10 décembre 1848 à 1856. Second empire. Ruée vers l’or. Haussmann. Livingstone
Publié par (l.peltier) le 23 mars 2008 En savoir plus

10 12 1848                  Louis Napoléon Bonaparte, neveu de Napoléon 1°, triomphe aux élections à la présidence de la République : 5 434 286 voix contre 1 448 107 à Cavaignac,
371 000 à Ledru-Rollin, 37 000 à Raspail et 17 900 à Lamartine, lequel lâchera : et si le peuple se trompe, tant pis pour le peuple.

1848                              Création de l’école d’horlogerie de Cluses : elle permettra entre autre de gagner un peu d’indépendance vis à vis de Genève, dont l’industrie horlogère fait travailler la vallée en sous-traitance depuis environ 150 ans.

1848                               Louis Carpano, venu du Piémont, en sera en 1851 un des premiers élèves mais il en aurait fallu bien plus pour qu’il accepte de prendre la nationalité française après le rattachement de la Savoie à la France, en 1860. Il restera citoyen du Royaume de Piémont Sardaigne, puis Italien. Les Etablissements Carpano donnèrent naissance par après à l’une des gloires industrielles de la vallée de l’Arve : le moulinet de pêche Mitchell.

Maria Dolores Eliza Gilbert, alias Lola Montes, aventurière irlandaise avant  que de devenir la sulfureuse danseuse dont s’était épris Louis I° de Bavière, est priée de quitter Munich avant d’avoir asséché purement et simplement le trésor public : non seulement elle avait acquis la nationalité bavaroise mais en plus avait été anoblie : baronne de Rosenthal, puis comtesse de Landsfeld ; des ministres avaient démissionné, nombre de sujets se dressaient contre leur roi bien aimé. Du beau travail de diablesse, jusqu’à provoquer finalement l’abdication du roi qui partit avec elle, car elle était revenue  déguisée en homme ! C’est son fils Maximilien II qui monta sur le trône.

Sir Georges Everest, colonel de l’armée des Indes, géodésien (1790-1866) est chargé depuis 1808, au sein du Survey of India de l’établissement de la cartographie de l’Inde. Il donne au plus haut sommet du monde, à 8 880 m. le code de Peak V, - ses coordonnées sur la carte -. L’histoire lui préférera le sien. Les Népalais l’appellent Sagarmatha, celui dont la tête touche le ciel, et les Chinois Chomolonga.

En Russie, au procès des Petrachevski, Dostoïevski est condamné à mort avec quatorze autres écrivains - toute la bande socialiste -, accusés d’avoir tenu des propos socialistes et fouriéristes : ils vont être graciés au pied de l’échafaud, la condamnation n’était qu’un simulacre destiné à les effrayer : c’était seulement pour rire, disaient les juges. Exilé tout de même quatre ans en Sibérie, il publiera en 1861 ses Souvenirs  de la maison des morts.

Il y a ici un monde à part, différent de celui que nous connaissons, avec des lois, des mœurs, des coutumes particulières : c’est la maison des morts vivants - une vie à part et des hommes à part. Et c’est ce coin à part que je vais décrire.

21 01 1849                   Elections d’une Assemblée Constituante dans les Etats Pontificaux.

23 03 1849                L’armée piémontaise est battue par les Autrichiens à Novare. Charles Albert abdique et son successeur Victor Emmanuel II engage des négociations pour conclure la paix. Le pape lance un appel aux nations catholiques pour l’aider à recouvrer son pouvoir temporel.

10 04 1849                 La ruée vers l’or touche la France :

Qui s’en souvient encore? Et pourtant, ce fut un séisme, qui, en 1849, secoua la France, mit Paris en ébullition, ébranla un gouvernement : 40 000 Français, pauvres hères, nobles désargentés, « misérables » et révolutionnaires mêlés, qui se précipitèrent (ou furent précipités) vers la Californie nouvelle, à l’appel de l’or - parmi eux, 20 000 quarante-huitards, utopistes socialistes, disciples de Fourier, de Cabet, de Saint Simon, rêvant de phalanstère, d’association, de Cité d’Harmonie.

Pendant que de toute l’Europe, d’Allemagne, d’Italie, d’Irlande, d’Europe centrale déferlaient pareillement les déçus de 1848. Et que s’ébranlaient, à travers la Prairie, mormons, quakers, ana­baptistes, presbytériens américains, parfois par villages entiers, pasteur en tête et la Bible à la main pour bâtir la Nouvelle Jérusalem…

C’est dans un climat d’excitation extrême, le 10 avril 1849, que le voilier La Meuse quitte Le Havre, avec à son bord 50 « argonautes », direction San Francisco. La foule se presse sur les quais, l’émotion est extraordinaire, les journaux veulent y voir un événement majeur. Et en effet, une ronde incessante de navires va suivre La Meuse, partis du Havre, de Saint-Malo, de Bordeaux, de Marseille, portant toujours plus de songe-creux vers le pays de l’or facile.

La nouvelle s’était répandue en France dès février 1849 : là-bas, en lointaine Californie, on ramassait de l’or à la pelle. « je dis bien ramasser», insistait Moerenhout, le consul de France à Monterey, qui évoquait pour les mineurs « des journées de 1 000 à 1500 piastres chacun ».

« La terre est mélangée d’or sur une étendue de plusieurs centaines de milles, il faudra des siècles et des millions de travailleurs pour épuiser les gisements », s’extasie Le Constitutionnel, le 15 mai. Et La Presse, le 8 juin: « Dans la vaste étendue des gisements aurifères, il y a à peine un mètre de terrain qui ne renferme de l’or. » …/…

Partir ! Des compagnies privées se montent par dizaines pour favoriser l’émigration, associations ou mutuelles de travailleurs, exaltant les rêveries philanthropiques, promettant l’extinction du paupérisme, proposant parfois des méthodes d’extraction miraculeuses, fournissant même les cartes des gisements aurifères : la Californienne, la Ruche d’or, le Mineur… Un tourbillon où l’on s’étonne à peine de trouver la société Le Nouveau Monde, au capital de 46 millions de francs (!) fondée par deux avocats rayés du barreau pour abus de confiance, un Corse, Paganelli de Zivaco, qui prétend avoir acheté des terrains au colonel Frémont lui-même, le conquérant et gouverneur de la Californie, et un certain… Christophe Colomb « ingénieur naturaliste, membre de la société zoologique de France ». « Les rêves de l’or ont remplacé les rêves socialistes dans le prolétariat parisien », constate Karl Marx, amer. Pour couronner le tout, une loterie est lancée, dite « des lingots d’or », cautionnée par le gouvernement, dont le premier prix est un lingot de 400 000 francs, et dont les bénéfices seront destinés « à faire transporter gratuitement en Californie 5 000 émigrants trop pauvres pour faire la traversée » - on comprendra très vite que ce moyen a été imaginé pour se débarrasser des « gardes mobiles », ces jeunes gens enrôlés en février 1848 dont on s’était servi pour réprimer les émeutes ouvrières de juin, et qui, depuis, criaient à la trahison.

Et la vague enfle toujours, qui déferle mois après mois sur les rives d’une Californie au bord de l’explosion…

Un cauchemar. Pas de quai, ni de jetée, à San Francisco : les Français qui débarquent de La Meuse, le 14 septembre 1849, doivent patauger dans la vase, avec leurs bagages sur le dos. Pas de logements. On transforme les hangars en dortoirs. On se taille des tentes dans les voiles de navires. Des caisses d’emballage on se fait des niches, pour la nuit.

On dort n’importe où, à même les planchers, dans les mangeoires des chevaux. Les rats qui pullulent agressent les dormeurs, trop épuisés pour réagir. On manque de tout, et d’abord de nourriture. Un œuf se vend jusqu’à 1 dollar. Une pomme de terre, venue de Hawaï, 3 francs ! Des monceaux d’ordures s’entassent aux portes des baraques.

Mais qu’importe ? L’or, seul, occupe tous les esprits, brasse, soulève cette foule venue des quatre horizons, fait de San Francisco une ville en quelques mois.

Dès 1852, un cinquième de la population au moins est français. Citadins, pour l’essentiel, les Français sont les rois de la mode, de la restauration, les « madames  françaises » tiennent le haut du pavé : on compte bientôt deux théâtres français, deux journaux en langue française. Au point qu’on appellera les « kezkidiz » ces Français qui ne prennent même plus la peine d’apprendre l’anglais. Et l’on appelle San Francisco « le Paris du Pacifique ».

La suite? Inquiets devant cet afflux d’étrangers, les Américains tenteront de le freiner en imposant une taxe aux mineurs venus d’outre Atlantique, le 13 avril 1850. Les Français, exaspérés, se rebelleront, et en mars 1851 éclatera l’insurrection de Mokelumne Hill, décrétée « commune libre ». Les plus enflammés, constatant que les seuls gardes mobiles constituent déjà une armée supérieure aux forces américaines, rêveront, sinon de conquérir la Californie, du moins de se tailler dans la Sierra Nevada l’espace d’une « République idéale » - après quelques semaines de panique, tout rentrera dans l’ordre.

La Californie est née de ce fantastique télescopage entre les utopies révolutionnaires de la vieille Europe et les utopies religieuses des mystiques américains. En sorte que l’on pourrait tenir que les révolutions de1848 ne furent pas un échec, comme on le dit souvent ; elles réussirent, au contraire, mais dans le Nouveau Monde…

Ce qui rend d’autant plus incompréhensible que cette épopée des quarante-huitards français devenus chercheurs d’or soit restée à peu près oubliée.          

Michel Le Bris          L’Histoire N° 232 Mai 1999

25 04 1849                 Un corps expéditionnaire de 7 000 hommes commandés par le général Oudinot débarque à Civitavecchia, accès de Rome à la mer, sur ordre du président de la République Française élu 4 mois plus tôt : Louis Napoléon. Il va y trouver Garibaldi, nommé général de brigade, dont l’entrée à Rome n’était pas passée inaperçue :

Les hommes bronzés par le soleil, avec leurs longs cheveux hirsutes et leurs chapeaux coniques ornés de plumes noirs flottantes, avec leurs visages hâves blancs de poussière et encadrés par des barbes incultes, avec leurs jambes nues, se pressaient autour de leur chef monté sur un cheval blanc, parfaitement statuaire dans sa beauté virile.

Gibson, sculpteur anglais

Garibaldi et son état-major sont vêtus de blouses écarlates, de petits chapeaux aux formes les plus variées, sans le moindre insigne et sans s’être encombrés d’ornements militaires. Ils montent avec des selles à l’américaine, se piquent de faire preuve du plus souverain mépris à l’égard de tous les règlements qu’observent les armées régulières et pour tout ce qu’on exige d’elles avec la plus grande sévérité. Suivis de leurs ordonnances, tous venus d’Amérique, les officiers se dispersent, se rassemblent, courent en désordre de droite et de gauche, actifs, irréfléchis et infatigables. Quand la troupe s’arrête pour dresser son campement et se reposer, pendant que les soldats rangent leurs armes en faisceaux, il est beau de les voir sauter à terre et s’occuper chacun de son cheval, personnellement , y compris le général.

Emilio Dandolo, comte milanais, volontaire sous les ordres de Garibaldi.

Le 30 avril, Garibaldi parvient à repousser les Français, puis va arrêter les hommes de Ferdinand II à Palestrina, à Velettri, mais Mazzini, premier ministre le rappelle sur Rome.   Le 15 mai arrive Ferdinand de Lesseps, - la diplomatie mène à tout, à condition d’en sortir - chargé par Louis Napoléon de négocier, et il parvient à signer une trêve jusqu’au 4 juin, outrepassant ainsi ses prérogatives, ce qui lui vaudra désaveu.

1 06 1849                   Livingstone est en Afrique australe depuis 1840, envoyé par la Société des missions de Londres, dont il exécute à la lettre les instructions : se familiariser avec les langues et dialectes des indigènes, aider les Noirs à trouver le chemin du christianisme, et lutter contre le fléau du commerce des esclaves.

L’envie lui prend d’étendre vers le nord son terrain de mission, à la découverte du lac Ngami, dans le nord du désert du Kalahari : et c’est avec femme et enfants - trois- et deux Anglais qu’il part, faisant vite de la maladie sa compagne obligée, pour le reste de sa vie. En 1852, il atteint le Kouando, un affluent de la rive droite du Zambèze et réalise qu’il mettrait en danger sa famille à vouloir poursuivre avec elle. Il rentre pour les installer en Angleterre et revient vers son centre de gravité : il explore la ligne de partage des eaux entre le bassin du Zambèze, qui se jette dans l’océan indien, et celui du Congo, qui se jette dans l’Atlantique, remarquant que le lac Dilolo alimente les deux bassins. Il se repose de ses fièvres à Saint Paul de Loanda, sur l’Atlantique, pendant trois mois.

3 06 1849                   Le général Oudinot, anticipant de 24 heures la fin de la trêve signée par de Lesseps lance son attaque sur Rome. La bataille va faire rage jusqu’au 2 juillet. L’Assemblée confie alors les pleins pouvoirs à Rosseli et Garibaldi, lequel rassemble sur la place Saint Pierre tous ceux qui acceptent de poursuivre le combat.

Au milieu de la foule ondoyante qui se pressait et se déversait de la via del Borgo sur la place Saint Pierre, nous vîmes le panache noir de Garibaldi. Entouré non pas de ses officiers d’état-major - car ceux-ci se trouvaient mêlés au public et s’efforçaient inutilement de se rassembler-, mais de bourgeois et de femmes qui se pressaient autour de lui, il n’atteignit qu’à grand peine et lentement l’obélisque égyptien qui se dresse au centre de la place. Là, il s’arrêta, fit faire volte face à son cheval, et, quand son état-major se fut rassemblé autour de lui, il leva la main pour demander à la foule de cesser ses acclamations. Celles-ci retentirent encore avec plus d’éclat, puis un profond silence se fit sur toute la place. Le moment était solennel et l’attitude de cette foule innombrable qui s’étendait devant nous était en parfaite harmonie avec les souvenirs historiques de la grande place où il se trouvait.

Jan Philip Koelman, peintre

La fortune, qui  nous a trahi aujourd’hui, nous sourira demain. Je sors de Rome. Que ceux qui veulent continuer la guerre contre l’étranger viennent avec moi. Je n’offre ni paye, ni quartier, ni salaires ; j’offre la faim, la soif, des marches forcées, des batailles et la mort. Que ceux qui ont le nom de l’Italie dans le cœur, et pas seulement sur le lèvres, me suivent.

Mais une fois franchie la porte de Rome, un pas en arrière sera un pas de mort.

Garibaldi

Rome était perdu pour la République, pour les partisans de l’unité : Pie IX pouvait revenir de Gaète, ce qu’il fera quelques mois plus tard. Le projet de Garibaldi était pour le moins téméraire : entouré de 40 000 Français, 20 000 Napolitains, 15 000 Autrichiens, 9 000 Espagnols et 2 000 Toscans, soit 86 000 soldats ! il ne pouvait pas tenir longtemps ; malgré quelques succès, les désertions le mirent sur la pente qui menait à la reddition, laquelle se fit dans la petite République de Saint Marin, le 31 juillet. Déguisée en homme, Anita, enceinte, l’avait rejoint à Rome et allait le suivre jusqu’au bout. Car, après la reddition à Saint Marin, il se remit en route avec le projet de prendre Venise aux Autrichiens : elle fut terrassée en trois jours par la fièvre et mourut le 4 août 1849 sur une charrette, près de la côte adriatique à Chiavica di Mezzo, sur la rive gauche du Pô de Primaro. Lui-même ira se réfugier le 5 septembre en lieu sûr : Porto Venere, dans le golfe de La Spezia.

15 06 1849                 Emeutes à Lyon capitale de la France rouge. Première protection légale des animaux.

9 07 1849                   Quelques jours plus tôt, Victor Hugo a alerté les députés sur l’urgence qu’il y avait à combattre la misère : la question vient en débat en séance plénière à la Chambre des députés. Victor Hugo monte à la tribune, face à 650 députés :

Messieurs, j’entends dire à tout instant, et j’ai entendu dire encore tout à l’heure autour de moi, au moment où j’allais monter à cette tribune, qu’il n’y a pas deux manières de rétablir l’ordre, [qu’] il n’y a de remède souverain que la force, qu’en dehors de la force tout est vain et stérile.

Il faut profiter de l’ordre […] pour substituer à l’aumône qui dégrade l’as­sistance qui fortifie […]. Donner à cette assemblée pour objet principal l’étude du sort des classes souffrantes, c’est-à-dire le grand et obscur pro­blème posé par février [1848] […] Eh bien! messieurs, disons-le, et disons-le précisément pour trouver le remède, il y a au fond du socialisme une partie des réalités douloureuses de notre temps et de tous les temps il y a le malaise éternel propre à l’infirmité humaine ; il y a l’aspiration à un sort meilleur. […] Il y a des détresses très vives, très vraies, très poignantes, très guérissables. […] l’homme du peuple aujourd’hui souffre avec le senti­ment double et contradictoire de sa misère résultant du fait et de sa grandeur résultant du droit. Je ne suis pas, messieurs, de ceux qui croient qu’on peut supprimer la souffrance en ce monde, la souffrance est une loi divine, mais je suis de ceux qui pensent et qui affirment qu’on peut détruire la misère. Remarquez-le bien, messieurs, je ne dis pas diminuer, amoindrir, limiter, circonscrire, je dis détruire. La misère est une maladie du corps social comme la lèpre était une maladie du corps humain; la misère peut disparaître comme la lèpre a disparu. […] Il y a dans Paris, dans ces fau­bourgs de Paris que le vent de l’émeute soulevait naguère si aisément, il y a des rues, des maisons, des cloaques, où des familles, des familles entières, vivent pêle-mêle, hommes, femmes, jeunes filles, enfants, n’ayant pour lits, n’ayant pour couvertures, j’ai presque dit pour vêtements, que des monceaux infects de chiffons en fermentation, ramassés dans la fange du coin des bornes, espèce de fumier des villes, où des créatures humaines s’en­fuissent toutes vivantes pour échapper au froid de l’hiver. […] Eh bien, messieurs, je dis que ce sont là des choses qui ne doivent pas être ; je dis que la société doit dépenser toute sa force, toute sa sollicitude, toute son intelligence, toute sa volonté, pour que de telles choses ne soient pas ! Je dis que de tels faits, dans un pays civilisé, engagent la conscience de la société tout entière ; que je m’en sens, moi qui parle, complice et solidaire, que de tels faits ne sont pas seulement des torts envers l’homme, que ce sont des crimes envers Dieu ! Messieurs, songez-y, c’est l’anarchie qui ouvre les abîmes, mais c’est la misère qui les creuse. Vous avez fait des lois contre l’anarchie, faites maintenant des lois contre la misère!

21 08 1849                 Invité au Congrès de la Paix, Victor Hugo se fait visionnaire : 

Un jour viendra où les armes vous tomberont des mains, à vous aussi ! Un jour viendra où la guerre paraîtra aussi absurde et sera aussi impossible entre Paris et Londres, entre Pétersbourg et Berlin, entre Vienne et Turin, qu’elle serait impossible et qu’elle paraîtrait absurde aujourd’hui entre Rouen et Amiens, entre Boston et Philadelphie. Un jour viendra où vous France, vous Russie, vous Italie, vous Angleterre, vous Allemagne, vous toutes, nations du continent, sans perdre vos qualités distinctes et votre glorieuse individualité, vous vous fondrez étroitement dans une unité supérieure, et vous constituerez la fraternité européenne, absolument comme la Normandie, la Bretagne, la Bourgogne, la Lorraine, l’Alsace, toutes nos provinces, se sont fondues dans la France. Un jour viendra où il n’y aura plus d’autres champs de bataille que les marchés s’ouvrant au commerce et les esprits s’ouvrant aux idées. - Un jour viendra où les boulets et les bombes seront remplacés par les votes, par le suffrage universel des peuples, par le vénérable arbitrage d’un grand sénat souverain qui sera à l’Europe ce que le parlement est à l’Angleterre, ce que la diète est à l’Allemagne, ce que l’Assemblée législative est à la France ! Un jour viendra où l’on montrera un canon dans les musées comme on y montre aujourd’hui un instrument de torture, en s’étonnant que cela ait pu être! Un jour viendra où l’on verra ces deux groupes immenses, les États-Unis d’Amérique, les États-Unis d’Europe, placés en face l’un de l’autre, se tendant la main par-dessus les mers, échangeant leurs produits, leur commerce, leur industrie, leurs arts, leurs génies, défrichant le globe, colonisant les déserts, améliorant la création sous le regard du Créateur, et combinant ensemble, pour en tirer le bien-être de tous, ces deux forces infinies, la fraternité des hommes et la puissance de Dieu !

Victor Hugo Extraits de son discours au Congrès de la Paix

1849                           A l’initiative d’Arago, directeur général des Postes, le premier timbre est mis en service en France, neuf ans après l’Angleterre : c’est désormais l’expéditeur qui paie, quand c’était jusqu’à présent le contraire. Le timbre représente Cérès, déesse grecque des moissons et de l’abondance symbolisant la liberté. Lui succéderont en 1852, Louis Napoléon Bonaparte, en 1876, Commerce et Paix, en 1903 la Semeuse, en 1945 la Marianne de Gandon, en 1967 celle de Cheffer, en 1982, la Liberté de Delacroix, en 1989 la Marianne du Bicentenaire et en 1997, la Marianne du 14 juillet, dessinée par Eve Luquet.

On est au maximum du nombre de relais de poste avec 2 057 mais l’arrivée du chemin de fer va marquer le déclin puis la fin de la poste à cheval.

Rétablissement du contrôle pour l’accès des peintres au Salon : les mêmes causes produisant les mêmes effets, tout comme en période révolutionnaire, cinquante ans plus tôt, sa suppression avait entraîné excès de nombre et défaut de qualité.

Le choléra est de retour : environ cent mille morts, dont seize mille cent soixante cinq à Paris, Maréchal Bugeaud inclus.

Au Gabon, l’amiral Bouet-Willaumez fonde Libreville, peuplée d’esclaves libérés saisis sur les négriers clandestins.

George Augustus Selwyn est évêque de Nouvelle Zélande : une erreur du scribe de ses lettres patentes lui a placé les limites de son diocèse entre le 50° S et le 34° N : il a ainsi toute l’Océanie sous sa juridiction. Et ça ne lui fait pas peur : une fois bien organisé son diocèse néo-zélandais, il acquit un petit schooner, l’Undine, à bord duquel il entreprit des tournées annuelles, des Nouvelles Hébrides aux Salomon. Cherchant soigneusement à ne pas être assimilé aux nombreux trafiquants de bois de santal et d’holothurie, il fuyait leur passage et, pour aborder les îles inconnues, y arrivait… à la nage, portant à la main les présents de bienvenue : il n’y avait rien de mieux pour susciter la confiance.

En Inde, les Anglais confisquent au dernier rajah Dhulip Singt le diamant Koh-i-Nor. Retaillé pour obtenir plus de brillance, passant ainsi de 186 à 108 carats, il sera monté sur la couronne d’Angleterre en 1936, portée alors par Elisabeth, épouse de Georges VI. C’est en vain que l’Inde réclamera à l’Angleterre la restitution du diamant.

25 03 1850                 L’Allemand Heinrich Barth, en compagnie de son compatriote géologue Oterweg et de l’Anglais James Richardson, quitte Tripoli pour le sud Sahara : ils vont traverser le Ténéré, puis l’Aïr, arriveront à Agadez, Zinder, où ils se séparent. Ses deux compagnons mourront par après. Il explore les affluents du Tchad, le Logone et le Chari, puis atteint Yola, sur la Bénoué, un affluent du Niger, dont il explore longuement l’intérieur de la boucle. Il sera de retour en Angleterre à l’automne de 1855, publiant deux ans plus tard Travels in Africa, où l’on peut trouver, entre autre, le relevé cartographique d’environ 20 000 km², embrassant le Soudan occidental, le Soudan central et une partie du Sahara.  Il passera sept mois à Tombouctou, y découvrant d’innombrables manuscrits, autant de preuves d’une civilisation de l’écrit, parmi lesquels un « trésor » : le Tarikh es-Soudan d’Abderrahmane Saadi qui décrit la vie sociale au XVII° siècle, découvert dans les entrailles de la mosquée de Djinbareber.

Son voyage démontrait la présence dans le centre africain de vastes contrées fertiles et de populations où la pénétration européenne avait intérêt à se fixer. Pour la première fois était ébauchée une histoire de ces peuples africains, histoire qui démontrait qu’à la poussière de tribus plus ou moins anthropophages qu’on pensait s’être succédé sans suite et sans transition, il fallait substituer la notion de véritables états centralisés, ayant une histoire, et, avec une puissance économique relative, une culture individuelle assez développée, promesse et présage de ce qu’on pourrait obtenir plus tard en les faisant renaître.

Général Meynier

18 06 1850                 Création de la Caisse nationale des retraites pour la vieillesse ; elle sera réorganisée par la loi du 20 juillet 1886.

07 1850                      Le café des Ambassadeurs, proche de la Concorde, en payant pour la première fois des chanteurs amorce une évolution radicale de la chanson qui passe du monde de la gratuité et de l’expression personnelle de chacun à celui de l’économie marchande : les chanteurs professionnels sont nés.

La direction de l’établissement a institué comme règle une deuxième consommation après l’entracte. Paul Henrion, Victor Parizot et Ernest Bourget, tous trois compositeurs de chansons, occupent une table et se refusent à prendre - et donc payer -  une seconde consommation : ils s’en expliquent au patron : Pourquoi voulez-vous que l’on paie pour entendre nos chansons. Procès… qu’ils gagnent, et dans la foulée, le 28 février 1851, ils fondent  une Agence centrale pour la perception des droits d’auteurs et compositeurs de musique, qui deviendra très rapidement la SACEM : les revenus ainsi procurés aux chanteurs vont être tels que la profession ne fera que croître et embellir.

Cent cinquante ans plus tard, quand il s’agira de prélever une somme forfaitaire aux particuliers qui téléchargent via Internet musiques, films etc… l’affaire sera apparemment beaucoup plus délicate à mettre en place que lorsque ce forfait est demandé à des professionnels… comprenne qui pourra.

5 08 1850                   Le code Napoléon avait introduit, au sein des détenus, une catégorie pour les enfants, et jusque dans les années 1830, on partage les enfants détenus entre ceux qui vont en prison et ceux qui vont en correction.

La prison, c’était pour les coupables, pour punir ; la correction pour les acquittés, ayant agi sans discernement : elle était pédagogique. Mais en réalité, tous les enfants, avant 1830, vont en prison et sont mélangés aux adultes.

… Le premier effet de cette loi du 5 08 1850, dont l’ambition était d’éduquer le jeune détenu par le travail agricole, fût de prolonger le séjour des enfants dans ces établissements. Ce qui, avant 1830, « valait » un an de prison ou deux, comme le vol simple, va coûter des années de colonie… Vol de canard, vol de linge, falsification de lait étaient payés d’un an de séjour en prison en 1829 ou 1830, mais après la loi de 1850, tout change et la durée moyenne des séjours dans ces centres sera supérieure à 5 ans : c’était logique dans la mesure où l’on croyait remplacer les parents déficients et le milieu perverti.

Marie Rouanet. Les enfants du bagne. 1992.

L’époque n’était pas tendre aux petits voleurs :

Vol d’un surplis dans une église : cinq ans de correction ; d’un ballot de plomb en barre : cinq ans ; pain et lard : un an ; sonnettes de bestiaux : deux ans ; une veste de drap : dix- huit mois ; 11,80 F et une paire de bottes : quinze mois ; vol de pantalons : deux ans ; un chaudron : deux ans de correction ; une poule : un an ; trois boudins : un an ; vol d’olives : quinze mois de prison ; vol d’argent avec escalade : sept ans de correction ; complicité de vol : trois ans de correction. Vol de pièces de monnaie dans deux troncs destinés à recevoir les aumônes en introduisant un morceau de baleine flexible enduit de glu à son extrémité : un an de prison. Vol de grives et autres oiseaux dans différentes cabanes de chasse ou postes du terroir : deux ans de prison ; un fagot de bois : un an de prison…

Registre d’écrou des enfants mâles, condamnés avant l’âge de seize ans accomplis et renfermés en la maison centrale de Montpellier. 1825 à 1831

A partir de 1830, dans un louable souci de leur éviter les effets nocifs de la promiscuité et de les éduquer, on créa des colonies pénitentiaires, encore appelées colonies éducatives, ou colonies agricoles : le principe était louable, la mise en application le plus souvent tout à fait condamnable, car l’Etat n’ayant pas, le plus souvent, les moyens de mettre en œuvre ces centres, sous-traita avec le privé moyennant un prix de journée. En 1858, contre 12 établissements publics, il en existe 45 de privés. En 1865 : 8 colonies publiques, et 55 colonies privées. Et ce fût la légalisation en quelque sorte d’une exploitation criminelle de ces enfants, de la part de grands propriétaires terriens ou de religieux ambitieux et affairistes, véritables négriers sans nègres : enfants sous alimentés, coups et blessures, mortalité anormalement élevée, évasions incessantes, cachot au pain sec et à l’eau consécutif à la capture par les gendarmes : les bonnes intentions du gouvernement furent totalement dévoyés par un monde paysan ayant la méchanceté et l’avarice au cœur : les évadés se réfugiaient chez eux et se faisaient exploiter… jusqu’à ce que les gendarmes passent par là : j’allais justement le ramener chez vous, disaient alors ces salopards.

31 10 1850                 Venant du détroit de Béring, l’Irlandais MacClure atteint la pointe nord de l’île de Banks, et, au-delà d’un détroit, auquel il donnera son nom, l’île Melville : il découvre ainsi le fameux passage du Nord-Ouest. Il laisse un message sur l’île Melville, que trouveront les hommes du capitaine Mac Clintock en septembre 1853, réalisant ainsi la jonction.

1850                             Inauguration de la bibliothèque Ste Geneviève, place du Panthéon : armature en fonte et fer forgé de Henri Labrouste. Venue du pays basque, l’espadrille part à la conquête de la France. Vote de la loi Falloux sur la liberté de l’enseignement. Belle Ile devient lieu d’internement. Câble sous marin entre Calais et Douvres. L’ingénieur maritime Dupuy de Lôme construit le premier navire de ligne à hélice : le Napoléon, puis le premier croiseur français, la Gloire.

Accord serbo-croate pour l’adoption d’une langue littéraire à deux alphabets : elle va être le socle sur lequel se constituera l’union politique des pays yougoslaves[2] ; à l’origine de ce mouvement, trois hommes, très différents et qui œuvrèrent au même chantier : Dosithée Obradovitch, théologien qui avait remarqué que les Slaves, de la Hongrie à la Dalmatie et à la Croatie, parlaient la même langue populaire ; il avait mis en place en 1811, en tant que ministre de l’Instruction publique de la principauté de Serbie une réforme modérée ; Vuk Stefanovic Karadjitch, autodidacte né en Bosnie qui publia en 1814 un recueil de chants populaires slaves et conçut une écriture phonétique de la langue slave ; Louis Gaj en publiant ses Principes essentiels de l’orthographe croato-slave, dotait les Croates et les Slovènes d’une graphie phonétique empruntée au tchèque, choisissant délibérément la langue des chants populaires serbes en 1835.

Un siècle plus tôt, la population mondiale était estimée à sept cent millions ; elle serait en 1850 de un milliard cent millions, ainsi répartis : Afrique : cent, Amérique du Nord : trente trois, Amérique Centrale et du Sud : vingt six, Asie : six cent cinquante, Europe et Russie : deux cent soixante quatorze, Océanie : deux. Le père Huc estime à huit cent mille les chrétiens de Chine, sur une population de trois cents millions.

Hong Sieou-Ts’iuan, né dans une famille pauvre de Canton, a trouvé dans cette ville une brochure intitulée Bonnes paroles pour le temps présent : il s’agit d’un opuscule imprimé par un chinois converti au protestantisme, révisé par le premier missionnaire protestant, Morrisson, qui offre des traductions et des paraphrases des Ecritures : Hong, qui a de l’imagination - il la nommera vision - entre dans le récit et se fait le frère de Jésus, investi d’une mission temporelle : sur fond de sentiments violemment anti-dynastiques, de misère, de volonté de partage des terres, il crée la Société des adorateurs de Dieu, laquelle va rapidement devenir une armée : il se déclare le Roi céleste du Royaume céleste de la paix - T’ai-p’ing - . Fort de cette armée de rebelles aux longs cheveux[3], qui a regroupé des centaines de milliers de personnes, il va mettre en danger le pouvoir central de la Chine pendant quinze ans, établissant sa capitale à Nankin, créant des régions etc… Lequel pouvoir n’eut pas assez de la bravoure du général Tseng Kouo-fan, un lettré néo-confucianiste et dut faire appel aux Occidentaux qui armèrent deux aventuriers américains pour venir à bout des rebelles : Hong se suicida dans Nankin assiégé le 1° juin 1864, et c’est l’anglais Gordon qui anéantit les derniers tenants des T’ai-p’ing en 1866.

Face à un pareil désordre intérieur, on comprend mieux l’abdication des Chinois face aux entreprises des Occidentaux : ils avaient en fait besoin d’eux, comme un pouvoir faible a besoin de mercenaires.

La Bouille-Abaisse, est à l’origine un plat de pêcheurs qui, en triant le poisson destiné à la vente, mettaient de coté certaines pièces qu’ils préparaient pour eux et leur famille. Elle gagnera rapidement ses lettres de noblesse et entrera en littérature :

Donc, avant le poème, il faut d’abord qu’on fasse
Un coulis sérieux, en guise de préface,
Et quel coulis. Il faut que le menu fretin
De cent petits poissons, recueillis le matin,
Distille avec lenteur sur un feu sans fumée,
Le liquide trésor d’une sauce embaumée ;
Là vient se fondre encore, avec discernement,
Tout ce qui doit servir à l’assaisonnement ;
Le bouquet de fenouil, le laurier qui pétille,
La poudre de safran, le poivre de Manille,
Le sel, ami de l’homme, et l’onctueux oursin,
Que notre tiède Arenc nourrit dans son bassin.
Quand l’écume frémit sur ce coulis immense,
Et qu’il est cuit à point, le poème commence :
A ce plat phocéen, accompli sans défaut,
Indispensablement, même avant tout, il faut
La rascasse, poisson certes, des plus vulgaires ;
Isolé sur un gril on ne l’estime guère ;
Mais dans la bouille-abaisse, aussitôt il répand
De merveilleux parfums dont le succès dépend.
La rascasse nourrie aux crevasses des Syrtes,
Dans les golfes couverts de lauriers et de myrthes,
Ou devant un rocher garni de fleurs de thym,
Apporte leur parfum aux tables du festin.
Puis les poissons assez loin de la rade,
Dans le creux des récifs : le beau rouget, l’orade,
Le pagel délicat, le saint-pierre odorant,
Gibier de mer suivi par le loup dévorant,
Enfin la galinette, avec ses yeux de bogues ;
Et d’autres oubliés par les ichtyologues,
Fins poissons que Neptune, aux feux d’un ciel ardent,
Choisit à la fourchette, et jamais au trident,
Frivoles voyageurs, juges illégitimes,
Fuyez la bouille-abaisse, à soixante centimes,
Allez au Château-Vert, commandez un repas,
Dites : « Je veux du bon, et ne marchande pas,
Envoyez le plongeur sous ces roches marines,
Dont le divin parfum réjouit mes narines ;
Servez-vous de thys grec, du parangre romain,
Sans me dire le prix, nous compterons demain. »

Joseph Méry (1798-1866)

Le cher homme vante ci-dessus la Bouillabaisse du Château Vert, … qui n’est pas à soixante centimes. Il avait sans doute le souci de « ratisser large » puisque dans les vers suivants, dans un poème dédié à Charles Moncelet, lorsque sa bourse s’est quelque peu aplatie, il fait tout le contraire en vantant justement la bouillabaisse à soixante centimes : ainsi, « il y en a pour toutes les bourses »…

Pour le vendredi maigre un jour une certaine abbesse
D’un couvent de Marseillais créa la bouille-a-baisse,
Et jamais ce bienfait n’a trouvé des ingrats
Chez les peuples marins qui n’aiment point le gras.
Ce plat est un poème ; ainsi n’allez pas croire
Que votre matelote, avec sa sauce noire,
Est la soupe aux poissons, chère à vos palais,
Comme on le dit, sont sœur du ragoût marseillais…
C’est une grave erreur ! Bien plus, quand on voyage
Économiquement, comme on fait à mon âge,
On entre au restaurant à Marseille ; on parcourt
La Carte, et ce grand nom vous arrête tout court,
BOUILLE-A-BAISSE ! On ressent des extases intimes,
Car ce plat n’est coté que soixante centimes,
Et d’une voix polie, on ordonne au garçon
De servir promptement ce chef d’œuvre au poisson,
Qui coûte douze sols, comme on dit en province

Joseph Méry (1798-1866) Marseille et les Marseillais.

Plus au nord, ce n’est pas de la mer que l’on tire les goûts nouveaux, mais de la cave : M. Bréziers, jardinier en chef de la Société d’Horticulture belge a fortuitement enterré dans une cave du  Jardin Botanique de Bruxelles quelques pieds de chicorée sauvage ; quelques semaines plus tard, il voit apparaître une plante à feuilles pâles et larges, imbriquées les unes dans les autres et en forme de fuseau. La chicorée - Chicorium intybus - dite witloof - ou feuille blanche en flamand -  était née. Elle restera d’un usage très régional pendant plus de vingt ans. La sélection des plants a permis d’obtenir des variétés possédant moins d’amertume. Renommée dans le Nord et le Pas de Calais, elle y prendra sa dénomination régionale de chicon - trognon, en parler ch’timi - .

Le Larzac ne nourrit plus ses loups, et ceux-ci doivent descendre dans la vallée de la Dourbie pour croquer quelques tendres enfants : une battue est organisée, et les volontaires arrivent en masse : on en tue mille !

Paul Vidart crée la station thermale de Divonne les Bains.

La couleur politique bien rouge de la révolution de 1848 a plus qu’infléchi le discours de l’Eglise sur le sort de la classe ouvrière :

Les hommes sont égaux devant Dieu, la loi et la mort, ils sont inégaux pour presque tout le reste et le Ciel l’a ainsi ordonné.

L’évêque de Rodez en 1850.

Si Dieu permet qu’il y ait des pauvres et des affligés parmi nous, c’est pour laisser aux uns le mérite de la patience et de la résignation, aux autres celui de la charité et de la miséricorde.

L’évêque d’Amiens.

Si les uns manquent tandis que les autres sont dans l’abondance, c’est pour que tous puissent également mériter.

Cardinal du Pont, 1848

C’en est assez pour que le malheur qui accable soit supporté avec courage, avec reconnaissance, avec joie même, comme un moyen de ressembler à Jésus Christ sur terre…

L’évêque de Bayonne, 1850

Les utopies étaient autrefois des jeux d’esprit qu’on permettait aux philosophes. Ce sont aujourd’hui des rêves coupables, à l’aide desquels on trompe le peuple et l’on tourmente la société.

Les pères du concile provincial de 1849.

15 04 1851                     1° pierre des Halles de Baltard.

1 05 1851                   A Londres, inauguration de la Great Exhibition of Works of Industry of All Nations, la première Exposition universelle. L’idée en était venue au Français Jacques Boucher de Crèvecoeur de Perthes : Pourquoi donc ces expositions sont-elles restreintes à notre pays ? Pourquoi ne pas les ouvrir sur une échelle vraiment large et libérale ? Qu’elle serait belle et riche une exposition universelle ? Mais Chambres de Commerce et industriels français firent la moue. Pas les Anglais : Joseph Paxton construisit pour l’événement le fameux Crystal Palace, - aujourd’hui détruit - : 563 mètres de long, 124 mètres de large, de quoi exposer 100 000 objets. Le Corbusier en parlera comme du premier bâtiment d’architecture moderne. Les exposants sont pour moitié britanniques, pour moitié étrangers. On y voit George Stephenson, l’inventeur de la première locomotive à vapeur, devenu héros national, donnant des explications techniques à la reine Victoria ; on y voit aussi le corset qui s’ouvre automatiquement en cas d’urgence, et tant d’autres choses nouvelles, preuves de la suprématie anglaise. Mais les Américains sont déjà présents avec la moissonneuse McCormick par exemple, qui marque le début des transferts technologiques des Etats-Unis vers la Grande Bretagne. En se référant à la surface occupée, la locomotive doit faire jeu égal avec la moissonneuse McCormick, mais dans l’imaginaire du visiteur Lambda, c’est certainement le corset qui s’ouvre automatiquement en cas d’urgence qui tient le haut du pavé. Le succès fut total : plus de 6 millions de visiteurs. L’Angleterre recommencera trois fois : 1862, 1871 et 1885.

Cependant déjà Marx et Engels se faisaient détracteurs :

Cette exposition est une preuve éclatante de la violence concentrée avec laquelle la grande industrie moderne renverse partout les barrières nationales, effaçant de plus en plus les particularités locales dans la production, les rapports sociaux et le caractère de chaque peuple (…) Avec cette exposition dans la Rome moderne, la bourgeoisie mondiale édifie son Panthéon où elle montre, fièrement satisfaite d’elle-même, les dieux qu’elle s’est créée.

22 08 1851                 A l’occasion de l’Exposition universelle, le prince Albert et la reine Victoria ont décidé d’organiser une grande régate autour de l’île de Wight, loin d’imaginer que le seul navire étranger à avoir répondu à l’invitation ridiculiserait la flotte de Sa Très Gracieuse Majesté : c’est ainsi que la goélette America, armée par John Cox Stevens, le fondateur du New-York Yacht Club, remporte le prix de 500 guinées devant les meilleurs bâtiments britanniques : l’America cup est née : l’affreuse aiguière d’argent, née chez Robert Garrard, le joallier de la Reine, restera en Amérique pendant des décennies avant de migrer en 1983 en Australie avec Australia II, skippé par John Bertrand, à nouveau en Amérique avec Dennis Conner, puis en 1995 en Nouvelle Zélande avec Time New Zealand, skippé par Peter Blake, et en 2004, en Suisse avec Alinghi, né des profits pharmaceutiques d’Ernesto Bertarelli : après 153 ans d’absence, la coupe revenait dans la vieille Europe, et, pour fêter cela Ernesto Bertarelli l’emmena au sommet d’une des plus belles montagnes d’Europe, le Cervin, lequel bien sûr, n’avait jamais vu pareille horreur : quand on a été conçue pour figurer dans le paysage d’un vaisselier victorien, difficile d’être en harmonie avec le paysage du Cervin. Les sommets supportent parfois des Vierges - au Grépon, aux Drus, et peut-être ailleurs - mais rien d’autre.

2 12 1851                   Coup d’état du président Bonaparte, moyennant 250 morts sur les barricades, 337 fusillés au Champ de Mars, parce que capturés les armes à la main et 26 000 arrestations. Victor Hugo passe toute la journée du 3 à aller d’une barricade à l’autre. La province résistera au coup d’Etat jusqu’à la mi-décembre.

11 12 1851                 Victor Hugo s’exile en Belgique, puis Jersey, puis Guernesey, fâché à jamais avec Napoléon le Petit. Quelques années plus tard, il dira, dans Océan :

Je trouve de plus en plus que l’exil est bon. Il faut croire qu’à leur insu, les exilés sont près de quelque soleil, car ils mûrissent vite […] Je me sens sur le vrai sommet de la vie […] Je mourrai peut-être en exil, mais je mourrai accru. Tout est bien.

Eugène Sue avait été élu en 1849 à Paris, sous une étiquette républicain socialiste : emprisonné après ce coup d’état, il fut relaxé mais préféra s’exiler à Annecy le Vieux : n’ayant jamais obtenu la permission de rentrer en France, il y mourut en 1857.

21 12 1851                  Ratification du coup d’état par plébiscite. 

12 1851                      Manuela Saenz, veuve de Simon Bolivar, vit depuis près de trente ans à Paita, petit port de la côte péruvienne, entre lettres du grand homme et pots de confiture. De temps à autre une visite… dix ans plus tôt, celle d’Hermann Melville, qui disait vouloir écrire sur les baleines, aujourd’hui celle de Garibaldi qui pleure Anita : 

Je l’ai quittée très ému ; nous nous sommes séparés les larmes aux yeux, pressentant que cet adieu était le dernier sur cette terre. Doña Manuela Sáenz était la dame la plus charmante et la plus noble que j’eusse vue.

Garibaldi

1851                               François Coignet construit une maison en béton armé et coffré, à St Denis. Le train relie Saint Petersbourg à Moscou. A Lyon, le docteur Devay effectue sur une accouchée la première transfusion sanguine. La découverte d’or à Bathurst, - ouest de Sydney - amène une seconde vague de colonisation en Australie : on y comptait alors 0,45 million d’habitants, [dont un tiers d’anciens forçats] : ils seront 3,2 millions en 1890.

La photographie sur verre au collodium, mise au point par l’américain Frédérick Scott Archer et  le français Gustave Le Gray donne des clichés plus détaillés. En France Jean-Marie Taupenot améliore aussi considérablement la technique, permettant aux plaques d’être conservées huit jours avant d’être développées, c’est à dire que la photo cessait d’exiger la logistique d’une expédition. Gustave Le Gray invente encore le négatif sur papier ciré sec.

Le traité de Fort Laramie contraint les dernières tribus cheyennes à cohabiter avec des tribus ennemies dans des réserves de plus en plus réduites.

Victor Place est nommé consul à Mossoul avec mission de reprendre les fouilles de Paul Emile Botta à Khorsabad. Deux ans plus tard, s’étant lui-même lourdement endetté, il sera parvenu à dégager une centaine de salles, découvrant notamment les taureaux ailés à tête humaine. Mais il reçoit l’ordre d’arrêter les travaux et on le nomme en Roumanie ! En mai 1855, des bédouins attaqueront et couleront dans le Chatt al-Arab les radeaux sur lesquels ont été entreposés les œuvres dans l’attente d’un navire de France qui n’est jamais arrivé. Un sommet dans l’incurie gouvernementale et administrative !

01 1852                      Le gouvernement s’emploie avec succès à susciter des fusions au sein des compagnies ferroviaires pour qu’elles deviennent partie d’un ensemble cohérent, la cohérence étant alors, et encore pour nombre de décennies, celle d’une toile d’araignée dont le centre est bien évidemment Paris.

24 09 1852                 Henry Giffard effectue le premier vol d’un dirigeable - ballon mû par un moteur à vapeur - de Paris à Trappes

21 12 1852                    La restauration de l’Empire est plébiscitée : 7 824 189 « oui », 253 145 « non », plus de 2 000 000 d’abstentions et 60 000 bulletins nuls. L’Eglise donne sa bénédiction :

Jamais le doigt de Dieu ne fût plus visible que dans les événements actuels.

Mgr Sibour, archevêque de Paris.

2 12 1852                   Fondation du Crédit Foncier. Fermeture du bagne de Toulon : 14 ans plus tôt, il comptait quatre mille trois cents forçats ; mais, globalement, avec plus de cinquante et un mille prisonniers, la France atteint son record du nombre d’incarcérations : deux personnes pour mille habitants.

1852                           Aux Etats-Unis, parution de La Case de l’oncle Tom, de Mrs Beecher Stowe : le livre va cristalliser les antagonismes américains sur la question de l’esclavage.

De ces années 1850-1860 date l’apparition de certaines des données politiques qui de nos jours encore commandent la vie politique américaine : le parti républicain apparaît en 1854, et récemment encore le Solid South votait en bloc démocrate pour faire pièce aux abolitionnistes républicains. La persistance de ces souvenirs, près d’un siècle après la fin du conflit, montre l’importance qu’eut la lutte du Nord contre le Sud, comparable à celle de la coupure de 1789 dans notre histoire nationale.

René Rémond     Histoire Universelle. L’Amérique anglo-saxonne.  La Pléiade 1986

09 1853                      Le choléra sévit en France depuis juin. On compte alors à Paris 150 médecins qui pratiquent l’homéopathie, plusieurs dispensaires et deux pharmacies exclusivement homéopathiques.

                                   L’homéopathie m’a sauvé (du choléra)

Proudhon.

1853                           George Eugène Haussmann est nommé préfet de la Seine : début des grands travaux.

La règle générale va être dictée par deux dangers auxquels il fallait parer : le choléra et les barricades révolutionnaires ; les boulevards de Strasbourg et Saint Michel doublèrent, de la gare de l’Est à l’Observatoire, les rues Saint Denis et Saint Jacques tandis que la rue de Rivoli, prolongée depuis la place de la Concorde jusqu’à l’Hôtel de Ville, doublait la rue Saint Honoré, ceci pour le principal ; il développe les galeries souterraines du réseau d’eau, facilitant ainsi les interventions : si, en 2009, Paris, avec un rendement de 96.5 % est largement en tête des villes de France qui « perdent » le moins d’eau, c’est en grande partie à Haussmann qu’elle le doit. Il lui sera tout de même reproché par après d’avoir mis les Halles Centrales au cœur de Paris ; mais les transformations de Paris dépassèrent de beaucoup ces seuls travaux ; il fera école en province : Rouen, Toulouse, Montpellier, Lyon, Avignon, Marseille et même à l’étranger : Bruxelles et Rome notamment.

Un tel bouleversement ne pouvait que susciter les passions. Apologistes et détracteurs s’en donnèrent à cœur joie :

Haussmann avait l’air impudent d’un laquais de bonne maison. Il étalait sa personnalité avec une exubérance parfois grotesque ; mais il possédait les qualités d’un administrateur de premier ordre.

Emile Ollivier, qui le fit « remercier » en 1870

Autour de la place du Châtelet s’écroulent les immondes sentines, égouts à ciel ouvert, qui descendaient vers la Seine. Le boulevard du centre, traversant la ville d’un bout à l’autre, vivace artère où circulera le riche sang du commerce, s’avance triomphalement à travers ces décombres. La rue de Rivoli, prolongée jusqu’à l’ancienne place de Grève, sera pour Paris ce que le Grand Canal est pour Venise.

Théophile Gautier

Chez les détracteurs, on entend :

l’Amphion de cette ville n’était qu’un caporal                                    Louis Veuillot

à ce rythme là, il va bientôt rectifier le cours de la Seine                Edmond About

…. percées de magnificence                                                                   Louis Dimier

l’Architecture n’est elle autre chose que l’administration ?

George Pillement et Maurice Raval. Destruction de Paris Haussmann contre Paris

les boulevards rectilignes ne sentent plus le monde de Balzac         Les Goncourt

Le vieux Paris n’est plus : la forme d’une ville

Change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel                           Charles Baudelaire

Et enfin, lui-même, qui ne manquait pas d’humour, quand il sera élu membre libre de l’Académie en 1867 : J’ai été choisi comme artiste démolisseur.

Développement important de la Franc Maçonnerie. La production de fonte par coke dépasse celle obtenue par le bois. Colonisation de la Nouvelle Calédonie française.

L’oïdium, un champignon dévastateur de la vigne qui saupoudre feuilles et grappes d’une poussière grisâtre, est apparu en 1845 en Angleterre, venant d’Amérique, et prolifère à des températures supérieures à 25°. Il arrive dans l’Hérault en 1851 et en 1853, les deux tiers des plantations sont détruites : le remède sera le soufre et on « descendra » les vignes dans la plaine, la quantité prenant alors le pas sur la qualité. L’arrivée du chemin de fer permit de transporter au loin des vins qui jusqu’alors devaient être consommés à proximité du lieu de production, et donc contribua aussi au développement des surfaces cultivées : c’est dans ces années que le vignoble du Bas Languedoc devint en superficie plus important que le vignoble atlantique, du Bordelais aux Charentes.

Deux années de récolte suffisent à payer une vigne : on verra de petits industriels de la région abandonner leur usine pour devenir viticulteurs rentier. Béziers devient capitale régionale, attirant peintres, poètes et chanteurs lyriques.

Garantie de la retraite des fonctionnaires qui, dans le même temps, sont les premiers à bénéficier d’un congé payé annuel. Compagnie générale des Eaux.

Les trains sont autorisés par décret à faire du 100 km/h.

Le chantier américain Mc Kay lance le plus grand bateau jamais construit en bois : le Great Republic : 99 mètres de long pour 16,20 m au maître-bau. Il en a fallu des arbres : 3810 m3 de pin dur, 2 056 tonnes de chêne blanc, 336 tonnes de fer, 6 de cuivre et 64 668 mètres courants de toile pour sa voilure.

Première corrida à l’espagnole à Nîmes.

Le port d’arme est interdit en Corse : de 1818 à 1852 , on a compté 4 646 homicides, dont 190 en 1822, 203 en 1834 et 228 en 1848.

La Compagnie des Guides construit le premier refuge : les Grands Mulets, alors sur la seule voie pour le Mont Blanc.

Les Américains ont besoin d’un port proche des côtes chinoises pour que leurs baleiniers puissent s’y approvisionner en combustible et en eau : l’ouverture de relations commerciales avec le Japon se fera avec la démonstration de force d’une escadre sous les ordres du commodore Perry qui la fera mouiller dans le port d’Uraga. Un traité signé l’année suivante ouvrira aux Américains les ports de Shimoda et de Hakodate, suivi par d’autres accords analogues avec la Russie, l’Angleterre, la France et les Pays-Bas : c’en était fait du splendide et volontaire isolement du Japon.

A Montpellier, Charles Frédérik Gehrardt parvient à synthétiser la molécule de l’aspirine : l’acide acétylsalicylique, extrait de l’acide salicylique, lui-même extrait de l’alcool salicylique, tiré du salicoside, contenu dans la feuille de saule : les légionnaires romains s’en faisaient des emplâtres sur les jambes pour calmer leurs douleurs ; l’aspirine ne sera expérimentée en thérapeutique qu’en 1889 par les Allemands Dreser et Hoffmann.

L’histoire de la médecine, fleuve interminable d’idées et d’actes, est partie intégrante et utile de l’histoire générale. Comment les hommes étaient-ils soignés ? Comment les médecins abordaient-ils la connaissance des corps, des maladies, de la santé? Comment les autorités, celles des villes notamment, concevaient-elles la protection, la surveillance et l’amélioration de la santé publique ? Tout cela a un prix inestimable pour l’histoire des sociétés.

En outre, ce long passé de la médecine, sans fin diffusé à travers l’histoire générale qui l’accompagne, n’est pas sans mettre en lumière certains traits et structures de sa nature, même actuelle. Qui lira les beaux livres de Georges Canguilhem, philosophe et historien des sciences, saura que la médecine d’aujourd’hui, qui se veut science et expérimentation, rien de plus, rien de moins, est encore traversée de concepts a priori, tout comme au temps du vitalisme de Marie-François-Xavier Bichat (1771-1802) - pourrait-on dire de « mythes», pour reprendre, une fois de plus, un mot du professeur Sournia ? N’empêche que les mythes, si mythes il y a, se remplacent aujourd’hui à vive allure et que l’étude des mécanismes de la vie et de la cellule progresse de façon accélérée et révolutionnaire.

La cassure, la mutation fondamentale date du milieu du XIXe siècle. En quelques années s’accomplissait alors une révolution profonde. Comme le remarque le professeur Jean Bernard, le médecin « n’a acquis l’efficacité rationnelle qu’au milieu du XlX° siècle, avec l’émergence, en seulement six ans (1859-1865), de découvertes aussi fondamentales que celles de Darwin, de Pasteur, de Mendel, de Claude Bernard, qui devaient donner naissance à la médecine moderne et à la révolution biologique qui s’opère sous nos yeux ». Aux noms qu’énumère Jean Bernard, ajoutons au moins, en exergue, celui de François Magendie (1783-1855) qui fut le maître et le précurseur de Claude Bernard, au Collège de France. Au lendemain de la Révolution française qui avait entraîné dans ses ruines l’ancienne Faculté de Médecine, il s’abandonna à corps perdu à la passion absolue du nouveau et, de ce fait, à une polémique sans relâche et sans merci contre les uns et contre les autres. En fait, il aura ouvert la médecine et la physiologie sur ces sciences déjà formées qu’étaient alors la physique et la chimie. Acte salutaire : il a fondé, du coup, la médecine expérimentale. En raison d’un tel exploit, il s’affirme unique dans la chaîne des esprits novateurs, au même titre qu’Evariste Galois (1811-1832), plus jeune que lui, mathématicien génial tué en duel, à vingt ans, et qui eut seulement le temps de formuler, dans un ultime mémoire, la théorie moderne des fonctions algébriques.

Nul plus que Magendie - et, avec lui, Claude Bemard (1813-1878) - n’aura eu le sentiment de vivre une époque nouvelle, révolutionnaire de la médecine. De Magendie, Emile Littré (1801-1881) disait, au lendemain de sa mort : « Il était étranger, hostile même à toute histoire… Les systèmes du passé, le mode de raisonner, le mode d’expérimenter, les tendances, tout lui semblait indigne de l’attention d’un homme sérieux. Pour lui, la science n’avait pas de racines dans les âges antérieurs. »  Claude Bernard pensait à l’unisson, qui affirmait sans hésiter que « la science du présent est nécessairement au-dessus de celle du passé et il n’y a aucune espèce de raison d’aller chercher un accroissement de la science moderne dans les connaissances des anciens. Leurs théories, nécessairement fausses puisqu’elles ne renferment pas les faits découverts depuis, ne sauraient avoir aucun profit réel pour les sciences actuelles ».

Comprenons ces paroles injustes : Magendie et Bernard s’acharnent avec passion à construire une science médicale fille exclusive de l’expérience. Révolutionnaires au sens fort du terme, il leur faut lutter contre un Ancien Régime qui les entoure et colonise jusqu’à l’absurde les institutions, les hôpitaux, les chaires, les enseignements… D’ailleurs, après eux, leur révolution sera lente encore à se mettre vraiment en place, comme toute révolution en profondeur. D’autant que la physique, la chimie, la biologie - bases essentielles - sont elles-mêmes des sciences en train de se faire, avec leurs retards, leurs avances et leurs limites. La nouvelle médecine se fabriquera, s’imaginera au ralenti, grâce à la clinique hospitalière, ensuite grâce à la médecine de laboratoire. Et cette médecine ne sera efficace que reprise, épaulée par l’Etat et les institutions élargies de la Santé Publique.

Fernand Braudel       L’identité de la France Arthaud Flammarion 1986

16 10 1854                 Lincoln se prononce sur l’esclavage :

Il faut dépouiller l’esclavage de sa prétention au droit moral, et le faire reculer vers ses droits légaux, le replacer sur le terrain où nos pères l’avaient mis, et le laisser en paix.

Abraham Lincoln, discours à Peoria

1854                           La Corse ne connaît que six assassinats et n’aurait abrité que six bandits : il y en avait vingt fois plus avant l’interdiction du port d’arme.

La dernière épidémie de choléra en France fera cent quarante trois mille morts.

Prosper Mérimée, qui n’aime guère son siècle, déclare à sa maîtresse, Madame de Montijo, mère de l’impératrice Eugénie : Le choléra n’est plus épidémique, il est devenu constitutionnel.

Le pape proclame le dogme de l’Immaculée Conception de la Vierge Marie. Victor Hugo dit tout le mal qu’il en pense :

Une conception seule est immaculée
Tous les berceaux sont noirs, hors la crèche étoilée
Ce grand lit de l’abîme, hyménée est taché
Où l’homme dit Amour ! le ciel répond Péché
Tout est souillure et qui le nie est athée
Toute femme est la honte, une seule exceptée !

Au château de Font-Ségugne, dans la banlieue est d’Avignon, Frédéric Mistral fonde le Félibrige, qui marque la renaissance de la culture provençale :

Mistral et les herauts de la Renaissance provençale, autour des années 1850, avaient trouvé cette langue habillée comme une paysanne et l’avaient vêtu en princesse.

Stephane Giocanti.                2006

Pasteur est professeur à l’université de Lille.

Faidherbe, gouverneur du Sénégal pour les dix années qui viennent, entreprend de gagner le Haut-Niger par la vallée du Sénégal : ce sont ses successeurs qui achèveront la reconnaissance ; mais les premiers éléments de la constitution de l’AOF - Afrique Occidentale Française - se mettent en place. Principe du téléphone par Ch. Bourseul. Sainte Claire Deville pose les bases de la fabrication de l’aluminium par électrolyse.

Le centre de Chamonix, qu’on appelle encore Prieuré car regroupé autour de ce dernier brûle entièrement. On comprend mieux ainsi l’architecture très « XIX°siècle ».

L’étymologie, là encore est très discutée : la version la plus commune veut qu’il s’agisse du Champ du Meunier : Cham Mouny. Alexandre Dumas marque une préférence pour le terrain des chamois. Mais, selon Emmanuel Fraïsse, qui préface le livre de Dumas, ce dernier fait erreur, et il s’agirait de Campus Munitus, c’est à dire la plaine défendue par les remparts que sont les montagnes. Les amateurs de langues plus lointaines ou moins connues, font appel à une racine indo-européenne « cam » - (« la hauteur arrondie »), mariée au gaulois moniz qui veut dire, lui aussi, « la montagne ». L’étymologie n’étant pas une science exacte, il est permis à chacun de dire tout et n’importe quoi…

15 02 1855                             En route pour la Crimée, La Sémillante se fracasse sur les brisants du détroit de Bonifacio, probablement rendue non manœuvrable par la perte de son gouvernail  : personne n’en réchappera : sept cent soixante treize morts, marins et soldats.

Puisque le mistral de l’autre nuit nous a jetés sur la côte corse, laissez-moi vous raconter une terrible histoire de mer dont les pêcheurs de là-bas parlent souvent à la veillée, et sur laquelle le hasard m’a fourni des renseignements fort curieux.

… Il y a deux ou trois ans de cela. Je courais la mer de Sardaigne en compagnie de sept ou huit matelots douaniers. Rude voyage pour un novice ! De tout le mois de mars, nous n’eûmes pas un jour de bon. Le vent d’est s’était acharné après nous, et la mer ne décolérait pas.

Un soir que nous fuyions devant la tempête, notre bateau vint se réfugier à l’entrée du détroit de Bonifacio, au milieu d’un massif de petites îles… Leur aspect n’avait rien d’engageant : grands rocs pelés, couverts d’oiseaux, quelques touffes d’absinthe, des maquis de lentisques, et, çà et là, dans la vase, des pièces de bois en train de pourrir : mais, ma foi, pour passer la nuit, ces roches sinistres valaient encore mieux que le rouf d’une vieille barque à demi pontée, où la lame entrait comme chez elle, et nous nous en contentâmes.

A peine débarqués, tandis que les matelots allumaient du feu pour la bouillabaisse, le patron m’appela, et, me montrant un petit enclos de maçonnerie blanche perdu dans la brume au bout de l’île :

- Venez-vous au cimetière ? me dit-il.

- Un cimetière, patron Lionetti ! Où sommes-nous donc ?

- Aux îles Lavezzi, monsieur. C’est ici que sont enterrés les six cents hommes de la Sémillante, à l’endroit même où leur frégate s’est perdue, il y a dix ans… Pauvres gens ! ils ne reçoivent pas beaucoup de visites ; c’est bien le moins que nous allions leur dire bonjour, puisque nous voilà…

- De tout mon cœur, patron.

Qu’il était triste le cimetière de la Sémillante ! … Je le vois encore avec sa petite muraille basse, sa porte de fer, rouillée, dure à ouvrir, sa chapelle silencieuse, et des centaines de croix noires cachées par l’herbe… Pas une couronne d’immortelles, pas un souvenir ! rien… Ah ! les pauvres morts abandonnés, comme ils doivent avoir froid dans leur tombe de hasard !

Nous restâmes là un moment, agenouillés. Le patron priait à haute voix. D’énormes goélands, seuls gardiens du cimetière, tournoyaient sur nos têtes et mêlaient leurs cris rauques aux lamentations de la mer.

La prière finie, nous revînmes tristement vers le coin de l’île où la barque était amarrée. En notre absence, les matelots n’avaient pas perdu leur temps. Nous trouvâmes un grand feu flambant à l’abri d’une roche, et la marmite qui fumait. On s’assit en rond, les pieds à la flamme, et bientôt chacun eut sur ses genoux, dans une écuelle de terre rouge, deux tranches de pain noir arrosées largement. Le repas fut silencieux : nous étions mouillés, nous avions faim, et puis le voisinage du cimetière… Pourtant, quand les écuelles furent vidées, on alluma les pipes et on se mit à causer un peu. Naturellement, on parlait de la Sémillante.

- Mais enfin, comment la chose s’est-elle passée ? demandai-je au patron, qui, la tête dans ses mains, regardait la flamme d’un air pensif.

- Comment la chose s’est passée ? me répondit le bon Lionetti avec un gros soupir, hélas ! monsieur, personne au monde ne pourrait le dire. Tout ce que nous savons, c’est que la Sémillante chargée de troupes pour la Crimée, était partie de Toulon, la veille au soir, avec le mauvais temps. La nuit, ça se gâta encore. Du vent, de la pluie, la mer énorme comme on ne l’avait jamais vue… Le matin, le vent tomba un peu, mais la mer était toujours dans tous ses états, et avec cela une sacrée brume du diable à ne pas distinguer un fanal à quatre pas… Ces brumes-là, monsieur, on ne se doute pas comme c’est traître… Ça ne fait rien, j’ai idée que la Sémillante a dû perdre son gouvernail dans la matinée ; car, il n’y a pas de brume qui tienne, sans une avarie, jamais le capitaine ne serait venu s’aplatir ici contre. C’était un rude marin, que nous connaissions tous. Il avait commandé la station en Corse pendant trois ans, et savait sa côte aussi bien que moi, qui ne sais pas autre chose.

- Et à quelle heure pense-t-on que la Sémillante a péri ?

- Ce doit être à midi ; oui, monsieur, en plein midi… Mais dame ! avec la brume de mer, ce plein midi-là ne valait guère mieux qu’une nuit noire comme la gueule d’un loup… Un douanier de la côte m’a raconté que ce jour-là, vers onze heures et demie, étant sorti de sa maisonnette pour rattacher ses volets, il avait eu sa casquette emportée d’un coup de vent, et qu’au risque d’être enlevé lui-même par la lame, il s’était mis à courir après, le long du rivage, à quatre pattes. Vous comprenez ! les douaniers ne sont pas riches, et une casquette, ça coûte cher. Or il paraîtrait qu’à un moment notre homme, en relevant la tête, aurait aperçu tout près de lui, dans la brume, un gros navire à sec de toiles qui fuyait sous le vent du côté des îles Lavezzi. Ce navire allait si vite, si vite, que le douanier n’eut guère le temps de bien voir. Tout fait croire cependant que c’était la Sémillante, puisque une demi-heure après le berger des îles a entendu sur ces roches… Mais précisément voici le berger dont je vous parle, monsieur ; il va vous conter la chose lui-même… Bonjour, Palombo ! … viens te chauffer un peu ; n’aie pas peur.

Un homme encapuchonné, que je voyais rôder depuis un moment autour de notre feu et que j’avais pris pour quelqu’un de l’équipage, car j’ignorais qu’il y eût un berger dans l’île, s’approcha de nous craintivement.

C’était un vieux lépreux, aux trois quarts idiot, atteint de je ne sais quel mal scorbutique qui lui faisait de grosses lèvres lippues, horribles à voir. On lui expliqua à grand’peine de quoi il s’agissait. Alors, soulevant du doigt sa lèvre malade, le vieux nous raconta qu’en effet, le jour en question, vers midi, il entendit de sa cabane un craquement effroyable sur les roches. Comme l’île était toute couverte d’eau, il n’avait pas pu sortir, et ce fut le lendemain seulement qu’en ouvrant sa porte il avait vu le rivage encombré de débris et de cadavres laissés là par la mer. Épouvanté, il s’était enfui en courant vers sa barque, pour aller à Bonifacio chercher du monde.

Fatigué d’en avoir tant dit, le berger s’assit, et le patron reprit la parole :

- Oui, monsieur, c’est ce pauvre vieux qui est venu nous prévenir. Il était presque fou de peur ; et, de l’affaire, sa cervelle en est restée détraquée. Le fait est qu’il y avait de quoi… Figurez-vous six cents cadavres, en tas sur le sable, pêle-mêle avec les éclats de bois et les lambeaux de toile… Pauvre Sémillante ! … la mer l’avait broyée du coup, et si bien mise en miettes que dans tous ses débris le berger Palombo n’a trouvé qu’à grand’peine de quoi faire une palissade autour de sa hutte… Quant aux hommes, presque tous défigurés, mutilés affreusement… c’était pitié de les voir accrochés les uns aux autres, par grappes… Nous trouvâmes le capitaine en grand costume, l’aumônier son étole au cou ; dans un coin, entre deux roches, un petit mousse, les yeux ouverts… on aurait cru qu’il vivait encore ; mais non ! Il était dit que pas un n’en réchapperait…

Ici le patron s’interrompit :

- Attention, Nardi ! cria-t-il, le feu s’éteint.

Nardi jeta sur la braise deux ou trois morceaux de planches goudronnées qui s’enflammèrent, et Lionetti continua :

- Ce qu’il y a de plus triste dans cette histoire, le voici… Trois semaines avant le sinistre, une petite corvette, qui allait en Crimée comme la Sémillante, avait fait naufrage de la même façon, presque au même endroit ; seulement, cette fois-là, nous étions parvenus à sauver l’équipage et vingt soldats du train qui se trouvaient à bord… Ces pauvres tringlos n’étaient pas à leur affaire, vous pensez ! On les emmena à Bonifacio et nous les gardâmes pendant deux jours avec nous, à la marine… Une fois bien secs et remis sur pied bonsoir ! bonne chance ! ils retournèrent à Toulon, où, quelque temps après, on les embarqua de nouveau pour la Crimée… Devinez sur quel navire ! … Sur la Sémillante, monsieur… Nous les avons retrouvés tous, tous les vingt, couchés parmi les morts, à la place où nous sommes… Je relevai moi-même un joli brigadier à fines moustaches, un blondin de Paris, que j’avais couché à la maison et qui nous avait fait rire tout le temps avec ses histoires… De le voir là, ça me creva le cœur… Ah ! Santa Madre ! …

Là-dessus, le brave Lionetti, tout ému, secoua les cendres de sa pipe et se roula dans son caban en me souhaitant la bonne nuit… Pendant quelque temps encore, les matelots causèrent entre eux à demi-voix… Puis, l’une après l’autre, les pipes s’éteignirent… On ne parla plus… Le vieux berger s’en alla… Et je restai seul à rêver au milieu de l’équipage endormi.

Encore sous l’impression du lugubre récit que je venais d’entendre, j’essayais de reconstruire dans ma pensée le pauvre navire défunt et l’histoire de cette agonie dont les goélands ont été seuls témoins. Quelques détails qui m’avaient frappé, le capitaine en grand costume, l’étole de l’aumônier, les vingt soldats du train, m’aidaient à deviner toutes les péripéties du drame… Je voyais la frégate partant de Toulon dans la nuit… Elle sort du port. La mer est mauvaise, le vent terrible ; mais on a pour capitaine un vaillant marin, et tout le monde est tranquille à bord…

Le matin, la brume de mer se lève. On commence à être inquiet. Tout l’équipage est en haut. Le capitaine ne quitte pas la dunette… Dans l’entre-pont, où les soldats sont renfermés, il fait noir ; l’atmosphère est chaude. Quelques-uns sont malades, couchés sur leurs sacs. Le navire tangue horriblement ; impossible de se tenir debout. On cause assis à terre, par groupes, en se cramponnant aux bancs ; il faut crier pour s’entendre. Il y en a qui commencent à avoir peur… Écoutez donc ! les naufrages sont fréquents dans ces parages-ci ; les tringlos sont là pour le dire, et ce qu’ils racontent n’est pas rassurant. Leur brigadier surtout, un Parisien qui blague toujours, vous donne la chair de poule avec ses plaisanteries :

- Un naufrage ! … mais c’est très amusant, un naufrage. Nous en serons quittes pour un bain à la glace, et puis on nous mènera à Bonifacio, histoire de manger des merles chez le patron Lionetti.

Et les tringlos de rire…

Tout à coup, un craquement… Qu’est-ce que c’est ? Qu’arrive-t-il ? …

- Le gouvernail vient de partir, dit un matelot tout mouillé qui traverse l’entrepont en courant.

- Bon voyage ! crie cet enragé de brigadier ; mais cela ne fait plus rire personne.

Grand tumulte sur le pont. La brume empêche de se voir. Les matelots vont et viennent, effrayés, à tâtons… Plus de gouvernail ! La manœuvre est impossible… La Sémillante, en dérive, file comme le vent… C’est à ce moment que le douanier la voit passer ; il est onze heures et demie. A l’avant de la frégate, on entend comme un coup de canon… Les brisants ! les brisants ! … C’est fini, il n’y a plus d’espoir, on va droit à la côte… Le capitaine descend dans sa cabine… Au bout d’un moment, il vient reprendre sa place sur la dunette,- en grand costume… Il a voulu se faire beau pour mourir.

Dans l’entre-pont, les soldats, anxieux, se regardent, sans rien dire… Les malades essayent de se redresser… le petit brigadier ne rit plus… C’est alors que la porte s’ouvre et que l’aumônier paraît sur le seuil avec son étole :

- A genoux, mes enfants !

Tout le monde obéit. D’une voix retentissante, le prêtre commence la prière des agonisants.

Soudain un choc formidable, un cri, un seul cri, un cri immense, des bras tendus, des mains qui se cramponnent, des regards effarés où la vision de la mort passe comme un éclair…

Miséricorde ! …

C’est ainsi que je passai toute la nuit à rêver, évoquant, à dix ans de distance, l’âme du pauvre navire dont les débris m’entouraient… Au loin, dans le détroit, la tempête faisait rage ; la flamme du bivac se courbait sous la rafale ; et j’entendais notre barque danser au pied des roches en faisant crier son amarre.

Alphonse Daudet                  L’agonie de la Sémillante. Lettres de mon moulin.

24 02 1855                             Victor Hugo se fait visionnaire et le propos est plus que pertinent :

ETATS-UNIS D’EUROPE

Le continent serait un seul peuple ;
Les nationalités vivraient de leur vie propre dans la vie commune ;
L’Italie appartiendrait à l’Italie,
La Pologne appartiendrait à la Pologne,
La Hongrie appartiendrait à la Hongrie,
La France appartiendrait à l’Europe,
L’Europe appartiendrait à l’humanité.
Le groupe européen n’étant plus qu’une nation,
L’Allemagne serait à la France, la France serait à l’Italie
Ce qu’est aujourd’hui la Normandie à la Picardie
et la Picardie à la Lorraine ;
plus de guerre, par conséquent plus d’armée. …
Une monnaie continentale ayant pour point d’appui
le capital Europe tout entier
et pour moteur l’activité libre de deux cent millions d’hommes ;
Cette monnaie, une, remplacerait et résorberait
toutes les absurdes variétés monétaires d’aujourd’hui,
effigies de princes, figures des misères.

20 05 1855                             Elisha Kent Kane, médecin de l’Us Navy envoyé en mai 1853 pour retrouver  l’expédition Franklin a hiverné sur l’Advance, dans la baie de Rensselaer, côte nord ouest du Groenland, alors  le point le plus septentrional atteint par l’homme blanc. Durant cet hivernage, le Dr Hayes, médecin, avait pris la tête d’un groupe qui avait faussé compagnie au reste de l’expédition  le 28 août 1854. Début décembre, les esquimaux du groupe endormis à l’opium avaient été dépouillés de leurs chiens, de leurs vêtements. Mais ils s’étaient quand même réveillé, s’étaient vêtus tant bien que mal de couvertures, et ainsi protégés, avaient rejoint les Américains. Ceux-ci avaient  des armes, les Esquimaux n’en avaient pas et sous leur menace,  les derniers avaient guidé les premiers de Rensselaer jusqu’à Natsivilik, près du cap Parry où ils avaient rejoint  Kane qui avait quitté l’Advance  le 20 mai 1855 pour gagner Upernavik, au milieu de la cote ouest du Groenland en 24 jours de navigation, à bord des barques du bord.

05 1855                      Deuxième exposition universelle de Paris ; vingt mille exposants dont la moitié étaient français ; cinq millions de visiteurs. La « pièce maîtresse » est le Palais de l’Industrie, construit entre les Champs Elysés et le cours de la Reine, par Viel et Desjardins : la nef centrale est en verre et en fer : elle atteint 35 m. de haut. Mais les galeries latérales manquaient de lumière, la charpente de fer et de fonte était emprisonnée dans une enveloppe de maçonnerie… le tout était pesant et laid : Un bœuf foulant un parterre de roses selon Octave Mirbeau.

C’est à cette occasion qu’est crée le premier classement officiel de vin : pour les Bordeaux, 61 domaines de six appellations différentes du Médoc, plus un vin de Graves, en 5 catégories. Les 4 « premiers crus classés » sont le Haut-Brion, Margaux, Lafite et Latour. Les blancs liquoreux de Sauternes et Barsac sont également classés en trois catégories, avec seul en tête, en « premier cru supérieur » le déjà fameux Yquem [4].  Magasins du Louvre à Paris. Premières photos aériennes de Félix Tournachon, dit Nadar. Un réseau de télégraphe électrique relie Paris à tous les chef lieux de département : il couvre plus de 10 000 km.

10 09 1855                 Les Zouaves du général MacMahon - j’y suis, j’y reste - enlèvent la tour Malakoff de Sébastopol, qui tombe aux mains des Turques, très aidés par les Français et les Anglais. Le siège durait depuis un an.

Le tzar Nicolas I° avait voulu tailler des croupières à l’empire turque et pour cela avait prétexté une « nécessaire » protection des orthodoxes. Il avait mésestimé gravement les volontés anglaise comme française de préserver l’intégrité de cet empire. L’Angleterre et la France lui déclarèrent la guerre en envoyant d’importants contingents pour aider les Turques. Le gouvernement pour ce faire avait lancé un emprunt en mars 1854 pour un montant de 250 millions : et c’est 467 millions qui avaient été encaissés venant de dix huit mille souscripteurs.

Après une victoire sur les rives de l’Alma, en septembre 1854, dont les principaux artisans furent les zouaves du général Bousquet, il fallut supporter le froid, le choléra, la dysenterie, le scorbut, qui emportèrent soixante quinze mille soldats français, dix neuf mille britanniques, deux mille piémontais. Les Russes ne donneront pas le nombre de leurs morts. Cette guerre marque le début de la météorologie : le 18 novembre 1854, le Henri IV, fleuron de la marine française, avait sombré dans une tempête en Mer Noire : la marine mit en place deux ans plus tard 24 stations météorologiques. Ce fût aussi le début des reportages photographiques de guerre, et Florence Nightingale, infirmière anglaise affectée à l’hôpital militaire de campagne de Scutari, y déploie un talent et une énergie extraordinaires : elle sera nommée un an plus tard inspectrice générale du corps d’infirmières affectées aux hôpitaux militaires et fondera en 1860 la première école d’infirmières au monde.

17 11 1855                 David Livingstone découvre les chutes du Zambèze, qu’il nomme Victoria - 1 600 mètres de large, 139 mètres de haut - :

Jamais les naturels ne se sont approchés de la cascade. Ils ne l’ont vue qu’à distance, et,  frappés de la colonne qui s’en élève et du bruit qu’elle répand, ils se sont écriés : la fumée tonne là-bas.

Certain que cette cascade est inconnue en Europe, j’ai usé du droit de la baptiser, et je l’ai appelée : Chutes de Victoria. C’est la seule fois que j’ai pris la liberté d’appliquer un nom anglais aux lieux et aux choses que j’ai trouvé sur ma route.

Nous apercevons les colonnes de vapeur, très justement appelées fumées, et qui, à la distance où nous sommes, environ huit à dix kilomètres, feraient croire à l’un de ces incendies d’une vaste étendue de pâturages, que l’on voit souvent en Afrique. Ces colonnes sont au nombre de cinq et cèdent au souffle du vent. De l’endroit où nous nous trouvons, le faîte de ces colonnes va se perdre au milieu des nuages. Elles sont blanches à la base et s’assombrissent dans le haut, ce qui augmente leur ressemblance avec la fumée qui s’élève du sol. Tout le paysage est d’une beauté indicible. De grands arbres aux couleurs et aux formes variées garnissent les bords du fleuve et les îles dont il est parsemé. Chacun a sa physionomie particulière et plusieurs d’entre eux sont couverts de fleurs.

A huit cents pas environ de la cascade, je change de pirogue pour en prendre une plus légère, dont les rameurs habiles me font passer au milieu des tourbillons et des écueils, et me conduisent à une île située au bord de la rampe où les eaux viennent tomber. Je gravis avec émotion la rampe du précipice, je regarde au fond d’une déchirure qui traverse le Zambèze d’une rive à l’autre, et je vois un fleuve de mille mètres de large tombant tout à coup à plus de trente mètres de profondeur, où il se trouve comprimé dans un espace de quinze à vingt mètres de large.

A quels dieux furent consacrés ces bois obscurs et cet abîme terrifiant, sur lequel planent sans cesse ces colonnes de nuées ? Les anciens chefs Bakota avaient choisi, pour aller y rendre hommage à leurs divinité, les deux îles qui sont au bord du gouffre. Il n’est pas étonnant que, sous le dais nuageux de ces colonnes gigantesques, à la vue de ces brillants arcs-en-ciel, au roulement continu des eaux, au fracas de la cataracte, leur âme fût saisie d’un effroi religieux.

1855                            L’anglais Henry Bessemer trouve le procédé pour convertir la fonte en acier. Peste en Chine. La machine à coudre est produite en série par les anglais Elias Howe et Isaac Singer. Création à Salindres, près d’Alès, de la Société Henry Merle, pour exploiter le sel de Camargue : elle prendra le nom de Péchiney.

Mise en service du chemin de fer de Panama, première ligne transcontinentale du Nouveau Monde, qui accélèrera de façon notable les voyage des côtes est aux côtes ouest des Etats-Unis par transport des voyageurs et des marchandises à travers l’isthme de Panama.

Le lieutenant Windham introduit en France des skis de Norvège, suivi par Henri Duhamel à Chamrousse en 1889, le docteur Pilet à Colmar, le docteur Etienne Payot à Chamonix en 1897. En 1893, l’Illustration les nommait encore les souliers à neige.

Ouverture d’une voie pour le Mont-Blanc, passant par le col du Mont Lachat, Tête Rousse et l’Aiguille du Goûter. Elle va devenir « la voie normale », dite encore à Saint Gervais « voie royale » car la plus facile, surtout lorsque le train à crémaillère construit à l’initiative de Duportal atteindra le Nid d’Aigle en 1913 ; la plus facile, donc la plus fréquentée : 150 ans plus tard, on comptera entre 20 000 et 30 000 personnes, qui laissent bon an mal an une trentaine de m3 de déchets que des bénévoles de la région ramassent chaque année.

30 03 1856                             En Russie, au tout début de son règne, le tzar Alexandre II explique sa volonté de réforme aux représentants de la noblesse moscovite :

Mieux vaut abolir le servage d’en haut que d’attendre le moment où il commencera à être détruit par en bas.

Il mit fin à la toute puissance de l’autocratie, et peu à peu la société civile affirma son émancipation politique économique et culturelle. Dostoïevski, Tolstoï, Tchekhov, Tchaïkovski vont assurer le rayonnement de la culture russe à l’étranger.

5 08 1856                   Le Comte Ferdinand de Bouillé atteint le piton central de l’aiguille du Midi, à 3842 m.

A force d’entendre répéter que cette ascension ne pourrait jamais avoir lieu, je résolus de faire, moi aussi, une tentative auprès de cette cruelle aiguille.

Royaliste, il ne peut supporter Napoléon le petit… Badinguet… et rêve de planter le drapeau royaliste - fleurdelisé sur fond blanc - au sommet de l’aiguille. Après trois échecs l’année précédente, il recommence en bivouaquant sous le col du Midi.

Nous piquâmes nos bâtons en rond et attachâmes tout autour un drap que nous avions emporté ainsi que mon plaid… Au milieu nous plaçâmes trois bûches comme foyer… Nous nous mîmes tous les onze autour du feu, un feu qu’il fallait déplacer sans cesse car il s’enfonçait dans la neige, prodiguant plus de fumée que de chaleur… Nous bûmes beaucoup et mangeâmes peu.

Le lendemain, à la vue du versant sud-ouest de l’aiguille du Midi, les guides sont sceptiques : impossible de gravir cette montagne.

Tenace, le comte décide pourtant de poursuivre jusqu’au pied de la face et se retrouve devant 300 m. de paroi. A 24 mètres du sommet, devant les difficultés techniques, Ferdinand de Bouillé laisse ses guides poursuivre seuls. Au bout d’une heure, Jean Alexandre Devouassoux, Ambroise et Jean Simond réapparaissent :

Votre drapeau flotte là-haut, monsieur le comte, mais pour toute la fortune du monde, nous ne repasserons pas par l’arête que nous venons de traverser. Notre âme y passera peut-être après notre mort, mais notre corps, jamais.

Pascal Kober      La fabuleuse histoire de l’Aiguille du Midi. STMB Thétys. 1992

09 1856                        Henry Havershaw Godwin Austen, collègue de Sir Georges Everest au sein du Survey of India, identifie le deuxième sommet du monde - 8611 m - avec pour nom de code K 2 - le deuxième sommet du Karakoram -. Ce code deviendra son nom, les autres « greffes » n’ayant pas pris.

8 10 1856                   L’«Arrow », un navire anglais enregistré à Hong Kong, est arraisonné par des officiers chinois qui soupçonnent son équipage de se livrer à la piraterie et au trafic d’opium. Douze hommes sont arrêtés : il n’en faut pas plus à l’Angleterre pour attaquer à nouveau la Chine. Les Français sont à ses cotés pour bombarder Canton en 1857. Les affrontements vont durer trois ans.



 [2] en russe, yougo signifie le sud

[3] Le nom reprenait celui d’une révolte de l’an 184 qui était parvenu à rassembler jusqu’à 360 000 rebelles, qui avaient tenu tête à toutes les armées pendant 8 ans.

[4] Une seule retouche du prestigieux classement a été effectué en 1973, hissant de second à premier cru le Mouton-Rothschild.


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