1893 à 1897. Premiers Jeux Olympiques modernes, à Athènes. Affaire Dreyfus
Publié par (l.peltier) le 27 mars 2008 En savoir plus

15 07 1893                 Généralisation des services de médecine des indigents, sous le nom d’Assistance Médicale Gratuite (AMG) :

Tout Français malade, privé de ressources, reçoit gratuitement de la commune, du département ou de l’Etat, l’assistance médicale à domicile, ou, s’il y a impossibilité de le soigner utilement à domicile, dans un établissement hospitalier.

24 07 1893                 Cent trente quatre Juifs, chassés d’Odessa, arrivent en France.

25 07 1893                 Inauguration du canal de Corinthe, 6.3 km de long, 25 m de large, 70 m de hauteur de fossé et 6 m de profondeur sous le niveau d’eau.

14 08 1893                 Le premier permis de conduire s’appelle : Certificat de capacité permettant d’être employé en qualité de conducteur d’un véhicule à moteur.

16 08 1893                 A Aigues Mortes, les ouvriers des Salins du Midi attaquent leurs collègues italiens à coup de fusil et de manche de pioche. Il y a huit morts, plus de trente blessés, des reconduites à la frontière, le maire est révoqué ; la presse titrera : La tuerie d’Aigues Mortes. Des manifestations italiennes s’ensuivront devant le Palais Farnèse, l’ambassade française de Rome.

12 09 1893                 Madame Peary, épouse du commodore, est enceinte ; elle n’a pas renoncé pour autant à suivre son explorateur de mari dans l’une de ses expéditions vers le nord : l’air y est des plus sains, lui a-t-il dit ; sur le baleinier Falcon bloqué par les glaces par 77°4′N, elle accouche d’une petite fille, qui se portera très bien. Il faut dire que le père n’est pas tendre avec lui-même : il s’est cassé la jambe lors de cette expédition et cela ne l’a pas empêché de poursuivre, se déplaçant avec des béquilles et atteignant 82°N. Quatre ans plus tôt, à la suite d’une autre expédition, il avait fallu l’amputer de 7 orteils.

La reconnaissance par Peary de la côte nord du Groenland laissait penser qu’il avait atteint une île, qui, dès lors devenait américaine ; l’affaire était donc d’importance pour le Danemark, qui voulait s’assurer des contours de cette île… qui s’avéra finalement une presqu’île, l’ensemble restant donc territoire danois : ceci donna lieu à plusieurs expéditions danoises au début du XX° siècle, dont bon nombre d’entre elles finirent en drames : mort de faim, d’épuisement, stocks de nourriture pillés allégrement par les ours etc… drames contés avec le laconisme propre chez nous aux militaires :

Péri fjord 79 (degrés nord) après avoir tenté de revenir en passant par l’intérieur en novembre. J’arrive ici comme s’éteint le clair de lune et ne peux plus avancer à cause de mes pieds gelés et de l’obscurité. Les corps des autres sont au milieu du fjord devant le glacier (à deux lieues et demi). Hagen mourut le 15 novembre, Mylius 10 jours plus tard.

Jörgen Brönlund        Début 1908     Île Lambert.

9 10 1893                   Le comte Rodolphe Festetics appareille de San Francisco à bord de Tolna, sa goélette d’une trentaine de mètres pour une croisière de 7 ans autour du monde ; rien de plus qu’un voyage d’agrément et d’aventures sur la planète, alors considérée comme terrain de jeu par ceux qui étaient nés une cuiller en argent dans la bouche ; d’origine hongroise, vivant en France, il rencontre à Paris Eila B. Haggin, riche héritière californienne venue en Europe chercher un mari à pedigree. Elle fera 6 ans de « voyage de noces » sur Tolna, mais « craquera » avant la fin et divorcera.

Moi, ce qu’il me faut, c’est l’odeur de la terre sauvage. Je la cherche, je la hume, adhérente aux objets que j’ai rapportés des îles, comme on retrouve le goût d’un baiser au parfum d’un vieux billet d’amour.

10 1893                      Le Morbihan s’essaie avec succès à la pisciculture, en baie de La Trinité, avec l’éclosion de plusieurs millions d’alevins de morue.

Une escadre russe commandée par l’amiral Avellan est chaleureusement accueillie à Toulon : nous en restera le costume marin très courant pendant des décennies pour les enfants.

12 12 1893                 Des dizaines de milliers de manifestants dénoncent à Montpellier les  vins factices, la  fraude ou la délinquance en col rouge  ; ils menacent de ne plus payer leurs impôts et les élus parlent de démission si le Midi continue à être sacrifié aux intérêts des betteraviers et de la viticulture parisienne - la fabrication de vin à partir de raisins secs de Corinthe et de Turquie dans les entrepôts de Bercy, alors le plus grand marché de vin du monde -.

12 1893                      A Grésy sur Aix, en Savoie, création d’une fruitière école. 16 ans plus tard, on comptera 21 fruitières (fromageries) coopératives en France, dont 14 en Haute-Savoie, les autres en Savoie, dans l’Ain et le Jura. Le terme de fruitière est pris dans le sens le plus général de fruit, le fromage étant le « fruit » du lait.

1893                           Mort d’Alexis Godillot, jurassien, industriel en fournitures militaires et inventeur à ce titre de l’outillage mécanique de fabrication des chaussures : la postérité lui empruntera son nom.

Premier projecteur de cinéma. Il y a 1 128 000 étrangers en France. La France occupe le Laos.

Le suédois Magnus Andersen traverse l’Atlantique de Bergen à Terre Neuve en vingt huit jours sur un knorr, réplique exacte d’un bateau viking de l’an 800 : 22 m de long, 5 m de large, muni d’une quille de plus de 17 m taillée dans un seul fût de chêne.

Premier système d’immatriculation, premier en France mais aussi au monde : il impose une simple plaque comportant le nom et l’adresse du propriétaire ainsi qu’un numéro d’autorisation.

A l’initiative du pasteur presbytérien John Henry Barrow, réunion, au sein de l’Exposition Universelle de Chicago, du premier grand Parlement des religions : pendant 18 jours vont se parler 400 délégués chrétiens, juifs, hindous, bouddhistes, jaïns, zoroastriens, confucéens et musulmans, mais… l’universel se dit toujours dans une langue particulière. Régis Debray.

Chicago est alors probablement la ville du monde dont la croissance a été la plus forte : nœud ferroviaire, main d’œuvre abondante, esprit d’entreprise hors du commun font la richesse et le dynamisme d’une métropole industrielle, qui compte 1 million d’habitants. Trente ans plus tôt, Sara Jane Lippincott  s’exclamait : La croissance de cette ville est l’une des choses les plus étonnantes dans l’histoire de la civilisation moderne. Vingt ans plus tard, en 1916, Carl Sandburg présentera sa cité comme un jeune et solide gaillard :

Abatteur de porc pour le monde
Outilleur, empileur de blé,
Acteur principal avec les chemins de fer,
Manutentionnaire de fret pour toute la nation,
Emporté, costaud, bagarreur,
La ville aux larges épaules.

****************

L’exposition colombienne de Chicago ouvrit ses portes en 1893.

La Rome d’il y a deux mille ans s’éleva sur les bords du lac Michigan, une Rome enrichie par des emprunts faits à la France, à l’Espagne, à Athènes et à tous les styles qui en avaient découlé. C’était « une cité de rêve », ornée de colonnes, d’arcs de triomphe, de bassins azurés, de fontaines de cristal et de massifs fleuris. Les architectes rivalisèrent à qui saurait le mieux copier les modèles les plus variés et les plus anciens. C’était la répétition, dans un pays neuf, de tous les crimes commis dans le Vieux-Monde. Et cela se développa et se propagea comme une épidémie.

Les gens vinrent, regardèrent, s’étonnèrent et emportèrent avec eux, dans toutes les villes d’Amérique, les germes de ce qu’ils avaient vu. Et ces germes donnèrent naissance à une exubérante végétation d’Offices des Postes ornés de portiques grecs, de maisons de brique enrichies de fer forgé, de constructions hétéroclites faites d’une douzaine de Parthénon dressés les une au-dessus des autres. Et cette végétation prospéra et étouffa tout autour d’elle.

[…] Il n’était plus nécessaire de créer, il suffisait de photographier. L’architecte qui possédait la bibliothèque la mieux pourvue, devenait l’architecte le meilleur. Les imitateurs copiaient des imitations. Et ils étaient absous au nom de la Culture. Vingt siècles s’enrôlaient derrière des ruines poussiéreuses. Il y avait eu la grande  Exposition, et il y avait des cartes postales d’Europe dans chaque album familial.

Ayn Rand       La Source vive[1]           Editions J.H. Jeheber S.A. 1945

Conseillez à vos prêtres de ne pas s’enfermer entre les murs de leur église ou de leur presbytère, mais de se mêler au peuple et de s’occuper de tout leur cœur de l’ouvrier, des pauvres, des petits…. Il faut combler l’abîme entre le prêtre et le peuple.

Léon XIII      Lettre à l’évêque de Coutances

25 01 1894                 Behanzin, le dernier roi d’Abomey, capitule face au général Alfred Dodds. Par le traité d’Ouidah, en octobre 1890, Porto Novo et Cotonou étaient déjà passé sous tutelle française. Mais Behanzin, fort de ses farouches amazones et de quelques canons, avait continué à guerroyer ferme, lançant aux Français : Est-ce que j’ai été quelquefois en France faire la guerre contre vous ? Il va être aussitôt déporté en Martinique, où il lui faudra vivre, bon gré, mal gré, aux cotés des descendants des esclaves. Trop tard, la France accédera à ses demandes incessantes de retour au pays en 1906 :  il mourra sur le chemin du retour, à Alger.

12 02 1894                 Émile Henry, 22 ans, de famille plutôt bourgeoise, quitte le Café Terminus, proche de la gare Saint Lazare, peu après 21 heures ; il sort une bombe de sa poche, rentre et la lance au milieu des clients attablés, faisant un mort et de nombreux blessés graves : c’est le début du terrorisme.

22 04 1894                 Paris manque d’eau : Sainjon propose de capter les eaux du Loiret. Duvillard surenchérit : prendre les eaux du lac Léman ! On ne sait pas exactement ce que pouvait craindre le XIX° siècle, mais ce ne sont certainement pas les grands travaux ! Heureusement ceux-là restèrent à l’état de projet.

24 06 1894                 Assassinat du président de la République Sadi Carnot par l’anarchiste italien Sante Jeronimo Casério, à Lyon, lors de l’inauguration de l’Exposition Internationale.

06 1894           Lettre du Révérend Père Maurice Marie TOUCHAUX à ses parents.

Né en 1875, il devient prêtre dans la congrégation des Rédemptoristes et embarque au Havre le 13 Mai 1894 à bord du Tropique, accompagné de son frère Joseph, 1877, lui aussi Rédemptoriste, envoyés en mission au Pérou et au Chili. Ils mourront tous deux dans ces pays, Joseph à Santiago du Chili le 11 01 1908, et Maurice à Lima le 26 05 1912.

A bord du Tropique. Océan Pacifique. Coronel.

Mes bien chers parents,

Soit bénie et remerciée l’infinie bonté de notre Dieu qui ne cessa de se témoigner à nous d’une manière de plus en plus remarquable ! Puissent ces lignes vous dire quelque chose de ces délicieux procédés de notre bon maître et vous répéter avec nous dans une commune reconnaissance : goûtez et voyez combien le Seigneur est doux !

Toute la nuit du 21 Juin nous avions donc manœuvré pour éviter d’aller nous mettre au sec. Les côtes avaient été signalées à 9h 1/2 du soir au moment où nous achevions le chant de l’Ave Maria Stella. Il était temps : quelques heures plus tard, nous subissions le sort de l’Antique, navire de la Compagnie qui se perdit sur ces côtes, il y a quatre ans, mais l’étoile de la mer éclairait notre marche.

Le lendemain à 7h du matin, le même littoral revenait devant nous, illuminé par le soleil levant, c’est la Patagonie argentine, avec ses sables arides, semés peut-être de quelques rares arbustes.  Ça et là des falaises, des rochers fendus, et tout au bout de l’horizon, le cap des Vierges célèbre par les naufrages arrivés dans tout son rayon. La terrible avant garde à 3 milles en mer, la roche de Nassau, a fait sombrer nombre de voiliers et de vapeurs, depuis le Nassau, navire anglais qui lui donna son nom, jusqu’à la Cléopâtre, vaisseau allemand dont nous voyons plus loin la noire carcasse près de la pointe Dungeness. Mais nous que le ciel dirige rien de pareil ne nous menace. Nous allons à toute vitesse à travers les dangers semés par notre route. Un voilier que nous rencontrons n’a pas si belle contenance : le vent lui manque, il ne peut avancer. Par signaux, il nous prie de le signaler à Punta Arenas. On hisse le pavillon français pour lui répondre qu’il a été compris.

Dungeness est bientôt doublé. Voici déjà la pyramide blanche et rouge, limites des possessions de la République argentine et du Chili, nous sommes dans le détroit de Magellan. Des collines coupent de temps en temps la monotonie du littoral de Patagonie qui se déroule à notre droite. Le plus haut sommet, le mont Dinéro a 83 mètres.

Après avoir longtemps regardé en vain du coté de la Terre de Feu, nous voyons apparaître le cap Espiritu Santo élevé à 30 mètres au dessus du niveau de la mer. Salut à toi, pauvre terre des sauvages ! Puisse la lumière de l’Esprit Saint illuminer tes plages désolées et te rendre digne du nom que l’on t’a donné !

La Patagonie chilienne se découvre toujours avec une surprenante netteté, noirs rochers fendus, végétation inculte, rares maisonnettes rouges et blanches, premier indice d’habitants civilisés, le rivage que nous ne pourrions atteindre après 3/4 d’heure de marche à toute vitesse, on dirait que nous allons le toucher. Mais chose plus curieuse encore ! qu’est ce voilier que nous voyons là-bas, derrière nous si ressemblant à celui qui s’est fait signaler ce matin ? M. le Commandant l’observe et dit qu’il doit être à 3 milles en arrière sur la ligne que nous suivons. Mais c’est impossible puisqu’il n’y a pas de vent. C’est donc bien le même que celui qui a été aperçu ce matin : voilà ses mâts, ses voiles, ses ponts, et pourtant il est à 60 milles en mer. C’est un de ces merveilleux effets du mirage : jamais M. le Commandant n’en avait vu un si frappant qu’aujourd’hui.

Nous prenons donc note de tout ce qui se passe pour vous le transmettre, pendant que notre vaisseau dirigé sur la baie Possession nous emporte rapidement malgré le courant contraire à l’entrée du 1° goulet. Possession nous tente un instant mais il n’est encore que midi, c’est trop tôt pour mouiller. Le temps est beau et il importe d’avoir le courant favorable pour passer les goulets. En avant donc, car tout retard pourrait être décisif. La colline direction nord avec sa pyramide blanche de 68 mètres dirige notre course. Le détroit se resserre, voilà le banc Orange du coté de la Terre de Feu ; encore quelques instants et nous passons avec une vitesse de 15 milles à l’heure entre les pointes Delgada à droite et Andegada à gauche. C’est l’entrée du goulet, un des passages les plus critiques du détroit mais le courant est pour nous et le ciel nous favorise.

A droite, au détour d’un rocher, voici apparaître une ferme avec dépendances au milieu de prairies où paissent bœufs et moutons. Le pavillon chilien (formé de bandes horizontales blanches et rouges dont la blanche forme un carré bleu décoré d’une étoile blanche) monte le long d’un grand mât pour saluer le vaisseau qui passe. Nous répondons par un salut du drapeau français. Les habitants agitent leurs mouchoirs. Nous regardions encore que l’on sortait déjà de l’étroit chenal de 2879 mètres.

A peine nous avons fait quelques milles au-delà que le courrier anglais arrivait à toute vitesse, à contre bord de nous. Déjà notre pavillon est prêt à faire le salut d’usage quand le voilà qui vire de bord et va mouiller un peu plus haut. Pourquoi cette singulière manœuvre ? C’est que nous sommes au jour le plus court de l’année dans ces parages ; le temps se couvre, le vent contraire se lève. Trois raisons plus que suffisantes.

A notre bord elles sont également appréciées et l’ordre de mouiller ne tarda pas à se faire entendre. Un officier arrive, la sonde à la main. L’on entend successivement 46, 47 mètres ! Soudain l’ordre « Stop » est transmis à la machine qui s’arrête aussitôt. Une ancre roule à la mer suivie de 9 maillons et 125 mètres de chaîne. Toute la nuit nous soutenons la tempête qui rugit avec fureur. Jamais M. le Commandant n’avait vu si gros temps[2] dans cette partie du détroit. Malheur aux pauvres vaisseaux en ce moment sur la grande mer ! Pour nous, protégés par les côtes et affermis sur nos ancres nous sentons à peine le choc des vents ameutés. Au point du jour notre vaisseau reprenait sa route.

On peut apprécier d’autres styles de littérature, plus authentiquement marine :

Jean Marie Le Bihor, ancien gabier au long cours, dicte ainsi au fils d’un ami une lettre pour son ancien commandant, lui aussi à la retraite pour lui signifier son désaccord sur une vieille croyance des gens de mer relative au Diable en lest, autrement dit du malheur qu’il y a à emmener une ou plusieurs femmes à bord :

Cap’taine,

Le cap’taine Le Bihan, vous savez, qui commandait aux « Voiliers Nantais », qu’il a pris ses invalides comme moi à St Pierre-Quiberon, qu’il m’emmène pêcher dans son canot et qu’il m’offre souvent dans sa belle maison de fameux boujarons de tafia d’officier qu’il est dans un petit baril avec des cercles en cuivre astiqués à clair comme celui des seilles d’une dunette, il m’a fait lire votre rapport pour le « Diable en lest ».

Eh bien ! cap’taine, soit dit sans vous contredire, je navigue pas tout à fait de conserve avec vous sur ce cap-là, parce que voyez-vous, s’il y a plusieurs numéros de diable en lest comme il y a pour la toile, du cinq des cacatois au double zéro des huniers, tous les numéros du diable en lest, sans exception, il embrouille quelque chose à bord. C’est plus fort que lui.

Le cap’taine Le Bihan m’a dit que j’avais qu’à vous écrire mon histoire, que ça vous fâcherait pas.

Alors que je m’ai patiné voir Jean-Louis, le fils à Yves Penborn, mon ancien matelot qui a filé son câble par le bout du pauvre Jean-Bart (cap’taine Laroche) quand il a fait capsaille sous voile, vous vous rappelez, au large d’Ouessant ?

Jean-Louis a été fourrier à l’Etat et maintenant il est avec le syndic. S’il a jamais été foutu de tenir un épissoir par le bon bout, il faut reconnaître qu’il se manie mieux que moi avec un porte-plume. Alors, je lui dicte mes lettres, qu’on y comprend rien qu’il me dit.

Laisse courir que je lui réponds, et fais un tour mort et deux demi-clés sur la langue, failli bigorneau de fourrier que tu es ! C’est des marins, des vrais, qui lit ça et pas un sacré maudit buraliste de pharmacien comme toi. Et veille à ne pas faire le plus petit ajut, à ne pas changer le plus petit mot que je te dis.

Vous comprenez, cap’taine, je peux lui parler comme ça, en oncle de Hollande, parce qu’il n’a pas encore seulement quarante ans d’âge, que c’est comme un fils pour moi, et que de plus il n’a jamais tossé la mer sous le revolin d’une misaine[3].

Et maintenant, cap’taine, je vous largue ma réclamation, mais en douceur, par politesse.

Dame ! non, jamais la cap’taine à bord, ça peut-être tout à fait bon, même quand c’est du meilleur, du premier choix.

Et je peux vous en parler par pratique, que j’étais sur la France Chérie (cap’taine Hirigoyen) un grand Basque, qu’était sec comme nordé en coque et en paroles, et pas commode, mais que pourtant je me souviens qu’avec lui on a eu service du dimanche le jour du vendredi saint.

Eh bien ! il avait sa dame à bord, que c’était comme une jolie petite goélette, bien taillée, bien grée en tout et toujours bien pavoisée. Et avec ça pas fière du tout et aimable pour l’arrière et aussi pour nous de l’avant. Qu’un jour elle est venue dans le poste de bâbord avec le lieutenant pour voir le père Cornec qu’était gabier de beaupré, qu’il était vexé d’être malade dans sa cabane, pour lui donner un pot de confiture, du lait en boîte et des petits biscuits de terre. Qu’il aurait préféré, le vieux pirate, un bon quart de rack, mais qu’elle connaissait pas encore le vrai remède du matelot.

Donc, on reconnaissait tous qu’on était tombé sur la bonne broche et qu’on pouvait pas trouver mieux comme dame à bord.

Eh bien ! elle m’a pourtant causé des ennuis sérieux, sans le faire exprès, ça je dois le dire. Parce que, voyez-vous cap’taine, c’était quand même du « lest de diable », bien que ce soit comme qui dirait du « lest de tout petit diable ».

Pour de bref, comme on était beaucoup dans notre temps, vous le savez, je suis bien dessiné[4] et très varié, je peux m’en vanter, et pas seulement en bleu, mais aussi avec du rouge.

Alors que j’ai en plus beau, sur mon bras de bâbord depuis le poignet jusqu’à la charnière du coude, une belle poupée que c’est le portrait d’une des poulies coupées de la maison de danse de la Mercedes à Rio, que vous avez dû la connaître.

Comme de bien entendu, elle a rien dessus de bout en bout, comme elles dansaient toutes chez la Mercedes, qu’était avare pis qu’un cap’taine d’armement, qu’elle leur donnait que des petits souliers d’étoffe et des castagnettes pour s’habiller !

Sans faire de remous, je peux dire qu’elle est dessinée premier brin, qui lui manque rien de rien et qu’on pourrait lui compter les cheveux, comme il disait celui qui me l’a faite là-bas.

Elle s’appelait Consuelo, que ça veut dire qu’elle était pour consoler Jean Matelot de sa misère.

C’était comme de bien entendu une Espagnole. Mais j’ai francisé ma poupée, en lui faisant ajouter un petit pavillon tricolore sur le ventre.

Et qu’un jour, c’était dans un bouzin de Shangaï, qu’on était que quatre du Bougainville de Nantes (cap’taine Montbrun), qu’on s’abordait sans mollir je vous assure, qu’on avait pas voulu brasser à culée devant eux, avec six grands d’un yacht anglais qu’on avait tous, Goddam et Français, une sacrée biture d’amiral. Et tape dessus matelot ! Et tosse dedans garçons ! Et que j’avais décapelé mon tricot.

Tout d’un coup, « stop » qu’on entend ! C’était le propriétaire du yacht qui venait d’entrer avec son cap’taine et trois policemen, qu’ils faisaient rallier leurs hommes pour la partance.

Alors le propriétaire, il voit ma poupée :

Aoh ! boy ! qu’il dit, merveillous ! Je veux. Vendez-moi la peau avec la lady.

Mais dites-donc, monsieur le milord, que je lui réponds, votre compas s’affole pas ?

No ! j’affole pas, qu’il dit. Mon docteur à bord il découpera vous, very proprement sans souffrir

Mais je veux pas, que je lui renvoie ! Je veux garder ma peau et ma poupée. Qu’elle navigue avec moi depuis dix ans et qu’elle est bien où elle est.

Aoh ! tranquille pour elle soyez. Elle sera encore bien plus dans mon cabine avec un cadre bautéfoul tout en or. Je la veux beaucoup, elle est trop belle et je donne 50 livres pour vous.

C’est qu’il plaisantait pas ! Mais cap’taine, j’ai pas consenti devant lui et pourtant, vous savez qu’à cette époque 50 livres, ça bordait un décompte de presque vingt-cinq mois de campagne !

Vous voyez que je mens pas quand je vous dis que ma poupée elle vaut cher, que c’est un vrai cher-d’œuvre, comme il m’a dit un jour devant témoins le cap’taine Kermor qui commandait La Danaé, qu’il s’y connaissait parce qu’il faisait lui aussi des tableaux avec des couleurs en pile et en vrac, qu’il m’a pris mon portrait et que chaque fois qu’il me copiait : attrape ! à genoper un apéritif Jean-Marie ! Du bitter que c’était, du bitter havarais avec du tafia dedans !

Mais j’ai assez drivé comme ça. Je reviens à mon cap.

Quand la cap’taine a embarqué sur la France-Chérie, au second voyage, que le grand-mât[5] venait juste de la marier, plus moyen de travailler sur le dunette ou d’aller à la barre avec mes manches retroussées, par rapport au costume de ma poupée, qu’elle était à sec de toile !

Et tous, ils me moquaient !

Et même le second (c’était monsieur Martin, un vrai Parisien de Paris et pourtant marin comme les cordes) un jour qu’on était plusieurs à passer au goudron les rides des haubans d’artimon, qu’il me dit pour se payer ma tête devant elle qui était sous le vent, dans son fauteuil avec un livre :

Eh bien ! Le Bihor, mon garçon, qu’est-ce qui te prend ? Tu ne retrousses plus tes manches pour goudronner ? Tu préfères salir ton tricot que tes bras ? Veux-tu aussi que je prête des gants, pour pas abîmer tes mains ?

Et tous ils riaient ! Bien sûr, j’ai pas répondu, mais j’ai failli avaler ma chique de colère !

Alors pour plus avoir l’air d’une Jeannette, le soir j’ai eu une idée et Le Tallec mon matelot, avec du colatar il m’a peint sur ma belle poupée un fichu pour lui cacher ses jolis petits bossoirs, et puis un petit jupon de la ceinture aux genoux.

Ah ! ma doué ! cap’taine ! Si vous aviez vu ça ! C’était triste à voir ! On aurait dit que ma poupée elle était en grand deuil et qu’elle était dans un enterrement de terre ! C’était un vrai massacre ! Foi de Jean-Marie ! J’étais pas content et ça m’a gâté tous mes jours de beau temps.

Tout ça pour pouvoir me mettre en tenue de travail devant la cap’taine !

Vous voyez bien cap’taine que j’ai raison, que même quand c’est qu’un « tout petit lest de tout petit diable », ça cause quand même des ennuis à Jean Matelot.

Vous pensez si à l’arrivée, je me suis paumoyé pour faire la grande propreté de ma poupée et la remettre en tenue !

Que si vous venez à Quiberon, vous pourrez lui passer l’inspection. Mais maintenant la pauvrette, elle fargue plus si bien la Nation, elle fait plus si bien la belle en rade, parce que mon bras depuis que je mange mes invalides, il est tombé tout maigre.

Et que sa peau, elle n’est plus tendue et dure comme misaine sous son ris, comme elle était au beau temps que je bourlinguais, que j’étais jeune et faraud et que je craignais rien ni personne, pas plus une piaule du Cap à décorner le diable que les dangers de terre : gabelous, brasse-carrés, commissaires de la marine et tous les autres de son plat !

Sauf comme de bien entendu, mes chefs - quand ils le méritaient - et puis aussi, un peu… le diable en lest. Même celui que vous dites qu’il n’est pas méchant.

Je vous envoie, cap’taine, mon salut de respect.

Jean-Marie Le Bihor           7312 Vannes. vers 1912

6 07 1894                   Les employés de la Pullmann Palace Car Company, en grève à Chicago depuis un mois, mettent le feu à des centaines de wagons ; le lendemain la milice de l’Etat intervient :

Dire que la foule est devenue enragée serait un euphémisme. (…) L’ordre de charger a été donné. (…) Dès lors, on n’utilisa plus que les baïonnettes. (…) Une dizaine d’hommes qui se trouvaient dans les premiers rangs reçurent des coups de baïonnette. (…) Armée de pavés, la foule déterminée chargea elle aussi. Le mot passa dans les rangs de la milice que les soldats devaient se défendre. Les uns après les autres, lorsque la situation l’exigeait, ils se mirent à tirer à l’aveuglette sur la foule. (…) La police vint ensuite avec ses matraques. Une clôture de barbelés avait été disposée tout autour des voies. Les émeutiers l’avaient oublié et quand ils ont voulu s’enfuir, ils se sont retrouvés pris au piège. (…) La police se montra peu encline à l’indulgence et la foule, acculée aux barbelés, fût impitoyablement matraquée.(…) Les gens situés à l’extérieur coururent au secours des émeutiers. (…) les jets de pierre continuèrent sans faiblir. (…) Le lieu du combat ressemblait à un champ de bataille. Les hommes tués par les soldats et la police étaient étendus sur le sol un peu partout.

                                                                                                                      Times de Chicago

On comptera treize morts, trente trois blessés graves et sept cents manifestants arrêtés.

10 07 1894                 Le « tout à l’égout » devient obligatoire.

22 07 1894                 Le Petit Journal organise la première course automobile sur les 126 km qui séparent Rouen de Paris : la première des 21 voitures a roulé à 18 km/h.

6 09 1894                     Le docteur Emile Roux met au point le sérum antidiphtérique.

27 09 1894                 Le général Mercier, ministre de la guerre depuis le 3 décembre 1893, prend connaissance d’un « bordereau », - en fait une lettre, déchirée en six morceaux -  qui aurait été trouvé dans une corbeille à papier de l’ambassade d’Allemagne par une femme de ménage. Ce bordereau prouverait qu’un traître renseigne l’attaché militaire allemand à l’ambassade d’Allemagne à Paris, Max von Schwartzkoppen : il fourmissait l’esquisse d’un frein hydraulique anti-recul du canon de 75.

13 10 1894                 Le capitaine Alfred Dreyfus est convoqué  en tenue bourgeoise - en civil -, pour une inspection le 15 octobre.

11 1894                     L’agence Havas se dote des premiers téléscripteurs, qui transmettent à distance le message qu’on y imprime.

22 12 1894                  Alfred Dreyfus, seul juif de l’Etat Major de l’armée, est condamné à la déportation, pour l’affaire d’espionnage au profit de l’Allemagne qui a débuté 3 mois plus tôt. Le cercle des recherches avait été arbitrairement restreint à un suspect en poste ou un ancien collaborateur de l’Etat-major, nécessairement artilleur et officier stagiaire. L’enquête avait été sommaire et les preuves limitées à de soit disant similitudes d’écriture affirmées par des gens qui n’étaient pas graphologues. Dans un climat où l’antisémitisme était à son apogée, surtout au sein de l’armée, il n’en fallait pas plus pour faire d’Albert Dreyfus le coupable idéal. Les irrégularités ont été constamment présentes au cours de l’instruction : intervention du ministre de la Guerre en pleine instruction, absence de publicité des débats pendant le procès, communication d’un dossier secret aux juges, à l’insu de l’accusé et de son défenseur…

Déporté sur l’île du Diable, remise en service comme bagne pour l’occasion, au large de Cayenne, en novembre 1896, il y sera interdit de parole, y compris avec ses gardiens, sera mis aux fers chaque nuit… Ce n’est que 3 ans plus tard que la ténacité de son frère Mathieu et de Bernard Lazare, lui-même juif, patron de la banque éponyme et auteur d’un livre : L’antisémitisme, parviendront à attirer l’attention de la presse et de la Justice.

Quant à moi, j’accuse le général Mercier, ancien ministre de la Guerre, d’avoir manqué à tous ses devoirs, je l’accuse d’avoir égaré l’opinion publique, je l’accuse d’avoir fait mener dans la presse une campagne de calomnies inexplicable contre le capitaine Dreyfus, je l’accuse d’avoir menti.

Bernard Lazare, en 1895.

Mais cette violente diatribe, rédigée à la demande de Mathieu Dreyfus, fût jugée par ce dernier contre productive et donc ne sera pas publiée.

L’affaire Dreyfus va diviser très profondément la France, radicalisant la vie politique : le centre va disparaître, il faudra être de gauche ou de droite.

Tout le monde se battait dans ce temps-là. (Il n’y avait que les radicaux qui ne se battaient pas. Ils étaient pleins d’une étrange frousse politique redoublée d’une étrange frousse parlementaire et compliquée d’une étrange frousse électorale[6]).

Nous, tous les autres, nous nous battions comme des chiens !

Péguy

La Libre Parole détient, enfin, la preuve de la trahison des Juifs, en faveur de l’Allemagne, jusqu’aux échelons les plus élevées de l’armée, preuve, s’il en est, de l’urgente nécessité de les en exclure, de même que de l’ensemble de l’appareil d’Etat.

                                                           Edouard Drumont, fondateur de La Libre Parole.

Sur les débris de tant de croyances, une seule foi reste réelle et sincère : celle qui sauvegarde notre race, notre langue, le sang de notre sang et qui nous rend tous solidaires. Ces rangs serrés, ce sont les nôtres. Le misérable n’était pas Français. Nous l’avions tous compris par son acte, par son allure, par son visage.

                                                           Léon Daudet. Le Figaro, 6 janvier 1895

Les amis de Dreyfus, quelle présomption de sa culpabilité ! (…) Ils injurient tout ce qui nous est cher, notamment la patrie, l’armée. (…) Leur complot divise et désarme la France, et ils s’en réjouissent. Quand même leur client serait un innocent, ils demeureraient des criminels.

                                               Maurice Barrès.        Scènes et doctrines du nationalisme

Lui que des journalistes nommeront le littérateur du territoire, par-delà d’indéniables accents de ferveur, d’inquiétude et d’une certaine sorte de fièvre, était tout à fait à même de proférer des monstruosités :

Que les pauvres aient le sentiment de leur impuissance, voilà une condition première de la paix sociale.

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Ce qui est en jeu, c’est l’existence de l’armée ; c’est la liberté de conscience, c’est la propriété de chacun et de la fortune de tous ; c’est l’existence même de la France ! Si Dreyfus était acquitté, il ne resterait plus qu’à prendre le deuil de notre pays . Finis Galliae !

Augustin Cordier, professeur de philosophie, fondateur du Nouvelliste de Bordeaux, membre d’Action Française, grand père de Daniel Cordier, le secrétaire de Jean Moulin.

Georges Clemenceau écrira un article par jour, pendant toute l’affaire Dreyfus !

C’est la naissance d’une de nos plus éminentes spécificités : les Intellectuels, dont il est aujourd’hui devenu inutile de dire qu’ils sont « de gauche », puisque cela ressemble fort à un pléonasme, ce qui n’était pas vrai à l’époque, car le camp des antidreyfusards aura aussi des têtes de file bien connues : Charles Maurras, bien sûr, mais encore Maurice Barrès, Jules Verne, José Maria de Heredia, Toulouse Lautrec, Cézanne, Gauguin, etc…

noël 1894                   Le Théâtre de la Renaissance  a programmé Gismonda, la nouvelle pièce de Sarah Bernhardt pour le 4 janvier. Il envoie la commande urgente d’une affiche aux Imprimeries Lemercier où Alfons Mucha, illustrateur de livres, né en Moravie 34 ans plus tôt, se trouve être seul. L’affiche qu’il réalise séduit Sarah Bernhardt au point qu’elle fait acheter 4 000 lithographies et passe un contrat avec l’artiste, qui prenait ainsi la tête de l’art nouveau : arabesques en tous genres, ornementations florales ou néo-gothiques… aujourd’hui on dirait qu’il est le premier designer

1894                           10 % des ouvriers sont au chômage. Création de la Grande Loge de France. La loi Siegfried instaure les HBM : Habitations à Bon Marché. Edison commercialise son kinétoscope, appareil à lunette permettant le visionnage individuel d’un film.

La bactérie de la peste bubonique est découverte simultanément à Hong Kong par le français Alexandre Yersin, et au Japon par Kitasato Shibasaburo : il y avait alors une pandémie de peste au Yunnan, qui atteindra l’Australie, l’Afrique du Sud, Madagascar, l’Amérique.

Georges Fabre voit aboutir son projet d’une station expérimentale de météorologie forestière sur l’Aigoual - 1567 m -. Par beau temps, [chose tout de même plutôt rare] on a vue du mont Ventoux au Mont-Blanc, du Canigou au pic du Midi, de la chaîne des Puys à la Méditerranée. Il fallut 7 ans, de 1887 à 1893, à raison de 70 jours de travail par an pour construire l’observatoire, véritable forteresse, aujourd’hui sous la direction de Météo-France. Les registres d’observation seront tenus dès la mise en service. L’observatoire passera sous la direction de la Météorologie Nationale en mai 1943. Il s’associera à l’infatigable Charles Flahaut - j’espère bien mourir au travail, moyennant quoi je demeure gai et alerte - pour mettre en place l’arboretum l’Hort de Dieu, un peu sous le sommet.

La draille et le torrent sont les deux cheminements qui plongent au coeur de ce monde clos, de ce labyrinthe de vallées et de hautes crêtes. Ils en organisent la structure, traits creusés dans le ciel ou dans la profondeur de la terre, route du conquérant, de l’homme brun, de l’homme blond, du grand troupeau, du colporteur et du forestier; ou route de l’eau qui va du ciel à la mer.

André Chanson

En 1708, les Cévennes avaient vu geler le châtaignier, et donc disparaître le pain d’arbre, fait de farine de châtaigne ; c’était un des piliers du mode de vie des cévenols qui disparaissait. La châtaigne sera restée très longtemps la nourriture de base des causses et Cévennes en pays d’oc :

La récolte en grains a été si modique qu’il n’est pas possible de permettre l’exportation des châtaignes qui sont l’unique ressource des pauvres gens de la campagne.

Abbé Terreau            1772

Pendant six mois de l’année, métayers et journaliers ne vivaient que de châtaignes ; un châtaignier nourrissait journellement une famille de dix personnes.

…/… Le châtaignier sert de chauffage l’hiver, fournit le bois d’œuvre pour la construction des meubles et des charpentes des maisons. C’est enfin avec le bois de châtaignier qu’on confectionne le cercueil. Il existe ainsi toujours un châtaignier près de la maison, arbre vénérable sous lequel on va se reposer.

Anne Fortier Kriegel            Les paysages de France           PUF 1996

Le pain, même très noir, dur et grossier, était une nourriture précieuse pour ceux qui vivaient en bonne partie de châtaignes, de pommes de terre et de bouillie, de blé d’Espagne. Puis les gens se souvenaient des disettes fréquentes autrefois, et avaient ouï  parler par leurs anciens de ces famines où les paysans mangeaient les herbes des chemins, comme des bêtes, et ils sentaient le bonheur de ne pas manquer de ce pain.

Eugène Le Roy         Jacquou le croquant     Gallimard 1990

Les Cévenols l’avaient remplacé par le mûrier pour nourrir les vers à soie et cela avait été leur période de gloire, au début du XIX° siècle. Puis, la soie artificielle était venu mettre fin à la culture du ver à soie et c’est ainsi que Georges Fabre, directeur du service de reboisement du Gard à Alès, avait trouvé les Cévennes dans les années 1875 dans un bien triste état, victimes de la voracité des chèvres devenues trop nombreuses pour un territoire plutôt fragile : les sols étaient à nu, une bonne part de la terre arable avait été emportée par les eaux. Il parvint à redonner aux forêts leur parure d’antan, mettant en œuvre un vaste plan de reboisement, - 68 millions d’arbres - fondé essentiellement sur le pin et le hêtre, redonnant ainsi à la forêt les 15 000 ha des Domaines : il y avait urgence : les sédiments charriés par le Tarn devenaient si importants qu’on leur attribuait l’envasement du Port de Bordeaux. Il était parvenu à faire mentir Chateaubriand : les forêts précèdent les hommes, les déserts les suivent, en faisant de son rêve une réalité. L’Etat, s’il avait versé les financements nécessaires, ne l’avait soutenu par ailleurs que du bout des lèvres et c’est bien la seule compétence, humanité et ténacité d’un homme qui vinrent à bout de ce remarquable programme.

02 1895                      Madagascar a su tant bien que mal se garder des entreprises de colonisation, surtout de la part des deux principales puissances dans la région : l’Angleterre et la France. Un traité entre les deux nations a fini par entériner le protectorat français sur la grande île tandis que la France reconnaissait celui de l’Angleterre sur Zanzibar.

Des incidents amènent la France à exiger de la reine Rainilaiarivony le contrôle français de l’administration malgache : elle rejette l’ultimatum et l’intervention militaire de la division Duchesne qui, débarquée à Majunga perd cinquante hommes au feu et doit en envoyer six mille à l’hôpital. Six mois plus tard, une autre colonne prend Tananarive sans coup férir. La reine est déportée en Algérie, une autre lui succède qui signe le traité de protectorat préparé par Hanotaux.

1 04 1895                   A Nantes, on inaugure la Cigale, probablement la plus belle brasserie du monde, dira beaucoup plus tard Jean-Louis Trintignant.

17 04 1895                 Le Japon a envahi Formose ; il s’en prend maintenant à la Corée, vassale de la Chine, envahit le sud de la Mandchourie et menace Pékin : c’est sous la pression conjuguée des diplomates russe, allemand et français qu’il renonce à ces dernières conquêtes, il en gardera une rancune tenace contre les trois puissances. L’Allemagne occupe le port chinois de Kingdao, à l’embouchure de la baie de Kiao-tcheou. Elle exige l’obtention d’une base navale ainsi que des droits sur l’exploitation du charbon et des facilités ferroviaires sur la péninsule voisine de Shandong.

Mais, par le traité de Shimonoseki, le Japon encaissera une très confortable indemnité de la Chine et gardera Formose jusqu’à ce que cette île devienne le sanctuaire des nationalistes chinois de Tchang Kaï shek, en 1949.

C’est la dernière fois dans l’histoire du monde que les Etats-Unis ne seront pas partie prenante du règlement d’une affaire internationale

25 04 1895                 Rupture d’un barrage à Bouzey, dans les Vosges : quatre vingt sept morts.

10-12 06 1895         La course automobile Paris Bordeaux prouve la supériorité du moteur à pétrole sur le moteur à vapeur.

28 09 1895                 A Limoges, création de la CGT : Confédération Générale du Travail.

22 10 1895                 Une locomotive traverse les quais de la Gare Montparnasse et se retrouve sur la rue de Rennes : la photo, insolite, figurera toujours en bonne place chez les vendeurs de souvenirs « pittoresques ».

1 11 1895                   Max et Emil Skladanowsky organisent à Berlin une projection d’images animées en bioscope - système à double projecteur - dans un théâtre de variétés : acrobaties, jongleries, danse des voiles, lutte gréco-romaine, démonstration de boxe avec un … kangourou ! Souvent injuste, l’Histoire ne voudra retenir des débuts du cinéma que la projection des Frères Lumière, deux mois plus tard.

28 12 1895                 Première projection publique et payante des premiers films des frères Lumière, au Salon Indien du Café de la Paix, à Paris : La sortie des usines Lumière, Le Mur, L’arrivée d’un train, Bébé mangeant sa soupe, L’arroseur arrosé : trente huit spectateurs ! Non seulement inventeurs, Auguste et Louis Lumière seront aussi de remarquables industriels.

12 1895                      Gustave Trouvé produit la première lampe à acétylène.

1895                           A Petersbourg, Vladimir Ilitch Oulianov, alias Lénine, fonde avec Martov L’Union pour l’émancipation de la Classe ouvrière. Lénine restait hanté par le martyr d’un frère pendu huit ans plus tôt. Il va être arrêté la même année.

Wilhelm Röntgen découvre les Rayons X. Boite à vitesses Panhard. Les Allemands achèvent le canal de Kiel qui assure le passage de la mer du Nord à la Baltique.

Industries et commerces, cinémas, poussent comme des champignons : Société chimique des usines du Rhône, qui deviendra Rhône Poulenc en 1928, Société des Etablissements Gaumont, Théophile Bader crée les Galeries Lafayette.

Dans le Congo de Léopold II, des soldats belges reviennent d’une mission de maintien de l’ordre avec 1 357 mains coupées à présenter à leurs officiers.

Albert Morand construit le premier hôtel de Megève : le Panorama.

Avant même de prendre un essor exceptionnel grâce au ski, une vocation touristique s’y précise, centrée sur la qualité de l’air, bénéfique aux personnes souffrant de problèmes respiratoires. La très forte implantation de maisons d’enfants après la guerre, viendra confirmer ces atouts, de même que les nombreux sanatoriums crées dans les environs (La Giettaz, Le Plateau d’Assy …)

Le diocèse de Savoie éprouve le besoin de faire un gros cadeau à l’Eglise de France : et c’est la plus grosse cloche de France, la Savoyarde, fondue aux Etablissements Paccard d’Annecy, qui sera installée à St Sulpice à Paris : elle pèse dix neuf tonnes.

Georges Dufayel construit entre les rues de Clignancourt et le boulevard Barbès un gigantesque magasin à vocation populaire : il a soixante ans d’avance sur le premier Carrefour. Les grands magasins d’alors, - Samaritaine, Au Bon Marché, Grands magasins du Louvre, BHV, Galeries Lafayette, etc… vivant sur de faibles marges, ne pouvaient accorder de crédit et donc, ne s’adressaient qu’à des classes aisées. Outre les différents rayons consacrés à la bijouterie, à l’horlogerie, à l’ameublement, à la literie, aux textiles, à l’outillage de jardin, aux cycles, etc… on y trouvait toute une série d’espaces récréatifs généreusement ouverts à tous les visiteurs : une immense salle de spectacle de trois mille huit cent places où se produisait régulièrement un orchestre de cent vingt cinq musiciens, des halls d’exposition où l’on montrait des photographies en couleur et plusieurs salons de lecture aux bibliothèques bien garnies. Sans oublier une salle de cinéma où seront organisées plus de sept mille séances gratuites entre 1897 et 1902.

L’achat à crédit était facilement consenti : le client allait alors chercher sa marchandise directement chez le fournisseur de Georges Dufayel … c’était autant de frais de gestion de stocks en moins. Le profit obtenu de cette formule lui permettait, entre autres, d’employer plus de huit cents inspecteurs, sur Paris intra-muros, chargés de contrôler la bonne moralité de ces clients.

L’avantage avec les gens pauvres, c’est qu’ils sont beaucoup plus nombreux que les gens aisés. Et qu’ils ont toujours besoin de quelque chose. Or ça tombe bien : chez Dufayel, on trouve tout !

Résumé de Bernard Kapp. Chez Dufayel, on trouve tout ! Le  Monde 28 09 1999

24 02 1896                   Henri Becquérel découvre la radioactivité de l’uranium.

1 03 1896                   Le général italien Baratieri a reçu l’ordre de marcher sur Addis Abeba : les cent mille soldats éthiopiens de Menelik lui infligent une lourde défaite à Adoua, en Abyssinie : sur ses dix sept mille cinq cents hommes, douze mille sont tués et quatre mille prisonniers. Le désastre eut un goût amer : Menelik avait financé l’équipement de son armée avec des crédits alloués par l’Italie !

25 03 1896                 La loi confère aux enfants naturels reconnus la qualité d’héritiers dans la succession de leur père et mère.

05 04 1896                 A l’initiative de Pierre Frédy, baron de Coubertin, premier Jeux Olympiques à Athènes. Neuf sports au total, pour 43 épreuves, réservées aux seuls hommes. On compte 70 000 spectateurs.

On répète le passé, - sans craindre de l’enjoliver - : pour la création de la course du marathon, il fallait bien une belle histoire que l’on fit remonter à la fameuse bataille ; un grec, agriculteur et porteur d’eau à Amaroussi, Loïs Spiridon, gagna la course, en 2h 58′50″. C’est son ancien supérieur à l’armée qui vint le chercher ; lui-même, rencontrant des difficultés pour se faire accepter par ses futurs beaux-parents, trouva là l’occasion de se faire valoir. Il fut fêté comme un héros antique et pût sans problème épouser sa belle.

Le choix de la distance définitive sera, lui, tout britannique, en 1908, pour les JO de Londres : les 42.195 km sont la distance exacte qui sépare la terrasse est du château de Windsor de la loge royale du stade olympique de Shepherd’s Bush.

L’Américain James Connoly prend l’or du triple saut, l’argent du saut en hauteur et le bronze du saut en longueur. Robert Garret, capitaine de l’équipe de Princeton, lanceur de poids, s’inscrit aussi pour le lancer de marteau auquel il s’est initié en arrivant à Athènes : il emporte l’or et fera de même pour le poids.

Un seul journaliste français avait fait le déplacement, Charles Maurras, pour dénoncer le cosmopolitisme de la manifestation, qu’il exècre. Sa passion nationaliste ne lui permettait pas de voir que ce n’était là que la fusée éclairante de la mondialisation à venir.

Guglielmo Marconi, vingt deux ans, s’appuyant sur les travaux de Ducretet, Popov et Branly, brevette la TSF : Télégraphie Sans Fil, permettant de transmettre des messages en morse : les bateaux pouvaient enfin communiquer entre eux et avec la terre.

19 04 1896                 Création de ce qui va devenir « une grande classique » du vélo : la course Paris-Roubaix, l’enfer du nord, à l’initiative de deux patrons du textile, Théodore Vienne et Maurice Perez, soucieux de donner de la distraction aux milliers d’ouvriers et aussi d’acheter à bon compte la paix sociale.

6 06 1896                   George Harbo et Frank Samuelsen, américains, fraîchement immigrés norvégiens, et donc fils de vikings,  quittent New York à la rame, cap plein est : ils arriveront 55 jours plus tard aux îles Sorlingues (ou encore îles Scilly, anciennement Cassitérides car riches en minerai d’étain, à l’ouest de la Cornouille anglaise). Poursuivant vers l’est il remonteront la Seine jusqu’à Paris. Pour le retour, ils pensaient prendre du bon temps en se reposant à bord du steamer sur lequel ils avaient chargé leur barque, quand, à l’approche du Cap Cod, au large de Boston, le charbon vint à manquer : ordre du commandant : tout ce qui est en bois passe à la chaudière ; les deux hommes ne purent s’y résigner : ils firent mettre à l’eau leur barque et terminèrent le voyage… à la rame.

16 06 1896                 A Lyon, consécration de la basilique Notre Dame de Fourvière.

8 8 1896                     L’Allemand Otto Lilienthal a déjà réalisé des centaines de vols sur planeur depuis une colline artificielle des environs de Berlin. Il a lancé les bases du pilotage. Ce jour-là, il tombe de dix sept mètres et se tue : juste avant de s’envoler, ses dernières paroles avaient été : Il est nécessaire qu’il y ait des victimes

6 10 1896                   A Brest, lancement du Gaulois, le premier cuirassé tout acier.

25 10 1896                 Inauguration de la Verrerie d’Albi, première coopérative ouvrière dans l’industrie[7] : c’est l’aboutissement d’un très intense conflit social, vieux de quatre ans : le 4 août 1892 la Compagnie des mines de Carmaux avait licencié Calvignac, ouvrier socialiste élu quelques semaines auparavant maire de Carmaux… grèves, démission d’un député, - ce qui permit à Jean Jaurès d’être élu -, démission d’un gouvernement : les luttes ouvrières sont nées à Carmaux.

1896                           Un raz de marée au Japon fait vingt sept mille morts et chez nous la mer recouvre l’île de Sein. Première bande dessinée aux Etats Unis. Première carte précise du Mont Blanc, de Kurz et Infeld. Des fêtes somptueuses accueillent à Paris le tzar Nicolas II et la tzarine Alexandra.

Cézanne peint le Lac d’Annecy : le Château de Duingt vu de Talloires. Le tableau est au musée Guggenheim de New York. Georges Méliès tourne ses premiers films.

Le coureur cycliste gallois, Arthur Linton meurt quinze jours après sa participation à Bordeaux Paris, créée six ans plus tôt : c’est le premier décès dû au dopage : il s’agissait alors de morphine.

Des inspectrices britanniques du travail font un rapport sur la dangerosité de l’amiante.

La Chine a perdu sa suzeraineté sur l’Annam au profit de la France en 1874. Par le traité sino-russe de 1896, la France s’est encore assuré des privilèges économiques - chemin de fer, mines, commerce -, sur les trois provinces méridionales de la Chine : le Yun-nan, les deux Kouang et le bail de Kouang-tcheou-wan. Paul Doumer, à la suite de Paul Bert, Constans, et Lanessan, devient gouverneur de l’Union Indochinoise : il va entreprendre nombre de grands travaux durant ses cinq ans de gouvernement : pont géant sur le Fleuve Rouge, construction des premiers chemins de fer.

Le sultan turc Abd-ul-Hamid se livre au massacre de trois cent mille Arméniens.

Un mouvement insurrectionnel contre la colonisation française se déclenche à Madagascar où le résident général Laroche est dépassé : Paris envoie le général Gallieni, qui a déjà « fait ses classes » au Soudan et au Tonkin : il fait fusiller les meneurs, réprime en tâchant de limiter les dégâts à la base : on parlera tout de même de dix mille à cent mille morts. Trois ans plus tard la « pacification » était achevée, à part une poche dans l’extrême sud.

17 02 1897                 Un officier du 28° BCA monte en ski au sommet du Mont Guillaume
- 2575 m -, près d’Embrun.

4 05 1897                    Incendie du bazar de la Charité à Paris : 135 morts, principalement des femmes ; à l’origine, sans doute un échauffement de la pellicule d’un appareil de projection : Louis Lumière trouvera vite le procédé pour neutraliser cette chaleur. Parmi les victimes, la duchesse Anne d’Alençon, sœur de Sissi, - Elisabeth d’Autriche -. Lors de ses funérailles, sa nièce, elle aussi Elisabeth, rencontre Albert de Belgique, qui, peu après fera très pudiquement sa demande en mariage : Croyez vous que vous pourriez supporter l’air de la Belgique ?  Elle deviendra la grande reine Elisabeth de Belgique

11 07 1897                 Salomon Auguste Andrée, suédois, s’envole de l’île des Danois, à l’ouest du Spitzberg, pour le pôle Nord en compagnie de deux compagnons à bord d’un ballon. L’affaire ne va durer que 65 heures : le ballon perd de l’altitude à chaque passage de zone froide, les guideropes qui permettent une certaine maîtrise de la direction sont très vite mis hors service… à chaque contact avec le sol, il faut larguer du lest. Ils décideront de mettre fin au voyage sur la banquise, à 300 km de la base la plus proche : ils n’y parviendront pas… le dernier message sera lu le 13 juillet par un navire suédois sur lequel s’était posé un oiseau porteur d’une dépêche : avons laissé le cap vers le nord pour nous diriger vers l’est. Du dernier point de contact avec la banquise, au nord-est du Spitzberg, ils partirent vers le sud et arrivèrent, très affaiblis le 5 octobre sur l’île Blanche… ils abandonnèrent alors toute relation écrite. C’est là que, 33 ans plus tard, le 5 août 1930, des pêcheurs de phoque retrouveront les restes de l’expédition et leurs corps.

21 07 1897                 Le colonel Humbert met au point un frein hydraulique anti-recul du canon de 75 : c’est une esquisse de ce dispositif, retrouvée dans une corbeille à papier de l’ambassade d’Allemagne en octobre 1894, qui avait déclenché l’affaire Dreyfus.

20 08 1897                 A Calcutta, l’anglais Ronald Ross découvre le parasite de la malaria chez le moustique anophèle. Un autre anglais, Charles Algernon, équipe des bateaux de turbines.

29-31 08 1897            Premier congrès sioniste à Bâle.

                                   A Bâle, j’ai fondé l’Etat juif.                         Théodore Herzl.

Il avait déjà les idées assez claires sur la question : on peut lire sur son Journal à la date du 12 juin 1895 :

Nous devrons exproprier en douceur la propriété privée sur les terres qui nous seront accordées. Nous essaierons d’envoyer discrètement la population pauvre dans les pays voisins en leur procurant du travail dans les pays de transit sans leur en accorder chez nous. Les propriétaires seront de notre coté.

Qu’en termes choisis ces choses là sont dites ! Etonnez-vous donc après cela que, cent ans plus tard, ceux qui auront traduit ces paroles en actes reçoivent des pierres, puis des bombes sur la figure ! Qui sème le vent récolte la tempête.

5 09 1897                   Georges Mélies inaugure dans son théâtre Robert Houdin, boulevard des Italiens, la première salle de cinéma.

30 09 1897                     Thérèse Martin, carmélite à Lisieux, y décède à 24 ans. Béatifiée en 1923, elle sera canonisée en 1925. Le 19 octobre 1997, le pape Jean Paul II fera d’elle un docteur de l’Eglise : elle rejoindra ainsi ce club très fermé, limité jusqu’alors à deux femmes : Thérèse d’Avila et Catherine de Sienne. Cette petite bonne sœur, médiocre écrivain, était parvenue à impressionner les plus grands théologiens comme les plus grands écrivains catholiques du siècle. Aujourd’hui encore, les livres la concernant continuent à se renouveler et tenir l’affiche en librairie.

14 10 1897                 Au camp militaire de Satory, Clément Ader sur Avion III, - contraction des mots latins  avis et actio - ou encore Eole, tente de se faire adouber par l’armée, démarche incontournable pour être reconnu : il parvient à voler sur 300 mètres, mais pas sur le parcours demandé… et en plus, il « casse » un peu à l’atterrissage : recalé. Il ira rejoindre dans l’oubli nombre d’autres précurseurs ; les frères Wright lui prendront la gloire et pas mal d’idées.

De 1897 à 1914, un million d’Américains s’installent au Canada, et deux millions d’immigrés arrivent d’Europe, pour moitié d’Angleterre, et pour moitié d’Autriche Hongrie. De 1901 à 1911 la population du Canada passera de 5,4 M à 7,2 M.

1897                           La route franchit le col des Aravis.

Les bactériologistes allemands Löffler et Frosch démontrent l’existence du virus de la fièvre aphteuse. Felix Faure, président de la République, est reçu à Saint Petersbourg.    Le Touring Club de France publie le premier guide routier, comprenant une carte au
1/400 000 °. Martin Sénéquier ouvre une pâtisserie à Saint Tropez : elle deviendra, quelques décennies plus tard, institution, haut lieu du voir en étant vu. Le Mont Saint Michel s’offre une flèche sommitale et un archange tout doré.

Solomon Schechter, maître de conférences sur le Talmud à Cambridge, découvre dans la gueniza (pièce d’une synagogue où sont entreposés les documents destinés à être jetés) de la synagogue Ben Ezra à Fostat, dans le vieux Caire, l’Ecrit de Damas, ou Fragments sadocides : le document parle d’une étrange fraternité juive datant de l’époque du Second Temple, inconnue, fortement structurée, vouée à une ardente piété, pratiquant la communauté des biens et croyant en un Messie. Il faudra attendre cinquante ans, c’est à dire la découverte des manuscrits de la Mer Morte, pour faire le rapprochement entre cette fraternité et la secte que l’on a cru longtemps être à l’origine des manuscrits de la Mer Morte : ils ne sont qu’une seule communauté : les Esséniens.

Aux Etats-Unis, on n’en est pas encore au Peace and love :

Entre nous (…) j’accueillerais avec plaisir n’importe quelle guerre tant il me semble que ce pays en a besoin …/…Toutes les races dominantes se sont toujours affrontées aux autres races. (…) Aucun triomphe obtenu par la paix n’est aussi glorieux qu’un triomphe obtenu par la guerre.

Théodore Roosevelt, gouverneur de New York.

Il sera vice-président en 1900, président l’année suivante, Mc Kinley étant mort en septembre 1901. Il sera réélu en 1904, et lors de la cérémonie d’investiture en janvier 1905, joignant le geste à la parole, fera défiler à Washington le vieil Apache Géronimo, tel César faisant défiler Vercingétorix à Rome. Georges Frèche, président de la région Languedoc-Roussillon, jugera bon de lui édifier en 2010 une statue en bonne place à Montpellier, probablement en raison de son avance en matière d’écologie politique.



[1] Il n’est pas inutile de dire ce qu’a représenté ce livre pour ceux qu’intéresse l’architecture. Sorti en 1943 aux Etats-Unis, sous le titre Foutainhead, il en a été vendu 6 millions d’exemplaires.  Encore aujourd’hui, il s’en vend 100 000 chaque année. Ayn Rand était une juive russe née à Saint Petersbourg en 1905, dans une famille libertaire. King Vidor en fit un film en 1949 : Le Rebelle, avec Gary Cooper.

[2] Il s’agit probablement de ce vent fou là-bas nommé williwoo

[3] Avoir navigué sous le revolin d’une misaine : avoir servi comme matelot, à la voile.

[4] dessiné : tatoué

[5] le grand-mât : surnom générique donné au capitaine.

[6] Mais en quoi pouvaient-ils donc bien être « radicaux » ?

[7] il en avait existé quelques unes au XVIII° siècle dans le domaine agricole : des coopératives fruitières en Franche Comté et dans le Jura.


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