre et formant une double hélice. L’ADN est pelotonné pour former les chromosomes. L’être humain possède 23 paires de chromosomes : 22 où les deux exemplaires sont identiques et une paire correspondant aux chromosomes sexuels formée de deux X chez la femme et d’un X et d’un Y chez l’homme. Paul Benkimoun Le Monde 10 juillet 2010 16 05 1953 Premier numéro de l’Express, dirigé par Jean Jacques Servan Schreiber, fils de Robert, fondateur des Echos, et Françoise Giroud, née Gourdji à Genève en 1916, fille d’un directeur de l’Agence Ottomane de presse à Constantinople. Elle francisera son nom en faisant un anagramme à un « J » près. Munie du seul diplôme de sténodactylo, elle commença par écrire - elle avait 20 ans - des scripts pour le cinéma (Fanny, de Marc Allegret, La Grande Illusion de Jean Renoir en 1937), puis s’essaie au journalisme et devient rédactrice en chef de Elle ; elle créa un style journalistique, amoureuse de la concision, faisant sien l’aphorisme : entre deux mots, choisissez le moindre. Mais le talent journalistique n’aura jamais étouffé le discernement : J’ai rencontré beaucoup d’hommes politiques, de haut fonctionnaires, brillants, très brillants. Mais des hommes politiques courageux, j’ai assez de mes dix doigts pour les compter. ******************* Applaudie, célébrée, crainte, respectée, jalousée, rarement brocardée, jamais abattue, lue par des générations de fidèles qui ne boudent aucun de ses livres, elle aura été la première femme à revendiquer et à conserver aussi durablement sa place au frontispice de la profession. Christine Ockrent. Françoise Giroud, une ambition française. Fayard 2003 Sa séduction s’exerçait bien évidemment surtout envers les hommes. Les femmes ne s’y laissaient pas prendre aussi facilement : Parmi les personnalités qui composaient le gouvernement [de Jacques Chirac en 1974, sous la présidence de Giscard d’Estaing, Simone Veil ayant la Santé ], la seule que je connaissais auparavant était Françoise Giroud, croisée chez Marcel Bleustein Blanchet. Comme elle se retrouvait en charge du nouveau département de la Condition féminine, il me semblait normal de travailler avec elle. Dès les premiers jours de nos prises de fonction, je l’ai donc appelée pour lui proposer des opérations communes. Elle pourrait recueillir les demandes des femmes, nous en parlerions ensemble, et mon ministère lui apporterait son soutien financier, puisque le budget du sien était famélique. Françoise m’a écouté poliment, mais, quelques jours après, j’ai eu la surprise de découvrir un écho assez ironique et désagréable dans l’Express. J’en ai conclu qu’il ne servait à rien de soumettre une quelconque idée à une femme qui faisait profession d’en produire à longueur d’articles. La cause des femmes l’intéressait-elle vraiment, d’ailleurs ? Je n’en suis pas convaincue. Elle avait, avec une plume remarquable, une personnalité brillante, savait parfaitement jouer des formules assassines - on se rappelle sa phrase terrible à propos de la campagne présidentielle de Chaban : On ne tire pas sur une ambulance - , mais son militantisme et ses engagements réels au profit de la cause des femmes étaient sans doute moins forts que son sens médiatique hors pair ne le laissait croire. Simone Veil Une vie Stock 2007 Ses détracteurs ne voudront voir en elle qu’un monstre d’artifice et de faux-semblants. Nature peu portée aux complexes, elle raconta un jour sur France Inter sa « gestion » de certaines crises : Jean-Hedern Hallier s’accrochait alors comme un roquet à la vie privée de Mitterrand et il avait eu connaissance de l’existence de Mazarine avant qu’elle ne fut rendue publique ; pour on se sait plus quelle raison, Françoise Giroud lui vouait une indéfectible haine : n’ayant pas de moyen légal de régler l’affaire, elle paya tout simplement des voyous pour lui casser la gueule. Le bonhomme, qui n’était déjà pas en bon état avant, se le tint pour dit. 29 05 1953, à 11h30 Le sherpa Norgay Tensing et Edmund Hillary (Néo Zélandais) arrivent au sommet de l’Everest, à 8 848 m. Hillary avait un appareil de photo, et on a aujourd’hui une photo de Tensing au sommet de l’Everest le 29 mai 1953. Mais Hillary n’a pas demandé à Tensing de le prendre en photo. De là à croire qu’aux antipodes, on marche la tête à l’envers… il n’y a pas loin… Hillary a du estimer que si l’empire du tout à l’Ego ne s’était pas encore installé dans la plaine, il y avait encore moins de raisons pour qu’il le fut sur le toit du monde. En ce moment que j’ai attendu toute ma vie, ma montagne ne me paraît pas une masse inerte de roc et de glace, mais elle me semble avoir la chaleur amicale de la vie. C’est une grande mère oiseau, et les autres montagnes sont les petits qu’elle protège de ses ailes. Norgay Tensing né au Tibet, vers 1914 2 06 1953 Couronnement de la Reine d’Angleterre, Elisabeth II. C’est une grande première pour les médias, car c’est la première retransmission télévisée, en eurovision d’un grand évènement. Léon Zitrone est aux anges : c’est lui qui officie pour la France, mais il n’y a pas plus de 50 000 appareils de télévision dans tout le pays pour l’écouter et voir the Queen. 21 06 1953 Les époux Rosenberg, arrêtés trois ans plus tôt sont exécutés sur la chaise électrique : accusés d’espionnage au profit de l’URSS, leur adhésion au communisme put être établie. Ils nièrent jusqu’au bout ce dont on les accusait. Leur procès donna lieu à d’immenses manifestations de soutien, aux Etats-Unis bien sûr mais aussi à l’étranger. En 1995, la CIA rendra publics les documents qui établissaient avec certitude leur culpabilité : depuis 1942, ils tenaient l’URSS informée du projet atomique américain de Fort Alamos. 26 07 1953 Fidel Castro, 27 ans, à la tête de quelques cent quarante étudiants et paysans, attaque la caserne de Moncada, à Santiago de Cuba, dans la région de l’Oriente. L’échec est total, ce qui ne l’empêchera nullement de devenir le mythe fondateur de la révolution cubaine. Fait prisonnier, il est jugé et condamné à quinze ans de prison. Il assure lui-même sa défense, en appelant à la remise en vigueur de la Constitution de 1940, violée par la dictature, à des réformes sociales. Il se positionne comme héritier de José Marti, héros de l’indépendance mort au combat en 1895, pour lui auteur intellectuel du 26 juillet et conclut avec un péremptoire : l’histoire m’absoudra. Il va faire un an et demi de prison, puis s’exilera au Mexique. Né en 1926 d’un père espagnol, Galicien carliste, propriétaire d’une grande plantation dans l’Oriente, il est élève chez les bons pères Jésuites à La Havane où il se distingue par ses performances d’athlète mais aussi par sa boulimie de lectures, de tous bords. Il fait des études de droit pour devenir avocat. 27 07 1953 Armistice de Panmunjon en Corée : la ligne de démarcation est celle de la ligne de front au 23 mai 1951 : le 48° parrallèle de part et d’autre duquel est crée un no man’s land : c’est probablement un drame pour les humains des deux pays, mais une véritable aubaine pour la faune qui se mit à proliférer : 50 ans plus tard, c’était devenu un vrai paradis pour les lapins, les crapauds et les canards. Les pertes de l’ONU sont estimées à quatre cent vingt mille hommes, dont les 2/3 sont sud-coréens ; les américains auront cinquante quatre mille morts, les communistes, un million quatre cent vingt mille. Au total ce sont près de trois millions de Coréens des deux bords (10 % de la population) qui périrent ou disparurent. Coréens et Chinois accuseront les Américains d’avoir utilisé l’arme bactériologique, sous forme notamment de campagnols porteurs de la peste, « parachutés » dans des bombes par avion. 70 % des prisonniers américains s’accuseront de crimes contre la Corée, dont ils ne voudront pas se rétracter longtemps après leur libération : le lavage de cerveau était déjà bien au point. 07 1953 Les blouses blanches sont définitivement lavées des accusations d’empoisonnement de Staline. Juifs pour la plupart d’entre eux, ces médecins se refusaient tout simplement à adhérer aux thèses biologiques de Lyssenko, lequel réfutait les thèses de Mendel sur l’hérédité, voulait remplacer l’enseignement d’une science bourgeoise par celui d’une science prolétarienne. Sa victoire avait été celle du terrorisme idéologique. Le lascar truquait ses expériences pour faire croire que l’on pouvait facilement obtenir du seigle à partir du blé, de l’orge à partir de l’avoine, du rutabaga à partir du chou, un sapin à partir d’un pin, etc… Un an plus tôt, le grand plan de transformation de la nature décidé par Staline sur la base du lyssenkisme était allé dans le mur. Louison Bobet gagne son premier Tour de France. Il s’y essayait depuis 1947, avec rage, larmes, gagnant des surnoms peu flatteurs : Bobette, La Pleureuse, Louisette Bonbon. Raymond Le Bert, kinésithérapeute, le prend alors sous sa coupe et lui fait suivre un entraînement et un régime rigoureux : il commence dès lors à enchaîner victoire sur victoire : il remportera encore la grande boucle en 1954 et 1955. il mettra fin à sa carrière de cycliste en 1961. La sensibilité exceptionnelle de Louison Bobet, alliée à cette volonté qu’on lui a vu exercer lorsqu’il a pris en charge tout le patrimoine de la tradition cycliste française, en fait, sans conteste, un être à part. C’est le mariage de la harpe et de la trompette. Antoine Blondin 19 08 1953 Le très populaire Mossadegh, premier ministre du Shah d’Iran, a toujours manifesté sa volonté d’affranchissement de la domination des « majors » pétroliers anglais et américains en créant une compagnie iranienne. Les pressions internationales ont déjà amené le shah à le démettre. Depuis un an, la pression populaire l’a ramené au pouvoir et le shah est parti : les « majors » font en sorte qu’il soit renversé par les Services secrets britanniques et la CIA. Le shah revient 3 jours après être parti : quelques centaines d’officiers, pour la plupart communistes, sont passé par les armes. 23 09 1953 L’Eglise catholique met (presque) fin à l’expérience des prêtres ouvriers. 1 11 1953 On compte cent cinquante mille étudiants dans l’enseignement supérieur. 17 11 1953 La cour internationale de La Haye décide que les îlots d’Ecrehou et des Minquiers (entre la côte française et Jersey, Guernesey), sont à la Grande Bretagne et non à la France. 20 11 1953 Au Viet Nam, 300 parachutistes français s’installent dans la cuvette de Dien Bien Phû, très large, très longue, apparemment l’idéal pour un grand terrain d’aviation à même d’amener des troupes fraîches et d’assurer le ravitaillement. C’est le choix du général Navarre, commandant les forces françaises d’Indochine. Les américains financent 80 % du corps expéditionnaire français. 23 12 1953 Au treizième tour de scrutin, René Coty est élu président de la République et en URSS, Lavrenti Béria, arrêté le 26 06 1953 est exécuté, avec lui disparaît un des derniers rivaux de Khrouchtchev, et surtout témoin de pas mal d’affaires ennuyeuses. 1953 Du début de l’année au 15 août, il y a eu 4 M. de journées de grève. Chez Hachette, Henri Filipacchi sort le premier Livre de poche : Koenigsmark de Pierre Benoît. La NRF voit levée son interdiction de publication et donc reparaît. Dans le sillage des Editions Gallimard jusqu’en 1940, elle n’avait due sa survie qu’à la nomination, sur ordre allemand, d’un écrivain « fasciste convenable » comme directeur : Drieu La Rochelle, lequel s’était suicidé à la Libération. Mauriac parlera de la chère vieille dame tondue dont les cheveux ont mis huit ans à repousser. M. Joffroy découvre à Vix, près de Châtillon sur Seine la tombe d’une jeune gauloise qui vivait à la fin de la période de Hallstatt,- première période de l’âge du fer - vers ~600. Le matériel funéraire y est riche, surtout d’un splendide cratère de bronze, d’un mètre quarante de haut, d’origine grecque : la décoration est celle de l’archaïsme avancé de l’Aurige de Delphes et du Trésor des Siphniens. Vix jalonnait donc une importante route de commerce, la route de la Seine. Une institutrice du sud ouest raconte : J’ai toujours voulu être maîtresse… Mais j’en ai bavé. L’entrée à l’Ecole Normale « couvent sans crucifix », blouse bleue obligatoire, col boutonné m’a refroidie : nous étions dénoncé et convoqué chez la directrice lorsque, à l’extérieur, nous adressions la parole à un garçon. Nous n’avions pas le droit de porter un pantalon, pas le droit de lire la presse. On nous enseignait la cuisine et le repassage. Nous devions savoir repasser la chemise d’un homme mais on nous interdisait d’en rencontrer. Même lors du concours de gymnastique, à la fin de l’année, on nous empêchait de nous approcher des fenêtres pour regarder nos futurs collègues. J’ai obtenu mon premier poste en 1953. Une école de hameau, dans les communs d’un château. Le premier jour, j’étais déboussolée. Je me retrouvais seule face à des gamins de 5 à 14 ans. La mairie ne voulait pas me fournir le bois réglementaire pour chauffer la classe. Excédée, j’ai fini par brûler une chaise dans le poêle. Ensuite, on m’a mutée dans une ancienne auberge, sale, noire, dont les odeurs rances imprégnaient les murs, les tables, les habits. L’encre gelait dans les encriers. Chaque jour, je m’y rendais en vélomoteur. Combien de fois j’ai pleuré sur les routes enneigées… En 1956, on m’a nommé dans une école pleine de termites. J’avais dessiné des croix sur les marches de l’escalier pour que personne ne passe à travers. J’allais chercher l’eau à l’auberge avec un broc. Les villageois voulaient me garder, mais je ne pouvais pas rester. L’école était vraiment en trop mauvais état. Depuis, elle a été rasée. Michelle Latour, épouse Loustau, institutrice. Télérama N° 2482 - 6 Août 1997. 5 01 1954 Khrouchtchev prend connaissance d’un rapport ultra-secret de la police politique : il établit que de 1921 jusqu’à la mort de Staline, 4 060 000 personnes ont été condamnées par les juridictions d’exception de la police politique, dont 799 473 à la peine de mort. 21 01 1954 Aux Etats Unis, lancement du Nautilus, premier sous marin à propulsion nucléaire. 1 02 1954 Henri Groues, né dans une famille soyeuse de Lyon, mais dont l’origine était Fouillouse, - le cimetière en est témoin - à 1 900 m au pied du Brec de Chambeyron, dans l’Ubaye - alias l’abbé Pierre - lance un appel à la radio : Mes amis, au secours ! Une femme vient de mourir, gelée, cette nuit à trois heures, sur le trottoir du boulevard Sébastopol, serrant sur elle le papier par lequel, avant-hier, on l’avait expulsé. Cet appel à la fraternité va bouleverser la France et faire connaître la communauté d’Emmaüs, créée en 1949. Cinquante ans plus tard, Emmaüs France comptera 110 centres employant 10 000 personnes, et Emmaüs International, 450 comités dans 37 pays. Jusqu’à sa mort, en janvier 2007, il sera resté la personnalité préférée des Français : capucin indépendant, ayant non seulement aimé des femmes, mais de plus ayant osé le dire et l’écrire, ayant encore osé soutenir son ami Roger Garaudy, à une heure où ce dernier était voué aux gémonies par toute la classe intellectuelle bien-pensante, tout cela ne pouvait que plaire à l’ensemble des Français, frondeurs et séduits par les anticonformistes de l’action.
5 02 1954 Au Viet Nam, encerclement de Dien Bien Phû par le Viet Minh. Poussé par les Chinois, le général Giap, à la tête des forces vietminh, aura jusqu’à 250 000 porteurs sous ses ordres, se déplaçant pour nombre d’entre eux sur des vélos, à même d’emmener jusqu’à 300 kg : le grand vainqueur de Dien Bien Phû sera le vélo ! Tous ces hommes creuseront autour de la cuvette jusqu’à 350 km de tranchées, développant une stratégie d’étouffement qui conduira au suicide le colonel Pirot, quand il réalisera que la piste d’atterrissage était sous le feu des canons viets, amenés jusque là en pièces détachées. 15 02 1954 Le Bathyscaphe, reconstruit par le Commandant Houot et l’ingénieur Willm, descend à 4 050 m. 3 03 1954 Christian PINEAU, député SFIO, ancien ministre, publie une tribune libre dans Paris Presse l’intransigeant. De septembre 1940 à février 1942, Christian Pineau a assuré à lui seul la parution de 190 numéros de Libération. Déporté à Buchenwald. De la Charité à la Justice De temps à autre, les hommes s’avisent que tout ne va pas pour le mieux dans un monde dont ils ont crée, sinon la nature, du moins les institutions. A l’occasion d’une catastrophe, ils découvrent soudain ce qu’ils connaissent parfaitement. C’est ainsi que les grands froids ont révélé, à des gens qui ne pouvaient l’ignorer, la grande misère des sans-logis. L’initiative de l’abbé Pierre, la publicité donnée par la grande presse à ses randonnées nocturnes, ont satisfait le goût du public pour la pitié et suscité des gestes de solidarité dans des milieux généralement assez fermés à l’émotion. Est-ce à dire que les événements de ces dernières semaines aient apporté, comme on l’a écrit, un souffle nouveau à notre pays et qu’il y ait quelque chose de profondément changé dans notre approche de l’injustice sociale ? Quitte à choquer certains esprits, j’avouerai franchement que je ne le crois pas. La charité comporte, à la fois, le meilleur et le pire ; le meilleur, quand elle donne à chaque être humain conscience de sa solidarité profonde avec son espèce ; le pire dans la mesure où elle constitue un alibi pour des consciences facilement satisfaites. Comme il est aisé de se décharger de tout devoir social, de toute réprobation contre l’ordre établi, au prix d’un menu sacrifice volontairement consenti ! On imagine fort bien un contribuable moyen, fraudeur du fisc comme tant de Français, envoyant à l’abbé Pierre un petit mandat, représentant le centième de la somme dont il a frustré l’Etat et avec laquelle on aurait peut-être pu construire une maison. Le voilà fort satisfait de lui ! Il n’a aucun remords à l’égard de la collectivité ; sa vanité est agréablement chatouillée par l’élégance de son geste individuel. Il demeure pourtant socialement un coupable. Quand règne la tartufferie… Combien d’exemples pourrait-on citer de cette attitude d’esprit : le patron qui paie mal ses ouvriers, mais dont la femme va faire des visites dans les foyers pauvres ; la maîtresse de maison qui réduit sa servante à l’esclavage, mais lui donne ses vieilles robes ; l’égoïste qui n’a jamais pensé à la souffrance humaine, mais donne 10 francs par jour au joueur d’orgue de barbarie, parce qu’il aime les complaintes et l’agréable frisson des gestes peu coûteux. Certes, je ne condamne pas en soi la Charité. Inspirée souvent par des motifs nobles, métaphysiques ou autres, elle peut apporter aux rapports entre les hommes un élément de douceur et de confiance. Mais je ne la crois valable que si elle est un complément de la justice et non sa caricature. Un médecin peut administrer un calmant à un malade. Il ne fait qu’adoucir sa souffrance ; mais s’il veut le guérir, il lui faut aller à la racine même du mal. Ainsi la charité atténue la douleur ; seule la Justice en supprime la cause. Dans le cas douloureux des sans-logis, il est bien de soigner et de réconforter des malheureux. Mais cela ne doit pas conduire à accepter un ordre social qui comporte, par sa structure même, d’aussi criantes injustices. Le drame de cet hiver, ce n’est pas celui d’un homme qui découvre la misère, c’est celui d’un Etat qui la tolère, d’une opinion qui s’en émeut superficiellement, mais n’est pas prête aux mesures qui pourraient la supprimer. C’est celui de l’égoïsme social, plus fort que jamais dans certains milieux, et qui est le responsable de la haine inexpiable et muette de la grande foule des opprimés. 15 03 1954 Pour la première fois un Noir : Ernest Wilkins, devient ministre (du travail) aux Etats Unis. 20 03 1954 De Pierre Peltier à M. Christian Pineau. Monsieur, Dans votre article « de la charité à la Justice » publié par Paris-Presse le 3 mars 54, vous vous indignez de ce qu’un contribuable n’éprouve aucun remords à frustrer l’Etat et éprouve une satisfaction d’envoyer à l’abbé Pierre le centième de ce qu’il n’a a pas versé à votre « motte de beurre ». Avez-vous songé qu’avec ce centième l’abbé Pierre fera un bout de maison, alors qu’avec les 100 centièmes votre Etat ne fera rien, au contraire il empêchera de faire quoi que ce soit. Vous l’avouez d’ailleurs ingénument en glissant ce délicieux « peut-être » dans votre affirmation de ce que l’Etat aurait pu utiliser ces miettes. Les seuls services du M.R.L. (Ministère de la Reconstruction et du Logement) coûtent 13 Milliards (200 millions € 2000) par an aux contribuables et ne font que mettre des bâtons dans les roues de la construction. Combien de Français seraient logés chaque année avec cette somme remise à l’abbé Pierre ? Combien d’autres vivraient à l’aise dans les nombreux locaux occupés par ce ministère et ses services dans toute la France ? Combien de manœuvres seraient rendus disponibles pour la construction avec la liquidation de ce parasite, avant l’existence duquel on a construit et après la disparition duquel on construira encore. Mais c’est bien là que le bât vous blesse, Monsieur le membre de l’Internationale ouvrière. De quoi vivrez-vous alors, cher Pou du Lion ? Faut-il que vous soyez inconscient ou sans vergogne pour écrire pareilles absurdités. Vous vivez de ce désordre, mais la France en crève ; alors, Monsieur de l’Internationale, ayez la pudeur de ne pas réclamer davantage et contentez-vous de la part déjà trop belle qui vous est faite sur la misère des Français. Agréez, Monsieur, mes salutations bien réticentes. Christian Pineau lira ce courrier et le retournera avec la mention : « Lettre idiote, à retourner » 10 04 1954 L’inspecteur des finances Maurice Lauré met en application son invention : la TVA : Taxe à la Valeur Ajoutée. Elle sera d’abord limitée au secteur de la production, puis au commerce de gros, et finalement concernera à partir de 1968 l’ensemble des biens et services vendus par les quelque trois millions de commerçants, artisans, agriculteurs, et entrepreneurs. Ces derniers collectent la TVA, la reversent à l’Etat, après avoir déduit la TVA qu’eux-mêmes ont du payer en amont pour leurs achats. Le principe connaîtra le succès, puisque adopté par la plupart des pays européens, son grand avantage étant d’être un impôt « indolore », au quotidien, applicable à tous les consommateurs, c’est à dire tout le monde. Cinquante ans plus tard, en France, ajoutée à la TIPP (taxe intérieure sur les produits pétroliers, qui dans le principe peut être assimilé à une TVA), la TVA représente 53 % des recettes de l’Etat, quand l’Impôt sur le Revenu n’en représente que 19 %… de quoi apporter quelques bémols à tous ceux qui bombent le torse d’un moi, Monsieur, je paye des impôts. 14 04 1954 Début de l’ultime assaut des Viet Minh contre Dien Bien Phû. Sortie de la 4 L de Renault. La gendarmerie l’adoptera car c’était la seule voiture française à l’intérieur de laquelle un gendarme pouvait garder son képi sur la tête. 29 04 1954 Geneviève de Galard, infirmière de vingt huit ans à Dien Bien Phû, se voit remettre par le colonel de Castries, commandant en chef, Légion d’honneur et Croix de guerre : Vous êtes la plus pure incarnation des vertus héroïques de l’infirmière française. Elle devient en quelques jours le modèle parfait de la sainte laïque, otage d’un siège implacable, légende qui atténuera le traumatisme de la défaite, l’horreur du sacrifice. Après sa libération le 24 mai, des agences de presses américaines et un journal anglais lui proposeront des ponts d’or pour avoir l’exclusivité de ses interviews. Elle refusera : J’étais là-bas pour soigner des blessés, non pour gagner de l’argent en racontant leurs souffrances. Comme dit Julios Beaucarne : le monde a bien changé, sais-tu. 7 05 1954 La chute de Dien Bien Phû, en Indochine, marque la fin d’un conflit de neuf ans. On compte trois mille quatre cent vingt tués et autant de blessés parmi les assiégés. Le vainqueur, le général Giap, fait 11 721 prisonniers, parmi lesquels Marcel Bigeard, commandant les parachutistes, Pierre Schoendoerffer, cinéaste. Quatre mois plus tard, quand ils seront libérés, il n’en restera plus que 3 290 : 8 431 hommes étaient morts dans les geôles vietnamiennes par manque volontaire de soins, malnutrition ou sévices. Au sein des troupes françaises, on comptait en fait seulement 13 % de combattants de nationalité française : la très grandes majorité était composée de troupes coloniales : comment donc auraient-ils pu éprouver une quelconque motivation là où elle devait déjà être problématique pour les français ? Un de mes amis qui avait tenté de s’échapper à plusieurs reprises et qui, chaque fois, s’était fait reprendre, a été complètement enterré, seulement sa tête sortait. Il a péri attaqué par les fourmis rouges. Comment oublier ? Michel Carreau, Midi Libre du 7 mai 2008 Ce jour-là, - le hasard est seul en cause -, Mouloudji chante à Paris Le Déserteur de Boris Vian : une forte odeur de soufre lui collera à la peau pour le restant de ses jours. On l’attendait probablement au tournant, car elle avait déjà valu nombre d’ennuis à son auteur, fils d’un aristocrate ruiné par la crise de 29, mystérieusement assassiné en 1944. 13 05 1954 Accord Etats Unis - Canada pour la construction d’un canal des Grands Lacs à l’Atlantique. 18 05 1954 Pierre Mendès France devient Président du Conseil. Il sera écolo avant la lettre : distribution des surplus de lait dans les écoles, extinction progressive du privilège des bouilleurs de crus. Du 19 mai au 26 juin 1954Les prisonniers du goulag de Kenguir, au Kazakhstan se révoltent et tiendront tête au pouvoir soviétique pendant presqu’un mois : il faudra faire venir cinq chars pour en venir à bout : il y eut de six à sept cent tués et blessés. 4 06 1954 A Genève, la France, représentée par Pierre Mendès France, reconnaît l’indépendance du Viet Nam de Bao Daï. Mais les Etats-Unis vont s’empresser d’empêcher cette réunification, en plaçant à la tête du gouvernement de Saïgon un vietnamien qui avait vécu dans le New-Jersey : Ngo Dinh Diem, catholique dans un pays en grande partie bouddhiste, proche des grands propriétaires terriens dans un pays essentiellement peuplé de petits paysans, il va de lui-même assurer le développement d’une opposition, très largement soutenue par le gouvernement de Hanoï. 30 06 1954 Eclipse totale du soleil en Amérique du Nord, Europe et Asie. 19 07 1954 Premier vol d’un Boeing 707 à Seattle Les tubes font leur apparition, et le Rock’n roll avec : Rock Around The Clock, de Bill Haley, et Heartbreak Hôtel, Love me tender, That’s all right, mama, d’Elvis Presley. La liberté des corps entre dans la danse, jusque là plutôt confinée dans un espace régi par des codes… oh, il y avait bien eu le charleston avant guerre, mais dans son extravagance, il avait un petit air de ghetto d’intellectuels où la gymnastique tenait une part aussi importante que la danse… avec le rock, c’est une nouvelle relation entre filles et garçons qui s’exprime : elle existait, enfouie, mais c’est bien Elvis Presley qui la fit remonter à toute allure en surface et exploser en plein air comme une grosse et belle bulle multicolore : filles et garçons se disent : tu me plais et je sais que je te plais, mais fais gaffe, arrange-toi pour ne pas dilapider ce magnifique capital de jeunesse. Nous sommes faits l’un pour l’autre, mais je garde malgré tout ma réserve. Le vernis que donne la bonne éducation saute, le plaisir et la pleine santé parlent en toute liberté. La fille tourbillonne, lancée et rattrapée sans cesse par le garçon… il y a du rituel joyeux dans l’air… où chacun prend son bonheur dans ce balancement permanent entre le « viens donc près de moi » et le « va-t-en » Le romantisme, et ses promesses d’amour éternel sont à terre. Le plaisir s’installe durablement au premier rang des préoccupations : de belles années sont en perspective… jusqu’à ce que se manifeste le revers de la médaille, une bonne vingtaine d’années plus tard, mais 68 aidant, quand il apparaîtra que la déroute en rase campagne de l’autorité entraînait des désastres, quand il apparaîtra que l’augmentation des divorces et donc des familles monoparentales est mère de la délinquance, quand les comportements de zappeurs deviendront la règle, du christianisme au bouddhisme, du marxisme au marketing, quand, au procès d’Outreau, ce ne sera pas en premier lieu la Justice qui sera mise en faillite, mais bien le jugement individuel de chacun, le simple bon sens tant méprisé par les intellos de tout poil, ce qu’autrefois, on appelait dans les livres le discernement et dans la rue la jugeotte… Mais qu’importe, notre civilisation mettait enfin en place le tout à l’Ego, et cela seul compte. 26 07 1954 Des centaines de milliers de New-Yorkais acclament Geneviève de Gallard, dispersant du sommet des gratte-ciel des tonnes de confettis. Elle est reçue à la Maison Blanche par le président Dwight Eisenhower ; les membres du Congrès lui réservent une standing ovation. 27 07 1954 Accords de Genève : l’Indochine retrouve la paix ; la ligne de démarcation passe au sud du dix septième parallèle, le Viet Minh évacue le Laos et le Cambodge. L’unification du pays est prévue, après référendum, unification que les Etats-Unis vont s’empresser de faire oublier en mettant au pouvoir à Saïgon, Ngo Dinh Diem, un Vietnamien qui avait vécu dans le New-Jersey : il bloqua à plusieurs reprises les élections demandées par le Viêt-minh. Catholique dans un pays à majorité bouddhiste, proche des grands propriétaires fonciers dans un pays essentiellement composé de petits paysans, il suscita lui-même le développement de l’opposition soutenue très activement par le gouvernement de Hanoï. Je ne pourrai jamais oublier ce spectacle : dès l’entrée, nous croisons une troupe de fantômes, de cadavres debout. Ces yeux immenses sur ces visages parcheminés, ces torses décharnés et ces jambes déformées par les ulcères purulents… Ils n’avaient pas le droit de parler. L’un a articulé à grand peine. Ils étaient les derniers rescapés de cet antichambre de la mort. Les rats seuls s’engraissaient : ils dégringolaient sur les bat-flanc de bambou crasseux où sommeillaient les prisonniers. Notre camp à nous, comparé à ce cloaque immonde, faisait figure d’hôtel de luxe… Et nos commissaires politiques, au moins, étaient viêtnamiens. Là, au 113, […] ils avaient un Français comme eux. Capitaine Jean Pouget, parlant des camps viêtnamiens de prisonniers, 113 et 42. L’express 21 03 1991 30 07 1954 Les Italiens Lino Lacedelli et Achille Compagnoni arrivent au sommet du K2 : ses 8 616 m. en font le deuxième sommet du monde. Les nations vivaient encore sur les sentiments de l’après guerre qui, en Italie, étaient ceux d’un pays défait ; et le désir était grand de redonner des motifs de fierté à ce peuple : on en était resté à un retentissant Shut up Malaparte ! venu des Américains à la sortie de la guerre ; la conquête d’un sommet prestigieux était au nombre des entreprises susceptibles de redonner de la vigueur à un pays diminué ; et ce qui avait été vrai pour l’Annapurna en France le fût aussi en Italie pour l’expédition au K2, entreprise d’intérêt national, avec les exigences de l’époque, très rapide à « bétonner » l’information : chaque participant avait signé un engagement par lequel il se refusait au retour à toute interview, à l’exception du seul chef d’expédition. Walter Bonatti, vingt quatre ans, était de la partie ; il attendit plus de quarante ans avant de dire dans quelles conditions ce sommet avait été conquis ; encore jeune mais déjà connu dans le monde de l’alpinisme, il se révéla être au cours de l’expédition l’un de ceux qui avaient la meilleure condition physique au moment de l’assaut final : mais ce dernier fût réservé à de plus anciens, lui-même se voyant confiée la tâche de monter deux bouteilles d’oxygène jusqu’au dernier camp, vers 7 950 m, avec le Hunza Mahdi. Bonatti et Mahdi vont chercher Lacedelli et Compagnoni de la tombée du jour jusqu’à la nuit bien installée, hurlant leurs noms dans la paroi de neige et de glace…sans réponse. Ils ne sont pas à l’endroit estimé… ce n’est qu’une fois la nuit tombée, alors que Bonatti avait déjà creusé une banquette en se résignant à y bivouaquer aux cotés d’un Mahdi rendu fou par l’approche du drame, que Lacedelli finit par sortir de sa tente, pour répondre au dernier appel de Bonatti : Bonatti : Lino ! Achille ! Nous sommes ici ! Pourquoi vous ne vous êtes pas montrés plus tôt ? Le dialogue se termina ainsi, Lacedelli rentrant sous sa tente, et Bonatti parvenant à faire faire demi-tour à Mahdi pour bivouaquer et attendre le jour pour redescendre. La nourriture sera faite de trois bonbons, vite recrachés, tant ils étaient incapables de fournir la moindre salive. Bonatti sortira meurtri de cette tentative d’homicide, mais sans dommage physique. Mahdi subira plusieurs amputations aux mains et aux pieds : Cela marque d’une façon indélébile l’âme d’un jeune homme et déstabilise son assiette spirituelle encore insuffisamment affermie. 07 1954 Découverte de pétrole à Parentis, dans les Landes. 08 1954 Au cours de sa première tournée, Jacques Brel chante dans la salle d’un restaurant de Megève, où la clientèle l’énerve foutrement. 30 08 1954 Après une longue et très dure bataille, le parlement refuse la CED. 29 09 1954 A Genève, création du CERN : Centre Européen pour la Recherche Nucléaire. 7 10 1954 Présentation au Salon de l’Auto, au Grand Palais, de la Dyna 54 - 55. 23 10 1954 Les accords de Paris donnent naissance à l’UEO : Union de l’Europe de l’Ouest, qui comprend l’Allemagne de l’Ouest, Angleterre, Italie, Belgique, Pays Bas, Luxembourg et France. 10 1954 Le patron du Salon des Arts Ménagers est dénué de flair… puisqu’il refuse à Frédéric Lescure, PDG de la SEB (Société d’Emboutissage de Bourgogne), d’exposer sa Cocotte Minute. Ce dernier ne se démonte pas et fait distribuer par ses enfants à l’entrée du Salon le poème suivant :
7 ans plus tard, la First Lady Jacky Kennedy rendra à la SEB un service plus qu’appréciable en se faisant photographier dans un magazine, une poêle Tefal en main, ainsi légendée qui-n’attache-vraiment-pas. De 4500/semaine, les commandes américaines passèrent immédiatement à 250 000 ! Et 44 ans plus tard, la SEB fêtait sa dix millionième Cocotte : les qualités du produit sont donc plus évidentes que celles de versificateur de Frédéric Lescure. A peu près en même temps, la société lyonnaise Deom sortait le camping-gaz Bleuet. Poster un commentaire
|
|||