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11 novembre 1918 à septembre 1919. La paix
11 11 1918 Irène Aïtoff a 14 ans : elle reçoit le premier prix d’harmonie du Conservatoire. Elle va devenir l’un des meilleurs chefs de chant du monde, travaillera avec les plus grands chefs d’orchestre et chanteurs, n’hésitera pas à s’affronter à eux quand elle le jugera nécessaire ; elle est à même de déchiffrer n’importe quelle partition d’orchestre moderne ou classique en la réduisant au piano. Surnommée gentiment La Veuve Mozart. Elle tirera sa révérence en 2005, à 101 ans. Joseph Kessel, sous-lieutenant de 21 ans dans l’aviation, s’est porté volontaire au sein d’une escadrille qui doit rejoindre Vladivostok pour une mission de soutien à la légion tchèque sous les ordres théoriques du général Janin : il embarque à Brest sur le Président Grant pour New York. Avant de lever l’ancre, le bateau est allé mouiller en rade : il est donc exclu de retourner à terre, quoi qu’il arrive : Et tout à coup, de la cité que l’éloignement fait silencieuse, tout à coup jaillit le tintement d’une cloche. Une autre lui répond et une autre – une autre encore et encore. Plus fort. Plus fort. A toute volée, en rafle, un ouragan. Sans bien comprendre pourquoi, je me sens pâlir. Je regarde Bob. L’étincelle des yeux s’est figée. Personne ne fait un mouvement. Personne ne prononce une parole. Enfin , au bout d’un temps qui ne peut se mesurer, on entend une voix étranglée, incrédule. Elle dit : - L’armistice. Et soudain, le mot passe, éclate, de bouche en bouche, de pont en pont, devient cri, délire. Et les volées des cloches l’accompagnent. Et dans les accalmies, malgré la distance, là-bas, dans Brest, un grondement humain. La foule. Et j’entends un camarade, près de moi, dire pour lui-même : - À travers la France entière…chaque ville, chaque village… Et je sens chez lui, chez Bob, chez moi, chez tous, le désir déchirant d’être à terre, dans la cité devenue folle, déversée à travers places et rues, avec les hommes et les femmes qui chantent, hurlent, rient et pleurent d’une joie telle qu’ils n’en connaîtront plus jamais. Le Président Grant ne transportait pas de troupes américaines, les 300 aviateurs français étaient les seuls passagers ; et c’est bien à eux que New York réserva un accueil comme seuls les Américains savent le faire : confettis, klaxon, discours et toasts à n’en plus finir. L’armistice de Rethondes, a été signé vers cinq heures du matin dans un wagon de l’Orient Express, mettant fin à la guerre : les clauses principales, en ce qui concerne la France sont :
En outre, les Allemands évacuent tous les territoires occupés en Europe orientale. La France occupe la Sarre. Les Russes en profitent pour déclarer nul et non avenu le traité de Brest-Litovsk, et les Allemands évacuent les pays baltes, la Biélorussie, la Pologne et la Transcaucasie. Augustin Trébuchon, berger de Lozère, originaire de Malzieu, en Margeride, servant dans le 3° bataillon de 415° régiment d’infanterie, meurt d’une balle en plein front à 10 h 40, au combat de la Meuse : consigne avait été donnée de franchir la Meuse, coûte que coûte, pour forcer la main à l’ennemi. Il est le dernier soldat français mort au front. L’armistice entre en vigueur à 11 heures [heure de Paris]. Clemenceau, le Père de la victoire, est acclamé à la Chambre des députés, où un mois plus tôt, Poincaré lui lançait : Tout le monde espère fermement qu’on ne coupera pas les jarrets de nos troupes par un armistice, si court soit-il ! Et Clemenceau concluait : maintenant, il s’agit de gagner la paix et ce sera le plus difficile. Le bilan humain et matériel est terrifiant, de part et d’autre ; pour la France, bilan humain : 1,38 M. morts, soit 10,5 % de la population active, et 34 ‰ de la population totale (30 ‰ en Allemagne), 0,3 M. mutilés, 1M. invalides à plus de 10 %, 0,6 M. veuves, 0,7M. orphelins, 0,45M prisonniers. Le déficit des naissances est de 1,5M. Bilan matériel : 10 départements sont ravagés, 11 000 bâtiments publics et 350 000 maisons détruites ; toutes les productions se sont effondrées : 88 M. qx de céréales de moins en 1918 qu’en 1914. L’indice des prix de gros est de 600 % celui de 1914. La France a perdu la moitié de ses investissements dans le monde. Tous belligérants confondus, et populations civiles incluses, ce conflit aura causé la mort d’environ 8,7 M. de personnes. 25 ans plus tard, la 2° guerre mondiale fera mourir 40 M. de personnes, dont la moitié pour la seule URSS. Mais « La Grande Faucheuse » a encore pour quelques années de meilleures alliées que la folie des hommes : ce sont les grandes pandémies : sur l’ensemble du monde, en 1918 et 1919, la grippe espagnole [ainsi nommée car l’Espagne n’étant pas en guerre, Madrid fût une des rares capitales à évoquer publiquement la pandémie] aura tué plus de 50 M. de personnes, en majorité des jeunes adultes bien portants, dont de nombreux soldats. De type H1N1, elle était en fait d’origine chinoise, dans la région de Canton où elle apparût en février 1918, et de là, aux Etats-Unis, via les fortes émigrations : elle gagna les camps militaires et débarqua en France à Brest avec les soldats américains, puis gagna l’Espagne, l’Italie…et toute l’Europe. Les victimes mouraient étouffées par les fluides qu’avaient libérés l’infection. Les pays éloignés de la zone des combats ne savaient pas à quoi ils avaient affaire, les autorités étaient totalement prises au dépourvu : la mortalité fût de 4 % en Europe, mais grimpa jusqu’à 22 % aux Samoa occidentales. Si, humainement, tout ces horreurs nous glacent, en regardant l’histoire de France dans son long terme, ces saignées démographiques sont peu de choses en regard du long siècle de 1350 à 1450, qui vit la population diminuer d’à peu près la moitié : en 1911, la France compte 39,6 millions d’habitants ; en 1921, 39,2 (dont il est vrai 1,71 d’Alsaciens Lorrains, non comptabilisés dans le chiffre de 1911) ; en 1936, 41,9 millions ; en 1946, 40,5 ; en 1983, 54,6 et en 2000, 61,2. http://www.defense.gouv.fr/1918-2008/ http://www.jmo.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/ Pitié pour nos soldats qui sont morts ! Pitié pour nous vivants qui étions auprès d’eux, pour nous qui nous battrons demain, nous qui mourrons, nous qui souffrirons dans nos chairs mutilées ! Pitié pour nous, forçats de la guerre qui n’avions pas voulu cela, pour nous tous qui étions des hommes, et qui désespérons de jamais le redevenir. Maurice Genevoix. La Boue.[1] Pour personne, la terre n’a autant d’importance que pour le soldat. Lorsqu’il se presse longuement contre elle, avec violence, lorsqu’il enfonce profondément en elle son visage et ses membres, dans les affres mortelles du feu, elle est alors son unique amie, son frère, sa mère. Sa peur et ses cris gémissent dans son silence et dans son asile : elle les accueille et de nouveau elle le laisse partir pour dix autres secondes de course et de vie, puis elle se ressaisit, – et parfois pour toujours – . Terre ! Terre ! Terre ! Terre, avec tes plis de terrain, tes trous et tes profondeurs où l’on peut s’aplatir et s’accroupir, ô terre dans les convulsions de l’horreur, le déferlement de la destruction et les hurlements de mort des explosions, c’est toi qui nous a donné le puissant contre-courant de la vie sauvée. L’ébranlement éperdu de notre existence en lambeaux a trouvé un reflux vital qui est passé de toi dans nos mains, de sorte que, ayant échappé à la mort, nous avons fouillé tes entrailles et, dans le bonheur muet et angoissé d’avoir survécu à cette minute, nous t’avons mordu à pleines lèvres. […] Je retrouve ma chambre où j’ai vécu avant de devenir soldat… Je suis agité ; mais je ne voudrais pas l’être, car il ne le faut pas. Je voudrais comme autrefois lorsque je me mettais devant mes livres, éprouver encore cette attraction silencieuse, ce sentiment d’attachement puissant et inexprimable. Je voudrais que le vent des désirs qui montait jadis des dos multicolores de ces livres m’enveloppât de nouveau, je voudrais qu’il fît fondre le pesant bloc de plomb inerte qu’il y a en moi quelque part pour réveiller en mon être cette impatience de l’avenir, cette joie ailée que me donnait le monde des pensées. Je voudrais qu’il me rapportât le zèle perdu de ma jeunesse. […] Ce que je désire, c’est que la chambre me parle, m’enveloppe et me prenne. Je veux sentir mon intimité avec ce lieu, je veux écouter sa voix, afin que, quand je retournerai au front, je sache ceci : la guerre s’efface et disparaît lorsque arrive le moment du retour ; elle est finie, elle ne nous ronge plus, elle n’a sur nous d’autre puissance que celle du dehors. Les dos des livres sont placés l’un à coté de l’autre, je les connais encore et je me rappelle la façon dont je les ai rangés. Je les implore de mes yeux : « Parlez-moi, accueillez-moi, reprends-moi, ô vie d’autrefois, toi insouciante et belle ; reprends-moi… » J’attends, j’attends. Des images passent devant moi ; elles n’ont pas de profondeur, ce ne sont que des ombres et des souvenirs. Rien. Rien. Mon inquiétude augmente. Soudain, un terrible sentiment d’être ici étranger surgit en moi. Je ne puis pas retrouver ici ma place familière. C’est comme si l’on me repoussait. J’ai beau prier et m’efforcer, rien ne vibre ; je suis assis là, indifférent et triste comme un condamné, et le passé se détourne de moi. En même temps, j’ai peur d’évoquer trop vivement ce passé, parce que je ne sais pas ce qui pourrait arriver. Je suis un soldat, il ne faut pas que je sorte de ce rôle. Je me lève avec lassitude et je regarde par la fenêtre. Puis je prends un des livres et je le feuillette, pour tâcher d’y lire quelque chose ; mais je le laisse et j’en prends un autre. Il y a des passages soulignés ; je cherche, je feuillette, je prends de nouveaux livres. Il y en a déjà tout un tas à coté de moi. D’autres viennent s’y ajouter avec encore plus de hâte… et aussi des feuilles de papier, des cahiers, des lettres. Je suis là muet devant tout cela, comme devant un tribunal. Sans courage. Des mots, des mots, des mots… ils ne m’atteignent pas. Je remets lentement les livres à leur place. C’est fini. Je sors sans bruit de la chambre. […] La vie ici, à la frontière de la mort, a une ligne d’une simplicité extraordinaire ; elle se limite au strict nécessaire, tout le reste est enveloppé d’un sommeil profond ; c’est là à la fois notre primitivité et notre salut ; si nous étions plus différenciés, il y a longtemps que nous serions devenus fous, que nous aurions déserté ou que nous serions morts. C’est comme s’il s’agissait d’une expédition aux régions polaires. Toute manifestation de la vie ne doit servir qu’à maintenir l’existence et doit forcément s’orienter dans ce sens. Tout le reste est banni, parce que cela consumerait inutilement de l’énergie. C’est le seul moyen de nous sauver. Parfois je me vois en face de moi-même comme devant un étranger quand, dans des heures tranquilles, le miroir terni où je retrouve le reflet énigmatique du passé me révèle les contours de mon existence actuelle ; je m’étonne alors de voir comment cette activité indicible, qu’on appelle la vie, s’est adaptée à cette forme. Toutes autres manifestations sont enveloppées dans le sommeil de l’hiver ; la vie est uniquement occupée à faire le guet continuellement, pour se garder des menaces de la mort ; elle a fait de nous des animaux pour nous donner cette arme qu’est l’instinct ; elle a émoussé notre sensibilité, pour que nous ne défaillions pas devant les horreurs qui nous assailliraient si nous avions la conscience claire et nette. Elle a éveillé en nous le sens de la camaraderie, afin que nous échappions aux abîmes de l’isolement ; elle nous a donné l’indifférence des sauvages, afin que, en dépit de tout, nous puissions repérer toute valeur positive et la mettre en réserve contre l’assaut du néant. Ainsi nous vivons une existence fermée et dure, tout en surface, et il est rare qu’un événement fasse jaillir du fond quelques étincelles, mais alors la flamme d’une aspiration lourde et terrible se fait jour en nous tout à coup. Ce sont les moments dangereux ; ils nous montrent que l’adaptation n’est, après tout, qu’artificielle, que cela n’est pas du véritable calme, mais une tension extrême vers le calme. […] Et avec effroi, la nuit, lorsque nous nous éveillons au milieu d’un rêve, dominés par l’enchantement de visions qui affluent autour de nous et abandonnés à elles, nous nous rendons compte combien minces sont l’appui et la frontière qui nous séparent des ténèbres. Nous sommes de petites flammes protégées tant bien que mal par de faibles parois contre la tempête de l’anéantissement et de la folie ; nous vacillons et, parfois, nous sombrons presque. Alors la rumeur assourdie de la bataille devient un anneau qui nous enserre ; nous nous recroquevillons en nous-mêmes et nous regardons dans la nuit avec de grands yeux hagards. Nous ne sentons de réconfort que dans le souffle des camarades endormis et c’est ainsi que nous attendons le matin. Erich Maria Remarque. A l’ouest, rien de nouveau. 1928. Un abîme, un gouffre plutôt, s’étend entre le soldat de 14 et nous : c’est ce qu’il a enduré. Nous en serions incapables. Physiquement. Il suffit de se planter au bord de ce chemin des Dames, par un après midi de janvier sec et lumineux, couvert d’un équipement douillet, acheté naguère au Canada pour un voyage à la baie d’Hudson, et, en une demi heure, l’évidence vous en saisit : nous mourrions d’épuisement s’il nous fallait supporter non pendant des jours, mais pendant des mois les conditions de vie qu’ont connu ces hommes. Les nôtres, celles que nous devons aux progrès fulgurants du confort et de l’hygiène, et à l’enrichissement de nos « trente glorieuses », les nôtres sont aussi incompatibles avec les leurs que si l’on nous envoyait sur Mars. Et si une inévitable nécessité nous obligeait à replonger dans ce monde où le froid empêchait que l’on lave le linge, car il gelait tout de suite, où l’on se frictionnait à l’essence pour éliminer le gros des poux, où l’on marchait les pieds à vif, chacun ne formant plus qu’une seule engelure, et le sac sur le dos, où l’on dormait dans les tranchées noyées, où l’on mangeait froid, mal et pas toujours, où l’on s’allongeait pour un peu de repos aux cotés de cadavres de plusieurs jours… si nous devions, hommes de cette fin de siècle, être tout à coup immergés dans un tel univers, nous ne trouverions pas en nous assez d’endurance pour lui résister. Ce que l’on appelait dans l’ancien temps « la peine », ce à quoi il convenait d’être dur, cela s’est infiniment éloigné de nous, et nous avons même du mal à imaginer de quoi il s’agissait. Les mineurs russes, les Roumains, les Albanais qui courent en vain après un salaire mensuel de 12 dollars, ceux-là comptent parmi ceux qui nous donnent une idée de ce que fut « la peine », mais, grâce à Dieu, nous n’en avons pas l’expérience et nous ne nous y sommes pas endurcis comme s’y était endurci ce peuple de paysans et d’ouvriers du début du siècle. Nous sommes un autre homme. Philippe Meyer. Dans mon pays lui-même. Flammarion 1993. Et c’est fini… Voici la feuille blanche sur la table, et la lampe tranquille, et les livres… Aurait-on jamais cru les revoir, lorsqu’on était là-bas, si loin de sa maison perdue ? On parlait de sa vie comme d’une chose morte, la certitude de ne plus revenir nous en séparait comme une mer sans limites, et l’espoir même semblait se rapetisser, bornant tout son désir à vivre jusqu’à la relève. Il y avait trop d’obus, trop de morts, trop de croix ; tôt ou tard, notre tour devait venir. Et pourtant, c’est fini… La vie va reprendre son cours heureux. Les souvenirs atroces qui nous tourmentent encore s’apaiseront, on oubliera, et le temps viendra peut-être où, confondant la guerre et notre jeunesse passée, nous aurons un soupir de regret en pensant à ces années-là. Je me souviens de nos années bruyantes, dans le moulin sans ailes. Je leur disais : « Un jour viendra où nous nous retrouverons, où nous parlerons de nos copains, des tranchées, de nos misères et de nos rigolades »… Et nous dirons avec un sourire : « C’était le bon temps ! » Avez-vous crié, ce soir-là, mes camarades ! J’espérais bien mentir, en vous parlant ainsi. Et cependant… C’est vrai, on oubliera. Oh ! je sais bien, c’est odieux, c’est cruel, mais pourquoi s’indigner : c’est humain… Oui, il y aura du bonheur, il y aura de la joie sans vous car, tout pareil aux étangs transparents dont l’eau limpide dort sur un lit de bourbe, le cœur de l’homme filtre les souvenirs et ne garde que ceux des beaux jours. La douleur, les haines, les regrets éternels, tout cela est trop lourd, tout cela tombe au fond… On oubliera. Les voiles de deuil, comme des feuilles mortes, tomberont. L’image du soldat disparu s’effacera lentement dans le cœur consolé de ceux qu’ils aimaient tant. Et tous les morts mourront pour la deuxième fois. Non, votre martyre n’est pas fini, mes camarades, et le fer vous blessera encore, quand la bêche du paysan fouillera votre tombe. Les maisons renaîtront sous leurs toits rouges, les ruines redeviendront des villes et les tranchées des champs, les soldats victorieux et las rentreront chez eux. Mais Vous ne rentrerez jamais. C’était le bon temps. Je songe à vos milliers de croix de bois, alignées tout le long des grandes routes poudreuses, où elles semblent guetter la relève des vivants, qui ne viendra jamais faire lever les morts. Croix de 1914, ornées de drapeaux d’enfants qui ressembliez à des escadres en fête, croix coiffées de képis, croix casquées, croix des forêts d’Argonne qu’on couronnait de feuilles vertes, croix d’Artois, dont la rigide armée suivait la nôtre, progressant avec nous de tranchée en tranchée, croix que l’Aisne grossie entraînait loin du canon, et vous, croix fraternelles de l’arrière, qui vous donniez, cachées dans le taillis, des airs verdoyants de charmille, pour rassurer ceux qui partaient. Combien sont encore debout, des croix que j’ai plantées ? Mes morts, mes pauvres morts, c’est maintenant que vous allez souffrir, sans croix pour vous garder, sans cœur où vous blottir. Je crois vous voir rôder, avec des gestes qui tâtonnent, et chercher dans la nuit éternelle tous ces vivants ingrats qui déjà vous oublient. Certains soirs comme celui-ci, quand, las d’avoir écrit, je laisse tomber ma tête dans mes deux mains, je vous sens tous présents, mes camarades. Vous vous êtes tous levés de vos tombes précaires, vous m’entourez, et, dans une étrange confusion, je ne distingue plus ceux que j’ai connus là-bas de ceux que j’ai créés pour en faire les humbles héros d’un livre. Ceux-ci ont pris les souffrances des autres, comme pour les soulager, ils ont pris leur visage, leurs voix, et ils se ressemblent si bien, avec leurs douleurs mêlées, que mes souvenirs s’égarent et que parfois, je cherche dans mon cœur désolé, à reconnaître un camarade disparu, qu’une ombre toute semblable m’a caché. Vous étiez si jeunes, si confiants, si forts, mes camarades : oh ! non, vous n’auriez pas dû mourir… Une telle joie était en vous qu’elle dominait les pires épreuves. Dans la boue des relèves, sous l’écrasant labeur des corvées, devant la mort même, je vous ai entendu rire, jamais pleurer. Etait-ce votre âme, mes pauvres gars, que cette blague divine qui vous faisait plus forts ? Pour raconter votre longue misère, j’ai voulu rire aussi, rire de votre rire. Tout seul, dans un rêve taciturne, j’ai remis sac au dos, et, sans compagnon de route, j’ai suivi en songe votre régiment de fantômes. Reconnaîtrez-vous nos villages, nos tranchées, les boyaux que nous avons creusés, les croix que nous avons plantées ? Reconnaîtrez-vous votre joie, mes camarades ? C’était le bon temps… Oui, malgré tout, c’était le bon temps puisqu’il nous voyait vivants… On a bien ri, au repos, entre deux marches accablantes, on a bien ri pour un peu de paille trouvée, une soupe chaude, on a bien ri pour un gourbi solide, on a bien ri pour une nuit de répit, une blague lancée, un brin de chanson…Un copain de moins, c’était vite oublié, et l’on riait quand même ; mais leur souvenir, avec le temps, s’est creusé plus profond, comme un acide qui mord… Et maintenant, arrivé à la dernière étape, il me vient un remords d’avoir osé rire de vos peines, comme si j’avais taillé un pipeau dans le bois de vos croix. Roland Dorgeles, dernières lignes des Croix de Bois, Albin Michel 1919. La guerre est un massacre de gens qui ne se connaissent pas au profit des gens qui se connaissent. […] Nous avons vu, de nos yeux vu, le travail consciencieux, l’instruction la plus solide, la discipline et l’application les plus sérieuses, adaptés à d’épouvantables desseins. […] II y a l’illusion perdue d’une culture européenne et la démonstration de l’impuissance de la connaissance à sauver quoi que ce soit ; il y a la science, atteinte mortellement dans ses ambitions morales, et comme déshonorée par la cruauté de ses applications. Paul Valéry. Variété I. La Savoie comptera 20 243 morts et autant de grands blessés dont près de la moitié décèderont dans les 10 années suivantes. Ils furent en première ligne plus souvent qu’à leur tour : on dira d’eux, lors du défilé de la Victoire : « Chaque chasseur alpin était encadré par deux morts qui marchaient ». Les partisans français de la suppression de la zone l’étaient tout d’abord au nom de l’égalité… mais sur le front de la grande guerre… ce sont les Savoyards qui furent « plus égaux » que d’autres. La Corse ne fût pas en reste : le gouvernement y osa ce qu’il n’avait osé nulle part ailleurs : mobiliser des pères de six enfants. Une aussi large classe d’âge morte au front, cela laisse des enfants à qui les métiers ne seront pas transmis : ils deviendront postiers et douaniers, inaugurant pour la Corse les débuts d’une économie assistée,… et des blagues corses. L’horreur avait été si grande que les gouvernants de l’époque décidèrent de n’en pas parler. Chaque famille souffrait d’un deuil ou d’un infirme à domicile, et il fallait se taire ! C’est le rapport Louis Marin, député de Nancy en 1921, qui empêcha le négationnisme, et ce sont les associations d’anciens combattants qui édifièrent les monuments aux morts. Ce fut après l’enterrement de Pierre Rouchon que le télégraphe apporta la nouvelle, quelques heures plus tard, chez Laguillaumie, de la mort d’Auguste. Le maire devait se rendre dans la famille pour délivrer le pénible message officiel. Cette charge funèbre terrorisait Laurent Claval ; les mères crucifiées se tordaient en hurlant, se roulaient par terre comme la dernière fois au Poujol …Alors devoir se rendre à Antignac, annoncer à Léontine Chassaing la mort de son fils unique, et unique espoir – il en était physiquement malade d’avance -. Femme pour femme, il avait décidé d’envoyer la sienne en messagère. Elles se débrouillaient mieux entre elles… Chargée bien malgré elle de cette mission, Henriette Claval ne voulait pas aller seule chez les gens. Elle se faisait accompagner par une autre femme, et si possible par une parente de la famille à visiter, une épaule consolatrice pour la pauvre mère affligée…. En la circonstance, Henriette alla trouver Marie Arfeuil. La mère d’Auguste était la propre nièce du forgeron, et Marie, par conséquent sa tante. De plus, avec son malheur à elle, Antoine, l’année dernière, Marie saurait trouver les mots apaisants ; elle prêcherait d’exemple. La femme du maire comptait sur cette fraternité lugubre des mères des victimes… Les deux femmes se mirent en chemin dans la neige, et ce trajet du dernier jour de mars resta toujours dans le souvenir de la famille Arfeuil pour signaler combien l’hiver peut-être tardif, et que le mauvais temps n’est pas forcément chassé par les premiers beaux jours… La Léontine Chassaing donnait aux poules devant son perron en criant : « Tsi, tsi, tsi ! …Tiètou-tsi ! » pour attirer la volaille. Elle entendit d’abord le bruit des sabots qu’elle ne reconnaissait pas à l’oreille comme des sabots du village, et se demanda qui marchait ? … « Tietou ! … » A leur manière d’avancer d’un pas pressé, sans parler entre elles, Léontine eut le sentiment que des personnes insolites approchaient derrière la maison de Julia…Puis elle vit les deux femmes du bourg déboucher sur la place, devant notre petit étang gelé ; en reconnaissant la femme du maire, avec sa tante Marie, son cœur se serra…Elle secoua les dernières graines de son tablier avec un pressentiment mauvais ; et quand elles furent tout près, qu’elle vit leur tête, les visages rougis par l’effort et les traits tirés par les larmes, la terre s’ouvrit sous ses pieds… - Que y ò ? lança Léontine dans un cri terrorisé. Les poules caquetèrent à ses pieds en s’ébouriffant les plumes pour bondir sur le grain répandu. La Marie Arfeuil répondit lugubrement : - Paura drònla…Pèoddes be t’emagenar…(Ma pauvre fille, imagine un peu.) Auguste ?…Elle voulait parler d’Auguste, n’est-ce pas ? - Oh la ièu ! fit Léontine (pauvre de moi). - Coma l’Antoine, pardie ! (comme Antoine), dit Marie Arfeuil, et elle éclata en pleurs.Léontine fit un pas, porta les mains à sa gorge, et s’écroula au milieu des poules qui crièrent de peur en se sauvant…Henriette et Marie la soulevèrent vite, chacune sous un bras. Puis Léontine poussa des cris effrayants pendant que les deux autres la portaient presque…Alors toutes les femmes sortirent des maisons, et comprenant au premier coup d’œil la situation, elles se lamentèrent, aussi fort qu’elles le pouvaient, en chorus, pendant qu’elles s’approchaient autour de l’étang pour entendre le grand malheur qui haussait la voix. Claude Duneton. Le Monument Balland 2003 A la morgue de campagne de Châlons sur Marne, dans les relents de chlorure de chaux et de mort, ils choisirent la boîte en pin contenant tout ce qui restait de (…)John Doe.[2]Des fragments de viscère et de peau desséchées collés au tissu kaki.(…) Ils l’emportèrent à Chalons sur Marne et le déposèrent proprement dans un cercueil en pin et le ramenèrent sur un navire de guerre au Pays bien-aimé de Dieu et il fut enterré dans un sarcophage au Memorial Amphitheatre du cimetière national d’Arlington et la bannière étoilée le recouvrait et le clairon y alla de sa petite musique et monsieur Harding pria Dieu ; et les diplomates, les généraux, les amiraux, les gros bonnets, les politiciens et les belles dames tout droit sorties des rubriques mondaines du Washington Post se dressèrent solennellement et pensèrent combien il était beau et triste de regarder la bannière étoilée du pays de Dieu pendant que le clairon sonnait et qu’éclataient à leurs oreilles les trois salves. Là où aurait dû se trouver sa poitrine ils épinglèrent la Médaille du congrès. John Dos Passos L’an premier du siècle Et lorsque la réalité devient trop pesante, trop douloureuse pour être supportée, reste, si l’on ne veut pas mourir, la sortie du réel… la perte de raison… la folie. Elles furent sans nul doute nombreuses, celles qui se mirent à chanter : Mon mari est parti Mon mari est parti un beau matin d’automne Parti je ne sais où Je me rappelle bien, la vendange était bonne Et le vin était doux La veille nous avions ramassé des girolles Au bois de Viremont Les enfants venaient juste d’entrer à l’école Et le temps était bon Mon mari est parti un beau matin d’automne Le printemps est ici Mais que voulez-vous bien que le printemps me donne Je suis seule au logis Mon mari est parti avec lui tous les autres Maris des environs Le tien Eléonore et vous Marie le vôtre Et le tien Marion. Je ne sais pas pourquoi et vous non plus sans doute Tout ce que nous savons, C’est qu’un matin d’octobre ils ont suivi la route Et qu’il faisait très bon Des tambours sont venus nous jouer une aubade J’aime bien les tambours Il m’a dit je m’en vais faire une promenade Moi, je compte les jours. Mon mari est parti je n’ai de ses nouvelles Que par le vent du soir Je ne comprends pas bien toutes ces péronnelles Qui me parlent d’espoir. Un monsieur est venu m’apporter son costume. Il n’était pas râpé Sans doute qu’en chemin il aura fait fortune Et se sera nippé. Les fleurs dans son jardin recommencent à poindre J’y ai mis des iris Il le désherbera en venant me rejoindre Lorsque naîtra son fils. Mon mari est parti quand déjà la nature Etait toute roussie Et plus je m’en défends, et plus le temps me dure Et plus je l’aime aussi Marion, m’a-t-on dit, vient de se trouver veuve, Elle pleure beaucoup Eléonore s’est fait une robe neuve Noire et jusqu’au cou Pour moi en attendant que mon amour revienne, Je vais près de l’étang Je reste près du bord je joue et me promène, Je parle à mon enfant Mon mari est parti un beau matin d’automne Parti je ne sais quand Si le bord de l’étang me semble monotone J’irai jouer dedans.Anne Sylvestre 1961 Paul Thuard a été démobilisé. Le service du courrier de l’armée a fait son travail en prévenant sa fiancée de son imminent retour, à une date précise, l’intéressé ignorant lui-même cette démarche. L’appartement est au rez de chaussée, la salle à manger donne sur la rue : avant même d’entrer, il regarde par la fenêtre et voit la table parée pour un repas de fête à deux. Il n’y a personne : sa fiancée s’est absentée le temps d’une dernière course…les années de souffrance l’empêchent de comprendre cette situation toute simple : si le couvert est mis pour deux, le deuxième, ce n’est pas moi…se dit-il ; il fait demi-tour… on ne le reverra jamais. Des années folles qui suivirent – 1918 1939 – c’est bien parce que c’est mal, c’est mal parce que c’est bien -, les échos afficheront une grande convergence : Il y eut quelque chose d’effréné, une fièvre de dépense, de jouissance et d’entreprise, une intolérance de toute règle, un besoin de nouveauté allant jusqu’à l’aberration, un besoin de liberté allant jusqu’à la dépravation. Léon Blum A l’échelle humaine. 1945 14 juillet 1919. Il fallut dix ans pour que s’écoulât ce flot d’êtres humains, de bonheur et d’optimisme. Pendant dix ans, les bars, les salons, les magasins, les théâtres, les rues, les fenêtres furent pleins partout : on défila dix ans. En 1929, tout le monde ayant regagné son domicile, on leva le rideau sur un nouveau spectacle : la crise, pièce dramatique. Maurice Sachs Au temps du bœuf sur le toit. Pour pertinent qu’il soit, ce jugement ne vise que la part la plus aisée de la population et les pauvres ne sont pas atteints par ces soubresauts : leur vie ne change que très peu et, plus que les modes artistiques ou intellectuelles, ce sont des nouveautés comme l’eau courante à domicile et, bien plus tard, après la 2° guerre mondiale, la machine à laver, qui changeront vraiment leur vie. Un des meilleurs ouvrages sur cette époque : Toinou, d’Antoine Sylvère, (Collection Terre humaine chez Plon), et, chez le même éditeur, Le Grand Métier, qui en dit long sur ce qu’était la vie d’un moussaillon sur les Terre Neuvas (pêche à la morue). 13 11 1918 Création aux Bouffes Parisiens de l’opérette Phi Phi, sur une musique d’Henri Christiné, un livret d’Albert Willemetz et Fabien Sollar. De la légèreté, et encore de la légèreté : on en redemandera sans interruption jusqu’en novembre 1921, avec de nombreuses représentations en province. 19 11 1918 Le général Hirschauer, Lorrain de Saint Avold est entré à Mulhouse deux jours plus tôt, le général Messimy à Colmar la veille ; et c’est au tour de Pétain d’entrer à Metz. Tu peux m’enterrer maintenant, écrit Maurice Barrès à son fils. Le lendemain, c’est Gouraud qui entre à Strasbourg ; le maréchal Foch y sera six jours plus tard pour un défilé solennel. 1 12 1918 Proclamation du royaume SHS, qui regroupe douze millions et demi de Serbes, Croates et Slovènes. Alexandre, de la dynastie serbe des Karageorgevitch, en deviendra le roi en 1921. 5 12 1918 Le Nationalrat d’Alsace-Lorraine proclame le rattachement du Reichsland à la France. Mais une décision politique votée par des députés est loin de pouvoir aplanir toutes les difficultés qui surgissent ; c’est Jules Jeanneney, ancien sous secrétaire d’Etat à la Guerre de Georges Clemenceau, qui centralisera l’action des commissaires de la République désignés à Strasbourg – Bas Rhin -, Colmar – Haut Rhin -, et Metz - Moselle -. Une fois les premiers moments d’euphorie passés, l’installation de l’administration française n’ira pas cependant sans quelques heurts et beaucoup d’incompréhension de part et d’autre. Il ne suffit pas de quelques décrets pour effacer quarante huit ans d’occupation allemande. Les Français croyaient retrouver l’Alsace Lorraine de Hansi ou du Tour de la France par deux enfants. Exaltés par les Oberlé de René Bazin ou par le roman de Barrès Au service de l’Allemagne, ils s’attendent à accueillir une province martyre, figée dans le souvenir. Mais l’Alsace, plus encore que la Lorraine annexée, a évolué. Certes, elle conservait toujours à la veille de la guerre de fortes attaches sentimentales avec l’outre-Vosges (où d’ailleurs un grand nombre de ses enfants étaient établis), mais elle en avait aussi trouvé sa place dans le Reich. En 1911, le début d’autonomie qui lui avait été accordé avait satisfait beaucoup de monde. La germanisation est bien réelle dans les provinces : l’école, l’université, l’administration et l’armée ont conjugué leurs efforts pour y parvenir. La langue française n’est plus parlée que chez les élites et les habitants des quelques zones rurales francophones, […] ainsi que par un dernier carré de militants à Metz. Depuis 1870, l’exil volontaire a privé la région des plus ardents fidèles de la France. Ajoutons à cela le traumatisme causé à des provinces en majorité catholiques, et très pratiquantes, par la rigueur de la république anticléricale. Pendant ce temps, l’Allemagne de Bismarck puis de Guillaume II dotait le Reichsland d’une législation du travail moderne, de retraites, d’assurances sociales et d’institutions décentralisées ; et la région goûtait à la prospérité économique. […] Ce qui rend difficile la réintégration pure et simple, c’est d’abord la question religieuse. L’Alsace et la Moselle [nouveau nom du département qu’était la Lorraine annexée], qui n’étaient plus françaises au moment du vote de la loi de séparation des Eglises et de l’Etat en 1905, sont en effet encore soumises au Concordat de 1801, maintenu par l’Allemagne après 1871. L’Eglise catholique […] occupe une place très importante dans la vie sociale et politique. Or elle a joué un rôle de premier plan en faveur de l’idée française pendant les années d’annexion allemande. La partie est serrée, d’autant que protestants, Juifs, et même certains libéraux laïques se joignent aux cléricaux pour demander le maintien du statu quo. La République est donc placée face à un dilemme : l’affrontement satisferait les radicaux et les socialistes, qui entendent appliquer l’intégralité des lois françaises aux territoires libérés ; mais composer avec la réalité du terrain permettrait de faire l’économie des scènes pénibles vécues en France en 1901-1906, et, au prix d’une entorse à la loi, de réintroduire plus sûrement la culture française. Par la loi d’octobre 1919 le gouvernement choisit la seconde solution et décide la mise en place d’un régime particulier qu’il veut croire transitoire[3]. Une autre question épineuse est celle de la langue : comment imposer, par exemple, à un instituteur alsacien de donner du jour au lendemain toutes ses leçons en français, langue qu’en général il maîtrise mal, au risque de le faire passer pour plus bête que certains de ses élèves ? La République prudente tolère donc dans un premier temps des enseignements en allemand. […] Reste qu’au-delà des discours l’accumulation des maladresses par certains fonctionnaires venus de la France de l’« intérieur » ou par des « revenants » (les descendants des Alsaciens Lorrains partis en France après 1871) est à l’origine du « malaise alsacien », qui ne tarde pas à se faire jour. Les anecdotes fourmillent sur la morgue de fonctionnaires s’offusquant de l’ignorance de la langue française de leurs administrés, des noms de famille à consonance germanique ou de l’accent de la population, ou encore sur l’anticléricalisme militant de certains instituteurs. Jean-Noël Grandhomme Mensuel L’Histoire. Novembre 2008 8 12 1918 Les élections pour l’Assemblée nationale des 16 et 30 novembre ont amené une écrasante majorité favorable au gouvernement : c’est la Chambre « bleu horizon ». Les larmes de Clemenceau s’adressent aux 24 députés alsaciens et lorrains. 10 12 1918 Fritz Haber reçoit le prix Nobel de chimie pour ses travaux sur la synthèse de l’ammoniac : trois ans plus tôt, il avait prouvé l’efficacité de ses connaissances avec le gaz de chlore qui avait tué cinq mille soldats alliés le 22 avril 1915 à Ypres : ces messieurs de l’Académie royale de Suède ne lui en ont pas voulu pour autant : après tout Nobel est bien l’inventeur de la dynamite ! 14 12 1918 Les Parisiens réservent un accueil triomphal au président des Etats-Unis, Woodrow Wilson. 16 12 1918 Le général Janin et les forces de la Mission Française arrivent à Omsk, 800 km. à l’est de l’Oural. Mais son titre de commandant en chef des forces alliées en Russie restera lettre morte : il va vite se heurter à l’opposition du général anglais nommé à la tête de la Mission britannique et à l’amiral Koltchak, à la tête des Russes Blancs. Les Tchèques, qu’il est censé embarquer pour l’Europe tiennent le transsibérien, les gares et commencent à être infiltrés par les Bolcheviks. 27 12 1918 On se bat aussi à l’ouest de la Russie : les Makhnovistes attaquent l’arsenal d’Ekaterinoslav. Ils finiront par voir leurs anciens alliés bolcheviques se retourner contre eux et les défaire en 1920. Blessé à plusieurs reprises, Nestor Makhno s’exilera et terminera sa vie à Paris. 1918 Emotion à la Principauté de Monaco, mais aussi au Quai d’Orsay : le prince Louis, né en 1870, fils d’Albert, le grand océanographe, n’a pas d’héritier, et dans ce cas, le trône passera au plus proche parent, le prince d’Urach, un Allemand : impensable pour la France ! Louis vivait dans un château du nord de la France, d’où il gérera à partir de son avènement en 1922, les affaires de son Etat de moins de deux km² et de vingt quatre mille habitants. Mais auparavant il avait fait son service militaire dans l’armée française en Algérie où, de son union avec Marie Juliette Louvet, née à Pierreval, en Seine Maritime, il avait eu une enfant naturelle, Charlotte, née le 30 septembre 1898 à Constantine, qui sera infirmière pendant la guerre ; pressé par le Quai d’Orsay, il va la reconnaître en 1919 ; elle va devenir princesse en épousant en 1920 un prince de Polignac, à qui l’on dira : désormais, tu ne t’appelleras plus Polignac, mais Grimaldi ; ils auront deux enfants, Antoinette et Rainier, en 1923. Louis se mariera sur le tard, trois ans avant sa mort avec une femme de trente ans sa cadette, Ghislaine Dommanget. Ouf, à grand renforts de trucages en tous genres, la continuité dynastique est assurée ! Les premiers réfrigérateurs se nomment Kelvinator et Frigidaire. 18 01 1919 Ouverture de la Conférence de la paix, à Versailles. 8 02 1919 Ouverture de la première ligne aérienne commerciale : Lucien Bossoutrot, sur un Farman-Goliath, transporte onze passagers entre Paris et Londres. Fin mars 1919 Joseph Kessel arrive à Vladivostok. La traversée des Etats-Unis a parfois frisé l’hystérie : dans les petites villes où ne sont pas prévus des arrêts, les gens se couchaient en travers des rails pour arrêter le train et fêter les soldats. Dès l’arrivée [à San Francisco] à la descente du train, une foule en liesse nous a assiégés. Journalistes, photographes, opérateurs de cinéma étaient au premier rang. Puis des femmes, des femmes. En blouse de la Croix Rouge, en tailleur, en manteau, vieilles, jeunes, vendeuses, serveuses, millionnaires, toutes criant, riant, riant, tendant vers nous des fleurs, des billets de rendez-vous, des cigarettes, des lèvres. À ne pas croire… En toute conscience, je n’exagère pas. L’arrivée à Vladivostok, c’est autre chose : Après le fourmillement, le tumulte, les édifices grandioses du port de New York, la baie sublime de San Francisco, sa Golden Bay, après les plages d’Honolulu et la magie de la Mer Intérieure, après tant de soleil, de vie intense et de beauté, qu’avions-nous sous les yeux ? Une lumière lugubre ; un port gelé ; des bateaux pris dans la glace ; sur les quais, des coolies chinois en guenilles semblaient des larves humaines. Tout – le ciel, la glace, les maisons, les gens -, tout était gris, triste, sale. Enfin, déployés en grand arc de cercle, fantômes d’acier noir dans la brume, leurs tourelles braquées sur la ville, des cuirassés japonais. Oui, japonais. Dans cette guerre-là, ils étaient nos alliés. Pourquoi ? Contre qui ? J’avoue que je ne m’en souviens pas, si je l’ai jamais su. En tout cas, leurs bâtiments de guerre étaient là, monstres noirs assis dans la glace, gardiens d’un continent livide […] Ainsi, aux Japonais le port indispensable, unique, sur une mer accessible toute l’année par brise-glace. Aux Tchèques, le rail, l’artère nourricière, vitale. Japonais et Tchèques, deux forces supérieurement organisées, sûres, efficaces. Mais pour le reste : désordre, incohérence, pagaille, bordel. C’étaient les propres termes des officiers qui nous renseignaient. Ils étaient écœurés. Cette expédition contre nature, rameutée des quatre coins du monde, pour affronter un ennemi fantôme et qui maintenant avait mis bas les armes, était un incroyable magma. On aurait pu croire à certains traits qu’elle était l’œuvre d’un fou. Le corps de troupes anglais comptait un bataillon venu des Indes et celui des Français des éléments du Tonkin. En Sibérie, en plein hiver ! Parce que c’était plus près, sans doute. Et puis il y avait tous les déserteurs et prisonniers de guerre des armées austro-hongroises constitués en détachements indépendants, nationalité par nationalité, et qui relevaient d’un état-major spécial – c’est-à-dire de personne. - Vous avez vu en venant ici les patrouilles ? disaient nos informateurs. Elles ont bonne mine, non ? Eh bien, elles représentent douze pays différents – un soldat par pays. Oui, douze. Comptez avec nous : Etats-Unis, France, Angleterre, Canada, Nouvelle-Zélande, Australie, Tchécoslovaquie, Hongrie, Roumanie, Serbie, Japon. Et, enfin, Russie. - Mais quelle Russie ? avons-nous demandé. Là, c’était véritablement un cauchemar. Au sommet de la hiérarchie, dans Omsk, la grande ville sibérienne, siégeait l’amiral Koltchak. Il était entouré de tous les attributs extérieurs du pouvoir : il avait un Premier ministre, un gouvernement, un grand état-major, un arroi démesuré de hauts généraux, de hauts dignitaires, de hauts patriarches de la vieille et sainte Russie. Proclamé régent de l’Empire, Koltchak avait fait serment d’anéantir les Rouges et de rétablir sur le trône l’héritier des tsars. Mais, dans l’Empire, la Russie d’Europe, celle qui possédait les vraies ressources, en population, en industrie, en hommes d’élite, les Soviets en étaient les maîtres. Et à travers la Sibérie, immense à coup sûr, mais terriblement sous-peuplée et à demi sauvage, Koltchak pouvait seulement compter sur quelques régiments démoralisés de l’armée régulière et quelques bataillons d’officiers blancs qui servaient comme simples soldats. […] Et tout le monde, pour le ravitaillement, dépendait du Transsibérien – c’est-à-dire des Tchèques-, et du port de Vladivostok – c’est-à-dire des Japonais -. Et les partisans rouges menaient une guérilla incessante, acharnée. Et Semenov, l’ « ataman », le maître de Tchita… Semenov, simple sous-officier aux cosaques de l’Amour. Parti, il n’y avait pas deux ans, avec sept hommes, pas un de plus, disait-on, faire la chasse aux partisans rouges. Pris toutes les armes qu’il trouvait en route. Rameuté les étudiants en rupture d’université, les forçats en rupture de bagne, les soldats déserteurs, les chercheurs d’or dégoûtés de leurs mines, les trappeurs fatigués de leurs pièges, les vagabonds sans feu ni lieu, ni loi, qui rodaient à travers les taïgas et les « toundras » infinies. Formé pour le pillage, l’alcool, les filles et le sang, d’abord une sotnia, puis une bande, enfin une armée. Proclamé ataman. Installé à Tchita. Seigneur de la guerre civile.[…] Oleg, son sbire à Vladivostok, invite Kessel chez lui, en l’occurrence, un train : Car ce n’était qu’un train. Blindé sans doute. Mais rien qu’un train. Et malgré moi, j’ai pensé à l’autre, celui des tieplouchki [les morts du typhus, regroupés dans un autre train]. Tous mes muscles se sont crispés quand j’ai gravi derrière mon guide les marches qui menaient à l’un des wagons. Alors, alors, la tête, véritablement, m’a tourné. Un vertige. Un vrai vertige. J’ai du fermer les jeux pour retrouver un semblant d’équilibre, de raison. Car le contraste entre ce que j’avais vu quelques heures plus tôt et ce qui se passait ici, avait de quoi rendre fou. Déjà, en eux-mêmes, les trains du Transsibérien étaient d’une espèce particulière. L’écart entre les rails qui dépassait de beaucoup celui des autres pays faisait les compartiments plus spacieux qu’ailleurs et, pour répondre aux exigences des voyages faits dans un climat terrible, sur une distance et d’une durée sans pareilles, on les avait équipées avec un soin, un confort, comme l’on en trouvait nulle part. Mais cela n’était rien. Je sortais du froid de la nuit, du labyrinthe gelé des rails sur la terre des hommes perdus et je me trouvais d’un seul coup à bord d’une vaisseau pirate chargé de ses trésors. Je n’invente point. C’était comme ça. Wagons-salons, wagons pour les repas privés, wagons munis de lits comme des cabines de luxe et qui servaient autrefois aux princes, aux barines, au hauts dignitaires de la Sainte Russie, les hors la loi de Semenov en avaient fait leur gîte, leur antre. Et de quel faste dément ne les avaient-ils pas habillés. Tapis de Perse, brocarts de Chine, soieries de Boukhara et de Samarkand, dépouille des ours et des tigres de la taïga, icônes superbes, armes précieuses, tous ça, accroché, jeté pêle-mêle, en vrac, au hasard. Prises de guerre, rapines, pillages de grandes villes florissantes, sac des demeures opulentes, des entrepôts de marchands millionnaires, des trains surpris en gare ou saisis en route. Et au milieu des trophées somptueux, les officiers cosaques avec leurs trognes, gueules, mufles sauvages, leurs énormes bonnets de martre, castor, vison ou zibeline, leurs longues et noires tuniques serrées à la taille, bardées sur la poitrine de cartouchières étincelantes et portant à la ceinture des poignard damasquinés. Joseph Kessel. Les Temps sauvages. Gallimard 1978 Muni d’un bon matelas d’argent liquide, il doit négocier avec les Etats Majors officiels, mais aussi avec les innombrables petits responsables locaux qui ne connaissent que la corruption, l’attribution et le chargement de wagons de ravitaillement, puis leur intégration à un convoi, pour les troupes françaises du général Janin stationnées à Omsk, avec pour seul lieu de détente fréquentable, la boite de nuit l’Aquarium. Il ne doit cette mission de funambule qu’à sa parfaite maîtrise du russe. Tous ses camarades trompent leur ennui comme ils peuvent. 28 03 1919 A la conférence de la paix, Wilson – 63 ans – et Clemenceau – 78 ans -s’affrontent : Wilson J’ai une si haute idée de l’esprit de la nation française que je crois qu’elle acceptera toujours un principe fondé sur la justice et appliqué avec égalité. L’annexion à la France de ces régions [la Sarre et Landau] n’a pas de base historique suffisante. Une partie des ces territoires n’a été française que pendant vingt-deux ans ; les reste a été séparé de la France pendant plus de cent ans. La carte de l’Europe est couverte, je sais, d’injustices anciennes que l’on ne peut pas toutes réparer. Ce qui est juste, c’est d’assurer à la France la compensation qui lui est due pour la perte de ses mines de houille, et de donner à l’ensemble de la région de la Sarre les garanties dont elle a besoin pour l’usage de son propre charbon. Si nous faisons cela, nous ferons tout ce que l’on peut nous demander raisonnablement Clemenceau Je prends acte des paroles et des excellentes intentions du président Wilson. Il élimine le sentiment et le souvenir : c’est là que j’ai une réserve à faire sur ce qui vient d’être dit. Le président des Etats-Unis méconnaît le fond de la nature humaine. Le fait de la guerre ne peut être oublié. L’Amérique n’a pas vu cette guerre de près pendant les trois premières années ; nous, pendant ce temps, nous avons perdu un million et demi d’hommes. Nous n’avons plus de main d’œuvre. […] nos épreuves ont crée dans ce pays un sentiment profond des réparations qui nous sont dues ; il ne s’agit pas seulement de réparations matérielles : le besoin de réparations morales n’est pas moins grand. […] Vous cherchez à faire justice aux Allemands. Ne croyez pas qu’ils nous pardonneront jamais ; ils ne chercheront que l’occasion d’une revanche ; rien ne détruira la rage de ceux qui ont voulu établir sur le monde leur domination et qui se sont crus si près de réussir. 29 03 1919 Raoul Villain, l’assassin de Jaurès est gracié. Il va se cacher à Ibiza, jusqu’à ce que les républicains espagnols le trouvent en 1937, et lui tranchent la gorge. Fin mars 1919 Joseph Kessel arrive à Vladivostok. La traversée des Etats-Unis a parfois frisé l’hystérie : dans les petites villes où ne sont pas prévus des arrêts, les gens se couchaient en travers des rails pour arrêter le train et fêter les soldats. Dès l’arrivée [à San Francisco] à la descente du train, une foule en liesse nous a assiégés. Journalistes, photographes, opérateurs de cinéma étaient au premier rang. Puis des femmes, des femmes. En blouse de la Croix Rouge, en tailleur, en manteau, vieilles, jeunes, vendeuses, serveuses, millionnaires, toutes criant riant, riant, tendant vers nous des fleurs, des billets de rendez-vous, des cigarettes, des lèvres. À ne pas croire… En toute conscience, je n’exagère pas. Nous étions logés dans le même hôtel, le plus luxueux de la ville : le San Francis. Quand on commandait un verre au bar, le barman refusait l’argent. Pour les chambres, elles étaient offertes par la direction. Et même dans la rue, quand on prenait un taxi, c’était pareil, impossible de payer. Tout nous était donné. Nous allions de réception en réception, de gala en gala, et de boîte en boîte et, partout où nous entrions, tout le monde se levait, hommes et femmes. Et l’orchestre entamait La Marseillaise puis La Madelon. L’arrivée à Vladivostok, c’est autre chose : Après le fourmillement, le tumulte, les édifices grandioses du port de New York, la baie sublime de San Francisco, sa Golden Bay, après les plages d’Honolulu et la magie de la Mer Intérieure, après tant de soleil, de vie intense et de beauté, qu’avions-nous sous les yeux ? Une lumière lugubre ; un port gelé ; des bateaux pris dans la glace ; sur les quais, des coolies chinois en guenilles semblaient des larves humaines. Tout – le ciel, la glace, les maisons, les gens -, tout était gris, triste, sale. Joseph Kessel Muni d’un bon matelas d’argent liquide, il doit négocier avec les Etats Majors officiels, mais aussi avec les seigneurs de guerre la constitution de trains de ravitaillement pour les troupes françaises du général Janin stationné à Omsk, le tout se déroulant dans l’unique lieu fréquentable, la boite de nuit l’Aquarium. Le général Janin a écrit Ma mission en Sibérie 1918-1920, Payot, Paris, 1933, où il doit sans doute dire quel fut le résultat de ces négociations arrosées. Pour Kessel, ce sera Nuits de Sibérie, 1928, Les Temps sauvages,1978, Le train du bout du monde nouvelle publiée dans Tous n’étaient pas des anges, 1963. 13 04 1919 A Amritsar, capitale des Sikhs au Panjab, le général anglais Dyer perd son sang froid face à une manifestation d’Indiens : il ordonne la fusillade : elle fait trois cent soixante dix neuf morts. 16 04 1919 Mutinerie d’une partie de la Flotte française de la Mer Noire, mouillée à Odessa depuis décembre 1918. Le meneur, André Marty, deviendra député, membre influent du Parti communiste. 23 04 1919 Clemenceau ramène la durée quotidienne du travail à 8 heures, soit 48 heures hebdomadaires : les grèves des couturières parisiennes en mai et septembre 1917, n’y sont pas étrangères. Les maladies professionnelles – saturnisme, du au plomb, hydrargisme, du au mercure -, sont reconnues, prises en charge par les seuls employeurs. Mais la plus mortelle, la silicose, due au charbon, n’en fera pas partie. 28 04 1919 Les statuts de la SDN, Société des Nations, ancêtre de l’ONU, sont fixés : les états fondateurs sont au nombre de trente deux. Pour ses promoteurs, et tout particulièrement Wilson, la Société des Nations représente une avancée significative vers la sécurité collective, le désarmement, la coopération internationale, le règlement des conflits par l’arbitrage. Elle comporte trois organes : une Assemblée générale qui se réunit annuellement à Genève, où est fixé son siège, un Conseil de neuf membres chargé entre deux Assemblées de régler les problèmes, avec cinq membres permanents, France, Grande-Bretagne, Italie, Japon, États-Unis remplacés par la Chine, un Secrétariat général qui instruit les dossiers et organise l’exécution des décisions. Les vaincus s’en trouvent momentanément exclus, l’Assemblée générale étant compétente pour accepter de nouveaux membres ou au contraire procéder à des exclusions. Les traités lui confient par ailleurs le suivi des villes libres, des plébiscites envisagés, la répartition des « mandats » sur les anciennes possessions allemandes et turques. Si sa création suscite de grands espoirs, elle sera en permanence handicapée par l’absence des Grands (URSS jusqu’en 1934, et surtout Etats-Unis). Si l’adhésion de l’Allemagne, en 1926, constitue un point fort, le retrait du Japon (voir Le Lotus Bleu de Hergé) lui cause un tort considérable, renforçant les doutes des diplomates sur sa réelle capacité à arbitrer des conflits graves : sanctions purement morales ou actions plus musclées. Yves Carsalade Les grandes étapes de l’histoire économique. Les éditions de l’Ecole polytechnique. 2009 15 05 1919 Les Grecs occupent Smyrne – l’actuel Izmir, en Turquie -. Le même jour, Moustafa Kemal un vétéran de la guerre de Tripolitaine et de la lutte de 14-18, est nommé inspecteur d’armée. 20 05 1919 Par 344 voix contre 97, les députés se prononcent en faveur du droit de vote pour les femmes : mais les sénateurs ne suivent pas. 1 06 1919 A Valence pour fêter Jeanne d’Arc, on fait entrer à peu près quatre mille personnes dans une salle de spectacle acquise par l’évêché pour y passer des courts métrages sur l’héroïne nationale : quelques bandes de film brûlent dans la cabine du projectionniste et c’est la panique : on comptera cent trente et un morts, dont la moitié d’enfants. 14 06 1919 Les anglais John Willam Alcock et Arthur Whitton Brown effectuent avec un bombardier Vickers Vimy V/150 la première traversée de l’Atlantique nord d’ouest : Saint John’s à Terre Neuve, en est : Clifden en Irlande, en 16h12’. 21 06 1919 La flotte allemande commandée par l’amiral von Reuter est consignée depuis l’armistice à Scapa Flow, vaste rade dans les Orcades, au nord de l’Ecosse dont l’Angleterre a fait sa principale base navale. L’amiral met à profit une sortie de l’escadre anglaise pour saborder la sienne. 28 06 1919 Traité de Versailles : outre les clauses de l’armistice qui sont confirmées, la Sarre passe pendant 15 ans sous l’administration de la SDN; l’Allemagne perd toutes ses colonies. Les réparations sont fixées à 20 milliards de marks or, soit 165 milliards de francs dont 52 % (85,8 milliards) doivent aller à la France. Par l’article 435, il sonne aussi le glas de la zone neutre et de la zone franche en Savoie : Les Hautes-Parties contractantes, tout en reconnaissant les garanties stipulées en faveur de la Suisse pour les traités de 1815 (…) constatent cependant que les stipulations de ces traités (…) relatifs à la zone neutralisée de la Savoie (…) ne correspondent plus aux circonstances actuelles. En conséquence, les Hautes-Parties contractantes prennent acte de l’accord intervenu entre le gouvernement français et le gouvernement suisse pour l’abrogation des stipulations relatives à cette zone qui sont et demeurent abrogées. Les Hautes Parties contractantes reconnaissent de même que les stipulations des traités de 1815 et des autres actes complémentaires relatifs aux zones franches de la Haute Savoie et du Pays de Gex ne correspondent plus aux circonstances actuelles et qu’il appartient à la France et à la Suisse de régler entre elles d’un commun accord, le régime de ces territoires, dans les conditions jugées opportunes par les 2 pays. Si la neutralité de la Suisse était la première des demandes fédérales, la suppression des zones neutres et franches, de toutes les zones, était la première des demandes françaises (…) maintien et garantie de la neutralité suisse contre neutralisation et franchises douanières ; donnant, donnant. Victor Bérard. Genève et les Traités. Paris 1930. Selon Lloyd George, il n’y avait rien à reprocher à cette paix parce qu’elle était bonne au point de vue de la justice, et, par conséquent, aussi raisonnable que juste. D’autres traités avaient été des traités politiques. Celui-là était un traité moral. […] Une paix trop douce pour ce qu’elle a de dur… le traité enlève tout à l’Allemagne, sauf le principal, sauf la puissance politique, génératrice de toutes les autres… Il croit supprimer les moyens de nuire que l’Allemagne possédait en 1914. Il lui accorde le premier de ces moyens, celui qui doit lui permettre de reconstituer les autres, l’Etat, un Etat central, qui dispose des ressources et des forces de 60 millions d’êtres humains et qui sera au service de leurs passions…. […] Il n’est pas douteux que, dès la première heure, M. Lloyd George et M. Wilson avaient été en garde. Ils ne voulaient pas d’une dissociation de l’Allemagne. Ils n’en voulaient pas pour des raisons philosophiques et politiques. A ces raisons, les négociateurs français n’en opposaient pas parce qu’ils n’en avaient pas. Ils n’en avaient pas parce que leur philosophie était, au fond, la même que celle de leurs interlocuteurs anglo-saxons : le droit des nationalités d’abord, et la nationalité allemande devait avoir les mêmes droits qu’une autre ; l’évolution, et comme l’évolution interdit que l’on revienne en arrière, cinquante ans devaient avoir rendu l’unité allemande indestructible. En partant de là, on fit ce qu’on devait faire : on lui donna la consécration du droit public qui lui manquait, on aida les centralisateurs prussiens à compléter l’œuvre de Bismarck. On nous avait dit qu’une politique réaliste et pratique le voulait aussi, qu’une grande Allemagne aux rouages simplifiés, formant un tout économique, serait, pour nos réparations, un débiteur plus sûr qu’une Allemagne composée de petits Etats médiocrement prospères. Ce raisonnement commence à apparaître comme une des folies les plus remarquables de l’histoire moderne. Nous y avons gagné que 40 millions de Français sont créanciers d’une masse de 60 millions d’Allemands, et pour une créance recouvrable en trente ou quarante années. […] Ainsi, les Alliés ont reculé devant les dernières conséquences de leurs principes. Ils ont démembré l’Allemagne tout en l’unifiant. Par là leur oeuvre est illogique et incohérente. Elle est fragile aussi. […] De même que la Pologne affranchie, de même qu’un Etat tchécoslovaque bourré d’Allemands, l’Autriche indépendante, pour durer sans péril, supposait en Allemagne des Etats allemands indépendants. […] Pour garder le Brenner et Trieste contre l’éternelle descente des Germains, l’Italie songera à la méthode par laquelle elle gardait autrefois la Vénétie. Pour ne pas avoir la guerre avec l’Autriche, elle était alliée de l’Autriche. Une situation semblable et seulement plus complexe lui suggère déjà l’idée d’entretenir de bons rapports avec le peuple allemand devenu son quasi voisin. […] Quant à une agression indirecte, celle dont serait victime un pays ami et solidaire du nôtre (pensons toujours à la Pologne, si découverte, si exposée), quant à une annexion, même sans violence (comme celle de l’Autriche), qui accroîtrait dangereusement le territoire et les forces de l’Allemagne : tous ces cas-là, dont nous aurions pourtant à supporter les répercussions si nous demeurions inertes, rentreraient dans la catégorie de ceux où, par notre intervention, nous serions considérés comme les provocateurs. Il ne nous resterait hardiment qu’à en prendre notre parti en expliquant au monde que, pour lui épargner un 1914, il ne faut pas répéter la faute de 1866 (la France n’avait alors rien fait pour secourir l’Autriche qui s’était fait étriller par les Prussiens à Sadowa). Les futures difficultés, telles qu’elles se dessinent déjà, auront un double caractère. D’abord, elles seront d’une gravité croissante. Le danger, à l’origine, n’apparaîtra qu’à des yeux très exercés et à des hommes très perspicaces. Les foules y resteront insensibles et les gouvernements seront tentés de les nier. En second lieu, ces difficultés seront surtout terrestres et continentales. […] Mais, au milieu de ces orages européens, l’Allemagne elle-même n’échapperait sans doute pas à des secousses et à des crises. C’est là que la politique française devra pouvoir, sans entraves, aider à diriger les événements. Sa doctrine (et sans une doctrine on n’a pas de politique), sa doctrine fondée sur l’expérience est qu’il n’y a pas de repos ni de sécurité en Europe si l’Allemagne reste forte, et rien n’empêchera qu’elle redevienne forte tant qu’elle sera unie et centralisée. C’est ce dont convient le plus grand journal des financiers, des libéraux et des unitaires allemands, la Gazette de Francfort, lorsqu’elle dit des projets fédéralistes du docteur Heim, le chef du parti populaire bavarois : « Une Allemagne fédérale selon la recette Heim aurait certainement du succès en France parce que ce serait une Allemagne impuissante ». C’est admirablement dit. Il n’y a qu’à ne pas nous écarter de là. Et nous avons ce qu’il faut, moyens et idées, pour ramener alliés et ennemis à ce point de vue essentiel, à travers les prochains événements. Jacques Bainville. 1920. Les Conséquences politiques de la paix. Il n’aurait pas été correct de taire les propos de ce pilier de l’Action Française qu’a été Jacques Bainville, étonnants de lucidité. Toutefois, nul n’étant prophète en son pays, on se contentera de s’amuser de ces quelques lignes sur les Français, dans ce même ouvrage : Le Français n’est pas vindicatif. Il est éminemment sociable. C’est même un des traits de son caractère d’aimer à être aimé et d’être douloureusement surpris quand il s’aperçoit qu’il ne l’est pas. ******************* Deux questions étaient en jeu. Il y avait d’abord le problème mis en évidence par le jeune John Maynard Keynes, auteur d’une cinglante critique de la conférence de Versailles à laquelle il participa en qualité de membre de la délégation britannique : « Les conséquences économiques de la paix » (1920). Sans remise en état de l’économie allemande, plaidait-il, il était impossible de restaurer en Europe une civilisation et une économie libérale stables. Maintenir l’Allemagne dans un état de faiblesse au nom de la « sécurité » de la France, comme le voulait Paris, était une politique contre productive. En réalité, les Français étaient trop faibles pour imposer leur politique, alors même qu’ils occupèrent brièvement le cœur industriel de l’Allemagne occidentale en 1923 sous prétexte que les Allemands refusaient de payer. Finalement force leur fût de tolérer après 1924, une politique conciliante destinée à renforcer l’économie de l’Allemagne. Mais se posait aussi la question de la forme que devaient prendre les réparations. Ceux qui souhaitaient une Allemagne faible préféraient des espèces plutôt que, comme le voulait la raison, des biens prélevés sur la production courante, ou tout au moins une partie des recettes d’exportation, puisque cela eût renforcé l’économie allemande contre ses concurrents. En fait, ils obligèrent l’Allemagne à emprunter lourdement, si bien que les réparations furent finalement financées par les prêts (américains) massifs du milieu des années 1920. Pour les rivaux de l’Allemagne, cela présentait l’avantage supplémentaire de l’obliger à s’endetter plutôt que d’exporter pour atteindre un équilibre extérieur. En fait, les importations allemandes augmentèrent en flèche. Mais ce dispositif eut pour résultat de rendre à la fois l’Allemagne et l’Europe éminemment sensibles au déclin des crédits américains, amorcé dès avant la crise et la fermeture du robinet à crédit, qui suivirent la crise de Wall Street en 1929. Tout ce château de cartes de réparations s’effondra au cours de la Crise. La chute des trois empires multinationaux d’Autriche-Hongrie, de Russie et de Turquie eut pour effet de remplacer trois Etats supranationaux, dont les gouvernements étaient neutres vis-à-vis des nombreuses nationalités qu’ils avaient sous leur coupe, par un nombre beaucoup plus important d’Etats multinationaux, s’identifiant chacun à une, ou tout au plus à deux ou trois des communautés ethniques vivant à l’intérieur de ses frontières. Eric J. Hobsbawm L’Age des Extrêmes 1994 Le radicalisme national préfère à un paradis avec les Habsbourg n’importe quel régime, même le plus tyrannique, pourvu qu’il soit exercé par un des siens Tschuppik, historien allemand La création de la Yougoslavie exigeait de franchir la ligne de faille de l’histoire européenne qui séparait les Empires romains d’Occident et d’Orient, les religions catholique et orthodoxe, les écritures latine et cyrillique, ligne de faille qui filait en gros entre la Croatie et la Serbie, deux pays n’ayant jamais appartenu à la même unité politique au cours de leur histoire complexe. […] Dans l’ensemble, presque autant d’individus vivaient sous un régime étranger qu’à l’époque de l’Empire austro-hongrois à ceci près qu’ils se répartissaient à présent dans des Etats-nations plus nombreux. Henry Kissinger Le bilan des traités est en demi-teinte avec des aspects positifs et des aspects négatifs. À l’actif, on peut citer les progrès de la démocratie, comme la libération et la reconnaissance étatique des nationalités pour les Polonais, les Tchèques, les Slovaques, les Yougoslaves, les Baltes, les Finlandais. Mais au passif, de nouveaux problèmes apparaissent avec les revendications territoriales de l’Allemagne, de la Russie, de la Hongrie, ainsi qu’avec les minorités. Si celles-ci représentent 60 millions de personnes en Europe en 1914, soit 20 % de la population, ce chiffre est encore de 30 millions en 1920. Il n’est pas un pays d’Europe centrale et orientale qui ne s’estime lésé par les règlements territoriaux ou ne comporte sur son sol des minorités. On peut citer le cas paradoxal des Allemands des Sudètes en Tchécoslovaquie qui sont passés du statut de groupe dominant à celui de minorité. Enfin il ne faut pas oublier la grave humiliation ressentie par l’Allemagne face au « diktat » : amputée, occupée partiellement, rendue responsable et contrainte à des réparations, elle est en fait dans une situation de puissance économique pratiquement intacte. Yves Carsalade Les grandes étapes de l’histoire économique. Les éditions de l’Ecole polytechnique. 2009 L’article 22 de la charte de la Société des Nations interdit aux puissances victorieuses de fonder de nouvelles colonies : elles ne pourront se voir confiés que des mandats, qui ne seront rien d’autre qu’un temps d’accompagnement sur le chemin de l’indépendance. La Chine, présente à Versailles, n’a pu obtenir des Grandes Puissances que le Japon – qui sort considérablement renforcé de la guerre – abandonne ses droits au Chan-tong, – le sud de la Mandchourie, aujourd’hui frontalier de la Corée du Nord – qui lui venaient de l’Allemagne : elle refuse de signer la paix…dès le 4 mai 1919, des manifestations d’étudiants à Pékin vont faire germer les graines de la révolution. Chen Duxiu, qui va fonder un an plus tard le parti communiste chinois, est au cœur de l’affaire. En juin, un jeune aide-cuisinier du Ritz envoie une pétition aux chefs d’Etat assemblés à Paris, pour réclamer l’indépendance de l’Indochine française. Les revendications du peuple d’Annam sont adressées au président Wilson, qui ne donne pas suite. Un an plus tard, le jeune homme se laissera séduire par le bolchevisme : il n’est autre que Ho Chi Minh. La première cause de la révolution communiste, c’est donc tout simplement l’échec de la révolution précédente, qui a remplacé l’empire par un régime encore plus démuni face aux menées impérialistes. Lucien Bianco L’Histoire Juillet Août 2005 En matière militaire, l’Allemagne se voit interdire toute aviation et toute force blindée. Le traité de Rapallo viendra autoriser l’état-major allemand à s’exercer en Russie, et cela se fera de 1923 à 1933 : cela crée des liens. Aux Etats-Unis, la Constitution ne simplifie pas les affaires : Aux termes de la Constitution des États-Unis, les traités doivent être ratifiés par le Sénat. Les élections de novembre 1918 y ont amené une majorité républicaine aux tendances isolationnistes. Plusieurs éléments jouent contre le traité : le fait que le président n’ait invité qu’une seule personnalité républicaine à participer à la Conférence de Paris ; les concessions qu’il a dû faire pour obtenir certaines signatures, tout particulièrement celle du Japon ; le risque que le pacte de la SDN puisse conduire les États-Unis à intervenir dans un conflit où leurs intérêts ne sont pas directement en jeu ; la question des dettes de guerre. La majorité sénatoriale républicaine, poussée par Henry Cabot-Lodge, adversaire acharné de Wilson, refuse de ratifier un traité qui ne serait pas l’objet de modifications substantielles. Or le président préfère un rejet à des amendements pensant que les élections présidentielles de novembre 1920 seront un référendum en faveur du traité. En fait, le candidat qu’il soutient est battu par le républicain Warren Harding. L’abandon par les États-Unis du système mondial qu’ils avaient inspiré, et qui de ce fait se retrouve déséquilibré, modifie de fond en comble les conditions de l’équilibre européen. La France avait renoncé à plusieurs revendications, sur la Rhénanie notamment, en échange du « traité de garantie » qui disparaît de lui-même et que la Grande-Bretagne s’empresse de dénoncer. Elle est donc conduite à trouver des bases nouvelles pour sa sécurité. Première puissance militaire, elle n’a pas les moyens démographiques, économiques et financiers de cette ambition. Fidèle au principe de la « tenaille », elle se rapproche des nouveaux États satisfaits des règlements territoriaux, qui se placent logiquement sous sa protection. Elle va signer des accords avec la Pologne et les trois pays de la « Petite Entente » : Tchécoslovaquie, Roumanie et Yougoslavie. Mais la Grande-Bretagne va voir dans cette politique une menace d’hégémonie française sur le continent qui risque de compromettre l’équilibre européen. Yves Carsalade Les grandes étapes de l’histoire économique. Les éditions de l’Ecole polytechnique. 2009 Il se glisse toujours des bizarreries dans ces grandes affaires, dont on ne sait comment elles ont pu arriver sur le tapis : ainsi de cette autorisation pour les missions protestantes américaines d’exercer leur prosélytisme en Afrique Occidentale Française. 3 07 1919 Après avoir lancé un appel condamnant le gouvernement turque, Moustafa Kemal préside un congrès à Erzeroum et y fait voter une motion réclamant l’indépendance et l’unité de la Turquie dans ses frontières nationales, ce qui coupe l’herbe sous les pieds de revendications indépendantistes des minorités grecques et arméniennes. 25 07 1919 Instauration d’une taxe d’apprentissage pour financer les cours professionnels gratuits et obligatoires destinés aux apprentis. 31 07 1919 Fondation de la Confédération générale de la production française, qui compte 21 groupements professionnels, ancêtre du CNPF : Confédération Nationale du Patronat Français. 2 08 1919 Instauration de la censure cinématographique, exercée par une commission de trente membres. La censure de la presse écrite sera supprimée, elle, le 12 octobre suivant. 1 09 1919 Didier Daurat emporte le premier courrier de l’Aéropostale, sur la ligne Toulouse Casablanca : 36 heures en été, 60 heures en hiver. Son fondateur, Pierre Latécoère, avait une usine de wagons, reconvertie pendant la guerre en usine d’avions : la paix venue, il vit là une source de développement importante. Les Anglais disent : Il y avait un naïf qui ne savait pas que la chose était impossible… alors, il l’a faite. Pierre Latécoère tint plus un discours d’ingénieur : J’ai fait tous les calculs. Ils confirment l’opinion des spécialistes : notre idée est irréalisable. Il ne reste plus qu’une chose à faire : la réaliser. 7 09 1919 Mise en place des sanatoriums pour soigner les tuberculeux. 12 09 1919 L’Italie n’a pas témoigné beaucoup de considération pour ses anciens combattants… qui vont grossir les rangs de tous les mécontents, dont ceux de Gabriel d’Annunzio qui prend de force la ville de Fiume – aujourd’hui Rijeka en Croatie, à l’est de la presqu’île d’Istra. – avec 2 600 légionnaires, sans attendre que les autorités internationales aient statué sur son sort. Il la tiendra jusqu’en janvier 1921. Nous n’entendrons plus aujourd’hui l’écho de la vive effervescence qui accueillit en 1921 le jugement de Salomon faisant deux part de Rieka : Fiume à l’Italie, Sushak à la Yougoslavie. Nous seuls peut-être, qui grimpons la côte de Trsat en épongeant nos fronts, parlons encore du poète-condotierre D’Annunzio. Ses avions ont survolé ce paysage. Il a planté sur ces monuments le tricolore italien. Il a régenté cette population et inventé pour elle une constitution. Dans la mairie que voilà , il a fait des mariages, comme partout, et aussi des divorces, comme nulle part ailleurs en Italie. - Il y a encore parmi nous, en Italie, raconte l’Ulysside, des divorcés de Fiume, au temps de l’administration annunzienne. - Pas nombreux, sans doute, étant donné le petit nombre de Fiumains. - Plus nombreux que vous ne pensez. De toutes les régions de l’Italie, des couples venaient à Fiume profiter du divorce possible, et d’ailleurs facile et sans frais. La chose faite, monsieur prenait le bateau et madame, le train. D’Annunzio avait deux mais de plus. Mais, comme tout va très vite à notre époque, ces beaux jours sont finis. Marie Louise Bercher Dalmatie, invitation au voyage Automne 1919 Les Russes blancs sont au maximum de leur avance : Kharkov, Kiev Koursk, Orel sont en leur mains ; Moscou est menacé. Mais l’avantage que leur donne la compétence stratégique et technique est battu en brèche par leur divisions qui les rend incapables de fédérer toutes les oppositions et les paysans. Ils ne parviennent pas à combler le vide institutionnel laissé par le massacre de la famille impériale. Les Rouges vont contre attaquer, reprendre en décembre Kharkov et Kiev. Parmi les officiers, Toukhatchevski : un an plus tôt, à l’âge de 25 ans, il prenait le commandement de la I° armée, la première grande unité opérationnelle de l’armée rouge. [1] Et n’allons pas croire que Maurice Genevoix était un pacifiste ; c’est un lieutenant qui parle, un lieutenant qui un jour, n’hésita pas, – c’est lui qui le raconte – , à tirer un coup de révolver en l’air au moment de donner un assaut en menaçant de la prochaine balle un de ses hommes qui refusait d’y aller… [2] Le soldat inconnu américain [3] lequel transitoire là viendra en rejoindre bien d’autres dans le grand ensemble du provisoire qui dure : en 2009, ce régime particulier conservait encore toute sa particularité et personne ne parlait d’y mettre fin.
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