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1532 à 1556. Ignace de Loyola. Jacques Cartier. Le français, notre langue, notre identité. Copernic. Potosi. Nostradamus. Ambroise Paré.
1532 François Rabelais, étudiant en médecine depuis deux ans à Montpellier, publie Pantagruel. Il prête à Gargantua son sentiment sur le Moyen Age et la Renaissance en cours : Le temps était encore ténébreux et sentant la calamité des Goths[1], qui avaient mis à destruction toute bonne littérature ; mais par la bonté divine, la lumière et dignité a été de mon âge rendue es lettres… tout le monde est plein de gens savans, de précepteurs très doctes, de librairies très amples, et m’est advis que, ni au temps de Platon, ni de Cicéron, ni de Papinian, n’estoit telle commodité d’étude qu’on y veoit maintenant… Je voy les brigans, les boureaulx, les avanturiers, les palefreniers de maintenant, plus doctes que les docteurs et prescheurs de mon temps La Bretagne devient française : François I° s’y est rendu en février contre l’opinion de toute sa Cour qui déteste ce voyage à l’égal de l’Enfer. Début 1533 C’est probablement l’année de la conversion de Calvin, il a 24 ans : Et puis premièrement, comme ainsi soit que je fusse si obstinément adonné aux superstitions de la papauté, qu’il était bien malaisé qu’on me pût tirer de ce bourbier si profond, par une conversion subite, Dieu dompta et rangea à docilité mon cœur, lequel, eu égard à l’âge, était par trop endurci en telles choses. Ayant donc reçu quelque goût et connaissance de la vraie piété, je fus incontinent enflammé d’un si grand désir de profiter, qu’encore que je ne quittasse pas du tout les autres études, je m’y employais toutefois plus lâchement. Or je fus tout ébahi que devant que l’on passât, tous ceux qui avaient quelques désir de la pure doctrine se rangeaient à moi pour apprendre, combien que je ne fisse que commencer moi-même. 15 07 1533 François I° a demandé à Dominique de Cortonne, dit le Boccador de construire le premier édifice de style italien : l’Hôtel de Ville de Paris[2] 28 10 1533 Catherine de Médicis vient à Marseille épouser Henri, second fils de François I° ; tous deux ont 14 ans ; pour l’instant, c’est l’aîné, François qui est le Dauphin, mais sa mort deux ans plus tard fera de Henri le futur roi Henri II. Elle arrive accompagnée de confiseurs et glaciers italiens dont un Jean Pastilla… qui nous laissera les pastilles ; dans ses bagages, le haricot… que les Espagnols ont eux-mêmes rapporté d’Amérique du Sud. Outre ces bienfaits, sa façon de monter à cheval mena à la création d’un nouveau sous-vêtement féminin : Jusqu’alors les femmes s’asseyaient de coté sur leur cheval, les pieds reposant sur une planchette ; la Médicis montait le pied gauche à l’étrier et la jambe droite fixée sur la corne de l’arçon. Comme cette nouvelle mode de monte faisait parfois flotter haut la jupe, les grandes Dames de la Cour qui voulurent imiter l’Italienne furent bientôt dans l’obligation d’adjoindre à leur trousseau une pièce de lingerie qu’elles ne possédaient point jusqu’alors parce qu’elles n’en avaient pas encore éprouvé le besoin : un calçon [que l’on nommera plus tard culotte]. Un chroniqueur Marseille, toute honorée d’avoir ainsi l’honneur d’un mariage princier, se fendit d’une allée triomphale donnant sur le port : première mouture de ce qui deviendra la Canebière. La vie s’est chargée de lui apprendre ce qu’aucune éducation n’enseigne jamais. A l’âge où l’on s’efforce d’inculquer aux enfants une morale claire, elle a découvert que le bien et le mal s’interpénètrent et qu’il est peu d’actions humaines qui ne participent à la fois de l’un et de l’autre. Des illusions, elle n’en a plus guère. Elle observe, enregistre, se tait. Elle a pris conscience de sa faiblesse, mais s’est aperçue qu’on pouvait en faire un atout. Elle sait à merveille se maîtriser. Son orgueil, elle le cache ; son intelligence, elle la masque ; sa violence, elle la réprime, sous les apparences de la plus séduisante douceur. De son enfance ballottée entre Rome et Florence, otage que se disputent les partis, à moins qu’ils ne la sacrifient, victime de marchandages matrimoniaux et politiques dans une Italie déchirée, elle se méfie de tout et de tous, elle est habitée par une crainte, une peur diffuses, d’autant plus inquiétantes qu’elles n’ont pas d’objet défini. En elle s’insinue un désir obscur, mal formulé peut-être, mais aigu : acquérir son indépendance, la maîtrise de son propre sort, et peut-être devenir celle qui mène les autres, au lieu d’être mené par eux. […] La France rêve d’Italie. Elle s’est mise à son école. Elle imite ses architectes, ses peintres, ses sculpteurs, ses poètes, ou les invite à venir en personne construire et décorer de merveilleux châteaux. La Renaissance y bat son plein. Catherine s’acclimate donc aisément. Pas de fautes de goût, pas de fausses notes : elle est, d’emblée à l’unisson. Simone Bertière Les Reines de France au temps des Valois France Loisirs 1994 On ne sait évidemment pas dans quelles dispositions se trouvaient ces deux enfants ; bien évidemment la décision de cette union avait été prise hors de leur consentement : il n’était pas question qu’il en soit autrement à cette époque et on « faisait avec ». Les aléas d’une enfance plutôt mouvementée avaient sans doute laissé chez Catherine un penchant sérieux pour la méfiance, mais on n’en sait pas plus. Il n’en allait pas de même pour Henri : dans son malheur d’enfant privé de mère à 5 ans, remis comme otage à une nation ennemie à 7 ans, il avait trouvé sa force, son ancrage, son équilibre : tout cela dans un baiser, celui de la plus belle femme du royaume, qui allait se charger de son éducation sitôt veuve : Diane de Poitiers. C’est elle qu’il avait choisie et non Catherine. Sitôt libéré des geôles de Charles Quint, ils ne vécurent plus jamais séparés. Il n’aimera qu’elle. On ne peut dire qu’Henri ait trompé son épouse Catherine de Médicis avec Diane de Poitiers, car c’est bien la machine à broyer les individus qui a imposé à Henri une épouse alors que celui-ci avait déjà rencontré 7 ans plus tôt son grand amour. En mariant Catherine de Médicis à Henri, la famille de ce dernier le contraignait à assumer sa fonction de prince, puis de roi. Et on ne lui demandait rien d’autre que de se taire. Tout alla bien les premières années ; Henri n’avait pas encore soufflé sur les braises du feu allumé 7 ans plus tôt, mais… mais, en dépit de louables efforts, le ciel s’assombrit car l’Italienne ne donnait pas d’enfants à la France, pas plus fille que garçon et que cela dura dix ans, dix longues années pendant lesquelles elle garda un statut bien fragile face à la toute puissance de la femme aimée du roi, celle qu’il avait choisie. L’affaire était sans conséquence tant qu’elle n’était que duchesse d’Orléans, mais la mort du Dauphin François en 1536, fit d’elle l’épouse du futur roi. Allait-elle connaître le sort des reines stériles ? Etre obligée de retourner en sa Florence natale ? François I° s’était attachée à elle et lui dit clairement qu’il n’en était pas question. Catherine étudiait toutes les pratiques suggérées par les magiciens et les sorciers. Selon Albert le Grand, l’herbe appellée « verger du pasteur » et la pervenche réduites en poudre et mêlées à des vers de terre donnaient aux femmes le désir de concevoir. Les cendres d’une grenouille, les génitoires d’un sanglier produisaient les mêmes effets. Selon Photius, un verre d’urine de mule bu chaque mois par une femme stérile la rendait féconde. Le doigt majeur et la chair d’un fœtus venu deux mois avant terme constituaient d’excellentes amulettes. Un autre auteur affirmait que le sang du lièvre et la patte arrière gauche d’une belette infusée dans du vinaigre étaient fort efficaces. Enfin, une ceinture faite de poils de chèvre, trempée dans du lait d’ânesse et portée au-dessus du nombril par la femme qui voulait engendrer, la rendrait mère d’un enfant mâle. Ivan Cloulas Diane de Poitiers Fayard 1997 A cause, - ou malgré ? - tout cela elle fut finalement enceinte en avril 1543 : le garçon naquit en janvier 1544. La malédiction s’en était allée, le dysfonctionnement avait cessé : la belle mécanique se mit à tourner à plein régime : dix enfants en douze ans ! et tout cela sans fatigue, dans une forme éblouissante qui lui permettait de suivre la cour dans ses déplacements permanents ; ces dix ans de stérilité lui avaient permis de n’avoir son premier enfant « qu’à » 24 ans : elle avait alors un physique d’adulte déjà solide ; on est ainsi plus à même de connaître des grossesses à répétition, surtout si, en plus on est doté d’une santé de fer. Dommage qu’elle n’ait pas testé finement les prises de ses potions : on aurait pu connaître la nature de celle qui avait « marché », mais il est vrai qu’une stérilité qui cesse pour faire place à la fécondité est très souvent affaire que ne parviennent pas à expliquer même les gynécologues les plus avertis et la plupart de temps les potions n’y ont aucune place. 1 11 1533 Pour la rentrée universitaire de Paris, le Bâlois et recteur Nicolas Cop, lit un discours rédigé par Calvin qui y avait mêlé les idées d’Erasme, de Lefèvre et de Luther, mais avait surtout prôné la paix religieuse et dénoncé la persécution de ceux qui, purement et simplement, s’efforcent d’insinuer l’Evangile dans l’âme des fidèles. L’affaire fit scandale. 1533 Henri VIII d’Angleterre répudie sa femme Catherine d’Aragon pour épouser Anne Boleyn, mariage que l’archevêque de Canterbury déclare nul : le Parlement vote alors l’Acte de Suprématie qui enlève tout pouvoir au pape en Angleterre ; le roi devient le chef de l’Eglise d’Angleterre. La réforme sera imposée au prix de centaines de victimes pendues ou éventrées : cardinaux, archevêques, évêques, abbés, moines prêtres et laïcs (dont Thomas More). Le parlement de Pau refuse de recevoir les lettres de créance de son président désigné par le roi de France, l’évêque de Rodez, parce qu’elles sont rédigées en français. 15 08 1534 Iñigo de Loyola, treizième et dernier enfant, d’une famille basque très catholique vit sa destinée prendre un cours nouveau au siège de Pampelune en 1521, quand il reçut un boulet qui frappa sa jambe droite et lui fractura la gauche : il en eut une jambe plus courte que l’autre et les genoux raides. Les très longues périodes d’alitement furent propice à sa conversion, et Iñigo devint Ignace, commença par un pèlerinage à Jérusalem, et poursuivit par des études à Barcelone d’abord, puis à Paris à Montaigu, et au collège Sainte Barbe. Ce jour-là, réuni avec ses compagnons[3], en l’église de Montmartre, ils forment le vœu d’une croisade spirituelle en Terre Sainte, prenant le parti de l’honneur et de la gloire de Dieu, avec le souci très net d’arracher l’homme à l’obsession luthérienne du péché. Ils jettent ainsi les bases de la Compagnie de Jésus : les Jésuites. Malgré la mauvaise volonté des cardinaux, Paul III consacrera leur existence par la bulle Régimini le 27 septembre 1540. 18 10 1534 Des placards contre la messe sont affichés à Amboise, - où se trouve alors François I°, jusque sur la porte de sa chambre -, Blois, Orléans et Paris. Une provocation d’un tel niveau, c’est une déclaration de guerre et c’est bien ainsi que l’entendit François I°. Le Parlement fait arrêter 200 personnes, dont 6 sont immédiatement brûlées. Loin de clore l’affaire, les bûchers parisiens vont se banaliser. En janvier 1535, 73 personnes, parmi lesquelles Clément Marot, suspectes d’adhérer à la Réforme et donc d’avoir trempé dans le complot d’Amboise, sont assignés à comparaître. Marot parvient à s’échapper et à se réfugier à Ferrare auprès de Renée de France. Il abjurera en décembre 1536 à Lyon pour profiter des lettres d’absolution du Roi en date du 31 mai 1536. 19 05 1535 Un an plus tôt, le malouin Jacques Cartier s’est vu confier par le roi une somme de six mille livres et trois navires pour faire le voyage de ce royaume en Terres Neuves […] où l’on dit qu’il doit se trouver grande quantité d’or et d’autres riches choses. Il a accosté au cap Boavista (côte de Terre-Neuve), découvert par Verrazano, et a longé les côtes du golfe Saint Laurent. Pour son deuxième voyage, il appareille de Saint Malo avec cent hommes répartis sur trois navires, La Grande Hermine, la Petite Hermine et l’Emerillon -l’hermine est l’emblème des ducs de Bretagne et la Reine Claude de France la dernière duchesse de Bretagne. Il explore plus en profondeur ces nouvelles terres en remontant le Saint Laurent - il a commencé cette remontée le 10 août, jour de la Saint Laurent - sur environ 1000 kilomètres Au bout de son périple, il nomme Mont-Réal le village indien Hochelaga et retournant sur ces pas, il hiverne à Stadacone (l’actuelle ville de Québec). D’après ses conversations avec les Indiens, il apprend que des hommes viennent de l’ouest pour échanger et marchander de l’or ainsi que des pierres précieuses : il est à son tour convaincu que l’Asie est proche. Mais ce chemin de Canada [qui signifie amas de cabanes en Iroquois], n’est bien qu’un fleuve : ce n’est donc pas le fameux passage du nord-ouest. Ces mêmes Indiens lui font découvrir le maïs qu’il nomme gros mil, le tabac et sauvent ses hommes du scorbut - sur 110 hommes, vingt cinq en étaient déjà morts, et quarante étaient gravement atteints - grâce à l’Annedda, une tisane à base d’écorce et de feuilles du sapin baumier, qui préserve et si besoin reconstitue le collagène ; celui- ci imperméabilise la paroi interne des plus fins vaisseaux sanguins, évitant ainsi les hémorragies. Le 3 mai 1536, il dresse à Stadacone une croix de trente cinq pieds - neuf mètres - de haut, ornée d’un écusson fleurdelisé portant l’inscription : Franciscus primus Dei gratia Francorum Rex regnat : Le roi de France François premier règne par la grâce de Dieu. Pour les Hurons, cela ne faisait qu’un totem de plus et ils s’en réjouirent. En 1541, il organisera son troisième voyage pour fonder une colonie. De retour en France, il apprendra que les minerais rapportés des précédentes expéditions ne sont que du cuivre, du quartz et du mica, sans valeur aucune. Nous en restera le faux comme diamants du Canada 16 07 1535 Estimant éloigné le danger de l’hérésie, François I° promulgue un édit de tolérance à Coucy. 1535 Genève se sépare du duché et de son évêque. Charles Quint lance un grande opération de représailles - 600 navires à Tunis - contre les corsaires qui infestent les côtes d’Afrique du Nord. Tunis et La Goulette vont rester espagnols jusqu’en 1574 : elles seront alors reprises par les Turcs. Plus au sud, Cortés, qui, depuis 1529 a reçu licence de découvrir, conquérir et peupler lesdites îles, terres et provinces, c’est à dire les côtes ouest du Pacifique : Philippines, Moluques etc … s’est attaché au développement de la côte pacifique du Mexique : un chantier naval est crée à Tehuantepec, Huatulco devient le port qui assure les liaisons avec le Pérou, les ports de Santiago (Manzanillo), Zacatula, Chametla, Acapulco, sont crées. Il reconnaît et baptise les terres de la Sainte Croix, qui va devenir la Californie. Il envoie deux bateaux et des secours à son cousin Francisco Pizzaro au Pérou : un des deux navires se perdra au retour, atteignant les Moluques avec un équipage décimé : le Portugais Antonio Galvão qui y était en poste découvrit à cette occasion l’ampleur des ambitions espagnoles sur ces rivages où le Portugal était jusqu’à présent le seul colonisateur. Mais, s’il n’est pas trop difficile de faire voile du Mexique vers l’ouest, le retour, lui, est beaucoup plus délicat : dans les zones tropicales, vents et courants s’y opposent et il faut aller bien au nord, ou au sud, pour trouver des courants vers l’est. Il faudra encore attendre pour que soient trouvées les routes praticables pour des navires de commerce. 19 05 1536 Anne Boleyn, deuxième femme d’Henri VIII d’Angleterre, est décapitée : elle avait eu l’impardonnable tort de ne pas lui donner d’héritier mâle, seulement une fille : Elisabeth, qui sera reine, et des plus grandes, puisque la loi salique n’est pas appliquée en Angleterre. Pour contourner cet argument qui ne peut donc avoir valeur légale, on lui mettra sur le dos un adultère monté de toutes pièces. Henri VIII n’avait pas de maîtresses, il n’avait que des femmes : il en consomma tout de même six ! Sa première épouse, Catherine d’Aragon, elle aussi, ne lui avait donné qu’une fille : Marie Tudor que ses penchants sanguinaires affubleront du surnom Bloody Mary. 10 08 1536 Le Dauphin François a disputé huit jours plus tôt une partie de jeu de paume dans les prairies d’Ainay, près de Tournon. Le temps était à l’orage, lourd : Sebastiano de Montecucculi, l’un de ses gentilshommes, lui apporte de l’eau glacée. La fièvre le gagne et l’emmène à la mort. François I° ne peut croire à une mort naturelle, et accuse le gentilhomme italien, venu à la Cour avec Marie de Médicis, mais ayant autrefois servi Charles Quint, d’avoir empoisonné le Dauphin. Sous la torture, on parvient à lui arracher des aveux ; il se rétractera, mais rien n’y fera : il sera écartelé Place Grenette à Lyon, en présence de toute la famille royale. 1536 François I°, prend les terres de sa mère, Louise de Savoie. Megève devient française jusqu’en 1559. Et comme en Savoie, on connaît les vertus du lait, cela permit de le guérir d’une intoxication intestinale… à grands renforts de yaourt. Christian III, roi de Danemark, oblige tous les habitants de son royaume à se convertir au luthéranisme: il confisque les biens d’Eglise, emprisonne prêtres et évêques. Niñez Cabeza de Vaca, parti à pied huit ans plus tôt du Texas, arrive à Mexico : on ne sait pas vraiment s’il était sage au départ, mais à l’arrivée il l’était, ça, c’est sûr : Le plus difficile fut de se séparer peu à peu des pensées dont se pare l’âme d’un Européen, et surtout de l’idée que la force de l’homme réside dans son poignard et sa dague qu’il met au service de Sa Majesté. Nous dûmes renoncer à de telles chimères jusqu’à ce que notre nudité intérieure fût celle d’un bébé à naître, commençant une nouvelle vie dans un univers de sensations qui nourrissent mystérieusement. 11 1537 Henri, fils de François I° guerroie au Piémont : A Fossan, proche de Moncalieri, le repos du guerrier se nomme Filippa Duci, union qui donnera naissance le 25 juillet 1538 à une petite Diane de France dont l’éducation sera supervisée par Diane de Poitiers. On enverra la maman d’abord au couvent, puis dans un manoir près de Civray. La fille, Mademoiselle la Bâtarde, épousera François de Montmorency, le fils d’Anne, connétable de France. La liaison de Henri et Diane de Poitiers suivra de peu l’escapade : elle avait jadis épousé son père, il mourait constamment de l’envie d’aimer sa mère. Michel de Decker Diane de Poitiers, Reine d’amour et de beauté. Flammarion 2007 8 12 1537 Création du dépôt légal des livres imprimés pour tenter d’empêcher la publication d’ouvrages hérétiques. A Genève, Calvin met en place une véritable police des mœurs, contrôlant à domicile la foi et la vie privée des habitants. Les hérétiques sont passibles de la peine de mort. 14 07 1538 Charles Quint et François I° ont joué à cache cache voilà un peu plus d’un mois au pied du château de Nice… dont le duc de Savoie a refusé de donner les clefs : on s’est causé via des intermédiaires tout cela sous le parrainage du pape, mais il n’en est pas sorti grand’chose. Cette fois-ci, c’est à Aigues Mortes que se rencontrent les deux souverains, François I° y arrivant par terre, Charles Quint par mer à bord de ses galères. On s’embrasse, on fraternise, on échange collier de la Toison d’Or contre ordre de St Michel. On parle de beaucoup de choses, avant tout des ennemis communs, mais on gomme soigneusement tous les sujets qui fâchent. Il en est comme de ces beaux rêves, qui ne vous laissent au réveil que le déplaisir de les avoir crus vrais . 8 09 1538 Jean Calvin et Guillaume Farel, ont fatigué les Genevois, qui les chassent : le premier se réfugie à Strasbourg, le second retourne à Neufchâtel. 27 09 1538 Les Turcs mettent en fuite, pratiquement sans combattre la flotte de la Sainte Ligue Chrétienne, essentiellement celle du Gênois Andrea Doria à la Prevesa, le lieu même de la bataille d’Actium, où quinze siècles plus tôt Octave défit Antoine et Cléopâtre. L’Islam prend la maîtrise de la Méditerranée pour trente ans. 1538 Les soyeux lyonnais obtiennent le monopole de la fabrication des soieries pour toute la France. Michel Servet est condamné pour son Apologie de l’astrologie appliquée à la médecine. Jugé et condamné, il s’évade. Condamné par contumace le 17 juin 1553 il est brûlé en effigie. Aux questions des premiers missionnaires concernant leur mode de nourriture, les aztèques avaient répondu : el maiz, el frijol, el amaranto ; le maïs, les haricots et l’amarante. Cette dernière était respectée au point d’être intégrée à des rites au cours desquels ses graines, aspergées du sang des sacrifices humains, étaient distribuées aux fidèles qui les mangeaient. La chose était évidemment inacceptable pour les missionnaires, et l’Inquisition se chargea d’éradiquer l’amarante, qui en effet, disparut du Mexique. C’est la seule céréale sans gluten, plus riche que le blé en protéines, lipides non saturés, fibres, calcium ou fer. La première imprimerie des Amériques s’ouvre à Mexico, mais ce n’est pas pour éditer des livres aztèques : c’est le frère Juan de Zumárraga qui s’en est chargé, aidé par un juif converti, Jacobo Cromberger ; de 1536 à 1543, il est à la tête de l’Inquisition mexicaine, par l’intermédiaire de laquelle il va se charger de la destruction de la plus grande partie de l’importante littérature aztèque. Par la corruption et la torture, il fit sortir de leurs cachettes une quantité ahurissante de livres et de tableaux, surtout de la ville de Tezcuco, qu’il fit entasser sur la place du marché de Tlaltelolco et brûler : les témoins racontèrent que le feu dura plusieurs jours. L’Inquisition veillait vraiment à tout. 31 05 1539 Hernando de Soto, gentilhomme d’Estremadure, à la tête d’une flotte de dix navires emmenant neuf cents hommes, trois cent cinquante chevaux, débarque en Floride dans la baie de Tampa, domaine des Indiens séminoles, lesquels savaient très bien se défendre et surtout utiliser à merveille ce terrain de marécages très difficiles, pour les hommes et à plus forte raison pour les chevaux. Des Indiens séminoles, ils passèrent chez les creeks, aux confins de la Géorgie et de l’Alabama ; les batailles se succédèrent, coûteuses de part et d’autre en vies humaines. La mort de de Soto amorça le début de la retraite des Espagnols qui dura jusqu’en 1543 ; ils avaient eu mille quatre cents morts. Tout cela, sans avoir jamais trouvé d’or. C’en était fini des tentatives de conquête espagnole au nord du Mexique. août 1539 François I°, par l’Ordonnance de Villers Cotterêts, rend obligatoire l’usage du langage maternel françois pour la rédaction de tous les actes administratifs et judiciaires.
L’ordonnance de Villers- Cotterêts a en fait été précédée par une série d’édits similaires qui en annonçaient la teneur et la signification La Chambre des Comptes s’étant réfugiée en Piémont, il crée à Chambéry un parlement qui deviendra plus tard le Sénat de Savoie. Dans le même temps, les ouvriers typographes de Lyon se mettent en grève au cri de tric, tric, -grève, grève - ils veulent être mieux nourris et que leur treize à quinze heures de travail quotidien soient mieux payées : la création d’une caisse d’entre aide - maladie, accident, assistance judiciaire - les y aidera. Le vieux cliché selon lequel la France serait alors coupée en deux zones, plus ou moins séparées par la Loire : un pays de langue d’oc, au sud de cette dernière et, au nord, un pays de langue d’oïl, relève tout bonnement de l’image d’Epinal. Car si, malgré la variété des cultures (toutes ne reçurent pas les mêmes influences arabes) et des langues (le gascon, le limousin, le béarnais, le catalan, le provençal, etc. présentent quand même d’évidentes différences), on peut néanmoins admettre l’existence, au Sud, d’une civilisation occitane ; pour ce qui est du Nord, une telle affirmation frise le vœu pieux. Comment prétendre, en effet, à l’existence d’une France d’oïl, quand les habitants de plus des deux tiers du territoire concerné parlent qui le breton, qui l’alsacien, qui le flamand ? Si bien que la zone d’influence des trouvères sera, par la force des choses, bien plus réduite que celle des troubadours. Marc Robine. Anthologie de la chanson française. Albin Michel 1994 La France naturellement partagée par la Loire eut deux patois auxquels on peut rapporter tous les autres, le picard et le provençal… Si le provençal eût prévalu, il aurait donné au français l’éclat de l’espagnol et de l’italien ; mais le midi de la France, toujours sans capitale et sans roi, ne put maintenir la concurrence du nord, et l’influence du patois picard s’accrut avec celle de la couronne. C’est donc le génie clair et méthodique de ce jargon, et sa prononciation un peu sourde qui dominent aujourd’hui la langue française. Rivarol Dans l’université de Paris, aux XIII°- XIV° siècle, les étudiants se répartissaient en quatre nations selon leur langue - picarde, française, franco-allemande, normande -. Les dictionnaires d’aujourd’hui ne s’y trompent d’ailleurs pas, qui parlent des « dialectes de langue d’oïl » ce qui, encore, ne veut pas dire grand chose dès lors qu’ils n’ont pas de racines communes… et UNE langue d’oïl, cela ne peut avoir de sens que si l’on entend par là l’ancêtre de notre français d’aujourd’hui, né à Paris. Et les dialectes régionaux furent le seul langage parlé par une majorité des habitants de la moitié nord de la France jusqu’au début du XVIII° siècle. Il fallait bien un vrai courage politique pour prendre une telle mesure, car 150 ans plus tôt, le français était encore bien mal vu, au moins chez les enfants de chœur de Notre Dame de Paris, à l’attention desquels Jean Gerson, grand maitre de l’université, avait établi un règlement spécifiant que : Item, que chacun accuse son camarade dans les cas suivants : s’il a entendu parler français, s’il a juré, s’il a menti. ********************* La progression du français dans les établissements scolaires est lente. Plusieurs Lecteurs Royaux du Collège de France, fondé en 1530, ont la hardiesse de l’utiliser. Richelieu ne réussit pas à faire vivre un seul établissement de langue française. Les principaux pionniers sont les protestants pour des raisons religieuses évidentes ; puis les Frères des Ecoles Chrétiennes fondées le 24 juin 1681 à Reims par Saint Jean Baptiste de la Salle. Picoche et Marcello. Histoire de la Langue Française. Jean Racine a bientôt 22 ans. Sa famille, inquiète de le voir s’engager dans une carrière littéraire bien éloignée des enseignements et principes de ses maîtres jansénistes de Port-Royal, l’envoie auprès de son oncle maternel, Antoine Sconin, vicaire général d’Uzès, pour étudier la théologie, avec l’idée de lui obtenir un bénéfice écclésiastique. Il raconte son voyage de Paris à Uzès à La Fontaine, dans un courrier du 11 novembre 1661 : […] Nous fûmes deux jours sur le Rhône, et nous couchâmes à Vienne et à Valence. J’avois commencé dès Lyon à ne plus guère entendre le langage du pays, et à n’être plus intelligible moi-même. Ce malheur s’accrut à Valence, et Dieu voulut qu’ayant demandé à une servante un pot de chambre, elle mît un réchaud sous mon lit. Vous pouvez vous imaginer les suites de cette maudite aventure, et ce qui peut arriver à un homme endormi qui se sert d’un réchaud dans ses nécessités de nuit. Mais c’est encore bien pis dans ce pays. Je vous jure que j’ai autant besoin d’un interprète, qu’un Moscovite en auroit besoin dans Paris. Néanmoins je commence à m’apercevoir que c’est un langage mêlé d’espagnol et d’italien; et comme j’entends assez bien ces deux langues, j’y ai quelquefois recours pour entendre les autres et pour me faire entendre. Mais il arrive souvent que je perds toutes mes mesures, comme il arriva hier qu’ayant besoin de petits clous à broquette pour ajuster ma chambre, j’envoyai le valet de mon oncle en ville, et lui dis de m’acheter deux ou trois cents de broquettes; il m’apporta incontinent trois bottes d’allumettes. Jugez s’il y a sujet d’enrager en de semblables mal-entendus ; cela iroit à l’infini, si je voulois dire tous les inconvénients qui arrivent aux nouveaux venus en ce pays, comme moi. Au reste, pour la situation d’Uzès, vous saurez qu’elle est sur une montagne fort haute, et cette montagne n’est qu’un rocher continuel, si bien que quelque temps qu’il fasse on peut aller à pied sec tout autour de la ville. Les campagnes qui l’environnent sont toutes couvertes d’oliviers , qui portent les plus belles olives du monde, mais bien trompeuses pourtant; car j’y ai été attrapé moi-même. Je voulois en cueillir quelques-unes au premier olivier que je rencontrai, et je les mis dans ma bouche avec le plus grand appétit qu’on puisse avoir; mais Dieu me préserve de sentir jamais une amertume pareille à celle que je sentis! J’en eus la bouche toute perdue plus de quatre heures durant : et l’on m’a appris depuis qu’il fallait bien des lessives et des cérémonies pour rendre les olives douces comme on les mange. L’huile qu’on en tire sert ici de beurre, et j’appréhendois bien ce changement; mais j’en ai goûté aujourd’hui dans les sauces, et, sans mentir, il n’y a rien de meilleur. On sent bien moins l’huile qu’on ne sentiroit le meilleur beurre de France. Mais c’est assez vous parler d’huile, et vous pourrez me reprocher, plus justement qu’on ne faisoit à un ancien orateur, que mes ouvrages sentent trop l’huile. Il faut vous entretenir d’autres choses, ou plutôt remettre cela à un autre voyage, pour ne vous pas ennuyer. Je ne me saurois empêcher de vous dire un mot des beautés de cette province. On m’en avoit dit beaucoup de bien à Paris, mais, sans mentir, on ne m’en avoit encore rien dit au prix de ce qui en est et pour le nombre et pour l’excellence; il n’y a pas une villageoise, pas une savetière, qui ne disputât de beauté avec les Fouillon et les Menneville. Si le pays, de soi, avoit un peu de délicatesse, et que les rochers y fussent un peu moins fréquents, on le prendroit pour un vrai pays de Cythère. Toutes les femmes y sont éclatantes, et s’y ajustent d’une façon qui leur est la plus naturelle du monde. […] En 1700, un édit rend obligatoire l’usage de la langue française dans les actes officiels en Roussillon et Cerdagne, mais, vingt sept ans plus tard, Henri de Boulainvilliers, reconnaîtra que Le peuple du Roussillon se nomme et s’estime catalan et regarderait comme une dégradation ou une injure le nom de Français ou de Catalan français. Pendant la Révolution, l’abbé Grégoire n’hésite pas à dire qu’ il faut d’urgence anéantir les patois, universaliser l’usage de la langue française. ********************* Nous qui parlons notre langue, tandis que, chose cruelle, à dire, tant de nos compatriotes ne font que la balbutier. Léon Gambetta à Bordeaux en 1871. Il faut attendre la loi Guizot, ministre de l’enseignement sous Louis Philippe, en 1833, pour que l’enseignement du français touche massivement les enfants. Mais dans les régions comme l’Alsace, la Corse, le Pays Basque ou la Bretagne, les instituteurs utilisent aussi les langues régionales, qui restent très vivantes. Quand Jules Ferry intervient, le travail est déjà largement accompli : 90 % des enfants sont scolarisés. On passera à 100 % et on proscrira rapidement les langues régionales. Y compris souvent de la cour de l’école. Pierre Encrevé. Libération des 11-12 mai 2002. Au XIX° siècle, il y avait encore en Bretagne et dans le Centre des paysans qui ne se doutaient pas qu’ils étaient français. Les habitants de la France ont mis longtemps à se prendre d’un commencement d’affection pour la monarchie ou ensuite pour la République. Théodore Zeldin En Bretagne, à la veille de la grande guerre, on ne parlait couramment le français que dans les villes, et comme la population était essentiellement rurale, le breton était la langue courante, même si les enfants étaient punis à l’école lorsque surpris à le parler. Peu de soldats parlaient français en 1914 : le brassage obligé que connurent les régiments - ils étaient au départ, « régionalisés » fût tel que les survivants l’apprirent dans les tranchées ; et c’est le premier déclin important de l’usage du breton. On affubla ces soldats bretons du préfixe par lequel commençait le nom de dix sept communes d’Armorique : Plouc. L’histoire du soldat François-Marie Laurent restera dans les mémoires. Ce cultivateur de vingt neuf ans a laissé à Mellionnec, en centre Bretagne, sa femme et ses deux enfants. Dans la nuit du 1° au 2 octobre 1914, sur le front de Champagne, il est blessé au petit doigt de la main gauche. Sa dernière phalange est arrachée. Son capitaine lui conseille d’aller se faire soigner au poste de secours. Sur place, le médecin principal Buy trouve la blessure légère et soupçonne le soldat de s’être automutilé pour être évacué du front. François-Marie Laurent est incapable de s’exprimer en français. Arrêté, convaincu d’abandon de poste devant le conseil de guerre, il est fusillé le 19 octobre 1914. Il sera réhabilité vingt ans plus tard en 1933 quand la cour spéciale de justice le déclarera acquitté de l’accusation reconnue contre lui, et déchargera sa mémoire de la condamnation prononcée. Anatole de Monzie, ministre de l’Instruction publique, publie le 14 août 1925 une circulaire par laquelle il imposait le seul langage français, dont le culte jaloux ne peut avoir jamais trop d’autels. Il fallait bien que l’affaire ne fût pas évidente pour qu’on en parla tant. Et l’attachement des français pour leur langue est bien unique… à quelle autre langue adresse-t-on de telles déclarations d’amour ? J’ai longtemps cru qu’on avait le choix de sa langue. Alors je rêvais de parler le russe, le nahuatl, l’égyptien. Je rêvais d’écrire en anglais, la langue la plus poétique, la plus douce, la plus sonore. Pour mieux réaliser ce rêve, j’avais entrepris d’apprendre par cœur le dictionnaire, et je récitais de longues listes de mots. Puis j’ai compris que je me trompais. On n’a pas le choix de sa langue. La langue française, parce qu’elle était ma langue maternelle, était une fatalité, une absolue nécessité. Cette langue m’avait recouvert, m’avait enveloppé, elle était en moi jusqu’au tréfonds. Cela n’avait rien à voir avec la connaissance d’un dictionnaire, c’était ma langue, c’est à dire la chair et le sang, les nerfs, la lymphe, le désir et la mémoire, la colère, l’amour, ce que mes yeux avaient vu premièrement, ce que ma peau avait ressenti, ce que j’avais respiré. Les mots n’étaient pas ceux d’une liste, ils étaient des choses, des êtres vivants. Ils étaient âpres, doux, légers, fugitifs et déroutants, décevants parfois, pièges mielleux, horreur physique, souvent résonnant comme des coques vides, mais aussi dansant, enivrant, les mots du jour, du jouir, de la jubilation, et même jouant avec la mort. C’était la langue française. Ma langue. Ma personne, mon nom, en quelque sorte. Sans le savoir, sans le vouloir, elle me donnait sa beauté, sa douceur. En moi étaient tous les sons retenus depuis la petite enfance, les sons mouillés, les « r » gutturaux, les nasales, les sons qui font bouger les lèvres vers l’avant, et qui permettent aux autres de reconnaître de loin quelqu’un qui parle le français. Pour moi qui suis un îlien, un descendant de Breton émigré à l’île Maurice, quelqu’un d’un bord de mer, qui regarde passer les cargos, qui traîne les pieds sur les ports, quelqu’un qui n’a pas de terre, qui ne s’enracine pas dans un terroir, comme un homme qui marche le long d’un boulevard et qui ne peut être ni d’un quartier ni d’une ville, mais de tous les quartiers et de toutes les villes, la langue française est mon seul pays, le seul lieu où j’habite. Non pas la langue que j’entends, ni celle qui s’écrit dans les livres, mais la langue qui parle au fond de moi, quelquefois même sans mots, juste un mouvement instinctif, quelque chose qui tremble, qui trouble, qui passe, qui pose des pierres. La langue française, si belle, si souple, si flexible. Encore pleine de cette émouvante maladresse des langues neuves, de cette rugosité des langages de paysans. Multipliant les doublets, les struments, les auxiliaires. « il s’en est allé », « il pleut », « quelle heure est-il ? », et tous ces diminutifs : « soleil », « alouette », « demoiselle » . Le rire et le savoir, éclatants dans ces mots, dans ces tournures, quelque chose de tendre, d’inachevé. Cette très grande précision dans les termes du réel, et ce flou charmant dans l’abstrait, dans l’idée. Cette langue si contraire au latin d’administrateurs et d’avocats, à l’allemand des prêcheurs et à l’anglais, langue d’archers, d’arpenteurs. Comment imaginer un monde sans cette langue ? Par tout ce qu’elle porte de rural - les grandes plaines, les bocages, les rivières douces, les villages, les rites du blé, de la vigne, les secrets des dernières forêts, où, sous Louis XIV, erraient encore les meutes de loups et les hardes d’auroch - la langue française est munie d’éternité. Langue complète, faite de la graine et du son, langue métisse. Semblable au créole, encore vivante, encore mutante. L’affreux, le détestable, c’est quand le pouvoir (économique, militaire, colonial) habite une langue, comme un énorme ver. L’horrible, c’est le « rayonnement », je veux dire cet Ubu roitelet qui impose ses règles, savonne la bouche des enfants qui disent des gros mots ou parlent le patois dans la cour des écoles, ou, pis, ce bourgeois imbu qui tourne en dérision les accents du terroir, ce foutriquet vêtu de science qui singe les langues des puissants, et ce nostalgique momifié qui insuffle dans la veine séchée de l’agonisante ses relents d’accordéon et de poulbots larmoyants. Sans doute n’y a-t-il jamais eu d’autre question que celle des frontières, maudites lignes en pointillé qu’il faudrait bien effacer. Le Rio Grande comme un Achéron noyant la misère des « dos mouillés », le nouveau Rideau de fer condamnant les damnés de l’Est, Algésiras comme le chancre du monde moderne, enfermant derrière ses barbelés les enfants aux yeux trop noirs. Ghettos, camps, territoires infamants, et ces mers où chavirent les boat people. Contre cela, je voudrais tant que la langue française soit la langue de la liberté, la langue de l’espoir. Qu’elle renonce à ses pouvoirs et à son or, à ses centuries et à ses Mururoa, à ses « minorités » et à son « droit du sang » - quand c’est elle, avec ses merveilleux rêves, qui est le sang ! Qu’elle porte toujours, à tous ceux qui ont faim de réalité, les effluves de la terre douce, des champs profonds, la poudre d’or qui flotte au-dessus des aires, et le babil léger de l’enfance, comme pour faire durer éternellement le temps des cantilènes et des premiers romans. Chaque fois qu’une langue meurt, c’est une tragédie qui touche le monde tout entier. Acaxée, zoé, faraon, langues vieilles comme la glaciation du Würm, et que l’intolérable suffisance des conquérants espagnols a effacées à jamais du continent américain. La langue française, si jeune et si forte, et mûre aussi de tant d’expérience, doit être surtout le lieu d’asile de tous ceux que l’aliénation de l’ère industrielle menace, et leur servir de mémoire. C’est son devoir, c’est aussi sa chance de survivre. Jean Marie Le Clezio. L’Express. 15 Octobre 1993. D’autres fois, c’est plutôt oui mais que oui oui : …Je veux dire que la poésie française a souffert des tribulations du français. Il n’est pas question ici de médire de ma langue, c’est un superbe instrument rhétorique, mais force est de constater qu’après l’odieux Malherbe et trois siècles de chicaneries académiques, elle a été si bien purgée de son trouble et de ses humeurs, qu’elle est peu propre à exprimer la poésie. La concision, la clarté, le tranchant - qui sont de grandes vertus - n’y suffisent pas. Il faut à la poésie un certain tremblement que le français rend très malaisément. D’où la tentation de tomber parfois dans des jeux de miroirs et d’idées, de devenir cérébral, hermétique, d’où la distinction un peu exténuée de la production française aujourd’hui. Nicolas Bouvier. L’échappée belle. Métropolis 1996 27 11 1539 Charles Quint veut châtier les Gantois révoltés, mais y aller par mer est dangereux : les corsaires anglais sont redoutables. Et si je passais par le Royaume de France ? On négocie, on prend moult précautions pour qu’il n’y ait pas de lézard, et la chose se fait. L’Empereur entre en France, accompagné du Dauphin Henri et du duc d’Orléans. Henri a maintenant vingt ans, il a quitté les géoles de son hôte voilà dix ans mais même si beaucoup d’eau à coulé sous les ponts, il en garde un cuisant souvenir : Charles Quint n’est pas en bonne santé, affaibli par des hémorroïdes chroniques et un refroidissement momentané : un jour, Henri saute sur l’arrière de son cheval, et serre l’Empereur dans ses bras, avec un vigoureux : Sire, vous êtes mon prisonnier ! Il laisse à l’Empereur le temps de blêmir avant que d’ajouter : Eh, c’était pour rire ! Bordeaux, Poitiers offrent des « entrées », François I° vient l’accueillir à Loches et l’accompagnera désormais jusqu’à la frontière du Hainaut : Amboise, Notre Dame de Clery, Orléans, Etampes et Fontainebleau et entrée solennelle dans Paris le 1° janvier 1540 : le Roi avait mandé à la ville de faire à l’Empereur la plus magnifique entrée et la plus riche présent qu’il serait possible. Et Montmorency d’enchaîner qu’ils eussent à trouver de bons maistres peintres inventeurs pour faire les choses qui seroient trouvées en toute singularité. Et les choses furent bien faites et la fête dura même un peu plus que les roses.
Clément Marot Le gentil poète eut des vers plus inspirés, mais il est vrai que ceux-ci n’étaient que de commande… Les arrières pensées se bousculaient tant dans les coulisses qu’elle envahirent le devant de la scène, soulignant ainsi le triomphe de l’hypocrisie et de la tartufferie dans les relations entre les deux souverains. Puis l’Empereur finit par se remémorer ce pour quoi il était venu : châtier les Gantois, et il ne lésina pas sur le châtiment. 25 12 1539 Gonzalo Pizzaro, gouverneur de Quito, a rassemblé trois cent cinquante Espagnols, quatre mille péons indiens, des troupeaux innombrables et des animaux de bât pour s’enfoncer plein est dans la forêt amazonienne, à la recherche d’or, bien sûr, mais encore de canelle. Les Indiens connaissent bien la forêt où ils trouvent la coca dont ils font une abondante consommation : l’Erythroxylum coca, produit une feuille riche en alcaloïde dont le principal est la cocaïne ; elle insensibilise la muqueuse de la bouche et de l’estomac, atténue la sensation de faim et de soif, suspend l’apparition du soroche, le mal des montagnes. Pour s’assurer le contrôle des territoires à coca, les Incas avaient mené des guerres longues et coûteuses contre la tribu sadique des Antis, ou Andes, qui ont laissé leur nom aux cordillères sud-américaines. Les Antis découpaient leurs prisonniers vivants et mangeaient crus les lambeaux de chair. Au bout de plusieurs semaines d’efforts surhumains, l’expédition parvint à un gros torrent, sans doute le Napo, un affluent du Marañon. Gonzalo fait alors construire un brigantin pour y charger malades, artillerie et bagages, dont le commandement est confié à Francisco de Orellana, homme de toute confiance, lui aussi natif de Trujillo ; ce dernier part en avant, pendant que le reste de l’expédition persévérait à pied dans son marécageux calvaire. Gonzalo Pizzaro ne revit jamais Francisco de Orellana, ni le brigantin ni ses passagers : ce dernier avait décidé de lui fausser compagnie et de se laisser aller au fil de l’eau. Il le fit si bien qu’il arriva à l’embouchure du Marañon au bout de sept mois, dont de nombreux arrêts pour construire un autre bateau, réparer, refaire des vivres et découvrir, le 24 juin[5] un village peuplé exclusivement de femmes au teint clair qui l’accueillirent à grand renfort de flèches : cela le marqua à tel point qu’il décida de débaptiser le Marañon pour le nommer Amazone. Sans guide, sans boussole, sans autres armes que l’épée, sans vivres, le Bateau Ivre du rebelle[6] avait parcouru plus de quatre mille kilomètres ! Jean Amsler Les explorateurs 1955 Il adapta ses bateaux, leur installa un semblant de voiles et, vogue la galère, se mit à faire de la navigation côtière jusqu’à l’île de Cubagua qu’il atteignit le 11 septembre 1540, dans le golfe de Paria, à l’ouest de la Trinité. La suite de ses aventures, une fois conté son exploit à la cour d’Espagne, fût moins glorieuse et il mourut lors de l’expédition suivante. Gonzalo Pizzaro s’était donc retrouvé en pleine forêt vierge à mille six cents kilomètres de Quito, avec l’essentiel de sa logistique voguant sur les eaux amazoniennes, plein est. N’ayant même plus une scie, ni un clou ni un marteau pour entreprendre la construction d’un autre radeau, il décida de faire demi-tour ; on mangea les chevaux, puis les chiens, on captura les serpents, les poissons chats gélatineux, les rats d’eau. Et ce sont seulement quatre vingt Espagnols faméliques, squelettes titubants, qui parvinrent à Quito en juin 1542, deux ans et demi après leur départ. Dix mille Indiens étaient morts. Tout cela pour une cannelle même pas aussi bonne que celle de l’orient, et pas du tout d’or ! Gonzalo se vit alors confier l’administration des mines d’argent de Potosi, dans l’actuelle Bolivie. On ne sait au juste de quoi furent alors peuplés ses rêves, mais Francisco de Orellana, l’ami d’enfance de Trujillo, dut y figurer en bonne place. Sa tête tombera le 9 avril 1548, marquant ainsi la fin de la grande Conquista. Si l’univers de l’homme moderne est devenu problématique - sans pour autant accroître le bonheur ni le malheur des individus - c’est notamment à cause de l’acte inouï d’un marin génois, et du vœu prononcé par une reine de Castille, pieusement accompli par deux générations de capitaines. Ils furent de deux sortes : la première génération tentait l’inhabituel par des moyens césariens ; la seconde sert la Couronne et continue une tradition. Tous sont Espagnols, bretteurs, brûleurs de cierges, machiavéliques et convertisseurs. L’exécution de Gonzalo Pizarre, en 1548, achève l’ère des grands conquistadors ouverte en 1519 par Cortès. Jamais, dans l’histoire de l’Europe, pareil type ne reparaîtra, sauf peut-être au temps de Napoléon. Les monarchies, jalouses de leur légitimité, légueront leur zèle soupçonneux aux démocraties héritières qui, comme elles, se réclament de principes transcendants aux individus. C’est à peine si, de Cortès à Gonzalo, s’est écoulée une génération d’hommes : le temps qu’il fallait au pouvoir central pour engranger la récolte et se prémunir contre les ambitions déréglées. Parmi ceux qui ont incarné cet âge grandiose de la Conquista, trois figures émergent : les conquérants heureux du Mexique et du Pérou, celui aussi qui tenta de conquérir l’Amérique du Nord et en mourut : Cortès, Pizarre, Soto. Ils sont bien différents. Aucune formule n’épuise la personnalité de Cortès, qu’une accumulation d’adjectifs élogieux ou sévères laisse inexprimée. Ses deux émules se caractérisent par ce qui leur manque lorsqu’on les compare à lui. Seul un trait commun unit ces trois hommes et tous ceux, grands et petits, qui les ont suivis, imités, admirés ou trahis : l’énergie brute, ou plutôt une indomptable vitalité. En harnois d’acier sous le soleil de l’équateur, à travers bois, marais, déserts, parmi les anthropophages, les moustiques, les serpents, dédaigneux de toute hygiène, ils vont. Tous trois élancés, secs, capables à la fois de détentes brusques et d’efforts prolongés, ils n’ont ni foie, ni estomac, ni nerfs ; sélectionnés dès le berceau par l’incurie et la misère espagnole, par l’âpre climat de l’Estrémadure, seule la mort les arrête. Ils marchent, frappent, bravent, désirent, conquièrent, possèdent, dilapident, recommencent, tombent et meurent. Leur vie n’est qu’action. Action solitaire. Par des mérites personnels, ils obtiennent la gloire et, croient-ils, la vie éternelle. Pour des fautes personnelles, ils sont tués. Ils ne connaissent que des individus : leur roi, la Vierge, Saint-Jacques, leur confesseur, leurs lieutenants désignés par un nom propre, leurs hommes individualisés, leur cheval, leur maîtresse, leur page, leurs ennemis. Montezuma, puis Cuauhtemoc, résument pour Cortès les Aztèques. Pizarre connaît Atahuallpa, mais ignore le peuple péruvien. Soto se consume de ne rencontrer dans les immensités nord-américaines aucun adversaire à sa taille. Un trait commun surprend considérablement l’observateur moderne ; le grand conquistador choisit d’incarner l’Idée, la Foi, la Castille, non l’intérêt collectif. Chacun des candidats conquérants tente isolément son entrada, comme le romanesque Amadis. Cortès rejette le contrôle de Velasquez ; Pizarre élimine celui de Pedrarias ; Soto, pour avoir évité. de coordonner son action avec celle de Coronado, manque de subjuguer un continent. La rencontre de Bogota, si singulière, annonce une époque nouvelle : celle des gens pratiques. Il est bon que le conquistador ait existé pour démontrer ce dont est capable un individu. Il est douteux qu’il renaisse jamais dans l’univers moderne, champ clos des machines et des masses. Jean Amsler Les explorateurs NLF 1955 06 1540 L’édit de Fontainebleau met fin aux tentatives de conciliation avec les protestants : il s’agit désormais d’extirper l’hérésie et de faire disparaître « la secte luthérienne ». 18 11 1540 Le parlement d’Aix décide de frapper les Vaudois, et surtout leurs barbes, prédicateurs itinérants dotés d’une formation aux Ecritures plus solide que celle d’un curé de campagne. On ordonne la destruction des villages de Cabrières, Cabrièrette, La Coste, La Motte d’Aigues, Lourmarin, Mérindol, Paypin, Saint Martin, dans le Lubéron. François I° temporise et ordonne un sursis. Les Italiennes introduisent en France la culotte. Bernard Palissy s’installe à Saintes comme peintre verrier. Après avoir vu une coupe de terre tournée es esmaillée d’une telle beauté que deslors, j’entray en dispute avec ma propre pensée : il va dès lors se consacrer à percer le secret de l’émail, passion qui dévorera ses biens : ….mais sur cela il me survint un autre malheur, lequel me donna grande fascherie, qui est que le bois m’ayant failli, je fus contraint brusler les estapes qui soutenoyent les trailles de mon jardin, lesquelles étant bruslées je fus contraint de brusler les tables et plancher de la maison. Et il n’en avait pas fini avec les malheurs, puisque, converti au protestantisme, il refusa toujours d’abjurer, et mourut en 1589, enfermé à la Bastille par la Ligue. 24 10 1541 Charles Quint a débarqué des troupes au Péñon, à l’ouest d’Alger devenu le fief des corsaires de Barberousse qui infestent la Méditerranée et mettent à mal les relations entre l’Espagne et l’Italie, deux piliers de son Empire. Mais une méchante houle devient tempête et fait s’entrechoquer les navires ; face à cet ennemi inattendu, les assiégeants rembarquent en catastrophe et l’ordre est donné de lever l’ancre au plus vite avant que de voir couler tous les navires, sans même avoir engagé de bataille ; l’affaire sera tenue pour un échec et l’Europe va désormais percevoir les Barbaresques comme invincibles. 1541 Sur la base d’informations bien enjolivées par des imaginations fertiles, parlant de villes fabuleuses, plus grandes que Mexico, en allant vers le nord, le vice roi d’Espagne en poste au Mexique a organisé une expédition de colonisation vers le Nouveau Mexique dont il a confié le commandement à Francisco Vasquez de Coronado, lequel se voir flanqué de mille chevaux, de bœufs, de moutons et de cochons…ils cheminent par la vallée de la Sonora, du rio San Ignacio, rio Santa Cruz, rio Gila. Un détachement de l’expédition reconnaissait le cours inférieur du Colorado, puis le plateau lui-même, en bordure de cañyon, avec le fleuve 1800 m plus bas, qu’ils cherchèrent à atteindre en vain. Ils parvinrent jusque vers 40°nord, probablement aux abords du Missouri. Coronado eut un accident qui l’empêcha de remonter à cheval ; les Indiens se firent de plus en plus entreprenants et dangereux : on décida de la retraite, avec une initiative de Coronado qui, avec le recul de quelques siècles, apparaît comme une véritable bénédiction pour les peuples indigènes, l’initiative la plus heureuse qui ait jamais été prise par le représentant d’un peuple en faveur d’un autre peuple, et ce, sans qu’aient été mesurées sur le moment, ses extraordinaires conséquences : l’abandon sur place du bétail. Ces terres étaient un paradis pour le cheval qui s’y multiplia tant et plus. Les Indiens firent sa connaissance, ils se plurent, sortirent beaucoup ensemble et se marièrent pour plusieurs siècles. Dans la corbeille, le cheval apporta une enivrante liberté aux Indiens : chasser le bison à l’arc sur un cheval au grand galop, c’est tout de même autre chose que de regarder pousser un épis de maïs ; le bison allait désormais faire les frais de ce couple redoutable, qui changea toute la vie des Indiens : d’agriculteurs, ils devinrent chasseurs, de sédentaires ils devinrent nomades, leurs dieux étaient au ras des pâquerettes, ils s’envolèrent flirter avec les étoiles. D’un paisible voisinage paysan à une situation de concurrence pour les mêmes terrains de chasse, les différentes tribus devinrent rivales. Les grandes plaines américaines vont devenir le théâtre de deux siècles de chevauchées incessantes ; c’est de grand air que se saoûlaient les hommes, célébrant les épousailles de tout un peuple avec une nature qui impose ses règles, le tout transcendé dans une cosmogonie à même de figurer au frontispice des tous les mouvements écologistes de notre XXI° siècle : le prédateur savait s’arrêter avant que de devenir exterminateur. Cette harmonie durera jusqu’à ce que le colt yankee installe sa suprématie. Dès mars 1536, Calvin a publié, mais en latin, ses réflexions sur l’ensemble des problèmes religieux : L’Institution de la religion chrétienne. Mais c’est seulement fin 1541 que ce livre va connaître le succès, avec la version française, qui connaîtra quatorze rééditions. En préambule, une adresse à François I°, exprimant la loyauté des sujets réformés auprès de l’autorité souveraine : A très haut, très puissant, et très illustre prince, François roi de France très chrétien, son prince et souverain seigneur, ce livre est une confession de foi envers toi. […] dont tu connaisses quelle est la doctrine contre laquelle d’une telle rage, furieusement sont enflammés ceux qui par le feu et par glaive troublent aujourd’hui ton royaume. Aucuns de nous sont détenus en prisons, les autres fouettés, les autres menés à faire amende honorable, les autres bannis, les autres cruellement affligés, les autres échappent par la fuite : tous sommes en tribulation tenus pour maudits et exécrables, injuriés et traités inhumainement. Contemple nos adversaires, je parle de l’état des prêtres. […] Pourquoi combattent-ils d’une telle rigueur et rudesse pour la messe ! Le purgatoire ! Les pèlerinages ! et tel fatras. […] Pourquoi sinon pourtant que leur ventre leur est pour Dieu, la cuisine pour religion ? […] Bref, ils sont tous un même propos ou de conserver leur règne, ou leur ventre plein. A ce moment là, Calvin a été rappelé à Genève où il anime l’Eglise, contrôle l’Etat … et veille sur les Réformés français. La force du calvinisme est de pouvoir adorer Dieu partout : Dieu est présent là où est prêchée sa parole ; nulle structure préalable n’est nécessaire. Les « disputes » sont un des nombreux vecteurs de diffusion, qui mettent en lice des champions des deux camps, chacun avec un temps de parole, une réglementation précise et un arbitrage des autorités municipales qui désignent le vainqueur, entraînant ainsi la conversion de villes entières : elles seront nombreuses à Berne, Zürich, Lausanne. Le calvinisme, « effort pour restaurer dans la pensée et dans la piété la seule gloire de Dieu tout-puissant » offrait une doctrine logique et claire, intégrant la révélation luthérienne du Salut par la Foi au désir humaniste de comprendre, et une organisation ecclésiale solide, que le réformateur saxon avait abandonné aux princes et que Calvin concevait hors de l‘Etat. La transcendance absolue de Dieu est solidement établie, la possibilité de la justification par la Foi réaffirmée, avec la nuance tragique de la prédestination, qu’atténue la certitude du Salut pour qui a reçu la Grâce. Les signes de l’Eglise sont clairement définis, comme le sont les ministères. Comme chez Farel, la communauté joue un rôle important dans la désignation des anciens et des pasteurs. Et Calvin réussit, dans l’austère simplicité du Temple, à créer une liturgie riche et claire, capable de satisfaire le besoin humain de religiosité et de symboles, sans aucunement tomber dans « l’idôlatrie » papiste. Le Réformateur avait commencé la traduction du Psautier, les fidèles français vont préférer les textes si simples et si poétiques de Clément Marot. Dès 1539, il en publie une première tranche, la seconde en 1544. Théodore de Bèze achèvera l’ensemble en 1562. Lorsque ces psaumes furent mis en musique par Loys Bourgeois (1547) puis par Claude Goudimel, ce fut un extraordinaire succès et un incomparable moyen de nourrir la foi et la piété des fidèles. La rapide expansion du calvinisme doit évidemment beaucoup à l’existence de la « Rome protestante ». De Genève viennent les ouvrages, les feuillets, les lettres, les hommes. Et ceux qui fuient la persécution, n’ayant pas la vocation du martyre, se réfugient aux bords du Léman. Ainsi débute le courant que la violente répression d’Henri II gonfla brusquement, et qu’enregistre le nombre de demandes d’admission dans les rangs de la bourgeoisie de la ville : 81 en 1549, mais 587 en 1557… Jean Jacquart François I° Fayard 1994 30 08 1542 Nouvel édit qui s’en prend aux ecclésiastiques accusés de mollesse dans la lutte contre les hérétiques, constatant que la mauvaise semence d’erreurs s’accroît de jour en jour. 1542 Le pape Paul III crée la congrégation de la suprême Inquisition, appelé à devenir beaucoup plus tard le Saint Office. 24 05 1543 Nicolas Copernic, né à Torun en Pologne en 1473, meurt à Frombork. Chanoine, médecin, docteur en droit canon et astronome. Le jour de sa mort lui parvenait de Nuremberg son De Revolutionibus orbium coelestium où il exposait l’Héliocentrisme, qui mettait hors service la cosmologie de Ptolémée. Bon connaisseur de l’Eglise et de ses contemporains, il avait volontairement retardé la publication de ses découvertes : Ne confier les secrets de la philosophie qu’à des amis fidèles et à des proches, et ne pas mettre ces secrets par écrit, ni les révéler à n’importe qui. L’Eglise Catholique le condamnera en 1616, mais Luther aussi, et plus vite : ce fou qui prétend bouleverser toute l’astronomie ! Mais, comme le déclare l’Ecriture, c’est au Soleil, non à la Terre, que Josué a donné l’ordre de s’arrêter. Mais, lorsque le moine allemand cessait de contempler le ciel et restait le nez scotché sur le guidon du quotidien, le bon sens pouvait revenir : Qui n’aime pas le vin, les femmes et chanter reste un sot sa vie durant ! Un navire portugais qui voulait rallier Macao fait quelques erreurs et accoste sur l’île Tanegashima, l’une des plus méridionales du Japon : c’est le premier contact entre le Japon et l’Occident. 09 1543 L’escadre de François I°, alliée à celle de Soliman, plus de cent vaisseaux commandés par Khair-ed-Dine, a pris Nice - sauf le château qui résista - ; François I°, pour conserver un allié aussi précieux, lui offre asile dans un port français : et le choix tombe sur Toulon, et pour ce qu’il n’était convenable aux manants et habitants de Toulon demeurer et converser avec les Infidèles… on décide d’évacuer la ville et les Toulonnais, avec hardes et meubles s’en allèrent dans les villages de l’arrière pays. Les encombrants alliés occuperont les lieux jusqu’en mai 1544 et ne les quitteront que contre versement de 800 000 écus ! 1543 Le capitaine espagnol Blasco de Garay propose à Charles Quint de construire un navire qui marcherait sans voiles et sans avirons, à l’aide d’une chaudière remplie d’eau bouillante et de roues appliquées au flanc du navire et fonctionnant comme des rames. On ne sait pas si le capitaine avait connu Léonard de Vinci, mort vingt quatre ans plus tôt, mais il y a dans cette vision du génie de Léonard. Quelques trois cents ans plus tard, Balzac ne s’y trompa pas en en faisant le sujet de sa pièce Les Ressources de Quinola. août 1544 Le comte de Sancerre, défenseur de la ville de Saint Dizier, capitule devant Charles Quint. Stupéfaction dans le camp français, où l’on s’attendait à une autre résistance : mais le comte de Sancerre n’a aucune raison d’être plus royaliste que le roi : il avait reçu un document signé du duc de Guise au nom du roi, lui enjoignant de faire ainsi. Mais le document était un faux, émanant du comte de Longueval, amant de la duchesse d’Etampes ! 1544 A Paris, création du grand bureau des pauvres. Les esprits des Vaudois ont été échauffés par les intentions du parlement d’Aix : ils se soulèvent, saccagent l’abbaye de Sénanque sans oublier de pendre des moines. L’eau qui court inspire le poète :
Maurice Scève, « le Lyonnais ». Délie, objet de plus haute vertu. Du 13 au 23 04 1545 Plus de trente villages autour de Mérindol dans le Lubéron sont envahis par la troupe, pillés, incendiés. Les cultures sont ravagées, les arbres coupés au pied. A Cabrières, qui avait tenté de se défendre, femmes et enfants sont brûlés vifs dans l’église où ils s’étaient réfugiés. Les fuyards sont poursuivis, massacrés ou envoyés aux galères. Les grands ordonnateurs, le baron d’Oppède, Antoine de la Garde, le capitaine Polin seront acquittés quatre ans plus tard. 1545 Découverte dans la cordillère des Andes péruvienne à 3 960m du plus grand gisement d’argent de tous les temps, le Cerro Rico du Potosi. On envoie les Indiens travailler dans des galeries qui peuvent être à 100 mètres de profondeur ; ils y passent au minimum cinq jours consécutifs, parfois plusieurs semaines ; et lorsqu’il remontent, c’est pour passer rapidement d’une chaleur humide à la température de 4 000 mètres d’altitude : les morts sont nombreux, souvent dus au suicide. Soumis au régime de la mita, les Indiens devaient six mois par an de travail forcé à l’Etat. En 1600, la ville comptera cent mille habitants, cent soixante mille, cinquante ans plus tard. L’argent sera évacué par le port d’Arica. Ceci va certes modifier les économies les pays d’Europe et plus particulièrement bien sur celle de l’Espagne, mais sans doute pas dans les proportions que l’on a trop souvent mis en avant : Fernand Braudel et Frank Spooner ont essayé de calculer la masse monétaire en Europe avant la découverte de l’Amérique et sont parvenus à des chiffres de 60 000 tonnes d’argent et 5000 tonnes d’or. Les arrivages d’Amérique de 1500 à 1650 seront de 16 000 tonnes d’argent et 180 tonnes d’or. C’était tout de même largement suffisant pour que l’augmentation de la masse monétaire provoque le phénomène, alors totalement nouveau de l’inflation. L’arrivée d’or des Amériques, s’il est moindre, représente aussi une évolution majeure : Le Nouveau Monde a tout d’abord fourni à l’Europe du métal jaune, 43 tonnes officiellement à Séville de 1551 à 1560, c’est-à-dire plus de 4 tonnes par an contre, au plus , 700 kilos à l’Afrique des côtes atlantiques. […] L’exploitation, par l’Atlantique, de 1440 à 1520, n’a pas suspendu les arrivages sahariens d’or, en Afrique et au-delà en Méditerranée. […] Mais ce jeu de l’or relativement abondant cesse, durant ces temps difficiles qui vont des années 1530 ou 1540 à 1560. D’où de longs flottements jusqu’au jour où s’installe, avec les remous prévisibles à l’avance, une énorme inflation d’argent. A la « conjoncture de l’or » se substitue, si l’on accepte un certain langage, la « conjoncture de l’argent », appelée à durer jusqu’aux années 1680 et aux premiers essors de l’or brésilien. […] Alourdie de trésors, la Péninsule [espagnole] a joué, le voulant ou non, un rôle de château d’eau pour les métaux précieux … Le problème pour l’histoire, maintenant que l’on sait comment les métaux précieux sont arrivés du Nouveau Monde en Espagne, est de voir comment ils en sont repartis… […] Ce flot d’argent se déverse dans un pays protectionniste, barricadé de douanes. D’Espagne rien ne sort, en Espagne rien n’entre sans l’acquiescement d’un gouvernement soupçonneux, acharné à surveiller les entrées et les sorties de métaux précieux. En principe l’énorme fortune américaine vient donc se terminer en un vase clos. Mais la clôture n’est pas parfaire… Sinon, les Cortès ne se plaindraient pas si souvent […] des sorties de métaux précieux qui ne cessent, à leur avis,, d’appauvrir le pays. Ou dirait-on si communément que les Royaumes d’Espagne sont les « Indes des autres Royaumes étrangers ». En fait, les métaux précieux ne cessent de s’échapper[7] des coffres espagnols et de courir le monde, d’autant que chaque sortie signifie leur valorisation immédiate. (…] A coté de l’exportation clandestine existaient des sorties licites, en règlement des importations. […] Les vrais problèmes impliquent une mesure de la montée des prix. Il y a eu désarmement progressif des Etats devant le coût grandissant de la vie. De là, leur âpreté à se créer des ressources, à remonter le courant des prix. Le plus clair de l’histoire des Etats, au XVI° siècle, reste leurs luttes fiscales ; la guerre des Pays-Bas, n’a pas été seulement un drame pour la liberté de conscience, pour la défense de libertés aimées, mais aussi une tentative, qui échoua d’ailleurs, pour associer l’Etat espagnol, de façon fructueuse, à la fortune économique du grand carrefour marchand. […] On se trouve en présence de trois âges métalliques superposés : l’or soudanien - l’or et l’argent d’Amérique [dont les valeurs à poids égal selon la tradition sont dans un rapport de 1 a 12] -, puis, l’ère du billon et de la fausse monnaie, officiellement autorisée ou non, apparition timide à la fin du XVI° siècle, puis submergeant tout, avec les premières décennies du XVII°. Simple schéma, car ces âges ne sont pas disposés sagement, les uns au-dessus des autres : il y a des chevauchements, des décalages, des confusions dont il resterait, évidemment, à donner le relevé et à fournir l’explication. Période de l’or : tous les paiements se font de préférence en métal jaune…Toues les luttes, en cette jeunesse du conflit des Habsbourg et des Valois, se font avec des pièces d’or. …Plus tard, pendant le long règne de l’argent (de 1550 peut-être à 1650 ou 1680), les mouvements d’argent deviendront autrement visibles, car le métal blanc est un voyageur encombrant, il lui faut des voitures, des navires, des bêtes de somme, sans compter les gens d’escorte, au moins cinquante arquebusiers dans le transport de métal blanc de Gênes en Flandres, en décembre 1551. Les gros mouvements d’or se dissimulent d’ordinaire et, hors des intéressés, nul ne les connaît. …Passent les années et au calendrier monétaire de l’Europe, voici les monnaies de cuivre. Celui-ci triomphe avec la montée des mines de Hongrie, d Saxe, d’Allemagne, de Suède, du Japon. Le Portugal en serait inondé, au voisinage de l’Espagne où l’inflation bat son plein, mais le Portugal a l’exutoire des Indes ; il est par nature, même en ces années calamiteuses, vidé de son cuivre : le troisième métal y fait même prime ; en 1622, il faut donner non pas 12, mais 13 réaux pour un ducat payé en petite monnaie de cuivre. Mais bientôt l’or remontrera son visage. Expédié du Brésil, il touchera, à la fin du XVII° siècle, Lisbonne, l’Angleterre, l’Europe. La Méditerranée en aura sa part, mais ne se trouvera pas au centre de cette inflation d’or, comme elle avait été, si longtemps, au centre de l’inflation d’argent Fernand Braudel La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II. 2. Destins collectifs et mouvements d’ensemble. Armand Collin. Neuvième édition 1990 1545-1563 L’Eglise Catholique, menacée par la Réforme de Luther et de Calvin, réagit en tenant le Concile de Trente : c’est la Contre Réforme, qui, bien plus tard, vers la fin du XVII°, inspirera l’art baroque de très nombreuses églises savoyardes. Les problèmes d’hôtellerie n’étaient pas déterminants : on n’y comptait que 28 évêques, dont seulement deux français ! Transféré à Bologne en mars 1547, il sera ajourné en février 1548, pour ne prendre fin qu’en 1563. Le rituel de la messe est déterminé : la cérémonie centrale de la religion catholique était jusqu’alors très « régionalisée »… et le restera encore pendant plus de trois cents ans, faute de volonté de l’autorité épiscopale à faire appliquer ces règles d’uniformisation : le cérémonial qui sera changé par le concile Vatican II, n’était vieux que d’une soixantaine d’années : il avait été établi en 1903 ! Le crucifix devient l’emblème du catholicisme, et les croix se multiplient tant dans les églises et établissements religieux qu’aux carrefours de nos routes, sur les positions dominantes etc… jusqu’alors c’est la résurrection qui était le guide de la chrétienté… donner le pas à l’un sur l’autre en dit long sur l’évolution de la catholicité : Dieu merci, les cathédrales étaient pour la plupart terminées, et il fallait bien la foi joyeuse en la Résurrection pour les faire. mai 1546 Charles Quint se trouve à Ratisbonne pour une Diète d’Empire. Il a 47 ans et tombe sous le charme de Barbara Blomberg, 19 ans, fille d’un maître bourrelier. Il en naîtra un fils glorieux le 25 février 1547 : Don Juan d’Autriche. On peut encore aujourd’hui lire sur la façade de la maison qui abrita leurs amours :
8 09 1546 Depuis plus de vingt ans, les mal sentants de la Foi étaient nombreux à Meaux, un des premiers foyers de l’évangélisme en France. Ce jour-là, un pasteur célébrait la Cène devant une soixantaine de fidèles dans la maison d’Antoine Mangin . Surpris, arrêtés ils sont entassés sur des chariots et menés à Paris : l’instruction va être « rondement » menée : quatorze vont être condamnés à la question extraordinaire et au feu, les autres à la prison perpétuelle ou au bannissement., condamnation qui sera mise à exécution le 7 octobre, lors d’une cérémonie expiatoire à laquelle durent participer tous les condamnés. 1546 Girolamo Frascato, dit Frascator, médecin de son état, fait la première description de la fièvre aphteuse, dans la région du Frioul : D’abord le bœuf s’abstenait de manger sans cause apparente ; les bouviers en regardant dans la bouche voyaient d’abord quelques aspérités, puis de petites pustules sur le palais et dans toute la bouche. 31 03 1547 François I° meurt à cinquante trois ans. Du premier « voyaige d’Italie » à la veille de sa mort, on peut dire qu’un seul fil conducteur permanent s’y retrouve : tout faire, par toutes les voies, pour reprendre et conserver le Milanais. A partir de ce fait, tout s’ordonne et s’éclaire : les guerres comme les réconciliations, les concessions provisoires comme les savantes combinaisons matrimoniales, les alliances turques ou luthériennes comme les intrigues italiennes ou les rapports avec l’Angleterre. Que, ce faisant, et comme accessoirement, le roi ait rendu à la France l’immense service de limiter la puissance impériale et d’empêcher l’encerclement et l’étouffement du royaume, c’est un acquis dont il faut le créditer. Jean Jacquart François I° Fayard 1994 2 04 1547 Henri II et son père ne s’étaient jamais bien entendu et c’est à un véritable coup de balai que l’on assiste dans les plus hautes instances de l’Etat, tant au Conseil des affaires - ou Conseil étroit - véritable siège du gouvernement, qu’au Conseil privé, qui traite des questions d’administration : tous les proches de François I° sont renvoyés ; les amis de Henri arrivent au pouvoir, et le premier d’entre eux, au titre de premier conseiller, Anne de Montmorency. On appelle aussi du fond de sa Bretagne le duc d’Etampes, ce qui lui permet de dire à sa femme, - l’ex-maîtresse de François I° - : Maintenant, Madame, vous rentrez en Bretagne pour garder la maison, ce qui était tout de même un peu moins grave que le Terre, engloutis-moi, qu’on l’entendit proférer quand elle apprit la mort du roi.. On sentait là la « patte » de Diane de Poitiers, qui partageait officieusement le pouvoir avec Anne de Montmorency. Comme nous voyons au ciel ces deux grands astres le soleil et la lune […] de même Montmorency et Diane avaient entièrement puissance absolue en ce royaume, le premier sur la Couronne, l’autre sur la personne. Claude de l’Aubépine Le connétable était nocher et patron du navire dont Mme de Valentinois tenait le timon. Tavannes Mémoires On réduit la voilure et le train de vie de l’Etat : Diane veut manifestement prendre le contre pied de la très dispendieuse duchesse d’Etampes, mais elle accepte tout de même les nombreuses gratifications dont la fait bénéficier son royal amant : un diamant de 50 000 écus arraché à Mme d’Etampes, son hôtel de la rue St Antoine, le produit - on parle de 100 000 à 300 000 écus - du droit de confirmation que doit payer tout détenteur de charge à chaque changement de règne, une partie du droit sur les clochers, la jouissance des « terres vagues » de tout le royaume, c’est-à-dire sans propriétaires indiscutables et sujettes à procès, et, la plus prestigieuse de tous : Chenonceaux. Un peu plus de cent ans plus tard, Nicolas Fouquet passera le reste de sa vie derrière les barreaux pour pas tellement plus que cela … on pourrait paraphraser La Fontaine : Selon que vous serez hommes ou femme, les jugements de cour vous feront blanc ou noir …. 24 04 1547 Charles Quint remporte sur les princes allemands la victoire de Mühlberg, sur les rives de l’Elbe, qui règle en principe, et à son avantage les problèmes de sa succession. 10 07 1547 Guy Chabot, baron de Jarnac sort vainqueur du dernier duel autorisé par le roi contre François de Vivonne, seigneur de la Châtaigneraie, en le frappant au jaret du coup de Jarnac. 05 1548 L’introduction de la gabelle dans les provinces de l’Ouest a valu aux gabelous deux mois plus tôt moult coups de fourches dans les fesses. Ce sont maintenant vingt mille paysans qui prennent Saintes, Barbezieux et entrent même à Bordeaux. Le connétable de Montmorency en vient à bout avec dix mille soldats. 1547 Ivan IV est le premier prince moscovite à prendre le titre de « tsar de toutes les Russies ». 09 1548 Anne de Montmorency, ancien gouverneur du Languedoc, premier conseiller du roi, s’émeut du sort fait aux monuments anciens de Nîmes et signe l’ordonnance suivante, preuve pour le moins d’une prise de conscience plutôt nouvelle dans un monde beaucoup plus porté en matière artistique sur le réemploi que sur la mise en valeur : Comme en passant par la dicte ville, nous avons vu de beaux et grands édifices antiques, dont les connaisseurs prennent délectation et profit pour l’art d’architecture, ornement du pays du Languedoc et louange de ce royaume, et pour ce que aucuns de la dicte ville possèdent maisons près et à l’entour de ces édifices, lesquels journellement édifient de nouveau : de telle sorte que, pour les agrandir et accommoder à leur profit particulier, ils cachent, ruinent et démolissent icelles antiquités, en manière que en peu de temps, ils auront si bien entrepris sur icelles qui le tout sera ruiné, détruit et gâté. Nous, à ces causes et désirant que telles choses soient conservées et gardées en leur entier, vous mandons, commandons et expressément enjoignons de faire défendre de par Nous à tous les possesseurs des dites maisons antiques de ne démolir les dites antiquités ni qu’il y soit fait aucun bâtiment neuf qui puisse les couvrir ou cacher en quelque sorte que ce soit sans préalablement vous y appeler, avec les gens du roy de la dicte ville, pour en faire une visitation et voir s’il sera bon, raisonnable et nécessaire leur bailler permission de ce faire. Et si aucuns contrevenaient aux dites défenses, vous procéderez à l’encontre d’iceulx ainsi qu’il appartiendra. De ce faire vous donnons pouvoir, commission et mandatement espécial par ces présentes, en vertu du pouvoir à Nous donné par le roy. Il resterait à savoir si cette salutaire ordonnance fut observée par les Nîmois. S’il faut en croire Jean-Jacques Rousseau, qui parle dans ses Confessions de la visite qu’il fit en 1737 aux arènes de Nîmes, l’ordonnance serait restée lettre morte. Le vaste et superbe cirque est entouré de vilaines petites maisons et d’autres maisons, plus petites et plus vilaines encore, en remplissent l’arène. Les arènes de Vérone sont entretenues au contraire avec toute la décence et la propreté possibles. Et le misanthrope genevois conclut à notre honte : Les Français n’ont soin de rien et ne respectent aucun monument. Ils sont tout feu pour entreprendre et ne savent rien finir ni rien entretenir. Lesquels Français, du moins la plupart d’entre eux, s’occupent de leurs enfants, ce qui n’est déjà pas si mal …Jean-Jacques, après avoir été lui-même abandonné par sa mère et perdu son père quand il avait dix ans, en avait abandonné cinq, de 1746 à 1752, qu’il avait eu avec Thérèse Levasseur. Quelques années plus tard, il se justifiait ainsi à la table de Mme La Selle : Celui qui peuplait le mieux les Enfants-Trouvés était toujours le plus applaudi (…) Je me dis : puisque c’est l’usage du pays, quand on y vit, on peut le suivre . 07 1549 Paris termine les fêtes du sacre de la Reine et de l’entrée du Roi, par l’embrasement des bûchers dressés pour les hérétiques. Diane de Poitiers, fortement partisane de la répression est aux premières loges pour le spectacle. Parmi les condamnés, un tailleur attaché à la maison du roi, qui n’ayant déjà plus rien à perdre, l’avait invectivée quelques jours plus tôt : Contentez-vous, Madame, d’avoir infesté la France, sans mêler votre venin et ordure en chose tant sainte et sacrée comme est la vraie religion et la vérité de Notre Seigneur Jésus Christ. 15 8 1549 François Xavier, navarrais, compagnon d’Ignace de Loyola, fondateur avec lui des Jésuites, arrive à Kagoshima, au Japon. Il va assez rapidement « gagner » à la religion chrétienne quelques seigneurs de l’ouest, mais la nouvelle religion sera vite récupérée par les querelles politiques locales et les enjeux économiques : ses succès s’expliqueront souvent par les carences du bouddhisme et elle sera perçue par ses adversaires comme l’instrument de pénétration de la puissance portugaise. François Xavier ne fait pas preuve du talent diplomatique qui deviendra la marque des Jésuites, et doit partir deux ans plus tard. Mais tout n’est pas perdu : par son courage, il a su tout de même gagner l’estime des Japonais. 1549 Joachim Du Bellay publie chez l’Angelier La Deffence et Illustration de la langue françoise : Les Langues ne sont nées d’elle mesmes en façon d’herbes, racines, & arbres : les unes infirmes & debiles en leurs espéces : les autres saines & robustes, & plus aptes à porter le faiz des conceptions humaines : mais tout leur vertu est née au monde du vouloir & arbitre des mortelz. […] J’ai plus suyvy le commun, et antiq’usaige que la raison. Et dans Poematum Libri Quatuor, en 1558, en invite au lecteur : Sur ce lit vertueux, depuis notre union, J’ai reçu tant d’enfants de la Muse française, Que cette passion pour la muse latine, Et l’alliance rompue, t’étonnent, ô lecteur. Cette Muse française est pour moi une épouse, Et la Muse latine est comme une maîtresse, -Préférer, diras-tu, l’adultère à l’épouse ! - Celle-ci est jolie, mais l’autre me plaît mieux. 16 04 1550 Poussé par les admonestations de Las Casas qui s’est fait l’ardent défenseur des Indiens, Charles Quint ordonne la suspension des conquêtes dans le Nouveau Monde, lesquelles ne devraient reprendre que lorsque ses théologiens seraient tombés d’accord sur une juste façon de procéder, afin que tout fut fait d’une manière chrétienne. Et pendant quelque temps, l’ordre fût appliqué à la Nouvelle Grenade, au Chaco et au Costa Rica, sous la surveillance des moines qui se dressaient face aux protestations des colons. Mais finalement la brutalité des conquistadors allait remiser au rang des vœux pieux cette tentative, la première du genre venant du maître d’un vaste empire : se refuser à utiliser la force tant qu’il ne sera pas entièrement convaincu de l’équité de la cause. Quant aux théologiens, non seulement ils mirent des années à se mettre d’accord sur un texte, mais encore ce dernier ne dit rien de bien net, cherchant à ménager la chèvre et le choux. Sur les quelque quatre vingt millions d’habitants (sur une population mondiale d’environ quatre cents millions) que comptait l’Amérique latine en 1518, il n’en reste que dix millions dans les années 1580 ; au Mexique, un million sur vingt cinq. 06 1550 Henri II fait un séjour inhabituellement long à Saint Germain en Laye, - un mois et demi - pour assister à la naissance de son cinquième enfant, et profiter de la compagnie des autres, mais aussi de celle d’une belle Écossaise de trente ans, Jane Fleming, gouvernante de Marie Stuart, élevée avec ses enfants. Catherine de Médicis garde encore la chambre pour cause d’accouchement et Diane de même à Romorantin pour cause de jambe cassée par une mauvaise chute de cheval. C’est Anne de Montmorency, en froid constant avec Diane, qui a manigancé l’affaire, mais il n’a pas eu à se donner grand mal pour que la rencontre ait une suite : ce sera un petit Henri qui naîtra au printemps 1551, qui deviendra chevalier d’Angoulême, grand prieur de France. L’affaire avait mis Diane hors de ses gonds : son statut officieux de maîtresse officielle du roi l’obligeait à simuler une scène de jalousie du meilleur effet. 1 10 1550 Une fête brésilienne est offerte à Henri II pour son entrée dans Rouen : les commerçants qui vont chercher le bois de teinture en Amazonie ont ramené avec eux cinquante Indiens, et moulte perroquets. vers 1550 Dans ces quelques mots tient le principal de la politique étrangère des rois de France, pendant huit siècles. Tenir sous main les affaires d’Allemagne en la plus grande difficulté qu’on pourra. Marillac, négociateur de confiance du Roi Henri II Disparition des bains publics, accusés d’être source de débauche : ils reviendront deux siècles plus tard ; l’hygiène corporelle va bien sur régresser, et l’usage des parfums se développer. Assimilables aux parfums, les poudres de maquillage dont useront et abuseront les belles des XVI°, XVII°, et XVIII° siècles, ignorant bien sûr que le plomb qu’elles contenaient, au moins pour nombre d’entre elles, était gravement toxique. Et sur le coup des quarante ans, elles entreprenaient leur dernier voyage, victime du saturnisme. 1550 Nostradamus publie ses premières pronostications. Il est né en décembre 1503 à Saint Rémy de Provence sous le nom de Michel de Nostredame : il latinisera son nom par flair commercial. Son père, juif, s’était converti pour échapper aux pogroms : cela se monnayait par un impôt spécial frappant les nouveaux chrétiens, descendus de vraie tige et race judaïque et hébraïque. Il mourra en 1566 à Salon de Crau (aujourd’hui Salon de Provence). En quelques années, sa production astrologique s’impose sur le marché des almanachs diffusés par les libraires et les colporteurs ; avec ses annonces de catastrophes en série, il était en fait en phase avec nombre de ses contemporains : le beau XVI° siècle qui, sur toutes choses cherchait d’abord un reflet du divin (Lucien Febvre) fût aussi un siècle de violences, d’angoisses et de peurs. Henri II l’invitera à la cour en 1555, mais il sera mal payé, et plutôt chahuté par les courtisans. Rabelais mettait les choses à leur place dans son Gargantua : Trouvez-y des allégories et des significations aussi profondes que vous voudrez et ratiocinez là-dessus tant qu’il vous plaira. Mais le bonhomme savait aussi parler clair et bien : Faites en sorte de vous bien porter, Dans l’Italie voisine, et plus précisément à Florence, argent, talent et ambition sont à la base de la réussite : A Florence, les hommes sont stimulés par trois choses :
Giorgio Vasari. Introduction à la Vie de Perugin. Vie des plus excellents peintres, sculpteurs et architectes. 1550 On a vu les Français se plaindre de l’emprise des Italiens sur les marchés financiers au XIII° siècle : trois cents ans plus tard, en 1550, c’est toujours la même chose : … ces marchands ou bancquiers estrangers [c’est-à-dire italiens] qui arrivent les mains vides, sans avoir apporté es ditz pays lorsqu’ilz sont arrivez aultre chose que leurs personnes avec ung petit crédit, la plume, encre et papier, ensemble l’industrie de sçavoir traffiquer, remuer et destourner les dictz changes d’ung pays en aultre, selon les advertissements qu’ilz ont des lieux où l’argent est plus cher. […] Plus à l’est, c’est encore un Français qui parle de Constantinople où lesquels marranes sont ceulx qui ont donné à cognoistre auxdicts turqz les manières tant de traffiquer que de négocier es affaires de quoy nous usons mécaniquement Des Français cité par Fernand Braudel dans La Méditerranée et le monde méditerranéen au temps de Philippe II. 17 06 1551 L’édit de Châteaubriant aggrave la répression contre les hérétiques et institue une chambre ardente (tribunal d’exception) pour chaque parlement. 14 08 1551 Tripoli, jusqu’alors tenue par les Espagnols, puis par l’ordre de Malte depuis 1530, tombe aux mains des Turcs : poudre d’or et esclaves pourront reprendre le chemin de la ville riche en or. 19 04 1552 Charles Quint est mis en fuite par les troupes de Maurice de Saxe : il doit quitter Innsbruck. Cela aboutira au traité de Passau qui rétablit les libertés allemandes. 1552 Ivan le Terrible s’est fait couronner tzar en 1547 : il s’empare de Kazan, à l’est de Moscou, et met ainsi fin à la domination des Tatars sur la Russie. Gaspard de Châtillon, sire de Coligny, futur chef du parti réformé, est nommé amiral de France par Henri II. Il projette de coloniser des terres susceptibles d’accueillir des populations de confession réformée, que l’évolution de la situation en France risquait de mettre un jour en danger. A ce titre, il ne se montre pas avare de son soutien aux flibustiers français « œuvrant » dans les Caraïbes auprès des autorités espagnoles. On pouvait alors lire dans les autorisations de partir en course données à La Rochelle : pour courir sus aux ennemis de la religion réformée. Coté espagnol, on ne parlait plus de corsarios ou de piratas mais de hereje [hérétique], puis de luteranos [luthériens] Ambroise Paré (1509-1590) est admis au nombre des chirurgiens ordinaires du roi Henri II. Il le restera pour François II, Charles IX et Henri III. Il rompit avec les préjugés de son temps, en condamnant notamment le recours aux produits animaux, l’usage de la poudre de momie et de la corne de licorne, et démontra que les plaies d’armes à feu ne sont pas empoisonnées. Au lieu de les cautériser à l’huile bouillante ou au fer rouge, il les pansa avec de la charpie. Il inventa la méthode de ligature des artères qu’il substitua à la cautérisation lors de l’amputation. Ne maîtrisant pas plus le grec que le latin, il fût perçu certes au-dessus des rebouteux mais aussi bien en dessous des médecins qui latinisaient dans leur robe de drap noir doublée de velours, bardés de syllogismes. Les générations suivantes remettront un peu d’ordre dans ces choses et on le considérera comme le père de la chirurgie moderne. Je le pansai, Dieu le guérit. …/…L’homme n’est pas né pour soi seulement ni pour son seul profit, mais pour aimer son semblable et le secourir. Sans cesse, il fallait naviguer dans ce monstrueux vertige de supputations qui manquaient de tout moyen d’analyse objective, avancer à la godille dans ce marécage de signes, dans ces raisonnements logiques qui paniquaient la parenté des symptômes … / … Paré disait que l’homme n’est pas seulement l’homme, qu’il est aussi ce qu’il n’est pas, c’est-à-dire, selon lui, la part de divinité qui le dépasse. Que l’homme est là et ailleurs, lui-même et autre, irréductible à ses organes, qu’il tire son sens à la fois du tout qu’il forme et d’un monde au-delà de lui-même. Jean Michel Delacomptée Ambroise Paré. La main savante. Gallimard 2007 A Metz, défendue victorieusement par François de Guise, il est médecin des assiégés dans les derniers mois de 1552 : il rapporte les réflexions prêtées à Charles Quint, l’assiégeur : L’Empereur demande quelles gens c’étaient qui se mouraient, et si c’étaient gentilshommes et hommes de remarque : lui fut fait réponse que c’étaient tous pauvres soldats. Alors dit qu’il n’y avait point de danger qu’ils mourussent, les comparant aux chenilles, sauterelles et hannetons qui mangent les bourgeons et autres biens de la terre, et que s’ils étaient gens de bien, ils ne seroient pas en son camp pour six livres par mois. Ambroise Paré Œuvres complètes Charles Etienne publie le Guide des chemins de France : c’est le premier du genre : tout y était : ponts, bacs, auberges, mauvais chemins et coupe-gorges. 12 07 1553 Edouard VI d’Angleterre est mort le 3 juillet. Arrive au pouvoir Marie Tudor, qui tenait son surnom Bloody Mary de l’exécution de 300 protestants. Charles Quint, Granvelle et l’ambassadeur Simon Renard œuvrent à la marier à son fils Philippe ; c’est un succès qui portait avec soi grande jalousie. Le démantèlement de l’empire allait-il se voir compensé par cette nouvelle alliance de l’Angleterre et de l’Espagne ? Sa mort le 17 novembre 1558 mit fin à cette union et Philippe II quittera à jamais les brumes du nord. 23 08 1553 Première occupation de la Corse par les troupes françaises. 27 10 1553 Michel Servet s’est réfugié dès 1547 à Genève, où il sert en quelque sorte de poil à gratter pour Calvin, lequel lui a fait dire qu’il ne sortirait pas vivant de là. Et c’est bien ainsi que se termine sa vie : sur le bûcher, condamné par une autorité civile, au sein de laquelle les ministres du culte - dont Calvin - ne sont théoriquement que consultants. En fait, Calvin qu’insupportait la conception que se faisait Michel Servet de la liberté fût très largement consulté. Le panthéisme de ce savant médecin né en Espagne avait pourtant des accents bien agréables pour des oreilles du XXI° siècle : Dieu dans le bois est bois, et dans la pierre est pierre […] Il y a une clarté du soleil et une autre de la lune, une autre du feu et encore une splendeur de l’eau. Tous reçurent la lumière du Christ, architecte du monde, qui est le premier principe dont sont composés toutes les choses, terrestres ou célestes, matérielles ou spirituelles. Catholiques comme protestants nommaient alors cela hérésie. Calvin, l’âme atroce, le docteur aigre qui brûla Servet Voltaire Le détestable Calvin, s’emparant de la Réforme déjà si mauvaise, en fit encore une œuvre française, c’est-à-dire une œuvre exagérée. Le caractère infernal qu’il imprima à sa secte est indélébile : elle a fait plus ou moins de mal suivant les circonstances, mais toujours elle a été et sera la même. […] Qu’est-ce que le protestantisme ? C’est l’insurrection de la raison individuelle contre la raison générale. Joseph de Maistre 1798 Calvin, un horrible ayatollah dont l’intolérance et le terrorisme religieux n’avaient rien à envier aux dirigeants iraniens Un internaute genevois en novembre 2008 Le libre examen, prôné par les humanistes, les luthériens et les calvinistes, autorise chaque individu à se mettre en liaison avec Dieu, par les seules Ecritures, sans aucun intercesseur : le raisonnement individuel fut à l’origine du travail de sape de toutes les autorités ; on mit la discussion à la place de l’obéissance. D’où s’ensuivit, malgré Luther et Calvin qui étaient des hommes « d’ordre », « l’esprit d’insurrection ». Ni Calvin ni Luther bien sûr n’ont voulu fonder la démocratie, mais, paradoxalement, leur enseignement a eu pour effet, là où il était entendu, et plus tard, par contagion, dans tout l’Occident, de poser les bases de la révolution libérale. En accentuant la dissolution de la structure unifiée et hiérarchisée du catholicisme, en permettant la formation et la coexistence d’Eglises largement autonomes. L’unité de la foi, l’unité des rites, les respect des traditions et de la souveraineté, tout cela a été remis en question par un pluralisme qui n’atteignit pas seulement la cohérence de la religion mais qui, à la longue, défiait l’unité politique des nations. Ne nous étonnons pas dès lors que cette religion sans merci ait pu séduire tant de belles intelligences. L’Histoire Mars 2009 13 12 1553 Dans le château de Pau, Jeanne d’Albret, princesse de Navarre, donne naissance à Henri, le futur Henri IV. Le père est Antoine de Bourbon, descendant direct d’un fils de Saint Louis. C’est cette lignée, dite la branche de la Marche Vendôme, qui fera de Henri un roi de France à la mort de Henri III, sans descendance directe. Espagnols comme Français ont l’œil mauvais quand il est tourné vers ce petit royaume, vivant surtout d’élevage et qui a donc fait figurer des vaches sur ses armes : Jeanne était fille unique, et à sa naissance, les Espagnols avaient ricané : Milagro, la vaca hizò una oveja ! - Miracle, la vache a fait une brebis ! Henri II de Navarre, son grand père, tient sa revanche, lève très haut le nouveau-né et s’écrie devant sa cour réveillée à la hâte : Ahora, mire, aquesta oveja pariò un leon ! - Maintenant, regarde, cette brebis a accouché d’un lion ! Les rodomontades du grand père ne suffisent pas à assurer le bonheur d’un enfant, et celui-ci ne le fut pas, devenu très vite l’enjeu d’une profonde mésentente de ses parents, - un père plus cavaleur que cavalier - ce qui n’est pas peu dire -, en même temps que catholique, une mère qui va devenir protestante en commençant par ne pas aller à la messe de Noël en 1560, et qui le sera de plus en plus farouchement. Un tel environnement ne pouvait permettre à Henri de se sentir attiré par les Espagnols ; mais cette défiance n’ira pas jusqu’à l’empêcher de solliciter un emprunt auprès du Roi Catholique pour le mariage de sa sœur Catherine avec le prince de Savoie ! L’année 1562 s’achève. Henri a vécu le pire de ce que peut imaginer un enfant. La haine entre ses parents. Sa situation d’enjeu dans leur séparation. L’exigence de chacun d’entre eux de prouver son amour exclusif par la déclaration de fidélité à la foi qu’ils confessent. La menace, s’il cède à l’autre, de perdre leur amour. La pression morale et physique la plus insupportable pour le contraindre à trahir la promesse faite à sa mère. L’abandon à la volonté du père. Les remords qui conduisent à la maladie. Le sentiment de culpabilité. L’inquiétude pour la sauvegarde de la mère bannie. La mort du père, enfin. Lorsqu’on aura à réfléchir à l’attitude d’Henri face à la religion, il faudra se souvenir de cette année terrible. Et mesurer aussi la fragilité de la frontière qui, malgré la violence des passions, séparait l’une de l’autre les confessions affrontées. En quelques années, Jeanne et Antoine, et le petit Henri à leur suite, auront plusieurs fois changé d’Eglise. Tout cela, de surcroît, se nouait à l’intérieur de la même famille. Que pouvait comprendre un enfant à une guerre si violente dans laquelle sa mère était chef d’un camp, son père à la tête de l’armée de l’autre camp, cependant que son oncle paternel commandait contre son père l’armée du camp de sa mère ? Ces blessures ne seront pas les dernières. Il faudra que le petit prince s’endurcisse encore. Car sa mère n’en récupérera pas la garde. Il demeurera à la cour, seul, ayant seulement retrouvé ses précepteurs huguenots - encore un changement de religion pour le prince qui ne pourra plus jamais être un enfant. François Bayrou Henri IV, le Roi libre Flammarion 1994 S’il est un domaine sur lequel à priori l’accord devrait être unanime, donnant toute la place au seul bon sens sans en laisser à la subjectivité et au culturel, c’est bien dans la façon d’habiller et de faire dormir les bébés ; or, c’est tout le contraire qui se passe : on a une impression de prédominance d’idées préconçues qui changent avec une périodicité très variable ; ce qui était recommandé le lundi, devient erroné le mardi etc…et ce depuis que le monde est monde : A la fin des années 1500, les bébés sont ligotés, pour leur bien. Cela durera d’ailleurs au moins deux siècles et dans la campagne pyrénéenne jusqu’au XIX° siècle. Il faudra attendre Rousseau et son Emile pour que l’on commence à théoriser les bienfaits des corps en liberté. Jusque là, on professe que, pour que les corps soient droits, il convient de les former au moule des bandelettes étroitement serrées, les jambes liées l’une à l’autre et les bras immobilisés le long du buste. Aucun mouvement n’est permis durant la première année et pour plus de sécurité le bébé est attaché au berceau. Cette momie n’est pas facile à constituer, ce qui fait que l’enfant n’est quasiment pas changé : une fois par jour en général. Ne professe-t-on pas que la crasse protège, que l’urine est bienfaisante ? L’on interdit ainsi de nettoyer le crâne de l’enfant des croûtes qui s’y forment, car la fontanelle pourrait s’en trouver menacée, de même que pour fortifier les ongles, on évite de les couper avant dix-huit mois ou deux ans. Si le bébé attrape des poux, on prend bien soin, à l’épouillage, d’en épargner quelques- uns, puisqu’ils « mangent le mauvais sang ». Dans le cas des fils de famille noble, il convient d’ajouter aux risques d’une si épouvantable hygiène les nécessités de l’allaitement par nourrice, la mère n’imaginant pas de s’acquitter elle-même de ce rôle. […] S’il a survécu à ces épreuves, les bébé est libéré, autour de l’âge de dix-huit mois, et revêtu d’une robe, parfois soutenue (pas trop de liberté ! ) par un corset de baleines. Un cadre de bois à roulettes permet à l’enfant, comme un youpala, d’aujourd’hui, de se familiariser avec la station debout et les premiers mouvements des jambes et des bras, jusque-là strictement interdits. François Bayrou Henri IV, le Roi libre Flammarion 1994 1554 Le Flamand Gerhard Mercator - il a latinisé son nom d’origine, Kremer, c’était alors très tendance - publie une carte de l’Europe, où la Méditerranée retrouve une longitude, de 52°, beaucoup plus proche du réel que sur les copies des cartes de Ptolémée. Il représente la Terre sur un cylindre tangent à l’équateur de la sphère terrestre puis déroulé. Les méridiens y sont figurés par des lignes droites verticales équidistantes tandis que les parallèles sont des lignes droites horizontales de plus en plus distantes à mesure que l’on avance vers les pôles. Les formes sont agrandies, mais respectées, ayant l’inappréciable avantage de permettre aux marins de tracer leur route selon une ligne droite. Il éditera aussi avec beaucoup d’authenticité les cartes de Ptolémée, lesquelles n’existaient plus que reprises et corrigées selon les caprices du « fabriquant ». 3 10 1555 En Allemagne, - à l’exception de la Prusse - la paix d’Augsbourg autorise deux confessions : le catholicisme et le luthéranisme. Cela signe l’échec de la politique d’unification de Charles Quint, mais en même temps permet de faire l’économie des massacres et des guerres de Religion que connaissent la France et les Pays Bas. Reprend alors de la vigueur comme jamais le vieux principe cujus regio, ejus religio : des grands princes, des électeurs [Saxe, Palatinat, Brandebourg] et des dizaines de villes passent ainsi au luthéranisme en 1555. Le calvinisme n’avait pas de place dans cette affaire : les quelques conversions relanceront les affrontements mais dans l’ensemble le luthéranisme restera largement majoritaire au sein du monde protestant et le calvinisme restera limité au Palatinat, à la ville libre de Colmar et Aix la Chapelle. Il faudra attendre les traités de paix de Westphalie à la fin de la guerre de Trente Ans pour que soit reconnu le calvinisme, et le cujus regio ejus religio deviendra un souvenir dans le milieu du XVII° siècle. 25 10 1555 A Gand, Charles Quint, les yeux en larmes, annonce son intention de quitter le pouvoir. Il s’est en fait déjà dépouillé de la Sicile, de Naples et du Milanais. 10 11 1555 Nicolas Durand de Villegagnon, camarade d’école de Calvin, puis chevalier de Malte, est doté d’une robuste constitution : De taille pantagruélique et de construction cyclopéenne, riche et rude en poil, les épaules hautes et larges, les poings comme des marteaux, le torse fait pour la cuirasse, rêvant de Turcs assommés, de galères fendant la mer (…) avec cela bourré de Cicéron et de Plutarque, de Justinien et d’Alciat, adroit, léger, prompt aux armes, aux chevaux, à tous les exercices du corps Heulard Un tel tempérament ne pouvait que finir par se sentir à l’étroit en France, allant même souvent jusqu’à être gênant. Mandaté par Coligny, il est doté de dix mille livres qu’Henri II lui alloue sur sa cassette pour tenter une implantation française au Brésil où les Portugais ont eu l’imprudence de laisser ouverte à tous vents la baie de Rio. Villegagnon a recruté six cents hommes qu’il embarque sur trois vaisseaux dont deux armés en guerre. L’expédition arrive sur l’île de Ganabara, ou Janeiro dans la baie de Rio : l’île prendra d’ailleurs le nom d’Île aux Français. Villegagnon fait fortifier l’îlot rocheux du Ratier, qui commande l’entrée de la baie, se baptisant lui-même le roi de la France Antarctique. Nombreux étaient les protestants parmi les nouveaux colons, et les disputes religieuses épousèrent celles du pays natal, - on ne laisse pas à quai ses passions lorsque l’on part en voyage - tant et si bien qu’en 1559, la colonie redevenait portugaise. Le cordelier André Thevet, grand voyageur, bon connaisseur de l’Atlantique sud, était du voyage, et au premier rang pour animer les querelles. Quand il en avait assez, il se baladait, en s’intéressant à une plante qu’on appelle ici le petum. C’est le tabac : les indigènes le fument depuis deux mille ans, après l’avoir fait sécher, affirmant que cela consume sans peine les humeurs superflues du cerveau et fait passer la faim et la soif pour quelques temps. Le père Thevet note lui-même qu’au commencement, l’usage n’en est pas sans danger, avant que l’on y soit accoutumé, car cette fumée cause sueurs et faiblesse, jusques à en tomber en quelque syncope : ce que j’ai expérimenté moi-même. Il rapportera des graines qu’il fera pousser dans son jardin d’Angoulême. Il avait aussi un talent certain pour ce que l’on nomme aujourd’hui « la com », qui se ramène assez souvent au « tout à l’Ego »: découvrant une île bien jolie proche de terre Neuve, il assure qu’elle porte déjà le nom d’île Thevet ;
Eh bé voyons, mon bon père ! Dès ses premières tentatives, la géographie est affamée de mensonges. Elle s’en gave. C’est une de ses matières premières préférées. A l’égal des poètes, les voyageurs sont des affabulateurs. L’imposture est leur régal, leur vanité et l’instrument de leur pouvoir. Gilles Lapouge La légende de la géographie Albin Michel 2009 [1] Il était sans doute l’un des premiers à « donner le ton », mais ce point de vue fût très largement partagé pour nombre de siècles suivants. Ronsard le reprendra dans la même acception, c’est à dire à consonance péjorative très marquée… Ce sont les Italiens qui, au XVII° siècle nommeront ainsi le style des cathédrales du XIII° siècle, toujours avec une consonance péjorative… laquelle devra attendre à peu près Prosper Mérimée et Viollet le Duc, à la fin du XIX° siècle, pour disparaître. [2] Incendié sous la Commune en 1871, l’actuel Hôtel de Ville a été reconstruit en 1882 par l’architecte Ballu. [3] Le Savoyard Pierre Lefebvre, le Portugais Bobadilla, le Navarrais François Xavier, les Espagnols Lainez, Rodriguez et Salmeron, puis un peu plus tard, les Français Brouet et Codure et un second Savoyard, Lejay. [4] … « ce qui pouvait inclure les langues régionales » selon Pierre Encrevé, linguiste . Libération des 11-12 mai 2002 [5] Il est bien possible que les rites du solstice d’été aient imposé à cette tribu le départ temporaire des hommes. Mais il est possible aussi que ces guerrières n’aient été que le fruit de son imagination, car jamais personne d’autre ne les rencontra. [6] Les mots de traître, félon, seraient beaucoup mieux appropriés. [7] par voie de terre, c’est vers la France, via Canfranc, au sud du col du Somport, et par voie de mer, depuis l’Andalousie et la Biscaye.
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