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11 novembre 1918 à septembre 1919. La paix
11 11 1918 Irène Aïtoff a quatorze ans : elle reçoit le premier prix d’harmonie du Conservatoire. Elle va devenir l’un des meilleurs chefs de chant du monde, travaillera avec les plus grands chefs d’orchestre et chanteurs, n’hésitera pas à s’affronter à eux quand elle le jugera nécessaire ; elle est à même de déchiffrer n’importe quelle partition d’orchestre moderne ou classique en la réduisant au piano. Surnommée gentiment La Veuve Mozart. Elle tirera sa révérence en 2005, à 101ans. L’armistice de Rethondes, signé vers cinq heures du matin dans un wagon de l’Orient Express, met fin à la guerre : les clauses principales, en ce qui concerne la France sont :
En outre, les Allemands évacuent tous les territoires occupés en Europe orientale. La France occupe la Sarre. Les Russes en profitent pour déclarer nul et non avenu le traité de Brest-Litovsk, et les Allemands évacuent les pays baltes, la Biélorussie, la Pologne et la Transcaucasie. Augustin Trébuchon, berger de Lozère, originaire de Malzieu, en Margeride, servant dans le 3° bataillon de 415° régiment d’infanterie, meurt d’une balle en plein front à 10 h 40, au combat de la Meuse : consigne avait été donnée de franchir la Meuse, coûte que coûte, pour forcer la main à l’ennemi. Il est le dernier soldat français mort au front. L’armistice entre en vigueur à 11 heures [heure de Paris]. Clemenceau, le Père de la victoire, est acclamé à la Chambre des députés, où un mois plus tôt, Poincaré lui lançait : Tout le monde espère fermement qu’on ne coupera pas les jarrets de nos troupes par un armistice, si court soit-il ! Et Clemenceau concluait : maintenant, il s’agit de gagner la paix et ce sera le plus difficile. Le bilan humain et matériel est terrifiant, de part et d’autre ; pour la France, bilan humain : 1,38 M. morts, soit 10,5 % de la population active, et 34 ‰ de la population totale (30 ‰ en Allemagne), 0,3 M. mutilés, 1 M. invalides à plus de 10 %, 0,6 M. veuves, 0,7M. orphelins, 0,45M prisonniers. Le déficit des naissances est de 1,5M. Bilan matériel : 10 départements sont ravagés, 11 000 bâtiments publics et 350 000 maisons détruites ; toutes les productions se sont effondrées : 88 M. qx de céréales de moins en 1918 qu’en 1914. L’indice des prix de gros est de 600 % celui de 1914. La France a perdu la moitié de ses investissements dans le monde. Tous belligérants confondus, et populations civiles incluses, ce conflit aura causé la mort d’environ 8,7 M. de personnes. 25 ans plus tard, la 2° guerre mondiale fera mourir 40 M. de personnes, dont la moitié pour la seule URSS.
Mais « La Grande Faucheuse » a encore pour quelques années de meilleures alliées que la folie des hommes : ce sont les grandes pandémies : sur l’ensemble du monde, en 1918 et 1919, la grippe espagnole [ainsi nommée car l’Espagne n’étant pas en guerre, Madrid fût une des rares capitales à évoquer publiquement la pandémie] aura tué plus de 50 M. de personnes, en majorité des jeunes adultes bien portants, dont de nombreux soldats. De type H1N1, elle était en fait d’origine chinoise, dans la région de Canton où elle apparût en février 1918, et de là, aux Etats-Unis, via les fortes émigrations : elle gagna les camps militaires et débarqua en France à Brest avec les soldats américains, puis gagna l’Espagne, l’Italie… et toute l’Europe. Les victimes mouraient étouffées par les fluides qu’avaient libérés l’infection. Les pays éloignés de la zone des combats ne savaient pas à quoi ils avaient affaire, les autorités étaient totalement prises au dépourvu : la mortalité fût de 4 % en Europe, mais grimpa jusqu’à 22 % aux Samoa occidentales. Si, humainement, tout ces horreurs nous glacent, en regardant l’histoire de France dans son long terme, ces saignées démographiques sont peu de choses en regard du long siècle de 1350 à 1450, qui vit la population diminuer d’à peu près la moitié : en 1911, la France compte 39,6 millions d’habitants ; en 1921, 39,2 (dont il est vrai 1,71 d’Alsaciens Lorrains, non comptabilisés dans le chiffre de 1911) ; en 1936, 41,9 millions ; en 1946, 40,5 ; en 1983, 54,6 et en 2000, 61,2. http://www.jmo.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/ Pitié pour nos soldats qui sont morts ! Pitié pour nous vivants qui étions auprès d’eux, pour nous qui nous battrons demain, nous qui mourrons, nous qui souffrirons dans nos chairs mutilées ! Pitié pour nous, forçats de la guerre qui n’avions pas voulu cela, pour nous tous qui étions des hommes, et qui désespérons de jamais le redevenir. Maurice Genevoix. La Boue. [1] Pour personne, la terre n’a autant d’importance que pour le soldat. Lorsqu’il se presse longuement contre elle, avec violence, lorsqu’il enfonce profondément en elle son visage et ses membres, dans les affres mortelles du feu, elle est alors son unique amie, son frère, sa mère. Sa peur et ses cris gémissent dans son silence et dans son asile : elle les accueille et de nouveau elle le laisse partir pour dix autres secondes de course et de vie, puis elle se ressaisit, - et parfois pour toujours - . Erich Maria Remarque. A l’ouest, rien de nouveau. 1928. Un abîme, un gouffre plutôt, s’étend entre le soldat de 14 et nous : c’est ce qu’il a enduré. Nous en serions incapables. Physiquement. Il suffit de se planter au bord de ce chemin des Dames, par un après midi de janvier sec et lumineux, couvert d’un équipement douillet, acheté naguère au Canada pour un voyage à la baie d’Hudson, et, en une demi heure, l’évidence vous en saisit : nous mourrions d’épuisement s’il nous fallait supporter non pendant des jours, mais pendant des mois les conditions de vie qu’ont connu ces hommes. Les nôtres, celles que nous devons aux progrès fulgurants du confort et de l’hygiène, et à l’enrichissement de nos « trente glorieuses », les nôtres sont aussi incompatibles avec les leurs que si l’on nous envoyait sur Mars. Et si une inévitable nécessité nous obligeait à replonger dans ce monde où le froid empêchait que l’on lave le linge, car il gelait tout de suite, où l’on se frictionnait à l’essence pour éliminer le gros des poux, où l’on marchait les pieds à vif, chacun ne formant plus qu’une seule engelure, et le sac sur le dos, où l’on dormait dans les tranchées noyées, où l’on mangeait froid, mal et pas toujours, où l’on s’allongeait pour un peu de repos aux cotés de cadavres de plusieurs jours… si nous devions, hommes de cette fin de siècle, être tout à coup immergés dans un tel univers, nous ne trouverions pas en nous assez d’endurance pour lui résister. Ce que l’on appelait dans l’ancien temps « la peine », ce à quoi il convenait d’être dur, cela s’est infiniment éloigné de nous, et nous avons même du mal à imaginer de quoi il s’agissait. Les mineurs russes, les Roumains, les Albanais qui courent en vain après un salaire mensuel de 12 dollars, ceux-là comptent parmi ceux qui nous donnent une idée de ce que fut « la peine », mais, grâce à Dieu, nous n’en avons pas l’expérience et nous ne nous y sommes pas endurcis comme s’y était endurci ce peuple de paysans et d’ouvriers du début du siècle. Nous sommes un autre homme. Philippe Meyer. Dans mon pays lui-même. Flammarion 1993. Et c’est fini… Roland Dorgeles, dernières lignes des Croix de Bois, Albin Michel 1919. La guerre est un massacre de gens qui ne se connaissent pas au profit des gens qui se connaissent. …/… Nous avons vu, de nos yeux vu, le travail consciencieux, l’instruction la plus solide, la discipline et l’application les plus sérieuses, adaptés à d’épouvantables desseins. …/… Il y a l’illusion perdue d’une culture européenne et la démonstration de l’impuissance de la connaissance à sauver quoi que ce soit ; il y a la science, atteinte mortellement dans ses ambitions morales, et comme déshonorée par la cruauté de ses applications. Paul Valéry. Variété I. La Savoie comptera vingt mille deux cent quarante trois morts et autant de grands blessés dont près de la moitié décèderont dans les dix années suivantes. Ils furent en première ligne plus souvent qu’à leur tour : on dira d’eux, lors du défilé de la Victoire : « Chaque chasseur alpin était encadré par deux morts qui marchaient ». Les partisans français de la suppression de la zone l’étaient tout d’abord au nom de l’égalité… mais sur le front de la grande guerre… ce sont les Savoyards qui furent « plus égaux » que d’autres. La Corse ne fût pas en reste : le gouvernement y osa ce qu’il n’avait osé nulle part ailleurs : mobiliser des pères de six enfants. Une aussi large classe d’âge morte au front, cela laisse des enfants à qui les métiers ne seront pas transmis : ils deviendront postiers et douaniers, inaugurant pour la Corse les débuts d’une économie assistée,… et des blagues corses. L’horreur avait été si grande que les gouvernants de l’époque décidèrent de n’en pas parler. Chaque famille souffrait d’un deuil ou d’un infirme à domicile, et il fallait se taire ! C’est le rapport Louis Marin, député de Nancy en 1921, qui empêcha le négationnisme, et ce sont les associations d’anciens combattants qui édifièrent les monuments aux morts. Ce fut après l’enterrement de Pierre Rouchon que le télégraphe apporta la nouvelle, quelques heures plus tard, chez Laguillaumie, de la mort d’Auguste. Le maire devait se rendre dans la famille pour délivrer le pénible message officiel. Cette charge funèbre terrorisait Laurent Claval ; les mères crucifiées se tordaient en hurlant, se roulaient par terre comme la dernière fois au Poujol… Alors devoir se rendre à Antignac, annoncer à Léontine Chassaing la mort de son fils unique, et unique espoir - il en était physiquement malade d’avance -. Femme pour femme, il avait décidé d’envoyer la sienne en messagère. Elles se débrouillaient mieux entre elles… Chargée bien malgré elle de cette mission, Henriette Claval ne voulait pas aller seule chez les gens. Elle se faisait accompagner par une autre femme, et si possible par une parente de la famille à visiter, une épaule consolatrice pour la pauvre mère affligée… En la circonstance, Henriette alla trouver Marie Arfeuil. La mère d’Auguste était la propre nièce du forgeron, et Marie, par conséquent sa tante. De plus, avec son malheur à elle, Antoine, l’année dernière, Marie saurait trouver les mots apaisants ; elle prêcherait d’exemple. La femme du maire comptait sur cette fraternité lugubre des mères des victimes… Les deux femmes se mirent en chemin dans la neige, et ce trajet du dernier jour de mars resta toujours dans le souvenir de la famille Arfeuil pour signaler combien l’hiver peut-être tardif, et que le mauvais temps n’est pas forcément chassé par les premiers beaux jours… La Léontine Chassaing donnait aux poules devant son perron en criant : « Tsi, tsi, tsi ! …Tiètou-tsi ! » pour attirer la volaille. Elle entendit d’abord le bruit des sabots qu’elle ne reconnaissait pas à l’oreille comme des sabots du village, et se demanda qui marchait ? … « Tietou ! … » A leur manière d’avancer d’un pas pressé, sans parler entre elles, Léontine eut le sentiment que des personnes insolites approchaient derrière la maison de Julia… Puis elle vit les deux femmes du bourg déboucher sur la place, devant notre petit étang gelé ; en reconnaissant la femme du maire, avec sa tante Marie, son cœur se serra… Elle secoua les dernières graines de son tablier avec un pressentiment mauvais ; et quand elles furent tout près, qu’elle vit leur tête, les visages rougis par l’effort et les traits tirés par les larmes, la terre s’ouvrit sous ses pieds… - Que y ò ? lança Léontine dans un cri terrorisé. Les poules caquetèrent à ses pieds en s’ébouriffant les plumes pour bondir sur le grain répandu. La Marie Arfeuil répondit lugubrement : - Paura drònla… Pèoddes be t’emagenar… (Ma pauvre fille, imagine un peu.) Auguste ?… Elle voulait parler d’Auguste, n’est-ce pas ? - Oh la ièu ! fit Léontine (pauvre de moi). - Coma l’Antoine, pardie ! (comme Antoine), dit Marie Arfeuil, et elle éclata en pleurs. Léontine fit un pas, porta les mains à sa gorge, et s’écroula au milieu des poules qui crièrent de peur en se sauvant… Henriette et Marie la soulevèrent vite, chacune sous un bras. Puis Léontine poussa des cris effrayants pendant que les deux autres la portaient presque… Alors toutes les femmes sortirent des maisons, et comprenant au premier coup d’œil la situation, elles se lamentèrent, aussi fort qu’elles le pouvaient, en chorus, pendant qu’elles s’approchaient autour de l’étang pour entendre le grand malheur qui haussait la voix. Claude Duneton. Le Monument Balland 2003 A la morgue de campagne de Châlons sur Marne, dans les relents de chlorure de chaux et de mort, ils choisirent la boîte en pin contenant tout ce qui restait de (…) John Doe.[2]Des fragments de viscère et de peau desséchées collés au tissu kaki.(…) Ils l’emportèrent à Chalons sur Marne et le déposèrent proprement dans un cercueil en pin et le ramenèrent sur un navire de guerre au Pays bien-aimé de Dieu et il fut enterré dans un sarcophage au Memorial Amphitheatre du cimetière national d’Arlington et la bannière étoilée le recouvrait et le clairon y alla de sa petite musique et monsieur Harding pria Dieu ; et les diplomates, les généraux, les amiraux, les gros bonnets, les politiciens et les belles dames tout droit sorties des rubriques mondaines du Washington Post se dressèrent solennellement et pensèrent combien il était beau et triste de regarder la bannière étoilée du pays de Dieu pendant que le clairon sonnait et qu’éclataient à leurs oreilles les trois salves. Là où aurait dû se trouver sa poitrine ils épinglèrent la Médaille du congrès. John Dos Passos L’an premier du siècle Et lorsque la réalité devient trop pesante, trop douloureuse pour être supportée, reste, si l’on ne veut pas mourir, la sortie du réel… la perte de raison… la folie. Elles furent sans nul doute nombreuses, celles qui se mirent à chanter : Mon mari est parti
Anne Sylvestre 1961 Paul Thuard a été démobilisé. Le service du courrier de l’armée a fait son travail en prévenant sa fiancée de son imminent retour, à une date précise, l’intéressé ignorant lui-même cette démarche. L’appartement est au rez de chaussée, la salle à manger donne sur la rue : avant même d’entrer, il regarde par la fenêtre et voit la table parée pour un repas de fête à deux. Il n’y a personne : sa fiancée s’est absentée le temps d’une dernière course… les années de souffrance l’empêchent de comprendre cette situation toute simple : si le couvert est mis pour deux, le deuxième, ce n’est pas moi… se dit-il ; il fait demi-tour… on ne le reverra jamais. Des années folles qui suivirent - 1918 1939 - c’est bien parce que c’est mal, c’est mal parce que c’est bien -, les échos afficheront une grande convergence : Il y eut quelque chose d’effréné, une fièvre de dépense, de jouissance et d’entreprise, une intolérance de toute règle, un besoin de nouveauté allant jusqu’à l’aberration, un besoin de liberté allant jusqu’à la dépravation. Léon Blum A l’échelle humaine. 1945 14 juillet 1919. Il fallut dix ans pour que s’écoulât ce flot d’êtres humains, de bonheur et d’optimisme. Pendant dix ans, les bars, les salons, les magasins, les théâtres, les rues, les fenêtres furent pleins partout : on défila dix ans. En 1929, tout le monde ayant regagné son domicile, on leva le rideau sur un nouveau spectacle : la crise, pièce dramatique. Maurice Sachs Au temps du bœuf sur le toit. Pour pertinent qu’il soit, ce jugement ne vise que la part la plus aisée de la population et les pauvres ne sont pas atteints par ces soubresauts : leur vie ne change que très peu et, plus que les modes artistiques ou intellectuelles, ce sont des nouveautés comme l’eau courante à domicile et, bien plus tard, après la 2° guerre mondiale, la machine à laver, qui changeront vraiment leur vie. Un des meilleurs ouvrages sur cette époque : Toinou, d’Antoine Sylvère, (Collection Terre humaine chez Plon), et, chez le même éditeur, Le Grand Métier, qui en dit long sur ce qu’était la vie d’un moussaillon sur les Terre Neuvas (pêche à la morue). 13 11 1918 Création aux Bouffes Parisiens de l’opérette Phi Phi, sur une musique d’Henri Christiné, un livret d’Albert Willemetz et Fabien Sollar. De la légèreté, et encore de la légèreté : on en redemandera sans interruption jusqu’en novembre 1921, avec de nombreuses représentations en province. 19 11 1918 Le général Hirschauer, Lorrain de Saint Avold est entré à Mulhouse deux jours plus tôt, le général Messimy à Colmar la veille ; et c’est au tour de Pétain d’entrer à Metz. Tu peux m’enterrer maintenant, écrit Maurice Barrès à son fils. Le lendemain, c’est Gouraud qui entre à Strasbourg ; le maréchal Foch y sera six jours plus tard pour un défilé solennel. 1 12 1918 Proclamation du royaume SHS, qui regroupe douze millions et demi de Serbes, Croates et Slovènes. Alexandre, de la dynastie serbe des Karageorgevitch, en deviendra le roi en 1921. 5 12 1918 Le Nationalrat d’Alsace-Lorraine proclame le rattachement du Reichsland à la France. Mais une décision politique votée par des députés est loin de pouvoir aplanir toutes les difficultés qui surgissent ; c’est Jules Jeanneney, ancien sous secrétaire d’Etat à la Guerre de Georges Clemenceau, qui centralisera l’action des commissaires de la République désignés à Strasbourg - Bas Rhin -, Colmar - Haut Rhin -, et Metz - Moselle -. Une fois les premiers moments d’euphorie passés, l’installation de l’administration française n’ira pas cependant sans quelques heurts et beaucoup d’incompréhension de part et d’autre. Il ne suffit pas de quelques décrets pour effacer quarante huit ans d’occupation allemande. Les Français croyaient retrouver l’Alsace Lorraine de Hansi ou du Tour de la France par deux enfants. Exaltés par les Oberlé de René Bazin ou par le roman de Barrès Au service de l’Allemagne, ils s’attendent à accueillir une province martyre, figée dans le souvenir. Mais l’Alsace, plus encore que la Lorraine annexée, a évolué. Certes, elle conservait toujours à la veille de la guerre de fortes attaches sentimentales avec l’outre-Vosges (où d’ailleurs un grand nombre de ses enfants étaient établis), mais elle en avait aussi trouvé sa place dans le Reich. En 1911, le début d’autonomie qui lui avait été accordé avait satisfait beaucoup de monde. La germanisation est bien réelle dans les provinces : l’école, l’université, l’administration et l’armée ont conjugué leurs efforts pour y parvenir. La langue française n’est plus parlée que chez les élites et les habitants des quelques zones rurales francophones, […] ainsi que par un dernier carré de militants à Metz. Depuis 1870, l’exil volontaire a privé la région des plus ardents fidèles de la France. Ajoutons à cela le traumatisme causé à des provinces en majorité catholiques, et très pratiquantes, par la rigueur de la république anticléricale. Pendant ce temps, l’Allemagne de Bismarck puis de Guillaume II dotait le Reichsland d’une législation du travail moderne, de retraites, d’assurances sociales et d’institutions décentralisées ; et la région goûtait à la prospérité économique. […] Ce qui rend difficile la réintégration pure et simple, c’est d’abord la question religieuse. L’Alsace et la Moselle [nouveau nom du département qu’était la Lorraine annexée], qui n’étaient plus françaises au moment du vote de la loi de séparation des Eglises et de l’Etat en 1905, sont en effet encore soumises au Concordat de 1801, maintenu par l’Allemagne après 1871. L’Eglise catholique […] occupe une place très importante dans la vie sociale et politique. Or elle a joué un rôle de premier plan en faveur de l’idée française pendant les années d’annexion allemande. La partie est serrée, d’autant que protestants, Juifs, et même certains libéraux laïques se joignent aux cléricaux pour demander le maintien du statu quo. La République est donc placée face à un dilemme : l’affrontement satisferait les radicaux et les socialistes, qui entendent appliquer l’intégralité des lois françaises aux territoires libérés ; mais composer avec la réalité du terrain permettrait de faire l’économie des scènes pénibles vécues en France en 1901-1906, et, au prix d’une entorse à la loi, de réintroduire plus sûrement la culture française. Par la loi d’octobre 1919 le gouvernement choisit la seconde solution et décide la mise en place d’un régime particulier qu’il veut croire transitoire[3]. Une autre question épineuse est celle de la langue : comment imposer, par exemple, à un instituteur alsacien de donner du jour au lendemain toutes ses leçons en français, langue qu’en général il maîtrise mal, au risque de le faire passer pour plus bête que certains de ses élèves ? La République prudente tolère donc dans un premier temps des enseignements en allemand. […] Reste qu’au-delà des discours l’accumulation des maladresses par certains fonctionnaires venus de la France de l’« intérieur » ou par des « revenants » (les descendants des Alsaciens Lorrains partis en France après 1871) est à l’origine du « malaise alsacien », qui ne tarde pas à se faire jour. Les anecdotes fourmillent sur la morgue de fonctionnaires s’offusquant de l’ignorance de la langue française de leurs administrés, des noms de famille à consonance germanique ou de l’accent de la population, ou encore sur l’anticléricalisme militant de certains instituteurs. Jean-Noël Grandhomme Mensuel L’Histoire. Novembre 2008 8 12 1918 Les élections pour l’Assemblée nationale des 16 et 30 novembre ont amené une écrasante majorité favorable au gouvernement : c’est la Chambre bleu horizon. Les larmes de Clemenceau s’adressent aux 24 députés alsaciens et lorrains. 10 12 1918 Fritz Haber reçoit le prix Nobel de chimie pour ses travaux sur la synthèse de l’ammoniac : trois ans plus tôt, il avait prouvé l’efficacité de ses connaissances avec le gaz de chlore qui avait tué cinq mille soldats alliés le 22 avril 1915 à Ypres : ces messieurs de l’Académie royale de Suède ne lui en ont pas voulu pour autant : après tout Nobel est bien l’inventeur de la dynamite ! 14 12 1918 Les Parisiens réservent un accueil triomphal au président des Etats-Unis, Woodrow Wilson. 27 12 1918 On se bat encore en Russie : les Makhnovistes attaquent l’arsenal d’Ekaterinoslav. Ils finiront par voir leurs anciens alliés bolcheviques se retourner contre eux et les défaire en 1920. Blessé à plusieurs reprises, Nestor Makhno s’exilera et terminera sa vie à Paris. 1918 Emotion à la Principauté de Monaco, mais aussi au Quai d’Orsay : le prince Louis, né en 1870, fils d’Albert, le grand océanographe, n’a pas d’héritier, et dans ce cas, le trône passera au plus proche parent, le prince d’Urach, un Allemand : impensable pour la France ! Louis vivait dans un château du nord de la France, d’où il gérera à partir de son avènement en 1922, les affaires de son Etat de moins de deux km² et de vingt quatre mille habitants. Mais auparavant il avait fait son service militaire dans l’armée française en Algérie où, de son union avec Marie Juliette Louvet, née à Pierreval, en Seine Maritime, il avait eu une enfant naturelle, Charlotte, née le 30 septembre 1898 à Constantine, qui sera infirmière pendant la guerre ; pressé par le Quai d’Orsay, il va la reconnaître en 1919 ; elle va devenir princesse en épousant en 1920 un prince de Polignac, à qui l’on dira : désormais, tu ne t’appelleras plus Polignac, mais Grimaldi ; ils auront deux enfants, Antoinette et Rainier, en 1923. Louis se mariera sur le tard, trois ans avant sa mort avec une femme de trente ans sa cadette, Ghislaine Dommanget. Ouf, à grand renforts de trucages en tous genres, la continuité dynastique est assurée ! Les premiers réfrigérateurs se nomment Kelvinator et Frigidaire. 18 01 1919 Ouverture de la Conférence de la paix, à Versailles. 8 02 1919 Ouverture de la première ligne aérienne commerciale : Lucien Bossoutrot, sur un Farman-Goliath, transporte onze passagers entre Paris et Londres. 28 03 1919 A la conférence de la paix, Wilson - 63 ans - et Clemenceau - 78 ans -s’affrontent : Wilson J’ai une si haute idée de l’esprit de la nation française que je crois qu’elle acceptera toujours un principe fondé sur la justice et appliqué avec égalité. L’annexion à la France de ces régions [la Sarre et Landau] n’a pas de base historique suffisante. Une partie des ces territoires n’a été française que pendant vingt-deux ans ; les reste a été séparé de la France pendant plus de cent ans. La carte de l’Europe est couverte, je sais, d’injustices anciennes que l’on ne peut pas toutes réparer. Ce qui est juste, c’est d’assurer à la France la compensation qui lui est due pour la perte de ses mines de houille, et de donner à l’ensemble de la région de la Sarre les garanties dont elle a besoin pour l’usage de son propre charbon. Si nous faisons cela, nous ferons tout ce que l’on peut nous demander raisonnablement Clemenceau Je prends acte des paroles et des excellentes intentions du président Wilson. Il élimine le sentiment et le souvenir : c’est là que j’ai une réserve à faire sur ce qui vient d’être dit. Le président des Etats-Unis méconnaît le fond de la nature humaine. Le fait de la guerre ne peut être oublié. L’Amérique n’a pas vu cette guerre de près pendant les trois premières années ; nous, pendant ce temps, nous avons perdu un million et demi d’hommes. Nous n’avons plus de main d’œuvre. […] nos épreuves ont crée dans ce pays un sentiment profond des réparations qui nous sont dues ; il ne s’agit pas seulement de réparations matérielles : le besoin de réparations morales n’est pas moins grand. […] Vous cherchez à faire justice aux Allemands. Ne croyez pas qu’ils nous pardonneront jamais ; ils ne chercheront que l’occasion d’une revanche ; rien ne détruira la rage de ceux qui ont voulu établir sur le monde leur domination et qui se sont crus si près de réussir. 29 03 1919 Raoul Villain, l’assassin de Jaurès est gracié. Il va se cacher à Ibiza, jusqu’à ce que les républicains espagnols le trouvent en 1937, et lui tranchent la gorge. 13 04 1919 A Amritsar, capitale des Sikhs au Panjab, le général anglais Dyer perd son sang froid face à une manifestation d’Indiens : il ordonne la fusillade : elle fait trois cent soixante dix neuf morts. 16 04 1919 Mutinerie d’une partie de la Flotte française de la Mer Noire, mouillée à Odessa depuis décembre 1918. Le meneur, André Marty, deviendra député, membre influent du Parti communiste. 23 04 1919 Clemenceau ramène la durée quotidienne du travail à 8 heures, soit 48 heures hebdomadaires : les grèves des couturières parisiennes en mai et septembre 1917, n’y sont pas étrangères. Les maladies professionnelles - saturnisme dû au plomb, hydrargisme dû au mercure -, sont reconnues, prises en charge par les seuls employeurs. Mais la plus mortelle, la silicose, dûe au charbon, n’en fera pas partie. 28 04 1919 Les statuts de la SDN, Société des Nations, ancêtre de l’ONU, sont fixés : les états fondateurs sont au nombre de trente deux. 15 05 1919 Les Grecs occupent Smyrne - l’actuel Izmir, en Turquie -. Le même jour, Moustafa Kemal un vétéran de la guerre de Tripolitaine et de la lutte de 14-18, est nommé inspecteur d’armée. 20 05 1919 Par 344 voix contre 97, les députés se prononcent en faveur du droit de vote pour les femmes : mais les sénateurs ne suivent pas. 1 06 1919 A Valence pour fêter Jeanne d’Arc, on fait entrer à peu près quatre mille personnes dans une salle de spectacle acquise par l’évêché pour y passer des courts métrages sur l’héroïne nationale : quelques bandes de film brûlent dans la cabine du projectionniste et c’est la panique : on comptera cent trente et un morts, dont la moitié d’enfants. 14 06 1919 Les anglais John Willam Alcock et Arthur Whitton Brown effectuent avec un bombardier Vickers Vimy V/150 la première traversée de l’Atlantique nord d’ouest - Saint John’s à Terre Neuve, en est - Clifden en Irlande, en 16h12′. 21 06 1919 La flotte allemande commandée par l’amiral von Reuter est consignée depuis l’armistice à Scapa Flow, vaste rade dans les Orcades, au nord de l’Ecosse dont l’Angleterre a fait sa principale base navale. L’amiral met à profit une sortie de l’escadre anglaise pour saborder la sienne. 28 06 1919 Traité de Versailles : outre les clauses de l’armistice qui sont confirmées, la Sarre passe pendant 15 ans sous l’administration de la SDN ; l’Allemagne perd toutes ses colonies. Les réparations sont fixées à 20 milliards de marks or, soit 165 milliards de francs dont 52 % (85,8 milliards) doivent aller à la France. Par l’article 435, il sonne aussi le glas de la zone neutre et de la zone franche en Savoie : Les Hautes-Parties contractantes, tout en reconnaissant les garanties stipulées en faveur de la Suisse pour les traités de 1815 (…) constatent cependant que les stipulations de ces traités (…) relatifs à la zone neutralisée de la Savoie (…) ne correspondent plus aux circonstances actuelles. En conséquence, les Hautes-Parties contractantes prennent acte de l’accord intervenu entre le gouvernement français et le gouvernement suisse pour l’abrogation des stipulations relatives à cette zone qui sont et demeurent abrogées. Les Hautes Parties contractantes reconnaissent de même que les stipulations des traités de 1815 et des autres actes complémentaires relatifs aux zones franches de la Haute Savoie et du Pays de Gex ne correspondent plus aux circonstances actuelles et qu’il appartient à la France et à la Suisse de régler entre elles d’un commun accord, le régime de ces territoires, dans les conditions jugées opportunes par les 2 pays. Si la neutralité de la Suisse était la première des demandes fédérales, la suppression des zones neutres et franches, de toutes les zones, était la première des demandes françaises (…) maintien et garantie de la neutralité suisse contre neutralisation et franchises douanières ; donnant, donnant. Victor Bérard. Genève et les Traités. Paris 1930. Selon Lloyd George, il n’y avait rien à reprocher à cette paix parce qu’elle était bonne au point de vue de la justice, et, par conséquent, aussi raisonnable que juste. D’autres traités avaient été des traités politiques. Celui-là était un traité moral. …/… Une paix trop douce pour ce qu’elle a de dur… le traité enlève tout à l’Allemagne, sauf le principal, sauf la puissance politique, génératrice de toutes les autres… Il croit supprimer les moyens de nuire que l’Allemagne possédait en 1914. Il lui accorde le premier de ces moyens, celui qui doit lui permettre de reconstituer les autres, l’Etat, un Etat central, qui dispose des ressources et des forces de 60 millions d’êtres humains et qui sera au service de leurs passions… …/… Il n’est pas douteux que, dès la première heure, M. Lloyd George et M. Wilson avaient été en garde. Ils ne voulaient pas d’une dissociation de l’Allemagne. Ils n’en voulaient pas pour des raisons philosophiques et politiques. A ces raisons, les négociateurs français n’en opposaient pas parce qu’ils n’en avaient pas. Ils n’en avaient pas parce que leur philosophie était, au fond, la même que celle de leurs interlocuteurs anglo-saxons : le droit des nationalités d’abord, et la nationalité allemande devait avoir les mêmes droits qu’une autre ; l’évolution, et comme l’évolution interdit que l’on revienne en arrière, cinquante ans devaient avoir rendu l’unité allemande indestructible. En partant de là, on fit ce qu’on devait faire : on lui donna la consécration du droit public qui lui manquait, on aida les centralisateurs prussiens à compléter l’œuvre de Bismarck. On nous avait dit qu’une politique réaliste et pratique le voulait aussi, qu’une grande Allemagne aux rouages simplifiés, formant un tout économique, serait, pour nos réparations, un débiteur plus sûr qu’une Allemagne composée de petits Etats médiocrement prospères. Ce raisonnement commence à apparaître comme une des folies les plus remarquables de l’histoire moderne. Nous y avons gagné que 40 millions de Français sont créanciers d’une masse de 60 millions d’Allemands, et pour une créance recouvrable en trente ou quarante années. …/… Ainsi, les Alliés ont reculé devant les dernières conséquences de leurs principes. Ils ont démembré l’Allemagne tout en l’unifiant. Par là leur oeuvre est illogique et incohérente. Elle est fragile aussi. …/… De même que la Pologne affranchie, de même qu’un Etat tchécoslovaque bourré d’Allemands, l’Autriche indépendante, pour durer sans péril, supposait en Allemagne des Etats allemands indépendants. …/… Pour garder le Brenner et Trieste contre l’éternelle descente des Germains, l’Italie songera à la méthode par laquelle elle gardait autrefois la Vénétie. Pour ne pas avoir la guerre avec l’Autriche, elle était alliée de l’Autriche. Une situation semblable et seulement plus complexe lui suggère déjà l’idée d’entretenir de bons rapports avec le peuple allemand devenu son quasi voisin. …/… Quant à une agression indirecte, celle dont serait victime un pays ami et solidaire du nôtre (pensons toujours à la Pologne, si découverte, si exposée), quant à une annexion, même sans violence (comme celle de l’Autriche), qui accroîtrait dangereusement le territoire et les forces de l’Allemagne : tous ces cas-là, dont nous aurions pourtant à supporter les répercussions si nous demeurions inertes, rentreraient dans la catégorie de ceux où, par notre intervention, nous serions considérés comme les provocateurs. Il ne nous resterait hardiment qu’à en prendre notre parti en expliquant au monde que, pour lui épargner un 1914, il ne faut pas répéter la faute de 1866 (la France n’avait alors rien fait pour secourir l’Autriche qui s’était fait étriller par les Prussiens à Sadowa). Les futures difficultés, telles qu’elles se dessinent déjà, auront un double caractère. D’abord, elles seront d’une gravité croissante. Le danger, à l’origine, n’apparaîtra qu’à des yeux très exercés et à des hommes très perspicaces. Les foules y resteront insensibles et les gouvernements seront tentés de les nier. En second lieu, ces difficultés seront surtout terrestres et continentales. …/… Mais, au milieu de ces orages européens, l’Allemagne elle-même n’échapperait sans doute pas à des secousses et à des crises. C’est là que la politique française devra pouvoir, sans entraves, aider à diriger les événements. Sa doctrine (et sans une doctrine on n’a pas de politique), sa doctrine fondée sur l’expérience est qu’il n’y a pas de repos ni de sécurité en Europe si l’Allemagne reste forte, et rien n’empêchera qu’elle redevienne forte tant qu’elle sera unie et centralisée. C’est ce dont convient le plus grand journal des financiers, des libéraux et des unitaires allemands, la Gazette de Francfort, lorsqu’elle dit des projets fédéralistes du docteur Heim, le chef du parti populaire bavarois : « Une Allemagne fédérale selon la recette Heim aurait certainement du succès en France parce que ce serait une Allemagne impuissante ». C’est admirablement dit. Il n’y a qu’à ne pas nous écarter de là. Et nous avons ce qu’il faut, moyens et idées, pour ramener alliés et ennemis à ce point de vue essentiel, à travers les prochains événements. Jacques Bainville. 1920. Les Conséquences politiques de la paix. Il n’aurait pas été correct de taire les propos de ce pilier de l’Action Française qu’a été Jacques Bainville, étonnants de lucidité. Toutefois, nul n’étant prophète en son pays, on se contentera de s’amuser de ces quelques lignes sur les Français, dans ce même ouvrage : Le Français n’est pas vindicatif. Il est éminemment sociable. C’est même un des traits de son caractère d’aimer à être aimé et d’être douloureusement surpris quand il s’aperçoit qu’il ne l’est pas. ****************** Deux questions étaient en jeu. Il y avait d’abord le problème mis en évidence par le jeune John Maynard Keynes, auteur d’une cinglante critique de la conférence de Versailles à laquelle il participa en qualité de membre de la délégation britannique : « Les conséquences économiques de la paix » (1920). Sans remise en état de l’économie allemande, plaidait-il, il était impossible de restaurer en Europe une civilisation et une économie libérale stables. Maintenir l’Allemagne dans un état de faiblesse au nom de la « sécurité » de la France, comme le voulait Paris, était une politique contre productive. En réalité, les Français étaient trop faibles pour imposer leur politique, alors même qu’ils occupèrent brièvement le cœur industriel de l’Allemagne occidentale en 1923 sous prétexte que les Allemands refusaient de payer. Finalement force leur fût de tolérer après 1924, une politique conciliante destinée à renforcer l’économie de l’Allemagne. Mais se posait aussi la question de la forme que devaient prendre les réparations. Ceux qui souhaitaient une Allemagne faible préféraient des espèces plutôt que, comme le voulait la raison, des biens prélevés sur la production courante, ou tout au moins une partie des recettes d’exportation, puisque cela eût renforcé l’économie allemande contre ses concurrents. En fait, ils obligèrent l’Allemagne à emprunter lourdement, si bien que les réparations furent finalement financées par les prêts (américains) massifs du milieu des années 1920. Pour les rivaux de l’Allemagne, cela présentait l’avantage supplémentaire de l’obliger à s’endetter plutôt que d’exporter pour atteindre un équilibre extérieur. En fait, les importations allemandes augmentèrent en flèche. Mais ce dispositif eut pour résultat de rendre à la fois l’Allemagne et l’Europe éminemment sensibles au déclin des crédits américains, amorcé dès avant la crise et la fermeture du robinet à crédit, qui suivirent la crise de Wall Street en 1929. Tout ce château de cartes de réparations s’effondra au cours de la Crise. La chute des trois empires multinationaux d’Autriche-Hongrie, de Russie et de Turquie eut pour effet de remplacer trois Etats supranationaux, dont les gouvernements étaient neutres vis-à-vis des nombreuses nationalités qu’ils avaient sous leur coupe, par un nombre beaucoup plus important d’Etats multinationaux, s’identifiant chacun à une, ou tout au plus à deux ou trois des communautés ethniques vivant à l’intérieur de ses frontières. Eric J. Hobsbawm L’Age des Extrêmes 1994 Le radicalisme national préfère à un paradis avec les Habsbourg n’importe quel régime, même le plus tyrannique, pourvu qu’il soit exercé par un des siens Tschuppik, historien allemand La création de la Yougoslavie exigeait de franchir la ligne de faille de l’histoire européenne qui séparait les Empires romains d’Occident et d’Orient, les religions catholique et orthodoxe, les écritures latine et cyrillique, ligne de faille qui filait en gros entre la Croatie et la Serbie, deux pays n’ayant jamais appartenu à la même unité politique au cours de leur histoire complexe. …/… Dans l’ensemble, presque autant d’individus vivaient sous un régime étranger qu’à l’époque de l’Empire austro-hongrois à ceci près qu’ils se répartissaient à présent dans des Etats-nations plus nombreux. Henry Kissinger L’article 22 de la charte de la Société des Nations interdit aux puissances victorieuses de fonder de nouvelles colonies : elles ne pourront se voir confié que des mandats, qui ne seront rein d’autre qu’un temps d’accompagnement sur le chemin de l’indépendance. La Chine, présente à Versailles, n’a pu obtenir des Grandes Puissances que le Japon - qui sort considérablement renforcé de la guerre - abandonne ses droits au Chan-tong, - le sud de la Mandchourie, aujourd’hui frontalier de la Corée du Nord - qui lui venaient de l’Allemagne : elle refuse de signer la paix… dès le 4 mai 1919, des manifestations d’étudiants à Pékin vont faire germer les graines de la révolution. Chen Duxiu, qui va fonder un an plus tard le parti communiste chinois, est au cœur de l’affaire. En juin, un jeune aide-cuisinier du Ritz envoie une pétition aux chefs d’Etat assemblés à Paris, pour réclamer l’indépendance de l’Indochine française. Les revendications du peuple d’Annam sont adressées au président Wilson, qui ne donne pas suite. Un an plus tard, le jeune homme se laissera séduire par le bolchevisme : il n’est autre que Ho Chi Minh. La première cause de la révolution communiste, c’est donc tout simplement l’échec de la révolution précédente, qui a remplacé l’empire par un régime encore plus démuni face aux menées impérialistes. Lucien Bianco L’Histoire Juillet Août 2005 En matière militaire, l’Allemagne se voit interdire toute aviation et toute force blindée. Le traité de Rapallo viendra autoriser l’état-major allemand à s’exercer en Russie, et cela se fera de 1923 à 1933 : cela crée des liens. 3 07 1919 Après avoir lancé un appel condamnant le gouvernement turque, Moustafa Kemal préside un congrès à Erzeroum et y fait voter une motion réclamant l’indépendance et l’unité de la Turquie dans ses frontières nationales, ce qui coupe l’herbe sous les pieds de revendications indépendantistes des minorités grecques et arméniennes. 25 07 1919 Instauration d’une taxe d’apprentissage pour financer les cours professionnels gratuits et obligatoires destinés aux apprentis. 31 07 1919 Fondation de la Confédération générale de la production française, qui compte 21 groupements professionnels, ancêtre du CNPF : Confédération Nationale du Patronat Français. 2 08 1919 Instauration de la censure cinématographique, exercée par une commission de trente membres. La censure de la presse écrite sera supprimée, elle, le 12 octobre suivant. 1 09 1919 Didier Daurat emporte le premier courrier de l’Aéropostale, sur la ligne Toulouse Casablanca : 36 heures en été, 60 heures en hiver. Son fondateur, Pierre Latécoère, avait une usine de wagons, reconvertie pendant la guerre en usine d’avions : la paix venue, il vit là une source de développement importante. Les Anglais disent : Il y avait un naïf qui ne savait pas que la chose était impossible… alors, il l’a faite. Pierre Latécoère tint plus un discours d’ingénieur : J’ai fait tous les calculs. Ils confirment l’opinion des spécialistes : notre idée est irréalisable. Il ne reste plus qu’une chose à faire : la réaliser. 7 09 1919 Mise en place des sanatoriums pour soigner les tuberculeux. 12 09 1919 L’Italie n’a pas témoigné beaucoup de considération pour ses anciens combattants… qui vont grossir les rangs de tous les mécontents, dont ceux de Gabriel d’Annunzio qui prend de force la ville de Fiume - aujourd’hui Rijeka en Croatie, à l’est de la presqu’île d’Istra. - avec 2 600 légionnaires, sans attendre que les autorités internationales aient statué sur son sort. Il la tiendra jusqu’en janvier 1921. Nous n’entendrons plus aujourd’hui l’écho de la vive effervescence qui accueillit en 1921 le jugement de Salomon faisant deux part de Rieka : Fiume à l’Italie, Sushak à la Yougoslavie. Nous seuls peut-être, qui grimpons la côte de Trsat en épongeant nos fronts, parlons encore du poète-condotierre D’Annunzio. Ses avions ont survolé ce paysage. Il a planté sur ces monuments le tricolore italien. Il a régenté cette population et inventé pour elle une constitution. Dans la mairie que voilà , il a fait des mariages, comme partout, et aussi des divorces, comme nulle part ailleurs en Italie. - Il y a encore parmi nous, en Italie, raconte l’Ulysside, des divorcés de Fiume, au temps de l’administration annunzienne. - Pas nombreux, sans doute, étant donné le petit nombre de Fiumains. - Plus nombreux que vous ne pensez. De toutes les régions de l’Italie, des couples venaient à Fiume profiter du divorce possible, et d’ailleurs facile et sans frais. La chose faite, monsieur prenait le bateau et madame, le train. D’Annunzio avait deux amis de plus. Mais, comme tout va très vite à notre époque, ces beaux jours sont finis. Marie Louise Bercher Dalmatie, invitation au voyage Automne 1919 Les Russes blancs sont au maximum de leur avance : Kharkov, Kiev Koursk, Orel sont en leur mains ; Moscou est menacé. Mais l’avantage que leur donne la compétence stratégique et technique est battu en brèche par leur divisions qui les rend incapables de fédérer toutes les oppositions et les paysans. Ils ne parviennent pas à combler le vide institutionnel laissé par le massacre de la famille impériale. Les Rouges vont contre attaquer, reprendre en décembre Kharkov et Kiev. Parmi les officiers, Toukhatchevski : un an plus tôt, à l’âge de vingt cinq ans, il prenait le commandement de la I° armée, la première grande unité opérationnelle de l’armée rouge. En février 1920, l’amiral Koltchak à la tête des contingents tchécoslovaques de Sibérie occidentale, est capturé et exécuté. En novembre 1920, la défaite du général Wrangel, successeur de Denikine, marque l’échec de la contre révolution russe.
[1] Et n’allons pas croire que Maurice Genevoix était un pacifiste ; c’est un lieutenant qui parle, un lieutenant qui un jour, n’hésita pas, - c’est lui qui le raconte - , à tirer un coup de révolver en l’air au moment de donner un assaut en menaçant de la prochaine balle un de ses hommes qui refusait d’y aller… [2] Le soldat inconnu américain [3] lequel transitoire là viendra en rejoindre bien d’autres dans le grand ensemble du provisoire qui dure : en 2009, ce régime particulier conservait encore toute sa particularité et personne ne parlait d’y mettre fin.
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