1888 à 1893. Eiffel, Vallot, Stanley, Nansen : nostalgique d’avenir, l’entrepreneur joue les premiers rôles
Publié par (l.peltier) le 27 mars 2008 En savoir plus

2 04 1888                   Stanley, reparti pour l’Afrique Centrale depuis un an, retrouve Emin Pacha et ses six cents hommes sur les bords du lac Albert. Emin Pacha, comme son nom ne l’indique pas, est allemand : Mazenod, dit Eduard Emmanuel Schnitzer ; il était sous les ordres du général Gordon, qui commandait au Soudan une colonne égyptienne et s’était fait assassiner en 1885 par Mohammed Achmed, chef musulman fanatique. Mais Emin Pacha ne veut pas partir : Stanley attendra donc qu’il change d’avis, ce qui se fera fin 1889 quand il regagnera Zanzibar accompagné de ses hommes.

15 06 1888                 Jean Jaurès écrit aux instituteurs :

Vous tenez en vos mains l’intelligence et l’âme des enfants ; vous êtes responsable de la patrie. Les enfants qui vous ont été confiés n’auront pas seulement à écrire et à déchiffrer une lettre, à lire une enseigne au coin d’une rue, à faire une addition et une multiplication…

Ils seront citoyens et ils doivent savoir ce qu’est une démocratie libre, quels droits leur confère, quels devoirs leur impose la souveraineté de la nation.

Enfin, ils seront hommes et il faut qu’ils aient une idée de l’homme, il faut qu’ils sachent quelle est la racine de toutes nos misères : l’égoïsme aux formes multiples ; quel est le principe de notre grandeur : la fierté unie à la tendresse. Il faut qu’ils puissent se représenter à grands traits l’espèce humaine domptant peu à peu les brutalités de la nature et les brutalités de l’instinct et qu’ils démêlent les éléments principaux de cette œuvre extraordinaire qui s’appelle la civilisation. Il faut leur montrer la grandeur de la pensée ; il faut leur enseigner le respect et le culte de l’âme en éveillant en eux le sentiment de l’infini qui est notre joie, et aussi notre force, car c’est par lui que nous triomphons du mal, de l’obscurité et de la mort.

Eh ! quoi ! Tout cela à des enfants !

Oui, tout cela, si vous ne voulez pas fabriquer simplement des machines à épeler…

30 06 1888                 Une pluie de météorites - mille environ - s’abat sur Polotsk, en Biélorussie.

23 07 1888                 Le vétérinaire écossais John Boyd Dunlop dépose le brevet d’invention du pneumatique, intégrant une chambre à air.

11 12 1888                 Premier emprunt russe à la Bourse : 500 millions de francs à 4 % d’intérêt ont été très vite souscrit : l’amitié franco-russe est en route, mais personne ne devine que la belle route va dans le mur. En attendant, on va beaucoup s’embrasser pendant une bonne dizaine d’années.

12 1888                      A Toulon, premier essai du Gymnote, sous marin à électricité, construit par Gustave Zédé

1888                          Fridtjof Nansen, explorateur norvégien traverse avec cinq compagnons une partie du Groenland avec des skis en chêne à trois rainures, en 24 jours. En 1895, il atteindra en compagnie du lieutenant Hjalmar Johansen le point le plus proche du pôle nord - 379 km -, jusque là jamais atteint : 86° 14′ latitude nord. Son livre In Northern Mists, contribuera grandement à l’essor du ski.

Aux Etats-Unis, le General Allotment Act met en place la parcellisation des terres indiennes.

Les lecteurs de la presse anglaise se régalent des horreurs des cinq crimes commis par Jack l’Eventreur qui prend son temps pour éviscérer, disséquer en détail les prostituées qu’il assassine. On ne connaîtra jamais vraiment son identité ; plusieurs suspects, proches de la famille royale, mais surtout, un ancien policier satisfaisant ainsi une vengeance contre une hiérarchie qui lui avait refusé une promotion.

27 01 1889                 Le général Georges Boulanger, bel homme de grande prestance, est devenu le fédérateur de tous les râleurs : il a déjà été ministre de la guerre 3 ans plus tôt. Le gouvernement a cru pouvoir s’en débarrasser en le mettant à la retraite : malheur ! cela le rend éligible, et il se présente à chaque élection partielle, jusqu’à celle de Paris pour laquelle il recueille 245 000 suffrages… il hésite à marcher sur l’Elysée, mais il va être inculpé de complot contre l’Etat et s’enfuira à Bruxelles le 19 avril. Mais ses partisans feront encore trembler la France des isoloirs jusqu’en mai 1890.

30 01 1889                 L’archiduc d’Autriche Rodolphe, fils unique de François Joseph et d’Elisabeth, et Mary Vetsera, sa maîtresse, sont retrouvés morts dans un pavillon de chasse de Mayerling, à 40 km au sud de Vienne. On ne sait pas encore aujourd’hui avec certitude la cause de ces morts : assassinat de Mary Vetsera par Rodolphe, puis suicide de Rodolphe, ou bien assassinat sur ordre de François Joseph ou de Bismarck, ou de comploteurs voulant renverser François Joseph ? Le cinéma exploitera largement ce drame.

Première incinération en France, au Père Lachaise.

6 02 1889                   Camille Douls est étranglé et décapité par ses guides dans le sud Marocain. Il avait vingt cinq ans et voulait marcher dans les pas de René Caillié en gagnant Tombouctou par le Sahara occidental. Rassemblées, ses notes seront publiées : Cinq mois chez les Maures nomades du Sahara occidental. Il avait rencontré le grand cheikh marocain Ma el-Aïnine, fondateur de la ville sainte de Smara, refuge des opposants au colonisateur, quête ultime quarante ans plus tard, de Michel Vieuchange qui mourra peu après l’avoir furtivement connue, rendue au désert, le 1 novembre 1930.

2 04 1889                   Inauguration de la Tour Eiffel à Paris. Les invités montent à pied, car les ascenseurs, les premiers au monde, ne fonctionneront que le 19 mai. Gustave Eiffel avait jugé que l’utilisation de boulons pour l’assemblage des poutrelles ne pouvait convenir, aussi fut-il fait avec du rond de fer chauffé et martelé à chaque bout après avoir été passé entre les deux éléments à assembler. Avec ses 321 m, elle met un terme au monopole de la hauteur détenu jusqu’alors par les édifices religieux : les Allemands avaient justement l’ambition de s’approprier le record avec la cathédrale d’Ulm : mais la flèche, avec 173 m, ne sera achevée que l’année suivante. Bien sûr, elle eut ses détracteurs :

On ne peut se figurer que ce grillage infundibuliforme soit achevé, que ce suppositoire solitaire et criblé de trous restera tel.

Huysmans

La concession avait été établie pour vingt ans : elle aurait du donc être détruite en 1909, mais à ce moment-là, elle était aux mains de l’armée qui y avait établi un centre de communication, et après, il y eut la guerre, et après… on s’y était déjà habitué. Elle restera la plus haute construction du monde pendant quarante et un ans ; puis viendront battre ce record l’Empire State Building, à New York en 1931 avec 381 m, le World Trade Center de New York en 1972, avec 417 m, la Sears Tower de Chicago en 1974, avec 443 m et les Petronas Tower de Kuala Lumpur avec 451 m en 1996, le World Financial Center, à Shangaï, avec 460 mètres en 1999, Taipei 101 à Taïwan, avec 508 mètres, Burj Dubaï à Dubaï, 860 mètres en 2010 etc…

6 05 1889                   Ouverture de l’Exposition Universelle : elle fermera ses portes le 6 novembre après avoir reçu vingt cinq millions de visiteurs. Le comte Hilaire de Chardonnet en profitera pour faire de la « réclame » pour son brevet de fabrication de soie artificielle à partir de cellulose ; il crée une usine pour l’exploiter à Près des Vaux, proche de Besançon :

Ce que le ver à soie fait avec la feuille de mûrier dans les élevages où cet insecte valétudinaire consent encore à travailler, de petits tubes capillaires le font ici avec une dissolution de fibres de sapin… Si le procédé est viable…, la Chine n’a qu’à bien se tenir.

Vogüé

Mais, en matière de textile, il n’est pas le seul à se tailler un franc succès, car Herminie Cadolle présente le soutien gorge qui… contient les forts, soutient les faibles, ramène les égarés. Elle le nomme dans son brevet corselet rouge et a déjà ouvert un magasin à Buenos Aires et va en faire autant à Paris. En fait, il s’agit, dans sa première version, d’un corset coupé séparant le haut du bas, et toutes les difficultés ne sont pas réglées. Le temps des seins animés n’était pas encore venu. Aussi, les Américains en revendiquent-ils la maternité, avec Mary Phelps Jacob qui en 1913, présente un soutien gorge où chaque sein a son logement indépendant ; elle vend son brevet à la compagnie américaine Warner’s Bonnets, qui ne produira industriellement qu’au début des  années 30. A peu près en même temps Rosalind Kind apportera aussi sa pierre à l’édifice.

23 05 1889                 Au Grand Orient de France, Georges Clemenceau, Jules Joffrin et Arthur Ranc créent la Société des Droits de l’Homme et du Citoyen.

14 08 1889                 La loi Griffe définit le vin comme le produit issu de la fermentation de raisin frais. Elle exige l’affichage par étiquette  de la nature du produit vendu sous le nom de « vin » ; le sucrage des marcs est interdit : mais ce sera insuffisant pour empêcher la fraude de se développer dans un contexte de forte demande. De 325 000 ha en 1890 à l’issue de la maladie, la vigne passera à 462 000 ha en 1900. Entre 1865 et 1869, le Parisien buvait 196 litres de vin par an et par personne ; en 1904, cette consommation était passée à 317 litres.

18 08 1889                     Au sein de l’Exposition Universelle, dans le Palais de l’Industrie, la République célèbre le centenaire de la Révolution en offrant un banquet à treize mille maires de France.

18 11 1889                 Ouverture de l’Ecole Estienne qui prépare aux métiers de l’imprimerie.

1889                               Inauguration du premier syndicat d’initiative de France, à Grenoble.

A Java, Dubois, médecin néerlandais, découvre des ossements d’un pithécanthrope sur le bord de la rivière Solo : s’y trouvent juxtaposés des caractères simiens et hominiens.

Premières voitures à essence, fabriquées avec le moteur à 2 cylindres en V de l’Allemand Gottlieb Daimler.

Dépôt d’un brevet décrivant le principe du dérailleur sur le vélo : il faudra attendre 1937 pour que l’emploi en soit autorisé sur le Tour de France, et encore fallait-il s’arrêter et descendre du vélo pour effectuer l’opération ; ce n’est qu’en 1948 qu’une société italienne inventa le dérailleur à baguettes qui permet de changer de vitesse en roulant.

Dissolution de la Compagnie Universelle de Panama : les dernières émissions d’emprunt n’ont couvert qu’à peine 20 % du montant souhaité. C’est l’aboutissement du plus grand scandale financier de l’époque : plus de cinq cent mille petits épargnants ont été lésés. Gustave Eiffel ne s’en relèvera pas et se consacrera à la seule recherche, contribuant à la naissance de l’aviation.

De Lesseps a dû abandonner les travaux pour le creusement du canal : la forêt tropicale ne se maîtrise pas aussi facilement que le désert ; la malaria a fait des ravages dans les rangs des cadres et des ouvriers, représentant la cause principale des huit à douze mille morts, dont mille six cent trente cinq français. Il existe encore, perdus dans la jungle deux cimetières français, à Culebra - huit cents tombes et Paraiso - six cents tombes. Paul Gauguin, en séjour dans les environs vint y gagner un peu d’argent, retournant comme les autres la terre du matin jusqu’au soir. De Lesseps s’est converti sur le tard à l’idée de faire un canal à écluses plutôt qu’à niveau, comme à Suez. Il laissa une tranchée de vingt kilomètres de long, vingt et un mètres de large sur sept de profondeur (terminé, le canal fera 80 km de long).

L’ingénieur français Philippe Bunau Varilla va alors jouer un rôle important : fin 1903, un mouvement séparatiste panaméen fait sécession de la Colombie et le président Roosevelt reconnaît aussitôt le nouvel Etat, dont un nouveau ministre est … Bunau Varilla : celui-ci avait racheté les actifs de la compagnie de Panama et les avait revendu à la toute jeune République ; il parviendra à convaincre les Américains de reprendre ce projet, plutôt que de creuser un autre canal au Nicaragua : plan, matériel et concession leurs seront vendus en 1904 pour quarante millions de dollars : le chantier américain fera quatre mille morts de plus, et il sera achevé 10 ans plus tard, juste à la veille de la guerre.

Les Anglais ont entrepris la construction d’un chemin de fer qui relie Mombassa à l’Ouganda. Un chef de chantier choisit un no man’s land des hautes terres kenyanes, à 1660 m. pour y installer un atelier de construction pour les terrassiers et les poseurs de rail : l’endroit, qui se nomme Nairobi, va devenir la capitale du Kenya.

Le roi Umberto I° d’Italie visite Naples en compagnie de son épouse Margherita qui demande à goûter une spécialité locale : le pizzaiolo Rafaelle Esposito crée alors pour elle l’inusable recette aux couleurs du drapeau italien : la tomate rouge, le basilic vert et la mozzarela blanche, qui sera donc nommée Margherita, érigée très vite en mets mythico-patriotique. On la voit déjà à Naples au XVI° siècle. Et les voyageurs  l’avaient déjà mentionnée :

La pizza est à l’huile, la pizza est au lard, la pizza est au saindoux, la pizza est au fromage, la pizza est aux tomates, la pizza est aux petits poissons ; c’est un thermomètre gastronomique du marché ; elle hausse ou baisse de prix, selon le cours des ingrédients sus désignés, selon l’abondance ou la disette de l’année.

Alexandre Dumas. Le Corricolo. 1844.

Henri Duhamel rapporte de l’exposition universelle de Paris 14 paires de patins à skis, qu’il essaiera au Sappey en Chartreuse et au Recoin de Chamrousse. Le Docteur Payot les introduit en 1897, à Chamonix. En 1902, il montera au col de Balme en compagnie du guide Joseph Ducroz.

Dès 1890, le Commandant Maurice Allotte de la Fuye (1844-1939), fait fabriquer des skis pour ses sapeurs. A La Bérarde, en Oisans, les 1° skis sont en bouleau : on les farte au savon pour la montée et à la cire d’abeille pour la descente. Chez les Chasseurs Alpins, le lieutenant Auguste Monnier fût l’un des pionniers en se payant à ses frais et à titre personnel, dans les années 1901/1902, des stages de ski dans les armées étrangères : Allemagne, Suisse, Autriche, Italie : essuyant dans un premier temps le refus de sa hiérarchie sur l’introduction généralisée de cette nouveauté, il rencontra en 1902 à Briançon le capitaine Clerc, qu’il finit par convaincre… en offrant à sa femme des skis achetés à Genève. En 1904/1905, le ministère des armées crée l’Ecole de ski de Briançon : le commandant Rivas offre une paire de ski aux recrues terminant leur période. Le premier club de ski, dauphinois, date de 1907. En 1911, Arnold Lunn organise le Challenge Roberts of Kandahar - c’était un officier de l’armée des Indes, Kandahar étant une ville du sud-est de l’actuel Afghanistan -.

Les premières remontées mécaniques ne verront le jour que 20 ans plus tard, c’est à dire que pendant ces 20 ans on fera grand usage de la peau de phoque et de ses mollets pour la montée.

La dynastie des Sanson qui assumait la lourde charge de Bourreau national - ceux de province avaient été supprimés en 1871 - depuis la Révolution, cède son office à la dynastie des Deibler.

André et Edouard Michelin ont repris une entreprise de caoutchouc depuis 1886 à Clermont Ferrand ; un cycliste qui vient de crever s’arrête devant chez eux pour le faire réparer : il s’agit d’un pneu gonflable, récemment breveté par Dunlop. Mais, collé à la jante de bois, il est indémontable : Edouard mettra deux ans pour… le réparer, en inventant le pneu démontable pour vélo. De 1891 à 1900, il multiplia son chiffre d’affaires par treize, et devint vite et pour longtemps le maître du pneu.

Premières lois sanctionnant les parents qui maltraitent leurs enfants.

De 1883 à 1889, Bismarck dote l’Allemagne impériale d’un niveau de protection sociale alors unique au monde : assurance maladie, assurance accident et assurance invalidité retraite : obligation d’affiliation pour tous les salariés de l’industrie, prélèvement de 3 % du salaire (2/3 employé, 1/3 employeur), gratuité totale des soins…l’Etat était à l’origine de ces lois, mais l’application en était entièrement confiée aux Caisses régionales. Il sera limogé un an plus tard par Guillaume II, se mettant alors à rédiger de nombreux libelles contre l’empereur et livrant quelques prédictions, avant de mourir en 1898 :

La prochaine guerre sera provoquée par une sacrée chose idiote qui se passera dans les Balkans.

1889                                       Suicide collectif de déportés politiques sur l’île de Sakhaline, dont le bagne fermera peu après. Soucieux de se rendre compte par lui-même de ce qu’était le sort des plus démunis, Anton Pavlovitch Tchekhov passa deux mois dans l’île, pendant l’été de 1890, alors qu’il était déjà profondément touché par la tuberculose, car le bonheur et la joie de la vie ne sont ni dans l’argent, ni dans l’amour, mais dans la vérité.

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Vous dites que personne  n’a besoin de Sakhaline et que cette île n’intéresse personne. Est-ce juste ? Nous avons chassé des hommes enchaînés, dans le froid, pendant des dizaines de milliers de verstes, nous les avons rendus syphilitiques, nous les avons dépravés, nous avons procréé des criminels… Nous avons fait pourrir en prison des millions d’hommes, fait pourrir inutilement, sans raison, d’une manière barbare, en rejetant la responsabilité de tout cela sur les surveillants de prison au nez rouge d’ivrognes. Non, je vous assure, aller à Sakhaline est nécessaire et intéressant, et on ne peut que regretter que ce soit moi qui y aille et non quelqu’un d’autre, plus qualifié et plus capable d’émouvoir l’opinion.

Lettre à son ami Souvorine, 9 mars 1890

Il fut le premier à recenser la population de Sakhaline, chaque isba, chaque casernement, chaque mine, chaque lieu de déportation, fiche en main ; dix mille habitants, un par un, dix mille fiches remplies. Il relatera, avec la sécheresse bouleversante du compte rendu, l’abaissement, l’avilissement, le mépris de la personne humaine dans L’Île de Sakhaline.

J’ai tout vu. Il n’y a pas à Sakhaline un seul forçat ou déporté à qui je n’aie parlé.

Lettre à Souvorine, 11 septembre 1890

J’ai maintenant fermement compris que la destination de l’homme, ou bien n’existe pas du tout, ou bien n’existe que dans une seule chose : un amour plein d’abnégation pour son prochain.

Récit d’un inconnu 1893

Nous ne voyons pas, nous n’entendons pas ceux qui souffrent, et tout ce qu’il y a d’effrayant dans la vie se déroule quelque part dans les coulisses. C’est une hypnose générale. En réalité, il n’y a pas de bonheur et il ne doit pas y en avoir. Mais si notre vie a un sens et un but, ce sens et ce but ne sont pas notre bonheur personnel, mais quelque chose de plus sage et de plus grand.

Groseilles à maquereau            1898

 1889                           Aux termes de la loi suprême du Japon, L’empire du Grand Japon est gouverné par un empereur successeur à jamais de l’ancêtre divin de ligne directe.

20 01 1890                 Marcel Violette fonde le Touring Club de France. Il faisait sien le propos de Viollet le Duc : Nos monuments sont inconnus parce que nous manquons d’auberges. De 1900 à 1914, il publiera 33 volumes copieusement illustrés où sont présentés, par département, les curiosités naturelles et monumentales de la France.

8 02 1890                   Le duc d’Orléans vient en France pour y faire son service militaire : ce faisant, il se met en infraction avec la loi du 23 juin 1886 qui contraint à l’exil les membres des familles ayant régné sur la France : il est arrêté et condamné à deux ans de prison : gracié par le président de la République, il sera expulsé le 3 juin.

22 03 1890                 Autorisation de syndicats d’association entre plusieurs communes en vue de réaliser des œuvres d’utilité intercommunale.

1° 05 1890                  Les Américains l’ont crée il y a dix ans ; mais pour la France, c’est le premier Premier Mai.

21 06 1890                 Record du monde de vitesse sur rail par une locomotive française Crampton : 144 km/h.

30 09 1890                 Le journal La Croix se permet de titrer en première page : La Croix, le journal le plus antijuif de France, celui qui porte le Christ, signe d’horreur aux Juifs.

9 10 1890                   Premier vol en aéroplane : Clément Ader parcourt une quarantaine de mètres dans le parc du château d’Arminvilliers sur un appareil qu’il a appelé Eole.

12 11 1890                 A Alger, le cardinal Lavigerie, reçoit l’état-major de l’escadre de la Méditerranée, commandée par l’amiral Duperré. Le cardinal est une grande figure de l’Eglise ; il se fait le porte parole de Léon XIII, très préoccupé par la vigueur et la puissance du refus des institutions républicaines de la part de la majorité des catholiques de France. Cette réception prendra le nom de toast d’Alger, qui déclenchera un beau charivari. Les dernières années du cardinal en seront très assombries.

L’union, en présence de ce passé qui saigne encore, de l’avenir qui menace toujours, est en ce moment, en effet, notre besoin suprême. L’union est aussi, laissez-moi vous le dire, le premier vœu de l’Église et de ses Pasteurs à tous les degrés de la hiérarchie. Sans doute, elle ne nous demande de renoncer ni au souvenir des gloires du passé, ni aux sentiments de fidélité et de reconnaissance qui honorent tous les hommes. Mais quand la volonté d’un peuple s’est nettement affirmée ; que la forme d’un gouvernement n’a rien en soi de contraire, comme le proclamait dernièrement Léon XIII, aux principes qui seuls peuvent faire vivre les nations chrétiennes et civilisées ; lorsqu’il faut, pour arracher enfin son pays aux abîmes qui le menacent, l’adhésion, sans arrière-pensée, à cette forme de gouvernement, le moment vient de déclarer enfin l’épreuve faite, et, pour mettre un terme à nos divisions, de sacrifier tout ce que la conscience et l’honneur permettent, ordonnent à chacun de nous de sacrifier pour le salut de la patrie.

C’est ce que j’enseigne autour de moi ; c’est ce que je souhaite de voir enseigner en France par tout notre clergé, et en parlant ainsi je suis certain de n’être point désavoué par aucune voix autorisée.

22 11 1890                 Dès sa naissance à Lille, Charles De Gaulle fait don de la France à sa personne.

15 12 1890                 Dans la Réserve de Standing Rock, dans le Dakota du Sud, Sitting Bull , le grand chef sioux, est assassiné au cours d’une échauffourée avec la police.

29 12 1890                 Les Tuniques bleues américaines interceptent le chef Big Foot et son peuple indien lakota à Minneconjou et les emmènent à Pine ridge, près de la rivière Wounded Knee, dans le Dakota du sud, où ils se livrent à un massacre à la mitrailleuse, qui fait cent cinquante trois morts, dont soixante deux femmes et enfants, cinquante blessés et cent cinquante disparus.

Cette « bataille » marque la fin des « guerres indiennes ». On évalue entre six et huit millions les Indiens[1] d’Amérique du Nord en 1492, six cent mille vers 1800, trois cent soixante quinze mille vers 1900, - les épidémies étant les premières responsables de ce déclin -, deux millions aujourd’hui. L’administration américaine reconnaît aujourd’hui que dix sept millions d’Indiens ont été victimes de la Conquête de l’Ouest.

En ayant terminé avec les conflits sur leur territoire, les Etats-Unis vont très vite manifester leur volonté de puissance :

Dans l’intérêt de notre commerce (…), nous devrions construire le canal de Panama et, pour protéger ce canal, comme pour assurer notre suprématie commerciale dans le Pacifique, nous devrions contrôler les îles Hawaï et conforter notre influence sur les Samoa. (…) En outre, lorsque le canal de Panama sera construit, Cuba deviendra une nécessité. (…) Les grandes nations annexent rapidement, en vue d’assurer leur future expansion et leur sécurité, toutes les terres inoccupées du globe. C’est un mouvement qui va dans le sens de la civilisation et de l’avancement de la race. En tant que membre du cercle des grands nations, les Etats-Unis ne peuvent pas ne pas suivre cette voie.

Henry Cabot Lodge, sénateur du Massachusetts

Un nouveau sentiment semble nous habiter : la conscience de notre propre force. Et, avec elle, un nouvel appétit : le désir d’en faire la démonstration. (…) Ambition, intérêt, appétits fonciers, fierté ou simple plaisir d’en découdre, quelle que soit la motivation, nous sommes habités par un sentiment nouveau. Nous sommes confrontés à un étrange destin. Le goût de l’empire règne sur chacun de nous comme le goût du sang règne sur la jungle.

Washington Post

1890 à 1900                L’Eglise aura attendu jusqu’à la fin du siècle pour mettre fin à la pratique de la castration… [ 4 000 enfants mutilés chaque année au XVIII° siècle en Italie ! ] laquelle permettait d’avoir des chanteurs dont la voix ne mue pas. Quand on refuse aux femmes l’accès au chœur de l’Eglise pour rejoindre le choeur de chant, c’est bien pratique d’avoir des hommes à même de chanter les partitions des sopranes et des altis.

La facilité des échanges avec Genève et la Suisse amènent à répondre aux besoins de l’industrie suisse de l’horlogerie et l’arrivé récente de la fée électricité permet la création d’une nouvelle activité : le décolletage - mécanique de précision pour les mouvements d’horlogerie - qui représente un complément d’activité pour les paysans pendant l’hiver : une machine, entraînée par un moteur électrique, était mise à leur disposition à leur domicile, et ils travaillaient à façon, payés à la pièce.

Par la suite ces activités dispersées se concentreront en petites industries et ne cesseront de se développer en se diversifiant. Un siècle plus tard, ce sont 650 entreprises qui travaillent dans la Vallée de l’Arve, manquant de main d’œuvre qualifiée, et qui font un chiffre d’affaires supérieur à un milliards d’€.

L’arrivée de l’électricité, si elle modifia le paysage industriel de certaines régions, n’entraîna pas cependant la révolution que de nombreux « visionnaires » avaient prévu. Les tenants du patronat et du conservatisme social pouvaient à juste titre s’inquiéter, à la suite de la répression de la Commune, du développement de l’anarcho-syndicalisme dans des usines qui ne cessaient de s’agrandir, et donc, d’offrir un terrain de plus en plus favorable à ces idées ; l’arrivée de l’électricité, c’était la possibilité de petits moteurs électriques qui permettrait de casser ce développement en favorisant le retour du travail à domicile : et la famille, c’est le creuset du conservatisme.

En fait, on observa des changements importants dans la région de St Etienne, où les métiers à tisser et machines à coudre électriques passèrent de 19 en 1894 à 10 500 en 1904. On eut encore des chiffres significatifs dans le tissage à Lyon, la lingerie à Paris, et l’horlogerie dans les vallées jurassiennes et de l’Arve : mais de révolution, point.

Hilaire Bernigaud, comte de Chardonnet de Grange, né à Besançon, exerçant à Grenoble, en inventant la viscose, issue de la cellulose végétale, crée l’industrie des textiles artificiels qui va remplacer la soie naturelle avant d’être elle-même détrônée par la fibre synthétique.

1890                           Les premiers jalons d’une méthode de ski ont été mis en œuvre par Sondre Norheim (1825-1897), qui a inventé le telemark. L’austro-hongrois Matthias Zdarsky (1856-1940), construit le premier ski alpin qui ne possède sur la semelle qu’une seule rainure, au lieu de trois sur les skis nordiques et une fixation constituée par une plaque métallique à charnière, une talonnière de fer, et un ressort à boudin à l’avant : il ramène en même temps sa longueur de 2,5 m. à 1, 8 m, ce qui lui permet d’inventer le torlauf, l’ancêtre du slalom, et le chasse-neige. Hannes Schneider (1890-1950) inventera le stembogen.   La fabrication des vins de raisins secs est assujettie aux droits sur l’alcool.

Le cardinal Ratti, futur Pie XI, inaugure le premier refuge Vallot, sur l’arête des Bosses, à 4520 m d’altitude, entre le Dôme du Goûter et le Mont-Blanc. Ce n’est pas sa première ascension puisqu’il a déjà donné son nom à une voie de l’Aiguille Noire de Peuterey, et fait aussi la première voie normale du Mont Blanc, en partant de Courmayeur en compagnie du guide Bonin.

Joseph Vallot, né à Lodève (40 km de Montpellier) en 1854, tenait de son père une fortune constituée des revenus d’un brevet de cerclage en fer des roues de canon. Il fait des études à la Sorbonne, Normale sup. se spécialise en botanique. Il est au sommet du Mont Blanc, dès 1881. Il y retourne pour des études scientifiques, parvient à y passer trois jours, et fait construire à Chamonix un chalet de bois qui sera monté sur l’arête des Bosses à 4520 m, en 1890 pour devenir le premier refuge Vallot, comprenant une pièce à usage scientifique… avec mobilier d’orient et une autre pour les alpinistes. Mal situé, il provoquait une accumulation de neige sous laquelle il disparaissait. Il fût reconstruit plus bas, à 4362 m, sur les « Rocher foudroyés » en 1898.

Dès 1890, il y reçut Jules César Janssen, venu là… en chaise à porteur : il avait 66 ans. Pionnier de l’astrophysique solaire, fondateur de l’observatoire de Meudon, il prit Vallot de haut, et se priva donc de ses conseils pour l’édification d’un autre laboratoire sur le sommet du Mont Blanc, commandé à Gustave Eiffel, construit en 1893 : ce dernier fût tout doucement englouti par les glaces, sous lesquelles il disparût définitivement en 1913. Pour ce faire, des guides avaient tout de même creusé la neige à plus de 16 mètres sous le sommet, cherchant le rocher pour l’implantation : mais selon Whymper et Cendrars, ils ne trouvèrent qu’un noyau de prune (3 pour Cendrars) laissé par Balmat.

Physicien, botaniste, météorologiste, astronome, cartographe - il s’associa avec son cousin Henri et neveu Charles pour établir les premières cartes du Mont-Blanc, au 20 000°, que les progrès techniques d’aujourd’hui (relevés satellitaires, par exemple) n’ont pas fondamentalement remis en cause. Charles popularisera les célèbres Guides Vallot.

Il intervint encore dès 1909, avec M. Eugster, sur l’étude du téléférique des Glaciers, à la verticale du tunnel du Mont Blanc ; un autre projet - une voie ferrée jusqu’au sommet du Mont Blanc - fût abandonné après le feu vert donné au TMB. Il se heurta à de nombreuses jalousies sur la fin de sa vie et mourut à Nice en 1925.

Les cardinaux et évêques parlent le même langage que le pape :

Je ne crois pas qu’il soit jamais possible d’établir d’une manière efficace et durable des rapports pacifiques entre patrons et ouvriers tant qu’on n’aura pas reconnu, fixé et établi publiquement une mesure juste et convenable, réglant les profits et les salaires, mesure d’après laquelle seraient réglés tous les contrats libres entre le capital et le travail.

Cardinal Manning                 Lettre à l’évêque de Liège.

Les Dominicains envoient à Jérusalem le Père Lagrange qui y crée l’Ecole pratique d’études bibliques de Jérusalem afin de mener à bien la plus haute entreprise intellectuelle qui puisse être tentée, enlever l’arme de la critique aux incrédules et aux rationalistes sur le domaine de l’Ecriture. En 1921, cette école deviendra l’École biblique et archéologique française de Jérusalem, simplifiée plus tard en Ecole Biblique de Jérusalem.

15 03 1891                 Toutes les régions de France alignent leur fuseau horaire sur l’heure de Paris, qui devient ainsi l’heure officielle du pays : ce sont les compagnies de chemin de fer qui ont obtenu cette simplification car elles en avaient assez des jongleries imposées par les différences d’heures.

23 05 1891                 L’Anglais Mills remporte le premier Bordeaux-Paris : c’est du vélo. Il a parcouru près de 600 km en 26 h 34′. Les vélos sont tous équipés de la direction à douille, qui fait passer la tige de fourche au travers du tube avant du cadre.

05 1891                      L’encyclique de Léon XIII, né Joachim Pecci, Rerum Novarum, consacre le vaste effort du catholicisme social mis en œuvre en France par Albert de Mun, la Tour du Pin, Léon Harmel, Marc Sangnier.

1891                           Première usine d’automobiles : Panhard Levassor qui fabrique des voitures à essence munie d’un moteur sous licence Daimler. Panhard est un nom breton : tête dure. La firme est issue de la maison Périn-Panhard constituée en 1867. La plupart des voitures Panhard qui naîtront par la suite auront une touche d’originalité certaine… jusqu’à un volant central, sur la Dynamique sortie en 1938. On peut considérer que les premières voitures  ouvrant l’ère de l’automobile, toutes équipées du moteur Daimler, sont alors, en Allemagne, Daimler et Benz, et en France, Panhard et Peugeot. Il y aura eu une courte vogue auparavant de voitures à moteur électrique, mais les maigres performances des batteries d’alors ne leur laissaient pas suffisamment d’autonomie.

Les voitures de luxe à nom composé que l’on verra un peu plus tard naîtront de l’association du capital et de la maîtrise technique : le comte de Dion s’associera avec le mécanicien Georges Bouton pour fabriquer les de Dion Bouton ; Charles Rolls s’associera avec Henry Royce pour faire les Rolls Royce.

Chemins de fer électriques Veyrier Collonges sous Salève et Etrembières Monnetier sous Salève : un téléférique remplacera ces deux lignes en 1932. Début de la construction du Transsibérien. La flotte russe de Kronstadt accueille une escadre de la marine française où l’on voit le tzar écouter la Marseillaise tête nue, geste que la France apprécie : il y a encore peu, le tzar qualifiait les régimes républicains d’abjects.

Jean Ray et Jules Carpentier inventent le périscope. Naissance de l’American Express et du chèque de voyage. Les persécutions contre les chrétiens - alors essentiellement des protestants - reprennent au Japon.

28 02 1892                 Rudolf Diesel, choqué par l’énorme quantité de combustible nécessaire aux machines à vapeur, dépose le brevet d’un moteur à huile[2] afin d’économiser l’énergie. Allemand né à Paris, il a commencé par travailler dans une entreprise parisienne de machines à glace. La pression de fonctionnement de ce moteur est très élevée et l’allumage s’effectue de façon spontanée, sans qu’il soit nécessaire d’utiliser ce que nous appelons aujourd’hui une bougie. Ce moteur sera perfectionné par Man et Krupp. Rudolf Diesel deviendra vite millionnaire mais ne parviendra pas à réaliser ses objectifs : les 250 atmosphères prévus de pression interne se limiteront à 34, et le rendement thermique ne dépassera pas 32 % : même avec ces paramètres, ce moteur est nettement plus efficace que les autres. Son usine devra tout de même cesser ses activités en 1900. Il mourra ruiné, peut-être en se suicidant depuis un sous-marin à bord duquel il se trouvait pour contrôler le fonctionnement d’un de ses moteurs en mer du Nord en 1913.

30 03 1892                 L’anarchiste Ravachol, de son vrai nom Koenigstein, partisan de « la propagande par le fait », a bien manié la dynamite tout au long de l’année : le 29 février, contre l’hôtel du prince de Sagan, le 27 mars au domicile du substitut Bulot. Alphonse Bertillon vient de l’identifier grâce à sa fiche anthropométrique. Il est arrêté au restaurant Very, que ses camarades font sauter le 25 avril, faisant ainsi deux morts et plusieurs blessés. Il sera guillotiné le 11 juillet. Mais le mouvement libertaire ne se réduit pas à ces extrêmes : on y trouve aussi par exemple Fernand Pelloutier, fondateur des Bourses du Travail, Pierre Monate, directeur de La vie ouvrière : d’origine anarchiste, ils ont troqué leur idéal individualiste pour l’action syndicale.

12 07 1892                 Sous le glacier de Tête Rousse, à plus de 3 000 m. d’altitude, dans le Massif du Mont Blanc, une poche d’eau de plus de 200 000 m3 crève pendant la nuit : elle descendra jusqu’au Fayet, ravageant tout sur son passage. Le berger des Chalets de l’Are qui aurait du être le premier emporté, doit la vie sauve à ses animaux, dont l’énervement dans l’étable l’a réveillé, juste avant la catastrophe : il a pu fuir en amont.

Le magma de boue, sable, blocs de pierres, glaçons, sapins, emporté par des tonnes d’eau, ravage tout sur son passage : les 11 maisons du hameau de Bionnay, à l’embouchure du torrent de Bionassay et du Bon Nant, sont écrasées. En aval, dans les bâtiments des bains de St Gervais, au niveau de la plaine du Fayet, les victimes seront surprises dans leur sommeil : on en dénombrera près de deux cents. Le niveau de l’Arve monta de 80 cm pendant 5 minutes jusqu’à sa confluence avec le Rhône, en val de Genève… par contre les habitants du village même de St Gervais, rive droite du Bon Nant, qui, à cet endroit coule au fond d’une gorge profonde, furent complètement épargnés, ne s’apercevant quasiment de rien, sinon que le niveau du torrent, vu du Pont du Diable, avait bien monté.

En 2010, à l’initiative du maire de St Gervais, des travaux seront entrepris pour vider ces poches d’eau qui recommençaient à donner des signes d’inquiétude,  avant qu’elle ne se vident d’elles-mêmes en ravageant tout sur leur passage : les travaux de prévention n’étant que très rarement populaires, il va s’attirer ainsi l’ire de tous ceux pour qui cela signifiait une diminution du chiffre d’affaire, car bien évidemment, la fréquentation de St Gervais chuta.  Le courage politique est chose si rare qu’il mérite d’être salué.

4 10 1892                   Les premiers ballons sonde à usage météorologique sont lancés du parc Montsouris.

10 1892                      Ouverture de l’Université de Chicago, grâce aux dons de John Rockefeller, propriétaire de la Standard Oil, avec l’ambition de concurrencer les grandes universités de la côte est. On y trouve rapidement un département de sociologie, né sous l’impulsion des premiers militants du travail social. C’était à l’université la naissance d’une discipline qui jusqu’alors n’était pas enseignée.

12 12 1892                 Violle et Henri Moissan, chimiste et pharmacien parviennent à obtenir 3 000° dans un four, ce qui va leur permettre de fabriquer du diamant artificiel.

1892                           A Bruxelles, l’hôtel Victor Tassel, de l’architecte Victor Horta, représente un manifeste de l’architecture de l’époque : on l’appellera modern style en France et en Belgique, Jugenstil en Allemagne, Secession stil en Autriche, Liberty, en Angleterre, Tiffany aux Etats Unis, et Modernismo en Espagne.

Chemin de fer à crémaillère Aix les Bains Le Revard, qui sera remplacé par un téléférique en 1935. Première lampe électrique à filament métallique. François Hennebique utilise pour la première fois le béton armé au 1, Rue Danton. Jules Méline inspire une loi, que l’on nommera « loi cadenas », qui décide d’un tarif protectionniste pour le blé et le vin, empêchant ainsi les importations de blé russe ou américain. Dans un pays resté encore essentiellement agricole, cela oriente toute une économie, la mettant à l’abri du marché mondial. La loi Brousse autorise la surveillance des marchands et dépositaires de sucre. 

Le tzar Alexandre III a repéré Sergueï Witte, jusqu’alors responsable des chemins de fer du pays : il le nomme ministre des finances ; il le restera jusqu’en 1903. Le PIB augmenta de 12 % en moyenne par an, les recettes budgétaires doublèrent, la production industrielle tripla ! Un ouvrier qualifié des usines Poulitov touchait 1 300 roubles par an, l’équivalent de ses homologues chez Krupp ou Ford ; il était interdit de baisser les salaires ou de payer un ouvrier en nature ; la Russie adopta l’étalon-or, et les investisseurs se bousculèrent : Witte, surnommé le renard rusé, préfèrera placer les obligations russes auprès de très nombreux petits porteurs européens plutôt qu’auprès des banquiers de la finance internationale ; la vente forcée des terres au profit de futurs paysans libres souleva de vives oppositions, y compris celle de Nicolas II, propriétaire de 67.8 millions d’hectares ! [une fois et demi la France, excusez du peu ! ]

Benigno del Carril est estanciero dans la province de Buenos Aires : un estanciero, c’est un grand propriétaire, avec une tradition bien ancrée d’élevage extensif, ovins et bovins ; et quand on est éleveur, on n’est pas paysan ; or tout cet élevage est très mal valorisé : la laine des ovins entre dans un circuit économique, la peau des bovins de même ; mais la viande est pour une bonne part laissée sur place, après abattage, au grand bénéfice des seuls charognards. L’arrivée de la congélation avait permis d’envisager un développement à l’exportation, mais les races existantes ne convenaient pas aux palais occidentaux ; et l’introduction de races européennes exigeait la fourniture sur place de luzerne pour les nourrir ; et quand on est gaucho, on n’est pas cultivateur. Benigno del Carril va régler l’affaire en faisant cultiver ses terres par des immigrants espagnols et italiens : il va leur proposer un nouveau type de contrat de fermage : le loyer sera très faible ; pendant deux ans, le fermier cultivera ce qui lui convient- les terres argentines sont très riches - et la troisième année, il cultivera de la luzerne pour le propriétaire. La formule va faire florès et se répandre bientôt dans toute la pampa, et le succès économique va suivre rapidement : de 43 000 tonnes en 1895, les exportations de viande de bœuf vont passer à 81 000 tonnes en 1900 et à 230 000 en 1905. Et, pendant les deux ans où les fermiers plantent ce qu’ils veulent, ils font du blé, et ils en font même tellement que l’Argentine, d’une situation d’importateur de blé en 1878, va devenir exportateur en 1908, devenant le troisième fournisseur mondial après les Etats-Unis et le Canada.

Résumé de Bernard Kapp. Révolution agricole dans la pampa. Le Monde 20 02 2001

12 04 1893                 La Goulue inaugure l’Olympia, dû à l’architecte Léon Carle et au décorateur Marcel Jambon. Le premier spectacle est de Loïe Fuller avec ses danses serpentines. Il sera entièrement reconstitué à l’identique en 1997 par Anthony Bechu. En 1888, Joseph Oller, inventeur du Paris Mutuel et du Moulin Rouge, avait installé sur un terrain vague, l’actuelle rue Edouard VII, un grand huit en bois, que la préfecture de police avait rapidement interdit par peur des incendies. Il fit alors construire ce grand music-hall tout en fer.

11 05 1893                 Henri Desgranges décroche le premier record du monde de l’heure à bicyclette, avec 35.325 km : cela se passe au vélodrome Buffalo de Paris.

1 06 1893                   A Toulon, lancement du sous-marin Gustave Zédé.

24 06 1893                 Fridtjof Nansen appareille à bord du Fram, commandé par Otto Sverdrup, pour un long périple sur la route du passage du nord-est, mais avec le but d’aller aussi loin que possible à l’est, s’y laisser prendre dans les glaces pour se laisser dériver avec elles, vers l’ouest, au plus près du pôle nord.

L’affaire a commencé quand des Esquimaux découvrirent sur un glaçon de la côte orientale du Groenland, des débris de matériel provenant probablement de la Jeannette, et authentifiés par une casquette et une veste portant les marques personnelles de Ninderman et de Noros, les deux hommes du groupe de De Long, envoyés en éclaireurs pour chercher du secours. Cela ne venait que corroborer d’autres trouvailles, antérieures : mélèzes de Sibérie, diatomées de la mer des Tchouktchis trouvées sur la côte est du Groenland, autant de preuves de l’existence constante d’une dérive des glaces de l’arctique au nord de la Sibérie de l’est vers l’ouest.

Nansen souhaitait rompre avec la tradition des expéditions polaires organisées jusqu’alors, principalement par la marine militaire de la puissance dominante d’alors, l’Angleterre, où l’on ne mégotait presque jamais sur le nombre d’hommes et on prenait ce qui était disponible comme navire, le moins inadapté possible, ce qui peut être très éloigné du mieux adapté possible.

Nansen voulait un équipage réduit pour disposer d’un maximum de place pour des équipements scientifiques et un navire particulièrement adapté aux conditions polaires, c’est à dire qui résiste à l’immobilisation dans les glaces. Il confiera à Colin Archer le soin de changer radicalement le dessin de la coque de façon à ce que les glaces, plutôt que de comprimer la coque jusqu’à l’écrasement, la soulèvent. D’où des formes très rondes, une absence quasi totale de quille, des bordés d’une épaisseur jamais vue : 60 cm, idem pour celle du pont : 40 cm.

Il rencontre la banquise le 20 septembre 1893 à l’est de la presqu’île de Taïmyr par 77°44′ N et 138° E. La dérive au gré des glaces commençait. Deux hivernages se passèrent sans mauvaise surprise.

Une discipline stricte et une silencieuse camaraderie régnaient à bord où le travail ne manquait pas.

                                                                                                          Paul Emile Victor

Mais la dérive se révélait très, … trop lente, et Nansen décida d’un raid « léger » sur le pôle. Il partit le 14 mars 1895 par 84°N et 102°E, en compagnie de Halmar Johansen, bon skieur, gymnaste, officier d’un calme et d’une ténacité exemplaire, même au sein des navigateurs norvégiens (c’est dire…). Ils avaient 3 traîneaux, 27 chiens tirant 600 kg de charge. Partant ainsi, ils savaient qu’ils avaient très peu de chances de retrouver le Fram. Le 8 avril 1895, par -38°, Nansen et Johansen plantaient le drapeau norvégien par 86°14′ N : 320 km plus près du pôle que Lockwood, jusque là « l’homme le plus nord » à 83°24′ en 1882 avec l’expédition tragique de Greely.

La retraite fut longue. Il est déprimant de constater le soir que la dérive des glaces a pratiquement annulé toute la progression de la journée. 670 km les séparaient de l’archipel François Joseph, qu’ils atteignirent finalement le 6 août 1895 ; bien évidemment, le comité d’accueil était inexistant. Les deux derniers chiens avaient été tués, mangés une semaine plus tôt et le 15 août ils mangeaient les dernières rations pemmican pomme de terre. A la fin du mois, ils construisaient une cabane de pierre pour hiverner, sans savoir qu’à 150 km de là l’expédition Jackson avait construit une station confortable. Au menu le matin : ours, à midi : ours, le soir : ours.

Le 17 juin 1896, alors que plusieurs membres de l’expédition anglaise de Jackson et Harmsworth scrutaient les glaces de la terre de François Joseph, depuis le cap Flora, ils aperçurent une étrange silhouette venant vers eux, aux cheveux longs, à la barbe hirsute et aux vêtements souillés de graisse et de sang. Il s’avéra que ce n’était autre que le Dr Fridhjof Nansen, lequel, quinze mois auparavant, avait quitté son navire le Fram, par 83°59′ de latitude nord et 102°27′ de longitude est, pour gagner le Pôle au moyen de traîneaux, de chiens et de bateaux. A quelque distance de là se trouvait, dans un abri, le compagnon du Dr Nansen, le lieutenant Johansen.

National Geographic Octobre 1896

Malgré l’environnement, la glace se brisa tout de même bien vite. Les deux rescapés passèrent sans transition de la vie de naufragé du grand nord au confort, spartiate mais réel d’une station équipée à l’occidentale.

Nul n’avait de nouvelles du Fram. Le 13 août, le Winward, navire ravitailleur de Jackson qui avait embarqué les deux rescapés, touchait Vardö, à la pointe extrême nord-est de la Norvège. A Hammerfest, le 19 août, Nansen est l’hôte de Baden Powell à bord de son yacht Otarie, qui revient de Nouvelle Zemble, et le 20 au matin, le postier lui apporte un télégramme de Sverdrup :

Fram arrivé en bon état. Tout va bien à bord. Partons aussitôt Tromsoe. Bienvenue dans la patrie.

Le Fram avait continué à dériver sans incidents. En octobre 1895, il avait atteint 85°57′N. Le 13 août 1896, après 38 jours d’un effort herculéen pour se dégager des glaces du Spitzberg, il faisait route au sud, quand Nansen touchait Vardö.

Le 20 août au matin, à 3 heures, Sverdrup prend d’assaut le bureau de poste de Skjaervoe. Une tête paraît à la fenêtre :

Vous en faites du bruit !

C’est vrai, concède Sverdrup, mais je viens du Fram.

La porte s’ouvre…

Le 21 au matin, tout l’équipage du Fram, à Tromsoe, exécutait devant Nansen et Johansen, à bord de l’Otarie, une jawa de Viking comme ces Nordiques n’en avaient pas vu depuis longtemps.

Le 9 septembre, dans le fjord d’Oslo, 130 navires pavoisés, toutes sirènes hurlantes, escortaient le Fram, précédé des unités de guerre et salué de 13 coups de canon.        

Paul Emile Victor



[1] 16 millions pour les deux Amériques

[2] Et ça marchait, - de toutes façons, le gazole n’existait pas encore - et cent ans plus tard, ça marche encore, mais les rapports de force ne sont plus les mêmes, et les pétroliers sont tellement puissants qu’ils sont à même de faire barrage aux impudents qui osent produire avec une facilité déconcertante du carburant avec le tournesol (Midi Libre Ressources 25 février 2003)


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