Juillet 1816 à juin 1830. Naufrage de la “Méduse”. René Caillié. Légende napoléonienne. Dumont d’Urville. Far West
Publié par (l.peltier) le 23 mars 2008 En savoir plus

2 07 1816                                           Naufrage de la Méduse

Les Anglais occupaient le Sénégal depuis 1809. Le traité de Vienne demandait la restitution de cette colonie à la France, en conséquence de quoi le ministère de la Marine avait monté une expédition, forte de 4 navires : la frégate Méduse, la corvette Echo, la flûte Loire et le brick Argus. Et le 20 juin 1816, la Méduse appareille de Rochefort, avec, à son bord, quatre cents passagers et hommes d’équipage. Commandant cette flotte et la Méduse, Duroy de Chaumareys, choisi plus pour ses fidélités royalistes que pour ses qualités de marin. Outre la mission principale, quelques autres, plus ou moins officielles : exploration de l’intérieur du pays, via le fleuve Sénégal, implantation d’un bagne sur les îles du Cap Vert.

Le 1° juillet, de Chaumareys croit avoir déjà dépassé le cap Blanc (à proximité de l’actuel port mauritanien de Nouadhibou), juste au nord du banc d’Arguin, banc dont les informations marines recommandent de se méfier, d’autant qu’il est très mal connu. Au sud, le banc d’Arguin se termine au cap Timiris. Après avoir mis le cap sur le sud, sud-ouest, il croit donc dépassée la zone dangereuse, et, se retirant dans sa cabine, demande à l’officier de quart de reprendre un cap sud, sud-est, et de cesser les sondages qui ralentissent le navire.

Le 2 juillet vers 14 h, l’officier de quart, ayant noté un changement dans la couleur de l’eau, prend sur lui de sonder à nouveau… les fonds sont hauts, beaucoup trop hauts pour que la Méduse puisse y naviguer… et peu après, les quatre cents passagers ressentent trois grosses secousses : le bateau est stoppé net : c’est l’échouage par cinq mètres de fond. Les autres navires sont loin, invisibles. La terre la plus proche, l’île Tidra, elle-même voisine de la côte, est à 54 km au sud-est. La Méduse est échouée par 19°56′ N et 16°59′ O[1].

Pendant 3 jours, l’équipage va tenter différentes manœuvres pour se sortir de là : mise à la mer de la drome[2], des sacs de farine, etc… mais on n’a pas préparé, ni entrepris la manœuvre la plus importante, connue de tout marin expérimenté : se débarrasser, et le plus vite possible, des canons, les pièces les plus lourdes : il y en a tout de même quatorze, de deux mille soixante kg chacun, qui seront regroupés bâbord avant. On craignait que, posés sur le fond, ils ne crèvent la coque. Rien ne réussira. Cinq embarcations - trois canots, deux chaloupes - sont mises à la mer on fabrique avec la drôme un radeau de vingt mètres sur sept, soit environ cent quarante m². Cela ne suffit pas pour embarquer tout le monde et le 5 juillet, les cinq embarcations, avec 233 passagers au total - 42, 28, 88, 25 et 15 quittent le navire, prenant en remorque le radeau sur lequel s’entassent 152 passagers, membres d’équipage : 17 hommes, ivres, refusent d’embarquer et restent donc sur l’épave ; 12 d’entre eux vont fabriquer un autre radeau avec les bois encore disponibles.

Le « remorquage » du radeau par les canots empêche la progression de ces derniers : le radeau est composé de bois à forte densité : il s’enfonce dans l’eau sous le poids des passagers, qui ont de l’eau jusqu’aux cuisses ; c’est mission impossible que d’avancer avec un tel poids à remorquer ; l’histoire prête au second de la Méduse, Reynaud, d’avoir donné l’ordre de larguer l’aussière qui les reliait au radeau : nous les abandonnons.

2 canots parviendront à St Louis du Sénégal, 3 jours plus tard, les 3 autres regagneront la côte plus rapidement, y déposant ceux qui le souhaitaient : ceux-là mettront 3 semaines pour rejoindre St Louis, à 450 km au sud, livrés au bon vouloir des pillards maures.

Le 17 juillet, l’Argus, parti à la recherche de l’épave, trouvera par hasard les 15 naufragés survivants du radeau, sur les 152 - à 90 milles au sud du lieu du naufrage. Parmi eux, Savigny, le jeune chirurgien de la marine, Corréard l’explorateur, Coudein, l’officier en charge du commandement grièvement blessé dès le départ, le charpentier Touche Lavillette, le boulanger Canguillen, Dupond, Griffon du Bellay…138 morts de soif, de faim, de folie, de suicide par noyade et de combats fratricides ; les malheureux s’étaient vus contraints à l’anthropophagie, ils jetaient à la mer les agonisants, sans même attendre leur mort, gagnant ainsi quelques rations de vin. Pendant treize jours, ils ne purent prendre que quelques poissons.

Le 26 août, Reynaud reviendra sur l’épave, sur laquelle il retrouvera 3 survivants à moitié fous, 52 jours après son abandon. Sur les 17 hommes qui étaient restés, 12 avaient construit un autre radeau et tenté de rejoindre la côte : on ne les revit jamais.

Le 13 septembre, Savigny, le jeune chirurgien rescapé du radeau, de retour en France, remet son rapport au ministre de la marine, mais a la désagréable surprise de le voir en même temps publié par le Journal des débats : il en avait laissé une copie au commandant du navire qui l’avait ramené en France… c’est le scandale, d’autant qu’il rapporte ce qu’il a vu et entendu de Reynaud : abandonnons-les, en coupant l’aussière qui reliait le radeau au canot. L’impair lui met à dos le ministère de la Marine et il préfère démissionner.

Duroy de Chaumareys arrive à Rochefort le 27 décembre : il est rapidement traduit en conseil de guerre : condamné à 3 ans de prison militaire, il connaîtra le fort de Ham, (qui aura un peu plus tard comme pensionnaire le futur Napoléon III), et finira sa vie dans son château du Limousin.

En 1817, Savigny et Corréard publient leur livre : Naufrage de la frégate « La Méduse » faisant partie de l’expédition du Sénégal en 1816, par J.B. Savigny et A. Corréard, tous deux rescapés du radeau. Grand succès.

Le récit de Savigny mettait en cause trop d’officiers de cette expédition, ainsi que le gouverneur pour que son récit soit pris comme du bon pain : il sera donc attaqué. Le récit pèche pour le moins par manque d’explications, faute de quoi on est tenté de parler d’invraisemblance : ainsi, une fois le drame terminé, des navires retournèrent à plusieurs reprises sur l’épave de La Méduse pour espérer y trouver l’argent emporté pour l’expédition et en rapporter les vivres et réserves d’eau et de vin qui s’y trouvaient encore ; or les 17 naufragés qui y étaient restés, devenus 5 après le départ de douze d’entre eux sur un deuxième radeau de fortune, étaient devenus quasiment fous de soleil, de chaleur de soif et de faim. Comment donc, pendant 52 jours, n’ont-ils pû avoir accès à ces vivres et à ces boissons, quand les équipages d’autres navires y sont parvenus, après leur départ ?

Quatre goélettes partirent de St Louis, et, en peu de jours, parvinrent à leur destination. (…l’épave de La Méduse. Ndrl) Elles rapportèrent dans la colonie une grande quantité de barils de farine, de viandes salées, de vin, d’eau-de-vie, de cordages, de voiles, etc, etc.

Deux autres récits, venant s’opposer au précédent sur les points sensibles, sortiront par après : celui de M. d’Anglas de Praveil, lieutenant au bataillon du Sénégal, embarqué sur la grande chaloupe de 88 passagers, qui débarqua sur la côte près du cap Mirik avec 62 autres compagnons et qui regagnèrent, pratiquement captifs des Maures, St Louis, et celui de Paul Charles Léonard Alexandre Rang des Adrêts, dit Sander Rang, enseigne de vaisseau à bord de La Méduse, qui ne fût publié qu’en 1946, l’auteur n’ayant fait que prendre des notes sans jamais aller au bout de son projet.

L’étrangeté de ces trois récits en regard de notre sensibilité actuelles aux « sources » tient en ce que chacun d’eux fait une relation complète du désastre, comme si, par enchantement, il avait pu passer sans aucune difficulté d’un canot à une chaloupe, puis sur le radeau, puis sur l’épave, puis sur la côte, en recueillant les témoignages de tous. Aucun d’entre eux n’éprouve le besoin d’utiliser de temps à autre la formule : selon ce qu’il m’a été rapporté…

En 1819, Géricault immortalisera le drame par son célèbre Radeau de La Méduse.

9 07 1816                   L’Argentine proclame son indépendance définitive au Congrès de Tucuman.

1816                           Abrogation du divorce. L’invention du stéthoscope par Laennec, élève de Corvisart, en fait le créateur de la médecine anatomo-clinique.

Joseph Martin Bürgi Ulrich ouvre une auberge sous le sommet du Rigi, qui, à 1800 m, domine le lac des Quatre Cantons en Suisse et offre un splendide panoramique sur toutes les Alpes. Le pasteur Fassbind ne goûte guère l’affluence des touristes :

Depuis 1810, le nombre de voyageurs dans les montagnes, en particulier de personnes non catholiques, a tellement augmenté que ceux-ci repoussent le pèlerin fervent, d’autant que les aubergistes préfèrent les riches luthériens aux pauvres pèlerins.

Mais il en faudrait plus pour arrêter le succès : un hôtel complétera l’auberge en 1847, et encore un autre, véritable « usine à touriste » dix ans plus tard : le Rigi est devenu le haut lieu du tourisme alpin. Le succès est tel qu’il entraînera la construction du premier train à crémaillère d’Europe ; il sera terminé en 1873, et l’année suivante, on construira encore un palace de plus ; c’est la grande époque des hôtels belvédères.

Première compagnie américaine de paquebots à voile : la Blackball reliant New York à Liverpool. Suivront la Redstar, puis, en 1837, la Swallow Taill, qui touchait Londres et Le Havre chaque semaine. Ces paquebots aux lignes de plus en plus effilées - on les nommera clippers, du verbe clip : couper - parviendront à relier Le Havre à New York en 18 jours.

12 02 1817                 Sous le commandement du général argentin Juan José de San Martin y Matorras, les troupes argentines battent à Chacabuco, au Chili, les troupes royalistes du général Maroto. Parties de Mendoza, sur le piedmont oriental des Andes, dont San Martin était le gouverneur, « l’Armée des Andes », grossie de volontaires chiliens, 4 000 hommes en tout, franchit la cordillère en six points différents, dont la passe d’Uspallata, à 4 200 mètres d’altitude.

12 07 1817                 Le baron allemand Karl Drais von Sauerbrun, assis à califourchon sur une poutre en bois reliant deux roues, parcourt 14,4 km en une heure, la propulsion étant assurée par les pieds sur le sol [notre trottinette…]. On l’appellera communément draisienne, mais, sitôt brevetée, elle prendra le nom de vélocipède, car à même de faire marcher une personne avec une grande vitesse.

1817                           Création de l’Institut Cartographique National. Débuts de l’éclairage au gaz à Paris. Mort de Mme De Staël, fille de Necker.

la gloire n’est que le deuil éclatant du bonheur

Création du mandat. Le médecin anglais James Parkinson identifie les premiers symptômes de la maladie qui prendra son nom.

Le capitaine baleinier William Scoresby observe des conditions climatiques exceptionnellement douces sur la côte orientale du Groenland, qui lui permettent d’aborder des latitudes jusque là fermée aux navigateurs, entre 72°N et 74°N : le redoux qui entraîna cette débâcle ne sera jamais expliqué. Il a aussi observé que les baleines passent de l’Atlantique au Pacifique…si les baleines passent, puisqu’elles doivent venir en surface pour respirer, on doit pouvoir passer en bateau. Scoresby, qui a aussi un bon bagage scientifique, demande à l’amirauté le commandement d’une expédition…qui lui est refusé, puisqu’il n’est pas de la maison. Mais la dite amirauté met à profit ses informations pour organiser les premières expéditions polaires à l’assaut de ce fameux passage du nord-ouest : si une route commerciale pouvait se mettre en place de ce coté, elle évitait les deux routes fréquentées jusqu’alors pour rejoindre la Chine : le cap Horn, ou le cap de Bonne Espérance.

Ces perspectives hantaient John Barrow, secrétaire de l’Amirauté, grand voyageur, auteur d’une Histoire des explorations polaires, et plus tard fondateur de la Société royale de géographie. Barrow réussit à émouvoir le parlement anglais qui vota une récompense de 5 000 livres sterling offerte au premier navigateur qui franchirait 110° ouest en partant au nord de l’Amérique et 1 250 livres à quiconque, faisant route au nord, dépasserait 89° de latitude nord. Il s’agissait donc d’une part de relier les tracés relativement connus de la mer de Baffin et de la baie d’Hudson aux jalons posés par Hearne (1770) et Mackenzie (1789) sur la côte nord-ouest du Canada, et pratiquement, d’autre part, d’atteindre le pôle. Cette prime réveilla l’esprit de compétition, et des expéditions furent aussitôt préparées ; d’ailleurs les conditions de la banquise semblaient s’améliorer ; 1817 avait été marqué par une exceptionnelle débâcle d’icebergs et il était notoire que baleiniers et phoquiers avaient été plusieurs fois entraînés dans le pack jusqu’à 83 ou 84° nord au-delà du Spitzberg.

                                      Paul Emile Victor                  Les Explorateurs NLF 1955

En fait, les choses ont du être un peu plus complexes, car, dès la fin du XVI° siècle, aucune expérience de marin n’était venu conforter la vieille légende d’un pôle nord en eaux libres, avalisée au XVII° siècle par le géographe hollandais Plancius. On savait que ces régions étaient prises sous les glaces une bonne partie de l’année, et donc impropres à une navigation marchande classique…et cela n’a aucunement mis un terme aux expéditions : rivalités de puissance, egos surdimensionnés…comme toujours depuis que le monde est monde, mais tout cela réalisé en pure gratuité…pour la gloire. Après tout, les alpinistes n’ont pas le monopole du beau nom trouvé par Lionel Terray, les conquérants de l’inutile. Il faudra attendre le XXI° siècle pour que, réchauffement planétaire aidant, on trouve un passage au nord-ouest comme au nord-est entièrement libre de glace une bonne partie de l’année : ces déserts blancs deviendront alors l’objet des convoitises des pays riverains, avec deux atouts majeurs : des réserves potentielles considérables de pétrole et de gaz, et de nouvelle routes commerciales présentant une diminution considérable des distances jusque là parcourues :  Hambourg- Vancouver via Panama fait 17 000 km ; si on passe par le détroit de Behring au lieu de Panama, la distance passe à 14 000 km. De l’autre coté, Tokyo-Londres fait 21 000 km par Suez ; en passant encore par le détroit de Behring au lieu de Suez, cela devient 14 000 km …un tiers en moins !  de quoi agiter durablement les états majors des compagnies maritimes.

Bien sûr tout est toujours affaire de point de vue : en l’occurrence on a exposé ici que des arguments de peuples marins pour lesquels des eaux libres sont un facteur de développement. Pour des Esquimaux de l’après-guerre, il n’en va pas de même :

Le gel a une importance capitale dans l’Océan Glacial. Car la mer, là-haut, est le chemin qui relie entre eux les  camps, les familles. C’est l’habitat de l’Eskimo, le terrain sur lequel il bâtit son iglou et vit la plus grande partie de l’année. C’est pour lui la « route », car, sur la surface lisse et dure de la mer, les patins du traîneau glissent mieux que sur la terre bosselée et inégale. C’est le terrain de chasse qui fournit la provende, non seulement pour le présent, mais pour les futurs mois maigres. Terrains de chasse ? Que dis-je ! Pâturage, grenier, verger - au sens figuré du mot - car les produits de la mer sont les articles les plus courants de la consommation eskimaude, alors que le renard, sur la terre ferme, est un simple article de commerce, un luxe, et non l’essentiel de l’existence. C’est  la « terre », parce que là-dessus l’Eskimo bâtit de préférence son iglou. Sur la glace, qui elle-même repose sur l’eau - il se trouve plus au chaud que sur le sol gelé.

Mais cette congélation de la mer ne se fait pas en une fois. Je l’observe attentivement. La mer résiste, se débat. Le vent vient au secours de l’eau ; et sous son effort, le miroir granuleux se brise et craque de toutes parts. De nouveau la mer est libre et les vagues mordent le rivage.

Puis cela recommence. Quelque chose de plus puissant que la mer est en train de vaincre son agitation, son impétuosité. C’est une lutte de géant, dont l’un écume, se débat, tandis que l’autre, progressivement, l’étouffe et  resserre autour de lui son étreinte. C’est un corps à corps où l’eau et la glace sont emmêlées. Le vent souffle fort, mais déjà ce sont des vagues de glace qu’il pousse.

Le combat dure quatre ou cinq jours. La mer redouble d’efforts pour se libérer, lançant vague sur vague contre la glace, déjà prise le long du rivage. Mais peu à peu elle cède. Les vagues meurent sur place ; elles s’arrêtent en l’air, défaites, pétrifiées.

Un matin, il n’y a plus au large qu’une flaque d’eau libre, d’un vert sombre presque noir, d’où émerge un phoque, puis un autre. Le lendemain, la flaque n’y est plus ; seuls restent les différentes teintes de la glace pour attester les phases de la lutte. Je vois les Eskimos s’aventurer sur la glace, l’éprouvant du talon, puis traverser la baie, marquant ainsi l’avènement de la plus grande des saisons.

Gontrand de Poncins          Kablouna         Stock 1947

12 02 1818                 Le Chili proclame son indépendance. La présidence en a été proposée à San Martin, qui l’a refusée. Ce fût O’Higgins, autre acteur majeur de l’indépendance qui devint président. Il faudra encore livrer bataille à Maip? aux espagnols deux mois plus tard pour consolider cette indépendance.

18 04 1818                 John Ross et Edward Parry quittent l’Angleterre à bord de l’Isabella et de l’Alexander avec mission d’explorer le passage du nord-ouest ; les cartes marines étaient encore secrets d’Etat et John Ross a ordre de détruire ou mettre sous scellés les notes, croquis, journaux de bord de tout son équipage, et de se présenter à l’amirauté le jour même de son retour. Le 10 août ils atteignent 75°55′N, 65°32′O, le point le plus au nord alors jamais par un blanc et, le capitaine Sabine découvre huit Inuit, qu’il nomme Arctic Highlanders : ils ne connaissaient ni le bois, ni le fer, - à l’exception du fer météoritique, présent surtout à Savigssivik -, ils ne connaissaient pas l’arc, le kayak, le foret à arc, ils ne mangeaient ni renne, ni saumon, ils sortaient de la préhistoire. Ils entrent dans le détroit de Lancaster jusqu’au cap Warrender. Se croyant engagé dans une voie sans issue, [ce qui était faux, car c’était bien là le passage du nord-ouest], John Ross décide de faire demi-tour, ce qui lui vaudra d’être réprimandé et mis à la retraite.

29 07 1818                 Création de la Caisse d’Epargne et de Prévoyance à Paris. La province suivra. Le produit vedette est le Livret A, à taux fixe, exempté de toute fiscalité : il fera de vieux os.

4 08 1818                   Le comte Malczewski, polonais, remonte la Vallée Blanche avec six guides chamoniards et parvient au sommet du piton nord de l’aiguille du Midi, à 3802 m.

3 11 1818                   Le Fernando Primo, venant de Naples, fait escale à Marseille : c’est le premier navire à vapeur en Méditerranée : sa machinerie est anglaise, qui entraîne des roues à aube, et doit embarquer de grandes quantités de charbon. La marine à voile a devant elle encore quelques beaux jours.

1818                           Les premières batteuses arrivent d’Angleterre et de Suède. Louis Jacques Thenard invente l’eau oxygénée. Gaspard Mollien remonte le fleuve Gambie jusqu’à sa source, dans le Fouta Djalon.

Le Jamaïcain Marcus Garvey est l’inspirateur d’un mouvement qui prône le retour des noirs de la diaspora à la patrie africaine : il fonde avec Jehudi Ashmun l’American Colonisation Society, laquelle obtient du président des Etats-Unis, Monroe l’acquisition de terrains sur la côte des Graines - le futur Liberia - : financièrement, l’affaire tenait plus de l’escroquerie que du marché correct : pour quelque trois cents $ payés aux autochtones leur était octroyée une bande côtière de deux cents km de long sur soixante cinq de profondeur à l’intérieur des terres où commencèrent à s’installer rapidement cent quatre vingt un colons refoulés un peu plus tôt de Sierra Leone.

05 1819                      John Franklin est chargé de l’exploration du passage du nord-ouest, par voie de terre. Parti de Fort York, sur la côte ouest de la Baie d’Hudson avec vingt trois hommes, il atteint les rivages polaires - golfe Coronation, rivière Hood - où il balise le littoral à l’attention de l’expédition maritime de Parry, après deux hivernages très durs. De retour à Fort York en juillet 1822, il a parcouru et relevé plus de 8000 km. Sur les vingt trois partants, ils n’étaient que cinq survivants.

06 1819                      Edward Parry prend le commandement d’une autre expédition avec deux navires : l’Hécla et le Griper. Il va explorer l’ouest du cap Lancaster, hivernant à Port Winter, où les cours du soir permettront aux hommes d’apprendre à lire et à écrire ; en juin 1820, il part avec onze hommes pour traverser l’île Melville, fabriquant un gros traîneau, et inventant le man hauling sledging (tirage du traîneau par l’homme), technique qui n’évoluera que très peu : elle sera reprise par Scott, presque cent ans plus tard, pour aller au pôle sud. Ses navires furent dégagés au mois d’août, mais il ne pût dépasser le cap Dundas : 113°47′O. Ayant dépassé le 110°O, il assurait ainsi à ses équipages la prime de 5 000 livres. Il rentre en Angleterre en novembre 1820, persuadé que le passage devait être recherché ailleurs, alors qu’en fait, une fois dépassé l’île Banks, il ne restait plus qu’à faire cap au sud, et une fois en vue de la côte, cap ouest pour rejoindre le détroit de Behring.

Il repartira en 1821, hivernera deux fois, dans le nord de la baie d’Hudson, où il découvrira les igloos esquimaux :

L’étonnement s’accrut encore en voyant l’intérieur de ces demeures extraordinaires pour les Blancs, entièrement construites avec de la neige. On y entrait en rampant par deux passages cintrés d’environ trois pieds de hauteur. Après quoi l’on arrivait dans une chambre circulaire dont le haut formait un dôme parfait ; elle donnait entrée dans trois autres pièces semblables, l’une en face, les deux autres de chaque coté. Chacune de ces chambres ou dômes servait d’habitation à une famille (…).Deux hommes, dont l’un préparait les blocs de neige et l’autre les disposait, pouvaient bâtir une de ces chambres en dôme en moins de deux heures de temps.

De larges plates-formes de neige hautes de deux pieds couraient le long des murs, servant de siège et de lits ; ils étaient couverts de fanons de baleine, de menues branches d’andromède et de peaux de rennes ou de phoques. Un pilier de neige soutenait une lampe plate et ovale de pierre emplie d’huile de phoque qui brûlait grâce à une mèche de mousse bien séchée et tordue.

Il observe aussi la pratique du traîneau à chiens : quand le chemin est uni, et que la neige est durcie par le gel, sept à huit chiens traîneront un poids de 800 à 1000 livres, et feront ainsi 50 à 60 milles par jour. Mais curieusement, il faudra encore attendre plus de soixante ans pour que le traîneau à chiens devienne habituel dans l’exploration polaire.

Il rentrera, repartira en 1824 et s’attaquera au pôle nord en 1827, depuis le Spitzberg, faisant de ses barques des traîneaux tirés par des rennes : il atteindra 82°45′N : c’était à peu près aussi pratique que si l’on avait pris une voiture pour circuler sur un sentier de Grande Randonnée.

7 08 1819                   Les troupes de Simon Bolivar battent l’armée du roi à Boyaca, au nord-est de Bogota, en Colombie, marquant ainsi le début des indépendances sud-américaines.

Plus que la bataille elle-même, la manœuvre qui a consisté à arriver là où on ne les attendait pas, a illustré le talent et l’audace de Simon Bolivar. Partis d’Angostura, [aujourd’hui Ciudad Bolivar] sur l’Orénoque, ses troupes partirent plein ouest, sur l’Orénoque et ses affluents avant d’atteindre le pied de la Cordillères des Andes, qu’ils franchirent parfois vêtus d’un simple pagne.

Le chemin est indiqué par des ossements d’hommes et d’animaux qui ont péri, en tentant de traverser les paramos [landes humides et froides entre 3500 et 4500 mètres] par un temps défavorable. On voit sur les rochers une multitude de petites croix, plantées sans doute par quelques mains pieuses, en mémoire des voyageurs.

                                                           Vowell, officier irlandais engagé dans l’armée patriote.

Le Libertador et le Congrès projettent la constitution d’une Grande Colombie, rassemblant les pays actuels : Venezuela, Colombie, Panama et Equateur. Il rêve même de prendre aussi le Pérou. Mais tout cela ne pourra dépasser le stade du rêve.

11 09 1819                 Succès de l’aile libérale aux élections ; l’abbé Grégoire, élu à Grenoble, est exclu de la Chambre.

1819                           Premières compagnies d’assurance vie. Exploitation des mines de sel gemme à Vic, en Lorraine. François-Louis Cailler, né à Vevey est de retour au pays après être allé à Turin y apprendre le métier de chocolatier chez un confiseur. Il crée une manufacture de chocolat mécanisée à Corsier-sur-Vevey. Il fera des émules, qui deviendront les grands noms du chocolat suisse : Philippe Suchard, Charles-Amédée Kohler, Rudolf Lindt, Henri Nestlé, Jean et son fils Théodore Tobler.

Le bateau à vapeur Savannah, effectue en vingt cinq jours la première traversée de l’Atlantique, très aidé par les voiles : les premiers vapeurs gardaient un petit gréement. On doit à Marc Seguin le premier pont suspendu, à la Roche Guyon, puis à Tournon, les premiers tunnels ferroviaires, la première locomotive à vapeur et la ligne de train St Etienne Lyon, terminée en 1833. A Sébastien Bottin, on ne doit que le bottin.

Thomas Arthur Stamford Bingley  Raffles fonde la ville de Singapour. Entré à quatorze ans à la Compagnies des Indes Orientales, il est nommé gouverneur de Java à trente, puis gouverneur de Sumatra. C’est de là qu’il part pour planter l’Union Jack sur la petite île de Singapour -  la cité des lions - peuplée de 150 hommes. Il en fait un port libre, sans droits de douane ni taxes, ce qui va attirer une importante colonie chinoise. Aujourd’hui, le plus grand hôtel de ce fleuron du capitalisme porte son nom.

15 04 1820                 Yorgos Kendrôtas, paysan de Milo, une île de la mer Egée, découvre dans son champ une statue brisée d’Aphrodite, en marbre de Poros : elle a déjà enlevé le haut, mais pas encore le bas : quand les deux parties sont assemblées, il manque encore les deux bras, que l’on ne retrouvera jamais. Olivier Voutier aspirant de la Marine française, amoureux fou de Catherine Brest, épouse du consul de France à Milo, découvre la statue brisée, pour laquelle il éprouve vite une dévorante passion : il lui est plus facile de la contempler tout à loisir que la femme du consul ; il en fait un dessin, le montre au consul, puis à Dumont d’Urville venu pour herboriser, lesquels ne se montrent guère émus par cette statue amputée des deux bras. Mais ce dernier se dit tout de même que revenir en France aussi bien accompagné ne pourrait pas nuire à sa carrière. Et, moyennant mille trois cents piastres, l’affaire fût conclue :  le 1° mars 1821, la Vénus de Milo faisait son entrée au Louvre.

20 08 1820                 Premier accident de montagne lors d’une expédition scientifique au Mont Blanc, menée  par Hamel, un russe, et financée par le tzar. Plusieurs guides de Chamonix ont été engagés ; les rapports entre client et guide ne sont pas encore bien définis et ce sont donc les rapports existant de façon générale en la matière qui prévalent : celui qui paie commande, surtout si le premier est noble ou simplement bourgeois, et le deuxième paysan. Le temps se gâte, les guides recommandent de redescendre mais Hamel ne veut rien savoir et une avalanche emporte trois guides : Balmat, Carrier et Tairraz…dont quelques restes seront retrouvés dans une crevasse du bas du glacier des Bossons le 12 Août 1861, venant ainsi confirmer les prévisions du glaciologue anglais Forbes, sur la vitesse de descente d’un glacier.

1820                           Le château de Faverges qui a accueilli Henri IV en 1600, abrite la plus importante soierie des Alpes du Nord : 142 métiers, 442 brodeuses sur mousseline. En 1828, on y monta une pierre à mesurer et lisser la soie de près de 10 tonnes.

Création de l’Académie royale de Médecine. Joseph Colin, confiseur nantais, met les sardines en boîte selon le procédé d’Appert. Elles vont nourrir les chercheurs d’or de Californie et d’Australie. Les pharmaciens Joseph Pelletier et Joseph Bienaimé Caventou isolent la quinine et construisent une usine à Neuilly pour produire le fébrifuge.

Les hommes clairvoyants sont toujours en avance sur les autres :  

L’homme, par son égoïsme trop peu clairvoyant pour ses propres intérêts, par son penchant à jouir de tout ce qui est à sa disposition, en un mot, par son insouciance pour l’avenir et pour ses semblables, semble travailler à l’anéantissement des moyens de conservation et à la destruction même de sa propre espèce.

                                             Lamarck, [Jean Baptiste de Monet, chevalier de] naturaliste.

En Prusse, le catholicisme reçoit une existence légale, mais avec des restrictions : l’université, l’armée, la fonction publique sont fermés aux catholiques.

Contre l’agitation libérale et nationale, et surtout universitaire, les conférences de Carlsbad et Vienne, prennent des mesures pour que l’Allemagne se remit à dormir paisiblement sous la protection de ses trente six monarques.       Heine.

Les ouvriers chantent beaucoup dans les goguettes - Sociétés chantantes - qui se multiplient  à Paris comme fleurs au printemps : les Lapins, le Gigot, les Gamins, les Lyriques, les Joyeux ,les Francs-Gaillards, les Braillards, les Bons Enfants, les Vrais-Français, les Grognards, les Amis de la Gloire… et cent autres… la loi interdisait les réunions et associations de plus de vingt personnes… d’où le grand nombre… de petites associations. Béranger était le « poète national », le plus connu des écrivains français dans le monde, jaloux de sa liberté et bien admis de la bourgeoisie. Au sein des goguettes, en milieu ouvrier le grand chansonnier était Paul Emile Debraux, intarissable et auteur du très connu En avant, Fanfan la Tulipe. Le principal de l’inspiration, - quand il ne s’agissait pas de chansons grivoises - venait de l’immense vivier qu’était la nostalgie de la gloire napoléonienne:

Te souviens-tu ! (1819 ou 1821) Auteur : Emile Debraux

Te souviens-tu, disait un capitaine,
Au vétéran qui mendiait son pain,
Te souviens-tu, qu’autrefois dans la plaine,
Tu détournas un sabre de mon sein.
Sous les drapeaux d’une mère chérie,
Tous deux jadis nous avons combattu :
Je m’en souviens, car je te dois la vie,
Mais toi, soldat, dis-moi
t’en souviens-tu ?

Te souviens-tu de ces jours trop rapides,
Où le Français acquit tant de renom ;
Te souviens-tu que sur les Pyramides
Chacun de nous aura gravé son nom.
Malgré les vents, malgré la terre et l’onde,
On vit flotter, après l’avoir vaincu,
Nos étendards sur le berceau du monde,
Dis-moi, soldat, dis-moi
t’en souviens-tu ?

Te souviens-tu que les preux d’Italie,
Ont vainement combattu contre nous ;
Te souviens-tu que les preux d’Ibérie,
Devant nos chefs ont plié les genoux !
Te souviens-tu qu’aux champs de l’Allemagne,
Nos bataillons, arrivant impromptu,
En quatre jours ont fait une campagne ;
Dis-moi, soldat, dis-moi
t’en souviens-tu ?

Te souviens-tu de ces plaines glacées,
Où le Français abordant en vainqueur
Vit sur son front les neiges amassées
Glacer son corps, sans refroidir son cœur !
Souvent alors au milieu des alarmes,
Nos pleurs coulaient, mais notre oeil abattu
Brillait encore lorsqu’on volait aux armes,
Dis-moi, soldat, dis-moi t’en souviens-tu ?

Te souviens-tu qu’un jour notre patrie,
Vivante encor, descendit au cercueil,
Et que l’on vit, dans Lutèce flétrie,
Les étrangers marcher avec orgueil ?
Grave en ton cœur, ce jour pour le maudire,
Et quand Bellone enfin aura paru,
Qu’un chef jamais n’ait besoin de te dire
Dis-moi, soldat, dis-moi t’en souviens-tu ?

Te souviens-tu… mais ici ma voix tremble,
Car je n’ai plus de noble souvenir ;
Viens-t’en, l’ami, nous pleurerons ensemble,
En attendant un meilleur avenir,
Mais si la mort, planant sur ma chaumière,
Me rappelait au repos qui m’est dû,
Tu fermeras doucement ma paupière,
En me disant : soldat, t’en souviens-tu ?

L’entretien jaloux du souvenir permettait d’oublier aussi la tristesse du présent, avec ces possessions d’outre-mer réduites comme peau de chagrin : la France ne possède plus que la Guadeloupe, Martinique, Saint-Pierre et Miquelon, des enclaves : les comptoirs des Indes,  Saint-Louis et Gorée au Sénégal… et la Guyane : on décide alors de relancer l’exploration de cette dernière, en la colonisant avec des Blancs, puisque la traite des Noirs est désormais interdite. Les échecs vont se cumuler… qui finiront par aboutir à la création d’un bagne en 1858.

En 1814, les Anglais ont « récupéré » la colonie du Cap : les premiers colons s’installent, fondant Port Elisabeth, à l’est de Capetown…cinq ans plus tard ils fonderont Port Natal…les conflits ne vont pas tarder avec les colons hollandais, sur les lieux depuis soixante dix ans.

13 03 1821               Charles Félix monte sur le trône de Piémont Sardaigne : il introduit le système métrique… fait endiguer l’Arve, et reconstruire l’abbaye de Hautecombe que le statut des abbés commendataires avait beaucoup affaiblie, bien avant la révolution ; celle-ci s’occupa de détruire ce qui restait et en fit une fabrique de faïences qui dura jusqu’en 1807. Le souverain fit réaliser la reconstruction par Ernest Melano, et après sa mort, son épouse Marie Christine poursuivit son oeuvre, s’y réservant même des appartements royaux. Mais, en 1855, une loi piémontaise dissout les ordres contemplatifs et place leurs biens sous séquestre : c’est le rattachement de la Savoie à la France, cinq ans plus tard, qui sauvera l’abbaye. Des bénédictins de Marseille y reviendront de 1922 à 1992 : ils partiront alors pour fuir la pression du tourisme, vers Ganagobie où ils s’aperçurent très vite que le problème, qu’ils croyaient ainsi réglé, avait été seulement déplacé.

25 03 1821               Germanos, archevêque de Patras, proclame en Grèce la guerre de libération nationale : les minorités grecques en Turquie vont vite être livrées au massacre, -toute la population de l’île de Chio en avril 1822 -, et les minorités turques en Grèce de même.  Au congrès de Laybach, Metternich empêche que soit abordé la question de l’aide aux insurgés grecs. Le 9 novembre 1821, sous les ordres de l’amiral Constantin Kanaris, la flotte grecque parviendra à incendier la flotte turque mouillée à Ténédos, mais ce sera la seule victoire.

L’enfant

Les Turcs ont passé là. Tout est ruine et deuil.
Chio, l’île des vins, n’est plus qu’un sombre écueil,
Chio, qu’ombrageaient les charmilles,
Chio, qui dans les flots reflétait ses grands bois,
Ses coteaux, ses palais, et le soir quelquefois
Un choeur dansant de jeunes filles.

Tout est désert. Mais non ; seul près des murs noircis,
Un enfant aux yeux bleus, un enfant grec, assis,
Courbait sa tête humiliée ;
Il avait pour asile, il avait pour appui
Une blanche aubépine, une fleur, comme lui
Dans le grand ravage oubliée.

Ah ! pauvre enfant, pieds nus sur les rocs anguleux !
Hélas ! pour essuyer les pleurs de tes yeux bleus
Comme le ciel et comme l’onde,
Pour que dans leur azur, de larmes orageux,
Passe le vif éclair de la joie et des jeux,
Pour relever ta tète blonde,

Que veux-tu ? Bel enfant, que te faut-il donner
Pour rattacher gaîment et gaîment ramener
En boucles sur ta blanche épaule
Ces cheveux, qui du fer n’ont pas subi l’affront,
Et qui pleurent épars autour de ton beau front,
Comme les feuilles sur le saule ?

Qui pourrait dissiper tes chagrins nébuleux ?
Est-ce d’avoir ce lys, bleu comme tes yeux bleus,
Qui d’Iran borde le puits sombre ?
Ou le fruit du tuba, de cet arbre si grand,
Qu’un cheval au galop met, toujours en courant,
Cent ans à sortir de son ombre ?

Veux-tu, pour me sourire, un bel oiseau des bois,
Qui chante avec un chant plus doux que le hautbois,
Plus éclatant que les cymbales ?
Que veux-tu ? fleur, beau fruit, ou l’oiseau merveilleux ?
- Ami, dit l’enfant grec, dit l’enfant aux yeux bleus,
Je veux de la poudre et des balles.

Victor Hugo, Les Orientales, 1829

Dans ce pays, le ciel ne diminue jamais un seul instant la flamme de nos yeux
Dans ce pays, le soleil nous aide à soulever le poids
De pierre que nous avons toujours sur nos épaules
Et les tuiles se brisent net sous le coup de genou de midi
Les hommes glissent devant leur ombre
Comme les dauphins devant les caïques de Skiathos
Et leur ombre devint un aigle qui tient ses ailes dans le feu du couchant
Et se perche ensuite sur leur tête en songeant aux étoiles
Quand ils se couchent sur la terrasse aux raisins secs et noirs.

Dans ce pays, chaque porte possède un nom taillé dans le bois depuis trois mille ans
Chaque pierre possède un saint dessiné avec des yeux farouches et des cheveux hirsutes
Chaque homme possède une sirène rouge tatouée sur son bras gauche
Chaque fille possède sous sa jupe une brassée de lumière saumâtre
Et le cœur de nos enfants est marqué de petites croix
Comme les traces laissées par les mouettes, au crépuscule, sur le sable.
                                                     

Ritsos Yannis (1909-1990)

5 05 1821                             Mort de Napoléon à Ste Hélène.

Son dernier et tendre amour  n’aura été autre que la femme du comte de Montholon : Albine, née Vassal, lesquels possédaient aux portes de Montpellier, à St Jean de Védas, le château de l’Engarran. Une petite Joséphine naquit de cette union en 1819, qui mourut  à Bruxelles, dès l’année suivante. Le corps d’Albine est dans un sarcophage dans la chapelle des Pénitents Bleus, rue des Etuves, à Montpellier. Vers le mois de mai 1944, Hitler, - grand admirateur de Napoléon - apprend cette histoire  et ordonne que son corps soit  transféré aux cotés de celui de Napoléon, aux Invalides. Les autorités françaises firent traîner les choses et Hitler fût accablé par d’autres soucis… donc, Albine resta à Montpellier, et hélas, trois fois hélas, personne ne donna l’ordre de transférer le corps de Napoléon dans la chapelle des Pénitents Bleus. 

Les hypothèses fleuriront régulièrement quant aux causes de sa mort : cancer de l’estomac, empoisonnement à l’arsenic par son sommeiller, le comte de Montholon… la dernière en date - 2009 - vient du Pr Arne Soerensen, médecin danois en retraite, qui parle d’intoxication rénale, causée par un rétrécissement du canal urinaire et une vessie atrophiée.

Les Anglais, en choisissant cette île, avaient bien regardé la carte : difficile d’être plus isolée : 122 km² à plus de 1100 km de sa plus proche voisine, l’île d’Ascension, l’Afrique à 1930 km et l’Amérique du Sud à 2900 km. Île volcanique surgie de l’océan il y a quatorze millions d’années, flore et faune s’y installèrent portées par vents et marées. Le portugais João da Nova Castella la découvrit le 21 mai 1502.

Ma vraie gloire, ce n’est pas d’avoir gagné 40 batailles : Waterloo effacera le souvenir de tant de victoires. Ce que rien n’effacera, ce qui vivra éternellement, c’est  mon Code Civil.

Il se montrera sans illusions sur la noblesse d’empire :

La canaille est toujours la canaille… J’ai voulu dorer de la boue… elle est restée boue.

LE CINQ MAI

Peut-être il dort ce boulet invincible
Qui fracassa vingt trônes à la fois.
Ne peut-il pas, se relevant terrible,
Aller mourir sur la tête des rois.

Béranger

LUI

J’étais géant alors, et haut de cent coudées. 

Bonaparte.

Toujours lui ! lui partout ! - Ou brûlante ou glacée,
Son image sans cesse ébranle ma pensée.
Il verse à mon esprit le souffle créateur.
Je tremble, et dans ma bouche abondent les paroles
Quand son nom gigantesque, entouré d’auréoles,
Se dresse dans mon vers de toute sa grandeur.

Là, je le vois, guidant l’obus aux bonds rapides ;
Là, massacrant le peuple au nom des régicides ;
Là, soldat, aux tribuns arrachant leurs pouvoirs ;
Là, consul jeune et fier, amaigri par des veilles
Que des rêves d’empire emplissaient de merveilles,
Pâle sous ses longs cheveux noirs.

Puis, empereur puissant, dont la tête s’incline,
Gouvernant un combat du haut de la colline,
Promettant une étoile à ses soldats joyeux,
Faisant signe aux canons qui vomissent les flammes,
De son âme à la guerre armant six cent mille âmes,
Grave et serein, avec un éclair dans les yeux.

Puis, pauvre prisonnier, qu’on raille et qu’on tourmente,
Croisant ses bras oisifs sur son sein qui fermente,
En proie aux geôliers vils comme un vil criminel,
Vaincu, chauve, courbant son front noir de nuages,
Promenant sur un roc où passent les orages
Sa pensée, orage éternel.

Qu’il est grand, là surtout ! quand, puissance brisée,
Des porte-clefs anglais misérable risée,
Au sacre du malheur il retrempe ses droits ;
Tient au bruit de ses pas deux mondes en haleine,
Et mourant de l’exil, gêné dans Sainte-Hélène,
Manque d’air dans la cage où l’exposent les rois !

Qu’il est grand à cette heure, où, prêt à voir Dieu même,
Son oeil qui s’éteint roule une larme suprême !
Il évoque à sa mort sa vieille armée en deuil,
Se plaint à ses guerriers d’expirer solitaire,
Et, prenant pour linceul son manteau militaire,
Du lit de camp passe au cercueil !

A Rome, où du Sénat hésite le conclave,
A l’Elbe, aux monts blanchis de neige ou noirs de lave,
Au menaçant Kremlin, à l’Alhambra riant,
Il est partout ! - Au Nil je le retrouve encore.
L’Égypte resplendit des feux de son aurore ;
Son astre impérial se lève à l’orient.

Vainqueur, enthousiaste, éclatant de prestiges,
Prodige, il étonna la terre des prodiges.
Les vieux scheiks vénéraient l’émir jeune et prudent ;
Le peuple redoutait ses armes inouïes;
Sublime, il apparut aux tribus éblouies
Comme un Mahomet d’occident.

Leur féerie a déjà réclamé son histoire.
La tente de l’Arabe est pleine de sa gloire.
Tout Bédouin libre était son hardi compagnon ;
Les petits enfants, l’œil tourné vers nos rivages,
Sur un tambour français règlent leurs pas sauvages,
Et les ardents chevaux hennissent à son nom.

Parfois il vient, porté sur  l’ouragan numide,
Prenant pour piédestal la grande pyramide,
Contempler les déserts, sablonneux océans ;
Là, son ombre, éveillant le sépulcre sonore,
Comme pour la bataille y ressuscite encore
Les quarante siècles géants.

Il dit : debout ! soudain chaque siècle se lève,
Ceux-ci portant le sceptre et ceux-Ià ceints, du glaive,
Satrapes, pharaons, mages, peuple glacé.
Immobiles, poudreux, muets, sa voix les compte ;
Tous semblent, adorant son front qui les surmonte,
Faire à ce roi des temps une cour du passé.

Ainsi tout, sous les pas de l’homme ineffaçable,
Tout devient monument ; il passe sur le sable,
Mais qu’importe qu’Assur de ses flots soit couvert,
Que l’Aquilon sans cesse y fatigue son aile,
Son pied colossal laisse une trace éternelle
Sur le front mouvant du désert.

Histoire, poésie, il joint du pied vos cimes.
Éperdu, je ne puis dans ces mondes sublimes
Remuer rien de grand sans toucher à son nom ;
Oui, quand tu m’apparais, pour le culte ou le blâme,
Les chants volent pressés sur mes lèvres de flamme,
Napoléon ! soleil dont je suis le Memnon !

Tu domines notre âge ; ange ou démon, qu’importe !
Ton aigle dans son vol, haletants, nous emporte.
L’œil même qui te fuit te retrouve partout.
Toujours dans nos tableaux tu jettes ta grande ombre ;
Toujours Napoléon, éblouissant et sombre,
Sur le seuil du siècle est debout.

Ainsi, quand du Vésuve explorant le domaine,
De Naples à Portici l’étranger se promène,
Lorsqu’il trouble, rêveur, de ses pas importuns,
Ischia, de ses fleurs embaumant l’onde heureuse
Dont le bruit, comme un chant de sultane amoureuse,
Semble une voix qui vole au milieu des parfum ;

Qu’il hante de Paestum l’auguste colonnade ;
Qu’il écoute à Pouzzol la vive sérénade
Chantant la tarentelle au pied d’un mur toscan ;
Qu’il éveille en passant cette cité momie,
Pompéi, corps gisant d’une ville endormie,
Saisie un jour par le volcan ;

Qu’il erre au Pausilippe avec la barque agile
D’où le brun marinier chante Tasse à Virgile ;
Toujours, sous l’arbre vert, sur les lits de gazon,
Toujours il voit, du sein des mers ou des prairies,
Du haut des caps, du bord des presqu’îles fleuries,
Toujours le noir géant qui fume à l’horizon !

Victor Hugo.  Les Orientales. 1829

 

24 06 1821                 Les troupes de Bolivar remportent la victoire sur les troupes royalistes à Carabobo, assurant ainsi au Venezuela son indépendance définitive.

28 07 1821                 Le Pérou proclame son indépendance. Pour ce faire, San Martin a reçu un inestimable coup de main de Lord Thomas Alexander Cochrane, corsaire anglais à la tête d’une véritable flotte qui a transporté ses troupes du Chili au Pérou, jusqu’au port de Callao, proche de Lima. Mais il faudra encore batailler contre les Espagnols : c’est le général Antonio José de Sucre qui les défait à Ayacucho en 1824. Sucre, premier lieutenant de Simon Bolivar, sera le premier président de la Bolivie.

28 09 1821                 Le Mexique proclame son indépendance.

29 12 1821                 Soulèvement bonapartiste manqué des garnisons de Belfort et de Neuf Brisach.

1821                           En Islande, éruption de l’Eyjafjallajökull : il attendra presque 190 ans pour faire à nouveau parler de lui en paralysant le trafic aérien dans l’Europe du Nord pendant 15 jours en 2010.

James Madison et Thomas Jefferson[3] installent dans le futur Liberia le premier groupe d’anciens esclaves, qui seront vite en opposition avec les autochtones. Le chef de l’expédition, Robert Stockton, fort de l’achat effectué par le président Monroe, contraint le roi local à lui céder des terres, sur lesquelles il va installer de 1822 à 1892, plus de 16 000 esclaves affranchis, originaires essentiellement des plantations cotonnières de Virginie, Géorgie et Maryland, mais aussi 5 700 esclaves saisis sur des négriers.

Clement Clarke Moore, pasteur américain, dans un poème intitulé La visite de Saint Nicolas, fait évoluer en Père Noël le personnage de Saint Nicolas : jusqu’alors, ce dernier offrait des cadeaux et du pain d’épices aux enfants sages : la tradition avait voyagé avec les immigrants hollandais. Sinter Klaas devint Santa Claus : le bonnet remplace la mitre, le sucre d’orge la crosse, et voilà un personnage jovial se déplaçant en traîneau tiré par huit rennes pour distribuer ses cadeaux.

6 06 1822                   En 1820, un charpentier marin des bords de la Clyde, en voyant flotter un chaudron, avait eu l’idée de construire une petite embarcation en métal : deux ans plus tard, le premier navire en fer et à vapeur le Aaron Manby, navigue sur la Seine.

26 et 27 07 1822         Les deux Libertador de l’Amérique du Sud, celui du nord, Simon Bolivar et celui du sud, San Martin se rencontrent à Guayaquil, en Equateur : rien ne filtrera des entretiens, aucun mot fameux ou explicite, si ce n’est l’impression que l’Argentin, humble et magnanime, ne voulut pas s’opposer au Vénézuélien, autoritaire et ambitieux.

Voulurent-ils redonner corps à leur mutuelle volonté d’unification de l’Amérique du Sud, ou bien se contentèrent-ils de faire le constat des indépendances difficilement acquises et déjà en proie aux divisions ? Fatigué de la puissance des forces de division, San Martin jettera l’éponge et finira sa vie à Boulogne sur mer.

9 01 1822                   Une révolution au Portugal permet à Joao VI de rentrer : il nomme son fils Pedro régent du royaume du Brésil, puis le somme de rentrer : mais celui-ci déclare : Je reste, prenant la tête d’un Empire constitutionnel sous le nom de Pedro I. Le Brésil devenait indépendant.

1822                           Pierre Berthier découvre  aux Baux de Provence un minerai qui contient de l’alumine monohydratée ou trihydratée : il le nommera bauxite. Il faudra attendre plus de trente ans, avec les recherches de Sainte Clair Deville, et l’arrivée de l’électricité en 1854 pour en obtenir par électrolyse de l’aluminium.

L’épouse du docteur Gideon Mantell trouve une grande dent dans un talus de chemin, dans le Sussex ; expédiée au naturaliste français Cuvier, il en parle à Samuel Sutchbury qui l’identifie comme appartenant à un iguanodon, que l’on nommera dinosaure  à partir de 1841.

Le jour du Mardi-Gras, la terre tremble dans toutes les Alpes.

Sur un moulage en plâtre de la pierre de Rosette, Champollion décrypte les hiéroglyphes égyptiens : son génie fût de deviner que les signes contenus dans les cartouches exprimait des sons et non des images : le texte en question est celui du Décret de Memphis. L’homme avait du génie, mais cela ne l’empêchait pas de faire preuve de la prudence nécessaire pour ne pas s’attirer les foudres du Vatican : chaque fois que ses découvertes l’emmèneront à des périodes antérieures à celle fixée par l’Eglise pour la naissance du monde  - 1313 avant notre ère - il les taira, tout simplement. Il faudra attendre le tremblement de terre provoqué par l’Origine des espèces de Darwin  en 1859 pour ébranler les dogmes de l’Eglise en matière scientifique.

L’Anglais Thomas de Quincey découvre l’opium, qu’il prend comme antalgique :

… j’en pris, et, dans l’espace d’une heure, ô ciel ! quelle révolution ! Quelle surrection de l’esprit intérieur du tréfonds de ses abîmes ! Quelle apocalypse du monde que je portais en moi ! Que mes douleurs eussent disparu était maintenant une bagatelle à mes yeux : cet effet négatif était englouti dans l’immensité des effets positifs qui venaient de s’ouvrir devant moi, dans l’abîme de plaisirs divins ainsi révélés tout à coup. Je tenais une panacée pour tous les maux humains : je tenais tout à coup le secret du bonheur dont les philosophes avaient disputé durant des siècles ; voici que le bonheur s’achetait pour deux sous, qu’on pouvait le garder dans la poche de son gilet.

                  Thomas de Quincey       Les confessions d’un mangeur d’opium anglais 1822

9 05 1823                   Manifeste de la Chambre Royale des Comptes portant notification du « Règlement approuvé par Sa Majesté Charles Félix de Savoie pour la visite et les courses des glaciers et autres endroits remarquables de la vallée de Chamonix. »

Plus simplement, c’est la création de la Compagnie des Guides de Chamonix.

Le catholicisme, religion d’Etat, vit ses dernières belles années : le règlement précise que :

Il est défendu à tout guide d’entreprendre une course dans les jours de fête sans avoir préalablement rempli les devoirs de la religion et avoir entendu la sainte messe.

Lequel catholicisme fréquentait encore avec assiduité l’obscurantisme : c’est dans ces années-là que le pape Léon XII fit interdire la vaccination dans les Etats pontificaux, car d’invention diabolique.

L’organisation de la profession n’a pas traîné : l’accident de l’été 1820 y est sans aucun doute pour beaucoup : les guides ont vite senti que les rapports habituels entre client et prestataire de service ne pouvaient pas continuer à prévaloir dans leur domaine et que leurs prérogatives  devaient être clairement définies. Le goût de l’organisation, datant de l’époque où les communes n’existaient pas, a donné une structure propre à maîtriser le développement de cette profession naissante, car la mise au point des prérogatives de guides n’était pas le seul motif pour réglementer la profession.

Qui pouvait alors prétendre devenir guide ? Les chasseurs de chamois, les cristalliers, et les rentourneurs et marronniers, les deux dernières étant des professions très semblables : les rentourneurs accompagnaient les animaux loués par les voyageurs et prenaient en charge leur retour une fois ces voyageurs arrivés à destination.

Les marronniers accompagnaient les voyageurs de part et d’autre des grands cols, assuraient le portage des bagages, et avaient aussi le devoir de porter secours. Dès 1273, de chaque coté du Grand St Bernard, ils s’étaient réunis en corporation et obtinrent deux privilèges : celui du marronnage, en vertu duquel l’usager d’une forêt peut exiger le bois de construction nécessaire à ses besoins, en tenant compte des possibilités de la forêt et sans pouvoir se servir lui-même, et celui de viérie, qui accorde un monopole du transport. En 1627, Charles Emmanuel, duc de Savoie, les exempta de service militaire :

Vue la requeste a nous présentée de la part des hommes et habitans de Saint Rémy et Bosses en notre Duché d’Aouste, (…) nous avons déclairé et déclairons voullons et nous plait que les dits suppliants soyent et demeurent, ores et pour l’advenir a perpetuité, francz immunis, exempts de tout le service militaire auquel comme les autres lieux du dit Duché (…)accordons autant plus volontiers la dite exemption aux suppliants qu’ils sont obligéz à un plus dangereux service que ceux de la Tullie, pas du Petit Saint Bernard, à cause de l’âpreté de la montagne du dit Grand Saint Bernard, et parce qu’ils sont frontière du Peys de Valley et par conséquent sujetz à une plus étroite garde, particulièrement à l’occasion du mal de contagion…

Napoléon, reconnaissant des bonnes conditions de passage du col du Grand Saint Bernard en 1800 et de leur accueil à St Rhémy et St Oyen, confirma le statut de ces soldats de la neige : l’institution ne sera abolie qu’en 1927.

Il existe aujourd’hui un village nommé Maronne à coté de Huez, sur la route du Mont Cenis, le plus important passage des Alpes.

Les marroniers et rentourneurs étaient organisés depuis longtemps et ce n’était évidemment pas le cas des cristalliers et des chasseurs, activités essentiellement individualistes et sans doute plus récentes. Mais ces derniers connaissaient certainement mieux la haute montagne que les premiers, qui ne montaient pas plus haut que les cols. Sentant le danger que représentaient la tradition et le sens de l’organisation des premiers, les cristalliers et chasseurs créèrent donc rapidement la Compagnie des Guides dont les statuts assuraient à chacun une quantité de travail identique, venant ainsi compenser les écarts qu’auraient pû créer les préférences des clients pour tel ou tel. L’enjeu était important, car la plupart de ces étrangers coureurs de cimes étaient fortunés et il y avait là une source de revenus nettement plus importante que les revenus antérieurs de la chasse, des cristaux ou des accompagnements de voyageurs. Il était préférable de prendre des précautions en mettant un numerus clausus, avant de pouvoir se rendre compte si le gâteau était assez gros pour pouvoir être partagé par tous ou seulement par quelques uns.

11 1823                      L’Anglais William Webb Ellis, 16 ans, avec un joli dédain pour les règles, dira-t-on là-bas, marque un but balle à la main  au jeu du ballon rond : l’anecdote va être l’élément fondateur d’un jeu aux règles très compliquées : le rugby. Il mettra cinquante ans pour traverser la Manche.

2 12 1823                   Les Etats-Unis croient voir des menaces russes et même européennes planer sur le continent américain. Le président Monroe présente alors dans un message au Congrès l’orientation à venir de son gouvernement en matière de politique étrangère : les craintes s’avèreront infondées, mais la doctrine restera et sera appliquée en d’autres occasions, prenant le nom de doctrine Monroe : 

Dans les discussions auxquelles cet intérêt a donné lieu (l’Alaska) et dans les arrangements qui peuvent les terminer, l’occasion a été jugée convenable pour affirmer, comme un principe, où sont impliqués les droits et intérêts des Etats-Unis, que les continents par la condition libre et indépendante qu’ils ont conquise et qu’ils maintiennent, ne doivent plus être considérés comme susceptibles de colonisation à l’avenir par aucune puissance européenne…

Dans les guerres entre puissances européennes nées des difficultés qui ne regardent qu’elles-mêmes, nous n’avons pris aucune part, et notre politique est de pratiquer l’abstention. C’est seulement quand nos droits sont attaqués ou sérieusement menacés, que nous ressentons nos injures et faisons des préparatifs pour notre défense. Nous sommes bien plus intéressés par les mouvements qui se produisent dans cet hémisphère, et cela pour des raisons qui doivent être évidentes à l’observateur éclairé et impartial. Le système politique des puissances alliées est essentiellement différent à cet égard de celui de l’Amérique et cette différence procède de celle qui existe dans leurs gouvernements respectifs…

Nous devons en conséquence, à la bonne foi et aux relations amicales qui existent entre les Etats-Unis et ces puissances, de déclarer que nous devons considérer toute tentative de leur part  pour étendre leur système à une portion quelconque de cet hémisphère comme dangereuse pour notre tranquillité et notre sécurité. En ce qui concerne les dépendances actuelles de telle ou telle puissance européenne en Amérique, nous ne sommes pas intervenus et n’interviendrons pas. Mais pour ce qui regarde les gouvernements qui ont proclamé leurs affranchissements, qui l’ont maintenu, et dont, après mûres considérations et conformément à la justice, nous avons reconnu l’indépendance, nous ne pourrions regarder toute intervention d’une puissance européenne, ayant pour objet soit d’obtenir leur soumission, soit d’exercer une action sur leurs destinées que comme la manifestation d’une disposition hostile à l’égard des Etats-Unis.

… Il est impossible que les puissances alliées puissent étendre leur système politique à aucune portion de l’un ou l’autre continent sans mettre en danger notre sécurité et notre bonheur… La vraie politique des Etats-Unis est de laisser les anciennes colonies de l’Espagne à elles-mêmes, dans l’espérance que les autres puissances adopteront la même attitude.

1823                           30 millions de français, dont 100 000 électeurs.

Lancement du premier bateau à vapeur sur le lac Léman : le Guillaume Tell.

1 09 1824                   Alexandre Mathieu de Dombasle crée l’école d’agriculture de Roville, près de Nancy ; suivront celles de Grignon en 1826, Grandjouan et La Saulsaie. Les premières fermes écoles apparaîtront en 1830.

16 09 1824                 Mort de Louis XVIII. Son frère, Charles X, lui succède.

10 1824                      Pierre Parissot ouvre le premier grand magasin de confection de série : La Belle Jardinière.

1824                           1° Ecole de formation moderne et scientifique des ingénieurs aux Etats Unis. Le marquis de La Fayette se rend aux Etats-Unis, sans penser que sa tournée sera un triomphe : il est accueilli comme le libérateur : il a une faim canine pour la popularité, dira tout de même de lui Jefferson.

1° Ecole forestière à Nancy, dont les élèves, vingt ans plus tard, planteront méthodiquement les millions de pins maritimes qui forment aujourd’hui la forêt des Landes, le but de départ étant de fixer les dunes de la côte. La guerre de Sécession créa une pénurie de résine en Europe, et on se mit alors à collecter la gemme de ces pins.

Moissonneuse faucheuse de Mac Cormick. L’usage du ciment se généralise en construction, mettant un terme à celui de la chaux.

16 02 1825                 John Franklin quitte Liverpool, toujours pour explorer les côtes arctiques de l’Amérique du Nord, de part et d’autre de l’embouchure du Mackenzie, à l’est de la frontière actuelle Canada-Alaska. Il va explorer des milliers de km de côtes allant vers l’est jusqu’à la Terre de Wollaston, sur l’île Victoria et à l’ouest vers Icy Cape. Il rentrera en juillet 1827.

7 04 1825                   L’indépendance d’Haïti, acquise depuis 21 ans, est reconnue par la France…qui ne peut que renoncer à reprendre l’île : les Américains auraient perçu cela comme une atteinte à leurs intérêts, tout comme l’Angleterre, devenue seule grande puissance coloniale. Mais l’affaire ne se fit pas sans compensations… lesquelles étaient réclamées avec ténacité par les quelques 10 000 familles françaises qui avaient alors dû quitter l’île, abandonnant ce considérable capital que représentait environ un demi-million d’esclaves[4]. Donc la France exigeait d’Haïti l’équivalent du budget national français, soit 150 millions de francs-or, avec un intérêt annuel cumulé de 12 % : les Haïtiens rachetaient leur propre liberté, pourtant conquise par une victoire militaire. Le rapport de forces était tel qu’un refus d’Haïti n’était pas envisageable ; la jeune et pauvre république n’étant pas en mesure d’assumer pareille saignée, on trouva un arrangement et c’est le planteur de café haïtien qui fit les frais de l’escroquerie en exportant gratis son café en France pendant des années, jusqu’à concurrence d’une somme ramenée à 90 millions. L’affaire dura jusqu’en 1888.

27 04 1825                 La loi dite du milliard des émigrés vient partiellement dédommager ceux-ci de la perte de leurs biens pendant la Révolution.

29 05 1825                 Charles X est sacré à Reims : Victor Hugo est du nombre, invité personnellement et officiellement, à 23 ans ! Par fidélité à sa mère Sophie, ultraroyaliste, décédée 6 ans plus tôt, il a commencé par être ardent royaliste.

3 06 1825                      La place Vendôme est éclairée au gaz.

14 12 1825 [5]               Emmenés par Troubetskoï, des officiers russes qui, lors de leur découverte de l’Occident de 1805 à 1815, en se battant contre Napoléon, avaient découvert les mouvements de libération nationale, les régimes parlementaires et l’abolition du servage, tentent de soulever la garnison de Saint Petersbourg pour obtenir des réformes du nouveau tzar Nicolas I°. Les « décembristes » sont écrasés ; de là naîtra l’intelligentsia, rejetant l’absolutisme et le servage, et les pionniers du mouvement révolutionnaire russe se réclameront des « décembristes ».

1825                           L’anglais Thomas Telford réalise le plus grand pont suspendu : 176 m. Elie de Beaumont et Pierre Dufrenoy entreprennent l’établissement de la carte géologique de la France.

Simon Bolivar est président  des trois républiques du Pérou, de la Bolivie et de la Grande Colombie [ Panama, Colombie, Venezuela et Equateur].

11 05 1826                 François Fauconnet fonde la Société des Eaux d’Evian.

15 06 1826                 Le sultan Mahmoud massacre les janissaires révoltés. Crées au XIV° siècle, ils étaient recrutés parmi les chrétiens de naissance : leur valeur militaire et leur bravoure n’eurent longtemps d’égal que leur turbulence. Les janissaires manifestaient leur mécontentement en renversant leurs marmites, en répandant leur soupe et leurs portions de riz, et faisaient un bruit diabolique en frappant de leurs cuillères les fonds de leurs plats.

Cette milice qui dispose quelquefois du trône et trouble l’Etat presque toujours autant qu’elle le soutient.

                                                                                                                      Voltaire

Longtemps les janissaires, ce corps institué dans un esprit de conquête pour la foi, ont été les guerriers favorisés du ciel, que l’histoire nous fait voir triomphants en toute rencontre. Mais, depuis près d’un siècle, des intrigants ont limé sourdement le collier de leur discipline et rompu enfin la chaîne de leur subordination envers les chefs

                                                                                  Ordonnance de Mahmoud de 1826

16 07 1826                     Maurice Alhoy fonde le Figaro.

13 08 1826                 Alexander Gordon Laing, major écossais envoyé par le Royal African Corps, arrive seul à Tombouctou. Parti de Tripoli, il était passé par Ghadamès, In Salah, et avait traversé le Tanezrouf en s’intégrant à une caravane touareg. Attaqué, gravement blessé, il n’en franchit pas moins 650 km de désert pour arriver dans la ville mythique aux yeux de l’Occident. Expulsé par le sultan, il en repart mais sera assassiné par des Maures dans le désert.

23 10 1826                 Le brigantin sarde I due Fratelli mouille à Marseille : il amène une girafe, cadeau du sultan d’Egypte à Charles X. On redoute un voyage en hiver… qu’elle va donc passer à Marseille, ne prenant la route pour Paris qu’au mois de mai : le voyage est long… pour lui assurer un peu de repos, il se fera en péniche de Lyon à Macon. La girafe va tenir la vedette tout l’été dans la Rotonde du Jardin du Museum National. Elle vivra jusqu’en 1845.

1826                           Voyages de Dumont d’Urville sur l’île de Milo, dans les Cyclades grecques : il en rapporte une bien belle Vénus, qu’il remettra à l’Etat.  A son bord, un jeune lieutenant, François Edmond Pâris, qui a un très bon coup de crayon, remarqué de son commandant qui l’encourage à dessiner. C’est dans les récits de James Cook qu’il fera connaissance avec les bateaux des autochtones rencontrés au cours de ses nombreux voyages. Ses dessins talentueux joints à sa compétence professionnelle lui vaudront de terminer sa vie comme conservateur du Musée naval du palais du Louvre.

Peter Dillon, un phoquier irlandais familier du Pacifique découvre sur l’île Tikopia, 13°S, 168°E, dans l’est de l’archipel des Santa Cruz, à l’est des Nouvelles Hébrides, une garde d’épée montée en collier au cou d’un indigène, et une base de chandelier : le récit des indigènes lui laissent penser qu’il pourrait bien s’agir d’objets ayant appartenu à l’expédition de La Pérouse, échouée sur l’île de Vanikoro, 12°S, 166°E, appartenant au même archipel, à 140 miles à l’O-NO de Tikopia.

Le panaméricanisme, vœu très cher de Simon Bolivar pour au moins fédérer, sinon unifier le Panama, le Venezuela, la Colombie et l’Equateur est tenu en échec lors du Congrès de Panama. Les frontières des pays d’Amérique du Sud finiront par coïncider approximativement, à la fin du XIX° siècle, avec les limites administratives des audiences coloniales. Le cadre des anciennes vice royautés [Grande Grenade, Pérou, Rio de la Plata, Brésil] était trop vaste.

Bolivar dira qu’entreprendre une révolution dans les Amériques revient à labourer la mer.

24 01 1827                 Les Autrichiens donnent une réception à l’ambassade d’Autriche à Paris : quatre anciens maréchaux d’Empire, ralliés aux Bourbons, y sont conviés : Mac Donald, Oudinot, Soult et Mortier, qui sont annoncés par leur nom de famille et pas du tout par leur titre impérial : duc de Tarente, de Reggio, de Dalmatie, de Trévise. Le coup, plutôt bas, a été orchestré par Metternich. En France, c’est l’indignation, qui n’épargne aucune classe de la société. Victor Hugo veut y voir une insulte à son père, général d’Empire, et voit rouge. Sa profonde amitié avec Lamennais, son aîné rencontré 6 ans plus tôt, avait préparé son éloignement des opinions monarchistes : l’indignation née de cette imbécillité lui fait écrire : l’Ode à la colonne [Vendôme], qui marque son patriotisme, son amour de la liberté et son éloignement des thèses monarchistes :

A quoi pense-t-il donc,  l’étranger qui nous brave ?
N’avions-nous pas hier, l’Europe, pour esclave…
De quel droit viennent-ils découronner nos gloires ? …
Condamnés à la paix, aiglons bannis des cieux
Sachons du moins, veillant aux gloires paternelles
Garder de tout affront, jalouses sentinelles
Les armures de nos aïeux ! …

Prenez-garde ! - La France où grandit un autre âge
N’est pas si morte encore qu’elle souffre un outrage
Contre une injure, ici tout s’unit, tout se lève…
C’est le coq gauois qui réveille le monde
Et son cri peut promettre à votre nuit profonde
L’aube du soleil d’Austerlitz.

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La jeunesse des écoles exulte, les vieux grognards et les demi-soldes sont enthousiasmés, les libéraux peuvent redresser la tête. Cette ode est une réponse arrogante et maîtrisée, une insolence voulue du poète parisien au chancelier d’Empire, de la jeunesse romantique à la vieillesse apeurée, de la liberté créatrice à l’autorité engoncée, du David-Hugo…. au Goliath-Metternich, de la France-Nation à l’Autriche-Empire.

Gaston Bordet           Hugo, Hier, Maintenant, demain           Delagrave 2002

26 03 1827                 Il neige abondamment sur Vienne quand s’éteint Ludwig van Beethoven. Mozart l’avait entendu jouer, alors jeune : Gardez un œil sur ce garçon. Un jour, le monde entendra parler de lui.

Une centaine d’années plus tard, Lénine lui rendra aussi hommage, à sa façon : Si j’écoute l’Appasionnata  jusqu’à la fin, je ne finirai pas la Révolution.[6]

04 1827                      Benoît Fourneyron fait tourner la première turbine à Pont sur l’Ognon, dans le Jura, pour le compte de la Société des forges de Pourtales : elle actionne un laminoir et fournit une énergie de six chevaux vapeur sous une chute d’eau d’un mètre quarante, avec un rendement de 83 %. En 1840, il en mettra une autre en oeuvre en Allemagne au bas d’une chute de 114 m.

6 06 1827                   Il pleut beaucoup dans le sud-est de la France : la Nartuby est en crue et fait six morts à Draguignan, qui ont péri en tentant de sauver leurs gerbes.

06 1827                      Chemin de fer St Etienne - Andrézieux, tracté par des chevaux : vingt km, à l’initiative de l’ingénieur Louis Beaunier. Les chevaux céderont la place à la machine à vapeur en juillet 1832. L’exploitation des mines de charbon exigeait beaucoup d’innovations techniques et le chemin de fer en fût l’une des premières manifestations.

Quand des hommes de grand talent et de cœur se prennent à conter l’histoire des gueules noires, quand l’amour d’un métier des plus durs devient le partenaire de l’audace des ingénieurs pour une ambition, cela donne une épopée dont le souffle balaie toute autre reconstitution historique : c’est le diaporama du Musée de la Mine de St Etienne… allez-y…c’est grandiose et superbe.

11 1827                      Onésime Pecqueur invente l’engrenage différentiel, qui permet aux roues de tourner à des vitesses différentes : dans les virages, ça aide…

12 1827                      La préface de Cromwell de Victor Hugo [la pièce attendra son centenaire pour être jouée… en 1927 !] dit l’histoire de la littérature.

la poésie a trois âges dont chacun correspond à une période de la société : l’ode, l’épopée, le drame. Les temps primitifs sont lyriques, les temps antiques sont épiques, les temps modernes sont dramatiques : l’ode chante l’éternité, l’épopée solennise l’histoire, le drame peint la vie. Le caractère de la première poésie est la naïveté, le caractère de la seconde est la simplicité, le caractère de la troisième, la vérité. […] Nous voici parvenus à la sommité poétique des temps modernes : Shakespeare, c’est le drame ; et le drame qui fond, sous un même souffle, le grotesque et le sublime, le terrible et le bouffon, la tragédie et la comédie ; le drame est la caractéristique de la troisième époque de poésie, de la littérature actuelle.

1827                           Nicéphore Niepce réalise à St Loup de Varennes, son village natal près de Châlon sur Saône, après une dizaine d’heures d’exposition au soleil, la première photographie. Le matériel utilisé était une plaque d’étain polie et sensibilisée au bitume de Judée. Il s’associera deux ans plus tard avec Louis Daguerre et, en 1837, ils réaliseront le premier portrait photographique, réalisé avec deux minutes de pose. Le Daguerréotype naîtra en 1838, avec le soutien d’Arago…et la raillerie de Baudelaire qui, pour les portraits, parlera de cadavres exquis.

En France, on leur attribue l’invention de la photographie. Les Anglais eux, disent que c’est William Henry Fox Talbot, l’inventeur du négatif en 1841.

Peter Dillon se rend sur l’île de Vanikoro, où il découvre plusieurs objets dont les quatre canons formant les pilastres de la pyramide que l’ancien musée de la Marine avait élevé pour La Pérouse. Il emporte à Paris la cloche de l’Astrolabe, où Charles X, tenant la promesse de la Constituante en 1791, lui accordera la récompense de 4000 francs-or.

Un Français sur deux ne sait pas écrire. Sur 37 367 communes, 16 000 n’ont pas d’école de garçons et 25 000 n’ont pas d’école de filles. Pour un pays de 32 millions d’habitants, on estime les enfants scolarisés à 1 million pour les garçons et 0.5 million pour les filles

22 02 1828                 Marc Seguin dépose le brevet d’une locomotive à vapeur qui sera construite à Perrache.

23 02 1828                 Antoine Marie Berthet est exécuté à Grenoble, place Grenette : ce séminariste, ancien précepteur chez Michoud de La Tour, à Brangnes, a tiré sur sa maîtresse, Mme Michoud, la blessant grièvement. Stendhal s’inspirera de ce fait divers pour Le Rouge et le Noir, qui paraîtra douze ans plus tard.

14 03 1828                 Dumont d’Urville a appris d’une princesse de Tonga Tabou que deux navires battant pavillon blanc avaient relâché entre le passage de Cook et celui d’Entrecasteaux. En escale dans la terre de Diémen, il a eu vent des découvertes de Peter Dillon, et se rend à Vanikoro où il rencontre un vieux qui se souvient avoir vu deux Blancs. Il rassemble d’autres objets de l’Astrolabe, qui, de retour à Paris, seront authentifiés par Jean Baptiste Barthélémy de Lesseps, membre de l’expédition.

Nos gens virent disséminés au fond de la mer, à trois ou quatre brasses sous l’eau, des ancres, des canons, des boulets, des saumons, et surtout une immense quantité de plaques de plomb. Tout le bois avait disparu, et les objets les plus menus en cuivre et en fer étaient corrodés par la rouille, ou complètement défigurés. J’envoyai la chaloupe relever au moins une ancre et un canon, afin de les porter en France comme preuves irrécusables du naufrage de nos infortunés compatriotes.

Il fait édifier un petit monument, une simple plaque de plomb, portant l’inscription :

A la mémoire de La Pérouse et de ses compagnons

                        L’Astrolabe 14 03 1828

Il va mettre noir sur blanc la tradition orale des indigènes, qui parlent de survivants de l’expédition, dont le dernier ne serait mort que quelques années avant la découverte de Peter Dillon.

En 2004/2005, une nième expédition, l’association Salomon, reprendra ces récits de tradition orale : Thalassa du 30 décembre 2005 diffusera l’un d’eux :

Il y a bien longtemps, un terrible ouragan brisa nos arbres à fruits. On aperçut au loin deux pirogues géantes sur le récif. Des hommes blancs sont arrivés sur notre île. Nous voulions les tuer, les prenant pour des esprits malfaisants. Ils ont planté autour d’eux une forte palissade et ils ont construit un autre bateau. Après cinq lunes, ils partirent au loin, laissant deux de leurs compagnons. Ils ne les revirent jamais.

Ces chercheurs découvriront dans ce qu’ils nommeront le camp des Français, au bord de la rivière Lawrence, des balles de mousquet, des tessons de vaisselle, des boutons d’uniforme, mais aussi plusieurs crânes et même un squelette entier très bien conservé ; et sur les fonds marins, de nombreux objets de La Boussole, reposant par 40 m de fond.

Ils s’étonneront encore d’une liane porteuse d’un haricot là-bas nommé cassoulet ; or, on ne retrouve ainsi nommé ce haricot dans aucune autre île voisine ; La Pérouse était parti pour une mission scientifique chargée de rapporter entre autres nombre d’échantillons de flore, mais, au départ, les cales n’étaient pas vides : il avait mission de découvrir, mais aussi de faire découvrir, et donc les navires étaient chargés de biens représentatifs de notre civilisation…dont, probablement, des haricots.

Voyages de Bellot dans les mers Arctiques. De 1826 à 1833, voyages d’Alcide d’Orbigny en Amérique du Sud : Brésil, Paraguay, Uruguay, Argentine, Chili, Bolivie, Pérou : zoologue, botaniste, ethnologue et archéologue, géologue et géographe, il est envoyé par le Museum d’Histoire Naturelle ; il est surtout le père de la stratigraphie, décrivant et classant en vingt huit strates vingt mille mollusques. Il rentre à La Rochelle en septembre 1833, croisant Darwin, parti en juillet 1832. Ils polémiqueront, d’Orbigny s’étant ancré, à l’instar de son maître Cuvier, dans la théorie fixiste. [Cuvier, un œil sur la Genèse et l’autre sur la nature, s’efforçait de plaire à la réaction bigote en mettant les fossiles d’accord avec les textes et en faisant flatter Moïse par les mastodontes. Victor Hugo Les Misérables].

Darwin tenait tout de même d’Orbigny en haute estime, lui qui mérite, après Humboldt, la première place sur la liste de voyageurs en Amérique.

Louis Hachette crée sa librairie et lui donne de solides bases financières en fournissant les écoles primaires, puis, avec sa collection La Bibliothèque des chemins de fer, il prendra comme premier réseau de distribution les boutiques des gares : la littérature de gare est donc une vieille affaire. Rejet de la loi sur le droit d’aînesse.

20 04 1828                 Parti un an plus tôt de Boké, dans le nord-ouest de la Guinée, sans moyens financiers, sans aide aucune de qui que ce soit, René Caillié arrive à Tombouctou : il y reste jusqu’au 4 mai.

En entrant dans cette cité mystérieuse, objet de recherches des nations civilisées de l’Europe, je fus saisi d’un sentiment inexprimable de satisfaction.

[…] Revenu de mon enthousiasme, je trouvais que le spectacle que j’avais sous les yeux ne répondait pas à mon attente ; je m’étais fait de la grandeur et de la richesse de cette ville une tout autre idée : c’est une ville triste, bâtie dans les sables, où les gens faute de bois, brûlent la fiente des chameaux, où il faut acheter de l’eau sur le marché. Elle n’offre, au premier aspect, qu’un amas de maisons en terre, mal construites ; dans toutes les directions, on ne voit que des plaines immenses de sable mouvant, d’un blanc tirant sur le jaune, et de la plus grande aridité. Le ciel, à l’horizon, est d’un rouge pâle ; tout est triste dans la nature ; le plus grand silence y règne ; on n’entend pas le chant d’un seul oiseau.

Cependant il y a un je ne sais quoi d’imposant à voir une grande ville élevée au milieu des sables, et l’on admire les efforts qu’ont eu à faire ses fondateurs.

René Caillié.  Voyage à Temboctou.1830

Il finira son voyage au sein d’une caravane de Maures, se dirigeant vers le nord-ouest : il sera à Tanger le 7 septembre : quatre mille cinq cents km à pied, sans moyens, incognito, pendant cinq cent huit jours. Voyageur géographe, pionnier de l’ethnographie et botaniste, il fût en quelque sorte l’inventeur de l’africanisme. Pour un vol mineur, son père avait été envoyé au bagne de Rochefort en 1799, l’année de sa naissance : il y mourut avant d’avoir achevé sa peine de 12 ans.

26 05 1828                 Un garçon de seize ans titube de fatigue dans une rue de Nuremberg. Ses propos sont incompréhensibles. Il tient à la main une lettre adressée au commandant d’un régiment de chevaux légers : elle dit  que son père aurait appartenu à ce régiment et un autre billet, joint à la lettre, le déclarait né le 30 avril 1812. Il se nomme Kaspar Hauser, sait écrire son nom et prononcer une dizaine de mots intelligibles.

Le premier des deux messages aurait soi-disant été écrit par l’homme qui a élevé Kaspar Hauser, le second par sa mère.

Abandonné par ses parents peu après sa naissance, il aurait passé toute son enfance dans un cachot. Cible de deux attentats en 1828 et 1830, il succombera au troisième en décembre 1833. Il est difficile de croire que l’on se serait ainsi acharné sur lui s’il n’y avait eu des enjeux importants. On a dit qu’il était d’une naissance liée à la famille du Grand Duché de Bade. Des analyses d’ADN effectuées en 1996 et 2002 ont donné des résultats contradictoires.

Cette vie de drame inspirera Verlaine, - dans Sagesse - ; Georges Moustaki le chantera dans les années 60 et Werner Herzog en fera un film en 1974 :  

Je suis venu, calme orphelin,
Riche de mes seuls yeux tranquilles,
Vers les hommes des grandes villes :
Ils ne m’ont pas trouvé malin.

À vingt ans un trouble nouveau
Sous le nom d’amoureuses flammes
M’a fait trouver belles les femmes :
Elles ne m’ont pas trouvé beau.

Bien que sans patrie et sans roi
Et très brave ne l’étant guère,
J’ai voulu mourir à la guerre :
La mort n’a pas voulu de moi.

Suis-je né trop tôt ou trop tard ?
Qu’est-ce que je fais en ce monde ?
Ô vous tous, ma peine est profonde :
Priez pour le pauvre Gaspard !

1828                           Année catastrophique pour le champagne : 80 % de la production est perdue : les procédés encore artisanaux de fabrication ne permettaient pas de maîtriser correctement la fermentation… qui faisait fréquemment exploser les bouteilles. Ce risque expliquait un prix de vente très élevé. Mais plus au sud, dans le Languedoc, les affaires de la vigne marchent fort bien depuis plusieurs années : la production augmente plus vite que les surfaces, avec de nouveaux cépages comme l’aramon dont le rendement est excellent et le carignan qui fait monter le degré d’alcool des vins.

Agricol Perdiguier, compagnon du Tour de France[7] et républicain convaincu, termine son tour de France de quatre ans, qui l’a mené à travailler dans onze villes : il raconte tout cela dans Le livre du compagnonnage. Interdit par la Révolution qui y voyait un frein à la liberté du commerce et de l’embauche, le compagnonnage a repris vigueur à la Restauration.

25 03 1829                 L’Astrolabe de Dumont d’Urville jette l’ancre à Marseille : pendant trois années de navigation, elle a parcouru vingt cinq mille lieues, rassemblé mille six cents plantes, neuf cents échantillons de roche : la moisson est unique. Mais ce n’est pas cela qui fait perdre toute modestie à Dumont d’Urville : il était déjà comme ça avant :

Cette aventureuse campagne a surpassé toutes celles qui avaient eu lieu jusqu’alors par la fréquence et l’immensité des périls qu’elle a courus, comme par le nombre et l’étendue des résultats obtenus, en tout genre. Une volonté de fer ne m’a jamais permis de reculer devant aucun obstacle. Le parti une fois pris de périr ou de réussir m’avait mis à l’abri de toute hésitation, de toute incertitude. Vingt fois j’ai vu l’Astrolabe sur le point de se perdre, sans conserver, même au fond de l’âme, aucun espoir de salut(…). Mille fois j’ai compromis l’existence de mes compagnons de voyage(…) et je puis affirmer que, durant deux années consécutives, nous avons couru plus de dangers réels chaque jour que n’en offre la plus longue campagne de la navigation ordinaire.

24 05 1829                 John Ross repart à la conquête du passage du nord-ouest avec son neveu James Clark Ross : il est financé par John Booth ; c’est la première fois que l’on utilise un bateau à vapeur, le Victory, pour une expédition dans le nord : le coup d’essai ne sera pas un coup de maître : la motorisation à vapeur va vite rendre l’âme : on continuera avec les seules voiles. Il sera escorté au départ par le Krusentern, Ils doublent à nouveau le détroit de Lancaster, descendent le détroit du prince Regent, découvrent le golfe de Boothia et effectuent la première détermination du pôle magnétique par 69°34′N et 94°54′O. Ils hibernent à Felix Harbor en 1830 en organisant plusieurs expéditions, découvrant entre autres l’île du Roi Guillaume. En 1832, il abandonne le Victory, hiberne encore à proximité et réussit à regagner le détroit de Lancaster grâce aux chaloupes. Il sera recueilli en mer de Baffin par un baleinier, l’Isabelle, son ancien navire.

1829                           Eclairage au gaz dans les rues de Paris. Trois cents périodiques scientifiques. Jean Pierre Calmels crée un atelier de coutellerie à Laguiole : il ne pensera pas à déposer une marque, ce qui fait que tous les Laguiole sont des « vrais » Laguiole, et c’est bien pour cela qu’on en voit autant, avec leurs faux crans d’arrêt, leur faux ivoire etc…

Des liaisons fluviales pour le transport des passagers se mettent en place : Orléans-Nantes, Lyon-Arles.

L’Angleterre, met fin à la coutume, [venue du brahmanisme] qu’elle estime barbare du satï en Inde : le suicide collectif des veuves sur le bûcher funéraire de leurs époux décédés, surtout pratiqué dans les clans rajpoutes.

Des Américains ont trouvé de l’or sur le territoire cherokee de Géorgie et la ruée va balayer tout ce qui pouvait exister comme traités. Les Chickasaws vendirent leur terres et s’en allèrent vers l’ouest. Creeks et Choctaws s’installèrent sur leurs parcelles individuelles, créées par les traités qui avaient démembré les territoires collectifs ; les Creeks refusèrent de partir vers l’ouest : c’est ainsi que débuta la deuxième guerre contre les Creeks.

La guerre contre les Creeks est une vaste fumisterie. Il s’agit, au fond, d’un plan diabolique conçu par des hommes cupides pour empêcher une race ignorante de jouir de ses justes droits et de la priver des maigres revenus qu’on lui a concédés.

                                                                                              Un journal d’Alabama

Frères, j’ai entendu bien des discours de notre Grand-Père blanc. Quand il est arrivé d’au-delà des grandes eaux, il n’était qu’un petit homme (…) un tout petit homme. Ses jambes lui faisaient mal d’avoir été assis longtemps dans son grand bateau et il mendiait un peu d’aide pour lui allumer son feu. (…) Mais quand l’homme blanc se fût réchauffé au feu des Indiens et nourri de leur bouillie de maïs, il devint très grand. En un seul pas, il enjambait les montagnes et ses pieds couvraient les plaines et les vallées. Ses mains se saisissaient des mers de l’est et de l’ouest tandis que sa tête reposait sur la lune. Alors, il devint notre Grand-Père. Il aimait ses enfants rouges et leur disait : « Allez vous mettre un peu plus loin de crainte que je ne vous écrase. » Frères, j’ai entendu bien des discours de notre Grand-Père, et ils commencent et se finissent toujours ainsi : « Allez vous mettre un peu plus loin, vous êtes trop près ».

                                                                                 Speckled Snake, Creek centenaire

Les premiers Américains tempéraient leur fierté d’une singulière humilité. L’arrogance spirituelle était étrangère à leur nature et à leur enseignement. Ils n’ont jamais prétendu que le pouvoir de la parole articulée était une preuve de supériorité sur la création muette ; la parole était pour eux un cadeau empoisonné. […] Ils croyaient profondément au silence, signe d’une harmonie parfaite. Le silence est l’équilibre absolu du corps, de l’esprit et de l’âme. L’homme qui préserve l’unité de son être reste calme et inébranlable devant les tourments de l’existence ; pas une feuille ne bouge sur l’arbre ; aucune ride à la surface de l’étang qui brille. Telle est pour le sage illettré l’attitude idéale pour la conduite de la vie. Si vous lui demandez : « Qu’est-ce que le silence ? », il répondra : « C’est le Grand Mystère ! Le silence sacré est sa voix ! »  Et si vous lui demandez : « Quels sont les fruits du silence ? » , il dira : « La maîtrise de soi, le vrai courage ou la persévérance, la patience, la dignité et le respect. Le silence est la pierre angulaire du caractère. »  […] Hélas, dans la vie silencieuse des Indiens d’Amérique du Nord, nous avons semé les graines du bruit, de la précipitation en même temps que nous y introduisions les livres, la poudre à fusil et mille étranges folies. Comme le disait Sun Chief, un Hopi né au siècle dernier : « J’ai maintenant appris qu’une personne pense avec sa tête au lieu de son cœur. »

     Ohiyesa, écrivain Dakota, plus connu sous son nom américain, Charles Eastman

25 02 1830                 On donne au Théâtre Français Hernani ou l’honneur castillan, de Victor Hugo, et c’est la grandiloquente empoignade en cours de représentation entre classiques et romantiques, une querelle littéraire comme on les aime tant en France. Les deux vers qui mirent le feu aux poudres parlaient d’une armoire en termes colorés :

Serait-ce l’écurie où tu mets d’aventure
Le manche de balais qui te sert de monture ?

26 02 1830                  Création d’ateliers pour les ouvriers chômeurs.

02 1830                      La conférence de Londres proclame l’indépendance de la Grèce, garantie par les grandes puissances…à tel point que deux ans plus tard elle se verra imposée comme roi Othon de Bavière, un prince bavarois…qui apporta avec lui ses ministres bavarois pour former le gouvernement !

05 1830                      L’Indian Removal Act repousse à l’ouest du Mississipi les Indiens de l’Est et du Sud-Est. Le territoire des bisons et des Indiens est coupée en deux : les Grandes Plaines représentent à elles seules la moitié des Etats-Unis : 9 385 000 km². Il y avait alors entre 70 et 80 millions de bisons dans ces grandes plaines, et s’ils étaient si nombreux, c’est sans doute parce que les Indiens n’avaient pu les chasser avec efficacité que depuis leur alliance avec le cheval introduit sur leur territoire par les Espagnols, 300 ans plus tôt.

Le territoire des États-Unis a désormais pris sa physionomie définitive, celle même que nous sommes accoutumés à lui voir sur les cartes. En un demi-siècle, entre 1803 et 1853, ils se sont immensément agrandis : leur croissance a ouvert au peuplement, d’un océan à l’autre, un champ grand comme les quatre cinquièmes de l’Europe, avec ses sept millions huit cent mille kilomètres carrés. C’est dans ce cadre que se déroule, au cours du XIX° siècle, l’épopée du peuplement, une histoire quelquefois dramatique, souvent héroïque, toujours énergique et grandiose. Statiques, les frontières politiques coïncident rarement avec la « frontière » de peuplement, la seule qui importe, limite constamment mobile qui jalonne l’avance extrême de la civilisation. Il arrive sur certains points que le peuplement devance l’annexion, comme en Oregon ou au Texas où il lui a frayé les voies ; plus généralement, il est en retrait sur elle de dix, vingt ou trente années pour remplir le cadre tracé par la négociation ou la victoire.

Quels sont ces hommes qui s’avancent à la découverte d’un monde inconnu ? Pour la plupart des gens venus des Etats de l’Est : même au plus fort du mouvement d’immigration européenne, les immigrants fraîchement débarqués se dirigent rarement vers l’Ouest, ils prennent la place laissée vide par les Américains partis au-delà du Mississipi ou des Rocheuses. Un goût souvent héréditaire de la vie libre et aventureuse entraîne loin des villes, loin des sociétés établies, les pionniers de l’Ouest. L’instabilité géographique est un trait constant du caractère américain ; est-ce parce qu’il est sans passé ? Le farmer des États-Unis n’a pas contracté avec le sol ce lien mystique qui unit pour le meilleur et le pire le paysan européen à sa terre. Il n’est pas exceptionnel que des fermiers changent trois ou quatre fois de résidence dans leur existence ; on cite le cas du père d’Abraham Lincoln qui passa successivement du Kentucky à l’Indiana et de l’Indiana à l’Illinois ; c’est aussi le cas de tous ces hommes pour qui l’Ouest représente l’indépendance et qui reprennent  leur marche dès que la civilisation les rejoint. Le peuplement s’effectue ainsi par vagues successives.

C’est un flot continu qui grossit sans cesse : il s’insinue d’abord par les cols, s’infiltre à travers les défilés des Alleghanies, redescend sur le versant opposé, chemine à travers les forêts, se regroupe autour des rivières ; l’Ohio est, avec ses affluents, le grand axe de pénétration ; plus tard, ce seront les affluents de la rive droite du Mississipi qui joueront ce rôle. Les pionniers descendent l’Ohio avec leur famille, sur des radeaux ou des bateaux à fond plat ; plus à l’ouest des chariots lourdement chargés les transporteront. Arrivés au terme de leur voyage, marqués par l’extrême pointe de la colonisation, ils prennent terre ou détellent ; des planches du radeau ou du fourgon ils se font un abri provisoire ; ils commencent de défricher alentour une petite clairière où ils sèment quelques pieds de maïs ou de blé. L’homme coupe les arbres, arrache les souches, plante une palissade, la femme nourrit quelques volailles, vaque au ménage. L’année suivante, on agrandit la clairière. Bientôt d’autres pionniers s’établissent à un mille ou deux : partout la forêt résonne sous les coups de hache, les arbres tombent. De place en place des villages naissent : on se met d’accord pour construire en commun un bâtiment qui servira à la fois d’école, d’église, au besoin de tribunal ; des responsables sont élus pour gérer les intérêts communs. La civilisation rejoint cet îlot : une route, une ligne de poste le relie à l’intérieur. Déjà ceux qui préfèrent la solitude et l’aventure sont repartis plus loin vers l’Ouest. Ainsi en quelques saisons un coin de forêt sauvage se trouve raccordé au monde civilisé, intégré dans l’ordre politique et social et la même aventure se reproduit simultanément sur des centaines de points de l’immense front qui marque l’avance de la civilisation.

Les nouveaux États se multiplient : en 1820, huit se sont déjà constitués. Progressivement le centre de gravité de la population américaine se déplace d’est en ouest à mesure qu’augmente le nombre de ceux qui vivent au-delà des Alleghanies : sept cent mille en 1800, ils sont déjà un million en 1810, en 1820 ils ont dépassé les deux millions, ils approchent des trois millions en 1830. Le développement de l’Ouest commence à poser de façon aiguë le problème de l’unité politique d’un si vaste territoire : plus les distances s’allongent et plus les rapports s’étirent. En un temps où le pas des chevaux mesure encore les étapes journalières, le risque d’une dislocation de l’Union n’est pas absolument imaginaire : des jours et des jours sont déjà nécessaires pour relier les nouveaux Etats aux ports de la côte atlantique, et ils se tournent davantage vers le Mississippi et vers la Nouvelle-Orléans qui devient la grande porte de sortie de cette immense région. Le développement de l’Ouest entraîne un déplacement des courants commerciaux dont les cités de l’Est risquent de faire les frais. Un quart de siècle plus tard le péril pour l’unité s’aggrave encore du fait de la brusque dilatation des frontières : la Californie est à six mille milles de Washington et ne communique avec l’Est, dont elle est séparée par la masse formidable des Rocheuses encore mal reconnues, que par l’Amérique centrale ou le détour du cap Horn. Comment maintenir dans de telles conditions géographiques l’unité morale et politique d’un grand pays, comment garder liés entre eux des noyaux de peuplement séparés par de grands vides ? Les États-Unis ont eu cette chance, parmi tant d’autres dont le destin les favorisa, que leur croissance territoriale et politique s’est faite parallèlement à la révolution des transports : les routes et les canaux d’abord dans les années 1810-1830, puis les chemins de fer et les transcontinentaux, plus tard le téléphone, aujourd’hui l’avion, la radio, la télévision ont été les artisans opportuns et efficaces de l’unité politique et psychologique de cette nation grande comme un continent. Moyens de communication et de liaison ont aux Etats-Unis, du fait de l’étendue, représenté plus que des inventions techniques : ils ont joué un rôle politique national.

René Rémond      Histoire Universelle         La Pléiade 1986

14 06 1830                 Le corps expéditionnaire français commandé par le général de Bourmont débarque sur la presqu’île de Sidi Ferruch, près d’Alger, qui sera prise le 5 juillet : Hussayn, dey[8] d’Alger, réclamait à la France une dette de blé datant du Directoire : un contingent de soldats arabes avait été « prêté » à Bonaparte pour son expédition en Egypte : le dey d’Alger était trop heureux de s’opposer ainsi au dey d’Egypte ; quarante ans plus tard, il ne faisait que vouloir se faire rembourser la nourriture de ces hommes. Perdant patience, il avait souffleté de son éventail M. Deval, consul de France. En signe de sujétion, son sceau lui fut confisqué : Jacques Chirac le rendra au président Bouteflika le 3 mars 2003.

Une louche affaire menée par des mercantis juifs d’Alger avec la complicité de politiciens tarés de Paris ; un incident provoqué par un diplomate suspect ; une expédition médiocrement conduite par un général discrédité ; une victoire accueillie avec indifférence par l’opinion publique et suivie de la chute de la dynastie qui en revendiquait le mérite, tels furent les débuts singuliers de la conquête de la Berbérie par la France.

« Un historien de l’Afrique du Nord » cité par Gaston Wiet            Histoire Universelle La Pléiade 1986

La conquête fût d’abord strictement limitée aux régions côtières. Les lisières septentrionales du Sahara furent atteintes seulement en 1844 par l’occupation de Biskra. Laghouat ne fut occupée qu’en 1852 et Touggourt en 1854.

On comptera  25 000 colons en Algérie en 1840, 376 000 en 1881.



[1] des chiffres plus anciens donnaient 19°36′ de latitude nord et 19°45′ de longitude ouest (Auguste Bailly, dans “le Radeau de la Méduse”. 1929)

[2] ensemble des pièces de rechange de la mâture

[3] Thomas Jefferson, ambassadeur en France de 1785 à 1789, président des Etats Unis de 1800 à 1808, auteur de la Déclaration d’Indépendance, aimait bien les esclaves… à tel point qu’en l’an 2000, les tests d’ADN sont venus multiplier par 6 les rumeurs murmurant qu’après le décès prématuré de sa femme, il avait eu un enfant avec son esclave Sally Hemings, choisie parmi les 300 autres : ce n’était pas un enfant, mais six….

[4] Dans le voisinage, les autres îles en avaient beaucoup moins : Jamaïque : 220 000, Cuba, moins de 50 000, Martinique et Guadeloupe, à peine 10 000 chacune

[5] Date du calendrier Julien, en retard de treize jours sur le nôtre - le grégorien - .

[6]   Peut-on rêver d’un plus beau sujet pour le bac philo ? Avec élégance et précision, Lénine paraphrase Marx - la religion est l’opium du peuple - et disant en quelques sorte : la beauté est l’opium du révolutionnaire. A la différence - et elle est de taille - que Marx se pose en ennemi de la religion : si la religion est l’opium du peuple, il faut la détruire, tandis que Lénine dit : l’”Appassionata” ne cessera jamais de m’enchanter, et donc, il ne saurait être question de vouloir la détruire.

[7]  Les compagnons ne sont plus aujourd’hui les chouchous des médias, mais ils existent bel et bien : les responsables de l’aéroport de Roissy se trouvaient confrontés à des problèmes de vibration dans les tunnels qui passent sous les pistes : seuls les Compagnons ont su régler l’affaire.

[8] Dey était le nom donné au chef du gouvernement d’Alger sous la domination turque, entre 1671 et 1830. Hussayn était donc un janissaire turc.

 


Les commentaires sur cet article:
1 commentaire posté(s) sur Juillet 1816 à juin 1830. Naufrage de la “Méduse”. René Caillié. Légende napoléonienne. Dumont d’Urville. Far West
Par Bredif, le 8 avril 2008 à 15:02.

A propos du naufrage de la Méduse, je vous signale que mon arrière-arrière grand-oncle Charles Marie Brédif, passager de la frégate lors du naufrage, a relaté par écrit cet évènement tel qu’il l’a vécu.
Sa relation est parue en 1907 dans “La Revue de Paris” sous la signature “commandant Brédif”. Il peut être lu intégralement sur le site Gallica de la BNF.


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