1872 à 1880. La revanche. Passage du nord-est. Brazza. Payer
Publié par (l.peltier) le 27 mars 2008 En savoir plus

2 02 1872                     Henry Dupuy de Lôme effectue le premier vol d’un dirigeable français à hélice.

2 05 1872                     Suède : Oscar II succède à Charles XV ; pendant la guerre de Crimée, il avait obtenu des Russes la démilitarisation des îles Aland. Premier pipe line de 40 km aux Etats Unis.

3 05 1872                     Premier convoi de déportés de la Commune pour la Nouvelle Calédonie.

06 1872                           Une pétition en faveur de l’école laïque recueille 12 millions de signatures.

15 10 1872                       Au large d’Etah, le cap le plus occidental du Groenland, par 78°N, un peu au nord de Thulé, le Polaris, navire de la première expédition américaine au pôle est quasiment perdu pour la navigation. En juin 1872, une tentative a été faite pour atteindre le pôle, en vain. Ancré à la banquise, il est entraîné par une violente tempête vers le nord-est, laissant 19 personnes sur la glace dérivante. Le capitaine Budington parviendra à mener tant bien que mal, son navire jusqu’à la baie du Life Boat Cove (Qeqertarac), le 20 octobre, près le l’île Littleton. Les seize hommes restés à bord hivernent à terre. Huit mois plus tard, ils seront sauvés par le baleinier Ravenscraig, à 25 milles au sud-ouest du cap York, 76°N où ils avaient pu se rendre par leurs propres moyens. Les 19 autres, Américains, Allemands et 4 Esquimaux,  laissés sur un bout de banquise de 6 km de circonférence dériveront vers le sud pendant 5 mois, sur 1 300 milles, lequel bout de banquise ira en se fracturant en lambeaux : ils resteront en vie grâce à la grande connaissance de ce milieu hostile des quatre Esquimaux, - manger pendant cinq mois lorsqu’on a rien prévu au départ, c’est bien un exploit fabuleux ! - et seront sauvés par le baleinier Tigress le 30 avril 1873 au large du Labrador et au nord de Terre Neuve, par 53°N.

Un an plus tôt, le 8 novembre 1871, la mort très brutale et donc suspecte - juste après avoir pris une tasse de café - du chef d’expédition Hall, par 83°05N, laisse planer le soupçon d’empoisonnement, par un - ou plusieurs - membre de l’équipage. Quand on mesure le poids de la qualité des relations humaines dans une expédition de ce genre, il n’est guère étonnant que tout cela ait mené à la catastrophe et les naufragés qui ont dérivé vers le sud ne doivent leur vie qu’aux Esquimaux.

3 12 1872                   George Smith, 32 ans, assistant du British Museum, parle devant les membres de la Société d’archéologie biblique, en présence du Premier ministre William E. Gladstone : il donne lecture d’une tablette, 11° d’une série de 12, exhumée quinze ans plus tôt des ruines d’un palais du nord irakien, où il est question d’un déluge, en tous points semblables à celui de la bible. Le héros en serait un roi du nom de Gilgamesh. Le grand orientaliste Henry Rawlison couvre le jeune homme de son autorité. L’affaire fait grand bruit : l’Ancien Testament devient ainsi, partiellement mais incontestablement, un remake de mythes plus anciens, dont les racines sont en Mésopotamie, entre le Tigre et l’Euphrate.

Jusqu’au XIX° siècle, la tentation est forte de voir dans la Bible un savoir d’autant plus total qu’il est présumé inspiré par Dieu lui-même. On pensait que l’histoire était inscrite dans la Bible ; il fallait désormais inscrire la Bible dans l’histoire.

Jean-Marie Durand, collège de France

12 1872                      Les Ecossais Charles Wyville Thompson et W. B. Carpenter entreprennent la première campagne d’océanographie, à bord du Challenger, une goélette de 69 mètres adaptée aux travaux prévus, commandée par George S Nares. Ils vont parcourir 69 000 miles dans l’Atlantique, le Pacifique, l’océan austral, indien, pendant 4 ans, jusqu’en mai 1876. La mission poursuit deux objectifs principaux : recenser la distribution des animaux pélagiques (vivant sur le plateau continental et les fonds plats à l’exclusion des grandes fosses) et dresser la carte des courants dans les océans. Thompson mourra assez vite et c’est John Murray qui prendra le commandement de l’expédition et assurera la publication des 50 volumes de compte rendu de la mission. Ils parviendront à ramener des poissons de 5 000 mètres de profondeur. Ce sont les pères de l’océanographie moderne.

On nous apportait de temps à autre des choses étranges et belles, un furtif aperçu d’un monde encore inconnu.

…/… J’éprouvai la conviction profonde que la terre promise du naturaliste, la seule région à receler encore des nouveautés infinies d’un intérêt extraordinaire, c’était le fond des océans, les abysses.

Sir Charles Wyville Thomson          1872

L’entre deux eaux, c’est vraiment, pour un primate, un peu inquiétant : tant d’eau, tant de nuit, et dans toutes les directions… Le fond, ça rassure, même s’il est à 4000 mètres sous la surface.

Théodore Monod      1945

Celui qui a réellement vu cet univers en gardera une vision à jamais présente à sa mémoire, à cause de cet isolement, de ce froid cosmique, de cette obscurité éternelle - et surtout à cause de l’indescriptible beauté des habitants de ces lieux-.

William Beebe          1935

Ici la mer ne produit plus de nourriture par elle-même : la seule alimentation, ce sont les miettes qui tombent de la table du riche, le riche qui vit dans la zone de photosynthèse, où le soleil, source de toute  vie, pénètre encore.

Robert S. Dietz         1961

Cet environnement secret et lointain des profondeurs marines éclipse par la taille tous les autres habitats terrestres. C’est le réservoir ultime d’où toute vie tire sa subsistance.

Robert D. Ballard     2000

1872                               40 % de la population active est agricole, 26 % dans le secteur secondaire (49 % en Angleterre). Il s’en est fallu d’une voix pour que la monarchie, parlementaire ou constitutionnelle, ne soit restaurée.

9 01 1873                      Mort de Napoléon III à Chislehurst, dans le Kent.

7 02 1873                   Espagne : dissolution de l’armée de Catalogne. Amédée abdique quatre jours plus tard, cède la place à la république, dont les partisans retrouvent la majorité aux Cortes.

05 1873                       Quand une grande plume se met à entretenir le souvenir de la patrie perdue[1] ;

La Dernière classe

 Récit d’un petit alsacien

Ce matin-là, j’étais très en retard pour aller à l’école, et j’avais grand’peur d’être grondé, d’autant que M. Hamel nous avait dit qu’il nous interrogerait sur les participes, et je n’en savais pas le premier mot. Un moment, l’idée me vint de manquer la classe et de prendre ma course à travers champs.

Le temps était si chaud, si clair !

On entendait les merles siffler à la lisière du bois, et dans le pré Rippert, derrière la scierie, les Prussiens qui faisaient l’exercice. Tout cela me tentait bien plus que la règle des participes ; mais j’eus la force de résister, et je courus bien vite vers l’école.

En passant devant la mairie, je vis qu’il y avait du monde arrêté près du petit grillage aux affiches. Depuis deux ans, c’est de là que nous sont venues toutes les mauvaises nouvelles, les batailles perdues, les réquisitions, les ordres de la commandature ; et je pensai sans m’arrêter :

« Qu’est-ce qu’il y a encore ? »

Alors comme je traversais la place en courant, le forgeron Wachter, qui était là avec son apprenti en train de lire l’affiche, me cria :

« Ne te dépêche pas tant, petit ; tu y arriveras toujours assez tôt à ton école ! »

Je crus qu’il se moquait de moi, et j’entrai tout essoufflé dans la petite cour de M. Hamel.

D’ordinaire, au commencement de la classe, il se faisait un grand tapage qu’on entendait jusque dans la rue, les pupitres ouverts, fermés, les leçons qu’on répétait très haut tous ensemble en se bouchant les oreilles pour mieux apprendre, et la grosse règle du maître qui tapait sur les tables :

« Un peu de silence ! »

Je comptais sur tout ce train pour gagner mon banc sans être vu ; mais justement, ce jour-là tout était tranquille, comme un matin de dimanche. Par la fenêtre ouverte, je voyais mes camarades déjà rangés à leurs places, et M. Hamel, qui passait et repassait avec la terrible règle en fer sous le bras. Il fallut ouvrir la porte et entrer au milieu de ce grand calme. Vous pensez, si j’étais rouge et si j’avais peur !

Eh bien, non. M. Hamel me regarda sans colère et me dit très doucement :

« Va vite à ta place, mon petit Franz ; nous allions commencer sans toi »

J’enjambai le banc et je m’assis tout de suite à mon pupitre. Alors seulement, un peu remis de ma frayeur, je remarquai que notre maître avait sa belle redingote verte, son jabot plissé fin et la calotte de soie noire brodée qu’il ne mettait que les jours d’inspection ou de distribution de prix. Du reste, toute la classe avait quelque chose d’extraordinaire et de solennel. Mais ce qui me surprit le plus, ce fut de voir au fond de la salle, sur les bancs qui restaient vides d’habitude, des gens du village assis et silencieux comme nous, le vieux Hauser avec son tricorne, l’ancien maire, l’ancien facteur, et puis d’autres personnes encore. Tout ce monde-là paraissait triste ; et Hauser avait apporté un vieil abécédaire mangé aux bords qu’il tenait grand ouvert sur ses genoux, avec ses grosses lunettes posées en travers des pages.

Pendant que je m’étonnais de tout cela, M. Hamel était monté dans sa chaire, et de la même voix douce et grave dont il m’avait reçu, il nous dit :

« Mes enfants, c’est la dernière fois que je vous fais la classe. L’ordre est venu de Berlin de ne plus enseigner que l’allemand dans les écoles de l’Alsace et de la Lorraine… Le nouveau maître arrive demain. Aujourd’hui, c’est votre dernière leçon de français. Je vous prie d’être bien attentifs. »

Ces quelques paroles me bouleversèrent. Ah ! les misérables, voilà ce qu’ils avaient affiché à la mairie.

Ma dernière leçon de français !…

Et moi qui savais à peine écrire ! Je n’apprendrais donc jamais ! Il faudrait donc en rester là !… Comme je m’en voulais maintenant du temps perdu, des classes manquées à courir les nids ou à faire des glissades sur la Saar ! Mes livres que tout à l’heure encore je trouvais si ennuyeux, si lourds à porter, ma grammaire, mon histoire sainte me semblaient à présent de vieux amis qui me feraient beaucoup de peine à quitter. C’est comme M. Hamel. L’idée qu’il allait partir, que je ne le verrais plus, me faisait oublier les punitions, les coups de règle.

Pauvre homme !

C’est en l’honneur de cette dernière classe qu’il avait mis ses beaux habits de dimanche, et maintenant je comprenais pourquoi ces vieux du village étaient venus s’asseoir au bout de la salle. Cela semblait dire qu’ils regrettaient de ne pas y être venus plus souvent, à cette école. C’était aussi comme une façon de remercier notre maître de ses quarante ans de bons services, et de rendre leurs devoirs à la patrie qui s’en allait…

J’en étais là de mes réflexions, quand j’entendis appeler mon nom. C’était mon tour de réciter. Que n’aurais-je pas donné pour pouvoir dire tout au long cette fameuse règle des participes, bien haut, bien clair, sans une faute ; mais je m’embrouillai aux premiers mots, et je restai debout à me balancer dans mon banc, le cœur gros, sans oser lever la tête. J’entendais M. Hamel me parlait :

« Je ne te gronderai pas, mon petit Franz, tu dois être assez puni… voilà ce que c’est. Tous les jours on se dit : Bah ! J’ai bien le temps. J’apprendrai demain. Et puis tu vois ce qui arrive… Ah! Ç’a été le grand malheur de notre Alsace de toujours remettre son instruction à demain. Maintenant ces gens-là sont en droit de nous dire : Comment ! Vous prétendiez être Français, et vous ne savez ni parler ni écrire votre langue !… Dans tout ça, mon pauvre Franz, ce n’est pas encore toi le plus coupable. Nous avons tous notre bonne part de reproches à nous faire.

« Vos parents n’ont pas assez tenu à vous voir instruits. Ils aimaient mieux vous envoyer travailler à la terre ou aux filatures pour avoir quelques sous de plus. Moi-même n’ai-je rien à me reprocher ? Est-ce que je ne vous ai pas souvent fait arroser mon jardin au lieu de travailler ? Et quand je voulais aller pêcher des truites, est-ce que je me gênais pour vous donner congé ?..»

Alors d’une chose à l’autre, M. Hamel se mit à nous parler de la langue française, disant que c’était la plus belle langue du monde, la plus claire, la plus solide : qu’il fallait la garder entre nous et ne jamais l’oublier, parce que, quand un peuple tombe esclave, tant qu’il tient bien sa langue, c’est comme s’il tenait la clef de sa prison… Puis il prit une grammaire et nous lut notre leçon. J’étais étonné de voir comme je comprenais. Tout ce qu’il disait me semblait facile, facile. Je crois aussi que je n’avais jamais si bien écouté, et que lui non plus n’avait jamais mis autant de patience à ses explications. On aurait dit qu’avant de s’en aller le pauvre homme voulait nous donner tout son savoir, nous le faire entrer dans la tête d’un seul coup.

La leçon finie, on passa à l’écriture. Pour ce jour-là, M. Hamel nous avait préparé des exemples tout neufs, sur lesquels était écrit en belle ronde : France, Alsace, France, Alsace. Cela faisait comme des petits drapeaux qui flottaient tout autour de la classe pendus à la tringle de nos pupitres. Il fallait voir comme chacun s’appliquait, et quel silence ! On n’entendait rien que le grincement des plumes sur le papier. Un moment des hannetons entrèrent ; mais personne n’y fit attention, pas même les tout petits qui s’appliquaient à tracer leurs bâtons, avec un cœur, une conscience, comme si cela encore était du français… Sur la toiture de l’école, des pigeons roucoulaient tout bas, et je me disais en les écoutant :

« Est-ce qu’on ne va pas les obliger à chanter en allemand, eux aussi ? »

De temps en temps, quand je levais les yeux de dessus ma page, je voyais M. Hamel immobile dans sa chaire et fixant les objets autour de lui, comme s’il avait voulu emporter dans son regard toute sa petite maison d’école… Pensez! depuis quarante ans, il était là à la même place, avec sa cour en face de lui et sa classe toute pareille. Seulement les bancs, les pupitres s’étaient polis, frottés par l’usage ; les noyers de la cour avaient grandi, et le houblon qu’il avait planté lui-même enguirlandait maintenant les fenêtres jusqu’au toit. Quel crève-cœur ça devait être pour ce pauvre homme de quitter toutes ces choses, et d’entendre sa sœur qui allait, venait, dans la chambre au-dessus, en train de fermer leurs malles ! car ils devaient partir le lendemain, s’en aller du pays pour toujours.

Tout de même il eut le courage de nous faire la classe jusqu’au bout. Après l’écriture, nous eûmes la leçon d’histoire ; ensuite les petits chantèrent tous ensemble le BA BE BI BO BU. Là-bas au fond de la salle, le vieux Hauser avait mis ses lunettes, et, tenant son abécédaire à deux mains, il épelait les lettres avec eux. On voyait qu’il s’appliquait lui aussi ; sa voix tremblait d’émotion, et c’était si drôle de l’entendre, que nous avions envie de rire et de pleurer. Ah! je m’en souviendrai de cette dernière classe…

Tout à coup l’horloge de l’église sonna midi, puis l’Angelus. Au même moment, les trompettes des Prussiens qui revenaient de l’exercice éclatèrent sous nos fenêtres… M. Hamel se leva, tout pâle, dans sa chaire. Jamais il ne m’avait paru si grand.

« Mes amis, dit-il, mes amis, je… je…»

Mais quelque chose l’étouffait. Il ne pouvait pas achever sa phrase.

Alors il se tourna vers le tableau, prit un morceau de craie, et, en appuyant de toutes ses forces, il écrivit aussi gros qu’il put : «VIVE LA FRANCE !»

Puis il resta là, la tête appuyée au mur, et, sans parler, avec sa main il nous faisait signe :

«C’est fini… allez-vous-en.»

Alphonse Daudet                  Contes du Lundi 1874

8 06 1873                   République fédérale espagnole : premier président : Pi Y Margall.

20 07 1873                 Première pierre de l’observatoire météorologique du Pic du Midi de Bigorre. Suivront celles du Puy de Dôme en 1876, du Ventoux en 1892 et de l’Aigoual en 1894.

20 10 1873                 A Saint Julien, Léon Gambetta annonce les tempêtes à venir :

L’ennemi de la société moderne, c’est le cléricalisme.

1873                           Fondation des concerts Colonne. Inauguration des tramways du Havre. Amélioration du télégraphe par Baudot : 60 mots/minute. Inauguration du premier chemin de fer à crémaillère, à vocation touristique : le Vitznau Righi, « sur Suisse ». Née en Autriche , la carte postale arrive en France.

Francis Garnier, en prenant Hanoï, à l’embouchure du fleuve Rouge, élargit les privilèges politiques et commerciaux de la France. Gustave Boissonade, juriste français, se voit offrir par le gouvernement japonais un poste de conseiller juridique ; l’influence française est alors très forte au Japon : le Code civil français est traduit intégralement en japonais… les années passant, les affinités prendront le dessus sur les séductions intellectuelles et l’influence française fera place à celle de la Prusse, dont le despotisme éclairé était plus proche du Japon que les institutions françaises. Vingt ans plus tard, un code civil, nommé « code Boissonade », très inspiré du code Napoléon, sera retiré juste avant d’être mis en vigueur, sous la pression des partisans d’un code civil allemand qui venait d’être terminé.

Les Hollandais déclarent la guerre au sultan d’Aceh, dans le nord-ouest de Sumatra : ils mettront plus de trente ans pour venir à bout de ces Batak farouchement indépendantistes, le wahhabisme venant aiguiser les antagonismes. Quelques années plus tôt, un missionnaire notait déjà : ils ne mangent point de la chair humaine pour assouvir leur faim… mais… comme par une espèce de cérémonie, comme pour montrer par un châtiment ignominieux l’horreur qu’ils ont pour les crimes… les victimes sont les prisonniers de guerre et les criminels condamnés pour des crimes capitaux… la vie paraît être un état de guerre perpétuel.

12 04 1874                 Le lieutenant autrichien Jules Payer, Antoine Zaninovich, matelot et Edouard Orel, enseigne de vaisseau, atteignent la latitude record de 82°5′N : ils laissent dans une anfractuosité de rocher une bouteille qui contient ce message :

Nous, membres de l’expédition austro-hongroise au pôle nord, avons atteint ici, (le cap Fligely, sur l’archipel François Joseph, au nord de la Nouvelle Zemble) au 82°5′, notre point de latitude le plus extrême, à dix-sept jours de marche de notre navire (le Tegetthoff) enfermé dans les glaces au 79°51′.

Sous la côte, nous constatons l’existence d’un bassin d’eau libre peu étendu. Tout alentour règne le pack, qui rejoint au nord et au nord-ouest, à une distance de soixante ou soixante dix-mille environ, de nouvelles terres dont nous ne pouvons déterminer exactement la configuration ni le développement. Notre intention est de regagner immédiatement notre navire, que l’équipage tout entier abandonnera bientôt pour retourner en Europe ; nous sommes réduits à cette nécessité par l’impossibilité absolue de dégager ledit navire des glaces qui l’enserrent et par le mauvais état sanitaire des hommes.

Le Tegetthoff avait appareillé le 13 juin 1872 de Bremerhafen, à l’embouchure du Weser sous les ordres du lieutenant de Vaisseau Charles Weyprecht et du lieutenant Jules Payer, avec un équipage très cosmopolite et huit chiens. Bloqué par les glaces dès le 21 août 1872, au nord de la Nouvelle Zemble, il ne retrouvera jamais les eaux libres. Porté par la dérive, il finira par arriver le long d’îles que le lieutenant Payer nommera Archipel François Joseph. Jusqu’à son abandon, le Tegetthof ne sera pas fracassé, abritant les vingt deux hommes et neuf chiens pendant deux ans. Après être parvenu au 82°5′, et avoir regagné le navire, tout le monde l’abandonnera le 20 mai, pour retrouver des eaux libres, en tirant jusque là trois grosses chaloupes : l’aventure, douloureuse jusque là, devint un calvaire : la progression était tellement lente que, 8 jours après le départ du bateau, quelques hommes pouvaient encore y retourner pour reprendre des provisions abandonnées, sans autre chargement, en faisant en trois heures le trajet qu’ils avaient mis huit jours à parcourir en traînant les chaloupes !

… Encaqués comme des harengs dans nos chaloupes, sans autre abri qu’une tente pavillon, sans autres meubles que nos avirons, consumés par un de ces ennuis noirs qui vous corrodent un homme jour par jour, heure par heure, minute par minute, nous menons certainement l’existence la plus mélancolique qu’il soit possible d’imaginer.

Dans le creux du canot qui, la nuit, nous sert de dortoir, il fait une chaleur presque intolérable : étalés les uns près des autres, nous nous efforçons pourtant de dormir, et nous prolongeons notre nuitée aussi longtemps que nous le pouvons, jusqu’à ce que les jappements de Torossy ou l’appel du cuisinier apportant la soupe nous déterminent à reprendre la verticale.

Cette soupe est le mélange le plus ineffable d’éléments disparates ou ennemis : farine, pemmican, saucisson, pain broyé, chair de phoque, poumon d’ours, tout s’y marie dans une fabuleuse promiscuité ; il n’y manque plus que cette gélatine d’un genre particulier que mangèrent en 1821, sous le nom significatif de « tripe de roche », sir Franklin et ses compagnons, ou les parties hors d’usage de nos bas et de nos culottes.

Nous l’absorbons néanmoins, cette soupe invraisemblable, et en silence, de peur de dire involontairement ce que nous pensons, ou de répéter ce que nous avons dit cent mille fois déjà.

Nous n’avons pas même la ressource de nous raconter mutuellement notre vie ; nous connaissons par cœur nos aventures respectives depuis la première de toutes, oui, depuis la naissance, jusqu’à la dernière, à savoir l’infructueuse chasse au phoque de la veille…

Le repas terminé, on se groupe d’une manière un peu différente dans les chaloupes ; celui dont c’est le tour d’affût va guetter un chimérique veau marin au bord de la flaque la plus proche ; et quiconque possède un reste de tabac s’empresse de bourrer silencieusement sa pipe.

Heureux ceux qui découvrent tout à coup une déchirure à leurs vêtements. Ils prennent du fil, une aiguille, et les voilà occupés pour un bout de temps ! Plus heureux encore ceux qui se sentent capables de dormir pendant le jour après avoir dormi pendant la nuit ! Ces privilégiés s’étendent sans fracas, les uns sous les bancs des rameurs, les autres dessus, et des uns et des autres on n’aperçoit bientôt plus que les semelles.

Alors arrivent les mouettes, qui papillonnent en essaims pressés autour des canots muets, guignant de l’œil les rognures de lard qu’elles se disputent férocement, comme tout là-bas, en Europe, on se dispute des provinces. Encore ce peuple de volatiles ne tarde-t-il pas à nous délaisser, de même que l’ours polaire et le veau marin. Un jour en effet, quelques-uns des nôtres ayant eu la malencontreuse idée de tendre des rets près des chaloupes, ces oiseaux disparurent, et l’on n’en revit plus qu’à bonne distance de nous.

Où il faut aller pour retrouver un peu d’animation, sinon de sociabilité, c’est sous la tente enfumée où se fait la cuisine. Pour peu qu’un dissentiment s’y élève sur la question de savoir qui doit à son tour récurer la marmite, pour peu qu’il y ait une ombre de passe-droit ou de privilège, ou qu’on ait indûment coupé une corde du bagage au lieu d’en défaire le nœud, vite les apostrophes éclatent et se croisent avec une volubilité qui fait grand honneur à la faconde de nos bouillants Méridionaux. Presque toujours, heureusement, le don d’une pipe de tabac fait à propos assoupit jusqu’au soir ou jusqu’au lendemain la querelle commencée.

Nous atteignons ainsi le 15 juillet, sans autre événement que le transfert de notre campement à trois cents pas environ de là, à seule fin de choisir un meilleur endroit, pour chasser le phoque, et aussi peut-être pour nous laisser croire à nous-mêmes que nous avons continué d’avancer. Au fond nous ne sommes pas assez innocents pour prendre le change ; nous savons parfaitement ce qu’il en est ; nous suivons d’un regard oblique la décroissance rapide de nos provisions, et la marche vertigineuse de l’aiguille fatale sur le cadran où est écrite notre destinée.

Jusqu’alors nous avons fait à mauvaise fortune bon visage ; nous nous sommes résignés tant bien que mal au dur labeur de la traction et du débardage ; la moindre rigole franchie après une semaine de patience, à la lisière d’une plaine de glace, nous a remplis de joie et de reconnaissance.

L’espérance chevillée au cœur, nous avons attendu, de jour en jour, qu’il plût aux canaux fermés d’ouvrir leurs écluses ; mais, à présent, nos âmes mollissent décidément ; l’opiniâtre vent du sud a détruit le résultat de nos efforts les plus laborieux ; après une course de deux mois, nous ne sommes encore qu’à deux lieues allemandes[2] du navire.

Les hauteurs de l’île Wilczek pyramident toujours à notre horizon ; leurs lignes rocheuses étincellent avec une netteté désespérante dans l’inextinguible lumière du jour.

Que faire ? Rétrograder au point de départ, retourner nous enclore pour un troisième hivernage, sans espoir, dans les flancs dévastés de notre bâtiment, ou, qui sait ? ne plus retrouver peut-être notre bâtiment et périr alors dans le sein glacé de l’Océan ! Telle était la double perspective qui semblait s’offrir à nous.

Sans doute des symptômes d’une prochaine débâcle se montraient de toutes parts ; des milliers de gouttelettes, glissant des récifs aigus et des blocs tabulaires, trahissaient la lente usure de la glace sous les influences estivales. Une pluie chaude qui se mit à tomber accrut encore ce vaste suintement, prodrome assuré d’une dislocation générale du pack. Mais quel secours efficace ces promesses de fonte nous apportaient-elles ? En étions-nous donc réduits à attendre que toutes ces humides constructions de l’hiver arctique eussent achevé de se liquéfier ? Cette attente seule eût été notre perte inévitable.

Sans doute aussi nous nous disions, en repassant au dedans de nous les diverses péripéties de notre existence depuis deux années, qu’il n’était pas vraisemblable, ni même conforme à la logique et au sens commun, que le destin nous eût fait échapper aux épouvantables cataclysmes que l’on a vus, pour nous laisser, après coup, mourir lentement, misérablement, d’inanition pure.

Néanmoins, en dépit de ce raisonnement laborieux, en rébellion évidente contre la réalité des choses, une sinistre nuit envahissait nos esprits, et il était fort heureux, ma foi, que la rotondité de la terre nous empêchât de mesurer de l’œil la quantité de glaces qui nous séparait encore de la mer vivante.

Nos rations de vivres subirent une nouvelle diminution ; Pekel, notre bon et fidèle Pekel, auquel on avait accordé jusqu’alors un sursis, fut enfin sacrifié à la terrible nécessité.

Les veaux marins devenaient de plus en plus notre unique ressource ; encore nous fallait-il bien employer les quatre cents coups environ qui nous restaient à tirer.

Nous n’avions pas eu tort cependant de nous confier toujours, si timidement que ce fût, à notre fortune. Au moment même où toute espérance de salut paraissait irrévocablement évanouie pour nous, un rayon libérateur jaillit au milieu de nos ténèbres.

Le 15 juillet au soir, comme nous venions de prendre notre maigre repas, une série de minces canaux s’entrouvrit au sud-ouest, sous la double action des vents et du courant.

En peu d’instants nous avançâmes d’un bon mille.

Le lendemain, ayant rencontré un autre chenal plus considérable, nous reconquîmes notre latitude précédente de 79°39′, et l’île Wilczek s’effaça derrière nous en sombres linéaments, estompés d’une vapeur jaunâtre pareille à la dorure pâlie de la tranche d’un vieux livre.

Notre façon d’aller s’était, de plus, tout à coup modifiée. Au lieu d’être assujettis, comme auparavant, à de continuels transbordements, pénibles pour nous et toujours dangereux pour les membrures de nos chaloupes, nous pouvions maintenant, à l’aide de longues perches, écarter ou disjoindre la plupart des blocs ou des barrières qui encombraient notre route ; il suffisait d’un peu de prudence pour éviter les chocs trop forts et les pressions.

S’il arrivait que les plaines de glace eussent un pourtour trop considérable, nous en étions quittes pour reprendre transitoirement nos procédés primitifs, c’est-à-dire pour remorquer successivement au moyen de traînoirs chacune des embarcations et les différentes pièces du bagage.

Un progrès de quatre milles suffisait alors pour nous satisfaire.

Tous les mouvements préliminaires avaient du reste acquis une telle précision qu’il ne nous fallait pas plus de trois heures pour les exécuter. Si, pendant la marche, les chaloupes se heurtaient à quelque obstacle provenant des glaces, les crampons et les pelles des pionniers avaient vite fait d’aplanir la voie. Les flaques d’eau qui pouvaient se rencontrer au milieu de ces plaines accidentées comptaient à peine dans notre labeur machinal ; nous les passions à gué sans souci, et ce n’était pas non plus une affaire lorsque un des nôtres, en déblayant le conduit d’un canal, prenait un bain inattendu…

Ils retrouvèrent les eaux libres le 15 août, durent sacrifier les deux derniers chiens… et le 25 août 1874 au soir, en longeant les côtes de la Nouvelle Zemble :

… Il était sept heures. Tout à coup un cri, un seul cri d’allégresse s’éleva des quatre chaloupes. Une cinquième embarcation, toute petite, était devant nous, montée par deux hommes qui semblaient en train de faire la chasse aux oiseaux du cap.

Non moins surpris que nous-mêmes, ces hommes vinrent à nous.

C’étaient des Russes. Avant que nous eussions eu le temps de nous entendre, nos chaloupes et les leurs tournèrent une pointe de rocher, et nous nous trouvâmes en présence de deux navires.

Avec quelle palpitation de cœur le naufragé s’avance à la rencontre du bâtiment sauveur qui se dresse sous ses yeux, tout gréé, dans son élégante et fière cambrure, et qui tout à l’heure va le recevoir dans ses flancs, à l’abri des colères capricieuses des éléments ! Ce n’est pas pour lui une carcasse inanimée, c’est un ami, un être supérieur et tout puissant, devant lequel s’incline humblement sa faiblesse. Tels furent aussi les sentiments avec lesquels nous ramâmes vers ces deux schooners, qui étaient à l’ancre, à quelques centaines de pas, dans l’intérieur d’une baie entourée d’un rempart de roches.

N’étaient-ils pas pour nous le résumé du reste du monde ? Tout en suivant la barque étrangère, nous hissâmes notre pavillon. Bientôt nous accostâmes le plus rapproché des deux navires, dont le pont s’emplit immédiatement de matelots barbus. C’était le Nicolas, capitaine Féodor Voronin. Hélas ! huit jours plus tôt, nos pauvres chiens auraient pu, eux aussi, toucher les planches du navire libérateur…

Jamais têtes couronnées ne reçurent un accueil pareil à celui dont furent honorés ce jour-là ces échappés de la banquise que l’Europe avait crus perdus à jamais.

A la vue des deux oukases qui nous avaient été envoyés de Petersbourg, au début de notre voyage, et qui enjoignaient à tous les nationaux de nous prêter aide et assistance le cas échéant, ces pauvres pêcheurs russes découvrirent leurs têtes et s’inclinèrent jusqu’à terre. A des centaines de lieues de son point de départ, l’ordre d’en haut n’avait rien perdu de sa vertu suprême !

Mais ce ne furent pas seulement la discipline et l’obéissance qui nous valurent cette réception empressée ; le cœur y était aussi. Tout ce que l’office et le cellier du navire renfermaient de plus précieux nous fut servi aussitôt et spontanément. Le second navire s’approcha à son tour pour nous saluer et nous inviter à son bord.

C’était le commencement d’une longue série d’invitations cordiales, à laquelle nous allions avoir à faire honneur !

Il se trouva précisément que l’autre goélette avait un malade parmi son équipage ; notre compagnon, le docteur Kepes, lui donna immédiatement ses soins et nous rapporta, comme honoraires de sa visite, un respectable paquet de tabac.

Ces excellents et simples matelots russes dévalisèrent pour nous toute leur garde-robe. L’un d’eux, après m’avoir considéré un instant, crut remarquer que je n’avais pas la joie très bruyante pour un homme échappé du naufrage : il s’imagina qu’il me manquait quelque chose ; il s’en alla ouvrir ses coffres et m’apporta tout ce qu’il possédait en fait de pain blanc et de tabac. Sans nul doute, en son idiome moscovite, il me disait les choses les plus aimables et les plus affectueuses ; malheureusement je n’en comprenais pas un traître mot.

Il y avait quatre-vingt-seize jours que notre retraite avait commencé ; en comptant les précédentes excursions en traîneau, c’étaient cinq mois pleins que j’avais vécu sans abri, exposé à toutes les intempéries du ciel boréal. Aussi étais-je comme étourdi de ce changement subit d’existence. Mes compagnons regardaient comme moi, avec une sorte d’attendrissement ahuri, les objets les plus futiles ou les plus infimes ; notre retour à la vie ordinaire ne se faisait que péniblement et par gradation…

Lieutenant Jules Payer

15 04 1874                 En marge du salon officiel, dans un atelier de Nadar, sont exposées 165 œuvres de 30 artistes, dont Monet, Renoir, Pissarro, Sisley, Bazille, Degas, Cézanne, Morisot, Guillaumin, Caillebotte, que Gustave Leroy va nommer Impressionnistes dans Le Charivari. Ils en ont tous assez de la peinture académique, des petits anges fessus, de la mythologie grecque sur fonds de nature grandiose et dominatrice. Mais ils vont en mettre du temps avant que d’être reconnus et que leurs toiles ne gagnent les salons officiels de la République ! Ils ne sont pas les premiers à ruer dans les brancards : on avait déjà eu le Salon des Refusés  en 1865, et ils ne sont pas les derniers : il y aura en 1884 le Salon des artistes indépendants, le Salon d’Automne en 1903 etc…

3 05 1874                   La concession française de Shangaï, occupe une soixantaine d’hectares qu’il a fallu viabiliser en urgence pour faire face à l’afflux de réfugiés chinois fuyant la guerre civile. On n’a tenu aucun compte de la tradition chinoise qui, par le biais de la puissante guilde des Chinois originaires de Ning-po, veille sur les très nombreux champs funéraires : le quartier ouest de la concession s’embrase, le consul général Godeaux fait appel aux canonnières à l’ancre sur le Yang Tsé : sept morts, tous Chinois.

1874                           Le travail de jour est interdit aux enfants de moins de 12 ans ; de nuit, aux filles de moins de 21 ans et aux garçons de moins de 16 ans. Création du corps des inspecteurs du travail. Création du Club Alpin Français à Grenoble : dès ses débuts, il accepte les femmes : c’était encore loin d’être habituel.

Carl Hagenbeck est importateur d’animaux à Hambourg : ses affaires vont mal : il lui faut du nouveau à proposer à ses clients, zoos et cirques d’Europe. Et le nouveau, eh bien, cela va être six « authentiques » Lapons, qui vont accompagner les rennes qu’il importe de Scandinavie. Ils font une tournée dans les zoos et l’opération est un succès. L’année suivante, ce seront quelques Nubiens, vivant entre Egypte et Soudan, qui accompagneront girafes, éléphants et autruches. Et la mode est lancée, et va se généraliser, permettant d’engranger de substantiels bénéfices avant que des voix ne s’élèvent pour mettre fin au scandale.

5 01 1875                   Inauguration de l’Opéra Garnier. Les travaux ont duré 15 ans. La scène fait 60 m. de haut, dont 45 m. de cintres et 15 m. de dessous, 27m. de profondeur et 48.5 m. de largeur. La salle dispose de 1 900 sièges de velours, le grand foyer, restauré en 2004, fait 54 m. de long pour 13 m. de large et 18 m. de haut. Un journal écrira : indéfinissable cocktail de styles, original à force d’être bâtard.

http://renaud91.free.fr/Photos/paris/Opera/index_000.html      

14 01 1875                      Espagne : Alphonse XII entre à Madrid et rétablit la monarchie.

21 02 1875                     Jeanne Calment voit le jour. Elle en aura marre bien plus tard que tous ses contemporains, et attendra 122 ans pour s’en aller au paradis, le 4 Août 1997. Elle choisit d’entrer dans une maison de retraite à l’age de 110 ans : elle y arriva en vélo.

On peut dire d’elle qu’elle détient un record imbattable dans la catégorie amateur, qui aura été la seule jusqu’à sa vieillesse [parmi ceux bien sûr dont les âges sont connus]. Mais à la fin du XX° siècle, l’affaire s’est sacrément professionnalisée : tous les vieux des catégories sociales les plus aisées dans les pays riches pratiquent la gym, une alimentation adaptée, une hygiène de vie bien étudiée, des médicaments sans cesse améliorés… autant de facteurs d’une longévité accrue : il faut bien s’attendre à ce que ses 122 ans soient rapidement dépassés.

05 1875                      Les Grenoblois supportent mal le parisianisme du Club Alpin, et fondent la Société des touristes du Dauphiné. Plusieurs autres associations d’alpinistes verront le jour dans les années suivantes : les Grimpeurs des Alpes en 1889, les Alpinistes dauphinois en 1892, le Club ascensionniste grenoblois en 1899, les Jarrets d’acier en 1912 : dans ce dernier nom, on pressent déjà la grande guerre.

Malgré tout, s’il est un domaine où les fossés culturels sont restés tout à fait franchissables à plus de 120 ans d’écart, c’est bien dans celui de la randonnée : vus aujourd’hui sur le livre d’or d’un gîte d’étape : Randopattes, le Mille Pattes, les Chamois Verts, la Joyeuse Grole, lou Cami, les Amis des Faux Plats, la Semelle fumante, le Pied curieux, Sac à dos et godillots….

15 06 1875                 Pour laver l’affront de la Commune, l’Eglise de France pose la première pierre de la Basilique du Sacré Cœur à Montmartre, dite du Vœu National. Sur les plans de Paul Abadie, elle reprend le style romano-byzantin de Saint Front de Périgueux ; elle sera achevée en 1910.

9 10 1875                  Amédée Bollée, à bord de l’Obéissante, la voiture à vapeur construite par ses soins, fait le trajet du Mans à Paris, ce qui lui vaut 75 contraventions ! Il ne se laissa pas arrêter pour si peu et poursuivit ses entreprises : il dépassera les 60 km/h avec La Rapide en 1881.

1875                              Le phylloxera, - phylloxera vastatrix -, devient une catastrophe nationale : de 83 M. d’hectolitres en 1874, la production baissera à 25 M. en 1879. Jules Emile Planchon,  professeur à l’Ecole de Pharmacie de Montpellier, va l’identifier, puis sauvera le vignoble français en introduisant des variétés américaines résistantes, qui parfois serviront simplement de porte-greffe au cépage d’origine, garantissant ainsi la même qualité de raisin. Il était finalement bien normal que le remède vienne du même endroit que le mal. Les viticulteurs lui dresseront une statue, sur le petit square qui porte son nom, à la sortie de la gare : La vigne américaine a fait revivre la vigne française et triomphé du phylloxera.

Des anciens cépages savoyards ne restent guère que la Mondeuse, la Jacquère et la Roussette qui aurait été rapportée de Chypre par Louis de Savoie, premier cépage savoyard à avoir été distingué par une AOC, dès 1942. Viennent s’y ajouter le Gamay, en provenance du Beaujolais, le Pinot noir, le Chasselas, le Bergeron, le Chardonnay, l’Aligoté.

Le port de Sète, - on l’écrivait alors Cette - qui s’était considérablement développé surtout depuis l’arrivée du train en 1839, va voir ses flux s’inverser, les importations l’emportant sur les exportations.

Un journal publie une reproduction du président de la République, le Maréchal de Mac Mahon, à cheval, ainsi sous - titrée : la monture a l’air intelligent. Il sera condamné à 500 F d’amende. A peine élu, il s’était aventuré à déclarer sur la crise du phylloxera :

Les populations du Midi, qui n’ont point de discipline et qui ont fait fortune trop rapidement, sont insupportables mais tout cela change et le phylloxera qui les ruine, va les mettre à la raison.

Le vélocipède, avec son pédalier au moyeu de la roue avant, pour augmenter la vitesse augmente la dimension de cette roue avant : on ira jusqu’à 3 mètres de diamètre : on était pas loin du numéro de cirque : c’était le grand bi. Le français Jules Truffault allège le tout en remplaçant jantes et fourches en acier par des fourreaux de sabre, et les rayons en bois par des rayons métalliques en tension.

Le capitaine américain Georges Nares hiverne à bord de son navire dans la baie de Lady Franklin, dans le nord-est de l’île Ellesmere et atteint Alert, par 82°27′N et 64°07′O.

De 1875 à 1883          Pierre Savorgnan de Brazza, aristocrate italien né à Castel Gondolfo, ne pouvait supporter le nouveau roi de la péninsule, Victor Emmanuel, qui entendait limiter les pouvoirs temporels du pape. Parti en France en 1868 - il avait seize ans -  faire l’Ecole Navale en tant que stagiaire étranger, il a été naturalisé en 1874. En 1875, encore officier de marine en poste à Port Gentil, il reçoit mission de remonter l’Ogooué, dont on pensait alors qu’il pouvait être un émissaire du Congo. Pris par la passion de l’exploration, il quitte la marine et explore l’Afrique Equatoriale, amorçant ainsi le début de la colonisation française, avec le Congo Français. Cela commence avec trois autres Français, 17 matelots noirs à Lambaréné, sur l’Ogooué, dans l’actuel Gabon, où il fonde Francheville, dédiée aux esclaves affranchis, qui sera rapidement rebaptisée en Franceville. Attaqué par les guerriers apfourous, il plie bagage, mais pour revenir deux ans plus tard, avec 400 hommes - 87 Blancs et 300 Noirs - : il explorera alors l’Alima et la Likouala, affluents du Congo : leurs sources sont à la frontière est du Gabon. Il étend jusqu’au Congo la colonie française du Gabon. Le roi des Batékés lui offre le petit village de Ncouna, au bord de Stanley Pool, grande retenue du Congo : le village deviendra Brazzaville[3], qui confié au sergent Kemara recruté à Dakar, tiendra tête pendant des mois à Stanley et aux forces belges.

Restez en contact avec les Noirs. Efforcez-vous à comprendre non seulement les mots qu’ils prononcent, mais aussi leur mentalité. Mêlez-vous à leur vie. Visitez leurs villages, interrogez femmes et enfants. Pas d’armes, pas d’escorte. N’oubliez pas que vous êtes l’intrus qu’on n’a pas appelé.

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Aucun des pionniers de l’Afrique ne fut plus humain que Brazza. Aucun ne sut conquérir une amitié plus sincère de la part des populations et utiliser ce sentiment pour faire progresser à la fois l’autorité de la France et la civilisation…

Charles de Gaulle, à Brazzaville le 24 janvier 1944.

10 01 1876                 On a découvert de l’or dans les Black Hills du Dakota : le gouvernement lance un ultimatum aux Indiens : tous ceux qui n’auront pas quitté les réserves avant ce 31 janvier seront considérés comme rebelles et traités en conséquence. La plupart vont se résigner.

7 04 1876                   Stanley rapporte ses observations sur les sources du Nil :

Du 17 janvier 1875 au 7 avril 1876, nous avons travaillé à relever les sources les plus méridionales du Nil, et à résoudre le problème incomplètement résolu par Speke et Grant, savoir si le Victoria Nyanza est, comme l’affirme Speke, un seul lac, ou s’il consiste en cinq lacs différents, comme le prétendaient divers explorateurs. Ceci a pu être fait de façon satisfaisante et maintenant Speke a toute la gloire d’avoir découvert la plus grande mer intérieure de tout le continent africain, ainsi que son principal affluent, la Kagera, et son effluent, le Nil. On doit de même lui reconnaître le mérite d’avoir compris mieux qu’aucun de ses contradicteurs la géographie des pays qu’il a traversés, et je tiens à dire toute mon admiration pour le génie géographique qui a tracé d’une main si sûre les grandes lignes des environs du lac Victoria.

Il reviendra en 1887 dans les parages, découvrant que la rivière Semliki, réunit le lac Albert au lac Edouard, et que donc, ce dernier peut-être considéré comme une des sources du Nil.

Il voudra vérifier ensuite que la rivière Lualaba, découverte par Livingstone au sud du lac Tanganyika, est bien le Congo : pour ce faire, il entreprendra sa descente avec sa petite embarcation le Lady Alice, qu’il devra bientôt abandonner : il arrivera, après mille difficultés, à l’embouchure, sur l’Atlantique en août 1877. Il doit accepter la présence de Savorgnan de Brazza sur le rive droite du Congo. Parti depuis 999 jours de Zanzibar avec 356 hommes, il ne lui en reste plus que 150 et ses trois compagnons anglais sont morts eux aussi. L’exploit ne suscita pas l’enthousiasme en Angleterre, qui dédaigna ses propositions d’annexer pour le compte de l’Angleterre toute l’Afrique Centrale.

12 05 1876                 L’Anglais Nares commande une expédition vers le pôle nord à la tête de deux navires, le Discovery et l’Alert. Il a emmené 55 chiens esquimaux et, pour les conduire un Danois du Groenland et deux esquimaux : le Danois va mourir rapidement et les chiens en feront autant pour ceux qui n’avaient pas encore déserté, en proie au piblouktou. Markham, l’un de ses hommes, parti avec 16 autres atteint 83°20′ N : le vieux record de Parry, datant de 1827, est battu.

22 05 1876                 Élu sénateur le 30 janvier, Victor Hugo demande l’amnistie pour les condamnés de la Commune :

Il faut fermer toute la plaie.
Il faut éteindre toute la haine.
Quoi ! parce que, voyant des infortunes inouïes et imméritées, des lamentables pauvretés, des mères et des épouses qui sanglotent, des vieillards qui n’ont même plus de grabat, des enfants qui n’ont même plus de berceau, j’ai dit : «  me voilà ! Que puis-je pour vous ? À quoi puis-je vous être bon ? ».  Et parce que les mères m’ont dit « rendez-nous notre fils ! » et parce que les femmes m’ont dit : « rendez-nous notre mari ! et parce que les enfants m’ont dit : « rendez-nous notre père ! » et parce que j’ai répondu : « j’essaierai ! » j’ai mal fait ! j’ai eu tort ! Non, vous ne le pouvez pas ! Je vous rends cette justice. Aucun de nous ne le pense ici. Faites grâce !

L’amnistie est refusée à la quasi unanimité : seulement huit voix pour la proposition de Hugo. Il faudra attendre 4 ans pour qu’elle soit votée, le 3 juillet 1880.

26 06 1876                 Les Sioux emmenés par Tatanka Yotanka - alias Sitting Bull - et Crazy Horse, rejoints par les Cheyennes, massacrent sur les berges de Little Big Horn, dans le Montana, le 7° régiment de cavalerie du plus jeune général de l’armée, Custer, qui est tué.

9 08 1876                      Tramway à vapeur Montparnasse - Austerlitz.

1876                             Explosion de grisou à St Etienne : deux cent seize morts. Dissolution de la 1°Internationale.

Charles Tellier arme le Frigorifique, trois mâts de 650 tonnes qui met 105 jours pour relier Buenos Aires à Rouen avec une cargaison de viande.

On trouve dans les effectifs de l’armée coloniale néerlandaise des Indes un jeune homme de 22 ans : Arthur Rimbaud : il ne va pas s’y attarder.

Sir Henri Wickham, botaniste, se fait passer en Amazonie pour un innocent chasseur d’orchidées : il envoie en fait en contrebande à Kew, le Jardin botanique de Londres des semences d’hévéa récoltées dans l’ouest du Para : transportées dans les Wardian cases elles seront replantées à Calcutta, Singapour et Ceylan où elles se trouveront tellement bien qu’elles mettront ainsi fin à l’age d’or du caoutchouc en Amazonie : Macintosh peut lancer ses imperméables et Dunlop ses pneumatiques : les profits ne seront pas pour le Brésil.

Larousse crée le premier logo : la dent-de-lion, nom usuel du pissenlit, orné de la devise due à l’architecte, décorateur Emile Reiber : Je sème à tout vent. Le passage de la dent-de-lion à la Semeuse est le fait de Georges Moreau et Eugène Grasset, en 1890. Quant à la Semeuse de nos pièces, on la devra à Roty en 1897.

La reine Victoria prend le titre d’Impératrice des Indes : jusque là seulement reléguée dans l’ombre depuis l’installation de l’East Indies Company, la dynastie des Grands Mogols disparaît officiellement.

Un cyclone ravage le golfe du Bengale et le delta du Gange : les mâts des navires à 300 km de son cœur sont arrachés. Une vague de 15 mètres dévaste 141 km² et tue 215 000 personnes.

Richard Wagner fonde pour sa seule gloire le festival de Bayreuth.

17 06 1877                 Le peuple Numipu, nommé Nez Percés par les Blancs, vit paisiblement dans la vallée de Wallowa, affluent de la rive gauche de la Snake River, via la Grande Ronde River, se consacrant à l’élevage du meilleur cheval qui soit : l’Appaloosas. Mais les Blancs ont décidé que cela ne pouvait durer et les ont sommés de déguerpir. Va s’ensuivre une poursuite de quatre mois : 800 Indiens, emmenés par leur chef  Tonnerre qui roule dans la montagne, nommé Chef Joseph par les Blancs, vont parcourir près de 2 000 km dans les Rocheuses pendant quatre mois ; épopée faite d’escarmouches, de véritables batailles, d’embuscades, des pentes de White Bird Cañon à Clearwater River, de Lolo Pass à Big Hole River, de Tongher Pass au Yellowstone, de Cañon creek au Missouri. Les guerriers indiens vendront très chèrement leur peau. Parvenus près de la frontière canadienne, 300 d’entre eux parviendront à y rejoindre Sitting Bull et les siens : Chef Joseph se rendra le 5 octobre 1877, à Miles - il était à 70 km de la frontière canadienne -.

Je suis fatigué de me battre. Nos chefs ont été tués. Looking Glass est mort. Too-Hul-Hul-Sote est mort. Tous les anciens sont également morts… Celui qui dirigeait nos jeunes gens, Ollokot, est mort. Oh ! il fait si froid et nous n’avons pas de couvertures. Nos petits enfants meurent de froid. Certaines personnes parmi mon peuple se sont enfuies dans les collines, elles n’ont ni couverture ni nourriture. Personne ne sait où elles sont allées, peut-être sont-elles déjà mortes de froid. Je veux qu’on me laisse du temps pour rechercher mes enfants, et voir combien je peux en retrouver vivants. Il se peut que je les retrouve parmi les morts. Ecoutez-moi, dites au Général Howard que je connais son coeur. Le mien est triste et tourmenté. A partir de ce jour, de l’endroit où se tient le soleil, je ne combattrai plus jamais !

Ils seront envoyés au Kansas puis en Oklahoma. avant de pouvoir revenir dix ans plus tard près de la Wallowa. Joseph s’adressa au Congrès: If I can not go to my own home, let me have a home in some country where my people will not die so fast.

16 08 1877                 Gaspard fait la première de la Meije, 3982 m, par le glacier des Etançons, face Sud, avec son client, le baron Boileau de Castelnau, résidant au Mas du Bouet, tout à coté de Montpellier. La concurrence était rude, surtout de la part du Révérend Coolidge qui tentait aussi l’ascension par la face nord. Gaspard dût descendre de St Christophe en Oisans à Bourg d’Oisans pour télégraphier au baron de venir le plus vite possible faute de quoi Coolidge arriverait le premier. La descente ne fût pas évidente : bivouac en altitude, dans la tempête. On ne connaissait pas encore la technique du rappel qui permet de récupérer sa corde (ce sera pour l’année suivante), et donc, chaque fois qu’il était nécessaire d’utiliser une corde, celle -ci restait sur place… à la fin les longueurs étaient insuffisantes…

Gaspard, premier guide de l’Oisans, était un personnage. Son père était troupelier, - berger spécialisé dans la transhumance des moutons -; dans le cas présent il s’agissait de la transhumance entre la haute vallée du Var, où il résidait le plus souvent (à Châteauneuf d’Entraunes) et l’Oisans. Un jour, son père, fatigué de voyager, posa son sac en Oisans. Cela signifiait que la famille avait peu de bien, et donc que les bouches étaient encore plus difficiles à nourrir que chez les « pays », installés là depuis longtemps. D’où l’attirance de Gaspard pour cette activité de guide qui permettait « d’arrondir les fins de mois » et de se détourner de ses activités de paysan pour lesquelles il n’éprouvait guère d’attrait. Devenu une autorité morale certaine, il continua le plus longtemps possible à courir la montagne. Il fit sa dernière ascension de la Meije à 77ans.

1877                           La France récupère l’île de St Barthélemy, qui appartenait à la Suède depuis 1784. Fondation de la Société des architectes diplômés du gouvernement. Implantation de la Société alsacienne de constructions mécaniques à Belfort : elle s’associera en 1928 avec la Compagnie Française Thomson Houston pour devenir l’Alsthom.

L’achèvement à Porto du viaduc ferroviaire Maria Pia sur le Douro consacre la réputation internationale de Gustave Eiffel. Ferdinand Carré invente le froid industriel : machine frigorifique à compression en 1857, machine à absorption à marche en continu en 1860, utilisation d’ammoniac comme fluide frigorigène : il commence à importer de la viande d’Argentine : le succès n’est pas au rendez-vous : la congélation n’est pas en cause, mais la saveur de la viande.

Edison[4] et Charles Cros inventent le téléphone. Charles Cros dépose un brevet qui définit l’ancêtre du phonographe. Nikolaus August Otto invente le 1° moteur à combustion interne à 4 temps.

Parution du Tour de France par deux enfants, de G. Bruno, livre de lecture des enfants de l’école primaire, depuis 1877, vendu à 55 000 exemplaires en 1877, 136 000 en 1878, à peu près 550 000 par an entre 1879 et 1910, à l’heure actuelle pas loin de 9 millions au total : ce livre a été « le » best-seller de la fin du XIX° siècle, d’un moralisme asphyxiant, jouant très habilement d’une apparente neutralité en matière de religion. G. Bruno était le pseudonyme de Mme Alfred Fouillée, née Augustine Tuillerie, femme d’un recteur d’Académie, philosophe à ses heures perdues, qui ne cachait pas ses sympathies pour « certains anthropologistes » dénonçant la dégénérescence de la race aryenne. (Revue des Deux Mondes 1895) :   Seules les races européennes sont capables du plus haut développement intellectuel et social …/… en raison de la loi de régression, les croisements entre races très différentes ont pour conséquence de ramener à la surface les traits inférieurs souvent disparus. Alfred Fouillée s’est gagné à cette époque aux yeux de quelques gens qui comptent le rôle de Parrain intellectuel de la III° République. Mazette !

Sans l’immense battage scolaire en cours - à croire que l’école n’avait été fondée que pour fomenter la revanche ! - le deuil de 1870 aurait été à peu près accompli. Pour les garçons de moins de trente ans, qui avaient appris à la fois la lecture et le français dans « Le tour de France par deux enfants », l’école avait entretenu le flambeau de la haine nationale. Ce livre culte racontait dans une langue insipide les tribulations de deux frères alsaciens chassés de leur chère patrie par les odieux envahisseurs. La conscription obligatoire en avait avivé la flamme dans l’horreur du Teuton.

Claude Duneton.       Le Monument Balland 2003

Cette haine du boche se développe aussi dans la chanson, dont certaines rencontrent un grand succès :        

                                               Le fils de l’Allemand.

Paroles de Gaston Villemer et Lucien Delormel. Musique de Paul Blétry.

Près de la nouvelle frontière
Un officier s’est arrêté,
A la porte d’une chaumière
Il frappe avec anxiété.

Une femme, dont la mamelle
Allaite un gentil chérubin,
Ouvre en demandant : « Qui m’appelle ? »
Et voit  l’uniforme prussien.

Femme - dit l’officier - écoute ma prière,
Pour lui donner ton lait, je t’apporte un enfant.
Dis-moi si tu consens à lui servir de mère ;
Moi, je suis un soldat du pays allemand.

Ce fils, sur la terre lointaine,
M’est né d’hier et, sans compter,
Je paierai tes soins et ta peine,
Car je suis tout seul à l’aimer.

Vois, sa figure est rose et blonde,
Tu peux le sauver du trépas ;
Sa mère, en le mettant au monde,
Vient de mourir entre mes bras.
 

J’avais un fils - dit la Lorraine -
Blond chérubin comme le tien,
Mon homme et moi tenions la plaine
Devant un régiment prussien ;

Quand tes soldats saouls de carnage
Mirent le feu à mon hameau
Et, sans pitié pour son jeune âge,
Tuèrent l’enfant au berceau !

Passe ton chemin, ma mamelle est française,
N’entre pas sous mon toit, emporte ton enfant !
Mes garçons chanteront plus tard
La Marseillaise,
Je ne vends pas mon lait au fils d’un Allemand.

Les enfants nés à la fin du second empire ont été nourris de cette prose. Ils auront à peu près cinquante ans à la première guerre mondiale… Cinquante ans, c’est l’âge où, dans l’armée, les officiers ont un grade de commandement, de commandant à général. Ce sont ces gens-là qui enverront au massacre des milliers de fantassins, sans aucune considération pour le prix de la vie humaine, très souvent en pure inutilité, pour gagner quelques tranchées, parfois rien du tout, faisant vivre à ces hommes un enfer dont nul n’a plus conscience aujourd’hui.

37 millions d’habitants, (dont 2 à Paris) ; la natalité est de 22 ‰ (33 en Allemagne  et Angleterre), la mortalité de 18 ‰. Les idées de planning familial et contraception commencent à faire leur chemin. Famine en Inde, dans le Deccan : El Niño en est le premier responsable ; lord Lytton alors vice-roi des Indes proclama que rien ne devait empêcher les exportations vers l’Angleterre ; l’Inde affichait alors un excédent net en riz et en blé : sur 1877 et 1878, les négociants exportèrent le chiffre record de 6,4 millions de quintaux de blé. Les paysans mourraient de faim et les autorités reçurent l’ordre de décourager par tous les moyens l’aide aux victimes. La loi contre les contributions caritatives de 1877 interdisait sous peine d’emprisonnement les dons privés susceptibles d’interférer avec le cours des céréales fixé par le marché. Les seules formes d’aide autorisées furent les camps de travail, accessibles seulement aux personnes susceptibles de pouvoir travailler et elles recevaient alors moins que ce qu’un déporté recevra à Buchenwald. La mortalité y était de 94 ‰ !

Les grandes fortunes américaines se consolident, et cela se fait bien souvent sur le dos des ouvriers : depuis la guerre de Sécession, les conflits n’ont pas manqué, mais en cette année 1877, ils atteignent un sommet avec la grève des chemins de fer, déclenchée après des annonces de réduction de salaire : cent mille grévistes, cent vingt mille km de voies - la moitié du réseau -, neutralisés ; la répression va faire une centaine de morts et en envoyer un millier en prison.

C’est seulement autour de Saint Louis que la grève des cheminots fut si systématiquement organisée et entraîna un arrêt si complet de l’activité industrielle que le terme de grève générale était parfaitement justifié. Et c’est également là que les socialistes ont joué un rôle prépondérant et indiscutable.[…] Aucune autre ville américaine n’a jamais été aussi près d’être dirigée par un soviet ouvrier, comme on appellerait cela de nos jours, que Saint Louis (Missouri), en 1877.

 David Burbank          Reign of the Rabble

14 02 1878                 Pour le lancement de sa campagne d’abonnement, le William Turf, un  journal de course français - comme son nom ne l’indique pas - propose un prix de  2 000 francs au premier lecteur capable de trouver les trois premiers du Jockey Club dans l’ordre exact d’arrivée ; c’est, à l’époque moderne, le premier tiercé… à l’époque moderne, car, lors des Jeux Olympiques, les Grecs classaient déjà les trois premiers d’une course.           

1 05 1878                   4° Exposition universelle. On a construit pour l’occasion le Palais du Trocadéro. Pour sa part la cristallerie Baccarat a réalisé un kiosque tout en cristal : 4,70 m de haut, 5,25 m de diamètre, pour abriter en son centre une statue de Mercure en bronze argenté, copie de celui sculpté par Jean de Bologne pour les Médicis vers 1550. Le Temple de Mercure fait un triomphe : il est récompensé par le grand prix de l’exposition. Une fois celle-ci terminée, il est entreposé dans le magasin de la manufacture de la rue Paradis, à Paris, d’où il disparaît, sans laisser aucune trace… Il aurait peut-être été acheté en 1892, (promesse d’achat plutôt qu’achat, bien probablement) par le roi du Portugal dont la fortune aurait mal tournée dans les années qui suivirent… toujours est-il qu’il faudra attendre février 2005 pour le retrouver, bien atteint par les injures du temps, au milieu d’une pièce d’eau dans le parc d’une grande propriété catalane, après que le propriétaire ait contacté la maison Baccarat pour lui refaire une jeunesse.

1878                           L’anglais J.W. Swan invente la lampe sous vide à filament de carbone. D.E. Hughes invente le microphone. Drame sur la Tamise : six cent vingt trois passagers d’un bateau qui fait naufrage meurent asphyxiés et noyés de par la seule odeur pestilentielle : la Tamise était devenu une fosse septique à ciel ouvert. En Nouvelle Calédonie, révolte de Kanaks : plus de mille morts. La femme finlandaise acquiert le droit de vote aux élections municipales.

Voyage de Stevenson dans les Cévennes. Battus en Bosnie, les Turcs abandonnent Chypre, point stratégique de la Méditerranée, à l’Angleterre.

Le grenoblois Henri Duhamel (1853 - 1917) achète une paire de ski à Paris, mais ce n’est pas encore au point.

28 02 1879                 Les guerres civiles ne sont finies qu’apaisées. En politique, oublier, c’est la grande loi. (…) La guerre civile est une faute. Qui l’a commise ? Tout le monde et personne. L’amnistie, c’est l’oubli. (…) Il est bon qu’après tant de luttes, d’angoisses et de travaux, une puissante nation sache prouver au monde qu’elle répond par la grandeur de ses actes à la grandeur des institutions.

Victor Hugo au Sénat

24 03 1879                       Les premières endives - witloof en flamand, chicon en wallon - arrivent de Belgique aux Halles de Paris.

20 07 1879                      Le baron suédois (né en Finlande) Adolf Erik Nordenskjöld, membre de l’Académie des Sciences de Stockholm, franchit le détroit de Béring en venant de l’océan arctique. Il avait appareillé le 4 juillet 1878 de Göteborg à la tête de deux vapeurs - la Vega, et la Lena -.  Le 27 août, il laissait la Léna remonter le cours du fleuve éponyme jusqu’à Iakoutsk ; plus loin, il avait  découvert sur les îles de la Nouvelle Sibérie l’habitat insolite de certains Toungouses, qui logeaient tout simplement dans les cages thoraciques de mammouths congelés ! Contraint le 27 septembre à un hivernage dans la baie de Kolioutchin à deux jours de navigation du détroit de Béring, les glaces ne libérèrent la Vega que le 18 juillet 1879 : le passage du Nord Est était forcé, et c’était un fantastique exploit. Il aura mis à profit l’hivernage - 294 jours - pour effectuer un remarquable travail d’ethnologie sur les Tschuktschis, leurs voisins pendant toute cette période, qui avaient pris l’habitude de fréquenter assidûment le pont de la Vega.

Et, ne serait-ce que pour savoir comment on parvient à éviter les drames, il faut bien parler de temps à autre « des trains qui arrivent à l’heure » :

Le succès de Nordenskjöld tient avant tout à l’expérience qu’il a tiré de ses expéditions antérieures dans l’Arctique : il avait observé que dans la dernière quinzaine d’août, le réchauffement - tout relatif - des eaux des fleuves sibériens entraînait celui des eaux de la côte et qu’il existait en conséquence ce que l’on appelle aujourd’hui une « niche » climatique d’une quinzaine de jours, pendant lesquels la navigation ne devait pas poser de problèmes, c’est à dire ne connaître que des eaux libres : il s’en fallu de quelques jours pour qu’il ait vu juste sur toute la ligne et qu’il parvienne à forcer le passage du Nord Est sans avoir à effectuer un seul hivernage.

La préparation matérielle avait elle aussi été très soignée : tous les hommes restèrent en bonne santé : aucun cas de scorbut, cela étant probablement en grande partie dû au remède souverain qu’est la confiture de multer, la baie jaune des marais, ou ronce faux mûrier - Rubus chamæmoreus -, fruit que l’on trouve sous les hautes latitudes de Scandinavie : la récolte n’avait pas été abondante et ils n’avaient pu en prendre autant qu’ils l’auraient voulu, le remplaçant à la fin par du jus de canneberge.

Ils avaient pris soin aussi d’emporter des pommes de terre fraîches[5], des animaux vivants : les deux cochons du bord furent sacrifiés pour Noël.

Les expéditions organisées par des Scandinaves ne furent pas toutes couronnées de succès ; ils eurent parfois des morts, mais jamais ils ne connurent les épouvantables et fréquents drames des autres, longs calvaires avant que d’arriver à l’issue fatale, la mort ; logistique impeccable, longue et méthodique préparation, absence d’a priori dangereux et observation des us et coutumes des populations vivant au quotidien dans ces conditions extrêmes pour les faire leur : presque toujours, c’est un modèle de méthode et de pragmatisme.

07 1879                        Paris se dote du premier réseau téléphonique du monde. Mulhouse en fera autant un an plus tard.

4 08 1879                     L’Alsace Lorraine obtient une administration et une représentation régionales, sous le contrôle d’un gouverneur : Statthalter.

Hiver 1879 - 1880      On passe la Loire avec des chars à bœufs : pour en arriver là, il a fallu que la température descende pendant plusieurs jours en-dessous de - 20°.

1879                               La Marseillaise devient hymne national. La Seine gèle à Paris.

Paul Bert estime que les Jésuites sont aussi nuisibles que le phylloxera.

Pasteur découvre le principe du vaccin ; il avait aussi découvert la pasteurisation, qui s’appliquait tout d’abord au vin - 57° -, à la bière, cidre vinaigre et lait - 63° -. L’institut Pasteur sera fondé le 14 11 1888.

HJ Lawson invente la transmission par chaîne sur la roue arrière des vélos : mais la mode est encore au grand bi, et la nouveauté va rester dans l’ombre plusieurs années.

Ferdinand de Lesseps lance à Paris une société pour le creusement du canal de Panama. Deux ans plus tard, on trouvera dans l’équipe des ingénieurs chargés du tracé un certain Robert E.Peary, âgé de 25 ans qui découvre en tremblant le récit du baron Adolf Erik Nordenskjöld de sa traversée du nord-est. C’est pour lui la voie menant au plus convoité des trophées d’exploration, le pôle nord géographique. Je ne serai satisfait de mes efforts que lorsque mon nom sera connu d’un bout à l’autre de la terre, écrit-il à sa mère. Ses premières expéditions en arctique commenceront dix ans plus tard, avec deux ans au Groenland en 1891 et 1892.

Premiers téléphones installés à Paris. 1° Convention internationale pour les brevets.

Werner von Siemens, ingénieur allemand, réalise la première locomotive électrique ; on lui doit encore le tramway avec deux rails conducteurs, le principe de la dynamo en 1866, les premières grandes lignes télégraphiques entre Berlin et Francfort en 1849, encore des lignes télégraphiques entre l’Inde et l’Europe de 1868 à 1870, plusieurs câbles transatlantiques à partir de 1874.

Lorient lance le plus grand cuirassé français, de 9 660 tonneaux : La Dévastation. L’Anglais Dugald Clerk conçoit le moteur à deux temps ; le Français Thiers le réalisera en 1910.

Jean Estéril Charlet-Straton, Prosper Payot et Frédéric Folliguet, tous guides de Chamonix, escaladent le Petit Dru, 3733 m.

En Norvège, le ski devient jeu, puis sport rapidement gagné à la compétition :

Ce fût seulement en 1879, lorsqu’un fils des paysans de télémark, un jeune cordonnier, passa d’un saut vigoureux et élégant, le tremplin du Iver Slökken, puis de Christiania, que commença l’ère nationale du ski norvégien : ainsi qu’un météore, le jeune homme tomba au milieu de la foule ébahie qui se tenait là comme ensorcelée…

Les habitants de Télémark furent invités et vinrent aux courses de Christiania, les hourras montèrent aux cieux, l’air en trembla et les vieux astres qui entourent Husby Hugel en tressaillirent.

Huitfeld.

Ceci n’empêchant pas que des gravures rupestres norvégiennes et des skis fossiles suédois font remonter les origines du ski à 2500 ans avant J.C. Jordanès et Procope, des historiens byzantins du VI° siècle, en énumérant les noms des peuples septentrionaux, parlent des Skrithiphinoi, « les Finnois qui vont sur des skis », c’est à dire les Lapons.

Adolf Erik Nordenskjöld, rapporte :

Comme moyen de transport en usage chez les Tschuktschis, il faut encore citer la raquette, dont la forme diffère beaucoup de celle employée par les Lapons. En hiver, les naturels se servent constamment de ces patins et ne comprennent pas qu’on puisse marcher sans en être muni. Un jour, ils s’apitoyèrent longtemps sur la fatigue qu’un matelot de la Vega avait dû éprouver en faisant un trajet de trois kilomètres sans avoir les pieds garnis de ces appendices. Les Tschuktschis emploient en fait deux espèces de ces patins : la plus petite est la plus commune, la seconde, de forme allongée, est au contraire assez rare. M. Nordenskjöld ne vit qu’un seul Tschuktschis muni de cet espèce de ski, et ne comprit son utilité que lorsqu’il trouva dans un livre japonais une vignette représentant un naturel qui s’en servait pour glisser sur la neige… tiré par un renne !

Charles Rabot et Charles Lallemand, résumé des notes de Nordenskjöld.

Plus à l’est, dans l’extrême nord du Canada, ce sont des traîneaux que font glisser les Eskimos :

Un traîneau eskimo varie entre douze et dix-huit pieds de long, alors que la hauteur de ses patins ne dépasse guère dix centimètres. Les patins sont d’acier ; mais l’acier ne glisse pas sur la neige, l’acier « colle ». La neige s’y plaque en mottes et empêche la traîneau de glisser. Pour y remédier, les Eskimos ont un moyen à eux. Pendant l’été, ils ramassent de la boue au fond des lacs, en font des tas. Quand l’hiver arrive, ils prennent cette boue gelée, la font bouillir dans un grand pot sur la lampe à huile, puis l’étalent tout bouillante sur le patin en une couche informe qui gèle instantanément. Ils prennent alors un rabot - emprunté au Blanc, s’il y en a un dans les parages - ou une vieille lime, et façonnent la couche de boue de façon à lui donner une forme parfaite (elle se rabote aussi facilement qu’une planche). L’opération suivante se fait avec un pot d’eau et un carré de peau d’ours : nanurak. L’Eskimo prend dans sa bouche une grande gorgée d’eau froide (ce qui la réchauffe un peu), en crache une partie sur le carré de peau et l’étale d’un bout à l’autre du patin, en courant le long du traîneau. Cette course aller-retour est comique, mais elle a pour résultat, l’eau gelant tout de suite, d’enduire le patin d’une couche de glace très égale et très fine. Une fois fait, vous pouvez remuer le traîneau avec le petit doigt tellement il glisse bien. L’opération du « glaçage » a lieu avant chaque départ et se répète souvent en route, des parties de l’enduit s’étant cassées et détachées.

Gontrand de Poncins      Kablouna         Stock 1947

Un prêtre catholique allemand, Schleyer, crée une langue universelle : le volapük : malgré le soutien du Vatican, cette langue, trop proche de l’anglais, trop compliquée, fût rapidement supplantée par l’espéranto, création du Dr Lejzer Zamenhof, oculiste polonais et juif ; on parlait couramment cinq langues à Bialystok, sa ville de naissance, en Lituanie, devenue prussienne en 1795, russe en 1807, polonaise en 1921, soviétique en 1939, allemande en 1941 et polonaise depuis 1945… L’espéranto séduisit une bonne brochette d’intellectuels par sa simplicité, commença à être utilisée au sein du mouvement international ouvrier, mais ne survécut pas à la grande guerre. Là encore, il n’avait pas voulu réaliser qu’une langue est un truc aussi compliqué et mystérieux qu’un être humain ; et de fait, cela ne marcha jamais : on compte un siècle plus tard au plus cent mille personnes le parlant, dispersées sur quatre vingt trois pays.

De Gaulle, bien conscient qu’une langue a une âme, des parents, un environnement spécifique de naissance, leur brossera une courte épitaphe en 1961 :

Dante, Goethe, Chateaubriand, n’auraient pas beaucoup servi l’Europe s’ils avaient été des apatrides et s’ils avaient pensé, écrit en quelque espéranto ou volapük intégrés

Marcelino Sanz de Sautuola se promène sur les terres de son père, et découvre les grottes d’Altamira, au sud de Santander ; les 175 peintures de bisons qui ornent ses plafonds datent de ~ 22 000 à ~ 15 000. La grotte, - quatre salles d’une longueur totale de 270 mètres -,  ouverte au public en 1917, lui sera fermée en 1977, lorsque les délais d’attente pour la visiter auront atteint… deux ans : pour limiter la dégradation due aux émanations de CO², on avait limité le nombre de visiteurs à trente cinq par jour. Une réplique sera construite à coté, qui recevra en dix ans plus de 2,5 millions de visiteurs, satisfaits à une très importante majorité, ce qui plaide en faveur des répliques et des copies. 

La République s’ancre de plus en plus, avec pour ciment politique l’anticléricalisme, dans un pays qui compte 95 % de catholiques. Son arme de prédilection : l’Instruction Publique. Jusqu’en 1914, aucun ministre catholique ne sera admis au gouvernement.

De 1879 à 1914 s’effectue la plus vaste épuration administrative de toute l’histoire de la France : juges, bâtonniers, avocats se voient privés de leurs emplois ou mis à la retraite d’office par décision du Parlement et du gouvernement, rompant avec le libéralisme affiché. De haut en bas, du Conseil d’Etat aux corps préfectoraux, jusqu’aux plus modestes catégories de fonctionnaires, une épuration clientéliste et colonisatrice cherche à imposer l’idéologie dominante. Bien que le parti monarchiste ne fomente aucun complot, Freycinet déclare les membres des anciennes familles régnantes «  hors la loi par leur naissance », et fait promulguer la Loi d’exil du 22 juin 1886, en vigueur jusqu’en 1950. Ces entorses aux libertés publiques témoignent inversement de la peur ou de la fragilité de la nouvelle République, solitaire dans une Europe composée d’empires et de royaumes.

Stéphane Giocanti     Maurras, le chaos et l’ordre. Flammarion 2006

1870 à 1900                La France se donne un empire de 11 M de km² et de 40 M d’habitants. France seule : 536 408 km², Alsace-Lorraine non comprise.

Il faut faire connaître toutes ces colonies au bon peuple de France… les congés payés n’existent pas encore… l’avion encore moins…. donc puisqu’ils ne peuvent aller voir toutes ces nouveautés sur place, on va faire venir des « échantillons » en France : Albert Geoffroy Saint Hilaire dirige le Jardin d’Acclimatation, qui est à reconstituer entièrement après la Commune ; et il s’aperçoit rapidement que les indigènes qui accompagnent les animaux rencontrent beaucoup plus de succès que les animaux eux-mêmes. Il a lui-même commencé avec des Eskimos, puis s’est « fourni » auprès de Carl Hagenbeck, qui a découvert le « filon » en 1874, et ainsi, de 1877 à 1893, une vingtaine de « Troupes » se succéderont au Jardin d’acclimatation, venues des marches les plus proches aux plus lointaines de l’empire : Ashantis, Dahoméens, Gallas etc… Ils satisferont à bon compte - quelque nourriture et verroterie jetées au-dessus des barrières - le voyeurisme du public et l’appétit d’anthropologie physique des savants, le tout pour se conforter dans la certitude de la supériorité de l’homme blanc. En 1877, la fréquentation du Jardin d’Acclimatation aura doublé, atteignant un million d’entrées. La France n’aura pas le monopole de ce mépris aux angles arrondis par le paternalisme : l’Angleterre et l’Allemagne s’y mettront aussi, faisant venir qui des Lapons, qui des Zoulous.                  C’est la Grande guerre qui, paradoxalement mettra pratiquement fin à ces procédés… paradoxalement car cette grande pourvoyeuse de cimetières aura bien mis à jour le sidérant mépris de la vie humaine chez les décideurs… mais le discours politique, à la sortie de cette immense boucherie, ne pouvait se permettre de dire de ces millions de morts qu’ils n’avaient été que de pauvres poires que l’on enivrait avant l’assaut… il fallait qu’ils deviennent des héros… et dès lors… les noirs de l’empire qui étaient tombés aux cotés des paysans bretons, des ouvriers chti etc… devaient devenir comme eux des héros. C’est bien la grande tartufferie des discours récupérateurs qui donna une dignité politique aux coloniaux. Mais la pratique ne mourut que de mort lente : en 1931, le grand père canaque du footballeur Karembeu fut encore montré au Jardin d’acclimatation.

Ces attractions scabreuses proposées aux Européens pendant plusieurs décennies ont produit les stéréotypes, les clichés et les théories raciales qui marquent toujours notre rapport aux autres, en particulier aux Africains.

Pascal Blanchard

… l’intérêt dénué de critique portée à l’attraction proposée, pour choquant qu’elle soit, n’est sans doute pas si éloignée du voyeurisme de certaines pratiques touristiques contemporaines dans les pays du Tiers monde.

Benoît Coutancier, Christine Barthe.

3 01 1880                   Trois semaines de grands froids ont gelé la Seine sur 50 cm ; on a enregistré - 24° à Paris le 10 12 1879. La débâcle arrive avec le redoux et les eaux montent de près de deux mètres en moins de trois heures.

04 1880                      Autorisation sans plafond de l’ajout de sucre dans les moûts de raisin, avant fermentation. Cela va ouvrir la porte à tous les abus dès que la crise du phylloxera viendra rendre l’offre insuffisante par rapport à la demande. Les « mauvaises » habitudes seront très vite prises : elles seront très longues à pouvoir être éradiquées. Les degrés supplémentaires facilement obtenus incitent au mouillage qui multiplie les hectolitres à la vente. Et le vin confectionné avec sucre de betterave, colorants, raisins secs, acides tartrique, citrique et sulfurique, et même parfois du plâtre, eh oui ! fait une entrée fracassante sur le marché.

1 05 1880                  Des ouvriers américains se mettent en grève pour des revendications concernant les horaires de travail : la Fête du travail est née.

2 06 1880                        Les jésuites, dissous en mars, sont expulsés.

14 07 1880                   On se remet à commémorer la prise de la Bastille comme fête nationale : on avait oublié de le faire depuis 1802.

14 11 1880                     Scission de la Fédération des travailleurs socialistes de France au congrès du Havre : minoritaires, Jules Guesde et les marxistes créent le Parti ouvrier socialiste.

11 1880                      L’application du décret sur les congrégations non autorisées demande deux mille hommes pour que les trente sept moines Prémontrés de St Michel de Frigollet (entre Avignon et Tarascon) se rendent.

Rodin sculpte le Penseur. Suppression de l’obligation du repos dominical. Triomphe d’Henriette Rosine Bernard, alias Sarah Bernhardt, aux Etats-Unis, malgré ou à cause ( ?) de ses caprices : elle voyageait dans un train spécial, luxueusement aménagé : salon, salle à manger, cuisine, chambre…  et 45 malles de costumes. Il s’arrête un jour dans la baie de Saint Louis devant un pont qui menace de s’écrouler après une semaine de pluies non-stop. Le mécanicien décide de faire un long détour pour rejoindre la ville où Sarah doit jouer le soir même. L’actrice s’y refuse : le mécanicien finit par accepter à condition que l’on fasse parvenir par télégramme à sa jeune épouse 2500 $, s’engageant à les restituer si le train passe. Il s’engage en poussant la machine à fond… ça passe, puis un énorme vacarme  retentit, une fois de l’autre coté : le pont s’écroulait !

10 12 1880                 Création de la Société - privée - générale du téléphone. L’administration verra cela d’un mauvais oeil, jusqu’à obtenir le monopole le 16 juillet 1889.



[1] la parution sera pour l’année suivante.

[2] Soit 15 kilomètres environ

[3] Brazzaville est aujourd’hui la seule capitale  d’Afrique à porter encore le nom d’un héros de l’ère coloniale.

[4]… il avait commencé par être vendeur ambulant dans les trains.

[5] On peut en trouver, ainsi que des radis et d’autres légumes - pas chaque année, cela dépend de la durée de l’été - dans une île aussi septentrionale que celle d’Ingö, au nord de la Norvège, à l’O-SO du cap Nord, par 70°5′ !

 


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