1523 à 1532. François I° prisonnier. Pizzaro dépouille les Incas. Baber
Publié par (l.peltier) le 21 mars 2008 En savoir plus

8 08 1523                   Le premier martyr protestant et français est un moine augustin du couvent de Livry, Jean Vallière pour avoir osé dire que le Christ avait été conçu comme nous autres humains, et donc que la Vierge ne l’était pas tant que ça, ce qui estoit faulcement, mauvaisement et mechament parler et sentir de si grande et excellante vierge  : le bourreau de Paris lui coupe la langue avant de l’envoyer au bûcher. D’autres suivront : Jacques de Pavannes en mars 1525, Jean Leclerc, cardeur, en juillet 1525, pour avoir brisé une statuette de la vierge.

21 09 1523                 Roland Grelet a épousé la religion que l’on dira prétendument réformée - RPR - il entre dans la cathédrale de Chartres pendant la messe et jette à terre une image de la Vierge : il ira au bûcher.

1523                           Jacques Lefevre d’Etaples, en accord avec Erasme, donne une version française du Nouveau Testament. Dans l’Epistre exhortatoire qui accompagne les Evangiles, Lefèvre d’Etaples explique qu’il a réalisé cette traduction affin que ung chascun qui a congnaissance de la langue gallicane et non point du latin soit plus disposé à recevoir ceste presente grace […], affin que les simples membres du corps de Iesuchrist ayans ce en leur langue puissent estre aussi certains de la verité evangelicque, comme ceulx qui l’ont en latin.

Les Evangélistes, qui constituent dans les années 1520 un courant au sein de l’Eglise gallicane, préconisent de rechercher dans la lecture assidue des textes bibliques, des psaumes et des Evangiles en particulier, l’assurance d’une offre divine de salut et la possibilité d’être vertueux. Lefèvre d’Etaples recommande ainsi à tous evesques, curez, vicaires, docteurs, prescheurrs d’esmouvoir le peuple à avoir, lire et ruminer les sainctes Egangiles. Souvent réédité (42 éditions différentes recensées entre 1523 et 1563), le Nouveau Testament de Lefèvre pénètre aux quatre coins de France, contribuant ainsi au rayonnement de la langue française dans les provinces. Il supplante parfois des versions en langue locale, comme le Nouveau Testament picard, et joue un rôle non négligeable dans l’unification linguistique du pays.

Alain Rey   Mille ans de langue française        Perrin 2007

Obligation d’afficher les prix sur la porte des hôtels ; ces prix sont réglementés attendu que les depens de ceux qui voyagent sont si grands et excessifs qu’à peine plusieurs les peuvent supporter et laissent leurs affaires nécessaires.

17 02 1524                 Jehan de Poitiers, seigneur de Saint Vallier, père de Diane de Poitiers a été condamné à mort pour s’être allié au connétable de Bourbon, félon passé dans le camp de Charles Quint. Il est déjà dans les mains du bourreau, place de Grève, quand un messager vient apporter la nouvelle de la grâce du roi, obtenue « à l’arraché » par  Louis de Brézé, grand sénéchal de Normandie et son épouse Diane de Poitiers. Louis de Brézé et son épouse étaient certes bien intervenu pour sauver la tête de Saint Vallier, mais le comte Louis de Brézé n’était pas un mari complaisant, et certainement pas du bois du Marquis de la chanson : Le Roi a fait battre tambour.

Le Roi a fait battre tambour (bis)
Pour voir toutes ces dames
Et la Première qu’il a vue
Lui a ravi son âme.

Marquis dis moi la connais-tu (bis)
Qui est cette jolie dame ? 
Le Marquis lui a répondu
Sire Roi c’est ma femme.

Marquis, tu es plus heureux qu’moi (bis)
D’avoir femme si belle,
Si tu voulais me l’accorder,
Je me chargerais d’elle.

Sire, si vous n’étiez pas le Roi (bis)
J’en tirerais vengeance,
Mais puisque vous êtes le Roi,
A votre obéissance…

Marquis ne te fâche donc pas (bis)
T’auras ta récompense :
Je te ferai dans mes armées
Beau Maréchal de France.

Adieu, ma mie, adieu mon cœur !
Adieu mon espérance !
Puisqu’il te faut servir le Roi,
Séparons-nous d’ensemble.

Le roi l’a prise par la main (bis), …
L’a menée dans sa chambre ;
La belle en montant les degrés
A voulu se défendre.

Marquise, ne pleurez pas tant !
Je vous ferai Princesse ;
De tout mon or et mon argent,
Vous serez la maîtresse. 

Gardez votre or ! Et votre argent (bis)
N’appartient qu’à la Reine ;
J’aimerais mieux mon doux Marquis
Que toutes vos richesses !  

La Reine a fait faire un bouquet (bis)
De belles fleurs de lys,
Et la senteur de ce bouquet
A fait mourir Marquise.

De cette entrevue naquit la légende d’une liaison entre François I° et Diane de Poitiers, légende à la vie tenace puisque croustillante : les contemporains s’y mirent tout de suite, avec à l’avant garde de tous les colporteurs de ragots, le grand maître des concierges, et de la presse people : Brantôme :

J’ai entendu parler d’un grand seigneur qui, ayant été jugé d’avoir la tête tranchée, si qu’étant déjà sur l’échafaud, sa grâce survint que sa fille qui était des plus belles avait obtenue ; et descendant de l’échafaud, il ne dit autre chose, sinon : « Dieu sauve le bon con de ma fille qui m’a si bien sauvé. »

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On disait que le roi la [sa grâce] lui [Saint Vallier] avait envoyée après avoir pris à Diane, sa fille, âgée de quatorze ans, ce qu’elle avait de plus précieux : échange fort doux à qui estime moins l’honneur que la vie.

Mézeray

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En son jeune âge, Diane racheta de son pucelage la vie du sieur de Saint Vallier, son père.

Régnier de La Planche, protestant asssez intelligent pour penser que la Vierge Marie ne l’était pas mais suffisamment stupide pour penser que la comtesse de Brézé l’était.

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Le Roi a terni , flétri, souillé, déshonoré, brisé Diane de Poitiers, comtesse de Brézé.

Victor Hugo   Le Roi s’amuse

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Brézé avait été le révélateur du complot [la trahison du connétable de Bourbon] . La dame de Brézé, la belle, la brillante et habile Diane de Poitiers, sut bien faire valoir ce service auprès du Roi et user sans doute d’autres armes plus efficaces encore.

Henri Martin

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Ce qu’on a dit et qui est probable, c’est que la dame, qui avait vingt cinq ans, beaucoup d’éclat, de grâce, avec un esprit très viril, alla tout droit au roi, fit marché avec lui. Tout en sauvant son père, elle fit ses affaires personnelles, acquit une prise solide et la position politique d’amie du roi. Un volume de lettres[1] témoigne de cette amitié.

Michelet

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Il est des contemporains de Brantôme qui n’éprouvent pas l’impérieux besoin faire du racolage :

Il n’y eut chose qui tant ému le Roi que les larmes et prières de Diane de Poitiers, fille unique de ce seigneur de Saint Vallier, laquelle, ayant été nourrie au service tant de la mère du Roi que de la reine Claude, fit si bien que le Roi octroya la grâce pour le père à la fille, laquelle était prête à suivre le chemin d’icelui, d’ennui  s’il eût été défait par justice.

Belleforest

Mars 1524                  François I°, s’est offert les services du navigateur florentin Giovanni Verrazano. Parti en juin 1523 avec 4 navires vers le passage du Nord Ouest, il en perd 3 rapidement, accoste dans la baie du fleuve Hudson, où il fonde la ville de Nouvelle Angoulême, laquelle deviendra 100 ans plus tard Nieuw Amsterdam avec le Hollandais Peter Stuyvesant, et New York pour finir ; après avoir longé la Caroline du Nord, la Virginie et le New Jersey, il se dirige toujours plus au nord jusqu’aux terres de Bacalaos (le terme nomma l’île de Terre-Neuve, avant de signifier en portugais la morue… qui y pullule). Il repart en 1528 vers les Caraïbes, où il trouve la mort. Il laisse de son premier voyage une situation approximative de l’entrée du passage du Nord Ouest situé entre le Groenland et Terre-Neuve.

Mais François I° regarde aussi du coté de l’est, où il trouve en Soliman le Magnifique, le sultan turque, un allié contre la puissance de Charles Quint :

Je ne puis pas nier que je désire vivement voir le Turc très puissant et prêt à la guerre, non pas pour lui, car c’est un infidèle et nous autres nous sommes chrétiens, mais pour affaiblir la puissance de l’Empereur, pour le forcer à de graves dépenses, pour rassurer tous les autres gouvernements contre un ennemi si grand.

Lequel Soliman l’avait un peu plus tôt assuré de ses capacités guerrières :

Nos glorieux prédécesseurs ont toujours saisi l’occasion d’entrer en campagne pour repousser l’ennemi et faire des conquêtes ; moi-même, marchant sur leurs traces, j’ai soumis en toutes saisons des provinces et des forteresses puissantes et de difficile abord ; nuit et jour, notre cheval est sellé et notre sabre est ceint.

Dans les annales orientales, on appelle Soliman Le Kânouni - Le Législateur - … il fallait bien cela, entre le règne de Sélim I° le Cruel et celui de Sélim II l’Ivrogne… Le législateur, car initiateur d’un code qui réglementait si bien l’appareil juridique que le roi Henri VIII d’Angleterre, envoya à Constantinople une mission d’experts pour en étudier le fonctionnement. En fait le Kânoun Nâme est en Orient aussi célèbre que le Codex Justinianus l’est demeuré en Occident ou la Recopilación de las Leyes en Espagne. Toute l’œuvre législative de Soliman, en Hongrie, a été à la charge du juriste Aboul’s-Su’ûd ; elle fut si importante dans le domaine de la propriété que bien des détails en ont survécu jusqu’à nos jours. De même le jursite Ibrahim Halebi, auteur d’un livre de droit usuel, le multeka,  est à placer à coté des plus grands juristes de l’Occident du XVI° siècle.

Fernand Braudel       La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II. 2. Destins collectifs et mouvements d’ensemble. Armand Colin 9° éd. 1990

24 05 1524                  Une implacable sécheresse s’est installée sur la France, et c’est la ville de Troyes qui est ravagée par le feu.

30 06 1524                  François I° ordonne la construction du château d’If.

26 07 1524                  La reine Claude meurt en couches d’un huitième enfant : elle avait 25 ans ! La grande sénéchale de Normandie, Madame de Brézé, ou encore Diane de Poitiers reçoit la charge  - toute honorifique et de confiance -, de veiller sur les enfants royaux. Elle a 24 ans, le petit Henri 5.

Il faut parler de madame Claude de France, qui fust très bonne et très charitable, et fort douce à tout le monde, et ne fist jamais desplaisir ny mal à aucun de sa court ny de son royaume. Elle fust aussy fort aymée du roy Louys, et de la royne Anne, ses pere & mere, et estoit leur bonne fille et la bien-aymée, comme ilz luy monstrarent bien; car amprès que le roy fust paisible duc de Milan, ilz la firent déclarer et proclamer en sa court de parlement de Paris, à huys ouverts, duchesse des deux plus belles duchez de la chrestienté, qui estoient Milan et Bretaigne, l’une venant du pere et l’autre de la mere. Quelle heritiere! s’il vous plaist. Ces deux duchez joinctes ensemble eussent bien faict un beau royaume

[…] le roy son mary luy donna la vérolle, qui lui advança ses jours. Et madame la régente, Louise de Savoie la rudoyait fort (…) 

                                                                                                                      Brantôme

Autant François était grand et athlétique, autant Claude était petite. Ses maternités successives la faisaient paraître continuellement bien en chair aux dires de la Cour, qui en faisait un sujet de moquerie. Les ambassadeurs étrangers notent sa forte corpulence, sa boîterie, le strabisme de son œil gauche, sa très petite taille, sa laideur et son effacement, pour ne souligner que ses qualités de cœur. Elle fut peu aimée à la cour après la mort de ses parents. Le roi lui imposera l’omniprésence de sa maîtresse, Françoise de Châteaubriant. La postérité préfèrera se souvenir d’elle en goûtant une bonne prune, ce qui est plus gratifiant que d’être bonne poire.

24 09 1524                  Charles III de Bourbon-Montpensier, connétable de France, en procès avec Louise de Savoie,  passé avec armes et bagages à la cause de Charles Quint manque de  peu de prendre Marseille, après s’être rendu maître de toute la Provence, pillant au passage l’abbaye de Lérins et Brégançon.

Le douze du mois d’août 1529 [erreur reprise par Joseph Mery, il faut lire 1524 : le connétable de Bourbon est mort à Rome en mai 1527], le connétable de Bourbon, chevauchant sur la grande route de Marseille avec son armée de bandits se tourna alors vers le marquis de Pescaire et lui dit :  «  Deux ou trois coups de canon épouvanteront si bien ces bons bourgeois de Marseille qu’ils viendront la corde au cou m’apporter les clefs de la ville. » «  Amen ! »  dit Pescaire qui avait l’humeur railleuse.

Après trente jours de tranchée ouverte, le 15 septembre, le connétable de Bourbon, désespérant déjà de prendre Marseille, assistait à la messe sous sa tente devant l’abbaye de Saint Victor. Un boulet de canon, lancé par la fameuse couleuvrine de la tour Saint-Paule, passa sur la butte des Grands-Carmes, traversa le port, troua la tente du connétable et renversa le prêtre qui disait la messe.

-                                   Qu’est-ce que tout cela ? dit le connétable effrayé.

-                                   Ce sont, répondit Pescaire, les bons bourgeois de Marseille qui viennent le corde au cou vous apporter les clefs de la ville…

[…] Quant au marquis de Pescaire, son nom est resté dans la mémoire du peuple de la vieille ville. Le jour de la levée du siège, les Marseillais, debouts sur leurs remparts, saluèrent le fugitif par son nom provençalisé « Pécaire ! » Ce nom est depuis employé pour déplorer une grande infortune. [ et, « peuchère » qui déplore une petite infortune, pourrait bien venir de là. ndlr]

Joseph Mery 1798-1866      Marseille et les Marseillais

14 11 1524                  Francisco Pizzaro, fils de gentilhomme paysan d’Estrémadure, était aux cotés de Balboa pour découvrir l’océan, dix ans plus tôt. Il n’a pas oublié les paroles du cacique, parlant de l’El Dorado - le pays de l’or - qui se trouve au sud. Quand Pedrarias d’Avila lui ordonna de l’arrêter, il passa sous les ordres de ce dernier, et finit par obtenir le commandement d’une expédition vers le sud. Il a recruté dans les tavernes de Panama cent quatorze hommes dont les dettes, les fièvres les parasites étaient beaucoup plus réelles que l’ambition. Il ne dispose que d’un seul navire, qui commença vite par essuyer une tornade. Les obstacles de tous genres, la faiblesse de l’expédition ne suffirent pas à lui cacher la manifeste abondance de l’or dans ces régions : il dut se résoudre à rentrer à Panama, bien résolu à revenir. Il était parvenu jusqu’à l’embouchure du Rio San Juan, par 4°N.

1524                            Révolte des Paysans anabaptistes en Allemagne, teintée d’illuminisme religieux : ils sont emmenés par Thomas Münzer

Luther prend parti pour les grands seigneurs : dès lors, de nombreux princes rallient un homme qui défend l’ordre social tout en combattant Rome, car ils espèrent récupérer l’énorme patrimoine foncier ecclésiastique, qui représente un tiers du sol allemand. 

Jean Sévillia.              Historiquement correct. Perrin 2003

25 02 1525                 François I°, le roi chevalier a pris Pignerol et Turin ; négligeant de prendre Lodi, il porte son choix sur la place forte de Pavie, au cœur du Milanais ; il se trouve au pied des remparts dès novembre 1524 et ses armées ont alors une supériorité numérique certaine sur celle de l’ennemi. Encore aujourd’hui, la plupart des historiens peinent à comprendre pourquoi l’armée française laissa alors passer pratiquement 4 mois dans le siège d’une ville fort bien défendue, en restant inactive, période mise à profit par l’adversaire pour renforcer ses troupes ; le 3 février, François I° écrit à sa mère :

Je crois que la derrenière chose que nos dicts ennemis feront sera de nous combattre, car, à dire la vérité, nostre force est trop grosse pour la leur.

Au final, la confrontation se traduit par la défaite et surtout la capture du roi par Lannoy, commandant les Impériaux. A leurs cotés se trouve Charles de Bourbon, à la tête d’une armée. Les paris se pratiquaient déjà couramment : à Venise nombreux furent ceux qui avaient parié en faveur d’une victoire de François I° ; seul Calzeran, un espagnol probablement mieux informé que les autres, joua contre le courant : il ramassa une fortune. Jacques de Chabanne, auvergnat, marquis de La Palice (1470-1525), maréchal de France, fut l’un de ses grands capitaines, à l’égal d’un Bayard ou d’un La Trémoille, et participa, à ce titre, à la bataille. Outre la capture du souverain, la défaite sera marquée par la mort de ses principaux officiers : La Trémoille, Bonnivet et La Palice, dont Brantôme nous conte les derniers instants :

Vint le cruel Buzarto, Espagnol. L’homme qui portait envie du prix et de l’honneur d’un si grand capitaine pris à la cavalerie, le tua cruellement, lui accarant une grosse arquebuse de calibre dans sa cuirasse.

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De là vient tout le malentendu ; ou du moins une hypothèse d’explication de l’origine de ces « lapalissades » auxquelles le marquis a bien involontairement donné son nom. A en croire le chroniqueur, à 55 ans - âge considérable pour l’époque - le fier et beau chevalier excitait donc encore la jalousie et la haine des envieux ; ce qu’une complainte en forme d’éloge funèbre, écrite au lendemain du désastre de Pavie, exprimera de la manière la plus directe qui soit :

Hélas! s’il n’était pas mort
Il ferait encore envie !

Or, dans la graphie ancienne, les lettres f et s avaient la même forme ; si bien qu’au fil des copies, un scribe maladroit (ou farceur; la question peut quand même se poser) finira par transformer en calembour ce qui était à l’origine un hommage sincère. Ainsi, le vers «  Il ferait encore envie » deviendra-t-il : « Il serait encore en vie », et sera rapidement adopté comme tel par la fantaisie populaire, après que le poète Bernard de la Monnoye l’ait reprise ainsi travestie et que Ballard l’eut publié, en 1725, dans la « Clé des chansonniers[2]. »

Marc Robine Anthologie de la chanson française. Albin Michel 1994

Prisonnier de Charles Quint, il commence par être enfermé à la Chartreuse de Pavie. Louise de Savoie, sa mère, exerce la régence, et reçoit au couvent Saint Just de Lyon nouvelle de la catastrophe :

Madame, pour vous avertir comme se porte le ressort de mon infortune, de toutes choses ne m’est demeuré que l’honneur et la vie sauve, et pour ce que mes nouvelles vous seront quelque peu de réconfort, j’ay prié qu’on me laissast vous escrire. Ceste grace m’a été accordée, vous priant de ne vouloir prendre l’extrémité de vos finz en usant de vostre accoustumée prudence ; car j’ay espérance à la fin que Dieu ne m’abandonnera point. Vous recommandant voz petits-enfants et les miens, vous suppliant faire donner seur passage pour aller et retourner en Espagne au porteur qui va devers l’empereur pour acavoir comment il veut que je sois traicté.

Et sur ce très humblement me recommande en vostre bonne grâce. Très humble et obéissant fils,

Françoys.

En écrivant à sa mère François I° savait bien qu’elle lui passerait tout et resterait à jamais son alliée : l’enfant fut roi aux yeux de sa mère, et de sa sœur Marguerite, avant que de l’être de France : François I° naquit entre deux femmes prosternées […] et telles elles restèrent, dans cette extase de culte et de dévotion.

Michelet

Louise prend les affaires en main et écrit tous azimuts pour maintenir la cohérence du pays ; l’affaire n’était pas simple et elle mènera la barque dans le mauvais temps avec un gouvernail très sûr. Ce genre de situation est propice au réveil de toutes les baronnies, et il fallait bien s’affairer aussi en Europe pour retourner en faveur de la France des alliances jusqu’alors favorables au vainqueur Charles Quint. Elle lui écrit :

Monsieur mon bon fils, après avoir entendu par ce gentilhomme, la fortune advenue au Roy, mon sieur et fils, j’ay loué et loue Dieu de ce qu’il est tombé ès mains du prince de ce monde que ayme le mieux, espérant que vostre grandeur ne vous feroit point oublier la prochaineté de sang et linaige d’entre vous et luy. Et dadvantaige, je tiens pour le principal le grand bien qui peut universellement venir à toute la chrestienté par l’union et l’amytié de vous deux et pour ceste cause vous supplie, Monsieur mon bon fils, y penser et, en attendant, commander qu’il soit traitté comme l’honnesteté de vous et de luy le requiert et permettre, s’il vous plaist, que souvent je puisse avoir nouvelle de sa santé et vous obligerez une mère, ainsy toujours par vous nommée, et qui vous prie encore une fois que maintenant en affection soyez père à vostre humble et bonne mère.

Loyse

De la Chartreuse de Pavie, François I° passera à la forteresse de Pizzighettone, à vingt kilomètres de Cremone, où on le laisse libre de correspondre avec sa mère ; ses fidèles peuvent circuler avec des sauf conduits. Début avril, il écrit à Charles Quint :

Si plus tôt la liberté par mon cousin le vice-roi m’eût été donnée, je n’eusse si longtemps tardé d’envers vous faire mon devoir, comme le temps et le lieu où je suis le méritent, n’ayant autre confort en mon infortune que l’estime de votre bonté, laquelle, si lui plaît, par son honnêteté usera en moi l’effet d’être vainqueur de sa victoire; ayant ferme espérance que votre vertu ne voudrait me contraindre de chose qui ne fût honnête, vous suppliant juger à votre propre cœur ce qu’il vous plaira faire de moi, étant sûr que la volonté d’un tel prince que vous êtes ne peut être accompagnée que d’honneur et magnani­mité. Par quoi, s’il vous plaît avoir cette honnête pitié de moi, avec la sûreté que mérite la prison d’un roi de France, lequel l’on veut rendre ami et non désespéré, vous pourrez être sûr de faire un acquêt, au lieu d’un prisonnier inutile, de rendre un roi à jamais votre esclave. Par quoi pour ne vous ennuyer plus longuement de ma fâcheuse lettre, fera fin, avec ses humbles recomman­dations à votre bonne grâce, celui qui n’a autre aise que d’attendre qu’il vous plaise me vouloir nommer au lieu de prisonnier,

votre bon frère et ami Françoys

Puis il sera transféré par voie maritime, via Portofino, Gênes, Barcelone, à l’Alcazar de Madrid. Autant les emprisonnements italiens et le voyage de Barcelone à Madrid pouvaient  avoir un petit air de villégiature, autant seront dures les conditions d’enfermement en l’Alcazar de Madrid où, après avoir eu la visite de Charles Quint le 18 septembre - un sommet sans pareil dans l’hypocrisie, vieux reste de liturgie chevaleresque desséchée et stérile - l’empereur versait des pleurs en embrassant son cousin -, un méchant abcès nasal l’emmènera aux portes de la mort le 22 septembre. Mais c’est l’abcès qui crèvera et François recouvrera ses forces.  

1525                           La première carte de France imprimée à Paris est due à Oronce Finé. La ville de Venise décide que les Juifs devront habiter un quartier réservé : c’est la naissance des ghettos[3] ; à Venise, le manque de place entraînera la surélévation des immeubles… jusqu’à des hauteurs bien supérieures à ce que permettait la sécurité.

Albert de Brandebourg, grand maître de l’Ordre Teutonique, se convertit aux thèses de Luther, et de ce fait les immenses possessions de l’ordre militaire se trouvent sécularisées, tandis que les chevaliers catholiques se réfugient en Hongrie.

vers 1525                    Dans la ville de Quito conquise douze ans plus tôt, le Seul-Inca, Huayna Capac se meurt de la petite vérole, qui a déjà emporté deux cent mille de ses hommes. Revêtu de ses habits d’empereur, il fait part à son entourage de ses dernières volontés :

Il y a bien des années, mon père le Soleil m’a révélé qu’après le règne de douze de ses enfants royaux, un peuple étranger viendrait qu’on n’avait jamais vu dans ces contrées, qu’il conquerrait Tavantinsuyu, « l’empire des Quatre Provinces » et encore bien d’autres royaumes. Je crois qu’il s’agit de ces hommes blancs qu’on a vu récemment devant les côtes de la province du Nord. Ces hommes sont forts, habiles et sans scrupules. Je sais que, bientôt après moi dixième, le douzième inca verra la fin de son règne. Voilà pourquoi je vous prédis : peu d’années après mon retour chez mon père, ce peuple conquérant viendra réaliser la prophétie du Soleil, envahira cet empire et le dominera. Je vous commande d’obéir aux étrangers et de les servir, car ils nous sont en tout supérieurs ; leurs lois sont meilleures, leurs armes invincibles. La paix soit avec vous ; je vais maintenant rejoindre mon père le Soleil qui m’a appelé.

17 03 1526                             François I° est libéré à San Sebastian, en échange de ses deux fils, le Dauphin François et son frère Henri, duc d’Orléans, et contre cession de la Bourgogne à Charles Quint ; mais il se rétractera, arguant que cet accord lui avait été extorqué, un acte notarié faisant foi. Le 14 janvier, il avait en effet fait venir deux notaires pour enregistrer une protestation en bonne et due forme, selon laquelle tout ce qu’il signerait sous la contrainte serait nul et non avenu ; il était sorti de prison quelques heures plus tard et conduit vers la frontière. La rançon, quant à elle, - 2 millions or - sera en quelque sorte renégociée, puisque versée bien après sa libération, et avec la contrepartie de la libération de ses deux enfants.

Louise avait accompagné les deux enfants jusqu’à Bayonne : ils avaient perdu leur mère 2 ans plus tôt. A 7 ans, Henri avait déjà perçu qu’il n’était que le frère du Dauphin ; se sentant mal aimé, il était peu aimable. Madame de Brézé, 27 ans, - l’âge qu’aurait eu sa mère -  épouse de Louis de Brézé, Sénéchal, rayonnante de beauté, en charge de veiller sur les enfants du Roi depuis la mort de leur mère, perçoit la détresse du cadet, s’avance à sa rencontre et lui dépose un baiser sur le front.

Quand vous êtes un enfant de 7 ans, que vous partez en otage en pays ennemi, après avoir perdu votre mère deux ans plus tôt… et que la plus belle femme du royaume, le cœur serré, vient vous embrasser, même si vous êtes fils de roi, vous tenez là un trésor qui vous permettra d’avoir la niaque pour tenir face à la connerie du monde en général et des sbires de Charles Quint en particulier. Ce baiser avait scellé l’amour de sa vie : tout le reste ne sera que politique, passade d’un jour, fin de nuit de fête.

Mais pour ce qui est d’être amoureux de Diane, Clément Marot avait pris de l’avance sur lui, et la belle avait pris le temps de se faire désirer : fou d’amour, le poète lui avait déjà adressé de nombreux vers :

Chanson pour Diane de Poitiers

Puisque de vous je n’ai autre visage,
Je m’en vais rendre hermite en un désert,
Pour prier Dieu, si un autre vous sert,
Qu’autant que moi ; en votre honneur soit sage.

Adieu amour, adieu gentil corsage,
Adieu ce teint, adieu ces frians yeux ;
Je n’ai pas eu de vous grand avantage :
Un moins aimant aura peut-estre mieux

Epigramme pour Diane de Poitiers

Estre Phoebus bien souvent je désire,
Non pour connoistre herbes divinement ;
Car la douleur qui mon cœur veut occire,
Ne se guérit par herbe aucunement :

Non pour avoir ma place au firmament,
Car en la terre habite mon plaisir :
Non par son arc encontre amour saisir,
Car à mon roi ne veux estre rebelle !

Estre Phoebus seulement j’ai désir,
Pour estre aimé de Diane la Belle.

Etrennes pour Diane de Poitiers

Ces quatre vers à te saluer tendent :
Ces quatre vers à toi me recommandent :
Ces quatre vers sont les étrennes tiennes :
Ces quatre vers te demandent les miennes.

Jean Ango, riche armateur et commerçant de Dieppe contribuera au versement de la rançon ; le roi lui en sera reconnaissant en lui délivrant une lettre de marque ; il se lança alors dans une guerre quasiment privée contre le Portugal : dommage que les incendies de Dieppe en 1694 et de Lisbonne en 1755 aient réduit en cendres les archives. Elles devaient en dire long sur les hauts faits de ce monsieur, au curriculum vitae bien garni : grenetier et contrôleur du magasin à sel de Dieppe, conseiller du corps de ville, receveur du temporel pour l’archevêque de Rouen, vicomte et capitaine de Dieppe au nom du roi, lieutenant de l’amiral de France. Il gérait encore ses domaines terriens et tenait salon littéraire, et tout cela ne l’empêchait pas de tailler des croupières au roi du Portugal !

03 1526                      Pizzaro repart vers l’El Dorado, avec deux caravelles qui emportent cent soixante hommes. Il va parvenir dans le golfe de Guayaquil, sud de l’actuel Equateur, où il rencontrera le curaca - chef Inca - de Tumbes, qui lui fera visiter le temple du Soleil, où l’or décorait presque entièrement l’intérieur, l’assurant encore que Quito, Pachacamac, Cuzco, étaient beaucoup plus riches. Nous reviendrons, déclara encore Pizzaro.

21 04 1526                 Bâber, turc de Ferghana, - à l’est de Taschkent - à la tête d’une petite principauté de Kaboul, s’y sent à l’étroit : il se lance à la conquête de l’Inde, passe l’Indus avec douze mille hommes, et livre bataille à Pânîpat, au nord de Delhi contre une armée indo-afghane : trois heures suffirent pour anéantir l’ennemi tant était supérieur son armement, notamment son artillerie et ses qualités manœuvrières. Pressé par ses soldats de rentrer au pays, il leur tint un ferme langage :

Par des travaux de plusieurs années, en affrontant des épreuves, par de longs voyages, en me jetant moi-même et mon armée dans la bataille, par des sacrifices sanglants, nous avons réussi, avec la grâce de Dieu, à abattre ces masses d’ennemis afin d’acquérir de larges territoires, et maintenant, quelle est la raison pour laquelle nous irions abandonner ces pays que nous avons gagné au risque de notre vie ? Que nous servirait de demeurer à Kaboul, aux prises avec la pauvreté ? Puissions-nous donc ne pas prononcer de telles paroles, mais que ceux qui sont faibles et manquent de confiance tournent leur face vers le départ.

Peu nombreux furent ceux qui répondirent à l’invite.

Bâber a été l’une des plus curieuses figures de l’histoire. De taille moyenne, mais d’une force athlétique et d’une endurance prodigieuse, il était à la fois homme de guerre, poète, philosophe, homme d’Etat. Ferme et doux, il interdisait le pillage à ses soldats et traitait avec clémence ses ennemis. Pieux musulman sunnite, il était scrupuleux et n’avait qu’une parole. C’était surtout un merveilleux entraîneur d’hommes qui savait parler à la troupe et lui inspirer confiance. Bon vivant, jovial, grand buveur, ami des fêtes somptueuses et raffinées, féru de banquets où l’on mêlait jusqu’à l’aube la musique et la philosophie, la poésie et l’érudition, les vers mystiques et les couplets licencieux, réaliste, prompt à saisir les occasions, il sut s’adapter aux événements. Et c’est parce ce que Bâber fut un homme de cette trempe que le destin de l’Inde se trouva changé.

                                                                       Pierre Meile  L’Inde   1986

1 05 1526                   François I° fait sortir Clément Marot du Châtelet - c’était alors une prison -. Amoureux éconduit de Diane de Poitiers, le poète s’était vengé par quelques vers satiriques ; la réponse de la bergère au berger ne fit pas preuve de l’élégance qui lui était coutumière ; il lui avait un jour parlé d’entorses faites au jeûne de carême non pas caché, mais devant tout le monde, disait-il, et c’est de cette broutille qu’elle se saisit pour le faire passer pour hérétique, et le faire enfermer, avec la perfidie qui n’abandonne jamais même la meilleure des femmes, [Irène Némirovsky Suite française p 285]. Cette ballade date de 1525, un an avant sa levée d’écrous. Cela ne l’empêchera pas de « remettre le couvert » six ans plus tard : c’est alors Marguerite de Navarre, sœur de François I°, qui lui évitera le bûcher.

Et lui a dit tout bellement :
Prenez-le, il a mangé le lard.
Lors six pendars ne faillent mie
A me surprendre finement :
Et de jour, pour plus d’infamie,
Firent mon emprisonnement.

Ils vinrent à mon logement :
Lors ce va dire un gros paillard,
Par la morbleu, voilà Clément !
Prenez-le, il a mangé le lard.
Or est ma cruelle ennemie
Vengée bien amerement :

Revenge n’en veux, ne demie,
Mais quand  je pense, voirement
Elle a de l’engin largement,
D’inventer la science et l’art
De crier sur moi hautement,
Prenez-le, il a mangé le lard.
 

Prince, qui n’eust eu pleinement
La trop grand’chaleur, dont elle ard,
Jamais n’eust dit aucunement,
Prenez-le, il a mangé le lard.

1526                            Bartolomeo Beretta, 36 ans, né à Gardone, sur le territoire de Brescia, a fondé une fabrique de canons : le maestro da canne livre 185 canons d’arquebuses à la Répulique sérénissime de Venise. La maison ne fera que croître et embellir, les canons faisant place aux pistolets, prenant rang aujourd’hui dans le club très fermé des Hénokiens, entreprises familiales à même de revendiquer plus de deux cents ans d’existence.

Après la victoire de Mohács, le sultan Soliman I° entre dans Buda et incendie la grande bibliothèque Corvina, fondée en 1471 par le roi Mathias Corvin et réputée comme l’un des joyaux de la couronne hongroise. C’est toute la Hongrie qui tombe dans son escarcelle.

La même année, un Français qui se promenait en terre turque appréciait la sécurité qui y régnait :

Le pays est sûr et il n’y a nouvelles de nuls rapteurs… ni détrousseurs de grand chemin… L’Empereur ne tolère ni détrousseur ni voleur.

Après quatre ans de captivité à Ternate, Gonzalo Gómez de Espinosa, capitaine de l’ex Trinidad, Ginés de Mafra, pilote, et Juan Rodriguez, marin sourd de 48 ans rejoignirent Hans Vargue, canonnier, sur un navire à destination de Lisbonne, où on les remit en prison. Vargue y mourra. Espinosa, Mafra et Rodriguez, finalement libérés de Lisbonne, retourneront à Séville, où on les remettra en prison. Ils seront finalement jugés et libérés l’année suivante, en 1527. L’épouse de Mafra s’était remariée : il repartira comme pilote dans le Pacifique : on ne peut pas garder rancune au monde entier ! il devait estimer que les misères imposées par son épouse étaient pires que celles endurées dans le Pacifique. Rodriguez reprendra lui aussi du service sur le route des Indes. Espinosa dut encore subir les abus de pouvoir de la Casa de contratación, puisqu’il ne put jamais percevoir intégralement la généreuse pension que lui avait accordé Charles Quint : 112 500 maravedis ! Charles Quint rattrapa l’affaire en lui offrant un poste d’inspecteur et il finit sa vie à Séville.

La destinée des autres personnages de cette immense aventure ne sera pas d’un seul tonneau : les trois « cadres » parmi les dix-huit survivants parvenus à Séville, Elcano, Albo et Bustamente, furent princièrement reçus par Charles Quint, pensionnés, mais aussi abondamment interrogés à la sortie de la réception, par le grand personnage qu’était Maximilien de Transylvanie, secrétaire du roi. Elcano était suffisamment finaud pour donner une version de l’aventure qui minimise son rôle de mutin à Port Saint Julien, qui « charge » Magellan lequel, pour les Espagnols sera resté à jamais un Portugais à l’endroit duquel on ne pouvait éprouver de sympathie naturelle. On n’ira pas jusqu’à dire qu’Elcano prêchait des convertis, mais il y avait quelque chose qui y ressemblait.  Antonio Pigafetta fut probablement interrogé, mais sa loyauté et son admiration jamais démenties pour Magellan rendirent les interrogatoires plus discrets. Son passé de diplomate lui permit de transmettre sans difficulté son récit au roi du Portugal et même à François I°. L’homme sut très bien gérer sa carrière ; installé à Venise, il obtint l’exclusivité de l’édition de son journal. Elcano retrouva  du service en 1525 comme second d’une deuxième armada de Molucca, qui connut un sort à peu près identique à la première, l’expérience d’Elcano ne parvenant pas à éviter les erreurs antérieures : tempêtes, scorbut, trois navires rapidement perdus. Francisco García Jofre de Loaysa,  l’amiral, meurt du scorbut, nommant,  mais trop tard  Elcano amiral : celui-ci mourut 5 jours plus tard lui aussi du scorbut, le 4 août 1526. Un seul navire atteignit les Moluques. Sur les quatre cent cinquante hommes partis, seulement huit revinrent en Espagne. Charles Quint s’entêtera, y envoyant encore Sébastien Cabot, alors piloto mayor de Séville, lequel ne parvint pas à dépasser le Rio de la Plata. Hernándo Cortés s’y essaiera aussi, depuis la côte ouest du Mexique, c’est-à-dire avec à peu près deux fois moins de distance : un seul navire atteignit les îles aux Epices, qui se fera capturer par les Portugais.

Les hommes du Victoria restés aux mains des Portugais aux îles du Cap Vert le 15 juillet 1522, seront libérés au compte gouttes au cours de l’année suivante, sur les patientes et insistantes pressions de Charles Quint auprès du roi João III du Portugal.

Les mutins rentrés à Séville à bord du San Antonio furent finalement tous libérés ; l’ancien capitaine du navire, Alvaro de Mesquita, en dépit du soutien du beau-père de Magellan, demeuré à Séville, et de celui des dix-huit survivants du Victoria, dont les récits vinrent confirmer le sien, ne sera finalement gracié que dans le cadre d’une amnistie générale visant à mettre fin à toute controverse : ne voulant plus entendre parler de la justice espagnole, il repartit au Portugal.

05 1527                      Le connétable de Bourbon est à la tête des troupes de Charles-Quint : dix mille lansquenets Allemands à la foi luthérienne bien ancrée, cinq mille Espagnols, deux ou trois mille Italiens, auxquels s’étaient joints quinze mille vagabonds : tout ce beau monde met Rome à sac. Le duc de Bourbon, blessé au cours de l’assaut, meurt avant la curée. Avec la mort de son épouse Suzanne s’éteint la branche aînée des Bourbons.

Quels Goths, quels Vandales, quels Turcs ont jamais ressemblé à cette armée impériale dans ses actes sacrilèges ? Il faudrait des volumes pour décrire un seul de leurs crimes. Ils ont jeté par terre le corps sacré du Christ, enlevé le calice, foulé les reliques des saints pour ravir leurs ornements. Ni église ni couvents n’ont été épargnés. Ils ont violé les nonnes sous les cris de leurs mères, brûlé les édifices les plus magnifiques, transformé les églises en étables, pris les crucifix et les images comme cibles pour les arquebuses. Ce n’est plus Rome, mais son tombeau.

                        Lettre de Sanga de Porto Fino le 15 juin 1527 au Nonce en Angleterre.

On trouve d’autres personnages pour prendre plus de hauteur :

Christ a donné une extraordinaire occasion à notre époque de réaliser cet idéal [la Monarchie Universelle] grâce à la grande victoire de l’Empereur et à la captivité du Pape.

Vivès, dans une lettre à Erasme.

11 08 1527                 Jacques de Beaune, surintendant des finances du roi, seigneur de Semblançay, est pendu à Montfaucon : un procès truqué lui a attribué des détournements d’argent effectués par la reine mère. Et puis, il n’est pas confortable pour un homme d’être le principal artisan, par son réseau de relations au sein des puissants de la finance, de la satisfaction des besoins d’un souverain qui dépense toujours plus qu’il ne gagne.

Lorsque Maillart, juge d’Enfer, menoit
A Monfaulcon Samblançay l’ame rendre,
A votre advis, lequel des deux tenoit
Meilleur maintien ? Pour le vous faire entendre,
Maillard sembloit homme qui mort va prendre
Et Samblançay fut si ferme vieillart
Que l’on cuydoit, pour vray, qu’il menast pendre
A Montfaulcon le lieutenant Maillart.

Clément Marot          Epigramme du lieutenant criminel et de Semblançay.

1527                           Théophraste Philippe Aureolus Bombast von Hohenheim, plus connu sous le nom de Paracelse, est né dans l’est de la Suisse. Devenu médecin autodidacte, il soigna et guérit des personnages importants : l’imprimeur Froben et son ami Erasme qui, impressionnés par son bon sens, lui obtiennent la position de médecin de la ville de Bâle et professeur à l’Université ; le bonhomme avait le goût de la provocation : il commença par refuser de prêter le serment d’Hippocrate, jeta dans un feu de la Saint Jean un exemplaire des œuvres de Gallien et le sacro-saint Canon d’Avicenne, se mit à donner ses cours en langue vernaculaire au lieu du latin : c’en était trop pour ces messieurs de l’Université, qui attendirent la mort de Froben, son puissant protecteur, pour le casser ; cela se fit à l’occasion d’un procès, que Paracelse perdit, contre un puissant de l’Eglise qui refusait de payer ses honoraires après avoir été guéri. Il devint alors un aventurier de la science, un Don Quichotte de la médecine, allant de ville en ville, dans toute l’Europe.

La thèse médicale prévalant jusqu’alors tenait que la maladie était causée par une rupture d’équilibre entre les humeurs du corps, lesquelles humeurs étaient au nombre de quatre : le sang, le flegme, la bile et l’atrabile, le tempérament de chacun se déterminant par le rapport avec ces quatre humeurs. On avait ainsi des tempéraments sanguins, ou flegmatiques, ou bilieux, ou atrabilaires. Cette théorie était à la fois une physiologie, une pathologie et une psychologie. Médecine et botanique étaient devenues sœurs siamoises.

Paracelse soutient que la maladie vient d’une cause extérieure au corps et se moque des  humeurs et des tempéraments. Sa foi le conduit à croire qu’il n’y a pas de maladies incurables, mais seulement des médecins ignorants. Il prophétise que médecine et botanique se sépareraient un jour, pour que cette dernière élargisse son champ de médicaments aux autres ressources créées par Dieu, minérales, végétales ou animales, organiques et inorganiques.

Les Docteurs devraient tenir compte davantage des choses évidentes, par exemple du fait qu’un paysan illettré sache guérir mieux qu’ils ne le font tous, avec tous leurs livres et avec leurs robes rouges. Et si ces messieurs en bonnet rouge pouvaient en comprendre la raison, ils se vêtiraient d’un sac et se couvriraient de cendres, comme les habitants de Ninive.

Il partageait tout de même avec son époque la croyance de la correspondance étroite entre le macrocosme (l’univers) et le microcosme (le corps humain) : l’astrologie qui était encore la même science que l’astronomie faisait partie intégrante de la médecine :

Le ciel agit en nous, pour connaître l’essence de cette action, il faut connaître les propriétés du Ciel et celles des astres. Sans connaître le Ciel intérieur, le médecin ne mérite pas son nom. S’il ne connaît que le Ciel extérieur, il reste astronome et astrologue. Mais s’il sait appliquer cette science à l’homme, il connaîtra les deux Cieux.

C’est en Picardie que l’on trouve la première communauté protestante : Cauvin, - latinisé pour les bons soins de son « image » en Calvin -, Lefèvre d’Etaples, Olivétan sont picards.

L’imprimeur Guillaume invente les guillemets, sans doute venus du lambda grec jusqu’alors utilisé pour distinguer les citations. 

1 06 1528                   Dans Paris, à l’angle de la rue du Roi de Sicile et de la rue des Juifs - aujourd’hui rue Ferdinand Duval -, quelque ung, pire que un chien mauldit de Dieu brise une statue de la Vierge. Ce ne fut qu’un cri d’indignation. Le roi promit mille écus au dénonciateur et offrit une nouvelle statue de bois recouverte d’argent, l’y déposant lui-même le 11 juin, et plaçant celle qui avait été mutilée à l’église Saint Gervais.

07 1528                      Andrea Doria, est à la tête d’une belle flotte qui devrait aider les alliées de François I° à prendre Naples ; mais, las d’attendre en vain les subsides qui lui ont été promis, il se rallie - et Gênes avec lui - à Charles Quint, s’assurant ainsi des places privilégiées dans la gestion des trésors de cet empire sur lequel le soleil ne se couche jamais.

Il n’est pas inutile de tempérer la perception que l’on pourrait avoir d’un tel pouvoir, d’un tel absolutisme : quelques années plus tard, il fût tenu en échec aux Cortès quand il voulut introduire un impôt général à la consommation :

Quand Charles Quint a voulu rompre leurs privilèges, il a eu tous les Grands contre lui et, plus que les autres, le Grand Connétable de Castille, bien que très affectionné à sa Majesté.

                                                                                                          Michel Suriano

17 04 1529                  Louis de Berquin, gentilhomme picard a traduit l’année précédente le Livre de vraie et parfaite oraison de Luther. Il a aussi traduit Melanchthon et Carlstadt. Ces traductions lui ont déjà valu d’être emprisonné en 1526 et il vient de porter plainte contre cet emprisonnement qu’il juge avoir été arbitraire : il va être aussitôt incarcéré sur ordre du parlement, jugé en urgence et exécuté : le roi pas plus que sa mère et sa sœur n’y pourront rien. Avec lui furent brûlés ses ouvrages et ceux de sa bibliothèque.

Dieu luy face pardon et mercy, mais il ne fust guère plainct, car, supposé qu’il fust sçavant en lettres, toutesfoys, il abbusa méchamment de son sçavoir, se applicquant à dénigrer plusieurs choses concernant nostre foy , et les cérémonies de l’esglise.

Versoris, avocat pour le parlement.

Un parlement à cette époque, ce n’était pas précisément la même chose qu’aujourd’hui :

Il faut savoir que les parlements - il y en avait un dans chacune des grandes capitales provinciales - n’étaient pas des assemblées législatives élues, comme pourrait nous le faire croire leur nom, mais des cours de justice, qu’on disait souveraines parce qu’elles jugeaient en dernier ressort. Composés de magistrats nommés par le roi, mais propriétaires de leurs charges parce que François I° avait trouvé fructueux de les leur vendre, ils avaient des attributions dépassant de beaucoup celles d’un tribunal actuel. Celui de Paris, doté d’un statut particulier, était chargé de vérifier les édits et ordonnances royaux, c’est-à-dire de s’assurer qu’ils n’entraient pas en contradiction avec la législation existante, et de les enregistrer, faute de quoi ils n’étaient pas exécutoires. Il était autorisé à donner son avis, sous la forme de « très humbles remontrances », qui parfois n’avaient d’humble que la formulation. Certes le roi pouvait passer outre : il lui suffisait de paraître en personne à une séance dite « lit de justice » pour que l’enregistrement d’une loi contestée devînt automatique. Mais les magistrats, se sachant inamovibles, n’étaient pas en peine d’expédients pour bloquer les mesures qui leur déplaisaient. Le conflit avec l’autorité royale, latent quand celle-ci était forte, pouvait devenir aigu si elle s’affaiblissait.

Simone Bertière        Les Reines de France au temps des Valois.      France Loisirs 1994

3 08 1529                    Les clauses du traité de Madrid qui a permis la libération de François I° n’ont pas été respectées et voilà maintenant 3 ans que la France et l’Empire subissent les conséquences de l’affrontement permanent, même si c’est à fleuret moucheté, de deux ego surdimensionnés, - François I° et Charles Quint -. Nul n’en voie l’issue et l’impatience grandit. Deux femmes de pouvoir ont pris secrètement les choses en main : Louise de Savoie, mère de François I° et Marguerite d’Autriche, tante de Charles Quint, placée par ce dernier à la [bonne] gouvernance des Pays Bas. Les deux femmes ont bien évidemment vécu toutes ces dernières années, tout près du pouvoir quand ce n’est au pouvoir même, mais cela n’a pas fait d’elles des ennemies farouches ; plus, leur position respective leur fait percevoir mieux qu’à tout autre les inconvénients de la situation présente ; elles ont donc pris contact, élaborant au cours de plusieurs mois les clauses d’un traité de paix, à l’insu, au moins au début, des souverains, puis une fois ceux-ci informés, leur soumettant le projet… qu’ils acceptent, conscients que leur attitude respective les conduisait à une impasse, et c’est le traité de Cambrai, la bien nommée paix des Dames. Les cessions de territoire sont nombreuses, mais l’essentiel est sauvé : la Bourgogne et la Picardie restent françaises. Les prétentions sur l’Italie sont abandonnées, les condamnations contre Charles de Bourbon cassées - il est mort, mais ses héritiers pourront ainsi recouvrer leurs biens - . Le morceau de résistance reste tout de même la rançon qui permet la libération du Dauphin et du duc d’Orléans : elle est fixée à 2 millions d’écus d’or - sept tonnes d’or : - 1, 2 million comptant, 510 000 de revenus de la duchesse de Vendôme, Marie de Luxembourg, aux Pays Bas, et 290 000 écus remboursés à Henri VIII, en acquittement d’une dette de Charles Quint envers l’Angleterre. Entre l’or versé pour acheter des élections au titre d’empereur du Saint Empire et celui versé pour la libération, on peut dire que les frasques politiques et guerrières de François I° auront coûté cher aux Français, et tout le monde a été mis à contribution, directe ou indirecte ! Et, cerise sur le gâteau, pour bien montrer que l’on n’est pas rancunier, il épouse Eléonore, sœur de Charles Quint, reine du Portugal jusqu’à la mort du roi Manuel I° en 1521 : ainsi nous serons beau-frères ! Pauvre femme ! quels qu’aient été ses talents, elle ne sera qu’un pion sur un échiquier ( comme tant d’autres alors) car c’était mission impossible que de vouloir être attachée et honnête envers son frère et son époux, les meilleurs ennemis du monde : François I°, qui n’avait plus besoin d’avoir d’enfants légitimes, la traita comme Charles Quint avait traité ses deux enfants captifs : mal. Dès lors que les paroles données ne sont plus respectées, cela ne peut donner lieu qu’à l’escalade des petites ou grandes vengeances : les deux enfants avaient commencés par être enfermés dans la forteresse de Villalba, puis en janvier 1528 dans la prison de Villalpando, puis à Berlanga sur le Duero et enfin à Pedrazza, forteresse isolée de la Sierra de Guadarrama.

1529                            A Spire, la diète d’Empire décide que le luthéranisme sera toléré là où il est établi, mais qu’on ne le laissera pas se développer ailleurs. Cinq princes, et quatorze villes, acquis aux thèses de Luther, élèvent alors une protestation, donnant ainsi naissance au terme protestant.

22 02 1530                  Le pape Clément VII pose sur le front de Charles Quint la couronne d’Italie, puis, le lendemain, celle du Saint Empire Romain Germanique. Cela méritait bien un petit cadeau : ainsi l’île de Malte fut offerte aux Hospitaliers de Saint Jean de Jérusalem, chassés de Rhodes depuis 1522 : c’est l’ordre de Malte que nous connaissons aujourd’hui. Ces bons chrétiens donnèrent à la course un éclat qui, sans atteindre alors celui d’Alger, était largement suffisant pour fonder une richesse qui leur permit de construire nombre d’églises et de palais sur l’île, et d’assurer l’avenir  de l’ordre avec une grande sérénité.

03 1530                      François I°, estimant que la Sorbonne n’est pas à même d’assurer un enseignement moderne et de qualité, crée le Collège des lecteurs royaux, futur Collège de France.

30 11 1530                 Marguerite d’Autriche meurt, nous laissant à Brou, près de Bourg en Bresse un mausolée de marbre à la mémoire de feu son époux, Philibert de Savoie, et quelques mots de sagesse à l’adresse de son neveu - elle était sœur de son père, Philippe le Beau - , Charles Quint :    

Je vous laisse derrière moi comme mon unique héritier, avec les territoires que vous m’avez confiés, qui sont restés intacts, bien plus, considérablement agrandis. […] Avant tout, je vous recommande la paix, en particulier avec les rois de France et d’Angleterre.

1530                           Charles Quint interdit la réduction des Indiens en esclavage ; le roi du Portugal fera de même 40 ans plus tard : n’étant pas concernés par cette loi, les Noirs remplacèrent les Indiens dans les plantations de canne à sucre.

Dans le manuscrit des mines de Saintes Marie aux Mines, dans le Haut-Rhin, on voit des wagonnets sur des rails de bois : l’abus du défrichement des forêts entraîne le développement de l’extraction du charbon. Claude Garamond crée à Paris la première fonderie typographique française importante.

Guillaume Farel, ancien collaborateur de Lefevre d’Etaples passé à la Réforme depuis 1523, a vécu à Bâle, où il est entré en conflit avec Erasme, le maître de l’humanisme chrétien. Il vit ensuite à Montbéliard, puis Strasbourg, et enfin Neufchâtel. Il a publié la Sommaire et briefve déclaration d’aucuns lieux nécessaires à chacun chrestien, petit catéchisme plusieurs fois réédité qui traduit en français les principales idées de la Réforme.

16 03 1531                 Eléonore a été très solenellement couronnée reine de France à Saint Denis le 5 mars. Et c’est maintenant la grande fête  pour son entrée à Paris, à laquelle le roi assiste depuis la fenêtre d’une demeure aristocrate, serrant de très près sa maîtresse Anne de Pisseleu dite Mademoiselle d’Heilly, qui deviendra duchesse d’Etampes en épousant Jean de Brosse deux ans plus tard, que le Roi tiendra à distance respectable en le nommant gouverneur de Bretagne !

12 12 1531                 A Guadalupe, au nord de Mexico, la Vierge apparaît au jeune Juan Diego. Dix ans après la conquête de Tenochtitlán par les Espagnols, cela arrivait à point pour conforter spirituellement leur pouvoir. L’événement va devenir fondateur de la nation mexicaine et les anniversaires donneront chaque année lieu à d’imposants pèlerinages.

1531                           Des années de disette amènent quantité de pauvres en ville : on en compte huit mille à Lyon jour et nuit quémans et cryans parmi la ville. Par une contribution levée sur les marchands, les clercs et les étrangers, les Consuls créent l’Aumône générale, qui va permettre de secourir  cinq mille pauvres, de distribuer 250 000 livres de pain. Trois ans plus tard,  cette Aumône générale deviendra permanente.

Les pauvres et les malades ne vont plus demandant et quêtant leur vie parmi la ville, ainsi qu’ils faisaient auparavant, car ils sont nourris en leur maison par l’Ausmone… Il s’ensuyt la santé d’icelle ville qui a esté exempte de peste, de maladies contagieuses depuis ladite aumosne introduite… pareillement les marauds et enfans convalescens travaillent aux fossés de la ville, les petits enfants masles et femelles sont nourris… et on leur fait apprendre un métier à chascun, d’où résultent la santé et la prospérité de la ville.

                                                                                                          Les édiles lyonnaises

Bien évidemment, on retrouve ailleurs la même situation : à Nantes, c’est l’hospital de Toussaincts qui prend les pauvres en charge, à Paris, le Grand bureau des Pauvres. De façon générale, on préfère les aider à domicile… le temps du grand renfermement n’est pas encore venu.

La famille d’éditeurs Estienne a fait de Paris la capitale du livre. Robert Estienne, ami de François I°, s’était vu confier par ce dernier la tâche de remettre à la bibliothèque royale, un exemplaire de chacun des livres qu’il imprimait en grec, créant ainsi ce qui fût probablement la première bibliothèque de dépôt. Il avait fait le projet de republier le dictionnaire de Calepino, puis décida de le reprendre de fond en comble : n’ayant trouvé personne pour faire ce travail de bénédictin, il s’y attela lui-même, et cela donna le Trésor de la langue latine, dictionarium latinogallicum, qui va du latin au français. 8 ans plus tard, il en éditera l’inverse, du français au latin : Dictionnaire françoislatin contenan les motz et manieres de parler françois tournez en Latin : l’ancêtre de nos dictionnaires : 9 000 mots qui deviendront 13 000 dès sa seconde édition, dix ans plus tard. Les principaux utilisateurs seront les juristes, la plupart du temps bon latinistes, mais qui pouvaient très bien mal maîtriser le français.

Ronsard avait été entendu, qui disait : Plus nous aurons de mots en notre langue, plus elle sera parfaitte.

[…] Ie vy que des Français le langage trop bas
A terre se trainopit sans ordre ny compas :
Adonques pour hausser ma langue maternelle,
Indonté du labeur, ie travaillay pour elle,
Ie fis des mots nouveaux, ie r’appelay les vieux,
Si bien que son renom ie poussay jusqu’aux cieux.

On commence à entrevoir que l’Amérique du Nord et du Sud forment un continent, sans attache terrestre avec l’Asie :

Comme la partie occidentale de nos Indes n’a pas encore été explorée, on ne sait pas si elle se termine par une mer ou une terre… Mon opinion, et celle de quelques autres, c’est qu’elle n’est pas une partie de l’Asie ni ne se raccorde à l’Asie des anciens cosmographes. On pourrait même aller jusqu’à dire que la terre ferme de ces Indes est une autre partie du monde… Donc Pierre Martyr d’Angheira eut raison de la nommer un Nouveau Monde.

Oviedo

23 07 1532                 Louis de Brézé ; 72 ans, meurt au château d’Anet. Diane de Poitiers fera graver en lettres d’or sur son tombeau :

Ô Louis de Brézé, ce tombeau a été construit
Par Diane de Poitiers, désolée de la mort de son époux.
Elle te fut inséparable et très fidèle épouse.
Autant elle le fut dans le lit conjugal
Autant elle le sera dans le tombeau.

La belle veuve prendra le temps qui convient pour redevenir joyeuse, mais la fin de ce temps arrivera et joyeuse elle redeviendra ; le serment gravée sur le tombeau sera oublié. Et on ne peut que se réjouir que le désir de vie l’emporte sur le culte des morts.

16 11 1532                  Pizarro, reparti en Espagne en 1528, a rendu compte de ses expéditions à Charles Quint : après quelques semaines du passage quasiment obligé qu’est la prison - le meilleur moyen d’alors pour assouplir l’échine d’un officier colonial - il est reçu par le roi, et, en juillet 1529, licence lui est donnée de conquérir le Pérou. Il prendra pour compagnons ses quatre frères, Hernando, Juan, Gonzalo et Martinez. Il a quitté Panama en janvier 1531, avec trois vaisseaux, cinquante hommes, vingt sept chevaux et une poignée de canons. Débarqués un peu au nord de l’équateur, dans la baie de San Mateo, ils gagnent le golfe du Guayaquil où ils recevront un renfort de cent hommes arrivés sur deux navires avec Hernando de Soto. Pizzaro apprend alors que le pays est déchiré par une guerre civile entre les deux fils de Huayna Capac, Atahualpa et Huascar. Il se met en route vers le sud, divisant ses troupes en deux colonnes, l’une restant sur la côte, l’autre plus à l’intérieur. Il y découvre que les champs sont soigneusement cultivés[4] et irrigués par un système de canaux ; il n’y a aucun mendiant dans les villages et le réseau de routes est soigneusement entretenu ; il y a à intervalles réguliers des maisons de halte avec des magasins de vivres ; partout des corvées d’indiens conduits par leurs caciques sont au travail. Pizzaro apprend qu’Atahualpa vient de vaincre Huascar et le retient prisonnier. Et de même que les Aztèques avaient fait sur Cortès un transfert pour voir en lui l’incarnation de leur mythologie, de même Pizarro se mit à être perçu par les partisans du vaincu, Huascar, comme l’incarnation de leur légendaire Viracocha, dieu créateur et nourricier, recrée pour la circonstance en prophète barbu venu de la mer, ennemi des rois de Cuzco.

Pizzaro se mit en route le 21 septembre à la tête de cent dix fantassins et soixante sept cavaliers en direction de Caxamarca, qu’il atteint deux mois plus tard, le 15 novembre : Atahualpa l’y attendait, tendu, aux aguets mais sans manifestation belliqueuse. Le lendemain, chaque camp ayant disposé ses troupes comme il l’entendait, Pizzaro réalisa que les Incas étaient sans armes. Et la journée commença par un sermon du frère Don Vincent de Valverde à Atahualpa, l’enjoignant à se convertir au christianisme, ce à quoi l’empereur répondit qu’il ne connaissait rien à cela et que sa religion lui convenait fort bien.

Et puis, l’empereur s’impatienta :

            -          Où prends-tu l’audace de me parler ainsi ?

            -         Dans ce livre, répondit Valverde, brandissant la Bible à l’empereur, qu’il jette à terre.

Alors Pizzarro donna le signal : alors les couleuvrines tonnèrent, alors les fantassins sortirent des embrasures l’épée au poing, alors les cavaliers verrouillèrent les issues et le nombre des Incas n’y fit rien : ce fût un massacre… le soir, on marchait dans le sang.

Deux fauves se guettaient ; le lion espagnol mordit le premier et terrassa le puma des Andes.

                                                                       Jean Amsler.             Les explorateurs 1955

Atahualpa, encore empereur mais prisonnier, était à même de donner les ordres nécessaires pour mettre au pied des Espagnols ce qui leur faisait mener de telles expéditions : l’or. Et l’or afflua, à dos d’Indiens ou de lamas, en plaques, en vases, en poudre, en barres, en masques, en arme de parade, en bijoux. L’argent s’entassait en assiettes, en plats, en aiguières, en fils, en lingots, en massues héritées d’étoiles du matin, en haches de parade. Mais Pizzaro en voulait encore : il détacha son frère Hernando avec vingt cavaliers vers la côte, à Pachacamac, - au nord-ouest de Lima -où se trouvaient deux grands temples : mais leurs trésors avaient été mis en sûreté (et ils le sont encore aujourd’hui). Ayant fait prisonniers les deux généraux Indiens qui pouvaient encore représenter un proche danger, Pizzaro détacha Gomez, l’un de ses sous-officiers, escorté de cinq hommes seulement pour rejoindre Cuzco, 1 200 km. au sud-est : la route ne présentait pas de difficulté : elle n’était autre que l’antique chaussée incasique, pourvue de maisons de relais, de corps de guides et coureurs officiels.

La population de Cuzco était alors estimée à deux cent mille habitants.

Gomez avait ordre d’inspecter d’abord le grand temple du soleil, la Curicancha - La Maison de l’Or - [5] ; il découvrit à l’intérieur les murs entièrement tapissés d’or ; l’autel de la salle dédiée au Dieu-Soleil était surmonté de trois statues d’or massif représentant Viracocha, le Soleil et la Lune. A l’extérieur, Gomez trouva encore de très belles choses dans un jardin où poussait un maïs sacré, et encore dans le Jardin du Soleil, ou Jardin de l’Or. Mais en fait, la plupart des momies et la plus grande partie des trésors avaient été cachés, comme à Pachacamac. Cinq momies furent retrouvées en 1559, mais rien d’autre. Il put admirer encore la forteresse de Sacsahuaman, pour la construction de laquelle Tupac Yupanqui avait employé jusqu’à vingt mille hommes. On parle aujourd’hui d’une cité ? royaume ? de Gran Païtiti, où pourrait avoir été emmenés les trésors, quelque part à l’est de Cuzco, rive gauche du cours supérieur de la rivière Madre de Dios : en 2007, cela restait encore à découvrir.

Gomez quitta Cuzco en emportant les plaques d’or arrachées aux parois intérieures de la Curicancha, et rejoignit Pizzaro à Caxamarca. On y fondit tout l’or accumulé, fit le partage, dont le cinquième pour l’empereur d’Espagne.

La renommée de cet immense trésor dès qu’elle fut répandue provoqua une grande agitation dans tout le royaume [d’Espagne] car on disait que la Casa de contratacion de Séville était remplie de jarres, de cruches d’or et d’argent et d’autres lourdes pièces admirables.

Antonio de Herrera

Huascar était mort ; il ne restait plus qu’à se débarrasser d’Atahualpa, devenu seulement embarrassant : un procès mascarade s’en chargea qui prit fin avec sa mort : on avait trouvé moyen de le faire usurpateur, idolâtre, polygame, parjure et fratricide ! Pizzaro mit sur le trône un roi fantoche, et l’anarchie s’installa : pillages, incendies. Almagro, principal adjoint de Pizzaro, s’en alla piller Cuzco le 15 novembre 1533. Le nid d’aigle du Machu-pichu fut occupé pour la dernière fois. Les dissensions s’installèrent au sein des Espagnols et Pizzaro fût assassiné le 26 juin 1541.

L’empire Inca s’est constitué vers l’an 1000 après JC. En 1532, il est à son apogée et s’étend sur trois mille cinq cent kilomètres, incluant le Pérou, une grande partie de l’Equateur, l’ouest de la Bolivie, le nord-ouest de l’Argentine et la moitié nord du Chili. Il se pourrait que leur langue se lise dans la composition des quipus, des cordelettes tressées. Quant au mystère entourant le système utilisé pour rendre opérationnelles les yupanas, ces tablettes de pierre creusées de petites cavités, il fallut attendre qu’un ingénieur italien, Nicolino De Pasquale se penche sur la question en 2003 pour avoir la réponse : il s’agit d’une comptabilité quadridécimale dont les progressions sont géométriques.

Le véritable début de l’expansion prodigieuse des Inca semble être le résultat d’une crise où leur empire naissant faillit sombrer. Sous le règne du huitième empereur, Uiracocha Inca, deux tribus belliqueuses commençaient à aspirer à l’hégémonie sur les terres élevées des Andes centrales : au sud, dans le bassin du Titicaca, les Colla ; au nord-ouest, les Chanca. Le premier danger fut écarté lorsqu’une autre tribu, alliée aux Inca, celle des Hupaca, battit les Colla. Le deuxième ne devait pas être si facilement conjuré. Vers la fin du règne de Uiracocha, les Chanca assiégèrent Cuzco, que sauva l’héroïque résistance organisée par un fils de l’empereur, l’Inca Yupanqui. Après la défaite des Chanca, ce dernier succéda à son père sous le nom de Pachacutec (1438-1471). C’est avec lui que commence vraiment l’expansion de l’empire, c’est-à-dire, à dix ans près, en même temps que celle de l’empire aztèque sous le règne d’Itzcoatl.

Cette expansion fut extraordinairement rapide : elle fut pratiquement achevée en cinquante-cinq ans par Pachacutec et par son fils et successeur Tupac Yupanqui (1471-1493). Le onzième Inca Huayna Capac (1493-1527) n’eut qu’à compléter la conquête de l’Équateur, à réprimer des révoltes et à opérer quelques agrandissements sur les frontières ; il repoussa également l’attaque d’un peuple de l’Est, les Chiriguano. A sa mort, l’empire incasique s’étendait de l’Ancasmayo au Maule et constituait un des États les plus originaux que connaisse l’histoire humaine. Seule la sanglante rivalité qui dressa l’un contre l’autre les deux fils de Huayna Capac, Huascar et Atahuallpa, fut capable d’affaiblir à ce point cet État qu’il devait succomber devant les Espagnols lorsqu’ils y arrivèrent en 1532.

Il est vraiment stupéfiant qu’en un siècle à peine les Inca aient réussi à imprimer leur marque sur les peuples de cet immense pays avec une telle force qu’elle y subsiste encore, que leur langue y demeure dominante à côté du castillan officiel, et que les institutions, les usages, les croyances incasiques se laissent voir sous un mince vernis colonial. Sans doute les conquérants de Cuzco ont-ils eu la sagesse de tenir le plus grand compte, dans l’organisation de leur empire, des institutions et des coutumes locales. Mais ils n’ont pas hésité à leur apporter par voie d’autorité des changements profonds, révolutionnaires, en imposant leur système économique strictement dirigé et planifié, le culte du soleil comme religion d’État, le gouvernement par une hiérarchie complexe de fonctionnaires.

L’architecture incasique est grandiose mais sans raffinement (forteresses de Sacsahuaman et Macchu Pichu), la sculpture absente, la céramique quoique de qualité ne saurait être comparée à celles des civilisations côtières. Les Inca, à la différence des Mexicains et des Maya, n’ont pas eu d’écriture, mais seulement un système mnémotechnique utilisable pour les besoins de leur gouvernement : le quipou ou faisceau de ficelles dont les nœuds et les couleurs permettaient de noter des quantités et peut-être des événements. Ils n’avaient pas de livres, et le savoir ne se conservait que dans la mémoire de dignitaires spécialisés, les amauta. Le génie incasique est ailleurs que dans l’art ou la vie intellectuelle. Il se manifeste dans l’organisation des hommes et l’administration des choses, dans l’agencement extraordinairement précis et efficace d’un système gouvernemental et économique destiné à tirer le maximum de la rude nature des Andes.

Avec leurs routes et leurs greniers, leurs courriers (chasqui), leurs auberges d’État (tambo), la hiérarchie des fonctionnaires reliant le plus petit village à l’un des quatre grands chefs de province et à l’empereur lui-même (Sapa Inca,« l’Inca suprême »), la domination absolue exercée sur chaque individu et sur chaque famille en échange d’une totale sécurité, les Inca et leur État tutélaire ont créé une variété de « despotisme éclairé » unique au monde. Il suffit de comparer cet empire puissamment centralisé à la confédération multiforme constituée par les Aztèques pour que la différence saute aux yeux.

La ressource essentielle des peuples de l’Empire était l’agriculture (maïs, pommes de terre), à laquelle s’ajoutait l’élevage du lama. Aux frontières méridionales de l’État incasique, des populations demeurées indépendantes pratiquaient également l’agriculture et subirent à des degrés divers l’influence de la civilisation péruvienne : tel fut le cas notamment des Diaguites du Nord-Ouest de l’Argentine actuelle, et des Araucans du Chili.

L’agriculture incasique est plus perfectionnée que celle des anciens Mexicains. Sans doute l’instrument aratoire le plus commun, la taclla, n’est rien de plus qu’un bâton à fouir s’élargissant en forme de bêche comme la coa mexicaine. Mais les Péruviens, non contents de pousser à son plus haut degré l’art de l’irrigation, ont aussi connu les engrais : fumier de lama, guano des îles de la côte Pacifique, poissons.

Les terres étaient partagées en cinq sections : celles du soleil, dont le revenu était destiné aux temples et au clergé ; celles des veuves, orphelins, infirmes, malades, ou des soldats partis aux armées ; celles des sujets valides (puric) ; celles des curaca ou hauts fonctionnaires ; celles de l’Inca. Tout le travail agricole était à la charge des puric, qui devaient donc assumer, en plus de leur propre subsistance, celle des Indiens incapables de travailler, du clergé et de la classe dirigeante. Mais, pendant que le paysan travaille pour un tiers, que ce soit l’État, le clergé, etc… il est entretenu par ce tiers. C’est à l’Inca Pachacutec que l’on attribue le premier partage des terres, comme aussi la construction des greniers publics, le dénombrement de la population, l’édiction des lois somptuaires, l’établissement des mariages obligatoires, ou encore la réforme du calendrier (année de douze mois) et la reconstruction de Cuzco. Il semble donc que le système social et politique caractéristique de l’ancien Pérou ne remonte, sous sa forme complète, qu’à la première moitié du XV° siècle.

La chute de l’empire mexicain au nord et celle de l’empire incasique au sud mettent fin, en 1521 et en 1532 respectivement, à l’histoire autonome des peuples américains.

Jacques Soustelle          L’Amérique du sud      1986


[1] Lettres dont Guiffrey a prouvé que leur auteur en est Françoise de Foix, comtesse de Chateaubriant, maîtresse de François I°, et non  Diane de Poitiers.

[2] dans le genre glissement phonétique de café de commerce, on a aussi le remède de bonne femme, qui n’est autre qu’une parenté phonétique avec l’expression d’origine : remède de bonne fame, du latin bone fame : bonne réputation.

[3] Ce quartier était situé à coté d’une ancienne fonderie - ghetto -, en italien.

[4] On pouvait y voir notamment la pomme de terre, à laquelle les Espagnols n’attachèrent pas autrement d’importance…. Quand on est obsédé par l’or, ce n’est pas un champ de pommes de terre qui va attirer votre attention.

[5] Sur la fondation de laquelle ont été construites plus tard le couvent des Dominicains et l’église cathédrale.


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