1572 à 1578. Massacre de la Saint Barthélémy. Café. Drake
Publié par (l.peltier) le 21 mars 2008 En savoir plus

9 06 1572                    Jeanne d’Albret, venue à Paris pour le mariage de son fils Henri de Bourbon, s’est beaucoup démené pour préparer la fête, a pris froid le 4 juin et meurt de pleurésie. La rumeur déformera tout cela au point d’y trouver matière à complot, rumeur reprise par Alexandre Dumas père dans La Reine Margot, même si l’autopsie n’avait révélé qu’une dureté extraordinaire sur le coté droit, et un gros aposthume. Elle sera inhumée le 1° juillet. L’importance des enjeux de ce mariage ne permettait pas son report.
18 08 1572                 Mariage de Henri de Bourbon, le futur Henri IV avec Marguerite de Valois, fille de Catherine de Médicis : nombreux sont les protestants venus à Paris accompagner le marié tout comme les guisards avides d’en découdre. En principe, protestants et catholiques étaient en paix depuis deux ans : l’édit de pacification de Saint Germain du 8 août 1570, avait mis fin à la troisième guerre de religion en assurant la liberté de conscience et de culte partout où elles étaient exercées auparavant, octroyant aux protestants leurs premières places de sûreté : la Charité sur Loire, Cognac, La Rochelle, Montauban.
Henri est encore protestant, Marguerite est catholique : la cérémonie a exigé des nouveautés proche du funambulisme : bénédiction « œcuménique » donnée sur le parvis de Notre Dame donnée par le cardinal de Bourbon, c’est-à-dire le sacrement de mariage, puis une messe à laquelle n’assistera pas Henri :
Et fut ledit mariage béni par monseigneur le cardinal de Bourbon, archevêque de Rouen, oncle du roi de Navarre, dedans l’église de Notre-Dame de Paris, où fut chantée la messe, à laquelle n’assista ledit de Navarre ; toutefois entra dedans ladite église et convoya épousée jusque dedans le chœur d’icelle église en son siège qui lui était là préparé, et, sitôt qu’elle fut prosternée à genoux, le roi de Navarre lui fit la révérence et se retira de l’église.

Claude Haton Mémoires

Le destin n’accordera au couple princier que six jours pour croire à la paix retrouvée. Mais Dieu, que la mariée est belle… Brantôme, - le Léon Zitrone de l’époque -,  en tremble :
Pour parler donc de la beauté de cette rare princesse, je crois que toutes celles qui sont, qui seront et jamais ont été, près de la sienne sont laides, et ne sont point beautés… tant ses traits sont beaux, ses linéaments bien tirés et ses yeux si transparents et agréables ; et qui plus est ce beau visage est fondé sur un corps de la plus belle, superbe et riche taille qui se puisse voir, accompagné d’un port et d’une si grave majesté qu’on la prendra toujours pour une déesse du ciel plus que pour une princesse de la terre…
Beaux accoutrements et belles parures n’osèrent jamais entreprendre de couvrir sa belle gorge ni son beau sein, craignant de faire tort à la vue du monde qui se passait sur un si bel objet. Car jamais n’en fut vue une si belle ni si blanche, si pleine ni si charnue, qu’elle montrait si plein et si découverte, que la plupart des courtisans en mouraient, voire des dames que j’ai vues, de ses plus privées, avec licence la baiser par un grand ravissement.
Un jour de Pâques fleuries, je la vis paraître en la procession, si belle que rien au monde de plus beau n’eut su se faire voir, car outre la beauté de son visage et de sa belle taille de corps, elle était très superbement et richement parée et vêtue : son beau visage blanc qui ressemblait un ciel en sa plus grande et blanche sérénité, était orné par la tête de si grande quantité de grosses perles et riches pierreries et surtout de diamants brillants mis en forme d’étoiles, qu’on eut dit que le naturel du visage et l’artifice des étoiles en pierreries contondaient [rivalisaient] avec le ciel quand il est bien étoilé, pour en tirer la forme.

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Marguerite paraît, plus belle que l’espoir
Du ciel, dans son habit de clinquant et de rose,
Et l’un des Polonais dit : « Comme je suppose,
Onc n’admira Vénus tels yeux dans son miroir !

Je ferais volontiers, sortant de ce manoir,
Comme ces Turcs ravis qui, sans regret morose,
Ayant vu la mosquée où Mahomet repose,
Se font brûler les yeux, ne voulant plus rien voir. »

Brantôme, bon plaisant malgré son air farouche,
Dit à Ronsard tout bas : « O la charmante bouche !
Quel dieu ne choisirait pour son meilleur festin

Cette double cerise, adorable et vermeille ! »
Mais la Reine l’entend faire ainsi le mutin,
Et lui dit : «  Vous aimez les fruits, monsieur Bourdeille ? »

Théodore de Banville           1823-1891      Marguerite de Navarre Princesses

Quiconque voudra savoir les premiers commencements du roi Henri IV, le roi Bourbon remplaçant les Valois sur le trône des rois de France, aura grand soin de s’enquérir des destinées de sa sœur Catherine, et de sa première épouse, Marguerite. Elles ont chèrement payé l’une et l’autre l’honneur d’appartenir de si près au conquérant du sien. Heureusement l’histoire de Catherine, une héroïne, un grand courage, une vertu, n’est plus à faire ; il n’y a pas longtemps que Mme la comtesse d’Armaillé racontait cette vie austère et charmante à la façon d’un grand écrivain tout rempli de son sujet. Catherine de Navarre, obéissant au roi son frère, a poussé le dévouement fraternel jusqu’à sa limite extrême ; oublieuse d’elle-même et de sa fortune, elle eût tout sacrifié au roi Henri, sa conscience et sa croyance exceptées. Et lorsque, enfin, par tant de victoires, de conquêtes et d’accidents imprévus, le roi de Navarre est devenu le roi de France, quand il est le maître absolu dans Paris, sa grand’ville, au moment où la princesse Catherine, mariée au duc de Bar, s’est consolée enfin de n’avoir pas disposé de sa main selon son cœur, elle meurt, obscure et cachée, et son frère ingrat s’occupe à peine d’élever un tombeau à cette admirable servante de ses ineffables grandeurs.

La princesse Marguerite, la première femme du roi de Navarre, offre un contraste complet avec la princesse Catherine. Elle a tout l’orgueil de la maison de Valois ; elle est superbe, intelligente, et pour peu que son époux le Béarnais eût voulu tirer un bon parti de cette associée à sa fortune, il eût rencontré près d’elle une consolation, un bon conseil, une illustre et digne assistance. Mais quoi ! le roi protestant se méfiait de la catholique maison de Valois ! Jeune homme, il en avait subi trop de violences et trop d’injures pour n’en point faire porter le ressentiment à sa jeune et charmante épouse. Il ne pouvait guère oublier que son nom était inscrit sur la liste rouge de la Saint-Barthélémy ; ce papier rouge disait qu’il fallait tout d’abord arracher les racines du protestantisme, à savoir : le roi de Navarre, le prince de Condé, l’amiral de Coligny. Si donc Charles IX et Catherine de Médicis effacèrent de leur liste fatale le nom de leur gendre et beau-frère, ce fut par une espèce de miracle. Ainsi l’on trouverait difficilement dans toute l’histoire un mariage conclu sous de plus tristes auspices. Mal commencé, il a fini par un divorce.

Mais, ceci dit, on ne peut s’empêcher d’arrêter un regard clément et charmé sur les grâces infinies de cette aimable et parfaite beauté, la reine de Navarre, et, chaque fois que nous la rencontrons dans les sentiers de l’histoire, volontiers nous contemplons cette éloquente et belle princesse, ornement de la brillante cour où fut élevée la reine d’Écosse, Marie Stuart, et qui se ressentait encore des beaux-arts, de la poésie et des splendeurs du règne de François I°.

En traversant Paris, le vainqueur de Lépante, don Juan d’Autriche, s’étant introduit au Louvre, en plein bal, et voyant passer la reine de Navarre au bras de son frère le roi de France :

- On a tort, disait don Juan, de l’appeler une reine, elle est déesse, et trop heureux serait le soldat qui mourrait sous sa bannière, pour la servir !

- Qui n’a pas vu la reine de Navarre, celui-là n’a pas vu le Louvre ! s’écriait le prince de Salerne.

Et les ambassadeurs polonais, quand la jeune reine les eut harangués, dans ce beau latin qu’elle parlait si bien, à la grande honte de tous ces gentilshommes français qui ne savaient pas un seul mot de latin, en leur qualité de nobles :

- Nous nous sommes trompés, disaient-ils, c’est bien cette belle tête-là qui était faite pour porter notre couronne !

Elle était l’enchantement du Louvre et l’honneur de ses fêtes ; quand elle s’en fut en Navarre, au royaume de son mari, elle éclipsa soudain la princesse Catherine, et ce peuple, assez pauvre et vivant de peu, ne pouvait se lasser de contempler les magnificences de sa reine, en robe de toile d’argent, aux manches pendantes, et si richement coiffée avec des diamants et des perles, qu’on l’eût prise pour la reine du ciel. Elle inventait les modes que portaient toutes les reines de l’Europe ; elle portait des robes en velours incarnat d’Espagne et des bonnets tout fins ornés de pierreries, et c’était une fête de la voir, « ornée de ses cheveux naturels, avec ses belles épaules, son beau visage blanc, d’une blanche sérénité, la taille haute et superbe, et portant sans fatigue et sans peine le plus beau drap d’or frisé et brodé, d’une grâce altière et douce à la fois. »

Quand elle passait dans les villes, les plus grands de la cité se pressaient autour d’elle pour entendre parler sa bouche d’or ; à chaque harangue, elle répondait par une parole improvisée, et chacun restait charmé de sa courtoisie. Mais le Louvre était sa vraie patrie, et, dans les premiers jours de son mariage, il n’y avait pas de plus beau spectacle que de voir le jeune roi de Navarre donnant le signal de la fête et dansant la Pavanne d’Espagne, « danse où la belle grâce et majesté sont une belle représentation ; mais les yeux de toute la salle ne se pouvoient saouler, ny assez se ravir par une si agréable veue ; car les passages y estoient si bien dansez, les pas si sagement conduits, et les arrests faits de si belle sorte, qu’on ne sçauroit que plus admirer, ou la belle façon de danser, ou la majesté de s’arrester, représenter maintenant une gayeté, et maintenant un beau et grave desdain : car il n’y a nul qui ne les ait veus en cette danse, que ne die ne l’avoir veue danser jamais si bien, et de si belle grace et majesté qu’à ce roy frère, et qu’à cette reyne sœur ; et quant à moy, je suis de telle opinion, et si l’ay veue danser aux reynes d’Espagne et d’Ecosse. »

Qui parle ainsi ? Brantôme, un homme d’armes ami des grands capitaines. On peut l’en croire, quand il parle des dames de la cour de France ! Il les connaît bien, il les montre à merveille ; il applaudit à leur faveur ; il ne se gêne point pour pleurer sur leurs disgrâces. A côté de Brantôme il y avait, pour célébrer la reine de Navarre, un poète, un grand poète appelé Ronsard, l’ami de Joachim Dubellay. Le grand Ronsard, comme on disait sous le règne de Henri IV ! Et quand Ronsard et Brantôme, éclairés des mêmes beautés, se rencontraient, ils célébraient à l’envi Madame Marguerite :

Il fault aller contenter
L’oreille de Marguerite,
Et dans son palais chanter
Quel honneur elle mérite.

Et c’était, du poète au capitaine, à qui mieux mieux chanterait la dame souveraine. Aux vers de Ronsard applaudissaient tous les beaux esprits et tous les grands seigneurs de son temps : le cardinal de Lorraine, le duc d’Enghien, le seigneur de Carnavalet, Guy de Chabot, seigneur de Jarnac. Pendant vingt ans, sur la guitare et sur le luth, les jeunes gens, les pages, les demoiselles, le marchand dans sa boutique et le magistrat dans sa maison ont chanté la chanson de Marguerite :

En mon cœur n’est point écrite
La rose, ny autre fleur,
C’est toi, belle Margarite,
Par qui j’ai cette couleur.
N’es-tu pas celle dont les yeus
        Ont surpris
Par un regard gracieus
        Mes esprits ?

Cette aimable reine, habile autant que femme du monde, et bien digne d’avoir partagé la nourriture et l’éducation de la reine d’Écosse et de la reine d’Espagne, Elisabeth de Valois, la seconde femme de Philippe II, avait écrit, dans les heures sombres de sa vie, au moment où la plus belle enfin se rend justice, un cahier contenant les souvenirs de sa jeunesse. Il n’y a rien de plus rare et de plus charmant que ces mémoires parmi les livres sincères sortis de la main d’une femme. Le style en est très vif, l’accent en est très vrai. Le premier souvenir de la jeune princesse est d’avoir accompagné à Bayonne sa sœur, la reine d’Espagne, que la reine mère et le roi Charles IX conduisaient par la main au terrible Philippe II. La princesse Marguerite était encore une enfant, mais elle se rappelle en ses moindres détails le festin des fiançailles. Dans un grand pré entouré d’une haute futaie, une douzaine de tables étaient servies par des bergères habillées de toile d’or et de satin, selon les habits divers de toutes les provinces de France. Elles arrivaient de Bayonne sur de grands bateaux, accompagnées de la musique des dieux marins, et, chaque troupe étant à sa place, les Poitevines dansèrent avec la cornemuse, les Provençales avec les cymbales, les Bourguignonnes et les Champenoises dansèrent avec accompagnement de hautbois, de violes et de tambourins ; les Bretonnes dansaient les passe-pied et les branles de leur province. D’abord tout alla le mieux du monde ; une grande pluie arrêta soudain toute la fête.

Au retour de ce beau voyage, la jeune princesse Marguerite s’en fut rejoindre au Plessis-les-Tours (la ville favorite du roi Louis XI) son frère le duc d’Anjou, qui déjà, à seize ans, avait gagné deux batailles. Il était, évidemment, le favori de la reine mère et déjà très ambitieux. Il choisit pour confidente sa sœur Marguerite : « Oui-da, lui dit-elle, et comptez, Monsieur mon frère, que moy estant auprès de la royne ma mère, vous y serez vous-mesme et que je n’y serai que pour vous ! »

Ainsi, déjà si jeune, elle entrait, par la faveur de la reine mère et par la confiance de son frère, dans les secrets de l’État. Bientôt les ambassadeurs se présentèrent pour solliciter la main de la jeune princesse. Il en vint de la part de M. de Guise, il en vint au nom du roi de Portugal, enfin le nom du prince de Navarre fut prononcé. Ce dernier mariage était dans les volontés de Catherine de Médicis. La veille de ce grand jour, le roi de Navarre avait perdu la reine sa mère, il en portait le deuil, et il vint au Louvre, accompagné de huit cents gentilshommes, vêtus de noir, demander au roi de France la main de sa sœur Marguerite. Ils furent fiancés ce même soir, et, huit jours après, ces Béarnais, vêtus de leurs plus riches habits, menèrent à l’autel de Notre-Dame de Paris la jeune reine, habillée à la royale, toute brillante des pierreries de la couronne, et le grand manteau bleu, à quatre aunes de queue, porté par trois princesses. Toute la ville était en fête et se tenait sur des échafauds dressés de l’évêché à Notre-Dame, et parés de drap d’or. A la porte de l’église, le cardinal de Bourbon (c’est ce même cardinal de Bourbon que la Ligue a fait roi un instant sous le nom de Charles X) attendait les deux époux.

Qui l’eût dit cependant que tant de joie et de magnificences allaient aboutir, en si peu d’heures, au crime abominable de la Saint-Barthélémy ? Les protestants étaient devenus le grand souci de la reine Catherine de Médicis et du roi Charles IX ; ils étaient nombreux, hardis, bien commandés, hostiles aux catholiques, et leur perte, en un clin d’oeil, fut décidée. Honte à jamais sur cette nuit fatale, où le bruit du tocsin de Saint-Germain-l’Auxerrois, les plaintes des mourants, le sang des morts, les cris des égorgeurs remplirent la ville et le Louvre des rois de désordre et de confusion ! Tout fut cruauté, perfidie, embûches impitoyables ! La jeune reine, ignorante de ces trames dans lesquelles devaient tomber les amis, les partisans, les compagnons du roi de Navarre son mari, apprit seulement par le bruit du tocsin ces meurtres et ces vengeances qui la touchaient de si près. Elle avait passé sa soirée à causer de choses indifférentes avec la reine mère et le roi, bourreau de son peuple, sans rencontrer dans leur regard un avertissement, une pitié. Or, quand la reine mère, au moment où l’heure fatale allait sonner, commandait à sa fille qu’elle eût à rejoindre son mari dans sa chambre… évidemment elle l’envoyait à la mort.

- N’y allez pas, ma sœur, lui disait sa plus jeune sœur, ou vous êtes perdue !

- Il le faut, répondit la reine mère ; allez, ma fille.

« Et moi, je m’en allay, toute transie et esperdue, sans me pouvoir imaginer ce que j’avois à craindre. »

Ah ! quel drame, et comment était faite l’âme de Catherine de Médicis !

A peine endormis, dans une sécurité profonde, les jeunes époux entendent frapper à leur porte avec ces cris : « Navarre ! Navarre ! » Un malheureux gentilhomme du Béarn qui avait suivi le roi à Paris, M. de Tégean, percé d’un coup de hallebarde (le massacre était commencé), et poursuivi par les assassins qui le voulaient achever, enfonçait la porte de la chambre ; et comme le roi de Navarre s’était levé au premier bruit du tocsin, pour s’informer des périls qu’il pressentait, le malheureux gentilhomme, entourant la jeune reine de ses bras suppliants : « Grâce et miséricorde ! ô Madame, protégez-moi ! » disait-il. Les meurtriers, sans respect pour la sœur du roi catholique, achevèrent leur horrible tâche sous les yeux de Marguerite éperdue, et le sang de M. de Tégean souilla le lit royal. Croirait-on, cependant, que cette horrible nuit de la Saint-Barthélemy, la reine Marguerite la raconte, en ses mémoires, avec aussi peu de souci que le dernier bal donné par le roi son frère !

Ces grands crimes ont cela de particulièrement abominable : il faut être à certaine distance pour en percevoir toute l’étendue, et pourtant, quelle que soit la concision de l’écrivain de ses propres Mémoires, la suite des événements arrive, inévitable, et parfois d’autant plus pressante que l’historien aura mis moins de temps à la préparer. Dans les premiers jours qui suivirent le terrible massacre, Henri de Navarre eut grand’peine à sauvegarder sa propre vie. Il était pour son beau-frère un sujet d’inquiétude, un objet de haine pour sa belle-mère. Ils se demandaient l’un l’autre, en toutes ces confusions, pourquoi ils avaient épargné le véritable chef des protestants ? de quel droit ils le laissaient vivre ? Ils comprenaient qu’avant peu l’intrépide et vaillant capitaine Henri de Navarre deviendrait le vengeur de ses coreligionnaires, et leur pressentiment ne les trompait pas.

Sur l’entrefaite, le roi Charles IX, tout couvert du sang de ses sujets, fut saisi, soudain, d’une maladie, incomparable et sans remède. Il se mourait lentement, sous l’épouvante et le remords. Pas un moment de trêve à sa peine et pas un instant de sommeil, son âme, à la torture, étant aussi malade que son corps. En toute hâte, la reine Catherine de Médicis rappela son troisième fils, le duc d’Anjou, qui était allé en Pologne chercher une couronne éphémère. Et cependant, chaque jour ajoutait aux tortures du roi Charles IX. Il était seul, en proie aux plus sombres pressentiments, cherchant à comprendre, et ne comprenant pas que c’était le remords qui le tuait. Il meurt enfin, chargé de l’exécration de tout un peuple, et le roi de Pologne accourt en toute hâte, à la façon d’un criminel qui se sauve de sa geôle. Il fut reçu à bras ouverts par la reine mère et par la jeune reine de Navarre, qui vint au-devant de lui, dans son carrosse doré, garni de velours jaune et d’un galon d’argent. Alors, les fêtes recommencèrent ; on n’eût pas dit que la guerre civile était au beau milieu de ce triste royaume. Le roi et les dames acceptaient toutes les invitations des châteaux, des monastères et même des banquiers d’Italie. On allait, en grand appareil, par la Bourgogne et la Champagne, jusqu’à Reims, et, durant ces longs voyages, les plus beaux gentilshommes s’empressaient autour de la jeune reine, le roi de Navarre étant surveillé de très près, sans crédit, sans autorité, et portant péniblement le joug de la reine mère et les mépris du nouveau roi.

La reine Marguerite a très bien raconté comment le roi de Navarre a fini par échapper à ses persécuteurs. Nous l’avons dit : il n’était pas sans crainte pour sa vie. Un soir, peu avant le souper du roi, le roi de Navarre, changeant de manteau, s’enveloppa dans une espèce de capuchon, et franchit les guichets du Louvre sans être reconnu. Il s’en fut à pied jusqu’à la porte Saint-Honoré, où l’attendait un carrosse qui le conduisit jusqu’aux remparts. Là, il monta à cheval, et, suivi de plusieurs des siens, le voilà parti. Ce ne fut que sur les neuf heures, après leur souper, que le roi et la reine s’avisèrent de son absence et le firent chercher par toutes les chambres. Évidemment, il n’était pas au Louvre ; on le cherche dans la ville, il n’était plus dans la ville. A la fin, le roi s’inquiète et se fâche, et commande à tous les princes et seigneurs de sa maison de monter à cheval, et de ramener Henri de Navarre mort ou vif. Sur quoi, plusieurs de ces princes et seigneurs répondent au roi que la commission était dure, et quelques-uns, ayant fait mine de le chercher, s’en revinrent au point du jour.

Voilà la reine Marguerite en grand’peine de cet époux qui ne l’avait point avertie ; elle pleure et se lamente, et le roi son frère menace de lui donner des gardes. Par vengeance, il résolut d’envoyer des hommes d’armes dans le château de Torigny, avec l’ordre de s’emparer de la dame de Torigny, l’amie et la cousine de la reine Marguerite, et de la jeter dans la rivière. Ces mécréants, sans autre forme de procès, s’emparent du château à minuit. Ils mettent le manoir au pillage, et quand ils se sont bien gorgés de viande et de vins, ils lient cette misérable dame sur un cheval pour la jeter à la rivière… Deux cavaliers, amis de la reine Marguerite, passaient par là à la même heure, et voyant le traitement que subissait la dame de Torigny, ils la délivrent et la mènent au roi de Navarre. A cette nouvelle, la colère de la reine mère et de son digne fils ne connaît plus de bornes ; ils veulent que la reine Marguerite leur serve au moins d’otage, et la voilà prisonnière et seule, et pas un ami qui la console. Il y en eut un, cependant, ami dévoué de la mauvaise fortune, un vrai chevalier, M. de Crillon, qui s’en vint, chaque jour, visiter la captive, et pas un des gardiens n’osa refuser le passage à ce brave homme.

Cependant le roi de Navarre avait regagné son royaume ; il attirait à sa bonne mine, à sa juste cause, un grand nombre de gentilshommes. Il retrouvait son petit trésor très grossi par l’épargne de sa sœur Catherine ; et, comme chacun lui représentait qu’il eût bien fait d’amener avec lui la reine Marguerite, il lui écrivit une belle lettre, dans laquelle il la rappelait de toutes ses forces, remettant sa cause entre ses mains, et déplorant sa captivité.

Henri III s’obstinait ; mais la reine mère eut compris bien vite que l’injustice dont elle accablait sa propre fille était une grande faute.

« Elle m’envoya quérir, nous dira Marguerite en ses Mémoires, qu’elle avoit disposé les choses d’une façon pacifique, et que si je faisais un bon accord entre le roi et le roi de Navarre, je la délivrerais d’un mortel ennui qui la possédait. A ces causes, elle me priait que l’injure que j’avois reçue ne me fit désirer plutôt la vengeance que la paix ; que le roi en étoit marry, qu’elle l’en avait vu pleurer, et qu’il me feroit telle satisfaction que j’en resterois contente. »

Au même instant, Henri III frappait à la porte de la jeune reine, et lui demandait pardon, avec une infinité de belles paroles. Elle répondit à son frère qu’elle avait déjà oublié toutes ses peines, et qu’elle le remerciait de l’avoir plongée en cette solitude, où elle avait compris les vanités de la fortune. Cependant, quand elle demanda la permission d’aller rejoindre, en Navarre, le mari qui la rappelait, elle n’obtint que des refus, la reine et le roi lui remontrant que le roi de Navarre avait abjuré la religion catholique, qu’il était redevenu huguenot, et qu’il était plus menaçant que jamais.

C’était l’heure où s’ouvraient les états de Blois, où les catholiques organisaient la sainte Ligue, où le royaume était en feu, où plus que jamais les huguenots étaient suspects. La guerre civile approchait ; on l’entendait venir de toutes parts, et plus les huguenots étaient menacés, plus la reine de Navarre sollicitait la permission de rejoindre son mari. Ce fut le plus beau moment de sa vie, à vrai dire ; elle était éloquente en raison de tant de menaces et de périls :

« Non, non, disait le roi de France, vous n’irez pas rejoindre un huguenot. J’ai résolu d’exterminer cette misérable religion qui nous fait tant de mal, et vous, qui êtes catholique et fille de France, je n’irai pas vous exposer aux vengeances de ces traîtres. »

Plus il parlait, plus il menaçait, plus le danger était grand d’une fuite à travers la France, et plus la jeune reine était résolue à ne pas demeurer dans une cour où le nom de son mari était chargé de tant de malédictions.

Mais que faire et que devenir ? Comment échapper à cette surveillance de tous les jours ? La jeune reine imagina de se faire commander, par les médecins, une saison aux eaux de Spa, et le roi, cette fois, consentit au départ de sa sœur, par une arrière-pensée qu’il avait d’être agréable aux Flamands et de reprendre en temps opportun les Flandres au roi d’Espagne. A cette ouverture, Henri de France fut ébloui, et s’écria soudain :

« O reine, ne cherchez plus ; il faut que vous alliez aux eaux de Spa. Vous direz que les médecins vous les ont ordonnées, qu’à cette heure la saison est propice, et que je vous ai commandé d’y aller. Bien plus, la princesse de la Roche-sur-Yon m’a promis de vous accompagner. »

Voilà comment ce bon sire fut dupe de son ambition d’avoir les Flandres. La reine mère, de son côté, ne vit, tout d’abord que l’avantage de cette grande conquête et, sans soupçonner à sa fille une arrière-pensée, elle consentit à son départ. Comme elle avait toujours en sa réserve politique un projet caché, elle fit prévenir, par un courrier, le gouverneur des Flandres pour le roi d’Espagne, en demandant les passeports nécessaires pour ce long voyage. Or, le gouverneur des Flandres n’était rien moins que ce célèbre, ce fameux don Juan d’Autriche, vainqueur à Lépante, et qui comptait parmi ses soldats ce vaillant et divin génie appelé Michel Cervantes.

La reine mère, en ce moment, se rappelait l’éblouissement de don Juan d’Autriche à l’aspect de sa fille Marguerite, et comme, en plein Louvre, il l’avait comparée aux étoiles, avec une ardeur toute castillane : « Allez, ma fille, et songez aux intérêts de la France ! » disait la reine mère, et déjà, dans sa pensée, elle voyait don Juan d’Autriche offrir à la belle voyageuse au moins les domaines de l’évêque de Liège, dans lesquels murmuraient doucement ces belles eaux de Spa, salutaires fontaines encore inconnues, réservées à une si grande célébrité.

Ainsi, pendant que la reine mère et le roi s’en allaient à Poitiers chercher l’armée de M. de Mayenne, afin de la conduire en Gascogne contre le roi de Navarre et les huguenots, la reine Marguerite allait, à petites journées, dans ces Flandres qu’elle ne songeait guère à conquérir. Elle était accompagnée en ce beau voyage de Mme princesse de la Roche-sur-Yon, de Mme de Tournon, sa dame d’honneur, de Mme de Mouy de Picardie, de Mme de Castelaine de Millon, de Mlle d’Atrie, de Mlle de Tournon, et de sept ou huit autres demoiselles des meilleures maisons. A cette suite royale s’étaient réunis M. le cardinal de Senoncourt, M. l’évêque de Langres, M. de Mouy, enfin toute la maison de la reine, à savoir : le majordome et le premier maître d’hôtel, les pages, les écuyers et les gentilshommes. La compagnie était jeune, élégante ; elle faisait peu de chemin en un jour ; elle fut la bienvenue, et trouva toutes sortes de louanges sur son passage :

« J’allois en une littière faite à piliers doublez velours incarnadin d’Espagne en broderie d’or et de soye nuée à devise. Cette littière étoit toute titrée et les vitres toutes faites à devise ; y ayant, ou à la doublure ou aux vitres, quarante devises toutes différentes, avec les mots en espagnol, en italien, sur le soleil et ses effets ; laquelle étoit suivie de la littière de Mme de la Roche-sur-Yon et de celle de Mme de Tournon, ma dame d’honneur, et de dix filles à cheval avec leur gouvernante, et de six carrioles ou chariots, où alloit le reste des dames et femmes d’elle et de moy. »

Écoutez la belle voyageuse ; elle vous dira que tout cet appareil était fait uniquement pour augmenter le respect des peuples et l’admiration de l’étranger. Cependant, les villes sur la chemin du cortège avaient grand’peine à donner une hospitalité convenable à tant de princes, de princesses ou de seigneurs. Les campagnes étaient ruinées de fond en comble, et le paysan, dans ses champs dévastés, voyant passer tant de splendeurs inutiles, se demandait s’il n’était pas le jouet d’un rêve.

Arrivée à la frontière du Cambrésis, la princesse errante trouva un gentilhomme que lui envoyait l’évêque de Cambrai. Ce gentilhomme annonça que son maître allait venir, et l’évêque, en effet, se montra, lui et sa suite, vêtus comme des Flamands, et beaucoup plus Espagnols que Français. Que dis-je ? Ils se vantaient d’être les amis et les envoyés de ce même don Juan d’Autriche, un des grands admirateurs de la princesse, avant qu’elle ne fût reine de Navarre. Du milieu des fêtes du Louvre, et de tant d’intrigues de la cour des Valois, don Juan n’avait rapporté que l’image et le souvenir de la reine Marguerite. A la nouvelle de son voyage, il était accouru au-devant de la princesse, et il vint l’attendre aux portes de Cambrai, une grande cité fortifiée, et des plus belles de la chrétienté par sa citadelle et par ses églises. Il y eut, le même soir de cette entrée, une grande fête au palais épiscopal, un festin suivi d’un grand bal, le bal suivi d’une collation de confitures. La jeune reine eut, ce même soir, pour la conduire, le gouverneur du château fort.

En ce temps-là, Cambrai appartenait encore à l’Espagne, et s’il n’eût fallu qu’un sourire, une bonne parole, pour s’emparer de ce dernier rempart de l’Espagne et donner à la France une si belle cité, Marguerite eût fait volontiers ce grand sacrifice. Au moins, si elle ne prit pas la ville, elle eut le grand talent de savoir comment on la pouvait prendre. Elle s’inquiéta de ses défenses ; elle voulut connaître le nombre et la profondeur des fossés ; comment la citadelle était gardée, et quels en étaient les côtés vulnérables. A toutes ces questions, faites avec un art digne de la meilleure élève de Catherine de Médicis, le gouverneur de Cambrai, qui voulait être agréable à tout prix, eut la condescendance de répondre. Il fit plus, il accepta la proposition que lui fit la jeune reine de l’accompagner jusqu’à Namur, et dans ce voyage, qui ne dura pas moins de douze jours, elle abattit le peu de résistance et d’orgueil qui restaient dans l’esprit du gouverneur. Malheureusement, don Juan veillait sur toute chose. Il n’eut rien refusé à la belle voyageuse, mais il n’était pas homme à lui donner un pouce de terrain dans les terres qui appartenaient à l’Espagne.

Et cependant, toutes ces villes flamandes luttaient de courtoisie. Elles étaient beaucoup plus riches que les villes françaises, et d’une hospitalité vraiment royale. A Valenciennes, Marguerite admira les belles places, les belles églises, les fontaines d’eau jaillissante ; elle et sa suite furent frappées d’étonnement au carillon harmonieux de toutes ces belles horloges, dont chacune exhalait son cantique dans les airs doucement réjouis. Ces Flandres ont de tout temps excellé dans ces récréations à l’usage d’une ville entière. Elles aimaient la parade publique, les jardins, les musées, la fête à laquelle chacun prend sa part. Elles aimaient la justice et la gaieté ; elles exécraient l’Espagne et les Espagnols. Le nom de Philippe II et celui du digne exécuteur de ses terribles volontés, le duc d’Albe, retentissaient dans les cœurs flamands comme un remords. Ils pleuraient le comte d’Egmont, décapité avec le comte de Horn, comme s’ils eussent été participants à son meurtre.

De ces cruels souvenirs leurs fêtes étaient troublées ; mais sitôt qu’ils possédèrent la reine Marguerite, ces pays maltraités oublièrent, pour un instant, leur cruel ressentiment. Ce fut à qui serait le plus hospitalier pour la princesse, et les plus belles Flamandes, familières et joyeuses (c’est leur naturel), accoururent au-devant de l’étrangère avec tant de grâce et d’honnêteté, qu’elles la retinrent pendant huit jours. L’une d’elles, la principale de la ville, nourrissait son enfant de son lait, et comme elle était assise à table à côté de Marguerite, la princesse admira tout à son aise la belle Flamande et le costume qu’elle portait :

« Elle étoit parée à ravir et couverte de pierreries et de broderies, avec une rabille à l’espagnole de toile d’or noire, avec des bandes de broderie de canetille d’or et d’argent, et un pourpoint de toile d’argent blanche en broderie d’or, avec de gros boutons de diamants (habit approprié à l’office de nourrice). »

Ainsi faite, elle était éblouissante ; mais écoutez la suite et le couronnement du festin. Quand on fut au dessert, la jeune mère eut souci de son nourrisson et fit signe qu’on le lui apportât. « On lui apporta l’enfant, emmailloté aussi richement qu’estoit vestuë la nourrice. Elle le mit entre nous deux sur la table, et librement donna à teter à son petit. Ce qui eust été tenu à incivilité à quelqu’autre ; mais elle le faisoit avec tant de grâce et de naïveté, comme toutes ses actions en étoient accompagnées, qu’elle en reçut autant de louanges que la compagnie de plaisir. » Si vous aimez les tableaux flamands, en voilà un tracé de main de maître, avec une extrême élégance, et c’est grand dommage que dans ces Flandres, fécondes en grands artistes, pas un n’ait songé à reproduire sur une toile intelligente un si charmant spectacle.

Or, la reine Marguerite, ayant dompté le gouverneur de Cambrai, vint facilement à bout des dames de Mans :

  • - Comment donc, leur dit-elle, ne pas vous aimer, vous trouvant toutes françaises?

  • - Hélas! répondaient ces dames, nous étions Françaises autrefois! Nous savons la France aussi bien que les Français; nous la regrettons, nous la pleurons, mais les Espagnols sont les plus forts. Dites cela, Madame, à votre frère le roi de France, afin qu’il nous vienne en aide, et dites-lui que s’il fait un pas, nous en ferons deux, tant nous sommes disposés à reconnaître, à saluer sa couronne.

Ainsi ces dames parlaient sans crainte, et conspiraient franchement, sans perdre une sarabande, une chanson. Le lendemain, Marguerite, avant son départ, s’en fut visiter un béguinage, qui est une espèce de couvent, composé de quantité de petites maisons dans lesquelles sont élevées de jeunes demoiselles par des religieuses savantes. Elles portent le voile jusqu’à vêpres, et, sitôt les vêpres dites, elles se parent de leurs plus beaux atours, et s’en vont dans le plus grand monde, où elles trouvent très bien leur place.

A la fin il fallut se quitter, et Marguerite, pour reconnaître une hospitalité si libérale, distribua toutes sortes de présents à ces dames qui l’avaient si bien reçue : tant de chaînes, de colliers, de bracelets, de pierreries, si bien qu’elle fut reconduite jusqu’à mi-chemin de Namur, où commandait un des plus vieux courtisans de la cour de Philippe II. Sur les confins de Namur, reparut don Juan d’Autriche, accompagné des seigneurs les plus qualifiés de la cour d’Espagne et d’une grande suite d’officiers et gentilshommes de sa maison, parmi lesquels était un Ludovic de Gonzague, parent du duc de Mantoue.

Il mit pied à terre pour saluer l’illustre voyageuse, et quand la cortège reprit sa marche, il accompagna la litière royale à cheval. Toute la ville de Namur était illuminée ; il n’était pas une fenêtre où les belles Françaises ne pussent lire une devise à la louange de leur reine.

Un palais véritable était préparé pour la recevoir, et le moindre appartement était tendu des plus riches tapisseries de velours, de satin, ou de toile d’argent couverte de broderies, sur lesquelles étaient représentés des personnages vêtus à l’antique. Si bien que l’on eût dit que ces merveilles appartenaient à quelque grand roi, et non pas à quelque jeune prince à marier, tel que don Juan d’Autriche. Et notez bien que la plus riche magnificence avait été réservée pour la tenture de la chambre à coucher de la reine. On y voyait représentée admirablement la Victoire de Lépante, honneur de don Juan.

Après une bonne nuit, où les enchantements de ce voyage apparaissaient en rêve, la reine se leva et, sa toilette étant faite, elle s’en fut ouïr une messe en musique à l’espagnole, avec violons, violes de basse et trompettes.

Après la messe, il y eut un grand festin ; Marguerite et don Juan étaient assis à une table à part. Toute l’assemblée en habits magnifiques ; dames et seigneurs dînaient à des tables séparées de la table royale, et l’on vit ce même Ludovic de Gonzague à genoux aux pieds de don Juan et lui servant à boire. Ah ! tels étaient l’orgueil et le faste de ces princes espagnols, que même les princes illégitimes étaient traités comme des rois.

Ainsi, deux journées se passèrent dans les fêtes de la nuit et du jour, pendant que l’on préparait les bateaux qui, par la douce rivière de Meuse, une suite de frais paysages, devaient conduire jusqu’à Liège la reine de Navarre. Elle marcha, jusqu’au rivage, sur un tapis aux armes de don Juan. Le bateau qui la reçut était semblable à la galère de Cléopâtre, au temps fabuleux de la reine d’Égypte. Autour de ce riche bateau, que la rivière emportait comme à regret, se pressaient des barques légères, toutes remplies de musiciens et de chanteurs, qui chantaient leurs plus belles chansons, avec accompagnement de guitares et de hautbois. Dans ces flots hospitaliers, clairs et limpides, où le soleil brillait de son plus vif éclat, une île, en façon de temple, mais d’un temple soutenu par mille colonnes, arrêta soudain cette brillante féerie. Alors recommencèrent les danses et les festins de plus belle, et voilà comment ils arrivèrent à Liège, où monseigneur l’évêque avait donné des ordres pour recevoir dignement les hôtes du seigneur don Juan d’Autriche.

Mais, à peine arrivée dans cette ville hospitalière, Marguerite essuya comme une tempête. On eût dit que le déluge était déchaîné sur le rivage et dans les rues, et la peur fut si grande, que Mlle de Tournon, l’une des demoiselles d’honneur, non pas la moins belle et la moins charmante, expira de fatigue et de terreur. C’est très vrai : nulle joie, ici-bas, sans mélange. Il faut que chacun paye à son tour les prospérités de son voyage, et ce fut un grand deuil pour Marguerite. Elle resta trois jours enfermée en son logis ; mais quand elle eut bien pleuré sa chère compagne, elle consentit que l’évêque de Liège la vînt saluer dans la maison qu’il avait fait préparer pour la recevoir.

Cet évêque était un prince souverain, de bonne mine et bien fait de sa personne. Il portait de la plus agréable façon la couronne et la mitre, le sceptre et l’épée ou le bâton pastoral. Il était magnifique en toute chose, et marchait entouré d’un chapitre à ce point distingué que les moindres chanoines étaient fils de ducs, de comtes et de grands seigneurs, comme on n’en voyait que dans les grandes églises des chanoines-comtes de Lyon. Chacun des chanoines de Liège habitait un palais dans quelqu’une de ces rues grandes et larges, ou sur ces belles places ornées de fontaines. Le palais épiscopal était un Louvre, où le prince-évêque avait réuni les chefs-d’œuvre de l’école flamande et les plus belles toiles de l’école italienne. Il était grand amateur de jardins ; ses jardins étaient peuplés de statues.

Après trois jours de fêtes vraiment royales, la jeune reine songea enfin à prendre le chemin de Spa. Spa, qui est aujourd’hui une ville arrangée et bâtie à plaisir, lieu célèbre et charmant, le rendez-vous des fêtes de l’été, une source où tout jase, un bois où tout chante, n’était guère, en ce temps-là, qu’un lieu sauvage et sans nom, composé de deux ou trois cabanes où les buveurs d’eau s’abritaient à grand’peine. Un forgeron du pays avait découvert le premier, par sa propre expérience, la vertu de ces eaux salutaires. Il les avait célébrées de toutes ses forces ; mais le moyen de coucher à la belle étoile ?

Et voilà pourquoi cette heureuse ville de Spa, la cité favorite de la Belgique, a gardé précieusement dans ses annales le souvenir de la reine Marguerite, non moins qu’une reconnaissance extrême pour ce terrible et singulier génie appelé Pierre le Grand, qui s’en vint, deux siècles plus tard, demander à la fontaine du Pouhon quelques heures de sommeil et de rafraîchissement.

Mais dans l’état misérable de ce pays et de cette forêt des Ardennes, où les loups avaient choisi leur domicile, un évêque aussi galant homme, aussi bien élevé que l’évêque de Liège, ne pouvait pas consentir qu’une reine de Navarre, en si belle compagnie, acceptât les obstacles, les périls, l’isolement, les ennuis de ces tristes contrées. En vain la magnificence de ces bois séculaires, le murmure enchanteur de ces frais ruisseaux, le flot mystérieux de ces ondes charmantes, pleines de fécondité, de santé, d’espérance, attiraient à leur charme infini ces belles voyageuses, la grâce et l’ornement de la maison de Valois… La reine Marguerite et la princesse de la Roche-sur-Yon, qui n’étaient pas très éprises de l’élégie et de l’idylle champêtre, eurent bientôt consenti à la proposition que leur faisait Sa Grâce Mgr l’évêque de Liège. Il proposait que ces dames, une ou deux fois par semaine, iraient à cheval s’abreuver aux claires fontaines, et que, le reste du temps, la fontaine irait elle-même au-devant des buveuses d’eau.

Aussitôt que le bruit se répandit du séjour de ces dames françaises, on vit accourir à Liège, de la frontière des Flandres et même du fond de l’Allemagne, les dames les plus qualifiées, et ces réunions, toutes pleines d’honneur et de joie, ont laissé dans la province un tel souvenir, qu’elle s’en souvient encore.

Ainsi, la reine Marguerite oublia la mort subite de cette aimable Mlle de Tournon, sa douce compagne ! « et ce jeune corps, aussi malheureux qu’innocent et glorieux, fut rapporté dans sa patrie en un drap blanc couvert de fleurs. »

Chaque matin, qu’elle se rendit à Spa, ou qu’elle bût les eaux dans les jardins de l’évêché (lesquelles eaux veulent être tracassées et promenées en disant des choses réjouissantes), la reine allait en bonne compagnie. Elle était chaque jour invitée à quelque festin ; après le dîner, elle allait entendre les vêpres en quelque maison religieuse ; puis la musique et le bal : pendant six semaines. C’est le temps d’une cure ; au bout de six semaines, la santé est revenue.

Il fallut donc repartir, mais en six semaines, déjà, que de changements dans la province ! Elle était à feu et à sang ; le galant don Juan d’Autriche s’était emparé de Namur et des meilleurs seigneurs de la province. Alors, un grand conflit entre les catholiques de Flandre et les huguenots du prince d’Orange. Or, nécessairement, il fallait traverser toute cette bagarre, en danger d’être prise par l’un ou l’autre parti. Cette fois encore apparut l’évêque de Liège ; il protégea jusqu’à la fin les dames dont il avait été l’hôte assidu. Il leur donna, pour les accompagner, son grand maître et ses chevaux ; mais ces damnés parpaillots manquaient tout à fait de courtoisie. Ils prétendirent que la reine ne pouvait pas rentrer en France avant d’avoir payé toutes ses dettes. Ils nièrent à l’évêque de Liège le droit de signer des passeports. On crie : Aux armes ! sur le passage de la reine, aux mêmes lieux où naguère on criait : Vive la reine ! Ces mêmes portes des villes qui s’ouvraient devant elle à son arrivée se fermaient brutalement à son retour.

Cependant rien n’arrêtait la jeune reine ; elle se savait éloquente, et parlait à la multitude, apaisant celui-ci, souriant à celui-là, également inquiète des Allemands, des Espagnols, des huguenots, de ce même don Juan, naguère empressé comme un amoureux autour de sa fiancée. O peines du voyage ! et cependant la dame avait résolu de rejoindre en toute hâte la cour de Navarre, mais non pas sans avoir salué son frère, le roi de France. Or, laissant là sa litière, elle monte à cheval et s’en va, par des chemins détournés, frapper aux portes de Cambrai. La ville hospitalière accueillit la fugitive, et bientôt à Saint-Denis même, et sur le seuil de la grande basilique où l’abbé Suger a laissé tant de souvenirs, le roi, la reine et toute la cour de France accoururent au-devant de Madame Marguerite.

On lui fit raconter, Dieu le sait, toutes les merveilles de son voyage, et quand elle vit le roi son frère en si belle humeur, elle lui demanda la permission de rejoindre enfin le roi son mari, en le priant de lui constituer une dot, et promptement, tant elle avait hâte de se rendre à son poste naturel. Pendant six grands mois elle renouvela sa prière : « Attendons ! » disait la reine mère ; et « Patientons ! » disait le roi. Il se méfiait de tout le monde, et quand sa sœur lui demandait d’où lui venaient ces craintes et ces doutes, il répondait gravement que les simples mortels n’avaient pas le droit de demander aux rois, non plus qu’aux dieux, les motifs de leurs décisions. Or, toutes ces brouilleries finissaient toujours par cet ordre absolu : « Ma fille, allez vous parer pour le souper et pour le bal. »

Depuis que le roi de Navarre s’était échappé du Louvre, les portes du Louvre étaient gardées si curieusement que pas un n’en passait le seuil qu’on ne le regardât au visage. Aussi bien, lorsque, après six mois de patience et de promesses non tenues, la jeune reine eut résolu de s’échapper du Louvre, elle se fit apporter en secret un câble qui plongeait de sa fenêtre dans le fossé du château, et, par une nuit sombre, un soir que le roi ne soupait point et que la reine mère soupait seule en sa petite salle, la reine Marguerite se mit au lit, entourée de ses dames d’honneur, et tout de suite, après qu’elles se furent retirées, elle allait descendre, à tout hasard. Heureusement, un surveillant du château arrêta cette belle fuite, et la reine mère, touchée enfin par tant d’obstination, consentit à doter sa fille et à la rendre à son mari, à condition qu’elle maintiendrait la paix entre les deux royaumes.

Ah ! comme elle respira librement lorsqu’elle vit accourir le roi de Navarre au-devant d’elle, accompagné des seigneurs et gentilshommes de la religion de Gascogne ! Ainsi, l’un et l’autre, ils se rendirent à petites journées dans le château de Pau, en Béarn, en pleine religion réformée, et ce fut à peine si la reine Marguerite obtint la permission d’entendre la messe avec quatre ou cinq catholiques. Il fallait, dans ces grands jours, fermer les portes du château, tant les catholiques de la contrée étaient désireux d’assister au saint sacrifice, dont ils étaient privés depuis si longtemps.

Ainsi, fanatisme et cruauté des deux parts ; même on ne saurait croire à quel point le Béarnais poussait la rigueur : jusqu’à chasser à coups de hallebarde ses malheureux sujets catholiques pour avoir assisté à la messe de leur reine. Il y avait cependant un parlement à Pau ; mais c’était un parlement huguenot, qui donna tort à la reine quand elle se plaignit des procédés du roi son mari. C’était bien la peine, en effet, de l’être venue chercher de si loin ! Il supportait péniblement la présence de sa jeune épouse, et finit par la reléguer à Nérac, où elle rencontra, belle, intelligente et bienveillante aussi, sa belle-sœur, la princesse Catherine, amie et confidente du roi son frère. Or Catherine était une grande âme, affable et juste, aimant la liberté de conscience autant qu’elle aimait la belle compagnie.

On ferait un charmant récit de ces deux cours de Nérac, de ces deux religions vivant l’une à côté de l’autre, en toute courtoisie.

Et chaque dimanche, après le prêche, après la messe, huguenots et catholiques se promenaient ensemble, et se donnaient la main, dans un très beau jardin, par de longues allées de lauriers et de cyprès, le long d’une belle rivière, et le soir, ces dames et ces messieurs, réunis par la religion du plaisir, dansaient ensemble. On dirait d’un conte de fées.

Mais quoi ! ces haines n’étaient qu’endormies. La guerre civile et religieuse était recouverte à peine sous des cendres brûlantes. Le maréchal de Biron, à la tête des soldats du roi catholique, enlevait au roi huguenot les meilleures places de son royaume de Navarre.

« Ah ! Sire, écrivait la reine Marguerite au roi de France, retenez le maréchal de Biron, épargnez notre petite cour de Nérac, commandez à vos capitaines de respecter ma belle-sœur, Madame Catherine… »

Elle prêchait dans le désert. Henri de Navarre et le maréchal de Biron se battaient tout le jour et tous les jours. Le canon avait peine à respecter le château dans lequel s’étaient réfugiées toutes ces belles jeunesses ; enfin ce n’était pas le compte du roi de France d’accorder la paix au roi de Navarre, qui, du reste, ne la demandait guère. Ainsi, chaque jour diminuait pour Madame Marguerite l’amitié et les bons souvenirs du roi son frère, pendant que le roi son mari oubliait sa jeune épouse. Hélas ! le roi Charles IX l’avait bien dit : « En donnant ma sœur Margot au prince de Béarn, je la donne au plus infidèle de tous les hommes. »

Quelle différence entre ces deux femmes : Catherine de Bourbon et Marguerite de Valois ! Catherine avait foi dans les destinées de son frère ; elle ne voyait rien de plus rare et de plus grand que son courage ; elle a consacré sa vie entière à la grandeur naissante de cette maison de Bourbon, que la trahison du connétable de Bourbon avait réduite à des proportions si misérables. Ainsi, Catherine de Navarre est morte à la peine, en se glorifiant d’avoir tant contribué à l’établissement de la royauté française. Au contraire, Marguerite est un obstacle aux vastes projets de son maître et seigneur, marchant à la conquête du royaume de France. Au moment où le Béarnais avait besoin de toutes ses forces, elle cherche à se composer un petit royaume à son usage personnel, et lorsque enfin Paris ouvre ses portes au roi victorieux, lorsqu’il est rentré dans le sein de l’Église catholique, le roi cherche en vain la reine sa compagne. La France l’avait déjà oubliée. Elle était Valois, la France entière était Bourbon.

Cependant le nouveau roi de France aspirait au bonheur d’un mariage régulier. Il avait décidé qu’il laisserait son sceptre à des héritiers légitimes, et il commandait, plus qu’il ne sollicitait, un divorce devenu nécessaire. Hélas ! en ce moment, la reine Marguerite comprit enfin dans quel abîme elle était tombée. Elle vit toute l’étendue de sa peine, et l’incomparable majesté de cette couronne, qui allait être encore une fois la première entre toutes les couronnes de l’Europe. Et si profonde, en effet, cette chute apparaissait aux regards du monde entier, que lorsque la reine infortunée eut consenti au divorce, Henri IV fut le premier à la prendre en pitié. Son cœur était bon, autant que son âme était grande. Au moment de se séparer de cette épouse qu’il avait prise, éclatante et superbe, en sa dix-huitième année, au milieu des fêtes et des périls de tout genre, à la veille de la Saint-Barthélemy, d’abominable mémoire, il revit d’un coup d’oeil toute sa jeunesse écoulée ; tant de grâce, de dévouement, de charme enfin, lui revinrent en mémoire, et il se prit à pleurer sur les ruines de ce mariage accepté sous de si tristes auspices.

« O malheureuse Marguerite ! s’écriait le bon sire, il fallait donc que nous en vinssions à cette séparation, après avoir partagé tant de périls, tant d’illustres aventures, et de si beaux jours ! Et j’en atteste ici Dieu lui-même, il n’a pas tenu que de moi qu’elle ne fût reine de France à mon côté, mais elle n’a pas voulu m’obéir et me servir. » Ainsi fut prononcé le divorce.

Voyez cependant l’inconstance et le changement d’un esprit futile et primesautier ! Sitôt qu’elle eut renoncé aux espérances d’un si beau trône, la reine Marguerite ressentit un désir invincible de revoir la France et Paris, et ce grand roi dont elle n’était plus l’épouse. En vain, ses conseillers lui disaient : « Prenez garde, il ne faut pas déplaire au roi, votre maître ; attendez son ordre et tenez vous à distance… » Elle n’obéit qu’à sa passion du moment, et, sans permission du roi son maître, elle fit dans Paris une entrée royale. Elle était belle encore, et la ville entière, à la revoir, reconnut cette beauté qu’elle avait adorée. Elle eût frappé aux portes du Louvre des rois ses aïeux, les portes du Louvre se seraient ouvertes d’elles-mêmes… Elle n’alla pas si loin. Elle s’était bâti, avec une prévoyance assez rare, une belle maison sur les bords de la Seine, au milieu de jardins magnifiques, et dans cette maison faite à son usage elle avait entassé, curieuse et connaisseuse en toutes choses, les plus rares et les plus exquises merveilles de ces arts singuliers dont le goût du roi Henri III fut la dernière expression.

A peine installée en ce lieu charmant, la reine Marguerite eut une cour brillante, non pas tant de soldats et de capitaines (ceux-là se pressaient autour du Béarnais), mais de beaux esprits, de poètes, d’historiens, de causeurs, attirés par la grâce et l’enchantement de cette aimable découronnée.

Il y vint un des premiers, le roi Henri IV ; il s’amusait à ces fêtes brillantes ; il se plaisait à ces surprises si bien ménagées. Il disait que toute la peine était au Louvre et tout le plaisir chez la reine Marguerite. Elle avait le grand art de plaire ; elle plaisait, même sans le vouloir. Henri IV la trouvait charmante, à présent qu’il n’était plus son mari.

M. de Sully, plus prévoyant, résistait à ces belles grâces, et quand la reine se plaignait des froideurs du premier ministre : « Il vous trouve un peu dépensière, disait le roi, et nous avons tant besoin d’argent ! - Nous autres Valois, disait la reine en relevant sa tête fière, nous aimons la dépense et nous sommes prodigues. - Nous autres Bourbons, répondait le roi, nous aimons l’économie et nous sommes avares. » Il croyait rire, il disait juste. Ces princes de la maison de Valois étaient splendides en toutes choses, hormis ce qui les concernait personnellement ; les princes de la maison de Bourbon sentaient l’épargne. Mais la reine Marguerite laissait gronder M. de Sully et redoublait de magnificence. Henri, pour elle, était prodigue. On voyait qu’il ne pouvait guère se passer de cet aimable rendez-vous des belles causeries, des fêtes intimes, de la musique et de tous les arts.

Ainsi, par un bonheur bien rare, les fautes mêmes de la reine Marguerite de Navarre ont fini par contribuer à sa gloire. Elle eut ce grand mérite, étant la fille d’une reine sanguinaire et tenant de si près au roi Charles IX, d’être bonne et clémente. Elle haïssait d’instinct tous ces crimes d’État qu’elle avait entrevus dans ces ombres et dans ces fêtes sanglantes. Plus d’une fois, ce grand roi Henri, comme il était au comble des prospérités et de la gloire, heureux partout, moins heureux dans son ménage, alla frapper à la porte de sa première épouse, en la priant de le ramener aux premières journées pleines d’aurore et d’espérance. Ah ! c’était là le bon temps ; ils étaient pauvres, ils étaient en butte aux soupçons d’un roi jaloux, d’une reine impérieuse et d’une mère implacable. Ils avaient assisté, dans une nuit d’épouvante, au massacre de tous leurs amis, A grand’peine ils s’étaient enfuis de ce Louvre dont on leur faisait une prison, ils avaient mené la vie errante, à travers mille dangers… Tels étaient leurs discours à chaque rencontre, et toujours ils finissaient par se dire : « Ah ! c’était le bon temps. »

Lorsqu’en 1610 la reine Marie de Médicis sollicita les honneurs du sacre, le roi Henri IV s’en vint chez Marguerite, et par tant de prières et de bonnes paroles il obtint de la femme divorcée qu’elle assisterait au sacre de la reine. Elle fit d’abord une certaine résistance, et bientôt, si vive était sa croyance en sa propre beauté, elle accueillit l’invitation du roi son maître par un sourire, et l’on vit (des vieillards de cent ans l’ont raconté plus tard au cardinal de Richelieu) la foule, attentive à ces grandes cérémonies d’un couronnement et d’un sacre, oublier la reine régnante pour la reine disgraciée. Ce fut dans l’antique métropole de Saint-Denis que s’accomplit l’auguste cérémonie. On y vit toute la cour dans son plus magnifique appareil. Le cardinal de Joyeuse eut l’honneur de poser la couronne de France sur la tête de cette future grand’mère de Louis XIV. La reine avait Monseigneur le Dauphin à sa droite, et Madame, fille du roi, à sa gauche. La traîne de la robe royale était portée par la princesse de Montpensier, la princesse de Condé, la princesse de Conti, le duc de Vendôme tenant le sceptre, et le chevalier de Vendôme la main de justice. Le roi, dans une tribune, assistait à cette fête… Tous les regards se portèrent, au même instant, sur la reine divorcée. On eût dit qu’elle était la couronnée. Elle portait l’éventail comme un sceptre, et quand elle traversa cette illustre basilique de Saint-Denis, le peuple entier s’inclina devant cette ombre éclatante et sereine de la maison de Valois.

Le lendemain, le 14 mai 1610, Henri le Grand, le seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire, tombait sous le couteau de Ravaillac ! Le monde entier pleura ce grand homme. Au milieu de l’universelle désolation se distingua la reine Marguerite par sa profonde et sincère douleur. La reine sacrée et légitime, Marie de Médicis elle-même, a versé des larmes moins sincères sur le trépas de ce héros, dont elle n’était pas digne. Elle se consola beaucoup plus vite que la petite reine. Enfin, cinq ans après la mort du roi, la désolée et repentante Marguerite de Navarre (elles finissent toutes par une mort chrétienne) rendait son âme à Dieu, le 27 mars 1615. A l’âge de soixante-trois ans qu’elle pouvait avoir, elle avait gardé ce beau visage, où toutes les majestés de la vie humaine et tous les bonheurs de la jeunesse, unis au bel esprit, avaient laissé leur douce et sérieuse empreinte. Elle fut enterrée à Saint-Denis, dans le tombeau des rois.

Jules Janin    1804-1874           Contes, Nouvelles et récits. La Reine Marguerite

22 08 1572                 Gaspard Coligny de Châtillon, grand amiral de France, chef du parti huguenot reçoit un coup d’arquebuse au bras, à la sortie du conseil royal au Louvre : le coup vient du gentilhomme-mercenaire Maurevert, probablement sur ordre des Guise et de l’Espagne : il est blessé mais vivant, et l’affaire mène le gouvernement dans une impasse : une enquête risquerait d’incriminer les Guise et de dresser contre le roi les ultracatholiques ; l’absence d’enquête donnerait argument aux protestants pour dénoncer l’iniquité du roi.
23 08 1572                 Catherine de Médicis, ses conseillers italiens, les grands du royaume, dont Henri d’Anjou, frère du roi et le roi Charles IX se réunissent dans la nuit : il n’y aura pas de compte-rendu écrit de la réunion.
24 08 1572                 Massacre de la Saint Barthélemy.
On discute encore aujourd’hui de l’identité des ordonnateurs. Catherine de Médicis ne peut y avoir été étrangère, peut-être contrainte malgré sa nature et ses goûts par les événements ; le roi l’a ordonné certes, mais quasiment sous la menace des Guise, et de son propre frère Henri d’Anjou, lieutenant général du royaume, fomentant ainsi, une fronde avant la fronde. L’ordre aurait été donné de tuer les chefs protestants, soixante environ.
L’accumulation des haines, la puissance des rivalités autour du trône, et de la fureur homicide vont en faire une des grandes pages noires de l’histoire de France.
Dès 2 h 30 du matin on fait sonner le tocsin en l’église de Saint Germain l’Auxerrois. Coligny est la première des victimes : dans son appartement, rue de Béthisy, Besme, un soudard de Bohème, le transperce, lui laissant juste de le temps de le toiser : Au moins si quelque homme, et non ce goujat, me faisait mourir.

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Son cadavre tailladé est défenestré, jeté aux pieds d’Henri de Guise, qui l’identifie. Alors la populace s’acharne sur le corps mutilé, éventré, émasculé, décapité, traîné dans la boue parisienne, jeté au fleuve où il pourrit trois jours. Avant d’en être repêché et pendu par les cuisses au gibet de Montfaucon. Plus tard, on tiendra un « procès », à l’issue duquel son corps représenté par une paillasse dont il ne manquera même pas le bâton figurant son éternel cure-dent, sera à nouveau pendu à la potence, place de Grève, avec deux autres huguenots rescapés des massacres.

Henri Tincq                Le Monde 4 août 2007.

On estime les victimes de dix à treize mille : deux à trois mille à Paris, huit à dix mille en province - La Charité sur Loire, Meaux, Orléans, Saumur, Angers, Bourges, Bordeaux, Toulouse, Lyon -.
La capitale éprouve à l’égard des protestants une haine aux racines anciennes. Celle-ci date peut-être des premiers temps de la Réforme lorsque des néophytes mutilèrent les statues de la Vierge en divers lieux de la ville ; elle s’accroît lorsque se tinrent les grandes assemblées publiques des chanteurs de psaume, comme en 1558 celle du Pré-aux-Clercs ; elle gagne encore lorsque, au cours de la deuxième guerre de Religion, les soldats de Condé assiègent la capitale. Les Parisiens écoutent depuis des années et particulièrement depuis quelques mois les sermons de prêcheurs ; du haut des chairs paroissiales, ces clercs rompus au maniement du verbe se déchaînent contre la politique conciliatrice du gouvernement que concrétise en ce mois d’août l’ « accouplement exécrable » d’Henri de Navarre et de Marguerite de Valois. L’atmosphère dans la capitale est électrique, il fait une chaleur lourde, orageuse, l’eau des fontaines publiques se raréfie alors que la ville est surpeuplée à l’excès.
… La ruée en forme de pogrom ainsi couverte de la royale approbation se donne libre cours, meurtres atroces en forme de nettoyage et d’holocauste, violences qui ressemblent à des crimes rituels, pillages.

Janine Garrisson.      Guerre civile et compromis. Seuil 1991.

La Saint Barthélemy fait pâlir, en comparaison, malgré la violence des hécatombes contemporaines, les plus belles envolées sadiques que pût connaître le vicieux XX° siècle. Pour donner quelques exemples d’atrocités de ces folles journées d’août patronnées par un roi dément, on éventrait les femmes enceintes pour jeter les « petits huguenots » en proie aux chiens errants et aux truies de passage. D’autres récoltaient des pleines hottées de nourrissons qu’ils allaient vider dans la Seine du haut des ponts…

Claude Duneton. Histoire de la Chanson Française. Seuil. 1998

Infiniment plus étonnante que son abjuration du protestantisme, fut l’attitude générale d’Henri, jeune homme de dix-neuf ans, qui, après avoir vu assassiner ses meilleurs amis, complètement isolé dans un milieu presque entièrement hostile, paraît le plus jovial et le plus aimable qui soit avec les assassins eux-mêmes.
[…] Au-delà de la simple dissimulation ou d’un refoulement du ressentiment, il y avait sans doute bien plus : la conviction que les hommes, de quelque coté qu’ils fussent, étaient les mêmes. Ce n’était pas chez lui pensée de philosophe. C’était une intuition et une leçon de la vie, acquise dès les contradictions de l’enfance, dès les chantages et les pressions religieuses ambivalentes des parents, apprise dans les jeux enfantins à Coarraze comme dans les représentations et les artifices de la cour. Plus profondément, il s’agissait d’une réaction de survie parce que, là encore, son enfance, soumise d’emblée à des contradictions insupportables, l’avait prédisposé à vivre malgré tout, par-dessus tout. La réaction en elle-même se comprend. Lorsque la précarité de la vie est totale et que toute action pour lui donner un sens véritable paraît vaine, il ne reste qu’à tirer le meilleur parti de l’instant qui passe. Il y avait enfin dans cette attitude une forme de dérision, non pas au sens commun du terme, qui voit en la dérision la forme arrogante de la résignation, mais en son sens propre: Henri riait de la vie, s’en moquait comme on se moque de ce que l’on aime toujours mais que l’on ne prend plus au sérieux. Il déridait sa vie. La déri­sion d’Henri, forgée dès l’enfance par nécessité de survie, était une sublimation de l’angoisse. Pour autant, la souffrance ne fut jamais oubliée et la Saint­ Barthélemy prédestina Henri à son rôle de réconciliateur. Souffrance et culpabilité : pour nous, la Saint-Barthélemy est un chapitre de l’histoire. Pour les contemporains elle est souffrance charnelle et sang répandu. Henri est le contemporain absolu de la Saint-Barthélemy, en ce sens que le drame s’est noué autour de lui et a déterminé son destin. Ce jeune garçon de dix-huit ans, qui conduit Margot à l’autel avant de lui tirer sa révérence, est encore dans l’enfance, même si le chagrin de la mort de sa mère vient de creuser un sillon profond dans sa sensibilité. Mais le massacre ! Ce sont ses noces qui le commandent… C’est lui qui avait conseillé à ses amis, à l’amiral, de demeurer à Paris, lui qui avait cru à la bonne foi du roi et de Catherine de Médicis, qui en avait persuadé pour leur plus grand malheur les chefs huguenots. Tous furent les victimes de cette confiance : six mille à treize mille hommes, selon les estimations, la force même de la noblesse protestante, les plus hautes lignées, les plus jeunes pousses.
De ce bain de sang Henri porte la responsabilité. Il n’en est pas l’auteur, mais il en est la cause: comment ne le saurait-il pas? Il faudra de surcroît faire bonne figure aux assassins, sourire aux égorgeurs, paraître avoir oublié les éventrations et les amis dépe­cés, les boulets d’arquebuse dans les visages les plus fidèles, le sang dont on avait la charge sur le pavé du Louvre et les rues de Paris. Dix-huit ans… Comment la charge d’Henri ne serait-elle pas trop lourde ? Comment aurait-il eu un autre choix que de s’enfoncer dans le désespoir ou la révolte, ou de rechercher l’oubli dans le rire et la douceur des peaux ? Il faudra à Henri un long temps de mûrissement, les retrouvailles avec le combat, pour se pardonner à soi-même. Mais le jour où il pourra franchir ce pas, il aura en même temps gagné la liberté de vaincre la folie sanglante et la pas­sion qui la commande. Parce qu’il a été victime, et forcé à la complaisance, il aura en main de pouvoir pardonner et apaiser. Seul celui qui a dû triompher de la haine et du ressentiment saura un jour libérer le pays de l’intolérance. Seul un roi victime lui-même de l’infamie de la Saint­ Barthélemy pourra pleinement rétablir l’honneur et la légitimité de la monarchie.

François Bayrou      Henri IV, le Roi libre    Flammarion 1994

Les nouvelles puissances protestantes : Angleterre, Allemagne, Provinces Unies, sont effrayées ; en revanche, l’Espagne catholique de Philippe II et la papauté triomphent : messes solennelles, feux de joie, médailles commémoratives : le pape Grégoire XIII ordonne les réjouissances dans toute la ville de Rome : pour lui, la justice de Dieu a passé.

Cantique sur le massacre de la Saint Barthélémy

1572. Auteur : Etienne de Maisonfleur.

Toutes nos voix faites plaintes,
Toutes nos lampes esteintes,
Tous nos temples démolis ;
Nos églises dissipées
Nos unions déliées
Nos presches abolis ;
Toutes nos maisons volées,
Toutes nos loix violées,
Tous nos hostels abattus ;
Tous nos livres mis en cendres
Tous nos cœurs prests à se rendre,
Tous nos esprits combattus ;
Nostre couronne tombée,
Nostre joye desrobée,
Nostre or obscur devenu ;
Nostre argent meslé l’escume,
Nostre bien plein d’amertume,
Nostre bon droit retenu ;
Nos licts et et nos chambres vesves,
Nos bois, nos champs et nos fleuves
Rougis de sang espandu…
Dans le bruit de leur silence,
Sans crier crient vengeance
Du lacqs qu’on leur a tendu !
Parmi tant d’aspres souffrances,
A tes divines vengeances
Nous avons recours, Seigneur.
Las ! voudrois tu bien permettre
Tant de meurtres se commettre
Aux dépens de ton honneur ?
D’une canaille infidèle
La Jérusalem nouvelle
Est la proye et le butin,
Et Sion ton héritage
Est démembré par la rage
D’un cruel peuple mutin.
Leurs cruautez excessives
Ont bordé toutes les rives
Des corps morts de tes esleuz,
Et leurs lames criminelles
Dans le sang de tes fidèles
Ont tous leurs tranchants pollus.
Sortans comme de leurs ruches
Ils ont dressé des embusches ;
Puis en leurs coeurs ils ont dit :
« Tuons tout ! C’est la journée
Qui nous étoist destinée
Pour tuer tout dans le lict. »
Alors comme bestes brutes
Nous faisans servir de butes
A leurs despits inhumains,
En mille sortes honteuses
Sur tes âmes précieuses
Ilz ont estendu leurs mains.
Par sang, par feu, par carnage,
Par fer, par meurtre, par rage,
Dans la fureur transportez
D’un esprit démoniacle,
Saccageant ton tabernacle
Ils ont tes biens emportez.
Toutes les âmes chrétiennes,
Toutes les choses plus tiennes,
Tout ce qui plaisait à l’œil
De Sion ta bien aimée,
Estendant leur main armée,
Ilz en ont fait un cercueil.
De l’air se nourrit le monde ;
Le peuple escaillé, de l’onde,
Et la mouche à miel de fleurs ;
Le beau printemps de verdure,
Les animaux de pasture
Et l’homme affligé, de pleurs.
Quand le peuple Israëlite
Par son Roy fut mis en fuite,
Ce fut un signal exprès
De sa prochaine ruine
Qui par vengeance divine
Arriva bientost après.
Pâris seul fût la ruine
De Troye nostre origine ;
Aussi France as ceste fin.
Que par Pâris France meure
Avant que passe peu l’heure
Paris seul sera ta fin.
Hélène femme estrangère
Fut la seule mesnagère
Qui ruina Ilion,
Et la reine Catherine
Est de France la ruine
Par l’Oracle de Léon.
Puisque les tyrans de Franc
Dans le sang de l’innocence
Vont leurs mains ensanglantans,
C’est bien un indice extrême
Qu’il leur en prendra de mesme
Avant qu’il soit peu de temps.
Verse, ô Dieu, pour les destruire,
Les phioles de ton ire
Sur ces mastins enragez,
Qui en leurs forceneries
Au pressoir de leurs tueries
Ont tes élus vendangez.
Pour venger sur eux ta gloire
Donne leur du sang à boire
Puisque leurs sanglantes mains,
En leurs vengeances couvées,
Rouges se sont abreuvée
Dedans le sang de tes saincts.
Fleuve de Seine qui mouilles
Les précieuses despouilles
De tant d’espritz bien-heureux,
Donneras-tu point sentence
Au grand jour de la vengeance
Contre tant de mal-heureux !
Le peuple d’une Province
Ensuit les moeurs de son Prince.
Quand prompt à mal il le void
A mal faire il s’esvertüe.
Jamais la verge tortüe
Ne peut faire l’ombre droit.
Quant à moy, je prophétise
Que le chef de nostre Eglise
Qui fait au Ciel son séjour,
Si nous avons patience,
Nous en fera la vengeance
Avant  qu’il soit an et jour.

Paris vaut bien une messe certes, mais auparavant le futur Henri IV, encore protestant, soumis la ville à un siège très dur : 18 ans après la St Barthélemy, les catholiques sont dans la débine :

Mon Dieu ! où est le temps ?

v. 1590 Auteur anonyme PARIS

Mon Dieu ! où est le temps
Que l’on vivait en France ?
L’honneur et le printemps,
Vivions par ordonnance !
Nous avions rois en France,
Suppôts de chrétienté :
Par leur bonne ordonnance
Maintenait vérité.
Où est aussi le temps,
La foi et l’assurance,
Et aussi le bon temps
Qu’on avait en la France ?
On vivait d’assurance
En toute sûreté
Mais tout va au contraire
N’y a que pauvreté !
Lors ce n’est plus que vol
Et toute pillerie.
Puis chacun fait son flot :
Bref, n’est que volerie !
La rançon est en règne,
Et par tous les quartiers,
Et mettent en épargne
Nos biens et nos deniers

LES PAYSANS

Je parlerai du camp
Et des cruautés grandes
Des Huguenots méchants,
Qui vont avec leur bande.
Ils viennent dans nos granges,
Aussi dans nos maisons,
En prenant (chose étrange !)
Chevaux, bœufs et moutons.
Encor’ n’étant contents
D’avoir nos biens et bêtes,
Nous lient ! et nous matant,
Nous bandant yeux et têtes,
Nous battent, nous molestent !
Jurant et blasphémant :
« Faut que rançon tu paies
Cent écus tout comptant ! »
Si nous ne payons rançon
De grands coups nous molestent,
Nous mettant en prison,
Nous lient comme bête,
Jurant et reniant :
« Si ta rançon ne paie
Te tuerai tout comptant ! »
Je vous laisse à penser
Quelle douleur amère !
Perdre, sans offenser,
Nos biens, aussi nos terres ;
Encore davantage :
Ils brûlent nos maisons,
Ces Hugues pleins de rage,
Ces voleurs et larrons !

PARIS

Mon Dieu ! ayez pitié
De votre pauvre France,
Vous priant d’amitié
Pardonner les offenses
Au peuple sans doutance,
Qui est du tout ruiné !
Vous priant d’espérance
Nous vouloir pardonner !
Ne permettez aussi
Que tous ces hérétiques,
Qui sont hommes transis,
Suppôts des Politiques,
Veulent par l’hérésie
Abolir notre loi
Faisant, par tyrannie,
Mourir gens de la foi.
L’exemple et le fait
En est bien d’apparence,
Le montrant par effet,
Au royaume de France,
En la ville notable
Grand’cité de Paris,
Ils ont fait exécrable
Mourir hommes de prix.
Est-ce pas cruauté
D’affamer telle ville ?
Est-ce pas cruauté
De prendre aussi les vivres ,
Et puis, par leur grand’ire,
Faire coutelasser
Ceux qui les apportais :
Ils étaient massacrés.
Las ! ils ont fait mourir,
Dans Paris, noble ville,
Et de faim fait languir
Hommes, femmes et filles,
Encore plus de dix mille,
Sans les pauvres enfants
Qui mouraient aux mamelles
Des mères languissant.

L’aggravation des persécutions contre les protestants en France, aux Pays Bas, en Allemagne, en Italie, fit affluer nombre d’horlogers à Genève : en 1515, Genève ne possédait aucun horloger à même de réparer l’horloge de la cathédrale St Pierre. A la fin du XVI° siècle, on y dénombrai quelque quatre vingt cinq maîtres horlogers : l’industrie horlogère suisse était née.

7 03 1573                   Vis-à-vis de la Sainte Ligue, Venise ne ressent pas une vocation prononcée pour le martyr. Don Juan a beau être devenu le héros quasi légendaire des gondoliers, les gondoliers ne sont pas les marchands et les affaires de ceux-ci ne peuvent se satisfaire d’un commerce indirect avec la Turquie : Venise signe un accord avec le sultan : elle renonce à Chypre, aux postes enlevés par le Turc en Dalmatie, restitue ses propres conquêtes en Albanie, libère ses prisonniers turcs sans rançon, paie 300 000 sequins d’indemnité de guerre, limite sa flotte à 60 galères, et porte à 2 500 sequins le tribut annuel payé pour Céphalonie et Zante… Dieu, que la paix est cher payée ! mais c’est la paix, avec ses immenses bienfaits, ses profits, ses possibilités de vie.

30 04 1573                 Terminée en 1272, la cathédrale de Beauvais a déjà vu s’effondrer la voûte du chœur en 1284 ; et maintenant c’est le tour de la tour reconstruite à partir de 1500 ; les limites techniques du gothique sont atteintes :
Le dernier jour d’avril, jours de l’Ascension, l’an 1573, la tour de la croisée de l’église cathédrale Monsieur Sainct-Pierre tomba à bas aussitôt que le Corpus Domini et les chasses des corps saints furent hors le parvis d’icelle église. 

9 10 1573                   A la tête de 37 galères, 31 navires, de barques chargées de vivres, Don Juan a quitté Marsala sur la côte ouest de la Sicile le 7 octobre, passé une nuit à Favignaga,  et débarque à La Goulette 13 000 Italiens, 9 000 Espagnols et 5 000 Allemands : ils ne rencontrent aucune résistance pour prendre Tunis, quasiment désertée. Mais les finances de l’Espagne ne permettaient pas de consolider la conquête par  l’installation d’une autorité qui leur fût dévouée, et, moins d’un an plus tard, le 13 septembre 1574, les Turcs reprenaient Tunis. Mais c’était là leur dernier succès en Méditerranée.

1573                           Le lac d’Annecy gèle d’une rive à l’autre.
La vacance du trône de Pologne amène les Polonais à l’offrir au duc d’Anjou, fils de Catherine de Médicis. Il va à Cracovie, où il se montre réticent à accepter la garantie des libertés religieuses, et le 30 mai 1574, la mort de Charles IX le rappelle en France :  c’est tout de même de nuit qu’il quittera la Pologne. Il monte sur le trône de France en prenant le nom d’Henri III.
Léonard Rauwolf, allemand instruit en botanique à Montpellier par les soins de Guillaume Rondelet, découvre en Arabie le Coffea arabica :
Entre autres bonnes choses, les Arabes possèdent un breuvage dont ils font grand cas et qu’ils nomment « chaubé ». Il est noir comme l’encre et fort utile en divers maux, en particulier ceux de l’estomac. Ils ont coutume d’en boire même le matin, en public, sans crainte qu’on les voie. Ils le prennent dans de petites tasses de terre fort profondes et aussi chaud qu’ils peuvent le supporter. Ils les portent souvent à leurs lèvres pour boire par petites gorgées. Ils font ce breuvage avec l’eau et le « fruit » que les habitants nomment « bunnu », qui ressemble extérieurement, en grosseur et en couleur, aux baies de laurier.
Le café était en fait originaire d’Ethiopie ; il se répandit en Perse dès le IX° siècle et, par l’intermédiaire des pèlerins de La Mecque, colonisa tous les pays arabes au XV° siècle : pour rendre impossible toute culture, les sultans prenaient soin d’ébouillanter les graines. Les marchands vénitiens parvinrent tout de même à ramener de Turquie plusieurs sacs, et en 1616, un marchand hollandais parvint à voler quelques graines à Moka, sur les bords de la Mer Rouge : Amsterdam vit alors éclore les premières cerises de café.  Il faudra attendre le règne de Louis XIV pour que le breuvage perde sa réputation de drogue dangereuse et entre dans les mœurs occidentales.

Noir comme le diable
Chaud comme l’enfer
Pur comme un ange
Doux comme l’amour

Talleyrand

Venise vient d’expulser ses Juifs, conformément à une décision prise le 14 décembre 1571, quand un des leurs, Soranzo qui remplissait les fonctions de baile auprès du sultan de Constantinople, lance au Conseil des Dix :

Quelle action pernicieuse avez-vous commise là d’avoir chassé les Juifs ! Ne savez-vous pas ce que plus tard il peut vous en coûter ? Qui a rendu le Turc si fort et où aurait-il trouvé de si habiles artisans pour la fabrication des canons, des arcs, des boulets, des épées, des boucliers et des targes, qui lui permettent de se mesurer avec les autres peuples, si ce n’est parmi les Juifs que les Rois d’Espagne avaient chassé !

1574 / 1575                Peu après la mort de Charles IX en 1574, parution d’un virulent libelle : Le discours merveilleux de la vie, actions et déportements de la reine Catherine de Médicis, déclarant tous les moyens qu’elle a tenus pour usurper le gouvernement du royaume de France et ruiner l’état d’icelui.
La règle du genre veut que l’auteur soit anonyme. L’objectif en est clairement politique : déstabiliser la reine mère pour l’empêcher d’exercer la régence, et favoriser ainsi l’arrivée au trône de son troisième fils, François d’Alençon, alors proche d’Henri de Navarre et des milieux protestants. C’est ce libelle qui marque réellement le début de la légende noire de Catherine de Médicis.

1 09 1575                   Philippe II d’Espagne, très « remonté » contre les banquiers génois pense qu’il suffit d’un décret pour que viennent prendre leur place les marchands espagnols et les autres places étrangères : tous les asientos - contrats - conclus depuis le 14 novembre 1560 sont annulés, considérés comme « illégaux » et frauduleux. Mais l’argent alors détenu par les banquiers génois leur permettra de s’y opposer frontalement, en bloquant le système des paiements d’or en direction des Flandres.

10 10 1575                     Henri de Guise bat les protestants à Dormans, en Champagne, où une blessure fait de lui le Balafré ; mais les protestants sont vainqueurs dans le midi.

1575                                Quinze ans après la mort de saint François Xavier, le père jésuite Ruggieri arrive à Macao : mathématicien, astronome, géographe, il parle couramment le chinois après deux ans d’un travail opiniâtre, compose le premier dictionnaire latin-chinois : il prépare le terrain pour son confrère et compatriote, Matteo Ricci.

6 05 1576                        Le frère du roi, François d’Alençon, très favorable aux protestants obtient du roi l’édit de Beaulieu, dit encore la paix de Monsieur, qui leur donne liberté de culte par toutes villes et lieux du royaume, sauf à Paris et dans les endroits où se trouve la cour. Les « religionnaires » reçoivent en outre huit places de sûreté, dont Aigues-Mortes, Beaucaire et Issoire.

06 1576                           Martin Frobisher, flibustier anglais aguerri, encouragé par la reine Elisabeth I° et financé par la Muscovy Company, appareille avec une flotte de trois navires légers, passe par les îles Shetland, et se dirige vers le Groenland. La cartographie de ces régions était encore plus qu’embryonnaire, et le document le plus répandu était la carte de Nicolo Zeno, document très probablement forgé de toutes pièces à l’appui d’une mystification : la carte agençait vraisemblablement des parties dont on retrouve la réplique par ailleurs. Certaines données semblent avoir été décalées systématiquement. Le malheur est qu’à l’époque on prit ce document au sérieux. Il n’était donc pas facile du tout d’y voir clair. Seuls deux navires résistent à la première tempête, le Gabriel et le Michael. Il atteint les 60°N, le Groenland, puis après que le Michael ait fait demi-tour, arrive au sud de la Terre de Baffin, qu’il baptise Queen Elisabeth. Continuant sa route plus au Nord, il pense avoir découvert le Passage du Nord-Ouest que jusqu’à présent, on nommait détroit d’Anian. Ce premier voyage lui permet donc d’atteindre l’actuelle baie de Frobisher. Il y rencontre pour la première fois des Inuits. Dans des combats inégaux, ceux-ci sont massacrés : deux d’entre eux sont capturés et seront exhibés en Angleterre. De retour à Londres en octobre, il fait examiner quelques pierres, prises pour du minerai d’or. Devant ce qui semble être un premier succès il est nommé Grand Amiral des Terres à Découvrir, terres qui prennent le nom de Meta Incognita. L’idée de trouver un passage est abandonnée au profit de tentatives d’exploitation des sols arctiques, ainsi naît la Compagnie de Cathay . Deux autres voyages sont organisés en 1577 où il atteint l’Île Hall et où en 1578 des colonies sont établies dans la baie de Frobisher. Les minerais ne sont que des composites de pyrite et de mica et les colonies n’ont pas duré. La Compagnie fait faillite et Frobisher reprend sa carrière de flibustier qui l’amènera à fricoter avec Francis Drake.

4 11 1576                      Les tercios - régiments espagnols - en garnison en Flandres ne sont plus payés depuis des mois : ils se sont déjà mutinés, et cette fois-ci se livrent au pillage d’Anvers, où ils brûlent près de 1000 maisons, et tuent sept mille personnes. Révoltés par le massacre, protestants et catholiques font cause commune contre l’Espagnol. Ils la nommeront pacification de Gand. Anvers ne retrouvera plus sa place de première place marchande d’Europe.

1576                              Nicolas Houel crée la première école de Pharmacie en France. Le service de la poste s’ouvre au public pour les “sacs” (colis) ; pour les lettres ce sera en 1622. En 1584 la France comptait 302 relais de poste.

15 11 1577                 Francis Drake a déjà bien écumé les côtes de Panama et donc ferraillé essentiellement contre les Espagnols qui lui ont laissé une balafre au visage et une balle dans la jambe. Il se fait entendre de la Reine, qui cherche à rompre l’isolement dans lequel Rome l’a mise en sortant l’Angleterre de la communauté chrétienne. Dans le secret, il a obtenu le financement nécessaire pour entreprendre un tour du monde, et il appareille de Plymouth à la tête de 5 navires, avec un équipage de cent soixante hommes au total : le Pélican, 100 tonneaux, l’Elisabeth, 80, le Swan, 50, le Marigold, 30, et le Christopher, 15. Officiellement, on part pour Alexandrie. Ce n’est qu’une fois en haute mer qu’il annoncera que le voyage serait plus long. En août 1578, il franchit le détroit de Magellan, y perd un navire, un autre s’en retourne, et lui-même sur le Pélican, se fait emporter plein sud à la sortie : il fera relâche du 25 au 28 octobre sur une île désolée, probablement la plus sud du continent, prouvant ainsi que la Terre de Feu n’est pas reliée à un continent austral : les géographes auront du mal à le croire et préfèreront attendre 1616 pour baptiser Horn île et cap, du nom des deux Hollandais qui pensèrent alors être les premiers à passer par là. On lui laissera tout de même le nom de Passage de Drake, moins usité que le fameux Cap Horn.   A Valparaiso, il fait main basse sur un navire sur lequel il prélève 25 000 pesos d’or : pour fêter cela, il débaptise son Pélican, lui donnant le nom plus adapté à son rang : Golden Hind. Il écuma la côte chilienne : course poursuite, amarres tranchées au sabre, entrée de nuit dans les ports tous feux éteints, grand mât de l’adversaire abattu, tout fût bon pour s’emparer de l’or et de l’argent en lingot, vaisselle, bijoux, à bord des navires espagnols : la plus belle prise fût sans doute celle du Cagafuego, emmené de force au large pour mettre en panne sur une mer plate et transborder tranquillement 13 caisses pleines de pièces de 8, 80 livres d’or en lingots et 26 tonnes d’argent. Le Cagafuego fut rebaptisé Caganada et il s’estima alors suffisamment lavé des offenses reçues naguère.

Il tenta de franchir le passage du nord-ouest, découvert par Frobisher en 1576, mais d’est en ouest : les cales alourdies par l’or, l’équipage qui ne goûtait pas le froid tous les jours plus vifs, lui firent faire demi-tour à 42°N et débarquer un moment à 38°30′, un peu au nord de l’actuel San Francisco, où il cohabita très bien avec les Indiens du lieu, y laissant une plaque de cuivre gravée faisant mention du don de ce territoire à la Couronne d’Angleterre par le cacique du lieu : on retrouvera la plaque en 1938. Retour par les Célèbes, juste le temps de charger 5 tonnes de clous de girofle à Amboine, les Moluques, puis le Cap de Bonne Espérance et, le 26 septembre 1580, il mouillait à Plymouth : il y fût reçu fraîchement : un pareil volume de prises en temps de paix, cela faisait désordre. La reine attendit 5 mois pour monter à bord du Golden Hind, le faire chevalier : il devenait héros national.

5 12 1577                   Philippe II signe avec les hombres de negocios le medio general : les mesures de 1575 sont abrogées : le roi a perdu son bras de fer contre les banquiers génois.

1577                           Le Bavarois Georg Brunnenmayer, nom francisé en Prunemoyr, crée la première savonnerie de Marseille, mettant en œuvre une vieille recette originaire d’Alep, en Syrie, rapportée par les Croisés, à base d’huile d’olive. Il fabriquera du savon dit de Paris, emportant de grands succès au début, puis, faute de soutien bancaire, il devra fermer dès 1585. Mais la savonnerie était lancée et le savon y redeviendra vite de Marseille.

13 03 1578                 Michel Cantacuzène, fils du diable, aux dires des Turcs, est pendu aux portes mêmes de son palais d’Anchioli, sur ordre du sultan. Il était parvenu à être maître de toutes les salines de l’empire turc, fermier d’innombrables douanes, trafiquant d’offices, déposant patriarches ou métropolites grecs à sa guise. Il était capable d’armer à lui seul 20 ou 30 galères, et son palais d’Anchioli rivalisait avec le Sérail lui-même. Arrêté en juillet 1576, il sera obligé de rendre gorge mais sera sauvé de justesse. Libéré, il ne peut s’empêcher de recommencer, en trafiquant avec des fourrures. Cette fois-ci, le sultan ne prend même pas le temps de faire instruire un procès.

3 06 1578                   Le roi se baigne par plaisir à Dieppe : jusqu’alors, le bain de mer était du seul ressort de la cure médicale, notamment contre la rage !

4 08 1578                   Les troupes de Moulei Mohamed écrasent celles de Sébastian, roi du Portugal à Kasr al-Kebîr, au Maroc. Deux souverains Sa’diens et Sebastian sont tués : on parlera de la bataille des Trois Rois. La disparition de Sebastian, en faisant tomber le Portugal dans la corbeille de l’Espagne, - de 1580 à 1640 -, va alimenter une très tenace légende de retour pour délivrer le pays. De plus, le jeune Sébastian s’était entouré de toute son aristocratie : les rançons à verser pour la libération de tous ces captifs vont saigner les finances du pays. Les Marocains ont vaincu un souverain européen et la gloire des chérifs Sa’diens en est grandement confortée : Ahmad va monter sur le trône, qui deviendra Al Mansur - le Victorieux -, et aussi El Dahabi, - le Doré- . Ce sera la grande époque des caravanes transsahariennes qui apportent le sel au Soudan pour en revenir chargés d’or et d’esclaves.

1578                                 Formation d’une ligue de communes en Dauphiné contre la fiscalité royale.
Altan Khan, souverain mongol nomme Dalaï Lama [Océan de Sagesse] Sönam Gyatso, jusqu’alors abbé du monastère de Deproung. Le Tibet était un protectorat chinois. Ils considéreront qu’il y avait eu déjà deux enfants réincarnés, et qu’il est donc le troisième, bonne façon de s’inscrire dans une tradition antérieure, … fut-elle fictive.
A la Bourse des produits rares et très demandés, les reliques ont encore une grosse cote :

Dès 1578, Mexico fête l’arrivée des reliques et ossements des saints venus de Rome. La Compagnie de Jésus avait obtenu des églises de Rome un nombre impressionnant des restes de saints et de martyrs, deux cent quatorze pièces en tout, autour desquelles elle organisa une cérémonie grandiose… La translation des reliques, un véritable « trésor », sacralisait leur terre d’accueil tout en magnifiant le rôle de la Compagnie dans les quatre parties du monde… Mexico accédait au rang de terre promise où à leur tour émigraient les saints, alors qu’au même moment l’Allemagne infidèle tombait dans le péché d’hérésie.

 Serge Gruzinski         Les Quatre parties du monde   La Martinière 2004


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