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novembre 1913 à mai 1914. Megève : premiers scintillements de l’or blanc
11 1913 Mathilde Maije Lefournier, journaliste habitant le château de Montagnole, près de Chambéry publie dans la revue La Montagne un article sur Megève. Pages intéressantes à plus d’un titre : elles donnent les impressions des premiers skieurs à Megève, sur un terrain alors vierge bien sûr de toute installation ; elles viennent aussi remettre les pendules à l’heure quant aux premiers instigateurs du développement de Megève, pour montrer que la baronne Noémie de Rothschild est montée dans un train qui était déjà en marche, même s’il n’allait pas encore bien vite ; peut-être ne comprenait-il alors que des troisièmes classes, à la rigueur des secondes, mais cela n’a jamais empêché personne d’être heureux…. ça aiderait même plutôt… devenir le XXI° arrondissement de Paris, selon le mot de Cocteau, n’était pas une nécessité. Ce récit dit bien aussi l’esprit de toute une bourgeoisie chrétienne d’alors : laissons à la personnalité propre de l’auteur un penchant marqué pour l’exaltation et un romantisme sans retenue, mais les autres traits sont bien ceux d’une classe sociale : écologistes avant la lettre, méfiants quand ce n’est franchement hostiles, au progrès, et munis évidemment de l’incontournable zeste d’antisémitisme propre au catholicisme d’alors. Les coupures ont été réduites au minimum, se cantonnant à la plupart des dialogues avec les Mégevans, trop souvent marqués d’un paternalisme condescendant sans intérêt, et aux appels aux vers grandiloquents pour montrer qu’on a de l’érudition. MEGEVE OU LA GLORIFICATION DU SKI Etre bien aise, être bien là…! vivre dans une douce sérénité avec le minimum d’ennuis quotidiens, la confiance en la bonté du lendemain, la sécurité du moment, sans exaltations impérieuses qui fluent, brûlantes, dans les veines, et sans angoisses d’admiration. Etre dans l’harmonie des choses, des montagnes composées à souhait, belles et tranquilles. Les voir clamer par leur couleur la chanson du jour qui point, du midi qui rayonne, du soir qui fuit… comprendre leur langage et laisser son âme recueillie converser avec elles. Etre éloigné des réalités coutumières et sentir en soi cette mansuétude qui fait trouver la vie plus douce, les gens meilleurs ; et rend les yeux plus limpides, la main plus ouverte. Jouir pleinement du soleil, de la neige, du froid, du mouvement dans le froid, de la vie débordante qui fortifie les corps. Goûter ces joies sans effort, naturellement, comme si la vie terrestre devait être pour toujours une plénitude d’âmes doublée d’équilibre physique. Se sentir reposé, vainqueur, heureux ! Que ceux qui désirent être « bien là »… à la montagne pour la montagne, sur la neige pour elle seule, dans la liberté pour son indépendance, dans la beauté pour le culte passionné qu’ils lui rendent, que ceux-là viennent à Megève ! car Megève est l’Alpe libre et belle. Beauté : par l’ampleur de la vallée, par « la houle des gazons étagés et des bois onduleux », par les monts qui « dressent au ciel leur tumulte géant. » Trilogie d’exception qui réunit dans un même lieu les conditions parfaites d’un terrain déterminé et allie aux joies de l’âme, les plus vigoureuses sensations physiques. En Janvier, vers 8 heures, l’or du soleil levant réveille la plaine de Megève et le skieur gravit les pentes tout de même que le soleil gravit le ciel. Où qu’elles soient situées, toutes sont sans un ressaut, sans une clôture, sans une pierre qui rende pénible la montée ou entrave la confiance des vertigineuses descentes. Descentes souples et vives, face au Mont Blanc qui surgit, dominateur, dans le chaos ou rocheux ou glaciaire de ses cimes indissolublement unies. Sur les montagnes, vers les sommets, de nombreux chalets, des fromageries, offrent la possibilité d’un abri. Tous ont un vaste auvent orienté au midi et soutenu par des arcs-boutants ornés d’emblèmes religieux. Certains ont l’eau à l’intérieur. Après la tiédeur de la montée, adossés aux bois brunis par les autans, les skieurs se peuvent reposer en contemplant les sites. Que vienne la fatigue, une saute de vent, la tempête, ils ont la sécurité de trouver toujours un abri. En fin de journée, vers 16 heures, en Janvier, le soleil descend derrière les cimes de la basse Savoie. Les courses sont très nombreuses. En interchangeant les itinéraires, elles sont variables à l’infini. - Et la luge, le bob et le patin ? Triste, Megève ! ! Ah ! que ceux qui ne savent pas connaissent une fois ce don de Dieu qu’est la montagne. Trop calme peut-être pour ceux qui y viennent, non pour elle, pour les autres ; mais tranquillité souhaitée pour les cœurs réellement épris qui lui consacrent l’emploi de leurs jours libres quand ils ne lui subordonnent pas l’idée directrice de leur vie. Megève n’est point encore la station de Sports d’hiver, mais un lieu presque ignoré comme séjour hivernal et qui recèle en lui-même ce qui manque à maintes stations et qu’elles envient d’avoir. Lacunes essentielles qu’elles comblent au mieux par des plaisirs factices. Ce sont là des jeux de neige, mais ce n’est aucunement la montagne, quoi qu’en pensent ceux qui s’y divertissent. Megève est simple et naturelle parce que complète en elle-même. Autour d’une petite ville (ville, d’après les anciens textes), à l’histoire souvent glorieuse, aux monuments et vieilles pierres évoquant son passé, les montagnes encadrent la vallée. Elles ne sont que les premiers plans, les belvédères d’où la vue s’étend aux altitudes marmoréennes sous les ris du soleil ou les rafales de la tourmente. Telle est Megève où nous vous convions à faire avec nous quelques courses. LE VOYAGE … vers 13 heures (on disait encore 1 heure en 1911), les voyageurs sortent gelés du petit train cahotant qui va, cahin-caha, entre Albertville et Annecy. A Ugine, peu de neige. Près de la gare, un petit homme très rond, très rouge, poil clair, yeux rieurs, limousine épaisse et casquette fourrée, se tient près d’une manière de traîneau : c’est le courrier. Le traîneau a deux bancs avec un dossier pour en avoir l’air. Sur le devant prennent place deux gens, sur la banquette arrière, nos voyageurs qui voient avec délice une grosse malle rugueuse calée derrière leur dos… elle servira d’appui et protégera du vent. - Courrier, vous n’avez pas de bouillottes ? Bien blottis, le dos collé à la malle des deux qui sont assis près du cocher, ils sont très bien ainsi. Le traîneau part, traverse Ugine, devenu, hélas ! fourmilière humaine, avec tous les avantages de la civilisation et du trop souvent crapuleux progrès. Des bars, des cafés louches avec des filles en grand sarreau et en coiffures à nœuds, des maisons ouvrières, des enfants, des usines et par dessus tout cela une ignoble fumée qui semble vouloir intercepter le soleil. Elle a des « relations », la femme qui est assise devant, entre le cocher et son conjoint. A presque tous les gens rencontrés dans Ugine elle crie en agitant ses mains rouges sous leurs gants : « Bonjour, bonjour… reviens de Pééééris ! » Tout en se trémoussant, elle montre une figure quelconque. Restée au pays, c’eût été une bonne figure, mais elle n’a su prendre de la capitale qu’un air mi-rosse, mi-femme de joie joint à un langage de « barrières ». L’homme a les cheveux luisants et plats, l’air assorti pour ne pas dire plus, enfin, deux beaux fruits de la métamorphose des grandes villes. Sur les montagnes, il y a des chalets… vie simple, pastorale, honnête ; et là-bas, Ugine, fournaise de vie moderne, de désemparés, de vaincus ! Le génie humain broie les hommes pour dompter la nature. Voici les gorges de l’Arly aux flancs escarpés blancs de neige. Les arbres sont dépouillés de feuilles et de frimas. Le traîneau glisse entre deux talus neigeux dont l’un s’enroule sur le parapet qui borde la route. Sur le parcours, le torrent, l’Arly, est coupé de barrages. Les ingénieurs sont paradoxaux : les torrents seront desséchés à point lorsque tous les services d’autocars fonctionneront pour apprendre aux citadins ce que c’est que l’eau des montagnes… enfin… et dire que tout cela s’en va en fumée ! Dans la gorge resserrée et sans soleil, il fait très froid. Les rochers sont recouverts de stalactites de glace, longs et annelés, ce qui adoucit la rigidité de leurs contours. La montée de Flons… le jour décline… voici Flumet où descendent tapageusement les Parisiens congelés. A Flumet, relais. Le traîneau s’arrête devant un café. … Bientôt les gorges sont laissées loin derrière et la plaine s’ouvre, encadrée des pentes douces des montagnes …(sic)[1]. C’est l’heure exquise où les blancheurs éclatantes prennent une matité de mort avant de se réveiller frissonnantes de pâleurs lunaires. La neige épaissit. Le ciel devient noir bleu et se pique ça et là de feux frémissants qui semblent hésiter avant de se fixer. … Le croissant de la lune s’illumine peu à peu, les reliefs s’accusent jusqu’à ce que les ombres portées s’allongent nettes. Très haut, dans les montagnes, les chalets sont habités. Ils se révèlent en points brillants, et il semble qu’une sphère sombre, cloutée d’or, entoure le traîneau sonnaillant qui, seul, suit sa trace entre les remblais de neige bleue. … Entre les Praz et Megève il y a un mouvement ininterrompu. Sans cesse, les traîneaux mal éclairés se garent difficilement. Maintenant il fait nuit et les feux de la terre se distinguent des feux du ciel par leur teinte rougeoyante. La silhouette d’un village,… une avenue bordée d’arbres… Voici Megève et ses premières maisons, puis une place publique…, des boutiques propres… A l’extrémité du village le traîneau s’arrête devant l’auberge du Soleil d’Or. RENSEIGNEMENTS PRATIQUES … Megève est situé à 1113 mètres d’altitude. On arrive à Megève soit par Sallanches, sur la grande ligne de Paris au Fayet-Saint-Gervais, soit par Albertville et Ugine. On peut également monter du Fayet-Saint-Gervais, mais, en hiver, cette dernière route est parfois coupée. A partir du printemps prochain 1914, Megève sera desservi été et hiver par un service automobile. Pour cet hiver 1913-1914, il faut encore prendre le courrier soit d’Ugine, soit de Sallanches. Il est très facile d’avoir un traîneau particulier à deux chevaux et capote chez l’un des cinq loueurs de voitures qu’il y a à Megève. Le jour où Megève sera station d’hiver, des fêtes pourront y être facilement organisées. Ceci à cause du grand nombre de chevaux et de traîneaux qu’il y a dans le pays et permettant d’amener du monde en masse. De Combloux à Flumet, chaque habitant possède au moins deux juments et plusieurs traîneaux. On peut arriver en automobile puisqu’en 1911-1912 nous-mêmes avons fait deux fois ce trajet (Ugine-Saint-Gervais et Sallanches-Ugine) alors qu’il y avait un mètre de neige dans les rues de Megève. La route est toujours déblayée pour le courrier entre Ugine et Sallanches. Megève possède trois hôtels :
Il y a un médecin à Flumet et un à Sallanches ayant téléphone et auto. A Megève on trouve toutes les ressources nécessaires à la vie. Les commerçants sont nombreux, les affaires très prospères. Le jour où ils verront les étrangers venir en hiver, il est bien certain qu’ils n’hésiteront pas à tenir les articles de sport d’hiver. Mais avant cela on peut trouver l’équivalent en style du pays, mais qui, en cas d’incident, peut rendre les mêmes services : lainages, tricots, bas, gants, bonnets, réparation de chaussures, de ski, etc. Atelier de photographie chez Morand Louis. Electriciens - tabac - coiffeurs - horlogers, etc…, etc… LES RIGLARDS - LE PLANELLET Le lendemain matin Henriand et Maheut partent à ski vers les hauteurs qui, au midi, dominent Megève. Le temps est splendide, la neige étincelle, le froid vif. Ils sont joyeux de la liberté dans la montagne et aussi d’être à souhait dans un endroit où, partout, à mesure qu’ils montent se révèlent des pentes parfaites aussi nombreuses que le cercle très vaste des monts qui entourent Megève. C’est inouï, Megève. C’est encore autre chose que ce que nous connaissons, car ici, nous aurons tant que nous le voudrons la variété des courses. Vois…, regarde là-bas, c’est tout le massif du Mont Blanc, les aiguilles, c’est tout Chamonix avec en plus le soleil et l’immensité. A la lisière de la forêt les skieurs suivent la trace du chemin, trace interrompue par les branches basses des sapins que la neige retient entre-croisées sur le sol. … Le soleil est plus chaud. Les fûts lisses se dressent, comme argentés sur le fond blanc et lumineux. Entre les branches, le Mont Blanc, l’Aiguille Verte, les Aiguilles de Chamonix passent, visions éthérées, toutes vibrantes d’air glacé et de soleil matinal. Que de grâce, que de beauté ! les alpages enneigés où la vie s’égrène, la forêt puissante et calme sous le bleu or du ciel et là-bas les cimes les plus justement célèbres. Voulant être de retour pour midi, les skieurs descendent vers le village des Riglards. Au long des pentes, ils reviennent à Megève, enchantés du terrain qu’ils ont vu et de celui prévu déjà pour l’autre versant de la montagne. Tout à coup : Emus, ils écoutent. Ces neiges, ce soleil, ces chalets, ces étables, ce cantique, ce chant qui ondoye dans toutes les montagnes, au fond des crases, l’allégresse des cloches dans ce village alpestre semble une réparation de l’offense des Nazaréens envers Jésus et Marie. C’est le rêve d’un Noël où la nécessité du froid eut fait accueillir la Sainte Famille par un peuple pieux et empressé. C’était la première fois que pour Maheut le mystère de Noël était mêlé aux choses de la montagne…qu’en ces lieux domine une grâce païenne. Elle était loin, ah ! combien loin encore de la beauté farouche, de la simplicité rude de la noblesse chrétienne et de la nuit fantastique de clartés qui, plus tard, devait, pour eux, illuminer une nuit de Noël à Bonneval-sur-Arc. Souvenir parfois obsédant tant ce qu’il contient est au-dessus de la vie… que le souvenir de Megève est ingénu et gracieusement facile en comparaison du Noël mauriennais au profond étroit des montagnes, par un froid polaire, et une nuit irradiée par l’au-delà. … Vers 13 heures et demie, les skieurs suivent le chemin glacé qui mène au calvaire… Ils contrepassent une femme du pays…: Ils sont de plus en plus ravis. Ils étudient maintenant le versant sur lequel ils étaient le matin. Voici le chemin du col du Jaillet, du Christomet et sur le versant où ils sont, celui de Rochebrune. Plus haut, sur une sorte de terrasse, devant un chalet, en plein soleil, un homme étrille ses juments. Des gars chargent les traîneaux. Et quand la matière chaude, qui féconde le sol, est déposée à terre en un geste large, de grandes spirales moites et bleuâtres montent « ainsi qu’un long fil se perdre dans l’air… » nuançant dans leur transparence les neiges pailletées sous le grand soleil qui là-haut domine tout. Lorsque les skieurs montent vers les confins de la forêt, l’air n’est troublé que par le seul bruit de la neige qui se tasse sous les skis, par une charge de givre qui tombe d’une branche alors que se confondent en un murmure très doux, très gai, mais qui va diminuant, les cloches d’airain, les cloches de bronze qui redisent sans cesse l’indissoluble union des choses de la terre. Que l’été germe sous l’hiver et que la paix économique des peuples, dans toute région neigeuse, tient dans ces traîneaux, ces fumures tièdes, ces juments râblées et les cultivateurs robustes qui les mènent. Promenade…, flânerie…, le soleil est si bon, la neige si belle ! Au fond du vallon, Megève. Autour, les premiers champs de ski, puis les prairies montueuses qui s’élargissent, couronnées de forêts. Celles-ci forment de grands dessins noirs irréguliers, ou des pointes symétriques…, proues de verdure sur l’océan blanc. Les Aravis aux couches parallèles, le Charvin qui se présente comme des « Escrins » amenuisés…, le soleil qui sombre derrière les cimes dans lesquelles la vie semble affluer avant de pâlir. LES CHALETS DU MONT JOLY - LE MONT D’ARBOIS Au matin du dimanche, à 7 heures, quelques skieurs, dont nos Savoyards, précèdent le départ général. Il fait froid, -15° au thermomètre, la neige sera bonne. Ils partent par le chemin du calvaire. La journée s’annonce radieuse. Les Aravis semblent sortir de la mort… « sépulcraux » ; ils s’empourprent graduellement du faîte à la base et bientôt, ressuscités en vie et en beauté, ils s’animent dans le froid matin. Tout s’éveille dans la nature, mais arrivée sur le vaste plateau, la caravane sent la vie humaine encore enclose dans les chalets. Les skis sont chaussés au même endroit que la veille. Ils montent dans l’ombre de la montagne et le temps est très froid. Après le pont sur le torrent, toute la caravane se resserre. Elle passe devant Rosalie, le « beau chalet ». Il est orienté face à l’Ouest avec, de coté, une sorte de bastion carré. Puis ce sont les champs de neige épaisse et les forêts. Les arbres sont écaillés de blanc, les petits sapins avancés et seuls semblent des silhouettes contemplatives. Les skieurs gravissent vers un col, les sens tendus par la révélation qu’ils attendent… Ils sentent que là, le voile se déchirera et que toutes ces neiges qui les entourent ne sont que les portants du décor attendu. Le silence est absolu… au loin des Genevois s’amusent, mais les amants de la montagne montent, l’âme inquiète ! Tout à coup, des sommets semblent voltiger dans les nues ; quelques pas : c’est la vision. Au pied des skieurs est une floconneuse corniche de neige et en dessous la montagne descend, descend, sinueuse et douce jusqu’à la vallée, à Saint-Gervais. Du fond de la vallée, partant du sol, rapide comme une fusée et brisée comme telle dans sa ligne de lumière, la ligne de l’arête de Bionnassay s’élance vers le ciel. Quel trajet gigantesque que celui de cette ligne qui s’épanouit en toutes les splendeurs du sommet du Mont Blanc. Voici le Col Infranchissable… les Bosses… les Monts Maudits… Glaciers qui éclaboussent de soleil où se dégradent à l’infini de ces demi-teintes bleutées et discrètement miroitantes que, seules, forment leurs ombres. Tous avaient vu le Mont Blanc de points différents, mais jamais ils n’avaient ressenti si pleinement sa ligne ascensionnelle et l’altitude. De sa base élargie à son sommet aigu qui rutile comme un diamant, la ligne est d’une telle aspiration vers l’azur que, seule, une pensée l’explique : voici l’œuvre de Dieu. Sur la gauche du Mont Blanc, toutes les aiguilles de Chamonix hérissent leurs pics aigus et déchiquetés. Et si longuement, si profondément le regard des skieurs s’y attache, ils se demandent si les aiguilles pointent vers le ciel ou si le ciel clément et bon ne descend pas sur terre, par les échancrures des montagnes. L’horizon se continue par l’Aiguille d’Argentières, le Buet, les Aiguilles Rouges, les Aiguilles de Varens, les Aravis. Les lignes descendantes du Brévent et du Plan des Aiguilles se rencontrent très loin dans l’ombre de la vallée. … Quand tous sont réunis, légère la caravane file sur les crêtes, dans la direction du Mont d’Arbois, jusqu’à un chalet vétuste, situé en plein midi et propice pour la halte. Vieux chalet pantelant, désarticulé, oublié au fond de la combe ! En partie enlisé sous la neige, la toiture « débarrassée » à cause de ton orientation, tu agonisais lentement par ces journées de gel ou de feu qui, comme pour l’âme les heurts de la vie, ont contribué à ta lente désagrégation. En ce jour tes cotés luisaient encore, craquaient sous le soleil, vivaient leur dernier hiver puisque l’année suivante ta figure vieillie, fendillée, mais combien accueillante ne devait plus offrir l’abri du vent froid. Les regards limités par la forêt, le Mont d’Arbois, le Mont Joly et le Mont Blanc, les skieurs sont aux parois d’un creuset où fusionnent neiges et soleil. Fusion subtile et forte d’où émanent ces rayons qui réchauffent l’être. Ce ne sont point là des effluves de mol alanguissement, ni l’extase qui étreint, ni un sentiment énergique plus sportif qu’esthétique, non, mais une ambiance qui semble, en tout point, adéquate aux plus intimes sentiments qui gravitent autour de l’idéal déposé au fond de chacun. Trêves de vie intense pendant lesquelles notre âme pénètre l’Etre, se laisse voguer, confiante, attirée invinciblement par ce « je ne sais quoi d’éternel » qui seul l’apaise et dans lequel se dressent les monts. Pendant cette accalmie les yeux se grisent, car l’hiver, les neiges ne sont pas choses blanches, mais un foyer où palpitent toutes les teintes du prisme. Mêlées entre elles, savantes de valeur, compensées par les rocs saillants et les arbres sombres, elles forment ce prodige qui, même en tous lieux, se formule, se précise ici : la montagne en hiver. Après un long temps, la caravane reprend sa marche. Au sommet du Mont dArbois, par place, la crête balayée laisse voir des taillis de buis rouges au pied des sapins verts. Ils regardent toujours, éblouis, car il semble que, de plus en plus, le Mont Blanc grandit en son orgueil. Là, commence la descente en bordure de la forêt. Les uns derrière les autres, ils vont, les skieurs, sur les pentes douces mamelonnées, dont la neige sèche s’envole, rapide et légère, refoulée par la spatule du ski. Voici une pente très longue dans laquelle les premiers se lancent, ivres de vitesse… quelques secondes… un nuage d’argent qui retombe aussi vite que soulevé… et là-bas, bien bas, les silhouettes décroissantes s’arrêtent dans un estuaire de neige encadré de sapins. Les premiers descendus assistent les autres du regard. Il y en a, très beau style, qui glissent, vite, ailés de neige fougueusement soulevée qui retombe en ondulant. D’autres se lancent, hâtifs, peu solides, et n’arrivent en bas qu’à force de tapes, de « pelles », en bougonnant un peu. Auprès des sapins ils poursuivent sans secousses, sans ressauts, sans entraves. Bercés voluptueusement, sans nul souci du sol, au rythme des skis, ils glissent, rapides, avec toujours devant les yeux le Mont Blanc et ses Aiguilles sur le ciel pur et cru. Au-dessus de Saint Gervais, est une vaste clairière dans laquelle la caravane fait une conversion à gauche. D’un vol les agiles sont en bas que les moins habitués hésitent encore en haut des pentes. Mais le terrain est si réellement vaste que chacun à son gré peut virer de long, de court, tomber ou fendre l’air sans nulle inquiétude de déranger les autres. Plus bas, près des forêts, dans les clairières, ils retrouvent la vie rurale. Des sentes creuses se distinguent entre les sapins et quelques bouleaux présentent leurs corps blancs à l’orée du bois. Les faîtes des sapins se groupent en premier plan compact sur les Aiguilles de Chamonix, aériennes dans le soir qui monte… et les bouleaux légers brodent les arabesques de leurs branches fines sur ces masses dures et noires. CROIX DE ROCHEBRUNE - LE PAS DE SION Le jour suivant, la sortie a lieu à huit heures. Les skis sur les épaules, Henriand et Maheut traversent le village. La glace craque sous les pas. Les magasins sont ouverts et dans la même direction qu’eux les enfants vont à l’école. Tous font route vers l’autre extrémité du village et c’est grand amusement pour les enfants que de voir le monsieur et la dame qui leurs causent en marchant. En face de l’école, à gauche, est le chemin avec la plaque indicatrice : Rochebrune. Les enfants regardent ceux-là qui sont grands et qui prennent la clé des champs, tandis qu’eux, les petits, vont s’enfermer pour toute la journée. La route étant bien tracée dans la neige, ils montent à pied jusqu’à la plaine supérieure. Ils arrivent au village du Maz. Sur le plateau la vie foisonne. Sombres auprès des villages, les forêts sont blanches, givrées, au sommet des montagnes ; mais derrière ces sommets surgissent des hauts pendus. Le Joly et le Mont d’Arbois sont au nord est, Rochebrune au sud ouest. Vue de Megève, la montagne de Rochebrune présente quatre langues de neige qui montent vers sa sommité dans l’intervalle des forêts. Ils passent près de quelques maisons et s’engagent dans la troisième langue. … Le ciel se charge de gros cumulus aux contours si riches, et des fluidités de feu dardent de ces nuages sur les skieurs qui montent lentement. Le Mont Blanc se hausse derrière le Mont Joly. Comme une confuse mélopée, le chant des clochettes des juments s’atténue et se perd dans l’air. A la fin de la langue de neige ils font halte près d’un chalet. Puis, par une très petite crase, ils arrivent au bas de pentes bossuées. Là est une grange recouverte d’une épaisse tranche de neige qui laisse voir les couches des « tombées » successives. Au fond de ce vallon étouffé de soleil, la chaleur est, en ce jour, accablante ! Les neiges semblent mille regards curieux qui s’écarquillent tant leur scintillement est, ici, comme exaspéré. … Maintenant ils pénètrent à nouveau dans le domaine défini de l’hiver. Les sapins sont tout blancs et la neige est si épaisse que les branches du bas disparaissent enfoncées et nivelées. Quelle force en cette neige qui semble compacte et se joue sous les skis en poudre sèche et cristalline. Entre les grands arbres raidis, les petits, tout encapuchonnés, les creux dégarnis et les remblais, ils montent dans ce labyrinthe simulé qu’est toujours une forêt en hiver. Plus haut le Mont Blanc réapparaît écimé par de longs nuages elliptiques. L’âme et les sens se divertissent ou se recueillent suivant que les yeux se portent sur les Alpes sévères ou sur les joliessses sylvaines d’alentour. Peu après, les skieurs débouchent sur l’arête, non loin de la croix de Rochebrune et d’un vaste chalet. … Sur les arêtes ils continuent leur course : montant, descendant, soit en forêt, soit en clairière. Bientôt le soleil est voilé, le grand ciel grisâtre cache le Beau Géant et seules les Aiguilles Chamoniardes se dentèlent sur des teintes laiteuses. Après la brutale insolation de la veille, c’est un spectacle tout opposé, fait de teintes nacrées, de grisailles et d’ombres d’un art exquis d’aqua-fortiste. Multiplicité inouïe des sensations éprouvées en montagne : Tropiques et cercles polaires d’un jour à l’autre en un même point. Aperçus étourdissants, aveuglants. Immobilité des éléments qui semblent anéantis sous le joug de la clarté… Rien ne bouge, et, seule, l’évolution de l’heure apporte au site de lentes transformations. Jeu de nuages… ombre et soleil reprennent et se cèdent le terrain. Une plaque d’or éclaire un point, et le nuage en fuyant dans le ciel semble rabattre sur ce point un grand rideau qui suit sa trace. Peu à peu les nuages s’attirent, se rapprochent. Cumulus, nimbus s’enchevêtrent pour ne plus former qu’un vaste champ gris que trouent à peine quelques rayons solaires. Il ne reste plus sur terre qu’une luminosité cachée et comme le sourire railleur de celui qui sait que tout passe et qui attend. Vers le point 1873, Henriand et Maheut font la halte de midi. Tandis que, sous la chaleur lourde, ils suivaient les remontées des arêtes, un grand coup de vent a balayé et amélioré le ciel, le soleil est revenu. Adossés à un chalet, ils savourent l’heure de repos, de calme, de silence. Devant eux, les montagnes sont belles et gracieuses. Ils parlent ; et, devant ces sites, leurs âmes, non en transes extatiques, restent en contact avec la vie réelle, embellie pour eux des merveilles dans lesquelles, ici, elle s’écoule. Ils restent là, quiets, comme on reste à la montagne, des heures, immobiles. Heureux d’un bonheur si spécial que nul ne peut le comprendre s’il ne l’a déjà éprouvé. La fumée de la pipe d’Henriand monte droite et bleutée sur l’atmosphère ivoirine des gros nuages gonflés d’or. Le temps est lourd et la neige fond en moirant sa surface. La contemplation permise achevée, les skieurs reprennent leur marche. Ils passent le Chalet de Rosset pour arriver au Pas de Sion. A droite est le col de Véry vers lequel va une trace coupée par quelques avalanches. Vers le Pas de Sion, la dorsale s’amincit, tombe à pic de chaque coté et la quantité de neige exige grand soin pour la manœuvre. Au col du Pas de Sion, une corniche défend les pentes inférieures, à un point voulu ils la brisent et dévalent loin vers le bas. Ils prennent par le fond de la crase. Un grand nuage voile le soleil. Le sol a cette teinte plate qui fait que toute déclivité s’unit aux lignes supérieures sans apparence de pentes de séparation. … Très resserrée entre de hauts talus, dissimulée sous de grands arbres, une trace de raquettes descend rapide vers le torrent. Le torrent passé, le terrain est meilleur, la forêt s’éclaircit. A travers les troncs, ils voient la plaine blanche où circulent les inlassables juments. Sur la plaine, la neige colle dans les places infoulées et dans les chemins maculés les skis ne veulent glisser. Lentement se fait le retour. Le ciel se charge de plus en plus. Pour le lendemain les skieurs pressentent une journée de neige et de repos. IL NEIGE Le soir de la course de Rochebrune, la neige commence de tomber, lente d’abord, comme en musant, puis régulière et serrée, ayant à cœur de recouvrir le sol d’une nouvelle couche. Après la nuit, il neige encore au matin et de telle sorte que skieurs et skis sont prisonniers dans Megève. LE COL JAILLET Le lendemain, à l’heure habituelle, 8 heures, Henriand et Maheut quittent l’hôtel. Le temps est absolument dégagé. Par un bon chemin de neige, les skis sur les épaules, ils montent vers les Riglard. Le froid est très vif. La neige tombée la veille a purifié tout. Par ces matins alpestres renouvelés de neige fraîche, il est des joies de vivre qui transportent l’être. Heureux épanouissement, don de l’au-delà ! Que sont à plaindre ceux qui peinent sans cesse et auxquels la vie refuse ces apaisements. Plus à plaindre encore sont ceux qui y passent étourdiment, en enfants dissipés. Si les uns sont dépourvus matériellement, les autres le sont idéalement et ce sont de grands pauvres auprès de Dieu que ceux qui, évaporés, jouissent de tels trésors sans s’y attacher pour les mieux comprendre. Au Riglard, près d’un chalet, est une femme qu’ils interpellent. Cette femme a une désinvolture étonnante. Bien campée, belle tête, l’œil altier, elle possède, comme beaucoup d’habitants des montagnes, une singulière faculté d’élocution. A force d’être secoués dans le sac de la vie des grandes villes, les humains finissent par devenir des petits cailloux tout ronds qui, si on les fait rouler, tombent tous dans le même trou, à l’inverse des ces créatures libres, bien frappées moralement et dont les contours ne sont aucunement émoussés. Les contours… et les angles, crieront les citadins ! Il n’en n’est pas moins vrai que pour avoir des similitudes de moulage en boule, la race humaine n’est pas pour cela dépourvue de toute aspérité… Elle en a tant qu’elle roule dessus. Mais la femme du Riglard, si bien de sa personne, si intelligente dans ses questions sur le ski, isolée ou recluse tout l’hiver en son chalet, laisse bien loin derrière elle un tas de petits objets charmants et convenus, vivant en troupeau et qui pensent à tout autre chose quand on leur parle d’une question. Un peu plus haut, Henriand et Maheut mettent les skis et suivent la voie de leur première promenade. Au seuil de la forêt tous leurs regards sont pour la fulgurante diaprure du Mont Blanc. Un vertige se dégage de tout, les saisit, les entraîne, enivrés. Ils pénètrent dans la forêt, ce grand temple mystérieux qui leur dit : « Viens dans le calme de ma retraite… Divisé à l’infini par mes multiples ramures, en point d’or, Apollon plonge en mon sein. Amant fougueux, la dispersion de ses rayons procrée mille feux qui m’embrasent toute. Il hume la neige qui couvre mes senteurs aromatiques jusqu’à ce qu’elle soit fondue, volatilisée à ce contact chaud d’un dieu. » Déchargée peu à peu, la branche frissonne et secoue en les jetant sur le sol déjà blanc les masses compactes qui l’enserraient. Libre, d’un geste énergique elle reconquiert sa place première, et, de toute son élasticité se redresse vers l’astre qui aspire ainsi toutes les branches de la forêt. C’est un bruit très discret que celui de la neige qui tombe, pesante, mais moelleuse… c’est la cadence de la forêt par les beaux jours d’hiver. Les arbres sont hauts, lisses, ici serrés, là, espacés en clairières. A Megève, la forêt n’est pas encore dévastée, mais les coupes semblent fréquentes. La main humaine, sacrilège, a abattu des arbres qui, de toute leur force tendaient vers le ciel. Ils sont là, gisants, tronçons mutilés, mesurés, déformés, pour satisfaire en bas la soif grouillante des hommes. Arbres centenaires, vous êtes l’emblème de la vie droite et saine, des traditions simples. Vous élevez vos rameaux puissants au sein des Alpes immobiles. Vous êtes rigides et vous serez bouillie. Vous êtes tutélaires et vous serez souillés ; nobles, vous serez avilis ; solitaires, vous serez prostitués. Votre cœur secret sous les aubiers fera la rapacité de l’encan… et pourquoi ? … Pour propager les discordes humaines plus répandues et plus nombreuses, hélas, que les grandes pensées et les nobles élans. Malheur à vous si vous devenez la feuille quotidienne, moins salie par l’encre que par les propos qu’elle imprimera sur vous … Et peut-être, arbres de lumière, serez-vous piétinés au fond de quelque bouge obscur où vos fibres, pourtant déchiquetées, souffriront encore d’une écœurante promiscuité. Peut-être un sort meilleur vous fera-t-il livre. Le livre digne et grand, science, poésie, peu importe, s’il entraîne l’humanité au-dessus de ses tendances moyennes. Peut-être serez-vous la feuille choisie sur laquelle l’âme trouvant formulée ce qui est confus en elle s’arrête pour boire à sa source. Sous votre masse inerte mais fragile, sentez-vous le fluide qui vous révèle que tel ou tel est un ami. Et peut-être, les livres qui se ferment mal sont-ils des arbres qui veulent nous dire qu’ils sentent que nous les aimons. Des larmes sortent souvent du flanc des pins … Comme la fille de Jephté, pleurez sur la montagne la vie de vos derniers beaux jours, l’orgueil de votre pureté et votre gloire de vivre. La forêt n’est que le premier plan des Alpes admirables. Tout est exaspérant de beauté. Il leur semble qu’un « archer divin » fasse chanter leur sens. A la Croix des Sales, ils font une halte brève, car la température est très basse. L’ascension se poursuit. Dans l’enchevêtrement des branchages le chemin exact est trouvé. Par endroits la forêt a des trous noirs, son épaisseur a vaincu l’hiver. Plus haut un talus est gravi. De là ils dominent la descente sur la Giettaz et les Aravis. Les sapins deviennent plus petits, comme rabougris. L’alternative du gel et de la chaleur les a ornés de mille pendeloques fantaisistes, de breloques, qui se choquent avec un petit bruit quand on remue les branches. Ils semblent des arbres de Noël ou de ces folies garnies de clochettes pour faire rire les enfants. Si grands soient-ils, les hommes ne sont-ils pas toujours de vrais enfants auprès de ces mystères qu’ils coudoient et desquels ils s’amusent ? Le Col Jaillet forme comme un belvédère entre les Aravis, le Joly et la chaîne du Mont Blanc. Ce recul augmente encore l’ensemble magistral des lieux. Ils se trouvent, alors, dans l’ombre d’un monticule. Au-dessus de son arête, le soleil brise ses rayons. C’est un éclat tout uni, incandescent, qui semble se déplacer à mesure qu’ils marchent. Tantôt, il se brise à nu sur la tête, tantôt il auréole un sapin. De ce fait, l’arbre se transfigure, il devient la proie de ce ciel chauffé à blanc, qui le repousse, et sur lequel il étale le moindre détail de ses sombres brindilles. … La lumière est absolument décomposée. La neige foulée par eux est mauve, et bleue au moindre ressaut. Les reliefs du sol se dégradent dans des bleus insensés. Le ciel est d’outremer sombre et le faîte du monticule est ourlé d’une bande d’or fin. Plus loin, plus bas, c’est la belle neige, la forêt verte. La magie est localisée là, où, émus, anéantis, ils avancent automatiquement, les sens captés par la beauté ambiante. En approchant du col secondaire l’ombre portée est plus forte, des coloris insaisissables jonchent le sol de gemmes adoucies… Au col tout est d’or et d’améthyste, les skieurs y arrivent et tout à coup, plus exaltant que jamais, le Mont Blanc redresse son orgueil ancestral. Devant eux les neiges dévalent d’argent et de saphir. Un instant ils restent là… comme si leurs âmes venaient de vaciller en entrevoyant les ivresses éternelles ! Eclair insoutenable, mais espérance combien fertilisante. En quelques instants ils sont plus bas, à un chalet auquel ils demandent l’abri de son auvent pour la halte. … L’auvent est au midi, il y fait très chaud. La table, les bancs sont sortis, nettoyés avec de la neige et séchés avec du foin. Ils s’installent tandis qu’un rouge-gorge joli volète autour d’eux, pépiant le bonjour et demandant du pain. A cette heure de midi, c’est l’immobilité des ombres et des choses… Un peu plus tard, Henriand et Maheut chaussent leurs skis. Rapides, ils glissent, bercés d’une crase à l’autre, de la neige blanche à l’ombre bleue, jusqu’au torrent du fond du vallon. Resserré entre les pentes, il coule sous les glaces, ralenti, comme fatigué. Et vite, dans la neige pulvérulente, les skieurs filent à travers les pâturages ou la forêt. De grands sapins très droits laissent une trace circuler entre eux, mais plus bas de jeunes plantations livrent encore le massif du Mont Blanc. Des bûcherons travaillent. La cognée résonne au cœur des amoureux de la forêt. De grands fûts gisent encore et le chemin est souillé et durci par les arbres qu’on a déjà emmenés. La vie réapparaît : cerisiers lisses, chalets aux lauzes moussues, briques rouges et ce séduisant clocher de Combloux au bulbe harmonieux, qui, d’après Anthonioz, fait rêver à l’Indo Chine. Doré, bruni par le temps artiste, le clocher de Combloux, seul, au milieu des neiges, unique de forme et de teinte en ses lobes superposés et sa patine chaude, semble la fleur offerte à la poésie des lieux dans ce tournoi de magnificences alpestres. Au « Café de la vue du Mont Blanc », justement dénommé, ils arrivent peu après. Du modeste balcon, le site est admirable. Dans la salle, de l’avoine cuit et répand une odeur fadasse. … Le jour décline. Les coupoles du Mont Blanc s’adoucissent dans le ciel qui verdit et affine ses teintes. Un moment après arrive la traîneau mandé par téléphone. Les fourrures sont endossées, les skis arrimés, les couvertures serrées. Comme la route est penteuse, le cocher fait démarrer la bête en la tenant par la bride. Le traîneau s’ébranle avec ce craquement toujours pareil pour glisser ensuite sur la route durement congelée. Le soir tombe. La grisaille s’empare des neiges. Quelques sommets prennent des teintes rubescentes. Le cheval trotte doucement au son de ses sonnailles : six notes en deux triolets balancés par deux notes longues. C’est un cycle régulier qu’accompagnent le trot du cheval et le bruit du traîneau. La vue s’étend bientôt sur la plaine de Megève. Au fond, vers le Charvin, le soleil descend dans le triomphe de son couchant. De son foyer rayonnent les ors qui, dardés à travers le ciel, viennent rejoindre les bleus de nuit en une ineffable dégradation de verts bleus et d’ors dilués. La plaine blanche reflète la palette du ciel si bien que le village de Megève s’assoupit dans un orbe d’or. Il fait très froid. Les teintes s’assombrissent. La fournaise solaire disparaît et s’atténue. A mesure qu’elle replie sa clarté, les ombres du soir progressent pour bientôt tout recouvrir de leurs teintes lilas. LA LEGENDE DU CHRISTOMET Henriand et Maheut vont trouver Chosalent, chasseur et maréchal ferrant, pour avoir des renseignements sur la montagne du Christomet… « On ne sait pas trop, mais on dit que le Christomet est le milieu du monde et que de son vivant le Seigneur Jésus Christ s’y est reposé. C’est de là qu’est venu le nom de Christomet. Il y a au sommet un creux de la forme d’un homme étendu ; un creux qui ne se referme jamais parce que c’est là que le Christ s’est couché. Quand on a une maladie, on va se coucher dans le creux qui se rétrécit ou s’agrandit pour chacun ; on plante une croix au sommet et on est guéri… Il y a comme ça beaucoup de croix au sommet de la montagne. LA CROIX DU CHRISTOMET Le matin de la journée destinée au Christomet le ciel est moins pur. Les skieurs traversent le village et suivent la route bordée de sorbiers. Les baies rouges sont blottis au fond de fleurs de givre. Larges corolles de givre ajouté au givre et roulé en panaches… pistils rouges… étamines noires, fleurs irréelles, fragiles comme le rêve…! Après le pont et la scierie, ils prennent le chemin dans la direction de la Motte. Le chemin est penteux et le terrain gelé. Les skis sont sur les épaules. Aussi exact que fou ; un petit tape-cul genre normand, attelé d’une fringante jument et conduit par un homme en blouse courte, descend à toute allure par ce chemin si raide et glissant. La bête, vigoureuse, bien ferrée, lance hardiment son pied et trotte dans ce chemin déclive comme un « normand » sur une route plate. Ils sont aussi étonnés de la hardiesse de l’homme que de la sûreté de la bête. Plus haut, ils mettent les skis et montent dans la direction de la Motte. Un poteau remplaçant mal une vieille croix indique le chemin. Puis la forêt en partie déboisée et encombrée offre une voie alors désagréable. Une autre scierie, une crase à traverser et les skieurs arrivent sur un plateau découvert. La vue s’étend de plus en plus et ils pressentent le panorama qu’ils auront du sommet. Le temps est accablant. Le ciel unicolore laisse voir tous les sommets ; il verse sur eux quelque chose de morne. Un vague soleil essaye de percer. Il luit sous les nuages desquels tombent des émanations chaudes. Par de grands lacets, ils arrivent aux Chalets de Brion. - Qu’est-ce que ces chalets ? des tonnelles à moitié enfouies sous la neige ; une guinguette, une amusoire quelconque ! Ils poursuivent leur course. Le site s’élargit. Pour leur dernière ascension, les cimes qu’ils ont tant admirées veulent toutes ensemble se livrer à leur vue : « Amis fidèles, voyez, nous sommes des sœurs. Plus vous montez, plus se dessine autour de vous le cercle des montagnes. Soudées les unes aux autres, reliées d’un massif à l’autre par la main de la perspective, nous formons la ronde joyeuse, nous vous enserrons. Tous nous vous aimons parce que de l’humble colline au plus extrême sommet, partout, vous chérissez la montagne. Vous m’aimez pour moi, réellement, non pour les divertissements de lieux organisés. » … Après une conversion dans un chemin ombreux, au sol blanc, à la voûte claire, les skieurs arrivent à un chalet. Là ils laissent les sacs et continuent par la dorsale vers le sommet du Christomet. Le Christomet ! Quel joli nom ! tout nimbé de rayons, comme celui qu’il évoque. Le Christ aurait touché ce faîte et depuis lors une forêt de croix aurait jailli du sol sanctifié. La neige est très épaisse. Les croix les plus hautes allongent leurs bras et semblent suspendues sous les aisselles au-dessus de l’onde solide. De plus petites croix sont posées sur les grandes et, à fleur de neige, montrent leurs bois noircis. Il y a une figure pieuse dans l’oratoire de pierre, mais ils ne verront point le creux sacré de la légende. - Une croix au nom de Chosalent, à son nom ! - Pièce à conviction, il ne niera pas qu’on a vu sa croix ! Tout ce monde de croix s’élève au milieu d’un horizon immensément étendu. Sans reparler de tout ce massif du Mont Blanc, du Buet, des Aravis, des montagnes qui dominent Haute Luce ; là-bas, si loin, la Dent de Crolles dessine son nez aquilin sur une buée dorée derrière laquelle on devine encore d’autres montagnes. De l’Aiguille du Tour à la plaine Grenobloise, par toute la vallée de l’Isère en passant sur l’extrémité de la combe de Chambéry : telle est la vue. Elle forme un long défilé et l’on voit, comme rarement, la dépression graduelle des montagnes jusqu’aux sommets secondaires, amis enviables, qui dominent le riche Grésivaudan. Là-bas tout est verdure ; ici, tout est neige ; là-haut, tout est glace, enlaçant les rudes parois de rochers : toutes les époques terrestres. La vie, non pas celle paisible des montagnes, mais celle affolante des villes, est loin, bien loin, à peine devinée sous les brumes légères. Qu’il est doux de vivre à la montagne, prisonniers heureux de leur cercle illusoire mais moralement tangible. Comme le jour de Rochebrune, le temps menace. De retour au chalet où ils ont laissé les sacs, les skieurs font la halte habituelle. Ils sortent des brassées de foin bien sec sur lequel ils s’assoient. Le foin est encore parfumé de fleurs sèches et est rempli d’edelweiss. La descente se fait par la même voie. Quoique ayant joui passionnément de ces sites, les yeux d’Henriand et de Maheut les embrassent encore, il les veulent garder en une vision indélébile… Ils descendent, disséquant tout. A la Motte, ils prolongent par le Mont de la Motte et les Riglard. Souples sur les skis, ils filent par les pentes, emportant de ces derniers moments la sensation enivrante d’un vol éperdu dans un rêve réalisé. CONCLUSIONS Henriand et Maheut furent les seuls skieurs ayant encore séjourné à Megève en 1911. L’année suivante, ils y emmenèrent et retinrent aisément plusieurs personnes auxquelles ils firent faire quelques courses et promenades. En 1912-1913, sur leur indication, plusieurs collègues du Club Alpin séjournèrent à Megève avec deux grands guides de Chamonix (Joseph et Camille Ravanel), tous revinrent enthousiasmés. Ainsi qu’il l’a été dit, le ski ne sera pas le « progrès » pour Megève, tel Val d’Isère où les chemins n’étant pas déblayés, tous les habitants, quel que soit leur âge circulent à ski en toute occasion. Non. Les Mégevans, bien équipés, tracent sur la neige de nombreuses routes qui desservent toutes les habitations. Dans les chalets isolés, les femmes sortent peu et pour aller et venir les hommes prennent les juments. Ceci donne toujours une grande animation dans Megève. « Eh puis quoi ?… les anciens n’allaient-ils pas à pied ! » Comme toute chose qui vient remuer l’ordre figé d’une vieille province, l’évolution est lente. Toutefois, certains, vaguement, voient venir quelque chose au long des grands patins de bois. Quelques « fils » revenus des bataillons alpins ont fait chausser les skis « au père et au frère ». A leur demande, Alfred Couttet, de Chamonix, porteur et champion de ski, vint faire une démonstration en 1912-1913. Un tremplin lui avait été organisé. Des tremplins seront installés pour cet hiver 1913-1914. L’hôtel du Mont Blanc a le chauffage central ; donc, tout est prêt pour recevoir les skieurs. Megève jouit d’un enneigement exceptionnel. Dans les hivers peu propices au ski, il est avéré que dans Megève même il y a environ un mètre de neige quand la neige manque partout ailleurs. Pistes et tremplins pourront être placés à souhait tout près du village grâce à la grande variété des pentes qui l’entourent. L’eau est si abondante que ce ne sera qu’un jeu d’installer une patinoire. Dans les rues de Megève, la foule aux maillots bigarrés va croiser les hommes du pays au traditionnel « tricot » de laine beige soutachée de noir et ornée de boutons de nacre. Nul ne demandera plus impunément le chemin de Rochebrune ou celui du Christomet. Les skis ont droit de cité et notre excellent ami, M.D…, de Megève, ne dira plus ce qu’il a dit de nous en 1911 : « Ces deux-là qui sont partis toute la journée tout seuls, dans la neige, et qui y trouvent leur chemin, ce monsieur aux yeux bleus avec sa grande barbe, c’est sûrement des Scandinaves, on leur parlerait bien… ils ne comprendront pas ! » Montagnole, 1911 et 1913. Mathilde Maije Lefournier. La Montagne N° 11. Novembre 1913 www.cadeaux.com/haute-savoie/megeve-autrefois-cartes-postales-67923-ville-village.html www.damin.fr (peintre lyonnais, qui a beaucoup peint Megève) 10 12 1913 Le docteur Charles Richet reçoit le prix Nobel de médecine pour sa découverte de l’anaphylaxie, qui est le contraire de l’immunité : une réaction violente au-delà de l’ingestion d’une certaine dose d’un produit x. 1913 La France compte 39,6 millions d’habitants. Albert Schweitzer fonde l’hôpital de Lambaréné au Gabon. La romancière Delly fait battre les cœurs dans toutes les chaumières de France : le pseudonyme regroupait une sœur et son frère : Marie et Frédéric Petitjean de la Rosière. Parution du Grand Meaulnes d’Alain Fournier. Pégoud est le premier parachutiste français. Premier réfrigérateur commercialisé. Il y a moins de différence entre deux députés dont l’un est révolutionnaire et l’autre ne l’est pas, qu’entre deux révolutionnaires dont l’un est député et l’autre ne l’est pas. Robert de Jouvenel Le président du Mexique, Francisco Madero, a été assassiné. Le général Huerta est arrivé au pouvoir : Emiliano Zapata et Pancho Villa, révolté du nord, s’allient pour renforcer la rébellion. Huerta s’enfuira en juillet 1914 et Venustiano Carranza, ancien ministre de la Guerre et de la Marine de Madero, élu à la présidence, fait adopter une réforme agraire et une Constitution révolutionnaire le 5 février 1917 : il va bénéficier de l’aide américaine et surtout des divisions entre zapatistes et villistes, toujours en rébellion. Zapata sera assassiné en 1919, Carranza en 1920. 9 01 1914 Le Cardinal Amette, archevêque de Paris, condamne la danse d’importation étrangère connue sous le nom de Tango, qui est, de sa nature, lascive et offensante pour la morale. 6 03 1914 Premier tribunal pour enfants de treize à seize ans. 16 03 1914 Henriette Caillaux, femme du chef du parti radical, ancien président du conseil, ministre des finances, n’en peut plus de voir publiée dans Le Figaro la correspondance privée de son mari, et celui-ci victime d’attaques incessantes pour avoir instauré l’impôt sur le revenu : elle se rend au siège du Journal, demande à voir Calmette, le directeur et tire cinq coups de revolver : trois balles atteignent Calmette. Il mourra six heures plus tard de ses blessures. Puisqu’il n’y a pas de justice, je me suis vengée moi-même. […] Je l’ai tué pour lui apprendre à vivre, dira-t-elle au juge. Elle sera acquittée, mais Joseph Caillaux devra démissionner Mars 1914 Mathilde Maije Lefournier persiste et signe : MEGEVE OU LE SKI GLORIFIE L’hiver réel et défini, dont nous venons de jouir, a permis, malgré la capricieuse neige, de se rendre compte du rendement des stations d’hiver. Toutes furent brillantes, et certaine, « encore en sa naissance », s’est sentie grandir, haussée sur la pointe des skis de nombre d’hivernants. - Vraiment ? Voici les faits : L’Hôtel du Mont Blanc (chauffage central) qui, tous les hivers, pratiquait la vie ralentie, a compté 450 journées de séjour, de Noël au 15 février. Les jours gras viendront encore en augmenter le nombre. L’hôtel du Soleil d’Or a compté 458 journées de séjour. Nous nous souvenons des grands champs de neige de Megève, de l’orée des forêts qu’il nous semblait conquérir, les traces de ski n’y existant pas encore… et nous voyons, non des traces, mais des chemins, des routes menant à tous les sommets (70 skieurs sont montés le même jour au Mont d’Arbois). Sur les pentes autour du village, d’inextricables arabesques sont dessinées sur la neige, ouvragée toute par les entrecroisements des descentes, des montées, des arêtes de poisson, des télémarks qui laissent un grand sillage, des christianias parallèles… L’ensemble orné des trous des « briançons » inévitables. Si la montagne résonna des échos envolés, la neige portait les traces des rails, par masses, s’allongeant les uns auprès des autres, lorsque le 11 février, par une neige parfaite, nous fîmes l’ascension de Rochebrune et du Pas de Sion. En toute sincérité, après nos rudes et splendides randonnées en haute montagne des deux hivers précédents et les pays vus, nous aimons toujours Megève, pays idéal de la promenade pour la Beauté ou du pur sport selon les goûts. Lorsque nous arrivons à Megève dans la première quinzaine de Février 1914, nous parlons avec plusieurs personnes du pays. L’opinion oscille, déjà remuée, malgré elle, par la venue inusitée de tant de skieurs. « Tous sont frappés »… Hôteliers, commerçants, agriculteurs comprennent l’intérêt qu’il y a pour Megève à grouper ses efforts et à s’organiser. Depuis quatre ans nous travaillons dans ce but, nous préparons le terrain, favorable maintenant à l’éclosion des idées nouvelles. Le vendredi 13, au matin, nous voyons le maire et son adjoint, propriétaires ruraux, déjà ébranlés et que les paroles convaincantes d’Henriand gagnent complètement… Ils s’occuperont des choses. Un moment après, jugeant opportune notre dernière journée à Megève, ils nous font demander si nous voudrions être présents, ce même soir, à une réunion à la mairie. Sur notre acquiescement, le tambour du village annonce aux Mégevans ladite réunion. Le soir, à huit heures, nous entrons à l’Hôtel de Ville, accompagnés du maire. Malgré le court délai, la foule est très nombreuse. Sans doute, citadins sceptiques, vous souriez de ces simples détails, et la vie trépidante de la ville vous représente mal tous ces travailleurs des champs, ces commerçants, ce peuple des montagnes aux mains calleuses, mais estimables, aux genoux non « usés par la marche », mais par la noble indépendance que donne le travail. Tout cela peut paraître une histoire de village… Mais ce sont des histoires comme celle-ci qui créent le tourisme, les hôtels, les services de transport, qui collaborent au grand oeuvre grâce auquel, citadins surmenés, vous venez dans les montagnes, vous vous y promenez, sans penser, souvent, à ceux qui ont tout préparé. Donc, les gens sont là très nombreux, tassés sous la grande lumière, le chapeau à la main, regardant curieusement la dame et le monsieur qui, de chaque coté de M. le Maire, président l’assemblée. Ce dernier dit quelques paroles et donne la parole à Henry Maije. Lui, un peu surpris, sans préparations oratoires, parle de ce beau pays. Il leur dit tout ce qu’il désire pour Megève, tout ce qu’il faut faire et la foule écoute, silencieuse. Elle sent que les pensées de celui qui parle, de lui à elle, tel notre vieux dicton : « nos cœurs vont où coulent nos rivières », ne sont animées que d’un ardent patriotisme pour la petite patrie savoyarde qu’il voudrait voir toujours plus belle, plus aimée, plus admirée… de plus, elle sent avec quel désintéressement, lui et Mme Maije aiment leur pays. Les Mégevans ont compris. On acclame Megève et celui qui en parle si bien. En quelques minutes, trois feuilles se couvrent de signatures pour la formation du Syndicat d’Initiative, les hôteliers promettent le chauffage central, tout de même que M. Ambroise Ours confirme publiquement la création d’une patinoire pour l’an prochain. Le ski ayant glorifié Megève, Megève veut glorifier les skieurs, et ceci de la façon suivante : parlons d’abord du service automobile qui circulera toute l’année avec un service sur Ugine et deux sur Sallanches. De sorte qu’une personne partie le soir de Paris sera le lendemain matin à 10 h 30 à Megève. Puis : 1° Chauffage central dans les autres hôtels : Hôtel du Soleil d’Or (Conseil) ; Hôtel du Panorama (Morand-Arnaud).- L’hiver prochain, le Grand Hôtel du Mont Blanc, à Combloux sera ouvert. Ainsi s’étageront deux stations et, hiver comme été, on pourra jouir du charme de ce splendide parc suspendu qu’est Combloux. (l’eau courante ne sera installée qu’en 1925). 2° Création du Syndicat d’Initiative. 3° Réorganisation du Syndicat des guides, Henry Maije ayant fait comprendre facilement aux jeunes gens de Megève l’intérêt que cela leur réservait. 4° Création d’une patinoire, par M. Ambroise Ours. La patinoire mesurera, au minimum, cette première année, 1200 m². Dès la deuxième année, elle mesurera 3000 m². Vestiaire, braseros, éclairage pour le soir. Tout à proximité, salle de thé avec vue sur la patinoire. 5° Vente dans les magasins de Megève de skis, luges, patins, et de tout l’équipement de sports d’hiver, réparations de skis. 6° Des tremplins existaient déjà cette année, ils seront améliorés l’an prochain. Une piste de luge sera faite. 7° Si l’autorité militaire, bien que Megève ne soit pas poste militaire, voulait créer une nouvelle école de ski ou momentanément en déplacer une, telle celle du Bourg St Maurice à Tignes, la municipalité mettrait à la disposition des skieurs d’anciens et bons bâtiments, tandis que la population, si favorable aux soldats, serait satisfaite de les recevoir. 8° La compagnie P.L.M. est au courant du mouvement qui se crée à Megève. On peut espérer que par l’intermédiaire de M. Dargnies, très dévoué aux choses de la montagne, Megève profitera elle aussi de la publicité et des avantages que la compagnie P.L.M. a bien voulu accorder aux autres stations d’hiver. Megève est l’honnête village de montagne, n’aimant pas le bruit. Il sera heureux d’accueillir les familles qui apprécient les vraies joies hivernales et pour lesquelles les mots « sports d’hiver » ne sont pas synonymes de folie et de dissipation. Mathilde Maije Lefournier. La Montagne. Mars 1914. Mais la guerre va être déclarée cinq mois plus tard, enlèvera cent huit hommes à Megève, soit le tiers de la classe d’âge quinze/quarante quatre ans. La diminution des ressources financières de la ville ne permettra pas de reprendre intégralement à la fin de la guerre les projets décidés auparavant. Début 1914 Les Anglais ont voté depuis plusieurs années le Naval Defense Act : la capacité de la marine britannique doit excéder de 10 % la somme des deuxième et troisième flottes du monde. 20 04 1914 Des mineurs de la Colorado Fuel § Iron Company, propriété de la famille Rockfeller[2], sont en grève depuis plus de six mois. Expulsés de leurs logements dans les villes des compagnies minières, ils ont établi des campements de tentes dans les collines voisines et maintiennent des piquets de grève. Ce matin là le camp de Ludlow devient la cible des fusils-mitrailleurs de la garde nationale : le massacre va faire soixante six morts : hommes, femmes et enfants. La solidarité des mineurs des autres Etats empêcha longtemps les renforts d’arriver, des soldats refusèrent d’y aller…Le gouverneur du Colorado finit par obtenir du président Woodrow Wilson qu’il envoie les troupes fédérales. 21 04 1914 Des navires de guerre américains bombardent Veracruz, ville frontalière du Mexique et l’occupent : on comptera quatre cents morts. 26 04 1914 et 10 05 1914 Le bloc des gauches (Radicaux, SFIO, pacifistes), hostiles à la folie des armements, remporte les élections législatives. Le Sénégal élit son premier député noir à la Chambre : Blaise Diagne. La France possède alors un empire de 14 416 000km² pour 48 millions d’habitants, quand il n’était que de 6 000 à 7 000 km² pour à peu près 1 million de personnes en 1815. [1] Le mot plaine pour qualifier le site de Megève est laissé à la responsabilité de l’auteur. Il est évident qu’il y a là contre sens, une plaine se trouvant en aval d’une gorge et non en amont. En fait le meilleur mot pour qualifier le site de Megève est celui de seuil, ou encore de selle. [2] dont les ancêtres - Roquefeuille - étaient une importante famille de chevaliers du sud de la France, possédant des biens de Nice à Narbonne, à telle enseigne que leur - déjà ! - importante fortune provenait des droits de péage perçus sur les marchandises qui transitaient par leurs propriétés. Poster un commentaire
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