1786 à 1787. Ascension du Mont Blanc. Sierra Leone
Publié par (l.peltier) le 22 mars 2008 En savoir plus

08 08 1786       18 h 23′                 1° ascension du Mont Blanc - 2 391 toises [aujourd’hui 4810 m.]-  par Jacques Balmat, 24 ans  et le docteur  Michel Gabriel Paccard, 27 ans.

Il y avait sans doute déjà assez longtemps que les moutons passaient du Val d’Aoste dans la vallée de Chamonix par le col du Géant et la Mer de glace.

Jacques Balmat mourra en montagne, en cherchant de l’or en 1834 (c’est l’année de la naissance de Gaspard, le vainqueur de la Meije), sous le glacier de Prazon, près du cirque du Fer à Cheval, au sud-est du chalet de la Vogealle et au nord-est de Sixt. Ses talents et sa résistance de montagnard étaient certains - son pouls, mesuré par De Saussure, battait à 48 pulsations par minute - et la concurrence était rude car il y avait en jeu la somme promise par De Saussure au premier arrivé au sommet ; à coté de cela, il fit preuve durant toute sa vie d’une avidité certaine pour l’argent. L’affaire intéressait le Dr Paccard, qui s’attacha les services de Balmat lorsque ce dernier prouva, en bivouaquant, que l’itinéraire n’était pas la difficulté majeure, mais qu’il s’agissait d’accepter de passer une nuit à la belle étoile, en altitude, ce qu’à l’époque, Balmat était bien le seul à avoir fait, contraint et forcé par les événements d’une tentative précédente :

J’ai parvenu tout près de la Somité [sic] et je n’ai pas pu parvenir à cause des brouillards qui couvraient la somité, je redescendis pour rejoindre mes camarades sur la somité du dôme du Gouté ; ne les ayant pas trouvé ils étaient déjà redescendus, m’ayant laissé tout seul, alors je pris le courage de remonter, mais par le coté gauche, ayant parvenu tout près du mont Blanc, ayant vu la vallée d’Aoste et les montagnes. Le mont Blanc était tout couvert de brouillard. Ayant été forcé de redescendre aux grands plateaux où j’ai rencontré la nuit et une grande crevasse que j’avais traversé le matin sur un mauvais pont et que je n’ai pu découvrir à cause de la nuit sombre où j’ai été obligé de remonter au-dessus une crête, de crainte d’être écrasé par les glaces pour y passer la nuit à 1 455 toises au-dessus du prieuré et de 1 786 toises sur la mer où j’ai passé la 4° nuit. Et il me gela mes habillements et mon mouchoir à l’entour de mon visage, où je me frappais les pieds et les mains toute la nuit et le lendemain après avoir vu que le soleil ne pouvait pas faire débarrasser le brouillard de la Somité du Mont-Blanc, je redescendis à Chamonix. Ce ne fut que quelques jours après que le docteur Paccard m’invita à faire la tentative et nous partîmes le 7 août 1786 et nous arrivâmes qu’à 6 heures et demi du soir et nous restâmes 32 minutes à la somité et nous avons redescendu la montagne de la Côte arrivé à 11 heures du soir le 8 août 1786 et le 9 arrivé à Chamonix à huit heures du matin, je monte deux fois à la Somité du Mont-Blanc le 8 août 1786

Gex, Un autographe de Jacques Balmat, dans Annuaire du Club Alpin Français 

Balmat fît un premier récit de l’ascension où il mettait en valeur le rôle de meneur, essentiel, de Michel Paccard, lui laissant la responsabilité du succès de l’entreprise. Mais un peu plus tard, il fît un autre récit à Marc Théodore Bourrit, chantre à la cathédrale de Genève et grand fanfaron des Alpes, courant d’échec en échec, récit qui lui était beaucoup plus favorable que le premier : il y prétendait même être arrivé seul au sommet, faisant dès lors du Dr Paccard un compagnon qui aurait été un véritable poids mort, qu’il aurait fallu pratiquement le porter au sommet du Mont Blanc, tant il aurait été épuisé, et victime de plus d’une ophtalmie, après avoir perdu son chapeau.

Beaucoup plus tard, quatre ans avant sa mort, il refît ce même récit à Alexandre Dumas, en séjour à Chamonix en 1830, qui le rapporta dans son livre : Les Alpes, de la Grande Chartreuse à Chamonix. Jacques Balmat en confirma l’exactitude.

Le docteur Paccard, botaniste de talent, avait choisi Balmat comme guide, l’avait rémunéré en conséquence et lui avait laissé l’intégralité de la prime promise par De Saussure. Lorsque Bourrit publia son roman sur l’ascension du Mont Blanc, il réagit mais sans obstination et, de naturel pacifique, les années passant, il laissa se propager la même version, reprise par Alexandre Dumas. Balmat tout comme Bourrit, pour des raisons différentes, mais toutes deux fort peu honorables, avaient intérêt à mettre dans l’ombre ce petit docteur Paccard, dont la valeur scientifique, selon Bourrit, n’arrivait pas à la cheville du grand De Saussure, et dont la gloire n’aurait pu que faire de l’ombre à celle de Balmat. Et ma foi, tant pis pour la légende que Balmat avait construit sur sa personne en se nommant le Christophe Colomb de la montagne.

Longtemps, l’ascension du Mont Blanc fût l’événement fondateur qui doit préfigurer toutes les courses qui suivent. Or son déroulement réel n’est pas satisfaisant dans cette optique : il réunit bien un guide et un client, mais les deux hommes sont de Chamonix et participent à égalité au succès de l’ascension. Le couple Saussure-Balmat est beaucoup plus symbolique : on retrouve le riche étranger cultivé et le guide chamoniard, chasseur de chamois et cristallier, qui fait rêver.

Paccard, entre les deux, est de trop : notable, il ne peut pas être assimilé au guide ; autochtone et savant amateur, il n’est pas un véritable client, comparable à Saussure et aux « fellows » de Cambridge, qui constituent l’essentiel des premiers alpinistes. Il est donc, avec la complicité de tous, Chamoniards et étrangers, progressivement mis à l’écart, puis oublié. Il est remis en valeur lorsque ce modèle s’effrite, au temps de la démocratisation de l’alpinisme et de la mutation de la fonction de guide. Le couple client-guide n’est plus symbolique de l’alpinisme contemporain.

Philippe Joutard.       Le Monde 18- 19 juin 2000.

La première ascension au sommet du Mont-Blanc précède la Révolution française. Toutes deux appartenaient à la même génération, à la même articulation du temps, mais le besoin d’explorer arrive un moment avant la nouvelle charte des droits civils. Avant que la belle trinité de liberté, égalité, fraternité transforme le sujet en citoyen, notre espèce sut qu’elle pouvait fouler le sommet du Blanc. C’était un jour d’août. Un an plus tard, serait prise la sombre forteresse appelée Bastille, mais une fois encore l’esprit d’Ulysse précédait celui de Socrate.

Erri De Luca              Sur la trace de Nives               Gallimard 2005

Récit de l’ascension, rédigé par le baron de Gersdorf, qui a recueilli les impressions de Balmat dès le 9 août

Dans la soirée du 7, ils ont dormi dans une cabane sur la montagne de la Côte et ils sont repartis au lever du jour. Ont rencontré de légères difficultés avec les crevasses et les endroits glissants ; ont grimpé lentement et finalement s’arrêtaient tous les 100 pas ; ont été fatigués dans une certaine mesure en s’enfonçant profondément dans la neige nouvelle et pour cette raison, se sont souvent remplacés en tête ; n’ont pas souffert de la rareté de l’air, mais au contraire se sont sentis inhabituellement dispos ; ont été équipés d’alpenstocks, de crampons, de clous à leurs chaussures et portaient des guêtres.

Mais sur le sommet, ils ont eu un fort vent d’ouest et une température de -6°Réaumur. Leurs mains furent bientôt gelées. Les doigts de la main droite du docteur sont encore insensibles malgré les frictions avec la neige. Leur viande rôtie  était  presque gelée et ils furent incapables de la manger. Ils pensent avoir vu le soleil se coucher, mais ici ils se trompent d’après mes observations exactes d’hier. Durant leur descente à la nuit, ils s’enfoncèrent plusieurs fois jusqu’à la ceinture, mais grâce à leurs alpenstocks tenus horizontalement, ils furent heureusement capables de sortir à chaque fois. Pour les crevasses ouvertes, ils posaient leurs deux alpenstocks à travers et marchaient à quatre pattes. Ils trouvèrent les pires difficultés au-delà du glacier.

En août 1871, Paul Verne, frère de Jules, fait l’ascension du Mont Blanc. A la descente, en se reposant à la cabane des Grands Mulets, il déniche sur le registre où chaque cordée est censée donner ses noms, dates et adresses, et éventuellement le récit ou les anecdotes de l’ascension, un véritable hymne au Mont Blanc, en anglais ; et comme la prose lui convient, il la traduit. Le romantisme a enfin trouvé objet à sa mesure :

Le mont Blanc, ce géant dont la fière attitude
Ecrase ses rivaux, jaloux de sa beauté,
Ce colosse imposant qui, dans sa solitude,
Semble défier l’homme, eh bien ! je l’ai dompté !

Oui, malgré ses fureurs, sur sa cime orgueilleuse,
J’ai, sans pâlir, gravé l’empreinte de mes pas.
J’ai terni de ses flancs l’hermine radieuse,
Bravant vingt fois la mort et ne reculant pas.

Ah ! quelle ivresse immense, alors que l’on domine
Ce monde merveilleux, ce chaos saisissant
De glaciers, de ravins et de rochers que mine
L’ouragan déchaîné qui hurle en bondissant.

Mais d’où vient ce fracas ? La montagne s’écroule !
Va-t-elle s’abîmer ? Quel bruit sourd et profond !
Non, c’est l’irrésistible avalanche qui roule,
Bondit et disparaît dans un gouffre sans fond.

Mont Rose, voilà donc ta cime éblouissante !
Te voilà, mont Cervin, sinistre et redouté !
Et vous, Welterhorners, dont la masse puissante
Voile de la Jungfrau la blanche nudité !

Vous êtes grands, sans doute, ardus et difficiles,
Et n’atteint pas qui veut vos sommets insolents ;
Car plus d’un a péri sur vos flancs indociles
Que n’avaient point ému vos séracs chancelants.

Mais, regardez ici, plus haut, plus haut, vous dis-je ;
Haussez-vous à l’envi, l’un par l’autre porté ;
Voyez ce pic géant qui donne le vertige,
C’est votre maître à tous, à lui la royauté !

H. Markham Sherwill                       Traduction de Paul Verne.1871

Dans l’ensemble, ce sont les Suisses qui manifesteront le plus tôt un appétit certain de découvertes. On commence à séjourner dans les Alpes dès le XV° siècle, pour y rechercher les eaux minérales et thermales : Digne et Aix (où les bains remontent aux Romains).

Ce que disent les historiens des sentiments vis à vis de la montagne demanderait sans doute à être nuancé, car les textes reflètent en fait une certaine diversité, les personnalités les plus fortes ne se laissant pas gagner automatiquement par les sentiments dominants, marqués de crainte voir de répulsion jusqu’au romantisme du XIX° siècle. De plus des variantes assez importantes existaient selon les cultures nationales et locales : les Suisses et les Anglais se défirent de leurs craintes beaucoup plus tôt que les Français.

On a du mal à croire que les montagnards de l’époque, cristalliers et chasseurs, n’aient fréquenté la montagne que pour le seul appât du gain : on ne passe pas ses journées sur les flancs des montagnes, dans la solitude, sans se laisser prendre par la magie et la grandeur des lieux. Mais, en même temps, si l’on se met à dire son plaisir une fois redescendu dans la vallée, il y a de fortes chances pour que l’on se mette aussi à donner les bonnes adresses, les bons coins à chamois, les bons coins à cristaux, et là, cela revient à scier la branche sur laquelle on est assis. Il était donc certainement préférable et plus prudent de simuler des sentiments de répulsion et de frayeur, et de garder pour soi son plaisir.

Vers le XII°, un chroniqueur des comtes de Savoie rapportera :

sont grands routiers nos princes et se plaisent nulle part autant qu’en pays escarpés et précipices ardus…

Au XIV°, autre son de cloche avec Eugène Deschamps qui rapporta sa traversée du Mont Cenis :

Le pays est un enfer en ce monde
Là haut sont glaces et neiges
Grandes froidures par tous les douze mois
Et abîmes jusqu’en terre profond
Et ne croît fort que sapin et buisson.

Jacques Peletier, 1517 Le Mans, littérateur et mathématicien dira, dans son poème Savoie, sa découverte de la haute montagne : les Aiguilles d’Arves, Bessans, Bonneval :

Les Savoyens, que l’avenir honneste
Journellement aux travaux admoneste,
Estant en paix, voyent les estrangers
Allant, venant, aveugles aux dangers
Ils sont chez soi, et pour durer, endurent
Regardant ceux qui, pour endurer, durent….
Lieux détournés, hauteurs précipiteuses,
Froids paysages et voies raboteuses
Là où, quand plus l’oeil se trouve arrêté,
Plus a d’espace et plus de liberté

En 1541, Conrad Gesner, encyclopédiste naturaliste suisse, étudie particulièrement plantes et fleurs des montagnes : il ne découvre pas moins de 500 espèces inconnues, essayant sur lui toutes les plantes médicinales qu’il trouvait : Il écrit une Lettre sur l’admiration de la montagne à Jacques Vogel :

C’est chose décidée, très docte Vogel, désormais, aussi longtemps que Dieu me laissera vivre, je ferai chaque année l’ascension de quelques montagnes, ou tout au moins d’une, à la saison où les plantes sont en pleine floraison, pour examiner celles-ci et pour procurer à mon corps un noble exercice, en même temps qu’une jouissance à mon esprit. Quelle volupté, n’est-il pas vrai ? Quelles délices pour l’âme justement émue, que d’admirer le spectacle offert par la masse énorme de ces monts et de dresser la tête en quelque sorte au sein des nuages ! Sans pouvoir me l’expliquer, je sens mon esprit frappé par ces hauteurs étonnantes, et ravi dans la contemplation de l’Architecte Souverain.

En 1555, il fait l’ascension du Mont Pilate, près de Lucerne :

Si vous désirez étendre votre champs de vision, jetez un regard circulaire et fixez loin et largement toutes choses. Il ne manque pas de points d’observation ou de rochers sur lesquels vous puissiez déjà vous sentir vivre la tête dans les nuages. Si, par contre, vous préférez resserrer votre vision, vous verrez des prairies et de forêts verdoyantes, et y entrerez même ; si vous la contractez plus encore, vous observerez des vallées sombres, des rochers ombragés et de sombres cavernes…

En vérité, nulle part ailleurs qu’en montagne on ne trouve une aussi grande variété de paysages à l’intérieur d’un espace aussi restreint ; dans lequel… on peut, en un seul jour, voir et connaître les quatre saisons de l’année, l’été, l’automne, le printemps et l’hiver. En outre, depuis les crêtes les plus hautes, c’est la voûte du ciel toute entière qui s’offrira à vos yeux et vous apercevrez facilement et sans obstacle le lever et le coucher des constellations ; et vous observerez que le Soleil se couche beaucoup plus tard, et de même se lève plus tôt.

Pierre Belon, botaniste, herborise au printemps 1557 en Suisse où les arbres s’esjouissent en la beauté de leurs fleurs et les oiseaux se desgorgent ès verdoyantes forests.

La montagne s’intègre à la littérature du dépit amoureux : le 16 mai 1669, René le Pays, contrôleur des Gabelles du Dauphiné écrit de Chamonix à une marquise qui lui est chère, mais distante :

J’ai trouvé 5 montagnes qui vous ressemblent, comme si c’étoit vous même, qui sont de glace de la teste aux pieds, qui, sous les rayons du soleil, sont comme les soleils qu’on voit en vos yeux. Ce sont des portraits qui vous représentent si vivement, que pour me venger de la cruauté que vous avez eu de me refuser si souvent le vôtre, j’ai envie de pendre une de ces montagnes à mon col en guise de médaille… Mais pourtant s’il faut mourir de froid, il vaut encore mieux que ma mort soit causée par la glace de vostre cœur, que par celle des montagnes. De sorte, Madame, que je suis résolu de me tirer le plûtost que je pourray de ce Païs affreux, pour m’en aller mourir à vos pieds.

En 1688, John Dennis écrit de Turin, quelques jours après avoir passé le Mont Cenis :

Ces hauteurs inhabituelles dans lesquelles nous nous trouvions, le rocher surplombant qui nous menaçait, l’horrible profondeur du précipice et le torrent mugissant tout en bas nous semblèrent en même temps nouveaux et fascinants.

… Le sens de tout cela produisit en moi des émotions discordantes, horreur délicieuse à la fois et joie terrible, et en même temps, bien qu’infiniment enchanté, je tremblais.

… Ruines après ruines monstrueusement amassées et Ciel et Terre dessus dessous. Les étranges rochers au-dessus de nous, rochers dépourvus de toute forme, sinon celle que leur avait prêté la ruine, l’aspect épouvantable des précipices et les eaux mousseuses qui s’y jetaient la tête en bas ; tout cela créait pour l’œil ce que cette musique, dans laquelle l’horreur se trouve entremêlée à l’harmonie, produit pour l’oreille.

En 1780, le poète allemand Wilhelm Heinse célèbre la montagne avec enthousiasme :

C’est d’un âge antique du monde, des ruines de la Création, que je vous écris, très cher Père Gleim ; aux cotés de ces ruines, celles de la Grèce et de Rome paraissent à peine comme des petits châteaux de cartes effondrés chers aux jeunes enfants. Ah, Je marche, je monte et je descends, et mon cœur s’emballe.

Il est minuit ; au sud, là-haut, dans la pureté de l’éther, Sirius et Orion scintillent et resplendissent de leurs feux éternels, près de moi bruissent les sources du Tessin ; dans une étreinte fraternelle, Boréas et Rotus, venus ici d’Italie et d’Allemagne, me caressent de la fraîcheur de leur souffle protecteur. En un mot, je me trouve sur les hauteurs du Gothard, patriarche des Alpes, entouré de ses sommets de glace et de pierre qui dominent l’Europe et la moitié du monde.

André Chénier voyage en Savoie de 1783 à 1785 :

Trienz, Cluses, Magland, humides Elysées
Frais coteaux, où partout sur des flots vagabonds
Pend le mélèze altier, vieil habitant des monts

L’abbé Delille (1738 - 1813), dans L’homme des champs :

Salut, pompeux Jura, terrible Montanvert !
De neiges, de glaçons, entassements énormes,
Du temple des frimas, colonnades informes.

Chateaubriand (1768 - 1848), écrira un Voyage au Mont Blanc, relation d’un séjour :

Il ne reste plus qu’à parler du sentiment qu’on éprouve dans les montagnes. Eh bien ce sentiment, selon moi, est fort pénible. Je ne puis être heureux là où je vois partout les fatigues de l’homme et ses travaux inouïs qu’une terre ingrate refuse de payer. Le montagnard qui sent son mal, est plus sincère que le voyageur ; il appelle la plaine le bon pays et ne prétend pas que des rochers arrosés de ses sueurs, sans en être plus fertiles, soient ce qu’il y a de meilleur dans les distributions de la Providence. S’il est très attaché à la montagne, cela tient aux relations merveilleuses que Dieu a établi entre nos peines, l’objet qui les cause et les lieux où nous les avons éprouvées ; cela tient aux souvenirs de l’enfance, aux premiers sentiments du cœur, aux douceurs et même aux rigueurs de la maison paternelle.

Mais les montagnes sont-elles le séjour de la rêverie ? J’en doute, je doute qu’on puisse rêver lorsque la promenade est une fatigue ; lorsque l’attention que vous êtes obligé de donner à vos pas occupe entièrement votre esprit.

George Sand est à Chamonix en 1836 :

J’aime mieux cette campanule que toute votre Mer de Glace… Ce que j’ai vu de plus beau à Chamonix, c’est ma fille.

Le dérangement provoqué par le passage de son Berry chéri aux plus hautes montagnes d’Europe ne l’empêche cependant pas de goûter la beauté du lieu : … au-dessus des feux, au-dessus de la fumée et de la brume, la chaîne du mont Blanc montait, nue de ses dernières ceintures granitiques, noire comme l’encre et couronnée de neige. Ces plans fantastiques du tableau semblaient nager dans le vide.

En 1869, Viollet le Duc en séjour à Chamonix, écrit à sa femme :

Je suis très bien, très tranquille ici, je ne connais personne que des guides, braves gens que j’aime beaucoup parce qu’ils sont honnêtes, patients et qu’ils se prêtent à tout de bonne grâce ; prudents d’ailleurs et intelligents. Il y a bien là-bas, à un demi-kilomètre d’ici, dans les hôtels de Chamonix, un tas d’Anglais désœuvrés et vêtus de façon ridicule, avec des voiles, des knickebokers et autres agréments, mais cela m’est égal. D’ailleurs les Anglais touristes ne me déplaisent pas autant que les nôtres. Ils sont mieux élevés, plus polis, plus discrets et beaucoup moins crétins en ce qu’ils cherchent à savoir. Le touriste français dépasse en bêtise tout ce que l’on peut supposer : du reste il n’y en a guère…

En août 1871, Paul Verne, frère de Jules, fait l’ascension du Mont Blanc. A la descente, en se reposant à la cabane des Grands Mulets, il déniche sur le registre où chaque cordée est censée donner ses noms, dates et adresses, et éventuellement le récit ou les anecdotes de l’ascension, un véritable hymne au Mont Blanc, en anglais ; et comme la prose lui convient, il la traduit. Le romantisme a enfin trouvé objet à sa mesure :

Le mont Blanc, ce géant dont la fière attitude
Ecrase ses rivaux, jaloux de sa beauté,
Ce colosse imposant qui, dans sa solitude,
Semble défier l’homme, eh bien ! je l’ai dompté !

Oui, malgré ses fureurs, sur sa cime orgueilleuse,
J’ai, sans pâlir, gravé l’empreinte de mes pas.
J’ai terni de ses flancs l’hermine radieuse,
Bravant vingt fois la mort et ne reculant pas.

Ah ! quelle ivresse immense, alors que l’on domine
Ce monde merveilleux, ce chaos saisissant
De glaciers, de ravins et de rochers que mine
L’ouragan déchaîné qui hurle en bondissant.

Mais d’où vient ce fracas ? La montagne s’écroule !
Va-t-elle s’abîmer ? Quel bruit sourd et profond !
Non, c’est l’irrésistible avalanche qui roule,
Bondit et disparaît dans un gouffre sans fond.

Mont Rose, voilà donc ta cime éblouissante !
Te voilà, mont Cervin, sinistre et redouté !
Et vous, Welterhorners, dont la masse puissante
Voile de la Jungfrau la blanche nudité !

Vous êtes grands, sans doute, ardus et difficiles,
Et n’atteint pas qui veut vos sommets insolents ;
Car plus d’un a péri sur vos flancs indociles
Que n’avaient point ému vos séracs chancelants.

Mais, regardez ici, plus haut, plus haut, vous dis-je ;
Haussez-vous à l’envi, l’un par l’autre porté ;
Voyez ce pic géant qui donne le vertige,
C’est votre maître à tous, à lui la royauté !

H. Markham Sherwill               Traduction de Paul Verne.1871

En 1987, Gaston Rebuffat, dans Mont Blanc, jardin féerique

L’air se rafraîchit encore ; quand les étoiles ont pâli, quand, venant de l’est, la nuit pousse le jour, c’est le moment le plus froid, la glace se resserre et parfois les pierres se craquellent. Je surveille la progression de la clarté. À voir devant nous, à cent kilomètres, de nouvelles cimes s’auréoler de lumière, je calcule l’ascension de la boule de feu, toujours cachée, mais présente ; nous réglons notre marche sur son avance invisible. Non loin du sommet, malgré l’altitude et l’essoufflement, nous accélérons le pas, de peur d’être en retard ; par notre faute, la fête serait un peu ratée. Gravissant cette arête de neige, légère et aérienne comme un voile soulevé par le vent, nous trouvons en nous des forces nouvelles. Je ne sais pas bien décrire le jeu de nos muscles, l’état de notre âme, mais nous sommes heureux ; nous faisons le plein emploi de ce que la beauté de la vie nous a donné.

Un instant, je pense aux pionniers, puis, tandis que nous gravissons les derniers mètres, alors que nous arrivons là où plus rien ne monte, nous recevons en plein visage la tendresse des premiers rayons. Puis ils irradient notre sommet, puis les pentes. Nous sommes contents, comme des enfants un peu graves. Il est simple, le bonheur des hommes ! Dans le ciel, quelques étoiles clignotent encore une fois, puis s’effacent. À nos pieds, les murailles de glace et de pierre fuient, luisantes. Devant nous, charnu, vivant, s’élevant sans à-coups, sûrement, le soleil prend, sans discussion, possession de l’espace, au gré des brèches et de pics qu’il franchit, retranchant de la nuit des pans de neige et de rocher.

Nous sommes au sommet du mont Blanc.

Combien de fois l’ai-je gravi, le grand dôme de neige, l’atteignant à toute heure du jour et de la nuit, par les routes classiques ou par les grandes voies italiennes, en été ou en hiver, à pied ou à skis, par beau temps ou par tempête ? Combien de fois suis-je arrivé en bonne forme ou à bout de fatigue, sur cette longue arête de neige ciselée au gré des vents ?

Mais d’abord en ai-je assez rêvé ?

En 1992, Louis Poirier, alias Julien Gracq, dans « Carnets du Grand Chemin »

… rien, dans aucun voyage, ne m’a donné l’équivalent du coup au cœur que j’ai ressenti, à mon premier voyage, devant le sommet du Mont Blanc naviguant au-dessus des nuages au bout d’une rue de Sallanches.

Et encore le Genevois Nicolas Bouvier, aux premières loges pour parler de la montagne, là encore orfèvre.

L’homo erectus a mis des millions d’années à se redresser pour mieux scruter  la savane, mains velues en casquette sur ses orbites profondes. Plus tard, cette position lui a permis de cueillir cette pomme qui nous a chassés du Paradis, rendus homo sapiens et forts de la seule certitude qu’un jour il nous faudrait mourir. Depuis ces débuts laborieux, la verticalité nous fascine, nous flatte, nous effraie, nous oppresse et nous en impose à bon compte. Parce que, à l’échelle planétaire, nos plus hauts massifs sont juste un grain sur la pelure d’une énorme orange et, vu de la lune, l’Himalaya est à peine plus visible que la trace pâle et pointillée de la Grande Muraille de Chine [sic] . Pourtant, quelle place ces infimes reliefs n’ont-ils pas prise dans notre imaginaire, de l’Olympe au Sinaï de l’Aconcagua à l’Everest !

Sur leurs sommets­ et la hauteur importe moins que la position dominante - les ermites communiquent avec leurs dieux, prophètes ou devins sacrifient pour que les fumées de la chair rôtie parviennent plus vite aux narines des Immortels gourmands et jaloux. Les gibets sont sur des collines à l’exemple du Golgotha. Et ces montagnes ne sont pas seulement pont entre matérialité et transcendance, elles sont aussi « axes du monde » et accès de l’outre-monde comme ce mystérieux Mont Méru dont la tradition hindoue situe le sommet à quelques brasses sous l’eau dans le Détroit d’Adam entre Ceylan et l’Inde du Sud, et le pied aux antipodes. Les montagnes sont enfin chemin initiatique et ascendant, l’élévation physique se confondant parfois avec le progrès mystique. Cette double escalade n’a jamais été sans danger. Tout trésor a son dragon et la plupart de nos hauts lieux d’autrefois - cette notion se perd aujourd’hui - étaient sacrés, donc interdits par orages, abîmes, grêlons gros comme des œufs, avalanches, éboulements, créatures énigmatiques et esprits malfaisants, du « Yeti » tibétain au « Grättig » du Haut -Valais qui précipite les troupeaux dans le vide jusqu’au « Toggeli », mannequin femelle que l’imprudence des bergers esseulés transforme en ogresse. Tout ce joli monde barre la route vers le Haut.

Il ne faut surtout pas avoir de la montagne l’image que les romantiques en ont donnée, fin XVIII° et début XlX°, une sorte d’Arcadie alpestre, soulevée à trois mille mètres, entre edelweiss et séracs, où la pureté de l’air garantissait celle des sentiments.

Si les montagnes sont pèlerinage et promesse de longévité, pendant des siècles elles nous ont été hostiles. Avant la mode alpestre, elles séparent, gèlent, brûlent, ensevelissent, étouffent, foudroient, rugissent. Les glaciers ne sont pas «sublimes »,  ils sont traîtrise et tombeaux ; les cimes ne sont pas tant majestueuses que vertige et menaces, les étranglements de nos cols pleins d’embûches, et leurs chemins brodés de tombes attestent que la mort blanche a déjà largement prélevé son tribut.

Ces montagnes, même ceux qui les pratiquent à l’année les craignent et ne les ont pas matées. D’où cette « grande peur » et cette collection de masques grimaçants qui, du Népal au Lötschental, conjurent la glace et les sortilèges de l’hiver. Très souvent cette terreur sacrée de la verticalité, cette « claustrophobie alpine » qui a mis tant de Suisses sur les routes du monde s’accompagne paradoxalement de respect, d’un attachement âpre et rugueux que le montagnard porte avec lui comme un sac de pierres. Rien n’est plus ambigu que cette relation amour-haine entre une nature aussi dure qu’exigeante et des populations clairsemées qui n’ont pas choisi d’y naître.

… /…  Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, la montagne n’a pas bonne presse. Ses glaciers et leurs crevasses ne sont que tombeaux cryologiques pour naturalistes imprudents à redingotes et perruques que le retrait des séracs nous livre deux siècles plus tard, parfaitement conservés par le froid comme les mammouths de Sibérie.

Mais encore pour Michelet, ces glaciers ne sont « qu’une éternité de mort qui joue tristement à la vie », et, près d’un siècle avant lui, Keralio écrivait: « Moi qui n’ai pas eu le bonheur de naître aux environs d’une montagne de glace, je ne peux m’imaginer qu’elles soient vraiment nécessaires. »

Avec le romantisme et l’incroyable vogue touristique de la Suisse, le refrain change du tout au tout : on prête à l’Alpe toutes les vertus. Les poètes n’en ont alors que pour les cimes qu’ils se gardent bien de gravir mais célèbrent comme les jumeaux géologiques de l’élévation morale la plus niaise.

Tout le glossaire du kitsch édifiant y passe, adjectifs à la queue leu leu. On ne se débarrasse pas de la montagne avec quelques quatrains complaisants. A cette nature qui reste énorme et inhospitalière, un seul remède : les cols, cent fois plus intéressants, complices des hommes et qui font échec aux massifs dont ils réduisent à rien les projets séparateurs. Dans la littérature alpestre occidentale presque personne n’en parle.

Michelet qui raisonne en historien est un des rares à dénoncer cette duperie: « Le Mont-Blanc ne mène à rien », alors que les cols ont, avec d’autres mérites, celui, précisément, de mener quelque part. Faisant l’éloge du Gothard et du Mont-Cenis, il écrit « grandes routes, voies naturelles de toute vie animée ». Grandes ou si petites que la montagne fait de son mieux pour en dissimuler l’accès. Ajoutez quelques propos acides de Rimbaud sur les tempêtes de neige du Grand Saint-Bernard, la saleté des dortoirs de l’Hospice, la rapacité des moines, et quelques cris mystiques d’Alexandra David-Neel en route vers Lhassa. Maigre récolte.

Il est vrai que les cols peuvent être eux aussi inquiétants et meurtriers pour peu que la tempête s’en mêle. Il est vrai que, dans certaines gravures du XVIIe siècle, les passages les plus malaisés du Gothard sont bordés de croix et de tombes qui se côtoient. C’est ainsi, mais c’est tout à fait contraire à la nature des cols qui est de nous empêcher d’aller mourir plus haut ; lorsqu’ils sont abrupts et difficiles, c’est vraiment qu’ils ne peuvent pas faire mieux. On ne doit pas leur en tenir rigueur et surtout, rien ne nous oblige à les franchir de nuit ou lorsque la neige menace.

Chaque fois que j’ai passé un col, que ce soit dans le Jura, les Alpes, l’Hindu Kusch, le Pamir ou les Monts-célestes, le sentiment qui dominait, c’était la reconnaissance. Jamais je n’ai oublié d’ajouter une pierre à ces pyramides de cailloux qu’on appelle chez nous « cairns » et au Tibet « chorten », parfois assortis là-bas de minuscules bannières de lambeaux d’étoffe coloriée qui claquent dans le vent et sont un silencieux hommage du passant à ce « passeur » taciturne. Le sommet ne peut que dire « je domine, j’aplatis » ou « j’ai porté ces gens sur mon dos »; le col, lui, même le plus sauvage, même le plus perdu, a mille histoires à raconter. Celui auquel je pense et qu’aucun montagnard dans son bon sens n’emprunterait aujourd’hui passe du Val Antigorio (Italie) à l’alpage de Bosco-Gurin (Tessin). Il est d’ailleurs abandonné, et la trace du sentier entièrement effacée sur les deux premières heures de marche. Pourtant, dans les années noires de la guerre, il a dû voir passer du monde. Maquisards traqués par les SS, juifs débusqués de leurs caches italiennes et obligés de fuir plus loin, déserteurs et proscrits de tout poil puis, à l’âge d’or de la contrebande (1945 -1950), porteurs chargés de cigarettes américaines, de bas nylon, de semelles «Vibram» par des nuits sans  lune sur cette pente glissante, escarpée. Sur ce modeste charroi, on souhaiterait en savoir plus, mais on ne saura rien. Le col ne pipe pas mot, il est aussi laconique que tous ses voisins.

Si les cols retrouvaient leur mémoire, quelles histoires n’écrirait-on pas. J’aimerais mieux connaître le coup de blues des éléphants d’Hannibal, traversant les Alpes enneigées avec leur air de «on-ne-m’y-reprendra-plus ». J’aimerais savoir quels projets séditieux mûrissaient sous le bicorne de Bonaparte dans les derniers lacets du Grand Saint-Bernard et cette admirable lumière de fœhn qui rapproche et sculpte les montagnes. Ou encore, le mélange d’admiration et de terreur de ces deux touristes croqués par Rodolphe Toepffer dans un blizzard au Col d’Anterne. Mais nous ne saurons rien ; la terre est silencieuse et peut-être nous faudra-t-il attendre d’être dessous pour l’entendre un peu mieux.

Nicolas Bouvier        Entre errance et éternité           Editions Zoé 1998

26 08 1786                 Charles Alexandre de Calonne, contrôleur général des finances et ministre d’Etat, se rend à la salle du Conseil, muni d’un rapport sur les réformes financières à réaliser pour apurer la situation : s’y trouvent les prémices de la révolution : la situation financière est critique : 620 millions de livres de dépenses, contre seulement 503 de recettes : les 117 millions de dettes ont des explications lointaines, mais aussi très proches : le coût de l’aide apportée aux Insurgents américains n’est pas petit. La moitié des recettes est affectée au service de la dette !

Calonne propose un plan de réorganisation administrative de la France : fin des privilèges, exemptions, abus, création d’une banque d’Etat, liberté du commerce et des grains, diminution de la gabelle, création d’un impôt direct frappant tous les revenus fonciers : la subvention territoriale : même un historien, comme Louis Blanc, peu suspect de sympathie pour la monarchie parlera de nuit du 4 août avant la lettre. Et en effet, ce plan attaque bien de front l’Eglise, l’aristocratie et la noblesse de robe. Pour faire accepter son plan, Calonne propose la réunion, non pas des Etats Généraux, trop dangereux, mais d’une assemblée des notables, à qui l’on demanderait leur avis.

1786                           Antoine Beauvilliers crée le premier véritable restaurant au Palais Royal.

André Michaux, botaniste de Sa Majesté le Roi de France détaché auprès des Etats Unis d’Amérique, a obtenu une dérogation pour devenir propriétaire d’un terrain proche de New-York, où il créé une pépinière, seule solution pour s’affranchir de la dureté du climat qui met à mal les envois en France. Il obtient un deuxième terrain proche de Charleston, en Caroline du Sud : sa pépinière y devint célèbre à travers toute l’Amérique : il attachera son nom surtout à la découverte des grands conifères américains : épicéa, thuya, séquoia, weymouth, mais aussi, chênes, érable, hickory, - le hêtre américain - etc…

Le cardinal de Rohan, qui n’avait pas les moyens de ses ambitions en voulant se trouver en bonne place à la cour, s’est fait rouler dans la farine par la comtesse de la Motte, garce XXXL, qui est parvenue à lui soutirer un fabuleux collier en l’assurant qu’elle le remettrait à Marie Antoinette ; en fait elle le vendit « en pièces détachées » à son seul profit. Tout cela a donné lieu à un retentissant procès qui condamna la seule comtesse à être marquée au fer d’une fleur de lis.

Mais il était cependant préférable pour le pauvre homme d’aller se mettre au vert quelque temps, ce qu’il fit en allant à Barèges, dans les Pyrénées. Il y emmena son secrétaire, Ramond de Carbonnières, strasbourgeois géographe, minéralogiste, botaniste et homme politique. Ce dernier va y rester vingt ans, alternant l’étude des roches avec les excursions : Brèche de Roland à Gavarnie, pic du Midi de Bigorre - 2877 m - qu’il gravit trente cinq fois, de 1787 à 1810. Il est le principal promoteur des débuts du tourisme dans les Pyrénées.

22 02 1787                 Réunion de l’assemblée des notables à l’Hôtel des Menus Plaisirs, avenue de Paris, à Versailles : en fait, l’opposition aux réformes de Calonne est très vive.

20 03 1787                 Un œil neuf pointe les verrues auxquelles s’étaient habituées les autres :

De Lyon à Nîmes, je me suis nourri des restes de la grande romaine. A Vienne, j’ai pensé à vous. Mais je suis heureux que vous ne vous y soyez pas trouvée : car vous m’auriez plus vu en colère que vous ne me verrez jamais, je l’espère. Le palais prétorien, comme on l’appelle, comparable pour ses belles proportions à la Maison Quarrée, défiguré par des barbares, ses belles colonnades cannelées coupées en partie pour faire place à des fenêtres gothiques, c’était assez, vous l’admettrez, pour me faire sortir de mes gonds. A Orange aussi, j’ai pensé à vous. J’étais sûr que vous auriez vu avec plaisir le sublime arc de triomphe de Marius à l’entrée de la ville. J’allai ensuite aux arènes. Croiriez-vous, madame, qu’en ce XVIII° siècle, en France, sous le règne de Louis XVI, on est en train d’abattre le mur circulaire de cette superbe ruine pour paver une route !

Thomas Jefferson, ambassadeur des Etats-Unis à Versailles, à son amie la comtesse de Tessé.

Il pensait aussi à son pays :

Nos gouvernements resteront vertueux durant de nombreux siècles tant que les Etats-Unis resteront un pays avant tout agricole. Mais, lorsque les Américains s’entasseront dans de grandes villes, comme en Europe, ils deviendront aussi corrompus que les Européens.

Et encore, sur d’autres sujets, peut-être encore plus cruciaux, puisqu’il s’agit du nerf de la guerre, du moteur du monde,  l’argent :

Les institutions bancaires sont plus dangereuses que des armées […]. Si le peuple américain permet un jour aux banques de contrôler leur monnaie, elles priveront les gens de possession par l’inflation, par la récession, jusqu’au jour où leurs enfants se réveilleront, sans maison et sans toit, sur la terre que leurs parents ont conquis.

La parenté de ces thèmes avec ceux de la Révolution Nationale du régime de Vichy, 150 ans plus tard, est frappante : La Terre, elle, ne ment pas, soufflé à Pétain par son « conseiller en communication »  Emmanuel Berl, cette répulsion pour les puissances d’argent…

Y aurait il eu des ressemblances entre l’Amérique des premières années d’indépendance et la France d’avant la deuxième guerre mondiale ? Comment le pays devenu le phare du libéralisme a-t-il pu avoir pour président, et l’un des plus éminents, intellectuel de haute volée possédant la plus belle bibliothèque du pays, faisant partie des quatre immortalisés dans la pierre sur le Mont Rushmore, un homme dont les convictions étaient aussi opposés à ce qu’est devenu son pays ? Certes, à cette époque, l’Amérique était encore essentiellement rurale, faite de petits propriétaires, qui pouvaient se passer de banquiers pour leurs investissements, faibles en comparaison de ceux de l’industrie ; la France de 1940 n’était déjà plus rurale - les ouvriers étaient devenus plus nombreux que les paysans en 1930 - et le souvenir des scandales financiers était encore cuisant : Panama, emprunts russes, affaire Stavisky, etc… Il n’y a certainement pas eu influence idéologique de Jefferson : on voit mal les têtes de L’Action Française, Massis, Bainville, Léon Daudet venir faire leur marché idéologique dans les écrits de Jefferson. Toujours est-il que ces exhortations de Jefferson tout comme cette idéologie de Vichy ne se sont ni l’une ni l’autre concrétisées, même si les accents sur la banque s’avèrent prophétiques.  Jefferson va rentrer à Paris via le Bordelais où il prend le temps de goûter le vin et même de le classer, mettant ainsi en tête quatre crus de première qualité : Margaux, La tour de Ségur, Haut-Brion, Lafite pour les rouges, graves, sauternes pour les blancs, et opère une distinction des vins de seconde qualité et de troisième classe. Il étendra sa liste aux bourgognes : Montrachet, Meursault, Beaune en première place.

Et il joignait le geste à la parole :

Le vin blanc de Sauternes, de votre cru, que vous avez eu la bonté de m’envoyer à Paris au commencement de l’année 1788, a été bien approuvé par les Américains qui y ont goûté. Notre président, le général Washington, vous en demande trente douzaines, et moi, je vous en demande dix douzaines pour moi-même, de votre meilleur. Monsieur Fenwick, consul des Etats-Unis à Bordeaux, recevra les emballages et aura l’honneur de vous en payer le montant, dont il est muni.

Lettre de commande au comte de Lur Saluce. 10 septembre 1790

Son attachement à la France allait au-delà de celui qu’on a pour une seconde patrie, puisqu’il allait jusqu’à dire : Tout homme a deux patries : la sienne et la France. On lui attribuera des caprices que les historiens américains refuseront d’entériner : au début du XXI° siècle furent découvertes dans la cave d’un quartier du Marais, à Paris, douze bouteilles de grands crus français, dont le verre était gravé des initiales Th.J. - les siennes -, et qui furent donc vendues à prix d’or - en moyenne 125 000 $ la bouteille -, grâce à cette lecture. Il se dit qu’en fait ces initiales auraient été gravées avec une roulette de dentiste ! De quoi faire frissonner de plaisir puis de désespoir les acheteurs, clients de Sotheby’s et Christie’s.

Il n’était tout de même pas le seul à parler de vin :

Goûtez les vins de la Romanée, de Saint Vivant, de Cîteaux, de Grave, tant rouges que blancs … et appuyez sur le Tokaï si vous le rencontrez car c’est, à mon avis, le premier vin de la terre et il n’appartient qu’aux maîtres de la terre d’en boire.

Sébastien Mercier    1788

Mais il ne s’en faisait pas que du bon, et la moyenne nationale était de 100 litres par personne et par an : la fiscalité s’arrêtait aux limites des villes, et ainsi la Courtille, juste au-delà de la « barrière » de Belleville, tenue par le sieur Ramponeau ne désemplissait pas : le bonhomme se targuait d’avoir un nom plus connu mille fois de la multitude que ceux de Voltaire et de Buffon.

1 04 1787                   Cela ressemble fort à un appel au peuple de la part de Louis XVI : la diffusion par voie de presse des quatorze mémoires de Calonne ; ils sont préfacés par l’avocat Pierre Jean Gerbier ; le roi a revu et corrigé personnellement cette préface :

Des privilèges seront sacrifiés ; oui, la justice le veut, le besoin l’exige. Vaudrait-il mieux surcharger encore les non-privilégiés, le peuple ? Il y aura de grandes réclamations… On s’y est attendu. Peut-on vouloir le bien général sans froisser quelques intérêts particuliers ? Réforme -t-on sans qu’il y ait des plaintes ?

L’appel sera très mal perçu : noblesse et haut clergé ne pouvaient accepter pareil effort… Quant au Tiers Etat, l’a -t-il seulement lu ?

10 05 1787                 Trois navires venus d’Angleterre mouillent dans l’embouchure du fleuve Sierra Leone (nom donné par le Portugais Pedro da Cinta en 1462) jusqu’alors nommé baie des Français : à leur bord, deux cent soixante dix Noirs, des prostituées blanches et quelques abolitionnistes bardés de bonne volonté et d’illusions, animés du projet de s’installer là où ils connaîtront les délices de la paix, de la sérénité et d’une harmonie presque sans partage, ne faisant de l’odieuse distinction des couleurs qu’un lointain souvenir.

L’affaire sera un total fiasco. Elle avait pris sa source dans la guerre d’indépendance des colonies d’Amérique, lorsque nombre de Noirs, affranchis ou simplement en fuite, penchèrent du coté de la Couronne, et une fois prononcée l’indépendance, rallièrent Londres. On y comptait alors entre cinq et sept mille Noirs, tous libres depuis qu’en 1772 il fut décidé que tout esclave réfugié en Angleterre serait libre. Tout l’establishment se désolait de la situation, les abolitionnistes déjà actifs - mais l’esclavage ne sera aboli qu’en 1807 -, mais aussi les responsables politiques inquiets du trouble ainsi généré - tous ces Noirs formaient un quart-monde vivant de mendicité voire de vol. L’unanimité se fit donc sur un projet des abolitionnistes pour les installer dans un pays adapté à leur constitution, lequel pays, la Sierra Leone, avait été repéré par un collègue de Joseph Banks, le botaniste de Cook : Henry Smeathman qui connaissait bien l’île Banane, au large des côtes de Sierra Leone.

L’expédition prit du retard dès le début, essuya une tempête sitôt larguées les amarres et arriva bien démunie dans la baie du fleuve Sierra Leone. Le roi local ne fit pas d’objection à les laisser occuper une terre dont il ne s’estimait pas propriétaire. Mais cela ne nourrit pas, et nombre des anciens esclaves rejoignit l’île voisine de Bance, carrefour négrier à la naissance de l’estuaire, où ils trouvèrent de quoi être nourris, … en se faisant parfois marchand d’esclaves ! Les relations avec le successeur du roi local se dégradèrent, on donna du canon et des représailles se terminèrent par l’expulsion des nouveaux colons. D’un bout à l’autre les abolitionnistes, la tête dans leur nuage, avaient eu tout faux.

Ils reviendront cinq ans plus tard, en installant près de mille esclaves affranchis.


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